100%(2)100% ont trouvé ce document utile (2 votes) 217 vues220 pagesLa Révolution Blockchain
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rait done une contrefacon sanctionnée par les articles L. 335:2 et suivants du
Code de la propriété intellectvelle.Remerciements
Tout d’abord, j’exprime ma reconnaissance a |’intrépide
communauté Bitcoin en France qui a partagé sa passion avec
moi depuis quelques années. Que soient remerciés Pierre Noizat,
Gonzague Grandval, David Francois, Eric Larchevéque, Thomas
France, Thomas Voegtlin, Sébastien Couture, Jacques Favier,
Karl Chappe, « Marco », Adrian Sauzade, Adli Takkal Bataille,
Jean-Yves Rossi, Hubert de Vauplane.
Un grand merci a l’incroyable équipe d’ Avolta Partners qui
conjugue au présent intelligence et volonté : Patrick Robin, Arthur
Porré, Bruno Vanryb, Eve Baldini, Pascal Farrugia, Baptiste
Jacob, Thomas Raygagne, Claire Costes, David Laurent.
Merci aux entrepreneurs et politiques qui m’ ont fait progresser
dans la compréhension des enjeux de la blockchain : Paul Benoit,
Isabelle Moureaux, Julien Bayou, Jean-Paul Delahaye, Francois
Veron, Nicolas Debock, Xavier Faure, Thierry Petit, Laurence
Parisot, Laure de La Raudiere, Laurent Grandguillaume, Philippe
Marini.
Chez Dunod, j’adresse mes remerciements 4 Odile Marion
pour sa confiance et ses conseils précieux ainsi qu’d Marielle
Roubach pour sa relecture attentive.
Mes remerciements sincéres 4 Pierre Manenti qui a collaboré
Acet ouvrage en le documentant et I’éditant avec un talent et une
passion qui le méneront loin.“poung £10z @ w6uAdoDSommaire
La naissance d’une économie pair-d-pair.
La naissance du bitcoin, une économie pai
Portée et limites de la crypto-monnaie,
l'offensive des banques
Le bitcoin, une nouvelle « monnaie-fiat »
A la rescousse du bitcoin, des utilisateurs
et de grands économistes ...
La marche inéluctable du systéme bitcoin.
Adopter la blockchain, une procédure relativement longue.
La révolution blockchain, une matriochka numérique...
Réinventer un nouveau paradigme économique
Des maths et des hackers ..........ssssscsssssesseessseees
Aux origines de la eryprogrephie moderne,
le mythe Turing... secs eeeeieeeeseetesteseeee
Turing et les premiers ordinateurs..
La naissance de |’Internet distribué...
La naissance du bitcoin, de Wei Dai au BitGold.
Le tournant de 2008, |’ére Satoshi...
Qui se cache vraiment derriére le masque de Satoshi?
Concentrer l'information et protéger la vie privée .....
Un mouvement de rébellion, les cypherpunks anonymes
Boris Vitalik sous la lumiére...
Anonymous, une ultime rébellion cypherpunk?...
Loventure Wikileaks, un réseau de lanceurs dalerte.
La poursuite d’Assange ou le succés d’un anonymeLa révolution blockchain
Le choc Snowden : les cypherpunks avaient raison!
Internet, lieu de découverte et de création
La blockchain, de l’esprit & la main.............+.
Que nous apprend l'économie sur la blockchain
La naissance des monnaies..............+.
Vile de Yap : la monnaie en rove libre
La monnaie et la comptabilité..
La monnaie et l'expérience coloniale
Linvention du billet de banque .............
La naissance du billet moderne ....
La naissance des étalons monétaires
La guerre et la remise en cause de |'étalon-or.
Le systéme de Bretton Woods....
Hayek et la dépolitisation de la monnaie
Bitcoin au pays des entrepreneurs.
Les crises monétaires des années 1990.
Les banques centrales nationales et européenne...
La dette publique, une longue histoire ...
La théorie des jeux, une explication scientifique.
La crise de 2008-2010, ultime érosion
de la confiance
Le renouveau de la régulation bancaire.
Réguler les banques et la dette
Le retour aux monnaies locales
La monnaie est-elle encore un bon indicateur
de la richesse?@........
une valeur juridique 2
Un statut juridique & venir. ..........
La monnaie, une révolution permanente...
Le bitcoin a-t-Toute repro.
Sommaire
Tout ce que vous avez toujours voulu savoir
sur le fonctionnement d’une blockchain...
sans jamais oser le demanderr ..........:.sssssssesseseeseeee 123
123
124
La blockchain, comment ¢a marche? ..........
Transférer une valeur d'un utilisateur & un autre. .
Comment fonctionne le Processus
Les preuves de la blockchain.
Une blockchain distribuée entre les « mineurs »
Dans la mine, dans la mine! .....
La blockchain est-elle publique? ..............00
Les contrats intelligents, une exécution sans condition
Le contrat intelligent, quelle base légale? «[Link]... 147
La blockchain Ethereum, une blockchain et des contrats...... 143
DAO, une organisation sans humain
Les limites de la DAO
DAOLink, sortir de l'impasse judiciaire ..
Blockchain : la technologie blockchain sans bitcoin
La cohabitation des blockchains ...
La sidechain au service des contrats intelligent:
Laventure ZCash, aux portes d’une nouvelle are .....:e.000 154
Mille et un usages de la blockchain.............
Identité et propriété, quels piliers pour notre société?....... 160
Des échanges en quatre points
Les échanges en trois points...
La nouvelle économie des transferts ..... settee
La révolution bitcoin porteuse de multiples applications.
La blockchain au coeur du futur de la banque...
apparition de la « smart property ».
Les « smart marketplaces », l'avenir de la blockchain .......
Des grilles vertes qui auront besoin d'une crypto-monnaie .... 175La révolution blockchain
UInternet des objets, un pari gagnant
Transformer l’entreprise grace 4 la blockchain
La filigre FinTech, un horizon pour la blockchain
La digitalisation des actifs
La titrisation blockchain ...
Blockchain et assurances, un étrange mariage .
La blockchain en politique, les couleurs primaires
Les limites du vote en ligne
Un outil au service de la démocratie liquid
Revenir & une démocratie vivante
Uinnovation démocratique en pratique
La blockchain, un chantier de pionniers civiques..
La blockchain et les grandes transitions
Ala recherche de la confiance perdve...
La révolution blockchain, une rébellion
contre les institutions? ...........
Vers une transformation monétaire.......
Une remise en cause des équilibres numériques.
Allons enfants de la blockchain !
Et demain?.....
Bibliographie
NotesLa naissance d’une économie
pair-a-pair
« Vous ne changerez jamais les choses en
vous battant contre la réalité existante. Pour
véritablement changer votre environnement,
construisez un nouveau modéle qui rend
obsolete le modeéle existant. »
RICHARD BUCKMINSTER FULLER, 1982!
ovembre 2013, Kiev, Ukraine. Alors que les caméras du
monde entier braquent leur regard sur la place Maidan,
lieu de rassemblement de l’opposition ukrainienne, un
détail attire mon attention dans la vaste foule des protestants. Un
partisan de la rébellion tient dans sa main un panneau sur lequel
est imprimé un QR Code et au-dessus duquel on peut lire « Soute-
nez la révolution ». Etrange alchimie que celle de cette masse
humaine, force visible 4 I’ceil nu, et de ce carré noir et blanc de
pixels, puissance invisible, étonnant porteur d’un message, lui,
invisible. Il renvoie vers le portefeuille « bitcoin » du mouve-
ment de contestation nationale, appelant aux dons et aides en tout
genre, en ces heures désespérées. Au xxi siécle, le numérique
s’est ainsi imposé comme un instrument de notre quotidien, mais
aussi comme un outil de la conquéte politique.
le
Inventé dans les années 1990 par une entreprise japonai
QR Code a connu un essor formidable depuis une dizaine d’années
1La révolution blockchain
grace 4 la popularisation mondiale des téléphones intelligents
(smartphones). Ce petit carré de modules noirs sur fond blanc
renvoie, une fois « scanné » par un téléphone approprié, A un texte
particulier, une animation en ligne ou méme un site internet. En
1997, les premiéres versions de QR Code servaient ainsi de titres
de transport aux passagers du rail japonais. Un peu moins de vingt
ans plus tard, sur la place Maidan, en Ukraine, leur plus récente
version renvoyait tout simplement & une page de don bancaire et
permettait 4 tout détenteur d’un compte bitcoin de s’ associer finan-
ciérement au mouvement de protestation populaire.
Lastuce d’un virement direct sur le compte des insurgés répon-
dait, en effet, 4 une situation depuis vertement dénoncée par les
médias. Les principaux intermédiaires bancaires en ligne, tel
PayPal, avaient bloqué les transferts financiers vers |’Ukraine,
étouffant toute possibilité de soutien monétaire au mouvement
d’insurrection. La résistance s’était donc organisée pour remédier
2 la situation, en mobilisant les nouvelles technologies de don en
ligne. Indépendamment de tout parti pris dans le conflit ukrai-
nien, l’interdiction du transfert de valeurs numériques est une idée
nouvelle dans les relations internationales et mérite de s’y attarder.
Lanecdote de ce manifestant de la place Maidan et de son
panneau de protestation sert réguligrement d’ introduction 4 mes
conférences depuis lors. Il montre, en effet, l’opposition existant
entre l'idée d’un réseau internet totalement libre et l’autorité
encore exercée par certains « gros porteurs », plagant l’ensemble
des échanges numériques sous le contréle d’une autorité centrale.
Dans ce combat, le QR Code est une arme fantastique pour établir
un lien direct entre la population et ses outils de transferts de
valeur en ligne. Pour cela, elle suppose le développement d’une
technologie de stockage et de transmission d’informations a la
fois transparente et sécurisée, la « blockchain », et celui d’une
monnaie numérique, le bitcoin.
12Dunod ~ Toute reproduc
La naissance d'une économie pair-é-pair
La naissance du
une économie pair-- pair
2010, Paris, France. Mon métier de banquier d’ affaires m’améne
A conseiller une jeune société frangaise de Montrouge, particulié-
rement innovante, Qarnot Computing — un hommage au physi-
cien Sadi Carnot (1796-1832), inventeur de la thermodynamique,
dont la premiére lettre a été remplacée par « Q », symbole scien-
tifique de la chaleur. Spécialisée dans la réutilisation de la chaleur
produite par les serveurs d’ordinateurs, portée par I’élan de nos
politiques de développement durable, elle cherchait 4 mener une
opération de capital pour développer son marché et acquérir
de nouveaux clients. L’idée de créer des batiments intelligents,
capables de subvenir & leurs besoins énergétiques en termes de
chauffage par la seule utilisation d’une chaleur déja produite et
malheureusement gaspillée, est tout simplement brillante !
LVingénieur en chef de ce projet, le polytechnicien Paul
Benoit, a inventé un calculateur nommé [Link]. Construit en
forme de radiateur, ce calculateur génial contient de nombreuses
piéces chauffantes. Pendant que la machine réalise par exemple
des opérations de calcul de risques de contrats des traders d’une
banque d’investissement, elle produit en méme temps de la
chaleur & l’aide de résistances électriques et diffuse cette chaleur
dans l’ensemble du batiment, 4 moindre frais. C’est le principe
méme de I’ économie circulaire, avec laquelle nous démultiplions
les effets pratiques de technologies déja utilisées au quotidien.
Sur le fondement du principe de l’informatique en grille
(computer grid), un ensemble de calculateurs-radiateurs [Link]
forme un supercalculateur. Le cahier des charges de ce dispositif
suppose de pouvoir produire de la chaleur tout en annulant le
bruit causé normalement par les ventilateurs intégrés. L'idée du
calculateur-radiateur était née, faisant de la faiblesse des anciens
13La révolution blockchain
modeles la force de
tte technologie nouvelle. Tous détails,
le talentueux ingénieur me les a expliqués au cours des nombreux
voyages en Eurostar que nous avons eu le plaisir de partager, en
déplacement entre Paris et Londres.
C’est au cours de l’un d’entre eux qu’il m’a, pour la premiere
fois, parlé du « minage des crypto-monnaies ». D’abord des
calculateurs chauffants, bientét des calculateurs « gueules
noires », décidément, la science ne connait pas de limites. Je lui
fais part de mon étonnement, auquel il répond avec un sourire
amusé,
En réalité, le minage des crypto-monnaies désigne les
procédés de vérification des transactions du réseau bitcoin. Le
calculateur cherche alors 4 résoudre une énigme mathématique
et, s'il en obtient le résultat, il peut récupérer une partie des unités
monétaires circulant dans le réseau sous forme de rétribution.
J’imagine cette énorme machine, creusant la terre a la
recherche de métal brillant ou analysant l’eau d’une riviére. Un
peu comme le chercheur d’or du x1x° siécle passant au tamis le
lit de sa riviére 4 la recherche de pépites minuscules. Le caractére
aléatoire de ces trouvailles fait tout le charme de ces opérations
mais agite aussi ma vision technique de l’informatique. Multi-
tache, producteur de chaleur, le calculateur m’apparait soudain
comme une machine désormais douée de conscience, échangeant
un salaire en crypto-monnaie contre la réalisation d’opérations
mathématiques de haut vol. Entrerions-nous déja dans l’ére des
robots conscients que, depuis des décennies, la science-fiction
prophétise? L’existence d’une monnaie en ligne, visible des
seuls supercalculateurs, m’ intrigue.
