El HALLAJ
El HALLAJ
Juillet 2019
II
Résumé1
véhiculés par la recherche découpent le réel et sur la place de la subjectivité en sciences des
religions, cette thèse analyse la vision de la mystique musulmane de Louis Massignon (1883-
Bagdad, ville où avait péri en 309/922 Ḥusayn b. Manṣūr al-Ḥallāj, auquel il consacre sa thèse
méthode de lecture intérioriste des textes, son origine qur’ānique et son caractère
champ d’étude. C’est en interprète inspiré par une vision chrétienne de la sainteté qu’il
influence sa vision de la mystique musulmane. La voie ḥallājienne − la plus pure à ses yeux −
est conçue comme une voie d’ascèse, de purification par la souffrance. Au cœur de l’union
1
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de ce fichier).
III
transformante et personnalisante, le mystique devient le témoin de Dieu. Il ne peut se
conjoindre à Dieu que dans l’expiation, l’amour, le sacrifice. À cette voie, il oppose celle d’Ibn
L’islām des théophanies est à ses yeux un panthéisme : il refuse toute médiation et perçoit
mystique authentique est selon lui une mystique de l’aridité, de l’annihilation (fanā’), c’est
qu’à ses yeux, l’absolue petitesse humaine n’a d’égal que la toute-puissance divine.
Massignon affectent son regard sur la réalité étudiée. Son effort illustre la difficile
de maintenir une distance critique à son sujet, de s’interroger sur sa pratique de manière
réflexive : ces précautions contribuent à construire les conditions d’une compréhension plus
juste, afin que la subjectivité ne déforme pas le réel, mais l’éclaire et le révèle.
IV
Abstract
Born from epistemological questions about the way in which the concepts conveyed
by research cut out the real and about the place of subjectivity in the academic study of
religion, this thesis analyzes Louis Massignon’s (1883-1962) vision of Muslim mysticism and
In a context in which mysticism is attracting increasing interest and in which the study of
religion and of Islam more specifically are becoming institutionalized, this orientalist
thinker, contemporary of both French and British colonial expansion, experimented with
various tensions between scholarly and political logics, between academism and civilizing
mission. Biographical sources make it possible to trace an itinerary that originated in Paris,
continued in Cairo, and led him to Baghdad, the city where Ḥusayn b. Manṣūr al-Ḥallāj, to
whom Massignon dedicated his doctoral dissertation, had died in 309/922. Interesting
interiorist method of reading texts, its Qur’anic origin and its fundamentally Islamic
character.
These contextual and biographical analyses shed light on the specificity of Massignon’s
Christian vision of holiness that he approaches the figure of al-Ḥallāj and makes the latter
the paradigm of holiness in Islām. This research brings to light how this Christian scholar’s
spirituality influenced his vision of his field of study. The ḥallājian mystic - the purest in his
of the transforming and personalizing union, this mystic becomes the witness of God. The
mystic can only join with God in atonement, love, and sacrifice. Massignon’s vision thus
V
opposes that of Ibn ʿArabī (d. 638/1240), which he reproaches for suppressing the radicality
of transcendence. The Islām of theophanies is, in his eyes, pantheism; he refuses all
(fanā’), it is because in his eyes, the absolute smallness of the human being is matched only
by divine omnipotence: the inconsistency of the human being makes them unworthy to
endorse the divine attributes and to know the state of subsistence (baqā’).
This study analyzes, finally, how Massignon’s existential questions affect the way he looks at
the reality he is studying. His effort illustrates the difficult reconciliation between the
(scientific) quest for the true and the (metaphysical) quest for the Truth. Through this case
study, this research demonstrates how the subjectivity of the researcher supports research
and hinders it at the same time. The study ultimately establishes why it is important to
become aware of the peculiarity of one’s hermeneutical situation, to state one’s intention, to
question one’s conceptual categories, to maintain a critical distance from one’s work, and to
wonder about one’s practice in a reflexive way: these precautions help build the condition of
a more just understanding, so that subjectivity no longer deforms reality, but illuminates
Mots-clés/Keywords :
EN: Islamic studies, Muslim Mysticism, Sufism, Louis Massignon, Ḥusayn b. Manṣūr al-Ḥallāj,
VI
Table des matières
INTRODUCTION ................................................................................................................................ 2
1.1 REGAIN DE L’INTÉRÊT POUR LA MYSTIQUE, DÉBATS QU’ELLE SUSCITE, AU TOURNANT DU XXE SIÈCLE. ............. 38
1.1.1 Renouvellement de l’intérêt porté par les sciences humaines et l’Église à la mystique. ..... 38
1.1.2 Les premières entreprises comparatives : entre désir œcuménique et ethnocentrisme. .... 41
VII
1.1.4 La question des influences .............................................................................................................. 47
1.2.1 Naissance d’une discipline nouvelle : «la science des religions »............................................. 52
1.4. IMPACT DE L’EXPANSION COLONIALE SUR LES ÉTUDES ARABES ET ISLAMIQUES. .............................................. 80
1.4.1 Entre logique savante et logique politique, entre académisme et mission civilisatrice....... 86
1.6 MUTATIONS GÉOPOLITIQUES, COURANTS RELIGIEUX ET INTELLECTUELS AU SEIN DU MONDE MUSULMAN ...... 120
VIII
Introduction au chapitre 2 ..................................................................................................................... 146
IX
2.5.5 L. Massignon et le Shaykh Muṣṭafā ʿAbd al-Rāziq ............................................................... 266
2.6.2 Ignác Goldziher et Louis Massignon : quels échanges, quelle relation ? ......................... 280
3.1.1 « Mystique » : histoire d’un terme et de ses déplacements sémantiques. ............................ 319
3.1.2 Le terme « ṣūfi » et ses dérivés : un écheveau délicat à démêler ........................................... 325
4.1 LES PREMIERS ORIENTALISTES ET LA QUESTION DES ORIGINES DE LA MYSTIQUE MUSULMANE ........................ 387
X
4.2 LOUIS MASSIGNON ET LA QUESTION DES ORIGINES ....................................................................................... 400
4.2.4 Une mystique « autochtone », nourrie par le terreau qur’ānique ......................................... 411
4.3 L’APPROPRIATION DE L’IDIOME ARABE PAR LES PREMIERS MYSTIQUES MUSULMANS ..................................... 427
XI
5.5 SIGNIFICATION DE LA MORT D’AL-ḤALLĀJ POUR MASSIGNON ....................................................................... 486
6.3 LA MYSTIQUE AUTHENTIQUE, SELON L. MASSIGNON EST UNE MYSTIQUE DU DÉPOUILLEMENT ...................... 584
XII
6.3.1 Une mystique sacrificielle : de l’amour à l’oblation ................................................................. 584
CONCLUSION................................................................................................................................. 607
Annexe 5 : Sceau offert à L. Massignon par Ḥājj ʿAlī al-Alūsī au printemps 1908. ........................ 651
Annexe 6 : Lettre adressée par L. Massignon à Jamāl al-Dīn al-Qāsīmī, 8/III/1912 ...................... 652
Annexe 7 : Lettre adressée par L. Massignon à Maḥmūd Shukrī al-Alūsī, 25/VII/1923. .............. 658
XIII
Annexe 9 : Inscription – Mosquée Mirjāniyya (Bagdad) ................................................................... 663
XIV
Transcription des caractères arabes
a. Consonnes
أ ‘ ص ṣ
ب b ض ḍ
ت t ط ṭ
ث th ظ ẓ
ج j ع ʿ
ح ḥ غ gh
خ kh ف f
د d ق q
ذ dh ك k
ر r ل l
ز z م m
س s ن n
ش sh ه h
b. Vocalisation
Voyelles longues Voyelles brèves
ىا ā ُ u
و w, ū ُ a
ي y, ī ُ i
Diphtongues Exemples
–ُ و aw لو [law]
–ُي ay سيف [sayf].
XV
Note au sujet des transcriptions
XVI
Liste des sigles et abréviations
ASB Académie des Sciences de Budapest.
BAALM Bulletin de l’Association des Amis de Louis Massignon.
BNF Bibliothèque Nationale de France.
EM Louis Massignon, Écrits mémorables, éd. par Christian Jambet & al. (Paris : R.
Laffont, 2009).
EI 1 Encyclopédie de l’Islam, Première édition (Leiden: Brill, 1913-1936).
EI2
Encyclopédie de l’Islam, Nouvelle Edition (Leiden : Brill ; Paris : Maisonneuve,
1960-2005).
EI3 Encyclopædia of Islam THREE (Leiden: Brill, 2005-…) [en ligne].
EIr Encyclopædia Iranica, éd. par Ehsan Yarshater (1982-…) [en ligne].
EU Encyclopædia Universalis [en ligne].
IÉR Institut d’études religieuses de l’Université de Montréal.
EPHE École Pratique des Hautes Études (Paris).
Essai Louis Massignon, Essai sur les origines du lexique technique de la mystique
musulmane. (Paris : Geuthner, 19221; Paris : Vrin, 19542; Paris : Éd. du Cerf,
19993).
FLM Fonds Louis Massignon ; conservé à la BNF, Département des manuscrits.
Passion Louis Massignon, La Passion d’al-Hosayn-Ibn-Mansour al-Hallaj : martyr
mystique de l’Islam, exécuté à Bagdad le 26 Mars 922 : étude d’histoire
religieuse (Paris : Geuthner, 19221; Paris : Gallimard, 19752 et Paris : Gallimard,
PISAI 20103).
RMM Pontificio Istituto di Studi Arabi e d’Islamistica (Rome).
Revue du Monde Musulman.
RHR Revue d’Histoire des Religions.
BEO Bulletin d’Études Orientales.
(tr.) « nous traduisons ».
XVII
Remerciements
Merci aux Directeurs qui ont accepté de guider ce travail : Pierre Lory (EPHE), qui
toujours se montra généreux de son savoir et de son temps, pour sa confiance, sa patience et
sa bienveillance. Patrice Brodeur, pour son accueil au sein de l’Institut d’études religieuses
(IÉR-UdeM), ses encouragements répétés, ses suggestions salutaires, nos échanges vivifiants
et son soutien constant. Merci à Christian Jambet (EPHE) pour le partage de son expertise et
de ses vastes connaissances. Merci à Denis Gril (Aix-Marseille) et à Damien Janos (IÉR),
Merci aux Professeures Denise Couture (IÉR), Guy-Robert St-Arnaud (IÉR), Fabrizio
Vecoli (IÉR), Pasha Khan (McGill), Mohammed Ali Amir-Moezzi (EPHE) et à tous ceux et
toutes celles qui m’ont guidée dans l’exploration de divers champs du savoir.
Monothéismes (LEM) dont j’ai eu l’honneur d’être membre, ainsi qu’à Alain Gignac,
Merci à l’UdeM, à l’EPHE et au LEM pour leur soutien financier via l’octroi de
plusieurs bourses doctorales. Merci aux personnes qui ont permis administrativement à
Baarabe (UdeM), Laurence Frabolot (EPHE), Claire Raynal (LEM), Fabienne Pollet (IÉR),
XVIII
Merci aux bibliothécaires : montréalais, de l’Institute of Islamic Studies de
qu’est le réel. Merci à mes consœurs et amies Lydwine, Pauline, Tanja, Nagham, pour leurs
lumières, leurs partages, leur sagesse. Merci à Josette (†) pour son exemple inspirant, merci
Merci aux peuples Autochtones du Canada qui m’ont accueillie sur leurs terres.
Merci à mes parents, pour leur soutien généreux au long cours, merci à mes frères et
lointaine, merci à la famille Jalabī pour son accueil, pour ce qu’elle m’a transmis.
Merci au grand N., compagnon et guide sur le chemin de la connaissance, ainsi qu’au
petit N., dont la pureté du cœur et la fraîcheur du regard sont une source renouvelée
d’enseignements. À ces deux étoiles, à la lumière du jour, à celle de la nuit, cette thèse est
dédiée.
XIX
‟ ” لون املاء لون إنائه
1
Al-Junayd est cité par Ibn ʿArabī dans : Ibn ʿArabī, Fuṣūṣ al-ḥikam, éd. par Abū al-ʿIlā ʿAfīfī (Le Caire,
1365/1946), 226.
Introduction
l’engagement de la subjectivité du chercheur. Cette idée est avancée par Alexander Knysh
qui souligne que la tradition mystique de l’islām se rapporte à un aspect très personnel et
l’islamologue français Louis Massignon (1883-1962) illustre une difficulté liée à cet aspect :
chez cet auteur, la subjectivité est à la fois l’outil qui lui permet d’appréhender son champ
d’étude, et le voile qui obstrue l’accès à une vision transparente de la réalité étudiée.
tantôt éclairé et guidé par son intuition, tantôt égaré et trompé par ses « lunettes »
justement?
Mais avant d’entrer plus avant dans le cœur du sujet, prenons le temps de le situer au sein
2
Alexander Knysh, « Historiography of Sufi Studies in the West and in Russia », in A Companion for the History
of the Middle East, ed. by Youssef M. Choueiri (Oxford: Blackwell, 2005), 106-131], 108.
2
a. Questionnement épistémologique
écrit qu’« il n’y a pas de considérations, si générales qu’elles soient, ni de lectures, si loin
qu’on les étende, capables d’effacer la particularité de la place d’où je parle et du domaine où
je poursuis une investigation. Cette marque est indélébile »3. Se référant à une considération
interprétation historique dépend d’un système de référence ; que ce système demeure une
son insu, il renvoie à la subjectivité de l’auteur »5. Cet historien de la mystique salue
l’enseignement par R. Aron à des générations d’historiens de l’« art de pointer les décisions
philosophiques en fonction desquelles s’organisent les découpages d’un matériau, les codes
3
Michel de Certeau, « L’opération historique », in Faire de l’histoire, éd. par J. Le Goff ; P. Nora
(Paris : Gallimard, 1974), vol. 1, 19-68], 19.
4
Raymond Aron, Introduction à la philosophie de l’histoire. Essai sur les limites de l’objectivité historique
(Paris : Vrin. 1938) ; La philosophie critique de l’histoire (Paris : Vrin, 1938).
5
Certeau, « L’opération historique », 21, 22.
6
Certeau, « L’opération historique », 22.
7
Nous féminisons parfois les professions, mais pas systématiquement afin de ne pas gêner la lecture.
3
spécialiste de ce domaine, Omid Safi8, qui observe que le cadre théorique véhiculé par
certains islamologues relègue bien souvent la mystique à la sphère privée ce qui les conduit
à mettre l’emphase sur la notion d’expérience9. Cette vision découlerait, selon lui, d’une
certaine vision du monde, qu’il qualifie de « post-Lumières et protestante »10, dans laquelle
réfère uniquement à des auteurs anglophones, note l’influence sur les esprits, du célèbre
de l’expérience mystique qu’il véhicule. Il remarque encore une propension chez certains « à
définir le mysticisme comme une catégorie universelle qui peut être trouvée dans la plupart
des grandes religions »12. Il analyse ensuite la manière dont certaines chercheures ont
tendance à présenter les mystiques musulmans en créant une opposition radicale entre les
affaires « spirituelles » et le monde visible alors que selon lui, de nombreux musulmans
en cet « univers visible » est également une activité spirituelle13. Par ailleurs, il discute la
musulmane en périodes intitulées « âge classique » puis « déclin ». À la suite de Marshall G.S.
8
Omid Safi, « Bargaining with Baraka: Persian Sufism, Mysticism, and Pre-Modern Politics », The Muslim
World, vol. 90, no 3-4 (2000): 259-288.
9
Safi, « Bargaining with Baraka», 260.
10
«post-Enlightenment, Protestant».
11
William James ; Robert H. Abzug (The Varieties of Religious Experience, Boston : Bedford/St. Martins (2013).
[1902]).
12
Safi, « Bargaining with Baraka», 260 (tr.).
13
Safi, « Bargaining with Baraka», 262.
14
J. Spencer Trimingham, The Sufi Orders in Islam (New York: Oxford University Press, [1971] 1998).
4
Hodgson, il se demande, s’il n’y a pas là une « perspective triomphaliste occidentale »15, ou
bien si, comme l’avait noté Carl Ernst, ce modèle de classicisme et de déclin dans l’évolution
des ordres ṣūfis16 n’a pas plus d’une ressemblance avec le modèle historiographique
occidental d’une période ancienne, médiévale et moderne. Pour Omid Safi, la plupart des
travaux qui étudient la mystique musulmane continuent d’employer des modèles désuets et
Bien que les analyses proposées dans cet article soient parfois rapides et discutables, nous
de la mystique musulmane, à établir certaines oppositions, à mettre l’emphase sur tel ou tel
aspect, à opérer tel ou tel découpage de l’histoire. L’auteur suggère que ces présupposés
Avec O. Safi, nous pensons que la manière dont la définition de la mystique musulmane va
philosophiques inconscients. Comment, dès lors, une recherche consciente d’elle-même, va-
15
Safi, « Bargaining with Baraka », 263: «Western triumphalist perspective».
16
(Nos italiques). O. Safi emploie dans son article l’expression « The Sufis» pour désigner les «mystiques
musulmans ». Cela ne va pas de soi, comme l’a démontré Sara Sviri dans : « Sufis : reconsidering terms,
definitions and processes in the formative period of islamic mysticism », in Les maîtres soufis et leurs disciples,
IIIe-Ve siècle de l’hégire (IXe-XIe s.), éd. Geneviève Gobillot ; Jean-Jacques Thibon (Beyrouth : Presses de l’Ifpo,
2012), 17-34], 21. Nous reviendrons sur ces questions définitionnelles au chapitre 3.
17
Safi, « Bargaining with Baraka », 261: « Which distort our understanding ».
18
Safi, « Bargaining with Baraka », 261.
5
t-elle s’énoncer et s’organiser afin d’aborder son champ d’étude de façon
clairvoyante ? Cette thèse interroge la manière dont les concepts véhiculés par la recherche
sciences des religions dans sa rencontre avec l’autre, la place du « sujet » en « sciences des
religions » : comment la personne qui entreprend une recherche peut-elle, depuis la place
particulière qui est la sienne, devenir davantage consciente de sa philosophie implicite, des
b. Émergence du sujet
l’Essai sur les origines du lexique technique de la mystique musulmane20est saluée par
plusieurs spécialistes de la mystique musulmane. Parmi eux, Hans Heinrich Schaeder qui, en
1924, accueille la Passion en ces termes : « Je n’hésite pas à la désigner comme étant l’œuvre
la plus profonde et la plus significative qui ait été consacrée à la formation religieuse de
19
Louis Massignon, Passion d’al-Hosayn-Ibn-Mansour al-Hallaj : martyr mystique de l’Islam, exécuté à Bagdad
le 26 Mars 922 : étude d’histoire religieuse (Paris : Geuthner, 1922).
20
Louis Massignon, Essai sur les origines du lexique technique de la mystique musulmane (Paris : Geuthner,
1922).
6
l’islam, comme pouvant être comptée parmi les plus grandes réalisations en sciences des
religions. »21 Selon lui, L. Massignon manifeste une connaissance de la littérature religieuse
musulmane telle qu’aucun européen n’en a encore possédée et il salue l’utilisation qu’il fait
fait inconnus22. Pour H.H. Schaeder, l’œuvre de L. Massignon est « d’une importance capitale
et introduit une nouvelle phase de l’islamologie » : elle inaugure une nouvelle méthode de
Massignon à l’islamologie :
Il est hors de doute que c’est pour notre connaissance de la vie théologique et
religieuse de l’Islam la contribution la plus considérable qui ait paru dans les trente
dernières années après les Muhammedische Studien de Goldziher. C’est la biographie
d’un mystique sans pareil, thaumaturge et extatique, qui était une énigme pour ses
contemporains, pour toutes les générations successives de théologiens canonistes et
mystiques musulmans, et pour tous les chercheurs occidentaux qui ont étudié
l’Islam. Mais M. Massignon a traité ce sujet de telle façon, qu’il en fait une étude
élaborée de toute l’évolution de l’histoire religieuse de l’Islam au cours des premiers
siècles, et des idées fondamentales des écoles mystiques jusqu’à nos jours24.
21
Hans Heinrich Schaeder, «Hasan Al-Basrī Studien Zur Frühgeschichte Des Islam ». Der Islam, vol. 14. no 1-2
(1924), 1-75]: 2 [« Ich zögere nicht, sie als die tiefste und bedeutsamste Arbeit zu bezeichnen, die der religiösen
Ausbildung des Islam je gewidmet worden ist, als ein Werk das zu den Größten Leistungen der
Religionswissenschaft überhaupt gehört ».] (tr.).
22
Schaeder, « Hasan Al-Basrī Studien Zur Frühgeschichte Des Islam », 3 [« Zu bedenken ist dabei, daß
Massignons Darstellung auf eine Kenntnis der islamischen religiösen Literatur, wie sie noch kein Europäer
besessen hat, auf die Benutzung einer kaum zu übersehenden Amzahl von zum Teil bisher nie benutzten oder
gänzlich unbekannten Handschriften und Drucken gestüzt ist. »] (tr.).
23
D’après Jacques Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident. Comment quelques orientalistes
occidentaux se sont penchés sur l’islam et se sont formé une image de cette religion : I. Goldziher, C. Snouck
Hurgronje, C.H. Becker, D.B. Macdonald, Louis Massignon (Paris; La Haye: Mouton, 1963), 139. Nos italiques.
24
Duncan Black MacDonald, « Recension de : Al-Hallaj, Martyr Mystique de l’Islam… ; Essai sur les Origines ….
by Louis Massignon », The American Historical Review, vol. 28. no2 (Jan. 1923), 297-299]: 297 [« This is easily
7
H. Laoust, qui succèdera à L. Massignon au Collège de France ainsi qu’au jury de l’agrégation
d’arabe, dans le numéro des Lettres françaises consacré à l’auteur de la Passion, rend
hommage à celui qui se fit « l’historien non seulement d’une âme mais de toute une
époque »25. Il s’incline également devant le travail d’historien réalisé par l’auteur du Lexique,
œuvre dans laquelle L. Massignon étudie l’histoire des premières vocations mystiques en
islām et les conditions dans lesquelles le mysticisme a pris son départ 26. « Ses thèses sur al-
Hallâj et les premiers mystiques, écrit H. Laoust, comme aussi les nombreux articles qu’il
écrivit par la suite sur le soufisme, feront longtemps autorité et restent un réservoir quasi
intelligence »27. Selon Jacques Berque, « on rangera son œuvre avec celle de Sacy, d’I.
Goldziher, de Snouck Hurgronje parmi celles des rares happy few qui, venus du dehors,
musulmane est souligné par Paul Nwyia, lorsqu’en 1976 la Ve section de l’Ecole pratique des
hautes études (EPHE) connaît l’institution d’une nouvelle conférence dédiée à l’étude de la
mystique musulmane : le jésuite iraquien en charge de cet enseignement insiste sur le rôle
the most considerable addition to our knowledge of the theological and religious life of Islam that has
appeared in the last thirty years, since Goldziher’s Muhammedanische Studien. It is the biography of a single
thaumaturgic, ecstatic mystic, a puzzle ho his contemporaries, to all the succeeding generations of Muslim
theologians, canonists, and mystics and to all Western students of Islam ; but M. Massignon has so dealt with it
as to make it an elaborate study of the whole course of the religious history of Islam in the first centuries and
of the fundamental ideas of the mystical schools down to the present day.»] (tr. Waardenburg, L’islam dans le
miroir de l’Occident, 138).
25
Henri Laoust, « Louis Massignon islamologue », Lettres françaises, no 952 (15 nov. 1962), 4], 4.
26
Laoust, « Louis Massignon islamologue », 4.
27
Laoust, « Louis Massignon islamologue », 4.
28
Jacques Berque, « Souvenirs sur Louis Massignon », in Louis Massignon et ses contemporains, éd. par Jacques
Keryell (Paris : Karthala, 1997), 21-28] : 27.
8
déterminant joué par L. Massignon dans cette décision et rappelle que ce dernier a enseigné
dans cette même section de 1933 à 1954. Selon P. Nwyia, le savant français est depuis 1922
premiers siècles de l’Hégire »29. Dans l’Essai et la Passion, écrit-il, L. Massignon « a dit, avec
religieuse musulmane aux trois premiers siècles de l’Hégire »30. Cette œuvre lui apparaît
comme fondatrice d’un champ d’études. Seyyed Hossein Nasr estime que le savant français
est l’un des premiers à avoir fait de l’islamologie une discipline sérieuse d’un point de vue
religieux et spirituel, et pas seulement d’un point de vue philologique et historique. D’après
lui, au sein de l’islamologie, c’est depuis L. Massignon que l’étude de la mystique musulmane,
Au lendemain du décès du savant français, Marshall G.S. Hodgson pense que l’on se
29
Paul Nwyia, « Conférence de M. Paul Nwyia », Annuaire EPHE, 1976-1977, t. 85 (1976), 275-284] : 276.
30
Paul Nwyia, Exégèse coranique et langage mystique, nouvel essai sur le lexique technique des mystiques
musulmans (Beyrouth : Dār el-Machreq, 1970), 12.
31
Seyyed Hossein Nasr, « In Commemoration of Louis Massignon, Catholic, Scholar, Islamicist and Mistic » in
Présence de Louis Massignon, éd. Par Daniel Massignon (Paris : Maisonneuve & Larose, 1987), 50-61]: 51-53, 58-
59.
9
mouvement chīʿite, qui exprime une prise de conscience eschatologique et
charismatique …] 32.
Au terme d’une recherche historiographique consacrée aux « Sufi studies » en Occident et
connu, au cours des 150 dernières années, une avancée significative et que nous disposons
aujourd’hui d’une vue d’ensemble assez exhaustive de l’histoire des mouvements mystiques
en Islām et de leur condition actuelle dans le monde musulman33. Au nombre de ceux qui
qu’il range, à côté de plusieurs autres34, au nombre des fondateurs de cette nouvelle branche
de l’islamologie35.
encouragea Henry Corbin dans ses études sur Suhrawardī al-Maqtūl (m. 1191/587)36 ; Henri
Laoust fut son élève et son successeur au Collège de France ; Louis Gardet et Georges
Anawati37 furent inspirés par son œuvre38 et Roger Arnaldez fut son élève et son disciple.
Paul Nwyia poursuivit les recherches commencées par l’auteur de l’Essai sur le lexique
32
Marshall G. S. Hodgson, « Louis Massignon », History of Religions, vol. 3, no 1 (Summer 1963), 168-170]: 170.
[He will be remembered especially for his work on ṣûfism, which established the continuity of the internal
spiritual development of that movement as a Muslim experience ; for his work on Arabic linguistic structure,
which he interpreted as a vehicle of distinctive spiritual perception ; for his studies of the Shîʿi movement as
an expression of eschatological and charismatic awareness ; ] (tr.).
33
Knysh, « Historiography of Sufi Studies in the West and in Russia », 127; Nous entendons par « monde
musulman » l’ensemble des peuples chez lesquels domine la religion musulmane.
34
I. Goldziher, D. B. Macdonald, M. Asίn Palacios, T. Andrae, R.A. Nicholson, A.J. Wensinck et W.R. Smith
35
Knysh, « Historiography of Sufi Studies in the West and in Russia », 121.
36
Christian Jambet, « Le soufisme entre Louis Massignon et Henry Corbin », in Louis Massignon et l’Iran, éd. par
Eve Pierunek ; Yann Richard (Institut d’études iraniennes ; Leuven ; Paris ; Sterling : diff. Peeters, 2000), 31-
42] : 31.
37
Jacques Waardenburg, « L’impact de l’œuvre de Louis Massignon sur les études islamiques », in Louis
Massignon au cœur de notre temps, éd. par Jacques Keryell (Paris : Karthala, 1999), 295-304] : 297.
38
Waardenburg, « L’impact de l’œuvre de Louis Massignon sur les études islamiques », 297.
10
technique des mystiques musulmans39. C’est encore grâce à lui qu’Osman Yahya poursuivit
ses recherches sur la mystique musulmane40. Enfin, son exemple et son influence se sont fait
sentir chez Helmut Ritter, Fritz Meier, Annemarie Schimmel, pour ne citer que quelques
noms41.
apparaît comme fondatrice d’un domaine : l’étude de la mystique musulmane. Pourtant, elle
est également la cible de nombreuses critiques, et du vivant même de son auteur, certains
intuitive. C’est le cas de H. A. R. Gibb, pour qui cette œuvre pose certaines difficultés car elle
se fonde sur deux registres : le premier est le niveau ordinaire de « l’érudition objective
cherchant à élucider la nature d’un phénomène donné par la maîtrise des outils classiques
spirituelles »43. Or, note H. A. R. Gibb, il est parfois difficile « de tracer une ligne de
39
Waardenburg, « L’impact de l’œuvre de Louis Massignon sur les études islamiques », 298, 300.
40
Waardenburg, « L’impact de l’œuvre de Louis Massignon sur les études islamiques », 299.
41
Waardenburg, « L’impact de l’œuvre de Louis Massignon sur les études islamiques », 301.
42
Hamilton Alexander Rosskeen Gibb, « Louis Massignon (1883-1962) », The Journal of the Royal Asiatic Society
of Great Britain and Ireland, no 1/2 (Apr. 1963), 119-121], 120 [« One was the ordinary level of objective
scholarship, seeking to elucidate the nature of the given phenomenon by a masterly use of the established
tools of academic research ».] (tr.).
43
Gibb, « Louis Massignon (1883-1962) », 120 [«The other was at a level on which objective date and
understanding were absorbed and transformed by an individual intuition of spiritual dimensions. »] (tr.).
44
Gibb, « Louis Massignon (1883-1962), 120 [«It was not always easy to draw a divinding line between the
former and the transfiguration that resulted from the outpouring of the riches of his own personality. »] (tr.).
11
L’œuvre est sévèrement jugée par l’orientaliste russe, V. Ivanow (m.1970), qui confie à H.
Corbin (m.1978) le 30 décembre 1957 : « il est bloqué dans son Hallâj, et ne fait jamais aucun
progrès sérieux. Tout le problème du soufisme, son histoire, ses véritables effets et
implications sociologiques, etc., un immense problème qui mériterait d’être traité, reste
aussi sombre que jamais »45. Contrairement aux auteurs précités qui voient en L. Massignon
Massignon n’ait fondé aucune école, aucun mouvement et ne voit parmi ses admirateurs 46
Comme l’ont souligné Raymond Aron et Michel de Certeau, cités plus haut, l’historien opère
certains découpages ; il est toujours porteur d’une vision subjective de l’histoire, parfois à
son insu. Ainsi Ahmed Taleb Ibrahimi, intellectuel algérien, reproche à celui qu’il surnomme
avec ironie le « Pape de l’orientalisme », d’avoir mis l’emphase sur certains aspects
l’ombre d’autres aspects de l’Islam »48. Les lettres qu’il adresse depuis sa prison de Fresnes à
45
Henry Corbin; Vladimir Ivanow, Correspondance Corbin-Ivanow : lettres échangées entre Henry Corbin et
Vladimir Ivanow de 1947 à 1966, éd. par Sabine Schmidtke (Leuven : Peeters, 1999), 154 [original : « he stuck in
his Hallâj, never making any serious progress. The whole problem of Sufism, its history, real sociological effect
and implications, and so forth, a huge problem which is really worth taking up, remains as dark as ever. »] (tr.).
46
V. Ivanow fait ici référence aux contributeurs des Mélanges Louis Massignon en 3 volumes, préparés pour les
70 ans de L. Massignon.
47
Corbin; Ivanow (1999), Correspondance Corbin-Ivanow, 154. Lettre de V. Ivanow à H. Corbin du 30/XII/1957
«He has not founded any movement, any school»] (tr.).
48
Ahmed Taleb Ibrahimi, Lettres de prison [1957-1961] (Alger: Éd. nationales algériennes, 1966), 119. Lettre « à
un ami français », Fresnes, le 8/III/1960.
12
comprendre que L. Massignon est à ses yeux un « orientaliste » non guéri
religieuse de l’islām : Stéphane Ruspoli, dans l’ouvrage qu’il consacre aux œuvres d’al-Ḥallāj
en 2005, écrit : « Il y a Ḥallāj d’un côté, et puis Ḥallāj vu et rendu par Massignon de
l’autre » 50, instaurant ainsi une distinction entre un « Ḥallāj objectif », sous-entendu
ḥallājien, ʿAbdu Wāzin, cite Muḥammad Jalāl Sharaf, qui dans Dirāsāt fī al-taṣawwuf se
conserver parce qu’il est l’un des nôtres? »51. J. Waardenburg, qui consacre en partie sa thèse
doctorale à étudier la manière dont le savant français conçoit l’islām, fait observer que
substitue à lui et qui délivre l’Islam d’interdictions données par le Prophète »52. Patrick
Laude s’interroge à son tour sur la vision développée par L. Massignon d’un « achèvement de
49
Alors qu’il correspond, depuis sa prison avec J. Berque et M. Rodinson dont il salue l’approche non
ethnocentrée. Voir : lettre à Haîdar Bammate du 3/IX/ 1959, p. 85 ; lettre à J. Berque du 30/XI/1959, p. 96/7 ;
lettre à M. Rodinson du 10/XII/1960, 146 ; Sur Louis Massignon et les intellectuels algériens, voir : Allan
Christelow, « Massignon et les intellectuels musulmans algériens, domination coloniale et absence de
confiance », in Louis Massignon au cœur de notre temps, éd. par Jacques Keryell) (Paris : Karthala, 1999) : 195-
209.
50
Stéphane Ruspoli, Le message de Ḥallāj l’Expatrié. Recueil du Dîwân, Hymnes et prières, sentences
prophétiques et philosophiques (Paris : Éd. du Cerf, 2005), 7.
51
Al-Ḥusayn b. Manṣūr al-Ḥallāj, Dīwān al-Ḥallāj, éd. par ʿAbdu Wāzin (Beyrouth : Dār al-Jadīd 1998] (2013)2 ,
13. ʿAbdu Wāzin cite : Muḥammad Jalāl Sharaf, Dirāsāt fī al-taṣawwuf, shakhṣiyāt wa madhāhib (Beyrouth : Dār
al-Nahḍa al-ʿArabiyya,1980), 342 « Hal natruk al-Ḥallāj lil-mustashriqīn wa nastaghnī ʿanhu amnāḥāfiẓ ʿalayhi
li-annahu minnā »] (tr.).
52
Waardenburg, 257.
13
l’islam par la voie hallagienne de la substitution », et se demande si la vision
l’Orient tel que perçu − consciemment ou inconsciemment − recréé par les orientalistes,
bien qu’il salue en L. Massignon « un génie »54 et qu’il lui concède certaines qualités,
écrit : « Mahomet est expulsé, mais al-Hallaj est porté sur le devant de la scène parce qu’il
Le savant iranien Mohammad Qazvini (m. 1949) s’est lui aussi montré critique envers L.
Massignon. À son correspondant Sayyed Hasan Taqizadeh qui lui demande d’avoir
l’amabilité de lui faire parvenir les deux volumes de la Passion, il répond : « cet ouvrage est
inutile pour un savant comme vous. Ces livres sont futiles, dénués de sens, et reposent sur
« décoloniser » son regard, de réaliser un « décentrement mental » afin de voir l’islām non
53
Patrick Laude, Massignon intérieur (Lausanne : L’âge d’homme, 2001), 156.
54
Edward. W. Said, L’Orientalisme (Paris : Ed. du Seuil (2005)3[1980]), 257.
55
Said, L’Orientalisme, 124. Nous soulignons. Voir aussi : Pierre Lory, « Louis Massignon et l’orientalisme »,
BAALM, no 11 (2001) : 23-31. Dans cet article, P. Lory, qui s’efforce d’analyser la critique Saïdienne, note par
exemple que la mystique n’est pas le domaine de prédilection d’E. Saïd (p. 28) et analyse en détail la critique
adressée par Saïd à Massignon.
56
Wendy de Souza, « Hostility and Hospitality: Muhammad Qazvini’s Critique of Louis Massignon », British
Journal of Middle Eastern Studies, vol. 40, no 4 (2013), 378-391]: 381. Qazvini est un savant iranien,
contemporain de Massignon. Il est connu pour son travail méticuleux en philosophie islamique, poésie persane
et prose, manuscrits, histoire, en partie en collaboration avec Edward Browne. Il a passé le début de sa carrière
en Europe (1904-1939), entre Berlin, Londres et Paris, sa résidence principale, où il effectuait des recherches à
la bibliothèque nationale (p. 380).
14
pas tel qu’il pouvait être vu de l’extérieur mais tel qu’il pouvait être vu de l’intérieur : il
s’était efforcé de se placer « dans l’axe même de la doctrine musulmane », à « ce point vierge
de vérité qui se trouve en son centre et qui la fait vivre »57. Cependant, malgré cet effort de
Comme le fait remarquer T. Brisson58, plusieurs travaux ont cherché à complexifier les
termes du débat posé par E. Saïd en 1978 et à montrer l’intérêt que lettrés et savants issus
des sociétés non occidentales ont témoigné pour le regard que l’Europe élaborait sur leurs
cultures, ainsi que leur rôle dans la production de ces savoirs. Ici aussi, il nous semble
pertinent d’interroger ce regard posé sur l’autre, d’interroger les implicites dont il a pu être
porteur, afin de mettre en lumière les présupposés susceptibles d’influencer, voire de biaiser
l’étude de ce champ.
En dépit des généralisations ou intempérances qu’elle recèle, cette œuvre peut prendre la
forme d’un cri ou d’un appel, qu’ici nous souhaitons entendre de manière non polémique
mais constructive. Nous croyons, avec Alain Messaoudi, qu’il est fécond d’entendre cette
leurs objets de recherche et à exercer un regard critique sur leurs propres méthodes »59.
L’essai saïdien, qui participe d’un processus de décolonisation des savoirs, est une
57
Robert Caspar, « Le Concile et l’Islam », Études, no 324 (janv.-juin 1966), 114-126] : 117.
58
Thomas Brisson, « Le savoir de l’autre ? Les intellectuels arabes de l’université parisienne (1955-1980): une
relecture de l’orientalisme français », Revue française de sociologie, no 49, vol. 2 (2009) : 255-270] : 256.
59
Alain Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930. Savants, conseillers, médiateurs (Lyon : ENS
Editions, 2015), 16.
15
l’orientalisme savant. Sur le plan méthodologique, il est susceptible d’inspirer de nouvelles
réflexions, à condition d’être entendu comme une invitation à opérer un retour réflexif sur
d’étude, et pourtant, elle présente simultanément une vision « gauchie » (pour reprendre un
mot cher à L. Massignon), de la mystique musulmane, vision qui peut être qualifiée de
figure centrale de cette religion au plan eschatologique. Ce savant, bien qu’il ait
rendre fraternel, proche et bien qu’il ait consciemment voulu appréhender la spiritualité des
premiers mystiques musulmans et en rendre compte le plus fidèlement possible, s’est vu,
malgré tout, taxé d’ethnocentrisme, s’est vu reprocher d’avoir « christianisé » et déformé les
selon L. Massignon60, s’agissant d’une œuvre fondatrice d’un champ d’étude, nous estimons
qu’il importe de nous interroger sur cette vision, qui est à la fois un effort de compréhension
60
Nous présentons une revue de littérature sur le sujet dans notre état de la question.
16
Qu’est-ce qui caractérise la vision de la mystique musulmane selon l’islamologue Louis
religieuse ?
d. État de la question
Pourquoi une nouvelle étude sur L. Massignon ? La littérature disponible à son sujet
n’est-elle pas océanique ? D’autres chercheures ont-ils déjà travaillé sur la vision de la
Après la mort de L. Massignon, survenue le 31 octobre 1962, nombreux sont les auteurs
ayant désiré lui rendre un hommage posthume62. Dès 1962 est publiée Parole donnée63, et en
1963 les Opera Minora64. L’« Association des Amis de Louis-Massignon », fondée en 1965,
publie un bulletin thématique annuel65. En 1970 un cahier Louis Massignon est publié par les
61
On trouvera dans les Actes du colloque « Louis Massignon et le Maroc», une liste de 170 articles et
monographies consacrés à L. Massignon. Maurice Borrmans, Louis Massignon et le Maroc : une parole donnée :
actes du colloque tenu sur le même thème à Rabat au siège de la BNRM les 10-11 février 2006 (Casablanca :
Fondation du Roi Abdul-Aziz Al-Saoud, 2008), 9-23; Voir également : Association des Amis de Louis Massignon,
« Louis Massignon et le Maroc », BAALM, no 18 (déc. 2005).
62
Le no 952 du périodique hebdomadaire Les Lettres françaises (Paris), (15-21 nov. 1962), est consacré à Louis
Massignon; Majmūʿat mu’allifīn, Dhikrā Louis Massignon (Le Caire : Dar el-Salam, 1963) [Ar. et Fr]. [Collectif,
Mémorial Louis Massignon (Le Caire : Dar el-Salam, 1963).]; Faculté des Lettres de Téhéran, « Hommage à Louis
Massignon », Revue de la Faculté des Lettres de Téhéran, no X (1962) [H. Corbin est l’un des contributeurs].
63
Louis Massignon ; Vincent Monteil, Parole donnée. Recueil d’articles de L. Massignon précédé d’une
biographie par V. Monteil (Paris : Julliard, 1962).
64
Louis Massignon ; Yoakim Moubarac, Opera minora. Textes recueillis, classés et présentés avec une
bibliographie par Y. Moubarac (Dār al-Maʿaref : Beyrouth, 1963).
65
Le site de l’AALM louismassignon.net] donne les thèmes des nos publiés depuis 1994.
17
éditions de L’Herne66 et une liste de ses publications est établie en 197267. En 1975, une
nouvelle édition de la Passion est publiée chez Gallimard68, traduite en anglais en 1983 par H.
Mason69, qui en donne, en 1994, une nouvelle version abrégée70. L’œuvre est traduite en
Massignon dirige deux ouvrages consacrés à l’œuvre de son père : Présence de Louis
66
Jean-François Six (Ed.), Louis Massignon (Paris : L’Herne, 1970).
67
Yoakim Moubarac, Pentalogie islamo-chrétienne (Beyrouth : Edition du Cénacle libanais, 1972), vol. 1. :
« L’œuvre de Louis Massignon ».
68
Louis Massignon, La passion de Husayn ibn Mansûr Hallâj : Martyr mystique de l’islam, exécuté à Bagdad le 26
mars 922 : Étude d’histoire religieuse (Nlle éd.) (Paris: Gallimard, 1975). Geneviève et Daniel Massignon, Henri
Laoust, Louis Gardet et Roger Arnaldez ont contribué à cette édition en 4 vol.
69
Louis Massignon, The Passion of al-Hallaj: mystic and martyr of Islam, transl. by Herbert Mason (Princeton,
N.J.: Princeton Univ. Press, 1983), 4 vol.
70
Louis Massignon, Al-Hallāj. Mystic and martyr, abridged ed. by Herbert Mason (Princeton, N.J.: Princeton
Univ. Press, 1994).
71
Louis Massignon; La pasion de Hallâj, Martir Mistico del Islam , Agustin Lopez Tobajas; Maria Tabayo Ortega
(trad.) (Barcelona : Paidos Orientalia, 2000).
72
Louis Massignon, Ālām al-Ḥallāj shahīd al-taṣawwuf al-islāmī , tarjama Al-Ḥusayn Muṣṭafā Ḥallāj (Damas : Dār
Qudmus, 2004). Le traducteur quitta ce monde avant d’avoir achevé son œuvre. Seul le 1er vol. est disponible. La
parution du second est cependant annoncée par l’éditeur damascène.
73
Ismet Birkan, Islâm’in Mistik Shehidi : Halladj-i Mansûr’un Tchelisi (Ankara : Feryal Matbaasi, 2006).
74
Majmūʿat mu’allifīn, Al-Dhikrā al-mi’awīyya li-mīlād al-mustashriq al-faransī al-ustādh Louis Massignon, al-
Qāhira, 11-13 uktūbar 1983 (Le Caire : Maṭbaʿat Jāmiʿat al-Qāhira, 1984). [Collectif, Centenaire de la naissance de
l’orientaliste français le Professeur Louis Massignon. Le Caire, 11-13 octobre 1983 (Le Caire : Imp. de l’Université
du Caire, 1984)].
75
Collectif, Incontro tra Cristianismo e Islamismo, Misticismo Cristiano e Misticismo Islamico , (Palermo :
Circolo Culturale Mediterraneo, 1984). Actes du 2e Congrès International (Mondello, 21-23 octobre 1983) dédié
au centenaire de Louis Massignon].
76
Carmela Baffioni (a cura di), Atti del Convegno sul centenario della nascita di Louis Massignon (Napoli :
Istituto universitario orientale, 1985).
77
Sabaḥ Ḥusnī, « Khawāṭir wa sawāniḥ ʿibar fī iḥyā’ dhikrā mustashriq », Majalat majmaʿ al-lugha al-ʿarabiyya -
Dimashq, vol. 3, no 59 (juil. 1984) : 463-447; vol. 4, no 59 (oct. 1984) : 677-691.
[Sabaḥ Ḥusnī, « Souvenirs, biographie et enseignements d’un grand orientaliste », Revue de l’Académie de
Langue arabe − Damas, vol. 3, no 59 (juil. 1984) : 463-447 ; vol. 4, no 59 (oct. 1985) : 691-677.]
18
Massignon78 et Louis Massignon et le dialogue des cultures79. En 1992, est publié « Louis
Massignon : mystique en dialogue »80. Plusieurs colloques sont organisés : à Paris en 1995,
par l’Institut d’Études Iraniennes81, à l’Université Notre Dame en Indiana (USA) en 199782, au
Caire en 199983, et à Rabat en 200684. Opportunément, une réédition critique des principaux
articles de L. Massignon est réalisée sous la direction de C. Jambet qui donne lieu en 2009 à la
publication des Écrits mémorables chez R. Laffont85. Enfin, en 2012 un après-midi d’étude est
78
Daniel Massignon (Ed.), Présence de Louis Massignon : hommages et témoignages (Paris : Maisonneuve &
Larose, 1987).
79
Daniel Massignon (Ed.), Louis Massignon et le dialogue des cultures : Actes du Colloque sur Louis Massignon,
Maison de l’UNESCO, 17 et 18 décembre 1992 organisé à l’occasion du 30e anniversaire de la mort de L.
Massignon (1883-1962), (Paris : Ed. du Cerf, 1996).
80
Collectif, Louis Massignon, mystique en dialogue (Gordes : Question de; Paris, Albin Michel, 1992).
81
Le colloque donne suite à une publication : Eve Feuillebois-Pierunek; Yann Richard (Eds.), Louis Massignon et
l’Iran, (Paris ; Leuven : Institut d’études iraniennes ; diff. Peeters, 2000).
82
Voir Hala Fattah, « Report on the conference Louis Massignon : the vocation of a scholar : Notre Dame
University, Indiana, 2-5. 10. 1997», Bulletin of the Royal Institute for Inter-faith Studies, no 1 (1999), 212-217.
Certaines contributions présentées à cette occasion ont été publiées dans : Jacques Keryell, Louis Massignon au
cœur de notre temps (Paris : Karthala, 1999).
83
Majmūʿat mu’allifīn, Fī qalb al-Sharq : qirāʼa muʿāṣira li-aʿmāl Louis Massignon, Aʿmāl al-nadwa allatī
naẓẓamathā Kullīyat al-Ādāb, Jāmiʿat al-Qāhira bi-al-taʿāwun maʿa al-Markaz al-Faransī lil-Thaqāfa wa-al-
Taʿāwun wa-al-Jamʿiyya al-falsafiyya al-Miṣriyya, fī al-fatra min 13-15 Māris, 1999 (Le Caire : al-Majlis al-Aʿlā lil-
Thaqāfa, 2005) Collectif, Au cœur de l’Orient. Relectures contemporaines de l’œuvre de Louis Massignon.
Actes du Colloque tenu à l’Université du Caire, Faculté des Lettres en collaboration avec le Centre Français de
Culture et de coopération. 13-15 mars 1999 (Le Caire : Haut Conseil de la culture, 2005)]
84
Borrmans, Louis Massignon et le Maroc : une parole donnée.
85
Louis Massignon, Écrits mémorables. Textes établis, présentés et annotés sous la direction de Christian
Jambet par François Angelier, François L’Yvonnet et Souâd Ayada (Paris: R. Laffont, 2009). Contient notamment
une bibliographie des œuvres de L. Massignon : EM II, 941-997.
86
Vendredi 26 octobre 2012, « Louis Massignon, hier et aujourd’hui (1883-1962) ». Allocutions de : Françoise
Jacquin, Xavier Accart, Manoël Pénicaud, Jean-François Six, Dominique Millet-Gérard, François Angelier, D.
Avon, Pierre Lory et Mohamed Sghir Janjar. Les archives Louis Massignon, de privées, deviennent publiques
grâce à ce legs fait à la BNF.
19
1. L. Massignon, figure du dialogue islamo-chrétien
musulmane analyse le « changement à la Copernic » que son œuvre a permis d’opérer dans
87
Massignon ; Monteil, Parole donnée. ; Vincent-Mansour Monteil, Le linceul de feu, Louis Massignon (1883-
1962) (Paris : Ed. Vegapress, 1987).
88
Jean Morillon, Massignon (Paris : Éd. Universitaires. Paris : Éd. Universitaires).
89
Jean Moncelon, « Louis Massignon, l’ami de Dieu (Khalīl Allāh) » (Thèse d’Etat, Université Paris X, 1990)
90
Christian Destremeau ; Jean Moncelon, Louis Massignon (Paris : Plon, 1994).
91
Herbert Mason, Memoir of a Friend, Louis Massignon (Notre Dame : University of Notre Dame Press, 1990) ;
éd. fr. : Herbert Mason, Massignon : chronique d'une amitié, trad. Michèle Bompois (Paris : Desclée de Brouwer,
1988).
92
François Angelier, « Louis Massignon, une courbe de vie : 1883-1962 », in Louis Massignon, mystique en
dialogue (Gordes : Question de ; Paris : A. Michel, 1992), 224-253 ; « Repères biographiques », in EM I, XXIX –
LXXX.
93
Daniel Massignon, Le voyage en Mésopotamie et la conversion de Louis Massignon en 1908 (Paris : Ed. du
Cerf, 2001); Autour d’une conversion : Lettres de Louis Massignon et de ses parents au Père Anastase de Bagdad
(Paris : Ed. du Cerf, 2004). ; Voir aussi : Louis Massignon et l’Irak, BAALM n° 14 (juin 2003).
94
Jacques Keryell, Louis Massignon : la grâce de Bagdad (Paris : Téqui, 2010).
95
Jean-Marie Mérigoux, « La reconnaissance de Louis Massignon envers l’Irak », La vie spirituelle, n°620, t. 131
(mai-juin 1977) : 434-445.
96
Jacques Keryell, L’hospitalité sacrée. Extrait de la correspondance entre L. Massignon et M. Kahil), (Paris :
Nouvelle Cité, 1987).
97
Maurice Borrmans ; Françoise Jacquin, Badaliya, au nom de l’autre, 1947-1962 (Paris : Ed. du Cerf., 2011).
98
Guy Harpigny, Islam et christianisme selon Louis Massignon (Louvain-la-Neuve : Centre d’histoire des
religions de l’Université Catholique de Louvain-la-Neuve, 1981).
20
l’orientation du regard chrétien porté sur l’islām99. Cet aspect a fait l’objet de plusieurs
lieu d’un pèlerinage consacré aux Sept Dormants103, pèlerinage auquel M. Pénicaud consacre
sa thèse doctorale, publiée en 2015104. Enfin, dans un ouvrage récemment publié, C. Krokus
analyse «la théologie de Massignon» , ce qui montre qu’un demi-siècle après la mort de
105
Du point de vue des sciences des religions, les travaux sont moins nombreux. La
« méthode » de Louis Massignon a été analysée par J. Waardenburg dans sa thèse et dans
99
Robert Caspar, Traité de théologie musulmane - 1 : Histoire de la pensée religieuse musulmane, Cours de
théologie musulmane (Rome : PISAI, 19872).
100
Voir : Neal Robinson, « Massignon, Vatican II and Islam as an Abrahamic Religion », Islam and Christian–
Muslim Relations, vol. 2 no 2 (1991): 182-205 ; Christian S. Krokus « Louis Massignon’s Influence on the Teaching
of Vatican II on Muslims and Islam », Islam and Christian-Muslim Relations, vol. 23, no 3 (2012): 329-345.
101
Voir : Maurice Borrmans, Prophètes du dialogue islamo-chrétien. Louis Massignon, Jean-Mohammed ʿAbd-
el-Jalīl, Louis Gardet, Georges C. Anawati (Paris : Cerf, 2009) ; « Massignon, Jésus et Marie, Hallāj et Fātima »,
Islamochristiana no 36 (2010) : 117-137 ; (2012). «Louis Massignon et Hébron, al-Khalīl », Cahiers pour la Terre
Sainte (Chevaliers du Saint Sépulcre), no2 (fév. 2012) : 6-13 ; David Burrell, « Mind and heart at the service of
Muslim-Christian understanding: Louis Massignon as trail blazer », The Muslim World, no 88, vol. 3-4 (1998):
268-278.
102
Mohamed Sghir Janjār, « L’éthique de l’hospitalité et le dialogue islamo-chrétien selon Louis Massignon »,
Islamochristiana, no 25 (1999) : 115-124. Jacques Keryell (Ed.), Personne et altérité : l’hospitalité au cœur de la
rencontre (Paris : Éd. du Cerf, 2013).
103
Voir : Colloque (Vieux Marché) Sept Dormants, BAALM n° 9 (déc.1999) et Les Sept Dormants d’Ephèse,
BAALM, n° 8 (juin 1999).
104
Manoël Pénicaud, Le Réveil des Sept Dormants. Un pèlerinage islamo-chrétien en Bretagne (Paris: Éd. du
Cerf, 2015).
105
Krokus, The Theology of Louis Massignon : Islam, Christ, and the Church (Washington: The Catholic
University of America Press, 2017).
21
plusieurs articles106. E. Saïd évoque L. Massignon à plusieurs reprises107. P. Rocalve lui a
consacré sa thèse108. Plusieurs travaux ont adopté une approche comparatiste : D. Gril met en
et Jean Moncelon111 ont comparé sa vision de l’islām à celle de R. Guénon. P. Laude s’est
Guénon et de F. Schuon113.
106
Jacques Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident. Comment quelques orientalistes occidentaux se
sont penchés sur l’islam et se sont formé une image de cette religion : I. Goldziher, C. Snouck Hurgronje, C.H.
Becker, D.B. Macdonald, Louis Massignon (Paris La Haye: Mouton, 1963); « Massignon: Notes for Further
Research», The Muslim World. Hartford Seminary Foundation, LVI, 3 (1966): 157-172; « Regard de
phénoménologie religieuse » in Louis Massignon, éd. par Jean-François. Six (Paris : Éd. de l’Herne, 1970) : 148-
156 ; « L. Massignon’s study of religion and Islam: an essay à propos of his Opera Minora», Oriens, nos 21-22
(1968-1969): 136-158 ; « L’approche dialogique de Louis Massignon », in Louis Massignon et le dialogue des
cultures, éd. par Daniel Massignon (Paris, Éd. du Cerf, 1996), 177-200 ; « L’impact de l’œuvre de Louis Massignon
sur les études islamiques », 295-304.
107
Said, L’Orientalisme ; « Islam, the philological vocation and French culture : Renan and Massignon », in Islam
studies: a tradition and its problems, ed. by M. H. Kerr (Malibu : Undena publication, 1980) : 53-72. Voir à ce
sujet : Lory, « Louis Massignon et l’orientalisme ».
108
Pierre Rocalve, « Place et rôle de l’Islam et de l’islamologie dans la vie et l’œuvre de Louis Massignon »
(Thèse de doctorat, Paris IV, 1990) ; Louis Massignon et l’Islam (Damas : Institut Français de Damas, 1993).
109
Denis Gril, « Espace sacré et spiritualité, trois approches : Massignon, Corbin, Guénon », in D’un orient
l’autre, éd. par Marie-Claude Burgat (Paris : Éditions du CNRS, 1991), vol. 2 : 49-63.
110
Xavier Accart, « Feu et diamant, Louis Massignon et René Guénon », in L’ermite de Duqqi (Milano : Arché,
2001) : 287-325.
111
Jean Moncelon, « Louis Massignon et Frithjof Schuon: une rencontre posthume », in Frithjof Schuon, éd. par
Patrick Laude; Jean-Baptiste Aymard (Lausanne : L’âge d’homme 2002) : 179-198.
112
Laude, Massignon intérieur.
113
Patrick Laude, Pathways to an inner Islam : Massignon, Corbin, Guénon, and Schuon (Albany: State
University of New York Press, 2010).
22
La relation de Louis Massignon au Qur’ān a été documentée par M. Borrmans114 et R.
Arnaldez115. Sa relation à la langue arabe a fait l’objet d’un article important de P. Nwyia116. A.
Celli117, G. Troupeau118, Y. Le Bastard119 ainsi que J. Morillon120 s’y sont également intéressés.
Bien que les découvertes de L. Massignon aient profondément modifié les convictions des
ont donné lieu à de multiples recensions, les travaux plus approfondis sont rares. Des
114
Maurice Borrmans, « Louis Massignon et son exemplaire du Coran », The Muslim world (Hartford), no100,
vol. 4 (2010) : 377-389.
115
Roger Arnaldez, « Le Coran dans la pensée de L. Massignon », in Louis Massignon et le dialogue des cultures.
Actes du Colloque sur Louis Massignon, éd. par Daniel Massignon (Paris : Éd. du Cerf, 1996) : 71-90.
116
Paul Nwyia, « Massignon ou une certaine vision de la langue arabe », Studia Islamica, no 50 (1979): 125-149.
117
Andrea Celli, « Il tema delle lingue consacrate nella scrittura di Louis Massignon », Rivista di storia e
letteratura religiosa, Firenze : S. Olschki, vol. 41, no 2 (2005) : 433-479.
118
Gérard Troupeau, « Louis Massignon et la langue arabe », in Louis Massignon et le dialogue des cultures.
Actes du Colloque sur Louis Massignon, éd. par Daniel Massignon (Paris : Éd. du Cerf, 1996) : 33- 41.
119
Yvon Le Bastard, « La question des langues chez Massignon : aryanisme et sémitisme, profane et sacré », in
Louis Massignon et l’Iran, éd. par Eve Feuillebois-Pierunek ; Yann Richard (Paris ; Leuven : Institut d’études
iraniennes ; diff. Peeters, 2000) : 43-50.
120
Jean Morillon, « La révélation et les langues sémitiques d’après Louis Massignon », in Louis Massignon et le
dialogue des cultures, éd. par Daniel Massignon (Paris : Ed. du Cerf, 1996) : 43-69.
121
Henry Corbin « L. Massignon » 1962], in Louis Massignon, éd. par Jean-François Six (Paris : Éd. de l’Herne,
1970) : 55-62 ; « Post-Scriptum biographique à un Entretien philosophique » 1978], in Henry Corbin, éd. par
Christian Jambet (Paris : Éd. de l’Herne, 1981) : 38-56.
122
Louis Gardet, « La langue arabe et l’analyse des états spirituels » (contribution à l’étude du lexique ṣūfi) », in
Mélanges Louis Massignon (Damas : Institut Français de Damas, 1957), t. II : 215-243 ; Georges Anawati, Louis
Gardet, Mystique musulmane aspects et tendances, expériences et techniques (Paris : Vrin, 19864 [1961]).
123
Pierre Lory, « Le paradoxe dans la mystique : Le cas de Hallâj », in Ésotérismes, gnoses & imaginaire
symbolique : Mélanges offerts à Antoine Faivre. éd. par R. Caron, J. Godwin, W. J. Hanegraaff ; J.-L. Vieillard-
Baron (Leuven : Peeters, 2001) : 773-781; «Les paradoxes mystiques : l’exemple de Shibli.», L’Orient des dieux ,
no 1 (2001) : 61-82.
23
e. Concepts clés
quelques éléments afin de situer le propos. Comme le fait observer H. Landolt, il y a des
composé de « ṣūfis », originairement des ascètes, qui s’organisa plus tard en groupes dans
différents pays du monde musulman. Au sujet du rapport entre les termes « ṣūfī » et
Quant à la relation entre le ṣūfisme et l’islām, elle est décrite en ces termes par R. Caspar :
« L’Islam n’est pas le soufisme, en ce sens qu’on ne peut réduire tout l’Islam au soufisme »,
mais « le soufisme, c’est aussi l’Islam »130, pour bien souligner que tout « ṣūfi » est aussi et
Qu’est-ce qui caractérise la mystique musulmane? Pour G. Anawati et L. Gardet, elle peut
être définie « comme une méthode systématique d’union intime, expérimentale, avec
124
Jambet « Le Soufisme entre Louis Massignon et Henry Corbin » (IEI).
125
Mokdad Arfa-Mensia, « Massignon et son approche de la mystique musulmane », Cahiers de Tunisie /Al-
Kurrāsāt al Tunisiyya, no 181 (2002) : 65-77.
126
Roger Arnaldez, « Hallâj et Jésus dans la pensée de Louis Massignon », Horizons Magrébins, no14-15 (1989) :
171-178.
127
Eric Ormsby, « Abū Hamid al-Ghazālī vu par Louis Massignon », in Louis Massignon et l’Iran, éd. par Eve
Feuillebois Pierunek ; Richard Yann (Paris ; Leuven : Institut d’études iraniennes ; diff. Peeters, 2000) : 51-59.
128
Toshihiko Izutsu ; Hermann Landolt, « Sufism, Mysticism, Structuralism: A Dialogue », Religious Traditions,
University of Sydney, vol. 7 (1984), [1-24], 5.
129
Izutsu ; Landolt, « Sufism, Mysticism, Structuralism: A Dialogue », 4.
130
Robert Caspar, Cours de mystique musulmane (Institut pontifical d'études arabes : Rome, 1968),
[dactylographié], 3.
24
Dieu »131. Ici, le terme « expérience » peut être rapproché du mot « gustation », que l’on
rencontre dans un extrait de la traduction par Farid Jabre du Munqidh min al-ḍalāl de Abū
Ḥāmid al-Ghazālī (m. 505/1111). Le mystique est celui qui vit une expérience : il s’agit d’un
vécu, non d’un savoir théorique. Ghazālī écrit au sujet des « ṣūfis » :
Mais il m’apparut que ce qui leur est spécifiquement propre ne se peut atteindre que
par le « goût », les états d’âme et la mutation des attributs.
C’est ce qui se passe pour la santé et la satiété, par exemple. Quelle différence entre,
d’une part, la simple connaissance de leurs définitions, de leurs causes et de leurs
conditions respectives, et, d’autre part, le fait d’être soi-même bien portant ou
rassasié ! Entre le fait d’être ivre et la connaissance de la définition de l’ivresse (cet
état dû aux vapeurs qui montent de l’estomac au cerveau) ! L’ivrogne ne connaît pas la
définition et la science de l’ivresse : il ne s’en doute même pas. Et celui qui est sobre les
connaît bien, quoiqu’il soit à jeun. De même, un médecin malade connaît bien la
définition de la santé, ses causes et les remèdes qui la rétablissent : il est pourtant
malade. Eh bien, connaître la réalité de la vie ascétique, avec ses conditions et ses
causes, est une chose ; mais c’en est une tout autre que d’être effectivement dans l’état
d’âme de l’ascétisme et du détachement des biens de ce monde.
Or, j’ai compris avec certitude que les mystiques ne sont pas des discoureurs mais
qu’ils ont leurs états d’âme. Ce qui pouvait s’apprendre, je l’avais acquis. Le reste, c’est
affaire de gustation et de bonne voie132.
Cette idée que les mystiques musulmans ne sont pas des « discoureurs » est également
avancée par P. Nwyia qui évoque leur attachement au réel, et l’adéquation qu’ils réalisent
S’il est un mot qui les caractérise et par lequel ils aiment désigner le sens de leur effort
spirituel, c’est bien celui de taḥaqquq, l’opposé même du rêve : à la fois effort pour
131
Georges Anawati ; Louis Gardet, Mystique musulmane aspects et tendances, expériences et techniques
(Paris : Vrin, 19864 [1961], 13.
132
Al-Ghazālī, Al-Munqiḏ min aḍālal (Erreur et délivrance), Farid Jabre (trad.) (Beyrouth : Commission
internationale pour la traduction des chefs-d’œuvre, 1959), 96. Nos italiques.
25
accéder à la vérité et souci de coller au réel, en démasquant toutes les illusions. […]
cette pensée est essentiellement un effort loyal pour accéder à l’intelligibilité d’une
expérience : celle de l’existence en tant qu’elle est habitée par la présence du Ḥaqq, le
Dieu vrai qui est aussi le vrai réel133.
Pour P. Nwyia, les vrais mystiques ce sont
désigne un engagement avec les enseignements et les pratiques islamiques de telle sorte que
dimension légaliste, extérieure135. On trouve une idée similaire chez Ibn Khaldūn (m.
808/1406), qui, après avoir insisté sur l’importance de l’intention (niyya) 136, écrit au sujet des
133
Nwyia, Exégèse coranique et langage mystique, 1.
134
Nwyia, Exégèse coranique et langage mystique, 2-3.
135
William C. Chittick, The Heart of Islamic Philosophy: The Quest for Self-Knowledge in the Teachings of Afdal
al-Din Kashani (Oxford University Press: Oxford Scholarship Online: 2001), 8.
136
Eric Chaumont, « La voie du soufisme selon Ibn Khaldûn : présentation et traduction du prologue et du
premier chapitre du Shifâʾ al-sâʾil», in Revue philosophique de Louvain, tome 87, quatrième série n°74, mai
(1989) : [264-296], 283.
26
La première consistait en la compréhension de l’extériorité (fiqh al-ẕâhir), c’est-à-dire
en la connaissance des statuts concernant les actes des membres, qu’ils soient propres
à chaque obligé ou le concernent tous en commun : les actes cultuels, les coutumes et
autres actions extérieures. Cela, c’est ce que l’on appelle communément «le Droit»
(fiqh). Les juristes (faqîh), à savoir les muftis et les gardiens de la religion, en ont la
charge.
La seconde espèce consiste en la compréhension de l’intériorité (fiqh al-bâṯin), à savoir
en la connaissance des statuts concernant les actes des cœurs et de ce qui est propre à
chaque obligé en particulier, comme actes des membres, dans son service de Dieu et
dans sa manière de subvenir aux nécessités [de la vie]. Cela, on l’appelle
« compréhension des cœurs », « compréhension de l’intériorité », « compréhension du
scrupule (wara’), « science de l’au-delà » et « soufisme »137.
Provisoirement, nous définirons donc le mystique musulman comme le croyant qui est
engagé dans une pratique intériorisée de l’islām, qui cherche à purifier son intention, à
accorder son cœur et sa langue, celui dont le mode de connaissance de Dieu est gustatif,
2. Orientalisme ou islamologie?
Par le terme « orientalisme », nous entendons une discipline savante qui s’est développée au
moment de la Renaissance et dont le champ scientifique est l’étude des grandes civilisations
de l’Asie et de leurs extensions africaines138. Cette discipline englobe l’étude des langues,
137
Chaumont, « La voie du soufisme selon Ibn Khaldûn », 285-286. Il s’agit du premier chapitre du Shifâ’ al-sâ’il
intitulé « Discours où l’on réalise ce qu’est la voie des soufis et où on la distingue, de manière générale, parmi
les voies de la loi (Ṯuruq al-sharîʿa). Du sens de ce terme chez les anciens d’entre eux dans la communauté ».
138
Kristopher Schipper, « Définition de l’orientalisme », Le Livre blanc de l’orientalisme Français (Société
asiatique : Paris, 1922),13-16], 13.
27
littératures, religions, philosophies, histoires, arts et lois des sociétés asiatiques, en
particulier des plus anciennes139. Les XVIIe et XVIIIe siècles se caractérisent par la croyance
milieu du XXe siècle, les orientalistes ont commencé à se dissocier des associations coloniales
pour traiter avec compétence de tous les problèmes posés par un domaine d’études que
définissait une limite linguistique, devient désuète. L’avancée des sciences humaines montre
la complexité des problèmes que les compétences linguistiques ne peuvent résoudre à elles
139
Megan C. Thomas, « Orientalism, cultural Field of Study », in Encyclopedia Britannica en ligne] URL:
www.britannica.com/science/Orientalism-cultural-field-of-study] Réf. Du 15/VI/2019].
140
Maxime Rodinson, La fascination de l’islam. Les étapes du regard occidental sur le monde musulman. Les
études arabes et islamiques en Europe (Paris : François Maspéro, 19822 1980]), 118.
141
Thomas, « Orientalism, cultural Field of Study », Encyclopedia Britannica.
142
Rodinson, La fascination de l’islam, 106.
143
Megan C. Thomas, « Orientalism, cultural Field of Study », Encyclopedia Britannica.
28
Depuis, le terme « orientalisme » est entaché d’ethnocentrisme occidental144. Il revêt bien
souvent une connotation vieillie et péjorative. C’est l’une des raisons pour lesquelles, dans la
présente recherche nous qualifions le plus souvent L. Massignon d’« islamologue », plutôt
que d’« orientaliste ». En effet, nous estimons que le terme « islamologue » est plus actuel et
plus transversal : il nous permet de conduire une analyse réflexive qui prend son ancrage en
l’exemple de L. Massignon et mène jusqu’à nos jours ; il permet d’établir une continuité et de
Waardenburg, comme une section des sciences des religions ayant pour but « une juste
f. Posture herméneutique
subjectivité des autres est de prendre conscience de sa propre subjectivité »147. C’est
pourquoi, partant du principe que tout savoir est situé et que toute approche d’une œuvre
est interprétative, nous n’avons cessé, au cours de ce travail, de nous interroger sur notre la
localisation de notre regard, la nature de notre intention, etc. Cette réflexion a été conduite
144
Voir : Schipper, « Définition de l’orientalisme », 13.
145
«Islamwissenschaft» en Allemagne, «Islamic studies», dans la sphère anglo-saxone.
146
C’est en ces termes que D. Sourdel salue la publication de la thèse de J. Waardenburg ; voir Dominique
Sourdel, « Recension de J. Waardenburg, L’Islam dans le miroir de l’Occident », Arabica, no13 (1er janv. 1966),
[98-100], 98.
147
Arthur Buehler, « Researching Sufism in the Twenty-First Century, Expanding the Context of Inquiry », in
The Bloomsbury Companion to Islamic Studies, éd. par Clinton Bennett (London ; New Dehli ; N.Y ; Sydney :
Bloomsbury, 2013), [93-118], 98.
29
Cette posture se veut universitaire et notre intention est d’apporter une contribution à la
au sein de laquelle enseignèrent ses élèves (H. Corbin et P. Nwyia), découle une proximité
avec cet auteur. Simultanément, la thèse est réalisée Outre-Atlantique, à l’Institut d’études
d’une distance critique. Cette dernière se creuse au fil des lectures, et la consultation d’une
Notre point de vue étant celui d’une française vivant au Québec, il s’agit d’un regard franco-
québécois porté sur un segment de l’islamologie. Ce regard charrie malgré lui une certaine
représentation du monde, une histoire, une philosophie : une personne originaire de Chine
ou d’Éthiopie aurait sans-doute d’autres référentiels, elle verrait autre chose en lisant les
mêmes textes.
Comment interroger seule ses catégories conceptuelles, débusquer ses préjugés, prendre
conscience de son ethnocentrisme? En sus du rôle crucial qu’ont joué les lectures, leur
collégialité. À titre d’exemple, le séminaire mensuel des doctorants organisé par l’Institut
collègues sur notre projet de recherche. Grâce à ces retours constructifs, nous avons pu
« ouvrir les yeux sur nos aveuglements », et bénéficier de regards pluriels sur notre travail.
30
g. Utilité de la recherche
l’islām en isolant, dans les cinq cas, l’œuvre de l’objet qu’elle prétendait éclairer. Ce travail
de valeurs présents dans la conscience du chercheur et ayant joué un rôle dans son étude de
qui avait selon lui « cruellement besoin d’une réflexion sur la relation entre sujet et
objet »149.
D’autres chercheurs en islamologie ont souligné l’utilité d’un retour réflexif sur la qualité du
regard porté par un groupe sur un autre. Ainsi, Maxime Rodinson a écrit dans son
conceptions d’un vaste groupe de peuples de culture analogue envers un autre groupe de
même type »150. Il y fait observer que la manière dont un groupe conçoit un autre groupe
évolue d’une part en fonction de « la situation respective (et changeante) des deux mondes
C’est inspirée par cette même conviction que cette thèse souhaite interroger le regard porté
par le ou la chercheure sur son champ d’étude. Nous croyons que les implicites,
148
Waardenburg, L’Islam dans le miroir.
149
Waardenburg, L’Islam dans le miroir, 7.
150
Rodinson, La Fascination de l’islam, 6.
151
Rodinson, La Fascination de l’islam, 6.
31
rôle essentiel dans sa manière d’aborder son champ d’étude. Concernant la mystique
regard », de prendre conscience du fait qu’il s’agit d’une certaine vision qui ne va pas de soi
lequel nous nous situons ? Nous espérons qu’elle contribuera à enrichir une réflexion sur le
regard porté sur la mystique musulmane: comment débusquer nos intentions, présupposés,
concepts et valeurs implicites ? comment consciemment regarder cet objet d’étude pour
mieux le voir apparaître dans toute Sa réalité ? Bien qu’il soit impossible d’atteindre cet
objet « en soi », bien que sa réalité soit à tout jamais inaccessible, cette recherche vise à nous
permettre de nous approcher de ce but, ou tout au moins, à nous conduire vers une
h. Annonce du plan
Afin de mener à bien ce projet, la première partie de cette étude sera consacrée à
l’analyse de la relation du chercheur L. Massignon à son champ d’étude, grâce à une analyse
32
considérations définitionnelles et méthodologiques (ch.3), puis sera mise en lumière la
centralité de la référence qur’ānique chez L. Massignon (ch. 4). Ensuite, une étude du
concept de « sainteté » dans l’œuvre de L. Massignon sera menée (ch.5) suivie par une étude
33
PREMIERE PARTIE : LE CHERCHEUR L. MASSIGNON ET SON
CHAMP D’ÉTUDE
Durant les dernières décennies, de nombreux travaux biographiques ont été publiés au sujet
cette thèse, nous avons choisi de retenir les éléments contextuels et biographiques
permettant de situer le regard posé par L. Massignon sur la mystique musulmane dans un
1
Monteil, Parole donnée : contient une introduction biographique rédigée grâce à l’aide de L. Massignon ;
Monteil, Le linceul de feu, Louis Massignon (1883-1962). Apporte un éclairage significatif sur la vie et la pensée
du savant.
2
Morillon, Massignon : présente les étapes biographiques et les grands thèmes de l’œuvre de L. Massignon.
3
Jean Moncelon « Louis Massignon, l’ami de Dieu (Khalīl Allāh) ». J. Moncelon est également l’administrateur
du site internet « Moncelon - D’orient et d’occident »
URL : www.moncelon.fr/Massignon.htm] Réf. Du 15/VI/2019].
4
Destremeau ; Moncelon, Louis Massignon.
5
Mason, Memoir of a Friend, éd. Française : Mason, Massignon : chronique d’une amitié.
6
Angelier, « Louis Massignon, une courbe de vie : 1883-1962 » : 224-253 ; François Angelier, « Repères
biographiques », in EM I : XXIX – LXXX.
7
D. Massignon, Le voyage en Mésopotamie et la conversion de Louis Massignon en 1908; Autour d’une
conversion : Lettres de Louis Massignon et de ses parents au Père Anastase de Bagdad ; Voir aussi : Louis
Massignon et l’Irak, BAALM n° 14 (Juin 2003).
8
Keryell, Louis Massignon : la grâce de Bagdad.
certain contexte, national et international ; de connaître sa formation intellectuelle, ses
sa vie.
35
Chapitre 1 : Analyse contextuelle.
Introduction au chapitre 1
l’expose H.-G. Gadamer dans Vérité et Méthode, la manière dont un historien aborde les
sources historiques dépend des questions, des préjugés, ou des intérêts de cet historien,
historiquement déterminé : la lecture qu’un historien réalise d’une réalité historique est
Dans le même ordre d’idées, mais concernant plus précisément le champ de l’islamologie,
Maxime Rodinson observe que : « Malgré ses prétentions, le monde savant est pénétré de
toutes parts par les idées de la société où il s’insère et, inversement, certaines au moins des
9
Hans-Georg Gadamer, Vérité et Méthode, préface à la 2de édition (Paris : Ed. du Seuil, 1976 [1960]), 12.
36
idées des savants se répercutent dans un public plus large, souvent par étapes dégradées »10.
Ainsi, à titre d’exemple, au XVIIIe siècle, à l’époque des Lumières et de l’Aufklärung, les
ils se situent, s’en forgent une conception rationnelle, la rapprochent du déisme et tendent à
L’Islam est regardé comme une religion rationnelle, éloignée des dogmes chrétiens les
plus opposés à la raison, admettant un minimum de conceptions mythiques, et de rites
mystiques, […] conciliant l’appel à une vie morale avec un respect raisonnable des
exigences du corps, des sens, de la vie sociale. En somme, c’est alors une religion toute
proche du déisme que professent la plupart des Aufklärer11.
Ainsi, estimant que l’histoire des idées est susceptible d’influencer la nature du regard porté
sur l’autre et la manière dont on étudie cet autre, nous croyons utile de nous demander ici
quels éléments contextuels ont pu orienter le regard porté par Louis Massignon sur son
différents éléments grâce auxquels nous pourrons situer et analyser le regard porté par L.
Massignon sur la mystique musulmane dans son contexte historique (1.1). Précisons d’ores
et déjà que nous évoquerons non pas « le » contexte d’une époque, mais l’évolution qu’une
10
Rodinson, La Fascination de l’islam, 130. Nous soulignons.
11
Rodinson, La Fascination de l’islam, 69-70.
37
En premier lieu, sera évoqué le regain d’intérêt pour l’étude de la mystique à la fin du XIXe
siècle et les débats qu’elle suscite (1.1.1). Sera ensuite retracée l’institutionnalisation des
sciences des religions, puis, relaté l’essor de l’islamologie entendue comme discipline
(1.1.3.). On s’efforcera ensuite d’analyser l’impact de l’expansion coloniale sur les études
alors médiane et délicate (1.1.5). Enfin, seront esquissées les mutations géopolitiques qui, du
vivant de l’auteur étudié, affectent les courants religieux et intellectuels au sein du monde
musulman (1.1.6).
mystique musulmane lui appartient en propre, on peut également tenter de resituer cet élan
individuel au sein de l’écheveau des éléments contextuels ayant pu contribuer à faire mûrir
la mystique.
En premier lieu, soulignons le regain d’intérêt dont fait l’objet, à la fin du XIX e siècle
38
Depuis G.W.F. Hegel (m.1831), la pensée cherchait à faire pénétrer la raison dans ce qui
paraissait jusqu’ici irrationnel en abordant des réalités telles que l’existence, la personne, ou
disciplines et de méthodes diverses. Rudolf Steiner voulut montrer que l’on pouvait être un
adepte fidèle de la conception scientifique du monde et néanmoins être en quête des voies
Nous pensons qu’il est possible d’établir une corrélation entre ce regain d’intérêt pour la
défini par le hollandais Cornelius Tiele (m. 1902), comme ce « grand fait psychologique,
auquel nous donnons le nom de religion » [et qui] « s’est développé et manifesté sous des
formes variées chez les différents peuples et dans les différentes races qui occupent
l’univers »14. P. Cabanel, dans un article consacré à l’institution des sciences religieuses15,
(m.1834), et de celle de l’indianiste Max Müller. Pour ce dernier, l’essence de la religion est «
une faculté mentale qui, indépendamment et parfois même en dépit du bon sens et de la
raison, rend l’homme capable de saisir l’infini sous différents noms et diverses formes »16.
Pour le professeur d’Oxford, il est possible d’entendre « dans toutes les religions un
12
Dominique Avon, Les Frères prêcheurs en Orient. Les Dominicains du Caire, années 1910-années 1960 (Paris :
Éd. du Cerf, 2005), 200.
13
Avon, Les Frères prêcheurs en Orient, 201.
14
La « Préface » de Cornelius Petrus Tiele au Manuel de l’histoire des religions, Trad. Maurice Vernes (Paris : E.
Leroux, 1880) est citée par : Maurice Vernes, « Chronique », Revue d’Histoire des Religions, t.I. (1880), 282 -
296] : 289.
15
Patrick Cabanel, « L’institutionnalisation des sciences religieuses en France (1879-1908), une entreprise
protestante ? », Bulletin de la société d’histoire du protestantisme français (janv.-mars 1994) : 33-81.
16
Max Müller est cité par : Albert Réville, Prolégomènes de l’histoire des religions (Paris : Fischbacher, 1881),
31. Nos italiques.
39
gémissement de l’esprit, un effort pour concevoir l’inconcevable, pour exprimer
En ce sens, nous pensons que le regain d’intérêt dont la mystique fait l’objet à la fin du XIXe
siècle pourrait être interprété comme allant de pair avec l’avènement d’une religion plus
prédécesseurs et contemporains de L. Massignon, tel William James, qui, en 1902 publie The
par exemple l’étude publiée par Henri Delacroix en 1908 sur les grands mystiques chrétiens
Dans le monde anglo-saxon et germanique, l’historien luthérien Rudolf Otto (m. 1937) donne
aux États-Unis une série de conférences (1923-1924) portant sur les « ressemblances » et «
Romain Rolland (m. 1944), il appelle de ses vœux la création, aussi bien en Inde qu’en
convient, selon lui de fonder l’étude du religieux non sur des dialectiques intellectuelles,
mais sur des faits d’expérience20. Ainsi, les sciences humaines portent un intérêt nouveau
17
Max Müller est cité par : Réville, Prolégomènes de l’histoire des religions, 31. Nos italiques.
18
William James ; Robert H. Abzug, The Varieties of Religious Experience (Boston : Bedford/St. Martins, 2013
[1902]).
19
Henri Delacroix, Études d’histoire et de psychologie du mysticisme. Les grands mystiques chrétiens (Paris :
Alcan, 1908).
20
Romain Rolland, Essai sur la mystique et l’action de l’Inde vivante (Paris : Stock, 1930), t. II, 213.
40
Jean Baruzi (m. 1953) sur saint Jean de la Croix, de Miguel Asín Palacios (1944) et bien sûr, ce
Au début du XXe siècle, la pensée chrétienne elle aussi reconsidère l’expérience mystique et
porte sur elle un regard plus positif, la situant au sommet d’un épanouissement normal de la
charité théologale. Au sein de l’Église catholique, les grands mystiques se voient reconnus
comme des chrétiens à part entière21. Ainsi, en 1926, Pie XI place saint Jean de la Croix parmi
Gardeil publie La structure de l’âme et l’expérience mystique et en 1932, dans Les Degrés du
ethnocentrisme.
musulmane par exemple, suscitent l’intérêt des chercheures au début du XXe siècle, c’est
noyau universel, une essence commune, aux différentes traditions mystiques ? A cette
question, Rudolf Otto, évoqué plus haut, répond par l’affirmative et avance la thèse, d’une
21
Louis Gardet ; Olivier Lacombe, L’expérience du soi : étude de mystique comparée (Paris : Desclée De Brouwer,
1981), 8.
22
Gardet; Lacombe, L’expérience du soi, 7.
23
Jacques Maritain, Distinguer pour unir; ou Les degrés du savoir (Paris: Desclée de Brouwer, 1932).
41
Mystique. Quant à William James (m. 1910), il identifie dans ses Varieties24 quatre
un article publié en 197826 que malgré leur prétention à réaliser une comparaison
scientifique, ces travaux, traversés par l’idée qu’il y aurait un noyau commun à toutes les
première catégorie de travaux qu’il décrit s’appuie sur l’idée que toutes les expériences
mystiques sont identiques. Les travaux relevant de cette catégorie mettent en lumière une
dénominateur commun parmi les traditions religieuses distinctes, muées par un désir
œcuménique, s’appuient implicitement sur l’idée que toutes les religions, même si elles
est le Dieu chrétien27. Une telle approche, portée par un désir œcuménique, aboutit en
24
James, The Varieties of Religious Experience.
25
Steven Katz, « Language, Espitemology, and Mysticism », in Mysticism and Philosophical Analysis, éd. par
Steven Katz (London: Sheldon Press, 1978), 47 ss.
26
Katz, « Language, Espitemology, and Mysticism », 22-74.
27
Katz, « Language, Espitemology, and Mysticism », 24.
42
Ainsi, S. Katz, qui analyse dans cet article uniquement des travaux d’auteurs anglophones,
observe que dans les travaux de R. M. Bucke (m. 1902), E. Underhill (m. 1941), W. T. Stace
(1967)28, A. J. Arberry (m. 1969) et R. C. Zaehner (m. 1974) 29 on retrouve l’idée que toutes les
similaires30. L’article de Katz montre qu’au moment où la mystique fait l’objet d’un intérêt
plus précisément des théologiens catholiques — pour les mystiques non chrétiennes : la
comme fruit de la grâce divine l’expérience vécue par des mystiques appartenant à d’autres
28
S. Katz reproche à W. T. Stace (m. 1967) de croire en l’existence d’un « noyau universel » commun à toutes les
expériences mystiques (Voir : Katz, « Language, Espitemology, and Mysticism », 46). Il montre qu’en
recherchant les caractéristiques universelles et communes des traditions mystiques, il est influencé à son insu
par sa propre subjectivité moniste et introvertie (Voir p. 49 ss.).
29
Selon S. Katz, le catholicisme de R. C. Zaehner (m. 1974) colore toute son enquête : aussi cette dernière
apparaît comme un éloge du monothéisme occidental tandis qu’il porte sur le monisme oriental un regard
davantage critique (Voir Katz, « Language, Espitemology, and Mysticism », 31).
30
Katz, « Language, Espitemology, and Mysticism », 46.
43
À ce sujet, B. Carra de Vaux (m. 1953), dans son Gazali (1902)31, fait remarquer que
contrairement à la « mystique surnaturelle des chrétiens », l’état extatique dont parle al-
Ghazālī (m. 505/1111) paraît « mis à la portée naturelle de l’homme »32 établissant par là une
la grâce.
La mention de ces débats permet de saisir la portée, et peut-être l’une des intentions, de la
l’action de la grâce divine chez un croyant musulman, non baptisé. Il écrit dans la Passion
(1922) :
L’union mystique d’al Ḥallâj s’opère donc, sur le type même de celle que le Qor’ân
attribue à Jésus, par l’union au kon ! « fiat » divin, obtenue par le moyen d’une
adhésion de plus en plus étroite et fervente de l’intelligence aux commandements de
Dieu que la volonté aime en premier. Et le résultat de cette acceptation permanente du
« fiat » divin est la venue dans l’âme du mystique, de l’Esprit divin, lequel provient du
commandement de mon Seigneur (n. Q. 17 :87) et fait désormais, de chacun des actes
de cet homme, des actes véritablement divins ; et qui en particulier donnera aux
paroles de son cœur, l’articulation, l’énonciation et l’application voulues de Dieu33.
était-il au centre de leurs discussions ? Nous l’ignorons, mais observons que trois ans plus
31
Bernard Carra de Vaux, Gazali (Paris : Alcan, 1902).
32
Maurice De Wulf « Recension de : Carra de Vaux, Gazali (1904) », Revue néo-scolastique, vol. 11, n°44 : 503.
33
Massignon, Passion (1922) II, 520-521. Nous soulignons.
34
François Angelier, « Repères biographiques », in EM I, XXIX – LXXX], LVI.
44
tard, ce théologien publie un article intitulé « Le problème de la grâce mystique en Islam »35,
se fondant sur un commentaire serré du cas d’al-Ḥallāj. À travers cet exemple, J. Maréchal
s’autorise donc à reconnaître « la possibilité même des grâces dont al-Ḥallāj, musulman
Maréchal est sensible à l’impossibilité de réduire toutes les formes de mysticisme à une seule
culturels variés. Il n’accepte pas non plus l’alternative trop facile et sans nuance : ou
chrétien peut-il supposer l’existence de vraies grâces mystiques dans l’islām ?38 Selon lui, les
l’Église du Christ non réduite à sa dimension visible, présupposant la foi théologale, ainsi
Dans une séance du Cercle thomiste, en octobre 1939, Claude Xavier propose une conférence
n’est pas impossible, mais très rare, chez des non baptisés qui vivent en « état de grâce » et
35
Joseph Maréchal, « Le problème de la grâce mystique en Islam », Recherches de sciences religieuses, XIII,
(1923) : 243-292.
36
Joseph Maréchal, Études sur la psychologie des mystiques (Bruges; Paris : Charles Beyaert, 1937), II, 529.
37
Louis Gardet ; Olivier Lacombe, L’expérience du soi : étude de mystique comparée (Paris, Desclée de
Brouwer, 1981), 11.
38
Élisée de la Nativité, « L’Expérience mystique d’Ibn ʿArabī, est-elle surnaturelle ? », Etudes carmélitaines, XVI
(2 oct. 1931): 137-168.
39
Avon, Les frères prêcheurs en Orient, 374.
45
admettre l’existence possible de grâces spirituelles en dehors de l’Église, c’est ouvrir la porte
du syncrétisme40. Il est utile ici de rappeler qu’en 1932, dans les Deux Sources de la morale et
de la religion, Henri Bergson (m. 1941) avait réduit la part de la mystique orientale à son
mystiques dans cet ouvrage cinq chrétiens (l’apôtre Paul, Thérèse d’Avila, Catherine de
Quant à Jacques Maritain, il n’existe à ses yeux qu’une seule vraie mystique : la mystique
Il est essentiel, en lisant les travaux de Massignon sur les mystiques musulmans, d’avoir
thèse sur Al-Ḥallāj, non seulement d’opérer une relecture de cette figure du point de vue de
théologique plus personnel, qu’il partage, en tant que catholique, avec nombre de ses
coreligionnaires.
40
Avon, Les frères prêcheurs en Orient, 372.
41
Avon, Les frères prêcheurs en Orient, 378 ss.
46
1.1.4 La question des influences
autre débat illustre l’ethnocentrisme du regard porté sur ce champ d’étude : celui des
analyse contextuelle, avant d’étudier au chapitre 4 de manière plus approfondie les travaux
de L. Massignon à ce sujet.
Pour le Baron Carra de Vaux (m. 1953), la mystique musulmane résulte de l’interaction de
Théologie Catholique de Paris écrit dans son Gazali (1902) que « c’est le christianisme qui a
inspiré au soufisme ses doctrines élevées sur les états mystiques »42.
Quant au savant austro-hongrois Ignác Goldziher (m. 1921), dans une étude publiée dans la
Revue de l’Histoire des Religions en 1880, après avoir défendu la capacité d’assimilation de la
l’islām « repose sur l’influence des idées étrangères »43. Il évoque «la transformation des
traditions des religions étrangères quand elles ont pénétré dans l’Islam, les absorptions, les
En Espagne, le Père Miguel Asín Palacios (1871-1944), qui réalise une lecture
42
De Wulf « Recension de : Carra de Vaux, Gazali (1904) », 503.
43
Ignaz Goldziher, « Le culte des saints chez les musulmans », RHR, t. 2 (1880), 257-351] : 298.
44
Goldziher, « Le culte des saints chez les musulmans », 298.
