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Théorie d'énonciation de Benveniste

Ce document présente la théorie de l'énonciation selon Emile Benveniste. Benveniste considère l'énonciation comme la mise en fonctionnement de la langue par un acte individuel d'utilisation. Il sépare l'énoncé de l'énonciation et souligne l'importance d'étudier cette dernière.
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Théorie d'énonciation de Benveniste

Ce document présente la théorie de l'énonciation selon Emile Benveniste. Benveniste considère l'énonciation comme la mise en fonctionnement de la langue par un acte individuel d'utilisation. Il sépare l'énoncé de l'énonciation et souligne l'importance d'étudier cette dernière.
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TD2 PRAGMATIQUE MASTERII SL DEPARTEMENT DE FRANÇAIS

Chapitre IV
Théorie d’énonciation : l’approche d’Emile Benveniste

Au premier chapitre, nous avons signalé que la linguistique structurale étudie la langue
comme un système doté d’une structure décomposable. Sa méthode consiste à saisir les
différentes constituantes : morphologique, phonologique, syntaxique et sémantique de toute
une langue, sous l’angle de l’appariement « forme/sens ». Elle écarte ainsi toute étude du
fonctionnement concret du langage, qui va être pris en charge, par la suite, par les
linguistiques énonciatives.

Parmi les linguistes français, qui ont amorcé une rupture fondamentale avec la linguistique
structurale, nous citons E. Benveniste à qui revient le mérite d’être l’initiateur de la théorie
d’énonciation. Ces premiers écrits ont clairement séparé l’énoncé et l’énonciation :

« On peut enfin envisager une autre approche, qui consisterait à définir l'énonciation dans
le cadre formel de sa réalisation... Avant l'énonciation, la langue n'est que la possibilité de la
langue. Après l’énonciation, la langue est effectuée en une instance de discours qui émane d’un
locuteur, forme sonore qui atteint un auditeur et qui suscite une autre énonciation en retour »
(Benveniste, 1974 : 81)

Selon Benveniste, la langue se manifeste donc dans deux états ; la langue comme un
ensemble de signes formels, non actualisé, et la langue actualisée en discours (la parole).
Emile Benveniste s’intéressait donc à l’usage que l’on fait de la langue, à l’énonciation :

  « Parmi les linguistes français, Emile Benveniste (1902-1976) paraît avoir été le premier à
relever systématiquement dans ses articles des faits analogues à ceux que d’autres ont, à la même
époque ou plus tard, rangés sous la rubrique pragmatique. On lui attribue à tout le moins, avec
raison, le mérite d’avoir clairement séparé l’énoncé et l’énonciation et souligné l’intérêt d’étudier
cette dernière » (Christian Baylon, Paul Fabre, chap37).

1.1. Qu’est-ce que l’énonciation


Dans son ouvrage Problème de linguistique générale (1974 : 80) Benveniste définit
l’énonciation comme une « mise en fonctionnement de la langue par un acte individuel
d’utilisation », un « acte individuel par lequel on utilise la langue introduit d’abord le
locuteur comme paramètre dans les conditions nécessaire à l’énonciation » (Ibid). Ainsi, il
cerne le sens de l’énonciation dans le cadre de sa réalisation, qui renvoie à l’«acte même de
produire un énoncé» et non pas «au texte de l’énoncé » (Ibid). Cet acte est individuel : c’est
une appropriation de la langue par le locuteur qui accomplit un ensemble d’opérations afin de
construire et faire passer un message personnel.

Le terme énonciation recouvre différentes définitions. Dans le tableau qui suit, nous
récapitulons les différentes acceptions des différents chercheurs qu’ont de l’énonciation.

Enonciation
(définitions)

Emile Martin Riegel1 Michel Arrivé1 Oswald M. Gary-Prieur1


Benveniste1 Ducrot1

la mise en … acte de acte individuel l’événement acte qui


de consiste
fonctionnement production création par constitué par à utiliser une
de d'un lequel
la langue par un énoncé par un un locuteur met l’apparition langue pour
en
acte individuel locuteur dans fonctionnement d’un énoncé. adresser un
une la
d’utilisation. situation de langue. message à
communication quelqu’un.
.

La remarque que nous pouvons soulever en analysant le tableau est que le terme
« acte » figure dans la majorité des définitions de l’énonciation (4/5). Ducrot, quant à lui,
préfère voir en l’énonciation plutôt un événement qui pourrait prendre le sens de fait. Dans ce
cas, Ducrot rejoint Maingueneau dans sa conception de l'énonciation, qui selon cet auteur
«permet de représenter dans l’énoncé les faits, mais d’un autre côté elle constitue elle-même
un fait, un événement unique défini dans le temps et dans l’espace». En somme, l’énonciation
constitue donc un fait, un événement, acte individuel.

La métaphore ci-dessous illustre la démarche de l’approche d’énonciation :

« Dans la fabrication des objets, on ne doit pas confondre la production, le produit, son
utilisation, sans compter le(s) producteur(s) et le(s) utilisateur(s). De même, à propos du langage,
il convient de distinguer l’acte par lequel on produit un énoncé, l’énoncé lui-même (« matériel »
puisqu’on peut l’enregistrer), l’acte par lequel on le comprend, mais aussi l’énonciateur qui le
produit, le ou les destinataires qui le comprennent. La comparaison avec la fabrication des objets
matériels s’arrête là, car l’activité langagière comporte l’affectation de sens dont nous avons
parlé et à quoi rien ne correspond dans les domaines non sémiotiques. » (Idem)

1.2. L’énoncé. De l’acte à son produit


En linguistique, le terme énoncé renvoie à tout produit oral se composant d'un
ensemble de mots qui ont un sens déterminé, dans un contexte déterminé. Il « est la forme
linguistique qui résulte d’un acte d’énonciation.» (Gary-Prieur, 1999).