De retour a Paris, le récit de cette machine chercheuse d’ or
occupe toutes mes pensées. imagine un géant de fer articulé,
empreint de mes lectures et de mes séries, une machine animée
et engagée dans la résolution de son objectif supréme : créer de
la valeur par sa seule activité informatique. Je m’empresse de lire
14est
La naissance d'une économie pair-é-pair
e qui me passe sous la main au sujet de ces crypto-mon-
littérature business et scientifique, articles de presse
spécialisée ou généraliste, etc. Ma premiére impression est déce-
vante. Le commentaire d’ensemble est souvent négatif, voire
ouvertement critique. Les spécialistes ne semblent pas croire
au développement massif de cette monnaie en ligne et prédisent
V’essoufflement de l’engouement pour cette nouveauté.
naies
Dans Atlantico, journal pourtant d’ orientation libérale, le
blogueur Jean-Pierre Chevallier présage méme la mort prochaine
du bitcoin, condamné a périr sous les coups des banques centrales
et des champions bancaires nationaux. Depuis plusieurs siécles,
les économistes du libertarianisme ont pourtant soutenu le déve-
loppement des monnaies privées afin de limiter l’influence de
la puissance publique dans |’économie monétaire, mais la crise
économique et financiére de 2008-2010 a étouffé l’enthousiasme
initial face 4 I’émergence de la monnaie numérique. Désormais,
les Etats et les banques centrales forment un front unique pour la
défense d’un univers bancaire a la fois contrélé et régulé. La place
d'une monnaie privée s’en est donc trouvée fortement réduite.
Vidée de la désintermédiation bancaire, c’est-a-dire la fin
des banques et le développement d’un échange direct entre
deux acteurs du marché, n’est pourtant pas nouvelle. Le déve-
loppement d’une économie pair-a-pair (peer-to-peer ou P2P en
anglais) trouve ses racines dans la création de I’ appli
caine Napster, en 1999, qui permettait de partager librement de
la musique en ligne entre des dizaines de millions d’utilisateurs
connectés,
‘ion améri-
ns ’intermédiation d’une plateforme d’ achat et de
vente de titres musicaux. Dés 1998, pourtant, dans un article
scientifique, l’ingénieur chinois Wei Dai avait proposé de déve-
lopper une crypto-monnaie en ligne, la b-money, « un systéme
de distribution anonyme et électronique [permettant d’ établir]
un schéma groupé d'utilisateurs digitaux sous pseudonymes se
15La révolution blockchain
payant entre eux avec de la monnaie numérique et se liant par
des contrats sans aucune aide extérieure? ».
Dix ans plus tard, en 2009, naissait le premier systéme de crypto-
monnaie décentralisée et numérique, le bitcoin, prouvant toute
l’actualité des théories économiques de Friedrich Hayek sur la
privatisation de la monnaie. Le réve de toute une génération était
enfin achevé et une nouvelle monnaie était battue, sous les coups de
claviers, au coeur des processeurs. Son inventeur, un développeur
caché sous le pseudonyme Satoshi Nakamoto, a depuis contribué
a V’amélioration de la crypto-monnaie avant de passer la main &
d'autres développeurs du syst&me au milieu de l’année 2010.
Portée et limites de la crypto-monnaie,
‘offensive des banques
Outre le ton trés critique d’Adlantico, la presse frangaise s’est
montrée trés prudente, voire sceptique, a l’égard du phénoméne
des crypto-monnaies. Dans Marianne, les journalistes Alexandre
Coste et Hervé Nathan évoquaient ainsi une « arnaque géante
sur internet », reprenant péle-méle les commentaires narquois
des administrateurs des banques centrales. Un responsable de la
Banque centrale européenne (BCE), cité dans l'article, dénon-
gait ainsi le manque de stabilité de cette nouvelle monnaie : « La
monnaie doit permettre d’acquérir n’importe quel bien et service,
aujourd'hui et dans l'avenir |...] Ul faut donc qu'elle soit stable.
Mieux vaut pour cela avoir des euros ou des dollars régulés par
une banque centrale, que ces machins*...
»!
Pourtant, dans les faits, la BCE et ses homologues nationaux
n’éprouvent pas que du dédain pour le bitcoin, elles sont aussi
trés inquiétes de la portée de ses effets réels sur l'économie. En
16La naissance d'une économie pair-é-pair
mars-avril 2013, au moment de la fermeture des banques et fron-
tigres chypriotes aprés I’édiction du plan de sauvetage de la zone
euro, l’usage des bitcoins avait progressé de 700 % en une seule
semaine et plus de 6 milliards d’euros auraient ainsi quitté la
petite fle méditerranéenne sous format numérique. La BCE avait
alors tiré la sonnette d’alarme auprés de l’ensemble des banques
centrales européennes sur l’usage de cette monnaie virtuelle,
accusée de profiter de la crise économique et financiére locale
pour prospérer.
Il faut reconnaitre que, depuis sa création en 2009, le bitcoin
a su tirer pleinement partie des crises économiques et finan-
ciéres pour se substituer aux monnaies officielles. En mars 2015,
l’Argentine et le Venezuela, également soumis a de fortes agita-
tions économiques et financiéres, enregistraient 12 000 usagers
du systéme bitcoin et des échanges d’environ 1,5 million de
dollars par mois. En juin 2015, aprés l’annonce de la fermeture
des banques grecques dans |’attente d’un référendum national
sur l'avenir du pays, les échanges locaux en bitcoins avaient
augmenté de 300 % et le cours du bitcoin avait bondi de 20 points
(de 215 4 235 euros) en une seule semaine.
Lidée de cette monnaie invisible inquiéte aussi parce qu'elle
rappelle le traumatisme du scandale Madoff aux Etats-Unis.
En juin 2009, le financier Bernard Madoff avait escroqué une
vingtaine d’investi
plusieurs dizaines de milliards de dollars. L’ancien patron du
Nasdaq, le deuxiéme plus important marché d’actions aux Etats-
Unis, avait mis en place une « pyramide de Ponzi », un syst¢me
dans lequel il se servait des investissements de ses nouveaux clients
pour payer les intéréts des anciens. L’escroquerie n’avait rien de
réellement innovant, elle tire d’ailleurs son nom d’un banquier
italien établi 4 Boston dans les années 1920, Charles Ponzi.
L’ampleur des sommes concernées devait toutefois faire date.
eurs de taille internationale 4 hauteur de
17La révolution blockchain
En 2013, la pre méricaine révélait un nouveau « scandale
Madoff » aprés qu’un trader américain, Trendon Shavers aussi
connu sous le nom de Pirateat40, a été arrété pour escroquerie de
type pyramide de Ponzi. Shavers avait repris la recette de Madoff,
appliquée au systéme des bitcoins, promettant a ses investi
seurs un intéressant taux de rendement journalier de 1 % mais
couvrant les intéréts de ses anciens investisseurs par le capital
d’investissement de ses nouveaux clients. Aprés avoir réuni une
coquette somme de 5 millions de dollars, le jeune homme avait
tout simplement disparu dans la nature. Shavers fut finalement
arrété en 2014 et emprisonné pour six ans a partir de 2015, mais
l'affaire avait causé ses torts. Les banques traditionnelles avaient
de nouveau des arguments de poids pour critiquer le bitcoin.
Le bitcoin, une nouvelle « monnaie-fiat »?
Réve fantasmé d’un argent lavé de tout péché pour les uns,
systéme dangereux et frauduleux pour les autres, le bitcoin révéle
toutes les passions sur son passage. En octobre 2013, dans un
billet de blog, I’économiste frangais Paul Jorion estimait que la
plupart des promoteurs du systéme bitcoin sont « des patrons
de boite de nuit, des joueurs professionnels de poker |...) des
gamins facétieux ». Cette accusation simpliste est probablement
imputable & la figure d’Eric Larchevéque, ancien joueur de poker
professionnel, activité qu’il arréte pour devenir un entrepreneur
remarqué dans le secteur bitcoin, avec la Maison du Bitcoin et
plus tard Ledger. Dans les faits, le manque de régulation de la
monnaie numérique conduit, il faut le reconnaitre, 4 certains
excés et le bitcoin est soupgonné d’étre présent dans les secteurs
du blanchiment de l’argent, de la drogue, voire du financement
des activités terroristes.est
La naissance d'une économie pair-é-pair
Pour acquérir ses lettres de noble: s détracteurs voudraient
que le bitcoin soit intégré dans un systéme légal et judiciaire. La
Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) a donc amorcé ce
processus en octobre 2015, en définissant le bitcoin comme une
« devise virtuelle ». Aux Etats-Unis et en Russie, les parlements
des deux pays travaillent 4 la rédaction et au vote d’une loi enca-
drant l’usage économique et financier du bitcoin, mais les débats
trainent en longueur, compte tenu des enjeux présents. Au fond,
ce que veulent les banques, c’est que les crypto-monnaies aient
leur régulateur, leur police et leurs régles de sanctions. Actuelle-
ment, pour I’institution bancaire, le bitcoin n’a pas plus de valeur
qu’un billet de Monopoly, un billet certes plus moderne mais un
billet de jeu quand méme.
En m’intéressant aux monnaies et au cours de mes nombreuses
lectures, j'ai croisé de maniére récurrente le terme de « monnaie-
fiat», qui désigne une monnaie reconnue par un Etat comme
légale, sans étre basée pour autant sur une valeur intrins&que. Elle
doit son nom & l’expression latine « fiat », signifiant « qu'il en
soit ainsi», car c’est I’Etat ou la banque centrale qui définit la
valeur, la légalité ou encore I’existence de cette monnaie. Fiat
Lux, pouvait-on lire dans la Bible; Fiat Money pourra-t-on peut-
tre demain lire au frontispice des banques centrales. Le bitcoin
est-il cette monnaie-fiat, n’apparaissant de nulle part, ou sa liberté
totale a l’égard des institutions en fait-elle, au contraire, une
monnaie individuelle au sens oii elle repose sur le consentement
de chacun a son développement ?
Alors que la plupart des monnaies ont historiquement été
évaluées par rapport au cours de matériaux précieux (or, argent,
cuivre), la monnaie-fiat voit son cours imposé par la puissance
publique, en échange d’une obligation légale de l’utiliser. Pour
l’économiste libéral frangais Jacques Rueff, ce concept est donc
«un néant habillé en monnaie », peu digne de l’intérét des
19La révolution blockchain
économistes. Pourtant, appliqué au systéme bitcoin, ce principe
de monnaie-fiat permettrait de légitimer I’émission d’ une crypto-
monnaie, mais les implications d’une telle décision seraient
vastes et agiteraient les statu quo difficilement établis de la
finance, de la démocratie, et des transitions écologique, démo-
graphique, voire numérique.
Ala rescousse du bitcoin, des utilisateurs
et de grands économistes
Contre l’armée de ses détracteurs, le bitcoin a aussi ses défen-
seurs, nombreux et puissamment armés. Dés les années 2000,
le fondateur de Microsoft, Bill Gates, a pris fait et cause pour la
monnaie numérique. En 2014, l’homme le plus riche du monde
améme été plus loin, affirmant que le bitcoin valait plus que les
monnaies aujourd’hui en cours de circulation. « Le bitcoin est
une monnaie fantastique, a-t-il affirmé au journaliste Erik Shat-
ker, car vous n’avez pas besoin d’étre physiquement au méme
endroit pour réaliser une opération et, pour des opérations
d’une certaine taille, la monnaie physique peut étre méchamment
inconvéniente. C’est un tour de force technologique ! »
Aux cétés des personnalités du monde numérique, certains
économistes ont également accordé leur soutien au_ bitcoin.
L’économiste libanais Nassim Nicholas Taieb, conseiller spécial
auprés du Fonds monétaire international (FMI), fait ainsi partie
de ses défenseurs. En 2007, dans son ouvrage Le Cygne noir, il
développe la thése de I’épiphénoméne de crise, qui ne peut que
trés rarement se réaliser mais a des conséquences terribles en cas
d’application. Reprenant les travaux du mathématicien britan-
nique Bertrand Russell, il explique que notre systtme écono-
mique et financier est comme une dinde, engraissée chaque jour
20La naissance d'une économie pair-é-pair
en vue des fétes de fin d’année, qui pense étre traitée royale-
ment chaque jour de sa vie ma s le savoir, se rapproche
inéluctablement de son exécution prévue de longue date.
s qui,
sal
Face a ce destin fataliste, Taieb veut croire que le bitcoin peut
6tre une solution pour réinventer le systeme économique et finan-
cier. « Le bitcoin est le début de quelque chose de grandiose,
écrit-il sur son blog, une monnaie sans gouvernement, quelque
chose d’a la fois nécessaire et impératif, [...] Néanmoins, nous
avons besoin d'un long moment pour établir notre confiance dans
cette nouvelle monnaie’. » Il faut donc laisser du temps au temps,
ainsi qu’aime le dire Philippe Delmas, retrouver une lenteur que
les marchés financiers nous ont fait perdre de vue et reposer a plat
ce que nous prenons, parfois naivement, pour acquis.
