Les Savoirs Du Territoire en Imerina (Hautes Terres Centrales de Madagascar)
Les Savoirs Du Territoire en Imerina (Hautes Terres Centrales de Madagascar)
Sur les Hautes Terres centrales de Madagascar, les Merina sont des gens de territoire.
Imerina est un toponyme, Merina un parler et un ethnonyme. Selon les traditions historiques
merina les plus répandues, le nom de Merina1 ne serait en usage que depuis le règne de
Ralambo, à la fin du XVIème siècle. C'est à ce dernier que l'on attribue la définition de
l'Imerina :
"J'appelle ceci l'Imerina sous le jour (I Merina ambaniandro). Et je l'appelle l'Imerina parce que
j'occupe tous les sommets; il n'y a rien qui ne soit à moi dans tout ce qui est sous la lumière du
jour"2.
Les Hautes Terres d'Imerina7, à une latitude moyenne de 19°S et dont les altitudes sont
comprises entre 1200 et 1800 m, sont limitées au nord par la dépression de l'Alaotra, à l'est
par le grand escarpement de l'Angavo, au sud par les contreforts montagneux du pays
Betsileo, mais sont ouvertes vers l'ouest sur les vastes pénéplaines sakalava. Pendant la saison
chaude et pluvieuse, de novembre à mars, les brumes et brouillards matinaux enveloppent les
sommets et cèdent la place pendant la journée à un ciel bleu très lumineux. L'hiver austral est
froid et sec. La pluviométrie moyenne annuelle est de 1350 mm. C'est un paysage de collines
dénudées, les tanety, que surmontent des reliefs montagneux, eux aussi dénudés. Avec de-ci
de-là, des reboisements en eucalyptus. Dans les bas-fonds de tailles variées se concentrent les
rizières, élément essentiel de la vie agricole. Les campagnes merina sont le lieu d'une
polyactivité paysanne dont la constante est une agriculture manuelle centrée sur la riziculture
irriguée. Les collines sont le domaine de l'élevage et des cultures pluviales (manioc, patate
douce...), avec des variantes liées aux opportunités locales.
D'après les traditions orales, les premiers occupants du sol seraient les Vazimba8 , vivant de
pêche, de chasse et de cueillette. Autour du XIIème-XIIIème siècle, une vague de migrants de
langue malaise atteignit les Hautes Terres après avoir abordé Madagascar par la côte N-E.
Quand les rois d'Imerina s'installèrent autour de l'actuelle plaine de Tananarive, ils entrèrent
en concurrence avec les Vazimba. L'aménagement de la plaine a été essentiel pour affirmer et
construire l'identité Merina.
L'Histoire des Rois rapporte de façon détaillée l'aménagement des rizières dans les marais
du Betsimitatatra10. On doit à Andriantsitakatrandriana, vers le milieu du XVIIème siècle, la
mise en valeur de cette plaine marécageuse. "Préparez-vous car nous allons creuser des
canaux qui feront produire du riz à ce marais enfoncé qu'est le Betsimitatatra". Cent cinquante
ans plus tard, avec Andrianampoinimerina, le riz acquiert une place importante : "Le riz est
l'existence même de mes sujets... Aussi je fais les digues pour assurer l'eau de vos rizières".
Le Betsimitatatra constitue un territoire hydraulique (Isnard, 1954). Avec les souverains
hydrauliciens de l'ancien Imerina a été mis en place le système des groupes statutaires,
andriana ("nobles" ou d'ascendance princière), hova (sujets), mainty ("ceux qui ont mis en
valeur les terres"11, les premiers occupants) et andevo (esclaves).
8 Sur la définition de Vazimba, on se référera à Jacques Dez (1971) : "Au départ, le terme Vazimba doit recevoir une
connotation socio-économique. Est Vazimba tout individu, toute société qui n'a pas dépassé un certain niveau technique
caractérisé par l'absence de la connaissance de la métallurgie, de la riziculture et de certaines pratiques d'élevage. Le terme
ne désigne donc pas une race, ni même peut-être un groupe, mais un état d'évolution. Il s'oppose ainsi au terme Mérina. Est
Mérina tout individu, tout groupe qui a réalisé la révolution technique à laquelle n'est pas encore parvenu le Vazimba (...). Le
terme désigne également les esprits désincarnés, censés procéder généralement de Vazimba défunts, alors qu'ils étaient
encore Vazimba, ou les mânes d'ancêtres connus qui sont l'objet d'un culte public, populaire, donc non strictement familial.
Par extension il désigne tous les morts inconnus (...). Ces morts inconnus, auxquels aucun culte n'est rendu, sont craints;
leurs esprits errent et l'on cherche à se protéger contre eux (...)".
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Andrianampoinimerina faisait le manao valabe an'Imerina, littéralement "Faire en sorte que l'Imerina ne soit qu'un seul
parc, ou une seule rizière (sans diguette)" (valabe, litt. "grand-parc ; grande-rizière), c'est-à-dire qu'il a réuni l'Imerina.
10 Littéralement : "la grande sans drain".
11 On dit que ce sont eux qui ont fait lemanamainty molaly ny tany, litt. "noirci de suif la terre", d'où leur nom Mainty, litt.
