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Référence électronique
BERTHOU, Benoît (dir.). La bande dessinée : quelle lecture, quelle culture ? Nouvelle édition [en ligne].
Paris : Éditions de la Bibliothèque publique d’information, 2015 (généré le 18 mai 2016). Disponible sur
Internet : <http://books.openedition.org/bibpompidou/1671>. ISBN : 9782842462178.
Ce document a été généré automatiquement le 18 mai 2016. Il est issu d'une numérisation par
reconnaissance optique de caractères.
La bande dessinée ne constitue-t-elle pas une véritable énigme ? Longtemps considérée comme
un « art populaire », elle s’est imposée auprès de nouveaux publics à travers des formes et des
genres issus de la littérature ou de l’essai. Longtemps connue à travers un mode de création et de
publication (l’album « franco-belge » en couleur), sa popularité a crû à travers d’autres formats et
une ouverture culturelle qui fait figure d’exception au sein du monde du livre.
Rédigé par des spécialistes des pratiques culturelles et de la bande dessinée, le présent ouvrage
entend résoudre ces énigmes. Il s’appuie sur la première étude statistique de fond sur les lecteurs
de bande dessinée co-réalisée par la Bpi et le DEPS. À travers l’analyse de ses transmissions,
circulations et prescriptions, des profils de ses lecteurs et de leurs rapports avec d’autres modes
d’expression, il permet de cerner la place qu’occupe la bande dessinée au sein de notre culture et
montrer en quoi elle éclaire d’un jour nouveau notre paysage médiatique contemporain.
BENOÎT BERTHOU
Maître de conférences en Sciences de l’Information et de la Communication à l'université
Paris 13 et membre du LABSIC, Benoît Berthou est le fondateur de la revue Comicalités.
Études de culture graphique et mène des recherches sur la place et le devenir du dessin au
sein des industries culturelles.
2
SOMMAIRE
Introduction
Benoît Berthou et Jean-Philippe Martin
La lecture de bandes dessinées : quelle étude ?
Bibliographie
Remerciements et crédits
4
NOTE DE L’ÉDITEUR
Dessin de couverture : François Ayroles
Ouvrage réalisé en partenariat avec le Labex Industries culturelles et création artistique,
l’université Paris 13 Nord, la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image, et
avec le soutien du ministère de la Culture et de la Communication.
5
Introduction
Benoît Berthou et Jean-Philippe Martin
2 Cette ambition s’inscrit tout d’abord dans une évolution historique dont il est nécessaire
de prendre la mesure tant la lecture de bandes dessinées semble être placée sous le signe
du malentendu et des idées reçues. En attestent en premier lieu ses origines, qui n’ont
rien d’enfantines contrairement à ce que l’on peut croire. On se rappelle que Rodolphe
Töpffer, Suisse genevois, abandonna la peinture pour se reconvertir dans la pédagogie et
ouvrir un pensionnat : c’est pour ses élèves qu’il commença à écrire et dessiner ce qu’il
appelait des « histoires » ou de la « littérature en estampes », récits qui seraient demeurés
confidentiels si l’un de ses amis n’avait montré ces œuvres au déjà illustre Johann
Wolfgang Goethe. Le maître de Weimar trouva « très amusants » ces livres où il puisa un
6
5 C’est dans ce contexte de « massification » de la lecture que l’on pose pour la première
fois le problème de la lecture de bande dessinée. Au début du XXe siècle, les pédagogues
des écoles laïques et catholiques entreprennent une véritable croisade contre les
débordements des journaux populaires destinés aux enfants. Dans L’art et l’enfant. Essai sur
l’éducation esthétique (Toulouse, éditions Privat) daté de 1907, Marcel Braunschvig
pourfend ces publications « au nom du bon sens, du bon goût qu’elles outragent
impunément » (p. 95). Cette campagne prend plus de vigueur lors de l’arrivée sur le sol
français de bandes américaines accusées de promouvoir violence et débauche en donnant
à voir aux plus jeunes de sauvages hommes de la jungle et des femmes sensuelles et peu
vêtues. Des groupes de pression, composés d’éducateurs de ligues de moralité, (dont la
Ligue Française pour le Relèvement de la Moralité Publique), des associations parentales
ou d’enseignants, des bibliothécaires, des mouvements de jeunesse et religieux,
obtiennent la création d’un nouveau délit de démoralisation de la jeunesse.
7
6 Ainsi que bien montré dans l’ouvrage « On tue à chaque page ! » dirigé par Thierry Crépin et
Thierry Groensteen, leurs actions reposent notamment sur d’importantes campagnes de
presse mais aussi sur de multiples appels au boycott qui semblent d’ailleurs rencontrer un
écho du côté de la lecture publique. La bibliothécaire Mathilde Leriche condamne ainsi le
genre au sein de son Essai sur l’état actuel des périodiques pour enfants publié en 1935 et
Hélène Weiss montre bien, dans Les bibliothèques pour enfants de 1945 à 1975 (Le cercle de la
librairie, 2005), combien ces propos eurent une influence notable dans nombre
d’établissements à commencer par L’Heure Joyeuse. Ces actions débouchent sur
l’adoption de la loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la Jeunesse qui place
la presse illustrée sous un véritable régime de liberté surveillée : selon l’article 2, ces
publications ne doivent par exemple présenter aucune illustration, aucun récit, aucune
insertion « présentant sous un jour favorable le banditisme, le vol, la paresse, la lâcheté,
la haine, la débauche ou tous actes qualifiés crimes ou délits ou de nature à démoraliser
l’enfance ou la jeunesse ».
7 Cet encadrement de la lecture de bandes dessinées n’est toutefois nullement étayé par des
enquêtes, des sondages, voire de simples recoupements entre, par exemple, la
recrudescence de la délinquance et la lecture des bandes dessinées, contrairement aux
États-Unis où l’on assiste à un semblable mouvement de moralisation au sortir de la
guerre. La croisade contre les comics est portée par un psychiatre, Fredric Wertham qui
dès 1946 publie des articles sur la nocivité des bandes dessinées (« Horror in the
Nursery ») et surtout Seduction of the innocent dans lequel il n’hésite pas à affirmer que la
lecture de comics pousse les jeunes au crime. Les travaux d’une commission d’enquête du
Congrès sur la délinquance juvénile prennent d’ailleurs fort au sérieux les thèses de
Wertham qui s’appuie sur des enquêtes menées auprès de lecteurs.
8 Nous avons notamment retrouvé une étude, la première du genre : conduite en 1949
auprès de 104 enfants lecteurs de comic book par deux socio-psychologues chercheuses à
Columbia University, Katherine M. Wolf et Marjorie Fiske, celle-ci est notamment
commentée dans un article intitulé « The Children Talk about Comics » (publiée dans
Communications Research en 1949). Nos deux chercheuses démontrent que les lecteurs ont
un attachement pathologique à leurs lectures qu’elles comparent à une addiction à la
morphine : ils y sont décrits comme « incapables de raconter une histoire cohérente » et
s’ils évaluent la société dans laquelle ils vivent, pour mieux la rejeter « à l’aune des comic
books qu’ils lisent » (WOLF, 1949).
9 Outre ces données, les seules sources à notre disposition pour se faire une idée de la
perception et réalité de la lecture de bandes dessinées sont à chercher du côté d’archives
éditoriales par exemple conservées à l’Institut pour la Mémoire de l’Édition
Contemporaine ou à la Cité Internationale de la Bande Dessinée et de l’Image. Y sont
parfois consultables le nombre d’exemplaires publiés et vendus, le nombre d’abonnés aux
illustrés, les courriers des lecteurs dans les journaux… En parcourant certaines de ces
informations encore très imparfaitement dépouillées, on en vient par exemple à supposer
que la bande dessinée n’a pas attendu les années 60 pour voir ses premiers lecteurs
adultes : dès les années d’après-guerre, il est probable que des lecteurs adultes lisaient des
bandes dessinées publiées dans les grands quotidiens de presse, L’Humanité ou France-Soir
en tête…
8
10 On peut aussi observer la construction avec les années d’un réseau de pratiques sociales
et culturelles qui se greffent autour de la bande dessinée et est notamment animé par les
revues et les périodiques. On pense à la proximité entre le Journal de Spirou et ses lecteurs,
entretenue à ses débuts par la création de clubs comme les célèbres ADS (Les Amis de
Spirou) ou encore le CSA (le Club Spirou Aviation). L’indispensable rubrique « Courrier
des lecteurs » joue un rôle similaire : elle est animée avec soin et se voit même
significativement confiée à l’un des plus célèbres personnages de la bande dessinée
franco-belge (Gaston Lagaffe).
11 Ces divers dispositifs nous permettent en tout cas de découvrir tout un panel d’activités
émanant de lecteurs : on étudie la bande dessinée, l’analyse, la compare avec d’autres
modes d’expression, la collectionne, la critique, la prête, l’emprunte, la revend et discute
des festivals… Même s’il n’est pas précisément cerné ou abordé, le lecteur semble devenir
une réalité et sa figure surgit d’ailleurs parfois dans les bandes dessinées elles-mêmes. A
en croire Gotlib, celui-ci serait un jeune garçon du Var et se nommerait Jean-Pierre
Liégeois, approche bien plus graphique que scientifique du profil des lecteurs (Gai-Luron et
Jean-Pierre Liégois, 1976)… Rien en tout cas ne permet d’étayer et de prendre pour argent
comptant des affirmations telle que celle de Pierre Christin, scénariste de BD, qui
considère que « la bande dessinée est un média interclasse qui réunit les lecteurs cultivés
et les amateurs de franche rigolade » (« Bande dessinée : une exception culturelle
française », in Frankfurter Rund-schau, octobre 2000).
12 À bien des égards, le travail que nous présentons ici relève donc d’une nécessité et entend
combler un manque qui peut aujourd’hui sembler criant tant le statut de la bande
dessinée a largement évolué. Outre une indéniable forme de reconnaissance (qui sera
discutée dans ces pages), force est de constater que celle-ci dispose désormais de réseaux
de recherche universitaires dynamiques organisés autour de plusieurs revues (entre
autres Comicalités. Études de culture graphique en France, European Comic Art en Angleterre,
COMFOR. Gesellschaft für Comicforschung en Allemagne, ImageText. Interdisciplinary comics
studies aux États-Unis…) et fait aujourd’hui figure de véritable phénomène éditorial. Selon
les données fournies annuellement par le Syndicat National de l’Édition dans ses
« chiffres-clés », la production de titres de bandes dessinées a plus que quadruplé en
France entre 1994 et 2010 (+354 %) et constitue indéniablement le secteur le plus
dynamique de l’édition française, devant les Sciences Humaines et Sociales (+173 %), la
« littérature de jeunesse » (+134 %), les « Beaux livres et livres pratiques » (+72,5 %) ou
dans une moindre mesure une « Littérature générale » (+52,2 %) à la progression
nettement plus mesurée.
13 Son implantation sur le marché du livre a également connu une évolution spectaculaire :
passant de 2,1 % en 1994 à 9,3 % en 2013 selon les mêmes sources, le chiffre d’affaires de
l’édition de bande dessinée a enregistré une progression de 450 %. Il fut ainsi multiplié
par plus de cinq, là où celui de l’édition de jeunesse a durant le même laps de temps plus
que doublé (132 %) et où ceux des « beaux livres et livres pratique » ainsi que « la
littérature générale » ont connu une hausse moindre (61 % et 58 %). Ces chiffres
étonnants mettent en évidence un réel décalage : si l’intérêt éditorial pour la bande
dessinée ne cesse de progresser en terme d’investissements financiers ou de nombre de
titres produits, tel n’est pas le cas quant à la volonté de connaître un lectorat sur lequel il
9
n’existait jusqu’à la réalisation de notre étude que peu d’informations. Une prise de
conscience de cet état de fait semble d’ailleurs progressivement s’imposer, ainsi qu’en
attestent la place attribuée à la bande dessinée au sein des diverses enquêtes menées par
le Ministère de la Culture depuis le début des années 1970, et plus précisément l’évolution
du questionnaire de la vaste enquête sur Les Pratiques culturelles des Français.
14 L’enquête de 1973 fait en effet tout simplement l’impasse sur le genre : celui-ci n’est
nullement mentionné au sein de la question 42 consacrée « aux livres possédés dans votre
foyer » (qui se contente de mentionner des « livres pour la jeunesse »), ni au sein des cinq
questions consacrées aux périodiques (et ce alors que « magazine féminin ou familial » ou
« romans photos » apparaissent, chose étonnante à une époque où Tintin, Spirou ou Le
Journal de Mickey connaissaient des tirages très importants). D’absente, l’information
devient ensuite lacunaire puisque les « albums de bande dessinée » font leur apparition à
côté des « livres pour enfant » au sein de la question 56 de l’enquête de 1981 consacrée
aux « livres possédés ». La livraison suivante semble d’ailleurs se poser la question de son
statut puisque le questionnaire de l’enquête de 1989 ne se contente pas d’interroger une
propriété mais également une forme « d’invisibilité » : les « albums » sont mentionnés à
côté du « livre de cuisine », « dictionnaire » ou « missel » dans une question 56 que l’on
dirait « de rattrapage » en jargon sociologique (parmi les livres que vous possédez, « Êtes-
vous certain de ne pas avoir oublié… »).
Chartier, de « partir des objets et des textes, “dessiner d’abord les aires sociales où
circulent chaque corpus de textes et chaque genre d’imprimés” : […] l’enquête aura pour
objet la composition du lectorat correspondant » (MAUGER, p. 148-149).
17 Mise en perspective vis-à-vis d’un mode d’expression et de publication, l’étude d’une
pratique culturelle obéit ainsi à une autre fin : « Il s’agit de construire des “communautés
de lecteurs”, et d’identifier leurs propriétés spécifiques : “compétences de lecture” » (Ibid.
, p.149) et plus largement, pourrions-nous ajouter, rapport à l’écrit et à toutes sortes de
production. On assiste dès lors à une véritable invention statistique du lectorat de bandes
dessinées, tel qu’il se fait par exemple jour dans les deux enquêtes commandées à l’IFOP
par le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême en 1994 et par la Caisse
d’Épargne en 2000. Portant pour la première sur les « lecteurs réguliers de BD achetées ou
empruntées en bibliothèque », et intitulée pour la seconde « Les Français et la BD »,
celles-ci fournissent des informations quant aux catégories socio-professionnelles des
amateurs de neuvième art (les cadres supérieurs et professions libérales arrivant en tête),
leurs âges (les « jeunes » de 8 à 14 ans seraient lecteurs pour 92 % d’entre eux), les
modalités d’accès à la bande dessinée (achat, emprunt, lecture sur place, transmission au
sein de la famille…), le type de bandes dessinées et les personnages les plus populaires
(Astérix, Tintin, et Lucky Luke arrivant en tête).
20 Dotée d’un échantillon comparable à celui des Pratiques culturelles des Français (5004
personnes interrogées, de visu il est vrai), notre étude entend donc prendre directement
en compte un facteur que l’on peut juger essentiel dans le cas de la bande dessinée : l’âge.
Nos investigations ne se limitent pas en effet (comme dans le cas de l’enquête citée ci-
dessus) aux personnes âgées de plus de 15 ans, et le questionnaire de l’étude a ainsi été
adapté à plusieurs populations : une version complète de plus de 130 questions a été
proposée aux adultes de 18 ans et plus, qui intégrait quatre questions simples concernant
les pratiques des enfants de 7 à 10 ans présents au foyer ; une seconde version complète,
avec des exemples adaptés de types de bandes dessinées, a été proposée aux jeunes de 15
à 17 ans ; une troisième version allégée a enfin été proposée aux enfants de 11 à 14 ans.
Permettant de ne pas imposer une pratique présumée (lisez-vous ceci ou cela de telle ou
telle façon ?) à l’ensemble des personnes interrogées, ce dispositif permet d’appréhender
plus finement chaque groupe en le questionnant vis-à-vis de goûts et d’activités que l’on
peut penser lui appartenir en propre.
21 Nous disposons au final d’une riche base de données, constituée de plusieurs populations
parfois distinctes quant à nos investigations. L’identité de celles-ci seront ainsi toujours
précisées dans les divers chapitres de ce livre, nécessité que l’on peut toutefois penser des
plus intéressantes : elle permet en effet de dépasser la simple « restitution à plat des
proportions de pratique d’un ensemble d’activités au contenu culturel par différentes
catégories sociologiques (sexes, tranches d’âges, catégories de professions, niveaux de
diplôme et lieux de résidence principalement) » (GLEVAREC, 2012), et plus largement de
s’écarter d’un « effet de figuration » que dénonce Hervé Glevarec dans un éclairant billet
du blog scientifique Politiques de la culture. Nulle volonté dans le cadre de notre étude en
effet de dresser un « portrait du pratiquant culturel [qui serait] universel » et ne serait
« pas défini par ses associations de pratiques en elles-mêmes incomparables ». La
première livraison de données fut en effet suivie par une seconde phase : des
retraitements statistiques prenant la forme de tris croisés entre plus d’une centaine de
questions.
22 Coordonnée par Benoît Berthou, directeur d’ouvrage, et financée par deux organismes de
recherches (le LAboratoire des Sciences de l’Information et de la Communication de
l’université Paris 13 et le LABEX Industries Culturelles et Création Artistique), ceux-ci
mettent en évidence le caractère collectif de cette étude. Initiée par la Bibliothèque
Publique d’Information et le Département des Études, de la Prospective et des Statistiques
du Ministère de la Culture. Son questionnaire fut en effet élaboré avec l’aide d’un comité
scientifique composé de huit membres : Christophe Evans et Françoise Gaudet
représentaient la BPI, Olivier Donnat et Sylvie Octobre le DEPS, Iegor Groudiev et Jean-
François Hersent le Service du Livre et de la Lecture ainsi que la Direction générale des
médias et des industries culturelles du ministère de la Culture et de la Communication,
tandis que Gilles Ciment, directeur général de la Cité internationale de la bande dessinée
et de l’image, et Thierry Groensteen, théoricien et historien de la bande dessinée, y
participaient en tant qu’experts.
23 Ce comité a tout d’abord travaillé à une définition du domaine qui était indispensable,
tant le champ de la bande dessinée peut paraître varié, voire indéfinissable à en croire
certains théoriciens tels Thierry Smolderen dans sa Naissance de la bande dessinée.
12
24 Aussi arbitraires et malaisées soient-elle (Jimmy Corrigan de Chris Ware est-il un comics ou
un roman graphique ?), ces distinctions nous ont semblé pouvoir être comprises par la
majorité des personnes interrogées et intéressantes quant aux objectifs que nous nous
fixions. L’organisation de toute étude sociologique et analyse quantitative des pratiques
culturelles ouvre en effet des champs de réflexion, et les différentes parties de notre
questionnaire délimitent ainsi des pistes d’investigation qu’exploitent les articles publiés
ici. La lecture de bande dessinée nous a semblé en premier lieu nous inviter à penser et à
tenter de mieux connaître notre rapport au livre, c’est-à-dire à un média donné qui est
encore volontiers pensé à travers nombre de vertus. Il peut par exemple être peu ou prou
appréhendé comme un média synonyme d’émancipation et de liberté, en appelant à la
conscience individuelle et à l’intérêt général, sur le mode du Livre Sauveur (éditions Kimé)
qu’Anne Kupiec voit émerger à la Révolution Française. Ou encore appréhendé comme le
Livre à venir (éditions Gallimard) que Maurice Blanchot appelle de ses vœux, média placé
sous le signe de la « rencontre » entre un auteur et un lecteur se retrouvant à travers une
« parole » dont il s’agirait de se faire l’écho.
25 Dans ces deux cas, le livre est en tout cas investi d’une forme de mission que la bande
dessinée nous incite peut-être à prendre à contre-pied. Celle-ci nous invite en effet peut-
être à relever un véritable défi, à réaliser un objectif auquel semble toujours se refuser
une partie des chercheurs et médiateurs du livre : penser la valeur qu’est susceptible
d’acquérir la notion que l’on appelle un peu abusivement « divertissement » et qui est
peut-être encore dans nos sociétés frappée par une forme d’interdit qu’incarne
parfaitement les fameuses Pensées de Pascal. La question se pose pourtant : ne sommes-
nous pas face à une véritable forme de culture, fournissant des repères susceptibles d’être
partagés, matière à réflexion susceptible d’être exploitée, opportunité d’apprentissage
d’une culture visuelle et plus encore graphique dans le cas de la bande dessinée ? C’est,
entre autres, à semblable interrogation que s’attaque notre étude, notamment à travers
une partie de notre questionnaire intitulée « L’image de la bande dessinée ».
26 Celle-ci se propose d’interroger la perception d’un ensemble de publications et de
productions en mêlant des registres qui ne vont pas forcément de pair : « la bande
dessinée est un art à part entière », elle permet « d’apprendre beaucoup de choses et de se
cultiver », de « s’amuser et de se divertir » en constituant un « passe-temps »… Autant de
13
propositions soumises aux personnes interrogées dont il est possible par le biais de
traitements statistiques de découvrir l’antinomie ou la complémentarité. Notre étude et
les travaux que nous regroupons ici constituent en ce sens une opportunité : prendre ses
distances vis-à-vis d’une certaine tradition intellectuelle par exemple symbolisée par
Noam Chomsky et sa Fabrication du consentement, ou encore et surtout par Theodor
Adorno qui, au sein de la Dialectique de la raison et de sa célèbre théorie des industries
culturelles, présente en effet le divertissement comme « le transfert souvent bien
maladroit de l’art dans la sphère de la consommation » (Payot, 2005, p. 144). Il s’agirait
alors de le penser sur le mode de la décadence, comme un triste mouvement au sein
duquel s’abîme l’esprit de l’homme et sa faculté de création.
27 Tel n’est absolument pas la position qu’adopte Éric Maigret dans l’un des chapitres de ce
livre (voir IV) en montrant qu’ « art » et « divertissement » ne sont en rien opposés mais
vont de pair quant aux données que nous avons récoltées. La bande dessinée semble dès
lors nous proposer de penser un nouveau régime artistique, et plus largement mettre en
jeu un lecteur qui ne semble nullement dupe des œuvres auxquelles il entend consacrer
tout ou partie de son temps. Celui-ci ne relève en tout cas nullement du schéma de la
« distinction » hérité de Pierre Bourdieu et plus largement d’une certaine organisation
sociale des goûts et pratiques esthétiques et nous pouvons plus largement nous demander
si nous ne faisons pas face à une forme de culture existant hors de ses traditionnels
modes de hiérarchisation. « Populaire », « savant », « noble », « vulgaire », « haut »,
« bas » : autant de notions que l’on peut finalement appréhender comme les avatars
historiques et médiatiques d’une opposition aussi fondamentale que « sacré » et
« profane » que l’on peut questionner. Font-elles véritablement sens dans le cas de la
bande dessinée ou ne sont-elles pas plutôt importées dans un champ qu’elles ne
structurent pas véritablement ?
28 Cette réflexion sur la pertinence des hiérarchies culturelles est avant tout l’occasion
d’ouvrir de nouveaux champs de recherche : interroger ce « divertissement » en terme de
relations afin de tenter de mieux cerner en quoi et comment il est à même de faire lien.
Tel est notamment l’objectif d’une partie de notre questionnaire : permettant de collecter
des données portant sur la « La culture bande dessinée et sa transmission », elle nous
permit de nous interroger sur le mode de propagation de génération en génération des
produits culturels qui ne sont pas reconnus comme pleinement légitimes. Le travail de
Sylvain Aquatias (voir II) met ainsi en évidence l’importance dans la lecture de bandes
dessinées d’une « socialisation précoce aux narrations graphiques », que celles-ci
émanent des médias (télévision et « dessin animé ») ou de la famille (rôle des parents et
fait que la bande dessinée soit un sujet de conversation). Ce faisant, ces réflexions posent
un problème des plus original : la bande dessinée ne constitue-t-elle pas l’exemple d’une
culture qui se développe et se transmet sur un tout autre mode que l’autorité, la capacité
à imposer le goût et la pratique d’un ensemble donné de produits culturels ?
29 Il est permis de le penser et Sylvain Aquatias semble proposer de considérer un tout autre
modèle : celui d’une « influence » relevant par exemple des « pairs » et lecteurs émanant
d’une même tranche d’âge, comme si la bande dessinée pouvait être finalement affaire de
fraternité. Peut en tout cas être considéré comme éminemment problématique le rôle que
joue un ensemble d’institutions (à commencer par l’école) et plus largement des
professions ayant vocation à orienter le lecteur au sein de l’ensemble de la production
14
éditoriale. En témoignent dans notre questionnaire les données portant sur « les critères
de choix des bandes dessinées » : se proposant d’interroger l’importance de la
prescription et des intermédiaires du livre, celles-ci sont exploitées dans le cadre d’un
chapitre (voir V) intitulé « La notion et les pratiques de médiation en question » dans
lequel nous soulevons un véritable paradoxe. Bibliothèques et librairies sont largement
fréquentées par des lecteurs de bandes dessinées qui déclarent toutefois à une immense
majorité « se débrouiller seul » pour choisir les ouvrages qu’ils lisent ou achètent.
30 Il s’agit dès lors de repenser des identités professionnelles que l’on ne saurait considérer
au regard d’un « conseil » ou d’une capacité à indiquer tel ou tel livre, et surtout de
penser tout autrement le lecteur : celui-ci est à considérer sur le modèle de
« l’autonomie », revendique peut-être une libre confrontation aux ouvrages au sein des
équipements et commerces qu’il affectionne. Deux métiers du livre deviennent ainsi
affaire d’hospitalité : il s’agirait de penser un accueil reposant sur la mise en espace et en
valeur de la production ou de la collection, ou permettant la confrontation directe avec
l’auteur et ses travaux dans le cadre d’un festival. Le livre est en tout cas premier et la
bande dessinée relève peut-être en ce sens d’une forme de fétichisme que permettent
d’analyser dans notre questionnaire les données portant sur l’achat, l’emprunt et la
collection de bandes dessinées. Analysées dans un chapitre de Xavier Guilbert (voir III)
intitulé « Circulations de la bande dessinée », celles-ci proposent d’appréhender la bande
dessinée selon une perspective originale : vis-à-vis de pratiques d’accumulation, qui font
sens tant vis-à-vis de la production (séries, feuilletons…) que de la réception de ces
publications.
31 Le montre bien la tentative de cartographie qui est présentée dans notre ouvrage, et la
proposition de répartition des livres qui nous intéressent entre différentes sphères
(personnelle, familiale, sociale, institutionnelle, commerciale) dont la fréquentation est
inégale au vu des différentes catégories de personnes que nous avons interrogées. Le
propre du lecteur de bandes dessinées semble être en tout cas de naviguer entre ces
différents espaces, et nous sommes face à une pratique qui suppose de se ménager des
accès variés à une production éditoriale donnée. S’ouvre dès lors un champ d’exploration
scientifique esquissé dans cet article : penser un rapport au livre fait d’une variété de
procédures, relations, transactions, que ces dernières soient commerciales ou non
(pensons notamment aux « collections partagées » qu’évoquent Christine Detrez et
Olivier Vanhée dans Les Mangado. Lire des mangas à l’adolescence, enquête qualitative
également diligentée par la BPI et ayant précédé notre enquête quantitative qui nous
invite sur bien des points à formuler de nouvelles interrogations).
32 Ces investigations dressent dans tous les cas un portrait du lecteur de bandes dessinées
nous invitant ici aussi à revenir sur des idées reçues qu’il est par exemple possible de
formuler en reprenant la célèbre distinction de Michel de Certeau : pratique de lecture
« absolue » (CERTEAU, 1979), telle que recontrée chez les mystiques, qui est attachée à
une énonciation donnée (c’est-à-dire à un auteur, à une collection d’œuvres comme la
Bible et à certaines conditions de publication) ; lecture « braconnage » (CERTEAU, 1980)
qui n’entend à l’inverse jamais rester prisonnière d’un dispositif éditorial ou auctorial
donné mais se mouvoir silencieusement au sein de catégories que l’on pourrait pourtant
penser avérées. Les éléments de notre questionnaire permettant d’appréhender la
diversité des goûts du lectorat qui nous intéresse, que ce soit au sein des différents genres
15
33 Celui-ci constitue un travail d’autant plus intéressant qu’il montre bien la difficulté, voire
l’impossibilité, de penser la lecture en terme de « profil » : nous sommes non face à un
lecteur exclusif mais face à un lecteur éclectique qui semble faire fi des différentes
distinctions et dispositifs éditoriaux qu’il s’agisse d’un genre (puisque manga, comics ou
albums font bon ménage) ou d’un mode de publication (comme la série, qui n’arrive qu’en
quatrième position au sein des critères de choix). A en croire les données que nous avons
récoltées, la lecture de bandes dessinées ne semble en tout cas pas devoir être pensée à
l’aune d’une hiérarchie ou d’un attachement à certains objets culturels : elle concerne
une population qui relève d’une autre logique, ayant notamment trait à la génération tant
le traitement statistique des données dont nous disposons montre que l’âge constitue un
facteur structurant en terme de goût, d’intensité de pratique, de partage avec son
entourage, et plus largement d’ouverture à toutes sortes de productions culturelles.
34 C’est en effet au regard de celle-ci que l’on peut considérer un phénomène inquiétant à
plus d’un titre : le recul des pratiques de lectures, y compris de bandes dessinées, dont les
raisons sont selon Christophe Evans à chercher du côté « de la concurrence exercée par
les pratiques liées aux nouveaux écrans et aux nouveaux médias ». Formulée grâce aux
éléments de notre questionnaire portant sur les pratiques culturelles des lecteurs qui
nous intéressent, cette hypothèse est notamment développée dans un chapitre (voir VI)
intitulé « La bande dessinée : quelle culture de l’image ? » Comme tout livre, la bande
dessinée fait en effet bon ménage avec toutes sortes d’images : mais cette « logique de
cumul » bien décrite par exemple par Philippe Coulangeon peut dans le cas qui nous
intéresse être mise en perspective vis-à-vis du dessin. Mode d’expression et de
communication bien moins étudié, force est pourtant de constater qu’il fait sens pour les
lecteurs au regard des données que nous avons recueillies (puisque ceux-ci en font l’un
des principaux critères de choix de leurs livres).
