10-Expression de La Conscience Sanitaire
10-Expression de La Conscience Sanitaire
ADMINISTRATION DE LA REVUE
Fondateurs
Niangoran Bouah Georges - Memel-Fotê Harris
Konan Kakou Charles
Rédacteur en chef
KOUAMÉ N’guessan
Rédacteurs en chef adjoints
Gadou Dakouri M. - Dayoro Zoguéhi Arnaud K
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Comité scientifique et de lecture
Lanciné Sylla (Abidjan)
Baha Bi Y. Daniel (Abidjan) Claude Beauchamp (Québec)
Dedy Séri Faustin (Abidjan) Jean Pierre Chauveau (Montpellier)
Essane Séraphin (Abidjan) Jean Pierre Dozon (Paris)
Kouakou K. Albert (Abidjan) Jonas Ibo (Abidjan)
Kouadio Jérémie (Abidjan) Kouakou N’Guessan (Bouaké)
Ori Boizo (Abidjan) Lanciné Sylla (Abidjan)
Touré Ismaïla (Abidjan) Laurent Vidal (Marseille)
Yao Gnabéli Roch (Abidjan) Yéo Sonourgo Souleymane (Abidjan)
Numéro : 28 - 2015
Dépôt légal : N° 11307 du 2ème semestre (décembre) 2015
(Kwabenan Ngboko)
(Koffi Awrondo)
SOMMAIRE
RÉSUMÉ
Cet article se présente comme une contribution aux politiques de développement sanitaires.
C’est dans cet ordre d’idée qu’il tente de questionner le rôle de la conscience sanitaire dans la
réduction du taux de prévalence du VIH/SIDA. Une étude menée par entretien en 2012 auprès de 93
PVVIH/SIDA au Centre Médical Nimatoullah spécialisé dans la prise en charge à Cocody1-Angré2,
met en évidence les déterminants sociaux rendant compte de la persistance des comportements à
risque liés au VIH/SIDA. L’étude révèle que le faible niveau de culture savante et la prédominance
des savoirs populaires, l’ignorance, la culture, la pauvreté et les contingences historiques témoignent
des échecs des politiques sanitaires. Et comme la raison d’être de la santé publique demeure la
modification des comportements à risques, nous pouvons donc déduire que la promotion de la
conscience sanitaire doit être perçue comme un défi majeur à relever.
Mot-clés : VIH/SIDA, taux de prévalence, conscience sanitaire.
ABSTRACT
This article appears as a contribution to health development policies. It is in this
vein that it tries to question the role of health awareness in reducing HIV / AIDS pre-
valence rates. A study through interview in 2012 with 93 PLHIV/AIDS at the Nimatoul-
lah Medical Center, specialized in the care of patients in Cocody-Angré, highlights the
social determinants reflecting the persistence of risk behavior related to HIV/AIDS.
The study reveals that the low level of high culture and the predominance of popular knowledge,
ignorance, culture, poverty and historical precariousness reflect the failures of health policies. And
as the reason for public health remains the modification of risk behaviors, we can deduce that the
promotion of health awareness should be seen as a major challenge.
Keywords: HIV / AIDS prevalence, health awareness.
INTRODUCTION
Les économistes, soutiennent que la monnaie est l’expression de la souve-
raineté ; les anthropologues et sociologues, pour leur part, affirment que c’est
plutôt la santé, «la première ambition des hommes, celle qui les guide avant tout
autre» étant «d’être, de durer et de retarder la mort» (Jacques Attali, 1988 : 12)
et à Dedy Séri de dire que ″l’un des plus vieux rêves de l’humanité semble être
de vivre longtemps à défaut de prétendre à l’éternité″ 3.
Cela veut donc dire que chacun de nous a le droit de jouir du niveau de santé
le plus élevé possible et que l’accès aux soins de santé doit être amélioré pour
rendre les services et les moyens de santé démocratiquement accessibles à
chaque citoyen.
