LA RÉPÉTITION
LACHAUD Denise
Date publication : 20/11/2014
VERSION IMPRIMABLE
I - Selon S. Freud
Entre 1892 et 1895, dans son travail avec Breuer à propos de l’hystérie, Freud s’aperçoit
déjà que ses patientes souffrent de réminiscences 1.
Dès cette époque, il repère que « c’est dans le langage que l’être humain trouve un
substitut de l’acte, substitut grâce auquel l’affect sera abréagi... » 1. Première reproduction
repérée sous la forme de l’abréaction et dans/par le langage.
Dans la cure, c’est avec une « netteté hallucinatoire », une « exactitude impeccable », que
se revit cette réitération d’événements anciens qui apparaissent dans une « surprenante
intégralité et une puissance affective propres aux événements nouveaux ». Il y a donc une
répétition d’occurrences, une répétition significative qui mène à des pensées qui
échappent.
En 1900, dans le chapitre VII de la Traumdeutung, Freud présente un système qu’il dira
autonome : le schéma de l’appareil psychique dont il se sert pour expliquer le rêve. Un «
instrument », dit-il, « qui sert aux productions psychiques 2 » et qui est une élaboration plus
complète de ses systèmes φ, ψ, ω,mis en place dès 1895 3.
Ce qui est perçu va laisser des traces et se frayer une voie vers la motricité. Entre
perception et conscience, il y aura rétention d'un refoulé qui tendra à la décharge. Du
refoulé cherche à faire retour, poussé par une force toute « démoniaque ».
Bien qu’ayant déjà et depuis longtemps repéré et nommé la répétition, c’est en 1914, dans
son texte « Remémoration, répétition et élaboration » que Freud dégage un mécanisme : la
compulsion de répétition.
La notion de Wiederholungszwang est donc, en 1914, réévoquée et précisée. Le terme
allemand que Freud choisit rappelle déjà le mouvement auquel il répond :
Nous avons, en puissance dans le terme même, ce à quoi Freud a eu à être confronté
dans sa pratique :
Une compulsion est quelque chose qui pousse. Cela traduit une contrainte, une nécessité.
Outre wieder, encore une fois, holen fait aller chercher dans l’avant, re-chercher et re-
prendre. Y est inclus le retour à quelque chose qui est à reprendre et à zwängen, à
presser, à serrer, à faire passer et faire sortir de force. Zwang n’est pas seulement la
contrainte. Être contraint ne signifie pas qu’il se passera quoi que ce soit. Zwang, c’est le
nécessaire, la violence, le « par force » d’une poussée qui pousse à dire quelque chose, à
faire quelque chose, à penser quelque chose ; c’est-à-dire l'acte pensé comme nécessaire,
et le fait que des pensées s’imposent au sujet tout à fait involontairement sans que ce sujet
y puisse quoi que ce soit ou les empêcher de quelque façon. Il est gouverné.
En 1896, Freud donne lui-même la traduction en français de la Zwangsneurose : « La
névrose compulsionnelle ». Déjà, pour lui, la compulsion enfonce ses racines très
profondément dans l’appareil psychique, et n’a pas seulement cette connotation clinique.
Son sens est bien plus important puisque dans une lettre à Fliess il évoque le complexe
d’Œdipe et écrit : « La légende grecque a saisi un Zwang que tous reconnaissent parce
qu’ils l’ont tous ressenti. 4 » Il évoque également Hamlet, un drame qu’un événement réel a
poussé le poète à écrire.
Cette idée du destin inévitable que nous rencontrons ici se retrouvera exactement dans un
des derniers usages du Zwang par Freud en 1937 : « La parole de l’oracle qui s’adresse à
Œdipe est une parole qui doit recevoir un accomplissement, que le sujet le veuille ou pas 5.
»
Il s’agit donc d’un irrépressible reconnu et qui ne peut être empêché quelle que soit la
manière dont il survienne.
Le terme de répétition est moins descriptif pour Freud qu’il n'est pris dans la
reconnaissance plus précise de l’inconscient. Elle se marque pour lui par :
- le retour du refoulé,- l’interprétation.
Pour ce qui est de la nature de ce concept, c'est aussi en 1914 et dans ce texte 6 que
Freud, pour la première fois, l’introduit dans le temps de la cure. Ce que cet article dès lors
met en place et précise, c’est la forme de souvenir que prend la répétition. Répéter, c’est
se souvenir. La répétition est à interpréter en fonction de ce qui se répète en elle. Elle se
présente dans la cure comme une répétition qui s’ignore. Le sujet ne se souvient pas. Il
répète quelque chose sans le savoir.
Comment répète-t-il ?
En traduisant en acte.
Dans cet article, Freud relie la répétition au transfert ; mise en acte, mais en paroles.
Cet automatisme de répétition requiert, dira Freud en d'autres termes, une interprétation
qui consiste à dire que la répétition n’est qu’une manière de se souvenir de quelque chose
non plus oubliée, mais refoulée ; et ses motifs obéissent au principe de plaisir. Le refoulé
fait retour jusqu’à ce que le refoulement ait été levé.
À partir du moment où il se souvient, le patient ne répète plus : il est impossible, à la fois,
de répéter et de se souvenir, sauf à évoquer quelque chose de diabolique. La per-
élaboration va permettre, dans la cure et dans le transfert, de surmonter la répétition. Ce
travail aura pour résultat ceci, que le souvenir remplacera la répétition.
Mais chez le patient, il y a résistance. Il y a donc lieu d’opérer une réduction de cette
résistance que Freud découvre si tramée à la répétition.
Il voyait déjà, dans cette attitude, une jouissance ; c’est-à-dire quelque chose à conjurer.
La cause de la répétition devient la résistance ; plus la résistance sera grande, plus la mise
en acte se substituera au souvenir. Et nous savons qu’en 1926, pour Freud, la
répétition c’est la résistance 7.
La répétition devient un obstacle à l’analyse.
L’idéal de la psychanalyse et de son déroulement, à cette époque et pour Freud, repose
sur les points suivants : ce qu’il s’agit d’interpréter dans l’analyse, c’est la répétition dans le
sens où elle est un effet de la résistance et qu’elle fait obstacle à la remémoration.
La répétition, donc, jusqu'en 1920, se situe au niveau des fonctionnements dits « primitifs
», au niveau du processus primaire. Elle est la mise en jeu et la mise en acte d’une
compulsion qui sert d’obstacle et fait barrage à la pulsion : mouvement s'aliénant du
principe de plaisir au principe de réalité. Ce qui, en 1920, lui fait produire Au-delà du
principe de plaisir 8.
La question s’y repose : qu’est-ce qui se répète ? Avant 1919, ce sont des souvenirs. Et
après ?
La répétition va changer de nature : « Il existe, dans la vie psychique, une compulsion de
répétition qui se place au-dessus du principe de plaisir 8.» Freud dès lors s’aperçoit que «
l’inconscient n’oppose aux efforts de la cure aucune espèce de résistance ». L’inconscient
ne résiste pas au procès d’une analyse. L’inconscient insiste.
C’est surtout confronté au problème des névroses de guerre que Freud en arrivera à cette
conclusion : il n’y a pas de plaisir, mais quelque chose insiste dans une répétition.
Il découvre que les instincts cherchent le retour à l’inorganique et la fin vers laquelle tend
toute vie est la mort : « Le dernier ressort de l’évolution libidinale, c’est le retour au repos
des pierres. » C’est ainsi qu’il introduit la pulsion de mort comme quelque chose de
profondément conservateur et la vie comme trajet de retour vers la mort.
Le principe de réalité est régi, lui, par un groupe de pulsions que Freud appelle « pulsions
d’auto-conservation ». Mais ce sont précisément ces pulsions-là qui forcent à la répétition
et Freud ira jusqu’à observer qu’elle est la manifestation de force du refoulé.
Pour illustrer ce qu’il advient de la répétition, dès lors, Freud, à ce point d'élaboration, se
sert du jeu répétitif dit du Fort/Da qu’il a observé chez son petit-fils.
Pourquoi le départ de la mère est-il répété ?
L’aliénation est profonde ; il s’agit de la réalisation d'un souvenir.