La taille et la forme d’un énoncé ne sont pas des critères déterminants dans la définition
d’un un énoncé. L’auteure citée plus haut affirme que « la taille et la forme d’un énoncé sont
variables : il peut comporter une syllabe (oh !) ou plusieurs phrases. C’est son rapport à un
acte d’énonciation qui le définit comme tel. » (Ibid). La syntaxe n’est pas forcément respectée,
des réalisations telles que : « Moi, tu sais, le sport…, ouais, bof  ! »1 sont aussi considérées
comme des énoncés.

1.2.1. Phrase/ énoncé

M. Gary-Prieur (1999) signale une différence entre l’énoncé et la phrase, elle explique :

L’énoncé est un fait, directement observable (un corpus, par exemple, est constitué
d’énoncés) ; la phrase, par contre, est une unité linguistique répondant à une définition dans un
cadre théorique donné. Le même objet peut être considéré comme une phrase p comme un énoncé
selon les objectifs de la description … par exemple (1) :

(1) J’aime cette musique.

De la phrase (1) on peut dire qu’elle a un sens normal, et qu’elle est construite sur le
modèle syntaxique [sujet + verbe transitif + complément direct]. Mais c’est seulement si on

1
Exemple tiré de Gezundhajt (Henriette). Les grands courants en linguistique. Référence électronique.
Département d'études françaises de l'Université de Toronto, 1998-2004. Page De la phrase à l’énoncé.
http://www.linguistes.com/phrase/enonces.html.
considère (1) comme un « énoncé » qu’on peut faire correspondre un référent à je (le locuteur) et
cette musique (un élément de la situation d’énonciation)

Dans la tradition grammaticale comme en linguistique structurale, une phrase


constitue une entité théorique abstraite. Les critères retenus qui prévalent pour l’écrit sont
la lisibilité, la grammaticalité, l’intelligibilité. Mais à l’oral, ils ne sont pas discriminants.
Exemple : une réponse du type « Moi non » ne constitue pas à proprement parler une
phrase. L’émission d’une interjection (comme ah ! ou hélas ! ou flûte !) pas davantage. Il
s’agit pourtant bien d’un énoncé parfaitement interprétable. Elle ne relève pas donc pas
d’un problème de lisibilité, mais sa grammaticalité et son intelligibilité posent problème
car elles dépendent du contexte de production.

D’autre part, une analyse théorique de la phrase ignore la question du sujet, les
marques de son inscription dans le discours. Or, c’est bien le sujet qui transforme
(actualise, réalise) la langue en discours. Cette question du sujet constitue l’apport décisif
de linguistique énonciative, d’autant qu’il ne s’agit pas d’une conception classique du
sujet qui maîtriserait le contenu de ses propos, mais d’un sujet en relation avec son
environnement, en quelque sorte « pris » dans le fonctionnement social qui fonde
l’énonciation. On ne va plus alors parler de phrase au sens de phrase-modèle (celle des
grammairiens et des manuels scolaires) mais de phrase réalisée par un locuteur, ou encore
d’ « événement » (Benveniste ; Ducrot), donc d’énoncé, d’énonciation, de situation
d’énonciation, de modalités d’énonciation.
Pour compléter, il faut associer au couplage énoncé / énonciation la distinction entre énoncé-type et
énoncé-occurrence. En tant que type, un même énoncé peut se retrouver dans des situations variées mais
en tant qu’occurrence il est assumé par une énonciation à chaque fois distincte

1.3. Les indices de l’énonciation


Certains éléments linguistes appelés « universaux du langage » se retrouvent
pratiquement dans toutes les langues. Le fonctionnement sémantique de ces éléments est
inséparable de la situation d’énonciation. R. Jakobson les a dénommés « embrayeurs » 2 (en
anglais « shifters »), le philosophe Bertrand Russell les désigne avec le terme de « particules
égocentriques ». Aucun linguiste n’a proposé la dénomination d’ « éléments indexicaux ». De
nos jours, on lui préfère plutôt l’appellation « déictique », empruntée à Peirce.

2
A consulter le « dictionnaire encyclopédique des sciences du langage »Ducrot O., Todorov T., .Paris, Seuil,
1972 p 323.
Le terme déictique (du grec deiktikos « démonstratif ») est la forme adjective du nom
« deixis » qui vient du grec et signifie « action de montrer ». Dans ses travaux, Emile
Benveniste parlait plutôt d’« indicateurs de la subjectivité » (1974) en faisant référence à ces
marques du discours centré sur locuteur. Il dira dans ce sens que : « le locuteur s’approprie
l’appareil formel de la langue et il énonce sa position de locuteur par des indices spécifiques,
d’une part, et au moyen de procédés accessoires d’autre part » (Ibid : 82). L'essentiel de ce
paradigme se condense dans son article, publié en 1974 qui s'intitule "L'appareil formel de
l'énonciation".

Les indices mobilisés par le sujet parlant dans son énonciation constituent un sous-
système complexe de signes de la langue, ce sont «des formes vides que chaque locuteur en
exercice de discours s’approprie et qu’il rapporte à sa personne » (Benveniste, 1966 : 261-
262). Ces formes sont dénuées de sens et « n’ont aucun contenu en dehors de l’énonciation
produite.». (Ibid: 245). Elles sont donc les mêmes pour tous les locuteurs mais varient selon
les usages. Ces indices désignent des personnes, des repères spatio-temporels (d’ostension)
ainsi que les types de phrase.

Les déictiques ont pour principe d’identifier le « moi-ici-maintenant » que Benveniste


nomme (ego-hic- nunc) ainsi que les paramètres qui en dérivent. Dans ce qui suit, on se
focalisera dans un premier temps sur le locuteur (celui qui prend la parole); l’allocutaire (le
partenaire du locuteur), et la non-personne c’est-à-dire ce ou ceux qui fait/font l’objet de
parole. Dans un second temps, on traitera l’espace (hunc) où se trouve le locuteur et où a lieu
l’énonciation. Enfin, nous terminerons par le temps de l’échange (nunc) ou de l’énonciation.
Donc, Benveniste a réparti ces indicateurs en trois classes :

1.3.1. Les déictiques personnels


Les déictiques personnels se composent de pronoms personnels de première et deuxième
personnes, singulier et pluriel; les possessifs, prédéterminant et substituts, se rapportant aux
personnes du dialogue, locuteur et allocutaire, certains emplois de l’indéfini « on », désignant
les indices de l’énonciation, certains appellatifs, noms communs ou propres, quand ils
désignent le destinataire du message (l’allocutaire).

