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L'article décrit les différentes variétés du français parlé en Côte d'Ivoire, notamment le français basilectal, mésolectal et acrolectal, ainsi que le nouchi. Il explique les origines et caractéristiques de chacune de ces variétés.

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L'article décrit les différentes variétés du français parlé en Côte d'Ivoire, notamment le français basilectal, mésolectal et acrolectal, ainsi que le nouchi. Il explique les origines et caractéristiques de chacune de ces variétés.

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Quelques  

particularités  syntaxiques  du  français  parlé  de  Côte  d’Ivoire

Pierre Adou Kouakou KOUADIO


padoukk@[Link]

Université Félix Houphouët-Boigny  d’Abidjan-Cocody


Côte  d’Ivoire

Résumé

La langue parlée spontanée a été longtemps considérée par le grand public comme la langue
des fautes, d’inachèvements et le reflet appauvri   de   l’écrit. La langue écrite, elle, est
considérée comme la langue policée, réfléchie et normative. Ces considérations donnent
l’impression   que   l’on   a   affaire   à   un   combat   entre   le   bien   et   le   mal.   Il   n’en   est   rien   pour  
autant, car les contextes et les   situations   de   production   de   chacune   d’elles   permettent  
d’expliquer   et   de   justifier   les   règles   grammaticales   qui   régissent leurs fonctionnements
internes respectifs. Les   pratiques   orale   et   écrite   de   la   langue   française   en   Côte   d’Ivoire   le  
montrent bien. Cet article se propose ainsi de décrire quelques particularités syntaxiques du
français  parlé  en  Côte  d’Ivoire à partir de sa forme écrite normative.

Abstract
The spontaneous spoken language has long been regarded by the general public as the
language of mistakes, of non-completion, and a poor reflection of the writing. As for the
written language, it is considered as the smooth, thoughtful, and normative language. All
these considerations give the impression of a fighting between good and evil. However,  that’s  
not true at all, because the contexts and the production situations of each one of them help us
explain and justify the grammatical rules that govern their respective internal functioning.
And  the  spoken  and   written  activities  of  the  French  language  in  Cote  d’Ivoire   illustrate this
fact. The present paper aims then at describing a few syntactic particularities of the French
language  spoken  in  Cote  d’Ivoire, with its written normative form as the starting point.

0. Introduction

L’on   se   demande   souvent si la langue française parlée est différente de la langue française
écrite, au   point   qu’on   distingue   même deux langues distinctes dotées de Grammaires
différentes (C.B-Benveniste, 2010 : 77). En France par exemple où le français est la langue
maternelle de bien des personnes,  cette  question  a  été  l’objet  de  débats  sur  les  spécificités  de  
la  langue  écrite  et  celle  de  l’orale.  En  Afrique  noire  francophone,  cette  question  a  également  
intéressé nombre de chercheurs, parmi lesquels on peut citer entre autres J. Blonde (1975),
« Pour description  du  français  d’Afrique », J.L. Hattiger (1984), « La série verbale du français
populaire ivoirien », B.A. Boutin (2002), Description de la variation : étude
transformationnelle   des   phrases   du   français   de   Côte   d’Ivoire, N.J. Kouadio (2008) « Le
français   en   Côte   d’Ivoire :   de   l’imposition   à   l’appropriation   décomplexée   d’une   langue  
exogène », etc.

1
On peut dire que la littérature sur le français parlé et le français écrit en Afrique en général et
en  Côte  d’Ivoire  en  particulier  est  abondante  et    prolifique.  On  peut,  dans  le  même  temps, se
poser la question que peut apporter la présente étude à cette littérature déjà conséquente ?
Aussi, à cette interrogation s’ajoute   l’épineuse question de la nécessité de la description du
français parlé, avec les mêmes outils de description et les mêmes unités   d’analyse   que le
français écrit.
Pour le Linguiste, la langue,   avant   d’être   écrite,   est   d’abord   parlée.   C’est   pourquoi   il   se  
donnera des outils particuliers comme la Phonétique, la Phonologie, la Prosodie, ... pour
résoudre efficacement les questions relatives à la langue parlée. Mais, faut-il pour autant
abandonner la partie syntaxique de la langue parlée, qui relèverait plutôt du ressort de la
langue écrite ? C. B-Benveniste (2010 : 77) tente de répondre à cette question en soutenant
que certains auteurs pensent et sont persuadés que la langue parlée aurait « par nature » une
Grammaire très déficiente, que la prosodie et les interactions viendraient compenser.

