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Abraham 3

Le document décrit les origines d'Abraham, y compris sa famille et son départ de la maison de son père Térah sur l'ordre de Dieu pour aller dans le pays de Canaan.

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Abraham 3

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LA VOCATION D'ABRAHAM

Genèse 11, 26 – 12, 5

(Genèse 11, 26) Tèrah vécut soixante-dix ans et fit enfanter (engendra) Abram,
Nahor et Haran.
(27) Voici la famille de Tèrah : Tèrah fit enfanter Abram, Nahor et Haran. Haran fit
enfanter Loth. (28) Haran mourut avant son père Tèrah dans le pays de son
enfantement, à Our des Chaldéens. (29) Abram et Nahor prirent femme ; l’épouse
d’Abram s’appelait Saraï et celle de Nahor Milka, fille de Haran, père de Milka et
père de Yiska. (30) Et Saraï était stérile, pour elle pas d’enfanceau.
(31) Et Tèrah prit Abram son fils et Lot fils d’Haran, fils de son fils, et Saraï sa bru,
femme d’Abram son fils. Et ils sortirent avec eux de Our des Chaldéens pour aller au
pays de Canaan et ils arrivèrent à Harrân où ils habitèrent. (11, 32) Les jours de
Tèrah furent de deux cent cinq ans et il mourut à Harrân.

(12, 1) Et YHWH dit à Abram :


« Pars hors de ton pays, hors de ton enfantement, hors de la maison de ton père,
vers le pays que je te ferai voir.
(2) pour que je fasse de toi une grande nation,
et que je te bénisse
et que je grandisse ton nom.
Et sois bénédiction,
(3) que je bénisse ceux qui te bénissent
- mais celui qui te méprise, je le maudirai-
et que par toi acquièrent pour eux bénédiction toutes les familles de la terre.

(4) Abram partit comme le lui avait dit le Seigneur, et Lot partit avec lui. Abram avait
soixante-quinze ans quand il quitta Harrân. (5) Il prit Saraï sa femme, Lot son neveu,
tous les biens qu’ils avaient amassés et les êtres qu’ils avaient acquis (faits) à
Harrân. Ils sortirent pour le pays de Canaan.

Paul LAGRANGE L'HISTOIRE D'ABRAHAM NDAA 2006 – 2007 23


Les origines d’Abraham (11, 27- 32)

Après la dispersion qui termine l’histoire de Babel, le livre de la Genèse comporte


une ‘’généalogie’’ qui conduit en dix générations de Sem, fils de Noé, à Abraham. En
hébreu, cette liste de descendants de Sem est précédée par la mention : Voici les
tolédot de Sem… Lors de notre première rencontre, je vous disais que cette formule
revient plus de dix fois dans le la Genèse pour unifier le livre et préciser les liens
entre les personnages. Ce mot ‘’tolédot’’ est formé sur une racine YLD ou WLD qui a
donné entre autres le substantif yéled, enfant, le verbe yalad qui, dans sa forme
simple, s’applique à la femme qui enfante et, dans sa forme factitive, concerne
l’homme qui ‘’fait enfanter’’, qui engendre. Le mot ‘’tolédot’’ est rendu par
descendance ou famille ou encore générations, enfantements, engendrements. Ce
dernier mot, engendrements, convient bien à cette liste des descendants de Sem
car, pour chacun des huit premiers personnages cités, le texte précise seulement
l’âge auquel il engendre (ou fait enfanter) son premier fils, indique la durée de sa vie
après cette naissance et mentionne s’il engendra d’autres fils et filles. Voici, par
exemple, ce qui est dit d’Arpakshad, fils de Sem, qui est le second cité dans ces
enfantements : Arpakshad avait vécu trente-cinq ans quand il engendra Shèlah.
Après avoir engendré Shèlah, Arpakshad vécut quatre cent trois ans, il engendra des
fils et des filles.
En lisant ces ‘’toledot’’ on note que, au fil des générations, la durée de la vie va en
diminuant : Sem, fils de Noé vécut 600 ans, ses premiers descendants de l’ordre de
450 ans, puis la longueur des jours descend à 230 ans pour les suivants. Tèrah, père
d’Abraham, le neuvième de la série, aurait vécu 205 ans. Cette diminution serait le
signe de la perversion croissante de l’humanité.