"noir". Manamainty = noircir; radical : mainty.
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C. Blanc-Pamard – Les savoirs du territoire en Imerina
Bien avant l'époque coloniale, le fokonolona désigne tous les habitants d'une
circonscription administrative, village, hameau ou groupe de hameaux plus ou moins proches
les uns des autres. La dimension de cette communauté est très élastique. Les habitants d'un
petit hameau d'une dizaine d'habitants constituaient et constituent encore selon
l'administration traditionnelle un fokonolona. La délimitation du territoire est matérialisée par
des orimbato, petites stèles que les anciens ont érigées en souvenir de l'institutionnalisation
des conventions. La frontière peut être aussi un sentier, une rivière, un rocher, un bosquet…
Chaque fokonolona traditionnel avait un nom, très souvent celui de l'ancêtre éponyme. Ceci
renforce l'importance de la parenté et de la territorialité. Avec la mise en place des
collectivités décentralisées en 1975, le fokontany désigne la cellule administrative de base
formée par un groupe de villages et de hameaux. Le paramètre démographique tient un rôle
primordial dans la formation de cette cellule qui doit réunir au moins 400 habitants. D'où
l'antagonisme entre la structure administrative contemporaine et celle, traditionnelle, qui ne
tient plus compte ni des conventions et des délimitations territoriales ancestrales, ni des
relations de parenté tissées entre hameaux de même fokonolona traditionnel, ni de leurs
interdits respectifs. Mais la modernisation n'a pas amené les Merina à délaisser les traditions
ancestrales. Dans chaque village d'un fokontany moderne, deux chefs relèvent de
l'organisation traditionnelle : le ben'ny tanana choisi parmi les lettrés et le kazabe (grand
ancêtre ) ou doyen. Un hameau est composé d'un seul ou plusieurs lignages (Condominas,
1960). A un autre niveau, le fokonolona traditionnel constitué d'un groupe de hameaux est
12 Toko qui caractérise un territoire de groupes de descendance localisés est traduit par province au sens de division
militaire et fiscale.
13 Des éléments naturels délimitent ou caractérisent ces territoires. Ainsi l'Avaradrano (au nord de l'eau) est délimitée par
l'Ikopa. Le Vakinankaratra est traversé ("cassé") par l'Ankaratra, une chaîne de montagne, comme le Vakinisisoany l'est par
la rivière Sisoany.
14 Selon le mythe Andriambahokafovoanitany c'est-à-dire "le prince du peuple au centre de la terre" (Ottino, 1986).
15 Les malgachisants ont distingué rano masina (en deux mots) qui désigne l'eau lustrale, l'eau sacrée, et ranomasina (en un
seul mot) qui signifie la mer. Le sel se dit sira. Littéralement "c'est la mer qui est ma diguette" (valamparihy = limite, enclos
d'une étendue d'eau). On peut se demander si la transcription est fidèle à la parole d'Andrianampoinimerina; farihy se serait
subsistué à faria par harmonie vocalique. Faria signifie rizière inondée et son rétablissement dans la phrase permet de
retrouver le terme rizière de la traduction.
16 Communauté définie par son rattachement à un groupe d'ancêtres mythiques.
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C. Blanc-Pamard – Les savoirs du territoire en Imerina
sous la responsabilité d'un doyen choisi parmi les kazabe. Mais il y a un seul président du
comité exécutif du fokontany. Soit quatre chefs à l'intérieur d'un fokontany moderne.
Figure 1
C'est pourquoi, pour un même territoire, les réunions officielles de fokontany et celles
organisées par les autorités coutumières ne traitent pas toujours des mêmes questions. Les
premières concernent le domaine public : la réhabilitation des routes, la réfection de l'école ou
le centre de nivaquinisation; les secondes s'occupent des conventions ancestrales : dégâts
causés par les bœufs, curage d'un canal, construction d'un tombeau.
A une autre échelle, la référence à une région définit une identité territoriale. Le
Vakiniadiana, région à l'est de l'Imerina, désigne à la fois les habitants et l'espace traversé par
l'Iadiana, rivière affluente de l'Ikopa. Se présenter comme Vakiniadiana quand on est hors de
cette région à Madagascar ou ailleurs dans le monde, c'est manifester son attachement à la
terre des ancêtres (tanindrazana) qui constitue le patrimoine foncier familial, lieu du
tombeau17. La terre des ancêtres fixe les hommes à des lieux en les liant à un passé et en leur
assurant un avenir lors du passage du monde des vivants au monde des ancêtres. Les ancêtres
aident à compléter les actions des hommes sur terre qui restent insuffisantes.
Cet attachement aux terres ancestrales se traduit dans la construction du tombeau : chacun
sait qu'il y retrouvera l'ancêtre fondateur et sera à son tour rejoint par ses propres
descendants18. Les relations entre les générations19 se traduisent de différentes manières
suivant la profondeur historique et les liens avec l'ancêtre, source de vie (loharanon' aina). La
base de l'organisation des habitants est la notion de teraka20 ou lignage mineur dont l'ancêtre
est plus proche biologiquement que dans le taranaka, groupe de parenté ou clan, qui est une
unité historique et sociale plus vaste dont l'ancêtre est mythique. Lors des cérémonies
d'enterrement ou de famadihana21, le porte-parole s'exprime surtout au nom du terak'i R. (soit
trois générations) parmi les taranak'A. (au-delà de trois générations). Des réunions ont aussi
lieu autour du tombeau de l'ancêtre éponyme. Tous les descendants des teraka et parfois des
taranaka sont invités pour resserrer et rappeler l'unité sociale et raviver les valeurs
communes.
