Quelques
particularités syntaxiques du français parlé de Côte d’Ivoire
Pierre Adou Kouakou KOUADIO
padoukk@[Link]
Université Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan-Cocody
Côte d’Ivoire
Résumé
La langue parlée spontanée a été longtemps considérée par le grand public comme la langue
des fautes, d’inachèvements et le reflet appauvri de l’écrit. La langue écrite, elle, est
considérée comme la langue policée, réfléchie et normative. Ces considérations donnent
l’impression que l’on a affaire à un combat entre le bien et le mal. Il n’en est rien pour
autant, car les contextes et les situations de production de chacune d’elles permettent
d’expliquer et de justifier les règles grammaticales qui régissent leurs fonctionnements
internes respectifs. Les pratiques orale et écrite de la langue française en Côte d’Ivoire le
montrent bien. Cet article se propose ainsi de décrire quelques particularités syntaxiques du
français parlé en Côte d’Ivoire à partir de sa forme écrite normative.
Abstract
The spontaneous spoken language has long been regarded by the general public as the
language of mistakes, of non-completion, and a poor reflection of the writing. As for the
written language, it is considered as the smooth, thoughtful, and normative language. All
these considerations give the impression of a fighting between good and evil. However, that’s
not true at all, because the contexts and the production situations of each one of them help us
explain and justify the grammatical rules that govern their respective internal functioning.
And the spoken and written activities of the French language in Cote d’Ivoire illustrate this
fact. The present paper aims then at describing a few syntactic particularities of the French
language spoken in Cote d’Ivoire, with its written normative form as the starting point.
0. Introduction
L’on se demande souvent si la langue française parlée est différente de la langue française
écrite, au point qu’on distingue même deux langues distinctes dotées de Grammaires
différentes (C.B-Benveniste, 2010 : 77). En France par exemple où le français est la langue
maternelle de bien des personnes, cette question a été l’objet de débats sur les spécificités de
la langue écrite et celle de l’orale. En Afrique noire francophone, cette question a également
intéressé nombre de chercheurs, parmi lesquels on peut citer entre autres J. Blonde (1975),
« Pour description du français d’Afrique », J.L. Hattiger (1984), « La série verbale du français
populaire ivoirien », B.A. Boutin (2002), Description de la variation : étude
transformationnelle des phrases du français de Côte d’Ivoire, N.J. Kouadio (2008) « Le
français en Côte d’Ivoire : de l’imposition à l’appropriation décomplexée d’une langue
exogène », etc.
1
On peut dire que la littérature sur le français parlé et le français écrit en Afrique en général et
en Côte d’Ivoire en particulier est abondante et prolifique. On peut, dans le même temps, se
poser la question que peut apporter la présente étude à cette littérature déjà conséquente ?
Aussi, à cette interrogation s’ajoute l’épineuse question de la nécessité de la description du
français parlé, avec les mêmes outils de description et les mêmes unités d’analyse que le
français écrit.
Pour le Linguiste, la langue, avant d’être écrite, est d’abord parlée. C’est pourquoi il se
donnera des outils particuliers comme la Phonétique, la Phonologie, la Prosodie, ... pour
résoudre efficacement les questions relatives à la langue parlée. Mais, faut-il pour autant
abandonner la partie syntaxique de la langue parlée, qui relèverait plutôt du ressort de la
langue écrite ? C. B-Benveniste (2010 : 77) tente de répondre à cette question en soutenant
que certains auteurs pensent et sont persuadés que la langue parlée aurait « par nature » une
Grammaire très déficiente, que la prosodie et les interactions viendraient compenser.
Nous estimons pour notre part, que le français parlé de Côte d’Ivoire demeure certes, instable
au niveau de sa syntaxe, mais que son dynamisme et la récurrence de certaines de ses
particularités nécessitent un regard particulier.
A travers cette analyse, nous essaierons donc de montrer comment s’entremêlent les domaines
de la Syntaxe, de la Prosodie et quelques fois de la Pragmatique. Mais avant, nous présentons
brièvement les différentes variétés de français parlées en Côte d’Ivoire.
1. Les variétés de français de la Côte d’Ivoire 1
Selon les spécialistes de la question du français en Côte d'Ivoire, il faut noter l’existence d’au
moins trois (3) principales variétés de français. C’est en tout cas, ce que laisse comprendre
J.N. Kouadio (1999 : 301) lorsqu’il écrit :
On distingue habituellement trois variétés de français en Côte d'Ivoire : la
variété supérieure ou acrolectale (parlée par les membres de l’élite
ivoirienne), la variété moyenne ou mésolectale (parlée par les lettrés de
l’enseignement secondaire, les cadres subalternes de l’administration, etc.) et
la variété basilectale (des peu ou non lettrés).
