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La planète Mars : un autre destin

Thérèse Encrenaz ([email protected])


LESIA, Observatoire de Paris, 5 place Jules Janssen, 92195 Meudon Cedex.

L’exploration de la planète Mars, Mars et la Terre, faible masse et de son énergie interne
entreprise par les astronomes deux mondes différents réduite, n’a pas connu de tectonique des
plaques. Si les plaines du Nord, plus
dès l’apparition de la lunette La planète Mars, sœur de la Terre, a depuis basses, ont été recouvertes de lave suite
de Galilée au début du toujours, suscité l’intérêt des observateurs. aux épisodes volcaniques qui ont ponctué
Associée au dieu de la guerre en raison de son histoire, la planète a conservé, surtout
XVIIe siècle, a vécu un nouvel sa couleur rouge, elle a alimenté, jusqu’au dans l’hémisphère  Sud, une surface très
essor avec l’avènement de siècle dernier, les rêves des philosophes et ancienne, que l’on peut dater par le comp-
des scientifiques autour d’autres mondes tage des cratères météoritiques qui la
l’exploration spatiale au cours habitables. C’est que notre voisine présente recouvrent. Les impacts de météorites ont
des années 1960. de remarquables analogies avec la Terre. été particulièrement nombreux, du fait du
Sa surface, couverte de déserts, de volcans, de caractère très ténu de l’atmosphère. On peut
Plus petite et plus froide canyons et de réseaux de vallées desséchées, ainsi espérer déchiffrer l’histoire de la pla-
évoque par endroits à s’y méprendre certains nète à partir des observations d’aujourd’hui,
que la Terre, Mars a sans paysages terrestres ; sa période de rotation ce qui s’avère très difficile pour la Terre,
doute connu au début de et son obliquité, proches de celles de la dont les fonds marins sont en permanence
Terre, lui confèrent des effets saisonniers renouvelés par la tectonique des plaques(1).
son histoire une atmosphère qui rappellent ceux que nous connaissons.
plus dense, plus chaude Cependant, les deux planètes présentent L’exploration de Mars :
et plus humide qu’aujourd’hui,
aussi deux différences notoires. Tout d’abord,
Mars, située à 1,5 unités astronomiques du
des télescopes aux sondes spatiales
susceptible d’abriter l’eau Soleil, est plus froide que la Terre  ; sa L’observation suivie de Mars date du
température moyenne (fortement modulée XVIIe siècle, avec l’apparition de la lunette
liquide. Puis la planète a vu par les effets saisonniers) est d’environ 230 K, de Galilée. Huygens et Cassini dessinent
son activité interne décroître soit - 43°C. De plus, avec un rayon d’en- les taches du disque martien, mesurent sa
viron la moitié du rayon terrestre, Mars est période de rotation et découvrent les
avant la fin du premier milliard dix fois moins massive. En conséquence, calottes polaires. Les observations se préci-
d’années, et son atmosphère son champ de gravité et son énergie sent au siècle suivant, avec l’utilisation des
interne sont bien moindres que sur Terre, télescopes d’Herschel. En 1877, l’astronome
s’est raréfiée. limitant à la fois le dégazage interne et italien Schiaparelli réalise une cartographie
l’apport de gaz par les météorites. Ceci des régions martiennes et croit découvrir des
Aujourd’hui, Mars est plus explique, mais seulement partiellement, le traces rectilignes (« canali »), interprétées à
que jamais au cœur de caractère très ténu de son atmosphère. tort par certains comme des traces de vie
Composée majoritairement de gaz carbo- intelligente. Malgré des observations
l’exploration planétaire ; nique, celle-ci affiche une pression contradictoires, le mythe perdurera jusqu’à
l’enjeu est de déterminer si moyenne de 6 hectopascals (~ 6 10-3 atm) l’arrivée des premières sondes spatiales.
en surface. Du fait de la basse température,
la vie a pu apparaître au début une fraction importante (environ 30%) se L’exploration spatiale de Mars, menée
de son histoire et si nous condense alternativement aux pôles en hiver, simultanément par les États-Unis et
en fonction du cycle saisonnier, formant des l’Union Soviétique, débute dans les
pouvons espérer y découvrir calottes polaires de neige carbonique (fig. 1). années 1960, en pleine guerre froide. Les
un jour des traces de vie fossile. Ces fortes variations de pression induisent échecs sont nombreux de part et d’autre,
à leur tour des vents violents, des tempêtes mais surtout pour l’Union Soviétique qui
de poussière et une météorologie très active. perd la plupart de ses sondes. La  NASA
La planète Mars présente, par rapport à la enregistre un premier succès en 1965 avec
Terre, un intérêt particulier. Sur Terre, la les premières images du sol martien prises
tectonique des plaques a effacé la plupart par Mariner 4 ; cette sonde nous apprend
des indices témoignant des premiers âges aussi que l’atmosphère de Mars, composée
de son histoire. Or Mars, du fait de sa plus essentiellement de gaz carbonique, est