Ces indices de personne renvoient à l’instance du discours où ils sont produits. Benveniste
a mis particulièrement l’accent sur le couple « je-tu », opposé à « il » qui est la marque de la
non- personne (qui s’identifie à la personne/objet dont les interlocuteurs parlent, elle est
définie par son absence dans la situation d’énonciation). Ce pronom prend sa valeur dans sa
relation avec d’autres composants d’un texte en recevant une valeur anaphorique. Nous
illustrons ce que nous venons d’avancer dans l’exemple suivant : J’ai vu pierre. Il m’a promis
de venir.

Le pronom « Je » désigne selon Benveniste (1995 : 251-252) «l’individu qui énonce la


présente instance du discours contenant l’instance linguistique « je» et le« Tu » désignant à
son tour « l’individu allocuté dans la présente instance de discours contenant l’instance
linguistique tu ». Ces deux pronoms n’existent que dans le discours qui les profère. Leurs
relations est également illustrées par le linguiste dans ces propos : « dans la situation
d’interlocution, « je » et « tu » peuvent s’inverser : celui que « je » définis par « tu » se pense
et peut s’inverser en « je » et « je » (moi) deviens un « tu ». Aucune relation pareille n’est
possible entre ces deux personnes et « il » puisque « il » en soi ne désigne spécifiquement
rien ni personne » (Ibid : 23)

Cette forme de 3ème personne qui prête à confusion chez l’auteur « comporte bien une
indication d’énoncé sur quelqu’un ou quelque chose, mais non rapporté à une «personne »
spécifique » (Ibid, 228). Benveniste s’inspire des travaux grammairiens arabes qui adoptent
l’appellation « absent » ( ‫ )ضمير الغائب‬pour affirmer : « la 3è personne n’est pas une « personne
» ; c’est même la forme verbale qui a pour fonction d’exprimer la non-personne » (Ibid). La
3è personne selon Benveniste n’a qu’une fonction celle de prédire dans le discours.

Cette dialectique pronominale n’est que la subjective des sujets parlants qui se
manifeste à travers le langage. Benveniste annonce que « La « subjectivité » dont nous
traitons ici est la capacité du locuteur à se poser comme « sujet ». (Ibid, pp 259-260). Il
insiste sur le fait que «les pronoms personnels sont le premier point d’appui pour cette mise à
jour de la subjectivité dans le langage». (Ibid, 262)

Les deux pronoms « je, tu » représentent la forme la plus explicite de la subjectivité,


puisque « C’est dans une réalité dialectique, englobant les deux termes et les définissant par
relation mutuelle qu’on découvre le fondement linguistique de la subjectivité. Cette
argumentation aboutit au concept d’intersubjectivité, la seule qui rend possible la
communication linguistique » (Ibid, 266).

Selon le linguiste, cette subjectivité est la condition d’existence même du langage car ce
dernier « n’est possible que parce que chaque locuteur se pose comme sujet en renvoyant à
lui- même comme je dans son discours » (Ibid, 266). Elle est de ce fait omniprésente dans la
mesure où elle permet au locuteur de devenir sujet et d’utiliser la langue sous diverses formes
« Une langue sans expression de la personne ne se conçoit pas. […] Le langage est marqué si
profondément par l’expression de la subjectivité qu’on se demande si, autrement construit, il
pourrait fonctionner et s’appeler langage » (Ibid, 259).

Ainsi, dans la catégorie des pronoms personnels, (y compris dans une quelconque
catégorie), ce ne sont pas tous les éléments inclus dans celle-ci qui jouent le rôle
d’indicateurs. Emile Benveniste distingue entre indicateur et substitut :

Pronoms
personnels

1ère personne / 2ème personne 3ème personne


Indicateurs Substitut
Plan du discours Plan du récit (de
l’histoire)
emploi anaphorique-

1.3.2. Les déictiques spatio-temporels (ostension)

Pour Benveniste les déictiques personnels :

Dépendent à leur tour d’autres classes de pronoms, qui partagent le même statut. Ce sont
les indicateurs de la deixis : démonstratifs, adverbes, adjectifs qui organisent les relations
spatiales et temporelles autour du « sujet » pris comme repère : « ceci, ici, maintenant » et leurs
nombreuses corrélations « cela, hier, l’an dernier, demain » etc. ils ont en commun ce trait de se
définir seulement par rapport à l’instance du discours où ils sont produits, c’est-à-dire sous la
dépendance du « je » qui s’y énonce . (Ibid, 262).

Ces indices représentent des points de repères, une indication de l’endroit où se trouve
le locuteur au moment où il produit son énoncé. Ces indices se déterminent donc par rapport
à « je », ou « EGO » qui forme le centre de l’énonciation. On citera certains indice relatifs à
l’espace tels que ; les démonstratifs (ça, ceci, cela, celui-ci/là), les représentatifs (voici, voilà),
les éléments adverbiaux (ici, là, là-bas, à gauche, à droite… etc…) et certains adverbes et
groupes prépositionnels indiquant le temps : simultanéité (actuellement, maintenant),
antériorité (hier, avant, récemment la semaine dernière), avenir (demain, jeudi prochain, cette
semaine) etc.

Exemple
Pour expliquer ce que nous venons d’avancer, prenons un exemple d’un énoncé que
l’on poserait comme s’étant produit. Imaginons que l’on demande à quelqu’un s’il compte
aller à la soutenance d’un ami qui doit se tenir d’ici quelques jours. Celui-ci affirme en
disant : J’irai.