Nous estimons pour notre part, que le français parlé de Côte  d’Ivoire  demeure  certes, instable
au niveau de sa syntaxe, mais que son dynamisme et la récurrence de certaines de ses
particularités nécessitent un regard particulier.
A travers cette analyse, nous essaierons donc de montrer comment  s’entremêlent les domaines
de la Syntaxe, de la Prosodie et quelques fois de la Pragmatique. Mais avant, nous présentons
brièvement les différentes variétés de français parlées  en  Côte  d’Ivoire.

1.  Les  variétés  de  français  de  la  Côte  d’Ivoire 1

Selon  les  spécialistes  de  la  question  du  français  en  Côte  d'Ivoire,  il  faut  noter  l’existence  d’au
moins trois (3) principales variétés de français. C’est   en   tout   cas, ce que laisse comprendre
J.N. Kouadio (1999 : 301) lorsqu’il  écrit :

On distingue habituellement trois variétés de français en Côte d'Ivoire : la


variété supérieure ou acrolectale (parlée par les membres de   l’élite  
ivoirienne), la variété moyenne ou mésolectale (parlée par les lettrés de
l’enseignement  secondaire,  les  cadres  subalternes  de  l’administration,  etc.)  et  
la variété basilectale (des peu ou non lettrés).

A celles-ci, l’on peut ajouter la dernière variété de français qui est le nouchi.

1.1. La variété basilectale

Pour comprendre la naissance de cette variété du français, il faut remonter en 1934, année
durant laquelle   Abidjan   devient   la   capitale   économique   et   politique   de   la   Côte   d’Ivoire.   En  
effet, à partir de cette année-là, Abidjan, principal pôle économique, attire aussi bien les
populations   de   l’intérieur   du   pays   que   celles   des   pays limitrophes (Mali, Burkina-Faso,
Ghana, Guinée). Aussi, en raison de son expansion économique liée à sa situation
géographique  et  au  libéralisme  économique,  on  assistera  à  une  ruée  d’investisseurs  étrangers,

1
Pour en savoir davantage sur le français et ses différentes variétés en   Côte   d’Ivoire,   vous   pouvez   lire   Pierre  
Adou Kouakou KOUADIO : L'enseignement  du  français  dans  les  œuvres  littéraires  du  secondaire:  Linguistique,  
litterature et enseignement du français, 15 novembre 2011, Editions Universitaires Européennes, Allemagne,
ISBN-10:3841782167, [Link]

2
notamment les Libanais et les Syriens. 75 % des étrangers sont analphabètes, ainsi que 40 %
des nationaux. Ces populations analphabètes qui exercent pour la plupart des fonctions
subalternes sont en contact permanent avec des individus lettrés ou qui ont une relative
maîtrise de la langue française. Ainsi, pour des besoins de communication dans le cadre de
leurs activités professionnelles, les populations nouvellement arrivées à Abidjan se heurtent à
un problème de communication en français. Pour y remédier, ces populations doivent choisir
entre deux formes de français. On a d’une  part,  le  français  parlé  à  la  radio  et  d’autre  part,  le  
français parlé sur les lieux de travail et sur les chantiers.
A propos du français parlé à la radio, J.L. Hattiger (1983 : 51) écrit ceci : « Un bon
représentant de la norme locale semble ne diverger que très peu de la norme du français
standard ».