17 "Nous sommes des voyageurs ici, sur terre; mais là-bas est notre lieu de demeure, à jamais" dit Andrianampoinimerina,
T.A. p. 520
18 Mourir se dit lasa any amin'ny varo-tsy mifody : "Partir sans espoir de retour". Varo-tsy mifody désignait
métaphoriquement la traite, l'esclave vendu ne peut plus espérer revoir son pays d'origine. Le second sens est la mort. On
passe du monde des vivants au monde des ancêtres.
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C. Blanc-Pamard – Les savoirs du territoire en Imerina
filles. C'est pourquoi l'adoption23 est une solution pour les couples stériles car elle assure la
continuité de la lignée.
En raison de l'importance accordée à la terre des ancêtres, ceux qui quittent le village
gardent des droits virtuels ou dormants24 sur leurs terres mais doivent s'acquitter des
obligations (adidy) pour renforcer leurs droits (zo) sur leur patrimoine. Il s'agit de proposer de
réparer le toit de l'école, de curer l'étang en partageant les dépenses ou tout simplement de
faire une visite à la campagne. Dans le système de parenté indifférencié de l'Imerina, plus on
s'acquitte de ses devoirs, plus on a de droits. En revanche, ceux qui ont négligé leurs relations
en étant trop souvent absents doivent les ranimer (mamelona ny anaran-dray, c'est-à-dire
ranimer le nom du père ou le patrimoine). Dans le premier cas, pour qu'on prenne en compte
leur demande de faire valoir leurs droits, il faut qu'il s'agisse des petits-enfants revenant alors
que leurs grands-parents sont encore vivants. Autrement ils ont plus de difficultés pour
réclamer leurs droits d'accès aux terres et pour participer au famadihana. La relation à la terre
et au tombeau s'atténue au-delà de la troisième génération (grands-parents, parents, petits-
enfants).
Perdre sa rizière signifie risquer aussi de perdre la possibilité d'entrer en relation avec les
ancêtres, le riz étant le médiateur avec ceux-ci. De même l'absence de descendance25.
L'attachement à la terre ancestrale se retrouve également dans le riz cultivé sur cette terre
comme dans l'eau qui l'irrigue. Les canaux appartiennent aux ancêtres, l'eau des bas-fonds aux
Vazimba. Les touffes d'herbes nouées par les utilisateurs au bord de l'eau marquent les
remerciements pour l'eau ou plutôt le prix de l'eau26.
On notera que le métayage ne concerne, le plus souvent, sur les Hautes Terres (sur la base
d'1/3 pour le propriétaire et 2/3 pour le métayer) que les rizières. Les autres parcelles en
cultures pluviales ne sont pas confiées en métayage. En revanche, le salariat concerne toutes
les activités agricoles et non agricoles. Les Tananariviens "descendent à la campagne" pour
aller chercher le riz de leur rizière confiée en métayage27. Il s'agit à la fois de faire le
déplacement pour réclamer sa part et être assuré de "manger son riz". Le capital culturel et
symbolique que représente le riz est aussi important que son capital économique. Il en est de
même pour l'eau puisée au village, source de hasina ("force") que l'on vient chercher pour
réconforter un malade qui habite à Tananarive. Le tombeau, la terre, l'eau et le riz contribuent
à réunir ceux qui sont séparés28.
Cet ancrage au sol de façon verticale se traduit aussi de façon horizontale, la désignation se
faisant suivant les points cardinaux et une très riche nomenclature toponymique.
23 Fananganana (radical tsangana : l'action d'être debout). Quand on adoptait quelqu'un, on le mettait debout devant
l'assemblée du fokonolona pour le présenter.
24 Zo miotrika, littéralement "droit couvé, en réserve".
25 L'expression ny hanambadian-kiterahana (On se marie pour procréer) fait surtout référence à la reconnaissance sociale de
la descendance.
26 Prix de l'eau ou vidin-drano. Après avoir bu l'eau et noué les touffes, on doit dire : Io ny vidin-dranonareo, fa aza
mifanarakaraka (Voici le prix de votre eau, aussi ne me suivez pas (sous-entendu vous les Vazimba), c'est-à-dire laissez-
moi tranquille).
27 La "descente" va d'une localité importante vers une autre moins importante. Cette considération est historique. Autrefois
les villages étaient bâtis sur des collines (vohitra), puis, pour de multiples raisons, le vohitra a éclaté : le "village-mère" reste
à sa place et certains habitants "descendent" en bas de la colline (ambanivohitra).
28 L'attachement au pays et aux ancêtres se matérialise chez certains Malgaches résidant en France, par l'utilisation du tany
masina (terre sacrée), pincée de terre prélevée généralement dans les tombeaux royaux. Ils en apportent en France et la
conservent religieusement pour ne pas se couper de la source et pour se protéger de tous les malheurs possibles.