C’est dans ce sens que l’OMS a œuvré à ALMA ATA (ex-URSS) à la Confé-
rence Internationale sur les Soins de Santé Primaires le 12 septembre 1978
pour poser les nouvelles bases en matière de santé avec pour objectif principal,
la santé pour tous d’ici l’an 2000.
Pour ce faire, la plupart des gouvernements ont essayé de se fixer
comme objectif, la promotion de la santé pour tous mais les conditions
socio-économiques défavorables des Africains ne leurs ont pas permis
d’entreprendre des actions sanitaires adéquates pour le bien-être mental,
physique de leur population.
Quinze (15) années plus tard, les résultats sont aujourd’hui tangibles parce
que l’Afrique semble être le continent le plus sinistré en matière de santé et
surtout dans le domaine du VIH/SIDA. En 2005, le Continent Noir abritait à
lui seul 62,45% de la population vivante avec le VIH/SIDA, là où l’Asie qui est
la région la plus peuplée du monde n’en avait que 17,15% (OMS, 2005). En
2010, 68% de toutes les personnes vivant avec le VIH/SIDA résidaient en
Afrique Subsaharienne, une région qui compte seulement 12% de la population
mondiale (OMS, 2013).
C’est pourquoi, parm i les grands obstacles au processus de
développement auxquels les pays africains sont confrontés, il faut donc
noter celui d’assurer la santé pour tous. Il est évident que la santé soit avant
tout un déterminant important du développement durable puisque la survie
de l’humanité en dépend.
3- L’adage a été rapporté par le professeur Dedy Séri, socio-Anthropologue IES, Abidjan, Côte d’Ivoire.
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Cependant, les efforts de développement sanitaire entrepris par ces pays ont
été ébranlés par la crise économique avec son cortège de Programme d’Ajuste-
ment Structurel (PAS), de dévaluation de leur monnaie. Aussi, la hausse de la
mortalité a naturellement des incidences sur l’espérance de vie à la naissance.
Celle-ci se situe à 56 ans pour les africains (55 ans pour les hommes africains
contre 58 ans pour les femmes africaines en 2011), pour les européens à 76
ans (72 ans pour les européens contre 79 ans pour les européennes en 2011)
et à 76 ans pour les américains (73 ans pour les américains contre et 79 pour
les Américaines) (OMS, 2013 : 60) la même année.
Ces chiffres sont aujourd’hui inférieurs d’environ 20 ans de ceux de l’Amé-
rique et de l’Europe. En d’autres termes, les Africains meurent en grand nombre
et trop souvent assez jeunes.
Tout cela démontre que le développement socio-économique de l’Afrique n’a
ni précédé ni accompagné les actions en faveur de la santé en ce sens que les
gouvernements africains semblent développer la santé comme une entité à part
sans aucun lien avec les autres variables de développement. C’est pourquoi,
tout projet de développement sanitaire doit commencer par la connaissance de
la santé. C’est-à-dire que, la réussite des projets de développement sanitaire
pour l’Afrique principalement doit de prime abord inclure le rapport de l’Africain
à sa santé. Ainsi, il est question du rapport des Africains à leur état de santé,
un rapport pourtant tragique en ce qu’il est pourvoyeur de comportements à
risque. En tout état de cause, il traduit un certain niveau de conscience sanitaire
associé à «une méconnaissance notable de la santé par la population».