Freud est alors catégorique : au-delà, au-dessus du principe de plaisir, une force,
l’automatisme de répétition, apparaît, plus originaire, plus élémentaire, plus pulsionnelle
que le principe de plaisir qu’elle met à l’écart. C’est indépendant. « Au-delà du principe de
plaisir, c’est au-delà de la signification. Au-delà de tout rationnel 9. »
Freud a cherché à établir une solidarité évidente entre principe de plaisir et principe de
réalité, avec l’objet. Cet objet dont, très tôt, le sujet va se trouver privé. C’est précisément
lui, l’objet, qui va faire régner le désordre. Or, il est inéliminable quant à l’abord de la
répétition.
Pour définir la répétition qu'il va dès lors considérer comme fondatrice du pulsionnel, Freud
va reprendre ce qu’il a élaboré en 1895 à propos de la Bindung, la liaison.
Tout ce qui n’est pas lié se répète. L’automatisme de répétition concerne toute quantité
d’excitation non liée.
Parallèlement, Freud redéfinit la pulsion à partir de la répétition dans un déplacement
dynamique.
Nous sommes habitués, dit Freud, à voir dans la pulsion un élément de changement, de
progrès. Mais, dit-il, ce n’est pas exact.
Il n’y a aucun élément de progrès dans le psychisme au niveau du pulsionnel. La pulsion
est l’élément conservateur du vivant. Elle répète. Elle ramène toujours à l’antérieur. Il n’y a
pas de but à atteindre. Tout but est suffisamment défini en lui-même pour pousser le vivant
vers un progrès. Freud ne nie pas qu’il y ait évolution non plus. Mais cette évolution ne
s’appuie pas sur un dynamisme pulsionnel. Et Freud là-dessus est radical. Le but de la vie,
c’est la mort : répétition et pulsion de mort sont intimement intriquées.
Freud a tracé là un schéma minimum qui peut être lu en termes symboliques : un temps
que l’on pourrait dire vide, où rien ne se passe, un temps plein où quelque chose se passe,
ce temps correspondant à celui du retour à l’antérieur et à l’inanimé.
C’est un but à rebours. Que ce soient les pulsions de vie, que ce soient les pulsions de
mort, la répétition définit si radicalement le pulsionnel que les pulsions obéissent à son
principe.
La poussée qu’implique la pulsion - qui pousse à faire, dire, etc. - ne sert pas un progrès,
une marche en avant ; c’est une fuite en avant. C’est d’un effet du refoulement qu’il s’agit
puisqu’il faut empêcher une satisfaction immédiate. Il y aura satisfaction substitutive qui
est, en fait, l’effet de l'impossibilité radicale de retourner en arrière à cause du refoulement.
C’est bien pourquoi cette satisfaction substitutive est insatisfaisante.
Entre la satisfaction recherchée et la satisfaction trouvée, un écart persistera qui aura effet
de relance. Manque qui va courir dans ses déplacements et recommencements, et
supporter le désir dans sa recherche substitutive. Échec qui va relancer le processus.
Freud part donc de ces observations et de ce qui est venu faire échec à la cure.
À travers ses textes, il nous montre et fait l'expérience de ce que l’automatisme de
répétition part d’un échec de l’analyse. Et cette insistance de l’échec va se présenter sous
de multiples formes.
Avant 1920, l’antagonisme des systèmes n’était pas insurmontable.
Après 1920, nous avons une véritable opposition entre pulsion de vie et pulsion de mort qui
est indépassable.
La répétition est dès lors introduite par Freud comme ce qui vient faire échec à l’idéal
optimiste de la cure : ce qui n’était qu’obstacle ou erreur dans la cure est élevé à un échec
fondamental tissé à la théorie.
Cet échec, qui lui a permis de mettre en place et la psychanalyse, et sa fin, est le
testament de Freud, l’héritage qu’il laisse et que reprend J. Lacan.
II - Selon J. Lacan
La répétition est autrement abordée par J. Lacan qui en fait, en 1964, l’un des quatre
concepts fondamentaux de la psychanalyse 10.
Ce concept traverse toute son œuvre en passage obligé. La répétition y insiste à la façon
du texte de S. Kierkegaard - que J. Lacan nous invitait à lire - pour qui elle était « passion
de l’absurde» 11.
J. Lacan ouvre le recueil de ses Écrits par un premier texte, le séminaire sur « La Lettre
volée » dont la toute première phrase donne le ton : « Notre recherche nous a mené à ce
point de reconnaître que l’automatisme de répétition (Wiederholungszwang) prend son
principe dans ce que nous avons appelé l’insistance de la chaîne signifiante 12. »
Ce que Freud a appelé compulsion de répétition relève d’un principe que J. Lacan appelle
« insistance de la chaîne signifiante » définie par l’instance de la lettre dans l’inconscient.
Dès le début de son élaboration, J. Lacan présente la répétition sans ambiguïté : elle « est
quelque chose qui, de sa véritable nature, est toujours voilé* dans l'analyse 10 ». Elle offre
une véritable métensomatose en migrant de masque en masque. Ce qui se répète est
toujours déguisé. Elle circule à couvert.
Pour tenter de la définir, J. Lacan part de la ré-élaboration des concepts fondamentaux de
la psychanalyse par Freud en 1920 dans un recentrage autour de la répétition qu’il n’a plus
dissocié de la pulsion de mort.
En 1953, pour J. Lacan, l’objet de la compulsion de répétition, c’est l’inscription dans le
temps et dans l’histoire 9 : « Ce qui se répète, c’est ce qui insiste. » C’est ce qui demande à
advenir. « La répétition, dans la psychanalyse, ne peut pas résider dans un principe qui soit
régi par autre chose que la manière dont la chaîne signifiante insiste. » Et ce qui insiste est
quelque chose d’éminemment symbolique puisque c’est du refoulé ; du signifiant au sens
où il demande à être historisé : «... ce qui a à se faire reconnaître, nous enseigne Freud,
n’est pas exprimé mais refoulé 9. »
En 1953, donc, et pour J. Lacan tout également, la répétition sera indissociable de la
pulsion de mort et la condition même du transfert : «... de même que l’automatisme de
répétition qu’on méconnaît tout autant à vouloir en diviser les termes, ne vise rien d’autre
que la temporalité historisante de l’expérience du transfert, de même l’instinct de mort
exprime essentiellement la limite de la fonction historique du sujet 13. » Un instinct de mort
qui « …n'est que le masque de l'ordre symbolique 9 ».
À cette date, par conséquent, à la limite de l’histoire, il y a bien l’instinct de mort et la
répétition où ce qui se manifeste est le passé réel - car non symbolisé.
J. Lacan met la répétition, dès le début de son élaboration, en articulation avec la structure
du sujet : le symbolique, l’imaginaire et le réel.
Dans le langage, la parole doit être libérée. Un événement n’est pas passé dans l'histoire.
Il s’agit donc d’un passé comme chose ; et puisqu'il s’agit d’écrire l’histoire, la répétition va
permettre cette ré-écriture.
« L’homme est engagé de tout son être... dans un primitif symbolisme qui se distingue des
représentations imaginaires. C’est au milieu de cela que quelque chose de l’homme a à se
faire reconnaître... ce qui n’est pas venu à temps reste suspendu. C’est de cela qu’il s'agit
dans le refoulement... le refoulé est toujours là qui insiste, et demande à être 9. »
Le refoulement va donc nécessiter la répétition.
Dans ce rapport entre le symbolisme et le refoulé, deux idées reviennent chez J. Lacan en
1953 : le rapport du non-être à l’être et de l’absence à la présence. « Le non-être qui
demande à être 9 », c'est du refoulé qui insiste et se répète. L'instinct de mort, inéliminable
quant à la répétition, n'est que l’insistance de ce refoulé et son retour jusqu’à ce qu’il ait pu
s’exprimer, être. Non pas être au sens où il serait, avant, dans le néant, mais au sens où il
est un non-être de refoulé. Ce n’est donc pas rien puisque la répétition révèle un savoir : de
ce qui ne se savait pas.
