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Crypto-monnaie: Approche Matérialiste

Ce document propose une approche matérialiste pour comprendre la valeur des crypto-monnaies comme Bitcoin. Il décrit d'abord la technologie blockchain et le fonctionnement décentralisé du réseau peer-to-peer, puis analyse la crypto-monnaie comme une forme de monnaie et le minage comme un procès de production.

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Crypto-monnaie: Approche Matérialiste

Ce document propose une approche matérialiste pour comprendre la valeur des crypto-monnaies comme Bitcoin. Il décrit d'abord la technologie blockchain et le fonctionnement décentralisé du réseau peer-to-peer, puis analyse la crypto-monnaie comme une forme de monnaie et le minage comme un procès de production.

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Propositions pour une approche matérialiste de la crypto-monnaie

Céline Quellet
Travail de séminaire de recherche dans le cadre du module « anthropologie du numérique » du
séminaire d’anthropologie 2016 -2017 (master d’anthropologie) organisé par Corentin Chanet.

Table des matières


Introduction :...............................................................................................................................2
I. Technologie et infrastructures.................................................................................................3
II. Elaborer une approche matérialiste de la valeur des Bitcoins :..............................................7
A) La crypto-monnaie comme monnaie..................................................................................8
1)Entre monnaie marchandise et monnaie fiduciaire :.......................................................8
2)Entre monnaie marchandise et monnaie scripturale :...................................................11
B) Le minage comme procès de production :........................................................................12
1)Une approche néolibérale en termes de coûts de production :....................................13
2)Des approches marxistes :..............................................................................................17
III. Intérêt d’une lecture marxiste pour comprendre les crypto-monnaies..............................20
Conclusion :...............................................................................................................................22
Bibliographie :...........................................................................................................................27

1
Introduction :
En 2009, Satoshi Nakamoto (pseudonyme derrière lequel se cache plus
vraisemblablement un groupe de programmeurs plutôt qu’une seule personne) publie le
code open-source d’une monnaie cryptographique et d’un système de paiement
décentralisé fondé sur un réseau peer-to-peer. En réaction à la crise économique de
2008 et à la façon dont les banques ont agi face à celle-ci, l’idée est de proposer un
système monétaire qui puisse se passer de ces intermédiaires. La première crypto-
monnaie à utiliser le protocole proposé par Satoshi Nakamoto est Bitcoin. Adoptant le
fonctionnement décentralisé d’une architecture peer-to-peer, sans intermédiaires
comme les banques où les institutions comme MasterCard pour gérer les transactions,
Bitcoin se présente comme une monnaie alternative qui est aussi non inflationniste, dans
le sens où elle n’est pas sujette à l’arbitraire de faire fonctionner la planche à billet, cela
en raison d’une limite de 21 millions de Bitcoins imposée préalablement par l’algorithme
sur lequel se base le système de l’émission de monnaie.
Au cours des dernières années, la monnaie alternative « Bitcoin » a pris une valeur
considérable (à l’heure où nous écrivons, 1 BTC = 1212,93 dollars) et est acceptée
comme un moyen de paiement par de plus en plus de commerçants. Les chiffres
caractérisant les transactions sont également vertigineux : par jour, environ 270 000
transactions sont réalisées en Bitcoins, pour un volume équivalent à 280 millions de
dollars. D’autres crypto-monnaies ont également vu le jour avec leurs propres
spécificités, telles que Ethereum, Litecoin, Dash ou Monero, mais également des
monnaies moins connues. En tout, plus de 700 crypto monnaies sont actuellement sur le
marché.
Les études se proposant une analyse méthodique de la valeur des crypto-monnaies sont
encore marginales. Malgré l’importance des transactions réalisées en crypto-monnaies,
en Bitcoins ou avec d’autres « alt-coins » (le nom donné aux crypto-monnaies autres que
Bitcoin), les crypto-monnaies sont fréquemment considérées comme des « curiosités »
destinées aux passionnés d’informatique et comme de potentielles arnaques. Elles ont
également la réputation d’être des monnaies volatiles, sans valeur intrinsèque, dont la
valeur n’est déterminée que par le consensus d’une communauté (à la façon des
monnaies fiduciaires), par l’usage économique qui en est fait et par les marchés (Leloup,
2017).
En contre-pied de ces visions, nous souhaitons proposer ici les éléments d’une approche
matérialiste de la valeur des crypto-monnaies.
Notons tout de suite que nous ne nous intéresserons pas à la capitalisation boursière de
ces dernières, mais au prix auquel elles s’achètent, se vendent et s’utilisent dans les
transactions. Notre propos est le suivant. Nous ne croyons pas que ce prix soit délimité
comme le prétend une certaine économie néo-libérale par le seul rapport entre l’offre et
la demande. Plusieurs sources, y compris empiriques, ethnographiques (Jorion, 2016
[2010]), indiquent qu’à l’encontre des idées reçues, ce modèle théorique sensé expliquer
le monde n’est pas valable pour comprendre la réalité.

2
Notons aussi que, si de nombreuses crypto-monnaies existent, nous nous intéresserons
ici principalement à la plus connue d’entre elles, Bitcoin, ceci pour des raisons de facilité
liées à la présence d’une littérature scientifique sur celui-ci. Nous tenterons cependant
de mettre en perspective ce qui sera dit du Bitcoin avec d’autres crypto-monnaies telles
que l’Ethereum ou le Litecoin.
Influencée par les sciences sociales et par l’ethnographie, notre approche matérialiste se
veut une approche fondée au départ sur une connaissance empirique de notre objet
d’étude et de sa matérialité, physique autant que logique. C’est pourquoi nous
débuterons cet essai par une description minutieuse de Bitcoin et de son
fonctionnement. Ce plongeon dans la technique sera tout autant un préalable qu’un
ressort indispensable, nous le verrons, pour conduire notre réflexion.

I. Technologie et infrastructures
Nous avons brièvement évoqué ci-dessus Bitcoin comme une « monnaie
cryptographique » et un « système de paiement décentralisé » via un protocole « peer-
to-peer ». C’est ainsi que le présente Wikipédia 1. Voyons de plus près ce que cela signifie,
d’un point de vue technique.
Un réseau « peer-to-peer » (P2P), d’abord, est un réseau où un ordinateur est à la fois
« client » et « serveur ». L’internet que nous utilisons quotidiennement est
majoritairement centralisé : notre ordinateur, en tant que client, se connecte aux
serveurs de Google, Facebook, Twitter ou Youtube pour accéder à des contenus présents
sur ces serveurs. Au contraire, l’architecture d’un réseau peer-to-peer est décentralisée
et tout nœud du réseau est à la fois dans la position de télécharger du contenu et d’en
offrir. Ce genre de protocole est utilisé dans un système comme celui de BitTorrent où,
par l’intermédiaire d’un logiciel client, un utilisateur se connecte au réseau pour
télécharger du contenu (document, image, musique, vidéo) directement depuis les
ordinateurs d’autres utilisateurs qui possèdent le contenu souhaité. Dans le cas de
Bitcoin, l’utilisation d’un réseau peer-to-peer implique que tous les utilisateurs sont en
possession de la liste complète des transactions actuelles et passées réalisées en Bitcoins
et deviennent ainsi les nœuds du système décentralisé – en théorie pour le moins,
puisqu’après quelques années de transactions, cette liste a désormais un poids
conséquent de plus de 100 Go2, ce qui nécessite des solutions pour que le système puisse
être utilisé depuis n’importe quel ordinateur ainsi que depuis des périphériques comme
des tablettes ou des smartphones3.
Bitcoin est également, comme nous l’avons mentionné, une « monnaie
cryptographique », une « crypto-monnaie ». Cela signifie que la cryptographie est utilisée
pour faire fonctionner le système de Bitcoin. Comme nous l’avons évoqué en
introduction, le code publié par Satoshi Nakamoto fait suite à la crise économique de
2008 et propose une alternative qui se passe des intermédiaires que sont les banques.
Mais remplacer les banques signifie trouver un autre moyen pour authentifier les
transactions et leurs auteurs. Pour cela, les crypto monnaies utilisent un chiffrement dit

1 Voir : [Link]
2 Voir : [Link]
3 Voir : [Link]

3
« asymétrique », c’est-à-dire une technique de chiffrement qui implique l’utilisation de
deux clés de chiffrement différentes, l’une pour chiffrer et l’autre pour déchiffrer. Dans le
cas d’un système de messagerie, par exemple, utiliser un « chiffrement asymétrique »
veut dire qu’on a d’une part une clé dite « publique », que l’on donne aux gens avec
lesquels on souhaite communiquer pour qu’ils l’utilisent pour chiffrer leurs messages
nous étant destinés, et, d’autre part une clé privée servant à décoder les messages reçus.
Cette seconde clé reste alors personnelle et doit être tenue secrète 4. Dans le cas des
transactions de Bitcoin, ce système est en quelque sorte inversé : les transactions de
l’utilisateur sont chiffrées par une clé personnelle maintenue secrète (attestant de ce fait
l’authenticité de la personne réalisant la transaction) mais peuvent être lue par tous les
autres disposant de la clé publique de l’utilisateur. Seule possibilité d’authentification,
perdre sa clé privée signifie de ce fait perdre toute possibilité d’accès à ses Bitcoins ou
autres alt-coins.
La seule utilisation de la cryptographie ne permet toutefois pas de garantir la sécurité
d’un système décentralisé. Dans une situation où tous les utilisateurs sont en possession
de la liste complète des transactions, on pourrait imaginer qu’un utilisateur veuille
modifier ses transactions passées ou tenter de réaliser deux transactions avec des
mêmes Bitcoins. C’est ici qu’une technologie est particulièrement importante : celle de la
« blockchain ». Cette dernière, littéralement « chaîne de blocs », est la façon dont se
présente la liste des transactions effectuées en Bitcoins. Comprendre son
fonctionnement sera particulièrement précieux pour la suite de notre démonstration 5.
Nous verrons qu’au-delà de sa fonction de sécurisation et de validation des transactions,
la blockchain est également l’infrastructure algorithmique qui « crée » les nouveaux
Bitcoins, en rétribuant ceux qui consacrent la puissance de calcul de leurs ordinateurs à
réaliser ce travail – menant à faire l’analogie avec les chercheurs d’or. La limite imposée à
l’émission totale de monnaie contribue aussi, nous le verrons, à renforcer la
comparaison entre Bitcoins et pièces sonnantes et trébuchantes.
Lorsqu’une transaction est effectuée en Bitcoins, elle est diffusée à tous les nœuds du
réseau, connectés en peer-to-peer, et ajoutée à une liste de transactions en attente. Pour
être validée avec les autres transactions de cette liste et constituer le nouveau bloc de la
chaîne, un identifiant doit être déterminé pour le nouveau bloc. Loin d’être une
opération simple, trouver un identifiant à un bloc est une opération qui requiert une
puissance de calcul importante. L’identifiant consiste en un « hachage », c’est-à-dire la
transformation d’une chaîne de caractères (lettres et chiffres) d’une longueur variable
(ici les nouvelles transactions, l’identifiant du bloc précédent de la blockchain ainsi qu’un
nombre supplémentaire appelé « nonce ») en une chaîne de caractères d’une longueur
donnée. Ce n’est qu’une fois cet identifiant trouvé que le nouveau bloc de transactions
est validé et ajouté à la blockchain, et instantanément synchronisé à tous les nœuds du
réseau.