L’avènement du VIH/SIDA en Côte d’Ivoire en 1985, (site officiel MLS,
2010), a encore rendu ardue la problématique des questions de santé publique
avec un impact négatif et multiforme sur les déterminants du développement
socio-économique (Kassoum. T & Memon. F., 2014). Avec une prévalence
estimée à 02,9 %, ce pays est l’un des plus touché par l’épidémie en Afrique
subsaharienne (ONUSIDA, 2012). Ainsi, cette maladie apparaît comme une
véritable menace pour les populations, auxquels les pays, les communautés
et les familles se doivent d’apporter une attention soutenue. L’option du
gouvernement ivoirien pour une lutte multisectorielle et décentralisée a permis
d’obtenir des acquis. En effet, dans le souci de lutter contre la maladie, la
Côte d’Ivoire s’est dotée d’une structure gouvernementale spécifique chargée
de la lutte contre la pandémie du VIH/SIDA. Pour renforcer cette affirmation,
Blibolo. A. (2002) soutient que la Côte d’Ivoire demeure et reste le premier pays
au monde à avoir créé un Ministère de la lutte contre le SIDA. Parallèlement
à l’action gouvernementale, nombreuses sont les ONG (Organisations Non
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sous ARV, la réduction des comportements à risques et l’observation régulière des
soins ARV. Cependant, le constat est que malgré les actions de l’Etat Ivoirien, des
partenaires au développement et les fonds mobilisés, l’indicateur de santé relatif
à la pandémie du VIH/SIDA reste en deçà des résultats escomptés. En effet, la
Côte d’Ivoire reste toujours le pays le plus sinistré de l’Afrique subsaharienne avec
un taux de prévalence estimé à 02,9 % en 2012 selon les résultats du rapport de
l’ONUSIDA sur les indicateurs du SIDA en Côte d’Ivoire (EIS). Le milieu urbain
est le plus atteint avec un taux de prévalence estimé à 07,4% chez les hommes
contre 03,2% en milieu rural avec une féminisation de la maladie : 06,4% chez les
femmes contre 02,9% chez les hommes (MLS, 2008).
Cependant, on a le plus souvent imputé le sous-développement sanitaire
de l’Afrique aux nombreux obstacles d’ordre matériel. Mais, nous disons que
les déterminants socioculturels sont de loin les plus préoccupants : à savoir
les faibles performances des couvertures vaccinales, la rareté des bilans de
santé dégradant ainsi l’état de santé des concitoyens, les médicaments de
la rue à portée de tous et favorables à l’automédication, la vulgarisation des
médicaments traditionnels dans les marchés sans aucun contrôle minimum de
la part des autorités sanitaires et la consommation des médicaments Chinois
sans prescription médicale préalable.
En plus de cet état de fait, il y a la persistance des comportements à risque
face au VIH/SIDA, le niveau de connaissance sur le VIH/SIDA. On pense que
le VIH se transmet par le baiser, en partageant le repas avec un patient du
VIH/SIDA, ou bien par les piqûres de moustiques, une maladie inventée par
les Blancs pour éliminer les Noirs et d’autres mêmes n’y croient véritablement
pas. Des individus continuent de se couper les ongles par les tailleurs d’ongle
ambulants. La représentation sociale liée à la maladie influençant du coup
l’itinéraire thérapeutique des patients, les conduisant parfois à opter pour
d’autres types de thérapie affectant souvent leur état de santé.
Malgré les campagnes de sensibilisation et les spots publicitaires, l’utilisation
du préservatif n’est pas systématique, la fréquentation des services de Centre de
Dépistage Volontaire (CDV) est quasi nulle pour la raison que les individus ont
peur de connaître leur statut sérologique. Ajoutons à cet état de fait, les femmes
enceintes à dépister ou déjà séropositives qui se dérobent de la Prise En Charge
de la Prévention Transmission Mère-Enfant (PTME) sous la pression de leurs
conjoints. Comme conséquence de la stigmatisation et de la discrimination basées
sur le VIH/SIDA, certaines femmes séropositives se marient et décident de procréer
sans toutefois avouer leur séropositivité aux nouveaux conjoints.
5- Cette définition vient du professeur Dedy Seri, Socio-Anthropologue IES, Abidjan, Côte d’Ivoire
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MÉTHODOLOGIE DE L’ÉTUDE
Cette étude a été réalisée en Côte d’Ivoire principalement dans le District
d’Abidjan, à Cocody-Angré où est implanté le Centre Médical Nimatoullah. Il
faut dire que le choix de notre site n’est pas fortuit. Compte tenu du caractère
complexe lié aux études sur le VIH/SIDA, nous avons parcouru un ensemble
de structures et adressé des demandes d’autorisation sur la base de leurs
expériences avérées dans le domaine de la lutte contre le VIH/SIDA. Et pendant
plusieurs mois d’attente, le Centre Médical Nimatoullah a été favorable à nous
recevoir pour entamer l’étude.