45
Miguel Asín Palacios, Algazel ; dogmática, moral, ascética (Zaragoza : Comas Hermanos, 1901).
47
d’Ibn ʿArabī (m. 638/1240), étude publiée en 193146, s’efforce d’établir les influences
mystique musulmane47.
Lammens (m. 1937) s’efforce à son tour d’établir que, chez tous les mystiques musulmans,
c’est l’influence chrétienne qui domine. La présence de cette idée d’une supériorité de la
mystique chrétienne ainsi que l’adoption d’une posture ethnocentrée (souvent « christiano-
centrée ») par les premiers islamologues ou comparatistes sera notamment critiquée par le
savant égyptien Abd-el-Halim Mahmoud (m. 1398/1878), qui, dans sa thèse sur Ḥārith al-
Muḥāsibī (m. 243/857), dirigée par Louis Massignon et soutenue en Sorbonne, écrit : «un
homme comme le P. Lammens s’acharne à établir que chez tous les mystiques musulmans,
c’est l’influence de la mystique chrétienne qui domine et, pour arriver à ses fins, il ne fait
En France, E. Blochet s’intéresse à la question des influences et publie en 1901, Les sources
Revue du Monde Musulman à propos des travaux d’Asίn Palacios. E. Blochet publiera dans
46
Miguel Asín Palacios, El Islam cristianizado. Estudio del sufismo a través de las obras de Abenárabi de Murcia
(Madrid, Editorial Plutarco, 1931).
47
Voir aussi Miguel Asín Palacios, La escatologie musulmana en la « Divina Comedia » (Madrid : Real Academia
Española, 1919).
48
Voir notamment : Henri Lammens, L’Islam, croyances et institutions (Beyrouth : Imprimerie catholique,
1926).
49
Abd-el-Halim Mahmoud, Al-Mohâsibî, un mystique musulman religieux et moraliste (Paris : Geuthner, 1940),
246.
50
Massignon, « Les recherches d’Asίn Palacios sur Dante : le problème des influences musulmanes sur la
Chrétienté médiévale et les lois de l’imitation littéraire », RMM, vol. XXXVI (1918-1919), 23=58] : 24.
48
les années 1920 plusieurs travaux concernant les influences grecques51 chrétiennes et
Enfin, signalons Outre-Rhin la publication en 1927 par Maximilian Horten de deux volumes
Si l’insistance sur ces éléments étrangers permet d’affirmer la capacité de l’islām à assimiler
des éléments en provenance de traditions étrangères (capacité qui lui fut tout d’abord
empruntés, exogènes, minimisant ainsi son caractère islamique et niant presque son origine
qur’ānique.
Dans ce contexte pré-conciliaire55, la vision qui prévaut est celle de l’islām comme religion
périphérique, décentrée par rapport au socle monothéiste central que constitue la tradition
l’islām une religion vivante, de lui accorder le statut et la légitimité d’une véritable religion
monothéiste. A cet égard, comme nous le montrerons plus loin, les travaux de L. Massignon
51
Edgar Blochet, « La pensée grecque dans le mysticisme oriental », Revue de l’Orient chrétien. t. IX, vol. XXIX
(1933-1934) : 33-113.
52
Edgar Blochet « La conquête des États nestoriens de l’Asie centrale par les shiïtes : Les influences chrétiennes
et bouddhiques dans le dogme islamique », Revue de l’Orient chrétien. t. V, vol. XXV (1925-1926) : 3-131.
53
Maximilian J. Horten, Indische Strömungen islamischen Mystik (Leipzig ; Heidelberg: Otto Harrassowitz, 1927),
2 vol.
54
Nwyia, « Conférence de M. Paul Nwyia », 276.
55
Le Concile Vatican II se déroula d’octobre 1962 à décembre 1965.
49
1.1.5 Caractère universel, élevé et séduisant de la mystique
Par ailleurs, une autre qualité permettant d’expliquer l’intérêt croissant des
interreligionale ». Ainsi, Christiaan Snouck Hurgronje (m. 1936) qui, au début du XXe siècle
jouit d’une véritable notoriété parmi les islamologues, affirme dans un texte publié en 1911 :
« c’est justement par son mysticisme que l’Islâm a trouvé le moyen de s’élever à une hauteur
d’où il peut voir plus loin que son propre horizon étroitement limité. » 56 Pour ce Hollandais,
[…] c’est sa tendance à élever la religion au-dessus des formes, et à aller par
conséquent vers la conciliation. Il a en lui, si je puis m’exprimer ainsi, quelque chose
d’«interreligional». C’est pour cela que quelques-uns ont considéré le mysticisme
musulman comme destiné à sauver l’Islam de son isolement spirituel et qu’ils
comptent sur lui pour réconcilier l’Islâm avec la culture moderne.57
Les textes de Massignon présentent une vision comparable. Pour ce dernier, la mystique a
que son extension, notamment vers l’Orient, peut être imputée aux mystiques musulmans ;
universelle, car « ce sont les mystiques qui, les premiers, ont compris l’efficacité morale de
la ḥanīfīya, le fait d’un monothéisme, rationnel, naturel à tous les hommes…] »59.
56
Christiaan Snouck Hurgronje Politique musulmane de la Hollande (Paris : Ledoux, Coll. de la RMM, 1911), 70.
Nos italiques.
57
Snouck Hurgronje Politique musulmane de la Hollande, 72. Nos italiques.
2
58
Massignon (1954) , Essai, 15.
2
59
Massignon (1954) , Essai, 15.
50
Les textes illustrant cette quête de L. Massignon d’un espace de rencontre entre mystique
musulmane et mystique chrétienne sont nombreux. Citons par exemple son article intitulé
l’islamique et la chrétienne ; loin de les opposer elle les fait converger »60.
Jacques Waardenburg, qui analyse l’idée selon laquelle la mystique constituerait un terrain
point : il suggère que l’intérêt des Européens pour la mystique au moment de l’expansion
coloniale découle d’une certaine conception de la « mystique », perçue comme une réalité
par les milieux cultivés comme une religion digne de ce nom, spirituelle et belle, est accueilli
favorablement aussi longtemps qu’il se cantonne au domaine religieux ou spirituel. Mais dès
qu’il est question de projet social ou d’organisation politique, l’attitude des Européens se
temporel61. Selon nous, l’une des faiblesses d’un tel cadre conceptuel, opposant les
60
Massignon, « Mystique musulmane et mystique chrétienne » [1957], EM II, 142.
61
Jacques Waardenburg, Islam et sciences des religions. Huit leçons au Collège de France (Paris : Diffusion Les
Belles Lettres, 1998), 15 ss.
51
mystique musulmane, l’amputant de ses aspects plus sociaux, politiques ou temporels. Nous
discipline académique au cours des années 1870. En témoignent la publication par Emile
Max Müller en 187364, et, cette même année, la création de l’Ecole libre des sciences
religieuses65. Notons enfin qu’au cours de l’année universitaire 1885-1886, la Ve section, dite
« des sciences religieuses » est constituée au sein de l’EPHE après la fermeture de la faculté
de théologie de la Sorbonne.66
62
Patrick Cabanel (1994), « L’institutionnalisation des sciences religieuses en France (1879-1908) Une entreprise
protestante ?», Bulletin de la société d’histoire du protestantisme français (janvier-février-mars 1994) : 33-81.
Dans cet article (voir par ex. p. 78) l’auteur montre que cette nouvelle branche du savoir provient des pays
protestants d’Europe, au premier chef la Hollande.
63
En allemand, est employée l’expression « Religionswissenschaft » (science des religions) ; en anglais, on
emploie couramment celle de « religious studies » (études religieuses), parfois celle de « comparative religion »
(science comparative de la religion).
64
Traduite de l’anglais par H. Dietz. [Titre original, publié en 1972 : Introduction to the Science of Religion; Four
Lectures Delivered at the Royal Institution in February and May 1870].
65
Elle deviendra en 1877 la Faculté de théologie protestante de Paris.
66
Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale. Savants, conseillers, médiateurs, 1780-1930, 360. On trouvera
dans l’ouvrage d’A. Messaoudi de nombreux détails concernant la fondation de l’Ecole pratique des hautes
études et la création de ses différentes sections.
52
Comment la distinction entre ces sciences religieuses et les sciences théologiques s’opère-t-
elle ? Selon F. Lichtenberger (m. 1899), éditeur de l’Encyclopédie des sciences religieuses
(1877-1882), cette nouvelle science se distingue par l’étendue de son domaine, plus vaste que
celui de la théologie, car elle s’efforce de saisir les manifestations du sentiment religieux
partout où elles se produisent. Une seconde distinction concerne les méthodes des deux
une large place à l’histoire des religions68. Ainsi, en 1879 une Chaire de l’histoire des
religions est fondée au Collège de France et en 1880, la Revue de l’Histoire des Religions
(RHR) voit le jour. L’intérêt des milieux français pour l’histoire des religions ne cesse de
Inaugurant une longue série70, le premier « Congrès international d’histoire des religions »
des membres de la Ve section de l’EPHE71, son règlement stipule : « Les travaux et les
67
Frédéric Lichtenberger, « Préface », Encyclopédie des sciences religieuses (Paris, Sandoz et Fischbacher,
1877-1882), II-VIII], t. I, II.
68
Lichtenberger, « Préface » in Encyclopédie des sciences religieuses, vol. 1, III.
69
Cabanel, « L’institutionnalisation des sciences religieuses...», 36.
70
Bâle 1904, Oxford 1908, Leiden 1912, Paris 1923, Lund 1929, Bruxelles 1935, Amsterdam en 1950. Depuis 1960
ces conférences sont organisées tous les cinq ans. D’après : Arie Molendijk, « Les premiers congrès d’histoire
des religions, ou comment faire de la religion un objet de science ? », Revue Germanique Internationale, no 12
(2010), 91-103] : 97.
71
Dirigée par Albert Réville, qui, par ailleurs, occupait depuis 1880 la première chaire d’histoire des religions au
Collège de France. D’après Molendijk « Les premiers congrès… », 98.
72
Collectif, Actes du premier congrès international d’histoire des religions. Actes du premier congrès
international d’histoire des religions, Paris 1900 (Paris: E. Leroux, 1901), VI.
53
plus en plus spécialisées73. Le règlement du IVe Congrès international d’histoire des religions
qui se tient à Leiden en 1912, et auquel participe L. Massignon74 , énonce : « Le congrès sera
exclusivement scientifique et sera consacré à des recherches purement historiques sur les
religions. Toute discussion concernant des questions de foi sera interdite75. » Le chercheur
Arie Molendijk, dans un article intitulé « Les premiers congrès d’histoire des religions, ou
d’histoire de la religion et les différentes manières dont les premiers historiens de la religion
hollandais, alors que la tendance de l’étude de la religion à s’orienter vers une recherche
historique fut tout d’abord menée de manière autonome par rapport à la théologie
(confessionnelle), on observe qu’en Europe, elle sera poursuivie, au cours du XXe siècle, de
Parmi les penseurs catholiques, ce conflit est illustré par ladite « crise du modernisme »,
déclenchée par Alfred Loisy, qui voulut proposer une philosophie religieuse78, fut
73
Molendijk « Les premiers congrès… », 99.
74
L. Massignon y présente une contribution intitulée : « De l’influence du soufisme sur le développement de la
théologie morale islamique avant le IVe siècle de l’hégire ». Voir : Collectif, Actes du premier congrès
international d’histoire des religions, 121 ss.
75
Collectif, Actes du IVe Congrès international d’histoire des religions, tenu à Leyde du 9 au 13 septembre 1912
(Leide: E.J. Brill, 1913), 14.
76
Molendijk, « Les premiers congrès d’histoire …», 92. Nos italiques.
77
Molendijk, « Les premiers congrès d’histoire …», 98 (nos italiques). Cette opposition se creuse en Europe plus
qu’en Amérique du Nord.
78
Emile Goichot, « Loisy Alfred (1857-1940) » in EU en ligne].
[URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/alfred-loisy/]. Réf. du 15/VI/2019].
54
excommunié par le Vatican en 1908 et l’année suivante et nommé à la Chaire d’histoire des
savant, pratique par son travail ce que Dominique Avon appelle « une incision dans la
relation binaire qui met en parallèle les travaux de la tradition religieuse (chrétienne) et
Ces questions, ces débats, L. Massignon dut les affronter de son vivant. Dans une lettre qu’il
exégète »81 et prône une soumission aveugle et confiante à ce qu’ordonne l’Église. « Celui
qui a eu l’expérimentation de Dieu selon ses forces, celui-là sait que la sincérité du converti
se mesure à la soumission. Domine, quid me vis facere ? »82, écrit-il le 6 avril 1909. Pour L.
Massignon, la foi est une grâce reçue par le cœur. Elle ne doit pas pour être « authentifiée »
79
Notons que le 27 mars 1926, L. Massignon et A. Loisy se rencontrent et que le 30 mai suivant, L. Massignon est
élu à la Chaire de sociologie et sociographie musulmane du Collège de France en remplacement d’Alfred Le
Châtelier.
80
Avon, Les Frères prêcheurs…, 205.
81
Dominique Millet-Gérard (2012). P. Claudel, L. Massignon. Correspondance 1908-1953 : « Braises ardentes,
semences de feu ». Nlle éd. renouvelée (1908-1914) et augmentée (1915-1953) (Paris : Gallimard, 2012), 59.
Lettre de L. Massignon à P. Claudel, 6/IV/1909. Nous souhaitons exprimer à Mme Dominique Millet-Gérard
notre sincère gratitude pour ses encouragements et son soutien tout au long de nos études, depuis le master et
jusqu’à l’inscription en doctorat.
82
Millet-Gérard, P. Claudel, L. Massignon. Correspondance 1908-1953, 60. Lettre de L. Massignon à P. Claudel.
6/IV/1909.
55
critique l’ouvrage paru en 1908 de Friedrich Von Hügel (1852-1925)83, intitulé The Mystical
Element of Religion as studied in Saint Catherine of Genoa and her friends 84. La conception
de la mystique développée par cet auteur au long de ces deux gros volumes d’une
catholiques moderniser sous prétexte de ménager un accord impossible entre le monde, qui
nie et blasphème, et le Christ, qui affirme et bénit »86. Il confie au Carme déplorer les
83
Ami du jésuite Georges Tyrell (1861-1909) converti au protestantisme, et d’Alfred Loisy, cité plus haut.
84
Friedrich von Hügel, The Mystical Element of Religion As Studied in Saint Catherine of Genoa and Her
Friends ( J.M. Dent & Co: London; E.P. Dutton & Co.: New York, 1908).
85
Millet-Gérard, P. Claudel, L. Massignon. Correspondance 1908-1953, 60. Lettre de L. Massignon à P. Claudel.
6/IV/1909.
86
D. Massignon, Autour d’une conversion, 76. Lettre de Massignon au Père Anastase. 22/X/1909.
87
Le « sillon » est un mouvement politique et idéologique français contemporain des troubles dus à la politique
anticléricale qui aboutira à la loi de séparation de l’Église et de l’État. Il s’inspire des enseignements de
l’encyclique Rerum novarum (15 /V/1891) et de la politique dite « du ralliement », qui marqua le pontificat de
Léon XIII. C’est le porte-parole d’une démocratie chrétienne qui entend politiquement et socialement affirmer
la présence de l’Église aux problèmes du siècle naissant. Il s’agit de définir une politique dont l’humanisme est
56
condamnation de ce religieux par le Vatican est imputable à ses imprudences et à son
Dans cette lettre au Père Anastase, le très catholique L. Massignon écrit qu’il estime
préférable de ne pas rechercher un accord entre les principes scientifiques et le dogme, mais
biblique est comme une attaque portée à l’encontre de la plénitude du Verbe. Or, ce dernier
biblique va perdurer. Dans une lettre du 15 octobre 1949, adressée au Cardinal Montini
méthode historico-critique :
d’autant plus au service de tous qu’il est aussi une spiritualité. D’après : Pierre-Robert Leclercq, « Le Sillon »,
EU. en ligne]. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/le-sillon/] Réf. du 8/VII/2019].
88
Théologien protestant allemand qui s’attacha à faire l’édition critique des écrivains chrétiens anténicéens,
afin de retrouver le christianisme en sa forme primordiale. Partisan du « libéralisme » dans les débats du
protestantisme allemand, il considère les expressions du dogme, les formes du culte et les structures de l’Église
comme des « superstructures » dont on peut se passer.
89
D. Massignon, Autour d’une conversion, 77. Lettre de Massignon au Père Anastase. 22/X/1909. Naturaliste
français, Georges Bohn était agrégé et docteur ès sciences. Il était directeur de laboratoire à la Sorbonne
(Paris).
90
D. Massignon, Autour d’une conversion, 77. Lettre de L. Massignon au Père Anastase. 22/X/1909.
91
Dominique Avon, « Histoire positive et histoire sacrée autour de la pensée de Louis Massignon », Cahiers
d’études du religieux. Recherches interdisciplinaires, no 16 (2016), 1-17] : 6. en ligne].
57
Certaine école d’exégètes [...] soutiennent, avec des « imprimatur », hélas, qu’il n’est
pas nécessaire que les personnages célèbres de la Bible soient réels ; qu’Abraham, en
particulier, est un mythe que l’auteur inspiré nous a raconté. Je connais, autant que
personnelles, les difficultés historiques objectées à l’existence d’Abraham ; mais je sais
que nous devons adorer Celui qui, du Buisson Ardent, a dit à Moïse « Je suis le Dieu
d’Abraham », et non pas « Je suis le Dieu d’un mythe » ; où serait notre espoir de
ressusciter ?92
On peut entendre dans ce « mais je sais », la voix du croyant qui proteste car il sait qu’il doit
adorer le Dieu du Buisson Ardent : or, ce type de savoir relève de l’ordre de la croyance
religieuse et s’apparente à une forme de certitude située dans le cœur : la foi. Il est d’un
Cette même année, dans un article intitulé « Le signe marial », indigné par les attaques
scalpel » dans ses études sur la Sīra (la vie du Prophète) : « Il ne faut pas faire aux autres ce
qu’on ne voudrait pas qu’ils vous fissent ; et le scepticisme apologétique est une arme à
Ainsi, il nous faudra nous demander, au cours de notre analyse, comment, au moment où les
(où Loisy est son collègue) parvient à concilier les exigences, à première vue contradictoires,
de sa foi catholique d’une part et la rigueur méthodologique des sciences religieuses d’autre
92
Lettre de L. Massignon à G.B. Montini. 15/X/1959. FM (BNF).
93
Massignon, « Le signe marial » 1948-1949], EM I, 213.
58
part. Comme l’écrit D. Avon, il semble que L. Massignon aspirait à « prouver rationnellement
son ouverture à la sacralité »94. D’où son rejet de l’héritage d’Ernest Renan, « accusé d’être
resté en dehors de son objet d’étude sans jamais l’atteindre »95. Pour cet historien, L.
A titre d’hypothèse heuristique, indiquons ici que nous croyons possible de décrire son
dans toute sa complexité et son imprévisibilité plutôt que de vouloir à tout prix « l’expliquer
» (Erklären) à partir de son contexte et au moyen de lois positives 98. Mais ces questions de
orientales au Collège de France. Peu à peu, les collections de manuscrits dans les
94
Avon, « Histoire positive et histoire sacrée…», 9.
95
Avon, « Histoire positive et histoire sacrée…», 9.
96
Avon, « Histoire positive et histoire sacrée…», 9.
97
Avon, « Histoire positive et histoire sacrée…», 9.
98
Jacques Waardenburg, Des dieux qui se rapprochent (Genève : Labor et Fidès, 1993), 151 ; Florence Ollivry,
« 50 ans après Vatican II : la contribution de Louis Massignon au renouvellement du regard porté par l’Église
sur l’islam », Théologiques, vol. 22, n°1 (2014), 189-217]: 194.
59
l’acquisition de connaissances approfondies99. En 1697, B. d’Herbelot réalise une première
A partir de la fin du XVIIIe siècle, on s’aperçoit qu’il n’est plus possible de « parler
sérieusement de l’Orient sans une étude préalable, fondée sur les textes originaux et, par
conséquent, sur une connaissance approfondie des langues indigènes » 100. M. Rodinson date
« dans l’enfance, dépourvues d’une méthodologie précise qui leur permettrait d’élaborer la
C’est à la fin du XIXe siècle, alors que les sciences des religions s’instaurent en discipline
1784, le Collège de France se dote d’une chaire d’arabe103, puis, en 1879, d’une chaire
d’histoire des religions. Dans ce même établissement, en 1902, Alfred Le Châtelier se voit
1924. L. Massignon, qui figure au nombre de ses étudiants, lui suppléera de 1919 à 1924 puis
sera élu à ce poste le 30 mai 1926. Il en restera titulaire jusqu’en 1954. En 1906 paraît le
99
Rodinson, La Fascination de l’islam, 65.
100
Rodinson, La Fascination de l’islam, 81.
101
Rodinson, La Fascination de l’islam, 81.
102
Rodinson, La Fascination de l’islam, 82.
103
Historique de la Chaire d’arabe du Collège de France : Jean-Jacques Caussin de Perceval : 1784-1833 ; Amand-
Pierre Caussin de Perceval : 1833-1871 ; Charles-François Defrémery : 1871-1883 ; Stanislas Guyard : 1884 ;
Adrien Barbier de Meynard : 1885-1908 ; Paul Casanova : 1909-1926 ; William Marçais : 1926-1943 ; D’après A.
Messaoudi (2015b). Les arabisants et la France coloniale. Annexes en ligne].
URL : https://books.openedition.org/enseditions/3726?lang=fr] Réf. du 15/VI/2019].
60
premier numéro d’une revue déjà évoquée, consacrée aux études islamiques : la Revue du
Monde Musulman, également dirigée par Alfred Le Châtelier. L. Massignon devient membre
de son comité éditorial en 1911 et sera, à partir de 1918, son principal rédacteur. Alors que le
dernier numéro de cette revue paraît en 1924, L. Massignon, afin de la remplacer, lance chez
Fondée en 1795, l’École spéciale des langues orientales devient en 1914 l’Ecole nationale des
langues orientales vivantes. De 1879 à 1909, la Chaire d’arabe105 y est dirigée par Hartwig
vulgaire106. Sur le modèle de l’Institut d’études scandinaves fondé en 1922, adopté peu à peu
pour l’ensemble des « civilisations », un Institut des Études Islamiques voit le jour en
Massignon107. Cet institut, que dirigera Régis Blachère de 1956 à 1965, jouera un rôle central
au sein des études islamiques à Paris jusqu’en 1968108. En dépendront les revues Arabica109et
Studia Islamica110.
104
Cette revue sera reprise par H. Laoust en 1956. Voir Brisson, « Le savoir de l’autre ? Les intellectuels arabes
de l’université parisienne (1955-1980): … », 262.
105
Historique de la Chaire d’Arabe de cette école : Maurice Gaudefroy Demombynes :1910-1934 ; [Ahmed
Benhamouda : 1921-1938] ; Régis Blachère : 1935-1951 ; [Mohamed ben Ahmed Sabihi : 1938-1946 ; Mohammed
Aouad et Mohamed Bira : 1946-1948 ; Taieb Sehbani : 1948-1954 ; Ahmed Salmi : 1949-1956] ; Charles Pellat :
1951-1957 ; [Habib Hamdani : 1954-1962 ; Bensalem Seffar : 1956-1957 ; Abdelaziz Fassi-Fihri, 1957-1976 ; Mongi
Chemly : 1958-1960] ; Gérard Lecomte : 1958-1986. Les noms des répétiteurs sont placés entre crochets. D’après
Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale. Annexes en ligne].
106
Pour plus de détails sur l’Ecole des langues orientales, voir : Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale.
Savants, conseillers, médiateurs, 1780-1930.
107
Brisson, « La critique arabe de l’orientalisme en France et aux États-Unis. Lieux, temporalités et modalités
d’une relecture », Revue d’anthropologie des connaissances, vol. 2, n°. 3 (2008), 505-521], 508 ; Messaoudi, Les
arabisants et la France coloniale Annexes en ligne] ; Avon, « Histoire positive et histoire sacrée autour de la
pensée de Louis Massignon », 2.
108
Brisson, « Le savoir de l’autre ? Les intellectuels arabes de l’université parisienne (1955-1980)…», 264.
61
Concernant la constitution de l’islamologie comme champ d’étude à l’EPHE, précisons qu’H.
Derenbourg, qui depuis 1884 enseignait la philologie arabe au sein de la IVe section à l’EPHE,
la Ve section112. En 1905, parmi les étudiants de l’auteur du catalogue des manuscrits arabes
Professeur qu’en 1922, il dédiera son Essai113. Cette évolution au sein de l’EPHE traduit la
lente et progressive reconnaissance de l’islām comme religion à part entière, digne d’être
La Chaire « Islamisme et religions de l’Arabie », sera dirigée de 1908 à 1927 par Clément
109
dirigée par Régis Blachère à partir de 1954. D’après : Brisson, « Le savoir de l’autre ? Les intellectuels arabes
de l’université parisienne (1955-1980)…», 258.
110
dirigée par Robert Brunschvig à partir de 1954. D’après : Brisson, « Le savoir de l’autre ? Les intellectuels
arabes de l’université parisienne (1955-1980)…», 258.
111
Du vivant de L. Massignon, le suffixe « -isme » du terme « islamisme » revêt la même valeur que celui de
« christian-isme » ou « juda-ïsme ». Le terme « islamisme » désignait alors simplement « la religion des
musulmans ». Depuis la révolution iranienne de 1979, le qualificatif « islamisme » revêt une connotation
idéologique et politique. F. Burgat remarque qu’il n’existe pas de définition académique consensuelle de cette
notion et parle à son sujet « d’incertitude terminologique », voir François Burgat. (2017) L’islam des uns et
l’islamisme des autres.
112
Il cumulera jusqu’à sa mort les deux directions d’études. Cette chaire sera ensuite dirigée par A. Barthélemy,
directeur adjoint (1908-1915), puis directeur d’études (1916-1929) ; W. Marçais, directeur d’études (1919-1941) ;
puis R. Blachère, directeur d’études (1941-1972). D’après : Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale.
Savants, conseillers, médiateurs, 1780-1930, 362.
113
Massignon, Essai (1922), 1; voir également : Massignon, « La passion d’al-Halladj et l’ordre des Halladjiyah ».
114
Y enseignent également S. Van den Bergh, conférences libres dans le cadre des directions d’études d’É.
Gilson (1932-1933) ; P. Kraus, chargé de conférences complémentaires (1933-1936).
62
Pour lui succéder, L. Massignon désignera son ami Henry Corbin, qui occupera cette Chaire
jusqu’en 1978. Ce choix montre que le philosophe était celui qu’il « considérait comme le
plus proche de lui pour prolonger la direction qu’il avait donnée aux recherches, sinon
quant à leur contenu, du moins quant à leur sens et leur esprit » 115. Rappelons aussi qu’en
département qui fut présidé, de 1947 à 1962 par Louis Massignon116. G. Lazard, dans un article
bibliothèque et le rôle joué par cet institut dans l’avancement des études iraniennes117.
Enfin, lorsqu’en 1976, la Ve section de l’EPHE connaît l’institution d’une nouvelle conférence
inaugurale118, sur le rôle déterminant joué par L. Massignon dans cette décision. Nous
académique.
115
Henry Corbin, « Post-Scriptum biographique à un Entretien philosophique », [1978] in Henry Corbin, éd. par
Christian Jambet (Paris : Ed. de l’Herne, 1981), 38-56], 47.
116
Voir Lettre de H. Corbin à L. Massignon. 25/XII/1946 1-8]. FLM (BNF).
117
Gilbert Lazard, « Histoire de l’Institut d’étude iranienne », in Massignon et l’Iran, éd. par Ève Feuillebois
Pierunek ; Richard Yann (Paris ; Leuven : Institut d’études iraniennes ; diff. Peeters, 2000), 7-11.
118
Nwyia, « Conférence de M. Paul Nwyia », 276.
63
1.3 Internationalisation d’une communauté savante
communication que connaissent de nombreux pays au cours du XIXe siècle, les échanges
religieuses »120. Mais c’est surtout le Ier Congrès international d’histoire des religions
organisé à Paris, et évoqué plus haut, qui inaugure une importante série de conférences
scientifiques : Bâle 1904, Oxford 1908, Leiden 1912, Paris 1923, Lund 1929, Bruxelles 1935,
etc121.
Pour Arie Molendijk, l’histoire des premiers congrès est celle d’un processus très réussi
constitution122. Bien que la fierté nationale joue dans ces congrès un rôle certain, l’accent est
119
Molendijk, « Les premiers congrès… », 91.
120
Anathon Aall, « Le congrès des sciences religieuses de Stockholm », Revue de l’Histoire des Religions, n°18
(1897), 265-270] : 265.
121
Molendijk, « Les premiers congrès… », 97.
122
Molendijk, « Les premiers congrès… », 99, 102.
64
plutôt porté sur les buts communs de la communauté internationale des scientifiques. Les
congrès sont des lieux de rencontre, d’échanges. Nous ne mentionnerons pas ici toutes les
international et de souligner son intérêt pour les idées et les productions de ses confrères à
l’étranger. Il est présent dès l’âge de 22 ans, au XIVe Congrès international des orientalistes
qui se tient à Alger en 1905 et il y présente ses recherches sur « Léon l’Africain ». Notons que
les savants algériens sont bien représentés lors de ce congrès 123 et que certaines
contributions sont données en langue arabe : les discours du Shaykh Muḥammad Sulṭān,
international des orientalistes, où I. Goldziher est présent. En avril 1912, il participe au XVIe
intitulée « Ana al-haqq – Étude historique et critique sur une formulation dogmatique de
théologie mystique, d’après les sources islamiques ». Il y retrouve I. Goldziher et s’y lie
d’une durable amitié avec l’orientaliste C. H. Becker. En septembre 1912, il est à Leiden à
l’occasion du IVe Congrès international d’histoire des religions et sa contribution porte sur
123
Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930, 447.
124
Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930, 413.
65
premiers siècles de l’hégire125. Il y rencontre alors R. A. Nicholson126, M. Horten, M. E.
La première guerre mondiale freine les rencontres. Après le congrès d’Athènes de 1912, il
faudra attendre 1928 pour que les « orientalistes » se réunissent à nouveau. Ce sera à Oxford,
des sciences historiques de Bruxelles et présente une contribution intitulée « Dans quelle
international des orientalistes et présente ses recherches sur la légende des Sept Dormants
Puis, les rencontres sont à nouveau freinées par la seconde guerre mondiale. En 1948, le XXI e
Congrès international des Orientalistes est organisé à Paris, du 22-31 juillet 1948, et L.
des religions, qui se tient à Amsterdam du 4 au 6 septembre 1950 et à l’occasion duquel est
125
Collectif, Actes du IVe Congrès international d’histoire des religions, tenu à Leyde du 9 au 13 septembre 1912
(Leide: E.J. Brill, 1913), 121 ss.
126
Nicholson y présente une contribution intitulée « The goal of Muḥammadan mysticism » ; Voir résumé
dans : Collectif, Actes du IVe Congrès international d’histoire des religions, tenu à Leyde du 9 au 13 septembre
1912 (Leiden: E.J. Brill, 1913), 125 et publication intégrale dans : The Journal of the Royal Asiatic Society of Great
Britain and Ireland (Jan., 1913), 55-68].
127
Julien Ries, « Le XXIXe Congrès International des Orientalistes, Paris (16-22 juillet 1973) », Revue théologique
de Louvain, 5ᵉ année. fasc. 2. (1974), 252-255] : 252.
128
Voir le résumé de cette contribution dans : Paul Synave, « Religions sémitiques », Revue des sciences
philosophiques et théologiques, vol. 12. no 3 (1923), 371-389] : 376-378.
129
V. Ivanow y participe et, dans une lettre adressée à Corbin le 1 er/VIII/1948, critique le manque
d’organisation, la foule et l’inutilité de la manifestation. Il suggère d’organiser ces congrès différemment. Voir :
H. Corbin ; V. Ivanow, Correspondance Corbin-Ivanow, 26.
66
créée L’Association Internationale pour l’Étude de l’Histoire des Religions130. Dans une lettre
adressée à H. Corbin, V. Ivanow, l’un des pionniers des études ismaëliennes, écrit le 3 juillet
1950 :
J’ai reçu il y a quelques jours une lettre du Professeur Gibb, d’Oxford, qui m’écrit qu’a
priori, peu de britanniques se rendront l’an prochain au congrès des orientalistes à
Constantinople. Il dit projeter de s’y rendre, très probablement, et souhaiterait ma
venue. [….] Je suis en train d’écrire à quelques personnes afin de leur demander leur
avis, pour savoir si nous, islamologues, devons venir, non dans le but d’assister au
congrès mais afin de former notre propre conférence pour discuter un plan, ou un
programme pour les recherches futures et fixer des priorités. Je suis en train d’écrire
en ce sens au Professeur Massignon. Prévoyez-vous de vous rendre à
Constantinople ?131
L. Massignon participera au congrès stambouliote, en septembre 1951, et sa contribution
portera sur un thème qui lui est cher, la Futuwwa132. Notons enfin qu’il participera en 1960,
L’organisation de tels congrès présente plusieurs périls. Julien Ries écrit au sujet du VIII e
Congrès international des orientalistes qui se tint à Stockholm en 1889 qu’il réunissait « plus
130
I.A.H.R. d’après son acronyme anglais: International Association for the History of Religion.
131
Voir H. Corbin ; V. Ivanow, Correspondance Corbin-Ivanow… , 49-50 «I received a few days ago a letter from
Prof. Gibb, Oxford, who says that probably not many Britishers are going to join the next year’s Congress of
Orientalists in Constantinople, but he most probably will go, and whishes I would also come. […] I am writing to
some people to elicit their opinion whether we, Islamologists, should come, but not for the purpose of
attending the congress, but to form our own conference to discuss the plan, or programme, for further
research and fix priorities. I am writing in this sense to Prof. Massignon. Do you plan coming to
Constantinople ?»]. Nous soulignons.
132
Louis Massignon, « La Futuwwa ou pacte d’honneur artisanal entre les travailleurs au Moyen Age » in
Proceedings of the Twenty-Second Congress of Orientalists held in Istanbul September 15 th to 22nd. 1951 (Ed.
Z.V. Togan. Leiden : Brill. 1957). (tr. nos italiques). Ce texte est également édité dans : EM. II, 613-639.
133
Angelier, « Repères biographiques », in EM I, XXIX – LXXX], LXXX.
67
de touristes que de savants » et que la recherche y était « menacée par le virus de la
qui se tint en 1948 à Paris, est vivement critiqué par V. Ivanow qui le qualifie de « farce
Cela étant dit, il convient de souligner d’une part que ces rencontres de savants de niveau
par les deux guerres mondiales, et d’autres parts que la présence des savants originaires du
monde arabo-musulmans lors des congrès orientalistes ira en s’intensifiant. Ainsi, à titre
Ces espaces de rencontre entre personnes favorisent les échanges, les collaborations et
134
« Au milieu des festivités et des réceptions, la recherche scientifique se voyait réduite à un point tel que,
sans un sursaut énergique des orientalistes, le virus de la mondanité eût condamné à mort ces réunions
internationales. » Ries, « Le XXIXe Congrès International des Orientalistes…», 252.
135
Voir : H. Corbin ; V. Ivanow, Correspondance Corbin-Ivanow…, 26. Lettre d’Ivanow à Corbin, 1er/VIII/1948.
«Dear Prof. Corbin, Yesterday the Congress of Orientalists has been closed, and I can now write to you my
impressions. You acted rightly by not wasting your time and money for attending it. It was exceptionally ill-
organised, or rather not organised at all, and, to speak frankly, was perfectly useless: many, like myself, have
found that they had not benefitted themselves by it in any way. There was a huge crowd of people, but very
few real orientalists, I mean those who really work. All sorts of old and young people came simply for a
tamasha, having nothing to do at home. Several people talked of suggesting a resolution to the effect that this
type of the Congress should be discontinued, and sectional congresses introduced: Islamology, Archeology,
Sinology, Indology, Semitology, etc. That there should be no reading of useless papers, but discussion of
general questions, such as methodology, technique, and other matters of principal importance. [….] I saw
Massignon, but had no talk with him – he invited me to come this afternoon. »]
136
Ekkehard Rudolph, Westliche Islamwissenschaft im Spiegel muslimischer Kritik, Grundzüge und aktuelle
Merkmale einer innerislamischen Diskussion (Berlin: Klaus Schwartz Verlag, 1991), 26. L’islamologie
occidentale dans le miroir de la critique musulmane, principaux traits et caractéristiques actuelles d’un débat
interne à l’islam.]
68
variées sont échangées ; on peut y être renseigné sur l’existence de tel ou tel manuscrit,
nouvellement exhumé ou acquis par une bibliothèque, ou encore sur telle ou telle
traduction en cours.
Lors de ces congrès, se nouent diverses amitiés et collaborations. Ainsi en fut-il de la genèse
des conflits géopolitiques peut être illustrée par l’histoire de l’Encyclopédie de l’Islam : le Ier
Congrès international des orientalistes avait été organisé à Paris, en 1873. Or, c’est lors de sa
IXe session, à Londres en 1892, que William Robertson Smith (m. 1894), éditeur de
Encyclopædia of Islam»137.
Deux ans plus tard, l’anthropologue écossais devait quitter ce monde, âgé de seulement 47
ans. Cependant, l’idée de ce projet éditorial lui survivra. Ainsi, en 1894, au cours du Xe
Congrès international des orientalistes qui se tient à Genève en 1894, I. Goldziher se voit
confier la direction de la future Encyclopédie. Pourtant, trois ans plus tard, lors du Congrès
qui se tient en 1897 à Paris, le maître de Budapest donne sa démission, arguant notamment
du fait que l’ouvrage devant être imprimé à Leiden, il serait préférable que la rédaction
réside en cette même cité. L’une des raisons de l’implantation de cette initiative en Hollande
137
Emeri Van Donzel, «Mawsūʿa», EI2 (1990), t.VI, 898-902], 900. L’idée d’une telle entreprise est ancienne. On
pense notamment à la Bibliothèque orientale publiée dès 1697 par Barthélemy d’Herbelot. Au Liban, Butrus al-
Bustānī est l’initiateur d’une encyclopédie de la langue arabe : Buṭrus al-Bustānī, Dā’irat al-maʿarif
Encyclopédie du savoir] (Beyrouth, 1876-1900), 11 vol.
69
était que l’éditeur E. J. Brill était renommé dans l’impression des caractères arabes138. De
Goeje demanda alors à son élève, M. Th. Houtsma, de remplacer I. Goldziher à la tête de ce
(Paris, 1901), une proposition pour l’édition de l’EI fut présentée et admise. Sous la
présidence de De Goeje, un comité fut constitué afin d’étudier le projet et M. Th. Houtsma
fut nommé rédacteur en chef. Parmi les membres du comité, se trouvaient : I. Goldziher, E.
Buhl et A. Fischer.
Un soutien financier fut promis par divers gouvernements, associations et académies des
sciences. Cependant, certaines subventions furent accordées à la condition expresse que l’EI
que les articles devaient paraître sous des entrées en langues orientales, le plus souvent en
arabe. Cette triple édition allait accroître les frais et allonger le temps de travail 139. En ce qui
concerne la transcription des termes arabes, persans et turcs, il fut décidé de suivre celle du
Congrès de Genève140. Cet accord entre savants au niveau international, sur un système de
Après la mort de De Goeje, en 1909, Chr. Snouck Hurgronje lui succéda comme président du
138
Van Donzel, « Mawsūʿa », in EI2, 900 ; Molendijk, « Les premiers congrès… », 102.
139
Van Donzel, « Mawsūʿa » in EI2, 901.
140
Van Donzel, « Mawsūʿa », in EI2, 901.
70
et R. Basset d’Alger141 puis son fils H. Basset, A. Wensinck, E. Lévi Provençal, W. Heffening.
sont quelques-uns des rédacteurs grâce auxquels l’Encyclopédie put être publiée en anglais,
français et allemand. Le tome I (A-D) fut achevé en 1913, le tome II (E-K), en 1927, le tome IV
En conclusion, on peut affirmer que l’histoire de la publication d’une œuvre d’une envergure
si considérable en trois langues est celle d’un succès : elle illustre la naissance d’une
communauté savante au plan international et nous pensons que les Congrès internationaux,
ont favorisé, en dépit de leurs imperfections, l’accomplissement d’un projet d’une telle
envergure142. L’histoire de ce projet éditorial montre que les orientalistes étaient parvenus à
politique143.
substantielle : il rédigea pour cette première version non moins de 59 articles, comptant
pour certains plus de 3000 mots (ex : Ḳarmaṭians, Nuṣairī, Ṭarīḳa, Taṣawwuf). Voici la liste de
- Aḥmad b. Idrīs
- al-Ḥallād̲j ̲ (Abu ’l-Mugh̲
̲ īt̲h̲ al-Ḥusain b. Manṣūr b. Maḥammā al-Baiḍāwī)
- Ḥamawī (Saʿd al-Dīn Muḥammad b. al-Mʾaiyad b. Ḥammūya)
- Ḥāmid (b. al-ʿAbbās Abū Muḥammad)
- Ḥarīriyya
141
« En imposant le choix d’Alger comme lieu du prochain congrès des orientalistes en 1905, René Basset
affirme l’importance du pôle scientifique de l’Ecole des lettres. L’année suivante, il est choisi pour diriger la
rédaction française de l’Encyclopédie de l’Islam ». Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale, 1780-1930.
Savants, conseillers, médiateurs, 446.
142
Molendijk, « Les premiers congrès… », 103.
143
Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale, 1780-1930. Savants, conseillers, médiateurs, 451.
71
- Hīlād̲j ̲
- al-Ḥillī
- Ḥulmānīya
- Ḥulūl
- al-Ḥurr al-ʿĀmilī (Muḥammad b. Ḥasan)
- Huwa Huwa
- Ibn Rūḥ (Abu ’l-Ḳāsim al-Ḥusain b. Rūḥ b. Baḥr al-Baiyī al-Nawbak̲h̲tī)
- al-Iṣfahānī (Abū Bakr Muḥammad b. Dāʾūd b. ʿAlī)
- Ḳābiḍ
- al-Kaiyāl (Aḥmad al-Kaiyāl al- K̲ h̲aṣībī)
- Ḳarmatians
- K̲ h̲arrāz, (Abū Saʿīd Aḥmad b. ʿĪsā)
- K̲ h̲aṭṭābīya
- K̲ h̲awarnaḳ
- al-Kindī (Abd al-Masīḥ b. Isḥāḳ)
- Ḳirāʾa
- Ḳus̲h̲airī (Abu ’l-Ḳāsim ʿAbd al-Karim b. Hawāzin b. ʿAbd al-Malik b. Ṭalḥa b. Muḥammad)
- Leo Africanus (al-Ḥasan b. Muḥammad al-Wazzān al-Zaiyātī)
- Māhīya
- al-Makki (Abū Ṭālib Muḥammad b. ʿAlī al-Hārit̲h̲ī)
- Maʿrūf Rūṣāfī
- Mubāhala
- Muḥāsibī (Abū ʿAbd Allāh Ḥārit̲h̲ b. Asad al-ʿAnazī)
- al-Muḥassin (b. ʿAlī)
- Mutawālī
- Nahīkī
- Nawbak̲h̲t
- Nawbak̲h̲tī
- Nūr Muḥammadī
- Nuṣairī
- Sahl al-Tustarī (Abū Muḥammad Sahl b. ʿAbdallāh b. Yūnus)
- Salmānīya
- Sarī (al-Saḳaṭī, Abu ’l-Ḥasan Ṣarī b. Mugh̲̲ allis)
- Senkere
- S̲h̲ābās̲h̲īya
- S̲h̲add (or Rabṭ al-Miḥzam)
- S̲h̲aṭḥ
- al-S̲h̲iblī (Abū Bakr Dulaf b. Ḏjaḥdar)
̲
- Shurāt
72
- Shūshtarī (Abu ‘l-Ḥasan ʿAlī b. ʿAbd-Allāh)
- Shūshtarī (Sayid Nūr Allāh b. Sharīf Marʿshī)
- Ṣinf
- Ṭā-hā
- Ṭarīḳa
- Taṣawwuf
- Tik
- Tirmidhī (Abū ʿAbd Allāh Muḥammad b. ʿAlī b. ḥusain, surnommé al-Ḥakīm)
- ʿUd̲h̲rī
- Uk̲h̲aiḍir
- Warrāḳ (Abū ʿĪsā Muḥammad b. Hārūn)
- Wird
- Zand̲j ̲
- Zindīḳ
- Zuhd
Cette contribution sera encore enrichie à l’occasion de la publication de l’EI2, à laquelle une
nouvelle équipe travaille dès 1954. La sollicitation de ses compétences pour un si grand
musulmane à l’EPHE, l’un des mérites de L. Massignon fut d’avoir, en France, ouvert l’étude
de la mystique musulmane, notamment au sein de la RMM, sur les études en cours dans ce
domaine à l’étranger144.
Nous avons souligné le regain d’intérêt pour la mystique au sein des sciences humaines et au
mystique musulmane, elle n’intéresse en France, à cette époque, que les administrateurs des
144
Nwyia, « Conférence de M. Paul Nwyia », 275 ; 277.
73
colonies soucieux de contrôler les confréries, perçues comme des lieux de rassemblement au
mystique musulmane145, qui portent le plus souvent sur le rôle politique des confréries
consacrées à ce champ d’étude par I. Goldziher, R.A. Nicholson ou M. Asίn Palacios. Ces
C’est pourquoi, dès 1918, L. Massignon va œuvrer à présenter au lectorat francophone les
Musulman, il rédige dans le volume XXXVI une rubrique intitulée « Les études islamiques à
Palacios sur Dante qui étudie le problème des influences musulmanes sur la Chrétienté
médiévale et les lois de l’imitation littéraire147. Il évoquera à nouveau les travaux du prêtre
espagnol en 1921148, et mentionnera ses travaux sur les antécédents musulmans du « pari »
de Pascal, structure apologétique que le comparatiste retrouve dans un distique d’Abū’al ʿAlā
al-Maʿarrī ainsi que dans deux passages de l’Iḥyāʼ ʿulūm al-dīn de Ghāzālī.149
145
Signalons toutefois la publication en 1902 des 2 études suivantes : Edgard Blochet, « Études sur l’ésotérisme
musulman », Journal Asiatique, no 1 (1902) : 489-531; no 2 (1902) : 49-111. Rééditées en 1979 : Edgard Blochet,
Études sur l’ésotérisme musulman (Paris : Sindbad, 1979).
146
Nwyia, « Conférence de M. Paul Nwyia », 276.
147
Massignon, « Les recherches d’Asίn Palacios sur Dante : … », RMM : 23-58 ; Réédition : EM II 104-128].
148
Louis Massignon, « Les études islamiques à l’étranger », RMM, vol. XLIV-XLV (avril-juin 1921), 303-310], 306
ss.
149
Miguel Asίn Palacios, Los precedentes musulmanes del pari de Pascal (Santander : Boletin de la Biblioteca
Menendes y Pelayo, 1920).
74
En 1920, la rubrique « Les études islamiques à l’étranger » est consacrée aux Pays Bas. L.
Massignon y présente les études de Cornelis van Arendonk (m. 1946) sur les Zaydites du
Yémen150 et la traduction par Arent Jan Wensinck (m. 1939) du Collier de la Colombe de
Barhebræus, texte dans lequel le Professeur d’Utrecht met en lumière l’influence d’al-
Ghazālī (m. 505/1111) sur les œuvres de cet évêque syriaque151. Le savant français introduit
L. Massignon invite encore les lecteurs de la R.M.M. à découvrir les études islamiques en
l’édition critique de trois textes de Ibn al-ʿArabī, par Henrik Samuel Nyberg (m. 1974) 156. Il
150
Cornelis Van Arendonk, De opkomst van het Zaidietische imamaat in Yemen (Leiden: Brill. Publication of the
De Goeje Fund, 1919).
151
Bar Hebræus; Arent Jan Wensinck (tr.), Bar Hebræus’s Book of the Dove Together with Some Chapters from
His Ethikon (Leiden: E.J. Brill. Publication of the De Goeje Fund, 1919).
152
Louis Massignon, « Les études d’Arendonk sur les Zeïdites et de Wensinck sur Barhebræus », RMM, vol.
XXXVIII (mars 1920) : 250-260.
153
Louis Massignon, « Les études d’Arendonk sur les Zeïdites … », 250
154
Louis Massignon, « La personnalité de Mohammed selon l’Islam, d’après Andrae : la méthode de pensée d’Ibn
al ʿArabî, suivant les travaux de Nyberg », RMM, vol. XXXIX (juin 1920) : 151- 157.
155
Tor Andrae, Die Person Mohammeds, in Lehre und Glauben seiner Gemeinde (Stockholm, Kungl.
boktryckeriet. P.A. Norstedt & Söner, 1918).
156
Ibn al-ʿArabī ; H. S. Nyberg, Kleinere Schriften des Ibn al-ʿArabī (Leiden: E.J. Brill, 1919). Contient l’édition
critique des trois textes suivants, réalisée à partir de manuscrits conservés à Upsal : 1) Inshā’ al dawā’ir al-
iḥātiyya ʿalā muḍāhāt al-insān li’l Khāliq wa al-khalā’iq ; 2) ʿUqlat al-mustawfiz ; 3). Al-Tadbīrāt al-ilāhiyya fī
iṣlāḥ al-mamlaka al-insāniyya.
75
écrit : « L’orientalisme suédois, dont l’effort s’était jusqu’ici concentré sur d’autres
disciplines philologiques que l’arabe et sur d’autres systèmes religieux que l’Islam, vient de
contribuer à l’Islamologie par deux œuvres de premier ordre, deux Suédois, deux amis,
des Vorlesungen über den Islam d’I. Goldziher par Félix Arin158, ainsi que la parution d’un
Dans les pages suivantes de la Revue, L. Massignon présente les Studies in Islamic
378/988-9)161 publie dans ce nouvel ouvrage ses recherches sur Abū Saʿīd Ibn Abī al-Khayr
(m. 440/1049), ʿAbd-al Karīm al-Jīlī (m. c. 815/1412), Ibn ʿArabī (m. 638/1240) et Ibn al-Fāriḍ
(m. 631/1234), études qui, selon L. Massignon, « se ressentent même d’un certain goût
intérieur, sobre et médité, pour les sujets examinés»162. D’autres travaux de Nicholson sont à
nouveau présentés par la Revue en 1924, et L. Massignon fait part à ses lecteurs de la
157
Massignon, « La personnalité de Mohammed selon l’Islam, d’après Andrae… », 151.
158
Louis Massignon, « Recension de : Goldziher, Le dogme et la loi de l’islam », RMM, vol. XLIV-XLV (avril-juin
1921), 303-304] : 303.
159
Ignác Goldziher, Die Richtungen der Islamischen Koranauslegung. Richtungen der Islamischen
Koranauslegung (Leiden: Brill, 1920).
160
Reynold. A. Nicholson, Studies in Islamic Mysticism (Cambridge: University Press, 1921).
161
Abū Naṣr Al-Sarrāj ; Reynold Alleyne Nicholson The Kitáb al-luma‘ fi ‘l-Taṣawwuf of Abú Naṣr ʻAbdallah b.
ʻAlí al-Sarráj al-Ṭúsí. (London; Leiden: Brill, Gibb Memorial Series 22, 1914).
162
Louis Massignon, « Recension de : Reynold A. Nicholson: Studies in Islamic Mysticism...» (avril-1921), RMM
vol. LIV-LXV (1921): 307-308.
76
publication de The idea of personality in sufism163. Dans cet ouvrage, son confrère
britannique réagit contre une opinion qui identifiait le soufisme au panthéisme et montre
que la mystique musulmane porte les marques d’une religion personnelle originale, inspirée
Quant à l’islamologie italienne, L. Massignon s’y intéresse en 1921165 et présente les études
consacrées par C. Nallino à Ibn al-Fāriḍ, en indiquant que ces travaux sont une réponse à I. di
Matteo. Selon lui, « ces quatre études réfèrent à une polémique qui montre l’importance
croissante prise par l’étude des mystiques musulmans dans l’islamologie contemporaine. »166
Le savant français précise ici que le point fondamental de la controverse Nallino-Di Matteo
est la question du shaṭḥ, ou langage extatique, problème qu’il dit avoir étudié de façon
détaillée dans son travail sur al-Ḥallāj, dont il annonce la publication prochaine167.
En 1924, (vol. LVII) il présente dans la RMM un recueil contenant 19 études de C.H. Becker,
qui avait en 1910, fondé la revue Der Islam168, exposant l’état d’avancement des principales
Massignon s’élaborent comme « en dialogue » avec les travaux de ses confrères à l’étranger,
qu’il lit assidument et ne manque pas de commenter. Ils montrent combien la connaissance
163
Louis Massignon, « Recension de: Reynold A. Nicholson. – The idea of personality in sufism », RMM vol. LVII
(1924): 211.
164
On peut ici décerner une évolution dans la pensée de R. A. Nicholson, qui évoquait dix ans plus tôt les
aspects « panthéistes » et « extatiques » du ṣūfisme ; Voir Reynold A. Nicholson, « The Goal of Muhammadan
Mysticism », Journal of the Royal Asiatic Society of Great Britain and Ireland (Jan. 1913),55-68]: 56.
165
Louis Massignon « Recension de : C. Nallino, Il poema mistico arabo d’Ibn al Fâriḍ ….Ancora su Ibn al Fâriḍ e
sulla mistica musulmana », RMM vol. LIV-LXV (avril-juin 1921) : 308-310.
166
Massignon « Recension de : C. Nallino, Il poema mistico arabo d’Ibn al Fâriḍ ….», 308.
167
Massignon « Recension de : C. Nallino, Il poema mistico arabo d’Ibn al Fâriḍ ….», 309.
168
Louis Massignon, « Recension de: C.H. Becker– Islamstudien, t.I, Vom Werden und Wesen der Islamischen
Welt », RMM, vol. LVII (1924) : 201-202.
77
de ce contexte intellectuel est essentielle afin de mesurer la signification et la portée des
thèses présentées. En 1924, dans cette même revue, il salue la traduction par W.H.T.
Gairdner de la Mishkāt al-Anwār d’al-Ghazālī (m. 505/1111) et souhaite que les textes des
grands penseurs musulmans soient réexhumés et édités « avec la même rigueur que les
classiques grecs, latins ou français »169. A la page suivante, il présente une autre traduction
d’al-Ghazālī, par son collègue Helmut Ritter. L. Massignon annonce la traduction du persan,
atteste l’intérêt croissant qu’excite en Europe, en général, les œuvres de Ghazâlî, alors
qu’en français, on ne trouve à leur sujet, depuis la deuxième traduction du monqidh
par Barbier de Meynard et la monographie de Carra de Vaux, que la belle analyse du
minhâdj al ʿabidîn publiée par Asin Palacios (Revue d’ascétique et de mystique, juillet-
octobre 1923)170.
Dans ces lignes, le savant déplore la relative indigence des études françaises consacrées à la
mystique musulmane, au regard de leur prospérité dans plusieurs autres pays d’Europe.
La question des influences chrétiennes décelables dans le corpus de l’islam des origines
intéresse ici encore les confrères européens de L. Massignon, qui signale la publication aux
Pays Bas des travaux de A. J. Wensinck : le chercheur hollandais recherche dans les hadīth-s
et présente et signale, en 1924, les notes prises par l’historien des religions Hendrik Kraemer
169
Louis Massignon, « Recension de: W.H.T. Gairdner, Mishkāt al-Anwâr (The niche for lights) d’al Ghazālī »,
RMM vol. LVII (1924): 209.
170
Louis Massignon, « Recension de : Helmut Ritter. Al Ghasali Das Elixir der Glückseligkeit », RMM vol. LVII
(1924): 210.
171
L. Massignon, «Recension de: Wensinck – Mohammed und die Propheten », RMM, vol. LVII (1924): 209.
78
(m. 1965) sur la mystique musulmane en Malaisie172. Enfin, en 1925, il présente le sommaire
du premier numéro de la revue Islamica (Leipzig)173, édité par son confrère allemand August
Ces recensions, présentations d’ouvrages et de revues, montrent que L. Massignon lit les
publications de ses collègues européens, en des langues variées, et qu’il se nourrit des
résultats de leurs recherches. Alors que les études françaises consacrées à la mystique
musulmane sont alors relativement rares, L. Massignon se passionne pour les travaux de ses
montrent aussi que L. Massignon « ouvre » l’étude de la mystique musulmane française sur
l’étranger : il lui donne une dimension internationale, et en ce sens, on peut affirmer que
ces études.
compléter notre étude des éléments contextuels, il nous faudra à présent décrire l’évolution
des relations entre le monde musulman et l’Europe, de 1880 à 1950 et présenter les
172
Louis Massignon, « H. Kraemer. I. Noord – Sumatraansche invloeden op de Javaansche mystiek – II. Tapa »,
RMM, vol. LVII (1924), 231.
173
Louis Massignon, « Islamica », RMM, vol. LIX (1925) : 326.
79
mutations touchant la vie intellectuelle et religieuse des contemporains de L. Massignon
islamiques.
Massignon vis-à-vis du champ d’étude « mystique musulmane », nous présentons ici les
ou encore orienté son regard sur ce dernier. Au cours de notre analyse, nous conserverons
À ces fins, dans un premier temps, nous présenterons ici certains éléments tirés de l’histoire
de la vie intellectuelle, académique et géopolitique, ayant eu une influence sur les études
européennes, quel est l’impact de l’expansion coloniale sur l’islamologie française? Dans
champ d’étude? le regard qu’il porte sur l’islam et plus précisément sur la mystique
musulmane?
Nous avons en introduction expliqué notre choix du terme « islamologie » comme concept
transversal pour l’ensemble de notre étude, et pourquoi nous ne ferons appel au terme
80
Notre objectif n’est pas ici de porter un jugement sur L. Massignon en tant qu’
nous semble essentiel de rappeler les moments fondateurs de cette critique, et de la prendre
formulée par des universitaires formés en Occident, se trouve énoncée au sein des champs
174
Lory, « Louis Massignon et l’orientalisme », 24.
175
Abdel Latif Tibawi, « English-speaking Orientalists: A Critique of their Approach to Islam and Arab
Nationalism », The Muslim World, vol. 53, no 4 (1963): 298-313.
176
Abdallah Laroui, « For a Methodology of Islamic Studies: Islam Seen By G. Von Grunebaum », Diogenes, vol.
21, no 83 (sept. 1973): 12-39.
177
Anouar Abd-el-Malek, « L’orientalisme en crise », Diogène, no 44 (oct.-déc. 1963) : 109-142. « Monde
musulman » n’est pas ici strictement synonyme de « religion musulmane », mais de société majoritairement
musulmane culturellement. E. Saïd est originaire d’une famille palestinienne protestante, et Anouar Malek
d’une famille égyptienne copte.
81
de la colonisation. Pour ce sociologue égyptien, la connaissance que la science orientaliste
offrait des peuples colonisés donnait au colonisateur les moyens « de reconnaître le terrain
à occuper, de pénétrer les consciences des peuples, pour en mieux assurer l’asservissement
aux puissances européennes »178. Il reprend certaines analyses de Jacques Berque, qui en
1956, dans un article intitulé Cent vingt ans de sociologie maghrébine, suggère qu’à l’époque
de l’expansion coloniale, « supportée, alimentée à la fois et limitée par l’action, l’étude des
sociétés nord-africaines a été, dès l’origine, orientée »179. A. Abdel-Malek cite également A.
Cabaton, qui en 1914 écrit dans la Revue du Monde Musulman au sujet de l’orientalisme
islamisant italien : « Les hautes études, et en particulier les études orientales, philologiques
L’idée selon laquelle la recherche était alors orientée, subordonnée à une politique
d’expansion coloniale sera reprise par E. Saïd qui, en 1978, publie Orientalism181. Ce
représentation illusionniste d’un Orient essentialisé, fiction forgée par l’Occident de manière
178
Voir : Brisson, « La critique arabe de l’orientalisme en France et aux États-Unis. Lieux, temporalités et
modalités d’une relecture », 507.
179
Jacques Berque, « Cent vingt-cinq ans de sociologie maghrébine », Annales. Histoire, Science sociale, 11e
année, no 3 (1956), 296-324 : 321. Nos italiques.
180
Antoine Cabaton, « L’orientalisme musulman et l’Italie moderne », RMM, vol. XXVII (juin 1914), 1-53 : 24.
181
Saïd, Orientalism.
82
à mieux asseoir sa puissance »182. L’année suivante, E. Saïd étudie plus en détail les travaux
de L. Massignon, et les évoque, avec ceux d’E. Renan, lors d’un colloque à l’Université de
Californie, portant sur les problèmes posés à la tradition des études islamiques183.
l’essai de l’historien tunisien Hichem Djaït né en 1935, qui publie en 1978 L’Europe et l’Islam
Montgomery Watt et publie en 1982 un article intitulé : « Orientalism and the Arab Elite »185.
La critique « arabe de l’orientalisme » a fait elle-même à son tour l’objet de plusieurs travaux
L’auteur y analyse les critiques formulées par des auteurs arabes et/ou musulmans souvent
articles de Thomas Brisson187, qui analyse les circonstances de cette prise de parole des
182
Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930, 15
183
Saïd, « Islam, the philological vocation and French culture: Renan and Massignon », 53-72.
184
Hichem Djaït, L’Europe et l’Islam. Sur la critique de l’orientalisme (Paris : Seuil, 1978), voir notamment 48-
80].
185
M’hammad Benaboud, « Orientalism and the Arab Elite », The Islamic Quaterly, vol. XXVI, no 1 (Jan. 1982): 3-
15.
186
Rudolph, Westliche Islamwissenschaft im Spiegel muslimischer Kritik, …
187
Brisson, « La critique arabe de l’orientalisme en France et aux États-Unis. Lieux, temporalités et modalités
d’une relecture », 505-521; « Les intellectuels arabes et l’orientalisme parisien (1955-1980) : comment penser la
transformation des savoirs en sciences humaines ? », Revue française de sociologie, vol. 49, no 2 (2008) : 269-
83
En dépit de l’occidentalisme qui caractérise, en certains lieux, la critique saïdienne,
observons cependant que l’un des mérites de l’essai d’E. Saïd fut (et demeure) d’encourager
retour réflexif sur leur pratique, à interroger leurs présupposés et la validité de leur cadre
pratique dans son ensemble. Parmi les différents travaux publiés à ce sujet, mentionnons
Le danger seulement serait qu’en poussant à la limite certaines analyses et, encore
plus, certaines formulations d’Edward Saïd, on tombe dans une doctrine toute
semblable à la théorie jdanovienne des deux sciences190. […] On a entendu parler d’une
science noire et d’une science blanche, d’une science des colonisés et d’une science des
impérialistes. […] Quelle que soit l’importance des déviations entraînées par la
situation coloniale dans le choix des données et dans le raisonnement, quelle que soit
la nécessité de les combattre, quelle que soit l’importance de l’entrée en scène du
jugement des colonisés ou ex-colonisés compétents, utilisant leur sensibilité normale à
299; « Genèse d’un bilinguisme d’érudition : le cas d’intellectuels arabes en France », Langage & Société, vol.
126, no 4 (2009) : 75-91; « Le savoir de l’autre ? Les intellectuels arabes de l’université parisienne (1955-1980):
une relecture de l’orientalisme français », 255-270; « Décoloniser l’orientalisme ? : les études arabes françaises
face aux décolonisations », Revue d’histoire des sciences humaines, vol. 24, no 1 (2011) : 105-129.
188
Voir : Rodinson, La fascination de l’islam, 5-16, 63-94.
189
Dimitri Gutas, « The Study of Arabic Philosophy in the Twentieth Century », British Journal of Middle
Eastern Studies, vol. 29, no 1 (2002): 8-10.
190
Andreï Jdanov (1896-1948), favorable à une division du monde en « deux camps », l’un porteur d’un bonheur
prolétarien, l’autre voué au passéisme bourgeois. Dans la perspective jdanovienne (ou Jdanovchtchina) il
existait deux cultures et deux sciences, l’une bourgeoise et impérialiste, qu’il fallait combattre, l’autre
prolétarienne, qu’il fallait défendre.
84
ces déviations, il est indispensable de ne pas se laisser aller à un dérapage vers la
doctrine en question, celle des deux sciences191.
Concernant la critique adressée par E. Saïd à L. Massignon, elle a fait l’objet d’un article de P.
Lory192, qui invite à ne pas souscrire aveuglément au jugement porté par le Professeur de
l’Université Columbia sur l’œuvre du savant français : Saïd ne possède pas selon lui une
de prédilection193. Dans le cas précis de L. Massignon, écrit P. Lory, « l’oriental cesse d’être
un simple miroir, manipulé et instrumentalisé par l’homme occidental : il devient une face
par Orientalism d’E. Saïd, tendent, afin de critiquer « l’orientalisme », à essentialiser à leur
différenciée195.
Notre propos n’est pas ici de réaliser le procès de l’orientalisme, et nous veillerons à éviter
tout « occidentalisme ». Cependant, prenant en compte les critiques formulées par divers
intellectuels depuis les années 1960, et dans le cadre de notre recherche des éléments
191
Rodinson, La fascination de l’islam, 14-16.
192
Lory, « Louis Massignon et l’orientalisme », 23-31.
193
Lory, « Louis Massignon et l’orientalisme », 28.
194
Lory, « Louis Massignon et l’orientalisme », 31.
195
Patrice Brodeur évoque « the Orientalist controversy in Western academia since the publication of Edward
Said’s book Orientalism and its parallel phenomenon among Arab Muslims in particular, called
Occidentalism ». Patrice C. Brodeur, « From an Islamic heresiography to an Islamic history of religions Modern
Arab Muslim literature on religious others with special reference to three Egyptian authors » (Ph.D. Thesis,
Cambridge Massachusetts: Harvard University, 2000), 86.
85
contextuels ayant pu influencer le regard de L. Massignon sur son objet d’étude, nous nous
Afin de répondre à cette question, la recherche approfondie, nuancée réalisée par Alain
Messaoudi, récemment publiée sous le titre Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930.
Savants, conseillers, médiateurs196 est fort éclairante. D’emblée, l’intitulé de cette enquête
Enfin, précisons que notre but ici n’est pas non plus de statuer sur les positionnements
Un sujet si complexe et délicat mériterait à lui seul une vaste étude, fouillée et nuancée.
Nous souhaitons simplement ici, afin de répondre à notre question de recherche, poursuivre
civilisatrice
Lors d’un colloque intitulé « Islamic studies : A tradition and Its Problems », organisé
par l’Université de Californie en 1979, colloque auquel participe E. Saïd, Edmund Burke a
montré combien les études sociologiques portant sur les tribus maghrébines réalisées par les
196
Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930. Savants, conseillers, médiateurs.
86
hommes des Bureaux Arabes étaient orientées, en raison de la relation de ces derniers aux
invite à consulter les travaux des sociologues français travaillant à l’époque coloniale
portant sur le Maghreb avec précaution. Il écrit : « L’existence même d’une relation entre le
d’Heisenberg, fait en sorte que dans l’acte même d’observer, les phénomènes étudiés se
trouvent modifiés »198. Nous pensons que la précaution méthodologique indiquée par E.
Burke est salutaire, et qu’il convient, en lisant l’œuvre de L. Massignon, d’avoir présent à
d’E. Saïd dans Orientalism (1978), de remarquer avec Jean-Pierre Thieck que le discours
orientaliste n’est pas aussi uniforme que l’image qu’en donne cet auteur199. À ces fins, on lira
ouvrage qui présente les étapes du regard occidental sur l’islām puis les études arabes et
islamiques en Europe, de manière plus précise que l’essai saïdien et apporte de nouveaux
éléments.
197
Edmund Burke, « The Sociology of Islam: The French Tradition » in Islam Studies: A Tradition and Its
Problems, éd. by M. H. Kerr. Malibu (California: Undena publication, 1979), 73-88], 88.
198
Burke, « The Sociology of Islam: The French tradition », 88. [«The very existence of the relationship between
colonizer and colonized, like the Heisenberg uncertainty principle, intervened to insure that in the very act of
observing, the phenomena being observed are modified.»] (tr.).
199
Jean-Pierre Thieck, « Recension de : Edward W. Said, Orientalism », Annales. Économies, Sociétés,
Civilisations, 35ᵉ année, n°3 (1980), 512-516] : 514.
200
Rodinson, La fascination de l’islam.
87
Comme l’écrit A. Messaoudi, au terme de son enquête, il convient d’avoir une lecture
nuancée de cette époque. Selon le chercheur, « la période coloniale est loin d’avoir eu
l’homogénéité qu’on peut lui prêter a posteriori »201. Il convient d’en avoir une lecture
différenciée selon les époques, les lieux et les institutions. Après avoir signalé ces mises en
garde contre toute généralisation inconsidérée et tout amalgame abusif, nous prendrons le
Cette dernière peut être identifiée au sein des diverses institutions qu’il fréquente, au
Massignon obtient en 1906 son diplôme d’arabe classique et vulgaire, les études arabes sont,
à la veille de 1914, « le lieu d’une tension entre logique savante et logique politique, entre
diplomatie orientale et colonisation occidentale »202. L’École n’a pas perdu toute attache avec
la tradition savante et érudite qui s’y est développée depuis la fondation de la chaire d’arabe
par Silvestre de Sacy203. Selon A. Messaoudi, l’enseignement de l’arabe y conserve une assise
savante et ne s’inféode jamais à une stricte logique coloniale204. L’enseignement, tout en s’y
201
Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930, 525.
202
Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930, 354.
203
Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930, 355.
204
Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930, 355.
88
l’administration coloniale, y est lié aux travaux plus savants menés par ailleurs au Collège de
France et à l’EPHE205.
Hartwig Derenbourg206, qui dirige la chaire d’arabe à l’École des langues orientales, enseigne
a pris en 1884 la direction des études arabes à la IVe section, section philologique, et en 1885,
religieuses. A. Messaoudi observe que dans la IVe section, la plupart des étudiants du cours
d’arabe sont des érudits, motivés ou par leurs travaux d’exégèse biblique, ou bien attirés par
l’articulation entre philologie et histoire des religions à la fin du XIXe siècle. L’étude des
textes sacrés est au centre de l’apprentissage. Lorsque la Ve section est créée, Hartwig
Les apprentis drogmans ou futurs diplomates sont présents aux Langues orientales et dans
les deux sections précitées de l’EPHE : ils sont présents aux cours de H. Derenbourg dans les
205
Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930, 367.
206
Historique de la Chaire d’Arabe de cette école : Maurice Gaudefroy Demombynes :1910-1934 ; [Ahmed
Benhamouda : 1921-1938] ; Régis Blachère : 1935-1951 ; [Mohamed ben Ahmed Sabihi : 1938-1946 ; Mohammed
Aouad et Mohamed Bira : 1946-1948 ; Taieb Sehbani : 1948-1954 ; Ahmed Salmi : 1949-1956] ; Charles Pellat :
1951-1957 ; [Habib Hamdani : 1954-1962 ; Bensalem Seffar : 1956-1957 ; Abdelaziz Fassi-Fihri, 1957-1976 ; Mongi
Chemly : 1958-1960] ; Gérard Lecomte : 1958-1986. Les noms des répétiteurs sont placés entre crochets.
D’après : Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale Annexes en ligne].
207
Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930, 362.
208
Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930, 363.
89
Rappelons que L. Massignon deviendra titulaire de cette même chaire en 1932. Comme
l’indique A. Messaoudi,
1922 210 — s’adresse en ces termes à ses élèves de l’EPHE, voulant les convaincre de l’utilité de
Pour être en état d’affronter la lutte à armes égales, il faut que les représentants de la
France, à tous les degrés, soient initiés non seulement à l’idiome, mais encore à la
religion de ceux qu’ils prétendent gouverner211. […] L’étude du Coran, à laquelle nous
allons nous livrer ensemble, sera pour vous un levier puissant pour agir sur les
musulmans212.
Cette tension entre logique savante et logique politique se vérifie au sein de diverses
institutions parisiennes que fréquente L. Massignon : à la Faculté des lettres de Paris, en 1902
avec ce professeur son mémoire sur Léon l’Africain en 1903-1904. L’année 1902 voit
209
Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930, 364. Nos italiques.
210
Massignon, « Préface », in Essai (1922), 1.
211
Hartwig Derenbourg, La science des religions et l’islamisme. Deux conférences, faites le 19 et le 26 mars 1886
à l’Ecole des Hautes-Études (section des sciences religieuses) (Paris : E. Leroux, 1886), 85-86.
212
Derenbourg, La science des religions et l’islamisme, 93-94. Nos italiques.
90
sociologie musulmane, par Alfred Le Châtelier, à la fois militaire et universitaire. L.
Monde Musulman, à laquelle L. Massignon collabora à partir de 1911. Or, il convient, selon
l’historien Edmund Burke, de souligner que dans cette revue, les musulmans étaient pour la
première fois les sujets, autant que les objets de l’enquête, et que leurs sociétés étaient
savants arabisants sont plus souvent tournés vers l’édition des textes anciens et vers l’Orient
que vers l’Afrique française »214. D’après ce même chercheur, en 1914, il est encore des
savants dont les travaux sont proches d’une tradition érudite qui précède l’investissement
colonial, qu’ils soient restés ou non à l’écart des institutions de l’État. Aux cours magistraux
du Collège de France et aux conférences de la IVe section de l’EPHE, se croisent les futurs
grands érudits et ceux qui feront carrière comme drogmans et consuls au ministère des
Affaires étrangères215. A. Messaoudi observe également qu’après 1860, les études arabes
d’un enseignement spécialisé dans les parlers maghrébins aux Langues orientales et la
213
Burke, « The Sociology of Islam: The French Tradition », 85. Nos italiques. [« Muslims were for the first time
the subjects as well as objects of inquiry, and their societies are presented in all of their manifold differences
and vitality. »] (tr.).
214
Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930, 429.
215
Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930, 362.
216
Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930, 430.
91
développement des études arabes et islamiques. Cependant, si un courant poussant les
études arabes à répondre aux problèmes de l’administration est attesté, il est compensé par
rang à l’échelle internationale, et par la volonté de Paris de conserver son indépendance face
au pôle colonial algérien217. Pour conclure, A. Messaoudi souligne surtout la force d’une
tradition savante qui conserve son autonomie par rapport aux demandes politiques
La recherche d’A. Messaoudi aboutit à confirmer l’idée selon laquelle les savants
arabisants français, depuis le XIXe siècle sont bien souvent habités par un élan civilisateur. Il
tente de cerner l’origine de cette posture morale : il constate, concernant la période 1830-
1870, que l’expédition d’Égypte et l’expédition d’Alger procèdent d’un même mouvement,
impérial et colonial. On retrouve dans les deux expéditions « une volonté de domination
nombreux jeunes savants mus par le projet enthousiasmant de réformer l’Orient, s’inspirant
217
Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930, 367.
218
Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930, 133.
92
dégradation de l’homme en Orient dans le climat, dans le sol, mais surtout dans « les
On retrouve cette idée d’une vision universelle du progrès chez Ernest Renan. Elle est, chez
cet auteur, selon Hichem Djaït à la source d’une vision dépréciative de l’islām. Il écrit : « sa
sévérité à l’égard de l’Islam se rapporte à toute une vision du progrès culturel, égale pour
tous »220 .
l’Europe devient écrasante tandis que l’Orient s’enfonce dans le sous-développement. Les
rapports de force géopolitiques favorisent un eurocentrisme qui prend une coloration tout
conçue comme l’adoption du modèle européen sous tous ses aspects. On en proclame
la nécessité, en en soulignant aussi l’impossibilité par suite de la spécificité si
accentuée des non-Européens, ce qui conduit à en rejeter la réalisation dans un vague
avenir, en acceptant pour le moment la perpétuation des cultures exotiques sous leur
forme dégradée et politiquement dominée221.
Dans une conférence prononcée à Leiden en 1976, Rodinson affirmait déjà au sujet de
219
Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930, 133. Cite Volney.
220
Djaït, L’Europe et L’Islam, 57
221
Rodinson, La fascination de l’islam, 88.
93
techniques), mais encore les facteurs à l’œuvre dans cette civilisation et cette société
sont mécaniquement transposées toujours et partout222.
Concernant la présence de l’eurocentrisme au sein des études arabes, A. Messaoudi constate
progrès qui hiérarchise les civilisations et dans laquelle la civilisation arabe n’a pas de place,
identifiée selon Hichem Djaït, déclinée sous diverses formes, au cours du XX e siècle.
certains auteurs tendent à rendre familier, proche, ce que l’altérité recèle d’inquiétant, de
menaçant car différent et lointain. Il écrit ces lignes, qui ont attiré notre attention car elles
certains aspects de la mystique musulmane serait lié à leur désir conscient ou inconscient de
222
Rodinson, La fascination de l’islam, 116-117.
223
Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930, 430.
224
Voir : Roger Arnaldez, « Hallâj ou la religion de la croix » (Paris : Plon, 1964). Dans cet ouvrage R. Arnaldez se
réfère fréquemment aux travaux de L. Massignon.
225
Djaït, L’Europe et l’Islam, 62.
94
religion de la croix », c’est-à-dire du christianisme, afin de la rendre plus familière, moins
islamique qu’il rencontre chez plusieurs arabisants et islamologues français à Alger : dans le
souvient avoir à l’Institut d’Études Orientales d’Alger, vers 1954, « reçu chaque cours comme
une agression à [sa] sensibilité de musulman »226. Le « mépris mandarinal de certains Maîtres
Cependant, s’il cite ces exemples d’enseignants français imbus d’une certaine idée de leur
supériorité culturelle, ce n’est que pour mieux pour saluer, par contraste, l’attitude de L.
226
Mohammed Arkoun, « Ma rencontre avec L. Massignon » in Centenaire de la naissance de l’orientaliste
français le Professeur Louis Massignon. Le Caire du 11 au 13 octobre 1983 (Le Caire : Imprimerie de l’Université
du Caire, 1984.], 51-57], 52.
227
Arkoun, « Ma rencontre avec L. Massignon, 53
228
Arkoun, « Ma rencontre avec L. Massignon, 51.
229
Arkoun, « Ma rencontre avec L. Massignon, 52.
230
Arkoun, « Ma rencontre avec L. Massignon, 53.
95
Maître »231, dont il avait ailleurs souligné l’importance de l’intervention à propos de la
Ces lignes de M. Rodinson sont reprises par M. Benaboud, pour qui le désir de répandre le
christianisme en terre arabe ou musulmane reflète une attitude de supériorité culturelle qui
se retrouve chez la plupart des orientalistes chrétiens. Ces derniers, écrit-il, conçoivent le
plus souvent l’islām comme en attente d’un salut miséricordieux. Pour M. Benaboud,
231
Arkoun, « Ma rencontre avec L. Massignon, 53.
232
Arkoun Mohammed, « Lecture de la sourate 18 », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations , 35ᵉ année, no
3-4 (1980), 418-435] :430.
233
Rodinson, La fascination de l’islam, 89. Nos italiques.
96
des orientalistes chrétiens et par les orientations et les interprétations prédominantes
chez ces orientalistes234.
Qu’en est-il réellement ? La mission de Beyrouth est évoquée par le Directeur de le Revue du
Monde Musulman, Alfred Le Châtelier, qui voit, dans cette mission levantine la preuve que
méthode peuvent beaucoup, même en pays musulman, pour la pénétration des cultures
européennes »235.
Dans sa thèse soutenue en 2003 et publiée en 2009, l’historienne tunisienne Leyla Dakhli
confirme, au sujet du Machreq, l’existence d’un lien entre mission et expansion coloniale, à
partir de 1860 :
L’essor des institutions fondées par les missionnaires occidentaux est une conséquence
quasi-directe du règlement des événement de 1860. Dans son rôle de protectrice des
chrétiens d’Orient, jusque-là très théorique, la France puise les quelques principes qui
fondent son implantation dans cette région du monde, dans un élan qui ne peut être
séparé du mouvement colonial dans son ensemble. Cette implantation se fonde en
grande partie, pour la France comme pour les Britanniques, sur une politique
culturelle et éducative, une nouvelle impulsion donnée aux Missions présentes depuis
des siècles sur ce terrain, extension de la Terre sainte236.
234
Benaboud, « Orientalism and the Arab Elite », 7. The Christian missionary spirit and the cultural feelings of
superiority by Christian Orientalists have seriously affected their general outlook of the Arabs and Islam.
Through the Christian looking glass, Islam and the Arabs were shaped to concord with Christian dogma and
preconceptions. This is reflected in the aspects of Arabic and Islamic studies stressed by most Christian
Orientalists and by the predominant orientations and interpretations of these Orientalists.] (tr.).
235
Alfred Le Châtelier, « La conquête du Monde Musulman », RMM, vol. XI, no X (1911), 1-10] : 6
236
Leyla Dakhli, Une génération d’intellectuels arabes. Syrie et Liban (1908-1940) (Paris : IISMM ; Karthala,
2009), 25. Nos italiques.
97
A. Messaoudi abonde lui aussi en ce sens et observe qu’à partir des années 1880, les autorités
scientifique des jésuites français, et favorisent l’institution d’un pôle d’études à Beyrouth sur
l’administration française prend appui sur des missions religieuses dont l’action favorise la
l’État intervient directement par le biais de son armée et de ses fonctionnaires et l’action
diplomatique de la France238.
Ainsi, la densité du lien qui lie mission chrétienne et expansion coloniale européenne est
très variable, selon les lieux, les époques et les institutions. C. Snouck Hurgronje, qui en 1889
la Revue du Monde Musulman, aîné et ami de L. Massignon, donne avis que faire de l’État un
« allié » des missions chrétiennes n’aboutirait qu’à annihiler la confiance des populations
musulmanes. Il déconseille vivement cette stratégie : selon lui, un État ne devrait pas
chercher à utiliser la présence des missions chrétiennes pour convertir les « Mahométans »
la seule attitude qui convienne à un Gouvernement sage et juste, envers l’Islâm, serait
de lui garantir aussi strictement que possible, la liberté religieuse, avec des réserves
237
Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930, 427.
238
Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930, 422.
98
quant au côté politique du système musulman et en laissant ouvertes toutes les voies
qui peuvent conduire les Mahométans à une évolution sociale, supérieure à leur
doctrine religieuse. […] Dans tout le monde musulman prévaut un proverbe qui dit :
« Un royaume peut subsister sans la vraie foi, mais il ne le peut en vivant
d’injustice »239.
On le voit, au début du XXe siècle, le lien entre mission civilisatrice et mission chrétienne est
À ce sujet, nous souhaitons reprendre à notre compte la mise en garde formulée par Leyla
Dakhli contre une lecture de l’histoire qui associerait, plus ou moins consciemment d’une
part, les concepts d’occident, de chrétienté et de modernité, et d’autre part les concepts
Il paraît plus urgent que jamais de maintenir cette tension sur les mots et les
dénominations qui définissent des essences et des identités. Il est possible de sortir les
intellectuels des oppositions binaires dans lesquelles ils sont maintenus […]. Ces
oppositions se déclinent […], en une série de différenciations qui, prises comme des
« faits de culture », tendent à caractériser une essence orientale : partitions
confessionnelles (qui, entrant en résonance avec la grande binarité Orient-Occident,
font par exemple des chrétiens orientaux des quasi-occidentaux) 240.
Comme le rappelle L. Massignon lui-même, de nombreuses figures de proue de la Nahḍa
arabe furent éloquentes. Dans une communication faite le 9 novembre 1921, le savant
239
Snouck-Hurgronje, Politique musulmane de la Hollande, 106-107.
240
Dakhli, Une génération d’intellectuels arabes, 303. Nos italiques.
99
Qui a dirigé le mouvement de renaissance linguistique arabe? Ce sont, chose très
curieuse, des chrétiens arabes. Je cite, pour ceux qui les ont connus et parmi les morts :
les Yazijî, les Bostânî, les Khâzen, Mâloûf, Meshaqa, Dahdah, […] Ils sont beaucoup plus
nationalistes que religieux. Ils pensent à peine à la chrétienté.241
Gardons toujours à l’esprit que nous sommes en présence de mondes perméables,
perception chrétienne de l’islām dans la première moitié du XXe siècle. Au sein de l’Église
à tendance œcuménique, témoignant plus de solidarité que d’hostilité envers les autres
241
Massignon, « L’Arabie et le problème arabe » [1921], in EM I 541-561], 543.
242
Maurice Borrmans, Dialoguer avec les Musulmans (Paris, Téqui, 2011), 104.
243
Rodinson, La Fascination de l’islam, 101.
100
Ainsi, pendant l’entre-deux guerres, les Églises — orthodoxes, catholiques ou protestantes,
commencent à reconnaître à l’islām son statut de religion vivante à part entière 244. Dans
notre étude publiée à ce sujet en 2014245, nous avons pu observer que les textes adoptés lors
par l’Église sur l’islām. En témoignent la Constitution Lumen Gentium 246 (nov. 1964), puis la
Déclaration Nostra Ætate (oct. 1965). Après Vatican II, il n’est plus possible à un
catholique de dire sans nuances que les musulmans n’adorent pas le même Dieu que
lui247. Nostra Ætate affirme que l’Église porte sur les musulmans un regard plein
temps des décolonisations est celui d’un changement de conjoncture favorable à l’avènement
monde musulman.
une succession de contextes distincts qui eurent un impact sur l’évolution du regard porté
244
Waardenburg, Islam et sciences des religions, 29.
245
Ollivry, « 50 ans après Vatican II, la contribution de Louis Massignon au renouvellement du regard porté par
l’Église sur l’islam », 189-217.
246
§16, ch. II : « Mais le dessein de salut enveloppe également ceux qui reconnaissent le Créateur, en tout
premier lieu les musulmans qui, professant avoir la foi d’Abraham, adorent avec nous le Dieu unique,
miséricordieux, futur juge des hommes au dernier jour. » On remarque ici que le texte parle « des musulmans »
mais qu’il n’aborde pas nécessairement la question de la reconnaissance de « l’islām » comme religion en tant
que telle.
247
Avon, Les Frères prêcheurs en Orient, 806.
248
Antonin-Marcel Henry (Éd.), Les relations de l’Église avec les religions non chrétiennes (Paris : Cerf. 1966),
29.
101
1.4.5 L’ébranlement de l’eurocentrisme.
musulman : le regard porté par les Européens n’est pas toujours chargé de mépris. Il s’agit
aussi, au plan spirituel, d’un regard désirant, mué chez certains par une quête spirituelle. A.
Messaoudi constate que dès les années 1900, certains élèves des grands établissements
qui « se nourrit d’une foi dans l’avenir de cet empire dont les vertus sont jugées
incontestables en même temps qu’elle est l’expression d’un scepticisme devant les progrès
Selon M. Rodinson, cette crise des valeurs se vérifie tout particulièrement à partir de la
249
Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930, 367.
250
Rodinson, La Fascination de l’islam, 95.
102
Dans la même ligne se situe à peu près la vision des ésotéristes qui cherchent dans
l’Orient musulman, comme dans l’Orient bouddhiste par exemple, un modèle de vie
sage, un contact avec des réalités suprasensibles, des secrets ancestraux transmis à
travers une lignée initiatique. Loin de voir dans les confréries musulmanes une
inspiration satanique, ils y cherchent plutôt des cellules de transmission de la
tradition théosophique ancestrale251.
Et de citer en exemple, le cas de René Guénon (1886-1951), qui se convertira à l’islām et
qui, à l’interface de deux mondes, occupe une position unique, médiane, qui fut celle de L.
Massignon.
Nous avons plus haut évoqué l’une des critiques récurrentes adressée aux savants
aussi, par son aptitude à porter les revendications des musulmans, susceptible d’amener
251
Rodinson, La Fascination de l’islam, 97.
103
l’administration coloniale à une meilleure compréhension, à un plus grand respect, de leur
réalité : son expertise peut avoir des effets modérateurs en termes d’action coloniale.
Au sujet de la manière dont ils conçoivent leur rôle vis-à-vis de l’administration coloniale,
les sensibilités des orientalistes sont loin d’être concordantes. Le XIVe Congrès international
des orientalistes qui se tient à Alger en 1905 (L. Massignon est présent) met à jour certaines
contradictions
donner la parole, entre en conflit avec une autre conception, selon laquelle l’expertise des
savants arabisants doit permettre d’accroître le bien être des indigènes ; selon laquelle leur
relation avec les indigènes, de mieux comprendre leur réalité et ainsi d’humaniser la
colonisation.
Pour comprendre ce qu’il en est dans l’entourage de L. Massignon, commençons par préciser
quelle réalité recouvre l’expression « politique musulmane » au début du XXe siècle : comme
l’explique Henry Laurens « la politique musulmane n’est pas une politique en faveur des
musulmans, mais la prise en compte des réalités musulmanes dans l’action intérieure et
252
Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930, 450.
253
Henry Laurens, Orientales II, la IIIe République et l’Islam (Paris : CNRS, 2004), 57.
104
À ce sujet, l’exemple des Pays-Bas est souvent loué dans la Revue du Monde Musulman, à
laquelle collabore Massignon. En 1911, cette revue publie l’intégralité du texte de C. Snouck
nouveau en exemple les conseillers, qui tel cet islamologue, sont employés par la Hollande:
Les Hollandais, persuadés par une longue expérience que notable partie des difficultés
entre administrés et administrateurs vient de l’ignorance de la mentalité ou des
traditions indigènes, pour diminuer autant que possible ces dangereux malentendus
ont affecté un certain nombre de fonctionnaires du service civil aux Indes
Néerlandaises à l’étude spéciale des langues, par suite des religions, traditions et
mœurs des divers groupes ethniques de l’Archipel indo-néerlandais. [….] l’avant-
dernier conseiller pour les affaires orientales et arabes à Batavia fut, jusqu’en 1907, M.
C. Snouck Hurgronje […Ses avis] déterminèrent une politique plus libérale et plus
habile tout ensemble à l’égard des Musulmans de toutes nationalités établis aux Indes
Néerlandaises255.
En 1919, la Hollande à nouveau citée en exemple par la RMM pour son recours à des
conseillers savants afin d’établir une documentation réfléchie et impartiale sur le monde
richesse des colons, mais le bien être des habitants indigènes »256.
À Alger, écrit A. Messaoudi, René Basset et son contemporain A. Le Châtelier partagent avec
la conviction selon laquelle « la science doit rendre l’action coloniale à la fois plus efficace et
254
Snouck-Hurgronje, Politique musulmane de la Hollande.
255
Antoine Cabaton, « Fonctionnaires pour l’étude des langues de l’Archipel indo-Néerlandais et adviseurs ou
conseillers des affaires indigènes. » RMM, vol. XV (août 1911), 343-437] : 344-345.
256
Alfred Le Châtelier, « Ce que doit être une documentation périodique sur les problèmes politiques et sociaux
du monde musulman », RMM, vol. XXXVI (1918-1919), 1- 9] : 3 Nos italiques.
257
Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930, 514.
105
Ainsi, au début du XXe siècle, au moment où L. Massignon commence sa carrière, les
aussi une meilleure prise en compte des réalités indigènes. Selon A. Messaoudi, ce fut le cas
savants et religieux ont contribué à favoriser une administration mieux informée et aux
ambitions plus modestes. Ces collaborations ont donc pu avoir un effet modérateur en
termes d’action coloniale258. Selon le chercheur, au début du XXe siècle, « autour des
arabisants, français et indigènes, se dessine un ensemble qui considère que le projet colonial
français ne peut réussir qu’en associant les populations locales et en faisant une place à leurs
La réalité à ce sujet est complexe et doit être appréhendée de façon nuancée selon les lieux,
pourtant susceptibles d’agir sur elle et de l’humaniser, leur situation est à la fois privilégiée
contact avec l’élite du monde musulman, à entendre ce qui se dit, s’écrit, et à en rendre
compte en français, les place dans une situation privilégiée. Ils sont sollicités comme experts
méfiance et la réprobation.