35 Mais nous pouvons plus largement nous demander s’il n’est pas structurant au niveau de
notre culture en son entier : nous avons souhaité questionner l’importance des pratiques
de dessin en amateur ainsi que la corrélation entre deux loisirs également dessinés (jeu
vidéo et lecture de bandes dessinées). Significatives, les données que nous avons obtenues
nous invitent en tout cas à nous demander si notre étude ne met pas évidence
l’émergence d’une forme de « culture graphique », d’un environnement artistique et
médiatique entièrement structuré autour de l’art du dessin. Telle est l’une des hypothèses
que nous espérons voir explorer par d’autres chercheurs pour qui cette étude pourrait
constituer un solide appui : elle fournit en effet de riches informations quant à un mode
d’expression graphique dont le langage demeure encore mal compris et permet de mieux
cerner l’importance d’une bande dessinée qui se trouve sur ce plan dans une situation
analogue à celles du jeu vidéo ou du cinéma d’animation, c’est-à-dire d’autres loisirs et
dispositifs dessinés.
16
NOTES
1. Par Jean-Philippe Martin.
2. Par Benoît Berthou.
17
NOTE DE L’ÉDITEUR
avec la participation de Jacques Bonneau
semble s’être imposée en France sur le terrain de l’offre alors que la demande baissait
parmi les personnes âgées de 15 ans et plus. C’est évidemment d’un recul de la pratique
traditionnelle de lecture qu’il faut parler ici, les accès à la bande dessinée s’étant, comme
on l’a vu, considérablement hybridés et multipliés au cours des dernières années 6.
Population : lecteurs de bandes dessinées âgés de 15 ans et plus. Comparaisons entre les
enquêtes « Pratiques culturelles des Français » 1989, 1997, 2008 et notre étude (TMO,
2011).
5 Nous sommes évidemment tentés d’établir un lien ici entre la baisse régulière des
pratiques de lecture de bandes dessinées imprimées et le recul constant des pratiques de
lecture de livres en France parmi les personnes âgées de plus de 15 ans. L’un et l’autre
phénomène ne sont toutefois pas de même nature, sachant que la baisse de la lecture de
livres, d’après les enquêtes PCF, est moins forte que celle de bandes dessinées (-5 points
de 1989 à 2008, pour les personnes âgées de 15 ans et plus déclarant avoir lu au moins un
livre au cours des douze derniers mois ; -12 points sur la même période pour les
personnes disant avoir lu au moins une BD). Qui plus est, ce recul de la lecture de livres
touche avant tout les populations de forts lecteurs, notamment les personnes déclarant
lire vingt ou vingt-cinq livres et plus au cours des douze derniers mois, alors que la baisse
de la lecture de bandes dessinées concerne également les lecteurs occasionnels. Enfin, le
fait que les femmes soient plus touchées que les hommes par le recul de la lecture doit
nous alerter : en effet, elles sont tendanciellement moins concernées que ces derniers par
la baisse de la lecture de livres stricto sensu. S’il y a bien proximité entre les deux
phénomènes, c’est plutôt du côté de la concurrence exercée par les pratiques liées aux
nouveaux écrans et aux nouveaux médias qu’il faut chercher : jeux vidéo, usages ludiques
de l’ordinateur et des réseaux sociaux numériques – qu’il s’agisse de concurrence des
temps ou des univers de référence. La bande dessinée relève de l’univers de l’image, mais
plus exactement de celui de l’image fixe souvent associée au texte. Elle est par ailleurs
aujourd’hui encore fortement ancrée dans le monde de l’imprimé et de la culture
livresque, surtout en France où la notion d’album prend une signification particulière 7.
20
Figure 2. Évolution des pratiques de lecture de bandes dessinées par tranches d’âge
Population : lecteurs de bandes dessinées âgés de 15 ans et plus. Comparaisons entre les
enquêtes « Pratiques culturelles des Français » 1989, 1997, 2008 et notre étude (TMO,
2011).
7 L’analyse qui précède ne porte évidemment que sur les adultes, ou du moins sur les
personnes âgées de 15 ans et plus. Rien n’empêche de penser que la situation est
différente pour les enfants et adolescents de moins de 15 ans, réputés gros
consommateurs de bandes dessinées. Grâce aux derniers programmes d’enquête du DEPS
21
ciblés sur les jeunes, nous disposons justement de statistiques publiques qui permettent
de fixer quelques repères sur cette question10. La comparaison avec l’enquête TMO 2011
est cependant un peu plus délicate cette fois, car les questionnements sont sensiblement
différents. Ainsi, l’enquête la plus récente mise en œuvre par Sylvie Octobre pour le DEPS
est une étude longitudinale ayant permis de réinterroger tous les deux ans quatre mille
enfants âgés de 11 ans en 2002 et qui atteignent l’âge de 17 ans en 2008 au terme du
programme. Cette enquête discrimine des personnes n’ayant « jamais ou presque jamais
lu de bandes dessinées » et des lecteurs plus investis (« tous les jours ou presque », « une à
trois fois par semaine », « une à trois fois par mois »), alors que l’enquête TMO réalisée
en 2011 différencie quant à elle des lecteurs de bandes dessinées (« au moins une bande
dessinée lue au cours des douze derniers mois »), des anciens lecteurs (« en ayant lu mais
pas au cours des douze derniers mois »), et enfin des non-lecteurs (« déclarant n’en
n’avoir jamais lu »). Par conséquent, dans le second cas, la catégorie « lecteurs de bandes
dessinées » est susceptible d’agréger des lecteurs très occasionnels avec des lecteurs plus
réguliers.
8 Les écarts constatés entre les données obtenues dans le cadre de ces deux programmes
d’étude ne nous permettent pas ainsi de conclure de manière tranchée à une évolution
des pratiques à la hausse ou à la baisse. Quoi qu’il en soit, les tendances observées sont
tout de même suffisamment marquées pour être rapportées ici. Dans l’enquête
longitudinale, la lecture de bandes dessinées baisse en effet de 41 points alors que les
individus passent de l’âge de 11 ans à celui de 17 ans ; dans l’enquête TMO en 2011, l’écart
est de 56 points entre les personnes âgées de 11 ans et celles de 17 ans (voir figure 3) En
effet, les taux de lecture de bandes dessinées de cette enquête plus récente sont beaucoup
plus élevés pour les personnes âgées de 11, 13 et 15 ans que ceux constatés aux mêmes
âges dans l’enquête longitudinale, tandis que le taux de lecture de bandes dessinées des
personnes âgées de 17 ans en 2011 est strictement identique à celui enregistré en 2008 au
même âge : 38 %. La lecture baisse donc considérablement à mesure que l’âge avance au
cours de l’adolescence, on aura l’occasion de le vérifier à nouveau ici, et si nous ne
sommes pas tout à fait en mesure de dire si cette pratique a augmenté chez les moins de
15 ans alors qu’elle a diminué comme on vient de le voir chez les plus de 15 ans de 1989
à 2011, on peut au moins émettre l’hypothèse qu’elle n’a pas baissé avec le temps chez les
préadolescents de 11 ans et de 13 ans puisque pour ces âges, les taux sont à leur maximum
en 2011, selon l’enquête TMO.
22
Population : lecteurs de bandes dessinées (au moins une bande dessinée au cours des
douze derniers mois). Comparaison entre l’étude DEPS 2002-2008 et notre étude (TMO,
2011).
puisque c’est en fait une moyenne équilibrée de 29 % de personnes entre 21 et 54 ans qui
ont lu des bandes dessinées au cours des douze derniers mois.
12 Pour résumer, il y aurait donc trois temps pour la lecture de bandes dessinées : celui de la
pratique majoritaire à la période juvénile, celui de la pratique minoritaire mais constante
et consistante à l’âge adulte (près d’une personne sur trois) et, enfin, celui de la pratique
marginale parmi les seniors et les personnes très âgées (marginale ne voulant pas dire
inexistante). S’il existe bien un pic préadolescent fortement marqué aux premiers âges de
cette période, il faut reconnaître que la bande dessinée concerne également une frange
non négligeable de la population adulte entre 21 et 54 ans : un peu plus de huit millions
de personnes. Il y a bien un « moment préadolescent » relativement court pour la bande
dessinée (qui relève plutôt d’un effet d’âge), mais c’est également une pratique qui semble
liée aux effets de génération.
13 Pour bien caractériser le rapport aux bandes dessinées en fonction de l’âge, reste à affiner
ces premières tendances avec d’autres indicateurs : le volume, la régularité de lecture,
ainsi que l’attachement à la pratique. Le nombre de bandes dessinées lues au cours des
douze derniers mois (l’indicateur de volumétrie) en dit sans doute plus long que le simple
fait d’avoir lu au moins une bande dessinée pendant la même période, certaines lectures
pouvant être qualifiées d’exceptionnelles, sinon accidentelles. On retiendra ici la borne de
dix bandes dessinées au moins lues au cours des douze derniers mois, ce qui peut paraître
relativement faible (à peine une par mois), mais qui s’impose d’un point de vue statistique
car, ici, nous ne disposons pas de réservoirs suffisants de données brutes qui nous
permettent de placer le curseur plus loin (vingt bandes dessinées et plus, cinquante et
plus, etc.). En effet, à peine une personne sur dix de la population totale des personnes
âgées de 11 ans et plus (9 % pour être précis) déclare lire vingt bandes dessinées et plus au
cours de l’année (c’est le cas de 34 % de leurs lecteurs), et 3 % seulement de cette même
population indique lire cinquante bandes dessinées et plus (15 % de leurs lecteurs).
14 Sans surprise, comme le montre le tableau n°4, on retrouve avec ce nouvel indicateur de
volumétrie la même hiérarchie entre les âges évoquée plus haut : plus on est proche de la
préadolescence, plus on compte de lecteurs investis dans la lecture de bandes dessinées
au sein de la population, c’est-à-dire de lecteurs qui déclarent en avoir lu au moins dix
dans l’année (près de sept lecteurs environ sur dix entre 11 et 12 ans, un peu plus de six
sur dix entre 12 et 14 ans). Cette fois, cependant, le seuil à partir duquel on commence à
compter moins de 50 % de lecteurs « investis » dans la pratique est franchi un peu plus
tôt : dès l’âge de 15-16 ans, où l’on ne compte plus qu’un tiers de lecteurs investis au sein
de la population. De la même façon, comparativement aux simples taux de lecture (au
moins une bande dessinée lue au cours des douze derniers mois), le taux de lecteurs
déclarant en lire dix et plus devient marginal un peu plus tôt au sein de la population
française : on n’en compte que 15 % pour la tranche des 21-54 ans, et 10 % seulement à
partir de 55 ans. La question de la lecture régulière de bandes dessinées, c’est-à-dire le
fait de déclarer lire des bandes dessinées régulièrement tout au long de l’année, apporte
encore un nouvel éclairage sur la question du rapport à cette activité. Si on compte en
moyenne un lecteur régulier sur deux au sein des 11-12 ans parmi l’ensemble de la
population (51 %), ce taux de lecteurs réguliers passe sous la moyenne au cours même de
25
la préadolescence à partir de 13-14 ans, et chute brutalement dès l’âge de 15-16 ans
puisqu’il tombe à 15 %. Enfin, les données concernant l’attachement fort à la lecture de
bandes dessinées permettent pour leur part assez clairement de relativiser la place que
cet univers occupe au sein de la société française. L’indicateur de proximité est intense,
puisqu’il s’agit ici des personnes qui déclarent que les bandes dessinées « leur
manqueraient si elles en étaient privées pendant six mois ». Et il se trouve que cette
catégorie de lecteurs particulièrement attachés à la bande dessinée est minoritaire sur
l’ensemble de la population, quels que soient les âges, même à 11-12 ans. On retrouve ici,
pour résumer, des tendances qui avaient été bien montrées dans la synthèse déjà publiée :
la lecture de bandes dessinées est une pratique courante chez les jeunes, en particulier
parmi les préadolescents, et notamment chez les garçons comme on va le voir, mais cette
pratique ne fait pas pour autant systématiquement l’objet d’un investissement fort, du
moins pour la grande majorité des individus.
Figure 4. Taux de lecture et volume (dix et plus) de bandes dessinées lues en fonction des tranches
d’âge
15 On peut affiner une partie des analyses qui précèdent en s’intéressant plus
spécifiquement à la sous-population des lecteurs de bandes dessinées. S’agissant d’une
population plus réduite en termes d’effectifs bruts, nous sommes contraints, pour
effectuer ce travail, d’augmenter l’étendue de certaines classes d’âge, et par conséquent
d’en limiter le nombre (voir la figure 5). L’image que nous obtenons n’est évidemment pas
tout à fait la même quand on compare avec la population totale, puisque la proximité
avec la bande dessinée est tendanciellement plus forte parmi les lecteurs. On peut
remarquer toutefois que les écarts ne sont pas si importants dans l’ensemble, excepté
souvent pour les classes d’âge les plus élevées de notre échantillon (ce qui témoigne à
nouveau d’un effet de génération). Si on compte ainsi, comme on vient juste de le voir,
66 % de personnes sur l’ensemble de la population âgée de 11-12 ans déclarent lire dix
bandes dessinées et plus dans l’année, 70 % de leurs lecteurs aux mêmes âges sont dans ce
cas (7 points d’écart seulement) ; si on compte 15 % de personnes sur l’ensemble de la
26
population âgée de 21-54 ans qui déclarent lire dix BD et plus dans l’année, 53 % des
lecteurs de bandes dessinées sont dans cette situation (38 points d’écart, cette fois). On
peut faire quasiment les mêmes constats à propos de la question de l’attachement à la
bande dessinée ou de la régularité de lecture. Pour cet indicateur, on s’aperçoit même que
les lecteurs de bandes dessinées âgés de 21 à 54 ans et ceux de 55 ans et plus sont
sensiblement plus nombreux à déclarer en lire régulièrement que les lecteurs de bandes
dessinées âgés de 15-20 ans (respectivement 26 % et 28 % contre 21 %). Par conséquent,
tout porte à croire que si la bande dessinée est une pratique courante au sein des jeunes
générations actuelles, notamment chez les préadolescents, elle n’est peut-être pas aussi
solidement ancrée qu’on pouvait le penser ; statistiquement un peu plus rare en revanche
au sein des générations plus âgées, cette pratique semble bien résister au temps quand
elle existe. Il convient peut-être d’atténuer un peu ce constat en disant que de 15 à 54 ans,
on trouve la même proportion de lecteurs se déclarant très attachés à la bande dessinée :
17 %. Par ailleurs, quatre lecteurs sur dix se disent pas du tout attachés à cette pratique,
et un peu plus de six sur dix au-delà de 55 ans.
Figure 5. Volume (dizaines et plus), régularité et attachement à la bande dessinée parmi les
lecteurs en fonction des tranches d’âge
16 Entre 2008 et 2011, soit entre la dernière enquête « Pratiques culturelles des Français » et
l’enquête TMO, il n’y a manifestement pas eu de réduction de l’écart entre hommes et
femmes en ce qui concerne le taux de lecture de bandes dessinées, parmi les personnes
âgées de 15 ans et plus. Au contraire, cet écart s’est creusé : il était de 8 points en 2008, il
est passé à 14 points en 2011 (voir le graphique n°1). Voilà qui répond à l’une des
questions qui étaient posées en introduction : la féminisation du lectorat de la bande
dessinée n’a pas eu lieu. Au sein de la population plus vaste des personnes âgées de 11 ans
et plus, on observe que les hommes sont, d’une manière générale, systématiquement plus
engagés que les femmes, quels que soient les âges considérés, qu’il s’agisse de lecture
occasionnelle de bandes dessinées, de pratique soutenue (dix et plus au cours de l’année),
de régularité de lecture et d’attachement à la pratique. 23 % des lecteurs masculins
déclarent, par ailleurs, relire très souvent ou assez souvent leurs bandes dessinées ; ce
n’est le cas que de 10 % des lectrices. Autre signe d’éloignement relatif, les femmes sont
27
également deux fois plus nombreuses que les hommes au sein de la population des non-
lecteurs de bandes dessinées (personnes déclarant n’avoir jamais lu de BD au cours de
leur existence) : 32 % de non-lectrices au sein de la population des 11 ans et plus pour
14 % de non-lecteurs. Le processus de socialisation à la lecture de bandes dessinées ne
s’est donc pas exercé de la même façon entre les hommes et les femmes au sein de la
société française. La césure sur ce plan semble être la frontière qui sépare les générations
nées avant la seconde guerre mondiale et celles nées ensuite : celles et ceux qui sont nés
après la guerre auront 20 ans dans les années 1960, c’est-à-dire au moment de l’essor des
cultures juvéniles et des formes contre-culturelles auxquelles la bande dessinée sera
beaucoup associée.
17 L’engagement plus mesuré des femmes dans la lecture de bandes dessinées ne veut pas
dire pour autant qu’elles se tiennent à distance de ce domaine culturel. En effet, il faut
rappeler que jusqu’à l’âge de 16 ans, plus d’une femme sur deux déclare en lire au cours
de l’année. En outre, on enregistre peu d’écarts entre les hommes et les femmes en
matière de connaissance des personnages célèbres du neuvième art : les écarts les plus
marqués, comme le montre le tableau n°7 concernent d’ailleurs les personnages typés
« public masculin » (Rahan ou Blueberry) ; pour le reste, les niveaux de connaissance sont
assez proches. Avec le temps (et le « travail » des différentes générations), on voit même
avec le tableau suivant (n°8) que la connaissance de la bande dessinée chez les femmes
tend à augmenter de façon assez nette et à se rapprocher de celle des hommes : les écarts
sont relativement faibles au sein de la population des personnes âgées de moins de 45 ans,
ce qui est beaucoup moins le cas pour les plus de 45 ans15 . Cette analyse à la fois
générationnelle et sexuelle montre à nouveau un effet de « domination masculine » en
matière de connaissance de la bande dessinée qui concerne les hommes âgés de 45 ans et
plus. Enfin, à la question « si vous ne pouviez plus lire de bandes dessinées pendant six
mois, cela vous manquerait-il ? », 70 % des hommes lecteurs de bandes dessinées âgés de
11 ans et plus répondent oui (78 % des hommes lecteurs de bandes dessinées de moins de
45 ans), dont 26,5 % beaucoup, et tout de même 56 % des femmes lectrices (64 % des
femmes lectrices de bandes dessinées de moins de 45 ans), dont 16 % beaucoup.
28
les plus âgées du lectorat : en effet, parmi les lecteurs de bandes dessinées, on compte
sensiblement plus de femmes lectrices de romans graphiques au-delà de 45 ans que
d’hommes (21 % contre 16 %, soit 5 points d’écart) ; en revanche, chez les moins de 45 ans,
le rapport est plus équilibré mais inversé, puisqu’il se situe à 30 % chez les hommes et à
28 % chez les femmes.
19 C’est plutôt à propos des thématiques de bandes dessinées que l’on enregistre des écarts
significatifs entre les hommes et les femmes, du moins pour des rubriques telles que
enfance-jeunesse ou western (voir le tableau n°7). Ces écarts ne sont pas surprenants
évidemment : la seconde catégorie est un genre masculin par excellence ; quant à la
première, il s’agit peut-être d’une combinaison entre nécessité et vertu : certaines
femmes s’intéressent à ce domaine parce qu’elles sont aussi très engagées auprès des
enfants17 et parce qu’elles développent autour de la littérature et de la bande dessinée
jeunesse des compétences propres, une expertise et, pour finir une inclination spécifique.
On notera également que la catégorie autobiographie et reportage est tendanciellement
plus féminine que masculine (+ 8 points). En effet, il y a fort à parier – malheureusement,
cette enquête ne permet pas de le vérifier – que les reportages dessinés
autobiographiques d’un auteur tel que Guy Delisle plaisent aux femmes.
20 On associe parfois les bandes dessinées à une certaine facilité de lecture, en particulier au
décodage « immédiat » des images. Le neuvième art constitue toutefois un domaine
culturel à part entière qui suppose un apprentissage et le développement de compétences
30
spécifiques. On ne sera pas étonné, dès lors, de constater que niveau de diplôme et origine
sociale, même s’il s’agit d’un registre qualifié parfois de « contre-culturel », constituent
des variables qui exercent une influence sur la pratique. Ainsi, le taux de lecteurs de
bandes dessinées est deux fois plus élevé parmi la population des actifs et des
demandeurs d’emploi18 au moins titulaires d’un bac+2 comparativement aux actifs et
demandeurs d’emploi qui ne possèdent pas de diplômes ou ont un diplôme inférieur au
baccalauréat (41 % contre 20 %). Au sein de cette même population, l’écart entre d’un côté
ouvriers, employés, agriculteurs, et de l’autre professions intellectuelles supérieures et
professions libérales est du même ordre : on compte plus de deux fois plus de lecteurs de
bandes dessinées parmi ces deux dernières catégories (respectivement 47 % et 48 %),
contre 19 % seulement chez les agriculteurs, 20 % chez les ouvriers, 23 % chez les
employés ou les artisans. Mais les variables niveau de diplôme et profession déclarée
n’impliquent pas pour autant un investissement intense dans la pratique et ne sont par
conséquent pas totalement prédictives du rapport à la bande dessinée. En effet, elles sont
moins discriminantes chez les lecteurs de bandes dessinées pour ce qui a trait au nombre
de parutions lues au cours de l’année : 55 % des lecteurs de bandes dessinées, actifs et
demandeurs d’emploi et qui ne possèdent pas de diplôme ou ont un diplôme inférieur au
baccalauréat déclarent avoir lu dix bandes dessinées et plus au cours de l’année ; c’est le
cas de 50 % de ceux qui possèdent le baccalauréat ou ont un diplôme inférieur à bac+1 et
de 59 % de ceux qui possèdent au moins un niveau bac+2 ; 56 % des lecteurs de bandes
dessinées ouvriers déclarent pour leur part avoir lu dix bandes dessinées et plus au cours
de l’année ; c’est le cas de 46 % des employés, 60 % des lecteurs de bandes dessinées
appartenant aux professions intellectuelles supérieures et 57 % des lecteurs de bandes
dessinées appartenant aux professions libérales, ce qui montre bien que les écarts
statistiques ne sont pas vraiment significatifs sur ce point. En fait, ce sont les agriculteurs
qui, d’une manière générale, se montrent le moins investis dans la bande dessinée au sein
des actifs et des demandeurs d’emploi : quand ils lisent des bandes dessinées, on ne
compte parmi eux que 12 % d’individus déclarant lire dix bandes dessinées et plus. Par
ailleurs, c’est au sein de cette profession que l’on trouve le taux le plus élevé de non-
lecteurs de bandes dessinées (38 % contre 4 % seulement de non-lecteurs pour les
professions intellectuelles supérieures).
21 En complément des analyses qui précèdent, on peut se demander, comme il est courant
de le faire en sociologie de la culture, quelle est la variable la plus déterminante entre le
niveau de diplôme et la position sociale mesurée à partir de la profession déclarée de la
personne interrogée19. Tout laisse à penser qu’il s’agit de la profession, comme le montre
le tableau n°8 En effet, on voit que parmi les actifs et demandeurs d’emploi lecteurs de
bandes dessinées âgés de 18 ans et plus, les personnes titulaires d’un baccalauréat ou d’un
diplôme supérieur lisent systématiquement plus de bandes dessinées que celles qui ont
un diplôme inférieur au baccalauréat. Mais au sein des différentes catégories sociales,
c’est parmi les catégories supérieures que l’écart est le plus faible (3 points seulement) et
que le taux de pratique est systématiquement le plus élevé (au point que les titulaires
d’un niveau de diplôme inférieur au baccalauréat au sein de cette catégorie lisent plus de
bandes dessinées que les personnes appartenant aux catégories moyennes qui possèdent
un niveau d’étude égal ou supérieur au baccalauréat : 8 points de plus). La position sociale
mesurée à travers la profession semble donc plus influente que le niveau de diplôme.
31
3. Profils de lectures20
22 Au-delà des données sociodémographiques et socioculturelles qui viennent d’être
présentées, il faut rappeler que l’enquête TMO Régions avait aussi pour ambition de
décrire un peu mieux les pratiques de lecture de bandes dessinées et de répondre
notamment aux questions suivantes : quelle place la lecture de bandes dessinées trouve-t-
elle au juste au sein des autres pratiques de lecture (en particulier en ce qui concerne la
lecture des livres et des romans) ? Que peut-on dire des lectorats des différents genres
(mangas, comics, etc.) et des différentes sous-catégories de bandes dessinées (humour, SF,
fantasy, etc.) ?
Figure 9. Place de la bande dessinée au sein des différentes pratiques de lecture en fonction de
l’âge
24 Le lecteur de bandes dessinées est par ailleurs plutôt éclectique qu’exclusif. Le croisement
entre le nombre de livres lus tous types confondus – bandes dessinées exclues – au cours
des douze derniers mois et le fait d’être ou non lecteur actuel de bandes dessinées met en
lumière le fonctionnement quasiment binaire des pratiques de lecture. En grossissant à
peine le trait, on peut dire que soit on est non lecteur de livres et on n’est que très
marginalement lecteur de bandes dessinées (dans seulement 6 % des cas pour l’ensemble
des personnes âgées de 11 ans et plus), soit on est lecteur de livres et on est relativement
souvent (dans 43 % des cas, soit sept fois plus) lecteur de bandes dessinées. L’hypothèse
d’une concurrence mécanique entre livres et bandes dessinées se trouve donc
apparemment infirmée, et elle ne se vérifie pas plus pour la sous-population des lecteurs
de mangas. Il serait plus juste de parler de complémentarité entre les pratiques. Cette
moyenne générale de 6 % de lecteurs de bandes dessinées parmi les non-lecteurs de livres
mérite toutefois d’être nuancée : elle n’est que de 3 % chez les 55-72 ans, de 6 % chez les
21-54 ans, mais elle s’élève à 25 % chez les 11-20 ans21. La complémentarité livres-bandes
dessinées n’est manifestement pas systématique : elle est moins forte parmi les classes
d’âge les plus jeunes, et il y a fort à parier qu’il s’agit là autant d’un effet d’âge que de
génération (on lit beaucoup de bandes dessinées au moment de la préadolescence ; les
jeunes générations actuelles lisent moins de livres que les jeunes générations passées).
Cette complémentarité s’infléchit également sensiblement pour les très gros lecteurs de
livres : chez les personnes âgées de 11 ans et plus ayant déclaré lire cinquante à quatre-
vingt-dix-neuf livres au cours des douze derniers mois, le nombre moyen de bandes
dessinées lues est de 30,2 alors qu’il est de 26,2 chez les personnes ayant déclaré lire cent
livres et plus. Enfin, il faut noter que c’est parmi les lecteurs de romans de SF et fantasy,
ainsi que chez les lecteurs de romans érotiques, que l’on enregistre les taux les plus forts
de lecteurs de bandes dessinées (respectivement 53 % et 56 %) : l’appétence pour la bande
dessinée s’inscrit donc tendanciellement dans un profil de lecture romanesque un peu
typée22.
33
25 Les lecteurs de bandes dessinées ont des pratiques assez hétérogènes qui, lorsque l’on
cherche à les agréger, donnent lieu à la formation d’une multitude de sous-populations
aux effectifs très réduits. Par ailleurs, les « lecteurs exclusifs » ne peuvent pas être isolés
facilement des autres en raison de leur rareté. Quand on est lecteur de bandes dessinées,
on lit bien souvent de tout, sans s’interdire évidemment d’avoir une prédilection (plus ou
moins prononcée) pour un ou plusieurs genres en particulier. Partant de ces constats, une
approche typologique a été mise en œuvre, distinguant les lecteurs exclusifs (ou
quasiment) des autres lecteurs. Concrètement, les premiers ont été regroupés selon une
méthode dite « volontariste » se basant sur le genre qu’ils lisent exclusivement (ou
quasiment) et le nombre de bandes dessinées qu’ils lisent. À cette fin a été retenu le seuil
de cinq BD lues, les petits lecteurs se situant en dessous de ce seuil, les autres au-dessus.
Quant aux seconds, ils ont été regroupés au moyen d’une méthode statistique : une
classification ascendante hiérarchique (dite « méthode de Ward »). Il ressort de cette
démarche que les petits lecteurs multigenres constituent numériquement le groupe le
plus important au sein des lecteurs de bandes dessinées : près d’un sur cinq en fait partie.
On trouve ensuite le groupe des lecteurs quasiment exclusifs d’albums traditionnels, qui
réunit 14 % des lecteurs de bandes dessinées. Trois autres groupes pèsent un peu plus de
10 % : les moyens lecteurs de mangas et d’albums traditionnels, les petits lecteurs
exclusifs d’albums traditionnels, et les moyens lecteurs d’albums traditionnels et de
journaux d’humour. Au total, dix-huit groupes ont ainsi pu être mis en évidence, dont
certains très peu représentés : le « groupe » le plus marginal, celui des lecteurs quasiment
exclusifs de romans graphiques, rassemble moins de 1 % des lecteurs de bandes dessinées.
C’est bien la multiplicité des pratiques de lecture de la bande dessinée qui est révélée à
travers cette analyse.
34
Figure 10. Typologie des lecteurs de bandes dessinées selon le nombre de bandes dessinées lues
par genre
26 L’un des paris de cette enquête consistait à aborder avec une certaine précision la
question des genres de BD lues. Pour ce faire, le comité scientifique de l’étude a proposé
une répartition en quatre grandes familles de BD (« les albums traditionnels, séries
franco-belges ou européennes » ; « les comics et autres bandes dessinées américaines » ;
« les mangas et autres bandes dessinées asiatiques » ; « les romans graphiques ou bandes
dessinées alternatives »), complétées par une famille de support rarement évoquée dans
les enquêtes (« les journaux d’humour et de bande dessinée »). Ce type de catégorisation
n’est évidemment pas exempt de problèmes : on mélange ici deux niveaux d’information
distincts (des éléments intrinsèques liés aux contenus, des éléments extrinsèques liés aux
contextes géographiques), et on n’évite pas, ce faisant, des risques de recoupements (
Charlie Brown ou Mafalda seraient ici placés dans les comics ou bandes dessinées
américaines, mais pourraient figurer dans les bandes dessinées traditionnelles ; Taniguchi
est placé avec les mangas et autres bandes dessinées asiatiques, mais pourrait aussi bien
apparaître dans les romans graphiques ou les bandes dessinées alternatives ; etc.). Il faut
dire qu’il n’existe pas de catégories consensuelles dans le domaine de la bande dessinée,
les éditeurs et les experts ne s’entendant pas toujours sur les frontières du genre.