4 Reflets de la Physique n° 30


Article disponible sur le site http://www.refletsdelaphysique.fr ou http://dx.doi.org/10.1051/refdp/201230004
Avancées de la recherche
© ESA

2
1. La planète Mars, photographiée par la caméra du Télescope Spatial Hubble. L’image a été prise le
27 août 2003, au moment où la planète était la plus proche de la Terre (à 55 757 930 km) en 60 000 ans.
© NASA, J. Bell (Cornell U.) and M. Wolff (SSI)

Son diamètre apparent était supérieur à 20 secondes d’arc, ce qui correspond à une géométrie particulièrement
favorable. Sa surface est principalement recouverte de silicates et d’oxydes de fer. La calotte de neige carbonique
est bien visible au pôle Sud.

2. La sonde Mars Express de l’Agence Spatiale Européenne (ESA). Lancée en juin 2003, elle a commencé ses
observations en janvier 2004 et reste opérationnelle aujourd’hui. Sa charge instrumentale comporte notamment
une caméra à haute résolution, un spectromètre imageur infrarouge (OMEGA) et un spectromètre ultraviolet
(SPICAM). Les deux derniers instruments ont été réalisés sous responsabilité française. 1

extrêmement ténue. À la phase des survols mission Viking n’en constitue pas moins Il faut mentionner enfin que les observa-
succède celle des mises en orbite, avec les un immense succès scientifique et techno- tions télescopiques de Mars n’ont pas perdu
« orbiteurs », puis celle des sondes de des- logique, et la base de données qui en leur intérêt pour autant, bien au contraire.
cente, d’abord fixes (les “landers”), puis résulte fait encore référence aujourd’hui. Grâce aux progrès de l’instrumentation
mobiles (les “rovers”). En 1972, nouvelle L’exploration, toujours ponctuée d’échecs, qui équipe des télescopes de plus en plus
étape décisive : l’orbiteur Mariner 9 carto- prend une nouvelle dimension à la fin des grands, les observations réalisées, notam-
graphie la planète, dévoile la présence de années 1990, avec le succès du premier ment en spectroscopie à haute résolution,
volcans très élevés et d’un immense rover américain Pathfinder et de l’orbiteur apportent un complément précieux aux
canyon, Valles Marineris. En 1976, nouveau Mars Global Surveyor. Celui-ci est suivi données spatiales. Bien sûr, il est impossible
succès de la NASA : les deux sondes Viking de Mars Odyssey puis des rovers Spirit et d’observer depuis le sol et l’orbite terrestre
se mettent en orbite autour de la planète Opportunity, lancés, toujours par la NASA, les détails de la surface martienne mis en
et délivrent deux modules de descente qui en 2003. La même année, l’Europe envoie évidence par les moyens spatiaux. Alors
analyseront la surface pendant plusieurs sa première mission martienne, l’orbiteur que les images prises par les caméras en
années. L’objectif affiché de la mission est Mars Express (fig. 2), qui est toujours en orbite martienne atteignent une précision
la recherche de la vie sur Mars. La réponse opération autour de Mars. L’exploration de l’ordre du mètre, celles du télescope
est négative, ce qui aura pour effet, pour se poursuit du côté américain avec Mars Hubble (fig. 1) ou des grands télescopes au
la NASA, de suspendre l’exploration de Reconnaissance Orbiter (MRO) et la sta- sol ont une précision de l’ordre de la ving-
Mars pendant une vingtaine d’années... La tion Phoenix, déposée au voisinage du pôle. taine de kilomètres au mieux.
>>>