Onze ans plus tard, J. Lacan reviendra sur cette formulation pour préciser que «
l'inconscient... ce n'est ni être ni non-être, c’est du non-réalisé 10 ».
Le passé réel s’oppose donc au passé symbolisé. « La limite de la fonction historique du
sujet... représente le passé sous sa forme réelle, c’est-à-dire le passé qui se
manifeste renversé* dans la répétition 13. »
Au non-réalisé Freud a eu accès par ce qu’il a baptisé « voie royale », à savoir le rêve.
Les formations de l’inconscient nous offrent d’autres voies et J. Lacan va reprendre, pour
jeter un éclairage sur la répétition, le jeu répétitif du Fort/Da dont Freud s’était servi dans
les Essais.
Ce jeu sera pour J. Lacan celui de l’enfant qui naît au langage au moment, dit-il, où le désir
s’humanise chez le petit d’homme. Lui ne l’expliquera pas, cette répétition, par « une
obscure tendance au repos des pierres » ou le masochisme primordial. J. Lacan ne
découvre rien d’autre, dans ce jeu, que le procès d’une symbolisation. L’instinct de mort
freudien et la pulsion de mort deviennent la scansion et l’opération de la répétition, « ... où
la subjectivité fomente tout ensemble la maîtrise de sa déréliction (de l’enfant) et la
naissance du symbole ».
Cette maîtrise qui tient au pouvoir du symbole dans une figure du temps qui inclut un
devenir, repose tout entière sur une aliénation fondamentale. Dans ce jeu, «... le sujet n’y
maîtrise pas seulement sa privation, ... mais y élève son désir à une puissance
seconde 13 ». Grâce à cette privation - ici, de la mère -, une absence qui se situe d’emblée
dans le registre du réel, le sujet porte son désir à la puissance de l’Autre. Dans un double
procès identificatoire, la répétition, qui est repérée comme répétition du départ de la mère,
devient « cause d'une Spaltung dans le sujet 10 » et produit un reste.
Ce qui est mis en scène dans ce jeu est mouvement inaugurant et amorçant la répétition,
acte obligé à l’entrée du petit d’homme dans l’ordre symbolique, l’ordre de la signifiance.
Première mise en scène du déchirement. Ichspaltung pour Freud, refente du sujet dans
une répétition où quelque chose s’est perdu, perte constitutive du sujet de l’inconscient -
- pour J. Lacan.
Le signifiant comme concept analytique est donc impensable sans son reste, à quoi J.
Lacan a donné le nom d'objet « petit a ». Objet essentiel sans lequel on ne peut penser ni
le signifiant, ni la répétition.
« Freud, lorsqu’il saisit la répétition dans le jeu de son petit-fils, dans le Fort/Da réitéré,
peut bien souligner que l’enfant tamponne l’effet de la disparition de sa mère en s’en
faisant l’agent 10. » Ce qui va choir dans l’espace précédemment imaginé très
concrètement, c’est la bobine où se projette le sujet qui a subi l’opération du signifiant en
se constituant comme reste, identifié à ce « petit quelque chose du sujet qui se
détache 10 », objet lui-même du meurtre symbolique. L’ensemble de l’activité symbolise la
répétition qui n’est définie que dans son rapport à l’objet.
Elle est, pour J. Lacan également, plus qu’un concept. Elle définit et circonscrit aussi un
moment en respectant une logique. Pour lui, elle sera toujours un passage obligé pour
l’interprétation du transfert dans l’expérience analytique car c’est un terme qui est
né dans et par l’expérience analytique du transfert.
La trace de la situation première de l’opération du langage aura pour réfèrent quelque
chose de perdu : l’objet « a ». « Cette fois-là » va présentifier cette perte en tant que perte
et en tant qu’absence. Si elle vient à se répéter, c’est parce que cette trace renvoie à
quelque chose de perdu lors de son inscription, du fait même de l’inscrire, donc de la
répéter.
Car l’ordre symbolique implique une mémoire 10 du comptable - comme le montre J. Lacan
dans ses Écrits à propos de la nouvelle d' E.-A. Poe-. A cet égard, il évoquera
le Wunderblock que Freud a mis en valeur dans un court article 14 en 1925. Notons les
résonances de ce terme eu égard à ce qui nous occupe, à savoir la
répétition : wund signifie meurtri, écorché ; die Wunde : plaie, blessure ; das Wunder :
prodige, mirage.
Entre l’inscription et ce qu’elle inscrit, il y a coupure et la répétition devient un acte mortel.
Ce qui se répète est ce qui clive l’absence et la présence, le Fort et le Da, c'est-à-dire la
coupure.
Ce que J. Lacan repère donc, lui, dans ce jeu « qui est le Repräsantanz de
la Vorstellung », c’est aussi le surgissement du trait. Soit « ce qu’il y a de plus détruit, ... de
plus effacé d’un objet 15 » et c’est de sa destruction absolue que surgit le trait. Et cet acte, le
langage l’engage. Un acte rythmique de balancement de la bobine qui tend à occlure une
béance introduite par une absence ; cette seule possibilité d’absence asservit le sujet au
symbole, ce dernier marquant la nature même du signifiant en introduisant le petit
d’homme au meurtre de la Chose. Un trait qui efface la Chose sauf ce qu’elle fut, le Un de
sa trace, « tout ce qu’il y a de réel dans le symbolique ». Car le sujet qui a lui-même subi
l’opération du signifiant - donc effacé aussi, trait sans compte -, est identifié à ce qui efface
la Chose, au trait d’effacement, le Un repéré par Freud : einziger Zug, trait unique en tant
qu’exclu.
Dans cette première identification où le sujet s’aliène, s’engrange la formation de l’idéal du
moi par le rapt, dans l’Autre, d’un « point suffisant 16 » pour une identification hors champ
au lieu d’un vide.
Par cette activité ludique répétitive, par cet acte qu’est la répétition, le sujet se montre
capable de se mutiler : coupure lui permettant l’accès à la fonction signifiante en le laissant
désormais porteur d’une marque.
Dans ce premier sacrifice symbolique de lui-même, dans cette tout aussi première
rencontre avec la mort, le sujet reste privé de quelque chose de lui-même qui prend valeur
du signifiant de son aliénation. « C’est l’assomption de la castration qui crée le manque
dont s’institue le désir. » Dans cet acte inaugural s’institue le rapport toujours répété du
sujet à l’objet perdu où son désir s’aliène. La singularité de la place de la répétition se met
donc en jeu dans le vel aliénant du fantasme où le sujet se trouve pris ; un « ou-bien/ou-
bien » qui introduit la fonction de la coupure - ◊ - par l’intermédiaire de laquelle le sujet est
confronté à l’objet perdu. Et ceci grâce à cette identification au trait - einziger Zug - qui se
trouve soutenir la répétition. Seul l’Autre sera garant de la fonction du trait en tant
qu’absent ou présent.
Ce premier Un supposé, « concept du manque », viendra marquer l’absence de la Chose,
cocher la place de l’objet chu, et se répéter, véhiculé par la demande du sujet clivé, donc,
dans son rapport à l’objet entre ce qu’il a mis en place d’un idéal et sa quête, son désir
dont l’objet qui la cause est perdu. « Le désir s’y présentifie de la perte, imaginée au point
le plus cruel, de l’objet 10. »
Ce sujet, « pensé comme répétant », se trouve donc structuré par l’unaire originel, le Un, le
trait, dans quoi, dit J. Lacan, s’enracine la répétition qu'il situe en 1972 et dans un texte que
l’on peut considérer comme étant le plus élaboré, dans l’ordre du nécessaire : « Il est
saisissant... que l’ordre... de la répétition, est passé tout à fait, dans sa nécessité *,
inaperçu de mon audience 17. »
Répéter, dès lors, aura pour but de « faire resurgir cet unaire primitif » d’un de ses tours.
Unaire qui va permettre une identification d’objets dont il annulera la différence pour les
compter, un par un, avec, à chacun de ses tours, un décalage qui fera relance et persistera
en tant qu’objet :
que J. Lacan a aussi écrit, dans la mesure où, en effet, le 1 est incrémenté :
1+ (1+ (1+ (1+ … )))) 10.
Chaque répétition restera absolument différente de la précédente.