Parmi les grands économistes, Milton Friedman (mort en 2006)
avait également prédit I’émergence du bitcoin. En 1999, a l’occa-
sion d’une interview donnée a la National Taxpayers Union (NTU)
aux Etats-Unis‘, il avait ainsi affirmé que « le numérique serait
amené a devenir une des forces majeures de l'économie de demain,
réduisant le role des gouvernements ». Une seule chose manquait
alors, « un cash électronique de confiance ». En septembre 2012, a
New York, les créateurs du syst@me bitcoin ont posé les premiéres
pierres de la Fondation Bitcoin, une organisation de relations
publiques dédiée a la promotion de la monnaie numérique. C’est
notamment elle qui, en 2014, a retrouvé cette interview de Fried-
man et en a assuré une large audience sur les réseaux sociaux.
La marche inéluctable du systéme bitcoin
Derriére le systéme bitcoin, c’est toute une industrie des applica-
tions et des protocoles informatiques qui s’est mise en marche.
Il sera done difficile de « désinventer » cette nouvelle monnaie
21La révolution blockchain
et le monde devra conséquemment s’y adapter. « Pour que tout
reste comme avant, il faut que tout change! », annongait laconi-
quement Tancréde dans le film Le Guépard de Luchino Visconti
(1963). Les banques centrales n’auront donc pas le choix, elles
devront s’adapter, développer des algorithmes pour pouvoir
répondre a la nouvelle demande et lutter contre la concurrence
des crypto-monnaies.
La technologie blockchain a la base des crypto-monnaies a
créé un systéme dans lequel la valeur du bitcoin dépend pleine-
ment de l’offre et de la demande. Pour les plus optimistes,
nouveau régime économique de la monnaie pose les bases d‘un
rapport repensé et entigrement dématérialisé 4 l’argent, mais,
pour les plus pessimistes, il s’apparente 4 une bulle économique
et financiére, menagant d’exploser 4 tout moment, plongeant
alors le monde dans une nouvelle crise d’ampleur mondiale.
Une angoisse terrorisante alors que les effets de la crise de 2008-
2010 se font encore sentir dans les économies nationales.
Rien ne semble, pour autant, pouvoir stopper le développe-
ment de la blockchain, cette technologie porteuse du bitcoin, en
constante évolution et réguligrement placée au-devant de I’ac-
tualité. Chaque jour, de nouvelles applications voient le jour;
chaque jour, elles démontrent que I’ ouverture et la transparence
sont des qualificatifs applicables au domaine de I’économie de
la finance ; chaque jour, elles touchent de nouveaux utilisateurs
et accélérent la course du développement mondial des technolo-
gies numériques. Le vent de I’ innovation souffle dans son dos et
des milliers de start-up plantent leur graine dans le champ fertile
de la blockchain. Elles seront, demain, des entreprises 4 succés,
peuplant le monde des échanges internationaux.
En France et en Europe, le phénoméne a aussi donné lieu a
I’émergence de quelques centaines de start-up, souvent inspi-
rées par de jeunes créateurs ambitieux. Ancrées dans le monde
22est
La naissance d'une économie pair-é-pair
d'Internet, ces nouvelles entités se développent sur un marché
des services dans lequel la confiance entre le prestataire et le
client est l’élément fondamental. Notre pays a, aujourd’ hui, la
possibilité de développer ce segment de son économie, d’en-
courager I’émergence de PME et TPE engagées dans ce filon
technologique, de se spécialiser et d’acquérir, A moyen terme,
une compétitivité hors prix nécessaire a l'avenir de notre crois-
sance.
En janvier 2014, la commission des Finances du Sénat a
d’ailleurs organisé une audition sur les enjeux liés au dévelop-
pement des monnaies virtuelles, invitant notamment Gonzague
Grandval, président de Paymium, représentant de la communauté
blockchain de France. Nos élus ont certes fait preuve d’ une écoute
attentive et responsable, mais ce genre d’exercice n’est pas suffi-
sant pour rassurer nos entreprises et encourager la réflexion sur
ces sujets d’innovations. En mars 2016, encore, la Commission
supérieure du service public des Postes et des Communications
électroniques de |’ Assemblée nationale et du Sénat a organisé
un colloque consacré a la technologie blockchain, preuve d’une
véritable attention de nos parlementaires sur ces questions de
transformation du pays.
Cette grand-messe a ainsi permis de sensibiliser de nombreux
parlementaires et hauts fonctionnaires 4 la technologie
blockchain. La machine était lancée et le flot de cette curiosité
irriguera, demain, les champs de I’ économie, de la finance et de
la société civile. Ce colloque a aussi de nouveau mis sur la table
la question de l’encadrement juridique des nouvelles techno-
logies, notamment des crypto-monnaies comme le bitcoin. Il
s'est donc conclu par une invitation a attirer et retenir en France
les meilleurs talents internationaux des technologies blockchain,
écosystéme favorable au développement de ce
segment de l’économie dans notre pays.
afin de créer un
23La révolution blockchain
Adopter la blockchain,
une procédure relativement longue
Parce qu’elle repose, d’abord, sur une relation de confiance
entre les prestataires et les clients, la technologie blockchain
suppose un temps long d’ adoption. Les analystes de cette nouvelle
technologie s’accordent 4 dire que la maturité de la technologie
blockchain sera atteinte plus rapidement que celle d’Internet ou
du Web. Développé a la fin des années 1960, Internet n’ avait ainsi
connu son essor qu’apres le développement du protocole TCP/IP
en 1977.A Videntique, créé en 1991 avec le protocole HTLM, le
Web n’a su s’imposer comme navigateur qu’en 1994. Tl aura fallu
encore quelques anné
upplémentaires pour que, sur la base
de nombreux protocoles HTML compulsés, le Web soit reconnu
comme un navigateur d’ ensemble abouti.
A l’époque, le lancement du mail, basé sur un protocole SMTP.
créé en 1983, avait également di emprunter de nombreux chemins
détournés avant de s’imposer comme messagerie életronique de
base au milieu des années 1990. De longues années 4 patienter,
mais un succés fantastique 4 la clé. La technologie mail a tout
simplement remplacé les autres moyens de communication numé-
rique (messageries propriétaires, fax, télex). En 2015, le monde
comptait ainsi 4,4 milliards de comptes email, 75 % 4 usage
personnel et 25 % a usage professionnel. Un succés écrasant que
la technologie blockchain ambitionne de conquérir aussi.
La maturité de la technologie blockchain, elle, est a attendre
a Vhorizon 2018-2020, si l’on reprend notre analogie avec
Vemail et en tenant compte d’une accélération des adoptions.
Dans The Business Blockchain: Promise, Practice and Applica-
tion of the Next Internet Technology (2016), William Mougayar
estime ainsi que la technologie blockchain connaitra une
« adoption graduelle, démarrant par les développeurs, puis les
24La naissance d'une économie pair-é-pair
entrepreneurs, ensuite les plus technophiles des cadres d’en-
treprise, pour enfin intéresser les organisations qui verront le
changement arriver et la demande de la société pour ces chan-
gements se renforcer de jour en jour. Alors, et seulement alors,
seront conquises les organisations qui résistent aujourd’hui @
ces changements. »
La révolution blockchain,
une matriochka numérique
La révolution blockchain n’est pas un simple épiphénoméne
technique ou technologique de I’évolution de nos économies et
de nos sociétés. Elle s’inscrit, au contraire, dans de grandes
lutions de notre temps, qui sont autant de défis pour nos modes
de consommation et de vie. Le monde change autour de nous
et la technologie ne fait que s’adapter aux nouvelles réalités
qui nous entourent. Trois transitions s’opérent aujourd’ hui, de
maniére nécessaire mais aussi délicate : la révolution numérique
fondée sur I’émergence de nouvelles technologies, la révolution
démographique basée sur I’évolution de la population mondiale
et ses effets sur notre consommation des ressources naturelles,
et la révolution écologique face 4 ’épuisement des ressources et
aux effets du changement climatique.
y
La révolution numérique, d’abord, a nourri le développement
de nombreuses technologies pour nous rapprocher, nous amener
aller plus vite et plus loin dans nos relations humaines. Cepen-
dant, ce modéle n’est pas abouti et atteint aujourd’hui le coeur
de nos libertés fondamentales : il viole nos vies privées en diffu-
sant notre intimité sur le Net, il endommage la libre propriété
des données, exposées sur des marchés d’achat et de vente,
comme n’importe quel autre bien ou service, bref il n’a pas su
25La révolution blockchain
suffisamment intégrer les considérations humaines dans son
raisonnement mécanique.
Linventeur du protocole HTML, le Britannique Sir Timothy
John Berners-Lee, est trés critique des récentes évolutions du
Web et appelle 4 un retour aux origines de l’outil numérique.
Des valeurs d’indépendance, de neutralité, de sécurité des inter-
nautes devraient ainsi se trouver au fondement du pacte numé-
rique entre l’opérateur et I’ utilisateur de I’ outil numérique. Début
juillet 2016, dans une tribune vibrante cosignée avec deux amis,
prof
appelé I’Union européenne a consacrer la neutralité du Net et a
dénoncer la récente législation européenne en la matiére, adoptée
en octobre 2015. En conclusion de cet appel, les trois hommes
exhortaient leurs lecteurs a faire usage de leur droit d’ opposition
en ligne. Une nouvelle forme d’acte démocratique en quelque
sorte.
eurs de droit 4 Harvard et 4 Santa Barbara, Berners-Lee a
La révolution démographique, ensuite, agite tout autant notre
monde et notre siécle. Si elle prend des formes différentes dans
les pays industrialisés et dans le reste du monde, elle témoigne
dans tous les cas d’une urgence a agir pour mieux intégrer l’aug-
mentation de l’espérance de vie en Occident et le rythme des
naissances dans les pays en développement. Pour intégrer ces
citoyens, il faut fonder un nouveau contrat social, basé sur de
nouvelles régles de solidarité. Le numérique aura son réle a
jouer dans ces révolutions, en analysant davantage les besoins
des citoyens et en anticipant leurs demandes, voire en dévelop-
pant des monnaies thématiques, complémentaires 4 la monnaie
d’usage dans chacun des domaines de I’ économie nationale.
En Europe, I’émergence d’une économie des personnes Agées
et dépendantes (silver economy) est ainsi un fait concret depuis
plusieurs années. En 2030, un tiers des Frangais auront plus de
60 ans. Pour accompagner nos seniors, il faudra, demain, savoir
26Dunod ~ Toute reproduc
La naissance d'une économie pair-é-pair
mieux surveiller I’évolution de leur santé, mieux accompagner
leur maintien 4 domicile, en d’autres termes mettre en place les
outils nécessaires 4 la prolongation de leur vie économique et
sociale. Selon le ministére de Economie et des Finances, ce
segment de notre économie représentait déja 92 milliards d’eu-
ros par an en 2013 et pourrait méme atteindre 130 milliards
d’euros en 2020. Le numérique sera donc un véritable atout dans
cette transformation de notre économie : objets connectés, outils
thérapeutiques, télésurveillance de patients 4 domicile, téléassis-
tance, domotique, etc.
La révolution écologique, enfin, finit de poser une chape de
plomb sur ce début de xxi° siécle. La pollution 4 outrance de
nos sociétés industrielles et les effets des économies émergentes
sur l’environnement ont dégradé notre écos
nos plus brillants scientifiques anticipent une hausse de +4 °C
des températures mondiales 4 l’horizon 2100. L’ Accord de Paris,
signé a l’issue de la COP21, en décembre 2015, a certes enrayé
me, au point que
ce mouvement et fixé un objectif maximum d’une hausse des
températures de +2 °C a horizon 2100, mais l’urgence est 1a. Le
niveau des mers monte, I’air devient irrespirable dans les villes,
les campagnes s’asséchent. Si nous n’agissons pas, nous sommes
a l’aube d’une nouvelle extinction de masse du régne animal et
végétal : selon un rapport du World Wide Fund (WWF), 58 % des
espéces d’animaux sauvages ont déja disparu depuis 1970!
Comme pour la révolution démographique, le numérique sera
un instrument majeur de notre action contre le changement clima-
tique. Pour changer, il nous faut d’abord apprendre 4 mieux et
& moins consommer. Les réseaux intelligents (smart grids) font
partie de cette palette d’ outils qui nous accompagneront dans nos
changements de comportement. L’optimisation du chauffage,
de l’éclairage ou des transports, les solutions de géolocalisation
des transports publics, les systémes d’annuaires numériques de
27La révolution blockchain
la biodiversité (comme celui mis en place par la loi Biodiver-
sité de juillet 2016) sont autant de solutions dans lesquelles les
technologies vertes (greentechs) ont un réle essentiel. A ce
titre, le partage des données publiques (open data) sera une
régle fondamentale pour mieux apprécier la complexité de notre
environnement. Notre méconnaissance d’une partie de la faune
et de la flore nous dessert, car la biodiversité est un gisement de
ressources pour I’avenir.
Pour répondre a ces défis de taille, deux transitions so
tales doivent étre accomplies a court terme : la transition moné-
taire et la transition démocratique. En effet la multiplication
des crises bancaires et monétaires a non seulement montré
lessoufflement de notre modéle économique général, mais elle
a aussi interrogé la véritable souveraineté des Etats et de nos
gouvernements face aux pouvoirs de l’argent et de la finance.