Reflets de la Physique n° 30 5
>>>
Volcans, canyons et plaines
Grâce aux sondes spatiales, nous avons
aujourd’hui une très bonne connaissance de
la topographie martienne, de sa géologie,
et aussi, depuis Mars Express, de sa miné-
ralogie. La première caractéristique de la
surface martienne est ce que l’on appelle la
dissymétrie Nord-Sud : l’altitude des plaines
du Nord est, en moyenne, inférieure de
5 km à celle des plateaux de l’hémisphère
Sud. L’origine de cette dissymétrie est mal
comprise : elle pourrait résulter d’une asy-
métrie des mouvements convectifs du
manteau ayant conduit à une différenciation
de l’épaisseur de la croûte, dont les mesures
indiquent une épaisseur plus grande au sud
qu’au nord. Une autre cause possible
pourrait être un bombardement météori-
tique plus violent dans l’hémisphère Nord.
Mais dans les deux cas, on ne voit pas
l’origine possible de ces différences.
Les volcans de Mars sont spectaculaires.
Les plus grands d’entre eux sont situés sur
le vaste plateau de Tharsis, de 5000 km de
© NASA

diamètre, à près de 5  km d’altitude à


proximité de l’équateur. Le Mont Olympe 3. Le volcan Olympus Mons (d’un diamètre d’environ 600 km), photographié par la sonde Viking 1.
(fig. 3), qui culmine à près de 27 km, est
le plus grand volcan connu dans le système
solaire. Cette altitude élevée, par rapport Grâce aux cartes minéralogiques appor- scientifiques, mais fait encore aujourd’hui
aux volcans terrestres, s’explique par le tées récemment par les sondes Mars Express l’objet de débats. Un indice fort en faveur de
champ de gravité relativement faible de la puis MRO, nous avons pu préciser cette hypothèse a été la mise en évidence,
planète (soit trois fois plus faible que sur l’histoire de l’eau sur la planète Mars. Le par le laser altimètre de l’orbiteur MGS,
Terre). Comme les autres volcans du plateau spectromètre imageur infrarouge OMEGA au niveau de la zone séparant les régions
de Tharsis, Olympus Mons est un « volcan- embarqué sur Mars Express a en effet élevées des plaines plus basses, de plateaux
bouclier », comparable aux volcans hawaïens. détecté par endroits des argiles, mais tou- d’altitude remarquablement constante sur
Leur grande superficie, ainsi que leurs jours dans des terrains très anciens  ; il a des distances de l’ordre du millier de kilo-
pentes très faibles et régulières, témoignent aussi identifié des sulfates à proximité de mètres, qui pourraient constituer les
de la nature très fluide de la lave qui les a régions chaotiques et de vallées de débâcle. «  lignes de rivage  » d’un ancien océan.
construits. Ces résultats ont été confirmés par les rovers L’objection majeure à cette hypothèse est
Autre surprise du relief martien : l’immense Spirit et Opportunity. Or, la formation l’absence de détection de carbonates dans
canyon Valles Marineris, long de 3500 km, d’argiles nécessite que l’eau ait coulé sur les plaines du Nord, alors que ceux-ci
large de 300 km et profond de 7 km. Cette Mars de manière continue et prolongée auraient dû se former par transformation du
faille, résultant de l’extension de la croûte (sur plusieurs dizaines de milliers d’années, gaz carbonique, comme sur la Terre. Il est
lors du bombement du plateau de Tharsis, voire plus), tandis que la présence de sul- cependant possible que les carbonates soient
présente certaines analogies, à bien plus fates pourrait être liée à des écoulements enfouis sous la lave ou le régolite, fine
grande échelle, avec le grand rift est-africain. violents, mais plus espacés dans le temps. poussière de silicates apportée par les vents,
Enfin, autre découverte majeure des L’histoire de l’eau liquide sur Mars pourrait qui recouvre la surface martienne. Il est
sondes Mariner 9 et Viking : les multiples donc s’écrire en deux volets : une présence possible aussi que l’acidité probable de
traces de rivières aujourd’hui asséchées. prolongée au tout début de l’histoire de la l’eau, dont semble témoigner la présence
Certaines, dans les terrains les plus anciens, planète, et plus épisodique ensuite, peut- de sulfates, ait empêché la formation de
présentent de véritables réseaux de vallées être liée à des phénomènes volcaniques carbonates ; le débat reste ouvert. Très
ramifiées. D’autres, appelées «  vallées de intermittents. récemment, le radar MARSIS de la sonde
débâcle », semblent avoir été formées à la Mars Express a apporté un nouvel élément
suite d’écoulements violents. Nous verrons Revenons à la dissymétrie Nord-Sud de au débat, avec la découverte de sédiments
que ces reliefs sont des indices précieux qui Mars. Les plaines du Nord, aujourd’hui riches en glace sous la surface des plaines
témoignent, avec d’autres, de la présence recouvertes de lave, pourraient-elles avoir été du Nord. Ces sédiments pourraient être la
d’eau liquide à la surface de Mars dans le dans le passé recouvertes d’un vaste océan signature de l’ancien océan boréal long-
passé de la planète. boréal  ? L’idée a été émise par certains temps recherché (fig. 4).

