Sharaf-ad-Dîn al-Busayrî
Al-Burda ou Le Manteau
La Qaṣîda al-Burda, également connue sous l’appellation française «
Poème du manteau » est une ode à la prière dédié au prophète
Muhammad qui a été composée par l'Imam Sharafu-Din Muhammad Ben
Sa‘ïd Ben Hammâd Ben Muhsin Ben Sanhâdj Ben Hilâl Sanhâdji)
(1212-1296) d’Égypte. Il est fondé sur le mode de la qasida classique de
Kaâb ibn Zouhaïr qui l'a composée à l'aube de l'Islam, comme une preuve
de sa conversion. En échange de ce poème, le prophète Muhammad lui
offrit sa Burda, ou manteau. Ce poème fut, du vivant même de son auteur,
considéré comme sacré, et occupe encore de nos jours une place
particulière au sein de l'Islam : ses vers sont portés en amulette, récités
dans les lamentations pour les défunts, et interpolés par de nombreux
autres poèmes.
Le Cheikh Sharafu-Din al-Busayri naquit, selon les uns, à Aboukir, aux
environs de Dilâs, selon d’autres, le premier jour de chaouâl 608 (7 mars
1212). Vivant à Belbéis du métier de grammairien et de copiste, il fut le
disciple du célèbre soufi Abou’l’Abbàs Ahmed al- Mursi et devint le plus
illustre docteur « sunnite » de son époque. Il mourut dans les années
694-697 de l’hégire (1294-1298) et son tombeau fut placé près de celui de
l’imâm Shaféi. Ses surnoms al- Dilâsi et al-Busayri sont quelquefois réunis
sous le nom d’al- Dilasiri.
Louange à Dieu, qui fit surgir du néant la création Et que Sa proximité soit
d’avantage allouée à l’Elu dans l’antériorité
Quel sujet fait couler de tes yeux des larmes mêlées de sang ? Le souvenir
des voisins que tu as laissés à Dû-Salem est-il la cause de tes pleurs ?
Est-ce le vent qui, soufflant du côté de Kadhéma, les rappelle à ta mémoire
Ou l'éclair brillant au milieu de l'obscurité, sur les hauteurs d'Idham,
découvre-t-il à tes regards le lieu qu'ils habitent ?
Pourquoi tes yeux versent-ils des torrents d'eau, lors même que tu leur
ordonnes de retenir leurs larmes? Pourquoi ton cœur, au moment où tu lui
dis : Reviens à toi, est-il dans une violente agitation ?
Celui que l'amour possède s'imagine-t-il tenir cachée la passion qui l'agite,
Lorsque deux parties de lui-même trahissent son secret ; ses yeux qui
fondent en pleurs, et son cœur que consume une flamme ardente ?
Ah ! Si l'amour n'était la cause de ta peine, on ne te verrait pas verser des
larmes sur les débris d'une habitation abandonnée Le souvenir de ce ban
[1] et de cette colline ne te ravirait pas le sommeil.
Et comment pourrais-tu nier que tu sois en proie aux tourments de l'amour
Lorsque deux témoins irréprochables déposent contre toi, les pleurs que tu
répands, et la maladie qui le consume.
Lorsque la violence de ta passion a écrit ta conviction sur tes joues En y
traçant les deux lignes des pleurs et de la maigreur, et en leur imprimant
les couleurs de la rose jaune et du bois d'anem ?
Oui, l'ombre de ce que j'aime est venue me ravir le sommeil Tel est l'effet
de l'amour, il change nos plaisirs en cruels tourments.
O toi qui me reproches la violence d'un amour insurmontable, ma faiblesse
est digne d'excuse Et si tu étais équitable, tu m'épargnerais tes
réprimandes.
Puissent les maux que j'éprouve retomber sur toi ! Mon secret ne saurait
échapper aux regards des délateurs, et le mal qui me mine n'admet point
de guérison.
Tu m'as donné de sages avis, mais je n'étais pas capable de les entendre
Car celui que l'amour domine est sourd à toutes les censures.