Ajoutons qu’il n’est pas non plus possible dans le cadre de ce type d’enquête quantitative
de compter sur une expertise partagée par l’ensemble des lecteurs. C’est la raison pour
laquelle ces choix de catégories ont été faits. Ils ont le mérite d’une certaine simplicité,
reposent essentiellement sur un principe de marqueurs symboliques, et ont été par
35
28 Chaque catégorie d’âge est plus ou moins lectrice des différents genres de la bande
dessinée, ainsi que le montre l’analyse des taux de lecture par genre et âge conduite sur la
base des lecteurs actuels de bandes dessinées. Pour les albums traditionnels, quelle que
soit la tranche d’âge considérée, la majorité des lecteurs de bandes dessinées déclare lire
ce genre. Cela étant, la proportion de lecteurs est plus forte à partir de 40 ans : elle est
presque maximale, excédant 90 %. Elle s’établit également à un niveau relativement élevé
(autour de 85 %) jusqu’à 17 ans. C’est entre 18 et 30 ans que les albums traditionnels sont
le moins lus, avec un taux de lecture légèrement supérieur à 60 %. Ce genre globalement
très prisé l’est donc un peu moins par les jeunes adultes.
36
31 La courbe des taux de lecture de mangas revêt quelques similarités avec celle des comics.
Se retrouve notamment un décrochage net à partir de 40 ans, la part des lecteurs de
mangas parmi les lecteurs de bandes dessinées chutant alors aux alentours de 10 %. Avant
40 ans, en revanche, cette part dépasse dans tous les cas la moyenne globale de 37 %. De
même, le taux de lecture maximal se situe entre 11 et 14 ans (59 %), suivi de près cette
fois-ci par celui des 15-17 ans (56 %).
39
32 Enfin, c’est parmi les lecteurs de bandes dessinées âgés de 25 à 29 ans que s’observe la
plus forte proportion de lecteurs de romans graphiques : 41 % déclarent en lire. De part et
d’autre de cette tranche d’âge, les taux de lecture suivent un mouvement progressif de
décroissance jusqu’aux âges extrêmes. Entre 18-24 ans et 30-39 ans, ces taux sont encore
de 30 %. Entre 15-17 ans, la part des lecteurs est égale à 24 % tandis qu’elle tombe à 14 %,
sa valeur la plus basse, chez les 60 ans et plus.
40
35 Les « parts de lecture » des différents genres de la bande dessinée s’avèrent relativement
fluctuantes selon les âges. Les 11-14 ans restent finalement assez proches de la moyenne,
même s’ils lisent un peu plus de mangas : 29 % des bandes dessinées qu’ils lisent
42
Figure 17. « Parts de lecture » des genres de la bande dessinée selon l’âge
NOTES
1. On pense ici aux « nouveaux dessinateurs », « dotés d’une disposition cultivée », et aux
nouveaux exégètes de la bande dessinée dont parlait Luc Boltanski dans un article publié en 1975
dans la revue Actes de la recherche en sciences sociales – fondée la même année par Pierre
Bourdieu – qui allait contribuer à la connaissance et à la visibilité du champ de la bande dessinée
(Boltanski, 1975).
2. Evans, Gaudet (2012). À noter, cette enquête comporte un échantillon de personnes âgées de 7
à 10 ans ayant été indirectement interrogées par l’intermédiaire de leurs parents. Les données
43
lisible le tableau et éviter des effectifs bruts observés trop faibles, on a effectué les
regroupements suivants : catégories populaires (ouvriers, employés), catégories moyennes
(techniciens, professions intermédiaires), catégories supérieures (cadres et professions
intellectuelles supérieures, professions libérales, contremaîtres et agents de maîtrise) ; diplômes
inférieurs au baccalauréat ou sans diplômes, baccalauréat et diplômes supérieurs au
baccalauréat ; lecteurs de bandes dessinées (au moins une au cours de l’année), non-lecteurs de
bandes dessinées (n’en ayant pas lu au cours de l’année).
20. Une grande partie de ce chapitre repose sur la première synthèse de l’enquête rédigée par
Jacques Bonneau pour TMO Régions, en particulier les développements sur la typologie par genre
de BD lues et l’analyse des taux et parts de lecture, qui sont repris quasiment in extenso.
21. Ce pourcentage culmine à 57 % chez les 11-14 ans, ce qui voudrait dire que près de six
personnes sur dix non lectrices de livres à cet âge seraient lectrices de bandes dessinées. Le
conditionnel est cependant de rigueur, sachant que les effectifs bruts pour cette sous-population
sont particulièrement réduits ici (trente et une personnes seulement avant redressement).
22. Les pourcentages de lecteurs de bandes dessinées sont par ailleurs de 40 % chez les lecteurs
de romans policiers, taux identique chez les lecteurs de littérature classique, 34 % chez les
lecteurs de best-sellers, taux identique chez ceux de littérature contemporaine, 26 % seulement
chez les lecteurs de romans sentimentaux.
23. La question n’était pas posée aux 11-14 ans.
45
5 Or la sociologie du goût, initiée par Pierre Bourdieu, postule que c’est au cours de la
socialisation familiale puis scolaire, cette deuxième étant en grande part déterminée par
la première, que s’acquièrent des dispositions permettant d’apprécier les productions
culturelles. L’acquisition du goût se ferait d’abord en famille, et trouverait ensuite
confirmation ou contradiction dans l’univers scolaire (Bourdieu, 1979). Si on retrouve
bien ces prémices dans les données dont nous disposons, cette théorie ne permet pas de
résoudre la difficile question de ce qui fait que se prolonge l’intérêt pour la lecture de
bandes dessinées à l’âge adulte, alors même qu’une partie non négligeable de ceux qui,
enfants, étaient lecteurs de bandes dessinées quitte cette pratique. Il est alors plusieurs
façons de considérer les choses.
6 On peut penser que certains modes d’acquisition permettent que les dispositions acquises
pendant l’enfance soient suffisamment ancrées pour qu’elles subsistent ensuite. Mais on
peut aussi imaginer que les discours ambiants sur la bande dessinée peuvent dissuader les
adolescents et les jeunes adultes de poursuivre leurs lectures. En effet, la théorie de la
distinction lie les goûts des classes populaires au divertissement et aux productions de
masse, et les goûts des classes supérieures et, dans une moindre mesure, des classes
moyennes aux productions plus légitimes (Bourdieu, 1979). Autrement dit, les goûts sont
hiérarchisés et porteurs de valeurs sociales. On pourrait alors en inférer que les jeunes
lecteurs cesseraient de lire des bandes dessinées de par le jugement social négatif qui leur
serait appliqué3. Deux arguments incitent à pondérer ce raisonnement.
7 D’une part, même si l’on peut déplorer avec Gilles Ciment l’absence d’une véritable
médiation culturelle (Ciment, 2012), la bande dessinée a bien connu un processus de
légitimation, certes inabouti, mais suffisant pour que les lecteurs puissent défendre leur
pratique (Boltanski, 1975 ; Maigret, 1994).
8 D’autre part, depuis quelques années, l’importance grandissante d’agents d’influence
autres que la famille et l’école, groupes de pairs et médias notamment, permet de
postuler une emprise normative moins importante de ces deux instances de socialisation.
Certains auteurs (Pasquier, 2005) postulent même un passage d’une socialisation verticale
(des générations supérieures aux générations inférieures) à une socialisation horizontale
(des pairs entre eux). Cette « pluralité des transmissions » (Octobre, 2010) semble avoir
contribué à réduire l’écart entre les différents milieux sociaux en termes d’intérêts
culturels, les choix les plus élitistes se raréfiant (Lahire, 2004). Cela se perçoit notamment
au niveau de l’évolution des goûts en matière de lecture de livres, avec la diminution du
nombre de lecteurs et notamment des grands lecteurs, et des choix d’ouvrages moins
sélectifs, même parmi les classes supérieures (Donnat, 2009). Éric Maigret postule
cependant que la bande dessinée n’est pas aussi impliquée dans les enjeux de culture
légitime que d’autres objets (voir IV-4, §13), du fait qu’elle « s’inscrit dans une culture
plus tolérante, où la diversité est plus acceptable, car elle signifie beaucoup plus une
quête individuelle et collective de sens qu’une volonté de hiérarchie ». Il lie cette
spécificité d’une part à des évolutions sociales (« migrations, différenciations des formes
familiales, individualisation »), d’autre part à la pérennité des « mouvements culturels
contre-hégémoniques » (Maigret, 2012, p. 140).
9 Ces arguments sont très présents en ce qui concerne les populations juvéniles, dont on
considère souvent soit qu’elles sont plus malléables, soit qu’elles acquièrent une nouvelle
autonomie à travers la multiplication des agents d’influence et notamment des médias
numériques (Buckingham, 2000). La manière dont le goût des adultes se construit est
moins étudiée. Quand elle l’est, elle est plus souvent abordée selon la théorie
47
Population : lecteurs, anciens lecteurs et non-lecteurs adultes de bandes dessinées ayant eu enfants
des bandes dessinées au foyer. Données exprimées en effectifs.
48
15 La différence entre lecteurs actuels et anciens lecteurs est significative : elle montre
l’extension de la bande dessinée dans les foyers, mais aussi l’incontestable relation entre
une socialisation précoce aux narrations graphiques et les prémices du goût. Mais cette
relation n’est pas suffisante pour déterminer l’acquisition du goût, ce que montre à
l’évidence l’importante proportion d’anciens lecteurs ayant possédé des bandes dessinées
au foyer étant enfants (77 %).
16 On notera pourtant que ce préalable a une conséquence jusque dans les profils des adultes
lisant des bandes dessinées : ainsi, 94 % des amateurs de bandes dessinées (lecteurs
déclarant à la fois lire actuellement des bandes dessinées tout au long de l’année et que le
fait de ne plus lire de bandes dessinées durant six mois leur manquerait beaucoup), 89 %
des lecteurs réguliers (lisant au moins dix bandes dessinées par an) et 80 % des lecteurs
occasionnels (lisant au moins cinq bandes dessinées par an) disposaient de bandes
dessinées chez eux.
17 La transmission parentale s’affirme ici avec force, faisant la différence entre, d’une part,
non-lecteurs et, d’autre part, anciens lecteurs et lecteurs actuels. Car si les pourcentages
de non-lecteurs de bandes dessinées qui en ont néanmoins lu enfants ou à qui leurs
parents en achetaient sont relativement faibles (12 et 13 % : cela découle aussi du fait que
la plupart des non-lecteurs ne disposaient pas de bandes dessinées au foyer), les
pourcentages de ces non-lecteurs déclarant avoir eu des parents lecteurs de bandes
dessinées et, à plus forte raison, en discutant avec eux, sont quasiment nuls (3 et 2 %).
Population : adultes ayant eu enfants des bandes dessinées au foyer. Données exprimées en
pourcentages.
18 Pour autant, l’écart n’est pas si important entre lecteurs actuels et anciens lecteurs en ce
qui concerne le premier item (lire des bandes dessinées : 9 % de différence), alors qu’il se
creuse quelque peu avec ceux à qui leurs parents achetaient des bandes dessinées (16 %).
19 On notera que la différence entre les pourcentages de lecture de bandes dessinées et
d’achat de bandes dessinées par les parents implique d’autres modes d’obtention que
l’achat parental : prêt par des amis, emprunts en bibliothèque. Ce ne sont que 56 % des
anciens lecteurs de bandes dessinées à qui leurs parents achetaient des bandes dessinées,
alors que 73 % d’entre eux en lisaient étant enfants ; de même, un décalage de 10 % existe
au niveau des lecteurs de bandes dessinées entre ceux à qui leurs parents achetaient des
bandes dessinées et ceux qui en lisaient étant enfants.
20 Mais là où la différence est réellement importante, c’est au niveau des parents lecteurs de
bandes dessinées et en discutant avec leurs enfants : les lecteurs actuels ont eu de tels
parents pour 28 % d’entre eux, contre 10 % des anciens lecteurs et 5 % des non-lecteurs.
49
21 Le fait que les parents soient lecteurs de bandes dessinées et que la bande dessinée soit un
sujet de conversation dans la famille participe bien d’une transmission au sens strict du
terme. Par contre, que les parents acceptent de parler de bande dessinée avec leurs
enfants alors même qu’ils n’en sont pas lecteurs pourrait tenir davantage de la
reconnaissance des intérêts enfantins.
22 Au total, 40 % des parents des lecteurs actuels, qu’ils soient eux-mêmes lecteurs ou non,
acceptaient d’en parler avec leurs enfants, contre 22 % des parents des anciens lecteurs et
12 % des non-lecteurs. Les écarts sont significatifs. Mais il en est de même pour les
parents lecteurs, qu’ils en discutent ou non avec leurs enfants : 39 % des parents des
lecteurs actuels, 18,5 % de ceux des anciens lecteurs et 10 % de ceux des non-lecteurs sont
dans ce cas.
23 On peut donc trouver trois profils de parents ayant un impact sur le comportement de
leurs enfants vis-à-vis de la bande dessinée, ce que montre le graphique suivant, deux
s’opposant (parents lecteurs et discutant, et parents non-lecteurs ne discutant pas), le
troisième unissant des influences convergentes (parents lecteurs ne discutant pas, et
parents non-lecteurs discutant) ayant un impact plus modéré mais non négligeable.
24 On peut en déduire que le simple fait de lire des bandes dessinées devant des enfants,
même si on ne leur en parle pas, ainsi que celui d’accepter d’en parler alors même qu’on
n’en lit pas ont un impact sur le comportement des enfants.
25 De même, si le fait de disposer de parents amateurs de bandes dessinées prêts à en parler
avec leurs enfants constitue un facteur important dans l’établissement des premiers
goûts, il n’est pas suffisant pour systématiquement faire acquérir durablement le goût de
la bande dessinée (puisque 10 % des anciens lecteurs et 5 % des non-lecteurs sont dans ce
cas).
26 Certes, les lecteurs actuels lisaient, enfants, plus régulièrement des bandes dessinées que
les anciens lecteurs (68 % d’entre eux en lisaient au moins une à deux fois par semaine,
contre 53 % des anciens lecteurs), mais la différence n’est pas assez importante pour
expliquer la plus grande durabilité de cette activité. Autrement dit, la transmission
50
familiale joue un rôle important, et ce d’autant plus que les parents sont impliqués dans
l’activité, mais elle n’explique pas la totalité des situations. On notera que les différents
profils de lecteurs actuels de bandes dessinées sont affectés par les mêmes indicateurs de
transmission qui agissent sur le fait d’être lecteur, ancien lecteur ou non-lecteur de
bandes dessinées.
Population : adultes actuels lecteurs ayant eu enfants des bandes dessinées au foyer. Données
exprimées en pourcentages.
27 On voit clairement ici que les éléments de la transmission familiale qui favorisent
l’émergence du goût pour la bande dessinée agissent par la suite directement sur
l’intensité de lecture : les amateurs de bandes dessinées ont eu, pour au moins la moitié
d’entre eux, un parent lecteur de bandes dessinées avec lequel ils pouvaient en discuter.
jamais fait. De même, 50 % des parents considérant que les bandes dessinées permettent
de se cultiver ont conseillé à leurs enfants d’en lire et, à l’inverse, 61 % des personnes en
désaccord avec cette affirmation n’ont pas conseillé à leurs enfants de lire des bandes
dessinées.
31 Évidemment, les lecteurs actuels sont les plus nombreux à être totalement ou plutôt
d’accord avec les propositions « la bande dessinée permet d’apprendre beaucoup de
choses et de se cultiver » ou « la bande dessinée peut donner le goût d’autres lectures » :
respectivement 85 % et 86 % d’entre eux pensent ainsi, contre 73 % et 79 % des anciens
lecteurs, et 64 % et 57 % des non-lecteurs. Les différences sont nettes, mais pourtant, c’est
toujours la majorité des personnes interrogées qui a une vision positive des qualités
éducatives de la bande dessinée.
32 Ces qualités sont les plus explicatives : seulement 46 % des parents pensant que la bande
dessinée est divertissante ont conseillé à leurs enfants d’en lire. Les apports éducatifs des
bandes dessinées semblent être assez reconnus (selon 74 % des parents adultes, lecteurs
ou non, la BD permet de se cultiver, et 76 % pensent que la BD peut donner le goût
d’autres lectures).
33 On notera néanmoins que ces points de vue s’opposent finalement à la définition de
qualités intrinsèques à la bande dessinée. Le point de vue parental sur la bande dessinée
est davantage axé sur les vertus pédagogiques que sur les aspects artistiques : seulement
48 % des parents (lecteurs, anciens lecteurs et non-lecteurs confondus) pensant que la
bande dessinée est un art à part entière ont conseillé à leurs enfants d’en lire. S’ils sont
plus nombreux que les parents pensant que la bande dessinée n’est pas un art à part
entière (42,5 %), il n’existe pas de relation significative, probablement du fait aussi du
grand nombre de parents ne se prononçant pas sur cette question (8 %, soit presque
autant que de parents en désaccord avec cette assertion : 9 %).
34 Évidemment, c’est aussi le fait de lire soi-même de la bande dessinée qui conduit à
devenir prescripteur auprès de ses enfants. Ainsi, 60 % des lecteurs occasionnels ont
conseillé à leurs enfants de lire de la bande dessinée, contre 77 % des lecteurs réguliers et
89 % des lecteurs amateurs de bandes dessinées. De même, 60 % des lecteurs occasionnels
parlent parfois ou souvent de bande dessinée avec leurs enfants, contre 78 % des lecteurs
réguliers et 92 % des lecteurs amateurs du genre.
35 S’il n’est pas possible de conclure de ces chiffres que les enfants de ces parents lisent
effectivement de la bande dessinée, on ne peut que remarquer que l’intention de
transmettre est bien présente. Lequel de ces deux facteurs agit le plus sûrement sur
l’envie de transmettre : le fait de considérer que la bande dessinée a un potentiel
pédagogique, ou celui d’être un lecteur au moins régulier de bandes dessinées ?
36 Les parents qui considèrent que la bande dessinée a des valeurs éducatives (ayant
répondu positivement aux deux propositions : la bande dessinée agit sur la culture
générale et sur le goût pour d’autres lectures) ne sont que 54 % à avoir conseillé de lire
des bandes dessinées à leurs enfants4, ce qui est bien en dessous des pourcentages cités ci-
dessus pour les lecteurs réguliers et les amateurs de bandes dessinées. Autrement dit,
c’est avant tout le fait d’être soi-même lecteur qui donne envie de transmettre le goût de
la bande dessinée à ses enfants.
37 Pourtant, on voit clairement apparaître l’autonomisation des goûts à travers les âges des
jeunes de 11 à 17 ans interrogés dans l’enquête. Si 76 % des enfants lecteurs de bandes
dessinées de 11 à 14 ans disent parler souvent ou parfois de bande dessinée avec leurs
52
parents, cela ne concerne que 42 % des jeunes lecteurs de BD de 15 à 17 ans. Tout laisse
donc à penser que si les discussions avec les parents contribuent à la formation du goût
pour la bande dessinée, cette influence est plus importante avant 15 ans et baisse ensuite.
38 La question de la transmission du goût pour la bande dessinée ne peut être traitée
indépendamment de variables aussi conséquentes que l’âge et le sexe. Ces variables se
rejoignent lorsque l’on considère l’évolution de la production de la bande dessinée.
39 Ainsi, Christophe Evans et Françoise Gaudet expliquent :
Une personne sur deux âgée de 60 ans et plus déclare ne jamais avoir lu de bandes
dessinées au cours de sa vie alors que moins d’un quart des générations suivantes
sont dans ce cas. On peut supposer que l’exposition à la bande dessinée pendant
l’enfance a été moins forte pour ces générations nées avant-guerre ou dans
l’immédiat après-guerre. L’enquête montre que la sensibilisation précoce à la bande
dessinée favorise la pratique à l’âge adulte, de même que le fait d’avoir eu des
parents lecteurs de bandes dessinées : la probabilité d’être lecteur soi-même est de
45 % en ce cas, de 18 % dans le cas inverse. Or 6 % seulement des personnes âgées de
plus de 60 ans avaient un parent lui-même lecteur de bandes dessinées, contre 29 %
des 18-24 ans (Evans, Gaudet, 2012).
40 Cet effet générationnel est plus conséquent selon qu’il s’agit d’hommes ou de femmes. « À
60 ans et plus, six femmes sur dix déclarent n’avoir jamais lu de bandes dessinées au cours
de leur vie, elles sont deux fois moins nombreuses entre 50 et 59 ans » (Evans, Gaudet,
2012).
41 La socialisation des hommes et des femmes à la bande dessinée est aussi liée aux
conceptions parentales. Alors même qu’environ un tiers des parents des lecteurs hommes
et femmes de bandes dessinées en lisaient eux-mêmes, l’achat de bandes dessinées aux
enfants a été un peu moins fréquent pour les filles que pour les garçons (75 % des lecteurs
actuels de bandes dessinées disent que leurs parents leur achetaient des bandes dessinées
lorsqu’ils étaient enfants, contre 68 % des lectrices). De même, 17 % des femmes lectrices
de BD ne disposaient pas, enfants, de bandes dessinées chez elles, contre 12 % des
hommes.
42 On ne peut mettre cette différence uniquement sur le compte d’une moindre présence de
la bande dessinée pour filles. Certes, en France, le marché de la bande dessinée a été
davantage tourné vers les hommes, qui ont constitué l’essentiel de son lectorat pendant
de longues années (Donnat, 1998), et le déploiement de nouvelles stratégies d’extension
vers le public féminin est finalement assez récent5. Mais, comme le rappelle Thierry
Groensteen, des publications pour les filles ont toujours existé, même si elles étaient
moins nombreuses. La différence tient surtout à ce que « les illustrés pour demoiselles
étaient clairement identifiés comme tels, tandis que les Tintin, Spirou, Vaillant et autres
Pilote ne revendiquaient pas, ou seulement implicitement, un lectorat masculin, mais
semblaient plutôt s’adresser à un public sexuellement indifférencié » (Groensteen, 2001).
43 Ne peut-on émettre l’hypothèse de représentations parentales plus tolérantes vis-à-vis de
la lecture de bandes dessinées des garçons que des filles ? Ainsi, seulement 24 % des
hommes adultes déclarent ne pas avoir eu de bandes dessinées au foyer lorsqu’ils étaient
enfants, contre presque le double de femmes dans ce cas (40,5 %), quel que soit leur statut
de lecteur. La fréquence de lecture des femmes apparaît aussi avoir été plus basse : les
hommes lecteurs de BD disposant de BD chez eux, enfants, sont 73 % à déclarer en avoir lu
au moins une à deux fois par semaine, contre seulement 57 % des femmes.
53
44 On admettra qu’il nous manque là une variable : celle de la composition de la fratrie (voir
III-1, §19). Peut-être certaines des femmes lectrices ont-elles pu être sensibilisées à la
lecture de BD par leurs frères, ou avoir à disposition des bandes dessinées parce que leurs
parents en achetaient pour leurs frères ? De même, la variable parentale nous fait défaut.
Quelles conceptions les parents des lecteurs avaient-ils de ce qu’il est bon de lire pour un
garçon ou une fille ? On ne peut pas non plus rattacher cette question au milieu social,
puisque nous ne disposons pas de cette donnée pour les parents des adultes de
l’échantillon. Quoi qu’il en soit, la transmission familiale du goût de la bande dessinée
apparaît plus forte pour les hommes que pour les femmes.
55 Un agent d’influence possible semble être absent de ces données : l’école. Il existe des
tendances assez contradictoires au niveau des programmes. Alors même qu’il est admis
que la bande dessinée peut être une ressource pour enseigner8, elle est quasiment absente
des programmes de français. Au demeurant, les œuvres du neuvième art sont surtout
conçues dans le monde scolaire comme des aides pédagogiques, rarement comme des
œuvres en soi, méritant une étude propre9. De la même manière que Philippe Coulangeon
(2010) note une faible influence de l’école sur le goût musical des jeunes, on peut penser
qu’elle agit peu en ce qui concerne le goût pour la bande dessinée, sinon à travers le rôle,
relevé plus haut, des enseignants documentalistes.
56 On voit ici se dégager d’autres influences possibles pouvant contribuer à l’initiation des
jeunes aux bandes dessinées. Nous ne pouvons certes en mesurer les importances
relatives dans le processus d’acquisition du goût de la bande dessinée, mais leur rôle
semble difficile à nier.
dessinées, 5 % étant non-lecteurs et 49,5 % lecteurs), on voit surgir les mêmes trois grands
motifs d’arrêt que pour les adultes, dans des proportions assez similaires : le
désintérêt (29 % des réponses), la préférence pour d’autres lectures ou loisirs (28 %), le
manque de temps (21 %).
63 Mais surtout, le regard que portent les 15-17 ans anciens lecteurs sur la bande dessinée
est très différent de celui des adultes anciens lecteurs : 62 % d’entre eux sont totalement
d’accord ou plutôt d’accord avec le fait que les bandes dessinées sont surtout faites pour
les enfants et les jeunes. Si cette conception est majoritaire chez ceux qui arrêtent la
lecture de la bande dessinée, elle est minoritaire chez ceux qui sont encore lecteurs (36 %
).
64 Autrement dit, à l’adolescence, il est fort probable qu’un nombre non négligeable de
jeunes lecteurs arrêtent de lire des bandes dessinées simplement parce qu’ils pensent
qu’elles ne sont plus de leur âge ou, plus cyniquement, pour bien montrer qu’ils ont
grandi. On sait qu’à la préadolescence, pris dans le processus d’individualisation, les
jeunes sont de plus en plus soucieux de s’affirmer comme n’étant déjà plus des enfants
(Singly, 2006). Trouver un relatif déni de la lecture de la bande dessinée n’est donc pas
étonnant. Mais cela marque aussi le fait que beaucoup d’enfants ne savent pas qu’existent
des bandes dessinées destinées à des publics plus matures.
65 Néanmoins, on peut penser que certains environnements familiaux sont plus propices à la
diffusion de ces conceptions de la bande dessinée. En contrôlant le métier du père, on voit
apparaître quelques liaisons significatives : les jeunes de 15 à 17 ans enfants d’ouvriers
sont 64,5 % à penser que la bande dessinée est davantage tournée vers l’enfance, ainsi que
90 % des jeunes du même âge dont les parents exercent une profession libérale. Ces
pourcentages sont encore plus importants si l’on considère les jeunes de 15 à 17 ans
anciens lecteurs : 100 % des enfants de parents ayant une profession libérale et 73 % de
ceux d’ouvriers partagent cet avis.
57
66 Ce qui est particulièrement intrigant, c’est que si l’on observe les représentations des
adultes parents de l’échantillon appartenant à ces catégories socioprofessionnelles, cette
conception ne ressort pas particulièrement. 63 % des ouvriers sont en désaccord avec
cette assertion, ainsi que 79,5 % des professions libérales. Il faut donc penser que des
représentations peuvent être transmises qui ne correspondent pas aux discours tenus par
les personnes interrogées soit aux enquêteurs, soit à leurs enfants.
67 On peut expliquer ce décalage de deux manières : soit les effets de légitimité produits par
l’enquêteur incitent les personnes interrogées à répondre différemment de ce qu’elles
pensent en réalité, soit d’autres influences, non parentales, agissent sur les enfants. Les
chiffres cités plus haut quant aux représentations des enfants sembleraient faire pencher
l’interprétation du côté de l’influence des pairs, indépendamment du fait qu’elles soient
soutenues ou non par les représentations des parents. Pour autant, c’est bien la
profession du père qui sépare les représentations des différents jeunes.
68 On émettra donc une troisième hypothèse, qui nous semble mieux expliquer le décalage
observé. En ce qui concerne les ouvriers adultes ayant des enfants de notre échantillon,
on sait que les lecteurs actuels ne représentent qu’une faible proportion d’entre eux (19 %
). On peut donc dire que leurs discours sont à l’inverse de leurs pratiques, ce qui peut
expliquer en partie les représentations de leurs enfants10. Cela est moins vrai des parents
exerçant des professions libérales, où la proportion de lecteurs de bandes dessinées est
plus conséquente, mais néanmoins non majoritaire : 48 % d’entre eux. On peut donc
postuler que les représentations se transmettent davantage à partir des pratiques
effectives des parents que de leurs propos. Le fait que les personnes ont répondu à cette
question de l’enquête ne permet pas d’ailleurs de déduire qu’elles expriment leur opinion
en famille. Il est possible que certains enfants n’aient pas même connaissance des
appréciations de leurs parents sur la bande dessinée.
69 Cette considération fait écho à l’observation que nous avons citée plus haut sur le fait que
les parents qui lisent des bandes dessinées sans en parler avec leurs enfants ont autant
d’influence que ceux qui, n’en lisant pas, acceptent de parler de bande dessinée avec leurs
enfants. L’observation des comportements nourrit tout autant la socialisation des enfants
que les discours qu’on leur tient11.
70 En outre, les activités de loisirs varient en fonction des âges, on le sait, et la lecture de
bandes dessinées n’échappe pas aux modifications qu’entraînent les changements de
statut tant au regard de l’éducation et du travail (élève, étudiant, salarié) que du statut
familial (enfant, jeune célibataire, parent). On l’a dit, le deuxième motif par ordre
d’importance pour ceux ayant arrêté avant 15 ans est la préférence pour d’autres
lectures ou loisirs (25 %), presque à égalité avec le manque de temps (21 %).
71 Or, la restructuration du temps à l’adolescence, avec l’entrée au lycée, l’émergence de
nouveaux loisirs et le renforcement des sociabilités juvéniles (Aquatias, 2010b), s’inscrit
bien dans le processus de construction de l’identité des adolescents. Sylvie Octobre et ses
collègues notent comment les agendas de loisirs se réorganisent au fur et à mesure que
l’on grandit, et évoquent la décroissance de la lecture quotidienne de bandes dessinées au
fil des âges des enfants, passant de 20,5 % à 11 ans à 13,5 % à 13 ans, puis à 8,5 % à 15 ans
avant de chuter à 5,5 % à 17 ans. Cette réorganisation provoque aussi une baisse de
l’assiduité télévisuelle et de la lecture quotidienne de livres, tandis que l’écoute de la
radio et de la musique s’élève (Octobre, 2010).
58
72 Entre 16 et 24 ans, les raisons dominantes d’arrêt sont le manque de temps (32 % des
raisons d’arrêt données par les adultes anciens lecteurs ayant arrêté à cet âge) et le fait
d’être attiré par des activités concurrentes (24 %). On trouve un même exemple de
restructuration des intérêts dans la pratique des activités sportives, où l’arrêt de la
pratique découle en grande partie du surgissement d’autres activités, qui réduisent la
disponibilité des jeunes12.