6 Reflets de la Physique n° 30


4. Carte de la constante diélectrique du

Avancées de la recherche
Nord Sud
sous-sol martien, mesurée par le radar
-150°O 150°E -30°O 30°E
MARSIS de Mars Express dans les régions
polaires. L’instrument sonde le sous-sol de Mars
à une profondeur de 60 à 80 mètres. Le pôle
-120°O 120°E 60°E
-60°O Nord est au centre des deux figures de la partie
gauche, et le pôle Sud est au centre de la figure
de droite. Autour du pôle Nord, dans la région
-90°O 90°E -90°O 90°E centrale en bleu, la constante diélectrique est
faible, ce qui indique la présence de glace d’eau
ou d’un matériau sédimentaire de faible densi-
-60°O 60°E -120°O 120°E té. Cette région coïncide remarquablement avec
les tracés des lignes de dichotomie séparant les
plaines basses des régions plus élevées, en traits
-30°O 30°E -150°O 150°E
pleins et en pointillés sur la figure du bas. Sur
les figures du haut, la ligne rouge correspond à
-150°O 150°E une abondance de H2O de 10% (mesurée par
Constante diélectrique réelle l’abondance des atomes d’hydrogène présents
<3 7 > 11
-120°O 120°E dans le sous-sol), et la courbe noire correspond
à la limite théorique de stabilité de la glace en
Ligne de rivage surface (estimée à partir de l’observation des
Deuteronilus polygones de surface). La bonne correspondance
-90°O 90°E Ligne de rivage Arabia
de ces données est un indice plausible de la
Teneur en eau de 10% signature d’un ancien océan boréal qui aurait
Limite théorique
-60°O de stabilité de la glace recouvert ces plaines il y a trois milliards d’an-
60°E
nées. (La figure est extraite de J. Mouginot et al.,
Geophys. Res. Lett. 39 (2012) L02202.)
-30°O 30°E