La vieillesse même aux cheveux blancs n'a pas été à l'abri de mes
soupçons injurieux lorsqu’elle a voulu, par ses conseils, réformer ma
conduite Et cependant est-il des conseils moins suspects que ceux que
donne la vieillesse ?
Dans sa folie, le penchant violent qui m'entraîne vers le mal N’a point mis à
profit les sages avertissements des cheveux blancs et de l'âge décrépit.
Incapable d'aucune bonne action Mon âme corrompue n'a pas même offert
un repas hospitalier à l'hôte respectable qui était venu sans façon chercher
l'hospitalité près de moi.
Ah ! Si j'eusse prévu que je ne lui rendrais pas les honneurs qui lui étaient
dus J’aurais déguisé par le jus du katam son secret que j'ai aperçu [2]
Qui ramènera de son égarement cette volonté rebelle et indomptable Ainsi
que l'on gouverne avec un frein le cheval le plus fougueux !
Ne te flatte pas d'amortir la violence de ses passions, en t'abandonnant
aux actions criminelles. Telle la nourriture ne sert qu'à augmenter la
violence d'un appétit déréglé.
L'âme est semblable à un tendre enfant : si on le laisse suivre son
penchant Il conservera en grandissant l'amour du lait maternel ; mais si on
l'en prive, il se sèvrera de cet aliment.
Détourne donc ton âme de l'amour auquel elle se livre, garde-toi de souffrir
qu'il domine chez elle Car où l'amour règne sans obstacle, il donne la mort,
ou bien il couvre d'ignominie.
Veille sur elle au milieu de ses actions, ainsi qu'un berger veille sur ses
troupeaux au milieu des pâturages Et quand même le pâturage lui
paraîtrait agréable, ne permets pas qu'elle y paisse à son gré.
Combien d'hommes l'attrait de la concupiscence n'a-t-il pas séduits, en leur
présentant, sous une apparence favorable, des plaisirs qui leur ont donné
la mort ! Ils ignoraient que le poison est caché dans les mets les plus
délicats.
Crains également les pièges cachés de la faim et ceux de la satiété.
Souvent une faim violente est pire encore que les maux qui suivent l'excès
de la nourriture.
Que tes yeux qui ont été remplis de crimes se purifient par des larmes
abondantes Et ne quitte jamais l'asile de la repentance.
Résiste à la concupiscence et à Satan, et sois rebelle à leurs suggestions
Quand même ils te donneraient des conseils sages en apparence, tiens-les
toujours pour suspects.
Ne leur obéis jamais, soit qu'ils manifestent la malice d'un ennemi, ou qu'ils
se couvrent des apparences d'une impartiale justice Car tu connais les
pièges que tendent et ces ennemis manifestes, et ces conciliateurs
insidieux.
Je demande pardon à mon Dieu de ce que mes discours ne sont point
accompagnés d'une conduite qui leur soit conforme. Mon inconséquence
est la même que si j'attribuais une postérité à un homme que la nature
aurait frappé de stérilité.
Je t'ai donné des leçons de vertu dont moi-même je n'ai pas fait la règle de
mes actions. Je n'ai point redressé ma conduite, m'appartient-il de te dire :
Redresse-toi ?
J'ai négligé d'amasser avant la mort une provision de bonnes œuvres pour
le temps de mon voyage. Je n'ai ajouté ni prières ni jeûnes à ceux dont
l'obligation est d'une indispensable nécessité.
J'ai criminellement omis de me conformer à l'exemple de celui [3] qui
vivifiait les nuits en les passant en prières, Jusque-là que ses pieds
fatigués par la longueur de ses veilles en contractaient des tumeurs
douloureuses ;
Qui, épuisé par des jeûnes assidus, était obligé de serrer par des ligatures
ses entrailles affamées, Et de comprimer avec des pierres la peau fine de
ses flancs délicats.
Des montagnes d'or d'une élévation prodigieuse ont sollicité l'honneur de
lui appartenir ; Mais il leur a fait voir quelque chose de bien plus élevé, par
son mépris pour les biens de ce monde.
La nécessité qui le pressait ajoutait un nouveau mérite à son détachement
; Les suggestions du besoin ne purent triompher de son désintéressement.