Tèrah, père d’Abram, et le refus de la différence (11, 26-32)

Nous allons lire à la loupe la fin du chapitre 11, les quelques versets consacrés à
Tèrah, car ils contiennent de nombreux indices qui permettent au lecteur attentif de
conclure que la force vitale s’épuise dans le clan de Tèrah, que cette génération est
minée par l’endogamie, la répétition, la stérilité.
Selon le verset 26, Tèrah eut son premier fils à soixante-dix ans, puis deux autres
ensuite, au total trois fils, Abram, Nahor et Haran.
Les versets 27 à 30 complète ces données sur Tèrah qui est ainsi mieux connu que
ses ancêtres. Tèrah eut donc trois fils, Abram (qui recevra plus tard le nom
d’Abraham), Nahor et Haran. Le plus jeune fils de Tèrah, Haran, eut à son tour un
fils, Lot, et fut aussi le père de deux filles, Milka et Yiska. Puis Haran mourut avant
son père (ou devant lui). Abram, l’aîné des fils de Tèrah, épousa Saraï (dont la
filiation n’est pas précisée pour l’instant) et le second, Nahor, épousa Milka, sa nièce,
fille de son jeune frère Haran. Ce passage se termine par la mention de la stérilité de
Saraï affirmée deux fois, d’abord par la constatation : Saraï était stérile puis répétée
sous une forme différente : pour elle, pas d’enfanceau. Le mot traduit par enfanceau
est un substantif rare de la racine YLD dont les dérivés sont nombreux dans tout ce
passage des enfantements. Cette insistance sur la stérilité de Saraï prépare l’histoire
d’Abram dans laquelle la longue attente d’un fils joue un rôle central.

La succession des générations qui se répétait immuable depuis Sem semble


perturbée comme le montrent plusieurs indices. Tèrah a son premier fils à 70 ans
alors que ses pères engendraient dès l’âge de trente ans et son second fils naît

Paul LAGRANGE L'HISTOIRE D'ABRAHAM NDAA 2006 – 2007 24


après la mort de son père à lui,Tèrah, qui s’appelait Nahor (Gn 11, 24-25). Tèrah
donne à ce second fils le nom de Nahor, comme s’il était lui impossible de faire le
deuil de son propre père. Nous constatons que le clan de Tèrah est complètement
fermé sur lui-même. En effet le fils aîné, Abram, prend pour femme Saraï dont nous
apprendrons plus tard (Gn 20, 12) qu’elle est sa demie sœur, fille de Tèrah et d’une
autre mère. Le second fils épouse sa nièce Milka, fille de son jeune frère décédé.
On remarque, d'autre part, que Tèrah a inscrit son propre désir dans les noms qu’il a
donnés à Abram et Saraï. Abram signifie ‘’le père est grand’’ et le fils porte ainsi dans
son nom le destin de ne vivre que dans la célébration de son géniteur. Saraï qui
signifie littéralement ‘’ma princesse’' n’est pas mieux lotie : son père lui dit en
quelque sorte : « Tu demeures ma princesse » et ne lui laisse pas de place pour un
mari ou un fils1.
La procréation tardive de Tèrah, la mort d’un fils avant celle de son père, la reprise
d’un même nom Tahor, les mariages entre proches qui, sans être des incestes frère-
sœur ou père-fille, sont cependant des unions très proches, la stérilité de Saraï, des
noms qui interdisent aux enfants l’autonomie, la liberté, tous ces indices nous
laissent entendre que la force de vie se tarit, que la génération de Tèrah ne crée plus
de neuf, qu’elle bégaye.

Le pays de Tèrah et de sa famille est, selon 11, 28, Our ou Ur, une ville située au sud
de la Mésopotamie, de l’Irak actuel, cité qui connut un grand éclat à la fin du 3e
millénaire, plus de 20 siècles avant Jésus-Christ, mais la précision ‘’ Our des
Chaldéens’’ suppose l’arrivée au pouvoir des Chaldéens, c'est-à-dire des
Babyloniens, qui n’a eu lieu que vers la fin du 7e siècle. Our, comme Harrân, ville
citée plus loin au verset 31, ont repris de l’importance au 6e siècle sous le règne de
Nabonide, le dernier roi de Babylone (556-539) avant que les Perses conquièrent la
Babylonie et mettent fin à l’exil d’Israël.