Dans cette réponse, nous relevons la présence de deux éléments déictiques. Le


premier, c’est le pronom personnel « je » sous sa forme élidée, repris par la désinence verbale
« -ai », puisque le verbe s’accorde avec le sujet « je ». Pour savoir qui dit «je », et identifier
ainsi le responsable de cet énoncé, il faut recourir à des données extralinguistiques et à la
situation d’énonciation qui fournissent des renseignements.

Le contexte nous renseigne donc sur celui qui émet l’énoncé et à qu’il s’adresse
(l’auditeur), qui devrait être en présence, virtuellement ou physiquement, de la personne qui
parle. Le déictique j’ invite donc l’auditeur à saisir la portée de l’énoncé en se rapportant à la
situation qui offre des « indications » que les mots de l’énoncé ne donnent pas.

Le second déictique est le morphème de futur « -r ». Celui-ci indique que l’action


(signifiée par le verbe) dont il est question dans l’énoncé aura lieu dans un moment à venir, et
se réaliserait après la formulation de l’énoncé lui-même. Le futur est synonyme d’avenir, une
notion relative qui dépend à son tour d’un moment donné après lequel elle se situe. Il n’est
possible de connaitre ce moment qu’en se référant à la situation d’énonciation. C’est au
moment de l’énonciation que l’on pourrait fixer un repère (présent) grâce auquel on délimitera
ce qui est antérieur à ce moment et ce qui se situera après celui- ci (futur).

Le recours à la situation d’énonciation est donc souvent nécessaire pour bien cerner la
portée d’un énoncé et décoder ce à quoi renvoient les déictiques. Les locuteurs sont souvent
amenés, dans leurs écrits, à fournir des renseignements objectifs  comme la date et le lieu
d’émission du message ou encore signer par leurs noms pour permettre au lecteur d’identifier
la personne désignée par « je ».

Récapitulation  :

Dans toute prise de prise de parole, le locuteur recourt à trois coordonnées, grâce
auxquelles, il s’identifie tout en se situant dans le temps et l’espace. On réfère à ces
coordonnées par des termes pris du latin « ego-hic-nunc ». Ce sont des repères liés à la
situation d’énonciation et manifestés par les déictiques.

Les repères en question sont donc les suivants :

 un repère subjectif, la « première personne », le « je » (ego en latin). Ce


déictique renvoie au locuteur au moment de l’énonciation de sa parole. Il
permet au locuteur de se distinguer d’abord de son destinataire la «
deuxième personne » un « tu » (ou « vous »). Le « je » permet également au
locuteur de se déterminer face à ce (celui) ou à ceux qui ne participent pas
à l’échange, mais dont on parle, la « troisième personne ».
 un repère temporel, le « maintenant » (nunc en latin). Moment de
l’énonciation, le présent avant et après lequel se situent respectivement le
passé et le futur.
 un repère spatial, le « ici » (hic en latin) qui se réfère à l’endroit où se trouve
l’énonciateur. Ce déictique permet de définir la proximité et l’éloignement qui
contribue fortement à la répartition du temps.

2. Systèmes d’énonciation

Selon Benveniste, il existe deux systèmes d’énonciation différents, l’histoire et le


discours. Il définit le temps linguistique comme l'opération qui repère le temps prédiqué par
rapport au temps de la situation d'énonciation. Il s'agit de deux plans d'énonciation. Le
discours, où le fait est présenté comme lié à l'énonciateur, et l'histoire, où le fait est présenté
sans intervention de l'énonciation.

Le récit (histoire) selon Benveniste (1966, p 239.) a pour point de départ temporel, un
événement accompli dans un moment différent du présent de l’énonciation :

« L’historien ne dira jamais je ni tu ni ici ni maintenant parce qu’il n’empruntera jamais


l’appareil formel du discours qui consiste d’abord dans la relation de personne je : tu. On ne
constatera donc dans le récit historique strictement poursuivi que des formes de 3ème personne »

Donc dans le récit, (énonciation historique) se caractérise par l’emploi de la 3e personne,


l’absence du locuteur et l’exclusion des personnes de l’énonciation (je-tu). Les temps
verbaux qui interviennent sont le passé simple, l’imparfait, le plus-que- parfait ainsi que le
futur périphrastique à valeur prospective ou un présent intemporel. Le temps fondamental est
le passé simple (ou l’aoriste «Temps de la conjugaison grecque ») dont le repère est
l’événement rapporté lui-même.

En revanche, l’énonciation discursive se construit quant à elle à partir du présent de


l’énonciation désignant le moment où l’on parle (Ducrot O, Todorov T, 1972 : 398). Elle
recouvre «tous les genres où quelqu’un s’adresse à quelqu’un, s’énonce comme locuteur et
organise ce qu’il dit dans la catégorie de la personne.» (Benveniste E, 237-245).
L’énonciation discursive se caractérise donc par l’emploi des pronoms « je-tu » opposé à « il
» et les temps : présent, futur, passé composé qui correspondent au passé simple (de l’aoriste)
sur le plan du discours, et qui «établit un lien vivant entre l’événement passé et le présent où
son énonciation trouve place. C’est le temps de celui qui relate des faits en témoin, en
participant» (Ibid). Le passé composé rattache l’événement au présent de l’énonciation qui lui
sert de repère.

Selon Benveniste, la différence entre ces deux variétés d’énonciation s’appuie sur leur
rapport particulier au locuteur et au moment de l’énonciation. Le discours
(fondamentalement oral et dialogal) est marqué par des indices de la subjectivité de
l’énonciateur) / récit (tendanciellement écrit et monologal) se caractérise par l’absence de
marques subjectives dans l’énonciation historique.