Quant   à   l’autre   forme   du   français,   celui parlé sur le lieu du travail, il est tributaire de la
situation de travail. J.L. Hattiger le décrit en ces termes : « Ce doit être un français
simple… On dit y retrouver   une   grande   fréquence   des   formes   verbales   à   l’impératif   et   un  
emploi systématique des éléments déictiques du français ». Cette variété du français va très
vite  se  répandre  sur  l’ensemble  du  territoire  ivoirien,  notamment  dans  les  grandes  villes. C’est  
ce   qui   lui   vaudra   les   dénominations   de   ‘‘Français   Populaire Ivoirien ‘(FPI)   ou   encore
‘‘Français  Populaire  d’Abidjan’’(FPA)’’.

En ce qui concerne le FPI ou le FPA, M.G. Bertin et N. J. Kouadio (1990 :53) écrivent que :
« Le français populaire ivoirien  (…)  est,  d’un  point  de  vue  sociolinguistique,  un  pidgin  né  de  
l’effort  d’appropriation  de  la  langue  française  par  une  population  pas  ou  peu  lettrés ».

1.2. La variété mésolectale

La  variété  mésolectale  du  français  de  Côte  d’Ivoire  correspond  au   français des personnes qui
ont fait des études secondaires. La syntaxe de ce français diffère très peu de celle du français
standard. Mais elle est caractérisée par des resémantisations, des emprunts lexicaux et très
souvent par des expressions particulières   relevant   d’une   traduction   littérale   d’expressions  
spécifiques aux langues africaines en général. Par exemple, pour dire « souiller la réputation
de  quelqu’un  ou encore ternir  l’image  de  quelqu’un », on dira dans cette variété de français de
Côte  d’Ivoire « gâter  nom  de  quelqu’un », expression calquée sur les langues ivoiriennes.
Ce  genre  d’expressions  est  courant  dans  les  productions  écrites  et  orales  de  la  grande  majorité  
des Ivoiriens. Pour ces derniers, ces expressions font partie du français standard. Ce français
est  également  attesté  dans  de  nombreuses    productions   littéraires  d’auteurs  africains tels que
Jean Marie Adiaffi, Ahmadou Kourouma, etc. ...

1.3. Le français acrolectal

En  Côte  d’Ivoire,  la  variété  acrolectale  du  français  peut être identifiée comme le français des
diplômés   de   l’enseignement   supérieur.   C’est   aussi   le   français   soutenu   parlé   par   l’élite  
intellectuelle. Selon A.B. Boutin (2002 : 280) : « L’acrolecte   se   présente   comme   le   français  
soutenu et « hyper normé avec des caractéristiques archaïssantes ou littéraires »».
Cependant,   s’il   semble   évident   que   la   variété   acrolectale du français ivoirien est supplantée
par la variété mésolectale, elle est quelquefois perceptible dans les parlers de certains
journalistes et juristes.

3
Ces derniers utilisent souvent des tournures syntaxiques archaïques telles que : « Ils ont
accompli la mission à eux confiée », et des hypercorrections au plan phonétique portant sur la
prononciation de la voyelle « o » dans les lexèmes tels que « politique », « communication »,
« collaborateur », …  qui  sont respectivement réalisés [p litik], [k mynikasj ], [k laborat r],
etc.

1.4. Le nouchi

Né au début des années mille neuf cent quatre-vingt (1980), le nouchi était considéré comme
un   signum   social   utilisé   par   une   frange   marginale   de   la   population   d’Abidjan,   d’où   son  
appellation  par  N.J.  Kouadio  ‘‘argot  abidjanais’’.  Selon  Kouadio  (1992 :178) :

Le   nouchi   […]   est   né   au   début   des   années   80.   Cette date   est   loin   d’être  
fortuite.   En   effet,   le   nouchi   surgit   au   moment   où   les   jeunes,   que   l’école  
ivoirienne rejetait dans la rue par dizaine de milliers chaque année et ce
depuis 1975, arrivaient à maturité et choisissaient justement la rue comme leur
territoire.

Cette   frange   de   la   population   était   composée   de   jeunes   déscolarisés,   d’enfants   de   la   rue,   de  


loubards,   …   qui,   livrés   à   eux-mêmes, essaient de subvenir à leurs besoins en exerçant de
petits métiers (cireurs de chaussures, convoyeurs dans les gares routières, surveillants
d’automobiles,   vendeurs   de   journaux,   etc.). Ainsi, par ce parler (le nouchi), ces marginaux
arrivaient  à  s’identifier  et  à  se  faire  comprendre.