La première phrase du verset 31 Et Tèrah prend Abram son fils et Lot fils d’Haran,
fils de son fils, et Saraï sa bru, femme d’Abram son fils, ne dit rien que nous
connaissions déjà, Abram est fils de Tèrah, Lot est fils de Haran, Saraï est épouse
d’Abram, mais nous confirme que le clan refuse l’altérité par la manière dont elle
souligne le lien qui attache tout le groupe à Tèrah ; Abram est fils de Tèrah, il est
‘’son’’ fils, Loth est fils d’Haran c'est-à-dire fils de ‘’son’’ autre fils, Saraï est ‘’sa’’ bru
et femme de ‘’son’’ fils. La dépendance de tous à l’égard de Tèrah est ainsi mise en
valeur par ces quatre possessifs et elle est confirmée par le verbe qui exprime que
Tèrah emmène avec lui sa famille : Tèrah les ‘’prend’’ comme ses choses.
Le groupe part de Our qui est, nous l’avons vu, au sud de la Mésopotamie, avec
l’intention d’aller au pays de Canaan. Il remonte d’abord vers le nord de la
Mésopotamie, en restant dans les zones fertiles, et va jusqu’à Harrân, une ville qui
serait aujourd’hui au sud de la Turquie, près de la frontière syrienne. Mais au lieu de
redescendre vers le sud, vers le pays de Canaan, la famille ne va pas plus loin, reste
à Harrân et s’y installe. C’est là que Tèrah mourra, après le départ d’Abram.
Une expression insolite est employée en 11, 31 à propos des quatre personnages
qui partent de Our, en voici la traduction littérale : Et ils sortirent avec eux de Our. On
attendrait ''Et il (Tèrah) les fit sortir de Our’’ ou bien ‘’Et il sortit avec eux de Our’’
ainsi que certaines traductions (grecque, syriaque…) ont compris ces mots mais la

1
Ces remarques sont inspires par les réflexions de Elian Cuvillier dans un article ‘’ Abram et Saraï, le
long chemin de l’altérité’’ paru dans Réforme 7-13 septembre 2006.

Paul LAGRANGE L'HISTOIRE D'ABRAHAM NDAA 2006 – 2007 25


traduction ci-dessus correspond au texte massorétique, le texte hébreu traditionnel
vocalisé.
A. Wénin2 commente ainsi cette formulation : « Et que dit-elle, dans son étrangeté
même, sinon que pris par Tèrah, tous font ce que celui-ci fait, imitant son
mouvement, chacun avec ceux qui lui sont liés par de multiples liens, comme s’ils
étaient fondus les uns dans les autres. Voilà donc comment Tèrah met la main sur le
destin des « siens » et fait d’eux des suiveurs… C’est bien là la logique de Babel…
où tous fusionnent en un, se rangeant comme spontanément à l’avis du seul sujet
qui impose son désir à tous. .. Cette logique de Babel et de Tèrah est idolâtre en ce
qu’elle est une logique du même : une même langue, des mêmes mots, un même
projet, un même nom - celui du chef… N’est-ce pas ce qui est au cœur de l’idolâtrie,
où l’homme se prosterne devant un dieu fait à son image, ce qui le rassure mais
l’enferme aussi en lui-même sans qu’il s’en rende compte ? C’est en tout cas à cette
logique que l’appel d’Adonaï va arracher Abram. »

Abraham s’oppose à l’idolâtrie (Midrash Rabba)

Selon une tradition juive, Abram aurait mis en cause la réalité et le pouvoir des idoles
avant même d’être appelé par le Seigneur ; il était donc prêt à entendre le Dieu
unique. Voici ce que raconte le Midrash Rabba sur Genèse, un recueil écrit au 5e
siècle de notre ère (M. R. Gn. 38,13) :

Tèrah était un fabricant d’idoles. Un jour qu’il devait aller quelque part, il laissa
Abraham vendre à sa place. […] Une femme tenant un plat de farine vint et lui dit :
Prends et offre-le leur. Il se leva, prit un bâton, fracassa toutes les idoles et mit le
bâton dans les mains de la plus grande. De retour son père s’écria : Qui a fait cela ?
Comment te le cacherais-je, répondit Abraham ! Une femme tenant un plat de farine
est venue et m’a dit : Prends et offre-le leur. Et c’est ce que j’ai fait. Mais une idole
s’est écriée : C’est moi qui mangerai la première. Une autre s’est écriée : Non, c’est
moi ! La plus grande s’est alors saisie d’un bâton et les a toutes fracassées. Que me
racontes-tu, s’exclama Tèrah, elles ne comprennent rien ! Père, répliqua Abraham,
tes oreilles seraient-elles sourdes à ce que dit là ta bouche ! Tèrah se saisit
d’Abraham et le livra à Nemrod.
Nemrod dit à Abraham : Adore le feu. – Autant adorer l’eau puisqu’elle éteint le feu !
– Eh bien, adore l’eau ! – Autant adorer les nuages puisqu’ils apportent l’eau ! – Eh
bien, adore les nuages. – Autant adorer le vent (rouah) puisqu’il disperse les
nuages ! – Eh bien, adore le vent ! – Autant adorer l’homme qui porte en lui le souffle
(rouah) ! – Tu me payes de mots ! Moi, je me prosterne devant le feu, je vais t’y jeter
et que ce Dieu devant qui tu te prosternes vienne t’en délivrer.
Haran, le frère d’Abraham, était partagé : si Abraham sort victorieux, méditait-il, je
dirai : Je suis pour Abraham. Si Nemrod sort victorieux, je dirai : Je suis pour
Nemrod. Une fois Abraham jeté dans la fournaise ardente puis délivré, on demanda
à Haran : Pour qui es-tu ? – Je suis pour Abraham ! On se saisit alors de lui et on le
précipita dans la fournaise. Ses entrailles furent consumées et il mourut devant son
père. C’est ce que le texte dit : « Haran mourut devant son père Tèrah ».