Au fond, sur le modéle de la théorie du cygne noir de Nassim
Taieb,
notre modéle économique pouvait avoir une fin en soi et qu’il
fallait, en conséquence, savoir réfléchir 4 sa mutation 4 moyen
terme.
crises a répétition nous ont fait considérer l’idée que
Afin de mener a bien la transition monétaire et d’envisager
une évolution de la dette mondiale, il faudra consacrer les trans-
ferts de fonds entre les migrants et leurs familles restées dans
les pays en développement, voire accompagner I’effacement
progressif des dettes publiques des pays pauvres. L’annulation de
dette n’est pas une idée nouvelle, elle remonte en effet 4 la Bible
chrétienne, mais l’accroissement rapide des dettes publiques de
certains pays (parfois au-dela de 100 % du produit intérieur brut
[PIB] annuel) pose la question de leur annulation. En 1998,
Voccasion du G8 de Birmingham, la question de l’effacement
des dettes publiques a été posée sur la table des négociations
internationales a la suite de manifestations publiques.
28Dunod ~ Toute reproduc
La naissance d'une économie pair-é-pair
Différentes initiatives d’annulation ou de réduction des
dettes publiques ont ponctué les deux décennies suivantes,
souvent 4 l’appui de programmes de la Banque mondiale et du
Fonds monétaire international, mais leur efficacité reste discu-
table. Un rapport du Trésor de mars 2016, consacré a I’Ini-
tiative d’effacement des dettes des pays pauvres trés endettés
(PPTE) note ainsi que, vingt ans aprés la mise en place de cette
démarche, ces pays se sont pour la plupart ré-endettés faute de
mobilisation de I’épargne nationale et d’investissements dans
les secteurs stratégiques de leur modernisation. La remise en
marche d’une économie nationale n’est donc pas seulement une
affaire de dettes, mais aussi de réformes sectorielles et structu-
relles.
Parallélement, une étude de la Banque mondiale d’ avril 2016
montre que le montant des fonds transférés des migrants vers les
pays d’origine a trés peu augmenté en 2015, laissant craindre un
appauvrissement des ménages des pays en développement et un
effondrement économique de ces pays. Cette évolution de I’éco-
nomie des transferts peut étre aussi lue sous le prisme du recours
aux nouveaux outils numériques d’échanges monétaires. Des
trappes & pauvreté menacent donc ces millions de familles, déja
confrontées 4 des problémes de malnutrition ou d’accés limité
aux services d’ éducation et de santé. Pour toutes ces personnes, il
faudra aussi développer I’inclusion financiére, c’est-a-dire |’ offre
de services financiers a faible coiit (assurances, épargne, crédit a
court et long terme, hypothéques).
Parallélement, pour lutter contre l’abstention et la désaffec-
tion des citoyens 4 l’égard de l’exercice démocratique, il faudra
réinventer notre modeéle politique et replacer le pouvoir décision-
nel au plus prés de l’individu. Contre l’idéal centralisateur de la
révolution, notre époque a besoin d’une forme polycentrique de
pouvoir politique, dans laquelle chaque individu est un centre de
29La révolution blockchain
gravité unique de l’action publique — ainsi que les humanistes le
souhaitaient, "homme est pleinement replacé au coeur des ques-
tionnements politiques. La construction d’un mille-feuille admi-
nistratif rend illisible le systéme politique actuel et nos concitoyens
rejettent un ensemble politique dont ils ne comprennent plus le
sens de l’action. Il s’agit donc d’améliorer la gouvernance poli-
tique en rétablissant quelques lignes directrices claires 4 I’ action
publique et en refondant le pacte citoyen autour d’une plus grande
participation des électeurs.
Réinventer un nouveau paradigme
économique est encore possible!
Le développement de I’économie collaborative et circulaire,
l’expansion des licences libres (open source), les élans participa-
tifs de la finance, 4 l'image du financement participatif (crowd-
funding), sont autant de promesses en I’avenir. Notre société est
capable d’évoluer, elle dispose des technologies nécessaires 4 sa
transformation, il lui reste 4 donner l’impulsion politique vitale.
Pour exemple l’impression 3D a ainsi révolutionné notre facon
d’appréhender la production industrielle et nous invite 4 repenser
en profondeur notre politique industrielle.
Au sein de la banque d’ affaires pour start-up Avolta Partners,
avec mes associés fondateurs Patrick Robin et Arthur Porré,
nous discutons souvent pour savoir quelles sont ces nouvelles
« meta-innovations » qui ont la puissance de produire un grand
nombre d’innovations. En premier lieu, nous sommes persua-
dés que nous tournons la page du capitalisme de propriété, de
centralisation pour aller ou revenir 4 l’idée de « communs », un
concept a la fois germinal et prometteur que I’on retrouve dans un
grand nombre d’innovations majeures : logiciels en open source,
30est
La naissance d'une économie pair-é-pair
tive, sites communautaires, et méme publicité
"AUX sociaux.
C’est un bon économique de prés de dix siécles en arriére
que nos sociétés opérent: nous revenons a l’idée des champs
pastoraux « communautaires », dans lesquels chacun pouvait
emmener paitre ses bétes &I’époque médiévale. Loin d’étre une
régression, ce changement de paradigme nous rappelle ce que
Vhumanité a de collectif, ce qu’elle ne peut pas marchander et ce
qu’elle doit, tout au contraire, librement partager : I’air, l'eau, les
espaces sociaux, les savoirs, bref, la vie. Une transition réussie
de notre économie et de notre société passera donc par une re-
sacralisation des communs, ces richesses inscrites au patrimoine
de ’humanité. C’est une nouvelle philosophie de vie qu’il nous
faut, tous ensemble, adopter !
Pour initier ce mouvement, en 2014, plusieurs personnalités
de l’écos:
de l’incubateur qui accueillait la start-up Paymium pour lancer
Vorganisation Bitcoin France qui aiderait les entrepreneurs
souhaitant défendre et faire connaitre la technologie blockchain.
stéme de bitcoin, se sont réunies dans le sous-sol votité
Les acteurs économiques commencent a s’y préter — les orga-
nisations privées non marchandes ont fait un premier pas en
actant une plus grande décentralisation de leur gouvernance. Ce
sera, demain, le tour des entreprises privées, puis des organi
tions publiques, voire régaliennes, d’amorcer ce virage vers une
plus grande participation des citoyens dans le cadre d’un modéle
davantage décentralisé. Une économie du partage, de la partici-
pation, de la collaboration pourra alors émerger, fondée sur une
gouvernance de l'ensemble des participants et sur une infrastruc-
ture 2 la fois numérique et technologique. La blockchain sera le
rouage essentiel de cette nouvelle économie.
Cet essai ambitionne de tracer la route a cette transformation de
nos sociétés. Développer la blockchain sera une grande aventure
31La révolution blockchain
humaine, a laquelle les hommes et les femmes du monde entier
participeront. Les développeurs, les hackers, les informaticiens,
les mathématiciens, mais aussi les économistes, les entrepreneurs
et les politiques auront tous un réle 4 jouer dans cette évolution
de notre communauté, car le pari n’est pas seulement économique
et politique, il est aussi technologique et social. Il ne s’agit pas
d'imposer un nouveau mode de vie, mais de révolutionner nos
pratiques culturelles sur le fondement de l’assentiment de chacun.
D’abord, cette perspective m’aménera 4 commenter le cours de
Vhistoire des technologies numériques, de la machine de Turing
pendant la Seconde Guerre mondiale, décodant les messages
secrets des armées nazies, aux fermes de serveurs chinois au
xxi° siécle, résolvant des énigmes mathématiques en échange
de crypto-monnaies. Cette transformation de I’ outil numérique
s’est d’abord réalisée par un acte de confiance : confiance en la
machine, confiance en sa capacité 4 changer notre mode de vie,
confiance enfin en sa capacité 4 changer le monde. C’est sur cette
route que nous avons croisé les « cypherpunks », a la frontigre de
V’informatique et de la révolution politique.
Ensuite, j’analyserai les évolutions économiques liges & ces
nouvelles technologies informatiques. Je tacherai d’expliquer
comment un nouveau protocole informatique peut désormais
servir de monnaie d’échange ou de moyen de paiement,
comment encore la communauté mondiale s’est enthousiasmée
de I’émergence des crypto-monnaies et de leur promesse de
créer un systéme monétaire sans autorité centrale. Au-dela des
horizons utopiques de la réflexion, je reviendrai sur les théories
économiques les plus sérieuses, prédisant l’enracinement des
crypto-monnaies comme monnaie complémentaire de notre
systéme bancaire contemporain.
Comprendre ces adaptations de notre économie, ce sera aussi
comprendre comment la technologie blockchain fonctionne. Bien
32est
La naissance d'une économie pair-é-pair
entendu, ce plongeon au coeur des technologies se fera pas a pas,
mais il est important pour comprendre la révolution opérée par
l’émergence des crypto-monnaies, ses impacts, ses fonctionnali-
tés et ses perspectives d’évolution 4 moyen et long terme. Pour
cela, nous voyagerons 4 travers I’écosystéme des start-up qui,
aujourd’hui et partout dans le monde, font vivre la blockchain
avec des idées réalistes et une capacité d’exécution forte. Ces
révolutions économiques et techniques agissent dés 4 présent sur
la finance, la société de confiance, mais aussi la politique dans
son ensemble, comme réponse a la crise démocratique.
Enfin, en termes de conclusion, j’interrogerai notre capa-
cité & épouser ces nouveaux défis et 4 nous adapter. Nous nous
attarderons sur les moteurs et les freins des années 4 venir. Le
Web et les nouvelles technologies numériques ont changé le
monde en permettant la diffusion de contenus a un coiit margi-
nal faible, voire nul, transformant notre rapport a la propriété.
La blockchain interroge donc la conservation et le transfert des
valeurs dans leur essence méme. C’est 4 l’issue du panorama de
la blockchain seulement que nous pourrons dresser ces conclu-
sions analytiques
Embarquez, si vous le voulez bien, pour ce fabuleux voyage
dans l’univers de la blockchain. Qui que vous soyez, néophyte
ou expert, observateur du lancement du Web dans les années
1990 ou jeune curieux des nouveautés numériques, cet essai se
promet de vous donner les clés de lecture fondamentales pour la
compréhension de la blockchain et de ses ambitions pour notre
économie, notre société et notre systéme politique. Attachez vos
ceintures et en route. Méme si, comme dirait le Doc Brown dans
Retour vers le futur, la ot nous nous rendons... il n’y a pas de
route!
33“poung £10z @ w6uAdoDDes maths et des hackers
« Le bitcoin doit nous permettre d’accéder
dune monnaie décentralisée, appartenant
pleinement au peuple. »
GavIN ANDRESEN, lead developer de Bitcoin, 2011
a premiére application grandeur nature de la technologie
blockchain s’est faite avec le développement des crypto-
monnaies. En effet, Pidée d’une « chaine de blocs » —c’est
la traduction littérale de blockchain — dotée d’une technologie
cryptographique et décentralisée, était une fondation essentielle
4 l’édiction et au fonctionnement d’une nouvelle monnaie numé-
rique, sans organe de contréle central. Blockchain et bitcoin sont
ainsi deux fréres jumeaux, longtemps confondus, aujourd’ hui
reconnus dans toutes leurs différences.
Les crypto-monnaies ne sont pas nées du jour au lendemain.
Elles se sont nourries des réves et des obsessions de plusieurs
nes de chercheurs, qui ont passé quelques décennies &
imaginer, inventer et travailler sur les problémes majeurs de cette
solution innovante. Comme toute monnaie, la principale condi-
tion de sa réussite était la confiance de ses utilisateurs en sa fonc-
tionnalité. Il fallait convaincre les entreprises, les ménages et les
structures publiques de son sérieux. Le succés des crypto-mon-
naies s’explique ainsi par la trés forte adhésion de la communauté
blockchain et par les ambitions altermondialistes de nombreuses
cente
35La révolution blockchain
populations, et ses limites, par la résistance farouche des milieux
bancaires et institutionnels et le manque de confiance en la stabi-
lité de toute nouvelle devise.
Revenons toutefois quelques années en arrigre. Trois défis
théoriques s’imposaient & l’émergence des crypto-monnaies : la
propriété intellectuelle des infrastructures numériques, la protec-
tion de notre droit 4 la vie privée et la gouvernance de cette
nouvelle monnaie. Pour y répondre, la technologie blockchain a
mobilisé des apports technologiques : I’ open source, d’une part,
la cryptographie, d’ autre part. Les crypto-monnaies s
appuyées sur les annuaires et plateformes de partage de données
numériques pour mettre en ceuvre les fonds baptismaux de l’in-
frastructure monétaire. Plus qu’un outil, les crypto-monnaies ont
ainsi fait appel 4 une philosophie de vie, sur le plan technolo-
gique et sur le plan sociétal.
sont ainsi
Elles ont aussi fait un usage régulier de la cryptographie et
de ses outils, notamment de l’encodage des messages et des
propriétés des utilisateurs, pour créer un systéme monétaire dans
lequel l’identité de chaque acteur est entigrement tenue secréte.