4 Pour un exemple en images, voir cette vidéo de Science Etonnante : [Link]


v=8BM9LPDjOw0
5 Ici également, un exemple en image peut être utile. Nous recommandons encore une vidéo de science
étonnante, en collaboration avec Heu?Reka, sur laquelle s’appuient par ailleurs les prochains paragraphes :
[Link]

4
Réaliser un hachage n’est pas une opération mathématique compliquée en soi. De
nombreux sites internet proposent d’ailleurs de réaliser des hachages d’un texte donné.
Cependant, le hachage qui doit devenir l’identifiant d’un nouveau bloc de transactions
doit répondre à certaines contraintes posées par l’algorithme de Bitcoin, le SHA-256. En
l’occurrence se présenter comme une expression commençant par un certain nombre de
zéros. Cela suppose, pour les ordinateurs qui délèguent leur puissance de calcul à
résoudre le problème, d’essayer une quantité de « nonce » différents pour trouver un
identifiant – une opération de calcul qui ne peut être réalisée qu’à grand frais puisque le
résultat d’un hachage ne peut être anticipé : le moindre changement dans une chaîne de
caractère à l’entrée de la fonction de hachage donne un hachage tout à fait différent.
Aussi, pour trouver un identifiant adéquat, les ordinateurs doivent essayer à la suite une
série de « nonce » différents pour trouver celui qui convient, une difficulté qui, comme
nous le verrons, augmente à mesure que se perfectionnent les équipements utilisés pour
réaliser les hachages.
Intégrant au calcul de chaque bloc l’identifiant du bloc précédent, cette procédure
permet de sécuriser le système en rendant impossible toute modification dans la chaîne
de blocs. En effet, la moindre modification dans un bloc de la chaîne nécessiterait de
recalculer tous les blocs suivants. Le fonctionnement de la blockchain prévient
également, en théorie pour le moins, la possibilité pour un individu de dépenser
plusieurs fois les mêmes Bitcoins (« double dépense »), d’empêcher que des transactions
soient validées ou d’imposer ses propres transactions. Il faudrait pour cela posséder plus
de 50% de la puissance de calcul du réseau. Une telle attaque, dite des « 51% »6,
concevable sur le plan théorique, est réputée, sinon impossible, improbable dans la
pratique puisqu’elle supposerait un coût financier bien plus élevé pour l’éventuel pirate
(acquérir un matériel suffisant pour réaliser le travail ou pour opérer une attaque par
dénis de service auprès des autres pools) que les bénéfices qu’il pourrait en retirer. Elle
conduirait de surcroît à faire chuter le prix de la crypto-monnaie, ce qui n’est
évidemment pas souhaitable pour un utilisateur de Bitcoins. En réalité, cette attaque,
dite « théorique » est envisageable. Dans la mesure où les identifiants des blocs
deviennent de plus en plus difficiles à découvrir, les individus s’associent désormais en
« pools » pour mettre en commun leur puissance calcul, ce qui crée des regroupements.
Or, certains de ces regroupements possèdent un pourcentage élevé de la puissance de
calcul globale. Une « pool » pourrait donc tout à fait atteindre une puissance de calcul de
51%. Un pirate pourrait également y parvenir en piratant plusieurs « pools ». Cette
attaque pourrait également être le fait d’un Etat capable de financer une telle puissance
de calcul (Leloup, 2017). Si une telle attaque n’est pas souhaitable pour un individu ou
même une « pool » dont l’intérêt est de voir le prix des Bitcoins augmenter, qu’en serait-
il d’un Etat qui pourrait souhaiter l’effondrement d’un système parallèle et
incontrôlable ?
Revenons au fonctionnement de la blockchain. Lorsqu’un bloc est validé (donc qu’un
hachage conforme aux contraintes posées a été trouvé) et ajouté à la chaîne, les
propriétaires des ordinateurs qui ont opéré sont récompensés par un certain nombre de
Bitcoins. Cela conduit, comme nous l’avons déjà évoqué, à faire une analogie entre ce
travail d’authentification, de vérification et de sécurisation des transactions et le travail
6 Voir : [Link]

5
du chercheur d’or. Ainsi, la procédure décrite ci-dessus, portant le nom scientifique de
« preuve de travail » (Proof of Work, abrégée PoW), est qualifiée plus communément au
sein de la communauté par le terme de « minage », les « bitcoiners » qui dédient la
puissance de calcul de leurs ordinateurs à cette tâche étant alors qualifiés de
« mineurs ».
Actuellement, la récompense que perçoivent les « mineurs » est de 12,5 Bitcoins. Ceux-ci
sont alors de nouveaux Bitcoins nouvellement créés par le système. Il est intéressant de
souligner que la création de nouveaux Bitcoins est entièrement déterminée par
l’algorithme (d’où sa prétention à se poser comme une monnaie non inflationniste). Le
nombre de nouveaux Bitcoins créés en « minant » un bloc est programmé pour décroître
de façon régulière au fil du temps, de moitié tous les 210 000 blocs, jusqu’au total de 21
millions de Bitcoins. Cette dégression est remarquable puisqu’elle est aussi régulière
dans le temps : le « minage » de 210 000 blocs prend environ 4 ans, ce qui permet de
prédire assez exactement à quels moments les différents paliers seront atteints et à quel
moment le dernier Bitcoin sera « miné ». En effet, l’algorithme de Bitcoin prévoit un
temps moyen de 10 minutes entre la validation des blocs de sa blockchain, qui reste
constant depuis son lancement en 2009 et restera constant jusqu’à l’émission totale de
monnaie. C’est pour cette raison qu’au fil du temps, en parallèle avec l’évolution de la
puissance du matériel utilisé pour « miner », la difficulté requise par l’algorithme
augmente. Alors qu’il était possible de « miner » avec le processeur CPU de son
ordinateur lorsque les premiers Bitcoins étaient créés, et plus tard à l’aide de cartes
graphiques (plus spécialisées dans le calcul), le hardware utilisé aujourd’hui (ASIC) est
conçu spécialement pour « miner » et représente un investissement de plusieurs
centaines, voire milliers, d’euros. Ces matériels spécifiques, dont la seule fonction est de
réaliser les hachages servant à miner le Bitcoin, présentent une puissance gigantesque,
qui se compte en Gigahash par seconde (GH/s), voire en Terahash par seconde (TH/s) –
respectivement des billions et des trillions de hachages par seconde) – là où les
processeurs CPU ne pouvaient en réaliser que 1-100 Megahash (un à cent millions de
hachages par seconde)7. Onéreux, dédiés à cette seule activité et ayant une durée de vie
limitée, ces hardware sont un coût considérable pour le « mineur ».
Désormais, la difficulté de l’algorithme et la puissance de calcul nécessaire est telle qu’il
n’est plus possible non plus de miner seul. Comme nous l’avons déjà évoqué, les
« mineurs » sont contraints de se regrouper en « pool ». Ce n’est qu’en s’associant à
d’autres qu’un mineur peut avoir une chance de percevoir une rémunération en
nouveaux bitcoins régulière. Il est également nécessaire d’investir dans des installations
spécifiques telles que les hardware ASIC évoqué ci-dessus. L’augmentation de la
puissance de calcul requise mène alors à la création de « fermes de minage », dédiées à
cette activité. De surcroît, l’énergie requise pour faire fonctionner de telles installations
est considérable. Courant 2014, selon O'Dwyer et Malone, l’énergie nécessaire au
fonctionnement de l’ensemble de Bitcoin est comparable à la consommation énergétique
moyenne de l’Irlande (O'Dwyer & Malone, 2014). En novembre 2015, Bitcoin
consommerait l’équivalent énergétique de 100 000 maisons aux USA (Noizat cité par
Leloup, 2017). On peut se demander ce qu’il en est, deux à trois ans plus tard, alors que

7 Voir : [Link]

6
les transactions réalisées en Bitcoins ont continué à se multiplier et la difficulté de
l’algorithme à se complexifier.
Il est remarquable de noter l’ampleur que prennent ces installations dédiées au minage,
leur coût et leur consommation énergétique. Nous nous trouvons devant une situation
où Bitcoin n’est plus une curiosité à laquelle quelques « crypto geeks » s’essayent mais
un phénomène autour duquel une véritable industrie se met en place.
Evidemment, le coût énergétique et financier requis pour « miner » est débattu au sein
de la communauté Bitcoin. Des alternatives existent, par ailleurs, au mécanisme de la
Preuve de Travail et à la façon dont elle se présente dans le cas de Bitcoin. Ainsi, PIVX et
Dash utilisent par exemple une solution moins coûteuse en énergie appelée « Preuve
d’Enjeu » (Proof of Stake, abrégée PoS). Cette dernière consiste non pas dans la
résolution d’un problème de hachage mais dans la capacité à prouver la possession d’une
certaine quantité de crypto monnaie. Certaines crypto-monnaies, telles que le Peercoin
ou le Decred, emploient une méthode hybride entre Preuve de Travail et Preuve d’Enjeu 8.
Litecoin utilise de son côté le mécanisme de la Preuve de Travail, mais en employant,
Scrypt, un algorithme différent du SHA-256 de Bitcoin, dont la particularité est de ne pas
pouvoir être traité à l’aide de matériel de type ASIC9.
Avant de passer à la suite de notre propos, soulignons une chose. En regard du
« minage » présenté ci-dessus, Bitcoin se distingue, contrairement à ce qu’on pense
parfois, des arnaques communément connues sous le nom de « pyramides de ponzi ».
Bien que certaines monnaies puissent se révéler en effet être des pyramides de ponzi ou
des arnaques similaires (et qu’une pyramide de ponzi puisse évidement utiliser Bitcoin,
à la façon de toute autre monnaie, pour fonctionner), Bitcoin est très différent de celles-
ci. Dans une pyramide de ponzi, le revenu des premiers vient de l’investissement que les
suivants font dans le système. Dans le cas de Bitcoin, le revenu des premiers Bitcoiners
ne dépend pas de l’adoption de Bitcoin par d’autres personnes mais de l’activité de
minage qu’ils réalisent. Bien sûr, s’être investi tôt dans le « minage » des Bitcoins, à un
moment où la difficulté de l’algorithme était basse et où la récompense par bloc était
importante, donne évidemment un avantage démesuré aux « early adopters » par
rapport à ceux qui ont pris le train en route, toutefois, cet enrichissement ne peut être
comparé à celui des initiateurs d’une chaîne de Ponzi. De plus, une autre différence
majeure réside dans le fait que le fonctionnement d’une chaîne de ponzi est
systématiquement occulté alors que dans le cas de Bitcoin, toutes les spécifications liées
au fonctionnement du système et de la Blockchain sont « open source » et ainsi
immédiatement publics10.