Ce midrash joue sur le nom de la ville d’Our où vivait d’abord la famille de Tèrah car
Our veut dire feu ou fournaise en hébreu. Nemrod, le souverain qui intervient dans e
2
« Abraham au-delà de l’idolâtrie », article paru dans Lumière et Vie 266, avril 2005, un numéro
consacré à « Abraham, le père de la promesse ».

Paul LAGRANGE L'HISTOIRE D'ABRAHAM NDAA 2006 – 2007 26


midrash, est cité en Genèse 10, 10 mais n’est pas mentionné comme roi par des
documents historiques. Le midrash reprend le thème de l’uniformité de Babel et
s’inspire de l’histoire de Daniel dans la fournaise.
Ce récit montre l’opposition du jeune Abraham à la logique de l’idolâtrie qu’il refuse.
Sa façon de relater à son père la destruction des statuettes explicite ce que l’idolâtrie
représente à ses yeux. Les idoles symbolisent la convoitise : chacune veut se jeter la
première sur la farine offerte comme l’adorateur des idoles qui se préoccupe peu des
autres ; la loi des idolâtres est la loi du plus fort.
Cette loi est celle de Tèrah qui livre son fils au roi, celle de Nemrod qui prétend
imposer sa loi et élimine ceux qui lui résistent comme Abraham et Haran.
Et voici comment Wénin commente l’épisode final3 concernant Haran : « Qui épouse
comme Haran la logique de la loi du plus fort est réduit à n’être qu’un suiveur
toujours prêt à se conformer, à s’aligner, à se soumettre. Son monologue intérieur
est clair à ce sujet, et ce qui lui arrive ensuite figure adéquatement le résultat d’une
telle attitude : le sujet se consume intérieurement et finit par mourir, par fondre
devant le puissant qui impose sa loi. »

L’appel du Seigneur (12, 1-3)

Revenons au texte biblique qui, après la mention de la mort de Tèrah à Harrân (11,
32), focalise (comme une caméra passe de la vue d’ensemble au plan rapproché)
sur Abram. Adonaï parle à Abram, Dieu s’adresse à un homme.

(12, 1) Et YHWH dit à Abram :


« Pars hors de ton pays, hors de ton enfantement, hors de la maison de ton père,
vers le pays que je te ferai voir.
(2) pour que je fasse de toi une grande nation,
et que je te bénisse
et que je grandisse ton nom.
Et sois une bénédiction,
(3) que je bénisse ceux qui te bénissent
- mais celui qui te méprise, je le maudirai-
et que par toi acquièrent pour eux bénédiction toutes les familles de la terre.

En français, le premier mot du Seigneur est un ordre à l’impératif ‘’Va’’ ou ‘’Pars’’ ; le


Seigneur demande à Abram de se mettre en marche, de se lancer dans une
aventure qui doit débuter par un arrachement, une triple rupture rendue ci-dessus
par un ‘’hors de’’ qui traduit ‘’min’’, la préposition de séparation en hébreu. Hors de
ton pays : Abram doit donc quitter son pays, sa terre ; hors de ton enfantement :
Abram doit quitter sa famille, sa mère, le berceau de ses commencements ; hors de
la maison de ton père : Abram doit laisser la maison de son père, à la fois bien
matériel, avoir, mais aussi protection et reconnaissance données par l’appartenance
au clan, à la lignée.
En hébreu l’ordre de partir est donné par le Seigneur en deux mots ‘’Lekh lekha’’4.
Le premier ‘’Lekh’’ est un impératif du verbe halakh, aller, et le second ‘’lekha’’ est
formé de la préposition ‘’le’’ qui signifie vers ou pour, suivie d’un pronom personnel
‘’kha’’ toi ; la traduction littérale de ces mots est ‘’Va vers toi’’ ou ‘’Va pour toi’’.