Le Centre est spécialisé dans la Prise en Charge globale de la lutte contre le
VIH/SIDA en Côte d’Ivoire depuis 2009. A cet effet, nous avons été autorisés
à effectuer un stage d’une durée de trois (03) mois le jeudi 18 Octobre 2012
afin de nous familiariser aux clients. la population d’enquête concerne donc
les PVVIH/SIDA qui se font prendre en charge au Centre.
L’échantillonnage est composé de 170 clients qui constituent la file active.
Notre échantillon a été sélectionné sur la base de la technique de l’échan-
tillonnage aléatoire simple. Pour ce faire, nous avons interrogé 93 clients tout
sexe confondu et tout âge confondu excepté les enfants qui ne pouvaient pas
répondre à nos préoccupations en ce qui concerne la Prise En Charge.
Les différents entretiens ont porté sur les thématiques suivantes :
- la connaissance de l’enquêté sur le VIH/SIDA ;
- le niveau d’instruction, niveau de connaissances en général ;
- les conditions de prise en charge des enquêtés ;
- les représentations sociales du VIH/SIDA ;
- rapport client/ personnel de santé ;
- rapport client/conjoint (e) parents/amis/connaissances/collègues de service ;
- l’itinéraire thérapeutique du client.
Aussi, en ce qui concerne la vie des Personnes Vivant avec le VIH/SIDA,
nous avons opté pour un récit de vie afin de permettre aux enquêtés de s’expri-
mer librement.
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RESULTATS
L’enquête que nous avons menée sur la période de trois (3) mois au sein
du Centre Médical Nimatoullah nous a permis de faire ressortir le niveau de
conscience sanitaire des enquêtés en présence. Autrement dit, leur niveau
de connaissances vis-à-vis du VIH/SIDA, conscience sanitaire et régularité
des bilans de santé, conscience sanitaire et Attitudes et comportements des
enquêtés vis-à-vis de la Prise en Charge et du traitement antirétroviral.
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A l’analyse du tableau ci-dessus, nous constatons que les différents modes de
contamination du VIH/SIDA ne sont pas connus de tous les clients. Les modes de
contamination les plus connus sont ceux relatifs au sexe avec un taux de 95,70%
(multi partenariat) et 83,87% (actes sexuels non protégés), s’en suit ceux relatifs à
la transfusion sanguine avec 87,10%. Cependant, certains patients continuent de
croire que le VIH/SIDA se transmet par la sorcellerie (14 patients, soit, 15,05%) et
d’autres mêmes (03 patients soit, 03,22%) ignorent les modes de contamination
de la pandémie. Un client de 59 ans en provenance de Korhogo est venu s’appro-
visionner en ARV et affirme ceci : « je sais que ce sont les sorciers qui m’ont lancé
un sort au village. Ils pensent pouvoir me tuer et profiter de mes biens parce que j’ai
l’argent. Mais, ils ont fait fausse route. Mon argent, seuls mes enfants vont profiter
avec leur maman. Ils n’ont rien compris » affirme-t-il en ces termes.
Cela vient confirmer l’idée selon laquelle la persistance des comportements
à risques liés au VIH/SIDA résulte du faible niveau de connaissance des popu-
lations. La méconnaissance de la notion de ″santé″ par les enquêtés. Les règles
élémentaires sanitaires qui concourent à la préservation de l’état de santé de
l’individu ne sont donc pas perceptibles dans les habitudes comportementales
de la population. Lorsque l’individu anticipe sur son état de santé en se sou-
mettant à un bilan, il porte un regard sur les maladies en état de latence afin
de pouvoir les traiter en amont. C’est-à-dire, prévenir les maladies.