Aujourd’hui,  on  ne  peut  plus  parler  d’un  simple  argot,  car  le  nouchi  est  largement  sorti  de  son  
milieu de naissance. A ce propos N.J. Kouadio (2006 : 178-179) écrit : « Aujourd’hui   le  
nouchi   n’est   plus   l’apanage   des   jeunes   de   la   rue,   il   est   aussi   présent   dans les lycées et
collèges  et  même  à  l’université   (…)  Désormais,  on  parle  le  nouchi  dans  les   rues  d’Abidjan,  
mais aussi les murs en portent témoignage ».

Le   nouchi   est   aussi   utilisé   comme   moyen   d’expression   par   certains   groupes   de   presses   en  
Côte  d’Ivoire (Gbich ! et Ya Fohi qui sont des hebdomadaires humoristiques), certaines radios
de  proximité,  et  dans  certains  genres  musicaux  comme  le  ‘‘zouglou’’,  le  ‘‘Coupé  Décalé’’  et  
le  ‘‘rap’’.

Pour  ce  qui  est  de  l’étymologie  du  terme  « nouchi », N.K. Ayewa (2005 : 221) écrit :

L’origine   du   nouchi   est   à   décrypter   à   travers   la   morphologie   du   mot.  


Etymologiquement,   ‘‘nouchi’’   est   un   mot   mandingue.   Morphologiquement,   il  
est formé de la juxtaposition des deux monèmes suivants :  ‘‘narine’’  et  ‘‘chi’’  
qui signifie  ‘‘poils’’.  Littéralement  traduit,  nouchi  désignerait  donc  ‘‘les  poils  
qui débordent les narines’’.

Comme illustrations de productions nouchi, on peut avoir :

(1a) [mwa je bori m ma pur ga m ̰ ma ]


Moi je bori mon manhinz pour gagner mon mangement
(1b) Moi, je fais usage de mon intelligence pour avoir de quoi me nourrir.

4
(2a) [s da grigali k puu mwa va s ti]
C’est  dans  grigali  que  pour  moi    va  sortir
(2b) C’est  en  me  battant  que  je  m’en  sortirai.

Au vu de ce que nous venons   d’énumérer,   on   peut   dire   qu’en   Côte   d’Ivoire,   il   y   a  


théoriquement trois variétés de français : le basilecte, le mésolecte et le nouchi. Cependant, il
faut rappeler que plusieurs travaux de recherches linguistiques antérieurs   ont   montré   qu’il  
existe  une  autre  variété  de  français  appelée  ‘‘français  ivoirien’’.  Quelle  est  donc  cette  variété  
de  français  de  Côte  d’Ivoire ?  Et  qu’est-ce qui la caractérise ?

1.5. Le français ivoirien

Selon A.B. Boutin (2002 : 281) « …Durant  la  dernière  décennie  du  XXe  siècle,  on  a  assisté  à  
l’homogénéisation   de   variétés   basse   et   moyenne   et   l’unification   des   systèmes,   ainsi   qu’à   la  
disparition  de  l’acrolecte ».
De  ce  point  de  vue,  on  peut  dire  qu’il  n’existe  pratiquement  plus  d’opposition entre la variété
basilectale  et  la  variété  mésolectale.  C’est  donc  une  fusion  entre  ces  deux  variétés.  Il  s’agit-là
d’un   français,   moyen   de   communication   pour   tout   Ivoirien   sur   toute   l’étendue   du   territoire,
quel que soit son rang social et son niveau   d’instruction.   Il   est   également   appelé   la norme
endogène du français.

Ce français ivoirien est aussi utilisé dans presque toutes les conversations en dehors des salles
de classe, des situations académiques, des discours officiels et des interactions demandant
l’usage  d’un  français international. On peut le comparer à une fusion entre toutes les variétés
de français en Côte  d’Ivoire.