73 Or, c’est vers 16 ans que l’on rentre au lycée, et les objurgations scolaires se font plus
conséquentes au fur et à mesure que l’on va vers le baccalauréat et les études supérieures.
On sait que pour certains lycéens, les demandes de lecture scolaire entrent en
concurrence avec leurs lectures de loisirs (Aquatias, 2012).
74 On peut vérifier partiellement cette hypothèse en partant du principe que les anciens
lecteurs qui n’auront pu trouver le temps de continuer à lire des bandes dessinées sont
aussi ceux qui lisaient le moins d’autres livres étant enfants, c’est-à-dire qui avaient le
moins l’habitude de beaucoup lire. C’est ce que présente le tableau suivant.
Population : adultes anciens lecteurs ayant arrêté de lire des bandes dessinées entre 16 et 24 ans.
Données exprimées en pourcentages.
75 Il existe une liaison positive entre le fait d’avoir souvent lu d’autres livres que des bandes
dessinées étant enfant et celui d’arrêter de lire des bandes dessinées pour d’autres raisons
que le manque de temps, de même qu’entre le fait de n’avoir jamais ou presque jamais lu
des bandes dessinées étant enfant et celui d’arrêter pour cette raison13.
76 On arrête donc d’autant plus facilement de lire de la bande dessinée entre 16 et 24 ans
qu’on a lu peu d’autres livres que de la bande dessinée étant enfant. Pour le dire
autrement, il y a bien, pour certains enfants, un déficit de passage de la bande dessinée à
d’autres lectures pendant l’enfance qui, ensuite, jouera sur la lecture de bandes dessinées,
mais aussi sur celle d’autres livres.
77 On peut donc penser qu’il est important d’organiser le passage de la bande dessinée vers
d’autres lectures, dès que l’on voit que des enfants en lisent de manière quasiment
exclusive. 22 % des anciens lecteurs de bandes dessinées ne lisaient jamais ou presque
jamais d’autres ouvrages étant enfants, ce qui est considérable. Il existe un lien entre le
fait d’avoir lu un livre (quel qu’il soit) dans les douze derniers mois et celui d’avoir
59
souvent lu d’autres livres que des bandes dessinées étant enfant : 68 % des anciens
lecteurs ayant lu souvent d’autres ouvrages que des bandes dessinées étant enfants ont lu
des livres dans les douze derniers mois, 63 % des anciens lecteurs n’ayant jamais ou
presque jamais lu d’autres ouvrages n’ont lu aucun roman dans les douze derniers mois.
Et ce lien semble apparaître de façon précoce, au niveau des personnes qui, enfants,
lisaient occasionnellement d’autres ouvrages que de la bande dessinée (53 % d’entre elles
n’ont lu aucun ouvrage dans les douze derniers mois).
78 Or si l’on regroupe les deux catégories de ceux qui, enfants, ne lisaient
qu’occasionnellement ou jamais d’autres ouvrages que de la bande dessinée, 64,5 % des
anciens lecteurs sont alors concernés, dont un peu plus de la moitié n’a lu aucun ouvrage
dans les douze derniers mois (56,5 %).
79 La lecture de bandes dessinées ne suffit donc pas à transmettre le goût de la lecture,
même si, on le verra plus loin, elle agit bien sur ce dernier. Encore faut-il que se
construise une continuité entre la lecture de bandes dessinées et celle d’autres ouvrages.
80 Revenons aux motifs d’arrêt. Parmi ceux qui cessent de lire des bandes dessinées entre 25
et 39 ans, 28 % le font encore par manque de temps. On l’a dit, cette période correspond
souvent à l’insertion professionnelle, voire à la constitution d’un couple ou d’une famille,
et les budgets temps se réduisent d’autant. Cette raison d’arrêt continue ensuite de
baisser dans les tranches d’âges supérieures.
81 On ne trouve pas de conjonction saillante entre le manque de temps et la profession ou le
niveau de diplôme. Mais la lecture fait partie des loisirs du temps quotidien, qui sont
définis par les contraintes professionnelles et domestiques et ne nécessitent pas une
planification, ce qui n’implique pas tant une culture du temps très élaborée, mais plutôt
des habitudes de lecture (Coulangeon, Menger, Roharik, 2002).
82 Existe-t-il un lien intrinsèque entre le type de lecture de bandes dessinées et sa
pérennité ? Pour répondre à cette question, nous avons réuni les styles de bandes
dessinées que disaient avoir lus les anciens lecteurs de bandes dessinées (comics, mangas,
bandes dessinées traditionnelles, romans graphiques et bandes dessinées alternatives 14).
83 L’on voit cependant clairement que pour les personnes ayant répondu, la proportion
d’anciens lecteurs ayant lu au moins les quatre types de bandes dessinées cités plus haut
est très basse (1 %). Ceux qui lisaient trois styles de bandes dessinées sont un peu plus
nombreux (4 %). Un peu plus d’un quart des anciens lecteurs adultes (27 %) ne lisaient que
deux styles de bandes dessinées. Mais l’écrasante majorité ne lisait qu’un seul style de
bandes dessinées (69 %).
60
84 Ce sont très largement des lecteurs de bandes dessinées traditionnelles qui sont
concernés par cet arrêt (96 % des adultes anciens lecteurs n’ayant lu qu’un seul style de
bandes dessinées étaient des lecteurs de bandes dessinées traditionnelles) 15. L’arrêt
pourrait alors être lié à ce que les anciens lecteurs n’ayant lu qu’un seul style de bandes
dessinées ne connaissaient que les œuvres destinées à la jeunesse. Le fait que les anciens
lecteurs d’un seul style de bande dessinée de 15 ans et plus ont pour leur plus grande part
arrêté avant 15 ans (71 % des anciens lecteurs ayant arrêté avant 15 ans ne lisaient qu’un
style de bandes dessinées) soutient ce raisonnement.
85 On restera cependant prudent. D’une part, les phénomènes générationnels dont nous
avons vus plus haut l’importance peuvent pondérer ces résultats : le roman graphique
s’est imposée en France entre 1980 et 2000 (Groensteen, 2012) et le manga connaît son
premier succès populaire avec Akira à partir de 1990. C’est dire que l’extension dans le
marché de ces deux styles n’était certes pas comparable avec celle des comics et, plus
encore, des bandes dessinées traditionnelles. D’autre part, les lecteurs actuels ne lisant
qu’un seul style de bande dessinée représentent une proportion conséquente du total des
lecteurs actuels (34 %).
86 Il faut donc bien formuler les choses ainsi : moins on lit de styles différents de bandes
dessinées, plus les probabilités d’arrêter d’en lire sont importantes. Il ne s’agit là que d’un
facteur parmi d’autres.
87 Cependant, on retrouve là l’hypothèse émise plus haut. Un certain nombre d’adolescents
ne connaissant que la bande dessinée traditionnelle (dont on peut penser qu’elle est
tournée vers la jeunesse) et lisant peu d’autres ouvrages ne trouvent pas de lectures qui
soient à la fois à leur portée et valorisantes. De fait, ils abandonnent la bande dessinée,
considérant qu’elle n’est plus de leur âge.
88 Si l’on voulait résumer le modèle qui se dégage de cette réflexion, on pourrait dire que les
raisons d’arrêt de la lecture de bandes dessinées se définissent au croisement des
61
Population : lecteurs, anciens lecteurs et non-lecteurs de bandes dessinées ayant ou non lu d’autres
types d’ouvrages dans les douze derniers mois. Données exprimées en pourcentages.
94 De fait, puisque l’on sait que les usages de la lecture sont plus encouragés dans les classes
supérieures et moyennes que dans les classes populaires, on peut en déduire aussi que
l’appartenance à une catégorie sociale favorisée permet aux usages de la lecture en
général et de la bande dessinée en particulier de perdurer dans le temps. Pour confirmer
cette hypothèse, il nous suffit d’observer les professions et catégories
socioprofessionnelles (PCS) des adultes ayant répondu aux questionnaires.
63
95 Trois profils de lecteurs de bandes dessinées se détachent largement : les cadres et les
professions intellectuelles supérieures, puis à moindre hauteur les étudiants, et enfin les
professions intermédiaires. Au contraire, les agriculteurs, les personnes au foyer et les
retraités sont plus portés à ne pas être lecteurs de bandes dessinées. Le profil des anciens
lecteurs se trouve davantage parmi les professions intermédiaires, les employés et les
ouvriers. On voit bien, là, que le niveau de lecture est directement corrélé aux professions
et catégories socioprofessionnelles.
96 Ce n’est probablement pas un hasard si les retraités et les personnes au foyer lisent moins
de bandes dessinées que les personnes actives. En ce qui concerne les retraités, nous
avons déjà vu qu’un effet générationnel était bien présent. Quant aux personnes au foyer,
96 % d’entre elles sont des femmes, 45 % n’ont aucun diplôme, et 35 % sont titulaires d’un
diplôme inférieur au baccalauréat.
97 De même, de façon logique, le niveau de diplôme agit sur le nombre de livres lus autres
que la bande dessinée : 61 % des détenteurs d’un diplôme universitaire de deuxième ou
troisième cycle, diplôme d’ingénieur ou d’une grande école lisent dix livres et plus par an,
contre seulement 35 % des personnes titulaires d’un diplôme inférieur au baccalauréat ou
n’ayant pas de diplômes du tout. Inversement, 14 % de ces derniers n’ont lu aucun livre
dans l’année passée, contre 3 % des diplômés de second cycle au moins.
98 On voit donc bien qu’un des éléments déterminants est bien le goût pour la lecture, lequel
est directement corrélé au niveau de diplôme et donc, bien sûr, à l’activité
professionnelle. Le goût pour la lecture agit aussi sur les profils des adultes lecteurs de
bandes dessinées, puisque 90 % des amateurs de BD et 86 % des lecteurs réguliers de BD
64
disent avoir lu, souvent ou occasionnellement, des livres autres que des BD lorsqu’ils
étaient enfants.
99 Somme toute, reste une interrogation qui tient aux différents comportements de lecture
entre sexes. De manière générale, les femmes lisent plus que les hommes (Donnat, 2009).
Or, elles sont moins lectrices de bandes dessinées. Cela n’est-il pas contradictoire au
regard de nos conclusions ?
100 Pour mieux comprendre, nous examinerons plus précisément la population des 24 à
59 ans16. Dans cette population, 45 % des hommes n’ont lu aucun livre dans les douze
derniers mois, contre seulement 34 % des femmes.
101 Parmi les femmes de 24 à 59 ans, les statuts de lecture de la bande dessinée sont
significativement reliés à des paliers de lecture annuelle : les lectrices de bandes
dessinées sont majoritaires à lire dix livres et plus, autres que de la bande dessinée, par an
(60 %), et les non-lectrices à n’en lire aucun (50,5 %) ; les anciennes lectrices sont un peu
plus nombreuses à lire un à neuf livres (35 %).
102 Au contraire, les hommes non lecteurs de bandes dessinées comme les anciens lecteurs de
bandes dessinées sont majoritairement des non-lecteurs de livres autres que de la bande
dessinée (respectivement 85 % et 60 %), alors que les lecteurs de bandes dessinées se
partagent entre lecteurs d’un à neuf livres par an (52 %) et lecteurs de dix livres et plus
par an (41 %).
103 Pour le dire ainsi, le lien entre lecture de livres autres que de la bande dessinée et lecture
de bandes dessinées est indépendant de la quantité de livres lus pour les hommes : il suffit
qu’ils lisent des livres, aussi peu que ce soit (pour exemple, ceux qui lisent un à quatre
livres par an représentent 30 % des lecteurs de bandes dessinées), pour lire de la bande
dessinée.
104 Pour les femmes, au contraire, la quantité de livres lus autres que de la bande dessinée est
en rapport avec les probabilités de lire de la bande dessinée : plus les femmes de 25 à
59 ans lisent de livres, plus grandes sont les chances qu’elles lisent aussi de la bande
dessinée.
105 On retrouve là un profil sexué conséquent, probablement lié à une sensibilisation précoce
à la bande dessinée plus importante pour les garçons que pour les filles.
106 Enfin, on peut penser que, pour que le goût se stabilise et devienne pérenne, il faut au
moins que l’entourage, sinon soutienne, au moins accepte les pratiques des lecteurs de
bandes dessinées.
107 Presque trois quarts des amateurs de bandes dessinées en parlent avec leur famille, leurs
amis, leurs collègues (74 %). Cela représente encore un peu plus de la moitié des lecteurs
réguliers de bande dessinée (55 %), mais moins du tiers des lecteurs occasionnels (32 %).
On peut donc considérer que le fait de pouvoir parler avec son entourage est bien un
facteur renforçant la pratique.
108 De même, les lecteurs adultes qui parlent parfois ou souvent de leur passion avec des
personnes inconnues rencontrées sur des forums et des réseaux sociaux sont plus
nombreux chez les amateurs de bande dessinée (38 % d’entre eux) que chez les lecteurs
réguliers (18 %) et encore plus que chez les lecteurs occasionnels (8 %). En outre, 29 % des
amateurs de bande dessinée discutent avec leur entourage pour choisir leurs bandes
dessinées, 25,5 % des lecteurs réguliers et 20 % seulement des lecteurs occasionnels.
65
109 Le fait que l’intérêt pour la bande dessinée s’exprime à travers des discussions, que ce soit
en coprésence ou non, n’est pas étonnant en soi. Mais, ainsi, il se renforce et se stabilise.
114 On y voit clairement la décroissance des comics, des mangas et des romans graphiques au
fur et à mesure que l’âge s’élève et, inversement, le poids de la bande dessinée
traditionnelle dans les classes d’âge supérieures. Les romans graphiques décroissent de
même, mais cela est probablement en rapport avec leur apparition tardive sur le marché.
115 Ainsi, on s’aperçoit que les 40 ans et plus représentent 74,5 % des lecteurs qui lisent
uniquement des bandes dessinées traditionnelles. De même, à l’inverse, les personnes qui
ne lisent que des mangas se recrutent parmi les plus jeunes : ils sont 7 % des 18-24 ans et
9 % des 25-29 ans, le pourcentage décroissant à partir de 30 ans (5 % de 30 à 39 ans, 3 % de
40 à 49 ans, etc.).
116 D’ailleurs, lorsque l’on observe les réponses des adultes à qui l’on a demandé s’ils
connaissaient, ne serait-ce que de nom, certains personnages au sein d’une liste, des
variations générationnelles sont évidentes : Naruto, par exemple, regroupe 22 % des
réponses des 18-24 ans et 19 % des 25-29 ans, mais ne figure que dans 4 % des réponses
66
des 50-59 ans ainsi que des 60 ans et plus. Cela n’est pas étonnant lorsque l’on sait que le
personnage apparaît pour la première fois en 1999 au Japon et en 2002 en France.
117 En fait, on voit là que l’acquisition du goût est liée au paysage éditorial et à ses variations
au fil des générations. Autrement dit, les goûts acquis à l’enfance ne se modifient que
pour une faible partie des lecteurs : les différents styles émergeant au cours du temps ne
sont adoptés que par une faible proportion des lecteurs adultes de bandes dessinées.
Ainsi, il existe de fortes variations du nombre de styles lus, quels qu’ils soient, d’une
classe d’âge à une autre, ce que montre le tableau suivant.
118 Ce sont bien les plus jeunes qui sont les plus nombreux à lire le plus de styles : 60 % des
19-29 ans et 56 % des 30-39 ans lisent deux styles au moins, contre seulement 37 % des
40-49 ans, 36 % des 50-59 ans et 22 % des 60 ans et plus.
119 Si l’âge est prédictif du goût, on ne perçoit pas vraiment de distinctions entre les hommes
et les femmes vis-à-vis du nombre de styles appréciés (mangas, comics, bandes dessinées
traditionnelles et romans graphiques). De même, on constate que les différences sexuées
n’apparaissent pas vraiment par rapport au style. Mais c’est probablement que, dans les
mangas ou les romans graphiques comme dans les bandes dessinées traditionnelles ou les
comics, la variété de choix est suffisante pour que chacun puisse y trouver son compte.
120 Si l’on observe les thèmes des bandes dessinées, globalement, les hommes sont plus
nombreux à préférer fantasy, fantastique et science-fiction (62 % contre 53 %), policiers et
thrillers (70 % contre 59 %), bandes dessinées historiques (62 % contre 52 %), westerns
(57 % contre 29 %) et bandes dessinées érotiques (32 % contre 21 %).
121 Les femmes sont plus nombreuses que les hommes à préférer les bandes dessinées
d’enfance et de jeunesse (76 % d’entre elles contre 60 % des hommes), sans qu’un lien
apparaisse avec le fait qu’elles aient des enfants ou pas.
122 Christophe Evans et Françoise Gaudet remarquent que « la lecture de bandes dessinées, à
l’instar de la lecture de livres et de la plupart des pratiques culturelles, est positivement
corrélée au niveau de diplôme » (Evans, Gaudet, 2012). Des goûts correspondraient-ils
alors aux niveaux de diplômes (voir I-2, §18) ?
123 S’il n’existe pas de différences significatives pour ce qui est des bandes dessinées
traditionnelles, largement appréciées à tout niveau de diplômes, il en va autrement pour
les mangas, les comics et les romans graphiques. On pourrait même décrire une relative
67
hiérarchie des bandes dessinées en fonction des niveaux de qualification des personnes
qui les lisent.
124 Ainsi, les romans graphiques opposent clairement les personnes détenant au moins un
diplôme universitaire de second cycle (53 % déclarent les aimer) et les personnes ayant un
diplôme inférieur au premier cycle ou étant sans diplômes (59 % disent ne pas les aimer).
125 De même, les mangas opposent les personnes titulaires d’un diplôme universitaire de
premier cycle et celles détenant un diplôme universitaire au moins de second cycle : 41 %
des premières déclarent aimer lire des mangas, et 73 % des secondes disent ne pas
apprécier ces bandes dessinées.
126 Enfin, une troisième particularité émerge au niveau des comics, qui sont préférés par les
personnes n’ayant aucun diplôme ou en possédant un inférieur au baccalauréat (57 %
d’entre elles déclarent les aimer, contre 49,5 % des personnes ayant au moins un
baccalauréat)18.
127 S’il existe bien des écarts significatifs en fonction du diplôme, les proportions concernées
sont assez mesurées. Aussi examinerons-nous les trois styles de bandes dessinées les uns
après les autres pour en vérifier la validité.
128 En ce qui concerne les romans graphiques et les bandes dessinées alternatives, on
note d’abord des pourcentages importants de lecteurs actuels ne connaissant pas ce type
de bandes dessinées (19 % du total : seulement 5 % des lecteurs actuels ne connaissent pas
les mangas, et 4 % ne connaissent pas les comics). Mais la définition elle-même du roman
graphique n’est pas toujours claire19, et ce résultat en est probablement l’expression.
129 Le niveau de diplôme apparaît faiblement discriminant en ce qui concerne le fait d’avoir
lu des romans graphiques et des bandes dessinées alternatives dans l’année.
130 Cependant, pour les hommes adultes lecteurs de bandes dessinées, la séparation est nette,
tant au niveau des lecteurs dans les douze derniers mois (30 % des titulaires d’un diplôme
de premier cycle et plus sont dans ce cas, contre 20 % des bacheliers et 20,5 % des
personnes n’ayant aucun diplôme ou détenant un diplôme inférieur au baccalauréat) que
du goût déclaré pour ce type de production, ce que montre le tableau suivant.
131 Aucune différence significative n’apparaît au niveau des femmes, pour lesquelles le
niveau de diplôme n’est pas discriminant. On voit clairement ici un effet du diplôme sur la
lecture et sur le goût pour les romans graphiques au niveau des lecteurs adultes hommes.
68
132 En ce qui concerne les comics et les autres bandes dessinées américaines, il existe une
opposition entre les lecteurs actuels qui n’ont pas de diplôme ou détiennent un diplôme
inférieur au baccalauréat et les lecteurs actuels ayant le baccalauréat ou plus. Ainsi, 43 %
des premiers en ont lu au cours des douze derniers mois, contre 37 % des seconds. La
proportion la plus importante de lecteurs de comics se trouve parmi les personnes sans
diplômes (55 % d’entre elles). Si l’on observe ces chiffres pour la population des 18 à
39 ans, c’est-à-dire ceux qui lisent le plus de comics, la différence est encore plus forte :
65 % des adultes lecteurs de bandes dessinées n’ayant aucun diplôme ou titulaires d’un
diplôme inférieur au baccalauréat sont lecteurs de comics, contre seulement 50,5 % des
adultes lecteurs de bandes dessinées ayant un diplôme supérieur au baccalauréat.
133 Mais on peut être encore plus précis puisque l’une des questions portait directement sur
le fait d’aimer ou pas les super-héros. On voit alors clairement une opposition entre les
lecteurs adultes n’ayant aucun diplôme (71 % d’entre eux affirment aimer les super-
héros) et les titulaires d’un diplôme universitaire de deuxième ou troisième cycle (42 %
d’entre eux disent apprécier les super-héros), les titulaires de diplômes inférieurs au
baccalauréat ou de niveau baccalauréat, ainsi que les détenteurs d’un diplôme de premier
cycle occupant des positions intermédiaires (respectivement 52 % et 55 % d’entre eux
déclarent priser les super-héros).
134 Le goût pour les mangas et autres bandes dessinées asiatiques est autrement délicat à
traiter, une variable supplémentaire venant se rajouter au diplôme : la pratique des jeux
vidéo et la lecture des mangas sont corrélées. Ainsi, 63 % des adultes lecteurs de bandes
dessinées jouant aux jeux vidéo au moins une ou deux fois par semaine ont lu des mangas
dans l’année, alors que 58 % des adultes lecteurs de bandes dessinées et qui ne jouent
jamais aux jeux vidéo n’ont pas lu de mangas dans l’année. Le fait de jouer plus souvent
n’agit pas sur la quantité de mangas lus.
135 Or, 58 % des titulaires d’un diplôme de premier cycle disent jouer aux jeux vidéo, contre
seulement 45 % des titulaires d’un diplôme de second ou troisième cycle. Est-il possible
que se dissimule là un autre effet générationnel ? 78 % des 18 à 39 ans déclarent jouer aux
jeux vidéo et 78,5 % des 40 ans et plus disent ne pas y jouer. De même, l’on sait que les
femmes, en général, jouent moins que les hommes aux jeux vidéo20.
136 Pourtant, l’âge agit davantage que le sexe sur la probabilité de jouer au moins une à deux
fois par semaine aux jeux vidéo. Si 51 % des femmes adultes lectrices de bandes dessinées
de moins de 40 ans jouent au moins une à deux fois par semaine aux jeux vidéo (contre
71 % des hommes), 85 % des hommes de 40 ans et plus et 90 % des femmes jouent
rarement ou jamais. Au vu de ces pourcentages, on peut examiner les niveaux de
diplômes là où ils seront les plus distinctifs, c’est-à-dire pour la population des 18-39 ans.
137 Plusieurs liaisons se détachent alors. D’une part, on trouve une opposition relative entre
les diplômés du premier cycle et ceux des deuxième et troisième cycles : les premiers
contribuent pour la plus forte proportion au total des lecteurs appréciant les mangas et
jouant au moins une fois par semaine (29 %) ; les seconds forment plus du tiers de ceux
qui jouent rarement ou jamais et n’aiment pas les mangas (35 %).
138 D’autre part, la plus forte proportion parmi ceux qui jouent au moins une fois par
semaine et n’aiment pas les mangas est constituée des non-diplômés ou des faiblement
diplômés (diplômes inférieurs au CAP) : 56,5 % d’entre eux jouent au moins une fois par
semaine et n’aiment pas les mangas.
69
139 Le diplôme a donc bien un effet sur le fait d’aimer ou pas le manga, d’abord au niveau des
non-diplômés ou des faiblement diplômés où, même si l’on aime jouer, on n’en aime pas
forcément les mangas, puis au niveau des titulaires de diplômes universitaires, entre ceux
détenant un diplôme de premier cycle et ceux ayant un diplôme de second et troisième
cycles.
140 Même si l’on doit, comme toujours, aborder ces chiffres avec prudence, il semble bien que
le lien entre le diplôme et le goût pour un style de bande dessinée peut supposer une
interprétation en termes de représentations des œuvres et, plus précisément, de leur
niveau de légitimité. Des styles s’opposent ainsi, selon que les lecteurs imaginent, en
fonction de leur niveau de diplôme, qu’ils sont de plus ou moins grande qualité : comics et
mangas dans le premier cas, romans graphiques et bandes dessinées alternatives dans le
second21.
141 Ces représentations agissent à différents niveaux : pour les mangas, ce sont les diplômés
de l’université qui se séparent en fonction des cycles ; pour les comics, c’est au niveau du
baccalauréat que l’écart se creuse avec les diplômés de l’université. Il semble que cela
évoque une moindre reconnaissance des comics et, plus précisément, de la bande
dessinée super héroïque par rapport aux mangas, ainsi qu’une plus forte légitimité des
romans graphiques.
8. Conclusion
142 Qu’en est-il finalement de l’acquisition du goût pour la bande dessinée ? Dans un article
antérieur (Aquatias, 2010a), nous avions posé l’hypothèse que les agents d’influence
pouvaient varier en fonction des objets culturels considérés et que des configurations
spécifiques pouvaient alors émerger. Si l’on considère que les intérêts, à l’adolescence, se
construisent à partir de goûts préalablement existants, d’abord transmis comme autant
d’éléments d’une culture sociale par les familles, les apports que pourront faire l’école, les
groupes de pairs ou les médias, pour ne citer qu’eux, seront plus ou moins convergents ou
divergents, produisant alors les conditions d’un intérêt plus ou moins durable.
143 Si les données dont nous disposons ne nous permettent pas de reconstituer totalement les
différents éléments de ce que serait une configuration des diverses influences
contribuant au goût pour la bande dessinée, on voit cependant clairement que cette
dernière est bien un objet particulier s’inscrivant dans un schéma de construction du
goût bien spécifique.
144 Durant l’enfance, elle s’inscrit pleinement dans les supports culturels proposés aux
enfants, au même titre que les jeux vidéo et les dessins animés. Si la plupart des enfants
sont exposés à la bande dessinée, l’acquisition du goût varie en fonction de la
transmission familiale, à la fois présente de manière significative et insuffisante pour
expliquer la totalité des comportements des lecteurs de notre échantillon.
145 D’autres sources nous ont permis de voir que les médias, et notamment la diffusion des
dessins animés, les sociabilités juvéniles et, dans une moindre part, les établissements de
prêts d’ouvrages (bibliothèques et centres de documentation et d’information scolaires)
participent à la propagation du goût pour la bande dessinée, alors même que l’école
semble jouer un faible rôle.
146 En parallèle, l’arrêt de la lecture de bandes dessinées, au croisement des représentations
qu’ont les enfants du monde adulte et de la réorganisation des activités juvéniles, montre
70
l’importance du jugement des pairs et leur ancrage dans des milieux sociaux, bien que les
discours des parents se conjuguent peu avec les représentations des enfants.
147 On ne peut donc pas expliquer l’acquisition du goût par le seul ascendant des parents, des
pairs ou des médias. L’intérêt pour la lecture de bandes dessinées s’élabore dans la
confrontation de ces trois agents d’influence. Il nous faudrait des données plus
qualitatives afin de pouvoir mieux expliquer comment ils s’associent ou non pour
provoquer l’intérêt pour la bande dessinée.
148 Des questions d’âge président bien de manière plus générale encore à l’abandon de la
bande dessinée, comme le montre Sylvie Octobre. Mais il s’agit là de la recomposition des
intérêts qui s’effectue avec la sortie de l’enfance et/ou de l’adolescence.
149 On notera néanmoins une phase palier entre 10 et 24 ans, qui, selon que l’intérêt des
bandes dessinées destinées aux enfants et aux adolescents se convertit ou non en un
intérêt plus global pour la bande dessinée, détermine l’arrêt ou la prolongation de la
lecture de bandes dessinées et, dans une certaine mesure, de la lecture de tout ouvrage.
La recomposition des intérêts juvéniles est liée au moins en partie aux valeurs que les
jeunes accordent à la bande dessinée en tant que pratique enfantine, dont il faut se
débarrasser, ou en tant que pratique culturelle, que l’on peut poursuivre.
150 À l’âge adulte, clairement, le goût de la bande dessinée s’inscrit dans une appétence plus
générale pour la lecture, qui varie cependant en fonction du sexe. Les hommes, plus
exposés à la bande dessinée, en lisent d’autant plus qu’ils lisent d’autres types d’ouvrages
et qu’ils font partie de milieux socioprofessionnels favorisés. Si le même principe agit
bien sur les femmes, ce sont les grandes lectrices qui lisent le plus de bandes dessinées.
151 De la même manière que pour la lecture d’autres livres, on lit d’autant plus de bandes
dessinées que le niveau de diplôme est élevé. Rien d’étonnant dès lors à ce qu’on y
retrouve des effets de légitimité, qui séparent les différents genres des mangas, des
comics et des romans graphiques.
152 D’une certaine manière, l’on voit apparaître ici le clivage entre deux marchés : celui qui se
destine aux publics juvéniles, enfants et adolescents, et celui qui s’élabore en visant un
public adulte. Tous deux sont constitutifs de la bande dessinée, et pourtant, la divisent en
deux comportements assez différents : l’un, à l’enfance, semble assez peu sélectif et moins
porteur de jugements de valeur, même si probablement des préférences s’y élaborent, que
nous ne pouvons saisir ici ; l’autre, à l’âge adulte, se scinde et crée des comportements
plus sélectifs, où s’opposent les tenants de niveaux de diplômes plus ou moins hauts, en
fonction aussi de leur génération, c’est-à-dire de l’état du développement des marchés qui
a permis qu’ils connaissent à l’enfance différents genres de bandes dessinées.
153 Finalement, la dénomination de « bande dessinée » permet bien mal de circonscrire
l’acquisition d’un goût spécifique : d’abord, parce que ce sont deux publics distincts qui la
constituent, touchés par des œuvres et des politiques éditoriales différentes ; ensuite,
parce que la bande dessinée est perméable à d’autres univers où l’expression graphique
est tout aussi présente : dessins animés et jeux vidéo, dont nous avons vu qu’ils pouvaient
être des précurseurs, des accompagnateurs ou des prolongateurs de l’intérêt pour la
bande dessinée à l’adolescence. Se posent alors la question des dispositions de certains
domaines culturels à favoriser le déploiement transmédiatique, et dès lors, celle de
l’intérêt à les examiner séparément, comme c’est le cas à l’heure actuelle.