3
Article dans Lumière et Vie, cité plus haut, p. 15.
4
Les deux mots ''Lekh'' et ''lekha'' sont proches à l'oreille mais n'ont aucun lien étymologique.

Paul LAGRANGE L'HISTOIRE D'ABRAHAM NDAA 2006 – 2007 27


Le poids du mot ‘’lekha’’ fait question. Pour les uns, c’est un tour propre à l’hébreu,
qui n’ajoute pas de sens particulier au ‘’Va’’ et, comme la TOB (Pars) et la BJ
(Quitte), ils ne jugent pas utile de le traduire.
Pour d’autres ce ‘’lekha’’ signifie qu’il est de l’intérêt d’Abram de se mettre en route
en quittant tout ; ainsi Rachi commente « pour ton bien, pour ton bonheur » ; c’est
d’ailleurs ainsi que des grammairiens interprètent ce datif rattaché au verbe qui a
selon eux5 un sens réfléchi indiquant que l’action concerne spécialement celui
auquel on s’adresse.
Certains, enfin, estiment que ce ‘’lekha’’ est le mot essentiel de ce passage. Dieu ne
dit pas à Abram : Viens vers Moi ou Monte vers Moi, mais ‘’il appelle l’homme vers
l’homme : ceci m’apparaît comme un évènement d’une portée incalculable pour le
devenir conscient de l’humanité’’. C’est une psychanalyste6, Marie Balmary, qui parle
ainsi et elle comprend ce ‘’Va pour toi’’ comme un appel à partir à la recherche de
soi-même, le ‘’toi’’ étant à la fois la destination (comme on dit partir pour Londres) et
le destinataire, une injonction qu’elle rapproche du ‘’Deviens qui tu es’’ de Nietzsche.
Abram doit quitter ce qui est sien, accepter une rupture complète pour aller vers
quelque chose qui n’est pas de l’ordre de la possession mais de la relation, le pays
ou la terre que je te ferai voir. Comme dit Wénin, non pas une terre à avoir mais une
terre à-voir, quand Adonaï le voudra.
Le départ d’Abram va permettre à Dieu d’agir pour lui et trois verbes décrivent la
relation JE – TOI qui va s’établir entre le Seigneur et lui :

pour que JE fasse TOI en grande nation


et que JE bénisse TOI
et que JE grandisse le nom de TOI.

Le JE divin va transformer le commencement d’Abram, son enfantement, son passé,


en une grande nation, et le nom qui lui vient de son père va, lui aussi, être grandi par
Dieu.
Au centre de ces trois conséquences ou promesses figure la bénédiction qui va être
reprise en une seconde série de verbes. ‘’Mais on peut déjà comprendre qu’il s’agit
là de la conséquence du renoncement à la convoitise et à l’idolâtrie qui, depuis le
serpent, engendrent la malédiction et la mort. Or le fruit de la bénédiction, c’est la vie
et son épanouissement comme le montrent les verbes qui suivent la première
bénédiction divine et en disent le sens (Gn. 1,28) : Soyez féconds et prolifiques,
remplissez la terre’’7.
Le Seigneur poursuit :

Sois bénédiction,
que je bénisse ceux qui te bénissent
- mais celui qui te méprise, je le maudirai-
et qu’acquièrent pour eux bénédiction par toi toutes les familles de la terre.

La relation entre Abram et le Seigneur, une relation à deux, va s’élargir et s’étendre à


d’autres, soit à tous les clans du sol, soit à toutes les familles de la terre, car on peut
traduire de l’une ou l’autre manière les derniers mots du verset 3. Abram va devenir
bénédiction s’il part comme le lui demande Dieu, et les autres bénéficieront aussi de

5
Grammaire de l’hébreu biblique, P. Joüon, § 133d.
6
Marie Balmary : Le sacrifice interdit, Grasset p.124.
7
A. Wénin article cité dans Lumière et Vie, p.19.