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C. Blanc-Pamard – Les savoirs du territoire en Imerina
L'espace orienté29 n'est pas seulement celui des maisons dont la porte s'ouvre vers l'ouest,
symbole du déclin alors que l'est, du côté du soleil levant, est symbole de la vie, plus
précisément de la naissance et de la renaissance. Les localisations se rapportent aux points
cardinaux. Le système d'orientation de l'espace fait du nord-est (alahamady), également
appelé coin où on prie, la direction la plus valorisée30. La configuration spatiale se lit dans
l'enceinte formée par les quatre murs d'une maison située dans les positions cardinales. A
chaque coin correspond l'un des destins majeurs et dans les intervalles les destins mineurs.
Les orientations préférentielles se retrouvent dans la vie de tous les jours : le sens du
repiquage, la disposition du parc à bœufs, la place attribuée aux nouveaux venus dans le
village. Les femmes balaient du nord au sud car on ne peut envoyer les détritus dans d'autres
directions. La position des uns par rapport aux autres comme celle des choses est bien précise.
Ainsi lors d'une visite pour une demande en mariage, ceux qui font la demande s'assoient le
long des côtés sud et ouest en position d'infériorité.
Les rapports de l'homme au territoire se lisent dans le temps mais aussi dans l'espace. La
toponymie constitue une forme d'appropriation territoriale.
Les lieux-dits sont qualifiés, identifiés, appropriés. Les toponymes lient à un lieu précis
dont ils expriment une qualité. Le toponyme équivaut à une description géographique
(Manerinerina = Haut placé) ou renvoie à une indication historique, sociale (Antamboho = Là
où il y a un mur)32 , économique ou politique (Ambodivona = Là où il y a un fief). Plus
rarement l'ancêtre donne son éponymie, par exemple à Andriampamaky (Le prince à la
hache).
L'eau et les possibilités par rapport à l'eau sont un puissant dénominateur. On citera, par
exemple :
– Andranomena = A l'eau rouge
– Amboniriana = Au-dessus, en amont de la chute
– Morarano = Où l'eau est facile
– Andranomiely = Là où se dispersent les eaux
– Amporano = Là où l'eau est abondante.
D'autres lieux-dits font référence à la végétation (Là où il y a une petite forêt = Analakely),
l'aménagement humain (Là où il y a la digue = Ampefiloha, Ambohibary = Au village du riz)
et aux similarités entre lieux distants (Masoandro = Là où il y a du soleil et Bemasoandro =
Où il y a beaucoup de soleil car le village est situé à une altitude plus élevée). Les toponymes
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C. Blanc-Pamard – Les savoirs du territoire en Imerina
soulignent également les concurrences entre lieux proches. A côté de Tsitakondaza (Dont la
célébrité n'est pas cachée) se trouve Tsimatahodaza (Qui ne craint pas la célébrité des autres).
Un endroit désert (efitra) est anonyme par rapport au lieu où l'on se trouve qui est aménagé et
occupé. Il se quadrille peu à peu de toponymes. L'espace nommé est alors identifié et sécurisé.
Ainsi Tsarahonenana (Là où il fait bon vivre), lieu de colonisation dans la plaine
d'Ambohibary à partir de l'Imamo. En cas d'essaimage, le nom que reçoit le village est
suggéré le plus souvent par un lieu : Andranomangamanga = Là où l'eau est bleue ou
Andranomadio = A l'eau propre.
Les toponymes ne sont pas figés. Il peut y avoir substitution d'un nom de lieu par un autre.
Plusieurs raisons peuvent amener ce changement. S'il ne traduit plus les caractéristiques :
Manjaka est devenu Soavimbazaha (que les Vazaha33 ont embelli avec la construction d'une
école). Une décision politique : deux exemples, à des périodes différentes. Le nom
d'Antanananarivo (Au Village des mille) a été imposé par Andrianampoinimerina à la place
de Analamanga (A la forêt bleue). Plus récemment, le Président Ratsiraka a substitué le nom
de Iavoloha (Haute de tête) à celui de Mavoloha (Jaune de tête) pour le site où il a construit
son palais, de même structure que le Palais de la Reine. On renomme et on redonne sens. Les
noms abandonnés permettent de retracer le parcours des lieux.
Deux toponymes, l'un traditionnel, l'autre moderne, peuvent s'appliquer à un même lieu :
ainsi Ambodivona (Au fief) et Tsitakondaza (Dont la célébrité n'est pas cachée). Cette
seconde appellation qui date de 1975 a été choisie pour se différencier du fokontany voisin qui
a retenu Tsimatahodaza (Qui ne craint pas la célébrité).
La toponymie est une mémoire du vécu; elle archive le territoire.
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C. Blanc-Pamard – Les savoirs du territoire en Imerina
tehezan-tanety ou côte, c'est à dire le versant à pente accentuée et le vody-tanety (derrière) qui
désigne le bas de versant.