II. Elaborer une approche matérialiste de la valeur des Bitcoins :


Comme nous venons de le voir, les Bitcoins sont créés comme une sorte de rémunération
d’un travail réalisé par les utilisateurs, visant à opérationnaliser et à sécuriser le
système, et consistant dans la résolution d’un problème mathématique de hachage.

8 Voir : [Link]
9 Voir : [Link]
10 Voir : [Link]

7
Comment le produit d’un calcul mathématique peut-il devenir un élément de valeur,
conçu et échangé comme une monnaie ?
Précisons que notre question ne porte pas sur le caractère dématérialisé d’une telle
monnaie. Comme d’autres auteurs, nous partons du principe que la virtualité,
l’immatérialité physique, de la devise ne fait pas problème en elle-même : de fait, nous
connaissons, manipulons et concevons comme monnaie la monnaie scripturale de nos
comptes bancaires et n’hésitons pas à réaliser des transactions vers d’autres comptes
bancaires sans que des pièces ou des billets soient effectivement manipulés.
Le point n’est donc pas d’entrer dans le débat virtuel/réel mais d’interroger comment
une crypto-monnaie peut avoir de la valeur en tant que monnaie. Dans la littérature que
nous avons parcourue, la capacité d’un Bitcoin à avoir une valeur peut être envisagée de
deux façons :
- en fonction de la capacité de celui-ci à ressembler aux monnaies que nous
connaissons (entendu que celles-ci ont nécessairement une valeur et que, en leur
ressemblant, une crypto-monnaie comme Bitcoin est capable d’en avoir aussi) ;
- comme produite au cours de l’activité de « minage ».
Ce sont ces deux façons d’envisager le problème que nous allons à présent détailler.

A) La crypto-monnaie comme monnaie


Au sein des sciences économiques et sociales, la question de ce que l’on pourrait appeler
en traduisant l’expression anglophone « moneyness », une « monnaie-ité » de la crypto-
monnaie se pose de différentes manières :
1) Entre monnaie marchandise et monnaie fiduciaire :
La nature monétaire d’une monnaie comme le Bitcoin questionne les économistes et les
pousse à actualiser leurs typologies (Peart, 2014).
Pour Selguin (Selguin 2013), Bitcoin pose problème dans la typologie entre les deux
catégories de monnaies principalement prise en compte dans la recherche en économie,
celles de « monnaie marchandise » (commodity money) et de « monnaie fiduciaire » (fiat
money).
Spécifions immédiatement que la catégorie de « monnaie marchandise » (commodity
money) que mobilise Selguin réfère à une réalité différente de la « monnaie-
marchandise » telle qu’elle est élaborée chez Marx. L’idée sous-jacente de Selguin est de
montrer l’opposition entre une catégorie de monnaie qui n’est pas pourvue d’une valeur
intrinsèque (la monnaie fiduciaire, dont la valeur est déterminée sur la base d’une
convention, par l’Etat) avec une catégorie de monnaie qui en est pourvue (une monnaie
marchandise dont la valeur est définie par une rareté conçue comme naturelle, absolue).
De ce fait, la catégorie qu’il dénomme « monnaie marchandise » (commodity money) se
rapproche davantage de ce que l’on pourrait qualifier de « monnaie-métallique », dont la
valeur est définie par rapport à l’un ou plusieurs métaux 11, et qui peut être apparentée
aux pièces d’or des temps anciens ou aux coquillages que les anthropologues ont
considérés (souvent trop rapidement) comme des monnaies.

11 Voir : [Link] [Consulté le 08-04-2017]

8
Soulignons aussi que l’opposition entre « monnaie marchandise » et « monnaie
fiduciaire » comme catégories de base dans les travaux des économistes est simplifiée.
Une typologie plus précise proposée dans les livres d’économie (Capul & Garnier, 2011),
renvoie la « monnaie fiduciaire » à la monnaie telle qu’elle se présente sous la forme de
coupure de papier, aux côtés de la « monnaie divisionnaire » (les pièces métalliques
encore en circulation) et de la « monnaie scripturale » (la monnaie se présentant sous la
forme d’écriture sur les comptes bancaires ou postaux).
Revenons à notre propos. Pour Selguin, donc, l’opposition « monnaie marchandise » et
« monnaie fiduciaire » cristallise la distinction entre valeur intrinsèque et valeur
extrinsèque, que nous avons mentionnée, mais aussi une seconde distinction entre deux
types d’usages : des usages monétaires et des usages non-monétaires. La « monnaie
marchandise » est pourvue d’une valeur intrinsèque en raison d’une rareté absolue (en
référence à la quantité de monnaie ou de coquillages en circulation) ainsi que des usages
non-monétaires (fondre des pièces d’or pour fabriquer un bijou, constituer une parure à
l’aide de coquillages). La « monnaie fiduciaire », au contraire, n’a pas de valeur
intrinsèque (celle-ci est contingente, et garantie par l’Etat) et ne possède pas d’usages
non-monétaires (partant du principe que brûler un billet de 500 francs sur un plateau
télé est un usage assez rare d’une telle coupure pour être négligeable).
Ces deux paramètres permettent d’élaborer un tableau au sein duquel on peut classer les
deux catégories :
Usage non-monétaire Pas d’usage non-monétaire
Rareté absolue Monnaie marchandise
Rareté contingente Monnaie fiduciaire

Or, Selgin (Selguin, 2013) explique qu’un tel tableau offre la possibilité de concevoir – au
moins au niveau théorique – deux autres catégories. Il est de fait possible d’imaginer soit
une monnaie dont la rareté est contingente mais dont certains usages sont non-
monétaires, soit une monnaie pourvue d’une rareté absolue sans usages non-
monétaires. Dans cette perspective, une monnaie comme le Bitcoin (mais l’auteur prend
également l’exemple du « Iraqi Swiss dinar »), peut alors servir d’exemple pour illustrer
l’une de ces autres catégories et en affirmer l’existence dans la pratique.
Envisagé en fonction des variables ci-dessus, Bitcoin cumule à la fois une rareté absolue
(en raison de l’émission totale de monnaie de 21 000 000 Bitcoins déterminés par
l’algorithme) ainsi que l’absence d’usages non-monétaires. Dans le tableau ci-dessus, une
monnaie comme Bitcoin se placerait donc dans la case située en haut à droite du tableau.
Selgin propose de donner le nom de « Synthetic Commodity Money » (Selguin, 2013) à
cette catégorie de monnaie. Pour Selgin, une crypto-monnaie échappe donc aux
catégories habituelles sans pour autant perdre sa légitimité comme monnaie puisqu’il
est possible de l’inclure dans la typologie au côté des autres monnaies.
Les critères retenus par Selgin peuvent toutefois être mis en discussion. La question des
usages non-monétaires, par exemple. Pour Bergstra et Weijland, les Bitcoins, au
contraire, possèdent bien des usages non-monétaires (cité par Peart 2014). Les auteurs
remarquent que si les Bitcoins peuvent être utilisés pour acheter des biens et des
9
services, la plupart des possesseurs de Bitcoin ne détiennent cette crypto-monnaie que
pour sa seule possession, sans l’utiliser comme moyen d’échange. De ce fait, pour eux, les
Bitcoins auraient avant tout un usage non-monétaire, ce qui rapproche davantage la
crytpo monnaie d’une « monnaie marchandise » que d’une « monnaie fiduciaire ».
Bergstra et Weijland forgent alors l’expression de « Money-Like Information
Commodities » pour la qualifier (cité par Peart 2014).
Nous ne chercherons pas à trancher ici pour une catégorie ou pour l’autre. Ce qui nous
apparaît significatif, dans les travaux de Bergstra et Weijland ou de Selgin, c’est la façon
dont la crypto-monnaie met en tension les deux catégories de monnaies que sont la
« monnaie marchandise » et la « monnaie fiduciaire ». De même, la discussion ci-dessus
pose la question des usages et de la valeur.
En ce qui concerne les usages, Bergstra et Weijland notent le fait qu’un grand nombre de
Bitcoiners n’emploient pas leurs Bitcoins comme moyen d’échange et en acquièrent
seulement dans le but de les posséder. S’il on peut douter que cette pratique puisse être
qualifiée d’usage « non-monétaire » – Peart relève que, parmi les membres de la
communauté Bitcoin qu’il a enquêtés, de nombreux Bitcoiners gardent leur Bitcoins
dans le but de voir leur valeur augmenter (Peart 2014), usage qui n’est donc, sans aucun
doute, pas tout à fait non-monétaire – il est néanmoins intéressant de distinguer des
usages différentiés. Une partie des Bitcoiners souhaitent conserver leurs Bitcoins et n’en
faire un moyen de paiement que pour les transactions importantes alors que d’autres
veulent l’utiliser pour des dépenses quotidiennes. On pourrait également ajouter
l’existence de certains usages où les Bitcoins ne sont pas convoités pour eux-mêmes
mais comme intermédiaires, par exemple pour réaliser des transactions anonymes (ou
plutôt pseudo-anonymes) et internationales sans payer les frais liés aux banques ou aux
frontières étatiques. Au-delà de leur avatar le plus connu, certaines crypto-monnaies
existent aussi pour des usages spécifiques que l’anthropologue pourrait qualifier de
« special purpose money » (Maurer 2006). On peut penser par exemple au
« Marxcoin12 », conçus pour permettre des transactions sécurisées entre militants ou
organisations, ou encore le « Pepe Cash13 », permettant d’acquérir des « rare pepe », des
cartes virtuelles « rares » à l’effigie de la célèbre grenouille. Enfin, que dire d’usages qui
pourraient vraiment passer pour des usages non-monétaires ? Par exemple l’attrait du
frisson (Velasco & Medina, 2013), du risque lui-même ? D’un jeu où l’on pourrait
s’enrichir considérablement mais où l’on pourrait tout aussi bien tout perdre ? De la
même façon que l’intérêt du numismate ou du philatéliste soit à relativiser face à l’usage
premier des objets collectionnés, il pourrait aussi être imaginé que les crypto-monnaies
autorisent certains usages non-monétaire du type de ceux d’un collectionneur. Si l’on en
croit des enquêtes sur la communauté Bitcoin comme celles de Smyth ou Paert, la
curiosité reste une motivation principale dans l’acquisition de Bitcoins (Smyth, 2013 ;
Paert 2014). La constitution de portemonnaie de « shit coins » (de crytpo-monnaies
n’ayant pratiquement pas de valeur) est aussi une pratique.
En ce qui concerne leur valeur, les Bitcoins sont conçus, à la façon des monnaies
appartenant à la catégorie de « monnaie marchandise », comme porteur d’une valeur en