DISCOUR RÉCIT (HISTOIRE)


S
je / tu il(s), elle(s)
(nous /
vous)
ici ; là ; alors
maintena
nt
Passé composé Passé simple
Présent Futur (passé antérieur)
(futur antérieur)
Mode impératif

Imparfait (plus-que-
parfait)

Le travail sur les temps verbaux dans la perspective énonciative donne lieu à une
distinction importante entre les plans de l’énonciation :

- plan de l’histoire (pas d’implication du locuteur) le couple imparfait-passé simple

- plan du discours (implication du locuteur) tous les temps sauf le passé simple

Cette opposition a été reprise et développée par D. Maingueneau qui propose de la


refondre comme suit :

- plan d’énonciation embrayé (marques déictiques de la présence du locuteur)

- plan d’énonciation non embrayé (pas de marques déictiques)

L’une des raisons de cette révision vient de ce que, très souvent dans un texte, plan de
l’histoire (non embrayé narratif) et du discours (embrayé) alternent effectivement.
3. Les opérations de référenciation
Pour mieux comprendre les différents enjeux que recouvre l’énonciation, il faut aussi
recourir au problème de la référence qui lui est étroitement associée.

3.1. La fonction référentielle dans le schéma de Jakobson


Le modèle fonctionnel du langage de Jakobson est conçu sur les rapports locuteur-
message. Tout en repérant dans le code des moyens grammaticaux spécifiques qui
traduisent les relations du sujet à la situation et à son énoncé, il isole, dans son schéma,
les éléments constitutifs d’un acte de communication. Ils sont au nombre de six. À
chacun d’eux est associée une fonction particulière :

Destinateur f. émotive ou expressive (dimension subjective : affects, sensations,


ressentis)

Message f. poétique (l’énoncé dans sa réalisation linguistique)

Contact f. phatique (établir et maintenir le lien communicationnel)

Code f . Métalinguistique (dimension réflexive de l’énoncé)

Destinataire f. conative (captation)

Contexte f. référentielle

Dans la réalité de l’interaction, un énoncé présente/actualise généralement


plusieurs fonctions. De plus, dans son ouvrage sur L’énonciation, C. Kerbrat-Orecchioni
a montré que le partage des références dépendait, pour le locuteur (émetteur) comme pour
l’allocutaire (destinataire), de différents niveaux de compétences (linguistiques,
paralinguistiques, culturelles, idéologiques) et de déterminations psychologiques. Ces
précisions invitent à réfléchir non seulement à la construction de la référence mais aussi
aux stratégies énonciatives qui facilitent ou paralysent la co- construction de la référence.

3.2. La référence/ Définition

La fonction référentielle d’un message renvoie à l’aspect informatif d’un énoncé : ce


qu’il désigne, évoque, rappelle, mobilise, se réfère…etc.
La référence est donc ce dont on parle, les « objets du monde » (réel et/ou
imaginaire, fictif, abstrait, conceptuel) mobilisés par le discours. Un acte de référence
correspond donc à l’usage de formes linguistiques pour évoquer des entités qui font partie
de l’univers réel ou imaginaire : il peut s’agir de personnes ou d’objets, de propriétés, de
procès d’accomplissement ou encore d’événements.

De fait, tout énoncé a une fonction « mondificatrice », un « objet du monde » étant


tout ce qui appartient au(x) monde(s) dans lequel évoluent locuteurs et allocutaires. On
parle aussi parfois de « segment de réalité » quel que soit le degré de réalité concerné.

Exemple

« Tu as lu le dernier Jonquet, Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte. C’est un
vers d’Hugo. Pour un titre de polar, ça le fait ! »

2006

« À ceux qu’on foule aux pieds » (1872 dédié aux communards)

De cet exemple, nous pouvons dire qu’un seul énoncé peut contenir plusieurs référents.

3.2.1. Référence situationnelle, référence contextuelle / cotextuelle


a) Référence situationnelle

Cette référence désigne un référent dans le cadre externe de la situation


d’énonciation, c’est-à-dire dans le contexte situationnel. L’énoncé renvoie alors à
l’objet du monde concerné. C’est une référence situationnelle ou extra-discursive :

- Elle peut être une référence in praesentia pour un objet, une


personne, une réalité présentes : « Tu as vu cette voiture !! »

- ou une référence in absentia pour un objet, une personne, une


réalité évoquée et partagée. (un évènement raconté dans un
roman)

b) Référence co(n)textuelle
Le référent est dans le cadre interne de la situation d’énonciation, c’est-à-dire
dans le contexte discursif (les propos qui précèdent ou suivent l’énoncé considéré).
La référence est dite alors contextuelle ou intra-discursive.
Pour éviter toute confusion entre contexte situationnel et contexte discursif, C. Kerbrat-
Orecchioni parle de référence cotextuelle. D’autres chercheurs ont proposé « référence
discursive », mais le mot discours est polysémique et ambigu. Pour « simplifier », soit
l’énoncé réfère à la situation soit il réfère au discours dans lequel il s’intègre, d’où
l’importance des procédés de substitution nominale et anaphorique. Référence contextuelle
(situationnelle) / cotextuelle

Exemple :

– Le déterminant indéfini + le substantif « agneau » dans :

« Un agneau se désaltérait… » (réf. cotextuelle ou discursive)

– Le déterminant défini + le substantif « agneau » dans :

« Ah ça, madame, c’est de l’agneau provençal ! (réf. situationnelle, le boucher discutant


avec sa cliente et montrant la pièce de viande).

4. Co-texte, Anaphores, Cataphores

Les anaphores et cataphores sont des unités linguistiques qui contribuent à la cohérence
textuelle. Ce sont des reprises d'autres unités du co-texte (environnement plus ou moins
immédiat des différentes unités du texte). Elles peuvent être de nature pronominale; comme
elles peuvent aussi se présenter sous forme de syntagmes nominaux. Ces phénomènes de
reprise ou d'annonce peuvent être internes à la phrase, mais ils peuvent aussi contribuer à lier
les phrases entre elles. À ce titre, ils participent à la construction de la cohérence textuelle, ils
contribuent à assurer la progression du texte.