A celles-ci, l’on peut ajouter la dernière variété de français qui est le nouchi.
1.1. La variété basilectale
Pour comprendre la naissance de cette variété du français, il faut remonter en 1934, année
durant laquelle Abidjan devient la capitale économique et politique de la Côte d’Ivoire. En
effet, à partir de cette année-là, Abidjan, principal pôle économique, attire aussi bien les
populations de l’intérieur du pays que celles des pays limitrophes (Mali, Burkina-Faso,
Ghana, Guinée). Aussi, en raison de son expansion économique liée à sa situation
géographique et au libéralisme économique, on assistera à une ruée d’investisseurs étrangers,
1
Pour en savoir davantage sur le français et ses différentes variétés en Côte d’Ivoire, vous pouvez lire Pierre
Adou Kouakou KOUADIO : L'enseignement du français dans les œuvres littéraires du secondaire: Linguistique,
litterature et enseignement du français, 15 novembre 2011, Editions Universitaires Européennes, Allemagne,
ISBN-10:3841782167, [Link]
2
notamment les Libanais et les Syriens. 75 % des étrangers sont analphabètes, ainsi que 40 %
des nationaux. Ces populations analphabètes qui exercent pour la plupart des fonctions
subalternes sont en contact permanent avec des individus lettrés ou qui ont une relative
maîtrise de la langue française. Ainsi, pour des besoins de communication dans le cadre de
leurs activités professionnelles, les populations nouvellement arrivées à Abidjan se heurtent à
un problème de communication en français. Pour y remédier, ces populations doivent choisir
entre deux formes de français. On a d’une part, le français parlé à la radio et d’autre part, le
français parlé sur les lieux de travail et sur les chantiers.
A propos du français parlé à la radio, J.L. Hattiger (1983 : 51) écrit ceci : « Un bon
représentant de la norme locale semble ne diverger que très peu de la norme du français
standard ».
Quant à l’autre forme du français, celui parlé sur le lieu du travail, il est tributaire de la
situation de travail. J.L. Hattiger le décrit en ces termes : « Ce doit être un français
simple… On dit y retrouver une grande fréquence des formes verbales à l’impératif et un
emploi systématique des éléments déictiques du français ». Cette variété du français va très
vite se répandre sur l’ensemble du territoire ivoirien, notamment dans les grandes villes. C’est
ce qui lui vaudra les dénominations de ‘‘Français Populaire Ivoirien ‘(FPI) ou encore
‘‘Français Populaire d’Abidjan’’(FPA)’’.
En ce qui concerne le FPI ou le FPA, M.G. Bertin et N. J. Kouadio (1990 :53) écrivent que :
« Le français populaire ivoirien (…) est, d’un point de vue sociolinguistique, un pidgin né de
l’effort d’appropriation de la langue française par une population pas ou peu lettrés ».
1.2. La variété mésolectale
La variété mésolectale du français de Côte d’Ivoire correspond au français des personnes qui
ont fait des études secondaires. La syntaxe de ce français diffère très peu de celle du français
standard. Mais elle est caractérisée par des resémantisations, des emprunts lexicaux et très
souvent par des expressions particulières relevant d’une traduction littérale d’expressions
spécifiques aux langues africaines en général. Par exemple, pour dire « souiller la réputation
de quelqu’un ou encore ternir l’image de quelqu’un », on dira dans cette variété de français de
Côte d’Ivoire « gâter nom de quelqu’un », expression calquée sur les langues ivoiriennes.
Ce genre d’expressions est courant dans les productions écrites et orales de la grande majorité
des Ivoiriens. Pour ces derniers, ces expressions font partie du français standard. Ce français
est également attesté dans de nombreuses productions littéraires d’auteurs africains tels que
Jean Marie Adiaffi, Ahmadou Kourouma, etc. ...
1.3. Le français acrolectal
En Côte d’Ivoire, la variété acrolectale du français peut être identifiée comme le français des
diplômés de l’enseignement supérieur. C’est aussi le français soutenu parlé par l’élite
intellectuelle. Selon A.B. Boutin (2002 : 280) : « L’acrolecte se présente comme le français
soutenu et « hyper normé avec des caractéristiques archaïssantes ou littéraires »».