Cependant, pour arriver aux résultats que nous voulons obtenir, nous avons
fait le choix de l’analyse simultanée des réponses à ces trois questions pour
en cerner les contours pertinents. Les résultats obtenus à l’issue de l’enquête
nous ont permis d’établir le tableau suivant :
Tableau 2 : Répartition des enquêtés en fonction de la régularité de leur
bilan de santé et de leur connaissance en matière du VIH/SIDA.
Régularité du bilan Bilan de santé Bilan de santé Total Pourcentage
de santé régulier irrégulier
Connaissance
du VIH/SIDA par
l’enquêté avant infection
Oui 04 72 76 81,72%
Non 03 14 17 18,28%
Total 07 86 93 100%
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leur niveau d’instruction déclarent ne pas faire leur bilan de santé de façon
régulière. Nous pouvons donc déduire que la majorité des patients interrogés
au Centre Médical Nimatoullah ne se soumettent pas à un bilan de santé de
façon régulière. Un jeune de 41 ans, cadre dans une entreprise affirme en
ces termes : «j’ai une assurance couverture maladie qui prend en charge moi,
mon épouse et mes enfants à 80 %. Cependant, la dernière fois que j’ai fait
mon bilan de santé remonte à deux (02) ans. Je revenais d’une mission dans
le cadre du travail et je ne me sentais vraiment pas bien et donc, le médecin
m’a conseillé un ensemble d’examens et c’est suite à cela que j’ai découvert
ma sérologie positive».
Ce constat traduit l’idée selon laquelle la conscience sanitaire des enquêtés
est l’élément qui structure et justifie leur non adhésion aux meilleurs pratiques
sanitaires. Ce qui explique l’augmentation du taux de prévalence du VIH/
SIDA. Pour les individus ayant un niveau d’instruction relativement peu élevée,
l’explication pourrait tenir dans le fait que n’ayant pas eu la chance de poursuivre
des études avancées (ou n’ayant fait aucune éventuellement), ils n’ont pas
eu accès aux informations leur recommandant les conduites à tenir pour faire
face au VIH/SIDA.
Toutefois, il est donné de constater, sur la base des données de l’étude,
que des individus ayant un niveau secondaire et plus, 33/37, soit 89,18%
déclarent ne pas faire régulièrement leur bilan de santé. Cet état de fait tire
son fondement par le fait que les bilans de santé dans nos différents centres
hospitaliers et centres de santé sont relativement coûteux. Ces examens
médicaux ne sont donc pas à la portée de toutes les bourses. Un enquêté
de 38 ans, enseignant au privé, marié et père de deux (02) enfants vivant à
Yamoussoukro affirme ceci : « je fais rarement de bilans de santé parce qu’ils
coûtent excessivement chers. Je fais les examens médicaux que lorsque cela
s’avèrent vraiment nécessaires. Mais, aujourd’hui, c’est compliqué pour moi
parce que si le médecin me le recommande, je suis contraint maintenant de
le faire parce que ma survie en dépend désormais ».
C’est donc dire, bien que l’individu soit instruit, s’il ne dispose pas des
moyens requis pour garantir sa sécurité sociale, celui-ci va à la limite éprouver
des difficultés à faire son bilan de santé, à se soigner. La pauvreté constitue un
facteur à l’origine de la persistance des comportements à risques face au VIH/
SIDA et témoignant d’un déficit de la conscience sanitaire. Ce faible niveau de
conscience sanitaire se traduit dans la réponse qu’ils donnent aux facteurs qui
concourent au test du VIH/SIDA (voir tableau 4).
Grossesse 06 06,45%
Autres 04 04,30
Total 93 100%
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formellement. «Je suis venu faire le test du SIDA parce que la sage-femme
m’a dit que si je le fais et que j’ai le SIDA, je peux sauver mon enfant. Sinon,
je n’ai jamais fait mon test de SIDA. J’ai deux enfants et tout le monde se porte
bien à la maison ainsi que mon mari.» affirme-t-elle.