258
Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930, 523.
259
Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930, 431.
106
1.5.2 Savant et arabisant, une position privilégiée
Louis Massignon, à partir de 1911, réalise une revue de la presse arabophone pour la
Revue du Monde Musulman. Ainsi par exemple, en juin 1912, dans le volume XIX de la RMM,
qui évoque la vive réaction de la presse musulmane qu’avait provoqué la publication en 1911
Massignon traduit l’allocution du sayyid Rashīd Riḍā, lors du Congrès annuel de l’Union des
ʿulamā’ musulmans à Lucknow. « Ce congrès, écrit-il, est le premier où l’on ait célébré aussi
nettement le grand réveil musulman qui se dessine un peu partout, par réaction contre la
Cette revue de presse témoigne, de la part du savant, d’un sincère effort de compréhension
des mouvements de pensée, des courants religieux animant le monde musulman, d’une
s’efforce de défaire certains préjugés installés dans l’esprit de ses contemporains au sujet de
l’Islam, souvent représenté comme menaçant. Ainsi par exemple, en juin 1920, il écrit, dans
la Société des Nations ne doit à aucun prix maintenir, en l’aggravant, l’esprit du statu
quo ante bellum ottoman, ni achever d’organiser l’exploitation économique intensive
des pays musulmans par une société de « commanditaires » dûment mandatés, qui
interdirait à ces pays même toute participation à la direction ou aux bénéfices de
l’entreprise. La question est plus largement humaine. [..] Avant d’analyser au fond ce
que disent et pensent réellement les musulmans, il faut examiner rapidement ces lieux
communs de l’opinion publique occidentale, montrer que ce sont des explications a
priori forgées purement et simplement par nos cerveaux d’Européens ; et que ces
260
Louis Massignon, « La défensive musulmane », RMM, vol. XIX (juin 1912), 287-289], 288.
107
projections de nos états d’âme d’Occidentaux ne font que nous empêcher de voir clair
dans l’évolution actuelle de l’Islam261.
Dans ce texte de vingt pages, L. Massignon démantèle certains mythes répandus dans les
esprits de ses contemporains, tel le panislamisme, qu’il qualifie de « curieuse fiction est une
fantaisie romanesque, popularisée en Occident depuis la fin du XVIIIe siècle par les écrits de
divers auteurs, pour la plupart chrétiens orientaux ».262 Comme le précise M. Rodinson, « le
panislamisme est un épouvantail à la mode dans le même sens, à la même époque, que le
péril jaune ». Alors que l’Europe victorieuse « voit dans toutes les tentatives de résistance à
du monde musulman. Au cours des premières décennies du XXe siècle, il travaille à faire
connaître en français les périodiques et ouvrages publiés dans le monde arabe. Ainsi, dans le
numéros d’Al-Manār (Le Phare), la revue fondée au Caire par Rashīd Riḍā, et le sommaire des
En 1924, il signe une recension élogieuse des Gharā’ib al-Gharb (Merveilles de l’Occident)
publiées par Muḥammad Kurd ʿAlī. L’estime en laquelle il tient le Président de l’Académie
261
Louis Massignon, « Introduction à l’étude des revendications islamiques », RMM, vol. XXXIX (1920), 1-21] :
3.
262
Massignon, « Introduction à l’étude des revendications islamiques », 3.
263
Rodinson, La Fascination de l’islam, 90.
264
Louis Massignon, « Revue des revues musulmanes arabes », RMM, vol. LLIV-XLV (1921), 311-313] : 312-313.
108
Sa vaste bibliothèque, à Damas, est caractéristique de son état d’esprit ; solidement
historique, elle est clairement orientée vers l’actualité sociale, — l’évolution collective,
les centres culturels. Grâce à lui, autour de lui, à Damas, une équipe de savants syriens,
musulmans et chrétiens, travaillent à l’étude de la civilisation arabe avec une érudition
dont la Revue de l’Académie arabe porte témoignage265.
Dans ce même numéro de la RMM, Massignon présente l’ouvrage de son ami défunt,
Maḥmūd Shūkrī al-Alūsī, intitulé Al-ḍarā’ir wa mā yasūgh lil shāʿir min al-nāthir [Des
Massignon explique que le « wahhābisme » du bagdadi Shūkrī al-Alūsī (de même que celui
du damascène Jamāl al-dīn al-Qāsimī) provenait « de son besoin de libérer l’Islam des
Il y salue également l’édition princeps réalisée par Muḥammad Amīn Khānjī et Muḥammad
Munīr Dimashqī du Talbīs Iblīs (L’équivoque d’Iblis) de Abū al-Faraj b. al-Jawzī (m. 597/1200).
Il salue l’acribie des deux auteurs de cette édition critique d’un texte qu’il range parmi « les
plus importants qui existent pour l’histoire des idées et la psychologie des foules, dans
l’Islam médiéval »268. En 1929, toujours dans la RMM, il analyse longuement l’attitude des
265
Louis Massignon, « Recension de : Mohammad Kurdali. Gharaïb al-Gharb, 2e éd. Caire (1923) », RMM, vol. LVII
(1924) : 237-238.
266
Imprimé au Caire en 1924.
267
Louis Massignon, « Recension de : Mahmoud Shokri al Aloûsî – Al ḍarâir wa mâ yasoûgh lil shâʿir min al
nâthir », vol. LVII (1924), 244-246.
268
Louis Massignon, « Recension de : Abou’l Faraj Ibn al Jawzi (m. 597/1200), Talbîs Iblîs, éd. par M. Amîn Khânjî
et M. Monîr Dimishqî », RMM, vol. LVII (1924), 250.
269
Louis Massignon, « L’attitude actuelle des partis musulmans à l’égard du califat », RMM, vol. LIX (1925), 291-
315.
109
Dans les années cinquante, dans le Bulletin de Dar el-Salam, il fournit une revue de la presse
de langue arabe centrée sur l’« état de l’opinion musulmane à l’égard du problème religieux
dans la vie sociale, réforme interne de l’Islam, et rapports islamo-chrétiens »270. Ces quelques
exemples montrent bien que tout au long de sa carrière l’effort de Louis Massignon se
confond avec un désir de comprendre les réalités passées et présentes du monde musulman,
Ses compétences de savant et d’arabisant le placent, à bien des reprises, dans une situation
orientale du Caire. Or, comme le note A. Messaoudi, l’intérêt pour les textes de la culture
savante musulmane traditionnelle des pensionnaires de cet Institut se révèle favorable à des
collaborations étroites avec les savants musulmans du Caire271. Héritiers d’une tradition
philologique, les savants étrangers de l’IFAO du Caire « ne sont pas soupçonnés de vouloir
attenter à leur dimension sacrée, cette sacralité pouvant être religieuse ou politique,
En 1909, L. Massignon suit des cours à Al-Azhar et est le premier européen, après I.
Goldziher, autorisé à revêtir la toge traditionnelle des étudiants de cette Université. En 1912,
il est invité à donner quarante cours sur « L’histoire des doctrines philosophiques arabes »
au sein de l’Université égyptienne du Caire, fondée en 1908 par le Prince Fu’ād273. Ce dernier,
après avoir étudié en Italie, est désireux d’inviter des professeurs européens au sein de la
270
Avon, « Histoire positive et histoire sacrée autour de la pensée de Louis Massignon », 3.
271
Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930, 410.
272
Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930, 411.
273
En 1914, L. Massignon est désigné par l’université égyptienne pour la représenter en France auprès des
autorités universitaires. Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930, 412 n 151.
110
nouvelle institution274. Il conçoit l’Université comme laïque et ouverte aux différentes
traditions culturelles. Les premiers professeurs invités furent Ignazio Guidi, puis, Carlo
Alfonso Nallino.275 Vinrent ensuite David Santillana, Gerardo Miloni, Enno Littmann et
Gustave Wiet. Ignác Goldziher et C. Snouck Hurgronje ayant eux-même décliné l’invitation
qui leur avait été faite, ils recommandèrent Massignon276. Comme le précise la RMM, qui
l’emploi de l’arabe pour les principaux cours ouverts ainsi à la science européenne limite un
peu les choix qui n’en sont que plus importants, par leur signification et leurs
conséquences » 277.
Notons aussi que, grâce à sa connaissance approfondie de la langue arabe, L. Massignon est
élu membre de l’Académie de langue Arabe du Caire, institution fondée en 1932 par le même
« Orient et Occident »278. L. Massignon a l’occasion d’y fréquenter les plus grands experts de
la langue arabe de son temps, de prendre part aux réflexions portant sur la vocation de la
dictionnaire de l’Académie, tâche à laquelle il s’emploie avec ardeur279. Dans une lettre à son
274
Rudolph, Westliche Islamwissenschaft im Spiegel muslimischer Kritik, 19.
275
Abdelrashid Mahmoudi (1998), Ṭāhā Ḥusain’s Education. From the Azhar to the Sorbonne (Richmond (GB):
Curzon Press, 1998), 50.
276
Mahmoudi, Ṭāhā Ḥusain’s Education. From the Azhar to the Sorbonne, 51.
277
Louis Massignon, « L’histoire des doctrines philosophiques arabes à l’université du Caire », RMM, vol. XXI.
(déc. 1921), 149-157] : 149-150.
278
Rached Hamzaoui, L’Académie de Langue Arabe du Caire, Histoire et œuvre (Tunis : Publications de
l’Université de Tunis, 1975), 59.
279
Hamzaoui, L’Académie de Langue Arabe du Caire, 153.
111
aîné William Marçais, il évoque le combat qu’il mène « à l’Académie de langue arabe du
aux espérances de tous ceux qui s’expriment en cet idiome. Sur le plan linguistique, son
entier. À Bagdad, en 1908, il écrit qu’il en était venu à « penser sa vie en arabe »281. Cette
langue n’est plus pour lui « étrangère ». Et pourtant, aux yeux des autres, il est et demeure
« l’étranger ».
potentiel conseiller en matière de questions arabes. En 1917, il devient expert des questions
arabes auprès de François Georges-Picot et suit comme acteur et témoin, entre 1916 et 1920,
effectue en décembre 1919, à la demande d’Aristide Briand, une mission d’enquête sur le
statut syrien. Il est présent lors des entretiens de Paris en 1920, où il côtoie T.E. Lawrence et
le roi Fayṣal282. En 1923, il accepte une mission d’étude de la part de la Direction des Affaires
280
Louis Massignon, « Lettre dédicace », Mélanges William Marçais Lettre dédicace », (Gvt. Gl. de l’Algérie ;
Institut des Hautes Études Marocaines ; Institut des Hautes Études de Tunis ; Paris : Maisonneuve /CNRS, 1950),
V-VIII], VII-VIII.
281
Voir par ex. la lettre du 11/II/1933 de L. Massignon à Ortega y Gasset ; citée par : Jambet (Ed.), Henry Corbin,
332.
282
François Angelier, « Introduction à : 1917-1940 : Nationalisme arabe et politique des Alliés au Moyen-
Orient », in EM I, 539-541], 540.
112
indigènes et du Service des renseignements et publie en 1924 son « Enquête sur les
A. Messaoudi, en analysant la situation des orientalistes présents en Algérie avant 1914, tels
l’autonomie d’un travail scientifique et son indépendance par rapport au pouvoir, bien qu’ils
soient intimement liés à l’œuvre coloniale. Ces fonctionnaires de l’État, missionnés sur des
crédits provenant des administrations coloniales ou occupant des chaires aux financement
mixtes, sont sollicités par les pouvoirs politiques comme spécialistes de la langue arabe, de
l’islām ou du droit musulman afin de faciliter la réalisation des projets français au Maghreb.
Cependant, tempère A. Messaoudi, ces « fonctionnaires français, sont aussi au contact des
élites musulmanes. […] Ils agissent pour que les intérêts spécifiques des musulmans soient
mieux pris en compte par l’administration algérienne »285. Bien qu’une « mise en cause des
283
Louis Massignon, « Enquête sur les corporations d’artisans et de commerçants au Maroc (1923-1924) » RMM,
vol. LVIII, 2e section (1924) : 1-247.
284
Massignon, « Enquête sur les corporations d’artisans et de commerçants au Maroc (1923-1924) », III. Nos
italiques.
285
Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930, 478.
113
fondements du régime colonial soit impensable dans l’esprit de ces agents de l’État » 286, ils
ne sont pas indifférents « à l’opinion musulmane, du moins celle qu’on peut appréhender à
travers les premiers journaux indépendants qui apparaissent avant 1914 ».287
Cette situation équivoque du savant arabisant, ne sera pas toujours bien comprise au sein du
Métenier, au Caire, Louis Massignon sera ciblé par différentes critiques. Les méthodes
critiquées en 1912 par les revues al-Mu’ayyad (Le Partisan) et Al-Manār de Rashīd al-Riḍā.
concernant son travail sur al-Ḥallāj. Ce dernier, rapporte E. Méténier, lui fait remarquer qu’il
risque de provoquer des discussions parmi les Musulmans, ce qu’il conviendrait d’éviter lors
Maréchal Lyautey suscite par exemple l’indignation de M’hammad Benaboud, qui, dans
Concernant l’Algérie et l’Égypte, certaines critiques formulées par des intellectuels à l’égard
286
Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930, 479.
287
Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930, 479.
288
Edouard Méténier, « Massignon et l’Egypte » in Louis Massignon au cœur de notre temps, éd. par Jacques
Keryell (Paris : Karthala, 1999), 153-172], 159-160.
289
Benaboud, « Orientalism and the Arab Elite », 8.
114
de L. Massignon « agent de l’État français », ont été présentées dans deux articles par A.
Cristelow290 et E. Méténier291.
Égypte, puis en Iraq : en octobre 1906, il a le privilège de devenir, nous l’avons dit, l’un des
travaux dans le Bulletin du même Institut293. C’est là qu’il découvre les textes d’al-Ḥallāj et
conçoit le projet d’entreprendre des recherches sur ce mystique musulman. En 1907, c’est
dans le cadre d’une mission archéologique en Mésopotamie qu’il gagne Bagdad, bénéficiant
notamment des conseils de l’épigraphiste genevois Max van Berchem294. En Iraq, bien que L.
Pour le comprendre, l’analyse de Leyla Dakhli est éclairante : selon cette historienne, à
l’heure de l’expansion coloniale, la frontière est ténue entre le savant et le militaire. Alors
290
Christelow, « Massignon et les intellectuels musulmans algériens », 195-209.
291
Voir : Méténier, « Massignon et l’Egypte », 53-172.
292
Anciennement Ecole française du Caire, fondée en 1880.
293
Louis Massignon, « Note sur l’état d’avancement des études archéologiques arabes en Égypte hors du Caire »,
Bulletin de L’Institut Français d’Archéologie Orientale, VI (1908) : 1-24 ; (1911). « Seconde note sur l’état
d’avancement des études archéologiques arabes en Egypte, hors du Caire », Bulletin de l’Institut Français
d’Archéologie Orientale, (IX) (1911) : 83-98 + 3 planches.
294
Voir : Werner Vycichl, La correspondance entre Max van Berchem et Louis Massignon : 1907-1919, éd. par
Fondation Max van Berchem ( Genève ; Leiden: Brill, 1980), 3-4; 9.
295
Daniel Massignon, Le voyage en Mésopotamie et la conversion de Louis Massignon en 1908, (Paris : Éd. du
Cerf, 2001), 17.
115
que les musées européens se dotent de riches collections, la prise de possession de
Selon Leyla Dakhli, « les sites de fouilles sont aussi des frontières — au sens de limites de la
conquête pionnière —, et les archéologues jouent un rôle important dans l’exploration des
zones les plus rurales, les plus désertiques ou simplement les moins connues »297.
Dans ce contexte, écrit-elle « les archéologues sont les relais civils privilégiés d’un contact
avec les tribus. Ils entrent souvent en conflit avec d’autres explorateurs, les militaires,
correspondent.
L. Massignon sera donc perçu tantôt comme un espion, tantôt comme un ennemi avide de
dérober ses secrets à la terre d’Iraq. Ainsi, le 26 janvier 1908 au soir, au bord du Tigre, alors
qu’il termine ses relevés topographiques autour de la « tombe » de Ḥallāj et des mausolées
296
D. Massignon, Le voyage en Mésopotamie …, 18 : E. Herzfeld et L. Beylié venaient de publier séparément en
1907 le résultat de leurs fouilles à Sāmarrā’.
297
Dakhli, Une génération d’intellectuels arabes, 119.
298
Dakhli, Une génération d’intellectuels arabes, 119.
116
voisins de Maʿrūf Karkhī et de Sayyida Zubayda299, il entend crier à la cantonade : « Voilà
Son exemple montre que l’archéologue, c’est aussi souvent « l’espion ». L. Massignon en a
conscience et sait être perçu comme tel : « J’étais arrivé à Bagdad […] l’étranger c’est
témoigne d’une réelle ouverture vis-à-vis de certains professeurs étrangers, toutes les
d’« orientalistes ».
Ainsi, sa vision de la mystique musulmane et les activités qu’il mène au Centre Dar el-Salam
en cause suite à la publication, en 1951 de l’ouvrage publié en arabe sous le titre Aḥādīth al-
Il est certain que les honorables français qui travaillent sur ces recherches [sur la
mystique musulmane] n’y travaillent pas avec la considération que méritent les
299
D. Massignon, Le voyage en Mésopotamie…,19 n27 : Zubayda était l’épouse du Calife Hārūn al-Rashīd. Son
monument funéraire se trouve à proximité de celui d’al-Ḥallāj.
300
D. Massignon, Le voyage en Mésopotamie…, 19.
301
Louis Massignon, « Les maîtres qui ont guidé ma vie » 1957] in Louis Massignon et ses contemporains, éd.
par Jacques Keryell (Paris : Karthala, 1997), 15-20], 17.
302
Dar el-Salam (Centre) (1951). Les mardis de Dar el-Salam]
117
recherches historiques. En effet, il apparaît d’après leurs écrits qu’ils se considèrent
eux-mêmes comme des ṣūfis ou comme des « apôtres » du taṣawwuf. Et parmi les
visées de leur exhortation, il y a l’harmonie entre les mystiques de différentes
religions. Et nous aimerions dire ici que l’islām est l’islām et que la mystique qui
s’écarte de l’aspect extérieur des textes ne peut être appelé « mystique musulmane »
[taṣawwuf islāmī]. Même l’imām Al-Shāfiʿī303 détestait cette dénomination. Et il a eu ce
propos célèbre rapporté par Ḥāfiẓ Abū Nuʿaīm304 dans la Ḥilyat al-awliyā’ et par Abū
Faraj b. Jawzī305 dans le Ṣifat al-ṣafwa. L’islām est très précis quant à ce qui fait partie
de lui et quant à ce qui lui est extérieur. Aussi, le plus souvent, ce que les orientalistes
dénomment « mystique musulmane » ne correspond pas à ce qu’est l’islām306.
L’auteur azharien de ce texte critique la vision de la mystique musulmane de L. Massignon
pour son hétérodoxie, de même qu’il formule une critique plus globale à l’encontre des
« orientalistes », qui présentent une vision hétérodoxe du taṣawwuf islāmī. On peut penser
que la critique vise ici aussi Louis Gardet, qui dans cette publication regroupe sous le titre
« recherches de l’absolu » des textes portant sur la philosophie d’Ibn Sīnā et le yoga
indien307.
303
Abū ʿAbdullah Muḥammad b. Idrīs al-Shāfiʿī (150/767- 204/ 820). Né en Palestine et mort en Égypte, cet
Imām est le fondateur du madhhab de l’école de jurisprudence shafiʿiyya.
304
Abū Nuʿaīm Aḥmad b. ʿAbd Allah al-Iṣfahānī (336/948-430/1038). Originaire d’Isfahān, on lui attribue
notamment la rédaction de la Ḥilyat al-awliyā’ wa-ṭabaqāt al-aṣfiyāʾ.
305
Abū al-Faraj ʿAbd al-Raḥmān b. ʿAlī al-Jawzī. (510/1116-597/1200). Né à Bagdad, ḥanbalite, jurisconsulte,
traditionniste, historien et sermonnaire ; on lui attribue le Ṣifat al-ṣafwa.
306
Al-Azhar, « Aḥādīth al-thulāthā’ bi Dār al-Salām », Majallat al-Azhar, vol. 24, no 7, Rajab 1372/ Mars 1953,
894-892 (tr.). Al-Azhar, « Les mardis de Dar el-Salam », Revue d’al-Azhar, vol. 24, no 7, Rajab 1372/mars 1953 :
892-894].
307
Dar el-Salam (Centre), Les mardis de Dar el-Salam (1951). Sommaire ce numéro bilingue : « Valeur de la
parole humaine en tant que témoignage » (par Louis Massignon). « Recherches de l’absolu » (par Louis Gardet).
Cette dernière section se compose des textes suivants : « La soif de l’absolu », « Le yoga indien en sa forme
classique », « L’expérience mystique selon Avicenne », « La connaissance et l’amour de Dieu chez les
philosophes et les mystiques ».
118
Pour notre part, nous interprétons cette réaction d’un Professeur de l’Université al-Azhar
l’activité déborde le cadre académique, et prend une tournure spirituelle, ce qui, selon cette
institution religieuse, risquerait de présenter aux croyants une vision hétérodoxe de l’islām.
Nous pensons que cette protestation peut être qualifiée de « protectionnisme » culturel et
Méditerranée.
l’interface entre deux mondes—, est une position fondamentalement ambivalente, tantôt
tantôt comme un potentiel traître, ou un espion déguisé, auquel il est difficile d’accorder sa
confiance.
Nous avons donc mis à jour une tension entre affiliation à une nation coloniale et désir de
porter la voix des musulmans pour amener à une meilleure compréhension, à un plus grand
respect de leur réalité, et décrit la position tantôt privilégiée tantôt incommode qui fut celle
de L. Massignon, du fait de sa qualité de savant arabisant. Enfin, nous avons montré que loin
d’être enfermé dans un cabinet d’étude parisien, coupé de la réalité du terrain, insensible à
ce que vivaient ses confrères musulmans, sa vie, sa formation, son travail, se déroulaient en
souvent grâce à l’aide de savants musulmans qu’il accèdera aux manuscrits sur lesquels se
fondent ses travaux. C’est pourquoi, il convient de nous interroger à présent sur la situation
119
au sein du monde musulman du vivant de L. Massignon : quelles dynamiques animent ce
son sein ?
Nourrie par l’étude d’ouvrages manuscrits ou imprimés, mais loin d’être purement
dit, à partir d’une expérience en terre arabe, au contact d’élites musulmanes. Au temps de la
l’attention accordée à la langue arabe. C’est pourquoi, afin d’achever de camper la toile de
fond de notre étude, nous évoquerons à présent les mutations en cours, du vivant de
monde musulman.
Les provinces de l’Empire Ottoman et les États qui bientôt seront dessinés vivent des
étrangères. Leyla Dakhli met en garde contre les écueils que sous-entendrait une vision
« orientaliste » de l’histoire d’un « Orient » qui serait une essence identique à elle-même
dans toutes ses manifestations, dépourvue d’histoire propre, un monde saisissable en tant
qu’ensemble homogène. Cette cohérence de l’Orient, ne s’impose selon elle « que par un
120
refus d’entrer dans la complexité sociale, voire de considérer ces sociétés comme des
champs de lutte, à l’instar de toutes les autres »308. C’est pourquoi nous nous efforcerons de
comprendre cette période non plus seulement dans une opposition entre nationalismes
arabes et impérialisme français, « mais aussi dans une série de tensions internes aux sociétés
siècle.
En effet, nous croyons opportun de réfléchir à la manière dont nous abordons cette histoire.
Depuis les travaux de Marshall Hodgson (1974)310, de nombreux auteurs se sont efforcés de
relater l’histoire du monde musulman non plus seulement en présentant ce dernier comme
en retard par rapport à une Europe florescente, industrialisée, puissante, mais en mettant en
les esprits. Ainsi les travaux de Khaled El-Rouayheb311, de Mansoor Moaddel312 , ou de Adil
Khalid313 présentent-ils une autre vision de l’histoire du monde musulman depuis la fin de la
308
Dakhli, Une génération d’intellectuels arabes, 303.
309
Dakhli, Une génération d’intellectuels arabes, 302.
310
Marshall G. S. Hodgson, The Venture of Islam (Chicago: University of Chicago Press, 1974), 3 vol.
311
Khaled El-Rouayheb, « Opening the Gate of Verification: The Forgotten Arab-Islamic Florescence of the 17th
Century », International Journal of Middle East Studies, vol. 38, no 2 (2006): 263-281; (2015). Islamic Intellectual
History in the Seventeenth Century: Scholarly Currents in the Ottoman Empire and the Maghreb (Cambridge:
Cambridge University Press, 2015).
312
Mansoor Moaddel, Islamic Modernism, Nationalism, and Fundamentalism. Episode and Discourse (Chicago:
University of Chicago Press, 2005)
313
Khaled Adil, « Pan-Islamism in Practice: The Rhetoric of Muslim Unity and its Uses » in Late Ottoman Society
: The Intellectual Legacy, éd. by E. Özdalga (Londres: Routeledge/Curzon, 2005), 201-224; Ahmad S. Dallal, Islam
without Europe. Traditions of Reform in Eighteenth-century Islamic Thought (Chapel Hill: The University of
North Carolina Press, 2019).
121
Concernant la période qui nous intéresse aujourd’hui, et que désigne l’expression ʿaṣr al-
Nahḍa (période d’essor, d’éveil, de renaissance), qui débuterait à la fin du XIXe siècle314 et se
développée par Leyla Dakhli nous a semblé très intéressante. La chercheure attire tout
d’abord l’attention sur le fait que la définition traditionnelle de la Nahḍa la liait directement
de la Nahḍa sur les thèmes de l’emprunt (iqtibās), ou du retard — que traduit la célèbre
(Pourquoi sommes-nous en retard ?), aboutit à asseoir la lecture de cette époque en une
mouvement.
314
Plusieurs travaux permettent de situer ses prémisses dès le XVII e siècle, comme nous le verrons.
315
Plus précisément, selon L. Dakhli le moment de la Nahḍa est celui qui mène les provinces arabes de l’Empire
ottoman à la séparation avec l’Empire : fin de la Première Guerre mondiale et partage de l’Empire ottoman.
(1918-1920), fin du Califat exercé par le sultan sur les musulmans sunnites (1924). Leyla Dakhli, « Nahda », in
Encyclopédie de l’humanisme méditerranéen (2014) [en ligne]. URL : https://www.encyclopedie-
humanisme.com/?Nahda] Réf. du 15/VI/2019].
316
Dakhli, « Nahda », in Encyclopédie de l’humanisme méditerranéen [en ligne].
122
la réforme (sous-entendue musulmane) et d’autre part la Nahḍa (sous-entendue laïque et
scientifique) en montrant les liens qui unissent ces deux pans de la pensée moderne arabe317.
Dyala Hamzah propose elle aussi de reconsidérer cette distinction : sa relecture de la Nahḍa
prend pour pivot la figure de Rashīd Riḍā, ses idées et sa geste sociale. Elle s’opère à travers
passage d’une littérature et d’une pratique savantes (le ʿilm) à une discursivité de
l’information et du débat (la ṣihāfa)318. Dans sa thèse, présentée en 2008, elle dénonce elle
aussi la dichotomie tenace qui « disjoint la Nahda de l’islâh, comme avec le souci suspect de
distinguer le bon grain et l’ivraie, les littérateurs libéraux des réformateurs religieux » 319.
religieux, d’autre part, lui semble problématique, de même qu’établir la Nahḍa et l’islāḥ dans
contexte dans lequel le Manār voit le jour, est selon D. Hamzah, « réformiste de part en part :
c’est-à-dire qu’on ne pense plus, et donc on n’agit plus, que par ce prisme référentiel. » 321 Or,
317
Dakhli, « Nahda », in Encyclopédie de l’humanisme méditerranéen [en ligne].
318
Dyala Hamzah, « L’intérêt général (maslaha ʿâmma) ou le triomphe de l’opinion : Fondation délibératoire (et
esquisses délibératives) dans les écrits du publiciste syro-égyptien Muhammad Rashîd Ridâ (1865-1935) »
(Thèse doctorale, École des Hautes Études en Sciences Sociales ; Freie Unversität Berlin, 2008), 30 -31. Nos
italiques.
319
Hamzah, L’intérêt général (maslaha ʿâmma) ou le triomphe de l’opinion, 34.
320
Hamzah, L’intérêt général (maslaha ʿâmma) ou le triomphe de l’opinion, 34. n. 105.
321
Hamzah, L’intérêt général (maslaha ʿâmma) ou le triomphe de l’opinion, 34.
322
Hamzah, L’intérêt général (maslaha ʿâmma) ou le triomphe de l’opinion, 34.
123
Parmi les différents éléments présentés dans le cadre des relectures contemporaines de la
Nahḍa, un autre aspect doit être ici souligné : L. Dakhli souligne le rôle significatif joué par
les franges asiatiques du monde musulman (Inde, Asie centrale et du sud-est) dans l’essor de
arabe (Sao Paulo, New York, Londres ou Paris)323. Nous verrons que les liens qui unissent la
famille Alūsī au savant salafi et gouverneur de la province indienne de Bhopal, Siddīq Ḥasan
Khān (m. 1889), par exemple, ou encore les amitiés que tisse à Paris L. Massignon avec divers
l’Empire324. L’histoire que nous relaterons, de la famille Alūsī, offrant son hospitalité à L.
Massignon à Bagdad, et des échanges qui s’étaient noués entre cette famille et le prince
Siddiq Khān, sont un exemple de l’efflorescence intellectuelle que l’on peut identifier dès le
XVIIe siècle chez divers auteurs du monde musulman. Ainsi Khaled El-Rouayheb325 parle-t-il
d’une « efflorescence intellectuelle » dès le XVIIe siècle. D’autres ont pu mettre en relief
l’apport de la vie intellectuelle ottomane, notamment celle dont le véhicule est l’arabe, pour
siècle, certains intellectuels de l’Empire ottoman parcourent cet espace dans toute son
323
Dakhli, « Nahda », in Encyclopédie de l’humanisme méditerranéen [en ligne].
324
Dakhli, « Nahda », in Encyclopédie de l’humanisme méditerranéen [en ligne].
325
El-Rouayheb, « Opening the Gate of Verification: The Forgotten Arab-Islamic Florescence of the 17th
Century », 263-281.
326
Adil, « Pan-Islamism in Practice: The Rhetoric of Muslim Unity and its Uses », in Late Ottoman Society: The
Intellectual Legacy, éd. par E. Özdalga (Londres: Routeledge/Curzon): 201-224.
124
extension géographique et développent une culture savante cosmopolite et originale. Les
parcours de l’historien d’origine croate Muṣṭafā ʿAlī (1541-1600), puis celui du réformateur
d’origine perse Jamāl al-Dīn al-Afghānī (1838-1897) sont à ce titre exemplaires. C’est en
sur ce socle, autant que sur le choc de la rencontre avec l’Occident, que se fonde
l’entreprise de la Nahda. Dans le cadre d’un Empire à l’ancienne, où les provinces
conservent leur autonomie, notamment sur le plan culturel, les élites intellectuelles,
qu’elles soient artistiques, religieuses ou scientifiques, circulent et échangent. Elles
partagent des références, se lisent dans différentes langues327.
Albert Hourani, l’auteur de Arabic Thought in the Liberal Age estime lui-même dans un
article de 1991 avoir à tort trop insisté, dans son œuvre parue en 1962, sur l’emprunt d’idées
à l’Europe et minoré les éléments conservés, même dans des formes transformées, de
traditions plus anciennes328. L’enquête menée par L. Dakhli confirme cette complexité du
concept d’iqtibās (emprunt). Sa lecture des revues et des journaux de la Nahḍa lui permet de
constater que les idées qui y sont développées « sont largement ouvertes sur le monde, et ne
se limitent pas à une imitation de l’Occident » 329 : le centre de l’Empire, Istanbul, mais aussi
l’Extrême orient, sont très présents dans les articles de journaux et les modèles proposés.
monde arabe, « sont également largement constituées de circulations orientées vers l’est,
327
Dakhli, « Nahda », in Encyclopédie de l’humanisme méditerranéen [en ligne].
328
Albert Hourani, « How Should We Write the History of the Middle East ? », International Journal of Middle
Eastern Studies, no 23 (1991), 126-136]: 128 [It now seems to me to have been wrong in laying too much
emphasis upon ideas which were taken from Europe, and not enough upon what was retained, even if in a
changed form, from an older tradition. I have learned much in recent years from such books as Gilbert
Delanoue’s study of Egyptian writers of the 19th century, Hamid Enayat’s Modern Islamic Political Thought,
and Christian Troll’s work on Sayyid Ahmad Khan. pp. 128-129.] (tr.).
329
Dakhli, « Nahda », in Encyclopédie de l’humanisme méditerranéen [en ligne]. Nos italiques. Renvoie
notamment à : Moaddel, Islamic Modernism, Nationalism, and Fundamentalism. Episode and Discourse.
125
vers les sociétés musulmanes non-arabes », telles la Turquie ottomane, l’Inde, l’Iran, et l’Asie
centrale330.
Loin d’être une spécificité « occidentale », la modernité technique affecte les sociétés
monothéistes dans leur ensemble. Comme l’a montré M. Hodgson, ces sociétés, qui se sont
développées initialement dans un contexte social agraire, doivent s’adapter aux dilemmes et
aux opportunités que présente cet « Âge technique »331. Ce sont des problèmes mondiaux,
non seulement dans le sens où ils apparaissent en divers points du globe simultanément,
mais également dans le sens où toute atteinte portée à leur égard en un lieu donné engendre
L. Massignon lui-même est témoin des changements qui, au sein de la vie intellectuelle du
linguistique arabe a commencé à Beyrouth, depuis 1850 ; puis, avec les facilités de
l’imprimerie, elle s’est transportée au Caire et, actuellement, on essaye de lui faire un centre
Soulignons cependant que la composante technique n’explique pas à elle seule l’essor de la
330
Dakhli, « Nahda », in Encyclopédie de l’humanisme méditerranéen [en ligne].
331
Hodgson, The Venture of Islam, vol. 3, 412. (tr.).
332
Hodgson, The Venture of Islam, vol. 3, 412. (tr.).
333
Louis Massignon, « L’Arabie et le problème arabe » 1921], in EM I 541-561], 543. Nos italiques.
126
Cette révolution tranquille, légaliste, libère la parole publique, et accompagne la naissance
d’une nouvelle figure sociale : les intellectuels334. Ces derniers se mobilisent pour diffuser et
expliquer les changements en cours. Dans les journaux et les revues, mais aussi sur les places
L. Massignon est témoin de l’effervescence qui émane de la révolution turque jusqu’au Caire,
comme en témoignent ces quelques lignes adressées à l’épigraphiste Max Van Berchem le 18
mai 1910 : « J’ai été très intéressé par certains milieux intellectuels azhariens que j’ai
fréquentés cet hiver, — et il y a certainement une grande différence entre l’apathie d’il y a
trois ans, et l’agitation intellectuelle d’aujourd’hui. Tout n’y est pas du meilleur aloi, — mais
Le développement des transports favorise la mobilité des savants dans un monde qui
connait l’ouverture des frontières et les routes de navigation commerciale337. Les profils de
ces voyageurs sont variés : ils sont « boursiers partant vers Paris ou Istanbul, journalistes ou
ulémas embarquant vers Le Caire et Alexandrie, jeunes gens en quête d’un ailleurs, de plus
À partir des années 1860-1870 émergent les principaux titres de revues et de journaux,
véhicules de la Nahḍa. Ainsi, le réformateur Muḥammad ʿAbduh (m. 1905) se voit confier en
1879 par le khédive Ismāʿīl Pasha (m. 1895) la direction du premier journal moderne du
monde arabe, al-Waqā’īʿ al-miṣriyya (La Gazette Egyptienne, fondée en 1828) ; Sālim al-
334
Dakhli, Une génération d’intellectuels arabes, 7.
335
Dakhli, « Nahda », in Encyclopédie de l’humanisme méditerranéen [en ligne].
336
Vycichl, La correspondance entre Max van Berchem et Louis Massignon : 1907-1919, 27.
337
Dakhli, Une génération d’intellectuels arabes, 7.
338
Dakhli, Une génération d’intellectuels arabes, 26.
127
Bustānī, fils de l’encyclopédiste Buṭrus Bustānī, associe son nom à son journal, al-Jinān (Les
jardins) fondé en 1870 ; Fāris al-Shidyāq crée à Constantinople le quotidien al-Jawā’ib (Les
nouvelles du pays) en 1861 ; Ya‘qūb Sarrūf et Fāris Nimr fondent al-Muqtaṭaf (La Récolte) à
Beyrouth en 1876 et l’installent en Égypte en 1884 ; al-Hilāl (Le Croissant), naît au Caire en
1891, et dans cette même ville al-Manār est fondé par Rashīd Riḍā, en 1898. En 1925, le
journal al-Mīzān (La Balance) voit le jour. Y collabore Kāẓim al-Dāghistānī, sociologue ayant
Remarquons ici que la rubrique consacrée par L. Massignon à la presse arabe pour la Revue
du Monde Musulman à partir de 1911, consiste en bien plus qu’un simple exercice de
en 1822, ainsi qu’au Liban, où les caractères arabes ont été introduits dans les imprimeries
Enfin, observons qu’il s’agit, pour les penseurs du monde musulman, non pas de se borner à
potentialités qu’elle offre pour réaliser leur réforme. L’effort de conciliation qu’ils réalisent
339
Dakhli, Une génération d’intellectuels arabes, 171-172 ; « Nahda », in Encyclopédie de l’humanisme
méditerranéen [en ligne].
340
Dakhli, « Nahda », cite : Franck Mermier, Le livre et la ville (Arles : Actes Sud : 2005).
128
période de relecture de la tradition, de confrontation entre l’islām et la modernité est une
herméneutique. L. Massignon est donc témoin non pas de plagianisme, mais d’un effort de
réflexion, d’interprétation, d’un retour à la tradition de l’ijtihād, grâce aux liens qu’il tisse
(et que nous préciserons), avec les intellectuels de diverses tendances au Caire, à Damas, à
Bagdad ou ailleurs.
Comme l’écrit L. Massignon, les « questions linguistiques sont très délicates : ce sont
des germes qui peuvent devenir de très grands arbres »342. Ces questions sont centrales pour
les acteurs de la Nahḍa, quelle que soit leur appartenance religieuse. Il s’agit, dès la fin du
XIXe siècle, de nommer le monde qui advient, de forger une langue arabe capable de le dire :
341
Dakhli, « Nahda ».
342
Massignon, « L’Arabie et le problème arabe » 1921], in EM I, 541-561], 543.
129
« l’ijtihād, le retour à l’interprétation, est une œuvre de civilisation jusque dans le vecteur
Cette attention à la langue était déjà présente du temps de la tutelle ottomane : ainsi, à
Damas, à la fin du XIXe siècle, le Cheikh Muḥammad Saʿῑd al-Qāsimī et son fils, le
par ces auteurs vise à préserver le patrimoine. Il s’agit de nommer d’anciens outils ou
Au Liban, Faris Chidiac (Aḥmad Fāris al-Shidyāq), est un pionnier de ce travail linguistique,
emblématique d’un certain « nationalisme arabe », présent non seulement chez les
musulmans mais aussi chez les chrétiens. Comme le rappelle L. Massignon en 1921, ces
Ces chrétiens arabes, la plupart à peine d’Arabie et qui vantent tout le temps l’Arabie,
sont nés sur son glacis occidental, sur sa frontière syrienne ; ils sont beaucoup plus
nationalistes que religieux. Ils pensent à peine à la chrétienté, et nous en avons même
connu plusieurs qui sont devenus musulmans « pour faire du nationalisme », tout
simplement. Le cas le plus célèbre est celui de Faris Chidiac 346.
343
Dakhli, Une génération d’intellectuels arabes, 234.
344
Muḥammad Saʿīd Qāsimī (1843-1900) ; Jamāl al-Dīn al-Qāsimī; Khalīl al-ʿAẓm, Qāmus al-ṣināʿāt al-shāmiyya,
Dictionnaire des métiers damascains] haqqaqahu wa qaddama lahu Ẓāfir al-Qāsimī (Paris : Mouton, 1960).
345
Dominique Chevallier, « À Damas, production et société à la fin du XIXe siècle. Dictionnaire des métiers
damascains, Qâmûs as-sinâʿât ach-châmîya », Annales. Histoire, Sciences Sociales, vol. 19, no 5 (1964) : 966-972.
346
Massignon, « L’Arabie et le problème arabe » [1921] in EM I 541-561], 543.
130
Au Liban, Buṭrus al-Bustānī, auteur de plusieurs dictionnaires (dont le plus célèbre, Muḥīt al-
muḥīt – L’Océan des océans), lexiques de la langue nouvelle (Lūghat al-jarā’id – La langue de
la presse), entreprend avec son fils Sālim la rédaction d’une encyclopédie de la langue arabe
Orientale de Beyrouth, écrit à L. Massignon, dans une lettre datée du 19 avril 1909 qu’il a fait
La fin de la tutelle ottomane ravive encore l’intérêt pour ce travail sur la langue qui permet
mots, créent des néologismes, élaborent des étymologies pour étendre leur vocabulaire à la
L’Académie de langue arabe de Damas, puis celle du Caire, deviennent les lieux
l’honneur d’être membre de cette Académie, présidée par Muḥammad Kurd ʿAlī. Notons que
347
Dakhli, « Nahda ».
348
Texte intégral : « Bien cher Monsieur, Je vous ai fait copier pour 1 f. 50 les colonnes de l’Encyclopédie de
Bostani sur Hallaje. – Je n’ai pas de relation directe avec Mr. Bostani, le mieux serait de lui écrire directement à
la Chambre des Députés à Constantinople ». Source : Camille Héchaïmé (père Js.) (Ed.), « Fī al-Dhikrā al-
thalāthīn : Louis Massignon 1962-1992, baʿaḍ rasa’il ilayhi » « En souvenir du trentenaire de Louis Massignon
1962-1992, quelques lettres à lui adressées »], Al-Machreq, (janvier-juin 1993), (Dar al-Machreq, Beyrouth),
169-176], 171.
349
Terme employé par : Dakhli, Une génération d’intellectuels arabes, 60.
350
Dakhli, « Nahda ».
351
Dakhli, Une génération d’intellectuels arabes, 227.
131
cette institution qu’elle considère comme un territoire ennemi, car participant à la
tutelle française352.
dans une lettre adressée à son ami Fāris al-Khūrī, depuis Berlin, le 24 février 1921, écrit que
la question du passage de la modernité dans la langue ne se pose plus seulement pour lui en
des termes théoriques et civilisationnels : il lui faut pouvoir nommer le monde moderne en
étrangers qui ne parlent point notre langue : Laissez-nous gérer nos propres affaires355 »,
succède, en 1913, le premier congrès des étudiants arabes, à Paris356. Ces derniers demandent
que la langue arabe devienne la langue du parlement. Avec la fin de la tutelle ottomane et
celle du mandat sur la Syrie, la langue arabe l’objet d’une compétition croissante entre
différents partis dans leur course au pouvoir. C’est, selon R. Hamzaoui, dans ce contexte que
peut être saisie la création de l’Académie de Langue Arabe du Caire par le Prince Fu’ād.
352
Dakhli, Une génération d’intellectuels arabes, 232.
353
Dakhli, Une génération d’intellectuels arabes, 233.
354
Hamzaoui, L’Académie de Langue Arabe du Caire, 39.
355
Hamzaoui, L’académie de Langue Arabe du Caire, 39
356
Au Congrès arabe de Paris, on compte environ 25 délégués et plus de 200 Syriens venus participer aux
débats. Il se tient à la Société de géographie au 184 boulevard Saint-Germain à Paris, du 18 au 23 juin 1913.
D’après : Dakhli, Une génération d’intellectuels arabes, 83
132
réformisme religieux d’inspiration salafie357. Jamāl al-Dīn al-Afghānī (1838-1897) considère
que si l’évolution historique de la langue arabe est plus ou moins admise, cette langue ne
saurait elle-même disparaître et doit être préservée. Les disciples du Shaykh Muḥammad
protection, constituent autant d’éléments fondamentaux pour faire d’elle le message qui
La relation de L. Massignon à la langue arabe pourrait faire, en elle-même, l’objet d’une vaste
étude. P. Nwyia y a déjà consacré un riche article361, G. Troupeau a lui aussi déjà abordé ce
déroule au sein des académies de Damas et du Caire qu’il partage la passion des autres
experts de ces institutions pour cet idiome, son histoire, son unicité, leurs réflexions sur la
Les termes techniques, relevant du champ de la falsafa, autant que de celui du taṣawwuf
357
Hamzaoui, L’Académie de Langue Arabe du Caire, 39.
358
Hamzaoui, L’Académie de Langue Arabe du Caire, 40.
359
Hamzaoui, L’Académie de Langue Arabe du Caire, 59.
360
Hamzaoui, L’académie de Langue Arabe du Caire, 39.
361
Nwyia, « Massignon ou une certaine vision de la langue arabe », 125-149.
362
Troupeau, « Louis Massignon et la langue arabe », 33- 41
133
1913, dédié à L’histoire des termes philosophiques arabes363, ainsi que le sujet choisi pour sa
thèse complémentaire intitulée Essai sur les origines du lexique technique de la mystique
simplement présenté ici le contexte historique au sein duquel il convient de resituer ces
travaux.
L’ouvrage de Faris Chidyaq (Aḥmad Fāris al-Shidyāq), intitulé al-Sāq ʿalā al-sāq fī mā
huwa al-firyāq, paru en arabe à Paris en 1855365, décrit de manière critique, suite à un séjour
en Grande Bretagne, la civilisation européenne, ses grandes villes et la misère paysanne qui
contestation saisissable dès le XIXe siècle366. Dès cette époque, divers intellectuels originaires
363
Louis Massignon, Muḥāḍarā fī tārīkh al-iṣṭilāḥāt al-falsafiyya al-ʿarabiyya : min 25 Nūvambir sanat 1912 ilā
24 Abrīl sanat 1913 Cours d’histoire des termes philosophiques arabes : du 25 novembre 1912 au 24 avril 1913 ],
Préf. I. Madkour ; éd. Z. M. El-Khodeiry (Le Caire : Institut Français d’Archéologie Orientale, 1983]
364
Massignon, Essai (1922)1.
365
La traduction française incomplète de ce texte par René Khawam est publiée par Phébus en 1991 sous le titre
La jambe sur la jambe.
366
Dakhli, « Nahda ».
367
Au moment où Renan donne sa conférence, le terme « islamisme » ne désigne pas encore un courant
idéologique de l’islam idéologique à finalité politique, mais la religion musulmane dans son ensemble.
134
29 mars 1883, fait l’objet de plusieurs réfutations : en français dans Le Journal des débats par
Jamāl al-Dīn al-Afghānī368, en turc ottoman, par Namik Kemal369 et Ataullah Bayezidof370, et
un article publié en 1927372, l’à-propos d’une critique émise par Nameq Kemal (1834-1887) au
sujet d’une source citée par Renan373. Le poète turc, après s’être demandé « Combien de
suivante : « […] prendre une seule lettre d’un cadi de Mossoul comme l’essence de l’Islam,
c’est comme si, pour montrer le degré de culture de l’Europe, on citait le mot d’un moine
annonçant la fin du monde pour dans trois jours ! »375. L. Massignon félicite le poète turc
pour son intuition et met en doute l’authenticité de la source mise en avant par Renan :
Le sens littéraire de Nâmeq Kemâl paraît avoir bien guidé les soupçons de son
indignation islamique. Cette Lettre du cadi de Mossoul à Layard est certainement
368
Ernest Renan ; François Zabbal (éd.), L’islam et la science. Avec la réponse d’Al-Afghânî, préf. de F. Zabbal
(Montpellier : L’Archange minotaure, 2005).
369
Namık Kemal (1962), Renan Müdâfaanâmesi (İslamiyet ve Maârif ). Translittered by M. Fuad Köprülü
(Ankara: Millî Kültür Yayınları, 1962).
370
Ataullah Bayezidof, Islam ve Medeniyet (Ankara : TDV Yayınları, 1993)
371
Impr. Péterbourg, 1883. Réf. trouvée dans : Louis Massignon, « La lettre du Cadi de Mossoul à Layard ».
Critique par Nameq Kemal d’une source citée par Renan. », Revue des études islamiques, vol. I (1927), 297-
301] : 297.
372
Massignon, « La lettre du Cadi de Mossoul à Layard », 297-301.
373
La lettre, citée par Nameq Kemal, et dont l’original français est rétabli par L. Massignon, commence comme
suit : « Ce que tu me demandes est à la fois inutile et nuisible. Bien que tous mes jours se soient écoulés dans ce
pays, je n’ai jamais songé à en compter les maisons, ni à m’informer du nombre de leurs habitants. Et quant à
ce que celui-ci met de marchandises sur ses mulets, celui-là au fond de sa barque, en vérité, c’est là une chose
qui ne me regarde nullement. Pour l’histoire antérieure de cette cité, Dieu seul la sait…[…] Il serait dangereux à
nous de vouloir les connaître. […] » Massignon, « La lettre du Cadi de Mossoul à Layard », 298.
374
Massignon, « La lettre du Cadi de Mossoul à Layard », 299.
375
Massignon, « La lettre du Cadi de Mossoul à Layard », 299-300.
135
étrange. En critique littérale, on ne peut qu’être surpris du ton général, des
expressions, qui ne laissent rien percer d’un original oriental sous-jacent376.
délicatement sarcastique qu’il pourrait bien avoir pour unique auteur Renan lui-même… »377.
Cet exemple montre d’une part que L. Massignon a connaissance de la critique de Renan par
des intellectuels musulmans, et d’autre part qu’il n’hésite pas à leur donner publiquement
raison contre le célèbre orientaliste. Il illustre d’autre part l’existence d’un espace
d’échanges et atteste d’une prise de parole précoce, dès la fin du XIXe siècle, par les
Dès la fin du XIXe siècle, avec l’essor des moyens de transports, on assiste à une mobilité
croissante des savants musulmans. Muḥammad Iqbal se rend en Europe en 1905, étudie à
Perse. Le parcours du penseur et poète qui deviendra le Père spirituel du Pakistan est
Voici par exemple quelques extraits de la préface que rédige L. Massignon à la traduction
Les initiations variées qu’Iqbal a cherchées, dans les Universités d’Europe, à la pensée
philosophique occidentale l’ont marqué dans la mesure où elles fortifiaient en lui cet
376
Massignon, « La lettre du Cadi de Mossoul à Layard », 300
377
Massignon, « La lettre du Cadi de Mossoul à Layard », 301.
378
Arthur John Arberry, orientaliste britannique qui enseigna à Cambridge, est le principal traducteur des
œuvres de M. Iqbal vers l’anglais.
136
empirisme religieux dont on a dit qu’il l’avait pris à Schleiermacher ; […] Iqbal avait connu
Bergson, et malgré une traduction anglaise fort déficiente (et reniée par Bergson) avait senti
pour Bergson une affinité spirituelle « sémitique » ; et il finit par venir à Paris pour
s’entretenir avec lui. Mais il voulait aussi m’y parler de Hallâj. Il m’avait écrit, de Lahore, le
18-2-1932 : I am sending you a copy of (my) latest work « Jawid Nama » which I hope will
interest you, especially the part relating Hallâj and Niet(z)sche (p.50). I have allowed the
former to explain himself, and as to the latter I have tried to show how a Muslim Mystic
would look at him. The book is a kind of Divine Comedy of Islam.
It is a pity I was not able to meet you in London. I am now thinking of making a tour to
Spanish Morocco and if possible to French Morocco. This will give me an opportunity to
meet you in Paris.
Je [L. Massignon] le vis, en effet, chez moi, le Ier novembre 1932. […]379.
Les liens entre les intellectuels musulmans et européens débouchent naturellement sur des
collaborations éditoriales. Ainsi, lorsqu’en 1921 Edward G. Browne publie une traduction
révisée des Quatre discours (Tchahār Maqāla)380 de Niẓāmī ʿArūḍī Samarqandī, l’orientaliste
britannique se loue « de l’utile concours que lui ont prêté Mirza Muhammad Qazwini et un
Le parcours vers l’Europe d’Iqbal est loin d’être un cas isolé. La simple lecture de la
croissante de savants musulmans vers l’Europe, entre autres destinations, dès l’aube du XX e
siècle. Ainsi, Taha Hussein suit en 1912-1923, les cours de L. Massignon à l’Université
égyptienne libre du Caire et se souvient, en 1963, de son professeur en ces termes : « Il nous
379
Louis Massignon, « Préface », in Reconstruire la pensée religieuse de l’Islam, Mohammed Iqbal, traduction
et notes de Eva Meyerovitch (Paris : Maisonneuve, 1955), 1-5], 2-3.
380
Ahmad i. Omar i. ʿAlī de Samarcande Nizámí-i-ʿArúdí ; Edward G. Bronwne (Ed.), Revised translation of the
Chahár Maqála (Four discourses) of Nizámí-i-ʿArúdí of Samarqand, followed by an abridged translation of Mírzá
Muhammad’s notes to the Persian text (London : Cambridge University Press (Trustees of the E.J.W. Gibb
memorial ) ; Messrs. Luzac & Co, 1921).
381
Louis Massignon ; Louis Bouvat, « Recension de: E.J.W. Gibb memorial XI, 2 », RMM, vol. XLVII. (oct. 1921),
129-131] : 129.
137
parlait de philosophie moderne. Il essayait d’arabiser sa terminologie pour l’adapter à celle
de la philosophie arabe ancienne. Il déployait des efforts considérables, tout d’abord pour
L. Massignon est ensuite choisi par l’Université du Caire comme responsable des étudiants
qu’elle envoie en mission à Paris pour y poursuivre leurs études. Taha Hussein est l’un de ces
boursiers. Alors que le savant égyptien doit, lors de son arrivée à Paris, faire face aux
Massignon qui facilite son séjour à Paris et son inscription à l’Université. Celui qui était
devenu aveugle à l’âge de trois ans soutient, en janvier 1918, en Sorbonne, une thèse portant
sur Ibn Khaldūn, préparée sous la direction d’Émile Durkheim et de Paul Casanova 383. Il
deviendra doyen de la Faculté des Lettres de l’Université du Caire, ainsi que l’une des figures
D’autres exemples de parcours, comme celui plus tardif, du savant égyptien Abd-el-Halim
Mahmoud (m. 1398/1978), dont Massignon dirige la thèse sur Ḥārith al-Muḥāsibī (m.
243/857)384, illustrent l’intensification des échanges entre les universités d’Europe et celles
du monde musulman.
382
-Sara Descamps-Wassif, « Les amitiés égyptiennes de Louis Massignon », in Massignon et ses contemporains,
éd. par Jacques Keryell (Paris : Karthala, 1997), 275-287], 277.
-Taha Hussein (1923), « Ustādhī wa ṣadiqī Louis Massignon », fī Dhikrā Louis Massignon (Le Caire : Dar el-Salam,
1963), 27-30] : 27 [Taha Hussein (1963). « Mon professeur et ami, Louis Massignon », in Mémorial Louis
Massignon (Le Caire : Dar el-Salam, 1963), 27-30] : 27.]
383
La thèse de Taha Hussein s’intitule : « Étude analytique et critique de la philosophie sociale d’Ibn
Khaldoun ». Voir: Barbara Celarent, « Review of: La philosophie sociale d’Ibn-Khaldoun by Taha Husayn. Paris:
A. Pedone, 1918 », American Journal of Sociology, vol. 119, no3 (nov. 2013), 894-902], 895.
384
Mahmoud, Al-Mohâsibî, un mystique musulman religieux et moraliste.
138
En 1931, Muḥammad Kurd ʿAlī, président de l’Académie de langue arabe damascène,
celle d’examiner le « traitement trompeur » de l’islām par les orientalistes. Après avoir, au
sein d’un premier volume, réalisé ce projet, il présente, dans un second volume, son propre
point de vue sur l’histoire et la civilisation arabes385. L’analyse détaillée de E. Rudoph montre
que cet ouvrage révèle une évaluation généralement négative de l’orientalisme, portant
évaluations positives386.
Cet exemple est emblématique d’une prise de parole par des intellectuels originaires du
monde musulman et de l’instauration d’un débat, rendu possible par l’accroissement des
mobilités. L’ouvrage de E. Rudolph constitue une lecture précieuse pour ceux et celles qui
souhaitent découvrir d’autres exemples de ces échanges, entre savants du monde musulman
vue, de la vie intellectuelle des nāhiḍūn : la première est leur diversité, la seconde, leur
385
Rudolph, Westliche Islamwissenschaft im Spiegel muslimischer Kritik, 26.
386
Rudolph, Westliche Islamwissenschaft im Spiegel muslimischer Kritik, 26-27.
139
« traditionnels », ulémas et lettrés, voient leur statut se modifier, et prennent part aux
changements. Ainsi, une partie des lettrés musulmans de Damas, s’opposant aux
réformateurs religieux (islâhiyyûn), mettent en place des réponses pour contrer leur
influence387.
Les mutations en cours touchent aussi certains intellectuels que nous qualifierons de « ṣūfis
conservateurs », et qui, tel le Shaykh shāfiʿī Yūsuf al-Nabhānī (1849-1932) natif de Palestine,
À Damas, le cercle des nāhiḍūn que fréquente Fakhrī al-Bārūdī se réunit autour du Shaykh
Ṭāhir al-Jazā’irī et regroupe à la fois de jeunes étudiants et des hommes plus âgés, déjà
engagés dans la vie intellectuelle, alimentant régulièrement les colonnes des journaux syro-
libanais d’Égypte. Dans ces assemblées, se trouvent d’une part des « laïcs », comme Salīm al-
Jazā’irī, neveu de Ṭāhir, ʿAbd al-Wahāb al-Inklīzī, Shukrī al-ʿAsalī, Muḥammad Kurd ʿAlī
diversité présente au sein de ce cercle de nāhiḍūn est loin d’être un cas isolé. Elle se retrouve
à l’Université Egyptienne, où Massignon donne ses cours sur L’histoire des doctrines
philosophiques arabes en 1912-1913. D’après la RMM, les auditeurs présents lors de la leçon
387
Dakhli, « Nahda », in Encyclopédie de l’humanisme méditerranéen [en ligne].
388
Dakhli, « Nahda », in Encyclopédie de l’humanisme méditerranéen [en ligne].
389
Dakhli, Une génération d’intellectuels arabes, 60.
140
Georges bey Zaidan, directeur du Helal ; Ali bey Baghat, conservateur du musée
musulman du Caire ; des cheikhs d’al Azhar, le cheikh Madi de l’école des qadis, des
cheikhs de l’école normale arabe de Dar al Houen ; Rechid Ridah, fondateur du
séminaire des mission musulmanes de Roda, frère du regretté Hosayn Wasfi Ridah,
etc390.
La présence de jeunes étudiants et de personnalités plus connues, et la diversité des
courants et professions représentés au sein de cette assemblée confirme l’idée, avancée par
L. Dakhli, selon laquelle « dans le petit monde des intellectuels, les frontières internes
comptent moins que la conscience d’œuvrer ensemble » . Selon elle, un nouvel espace
391
public de débat, de réflexion se constitue, une nouvelle figure émerge : celle de l’intellectuel.
C’est donc à la lumière de ce contexte que doit être lue l’expérience de Massignon en terre
390
Massignon, « L’histoire des doctrines philosophiques arabes à l’Université du Caire » (RMM), 149-150.
391
Dakhli, Une génération d’intellectuels arabes, 60.
392
Dakhli, « Nahda ».
141
relate quant à elle l’émergence des concepts « d’opinion publique », « d’intérêt général »
(maslaha ʿâmma) et identifie la formation de cette opinion publique à l’action dans l’histoire.
suggère que le projet du Tripolitain ne fut pas dicté par les nécessités du ʿilm mais par les
opportunités de la ṣihāfa393. Selon elle, le projet du « dernier des Ottomans », de même que
sa crise, ne sont pas d’ordre théologique mais bien politique et « les moyens de leur fin ne
relèvent pas d’une réformation au sens protestant du terme mais bien d’une formation de
l’opinion publique et à l’action dans l’histoire »394. Rashīd Ridā « s’incarna dans la figure de
l’islâhî », figure qu’elle qualifie de « trait d’union entre texte et action » 395. « Publiciste ayant
reçu une formation d’ouléma »396, le fondateur du Manār imagina les contours d’un empire
l’écriture journalistique permet, par essence, de tenir ensemble des registres et des
perspectives irréductibles – parce qu’en somme, elle présente tout contenu (qu’il soit
religieux, historique, factuel, scientifique, etc.) sur le mode de l’opinion, elle apparaît
aux acteurs de la Nahda comme le médium idoine par excellence, à un moment de
reconfiguration épistémique, qui est celui de la battue en brèche des savoirs religieux
et de la traduction des savoirs positivistes de l’ère industrielle.398
393
Hamzah, L’intérêt général (maslaha ʿâmma) ou le triomphe de l’opinion, 128.
394
Hamzah, L’intérêt général (maslaha ʿâmma) ou le triomphe de l’opinion, 128-129
395
Hamzah, L’intérêt général (maslaha ʿâmma) ou le triomphe de l’opinion, 35.
396
Hamzah, L’intérêt général (maslaha ʿâmma) ou le triomphe de l’opinion, 35.
397
Hamzah, L’intérêt général (maslaha ʿâmma) ou le triomphe de l’opinion, 60.
398
Hamzah, L’intérêt général (maslaha ʿâmma) ou le triomphe de l’opinion, 130.
142
Les premières décennies du XXe siècle, apparaissent à la chercheure comme un « moment de
reconfiguration épistémique, qui est celui de la battue en brèche des savoirs religieux et de
la traduction des savoirs positivistes de l’ère industrielle »399. Ce qui advient dans ce moment
publique, formation de cette dernière à l’action dans l’histoire : après avoir présenté ces
originaires du monde musulman, dans l’élaboration de cette vision. C’est en dialogue avec
des acteurs désireux de prendre en main leur histoire et sa relecture que s’élabore cette
vision. C’est pourquoi, au cours du prochain chapitre, consacré aux éléments biographiques
ayant nourri la vision de la mystique musulmane de L. Massignon, nous dédierons aux liens
tissés, ainsi qu’à son expérience, en terre ou en langue arabes, de larges développements : si
399
Hamzah, L’intérêt général (maslaha ʿâmma) ou le triomphe de l’opinion, 130.
400
Hamzah, L’intérêt général (maslaha ʿâmma) ou le triomphe de l’opinion, 130. Nos italiques.
143
Conclusion du chapitre 1
la vision de la mystique musulmane selon L. Massignon va prendre forme ? Pour ce qui est
de la réalité française contemporaine de cet auteur, nous avons vu l’intérêt croissant que
suscite la religion comparée et le désir œcuménique qui mue certaines des opérations
comparatistes. Ces opérations ne sont pas dénuées d’un ethnocentrisme inconscient qui se
retrouve dans la recherche d’influences d’une religion sur une autre. Se développe
également l’intérêt pour la mystique, qu’elle soit chrétienne ou autre, qui séduit en raison
À la fin du XIXe siècle, on assiste à l’institutionnalisation des sciences des religions, qui
méthodes, de l’histoire des religions. Au sein de la science des religions, l’islamologie voit le
jour, avec une approche plus philologique à l’EPHE, plus sociologique au Collège de France.
ayant « l’Orient » puis plus précisément « l’islām », pour champ d’étude, et à sa mobilité
l’Encyclopédie de l’Islam.
l’orientalisme doivent être pris en compte: il est indéniable que le monde des arabisants est
alors traversé par une tension entre logique savante et logique politique, entre académisme
144
et mission civilisatrice. Cependant, il convient aussi de souligner la force d’une tradition
savante qui conserve son autonomie par rapport aux demandes politiques suscitées par
est à la fois privilégiée et incommode la situation du savant arabisant qu’il occupe : témoin
des mutations en cours au plan intellectuel, proche des élites musulmanes, il est cependant
contemporaines, nous avons souligné que cette période, loin d’être une pâle imitation de
ayant connaissance du contexte au sein duquel elle est élaborée. Nous pensons, qu’elle est
non pas déterminée par ce contexte, mais que la particularité de cette vision peut être
herméneutique vis-à-vis de son champ d’étude ne peut être saisie qu’à partir d’une
145
Chapitre 2. : Analyse biographique
Denis Gril1
Introduction au chapitre 2
Qui fut Louis Massignon ? quel parcours l’a conduit à s’intéresser à la mystique
intellectuel dans lequel le savant vécut et travailla, nous entreprendrons à présent l’analyse
des éléments biographiques qui permettront de répondre aux questions suivantes : quelle
notons l’abondance qui les caractérise. Depuis le décès de L. Massignon en 1962, plusieurs
auteurs ont entrepris de proposer une lecture cohérente de sa courbe de vie. En 1962,
Vincent Monteil publia Parole donnée2, puis en 1984, Le linceul de feu3. En 1964, Jean
Morillon présentait dans un petit ouvrage les étapes biographiques et les grands thèmes de
l’œuvre du savant4. À Damas, en 1993, Pierre Rocalve publia Louis Massignon et l’islam5. Jean
1
Gril, « Espace sacré et spiritualité, trois approches : Massignon, Corbin, Guénon », 62.
2
Massignon ; Monteil, Parole donnée.
3
Monteil, Le linceul de feu, Louis Massignon (1883-1962).
4
Morillon, Massignon.
Moncelon et Christian Destremeau signèrent ensemble, en 1994, une monographie intitulée
Louis Massignon6. En anglais, Herbert Mason éditait en 1990 une biographie intitulée
Memoir of a Friend, Louis Massignon7, et Mary Louise Gude publia en 1996 Louis Massignon :
The Crucible of Compassion8. En italien, c’est à Giulio Basetti Sani que l’on doit Massignon,
Au début des années 1970, voit le jour un « Cahier de l’Herne » consacré à Louis Massignon,
recueil de textes de Louis Massignon paraît en 2009 sous le titre Ecrits Mémorables, dirigé
par Christian Jambet. Il comporte une section intitulée « Repères bibliographiques »11,
réalisée par François Angelier, ainsi que de riches introductions et annotations concernant
également ici la thèse doctorale de Manoël Pénicaud, qui consacre une longue section à la
biographie du savant12.
5
Rocalve, Louis Massignon et l’Islam.
6
Destremeau ; Moncelon, Louis Massignon. J. Moncelon avait consacré sa thèse doctorale à Louis Massignon :
Moncelon, Louis Massignon, l’ami de Dieu (Khalīl Allāh).
7
Mason, Memoir of a Friend, Louis Massignon ; éd. française : Massignon : chronique d’une amitié.
8
Mary Louise Gude, Louis Massignon : The Crudible of Compassion (Notre Dame: University of Notre Dame
Press, 1996).
9
Giulio Basetti Sani, Louis Massignon, orientalista cristiano (Milano : Vita e pensiero, 1971)
10
Jean-François Six (éd.), Louis Massignon.
11
Angelier, « Repères biographiques », in EM I ; Voir également : Angelier, « Louis Massignon, une courbe de
vie : 1883-1962 ».
12
Pénicaud, « Le Réveil des Sept Dormants. Anthropologie d’un pèlerinage islamo-chrétien en Bretagne »,
(2010) ; Pénicaud, Le Réveil des Sept Dormants. Un pèlerinage islamo-chrétien en Bretagne (2015).
147
Quant à la conversion de Louis Massignon, elle a fait l’objet d’un ouvrage de Daniel
Massignon13, et d’un autre de Jacques Keryell, qui a tenté d’interpréter cet épisode de la vie
reconnaissance de Louis Massignon envers l’Irak »15. De nombreux auteurs se sont intéressés
Bagdad17, les membres de la sodalité de prière « Badaliyya »18, Mary Kahil19, Paul Claudel20,
13
D. Massignon, Le voyage en Mésopotamie et la conversion de Louis Massignon en 1908 ; Voir aussi : Louis
Massignon et l’Irak, BAALM n° 14 (Juin 2003).
14
Keryell, Louis Massignon : la grâce de Bagdad.
15
Mérigoux, « La reconnaissance de Louis Massignon envers l’Irak ».
16
Borrmans, Prophètes du dialogue islamo-chrétien:…
17
D. Massignon, Autour d’une conversion : Lettres ….
18
Borrmans ; Jacquin, Badaliya au nom de l’autre…
19
Keryell, L’hospitalité sacrée…
20
Malicet, Paul Claudel, Louis Massignon (1908-1914) : correspondance ; Dominique Millet-Gérard (2012). P.
Claudel, L. Massignon. Correspondance 1908-1953 : « Braises ardentes, semences de feu ». Nlle éd. renouvelée
(1908-1914) et augmentée (1915-1953)
21
Maurice Borrmans ; Françoise Jacquin, Massignon Abd-el-Jalil, Parrain et filleul, 1926-1962. (Paris : Éd. du
Cerf, 2007).
22
Louis Massignon ; Jean François Six, L’aventure de l’amour de Dieu: 80 lettres inédites de Charles de Foucauld
à Louis Massignon (Paris : Seuil, 1993).
23
Maurice Borrmans; Vincenzo Poggi, Paul Ali Mehmet Mulla-Zadé, islamologo di tre papi. Lettres de Mulla-
Zadé à Louis Massignon (Roma : Pontificio Istituto Orientale, 2012).
24
François Angelier, « Louis Massignon – Ignác Goldziher : Influence intellectuelle et legs spirituel.
Correspondance inédite (1909-1921) », in Ignác Goldziher : un autre orientalisme?, éd. par Céline Trautmann-
Waller (Paris: Geuthner, 2011), 195-212.
25
Werner Vycichl, La correspondance entre Max van Berchem et Louis Massignon : 1907-1919. (Genève ;
Leiden: Brill, 1980).
148
Deux ouvrages collectifs, publiés en 1997 et 1999, dirigés par J. Keryell documentent la
Sturnega s’est penchée sur la relation entre L. Massignon et le franciscain Giulio Basetti
Sani28. Un ouvrage collectif dirigé par Eve Pierunek et Yann Richard a exploré divers aspects
de la relation entre Louis Massignon et l’Iran29. Maurice Borrmans a étudié, entre autres
On le voit, les publications permettant de mieux connaître la vie de Louis Massignon sont
multiples. Observons cependant que certains aspects de l’existence du savant ont été jusqu’à
relations avec les intellectuels musulmans se sont rarement trouvées au centre des
26
La correspondance Massignon−Corbin est présentée en partie dans : Jean-François Six (Ed.), Louis Massignon.
D’autre part, nous avons pu consulter plusieurs lettres déposées dans le Fonds Massignon à la BNF. Certaines
sont reproduites en annexe (Voir annexes 12, 13, 14). Grâce à un geste de partage de notre collègue Daniel
Proulx nous avons pu consulter d’autres lettres conservées aux archives de l’EPHE. Qu’il nous soit permis ici de
lui adresser nos sincères remerciements.
27
Jacques Keryell (Éd.) Louis Massignon et ses contemporains ; Louis Massignon au cœur de notre temps.
28
Barbara Sturnega, « L’approche de l’islam dans l’oeuvre du Père Giulio Basetti Sani : controverses, aspects
critiques et perspectives de dialogue islamo-chrétien » (Thèse de doctorat, Ecole Pratique des Hautes Etudes,
2013).
29
Feuillebois-Pierunek ; Richard (Éds.), Louis Massignon et l’Iran ; voir aussi : Jambet, « Le Soufisme entre Louis
Massignon et Henry Corbin » (IEI).
30
Maurice Borrmans, « Massignon, l’Algérie et les Algériens », in Islam : identité et altérité. Hommage à Guy
Monnot, o.p. , éd. par Mohammad Ali Amir Moezzi (Turnhout : Brepols, 2013), 113-139; André de Peretti ;
Maurice Borrmans ; Henri Teissier, Louis Massignon et le Comité chrétien d’entente France-islam: 1947-1962
(Paris: Éd. Karthala, 2014).
La relation ʿAli Shariʿati − Massignon a fait l’objet des deux textes suivants : Michel Cuypers, « Une rencontre
31
mystique: ʿAli Shariʿati − Louis Massignon », MIDEO, no 21 (1993) : 291-330 ; Yann Richard, « ʿAli Shariʿati et
Massignon », in Louis Massignon et l’Iran, éd. par Eve Feuillebois-Pierunek ; Yann Richard, 111-124 ; Voir aussi :
Méténier, « Massignon et l’Egypte », 153-172.
149
La personnalité de L. Massignon est complexe, et sa courbe de vie pourrait à elle seule
Quiconque a connu d’un peu près Louis Massignon à un moment ou l’autre, sait à quel
point les mots peuvent être inadéquats, quand il s’agit de suggérer la complexité, les
tourments, les véhémences d’une âme que sa passion d’absolu et de transcendance
rendait d’autant plus impatiente devant les contradictions que notre monde oppose à
certains impératifs personnels qui ne souffrent pas de compromis.32
Nous n’avons point ici la prétention de cerner la complexité, de percer le mystère, de cette
vie. Notre dessein ne sera pas de brosser un portrait psychologique, ou de proposer une
pourquoi, nous nous efforcerons ici de chercher à comprendre : d’une part, quelle fut la
relation du chercheur à son champ d’étude (comment est née cette passion pour la
mystique musulmane ? comment L. Massignon a-t-il vécut sa relation à ce champ d’étude ?).
Et d’autre part, quels sont les éléments biographiques susceptibles d’avoir façonné, orienté,
Afin de mener à bien notre étude, nous adopterons le plan suivant : après avoir évoqué la
formation académique de Louis Massignon à Paris (2.1), il sera question de celle reçue à
passionnée qu’il entretient avec la figure d’al-Ḥallāj (2.3). Nous présenterons ensuite la
32
Henry Corbin, « Massignon par Henry Corbin », in Louis Massignon, éd. par Jean-François Six, 56.
150
nature des liens qu’il entretient avec l’élite religieuse et intellectuelle d’Iraq et de Syrie (2.4).
Nous reviendrons ensuite en Égypte où nous étudierons les relations de L. Massignon avec
certains savants égyptiens ainsi que ses activités à l’Université et à l’Académie de langue
arabe du Caire (2.5). Nous présenterons ensuite l’influence d’I. Goldziher sur L. Massignon
De quelle nature fut la formation académique reçue par Louis Massignon ? Quels
enseignements ont déposé en lui une empreinte durable ? Les sources nous permettent-elles
de découvrir si telle rencontre vécue, tel conseil reçu, contribua à orienter son parcours
français formés à l’Ecole spéciale des Langues orientales et au Collège de France au cours du
XIXe siècle. Ainsi, parmi ses lointains devanciers, citons Antoine Isaac Silvestre de Sacy (m.
1838), figure emblématique de l’orientalisme érudit, au sujet duquel Maxime Rodinson écrit :
33
Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident, 136.
151
positiviste avant la lettre, il imposa au monde européen des spécialistes cette ascèse
rigoureuse à laquelle son jansénisme l’avait préparé.34
Parmi les héritiers de Sacy, il convient d’évoquer les noms suivants : A.P. Caussin de Perceval
(m. 1871), E. Quatremère (m. 1852), J. Reinaud (m. 1867), J.H. Garcin de Tassy (m. 1878), puis
viennent les noms d’Ernest Renan (m. 1892), de C. Defrémy (m. 1883) et d’A. Barbier de
Annonçons cependant dès ici — ainsi que nous le montrerons plus loin — que si L. Massignon
est certes dépositaire de cette tradition philologique, il ne tarde pas à s’en distinguer et à
(1855-1922). Après avoir exercé la profession de pharmacien, son père s’oriente vers la voie
de la sculpture monumentale. Il prend pour nom d’artiste celui de « Pierre Roche », que
portait son grand-père maternel. Son travail est remarqué dans les milieux artistiques et
intellectuels parisiens. Selon ʿAbd al-Raḥmān Badawī, qui consacre à L. Massignon une
notice dans son Mawsūʿat al-mustashriqīn 36 (Encyclopédie des orientalistes), l’art auquel son
père l’a initié a pu éveiller chez le jeune Louis un intérêt prononcé pour les ruines
fréquente à partir de 1893. En troisième classique, en 1896, il se lie d’amitié avec Henri
34
Rodinson, La fascination de l’islam, 78.
35
Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident, 136.
36
ʿAbd al-Raḥmān Badawī, Mawsūʿat al-mustashriqīn Encyclopédie des orientalistes] (Dār al-ʿilm lil-malāyīn :
Beyrouth, 19933), 530 .
37
ʿAbd al-Raḥmān Badawī, « Louis Massignon : ḥayātuhu wa abḥāthuhu » Louis Massignon : sa vie, sa
recherche], in Dhikrā Louis Massignon Mémorial Louis Massignon] (Le Caire : Dar el-Salam, 1963), 9-21], 10.
152
Maspero, futur sinologue et fils de Gaston Maspéro, directeur de l’Institut français
d’archéologie orientale (IFAO)38. Les deux garçons, âgés de seize ans, obtiennent une
exemption d’âge qui leur permet de fréquenter la bibliothèque de l’Ecole spéciale des
Langues orientales39. L’intérêt de L. Massignon se porte alors vers l’Indochine, les temples
enseignants, Emile Mâle (m. 1954), historien, auteur de L’Art religieux du XIIIe siècle en
France, sera, en 1922, le président de sa thèse de doctorat. En 1900, L. Massignon est reçu au
La première formation de Louis Massignon est littéraire et son intérêt pour les questions
si méthodique »41. En octobre 1902, il soutient son mémoire de licence intitulé : La langue
d’Honoré d’Urfé. Étude sur l’expression des passions de l’amour dans la Ière partie de
L’Astrée.
l’Europe. Parlant à la fois pour lui-même et son ami Henri Maspéro, il témoigne, dans les
lignes qui suivent, du besoin qu’ils ressentaient tous deux, à cette époque
38
La Mission fondée par Gaston Maspéro fut baptisée de 1880 à 1898 « Ecole du Caire ».
39
Jean-François Six (éd.), « Une amitié : Henri Maspéro », in Louis Massignon, dir. Jean François Six (Paris :
L’Herne, 1970), 25-42], 2.
40
Destremeau ; Moncelon, Louis Massignon, 20 ; Massignon, Parole donnée, 414.
41
Louis Massignon, « Introduction », in Le Maroc dans les premières années du XVIe siècle – Tableau
géographique d’après Léon l’Africain (Alger : Jourdan, 1906), IX-XI], X.
153
d’extrapoler l’emploi des méthodes de recherches qu’on [leur] exposait pour
l’antiquité gréco-romaine et pour l’histoire de l’Europe, au niveau d’horizon de
l’univers42. [Ils trouvaient] absurde qu’on négligeât ces immenses régions humaines
que sont l’Asie, l’Afrique, l’Amérique précolombienne et l’Océanie, ces civilisations
chinoise, indienne et musulmane43.
C’est ainsi, écrit L. Massignon, que naquit leur « vocation d’orientalistes »44, travaillés par le
1903, alors qu’il effectue son service militaire, il cite, parmi les lectures qui suscitent son
littérature sous les Umayyades, puis sous les Abbassides, ainsi que divers auteurs du XIIIe au
XIXe siècle.
A l’automne 1902, le jeune Louis s’intéresse à la fois aux langues sémitiques et au sanscrit. Il
conférence au sujet de laquelle on peut lire dans l’Annuaire de l’Ecole : « On a traduit les
42
Six, « Une amitié : Henri Maspéro », in Louis Massignon, 25-26.
43
Six, « Une amitié : Henri Maspéro », in Louis Massignon, dir. Jean François Six, 26.
44
Six, « Une amitié : Henri Maspéro », in Louis Massignon, dir. Jean François Six, 26.
45
Lettre du 23/V/1903 de L. Massignon à H. Maspéro. Six, « Une amitié : Henri Maspéro », 33 ; Il cite Clément
Huart, Littérature arabe (Paris : Armand Colin, 1902).
46
Destremeau ; Moncelon, Louis Massignon, 30 ; Massignon n’est pas nommément cité dans l’Annuaire de
l’EPHE.
154
premiers chapitres d’Isaïe du point de vue littéraire, et dans la mesure du possible, du point
L. Massignon étudie également le sanscrit avec Alfred Foucher et Sylvain Lévi 48. Ce dernier,
auteur de La doctrine du sacrifice dans les Brâhamanas (1898), est alors en France le maître
de tous les grands indianistes contemporains49. Il enseigne le sanscrit à la IVe section des
Hautes études, les religions de l’Inde à la Ve section de la même Ecole, et prodigue également
son enseignement en Sorbonne de 1889 à 1894, puis, à partir de 1894, au Collège de France.
Pour l’année 1903-1904, L. Massignon est nommément cité, dans l’Annuaire de l’Ecole, parmi
les étudiants d’Alfred Foucher. La méthode employée par ce dernier s’intitule : Eléments de
parmi les étudiants ayant particulièrement fait preuve de travail et d’assiduité, mais précise
qu’il a été empêché de suivre la conférence durant le second semestre (il est en Algérie, puis
au Maroc).
idiome lui sera utile dans ses recherches futures : dans son Essai, elle lui permettra
47
Lambert Mayer, « XVII. Langues sémitiques », in: École Pratique des Hautes Études, Section des sciences
historiques et philologiques. Annuaire 1904 (Paris : EPHE, 1903), 91.
48
Waardenburg, « L’impact de l’œuvre de Louis Massignon sur les études islamiques », 296 ; Destremeau ;
Moncelon, Louis Massignon, 30.
49
Francis Zimmerman. « De la lecture des textes classiques à l’enquête sur le terrain (valeur pratique du
sanscrit) » in Le mal de voir. Ethnologie et orientalisme : politique et épistémologie, critique et autocritique …
Cahiers Jussieu (Paris : Union générale d’éditions, 1976), 198-208], 201.
50
Sylvain Lévi ; Louis Finot ; Alfred Foucher ; Édouard Specht, « XV Langue sanscrite », in École Pratique des
Hautes Études, Section des sciences historiques et philologiques. Annuaire 1905 (Paris : EPHE, 1904), 76-78.
155
d’approfondir sa recherche sur « L’hindouisme et la mystique de l’islam »51 et de réexaminer
de manière critique les rapprochements suggérés par Bīrūnī entre plusieurs textes hindous
Manṣūr al-Ḥallāj et d’Abū Bakr al-Shīblī52. Dans une lettre, il confie à Max van Berchem que
«les comparaisons d’al-Birūnī à ce sujet, valent ce que valent les intuitions sociologiques
d’un lexicographe qui reste chez lui, — ou les critiques techniques sur la peinture d’un
écrivain d’art qui ne sait pas ce que c’est qu’un pinceau»53. Sa connaissance du sanscrit lui
permettra de montrer que nombre de ses confrères appartenant à « L’école anglaise », ont
L’étude de l’hébreu lui sera bénéfique, elle aussi. En témoignent ces lignes, tirées d’un article
publié en 1927 par L. Massignon intitulé L’expérience mystique et les modes de stylisation
littéraire :
C’est par l’étude de la philologie sémitique que j’ai été amené à examiner de près des
textes vraiment mystiques. Passant de l’hébreu à l’arabe, pour étudier le Qor’ân, je fus
surpris de voir avec quelle netteté croissantes les langues sémitiques, l’arabe surtout,
tendaient à différencier l’une de l’autre, dans leur mode de présentation verbale, la
révélation religieuse de l’inspiration poétique, la prière de la poésie, la mystique de la
littérature55.
51
Louis Massignon, Essai (19221), ch. II, 63-80.
52
Cette étude du sanscrit l’aidera plus tard à comprendre certains concepts gandhiens tel celui de l’ ahimsā
(abstention de violence).
53
Lettre du 14/II/1911 de L. Massignon à M. van Berchem. D’après : Vycichl, La correspondance entre Max van
Berchem et Louis Massignon : 1907-1919, 36.
54
Lettre du 14/II/1911 de L. Massignon à M. van Berchem. D’après : Vycichl, La correspondance entre Max van
Berchem et Louis Massignon : 1907-1919, 36.
55
Massignon, « L’expérience mystique et les modes de stylisation littéraire [1927] », in EM II, 286-301], 287. Nos
italiques.
156
Ce passage témoigne de la profondeur de l’empreinte laissée par la formation philologique
reçue par L. Massignon. Son intérêt pour « le mode de présentation verbale de l’idée » en
langues sémitiques s’enrichira et ira croissant au fil des années. Cependant, après s’être livré
à l’étude de l’hébreu et du sanscrit, c’est finalement dans l’étude de la langue arabe qu’il
choisira de s’engager, et c’est dans cet idiome qu’il atteindra un niveau de spécialisation tel
La première étape dans cette ascension sera l’obtention, à l’Ecole spéciale des langues
orientales, de son diplôme d’arabe classique et vulgaire le 10 février 1906. Dans cette école,
l’enseignement de l’arabe classique avait alors été confié à Charles Barbier de Meynard
de ce dernier en ces termes : « Pour ce qui est du volet savant, on a vu que le rétablissement
d’une chaire d’arabe classique en 1879 en faveur d’Hartwig Derenbourg avait été une façon
de garantir la présence d’un enseignement philologique solide »56. Nous dirons à présent
pourquoi cet enseignant apparaît avoir joué un rôle majeur dans la formation du jeune Louis
Massignon.
musulmane,57 comporte une dédicace : « À Hartwig Derenbourg ». On peut lire dans ce geste
gratitude pour l’enseignement reçu. De 1903 à 1906, en effet, L. Massignon suit les cours d’H.
56
Alain Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale, 342.
57
Massignon, Essai (19221), 1.
58
Décédé en 1908.
157
Derenbourg, et nous croyons, étant donnée l’importance décisive du rôle joué par ce
professeur dans la formation de Massignon, qu’il convient d’en dire ici quelques mots.
Notons tout d’abord qu’H. Derenbourg est un expert des manuscrits et qu’il a pu transmettre
au jeune Massignon l’art de les recenser, de les étudier et d’en réaliser une édition critique.
En effet, son expérience en la matière est solide : après avoir été chargé du Catalogue des
manuscrits arabes au Département des manuscrits à Paris,59 il s’employa durant dix années
(de 1880 à 1890) à étudier et recenser les manuscrits arabes de l’Escurial à Madrid. 60 Cet
islamisant d’origine hébraïque, après une première formation linguistique à Paris (hébreu,
grec, latin, arabe, notamment), avait poursuivi ses études en Allemagne, à Göttingen et à
Leipzig61, ville où, comme I. Goldziher62, il avait suivi les cours de H. L. Fleischer (m. 1888). De
retour en France, H. Derenbourg fut nommé, en 1879, titulaire de la Chaire d’arabe classique
de l’École spéciale des Langues orientales. En 1884, il obtint une direction d’études à la IV e
section des Hautes Études en langue arabe63, et l’année suivante, une seconde direction
Toutes les générations d’arabisants qui se sont levées en France depuis vingt- cinq ans,
l’ont eu pour maître et ont grandi sous son influence.
59
Gaston Maspéro, « Hartwig Derenbourg », in Mélanges Hartwig Derenbourg, 1844-1908 (Paris: E. Leroux,
1909), 1.
60
Maspéro, « Hartwig Derenbourg », 8.
61
Maspéro, « Hartwig Derenbourg », 2.
62
Sur les liens entre H. Derenbourg et I. Goldziher voir : Messaoudi. « Ignác Goldziher en France… », 186.
63
Gaston Maspéro, « Hartwig Derenbourg», In Mélanges Hartwig Derenbourg, 1844-1908 (Paris: E. Leroux,
1909), 7.
158
Elles lui doivent de posséder la langue imperturbablement, non seulement dans ses
lignes maîtresses, mais dans ses détails les plus délicats. Il protesta en effet jusqu’à son
dernier jour contre l’emploi de la méthode directe qui place les élèves en face des
écrivains eux-mêmes avant qu’ils soient rompus à l’application des règles, et il se
refusa à croire qu’elle pût les conduire à la connaissance approfondie de l’arabe : il les
obligea donc à se familiariser avec les minuties les plus extrêmes de la syntaxe, et non
content de leur proposer en exemple les ouvrages des théoriciens modernes de
l’Europe, il leur rendit accessibles ceux des théoriciens anciens de l’Orient. C’est ainsi
qu’il édita et le Livre des locutions vicieuse de Djaouâlikî (1875) et celui des Exceptions
d’Ibn Khâlouyâ (1894-1901), et surtout le grand traité de Siboûya, dit Sibawaihi.64
Ces lignes nous renseignent avec précision quant à l’enseignement reçu par L. Massignon en
arabe : une étude approfondie de cette langue, notamment fondée sur celle de la syntaxe,
Durant trois années, de 1903 à 1906, le jeune Louis suit le cours de ce même professeur
Nallino. La sourate qui a le plus longuement retenu l’attention est la sourate « Les femmes »
(Al-nisā’).66 En 1903-1904, l’Annuaire précise qu’il est présent uniquement durant le premier
semestre67.
64
Gaston Maspéro, «Hartwig Derenbourg», in Mélanges Hartwig Derenbourg, 1844-1908. (Paris: E. Leroux,
1909), 7 ; Louis Massignon contribue lui aussi aux Mélanges Dérenbourg avec un texte intitulé « La passion d’al-
Hallâdj et l’ordre des Hallâdjiyyah », in Mélanges Hartwig Derenbourg, 1844-1908 (Paris: E. Leroux, 1909), 311-
322.
65
Hartwig Derenbourg, « VII. Islamisme et religions de l’Arabie », in École Pratique des Hautes Études, Section
des sciences religieuses. Rapport sommaire sur les conférences de l’exercice 1903-1904 et le programme des
conférences pour l’exercice 1904-1905 (Paris : EPHE :1903), 67.
66
Hartwig Derenbourg, « VII. Islamisme et religions de l’Arabie » (1903), 67.
67
Hartwig Derenbourg, « VII. Islamisme et religions de l’Arabie » (1903), 68.
159
En 1904-1905, la première conférence de H. Derenbourg est à nouveau consacrée à l’études
Corani arabica de C.A. Nallino. Cette fois, le cours a porté sur la sourate « La Caverne » (Al-
En 1905-1906, le jeune Louis, devenu élève titulaire, assiste aux deux conférences de H.
Derenbourg. La première, consacrée au Qur’ān, est ainsi résumée dans l’Annuaire de l’EPHE :
langue latine, qui convoque à son tour les auteurs suivants 72 : Jakob Barth73, Carl Paul
68
Hartwig Derenbourg, « VII. Islamisme et religions de l’Arabie. », in École Pratique des Hautes Études, Section
des sciences religieuses. Rapport sommaire sur les conférences de l’exercice 1904-1905 et le programme des
conférences pour l'exercice 1905-1906. (Paris : EPHE, 1904), 49.
Goldziher avait marqué nombre des pièces de sa correspondance d’un cachet en arabe, avec une formule
69 I.
tirée du verset 18 de la sourate Joseph (XII), signe d’un souci de rapprochement. D’après : Messaoudi « Ignác
Goldziher en France… », 180.