Et dire, comme le fait J. Lacan, que le but de la répétition est de « faire resurgir l’unaire
primitif », c’est respecter absolument la visée freudienne. Pour Freud, le sujet est obligé de
répéter le refoulé. C'est la notion de nécessaire * que Lacan définira comme ce qui ne
cesse pas de s’écrire 18.
Or, quelle est la mémoire qu’implique l’inconscient freudien ? Cet inconscient, « réaffirmé
par la découverte de l’automatisme de répétition », dira J. Lacan en précisant que ce que
Freud rénove en 1920 avec l’au-delà du principe de plaisir, c’est ce fameux système ψ,
c'est-à-dire l’ancêtre de l'inconscient qui ne « ... manifeste son originalité de ne pouvoir se
satisfaire que de retrouver l’objet foncièrement perdu... cette répétition étant répétition
symbolique, il s’y avère que l’ordre du symbole ne peut être conçu comme constitué par
l’homme, mais comme le constituant 12 ».
C’est donc bien la structure de la détermination qui est ici mise en question. Le sujet, dès
lors, aliéné à ce qui cause son désir est condamné à l’errance autour d’un vide. « Le
signifiant exige un autre lieu - le lieu de l’Autre... - pour que la parole qu’il supporte... puisse
se poser comme vérité. Ainsi c’est d’ailleurs que de la réalité qu’elle concerne que la vérité
tire sa garantie : c’est de la parole. Comme c’est d’elle qu’elle reçoit cette marque * qui
l’institue dans une structure de fiction *.
« Le dit premier décrète, légifère, aphorise, est oracle, il confère à l'autre réel son obscure
autorité 16. »
Le sujet est alors destiné à la recherche de « l’identiquement identique », la recherche du «
poinçon de cette fois-là », soit ce qui manquera toujours, ce qui est à l’origine de
l’Urverdrängt. Et « le signifiant étant différent de lui-même, rien du sujet ne saurait s’y
identifier sans s’en exclure ». Pas d’identiquement identique. Pas de fusion. Dans les
coches que fait le chasseur sur son os, chaque trait, chaque Un, est absolument différent
du premier ou de celui qui précède 15 .
Il marque la différence et ce n’est pas le premier qui fait retour, même s’il supporte la
répétition. L’identité échappe et a reste différent de a. Le signifiant reste suspendu à
l’absence.
À chacun de ses tours, la répétition instaure un espace, un écart entre ce qui est cherché
et ce sur quoi cette recherche tombe et s’arrête. L’intervalle institué structure la chaîne
signifiante, garantit et véhicule, par une demande toujours répétée, du désir causé par un
écart en reste. Ce qui se répète est chaque fois différent, mais aussi véhicule du même à
chaque fois, du réel, dans un échec auquel le sujet retourne, est confronté à chacun -
chaque Un - des tours de sa demande. Un ratage qui garantit la persistance du réel à
s’inscrire : «... il n’y a de cause que ce qui cloche 10. » C’est sans le savoir - qui porte sur
l'objet - que la demande se répète avec, à chaque tour, l’écart de l’objet en moins qui sous-
tend la répétition dont le but sera de viser le colmatage de la différence entre ce qui est
cherché - et qui se dérobe par nature - et ce qui est trouvé.
Car c’est le sujet lui-même, en tant que reste venant fonctionner au regard de cette perte,
le trou dans l’Autre - - qui tentera de suppléer au manque qui lui est répondu de ce
lieu. Un Autre qui sera toujours marqué du sceau de la perte, réel qui stimulera la répétition
en tant qu’aucun signifiant ne peut venir combler ce vide.
Dans la structure, la répétition est un acte qui se fait en l’honneur d’une rencontre,
essentiellement manquée. « Le réel est... ce qui revient toujours à la même place, à cette
place où le sujet, en tant qu’il cogite... ne le rencontre pas 10. »
L’échec de cette rencontre - Tuchè - marque ce qui fait la perte : écart qui agit le processus
répétitif et dont l’effet sera de « répéter la marque première 15 ». Ce ne sera « pas-ça »
mais ce sera, de toutes façons, une trouvaille qui fera « surprise » en tant qu’elle aura été
choisie pour « solution 10 ».
La répétition n’est pas le ratage. C'est le ratage que répète la répétition. Elle répète un
échec, lui-même marqué de la répétition. Ce qui est manqué est essentiellement la
rencontre. Car elle relève d’un réel qui gît derrière l’Automaton que le sujet est condamné à
ne rencontrer que par achoppements, actes dits manqués, rêves, etc.
L’insistance répétitive fonde donc le sujet de l’inconscient - - comme barré lors de sa
mise en place dans le premier couple de signifiants.
Là est la répétition inaugurale, entre S 1 disparu, chu, et S2 dont il n'est pas sûr qu’il sache
quoi que ce soit de celui qui le précède mais en implique le savoir. «... C'est justement de
ce qui n’était pas que ce qui se répète procède 12. »
La répétition révèle donc et implique un savoir ; dans un Autre lieu, là où je ne suis pas ça
sait, et ça sait quelque chose. Un savoir qui justifie et motive ma quête et dont seul l’Autre
peut jouir : « Le savoir est la jouissance de l’Autre 19. » Et c'est bien de ce qu'il n'y a pas
identité qu'il y a répétition. À chaque répétition, il y a constat que ce dont le sujet a cru
pouvoir jouir, il jouit à chaque fois un peu moins. Il y a perte de jouissance dont J. Lacan
dit, en 1975, qu’elle contient l'étalon de la répétition comme fonction fondamentale 20; c'est-
à-dire la marque que le sujet a mis au monde qui est « conductrice de volupté » et qui le
laissera divisé entre le premier signifiant - S 1 - de la jouissance et le second - S 2 - de savoir,
identifié en s’y abolissant à la coupure qui permet la jouissance de quelque chose qui
insiste en s’adressant à bon entendeur, et fonde le discours psychanalytique.
C’est ce savoir, dans la mesure où une analyse a à être conduite jusqu’à la place de l'être
chu, qui intéresse le psychanalyste : celui que recèle le trait ; car c’est grâce à ce savoir
qu’il y aura recherche de jouissance par la répétition. Le savoir de la coupure, seule preuve
de l’existence du sujet. « Le Un... n’est posé que pour tenter la répétition, pour retrouver la
jouissance en tant qu’elle a... fui 19. »
Car pour le sujet, « ce qui est essentiel, c'est qu’il voie,... à quel signifiant - non-sens,
irréductible, traumatique - il est, comme sujet, assujetti 10 ». Et il ne le verra qu’à interpréter
la répétition car «... ce qui insiste, c’est ce qui a le plus de sens, et ce sens, c’est de l’ordre
de la jouissance 2I »; et c’est le sens de ce qui se répète qui nous conduira à la pulsion.
La répétition se révèle être un acte nécessaire - c’est-à-dire conjugué à l’impossible de la
jouissance de la Chose - à toute idée d’inconscient et de structure. Elle répond d'un
mécanisme fondamental, une aliénation : retrouver l’objet perdu.
Freud avait repéré son rapport à la mort et à la jouissance, J. Lacan à ce qui en soutient
les tours : le Un.
Elle est un des éléments essentiels constitutifs de l’inconscient du sujet : celui qui est
supposé savoir.
Dans cette recherche de ce que Freud appelait l’identité de perception, le sujet fait
l’épreuve de l’impossible du rapport sexuel. La répétition révèle, en acte, maintient et
garantit la béance dans l’Autre. En ce lieu, la répétition est la seule loi.
Répéter, du latin repetere : regagner un lieu, prend en langue classique le sens de
réclamer, redemander. «... Et pour le transfini de la demande, soit la ré-pétition, reviendrai-
je sur ce qu’elle n’a d'autre horizon que de donner corps à ce que le deux ne soit pas
moins qu’elle inaccessible à seulement partir de l’Un qui ne serait pas celui de l’ensemble
vide 17 ? »
Le mode d’advenue du signifiant nous guide dans le mode d’advenue du sujet selon la
formule freudienne : wo Es war, soll Ich werden. Ou encore ce qu’en a repris J. Lacan : wo
Es war, da durch das Eins werde Ich. Là où c’était, par le Un adviendrai-Je.