Cependant, s’il semble évident que la variété acrolectale du français ivoirien est supplantée
par la variété mésolectale, elle est quelquefois perceptible dans les parlers de certains
journalistes et juristes.
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Ces derniers utilisent souvent des tournures syntaxiques archaïques telles que : « Ils ont
accompli la mission à eux confiée », et des hypercorrections au plan phonétique portant sur la
prononciation de la voyelle « o » dans les lexèmes tels que « politique », « communication »,
« collaborateur », … qui sont respectivement réalisés [p litik], [k mynikasj ], [k laborat r],
etc.
1.4. Le nouchi
Né au début des années mille neuf cent quatre-vingt (1980), le nouchi était considéré comme
un signum social utilisé par une frange marginale de la population d’Abidjan, d’où son
appellation par N.J. Kouadio ‘‘argot abidjanais’’. Selon Kouadio (1992 :178) :
Le nouchi […] est né au début des années 80. Cette date est loin d’être
fortuite. En effet, le nouchi surgit au moment où les jeunes, que l’école
ivoirienne rejetait dans la rue par dizaine de milliers chaque année et ce
depuis 1975, arrivaient à maturité et choisissaient justement la rue comme leur
territoire.
Cette frange de la population était composée de jeunes déscolarisés, d’enfants de la rue, de
loubards, … qui, livrés à eux-mêmes, essaient de subvenir à leurs besoins en exerçant de
petits métiers (cireurs de chaussures, convoyeurs dans les gares routières, surveillants
d’automobiles, vendeurs de journaux, etc.). Ainsi, par ce parler (le nouchi), ces marginaux
arrivaient à s’identifier et à se faire comprendre.
Aujourd’hui, on ne peut plus parler d’un simple argot, car le nouchi est largement sorti de son
milieu de naissance. A ce propos N.J. Kouadio (2006 : 178-179) écrit : « Aujourd’hui le
nouchi n’est plus l’apanage des jeunes de la rue, il est aussi présent dans les lycées et
collèges et même à l’université (…) Désormais, on parle le nouchi dans les rues d’Abidjan,
mais aussi les murs en portent témoignage ».
Le nouchi est aussi utilisé comme moyen d’expression par certains groupes de presses en
Côte d’Ivoire (Gbich ! et Ya Fohi qui sont des hebdomadaires humoristiques), certaines radios
de proximité, et dans certains genres musicaux comme le ‘‘zouglou’’, le ‘‘Coupé Décalé’’ et
le ‘‘rap’’.
Pour ce qui est de l’étymologie du terme « nouchi », N.K. Ayewa (2005 : 221) écrit :
L’origine du nouchi est à décrypter à travers la morphologie du mot.
Etymologiquement, ‘‘nouchi’’ est un mot mandingue. Morphologiquement, il
est formé de la juxtaposition des deux monèmes suivants : ‘‘narine’’ et ‘‘chi’’
qui signifie ‘‘poils’’. Littéralement traduit, nouchi désignerait donc ‘‘les poils
qui débordent les narines’’.
Comme illustrations de productions nouchi, on peut avoir :
(1a) [mwa je bori m ma pur ga m ̰ ma ]
Moi je bori mon manhinz pour gagner mon mangement
(1b) Moi, je fais usage de mon intelligence pour avoir de quoi me nourrir.
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(2a) [s da grigali k puu mwa va s ti]
C’est dans grigali que pour moi va sortir
(2b) C’est en me battant que je m’en sortirai.
Au vu de ce que nous venons d’énumérer, on peut dire qu’en Côte d’Ivoire, il y a
théoriquement trois variétés de français : le basilecte, le mésolecte et le nouchi. Cependant, il
faut rappeler que plusieurs travaux de recherches linguistiques antérieurs ont montré qu’il
existe une autre variété de français appelée ‘‘français ivoirien’’. Quelle est donc cette variété
de français de Côte d’Ivoire ? Et qu’est-ce qui la caractérise ?
1.5. Le français ivoirien
Selon A.B. Boutin (2002 : 281) « …Durant la dernière décennie du XXe siècle, on a assisté à
l’homogénéisation de variétés basse et moyenne et l’unification des systèmes, ainsi qu’à la
disparition de l’acrolecte ».