Nous savons peu de choses de l’intérieur


de la planète Mars ; en effet, nous ne dis-
la sonde a mis en évidence un champ
magnétique rémanent, présent uniquement
L’atmosphère de Mars
posons pas de réseau de sismomètres à sa dans les terrains les plus anciens. Ce champ Comme celle de Vénus, l’atmosphère de
surface. Une information nous est cependant « fossile » est la preuve que la planète a Mars est composée à 95% de gaz carbo-
fournie par l’analyse de certaines météorites, possédé un champ magnétique propre au nique, avec quelques pourcents d’azote
recueillies sur Terre, qui sont fort proba- tout début de son histoire. Le champ moléculaire et une petite fraction d’argon.
blement d’origine martienne. Cette origine magnétique était alors généré par dynamo Cette composition, à laquelle s’ajoutait l’eau
est attestée par la composition des gaz au sein d’un milieu fluide en rotation, au début de l’histoire des deux planètes, est
qu’elles contiennent, très similaires à celles suffisamment chaud pour être le siège de sans doute aussi celle que possédait la Terre
mesurées par Viking dans l’atmosphère de mouvements convectifs. Compte tenu de à son origine. Dans le cas de la Terre, l’eau
Mars. L’analyse de ces météorites, qui la faible masse de la planète, le noyau de étant sous forme liquide, le gaz carbonique
proviennent de la croûte martienne, fournit Mars a dû se refroidir rapidement (tout en s’est trouvé piégé au fond des océans sous
des informations sur l’âge de la formation restant peut-être liquide comme nous forme de calcaire, par la réaction
de la croûte (environ 100 millions d’années l’avons vu), avant la fin du premier mil- Ca2+ + 2(HCO3-) ↔ CaCO3 + CO2 + H2O.
après la formation du système solaire), ainsi liard d’années. Le champ magnétique Cette réaction, présente dès le début de
que sur la taille et la composition du noyau. propre de la planète a disparu, et il ne reste l’histoire de la Terre, s’est trouvée ensuite
D’après les spécialistes, ce noyau serait que les vestiges du champ rémanent. Il est accélérée par la présence d’organismes
composé majoritairement de fer, avec une intéressant de noter que les champs vivants. Sur Mars et Vénus, l’eau n’est plus
forte proportion de soufre et de nickel. La magnétiques mesurés sur Mars sont envi- présente aujourd’hui qu’en infime quantité ;
présence de soufre ayant pour effet de ron dix fois plus forts que celui associé à la reconstruire son histoire, sur les deux pla-
baisser la température de solidification de plus grande anomalie terrestre. Ces valeurs nètes, est l’un des enjeux de la planétologie
l’alliage Fe-Ni-S, cette mesure pourrait élevées sont sans doute liées au fait que la d’aujourd’hui. Sur Mars, l’eau condense
impliquer que le noyau de la planète est croûte martienne est relativement proche alternativement en hiver au pôle Nord et
encore liquide. de la frontière noyau-manteau à l’intérieur au pôle Sud, avec un rapport de la pression
de Mars ; elles suggèrent que le champ partielle à la pression totale qui ne dépasse
Lancée en 1996, la sonde Mars Odyssey magnétique propre de Mars, au début de pas 0,1%. D’autres constituants atmosphé-
a fait une découverte spectaculaire, alors son histoire, a pu être beaucoup plus riques mineurs sont présents sur Mars. Pour
qu’elle survolait la surface à basse altitude. intense que le champ terrestre. l’oxygène (~ 0,13%) et le monoxyde de
Alors que la planète est aujourd’hui carbone (~ 0,07%), tous deux non conden-
dénuée de champ magnétique intrinsèque, sables, ce rapport varie avec les saisons.
>>>

Reflets de la Physique n° 30 7
>>>
Il en est de même de O 3 et de H2O2 dont à l’origine des champs de dunes que l’on Les évolutions du climat martien
la présence résulte de la photo­dissociation observe dans les régions de basse altitude, et
de H2O. La quantité d’ozone présente dans aussi de spectaculaires tempêtes de poussières
l’atmosphère de Mars (moins de 1 ppm en qui peuvent recouvrir la planète entière.
altitude) est bien moindre que sur la Celles-ci se produisent principalement lors
Terre, et pour cause : l’oxygène terrestre de l’été austral, lorsque la planète est au plus
provient de l’apparition de la vie. Quant à proche du Soleil ; c’est alors que les contrastes
H2O2, cet oxydant puissant est sans doute de température sont les plus élevés.
à l’origine de l’absence de molécules orga- Bien que la vapeur d’eau martienne soit
niques à la surface de Mars, absence très peu abondante, son étude nous apporte
constatée par les modules Viking. C’est aussi un diagnostic décisif concernant l’histoire
lui qui a donné à Mars sa couleur rouge en de l’eau sur Mars. Ce diagnostic nous est
oxydant les minéraux de sa surface. fourni par le rapport d’abondance entre l’eau
Le profil thermique de l’atmosphère « lourde » HDO et l’eau « ordinaire » H2O,
martienne, comme ceux de la Terre et de dont la valeur mesurée sur Mars est 5 fois
Vénus, est caractérisé par une troposphère supérieure à celle de la Terre. Comment
convective dans laquelle la température interpréter ce résultat  ? Très vraisembla-