Au plan phonétique et morphosyntaxique par exemple, on y trouve des traits du français


populaire ivoirien (basilectale). On a aussi, au niveau lexical, l’influence  constante  du  nouchi.  
Syntaxiquement, le français ivoirien porte des traits des langues ivoiriennes, notamment
l’omission  du  déterminant :

(3a) ø livre-là appartient à qui ?


(3b) A qui appartient ce livre ?

A. M. Knutsen (2002) écrit à ce propos :

Le  français  de  Côte  d’Ivoire  se  répartit  sur  un  continuum  allant  d’un  français  
assez proche du français standard, se distinguant de celui-ci par quelques
traits   d’ordre   phonétique   et   lexical,   à   un   français   basilectal   se   caractérisant  
par un nombre de traits non standard, en passant par un français local.

Le français ivoirien se présente comme « le  français  vernaculaire  de  Côte  d’Ivoire », c'est-à-
dire   un   français   accessible   à   n’importe   quel   locuteur   quel   que   soit   son   rang   social et son
niveau   d’étude. Ce français, qui se veut oral, est souvent rencontré dans certains écrits
notamment   dans   la   presse   écrite   et   dans   certaines   œuvres   littéraires. Dans cet article, nous
intéresserons uniquement aux productions orales.

5
2. Approche descriptive de certaines particularités du français parlé de Côte  d’Ivoire

Cette   approche   descriptive   s’est   faite   à   partir   d’un   corpus   d’enquêtes   et   d’observations   de  
situations  réelles.  Elle  ne  concerne  que  quelques  particularités  parmi  tant  d’autres.  Leur  choix  
est donc délibéré et peut être même subjectif, car nous aurions pu porter notre choix sur
d’autres  exemples  aussi  intéressants et ambigus que ceux décrits dans la présente séquence

2.1. Le présentatif « c’est »  en  début  d’énoncé  

Dans  le  discours  oral  du  français  de  Côte  d’Ivoire, le présentatif « c’est » en début d’énoncé  
entraine  automatiquement  l’ellipse  de  l’adverbe  de  négation  « ne ».  S’agit-il  d’une économie
linguistique ou simplement d’une spécificité du français parlé en Côte  d’Ivoire ? Quelle que
soit la réponse, ce phénomène linguistique se rencontre de façon régulière dans le parlé des
locuteurs ivoiriens comme le montre les productions suivantes :

(4a)  C’est  pas  la  peine  


(4b) Ce n’est pas la peine

(5a)  C’est  pas  possible  


(5b) Ce n’est pas possible

(6a)  C’est pas  l’homme  


(6b) Ce n’est pas un homme

Cependant,  si  nous  considérons  que  c’est  par  souci  d’économie  linguistique  que   les locuteurs
du français ivoirien emploient la négation dans un énoncé négatif en commençant par le
présentatif « c’est »,   il   n’est   pas   exclu   que   ce   phénomène   se   rencontre   dans   d’autres   pays  
francophones. C’est   ce   que   pensent   J-L. Chiss, J. Filliolet, D. Maingueneau (2001 : 102)
quand ils soutiennent que la tendance à économie qui caractérise le fonctionnement
linguistique semble particulièrement jouer dans le français populaire : ce dernier opère des
« normalisations ».

Le présentatif « c’est » en début de phrase complexe peut entrainer également l’omission  de
la relative « qui » et la mise en relief des pronoms sujets « moi », « toi », « lui », « nous »
« vous » et « eux » par une focalisation de la phrase produite. Selon D. Creissels (2004 : 7) :

Dans  les  langues  du  monde,  les  mécanismes  qui  d’une  manière  ou  d’une  autre  
font   apparaître   les   topiques   avant   le   reste   de   l’énoncé   sont   particulièrement  
communs. Toutefois, il y a une distinction importante à faire entre des cas où le
terme topicalisé est placé  en  début  de  phrase,  dans  une  position  qui  n’est  pas  
sa position canonique, tout en présentant des caractéristiques qui montrent
qu’il  reste  intégré  à  la  phrase,  et  des  cas  où  le  topique  est  extraposé,  c’est-à-
dire extérieur à la construction de la phrase, et identifié à un terme de la
phrase  par  un  mécanisme  d’anaphore  identique  à  ceux  qui  marquent  la  reprise  
d’un  référent  introduit  dans  une  phrase  précédente.

