Essor de la culture du coton au Togo
Essor de la culture du coton au Togo
AlfredSCHWARTZ
ORSTOM- Département H
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l'ont adopté ? C'est à ce débat que nous proposons ici d'apporter des élé-
ments de réponse.
1. Le cadre institutionnel.
2. Le cadre technico-économique.
En 1985-86, le paysan togolais qui décide de faire du
coton bénéficie de la part de 1'Etat ou de la SOTOCO des aides et
prestations suivantes :
- les semences lui sont fournies gratuitement ;
- l'engrais (engrais-coton -NPKSB- et, dans la partie méridionale
du pays, urée), obligatoire, lui est avancé par la SOTOCO sous forme
de crédit en nature, remboursable, sur la base de 115 francs CFA/kg,
lors de la commercialisation de la production ; l'engrais est acheminé
par la SOTOCO au niveau de chaque zone, où il est tenu à la disposition
du paysan dans un magasin de stockage ;
- l'insecticide lui est fourni gratuitement ; un pulvérisateur à
piles de type ULV (Ultra Low Volume) est mis à sa disposition pour
le traitement ; une participation forfaitaire de 600 francs CFA/ha
lui est toutefois demandée pour l'amortissement des piles, retenue
elle-aussi sur le montant de la vente de la production ;
- la commercialisation du coton-graines est assurée partout où le
coton est produit, le paysan étant néanmoins tenu d'acheminer sa
production jusqu'en un endroit fixé par la SOTOCO, appelé "marché",
où se fera la commercialisation (aucun producteur n'est en principe
éloigné de plus de 10 kilomètres d'un marché cotonnier) ;
- en cas d'option pour la culture attelée, un prêt sur 5 ans couvrant
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les 5/6èmes du colt de l'opération (environ 300 000 francs CFA pour
une paire de boeufs, un omniculteur, une herse, un semoir et une
charrette) lui sont accordés par la Caisse Nationale de Crédit Agricole
(cNCA), la traite annuelle étant recouvrée par la SOTOCO sur le montant
de la vente de coton ; une initiation à la culture attelée lui est
assurée par des encadreurs spécialisés ;
- l'encadreur de la zone est évidemment en permanence à sa disposition
pour tous conseils techniques relatifs aux opérations culturales.
La réalisation d'un hectare de coton entraîne ainsi pour
le paysan les dépenses incompressibles en moyens de production "obliga-
toires" suivants :
- dans la partie septentrionale du pays (Régions de la Kara et des
Savanes) :
* frais d'engrais-coton : 200 kg à 115 francs CFA/kg, soit 23 000
francs CFA ;
* frais de piles pour pulvérisateur : 600 francs CFA ;
soit un total de 23 600 francs CFA ;
- dans la partie méridionale du pays (Régions des Plateaux Sud, des
Plateaux Nord et Centrale) :
* les mêmes frais d'engrais-coton et de piles, soit 23 600 francs CFA ;
* des frais d'urée : 50 kg à 115 francs CFA/kg, soit 5 790 francs CFA .
soit un total de 29 350 francs CFA.
A un prix d'achat du coton au producteur de 105 francs
CFA/kg, et avec un rendement moyen pour la campagne 1985-86 de 925
kg/ha . soit avec un produit brut de 97 125 francs CFA/ha, le paysan
peut donc théoriquement espérer tirer de la culture cotonnière un
produit net de 73 525 francs CFA/ha dans la partie nord du pays,
67 775 francs CFA/ha dans la partie sud du pays.
Aux yeux du paysan togolais, le coton apparaît aujourd'hui
comme une culture attrayante. La rentabilité intrinsèque de l'activité
peut certes être discutée -nous avons montré ailleurs (1) qu'en termes
strictement financiers, c'est-a-dire en ne prenant en considération
que les flux monétaires mis en oeuvre, la culture du coton était
rentable. Il est un constat cependant qui témoigne sans équivoque
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pratiquée : une aire du maïs (au sud), une aire de l'igname (au centre),
une autre du mil (au nord), avec des plages de recouvrement bien
entendu d'une aire sur l'autre, la transition n'étant jamais brutale.
Quelle que soit l'aire culturale de référence, l'organisa-
tion de la production vivrière reste très largement de type tradition-
nel. Les systèmes de production paysans sont fonction du type d'organi-
sation sociale (ils sont fondés tantôt sur la famille restreinte,
tantat sur la famille étendue), de la disponibilité en terre (ils
sont extensifs dans les zones à faible pression démographique, hautement
intensifs dans les zones à forte pression démographique), du rapport
à la terre du chef de l'exploitation agricole (qui peut être autochtone
ou allochtone, la migration rurale étant un phénomène important au
Togo)...