Que dis-je ? Le besoin pouvait-il inspirer le désir des biens de ce mondé, À
celui sans lequel le monde ne serait jamais sorti du néant?
MUHAMMAD est le prince des deux mondes, des hommes et des génies,
Le souverain des deux peuples, ceux qui parlent l’arabe et ceux qui parlent
des langues différentes.
Il est notre prophète, qui nous prescrit ce que nous devons faire, et nous
défend ce que nous devons éviter. Il est le plus véridique de tous les
hommes, soit qu'il affirme, soit qu'il nie.
Il est l'ami de Dieu ; il est celui dont l'intercession est l'unique fondement de
notre espoir Et notre ressource contre les dangers les plus affreux.
Il a appelé les mortels à la connaissance de Dieu, et quiconque s'attache à
lui S’attache à une corde qui n'est point sujette à se rompre.
Il a surpassé tous les autres prophètes par l'excellence de ses qualités
extérieures et de ses qualités morales. Aucun d'eux n'approche de lui en
science ni en vertu.
Chacun d'eux sollicite de l'apôtre de Dieu une gorgée de la mer de sa
science, Ou une goutte des pluies abondantes de sa vertu.
Ils se tiennent près de lui dans le rang qui leur convient, N’étant en
comparaison de sa science, et au prix de sa sagesse, que ce qu'est un
point ou un accent dans l'écriture.
C'est lui qui est parfait par les qualités de son cœur et par les grâces de sa
personne. Le créateur des âmes l'a choisi pour ami.
Il ne partage avec aucun autre ses qualités incomparables ; Il possède
toute entière et sans partage la substance même de l'excellence.
Laisse là ce que les chrétiens débitent faussement de leur prophète
Cela seul excepté [4], use d'une liberté sans bornes dans les éloges que tu
donneras à Muhammad.
Vante autant qu'il te plaira l'excellence de sa nature, Relève autant que tu
le voudras l'éminence de ses mérites ;
Car l'excellence de l'apôtre de Dieu ne connaît point de bornes, Et il n'est
personne dont les paroles puissent dignement l'exprimer.
Si la grandeur de ses miracles répondait à l'éminence de son mérite, La
seule invocation de son nom rendrait la vie aux ossements depuis
longtemps desséchés.
Par l'amour qu'il nous a porté, il n'a point voulu nous mettre à une épreuve
dangereuse, en nous enseignant des choses auxquelles notre intelligence
ne pût atteindre. Nous n'avons éprouvé ni doute ni soupçon sur la vérité de
sa doctrine.
Les hommes s'efforceraient en vain de comprendre l'excellence de ses
qualités intérieures ; Il n'en est aucun soit proche soit éloigné qui ne soit
incapable d'y atteindre.
Tel le soleil vu de loin ne paraît pas dans sa véritable grandeur, Et, regardé
de près, éblouit la vue.
Et comment pourraient, en ce monde, atteindre à la connaissance parfaite
de ce qu'est ce grand prophète, Des mortels plongés dans le sommeil, qui
se contentent des songes de leur imagination ?
Tout ce qu'on peut savoir de lui c'est qu'il est homme, Et la plus excellente
des créatures de Dieu.
Tous les miracles qu'ont faits les saints envoyés de Dieu, N’étaient qu'une
communication de la lumière de ce prophète.
Il est lui seul le soleil de l'excellence, les autres ne sont que les planètes
qui dépendent de ce soleil, Et qui réfléchissent ses rayons lumineux sur les
mortels, au milieu des ténèbres.
Jusqu’à ce que ce soleil apparut dans l’univers Et sa lumière éclaira les
mondes et revivifia tous les peuples
Combien est digne d'admiration la figure de ce prophète, dont les charmes
sont relevés par ses qualités intérieures, Qui réunit toutes les grâces, qui a
pour caractère distinctif la douceur et l'aménité de ses traits.
Il réunit à la beauté délicate d'une fleur, la grandeur majestueuse de la
lune. Sa générosité est vaste comme la mer, ses desseins sont grands et
fermes comme le temps.