J’y reviendrai, plus en détail, plus loin dans notre livre. Dés les
années 1980, le mouvement anarchiste cyberpunk/cypherpunk
s’est ainsi engagé dans l’activisme en ligne, sous couvert d’ano-
nymat, développant l’usage de la cryptographie numérique. Ses
représentants ont largement concouru au développement de techno-
logies d’encryption, de sécurisation des échanges de données, et
ont posé les fondements de la cryptographie moderne.
Enfin, dans une logique de rejet du systéme existant, les
crypto-monnaies ont voulu créer une monnaie sans autorité
centrale de régulation. Elles ont donc cherché, ainsi que I’ entre-
preneur frangais Pierre Noizat l’a noté, a créer « une monnaie
libre » de toute forme de contréle. Libre de toute contrainte
administrative ou politique, libre d’établir sa valeur en fonction
36Dunod ~ Toute reproduc
Des maths et des hackers
de la seule relation entre I’ offre et la demande, libre encore de
toutes les contraintes imposées par un systéme global de super-
vision, réguligrement et ouvertement dénoncé. Celui d’une
finance mondialisée et mal régulée, soutenant les plus riches et
desservant les plus miséreux.
Aux origines de la cryptographie
moderne, le mythe Turing
Lanalyse des messages cachés, la cryptanalyse, est une science
antique, déja utilisée par les Grecs et les Romains, plusieurs millé-
naires avant notre ére, comme art de révéler ce qui était caché ou
ce qui avait disparu, notamment les messages codés en temps de
guerre. Au xIX® siécle, I’art de cacher des messages, la cryptogra-
phie, a changé pour investir le champ du mystére et de la mort, en
raison de sa parenté avec le mot « crypte ». Les ceuvres littéraires
de l’écrivain américain Edgar Allan Poe ont ainsi fait connaitre au
grand public cette tradition cryptographique et I’ auteur a lui-méme
entretenu des échanges cryptographiques avec ses lecteurs.
Avec les guerres mondiales du xx* siécle, la cryptographie
connait un essor formidable en s’appliquant 4 de nouveaux
formats. Pendant la Premiére Guerre mondiale, les Allemands
cryptent de nombreux télégrammes destinés a leurs forces armées
et les puissances alliées déploient plusieurs équipes polyglottes
de cryptanalyse des messages codés arrachés a1l’ennemi. L’affaire
du télégramme Zimmermann de janvier 1917 témoigne, d’ail-
leurs, de l’importance fondamentale de ces discussions codées
dans le cours de la guerre. Bien que souvent efficaces, elles souf-
fraient néanmoins d’une lenteur du processus d’analyse, long de
plusieurs heures, alors que la transmission du message était, elle,
devenue quasi instantanée avec les nouvelles technologies.
37La révolution blockchain
En 1919, Vingénieur néerlandais Hugo Alexander Koch
dépose un brevet de machine a chiffrage électromécanique, la
machine Enigma. Bien que la société de production de la machine
ait fait faillite, elle est immédiatement rachetée par le renseigne-
ment allemand pour encrypter ses télégrammes militaires. Dans
la seconde moitié des années 1930, les services secrets frangais et
polonais travaillent ensemble 4 décrypter les messages codés de
l'Enigma, utilisée par I’ Allemagne nazie, mais en vain. Avec le
début de la Seconde Guerre mondiale, |’ensemble des alliés s’at-
tachent donc a faire une priorité de la cryptanalyse des messages
allemands afin d’anticiper les mouvements de l’ennemi.
En aoait 1939, a peine un mois avant le début de la guerre, Ecole
gouvernementale britannique du chiffre et du code (Government
Code and Cypher School, GCCS) crée une base secréte 4 Bletch-
ley Park, dans le Buckinghamshire, pour réunir les plus brillants
cerveaux de la Couronne et déchiffrer les messages ennemis. Sous
le nom de code de « Club de golf, de fromage et d’échecs » (Golf,
Cheese and Chess Society), reprenant l’acronyme anglais GCCS,
cette Equipe d’analystes travaille sans relache a écouter les trans-
missions allemandes et A les déchiffrer. Armé des informations de
l’ancien bureau du renseignement polonais et d’une machine déro-
bée a ’ennemi en 1939, le mathématicien britannique Alan Mathi-
son Turing parvient finalement a casser le fameux code en 1941,
Pour cela, il construit une machine électromécanique de
décryptage des messages obtenus, essayant aléatoirement
plusieurs ensembles de clés potentielles de lecture et écartant
toute clé en cas de contradiction logique. Une aventure brillam-
ment racontée dans le film /mitation Game (2014) de Morten
Tyldum, dans lequel l’acteur Benedict Cumberbatch préte ses
traits au mathématicien anglais. Le premier outil de cryptana-
lyse automatique est né et baptisé « bombe de Turing, Welchman
et Pendered », du nom de ses trois inventeurs. En 1942, Turing
38Dunod ~ Toute reproduc
Des maths et des hackers
se rend aux Etats-Unis pour collaborer avec l’armée américaine
a la construction de nouvelles « bombes » de cryptanalyse. Ces
machines ont un réle décisif dans la victoire des alliés pendant la
Seconde Guerre mondiale.
Turing et les premiers ordinateurs
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Turing décide de
poursuivre ses travaux sur les machines de cryptanalyse, au sein de
l’équipe qu’il dirige alors au Laboratoire national de physique de
Teddington, au Royaume-Uni. L’ odyssée de la bombe de Turing,
Welchman et Pendered a en effet fait naitre de nombreuses voca-
tions au sein de la communauté scientifique internationale. En juin
1945, le mathématicien américano-hongrois John von Neumann
publie ainsi un rapport sur les calculateurs 4 programme, intégrant
une mémoire de conservation des instructions et des données. Ce
schéma de décomposition de la machine, I’ architecture de von
Neumann, pose les bases de l’informatique moderne et inspira a
Turing une nouvelle réflexion sur ses travaux.
A Vautomne 1945, Turing repart donc des travaux de von
Neumann pour rédiger le projet d’un prototype de calculateur,
V’Automatic Computing Engine (ACE). Pour des raisons person-
nelles, le mathématicien britannique abandonne néanmoins son
ambition pour se consacrer a l'étude de la biologie. Toutefois, en
1948, a Vinvitation d’un ancien collégue du GCCS, il participe
de nouveau au développement d’un des premiers ordinateurs au
monde, doté d’une mémoire électronique, le Manchester Auto-
matic Digital Machine (MADM), aussi connu sous le nom de
Mark I, présenté au grand public en avril 1949. Produit en série
par l’entreprise Ferranti, Mark I devient le premier ordinateur
généraliste commercialisé au monde en février 1951.
39La révolution blockchain
Condamné dans une affaire de meeurs en 1952, a cause de son
homosexualité, et soumis & un traitement de castration chimique,
Alan Turing se voit retirer la direction de la programmation de
Mark I. Mis 4 l’écart du grand projet de sa vie, il sombre dans une
profonde dépression. De dépit, il finit par se suicider en juin 1954,
croquant dans une pomme empoisonnée au cyanure. Son engage-
ment et ses idées ont pourtant nourri les réves d’une génération de
scientifiques : du mathématicien britannique James G. Wilkinson,
qui réalisa le prototype ACE de Turing, a’ entrepreneur américain
Steve Jobs, qui fit, selon la légende urbaine, de cette fatale pomme
au cyanure, le logo de la marque Apple. Finalement, en 2009, le
gouvernement britannique de Gordon Brown reconnait officiel-
lement le traitement injuste du héros de guerre de la Couronne.
Si le mythe Turing porte encore son ombre sur |’informatique
moderne, c’est surtout parce que le jeune mathématicien a participé
au développement des technologies numériques contemporaines en
posant les bases des théories sur l’intelligence artificielle. Avec son
article « Computing Machinery and Intelligence » (publié en octobre
1950), il définit une épreuve, le « test de Turing », permettant de
qualifier une machine de suffisamment intelligente pour tromper un
groupe d’humain, encore utilisé de nos jours. En effet, si la technolo-
gie blockchain permet de stocker et d’échanger d’énormes volumes
de données, l’analyse de ces données est le prochain paradigme
technologique & atteindre et permettra de véritablement mettre en
place un systéme de gestion autonome d’une crypto-monnaie.
La naissance de |’Internet distribué
En 1996, alors qu’Internet s’impose progressivement comme un
outil grand public, un groupe de mathématiciens et d’informati-
ciens piloté par les chercheurs américains George Woltman et
40Dunod ~ Toute reproduc
Des maths et des hackers
Scott Kurowski lance le projet Great Internet Mersenne Prime
Search (GIMPS). L’idée est de mettre l’informatique au service de
larecherche mathématique, en mobilisant la capacité de traitement
d'un réseau distribué d’ordinateurs, répartis dans divers endroits
géographiques, dans le but de la résolution d'une immense énigme
ja recherche des nombres premiers de Mersenne.
mathématiqu
Un nombre premier de Mersenne est en effet un nombre qui est
4 la fois un nombre de Mersenne, c’ est-d-dire le résultat de I’ équa-
tion 2n-1, et un nombre premier, c’est-a-dire un nombre qui est
divisible par 1 et par lui-m&me. En mathématiques, ces nombres
premiers de Mersenne servent 4 compléter une séquence dite de
Lucas, du nom d’un mathématicien frangais du xrx* siécle, comme
la suite de Fibonacci ou encore la suite de Jacobsthal. Un premier
nombre premier de Mersenne est découvert le 13 novembre 1996
par ce procédé. En janvier 2016, 15 nombres premiers de Mersenne
sont découverts et le logiciel continue de fonctionner.
Trois ans plus tard, en 1999, l’université américaine de Cali-
fornie 4 Berkeley se lance dans un projet analogue : SETI@
home (« SETI at home » : Search for Extra-Terrestrial Intelli-
gence, Recherche d’une intelligence extra-terrestre) avec une
fonction de recherche distribuée a la recherche de vie intelligente
extra-terrestre. Aux frontiéres de la science-fiction, SETI@home
ne découvre pas de signe de vie extra-terrestre mais enregistre un
signal intéressant en septembre 2004, faisant dire 4 l’astronome
américain Frank D. Drake qu’un signal concluant devrait étre
observe entre 2020 et 2025
Fierté toute personnelle, j'ai modestement participé aux aven-
tures de GIMPS, au début des années 2000, en faisant tourner
plusieurs ordinateurs au sein de ce grand réseau international au
service de la science. C’est finalement un ordinateur francais,
intégré au service support d’une entreprise d’informatique trico-
lore mais détourné par ses utilisateurs, enthousiasmés par ce défi
4lLa révolution blockchain
mathématique et numérique, qui a réalisé la découverte pionniés
de novembre 1996. Dans le monde entier, des utilisateurs comme
ce Frangais ont participé a des initiatives dépassant leur capacité
individuelle : cet état d’esprit marque l’avénement du protocole
blockchain.
En 2002, une initiative identique est lancée par luniversité de
Californie A Berkeley et I’Institut Max Planck de physique gravi-
tationnelle 4 Hanovre. Ce projet, intitulé Einstein@Home, étudie
les ondes gravitationnelles dans une visée scientifique, mais il
démontre aussi "immense capacité de calcul des ordinateurs combi-
nés dans une logique d’Internet distribué. En 2007, enfin, l’univer-
sité de Californie 4 Berkeley a inauguré un troisiéme et dernier
projet d’informatique distribuée, MilkyWay@home, réunissant
38 000 ordinateurs, mis disposition volontairement, dans le but de
générer des modeéles tridimensionnels de dynamique stellaire. Ces
recherches scientifiques ont ainsi posé I’un des piliers de la techno-
logie blockchain, celui de l’informatique massivement distribuée.
La naissance du bitcoin,
de Wei Dai au BitGold
Aprés I’article fondateur de l’ingénieur Wei Dai sur la b-money
(1998), 'idée d’une crypto-monnaie a lentement fait son chemin,
Ala fois parmi les économistes et les informaticiens. Par le passé,
la mise en ceuvre d’une monnaie électronique centralisée a déja
fait objet d’un « essai clinique », en 1990, sous impulsion du
mathématicien américain David Chaum. La plateforme Digi-
Cash Inc. permet de mener des transactions monétaires en ligne,
de maniére anonyme, grace 4 un syst¢me d’encryptement trés
avancé. Toutefois, elle doit reconnaitre sa banqueroute en 1998,
en raison d’une intégration encore minime de l’e-commerce dans
42Dunod ~ Toute reproduc
Des maths et des hackers
univers d’Internet. En 1995, deux jeunes pousses ont certes fait
leur apparition, eBay et Amazon, mais elles n’ ont pas encore eu le
temps de pleinement déployer leurs ailes.
En juin 1996, la National Security Administration (NSA),
V'agence américaine du renseignement, s’est penchée sur le sujet
de la monnaie électronique, non sans une certaine inquiétude,
dans un rapport aujourd’hui encore peu connu. Ce document,
sobrement intitulé « Comment s’enrichir : la cryptographie de
Vargent anonyme et électronique » (« How to Make a Mint: The
Cryptography of Anonymous Electronic Cash »), s’intéresse aux
problémes liés 4 la cryptographie des transactions numériques,
soulignant que les « clés cryptographiques », ces codes permet-
tant le déblocage d’un virement, ont la valeur juridique d’une
signature mais qu’il est extrémement difficile de vérifier si l’utili-
sateur d'une telle clé, humain ou informatique, est véritablement
le client du compte en banque.