12 Voir : [Link]
13 Voir : [Link]

10
raison de leur rareté absolue définie par l’algorithme SHA-256. Une fois les 21 000 000
de Bitcoins créés, plus aucune unité ne pourra être créée. Face à la monnaie fiduciaire et
la possibilité pour un Etat de faire fonctionner la planche à billets, Bitcoin se présente,
nous l’avons évoqué, comme une monnaie non inflationniste. Bitcoin plébiscite un retour
vers une monnaie stable qui, malgré son manque de matérialité physique, est porteuse
d’une richesse intrinsèque à la façon d’un métal précieux et autorise éventuellement des
usages non-monétaires.
L’objectif de notre essai est d’interroger la valeur d’une crytpo-monnaie comme le
Bitcoin d’un point de vue matérialiste. Comprendre le Bitcoin comme une entité
similaire à une pièce d’or ou à un coquillage – bien que sans matérialité physique –
suffit-il à expliquer sa valeur ? Nous pensons qu’une telle explication ne suffit pas. En
effet, si dans le cas de Bitcoin, il existe une limite à l’émission de monnaie, d’autres
crypto-monnaies ne sont pas programmées pour avoir une telle limite. C‘est le cas par
exemple de l’Ethereum. Si la rareté est une composante essentielle déterminant la valeur
d’une crypto-monnaie, d’où proviendrait valeur d’une crypto-monnaie dont l’émission
n’est pas limitée ?
On le voit, la discussion ci-dessus permet de cerner certaines caractéristiques propres au
Bitcoin et sa façon de se distinguer d’autres monnaies mais ceci n’est pas satisfaisant
pour comprendre d’où provient la valeur d’une crypto-monnaie.
2) Entre monnaie marchandise et monnaie scripturale :
La « monaie-ité » de Bitcoin peut être mise en discussion entre les catégories de
« monnaies marchandise » de « monnaie fiduciaire ». Des auteurs comme Maurer, Nelms
et Swartz transposent cette discussion entre la première catégorie et celle de « monnaie
scripturale », c’est-à-dire, comme nous l’avons déjà relevé, la monnaie « comme moyen
de paiement se présentant sous la forme d’écriture sur les comptes bancaires ou
postaux » (Capul & Garnier, 2011).
Notons qu’ici aussi, la catégorie de « monnaie marchandise » doit être plutôt comprise
dans le sens de « monnaie métallique » que dans le sens que développe Marx. La
« matérialité » dont il est question dans le titre de l’article de Maurer, Nelms et Swartz
(Maurer & al., 2013) est également à considérer dans un sens différent de celui qu’elle
pourrait avoir dans un sens marxiste. L’expression « matérialité pratique », ou
« matérialisme pratique », est empruntée à Ingham et désigne chez ce dernier « le travail
discursif » lié à une monnaie marchandise pour « naturaliser les relations sociales de
crédit qui constituent la monnaie » (Ingham cité dans Maurer & al. 2013).
Cherchant à comprendre la façon dont le Bitcoin s’apparente à l’une ou l’autre catégorie
de monnaie, Maurer, Nelms et Swartz pointent deux types d’investissement discursifs
autour de Bitcoin. D’une part des discours portent à concevoir les Bitcoins comme des
monnaies marchandises. Pour les auteurs, le « matérialisme pratique » de Bitcoin
s’exprime au travers d’un « métallisme digital ». La référence à l’or est omniprésente :
l’émission totale de 21 millions de Bitcoins se présente comme une quantité maximale
de substance sensée fonder la rareté de la devise et l’utilisation de des expressions
« miner » et « mineurs » pour qualifier l’opération de sécurisation du réseau et
validation des nouveaux blocks de la blockchain sont révélatrices. Tout se passe comme

11
si la crypto-monnaie, malgré son apparent manque de matérialité, incarnait au contraire
la nostalgie de la pièce d’or sonnante et trébuchante. D’autre part, un autre
investissement discursif se démarque : celui de la confiance placée dans la technique, le
code, le réseau et ses protocoles. Bien que cette confiance – et c’est le principe des
crypto-monnaies – soit différente de celle placée dans des intermédiaires comme les
banques, ce dernier travail discursif mène les auteurs à montrer que Bitcoin s’apparente
aussi (et en réalité peut-être plus) aux « monnaies scripturales » qu’aux « monnaies
marchandises » malgré la sémantique employée.
L’intérêt du travail de Maurer, Nelms et Swartz est, encore une fois, de montrer les
tensions qu’une crypto-monnaie fait naître lorsqu’on souhaite la rapprocher des
monnaies que nous connaissons. La réflexion menée par les auteurs nous semble
pourtant insuffisante pour apporter des solutions à notre problématique.
Premièrement, la question de la valeur n’est pas véritablement analysée. Maurer, Nelms
et Swartz affirment brièvement que les Bitcoins ont une certaine valeur en fonction de
leur capacité à être un moyen d’échange ainsi qu’une valeur sémiotique qui dépend des
« aspirations » des Bitcoiners mais restent évasifs sur ce qu’ils entendent par l’un et
l’autre (même si, en ce qui concerne les aspirations des Bitcoiners, on peut imaginer qu’il
soit question de la fameuse « confiance » placée dans la technologie du système et
éventuellement dans la capacité de Bitcoin à se développer). Les auteurs ne disent rien
non plus sur la façon précise dont ces deux aspects de la valeur s’articuleraient.
Deuxièmement, envisager la valeur des crypto-monnaies comme leur capacité à être
échangées et à incarner les aspirations des Bitcoiners ne reviendrait-il pas à envisager
celle-ci comme déterminée uniquement par des facteurs extrinsèques, en fonction des
usages qui en sont faits, et, in fine, par la seule loi de l’offre et de la demande, chère aux
théoriciens néolibéraux mais dont l’opérationnalité empirique n’est pas attestée (Jorion,
2010) ?

B) Le minage comme procès de production :


Dans les approches qui ont précédé, les infrastructures et l’activité de « minage »
permettant au système Bitcoin de fonctionner n’ont pas été prises en compte pour
discuter de la valeur (intrinsèque ou extrinsèque) d’un Bitcoin. Dans les travaux de
Selgin (Selguin, 2013) ou de Bergstra et Weijland (cité par Peart, 2014), la valeur est
envisagée en fonction de ses usages et de la rareté absolue des Bitcoins, en référence à
l’émission totale de 21 000 000 Bitcoins. Maurer, Nelms et Swartz (Maurer & al.)
interrogent de leur côté la crypto-monnaie par leur dimension discursive. Bien qu’ils
décrivent dans leur article la technologie de la Blockchain, le réseau P2P et les
protocoles qui constituent l’infrastructure de Bitcoin, le « matérialisme pratique » qu’ils
mettent en évidence se loge en réalité dans les discours des utilisateurs de Bitcoin. Une
analyse matérialiste peut-elle s’en tenir à une matérialité des discours et négliger de
prendre en considération les infrastructures et les technologies consubstantielles au le
système ?
Une autre façon de comprendre la valeur d’un Bitcoin est, nous l’avons évoqué, la
possibilité que celui-ci puisse provenir de l’activité de « minage » que nous avons
détaillée au début de cet essai. Les approches que nous allons maintenant passer en

12
revue présupposent que dans le processus qui mène à la création de nouveaux Bitcoins,
une valeur est transmise ou crée.
1) Une approche néolibérale en termes de coûts de production :
Les premiers travaux que nous allons convoquer sont ceux d’Adam Hayes qui, dans une
perspective néolibérale, élabore un modèle pour déterminer le coût de production d’un
Bitcoin. L’objectif de Hayes est de prouver à ses collègues économistes que les Bitcoins
sont pourvus d’une valeur intrinsèque et peuvent constituer un système monétaire
stable. A l’encontre de ce que pensent beaucoup d’économistes, les crypto-monnaies ne
sont donc pas une curiosité, sans valeur réelle et uniquement sujette à la spéculation.
Elles sont au contraire l’avènement de la perspective d’une réelle alternative pour
l’humanité – à quelques améliorations près, puisque pour Hayes, la crytpo-monnaie qui
devrait s’imposer, ne devrait pas être programmée pour avoir une émission totale
d’unités définie à l’avance mais être gestionnée par un algorithme chargé d’automatiser
une création monétaire en fonction de feedbacks de l’économie (Hayes, 2016a). Le
remplacement des banques par un réseau décentralisé P2P et la technologie de la
Blockchain sont dont conçus par l’auteur comme des outils pouvant servir une
application monétariste.
Le modèle mathématique proposé par Hayes prend la forme d’une succession
d’équations (Hayes, 2015 ; Hayes, 2016b). Même si nous nous méfions (avec raison)
d’une telle tendance à mathématiser l’économie, nous allons ici retracer la
démonstration de l’auteur avant d’en faire la critique.
La première équation posée par Hayes se présente comme suit (recopiée depuis Hayes,
2016b) :

Dans cette première équation, le résultat cherché est le nombre de Bitcoins produits par
jour : BTC/day. Les données utilisées pour calculer ce nombre sont :
- β : le revenu en Bitcoins par block (à l’heure où, nous écrivons, rappelons qu’il est
de 12,5) ;
- ρ : le pouvoir de hachage employé par un mineur ;
- δ : la difficulté de l’algorithme exprimée en unité de GH/block.

