Le malheur chez Maurice Blanchot
Penser l’expérience du mourir et de l’écriture comme expérience de l’impossible, du
Dehors, de l’autre nuit, signifie aussi en penser la dimension affective, qui peut être bonheur,
joie, mais qui est d’abord maladie, souffrance et malheur.
Les romans et récits en sont tous des descriptions. Dans Thomas l’obscur, il s’agit de
l’agonie d’Anne, celle du narrateur dans Le Très-Haut, de J. dans L’Arrêt de mort, de Judith
et du narrateur dans Au Moment voulu, ou du moribond dans la première partie de Le Dernier
homme. Les écrits théoriques permettent de voir qu’il y a là une discussion avec la
phénoménologie de l’horreur de l’être irrémissible développée par Levinas dans De
l’existence à l’existant, et celle de la souffrance interminable et impossible à souffrir en
première personne développée dans Le temps et l’autre, qui nourrissent son interprétation du
malheur chez Kafka dans La Part du feu, et celle du malheur chez Simone Weil et Robert
Antelme dans L’Entretien infini.
Dans La Part du feu, les articles « La lecture de Kafka », « Kafka et la littérature » et
« Le paradoxe d’Aytré » montrent comment le mourir comme expérience de l’impossibilité de
la mort et malheur de cette impossibilité sont au cœur des récits de Kafka. Blanchot renvoie
d’abord à Le Chasseur Gracchus qui raconte l’équipée d’un chasseur qui meurt d’une chute
dans un ravin et qui pourtant n’arrive pas à gagner l’au-delà, se trouvant dans l’entre-deux
caractéristique du Neutre où il n’est ni vivant ni mort. Autant le fait d’être déjà mort est vécu
dans la joie comme une délivrance, autant l’impossibilité de la mort est vécue dans le
malheur : « Ce malheur, c’est l’impossibilité de la mort » (La Part du feu, p. 15). Ce malheur
est l’interminable, l’incessant, l’impossibilité d’en finir, donc impossibilité du salut, désespoir
d’échapper au malheur : « L’homme ne peut échapper au malheur, parce qu’il ne peut
échapper à l’existence, et c’est en vain qu’il se dirige vers la mort » (La Part du feu, p. 87).
L’interprétation de La Métamorphose suit la même direction : à la fin du récit, le malheur de
Gregor est de ne pouvoir échapper au malheur par la mort. Le malheur étant l’expérience du
mourir caractéristique de l’écriture, il doit être aussi l’expérience de l’impersonnalité qui la
caractérise. Blanchot médite longuement la contradiction performative en laquelle consiste la
parole « Je suis malheureux » (La Part du feu, p. 27, p. 74) où le « je » qui écrit s’affirme
encore en sa force de sujet alors que le malheur signifie son épuisement et son effacement.
« Je suis malheureux » est tout aussi impossible que « je meurs », le malheur signifie comme
le mourir le passage du Je au Il qui est le Il impersonnel du Neutre. Dans le « Je suis
malheureux », « je ne suis pas encore vraiment malheureux » (La Part du feu, p. 29). Malheur
il y a lorsqu’il se transforme dans l’impersonnel « Il est malheureux » (La Part du feu, p. 29).
Dans L’Entretien infini, ce sont les articles « L’affirmation (le désir, le malheur) » et
« L’indestructible » qui prolongent cette interprétation du malheur par la lecture de Simone
Weil et Robert Antelme. Blanchot retrouve chez Simone Weil l’impossible tel qu’il cherche à
le penser, à savoir comme non-pouvoir, quand elle écrit : « La vie humaine est impossible »
(L’Entretien infini, p. 67). Mais elle ajoute : « Mais le malheur seul le fait sentir »
(L’Entretien infini, p. 67). Le malheureux est celui qui n’en peut plus, son malheur met fin à
toute possibilité, et d’abord à la possibilité de mettre fin au malheur par la mort. Celui qui en
fait l’expérience entre dans l’impossibilité qui est celle du mourir interminable. Parce qu’il
l’est, « le malheur nous fait perdre le temps, nous faire perdre le monde » (L’Entretien infini,
p. 174), il est l’entrée dans le temps de l’absence de temps, celui du recommencement éternel,
et dans le Dehors de tout monde. Il est l’entrée dans l’attention impersonnelle de l’attente. Le
malheureux souffre de telle manière que cette souffrance ne peut plus être soufferte en
première personne, c’est-à-dire ressaisie comme la sienne, ce qui fait écrire à Blanchot que
« le malheur est anonyme, impersonnel, indifférent » (L’Entretien infini, p. 175). Blanchot
joue pleinement sur l’équivocité du verbe « souffrir » en français qui peut signifier à la fois
« éprouver de la douleur » et « supporter ». C’est la souffrance des cris, des larmes et des
convulsions, autant de comportements qui ne relèvent pas de nos possibilités, que l’on ne
décide pas, mais qui nous saisissent et auxquels on n’échappe pas, puisqu’on n’a pas la
possibilité d’y mettre fin, des comportements impersonnels qui se produisent en nous, malgré
nous et sans nous. C’est encore ce malheur impersonnel que Blanchot retrouve dans la
description de l’impuissance de l’homme des camps dans L’Espèce humaine de Robert
Antelme : « dans le malheur, l’homme a toujours déjà disparu : le propre du malheur, c’est
qu’il n’y a plus personne ni pour le causer ni pour le subir; à la limite, il n’y a jamais de
malheureux » (L’Entretien infini, p. 194).
La question du malheur revient dans Le Pas au-delà et L’Ecriture du désastre pour
penser le rapport au malheur de l’autre en autrui comme en moi comme responsabilité. Parce
que le malheur est impersonnel, il n’est jamais le mien mais est toujours le malheur de tout un
chacun, du On qui meurt, le malheur d’un malheureux anonyme que chacun accueille dans le
malheur : « Il te suffit d’accueillir le malheur d’un seul, celui dont tu es le plus proche, pour
les accueillir tous en un seul. » - « Cela ne m’apaise pas, et comment oserais-je dire que
j’accueille un seul malheur où tout malheur serait accueilli, alors que je ne puis même
accueillir le mien ? » - « Accueille le malheureux en ton malheur. » (Le Pas au-delà, p. 161).
Bibliographie :
E. Pinat, Les deux morts de Maurice Blanchot. Une phénoménologie, Zeta Books,
Bucarest, 2014, p. 174-182.
Etienne Pinat