70
Hartwig Derenbourg, « VII. Islamisme et religions de l’Arabie », in École Pratique des Hautes Études, Section
des sciences religieuses. Rapport sommaire sur les conférences de l'exercice 1905-1906 et le programme des
conférences pour l’exercice 1906-1907 (Paris : EPHE, 1905), 28-29.
71
Derenbourg, « VII. Islamisme et religions de l’Arabie » (1905), 28-29.
72
Nous mentionnons les ouvrages abrégés au début de l’ouvrage : Carlo Alfonso Nallino, Chrestomathia Qorani
Arabica. Notas Adiecit Glossarium Confecit (Leipzig: Sumptibus Wolfgang Gerhard, 1893), 1-2.
73
Jakob Barth, Die Nominalbildung in der semitischen Sprache (Leipzig: J. C. Hinrichs’sche Buchhandlung,
1894).
160
Caspari74, Armand Pierre Caussin de Perceval75, Rudolf Dvořák76, Siegmund Fränkel77,
Abraham Geiger78, Ignác Goldziher79, Ignazio Guidi80, Theodor Nöldeke81, Alois Sprenger82,
Gustav Weil83. Nous voici renseignés sur quelques uns des auteurs que fréquente le jeune
Massignon au cours de ces trois années d’étude. Remarquons la prédominance des auteurs
Observons par ailleurs que L. Massignon entend certainement parler des travaux de I.
Goldziher dans les cours de H. Derenbourg. En effet, ce dernier confie à son collèque
hongrois dans une lettre84, le 25 mai 1889, avoir fait « grand éloge » des Studien85,
74
Carl Paul Caspari. Grammaire arabe, traduite de la quatrième édition allemande et en partie remaniée par E.
Uricoechea (Paris : G. P. Maisonneuve et Cie, 1881).
75
Armand Caussin de Perceval, Essai sur l’histoire des arabes avant l’islamisme (Paris : Librairie de Firmin-
Didot, 1847).
76
Rudolf Dvořák. Über die Fremdwörter im Koran. (Wien: In Commission bei C. Gerold’s Sohn, 1885).
77
Siegmund Fränkel. De vocabulis in antiquis Arabum carminibus et in Corano peregrinis (Lugduni Batavorum,
1880).
78
Abraham Geiger, Was hat Mohammed aus dem Judenthume aufgenommen? (Bonn: F. Baaden, 1833)
79
Ignác Goldziher, Muhammedanische Studien (Halle A. s.: M. Niemeyer, 1889-1890)
80
Ignazio Guidi, Della sede primitiva dei popoli semitici ( Roma : Tippi del Salviucci, 1879).
81
Theodor Nöldeke, Geschichte des Qor’āns, (Göttingen: Dietrichschen Buchhandlung, 1860)
82
Alois Sprenger, Das Leben und die Lehre des Muḥammad, (Berlin: Nicholai’sche Verlagsbuchhandlung, 1861-
1865).
83
Gustav Weil, Biblische Legenden der Muselmänner: aus arabischen Quellen zusammengetragen und mit
jüdischen Sagen verglichen (Frankfurt a.M. : Literarische Anstallt J. Rütten, 1845)
84
Les deux hommes entretiennent une correspondance régulière. Certaines lettres d’I. Goldziher ont été
conservées au Fonds Derenbourg à l’Institut de Paris (54 lettres), quelques lettres de H. Derenbourg se trouvent
à l’Académie des sciences à Budapest (5 lettres). D’après Messaoudi. « Ignác Goldziher en France... »,186.
85
D’après : Messaoudi, « Ignác Goldziher en France … », 187 ; sur la relation Derenbourg /Goldziher, voir pp.
186-189.
161
I. Goldziher est à l’époque, pour nombre d’islamisants, considéré comme le père fondateur
d’un champ d’études. Tel est le jugement formulé par le fondateur de la revue Der Islam,
Carl Heinrich Becker, qui, comme le précise Céline Trauttman-Waller, lui attribue en partie
la paternité d’une « science de l’islām ». C. Becker écrit : « Ce que nous appelons aujourd’hui
Au moment où L. Massignon est l’étudiant d’H. Derenbourg, les études islamiques, en tant
que discipline universitaire, sont en voie de constitution. Alain Messaoudi date de 1910 la
traduction française d’un texte allemand.87 Plus tard, L. Massignon dira quant à lui que les
Vorlesungen über den Islam, publiées en allemand en 1906, puis en français en 1914, sont
les aspects religieux de l’Islam, fut une discipline jeune, travaillant avec un petit nombre de
chercheurs sur un nombre encore limité de manuscrits édités. Des difficultés, techniques
86
Carl Heinrich Becker, « Ignác Goldziher », Der Islam, no 12 (1922): 214-222. D’après Céline Trauttman-Waller,
« Introduction ». Ignác Goldziher : un autre orientalisme?, éd. par Céline Trautmann-Waller (Paris : Geuthner,
2011), 7. [Texte de Becker: « Was wir heute Islamwissenschaft nennen, ist das Werk Goldziher’s und Snouck
Hurgronje’s »].
87
Le terme apparaît dans le texte suivant, traduit de l’allemand : Martin Hartmann, « Les études musulmanes
en Allemagne », RMM, vol. XII, noXII, déc. 1910 : 532-536], 535. D’après : Messadoudi « Ignác Goldziher en
France… », 179.
88
Louis Massignon, « In memoriam Ignace Goldziher (1850-1921) », in Bibliographie des œuvres de Ignace
Goldziher, éd. par Bernard Heller (Paris : Geuthner, 1927), V-XVII], IX.
89
Waardenburg, « Regard de phénoménologie religieuse », 149.
162
Selon le chercheur néerlandais, avant 1900, concernant l’étude religieuse de l’islam, les
islamique dans ses grandes lignes, les mouvements principaux de l’Islam sunnite, des parties
Dans ses cours, l’approche que privilégie H. Derenbourg en matière d’études qur’āniques
S. de Sacy, auquel il a consacré un petit ouvrage intitulé : « Silvestre de Sacy, une esquisse
biographique » (1886)91. H. Derenbourg n’a pas le projet de préparer ses élèves à réaliser un
il est inutile de scruter les œuvres des mystiques musulmans si l’on n'étudie pas de
très près le mécanisme de la grammaire arabe, lexicographie, morphologie,
syntaxe. Ces auteurs rattachent constamment les termes techniques qu’ils proposent,
90
Waardenburg, « Regard de phénoménologie religieuse », 149.
91
Hartwig Derenbourg, « Silvestre de Sacy, une esquisse biographique (1844-1908) », (Leipzig : J. A. Barth, 1886).
92
Lettre citée par : Alain Messaoudi, « Ignác Goldziher en France : échanges savants et réception de l’œuvre
(1876-1920). », in Ignác Goldziher : un autre orientalisme?, éd. par Céline Trautmann-Waller ( Paris : Geuthner,
2011),179-193], 188.
163
à leurs valeurs ordinaires, à l’usage courant, constaté par les grammairiens ; ils tirent
aussi soigneusement parti de la diversité des formes et des propositions.93
Après avoir pris connaissance du contenu de l’enseignement de H. Derenbourg, on
comprend mieux le sens de la dédicace adressée à ce professeur en tête de l’Essai sur les
sur l’étude des termes techniques de plusieurs auteurs mystiques musulmans des quatre
premiers siècles de l’hégire. C’est possiblement à ce professeur des Hautes Études que
revient le mérite d’avoir transmis à L. Massignon une certaine attention aux termes, une
conscience attentive à la nécessité de les scruter, une capacité à étudier de très près « le
dédicace de L’Essai nous renseigne ainsi sur l’enseignement reçu, sur le socle sur lequel se
elle nous permettra de distinguer a postériori, ce qui, dans l’approche des textes de
Hartwig Derenbourg est également remercié ailleurs, dans le mémoire consacré par
93
Massignon, Passion (19221), II, 571.
94
Massignon, Essai (19221), 1.
95
Massignon, « Introduction », in Le Maroc dans les premières années du XVIe siècle, X.
96
Depuis 1886 une petite thèse était requise pour les candidats à l’agrégation d’histoire et de géographie.
D’après Daniel Nordman, « Le Maroc dans les premières années du XVIe siècle. Tableau géographique d’après
Louis Massignon », Léon Africain, éd. par François Pouillon (Paris : Karthala, 2009), 291.
164
Géographie de l’Afrique du Nord, une étude intitulée « Tableau géographique du Maroc au
début du XVIe siècle d’après Léon l’Africain. » Dans le cadre de ce mémoire, il va s’intéresser
Dans ce mémoire, imprimé à Alger en 1906, les remerciements exprimés par L. Massignon à
communauté savante : ce travail est dédié à Edmond Doutté, à Alger,99 ville dans laquelle il
remercie également René Basset et William Marçais100. L. Massignon a en effet rencontré ces
trois experts à Alger début 1904.101 À Paris, il exprime sa gratitude à Alfred Le Châtelier,
1957), professeur d’arabe à l’Ecole spéciale des langues orientales103. Cette première
publication réalisée à Alger en 1906, vaudra à L. Massignon de rédiger quelques années plus
Afin de rédiger ce mémoire, L. Massignon ne se contente pas de consulter les manuscrits des
bibliothèques : après s’être rendu à Alger, début 1904, il entreprend, en avril, un voyage au
97
Massignon, Le Maroc dans les premières années du XVIe siècle, 32.
98
Massignon, Le Maroc dans les premières années du XVIe siècle, 34.
99
Massignon, « Introduction », in Le Maroc dans les premières années du XVIe siècle, IX.
100
Massignon lui dédiera une lettre-dédicace élogieuse, datée du 21/IX/1949, qui s’ouvre par « Cher maître et
ami ». Voir : Louis Massignon, « Lettre dédicace », in Mélanges William Marçais.
101
Angelier, « Repères biographiques », in EM I, XXXVIII.
102
Massignon, « Introduction », in Le Maroc dans les premières années du XVIe siècle…, IX.
103
Massignon, « Introduction », in Le Maroc dans les premières années du XVIe siècle…, X.
165
Maroc, sur les pas de Léon L’Africain. Cette entreprise naît du désir de vivre les textes dans
Je désirais vivifier les images des textes que j’avais étudiés par des impressions
directes, puisées au pays même ; en 1904, j’ai pu vivre quelques semaines de printemps
dans le Gharb, — à Tanger, El-Ksar, et Larache, — et quelques journées, trop brèves, à
Fez. Ce temps, du moins, m’a suffi pour revoir le Maroc des années 1500, la même
steppe giboyeuse, bariolée de fleurs, les mêmes olivettes encadrer des villages et des
traditions identiques.
D’après ces lignes, il s’agit donc d’un voyage dans le temps. De Tanger à Fès, c’est à cheval
qu’il voyage104. Et lorsque la ville de Fès se révèle à lui, selon Daniel Nordman, « la
pas à pas, en avril 1904 sur le terrain. »105 Le projet de L. Massignon est à la fois celui d’un
historien, d’un géographe, et celui d’un jeune homme romantique, avide d’explorer, de
découvrir, de voir ce que Léon L’Africain a vu quelques siècles plus tôt, de voir le « pays
présente, le 10 avril 1905, dans le cadre du XIVe Congrès International des Orientalistes à
Alger,106 une communication intitulée « Sur la géographie du Maroc au XVIe siècle ».107 À ce
l’Italien Ignazio Guidi, les Allemands Martin Hartmann et August Fischer, ou encore les
104
Nordman, « Le Maroc dans les premières années du XVIe siècle… », 290.
105
Nordman, « Le Maroc dans les premières années du XVIe siècle… », 308.
106
Ses recherches sont publiées en 1906 à Alger : Massignon, Le Maroc dans les premières années du XVIe siècle.
107
Collectif, Actes du XIVe Congrès international des orientalistes. Alger 1905 (Paris : Leroux, 1907), I, 8
166
Français René Basset, William Marçais, Maurice Gaudefroy Demonbynes et Bernard Carra de
Vaux. On sait108 qu’il échangea à cette occasion avec le prêtre espagnol M. Asίn Palacios, qui
psicologia segun Mohidin Aben el Arabi »109. Au sujet de la relation Massignon- Asίn
Palacios, il y aurait beaucoup à dire ; nous renvoyons ici à l’article de Mikel de Epalza
consacré à cette relation110, ainsi qu’aux textes de Louis Massignon lui-même intitulés : « Les
recherches d’Asίn Palacios sur Dante : Le problème des influences musulmanes sur la
Ainsi, la recherche menée sur Léon L’Africain va confirmer L. Massignon dans son désir
d’étudier l’arabe et va le conduire vers une double ouverture : celle du voyage, (elle lui a
la communauté savante des « orientalistes », au niveau international. Peu à peu naît cette
vocation d’islamologue, de chercheur arabisant qui, ayant reçu une solide formation
académique à Paris, se montrera peu à peu de plus en plus désireux de partir à la rencontre
108
La présence de Goldziher à Alger lors de ce colloque n’est en réalité pas établie. Voir : Angelier « Louis
Massignon- Ignác Goldziher…», 200.
109
Actes du XIVe Congrès international des orientalistes. Alger 1905, I, 7
110
Mikel de Epalza « Massignon et Asin Palacios : une longue amitié et deux approches différentes de l’Islam »,
in Louis Massignon, éd. par Jean François Six (Paris : L’Herne, 1970), 157-169.
111
Massignon, « Les recherches d’Asin Palacios sur Dante : Le problème des influences musulmanes sur la
chrétienté médiévale et les lois de l’imitations littéraire » [1919], in EM II, 104-128 ; « Mystique musulmane et
Mystique chrétienne au Moyen Age » [1957], in EM II, 128-142.
167
2.2 D’une mission archéologique à l’anthropologie de la sainteté
l’Institut Français d’Archéologie Orientale du Caire, à 1912, année où il publie son second
monde musulman s’affine et se précise. Nous tenterons ici de décrire quelle fut pendant cet
En 1880 l’Ecole française du Caire est fondée. Elle deviendra l’Institut français d’archéologie
orientale conçu par Gaston Maspero113, le père d’Henri Maspéro, ami de Massignon. L’Institut
accueille un nombre restreint de pensionnaires et facilite leurs contacts avec des lettrés
arabes porteurs de la tradition classique au Caire. Les pensionnaires, choisis parmi les
étudiants de l’Ecole des langues orientales ou de l’Ecole pratique des hautes études, peuvent
théoriques de l’arabe.114 Agé de 23 ans, Louis Massignon a donc la chance d’être rattaché à
l’IFAO. Là, d’après J. Waardenburg, il étudie les textes intensément et explore la société
locale du Caire. Il est animé par la passion de l’expérience, une soif de découvrir les voies
112
Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique. t. XXXI (Le Caire :
IFAO, 1912).
113
Voir : Messaoudi. Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930, 401.
114
Voir : Messaoudi. Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930, 403.
168
inconnues de la vie et un souhait de comprendre un univers représenté par l’Islam115. Dans
un texte publié en 1957, Louis Massignon expose la nature de la recherche confiée par
Dès mon arrivée à l’Institut français d’archéologie orientale du Caire en 1906, Gaston
Maspéro m’avait demandé, à cause de mes recherches sur la topographie de Fès 116,
d’achever, par l’étude du Darb al-Aḥmar, la grande enquête de topographie historique
du Caire qu’il avait confiée, dès 1887, aux membres arabisants de l’Institut qu’il y avait
fondé117.
Pourtant, il faudra attendre 1957 pour que L. Massignon consacre une publication au Darb
al-Aḥmar et tienne ainsi parole à Maspéro118. Cinquante et une années se sont alors écoulées
depuis le moment où cette mission lui avait été confiée119. Pourquoi donc un tel délai ?
topographique du Dar al-Aḥmar nécessitait selon lui deux études préalables qu’il n’était pas
alors envisageable de réaliser, notamment parce qu’elles requéraient une consultation des
archives turques120. Pourtant, il confie également une autre raison, plus personnelle : « Je
renonçai donc, pour le moment, au Darb al-Aḥmar, prospectai simplement les monuments
d’art arabe hors du Caire, puis partis pour Bagdad, où m’attirait le cippe funéraire d’un
115
Jacques Waardenburg, « Louis Massignon (1883-1962) As a Student of Islam », Die Welt des Islams, vol. 45 /3
(2005) : 314.
116
Allusion à son travail sur Léon l’Africain.
117
Louis Massignon, « La Cité des morts au Caire (Qarâfa - Darb al-Aḥmar) », Bulletin de l’Institut Français
d’Archéologie Orientale (BIFAO), no 57, (1957), 25-79] : 25.
118
Massignon, «La Cité des morts au Caire …», 27.
119
Massignon, «La Cité des morts au Caire …», 25-79.
120
Massignon, «La Cité des morts au Caire …», 26.
121
Massignon, «La Cité des morts au Caire …», 26-27. Nos italiques, nous soulignons.
169
Reconstituer la topographie de Bagdad afin de reconstituer la mise en scène du drame
judiciaire ḥallājien, tel fut désormais le projet qui mobilisa tout son savoir, toute son
découvert al-Ḥallāj et l’attraction exercée par la personnalité du martyr mystique fut telle
Cependant, il cherchera, une fois la Passion achevée, à reprendre ce travail. Lorsqu’il écrira,
en 1957, son article sur Qirāfa et Ḍarb al-Aḥmar122, il remplira un vieil engagement. 123
Après avoir découvert cette figure, décédée à Bagdad, L. Massignon se voit, par hasard,
confier une mission, en Mésopotamie précisément, afin d’y étudier les monuments
Cet appel de Ḥallāj, qui à ce moment-là retentit dans mon cœur me fit désirer aller à
Bagdad où il était mort. […] Il s’est trouvé par hasard, et je n’en ai parlé à personne, car
les choses profondes on n’en parle à personne, il me fut proposé de faire une mission à
Bagdad. J’étais à ce moment-là membre de l’Institut archéologique du Caire […] je
n’avais jamais fait de mission en Mésopotamie, on m’en offrit une. Et j’ai senti à ce
moment-là, je me sentis pris par mon destin125.
Louis Massignon prépare donc dès 1907 sa mission pour Bagdad. Il publiera deux rapports de
mission, en 1910 et 1912, ainsi que plusieurs acticles. Dans l’introduction du premier
122
Massignon, « La Cité des morts au Caire … », 25-79.
123
Gril, « Espace sacré et spiritualité, trois approches : Massignon, Corbin, Guénon », 50.
124
Vycichl, La correspondance entre Max van Berchem et Louis Massignon : 1907-1919, 1.
125
Louis Massignon; Jean Amrouche, « Des idées et des hommes » (1955) [entretien radiophonique] ; 48 :50 min.
[Disponible sur : https://www.youtube.com/watch?v=Let1X-8zsXU] Réf. du 15/VI/2019]. Nous transcrivons.
170
Voici le résumé d’ensemble du travail que j’ai pu effectuer en Mésopotamie pendant
l’exercice 1907-1908, au cours de la mission où j’avais été délégué, par décision de M. le
Ministre de l’Instruction publique et désignation de M. le Directeur de l’Institut
français d’archéologie orientale ; avec subventions spéciales du Ministère (Comité des
missions) et de l’Institut d’archéologie orientale, avec firman impérial délivré par S.E.
le grand vizir et recommandation officielle du Musée de Constantinople126.
Il décrit ensuite son itinéraire : départ de Marseille le jeudi 7 novembre 1907, puis passage à
autour de Bagdad comme centre, dans six directions ». L’islamologue est convaincu qu’il
reste beaucoup à faire à Bagdad, tant pour la topographie que pour l’épigraphie. Mais en
réalité, c’est décidemment la tombe d’al-Ḥallāj qui l’occupe et le fascine. En 1908, la tombe
du martyr elle-même devient le sujet de l’étude entreprise : « C’est cette tombe que nous
avons prise en 1908, comme sujet d’étude, sur place, essayant d’en dresser une monographie
relatives au Caire ou à l’Iraq sont nombreuses. Il en donne la liste à la page VIII de Mission II
126
Louis Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). I. Relevés archéologiques. Mémoires publiés par les
membres de l’Institut Français d’archéologie orientale du Caire, t. XXVIII. (Le Caire : IFAO, 1910), III.
127
Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). I. Relevés archéologiques, III.
128
Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique, 111.
129
Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique, VIII.
171
Français d’Archéologie Orientale du Caire, qui, au cours de ces années, publie plusieurs de
ses travaux.
Comme le remarque Denis Gril, « dans une certaine mesure les recherches topographiques
inaugurent et concluent l’œuvre de Massignon »130. Or, s’il est certain que l’intérêt de L.
à la fin de sa vie, on peut par ailleurs identifier un thème transversal qui permet d’établir un
lien entre ses premières recherches (« Première »131 puis « seconde note sur l’état
d’avancement des études archéologiques arabes en Égypte, hors du Caire »132, « Les saints
musulmans enterrés à Bagdad »133, « Les pèlerinages populaires à Bagdad »134, Mission I135,
Mission II136) et les dernières («Qarāfa- Darb al-aḥmar »137, «La Rawda de Médine »138). Son
intérêt se porte vers les dernières demeures, vers les tombeaux des défunts, ces pierres qui
Afin de préparer sa mission, le jeune Massignon sollicite l’aide du grand épigraphe Max Van
Berchem (m. 1921). Une correspondance va s’instaurer entre les deux hommes et se
130
Gril, « Espace sacré et spiritualité, trois approches : Massignon, Corbin, Guénon », 49.
131
Louis Massignon, « Note sur l’état d’avancement des études archéologiques arabes en Égypte hors du Caire »,
Bulletin de L’Institut Français d’Archéologie Orientale, t. VI (1908) : 1-24.
132
Louis Massignon, « Seconde note sur l’état d’avancement des études archéologiques arabes en Égypte, hors
du Caire » [avec 3 planches], Bulletin de l’Institut Français d’Archéologie du Caire, t. IX (1909) : 83-98.
133
Massignon, « Les saints musulmans enterrés à Bagdad » 1908] in EM II, 433-440.
134
Louis Massignon, « Les pèlerinages populaires à Bagdad », RMM, VI, no 12 (1908) :639-651.
135
Louis Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). I. Relevés archéologiques.
136
Louis Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique.
137
Louis Massignon, « La Cité des morts au Caire …» : 25-79.
138
Massignon, « La Rawda de Médine » 1960], in EM II, 454-480.
172
poursuivre durant plusieurs années.139 M. Van Berchem va guider le jeune chercheur dans
inscriptions. Notons que l’un des traits du guide choisi par L. Massignon est sa préférence
pour les études sur place. En effet, pour le genevois, les monuments archéologiques
devraient être examinés dans leur cadre naturel et historique. M. Van Berchem est
convaincu que celui qui se limite aux connaissances purement livresques ne sait plus
Enfin, précisons également que l’intérêt de Louis Massignon pour l’épigraphie remonte
Derenbourg, et où, de 1903 à 1906 il suivit les conférences du maître dédiées aux inscriptions
sabéennes et himyarites141. On peut par ailleurs supposer que la profession de son père,
pour le travail de la pierre, son architecture, et des disciplines telles que l’épigraphie ou
l’archéologie.
139
Lettre du 7/X/1907 de L. Massignon à M. Van Berchem ; citée par : Vycichl, La correspondance entre Max
van Berchem et Louis Massignon , 9.
140
Vycichl, La correspondance entre Max van Berchem et Louis Massignon, 2-3.
141
Derenbourg, « VII. Islamisme et religions de l’Arabie » (1903), 67; Derenbourg, « VII. Islamisme et religions de
l’Arabie » (1904), 49; Derenbourg, « VII. Islamisme et religions de l’Arabie », (1905) : 28-29.
173
mosquée en mosquée et de se faire raconter toutes les actions merveilleuses des habitants de
ces tombeaux, compagnons de Mohammed, grand sheikhs ou saints illustres.
consacrés aux cimetières et à leurs hôtes de marque, — comme les Salawât al-Anfâs d’El-
Kattânî pour Fez, comme les monographies égyptiennes des Qarâfatayn pour le Caire », il
doit se contenter d’un texte établi par ʿIsā Ṣafā’ al-Dīn al-Bandinījī (m. 1203/1788), intitulé
par ailleurs consulté la liste officielle des pèlerinages publiée dans l’Almanach du vilayet,
année turque 1312, le Sāl Nāmeh,143 ainsi qu’un manuscrit établi par Maḥmūd Shukrī al-Alūsī
Cependant, lorsqu’il débuta son étude des awqāf de Bagdad, il comprit qu’il ne pourrait
constate qu’à la suite des diverses invasions subies par la ville de Bagdad « la plupart ont été
142
Ignace Goldziher, « Le culte des saints chez les musulmans », in Sur l’Islam, Origines de la théologie
musulmane, préf. Rémi Brague (Paris, Desclée de Brouwer, 2003), 171.
143
Massignon, « Les saints musulmans enterrés à Bagdad » 1908], in EM II 433-440], 434
144
Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique, 66.
145
Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique, 66
174
Il existe heureusement un témoin moins fragile et moins corruptible que le papier,
c’est la brique, même mal cuite ; et c’est ainsi que j’ai pu retrouver la waqfîyah de la
madrasah d’al-Mirjânîyah, grâce à la copie inscrite, par la volonté du donateur, sur six
compartiments en relief autour du moṣallä […]146.
Cette conviction que la brique est parfois plus fiable que le manuscrit va aiguillonner son
Louis Masssignon va étudier les awqāf, les madrasas, les mosquées, dans un effort
retient tout spécialement son attention : le cimetière. Là sont préservées les traces de la
sainteté ; là, les pierres sont le support palpable du lien invisible qui se tisse entre la piété du
rendu.
Existe-il une corrélation entre l’intérêt de L. Massignon pour le cimetière et son désir
d’étudier les vocations mystiques en islām ? Dans sa tentative de définir ce qu’est une cité
d’islām, il présente le cimetière comme le lieu d’oraison des ṣūfis par excellence. Le
Une cité d’Islam, j’ai essayé de le montrer pour Bagdad (en la comparant à Byzance)
est, avant tout un lieu de rassemblement, non pas tant de monuments constituant un
musée fossile, mais de nœuds de rues où circulent des témoignages oraux de témoins,
shuhūd ; qu’il s’agisse des formulettes de dallāl pour la vente à la criée dans les souks,
des «brocards» familiers aux canonistes dans les mosquées, écoles et tribunaux, des
proverbes chers aux paysans et aux caravaniers, des mots d’esprit et des chansons
146
Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique, 66. Nous
soulignons.
175
«voix de ville» lancés dans les salons de réception et les bains, des locutions
théopathiques conçues par des solitaires dans les terrains vagues des cimetières. Sous
le signe de la tradition prophétique (ḥadīth), et de la récitation de versets du Qur’ān
appropriés147.
Comme il l’écrit dans un article intitulé « Les saints musulmans enterrés à Bagdad » 148,
certains cimetières pouvaient être choisis comme lieu de retraite et d’oraison par les
mystiques : « Nous voyons qu’à Bagdād certains cimetières, dès la fin du IIIe siècle de
l’hégire, étaient choisis comme lieux d’oraison par les mystiques149». Il cite l’exemple d’al-
Ḥallāj, qui, faisait souvent des retraites près de la sépulture d’Ibn Ḥanbal, aux qubūr al-
shuhadā’, dans le cimetière de Quraysh. Al-Ḥallāj, lorsqu’il fonda son ordre, ordonnait à ses
disciples de se rendre près de cette tombe, « d’y aller pendant dix jours, prier, prêcher et
jeûner, et on ajoutait qu’après cette neuvaine il les tenait quittes de toute dévotion pour la
établit une distinction entre deux types de tombes, madfan et maqām : « Un examen
sommaire amène à distinguer parmi ces tombes le madfan (contenant le corps du saint en
Shûnîz (rive ouest de Badgâd), le madfan de Junayd et de son maître Sirrî est à côté du
147
Massignon, « La Cité des morts au Caire… », 28. Nous soulignons.
148
Massignon, « Les saints musulmans enterrés à Bagdad » [1908], in EM II, 433-440.
149
Massignon, « Les saints musulmans enterrés à Bagdad » [1908], in EM II, 433-440], 436.
150
Massignon, « Les saints musulmans enterrés à Bagdad » [1908], in EM II, 433-440], 436.
151
Massignon, « Les saints musulmans enterrés à Bagdad » [1908], in EM II, 433-440], 434.
176
La présence ou l’absence de la dépouille est parfois source de débat. Ainsi la tombe d’al-
Ḥallāj, contient-elle certaines de ses reliques ? L. Massignon s’interroge et écrit qu’en cette
tombe
ses disciples déposèrent, peut-être dès le Xe siècle, les cendres ou les membres mutilés
qu’ils avaient recueillis ou cru recueillir, ses reliques, et où ils venaient prier. Il semble
peu probable, étant données les mesures de précaution prises par le pouvoir, que les
amis d’al Ḥallāj aient pu sauver de ses reliques. Cependant une qobbah a été construite
à sa mémoire, sur la rive ouest de Bagdad, pas très loin du lieu de son supplice […]152.
défunt, le croyant à Bagdad ou à Gīzah. Il le découvrit finalement le 20 juin 1910 grâce aux
recherches de son ami le Shaykh Muḥammad Ṭaha Salīm al-Bishrī d’al Azhar154. Il fut alors
en mesure d’affirmer : « le masjid d’al Gīzah dédié au célèbre ṣoūfī Ḍoū’n Noūn al Ikhmīmī al
Miṣrī (m. 245/859) ne contient pas ses reliques »155. Il s’agit seulement, comme c’est
tombe de Ḍoū’n Noūn se trouve, sur l’autre rive du Nil, à l’est du Vieux Caire, au Qirāfat
Miṣr ». 156
152
Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique, 112.
153
Dhū-al-Nūn Abū al-Fayḍ Thawbān b. Ibrāhīm al-Miṣrī. Massignon l’a présenté dans son Essai (1922), 184-191.
154
Massignon, « Seconde note sur l’état d’avancement … », 92.
155
Massignon, « Seconde note sur l’état d’avancement des… », 91.
156
Massignon, « Seconde note sur l’état d’avancement des… », 91.
177
Les échanges qui se nouent à l’occasion de cette découverte entre M. Van Berchem et L.
Massignon sont éclairants et nous permettent de mieux cerner l’origine de la réflexion que
porte l’Essai.
Le 17 novembre 1910, Max van Berchem écrit à L. Massignon qu’il pense raisonnable de
toujours restée là, — et que nous avons bien affaire au tombeau primitif du saint »157. Au
sujet de l’épitaphe, Max van Berchem s’interroge ensuite sur le mot fanā’. Il comprend
principales recherches depuis trois ans : les origines et la portée du lexique symbolique ṣūfi.
Il déplore que peu de ses collègues s’en soient occupés159. Pour L. Massignon, les mots «
fanā’ » et « baqā’ » ont connu une évolution dont il a documenté les étapes, de Miṣrī à al-
157
Lettre de M. van Berchem à L. Massignon du 17/XI/1910. Vycichl, La correspondance entre Max van
Berchem et Louis Massignon : 1907-1919, 32.
158
Lettre de M. van Berchem à L. Massignon du 17/XI/1910. Vycichl, La correspondance entre Max van
Berchem et Louis Massignon : 1907-1919, 35.
159
Lettre de L. Massignon à M. van Berchem du 14/II/1911. Vycichl, La correspondance entre Max van Berchem
et Louis Massignon : 1907-1919, 35-36.
178
Kharrāz, d’al-Ḥallāj à Ibn ʿArabī. Ces termes ont, écrit-il, « été l’étendard d’une école
spéciale, ils ont été ressaisis, reformés, repensés par les écoles arabes rivales. »160
Dans un texte de 1909, L. Massignon avait donné la traduction suivante de l’épitaphe de Dhū
al-Nūn al-Miṣri :
après la basmalah ; Qoran XXIX, 57 ; puis [Gloire à Dieu] qui s’est réservé pour lui seul
la Pérennité et a décrété pour toutes ses créatures la Destruction ! Ceci est le tombeau
de Aboû’l Faydh Ḍoû’n Noūn ibn Ibrahîm al Miṣrī, — le pieux ascète, — mort l’an 245 :
et c’était un d’entre les hommes craignant Dieu et l’adorant. Et il a demandé, en son
testament authentique, que l’on ne bâtisse au-dessus de son tombeau ni torbah ni
coupole. Que la miséricorde de Dieu soit sur lui et sur tous les musulmans.161
Il avait commenté ce texte comme suit :
La formule des lignes 5 et 7 est curieuse. Elle n’est encore ici, comme me l’écrit le
professeur Dr Ignace Goldziher, qu’une paraphrase à peine diluée du Qorān (LV 26-27) ;
mais elle présage déjà, selon l’observation si juste de M. Max van Berchem, les futures
antithèses du soufisme sur « al baqâ »et « al fanâ ».162
Cet exemple montre comment ses recherches épigraphiques viennent nourrir une réflexion
lexicale sur l’évolution sémantique sur les termes techniques ṣūfis à travers les âges,
pour point d’ancrage un élément très concret : la pierre. L’islamologue s’intéresse d’abord à
160
Lettre de L. Massignon à M. van Berchem du 14/II/1911. Vycichl, La correspondance entre Max van Berchem
et Louis Massignon : 1907-1919, 35-36
161
Massignon, « Seconde note sur l’état d’avancement des…», 93.
162
Massignon, « Seconde note sur l’état d’avancement des…», 93-94.
179
l’histoire de la mystique en ce qu’elle a de tangible, à travers un matériau dont la longévité
permet d’établir une continuité entre le passé et le présent. L’originalité d’une telle entrée
en matière mérite d’être soulignée. Sa recherche des tombes des ascètes et mystiques
introduit l’article de L. Massignon intitulé « Les saints enterrés à Bagdad »163, est frappé par
le fait que « Louis Massignon prenne les tombes, les fondations funéraires, les mausolées, les
mosquées bâties sur le lieu où un homme de Dieu fut enterré, bref la topologie des morts,
Il observe que « la litanie des saints musulmans » qui se déploie dans son article va de pair
avec « un acte d’imagination méditative sur l’essence même de la capitale abbasside» 165.
plusieurs tombes «de ṣūfis ». Il identifie la tombe de Ḥārith al Moḥāsibī (m. 243/857) sur la
rive Est, dans l’ancienne zāwiya des Mawlawīs, devenue la mosquée Aṣafiyya166. Il visite celle
de Bishr b. al Ḥārith al-Ḥāfī, (150/767- 226/840) « ce vieil ascète qui marchait toujours «
pieds-nus » (ḥāfī) », une tombe, écrit-il, qui est « restée vénérée à Bagdad »167. Son
emplacement actuel suggère une discussion assez grave au sujet d’un probable transfert du
corps à une époque déjà ancienne168. On le voit ici, l’étude de la vénération d’une tombe
163
Massignon, « Les saints enterrés à Bagdad » 1908], in EM II, 433-440.
164
Introduction de Christian Jambet au texte de Louis Massignon, « Les saints enterrés à Bagdad » 1908], in EM
II, 433.
165
Introduction de Christian Jambet au texte de Louis Massignon, « Les saints enterrés à Bagdad » 1908], in EM
II, 433.
166
Louis Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique, 59.
167
Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique, 79.
168
Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique, 79.
180
renseigne le chercheur sur la vivacité du souvenir d’un maître dans la mémoire des
croyants. L’état et l’architecture de la tombe, ainsi que les visites qui y sont rendues,
informent sur la piété populaire. Il visite la tombe de Wahb ibn ʿAmr al-Kūfī, surnommé
Buhlūl Dānā ou Buhlūl al-Majnūn, et précise que « Buhlūl » signifie « le fou », tandis que «
Dānā » signifie « le sage » en persan. La légende, écrit L. Massignon, en fait un élève de Jaʿfar
al-Ṣādiq (m. 148/765). Sur sa tombe a été érigée une petite qubba. Le chercheur traduit ainsi
l’inscription qui y figure : « Ceci est la tombe du sultan des extatiques suprêmes, dont le moi
Il ne peut visiter que de l’extérieur la tombe d’al-Nūrī dite « Qabr Ḥasan (sic) al Noūrī », car
elle est alors fermée pour restauration.170 Il écrit à son sujet : « Une tradition constante en
fait la tombe d’Abou al Hasan Aḥmad al-Nouri le fameux soufi mort en 295/907 à Bagdad. »171
Dans le cimetière de la Wardiyya, il retrouve la tombe du ṣūfi Shihāb al-Dīn ʿUmar al-
Suhrawardī (m. 632/1234)172, l’auteur de Awārif al-maārif, sous une curieuse construction
conique (Voir annexe 10 ), du même type que la tombe dite de Zubayda au Karkh (Voir
annexe 10 ), que les tombes dites d’Ezéchiel à Kifil et de Daniel à Suse, que la tombe de Ḥasan
al-Baṣrī (m. 110/278) à Zubayr. Il note que ce type local, rappelant les ziggourāt chaldéennes,
169
Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique, 50
170
Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique, 82
171
Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique, 81
172
A ne pas confondre avec Shihāb al-Dīn Abū-al-Futūḥ Yaḥyā b. Ḥabash b. Amīrak al-Suhrawardī dit «al-
maqtūl» ou encore Shaykh al-Ishrāq (1153/549- /1191/587), philosophe persan fondateur de la philosophie
«illuminative».
173
Louis Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique. Mémoires
publiés par les membres de l’Institut Français d’archéologie orientale du Caire , t. XX
181
Il repère la tombe de Juwān Mard al-Qaṣṣāb (le boucher), qui, d’après le Jamiʿ al-Anwār d’al-
Bandinījī était un homme accompli qui forma beaucoup de disciples en thaumaturgie et fit
fondateur de l’ordre des Qādiriyya, « le patron par excellence de Bagdad depuis sept
siècles », écrit Massignon176. Il est enterré près d’une porte nommée maintenant à cause de
lui « Bāb al-Shaykh ». A peine enterré, sa tombe devint un lieu de pèlerinage et de prières. La
Les tombes de Saqaṭī et d’al-Junayd se trouvent au cimetière du Shūnīz. Sarī al-Saqaṭī, fut
enterré, d’après Massignon, dans une tombe où son neveu al-Junayd vint le rejoindre. Cette
tombe se trouve à 870 pas environ, de la tombe de Maʿrūf al-Karkhī. La double tombe d’al-
Junayd et de Saqaṭī est petite, couverte d’une petite coupole et flanquée d’un muṣallā assez
ancien178.
La tombe d’Abū Bakr al-Shiblī (247/861- 334/945), l’élève, rappelle Massignon, d’al-Junayd et
l’ami d’al-Ḥallāj, est celle d’un homme qui affecta jusqu’à sa mort
182
un genre de vie à part, déséquilibré volontaire, et singulièrement lucide, désireux
d’échapper, par des excentricités apparentes, à la condamnation portée contre les
doctrines d’al-Ḥallāj qu’il ne cessa de suivre en secret, disant à ce sujet Moi et al ḥallāj
nous n’avions qu’une même pensée : c’est ma folie qui m’a sauvé, et sa lucidité qui l’a
perdu. Il est resté célèbre pour son usage du, شاطحdu mot à double tranchant, de la
sentence à double détente179.
Sa tombe reçut diverses inscriptions. La plus ancienne peut être traduite comme suit180
Ceci est le tombeau du Pôle des Sages, le shaykh Aboū Bakr Jaʿfar ibn Yoūnos al Shibli,
que Dieu sanctifie son esprit ! Il mourut au mois de Ḍou al Ḥijjah en l’an 334. Et ceci a
été bâti pour Dieu le Miséricordieux par l’orgueil des ulémas illustres, Tchalabī Zâdé
Sayyif Ḥâjj Moṣṭafā Efendi, Qâdhī de Bagdad « Demeure de la Paix » en l’an
1218/1803181.
En Iraq, L. Massignon ne se contente pas de visiter les cimetières de Bagdad. Il se rend
également dans la ville de Bassora. Là, écrit-il, parmi les ruines anciennes, se trouvent onze
tombeaux visités par les pèlerins, dont Ibn Baṭṭūṭa donne la liste. L’islamologue précise que
les cinq premiers sont des ṣuḥba (dont la nourrice du Prophète, Ḥalīma) ; le sixième et le
septième des Tābiʿyīn ; et les cinq derniers des Shaykh ṣūfis. Ces tombeaux sont ceux :
De Ṭalḥah ibn ʿObayd Allah (avec coupole [...] d’az Zobayr ibn al ʿAwwām [...], de
Ḥalīmah as Saʿdīyah, d’Abou Bakrah, d’Anas b. Mālik, d’al Ḥasan al Baṣrī […], de
179
Louis Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique. Mémoires
publiés par les membres de l’Institut Français d’archéologie orientale du Caire , t. XXXI, Le Caire, IFAO (1912) :
80.
180
Louis Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique. Mémoires
publiés par les membres de l’Institut Français d’archéologie orientale du Caire , t. XXXI, Le Caire, IFAO (1912) :
80-81.
181
Louis Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique. Mémoires
publiés par les membres de l’Institut Français d’archéologie orientale du Caire, t. XXXI, Le Caire, IFAO (1912) :
80-81.
183
Moḥammed ibn Sīrīn († 110/728 [...], de Moḥammed ibn Wāsiʿ, de ʿOtbat al-Ghoulam,
de Mālik ibn Dīnār, de Ḥabīb al ʿAjamī et de Sahl at Tostarī. 182.
attentif à la présence ou à l’absence de visites rendues (ziyārāt) sur une tombe, et cherche à
analyser cette fréquentation. Il note par exemple, que l’on reconnaît à la présence d’un lieu
Les autres tombes, sans mosallan ni imām, — vivotent sous la garde d’un porte-clef
sans appointements fixes —, visitées sans régularité par les zuwwār (pèlerins). Les
tombes à mosallan, véritables mosquées, ont une importance religieuse très supérieure
à celle des mosquées de quartier184.
Après avoir remarqué que ces tombes sans «mosallan » sont parfois restaurées quand elles
trouvent un grand qui s’y intéresse185, il écrit : « Les tombes sans mosallan où l’on vient
prier, sans la confirmation officielle, sont tolérées, vu l’antiquité des prétentions de leurs
182
Louis Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). I. Relevés archéologiques. Mémoires publiés par les
membres de l’Institut Français d’archéologie orientale du Caire, t. XXVIII (Le Caire : IFAO, 1910), 56.
183
Massignon, « Les saints musulmans enterrés à Bagdad » 1908], in EM II, 433-440], 434.
184
Massignon, « Les saints musulmans enterrés à Bagdad » 1908], in EM II, 433-440], 434.
185
Massignon, « Les saints musulmans enterrés à Bagdad » 1908], in EM II, 433-440], 434.
186
Massignon, « Les saints musulmans enterrés à Bagdad » 1908], in EM II, 433-440], 435.
184
Dans son article « Les saints musulmans enterrés à Bagdad »187, il s’intéresse à la genèse de la
notion de sainteté, à la manière dont certains mystiques accèdent au rang de saints, tant
Comment ces morts sont-ils devenus des saints, comment la Bagdad musulmane s’est-
elle choisi des protecteurs ? Cela est un chapitre curieux de l’histoire de cette ville. La
façon dont ses habitants ont décerné à ses awliyā’ la tawallī (sainteté)188 au nom de la
communauté musulmane n’était ni prévue par le Qorān, ni réglementée par le
khalife189.
Il précise qu’il ne discutera pas dans cet article de l’évolution qui assimile comme
« consacrée ».
de l’école ashʿarite, accepta d’étendre le tawallī (sainteté) à des modernes. C’est la première
fois, note L. Massignon qu’un qādī posa à Bagdad « la question de la prophétie sur le terrain
expérimental ; faisant appel, pour rendre compte de la sainteté des prophètes, aux états
187
Massignon, « Les saints musulmans enterrés à Bagdad » 1908], in EM II, 433-440.
188
Le termeTawallī est déterminé par le féminin dans le texte de L. Massignon. C. Jambet, l’éditeur des Écrits
Mémorables précise au sujet de ce terme qu’au sens propre, waliya signifie « être proche » et que la walāya est
l’ « amitié » (envers Dieu). Le walī est l’ami de Dieu, le tawallī prend ici pour sens « tenir quelqu’un pour l’ami
de Dieu ». C’est d’une autre racine (QDS) que dérivent les termes sainteté ( qudus), sanctification (taqdīs), al-
Quds (le sanctuaire=Jérusalem). C’est pourquoi, selon cet éditeur, l’usage du mot « saint » pour désigner les
« amis de Dieu » peut faire difficulté. EM II, 895.
189
Massignon, « Les saints musulmans enterrés à Bagdad » 1908], in EM II, 433-440], 435.
190
Massignon, « Les saints musulmans enterrés à Bagdad » 1908], in EM II, 433-440], 436. Nos italiques.
185
Il souligne ensuite l’importance du rôle que joua la déclaration de Muḥammad al-Ghazālī (m.
505/1111), déclaration à laquelle vont souscrire tous les sunnites de Bagdad, dans la
reconnaissance de la notion de sainteté. Dans son Munqidh min al-ḍalāl, al-Ghazālī écrit :
qu’en tout temps il existe des hommes qui tendent à Dieu, et que Dieu n’en sèvrera pas
le monde, car ils sont les piquets de la tente terrestre ; car c’est leur bénédiction qui
attire la miséricorde divine sur les peuples de la terre. Et le Prophète l’a dit : « C’est
grâce à eux qu’il pleut, grâce à eux que l’on récolte, eux, les saints, dont ont été les
Sept Dormants ».191
Le culte populaire à Bagdad choisit quatre patrons : Aḥmad Ibn Ḥanbal (m. 780/855), Manṣūr
b. Ammār (m. 225/839), Bishr al-Ḥāfī (m. 227/850), Maʿrūf al-Karkhī (m. v 200/815).
Evoquant l’évolution de cette notion de sainteté dans un cadre géographique plus large, L.
étudie, sur un mode anthropologique, la formation du culte des saints. Ce dernier, observe-
til, ne se forme à Bagdad qu’au cours du IVe siècle de l’hégire. 193 Il observe à ce moment
l’importance croissante des pèlerinages aux cimetières 194. Comme le fait observer Denis Gril,
L. Massignon « sent donc profondément l’importance de la visite des tombes (ziyāra) comme
191
Massignon, « Les saints musulmans enterrés à Bagdad » 1908], in EM II, 433-440], 437. Massignon cite
L’Édition du Caire 1303, p. 17.
192
Massignon, « Les saints musulmans enterrés à Bagdad » 1908], in EM II, 433-440], 437.
193
Massignon, « Les saints musulmans enterrés à Bagdad » 1908], in EM II, 433-440], 436.
194
Massignon, « Les saints musulmans enterrés à Bagdad » 1908], in EM II, 433-440], 436.
186
instauratrice d’un espace sacré »195. L’intérêt de L. Massignon pour la notion de sainteté
rejoint celui qu’il porte à la notion de pèlerinage, aux ziyarāt rendues sur les tombes des
consacrée, est restée zâhir yuzar, demeure l’objet de ziyârât publiques (visites pieuses) »196.
L’intérêt pour notre sujet de cette méditation de L. Massignon autour des tombes des
défunts ṣūfis ou ascètes, est tout d’abord que son lien à leur histoire est très tangible : il part
de la présence de ces tombeaux, de ces cendres, de ces dépouilles, pour remonter ensuite le
fil de leurs vies, apprendre à les connaître. La tombe est la première informatrice du
chercheur : elle informe sur l’humilité ou l’orgueil du défunt, sur la date du trépas, sur la
reconnaissance publique de la sainteté dont est honoré le défunt, ou sur l’oubli dans lequel il
a sombré ; elle informe enfin par les légendes qui l’entourent. L. Massignon prend appui sur
un support non seulement archéologique mais bien anthropologique. Or nous croyons que
son approche de la mystique musulmane est ici celle d’un anthropologue, doublé d’un
historien des religions. Cette déambulation autour des tombeaux est pour lui l’occasion de
195
Denis Gril, « Espace sacré et spiritualité, trois approches : Massignon, Corbin, Guénon », in D’un orient
l’autre, éd. Marie-Claude Burgat, vol. II (Paris : Editions du CNRS, 1991), 52.
196
Massignon, « Les saints musulmans enterrés à Bagdad » 1908], in EM II, 433-440], 433. Nos italiques.
187
2.2.3.1 Groupement des tombes
Le cimetière est pour L. Massignon un lieu privilégié d’étude des liens entre maîtres
et disciples. En ce lieu, saisir les traces de piété populaire en leur dimension matérielle
devient possible. Au cours de sa recherche, il observe que les tombes de certains défunts
sont parfois groupées autour de celle du maître qu’ils vénèrent. Ainsi, la coupole du cheikh
ʿAbd al-Qādir est entourée d’une « véritable cité de qādiriyīn ». Ceux qui ont demandé à être
Près de la tombe d’al-Junayd, se trouve un maqām (cénotaphe) dédié à Ḍhū al-Nūn al-Miṣrī
(m 245/859). Bien que le maqām soit vide, sa présence est signe de proximité spirituelle avec
al-Junayd (m. 297/910)197. Parmi les tombes adjacentes, il découvre celle de Najm al Dīn Rāzī
(m. 654/1256) et observe qu’un assez grand nombre d’officiers turcs de la garnison, affiliés
aux Baktāshīs, se sont fait enterrer entre Buhlūl Dānā et al-Junayd. Au sujet du tombeau de
ce dernier, il écrit : « Ce tombeau subsiste, à demi enterré dans un tell exhaussé par la
multitude des tombes de ceux que leur affiliation à un ordre religieux sollicitait à se faire
historiquement. C’est notamment après la chute du Califat et la saisie des awqāf par les
197
Louis Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique. Mémoires
publiés par les membres de l’Institut Français d’archéologie orientale du Caire , t. XXXI, Le Caire, IFAO
(1912) : 104.
198
Louis Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique. Mémoires
publiés par les membres de l’Institut Français d’archéologie orientale du Caire , t. XXXI, Le Caire, IFAO (1912) :
105.
188
sud de Bagdad, et le rite hanéfite d’autre part, à l’extrêmité nord, groupèrent leurs disciples
et leurs professeurs dans des collèges auprès des tombes révérées de leurs fondateurs . Avec
Au cours des recherches qu’il entreprend dans les cimetières, L. Massignon s’efforce
Attentif aux détails architecturaux, il découvre près de la tombe de Buhlūl Dānā, des
Il rapporte que les femmes stériles viennent prier sur la tombe d’al-Junayd201 et sur celle de
Maʿrūf al-Karkhī. Près de cette dernière, se trouve un puits où les femmes viennent se laver
pour devenir enceintes. Cette tombe est depuis le IXe siècle, un des lieux de pèlerinages les
plus aimés des bagdadiens, écrit-il. On lui prête en effet un pouvoir : « Qabr Maʿrūf tiryāq !».
Ce qui signifie que la tombe de Maʿrūf al-Karkhī est un antidote, un remède, rapporte L.
199
Louis Massignon, « Les medresehs de Bagdâd », Bulletin de l’Institut Français d’Archéologie orientale, t.
LXXXIII (1910) : 77-86. Nos italiques.
200
Massignon, « Les saints musulmans enterrés à Bagdad » 1908], in EM II, 433-440], 434.
201
Massignon, « Les saints musulmans enterrés à Bagdad » 1908], in EM II, 433-440], 434.
202
Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique, 108.
189
2.2.3.3 Des légendes qui informent sur la piété
La tombe du fondateur d’une confrérie peut devenir un lieu de pèlerinage, car les
naître toute une littérature de proverbes et d’anecdotes. Il s’intéresse à celle d’Abū al-Ḥasan
ʿAlī al-Shādhilī (m. 656/1258), fondateur de la ṭariqa shadhiliyya et dont la tombe, située à
pèlerinages qui entraîne les membres de l’ordre des Shāṣilīyīn à visiter la tombe de leur
fondateur avant ou après les Lieux Saints a formé toute une littérature de proverbes et
La tombe d’al-Ḥallāj est elle aussi l’objet de nombreuses légendes : concernant les cendres
lorsqu’on les avait jetées dans le Tigre, elles avaient parlé, répétant le mot « Ana el
ḥaqq » «Je suis la Vérité !» gonflant les flots de la crue jusqu’à menacer de submerger
Bagdad. Mais, quand, sur sa recommandation, le khādim d’al Ḥallāj avait apaisé les
flots en jetant sa khirqah (froc) dans le fleuve, les cendres d’al Ḥallāj s’étaient tues, on
avait réuni ses restes et on les avait enterrés 205.
Il rapporte une autre légende, au sujet d’al-Ḥallāj, que l’on conta en 1807 au Consul de
France Rousseau à Bagdad, et dont L. Massignon retrouve la notation orale au Caire, en 1909.
Avant de monter sur l’échafaud […] note Rousseau, le cheikh illuminé se tourna vers
ses juges, et leur dit en frappant la terre du pied, « Votre Dieu est ici » 206. Après son
exécution, un de ses disciples creusa, en présence de l’aéropage, à l’endroit qu’il avait
203
Massignon, « Seconde note sur l’état d’avancement des …», 84.
204
Massignon, « Seconde note sur l’état d’avancement des…», 84.
205
Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique, 112.
206
Maʿboūdokoum honā ! (notation orale, Caire).
190
désigné, et il en sortit une cassette pleine d’or. « Voilà, s’écria-t-il, le Dieu dont parlait
mon maître, et que vous adorez réellement ! »207
Ces légendes sont racontées aux pèlerins qui visitent la tombe. Parfois, un recueil en
conserve la trace. La légende populaire d’al-Ḥallāj, telle qu’elle fut contée aux pèlerins qui
visitaient sa tombe, s’est conservée dans un recueil anonyme, probablement du XIV e siècle,
Al-qawl al-sadīd fi tarjamat al ʿārif al-shahīd, dont L. Massignon possède une copie208.
Il écrit également qu’en 1908, il a cherché à connaître les traditions orales qui se
perpétuaient autour du monument d’al-Ḥallāj209. Nous ne les citerons pas toutes ici, car elles
sont nombreuses. Cependant, observons que Louis Massignon n’a aucun mépris pour la
culture populaire, et qu’il prend la source orale comme une source d’information à part
entière. Il ne se limite pas aux manuscrits, ou aux sources savantes. Massignon n’accorde pas
de privilèges spéciaux aux sources savantes210. Le témoignage oral, le « on-dit » qui circule et
se déforme, se transmet et se transforme, a pour lui une valeur informative réelle. Bien qu’il
sache que l’information véhiculée n’est peut-être pas « historiquement vraie », il sait qu’elle
informe d’une autre manière sur la piété, la foi, la croyance, l’imaginaire des gens de Bagdad.
En ce sens, son mode de recherche est vraiment anthropologique. Son but n’est pas
207
Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique, 117.
208
Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique, 117.
209
Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique, 117.
210
Cela se vérifiera dans ses travaux sur Abū al-Ḥasan al-Shushtarī 668/1269 : « Deux formes d’idéal poétique en
Egypte au XIIIe siècle : Ibn al-Fârid et Shoshtarî » 1938], in EM II, 352-358 ; «Recherches sur Shusrarî poète
andalou enterré à Damiette» 1950], in EM II, 358-379. Dans ses publications en islamologie, L. Massignon s’est
abstenu de survaloriser la culture savante.
191
2.2.3.4 Sociologie du pèlerinage
Cela se vérifie encore dans son étude des pèlerinages, des visites rendues sur les
tombeaux. Il se fait alors volontiers sociologue, et parfois pèlerin parmi les pèlerins.
Au sujet de la tombe d’al-Ḥallāj, il note qu’elle n’est pas aussi désertée que son délabrement
le ferait penser. Bien qu’il n’y ait pas de pèlerinage à jour fixe, il observe que des pèlerins y
viennent fréquemment et se font ouvrir le monument par le « qāyim » (gardien), qui vit
derniers. Il apprend que sur la tombe d’al-Ḥallāj : « le plus grand nombre des visiteurs
appartient au monde des pèlerins hindous (min zowar al honoûd), spécialement du Gujarat,
pour l’Orient ; il y vient aussi des pèlerins maghribins (Fâs et Miknâs) pour l’Occident » 212. Il
apprend que les sunnites y viennent autant que les shīʿites, les Arabes autant que les
Persans213.
Concernant l’Égypte, L. Massignon insiste sur le rôle social prééminent des cimetières du
Qarāfa pour les croyants musulmans. Au Caire, les croyants vont au cimetière le vendredi
pour leurs morts, et doivent le traverser pour aller, une fois dans leur vie, accomplir le Ḥajj,
et se rendre à la Mekke. Mais il ajoute que les croyants de tout l’Occident musulman, dont les
rahhâla (pèlerins), aussi bien les Andalous et Maghrébins que les Sahariens, Soudanais et
211
Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique, 114.
212
Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique, 114.
213
Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique, 114
214
Massignon, « La Cité des morts au Caire….», 29.
192
Son intérêt pour le pèlerinage sera constant tout au long de sa vie, comme le montre la thèse
de Manoël Pénicaud, intitulée « Le Réveil des Sept Dormants. Anthropologie d’un pèlerinage
islamo-chrétien en Bretagne »215, un pèlerinage vivifié par Louis Massignon. Cette thèse qui
permet d’attester de l’intérêt de L. Massignon pour les pèlerinages dédiés aux Sept Dormants
Le cimetière est un lieu instaurateur de continuité entre passé et présent. Les signes
fournis par les tombes donnent sens à l’histoire, fournissent à l’hier et à l’à présent une
sémantique empreinte de sacré. Comme l’écrit Denis Gril, pour L. Massignon, le cimetière
À son tour Christian Jambet écrit que pour ce chercheur, « les mystères d’Ephèse, comme les
tombes de Bagdad, comme la tombe de Gandhi, sont les signes d’une dormition dont le sens
est éminemment eschatologique »217. N’a-t-il pas toute sa vie été fasciné ou hanté par la «
Tout lecteur pourra observer, à la suite de Denis Gril, la superposition, chez L. Massignon, de
plusieurs types d’écriture : on trouve d’une part, ce qui est information pure (le plus souvent
215
Pénicaud, « Le Réveil des Sept Dormants. Anthropologie d’un pèlerinage islamo-chrétien en Bretagne ».
216
Gril, « Espace sacré et spiritualité, trois approches : Massignon, Corbin, Guénon », 51.
217
Massignon, « Les saints musulmans enterrés à Bagdad » 1908], in EM II, 433-440], 433.
218
Gril, « Espace sacré et spiritualité, trois approches : Massignon, Corbin, Guénon », 51.
193
Ainsi, dans ces textes consacrés aux cimetières, le style académique, scientifique, se double
épigraphiste, un archéologue, mais il est aussi un croyant qui s’interroge sur l’espérance de
la résurrection, un humain qui s’interroge sur l’au-delà, sur le devenir humain. Ce double
niveau de lecture de l’œuvre de cet auteur nous rappelle la difficulté qu’il y a parfois, en
sciences humaines et notamment en sciences des religions, à distinguer d’une part ce qui
relève de la subjectivité, qui peut être qualifié de personnel, et d’autre part ce qui est
L. Massignon, observe Denis Gril, revient encore au crépuscule de sa vie à l’étude des tombes
et des cimetières « où, plus qu’à tout autre endroit, il perçoit la configuration spirituelle de
la communauté islamique » 219. Il consacre à ce thème deux articles : «la cité des morts au
sur la destinés du Prophète ». Pour Denis Gril, « ces deux études rejoignent un thème qui fut
pour L. Massignon une préoccupation constante et tout particulièrement dans ses dernières
années, celui des sept Dormants d’Ephèse ou des jeunes gens de la Caverne, symbole de
l’espoir de résurrection et du rétablissement de la justice »220. Un passage d’un texte écrit par
Mais Dieu n’est-Il pas libre, d’anticiper, de révéler son Jugement particulier, avant le
Jugement Dernier, à qui vient prier sur la tombe d’un ami ? L’amitié dépasse la mort ;
le souvenir pour elle devient espérance de résurrection, et ne peut pas ne pas
s’exprimer par certaines visites à telle humble dalle anonyme, avec l’hommage
symbolique d’une hospitalité spirituelle, aumône d’un peu de blé, d’une herbe
219
Gril, « Espace sacré et spiritualité, trois approches : Massignon, Corbin, Guénon », 50.
220
Gril, « Espace sacré et spiritualité, trois approches : Massignon, Corbin, Guénon », 50.
194
odorante (rîḥân, shîḥ de Najaf), d’une fumigation (benjoin […]) d’un cierge allumé,
prière ardente221.
Doit-on lire ici la tristesse d’avoir perdu un proche, peut-être son ami Henri Maspéro, mort à
être traduite par des visites rendues sur la tombe du défunt ; elle inspire certains gestes
posés autour de la tombe, pour se relier à l’autre. On peut se demander si dans le cadre de
ses recherches académiques, Louis Massignon n’essaie pas de se relier, pour mieux les
dernier est un témoin, plus qu’un observateur. Le témoin énonce, dialogue, porte
témoignage de ce qu’il a vu et vécu. « Le témoignage implique un jeu à trois, je, tu, il que
avec. C’est pourquoi elle exclut toute tactique, fût-elle cognitive, méthodologique ou
221
Massignon, « La Cité des morts au Caire … », 32.
222
Massignon, « La Cité des morts au Caire … », 25. Henri Maspéro est mort à Buchenwald le 17/III/1945.
223
Francis Affergan, « L’involution de l’anthropologie chez Louis Massignon », in Louis Massignon, mystique en
dialogue (Gordes : Question de ; Paris : A. Michel, 1992), 142-150], 144.
224
Affergan, « L’involution de l’anthropologie chez Louis Massignon », 144.
195
épistémologique. Les témoins sont ainsi assimilés aux êtres de substitution, dont la vocation
Saisir l’autre de l’intérieur, mettre ses pas dans ses pas, lire la signification intime de ses
gestes, telle nous semble avoir été la démarche de Louis Massignon au cimetière ; il aspire,
lien d’admiration pour les maîtres ṣūfis dont il recherche les tombeaux. Son aspiration est
dirigée vers eux, tout comme l’est la ferveur des pèlerins qu’il étudie. Il est donc à la fois un
Après avoir examiné l’exemple de la relation de Louis Massignon avec les cimetières, nous
ferons un détour théorique par l’anthropologie. Deirdre Mentel a proposé une définition du
concept d’anthropologie expérientielle qui nous apparaît éclairante pour notre propos. Elle
soi »227. Ici aussi, le travail de terrain constitue le processus même de construction du
savoir : il est aussi le lieu où la relation au champ d’étude s’élabore, s’enrichit. C’est en se
rendant sur les tombes des ṣūfis que L. Massignon communie à leur œuvre, plus intimement.
225
Affergan, « L’involution de l’anthropologie chez Louis Massignon », 144.
226
Expression employée par Denis Gril dans son article : « Espace sacré et spiritualité, trois approches :
Massignon, Corbin, Guénon », 57.
227
Deirdre Mentel, « Anthropologie expérientielle », Anthropen, le dictionnaire francophone d’anthropologie
ancré dans le contemporain. (Paris, Éditions des archives contemporaines, 2016). en ligne].
URL : https://www.anthropen.org/voir/Anthropologie%20exp%C3%A9rientielle] Réf. du 18/VI/2019].
196
Enfin, l’anthropologie expérientielle a également pour prémisse « le fait que les
d’Archimède, mais dérivent de son positionnement par rapport à l’objet de recherche ».228
chercheur influencent son positionnement par rapport à l’objet de recherche. Ici, peut-être
qu’il s’agit d’un lien personnel aux maîtres ṣūfis, ou encore d’un questionnement intime au
sujet de la dormition et de la résurrection, ou encore de deuils dont il n’est pas encore guéri,
libéré.
expérientielle : les chercheurs qui l’ont pratiquée, « en acceptant d’entrer dans le monde
vécu de leurs interlocuteurs sur le terrain, ces chercheurs ont vu leurs analyses s’enrichir
plutôt que le contraire »229. Louis Massignon, après sa formation académique parisienne,
embarque pour le Caire, puis pour l’Iraq. L’expérience du terrain lui semble être une
et musulmanes, peut être mis en parallèle avec la situation qui prévalait alors pour
Suffit-il de bibliothèques bien garnies à Londres, Berlin ou Paris, où l’on déchiffre dans
la quiétude du cabinet ces textes que d’autres — voyageurs réduits à l’état de
collectionneurs — s’en furent chercher à l’autre bout du monde ? Ou bien ira-t-on se
mettre à l’école des érudits indiens de formation traditionnelle, recueillir leurs
interprétations, s’aider de leur mémoire ?230
228
Mentel, « Anthropologie expérientielle », Anthropen.
229
Mentel, « Anthropologie expérientielle », Anthropen.
230
Zimmerman, « De la lecture des textes classiques à l’enquête sur le terrain (valeur pratique du sanscrit) »,
200.
197
A partir du XIXe siècle, bien que la philologie joue un rôle de premier plan, les islamologues
arabisants, comme les indianistes sanscritistes sont de plus en plus nombreux à désirer se
rendre sur le terrain. Il semble que le pur voyage de l’esprit qu’offraient les textes devienne
incomplet sans une confrontation avec la réalité vécue. C’est cette confrontation là qu’a
souhaitée et vécue Louis Massignon. Précisons, à la suite de cette analyse, que c’est en
témoin plutôt qu’en observateur qu’il réalise ces voyages. Il est un homme qui participe à
Je suis [...] premièrement un historien qui a d’abord fait de l’archéologie et des fouilles,
qui après a fait des fouilles dans sa psychologie personnelle. J’envisage les étapes de
mon engagement d’homme, dans ma vie, non seulement privée mais publique, et je ne
suis pas de ceux qui pensent que l’authenticité d’un savant se limite au travail de
cabinet231.
Pour ce savant, le travail du chercheur ne se limite pas au travail du cabinet. Il est un
textes des mystiques eux-mêmes : selon Louis Massignon, lire un texte mystique, c’est
Les textes mystiques, a-t-il dit, devraient être considérés et étudiés comme des textes
inspirés. Le savant doit faire une sorte de déplacement mental pour participer à ce
qu’on peut appeler le « mouvement » que le texte a véhiculé. Un étudiant en
littérature peut mieux comprendre ses textes en les « expérimentant » et en
s’enrichissant ainsi eux aussi. D’une manière analogue, un étudiant de textes
231
Gaston Wiet, « Une figure qui manquera à notre univers », in Louis Massignon, éd. par Jean-François Six
(Paris: Éd. de l’Herne, 1970), 467-472], 467.
198
mystiques peut les subir « expérientiellement » pour arriver à une meilleure
compréhension d’eux. Il peut alors aussi s’en enrichir spirituellement232.
Vivre l’expérience de la recherche « expérientiellement », que ce soit dans les cimetières de
Bagdad, du Caire ou en abordant les textes des grands mystiques musulmans, tel sera de plus
en plus le mode d’être qui s’imposera à lui dans son étude de la mystique musulmane. Nous
croyons que cette recherche menée dans les cimetières, recherche épigraphique,
tombe d’al-Ḥallāj est celle qu’il décrit le plus longuement233. Or, L. Massignon dévoile lui-
même son projet et écrit qu’il a quitté Le Caire pour Bagdad afin de reconstituer la mise en
scène d’un drame judiciaire. Il s’agit pour lui de dresser le décor du procès d’al-Ḥallāj : « Je
renonçais donc, pour le moment, au Darb al aḥmar, […] puis partis pour Bagdad, où
m’attirait le cippe funéraire d’un martyr mystique de l’Islam, au centre d’une autre
métropole médiévale dont je voulais reconstituer, trop tôt, la topographie pour la mise en
232
Waardenburg, « Louis Massignon (1883-1962) as a Student of Islam », 320, nous soulignons. [« Mystical texts,
he said, should be considered and studied as inspired texts. The scholar has to make a kind of mental
displacement to participate in what can be called the «movement» that the text conveyed. A student of
literature can understand his texts better by «experiencing» them and thereby also enriching himself by them.
In a analogous way, a student of mystical texts can undergo these «experientially» so as to arrive at a better
understanding of them. He can then also become spiritually enriched by them.] (tr.)
233
Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique, 111-118.
234
Massignon, « La Cité des morts au Caire ….», 26-27. Nos italiques.
199
Si l’on s’efforce à présent de lier cette finalité avec notre précédent résultat, le pèlerinage,
on peut alors souscrire à cette affirmation de D. Gril qui écrit : « la Passion apparaît plus
comme une sorte de pèlerinage scientifique pour la mise en place d’un immense espace
Dans ce pèlerinage scientifique, où al-Ḥallāj semble avoir été le guide, la présente recherche
s’attachera à présent à analyser cette relation « passionnée » entre Louis Massignon et son
L’intérêt passionné du chercheur pour cette figure est bien connu. Nous entendrons ici le
mot « passion » dans le sens d’une tendance d’origine affective caractérisée par son intensité
perte du sens moral, de l’esprit critique et pouvant provoquer une rupture de l’équilibre
psychique236. Nous l’entendons donc dans un sens autre que celui que lui attribuait Louis
Massignon dans le titre de sa thèse, la Passion d’al-Ḥallāj, qui est le sens d’un supplice, d’une
Gril, « Espace sacré et spiritualité, trois approches : Massignon, Corbin, Guénon », 53.
235
200
souffrance, d’un « chemin de croix » enduré jusqu’au trépas, avec dans le choix de ce mot
même, une référence à la Passion de Jésus-Christ telle que rapportée par les évangélistes.
Afin d’étudier la relation du chercheur à son champ d’étude, nous commencerons par
l’expérience intérieure qu’il vécut en Iraq au printemps 1908, car elle montre que la
recherche qu’il entreprend — les voyages et les déplacements qu’elle implique — l’affecte
intimement, ne le laisse pas indemne. Le chercheur aborde son champ d’étude activement,
passionnément. Mais il est en retour lui-même remué, bouleversé par cette entreprise qui le
touche personnellement.
Il sera question tout d’abord d’al-Ḥallāj. L. Massignon lui-même s’est exprimé à plusieurs
reprises sur l’importance que revêt cette figure à ses yeux. En 1955, il se souvient encore de
ce 24 mars 1907, jour où son ami Luis de Cuadra237 lui fit découvrir le Tadhkirat al-awliyā’ de
Il m’a tendu un livre, ce livre c’était en persan, […] Le livre que mon ami me présentait
était le Mémorial des saints de ʿAṭṭār dans une très belle traduction française de Pavet
de Courteille d’après une traduction Ouïghour ce qui est encore plus curieux. Pavet de
Courteille avait laissé dans ce texte en Ouïghour certaines sentences en arabe, qui
m’intéressaient plus parce que j’étais un arabisant, et qui m’aidaient à comprendre le
reste. Et une de ces sentences me frappa comme une flèche : [..] Il suffit de deux
prosternations dans la prière légale de l’amour mais pour qu’elles soient licites,
qu’elles soient valides, l’ablution doit en en avoir été faite dans le sang. […] cette
phrase dure m’a frappé et dans toute mon incrédulité à ce moment dans l’infra-
rationnel de l’imagination qui aide à former, à construire la forme de beauté éternelle
de notre vie, j’ai senti qu’il y avait là la pierre fondamentale238.
237
Sur Luis de Cuadra, voir : Méténier, « Massignon et l’Égypte », 154-155.
238
Massignon ; Amrouche, « Des idées et des hommes » entretien radiophonique].
201
Après cette découverte, dès le printemps 1907, L. Massignon conçoit le projet de dédier à Al-
Par esprit de contradiction, je me suis mis à travailler, non pas au travail d’archéologie
dont Gaston Maspéro m’avait parlé (je le fais avec un écœurement croissant), mais à
l’étude critique du martyre d’un mystique de Bagdad au Xe siècle, sur lequel on a
débité d’innombrables âneries. Ce fut en réalité un très beau caractère et le récit de
son martyre a une couleur intense, une allure tragique qui m’emballe. J’ai envie de
faire là-dessus ma thèse de doctorat239.
Ce projet doctoral ne sera concrétisé qu’en février 1909, comme en témoigne cette lettre de
J’ai déposé, — comme sujet de thèse de doctorat ès lettres, — le travail dont je vous
avais entretenu, sur la « Passion d’al-Ḥallādj », ce martyr du ṣoufisme (†509/922) sur
lequel nous avons deux séries de textes contemporains parallèles, — les actes de
condamnation officiels et les témoignages ṣoūfis, sans compter les légendes
dramatiques postérieures œuvrées par les poètes. Il y a eu là une filiation de textes
assez embrouillés à étudier240.
A partir de 1907, et jusqu’à la fin de sa vie, Louis Massignon va consacrer plus d’une trentaine
de publications à al-Ḥallāj. La simple énumération des titres de ces travaux, plus ou moins
Parmi ces publications, citons ici : «Texte arabe d’une énigme d’al-Hallāj» (1908)241, « La
239
Lettre du 29/IV/1907 ; citée par : Daniel Massignon, « Chronologie », in Louis Massignon, éd. par Jean-
François Six (Paris : Éd. de l’Herne, 1970), 13-17], 14.
240
Lettre du 14/II/1909 ; citée par : Vycichl, La correspondance entre Max van Berchem et Louis Massignon
1907-1919 , 18.
241
Louis Massignon, « Texte arabe d’une énigme d’al-Hallāj », Al-Machriq, no XI (août 1908) : 880-881.
202
des docètes et Satan selon les Yésidis» (1911)243, «Ana Al Haqq - Étude historique et critique
sur une formule dogmatique de théologie mystique, d’après les sources islamiques »
(1912)244, le Kitâb al Tawâsîn (1913)245, Quatre textes inédits relatifs à la biographie d’al
et l’Essai sur les origines du lexique technique de la mystique musulmane (1922)249, «Note sur
de textes inédits concernant l’histoire de la mystique en pays d’Islam (1928)253, Le Diwân d’al
242
Massignon, « La passion d’al-Halladj et l’ordre des Halladjiyah », in Mélanges Hartwig Derenbourg (1844-
1908), (Paris : Leroux, 1909), 311-322.
243
Louis Massignon, « Al-Hallâj, le phantasme crucifié des docètes et Satan selon les Yésidis », Annales du
musée Guimet – RHR, t. LXIII, no2 (mars-avril 1911) : 195-207.
244
Louis Massignon, «Ana Al Haqq — Étude historique et critique sur une formule dogmatique de théologie
mystique, d’après les sources islamiques», Der Islam, t. III, fasc. 3, juillet (1912) : 248-257.
245
Louis Massignon (Éd.); Hosayn ibn Mansoûr al Hallâj, Kitâb al Tawâsîn par Aboû al Moghîth al Ḥosayn ibn
Manṣoûr al Ḥallâj. Texte arabe publié pour la première fois, d’après les manuscrits d’Istanbul et de Londres ;
avec la version persane d’al Baqlî, l’analyse de son commentaire persan, une introduction critique, des
observations, des notes et trois indices (Paris : Geuthner, 1913).
246
Louis Massignon (Éd.), Quatre textes inédits relatifs à la biographie d’al Hosayn ibn Mansoûr al Hallâj (Paris :
Geuthner, 1914).
247
Louis Massignon, al-Ḥallād̲ j,̲ EI1 (Leiden : Brill ; Paris : Picard, 1913-1938).
Passion d’al-Hosayn-Ibn-Mansour al-Hallaj : martyr mystique de l’Islam, exécuté à Bagdad le 26 Mars 922 :
248
étude d’histoire religieuse. Paris : P. Geuthner. (1922)248. Rééditions : (Paris: Gallimard, 1975) ; (Paris : Gallimard,
2010).
249
Massignon, Essai (1922)1; (1954)2; (1999)3.
250
Massignon, « Note sur la composition de La Passion d’al Hallâj, martyr mystique de l’Islam » 1921], EM I,
383-384. (Feuillet recto-verso daté de l’Avent 1921. Tirage à 40 ex. réservés)
251
Massignon, « Pro Hallagio » 1922], EM I, 76-79. (Texte imprimé en 1922, à 40 ex. réservés).
252
Louis Massignon, « Nouveaux documents persans concernant al-Halladj », RMM, vol. LVIII (1924) : 261-267.
253
Louis Massignon, Recueil de textes inédits concernant l’histoire de la mystique en pays d’Islam (Paris : Paul
Geuthner, 1929).
203
Hallâj (1931)254, puis une nouvelle édition remaniée en 1934255 et une autre en 1955 : Hoceïn
Mansûr Hallâj, Dîwân256. Puis en 1953 de nouvelles recherches sur le Diwān : « Recherches
nouvelles sur le Diwân d’al Hallâj et sur ses sources »257. Viennent ensuite les Akhbār al-
Jusqu’à la fin de sa vie, L. Massignon publiera encore plusieurs articles sur al-Ḥallāj : « Les
études sur les isnād ou chaînes de témoignages fondamentales dans la tradition musulmane
d’al Hallaj, tableau chronologique de son influence après sa mort » (1946)262, « Étude sur une
courbe personnelle de vie : le cas de Hallaj martyr mystique de l’Islam » (1946)263, « L’œuvre
254
Louis Massignon, Le Diwân d’al Hallâj, essai de reconstitution, édition et traduction par L. Massignon ,
Journal asiatique (janv.-mars 1931) : 1-193.
255
Louis Massignon, « Textes anciens — extraits du divan d’al Hallâj », Vaincre : revue mensuelle, 2e année, no 2,
15 nov. 1934. [rééd. de la publication de 1931 avec quelques corrections].
256
Louis Massignon ; Al-Husayn ibn Mansur Hallāj, Dîwân, traduit et présenté par Louis Massignon (Paris,
Éditions des Cahiers du Sud, 1955).
257
Louis Massignon, « Recherches nouvelles sur le Diwan d’al Hallaj et sur ses sources », in Mélanges Fuad
Köprülü (Istanbul : Osman Yaçin Matbaasi, 1953), 351-368.
258
Louis Massignon, Akhbār al-Ḥallāj. Recueil d’oraisons et d’exhortations du martyr mystique de l’Islam
Ḥusayn ibn Manṣūr Hallāj mis en ordre vers 360/971 chez Nasrabadhi et deux fois remanié, Publié, annoté et
traduit par Louis Massignon et Paul Kraus (Le Caire : Imprimerie César Sfeir (dépôt Larose), septembre 1936).
259
Rééditions : (Paris : Larose, 1936) ; (Paris, Vrin, 1957) ; (Paris, Vrin, 1975).
260
Louis Massignon, « Les études sur les isnad ou chaînes de témoignages fondamentales dans la tradition
musulmane hallagienne », in Mélanges dédiés à la mémoire de Félix Grat (Paris : Imprimerie Daupeley-
Gouverneur, 1946), 385-420.
261
Louis Massignon, « La légende de Hallacé Mansur en pays turc », Revue des études islamiques, (1941-1946) :
67-115.
262
Louis Massignon, « La survie d’al-Hallaj, tableau chronologique de son influence après sa mort », BEO, t. XI
(1945-1946) : 131-143.
263
Louis Massignon, « Étude sur une courbe personnelle de vie : le cas de Hallaj martyr mystique de l’Islam »,
Dieu vivant, Cahier 4 (1946) : 11-39
204
hallagienne d’Attâr » (1947)264, « Nouvelle bibliographie hallagienne » (1948)265, « El-Hallâj,
dans la mystique hallagienne : notion de l’ «Essentiel Désir »267, « Qissat Husayn al-Hallâj »
Où s’origine la fascination de Louis Massignon pour al-Ḥallāj : qu’incarne cette figure à ses
yeux ? Pouvons-nous tenter ici d’apporter quelques éléments de réponse à cette question ?
Tout d’abord, il est fasciné par la doctrine ḥallājienne de l’amour divin. En effet, Ḥallāj
professe un rapport d’amour religieux entre Dieu et l’homme. Or, comme l’écrit Jacques
pour elle-même », et d’autre part « de la volonté humaine qui cherche par l’intelligence à
contempler cette essence divine, afin de venir à l’union mystique de l’amour ».270Ainsi, al-
Ḥallāj incarne le procès de l’amour divin en Islām. C’est certainement l’un des aspects de
cette figure qui a fasciné Massignon. Il est également certainement fasciné par un autre
ḥallājienne, bien qu’elle soit qur’ānique au plan lexical, dépasse, déborde le cadre de la
méditation qur’ānique. Cette pensée s’élabore sur un mode qui n’est ni la psalmodie, ni le
264
Louis Massignon, « L’œuvre hallagienne d’Attâr », Revue des études islamiques (1941-1946) : 117-144.
265
Louis Massignon « Nouvelle bibliographie hallagienne » in Ignace Goldziher Memorial Volume, éd. Samuel
Löwinger; Joseph Somogyi (Budapest, 1948), 251-279.
266
Louis Massignon, « El-Hallâj, mystique de l’Islam », Bulletin des études arabes, no 43 (mai-juillet 1949) : 99-
102.
267
Louis Massignon, « Interférences philosophiques et percées métaphysiques dans la mystique hallagienne :
notion de l’ Essentiel Désir» in Mélanges Maréchal, t. II (Bruxelles ; Paris : Desclée de Brouwer, 1950), 263-296.
268
Louis Massignon, « Qissat Husayn al-Hallâj », Donum natalicium H. [enrik] S. [amuel] Nyberg Oblatum, Erik
Gren, Bernhard Lewin, Herlmer Ringgren, Stig Wikander (Uppsala : Universitetsbiblioteket, 1954), 102-117.
269
Louis Massignon, « Le martyre de Hallâj à Bagdad », La Nouvelle revue française, 2e année, no 14, 1er fév.
(1954) : 214-235.
270
Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident, 168.
205
commentaire. Cette pensée « est expérimentale, introspection mentale guidée par le
laquelle il faut participer. Pour cela, il ne se borde ni à une constatation empirique, ni à une
Enfin le troisième aspect qui passionne L. Massignon dans l’œuvre ḥallajienne, c’est qu’elle
contient les germes d’une optique réunissant les deux religions islamique et chrétienne, elle
propose, remarque J. Waardenburg, une ouverture sur le Dieu unique dont l’essence est
mystère, Ghayb.272 Cet aspect est clairement exprimé par L. Massignon lui-même, qui, dans
Je n’ai pas encore fini mon travail sur al-Ḥallâdj, et pourtant je voudrais mettre en
lumière sa doctrine de la divinité du Christ si imprévue dans l’Islam, née pour lui du
besoin d’un guide impeccable, possédant la « plénitude de l’Esprit », — pour ne pas
errer dans les voies mystiques : doctrine si curieusement récompensée par une mort
ignominieuse, en croix, — qu’il paraît nettement avoir désirée (la critique des textes
doit établir ces deux points)273.
Nous approfondirons ces points au cours de notre troisième chapitre, et chercherons à
présent, retenons simplement que L. Massignon entretient, à partir de 1907 et jusqu’à la fin
de sa vie, une relation passionnée à la figure d’al-Ḥallāj, et que l’auteur de la Passion, fut
profondément passionné par l’étude qu’il entreprit. On pourra ici s’interroger sur le rôle des
émotions dans le cadre des recherches menées par L. Massignon et supposer que sa
271
Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident, 168.
272
Waardenburg, « Regard de phénoménologie religieuse », 152.
273
Lettre du 16/IX/1909 de L. Massignon au P. Anastase, d’après D. Massignon, Autour d’une conversion, 75.
206
« passion » pour ce martyr a possiblement engendré certains biais, certaines inflexions, dans
sa vision d’ensemble de la mystique musulmane, voire dans sa vision de l’Islām tout entier.
Comme nous l’avions noté plus haut, la passion peut entraîner la diminution ou la perte du
matière de recherche académique, ce qui nous intéresse ici c’est de voir comment une
émotion, une tendance affective, peut entraîner une perte d’esprit critique, ou plus
Waardenburg observe qu’en attribuant à Ḥallāj une survaleur « par rapport à l’histoire de la
pensée religieuse […] autour et par rapport à la pensée hallajienne »276, L. Massignon créée
une nouvelle image de l’islām, lui attribuant tout entier, une valeur mystique277. C’est dire
entreprise : sa passion pour son champ d’étude est un biais qui risque d’altérer sa vision de
engendrer une image éloignée de la réalité étudiée, provoquer une distorsion de la vision du
champ d’étude.
274
« passion », d’après le : Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales/Ortolang en ligne].
URL : http://www.cnrtl.fr/definition/passion] Réf. du 18/VI/2019].
275
Waardenburg, « Regard de phénoménologie religieuse », 153.
276
Waardenburg, « Regard de phénoménologie religieuse », 153.
277
Waardenburg, « Regard de phénoménologie religieuse », 153.
207
2.3.2 Un orientaliste désorienté
profondément sa vie psychique et religieuse. Il s’agit d’un événement complexe, qui a été le
plus souvent qualifié de « conversion ». Le récit de cette conversion peut être reconstitué
grâce aux documents réunis et édités par son fils Daniel dans deux ouvrages intitulés : Le
reviendrons pas ici en détail sur ces événements, mais présenterons simplement ici les
éléments qui permettent de comprendre dans quelle mesure cette conversion affecta la
Quelques mois après son arrivée à Bagdad, au printemps 1908, alors qu’il a quitté Bagdad
pour effectuer une mission archéologique, Louis Massignon parvient le 30 avril 1908 au
caravansérail de Kūt al-ʿAmāra. Là, il rencontre des difficultés et doit finalement regagner
Bagdad dès le lendemain, le 1er mai, à bord d’un vapeur turc, la Burhaniyé. La mission est
écourtée. Sur le bateau, il est dévisagé, soupçonné d’espionnage et menacé de mort. La nuit
du 1er au 2 mai — sentant sa liberté et sa vie menacées, il a une velléité de prière en arabe 280.
Obligé de garder le lit, il avale deux cigarettes toute allumées, tente de s’enfuir, mais est
rattrapé et ligoté. Il tente de mettre fin à ses jours au moyen d’un couteau en se fendant sa
poitrine, mais interrompt son geste dès que le sang commence à couler. Plus tard, il se
278
D. Massignon, Le voyage en Mésopotamie …
279
D. Massignon, Autour d’une conversion…
280
D. Massignon, Le voyage en Mésopotamie …, 26
208
Peu après le coup de couteau manqué, j’avais subi un autre coup : intérieur, inouï,
suppliciant, surnaturel, indicible. Comme une brûlure, du cœur, au centre. Comme un
écartèlement de mes idées, l’intelligence se voyant roulée sur la roue de tous ses
propres jugements passés, frappée par chacune des condamnations qu’elle avait si
libéralement portées sur autrui ; « c’est vrai et juste ; et pourtant, je n’avais pas voulu
cela ». Non plus seul. Mais jugé. Presque une damnation. Une libération, en tout cas
hors d’entre les hommes. Et, immédiatement, la certitude que je reviendrais à Paris.
[…]. Une horreur atroce de moi-même me saisit et me fit garder les yeux obstinément
fermés pendant un temps que je crus égal à deux fois 24 h et qui fit bloc dans ma
mémoire avec mon transfert à terre le 4281.
L’Etranger qui m’a visité, un soir de mai, devant le Tâq, /sur le Tigre, dans la cabine de
ma prison, et la corde serrée après deux essais d’évasion, est entré, toutes portes
closes, Il a pris feu dans mon cœur que mon couteau avait manqué/, cautérisant mon
désespoir qu’Il fendait, comme la phosphorescence d’un poisson montant du fond des
eaux abyssales. […] L’Etranger qui m’a pris tel quel, au jour de Sa colère, inerte dans Sa
main comme le gecko des sables, a bouleversé, petit à petit, tous mes réflexes acquis,
toutes mes précautions, et mon respect humain. Par un retournement « finaliste » des
effets vers les causes, des intersignes, tel que la plupart des hommes ne le réalisent
qu’en mourant. Et cela m’est une excuse si je ne propose plus, ici, de chercher dans les
biographies des mystiques un vocabulaire technique d’ersatz pour « entrer en
présence » de Celui qu’aucun Nom a priori n’ose évoquer, ni « Toi », ni « Moi », ni « Lui
», ni « Nous », et si je transcris simplement un cri, imparfait, certes, mais poignant de
Rûmî (quatrain no 143), où le Désir divin, essentiel, insatiable et transfigurant, jaillit du
tréfonds de notre adoration silencieuse et nue : la nuit.
« Ce quelqu’un, dont la beauté rend jaloux les Anges, est venu au petit jour, et Il a
regardé dans mon cœur ;
281
D. Massignon, Le voyage en Mésopotamie…, 28
209
Il pleurait, et je pleurais ; puis Il m’a demandé : « de nous deux, dis, qui est
l’amant ? »282.
Après cet épisode éprouvant, Louis Massignon doit regagner la France pour s’y reposer. Il
son enfance. Afin de commémorer cet événement, il fera graver une plaque ex-voto, au
cœur même du vieux Bagdad, non loin du cénotaphe d’al-Hallāj, dans l’ancienne église des
Pères Carmes. Près d’un autel latéral, une plaque a été placée dans le mur voisin (Voir
Annexe 1a)283. On peut y lire arabe : « Anā huwa al ṭarīq wa al-ḥayat wa al-ḥaqq284 ; en latin :
« O Crux ave Spec Unica »285; et en français : « A Marie, Notre-Dame de la Joie, de la Vérité, de
la Croix » – « Saint Siméon priez pour nous » – « Louis Massignon, 1908 ». Cette stèle286, que
identique à une autre croix qu’il a fait placer en Bretagne, à Pordic, où il sera inhumé.
terre natale après un bouleversement intérieur fortement ressenti dans cette terre lointaine
282
Massignon, Réponse à l’« Enquête sur l’idée de Dieu et ses conséquences [1955], EM I, 6-7.
283
Mérigoux, « La reconnaissance de Louis Massignon envers l’Irak », 434.
284
[Je suis Lui, Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie] (tr.) ; Voir : Lettre de L. Massignon au P. Anastase du
24/VIII/1908 : «L’aimer, l’aimer davantage, s’Il le permet, en priant la très glorieuse Vierge Marie sa Mère et la
Nôtre, voilà ma voie, n’a-t-Il pas dit : Anā al-darb, anā al-haqq, anā al-hayāt ?» ; citée par : D. Massignon, Autour
d’une conversion …, 30.
285
[Salut ô Croix [notre] unique espérance] (tr.).
286
Elle fut dessinée par le danois, récemment converti Johannes Jörgensen. Voir : D. Massignon, Autour d’une
conversion, 31.
210
qu’il souhaitait explorer, montre que loin d’être uniquement un observateur impassible face
à un « objet » d’étude, Louis Massignon est un sujet affecté par la réalité qu’il explore et
étudie. Son champ d’étude, nous l’avons dit, le passionne, ce qui nous informe sur des
L’orientaliste va se trouver désorienté, comme « terrassé » par une crise intérieure qui le
perd pied, il fait l’épreuve de la déstabilisation, loin des siens, loin de ses repères habituels.
C’est dire combien l’étude entreprise affecte ici le chercheur. Il doit s’abandonner au lâcher-
prise, et s’engager malgré lui avec tout son être dans cette aventure.
En ce sens, la démarche de L. Massignon peut être mise en regard avec ce qui dans le champ
tenants de cette approche, le chercheur qui adopte une perspective près de l’expérience de
(feeling-thinking). Or, cet engagement holistique est bien présent chez L. Massignon : il
s’engage de tout son être, il engage ses pensées, ses sentiments, prend le risque de
met de côté ses mécanismes de contrôle, son programme et ses objectifs »287. L. Massignon
n’a pas vécu une extase ṣūfie pour mieux comprendre le taṣawwuf, mais il a fait l’expérience
287
Mentel, « Anthropologie expérientielle », Anthropen.