Paul LAGRANGE L'HISTOIRE D'ABRAHAM NDAA 2006 – 2007 28


cette bénédiction s’ils renoncent à jalouser la bénédiction dont Abram est l’objet, s’ils
renoncent à la voie de Caïn et n'envient pas Abram comme Caïn a envié Abel, s’ils
reconnaissent en Abram un homme béni par Dieu, s'ils le bénissent comme
Elisabeth a béni Marie c'est-à-dire a reconnu Dieu à l’œuvre en Marie. Alors
échappant au piège de la jalousie, toutes les familles de la terre seront bénies et
recevront le don de la vie par l’intermédiaire d’Abram.
'' C'est dans une telle logique d'alliance que se révèle le vrai Dieu. Loin de priver
l'humain de lui-même (comme le fait l'idole), il le prend pour partenaire et le pose en
sujet libre et responsable de soi et de l'autre. Loin de lui imposer la logique du même
(comme le fait l'idole), il l'ouvre à la véritable altérité en le confirmant dans sa
singularité irremplaçable. Loin de le refermer sur lui-même au moment où il croit
s'ouvrir à Dieu (comme le fait encore l'idole), il l'ouvre à une dynamique d'alliance où
la vie s'épanouira d'être partagée dans la confiance8.''

Les trois versets de l’appel (12, 1-3) nous disent beaucoup sur le Dieu d’Abram. Ce
n’est pas une idée abstraite, un idéal, mais Quelqu’un qui a un nom, YHWH le
Seigneur, une personne qui dit ‘’Je’’ : Je ferai, je bénirai, je grandirai…C’est donc un
Dieu personnel. C’est un Dieu qui intervient dans l’histoire de l’homme et choisit un
individu particulier, faisant partie d’une famille, d’une collectivité. Pourquoi lui ?
Pourquoi un homme déjà âgé, époux d’une femme stérile ? Nous ne le savons pas.
C’est un Dieu qui parle, qui entre en relation avec Abram et à travers lui
communique avec les hommes. C’est un Dieu qui bénit Abram, qui veut donc son
bien, son bonheur, et par lui le bonheur de tous les hommes (à l’opposé des dieux
babyloniens qui ont créé les hommes pour qu’ils soient leurs esclaves et fassent à
leur place les travaux pénibles). C’est aussi un Dieu exigeant qui demande des
ruptures, des arrachements, pour que l’homme soit disponible, ouvert à sa parole.

La réponse d’Abram (12, 4 - 5a)

La réponse d’Abram est immédiate. Il ne discute pas comme le feront, parmi


d’autres, Moïse ou Jérémie, il exécute l’ordre et le récit souligne son obéissance en
reprenant pour décrire l’action d’Abram le verbe employé par Dieu : ‘’Pars’’ lui avait
dit le Seigneur et il ‘’partit’’ : Abram partit comme le lui avait dit le Seigneur. Il se met
en route malgré son âge avancé qui nous est rappelé : Abram avait soixante-quinze
ans quand il quitta Harrân
Lot, dont nous savons qu’il est le fils du plus jeune frère d’Abram, son neveu donc,
décide de l’accompagner : Lot partit avec lui. Abram prend avec lui sa femme Saraï,
et il prend aussi Lot : peut-être s’est-il demandé s'il devait appliquer à son neveu
l’ordre de quitter sa famille. Quoiqu’il en soit, il accepte Lot et le prend avec lui. Il
prend aussi les richesses dont ils s'étaient enrichis ainsi que les êtres, esclaves et
servantes, qu'ils avaient acquis à Harrân.
Nous ne savions pas la destination d’Abram, nous apprenons maintenant le nom du
pays où il se rend : Ils sortirent pour le pays de Canaan. Je conserve le verbe sortir
qui figure ici dans le texte hébreu car le verbe ‘’sortir’’ est toujours employé pour la
sortie d’Egypte et le départ d’Abram est donc implicitement comparé à la délivrance
d’Israël marchant vers la liberté. Canaan est le nom ancien donné à la région qui
s’étend du sud de la Phénicie (la région de Tyr et Sidon) au désert du Néguev.

8
A. Wénin, article cité, p. 21.

Paul LAGRANGE L'HISTOIRE D'ABRAHAM NDAA 2006 – 2007 29


Lecture personnelle du texte

Nous avons scruté le texte pour en comprendre le sens simple, le sens objectif,
pourrait-on dire, des paroles et des évènements. Mais, pour que s'accomplisse la
métaphore d'Isaïe sur la parole de Dieu (55, 10-11) : comme descend la pluie ou la
neige du haut des cieux, et comme elle ne retourne pas là-haut sans avoir saturé la
terre, sans l'
avoir fait enfanter et bourgeonner, sans avoir donné semence au semeur
et nourriture à celui qui mange, ainsi se comporte ma parole qui sort de ma bouche,
pour que la vocation d’Abram devienne pour nous une nourriture, il faut qu'il ne soit
plus seulement un récit sur Abram mais que ce récit me parle à moi, qu’il me parle de
moi. Il faut sortir de l'objectif, identique pour tous, pour faire une lecture subjective.
Lire ce passage comme s'adressant à moi, personnellement, en prenant la place
d'Abram.