4.1. Anaphore et cataphore3 :

Nous avons deux sortes de reprises de termes qui s’ instaurent dans le discours, elles sont
orientées soit vers le co-texte antérieur (avant le mot), soit vers le co-texte postérieur( après le
mot) : dans le premier cas, le terme reprend un syntagme source, aussi appelé antécédent, et
l'on parle d'anaphore ("ana" = vers le haut, en amont) ; dans le second, le terme annonce un
syntagme source, et l'on parle de cataphore ("cata" = vers le bas, en aval).

3
Exemples tirés du cours de Anne Adras, (2011/2012), Travaux dirigés d’Expression écrite et orale. Licence de
langues et cultures étrangère et régionales, Université Paul Valéry - Montpellier https://www.google.com/url?
sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=&ved=2ahUKEwjgyKfQ88XuAhWpVRUIHS7DDgIQFjAAegQIAR
AC&url=https%3A%2F%2Fwww.coursum3.org%2Flufr-2-langues-et-cultures-etrangeres-et-regionales%2F
%3Fwpdf_download_file%3D%2Fhome%2Fichigo1vs%2Fwww8%2Fwp-content%2Fuploads%2Fcours
%2FUFR2%2FLangues%2C%2520Litt%25C3%25A9ratures%2520et%2520Civilisations%2520Etrang
%25C3%25A8res%2520et%2520R%25C3%25A9gionales%2520(LLCER)%2Fl1%2520llcer%2520anglais
%2Fittic%2FCours%2520ITTIC%2520LLCER.pdf&usg=AOvVaw15GbLsxhdYkQ3UgyXF9zyy
L'énoncé : "Mon voisin a un chien ; cet animal s'appelle Johnny." comporte une
anaphore ("cet animal") dont l'antécédent est "un chien". Tandis que l'énoncé : "Alors qu'il
circulait sur la départementale 920, entre Prades-le-Lez et Saint Mathieu de Tréviers, jeudi
vers 1h30, Lucien Dupont, 22 ans, a perdu le contrôle de sa voiture…" offre un exemple de
cataphore, le pronom "il", dont la source est le syntagme " Lucien Dupont". Les anaphores
sont statistiquement plus nombreuses que les cataphores.

4.2. Anaphore / rhétorique

Il faut éviter une confusion terminologique. Il existe deux types d’anaphore : anaphore
grammaticale (que nous avons présentée ci-dessus) et anaphore rhétorique (qui concerne les
figures de style). Cette dernière désigne une figure de répétition particulière, en début
d'énoncé ou en début de proposition. Il s'agit là de simples répétitions lexicales, à une position
particulière dans la phrase. Il faut donc les distinguer.

"Madame se meurt, Madame est morte" (Bossuet) ;


"Tout s'éclaire, tout s'anime, tout respire le printemps" (auteur inconnu)

4.3. La relation anaphorique ou cataphorique :

Anaphores et cataphores définissent, dans un discours, des chaînes de référence qui


contribuent à sa cohésion et à sa progression. Cette relation repose sur trois critères intuitifs :

 La dépendance sémantique : un terme ou un syntagme B ne peut être interprété à lui


seul, c'est-à-dire que son sens ne peut être saturé sans renvoyer à un autre segment
prélevé dans le cotexte, l'antécédent ou source ;

 Le recrutement d'une source sémantique qui peut être un syntagme nominal, un


pronom, un adjectif, un verbe, un segment d'énoncé ou un énoncé complet :

- "Il n'est pas né, celui qui me fera acheter des actions Vivendi." (la source
est un pronom) ;

- "Marie est-elle heureuse? ― Elle semble l'être, en tout cas." (la source est
un adjectif)

- "Positiver, positiver? Je le voudrais bien." ou "Il répondit simplement,


comme il aurait fait dans des circonstances moins impressionnantes." (la
source est un syntagme verbal) ;
- "Pourquoi ne m'avez-vous pas dit que le vol était retardé de trois
heures? Si je l'avais su, j'aurais pris tout mon temps pour arriver à
l'aéroport." (la source est une sous-phrase ou proposition) ;

- "Je dois corriger cinq cents copies en une semaine : cette idée me donne
le cafard." (la source est un énoncé entier).

 La reprise de l'antécédent ou de la source dans l'interprétation du terme anaphorique


ou cataphorique. Cette reprise peut se faire en co-référence (le terme source est repris
avec la même référence) :

- "Emma prit le bras de Rodolphe ; il la reconduisit chez elle."

Le pronom "il" est coréférent au nom propre "Rodolphe", le pronom "elle" au


syntagme nominal "Emma".

Remarque : faire la différence entre coréférence et anaphore !

4.4. Anaphores et cataphores nominales, pronominales, adverbiales, verbales,


adjectivales :
Anaphore et cataphore sont classés en en fonction de leur catégorie. Les anaphores
étant le plus fréquemment nominales ("cet animal") ou pronominales ("il"), dans certains cas
rares, ils sont de nature adverbiale, verbale ou adjectivale.

- Anaphore adverbiale : L'outil en est principalement l'adverbe "là" ou « ainsi ». Dans


l'énoncé suivant, "là" est anaphorique :

"Entrons dans cette galerie, c'est là qu'on a crié." (Musset, On ne badine pas avec l'amour).

- Anaphore/cataphore verbale : Le verbe "faire" est apte à représenter un syntagme


verbal antécédent :

"Je t'aimais inconstant, qu'aurais-je fait fidèle!" (Racine, Andromaque).

Ou en emploi cataphorique :

"De même qu'il avait fait dix minutes auparavant, il tenta à nouveau de l'embrasser."

- Anaphore/cataphore adjectivale : C'est le morphème adjectival "tel" qui est l'outil


de l'anaphore ou de la cataphore.

Dans l'énoncé suivant, il est en emploi cataphorique :


"Telle est la loi de l'univers : / Si tu veux qu'on t'épargne, épargne aussi les autres" (La
Fontaine).