Au-delà et au-dessus de ces espaces identifiés qui correspondent à l'activité productive, les
tendrombohitra, reliefs montagneux aux croupes arrondies que coiffent des boules de granit
ou les sites des anciens villages servent surtout de pâturages. Le tendrombohitra (crête-
hameau) est ce que l'on voit au-dessus du village. C'est ce qui est désigné par le regard à partir
de l'espace maîtrisé et cultivé et aux confins de celui-ci. Mais cette montagne n'est pas
étrangère aux bas-fonds et collines. Elle peut être intégrée dans l'espace cultivé sous l'effet de
la pression démographique. La limite entre ces deux espaces se déplace en même temps que
s'étend l'espace cultivé. Les tendrombohitra constituent des espaces qui pourront, s'il est
nécessaire, être appropriés comme territoires.
Le territoire s'incarne spatialement et socialement dans un corps dont la tête est la partie
valorisée associée au derrière. De fortes valeurs symboliques, politiques et sociales sont
accordées au nord, au sommet, au haut. La ville de Tananarive spatialise l'expression des
relations sociales (Fremigacci, 1989). La haute ville fut construite autour du rova (palais) sur
la colline la plus élevée, en 1895. Les andriana occupaient les hauteurs tandis que les andevo
habitaient sur les pentes.
L'eau structure l'espace à différentes échelles. Les toponymes tout d'abord : au sud de l'eau,
au nord de l'eau, traversé par l'Iadiana… Autrefois, du temps des Vazimba, les cours d'eau et
les chenaux dans les marais constituaient des voies de communication.
"L'eau et le riz ne font qu'un de la rizière jusque dans la marmite"; ce proverbe traduit
l'importance de l'eau pour le riz, l'eau de pluie comme l'eau d'irrigation. Mais l'eau d'irrigation
de la rizière n'est pas la seule sur le terroir. Il existe, à l'échelle de chaque terroir, différentes
eaux qui ont des usages précis et connus de tous. Comme le rapportent les Tantara ny
Andriana (pages 282 et suivantes), les usages de l'eau sont bien définis. Ainsi, à
Ambohimanga :
"l'eau employée à la préparation des aliments provenait d'Antsahanandriana car il était défendu de
prendre de l'eau à Amparihy... car c'était une eau servant au bain royal... A Andranomboahangy,
les femmes enceintes puiseront de l'eau car elles ne peuvent aller dans les champs, ainsi que les
malades et les enfants. C'est de l'eau pour les faibles... A Andranomanento, petit étang, l'eau n'est
pas employée à la préparation des aliments mais sert à divers travaux... Ambohidrazana, c'est là
qu'on prenait l'eau spéciale destinée aux cérémonies de la circoncision..."
"Faites attention à la fontaine car c'est là que je bois. Si des gens reviennent d'un enterrement, ne
les laissez pas se laver là; ne souillez pas la fontaine".
La figure n°2 répertorie les points d'eau et leurs usages à Mananetivohitra, à l'est de
Mahitsy, en bordure de la plaine de Moriandro. L'eau sert à toute la vie dans le village et à
tous les âges de la naissance à la mort. Les différents usages sont : la cuisson des aliments, la
lessive, l'irrigation, l'abreuvement des bovins, la construction des maisons, les rituels
(bénédiction37, circoncision, toilette des morts, la lessive après un enterrement). On distingue
trois types d'eau : les eaux courantes des rivières, les sources, les puits ou tout autre endroit où
l'on prend de l'eau (fantsakana ou fontaine au sens de l'eau vive et non pas de construction
aménagée).
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C. Blanc-Pamard – Les savoirs du territoire en Imerina
Figure 2
Chaque eau a un usage bien particulier. Ainsi l'eau du canal conduite, depuis le petit lac
d'Anosivola sur le versant Nord de la montagne, en plusieurs endroits des zones d'habitations,
à quatre kilomètres en aval, est exclusivement réservée à la construction38, activité de saison
sèche quand il n'est plus possible de bénéficier de l'eau de la rivière dans la vallée. Une digue
faite de mottes de terre empilées a été construite sur le côté amont du lac qui joue ainsi le rôle
de réservoir (tank) d'eau en saison sèche. L'usage exclusif de cette eau pour la construction
s'explique par le fait que le canal est un bien commun à plusieurs villages qui ne peut pas être
utilisé autrement. Les fokonolona voisins ont toujours un élément qui constitue un
dénominateur commun de gestion pour empêcher les frictions.
Ce sont également une forêt ou des pâturages. Les alliances matrimoniales concourent
d'une autre manière à éviter les frictions.
Tout contribue à une bonne gestion des eaux sur le terroir d'amont en aval. Les eaux
sauvages de la saison des pluies, eaux de ruissellement qui dévalent les pentes des tanety ou
eaux d'inondation dans la plaine doivent être maîtrisées. Deux systèmes y concourent : les
eaux de ruissellement (rano riaka) sont dirigées et collectées dans un aro riaka. Les canaux
endigués (fefilohakely = petites digues) protègent la vallée de la Moriandro de l'inondation. Ils
jouent à la fois le rôle de canal de drainage pour les vallons adjacents à la plaine et d'irrigation
pour les rizières de cette dernière. Ce n'est pas le cas des aro riaka qui protègent les rizières
des bas-fonds et ne servent pas à l'irrigation.