Voici, à partir de quelques données du sens littéral, des pistes suggérant ce que ce
récit peut dire et faire dire à chacun de nous9.

Dieu se révèle à Abram comme un Dieu personnel qui lui parle. Je crois que Dieu est
une personne qui a un Nom, et pour moi, chrétien, il a le visage de Jésus-Christ. Il
veut me parler et, de mon côté, je désire ardemment l’entendre, le rencontrer,
comme Marie de Magdala l'a fait, et les Apôtres, et les Saints.

Dieu demande à Abram des séparations, des ruptures. Que me demande-t-il de


quitter ? Quelles sont les idoles avec lesquelles je dois rompre ? Les attachements
légitimes que je dois mettre en question ? Le Roi dit à celui ou celle qu'il aime
(Psaume 45) :
Ecoute, ma fille, regarde et tends l'
oreille,
oublie on peuple et la maison de ton père.
Alors le Roi désirera ta beauté.

Dieu bénit Abraham, il le comble de ses dons, il le fait grandir, il le rend fécond, il en
fait une source de bonheur pour les autres. Dieu a créé le monde pour qu'y règne le
bonheur. Il veut que, moi aussi, je sois heureux. Jésus, son Fils, me dit qu'il veut
que ma joie soit parfaite (Jean, 15,11).

Les quatre sens de l'Ecriture selon les Pères de l’Eglise

Nous pouvons aller plus avant dans la méditation de ce texte en nous inspirant de la
façon dont les Pères de l’Église commentaient l’Ecriture. Ils y distinguaient quatre
sens : le sens littéral, le sens christologique, le sens moral et le sens anagogique.
Cette approche peut enrichir notre lecture spirituelle de la vocation d'Abram.

Le sens littéral est le sens simple, obvie c'est-à-dire celui qui se présente tout
naturellement à l'esprit. En lisant ensemble le texte de Genèse 12, 1-9, nous avons
9
Ces lectures empruntent beaucoup à Olivier Belleil, "Abraham, un Père au cœur d'enfant", Editions
des Béatitudes, 2000.

Paul LAGRANGE L'HISTOIRE D'ABRAHAM NDAA 2006 – 2007 30


cherché à comprendre ce qu'il disait et, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose
sans le savoir, nous avons éclairé le ''sens littéral'' de ce passage. Cette recherche
préliminaire est indispensable car « Tous les sens de la Sainte Ecriture trouvent leur
appui dans le sens littéral.10 »

Le deuxième sens de l’Ecriture est fondé sur la conviction que tous les textes du
Premier Testament parlent du Christ. Ce sens christologique (appelé aussi
allégorique) est ainsi défini par le C.E.C. : « Nous pouvons acquérir une
compréhension plus profonde des évènements en reconnaissant leur signification
dans le Christ : ainsi la traversée de la mer Rouge est un signe de la victoire du
Christ, et par là du Baptême. » Jésus lui-même nous enseigne à lire de cette manière
le premier Testament : aux disciples rencontrés sur la route d’Emmaüs (Luc 24, 27),
commençant par Moïse et par tous les prophètes, il explique dans toutes les
Ecritures ce qui le concernait. Un peu plus tard (24, 44-45), il ouvre l’intelligence des
Onze pour comprendre que les Ecritures parlent de lui (bien sûr, les ‘’Ecritures’’ dont
parle Jésus sont pour nous le Premier Testament, il n’y avait pas alors d’autres
Ecritures).
Comment lire le récit de la vocation d’Abram à la lumière du Christ ressuscité ?

Comme Abram, le Christ répond à l’appel de Dieu. Abram a écouté la parole de


Dieu, y a obéi tout de suite, a tout abandonné comme Dieu le lui avait demandé. Ce
qu’Abram a fait, Jésus l’a accompli à la perfection. Jésus répète plusieurs fois dans
l’évangile de Jean : Je ne cherche pas ma volonté mais la volonté de Celui qui m’a
envoyé (Jn 5,30). Il a abandonné sa famille : Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui
écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique (Luc 8,21). Il a laissé sa maison
et a vécu en pauvre : Les renard ont des tanières et les oiseaux du ciel ont des nids.
Le Fils de l’homme, lui, n’a pas où reposer sa tête (Luc 9,58). Abram est une
ébauche, dans le langage des Pères de l’Eglise une figure ou un ‘’type’’ (du grec
‘’tupos’’ : forme, modèle) du Christ ; on parle donc de lecture ‘’typologique’’ quand on
découvre dans un personnage du Premier Testament, le ‘’type’’, la figure, l’annonce
de Jésus-Christ. A travers Abram nous pouvons contempler Jésus.