211
du lâcher-prise, et mis de côté ses mécanismes de contrôle, son programme et ses objectifs.
C’est pourquoi à certains égards, son approche pourrait être qualifiée « d’islamologie
expérientielle ».
d’étude ? Nous n’entendons pas ici ouvrir ce débat. Mais nous constatons avec J.
Waardenburg que Louis Massignon est personnellement affecté par l’étude qu’il entreprend.
Il est affecté non seulement pas le voyage et le dépaysement, mais aussi par la lecture de ces
textes eux-mêmes, qu’il se trouve à Bagdad ou à Paris. En abordant les textes mystiques,
sorte de grâce pouvait être à l’origine de leur inspiration. Une telle recherche impliquait
écrit J. Waardenburg, que ce n’était plus « le savant qui contrôlait complètement son texte,
mais la signification du texte qui affectait en quelque sorte le savant »288. Selon L. Massignon,
pour rendre pleinement justice au texte, il faut, en déchiffrant le contenu et d’un texte
mystique, s’interroger sur le message qu’il véhicule, sur la vérité à laquelle il se réfère.
même, le champ d’étude mystique musulmane l’affecte. Les textes qu’il étudie ne le laissent
Jacques Waardenburg, « Louis Massignon (1883-1962) As a Student of Islam », Die Welt des Islams, vol. 45 /3,
288
321, 2005. [Texte original: In this, it was no longer the scholar who was in complete control of his text, but the
meaning of the text somehow affected the scholar.], tr.
212
pas indifférent, et le touchent intimement. Nous avons vu que la passion amenait L.
Massignon à voir le champ d’étude d’une certaine façon et que la recherche qu’il avait
recherche de celui qui aborde un sujet ne se comprend que grâce à la prise en compte du
religieux qu’à travers ses propres yeux »289. Il n’est donc pas possible d’en parler comme s’il
était indépendant du sujet. Il est donc essentiel de chercher à saisir, afin de saisir le réel, le
chercheure dans le cadre de l’étude de la mystique musulmane. Nous avons montré qu’il
entretenait à son champ d’étude une relation passionnée, mais aussi que cette étude
l’affectait personnellement.
Chercheur de manuscrit, chercheur hors des sentiers battus, L. Massignon fut un pionnier à
plusieurs égards. A présent, nous nous intéresserons à cette exploration qu’il a menée hors
des sentiers balisés, en terre arabe, en langue arabe, à ces risques pris, en dehors de tout
289
Waardenburg, « Regard de phénoménologie religieuse », 154.
290
Waardenburg, « Regard de phénoménologie religieuse », 154.
213
confort : aux amitiés nouées là où presqu’aucun Français n’était allé, en Iraq, Syrie, Égypte.
Nous nous intéresserons à ceux qui ont cherché avec lui, lu et interprété ces textes avec lui,
orientant son regard et son interprétation, à ces savants d’Iraq, de Syrie et d’Égypte qui ont
214
2.4 L. Massignon et les lettrés d’Iraq et de Syrie
Comment se déroule le séjour de Louis Massignon à Bagdad ? Quels sont les éléments
qui vont orienter ses recherches, affecter sa découverte de la mystique musulmane, sa vision
de cette dernière ? Lorsqu’il arrive à Bagdad le 19 décembre 1907291 afin de mener à bien la
mission archéologique qui lui a été confiée, il fait le choix d’une immersion en langue arabe,
en terre arabe. Il s’en explique dans une lettre adressée à son ami Henri Maspéro, le 5 janvier
1908 :
Ici je prends racine arabe, c’est-à-dire que j’ai trouvé des gens selon mon idée —
bienveillants et assez lettrés, avec qui causer […] — quand la chose normale de la
solitude va être dépassée — près de qui vivre loin de la colonie européenne — qu’Allah
la disperse — comme l’armée abyssine à la guerre de l’Eléphant, amen292.
Il mentionne également ces relations nouées avec certains milieux lettrés dans
291
François Angelier, « Louis Massignon, une courbe de vie : 1883-1962 », 232.
292
Lettre du 5/I/ 1908 de L. Massignon à H. Maspéro, citée par J.-F. Six, in Louis Massignon, éd. J.-F-Six (Paris :
Cahier de l’Herne, 1970), 36 (nous soulignons).
293
Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). I. Relevés archéologiques, IV.
215
Louis Massignon loge dans le vieux quartier Ḥaydar-Khāne, où les cousins al-Alūsī acceptent
J’étais arrivé à Bagdad pour étudier ce mystique : Hallâj, et j’ai vu que je ne pouvais
rien faire, parce que l’étranger c’est l’ennemi, que généralement — c’est en effet ou un
espion ou un commerçant — qui essaie de gagner le plus qu’il peut. Donc il n’y a aucun
espoir d’avoir avec les musulmans de Bagdad toute espèce d’intimité. Alors j’ai joué le
tout pour le tout. [...] Donc, un beau jour, je me suis présenté chez eux […] Et je leur ai
demandé de me prendre en charge comme hôte. J’avais joué et gagné. Parce qu’il y a
une chose dans la vie humaine, il y a une chose dans l’éducation, c’est l’hospitalité294.
Tout d’abord, les cousins al-Alūsī se méfient de cet étranger et s’interrogent sur le motif de
son séjour. Ils acceptent bientôt de lui accorder l’hospitalité. L. Massignon n’oubliera pas
[…] la diyâfa, la dakhalla, est pour moi une chose sainte, et aucune fidya295 n’est pour
moi capable d’épuiser le sens paternel, et plus que paternel, spirituel, que j’ai compris
par cet homme. [….] Il me prenait tel quel et il essayait de me faire aboutir à mon
destin. […] J’étais venu me poser sur le coin de son toit, comme un oiseau bizarre venu
d’ailleurs. Et bien, il n’a pas essayé de m’apprivoiser. Mais il m’a alimenté le temps où il
n’y avait d’autre endroit où je puisse boire quelque chose de très pur, qui était la
doctrine musulmane, comme il la comprenait, de tout son cœur296.
Dans son rapport de Mission, la vigueur des remerciements adressés à la famille al-Alūsī est
éloquente :
Tout mon souvenir, toute ma reconnaissance vont aux amitiés lointaines, dont l’aide
constante et fidèle m’a été si précieuse, si douce, pendant tout mon voyage, là-bas :
avant tout, aux deux Sayyid, ash shaykh Maḥmoūd Shoukrī al Aloūsī, professeur à la
294
Massignon, « Les maîtres qui ont guidé ma vie », 17.
295
Terme arabe signifiant « rançon ».
296
Massignon, « Les maîtres qui ont guidé ma vie », 18-19.
216
mosquée de Ḥaïderkhāneh à Bagdad, et à al Ḥājj ʿAlī ʿAlā oud Dīn ibn Noʿmān al Aloūsī,
ancien qādhī de Ba’labakk, élu depuis député de Bagdad […]297.
Ses hôtes ne lui offrent pas seulement leur hospitalité et leur protection. Ils vont également
l’aider dans ses recherches de diverses manières : ils lui permettent d’accéder à des
documents anciens, aux manuscrits de la cité ; concernant son étude des awqāf, Ḥājj ʿAlī al-
Alūsī l’aide à entrer en contact avec les tenanciers des grands propriétaires et lui remet les
Mirjāniyya. Il publiera ses travaux en 1907299, puis en 1912, dans son second rapport de
Les inscriptions suivantes, portant les nos II, III, IV, V, VI, VII, VIII, IX, X, XI sont
inédites : je les ai personnellement copiées, photographiées et étudiées sur place les 29
janvier et 12 mars 1908, en m’aidant de deux déchiffrements antérieurs manuscrits dus
à deux auteurs arabes, celui de Noʿmān al Aloūsī, inséré par lui en tête de son
catalogue (manuscrit) des livres de la bibliothèque de la mosquée Mirjānīyah, et celui
de Maḥmoūd Shokrī al Alousī, qui dérive du premier, et se trouve inséré dans son
ouvrage manuscrit Kitāb akhbār Baghdād ‘wa mā jāwarahā min al bilād […].301
Insistons ici sur le fait que l’islamologue et les cousins al-Alūsī travaillent ensemble,
effectuent les recherches ensemble et qu’ils se rendent des services mutuels grâce à la
exemple, une publication conjointe portant sur le dialecte arabe de Bagdad, publiée en arabe
297
Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). I. Relevés archéologiques, 57.
298
Massignon. Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique, 67.
299
Massignon, « Les medresehs de Bagdâd ».
300
Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique.
301
Massignon. Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique. 3-4.
217
à Constantinople sous le titre : Risālat al-amthāl al Baghdādiyya allatī tajrī al-ʿāma lilqāḍī
Abī al-Ḥusayn ʿAlī al-Faḍil al-Mū’īdī al-Ṭālqānī jamʿāhā fī sana 421 higira302.
arabe, en langue arabe. À ce sujet, les réflexions de Francis Affergan sur L. Massignon sont
Il écrit : « Parler ne réside pas dans le fait de s’emparer de quelque chose, encore moins de
quelqu’un, mais dans le détournement de soi. Parler désorienté. En parlant, je m’égare, tel le
sujet dés-emparé errant dans le désert. On ne cherche qu’en s’égarant pour Massignon »303.
spirituel, puisqu’on n’élabore un langage que pour sortir de soi vers un autre: pour évoquer
avec lui un Absent, la troisième personne, comme dit la grammaire, al-Ghâ’ib, l’Inconnu,
Pour F. Affergan, la parole est « Destinée à nous faire sortir de notre parenté, la parole se
parole désannexe plutôt le sujet. Dire consiste à s’exiler hors de la chose pour mieux la
302
Louis Massignon, Risālat al-amthāl al-Baghdādiyya allatī tajrī bayna al-ʿāmma lil qāḍī Abī Ḥusayn ʿAlī b. Faḍl
al-mū’ayyadī al-Ṭāliqānī, jamaʿaha fī sanat 421 h., ṭubiʿat bi-nafaqat Massignon, wa taṣhīh ʿayn. bā’., (Maṭbaʿat
Raʿamsīs bi-al-Fajjāla, Miṣr, 1913)
[Traité des proverbes de Baġdād qui ont circulé au sein de la population de Bagdad, collectés par le juge Abī al
Ḥusayn ʿAlī b. Fadil al-mū’ayyadī al-Ṭāliqānī en l’an 421 h., Imprimé aux frais de Louis Massignon et corrigé par
ʿayn. bā’ (Imprimerie Raʿamsīs bi-al-Fajjāla, Egypte, 1913)]
303
Affergan, « L’involution de l’anthropologie chez Louis Massignon », 146-147.
304
Massignon, « Valeur de la parole humaine en tant que témoignage » [1951], EM I, 55.
305
Affergan, « L’involution de l’anthropologie chez Louis Massignon », 146.
218
nommer ».306 Comme nous allons le voir, c’est grâce à cet exil, à ce décentrement, à ce détour
par la réalité de l’autre, que L. Massignon va trouver sa vérité, sa vocation, à la suite d’une
Nous soulignerons à présent l’importance du rôle joué par la famille al-Alūsī dans
relation à l’islām : cette famille le prend sous sa protection et lui permet de goûter ce «
quelque chose de très pur, qui était la doctrine musulmane » 307, telle qu’ils la comprennent.
Suite à la crise intérieure qui le terrassa sur la Burhaniyé, L. Massignon est très affaibli
physiquement : sa vie est en danger. Les al-Alūsī veilleront sur ce qu’il croit être « son
agonie » dans la nuit du 7 au 8 mai 1908 308. Ils récitent, auprès de lui, la sourate Yā-Sīn (36),
sourate des mourants309. Roger Arnaldez rapporte les souvenirs de L. Massignon à ce sujet :
Ses hôtes musulmans qui l’hébergeaient le crurent mort. Quand il reprit ses esprits, il
les entendit réciter les versets du Coran comme ils l’auraient fait pour un
coreligionnaire. Massignon en reçut une très vive impression qui est à la base de ses
réflexions sur l’hospitalité comme valeur religieuse fondamentale. Les musulmans, ses
hôtes, en récitant le Coran selon leur foi, s’étaient mis à sa place, à lui chrétien et
étranger, comme un musulman pourrait le faire pour un autre musulman. La lecture
du Coran par ses hôtes prenait une signification extrêmement profonde, le Coran
306
Affergan, « L’involution de l’anthropologie chez Louis Massignon », 147-148.
307
Massignon, « Les maîtres qui ont guidé ma vie », 18-19.
308
Moncelon, « Louis Massignon et Frithjof Schuon : une rencontre posthume », 185.
309
Pénicaud, « Le Réveil des Sept Dormant. Anthropologie d’un pèlerinage islamo-chrétien en Bretagne »,
(2010), 56.
219
n’était plus un obstacle, mais, dans la bouche de ces pieux musulmans, il devenait un
lien spirituel très fort310.
Ce passage nous montre l’importance du lien spirituel qui se tissa entre Louis Massignon et
ses hôtes : se sentant sauvé par l’intercession d’âmes musulmanes qui prièrent pour lui en
arabe, L. Massignon développera sa vie durant une relation très intime à la langue du Qur’ān
et se sentira véritablement débiteur d’une dette envers l’islām. Certaines sources nous
permettent de comprendre qu’au cours des mois précédents, il échangeait volontiers avec
cette famille au sujet des sens des versets du Qur’ān : « […] il y a dans la sourate an-Nūr, un
passage bien étrange, sur lequel les ṣūfis se sont passionnés : Allāhu nūru l-samāwāti wa-l-
arḍi, mathalu nūrihi ka-mishkātin […] [Q. 24 : 35] Ḥājj ʿAlī Alūsī en était très frappé et m’en
parlait »311.
Y. Moubarac, qui fut le secrétaire et le disciple de L. Massignon, voit dans cette rencontre
Massignon : « Dans l’ordre néanmoins du commencement, qui n’est pas celui des débuts, il
semble que le point de départ de sa courbe de vie se situe au bord de la source sémitique
l’Islam » 312.
Ce que L. Massignon doit aux al-Alūsī, c’est non seulement de l’avoir accueilli, protégé, aidé
dans ses recherches, instruit au sujet de Bagdad et de l’islām, mais c’est aussi de lui avoir
310
Roger Arnaldez, « Islam et arabité. Le dialogue islamo-chrétien. Lecture chrétienne du Coran chez
Massignon et Moubarac », in Youakim Moubarac, éd. Jean Stassinet (Lausanne ; Paris : L’Age d’homme, 2005),
177-181], 182.
311
Lettre du 11/IX/1908 de L. Massignon au P. Anastase ; citée par D. Massignon, Autour d’une conversion… 42.
312
Moubarac, « Islam et arabité. Hommage à Louis Massignon », 177.
220
permis de retrouver le chemin de la foi : le 26 février 1938, l’orientaliste écrit à Noureddine
Beyhum :
Il est très vrai que je suis croyant, profondément chrétien, catholique, il est non moins
vrai que, si je suis redevenu croyant, il y a trente ans, après cinq années d’incrédulité,
c’est à des amis musulmans de Bagdad, les Alûssi, que je le dois. C’est en Arabe qu’ils
ont parlé de moi à Dieu, en priant, et de Dieu à moi et c’est en arabe que j’ai pensé et
vécu ma conversion, en mai-juin 1908 […] D’où la reconnaissance profonde que je
garde de l’Islam313.
Ici apparaît un paradoxe : s’il est redevenu croyant, c’est à des musulmans qu’il le doit.
Pourtant, comme l’indique la croix de l’Église des Carmes, il ne s’agit pas d’une conversion à
l’islām, mais d’un retour à la foi chrétienne de son enfance, au Christ, qui redevient, comme
reconnaissance du jeune français à l’égard de cette famille, ces lignes qu’il adresse le jour de
Par la grâce de Dieu, je vous transmets mes chaleureuses salutations car Dieu a
imprimé au fond de mon cœur le souvenir de votre générosité que je n’oublierai
jamais ; pas un jour ne passe sans que revienne à ma mémoire, d’une manière ou d’une
autre, ce qui m’est arrivé en la compagnie de la famille Al-Alūsī à Bagdad, la vôtre,
Maître, ainsi que celle du défunt Al-Ḥājj ʿAlī, que Dieu le bénisse314. J’ai reçu de vous
bien des connaissances littéraires et bénéficié de votre illustre enseignement. Tout
cela a développé en mon cœur la passion de la louange à Dieu pour ses grâces ; que
Dieu vous garde à jamais 315.
313
Lettre du 26/02/1938 de L. Massignon à Noureddine Beyhum ; citée par : Keryell, L’hospitalité sacrée, 53.
314
Décédé 2 ans plus tôt, en 1921.
315
Voir annexe 7 (tr.).
221
Lorsque Maḥmūd Shukrī quitte ce monde à son tour, le savant français exprime, dans une
lettre adressée à Muḥammad Bahjat al-Atharī, le 25 juin 1924, la tristesse qu’il ressentit en
j’ai ressenti une vive douleur, une profonde affliction. Nous avons rendu grâce à Dieu
lorsque nous avons entendu parler de sa patience dans l’adversité et de ses vertus.
Aussi nous vous serions reconnaissants d’avoir la gentillesse d’être notre représentant
pour présenter nos condoléances à sa noble famille. Que Dieu, Le Très haut, nous
réunisse pour le meilleur — dans le souvenir du défunt316.
L. Massignon éprouve à l’égard des al-Alūsī non seulement de l’affection, de l’estime, mais
aussi une profonde reconnaissance envers ceux qui l’ont protégé, ont intercédé pour son
âme et ont permis son retour à Dieu. La famille al-Alūsī se réjouit du retour à la foi de L.
Massignon. Avant son départ, Ḥājj ʿAlī ad-Dīn al-Alūsī fait graver un anneau de cristal (Voir
peut y lire : «١٣٢٦ » لويز ماسينون عبده. Nous traduisons cette inscription comme suit : « Lūīz
Māsīnon, Son serviteur. An 1326 de l’hégire [1908] ». L’islamologue conservera cette preuve
d’amitié avec le plus grand soin. Nous retrouvons ce sceau apposé au bas d’une lettre
316
Muḥammad Bahja Al-Atharī, Aʿlām al-ʿIrāq, Kitāb tārīkhī adabī intiqādī yataḍamman sīrat al-Imām al-Alūsī
al-Kabīr wa ta’bīn al-ʿulamā’ wa al-udabā’ wa tarājim nawābigh al-Alūsiyin (al-maṭbaʿa al-salafiyya, Miṣr,
1345h/1926, 174 (tr.) [Muḥammad Bahjat Al-Atharī, (1345/1927). Les savants de l’Iraq. Livre historique
littéraire et critique contenant la biographie du grand Alūsī, les hommages posthumes des savants et des
lettrés et les biographies des Alūsī (Imprimerie Salafie d’Égypte, 1345 h. /1927), 174. (tr.).]
317
Kamil Muṣṭafā Shaybī, « Massignon wa al-Ḥallāj », Fī qalb al-Sharq : qirāʼa muʿāṣira li-aʿmāl Louis Massignon,
Aʿmāl al-nadwa allatī naẓẓamathā Kullīyat al-Ādāb, Jāmiʿat al-Qāhira bi-al-taʿāwun maʿa al-Markaz al-Faransī
lil-Thaqāfa wa-al-Taʿāwun wa-al-Jamʿiyya al-falsafiyya al-Miṣriyya, fī al-fatra min 13-15 Māris, 1999 (Le Caire :
al-Majlis al-Aʿlā lil-Thaqāfa, 2005), 111-97], 101. (tr.).
Kamil Muṣṭafā Shaybī, « Massignon et al-Ḥallāj », in Au cœur de l’Orient. Relectures contemporaines de
l’œuvre de Louis Massignon. /Actes du Colloque tenu à l’Université du Caire, Faculté des Lettres en
collaboration avec le Centre Français de Culture et de coopération. 13-15 mars 1999 (Le Caire : Haut Conseil de
la culture, 2005), 97-111], 101.] (tr.).
222
adressée à Jamāl-al-Dīn al-Qāsimī le 8 mars 1912 (Voir annexe 6) et au bas de la lettre qu’il
adresse à Maḥmūd Shukrī le 25 juillet 1923. (Voir Annexe 7). En 1957, Louis Massignon
Il [Ḥājj ʿAlī Alūsī] m’avait fait un anneau de cristal, un sceau où mon nom était gravé. Il
considérait alors que j’étais un traître. A ce moment-là, le sceau était fini et j’étais
redevenu croyant. Il a fait ajouter dessus : « Abdouhou », le serviteur de Dieu, qui est
un titre aussi bien d’un chrétien que d’un musulman, parce que ce serviteur de Dieu
est Abraham, serviteur du Dieu de l’hospitalité318.
envers cette famille, pour s’acquitter de la dette qu’il a contracté envers elle. En 1933, il écrit
à Ortega y Gasset :
Il est donc exact que j’avais cessé d’être chrétien […] quand l’apprentissage de la
langue arabe, l’initiation au milieu social arabe m’entraînèrent à des séjours prolongés,
souvent en costume arabe, en milieu musulman ; spécialement à Bagdad, où des
amitiés inattendues m’attendaient, vraiment fraternelles et profondément
musulmanes. Et c’est là, il y a vingt-cinq ans, dans un milieu purement islamique et
arabe, où j’en étais venu, non seulement à vivre, mais à penser ma vie en arabe que la
leçon divine de l’instant présent m’atteignit, en plein cœur : dans des circonstances
tragiques où il n’était certes pas question pour moi d’un délicado tormento literario,
sous la brûlure nue d’un examen de conscience inexorable. Redevenu chrétien, dès
lors, toute ma vie devenue action de grâces s’est trouvée consacrée au monde
musulman, qui m’avait aidé à retrouver Dieu, à mes frères en Abraham : afin de les
mieux comprendre, pour mieux m’associer fraternellement à toutes les possibilités
humaines et divines de leurs intelligences et de leurs cœurs319.
318
Massignon, « Les maîtres qui ont guidé ma vie », 19.
319
Lettre du 11/II/1933 de Louis Massignon à Ortega y Gasset ; citée par : Christian Jambet (Éd.), Henry Corbin
(Paris : l’Herne, 1981), 332. Nous soulignons.
223
Les dernières lignes de ce texte, nous éclairent sur la manière dont Louis Massignon conçoit
sa vocation : se consacrer à ses frères en Abraham, les comprendre, s’associer à toutes les
que L. Massignon fut témoin, au contact de la famille al-Alūsī, de la manière dont ces
croyants comprenaient la doctrine musulmane : dans toute sa pureté, de tout leur cœur 320.
Leur vision de l’islām demeurera une référence pour L. Massignon, d’où l’importance, pour
notre sujet, de bien comprendre la religiosité de cette famille. L’analyse a également permis
de montrer que L. Massignon retrouve la foi chrétienne en arabe et grâce à des amis
musulmane de ce chercheur, il est donc souhaitable d’avoir présente à l’esprit cette « triade
rigueur recourir, afin de décrire la manière dont ces trois éléments sont associés, à l’image
d’un « nœud borroméen » afin d’insister sur le lien qui unit, de manière indissociable chez
En 1957, dans un texte intitulé « Les maîtres ayant guidé ma vie », juste après avoir
évoqué la figure d’I. Goldziher, et avant d’évoquer celle de Ch. de Foucauld, L. Massignon
320
Massignon, « Les maîtres qui ont guidé ma vie », 18-19.
224
Je me suis présenté chez cet homme, qui était un homme extrêmement estimé, d’abord
pour son cours, et puis je dirais pour son adab. En arabe il n’y a pas seulement le ʿilm,
c’est à dire la science, mais il y a le adab, c’est à dire la manière dont on livre sa
science. C’était un homme hautement estimé, d’une famille vénérée qui n’était pas du
tout des congrégationnels321.
Cette rencontre avec la famille Al-Alūsī va lui permettre d’accéder à la pensée et aux travaux
de plusieurs générations de ʿulamā’ de Bagdad : quelle est la relation des différents membres
Durant l’hiver 1907 et le printemps 1908, L. Massignon est l’élève de Ḥājj ʿAlī al-Alūsī (Voir
annexe 3) et de son cousin, Maḥmūd Shukrī al-Alūsī (Voir annexe 4). L’un de ses collègues
d’étude, ʿAbbās al-ʿAzzāwī, a décrit le lieu dans lequel avait lieu l’enseignement322. Il s’agit de
la mosquée Mirjāniyya (Voir annexe 8), située près du souk des oiseaux, à proximité de Bāb
al-Aghā al-Dankajiyya, et dans laquelle les Alūsī enseignent de père en fils depuis plusieurs
générations.
droite en entrant, se trouvent deux pièces en enfilade. La première sert de kuttāb (école
qur’ānique) ; puis vient le muṣallā (lieu de prière). A gauche, le bīr (puits), et le madfan
(tombeau) du fondateur. Les chambres pour les étudiants se situent au premier étage, de
même que la bibliothèque323. Cette dernière, note L. Massignon, est fort intéressante et
possède un catalogue manuscrit de son fonds, de la main de Nuʿmān al-Alūsī.324 Cette école,
321
Massignon, « Les maîtres qui ont guidé ma vie »17. Nous soulignons.
322
Kamel Muṣṭafā Shaybi, « Massignon et al-Ḥallāj », 100.
323
Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique, 1.
324
Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique, 2.
225
précise L. Massignon, fut fondée en 758/1357 pour l’enseignement du tafsīr, du ḥadīth, du
droit hanéfite et shāfiʿite, par Mirjān ibn ʿAbdallāh ibn ʿAbd al-Raḥmān, dont le nom est
Parmi les membres de la famille al-Alūsī, le premier à y transmettre son savoir fut Abū al-
Thanāʾ Shihāb al-Dīn (1802–1854), l’auteur du célèbre tafsīr, Rūḥ al-maʿānī326, couramment
surnommé « le grand Alūsī ». L’un de ses fils prit sa suite : Nuʿmān Khayr al-Dīn Al-Alūsī, né
en 1836 (Voir annexe 2), auteur de Jalāʾ al-ʿaynayn fī muḥākamat al-Aḥmadayn. Grâce à un
waqf. L. Massignon commente la manière dont fut entreprise cette restauration en ces
que son admiration pour Ibn Taymiyah laisse deviner ».327 Puis Nuʿmān revint à Bagdad,
ayant été nommé ra’īs al-mudarrisīn (chef des enseignants) de cette école328. Tout au long de
sa vie, il constitua une importante bibliothèque et en fit don à cette mosquée. En 1899, il fut
325
Massignon. Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique, 2.
326
Sadeq Sajjadi; Farzin Negahban, «Al-Ālūsī», Encyclopedia Islamica online, Ed.: Wilferd Madelung and, Farhad
Daftary.
URL : https://referenceworks.brillonline.com/entries/encyclopaedia-islamica/al-alusi-
COM_0262?s.num=0&s.f.s2_parent=s.f.book.encyclopaedia-islamica&s.q=alusi] réf du 19/VI/2019].
Shihāb al-Dīn Maḥmūd al-Alūsī al-Baghdādī, Rūḥ al-maʿānī fī tafsīr al-Qur’ān al-ʿaẓīm wa al-sabaʿ al-mathānī
(Beyrouth : Idārat al-Ṭibāʿa al-Munīriyya, 1987). [Shihāb al-Dīn Maḥmūd al-Alūsī al-Baghdādī, L’âme de la
signification : commentaire du Coran sublime et des sept redoublements (Beyrouth : Idārat al-Ṭibāʿa al-
Munīriyya, 1987).]
327
Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique, 3.
328
Sadeq Sajjadi; Farzin Negahban, « Al-Ālūsī », Encyclopedia Islamica online.
329
Sadeq Sajjadi; Farzin Negahban, « Al-Ālūsī », Encyclopedia Islamica online.
226
La position de Nuʿmān Khayr al-Dīn fut héritée par son fils Ḥājj ʿAlī ʿAlā al-Dīn330(1860–1921),
(Voir annexe 3), qui devint juge en chef de Bagdad durant les cinq dernières années de sa
vie331. C’est ce dernier que L. Massignon qualifie de « troisième maître ayant guidé se vie »
tout en précisant qu’il était « ḥanafite »332. Au moment où L. Massignon séjourne à Bagdad, il
Khayr al-Dīn, succède à son cousin à la Mosquée Mirjāniyya. Il devint une figure importante
(Nahḍa), locale. Il travailla toute sa vie comme professeur, affilié à plusieurs écoles,
Après avoir esquissé cette généalogie de savants, de père en fils, et afin de mieux
comprendre la relation des al-Alūsī au taṣawwuf, nous allons examiner plus en détail les
330
Basheer Nafī, « Salafism Revived: Nuʿmān al-Alūsī and the Trial of Two Aḥmads », Die Welt des Islams, no 49
(2009), 49-97]: 58
331
Sadeq Sajjadi; Farzin Negahban, «Al-Ālūsī», Encyclopedia Islamica online.
332
Louis Massignon, « Les maîtres qui ont guidé ma vie », in Louis Massignon et ses contemporains, éd. Jacques
Keryell (Paris : Karthala, 1997), 17.
333
Louis Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique.t. XXXI, (Le
Caire : IFAO, 1912), 3.
334
Edouard Méténier [2009]. Encyclopedia of Islam, THREE, online. Ed. by: Kate Fleet, Gudrun Krämer, Denis
Matringe, John Nawas, Everett Rowson, s.v. «Al-Alūsī Family». (réf. du 25 juillet 2018) [2009].
227
2.4.4 Complexité de la généalogie intellectuelle et spirituelle de la famille al-
Alūsī
shariféenne335. Le père du « grand Alūsī », ʿAllāma Ṣalāḥ al-Dīn Sayyid ʿAbdullāh al-Alūsī (m.
1830), était peut-être le premier à embrasser le madhhab ḥanafī alors que le reste de la
Abū al-Thanā’ Sayyid Maḥmūd Shihāb al-Dīn al-Alūsī (1802–1854), fut l’un des plus
importants ʿulamā’ de la première moitié du XIXe siècle à Bagdad. Il est l’auteur d’un
quinze ans. Il étudia avec trois maîtres bien distincts : il fut initié avant l’âge de vingt ans à
la Ṭarīqa Naqshbandiyya par Mawlana Khālid Naqshbandī (1776-1826), qui adhérait à la voie
du Qur’ān et de la Sunna et était sur le plan théologique un Ashʿarī338. Il fut également l’élève
d’un spécialiste du ḥadīth, ʿAlā’ al-Dīn al-Musillī, qui avait lui-même hérité son savoir de
traditionnistes yéménites et damascènes. Enfin, il fut l’élève du salafi ʿAlī al-Suwaydī (1749-
1821), dont le père et l’oncle avaient reçu leur ijāza de savants réformistes et spécialistes du
ḥadīth du Caire et de Médine, tel Murtaḍā al-Zabīdī, Muḥammad Ḥayāt al-Sindī et ʿAbdullāh
335
Basheer Nafī, « Abu al-Thana’ al-Alūsī: An ʿAlim, Ottoman Mufti, and Exegete of the Qur’an », International
Journal of Middle East Studies, vol. 34, (3), aug. (2002), 465-494]:467.
336
Nafī, « Abu al-Thana’ al-Alūsī », 468.
337
Sadeq Sajjadi; Farzin Negahban, «Al-Ālūsī», Encyclopedia Islamica online.
Shihāb al-Dīn M. Al-Alūsī, Rūḥ al-maʿānī…
338
Nafī, « Abu al-Thana’ al-Alūsī », 473.
228
b. Sālim al-Baṣrī339. De l’hétérogénéité de ces filiations intellectuelles découle la complexité
de sa pensée.
Rappelons qu’à la fin du XVIIe siècle et durant le XVIIIe siècle, bien que la théologie ashʿarite
Murtaḍā al-Zabīdī (1732-1791), ainsi que Shāh Walī Allāh Dihlawī (1703-1762), s’intéressent à
Ibn Taymiyya dans sa réponse aux théologies ashʿarites et muʿtazilites, dans son objection
respecter les tenants de ce qu’il considérait comme étant l’islām orthodoxe. Il appelait à un
À cause des critiques formulées par le « Shaykh al-Islām » à l’égard de certains aspects du
taṣawwuf (critiques reprises par Ibn ʿAbd al-Wahhāb), il semblerait a priori inconcevable
pour un ʿālim ṣūfi de souscrire à son enseignement. Pourtant, les cas d’al-Kūrānī, de Dihlawī,
et d’al-Zabīdī, qui tous étaient des ʿulamā’ avec de profondes affiliations ṣūfies, suggèrent la
possibilité d’une attitude dans laquelle une vision ṣūfie-réformiste et une croyance
339
Nafī, « Abu al-Thana’ al-Alūsī », 470.
340
Nafī, « Abu al-Thana’ al-Alūsī », 466.
341
Nous reviendrons sur ces concepts au cours du chapitre 6.
342
Nafī, « Abu al-Thana’ al-Alūsī », 466 ; sur Ibn Taymiyya et le soufisme, voir : Qais Assef, « Le soufisme et les
soufis selon Ibn Taymiyya », BEO, t. LX (mai 2012) : 91-121
229
d’inspiration salafie peuvent coexister343. Cette attitude a été désignée par Fazlur Rahman
par le terme « néo-ṣūfisme », terme qui désigne le taṣawwuf réformé de manière orthodoxe
en accord avec al-Kūrānī, al-Dihlawī et al-Zabīdī, qu’avec Ibn ʿAbd al-Wahhāb. Notons, par
exemple, qu’il était convaincu de la sainteté (walāya) d’Ibn ʿArabī et croyait dans la notion
de l’unité d’essence (waḥdat al-wujūd)345. Dans son introduction à Rūḥ al-Maʿānī, il présente
la transmission correcte des ḥadīths en lien avec le sens des versets qur’āniques et la science
des lectures du Qur’ān, outils qu’un interprète salafi se risquerait rarement à utiliser. Il
Qur’ān comme parole de Dieu, tirant ses arguments essentiellement de sources ashʿarites346.
La complexité de ce tafsīr découle du fait qu’elle combine trois approches : salafie, ṣūfie et
théologie du ra’ī347. L’auteur, qui accorde autant d’importance aux aspects exotériques
343
Notons cependant que le terme « salafi » ne recouvrait pas à l’époque de L. Massignon la même réalité que
celle qu’il recouvre aujourd’hui. Voir : Henri Laoust, « Le réformisme orthodoxe des “Salafiya” et les caractères
généraux de son orientation actuelle », Revue des Études Islamiques, vol. 6 (1932) 175-224] ; Bernard Rougier
(Éd.), Qu’est-ce que le salafisme ? (Paris: Presses Universitaires de France, 2008).
344
Fazlur Rahman, Islam (Chicago: University of Chicago Press, 19792), 206.
345
Mun’im Sirry, « Jamâl al-Dîn al-Qâsimî and the Salafi Approach to Sufism », Die Welt des Islams, no 51 (2011),
75-108], 80.
346
Nafī, « Abu al-Thana’ al-Alūsī », 482.
347
Nafī, « Abu al-Thana’ al-Alūsī », 483.
230
qu’aux sens cachés du Livre révélé de l’islām, écrit dans son introduction : « Celui qui
Livre est comparable à celui qui prétend parvenir au cœur d’une maison sans en avoir
franchi la porte »348. Cette citation montre combien l’éducation de ce savant était imprégnée
critique : les attitudes ṣūfies et salafies n’étaient pas exclusives les unes des autres349.
Comme le fait observer B. Nafi, rien n’illustre mieux la difficulté de définir les positions du «
grand Alūsī » que la manière dont ses deux fils ont divergé. Alors que Nuʿmān Khayr al-Dīn
al-Alūsī (1836-1899) devenait le plus influent ʿālim salafi de la fin du XIXe s., son frère aîné,
ʿAbdullāh Bahā’ al-Dīn (1832–1874), était connu comme un ʿālim aux fortes tendances
ṣūfies350.
En 1881, Nuʿmān Khayr al-Dīn al-Alūsī (1836-1899) publie son Jalā’ al-ʿaynayn fī muḥākamat
al-Aḥmadayn, l’un des traités les plus finement écrits en faveur de la défense d’Ibn
Taymiyya, dans lequel il cite notamment la défense de ce dernier par al-Kūrānī351. L’auteur y
suit la distinction d’Ibn Taymiyya entre les ṣūfis exemplaires, qui adhéraient à la sharīʿa, et
les ṣūfis « déviants », qui y contrevenaient352. Il s’agit d’un texte fondateur de l’émergence de
348
Shihāb al-Dīn M. Al-Alūsī, Rūḥ al-maʿānī, t. I., 7 (Trad. Eric Geoffroy, Initiation au soufisme (Paris: Fayard,
203), 68).
349
Nafī, « Abu al-Thana’ al-Alūsī », 487-488.
350
Nafī, « Abu al-Thana’ al-Alūsī », 465.
351
Khaled El-Rouayheb, Islamic Intellectual History in the Seventeenth Century: Scholarly Currents in the
Ottoman Empire and the Maghreb (Cambridge : Cambridge University Press, 2015), 310.
352
Itzchak Weismann, « Genealogies of Fundamentalism: Salafi Discourse in Nineteenth Century Baghdad »,
British Journal of Eastern Studies, vol. 36, no2 (August 2009), 267-280]: 273.
231
la pensée salafie moderne353 et il est sans-doute à l’origine de l’intérêt que développa le
publiciste Rashīd Riḍā (1865-1935) pour la pensée d’Ibn Taymiyya354. L’histoire de ce texte
montre, comme l’écrit I. Weismann, que l’Iraq était alors le berceau du salafisme moderne,
maîtres, M. Amīn al-Wāʿiz, était un ʿālim salafi qui avait étudié avec son père. Dans Jalā’ al-
ʿaynayn, il fait également référence au ṣūfi Khālid al-Naqshbandī (1776-1826), qui avait été
l’un des maîtres de son père. Nous constatons que l’exemple de Nuʿmān montre lui aussi la
En 1878, Nuʿmān fait halte au Caire où il veut faire imprimer le Ruḥ al-Maʿānī de son père,
Bhopal, Siddīq Ḥasan Khān (m. 1889). Il en est profondément impressionné et va entrer en
renforcer les liens de sa famille avec Ṣiddīq Ḥasan Khān, Nuʿmān envoie son fils ʿAlī ʿAlā’ al-
Dīn (1861-1922) (celui que Louis Massignon appelle « Ḥājj ʿAlī ») étudier en Inde auprès de ce
savant.
Le savant français mentionne le nom du gouverneur de Bhopal dans l’une de ses lettres qu’il
353
Nafī, « Salafism Revived…», 49.
354
Nafī, « Salafism Revived…», 50.
355
Weismann, « Genealogies of Fundamentalism:…», 267-280.
356
Nafī, « Salafism Revived…», 57.
232
Monsieur Ṣiddīq Ḥasan Khān Nawwab de Bhopal dans le cas de Ḥallāj ? Si vous pouviez m’en
informer, cela me serait très utile, cher Maître, pour mes relectures… » (Voir annexe 7)357.
Cet échange épistolaire semble indiquer que la pensée de cet auteur était un sujet de
discussion entre le jeune Français et les cousins al-Alūsī. Quelle fut l’influence de la pensée
de ce savant indien sur Nuʿmān ? Etant donné que ce dernier achève Jalā’ al-ʿaynayn deux
ans après avoir découvert les œuvres de Ḥasan Khān, il est probable que cet ouvrage porte
soutien à la publication de l’ouvrage Jalā’ al-ʿaynayn. Nuʿmān al-Alūsī est né et a grandi dans
pas un choix aisé pour un ʿālim d’une famille notable. L’amitié qui se noue entre Nuʿmān et
intellectuelle : si une personnalité aussi éminente que ce prince pouvait embrasser un choix
L’enthousiasme de Nuʿmān pour l’école de pensée salafie n’est pas exclusive de son intérêt
Damas les cours d’un penseur Ḥanafī, Ibn ʿĀbidīn (1784-1836). L’ensemble de l’œuvre Jalā’ al-
357
Lettre du 25/07/1923 de L. Massignon à Maḥmūd Shukrī al-Alūsī (Voir Annexe 7).
[«Fī ayy kitāb ajidu ʿibārāt al-Sayyid Ṣiddīq Ḥasan Khān nawwāb Buhbāl fī qaḍiyat al-Ḥallāj? Tufīdūnī
lilmurajaʿa ayyuha al-ustādh… »] Dans quel ouvrage trouve-t-on l’expression de Monsieur Ṣiddīq Ḥasan Khān
Nawwāb de Bhopal dans le cas de Ḥallāj ? Si vous pouviez m’en informer, cela me serait très utile, cher Maître,
pour mes relectures…](tr.)
358
Nafī, « Salafism Revived…», 57.
359
Nafī, « Salafism Revived…», 58.
233
ʿAynayn, témoigne d’ailleurs d’une connaissance étendue du droit traditionnel et de ses
était généralement engagé dans les règles rationnelles de la théorie légale musulmane et
théologique et juridique, il était aussi progressiste que le seraient la plupart des salafis
modernistes361.
Au sujet des relations de Nuʿmān avec certaines confréries ṣūfies, signalons également la
proximité de certains membres de la famille al-Alūsī avec la ṭarīqa Rifāʿiyya. Il est avéré que
Nuʿmān et son neveu Maḥmūd Shukrī (1856-1924) ont été impliqués, au moins
confident du Sultan ʿAbd al-Ḥamīd II, dans des efforts de promotion de la Rifāʿiyya 362 à
Bagdad.363
Quant à Maḥmūd Shukrī (1857–1924), qui fut l’un des maîtres de Louis Massignon à Bagdad,
il devint un membre hautement considéré du cercle salafi au début du XXe siècle364. Auteur
360
Nafī, « Salafism Revived…», 60.
361
Nafī, « Salafism Revived…», 95.
362
Voir : Louis Massignon, « La dernière querelle entre Rifā’yīn et Qādiryīn», RMM, no 6 , (1908) : 454-461
363
Nafī, « Salafism Revived…», 55.
364
Nafī, « Abu al-Thana’ al-Alūsī », 465.
365
Edouard Méténier, « Al-Alūsī Family », EI3 En ligne].
234
qu’il « était passionnément salafi, et passionnément wahhābite » 366 et qu’ « il n’était pas
partisan de la mystique musulmane »367. Pourtant, son propre père, Abdullāh Bahā’ al-Dīn
(1832–1874), était un ʿālim avec de fortes tendances ṣūfies368. Quelle était donc la relation de
Maḥmūd Shukrī au taṣawwuf ? A la fin des années 1880, il écrivit un commentaire sur un
poème de Ṣayyādī qui louait un ṣūfi renommé de la ṭarīqa Rifāʿiyya : Aḥmad al-Rifāʿi. Mais
publie à Bombay Fatḥ al-mannān tatimmat minhāj al-ta’sīs radd ṣulḥ al-ikhwan et édite ce
manuscrit, commencé par le petit fils de Ibn ʿAbd al-Wahhāb. En entreprenant ce projet,
Maḥmūd Shukrī mit fins aux espoirs d’al-Sayyādī de le voir rejoindre la Rifāʿiyya369. C’est
pourquoi nous pensons qu’il a pu tendre vers le taṣawwuf au-début de sa carrière de ʿālim,
avant de s’en désintéresser : en 1908, il avait déjà cessé de fréquenter la Rifāʿiyya depuis de
nombreuses années. Son intérêt pour la doctrine wahhābite est d’ailleurs confirmé par la
publication, en 1925, d’un commentaire d’un essai d’Ibn ʿAbd al-Wahhāb, intitulé Faṣl al-
khiṭāb fī sharḥ Masāʾil al-jāhiliyya allatī khalafa fīhā rasūl Allāh ahl al-jāhiliyya370.
URL :https://referenceworks.brillonline.com/entries/encyclopaedia-of-islam-3/al-alusi-family-
COM_22713?s.num=0&s.f.s2_parent=s.f.book.encyclopaedia-of-islam-3&s.q=alusi ]
366
Massignon, « Les maîtres qui ont guidé ma vie », 17 ; à ce sujet, notons que la popularité de la doctrine
hanbalite (dont se sont inspirées les doctrines salafie et wahhābite), semble connaître un regain de popularité
dans la Bagdad de la fin du XIXe siècle. Ainsi par exemple, L. Massignon rapporte que vers 1888, Ḥadj Hasan
Pacha avait le projet d’ériger une tombe à Ibn Ḥanbal, sur la rive gauche du Tigre, en face de l’ancien
emplacement. D’après : Louis Massignon, « Les pèlerinages populaires à Bagdad », RMM, vol. VI, no 12 (1908),
639-651], 646.
367
Massignon, « Les maîtres qui ont guidé ma vie », 18.
368
Nafī, « Abu al-Thana’ al-Alūsī », 465.
369
Nafī, « Salafism Revived…», 56.
370
Maḥmūd Shukrī al-Alūsī (2004) [1925] ; Faṣl al-khiṭāb fī sharḥ Masāʾil al-jāhiliyya allatī khālafa fīhā rasūl
Allāh ahl al-jāhiliyya, éd. par Muḥammad Riyāḍ al-Bijāʿī.
235
2.4.5 La famille al-Alūsī et la mystique musulmane
rattache plus à aucune congrégation ṣūfie. Il écrit, nous l’avons dit, au sujet de cette famille
« une famille vénérée qui n’était pas du tout des congrégationnels »371. Il précise de surcroît,
que les livres qu’il avait lui-même écrits les « mettaient en boule parce que c’étaient des
livres sur la mystique »372. Malgré cela, les cousins al-Alūsī, qui connaissent bien les
écrit au sujet de Ḥājj ʿAlī Alūsī : « c’est lui qui m’a aidé à trouver tous les textes sur Ḥallāj.
manuscrit du XVIIe s., une biographie des saints enterrés à Bagdad, qui lui permet de repérer
les tombes de ces saints musulmans parmi lesquels se trouve al-Ḥallāj374 : en 1908, il en
reproduit la liste dans la Revue d’histoire des religions375 et présente ces informations lors
Peu à peu, L. Massignon parvient à intéresser ses hôtes à al-Ḥallāj. Ces derniers le
connaissaient avant tout comme un condamné à mort pour blasphème, par une fatwā fort
371
Massignon, «Les maîtres qui ont guidé ma vie », 17.
372
Massignon, «Les maîtres qui ont guidé ma vie », 17.
373
Massignon, «Les maîtres qui ont guidé ma vie », 18.
374
Destremeau ; Moncelon, Louis Massignon, 48.
375
Massignon, « Les saints musulmans enterrés à Bagdad » 1908], in EM II, 433-440.
236
ancienne, que Nuʿmān al-Alūsī avait défendue encore récemment, comme il l’écrit en 1908,
prenne en considération les différentes parties en présence et que l’on tienne compte de
ceux qui, depuis dix siècles avaient pris position en faveur du condamné .
377
376
D’après : Massignon, « Les pèlerinages populaires à Bagdad », 647.
377
Destremeau ; Moncelon, Louis Massignon, 49.
378
Muḥammad b. Nāṣir al-ʿAjamī, Al-rasā’il al-mutabādala bayna Jamāl al-Dīn al-Qāsimī wa Maḥmūd Shukrī al-
Alūsī (Dār al-Bashāʿir al-Islāmīya: Beyrouth, 1422/2001) [Muḥammad b. Nāṣir al-ʿAjamī, Correspondance
échangée entre Jamāl al-Dīn al-Qāsīmī et Maḥmūd Shukrī al-Alūsī (Dār al-Bashāʿir al-Islāmīya: Beyrouth,
1422/2001).
237
J’ai un ami qui compte parmi les orientalistes parisiens les plus respectés, et qui est
venu à Bagdad il y a environ 5 ans et logeait dans une maison proche de la nôtre. Il se
nomme « Louis Massignon ». Il est passionné par l’islam et je pense qu’il est
intérieurement musulman mais que son père est très riche et qu’il a peur d’être
déshérité par ce dernier s’il se convertit ouvertement.
Présentement, il écrit un livre sur al-Ḥallāj et rassemble tout ce qui a été dit sur lui,
d’authentique et d’erroné : il collecte de nombreux dits à son sujet, des quatre coins du
monde. Aussi, je me demande s’il y a à Damas des lettres concernant al-Ḥallāj et je lui
ai donc écrit de vous écrire et de solliciter votre aide de temps en temps.
C’est quelqu’un qui possède d’excellentes manières bien qu’il soit encore jeune, et il a
même dit que jusqu’au jour d’aujourd’hui, il est resté chaste, n’a jamais bu d’alcool, n’a
jamais rien fait de défendu par la religion musulmane, qu’il déteste les chrétiens, leurs
mœurs et leurs actions. Aussi, s’il vous écrit, merci de lui répondre379.
Jamāl al-Dīn al-Qāsimī est l’un des réformateurs les plus importants en Syrie à la fin de
l’Empire Ottoman. Comme nous allons le voir, la famille al-Alūsī influença significativement
sa pensée.
Dans Dalā’il al-tawḥīd, Jamāl al-Dīn al-Qāsimī présente une vue complexe du taṣawwuf ; il est
donc difficile de lui attribuer une étiquette de « réformiste anti-ṣūfi ». Dans ce texte, d’une
part Qāsimī attaque ce qu’il considère comme des innovations répréhensibles (bidʿa) des
pratiques ṣūfies, et d’autre part, loue, et même défend, les enseignements plus sobres et les
Malgré sa critique de certaines pratiques ṣūfies populaires, Qāsimī est gagné à l’idée de
réformer le taṣawwuf. Il défend le concept d’unité d’essence (waḥdat al-wujūd) de Ibn ʿArabī
(m. 1241), ce qui le met en opposition avec Ibn Taymiyya (m. 1328), tout en étant convaincu
379
M. b. N. al-ʿAjamī, Al-rasā’il al-mutabādala bayn Jamāl al-Dīn al-Qāsimī wa Maḥmūd Shukrī al-Alūsī, 170 (tr.)
380
Mun’im Sirry, « Jamâl al-Dîn al-Qâsimî and the Salafi Approach to Sufism », Die Welt des Islams, no 51, (2011),
75-108]: 76-77.
238
de la nécessité de revivifier les tendances générales de la pensée d’Ibn Taymiyya en tentant
L’opinion favorable de Qāsimī au sujet des œuvres de ṣūfis tels Ghazālī (m. 1111) ou Ibn
ʿArabī s’explique par l’environnement qui était le sien et par le fait qu’il était versé dans les
Muḥammad al-Khānī, de 1885 à 1891 et, durant cette période, pratique les cérémonies de
dhikr. Puis, il abandonne la voie Naqshbandī pour une vision plus rationnelle, mais
conservera beaucoup de respect pour son maître Naqshbandī382. La biographie et les écrits de
Qāsimī montrent que le taṣawwuf occupera toujours une place centrale dans son
programme de réforme et qu’il ne le rejettera pas comme un tout 383. Sa défense d’Ibn ʿArabī
peut remonter à la vision d’Abū al-Thanā’ al-Alūsī (m. 1854), le grand père de Maḥmūd
Shukrī, ainsi qu’à celle de son fils Nuʿmān Khayr al-Dīn al-Alūsī384. Selon Munʿim Sirry, son
admiration pour le taṣawwuf provenait de son lien avec la famille al-Alūsī à Bagdad385.
Shaykh Qāsimī de l’aider dans ses recherches ḥallājiennes de manuscrits à Damas. Il lui écrit
le 8 mars 1912 :
Voici que j’ai reçu de Bagdad la permission de vous adresser cette lettre que votre
grandeur reçoit à présent. Cette permission me vient de notre très respecté professeur
381
Sirry, « Jamâl al-Dîn al-Qâsimî and…», 77.
382
Sirry, « Jamâl al-Dîn al-Qâsimî and…», 79.
383
Sirry, « Jamâl al-Dîn al-Qâsimî and…», 83.
384
Sirry, « Jamâl al-Dîn al-Qâsimî and…», 80.
385
Sirry, « Jamâl al-Dîn al-Qâsimî and…», 81.
239
Maḥmūd Shukrī al-Alūsī, qui est notre garant et la raison du courrier que nous vous
adressons, tentative de notre pauvre personne au sujet de l’histoire de l’islām. […]386.
Il expose ensuite plus en détail l’état de ses recherches :
Lorsque j’ai entrepris de rassembler tout d’abord les fatwās émises pas des ʿulamā’ de
l’islām lors de son procès et de son jugement à l’unanimité de la umma et lorsque je les
ai classées en trois sections :
L’acceptation (justification avec excuses ou canonisation)
L’abstention
Le rejet [l’excommunication]
Et voici les noms des ʿulamā’ qui ont approuvé la fatwā : al-Bāqilānī (le mālikite) – Ibn
ʿAqīl (le ḥanbalite – [puis il s’est repenti de cette opinion et a changé d’avis] – Ghazālī
(le shāfiʿite) – Yūsef al-Hamadhānī (le shāfiʿite) – Ibn ʿArabī (le ẓāhirite) - ʿIzz al-Dīn al-
Maqdisī (le shāfiʿite)- al-Shaʿarānī - ʿAbd al-Raḥīm (le ḥanafite) – al-Nabulsī (le
ḥanafīte)387.
Puis, le savant français précise qu’il cherche à savoir ce que le Shaykh al-Islām a écrit au
Et pourtant peut-être que nous n’avons pas rencontré jusqu’à ce jour la composition la
plus spécifique de ce qu’a composé le «Shaykh al-islām», Ibn Taymiyya, au sujet d’al-
Ḥallāj car nous avons entendu dire dernièrement par notre très savant Professeur
Monsieur Maḥmūd Shukrī al-Alūsī qu’Ibn Taymiyya avait un livre spécial qui était une
réponse au cas d’al-Ḥallāj et qu’il en existait une copie conservée jusqu’à présent dans
une bibliothèque de Damas appelée «Dār al-Ḥadīth» — et je pense que cette
bibliothèque est l’école d’Achrafiyé connue sous le nom de Dār al-Ḥadīth al-
Nawawiyya. […].388
386
Voir annexe 6.
387
Voir annexe 6.
388
Voir annexe 6.
240
L. Massignon lui demande ensuite de lui fournir plus de détails au sujet de cette copie
conservée au Dār al-Ḥadīth al-Nawawiyya. Bien qu’il soit difficile de préciser quelle fut la
Français, on peut supposer qu’il l’aida dans ses recherches de manuscrits à Damas et qu’ils
eurent plusieurs discussions au sujet du procès d’al-Ḥallāj, d’Ibn Taymiyya et des divers
auteurs précités. Autre preuve de la force des liens qui se tissèrent entre L. Massignon et le
Shaykh damascène, ces mots du fils de Jamāl al-Dīn al-Qāsimī, Ẓāfir al-Qasīmī, tirés d’un
J’ai grandi dans une famille dans laquelle, depuis ma plus tendre enfance, j’ai entendu
dire qu’il existait quelque part dans le monde un homme français, qui aimait l’islam et
les arabes, et qui s’était spécialisé dans le taṣawwuf musulman et dont le nom était
« Massignon ». Puis, j’ai su grâce à des documents de mon père qu’une correspondance
avait commencé entre eux en 1912, et qui portait sur des questions scientifiques389.
Ẓāfir al-Qāsimī décrit ensuite ses rencontres avec L. Massignon, à Paris et à Damas, et note
que le savant français « était le premier étranger qui a étudié avec le savant iraquien et
réformateur illustre et regretté Maḥmūd Shukrī Al-Alūsī »390. Il écrit que chacune des
rencontres qu’il eut le privilège de vivre avec L. Massignon fut pour lui source
d’enrichissement.
Les éléments que nous venons de présenter au sujet des familles al-Alūsī et al-Qāsimī nous
montrent que l’intérêt de ces intellectuels pour la pensée réformiste salafie n’était pas
389
Ẓāfir Al-Qāsimī, «Louis Massignon (1883-1962), Dhikrayāt wa aqwāl fihī », Majalla al-Majmaʿ al-ʿIlmī al-
ʿArabiyya-Dimashq », vol. 1, no 38 (1923), 160-166] : 160 (tr.) [ Ẓāfir Al-Qāsimī, « Louis Massignon (1883-1962),
souvenirs et notes à son sujet », Journal de l’Académie Arabe – Damas, vol. 38, no 1 (1963) : 160.
390
Ẓāfir Al-Qāsimī, « Louis Massignon (1883-1962), Dhikrayāt wa aqwāl fihī », 160.
241
exclusive d’une réelle connaissance du taṣawwuf et nous amènent à prendre en
considération les nuances qu’ils formulent à son égard dans leur critique de ce dernier. Louis
Massignon, qui entre en dialogue avec ces intellectuels, sera lui-même amené dans la
Passion, à présenter une vision nuancée de la réception d’al-Ḥallāj par les auteurs
l’islām comme sur un corps étranger, en conflit avec la loi islamique, au ban de l’orthodoxie
et on croyait que les traditionalistes, Ahl al-Ḥadīth, lui étaient hostiles. Louis Massignon a
montré que, loin d’être étranger à l’islām, le taṣawwuf était issu de ce corps le plus
temps. », écrit Georges Makdisi392, soulignant ici l’un des apports de l’œuvre de L. Massignon.
ces échanges avec ces savants iraquiens et syriens et leur possible influence sur sa vision du
391
Georges Makdisi, « Soufisme et hanbalisme dans l’œuvre de Massignon », in Centenaire de Louis Massignon,
(Le Caire : Imp. Université du Caire, 1984), 79-86], 80.
392
Makdisi, « Soufisme et hanbalisme dans l’œuvre de Massignon », 84.
242
2.5 L. Massignon et l’Égypte
Après avoir esquissé les liens tissés par Louis Massignon avec certains lettrés d’Iraq et
évoquerons ci-après plusieurs aspects distincts : nous commencerons par étudier ses
d’académicien, et enfin nous mentionnerons certaines de ses attaches avec la société docte
égyptienne.
Afin d’introduire notre propos, commençons par citer Louis Massignon lui-même : le Caire
est pour lui le centre de la renaissance arabe, au plan philosophique notamment. Il écrit
dans l’introduction du Rapport qu’il rédige après avoir donné quarante cours à l’Université
Fu’ād : « Les pages qui suivent concernent principalement le Caire. Le Caire, en effet, de par
En effet, comme l’observe E. Méténier, après la révolution Jeune Turque de 1908 dans
desquelles se trouve al-Manār, revue dirigée par Rashīd Riḍā394. L. Massignon est passionné
par ces mouvements, par cette ébullition de la pensée. Ainsi que le fait observer ʿAbd al-
393
Massignon, Rapport. Mission d’études sur le mouvement des idées, 2-3. Nous souhaitons ici exprimer notre
gratitude à M. Jean Moncelon qui nous a aimablement transmis ce document.
394
Méténier, « Massignon et l’Égypte », 156.
243
Raḥmān Badawī, l’orientaliste passe chaque année l’hiver au Caire et l’été en France395. Le
Plusieurs aspects de la vie égyptienne de L. Massignon ont été largement documentés. Ainsi,
que sa relation avec son amie Mary Kahil, cofondatrice de cette sodalité de prière, ont été
l’Institut Dominicain d’Études Orientales (IDEO), vers 1944-1945, elle a été étudiée par
Nous dirons ici maintenant un mot au sujet de deux associations dont Louis Massignon fut
membre : Dar el-Salam et Ikhwān al-ṣafā’. Le centre Dar el-Salam est fondé afin d’être un
instrument de liaison entre les cultures, un lieu de rencontre entre l’Orient et l’Occident.401
Trace est gardée des conférences qui s’y tiennent grâce à un bulletin publié chaque année
par les Editions Dar el-Salam. Ces prises de parole portent sur les traditions chrétiennes,
musulmanes, sur leurs points de convergence, leur histoire, ainsi que sur les traditions
spirituelles d’extrême orient. Les sujets abordés touchent parfois à la mystique. Ainsi,
395
ʿAbd al-Raḥmān Badawī, « Louis Massignon : ḥayātuhu wa abḥāthuhu», fī Dhikrā Louis Massignon (Le Caire :
Dar el-Salam, 1963 ), 9-21], 14. [ʿAbd al-Raḥmān Badawī, « Louis Massignon : sa vie, sa recherche », in
Mémorial Louis Massignon (Le Caire : Dar el-Salam, 1963), 9-21] : 14.]
396
Louis Massignon, « Deux formes d’idéal poétique en Égypte au XIII e siècle : Ibn al-Fârid et Shoshtarî (1938) »,
EM II, 352-358], 356.
397
Borrmans ; Jacquin, Badaliya au nom de l’autre.
398
Keryell, L’hospitalité sacrée.
399
Avon, Les Frères prêcheurs en Orient.
400
Jacques Levrat, Une expérience de dialogue : les centres d’étude chrétiens en monde musulman. Christlich-
Islamisches Schrifttum Studien, no 9 (Altenberge : Verlag für Christlich-Islamisches Schrifttum, 1987).
401
Descamps-Wassif, « Les amitiés égyptiennes de Louis Massignon », in Massignon et ses contemporains, éd.
par Jacques Keryell (Paris : Karthala, 1997), 282.
244
d’après le Bulletin de 1951, cette année-là, le Père Louis Gardet entretient ses auditeurs des
mystique selon Ibn Sīnā, la connaissance et l’amour de Dieu chez les philosophes et les
mystiques. D’après le Bulletin de 1954, le Père Serge Laugier de Beaurecueil présente, cette
année-là, une conférence intitulée : « Pauvreté et vie spirituelle chez Abdullāh Anṣārī ».
L’engagement de L. Massignon en faveur de cette « maison de la paix » dit son désir de créer
connaître ce qui entre l’islām et le christianisme, peut permettre de tisser des liens et
Dans un esprit comparable, l’association des Ikhwān al-ṣafā’ (les Frères sincères), vise quant
à elle à instaurer un dialogue entre élites chrétiennes et musulmanes. Elle porte le même
nom qu’une association d’encyclopédistes de Baṣra qui fut à l’œuvre probablement du VIII e
au Xe siècle de l’ère commune, appelée Ikhwān al-ṣafā’ wa khullān al-wafā’ (Les frères de la
pureté et les amants de la loyauté). Quant à l’association qui fut fondée en 1941 au Caire par
le Père Henry Ayrouth, Youssef Ḥélmi el-Masri et Michel Cassis , elle a pour but de
402
favoriser les échanges entre chrétiens et musulmans, afin de susciter une meilleure
402
Georges C. Anawati, « Pour l’histoire du dialogue islamo-chrétien en Egypte : l’association des frères sincères
(Ikhwān al-ṣafā’) 1941-1953 », Mélange de l’Institut Dominicain d’Etudes Orientales (MIDEO), no 14 (1980), 385-
395], 385.
403
Méténier, « Massignon et l’Egypte », 166.
245
en devient membre en 1944 et ne manque pas d’assister aux conférences ou d’en animer
certaines404.
spécialistes, tel Osman Yahya (ʿUthmān Yaḥyā), qui donne plusieurs conférences, portant
notamment sur le Kitāb al-Ḥikam d’Ibn ʿAṭā’ Allāh al-Iskandarī405 et sur les Maqāmat al-
l’orientaliste : le Shaykh Abū al-ʿUyūn donne une conférence sur « La loi de la mystique
musulmane »407, le Shaykh Muḥammad Yūsuf Mūsā sur « La mystique musulmane et les
facteurs étrangers »408, et sur « La mystique musulmane pendant les cinq premiers siècles de
l’Islam »409 ; quant à Maḥmūd Al-Khuḍayrī, il partage avec ses auditeurs quelques «
Réflexions sur la mystique musulmane »410. Enfin, Fū’ād Al-Ahwānī expose l’ « Opinion de
Rāghib al-Iṣfahānī sur le taṣawwuf »411, et le Shaykh Badrān disserte sur « La mystique
musulmane et son influence sur la société ».412 L. Massignon a également, dans ce cadre,
l’occasion d’échanger avec le Père Serge Laugier de Beaurecueil, spécialiste d’Anṣārī, qui
404
Anawati, « Pour l’histoire du dialogue islamo-chrétien en Egypte….», 387.
405
Le 23 octobre 1944. Anawati, « Pour l’histoire du dialogue islamo-chrétien en Egypte….», 392.
406
Le 13 novembre 1944. Anawati, « Pour l’histoire du dialogue islamo-chrétien en Egypte….», 392.
407
Le 20 novembre 1944. Anawati, « Pour l’histoire du dialogue islamo-chrétien en Egypte….», 392.
408
Le 1er octobre 1945. Anawati, « Pour l’histoire du dialogue islamo-chrétien en Egypte….», 393.
409
Le 25 août 1945. Anawati, « Pour l’histoire du dialogue islamo-chrétien en Egypte….», 392.
410
Le 15 octobre 1945. Anawati, « Pour l’histoire du dialogue islamo-chrétien en Egypte….», 393.
411
Le 5 novembre 1945. Anawati, « Pour l’histoire du dialogue islamo-chrétien en Egypte….», 393.
412
Le 3 décembre 1945. Anawati, « Pour l’histoire du dialogue islamo-chrétien en Egypte….», 393.
413
Les 13 et 28 janvier 1947. Anawati, « Pour l’histoire du dialogue islamo-chrétien en Egypte….», 393.
246
Précisons cependant d’une part que ces conférences sont données à un moment où les
principaux travaux de Louis Massignon sur la mystique musulmane sont déjà publiés, et
d’autre part que l’orientaliste n’est pas toujours présent à ces conférences, n’étant de
passage au Caire qu’en hiver. On peut néanmoins supposer que cette association a pu être
pour lui un lieu de dialogue avec certains spécialistes de la mystique musulmane ainsi
qu’une source d’enrichissement et de réflexion sur le sujet. L’Égypte fut enfin pour L.
Massignon une terre sacrée, celle où il choisit de se faire ordonner prêtre, au Caire, dans le
rite melkite-catholique par Monseigneur Pierre Kamel Medawar, le 28 janvier 1950, âgé de
67 ans, en l’église Notre Dame de la Paix414. D’autres aspects à la fois inexplorés et essentiels
pour notre recherche appellent de plus amples développements. Nous chercherons ici à les
t-elle été une source d’enrichissement pour ses recherches sur la mystique musulmane ?
dans quelle mesure certains échanges amicaux ont, en Égypte, façonné et nourri sa vision de
universitaire en Égypte, comme étudiant, puis comme enseignant, puis dans un second
temps, à son expérience en tant que membre de l’Académie royale de langue arabe. Dans un
troisième temps, nous évoquerons les amitiés qu’il noua avec certains lettrés égyptiens,
414
Méténier, « Massignon et l’Egypte », 167 ; Ollivry, « 50 ans après Vatican II : ...», 200.
247
2.5.2 L. Massignon et les universités du Caire.
Au Caire, le savant français L. Massignon se lie d’amitié avec Ṭaha Salīm al-Bishrī, le
fils du recteur de la Mosquée-Université Al-Azhar, qui l’autorise à suivre des cours de manṭīq
(logique) et à porter le costume traditionnel de cette Université415. Avant lui, parmi les
européens, seul I. Goldziher avait été autorisé à revêtir cet habit lorsqu’en 1874, il fut
l’Université Al-Azhar, assiste en 1910 à un cours de logique donnée par le Shaykh Dassūqī 416.
Il évoque ce cours dans son rapport du 4 juillet 1913, et y déplore la vétusté des méthodes
pédagogiques employées telle la récitation mot à mot des cours par les étudiants 417. À Al-
Azhar, écrit-il, les exercices de logique auxquels les étudiants sont soumis se réduisent, la
plupart du temps « à une simple logomachie formelle, à un psittacisme sans aucun contact
À l’Université al-Azhar, Louis Massignon se lie aussi d’amitié avec Ḥusayn Wasfī Riḍā, le frère
de Rashīd Riḍā, avec lequel il a plaisir à échanger. Ḥusayn sera assassiné à Tripoli en Syrie en
janvier 1912 dans des conditions mystérieuses. Fidèle à cette amitié, Louis Massignon lui
415
Méténier, « Massignon et l’Egypte », 157.
416
Destremeau ; Moncelon. Louis Massignon, le Cheikh admirable, 86-87 ; Massignon, Rapport. Mission d’études
sur le mouvement des idées, 10.
417
Massignon, Rapport. Mission d’études sur le mouvement des idées, 10.
418
Massignon, Rapport. Mission d’études sur le mouvement des idées, 4.
419
Méténier, « Massignon et l’Égypte », 157-158.
248
Plus d’une trentaine d’années plus tard, en 1945420, rapportons le souvenir du grand
Massignon se rendit dans sa classe, lorsqu’il était étudiant et donna une conférence sur la
mystique musulmane. Parmi les différentes figures que présenta L. Massignon se trouvait
ʿAbd al-Ḥaq b. Sabʿīn al-Mursī (m. v. 1217 -1268). Ce jour-là, A. al-W. al-Taftāzānī découvrit
la figure à laquelle il allait consacrer une thèse doctorale421 qui portera sur la philosophie
mystique d’Ibn Sabʿīn. L. Massignon était pour Taftāzānī un pionnier dans l’étude du
Taṣawwuf islāmī, et son travail dans ce domaine est selon lui remarquable422. Cette opinion,
Dans le rapport qu’il rédige le 4 juillet 1913, Louis Massignon présente la mission que
420
A l’été 1945, L. Massignon donna un cours sur l’infiltration de l’esprit philosophique dans la littérature arabe
à l’Université Egyptienne. Méténier, « Massignon et l’Égypte », 165.
421
Abū al-Wafā al-Taftāzānī, « Massignon wa dirāsat al-taṣawwuf», fī Al-Dhikrā al-mi’awīyya li-mīlād al-
mustashriq al-faransī al-ustādh Louis Massignon, al-Qāhira, 11-13 uktūbar 1983) (Le Caire : Maṭbaʿat Jāmiʿat al-
Qāhira, 1984), 71-77], 71. Abū al-Wafā al-Taftāzānī, « Massignon et l’étude du soufisme », in Centenaire de la
naissance de l’orientaliste français le Professeur Louis Massignon , (Le Caire : Imprimerie de l’Université du
Caire, 1984), 71. ]
422
Abū al-Wafā al-Taftāzānī, « Massignon wa dirāsat al-taṣawwuf», 72.
249
philosophiques à l’Université Égyptienne (Contrat pour 40 conférences, — du 10 Novembre
Hurgronje ayant décliné cette invitation425, L. Massignon fut pressé par le prince Aḥmad
Fū’ad, recteur de l’Université, de venir y donner une série de quarante leçons de son choix,
prononcées en arabe426. Annonçons dès à présent que l’expérience fut couronnée de succès
et renouvelée, car en 1938, L. Massignon fut invité à donner une série de cinq conférences
dans cette même Université sur les rapports de la philosophie à la langue et à la mystique427.
Le « cours d’histoire des termes philosophiques » qui fut donné du 25 novembre 1912 au 24
avril 1913, a été publié dans son intégralité en arabe en 1983 par l’IFAO du Caire428, grâce au
423
Massignon, Rapport. Mission d’études sur le mouvement des idées, 1.
424
Méténier, « Massignon et l’Egypte », 158.
425
ʿAbd al-Raḥmān Badawī, « Louis Massignon : ḥayātuhu wa abḥāthuhu», 14.
426
Cette invitation intervient à un moment où Louis Massignon hésitait à rejoindre le Père Charles de Foucauld
dans son ermitage : elle l’aidera à effectuer un choix difficile.
427
Méténier, « Massignon et l’Egypte », 165
428
Louis Massignon, Muḥāḍarāt fī tārīkh al-iṣṭilāḥāt al-falsafiyya al-ʿarabiyya : min 25 Nuvambir 1912 ilā 24
Abrīl 1913, bi-qalam Ibrahim Madkour, haqqaqatuhu Zeinab Mahmoud el-Khodeiri, (Le Caire : al-mahad al-ʿilmī
al-firansī lil-āthār al-sharqiyya bil-Qāhira). [Louis Massignon, Cours d’histoire des termes philosophiques
arabes : du 25 novembre 1912 au 24 avril 1913. préf. Ibrahim Madkour, éd. et intro. Zeinab Mahmoud el-
Khodeiri (Le Caire : Institut Français d’Archéologie Orientale, 1983.)
429
Ibrahim Madkour est un philosophe arabe auteur de deux thèses portant sur : 1) la place d’al-Fārābī dans
l’Ecole philosophique musulmane ; 2) l’Organon d’Aristote dans le monde arabe. Voir : Georges Anawati ;
Maurice Borrmans, « Le cheikh Muṣṭafā ʿAbd al-Rāziq et son école », in Tendances et courants de l’Islam arabe
contemporain (München : Kaiser Verlag, 1982), 30-35], 33.
250
2.5.3.2 Le public
En 1912-1913, qui sont les étudiants de L. Massignon ? Il y a d’une part les élèves
sortis des écoles du gouvernement, et d’autre part les étudiants de l’Université religieuse
Khuḍayrī, qui traduira Descartes en arabe, Aḥmad Ḍayf, futur Directeur de Dār al-Kutub, la
bibliothèque nationale égyptienne, Manṣūr Fahmī, futur doyen de la Faculté des Lettres de
l’Université du Caire, Taha Hussein, futur Doyen des lettres arabes, et le Shaykh Muṣṭafā
Comme le fait remarquer A. Mahmoudi dans sa thèse sur Taha Hussein, d’une manière
générale, L. Massignon avait une affinité spéciale pour les étudiants d’al-Azhar, ayant été lui-
même, nous l’avons dit, l’un des leurs. Il était également convaincu que les azharites étaient
plus prometteurs que leurs collègues, diplômés d’écoles gouvernementales, car ils avaient
appris à raisonner dans leur langue maternelle, en arabe, et c’était, selon L. Massignon, de
leurs rangs que les futurs écrivains et philosophes étaient susceptibles d’émerger432.
Le lien qui se noua entre le savant français et ses étudiants fut bien souvent un lien d’amitié.
Il désirait leur enseigner comment apprendre et penser ensemble, comment peu à peu
progresser ensemble dans la quête de la vérité. Comme l’observe A. Mahmoudi, il voulait les
430
Massignon, Rapport. Mission d’études sur le mouvement des idées, 4
431
Méténier, « Massignon et l’Égypte », 159
432
Abdelrashid Mahmoudi, Ṭāhā Ḥusain’s Education. From the Azhar to the Sorbonne. (Richmond (GB) : Curzon
Press, 1998), 137 : Taha était un étudiant exceptionnel avec une intelligence des plus élevées. Massignon était
spécialement intéressé par les articles de Taha dans Al-Jarīda, et par sa performance remarquable lors de
l’examen oral clôturant le cours ; contrairement aux autres étudiants qui avaient appris leur cours mot à mot,
Taha exposa les antinomies kantiennes de la raison pure en choisissant parfaitement ses expressions.
251
amener à s’autoriser à percevoir les idées poursuivies et l’expression verbale encore en train
L’amitié qui s’instaure entre lui et Taha Hussein est exemplaire de la relation d’égalité que
Louis Massignon savait instaurer avec ses étudiants434. Dans un tout autre contexte,
rappelons que le Professeur Mohammed Arkoun, lorsqu’il écrivit pour la première fois à L.
Massignon, reçut une réponse chaleureuse introduite par la formule « cher Collègue »435,
adresse qui instaurait d’emblée une relation d’estime et de respect mutuel, voire d’égalité.
Au Caire et ailleurs, L. Massignon traitait ses étudiants comme des collègues, des esprits
capables d’élaborer une pensée originale et de penser par eux-mêmes : comme des
philosophes436.
433
Mahmoudi, Ṭāhā Ḥusain’s Education, 136.
434
L’amitié qui s’instaure entre L. Massignon et T. Husayn demeurera vive, comme en témoignage l’hommage
que lui rend Taha Hussein à l’occasion du Mémorial Louis Massignon : Taha Hussein, «Ustādhī wa ṣadīqī Louis
Massignon», Dhikrā Louis Massignon (Le Caire : Dār al-Salām, 1963), 27-30. [Taha Hussein, « Mon professeur et
ami, Louis Massignon », Mémorial Louis Massignon. (Le Caire : Dār al-Salām, 1963), 27-30.] Ce témoignage nous
apprend que lorsque T. Hussein partit en France, Louis Massignon fit tout son possible pour l’aider dans ses
démarches et son installation. Voir aussi : Descamps-Wassif, « Les amitiés égyptiennes de Louis Massignon »,
277.
435
Mohamed Arkoun, « Ma rencontre avec L. Massignon », in Centenaire de la naissance de l’orientaliste
français le Professeur Louis Massignon. Le Caire du 11 au 13 octobre 1983 (Le Caire : Imprimerie de l’Université
du Caire, 1984), 51-57], 53.
436
Nous n’entreprendrons pas ici de développement concernant l’amitié qui se tissa entre L. Massignon et T.
Hussein car ce sujet n’entre pas dans le cadre du traitement de notre question de recherche. Nous renvoyons
cependant au très beau texte de Taha Hussein à ce sujet : Taha Hussein, « Ustādhī wa ṣadīqī Louis Massignon ».
252
2.5.3.3 La méthode employée
par la méthode qu’il choisit, de son prédécesseur, le docteur David Santillana (1855-1931),
qui, en 1910-1911 avait pris pour sujet « les Connexions entre les écoles philosophiques
vocalisé à l’avance, était, au fond la simple traduction d’un cours très érudit professé devant
quant à lui, choisit différemment son sujet et décide d’« appliquer une toute autre
méthode »437.
Il choisit de renoncer aux cours lus, rédigés et vocalisés avec soin qui étaient la règle dans le
avec eux à penser et à réfléchir ensemble, en ordre, sur des sujets coordonnés : en laissant
apercevoir, dans les changements de rythme et de ton, les hésitations même et les faux pas
le lexique, la série des termes abstraits qui traduisent en arabe notre petit bagage
humain d’idées générales ; garder ainsi par devers soi, au cours de la discussion,
quelque chose de concret et de fixe, la série monétaire des mots frappés, une fois pour
437
Massignon, Rapport. Mission d’études sur le mouvement des idées, 3.
438
Méténier, « Massignon et l’Egypte », 158
439
Massignon, Rapport. Mission d’études sur le mouvement des idées, 5.
440
Méténier, « Massignon et l’Egypte », 158.
253
toutes, par la langue arabe, à une effigie toujours reconnaissable circulant à présent
depuis la Malaisie jusqu’au Maroc. Et apprécier avec les auditeurs l’exacte valeur de
chacun de ces termes arabes, en suivant, dans le lexique, son origine populaire, son
appropriation à des idées traduites du grec, ses acceptions sur les divers philosophes
arabes, et finalement ses transpositions, à travers le latin médiéval, jusque dans les
langues modernes.441
Pour Louis Massignon, cette étude du lexique et de son évolution sémantique à travers le
temps est essentielle à une formation philosophique cohérente. Il souligne combien il est
important d’étudier les variations sémantiques d’un même terme chez des penseurs
distincts en philosophie :
Depuis trop longtemps, les étudiants arabes, en apprenant des livres récités par cœur,
se sont accoutumés à accepter à priori, sous le nom de philosophie, — de grossières
juxtapositions des thèses les plus contradictoires, des définitions les plus opposées ;
combinant par exemple, en métaphysique, l’atomisme d’al Ashʿari, le monisme
mystique d’Ibn ʿArabī avec la simple ascèse traditionnaliste d’Ibn Taymiyah. Ceci a
lutté contre cela, ceci est resté, depuis, l’antithèse logique de cela. — Et il serait temps
qu’on le comprenne, et qu’on cesse d’enseigner un syncrétisme aussi incohérent, —
sous le couvert de la tradition ; il serait temps, pour les étudiants, d’apprendre à peser
les termes de ces thèses divergentes, — à en comparer la structure et la coordination,
— à en établir les rapports et les conséquences, — même lorsque toutes leur offrent la
garantie et l’autorité de noms illustres. Dût cela les mener à choisir enfin pour l’usage
de leur raison, une seule d’entre toutes les définitions contradictoires qui en ont été
proposées. Dût cela les contraindre à ne plus « faire dire » simultanément à un seul et
même mot tous les sens opposés qu’on a pu lui attribuer à travers les âges et les
systèmes ; — Procédé qui n’est qu’une défaite, destiné à couvrir le manque de
méthode, à réserver pour chacun le droit de se contredire lui-même en restant
conforme à l’usage442.
441
Massignon, Rapport. Mission d’études sur le mouvement des idées, 6.
442
Massignon, Rapport. Mission d’études sur le mouvement des idées, 14. Nous soulignons.
254
2.5.3.4 Influence de sa réflexion sur les termes techniques sur la Passion et l’Essai
philosophiques. Il écrit :
rédaction doctorale. Le cours sur « l’histoire des termes philosophiques arabes », centré sur
l’étude du lexique, lui permet d’approfondir l’importance du travail lexical. Il y explore une
idée largement présente dans l’Essai, et dans la Passion. Dans ce dernier texte, il écrit : « Il
est inutile de scruter les œuvres des mystiques musulmans si l’on n’étudie pas de très près le
Comme le fait observer J. Waardenburg, c’est bien dans le soin accordé aux termes que
réside l’originalité de l’approche de L. Massignon ; ce qui est nouveau chez lui, dans sa
manière d’aborder l’islām, c’est la technique qu’il met en œuvre dans son étude des textes,
qu’il soumet à une véritable dissection afin de mieux les explorer dans leur dimension
linguistique. Ainsi, par exemple, à partir du vocabulaire arabe utilisé dans les textes, il a
443
Ibrahim Madkour, « Préface », in Cours d’histoire des termes philosophiques arabes : du 25 novembre 1912 au
24 avril 1913. Louis Massignon, (Le Caire : Institut Français d’Archéologie Orientale, 1983), IV-VII], VI.
444
Massignon, Passion (1922), II, 571.
255
établi des listes de termes techniques pour chacun des auteurs ayant décrits ses états
spirituels. En étudiant les racines et les dérivations de ces termes, en identifiant leur place
dans des contextes spécifiques et en comparant leurs utilisations et leurs interprétations par
différents auteurs, il s’est penché avec attention sur la terminologie exacte des premiers
De cette manière, il n’a pas seulement retrouvé les occurrences et les traits linguistiques de
chaque terme, mais il a également découvert que nombre d’entre eux remontaient au
vocabulaire qur’ānique.
lui-même dans son ensemble. Ainsi, selon J. Waardenburg, c’est à L. Massignon que l’on doit
la première application de cette technique de manière cohérente dans l’étude des textes
religieux islamiques446.
On le voit, le travail réalisé avec ses étudiants dans le cadre de ces quarante leçons,
compréhension des textes des premiers mystiques musulmans. On peut penser que ces
leçons, données, ont également été pour lui une leçon, reçue, une occasion de réfléchir avec
ses étudiants aux problématiques qui se posaient dans ses recherches doctorales. Cet
445
Waardenburg « Louis Massignon (1883-1962) as a Student of Islam », 320.
446
Waardenburg « Louis Massignon (1883-1962) as a Student of Islam », 320.
256
caractère central dans sa réflexion, dans son approche des textes des grands mystiques
musulmans.
Le 6 octobre 1934447, L. Massignon est élu parmi les vingt-huit membres fondateurs de
l’Académie de Langue Arabe du Caire, instituée par le décret royal du 13 décembre 1932. A
ses côtés, ont également été nommés quatre autres Européens : Eno Littman (1875-1958),
Rosskeen Gibb (1895-1971). Soulignons ici l’originalité d’une telle situation : participer à une
réflexion au sein d’une institution d’un pays qui n’est pas son pays d’origine, sur le devenir
d’une langue apprise à l’âge adulte, qui n’est pas sa « langue maternelle ». De cette
nomination, ne peut-on déduire que L. Massignon est perçu par les Égyptiens comme
même histoire passée, les mêmes craintes et espérances pour l’avenir ? Selon Rached
447
Méténier, « Massignon et l’Égypte », 164.
257
l’Académie. Il doit son siège à la fois à sa formation scientifique et à sa représentativité
politique448.
Au sein de l’Académie, la moitié des membres fondateurs sont des Égyptiens, l’autre
d’Europe, pour cinq d’entre eux. Ces derniers, ces orientalistes, accomplissent, selon I.
Madkour, très bien leur mission et demeureront membres jusqu’à la fin de leur vie 449.
Parmi les membres européens, selon R. Hamzaoui450, L. Massignon est celui qui accorde le
plus d’intérêt à l’Institution, publiant des études dans sa revue et rendant compte de ses
travaux451. Selon I. Madkour, L. Massignon est passionné par son travail. Il participe avec
constance aux sessions annuelles qui se tiennent au Caire durant deux mois et n’est presque
jamais absent. Il prend cette responsabilité à cœur et s’en acquittera avec loyauté durant
448
Rached Hamzaoui, L’académie de Langue Arabe du Caire. Histoire et œuvre . (Tunis : Publications de
l’Université de Tunis, 1975), 101.
449
Ibrahim Madkour, «Louis Massignon al-majmūʿī», Al-Dhikrā al-mi’awīyya li-mīlād al-mustashriq al-faransī
al-ustādh Louis Massignon, al-Qāhira, 11-13 uktūbar 1983) (Le Caire : Maṭbaʿat Jāmiʿat al-Qāhira, 1984), 35-38],
35 Ibrahim Madkour, « Louis Massignon l’académicien », in Centenaire de Louis Massignon, Le Caire du 11 au
13 octobre 1983. (Le Caire : Imprimerie de l’Université du Caire, 1984), 35-38], 35.]
450
Hamzaoui, L’académie de Langue Arabe du Caire, 105.
451
Moubarac, Pentalogie islamo-chrétienne, I, 83-85, offre la liste des textes et conférences donnés par L.
Massignon dans le cadre de sa participation à L’Académie de Langue Arabe du Caire ; Voir également : Louis
Massignon, « Les six premières sessions de l’Académie Royale de Langue Arabe du Caire », Revue d’Études
Islamiques, no 14 (1941-1946) : 145-169.
452
Madkour, « Louis Massignon l’académicien », 35.
258
Dans une lettre-dédicace à William Marçais, L. Massignon évoque « le combat » qu’il mène,
Son travail à l’Académie est significatif à ses yeux : il a intériorisé la langue arabe et prend au
sérieux son engagement en tant que membre de cette institution. Il en fait un combat
personnel et central. Il ne s’agit pas ici d’un titre honorifique sur le papier, mais d’une
responsabilité assumée par un homme soucieux du devenir de la langue arabe, qui n’hésite
une relation d’appartenance à cette dernière : il partage avec elle une même conscience de
l’histoire et de l’avenir.
arabe par l’alphabet latin dans la langue turque454. Selon E. Méténier, il est à supposer que ce
moment où certains plaident en faveur d’un passage à l’alphabet latin sur le modèle turc, qui
valent à l’orientaliste français d’être choisi parmi les membres de cette institution,
453
Massignon, « Lettre-dédicace de Louis Massignon à William Marçais…», VII-VIII.
454
Madkour, « Louis Massignon l’académicien », 36.
259
institution qui se propose de renouveler la langue arabe tout en restant fidèle à son origine
propre455.
selon le type de nos grammaires occidentales, ni appliquer d’emblée à ses auteurs la critique
esthétique valable pour les nôtres »456. Pour L. Massignon la beauté de la langue arabe naît de
la vocalisation, qui donne à la phrase son intonation, son intention. Cela, fait observer L.
Massignon, est très difficile à faire saisir à des non-Sémites ; « je suis obligé de crier que je ne
veux pas qu’on module la grammaire arabe sur des modèles européens »457. Il se bat pour
Nous avons déjà évoqué, au sujet du cours d’histoire des termes philosophiques
arabes, l’intérêt porté par L. Massignon aux termes techniques. Cet intérêt est également au
cœur de son travail au sein de l’Académie. Ses membres peuvent, comme l’écrit I. Madkour
Le terme technique chemine du même pas que la science. Il y a des termes anciens
auxquels viennent s’ajouter de nouveaux termes. C’est là le travail par excellence de
455
Méténier, « Massignon et l’Égypte », 164.
456
Massignon, « Comment ramener à une base commune l’étude textuelle de deux cultures : l’arabe et la gréco-
latine ?», in EM II, 202-217], 203.
457
Massignon, « La syntaxe intérieure des langues sémitiques et le mode de recueillement qu’elles inspirent »,
in EM II, 236-245], 240.
458
Madkour, « Préface », in Cours d’histoire des termes philosophiques arabes …», VI. Nous soulignons.
260
l’Académie de la Langue Arabe du Caire. Celle-ci a élaboré un Lexique philosophique et
un autre des sciences sociales dans la confection desquels j’ai étroitement collaboré. Je
ne manquais pas de profiter grandement des études antérieures de Massignon.459
Ailleurs, Ibrahim Madkour souligne l’originalité de la position de L. Massignon concernant
croît et se développe, et que la science arabe ancienne a sa langue propre qui a été reconnue
les lettres et le langage, et il demande à ce qu’il y ait pour cela des groupes de termes
techniques que l’on puisse utiliser en les adaptant à l’actualité, en les modernisant461. Au
classement par fiches. Ces notices constituent aujourd’hui une richesse pour l’Académie,
selon Madkour462.
Nous retrouvons ici, dans cet intérêt de L. Massignon pour les termes techniques, leur
histoire, leurs significations chez tel ou tel auteur et à travers le temps, un thème qu’il
abordera longuement dans l’Essai, œuvre dans laquelle les termes techniques constituent la
base de la démonstration.
459
Madkour, « Préface », in Cours d’histoire des termes philosophiques arabes …», VI. Nous soulignons.
460
Madkour, « Louis Massignon al-majmūʿī », 37.
461
Madkour, « Louis Massignon al-majmūʿī », 37.
462
Madkour, « Louis Massignon al-majmūʿī », 37.
261
2.5.4.5 L’arabe, langue du Qur’ān
Selon E. Méténier, L. Massignon était porteur de l’idée selon laquelle la langue arabe,
langue du Qur’an, « ne pourrait être dénaturée sans qu’atteinte soit portée à l’essence même
de l’islam »463. Tel fut, selon le chercheur, l’axe majeur de sa réflexion sur la langue arabe,
réflexion qui marqua son action au sein de l’Académie du Caire464. « La grammaire arabe a
été dominée dans sa formation par la considération d’un livre révélé ; le Qor’ân », selon L.
aux mots arabes, si souvent métamorphosés par la fantaisie des poètes païens, leur
caractère, un scel, une consécration : le nom coranique, ism, confère simultanément à
la chose : sa réalité, selon la science divine, — son existence objective (kawn) dans la
création, — et son cours légal (ḥokm) parmi nous.465
Il écrit, ailleurs dans la Passion, que la psalmodie du Qur’ān est susceptible d’unir l’homme à
Dieu…
par là-même que Dieu a donné à l’homme le langage, et s’en est servi pour lui
communiquer certains de ses commandements, — par là-même que le Qor’ân subsiste,
attestant, à chaque musulman, la réalité de cette communication, il y a, en Islam, un
rudiment de culte susceptible d’unir l’homme à Dieu : une psalmodie ; la récitation du
Qor’ân466.
463
Méténier, « Massignon et l’Egypte », 164.
464
Méténier, « Massignon et l’Egypte », 164.
465
Louis Massignon, La Passion (1922), II, 572.
466
Massignon, La Passion (1922), II, 504.
262
2.5.4.6 Consonantisme
Ibrahim Madkour souligne également que pour L. Massignon, l’arabe est la langue
sémitique ayant le mieux préservé son consonantisme. La vocalisation joue selon lui un rôle
actuelles467. Cette réflexion est développée plus amplement dans un texte intitulé « Soyons
Le Qur’ān, premier livre en prose de l’islām, a marqué cette religion d’une marque
liturgique. La langue arabe a joué, selon L. Massignon, un rôle original dans l’histoire du
467
Madkour, « Louis Massignon al-majmūʿī », 37.