Les usages sont connus de tous et réglementés; on indique aux nouveaux venus les eaux
auxquelles ils ont accès. Il se peut que d'autres eaux que celles utilisées par les villageois leur
soient désignées. De la même manière toute infraction à l'usage de l'eau est réprimandée. Par
exemple un exploitant ayant détourné l'eau réservée à la construction pour l'irrigation de sa
rizière, a violé la convention villageoise (dinam-pokonolona). Ou encore c'est le sens de
l'écoulement de l'eau qui règle l'usage domestique très précis de l'eau, dans un canal, de la tête
(loha) au derrière (vody), d'amont en aval. Si cet ordre n'est pas respecté, cela entraîne la
réparation de la faute; et les manières de procéder sont connues. Elles visent à une remise en
ordre. Deux têtes de bétail sont tuées et on dispose les animaux tête-bêche; la disposition des
animaux, la tête du bœuf étant placée face au derrière de la vache, est une image contraire à
l'ordre qui permet de le rétablir39.
C'est l'eau de la source pérenne (loharano tsy maty) qui est donnée aux malades en raison
de ses propriétés (tsy maty : qui ne meurt pas, intarissable). Cette eau qui vient le plus souvent
d'un lieu sacré, appelé doany, n'est pas nécessairement celle que les villageois utilisent
quotidiennement; c'est une source à valeur religieuse et historique, pas domestique. De même,
l'eau lustrale de la circoncision est une eau "forte" (rano mahery). A Tsarahonenana, on la
puise dans les tourbillons formés par la rivière Ilempona autour d'une pile du pont. Pour les
proches parents du mort après les funérailles, le rite de purification consiste à laver le linge de
la maison où on a veillé le mort dans un renirano (eau-mère) puis à se baigner pour que le mal
soit emporté à tout jamais par la rivière ou le fleuve. L'eau utilisée est de l'eau courante, rano
mikoriana aussi dénommée rano fialana loza (eau pour quitter, fuir le danger). Toujours à
Tsarahonenana, la portion de l'Ilempona réservée à cet usage porte ce nom. A Tananarive,
c'est l'Ikopa.
38 C'est le fotaka (boue) qui est utilisé pour la construction des maisons et des murs d'enceinte (tamboho) : horizon
ferrallitique rouge, ameubli à l'eau et piétiné par les hommes.
39 Dans le cas de l'inceste qui se dit inversion (mifotitra), le rite de purification est le même.
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C. Blanc-Pamard – Les savoirs du territoire en Imerina
A partir de ces différentes eaux et des usages correspondants, les noms des lieux-dits sont
attribués. Ainsi sur le terroir d'un village, on trouve Ampantsakana ("là où l'on puise l'eau"),
Ampanasana ("là où l'on lave le linge", sous-entendu une eau courante), Andoharanofotsy ("à
la source blanche"). La seule indication de l'activité qualifie le type d'eau et vice versa.
Les pouvoirs liés à l'eau sont ambivalents. L'essentiel est de savoir l'utiliser à bon escient.
Certaines eaux font peur comme le Betsiboka, réputé pour sa couleur jaunâtre, ses tourbillons
et ses caïmans. D'autres sont dangereuses comme l'eau avec laquelle on a lavé un mort, elle-
même source de mort. Mais l'eau est aussi source de vie. Ainsi dans le bas-fond défriché,
drainé, mis en rizière après une longue construction subsiste volontairement, le plus souvent
au centre, un lieu non aménagé réservé aux esprits ou vodivona (monticule)40. C'est là que
l'enfant mort-né (zaza rano, enfant eau) – ou encore le placenta à la suite d'une fausse couche
– est plongé après avoir été mis dans une cruche. La sépulture n'est pas un endroit sec (comme
le tombeau) mais un lieu aquatique41. L'immersion rompt le pouvoir maléfique. L'eau de la
source pérenne est un symbole de régénération : la mère aura d'autres enfants.
On prendra l'exemple de la protection des cultures qui nécessite la maîtrise des savoirs du
territoire. Contre la grêle, un risque toujours très redouté pour la riziculture, les paysans ont
recours au ody havandra (charme contre la grêle).
C'est la limite de compétence du faiseur de charmes qui définit son territoire dont la taille
est variable. En principe il s'occupe d'une communauté villageoise traditionnelle, le
fokonolona. Mais la zone de protection varie de deux ou trois réseaux hydrauliques contigus à
un espace beaucoup plus vaste comme à Mahitsy. Dans ce dernier cas, elle s'étend sur tous les
terroirs des villages du terak'Anosivola soit vingt villages et sur une partie voisine de la plaine
de Moriandro au N-O (c'est-à-dire 10 km de long sur 5 km dans la plus grande largeur). Dès
le mois d'août, le faiseur de charme accomplit un certain nombre de rites : il commence par
brûler du suif puis apporte, en janvier, de l'eau bénite (rano masina) d'une source42
d'Anosivola, dans les villages de "sa" zone. Puis il impose les fady relatifs au charme contre la
grêle à tous les occupants du territoire dont il a la charge pendant une période à très haut
risque, de l'épiaison à la récolte, de mars à mai43. Il doit lui-même être présent pendant ce
temps à Nandihizana où il réside. Le culte réunit dans un même interdit le territoire
comprenant les rizières, l'enceinte de la cour, l'intérieur de la maison et le foyer. Après la
récolte, le faiseur de charme reçoit le santabary (prémices de riz), puis il va de village en
village collecter en charrette une compensation en paddy44 pour la confection du charme et le
respect des interdits qui l'ont obligé à délaisser ses activités agricoles. La grêle ne s'est abattue
que trois fois sur son territoire au cours de ces quinze dernières années.