154 Cette constatation peut aboutir à deux points de vue presque contradictoires : l’un
inciterait à diviser les œuvres en fonction du public, l’autre à les lier à d’autres œuvres de
71
ce que l’on pourrait appeler la narration graphique (jeux vidéo, dessins animés, story-
boards, etc.). Mais la description que nous venons de faire de l’acquisition du goût et de
ses transformations (de l’abandon à la passion) montre que l’on ne peut séparer aisément
le public juvénile du public adulte dans la mesure où l’un peut être le précurseur de
l’autre.
155 Notre réflexion nous amène donc plutôt à une invitation à redéfinir le champ même de la
bande dessinée (voir VI-5), à l’élargir peut-être pour permettre de mieux rendre compte
des usages et des productions qui le composent, celui des arts qui associent lettres et
graphisme et, bien sûr, de la manière dont le goût naît pour ces différents supports.
NOTES
1. Le phénomène est beaucoup moins marqué aux États-Unis, par exemple, où les bandes
dessinées étaient aussi considérées comme un divertissement acceptable pour les adultes.
2. Pour exemple, on trouve la déclaration suivante sur le site de l’agence chargée de la promotion
des derniers albums de Blake et Mortimer : « L’agence marketing et communication famille
Family & Compagnie a créé autour de cette sortie un véritable événement médiatique en donnant
à cet album un statut de star de la BD incontournable, intelligente et haut de gamme. L’objectif
est de séduire le lectorat classique de cette série, les 40 ans et plus, en allant aussi conquérir une
cible plus jeune. » URL <http://www.familycompagnie.com/agence-publicite-famille-blake-et-
mortimer/> [page consultée le 4 juin 2013].
3. On trouve des exemples de ce type d’attitude chez les lecteurs de mangas décrits par Christine
Détrez et Olivier Vanhée, notamment dans la figure des « complexés » (Détrez, Vanhée, 2012).
4. On notera que le pourcentage est encore plus faible si l’on observe une sous-population de
parents ayant déclaré être d’accord avec le fait que les BD agissent sur la culture générale OU que
les BD agissent sur le goût pour la lecture : seulement 47,6 % d’entre eux conseillent alors à leurs
enfants de lire des BD.
5. Le lancement d’abord de bandes dessinées ouvertement tournées vers les filles (le journal
Spirou avait déjà dans les années 1960 « Sophie » ou « Isabelle », on ne l’oubliera pas) voit le jour à
partir des années 2000, soit cherchant le public adolescent (Lou !, 2003 ; Les Nombrils, 2005), soit
s’adressant au public adulte (le blog de Pénélope Bagieu ouvre en 2007, celui de Margaux
Motin en 2008). À sa suite, on voit apparaître des collections (« Strawberry et Blackberry », chez
Soleil, en 2009) et des magazines (Fluide Glamour en 2010, Bisou magazine en 2013).
6. On pourrait multiplier les exemples : de la bande dessinée vers le dessin animé et le jeu vidéo,
bien sûr, mais aussi, à l’inverse, du jeu vidéo vers la bande dessinée (Assassin’s Creed, World of
Warcraft) et du dessin animé vers la bande dessinée (Mickey Mouse).
7. Nous n’avons que deux cents lecteurs de 15 à 17 ans, et seulement soixante-quinze (37 %)
d’entre eux disent être seuls à posséder des bandes dessinées au foyer.
8. Voir les pages où différents CRDP proposent des ressources sous l’égide du SCEREN-CNDP
(Service culture, éditions, ressources pour l’Éducation nationale – Centre national de
documentation pédagogique). Par exemple. URL <http://www.educasources.education.fr/
selection-detail-149427.html> [page consultée le 17 janvier 2015]. Ou URL <http://
eprofsdocs.crdp-aix-marseille.fr/-BD-Bande-Dessinee-.html> [page consultée le 17 janvier 2015].
72
9. Certains éditeurs se sont d’ailleurs saisis de cette opportunité pour faire valoir leurs
publications. Voir URL <http://www.editions-delcourt.fr/professionnels/education> [page
consultée le 17 janvier 2015]. Ou URL <http://www.dargaud.com/espace-educatif/> [page
consultée le 17 janvier 2015].
10. Cela ne peut être qu’une hypothèse, bien sûr. Nous n’avons pas, pour les jeunes de 15 à 17 ans,
de données sur le fait que leurs parents lisent ou pas des bandes dessinées.
11. On retrouve là, bien sûr, les principes de la socialisation « par corps », chère à Pierre
Bourdieu (1980).
12. « Car il semble assuré que c’est la concurrence avec d’autres activités qui constitue le
puissant moteur de l’abandon. En effet suivent ensuite dans le classement des motifs d’abandon,
“le manque de temps” (52 %), “une autre activité qui plaisait plus” (46 %), et “les problèmes
d’emploi du temps” (32 %) : charges scolaires nouvelles, contraintes domestiques surtout pour les
jeunes filles, nouvelles sociabilités remplissent sans doute ces réponses » (Burlot et al., 2004,
p. 62).
13. « Les liaisons données ici sont obtenues par le pourcentage de l’écart maximum (PEM), un
indice de liaison entre les données d’un tableau de contingence. Voir URL <http://
cibois.pagesperso-orange.fr/bms93.pdf> [page consultée le 17 janvier 2015].
14. La liste proposée comportait deux items de plus : petits formats et magazines de bandes
dessinées. Nous ne les avons pas retenus ici, considérant qu’ils tenaient plus du format que du
style. Certes les petits formats ne proposaient pas de mangas, mais l’on pouvait y trouver aussi
bien de la bande dessinée traditionnelle que des comics. Le même problème se pose pour les
magazines (on se souvient que Le Journal de Tintin avait, par exemple, publié Le Spirit). De fait,
nous avons un taux de non-réponses conséquent (15 %), probablement des personnes ayant lu
uniquement des petits formats ou des magazines, voire les deux.
15. Le libellé exact de la question était : « Lorsque vous lisiez des bandes dessinées, lisiez-vous les
genres suivants ? Des albums traditionnels (séries franco-belges ou européennes : Astérix, Tintin,
Spirou, Buddy Longway, Les Passagers du vent…) ».
16. Ceci nous permet d’éliminer les retraités (nous avons déjà vu les spécificités générationnelles
de cette population) et une partie au moins des étudiants, qui pourraient lire davantage de livres
du fait de leurs cursus.
17. … parmi les mangas, les comics, les romans graphiques et les bandes dessinées
traditionnelles. Il existait une cinquième catégorie, celle des journaux d’humour et de bandes
dessinées. Nous ne l’avons pas retenue, parce qu’elle nous semblait trop éclectique pour
correspondre à un style précis. On peut imaginer que les lecteurs qui ne lisent que ces journaux
correspondent à ceux ayant déclaré ne lire aucun des quatre autres styles, soit 5,6 % des lecteurs
occasionnels et 0,6 % des lecteurs réguliers.
18. Les pourcentages ci-dessus ont été calculés pour les personnes ayant répondu aimer ou ne
pas aimer le style concerné. Nous n’avons pas tenu compte ici de celles qui ne connaissaient pas
ou n’avaient pas d’avis. Les liaisons données sont obtenues, comme plus haut, par le PEM.
19. Thierry Groensteen signale bien qu’« il est plus difficile que jamais de dire ce qui relève
proprement du “roman graphique”. Dans une acception large, tout ce qui se situe entre l’album
grand format traditionnel et le format poche peut sembler en relever » (Groensteen, 2012, op. cit
.).
20. Dans l’enquête d’Olivier Donnat, 25 % des hommes ont joué au moins une ou plusieurs fois par
semaine au cours des douze derniers mois, contre seulement 12 % des femmes (Donnat, 2009).
28,5 % des hommes adultes et 15 % des femmes adultes de notre échantillon disent jouer au
moins une ou plusieurs fois par semaine.
21. Thierry Groensteen explique que « l’expression de “roman graphique” vise à introduire une
distinction entre le tout-venant de la production et des œuvres plus ambitieuses. Elle cherche à
séduire un public (et des médias) qui n’avaient pas nécessairement l’habitude de considérer la
73
bande dessinée comme une littérature à part entière. Elle se veut révélatrice du clivage qui
existerait entre une bande dessinée de divertissement – parfois de grande qualité, parfois
moins – et une authentique “bande dessinée d’auteurs”, laquelle, s’étant affranchie du carcan des
genres, exprime d’abord la sensibilité de l’artiste et le regard qu’il porte sur le monde »
(Groensteen, 2012).
74
1 Depuis plus d’un demi-siècle de discours critique, l’image populaire de la bande dessinée,
construction qui prend ses fondations dans le slogan programmatique du Journal de Tintin
(« le journal des jeunes de 7 à 77 ans1 »), entretient également autour d’elle l’idée d’une
lecture rassembleuse. Au milieu des années 1980, dans les pages de Circus, les éditoriaux
d’Henri Filippini ne cessent d’évoquer « notre chère bédé », exaltant ce que l’on désigne
désormais comme « le discours amoureux2 » – un discours implicitement partagé.
2 Plus près de nous, dans un article du Monde des livres datant de 2008, le journaliste Alain
Beuve-Méry s’inscrit dans le prolongement de cette pensée, affirmant sans détour (et sans
citer de source) : « Un livre acheté sur huit est un album. En bibliothèque, c’est un
ouvrage emprunté sur cinq. La BD apparaît comme le livre le plus convivial, le seul qui
rassemble toutes les générations. »
3 Enfin, à sa manière, le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême entérine
également cette vision par son choix d’intégrer à son palmarès un prix intergénérations
(entre 2010 et 2012), décerné à « une œuvre transgénérationnelle, susceptible d’intéresser
tous les publics sans distinction d’âge3 ».
4 Face à ces affirmations souvent péremptoires, on est en droit de se demander ce qu’il en
est vraiment des dynamiques de circulation de la bande dessinée. Jusqu’ici, les données
relatives à la bande dessinée en général ont été particulièrement peu nombreuses, mais
l’enquête menée sur son lectorat par TMO en 2011 représente, tant par la taille de
l’échantillon interrogé que par l’ampleur de son questionnaire, une solide base
d’exploration que nous nous proposons de mettre en œuvre.
5 Dans un premier temps, nous nous attacherons à établir une cartographie de la
circulation de la bande dessinée, en couvrant l’ensemble des pratiques qui y sont
associées. Dans un second temps, nous nous emploierons, en nous appuyant sur les
résultats de l’enquête 2011 relatifs à cette dimension, à en mettre en évidence les
vecteurs les plus marquants.
75
de plus de 15 ans qui ont des enfants, contre seulement 29 % de possesseurs pour ceux qui
n’en ont pas. Chez les lecteurs actuels, on observe une proportion comparable de
« possesseurs », qu’ils aient des enfants ou pas (85 % contre 84 %, respectivement).
11 Pour mettre ces données en perspective, rappelons que lors de l’enquête sur les pratiques
culturelles des Français réalisée en 2008, seulement 6 % des plus de 15 ans ne possédaient
aucun livre (VI-2-1, question 58 : « nombre de livres possédés au foyer »), alors que l’on
comptait 61 % de lecteurs « actifs » déclarant avoir lu un livre au cours des douze derniers
mois (VI-3-2, question 66 : « nombre de livres lus au cours des douze derniers mois »).
12 On note d’ailleurs qu’un homme est plus susceptible de posséder des bandes dessinées (à
59 %) qu’une femme (40 %), alors que la situation n’est pas aussi tranchée du côté du livre
en général (7 % de « non-possédants » chez les hommes, contre 5 % chez les femmes). Un
constat s’impose : au même titre que la lecture, la propriété ressort comme étant
inégalement partagée, et fortement « genrée ». Sommes-nous ici en présence d’une
lecture qui manquerait de légitimité aux yeux des lectrices ? Ou s’agit-il de la
conséquence de l’absence d’une offre spécifique qui leur soit destinée (voir I-2, §16-17) ?
13 On observe ensuite que la possession diminue avec l’âge, passant de 89 % chez les
11-14 ans à autour de 50 % à partir de 30 ans, pour connaître une forte chute au-dessus de
60 ans (23 % seulement). Cette évolution est à mettre en parallèle avec l’abandon de la
lecture de bandes dessinées, et pose la question du lien qui peut exister entre lecture et
possession – et en particulier, de la conservation d’une collection de bandes dessinées,
quand bien même il y aurait eu abandon de la lecture de ces dernières.
14 On notera que la situation pour le livre en général (en se basant toujours sur les données
de l’enquête sur les pratiques culturelles des Français réalisée en 2008) est bien
différente : ainsi, la possession de livres au sens large se montre stable et s’inscrit entre
93 % et 96 % pour toutes les catégories d’âge entre 15 et 64 ans. Même chez les 65 ans et
plus (au sein desquels on enregistre le plus faible taux de lecteurs, à 63 %), la possession
de livres s’établit à 91 % de la population.
15 La question Q72 de l’étude (« Combien de bandes dessinées possédez-vous
personnellement en format papier ? ») vient d’ailleurs confirmer ces observations. Tout
d’abord, on constate que la majorité des collections compte dix à cinquante ouvrages
(25 % de la population âgée de 11 ans et plus, pour 49 % de possesseurs). Cette valeur se
montre de plus remarquablement stable dans le temps, ne variant guère entre les
18-24 ans et les 50-59 ans.
16 Ensuite, il apparaît que l’avancée en âge, une fois passé le cap des 18 ans, met en évidence
deux périodes particulières : d’une part, un grand nombre de « collections modestes »
(moins de dix ouvrages) chez les 18-29 ans, pour lesquels on peut supposer qu’ils doivent
faire face à des impératifs économiques liés à cette période de transition (études avec
éloignement potentiel du foyer familial, puis installation et entrée dans la vie active) ; et
d’autre part, un renforcement après 30 ans des « grosses collections » (au-delà de cent
ouvrages), qui pourrait correspondre à une accumulation graduelle au fil du temps.
77
Figure 1. La propriété de bandes dessinées en format papier : répartition par tranches d’âge
Figure 2. La propriété de bandes dessinées en format papier : répartition par intensité de lecture
bandes dessinées lues dans l’année, on pourrait identifier ici une « collection
conséquente » se positionnant au-dessus de cinquante bandes dessinées possédées.
18 À ce stade, il est important de souligner à nouveau l’écart significatif qui s’établit vis-à-vis
de la possession de livres en général. Si l’on observe ici que seuls 5 % de la population
âgée de plus de 11 ans possèdent cent bandes dessinées ou plus, l’enquête sur les
pratiques culturelles des Français réalisée en 2008 révélait que 40 % de la population âgée
de plus 15 ans possédaient cent livres ou plus.
19 La question Q73 de l’étude (« D’autres personnes au sein de votre foyer possèdent-elles
d’autres bandes dessinées ? ») valide l’importance d’un environnement familial dans la
présence d’une autre collection au sein du foyer (voir II-2, §16-17). Très fréquente chez les
15-17 ans (63 %), elle fléchit ensuite pour remonter chez les 40-49 ans (52 %), dans une
évolution qui semble suivre la présence d’adolescents au sein du foyer. Au-delà de la
question de la transmission de parent à enfant, celle du partage au sein d’une fratrie
semble revêtir ici une importance notable. On notera ainsi que la présence d’une
collection au sein du foyer encourage l’intensité de lecture : 62 % des lecteurs qui
déclarent avoir lu plus de vingt bandes dessinées au cours des douze derniers mois font
état de la présence d’une autre collection que la leur au sein du foyer.
20 Si 45 % de la population âgée de 15 ans et plus possèdent en propre des bandes dessinées
au format papier, ce chiffre tombe à 34 % quand on considère la présence d’une collection
ne leur appartenant pas au sein du foyer – ce qui indique que dans la majorité des foyers,
on ne trouve qu’une seule collection de bandes dessinées.
21 Par catégorie d’âge, cet écart connaît deux positions extrêmes : tout d’abord, pour les
25-29 ans (59 % et 36 %, respectivement), chez qui semble ressortir majoritairement une
pratique de collection personnelle ; ensuite, pour les 40-49 ans (46 % et 52 %,
respectivement), ce qui met en évidence l’importance des collections des enfants par
rapport à une pratique personnelle. On peut alors s’interroger sur les dynamiques de
transmission, qui n’opéreraient pas de la même manière pour les pratiques de lecture que
pour celles de collection de bandes dessinées. La collection de bandes dessinées pourrait
alors relever d’une démarche autonome de la part de l’adolescent, marquant une
première étape dans la constitution d’une bibliothèque personnelle.
22 Les questions Q78 (« Au cours des douze derniers mois, vous est-il arrivé d’emprunter des
bandes dessinées papier à des personnes extérieures à votre foyer ? ») et Q79 (« Combien
de bandes dessinées, approximativement, avez-vous empruntées en moyenne par mois à
des personnes extérieures à votre foyer ? ») de l’étude permettent d’aborder la sphère
sociale par le biais de l’emprunt de bandes dessinées papier.
23 On note tout d’abord que seulement 45 % des lecteurs de bandes dessinées de 11 ans et
plus ont recours à l’emprunt entre particuliers. Contrairement à la possession de bandes
dessinées papier qui se révèle relativement « sexuée » (90 % chez les lecteurs hommes,
contre 80 % pour les lecteurs femmes), la pratique d’emprunt ne semble pas changer
significativement en fonction du sexe. Tout juste observe-t-on plus de « gros
emprunteurs » chez les hommes (5 % à plus dix bandes dessinées empruntées par mois en
moyenne, contre 2 % chez les femmes).
24 Si l’emprunt est plus répandu chez les jeunes lecteurs (60 % pour les 11-14 ans, 52 % pour
les 15-17 ans), on observe une certaine stabilité des pratiques par la suite (autour de 40 %
), à l’exception d’un décrochage net pour les 60 ans et plus (22 %). L’intensité de lecture
apparaît finalement comme un déterminant concernant les pratiques d’emprunt, et l’on y
79
observe à nouveau le seuil de « lecture installée » identifié plus haut : au sein des lecteurs
de 15 ans et plus qui lisent moins de dix bandes dessinées sur une année, plus de 70 %
déclarent ne jamais emprunter à des personnes extérieures à leur foyer ; à l’inverse,
parmi ceux qui lisent plus de dix bandes dessinées sur une année, près d’un sur deux
(49 %) a recours à l’emprunt, un taux qui monte à 62 % pour ceux qui déclarent lire plus
de cinquante bandes dessinées sur une année.
25 Les questions Q80 à Q83 s’intéressent aux pratiques liées à une sphère « institutionnelle »
relative aux bibliothèques ou médiathèques. Cependant, il faut souligner une particularité
surprenante des résultats de cette étude : ainsi, selon la question Q137 (« Êtes-vous inscrit
dans une médiathèque ou une bibliothèque municipale ? »), on aurait 28 % d’inscrits pour
l’ensemble de la population de 11 ans et plus, et même 48 % d’inscrits pour l’ensemble de
la population des lecteurs de bandes dessinées de 11 ans et plus – soit des valeurs
particulièrement élevées, surtout lorsqu’on les compare avec les données publiées dans la
Synthèse nationale 2010 sur les bibliothèques municipales, qui faisaient état de 16,6 %
d’inscrits. Il existerait donc un lien très fort existant entre bandes dessinées et lecture
publique (voir IV-1, §10).
26 Parmi les lecteurs de bandes dessinées âgés de 11 ans et plus, on observe que si les
femmes fréquentent plus les bibliothèques que les hommes (66 % contre 59 %), les
hommes sont plus nombreux à lire des bandes dessinées sur place (34 % contre 28 %, soit
57 % pour les hommes contre 43 % pour les femmes, une fois rapporté à la population qui
fréquente les bibliothèques). À l’inverse, les pratiques d’emprunt de bandes dessinées en
bibliothèque ne présentent pas de différences en fonction du sexe, malgré une
fréquentation des établissements plus marquée chez les lectrices.
27 L’observation des mêmes pratiques en fonction de l’âge suit une évolution attendue : la
fréquentation est très forte chez les 11-14 ans (89 %) et les 15-17 ans (86 %), et baisse
progressivement par la suite. La lecture sur place suit une évolution similaire : très
répandue en dessous de 18 ans, elle est une pratique plutôt stable jusqu’à 40 ans, et
s’effondre par la suite. La question Q81 (« Combien de bandes dessinées,
approximativement, avez-vous lues sur place, en bibliothèque ou en médiathèque, en
moyenne par mois ? ») révèle d’ailleurs qu’il s’agit d’une véritable pratique de lecteur au
sein des établissements, avec une intensité qui est loin d’être négligeable : ainsi, 46 % des
lecteurs de bandes dessinées de 15 ans et plus étant allés lire à la bibliothèque au cours
des douze derniers mois déclarent avoir lu une à cinq bandes dessinées par mois,
auxquels il faut rajouter les 16 % qui déclarent avoir lu plus de six bandes dessinées par
mois.
28 On observe une situation comparable pour l’emprunt, tant au niveau de la pratique que
de l’intensité : 48 % des lecteurs de bandes dessinées de 15 ans et plus ayant emprunté à la
bibliothèque au cours des douze derniers mois déclarent avoir emprunté une à cinq
bandes dessinées par mois, auxquels il faut rajouter les 20 % qui déclarent avoir emprunté
plus de six bandes dessinées par mois.
80
bandes dessinées de 15 ans et plus), un constat assez étonnant si l’on considère les
énormes difficultés rencontrées par les chaînes Chapitre et Virgin ces dernières années.
34 Les pratiques selon le niveau de diplôme suivent globalement les schémas « attendus »,
enregistrant une progression correspondante de l’achat en librairie ou en espace culturel
généraliste, en librairie spécialisée en bande dessinée, ou via Internet. L’achat en
braderies, dépôts-ventes, solderies, brocantes s’inscrit à l’inverse de cette progression, et
représente au contraire une pratique plus favorisée par les lecteurs plus faiblement
diplômés. Enfin, on pourra s’étonner de la stabilité de l’achat en grande surface,
indépendamment du niveau de diplôme – pratique qui ne fléchit que chez les détenteurs
d’un diplôme universitaire de deuxième ou troisième cycle, diplôme d’ingénieur, d’une
grande école, etc.
35 L’augmentation de l’intensité de lecture voit une montée en puissance de la librairie ou
de l’espace culturel généraliste, de la librairie spécialisée en bande dessinée et du recours
à Internet, soit une progression en direction de canaux de plus en plus spécialisés.
Cependant, on constate encore la stabilité de la grande surface, qui demeure en seconde
position comme lieu d’achat de bandes dessinées papier. Le commerce de la bande
dessinée semble moins clivé que celui d’autres livres par rapport aux canaux de
distribution (voir V-1, §8-9), comme le confirment les données fournies par l’institut GFK
au sein de l’étude « Le marché du livre en France – État des lieux des circuits de
distribution6 », réalisée pour le compte du Syndicat de la librairie française. Sa
dépendance par rapport à la librairie (39 % des ventes) est moindre que celle d’autres
secteurs éditoriaux (46 % pour la littérature générale, 53 % pour l’histoire), son
implantation en grande surface alimentaire diffère de celle d’autres genres (16 % contre
6 % pour les beaux-arts et 27 % pour la jeunesse), tandis que ses ventes en grandes
surfaces spécialisées et sur Internet figurent dans les plus hautes valeurs observées (45 %
contre 43 % pour les sciences humaines et 37 % pour la littérature).
présentes au sein du foyer, ainsi qu’aux pratiques liées à l’emprunt à une personne
extérieure au foyer.
39 Les pratiques liées aux bibliothèques présentent par contre un clivage assez net, puisque
les lecteurs de mangas et de comics enregistrent des taux de fréquentation beaucoup plus
élevés que pour les autres genres – et montrent également une propension plus forte à la
lecture et à l’emprunt. On n’observe pas, par contre, de différence notable au niveau de
l’intensité de ces deux pratiques, lorsqu’elles sont avérées, pour l’ensemble des genres.
40 Il est probable que cette spécificité des mangas et des comics soit liée à un lectorat ancré
dans les générations les plus jeunes, et par conséquent plus actives par rapport aux
bibliothèques et médiathèques. Ces dernières prennent-elles la mesure des spécificités
des pratiques de ces publics ? On peut s’interroger sur l’accueil qui est réservé à ces
lectures au sein des bibliothèques, avec en particulier la problématique que représente la
constitution du fonds, pour un genre souvent culturellement déconsidéré et dont les
titres les plus plébiscités sont des séries comportant un nombre très conséquent de
volumes.
41 Enfin, les questions liées à l’achat mettent en évidence des dynamiques différentes. Ainsi,
les lecteurs de mangas s’affirment comme les plus multicanaux, et les seuls pour qui la
grande surface est le premier lieu d’achat (64 %, contre 56 % en moyenne pour l’ensemble
des lecteurs). C’est également le genre pour lequel la librairie spécialisée en bande
dessinée est la plus importante (29 %, contre 19 % en moyenne pour l’ensemble des
lecteurs). À l’inverse, on observe que les lecteurs de romans graphiques délaissent la
grande surface (46 % seulement), favorisant plutôt la librairie spécialisée en bande
dessinée (26 %). Cette particularité découle peut-être de la spécificité éditoriale du roman
graphique (qui se rapproche des schémas de la littérature) par rapport aux dynamiques
de séries établies tant pour les albums traditionnels que pour les mangas (voir IV-2, §9).
42 Enfin, de manière générale, la librairie ou l’espace culturel généraliste émerge comme un
standard stable autour de 60 %, quel que soit le genre considéré, pour les lecteurs de
bandes dessinées âgés de 15 ans et plus.
3. La frontière numérique
43 La lecture de bandes dessinées au format numérique abordée par la question Q84 (« Lisez-
vous des bandes dessinées au format numérique ? ») révèle une pratique encore peu
répandue : en effet, seuls 14 % des lecteurs de bandes dessinées âgés de 11 ans et plus
déclarent en lire. De fait, les échantillons considérés pour les questions relatives à ces
pratiques (questions Q84-88) sont plutôt faibles, ne représentant que cent quatre-vingt-
deux individus en effectif pondéré.
44 Les taux de lecture les plus élevés se rencontrent chez les 18-24 ans (29 %) et les 25-29 ans
(23 %) – deux catégories d’âge que l’on peut supposer plus technophiles, ou tout du moins
techno-capables que leurs aînés. Selon la question Q85 (« Ces bandes dessinées au format
numérique, vous les lisez… »), l’ordinateur est encore le support le plus fréquemment
utilisé (80 % des lecteurs), loin devant les tablettes numériques (26 %), les téléphones
portables (18 %) et les liseuses électroniques (12 %).
45 Alors que 87 % des lecteurs de bandes dessinées âgés de 11 ans et plus déclarent posséder
des bandes dessinées au format papier, ils ne sont que 71 % (au sein des lecteurs de
bandes dessinées au format numérique) à dire posséder des bandes dessinées au format
83
plus fréquemment que les autres : ainsi, les six raisons évoquées cumulent 54 %
d’adhésion pour les 18-24 ans et 42 % pour les 25-29 ans, loin devant les 15-17 ans (34 %),
les plus de 30 ans se situant à moins de 20 %.
5. Données disponibles
54 Si l’enquête 2011 s’intéresse de près au comportement des lecteurs de bandes dessinées,
le questionnement en profondeur de la circulation se heurte à un certain nombre de
limites. Il y a tout d’abord le choix de circonscrire la bande dessinée aux livres (ou
assimilés – dont leurs équivalents numériques) ou aux journaux d’humour (magazines
spécialisés). Or, la bande dessinée existe en dehors de ces seules formes, sous des formes
marginales certes, mais dont certaines présentent une visibilité des plus importantes (en
particulier, la prépublication dans un quotidien ou un hebdomadaire, au rythme de
quelques pages par numéro, souvent durant l’été).
55 On notera par ailleurs que le questionnaire se montre asymétrique quant aux modalités
de la circulation de la bande dessinée, privilégiant les flux centripètes (achat, emprunt)
au détriment des flux centrifuges (vente, prêt). Par le choix qui a été fait d’écarter les
85
6. Profils de lecteurs
59 Considérant la population des lecteurs actifs âgés de 15 ans et plus, on observe un
investissement important dans l’ensemble des sphères de notre cartographie. Une forme
de hiérarchie semble s’en dégager, la sphère personnelle se trouvant (naturellement) au
premier plan, devant les sphères familiale et commerciale, et enfin les sphères sociale et
institutionnelle.
62 On y remarque cependant des différences qui renvoient bien souvent aux observations
formulées plus haut dans ce texte : ainsi, les « installés » sont majoritairement des
hommes (à 68 %) alors que les « occasionnels » sont plus équilibrés (52 % d’hommes, 48 %
de femmes) ; on trouve plus d’« occasionnels » chez les 18-29 ans et chez les 60 ans et
plus, alors que les « installés » sont très présents chez les 15-17 ans et chez les 30-49 ans ;
enfin, on compte plus d’« installés » qui ont des enfants (à 50 %) que d’« occasionnels » (à
44 %).
63 Par ailleurs, l’écart entre les deux populations est particulièrement marquant dans les
pratiques de relecture (touchant 29 % des « occasionnels », contre 65 % des « installés »),
d’emprunt hors du foyer (29 % contre 48 %), de lecture ou d’emprunt en bibliothèque
(13 % et 16 %, respectivement, contre 30 % et 36 %), ou d’achat (42 % contre 70 %).
64 Comme observé plus haut, on constate une rupture nette dans la taille des collections :
alors que 46 % des « installés » possèdent plus de cinquante bandes dessinées au format
papier, ce n’est le cas que de 15 % des « occasionnels ». De même, la moitié des
« installés » déclare acheter cinq bandes dessinées au format papier ou plus dans l’année,
alors que c’est le cas d’à peine 12 % des « occasionnels ».
65 Un écart comparable se retrouve dans les pratiques d’emprunt « soutenues » (une fois ou
plus par mois) auprès d’un tiers, ainsi que pour la lecture et l’emprunt en bibliothèque,
concernant respectivement 26 %, 21 % et 27 % des « installés », contre 10 %, 6 % et 8 %
seulement des « occasionnels ».
66 Il en ressort que les lecteurs « installés » font preuve d’une pratique active et mobilisent
fortement les diverses modalités d’accès à la bande dessinée, par rapport aux tenants
d’une lecture occasionnelle, qui se montrent nettement moins impliqués (les données
variant du simple au double) dans tous les domaines.