Le reste des expressions sont des constantes : 2^32 est la probabilité pour un seul hash
de trouver le bon identifiant pour un block, Hrday, c’est le nombre d’heures dans une
journée, soit 24, et Sechr le nombre de secondes par heure, soit 3600.
Une seconde équation est ensuite posée, permettant de déterminer le coût en dollars par
jour pour un producteur :

Dans cette seconde équation :

13
- Eday est le coût en dollars par jour que l’on recherche ;
- rho est le pouvoir de hachage employé par un producteur, $/kWh est le prix en
dollars par kilowatt-heure ;
- WperGH est l’énergie consommée par le hardware du producteur.
- Hrday est toujours le nombre d’heures par jour soit 24.
Notons au passage qu’une autre constante apparaît, 1000, que Hayes n’explicite nulle
part.
Enfin, mettant en rapport les résultats donnés par les deux premières équations, une
troisième équation permet de déterminer le coût de production pour un Bitcoin :

Malgré son apparente scientificité, le modèle mathématique proposé par Hayes nous
semble poser quelques problèmes :
Premièrement, l’équation semble se poser comme universelle alors qu’on peut supposer
qu’une donnée comme le coût de l’électricité peut subir une variation importante en
fonction du pays où l’on se trouve. Il est par exemple plus avantageux pour des
« mineurs » de « miner » depuis la Chine14 car l’électricité y est beaucoup moins chère.
Deuxièmement, Hayes raisonne en termes de produit marginal et de coût marginal, ce
qui signifie qu’on ne tient compte que de la dernière unité produite. Le coût de
production est alors celui de l’énergie nécessaire à sa fabrication. Le coût des
installations utilisées, lui, n’est pas pris en considération. Or, comme nous l’avons
montré, celles-ci consistent dans un hardware excessivement performant et
représentent un investissement important – un circuit ASIC pouvant coûter plusieurs
centaines, voire milliers, d’euros. Cela n’est pas non plus un investissement unique
puisque ce matériel a une durée de vie limitée et qu’il est nécessaire d’en changer
régulièrement. Un calcul prétendant évaluer le coût de production d’un Bitcoin peut-il
dès lors se passer de cette donnée (par ailleurs prise en compte dans les calculateurs sur
internet15) ?
Troisièmement, un problème apparaît lorsqu’on tente d’insérer des données dans
l’équation et de les calculer. Hayes prétend réaliser une étude empirique. Dans deux
textes présentant son modèle, datés respectivement en 2015 et en 2016, il mobilise des
données empiriques pour démontrer l’efficience de son modèle, et présente des
résultats qu’il discute comme étant « étonnement » proches de la valeur que le Bitcoin a
sur le marché au moment où il écrit. Ainsi, il calcule 247,27 $ par Bitcoin en mars 2015
alors que la valeur du Bitcoin sur le marché est de 255-260 $ par Bitcoin et 414,62 $ par
Bitcoin en avril 2016 lorsque sa valeur affichée est de 420 $ par Bitcoin). Coup de bol ou
opérationnalité du modèle ?

14 Voir :
[Link]
s/
15 Voir : [Link]

14
Nous avons tenté de calculer la valeur actuelle (avril 2017) d’un Bitcoin en employant le
modèle de Hayes. Force est d’abord de constater la difficulté à trouver les données
nécessaires au calcul.
Il est difficile de définir un coût moyen de l’électricité employée – celui-ci variant entre
les pays (0,12 $ aux USA alors qu’elle est pratiquement gratuite en Chine 16). De même, si
le taux de hachage global est facile à connaître dans les statistiques d’un site comme
Blockchain.info17, il est difficile de connaître la capacité de hachage moyenne d’une
installation, et pour cause puisque le pouvoir de hachage peut fortement varier d’un
hardware à l’autre (par exemple, dans le courant 2016, 3,6TH/s pour l’Avalon6 ; 4,3 TH/s
pour AntMiner S7 et 11,8-14TH/s pour le AntMiner S9 18). La puissance électrique
requise, en Watts et en Joules est également variable (pour les mêmes hardware : 1050
Watts et 0,29 J/GH pour l’Avalon6 ; 1350 Watts et 0,25 J/GH pour le AntMiner S7 et 1350
Watts et 0,1 J/GH pour le AntMiner S9).
Considérant ces variations et la difficulté à évaluer, sur la base des données facilement
accessibles, des valeurs moyennes, on peut se demander si le modèle d’Hayes, malgré sa
prétention à définir le coût moyen d’un Bitcoin, n’est pas finalement uniquement destiné
à un individu isolé qui souhaiterait connaître la valeur des Bitcoins qu’il produit (à la
façon des calculateurs sur le web, mais sans prendre en considération le coût du
hardware contrairement à des derniers). On peut se demander également sur quelles
sources se base l’auteur pour choisir comme valeurs moyennes dans ses démonstrations,
respectivement 0,115$/kWh ou 0,13$/kWh pour le coût de l’électricité, 1000 GH/s (ou
1TH/s) comme puissance de hachage et 0,95 J/GH, ou de 0,40 W/GH comme puissance
électrique (Hayes, 2015 ; Hayes 2016). On remarque d’ailleurs d’emblée une certaine
confusion en ce qui concerne la puissance électrique : dans l’un de ses papiers, l’auteur
utilise une valeur exprimée en J/GH et dans l’autre une valeur exprimée en W/GH.
L’équation, telle que l’auteur la pose requiert par ailleurs une valeur qui soit en principe
exprimée en W/GH. Même si l’auteur affirme que les valeurs en Watts par seconde et en
Joule par seconde sont équivalentes (Hayes, 2016b) il nous semble qu’une telle
équivalence ne peut être posée. En effet, si l’on se réfère aux tableaux de conversions,
une 1 Watt = 1Joule par seconde et non seulement 1Joule 19. Mobiliser dans une équation
des valeurs initialement en Watts en Joules par GH signifierait donc mobiliser une valeur
en Joules par seconde par GH et non en Joules par GH. Ceci relevé, l’équivalence posée
par l’auteur apparaît être un aménagement pour simplifier ses calculs.
Revenons à notre calcul. Faute de meilleures informations, nous avons pris pour valeurs
« moyennes » celles de AntMiner S9 présentées par un utilisateur de Reddit comme le
hardware le plus efficace et populaire actuellement 20 : une puissance de hachage de 13,5
16Voir :
[Link]
s/
Notons toutefois que l’AntMiner S7 est également encore largement utilisé.
17 Voir : [Link]
18 Voir : [Link]
19 Voir : [Link]
20 Voir :
[Link]
s/

15
TH/S (donc 13500 GH/s) et une consommation énergétique de 0,1 J/TH (donc 0,0001
J/GH) en suivant la logique de l’auteur. Toujours sous les conseils de notre utilisateur de
Reddit, nous avons utilisé le coût moyen de l’électricité aux USA : 0.12$/kWh21. Calculant
ces valeurs dans les équations proposées par Hayes, avec les autres variables plus
facilement accessibles que sont la récompense en Bitcoins par Block (12,5) et la
difficulté imposée par l’algorithme (520 808 749,422,14 GH/bloc) à l’heure où nous
réalisons notre calcul22, nous obtenons comme résultat un nombre de Bitcoins par jour
de 6,518075567-10 et un coût en dollars par jour de 0,00405 $/jour. Problème : une fois
ces deux résultats placés dans la dernière équation pour déterminer le coût de
production d’un Bitcoin comme le préconise Hayes, nous obtenons un coût de
2,925911002-11 $ par Bitcoin… un coût de production « étonnement » différent de la
valeur de 1212 ,93 $ sur le marché !
Que s’est-il passé ? En réalité, considérant de plus près les calculs de l’auteur, on constate
que ceux-ci font eux-mêmes problèmes. Outre le problème de la constante « 1000 » qui
n’est pas explicitée dans la seconde équation et comme nous l’avons expliqué, la
provenance des valeurs prises par l’auteur ainsi que la confusion entre des valeurs
exprimées en Watts par GH et en Joules par GH dans la seconde équation, les calculs eux-
mêmes laissent dubitatif. Au niveau de la première équation, de fait, ce ne sont pas les
valeurs à l’entrée qui sont l’objet d’un petit « aménagement » mais carrément les valeurs
de sortie, le résultat. En effet, dans son texte de 2015, l’auteur donne respectivement
comme valeur à β, ρ et δ β = 25, ρ = 1000GH/s et δ = 47 427 554 950,6483 et prétend
obtenir un résultat de 0,010604 Bitcoins produits par jours (Hayes, 2015). Or si l’on
entre les valeurs données dans la première équation sensée calculer ce nombre, on
obtient un nombre similaire… mais très différent : 1,06038397-11. Idem si l’on réalise le
calcul avec les données que l’auteur fourni en 2016 23 (Hayes, 2016). Erreur récurrente
de calcul ou caricature vivante de l’économiste néolibéral qui tord les faits pour qu’ils
correspondent au modèle théorique ? Quoi qu’il en soit, il semble que l’auteur ait en
quelque sort triché en arrondissant (arbitrairement) ses nombres sans qu’il n’y ait de
raison à cela.
En dépit des problèmes qu’il pose et de sa vocation à rester, en l’état, un modèle
théorique sans cohérence avec la réalité, le modèle de Hayes est néanmoins intéressant
en ce qu’il postule l’existence d’une valeur intrinsèque au Bitcoin qui lui serait inférée
par l’activité de « minage ». Alors que la rareté imposée par le Total Money Supply de 21
million de Bitcoins est au centre des analyses que nous avons précédemment évoquées,
cette donnée n’est pas prise en compte dans le calcul préconisé par Hayes. Ce choix est
argumenté par l’analyse statistique : pour déterminer les variables de son équation,
Hayes considère en effet une série d’hypothèses et, parmi ces hypothèses, celle que le
nombre total de Bitcoins (pouvant être minés et ceux restants à miner) ont une influence
sur la valeur des Bitcoins, or, une régression multiple atteste que cette donnée est
négligeable. Nous n’avons pas les moyens de vérifier de la pertinence de cette régression

21 Idem
22 J’écris ce texte en avril 2017
23 Dans son papier de 2016, les valeurs prétendument données à β = 25, ρ = 1000 GH/s et δ = 166 851 513,
283 et le résultat prétendument obtenu 0,00301 Bitcoin par jour. Mais le calcul produit en réalité le
résultat suivant : 3,01414221-09