En 1997, le cryptographe britannique Adam Back développe
done un systéme de « preuve de travail » (proof of work) appelé
Hashcash. Grace a cette avancée technologique, les systemes de
paiement en ligne peuvent progressivement s’assurer que l’uti-
lisateur des « clés cryptographiques » est véritablement humain
a partir de la mesure des ressources informatiques utilisées par
Vordinateur employé pour signer numériquement I’autorisation
de virement. Sur la base de ces réflexions, en 1998, le crypto-
graphe américain Nick Szabo se donne pour mission de réaliser
le réve formulé par Wei Dai, la création d’une monnaie numé-
rique décentralisée, le BitGold. Le Britannique Adam Back est
depuis le CEO de Blockstream, l'une des entreprises les plus
prometteuses dans le domaine de blockchain.
Dans son article fondateur, Wei Dai établit deux principes
fondamentaux du développement d’une monnaie numérique : le
premier, une base de données globale enregistrant la valeur en
43La révolution blockchain
termes d’argent détenu par chacun des utilisateurs, et le second,
un systéme d’enregistrement de I’argent mis en ligne sur I’en-
semble du réseau. Le besoin de vérification du stockage d’ argent
en ligne est ainsi l’une des pierres angulaires des crypto-mon-
naies et le développement de Hasheash, par Adam Back, a permis
de résoudre technologiquement ce besoin technique.
Professeur a I’école de droit de l’université George Washing-
ton, aux Etats-Unis, Nick Szabo s’intéresse d’abord aux contrats
numériques (smart contracts). Il a longuement étudié lalgo-
rithme Elliptic Curve Digital Signature Algorithm (ECDSA),
inventé par Scott Vanstone en 1992 et utilisé pour permettre
des opérations de signature et de chiffrement en ligne. En effet,
dés 1994, Szabo commence a développer la théorie des contrats
numériques, consacrés comme des protocoles de transactions
informatiques avec la valeur juridique d’un contrat papier. L’in-
formatique ne peut souffrir d’une impunité juridique et il faut
donc lui transposer les régles du droit.
Entre 1998 et 2005, Szabo passe sept longues années a mettre
en ceuvre un projet de monnaie numérique en ligne, basé sur des
chaines infalsifiables par des preuves de travail de type Hash-
cash et agrémenté de nombreux outils de travail, comme I’ho-
rodatage des transferts, les signatures numériques par des paires
de clés cryptographiques, etc. A Vissue de ses travaux, Szabo
publie une imposante étude en ligne pour prolonger l’aventure
BitGold, mais le manque de sécurité de l’infrastructure moné-
taire minimise fortement l’importance des avancées conduites.
Ses détracteurs condamnent ainsi la reproduction aisée des codes
de création de valeur, permettant & chaque utilisateur de s’inven-
ter des crédits supplémentaires en cas de faillite.
Le projet BitGold de Szabo a aussi souffert de la publicité
offerte 4 Rippleplay, un systéme de réglement brut en temps réel
utilisé sur le marché des changes et rendu public en 2004. Son
44Dunod ~ Toute reproduc
Des maths et des hackers
développeur, l’ingénieur canadien Ryan Fugger, a, lui aussi, lu
l'article de Wei Dai de 1998 et veut mettre en place une monnaie
virtuelle mondiale décentralisée. A ses origines, Ripplepay est
d’abord un service financier de paiement sécurisé en ligne, mais
doublé de I’existence d’une communauté en ligne, réunie au sein
d'un réseau mondial. Face au vide des réseaux sociaux numé-
riques d’alors, Rippleplay a damé le pion 4 BitGold et l’aventure
bitcoin s’arréte subitement pour quelques années.
Le tournant de 2008, I’ére Satoshi
En octobre 2008, un internaute anonyme, connu sous le psedo-
nyme de Satoshi Nakamoto, propose le lancement d’une
nouvelle monnaie numérique dans un papier scientifique intitulé
« Bitcoin: A Peer-to-Peer Electronic Cash System ». En janvier
2009, apres plusieurs années de travail secret, il rend public son
logiciel Bitcoin-QT, créant les premiéres unités de monnaie
numérique sur lesquelles il dit avoir travaillé pendant deux ans.
Les premiéres transactions en bitcoins ont des usages aussi divers
que variés — ainsi un achat de pizzas réalisé par Hal Finney en mai
2010 resté célébre pour avoir coité prés de 10 000 unités bitcoins
(BTC), soit 5 millio ‘tuel du bitcoin! En
octobre 2009, le premier taux de change du BTC en dollar améri-
cain est édicté — | BTC valait alors 0,001 USD.
En aotit 2010, cependant, le réseau Bitcoin-QT connait une
premiére bréche de sécurité. Deux internautes ont contourné
le systéme de sécurité pour s’attribuer plusieurs centaines de
millions d’unités de bitcoins. La faille est rapidement repérée
et la transaction effacée, mais le mal est fait : la confiance des
utilisateurs est branlante. Aucune autre faille de sécurité d’une
ampleur égale n’a jamais été enregistrée depuis cette fausse
45La révolution blockchain
transaction, mais les détracteurs de la monnaie numérique
se référent systématiquement cet incident pour en condam-
ner l’usage. En décembre 2010, Satoshi quitte définitivement
Bitcoin-QT et passe la main a un autre internaute présent aux
origines, Gavin Andresen, pour se consacrer 4 divers projets
personnels.
Diplémé de I’ université de Princeton a la fin des années 1980,
Andresen a commencé sa carriére comme ingénieur en logiciels
de graphiques 3D chez Silicon Graphics Computer System.
Cofondateur d’une soc: de jeux multi-joueurs en ligne pour
aveugles (avec un dispositif de lecture des textes par |’ ordina-
teur), il a publié plusieurs manuels de référence dans les années
1990 sur les évolutions 4 venir de l’informatique. Bien connu
au sein de la communauté bitcoin, le legs de Satoshi en fait un
personnage incontournable, aujourd’ hui directeur scientifique de
la Fondation Bitcoin. Je l’ai rencontré, en 2014, 4 Amsterdam,
alors qu’il prenait la parole sur le sujet de la crypto-monnaie :
c’est un homme visionnaire qui a bien compris que la révolution
blockchain passerait d’abord par une petite communauté avant
de devenir un phénoméne mondial.
C’est, d’ailleurs, 4 l'occasion du lancement programmé
de Bitcoin-QT, en novembre 2008, que le mot « blockchain »
est utilisé pour la premiére fois, dans un échange public entre
Satoshi et Finney, plus tard destiné a prendre sa succession,
aprés le départ d’ Andresen. Bitcoin-QT et le bitcoin de maniére
générale ont en effet survécu a plusieurs passations de pouvoir,
se développant et se transformant sous la main de plusieurs
architectes. En réalité, apparition et la disparition de Sato-
shi, le fondateur de ce nouveau systéme de crypto-monnaie,
reste encore un mystére pour les observateurs et la presse. La
véritable identité de cet internaute a ainsi donné lieu a de trés
nombreux débats.
46Dunod ~ Toute reproduc
Des maths et des hackers
Les théories les plus étranges ont ainsi fait leur apparition a
I’époque de la disparition de Satoshi : Bitcoin-QT serait, en réalité,
une opération secréte de la NSA pour développer un nouveau mode
de financement (inspiré de son rapport de 1996) ou une entreprise
conjointe de Samsung, Toshiba, Nakamichi et Motorola (dont les
initiales, mises bout 4 bout, forment le nom « Satoshi Nakamoto »),
etc. En 2014 une journaliste américaine de Newsweek a ainsi
révélé avoir découvert l’existence d’un Californien, 4gé de 64 ans
et d’origine japonaise, Dorian Nakamota, de son vrai nom Satoshi
Nakamoto, cryptographe pour le compte de I’armée américaine.
A la suite du buzz médiatique sur la révélation de sa préten-
due identité, le célébre compte de Satoshi, mystérieusement resté
sans utilisation pendant quatre ans, apprécié comme une relique
semi-mystique par toute la communauté en ligne, publie simple-
ment un bref message : « Je ne suis pas Dorian Nakamoto » (I’m
not Dorian Nakamoto). Ce sont comme les premiers mots d’un
revenant, car ce message des plus simplistes a un sens on ne peut
plus nietzschéen : Dieu n’est finalement peut-étre pas mort...
En 2014, comparant I’étude scientifique de 2009 au style
rédactionnel d’une vingtaine de « suspects », une équipe de
recherche de linguistique de l’université Aston de Birmingham,
au Royaume-Uni, affirme que Nick Szabo, le fondateur de
BitGold est le désormais célébre Satoshi Nakamoto. Un an plus
tard, en 2015, une journaliste du New York Times arrive aux
mémes conclusions. Le principal intéressé se dit aujourd’ hui
flatté mais dénie toujours étre la personne cachée sous le fameux
pseudonyme. A la fin de l'année 2015, enfin, deux journalistes
du magazine Wired prétendent étre sur une nouvelle piste, celle
de Craig Steven Wright, un entrepreneur australien né en 1970.
En mai 2016, l’affaire prend un nouveau tournant lorsque
Gavin Andresen, auquel Satoshi Nakamoto a confié les rénes du
systéme bitcoin en 2010, affirme qu’ il y a de fortes chances pour
47La révolution blockchain
que Craig Steven Wight soit le fameux fondateur de Bitcoin-QT.
A la suite de cette annonce, l’entrepreneur australien publie
des documents officiels, témoignant de son implication dans la
création de Bitcoin-QT 4 la fin des années 2000, mais plusieurs
chercheurs mettent en doute cette affirmation et parlent d’une
escroquerie. Son passé sulfureux, sa condamnation pour faute
dans la banqueroute dans son ancienne entreprise, en 2004, et les
perquisitions 4 son domicile, au cours de l’année 2015, dans le
cadre d’une fraude aux aides fédérales de recherche participent
assurément a ternir la réputation de ce candidat a la post
numérique. L’ affaire reste sans suite aprés que Wright décide de
ne pas avancer de nouvelles preuves de son identité, en dépit du
soutien officiel de la Fondation Bitcoin.
« Nous aimons créer des héros, expliquait alors Gavin Andre-
sen, mais il semble que nous aimons aussi les hair s’ils ne vivent pas
dans un idéal inaccessible. Ce serait sans doute mieux si “Satoshi
Nakamoto” était le nom de code d’un projet de la NSA, ou d’une
intelligence artificielle envoyée du futur pour faire évoluer notre
argent primitif. Ce n’est pas le cas, c’est un étre humain imparfait
étant en tout semblable a nous autres. » Reste qu’a ce jour, l’en-
quéte se poursuit sur la véritable identité du fondateur du bitcoin,
nimbant cette crypto-monnaie d’un parfum de mystére.
Qui se cache vraiment
derriére le masque de Satoshi?
Dans une récente tribune de juillet 2016, Jacques Favier, membre
éminent de la communauté frangaise bitcoin et fin connaisseur
des monnaies en général, poursuit la métaphore et fait endosser
les oripeaux du colonel Chabert, célébre héros balzacien, 4 Craig
Steven Wright: « C’est un héros dépossédé, émouvant, mais
48est
Des maths et des hackers
assez lucide. Un roi goutteux a remplacé son empereur, un aristo-
crate l’a remplacé dans le lit de sa femme, la société a changé, il
ne la reconnait pas davantage qu'elle ne le reconnait lui-méme.
Au terme de ses efforts, il prend, dit Balzac, la résolution de
rester mort. Le roman de Balzac nous donne finalement des clés
pour tenter de comprendre la situation, que Satoshi soit l'un des
prétendants connus, ou bien qu’il soit tout autre et reste caché. »
Si le fantasme d’un héros mythifié est, certes, plus séduisant
que la vé identité de Satoshi Nakamoto demeure une énigme
a résoudre a l’heure actuelle. Au cours des derniéres années, je
me suis moi-méme prété au jeu de cette enquéte, d’abord avec
amusement, ensuite avec curiosité et enfin avec passion. Compte
tenu de la somme des connaissances techniques nécessaires a
l’élaboration d’un tel systéme numérique, il me parait improbable
que Satoshi Nakamoto ne soit qu’une seule et méme personne.
Festime, pour ma part, qu’il s’agit plutot de l’alias d’un collectif
de chercheurs, résolus 4 exécuter la prophétie de Wei Dai et a
développer une crypto-monnaie.
Jai longtemps trouvé étonnant que les quelques grands cher-
cheurs capables d’une telle prouesse, 4 peine une poignée d’in-
dividus dans le monde la fin des années 2000, ne s*inquiétent
pas qu’un tiers, a l’identité inconnue selon leurs dires, ait été a
Vorigine du bitcoin. Comment ne pas lire, en filigrane de leurs
déclarations tranquilles, leur majtrise parfaite du sujet et leur
connaissance volontairement tue de I’identité de Satoshi? Assu-
rément, Satoshi est membre du cénacle de ces inventeurs de
génie. Est-il Nick Szabo ? Hal Finney ? Craig Wright ? Wei Dai?