88
67 Enfin, les lecteurs « installés » sont déjà bien engagés dans le numérique, puisque 18 %
d’entre eux déclarent lire des bandes dessinées au format numérique, et 28 % d’entre eux
ont déjà participé à des discussions autour de la bande dessinée sur Internet. Ils sont
aussi, de très loin, plus nombreux à posséder, échanger ou acheter des bandes dessinées
au format numérique.
7. Non-acheteurs et non-possesseurs
68 Si la dimension commerciale de la bande dessinée est bien souvent mise en avant dans la
presse (spécialisée ou pas), à grands coups de « santé insolente du secteur » et de « large
succès populaire », il faut reconnaître que l’achat est loin de toucher tous les lecteurs,
puisque seuls 59 % d’entre eux déclarent avoir acheté une bande dessinée au format
papier au cours des douze mois écoulés. Plus encore, seul un lecteur sur six (16 %) dit
avoir acheté plus de dix bandes dessinées durant les douze mois précédents – cette
population réalisant autour de 70 % des achats totaux, une situation proche de ce
qu’indique le principe de Pareto11. Enfin, à peine 1,5 % des lecteurs déclarent avoir acheté
plus de cinquante bandes dessinées sur cette période – mais représentent près de 20 % de
la totalité des achats.
69 Dans cette cartographie de la circulation de la bande dessinée, deux typologies de lecteurs
méritent alors que l’on s’y attarde : d’une part, les lecteurs qui n’achètent pas de bandes
dessinées, et qui sont donc absents (si ce n’est momentanément) de la sphère
commerciale (43 % des lecteurs) ; et d’autre part, les lecteurs qui ne possèdent pas de
89
bandes dessinées (15 % des lecteurs), alors même que la « collection » semble être
étroitement associée avec la pratique de lecture.
70 Ces considérations font apparaître quatre populations distinctes de lecteurs : les
possesseurs/acheteurs (P/A, 53 % des lecteurs adultes), les possesseurs/non-acheteurs (P/
nA, 31 %), les non-possesseurs/acheteurs (nP/A, 5 %), et enfin les non-possesseurs/non-
acheteurs (nP/nA, 11 %).
8. Conclusion
75 Contrairement aux portraits de collectionneurs chasseurs de dédicaces qui fleurissent
dans la presse chaque année au moment de l’ouverture du Festival d’Angoulême (lui-
même revendiqué comme « la plus grande librairie de bande dessinée du monde »), le
lecteur de bandes dessinées ne se réduit pas à sa seule dimension d’acheteur, et démontre
au contraire sa capacité à mobiliser l’ensemble des modalités d’accès à la bande dessinée
qui lui sont proposées. La sphère commerciale, bien que présente, apparaît comme
largement concurrencée par les pratiques d’emprunt, et relève essentiellement d’un petit
noyau de lecteurs très impliqués.
76 Alors que le numérique y est encore restreint à une population relative jeune, la
croissance de ce secteur durant les deux dernières années12 laisse envisager son
implantation à large échelle dans un avenir proche. Dans cette perspective, il faut
souligner combien les choix stratégiques et techniques effectués par les acteurs de la
sphère commerciale négligent, voire interdisent le prêt.
77 La disparition à moyen terme de cette modalité d’accès à la bande dessinée pourrait avoir
diverses conséquences : la réduction du nombre de lecteurs occasionnels, perdant ainsi
une part importante de leur exposition à la bande dessinée, lecture envers laquelle ils
sont peu impliqués ; le report des gros lecteurs vers les alternatives moins légales mais
plus souples vis-à-vis du partage et de l’échange, entraînant une diminution forte des
achats ; enfin, la remise en question à long terme de l’un des principaux vecteurs de
transmission entre les générations, à savoir l’accès à la collection parentale qui ne
relèverait plus de l’évidence.
78 Face à cette révolution numérique annoncée qui recompose en profondeur nos usages et
notre rapport au livre, et a fortiori à la bande dessinée, la question de la circulation et de
son évolution future pourrait bien constituer un enjeu majeur pour le secteur.
NOTES
1. On pourra y rapprocher la déclaration de Daniel Couvreur en ouverture de son article « La
popularité de la BD n’est pas un mythe » (Le Soir, 20 janvier 2009) : « Pour les jeunes de 7 à 77 ans :
le slogan inventé par le fondateur du journal Tintin, Raymond Leblanc, reste la plus belle image
de la vocation populaire de la bande dessinée. »
2. Voir l’article de Jean-Philippe Martin, « La théorie du 0 %. Petite étude critique de la critique
en bande dessinée », Comicalités, mis en ligne le 10 février 2012, §16. URL <http://
comicalites.revues.org/827> ; DOI <10.4000/comicalites.827> [page consultée le 5 août 2014].
3. Les « Fauves d’Angoulême » ont subi une réorganisation profonde pour l’édition 2010, Benoît
Mouchart en expliquant les motivations dans 20 Minutes : « On a eu un retour mitigé des libraires.
Le public n’accordait pas forcément de valeur aux prix ex aequo. Les nouveaux prix seront des
conseils de lecture en fonction des affinités de chacun. Le but est que le plus grand nombre de
personnes trouve dans le palmarès la BD qui lui convient » (dans « Angoulême laisse éclater
91
1 Dans les sociétés qui ont opéré le « tournant culturel » (dans le sens défendu par les
cultural studies, de Richard Hoggart à Stuart Hall (voir Chaney, 1994, et Maigret, 2013),
autonomisant partiellement le culturel du socio-économique, les œuvres médiatiques ne
servent plus principalement à produire des classements sociaux, c’est-à-dire aussi à
hiérarchiser des formes culturelles plus ou moins légitimes en fonction de l’appartenance
à la classe (Bourdieu, 1979), la hiérarchie entre arts n’étant que l’une des multiples façons
d’utiliser des biens symboliques (Grignon, Passeron, 1989 ; Frow, 1995 ; Glevarec, 2005 et
2013 ; Glevarec, Pinet, 2009 ; Macé et Maigret, 2005). Elles permettent également aux
individus et aux groupes d’explorer des identités en devenir (Schulze, 1992), de se
différencier avec et au sein de fractions subculturelles (Hebdige, 2008 ; Muggleton, 2007),
d’entretenir des relations sémiotiques complexes (Fiske, 1989) avec un social en partie
désinstitutionnalisé, sur le mode de l’expérience et du divertissement (Dubet, 1994 ;
Shusterman, 1991), dans un contexte de redistribution partielle des contraintes perçues
de classe vers d’autres contraintes comme celles d’âge et de groupes de pairs (Singly,
2006 ; Pasquier, 2005). Cette hypothèse, pour être vérifiée dans le cas de la bande
dessinée, doit être passée au crible d’une étude des pratiques et du sens conféré par les
publics à ces pratiques, qui ne peut être oublieuse de la trajectoire historique du
signifiant « bande dessinée », conditionnant le cadre même d’interprétation de résultats
n’existant jamais naturellement. Les données statistiques de l’enquête dont nous traitons
ici comparées aux résultats d’enquêtes antérieures, certes beaucoup plus fragmentaires,
apportent de riches enseignements tant par la mise en évidence de continuités que par
l’apparition de ruptures.
2 Rappelons que la bande dessinée est demeurée un média de masse d’abord lié au
populaire et à l’enfance dans ses pratiques, relativement stable sous cet angle dans ses
typifications infantilisantes et négatives jusque dans les années 1950-1960. À partir de
93
lecteur et, plus fortement encore, que l’on soit particulièrement attiré ou pas par la bande
dessinée quand on est lecteur. Il est intéressant de noter que les plus ardents défenseurs
de la valeur culturelle de la bande dessinée sont les 30-49 ans et dans une moindre mesure
les 50-59 ans, qui ont été au cœur des luttes symboliques pour la reconnaissance durant
les décennies 1960-1990. Plus sensibles à l’idiome de la légitimité culturelle (« art »,
« culture », « donner le goût d’autres lectures »), ils inversent l’étiquetage négatif de ce
qui a longtemps été pensé comme non artistique ou non culturel. Pour les jeunes
générations, la question de la valeur institutionnelle et de la consécration semble par
contre moins centrale. Les 18-24 ans occupent la position la plus basse chez les moins de
60 ans en raison de leur entrée dans la vie de couple, dans la vie active et dans les études,
phénomènes qui se conjuguent pour les éloigner des signifiants qu’ils ont tendance à
associer à l’enfance comme la bande dessinée (conjoncturellement probablement). Pour
eux, comme pour les 15-17 ans, il semble surtout que la cause de la reconnaissance soit
considérée comme acquise ou qu’elle ne se pose plus en ces termes, qu’elle ne soit plus
estimée comme une question centrale dans nos sociétés.
Figure 1. « Êtes-vous totalement d’accord, plutôt d’accord, plutôt pas d’accord ou pas du tout
d’accord avec les propositions suivantes ? »
« bosse anti-légitimiste », les 30-39 ans et les 40-49 ans, sont les plus attachées à l’idée
d’une valeur culturelle. Elles n’hésitent pas également à parler de « passion dévorante »
plus que proportionnellement (8 %) et de « moyen de s’évader » (19 % et 24 %, dans la
moyenne). Avec les 50-59 ans s’amorce un déclin sur l’item de la passion, les 60 ans et plus
étant ceux qui déclarent le moins de passion (3 %), assimilant avant tout la bande
dessinée à « un divertissement comme un autre » (35 %) et à « un moyen de s’évader »
(31 %). Les plus âgés se gardent de tout jugement culturel trop contempteur, mais
développent un faible intérêt et évoquent une fonction d’abord escapiste. Les jeunes
générations se démarquent des anciennes et des anti-légitimistes par leur désintérêt pour
l’idée de pratique culturelle, comme on l’a vu. Sur la plupart des autres items, les
18-24 ans et les 25-29 ans sont encore proches des anti-légitimistes, mais ils sont les plus
marqués de tous par la « nostalgie de l’enfance », après un renoncement relatif à la
lecture au moment de l’arrachement à la cellule familiale d’origine et au système scolaire
secondaire. Les 15-17 ans – c’est l’un des résultats majeurs de la nouvelle enquête – se
distinguent par leur vote massif en faveur de l’item « un divertissement comme un
autre », puisqu’ils sont 40 % à percevoir ainsi la bande dessinée, de même qu’ils sont 32 %
à la considérer comme un « passe-temps », laissant entrevoir un rapprochement tout
fictif avec les plus de 60 ans. Si les extrêmes semblent se rejoindre, ce n’est pas parce que
les plus jeunes lisent moins de la bande dessinée et l’apprécient moins – les données sur
l’intensité de la lecture démontrent le contraire – mais parce qu’elle est devenue à la fois
plus évidente et plus diffuse, en ce sens plus banale dans le paysage médiatique.
Bénéficiant, d’une part, du travail de reconnaissance culturelle effectué par les
générations plus âgées, en premier lieu les anti-légitimistes, les 15-17 ans intègrent,
d’autre part, la bande dessinée à un écosystème médiatique plus riche et plus dense qu’il
y a vingt ans, relativisant son importance propre (voir II-7, §157). Les jeux vidéo en ligne
et hors ligne en premier lieu, mais aussi les chaînes de télévision pour enfants, les séries
télévisées et les blockbusters cinématographiques composent un nouvel environnement
dont la bande dessinée n’est parfois plus qu’une simple composante de consommation
pour le lecteur, un maillon commercial pour l’éditeur. Dans ce nouveau contexte, les plus
jeunes ne développent plus un enthousiasme spécifique (au-delà des 7 % de
« passionnés »), mais leur attachement au média signifie que ce dernier n’est pas
marginalisé pour autant.
5 Pour résumer, il est frappant d’observer la montée d’un régime du divertissement, déjà
perceptible il y a vingt ans mais désormais plus nette avec l’arrivée des nouvelles
générations. La question de la légitimité culturelle, quand elle est jugée pertinente, est
d’abord celle du rejet des normes de distinction. La bande dessinée n’est pas en premier
lieu considérée comme un corpus d’œuvres, c’est-à-dire comme une collection d’objets
aux propriétés formelles plus ou moins élevées qu’il faudrait socialement hiérarchiser,
mais comme un ensemble de processus faisant passer le temps, divertissants voire
passionnants. Le régime évoqué est en réalité culturel ou expérientiel en ce qu’il s’appuie
sur des pratiques et du sens dégagé au contact des productions culturelles : si ces
dernières sont « divertissantes », c’est parce qu’elles renvoient à des expériences
existentielles, à des explorations identitaires, à des routines sociales... Ce résultat bien
connu des études sur les publics ne peut être ici détaillé puisque l’on se heurte aux limites
des enquêtes quantitatives, qui saisissent peu le sens intime des pratiques (voir
Introduction, §20-21).
Figure 3.« Plus précisément, au cours des douze derniers mois, avez-vous lu les genres suivants ? »
(Pourcentages de personnes ayant répondu « OUI »)
Population : ensemble des personnes interrogées âgées de 15 ans et plus (sauf pour la
bande dessinée : ensemble des personnes interrogées âgées de 11 ans et plus).
Figure 4.« Plus précisément, au cours des douze derniers mois, avez-vous lu les genres suivants ? »
(Pourcentages de personnes ayant répondu « OUI »)
Population : ensemble des personnes interrogées âgées de 15 ans et plus (sauf pour la bande
dessinée : ensemble de la population âgée de 11 ans et plus).
également de l’identité et du sens (Singly, 2006)). Néanmoins, les statistiques sur les
préférences à tous les âges démontrent que la bande dessinée est délibérément intégrée,
qu’elle s’enracine peu à peu dans le dispositif culturel supérieur en l’enrichissant par
« omnivorité » (Peterson, 1992), par panachage de pratiques diversifiées qui sont plus ou
moins appréciées. Ce faisant, elle ne prend pas la place des anciens référents légitimes qui
déclinent aujourd’hui dans cette fonction (l’opéra, le théâtre, la musique classique et
savante...), et ne sert bien souvent que d’« adjuvant » à ces derniers dans cette mission
(Maigret, 1994). Les cadres et professions intellectuelles supérieures ont un goût peu
prononcé pour les mangas, support de la re-juvénisation et de la re-popularisation du
média à partir des années 1990 (Maigret, 1999) : 50 % n’aiment pas du tout, 33 % aiment
beaucoup ou bien, ce qui les situe au-dessus des professions intermédiaires (27 %) et des
artisans et commerçants (28 %) mais en dessous des agriculteurs à 38 %, des employés à
37 %, et des ouvriers à 36 %. De la même façon, ils n’apprécient pas plus que les autres
catégories socioprofessionnelles les comics et autres bandes dessinées américaines, et se
situent dans la moyenne pour la tradition franco-belge. Cette appropriation nuancée
entre a priori en contradiction avec leur consommation, qui est élevée en tendance. Elle
indique en réalité la banalisation pour eux aussi d’une pratique qui coexiste avec de
nombreuses autres et qui n’est que lâchement corrélée à la volonté de construire une
distinction. La bande dessinée est le plus souvent au menu des cadres et professions
intellectuelles supérieures dans le sens communicationnel conféré à ce mot par Tarde : un
agenda de significations et de paroles à prendre, et non une hiérarchie de formes
rigidement associées à des goûts.
8 Les velléités distinctives ne sont certes pas absentes. Elles peuvent ressortir de la
déclaration plus affirmée dans les milieux supérieurs d’une appartenance de la bande
dessinée aux univers consacrés (un « art à part entière »), bien que cet élément prête à
discussion : c’est aussi par rejet de l’ordre des légitimités culturelles que tout ou presque
dans le champ culturel peut désormais prétendre au rang d’« art ». On a vu que les moins
de 60 ans, y compris dans les milieux supérieurs, se refusent pour la plupart à réinstaurer
des pratiques nettes de hiérarchisation par domaine qui feraient de la bande dessinée un
« art » se substituant à d’autres en termes de légitimité. Les publics supérieurs semblent
eux aussi être devenus lecteurs de Howard S. Becker, qui évoque des « mondes de l’art »
sous la forme d’ensembles de systèmes de négociation permanente et
multidimensionnelle, et non sous l’angle d’entreprises univoques de légitimation.
9 Les velléités distinctives ressortent plus clairement du goût plus que proportionnel
envers un nouveau genre : le « roman graphique » (présenté dans le questionnaire comme
faisant partie des « bandes dessinées alternatives »). 43 % des cadres et professions
intellectuelles supérieures aiment beaucoup ou bien des publications qui prennent
généralement la forme d’ouvrages épais, liés matériellement et parfois sémiotiquement
au roman. La bande dessinée, qui n’est pas devenu un « art » au sens le plus violemment
distinctif, seulement un « monde de l’art », emprunte peut-être le chemin des champs
culturels clivés dans la théorie de la distinction, divisés entre un champ à grande
circulation et un champ à circulation restreinte (Bourdieu, 1971). On sait que des visées
avant-gardistes confortent cette hypothèse du côté d’une partie de la production (Beaty,
2007), rendant possible l’instauration d’une authentique légitimité culturelle là où les
tentatives précédentes ont échoué (celles évoquées dans les recherches de Boltanski dans
les années 1970). Trois résultats relativisent cependant la portée de cette évolution. Outre
le fait que les œuvres produites dans l’espace des romans graphiques sont la plupart du
99
temps créées par des auteurs qui contribuent également aux comic books américains 1 et,
dans une moindre mesure, à la bande dessinée grand public francophone2, les « champs »
à grande diffusion et à diffusion restreinte communiquant largement (Maigret, 2012), il
apparaît difficile de passer sous le boisseau le niveau finalement assez limité de
l’appétence des milieux supérieurs pour les romans graphiques. Les 43 % de cadres et
professions intellectuelles supérieures qui aiment beaucoup ou bien ce genre sont à
comparer avec les 38 % de professions intermédiaires, 34 % d’employés et 29 % d’ouvriers.
Or, si les écarts sont statistiquement significatifs, ils sont trop peu prononcés pour
justifier une authentique « légitimation » fondée sur une puissante délectation
« bourgeoise » de ce qui la définirait en propre et, réciproquement, sur le sentiment d’une
incompétence avouée des autres milieux sociaux. Plus intéressant encore, les cadres et
professions intellectuelles supérieures déclarent préférer aux romans graphiques… les
comics américains, qu’ils aiment beaucoup ou bien à 50 % ! Lorsqu’ils sont interrogés sur
les genres (narratifs), leurs goûts ne sont pas supérieurs à ceux des autres milieux sociaux
dans la catégorie de l’autobiographie et du reportage, composantes majeures des romans
graphiques, que l’on pourrait supposer « nobles » par ailleurs, les ouvriers se révélant
plus intéressés qu’eux et, dans la catégorie historique, à peine plus intéressés que les
autres, alors que le goût pour l’érotisme et, dans une moindre mesure pour le western, les
spécifie véritablement. Les stratégies de distinction, qui sont bien présentes, doivent être
appréciées et même relativisées à l’aune de ces données sur les pratiques et les divers
goûts en apparence contradictoires. Un certain parallélisme se manifeste avec la
télévision dont les milieux supérieurs apprécient plus que proportionnellement les
programmes cinématographiques et le sport, là où l’on pourrait attendre les émissions
dites culturelles (Souchon, 1992), tandis que les autres milieux sociaux, en particulier les
ouvriers, ont un comportement plus « attrape-tout ». De façon similaire, les préférences
révélées pour les films démontrent que les milieux supérieurs ne dédaignent pas – au
contraire – les blockbusters (Glevarec, 2013).
Figure 5.« Parmi les genres de bandes dessinées suivants, quels sont ceux que vous aimez
beaucoup, que vous aimez bien, que vous n’aimez pas vraiment, que vous n’aimez pas du tout ? »
Population : ensemble des personnes interrogées âgées de 11 ans et plus (sauf pour les romans
graphiques : ensemble des personnes interrogées âgées de 15 ans et plus).
100
Figure 6.« De manière un peu plus détaillée, quels sont, parmi les genres de bandes dessinées
suivants, ceux que vous aimez beaucoup, que vous aimez bien, que vous n’aimez pas vraiment, que
vous n’aimez pas du tout ? »
Population : ensemble des lecteurs de bandes dessinées âgés de 11 ans et plus (sauf pour
les romans graphiques : ensemble des lecteurs âgés de 15 ans et plus).
Figure 7.« Plus précisément, au cours des douze derniers mois, avez-vous lu les genres suivants ? »
(Pourcentages de personnes ayant répondu « OUI »)
de questions sur les quatre personnages les plus connus, il est impossible de conclure au
maintien de leur universalité. Mais la notoriété rigoureusement inchangée de Blake et
Mortimer (aujourd’hui connus de 72 % des personnes) et de Corto Maltese (51 %) plaide
en ce sens. Le partage de références ne signifie pas l’unanimité sur la définition des
personnages, puisque la ventilation par âge, par genre et par catégorie
socioprofessionnelle joue bien évidemment. On retrouve l’appropriation très débattue des
mangas, Naruto étant particulièrement populaire chez les 11-29 ans, bien moins au-delà.
Agrippine est plus connue des femmes que des hommes, les cadres se retrouvent plus
dans Corto Maltese ou dans Lanfeust que les autres catégories socioprofessionnelles, les
plus de 29 ans plébiscitent Corto Maltese. Les niveaux de notoriété atteints traduisent
cependant un débordement de la dialectique de sous-structures de la société française.
Population : ensemble des personnes interrogées âgées de 11 ans et plus. Total supérieur
à 100% en raison de réponses multiples.
détachement, élection d’un genre à part, le « roman graphique »… À ces signaux, il faut
ajouter ce que les statistiques traduisent rarement : les effets de retours de bâton
(« backlashes »), par le biais desquels des genres entiers peuvent être violemment
stigmatisés lors de controverses généralement médiatiques. Pensons aux diatribes sur les
mangas, qui ont émaillé la sphère publique en France ces deux dernières décennies, avec
le soutien plus que diffus des milieux supérieurs dont le rejet confine à la détestation :
50 % n’aiment pas du tout les mangas. Ils ne sont battus sur ce point que par les artisans,
commerçants et chefs d’entreprises (61 %) et par les retraités (60 %), à des niveaux de
rejet qui n’existent ni pour les comics ni pour les albums franco-belges. Pourtant, parler
de hiérarchie par distinction culturelle expose à la prolifération de paradoxes. Si les
romans graphiques sont univoquement distinctifs, alors la bande dessinée érotique, le
western et les comics américains deviennent des genres encore plus légitimes puisqu’ils
apparaissent être les plus appréciés par les milieux supérieurs. Les mangas sont rejetés
par les cadres et professions intellectuelles supérieures, mais sont en même temps plus
lus par ces derniers que par les autres actifs.
13 Un monde marqué par des effets que l’on peut qualifier de « post-légitimistes » (Maigret,
2012) n’est pas dénué de visées légitimistes (au sens hallien et gramscien de « visée
hégémonique » : Hall, 2007), mais la légitimité révélée ne s’y construit pas de façon
homogène, y est peu aisément reproductible (le goût pour la bande dessinée ne relève
qu’à un tiers de la transmission familiale) et ne repose pas sur une interaction stable
entre les diverses dimensions vécues. C’est l’existence d’une élasticité entre
consommation, réception (les discours sur les goûts et sur les valeurs), identité et classe
sociale qui explique que la théorie de la distinction, défendant l’idée d’une relation stricte
et, même, d’une correspondance mécanique entre consommation, réception et classe
sociale, n’est que modérément avérée. La fin de la stigmatisation de la bande dessinée
n’implique pas dès lors de consécration sociale à la hauteur du discrédit initial, raison
pour laquelle il est préférable de parler de reconnaissance plutôt que de légitimation 3.
Elle n’implique pas non plus la fin de processus brutaux de dévalorisation dus aux conflits
identitaires exprimés dans la sphère publique, avec par exemple l’étiquetage de la
supposée « violence » présente dans les mangas.
NOTES
1. On peut citer David Mazzucchelli ou Alan Moore.
2. Par exemple, Lewis Trondheim et Joann Sfar.
3. Benoît Berthou me signale qu’un autre indicateur plaide en faveur de cette hypothèse : la
(toujours) relative discrétion des médiateurs. Le choix d’une bande dessinée se fait souvent sans
conseil demandé aux professionnels : seulement 8 % des lecteurs ont recours aux libraires et
bibliothécaires, 11 % aux critiques dans la presse (voir V-1, §5-6).
103
1 « Ce rôle de tri, de sélection, d’orientation, d’aide au choix est normalement assuré par un
certain nombre de médiateurs qui semblent manquer cruellement (et uniformément) à la
bande dessinée » (Ciment, p. 41). Nous serions face à une lecture en mal de repères, et
surtout de relais : tel est le sombre constat que dressait en 2007 Gilles Ciment, et que
l’étude sur la lecture de bandes dessinées que nous exploitons dans le cadre de cet
ouvrage nous invite à interroger et à mettre en perspective. Plus que la seule action des
« médiateurs », c’est l’ensemble des « médiations » permettant de créer un lien entre des
individus et un mode d’expression que nous interrogerons ici. La bande dessinée nous
invite effectivement à repenser une notion qu’un chercheur comme Jean Caune présente
comme un « hybride de techniques, d’objets et d’intervention humaine » (Caune, 2010,
§13) mobilisant organisations, équipements ou compétences, et le présent article entend
le faire au regard de deux thèmes : le partage et la prescription.
4 Concernant le prêt ou l’achat (les modes d’accès aux livres n’étant pas ici spécifiés), ces
statistiques ne semblent aucunement relever d’une « longue série hétérogène » : l’une des
propositions (« Vous vous débrouillez seul ») arrive en effet très largement en tête et
occupe une position absolument hégémonique (85 % des lecteurs de bandes dessinées
âgés de plus de 15 ans), ce quel que soit l’angle sous lequel nous considérons notre
échantillon. Le sexe des lecteurs ne change pas grand-chose à l’affaire (87 % des hommes,
82 % des femmes), de même que l’âge (90 % des 18-24 ans, 80 % des 60 ans et plus, les
autres catégories se situant entre ces deux valeurs), le nombre de bandes dessinées lues
(81 % des lecteurs d’une à quatre BD dans l’année, 89 % de ceux en lisant cinquante et
plus, en passant par 90 % des lecteurs de dix à dix-neuf BD dans l’année) ou encore le
genre (83 % des lecteurs de mangas et de romans graphiques, 85 % de ceux qui
affectionnent les comics ou les albums).
5 Ce faisant, la lecture de bandes dessinées nous place dans une situation des plus
originales : il s’agit d’interroger cette « débrouille solitaire », cette autonomie clairement
revendiquée par les personnes que nous avons interrogées comme si elles se
reconnaissaient dans une capacité à choisir sans se confier à un intermédiaire ou à une
105
quelconque autorité. Quelles procédures, compétences, exigences ces lecteurs sont-ils dès
lors à même de mobiliser ou, pour le dire autrement, que signifie déployer une activité
culturelle sans jamais se réclamer du système et de la « chaîne » qu’évoque Antoine
Hennion ? Telles sont ici les questions puisque nous sommes face à des lecteurs qui lisent,
achètent, empruntent et prêtent (voir III-1) en reléguant au second plan des
« médiations » qui voient leur importance clairement minorée. Les contours de
l’« hybride » qu’évoque Jean Caune semblent en effet devoir être largement précisés,
comme en attestent les données concernant l’une des propositions soumises aux
personnes interrogées : « Vous prenez directement conseil auprès de libraires,
bibliothécaires ».
6 Avis permettant de diriger une conduite, ce « conseil » porte directement la marque des
« médiateurs » qu’évoque Gilles Ciment, puisqu’il renvoie à un rôle « d’orientation » et
« d’aide au choix » parmi tous les livres constituant cet ensemble que nous appelons
bande dessinée. Et on pourrait naïvement penser que l’importance de ces fonctions va
grandissant, que cette « aide » est rendue toujours plus nécessaire par une proposition
éditoriale s’étoffant continuellement (mille neuf cent soixante-trois nouvelles parutions
en 2000 selon les chiffres fournis par le Syndicat national de l’édition, contre cinq mille
deux cent treize dix ans plus tard, le nombre total de titres ayant crû de 354 % entre 1994
et cette dernière date). Mais, à en croire les données que nous avons récoltées,
l’abondance de livres n’implique pourtant pas forcément le recours au conseil des
professionnels du livre : 8 % des réponses seulement se portent sur la proposition
mentionnée ci-dessus, soit la valeur la plus faible que nous pouvons observer. Se situant
au même niveau que la consultation « de sites et de forums », elle est inférieure à la
lecture de « critiques dans la presse » et presque trois fois moins élevée que les
interactions entre les lecteurs et leur « entourage ».
7 La faiblesse du recours au « conseil » est manifeste au regard de ces chiffres, mais elle est
également structurelle puisque les données dont nous disposons montrent que cette
position est largement partagée par les personnes constituant notre échantillon. L’âge n’a
que peu d’influence puisque seulement 8 à 9 % de l’ensemble des « répondants » âgés de
25 ans ou plus se prononcent en faveur de cette proposition. Et il en est de même en ce
qui concerne les catégories socioprofessionnelles, les réponses se distribuant de façon
remarquablement homogènes (9 % des artisans, commerçants, chefs d’entreprises, des
cadres et professions intellectuelles supérieures et des ouvriers, contre 8 % et 7 % des
professions intermédiaires et des employés). Les seules (et timides) variations observables
concernent le sexe (seulement 7 % des hommes déclarant avoir recours au « conseil »
contre 10 % des femmes) et le genre de bandes dessinées lues (8 % dans le cas des
amateurs d’albums, 9 % pour le manga, contre 11 % et 13 % dans le cas des comics et du
roman graphique).
9 Évoquant, lors de cette même table ronde, un « contexte d’incertitude sur le rôle que peut
jouer le conseil dans une librairie » (ibid.), François Rouet semble faire preuve d’une
prudence qui sied mieux au cas de la bande dessinée. En atteste par exemple au sein des
pratiques d’achat la moindre représentation de commerces que l’on pourrait pourtant
imaginer animés par des « médiateurs » résolument compétents en termes de
recommandation. Si la relative faiblesse de la fréquentation des « librairies spécialisées en
bande dessinée » (19 %) peut en partie s’expliquer par le nombre réduit d’officines et leur
concentration au sein d’agglomérations de tailles conséquentes, le moindre recours à des
« sites internet spécialisés en bande dessinée » (6 %) est par contre significatif tant
l’actuelle proposition (bdfugue.com, bdnet.com, librairie.citebd.com…) est performante et
conséquente. Et la même réflexion semble également valoir pour un autre métier du
livre : une bibliothèque qui joue en termes d’équipement un rôle tout aussi prépondérant
et nous place, ce faisant, face à un véritable paradoxe.