© NASA/JPL/MSSS
décroît à mesure que l’altitude augmente blement, cet enrichissement en deutérium
(fig. 5). Comme dans le cas de Vénus, elle résulte d’un échappement différentiel entre
est surmontée d’une mésosphère plus ou HDO et H2O (les deux molécules étant
moins isotherme ; cette situation est diffé- sous forme gazeuse), au cours de l’histoire 6. La calotte polaire Nord de Mars en été, photo-
rente de celle de la Terre, où la présence de Mars, HDO (légèrement plus lourde) graphiée en 1999 par la caméra à haute résolution MOC
d’ozone induit un réchauffement au s’échappant moins facilement que H2O. de la sonde Mars Global Surveyor. Les sédiments accu-
niveau de la stratosphère. L’analogie des Cet enrichissement isotopique ne s’est pas mulés autour du pôle Nord sont creusés de sillons en
structures thermiques se retrouve aussi produit dans le cas de la Terre, car l’eau y spirales. Les structures alternées sont sans doute le
dans la météorologie des trois planètes. La est toujours restée sous forme liquide(2). résultat de variations climatiques globales liées aux
différence de température entre l’équateur Dans le cas de Mars, l’enrichissement en fluctuations périodiques orbitales de la planète.
et les pôles entraîne la présence de cellules deutérium pourrait impliquer, selon les L’étendue de la calotte polaire Nord est d’environ 1100 km.
convectives ; à l’équinoxe, l’atmosphère est spécialistes, une pression de vapeur d’eau
animée de mouvements ascendants à l’équa- égale à plusieurs centaines d’hectopascals. Revenons au passé récent de Mars. Nous
teur et descendants à haute latitude, tandis Voilà encore un indice qui plaide en faveur en possédons un nouveau diagnostic, avec
qu’une seule cellule apparaît au solstice, avec d’une atmosphère primitive plus dense et la morphologie des sédiments polaires.
mouvement ascendant dans l’hémisphère plus humide. La présence de vapeur d’eau Ceux-ci présentent en effet, au nord
d’été. Du fait de la faible masse de son en abondance aurait favorisé l’effet de serre, comme au sud, une série de stries, alterna-
atmosphère, la planète Mars réagit très augmentant la température, qui aurait alors tivement claires et sombres (fig. 6). Quelle
rapidement aux variations de l’insolation. été compatible avec la présence d’eau peut en être l’origine ? Selon l’interpréta-
Les contrastes de température sont élevés et liquide à la surface de Mars au début de tion la plus plausible actuellement en vigueur,
les vents peuvent atteindre 100 m/s. Ils sont son histoire. ces stries sont la signature de variations
périodiques du climat associées à des
40
variations de l’obliquité de la planète. Des
simulations numériques récentes, menées
en particulier au Bureau des Longitudes à
30 Paris, ont mis en évidence une oscillation
Altitude (km)