Ou encore, est-il tous ces hommes 8 la fois ?
Depuis longtemps, les scientifiques se sont réunis au sein de
collectifs de recherche, publiant sous un alias unique, pour faire
connaitre leurs recherches. Nicolas Bourbaki en est un exemple.
Parait-il si absurde que les inventeurs du bitcoin aient fait de
49La révolution blockchain
méme? Wei Dai, Szabo et Finney auraient ainsi réuni leurs forces
au sein d’un groupe de travail. Chacun des trois hommes aurait de
fait disposé d’une clé de sécurité 4 usage individuel et les publica-
tions sous pseudonyme commun auraient nécessité trois ou quatre
desdites clés de sécurité. La maladie de Charcot, diagnostiquée &
Finney en 2009 et qui causa sa mort en 2014, expliquerait que, éloi-
gné de son ordinateur et ne pouvant utiliser sa clé de sécurité, Naka-
moto se soit soudain muré dans le silence en 2010.
La réalité, c’est que l'identité de Satoshi Nakamoto est sans
importance. Il est certain que ce secret ajoute du mystére et
du storytelling dans Vunivers de la blockchain. Ces éléments
ont d’ailleurs concouru a nourrir un intérét médiatique pour
les crypto-monnaies et la technologie blockchain, mais |’ano-
nymat du créateur de cette super-structure monétaire n’est pas
un probléme en soi. II rappelle, tout au contraire, que, dans un
syst@éme monétaire massivement distribué, chacun porte sa
part du poids du systéme. En d’autres mots, dans le protocole
blockchain, chaque utilisateur est en quelque sorte un fondateur.
Concentrer I‘information
et protéger la vie privée
En octobre 2015, The Economist consacrent une étude en
premiére page a la technologie blockchain et 4 l’importance de la
mécanique de confiance (trust machine) dans le fonctionnement
ce nouveau systéme. « Blockchain, peut-on dire lire dans l'article,
est le dernier exemple des fruits inattendus de la cryptographie.
L..] C'est une science qui conserve les informations secrétes,
ce qui est vital pour le chiffrement des messages, V’e-shopping,
l’e-commerce, mais qui est aussi, et de maniére paradoxale, un
outil rendant les choses et le monde plus transparents". »
50est
Des maths et des hackers
Faut-il alors croire, avec la nouvelle «La lettre volée »
d’Edgar Allan Poe (1844), qu’un secret bien gardé est un secret
qui n’est pas dissimulé? L’idée serait séduisante, mais la vérité
de la technologie blockchain est tout autre. La cryptographie
a croisé I’histoire de l’informatique 4 de nombreuses reprises
au cours du dernier siécle et des deux derniéres décennies, des
travaux de Turing pendant et aprés la Seconde Guerre mondiale
aceux de David Chaum et Scott Vanstone dans les années 1990,
puis ceux de Nick Szabo sur les contrats numériques.
Dés son étude de 1998, Wei Dai a souligné l’importance gran-
dissante de ces problématiques de vie privée face a la transfor-
mation de l’informatique et de I’économie de maniére générale :
« Le modéle traditionnel de banque repose sur un haut niveau de
discrétion, avec une limitation de l’acce
aux informations par
les parties contractantes et la tierce partie. La nécessité d’an-
noncer publiquement toutes les transactions empéche la pour-
suite de cette méthode, mais la discrétion peut étre maintenue en
limitant les flux d'information a un autre niveau : en anonymi-
sant les clés publiques. Le public peut voir que quelqu’un envoie
de l’argent @ quelqu’un d’autre, mais sans information reliant le
virement a une personne en particulier. Il s’agit d’un traitement
similaire a celui utilisé dans les échanges boursiers, ot U'heure
et la taille des échanges, dits “tape”, sont rendus publiques sans
dire qui sont les deux parties a l’achat et a la vente. »
Liidée de la collecte et de I’analyse d’informations a la base de
la technologie blockchain interroge une partie de |’ opinion quant &
ses conséquences sur la protection de la vie privée dans les sociétés
numériques. Non seulement, des organismes extérieurs collectent
des données sur nos comportements et nos habitudes, mais nous en
sommes venus, nous-mémes, a générer des données sur nos fagons
d’agir a travers l’usage des nouvelles technologies. Le lancement
de Wikipédia, par exemple, cette encyclopédie universelle en libre
51La révolution blockchain
, co-construite depuis 2001 par ses utilisateurs, ne reléve-
t-elle pas de cette nouvelle vision d’Internet : un réseau 2.0?
Les dangers auxquels nous expose la collecte de ces données
sont alors immenses. Dans le film Ennemi d’Etat (1998) de Tony
Scott, une loi accélérant la surveillance des télécommunications
est ainsi promulguée afin de surveiller les agissements de tous
les citoyens américains, et Gene Hackman, ancien analyste du
renseignement accusé de défection, salutairement venu a la
rescousse de Will Smith, dresse le constat terrible d’une société
entigrement mise sous écoute : « A Fort Meade, il y a 9 hectares
de réseau informatique dans le sous-sol. Si on parle a sa femme,
au téléphone, et qu'on dit les mots “bombe”, “président” ou
“Allah”, ou une centaine d'autres mots clés, V'ordinateur les
reconnait, les enregistre, les marque en rouge pour analyse. Et
je te parle d’il y a 20 ans déja! Pour un Hubble, ils ont plus
de cent satellites-espions dans le ciel qui nous observent, nous.
Secret défense. Dans le temps, il fallait qu’on branche un fil sur
ta ligne téléphonique. Maintenant que les appels rebondissent
sur les satellites, on les capte & la volée ! »
En 2014, les révélations de l’ancien analyste de la NSA Edward
Snowden tent tout parfum de mystére 4 ces accusations. Elles
prouvent que les gouvernements de notre planéte opérent non
seulement des écoutes de la population, mais aussi des écoutes
des dirigeants de pays étrangers, comme la chanceliére allemande
Angela Merkel. L’emprise du gouvernement sur les données
numériques n’est toutefois pas une chose nouvelle. Das les années
1970, les agences de renseignement de toute nationalité ont ainsi
intégré les révolutions de la cryptographie et le recours aux outils
informatiques.
En 1975, la NSA se dote ainsi d’un algorithme de chiffre-
ment secret, le Data Encryption Standard (DES). Dés 1971, le
cryptographe américain Horst Feistel a mis au point un tel outil
52Dunod ~ Toute reproduc
Des maths et des hackers
pour le compte de la société IBM, sobrement baptisé Lucifer,
mais l’agence américaine du renseignement souhaitait se munir
d'un tel bouclier pour anticiper toute attaque numérique d’enver-
gure. Cette ambition du gouvernement américain de se doter de
techniques de cryptographic a nourri l’émergence des « guerres
de la cryptographie » (crypto wars), au cours desquelles les inter-
nautes ont progressivement cherché a assurer leur droit en trans-
formant I’ outil informatique en arme de combat.
Les outils cryptographiques a la disposition des entreprises
et des citoyens étaient ainsi relativement limités, et les codes
de sécurité facilement cassables. L’émergence de l’ordinateur
personnel et la naissance d’ Internet au début des années 1990 ont,
en outre, conduit a doter le grand public des outils d’ encryptement
jusqu’alors réservées au gouvernement. En 1966, les Etats-Unis
ont inscrit les produits d’encryptement sur la liste des restrictions
d’exportations de munitions, dite Catégorie XIII, afin de limiter
l’accés a ces technologies. En février 1994, une premiére réforme
est menée afin de libéraliser la commercialisation de ces technolo-
gies, dans un effort de démocratisation du numérique.
En 1996, le président Bill Clinton léve définitivement les limi-
tations de certaines exportations dans le domaine des technolo-
gies d’encryptement par I’ Executive Order 13026, mais décide de
maintenir une tutelle du bureau de I’Industrie et de la Sécurité du
ministére du Commerce sur les sociétés non militaires de crypto-
graphie. Ces mesures d’encadrement ne sont pas exceptionnelles
et l’Arrangement de Wassenaar sur la réglementation des expor-
tations d’armes classiques et de biens et technologies 4 double
usage, de mai 1996, montre bien cette volonté de coordonner les
efforts internationaux en matiére de contrdle de la cryptographie.
De maniére plus générale, la question de la gouvernance
mondiale du Net a pénétré le champ des relations internatio-
nales depuis plusieurs décennies. Il s’agit aujourd’hui d’un
53La révolution blockchain
enjeu géopolitique majeur, notamment en matiére d’adressage
et de nommage des adresses IP ou encore de gestion des noms
de domaines. Historiquement, depuis la fin des années 1970, le
gouvernement américain détient un certain contréle sur le déve-
loppement du réseau internet a travers des outils comme 1’ Internet
Configuration Control Board (1979), l’Internet Advisory Board
(1986) ou encore I’Internet Architecture Board (1992). Depuis
2016, I'Internet Corporation for Assigned Names and Numbers
(ICANN), une société californienne de droit privé, supervise le
développement du Net.
Toutefois, & partir de 2003, la question d’un partage des
responsabilités dans la gouvernance du Net est mise sur la table
des négociations internationales, avec la création des Sommets
mondiaux sur la société de l’information. Des initiatives comme
la création de la World Wide Web Foundation de Sir Berners-Lee
ont, en outre, accru I’attention médiatique sur ces problématiques
de gouvernance démocratique. En 2005, au Sommet de Tunis,
les acteurs privés, les entreprises et la société civile sont ainsi
reconnus comme des acteurs a part entiére de la régulation du
Net. En mai 2014, face 4 l’échec des discussions autour d’une
gouvernance partagée, les gouvernements américains et brési-
liens organisent I’initiative NETmundial, visant a créer un conseil
international de 25 pays chargés de la gouvernance mondiale du
Net. Un nouvel échec, malheureusement, aprés que l’annonce de
trois siéges a vie pour les Etats organisateurs est rendue publique.
Un mouvement de rébellion,
les cypherpunks anonymes
Contre la captation des informations et la mise sur écoute des
populations, le mouvement des cypherpunks s’est érigé en
54Dunod ~ Toute reproduc
Des maths et des hackers
rempart de la vie privée. Parce que le Web relie des personnes
de pays et de régions différents, il a (en quelque sorte) fondé une
communauté a part entiére, une sorte de société des internautes,
au sein de laquelle un esprit collectif a su se développer. La
mouvance cypherpunk s’inscrit dans cette conception large des
réalités numériques, sous la forme d’un réseau d’informaticiens,
ou plus simplement d’utilisateurs du Web, dialoguant via une liste
de diffusion mondiale, échangeant des informations et pistant les
usages de la machinerie numérique pour les révéler au grand jour.
Elle s’est nourrie du mouvement littéraire cyberpunk, apparu dans
les années 1970-1980, mélant science-fiction et numérique.
Neal Stephenson, I’une des grandes figures de ce mouvement
littéraire, est d’ailleurs un natif de Fort Meade, aux Etats-Unis,
et a nourri ses ceuvres de cette paranoia d’un gouvernement
tout-puissant (Le Samourai’ virtuel, 1992, L’Age de diamant,
1995). Ses nombreux ouvrages mélangent des angoisses bien
connues, matérialisées dés le 1984 de George Orwell (1948), et
des considérations passionnantes sur les nouveaux enjeux de la
modernité, comme la naissance de communautés numériques,
ion 3D. Le mouve-
les virus informatiques ou encore l’impr
ment littéraire cyberpunk flotte aussi 4 moitié dans une nostalgie
de l’époque victorienne, mélangeant style démodé et nouvelles
technologies, dans un sous-genre littéraire dit steampunk et
souvent représenté 4 |’ appui de machines a vapeur volantes.
A ses cétés, quelques années auparavant, un autre auteur
américain de cyberpunk, William Gibson, a aussi contribué a
fagonner l’univers du mouvement cypherpunk. Passionné de
cybernétique et de réalité virtuelle, l’auteur du Neuromancien
(1984), premiére source d’ inspiration de la saga de films Matrix
des fréres Wachowski (1999-2003), fait ainsi figure d’autorité
tutélaire, voire de pére spirituel au sein de la communauté cypher-
punk. L’idée de connecter son cerveau 4 une matrice numérique
55La révolution blockchain
pour se promener dans le réseau numérique mondial est née avec
ses romans : le cyberespace est devenu un espace concret ot les
internautes, pirates du Net, construisent une nouvelle société &
l'image de leur volonté. « Le cyberespace, note ainsi Gibson,
est une hallucination consensuelle, que des milliards d’opéra-
teurs légitimes font chaque jour, dans chaque pays, a travers les
enfants auxquels on apprend des concepts mathématiques. C'est
une représentation graphique des données issues des banques de
chaque ordinateur du systeme humain. Des lignes parfaitement
alignées de non-espace de l’esprit, des neeuds et des constella-
tions de données. Comme une cité de lumiére! »
En 1992, un important contributeur de la liste de diffusion
cypherpunk, Tim May, rédige un essai historique consacré aux
possibilités offertes par les nouvelles technologies aux anar-
chistes, The Cyphernomicon: True Nyms and Crypto-Anarchy.