Un certain nombre de "projets" de développement ont bien
essayé, au cours des deux dernières décennies et un peu partout dans
le pays, de transformer cette agriculture traditionnelle en agriculture
"moderne". Ils n'ont généralement guère affecté en profondeur l'organi-
sation ancienne de la production. Les structures d'encadrement de
toutes sortes qui oeuvrent aujourd'hui à la promotion du monde rural
togolais -étatiques, telles les Directions régionales du développement
rural (DRDR), para-étatiques, tels les "projets" de développement,
qui continuent à être nombreux, ou privées, telles les organisations
non gouvernementales (ONG) - poursuivent le même objectif. Leur appui
se limite malheureusement trop souvent à la seule fourniture aux
paysans de facteurs de production (intrants, équipements de culture
attelée ou motorisée...), le volet @'formation" (mises à part quelques
tentatives récentes) laissant encore très largement à désirer. Char-
gées, nous l'avons vu, d'intervenir elle aussi dans le domaine de
la culture vivrière, la SOTOCO n'a elle-même fourni en 1985 aux agricul-
teurs qu'elle a encadrés que 99 tonnes de semences sélectionnées
de vivrier proprement dit -63 de maïs, 30 de niébé. 3 de sorgho et
3 de riz-, auxquelles il convient toutefois d'ajouter -aussi paradoxal
que cela puisse paraître- 292 tonnes de semences d'arachide, culture
de rente à même de concurrencer le coton qu'elle a pour mission de
promouvoir, ainsi qu'un appui dans l'approvisionnement en engrais...
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Celles de l'igname par contre, dont le marché n'est encadré par aucune
structure, varient considérablement en fonction de la distance du
lieu de production au principal lieu de consommation, Lomé, le cours
au producteur étant inversement proportionnel au nombre de kilomètres
(et la difficulté de ceux-ci) parcourus par le camion de l'acheteur.
L'igname a ainsi l'avantage le long de l'axe routier (bitumé) Atakpamé-
Sotouboua-Sokodé, le coton dans les zones plus éloignées de Bassar
et de Kabou... Le tout n'est pas de produire, encore faut-il pouvoir
vendre.
La culture de l'igname a-t-elle régressé avec le développe-
ment de la culture du coton ? Cela est peu vraisemblable. Le coton
nous semble avoir plutôt drafné ici des producteurs qui avaient la
possibilité de s'investir dans un surplus de travail agricole, surplus
qu'ils se refusaient jusque là d'affecter à l'igname, dont ils savent
que le niveau des cours est fonction du niveau de production.
c) Le coton dans l'aire du mil.
Dans l'aire du mil (6), où cette culture est essentiellement
produite à fin vivrière, l'intégration du coton dans le système cultural
contraint également le paysan à un choix. La réponse s'est très nette-
ment faite ici en deux étapes. Dans un premier temps, le coton a
été surtout adopté dans les zones à faible densité démographique,
là où le facteur l'terre" n'était pas limitant et où la culture nouvelle
pouvait véritablement être introduite en plus, c'est-à-dire sans
prendre la place de la culture vivrière. Dans un deuxième temps -
depuis deux ans seulement en fait-, le coton s'est massivement étendu
également aux zones à forte densité démographique (dans la Région
des Savanes, près de 80% des exploitations agricoles ont fait du
coton en 1985-86). Que s'est-il passé ? L'agriculture de l'aire du
mil est une agriculture de quasi-monoculture céréalière. Le paysan
semble avoir aujourd'hui admis que l'intégration dans une telle agricul-
ture du coton pouvait avoir un effet doublement bénéfique. Celle-
ci introduit, d'une part, une rupture dans la rotation à base céréaliè-
re, contribuant ainsi très positivement à rompre un cycle qui aupara-
vant voyait se succéder sur la même parcelle petit mil et sorgho
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NOTES.
(1) Cf. A. SCHWARTZ, Le paysan et la culture du coton au Togo,Travaux
et Documents de l'ORSTOM, no 186, 185.
(2,) L'arrière-effet de l'engrais-coton sur la culture vivrière a
été mise en évidence par de nombreux travaux de 1'IRCT. Cf. en particu-
lier G. PARRY, Le cotonnier et ses produits, techniques agricoles et
productions tropicales, Maisonneuve et Larose, 1982, p. 394 ;
L. RICHARD, "Valorisation de la fertilisation vulgarisée': IRCT, Togo,
février 1982, p. multigr.
(3) Une enquête faite en 1985 par l'unité de suivi-évaluation du
"Projet de développement rural de Notsé”, qui couvre les deux secteurs
cotonniers de Haho-centre et Haho-Est (Région des Plateaux-Sud) a
permis d'estimer le produit de cette économie, pour l'année de référence
à 1 milliard de francs CFA, soit l'équivalent de l'économie cotonnière.
Communication orale de Trévor SWEETMAN, alors responsable de cette
unité de suivi-évaluation.
(4) Le terroir du village de Kpové, à 15 km à l'est de Notsé (secteur
cotonnier de Haho-Centre). Enquête effectuée avec B. TRIOMPHE, agronome,
en cours d'exploitation.
(5) A 10 tonnes de rendement minimum à l'hectare et à 20 francs CFA
le kilo au producteur, ce rapport est de l'ordre d'au moins 200 000 F.
CFA/ha, soit plus du double du coton.
(6) Au sens générique du terme, qui désigne ici à la fois le petit
mil -hâtif et tardif-, ou mil à chandelle, et le gros mil, ou sorgho.
(7) A. SCHWARTZ, op. cit., p. 78.