De ce point de vue, on peut dire qu’il n’existe pratiquement plus d’opposition entre la variété
basilectale et la variété mésolectale. C’est donc une fusion entre ces deux variétés. Il s’agit-là
d’un français, moyen de communication pour tout Ivoirien sur toute l’étendue du territoire,
quel que soit son rang social et son niveau d’instruction. Il est également appelé la norme
endogène du français.
Ce français ivoirien est aussi utilisé dans presque toutes les conversations en dehors des salles
de classe, des situations académiques, des discours officiels et des interactions demandant
l’usage d’un français international. On peut le comparer à une fusion entre toutes les variétés
de français en Côte d’Ivoire.
Au plan phonétique et morphosyntaxique par exemple, on y trouve des traits du français
populaire ivoirien (basilectale). On a aussi, au niveau lexical, l’influence constante du nouchi.
Syntaxiquement, le français ivoirien porte des traits des langues ivoiriennes, notamment
l’omission du déterminant :
(3a) ø livre-là appartient à qui ?
(3b) A qui appartient ce livre ?
A. M. Knutsen (2002) écrit à ce propos :
Le français de Côte d’Ivoire se répartit sur un continuum allant d’un français
assez proche du français standard, se distinguant de celui-ci par quelques
traits d’ordre phonétique et lexical, à un français basilectal se caractérisant
par un nombre de traits non standard, en passant par un français local.
Le français ivoirien se présente comme « le français vernaculaire de Côte d’Ivoire », c'est-à-
dire un français accessible à n’importe quel locuteur quel que soit son rang social et son
niveau d’étude. Ce français, qui se veut oral, est souvent rencontré dans certains écrits
notamment dans la presse écrite et dans certaines œuvres littéraires. Dans cet article, nous
intéresserons uniquement aux productions orales.
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2. Approche descriptive de certaines particularités du français parlé de Côte d’Ivoire
Cette approche descriptive s’est faite à partir d’un corpus d’enquêtes et d’observations de
situations réelles. Elle ne concerne que quelques particularités parmi tant d’autres. Leur choix
est donc délibéré et peut être même subjectif, car nous aurions pu porter notre choix sur
d’autres exemples aussi intéressants et ambigus que ceux décrits dans la présente séquence
2.1. Le présentatif « c’est » en début d’énoncé
Dans le discours oral du français de Côte d’Ivoire, le présentatif « c’est » en début d’énoncé
entraine automatiquement l’ellipse de l’adverbe de négation « ne ». S’agit-il d’une économie
linguistique ou simplement d’une spécificité du français parlé en Côte d’Ivoire ? Quelle que
soit la réponse, ce phénomène linguistique se rencontre de façon régulière dans le parlé des
locuteurs ivoiriens comme le montre les productions suivantes :
(4a) C’est pas la peine
(4b) Ce n’est pas la peine
(5a) C’est pas possible
(5b) Ce n’est pas possible
(6a) C’est pas l’homme
(6b) Ce n’est pas un homme
Cependant, si nous considérons que c’est par souci d’économie linguistique que les locuteurs
du français ivoirien emploient la négation dans un énoncé négatif en commençant par le
présentatif « c’est », il n’est pas exclu que ce phénomène se rencontre dans d’autres pays
francophones. C’est ce que pensent J-L. Chiss, J. Filliolet, D. Maingueneau (2001 : 102)
quand ils soutiennent que la tendance à économie qui caractérise le fonctionnement
linguistique semble particulièrement jouer dans le français populaire : ce dernier opère des
« normalisations ».
Le présentatif « c’est » en début de phrase complexe peut entrainer également l’omission de
la relative « qui » et la mise en relief des pronoms sujets « moi », « toi », « lui », « nous »
« vous » et « eux » par une focalisation de la phrase produite. Selon D. Creissels (2004 : 7) :
Dans les langues du monde, les mécanismes qui d’une manière ou d’une autre
font apparaître les topiques avant le reste de l’énoncé sont particulièrement
communs. Toutefois, il y a une distinction importante à faire entre des cas où le
terme topicalisé est placé en début de phrase, dans une position qui n’est pas
sa position canonique, tout en présentant des caractéristiques qui montrent
qu’il reste intégré à la phrase, et des cas où le topique est extraposé, c’est-à-
dire extérieur à la construction de la phrase, et identifié à un terme de la
phrase par un mécanisme d’anaphore identique à ceux qui marquent la reprise
d’un référent introduit dans une phrase précédente.