Dans  le  français  parlé  ivoirien,  l’extraposition se fait entre le pronom personnel tonique et le
pronom personnel représentant la personne qui parle (moi et je / nous et on) ou la personne à
qui l’on parle (toi et tu / vous et vous), ou de qui l’on parle (lui et il / eux et ils).

6
Exemples :

(7a)  C’est  moi, j’ai mangé (topique extraposé avec les pronoms moi et je)
(7b) C’est  moi qui ai mangé

(8a)  C’est  lui, il le connaît (topique extraposé avec les pronoms lui et il)
(8b) C’est  lui qui le connaît

(9a)  C’est  toi, tu t’occupes  de  ça  (topique extraposé avec les pronoms toi et tu)
(9b) C’est  toi qui t’en occupes

(10a)  C’est  nous, on est là (topique extraposé avec les pronoms nous et on)
(10b) C’est  nous qui sommes là

(11a)  C’est  vous, vous voulez pas venir (topique extraposé avec les pronoms vous et vous)
(11b) C’est  vous qui ne voulez pas venir

(12a)  C’est  eux, ils ont fait ça (topique extraposé avec les pronoms eux et ils)
(12b) Ce sont eux qui ont fait ça

On peut remarquer que la phrase produite par le locuteur ivoirien présente une forme
topicalisée comme on peut le voir dans les exemples (7a)-(12a). Traduit en français
académique, ces énoncés ont plutôt une structure focalisée comme dans les exemples de (7b)
à (7b). Notons toutefois   qu’en   le   disant   de   cette   façon, le locuteur tente   d’exprimer   une
focalisation.

2.3.  L’usage  particulier  du  déictique  « ça »

Le déictique « ça », ou pronom démonstratif, est la forme syncopée de cela. En français de


Côte   d’Ivoire,   il   demeure   très   mobile   et   joue   différents   rôles   syntaxiques   dans   la phrase.
Ainsi, il peut jouer le  rôle  de  sujet  comme  dans  l’exemple en (13) :

(13) Ça (ne) ment pas

Il peut également être   complément   d’objet   direct   (COD)   ou   complément   d’objet   indirect  
(COI).

Exemples :

(14)  Mon  papa  n’aime  pas  ça (COD)

(15a) Il est en dra de ça ! (COI)


(15b) Il en est informé !

Le déictique « ça »  joue,  enfin,  le  rôle  d’adverbe, comme dans :

(16) C’est  comme  ça il est.

7
2.4. Hésitation dans la prononciation du pluriel des mots qui se terminent par « al »

Les causeries « à bâton rompu » ou la prise de parole spontanée ne permet pas au locuteur de
consulter des ouvrages de référence pour résoudre des cas difficiles de choix normatifs
[C. B-Benveniste (2010 : 150)]. En français parlé de   Côte   d’Ivoire,   quand   on   hésite   sur la
prononciation du pluriel des mots qui se terminent par « al », le locuteur contourne les points
litigieux en omettant le déterminant pluriel. Cette technique  particulière  d’évitement permet,
du coup, d’avoir  le  générique  en  utilisant  le  singulier.

Exemples :

(17a) Les Français-là, ils ne nous connaissent pas hein ; Ø guerre mondiale ils ont fait deux
fois  là,  c’est  petit

Pour rappel, cette   phrase   a   été   produite   par   un   partisan   de   l’ex-président ivoirien, Laurent
Gbagbo, pendant la crise postélectorale de 2010. Son équivalent en français académique
pourrait être l’énoncé  suivant :

(17b) Les Français ne nous connaissent pas. Les deux guerres mondiales qu’ils  ont  faites  ne  
leur ont pas servi de leçon

Il en est de même dans ces deux autres exemples avec les mots « cheval » et « hôpital »

(18a) Il a mis tout son argent dans Ø cheval


(18b) Il a mis tout son argent dans les chevaux

(19a) Dans Ø hôpital de  Côte  d’Ivoire,  sage  femme  fait  quoi ?