Adviendra donc le trait qui représente le sujet qui compte, et sa structure en tant qu’elle «
est le réel qui se fait jour dans le langage 17 », par la répétition en tant qu’elle peut et qu’elle
est le moyen de bascule du discours du sujet.
Le sujet, au-delà de toute Loi, est condamné à répéter.
Dans « La direction de la cure 22 », J. Lacan ne liera pas nécessairement la résistance à la
répétition, car pour lui, « du côté de l'inconscient, il n’y a aucune résistance, il n’y a que
tendance à répéter 9 » ; ce qui sera déterminant pour définir la fin de l’analyse chez Freud
et chez J. Lacan, dans la mesure où elle aura constitué le cheminement du sujet qui est de
l’ordre du « Je n'en veux rien savoir », soit le support du symptôme qui lie, tisse au
transfert la répétition qui témoigne d’un discours et de ses bascules, en acte.
Encore et en - corps, « nom propre de cette faille d’où, dans l’Autre, part la demande
d’amour 18 ».
« C’est la liberté elle-même qui est maintenant la répétition 11.»
* C’est nous qui soulignons.Notes1. Freud & Breuer, Études sur l'hystérie, P.U.F.2.
Freud, L’Interprétation des rêves, P.U.F.3. Freud, La Naissance de la psychanalyse,
P.U.F.4. Freud, id., Lettre à Fliess.5. Freud, «Analyse finie et analyse infinie» (inédit).6.
Freud, La Technique psychanalytique, P.U.F.7. Freud, Inhibition, symptôme, angoisse,
P.U.F.8. Freud, Les Essais de psychanalyse, P.U.F.9. J. Lacan, Le Séminaire, Livre II,
Seuil.10. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XI, Seuil.11. S. Kierkegaard, « La répétition
» in Œuvres complètes, L'Orente.12. J. Lacan, in Écrits, le séminaire sur La Lettre volée,
Seuil. 1966 .13. J. Lacan, in Écrits, Fonction et champ de la parole et du langage, Seuil.
1966.14. Freud, Notice sur le bloc-notes magique.15. J. Lacan, Le Séminaire, Livre IX.16.
J. Lacan, in Écrits, Subversion du sujet et dialectique du désir, Seuil. 1966.17. J. Lacan, «
L'étourdit », in revue Scilicet n° 4, Seuil.18. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Seuil.19. J.
Lacan, Le Séminaire, Livre XVI.20. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XXII.21. J. Lacan, Le
Séminaire, Livre XXI.22. J. Lacan, in Écrits, La direction de la cure, Seuil. 1966.
Repetition
From No Subject - Encyclopedia of Psychoanalysis
French: répétition
Sigmund Freud
"Compulsion to Repeat"
For Freud, the "compulsion to repeat" -- also referred to as the "repetition compulsion"
(Wiederholungszwang) -- is related to the death drive and the desire to return to an
inorganic state.
The "compulsion to repeat" refers to the tendency of the patient to expose himself again
and again to a distressing or painful situation, although he has forgotten of origins of
the compulsion.
Psychoanalytic treatment involves an effort to break the cycle of repetition by helping
the patient remember.
Jacques Lacan
Lacan expands upon Freud's concept of the "compulsion to repeat" in various ways.
He borrows the term "automatisme de répétition" ("repetition automatism")
from French psychiatry[1] to refer to the compulsive repetition or reproduction of
an internalized social structure which the subject repeatedly and compulsively re-
enacts..
While Lacan never completely abandons the term automatisme de répétition, in the 1950s
he increasingly uses the term "insistence" (French: instance) to refer to the repetition
compulsion.
Lacan also defines repetition as the "insistence of the letter" (l'instance de la lettre), that
is, as the compulsive repetition of certain signifiers or letters despite
the subject's conscious attempts to repress them.
"Repetition is fundamentally the insistence of speech."[2]
Resistance
Certain signifiers insist on returning in the life of the subject, despite the resistances which
block them.
In schema L, repetition / insistence is represented by the axis A-S, while the axis a-
a' represents the resistance (or "inertia") which opposes repetition.
Jouissance
In the 1960s, repetition is redefined as the return of jouissance,
an excess of enjoyment which returns again and again to transgress the limits of
the pleasure principle and seek death.[3]
Transference
The compulsion to repeat is often acted out, the repetition compulsion manifests itself, in
the transference, whereby the analysand repeats in his relationship to the analyst certain
attitudes which characterised his earlier relationships with his parents and others.
Freud establishes an important distinciton between the compulsive
repetition of material that has not been mastered or understood, and the recollection,
verbalization and working-through characteristic of the talking cure.
Lacan lays great emphasis on this symbolic aspect of transference, distinguishing it from
the imaginary dimension of transference (the affects of love and hate).[4]
However, Lacan points out that although the repetition compulsion manifests itself perhaps
most clearly in the transference, it is not in itself limited to the transference; in itself, "the
concept of repetition has nothing to do with the concept of transference." [5]
Repetition is the general characteristic of the signifying chain, the manifestation of
the unconscious in every subject, and transference is only a very
special form of repetition (i.e. it is repetition within psychoanalytic treatment), which cannot
simply be equated with the repetition compulsion itself. [6]
It is quite common, for example, to hear it said that the transference is a form of repetition. I
am not saying that this is untre, or that there is not an element of repetition in
the transference. I am not saying that it is not on the basis of his experience of
the transference that Freud approached repetition. What I am saying is that the concept
of repetition has nothing to do with the concept of transference. Because of this confusion, I
am obliged to go through this explanation at the outset, to lay down the
necessary logical steps. For to follow chronology would be to encourage the ambiguities of
the concept of repetition that derive from the fact that its discovery took place in the course
of the first hesistant steps necessitated by the experience of the transference."[7]
La définition de Répétition
La répétition désigne la réitération d'une activité ou d'un stimulus.
Un facteur de l'apprentissage et de la mémorisation
La répétition est un facteur de l'apprentissage et de la mise en mémoire. Elle peut concerner,
selon le cas, le comportement lui-même ou bien la conjonction d'un comportement et de ses
conditions, ou simplement les stimulus ou les situations. Dans tous les cas, elle est un facteur
essentiel d'établissement et d'amélioration pour les comportements et les activités mentales.
La force de l'apprentissage, qui peut être mesurée par des paramètres divers, est souvent une
fonction du nombre de répétitions, ce qui a conduit à parler de loi de la répétition. Cet effet se
manifeste parfois dans des régularités qui ne sont pas immédiatement évidentes. Par exemple,
en psycholinguistique, on sait que le temps requis pour la perception des mots d'une langue est
une fonction de la fréquence des mots dans la langue. On ne peut douter qu'il s'agisse là d'un
effet de la répétition. Celle-ci porte, pour certains mots, sur des dizaines ou des centaines de
milliers d'occurrences. Toutefois, cette loi importante n'est pas universelle surtout pour les êtres
humains. En effet, elle laisse subsister la possibilité d'apprentissages ou de mises en mémoire
en une fois.
La répétition en psychanalyse
Dans les représentations de l'individu, dans son discours, dans ses conduites, dans ses actes
ou dans les situations qu'il vit, fait que quelque chose revienne sans cesse, le plus souvent à
son insu et, en tout cas, sans projet délibéré de sa part. Ce retour du même et cette insistance
prennent volontiers valeur compulsive et apparaissent généralement sous la forme d'un
automatisme.
D'un point de vue clinique, il est important de distinguer la répétition de la reproduction, puisque
cette dernière est agie, mise en œuvre volontairement par l'individu. La compréhension du
phénomène de répétition renvoie directement à celui du traumatisme. Sa théorisation met en
jeu des notions très diverses, entre autres celles d'échec (névrose d'échec, névrose de
destinée) et de culpabilité, et dévoile un principe de fonctionnement psychique radicalement
différent de celui, classiquement décrit, dominé par le principe de plaisir.