468
Massignon, « Soyons des sémites spirituels » [1949], in EM I, 39-47], 42.
469
Massignon, « La syntaxe intérieure des langues sémitiques et le mode de recueillement qu’elles inspirent »,
in EM II, 236-245], 244.
263
langage humain, « un rôle de condensation et de durcissement dans l’abstraction, dû à
La profession de l’islām est pour lui « cette calcination littérale de la révélation monothéiste
abrahamique passée au feu du jugement annoncé par le Qur’ân a encore accentué ces traits
Enfin, la langue arabe est selon lui une langue propre à la mystique, une langue à même
Alors que la présentation aryenne de l’idée, est périphrastique, l’ordre des mots est
didactique, hiérarchisé en amples périodes grâce à des conjonctions graduées aux
contours instables et nuancés, aux finales modifiables, aptes aux appositions et
combinaisons ; la présentation sémitique de l’idée est gnomique, recourt à des mots
rigides, aux racines immuables et toujours perceptibles, n’admettant que peu de
modalisations, toutes internes et abstraites, les temps verbaux sont absolus,«
théocentriques», ne concernent que l’action, affirment la transcendance et
l’imminence de l’Agent unique. Enfin l’ordre des mots est « lyrique », morcelé en
formules saccadées condensées, autonomes 472.
De là provient, selon L. Massignon, le malentendu pour ceux qui ne savent pas goûter la
mystique. Selon L. Massignon, les langues sémitiques sont les langues de la Révélation du
Dieu transcendant, celles des Prophètes et des Psaumes — texte hautement mystique. Pour
470
Massignon, « Comment ramener à une base commune l’étude textuelle de deux cultures : l’arabe et la gréco-
latine », in EM II, 202-217], 203,
471
Massignon, « Comment ramener à une base commune l’étude textuelle de deux cultures : l’arabe et la gréco-
latine », in EM II, 202-217], 204.
472
Massignon, Essai (1954), 66-67.
264
lui, la Fātiḥa est un psaume, les munājāt des premiers ṣūfis sont également des psaumes473. Il
développe une réflexion sur la langue arabe, notamment en raison de sa qualité de membre
de l’Académie de Langue Arabe, grâce à laquelle il peut affirmer que l’arabe est une langue
le lien qui se tisse entre l’homme et Dieu. Nous n’oublierons pas, au moment d’analyser sa
l’originalité de la langue arabe, de sa valeur religieuse, de son aptitude à dire Le Très Haut, la
L’islamologue aime lire les textes mystiques en langue arabe, c’est en cette langue qu’il aime
les goûter, les scruter, car il croit qu’en cette langue, et en cette langue seulement, certaines
choses peuvent être dites, que les autres langues n’expriment qu’imparfaitement.
la spécificité d’une langue qu’il juge à même d’exprimer les états mystiques et la
transcendance divine, peut être illustré à la fois par les nombreux textes dans lesquels il a «
Ainsi, on peut affirmer que l’expérience égyptienne de ce savant, ainsi que ses conférences à
égyptiens, furent pour lui l’occasion d’approfondir et de nourrir sa réflexion sur la langue
473
Massignon, Essai (1954), 67.
265
2.5.5 L. Massignon et le Shaykh Muṣṭafā ʿAbd al-Rāziq
Depuis 1941, l’Académie de langue arabe compte parmi ses membres le Shaykh
Muṣṭafā ʿAbd al-Rāziq (m. 1947)474. L. Massignon y est donc son collègue à partir des années
quarante. L’amitié qui unit les deux hommes, cependant est quant à elle bien plus ancienne :
dès 1912, le Shaykh assiste aux cours de philosophie du jeune professeur français à
l’Université égyptienne.
Mais qui est Muṣṭafā ʿAbd al-Rāziq ? Afin de souligner l’importance de ce philosophe au plan
intellectuel, citons ici G. Anawati et M. Borrmans, d’après lesquels le Shaykh fut « au départ
philosophie »475. Au cours de ses études à Al-Azhar, Muṣṭafā ʿAbd al-Rāziq fit la connaissance
intellectuelle qu’il préconisait. Plus tard il traduira en français sa Risālat al-Tawḥīd [Traité
de l’Unité divine], avec son ami Michel Bernard, et la publiera à Paris en 1925476.
Après ses études azhariennes, Muṣṭafā gagna la France où il étudia de 1909 à 1915. Il assista
aux cours d’Émile Durkheim à Paris (sociologie), puis à ceux d’Edouard Lambert à Lyon (droit
474
Anawati ; Bormans, « Le cheikh Muṣṭafā ʿAbd al-Rāziq et son école», 31.
475
Anawati ; Borrmans, « Le cheikh Muṣṭafā ʿAbd al-Rāziq et son école», 31.
476
Ibrāhīm Zakī Khurshīd, «Muqaddima, fī Al-taṣawwuf, Louis Massignon, Muṣṭafā ʿAbd al-Rāziq (Beyrouth, Dār
al-Kitāb al-Lubnānī, 1984) », 20. [Ibrāhīm Zakī Khurshīd, «Introduction», in Al-taṣawwuf, Louis Massignon;
Muṣṭafā ʿAbd al-Rāziq, , Beyrouth, Dār al-Kitāb al-Lubnānī, 20.]
Muḥammad Abduh; ʿAbd al-Rāziq Muṣṭafá (tr.) ; Bernard Michel (tr.), Rissalat al-Tawhid : Exposé de la religion
musulmane, (Paris: P.Geuthner, 1925).
266
alors en Égypte. Il prépara une thèse de doctorat sur l’Imām al-Shāfiʿī,477 et restera toujours,
au point de vue religieux, Shafiʿī. Selon Taha Hussein, cette posture a exercé sur sa vie
1945, il fut nommé recteur de l’Université Al-Azhar, poste qu’il occupa jusqu’à sa mort,
philosophie musulmane), qui reproduit ses cours de l’Université du Caire, le Shaykh M. ʿAbd
avec les autres champs du savoir. À ce sujet, il énonce sa propre position en ces termes :
Quant à moi, j’estime que si le kalām (i.e. la théologie dogmatique) et la mystique sont
dans un tel rapport avec la philosophie musulmane qu’on est en droit de considérer
cette appellation comme les englobant, alors la méthodologie du droit (ʿilm uṣūl al-
fiqh) appelée encore la science des jugements juridiques (ʿilm uṣūl al-aḥkām) présente
des rapports non négligeables avec cette philosophie481.
Muṣṭafā ʿAbd al-Rāziq en un sens réhabilite diverses disciplines, dont le taṣawwuf, au sein de
Le philosophe égyptien Mustafa ʿAbd al Raziq a développé les idées des réformateurs et
suggéré que toutes les écoles de pensées, même les écoles mystiques soufies qui
477
Anawati ; Borrmans, « Le cheikh Muṣṭafā ʿAbd al-Rāziq et son école», 31.
478
Taha Hussein, «Muqaddima», fī Min Athār Muṣṭafā ʿAbd al-Rāziq, (Dār al-Maʿārif bi-Miṣr, 1957), ط.
Taha Hussein, «Introduction», in Sur les traces de Mustafa ʿAbd al Raziq, Dār al Maʿārif bi Miṣir, 1957. ) ط.]
479
Anawati ; Borrmans, « Le cheikh Muṣṭafā ʿAbd al-Rāziq et son école», 31.
480
Anawati ; Borrmans, « Le cheikh Muṣṭafā ʿAbd al-Rāziq et son école», 31.
481
Anawati ; Borrmans, « Le cheikh Muṣṭafā ʿAbd al-Rāziq et son école», 32.
267
étaient suspectes aux penseurs de la Nahda, étaient intrinsèquement rationnelles et
qu’elles n’étaient en aucun cas opposées à la science ni à la rationalité, si importantes
dans la culture occidentale482.
En affirmant que le taṣawwuf islāmī n’est pas irrationnel mais qu’il est compatible avec la
raison, ʿAbd al-Rāziq réhabilite cette discipline parmi les autres champs du savoir. Nous
reviendrons bientôt sur les contributions du Shaykh en matière de taṣawwuf. Mais disons
dès à présent que la voie qu’il a tracée dans le domaine de l’histoire de la philosophie
musulmane, et, plus largement, de la recherche scientifique religieuse, fut bientôt suivie par
Après cette brève présentation, il sera question maintenant de la relation d’amitié qui se
dessina entre L. Massignon et Muṣtafa ʿAbd al-Rāziq. Cet azharite était, nous l’avons dit, l’un
des étudiants qui assista au « cours d’histoire des termes philosophiques arabes » donné par
lendemain de la mort du grand Shaykh d’Al-Azhar, L. Massignon décrit les liens amicaux qui
482
Oliver Leaman, The Biographical Encyclopedia of Islamic Philosophy (London, Bloomsbury Academic, 2015),
329. [« The Egyptian philosopher Mustafa ʿAbd al-Raziq extended the ideas of the reformers and suggested
that all the main Islamic schools of thought, even the mystical schools of Sufism which were much suspected
by the Nahda thinkers, are inherently rational and in no way opposed to the science and rationality which are
such an important feature of Western culture.»]
483
Anawati ; Borrmans, « Le cheikh Muṣṭafā ʿAbd al-Rāziq et son école», 33.
268
quelques mois plus tard, j’allais pour le « ta’bîn », à sa jolie résidence cairote de
Menchiyet el-Bekri, et chez son frère de prédilection, Ali Abdal Râzek484.
L’histoire de la version arabe de L’Encyclopédie de l’Islam nous renseigne elle aussi sur
l’affinité intellectuelle qui liait les deux hommes. Ainsi, l’article taṣawwuf de la Dā’irat al-
le premier, long de vingt-cinq pages, est la traduction arabe de l’article composé par L.
mais d’un texte qui vient apporter de nouvelles informations, complémentaires, à l’article de
l’orientaliste. Complémentarité, tel est le mot qui, possiblement, est le plus à même de
qualifier le rapport dans lequel se trouvent les deux articles de cette Encyclopédie, l’un écrit
En 1931, Muṣṭafā ʿAbd al-Rāziq fonde la revue mensuelle « Al-Maʿrifa »488, au Caire. Il y fera
plusieurs fois mention des travaux de L. Massignon : en mai 1931, dans le premier numéro,
484
Louis Massignon, « Mustafa Abdelrazek » [1947], in Opera Minora, L. Massignon; Y. Moubarac (Éd.)
(Beyrouth : Dār al-Maʿaref, 1963), III, 400-401], 400.
485
pp. 25-50.
486
pp. 51-130.
487
Louis Massignon ; Muṣṭafā ʿAbd al-Rāziq, Al-Taṣawwuf (Beyrouth: Dār al-Kitāb al Lūbnānī, 1984).]
Ces deux articles ont été publiés séparément par Dār al Kitāb al-lubnānī en 1984. Originellement, ils font partie
de la version arabe de L’Encyclopédie de l’Islam (Dā’irat al-maʿarif al-islāmiyya) publiée en arabe au Caire en
1969 par Dār al-Shaʿb.
488
Massignon, « Mustafa Abdelrazek », 400.
269
au sein d’un article consacré à Rābiʿa al-ʿAdawiyya (m. 185/801), il fait référence à l’Essai sur
Et en juin 1931, dans un article consacré à l’origine des mots « ṣūfi » et « mutaṣawwuf », il
cite le Recueil de textes inédits concernant l’histoire de la mystique en pays d’Islam, publié
par L. Massignon en 1929 (Majmūʿa nuṣūṣ lam yasbiq nasharaha mutaʿalliqa bi-tārīkh al-
Ces convergences d’intérêts, ainsi que l’hommage posthume rédigé par L. Massignon,
indiquent que les deux hommes étaient proches intellectuellement. On peut supposer que
certainement au contact de celui qui fut tout d’abord son élève, avant de devenir un savant
reconnu en Égypte.
Massignon avec les intellectuels égyptiens, car tel n’est pas le cœur du sujet. Cependant, les
489
Muṣṭafā Bayk ʿAbd-al-Rāziq, « Rābiʿa al-ʿAdawiyya, baḥth taḥlīlī falsafī tārīkhī », Al-Maʿarifa, al-Qāhira, no 1
(mai 1931), 12-19], 13.
Muṣṭafā Bayk ʿAbd-al-Rāziq, « Rābiʿa al-ʿAdawiyya, recherche analytique, philosophique et historique », Al-
Maʿarifa, Le Caire, no 1 (mai 1931), 12-19], 13.
490
Muṣṭafā Bayk ʿAbd al-Rāziq, « Nash’at kalimat ṣūfī wa mutaṣawwuf wa uṣulihimā », Al-Maʿarifa, no 2, Al-
Qāhira (Juin 1931), 149-152] 150.
Muṣṭafā Bayk ʿAbd al-Rāziq, « Formation et origine des termes ṣufī et mutaṣawwuf », Al-Maʿarifa, no 2, Le Caire
(juin 1931), 149-152] 150.
270
associations Ikhwān al-ṣafā’ et Dar el-Salam, de même qu’en faveur de la sodalité de prière
Son appartenance à l’Académie de Langue Arabe du Caire et sa réflexion sur la langue arabe
n’est pas pour lui langue étrangère : nous pensons que son activité au sein de cette
Académie, de même que ses textes sur la langue arabe, montrent qu’il partage avec cette
communauté linguistique une même conscience de l’histoire passée et future. D’où une
approche intériorisée des textes mystiques, une capacité à les lire de l’intérieur, à les goûter
du dedans.
L. Massignon, pendant son cours d’histoire des termes philosophiques arabes, donné en
sémantiques d’un même terme, l’occasion d’approfondir ses connaissances dans ce domaine
l’Académie Royale de langue arabe du Caire, lieu où la réflexion sur les termes techniques
grâce à une expérience de vie, de rencontre, d’échanges, de partage. En sus de ce qui a été
dit pour l’Iraq, précisons donc ici que sa formation intellectuelle française est complétée par
271
La relation avec le Shaykh Muṣṭafā ʿAbd al-Rāziq montre que L. Massignon échange avec des
un dialogue avec ses collègues orientalistes et/ou européens, mais aussi avec des savants du
dans l’état actuel de la recherche académique, beaucoup reste à faire, afin de documenter
travaux conjoints. Espérons que ces lignes contribueront à conforter et encourager les
272
2.6 L. Massignon et Ignác Goldziher
Après ce détour par l’Iraq, la Syrie et l’Égypte, revenons en Europe. Il sera question à
présent de la relation de L. Massignon avec celui que l’on considère parfois comme l’un des
Ainsi par exemple, dans sa recension des Vorlesungen über den Islam (1910), D. B.
Macdonald affirme qu’I. Goldziher est « un père pour nous tous qui étudions l’islam » 491
.
Quant à C. H. Becker, nous avons déjà rapporté plus haut l’opinion qu’il exprima dans sa
Qu’en pensait L. Massignon ? Quelle fut la nature des relations qui s’ourdirent entre les deux
discordantes ? Quelle fut la part de l’influence d’I. Goldziher sur l’œuvre de l’auteur de la
Passion et de l’Essai ?
491
Duncan B. Macdonald, «Recension de: Le Dogme et la Loi de l’Islam by Goldziher (1920) », The History of
Science Society (University of Chicago Press), Isis, vol. 4, no. 1 (May 1921), 64-66], 64. Nos italiques. [Texte
original: « Those of us who are students of Islam know very well that Goldziher is the father of us all ; and while
we may disagree with him on details, we have always an uneasy consciousness that hem ay be right after all ».
492
Carl Heinrich Becker, « Ignác Goldziher », Der Islam, no 12 (1922), 214-222. [« Was wir heute
Islamwissenschaft nennen, ist das Werk Goldziher’s und Snouck Hurgronje’s »]. (tr.)
273
Mais tout d’abord, qui fut I. Goldziher ? Quelle œuvre a-t-il laissée derrière lui ? Dans
exprimée par Hamid Dabaschi, estime que l’on ne peut négliger aujourd’hui ni Ignác
implicite de l’un semble contredire l’autre494. Il convient, selon elle, de lire I. Goldziher
comme un « humaniste », et de bien replacer son œuvre dans son contexte afin d’en saisir la
modernité.
Ce contexte, précise la chercheure, est celui d’une philologie germanique fécondée par de
notamment les acquis de domaines comme la science du judaïsme495. Quant aux phases de
orientales plus larges, avec une incursion dans la mythologie comparée et, finalement, un
« resserrement » sur l’islām comme objet scientifique496. L’objet de recherche qui occupa I.
493
Trautmann-Waller (Ed.) Goldziher, un autre orientalisme ?
494
Céline Trautmann-Waller, « Introduction », in Goldziher, un autre orientalisme? (Paris : Geuthner, 2011), 16 ;
cette auteure fait référence à: Hamid Dabashi, Post-orientalism, Knowledge and Power in Time of Terror (New
Brunswick, N.J.: Transactions Publishers, 2009).
495
Céline Trautmann-Waller, « Histoire Culturelle, religions et modernité ou : y a-t-il une « méthode »
Goldziher ?», in Ignác Goldziher : un autre orientalisme ? (Paris : Geuthner, 2011), 115-138], 116.
496
Trautmann-Waller, « Histoire Culturelle, religions et modernité …», 117.
274
musulmane, saisie à travers les traces écrites laissées par celle-ci ».497 C’est là l’un des traits
originaux de cette œuvre qui, comme le précise C. Trautmann-Waller se trouve être, après la
renvoyons pour une étude plus approfondie aux documents suivants : en premier lieu au
Tagebuch (Journal), d’I. Goldziher lui-même,499 puis aux recherches de plusieurs experts :
Moshfegh504. Les quelques points que nous choisissons de développer ici sont ceux qui
Goldziher.
I. Goldziher naît le 22 juin 1850 en Hongrie (L. Massignon est de trente-trois ans son cadet).
Après une instruction dans les sciences religieuses judaïques, il étudie avec le géographe
497
Rémi Brague, « Présentation », in Sur L’islam : Origines de la théologie musulmane, Ignace Goldziher (au.),
(Paris : Desclée de Brouwer, 2003), 7-35], 27
498
Trautmann-Waller, « Histoire Culturelle, religions et modernité…», 117.
499
Ignác Goldziher, Tagebuch, éd. Alexander Scheiber (Leiden, 1978)
500
Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident. Dans cet ouvrage, I. Goldziher et L. Massignon sont deux
des cinq auteurs étudiés par J. Waardenburg.
501
Róbert Simon, Ignac Goldziher. His Life and Scholarship as Reflected in his Works and Correspondence ,
(Budapest : Library of the Hungarian Academy of Sciences, 1986).
502
Lawrence I. Conrad, « The Dervish’s Disciple: On the Personality and Intellectual Milieu of the Young Ignác
Goldziher», Journal of the Royal Asiatic Society of Great Britain and Ireland , no 2 (1990): 225-266.
503
Peter Haber, Zwischen jüdischer Tradition und Wissenschaft. Der ungarische Orientalist Ignac Goldziher
(1850-1921), (Köln : Böhlau, 2006).
504
David Moshfegh, « Ignaz Goldziher and the Rise of Islamwissenschaft as a ‘Science of Religion’» (Thèse de
doctorat, University of California at Berkeley, 2012).
275
turcologue Ármin Vámbéry, à Budapest. Puis, il gagne Berlin, où il étudie la philologie et la
arabe sous la direction de H. L. Fleischer (m. 1888). Ce dernier fut, rappelons-le, aussi le
qu’H. Derenbourg et I. Goldziher ont entretenu une correspondance régulière qui nous est
connue en partie505. C’est donc sous la direction de H. L. Fleischer qu’I. Goldziher soutient sa
Les lignes qui suivent ne manqueront pas d’évoquer à ceux ou celles qui lisent ce texte, le
parcours du jeune L. Massignon, évoqué au cours de ce chapitre (Le Caire, Bagdad, Bassora,
Damas, Gizah, etc..). C. Trautmann-Waller, rapporte que dans l’attente d’un poste
universitaire à Budapest, I. Goldziher est envoyé pour une mission scientifique en Orient et
qu’il découvre, entre septembre 1873 et avril 1874, Constantinople, Beyrouth, Damas,
Jérusalem et Le Caire. Dans son Journal, I. Goldziher écrit avoir préféré, lors de son voyage,
rares, le contact avec les habitants quel que soit leur milieu : « Je voulais prêter l’oreille aux
hommes, aux idées et aux institutions et non pas faire la chasse aux papiers jaunis »507. La
chercheure précise508 qu’il voulait connaître les « ressorts qui, au fil des siècles formèrent à
505
Voir : Messaoudi, « Ignác Goldziher en France ..», 186.
506
Louis Massignon, « In Memoriam Ignace Goldziher (1850-1921) », in Bibliographie des œuvres de Ignace
Goldziher par Bernard Heller. (Paris : P. Geuthner, 1927), V-XVII], VI.
507
Goldziher, Tagebuch, 57 est cité par : Trautmann-Waller, « Introduction», in Ignác Goldziher : un autre
orientalisme? , 7.
508
Trautmann-Waller, « Introduction», in Ignác Goldziher : un autre orientalisme? , 7.
276
étudier « l’influence de ce système sur la société et la morale », estimant que le seul moyen
d’y parvenir était « le contact avec les érudits et les gens du peuple, dans les mosquées, les
bazars et les bouges »509. Jusqu’à quel point I. Goldziher a-t-il été un modèle pour L.
Massignon ? l’islamologue français a-t-il désiré suivre les traces de son maître, réaliser un
voyage comparable au sien ? Ou bien s’agit-il d’un goût du « réel-oriental » qui était dans
l’air du temps ? Notons simplement ici que la ressemblance entre ces deux itinéraires de
Autre point commun entre les deux hommes : leurs études azhariennes. Nous savons que L.
Massignon fut, après I. Goldziher, le second européen non-musulman à qui l’on autorisa
fut, quant à lui, le premier. Grâce aux recherches de Nora Lafi, nous pouvons mieux
recommandation des bureaux du Ministre de l’Education Riyāḍ Pasha, et tente de s’en faire
autoriser l’accès bien que n’étant pas musulman de confession. Grâce à la lecture de son
Tagebuch (Journal), nous savons qu’il rencontra le Shaykh de la mosquée, le Muftī al-ʿAbbāsī
al-Mahdī (m.1897). Or, ce dernier était lui-même le fils d’un rabbin converti et connaissait la
soit à la conversion, soit à l’érudition académique. Le muftī se montra sensible « tout autant
509
Ignác Goldziher, Tagebuch, éd. Alexander Scheiber (Leiden, 1978), 56-57 est cité par: Trautmann-Waller,
« Introduction », in Ignác Goldziher : un autre orientalisme? , 7.
510
Nora Lafi, « Goldziher vu d’Al-Azhar ʿAbd al-Jalīl Shalabī et la critique de l’orientalisme européen », in Ignác
Goldziher : un autre orientalisme? éd. par Céline Trautmann-Waller (Paris: Geuthner, 2011), 249-258], 251.
277
à la quête existentielle d’I. Goldziher qu’à sa recherche de connaissance »511. Suite à cette
Enfin, la lecture du Tagebuch de I. Goldziher révèle que tout comme L. Massignon, le jeune
étudiant hongrois aime à se fondre dans l’âme musulmane au point d’en venir à se
d’intervalle, jouent avec cette frontière identitaire, fluide et poreuse. Nora Lafi écrit au sujet
d’I. Goldziher : « son journal montre combien il est également fasciné par la dimension
religieuse de la prière musulmane, au point de se travestir pour y participer avec les autres
étudiants. »512
Nous ne retracerons pas ici le fil de la vie d’I. Goldziher car tel n’est pas notre objet de
publications513 : en 1884, I. Goldziher publie: Die Zâhiriten. Ihr Lehrsystem und ihre
Geschichte (Les Zâhirites. Leur doctrine et leur histoire), un ouvrage consacré à l’école
1910, il réunit en un ouvrage une série de conférences qu’il devait donner aux États-Unis et
auxquelles il dut finalement renoncer514. Ce sont les célèbres Vorlesungen über den Islam,
traduites en français sous le titre : Le dogme et la loi. Elles forment une synthèse des
511
Lafi, «Goldziher vu d’Al-Azhar…», 252
512
Lafi, «Goldziher vu d’Al-Azhar…», 252.
513
On trouvera une liste exhaustive des publications de Goldziher dans un ouvrage préfacé par Louis Massignon
et intitulé : Bernard Heller, Bibliographie des œuvres de Ignace Goldziher, (Paris : Geuthner, 1927).
514
Trautmann-Waller, « Introduction», in Ignác Goldziher : un autre orientalisme? 11.
278
principaux aspects de la religion musulmane. L. Massignon tient cet ouvrage pour être notre
« premier manuel d’islamologie »515 et écrit à I. Goldziher le 18 mai 1912 : «je méditerais
Qu’en pensez-vous ? Nous n’avons rien en français sur l’Islam »516. Mais il est finalement trop
occupé pour cela517, et Félix Arin se chargera de ce travail, qui paraîtra en 1920. Enfin, en
1920, paraissent également : Die Richtungen der islamischen Koranauslegung (Les tendances
Cette œuvre fondatrice et significative amène L. Massignon à écrire, dans la nécrologie qu’il
consacre à son maître, qu’il le considère véritablement comme un islamologue, non comme
arabes il ne faut pas voir en I. Goldziher un pur philologue, amoureux de paradigmes ; c’est
L’admiration que voue L. Massignon à I. Goldziher est lisible dans le qualificatif qu’il lui
attribue, élevant le savant hongrois au rang de « Maître incontesté des études islamiques
515
Massignon, « In Memoriam Ignace Goldziher …», IX.
516
François Angelier, « Louis Massignon-Ignác Goldziher : influence intellectuelle et legs au travers d’une
correspondance inédite (1909-1921)», in Ignác Goldziher : un autre orientalisme ? éd. par Céline Trautmann-
Waller (Paris : Geuthner, 2011), 195-212], 207.
517
Messaoudi, « Ignác Goldziher en France …», 192.
518
Trautmann-Waller, « Introduction », in Ignác Goldziher : un autre orientalisme? , 11.
519
Massignon, « In Memoriam Ignace Goldziher …», XIV.
520
Massignon, « In Memoriam Ignace Goldziher …», V.
279
Enfin, elle est également palpable dans l’influence qu’il attribue à I. Goldziher, qui fut, selon
lui, très vaste sur l’ensemble du champ des études islamiques en Europe. Il écrit :
L’influence de Goldziher a été très vaste ; sur ses amis d’abord, comme A. Müller ; puis
Snouck Hurgronje, Ashley Bevan, enfin C.H. Becker, dont les articles l’ont dit mieux
que personne ; sur ses disciples directs, aussi, comme M. Schreiner et Yahuda. Il faut y
chercher également, largo sensu, le point de départ des études de Van Berchem sur les
titres califiens, de Lammens sur le gouvernement omayyade, de Caetani sur les ṣaḥîfah
du Ier siècle, du grand inventaire lexicographique des recueils de ḥadîth entrepris par
Wensinck, de l’étude de Mohammed comme type social par Tor Andrae. Nul n’a encore
repris ses sondages relativement aux luttes de clans persistant en Palestine, et à
l’évolution historique des corporations musulmanes521.
L’admiration de L. Massignon pour I. Goldziher ne saurait être mise en doute. Elle est
manifeste. Mais qu’en est-il l’influence du maître de Budapest ? Jusqu’à quel degré son
empreinte peut-elle être décelée dans les travaux de L. Massignon ? Afin de répondre à cette
question, nous commencerons par étudier les liens qui se tissèrent entre les deux hommes.
rencontres : d’où l’intérêt que revêtent les quarante-sept lettres adressées par I. Goldziher à
L. Massignon ainsi que les soixante-sept lettres adressées par l’orientaliste français au
521
Massignon, « In Memoriam Ignace Goldziher …», XIII-XIV.
280
maître hongrois522. C’est essentiellement lors de congrès scientifiques qu’ils eurent
l’opportunité de se rencontrer : à Copenhague en 1908, lors d’une visite privée en 1909, puis
Écoutons tout d’abord le savant français lui-même évoquer cette relation. Au cours d’une
conférence prononcée en 1957, intitulée « Les maîtres qui ont guidé ma vie », il qualifie I.
encourageant :
Et c’est Goldziher qui m’a dit : « Vous êtes dans la bonne voie ; c’est moi-même qui
corrigerai les épreuves de vos livres ». Il était au summum de la science
internationale ; et moi j’étais un débutant. Je peux donc l’appeler un maître, parce qu’il
n’a jamais essayé de procédé par force et par violence. Et quand je faisais des
contresens ou des solécismes, il me disait : « Je pense que c’est plutôt comme cela qu’il
faut comprendre ». Parce qu’il savait très bien que les jeunes gens sont orgueilleux,
impossibles à mener, et que s’il ne me prenait pas tout doucement comme cela…
C’était sa méthode d’éducation525.
Quelle fut la nature de cette relation de maître à disciple ? Cette guidance fut elle amicale ?
paternelle ? Cet aîné l’a-t-il conseillé ? Corrigé ? Cette relation s’apparente-t-elle à celle d’un
doctorant avec son directeur de recherche ? Quel fut le contenu de leurs échanges ? Afin de
répondre à ces questions le travail de François Angelier, qui après avoir dépouillé
522
114 pièces sont conservées, d’une part au Fonds Louis Massignon (BNF), abrégé ici en (FLM) et d’autre part à
L’Académie des sciences de Budapest, abrégée ici en (ASB). D’après : Angelier, « Louis Massignon-Ignác
Goldziher…», 198.
523
Angelier, « Louis Massignon-Ignác Goldziher … »,199.
524
Massignon, « Les maîtres qui ont guidé ma vie », 16.
525
Massignon, « Les maîtres qui ont guidé ma vie », 17.
281
patiemment cette correspondance, publia un chapitre intitulé « Louis Massignon-Ignác
Cette correspondance nous apprend que les deux hommes font connaissance en 1908 à
Bagdad »527. Après le Congrès, 14 février 1909, prenant la plume pour écrire à I. Goldziher,
Massignon évoque, « le bienveillant accueil qu’(il) a bien voulu (lui) faire à Copenhague », et
Goldziher lui répond cordialement dès le 17 février et l’assure qu’il garde de leurs entretiens
le « meilleur souvenir ».529 L. Massignon sollicite ensuite la relecture d’I. Goldziher pour son
anthropologique. Le maître hongrois lui répond et l’interroge au sujet de ses travaux portant
526
Angelier, « Louis Massignon-Ignác Goldziher … », 195-212.
527
Massignon, « Les saints musulmans enterrés à Bagdad » [1908], in EM II, 433-440]. L’œuvre de Goldziher
était déjà pour Massignon source d’inspiration. Citons le cas de la figure de « Khidr » : Dans son article « saints
musulmans enterrés à Bagdad », présenté à Copenhague en présence de Goldziher, Massignon s’exprime au
sujet de la vénération de Yousha et d’Élie à Bagdad et parle de la confusion fréquente du second avec « Al-
Khidr ». Selon C. Jambet, c’est à Goldziher que Massignon doit, à cette époque, de s’intéresser au personnage
de « Khezr » (Khadir), le mystérieux conseiller de Moïse selon le Qur’ān, identifié parfois à Élias (Elie). D’après
Christian Jambet, annotation du texte de Louis Massignon, « Les saint musulmans enterrés à Bagdad », EM II,
895, n.j. ; Angelier, « Louis Massignon-Ignác Goldziher … »,202.
529
Angelier, « Louis Massignon-Ignác Goldziher … », 202.
530
Massignon, « Les medresehs de Bagdâd ».
282
sur la mystique : « Est-ce que votre étude sur Hallâj et al-Shalmaghâni va paraître
bientôt ?»531. C’est, semble-t-il, surtout ce thème qui intéresse le maître de Budapest.
d’inciter L. Massignon à approfondir son étude d’al-Ḥallāj. Il lui écrit le 15 avril 1910 : « vos
travaux importants marchent sans doute vers un dénouement favorable. Vos résultats
publiés dans les Mélanges Derenbourg532 haussent ma curiosité de connaître vos matériaux
en détail »533. L. Massignon répond le 18 avril : « J’espère finir en 1911 ma thèse sur Hallāj.
Mais vous savez combien toute édition critique est minutieuse à préparer » 534.
L’année suivante, I. Goldziher à nouveau l’interroge et lui fait part de son désir de connaître
les résultats de ses recherches, certain qu’elles apporteront un véritable renouveau au sein
du champ d’étude mystique musulmane : « Quand paraîtra votre thèse qui nous apportera
des lumières sur les questions principales du soufisme ? Pour vous l’avouer, je brûle du désir
de connaître vos résultats, qui — pour juger des échantillons que vous avez publié —
réforment toutes nos vues sur cet élément si important de l’islamisme »535. L. Massignon lui
531
Lettre du 21/XI/1909 de I. Goldziher à L. Massignon, citée par : Angelier, « Louis Massignon-Ignác
Goldziher … », 202.
532
Massignon « La passion d’al-Halladj et l’ordre des Halladjiyah ».
533
Lettre du 15/IV/1910 de I. Goldziher à L. Massignon citée par : Angelier, « Louis Massignon-Ignác
Goldziher … », 203.
534
Lettre du 18/IV/1910 de L. Massignon à I. Goldziher citée par : Angelier, « Louis Massignon-Ignác
Goldziher … », 203.
535
Lettre du 20/II/1911 de I. Goldziher à L. Massignon citée par : Angelier, « Louis Massignon-Ignác Goldziher …
», 203.
283
En 1911, après la parution de l’article de L. Massignon intitulé « Al-Hallâj, le phantasme
crucifié des docètes et Satan selon les Yésidis »536, I. Goldziher le félicite en ces termes :
Cher Monsieur Massignon ! Quelle découverte splendide vous venez de faire dans le
récent essai sur les Hallāgiens et le rapport des Yézidis avec le culte de Hallāj ! et le
Docétisme dans ce culte même ! tout cela nous prépare à des résultats surprenants de
votre étude exhaustive sur la question du soufisme, que vous ne devez pas retarder
longtemps.537
écrit à L. Massignon : « Reçu, lu et revu, votre livre capital. Mille remerciements. Avec le
même courrier je vais adresser un compte-rendu à Mr Becker pour Der Islam. (…) J’ai trouvé
quelques corrigendas pour les observations. Ils ne feront pas partie de mon compte-
rendu »538.
Dans cette recension que publie la revue de C. H. Becker, recension intitulée « Al-Ḥusejn b.
Manṣūr al-Ḥallāģ », I. Goldziher écrit qu’il tient cet ouvrage parmi les œuvres ayant permis à
précisant que cette édition du Kitāb al-Ṭawāsīn n’offre pas seulement une meilleure
536
Massignon. «Al-Hallâj, le phantasme crucifié des docètes et Satan selon les Yésidis».
537
Lettre du 31/V/1911 de I. Goldziher à L. Massignon citée par : Angelier, « Louis Massignon-Ignác
Goldziher … », 203.
538
Lettre du 22/II/1913 de I. Goldziher à L. Massignon citée par : Angelier, « Louis Massignon-Ignác Goldziher …
», 204.
539
Ignác Goldziher, « Recension de : Al-Husejn b. Mansur al-Hallag », Der Islam (1/I/1913), 165-169] : 165.
284
connaissance d’al-Ḥallāj mais qu’elle ouvre également des voies pour la mystique
musulmane en général :
En tout premier lieu nous obtenons grâce à Massignon la possibilité d’avoir un aperçu
cohérent de la production écrite d’al Ḥallāj. Avec une persévérance de fer, Massignon a
cherché l’ensemble des traces, discours, lettres, poèmes mystiques et manifestations
d’al Ḥallāj dans l’original arabe ou dans la traduction persane de Baklī (m. 606/1209),
dont les œuvres devaient d’abord être découvertes, et péniblement dénichées540. […]
Dans les digressions qu’il a ajoutées au texte et aux explications du Tawāsīn,
Massignon a soulevé une foule de points importants pour la compréhension des
formules d’al Ḥallāj (Huwa huwa) et pour la mystique islamique en général541.
dit confiant quant aux travaux futurs de l’islamologue français concernant l’histoire du
« soufisme » :
540
Ignác Goldziher, « Recension de : Al-Husejn b. Mansur al-Hallag », 166. [« Zu allererst erhalten wir durch
MASSIGNON die Möglichkeit, in ein zusammenhängendes schriftstellerisches Produkt des Ḥallāģ Einblick zu
gewinnen. M. hat mit eiserner Ausdauer alle Reste aufgesucht, die an Reden, Briefen, mystischen Dichtungen
und sonstigen Kundgebungen des Ḥallāģ in arabischem Original oder in persiscehr übersetzung Blaḳlī’s (st.
606/1209), in dessen Werken sie erst entdekt werden muβten, mühsam aufzustöbern waren.»] (tr.).
541
Ignác Goldziher, « Recension de : Al-Husejn b. Mansur al-Hallag », 168. [« In den dem Texte und der
Erklärung der Ṭawāsīn beigegebenen Exkursen hat M. eine Fülle von wichtigen Gesichtspunkten für das
Verständnis der Forlmeln des Ḥallāģ (huwa huwa u.a.) und der islamischen Mystik im allgemein eröffnet.»]
(tr.).
542
Ignác Goldziher, « Recension de: Al-Husejn b. Mansur al-Hallag », 168. [«Ein hervorragender Vorzug der
Arbeitsmethode MASSIGNON’S besteht in der staunenswerten Fülle des Quellenapparates, den er für die
Darstellung seines Untersuchungsgegenstandes sammelt und mit kritischem Blick verwertet.»] (tr.).
285
enrichissement heureux est à attendre pour l’histoire du soufisme grâce aux
matériaux mis au jour par Massignon.543
J’ai été très ému par le compte-rendu de Goldziher. Qu’un maître comme lui se donne
la peine de comprendre avec autant de sympathie toutes les intentions contenues dans
un livre aussi embrouillé, de les exposer avec autant d’amitiés, — voilà qui console de
bien des années de travail solitaire dans des terrains de labour ingrat.544
Lorsque l’année suivante, I. Goldziher reçoit les Quatre textes inédits relatifs à la biographie
d’al Hosayn Ibn Mansoûr al Hallâj545, il se montre à nouveau enthousiaste. Il écrit à leur
brillant éditeur, le 29 mai 1914 : « je viens de recevoir vos Quatre textes et je me réjouis de
Qu’en est-il de la thèse de L. Massignon, la Passion ? I. Goldziher a-t-il guidé ce travail ? l’a-t-
il corrigé ? Nous savons que le savant français, après l’avoir déposée, exprime sa profonde
janvier 1914, il remercie le maître hongrois en ces termes : « nul ne m’a, parmi mes maîtres,
encouragé, dès le début comme vous. […] J’ai été si peu en contact, depuis six ans, avec les
543
Ignác Goldziher, « Al-Husejn b. Mansur al-Hallag », Der Islam, Jan. 1 (1913), 169. [«Texte original: Die in
diesem Buche in so origineller Weise aufgezeigten neuen Gesichtspunkte lassen uns ahnen, welche erfreulich
Bereicherung die Geschichte des Sūfismus auf Grund der MASSIGNON erschlossenen Materialen von ihm zu
erwarten hat.»] (tr.).
544
Lettre du 25 mai 1913 de L. Massignon à C.H. Becker citée par : Angelier, « Louis Massignon-Ignác
Goldziher … », 204
545
Massignon (éd.), Quatre textes inédits relatifs à la biographie d’al Hosayn ….
546
Lettre du 29/V/1914 de I. Goldziher à L. Massignon, citée par : Angelier, « Louis Massignon-Ignác
Goldziher …», 205.
286
arabisants français qu’ils ne s’occupent pas volontiers de ce qui m’intéresse, théologie et
philosophie, herrschenden Ideen de l’islam547». Nous savons également qu’au mois d’avril
1914, Massignon adresse les épreuves de sa thèse à I. Goldziher qui lui répond : « Continuez
franchement de m’envoyer les feuilles de votre thèse hallāgienne. C’est le plus grand plaisir
pour moi d’avoir le privilège de lire ces choses importantes avant la lettre » . Ainsi, il
548
apparaît qu’I. Goldziher a été celui qui a encouragé L. Massignon dans sa découverte d’al-
Ḥallāj, dans son exploration de la période formative de la mystique musulmane et qu’il l’a lu,
Ensuite, la première guerre mondiale va dresser entre les deux hommes un mur de silence.
Communiquer n’est plus possible. Aussi, c’est parfois par l’intermédiaire de C. Snouck
Cher ami,
D’une lettre de Massignon, qui est maintenant au Caire, je dois vous transmettre
l’extrait suivant : « dites à l’ami auxquels je ne puis écrire ; qu’il sache, par vous, que
ma pensée ne les oublie pas, ni eux, ni le bien qu’ils m’ont fait ». Au nom de notre
amitié, je prie d’accepter simplement ce salut de même que ma prochaine missive,
sans y ajouter de réflexions sur la guerre etc549.
547
Lettre du 25/I/1914 de L. Massignon à I. Goldziher citée par : Angelier, « Louis Massignon-Ignác Goldziher …»,
205.
548
Lettre du 26/IV/1914 de I. Goldziher à L. Massignon citée par : Angelier, « Louis Massignon-Ignác
Goldziher…», 205.
549
P. Sj. Van Koningsveld, The letters of C. Snouck Hurgronje to I. Goldziher , (Budapest. Leiden : Faculteit der
Godgeleerdheid, Rijksuniversiteit, 1985), 503. Nous soulignons. [« Lieber Freund, Aus einem Briefe Massignons,
der jetzt in Cairo ist, muss ich Dir folgendes Zitat mitteilen : « dites à l’ami auxquels [sic] je ne puis écrire ; qu’il
sache, par vous, que ma pensée ne les oublie pas, ni eux, ni le bien qu’ils m’ont fait. » Im Namen unserer
Freundschaft bitt ich Dich, diesen Gruss sowie meine nächste Sendung, einfach hinzunehmen, ohne
Betrachtungen über den Krieg usw. Daran zu knüpfen. »] (tr.)
287
Après la guerre, en 1921, la traduction française des Vorlesungen ayant été publiée en 1920,
Massignon consacre à cet ouvrage une recension dans la RMM en avril 1921550. Il y relève
publie également une recension d’un ouvrage également paru en 1920, de I. Goldziher : « Die
Richtungen der Islamischen Koranauslegung »552. Ces recensions, par leur seule existence,
En raison de la première guerre mondiale, il appert que cette relation a été la plus intense
entre 1908 et 1914, c’est-à-dire au moment où le savant français rédige sa thèse doctorale, la
Passion, et sa thèse complémentaire, L’Essai. Mais lorsque ces travaux paraîtront, en 1922, le
550
Louis Massignon, « Recension de : Goldziher : Le dogme et la loi de l’Islam (1920) », RMM, vol 44-45 (avril-
juin 1921) : 303-304.
551
« les débuts de l’ascèse en Islam, et la mise au point, grâce aux tabaqat d’Ibn Saʿd de l’ascétisme prétendu des
compagnons du Prophète ; l’influence possible du bouddhisme ; le soufisme moniste du treizième siècle. Ce
chapitre se termine par un fort beau portrait : la grande physionomie de Ghazālī, qui parfit l’édifice
dogmatique de l’orthodoxie musulmane grâce à des données mûrement pesées de morale et de mystique ».
Massignon, « Recension de : Goldziher : Le dogme et la loi de l’Islam ….», 303.
552
Louis Massignon, « Recension de: Goldziher, Die Richtungen der Islamischen Koranauslegung (1920) », RMM,
vol 44-45, (avril-juin 1921), 303-304], 305. « La classification suivie par G. nous remet en mémoire
l’intéressante formule de Sahl Tostarî ( dont Ghazâlî a fait un hadith). « Chaque verset du Qor’ân a quatre sens :
sens littéral (zâhir), sens allégorique (bâtin), sens tropologique (hadd, litt. Juridique), et sens anagogique
(moṭṭala’)». Ce n’est pas en effet successivement, par une prétendue évolution historique de la « raison », mais
simultanément, suivant les différenciations psychologiques des caractères, que tels ou tels de ces sens se
trouvent être envisagés par les musulmans lisant le Qor’ân.»]
288
Il avait même légué sa bibliothèque, c’est moi qui l’ai aidé, à l’Université juive de
Jérusalem. J’ai même sacrifié l’Ecole des Langues Orientales qui la voulait. La famille
Goldziher m’a demandé de choisir ; et j’ai choisi l’Université de Jérusalem. Pour que
l’Université de Jérusalem, à travers les livres de Goldziher, aime la langue arabe.553
Après ce parcours chronologique à travers les sources nous permettant de documenter la
d’al-Ḥallāj notamment, et qu’il pressentait que L. Massignon allait réaliser des découvertes
le
reflet de l’impression que [son] livre suggère dans chacun qui est doué de la faculté de
voir dans les luttes internes des croyants autre chose qu’un sujet de critique
philologique et sans ce sens psychologique que nous ne pourrions nous élever à la
hauteur de ces phénomènes plus qu’individuels. Vous disposez de ce sentiment qui est
la cause que vous être un interprète providentiellement destiné de ces mouvements de
l’âme.554
Le savant français admirait I. Goldziher, le respectait comme un maître, un guide. Mais il ne
s’agit pas d’une relation dans laquelle le disciple suit le maître aveuglément et l’imite à
l’identique : I. Goldziher encourage L. Massignon sur des sentiers qu’il connaît moins bien
que lui, il l’encourage à trouver du nouveau, à suivre son intuition, à lui faire découvrir ce
553
Louis Massignon, « Les maîtres qui ont guidé ma vie », in Louis Massignon et ses contemporains, éd. Jacques
Keryell (Paris : Karthala, 1997), 16.
554
Lettre du 28 /V/1913 de I. Goldziher à L. Massignon, citée par : Angelier, « Louis Massignon-Ignác Goldziher
…», 210.
289
qu’il ignore. Il l’encourage sur une voie qui lui est propre, il n’est jamais dogmatique, il ne
écrit : « quelques détaillées que soient ses enquêtes, Goldziher ne se permet pas de les
fermer par des formules de conclusion péremptoires ; ce sont plutôt des orientations qu’il
respect. Le texte In Mémoriam de L. Massignon se termine par ces mots : « Il se livrait peu,
ne s’imposait jamais, avouait, sans hésiter, son incertitude, et insinuait doucement ses
impérativement »556.
En amont de notre mise en regard des visions de la mystique musulmane des deux
savants, nous formulerons ici quelques remarques générales concernant leurs approches de
l’islām. Entre les deux œuvres, Jacques Waardenburg identifie les distinctions suivantes :
mystique musulmane par rapport à ce qu’il considère comme sa source, le Qur’ān, et son
555
Massignon, « In Memoriam Ignace Goldziher …», XV.
556
Massignon, « In Memoriam Ignace Goldziher …», XVII.
290
sommet, al-Ḥallāj. Alors que I. Goldziher a travaillé sur le plan historique, L. Massignon a
approfondi les données au sens mystique et par rapport au christianisme. Alors que l’étude
de I. Goldziher était faite au service de la science, celle du savant français était faite pour la
vérité religieuse.
J. Waardenburg fait également observer que tout deux approchaient l’islām à partir de leurs
apparentées par la descendance commune d’Abraham. Pour les deux, l’islām est une
concerne le traitement des ḥadīths comme matériaux historiques, point exposé dans le
second volume des Muhameddanische Studien. La question n’est plus tant de savoir s’ils
sont recevables (maqbūl) ou irrecevables (mardūd), mais plutôt ce qu’ils nous apprennent
sur une époque et sur les locuteurs cités. Comme le fait observer C. Trautmann Waller, les
hadīths deviennent des témoignages des conflits existant à l’époque où ils furent rédigés558.
Cette auteure cite C.H. Becker, qui a souligné l’originalité de l’approche de I. Goldziher à ce
sujet :
Les énormes collections de hadîth sont dépouillées de leur valeur historique directe,
mais ce faisant, elles deviennent néanmoins des sources historiques indirectes de
premier rang ; ce ne sont pas les faits qu’elles relatent mais les tendances qui parlent à
557
Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident, 285.
558
Trautmann-Waller, « Histoire Culturelle, religions et modernité…», 130.
291
travers elles, qui sont vérité historique. Des combats politiques et religieux sont menés
avec les armes du hadîth. Ce fait étant reconnu, les moyens nous sont donnés pour la
première fois, de traiter de manière véritablement scientifique l’histoire religieuse de
l’islam.559
Dans la nécrologie qu’il consacra à I. Goldziher, intitulée In Memoriam Ignace Goldziher, L.
Massignon a souligné à son tour l’intérêt de cette approche : « le fait d’avoir démontré que,
de l’évaluation des résultats positifs qu’ils ont pu produire, comme principes directeurs, et
tout d’abord la quatrième des Vorlesungen, qui, comme l’écrit L. Massignon dans sa
recension « traite de la mystique, depuis les humbles débuts de l’ascèse primitive, et les
siècle ; son influence morale est mise en lumière à propos de Ghazâlî »561. Dans In Memoriam
ainsi qu’en français dans la Revue de l’Histoire des Religions. Il pense sans doute notamment
à la belle étude d’I. Goldziher intitulée : « Le culte des saints chez les musulmans » parue en
559
Carl Heinrich Becker, Igna’z Goldziher (p. 218) est cité par : Trautmann-Waller, « Histoire Culturelle,
religions et modernité ….», 130-131.
560
Massignon, « In Memoriam Ignace Goldziher …», XV.
561
Massignon, « In Memoriam Ignace Goldziher …», X.
562
Massignon, « In Memoriam Ignace Goldziher …», XIII.
563
Massignon donne les abréviations «DI» : nous pensons qu’il abrège ainsi le nom de la revue Der Islam.
292
1880 dans cette dernière revue564. Il cite enfin quatre articles intitulés : « Ibn Hûd, the
Mohammedan Mystic, and the Jews of Damascus » (1894)565, « Über den Brauch der Maḥjâ —
mentionner ici la réflexion d’I. Goldziher sur la lecture mystique ou anagogique du Qur’ān
dans « Die Richtungen der Islamischen Koranauslegung »568, qui a également retenu
que la mystique musulmane est un thème auquel I. Goldziher s’est intéressé, mais qu’il s’agit
rapport à l’islām temporel de la conquête. Comme l’écrit David Moshfegh dans sa thèse sur I.
Goldziher, pour le savant hongrois le ṣūfisme puise ses racines dans le courant ascétique
Pour ces premiers ascètes, le caractère mondain prenant de plus en plus de place au sein de
564
Goldziher, « Le culte des saints chez les musulmans » : 257-351. Ce texte a fait l’objet d’une étude par
Catherine Mayeur Jaouen, « Le culte des saints musulmans à la lumière d’Ignác Goldziher», in Ignác Goldziher :
un autre orientalisme?, éd. Céline Trautmann-Waller (Paris: Geuthner, 2011), 149-178.
565
Ignaz Goldziher, «Ibn Hûd, the Mohammedan Mystic, and the Jews of Damascus», Jewish Quaterly Review, VI
(1894): 218-220.
566
Ignaz Goldziher, «Über den Brauch der Maḥjâ —Versammlungen im Islam », Wiener Zeitschrift für die
Kunde des Morgenlandes, XV, (1901), 33-50.
567
Ignác Goldziher, «Ibn Barragân, Zeitschrift der Deutschen Morgenländischen Gesellschaft , LXVIII
(1914):544-540.
568
Ignac Goldziher, Die Richtungen der Islamischen Koranauslegung (Leiden : Brill, 1920)
569
Louis Massignon, « Recension de: Goldziher, Die Richtungen der Islamischen Koranauslegung (1920) », 305.
570
Moshfegh, «Ignaz Goldziher and the Rise of Islamwissenschaft as a ‘Science of Religion’», 234.
293
constituait un rempart contre les idéaux ascétiques de l’islām. Les défenseurs de l’islām
en signe de désapprobation des modes de vie du monde 572. Selon I. Goldziher le mode de vie
ascétique n’est pas en contradiction avec le Qur’ān, mais il se déroule sur le mode de
A côté de ces éléments négatifs affectant la pratique de la vie se constituent aussi des
traits positifs touchant le culte et la conception du monde. Ils ne sont pas en soi en
contradiction avec les doctrines du Qorān ; ils forment plutôt de simples exagérations
de certains points de la religion et de la morale qoraniques. Mais tandis qu’ils ne
figurent dans le Qorān que comme des anneaux de même valeur que les autres chaînes
des doctrines musulmanes, on leur prête, dans les milieux auxquels l’ascétisme
mahométan doit sa formation, une importance centrale : auprès d’eux, tous les autres
éléments de la vie religieuse passent à l’arrière-plan. Dans cette exagération
exclusiviste gît le germe de la scission qui devait éclater plus tard entre de telles
tendances et le concept doctrinal de l’orthodoxie musulmane573.
L’un des thèmes qu’a développés I. Goldziher, est celui de l’interprétation allégorique des
« ṣūfis ». Notons que cette interprétation est pour lui héritée de Philon d’Alexandrie :
571
Moshfegh, «Ignaz Goldziher and the Rise of Islamwissenschaft as a ‘Science of Religion’», 234.
572
Ignaz Goldziher, Le dogme et la loi dans l’islam, Trad. F. Arin, Préf. L. Massignon, App. A. Cilardo (Paris:
Geuthner, 2005), 122, §3.
573
Goldziher, Le dogme et la loi dans l’islam, 124, §3.
294
Suivant un phénomène d’histoire religieuse constaté aussi dans d’autres milieux, les
ṣūfīs, dans la mesure où ils attachent du prix à se tenir sur le terrain de l’Islām, ou du
moins à passer pour s’y tenir, introduisent par interprétation leurs idées dans le
Qor’ān et dans les traditions sacrées, et citent en faveur de leurs théories des
passages probants tirés des textes saints. Ils recueillent ainsi dans l’Islām l’héritage
de Philon, et ils manifestent dans leur interprétation de l’Écriture la croyance qu’au-
delà du sens littéral, en apparence indifférent, des textes saints, il s’y trouve contenu
de profondes vérités philosophiques qui sont à dégager par une interprétation
allégorique. Les exégètes ṣūfīs ont donc un ta’wīl […] allégorique qui leur est propre,
une interprétation ésotérique des Écritures qui a suscité une littérature considérable,
et qui se poursuit à travers toutes les œuvres ṣūfies574.
Selon J. Waardenburg, pour I. Goldziher, les ṣūfis ont leur propre exégèse du Qur’ān, partant
littéral (zāhir) du texte, à découvrir par une interprétation non-littérale (ta’wīl). Ici, précise
le chercheur néerlandais, une jonction se fait avec la secte principale de l’islām, celle des
Ces pages sur l’effort d’interprétation, de lecture allégorique des premiers ṣūfis ont
vivement intéressé L. Massignon. Dans la préface de l’Essai, il écrit au sujet du langage des
mystiques musulmans :
Mais en scrutant, on y découvre, surtout en remontant vers ses origines, les marques
irrécusables d’un premier travail de pensée bien digne d’intérêt ; un essai
d’intériorisation, d’intégration du vocabulaire coranique par la pratique cultuelle, le
plus ancien essai d’appropriation de l’idiome arabe à une méthode d’introspection
574
Goldziher, Le dogme et la loi dans l’islam, 130 -131, §7.
575
Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident, 73.
295
psychologique, donc à une théologie morale ; la première ébauche d’un lexique
critique des questions philosophiques576.
Le terme « intériorisation », mis en italiques par L. Massignon, est suivi d’une note qui
Ainsi, L. Massignon reconnaît ici lui-même sa dette envers le savant hongrois qui, en
576
Massignon, Essai (1954), 12.
577
Goldziher, Le dogme et la loi dans l’islam, 138, §11. Nous soulignons. Texte original: Ignác Goldziher,
Vorlesungen über den Islam (Heidelberg : Carl Winter, 1910), 165-166. [« Die ersten Patriarchen der ṣūfischen
Religionsanschauung hatten wohl der formalistischen Erfüllung der Gesetze des Islams, wie sie sagten «dem
Tun mit den Gliedmaβen» die «Werke des Herzens» vorgezogen, ohne jedoch jene als wertlos oder gar als
überflüssig zu erklären. Sie erhalten aber ihren Wert und Sinn erst durch das mitwirkende Vorhandensein der
letzteren. Nicht die Gliedmaβen (al-dschawāriḥ), sondern di Herzen (al-ḳulūb) seien als dir Organe des
religiösen Lebens anzuerkennen. In diesem Sinne war im Ṣūfismus stets jene monistische Richtung vertreten,
die die Forderung stellt, mit dem formellen, gesetzlichen Islam in Einklang zu bleiben, jedoch die Entelechie
des gesetzlichen Lebens in der Verinnerlichung der formellen Leistungen zu finden»].
296
Selon J. van Ess, il ne s’agirait pas seulement d’un mot emprunté, mais d’un concept qui
Il me semble que c’est le concept de vérité qui fait la différence entre les deux
approches. Pour un islamisant allemand ce qui est vrai fut ce qui se trouve dans les
textes ou ce qui en dérive par une analyse serrée ; pour Massignon, ce qui est vrai fut,
en outre, ce qui est accepté et vécu par les musulmans – les valeurs existentielles
comme l’hospitalité, la compassion, le sentiment de justice, les réalités intérieures et
les significations vivantes, les intentions telles que les perçoivent ceux qui y croient,
comme disait Henry Corbin dans son nécrologe. On note avec intérêt que, d’après ce
que dit Massignon lui-même, il devait cette attitude à ce qu’il avait appris chez
Goldziher, le maître allemand (ou hongrois) qui lui avait parlé de l’intériorisation «
Verinnerlichung » de ce qu’on observe578.
Les réflexions de I. Goldziher sur le ta’wīl allégorique des ṣūfis et sur l’intériorisation des
pratiques montrent qu’à ce sujet, les vues des deux savants convergent et qu’ici, L.
Massignon est sans doute en parti inspiré par l’œuvre du maître hongrois.
Concernant les influences étrangères, selon Rémi Brague, I. Goldziher a su repérer les
traces les plus minimes laissées sur l’islām par des influences extérieures : juives,
578
Ess (van), « Massignon vu à travers le regard d’un allemand », 64; 65.
297
psychologique est l’émotion de la dépendance absolue à l’égard de Dieu tout-
puissant.579
I. Goldziher va insister sur les influences néoplatoniciennes et chrétiennes580. Selon lui,
divines, et de la montée graduelle de l’âme humaine dans les sphères célestes. Les tendances
ascétiques dans l’islām auraient pour ainsi dire préparé cette fécondation581.
I. Goldziher a également insisté sur les influences indiennes. Il croit que le thème littéraire
du roi qui abandonne le pouvoir pour une vie d’ascèse, la pratique ascétique de courir le
monde avec un compagnon, la vie de mendiant, ou l’usage du rosaire, ont leur dans l’Inde et
son univers spirituel.582 Dans L’Essai, L. Massignon compte I. Goldziher au nombre de ceux
Cependant, l’auteur de la Passion et de l’Essai montrera quant à lui que la part des influences
étrangères a souvent été exagérée par les chercheurs qui l’ont précédé. Pour L. Massignon,
L’Essai : « Le long inventaire qui précède permet d’affirmer que c’est du Qor’ân,
579
Brague, « Présentation », in Sur L’islam, Ignace Goldziher (au.), 27-28.
580
Ignaz Goldziher, « Influences chrétiennes dans la littérature religieuse de l’islam », RHR, vol. 18 (1888), 180-
199.
581
Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident, 72.
582
Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident, 73.
583
Massignon, Essai (1954), 81.
298
constamment récité, médité, pratiqué, que procède le mysticisme islamique, dans son
Dans le cadre de la comparaison de ces deux œuvres islamologiques, au sujet des influences
musulmane (et sur bien d’autres points), on peut dire que L. Massignon a fait œuvre
novatrice. Nous présenterons plus loin l’œuvre de L. Massignon et son caractère inédit, voire
fondateur. Cependant, il convient de ne pas oublier que l’œuvre d’I. Goldziher a pu être, au
2.6.3.6 « Lā rahbāniyya….»
mystique musulmane de I. Goldziher car tel n’est pas notre sujet. Cependant, nous
lunettes » que porte tout chercheur et toute chercheuse colorent l’objet d’étude, le font
apparaître sous un certain jour, mettant en relief tel ou tel aspect, en faisant disparaître
mondanité de l’islām de la conquête, l’islām politique tend à combattre cet ascétisme. C’est
pourquoi certains ḥadīths entrent en circulation contenant des phrases telles : « Pas de
584
Massignon, Essai (1954), 104.
585
Son authenticité est discutée.
299
moines dans l’islām ! ». Surtout le célibat des ascètes est violemment combattu 586. Dans un
l’Islam », il écrit :
régulière les devoirs du fidèle envers sa famille sur les devoirs à l’égard de la foi »588.
586
Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident, 72.
587
Goldziher, « Influences chrétiennes dans la littérature religieuse de l’islam », 193.
588
Goldziher, « Influences chrétiennes dans la littérature religieuse de l’islam », 195.
300
renoncement complet. Cette route royale du juste milieu (assimilée au tarîk mustakîm
de la Fâtiha), voilà ce que l’Islam aurait réalisé. 589
L’islām apparaît à I. Goldziher comme la voie du juste milieu. L. Massignon quant à lui, fort
formuler un jugement bien différent. Il écrit : « L’orientalisme occidental fait, d’autre part,
grand état d’un ḥadīth « lâ rahbâniyah fî’l Islâm », « pas de monachisme en Islam », pour
prouver que le Qor’ân l’a blâmé, que Mohammad l’a interdit, et que, donc, le ṣoûfisme est
Borjolânî écrit son kitâb al rohbân, et le prudent Jonayd, à la fin de la Dawâ, dit
encore : « Les amis de Dieu… ont le regard perpétuellement fixé sur ce qui leur est
prescrit comme leur devoir de serviteurs, en cette vie monastique (rahbâniyah) qui a
valu un blâme (de Dieu) à ceux qui l’avaient embrassée, puis n’en avaient pas exécuté
les obligations, négligeant la méthode prescrite ». Dans sa Dawâ, au chap. I, Anṭâkî
avait dit, encore plus énergiquement : « C’est là cette véritable rahbâniyah, qui
consiste, non à discourir, mais à agir, dans le silence. »591
Ainsi, il appert que L. Massignon et I. Goldziher ont chacun une vision distincte des
l’hégire, et que ces distinctions découlent sans doute de l’avancement des recherches
historiographiques conjugué au fait que chacun voit l’objet d’étude à partir d’une posture
589
Goldziher, « Influences chrétiennes dans la littérature religieuse de l’islam », 197.
590
Massignon, Essai (1954), 145.
591
Massignon, Essai (1954), 153.
301
herméneutique qui lui est propre, à partir des connaissances qu’il possède, des aspirations
Nous pensons cependant important pour finir de rappeler que la mystique musulmane n’est
pas le champ d’étude principal d’I. Goldziher : pour ce dernier, elle est un aspect de l’islām
parmi d’autres. Il en va tout autrement chez L. Massignon, pour qui elle est le champ d’étude
principal, un champ d’étude qui l’occupera durant plusieurs décennies et dont il fera sa
spécialité.
Peut-être nous sera-t-il permis de dire ici que si I. Goldziher fut le premier maître de L.
révéler magistrale, riche et novatrice, voire fondatrice d’un nouveau champ d’étude. Les
maître aura favorisé la naissance d’un virtuose qui choisit d’explorer un champ d’études où
collaborateurs. Il sera question ici, en guise de clôture de ce chapitre, de l’un d’eux : Henry
Corbin. À son sujet, Seyyed Hossein Nasr écrit qu’il était non seulement « le plus grand
parmi les disciples français de L. Massignon » mais aussi « son complément en érudition »592.
592
Corbin, « Post-Scriptum biographique à un Entretien philosophique », 39.
302
Leur relation a déjà été documentée par Jean Moncelon593 et leurs visions de la mystique
musulmane ont été comparées par Christian Jambet dans un article intitulé « Le soufisme
entre Louis Massignon et Henry Corbin »594. Les Cahiers de l’Herne dédiés à L. Massignon
sujet.
Plusieurs questions restent posées cependant : quelle fut la teneur de leurs relations ? s’agit-
Afin d’introduire la figure d’Henry Corbin, nous renvoyons à deux documents : tout
d’abord aux actes du colloque dédié à Henry Corbin, qui s’est tenu en 2003, intitulé Henry
Corbin : philosophies et sagesses des religions du livre 595 ; ensuite, à la riche thèse de Daniel
Proulx, intitulée De la hiérohistoire, Portrait de Henry Corbin 596, qui analyse la biographie,
Ici, en quelques mots, à grands traits, commençons par rappeler qui était Henry Corbin
593
Jean Moncelon, « Louis Massignon et Henry Corbin », in Massignon et ses contemporains, Jacques Keryell éd.
(Paris : Karthala, 1997), 201-220.
594
Jambet, « Le Soufisme entre Louis Massignon et Henry Corbin » (IEI), 31-42 ; texte également publié dans
Consciousness and reality: studies in memory of Toshihiko Izutsu, S. Āshtiyānī, H. Matsubara, T. Iwami, A.
Matsumoto (éds.) (Brill : Leiden ; Boston ; Köln, 2000), 269-272.
595
Mohammad Ali Amir-Moezzi, Christian Jambet et Pierre Lory (éds.), Henry Corbin : philosophies et sagesses
des religions du livre : actes du Colloque « Henry Corbin » qui s’est tenue en Sorbonne du 6 au 8 novembre 2003
(Turnhout : Brepols, 2005).
596
Daniel Proulx, « De la hiérohistoire, portrait de Henry Corbin » (Thèse de doctorat, Université Catholique de
Louvain, 2017).
303
des manuscrits et travailla de 1928 à 1939 à la Bibliothèque Nationale de France. Sa
connaître en France aussi bien l’œuvre de Shihāb al-Dīn Suhrawardī (m. 587/1191), que celle
d’Heidegger (m. 1976)597. Il fut missionné à Istanbul, puis à Téhéran, où il fonda et dirigea le
fondation située à Ascona, dirigée par Olga Froebe, qui fut un lieu de rencontre pour divers
penseurs et grands esprits de diverses disciplines, formations, pays, intéressés par le fait
l’École Pratique des Hautes Études. Dès lors, il partagea sa vie entre l’Iran et la France. Selon
J.–L. Vieillard-Baron, toute l’œuvre d’H. Corbin est comme encadrée par un philosophe qui
fut, à huit siècles de distance, son compagnon de route : Shihāb al-Dīn Suhrawardī (m.
597
Martin Heidegger ; Henry Corbin (trad.), Qu’est-ce que la métaphysique ? (Paris : Gallimard, 1938).
598
Jean-Louis Vieillard-Baron, « Henry Corbin (1903-1978) », Les études philosophiques, no 1 (janvier-mars
1980), 73-89] : 73.
599
Vieillard-Baron, « Henry Corbin (1903-1978) », 73.
600
Vieillard-Baron, « Henry Corbin (1903-1978) », 73.
601
Vieillard-Baron, « Henry Corbin (1903-1978) », 75.
304
On trouvera une bibliographie de l’œuvre d’H. Corbin sur le site des amis d’Henry et de
Stella Corbin602. S’il nous faut ici choisir d’évoquer certains titres, citons : Avicenne et le
Récit visionnaire (1954)603, L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ʿArabi (1958)604,
Terre céleste et corps de résurrection (1961)605, Trilogie ismaélienne (1961) 606, Histoire de la
Ce qui unit L. Massignon et H. Corbin, c’est tout d’abord leur intérêt pour les
projets qui découlent d’un même désir de faire connaître, de faire revivre, ces œuvres
602
Bibliographie mise à jour par Daniel Proulx : URL : https://www.amiscorbin.com/bibliographie/.]
603
Henry Corbin, Avicenne et le récit visionnaire : Étude sur le cycle des récits Avicenniens (L’île Verte. Paris :
Berg International [1954] 1979).
604
Henry Corbin, L’imagination créatrice dans Le Soufisme d’Ibn ʿArabi (Paris : Flammarion, 1958).
605
Henry Corbin, Terre céleste et corps de résurrection de L’Iran mazdéen à l’Iran shi’îte . La Barque Du Soleil.
(Paris : Buchet/Chastel, 1960).
606
Henry Corbin, Trilogie ismaélienne. Textes édités avec traduction française et commentaires. Bibliothèque
iranienne, v. 9. (Téhéran : Département d’iranologie de l’Institut franco-iranien, 1961)
607
Henry Corbin, Histoire de la philosophie islamique, Des origines jusqu’à la mort d’Averroès (1198), t. I avec la
collaboration de Seyed Hossein Nasr et Osman Yahya (Paris : Gallimard, 1964).
608
Henry Corbin, L’homme de lumière dans le soufisme Iranien (Paris : Éditions Présence, 1971.).
609
Henry Corbin, En Islam Iranien : Aspects spirituels et philosophiques (Paris : Gallimard, 1971).
610
Yaḥyā b. Ḥabash Suhrawardī ; Henry Corbin. L’archange Empourpré : Quinze traités et récits mystiques
(Paris : Fayard, 1976).
305
Naturalium d’Ibn Sīnā (Avicenne) grâce à l’enseignement d’Étienne Gilson. Il renonce alors à
d’avoir un accès direct aux manuscrits. En 1928, il est appelé à travailler à la Bibliothèque
Massignon. Le lendemain, il se rend rue Monsieur. Là, après avoir exposé au Professeur les
raisons qui l’on conduit à l’étude de l’arabe et s’être entretenu avec lui des rapports entre
Alors, Massignon eut une inspiration du Ciel. Il avait rapporté d’un voyage en Iran une
édition lithographiée de l’œuvre principale de Sohravardî, Hikmat al-Ishrâq : « La
Théosophie orientale ». Avec les commentaires, cela formait un gros volume de plus de
cinq cents pages. « Tenez, me dit-il, je crois qu’il y a dans ce livre quelque chose pour
vous »612.
Comme le précise C. Jambet, « cette édition contenait les commentaires de Qotboddīn
Shīrazī et les Gloses de Mollā Sadrā Shīrazī. Elle dévoilait la lignée transhistorique des
safavide »613. L’intuition de L. Massignon était juste : la compagnie du Shaykh al-Ishrāq, mort
Selon Christian Jambet, L. Massignon devint pour H. Corbin « en études orientales, ce que E.
611
Corbin, « Post-Scriptum biographique à un Entretien philosophique », 40.
612
Corbin, « Post-Scriptum biographique à un Entretien philosophique », 40-41.
613
Jambet, « Le soufisme entre Louis Massignon et Henry Corbin », (Izutsu), 260 : Il s’agit de l’édition
lithographiée à Téhéran, datée de 1315h.
614
Corbin, « Post-Scriptum biographique à un Entretien philosophique », 40-41.
306
métaphysique et son destin : il renforça chez Henry Corbin quelques certitudes initiales,
Pratique des Hautes Études616, puis les deux hommes, devenus confrères et amis, auront de
Comme nous l’avons dit, en 1945, Henry Corbin crée un Département d’Iranologie dans le
décembre 1946617 témoigne des nombreux projets qui reliaient les deux hommes. Cette
En 1950 et 1952, les deux hommes se rencontrent à Ascona, dans le cadre des rencontres
En 1954, lorsqu’H. Corbin publie Avicenne et le récit visionnaire, cette œuvre, écrit J.-L.
Vieillard Baron, « eut un retentissement hors du cercle des initiés d’Eranos ou d’Iran, chez
les philosophes surtout, car les philologues arabisants français n’y comprirent goutte. Sauf
615
Jambet, « Le soufisme entre Louis Massignon et Henry Corbin », (Izutsu), 260.
616
Moncelon, « Louis Massignon et Henry Corbin », 207.
617
Reproduite et transcrite à l’annexe 15.
On trouvera une partie de la correspondance Massignon-Corbin dans le fonds Massignon :
URL : https://archivesetmanuscrits.bnf.fr/ark:/12148/cc946831]
D’autres lettres se trouvent dans le Fonds Henry et Stella Corbin, catalogué par Daniel Proulx:
URL : http://www.calames.abes.fr/pub/#details?id=FileId-2016]
618
Moncelon, « Louis Massignon et Henry Corbin », 207. ; Hans Thomas Hakl, Eranos, an intellectual history of
the twentieth century, (Mc Gill & Queen’s University Press : Montreal ; Kingston ; Ithaca, 2013), 161.
307
un, cependant, et d’un grand poids, L. Massignon, qui vit en Henry Corbin, son successeur à
Ainsi, en 1954, alors qu’il se trouve à Téhéran, H. Corbin est nommé directeur d’études à
l’École Pratique des Hautes Études et succède ainsi à L. Massignon. H. Corbin écrit à ce sujet :
« Le cher Massignon n’était pas étranger à cette élection. Je connaissais son souci, et quelles
que fussent nos différences de pensée, il me considérait comme le plus proche de lui pour
prolonger la direction qu’il avait donnée aux recherches, sinon quant à leur contenu, du
particulièrement : il y est question du poète mystique Rūzbihān Baqlī Shīrāzī (m.1209), dont
les deux hommes ont contribué à éditer les œuvres621. En 1959, L. Massignon remercie H.
Corbin de lui avoir envoyé et offert son ouvrage, Le jasmin des fidèles d’amour (Kitāb-e
ʿAbhar al-ʿāshiqīn)622 :
Je discerne, par-delà l’affinité spirituelle entre Hâfez et Rûzbehân, et sur le même plan,
une affinité parallèle, et selon le symbolisme « amphibolique » (comme vous le
nommez) entre Dhûlnûn Misrî et Rûzbehân (souvenez-vous du grand texte sur la
Beauté, de Dhûlnûn, que Rûzbehân cite en son mantiq623, et que j’ai donné dans ma
petite notice). Et je me souviens de l’apologue de l’Oiseau céleste, Dhûlnûn venant
619
Vieillard-Baron, « Henry Corbin (1903-1978) », 73 -74.
620
Corbin, « Post-Scriptum biographique à un Entretien philosophique », 47.
621
D’après : Massignon, Passion (1922), I, 375.
622
Ruzbehān Baqlī Shirāzī ; Henry Corbin ; Muḥammad Muʿin, Le jasmin des fidèles d’amour (Kitāb-e ʿabhar al-
ʿāshiqīn.) (Téhéran : Département d’Iranologie de l’Institut Franco-Iranien ; Paris : Adrien-Maisonneuve, 1958).
623
Manṭiq al-Asrār bi-bayān al-Anwār de Ruzbehân Baqlî ; comme l’écrit L. Massignon, R. Baqlî se mit à réunir
les shaṭḥîyat des grands mystiques en un ouvrage intitulé Manṭiq al asrār bi bayān al anwār. Il le traduisit en
persan, le révisa, l’augmenta et le publia sous le titre Sharḥ (al) Shaṭḥīyāt (Voir : L. Massignon, Passion (1922), I,
375).
308
arracher l’âme de Hallâj agonisant, hors de la rose penchée de son cœur : pour
l’emporter à Dieu. Rûzbehân était, lui aussi, enlevé par le même ravisseur, en figure624.
Quelques mois plus tard, dans sa lettre du 17 septembre 1959 (Voir annexe 12), L. Massignon
sur l’Islam mystique, — aidez-moi par votre prière à tenir parole pour l’achèvement de
la 2me éd. de la « Passion d’al-Hallâj ». Il me fallait pour cela rééditer deux textes : les
Akhbâr (et c’est fait), et les Tawasîn. J’ai reçu hier le film d’un nouveau ms. [manuscrit]
(aberrant) des Tawasin, de Turquie, – et vous avez noté, dans votre ʿAbhar625, que vous
aviez trouvé deux mss. [manuscrits] à Téhéran ; pourriez-vous, soit m’en faire établir
la liste des variantes, par rapport à mon texte de 1913, soit m’en communiquer, comme
je l’ai fait pour vous avec les Shathiyât, des films. Il y a gros à parier que ces 2 mss
[manuscrits] de Téhéran ont le même texte que le « mantiq » de Baqlî (dont je vous ai
prêté mon manuscrit personnel, et dont vous avez filmé, je crois deux nouveaux mss
[manuscrits], – mais il est de bonne règle critique que ma 2me édition des Tawasin tire
parti de ces 2 mss [manuscrits] découverts par vous.
En 1913, L. Massignon avait réalisé une première édition des Ṭawāsīn avec le texte arabe
de la seconde édition de la Passion, L. Massignon exprime donc à H. Corbin son intérêt pour
les deux manuscrits qu’il mentionne dans son introduction au Jasmin des fidèles d’amour. L.
624
Lettre de L. Massignon à H. Corbin du 24/II/1959, citée par : Jambet (éd. ), Henry Corbin, 337.
625
Baqlī Shirāzī ; Corbin ; Muʿin, Le jasmin des fidèles d’amour (Kitāb-e ʿabhar al-ʿāshiqīn.)
626
Massignon, Kitâb al Ṭawâsîn. Texte arabe publié pour la première fois, d’après les manuscrits d’Istanbul et
de Londres ; avec la version persane d’al Baqlî, l’analyse de son commentaire persan, une introduction critique,
des observations, des notes et trois indices (Paris, Geuthner, 1913).
627
Massignon, Passion (1922), II, 830-893.
309
Massignon quittera ce monde à l’automne 1962 sans pouvoir finaliser cette seconde
édition628. Dans la nécrologie qu’il consacre à son maître et ami, H. Corbin écrit, au sujet du
commentaire des Ṭawâsîn par Ruzbehān que pour contribuer à l’effort de L. Massignon, il
avait entrepris, avec son collègue et ami, le professeur M. Moʿin, l’édition de la Somme de
Rūzbihān, dans laquelle se trouve «la clé des œuvres de Hallâj » et son commentaire 629.
Lorsque le Sharh-e Shathīyāt paraît en 1966, H. Corbin regrette à nouveau que L. Massignon
Disons tout de suite que l’amicale insistance du regretté maître que fut Louis
Massignon pesa de façon définitive sur notre résolution. L’œuvre de Rûzbehân reste la
principale source pour la connaissance de quelques traités de Hallâj dont elle assura la
survivance. [….] Il avait consacré de longues années à préparer la seconde édition du
grand ouvrage publié en 1922 et il considérait l’édition de Rûzbehân comme un appui
nécessaire pour la mise au point de la nouvelle édition de « La Passion d’al-Hallâj,
martyr mystique de l’Islam ». […] Hélas ! la mort n’a pas laissé le temps à Massignon
d’achever son dessein, et ce nous est un douloureux regret qu’il ne soit plus là pour
profiter de la présente édition […]630.
La figure d’al-Ḥallāj occupe une place importance dans ce texte de Rūzbihān et les chapitres
200 à 356 lui sont consacrés : Rūzbihān, qui qualifie al-Ḥallāj de « souverain des oiseaux de
l’amour mystique »631, lui consacre la moitié de son Manṭiq al-Asrār bi-bayān al-Anwār et un
628
Cette nouvelle édition de la Passion verra le jour après la mort de Louis Massignon, en 1975, en 4 vol. chez
Gallimard. On y trouve une traduction sommaire du texte de Rūzbihān, Voir : Massignon, Passion (1975), III,
300-339.
629
Corbin, « Louis Massignon » [1963-4], 57. Ce commentaire du Livre des Tawāsīn couvre les pages 454 à 545,
paragraphes 816 à 1034 dans Rûzbihân Baqlî Shîrâzî ; Henry Corbin, Commentaire sur les paradoxes des soufis
(Sharh-e Shathîyât), (Téhéran : Institut français d’iranologie de Téhéran; Paris : Librairie d’Amérique et
d’Orient, [1966], 19812).
630
Henry Corbin, « Introduction », in Commentaire sur les paradoxes des soufis (Sharh-e Shathīyāt), Rûzbihân
Baqlî Shîrâzî ; Henry Corbin, (Téhéran : Institut français d’iranologie de Téhéran, 19812), 1-45], 1-2.
631
Corbin, « Introduction », in Commentaire sur les paradoxes des soufis (Sharh-e Shathīyāt), 21.
310
tiers du Sharh-e Shathīyāt632. H. Corbin souligne l’importance de l’œuvre de Rūzbihān,
le texte arabe de Hallâj, notamment dans les Tawâsîn, offre certaines formes dont les
radicaux ne semblent pas même prévus dans les dictionnaires. Malgré tout, Rûzbehân
semble y avoir retrouvé son chemin, et il n’y a plus qu’à faire confiance à son
interprétation ; sans doute « savait-il », tandis que nos ignorances en sont réduites aux
points d’interrogation633.
Dans l’introduction du Sharh-e Shathīyāt, H. Corbin précise qu’il a pu établir ce texte grâce à
deux manuscrits dont les copies lui ont été transmises par L. Massignon 634. Ces travaux
intérêt passionné pour Rūzbihān. Les premières lignes de la lettre du 17 septembre 1959
(Voir annexe 12), disent clairement cette proximité : Après avoir évoqué « le souvenir très
C’est vous, au fond qui êtes le plus proche de ma pensée, dont la vocation est la plus
proche de la mienne, sub specie aeternitatis, — et lorsque je « partirai », je compte
sur vous en premier pour défendre l’amitié sacrée que Dieu m’a inspirée pour Mansûr
Hallâj et pour Fâtima Zahrâ, et, à travers eux, pour Salmân et pour Muhammad.
Au sujet de la beauté de la langue d’al-Ḥallāj, de l’importance des figures de Fāṭima, de
632
Corbin, « Introduction », in Commentaire sur les paradoxes des soufis (Sharh-e Shathīyāt), 27-28.
633
Corbin, « Introduction », in Commentaire sur les paradoxes des soufis (Sharh-e Shathīyāt), 6.
634
« Les deux seuls manuscrits jusqu’ici connus, qui nous ont transmis le texte persan du Sharh-e shathīyāt,
sont conservés à Istanbul. Nous les avons déjà mentionnés antérieurement ( Jasmin, Introd., p. 85), et ils avaient
été brièvement décrits par Hellmut Ritter et L. Massignon. N’ayant pu travailler que sur les photocopies que
nous avaient amicalement transmises L. Massignon, nous ne pouvons guère en dire plus ici. ». Corbin,
« Introduction », in Commentaire sur les paradoxes des soufis (Sharh-e Shathīyāt), 32
311
Ainsi par exemple, L. Massignon identifiant, le plus souvent, la philosophie islamique et les
falāsifa, adopte le point de vue d’E. Renan, qui qualifiait de précoce le déclin d’une
Nous aurons l’occasion de revenir plus loin sur cette question. Ici, notons que ces
philosophie, illustrent les divergences que Christian Jambet a su présenter dans son article,
635
Jambet, «Le soufisme entre Louis Massignon et Henry Corbin», (Izutsu), 261.
636
Massignon, La Passion (1975), I, 24.
637
Jambet, «Le soufisme entre Louis Massignon et Henry Corbin», (Izutsu), 261.
638
Jambet, «Le soufisme entre Louis Massignon et Henry Corbin», (Izutsu), 261.
312
philosophie, deux visions du Shīʿisme, d’Ibn Sīnā ou de la « Wahdat al-Shuhūd »639. C’est
pourquoi, nous pensons, comme l’écrivait Seyyed Hossein Nasr, que le mot qui qualifie le
mieux cette relation est celui de « complémentarité ». Complémentarité entre deux hommes
catholique, l’autre protestant, et qui avaient tout particulièrement plaisir à évoquer la figure
Conclusion du chapitre 2
Au terme de cette analyse biographique, quels sont les éléments qui nous permettent
notamment les cours d’Hartwig Derenbourg, à l’EPHE, qui lui transmet l’art d’être attentif
entretient une relation épistolaire régulière avec l’épigraphiste Max van Berchem qui le
guide dans ses recherches. Là, il étudie la topographie de Bagdad, et s’intéresse plus
particulièrement aux tombeaux des saints, à la genèse de la sainteté, aux visites rendues sur
les tombes. Son approche, tout d’abord topographique et épigraphique opère de plus en plus
639
Corbin, « L. Massignon [1963-4] », in Louis Massignon, Jean-François Six (Ed.), 59.
313
sur un mode sociologique et anthropologique. Il est à la fois un chercheur, un observateur,
Depuis 1906, L. Massignon a découvert les textes d’al-Ḥallāj et s’est senti atteint par eux
comme par une flèche en plein cœur. Il a choisi de consacrer à cet auteur sa thèse doctorale.
réalité pour but la reconstitution de la mise en scène du drame judiciaire ḥallājien. Tel est
désormais le projet qui mobilise tout son savoir : cette relation à la figure d’al-Ḥallāj montre
Cet événement montre que loin d’être uniquement un observateur impassible face à un
« objet » d’étude, il est un sujet affecté par la réalité qu’il explore et étudie. Sa recherche
découverte des textes. À Bagdad, il est accueilli par la famille al-Alūsī, qui se montre
profondément hospitalière avec lui. Un lien de confiance durable se tisse entre les cousins
al-Alūsī et lui. Ces derniers lui ouvrent les portes des bibliothèques de Bagdad et échangent
avec lui au sujet du taṣawwuf islāmī. C’est aussi grâce à eux qu’il entre en contact avec Jamāl
al-Dīn al-Qāsimī (1866-1914), figure damascène de la Nahḍa. Les échanges avec ces lettrés
mystique musulmane et réforme salafie et que le champ d’étude qu’il a choisi d’étudier est
riche et complexe.
314
L. Massignon se rend tout au long de sa vie très régulièrement en Égypte. Rappelons que
c’est dans ce pays qu’il fonde la Badaliyya, sodalité de prière abrahamique, l’association des
cours de logique, vêtu comme l’était I. Goldziher, de la toge des étudiants de cette université
leçons sur l’origine des termes philosophiques arabes. Le travail réalisé dans ce cadre
montre combien la question lexicale revêt un caractère central dans sa réflexion, dans son
approche des textes des grands mystiques musulmans. Son parcours est couronné à
l’Académie de Langue Arabe du Caire, institution dont il est élu membre en 1934. Là, il
s’engage pour la défense de la langue arabe, une langue qu’il considère réellement propice à
Shaykh Muṣṭafā ʿAbd al-Rāziq est emblématique des échanges qu’il entretient avec divers
Massignon fut pour lui l’occasion d’approfondir et de nourrir sa réflexion sur la langue arabe
égyptienne.
Parmi les maîtres ayant exercé une forte influence sur son travail, il convient également de
mentionner le rôle joué par Ignác Goldziher. Le maître de Budapest l’encouragea dans
640
Nous exposerons de manière plus approfondies ses réflexions à ce sujet dans notre 2 e partie.
315
l’étude du taṣawwuf islāmī et suivit de près ses premières publications, le corrigeant, le
figure de Rūzbihān Bāqlī Shirāzī, interprète d’al-Ḥallāj. Nous avons vu que ces deux érudits
Massignon à la Chaire Islamisme et religions de l’Arabie à l’EPHE en 1954. Ces échanges avec
Beaucoup resterait à dire au sujet de la biographie de L. Massignon. Une thèse doctorale tout
entière pourrait aisément être consacrée à ce sujet. Nous n’avons fait ici qu’évoquer par
aspects d’une courbe de vie. Ces éléments, au terme de cette analyse biographique, nous
permettent d’affirmer à présent ceci : c’est riche de sa formation, de ses contacts, de ses
échanges, de ses expériences, de ses passions, riche d’une certaine expérience de vie qui
colore le regard et détermine une certaine posture, particulière, unique, que L. Massignon
aborde le champ d’étude « mystique musulmane ». Lui, lecteur de ce champ d’étude, n’est
pas une page blanche : il a lui-même son histoire, son regard, ses passions. Il en résultera
regard unique et porteur d’une histoire qui lui est propre, une interprétation, du champ
abordé, nécessairement subjective : L. Massignon lit ce champ à partir de son histoire, des
préjugés qui sont les siens, à partir de ce qu’il est. Il est un interprète.
A présent, nous chercherons à préciser quelle est cette vision de la mystique musulmane,
316
DEUXIÈME PARTIE : VISION DE LA MYSTIQUE MUSULMANE
SELON L. MASSIGNON
317
Chapitre 3 : Réflexions terminologiques et méthodologiques.
11
Adage couramment cité au fil des siècles, repris ici par : Seyyed Hossein Nasr, Islam, perspectives et réalités
(Paris : Buchet/Chastel, 1991), 149.
2
Gershom Scholem, « General Characteristics of Jewish Mysticism », in The Jewish Expression, éd. by Judah
Goldin (New Haven; London: Yale University Press, 1976), 217-257], 220 [« There are almost as many
definitions of the term, as there are writers on the subject.»] (tr.).
3
Waardenburg, Islam et sciences des religions, 30.
le chercheur à souligner l’importance d’une réflexion terminologique en amont de toute
étude.
C’est pourquoi, après avoir, au cours de la première partie, analysé différents éléments
En 1922, L. Massignon intitule sa thèse complémentaire Essai sur les origines du lexique
musulmane » qu’il délimite son champ d’étude. Afin d’analyser cette formule, nous
examinerons dans un premier temps l’histoire du terme « mystique », puis nous nous
intéresserons au vocable arabe « ṣūfi » et à ses dérivés ; nous conclurons par une analyse de
Il serait illusoire de croire qu’il est possible d’élaborer une définition universelle de la
mystique : on en parle « de quelque part ». Comme l’écrit Michel de Certeau, « quoi qu’on
particulière »5. Un premier constat paradoxal s’impose donc à nous : bien qu’elle traite d’une
4
Massignon, Essai (19221). Nous soulignons.
5
Michel de Certeau, « Mystique » in EU [en ligne], URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/mystique/]
Réf. du 20/VI/2019].
319
Rappelons en premier lieu que le terme « mystique » fut d’abord employé comme adjectif
pour désigner l’une des branches de la théologie. À titre d’exemple, Jean-Pierre Camus
La Théologie Mystique […] n’est autre chose que la Science de l’Oraison, mais Oraison
infuse, c’est-à-dire chrétienne, et qui se fait en Foi vive et accompagnée de Charité :
car sans la Charité elle ne serait ni infuse, ni vive, et ne pourrait nous unir avec Dieu,
qui est le grand effet de l’Oraison, et le sommet et le faîte de cette sorte de Théologie.
[…] On la surnomme Mystique parce que tout y est secret et intérieur, la conversation
y est cachée avec le Dieu caché, qui cache ses Amants dans la cachette de son visage, et
les y met sous l’ombre de ses ailes, à l’abri de la contradiction des langues, et du
trouble des hommes6.
Michel de Certeau observe que les XVIe-XVIIe siècles sont à la fois le moment où la culture
terme « mystique » pour désigner « le mode d’une sagesse élevée à la pleine reconnaissance
du mystère déjà vécu et annoncé en des croyances communes »7. Le terme commence à
ou reçue, d’une passivité comblante où le moi se perd en Dieu ». En d’autres termes, écrit
Michel de Certeau,
devient mystique ce qui s’écarte des voies normales ou ordinaires ; ce qui ne s’inscrit
plus dans l’unité sociale d’une foi ou de références religieuses, mais en marge d’une
société qui se laïcise et d’un savoir qui se constitue des objets scientifiques ; ce qui
apparaît donc simultanément dans la forme de faits extraordinaires, voire étranges, et
d’une relation avec un Dieu caché (mystique , en grec, veut dire caché ), dont les signes
6
Camus, La théologie mystique (Grenoble : Jérôme Millon, 2003), 31.