16
linéaire et de contrôler que l’auteur n’a pas triché (là encore). Toutefois, dans une
perspective matérialiste que nous cherchons à élaborer, la possibilité que la valeur d’un
Bitcoin ne provienne que de son processus de production apparaît intéressante. Une
telle conception de la valeur permet d’envisager les crypto-monnaies comme porteuses
d’une valeur intrinsèque et non d’une valeur uniquement extrinsèque déterminée par
d’hypothétiques lois du marché. Contre les études que nous avons présentées plus haut,
elle permet aussi de comprendre comment un alt-coin pour lequel aucun seuil
d’émission totale de monnaie n’est programmé puisse être porteur de la valeur.
2) Des approches marxistes :
Malgré l’ampleur du phénomène, les crypto-monnaies (en général) et le système Bitcoin
en (particulier), semblent peu faire l’objet d’un intérêt parmi les marxistes et lorsqu’ils le
font, c’est pour être vantés comme un bon investissement (Velasco & Medina, 2013) ,
comme une technologie d’avenir possiblement utile dans une société socialiste ou
communiste (Spotz, 2014 ; Huckle & White, 2016), ou bien au contraire être dénoncés
comme un nouvel avatar du capitalisme ou d’un système monétaire similaire à celui qui
prévalait avant le capitalisme moderne (Wiliams, 2013). Dans ces essais, la question de
la valeur de la crypto-monnaie n’est pas toujours posée pour elle-même et est
généralement instrumentalisée pour étayer un argument plus général. Ils méritent
néanmoins notre attention puisqu’ils vont dans le sens de relier la valeur d’un Bitcoin ou
d’une autre crypto-monnaie à son processus de production qu’est l’activité de « minage »
– que ce soit pour affirmer que cette valeur est importante ou non.
Un premier essai intéressant est celui de de Velasco et Medina, intitulé « The Social
Nature Of Cryptocurrencies Or : What Would Marx Say About Bitcoin » (Velasco & Medina,
2013) Si l’on fait abstraction de la dimension surréaliste qui transparait dans leur essai –
évoluant d’une analyse marxiste de la valeur de la crypto monnaie à un plaidoyer pour
miner du Litecoin – la proposition que font les auteurs est intéressante : les crypto
monnaies sont comparables à des marchandises, certes nouvelles, mais similaires aux
autres marchandises, et donc pourvues d’une valeur d’usage et d’une valeur d’échange.
D’une valeur d’usage pour commencer. Même si celle-ci peut apparaître évidente : être
un moyen de paiement, à la façon des monnaies fiduciaires ou scripturale, il est
intéressant de s’y arrêter. Nous avons vu précédemment que les usages d’une monnaie
comme le Bitcoin faisaient débat : certains n’y voyant que des usages monétaires et
d’autres aussi des usages non-monétaires. Pour Velasco et Medina, même l’usage
apparemment trivial des crypto-monnaies comme moyen de paiement est plus complexe
dans le cas des crypto-monnaies que dans celui des monnaies fiduciaires ou scripturales,
ceci en raison des possibilités qu’elles offrent. A l’aide de ces monnaies, il est possible de
réaliser des transactions, notamment internationales, plus rapides, anonymes (pseudo-
anonymes), moins coûteuses et échappant à la régulation des Etats. Ils rappellent
également que la valeur d’usage telle que Marx l’envisage ne suppose pas qu’un usage
soit qualifié et reconnu comme utile par tout le monde. De ce fait, une marchandise peut
tout à fait avoir une valeur d’usage pour un individu et ne pas en avoir pour un autre.
Ceci parait pertinent pour caractériser des possibles usages non-monétaires des crypto-
monnaies (curiosité, goût du risque, collections) ou l’utilisation de monnaie ayant un

17
« special purpose » (acquérir des Marxcoin pour réaliser des transactions entre militants
ou du Pepe Cash pour acheter des « Rare Pepe »).
Ensuite, les crypto-monnaies ont une valeur d’échange. Pour Velasco et Medina (Velasco
& Medina, 2013), les crypto-monnaies sont générées par la consommation d’une
certaine quantité de travail humain abstrait. Bien que les crypto-monnaies n’aient pas
une matérialité physique, ce travail abstrait est tout aussi tangible que pour les autres
marchandises. Comme pour celles-ci, il est contenu dans les moyens de production et les
matières premières nécessaires à leur production. Les auteurs affirment également que
de la valeur peut être ajoutée au cours du processus de « minage » proprement dit.
Ce dernier point mérite d’être expressément relevé car si une valeur peut être ajoutée au
cours du procès de production du « minage » de la crypto-monnaie, c’est qu’un travail
humain est réalisé au cours de celui-ci, en plus d’être incorporé dans les machines
utilisées (rappelons que les machines, selon Marx, ne créent pas de valeur). Velasco et
Medina n’explicitent pas en quoi pourrait consister ce travail créateur de valeur mais
cette proposition ouvre des portes pour notre réflexion. Pour un auteur comme Hayes, le
coût de maintenance des infrastructures est bien trop négligeable pour apparaître dans
le modèle qu’il préconise (Hayes, 2016b). Il serait cependant dangereux d’écarter trop
vite les humains du procès de production. Même dans une perspective matérialiste qui
veut intégrer l’importance de la technique, les machines ne fonctionnent pas sans des
humains pour les faire fonctionner. Dans le cas des crypto-monnaies, on peut penser au
travail de branchement des composantes hardware nécessaire au « minage », à
l’installation des logiciels nécessaires et à leur réparation ou la résolution de leurs bugs,
mais aussi à la supervision des installations d’une façon générale – par exemple, le
contrôle constant de leur température qui peut devenir très élevée. Ceci peut être vrai
pour un particulier « minant » avec son processeur CPU ou sa carte graphique de même
que pour les « fermes de minage » actuelles. A la suite des réflexions néo-marxistes
inaugurées par les tenants du « digital labor » (Casilli, 2015), il nous semble qu’il serait
également possible de recoder certaines formes d’activités liées à la production de
Bitcoin, qui ne sont a priori pas conçues comme du travail, comme un avatar de celui-ci :
par exemple participer aux débats au sein de communauté Bitcoin et des « pools »,
rédiger des articles de blog ou participer à des forums sur le sujet, contribuant ainsi au
développement et à la promotion du système. Revenant à la supervision du
fonctionnement des installations, ne serait-il pas correct, dans une logique similaire, de
réinterpréter aussi comme du travail un certain investissement de soi ? – nous pensons
par exemple, dans le cas d’un individu qui minerait avec des processus CPU ou des cartes
graphiques, au choix d’accepter des installations bruyantes fonctionnant nuit et jour au
sein de son lieu de vie.
La capacité pour une crypto-monnaie à incorporer une certaine quantité de travail
abstrait (transféré ou créé au cours du procès de production) est utile pour éclairer
notre problématique. Celui-ci constitue la mesure d’une valeur intrinsèque pour ces
monnaies-marchandises (désormais au sens de Marx), inférée au cours du procès de
production menant à leur création. Ce travail incorporé dans une unité de crypto-
monnaie en détermine alors aussi la capacité à être échangée contre d’autres
marchandises.

18
Velasco et Medina ne sont pas les seuls auteurs à mener une réflexion allant dans ce
sens. Huckle et White (Huckle & White, 2016), dont le propos est d’argumenter qu’une
crypto-monnaie comme Bitcoin, et spécialement la technologie de la Blockchain qui le
sous-tend, pourraient être utiles au socialisme malgré leur origine idéologique
libertarienne, font une interprétation dérivée de la théorie de la valeur travail de Marx
dans laquelle c’est la quantité d’énergie utilisée qui permet de quantifier la quantité de
travail incorporée dans une crypto-monnaie. Dans cette perspective, la valeur d’échange
d’un Bitcoin peut être mesurée en fonction de l’énergie utilisée pour le produire, de
même qu’elle peut être calculée de la sorte pour les autres marchandises. Cela mène les
auteurs à imaginer un exemple empirique où des Bitcoins sont échangés contre une
Niassan Leaf en fonction de ce critère : connaissant le coût énergétique de 5,14 MWh
pour produire un Bitcoin et celui de 140,83 MWh pour une Nissan Leaf, cette dernière
s’échangerait donc contre 27,4 Bitcoins.
Inspirée mais différente de la théorie élaborée par Marx, cette façon d’opérer est
affirmée par les auteurs comme légitime dans un monde fortement industrialisé où
l’énergie à un rôle important pour réaliser la productivité et la croissance. Si l’idée est,
sinon défendable, au moins prompte à susciter le débat, nous ne souhaitons pas ici
argumenter pour une telle approche. Non que nous voulions à tout prix rester fidèle au
maître mais parce qu’une telle vision, réduisant le travail incorporé dans une crypto-
monnaie à l’énergie nécessaire à sa production nous parait reproduire une erreur que
nous avons déjà dénoncée : ne pas prendre en considération les installations (pourtant
onéreuses) nécessaires au déroulement de l’opération. En outre, elle suppose que
l’activité de « minage » soit une activité au cours de laquelle de la valeur est seulement
transférée et non produite. Or, nous avons évoqué ci-dessus que la position de Velasco et
Medina, autorisant à penser qu’une valeur est produite au cours de la fabrication d’une
crypto-monnaie permet de restituer le travail humain aux côté des machines qui ne
fonctionnent pas toutes seules.
L’optimisme de Velasco et Medina et de Huckle et White vis-à-vis de la valeur intrinsèque
des Bitcoins acquise au cours de leur procès de production ne fait bien sûr pas
l’unanimité parmi les auteurs marxistes discutant la question. Pour Williams (Williams,
2013), au contraire, un Bitcoin a encore moins de valeur qu’un billet fait de papier et
d’encre. S’il évoque l’activité de « minage », c’est pour rappeler la différence que ce
dernier entretient vis-à-vis de l’activité qui est effectuée dans les (vraies) mines. A la
différence des mineurs d’or ou d’autres métaux, les « mineurs » de Bitcoin ne sont pas
des hommes mais des machines (les hardwares que nous avons évoqués ci-dessus). Or,
Williams rappelle que pour Marx, même si les machines peuvent transmettre un peu de
leur valeur au cours du procès de production, celles-ci ne peuvent pas créer une valeur
nouvelle. De ce fait, selon Williams, la valeur des Bitcoins acquise au cours de leur
production existe mais reste anecdotique.
Williams note aussi que les Bitcoins peuvent toutefois être comparés à des objets comme
des peintures d’artistes célèbres tels que Picasso ou Rembrandt. De la même façon
qu’aucun travail humain ne peut recréer un tel chef d’œuvre, aucun travail ne pourra
créer de nouveaux Bitcoins une fois le total de 21 millions de Bitcoin atteints après 2140.
De la même façon que ces peintures, les Bitcoins peuvent être échangés contre de

19
l’argent ou d’autres marchandises mais sans pouvoir devenir, pour Williams, un système
monétaire à même de remplacer la monnaie scripturale des transactions actuelles
(Williams, 2013). Si l’on suit l’auteur, on constate que même dans une perspective
marxiste, ce pourrait ainsi être au final la rareté qui induit de la valeur a une crypto-
monnaie.
Comme nous l’avons maints fois répété au cours de ce travail, une explication de la
valeur des crypto-monnaies fondée sur la rareté ne nous apparaît pas satisfaisante.
Comment expliquer à ce moment-là la valeur d’une crypto-monnaie sans émission totale
de monnaie prévue ? L’unicité d’un Bitcoin donné, de même qu’une peinture d’un grand
maître, paraît dès lors pouvoir être un facteur qui puisse en faire varier la valeur à
laquelle le Bitcoin s’échange (en fonction de l’intérêt porté à son usage, un peu comme
dans le jeu de l’offre et de la demande), mais sans en déterminer la valeur en profondeur.
De surcroît, dans une perspective marxiste, et à l’heure où le « minage » de Bitcoin est
pratiquement industrialisé, il nous semble également dangereux de relativiser la valeur
pouvant être inférée au cours du procès de production des crypto-monnaies. Or l’intérêt
d’une lecture marxiste nous semble justement de dépasser ces deux pièges consistant
d’une part à se laisser piéger par la référence à l’or et le caractère (rendu
artificiellement) rare des matériaux produits et d’autre part de sous-estimer
l’importance du procès de production au cours duquel ils sont fabriqués.