(19b) Dans les hôpitaux de  Côte  d’Ivoire,  que  font  les  sages  femmes ?

Aussi, faut-il  le  rappeler,  divers  travaux  antérieurs  ont  montré  que  l’omission  du  déterminant  
dans la phrase est une des particularités du français ivoirien. P. A. K. Kouadio (2011 : 194),
citant B. A. Boutin, soutient :

A propos du déterminant zéro, A. B. Boutin (2002) écrit que : « Nous appelons


déterminant zéro la place lexicalement vide laissée avant le substantif à valeur
‘‘générique’’   ou   ‘‘non-spécifique’’   […]   ne   pouvant   pas   être   remplie   par   un  
déterminant « défini » ou « indéfini » du moins dans le même niveau de
langue ».   Et   à   propos   de   l’omission   du   déterminant   en   français   populaire   de  
Côte d'Ivoire, elle indique que : « En français populaire de Côte d'Ivoire,
l’absence  de  déterminant  avant  le nom correspond le plus souvent à une valeur
« générique » de ce nom ». Dans les deux cas de la définition du déterminant
zéro   et   de   l’omission   du   déterminant,   il   y   a   un   effacement   du   déterminant   et  
l’idée  de  la  valeur  « générique » du substantif déterminé.

Ce  qu’il  convient  de  noter, en plus de la valeur générique que  l’auteur attribue au substantif,
l’omission  du  déterminant  dans   le  français  parlé  ivoirien  permet  d’éviter  le  genre  de  certains  
substantifs que le locuteur juge litigieux. C’est  le  cas  ici  dans la prononciation des substantifs
de genre masculin qui se terminent en « al » et qui font leur pluriel en « aux ».

8
2.5. La transgression de certaines règles   de   liaison   et   d’enchainement : élision ou
hypercorrection ?

En français parlé ivoirien, on peut observer que la voyelle [ e ] finale de la conjonction de


coordination que ne  s’élide  pas  toujours  devant  une  voyelle  suivante  comme dans :

(20a)  C’est  vrai  que il connait hein...


(20b)  C’est  vrai  qu’il connait...

(21a) Je veux que elle n’a  qu’à  venir


(21b) Je veux qu’elle vienne

Dans  la  prononciation  de  tels  énoncés,  on  a  l’impression  qu’il  y  a  une  pause  ou  une apposition
entre que et elle ou entre que et il ; ce  qui  nous  semble  d’ailleurs  paradoxale  dans  la  mesure  
où   l’économie   linguistique   exige   naturellement   la   contraction   ou   l’évitement   de   certaines  
syllabes.   Ici,   c’est   le   contraire   qui   semble   se   produire   avec   la   prononciation   de   toutes   les  
syllabes  de  l’énoncé  comme  nous  l’avons  constaté  dans  les exemples en (20) et (21).

L’une des caractéristiques du français parlé ivoirien est l’emploi   abusif de la liaison dans
certains énoncés comme dans cet exemple en (22) :

(22) Les enfants qui (z) étaient venus

Le pronom relatif qui remplace ici le substantif « enfants », sujet   de   l’énoncé. Mais
contrairement à « enfants »   qui   s’accorde   en   nombre selon le déterminant qui le précède, le
pronom relatif qui est de nature invariable. D’où  vient-il donc que dans la prononciation  d’un
tel énoncé, le locuteur établisse une liaison entre le relatif qui et le verbe « étaient » qu’il  
précède ? Une telle construction pourrait relever d’une liaison fautive émanant de
l’hypercorrection. Le   locuteur,   dans   un   souci   d’avoir   une articulation parfaite de   l’énoncé,
transpose la forme syntaxique du sujet « les enfants » au relatif qui et établit du coup une
liaison.