7
Certeau (de), « Mystique », EU.
320
publics pâlissent, s’éteignent, ou même cessent tout à fait d’être objets, des itinéraires
et un langage propres8.
Dans La Fable mystique, retraçant l’histoire du terme et de ses déplacements sémantiques, il
observe qu’à l’époque de saint Jean de la Croix (m. 1591) « se constitue un trièdre
cette époque comme substantif), et substitué à l’architecture médiévale dont la clef de voûte
était la théologie »9. À partir de la fin du XIXe siècle, l’institution des sciences sociales
Aux luttes traditionnelles entre institutions du sens (une cléricature religieuse, une
magistrature civile ou politique), à leurs alliances contre les émigrations de l’intérieur
(mouvements spirituels), ou à la séparation qui a longtemps privilégié la civilisation
chrétienne face aux autres religions, se substitue la coupure qui instaure un champ de
savoir et qui oppose l’institution scientifique à des « phénomènes » (historiques,
sociaux ou psychologiques) relevant désormais de sa juridiction. Résultat d’un procès
historique de plusieurs siècles, cette institution enlève peu à peu aux Églises la gestion
intellectuelle de leur héritage. En particulier, toutes les espèces de « croyances »,
réunies en une catégorie générale (le « religieux » ou le « sacré ») sont désormais
constituées vis-à-vis du savoir pour être pensées par lui autrement qu’elles ne se
pensaient10.
Tandis qu’au XXe siècle, selon M. de Certeau, la philosophie traverse une crise, la mystique
« devient alors l’un des lieux où s’articulent l’appropriation du religieux par les sciences
nouvelles et la crise de la philosophie » 11. Elle est alors perçue comme une « spiritualité,
universelle par essence, affective et expérimentale dans sa forme, étrangère aux positivités
8
Certeau (de), « Mystique » EU.
9
Michel de Certeau, La Fable mystique (XVIᵉ-XVIIᵉ siècle), (Paris, Gallimard, 2013), t. II, 177.
10
Certeau (de), La Fable mystique, II, 31-32.
11
Certeau (de), La Fable mystique, II, 32.
321
du monde »12. Le mysticisme est utilisé face à la parcellisation des raisons scientifiques, au
moment où les sciences positives se partagent le traitement objectif des « faits » humains et
d’un débat que M. de Certeau analyse en ces termes : après avoir évoqué l’abondance des
Maître Eckhart, l’Occidental a une manière à lui de l’envisager. Il en parle de quelque part.
12
Certeau (de), La Fable mystique, II, 33.
13
Certeau (de), La Fable mystique, II, 33.
14
Par exemple, en France, Emile Durkheim, Les Formes élémentaires de la vie religieuse : le système totémique
en Australie (Paris : Alcan, 1912) ; Lucien Lévy-Bruhl, L’Expérience mystique et les symboles chez les primitifs
(Paris : Alcan, 1938).
15
Depuis Friedrich Heiler (1892–1967) jusqu’à Rudolf Otto (1869–1937) et Mircea Eliade (1907–1986).
16
Depuis Friedrich von Hügel, The mystical element of religion as studied in Saint Catherine of Genoa and her
friends. 2 vol. (London : J.M. Dent & co; New York: E.P. Dutton & Co, 1908), jusqu’aux onze volumes de Henri
Brémond, Histoire littéraire du sentiment religieux (Paris : Bloud et Gay, 1916-1936).
17
Notamment avec William James en 1906, Maurice Blondel, Jean Baruzi en 1924, Henri Bergson en 1932.
18
Voir les travaux de Romain Rolland (m.1944), René Guénon (m.1951), Aldous Huxley (m. 1963) et ceux de
Louis de La Vallée-Poussin (m. 1938), Olivier Lacombe (m. 2001), Louis Renou (m.1966).
19
Certeau (de), « Mystique », EU.
322
« On ne saurait donc entériner la fiction d’un discours universel sur la mystique, oubliant
Ainsi, comme le souligne le jésuite, « le rapport que le monde européen entretient avec lui-
même et avec les autres a donc un rôle déterminant dans la définition, l’expérience ou
authenticité ou à ces analyses leur rigueur, mais en souligne seulement la particularité »21.
Indiquons, dès lors, que la définition que nous proposerons de la mystique est particulière,
Comment L. Massignon et ses disciples ont-ils défini cette notion ? Le philosophe Louis
Gardet, dans son ouvrage intitulé La mystique22 met l’accent sur sa dimension
expérientielle :
elle est l’expérience fruitive d’un absolu. « Expérience », et donc connaissance par
connaturalité ; « fruitive », qui a sa complétude en elle-même. Etymologiquement, le
mot évoque mystère et initiation au mystère. Mais en philosophie et phénoménologie
de la religion, mysticisme et mystique connotent beaucoup moins une initiation
ésotérique au sens des religions à mystères de l’Antiquité que la saisie intérieurement
vécue d’une réalité totale et comblante.
Ce n’est jamais que par le témoignage, oral ou écrit, du sujet qui expérimente qu’une
réalité mystique peut être connue. Très vite, l’observateur se trouvera confronté au
problème de la conceptualisation d’un état intérieur de soi non conceptualisable. La
connaissance mystique n’est pas au terme d’une réflexion abstractive, elle n’est pas
20
Certeau (de), « Mystique », EU.
21
Certeau (de), « Mystique », EU.
22
Louis Gardet, La mystique (Paris : Presses Universitaires de France, 1970).
323
davantage une intuition intellectuelle, donc judicative, et qui demande à s’exprimer en
un verbe23.
L. Massignon, quant à lui, estime également qu’elle est avant tout une expérience, qui,
précise-t-il, est « subjective ». Selon lui, elle permit à bien des hommes de « se trouver », et
Le mot « mystique » a été généralisé dans des acceptions si diverses, surtout de notre
temps, qu’il nous faut rappeler brièvement son sens fondamental. C’est l’expérience,
non provoquée, de l’inattendu, de l’inexplicable, du singulier, de l’individuel, de
l’instant, qu’il soit joie ou souffrance; une expérience « subjective », certes, mais dont
le sujet entend rester passif, sous l’étreinte du réel, afin de le concevoir, dans un
recueillement non préconçu, que la plupart des psychologues et des psychiatres
déclarent inefficace et stérile, mais qui a amené bien des hommes à « trouver » leur
personnalité définitive, et à participer par une compassion puissante à la misère, aux
détresses de l’humanité 24.
Dans ces lignes, L. Massignon lie entre elles les notions de « vie mystique », de « souffrance »
Cette science expérimentale [la mystique], cette méthode introspective vise, par
définition, la réalité même, le fond de l’homme, l’intention sous l’intonation, — le
sourire, sous le masque. — elle cherche, sous le geste de la personne, une grâce toute
divine. Elle est fondée, par conséquent, sur l’appréciation du degré de sincérité de
chacun, elle examine chaque conscience « par transparence » ; on ne saurait y
23
Gardet, La mystique, 5.
24
Massignon, « Avicenne, philosophe, a-t-il été aussi un mystique ? » 1954], in EM II, 757-760], 757. Nous
soulignons. Allocution prononcée en 1954 en Sorbonne à l’occasion de la séance solennelle du millénaire
d’Avicenne. Texte initialement publié dans France-Asie, Revue mensuelle de culture et de synthèse, 9e année,
tome XI, nos 101-102, oct-nov (1954).
324
progresser sans s’appuyer sur une enquête très serrée scrutant la vie menée et les
œuvres laissées par ceux qui prétendent l’enseigner. Les chapitres IV et V de l’Essai]
ébauchent cette enquête, relativement aux personnalités marquantes du mysticisme
de l’Islam à ses débuts25.
Enfin, dans la Passion (1922), au chapitre XI consacré à la « théologie mystique » d’al-Ḥallāj,
il indique le plan suivant : quelle est selon lui la voie mystique (où chercher Dieu ? En
passant outre aux choses, aux signes, au vouloir propre), quel mode de connaissance
transcendant, à l’épel, lettre par lettre, de ses Noms, — à l’épuration conceptuelle de ses
attributs, en purifiant notre intention d’affirmer son Essence), quel mode d’union
mystique (comment s’unir à Dieu?)26. Afin d’en venir à un commentaire de la manière dont L.
présent à un terme qu’il est difficile de définir avec précision : le terme « ṣūfi » et ses
dérivés.
3.1.2.1 Étymologie
Cette section sera le lieu d’un travail définitionnel du terme « ṣūfi » et de ses dérivés.
Cependant, précisons dès à présent que la deuxième partie de cette thèse dans son ensemble
Massignon. Les définitions proposées ici seront donc complétées tout au long de cette partie.
25
Massignon, Essai (1954), 138.
26
Massignon, Passion (1922), II, 475.
325
Dans le Shambhala Guide to Sufism27, Carl W. Ernst retrace l’histoire du regard porté par les
Européens sur le « Sufism ». Ce rappel permet de mieux situer historiquement les définitions
commencent à s’intéresser aux mystiques musulmans, il y a deux cents ans, leur conception
de la religion est basée sur une vision chrétienne, et souvent protestante, de cette dernière.
répondre aux besoins des administrateurs coloniaux qui veulent mieux connaître ces
« natifs » afin de les gouverner, des spécialistes des langues et des cultures orientales, les
orientalistes, sont sollicités28. L’emploi de deux termes est alors éloquent sur l’attitude
Le terme anglais « sufi-ism » apparaît à la fin du XVIIIe siècle et est alors défini comme un
courant n’ayant aucune relation intrinsèque avec l’islām30. Le premier ouvrage européen qui
lui est entièrement consacré est publié en latin en 1821 par le théologien allemand Friedrich
affirmant que 80 000 personnes en Perse, appelées « Sophie », ont récemment renoncé
l’époque à isoler le ṣūfisme de l’islām. Le titre du traité de F.A.G. Tholuck lui-même (Ṣūfisme,
27
Carl W. Ernst, The Shambhala Guide to Sufism (Shambhala: Boston & London, 1997).
28
Ersnt, The Shambhala Guide to Sufism, 1-2.
29
Ersnt, The Shambhala Guide to Sufism, 3.
30
Ersnt, The Shambhala Guide to Sufism, 9.
31
sic]
32
Ersnt, The Shambhala Guide to Sufism, 15.
326
de la théosophie panthéiste des Perses), indique quelles catégories intellectuelles sont
théologique protestante.
Plus tard, influencés par les théories raciales, les orientalistes opposeront couramment le
ṣūfisme persan, perçu comme « aryen », au légalisme des Arabes. Avec ses trois cents pages,
l’étude substantielle de F.A.G. Tholuck vient d’établir le ṣūfisme comme objet académique
d’étude33, et ce, constate Carl W. Ernst, bien que la description qu’il en donne contraste
fortement avec l’usage fait du terme « ṣūfi » dans les textes arabes ou persans34. Alexander
Knysh quant à lui confirme l’idée selon laquelle les premiers orientalistes percevaient le
(Histoire des beaux discours de la Perse) fait dériver les ṣūfis de l’islām des gymnosophistes
de l’Inde antique. Il qualifie par exemple « Ferideddin Attar », de poète « Sofi »38 et voit
l’origine de ce mot dans le grec sophos, « sage ». Cette étymologie sera reprise par la suite
par Aldabert Merx dans Idee und Grundlinien einer allgemeinen Geschichte der Mystik
(1893) (Idée et fondement d’une histoire générale de la mystique) 39. L. Massignon commente
les travaux de A. Merx dans son Essai, en ces termes : « D’autres étymologies, moins
33
Ersnt, The Shambhala Guide to Sufism, 16.
34
Ersnt, The Shambhala Guide to Sufism, 19.
35
Knysh, « Historiography of Sufi Studies in the West and in Russia », 126.
36
Werner Vycichl, « Appendice », in La correspondance entre Max van Berchem et Louis Massignon : 1907-
1919, éd. par Werner Vycichl (Genève : Fondation Max van Berchem ; Leiden : Brill, 1980), 98-111], 107.
37
Joseph von Hammer-Purgstall, Geschichte der schönen Redekünste Persiens (Wien: Heubner und Volke
1818), 346, n. 1.
38
Hammer-Purgstall, Geschichte der schönen Redekünste Persiens, 140.
39
Aldabert Merx, Idee und Grunlinien einer allgemeinen Geschichte der Mystik (Heidelberg: Hörning, 1893), 37.
327
défendables, ont été proposées, […] référant [...] au mot grec σοϕος (Merx) »40. Ce mot grec
Dans la première édition de l’Encyclopédie de l’Islam le savant français parle de toutes les
σοϕος (dont on a même essayé de tirer l’impossible équation : theosophia = taṣawwuf) » doit
être écarté. Il écrit : « Nöldeke a réfuté cette dernière étymologie […] en montrant que le
sigma grec était régulièrement transcrit en arabe par un sīn (et non par un ṣād) et qu’il
Quant aux autres étymologies que L. Massignon rejette pour le terme « ṣūfi », il les évoque
ici :
Il faut exclure les autres étymologies, proposées depuis plus ou moins longtemps, de ce
nom de ṣūfī : telles que ahl al-ṣuffa (dévôts assis sur la « banquette » de la mosquée, à
Médine, au temps du Prophète), ṣaf awwal (premier rang des fidèles à la prière), banū
Ṣūfa (tribu bédouine), ṣawfāna (sorte de légume), ṣawfat al-ḳifā (mèche de la nuque),
ṣūfiya (passif IIIe forme du radical ṣafā, être purifié43;
En effet, de nombreuses hypothèses avaient été formulées, à la fois par les auteurs
musulmans anciens et par les orientalistes au sujet de cette étymologie. Parmi les historiens
qui se sont attelés à ce travail définitionnel, citons Abū Bakr al-Kalābādhī (m. v. 380/990),
auteur du Kitāb al-Taʿaruf li-madhab ahl al-taṣawwuf (Les fondements de la doctrine des
40
Massignon, Essai (1954), 156.
41
Vycichl, « Appendice », in La correspondance entre Max van Berchem et Louis Massignon : 1907-1919, 108.
42
Massignon, « Taṣawwuf », EI1 (fr.), (1934), t. IV, 715-718], 715.
43
Massignon, « Taṣawwuf », EI1 (fr.), 715.
328
ṣūfis), traduit à l’anglais en 1935 par Arthur J. Arberry44. La première étymologie retenue par
Kalābādhī est celle de pureté, ṣafā’, puis viennent « les gens de la Banquette », ahl al-ṣuffa et
Dans son Essai, L. Massignon précise qu’à l’époque ancienne, un certain ʿAbdal Qāhir
Baghdādī au XIe siècle46, et tout récemment, Reynold A. Nicholson47, ont collectionné, l’un
sémantique de ce vocable »48. Nous avons mentionné les étymologies qu’exclut L. Massignon.
Quelles sont, à présent, celles qu’il retient ? Dans son Essai, il admet l’hypothèse d’une
étymologie double :
L’évolution de chacun de ces trois termes, ṣoûf, al-ṣoûfî, ṣoûfiyah, paraît s’être
poursuivie de façon indépendante jusqu’au IVe siècle. Et même, pour le seul mot «al-
ṣoûfî », il ne faut peut -être pas chercher une étymologie unique. Sobriquet d’un pur
ascète comme aboû Hâshim, il est tiré sans doute de la « laine » de son manteau.
Sobriquet d’un chimiste comme Ibn Ḥayyân, il rappelle la « purification » (ṣâfä,
ṣoûfiya) du soufre rouge49. Ces deux étymologies ont été liées de bonne heure, s’il est
vrai qu’Ibn Dînâr ait déjà fait le jeu de mot sur « ṣoûfisme » et « pureté » que reprendra
44
Abū Bakr al-Kalābādhī ; Arthur John Arberry (trad.), Kitāb al-taʿarruf li-madhhab ahl al-taṣawwuf, The
Doctrine of the ṣūfīs (Cambridge : Cambridge University Press, 1935). Les différentes étymologies sont
présentées pages 5 à 11.
45
al-Kalābādhī ; Arberry, Kitāb al-taʿarruf li-madhhab ahl al-taṣawwuf, 5.
46
Massignon, Essai (1954), 156.
47
Reynold A. Nicholson, « A historical enquiry concerning the origin and development of Sufism, with a list of
definitions of the terms ṣûfi and taṣawwuf, arranged chronologically », Journal of the Royal Asiatic Society of
Great Britain and Ireland (Apr. 1906), 303-348.
48
Massignon, Essai (1954), 156.
49
Nous croyons ici à une erreur de la source que consulte L. Massignon : il semble plus probable que Jābir b.
Ḥayyān, le chimiste ait parfois été dénommé «al-Kūfī» (de la ville iraquienne d’al-Kūfa), plutôt qu’«al-Ṣūfī».
329
après Tostarî et Sarrâj, la fameuse qaṣîdah du poète Karrâmî Aboû’l Fatḥ Bostî sur la
mystique50.
Dans l’Encyclopédie de l’Islam, pour le terme taṣawwuf, il n’en retient qu’une seule :
« Maṣdar de Vème forme, construit sur le radical ṣūf, signifiant “laine” ; pour dénommer
“l’habitude de revêtir le vêtement de laine (labs al-ṣūf) ”, − donc l’acte de se vouer à la vie
Dans ce même article, il retrace l’histoire du surnom individuel « al-ṣūfī », qui apparaît à la
seconde moitié du IIe/VIIIe siècle : avec Jābir b. Ḥayyān, l’alchimiste shīʿite de Kūfa, qui
professait aussi une doctrine ascétique particulière et Abū Hāshim de Kūfa 52. Le pluriel
date, il désigne, selon Muḥāsibī et Jāḥiẓ, « une école semi-shīʿite de mystique musulmane,
née à Kūfa, dont le dernier maître ʿAbdak al-ṣūfī, un légitimiste végétarien, vint mourir à
Baghdād vers 210 (825). Le nom de “ṣūfī ” est donc au début nettement restreint à Kūfa »53.
L. Massignon poursuit en écrivant qu’un demi-siècle plus tard, le terme ṣūfiyya désigne
« l’ensemble des mystiques de l’ʿIrāḳ (par antithèse avec les Malāmatīya, mystiques du
Khurāsān) ». Deux siècles plus tard, écrit-il « il désigne tout l’ensemble des mystiques
musulmans »54. Ces ṣūfiyya étaient-ils vêtus de laine ? Selon L. Massignon, le port du
manteau de laine blanche s’est répandu au cours des IIe et IIIe siècles de l’hégire :
Dans l’intervalle, le port du ṣūf, ou « manteau de laine blanche », considéré vers 100
(719) comme une mode étrangère et blâmable d’origine chrétienne […] — était devenu
50
Massignon, Essai (1954), 155-156.
51
Massignon, «Taṣawwuf», EI1 , 715.
52
Massignon, «Taṣawwuf», EI1 , 715-716.
53
Massignon, «Taṣawwuf», EI1 , 716.
54
Massignon, «Taṣawwuf», EI1 , 716.
330
ce qu’il est resté depuis : une mode islāmique éminemment orthodoxe, de nombreux
ḥadīth […] en faisant le manteau religieux préféré de Muḥammed55.
Au sujet de ce vêtement, L. Massignon distingue l’usage qui en est fait avant le IIIe siècle de
Jusqu’au IIIe siècle de l’hégire, c’est moins un uniforme monastique régulier, que la
marque d’un vœu individuel de pénitence ; Moḥâsibî considère encore qu’agir ainsi, se
singulariser ainsi, cela peut cacher de l’orgueil. On paraît l’avoir mis pour le pèlerinage
à la Mekke. Ibn Sîrîn († 110) passe pour avoir critiqué certains acètes contemporains
qui portaient le ṣoûf « pour imiter Jésus » : « j’aime mieux suivre l’exemple de notre
Prophète qui se vêtait de coton (qoṭn) ». […] A partir du IIIe siècle de l’hégire, le ṣoûf de
laine blanche devient un vêtement religieux connu et respecté, attribué à Moïse, puis à
Moḥammad, — et les mystiques avides de pénitence lui préfèrent la moraqqaʿah,
rapiéçage de loques bigarrées56.
Ci-dessous, dans son effort pour préciser ce qu’il entend par « être ṣūfi », on prêtera
entre eux, tels des compagnons. Au sujet de « la prise d’habit » d’al-Ḥallāj, il écrit :
55
Massignon, «Taṣawwuf», EI1 , 716.
56
Massignon, Essai (1954), 153-154.
57
Massignon, « Etude sur une courbe personnelle de vie » 1946], in EM I, 385-407], 388. Nous soulignons.
331
Alors, les ṣoûfîs l’abandonnèrent. Ils l’avaient suivi en grand nombre. Quoiqu’il eût
rejeté le froc blanc (ṣoûf), al Ḥallāj était resté, pour eux, un des leurs, et, de fait, il
n’abandonna pas leur langage technique, puisqu’il le parla même en public. Les chefs
du ṣoûfisme l’avaient excommunié, mais restaient en contact avec lui58.
Ces textes nous permettent de souligner l’importance, selon l’islamologue, du vêtement
comme signe extérieur d’appartenance au groupe des ṣūfis. Il est le signe d’un
prophètes.
Quant à l’origine géographique des ṣūfis, quelle est-elle ? Il observe tout d’abord que
Muḥāsibī (m. 243/857) cite deux ṣūfiyya à Kūfa (Ibn Qinṭash et ʿAbdak), pour critiquer la
sévérité excessive de leur doctrine sur les makāsib). Il fait ensuite observer que Jāḥiẓ (m.
255/869), après avoir donné la liste des ascètes notoires (nussāk, zuhhād), dresse à part une
au IIIe siècle, une « corporation » de mystiques à Bagdad, puis, au siècle suivant, tous les
mystiques d’Iraq.
Les quelques lignes précitées tirées de l’Essai méritent que nous les analysions plus en
profondeur : en premier lieu, indiquons qu’une étude récente de ce point, réalisée par
58
Massignon, Passion (1922), I, 133.
59
Massignon, Essai (1954), 155. Nous soulignons.
332
Christopher Melchert dans son article « Baṣran Origins of Classical Sufism »60, pourra être
consultée. L’auteur s’efforce d’y retracer l’histoire du terme ṣūfi jusqu’à sa probable
adoption à la fin du IIIe/IXe s. par les cercles d’al-Junayd (m. 298 ⁄910). D’après un second
chercheur, Harith Bin Ramli61, vers le IVe/Xe siècle, différents membres de ces réseaux
plus le mot « ṣūfiyya » pour se désigner lui-même et le mot « taṣawwuf » pour parler de son
enseignement.
d’être relevé, car peu de chercheurs ont présenté le ṣūfisme comme une « corporation ». À
ce sujet, on consultera avec profit différents travaux de L. Massignon sur les corporations de
renvoyons aux actes du colloque qui s’est tenu à Lyon en 2006, consacré aux « Maîtres et
disciples dans le soufisme des IIIe et IVe siècles », et tout particulièrement à la contribution
de Denis Gril. Le savant postule qu’aux Ier et IIe siècles de l’hégire, les premières vocations
ascétiques sont isolées. Cela n’exclut pourtant pas l’apparition de modes de vie collective
60
Christopher Melchert, « Baṣran Origins of Classical Sufism », Der Islam, vol. 82, no 2 (déc. 2005): 221-240.
61
Harith Bin Ramli, « The Rise of Early Sufism: A Survey of Recent Scholarship on its Social Dimensions »,
History Compass, Oxford. vol. 8, no 11 (2010): 1299-1315], 1299.
62
Voir à ce sujet les textes de Louis Massignon : s.v. « Islamic Guilds », Encyclopaedia of Social Sciences, éd.
Edwin R.A. Séligman ; Johnson Alvin (New-York : Macmillan, 1931) ; « Enquête sur les corporations d’artisans et
de commerçants au Maroc (1923-1924) » RMM, vol. LVIII, 2e secto (1924) : 1-247 ; « Sinf », EI1, (fr.), IV, 455-456 ;
« La futuwwa ou pacte d’honneur artisanal entre les travailleurs musulmans du Moyen Âge » [1952], in EM II,
613-639.
333
fondée sur les exigences du compagnonnage (ṣuḥba). D. Gril fait observer, au sujet d’une
notice sur Ibrāhīm b. Adham (m. 161/777-8), que les liens tissés dans le cadre de la ṣuḥba
À ce sujet, dans son Initiation au soufisme, Eric Geoffroy fait observer que dans les voies
initiatiques, lorsque le disciple prend le pacte avec un maître, il répète celui que les
Prophète incarnent autant de modèles de sainteté et sont considérés comme les imāms de la
Voie ṣūfie65 : le regard du maître prolonge en quelque sorte celui du Prophète sur ses
D’après L. Massignon, nous l’avons vu, le terme ṣūfi désigne : 1) à la fin du IIe siècle de
Bagdad, 3) au IVe siècle, tous les mystiques d’Iraq. Nous convoquerons à présent certains
63
Denis Gril, « Compagnons ou disciples ? La ṣuḥba et ses exigences : l’exemple d’Ibrāhīm b. Adḥam d’après la
ḥilyat al-awliyā’ », in Les maîtres soufis et leurs disciples, IIIe-Ve siècles de l’hégire (IXe-XIe s.), éd. par Geneviève
Gobillot ; Jean-Jacques Thibon (Beyrouth : Presses de l’Ifpo, 2012), 35-53.
64
Geoffroy, Initiation au soufisme, 80 ; 231.
65
Geoffroy, Initiation au soufisme, 81.
66
Geoffroy, Initiation au soufisme, 222.
334
Sara Sviri, dans un texte de 1999 intitulé « Hakîm Tirmidhî and the Malâmatî Movement in
Early Sufism »67, rapporte que son étude des textes lui a permis de constater que pendant les
IIIe/IXe et IVe/Xe siècles, tous les mystiques musulmans n’étaient pas appelés « ṣūfis ». Cette
affirmation va dans le même sens que celle de Jacqueline Chabbi, qui dès 1978 avait écrit que
le mot « soufisme » n’aurait désigné jusqu’au Ve/XIe siècle que l’une des nombreuses
traditions mystiques en islām68. Sara Sviri, quant à elle, écrit : « Aborder les mystiques
taṣawwuf semble être le résultat direct d’une littérature compilative datant de la fin du
IVe/Xe siècle ou plus tardive »69. Avec le Kitāb al-Taʿarruf de Kalābādhi (m. v. 380/990), le
Kitāb al-Lumaʿ de Sarrāj (m. v. 378/988), les Ṭabaqāt al-ṣūfiyya de Sulamī (m. v. 412/1021) et,
plus tard, Al-Risāla fī ʿilm al-taṣawwuf de Qushayrī (m. 465/1072) et le Kashf al-mahjūb de
Hujwīrī (m. v. 465-69/1072-77) on peut clairement retracer une tentative de présenter une
Dans ses Ṭabaqāt al-ṣūfiyya, Sulamī inclut, sous un même titre, différentes écoles mystiques.
Cette œuvre vient compléter son épître plus circonstanciée consacrée à la Malāmatiyya 71.
Pour S. Sviri, ces deux livres sont une réponse du compilateur Khurāsānien de Nishāpur à la
67
Sara Sviri, « Ḥakīm Tirmidhī and the malāmatī movement in early Sufism », in The heritage of Sufism, éd. par
Leonard Lewisohn; David Morgan (Oxford : Oneworld, 1999-2007), I, 583-613.
68
Jacqueline Chabbi, « Réflexions sur le soufisme iranien primitif », Journal Asiatique (1978) : 37-55.
69
Sviri, « Ḥakīm Tirmidhī and the malāmatī movement …», I, 592-3.
70
Sviri, « Ḥakīm Tirmidhī and the malāmatī movement …», I, 593.
71
Abū ʿAbd al-Raḥmān al-Sulamī (au.) ; Roger Deladrière (trad.), La lucidité implacable, Epître des Hommes du
Blâme (Paris: Arléa, 1991).
335
Sarrāj72. Au terme de son étude, la chercheure parvient à cette conclusion : les Ṭabaqāt de
mentionnés et auxquels il est fait référence dans ces compilations sont tous des mystiques :
ils sont en quête d’une expérience numineuse directe et des transformations psychologiques
qu’elle entraîne, telle est la finalité et la signification de leurs vies et de leur enseignement.
Ces chercheurs de Dieu et ces maîtres étaient connus au cours des premiers siècles de
l’histoire de l’islām sous des noms variés : ahl al-maʿrifa73 , ahl al-ḥaqīqa74, al-ʿārifūn75 , al-
sālikūn76 , al-zuhhād77, al-fuqarā’78, etc. Parfois, ils étaient appelés par les noms de leurs
propres maîtres : al- Ḥakīmiyya79, al-Ḥallājiyya,80 al-Qaṣṣāriyya81 . . . Ils étaient distingués par
IIIe/IXe siècle, c’est-à-dire, l’école de Bagdad, ait adopté le nom « ṣūfi ». Il est possible que ce
terme ait été initialement lié à certains groupes ascétiques. Ce n’est qu’à la seconde moitié
du IVe/Xe siècle − en raison de l’activité des compilateurs − que les termes « ṣūfiyya » et
« mystique musulmane », ces termes incluant désormais des voies et des écoles variées.
72
Sviri, « Ḥakīm Tirmidhī and the malāmatī movement …», I, 593.
73
Les gens de la Connaissance.
74
Les gens de la Vérité.
75
Ceux qui connaissent.
76
Ceux qui suivent, les disciples.
77
Les ascètes.
78
Les pauvres en Dieu.
79
Disciples d’al-Ḥakīm al-Tirmidhī (m. 318/930)
80
Disciples d’al -Ḥallāj (m. 309/922)
81
Disciples de Ḥamdūn al-Qaṣṣār (m. 271/884)
336
§ Ṣūfis mais pas nécessairement mystiques.
S’il est vrai, qu’au cours des premiers siècles, tous les mystiques n’étaient pas appelés
« ṣūfis », et qu’il existait une diversité terminologique, il est également vrai que certains de
ceux que l’on appelait alors « ṣūfis » n’étaient pas des mystiques. Ce point a fait l’objet d’un
autre article plus récent de Sara Sviri82. La chercheuse y démontre, en se basant sur l’étude
des textes anciens, que le terme « al-ṣūfī », a pu être employé avec dédain pour désigner des
individus qui n’étaient pas mystiques et revêtaient, de façon ostentatoire, une bure de laine
appliqué à des individus d’affiliation Shīʿite qui étaient honorés pour leur dignité, leur
Retenons de ces travaux, que tous les mystiques musulmans n’étaient pas appelés « ṣūfis »
et que ceux que l’on appelait « ṣūfis » n’étaient pas toujours des mystiques. « Mystique
musulman » et « ṣūfi » ne sauraient donc être tenus pour synonymes, de même que
À ce sujet, ajoutons qu’il est courant en arabe de parler de : taṣawwuf islāmī, masīḥī, yahūdī,
hindī84 pour désigner : la mystique musulmane, chrétienne, juive ou hindoue. L’usage qui est
fait du maṣdar « taṣawwuf » en arabe, montre que son usage n’est pas exclusivement réservé
82
Sviri, « Sufis: reconsidering terms, definitions … », 27.
83
Sviri, « Sufis: reconsidering terms, definitions … », 30.
84
Pierre Lory, « Introduction », in Les maîtres soufis et leurs disciples, IIIe-Ve siècle de l’hégire (IXe-XIe s.), éd.
par Geneviève Gobillot ; Jean-Jacques Thibon (Beyrouth : Presses de l’Ifpo, 2012), 7-13], 8-9.
337
exactement pour synonymes. Comme on le voit, ces indications définitionnelles ayant été
intéressons non plus à l’étymologie mais à l’expérience vécue par ceux qui embrassent cette
voie et aux significations qu’ils lui attribuent. Recueillons, pour commencer, à la suite de L.
(Qu’est-ce que le soufisme)? — Que ton annihilation soit telle que tu n’aies plus ni à
nier, ni à affirmer. — Explique-nous cette phrase. — Calcinations et éliminations, c’est
l’affaire de la divinité. — Développe cette idée. — Elle est inexprimable ; la connaît qui
la connaît, l’ignore qui l’ignore. — Par Dieu, je t’adjure de m’expliquer. — Mais il récita
le vers : « Ne t’attaque pas à Nous, car voici un doigt * Que Nous avons déjà teint, dans
le sang des amants. »85
Ici, le ṣūfisme est synonyme d’annihilation, d’ineffabilité et d’amour. Nous aurons l’occasion
de reparler longuement de ces aspects de la mystique ḥallājienne, qui ont tant passionné L.
Massignon. Nous croyons en effet, que c’est bien, non pas de telle ou telle mode
vestimentaire, mais de vie intérieure, qu’il est question. Au fil des siècles, la laine ne sera
ṣūfisme consiste :
en l’observance du meilleur comportement [qui soit] avec Dieu, dans les actes
intérieurs et extérieurs ; [cela], en s’en tenant à Ses limites et en portant
85
Massignon, Passion (19221), II, 645.
338
prioritairement l’attention sur les actes des cœurs, en étant vigilant à l’endroit des
[éléments] latents qu’ils comportent en en aspirant par là au Salut. Tels sont les traits
descriptifs (rasm) qui distinguent cette Voie en elle-même et dont l’exégèse (tafsīr)
rend compte de ce qu’elle était pour les derniers des Anciens et la première génération
des soufis, jusqu’au jour où l’on utilisa surtout ce mot pour [désigner] la Voie de
l’effort spirituel (mujāhada) menant au lever du voile, ainsi que nous allons le
confirmer maintenant en éclaircissant cette affaire86.
L’attention portée aux actes des cœurs, tel est le trait distinctif des ṣūfis. Dans la Passion, L.
Massignon expose « la science des cœurs », qui apparut au cours des tout premiers siècles de
l’hégire. Le mystique, écrit-il, est celui qui chemine qui traverse des « états » (aḥwāl ; sg.
ḥāl), et des stations (maqāmāt ; sg. maqām)87. Selon Ḥārith al-Muḥāsibī (m. 243/857), écrit
l’islamologue, ces aḥwāl étaient insinués du dedans par une inspiration divine, pour
transfigurer réellement le cœur (taṣarruf). Ils étaient des moyens divins employés par la
grâce pour agir sur les cœurs. Le but final d’une règle de vie mystique ne pouvait être la
possession spéciale de tel ou tel état, mais « une disposition générale du cœur à rester
malléable, constamment, à travers la succession de ces états »88. Il convenait donc, relève L.
s’attacher comme à une fin à tel ou tel de ces moyens de la grâce »89.
Il définit ainsi le ḥāl : « acceptation, donc stabilisation en nous d’une certaine acception de
l’idée, − dans la culture patiente de ce germe fécond, intention insinuée par Dieu dans l’âme
lorsqu’elle médite, l’essentielle vocation de l’homme doué de parole »90. Ainsi, le mystique
86
Chaumont, « La voie du soufisme selon Ibn Khaldûn …», 295.
87
Massignon (1922), Passion, II, 493.
88
Massignon (1922), Passion, II, 494.
89
Massignon (1922), Passion, II, 494.
90
Massignon (1922), Passion, II, 555. Nous soulignons
339
peut aussi être défini en tentant de saisir la signification de son effort spirituel, de sa voie
que l’on peut traduire en arabe par le terme al-niyya. Le chercheur italien Ignazio de
consacré sa thèse doctorale. Selon lui, c’est aussi grâce à la notion de sincérité ( ikhlās) que
l’on peut saisir, dans la spiritualité musulmane, l’importance de la pureté de l’intention, qui
préside à l’action, pureté que la pratique du taṣawwuf permet d’acquérir. C’est l’appel au
aux conditions de sincérité (ikhlās) qui président intérieurement à l’exécution de l’action »91.
Nous retrouvons ici l’idée de vie intérieure, telle qu’évoquée dans le cadre de notre
l’âme », William Chittick suggère qu’il serait peut-être plus juste d’appeler le « ṣūfisme »,
Il serait peut-être plus juste de l’appeler [le ṣūfisme] « spiritualité » islamique, c’est-à-
dire un souci de la vie intérieure de l’âme. En tant que tel, le « soufisme » est
susceptible de se retrouver chez tout musulman, qu’il ou qu’elle ait ou non un lien
avec une forme institutionnelle associée à ce nom92.
91
Ignazio de Francesco, Il lato segreto delle azioni La dottrina dell’ntenzione nella formazione dell’islam come
sistema di religione, etica e diritto., Studi arabo-islamici del PISAI, 19 (Roma : Pisai, 2014), 125. [«È la chiamata
al monoteismo islamico che implica tout court questa attenzione alla dimensione interiore e alle condizioni di
sincerità (iẖlāṣ) che presiedono interiormente all’esecuzione dell’azione».] (tr.). Qu’il nous soit permis ici
d’exprimer notre profonde gratitude à cet auteur pour avoir relu cordialement plusieurs chapitres de cette
thèse et pour nous avoir permis de bénéficier de son regard expert sur ce travail.
92
William C. Chittick, «Worship», in The Cambridge Companion to Classical Islamic Theology, éd. par Tim
Winter (Cambridge: Cambridge University Press: 2008), 218-236], 219. [« it can perhaps better be called Islamic
spirituality, that is a concern with the inner life of soul. As such, Sufism is likely to be found in any Muslim,
whether or not he or she has links with any institutional form associated with the name».] (tr.)
340
Ce concept de « spiritualité islamique » nous conduit au dernier concept que nous
« ṣūfi » et de ses dérivés (3.1.2), nous nous intéresserons à présent à l’expression « mystique
musulmane », que L. Massignon est l’un des premiers à employer dans l’histoire de
l’islamologie française.
C’est en vain que l’on chercherait, chez cet auteur, un exposé systématique présentant « la
mystique musulmane ». Il s’agit ou bien de son œuvre tout entière, ou bien de bribes
définitionnelles susceptibles d’être glanées ici et là, puis assemblées afin de saisir la
notamment aux deux textes suivants : le manuel, devenu classique, Mystique musulmane,
93
Anawati; Gardet, Mystique musulmane, aspects et tendances...
94
Georges Anawati, « La mystique musulmane et sa distinction de la mystique chrétienne », in La mystique,
Colloque de l’Académie internationale des Sciences religieuses, Kolymbari, Crète, 12 au 18 septembre 1985 , éd.
par Jean-Marie Van Cangh (Paris : Desclée, 1988), 117-136.
341
3.1.3.1 Un effort pour découvrir le sens anagogique des textes
concerne l’interprétation des textes sacrés. Il écrit dans un article intitulé « Mystique
C’est là, nous le verrons (ch.4), un apport significatif de l’œuvre de L. Massignon. Dans son
Très peu d’islamologues occidentaux ont réalisé que les racines de la Tarīqah
résidaient dans le Coran. Il y a bien des années, Massignon écrivait qu’il suffisait de lire
95
Massignon, « Mystique musulmane et mystique chrétienne au Moyen Age » [1957], in EM II, 128-142], 135.
Nous soulignons.
96
Massignon, Essai (1954), 135.
342
plusieurs fois le Coran pour se rendre compte que le Soufisme, ou Tarīqah, en était
issu. Margoliouth, lui aussi, a admis l’origine coranique du Soufisme et Corbin, dont le
point de vue diffère de celui de la plupart des orientalistes puisqu’il poursuit ses
recherches sur l’Islam avec un sentiment de participation personnelle, a bien
évidemment confirmé maintes fois ce point essentiel. Mais la majorité des auteurs
occidentaux, sans doute parce qu’ils ne veulent pas admettre la présence d’une
véritable dimension spirituelle dans l’Islam, ont avancé toutes sortes de théories pour
expliquer l’origine du Soufisme, théories qui, en réalité, se rapportent toutes aux
expressions extérieures du Soufisme et non au Soufisme lui-même97.
C’est en soulignant l’origine qur’ānique de la mystique musulmane qu’à la suite de L.
L. Massignon dans son Essai99, tel Louis Gardet qui parle de « méditation savoureuse » du
texte :
Or les Ṣūfīs, ces « assoiffés de Dieu », dans leur méditation savoureuse du texte, furent
en Islam ceux qui s’efforcèrent, par-delà la Parole elle-même, de s’avancer vers
l’Interlocuteur. Comme toute mystique vécue en climat monothéiste, le ṣūfisme
postule une expérience savoureuse des profondeurs de Dieu. Mais le fait même qu’aux
yeux de l’Islam Dieu révèle sa Parole, mais ne Se révèle pas en son mystère intime,
97
Nasr Seyyed Hussein, Islam, perspectives et réalités (Paris : Buchet/Chastel, 1991), 156.
98
Anawati, « La mystique musulmane et sa distinction de la mystique chrétienne », 117.
99
Massignon, Essai (1954), 135.
343
situe cette expérience comme au-delà de la foi explicite. Elle ne saurait donc avoir
d’autre critère qu’elle-même en sa subjectivité, avec tous les risques qui en résultent100.
En 2007, à l’article « Mystique » du Dictionnaire du Coran, Eric Geoffroy insistait à son tour
Pour le spirituel musulman, le Coran n’est pas un texte mort, « descendu » une fois
pour toutes sur un Arabe du Ier /VIIe siècle : il doit être lu comme s’il était révélé dans
l’éternel présent, à chaque instant, dans le cœur du croyant. […] La formulation
littérale du Coran est rigoureusement identique pour tous, à travers les siècles, car « il
n’y a pas de changement dans les paroles de Dieu » (10, 64), et pourtant la même
personne, si elle est réellement vivante, éveillée, y puisera des compréhensions sans
cesse renouvelées101.
100
Gardet ; Lacombe, L’expérience du soi : étude de mystique comparée, 212-213.
101
Eric Geoffroy, « Mystique », Dictionnaire du Coran, éd. par M.-A. Amir-Moezzi, (Paris: R. Laffont, 2007),582-
586], 584.
102
Massignon, « Textes musulmans pouvant concerner la Nuit de l’esprit » 1939], in EM II, 302-308], 305. Nous
soulignons.
344
Cette mention du modèle prophétique, montre que L. Massignon conçoit la mystique
musulmane comme puisant son origine non seulement dans le Qur’ān, mais aussi dans la
tradition prophétique, ce qui mérite d’être souligné. Il insiste aussi dans les lignes précitées
même un récit, celui de l’Ascension nocturne du Prophète, à titre d’exemple. Après lui, les
comme « une méthode systématique d’union intime, expérimentale, avec Dieu »104.
Pour L. Massignon, telle que définie dans l’Essai, la mystique musulmane est encore
des cœurs : « c’est une thérapeutique que le médecin traitant a d’abord expérimentée en soi-
même, afin d’en faire profiter les autres »106. Elle a une valeur médicale, elle est une règle de
vie. Ses maîtres ont puisé dans leur vie intérieure les moyens de « guérir la douleur des
cœurs, de panser les plaies d’une Communauté déchirée par les vices de membres indignes
103
G. Anawati & L. Gardet.
104
Anawati ; Gardet, Mystique musulmane, 13.
105
Massignon, Essai (1954), 16.
106
Massignon, Essai (1954), 17.
345
dans le désir surhumain du sacrifice pour ses frères, dans l’extase transcendante du
martyre chantée par Ḥallāj : « Pardonne-leur, et ne me pardonne pas ! Puis que Tu
consumes mon humanité en Ta divinité, par le droit de mon humanité sur Ta divinité,
je te demande de faire miséricorde à ceux-ci, qui ont travaillé à me faire mourir107.
L’islamologue nous livre ici une définition ḥallājienne de la mystique, dans laquelle la
souffrance occupe une large place. Il s’agit d’expérimenter en soi, de souffrir pour guérir, de
se sacrifier pour ses frères. La mystique musulmane a donc une fonction sociale,
thérapeutique : il ne s’agit pas d’un soliloque en tête à tête avec Dieu : elle possède une
valeur salvatrice pour l’ensemble de la communauté. L. Massignon nous livre ici une vision
très personnelle de la mystique musulmane : il s’agit d’une certaine vision, d’une définition
Ce travail définitionnel nous a permis d’étudier l’emploi fait par L. Massignon des mots
moyen de cette dernière qu’il instaure un nouveau champ d’étude au sein de l’Université
ses thèses, au moment de leur parution, grâce à un rappel du contexte historique, et citer,
d’autre part, certains travaux plus récents portant notamment sur le terme « ṣūfi ». L’espace
son œuvre. Ce travail nous a permis de constater combien était embrouillé l’écheveau
terminologique formé par les termes « ṣūfi », « taṣawwuf », et « mystique musulmane ». Les
études de Sara Sviri montrent par exemple combien l’emploi du mot « ṣufi » s’avère
107
Massignon, Essai (1954), 18.
346
complexe et délicat : « ṣūfi » et « mystique musulman » ne saurait être considérés
son tour certains inconvénients car elle contient le terme « mystique », qui, forgé dans une
de la mystique108. Selon Seyyed Hossein Nasr, cependant, cette expression peut être utilisée à
Si nous devions utiliser le terme mysticisme dans son sens originel de « ce qui se
rapporte aux Mystères divins » et considérer comme des mystiques des hommes tels
que Saint Augustin, Maître Eckhart ou Grégoire de Palamas, nous pourrions
certainement appeler le Soufisme « mysticisme islamique » et les Soufis des mystiques.
Mais alors, il faut enlever la couleur communément donnée à ce mot et le rétablir dans
son sens originel109.
Il nous sera donc possible d’utiliser les expressions « mysticisme islamique », ou « mystique
musulmane », à condition de leur ôter la couleur dont les a revêtues la tradition chrétienne,
et de les rétablir dans leur sens originel. À ce sujet, les lignes consacrées à « la mystique »
par Eric Geoffroy dans le Dictionnaire du Coran pourront servir de point de départ à notre
travail :
«la mystique », vise, comme l’indique son étymologie, à faire participer le sujet aux
« mystères », à établir une communion avec le divin par le biais de l’intuition et de la
contemplation. En ce sens, le Coran distingue le « monde du témoignage » (ʿālam al-
shahāda), c’est-à-dire le monde sensible, du « monde du Mystère » (ʿālam al-ghayb), et
108
Voir: Safi, «Bargaining with Baraka: …».
109
Nasr, Islam, perspectives et réalités, 162.
347
il demande aux fidèles de croire en ce mystère, le ghayb, littéralement « ce qui est
absent de la vue »110.
Après avoir énoncé ces éléments, et étant donné que l’expression « mystique musulmane »
revêt la signification la plus large, c’est, dans la présente étude, à cette expression que nous
aurons recourt pour désigner notre champ d’étude. Nous veillerons, autant que possible, à
lui retirer toute coloration étrangère à l’islām, et nous nous efforcerons, en l’employant, de
rétablir le terme « mystique » dans son sens originel. Concernant l’œuvre de L. Massignon,
nous reprendrons les termes qu’il emploie lui-même, en les entourant, lorsque nécessaire,
Il nous aura permis d’aiguiser notre attention, notre sens critique, notre conscience de la
110
Geoffroy, « Mystique », 582.
348
3.2 Analyse méthodologique.
Il faut avoir l’oreille religieuse pour étudier avec compétence les phénomènes de l’ordre
religieux. L’homme qui n’aurait aucun sentiment du beau dans l’art pourrait-il en faire
l’histoire ?
Albert Réville111
Julien Green112
Ayant déjà évoqué longuement, au cours de notre premier chapitre, le contexte dans
lequel étudie et travaille L. Massignon, nous préciserons simplement ici quelques aspects
le cœur de l’époque positiviste. S’il est en partie héritier de cette dernière, son approche se
111
Albert Réville, Prolégomènes de l’histoire des religions (Paris : Fischbacher, 18864), 44.
112
Julien Green, Frère François (Paris : Seuil, 1983), 86.
113
Rodinson, La fascination de l’Islam, 131-132.
349
Rodinson, dans « la ligne des tendances profondes d’une époque tournée vers l’organisation
grandes que possibles. « La démarche des sciences des religions n’est subordonnée qu’à un
poursuit ce dernier, les historiens de l’islām s’en tiennent aux procédures développées par
l’histoire générale des religions : critique interne et externe des textes117. Ils l’appliquent en
particulier au Qur’ān et aux ḥadīths qu’ils mettent en relation avec leur milieu d’émergence
114
Rodinson, La fascination de l’Islam, 79.
115
Rodinson, La fascination de l’Islam, 80. Illustrant son propos, Rodinson cite (p. 80) le succès paneuropéen de
l’enseignement de Silvestre de Sacy, la fondation en 1821 de la Société asiatique de Paris, et du lancement, en
1822, du Journal asiatique, la fondation, en 1834, du Journal of the Royal Asiatic Society of Great Britain and
Ireland, la publication, en 1832, d’une revue la branche de Bombay publiera sa propre revue. En 1842, est
fondée l’American Oriental Society qui publie aussi une revue. En 1847, démarre à Leipzig la Zeitschrift des
deutschen morgenländischen Gesellschaft publiée par la Société orientale allemande, fondée deux ans plus tôt.
116
Waardenburg, Islam et science des religions, 24.
117
Waardenburg, Islam et science des religions, 24.
118
Waardenburg, Islam et sciences des religions, 24.
350
La fixation du texte qur’ānique par le calife ʿUthmān fait l’objet de remises en question.
Quant aux origines de la mystique musulmane, l’accent est mis sur l’influence de pratiques
En second lieu, rappelons que cette époque est largement marquée par l’essor des
sciences humaines et notamment celui des études linguistiques, littéraires, historiques qui
relatives aux trois langues « classiques » de l’islām, l’arabe, le persan et le turc, ouvre l’accès
aux textes issus de la civilisation et de la religion islamiques. Les éditions de textes critiques
et les traductions de textes majeurs les rendent accessibles à un large public européen ou
américain120.
Le volume des traductions et des éditions critiques, depuis le XVIIIe siècle, ne cesse de
orientalistes leur permet d’éditer des dictionnaires de termes techniques ṣūfis. L’orientaliste
allemand Gustav Flügel (m. 1870) accomplit l’une des premières traductions en latin du
Kitāb al-taʿrīfāt de ʿAlī B. Muḥammad al-Jurjānī (m. 816/1413)121. Vers la même époque, Aloys
Sprenger (m. 1893) un savant allemand, employé par l’administration britannique en Inde,
publie une édition critique du dictionnaire ṣūfi d’ʿAbd al-Razzāq al-Qāshānī (m. v. 730/1329
119
Waardenburg, Islam et sciences des religions, 24.
120
Waardenburg, Islam et sciences des religions, 34.
121
ʿAlī b. Muḥammad Jurjānī (au.); Ibn al-ʿArabī (au.) ; Gustav Flügel (trad.), Definitiones viri meritissimi Sejjid
Scheríf Ali Ben Mohammed Dschordscháni (Lipsae : Vogel, 1845). [Titre original : Kitāb al-taʿrīfāt].
351
ou 735/1334)122. Ces travaux, avec la monumentale collection de biographies ṣūfies d’ʿAbd al-
Raḥmān al-Jāmī (m. 898/1492)123, éditée en 1859 par le prolifique orientaliste William Nassau
Lees (m. 1889), posent les bases d’un travail significatif concernant le champ d’étude de la
A. Nicholson, A.J. Wensinck et W.C. Smith, et repose sur des méthodes philologiques et de
critique littéraire125.
évolution dans son attitude, évolution dans laquelle sa conversion marque indéniablement
comparé à celui de Charles de Foucauld. Ce dernier, écrit L. Massignon, avait connu avant sa
conversion une formation reposant « sur quelque chose d’inhumainement dur et de pur » :
la « rage laïque de comprendre »126. Son attitude, devenu croyant, sera toute autre.
Quant au jeune Massignon, il est l’héritier d’Ernest Renan (m. 1892), dont la figure domine
encore les études orientalistes au début du XXe siècle. Comme l’écrivent C. Destremeau et J.
Moncelon, pour E. Renan, « le monde musulman doit être appréhendé comme un objet
122
ʿAbd al-Razzāq al-Qāshānī ; Aloys Sprenger, ʿAbdu-r-razzāq’s Dictionary of the technical terms of the Sufies
(Calcutta: Asiatic Society of Bengal; London: Allen, 1845). [Titre original: Iṣṭilāḥāt al-Ṣūfiyya]
123
William Nassau Lees, A biographical sketch of the mystic philosopher and poet Jami (Calcutta: W.N. Lees
press, 1859).
124
Knysh, « Historiography of Sufi Studies … », 109.
125
Knysh, « Historiography of Sufi Studies ….», 121.
126
Massignon, « Foucauld au désert devant le Dieu d’Abraham, Agar et Ismaël » [1950], in EM I, 105-117], 107.
352
d’étude, qu’il faut observer avec la froideur et le sérieux des carabins, qu’il faut disséquer
sans prendre parti et en évitant en premier lieu tout sentiment de sympathie »127.
nouvelle approche. Marqué par les rencontres qu’il fait lors du XIVe Congrès international
des orientalistes à Alger, en 1905, « s’il n’a pas encore trouvé de réponse à ses interrogations,
le jeune Massignon a en tout cas compris qu’il n’aurait aucun moyen de trouver satisfaction
avec cette rage laïque de comprendre qui a été jusque-là une sorte de mot d’ordre »128.
important : sa conversion, vécue en Iraq, au printemps 1908. Comme l’écrit Josef van Ess, si
Lammens dans ses études sur la Sîra est une arme à double tranchant »130.
Le fait de disséquer, de travailler au scalpel, d’isoler des bribes sans chercher à comprendre
la cohérence du tout, constitue aux yeux de L. Massignon une erreur méthodologique. Henry
Corbin analyse en ces termes la critique que réalisait l’auteur de la Passion du travail du Père
Henri Lammens :
C’est une critique du même ordre qu’il formulait contre les outrances (pour ne dire les
outrages) commises par le P. H. Lammens à l’encontre de Fâtima, la fille du Prophète et
de ses descendants, parce que leur auteur se contentait de juxtaposer des anecdotes
127
Destremeau ; Moncelon, Louis Massignon, 38.
128
Destremeau ; Moncelon, Louis Massignon, 39.
129
Ess (van), « Massignon vu à travers le regard d’un allemand », 64.
130
Massignon, « Le signe Marial » [1948-9], in EM I, 212-222], 213.
353
isolées, sans chercher à les articuler suivant des structures possibles, pour les faire
revivre131.
Concernant le lexique du Qur’ān, H. Corbin écrit encore que L. Massignon s’est « élevé avec
vigueur contre certaine thèse à la mode, prétendant considérer le lexique du Qorân comme
résultant d’un dosage conscient de termes empruntés aux divers dialectes arabes, voire à
en étant d’inspiration, avec les délibérations d’un philologue peinant sur ses fiches dans son
substitue pas à un fait humain authentique un fantôme posthume et irréel »135. Lors des
quarante cours sur « L’histoire des doctrines philosophiques arabes » qu’il donne à
critiques européennes. Il déclare qu’il préfère les témoignages oraux aux témoignages
écrits136, le témoignage des gens ordinaires et sans éducation à celui de l’élite lettrée 137, le
131
Corbin, « L. Massignon [1963-4] », 58.
132
Corbin, « L. Massignon [1963-4] », 58.
133
Corbin, « L. Massignon [1963-4] », 58.
134
Corbin, « L. Massignon [1963-4]», 58.
135
Massignon « Salman Pâk et les prémices spirituelles de l’Islam iranien » 1934], in EM II, 576-613], 581.
136
Mahmoudi, Ṭāhā Ḥusain’s Education, 139.
137
Mahmoudi, Ṭāhā Ḥusain’s Education, 139.
354
témoignage secret au témoignage public138. Il affirme qu’il considère comme une
documents officiels139.
Enfin L. Massignon, homme de terrain, emet un jugement sévère à l’encontre des érudits qui
se contentent d’étudier l’islām depuis leur cabinet. Comme le précise M. Rodinson, à cette
époque, la pratique du terrain n’est pas chose courante et L. Massignon fait en cela figure
d’exception140. Le 5 janvier 1908, depuis Bagdad, il écrit à son ami Henri Maspéro : « Travail
intéressant ici, − bien des choses inédites et vraiment importantes ; sottises de première
grandeur, hélas, dans les “reconstitutions” de Bagdad faites dans leurs cabinets respectifs
Comme nous l’avons montré dans notre deuxième chapitre et ainsi que le rappelle R.
Arnaldez, L. Massignon « s’est très tôt mêlé, sans doute en raison de son séjour en Égypte et
sur le terrain »142. Ainsi, à partir de 1908, l’islamologue prend peu à peu ses distances vis-à-
138
Mahmoudi, Ṭāhā Ḥusain’s Education, 140.
139
Mahmoudi, Ṭāhā Ḥusain’s Education, 141.
140
Maxime Rodinson, « Ce n’était pas un saint… » in Louis Massignon, mystique en dialogue (Gordes : Question
de ; Paris : A. Michel, 1992), 76-82], 79.
141
Lettre de L. Massignon à H. Maspéro du 5/I/1908, in Louis Massignon, éd. par Jean-François Six (Paris : Ed. de
l’Herne, 1970), 36.
142
Roger Arnaldez « La pensée et l’œuvre de Louis Massignon, comme clés pour l’étude de la civilisation
musulmane » in Louis Massignon au cœur de notre temps, éd. par Jacques Keryell (Paris : Karthala, 1999), 305-
320], 307.
355
3.2.1.4. Controverse moderniste et lecture des textes sacrés.
Comme le rappelle J. Waardenburg, au début du XXe siècle, l’islām n’est pas le seul à subir les
d’Ernest Renan, déjà évoqué, ou d’Alfred F. Loisy (m. 1940), connaît un traitement analogue,
historique d’un personnage ou d’un phénomène ne soit pas rigoureusement attestée pour
sympathie pour certains auteurs du courant du Renouveau catholique, tels Léon Bloy
stigmatise l’« impartialité scientifique » comme « une lâcheté, un crime social»144. Le savant
Certaine école d’exégètes dont j’expose les méfaits dans un N° de la revue « Dieu
vivant », consacré à la crise de l’exégèse biblique (cahier XIV), soutiennent, avec des
143
Waardenburg, Islam et sciences des religions, 24.
144
Dominique Avon, « Un carme dans la langue arabe. Anastase Marie de Saint-Elie », in L’Enseignement
français en Méditerranée. Les missionnaires de l’Alliance israélite universelle, éd. par Jérôme Bocquet
(Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2010), 192.
356
« imprimatur », hélas, qu’il n’est pas nécessaire que les personnages célèbres de la
Bible soient réels 145 .
Dans la même lettre, présentée à l’annexe 11, au sujet d’Abraham, il écrit :
Je connais, autant que personnelles, les difficultés historiques objectées à l’existence
d’Abraham ; mais je sais que nous devons adorer Celui qui, du Buisson Ardent, a dit à
Moïse « Je suis le Dieu d’Abraham », et non pas « Je suis le Dieu d’un mythe ; où serait
notre espoir de ressusciter ? JESUS l’a dit aux Sadducéens, que le Dieu d’Abraham n’est
pas celui des morts, mais des vivants. Or, laisser dire, dans les séminaires, qu’Abraham
n’est même pas un mort, qu’il n’a jamais existé que comme une parabole tactique de
l’Esprit Saint, c’est livrer les consciences droites au Communisme. On ne peut pas
aimer un Dieu menteur. Et, de concession en concession, comme pour le verset des
Trois Témoins (qui, comme je le montre dans mon article, n’est pas un faux) –
l’orientation des exégètes catholiques penche de plus en plus vers une « pieuse
incrédulité », qui est une hypocrisie inconsciente.
Ainsi, comme le note Dominique Avon, L. Massignon prônera de plus en plus une lecture
S’il se positionne clairement quant à l’exégèse des textes chrétiens, en tant que croyant,
catholique, il entend réserver le même traitement aux textes de l’islām. Ces derniers ne
sauraient être sèchement disséqués. À Mohammed Arkoun, qui lui écrit avoir été ébranlé
dans sa foi musulmane par « une méthode rationaliste d’exégèse des livres saints »147, L.
Massignon répond : « que resterait-il de l’Évangile pour le Père Blanc qui lui appliquerait ce
145
Lettre de L. Massignon à G.-B. Montini, 15/X/1949, FLM. Les 2 pages de cette lettre sont reproduites en
annexe (voir annexe 11).
146
Avon, Les Frères prêcheurs en Orient, 207-208.
147
Lettre de L. Massignon à M. Arkoun, 16/VII/1954, citée par : Mohammed Arkoun, « Ma rencontre avec L.
Massignon », in Centenaire de la naissance de l’orientaliste français le Professeur Louis Massignon, collectif (Le
Caire : Imprimerie de l’Université du Caire, 1984), 51-57], 56.
148
Lettre de L. Massignon à M. Arkoun, 16/VII/1954, citée par : Arkoun, « Ma rencontre avec L. Massignon », 56.
357
souvent aux controversistes chrétiens du type d’Al-Ghalwiri (= RP Roberto Focà) : ne faites
pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît»149. L. Massignon invite à un
retournement. Après lui, lors du Concile de Vatican II, l’Église adoptera des textes
la Constitution Lumen Gentium (nov.1964)152, puis la Déclaration Nostra Ætate (oct. 1965),
traduisent le renouvellement du regard porté par l’Église sur l’islām. Comme le remarque
comme religion vivante constitue une étape déterminante pour la recherche en sciences des
religions »153. Il constate que cette reconnaissance est avant tout le fait des missionnaires.
149
Lettre de L. Massignon à M. Arkoun, 16/VII/1954, citée par : Arkoun, « Ma rencontre avec L. Massignon », 57.
Roberto Focà, père blanc, missionnaire au Proche-Orient (m. 1973), a écrit sous le nom d’Abd-Oul Masih al-
Ghalwiry l’ouvrage suivant : Les miracles de Mahomet d’après le Koran et la tradition (Harissa, Liban :
Imprimerie Saint Paul, 1937).
150
Robert Caspar reprend ici une expression chère à Louis Massignon.
151
Caspar, Cours de théologie musulmane, 79.
152
§16, ch. II.
153
Waardenburg, Islam et sciences des religions, 29.
358
Les Églises, au travers de leurs expériences, « se voient contraintes de reconnaître à l’islām
une capacité non seulement à perpétuer sa foi, ses pratiques religieuses et ses prescriptions
morales, mais aussi à les diffuser à la fois dans une remarquable continuité, et en admettant
chrétienne, sera l’un des premiers à affirmer sa reconnaissance de l’islām comme religion
vivante, comme religion à part entière, au même titre que le christianisme est une religion.
continuellement pour vivre une vérité, L. Massignon, catholique, a su découvrir une vérité
Après avoir évoqué ces quelques aspects contextuels et brossé le cadre historique
on peut dire que L. Massignon va au-delà : il élabore une nouvelle approche dont voici
certaines caractéristiques.
154
Waardenburg, Islam et science des religions, 29.
155
Waardenburg, « Regard de phénoménologie religieuse », 152.
359
3.2.2.1. La lecture du Qur’ān : un modèle inspirant.
Afin de bien saisir la singularité de cette méthode, nous prendrons comme point de
Faute d’avoir suffisamment pratiqué le Qor’ân, bien des Européens ont étudié les
penseurs musulmans « du dehors », sans entrer dans le cœur de l’Islâm lui-même ;
n’ayant pas su devenir franchement les hôtes de cette Communauté, toujours vivante,
depuis treize cents ans que ses membres ont « voulu vivre ensemble », ils n’ont pu
saisir ni la structure rayonnante, ni l’interdépendance centrale, des vies que leur
patiente érudition disséquait156.
Le savant entend étudier l’islām « du dedans ». À ceux qui entendent le disséquer, il répond
qu’il cherche la structure d’ensemble, l’interdépendance des êtres. Un autre texte sur le
Qur’ān nous permettra de bien comprendre la qualité d’approche des textes qu’il élabore. En
1923, il écrit :
L’histoire de l’islam nous donne, spécialement grâce aux mystiques, des documents
psychologiques précieux sur l’affirmation graduelle d’une « structure mentale »
sémitique, grâce à la pratique assidue de certaines règles de dévotion.
Le texte coranique est appris par cœur, assimilé graduellement par le croyant, grâce à
de fréquentes relectures globales qui lui permettent d’élucider (qira’a ; bi’l istinbât)
petit à petit tout le texte sacré, afin d’en vivre, dans sa conduite quotidienne. Il vise en
effet à obtenir la perception synthétique et simultanée d’un ensemble, non pas la
connaissance analytique et successive de ses éléments ; selon le principe hanbalite :
« n’oppose pas un verset à l’autre, considère l’ensemble ». En Malaisie, Kraemer a
relevé la curieuse et expressive métaphore « mâcher » des versets ; afin de les
« digérer » jusques et y inclus les motashâbihât.
Il s’agit, en somme, ici, du procédé connu que, dans la méditation, on appelle la
« compositio loci » ; on se compose une scène imaginaire, en son for intérieur, à peu
156
Massignon, Passion (1922), II, 465.
360
près comme l’amateur se rejoue mentalement le spectacle qu’il vient de voir, en
revenant du théâtre157.
Cet exercice, poursuit-il
est défini par eux s’expatrier de soi-même ; ghorbah. C’est une sorte de décentrement
mental analogue à celui que les manuels élémentaires d’astronomie requièrent de
l’étudiant lorsqu’ils le font passer du système de Ptolémée à Copernic, et renoncer au
géocentrisme pour l’héliocentrisme158.
Cette attitude des mystiques vis-à-vis du texte qur’ānique va fournir à L. Massignon un
schème qui lui permettra d’élaborer sa propre attitude vis-à-vis des textes qu’il étudie. Il est
donc intéressant de noter que c’est à partir de l’étude de la lecture mystique du Qur’ān qu’il
commencer par l’étude de l’arabe, préliminaire à toute autre étude. Ainsi, Roger Arnaldez
écrit :
L. Massignon me conseilla donc d’étudier d’abord les grammairiens arabes dont les
doctrines jouent un rôle fondamental dans l’interprétation du Coran, et de passer de là
aux commentaires coraniques, tout en prenant contact avec la science des principes
du droit (usûl al-fiqh) d’une part, et d’autre part avec celle des principes de la religion
157
Massignon, « La méditation coranique et les origines du lexique soufi » [1923] in Actes du Congrès
international d’histoire des religions : tenu à Paris en octobre 1923 (Paris : Honoré Champion, 1925), 412-414],
412.
158
Massignon, « La méditation coranique et les origines du lexique soufi », 413.
361
(usûl al-Dîn) et de la théologie (kalâm). Enfin je pourrais me tourner vers la mystique
(tasawwuf), et, tout à fait en dernier lieu, revenir aux falâsifa.
Or c’était là le parcours qu’avait suivi L. Massignon lui-même159. Concernant les textes des
comment, au plan linguistique, ils sont faits : « Il est inutile, écrit-il, de scruter les œuvres
des mystiques musulmans si l’on n’étudie pas de très près le mécanisme de la grammaire
arabe, lexicographie, morphologie, syntaxe »160. Il observe dans la Passion que « ces auteurs
rattachent constamment les termes techniques nouveaux qu’ils proposent, à leurs valeurs
ordinaires, à l’usage courant, constaté par les grammairiens ; ils tirent aussi soigneusement
minutie, allant au cœur des mots dont les lettres inertes se muaient en images vivantes.
C’est par le travail sur les termes techniques que devait, selon L. Massignon, commencer
(iṣṭilāḥāt) pour l’étude du ṣūfisme a été soulignée par l’un de ses disciples : le philosophe
159
Arnaldez, « La pensée et l’œuvre de Louis Massignon, comme clés pour l’étude de la civilisation
musulmane », 306.
160
Massignon (1922), Passion, II, 571.
161
Massignon (1922), Passion, II, 571-572.
162
Ibrahim Madkour, « L. Massignon », in Louis Massignon, éd. par Jean-François Six (Paris : L’Herne, 1970), 63-
69], 67.
362
Les termes techniques (iṣṭilāḥāt) ont une importance primordiale en ṣūfisme. Ils
expriment des « modalités » (ḥāl, pl. aḥwāl) d’actuation, des réalités « transientes » qui
saisissent l’acte du sujet en son point originel. Le génie sémitique propre à la langue
arabe, la richesse de ses racines aux multiples formes verbales, ouvrent au mystique
un plan d’analyse pour nous inhabituel. Pour formuler des expériences analogues, les
langues occidentales s’attacheraient d’abord à décrire la méthode suivie, et en
conséquence, à chaque étape, les relations du sujet à l’absolu recherché ; la langue
arabe, elle, cherchera à évoquer les successives actualisations vécues, qui seront-elles-
mêmes autant d «’étapes »163.
C’est pourquoi Seyyed Hossein Nasr estime que l’un des plus grands mérites de L. Massignon
principe méthodologique suivant : « pour être capable de réaliser une étude académique
ṣūfisme »164. Il illustre cette idée en commentant l’expression persane «ahl-i iṣṭilāḥ » :
Qui étudie le ṣūfisme, ou en réalité toute autre science, traditionnellement, doit passer
dix ans avec un maître à étudier des textes de philosophie islamique et de ṣūfisme. A la
fin, cette personne devient ce que nous appelons en persan «ahl-i iṣṭilāḥ », c’est-à-dire,
une personne qui connaît le vocabulaire technique. Il s’agit ici de la fin de la route de
l’éducation formelle, non du commencement165.
163
Gardet ; Anawati, Mystique musulmane, 98.
164
Nasr, « In Commemoration of Louis Massignon, Catholic, Scholar, Islamicist and Mistic », 52 [«Massignon
insisted that to be able to do serious scholarship one has to understand the language in depth, and more
particularly it is technical language of Sufism which provides the key for the understanding of the teachings of
Sufism».] (tr.).
165
Nasr, « In Commemoration of Louis Massignon, Catholic, Scholar, Islamicist and Mistic », 52 s. [«If one
studies Sufism, or in fact any science, traditionally, one must spend ten years with a master studying texts of
Islamic philosophy of Sufism. At the end, one becomes what we call in Persian ahl-i iṣṭilāḥ, that is, a person
who knows the technical vocabulary. That is the end of the road of formal education, not its beginning. »] (tr.).
363
Selon S. H. Nasr, ce n’est donc qu’en maîtrisant pleinement un langage que l’on apprend à
Fort de sa connaissance de l’arabe, la lecture qu’il réalise ensuite des textes des
mystiques musulmans est une lecture méditative. Comme l’explique Roger Arnaldez,
1907-1908, son refus de s’installer dans le quartier européen et son choix de s’isoler et
d’emménager dans le quartier arabe.167 Là, croit-il, il pourra opérer le décentrement qu’il
166
Arnaldez, « La logique de Louis Massignon », 50.
167
Destremeau ; Moncelon, Louis Massignon, 47.
364
Ce geste, il veut l’appliquer à l’étude de la mystique musulmane. Comme l’écrit Pierre
réaliser une reconstitution interne de la mystique musulmane, et non plus un examen érudit
langue arabe elle-même. En arabe, souligne-t-il, c’est l’intention du témoin qui donne au
texte son intonation. C’est pourquoi il importe de retrouver l’intention dans le texte. Dans
Dans les langues sémitiques, la valeur d’un texte ne peut être dégagée par la critique
« interne des termes qui le composent grammaticalement ; sa signification,
« sapientiale », dépend de la chaîne des transmetteurs : dont la loyauté testimoniale
doit être criblée ; un par un (ʿilm al-jarh wa’ltaʿdîl)170.
Ainsi, afin d’évaluer la valeur d’un témoignage, il ne s’agit pas seulement de situer un
168
Rocalve Pierre, « Louis Massignon et le soufisme », Horizons Maghrébins, n°14-15 (1989), 196-204] : 197.
169
al-Ḥallāj ; Massignon ; Kraus, Akhbār al-Ḥallāj (1957)3, 11.
170
al-Ḥallāj ; Massignon ; Kraus, Akhbār al-Ḥallāj (1957)3, 11.
365
l’intention de son auteur : l’intention du témoin qui a transmis le récit, l’isnād (l’appui)171,
qui confère au texte « son intonation, son sens, sa portée » 172. C’est pourquoi dans le cas d’un
(ilhâm) des récits réunis sur la vie spirituelle d’un ascète »173, s’avère indispensable.
contemporaine, Katia Zakharia, qui insiste sur la nécessité de redonner au texte sa place
dans une culture donnée, car toute société est structurée symboliquement et composée
d’êtres parlants :
rappelée. Comme l’écrit J. Waardenburg, L. Massignon insiste sur le devoir d’aborder le texte
comme un « témoignage social véridique », contenant une force spirituelle qui se poursuit
171
al-Ḥallāj ; Massignon ; Kraus, Akhbār al-Ḥallāj (1957)3, 11.
172
al-Ḥallāj ; Massignon ; Kraus, Akhbār al-Ḥallāj (1957)3, 11.
173
al-Ḥallāj ; Massignon ; Kraus, Akhbār al-Ḥallāj (1957)3, 11.
174
Katia Zakharia, « Uways al-Qarani, Visages d’une légende », Arabica, no 46 (1999) : 235.
366
dans l’histoire175. On comprendra dès lors pourquoi il importe, pour L. Massignon, de
retrouver l’intention de l’auteur ou du transmetteur. Paul Synave, note au sujet d’un texte
le langage est en dépendance étroite avec les idées et les expériences qu’il traduit ; ce
qui importe avant tout, c’est l’intention ; deux formules, deux mots, deux pratiques
peuvent être semblables ; il est indispensable de saisir le choc initial qui leur a donné
naissance et qui souvent a fait subir à la terminologie une frappe nouvelle, un
gauchissement. Pour retrouver cette expérience première, il faut entrer dans la pensée
de l’auteur, refaire avec lui l’expérience pour la mieux pénétrer, ou, du moins,
s’abstraire de soi pour vivre avec une intelligence et une imagination autres que la
sienne, et comprendre ce que les mots veulent dire dans leur sens précis et profond176.
Cet effort réalisé pour retrouver l’intention d’un scripteur s’accompagne d’une
démarche expérimentale : il s’agit de revivre le texte en soi. Se borner à classer des termes
insuffisant pour L. Massignon : « il faut, écrit-il dans l’Essai, refaire à part soi,
s’agit, comme l’écrit Robert Caspar, de se placer au point vierge, axialement, afin de lire du
175
Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident, 227-228.
176
Synave, « Religions sémitiques », 375-376, évoque le texte de L. Massignon « Dans quelle mesure l’expérience
mystique intervient-elle pour la construction des dogmes ?». Nous soulignons.
177
Massignon, Essai (1954), 54.
367
dedans : « Au lieu de voir l’islam de l’extérieur et de tirer sur lui à boulets rouges, il faut se
« L’expérience mystique et les modes de stylisation littéraire », il écrit : « Pour entrevoir les
réalités dernières, il faut cesser de lire, fermer le livre et considérer, si elle vient se poser sur
la pierre de notre cœur, la charité divine, qui transfigura le mystique et nous a sans doute
Fermer le livre. Cesser de lire. Laisser les choses se déposer en soi. Telle est la démarche qu’il
fait sienne. Il évoque à nouveau le mode de cette expérimentation mentale dans la Passion :
« La loyauté la plus stricte a été observée dans cette étude ; j’ai renoncé à tout concept
descriptif ne faisant pas expressément partie de l’expérimentation mentale que j’ai voulu
Dans un article intitulé « Les recherches d’Asín Palacios sur Dante : Le problème des
écrit :
178
Caspar, Cours de théologie musulmane, 80.
179
Massignon, « L’expérience mystique et les modes de stylisation littéraire » [1927], in EM II, 286-301], 300.
180
Massignon, Passion (1922), II, 462.
368
la conscience, comme un drame dont on a redisposé le décor et redistribué les rôles
[…] c’est une pratique personnelle, une « mystique » incommunicable directement,
qu’il s’agit de découvrir et d’analyser patiemment, en en vivant, comme un
connaisseur goûte les crus, − par une lente et savoureuse méditation intérieure181.
Lorsqu’il s’agit d’un texte de premier ordre, l’exégète doit refaire pour son propre compte la
découverte spirituelle exprimée dans le texte. Il doit en saisir, la force intérieure capable de
mobiliser l’esprit, la pensée conductrice, l’intention. Une telle saisie, une telle
compréhension exigent qu’on sorte hors de ses propres normes. Jacques Waardenburg
Pour que les lecteurs « expatrient » leur désir de comprendre hors de leurs normes ; en
le décentrant, comme Copernic son univers ptolémien, en passant, comme le géomètre
transforme son système de coordonnées cartésiennes en système de coordonnées
polaires réaxés sur le centre axial de l’autre. Pour comprendre l’autre, il ne faut pas se
l’annexer, mais devenir son hôte182.
En 1954, L. Massignon écrit à Mohammed Arkoun qu’il est arrivé à une position
181
Massignon, « Les recherches d’Asín Palacios sur Dante : Le problème des influences musulmanes sur la
chrétienté médiévale et les lois de l’imitation littéraire » [1919], in EM II, 104-128], 122-123.
182
Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident (Paris ; La Haye : Mouton, 1963), 228.
183
Lettre de L. Massignon à M. Arkoun, 16 /VI/ 1954, citée par : Arkoun, « Ma rencontre avec L. Massignon », 56.
184
Lettre de L. Massignon à M. Arkoun, 16 /VI/ 1954, citée par : Arkoun, « Ma rencontre avec L. Massignon », 57.
185
Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident, 228.
369
3.2.2.5 Subjectivité et études religieuses.
phénomène de vie, d’une commotion psychique. D’où la nécessité d’observer cette vie
Est-ce à dire que cela nous mette devant un principe d’indétermination comme celui
de Heisenberg et que nous ne puissions en somme rien tirer de positif de l’observation
des faits mystiques ? Non, c’est le problème de la symbolique ; qui est légitime. C’est le
problème de ce déplacement, de ce transfert, transformation intérieure qui est un
phénomène de vie, de finalité, qui persiste à se réaliser. C’est précisément parce que
des commotions psychiques sont à l’origine de toutes les grandes révolutions sociales
et politiques que nous sommes un peu gênés quand nous voulons les mettre sous le
porte-objets du microscope des théoriciens, en voulant croire que c’est une chose
statique, que l’on peut en faire l’inventaire une fois pour toutes, et qu’il ne se produit
pas un épanouissement par le dedans, ou un développement fonctionnel entre-
temps186.
Concernant les études religieuses, L. Massignon est convaincu de l’importance de la valeur
de la subjectivité. Dans les conseils qu’il prodigue à l’un de ses étudiants, Ṣubḥī al-Ṣāliḥ (m.
quelle est la valeur des études religieuses si elles ne sont pas consumées par le feu de la
subjectivité, et si n’y scintille point un rayon émanant d’une émotion intérieure? »188.
186
Massignon, « L’Occident devant l’Orient primauté d’une solution culturelle » [1952] », in EM I, 58-73], 60.
187
Deviendra titulaire d’un doctorat en philosophie de la Sorbonne.
188
Ṣubḥī al-Ṣāliḥ, « Lughat al-wajd fī manṭiq Massignon », al-Dhikrā al-miʼawīyya li-mīlād al-mustashriq al-
fransī al-ustādh Louis Massignon (Le Caire : Imprimerie de l’Université du Caire, 1984), 121. [Sobhi El Saleh, « La
langue de l’extase dans la logique de Massignon », in Centenaire de Louis Massignon (Le Caire : Imprimerie de
l’Université du Caire, 1984), 121].
370
Gabriel Bounoure a lui aussi insisté sur la valeur accordée par L. Massignon à la subjectivité
avec l’islam ». C’est, écrit-il, le psychanalyste Carl Gustav Jung (m. 1961) qui l’a « guéri de
cette défiance, de ce mépris hautain de l’intellectuel, qui perd le contact social »190.
Il s’agit de ne plus de regarder l’islām avec dédain, mais de renoncer à toute arrogance et de
redresser notre regard. Faisant allusion au regard méprisant lancé par le colonisant sur le
Quand ils entrent, chacun par une porte, dans ce salon de la rencontre (avec souvent,
un Coran, sous le miroir) […] ils ne doivent pas chercher à se voir directement, ce qui
serait en position inversée, voyant l’œil droit de l’autre à gauche, et l’œil gauche à
189
Gabriel Bounoure, « Espace terrestre et rencontres », Mémorial Louis Massignon (Le Caire : Dar el-Salam,
1963), 29-35], 30.
190
Massignon, « L’Occident devant l’Orient primauté d’une solution culturelle » 1952] », in EM I, 58-73], 59.
371
droite. Ils regardent d’abord au fond du salon, et c’est dans le miroir qu’ils
s’aperçoivent en position redressée, mutaqâbilîn (Coran 37, 43 ; 56, 16) : l’œil droit à
droite, l’œil gauche à gauche, comme dans le face-à-face du Paradis, tels que Dieu les
voit, caché au fond de leurs cœurs, décentrés hors de leurs égoïsmes réciproques. Tous
les atroces conflits entre races différentes, surtout aux colonies, viennent de ce que le
colonisant refuse de voir le colonisé (et inversement) dans ce miroir des fiancés, et le
regarde de travers, avec une commisération paternaliste, méprisante et désabusée,
sans redresser l’image191.
Redresser notre regard, apprendre à regarder, se décentrer de son égoïsme : renoncer à l’ego
pour mieux voir l’autre. Au fil de sa vie, la méthode de L. Massignon se précise. La position
qu’il adopte est une position de « participation » à l’autre. Le chercheur n’est nullement
Pour comprendre l’Autre, il faut devenir son hôte, et l’Autre doit à son tour être le
mien. La pratique anthropologique s’appuie tout entière sur le respect de l’étranger.
C’est en cela que l’hôte s’oppose à l’otage. Ici aussi, Massignon congédie une des
hypothèses essentielles de l’anthropologie classique. Celle-ci en effet avait coutume
191
Massignon, « La signification spirituelle du dernier pèlerinage de Gandhi » 1956], in EM II, 792-806], 801.
Nous soulignons.
192
Affergan, « L’involution de l’anthropologie chez Louis Massignon », 144.
372
d’examiner les sociétés comme si elles étaient entièrement structurées par le système
de la parenté charnelle et classificatoire. Massignon propose de lui substituer la
pratique de l’hospitalité, ce qui lui permet d’introduire le sacré au fondement des
sociétés. Il reste convaincu que l’hospitalité est bien le lien fondateur des sociétés
primitives qu’il recherchait ; le lieu constitutif du socius. Par exemple, c’est elle qui
tisse la toile sociale sur laquelle le rite prendra tout son sens. Celui-ci est par essence
exogamique puisqu’il vise l’Autre, soit comme présence existentielle, « la salutation,
exode de pèlerin », écrit-il, soit comme troisième Personne du discours, celle dont on
parle.
Comme le remarque Francis Affergan, chez L. Massignon, « L’Autre ne se trouve pas frappé
de délocution » mais il est « templum, arrimage d’une Présence reconnue comme telle »193. J.
Waardenburg emploie lui aussi ce terme, « participation ». Il observe que chez L. Massignon
l’étude d’un mystique est « une participation au saint, et, par lui, à la grâce divine ; c’est une
voie vers l’amour mystique et vers l’appréhension de la parole divine mystique »194. Le terme
193
Affergan, « L’involution de l’anthropologie chez Louis Massignon », 143.
194
Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident, 192.
195
Massignon, « L’Occident devant l’Orient primauté d’une solution culturelle » [1952], in EM I, 58-73], 64.
373
Notons ici encore que le savant fait à nouveau allusion aux ressources de la psychanalyse.
Peut-être faut-il en déduire que sa fréquentation du cercle Eranos196, de 1937 à 1955, a été
source d’inspiration dans l’élaboration de sa méthodologie… L’un des effets de l’emploi d’une
texte de 1952, observe que les recensions des essais des mystiques sont hétérogènes, qu’elles
varient. Ces variations indiquent, selon lui, que l’étude de ces textes elle-même a transformé
la personne qui écrit : « Lorsque vous voyez notées les confidences d’un mystique, chaque
différent scripteur note les choses avec des variantes. Cela ne veut pas dire que leurs
notations ne soient pas vraies ; cela veut dire que la confidence a transformé celui qui
Les phénomènes mystiques ont cela de très particulier « que l’observateur change, et
l’observé également. Il y a une transformation vitale qui s’opère ; hors série »198. Or, comme
nous l’avons montré au point 2.3.3, L. Massignon lui-même ne sort pas indemne de l’étude
qu’il entreprend. Il se trouvera désorienté, transformé, converti : dans cette étude, le sujet
qui aborde son domaine de recherche s’engage de tout son être, prend le risque du
changement. Car il vit avec l’autre, participe à son altérité, et devient hôte, voire otage
196
Le cercle Eranos, fondé par Olga Fröbe-Kapteyn (m. 1962) se déroulait en Suisse, à Ascona, et réunissait les
universitaires les plus éminents. Il avait pour vocation d’être un lieu d’échange et d’expérience où les
philosophies orientales et occidentales pouvaient se rencontrer.
197
Massignon, « L’Occident devant l’Orient primauté d’une solution culturelle » [1952], in EM I, 58-73], 60.
198
Massignon, « L’Occident devant l’Orient primauté d’une solution culturelle » [1952], in EM I, 58-73], 60.
374
3.2.2.7 Une expérience religieuse
observer J. Waardenburg :
C’est au fond plus qu’une reconstitution introspective ; quand elle réussit, le chercheur
sort de lui-même, quittant son propre centre au profit d’une pleine participation au
phénomène étudié. Ce qui, en termes philosophiques, s’appelle la coïncidence du sujet
et de l’objet, c’est dans la recherche mystique, l’extase : le chercheur a subi
l’inspiration du mystique étudié. Le sens intentionnel du phénomène mystique n’est
pas seulement reconstitué : il a revivifié le chercheur. En effet, dans la recherche
mystique, « ce vers quoi nous allons », c’est l’absolu pour ce savant. Ici, l’étude
religieuse, déjà à la limite des sciences humaines, devient elle-même religieuse199.
D’après J. Waardenburg, c’est, selon L. Massignon, grâce à l’illumination du Saint Esprit que
Cette origine qui est la base et le but de la recherche − pour le Professeur Massignon
l’expérience mystique et la raison, la mystique et la scolastique, sont complémentaires
− est l’illumination de l’intelligence par le Saint Esprit. C’est ici que se manifeste de
façon éclatante le tournant des recherches de M. Massignon, par rapport à celles des
quatre autres auteurs considérés200. La Vérité n’établit pas seulement la corrélation
correcte entre le sujet et l’objet, mais elle est la nourriture salutaire du sujet, à travers
l’objet étudié, et mène à la voie de sanctification201.
En 1913, L. Massignon a renoncé à suivre Charles de Foucauld dans son ermitage au désert,
consacrer à l’étude, et d’embrasser la voie universitaire. Et ce sera une vocation vécue avec
199
Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident, 231-232.
200
J. Waardenburg étudie dans sa thèse doctorale cinq auteurs : I. Goldziher, D. B. Macdonald, C. Snouck
Hurgronje, C.H. Becker, et L. Massignon.
201
Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident, 193.
375
académique revêt une dimension religieuse, quasi-mystique. On peut supposer que l’étude
Selon Henry Corbin, l’approche novatrice développée par L. Massignon lui a permis
qu’ils croient, c’est s’intéresser à un islām vivant, à ce qui fait sens pour une communauté
vivante. Comme l’écrit Henri Laoust (m. 1983), pour L. Massignon c’est « de la manière dont
les Musulmans eux-mêmes ont compris et continuent de comprendre leur propre religion
qu’il importe de partir203». Comprendre ce qui fait sens pour l’autre, se mettre à la place de
l’autre, revivre en soi l’expérience religieuse vécue par l’autre : il s’agit d’une autre manière
concepts philosophiques. Dès la publication de la Passion, Hans Heinrich Schaeder (m. 1957),
202
Corbin, « L. Massignon [1963-4] », 57. Nous soulignons.
203
Laoust, « L. Massignon islamologue », 306.
204
Terme allemand signifiant « expliquer ».
205
Terme allemand signifiant « comprendre ».
376
convoque, comme le rappelle Josef van Ess, le concept de « Verstehen », élaboré par W.
En reprenant les catégories de ce dernier auteur, on pourrait dire que L. Massignon s’efforce
dans toute sa complexité et son imprévisibilité plutôt que de vouloir à tout prix
Louis Massignon est, selon Henry Corbin, celui qui « a su mettre en lumière les règles d’or et
les conditions de ce Comprendre qui concerne en propre les sciences religieuses »208. Cette
qu’il étudie. Dans sa recension de la Passion, H. H. Schaeder écrivait en 1926 dans Der Islam :
le caractère unique de l’ouvrage ne repose pas tant sur la connaissance universelle des
sources, sur la plénitude de la pensée et l’art de l’exposition qu’il manifeste, que, au
fond, sur la parfaite correspondance de l’auteur avec le monde spirituel qu’il nous
ouvre209.
Comprendre que l’étude d’un objet dépend aussi du sujet qui l’étudie, que toute étude, en
sciences des religions, doit prendre en compte la relation entre l’étudiant et l’étudié, entre le
sujet et l’objet, telle est l’une des avancées méthodologiques majeures réalisées par L.
Massignon.
206
Ess (van), « Massignon vu à travers le regard d’un allemand », 63.
207
Waardenburg, Des dieux qui se rapprochent, 89 ; 119 ; 150-151.
208
Corbin, « L. Massignon », 59.
209
Hans Heinrich Schaeder, « Recension de : Louis Massignon, La Passion d’al-Ḥosayn -ibn-Manṣoûr al-Ḥallâj
(1922) », Der Islam, no XV (1926), 117-135]: 117. Nous soulignons. [« Denn die Einzigartigkeit des Werkes beruht
nicht sowohl auf der universalen Quellenkenntnis, auf der Gedankenfülle und der Darstellungskunst die es
manifestiert, sondern zutiefst auf der vollkommenen Kongenialität des Verfassers mit der geistigen Welt, die
er uns erschlieβt».] Trad. Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident, 139.
377
3.2.2.9 Une certaine manière de voir
Christian Jambet fait observer que Louis Massignon « prend partie », qu’il « donne
sens aux différents textes dont il fait l’exégèse en fonction de sa propre partie spirituelle »210.
Il lègue ainsi aux spécialistes de l’Orient musulman la possibilité d’en avoir une lecture
« intérioriste » ou intérieure, c’est-à-dire de faire de l’acte de foi des ṣūfis, des philosophes
ou des spirituels en général qu’ils étudieraient leur propre acte d’adhésion ou de foi. Il s’agit
germination de ce qu’il a déposé dans son texte et pour que la « traduction » soit à la fois et
encore l’œuvre de l’autre et celle du traducteur. Il s’agit, comme le dira H. Corbin de « voir
ce que voit l’autre avec ces mêmes yeux par lesquels il les voit »211.
dépouiller de ses préjugés. Mais plus encore, elle invite à une transformation intérieure, à
une rencontre avec l’autre. Le savant a observé distinctement que l’on ne voit l’objet
210
Christian Jambet, « La révélation d’un islam autre », in Louis Massignon, mystique en dialogue (Gordes :
Question de ; Paris : A. Michel, 1992), 60-66] : 61.
211
H. Corbin est cité par : Jambet, « La révélation d’un islam autre », 66.
212
Waardenburg, « Regard de phénoménologie religieuse », 154.
378
Le progrès dû à la phénoménologie c’est précisément d’avoir observé qu’on ne voit son objet
religieux qu’à travers ses propres yeux. Par conséquent, l’islām que L. Massignon a vu est
« un islām massignonien ». En cela réside à la fois la force et les limites de cette méthode.