Ainsi, sur l’effectif des patients, il y a d’une part, la catégorie de ceux qui
perçoivent le VIH/SIDA comme une maladie au même titre que les autres. Cette
catégorie de patients au départ a accepté la maladie (61/93) soit 65,59 % et s’est
engagée à l’assumer sans contraintes et incidences majeures. Et d’autre part,
la catégorie de patients qui considèrent le VIH/SIDA comme un évènement
particulièrement douloureux de leur existence et perturbateur pouvant affecter
leur rapport avec leurs collègues de travail, amis, connaissances et membres
de famille et même compromettre leur avenir parce que ne pouvant plus aller
au travail et assurer leur devenir. Celle-ci a rejeté au départ l’annonce après le
diagnostic. Ceux-ci sont au nombre de 32 soit 34,41%. Dans le chapitre suivant,
nous allons aborder la prise en charge des personnes vivant avec le VIH/SIDA.
Quant aux 06/81 autres, soit 07,41 % essentiellement des anciens malades
qui ont des positions mitigées, ils ne se sont pas véritablement prononcés sur
la question.
Par contre, sur l’effectif restant (12/93) des nouveaux patients, soit 12,90 %
nouvellement sous prophylaxie ARV, 09/12, soit 75,00 % parmi ceux-ci affirment
avoir accepté la maladie parce qu’ils sont prêts moralement et psychologiquement
à entamer le traitement antirétroviral. Ils expriment également leur optimisme
quant à l’amélioration de leur état de santé avec le traitement en cours. Quant aux
03/12 autres réfractaires au traitement, soit 25,00 %, ils expriment leur inquiétude
quant à l’absorption des ARV qui selon eux, n’est pas aisée parce qu’il faut les
absorber tous les jours et à des heures précises.
«J’ai essayé et vraiment c’est difficile. Tous les jours, je dois prendre
mes médicaments sans interruption à des heures régulières et à vie
surtout que je sais que ces comprimés ne peuvent jamais me guérir.
Aussi, je dois mettre ces comprimés dans des petites boîtes autres que
les boîtes des ARV ou dans des sachets et les cacher surtout quand je
dois effectuer un voyage pour ne pas attirer l’attention des gens sur ces″
gros comprimés″. Quand je pense à tout ça, je n’ai même pas le courage
d’avaler ces comprimés. C’est pourquoi, souvent, il arrive d’abandonner
ces comprimés pour un traitement essentiellement traditionnel.».
Cette dépendance des médicaments constitue un obstacle majeur et qu’ils
pensent que ces médicaments ne peuvent pas les guérir parce que leur état
de santé ne s’est pas amélioré depuis leur adhérence au traitement. C’est
pourquoi, ils optent pour le traitement essentiellement traditionnel parce qu’on
leur aurait conseillé des guérisseurs.
De tout ce qui précède, il ressort que, plus de la moitié des patients (72/93)
soit, 87,10% a accepté la prise en charge médicale. Par contre, d’autres sont
réfractaires à la trithérapie (09/93) soit 12,90% de l’effectif total ont recours à
d’autres types de pratiques thérapeutiques.
Nous constatons donc que le traitement antirétroviral a permis d’améliorer l’état
de santé de bien d’enquêtés mais certains enquêtés se rechignent à s’en servir.