périodique de l’obliquité (c’est-à-dire


20
l’angle que fait l’axe de rotation planétaire
avec la normale à l’écliptique), celle-ci
pouvant atteindre 60°. Dans ces conditions,
10 les modèles climatiques montrent que la
glace se déplace vers les basses latitudes
0 pour former des glaciers ; des traces en ont
160 180 200 220 240 260 été trouvées au pied des volcans de Tharsis,
Température (K) en particulier. Selon ce modèle, les stries
des sédiments polaires traceraient les évo-
5. Exemples de profils thermiques de l’atmosphère de Mars dans la troposphère, mesurés par l’expérience de
radio-occultation de la sonde Mars Global Surveyor. Traits pleins : deux profils mesurés à moyennes latitudes, été austral,
lutions de l’obliquité depuis la dernière
fin d’après-midi. Pointillés : mêmes conditions, profils de nuit. Le profil à forte oscillation (ligne en tirets) a été obtenu période d’obliquité maximale, il y a
au-dessus de Tharsis ; ces ondes de grande amplitude sont sans doute provoquées par la présence de nuages de glace quelque 20  millions d’années. Elles
d’eau. La limite entre la troposphère et la mésosphère se situe à une altitude d’environ 50 km ; au-dessus de ce niveau, contiendraient ainsi les archives des
le profil thermique est plus ou moins isotherme. (Figure extraite du chapitre “Thermal structure and Composition” par quelques derniers millions d’années...
M. D. Smith et al., dans Mars atmosphere, R. Haberle et al., editors, Cambridge University Press (2012), sous presse.)

8 Reflets de la Physique n° 30


L’histoire de Mars :

Avancées de la recherche
ment intense il y a 3,8 milliards d’années. martien a été modulé au gré de l’évolution
une ébauche de scénario Une autre cause possible est l’échappement
atmosphérique, suite à l’extinction de la
périodique de l’obliquité de la planète,
faisant migrer la glace d’eau alternativement
À partir de ce que nous avons appris de dynamo et à la disparition du champ de l’équateur aux pôles.
la planète actuelle, essayons de retracer ce magnétique ; la magnétosphère protège en
qu’a pu être son histoire. Au départ, un effet l’atmosphère de l’effet du vent solaire et Le futur de l’exploration de Mars
scénario de formation analogue à celui de s’oppose à son échappement. Une troisième
la Terre et de Vénus : une formation à cause possible pourrait être le piégeage du Quels sont les grands enjeux de l’explo-
partir de particules relativement denses, au gaz carbonique dans la surface au contact de ration future de Mars ? La question qui
sein du disque protoplanétaire. Une diffé- l’eau liquide, selon un processus comparable passionne la communauté scientifique et,
rence notable : Mars est deux fois plus à celui de la formation des calcaires terrestres. bien au-delà, le grand public, est la recherche
petite et dix fois moins massive que ses deux Dans ce cas, la surface devrait posséder d’une vie, passée ou présente. C’était déjà
voisines. Selon une simulation dynamique une quantité importante de carbonates. l’objectif de la mission Viking dans les
récemment développée à l’Observatoire De telles quantités, nous l’avons vu, n’ont années 1970, mais la quête s’est révélée
de Nice, la croissance de Mars aurait pu cependant pas été détectées. Quant à l’eau, négative, la recherche s’étant limitée à la
être stoppée par la proximité de Jupiter, elle a pu s’échapper partiellement, mais une surface de Mars. Nous savons aujourd’hui
qui aurait migré vers l’intérieur du système fraction est restée piégée dans le sous-sol que le rayonnement UV solaire, pénétrant
solaire avant de repartir sous l’influence de martien ; on la retrouve sous la forme de jusqu’à la surface de Mars, aurait pour effet
Saturne. À l’origine, les atmosphères des trois pergélisol, particulièrement abondant à haute de détruire toute molécule organique. Le sol
planètes ont dû avoir la même composition latitude. Il resterait cependant à évaluer la de Mars est, de plus, oxydé en profondeur,
globale : du gaz carbonique, un peu d’azote quantité globale d’eau présente aujourd’hui du fait de la présence d’oxydants actifs
et une certaine quantité d’eau. Cette eau est en sous-sol. comme H2O2. Nous savons aussi que l’eau
restée présente sur la Terre, car la température Après la période chaude et humide et le a coulé en abondance dans les terrains les plus
était compatible avec la formation d’océans. bombardement massif, la planète a connu anciens, surtout situés dans l’hémisphère Sud.
De nombreux indices plaident en faveur une période de volcanisme et d’activité C’est donc à ces endroits qu’il faut recher-
d’une atmosphère primitive martienne tectonique intenses et épisodiques, marquée cher des traces éventuelles de vie fossile ;
plus dense et plus humide qu’aujourd’hui. en particulier par la formation du bouclier ainsi, la mission Mars Science Laboratory,
Nous les avons cités plus haut : les reliefs de Tharsis, du canyon Valles Marineris, des lancée par la NASA le 26 novembre 2011,
des vallées desséchées, la présence d’ar- terrains chaotiques et des vallées de débâcle. ira se poser en août 2012 à proximité du
giles, l’enrichissement en deutérium... Au cours de cette longue période, qui court cratère Gale, proche de l’équateur, dans lequel
Comment et pourquoi l’atmosphère pri- de - 3,8 milliards d’années à il y a quelque des argiles et des sulfates ont été décou-
mitive a-t-elle disparu ? Une cause pos- cent millions d’années, l’eau liquide a pu verts. Le véhicule, rebaptisé Curiosity (fig. 7),
sible pourrait être un impact géant ou de couler épisodiquement à la surface de la se déplacera à la surface de Mars avec une
multiples chutes météoritiques : on sait planète, à l’occasion de phénomènes vol- autonomie et une panoplie d’instruments
que la planète, comme tous les corps du caniques ou tectoniques violents et inter- bien supérieures à celles des véhicules pré-
système solaire, a connu un bombarde- mittents. Dans un passé plus récent, le climat cédents, Spirit et Opportunity.
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© NASA/JPL-Caltech