La mobilité est également un trait de la société des Hautes Terres qui se conjugue avec
l'inscription dans un territoire.
Les limites du territoire ne sont pas fixes mais mobiles, que ce soit dans le sens d'une
extension à l'intérieur d'un espace maîtrisé ou vers un espace à maîtriser. Dans le premier cas,
40 Ces monticules sont également le lieu de sacrifices avant le labour des rizières. Il y a souvent une grosse pierre mais il ne
faut pas croire qu'elle n'a pu être enlevée lors de l'aménagement... Vodivona employé dans un sens politique signifie fief
comme menakely.
41 Du temps des Vazimba, les morts étaient immergés dans les marécages.
42 Rano tsy ritra (eau intarissable) est le terme rituel pour dire source (loharano).
43 Voir à ce sujet Blanc-Pamard et Rakoto Ramiarantsoa (1993).
44 Trois zinga (unité de mesure) de paddy par ménage, soit neuf kilogrammes.
10
C. Blanc-Pamard – Les savoirs du territoire en Imerina
ce sont quelques mètres carrés de rizière qui sont gagnés en bordure du bas-fond là où il est
possible d'irriguer. Dans le second, il s'agit d'intégrer la montagne dans l'espace cultivé ou
bien de créer à des distances souvent importantes des zones de peuplement, à la suite d'une
pression démographique trop importante. Les habitants de Tsarahonenana et ceux de la plaine
d'Ambohibary se retrouvent aujourd'hui dans des régions qu'ils n'occupaient pas il y a une
centaine d'années.
L'investissement d'un espace intervient alors dans la constitution d'une identité et d'un
territoire. Soit le village-rejeton nourrit en riz les habitants du village-mère dont le terroir n'y
suffit plus. Le contrôle d'un plus grand espace dispense d'intensifier les pratiques agricoles.
Dans le village-rejeton, il y a une reprise du savoir ancien avec le semis direct qui correspond
à une phase d'extension des rizières alors que le repiquage concerne toutes les rizières du
village d'origine. Soit le village-mère continue à approvisionner en riz les rejetons qui ont
gardé des rizières sur le terroir-mère. La construction d'un tombeau par les rejetons ne marque
pas de rupture, les villages restent solidaires et le territoire s'étend : il se recompose suivant
ses lieux et les famadihana sont l'occasion d'affirmer la force des liens.
Le territoire met en relation à différents niveaux. La relation entre le haut et le bas est un
autre exemple de solidarité. De ces hauteurs "sous le ciel" s'établit le contact entre terre et
ciel, avec Andriamanitra (l'un des noms propres de la divinité suprême). Ces sommets sont
également les lieux d'anciens sites habités. Entre le haut et le bas, une complémentarité, et des
combinaisons multiples, dans de grandes dimensions (le vallon, la maison) ou en miniature (la
parcelle, la marmite). La projection est une notion très importante dans la représentation de
l'espace. L'univers a des étendues différentes qui vont du niveau macro au niveau micro
(représentation symbolique, rituel). Le cosmos est reproduit à l'intérieur de Madagascar puis
au niveau de l'Imerina. Il se rétrécit ensuite de plus en plus : au niveau de l'espace appartenant
à la communauté, à celui du village, dans le périmètre où se déroule un rite communautaire à
l'intérieur de la maison puis est reconstitué sur une natte au moment du repas et, enfin, sur les
figures de géomancie sikidy, par exemple, où l’on respecte également les points cardinaux et
où l’on synthétise tous les éléments de l'espace social, sinon tout le cosmos.
L'étude du village fortifié d'Ambohidrabiby45, site du roi Ralambo d'où ce dernier aurait
défini "l'Imerina sous le jour", montre comment le haut et le bas communiquent
souterrainement par des galeries (zohy ou grottes). L'espace relationnel est encore plus dense
que nous ne l'estimions. Ces galeries sont connues mais une seule de leurs fonctions a été
retenue, celle de cachette (zohy fierena, grotte où l'on se cache) lors des incursions des
Sakalava avant le règne d'Andrianampoinimerina, puis lors des persécutions contre les
chrétiens de 1823 à 1844 avec la reine Ranavalona. C'est le terme malgache pour traduire
l'action d'assiéger qui a tout d'abord retenu notre attention46. Assiéger se dit manao fahirano
(ne pas donner l'eau ou couper l'eau). Un système de fossés concentriques défend le rova,
l'enceinte fortifiée du sommet. Des galeries radiales mettent en relation le second fossé et les
vallons situés quelques dizaines de mètres en contrebas.
Figure 3
45 Ce village à 18 km au Nord de Tananarive est toujours habité. Beaucoup de ces villages sont aujourd'hui désertés depuis
le début du XIXème siècle.