Lors même qu'il est seul, la majesté de son visage rend son aspect aussi
redoutable à ceux qui le rencontrent, Que s'il avait autour de lui une armée
et de nombreuses cohortes.
On dirait que les organes qui produisent en lui la parole et le sourire, Sont
des perles cachées au fond de la nacre.
Aucun parfum n'égale l'odeur suave de la terre qui couvre ses os; Heureux
qui respire cette odeur, qui couvre cette terre de baisers!
L'instant même de sa naissance a fait connaître l'excellence de son origine.
Qu'ils sont précieux les premiers et les derniers moments de son existence
!
En ce jour les Perses ont reconnu par des pronostics certains, L’annonce
des malheurs et de la vengeance qui allaient tomber sur eux.
Le portique de Chosroês renversé au milieu de la nuit annonça par sa
chute la division
Qui allait ruiner la famille des souverains de cet empire, sans aucun espoir
de réunion.
Le feu sacré, dans la douleur où le plongeait cet événement, vit s'éteindre
sa flamme, Et le fleuve, troublé par la frayeur, oublia sa source
accoutumée.
Sava [5] s'affligea sur la disparition de ses eaux que la terre avait
englouties, Et celui qui venait y étancher sa soif s'en retourna, transporté
de colère et d'indignation.
Il semblait qu'en ce jour la violence de l'affliction eût transporté au feu
l'humidité naturelle à l'élément aqueux, Et à l'eau l'ardeur desséchante du
feu.
Alors les génies poussèrent des hurlements, des lumières éclatantes
s'élevèrent et se répandirent dans l'atmosphère, La vérité se manifesta par
des signes muets et par des paroles.
Mais ils ont été aveugles et sourds [6] les impies : les annonces les plus
claires des heureux événements qui allaient arriver, Ils ne les ont point
entendues ; les signes les plus éclatants des maux dont le ciel les
menaçait, ils n'y ont point fait attention.
Après même que les peuples ont été avertis par leurs devins Que leurs
religions erronées allaient, être détruites ;
Après qu'ils ont vu dans les cieux des flammes se détacher et se précipiter
en bas, De même que sur la terre leurs idoles se renversaient.
Poursuivis par ces flammes, les démons prirent la fuite à l'envi les uns des
autres, Obligés d'abandonner la route céleste par laquelle la révélation se
communique aux mortels.
A voir leur fuite précipitée, on eût dit, que c'étaient les guerriers de l'armée
d’Abraha [7]
Ou les troupes infidèles mises en fuite par les cailloux que lancèrent sur
elles les mains du Prophète à la journée de Badr [8]
Lorsque ces cailloux, après avoir chanté les louanges de Dieu dans ses
mains, furent lancés contre l'ennemi, Semblables à Jonas jeté hors des
entrailles du monstre qui l'avait dévoré, après que, dans son sein, il avait
invoqué le nom de Dieu.
A l'ordre de Muhammad, les arbres sont venus se prosterner devant lui ;
Sans pieds et portés seulement sur leur tige, ils s'avançaient vers le
Prophète.
De même que le crayon trace sur le papier la ligne qui doit servir de règle à
l'écrivain, Ainsi leur tronc semblait en marchant décrire une ligne droite, sur
laquelle leurs branches, en sillonnant la poussière, devaient tracer au
milieu de la route une écriture merveilleuse.
Semblables dans leur obéissance à ce nuage officieux qui suivait l'apôtre
de Dieu en quelque endroit qu'il portât ses pas, Pour le défendre des feux
du soleil dans la plus grande chaleur du jour.
J'en jure par la lune qui, à son ordre, se fendit en deux ; le prodige qui
s'opéra alors sur cet astre, Est pareil à celui qui s'était opéré sur le cœur du
Prophète lorsque les anges l'avaient ouvert pour le purifier [9] et cette
ressemblance est si parfaite que l'on peut légitimement l'assurer avec
serment.
Les yeux des incrédules frappés d'aveuglement N’ont point vu ce que la
caverne renfermait de vertus et de mérites. [10]
La justice même et l'ami fidèle [11] étaient cachés dans la caverne sans
que personne ne les aperçût, Et les impies disaient : Assurément il n'y a
personne dans cette caverne.