Cependant, plusieurs raisons justifient le refus de certains patients à se
soumettre au traitement antirétroviral : (i) la perception de la maladie : le malade
va expliquer à son entourage ses troubles en fonction desquels celui-ci va
l’orienter. En fonction des symptômes formulés par le malade, une maladie
va être nommée et imputée au registre naturel ou surnaturel. Autrement dit,
l’idéologie construite vis-à-vis de la maladie, les représentations sociales vont
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conditionner son orientation thérapeutique. L’individu mal informé ne disposera
donc pas d’un capital social nécessaire pour agir afin de garantir son état de
santé, (ii) la faiblesse de la culture de la prévention. Le faible niveau de culture
savante et la prédominance des savoirs populaires rendent compte de la per-
sistance des comportements à risque. En clair, on note chez les populations
un faible niveau de savoir général responsable du faible niveau de conscience
sanitaire, aux conséquences désastreuses pour le développement général de
l’Afrique et responsable du sous-développement sanitaire en général et de
l’augmentation de la prévalence du VIH/SIDA en particulier. Nous pouvons
donc déduire que c’est le savoir populaire qui conditionne «l’attitude et les
comportements des individus à l’égard de la maladie et tout particulièrement,
à l’égard de la prévention» (Raymond Massé, 1995 : p. 231).
DISCUSSION
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n’a pas été suivie correctement par la mère où, elle a été dépistée négative
pendant qu’elle était enceinte, mais, s’est contaminée pendant le processus
de sa grossesse par manque de respect scrupuleux des règles et moyens
permettant d’éviter la maladie.
De tout ce qui précède, nous pouvons déduire que la cause fondamentale
de la persistance du taux de prévalence du VIH/SIDA est liée au faible niveau
de conscience sanitaire des acteurs. Cette situation est ressentie aussi sur
l’annonce du diagnostic. En effet, l’annonce du VIH/SIDA au patient est une
épreuve difficile parce que considéré comme maladie incurable et chronique.
Aussi, sa perception diffère d’un individu à un autre en fonction des idéologies
qu’ils s’en font. C’est donc une étape très importante pour le suivi médical car
si elle est mal gérée, elle compromet le processus.
Aussi, étant donné que les Africains dans leur majorité ont une culture
traditionnelle parce qu’attachés la tradition, ceux-ci interprètent la maladie
comme provenant d’une sanction divine, d’une infraction à des règles sociales.
A cet effet, dans leurs écrits, Dedy Séri et Tapé Gozé (1994) considèrent la
maladie comme la conséquence de rupture de cet équilibre à la suite de la
transgression de certains interdits et comportements jugés hors normes. Ils
poursuivent en donnant une autre représentation que se font les Africains de
la maladie. Pour ceux-ci, le fait de tomber malade résulte d’un sort jeté par
les parents ou toute autre ennemie extérieur en sorcellerie. Ceci constitue
l’une des causes justificatives de la maladie. Cet état de fait peut justifier le
comportement des enquêtés à ne pas poursuivre la prise ne charge. La culture
dans une certaine mesure constitue un obstacle majeur à la prise en charge
des PVVIH/SIDA. Donc, à l’augmentation du taux de prévalence du VIH/SIDA.
En rapport à cette dimension culturelle, le comportement des enquêtés est
justifié par la pauvreté qui reste un facteur qui entrave le processus de prise
en charge, donc favorise l’augmentation du taux de prévalence du VIH/SIDA
dans la mesure où certains enquêtés affirment ne pas disposer de moyens
financiers conséquents pour se soigner. L’attitude de ces enquêtés est justifiée
dans la mesure où l’indice de pauvreté en Côte d’Ivoire en 2008 nous indique
qu’il était de 48,94 % contre 34,4 % en 2002. Et qu’en moyenne, un Ivoirien
sur deux (1/2) vit dans l’extrême pauvreté, c’est-à-dire, ayant une dépense de
consommation journalière inférieure à 1 dollar (Environ 661 FCFA), (INS, 2008).
La même source stipule que 70 % de la population éprouve des difficultés
pour se nourrir quand 68% a du mal à se soigner. L’activité économique a
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fossé qui existe entre la rationalité populaire et la rationalité médicale doit donc
être attribué à l’environnement et au contexte historique. Si toutes les sociétés
humaines en tant que systèmes luttent contre la maladie ; et si, à un moment
donné de son histoire, une société donne l’impression qu’elle ne veille pas à sa
santé, on doit tout simplement interroger l’environnement social, économique,
politique et culturel. Aussi, le niveau de savoir est un produit de l’histoire, qui
détermine à son tour le niveau de conscience sanitaire et les comportements
à risque. Ce sont donc les comportements des individus qui rendent compte
du déficit de conscience sanitaire des individus, donc des comportements à
risque liés à leur état de santé.