Conclusion

Même  si  langue  française  n’est  pas  la langue maternelle de  nombre  d’Ivoiriens,  il  est  tout  de  
même frappant de voir des personnes de tous âges et de toutes classes sociales utiliser
oralement la langue de la même manière. Cette manière de parler le français serait pour les
«puristes » et les adeptes de la norme un triomphe des « fautes ». Pour le Linguiste, ce serait
les conséquences de la complexité du paysage sociolinguistique ivoirien mais également le
dynamisme  d’une  langue  qui  refuse  d’être  canalisée.  Cette manière particulière de faire usage
de la langue française nécessite un regard particulier, celui du Linguiste. C’est   pourquoi
certains auteurs comme J. Peytard (1970) ont pris soin de faire une distinction entre « la
langue parlée » et « la langue écrite ». En effet, pour J. Peytard, tout ce qui relève de « la
langue parlée » est d’ordre  oral et tout ce qui relève de la langue écrite est d’ordre  scriptural.
Dans  l’ordre oral,  comme  c’est  le  cas  du français parlé ivoirien, le locuteur peut, à  n’importe  
quel moment, adapter son discours, se corriger, compenser ses « fautes » par un langage
gestuel et autres réactions diverses, etc. A   cela   s’ajoutent   les   différentes   fonctions   de  
l’intonation,  c’est-à-dire, les accents, les mélodies, ... qui fournissent des traits significatifs qui
ont pour résultats de désambiguïser cette syntaxe particulière du français parlé. Dans l’ordre

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scriptural où   le   message   est   réalisé   par   une   graphie   et   susceptible   d’être   visualisé par un
lecteur,   l’absence   de   certains   éléments   grammaticaux   et   orthographiques,   l’impossibilité   de  
toute adaptation à un interlocuteur, auront forcement un inconvénient sur la compréhension de
l’énoncé.  

Nous convenons avec C. B-Benveniste (2010 : 159) que :

La  typologie  particulière  de  l’oral,  telle  qu’on  la  voit  nettement  dans  certaines  
tendances de la morphologie des noms, des adjectifs et des verbes, est
fortement   contrecarrée   par   l’influence   normative,   par   l’imposition   des   règles  
orthographiques  et  par  la  représentation  de  la  morphologie  qu’elles  installent.

Références bibliographiques

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contextes, Actualité scientifique, Bruxelles, Edition Archives Contemporaines /AUF

Benveniste-Claire Blanche, (2010). Approche de la langue parlée en français,   L’Essentiel  


français, Ophrys, Paris

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phrases du français de  Côte  d’Ivoire, Thèse doctorat, Université de Toulouse Le Mirail

Blonde, J. (1975). « Pour   une   description   du   français   d’Afrique », Réalités africaines et


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linguistique française, tome II : syntaxe, communication, poétique, Hachette Supérieur, Paris

Creissels Denis, (2004). Cours de syntaxe générale, Chapitre 17 : Topicalisation et


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Gadet Françoise, (2007). La variation sociale en français, nouvelle édition revue et corrigée,
L’Essentiel  français,  Ophrys, Paris

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Peytard Jean, (1970). La langue française n°6, Larousse, Paris

Kouadio Pierre Adou Kouakou, (2011). L'enseignement   du   français   dans   les   œuvres  
littéraires du secondaire: Linguistique, litterature et enseignement du français, Editions
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Kouadio   N’Guessan   Jérémie, (1990). « Le   nouchi   abidjanais,   naissance   d’un   argot ou mode
linguistique passagère ? », Acte du Colloque International de Dakar, Déc. 1990, Des langues
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Kouadio   N’Guessan   Jérémie (2006). « Le nouchi et les rapports dioula-français » in Revue
Français en Afrique, Paris

Kouadio   N’Guessan   Jérémie, (2008). « Le   français   en   Côte   d’Ivoire : de l’imposition   à  


l’appropriation   décomplexée   d’une   langue   exogène », Document   pour   l’histoire   du   français  
langue étrangère ou seconde, htt://[Link]/125

Mel Gnamba Bertin, Kouadio  N’Guessan  Jérémie (1980). « Variétés lexicales du français en
Côte d’Ivoire », in Visage  du  français,  variétés  lexicales  de  l’espace  francophone, Paris

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