Emploi anaphorique :

"Martinet aux ailes trop larges, qui vire et crie sa joie autour de la maison. Tel est le
cœur." (R. Char)

- Anaphore pronominale : La catégorie des pronoms mélange deux types d'éléments


aux propriétés distinctes : les pronoms représentants (substituts) et les pronoms
nominaux. Les premiers, qui varient en genre et en nombre, sont des éléments
anaphoriques ou cataphoriques, de véritables pro-noms, qui reprennent une autre unité
du co-texte.

Les pronoms nominaux (personne, rien, tout…) sont pronoms parce qu'ils ont le statut
syntaxique de groupe nominal, mais ils ne reprennent aucun terme.

Le pronom "chacun" peut appartenir à l'une ou à l'autre des deux catégories selon le co-texte :

"Chacun ne pense qu'à soi." (Pronom nominal)

"Ils revinrent. Chacun portait un sac." (Pronom représentant, qui est ici anaphorique).

L'anaphore pronominale peut être totale, quand le pronom représente la totalité du syntagme
nominal antécédent, ou bien partielle, si le pronom ne représente que partiellement le
syntagme nominal :

"Ces livres sont idiots. Ils ne valent rien."

"On me donna les fables de La Fontaine ; elles me déplurent" (Sartre, Les Mots), sont des
anaphores pronominales totales, car les pronoms saturent totalement la référence de leurs
antécédents.

"Des étudiants sont absents. Certains sont malades."


"L'histoire avait deux conclusions ; je choisissais l'une ou l'autre selon mon humeur." (Sartre,
Les Mots).
Ce sont des anaphores pronominales partielles, les pronoms reprenant seulement un sous-
ensemble du référent pluriel.
- Anaphore/cataphore nominale : plusieurs cas doivent être envisagés.

L'anaphore est fidèle lorsque le nom antécédent est repris, mais avec un déterminant modifié :
"Malgré des années de travail, le bon M. Seguin ne possédait qu'une chèvre. Cette chèvre
avait pour nom Blanquette."

L'anaphore nominale est infidèle lorsque le nom anaphorique n'est pas le même que son
antécédent :

"Mon oncle possédait un berger allemand nommé Prince. J'aimais beaucoup cet animal."
(L’anaphorique "animal" est ici un hyperonyme de "berger allemand").

Il existe un type d'anaphore ou de cataphore nominale infidèle qui est dite conceptuelle (ou
résomptive (elle résume une partie de l’énoncé repris ou annoncé).

Dans l'énoncé suivant : "La nuit était déjà fort avancée lorsqu'une roquette antichar, tirée
d'un toit adjacent, s'est abattue sur la foule. Cet attentat, qui a fait deux morts, est
revendiqué par…". Le syntagme nominal anaphorique (cet attentat) reprend et condense le
contenu d'un passage antérieur.

Le phénomène peut être cataphorique :

"Une chose est certaine : tu as eu raison de lui parler ainsi".

Enfin se présente un dernier cas, l'anaphore associative :

"Mon vélo est hors d'usage ; les freins ne marchent plus et la chaîne est rouillée".

Le cas de la cataphore associative est plus rare. L'anaphore associative repose sur une relation
de tout à partie qui mobilise des connaissances générales supposées partagées. Pour cette
raison, les compétences en jeu ne sont pas seulement linguistiques, mais elles s'appuient sur
un savoir encyclopédique.

4.5. Anaphore, cataphore et production de sens :

- Anaphore est mémorielle :

L’anaphore met en jeu la mémoire discursive immédiate du destinataire et demande sa


participation active, en le contraignant à retrouver, sous l'anaphore, l’antécédent déjà identifié,
ou à anticiper, à travers la cataphore, un référent à venir en discours. Elle sollicite aussi les
savoirs encyclopédiques du destinataire. En effet, le simple fait qu'une anaphore ait un
antécédent textuel n'est pas toujours suffisant pour l'interprétation de l'énoncé. Si l'on revient à
l'exemple de départ, légèrement modifié :

"Mon voisin a un chien ; il s'appelle Johnny"


L’énoncé est difficilement interprétable hors contexte, en raison des deux possibilités offertes
pour le choix de l'antécédent : est-ce mon voisin ou bien son chien qui s'appelle Johnny?
L'allocutaire doit ici faire appel à sa connaissance du contexte de communication.
Inversement, notre savoir encyclopédique nous permet d'interpréter sans difficulté l'énoncé :

"À Paris, ils roulent comme des fous!"

Même si le pronom "ils" n'a pas d'antécédent exprimé. On peut en conclure que les
phénomènes d’ordre mémoriel ne sont pas négligeables dans le fonctionnement de
l’anaphore.

- Force discursive des anaphores :

Les anaphores et les cataphores sont phénomènes complexes, qui font appel à la
grammaire (la substitution pronominale), au lexique (variations synonymiques et
hyperonymiques) et à la mémoire discursive et interdiscursive (connaissance du contexte ;
connaissances encyclopédiques). Cela contribue à leur force d’efficacité dans le discours.

Le texte publicitaire suivant illustre la force discursive d’un phénomène d’anaphore


associative et engagent l'activation de stéréotypes discursifs :

"Il rêvait d'une maison tout de suite.

Elle voulait rester à l'aise quoi qu'il arrive.

L'effet de nos nouveaux

Crédits immobiliers fut immédiat. " Publicité pour la BNP

Ce texte contient deux pronoms sans antécédent. Certes, la publicité va de pair avec
une photo qui permet d'attribuer un visage aux pronoms. Les imparfaits d'arrière-plan
("rêvait", "voulait"), qui se définissent en relation au passé simple ("fut"), inscrivent le texte
dans une histoire ; le lecteur est incité à activer le scénario stéréotypique des jeunes mariés
qui achètent une maison. Le fait de ne pas fournir d'antécédent aux pronoms crée un effet de
sens intéressant : à travers le stéréotype, il et elle réfèrent à l'homme et à la femme
exemplaires et donnent la possibilité au lecteur (à la lectrice) de venir occuper l'une des deux
places, bref de s'identifier aux personnages de la publicité.