D'un point de vue épistémologique, la répétition est l'un des concepts majeurs de la dernière
partie de l'œuvre de Sigmund Freud. Elle introduit la pulsion de mort, ouvre la voie de la
deuxième topique et, accessoirement, signe un réajustement considérable de la clinique et de
la technique analytiques.
Chez Jacques Lacan, la répétition constitue, avec l'inconscient, le transfert et la pulsion, l'un
des quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, notamment justement parce qu'elle est
devenue une référence omniprésente de la clinique et qu'elle fait nœud des trois autres
concepts. Elle est le point d'achoppement de l'inconscient, le pivot du transfert et le principe
même de la pulsion.
Les thèses freudiennes
C'est en 1914, dans l'article Remémoration, répétition, perlaboration que Freud commença à
conceptualiser la notion de répétition. Le point de départ est d'ordre technique: l'efficacité des
cures s'est émoussée. C'est que le discours analytique vieillit déjà, acquiert un début de
légitimité sociale et perd par là même une partie de son tranchant. C'est aussi que les
indications de l'analyse se sont étendues. En effet, les hystériques ne sont plus seuls à y venir
et les nouveaux patients échappent pour une part plus grande au travail de la cure, centré sur la
reconquête des notions refoulées, sur la prise en compte de l'inconscient. En un mot, Freud
découvre qu'il y a une limite à la remémoration. D'où un obstacle: comment avoir accès à ce
qu'il y a au-delà? Autre difficulté, presque parallèle: il apparaît de plus en plus que les patients
mettent en scène et mettent en acte, en dehors du cadre de la cure, dans leur vie, toutes sortes
de choses qui pourtant s'y rapportent. Ce sera en fait la solution. En effet, Freud découvre que
ce qui ne peut se remémorer fait retour autrement, par la répétition, par ce qui se répète dans la
vie de l'individu et à son insu.
La nouvelle technique analytique va donc consister non seulement à explorer les formations de
l'inconscient, mais aussi à prendre en compte la répétition et à exploiter le matériel qu'elle
révèle. Et sa nouvelle efficacité va dépendre de sa capacité non seulement à faire disparaître
tel ou tel symptôme, mais aussi à enrayer telle ou telle compulsion répétitive à laquelle le
patient est assujetti. À partir de là, la répétition va éclairer d'un jour nouveau le transfert. En
effet, celui-ci n'apparaît désormais plus uniquement comme un phénomène passionnel, une
énamoration, en grande partie induite par la position occupée par l'analyste, mais davantage
encore comme un phénomène répétitif la reviviscence d'anciennes émotions. En tant que
répétition, le transfert constitue donc une résistance, la plus importante de toutes, susceptible
de paralyser complètement les progrès de la cure. Mais il fournit aussi précisément la possibilité
d'appréhender in situ le fonctionnement de la répétition et, grâce à son interprétation, peut
amener au seul dénouement possible de la névrose et de la cure elle-même.
La répétition donne également accès à la compréhension des conduites d'échec, de ces
scénarios répétitifs où les individus se voient parfois pris et qui leur donnent le sentiment d'être
les jouets d'une destinée perverse. Freud étudia le processus surtout dans le cadre des
névroses obsessionnelles. Aussi, à partir de l'analyse d'une pièce d'Ibsen, Rosmersholm, il put
avancer que l'échec a souvent, pour l'individu, fonction de prix à payer, de tribut exigé par une
culpabilité sous-jacente. Il était ensuite aisé de montrer que les conduites répétitives d'échec
étaient donc tout à la fois une manière de supporter le poids de la culpabilité et une preuve que
cette dernière ne s'en contentait pas puisqu'elle exigeait toujours de nouveaux échecs.
C'était là dévoiler une fonction particulière de la répétition: payer pour une culpabilité subjective
et en diminuer par là même la charge, mais sans pour autant la régler. Après la Première
Guerre mondiale, Freud put mettre en lumière la fonction générale de la répétition, ce qui
l'amena du même coup à discerner un autre mode de fonctionnement psychique, à supposer
l'existence d'une pulsion de mort et à réorganiser finalement de fond en comble la théorie
analytique. L'article princeps est Au-delà du principe de plaisir, paru en 1920. Freud
commence par y décrire certains exemples de répétition dans la littérature, dans les actes des
individus, dans les rêves, dans le cadre des névroses de guerre ou des névroses traumatiques.
Puis il s'attarde sur un exemple, celui de son petit-fils, alors âgé de dix-huit mois, s'amusant à
lancer sous un meuble, c'est-à-dire hors de sa vue, une bobine attachée à un fil puis à la
ramener à lui en accompagnant ces gestes d'un « oooh » pour la disparition de la bobine, d'un
« haaa » pour son retour. Avec l'aide de la mère de l'enfant, il put établir que ces phénomènes
étaient ceux que le nourrisson émettait également à l'occasion de chaque départ et de chaque
retour de sa mère. La question qui se posait dès lors était celle-ci: pourquoi donc l'enfant
mettait-il en scène de façon répétitive une situation qui à l'évidence lui déplaisait? Et c'était la
même interrogation qu'imposaient le retour incessant des images du trauma chez l'accidenté ou
l'insistance de certains cauchemars.
La question était d'autant plus délicate que ces manifestations avaient ceci de particulier de
contredire radicalement le principe essentiel de la vie psychique que Freud avait établi depuis
longtemps: que le fonctionnement de l'individu, même si c'était souvent de manière
apparemment paradoxale, ou de façon inconsciente, visait toujours à l'obtention de la
satisfaction obéissait toujours au principe de plaisir. Or, là, ce n'était plus le cas.
Aussi Freud fit-il l'hypothèse suivante. Lorsque chez un individu un événement survient auquel il
ne peut faire face, c'est-à-dire qu'il ne peut ni l'intégrer dans le cours de ses représentations ni
l'abstraire du champ de sa conscience en le refoulant, alors cet événement a proprement valeur
de traumatisme. Et ce trauma, bien sûr, pour laisser en paix l'individu, exige d'être réduit, d'être
symbolisé. Son retour incessant, sous forme d'images, de rêves, de mises en acte, a
précisément cette fonction: tenter de la maîtriser en l'intégrant à l'organisation symbolique de
l'individu. La fonction de la répétition est donc de réduire le trauma. Mais il s'avère d'autre part
que souvent cette fonction est inopérante. En fait, généralement, la répétition est vaine. En
effet, elle n'arrive pas à remplir sa mission, sa tâche est sans cesse reconduite, sans cesse à
refaire. Aussi a-t-elle ce caractère d'automatisme, ainsi finit-elle par se perpétuer à l'infini.
Pour Freud, la répétition est donc la conséquence du trauma, une vaine tentative pour l'annuler,
une façon aussi de faire avec, qui amène l'individu dans un autre registre que celui du plaisir
puisque ce qu'il répète ne répond en rien à un quelconque désir. Il restait à caractériser
cet autre registre. Freud le fit en radicalisant la notion de trauma. Finalement, dit-il, le premier
des traumas, c'est celui de la naissance, c'est celui qui est inhérent au fait même de vivre. Et
vivre, c'est emprunter toutes sortes de détours pour revenir au point d'origine, à l'état inanimé à
la mort. Dans cette perspective, la répétition est bien la marque du trauma originel et structural
et de l'impuissance de l'individu à l'effacer. Aussi bien dire qu'elle constitue la signature de la
pulsion de mort, qui se dévoile comme retour à l'origine, et qu'elle en est aussi l'annonce: le
retour du même, c'est le contraire d'une avancée, le contraire d'une démarche vitale, c'est le
retour à la mort.
Cette idée de l'au-delà du principe de plaisir, de la répétition comme sceau de la pulsion de
mort, n'était au début pour Freud qu'une hypothèse métapsychologique. Très vite, il reconnut
qu'elle prenait valeur de repère central de la théorie analytique. Elle en devint finalement le
corps.