7. Le robot mobile Curiosity de la mission Mars Science Laboratory (vue d’artiste).

Reflets de la Physique n° 30 9
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La configuration relative des orbites de la
Terre et de Mars rend possible le lancement
d’une mission spatiale environ tous les
deux ans. Le lancement de Mars Science
Laboratory devrait être suivi, à la fin 2013,
par celui de MAVEN, orbiteur de la NASA
destiné à l’étude de l’échappement atmos-
phérique martien, dans la perspective d’une
meilleure compréhension de l’histoire de
l’atmosphère martienne. À plus long terme,
le programme ExoMars est le fruit d’une
collaboration, actuellement en discussion
entre l’ESA et l’agence spatiale russe
Roskosmos. Selon le schéma initial, la
mission comporte deux volets : un orbiteur
avec lancement prévu en  2016, dédié à
l’étude des gaz traces de l’atmosphère mar-
tienne, et un rover lancé en 2018, à vocation
exobiologique, destiné à l’exploration en
profondeur du sol martien. Suite à des
contraintes budgétaires, le programme est
actuellement en phase de rediscussion. Enfin,
le but ultime de l’exploration martienne est
le retour d’échantillons martiens. On pourra
alors effectuer en laboratoire des études
chimiques et minéralogiques aussi fines que
celles réalisées aujourd’hui sur les météorites
et les échantillons lunaires.
Une autre priorité scientifique est la
compréhension de la structure interne de
la planète Mars. Pour atteindre cet objectif,
il faut disposer à la surface de Mars d’un
réseau de sismomètres capables de détecter,
comme sur la Terre, les différents types
d’ondes sismiques. Une mission de ce type
est actuellement à l’étude en partenariat
entre les États-Unis et la France. ❚
(1) Quant à Vénus, c’est l’ensemble de sa surface qui
a été renouvelée par volcanisme au cours du dernier
milliard d’années.
(2) Un tel effet est aussi observé sur Vénus, dans des
proportions bien plus importantes : le facteur d’enri-
chissement est supérieur à 100 ! Ce résultat implique
pour Vénus une atmosphère primitive très riche en
eau. Cette eau s’est progressivement échappée par
photodissociation, selon un mécanisme encore mal
compris aujourd’hui.

Bibliographie
• M. Shapley Matthews et al., Mars, University
of Arizona Press (1992).
• N. Barlow, Mars: An introduction to its interior, surface
and atmosphere, Cambridge University Press (2008).
• F. Forget et al., La planète Mars : Histoire d’un autre
monde, Belin, Paris (2006).

Sites web
• Missions spatiales vers Mars (Mars Exploration
Program) : http://mars.jpl.nasa.gov
• Images de la planète Mars prises par des sondes
spatiales (NSSDC Photo Gallery – Mars) :
http://nssdc.gsfc.nasa.gov/photo_gallery

10 Reflets de la Physique n° 30

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