- Anaphore et argumentation :

Pour l'énonciateur, les reprises anaphoriques, notamment les anaphores nominales infidèles
et les anaphores conceptuelles (qui résume une partie ou l’ensemble d’un énoncé), sont un
moyen privilégié- en raison de sa discrétion même - d'imposer subrepticement des
évaluations, et donc d'argumenter.

Comparons cet énoncé :

"Une vieille dame a été agressée à son domicile hier. Cette octogénaire appréciée du
voisinage a ouvert sa porte à un inconnu…"
À la (discutable) variante suivante :
"Une vieille dame a été agressée à son domicile hier. Cette propriétaire d'un luxueux hôtel
particulier a ouvert sa porte à un inconnu…".
On s'accordera sans trop de difficulté à reconnaître que ces deux anaphores nominales
infidèles colportent des points de vue différents sur l’événement relaté. Elles orientent le
discours vers des degrés d'empathie très différents à l'égard de la victime, qui est
implicitement taxée d'imprudence dans le second énoncé.
- Cataphore et position du locuteur par rapport à son énoncé (point de vue) :

Un texte étant linéaire par nature, la cataphore lui impose plus de contraintes que l'anaphore,
car elle crée un vide sémantique et contraint le destinataire à anticiper la suite et à établir des
conjectures. Ainsi la cataphore est-elle souvent liée à des interventions de l'énonciateur, qui
commente sa propre parole ("je l'avoue : j'ai eu tort") ou anticipe sur ce qu'il va dire ("une
chose est certaine : tu as eu raison de lui parler ainsi"). Elle recourt souvent aux invariables
neutres "ça", "ce" et "le" à valeur résomptive (qui résume). Cela est typique de l'oral -
argumentatif - où l'énonciateur cherche à se protéger à l'avance contre le rejet de sa parole
(précaution oratoire) :

"Comme je le dis souvent, il faut arriver à la gare juste à temps pour manquer le train
précédent".

D'une manière générale, l'anaphore et la cataphore contribuent à la cohérence


textuelle, grâce à la reprise ou l’annonce. Elles participent, notamment par le biais de la
coréférence, à la continuité sémantique et référentielle du texte, elles contribuent à en
construire la progression thématique, elles jouent un rôle structurant dans les séquences.

Références bibliographiques
Baylon (Christian) & Fabre (Paul). Initiation à la linguistique. Cours et applications corrigés.
Edition Armand colin. 2ème édition. Col. Cursus.
Benveniste (Émile). Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard (1966),
Benveniste (Émile). Problèmes de linguistique générale II, Gallimard, Paris. (1974)
Ducrot (Oswald) – Todorov (Tzvetan). Dictionnaire encyclopédique des sciences du
langage. Paris : Seuil (1972).
Gary-Prieur (Marie-Noëlle). Les termes clés de la linguistique Seuil. Col. Mémo.
Gezundhajt (Henriette). Les grands courants en linguistique. Référence électronique.
Département d'études françaises de l'Université de Toronto, 1998-2004.
http://www.linguistes.com/courants/courants.html.
À consulter aussi :
Cours magistral de Haddad M. Pragmatique, Université de Bejaia, 2018/2019.
https://www.google.com/search?client=firefox-b-d&ei=La8WYKe9Ipii1fAPgd-
LuAo&q=haddad+mohand+pragmatique+&oq=haddad+mohand+pragmatique+&gs_lcp=CgZwc3ktYWIQAzIFCCEQoAE6CAgAELEDEI
MBOgIILjoICAAQxwEQowI6BQgAELEDOgIIADoHCC4QQxCTAjoECC4QQzoFCC4QsQM6BAgAEEM6CggAELEDEIMBEAo6Bwg
uELEDEEM6CAguELEDEJMCOgUILhCTAjoICAAQxwEQrwE6BggAEBYQHjoICAAQFhAKEB46BwghEAoQoAFQx9wEWPOdBWD
sogVoAXABeACAAb0CiAGEJZIBCDAuMjQuMi4xmAEAoAEBqgEHZ3dzLXdperABAMABAQ&sclient=psy-
ab&ved=0ahUKEwjnh4SUosbuAhUYURUIHYHvAqcQ4dUDCAw&uact=5#

Cours magistral de Fauré L., Enonciation. Université Paul Valery. Montpelier III, 2019/2020.
https://www.google.com/url?
sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=&ved=2ahUKEwjgyKfQ88XuAhWpVRUIHS7DDgIQFjAAegQIARAC&url=https%3A%2F
%2Fwww.coursum3.org%2Flufr-2-langues-et-cultures-etrangeres-et-regionales%2F%3Fwpdf_download_file%3D%2Fhome%2Fichigo1vs
%2Fwww8%2Fwp-content%2Fuploads%2Fcours%2FUFR2%2FLangues%2C%2520Litt%25C3%25A9ratures%2520et%2520Civilisations
%2520Etrang%25C3%25A8res%2520et%2520R%25C3%25A9gionales%2520(LLCER)%2Fl1%2520llcer%2520anglais%2Fittic%2FCours
%2520ITTIC%2520LLCER.pdf&usg=AOvVaw15GbLsxhdYkQ3UgyXF9zyy

Travaux dirigés d’Adras A., Expression écrite et orale. Université Paul Valery. Montpelier III,
2019/2020. https://www.google.com/search?client=firefox-b-d&q=Travaux+dirig%C3%A9s+d%E2%80%99Expression+
%C3%A9crite+et+orale+Licence+de+langues+et+cultures+%C3%A9trang%C3%A8re+et+r%C3%A9gionales+1i%C3%A8re+ann
%C3%A9e-1er+semestre+Cours+coordonn%C3%A9+par+Anne+Adras+Ann%C3%A9e+universitaire#

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