Ce texte fait l’apologie de l’anonymat offert par l’informatique
grfce a Vintre
re-routage intensif des paquets encryptés. Si l’auteur évoque les
craintes de l’Etat a légard de ce nouveau segment du partage
des s: «Le
crypto-anarchisme permettra la vente libre de secrets nationaux
et de biens illicites ou volés. Un marché électronique anonyme
pourrait méme rendre possibles de détestables foires aux assas-
sinats et aux extorsions ».
bilité des interactions entre utilisateurs et au
informations, il en reconnait aussi les effets néfas'
Deux histoires croisées animent ainsi cet essai : la premiere,
celle des cryptographes alliés de la Seconde Guerre mondiale,
cassant les codes secrets employés par les armées de I’Axe; la
seconde, celle des crypto-anarchistes modernes, eux aussi en
guerre contre l’autoritarisme et le totalitarisme des nouveaux
gouvernements. En racontant la vie imaginaire de Lawrence Prit-
chard Waterhouse, un brillant scientifique ayant collaboré avec
Turing, et celle de son petit-fils Randy Waterhouse, cryptographe
56est
Des maths et des hackers
des années 1990, Tim May tisse une toile associant le mouvement
cypherpunk a la grande histoire de la cryptographic. Les nouveaux
pirates du Net s’inscrivent ainsi dans un héritage intellectuel et
scientifique, 4 méme de défendre la justesse de leur cause.
Commentant I’essai cypherpunk de Tim May, l’ingénieur Wei
Dai, pére philosophique du bitcoin moderne, affirme toute sa
sympathie a I’égard de ce mouvement : « Je suis fasciné par la
crypto-anarchie de Tim May. A l’encontre des communautés tradi-
tionnellement associées au mot “anarchie”, la crypto-anarchie
ne veut pas détruire le gouvernement temporairement, mais elle
veut qu’il soit oublié et rendu inutile (unnecessary) de maniére
permanente. C’est une communauté ot la menace de violence est
inutile (impotent) parce que la violence est impossible, cela car
les participants ne peuvent pas étre reliés a leurs vrais noms ou
leur localisation géographique. »
« Les cypherpunks estiment que la vie privée est une bonne
chose, écrit encore Tim May, et souhaitent qu’il y en ait davan-
tage. Ils reconnaissent que ceux qui veulent une vie privée
doivent s’en donner les moyens et ne pas simplement attendre
des gouvernements, des entreprises, ou d’autres organisations
immenses et sans visage, qu’ils leur accordent une vie privée
par bienveillance. Les cypherpunks savent que les peuples ont
di se créer leur propre vie privée pendant des siecles, avec des
murmures, des enveloppes, des portes fermées et des courriers
secrets®. »
L’essai de Tim May nourrit durablement l’esprit de la
communauté cypherpunk qui se met, aprés sa publication, a
se réunir physiquement, de maniére réguliére, dans la baie de
San Francisco, aux Etats-Unis, puis partout dans le monde.
Un an plus tard, en 1993, Eric Hugues, l’un des membres du
petit groupe désormais baptisé cypherpunk, publie un mani-
feste crypto-anarchiste, « A Cypherpunk Manifesto ». Il y
57© 2017 Du
La révolution blockchain
reprend, 4 son tour, l’idée que la vie privée doit étre préser-
vée des possibles dérives du Net et que le syst¢me d’échanges
anonymes doit étre généralisé. I] y appelle ainsi tous les
cypherpunks 4 écrire des programmes de chiffrement pour se
prémunir des écoutes opérées illégalement par les gouverne-
ments ou les entreprises. « La vie privée est nécessaire dans
une société ouverte a l’age électronique, écrivait-il de maniére
prophétique. La vie privée n’est pas toutefois un secret. Une
affaire privée est quelque chose dont on ne souhaite pas que
tout le monde soit au courant, alors qu’une affaire secréte est
quelque chose dont personne ne doit étre au courant. La vie
privée est donc le pouvoir de sélectionner ceux auxquels le
monde sera révélé. »
La méme année, commentant ces deux manifestes de la cause
cypherpunk, le développeur Hal Finney, parmi les premiers utili-
sateurs du bitcoin, écrit ainsi : « Nous anticipons que les réseaux
informatiques joueront un réle de plus en plus important dans
nos vies. Toutefois, cette informatisation accélérée apportera
des dangers de plus en plus grands en matiére de protection de
la vie privée. Les cypherpunks veulent donc chercher & mettre
en place des structures qui autoriseront les individus a préser-
ver leur vie privée, s’ils le souhaitent. Personne ne peut forcer
quelqu’'un & utiliser un pseudonyme ou & écrire de maniére
anonyme. Cependant, la question de la quantité d’informations
que chaque personne accepte de révéler & son propos en commu-
niquant devrait étre un probléme fondamental. Aujourd'hui, le
Net n’offre pas ce choix. Nous essayons en conséquence d’offrir
ce pouvoir aux gens°. »
En 1997, un représentant éminent de cette communauté,
Christian As. Kirtchev, publie également un « Manifeste des
cyberpunks », sorte de charte fondamentale des droits et devoirs
du Net, réinscrivant le mouvement cypherpunk dans la dynamique
58est
Des maths et des hackers
de la littérature cyberpunk. Dans ce nouvel essai, les cypher-
punks s’affirment comme des «hommes libres » auxquels
on aurait dénié «la libre pensée », des combattants « de la
liberté d’expression et de la presse ». Au détour d’un article, le
Manifeste précise ainsi : « L’encryption de l'information est notre
arme. Ainsi, les mots de la révolution peuvent se propager sans
interruption, en laissant les gouvernements seulement deviner" ».
La crypto-anarchie invite donc a se munir des nouveaux outils
numériques pour regagner ses droits 4 la vie privée. Dans son
manifeste, Kirtchev souligne cette importance de I’ alliance entre
homme et la machine dans la conquéte de nouveaux droits :
« Une cryptographie renforcée permet un encryptement incas-
sable, une signature inoubliable, une messagerie électronique
intracable, et des identités pseudonymiques indécodables. Cette
méthode assure que toutes les transactions et les communica-
tions soient fondées sur une véritable volonté de l'utilisateur. Les
forces extérieures, le droit, toute forme de régulation n’ont aucun
pouvoir et ne peuvent s’appliquer en ces lieux. C'est l’anarchie,
au sens du refus de dirigeant extérieur ou de lois. Des arrange-
ments volontaires, encadrés par des institutions nées de mémes
arrangements volontaires, dits services de séquestre (escrow
services) seront les seules régles applicables. »
La communauté cypherpunk s’enrichit progressivement de la
participation de nombreux membres au cours des deux derniéres
décennies de son existence, des noms que nous avons déja croisés
et d’autres rendus célébres par I’ actualité récente : Adam Black,
le fondateur de Hashcash, Nick Szabo, l’inventeur de BitGold
et le possible pére du bitcoin, Jacob Appelbaum, |’un des déve-
loppeurs de Tor et membre du Chaos Computer Club de Berlin,
Julian Assange, le rédacteur en chef du site WikiLeaks, ou encore
Boris Vitalik, un jeune développeur russe rendu célébre par ses
prouesses informatiques.
59La révolution blockchain
Boris Vitalik sous la lumiére
Né en 1994, Boris Vitalik est un jeune Russe, émigré au Canada
au début des années 2000. Eléve de la célébre Abelard School
puis de I’ Université de Waterloo, ce génie de l’informatique fait
son entrée dans le sérail des crypto-anarchistes en 2012, a l’is-
sue d’un tour du monde en six mois. Développeur de logiciel
dés ses 19 ans, il incarne une génération de jeunes « geeks »,
le teint pale, la voix fluette, ’air absorbé, 4 mi-chemin entre la
passion et la démence. II marque aussi un tournant générationnel
dans univers du bitcoin, jusqu’ alors développé par ses penseurs
historiques (Wei Dai, Szabo, Satoshi).
En 2013, Vitalik crée Ethereum, une structure globale de
portage d’une crypto-économie, a la croisée de la cryptographie,
de l’épistémologie, de la théorie informatique, de l'économie
et de la politique. Cette nouvelle révolution de la technologie
blockchain se fonde sur un approfondissement des mécanismes
de protection de la monnaie numérique : dépéts sécurisés, protec-
tion des utilisateurs, systémes de réputation et de prédiction,
sécurité & clés multiples, etc. En mars 2015, le projet réunissait
30 employés a temps plein et Vitalik réussit une levée de fonds de
18 millions de dollars pour financer ses équipes. Le financement
des investisseurs en capital risque vient a la rescousse du bitcoin.
Un autre visage de cette période de développement rapide
de l’environnement blockchain est celui de Mark Karpelés, un
trentenaire frangais, « baron du bitcoin », aujourd’hui incarcéré
au Japon. Développeur de logiciels chez Linux Cyberjoueurs au
début des années 2000, il s’installe 4 Tokyo, en 2009, of il a créé
une société spécialisée dans l’hébergement web et dans le déve-
loppement d’ applications numériques, Tibanne. En 201 1, il achéte
88 % de Mt. Gox, une plateforme d’échanges de bitcoins contre
des dollars, créée en 2009. Au moment de son rachat, le site brasse
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environ 20 millions de dollars de transactions quotidiennes, soit
plus des trois quarts des échanges mondiaux de bitcoins.
Néanmoins, a 1’ été et 4 l'automne 2013, le site subit plusieurs
attaques pirates et prés de 750 000 bitcoins sont détournés
(grace 4 des transactions refusées a tort). Or, entre janvier et
décembre 2013, le cours du bitcoin passe de 20 dollars 4 plus de
1 000 dollars, soit une perte catastrophique pour la plateforme.
L’annonce de lintégration du bitcoin 4 PayPal, en avril, puis
installation des premiers distributeurs automatiques de bitcoin
au Canada, en octobre, ont en effet contribué a cette ascension
vertigineuse, conclue par la reconnaissance du bitcoin comme
une « monnaie légitime » par la Réserve fédérale américaine
(FED), le 19 novembre. La fraude 4 Mt. Gox se chiffre alors, in
fine, a plusieurs milliards de dollars.
En décembre 2013, trois annonces finissent de rendre critique
la situation du marché mondial du bitcoin : la Banque de France
dénonce, dans un rapport du 5 décembre, le caractére « haute-
ment spéculatif du bitcoin » et souligne le « risque juridique
important lié a son statut de monnaie non régulée »; puis la
Banque centrale de Chine fait de méme, accusant une monnaie
« qui n’a pas de cours légal » et qui n’a pas non plus le statut
de « devise authentique »; enfin, le 11 décembre, Apple interdit
finalement I’ utilisation du bitcoin via ses applications. En février
2014, de guerre lasse, Karpelés annonce la fermeture de sa plate-
forme d‘échange puis se déclare en faillite.
La notoriété de Vitalik s’inscrit aussi dans un contexte
particulier : la chute de Jita (Burn Jita). Historiquement, nous
l’'avons vu, la science-fiction et le mouvement des cypherpunks
se sont nourris l’un l’autre. Les jeux de réle en ligne massive-
ment multi-joueurs (ma:
game, MMORPG) sont ainsi un lieu de rendez-vous dématéria-
lisé des cypherpunks depuis prés de trente ans. Déja au milieu
vely multiplayer online role-playing
61La révolution blockchain
des années 1980, le réseau international Bitnet accueillait Multi
Access Dungeon (MAD), un des premiers jeux de réle inventé
par deux étudiants de l’Ecole des mines de Paris. Les jeux déve-
loppés par le collectif Mutiny, dans la série américaine Halt and
Catch Fire (2014-2016), sont ainsi la parfaite représentation de
cet esprit: des espaces de détente, dans lesquelles la mise en
place d’une plateforme d’échange (chat) a soudé la communauté
de joueurs.
En 2003, la société islandaise CCP lance EVE Online, un
MMORPG de science-fiction, dans lequel chaque joueur controle
un ou plusieurs vaisseaux spatiaux et explore l’univers. Pour
développer sa flotte, il peut collecter des ressources naturelles,
commercer avec d’autres joueurs, mais aussi nouer des alliances,
entrer en guerre avec ses rivaux, voire organiser des actes de
contrebande ou de piraterie a l’encontre d’autres joueurs. A
l’époque, le jeu connait un frane succés, car il laisse la détermina-
tion des prix d’échange des marchandis
prix d‘un minerai dépend ainsi du point de vente et du poids des
différentes corporations de production. La spéculation devient
un élément important de I’économie d’EVE Online puisque
au simple marché. Le
les joueurs sont invités a entretenir une véritable économie
capitalistique.
En 2012, cependant, EVE Online connait une véritable révo-
lution, caractéristique de la mentalité de I’époque. Un groupe de
1 500 joueurs (sur une communauté globale de 400 000 joueurs)
décide de s’en prendre au centre économique du jeu. Le groupe
anarchiste Goonswarm lance ainsi tous ses vaisseaux sur la
planéte centrale et le plus grand hub commercial du jeu, Jita,
dans l’espoir de déstabiliser ’'ensemble de I’économie du jeu.
Dans tout autre MMORPG, les développeurs auraient utilisé des
fonctions de sécurité pour bloquer cette « révolte numérique »
et supprimer les comptes des joueurs, mais les petites mains de
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