107
11 Popularité des établissements, faible demande de conseil : telle est la situation que
brossent les données que nous avons récoltées, et force est de constater qu’elles posent
clairement problème vis-à-vis de l’« hybride » qu’évoque Jean Caune. Deux des pans de
l’activité de bibliothécaire (et de libraire) ne paraissent pas fonctionner de concert, et il
s’agit dès lors de revenir sur les idées reçues, voire préconçues, ayant trait à ces métiers
du livre donné. Il semble avant tout nécessaire de pousser plus avant une réflexion sur la
notion de « médiation », et nous nous devons ainsi de préciser, voire d’amender, les
positions que nous adoptions en 2011 dans le Bulletin des bibliothèques de France en
présentant la bande dessinée comme « un défi pour la bibliothèque » : « Il semble que
nous soyons en fait face à un mode d’expression et de publication qui nous invite à
reconsidérer tous les aspects du métier, sans exception aucune » (Berthou, 2011), et avant
tout la capacité des personnels à prendre la mesure de la variété des publics de la bande
dessinée.
12 Se fondant sur l’enquête sur les pratiques culturelles des Français, cette affirmation ne
semble plus aller de soi au regard des nouvelles données dont nous disposons : si
« médiation » il y a, celle-ci passe avant tout par la collection, la proposition éditoriale
mise à disposition de « l’usager emprunteur » et « fréquentant ». L’hégémonique « Vous
vous débrouillez seul » (85 % des réponses, rappelons-le) circonscrit en effet avant tout
un espace bien précis : celui qui permet une confrontation aux ouvrages, que l’on peut
considérer librement, feuilleter et parcourir à sa guise, plaisirs qui résident peut-être en
partie dans la mise à distance de toute forme explicite ou formelle de recommandation. Et
il est même permis de poser une question : la bande dessinée n’est-elle pas après tout en
majeure partie une lecture rapide, supposant un investissement en temps somme toute
limité, et permettant de se soustraire à une autorité ? « On » ne nous dit pas quoi lire, et si
le « conseil » doit être disponible, peut-être faut-il le penser non sur le mode de la
prescription mais sur celui de l’information.
13 Il s’agit de tirer parti de cette « débrouille solitaire », de s’inscrire dans cet espace
d’autonomie finalement revendiquée : multiplions les présentoirs mettant les livres
« sous les yeux », agrémentons les ouvrages de « coups de cœur » sur le mode des
libraires, mêlons les collections au sein de « bédéthèque » afin de permettre une
circulation entre genres et styles (et ainsi lutter contre l’arrêt de la lecture dont Sylvain
108
Aquatias montre qu’il concerne principalement ceux qui lisent un seul type de bandes
dessinées : voir II-5, §85-86)… Entre deux des conceptions de la « médiation » qu’évoque
Olivier Chourrot, peut-être faut-il trancher : plus qu’« animation », celle-ci reposerait sur
une « validation, qui serait la véritable valeur ajoutée du bibliothécaire dans le grand vrac
informationnel » et éditorial dans le cas qui nous intéresse (Chourrot, 2007). La bonne
position nous semble dans tous les cas être la suivante : instituer la « politique
documentaire cohérente » qu’Anne Baudot appelle de ses vœux à propos du manga
(Baudot, 2010) et la valoriser à travers établissements et équipements : la mise en espace
et le catalogue, c’est-à-dire la valorisation des collections, ne peuvent-ils
avantageusement prendre le pas sur le conseil ?
17 Les lecteurs les plus actifs, les plus instruits et occupant la position sociale la plus haute
s’intéressent plus que d’autres à l’exégète, l’analyse, le commentaire. Intensité et
réflexivité sont liées en termes de pratiques culturelles : la chose va de soi, mais d’autres
facteurs rentrent également en compte vis-à-vis de l’analyse d’un mode d’expression, à
commencer par l’environnement technologique et médiatique. En attestent les réponses
se portant sur une autre proposition, concernant une activité directement voisine :
« Vous consultez des sites ou des forums qui parlent de bande dessinée ». Faisant circuler
« avis », « chroniques » ou « billets », soit des formes de « critiques » différant
couramment de celles que l’on rencontre dans la presse, ces dispositifs offrent un usage
nettement plus contrasté. En termes d’âge, on observe même au sein du lectorat une
coupure radicale entre deux groupes : l’ensemble des personnes interrogées de moins de
40 ans (les réponses variant de 15 % pour les 30-39 ans à 11 % pour les 25-29 ans) et celles
de plus de 40 ans (3 % au maximum pour les 40-49 ans).
18 Au regard de ces données, on ne saurait en tout cas appréhender ces « sites » ou
« forums » sur le mode de l’universalité : ils relèvent bien plus d’une forme de
segmentation, de l’inscription dans un public donné, et sans doute faut-il se situer dans la
lignée des travaux de Sylvie Octobre, auteure de l’étude intitulée « L’Enfance des loisirs »,
pour qui cet environnement technologique est à considérer vis-à-vis d’un faisceau de
« pratiques emblématiques du passage adolescent » (Octobre, 2011, p. 3). Celles-ci
s’organisent en effet autour d’un « transfert de l’expressivité et de la créativité vers un
autre support, l’ordinateur », dont la large présence dans les foyers atteste de « l’ampleur
et de la rapidité de la r-évolution numérique au sein de la population française » (idem). Et
force est de constater que cette dernière est pleinement compatible avec la bande
dessinée, puisque l’informatique sous toutes ses formes constitue son milieu
technologique idoine. Quelles que soient les tranches d’âges considérées parmi les
lecteurs (à l’exception des 60 ans et plus), la présence de consoles de jeux, d’un ordinateur
et d’un accès à Internet dans le foyer est largement attestée (par plus de 85 % des
personnes interrogées dans les deux derniers cas).
110
dessinées et plus sur une année répondent par « souvent » ou « parfois », pourcentage qui
tombe successivement à 19 % (vingt à quarante-neuf bandes dessinées, et dix à dix-neuf
bandes dessinées), 13 % (cinq à neuf bandes dessinées) et 8 % (une à quatre bandes
dessinées) pour les autres catégories. Plus la pratique est forte, plus se manifeste la
volonté de la partager, telle est effectivement la clé de cette sociabilité numérique à en
croire les auteurs de l’ouvrage sus-cité : « Le goût pour la littérature constituant le lieu
commun qui unit tous les participants, il autorise la réduction de l’autocontrôle et
l’expression sans fausse honte de sa sensibilité » (idem, p. 156).
22 Et force est de constater que notre étude leur donne effectivement raison, toutes les
inhibitions ayant trait à l’expression s’éclipsant apparemment avec la progression de la
lecture elle-même : les réponses à une autre question (« Vous est-il déjà arrivé
d’intervenir sur des forums de bande dessinée ? ») mettent ainsi en évidence un
déséquilibre encore plus spectaculaire entre les catégories évoquées au paragraphe
précédent. Si 25 % des plus gros lecteurs répondent par l’affirmative, cette proportion
baisse de façon spectaculaire avec le nombre de bandes dessinées lues dans l’année (13 %,
9 %, 8 % et 2 %). Mais, face à ce dispositif nourri d’interactions fort inégalement
partagées, pouvons-nous encore parler d’un « espace public », et ne vaut-il pas mieux le
penser sur le mode d’un cercle fait « des connaisseurs du livre, auxquels Internet offre
l’occasion de rencontrer d’autres connaisseurs, des individus capables et disposés, à la
différence des parents, des amis et des proches, à converser sérieusement de littérature »
(idem, p. 164) ?
23 Mais, aussi éclairantes soient-elles, les analyses de Jean-Marc Leveratto et Mary Leontsini
ne nous semblent pertinentes qu’au sein d’une population restreinte, ainsi qu’en atteste
l’analyse de nos données. L’âge privilégié de cette volonté de « converser » correspond en
fait à l’entrée dans la vie active puisque la catégorie des lecteurs compris entre 25 et
29 ans est supérieure à toutes les autres dans tous les types de réponses à la question
« Parlez-vous souvent […] sur les forums ou des réseaux sociaux ? » (11 % d’entre eux
déclarent parler « souvent », 18 % « parfois », 16 % « rarement » et seulement 45 %
« jamais »). Et au sein des 72 % de lecteurs déclarant ne « jamais » parler, force est de
constater que les plus jeunes générations sont fort bien représentées (67 % et 61 % des
11-14 ans et des 15-17 ans, contre 68 % des 30-39 ans), et ce alors que ce sont
paradoxalement elles qui utilisent le plus massivement l’informatique à des fins
domestiques à en croire l’étude menée par Olivier Donnat (la catégorie des 15-19 ans
arrivant largement en tête dans les items « Visiter des blogs, des sites personnels », et en
seconde position juste derrière les 19-24 ans pour ce qui est de « participer à des chats,
des forums de discussion, écrire des commentaires »).
24 Il existe donc bien une place pour d’autres formes de médiation et de sociabilités, peut-
être proches de celles qu’observent Christine Détrez et Olivier Vanhée dans l’ouvrage
intitulé Les Mangados. Lire des mangas à l’adolescence. Analysant une population de lecteurs
d’âge majoritairement compris entre 11 et 19 ans, les deux chercheurs constatent que « la
lecture de mangas constitue en effet pour de nombreux lecteurs une ressource mobilisée
dans les interactions quotidiennes, au sein des fratries comme des groupes d’ami(e)s »
(Détrez, Vanhée, 2012, p. 110), ce que met également en évidence notre étude. Le fait de
parler de bandes dessinées avec « les autres membres de votre famille, vos amis ou vos
112
collègues » est en effet franchement apprécié par ces tranches d’âges, et plus
spécifiquement par les 11-14 ans qui répondent « parfois » ou « souvent » dans 76 % des
cas, et par les 15-17 ans qui font de même dans 61 % des cas. Il s’agirait dès lors
d’appréhender le cadre de ces échanges au regard des « usages communicationnels »
(Octobre, 2011, p. 4) qu’évoque Sylvie Octobre à propos de l’usage de l’ordinateur par les
adolescents.
25 Cette volonté de proximité nous invite effectivement à repenser ces activités numériques
à l’aune d’une forme de complémentarité : « Les discussions sur les forums […] peuvent
ensuite donner lieu à de véritables rencontres, amicales ou amoureuses [et] les
sociabilités virtuelles sont d’ailleurs souvent entrelacées avec des formes de rencontres
“IRL” (“in real life”, ou encore “DVV”, “dans la vraie vie”), c’est-à-dire avec des
interactions “physiques” » (Détrez, Vanhée, 2012, p. 120). Il convient toutefois de se
garder de toute idée reçue, et on aurait sans doute tort d’opposer trop vite sociabilités
télématiques et « physiques » qu’il est à notre avis bien plus intéressant de considérer au
regard d’une même intention : mettre en scène une pratique culturelle, ou plus
exactement définir les modalités publiques d’exposition de la lecture selon des modalités
qui nous invitent cette fois à dépasser clairement le cadre de « l’autoreprésentation du
public littéraire » dont traitent Jean-Marc Leveratto et Mary Leontsini (2012, p. 175). Au
pseudonyme et à « l’anonymat favoris[a]nt la construction de disputes littéraires entre
étrangers » (idem, p. 131), il existe en effet peut-être un pendant : le travestissement, que
nous avons souhaité analyser dans notre étude à travers une question (« Vous est-il déjà
arrivé de participer à un cosplay, en vous déguisant, en jouant le rôle d’un héros de bande
dessinée ? »).
26 Est ici évaluée la participation à un tout autre genre de « rencontre » (idem, p. 151) pour
reprendre les mots de Jean-Marc Leveratto et Mary Leontsini, puisque ce travestissement
prend place « lors de conventions ou de festivals » durant lesquels les « “cosplayers”
peuvent participer à des concours et défiler sur scène, jouer des petites saynètes »
(Détrez, Vanhée, 2012, p. 126). Et on aurait tort de penser cette pratique de la panoplie sur
le mode de la simple curiosité, car elle fait clairement sens d’un point de vue culturel : les
réponses fournies à l’interrogation présentée ci-dessus montrent qu’elle est toujours le
fait des lecteurs les plus actifs, et ce dans des proportions également spectaculaires. 23 %
des personnes interrogées déclarant lire cinquante bandes dessinées et plus sur une
année reconnaissent s’y être adonnées, chiffre qui chute de façon spectaculaire avec
l’intérêt pour le neuvième art (13 % des lecteurs de vingt à quarante-neuf bandes
113
dessinées, 8 % des lecteurs de dix à dix-neuf bandes dessinées, 2 % des lecteurs de cinq à
neuf bandes dessinées et d’une à quatre bandes dessinées). Nous retrouvons exactement
la même structure que dans le cas des forums présentés plus haut, puisque l’intensité
d’une pratique culturelle et une volonté de partage sont directement corrélées.
Figure 5. Médiations : répartition par nombre de bandes dessinées lues dans l’année
29 Tel est en effet l’objectif de ces pratiques qui prennent place au sein de véritables
événements auxquels notre étude s’est également intéressée à travers notamment une
question (« Vous est-il déjà arrivé de fréquenter un festival de bande dessinée ? »). Qu’il
s’agisse de conventions, de foires, d’événements ayant une notoriété dépassant les
frontières de l’Hexagone (dans le cas du Festival international de la bande dessinée
d’Angoulême) ou s’inscrivant dans un univers graphique et thématique bien précis (à
l’instar par exemple de la Japan Expo), la popularité de ces manifestations est en effet
avérée dans des proportions tout à fait comparables à celles du cosplay, puisque 10 % des
personnes interrogées se déclarant lectrices de bandes dessinées disent les avoir visitées.
Et, considérant plus en détail ces réponses positives, nous retrouvons ici sans surprise la
même structuration que dans les deux cas sus-cités, puisque cette fréquentation est
directement corrélée à l’intensité de la pratique de lecture : fait des 57 % des lecteurs de
cinquante bandes dessinées et plus dans l’année écoulée, cette proportion chute à 35 %
(vingt à quarante-neuf bandes dessinées), 27 % (dix à dix-neuf bandes dessinées), 18 %
(cinq à neuf bandes dessinées) puis 10 % (une à quatre bandes dessinées).
30 Nous ne saurions par contre pousser plus avant la recherche de similitudes entre ces deux
phénomènes, car nombre de divergences nous semblent bien plus signifiantes, et ce tout
d’abord parce qu’elles mettent en évidence la spécificité de l’ensemble de ces
événements. Les festivals paraissent, en effet, recruter leurs visiteurs au sein d’une autre
population, puisque l’échelle des âges des « répondants » à la question présentée ci-
dessus présente bien des singularités. Elle est d’abord plus large, puisque trois catégories
de lecteurs arrivent en tête pour ce qui est des visites effectivement effectuées, à
commencer par ceux qui sont âgés de 25 à 29 ans (38 %), puis de 30 à 39 ans (34 %) et enfin
de 18 à 24 ans (30 %), données qui nous placent face à un véritable problème. Semblent
d’abord concernées les populations au sein desquelles la non-lecture de bandes dessinées
est la plus forte (voir I-2, §9) : l’enjeu majeur pour ces festivals paraît ainsi être à la fois le
renouvellement et la captation de publics à la fois plus jeunes et matures, puisque ces
trois tranches d’âges présentent des valeurs nettement supérieures à celles d’autres
catégories regroupant des lecteurs dont l’âge est compris entre 40 et 49 ans (23 %) et
entre 15 et 17 ans (18 %).
115
31 Invitant les organisateurs des différents festivals à œuvrer pour une plus grande diversité
(en ouvrant par exemple des espaces « jeunesse » dédiés à la lecture de contes au « Quai
des bulles » de Saint-Malo, ou animés avec le concours d’une bibliothèque au « BD Boum »
de Blois), ces chiffres placent les organisateurs devant une périlleuse voire impossible
mission : se définir véritablement comme des instruments de médiation, c’est-à-dire
prendre acte d’une multiplicité d’approches de la chose événementielle et renoncer dans
tous les cas à réduire celle-ci à une seule formule ou à un unique mode d’organisation
qu’il serait possible de dupliquer à volonté (possibilité à une époque envisagée par la
Japan Expo et le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême). En effet, l’âge
de ces lecteurs potentiellement visiteurs ne constitue pas la seule originalité de ces
manifestations vis-à-vis des autres pratiques que nous avons étudiées, et il est également
possible de nous demander si celles-ci ne mettent pas en jeu différentes motivations, ou
plus exactement différents rapports à la création. En atteste par exemple une autre série
de données ayant trait à une pratique éminemment courante, voire carrément
structurante, au sein de ces divers événements : « Vous est-il déjà arrivé de chercher à
obtenir des dédicaces d’auteurs ? »
32 Le fait pour l’auteur de signer ou de dessiner sur les livres qu’il a conçus dans le cadre
d’un festival n’a en effet rien d’anodin, ainsi que le signale Jean-Christophe Menu dans un
dossier intitulé « Critique de la dédicace » publié dans la revue L’Éprouvette : « La dédicace,
rituel obligé de quasiment toute manifestation publique liée à la bande dessinée, a pour
ambiguïté d’être à la fois basée sur la gratuité et de représenter la justification
marchande de la manifestation » (Menu, 2006, p. 80). Cette pratique se situe ainsi au
croisement de plusieurs des thèmes que nous abordons dans notre étude et dans cet
ouvrage : la volonté de partager une expérience de lecteur (avec l’auteur l’ayant
précisément permise), le mode de propriété des bandes dessinées et la volonté de
valoriser une accumulation d’imprimés (dans le cas de collections : voir III-1, §7-8). Et elle
met dans tous les cas en cause, à en croire Jean-Christophe Menu du moins, une certaine
éthique des pratiques qui nous intéressent : « Si plaisir il y a, c’est très rarement celui
d’observer dessiner, mais bien plutôt d’obtenir ce succédané d’“original” » (idem, p. 80)
susceptible d’être revendu à bon prix et permettant de « déguiser un intérêt marchand en
désintérêt de lecteur » (idem, p. 81).
33 On ne peut plus tranchés, ces propos nous invitent ainsi à nous interroger sur les
dispositifs de « médiation » permettant de rapprocher un mode d’expression (la bande
dessinée) de l’ensemble de ses publics potentiels et réels, et il nous faut dès lors les mettre
en perspective vis-à-vis des données dont nous disposons dans le cadre de notre étude.
Car si nous n’avons pas mesuré la part de semblable « intérêt » au sein des divers modes
de circulation du livre de bandes dessinées, le « désintérêt » qu’évoque Jean-Christophe
Menu semble à la fois constituer le fondement de la pratique qu’il pourfend ici (puisque
l’intérêt pour les dédicaces est encore une fois directement fonction de l’intensité d’une
pratique culturelle : 38 % des lecteurs de cinquante bandes dessinées et plus dans l’année
écoulée déclarent s’y intéresser, contre seulement 11 % des lecteurs d’une à quatre
bandes dessinées et de cinq à neuf bandes dessinées dans l’année écoulée) et mettre en
évidence ses aspects les plus problématiques. En effet, nous sommes face à une pratique
inégalement répartie au sein de notre échantillon, et surtout face à l’une des seules
116
questions vis-à-vis desquelles le type de bandes dessinées lues semble plus signifiant que
d’autres clivages et indicateurs comme l’âge, le sexe ou les professions et catégories
socioprofessionnelles.
34 Si l’on considère quatre des genres qui sont au fondement de nos investigations (« albums
traditionnels », « comics », « mangas », « romans graphiques », ici présentés par ordre de
popularité : voir I-3, §32), force est de constater que nous n’obtenons pas du tout les
mêmes valeurs et que le rapport à la dédicace se doit d’être considéré à l’aune d’une
certaine diversité. Sans surprise (puisqu’il s’agit du public le plus large et aux pratiques
de lecture les moins soutenues), les lecteurs d’« albums traditionnels » semblent être les
moins concernés : seulement 18 % d’entre eux déclarent « chercher à obtenir des
dédicaces d’auteurs », activité constituant tout de même leur deuxième centre d’intérêt
au sein de ceux que nous avons choisi d’interroger (31 % d’entre eux déclarent ainsi
« visiter des expositions de bande dessinée », 13 % « faire de la bande dessinée en
amateur », 9 % « intervenir sur des forums de bande dessinée »). Étrangement, la
recherche d’un rapport plus « direct » avec l’auteur semble ainsi plus prégnante au sein
de genres dans lesquels celui-ci est a priori bien moins accessible et présent, car ils font la
part belle à une production étrangère et traduite.
35 Tel est le cas en ce qui concerne les comics (22 % des lecteurs) et les mangas (28 %),
productions vis-à-vis desquelles les lecteurs doivent bien souvent se contenter de rares
apparitions d’auteurs américains ou japonais (par exemple à la Japan Expo ou au Comic
Con) ou se tourner vers des créateurs français opérant dans les mêmes genres (à l’instar
de Run ou de Reno, respectivement auteurs de Mutafukaz et Dreamland). Force est en tout
cas de constater, au regard de ces données, qu’une production que l’on pourrait dire
« feuilletonesque » car s’articulant autour de la publication de séries faisant la part belle à
la tomaison n’est pas incompatible avec un intérêt pour l’auteur : sur ce point, et comme
dans le cas d’autres modes d’expression, il nous faut revenir sur les idées reçues
entachant trop souvent l’étude de ce que l’on a aujourd’hui tendance à nommer de façon
sans doute trop vague les « industries culturelles ». Si l’on s’en tient à l’analyse des
publics et plus spécifiquement du lectorat qui nous intéresse, celles-ci ne sauraient être
appréhendées comme les vecteurs d’une production ne faisant aucun cas de la création et
des créateurs.
36 Il s’agit de rompre avec une tradition intellectuelle prenant ses sources dans le célèbre
chapitre (« La production industrielle des biens culturels ») de la Dialectique de la raison
signé Theodor W. Adorno et Max Horkheimer, et assimilant implicitement ou
explicitement (à l’instar d’Alain Finkielkraut dans une interview ayant fait couler
beaucoup d’encre donnée au journal Libération le 28 janvier 2008) bande dessinée et
« sous-littérature ». Adopter une tout autre perspective semble notamment nécessaire au
regard d’un genre vis-à-vis duquel la dédicace paraît constituer une pratique on ne peut
plus structurante : le « roman graphique », dont 32 % des lecteurs disent chercher à
rencontrer les auteurs des livres qu’ils affectionnent, point qui nous semble des plus
intéressants. Ces bandes dessinées que l’on peine à définir avec exactitude (et qui, à en
croire Thierry Groensteen dans l’article « roman graphique » du Dictionnaire de la bande
dessinée publié sur le site neuvièmeart 2.0, entendent avant tout établir « une distinction
entre le tout-venant de la production et des œuvres plus ambitieuses ») sont, en effet, ici
ramenées à ce qui les caractérise le mieux : l’affirmation d’un auteur, sensible dès
l’apparition du terme (sur la couverture d’Un pacte avec Dieu de Will Eisner) et qui reste
présent à travers les avatars les plus « feuilletonesques » (pensons aux Batman de Frank
117
1 L’un des principaux apports du Système de la bande dessinée, ouvrage de référence s’il en
est, réside certainement dans l’affirmation de l’importance de l’image : « sa
prédominance au sein du système tient à ce que l’essentiel de la production du sens
s’effectue à travers elle » (Groensteen, 2006b, p. 10). L’étude de la bande dessinée s’écarte
ainsi des canons de l’étude littéraire « textuelle », et nous sommes plus largement face à
un livre dont le caractère « visuel » pose nombre de questions. À en croire certains
chercheurs, cette notion d’« image » permet de passer outre celle de « média » : il est en
effet possible d’identifier dès la naissance de la bande dessinée des processus
d’intégration de toutes sortes d’iconographies (issues de la presse, voire de la médecine :
voir Smolderen, 2009), ou encore de se demander si bande dessinée et cinéma ne
constituent pas « deux arts “rupestres” (ne trouvent-ils pas respectivement leur source
dans la caverne de Platon et la grotte de Lascaux ?) » qui sont « nés ensemble » et peuvent
être vus comme « les deux “spectacles populaires” du siècle » (Ciment, 1990, p. 10). De ce
point de vue, bande dessinée et toutes sortes d’images (cinématographiques,
audiovisuelles, vidéoludiques…) font assurément bon ménage : mais qu’en est-il du point
de vue du lecteur ?
5 Fort de ces données, il convient de questionner les propos de Thierry Groensteen que
nous citons plus haut : la problématique « rencontre » qui est au fondement du neuvième
art doit-elle être pensée sur le mode de la « bâtardise » et du « handicap » (Groensteen,
2006a, p. 24) ou de l’opportunité ? L’interrogation est de rigueur, car il est difficile de s’en
120
tenir à un simple constat : la bande dessinée semble, en effet, non seulement prendre
spontanément place au sein d’un ensemble de modes d’expression et de pratiques
culturelles liées à l’image, mais également encourager son exploration et sa
fréquentation. Et il s’agirait avant tout de la penser non comme un obstacle mais comme
un adjuvant culturel, comme en atteste la comparaison avec les données fournies par
l’enquête sur les pratiques culturelles des Français menée par Olivier Donnat : s’agissant
de leurs pratiques, les lecteurs de bandes dessinées se situent en effet très au-dessus des
moyennes nationales (sachant qu’est uniquement pris en compte ici l’ensemble des
Français âgés de 15 ans et plus).
6 Alors que 82 % des lecteurs de bandes dessinées interrogés dans le cadre de notre étude
déclarent s’être rendus au cinéma durant l’année écoulée, seulement 57 % des personnes
interrogées dans l’étude citée ci-dessus répondent par l’affirmative. Et si l’écart entre les
deux populations apparaît conséquent (environ 25 %), les deux échantillons possèdent
d’indéniables points communs, telles une quasi-parité par sexe (58 % des hommes et 56 %
des femmes dans le cas des « Pratiques culturelles des Français ») et une pratique plus
intense au sein des jeunes générations (90 % des 15 à 19 ans au sein de cette même étude).
Et le même constat vaut pour les autres activités : si 64 % des lecteurs qui nous
intéressent déclarent jouer ou avoir joué, seulement 36 % des répondants aux « Pratiques
culturelles des Français » disent avoir pratiqué les « jeux vidéo au cours des douze
derniers mois ». Le contraste est même saisissant ici, puisque les proportions de non-
joueurs au sein de la population française en son entier (mesurée grâce à des données
datant de 2007, il est vrai) et de joueurs au sein de l’ensemble des lecteurs de bandes
dessinées (mesurée pour sa part en 2012) seraient ainsi absolument semblables (64 %).
7 Semblable raisonnement vaut également, dans des proportions encore plus importantes,
pour une autre pratique : 57 % des lecteurs de bandes dessinées déclarent avoir visité
« musées et expositions », tandis qu’au sein des « Pratiques culturelles des Français », ces
valeurs sont nettement plus faibles. Seulement 30 % des personnes interrogées disent
s’être rendues durant le même laps de temps dans un « musée », chiffre qui ne cesse de
chuter lorsque l’on considère d’autres activités comme les expositions « temporaires de
peinture ou de sculpture » (24 %), de « photographie » (15 %) ou la visite d’une « galerie
d’art » (15 %). Au final, une majorité de « répondants » déclare n’avoir au cours de leur vie
jamais pratiqué semblables activités (23 %, 48 %, 64 % et 61 % en ce qui concerne les items
cités ci-dessus). La porosité entre l’« art séquentiel » (pour reprendre la célèbre
expression de Will Eisner) et d’autres modes d’expression semble clairement constituer
121
un fait avéré, comme en attestent les données analysées ailleurs dans cet ouvrage (voir
IV-1, §3) : pour 82 % de ses lecteurs, « la lecture de la bande dessinée incite à s’intéresser à
d’autres formes d’art » (28 % et 54 % étant respectivement « totalement d’accord » et
« plutôt d’accord » avec cette affirmation, pour être le plus exact possible).
8 Plus encore qu’un adjuvant culturel, la bande dessinée semble ici pouvoir être qualifiée de
véritable « stimulant visuel », comme en atteste un fait : l’intensité des pratiques
culturelles qui nous intéressent décroît assurément avec la lecture elle-même. Preuve en
est avec la comparaison des chiffres fournis ci-dessus avec d’autres séries de données
qu’analyse notamment Sylvain Aquatias dans un autre chapitre de notre ouvrage (voir
II-5) : les pratiques culturelles et visuelles des « anciens lecteurs » et des « non-lecteurs »
(dans tous les cas âgés de 15 ans et plus) de bandes dessinées. La chose est en effet vraie
quant à la fréquentation des salles de cinéma (qui passe de 82 % à 57 % et à 31 % dans le
cas des trois catégories sus-citées), mais également s’agissant de la pratique du jeu vidéo
(dont l’érosion est encore plus spectaculaire : 64 %, 33 % et 11 %), des « arts de la scène »
(qui suivent le même mouvement : 63 %, 41 %, 27 %), ou encore de la visite de musées et
d’expositions (57 %, 31 %, 18 %).
9 Ces chiffres montrent encore une fois une pleine intégration de la bande dessinée aux
pratiques culturelles, car celle-ci participe clairement d’un phénomène que décrivent fort
bien Philippe Coulangeon et Yannick Lemel dans un article rendant compte de l’enquête
permanente sur les conditions de vie des ménages datant de 2003. « Quel que soit le
couple d’activités considérées, on a d’autant plus de chances d’en pratiquer une que l’on
pratique déjà l’autre » (Coulangeon, Lemel, 2009, p. 8). La culture est ainsi à penser à
l’aune de ce que nous pourrions appeler une « logique de cumul » : elle doit être
considérée sur le mode de l’addition, et une pratique n’est pas isolée, qu’il s’agisse de
lecture ou d’autres activités telles que celles que nous évoquons ci-dessus. Ce fait met en
évidence l’une des originalités de notre étude : en effet, celle-ci ne permet pas seulement
d’attester de la réalité de ce phénomène mais donne également l’occasion de mieux
cerner son importance en permettant notamment de le quantifier.