III. Intérêt d’une lecture marxiste pour comprendre les crypto-monnaies


L’objectif de notre essai était de rechercher une explication matérialiste à la valeur des
crypto-monnaies. Pour ce faire, nous avons commencé par rapprocher les crypto-
monnaies des monnaies que nous connaissons telles que la « monnaie marchandise »
(au sens d’une monnaie naturellement rare et pourvue d’usages non-monétaires, d’une
« monnaie métallique »), la « monnaie fiduciaire » et la « monnaie scripturale ». Difficiles
à classer, les crypto-monnaies – étudiées en référence au Bitcoin, leur avatar le plus
connu – étaient toutefois unanimement reconnues pour être porteuses, malgré leur
apparemment manque de matérialité physique, de caractéristiques liées à la monnaie
marchandise : une prétendue rareté et la référence au métallisme de la pièce d’or,
implanté jusque dans le vocabulaire. Bien que cette rareté et ce « métallisme digital »
puissent être conçus par certains auteurs comme satisfaisant dans une perspective
matérialiste, ils nous semblaient pourtant incapables d’expliquer réellement la valeur
des crypto-monnaies.
Nous avons ensuite envisagé un autre corpus d’études, proposant un autre type de
réponses à notre problématique : des études envisageant la valeur des crypto-monnaies
comme une conséquence de l’activité qui les créaient, le minage. Dans cette perspective,
Hayes avait le mérite de proposer une solution où une valeur intrinsèque à la crypto-
monnaie existait, qui n’était pas dépendante de la rareté des unités monétaires créées.
Son modèle, en termes de coût de production, n’était pourtant guère satisfaisant, en
raison d’erreurs mathématiques, mais aussi théoriques puisqu’il faisait abstraction des
coûts de productions liés aux installations, pourtant onéreux. En contre-pied de cette
vision, mais toujours dans l’optique d’envisager la valeur comme une conséquence de
l’activité de « minage », nous avons enfin présenté un dernier type d’approches,
marxistes. Ces dernières, nous pouvons l’entrevoir à l’issue de cette dissertation,

20
apparaissent le mieux à même de répondre à notre problème. Nous allons maintenant
résumer en quoi une lecture matérialiste marxiste présente un intérêt pour comprendre
la valeur des crypto-monnaies :
Premièrement, une approche marxiste permet tout d’abord de dépasser une vision où la
valeur des crypto-monnaies serait déterminée par une forme de convention, par une
rareté artificielle définie par l’algorithme ou encore par le seul jeu de l’offre et de la
demande.
Deuxièmement, en comparant les crypto-monnaies à des marchandises, elle permet de
prendre en considération l’activité de « minage » et son importance, non seulement dans
sa fonction de sécurisation et de validation des blocs de la blockchain (sur un plan
technique), mais également comme un procès de production au cours duquel de la
valeur incorporée est transmise et également créée (sur un plan productif). De ce fait, en
plus d’interroger le coût de production d’une crypto-monnaie en référence à l’énergie
électrique dépensée, une approche marxiste reconnaît également l’importance des
installations et du travail humain nécessité par le « minage ».
Cette vision a plusieurs avantages d’un point de vue épistémologique. Dans la continuité
de notre propos, la perspective qu’une valeur puisse être produite au cours de la
production des crypto-monnaies permet de comprendre comment l’une d’elles qui n’a
pas de rareté absolue définie par son algorithme, peut tout de même acquérir une valeur.
Ensuite, le fait de réintroduire l’existence du travail humain dans l’activité de « minage »
apparaît essentiel pour restituer une perspective anthropologique où les objets, les
machines, n’existent pas sans les humains qui les font fonctionner. Enfin, une vision
marxiste est mieux à même de fournir une grille d’analyse pertinente dans une situation
dans laquelle le « minage » de certaines crypto-monnaies se mue en véritable industrie
comme c’est le cas de Bitcoin, où les mineurs sont contraints de se réunir en « pools » et
à mettre en place de véritables « fermes de minage ».
Au-delà du cas spécifique des crypto-monnaies, on peut par ailleurs noter qu’une telle
conception, restituant dans l’analyse les infrastructures et le travail humain, a une portée
plus large pour qui s’intéresse au numérique et souhaite en développer une approche
marxiste. Une idée reçue est en effet que les produits numériques (photos, musiques,
vidéos, logiciels), du fait de leur virtualité, sont tout à fait dématérialisés. Or, ces
produits, même virtuels, nécessitent du travail et des infrastructures bien matérielles
pour exister.
Troisièmement, en posant la double dimension de la valeur présente dans toute
marchandise, la valeur d’usage et la valeur d’échange, une approche marxiste permet de
d’identifier les crypto-monnaies comme porteuses à la fois d’une valeur extrinsèque,
subjective, et d’une valeur intrinsèque, objective. De ce fait, une approche marxiste
permet de réconcilier l’influence des usages et des aspirations (y compris ceux perçus
comme peu rationnels) avec une perspective matérialiste en fonction de laquelle l’objet
crypto monnaie a une valeur par lui-même.
A l’en croire Velasco et Medina, c’est par ailleurs dans ce dialogue entre valeur d’usage et
valeur d’échange que naîtrait l’écart entre la valeur d’une crypto-monnaie et son prix sur
le marché – expliquant ainsi les fluctuations et la possible volatilité de ce dernier. Si les
21
auteurs relient aussi la variation du prix à la difficulté de quantifier convenablement le
temps de travail incorporé dans un Bitcoin (en raison de l’évolution des installations), et
font l’hypothèse qu’une fois l’émission totale des Bitcoins atteinte, le prix puisse devenir
plus stable, ils postulent que la valeur d’usage d’une crypto monnaie particulière peut
voir son prix varier autour de sa valeur. Prenant en exemple le Bitcoin et le Litecoin, ils
montrent que le temps entre la validation des blocs des deux Blockchain est différent
pour les deux crypto monnaies : 10 minutes en moyenne pour le Bitcoin et 2,5 minutes
pour le Litecoin. Or, pour les deux systèmes, en raison de la quantité de transactions en
attente, ce temps ne reflète que mal le temps entre l’opération d’une transaction et sa
validation : approximativement une heure pour Bitcoin et 15 minutes pour Litecoin.
Considérant cette différence, un individu pressé souhaitant effectuer une transaction
pourra ainsi par exemple préférer faire usage de Litecoin plutôt que de Bitcoin. Cette
préférence exprimée sous la forme d’une valeur d’usage se multipliera alors à la valeur
intrinsèque du Litecoin pour donner son prix sur le marché.
Dans un contexte où l’oscillation des prix sur le marché peut, plus encore que dans
d’autres cas, laisser penser que la valeur n’est que le reflet d’une utilité momentanée ou
d’aspirations idéologiques, une explication matérialiste qui puisse intégrer ces variations
est fondamentale. Faire dialoguer valeur d’échange et valeur d’usage, comme le veut
l’analyse marxiste, mène cependant cette dernière à son point critique : toute pleine de
sa valeur d’échange, mesurable par le temps de travail (socialement nécessaire)
incorporé pour la produire, une marchandise n’en est pas pour autant nécessairement
échangeable. La pensée de Marx est toujours dialectique et dynamique. Pour que
l’échange se réalise, en effet, il faut que la marchandise destinée à l’échange présente une
valeur d’usage pour quelqu’un. Ce n’est donc que dans la circulation, dans l’échange lui-
même que la marchandise réalise sa valeur. De ce fait, la valeur d’usage de la
marchandise crypto-monnaie ne fait pas qu’initier des fluctuations autour d’une valeur
fixe (la valeur d’échange exprimée en termes de travail incorporé) comme le prétendent
Velasco et Medina, elle est aussi une condition de l’échange et une condition de
réalisation de cette valeur.
En d’autres termes, affirmer que les crypto-monnaies ont une valeur intrinsèque ne
signifie pas qu’elles pourront être échangées effectivement, ni que cette valeur puisse
être réalisée obligatoirement à tout moment. Aussi, bien que le phénomène qui nous
occupe n’est pas qu’une pure bulle spéculative ou une pyramide de ponzy, et bien que les
marchandises produites aient par elles-mêmes une valeur objective, rien ne garantit que
le système ne s’effondre pas. De cette façon, les crypto-monnaies pourraient, comme des
œuvres d’art dont les créateurs perdraient leur renommée ou n’importe quel objet
auquel plus personne ne trouverait d’utilité, perdre leur valeur, dans le sens que celle-ci
ne pourrait plus être réalisée dans l’échange.

Conclusion :
Contrairement à Velasco et Medina, l’objectif de notre essai n’est pas de convaincre le
lecteur d’investir dans une crypto monnaie ou d’en miner. Il n’est pas non plus d’en
vanter les potentialités révolutionnaires comme le font Huckle et White. Les crypto
monnaies, et l’innovation technique de la blockchain qui les accompagne, doivent faire
l’objet d’une réflexion critique.