Les thèses lacaniennes
Lacan a le même point de vue. Une bonne partie du retour à Freud, qu'il a suscité, cherche
d'ailleurs à rétablir cette perspective qu'une seule génération d'analystes avait réussi à
estomper. Mais il n'en reste pas là et développe le concept de répétition selon deux axes
différents:
L'axe du symbolique: la répétition est en somme au principe de l'ordre symbolique en
général et de la chaîne signifiante en particulier. Le fonctionnement de la chaîne des
signifiants, dans laquelle l'individu a à se reconnaître comme tel et doit frayer la voie de
sa parole, repose sur l'opération de la répétition. Et si les signifiants font sans cesse
retour, ce qui est somme toute un fait de structure langagière, c'est bien parce qu'ils
dépendent d'un signifiant premier, qui a disparu originellement et auquel cette
disparition donne en quelque sorte valeur de trauma inaugural.
L'axe du réel: dès 1964, Lacan propose de distinguer les deux versants de la répétition
en se servant de deux concepts aristotéliciens: l'automaton et la tuchê.
L'automaton désigne pour lui l'insistance des signes, ce principe de la chaîne
symbolique. Quant à la tuchê, dit-il, c'est ce qui est à l'origine de la répétition, c'est ce
qui déclenche cette insistance le trauma. En somme, c'est la rencontre, qui n'a pour
une fois pas pu être évitée, de quelque chose d'insupportable à l'individu. Et cet
insupportable que Freud tentait de prendre en compte sous les auspices de la pulsion
de mort, Lacan va alors le conceptualiser sous le terme de réel, l'impossible,
l'impossible à symboliser, l'impossible à affronter pour un individu.
Aussi la répétition, pour lui, est-elle au nœud de la structure. En effet, indice et index du réel,
elle produit et promeut l'organisation symbolique, et reste à l'arrière-plan de toutes les
échappatoires imaginaires.
Genre et identification
Pedro Ambra
RÉSUMÉ
Considérant la place centrale de la tension pour la production de savoir dans le
champ psychanalytique, cet essai cherche à donner des pistes pour une approche
entre la question des dites identités de genre et une des théories lacaniennes sur
l'identification, à savoir, celle présentée au séminaire de 1961-1962. Après avoir
repris quelques développements de Lacan sur la constitution du sujet dans le
contexte du trait unaire et de la critique du principe d'identité - présente aussi chez
Butler - nous proposons que le processus d'identification sexuée peut être repensé
comme une réponse performée au désir de l'Autre.
Mots-clés: Genre; identification; sexuation; Lacan; Butler.
Contrairement à ceux qui soutiennent qu'il y avait un âge d'or de la psychanalyse,
me semble-t-il que l'histoire nous montre que la psychanalyse est toujours en crise.
D'une certaine façon - soit dans sa clinique, soit dans sa forme de production de
savoir - elle a besoin de la tension, de l'incertitude et des confrontations. Dans les
discours de certains psychanalystes, les théories du genre représenteraient une des
menaces pour la "peste psychanalytique". Accusées de nier la différence sexuelle,
elles ignoreraient aussi la dimension lacanienne du réel, et promouvraient un appel
à une "sociologisation de la psychanalyse". En plus, ces théories ont commis le
péché de toucher le thème sacré de la sexualité qui, depuis près d'un siècle, était
sous la tutelle de la psychanalyse. En tant que psychanalystes, notre réponse
semble être ce que Laufer (2015) appelle une "mélancolisation du savoir
psychanalytique". Face à l'impossibilité du deuil par le déplacement d'une position
de pouvoir, les théories psychanalytiques tombent sur elles-mêmes, ignorant ainsi
toute possibilité de dialogue avec d'autres champs de la connaissance, sauf si ces
champs confirment ce qui était déjà connu avant. Visant à se sortir d'un tel piège
mélancolique, ce court essai a pour but de poser quelques questions à un autre
savoir non pour nier, ni pour apaiser cette tension, mais pour la repenser en
d'autres termes.
Bien qu'il existe des différences importantes et significatives entre les théories du
genre et la psychanalyse, il me semble qu'il y a au moins une question commune
qui les approche: comment devient-on sexués? Quel est le processus par lequel un
être bisexuel, avec des tendances perverses-polymorphes, s'aliène dans une
identité sexuelle? Du côté de la psychanalyse, les deux théories les plus souvent
évoquées par les lacaniens face au mystère de l'être sexuel semblent d'abord se
référer à d'autres problèmes conceptuels. D'une part, l'Œdipe structurel est une
description générale de l'entrée du sujet dans le langage et non un processus de
sexuation. Rigoureusement, l'Œdipe ne produit pas des hommes et des femmes,
mais des névrosés, des psychotiques et des pervers. D'autre part, les formules de
la sexuation présentent deux formes différentes de jouissance, de positionnement
face au langage, et d'impasses de la soumission à la loi phallique. Cependant, il ne
s'agit pas de la description d'un processus, ni d'identités sexuelles elles-mêmes. Par
exemple, Lacan classe Saint Jean de la Croix comme du côté du pas-tout des
formules, c'est-à-dire féminin, sans que cela implique de le concevoir, par exemple,
comme un transsexuel.
Y a-t-il dans la psychanalyse une théorie de l'identité sexuelle? On peut argumenter
que son opérateur théorique privilégié pour penser ce problème serait celui de
l'identification, concept qui, tout au long de l'œuvre de Freud, a essentiellement
trois incidences : la formation symptomatique (Mélancolie, toux de Dora); la
constitution subjective (identification primaire et secondaire au père, qui conduit à
la constitution du surmoi) et, enfin, le lien à l'autre (ladite identification du
pensionnat, ou au leader dans le contexte de la foule) (Freud, 1921/2012). Mais
aucun d'eux ne porte spécifiquement sur le processus de sexuation. Freud lui-
même n'a jamais utilisé le expression d' "identification sexuelle".
Même chez Lacan, l'idée d'une "identification sexuelle" est tardive, présentée
seulement au séminaire dédié au semblant (Lacan, 1971/2009), et très rapidement
remplacée par la notion d'identification sexuée au séminaire Les non-dupes
errent (1973-1974). Ce changement semble souligner que dans les années 1970,
Lacan prévoit déjà que l'un des grands défis théoriques auxquels la psychanalyse
serait confrontée ne serait pas exclusivement lié à une gestion de jouissance parmi
les différentes choix d'objet, mais aussi à l'identité sexuée. Néanmoins, Lacan n'a
jamais vraiment exploré cette idée et nous a abandonné la réflexion sur le statut de
ce que serait tel processus d'identification sexuée. Dans sa théorie, l'identification a
des incidences très diverses: d'abord, l'identification imaginaire dans le stade du
miroir, puis une identification symbolique avec le signifiant phallique, ensuite
l'identification à l'objet a dans le passage à l'acte et, enfin, une identification au
symptôme comme paradigme de la fin de l'analyse.
Rappelons-nous, cependant, que le séminaire de 1961-1962 a été entièrement
consacré à l'identification. Dans ses réflexions, Lacan opère une réduction de toutes
les formes d'identification décrites par Freud dans le chapitre 7 de Psycho logie des
masses et analyse du moi (1921/2012) à l'identification par le trait unaire. Ce qui
était chez Freud une modalité de formation symptomatique, devient chez Lacan la
forme la plus élémentaire de l'identification. De plus, le trait unaire serait dès lors le
soutien du signifiant en tant que tel, dans une discussion qui va même finir par
changer le statut de la notion de lettre. De toute façon, il est important de se
rappeler que ce qui permet une telle discussion du trait unaire dans ce séminaire,
c'est précisément la critique du principe d'identité. Si la théorie du langage sur
laquelle se base la psychanalyse est structuraliste, par principe, il n'y a pas identité
entre signifiants, même si apparemment ils seraient égaux. Voilà pourquoi selon
Lacan, lorsque nous disons "La guerre est la guerre", nous ne sommes pas dans le
domaine d'une tautologie, parce qu'il y a un sens qui émane simplement du fait que
les deux guerres ne sont pas le même signifiant: ce qui définit un signifiant est sa
position en tant que sujet pour un autre signifiant, qui, par rétroaction, nous fait
supposer un sens. Le trait unaire peut donc être conçu comme cette unité minimale
de différence dans la répétition d'une part, et l'égalité dans la différence, d'autre
part. Cette idée conduira Lacan à la présentation d'une de ses premières incursions
topologiques, à savoir l'idée que la structure du sujet est la structure d'un tore
(Figure 1 et 2).