46 A Fanongoavana, site du XVème siècle à quarante kilomètres au SE de Tananarive, l'archéologue David Rasamuel (1987)
note que, quand le village est assiégé et les habitants privés d'eau, "des chercheuses d'eau, suivies de gardes, empruntent
clandestinement le passage protégé qu'offrent les "drains" pour accéder aux points d'eau. Le sinibe ou réservoir d'eau qui est
placé dans la maison peut contenir jusqu'à 35 ou 50 litres d'eau. Pour le remplir, il faut qu'une femme portant une cruche
(siny) de 15 litres environ accomplisse trois fois l'aller-retour jusqu'à la source".
11
C. Blanc-Pamard – Les savoirs du territoire en Imerina
Lors des sièges, la galerie, d'une hauteur de deux mètres environ, était le chemin emprunté
pour se ravitailler en eau à la source du bas-fond; les femmes remontaient la cruche sur la tête.
Une autre fonction non moins importante est de conduire les eaux de pluie récupérées dans le
fossé vers le vallon à l'endroit où il y a affleurement de la nappe pour réalimenter la source.
D'après nos informations, l'eau boueuse débouchait dans un bassin de décantation qui faisait
office de desensableur. Du côté amont, un orifice circulaire de deux mètres de diamètre
signale l'entrée de la galerie. Le terme courant pour désigner la galerie est zohy mais les
personnes âgées la nomment vavaniso (littéralement "bouche vulve")47. Un autre chemin de
l'eau… L'eau encore une fois fait le trait d'union grâce à la maîtrise de la lignée technique de
la galerie.
Ces premières recherches n'ont qu'un caractère exploratoire. Un travail d'équipe avec des
archéologues semble indispensable pour répondre à de très nombreuses questions48 mais
l'accès n'est pas facile. De plus, certaines galeries se sont effondrées par affouillement et une
végétation dense a envahi le ravin. Néanmoins nous avons pu distinguer la partie supérieure
d'une autre galerie au pied de la paroi d'un ravin. Il serait également intéressant de mener une
étude de ces galeries dans les sites fortifiés de l'Imerina dont la densité est importante (Mille,
1970).
Tout au long de cette communication, nous avons souligné que la manière dont la société
merina, à différentes échelles, organise et utilise son espace est significative d'un système de
représentations qui met en ordre et rend complémentaires et solidaires les choses de façon
dynamique. La notion de tandrify (vis-à-vis) exprime à la fois l'idée d'unité et de
complémentarité. "Même le fond du panier a son vis-à-vis" (ny vodin-tsobika aza manan-
tandrify) : même le fond du panier a un lien avec autre chose. Ce proverbe traduit bien que
l'on peut toujours faire de quelque chose une autre chose.
La pensée malgache distingue non pas pour séparer mais pour unir. Aucun dualisme qui
oppose radicalement. La représentation que la société merina se fait du monde est celle d'une
cohérence globale49. Tout est possible, aucune rigidité. Rien n'est réglé d'avance mais il y a à
la fois un ordre établi et des limites qui ne sont pas des bornes. Aucune étanchéité entre les
différents territoires. Tout est mise en relation, que ce soit verticalement ou horizontalement, à
différentes échelles.
Le territoire est tissé de pratiques et de savoirs indispensables à l'action, que trop souvent
les projets de développement négligent. Tout récemment, la réhabilitation des Petits
Périmètres Irrigués (PPI) dans la plaine d'Ambohibary en est un exemple. Cette opération
isole le haut, les versants, et le bas, la plaine, en ne s'occupant que du canal qui ceinture celle-
ci, sans d'ailleurs beaucoup de succès. Les paysans se désengagent de ce qu'ils appellent "un
mariage imposé". Les opérations de développement délimitent et fractionnent des espaces et
47 Le travail de l'archéologue E. V. Andriamiarisoa (1985) sur le site d'Ambohimangidy, à une dizaine de kilomètres au SO
de Tananarive, apporte des précisions. "Deux vavaniso partent des deux angles NO et SE du fossé circulaire (...) Ils
constituent les canaux d'évacuation des eaux qui se trouvent accumulées dans le fossé et, dans un second temps, ils
permettent d'éviter un remblaiement assez rapide de celui-ci... C'est le chemin que les femmes et les enfants empruntent pour
aller chercher de l'eau pendant les périodes troubles".
48 Par exemple : époque de construction, techniques d'exécution (utilisation de l'eau, évacuation de la terre, soutènement en
bois)...
49 L'appartenance à une communauté de personnes implantée sur un territoire déterminé, traduite par le terme mérinité, a été
étudiée par H. Rakoto Ramiarantsoa (1995).
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C. Blanc-Pamard – Les savoirs du territoire en Imerina
des sociétés cohésives. Le territoire se trouve alors amputé des relations qui font sa cohérence
et fondent son identité.
*****
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14
Figure n 1 - Les différentes délimitations de fokonolona
K L
G H J
A B C
D E F
Limite de fokontany
Groupement de hameaux
Chef-lieu de fokontany
Hameau composé d'un ou plusieurs lignages
Vue en plan
b c
a
N S
a b
Coupe
c
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