22
D’abord, la production d’une monnaie marchandise, même si elle apparaît comme
l’archétype de la monnaie dans la théorie marxiste, ne signifie pas qu’on a devant soi
l’objet du futur. Bitcoin et les autres crypto-monnaies, telles qu’elles émergent dans
notre société capitaliste, restent en premier lieu, comme le pointe Williams (Williams,
2013), les artéfacts d’une nouvelle réforme monétaire. Bien qu’assimilables à des
marchandises et porteuses d’une valeur intrinsèque, rien ne garantit non plus aux
« marchandises crypto-monnaies » d’être un investissement durable puisque rien ne
garantit qu’elles puissent en tout lieu et en tout temps être échangée et réaliser leur
valeur. Pour qu’une marchandise s’échange en fonction de sa valeur d’échange il faut,
comme nous l’avons dit, qu’elle rencontre une valeur d’usage. Dialectiquement, ce n’est
ainsi que dans l’échange que la marchandise réalise finalement la valeur qu’elle porte en
elle. Ainsi, rien n’empêche, à court terme ou à long terme, un effondrement du système
puisque la valeur d’usage peut à tout moment ne plus être au rendez-vous. Malgré les
dimensions prises par un système comme Bitcoin, une telle situation est toujours
possible. On peut penser par exemple à ce qui arriverait si la crypto-monnaie devenait
illégale dans un grand nombre de pays ou si un changement technologique devait mener
une partie de la communauté à scissionner ou à rejeter la devise. Une obsolescence
potentielle n’est pas inenvisageable non plus. Les crypto-monnaies utilisent des
algorithmes de chiffrement, or, certains de ces algorithmes seront probablement
vulnérables aux futurs ordinateurs quantiques. Cela signifierait par exemple que les clés
de chiffrement des utilisateurs pourraient être hackées24.
En effet, la technologie elle-même est source de certaines contradictions.
Nous avons évoqué la puissance énergétique requise pour faire fonctionner le système.
Quid si le système continue à se généraliser ? Évidemment, le système bancaire
entretenu par les banques et les États a lui aussi un coût énergétique. Selon Noizat, en
2015, la consommation énergétique des seuls distributeurs de billets avoisine les 400
Mwatts, là où le système de Bitcoin n’en consomme que 250 (cité par Leloup, 2017).
Cependant, comme nous l’avons déjà noté, le nombre de transactions effectuées en
Bitcoins et la difficulté de l’algorithme ont augmenté depuis. En outre, on peut se
demander si l’un des challenges auquel devra répondre une société post capitaliste n’est
pas justement de réduire son empreinte écologique, critique dans la société actuelle où
les logiques qui commandent la production se formulent en termes de profits.
La vitesse de validation des blocks est également une source de potentiels problèmes.
Nous avons vu que dans le cas de Bitcoin, une transaction pouvait mettre une heure à
être validée. Ceci est comme nous l’avons dit le fait d’un engorgement : de trop
nombreuses transactions s’inscrivent sur la liste des transactions en attente et toutes ne
peuvent pas être validées. Le volume de transaction augmentant, il est à craindre que ce
temps de latence augmente encore.
Bien sûr, certaines alternatives, comme nous l’avons mentionné, existent. Bitcoin
pourrait modifier sa procédure de sécurisation, de vérification et de validation des blocs
de sa blockchain en adoptant le mécanisme de la Preuve d’Enjeu. Le problème des
transactions en attente pourrait également être résolu en modifiant les protocoles. La

24 Voir : [Link]

23
taille des blocs à valider pourrait ainsi être augmentée. Cependant, dans les deux cas,
l’adoption de telles solutions conduirait à altérer un système dont l’intérêt est justement
de ne pas dépendre de l’arbitraire humain. Nous ne voulons pas dire par là que les
qualités des unités de crypto-monnaies produites en seraient changées mais que
certains utilisateurs pourraient dès lors, ici encore, ne plus vouloir faire usage du
système.
Ensuite, au-delà de ses conséquences écologiques, la puissance de calcul elle-même
requise par l’algorithme nous semble également être source de contradictions. Malgré la
volonté d’avoir un système décentralisé, des centres tendent à se recréer. Comme nous
l’avons présenté, il n’est plus possible aujourd’hui de miner seul des Bitcoins. Les
mineurs sont contraints de se regrouper en « pools » et d’investir dans du matériel
spécifique onéreux. Peu à peu, l’activité de « minage » prend ainsi le caractère d’une
activité similaire à une activité industrielle dans laquelle certains individus engagent un
capital et qui n’est pas (plus) à la portée de n’importe qui (si tant est qu’il l’ait pu l’être).
Or, cette industrialisation, et par conséquent pourrait-on dire cette
« professionnalisation », du travail de « minage » ne pourrait-elle pas conduire à
constituer de nouvelles classes sociales (Maurer & al., 2013), entre une catégorie
d’utilisateurs de la crypto-monnaie dont l’activité est productive et d’autres utilisateurs
qui n’en seraient que les consommateurs ? La question est d’autant plus pertinente que
les utilisateurs qui ne minent pas sont déjà amenés à payer des frais de transactions
(même si ceux-ci sont dérisoires face aux frais de transactions imposés par les banques)
et qu’une fois la limite des 21 millions de Bitcoins hypothétiquement atteinte, le revenu
des mineurs ne consistera que dans ces frais de transactions. La spécialisation des
hardware nécessités par le minage mène aussi les mineurs à plébisciter les matériels des
mêmes fabricants (en l’occurrence Bitmain pour les ASIC AntMiner S7 et S9) pourvus
des mêmes logiciels, ce qui pourrait donner à ceux-ci la main mise sur une grande
quantité des installations de minage et de la puissance de hachage du réseau.
Le même type de questions pourrait être posées au sujet de la taille de la blockchain.
Cette dernière augmentant sans cesse et devenant de plus en plus lourde à héberger, la
division entre des utilisateurs qui en possèdent la totalité et constituent les nœuds du
réseau et ceux qui n’en détiennent qu’une partie ne pourrait-elle pas être aussi devenir
la source de nouvelles hiérarchies ? De fait, on peut se demander si les nœuds du réseau
ne deviendraient pas inévitablement de nouveaux intermédiaires à la façon de ceux que
le système cherche à éviter ? En outre, un système où les pionniers (ceux qui se sont
lancé dans l’activité de « minage » à un moment où la difficulté de l’algorithme était
encore faible) ont eu l’occasion de s’enrichir facilement et de façon exceptionnelle par
rapport à ceux qui ont rejoint l’aventure en cours de route, n’est-il pas un système
nécessairement inégalitaire et ainsi voué à imploser du fait de ses contradictions ? Dans
le cas d’une crypto-monnaie qui fonctionnerait avec le mécanisme de la Preuve d’Enjeu,
tout particulièrement, ces « early adopters » sont fortement avantagés et peuvent
posséder plus de 51% de la masse totale de monnaie.
Considérons pour finir les espérances placées dans la technologie sous-jacente à la
crypto-monnaie, la blockchain. Dans leur article, Huckle et White (Huckle & White)
démontrent que malgré ses origines libertariennes, cette innovation pourrait se

24
rapprocher de certains idéaux socialistes. Selon eux, la blockchain pourrait être le
support d’un système faisant circuler des « bons de travail » où des heures de travail
pourraient être échangées directement entre elles.
L’idée de mobiliser la technologie de la blockchain pour enregistrer, non pas des
transactions monétaires, mais des heures de travail n’est pas sans intérêt. Emergeant
dans le contexte des crypto-monnaies, la blockchain permet en réalité de nombreuses
applications différentes. Des projets sont déjà en cours pour l’adapter à un grand
nombre de situations : traçabilité alimentaire, gestion des droits d’auteurs des œuvres
artistiques facilement piratables sur internet, gestion de brevets, authentification de
marchandises comme les médicaments, archivage de données médicales, gestion du
cadastre ou de données administratives (Leloup, 2017).
Capable d’inscrire, de vérifier et de sécuriser les transactions, la blockchain peut
également supporter l’exécution de programmes informatiques. Ethereum propose ainsi
la création de « smart contracts », dont les instructions sont inscrites sur la blockchain.
Ces derniers peuvent par exemple gérer un pari sportif, le remboursement d’un individu
dans le cadre d’un contrat d’assurance ou une campagne de financement participatif. Ils
pourraient aussi, pour certains, devenir les outils d’une véritable « démocratie digitale »
en permettant une gestion sécurisée du vote en ligne25.
On le voit, la technologie de la blockchain a une certaine polyvalence. Dès lors, imaginer
une application de la blockchain pour une société communiste n’est pas quelque chose
d’inenvisageable. Cependant, face à l’enthousiasme de Huckle et White, il semble plus
prudent d’adopter une attitude critique comme celle Williams. Dans le contexte de la
société capitaliste où elles émergent, les inventions crypto-monnaie et blockchain se
présentent davantage comme une nouvelle réforme monétaire du capitalisme que
comme le fleuron de la révolution prolétarienne.
Sauf à céder à un marxisme productiviste, une innovation technologique n’est pas à
même de déterminer une modification des rapports sociaux, même si elle n’en est bien
sûr pas non plus le produit nécessaire. Notre interprétation de Marx est proche de celle
que propose Harvey : technologie, rapports sociaux, mode de production, reproduction
de la vie quotidienne, rapport à la nature et même conceptions intellectuelles
entretiennent une relation dialectique (Harvey, 2012). Ainsi, la technique, par elle-
même, n’est ni bonne ni mauvaise, toujours imbriquée avec les rapports sociaux qui
structurent la société : ni en capacité de les bouleverser absolument, ni tout à fait
subordonnée à eux. Les applications que la blockchain pourrait, en puissance, avoir dans
une société communiste future ne sont donc en aucun cas données, et si tant est qu’elles
puissent en constituer une forme de « germes », il nous semble que ceux-ci ne sauront
éclore sans être accompagnés de transformations politiques, économiques et sociales
(par exemple, en premier lieu, une collectivisation des moyens de productions
nécessaire au fonctionnement et au maintien de la blockchain).
Evidemment, une réflexion critique sur la crypto-monnaie est l’objet d’un autre essai. En
convoquant une lecture marxiste de la valeur des crypto-monnaie, notre but n’était pas,

25 Voir : [Link]

25
donc, nous insistons, de poser un jugement positif ou négatif sur les celles-ci ou sur la
technologie de la blockchain.
L’objectif de notre essai était avant tout épistémologique.
Partant de la question de la valeur, notre propos a été d’interroger d’où pouvait provenir
la valeur d’une crypto-monnaie d’un point de vue matérialiste. A l’issue de notre
réflexion le marxisme s’est imposé comme l’approche la plus satisfaisante pour répondre
à notre problématique.
Menant à conceptualiser les crypto-monnaies comme des marchandises, l’intérêt d’une
approche marxiste est d’envisager la valeur de la crypto-monnaie comme une valeur
intrinsèque et extrinsèque, objective et subjective, à la fois. Il est aussi de reconnaître
l’importance de l’activité de « minage » et de l’appréhender dans toutes ses dimensions,
de façon à ne négliger ni les infrastructures matérielles ni les humains qui leur
permettent d’exister. Il est, enfin, de permettre de faire dialoguer les deux formes de la
valeur qui se manifestent dans ce nouveau type de marchandise.
Plus correct sur le plan épistémologique, une telle compréhension nous apparaît
essentielle pour élaborer une analyse qui soit en adéquation avec la réalité. Elle nous
paraît également s’imposer comme le pré requis nécessaire pour engager une réflexion
critique telle que celle que nous avons commencé à esquisser dans notre conclusion.

26
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