Les petits tours à l'intérieur du tore sont ce que Lacan appelle "l'unaire de la
répétition", dans le contexte de la demande. Par exemple, à un stade donné du
développement, les enfants ne cessent pas de demander "pourquoi" aux adultes.
Cette répétition incessante qui est en même temps différente quant à leurs objets,
mais égale dans sa performance, a une structure unaire. Aucune réponse ne
satisfera l'enfant car sa demande se constitue autour d'un désir - ce trou central -
en tant qu'instance radicalement négative et extérieure, mais qui, en même temps,
constitue le sujet. Le mantra lacanien par lequel l'analyste ne doit pas répondre à la
demande traite justement du fait que l'analyse se débrouille par le désir et donc
l'abstinence analytique vise à signaler ce qui a de réel dans les répétitions
symptomatiques du sujet. Mais qu'est-ce que tout cela a à voir avec l'identité
sexuée?
La philosophe américaine Judith Butler est devenue une référence essentielle pour
les études de genre après la publication de Gender Trouble (1990/2002). Son sous-
titre, parfois oublié, est le féminisme et la subversion de l'identité. Butler décrit les
impasses des subjectivités et les politiques qui sont basées sur l'identité, identité
entendue comme une essence qui unifierait toutes les femmes sous la bannière du
féminisme. D'une manière complètement différente de Lacan, dans une certaine
mesure, Butler semble en venir à la même conclusion qu'il n'y a pas "la femme" en
tant que telle. Cependant, d'un point de vue politique Butler semble être plus
radicale dans la mesure où aucune identité sexuée n'existe en tant que substance
(ou modalité de jouissance) figée, d'où sa critique de l'utilisation de la notion «
d'identité de genre » en tant qu'ontologisant.1 Pour l'auteure, le genre ne serait pas
une essence masculine ou féminine socialement construite, mais surtout une
illusion créée à partir de réitérations performatives (Butler, 1990/2002).
Si cette idée semble trop abstraite, prenons un exemple similaire au sein de la
psychanalyse, la théorie de l'acte analytique. Le/la psychanalyste n'est pas une
identité fermée, identique à elle-même, mais plus précisément une fonction. L'effet
d'un acte analytique va au-delà du moi de l'analyste et, comme toute intervention,
n'est pas anticipé ou contrôlé, mais constitue l'opération par laquelle une
contingence devient nécessaire et fait de cette personne un/une analyste, dans
l'après-coup. Logiquement, donc, l'acte précède l'analyste, qui est plus l'effet que la
cause. Dans cette même logique, Butler entend donc aussi le genre comme le
résultat d'une série d'actes performatifs qui créent à un moment donné une
apparence de stabilité et se cristallisent en une identité.
Il convient de souligner une critique que la psychanalyse pourrait faire à Butler qui,
dans sa réflexion, semble ignorer la portée du grand Autre par rapport à la
performativité. En d'autres termes, même si on prend l'idée butlerienne selon
laquelle les sujets quotidiennement performent leur sexe, il faut ajouter aussi que
toute performance se fait nécessairement vers une altérité radicale. Il n'y a pas de
théâtre sans public. Cependant, par ailleurs, on peut aussi adresser une critique à
Lacan car, dans le contexte de l'identification unaire, ses développements semblent
ignorer le statut de l'identité sexuée. De manière étonnante, dans le séminaire
consacré à l'identification il n'y a aucune référence qui traite de la sexuation à la
lumière du trait unaire, du tore, etc.
Donc, pour conclure, je voudrais lancer quelques pistes pour la construction d'une
hypothèse concernant le statut psychanalytique du processus par lequel l'être
parlant peut venir à s'identifier comme sexué. Je souligne que ce n'est pas une
thèse au sens fort du terme, ni même une conclusion, mais seulement un ensemble
d'idées fragiles que j'aimerais laisser ici. En supposant que ces deux modèles - le
sujet comme tore et le sexe comme acte performatif - ne sont pas incompatibles,
mais complémentaires, j'essaierai d'établir synthétiquement une hypothèse sur le
processus d'identification sexuée à partir de ces deux pôles.
Au départ, l'identité de genre ne serait pas la simple correspondance psychique de
la différence anatomique, ni une essence ou une construction sociale, mais pas non
plus le résultat du complexe d'Œdipe, dans la mesure ou "on n'attend pas du tout la
phase phallique pour distinguer une petite fille d'un petit garçon, ils sont pas du
tout pareils" (Lacan, 1971/2009, p. 28). Ainsi, à partir de Butler et Lacan, on peut
définir le genre comme étant une réponse au désir de l'Autre. Dans le contexte de
l'entrée dans le langage, il est impératif de se rappeler que nous nous constituons
en tant que sexués toujours pour quelqu'un et, plus précisément, pour remplir ce
qu'on suppose être le désir (inconscient) de cet Autre. L'identité de genre qu'on
reconnaît dans le petit garçon, par exemple, peut être repensé comme une réponse
d'un sujet parlant au désir parental, et non comme une donnée "naturelle". Le
genre a ainsi une structure mœbienne: il s'agit d'une réponse endogène à un désir
exogène mais qui, dans ce mouvement, brouille cette frontière.
D'autre part, c'est à partir de la demande (décrite par le trait unaire dans sa
répétition) que le sujet cherche à répondre au désir de l'Autre. Or, si l'on définit
l'identité de genre comme une réponse au désir de l'Autre, il y aurait une dimension
de la demande propre au genre, liée à ce que Lacan appelait "répétition unaire".
Cette répétition de l'unité minimale du signifiant peut être décrite avec précision à
partir de la réitération performative de Butler, en ce que tous les actes quotidiens -
liés au corps, à la parole, au désir - portent la dimension du genre lui-même. Et ce
serait précisément cette répétition qui constituerait le sujet sexué et non pas une
identité a priori. Ainsi, l'identité de genre serait constituée comme une demande de
reconnaissance performée et aliénée dans le désir de l'Autre, et qui précipite son
apparente fixité dans l'après-coup. Et c'est ici que la place du corps doit être située.
L'anatomie - pensée comme l'imaginaire du corps - n'est pas une vérité en soi,
mais aura son importance mesurée par la place qu'il occupe dans le désir et le
discours de l'Autre. L'histoire montre que la soi-disant "différence sexuelle", qui
n'est née qu'au XVIème siècle, commence à considérer que les êtres parlants sont
divisés en deux sexes à partir du moment où le savoir médical assume une place de
vérité dans le discours social (Laqueur, 1998/2001).
Donc, dans le contexte de la sexuation, la question clé dans la structuration du
sujet est non seulement che vuoi?, que voulez-vous?, comme l'atteste le graphe du
désir, mais aussi chi sei?, qui êtes-vous? Cette possibilité de comprendre le genre
nous éloigne d'une visée réductrice, qui localiserait dans certains phénomènes
contemporains, tels que les transexualités, une sorte d'apocalypse symbolique,
dans laquelle le Nom du Père n'aurait plus de force, et où la société serait
condamnée à une perversion ou à une psychose généralisée. Mais si nous
comprenons l'Autre à partir de l'idée lacanienne de "trésor des signifiants", les
changements sociaux ont une incidence sur la valeur que nous donnons à chacun
de ces trésors. Autrement dit, si de nouveaux signifiants se présentent dans le
discours social ou si certains signifiants changent de valeur dans certaines
circonstances, ce qui peut être compris comme l'impact social sur le désir de l'Autre
tend à changer aussi. Ainsi, si nous entendons l'identité de genre comme une
réponse à l'Autre, il est clair que ce qui est considéré comme socialement valorisé
tend à modifier concrètement les différentes expériences sexuées des êtres
parlants. Ça ne signifie pas du tout que nous sommes face à un "nouveau sujet",
mais que nos identifications ont tout simplement de nouvelles formes d'aliénation,
comme toujours soumises au désir de l'Autre. Les identités sexuées sont,
finalement, ce que les sujets offrent à l'Autre dans l'espoir de remplir un manque
qui les constitue.
Références bibliographiques
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Trad.). Recife: Centro de Estudos Freudianos do Recife. [ Links ]
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