Ces comportements qui ont cours dans la société sont suscités par des
facteurs plus ou moins tangibles influençant les individus favorisant ainsi des
comportements à l’égard de la maladie et tout particulièrement à l’égard de la
prévention les rendant vulnérables. C’est ce savoir populaire qui conditionne
plus ou moins fortement «l’attitude et les comportements des individus à l’égard
de la maladie et tout particulièrement, à l’égard de la prévention».
Pour Dedy Séri (2010), «cette faiblesse de la culture de la prévention
s’explique donc par l’histoire de ce continent dont le savoir médical a connu
un progrès limité par rapport au savoir populaire. Il en fut ainsi parce que c’est
toujours le développement de la connaissance expérimentale qui impulse un
niveau de savoir général, lequel se traduit par un niveau de conscience sani-
taire». C’est pourquoi, il affirme que «le retard du développement sanitaire de
l’Afrique tire son explication première dans la méconnaissance de la santé par
les peuples africains». C’est ce savoir populaire qui conditionne plus ou moins
fortement «les attitudes et les comportements des individus à l’égard de la
maladie et tout particulièrement, à l’égard de la prévention».
Gilles Bibeau (1978) affirme que toutes les civilisations ont produit chacune
leur culture populaire, à côté de la culture savante. Mais, le développement
de celle-ci ne s’est pas toujours réalisé au même rythme partout. Certes, «
les systèmes médicaux font ultimement reposer dans toutes les cultures leurs
théories de la maladie sur une base biomédicale. Cependant, la référence
naturaliste ne constitue pour toutes les médecines qu’une base dans la mesure
où chacune construit là-dessus un édifice original qui intègre des éléments de
la culture sociale et une symbolique particulière ».
L’Afrique est donc un contient historiquement bloqué parce que dominé. Il
est donc évident que l’Afrique accuse un retard du point de vue de la connais-
sance, du développement scientifique au détriment de l’Europe.
CONCLUSION
Au terme de notre étude, force est de constater que trois décennies envi-
ron (1985-2015), (30 ans), depuis son apparition, la problématique de la lutte
contre le VIH/SIDA est au cœur des débats en santé publique dans le monde
et particulièrement en Côte d’Ivoire. Ce pays comptant parmi les plus durement
sinistrés par la pandémie en Afrique Subsaharienne n’est pas restée en marge
de cette lutte. Elle a tout mis en œuvre pour solutionner la problématique du
VIH/SIDA. Mais, en dépit de tous ces efforts mobilisés tant sur le plan humain
que matériel, l’on constate que des individus continuent de persister dans leurs
comportements à risque face aux VIH/SIDA, favorisant ainsi l’augmentation
du taux de prévalence.
L’étude réalisée avait pour objectif de nous interroger sur la prééminence
de la conscience sanitaire dans la réduction de la propagation du VIH/SIDA. Il
ressort de cette étude que le comportement des individus est influencé par le
faible niveau de connaissances en général, la méconnaissance de la santé, la
culture, la pauvreté, l’ignorance et les contingences historiques. Les Africains
n’ont pas développé une véritable culture de la science ce qui rend compte du
sous-développement sanitaire de ce continent. Ce sont autant de causes dites
profondes qui rendent compte du faible niveau de conscience sanitaire des
populations ivoiriennes. Cependant, nous venons de montrer que la conscience
contribue à réduire le taux de prévalence du VIH/SIDA. D’où la nécessité de
sa promotion conformément à la Déclaration de Ouagadougou et aux recom-
mandations de la Commission des Déterminants Sociaux de l’OMS (DSS).
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