Dans le français parlé ivoirien, l’extraposition se fait entre le pronom personnel tonique et le
pronom personnel représentant la personne qui parle (moi et je / nous et on) ou la personne à
qui l’on parle (toi et tu / vous et vous), ou de qui l’on parle (lui et il / eux et ils).
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Exemples :
(7a) C’est moi, j’ai mangé (topique extraposé avec les pronoms moi et je)
(7b) C’est moi qui ai mangé
(8a) C’est lui, il le connaît (topique extraposé avec les pronoms lui et il)
(8b) C’est lui qui le connaît
(9a) C’est toi, tu t’occupes de ça (topique extraposé avec les pronoms toi et tu)
(9b) C’est toi qui t’en occupes
(10a) C’est nous, on est là (topique extraposé avec les pronoms nous et on)
(10b) C’est nous qui sommes là
(11a) C’est vous, vous voulez pas venir (topique extraposé avec les pronoms vous et vous)
(11b) C’est vous qui ne voulez pas venir
(12a) C’est eux, ils ont fait ça (topique extraposé avec les pronoms eux et ils)
(12b) Ce sont eux qui ont fait ça
On peut remarquer que la phrase produite par le locuteur ivoirien présente une forme
topicalisée comme on peut le voir dans les exemples (7a)-(12a). Traduit en français
académique, ces énoncés ont plutôt une structure focalisée comme dans les exemples de (7b)
à (7b). Notons toutefois qu’en le disant de cette façon, le locuteur tente d’exprimer une
focalisation.
2.3. L’usage particulier du déictique « ça »
Le déictique « ça », ou pronom démonstratif, est la forme syncopée de cela. En français de
Côte d’Ivoire, il demeure très mobile et joue différents rôles syntaxiques dans la phrase.
Ainsi, il peut jouer le rôle de sujet comme dans l’exemple en (13) :
(13) Ça (ne) ment pas
Il peut également être complément d’objet direct (COD) ou complément d’objet indirect
(COI).
Exemples :
(14) Mon papa n’aime pas ça (COD)
(15a) Il est en dra de ça ! (COI)
(15b) Il en est informé !
Le déictique « ça » joue, enfin, le rôle d’adverbe, comme dans :
(16) C’est comme ça il est.
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2.4. Hésitation dans la prononciation du pluriel des mots qui se terminent par « al »
Les causeries « à bâton rompu » ou la prise de parole spontanée ne permet pas au locuteur de
consulter des ouvrages de référence pour résoudre des cas difficiles de choix normatifs
[C. B-Benveniste (2010 : 150)]. En français parlé de Côte d’Ivoire, quand on hésite sur la
prononciation du pluriel des mots qui se terminent par « al », le locuteur contourne les points
litigieux en omettant le déterminant pluriel. Cette technique particulière d’évitement permet,
du coup, d’avoir le générique en utilisant le singulier.
Exemples :
(17a) Les Français-là, ils ne nous connaissent pas hein ; Ø guerre mondiale ils ont fait deux
fois là, c’est petit
Pour rappel, cette phrase a été produite par un partisan de l’ex-président ivoirien, Laurent
Gbagbo, pendant la crise postélectorale de 2010. Son équivalent en français académique
pourrait être l’énoncé suivant :
(17b) Les Français ne nous connaissent pas. Les deux guerres mondiales qu’ils ont faites ne
leur ont pas servi de leçon
Il en est de même dans ces deux autres exemples avec les mots « cheval » et « hôpital »
(18a) Il a mis tout son argent dans Ø cheval
(18b) Il a mis tout son argent dans les chevaux
(19a) Dans Ø hôpital de Côte d’Ivoire, sage femme fait quoi ?
(19b) Dans les hôpitaux de Côte d’Ivoire, que font les sages femmes ?
Aussi, faut-il le rappeler, divers travaux antérieurs ont montré que l’omission du déterminant
dans la phrase est une des particularités du français ivoirien. P. A. K. Kouadio (2011 : 194),
citant B. A. Boutin, soutient :
A propos du déterminant zéro, A. B. Boutin (2002) écrit que : « Nous appelons
déterminant zéro la place lexicalement vide laissée avant le substantif à valeur
‘‘générique’’ ou ‘‘non-spécifique’’ […] ne pouvant pas être remplie par un
déterminant « défini » ou « indéfini » du moins dans le même niveau de
langue ». Et à propos de l’omission du déterminant en français populaire de
Côte d'Ivoire, elle indique que : « En français populaire de Côte d'Ivoire,
l’absence de déterminant avant le nom correspond le plus souvent à une valeur
« générique » de ce nom ». Dans les deux cas de la définition du déterminant
zéro et de l’omission du déterminant, il y a un effacement du déterminant et
l’idée de la valeur « générique » du substantif déterminé.