Comme le Seigneur a appelé Abram, Jésus appelle ses disciples. Comme le


Seigneur a appelé Abram, Jésus a lui aussi appelé des hommes à le suivre. Si nous
lisons le récit de l’appel des premiers disciples en Matthieu 4, 18-22, nous y trouvons
la même structure que dans le récit de la vocation d’Abram :
- une parole d’autorité, un impératif bref : Venez à ma suite.
- une promesse pour le futur : Je ferai de vous des pécheurs d’hommes.
- une obéissance silencieuse et immédiate : Aussitôt laissant la barque et leur père,
ils le suivirent.
Cet appel souverain, cette modification radicale de la destinée d’un homme, révèlent
que Jésus est le Seigneur. Et la réponse sans retour des appelés à l’ordre d’un
inconnu montre qu’ils ont obscurément compris Qui les appelait.

Le troisième sens de l’Ecriture selon les Pères est le sens moral ou spirituel que le
Catéchisme déjà cité définit ainsi : « Les évènements rapportés dans l’Ecriture
doivent nous conduire à un agir juste. Ils ont été écrits pour notre instruction (1 Co.
10,11). » Il me semble que la lecture personnelle, pour laquelle nous avons donné
10
S. Thomas d’Aquin cité dans le Catéchisme de l’Eglise Catholique (CEC), Les sens de l’Ecriture,
§115-119.

Paul LAGRANGE L'HISTOIRE D'ABRAHAM NDAA 2006 – 2007 31


plus haut quelques jalons, correspond au sens moral de la Tradition. La différence
tient, me semble-t-il, à l’enchaînement des différents sens pour les Pères. Le sens
littéral vient le premier et nous renseigne sur ce qui s’est passé, évènements et
paroles. Mais le récit ne prend toute sa valeur que parce qu’il se rattache au mystère
central du salut qui, pour les chrétiens est le Christ. Écrit sous l’inspiration de l’Esprit,
le Premier Testament est gros des réalités que le Nouveau va manifester. Ensuite, le
sens spirituel constitue le prolongement dans la vie du croyant du mystère de
l’ancienne alliance, pleinement révélé par Jésus dans la nouvelle alliance. Pour la
Tradition, celui qui médite un texte du Premier Testament doit d’abord en
comprendre le sens littéral, puis en rechercher le sens christologique pour découvrir
Jésus caché sous le sens littéral ; il peut alors intérioriser dans sa vie quotidienne
l’enseignement de l’AT éclairé par la révélation de Jésus..

Les Pères de l’Eglise distinguent enfin un quatrième sens, le sens anagogique. Le


C.E.C. dit à son sujet : « Il est possible de voir les réalités et les évènements dans
leur signification éternelle, nous conduisant vers notre patrie.» L’étymologie va nous
éclairer : en grec ‘’ana’’ est une préposition qui signifie ‘’de bas en haut’’ et ‘’agô ‘’ un
verbe qui a le sens de conduire ; le sens anagogique nous conduit donc vers le haut,
nous élève des réalités terrestres vers les réalités célestes. Ainsi Dieu appelle Abram
sans lui dire où il doit aller, il semble le guider vers Canaan mais il lui promettait un
autre pays, celui qui est dans les cieux comme le dit la Lettre aux Hébreux (11, 10) :
Abram est parti vers la terre promise car il (Abram) attendait la ville munie de
fondations, (la ville plus réelle et solide que toute ville terrestre) qui a pour architecte
et constructeur Dieu lui-même : la Jérusalem céleste. Chacun de nous aussi doit
accepter de quitter sa maison et ses proches, accepter la mort pour partir où le
Seigneur l’appelle, vers l’autre vie, vers la terre des vivants.

Paul LAGRANGE L'HISTOIRE D'ABRAHAM NDAA 2006 – 2007 32


Carte du Proche-Orient ancien

La famille de Tèrah

Tèrah, fils de Nahor, a trois enfants Abram, Nahor, auquel il donne le nom de son propre père décédé,
et Harrân. Harrân a trois enfants, Lot, Milka et Yiska, et meurt jeune. Nahor épouse Milka, sa nièce, et
aura beaucoup d’enfants. Abram épouse Saraï, sa demi-sœur, fille d’une autre épouse de Tèrah (Gn
11,26), et Saraï est stérile.

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