122
Figure 2. Répartition des pratiques « visuelles » par nombre de bandes dessinées lues dans l’année
écoulée
10 Si le principe de ce « cumul » est aujourd’hui bien connu, ses proportions le sont moins, et
les données relatives à l’intensité de ces diverses pratiques culturelles sont à cet égard
éclairantes : mises en perspective vis-à-vis de la fréquence de lecture, elles semblent
presque esquisser deux populations distinctes. Les pratiques d’intensité que nous
pourrions dire « moyenne » (soit les personnes interrogées déclarant jouer une à deux
fois par mois et se rendre deux à cinq fois dans l’année dans des musées, des expositions
ou au cinéma) sont respectivement le fait des lecteurs que l’on pourrait dire « petits » et
« moyens » d’une à quatre, dix à dix-neuf et vingt à quarante-neuf bandes dessinées dans
l’année, tandis que les pratiques « fortes » sont systématiquement le fait des plus gros
lecteurs (cinquante bandes dessinées et plus lues dans l’année). 10 % d’entre eux
déclarent par exemple s’être rendus plus de dix fois au musée et à une exposition dans
l’année écoulée, contre seulement 3 % de ceux qui lisent entre cinq et neuf bandes
dessinées.
11 Et ce constat semble être valable pour toutes les activités à caractère visuel qui semblent
relever d’un déséquilibre flagrant : ce sont par exemple 19 % des lecteurs de cinquante
bandes dessinées et plus dans l’année écoulée qui déclarent s’être rendue plus de 20 fois
au cinéma durant la même période tandis que 35 % d’entre eux disent jouer aux jeux
vidéo ou jeux en réseau « tous les jours ou presque ». A titre de comparaison, seulement
10 % des lecteurs de 5 à 9 bandes dessinées durant le même laps de temps évoquent la
même fréquentation des salles obscures et 17 % des lecteurs de 1 à 4 bandes dessinées la
même pratique vidéoludique. Même sans mesure d’intensité, le plus haut taux de réponse
positive aux questions « Au cours des douze derniers mois, êtes-vous allé voir un film au
cinéma ? » (88 %), « Avez-vous assisté à un concert, une pièce de théâtre, un spectacle ou
un festival ? » (79 %), « Jouez-vous aux jeux vidéo ou en réseau ? » (74 %) ou encore
« Avez-vous été dans un musée ou une exposition ? » (70 %) est le fait de ces lecteurs les
plus actifs dont les pratiques sont très largement supérieures à celles de toutes les autres
catégories.
123
12 La culture est en tout cas, au regard de ces chiffres, inégalement partagée, et la bande
dessinée ne fait à cet égard nullement exception : cette logique de « cumul » s’étend en
effet largement au-delà du champ des seules pratiques « visuelles », comme en atteste par
exemple la lecture de romans (entre 64 % et 62 % pour les lecteurs d’une à dix-neuf
bandes dessinées, 69 % pour ceux de vingt à quarante-neuf bandes dessinées, et 81 % chez
ceux lisant au-delà de cinquante bandes dessinées), de livres sur l’histoire (de 31 % à 38 %,
puis 50 % et 47 % pour les mêmes catégories) ou d’essais politiques, philosophiques ou
religieux (de 21 % à 22 %, puis 32 % et 41 %). Émerge ainsi une question que gagneraient
assurément à poser les naissantes études visuelles : l’image définit-elle vraiment une
communauté de pratiques culturelles, structure-t-elle un ensemble d’activités et
d’échanges se focalisant sur des dispositifs graphiques et iconiques ?
16 Même si les autres indications que nous fournit ce test ne sont pas suffisamment
signifiantes pour établir de plus larges conclusions, il n’en reste pas moins qu’un fait
s’impose : à supposer qu’il existe véritablement une « culture de l’image » regroupant
plusieurs pratiques culturelles ayant trait au « visuel », celle-ci est avant tout structurée
par âge et non selon un autre modèle. Semble par exemple beaucoup moins pertinente la
logique de l’« omnivore/univore » chère à Richard Peterson qui fait du « cumul » que
nous décrivons ci-dessus l’apanage de catégories sociales dites « supérieures ». Celles-ci
mobiliseraient toutes sortes de livres, de musiques ou d’équipements culturels alors que
les populations moins favorisées présenteraient des centres d’intérêt moins variés (voir
Peterson, 2004). Au regard de nos données, l’éclectisme « visuel » n’est pas signe de
« distinction » sociale, pour reprendre la célèbre expression de Pierre Bourdieu, et au sein
du « double point de vue difficilement conciliable » à partir duquel doivent, selon Olivier
Donnat, être appréciées ces pratiques culturelles, il faut trancher : en termes d’image, les
« mutations générationnelles » priment sur la « forte stratification sociale » (Donnat,
2011, p. 28).
17 Ces réflexions nous invitent à nous interroger plus avant sur ce que nous nous proposons
d’appeler ici une « culture de l’image », et en premier lieu à dépasser ce que Josiane Jouët
et Dominique Pasquier qualifient de « préjugés » (Jouët, Pasquier, 1999, p. 79). Dans un
article de la revue Réseaux, se fondant sur l’enquête « Les jeunes et l’écran » réalisée
en 1997, ces deux chercheurs formulent des conclusions qui sont pertinentes plus de
quinze ans plus tard au regard des données que nous avons récoltées. Ceux-ci placent
notamment ce qu’ils proposent de nommer une « culture de l’écran » sous le signe de la
complémentarité plutôt que de la rivalité : goûts pour lecture et audiovisuel n’ont ainsi
rien d’antinomique, et paraissent même être fortement liés. Si, en 1997, « la lecture de
bandes dessinées [est] appréciée par la moitié des gros pratiquants de jeux vidéo (47 %) et
par seulement le quart (26 %) des non-joueurs dont près de la moitié ne lit pas ce genre
d’imprimé » (idem), la chose semble encore plus vraie aujourd’hui puisque dans le cadre
de notre étude, 92,5 % des lecteurs de bandes dessinées âgés de 15 à 17 ans déclarent jouer
aux « jeux vidéo ou jeux en réseau, y compris sur téléphone portable ».
18 L’inverse est également vrai, puisque 84,3 % des personnes du même âge disant dans le
cadre de notre étude jouer reconnaissent également lire des bandes dessinées : même si
ces chiffres ne sauraient être tenus pour absolument fiables (du fait précisément des
faibles effectifs que représentent les non-lecteurs), force est de constater que nous
125
sommes face à une pratique de la lecture pleinement motivée. Elle est dans tous les cas
suffisamment solide pour inviter ces amateurs de loisirs numériques à faire pleinement
partie du monde du livre : même si nous ne l’avons pas mesurée, leur inscription en
bibliothèque semble plus que plausible (puisqu’une grande proportion de ces lecteurs les
fréquente effectivement, voir V-1, §10), et l’acquisition d’ouvrages fait également partie
de leurs pratiques usuelles. 92 % des lecteurs appartenant à ces tranches d’âges et
déclarant « posséder des bandes dessinées au format papier » disent ainsi s’intéresser à
des jeux vidéo prenant place sur tous les supports cités ci-dessus, et la corrélation entre
ces deux pratiques culturelles est de plus avérée (le test du Khi-Chi-Deux présentant une
valeur de de 0,037 et étant donc signifiant).
19 Ces faits nous invitent dans tous les cas à préciser les analyses de Josiane Jouët et
Dominique Pasquier, ou plus exactement à mettre une nouvelle fois en perspective les
données sur lesquelles nous nous appuyons. Considérant les statistiques portant sur
l’équipement audiovisuel ainsi que sur les usages de l’ordinateur et de l’Internet au sein
de l’étude sur les pratiques culturelles des Français, il est en effet possible de nous
demander si la lecture de bandes dessinées ne tire pas plus que tout autre livre la
quintessence d’un nouvel environnement technologique et médiatique dont Olivier
Donnat met bien en évidence la spécificité. « Avec le numérique, et la polyvalence des
terminaux aujourd’hui disponibles, la plupart des pratiques culturelles convergent
aujourd’hui vers les écrans : visionnage d’images et écoute de musique bien entendu, mais
aussi lecture de textes ou pratiques en amateurs » (Donnat, 2009, p. 2). Et il s’agirait dès
lors de reconsidérer la notion de « culture de l’écran » au regard d’une certaine
complexité : vis-à-vis de la bande dessinée, force est de constater que tous les écrans ne se
valent pas.
20 En effet, la « convergence » évoquée ci-dessus ne concerne pas tous les dispositifs ou
médias, et semble, à l’inverse, constituer la spécificité de « nouveaux écrans », pour
reprendre la terminologie utilisée dans l’étude citée ci-dessus : offrant une polyvalence
quant aux canaux de diffusion (Internet, télévision, cinéma, jeu vidéo), se prêtant à
différents usages (sédentaires ou mobiles, individuels ou collectifs) et permettant de
rompre avec « la consommation des anciens médias (télévision, radio) ou les pratiques
culturelles “traditionnelles” » (Donnat, 2009, p. 1), ceux-ci semblent constituer l’un des
supports privilégiés des lecteurs qui nous intéressent. En attestent les données de notre
étude concernant le cinéma : il s’agit d’une pratique avérée (82 % des lecteurs qui nous
intéressent, rappelons-le), mais la chose n’a rien d’étonnant ou de spécifique à la bande
dessinée puisque nous sommes face à une activité extrêmement populaire parmi tous les
types de lecteurs (à en croire Philippe Coulangeon dans l’article cité ci-dessus).
21 La corrélation avec la pratique du jeu vidéo (voir supra) mais également avec des modes
de lecture numérique (qui concernent 14 % des lecteurs, chiffre sans doute sans
équivalent au sein du monde du livre) est bien plus signifiante : nous pouvons donc
effectivement penser que la lecture de bandes dessinées s’inscrit dans un certain
renouveau médiatique de l’approche de l’image, en faisant par exemple la part belle à
l’interactivité. Toutes les conditions sont en tout cas réunies pour ce faire, ainsi qu’en
attestent les données concernant l’équipement que nous avons pu recueillir dans le cadre
de nos travaux : celles-ci se situent effectivement systématiquement au-dessus de la
126
moyenne nationale, qu’il s’agisse de la présence au foyer d’une console de jeu qui est un
fait pour 64 % des lecteurs comme nous l’avons vu (tandis que l’enquête sur les pratiques
culturelles des Français indique un taux de 37 % de la population pour une « console de
jeu fixe » et de 22 % pour une « console portable » sans que les recoupements entre ces
deux catégories soient explicités) ou encore de l’accès à l’Internet au sein du domicile
(94 % des lecteurs de bandes dessinées, alors que 84 % des Français âgés de plus de 15 ans
disent l’utiliser « chez eux »).
26 Au regard de ces données et des autres points que nous avons précédemment évoqués, la
bande dessinée semble s’apparenter à un livre dont on pourrait dire qu’il bourgeonne :
plus sa lecture est forte, plus celle-ci donne lieu à des intérêts pour toutes sortes de loisirs
et d’objets. Nous sommes face à une culture de l’image qui est peut-être à penser sur le
mode du carnaval cher à Michel Leiris : le goût de l’anonymat, le soin du déguisement, la
production d’effigies et la reprise de toutes sortes d’images font l’intérêt de la fête. Il
semble à cet égard effectivement urgent de s’inscrire dans la « post-légitimité »
qu’évoque Éric Maigret dans un tout autre ouvrage : ne pas cesser « de créer ses propres
enfers » (c’est-à-dire ses ensembles de livres à proscrire) et s’en tenir à une « pureté
définitionnelle » (Maigret, 2012, p. 146) de la bande dessinée, c’est risquer de passer à côté
de ce qui fait la spécificité de ce mode d’expression et des produits culturels qui lui sont
liés.
27 Sans doute est-il bien plus pertinent de suivre la voie tracée par Philippe Marion dans un
autre article de ce même ouvrage : prendre acte de « contours identitaires si mobiles, si
évolutifs, si culturellement dépendants », c’est-à-dire d’une capacité de la bande dessinée
à se situer « dans les confins toujours provisoires du média » (Marion, 2012, p. 175 et 176).
Nous sommes en effet face à un mode d’expression qui semble prendre en défaut cette
notion elle-même, ou du moins la volonté de distinguer clairement des « organisations
industrielles destinées à produire et à diffuser des contenus informationnels et culturels »
(Davallon, 2003, p. 27), pour reprendre une phrase de Jean Davallon. Il convient, dans le
cas de la bande dessinée, de penser ces médias comme liés, ainsi qu’en atteste un mode de
128
création que nous avons souhaité interroger à travers une question : « Vous est-il déjà
arrivé d’aller au cinéma voir un film adapté d’une bande dessinée ? »
28 Cette interrogation pose en effet directement le problème qui nous intéresse ici puisque
l’adaptation peut être définie, à en croire Thierry Groensteen, comme « le processus de
translation créant une œuvre OE2 à partir d’une œuvre OE1 préexistante, lorsque OE2
n’utilise pas, ou pas seulement, les mêmes matériaux de l’expression que OE1 »
(Groensteen, 1998, p. 273) et ne relève pas, pourrions-nous ajouter en reprenant les
propos cités ci-dessus, de la même « organisation industrielle ». Et force est de constater
que, dans le cas de la bande dessinée, les exemples sont nombreux et concernent
absolument tous les genres : en se focalisant sur des productions récentes, les albums
traditionnels (avec par exemple Snowpiercer. Le Transperceneige de Bong Joon-ho adapté de
l’œuvre de Jacques Lob et Jean-Marc Rochette, sans citer les multiples Astérix ou encore
Les Schtroumpfs) sont concernés, de même que les comics (Wolverine. Le combat de l’immortel
de James Mangold sorti en 2013), les mangas (pensons à Old Boy de Spike Lee adapté du
manga de Garon Tsuchiya et Nobuaki Minegishi), ou encore les romans graphiques (
Oblivion de Joseph Kosinski, également auteur avec Arvid Nelson et Andree Wallin de la
bande dessinée du même titre).
29 Si l’adaptation est structurante au niveau de la production cinématographique au point
d’aboutir à une proposition riche et constamment renouvelée, tel est également le cas au
niveau du lectorat lui-même au sein duquel elle suscite un intérêt transcendant tous les
clivages possibles et imaginables. La chose est vraie du genre de bandes dessinées lues
(puisque tous les lecteurs se situent au même niveau, de 77 % dans le cas du roman
graphique à 72 % dans celui des albums traditionnels, le lectorat de mangas et de comics
s’inscrivant entre ces deux chiffres avec 76 % et 75 %), mais également de l’âge (69 % et
65 % des personnes interrogées âgées de 15 à 17 ans et de 18 à 24 ans se déclarant lectrices
répondant par l’affirmative, valeur qui ne cesse d’augmenter avec l’âge : 71 % des
25-29 ans, 80 % et 75 % des 40-49 et des 50-59 ans), du diplôme (64 % au minimum et 76 %
au maximum pour toutes les catégories ayant fréquenté l’université, de 72 % à 74 % dans
les autres cas) ou de la catégorie socioprofessionnelle (71 % et 78 % dans le cas des
professions intermédiaires ainsi que des cadres et professions intellectuelles supérieures,
entre 59 % et 69 % pour les autres).
30 Structurant, l’intérêt pour l’adaptation semble également signifiant puisqu’il constitue
aussi la marque d’une pratique culturelle qui se déploie en direction d’autres activités : en
effet, les réponses positives à la question que nous présentons ci-dessus progressent de
façon spectaculaire avec la lecture elle-même, et nous retrouvons ici un phénomène déjà
maintes fois observé. Si seulement 32 % des non-lecteurs de bandes dessinées déclarent
s’y intéresser, ce chiffre progresse régulièrement (55 % des lecteurs d’une à quatre bandes
dessinées dans l’année, 67 % des lecteurs de cinq à neuf bandes dessinées dans l’année,
70 % des lecteurs de dix à dix-neuf bandes dessinées dans l’année) jusqu’à atteindre ses
plus importantes valeurs en ce qui concerne les plus gros lecteurs (82 % et 84 % des
lecteurs de vingt à quarante-neuf bandes dessinées dans l’année et des cinquante et plus
bandes dessinées dans l’année). Ceux-ci présentent, comme nous l’avons vu, les pratiques
culturelles les plus intenses dans tous les domaines, la chose tombe sous le sens, mais un
fait demeure : les images de bandes dessinées appellent d’autres images, et plus
129
largement des écrans. Nous sommes face à des adaptations cinématographiques qui
n’occultent pas le livre, mais semblent à l’inverse tisser avec lui des liens de contiguïté qui
restent à explorer en s’inspirant par exemple des travaux d’Alain Boillat (Des cases à
l’écran. Bande dessinée et cinéma en dialogue, Georg, 2010).
Figure 4. Critères les plus importants dans le choix d’une bande dessinée
33 Une notion honnie par André Breton (qui reproche, dans le Manifeste du surréalisme, à
l’auteur de s’en prendre « à un caractère » puis de faire « pérégriner son héros à travers
le monde » tout en lui donnant l’air « de les déjouer, les calculs dont il est l’objet »
[Breton, p. 17]) est ainsi considérée comme structurante, position qui ne correspond
apparemment pas aux attentes des lecteurs que nous avons interrogés. Parmi les
réponses à la question « Pour vous, quels sont les deux critères les plus importants dans le
choix d’une bande dessinée ? », le personnage n’arrive en effet qu’en troisième position
(35 %) et est largement distancé par « le dessin » (59 %) puis « l’histoire » (66 %). Et cette
position semble largement partagée puisqu’on la retrouve au sein de chacun des lectorats
privilégiant un type de bande dessinée donné, depuis les comics (38 % des réponses se
portant sur le « personnage »), l’humour (35 %) et les albums traditionnels (34 %)
jusqu’aux mangas (28 %) et aux romans graphiques (27 %).
34 Même si des variations sont sensibles (l’écart de près de 10 % entre les bandes dessinées
d’inspiration américaine et japonaise gagnerait notamment à être étudié au regard
d’hypothèses, puisque toutes deux semblent proposer nombre de créatures de fiction), un
fait demeure : la définition et l’approche de la transfictionnalité qu’évoque Richard Saint-
Gelais et que nous présentons sommairement ci-dessus gagneraient à être précisées. Si
elle constitue une approche pertinente pour l’étude des diverses œuvres qui sont
évoquées dans ce texte, on ne saurait pour autant considérer que la transfictionnalité fait
pleinement sens auprès des lecteurs eux-mêmes : vis-à-vis d’un ensemble de médias et de
pratiques culturelles, la notion de personnage n’est pas plus structurante que d’autres,
comme en attestent les rapprochements que nous avons opérés entre plusieurs questions
et séries de réponses. Les lecteurs de bandes dessinées déclarant être allés « voir un film
au cinéma » dans les douze derniers mois et « jouer aux jeux vidéo ou jeux en réseau », la
placent ainsi également en troisième position : même si les valeurs sont plus hautes
(45,5 % des réponses dans les deux cas) que celles que nous évoquons ci-dessus, elles
démontrent que la notion n’est effectivement pas prépondérante.
35 Parmi les « critères les plus importants dans le choix » d’un livre, elle se situe ainsi
quasiment au même niveau que le « dessin » et en dessous de « l’histoire » : c’est peut-
être plus largement une certaine approche de la « culture de masse » qu’il s’agit de
réviser, car l’importance d’autres notions semble également devoir être mise en
perspective vis-à-vis de l’étude des pratiques culturelles. Tel est notamment le cas de la
sérialité qu’un chercheur comme Matthieu Letourneux place au fondement même de
l’analyse de certains corpus littéraire dans un brillant article intitulé « Répétition,
variation... et autoplagiat » paru dans la revue Loxias. « L’un des traits spécifiques de la
culture de masse contemporaine est de penser de façon sérielle », et ce faisant d’esquisser
un certain mode de production ou de création : « tendance des auteurs à l’imitation et
parfois au plagiat ; accent mis par l’éditeur sur la collection au détriment de l’auteur ;
goût chez le lecteur de certaines récurrences du narré au détriment du “style” »
(Letourneux, 2007, §1).
36 Parmi les « critères de choix » que nous avons interrogés, le « fait de poursuivre une
série » est en effet clairement minoritaire : il n’apparaît au total qu’en quatrième position
(avec 15 % des réponses), loin derrière le personnage, le dessin et l’histoire (35 %, 59 % et
66 %, rappelons-le). Et si cette dernière notion peut paraître entraîner une certaine
131
confusion (car une « histoire » peut prendre la forme d’une série et être par exemple
d’emblée conçue sur plusieurs tomes ou épisodes, sur le mode du feuilleton), elle marque
surtout les limites des propos que nous reproduisons ci-dessus. Au regard des lecteurs et
surtout des écarts sensibles on ne peut plus importants entre ces différentes réponses, la
bande dessinée semble être affaire de narration plus que de collection (dans tous les sens
du terme, y compris celui qu’évoque Matthieu Letourneux), et un dispositif éditorial
comme la série ne saurait apparemment à lui seul suffire à justifier l’acquisition d’une
œuvre ou d’un ensemble d’œuvres.
37 Faut-il voir dans ces données la preuve d’un décalage entre une approche scientifique de
la littérature, ou plus largement d’un mode de production, et la réception de cette même
littérature au sein d’un vaste lectorat (ou du moins, dans notre cas, des plus de cinq mille
personnes interrogées) ? La chose semble plausible, car cette moindre importance de la
série au sein des critères de choix d’une bande dessinée est sensible dans tous les genres
concernés par notre étude, depuis les lecteurs férus de roman graphique (14 % des
réponses) jusqu’à ceux qui affectionnent le manga (18 %) en passant par les amateurs
d’humour et d’albums (16 %) ou de comics (17 %). Et ces données semblent dans tous les
cas nous inviter à considérer le lecteur comme n’étant nullement prisonnier d’un système
de production, voire dupe des stratégies éditoriales susceptibles d’être déployées pour le
fidéliser, car cette position est apparemment largement partagée.
38 Si des divergences existent, elles sont en effet mineures, puisque les « faibles » lecteurs
(soit les catégories allant d’une à dix-neuf bandes dessinées lues dans l’année) sont à
peine moins concernés (de 11 % à 16 % de réponses) que ceux qui présentent une pratique
plus soutenue (21 % et 15 % des lecteurs de vingt à quarante-neuf bandes dessinées et de
cinquante bandes dessinées et plus dans l’année). Les analyses de Matthieu Letourneux
(qui portent sur la littérature populaire du XXe siècle) semblent toutefois bel et bien
pertinentes, notamment vis-à-vis d’un fait qui s’inscrit directement dans la lignée de ses
propos : la moindre importance de l’auteur qui ne semble pas être véritablement pris en
considération par l’ensemble des lecteurs puisqu’il n’arrive qu’en quatrième position
(12 %) en termes de « critère de choix », derrière la série. Jusqu’à un certain point, le
meilleur représentant d’une bande dessinée paraît ainsi ne pas être son créateur, mais
bien le personnage revenant de tome en tome et relevant donc d’une sérialité.
39 La chose est évidente lorsque l’on appréhende nos données en termes d’âge, et la
définition de la « transfictionnalité » chère à Richard Saint-Gelais concerne peut-être
avant tout une certaine littérature. Celle-ci serait d’abord destinée à des adolescents,
puisque c’est au sein de la catégorie des lecteurs âgés de 15 à 17 ans que ces deux critères
sont les plus importants : 46 % en ce qui concerne le personnage (contre 43 % pour le
dessin) et 20 % pour la série (contre 74 % pour l’histoire). L’auteur est presque inexistant
(2 %), mais son importance ne cesse de croître régulièrement avec l’avancée en âge du
lectorat lui-même : si 4 % des 18-24 ans déclarent en faire un critère de choix, c’est le cas
de 12 % des 30-39 ans et de 21 % et 22 % des 50-59 ans et des 60 ans et plus. L’auteur, et
plus largement la signature des images de bandes dessinées, semblent ainsi constituer
une construction précaire et effectivement concurrencée par des logiques tout autres.
132
43 Au regard de ces données, la bande dessinée semble constituer un mode d’expression qui
fait sens et dont la spécificité est clairement perçue par le lectorat : histoire et dessin vont
de pair et, choisissant un livre, nous sommes face à une narration qui laisse place à une
considération certaine pour ce qui relève de l’image ou plutôt d’un certain mode de
création. Les deux critères cités ci-dessus forment effectivement une espèce de couple
133
que l’on retrouve dans l’ensemble de notre étude et qui semble passer outre l’ensemble
des facteurs qui seraient susceptibles de faire apparaître divergences ou différences. En
effet, l’analyse de ces données par sexe (63 % des hommes privilégiant l’histoire et 56 % le
dessin, contre 70 % et 62 % des femmes), niveau de diplôme (63 % des titulaires du
baccalauréat, contre 66 % et 64 % pour les lecteurs possédant un diplôme universitaire de
premier ou second et troisième cycle), profession et catégorie socioprofessionnelle (63 %
et 61 % des cadres, contre 63 % et 59 % des ouvriers) ou nombre de bandes dessinées lues
(68 % contre 61 % des lecteurs de cinquante bandes dessinées et plus, contre 67 % et 61 %
des lecteurs de dix à dix-neuf bandes dessinées) ne met en évidence aucun écart
significatif.
44 Les deux notions qui nous intéressent ici ne sauraient en tout cas être appréhendées au
regard d’une distinction, et ces données semblent confirmer le bien-fondé des propos de
Thierry Groensteen qui propose, dans son Système de la bande dessinée, de rompre avec une
idée reçue : « l’écrit est le véhicule privilégié du récit en général » (Groensteen, 2006b,
p. 10). Au regard de nos données, tel n’est en effet pas le cas, et peut-être pourrions-nous
même envisager d’autres investigations adoptant une approche que l’on pourrait
qualifier de stylistique : même si celle-ci se prête fort mal à une étude quantitative de
cette taille, elle permettrait d’appréhender plus finement la notion de « dessin » en
tentant de cerner l’importance d’une composition (instaurant un rythme de lecture) ou
de procédés (faisant usage de plusieurs matériaux comme encre, peinture ou autre). Quoi
qu’il en soit de ce projet, force est de constater qu’il convient d’interroger plus avant la
réception de ce que Philippe Marion nomme la « graphiation » (Marion, 1993), la forme
d’énonciation visuelle, d’image portant directement et distinctement la marque de son
producteur et de sa production, que constitue toute image de bande dessinée.
45 En effet, l’intérêt pour le dessin ne se cantonne pas au seul livre, mais semble également
concerner la fréquentation d’expositions et plus largement la disposition d’œuvres de
bandes dessinées au sein d’espaces tout autres. En attestent nos données, puisque 30 %
des lecteurs que nous avons interrogés déclarent effectivement en avoir déjà visité, et
nous sommes ici aussi face à une pratique qui semble structurante. A l’exception des plus
jeunes générations (et plus précisément des 15-17 ans qui répondent par l’affirmative
pour 20 % d’entre eux), toutes les autres personnes interrogées semblent faire montre
d’un intérêt semblable (qui oscille entre 30 % pour les 18-24 ans et 36 % pour les 25-29 ans
tout en concernant 34 % des 50-59 ans). Les hommes (31 %) sont quasiment au même
niveau que les femmes (28 %), tandis que l’analyse des données par genre de bandes
dessinées lues n’offre finalement que d’assez faibles contrastes. Nous pouvons tout au
plus signaler l’existence de deux groupes distincts : lecteurs de romans graphiques (45 %)
et de mangas (43 %) semblent bien plus intéressés que les personnes privilégiant les
comics (34 %) ou les albums traditionnels (31 %).
Le dessin en partage
46 Dans le cas présent, l’intérêt pour un mode d’expression transcende un média donné (le
livre), mais il semble également nous inviter à nous situer au-delà d’une certaine attitude,
se cantonnant à la réception de productions imaginées par d’autres. Les données relatives
à la question « Vous est-il déjà arrivé de faire de la bande dessinée en amateur ? » sont en
effet éloquentes, puisque 14 % des lecteurs que nous avons interrogés répondent par
l’affirmative : deux fois moindre que les expositions (30 %) et se situant quantitativement
134
juste en dessous de la recherche de dédicaces (18 %), cette pratique du dessin prend par
contre le pas sur d’autres modes d’expression (telle l’intervention sur des forums de
bande dessinée, 10 %) et montre que la bande dessinée constitue un langage faisant une
place à l’activité. L’amateur ici interrogé se recrute en effet également au sein de tous les
genres structurant le lectorat qui nous intéresse, et ce même si le manga (28 % des
lecteurs répondant par l’affirmative), le roman graphique (21 %) et le comics (20 %)
supplantent nettement un album traditionnel (13 %) qui s’apparente ici aussi à un produit
de librairie.
termes utilisés par Claude Poliak dans une étude qui fit date (Aux frontières du champ
littéraire. Sociologie des écrivains amateurs). Nous préférons nous contenter de conclure en
soulignant que ces données mettent encore une fois l’accent sur un fait : la lecture de
bandes dessinées nous invite résolument à placer le livre en perspective vis-à-vis de tous
les médias, et plus largement d’un ensemble de pratiques ayant trait à la diffusion et à la
création. Plus que toute autre forme de publication, la bande dessinée semble nous inviter
à considérer la notion d’image au sens large.
136
Bibliographie
AQUATIAS (Sylvain), « Cultures juvéniles : diversité des références ou conformisme » [en ligne],
actes du colloque international « Enfance et culture : regards des sciences humaines et sociales »,
Paris, ministère de la Culture et de la Communication, Association internationale des sociologues
de langue française, 2010a. Disponible sur le site dédié. URL <http://
www.enfanceetcultures.culture.gouv.fr/?id_page=colloque&lang=fr> [page consultée le 2 août
2014].
AQUATIAS (Sylvain) (dir.), Les Cultures juvéniles : constances et transformations, rapport de
recherche, laboratoires Espaces Humains et Interactions culturelles (EHIC) et Groupe de
Recherche et d’Etudes Sociologiques du Centre Ouest (GRESCO), université de Limoges, 2010b.
AQUATIAS (Sylvain), « Se différencier ou se conformer : enjeux de la recherche en sociologie sur
les cultures juvéniles, enjeux des cultures juvéniles », Nouvelles Perspectives en sciences sociales,
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Remerciements et crédits
12 Les auteurs tiennent à remercier Gilles Ciment, Françoise Gaudet et Jacques Bonneau
pour leurs apports à cet ouvrage.
13 Ouvrage réalisé en partenariat avec le Labex Industries culturelles et création artistique,
l’université Paris 13 Nord, la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image, et
avec le soutien du ministère de la Culture et de la Communication.