Ce qu’il convient de noter, en plus de la valeur générique que l’auteur attribue au substantif,
l’omission du déterminant dans le français parlé ivoirien permet d’éviter le genre de certains
substantifs que le locuteur juge litigieux. C’est le cas ici dans la prononciation des substantifs
de genre masculin qui se terminent en « al » et qui font leur pluriel en « aux ».
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2.5. La transgression de certaines règles de liaison et d’enchainement : élision ou
hypercorrection ?
En français parlé ivoirien, on peut observer que la voyelle [ e ] finale de la conjonction de
coordination que ne s’élide pas toujours devant une voyelle suivante comme dans :
(20a) C’est vrai que il connait hein...
(20b) C’est vrai qu’il connait...
(21a) Je veux que elle n’a qu’à venir
(21b) Je veux qu’elle vienne
Dans la prononciation de tels énoncés, on a l’impression qu’il y a une pause ou une apposition
entre que et elle ou entre que et il ; ce qui nous semble d’ailleurs paradoxale dans la mesure
où l’économie linguistique exige naturellement la contraction ou l’évitement de certaines
syllabes. Ici, c’est le contraire qui semble se produire avec la prononciation de toutes les
syllabes de l’énoncé comme nous l’avons constaté dans les exemples en (20) et (21).
L’une des caractéristiques du français parlé ivoirien est l’emploi abusif de la liaison dans
certains énoncés comme dans cet exemple en (22) :
(22) Les enfants qui (z) étaient venus
Le pronom relatif qui remplace ici le substantif « enfants », sujet de l’énoncé. Mais
contrairement à « enfants » qui s’accorde en nombre selon le déterminant qui le précède, le
pronom relatif qui est de nature invariable. D’où vient-il donc que dans la prononciation d’un
tel énoncé, le locuteur établisse une liaison entre le relatif qui et le verbe « étaient » qu’il
précède ? Une telle construction pourrait relever d’une liaison fautive émanant de
l’hypercorrection. Le locuteur, dans un souci d’avoir une articulation parfaite de l’énoncé,
transpose la forme syntaxique du sujet « les enfants » au relatif qui et établit du coup une
liaison.
Conclusion
Même si langue française n’est pas la langue maternelle de nombre d’Ivoiriens, il est tout de
même frappant de voir des personnes de tous âges et de toutes classes sociales utiliser
oralement la langue de la même manière. Cette manière de parler le français serait pour les
«puristes » et les adeptes de la norme un triomphe des « fautes ». Pour le Linguiste, ce serait
les conséquences de la complexité du paysage sociolinguistique ivoirien mais également le
dynamisme d’une langue qui refuse d’être canalisée. Cette manière particulière de faire usage
de la langue française nécessite un regard particulier, celui du Linguiste. C’est pourquoi
certains auteurs comme J. Peytard (1970) ont pris soin de faire une distinction entre « la
langue parlée » et « la langue écrite ». En effet, pour J. Peytard, tout ce qui relève de « la
langue parlée » est d’ordre oral et tout ce qui relève de la langue écrite est d’ordre scriptural.
Dans l’ordre oral, comme c’est le cas du français parlé ivoirien, le locuteur peut, à n’importe
quel moment, adapter son discours, se corriger, compenser ses « fautes » par un langage
gestuel et autres réactions diverses, etc. A cela s’ajoutent les différentes fonctions de
l’intonation, c’est-à-dire, les accents, les mélodies, ... qui fournissent des traits significatifs qui
ont pour résultats de désambiguïser cette syntaxe particulière du français parlé. Dans l’ordre
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scriptural où le message est réalisé par une graphie et susceptible d’être visualisé par un
lecteur, l’absence de certains éléments grammaticaux et orthographiques, l’impossibilité de
toute adaptation à un interlocuteur, auront forcement un inconvénient sur la compréhension de
l’énoncé.
Nous convenons avec C. B-Benveniste (2010 : 159) que :
La typologie particulière de l’oral, telle qu’on la voit nettement dans certaines
tendances de la morphologie des noms, des adjectifs et des verbes, est
fortement contrecarrée par l’influence normative, par l’imposition des règles
orthographiques et par la représentation de la morphologie qu’elles installent.
Références bibliographiques
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