3.2.3 Limites
sciences des religions, et se justifie plus encore s’agissant de l’étude de la mystique, qui
touche souvent à l’intime, à l’ineffable. Cependant, l’un des reproches qui fut souvent
formulé à l’encontre du savant est précisément celui d’avoir présenté une vision
Comme l’écrit Jean Moncelon, « A la question : N’y a-t-il rien d’autre, en Islam, que ces
Ismaëliens dont vous parlez toujours ? Henry Corbin répondit un jour : Il y l’Ismaëlisme et
rien. Louis Massignon aussi fut suspecté, non sans raison, de penser qu’en Islam, il y avait
Hallâj et rien »213. On peut en effet, selon J. Waardenburg, observer qu’il y a chez L.
religieuse musulmanes ; les différents courants de pensée religieuse sont situés autour et par
213
Moncelon, « Louis Massignon et Henry Corbin », 202.
214
Waardenburg, « Regard de phénoménologie religieuse », 153.
379
par Massignon, il fait observer qu’il y a « quelque chose de très non-musulman chez
Massignon »215.
La méthode de L. Massignon a été critiquée par J. van Ess qui en indique les défaillances et
les limites :
chez lui la recherche touchait la méditation. […] Il s’appropriait son sujet totalement ;
le langage dont il se servit à ce but était fort suggestif mais pas toujours emprunté au
sujet même. […] Certes, la théorie du « Verstehen » demandait également qu’on
s’identifiât à son sujet avec sympathie ; mais tout en reconnaissant que la personnalité
du chercheur ne peut jamais être écartée elle présupposa qu’il s’anéantît autant que
possible. Ce qui est différent dans l’objet analysé doit rester différent ; la sympathie ne
doit pas aboutir au syncrétisme216.
J. van Ess reproche à L. Massignon de ne pas avoir su conserver de distance avec l’objet
étudié, de s’être trop totalement identifié avec ce dernier. Pour notre part, nous sommes
l’islamologue.
reprocher à L. Massignon de ne pas traiter tous les domaines de l’histoire musulmane avec
une sympathie et une empathie égales, d’avoir eu certaines préférences, ou certains rejets,
215
Waardenburg, « Regard de phénoménologie religieuse », 155.
216
Ess (van), « Massignon vu à travers le regard d’un allemand », 64. Nous soulignons
380
comme tels, ni un philosophe comme Avicenne, ni surtout le grand théosophe
mystique d’Andalousie, Mohyiddîn ibn ʿArabî, et son école217.
Il en conclut que l’application de ces règles d’or se situe à un niveau plus profond :
il y aurait peut-être à considérer que la contradiction se résout par l’idée que Louis
Massignon se fit successivement du shîʿisme iranien en fonction de sa propre vocation
personnelle. L’éthos profond du shîʿisme, cette desperatio fiducialis qui garde le
silence et sait attendre, parce qu’elle est nourrie d’une gnose qui domine les plans
d’univers et le cycle total de la prophétie jusqu’au jour de la Résurrection, le refus
qu’oppose à ce monde le javânmard, le « pur chevalier spirituel », parce qu’il « sait »,
ce n’est pas cette forme de défi qui retint l’attention de Massignon. Ce qu’il retient,
lorsqu’il valide l’idée shîʿite, quitte à en briser l’attente eschatologique qui lui est
essentielle, c’est un appel à l’héroïsme temporel hic et nunc, de même qu’il voyait en la
personne de Hazrat Fâtima la Justicière divine au Dernier Jour219.
Pour H. Corbin, L. Massignon était habité par une attente eschatologique, une idée d’une
justice divine immanente en ce monde et éclatant dès ce monde, ce qui explique son
217
Corbin, « L. Massignon », 59.
218
Corbin, « L. Massignon », 59.
219
Corbin, « L. Massignon », 61.
381
impatience devant les délais imprévisibles. D’où son militantisme, et ses prises de position
dans lesquelles « il n’était plus possible à tous ses amis de le suivre »220.
manuscrit, à en faire « une rapide étude de reconnaissance », puis à reprendre son envol
d’exactitude. Comme le rappelle J. van Ess, c’est la critique adressée par H. Ritter222 à L.
certaines perspectives, une tendance à utiliser ses observations comme un flash qui éclaire
tout223. J. van Ess déplore son style laconique qui rend la vérification des références
exact »225. Ce manque d’exactitude a été reproché à L. Massignon par nombre de ses
lettre des textes plutôt que certaines envolées spirituelles, admirables peut-être, mais
incertaines »226.
220
Corbin, « L. Massignon », 61.
221
Moncelon, « Louis Massignon et Henry Corbin », 211.
222
Hellmut Ritter, « Studien zur Geschichte der islamischen Frömmigkeit », Der Islam, no 21 (I Jan. 1933): 1-83.
223
Ess (van), « Massignon vu à travers le regard d’un allemand », 66-67.
224
Ess (van), « Massignon vu à travers le regard d’un allemand », 66.
225
Ess (van), « Massignon vu à travers le regard d’un allemand », 64.
226
Serge Laugier de Beaurecueil, « À propos d’une stèle brisée », in Louis Massignon, éd. par Jean-François Six
(Paris : l’Herne, 1970), 419-420], 419.
382
3.2.4 Une vision d’ensemble
également certaines forces. Ainsi, observons à présent que le savant français a eu le mérite
de proposer, en islamologie, une vision d’ensemble. Comme le fait remarquer J. van Ess :
Ce qui compte est la vision d’ensemble. L’historien n’accumule pas seulement des
faits ; il en donne, qu’il le veuille ou non, toujours l’interprétation. Et c’est
l’interprétation qui garde son intérêt pour nous, non pas ce qu’il a considéré comme
faits. Seule l’interprétation peut rester « vraie » parce qu’elle est imprégnée de sa
personnalité. Dans les sciences humaines la recherche se poursuit par la fusion des
horizons de l’objet et du sujet − ou pour le dire plus clairement en français où le mot
« sujet » signifie aussi « l’objet » : par la fusion des horizons du chercheur et du texte
qu’il interprète ou de la société qu’il analyse. Le résultat nous dit quelque chose sur
l’objet traité, mais aussi sur sa manière de le voir. Et parfois il arrive que cette manière
de voir possède une telle force qu’elle se maintient au-delà de sa propre génération227.
Josef van Ess salue la force de la vision développée par L. Massignon. Selon lui, « sa vision
peut nous aider à ouvrir nous-même les yeux »228. Le savant français avait une « vision »
l’observation suivante :
C’est à une étude en quelque sorte totale de l’Islam qu’il entendait se vouer. Et cette
orientation de pensée, là encore, est à méditer et à méditer avec soin, car il est bien
certain que le cloisonnement souvent factice qu’entraînent la diversification sans
cesse renouvelée de nos disciplines intellectuelles et leur répartition entre facultés
distinctes a pour conséquence de faire éclater l’étude de l’Islam en une pluralité de
points de vue qui trop souvent s’ignorent, quand ils ne se combattent pas229.
227
Ess (van), « Massignon vu à travers le regard d’un allemand », 70.
228
Ess (van), « Massignon vu à travers le regard d’un allemand », 70.
229
Laoust, « L. Massignon islamologue », 306.
383
En somme, L. Massignon a su mettre en lumière la cohérence du tout, sans briser l’unité
Une rigueur dans le savoir, un souci de précision méticuleuse, d’exhaustivité […] mais
chez lui la précision de la méthode n’avait pas étouffé l’esprit, il savait viser haut : c’est
lui qui m’a enseigné qu’une civilisation doit être saisie, pour être comprise et jugée, au
niveau de ses grands hommes, de ses héros et de ses saints, et non à l’échelon inférieur
de la médiocrité statistique231.
Loin de cette médiocrité statistique, L. Massignon savait relier des instances habituellement
séparées : relire, relier, réunir. Au sujet de la lecture qu’il réalisa de la sourate XVIII,
Mohammed Arkoun salue cette capacité à relier ce qui est habituellement séparé :
Rares sont ceux qui, s’appuyant sur des monographies solides, tentent de dévoiler
quelques liens entre des instances de l’existence humaine séparées par les exigences
de l’analyse.
230
Arnaldez, « La pensée et l’œuvre de Louis Massignon, comme clés pour l’étude de la civilisation
musulmane », 306.
231
Henri-Irénée Marrou, « Témoignage », in Louis Massignon, éd. par Jean-François Six (Paris : L’Herne, 1970),
452-455], 453.
384
C’est ici le lieu de dégager la signification de l’importante intervention de L. Massignon
à propos de la sourate 18. Il s’agit de la première tentative moderne visant à
récapituler dans la perspective des « structures anthropologiques de l’imaginaire »,
trois instances de la réalité habituellement séparées : 1). Les données de l’histoire
matérielle telles qu’elles sont établies par l’historien positif ; 2) le Coran réduit par
l’exégèse philologique et historiciste aux influences de sources textuelles antérieures ;
3) les expansions mythologiques engendrées par la méditation et les conduites
populaires dans les sociétés islamiques, sur la base des Figures, des thèmes et des
« mots inducteurs » mentionnés dans le Coran232.
L. Massignon avait ce don de décloisonner, d’établir des liens, d’offrir une vision d’ensemble,
et ce don demeure l’un des plus grands mérites de son œuvre. À une époque où les sciences
d’emprunter leurs méthodes aux sciences naturelles, où les savoirs se trouvaient cloisonnés,
compréhension que les Musulmans ont eux-mêmes de leur religion : partir de ce qui fait
sens pour le croyant. En somme, elle propose de Comprendre (Verstehen), plutôt que
232
Mohammed Arkoun, « Lecture de la sourate 18 », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations , 35ᵉ année, no3-
4 (1980) : 430. Nous soulignons
385
qu’en science des religions, il convenait de prendre en compte, dans le cadre d’une étude
Massignon a-t-il montré que l’étude d’un objet dépend aussi du sujet qui l’étudie.
l’islamologue, méthode que l’on tentera d’évaluer au vu des résultats auxquels cette étude
aura permis d’aboutir. Dans le cadre de cette deuxième partie, cette étude se propose de
mener à bien l’étude de sa vision de la mystique musulmane de l’islamologue. À ces fins, elle
analyse tout d’abord ses travaux portant sur la question des origines de la mystique
mystique (ch.6 ).
386
Chapitre 4. Centralité de la référence qur’ānique
Le vocabulaire de la mystique musulmane n’est pas une marqueterie d’emprunts isolés, volés
au néoplatonisme grec, ou à une tradition indo-iranienne hypothétique, il est le fruit d’une
« constellation » d’expériences mentales convergentes, vécues en arabe, langue liturgique de
la prière.
Louis Massignon1
mystique musulmane
Quelle est la teneur des études consacrées en Europe à la mystique musulmane avant
L. Massignon ? et de son vivant ? Plus précisément, dans quelle mesure l’œuvre du savant
musulmane ?
Afin de pouvoir situer cette œuvre au sein des débats qui, au début du XX e siècle,
passionnent les chercheurs, nous commencerons par explorer l’une des questions qui se
pose alors2 : la question des influences. On observera tout d’abord, à la suite d’Alexander
Knysh, que les études datant du siècle précédant l’Essai, sont le plus souvent rédigées par
1
Massignon, « Mystique musulmane et mystique chrétienne » [1957], in EM II, 128-142], 135.
2
Déjà brièvement évoquée au point 1.1.4.
des voyageurs étrangers, des administrateurs coloniaux et des marchands. Elles mettent
l’emphase sur les aspects exotiques de la mystique musulmane et dépeignent des derviches
errants aux pratiques étranges3. Les auteurs de ces travaux, en dépit d’une fascination
évidente pour la beauté de la littérature mystique musulmane et la piété dont elle témoigne,
Consciemment ou non, ils situent l’islām dans une relation d’infériorité vis-à-vis de la
sophistiquée qu’ils observent dans les textes des mystiques musulmans4. Pour de nombreux
historiens de la religion, l’islām est un retardataire dans l’histoire ; il n’est guère plus qu’une
« hérésie chrétienne », ainsi que l’affirme, par exemple, Adolf von Harnack (m. 1930)5.
étranger à l’islām : les préjugés coloniaux et raciaux ont abouti à renforcer la conviction
selon laquelle l’islām est une religion « sémitique », et qu’elle doit donc, comme le judaïsme,
être considérée comme anti-spirituelle6. Ainsi, M. Rodinson observe que certains penseurs,
tel E. Renan (m. 1892), exaltent l’hellénisme, « civilisation fondée sur la liberté de l’esprit, le
culte de la raison et de la beauté, animée par le même esprit aryen que les Védas, source de
3
Knysh, « Historiography of Sufi Studies in the West and in Russia », 109.
4
Knysh, « Historiography of Sufi Studies in the West and in Russia », 109.
5
Annemarie Schimmel, Deciphering the signs of God. A phenomenological Approach to Islam. (New York: State
University of New York Press, 1994), X.
6
Carl W. Ernst, « Préface » in Early Islamic Mysticism: Sufi, Qur’an Miʿraj, Poetic and Theological Writings ,
Michael A. Sells (au.) (New York ; Mahwah : Paulist Press, 1996), 1.
7
Rodinson, La fascination de l’Islam, (1982)2, 90.
388
plastiques, auquel sont attribués les méfaits conjugués du judaïsme, du christianisme et de
l’Islam »8.
précisément parce qu’elle est considérée comme distincte de l’islām9. Eric Geoffroy constate
que les premiers orientalistes, en se demandant « comment une spiritualité aussi riche, aussi
qui une source chrétienne, qui une source hindoue, qui une source hellénistique à la
mystique musulmane10. Le débat que nous présenterons à présent, et qui porte sur les
Au XIXe siècle, l’œuvre de Joseph Garcin de Tassy (m. 1878) fait transparaître toute la
gamme des préjugés anti-islamiques de son temps. En dépit de son admiration pour la
distordue du christianisme, et ses fidèles, comme des chrétiens hérétiques. Pour lui,
L’ensemble des histoires de l’islām qui paraissent en Europe entre 1850 et 1900 établissent
mystique y est présentée comme d’importation étrangère, comme étant issue d’une autre
8
Rodinson, La fascination de l’Islam, 90.
9
Ernst, « Preface », 1.
10
Geoffroy, Initiation au soufisme, 56.
11
Knysh, « Historiography of Sufi Studies in the West and in Russia », 109.
389
religion ou d’un autre système philosophique. Les principales sources identifiées sont alors
Pour A. von Kremer (m. 1889), la mystique musulmane est une réaction aryenne contre une
religion sémitique imposée. Il n’hésite pas à considérer son essence comme indienne, sur la
persane14. Dans son ouvrage Geschichte des herrschenden Ideen des Islams (Histoire des
l’islām de tendances étrangères : d’une part le monachisme chrétien, d’autre part, des
et quiétistes qui auraient évolué vers une piété mystique ascétique, regardée comme
orthodoxe par la plupart des savants musulmans, notamment par Abū Ḥāmid al-Ghazālī qui
incarne à ses yeux la conciliation entre l’islām et la mystique. Deuxièmement, il décrit une
tendance spéculative qui se serait développée sous l’effet d’une influence néo-platonicienne
12
Théorie de Reinhart P. Dozy (m. 1869). D’après : Annemarie Schimmel, Le soufisme ou les dimensions
mystiques de l’islam (Paris : Éd. du Cerf, 1996 [1975]), 26.
13
Knysh, « Historiography of Sufi Studies in the West and in Russia », 109.
14
Richard Hartmann, « Zur Frage nach der Herkunft und den Anfängen des Sûfîtums », Der Islam, vol. 6 (I. Jan.
1916): 33.
15
Alfred von Kremer, Geschichte der herrschenden Ideen des Islams : der Gottesbegriff, die Prophetie und
Staatsidee (Leipzig : F.A. Brockhaus, 1868).
16
Knysh, « Historiography of Sufi Studies in the West and in Russia », 109-110.
390
panthéiste, qui aurait été introduite en islām par Abū Yazīd al-Bisṭāmī (m. 234 ou 261/848 ou
875) et al-Ḥusayn b. Manṣūr al-Ḥallāj, tendance qu’il perçoit comme étrangère à la doctrine
Une autre thèse est présentée par Edward H. Palmer (m. 1909). Pour ce dernier, la mystique
musulmane serait une réaction indienne et persane au génie sémitique des Arabes. Elle
aurait pour centre la Perse et son développement serait typiquement iranien au sein de
l’islām. Dans son Oriental Mysticism. A Treatise on the Sufiistic and Unitarian Theosophy of
L’idée d’une origine persane est récurrente et cette thèse est notamment soutenue par Edgar
Blochet (m. 1937)20, qui publie dans les années 1920 plusieurs travaux concernant les
des études coloniales, deux officiers français, Octave Depont et Xavier Coppolani, rédigent
un ouvrage sur les confréries maghrébines23. Ces auteurs font remonter les origines de la
17
Knysh, « Historiography of Sufi Studies in the West and in Russia », 114.
18
Edward H. Palmer, Oriental Mysticism, a treatise on the sufiistic and unitarian theosophy of the Persians,
(Cambridge: Deighton Bell & co ; London: Bell & Daldy, 1867)
19
Knysh, « Historiography of Sufi Studies in the West and in Russia », 114 ; et Schimmel, Le soufisme ou les
dimensions mystiques de l’islam, 25.
20
Jean-Louis Michon, Le Soufi Marocain Ahmad Ibn ʿAjība et son Miʿrāj (Paris : Vrin, 1990), 159.
21
Blochet, « La pensée grecque dans le mysticisme oriental ». ; et dans la même revue, no 27 (1929-1930) : 288-
326 ; no 28 (1932) : 101-177 ; 222-288. Voir aussi ses « Études sur l’ésotérisme musulman », reproduites chez
Sindbad en 1979.)
22
E. Blochet, « La conquête des Etats nestoriens de l’Asie centrale par les shiïtes : Les influences chrétiennes et
bouddhiques dans le dogme islamique », Revue de l’Orient chrétien, no 25 (1925-1926) : 3-131.
23
Xavier Coppolani ; Octave Depont, Les confréries religieuses musulmanes (Alger : impr. A. Jourdan, 1897).
391
qui auraient laissé leur empreinte sur les doctrines spirituelles de l’islām et les pratiques,
monachisme chrétien24.
Quelle est la position de celui que certains considèrent comme le « père de l’islamologie »,
Ignác Goldziher (m. 1921), sur cette question ? Dans une étude publiée dans la Revue de
l’Histoire des Religions en 1880, après avoir défendu la capacité d’assimilation de la religion
« repose sur l’influence des idées étrangères »25. Il évoque « la transformation des traditions
des religions étrangères quand elles ont pénétré dans l’Islam, les absorptions, les
assimilations, les métamorphoses qu’elles ont ainsi subies »26. Il repère les traces les plus
minimes laissées sur l’islām par des influences extérieures27 et insiste sur les influences
compte I. Goldziher parmi ceux qui soutiennent la thèse d’une influence hindoue29.
première, qu’il qualifie d’« ascétique-pratique », est, selon lui, d’origine islamique. Elle
24
Knysh, « Historiography of Sufi Studies in the West and in Russia », 111.
25
Goldziher, « Le culte des saints chez les musulmans », 298.
26
Goldziher, « Le culte des saints chez les musulmans », 298.
27
Brague, « Présentation », in Sur L’islam, Ignace Goldziher, 27-28.
28
Goldziher, « Influences chrétiennes dans la littérature religieuse de l’islam », 180-199.
29
Massignon, Essai (1954), 81 ; Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident, 73.
392
entre l’islām et d’autres sociétés culturellement et religieusement sophistiquées du Moyen-
Dans son étude consacrée à l’exégèse islamique, Die Richtungen der Koran Auslegung (Les
l’exégèse mystique du Qur’ān. Selon lui, les mystiques musulmans mettaient en œuvre, dans
leur exégèse, une méthode d’interprétation allégorique qui présentait une certaine
ressemblance avec les ésotérismes shīʿites et ismaëliens. Or, ces ésotérismes, qui abondent
en allusions cachées et soulignent le rôle spécial des imāms, sont inspirés par une
chrétien), vers une doctrine métaphysique d’inspiration néo-platonicienne, qui à son tour a
engendré une conception panthéiste du monde, une notion en partie dérivée des traditions
religieuses indiennes32.
Quant à Reynold Alleyne Nicholson (m. 1945), dans un article paru en 1906, il écrit que la
philosophie grecque est la source principale de la mystique musulmane et que c’est dans le
orientaliste anglais, si l’élément théosophique de la mystique musulmane est grec, les idées
extrêmes panthéistes qu’on y trouve ont été introduites par Abū Yazīd al-Bisṭāmī (m. 234 ou
30
Knysh, « Historiography of Sufi Studies in the West and in Russia », 112.
31
Knysh, « Historiography of Sufi Studies in the West and in Russia », 112-113.
32
Knysh, « Historiography of Sufi Studies in the West and in Russia », 113.
393
261/848 ou 875) et sont d’origine persane ou indienne. La doctrine du fanā’ (anéantissement)
est selon lui probablement dérivée du Nirvāṇa bouddhique33. R.A. Nicholson ne néglige pas
Le chercheur allemand Richard Hartmann (m. 1965) a fait de la mystique musulmane son
aire de recherche principale et s’est intéressé tout particulièrement à la figure d’Abū al-
Qāsim al-Qushayrī (m. 465/1072), originaire du Khurāsān. Il reprend à Carl Becker (m. 1945)
écrit qu’il ne fait aucun doute que la mystique musulmane est intérieurement liée avec la
néoplatonisme39. Il lui paraît difficile de nommer une source principale40: il cherche l’origine
mithraïque41.
33
Nicholson, « A historical enquiry concerning the origin and development of Sufism,…», 330.
34
Avon, Les Frères prêcheurs en Orient, 203.
35
Knysh, « Historiography of Sufi Studies in the West and in Russia », 114.
36
Hartmann, « Zur Frage nach der Herkunft und den Anfängen des Sûfîtums », 31.
37
Hartmann, « Zur Frage nach der Herkunft und den Anfängen des Sûfîtums », 31-72.
38
Hartmann, « Zur Frage nach der Herkunft und den Anfängen des Sûfîtums », 52 ; Schimmel, Le soufisme ou
les dimensions mystiques de l’islam, 26.
39
Hartmann, « Zur Frage nach der Herkunft und den Anfängen des Sûfîtums », 62.
40
Hartmann, « Zur Frage nach der Herkunft und den Anfängen des Sûfîtums », 64.
41
Knysh, « Historiography of Sufi Studies in the West and in Russia », 114.
394
L’intérêt de R. Hartmann pour les racines de la mystique musulmane a été partagé par
savant britannique Edward Browne (m. 1926) mentionne différentes approches de ce sujet
dans la littérature orientaliste de son temps43. Pour E. Browne, la mystique musulmane est
une tendance orthodoxe au sein de l’islām, imprégnée par des influences étrangères aux
Comme le fait remarquer Alexander Knysh, alors que les recherches de I. Goldziher étaient
comme un produit de la rencontre entre l’islām, des religions pré-islamiques et des systèmes
bouddhisme. Pour lui, l’islām était un croisement entre le judaïsme et le christianisme, qui
tout deux contenaient des éléments ayant contribué à l’essor de la mystique musulmane46.
Outre-Rhin, Maximilian Horten publie en 1927 deux volumes comprenant une étude
terminologique destinée à mettre en lumière les influences indiennes reçues par la mystique
musulmane de langue persane avant le Xe siècle47. Cette thèse sera ensuite réfutée par
42
Edward G. Browne, A Literary History of Persia (New York: C. Scribner’s Sons, 1902).
43
Knysh, « Historiography of Sufi Studies in the West and in Russia », 114.
44
Knysh, « Historiography of Sufi Studies in the West and in Russia », 114.
45
Knysh, « Historiography of Sufi Studies in the West and in Russia », 113.
46
Knysh, « Historiography of Sufi Studies in the West and in Russia », 113.
47
Horten, Indische Strömungen islamischen Mystik.
395
l’étude de M. Mario Moreno48. Selon Anne Marie Schimmel, même les nombreux articles de
pour la période des origines49. Un peu plus tard, la thèse d’une influence védantique sera
proposée pour Abū Yazīd al-Bisṭāmī par Marijan Molé (m. 1963)50 mais elle sera par la suite
Quant aux milieux missionnaires catholiques, la thèse qui y est développée consiste, selon D.
Avon, à dire que : « l’islam est incapable de produire une véritable mystique. Le soufisme y
est présenté comme une dérive de l’ascèse chrétienne avec des ajouts néo-platoniciens ; en
d’autres termes il aurait récupéré des reliques de doctrines juives, chrétiennes ou purement
humaines pour procéder à un amalgame »52. Une des meilleures études concernant les
influences chrétiennes est signée Tor Andræ (m. 1947), évêque suédois, auteur d’un texte sur
le culte du prophète Muḥammad dans l’islām mystique53. Pour le Baron Carra de Vaux (m.
Dans son Gazali (1902), il écrit que « c’est le christianisme qui a inspiré au soufisme ses
doctrines élevées sur les états mystiques »54. M. Asín Palacios (m. 1944) s’intéresse lui aussi à
la figure de Abū Ḥāmid al-Ghazālī et réalise une lecture « christianisante » de son œuvre,
48
Martino Mario Moreno, « Mistica musulmane e mistica indiana », Annali Lateranensi X, (1946): 103-219.
49
Schimmel, Le soufisme ou les dimensions mystiques de l’islam, 26.
50
Marijan Molé, Les mystiques musulmans (Paris : Presses universitaires de France, 1965)
51
Geoffroy, Initiation au soufisme, 57.
52
Avon, Les Frères prêcheurs en Orient, 204.
53
Schimmel, Le soufisme ou les dimensions mystiques de l’islam , 26 ; Tor Andræ, Mahomet, sa vie, sa doctrine
(Paris : Adrien-Maisonneuve, 1945).
54
De Wulf, « Recension de : Carra de Vaux, Gazali (1902)», 503.
396
étude publiée en 190155. Il s’intéresse également à celle d’Ibn ʿArabī (m. 638/1240), étude
publiée en 193156. Dans ces travaux, il s’efforce d’établir les influences profondes de l’antique
musulmane57.
Signalons enfin, parmi les islamologues « christianisants », le père Henri Lammens (m. 1937),
sur un mode hypercritique58. Le jésuite tente à son tour de montrer que, chez tous les
intéressent également A J. Wensinck (m. 1939) qui pousse la recherche jusqu’à découvrir des
christianisme oriental entre le IVe et le VIIe siècle, coïncident avec des orientations de l’islām
primitif59.
Dans les thèses précitées, on retrouve l’idée d’une supériorité de la mystique chrétienne sur
centrée »). L’insistance sur les éléments étrangers aboutit en définitive à réduire la mystique
musulmane à des éléments empruntés, exogènes, minimisant ainsi son caractère islamique
55
Palacios, Algazel; dogmática, moral, ascética.
56
Palacios, El Islam cristianizado.
57
Palacios, La escatologie musulmana en la «Divina Comedia.
58
Voir notamment : Lammens, L’Islam, croyances et institutions.
59
Schimmel, Le soufisme ou les dimensions mystiques de l’islam, 25.
397
et niant presque son origine qur’ānique. Comme le fait remarquer Seyyed Hossein Nasr, à la
base des théories insistant sur l’origine étrangère de la mystique musulmane, « on retrouve
le postulat que l’Islam n’est pas une révélation divine et ne peut donc posséder une
dimension spirituelle qui lui soit propre »60. Et il ajoute : « Il y a aussi, en Occident, un
préjugé tenace selon lequel l’Islam n’est qu’une religion de l’épée, simpliste et grossière,
ayant imposé par la force le cadre d’un ordre social, si bien que tout ce qui dans l’Islam est
Dans ce contexte pré-conciliaire62, la vision qui prévaut est celle de l’islām comme religion
périphérique, décentrée par rapport au socle monothéiste central que constitue la tradition
l’islām une religion vivante, de lui accorder le statut et la légitimité d’une véritable religion
monothéiste. À cet égard, comme nous le montrerons plus loin, les travaux de L. Massignon
Massignon lui-même dans la Passion. Il écrit que ses observations sur l’origine autochtone et
60
Nasr, Islam, perspectives et réalités, 156.
61
Nasr, Islam, perspectives et réalités, 156.
62
Le Concile Vatican II se déroula à Rome d’octobre 1962 à décembre 1965.
398
de foqahâ [docteurs de la Loi] acceptée depuis soixante ans par bien des arabisants »63. C’est
donc aussi en réponse à des penseurs musulmans que sa thèse s’inscrit. Il est possible, selon
L. Massignon, que les islamisants ayant émis la thèse des origines étrangères de la mystique
aient été influencés par certains fuqahā’ suspectant la mystique musulmane d’hérésie64.
Christopher Melchert croit lui aussi que la thèse de L. Massignon, qui souligne l’origine
qur’ānique de la mystique musulmane, peut être comprise comme une réponse aux
Comme le fait observer Michael Sells, certains auteurs musulmans ont pu percevoir la
venues s’incruster sur « l’islām originel et pur » de la sharīʿa. Ces auteurs ont perçu la
implicitement, une dichotomie opposant l’esprit (la mystique musulmane) et la Loi (la
sharīʿa)66.
Chez certains orientalistes également, Michael Sells décèle une tendance à opposer la
63
Massignon, Passion (1922), II, 480.
64
Avon, Les Frères prêcheurs en Orient, 217.
65
Christopher Melchert, « Origins and Early Sufism », in The Cambridge Companion to Sufism, éd. Lloyd
Ridgeon (New York: Cambridge University Press, 2015), 11.
66
Michael Sells, Early Islamic Mysticism: Sufi, Qur’an Miʿraj, Poetic and Theological Writings (New York;
Mahwah: Paulist Press, 1996), 322 n2. Michael Sells renvoie, à titre d’exemple, à la section « Sufism » chez :
Ismaʼīl R. al Fārūqī; Voir: Lois Lamyāʼ, al Fārūqī, Cultural Atlas of Islam (New York : Mac Milan; London : Collier
Macmillan, 1986). Il renvoie également à la discussion sur le ṣūfisme dans : John Esposito, Islam: the Straight
Path (Oxford University Press, 1994).
399
traditions67. Il renvoie à ce sujet au travail d’I. Goldziher68 et précise que les réformateurs et
les modernistes musulmans furent influencés par la pensée européenne du XIX e siècle et
Le débat qui porte sur la question des origines de la mystique musulmane montre combien
les textes les plus « scientifiques » en sciences des religions peuvent contenir une dimension
Nous avons présenté le débat qui, du temps de L. Massignon, portait sur la question
des origines de la mystique musulmane. Comment l’islamologue s’est-il situé par rapport à
Observons qu’une grande partie de l’Essai sur les origines du lexique technique de la
mystique musulmane, est, comme l’annonce le titre, destinée à y apporter une réponse.
sur l’étude lexicographique d’un seul auteur. Il s’agit d’al-Ḥusayn b. Manṣūr al-Ḥallāj (m.
309/922), dont il justifie le choix en disant qu’il s’agit d’« un cas bien formé, un auteur
67
Sells, Early Islamic Mysticism, 13.
68
Goldziher, Vorlesungen über den Islam, cf. le chapitre intitulé « Asketismus und Sufismus ».
69
Sells, Early Islamic Mysticism, 322 (n2).
400
typique, d’une originalité clairement accusée dans l’histoire »70. Quarante ans après la
l’élaboration très poussée que Ḥallâj sut poursuivre de ses termes techniques » ainsi que « la
C’est donc à l’aune du lexique d’un seul et unique auteur que L. Massignon étudie l’origine
développement des idées mystiques pendant les trois premiers siècles de l’islām72. Nous
Junayd. Dans l’Essai, al-Ḥallāj est l’étalon, la référence, à partir de laquelle sa démonstration
va être articulée : il s’agit d’une étude ḥallājienne, destinée à révéler l’origine de la mystique
musulmane dans son ensemble. Il s’agit d’une manière très « ḥallājienne » de penser un
Dans la préface de la Passion, il précise que le choix d’une étude lexicographique a été
l’Université du Caire en 1912-1913. Ce cours, écrit-il, lui a « permis de pousser assez loin
l’étude des origines du lexique technique d’al Ḥallâj »73 et il a été pour lui l’occasion
70
Massignon, Essai (1954), 14.
71
Gardet ; Anawati, Mystique musulmane, 98
72
Roger Arnaldez, « Avant-propos », in Essai sur les origines du lexique technique de la mystique musulmane ,
Louis Massignon (au.) (Paris : Ed. du Cerf, 1999), X.
73
Massignon, Passion (1922), I, XIII.
401
La méthode adoptée dans l’Essai est inspirée de celle que préconisait son confrère August
Fischer en 1908 dans la préparation d’un dictionnaire arabe scientifique74. Elle consiste à
lexiques homogènes, un par auteur »75. Il s’agit de travailler à partir de citations directes de
textes et de situer ces textes par rapport à une biographie et une chronologie. Selon lui, « le
« suivre son développement du dedans, par intériorisation, afin de percer les conséquences
de ses doctrines et de sa règle de vie » 77. Il souhaite grâce à cette analyse réussir à distinguer
formation du vocabulaire mystique de cet auteur en mettant ses écrits en corrélation avec
Au sujet de la question des emprunts et des influences, l’islamologue établit les conditions
d’une démonstration. Pour prouver qu’une influence étrangère ait opéré à l’intérieur d’un
74
Notons qu’A. Fischer était, comme Louis Massignon, membre de l’Académie Royale de Langue Arabe du Caire.
75
Massignon, Essai (1954), 14.
76
Massignon, Essai (1954), 14.
77
Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident, 152.
78
Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident, 152.
402
effectuée, à un moment donné, par les soins de traducteurs, de vocables et de contes
empruntés à cet idiome étranger.
2o Philosophiquement : qu’il y a eu adaptation, par les soins de controversistes et
d’apologistes, de divers concepts et théories partielles primitivement formulées dans
cet idiome étranger. Il importe donc que cet idiome recèle, canalise et véhicule des
constructions dogmatiques, des directives intentionnelles, analogues : seule cette
« affinité » intellectuelle et morale rend possible une hybridation : entre le milieu
conquis et la religion des conquérants79.
En énonçant ces principes, L. Massignon charge, quiconque soutient la thèse qu’il y a eu des
emprunts, de donner des preuves de ces emprunts. Comme le fait observer J. Waardenburg,
cette preuve est de plus en plus difficile à mesure qu’on ne veut plus seulement parler de
maîtresses80.
Bien au fait des thèses précitées (au point 4.1), émises par ses prédécesseurs et ses
contemporains, l’auteur de L’Essai répond dans ce texte aux différents arguments avancés
par ceux qui prêtent à la mystique musulmane une origine étrangère. À partir de l’analyse
lexicographique présentée dans L’Essai, il tente de définir la part qu’il convient de faire à
79
Massignon, Essai (1954), 68.
80
Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident, 152.
403
4.2.2.1 Influence aryenne
islamique » 82 et en fait « une des formes de la réaction raciale, linguistique et nationale des
peuples aryens conquis par l’Islam arabe, spécialement des Iraniens »83. Il écrit que le
mysticisme ne saurait être « l’apanage exclusif d’une race, d’une langue, d’une nation ; c’est
borner »84.
Friedrich Delitzch (m. 1922)85, pour qui les sémites seraient inaptes aux arts et aux sciences
religions dites sémitiques86. Il critique également E. Renan (m. 1892), Paul de Lagarde (m.
1891), Richard August Reitzenstein (m. 1931), Edgar Blochet (m. 1937) et Edward Granville
81
Massignon, Essai (1954), 63-69.
82
Massignon, Essai (1954), 64.
83
Massignon, Essai (1954), 64.
84
Massignon, Essai (1954), 64.
85
Friedrich Delitzsch, Die grosse Taüschung, kritische Betrachtungen zu den alttestamentlichen Berichten über
Israels Eindringen in Kanaan, die Gottesoffenbarung vom Sinai und die Wirksamkeit der Propheten (Stuttgart :
Deutsche Verlags-Anstalt, 1920).
86
Massignon, Essai (1954), 64.
404
4.2.2.2 L’influence hindoue
qu’il est bien préparé à examiner grâce à son étude du sanscrit et ses recherches sur la
pensée ḥallājienne en Inde88. Il cite quelques-uns des chercheurs ayant admis, à divers
degrés, la thèse d’influences hindoues sur la mystique musulmane : William Jones (m. 1794),
Friedrich A. G. Tholuck (m. 1877), puis Alfred von Kremer (m. 1889), Friedrich Rosen (m.
1935), Ignác Goldziher (m.1921)89. Il cite également celui qui a poussé la thèse de l’origine
d’échanges directs entre 100 et 180 de l’hégire91 notamment via Baṣra : échanges en
philosophie92. Il cite à ce sujet les écrits de Abū al-Rayḥān al-Birūnī (m. 442 ?/1050 ?),
l’auteur du Kitāb al-hind (Le livre de l’Inde)93. Mais dès le IIIe siècle, écrit-il, le contact direct
cesse. C’est en réalité en terre indienne que les premiers cas notables d’hybridation féconde
87
Massignon, Essai (1954), 81-98.
88
Arnaldez, « Avant Propos », in Essai, L. Massignon, 1999, VII.
89
Massignon, Essai (1954), 81.
90
Massignon, Essai (1954), 102; Max Horten, Indische Strömungen islamischen Mystik (Leipzig; Heidelberg: Otto
Harrassowitz, 1927).
91
Massignon, Essai (1954), 82. ok
92
Massignon, Essai (1954), 82.
93
Muḥammad b. Aḥmad Bīrūnī, Kitāb al-Birūnī fī taḥqīq mā lil-hind min maqūla maqbūla fī al-ʿaql aww
mardhūla (Imprimerie Majlis dā’irat al-maʿārif al-ʿuthmāniyya, 1377h/1958m.) ; en français : Abû-Rayhân Al-
Bîrûnî ; Vincent-Mansour Monteil (trad.), Le livre de l’Inde (Arles : Actes Sud, Sinbad ; UNESCO, 1996).
405
apparaissent, suite à l’entrée en scène de missionnaires musulmans94. C’est alors depuis
Massignon reconnait que l’on trouve entre mystique musulmane et mystique hindoue de
nombreuses analogies, d’ailleurs signalées par al-Birūnī dans son Livre de l’Inde, en
s’appuyant sur l’ouvrage de Patanjali, le Yoga-Sutra, qu’il avait traduit en arabe. Mais pour
un corpus, traduit du grec en araméen, qui s’enseignait au VIe siècle de l’ère chrétienne en
initiatiques, où des maîtres juifs et chrétiens prenaient contact avec des semi-païens et
manichéens97. « Les musulmans, écrit-il, hésitèrent un peu à imiter les juifs et les chrétiens
en ces prises de contact » 98. C’est au IIIe siècle de l’hégire seulement qu’une fiction littéraire
tirée du Qur’ān, le roman des « Sabéens », permit de généraliser les contacts entre l’islām et
94
Massignon, Essai (1954), 84.
95
Arnaldez, « Avant-Propos », in Massignon, Essai (1999), VII.
96
Massignon, Essai (1954), 73-81.
97
Massignon, Essai (1954), 74.
98
Massignon, Essai (1954), 75.
99
Massignon, Essai (1954), 75.
406
Deux siècles durant, le « sabéisme » hellénistique diffusa à travers l’islām100 . L’islamologue,
IIIe siècle de l’Hégire, lors de leur première rencontre, le mysticisme musulman primitif et le
doctrines opposées »101. Ce n’est qu’à partir du IIIe siècle que les échanges s’intensifièrent et
nuancé102. Il rappelle tout d’abord que le Qur’ān autorise expressément le croyant musulman
à poursuivre des discussions exégétiques avec les «ahl al-kitāb »103. L. Massignon
mentionne104 ceux qui parmi ses confrères ont insisté sur cette affinité. Pour le milieu
hébraïque : Abraham Geiger (m.1874)105, David Kaufmann (m. 1899)106, Adalbert Merx
100
Massignon, Essai (1954), 75.
101
Massignon, Essai (1954), 77.
102
Massignon, Essai (1954), 69-73.
103
Massignon, Essai (1954), 69.
104
Massignon, Essai, (1954), 70.
105
Geiger, Was hat Mohammed aus dem Judenthume aufgenommen?
106
David Kaufmann, Geschichte der Attributenlehre in der Jüdischen Religionsphilosophie des Mittelalters von
Saadia bis Maimuni (Gotha: F. A. Perthes, 1877).
407
(m.1909)107, Arendt Jan Wensinck (m.1939) et Hartwig Hirschfeld (m. 1934)108; pour le milieu
Il recense, sous forme araméenne arabisée, les éléments hébréo-chrétiens qui ont été
Par ailleurs, il remarque que plusieurs œuvres primitives de l’islām ascétique s’apparentent
chrétienne. Il les répertorie et reconnaît la réalité de cet apport. Pourtant, malgré cette
reconnaissance, sa conclusion à l’issue de son analyse lexicographique est sans appel : « Mais
il est vain de chercher dans ces cultures étrangères l’origine du mysticisme musulman. Aussi
vain que la recherche des sources du mysticisme chrétien (qui est issu des Esséniens) dans
Toutefois, avec le temps, L. Massignon ira vers une plus large reconnaissance des influences
étrangères : Arthur John Arberry (m.1969) écrit en 1942, au sujet d’une discussion qu’il a eue
avec le savant français en 1934, que son interlocuteur disait avoir sous-estimé l’importance
107
Adalbert Merx, Idee und Grundlinien einer allgemeinen Geschichte der Mystik (Heidelberg: J. Hörning, 1893)
108
Hartwig Hirschfeld, « Jüdische Elemente im Korân, ein Beitrag zur Korânforschung » (Selbst Verlag: Berlin,
1878).
109
Carl Becker, « Zur Geschichte der islamischen Kultus », Der Islam, III (1912): 374-399.
110
Massignon, Essai, 1954, 71 -73.
111
Massignon, Essai, 1954, 73.
112
Massignon, Essai (1954), 137.
408
des influences grecques et surtout chrétiennes au cours des premiers siècles de formation de
la mystique musulmane113.
Selon l’auteur de l’Essai, il est difficile de prouver qu’il y a eu emprunt, à moins d’être
capable d’en fournir la preuve textuelle, ce qui dans la plupart des cas est très difficile ou
113
Anawati ; Gardet, Mystique musulmane, 18, citent Arthur John Arberry, dans An Introduction to the History
of ṣūfism, London : Longmans, Green, 1942), 51. [« The most important point, in our present discussion, which
emerged from this conversation was Massignon’s confession that he has changed his mind in certain
particulars ; that he was not now so firmly convinced as formely that Greek, and above all Christian influences
were not powerfully at work in the earliest period of ṣūfism. Weither this view has since undergone any
further modification I am not in a position to state ».]; voir aussi Rocalve, Louis Massignon et l’Islam, 58.
114
Knysh, « Historiography of Sufi Studies in the West and in Russia », 116.
115
Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident, 152.
409
Aussi, il n’y aurait pas nécessairement emprunt mais similitude, analogie, ou convergence.
Moyen Age » (1957) est éclairant. Il s’y intéresse à la comparaison établie par Miguel Asín
Palacios entre les structures des mystiques musulmane et chrétienne au Moyen Age116.
Faisant allusion aux travaux de Carl Gustav Jung (m.1961), qu’il a fréquenté dans le cadre du
cercle Eranos à Ascona117, il explique ceci : ce que Miguel Asín Palacios dénomme
le fait de ce que l’on appelle, depuis Jung, les archétypes du folklore, prouvant qu’il ne
s’agit pas d’emprunts réels, mais de marques d’une activité mentale analogue, munie
des mêmes matériaux expérimentaux, peut-être authentiquement théopathiques, et
dirigée vers un même dessein, un même désir eschatologique, peut-être authentique.
Il y a une topique de l’imagination, même chez tous les mystiques, en Chrétienté
comme en Islam, et il n’est pas exclu que la structure de cette topique dérive d’ une
source expérimentale d’au-delà, cela que l’école psychologique américaine appelle les
coïncidences télépathiques organiquement dérivées de développements
psychologiques convergents, « constellations » de l’inconscient profond118.
Ces lignes nous montrent qu’il partage l’hypothèse jungienne de l’existence d’archétypes,
116
Massignon, « Mystique musulmane et mystique chrétienne au Moyen Age » [1957], in EM II, 128-142.
117
Le cercle Eranos a été décrit plus en détail au point 3.2.2.6.
118
Massignon, « Mystique musulmane et mystique chrétienne au Moyen Age » [1957] in EM II, 128-142], 130.
Nous soulignons.
410
maîtresses de nos vies, selon la finalité même d’une grâce divine ? Le problème ne peut
qu’être posé119.
En définitive, ses réflexions le conduisent à formuler l’affirmation suivante : « Le vocabulaire
prière »120.
Que penser aujourd’hui d’une telle affirmation ? Selon Eric Geoffroy, on pourrait multiplier
les exemples d’emprunts, dans un sens ou dans l’autre121. Dans un ouvrage paru en 2003, il
cependant pas grand-chose sur le fond, d’autant plus que ces emprunts sont souvent tardifs.
En réalité, les analogies entre les doctrines et les pratiques de traditions différentes sont
humain »122.
Son analyse des influences ou emprunts lexicaux et sa réflexion sur les imitations et
les convergences ont permis à L. Massignon de démontrer que la mystique musulmane était
119
Massignon, « Mystique musulmane et mystique chrétienne au Moyen Age » [1957] in EM II, 128-142], 135.
120
Massignon, « Mystique musulmane et mystique chrétienne au Moyen Age » [1957] in EM II, 128-142], 135.
121
Geoffroy, Initiation au soufisme, 58. Cet auteur renvoie à une étude qui montre l’empreinte d’al-Ḥallāj sur la
mystique juive : Paul Fenton « Les traces d’Al-Hallâǧ, martyr mystique de l’islam, dans la tradition juive »,
Annales islamologiques 35, IFAO (2001) : 101-127.
122
Geoffroy, Initiation au soufisme, 58.
411
autochtone123 et que ce n’était aucunement par l’influence d’autres milieux que pouvait
4.2.4.1 Le Qur’ān
Dans la suite de L’Essai, il démontre que c’est la méditation qur’ānique qui est la
source principale, à consulter d’abord, c’est le Qor’ân ; puisqu’il s’agit de musulmans qui en
connaissaient le texte par cœur, et le récitèrent assidûment, pour composer le cadre de leurs
(khatm) du Qur’ān par les premiers mystiques qui cherchaient à acquérir « la science de
l’istinbâṭ, c’est à dire l’élucidation immédiate du sens de chaque verset », chacun des versets
musulmane, L. Massignon rejoint l’hypothèse présentée par David Samuel Margoliouth (m.
1940) à Londres au printemps 1913126. Dans la Passion, il écrit : « J’ai dû reconnaître avec
Margoliouth qu’il y a dans le Qor’ān les germes réels d’une mystique, germes susceptibles
d’un développement autonome sans fécondation étrangère » 127. Se livrant à un travail précis
et technique tout au long de L’Essai, L. Massignon recense dans sa thèse complémentaire les
123
Au Québec, le mot « autochtone » désigne les premiers peuples (Première Nation, Métis ou Inuk). Ce n’est
pas dans ce sens précis que nous employons l’adjectif « autochtone », mais pour parler de ce qui « est
d’origine », remonte aux origines, qui est exempt d’influence étrangère, non emprunté.
124
Massignon, Essai (1954), 45-46.
125
Massignon, Essai (1954), 46 ; Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident, 154.
126
David Samuel Margoliouth; Mahmoud Saba, The early development of Mohammedanism. Lectures delivered
in the University of London, May and June 1913 (London: Williams and Norgate, 1914).
127
Massignon, Passion (1922), II, 480.
412
termes mystiques les plus courants empruntés au Qur’ān128, texte qu’il regarde comme étant
des éléments araméens et persans encapsulés dans le vocabulaire qur’ānique, que leur
Après le Qur’ān, il désigne comme deuxième source les disciplines purement arabes
jurisprudence (fiqh) préhanéfite, critique du ḥadīth. Son énumération des termes mystiques
l’Essai, D. Avon écrit que pour L. Massignon, « le droit musulman est la vraie théologie de
l’islam et que dans cette théologie un mysticisme actif, fondé à partir du respect des
obligations de la loi, a pu se développer »131. Quant aux mentions par L. Massignon de traces
128
Massignon, Essai (1954), 46.
129
Massignon, Essai (1954), 46.
130
Massignon, Essai (1954), 49.
131
Avon, Frères prêcheurs, 216, fait référence à Anne-Marie Delcambre, « Louis Massignon et le droit
musulman », in Louis Massignon et le dialogue des cultures, éd. par Daniel Massignon (Paris, Ed. du Cerf, 1996),
137-154], 138.
132
Pierre Lory, « Recension de : Essai sur les origines du lexique technique de la mystique musulmane, par Louis
Massignon [1999] » RHR, t. 218, no 4 (2001) : 598.
413
4.2.4.3 Kalām
La troisième source est constituée par les textes des premiers théologiens musulmans
arabes, antérieurs à Abū al-Hudhayl al-ʿAllāf (m. 227/841 ?) et à Ibrāhīm al-Naẓẓām (m.
846)133.
Quant à la quatrième source, elle est constituée par le lexique scientifique oriental
des six premiers siècles de l’ère chrétienne. Cet enseignement scientifique était véhiculé par
une lingua franca technique, araméenne, que le syncrétisme philosophique oriental avait
constituée en calquant ses termes tantôt sur le grec, tantôt sur le perse134.
éminente conclusion : « Le long inventaire qui précède permet d’affirmer que c’est du
Qor’ân, constamment récité, médité, pratiqué, que procède le mysticisme islamique, dans
son origine et son développement »135. Pour L. Massignon, note J. Waardenburg, « Le Coran
contient tout ce dont le musulman a besoin dans sa vie spirituelle. […] M. Massignon y voit
Dans son analyse de l’Essai, A. Knysh souligne à son tour que pour L. Massignon, les
principales idées des mystiques musulmans étaient fondées sur une profonde méditation et
133
Massignon, Essai (1954), 49-50.
134
Massignon, Essai (1954), 50-52.
135
Massignon, Essai (1954), 104.
136
Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident, 204.
414
une intériorisation de la signification de la révélation musulmane, et non sur des sources
extérieures à l’islām137. La formulation de cette thèse, fut, selon le chercheur, cruciale pour
« L’apport de Louis Massignon fut ici de démontrer pour la première fois, à partir d’une
Roger Arnaldez, commentant l’Essai, emploie quant à lui une image maternelle, et parle du
Qur’ān comme « plasma » de la mystique. Il écrit : « On peut dire que le Coran a été
L. Massignon s’arrête ensuite à la récitation (qirā’a) globale du Qur’ān, dans laquelle, selon
lui, « le mysticisme islamique […] a puisé ses caractères distinctifs »140 ; il mentionne le
dhikr141, au cours duquel sont récités des versets « psalmodiés », le concert spirituel (samā’)
et la grâce imprévisible du shaṭḥ142. L’islamologue montre par la suite que nombre des
allégories typique de la mystique musulmane ont leur origine dans le texte qur’ānique143.
Désireux de montrer qu’il existe une concordance entre les problèmes fondamentaux du
137
Knysh, « Historiography of Sufi Studies in the West and in Russia », 116.
138
Lory, « Recension de : Essai sur les origines du lexique technique …», 598.
139
Arnaldez, « Avant-Propos », in Massignon, Essai (1999), XI.
140
Massignon, Essai (1954), 104.
141
Massignon, Essai (1954), 105.
142
Massignon, Essai (1954), 105.
143
Massignon, Essai (1954), 108-110.
415
La mystique n’étant que l’expérimentation ab intrà d’une religion dûment pratiquée, −
il est toujours possible, comme nous l’avons indiqué dès 1912, de dresser une table de
concordance où les termini technici (iṣṭilâhât) d’une mystique correspondent un à un
aux loci (masa’il) théoriques de la dogmatique correspondante. Ce travail, que nous
avons poursuivi en détail pour les trois premiers siècles de l’Islâm, confirme l’étroit
parallélisme liant le développement de son dogme à celui de la mystique144.
À ce sujet, P. Lory exprime une réserve et croit que le lien qu’établit L. Massignon entre
Massignon, nous retiendrons cependant l’idée que pour lui, la mystique est
l’expérimentation ab intrà d’une religion dûment pratiquée : elle n’est nullement extérieure
à cette religion, et le mystique musulman est avant tout un croyant qui respecte et observe
qui est en jeu ici, plus profondément, c’est aussi la question de l’orthodoxie de la mystique.
144
Massignon, Essai (1954), 110-111.
145
Lory, « Recension de : Essai sur les origines du lexique technique… », 598.
416
Pour commencer, on croyait le soufisme greffé sur l’Islam comme sur un corps
étranger, en conflit avec la loi islamique, au ban de l’orthodoxie. On croyait les
traditionalistes, Ahl al-Hadith, surtout l’école hanbalite, hostiles au soufisme.
La première tâche pour Massignon, et la plus pressante, était de montrer que le
soufisme, loin d’être étranger à l’Islam, était issu de ce corps de l’Islam le plus
intimement islamique, appelé Ahl al-Hadith146.
Dans son article consacré au Taṣawwuf dans L’Encyclopédie de l’islam, L. Massignon écrit :
« L’on ne peut d’ailleurs plus soutenir aujourd’hui que Muḥammad ait exclu a priori les
islām », et montre qu’il est postérieur au IIIe siècle de l’hégire148. En rétablissant une
Seyyed Hossein Naser, la vie du Prophète est le prototype de la vie spirituelle en islām. Il
écrit :
C’est précisément en basant sa vie sur celle du Prophète qui est le prototype de la vie
spirituelle dans l’Islam, que le Soufi obtient la réalisation de l’Unité telle qu’elle est
formulée dans la Shahādah. Jamais aucun groupe de fidèles, dans la société islamique,
n’a cherché à imiter la vie du Prophète avec autant de rigueur et autant de densité que
les Soufis. Les Soufis ne cherchent pas seulement à vivre leur vie quotidienne selon la
Sunnah prophétique, mais ils avancent aussi sur la Voie en quête de l’expérience
spirituelle dont l’ascension nocturne du Prophète (al-miʿrāj) est la norme parfaite149.
146
Makdisi, « Soufisme et hanbalisme dans l’œuvre de Massignon », 80.
147
Massignon, « Taṣawwuf », EI 1, 716.
148
Massignon, « Taṣawwuf », EI 1, 716. Dans l’Essai, L. Massignon commente également ce ḥadīth. Massignon,
Essai (1922), 123-131. L’étude de l’ascétisme l’a particulièrement intéressé, comme en témoigne sa liste
détaillée des ascètes au cours des deux premiers siècles de l’hégire Massignon, Essai (1922), 135 -152.
149
Nasr, Islam, perspectives et réalités, 163
417
Eric Geoffroy rappelle lui aussi que parmi les premiers mystiques musulmans, certains
Après la reconnaissance par L. Massignon qu’« il y a dans le Coran les germes réels
étrangère »,151 les travaux de plusieurs islamologues vont confirmer les intuitions de l’auteur
de l’Essai et établir, comme le constate E. Geoffroy, d’une manière ou d’une autre, que la
Le jésuite iraquien Paul Nwyia, qui, en 1976, devient titulaire de la Chaire de mystique
musulmane à l’EPHE153, montrera à la suite de Louis Massignon comment s’est opérée cette
Islam, on le sait, tout part du Coran et tout doit ramener au Coran, et ce qui n’est pas tel est
150
Geoffroy, Initiation au soufisme, 78-79.
151
Massignon, Passion (1922), 480.
152
Geoffroy, Initiation au soufisme, 56. Cite en exemple : Marijan Molé, Les Mystiques musulmans, 24 ; Spencer
J. Triminghan, The Sufi Orders in Islam (New York: Oxford University Press, 1971), 2 ; Annemarie Schimmel, Le
Soufisme ou les dimensions mystiques de l’islam (Paris : Ed. du Cerf, 1996 [1975]), 25.
153
Paul Nwyia devient en 1976 le premier titulaire de la nouvelle conférence dédiée à la mystique musulmane.
Louis Massignon avait enseigné l’islamologie à la Ve section de l’Ecole pratique des hautes études (EPHE) de
1933 à 1954.
154
Geoffroy, Initiation au soufisme, 56.
418
une nouveauté suspecte, sinon une infidélité inadmissible. C’est donc dans le Coran que
prend naissance le langage de l’expérience mystique musulmane »155. Paul Nwyia situe son
demeure le meilleur guide pour l’étude des origines de la mystique musulmane. Dans sa
ligne, il ne peut être dépassé. Il peut seulement être complété »156. P. Nwyia va poursuivre le
al-Ṣādiq (m. 148/765), Shaqīq al-Balkhī (m.194/810), Ibn Aṭāʾ Al-Adamī (m. 311/924) et Abū
al-Ḥasan al-Nūrī (m. 295/907). Par ses travaux, il jette des bases solides pour l’étude de
la mystique musulmane Abū al-Wafā’ al-Taftāzānī cite les travaux de L. Massignon, résume
les conclusions présentées dans l’Essai et écrit qu’il apprécie et salue ce nouveau regard
Par ailleurs, comme le remarque Gerhard Böwering, on peut voir dans les travaux du
chercheur turc Süleyman Ateş portant sur Abū ʿAbd al-Raḥmān al-Sulamī (m. 412/1021), un
155
Nwyia, Exégèse coranique et langage mystique, 22.
156
Nwyia, Exégèse coranique et langage mystique, 12.
157
Nwyia, Exégèse coranique et langage mystique, 13.
158
Abū al-Wafā’ Taftazānī, Madkhal ilā al-taṣawwuf al-islāmī (Le Caire : Dār al-Thaqāfa, 1974), 36.
159
Gerhard Böwering, « The Qur’ān commentary of al-Sulamī », in Islamic studies presented to Charles J.
Adams, edited by Wael B. Hallaq ; Donald P. Little (Leiden ; New York ; København; Köln : Brill, 1991), 41; voir:
419
Gerhard Böwering lui-même, dans son commentaire qur’ānique de Abū ʿAbd al-Raḥmān al-
Sulamī, cite L. Massignon et signale, en 1991, la nécessité de combler certaines lacunes dans
l’étude des méthodes d’interprétation du Qur’ān notamment chez Sahl b. ʿAbd Allāh al-
(m.593/1197).
Les études entreprises par Bernd Radtke au sujet de Dhū al-Nūn al-Miṣrī et Ḥakīm al-
Tirmidhī (m. v. 318/930), autrefois souvent perçus comme des représentants typiques de la
de pensée sur ces maîtres mystiques musulmans primitifs n’était guère évidente. B. Radkte
va montrer que Dhū al-Nūn al-Miṣrī et Ḥakīm al-Tirmidhī sont en réalité des penseurs
cosmologiques sont en accord avec celles de leurs pairs et que le monde de leur pensée, leur
qu’entretient la doctrine d’Ibn ʿArabī (m.1240) avec le Qur’ān. Eric Geoffroy relève qu’en
1992, dans Un océan sans rivage162, M. Chodkiewicz dresse « un constat minutieux, montrant
Muḥammad b. al-Ḥusayn Sulamī; Süleyman. Ateş, Tisʿat kutub fī uṣūl al-taṣawwuf wa-al-zuhd (Beyrouth : al-
Nāshir, 1993).
160
Böwering, « The Qur’ān commentary of al-Sulamī », 41.
161
Knysh, « Historiography of Sufi Studies in the West and in Russia », 122.
162
Michel Chodkiewicz, Un océan sans rivage, Ibn Arabî, le Livre et la Loi (Paris : Seuil, 1992).
420
que le Qur’ān structure l’œuvre du maître andalou dans ses fondements et en constitue la
trame »163.
Comme on vient de le montrer, de nombreux travaux, jusqu’à nos jours, sans se référer
exprimée par l’auteur de l’Essai. D’après A. Knysh, le consensus qui prévaut aujourd’hui peut
D’après Seyyed Hossein Nasr, la découverte de Louis Massignon est importante : selon lui, la
mystique musulmane ne peut être envisagée sous son vrai jour, ni prise au sérieux, si l’on ne
saisit pas que la ṭarīqa, la dimension ésotérique de l’islām, a ses racines dans le Qur’ān et
que, comme tous les autres aspects de l’orthodoxie islamique, elle se fonde sur la double
source du Qur’ān et des ḥadīths165. Pour S.H. Nasr, la doctrine et la pratique de la ṭarīqa ont
toutes deux leur origine dans le Qur’ān et dans les ḥadīths prophétiques166.
Pourtant, dès sa réception, la thèse de L. Massignon ne fut pas admise par tous. L’érudit
allemand Maximilian Horten (m. 1945), spécialiste des « philosophies orientales » et plus
comme il avait contesté celle des origines chrétiennes de la mystique musulmane avancée
163
Geoffroy, Initiation au soufisme, 57.
164
Alexander Knysh, « Ṣūfism and the Qurʾān », in Encyclopædia of the Qurʾān, ed. by Jane Dammen McAuliffe,
Georgetown University, Washington DC (Brill online, 2019); consulté le 4 mars 2019:
http://dx.doi.org/10.1163/1875-3922_q3_EQCOM_00196).
165
Nasr, Islam, perspectives et réalités, 160.
166
Nasr, Islam, perspectives et réalités, 162
421
par Miguel Asín Palacios167. Comme l’écrit Josef van Ess, Max Horten ne voit en la Passion
qu’un livre « aimable » (liebenswurdig), écrit « d’un cœur chaud et avec enthousiasme
religieux »168. M. Horten prête aux idées d’al-Ḥallāj une origine indienne et il tente de le
radicalement différente de celle donnée par L. Massignon169. Dans son ouvrage publié en
mystique musulmane qu’il décèle dans l’enseignement de Abū Yazīd al-Bisṭāmī de Abū al-
Massignon. Cependant, M. Horten ne parvient pas à persuader ses confrères qui trouvent la
thèse de L. Massignon plus convaincante, même s’ils n’y adhèrent pas totalement171.
Robert Charles Zaehner (m. 1974) s’efforcera lui aussi de mettre en valeur les origines
indiennes de la mystique musulmane. Son argumentation repose sur l’idée que cette
dernière est incompatible avec l’islām et qu’elle constitue une religion indépendante. Son
caractère exogène peut, d’après R. Ch. Zaehner, être perçu dans l’enseignement de Abū
Yazīd al-Bisṭāmī (lui-même héritier des idées panthéistes de Abū ʿAlī al-Sindī (IIIe/IXe s.) en
167
Knysh, « Historiography of Sufi Studies in the West and in Russia », 117-118.
168
Ess (van), « Massignon vu à travers le regard d’un allemand », 65, fait référence à un article de Maximilian
Horten paru dans la Zeitschrift der Deutschen Morgenländischen Gesellschaft, no 82 (1928) :40.
169
Ess (van), « Massignon vu à travers le regard d’un allemand », 66.
170
Horten, Indische Strömungen islamischen Mystik.
171
Knysh, « Historiography of Sufi Studies in the West and in Russia », 117-118.
172
Knysh, « Historiography of Sufi Studies in the West and in Russia », 124.
422
Parmi ceux qui rejettent la thèse de L. Massignon, il convient également de citer Christiaan
Snouck Hurgronje, évoqué plus haut, qui rejette la tentative du savant français de faire
Andrae a conduit une étude sur les premiers manuels des mystiques musulmans et sur les
collections biographiques d’al-Sulamī, d’Abū Nuʿaym al-Iṣfahānī (m. 429/1037) et d’Abū al-
Qāsim al-Qushayrī. Pour T. Andrae, les origines des éléments ascétiques et mystiques en
islām sont ambiguës. Ayant étudié la vie de Muḥammad et les débuts de l’islām, T. Andrae
du monde des premiers ascètes et mystiques musulmans était, selon lui, pénétrée par les
dernier concède à l’auteur de l’Essai que certains musulmans pieux ont développé leurs
qur’āniques, mais il insiste pour dire que l’émergence des tendances ascétiques et mystiques
173
Knysh, « Historiography of Sufi Studies in the West and in Russia », 113
174
Knysh, « Historiography of Sufi Studies in the West and in Russia », 118.
175
Knysh, « Historiography of Sufi Studies in the West and in Russia », 123; Voir Marijan Molé, Les mystiques
musulmans (Paris, Presses universitaires de France, 1965).
423
Dans le prolongement de cette thèse se situe l’ouvrage de Julian Baldick, Mystical Islam, paru
en 1989176. Rejetant l’idée de L. Massignon selon laquelle le Qur’ān a pu jouer un rôle dans la
constitution du lexique des mystiques musulmans, cet auteur met en lumière les origines
chrétiens177.
Alexander Knysh, croit que L. Massignon avait sans doute raison au sujet de la centralité du
particulier, mais que cette affirmation ne rend pas compte de la situation dans son
ensemble. Pour A. Knysh, le fait que les croyances et les pratiques mystiques soient
exprimées dans la terminologie qur’ānique n’implique pas que leur provenance soit
uniquement le Qur’ān. La piété qur’ānique s’appuie selon lui de manière importante sur des
D’autres thèses ont vu le jour, remettant en cause la vision massignonienne des origines de
chercheurs turcs ont montré que la mystique musulmane avait trouvé un environnement
disciples. Des tentatives virent le jour afin de retracer l’origine de certains concepts
176
Julian Baldick, Mystical Islam, an introduction to Sufism (New York: New York University Press, 1989).
177
Carl W. Ersnt, «Recension de: Mystical Islam: An Introduction to Sufism by Julian Baldick [1989] », Iranian
Studies, vol. 22, no 4 (1989): 102-104.
178
Alexander Knysh, Sufism, a new history of Islamic mysticism (Princeton; Oxford: Princeton University Press,
2017), 22.
424
mystiques jusqu’à d’anciennes épopées et éléments de la mythologie turque179. Henry
Corbin, quant à lui, situait les origines de la mystique musulmane dans le milieu ésotérique
du shīʿisme primitif. Ce n’est, selon cet ami de L. Massignon, qu’après avoir pris racine chez
les Perses, que la mystique musulmane prit sa forme définitive et atteignit son plein
potentiel180. Annemarie Schimmel signale que d’autres recherches ont vu le jour concernant
elle cite les travaux du chercheur japonais Toshihiko Izutsu182, qui établit quelques parallèles
intéressants entre les structures taoïstes de la pensée et le système mystique d’Ibn ʿArabī183.
d’une région à l’autre. Force est de constater que chez de nombreux chercheurs, à des
Pour Eric Geoffroy, que la philosophie de Philon d’Alexandrie (Ier s. E.C.) ou encore le néo-
cosmologie des mystiques musulmans, qu’un comportement de type ascétique ait été
179
Knysh, « Historiography of Sufi Studies in the West and in Russia », 124.
180
Knysh, « Historiography of Sufi Studies in the West and in Russia », 124.
181
ʿUmar Farrūkh, Al-taṣawwuf fī al-Islām (Beirut: Dār al-Kitāb al-ʿArabī, 19811947]).
182
Toshihiko Izutsu, A comparative study of the key philosophical concepts in Sufism and Taoism: IbnʻArabı ̄
and Lao-tzŭ, Chuang-tzŭ (Tokyo: Keio Institute of Cultural and Linguistic Studies, 1966-67).
183
Schimmel, Le soufisme ou les dimensions mystiques de l’islam, 27.
184
Anawati ; Gardet, Mystique musulmane..., 19.
425
stimulé par l’exemple des ermites chrétiens, que certaines méthodes initiatiques de la
mystique orientale se soient développées au contact des yogis indiens ou des moines
bouddhistes, c’est fort probable et même logique185. Il convient cependant de remarquer que
Yaḥyā Suhrawardī (m. 587/1191) sera condamné par les autorités sunnites notamment pour
observe également que « le soufisme a lui aussi fécondé d’autres mystiques. Pour nous
limiter au monde hispanique, la pénétration des textes et des méthodes du ṣūfisme chez les
suggère que la question des influences étrangères devrait être conçue par rapport au
temps pour se différencier du judaïsme, il a sans doute fallu un certain temps pour que
l’islām se différentie des autres monothéismes du Proche Orient. Dire que le renoncement
en islām était un développement distinct issu des traditions du Moyen Age ne signifie pas le
discréditer. Il peut être ajouté que les premiers renonçants se percevaient eux-mêmes
185
Geoffroy, Initiation au soufisme, 57.
186
Geoffroy, Initiation au soufisme, 57.
187
Geoffroy, Initiation au soufisme, 58, renvoie à : Paul Fenton, Deux traités de mystique juive. ʿObadyah b.
Abraham b. Moïse Maïmonide, « Le traité du puits ». David b. Josué, dernier des Maïmonide, « Le Guide du
détachement » (Lagrasse : Verdier, 1987).
188
Fred. M. Donner, Muhammad and the Believers : at the origins of Islams (Cambridge, Mass: Belknap Press of
Harvard University Press, 2010); Baldick, Mystical Islam, ch. 1.
189
Melchert, « Origins and Early Sufism »,11.
426
Concernant plus précisément notre question de recherche, on peut souligner que dans
souligné son caractère foncièrement islamique, recentrant le débat et l’établissant sur une
musulmans
Dans ses recherches sur les origines de la mystique musulmane, le Qur’ān est désigné
par L. Massignon comme étant la source principale du lexique technique des premiers
qur’ānique peut s’expliquer par la fascination qu’exerce sur lui la langue arabe d’une part et
le Qur’ān d’autre part. La langue arabe revêt pour lui une particularité au plan linguistique.
Cette langue, « d’une richesse inouïe »190, intéresse L. Massignon en raison du « mode de
présentation verbale »191 de l’idée en cet idiome. Pour lui, « Parmi les trois langues
sémitiques que sont l’hébreu, l’araméen et l’arabe, « l’arabe, le dernier venu, s’avère plus
190
Massignon, « L’histoire des doctrines philosophiques arabes à l’Université du Caire » [1913], in EM II, 735-
741], 738.
191
Expression employée par L. Massignon dans : Massignon (2009) « L’expérience mystique et les modes de
stylisation littéraire [1927] », in EM II, 286-301], 287.
427
archaïquement pur, le plus typiquement sémitique des trois »192. La langue arabe est donc
caractérisée par sa pureté. Dans « Soyons des sémites spirituels » (1949), il décrit la
spécificité des langues sémitiques et souligne la fixité des racines trilitères : dans ces
langues, les phrases sont « condensées, paratactiques, gnomiques, sapientiales » ; les mots, «
moulés sur des moules rigides, centrés sur des racines trilitères invariantes (1540 en hébreu,
3276 en arabe : « étoiles fixes » du ciel linguistique de l’humanité errante) »193. Il est fasciné
par la fixité de ces racines : « une racine sémitique ne meurt pas, et toute renaissance lui est
une épuration […] un retour aux origines »194. À nouveau, revient l’idée de pureté. L’arabe est
la langue d’Agar, mère d’Ismaël : « L’histoire de la race arabe commence avec les larmes
d’Agar, les premières dans l’Écriture. L’arabe est la langue des larmes : de ceux qui savent
que Dieu, dans son essence, est inaccessible et que tout est bien ainsi »195. Les langues
sémitiques, écrit-il, sont faites pour une « contemplation intérieure »196, elles sont
« intéressantes par elles-mêmes » 197; elles sont faites « pour goûter à l’intérieur une certaine
intention divine de recueillement »198. « Il y a dans ces langues sémitiques une certaine
prédisposition à la vision intérieure que ceux qui les parlent de naissance se trouvent
192
Massignon, « Soyons des sémites spirituels » [1949], in EM I, 39-47], 41.
193
Massignon, « Soyons des sémites spirituels » [1949], in EM I, 39-47], 41.
194
Massignon, « Soyons des sémites spirituels » [1949], in EM I, 39-47], 42.
195
L. Massignon ; D. Massignon, « Les trois prières d’Abraham », in Les trois prières d’Abraham (Paris : Ed. du
Cerf, 1997), 141
196
Massignon, « La syntaxe intérieure des langues sémitiques et le mode de recueillement qu’elles inspirent »
[1949], in EM II, 236-245], 239.
197
Massignon, « La syntaxe intérieure des langues sémitiques et le mode de recueillement qu’elles inspirent »
[1949], in EM II, 236-245], 239.
198
Massignon, « La syntaxe intérieure des langues sémitiques et le mode de recueillement qu’elles inspirent »
[1949], in EM II, 236-245], 239.
428
goûter »199. Ces langues propres à la méditation nous permettent de pénétrer dans le
mystère divin : « la Révélation ne nous rend pas compte du mystère divin, mais nous y fait
pénétrer »200. L. Massignon rappelle le lien historique qui s’est établi entre le destin de la
Métaphore dans le Coran, il souligne « Le rôle axial joué par le texte qur’ānique dans la
formation de l’arabe classique »201. Pour lui, la vocation particulière de la langue arabe dans
l’histoire humaine a été révélée grâce à l’islām : « J’ai en effet cette pensée que l’Arabe a pris
conscience du rôle définitif de sa langue au point de vue linguistique par l’Islam »202. La
prédisposition de la langue arabe à la parole de vérité est même la raison d’être même de
langue arabe à la parole de vérité, si nous voulons comprendre pourquoi l’Islam existe » 203.
La langue arabe, est, pour les descendants d’Ismaël, la seule manière d’atteindre le Verbe
divin : « Les Arabes, qui sont des exclus, descendants d’Ismaël, n’ont pas d’autre ressource
pour atteindre le Verbe divin (et ils y ont accès) que leur langue » 204. Elle est pour eux un
199
Massignon, « La syntaxe intérieure des langues sémitiques et le mode de recueillement qu’elles inspirent »
[1949], in EM II, 236-245], 245.
200
Massignon, « La syntaxe intérieure des langues sémitiques et le mode de recueillement qu’elles inspirent »
[1949], in EM II, 236-245], 242.
201
Louis Massignon, « Préface », in La métaphore dans le Coran, Toufic Sabbagh (au.) (Paris : Librairie
d’Amérique et d’Orient, Adrien-Maisonneuve, 1943), IX-X], IX.
202
Massignon, « La syntaxe intérieure des langues sémitiques et le mode de recueillement qu’elles inspirent »
[1949], in EM II, 236-245], 242.
203
Massignon, « La syntaxe intérieure des langues sémitiques et le mode de recueillement qu’elles inspirent »
[1949], in EM II, 236-245], 242.
204
Massignon, « La syntaxe intérieure des langues sémitiques et le mode de recueillement qu’elles inspirent »
[1949], in EM II, 236-245], 242.
429
La récitation du Qur’ān est selon L. Massignon un élément du culte susceptible d’unir
l’homme à Dieu :
Retenons donc du Qor’ân que : par là-même que Dieu a donné à l’homme le langage, et
s’en est servi pour lui communiquer certains commandements, − par là-même que le
Qor’ân subsiste, attestant, à chaque musulman, la réalité de cette communication, il y
a, en Islam, un rudiment de culte susceptible d’unir l’homme à Dieu : une psalmodie ; la
récitation du Qor’ân205.
Il reconnaît que pour l’Arabe : « la langue est le lieu de la vérité et de la manifestation de la
vérité. […] Pour l’Islam le miracle est, verbal, c’est l’iǧâz qur’ānique ; la chose essentielle en
Islam, c’est la langue arabe du Coran, miracle linguistique »206. Concernant la place de langue
arabe dans sa propre vie, L. Massignon redira, à plusieurs reprises, sa particularité. Comme
nous l’avons vu au cours du chapitre 2, c’est grâce à des amis musulmans, les Alūsī, qui, à son
chevet récitaient des versets du Qur’ān, qu’il eut la vie sauve et retrouva la foi de son
enfance.
Dans un texte publié en 1949, il écrit qu’il aime profondément cette langue parce qu’elle l’a «
ramené au Christ »207. Cependant, il dit avoir parfois de la difficulté à vivre sa foi chrétienne
en langue arabe : « Moi-même, redevenu chrétien, pensant en arabe, déguisé en Arabe […],
j’ai été frappé par la peine que j’avais à repenser le christianisme et l’incarnation du premier
205
Massignon, Passion (1922), II, 504.
206
Nwyia, « Massignon ou une certaine vision de la langue arabe », 127-128.
207
Massignon, « La syntaxe intérieure des langues sémitiques et le mode de recueillement qu’elles inspirent »
[1949], in EM II, 236-245], 242.
430
Avènement en termes arabes, car ceux-ci sont marqués par une transcendance encore plus
intransigeante que l’hébreu. Les Hébreux eux, ont l’espérance du Messie »208.
Depuis, sa conversion cependant, c’est en arabe qu’il aime à prier Dieu. À tel point qu’il
demandera au pape Pie XII de changer de rite et sera ordonné prêtre dans le rite melkite-
catholique au Caire, dont la liturgie est intégralement célébrée en arabe. Le 6 juillet 1949, il
Durant une entrevue avec Pie XII, [..] j’ai obtenu de passer au rite byzantin. D’abord,
parce que j’ai fondé, depuis quinze ans, avec des Arabes une sodalité chrétienne arabe,
et que le rite byzantin (uniate ou non) est le seul où la liturgie soit intégralement
célébrée en arabe. Puis, plus profondément, parce que j’y consomme ainsi ma
substitution à l’Islam, dont la conquête d’Istanbul par les Turcs (l’armée de Fâtih était
Bektashie, donc liée au martyre d’al-Hallâj par son initiation : rite du « gibet de
Mansûr ») signifie eschatologiquement que le Triomphe de la Chrétienté, pour lequel
Constantin l’a fondée, a besoin des âmes musulmanes209.
Après avoir obtenu l’accord du pape, il obtint celui du patriarche Maximos IV et l’ordination
Enfin, ajoutons que la langue arabe était pour lui une langue propre à la contemplation
D’où le malentendu pour ceux qui ne sachant pas goûter la concision puissante et
explosive des langues sémitiques, les disent impropres à la mystique. Alors qu’elles
sont les langues de la révélation du Dieu transcendant, celle des Prophètes et des
Psaumes, et que les Psaumes sont historiquement, le texte de mystique qui s’est le plus
208
Massignon, « La syntaxe intérieure des langues sémitiques et le mode de recueillement qu’elles inspirent »
[1949], in EM II, 236-245], 242.
209
Lettre de L. Massignon à H. Corbin du 6/VII/1949. Christian Jambet, « Correspondance », in Henry Corbin,
éd. par Christian Jambet (Paris: Ed. de l’Herne, 1981), 305-344], 335.
210
Mais elle ne fut pas rendue publique et Massignon célébra toujours la messe chez lui, en privé. Voir : Ollivry,
« 50 ans après Vatican II : la contribution de Louis Massignon …», 200.
431
répandu parmi les hommes. En Islâm, la Fâtiḥah est un psaume, les deux soûrates
d’Obayy (witr, qonoût) sont des psaumes, de même que les moʿawwidhatayn. Les
«monâjât» des premiers ṣoûfîs sont également des psaumes211.
l’islamologue a décrit l’intériorisation du vocabulaire qur’ānique par ces derniers ainsi que
musulmane par l’étude du lexique technique. À ce sujet, Seyyed Hossein Nasr écrit que l’un
des plus grands mérites de L. Massignon est d’avoir insisté sur la nécessité de comprendre en
Qui étudie le ṣūfisme, ou en réalité toute autre science, traditionnellement, doit passer
dix ans avec un maître à étudier des textes de philosophie islamique et de ṣūfisme. A la
fin, cette personne devient ce que nous appelons en persan « ahl-i iṣṭilāḥ », c’est-à-
211
Massignon, Essai (1954), 67.
212
Naṣr, « In Commemoration of Louis Massignon, Catholic, Scholar, Islamicist and Mistic », 52. [«Massignon
insisted that to be able to do serious scholarship one has to understand the language in depth, and more
particularly it is technical language of Sufism which provides the key for the understanding of the teachings of
Sufism».] (tr.).
432
dire, une personne qui connaît le vocabulaire technique. Il s’agit ici de la fin de la route
de l’éducation formelle, non du commencement213.
Selon S. H. Nasr, ce n’est donc qu’en maîtrisant le langage en profondeur que l’on apprend à
connaître le sujet lui-même. L’un des mérites de L. Massignon est d’avoir invité les
chercheurs à « pratiquer » les textes, à fonder leur connaissance du taṣawwuf sur une étude
approfondie des textes de ces auteurs et de leur langage214. L’importance de l’étude des
termes techniques (iṣṭilāḥāt) pour l’étude du ṣūfisme a également été soulignée par Louis
Les termes techniques (iṣṭilāḥāt) ont une importance primordiale en ṣūfisme. Ils
expriment des « modalités » (ḥāl, pl. aḥwāl) d’actuation, des réalités « transientes » qui
saisissent l’acte du sujet en son point originel. Le génie sémitique propre à la langue
arabe, la richesse de ses racines aux multiples formes verbales, ouvrent au mystique
un plan d’analyse pour nous inhabituel. Pour formuler des expériences analogues, les
langues occidentales s’attacheraient d’abord à décrire la méthode suivie, et en
conséquence, à chaque étape, les relations du sujet à l’absolu recherché ; la langue
arabe, elle, cherchera à évoquer les successives actualisations vécues, qui seront-elles-
mêmes autant d’ « étapes »215.
Dans la préface de l’Essai, il écrit au sujet du langage arabe des premiers mystiques
213
Naṣr, « In Commemoration of Louis Massignon », 52-53. [«If one studies Sufism, or in fact any science,
traditionally, one must spend ten years with a master studying texts of Islamic philosophy of Sufism. At the
end, one becomes what we call in Persian ahl-i iṣṭilāḥ, that is, a person who knows the technical vocabulary.
That is the end of the road of formal education, not its beginning. »] (tr.).
214
Naṣr, « In Commemoration of Louis Massignon », 53. [«It was really the great art of Massignon to have
opened the eyes of Western scholars to the significance of the actual technical vocabulary of Arabic texts,
rather than to have remained satisfied with floating in the air and talking about great ideas without being able
to relate them to a text, or to be able to depart from an actual text to the philosophical, mystical or theological
interpretations of it.»] (tr.)
215
Gardet ; Anawati, Mystique musulmane, 98.
433
en le scrutant, on y découvre, surtout en remontant vers ses origines, les marques
irrécusables d’un premier travail de pensée bien digne d’intérêt ; un essai
d’intériorisation, d’intégration du vocabulaire coranique par la pratique cultuelle, le
plus ancien essai d’appropriation de l’idiome arabe à une méthode d’introspection
psychologique, donc à une théologie morale ; la première ébauche d’un lexique
critique des question philosophiques216.
L. Massignon, dans l’Essai, il observe que la description des états spirituels (aḥwāl) des
premiers mystiques musulmans varie, et que chaque terme revêt une signification
particulière chez tel ou tel auteur : « le lexique des mystiques, observe-t-il, n’est pas
ontologique, mais affectif, individuel plutôt que personnel. Leurs divergences, quant à une
cheminement qui a amené les premiers ṣūfis à innover au plan lexical, il constate qu’on ne
saurait, selon eux, obéir à la loi (sharīʿa) sans examiner d’abord ce qui se passe dans le cœur,
sans être attentif aux « aḥwāl », à ces « touches divines, ces moyens divins employés par la
Un grief à retenir, entre ceux qu’articulent les canonistes et dogmatiques, c’est celui
du sens propre, du goût expérimental incomparable que les mystiques prétendent
faire adhérer, inhérer à chacun de leurs termes techniques, vocables prélevés par eux
dans les vastes ressources du lexique arabe ordinaire218.
Pour le spécialiste d’al-Ḥallāj, le mystique musulman sait « graver l’empreinte
caractéristique de son expérience personnelle de l’univers, sur les termes communs qu’il
emploie ». Ainsi, il observe qu’Ḥasan al-Baṣrī (m.110/728) « prend des mots usuels, comme
216
Massignon, Essai (1954), 12.
217
Massignon, « L’expérience mystique et les modes de stylisation littéraire » [1927], in EM II, 286-301], 229-
230.
218
Massignon Essai (1954), 117.
434
fiqh, niyah, nifâq, riḍâ, dans un sens d’expérimentation interne, d’introspection morale et
Ce qui fut imputé aux mystiques, c’est le goût expérimental, la manière hétérodoxe dont ils
emploient des mots puisés au sein du vocabulaire ordinaire, ou dans le corpus du kalām. Dès
Ḥasan al-Basrī, observe L. Massignon, les mystiques musulmans prennent des mots usuels et
en approfondissent la portée : ces termes ne sont pas simplement des abstractions : « des
rationnels »220 : il s’agit d’une évolution sémantique par symbolisme, ces termes sont
« éminemment des allusions indiquant des réalités spirituelles, des vertus sanctifiantes que
seule la pratique persistante d’une règle de vie concertée permet de découvrir, de savourer ;
Ces termes, précise-t-il, n’ont pas, isolément, de valeur absolue : ils « représentent les degrés
successifs d’un itinéraire de l’âme vers Dieu »222. Cette évolution sémantique se réalise
parallèlement à un itinéraire intérieur : chacun de ces termes est susceptible d’être compris
suivant une assimilation graduelle. Le savant constate qu’Anṣārī al-Harawī (m. 481/1089),
sens d’un même mot était corrélatif à la progression dans l’expérimentation mystique » 223.
219
Massignon, Essai (1954), 118.
220
Massignon, Essai (1954), 117.
221
Massignon, Essai, 1922, 117.
222
Massignon, Essai, 1922, 118.
223
Massignon, Essai (1954), 118.
435
Le « gauchissement gradué des termes techniques », « leur appropriation intentionnelle
croissante à une signification de plus en plus personnelle et vivifiante pour le lecteur » 224
constitue une étape dans le « voyage intérieur » (safar). Cet effort est destiné à avertir le
lecteur (ʿibra), à réveiller sa conscience, à détourner son attention des apparences, des
formes des actions et des œuvres humaines, afin de la reporter et de la fixer sur leur dedans,
sur « la grâce divine qui y modalise précisément pour lui ses actualisations »225. Il s’agit donc
considère ses œuvres, on perd de vue Celui pour qui on les accomplit ; quand on considère
Celui en vue de qui on agit, on perd de vue la considération des œuvres »226. C’est là le but.
Ainsi, les auteurs mystiques, d’après lui, reprennent des termes usuels ou qur’āniques, les
essentialisent, les spiritualisent ou les subliment : il s’agit d’un mouvement vers l’essence,
vers le spirituel, vers l’abstrait. Cette évolution sémantique des termes se déroule en écho à
avant de les classer »228. Ce terme « savourer » nous rappelle la manière dont les premiers
224
Massignon, Essai (1954), 118.
225
Massignon, Essai (1954), 119.
226
Massignon, Essai (1954), 119.
227
Nos italiques.
228
Massignon, Essai (1954), 263.
436
appropriation, tel est le mouvement qui se dessine dans l’emploi des termes techniques par
On peut, dans une certaine mesure, établir un parallèle entre ces affirmations de L.
Massignon et les travaux de F. Chiabotti, qui identifie lui aussi un processus d’intériorisation
des notions grammaticales dans le Naḥw al-qulūb d’al-Qushayrī, véritable « grammaire des
cœurs », illustrant cet effort d’« intériorisation des notions de la grammaire »229par les
Dans ce sens, si d’un côté l’exégèse s’est développée à partir du Coran dans une
direction qui reste extérieure — philologique, historique, juridique —, de l’autre, grâce
à l’approfondissement de la lecture soufie, la terminologie coranique a été interprétée
dans un sens large, lié au processus de l’expérience directe du croyant : […] Qušayrī
essaye d’opérer un passage du vocabulaire technique de la grammaire à celui —
technique lui aussi, mais sur une autre forme — du soufisme. La clé qui permet ce
passage, et sur laquelle Qušayrī dans ses écrits insiste fortement, c’est justement la
notion d’expérimentation interne230.
L’auteur de la Passion y souligne l’importance du travail des grammairiens et fournit une
sémantique : l’expérience des grammairiens, notamment celle d’Ibn Jinnī (m. 392/1002)
prouva aux premiers auteurs mystiques que « loin d’être fixe, le vocabulaire de chacun et de
tous s’améliorait constamment, qu’il y avait invention incessante, foisonnement de sens par
229
Francesco Chiabotti, «Naḥw al-qulūb al-ṣaġīr : la grammaire des cœurs de ʿAbd al-Karīm al-Qušayrī», BEO,
LVIII (sept. 2009) : 387.
230
Chiabotti, «Naḥw al-qulūb al-ṣaġīr : la grammaire des cœurs de ʿAbd al-Karīm al-Qušayrī», 387. Nos italiques.
Sur cette notion d’expérimentation interne voir : Massignon, Essai (1954), 98 ; et : Nwyia, Exégèse coranique et
langage mystique, 157.
437
hybridations, pour une racine fondamentale; appropriations de spécifications secondaires,
Cette thèse était, précise-t-il, soutenue par plusieurs auteurs muʿtazilites et philosophes
hellénisants, qui ont reconnu dans cet iṣṭilāḥ, l’activité autonome de la raison232. Il écrit à ce
sujet : « Les mystiques y reconnurent l’intervention, continuée, de la même grâce divine, qui
avait, à l’origine, fourni les premiers éléments du vocabulaire ; rappel, discret et secret
s’accompagne d’un effort pour retirer l’idée de sa gangue, retrouver la sève des mots, goûter
précis ; tandis que, chez le sémite, la forme est rigide, et le fond capricieux, irréel » 235. On
retrouve cette idée, appliquée à la formation des mots nouveaux en 1954 : « La formation du
mot nouveau s’opère donc par involution en sémitique, tandis qu’elle s’opère chez les
231
Massignon, Passion (1922), II, 711.
232
Massignon, Passion (1922), II, 711.
233
Massignon, Passion (1922), II, 711-712.
234
Massignon, Passion (1922), II, 914.
235
Massignon, Essai (1922), 298.
438
Aryens par expansion »236. Afin d’exprimer la manière dont opère cette involution, il
développe l’image suivante : « L’involution arabe fait virer, et s’opaliser le terme banal
Dans L’Essai, il rapporte l’histoire d’un vieux Shaykh, afin d’expliquer pourquoi les textes
des mystiques musulmans ne doivent pas être étudiés littéralement, pour leur « esthétique
de refaire en soi, l’expérience de l’auteur car ces textes sont des invitations à accomplir un
itinéraire spirituel. Voici donc cette anecdote, tirée du Qūt al-qulūb d’Abū Ṭālib al-Makkī (m.
386/998), qui peut sembler excessive mais que L. Massignon juge profitable tant « aux
amateurs qui conçoivent la mystique comme un art d’agrément, qu’aux savants qui pensent
selon l’islamologue, les textes mystiques des textes littéraires, et sur la manière dont il
convient de les lire : ils proviennent d’un vécu, d’une expérience. Ils sont transcrits par un
236
Louis Massignon, « Réflexions sur la structure primitive de l’analyse grammaticale en arabe » [1954], in EM
II, 246-258], 256.
237
Massignon, « Réflexions sur la structure primitive de l’analyse grammaticale en arabe » [1954], in EM II,
246-258], 256.
238
Massignon, Essai (1922), 256.
439
auteur intérieurement pressé, contraint, de parler, de témoigner, d’exprimer ce qu’il a à
dire.
relate comment, dans sa jeunesse, il s’intéressa aux textes des mystiques musulmans : «
m’écartant des délicatesses toutes profanes qui m’avaient d’abord charmé, certaines phrases
m’attirèrent et me retinrent, par un accent, une force d’expression, non plus littéraire, mais
supra-littéraire, une allusion instigatrice »239. C’est bien cette force d’expression supra-
littéraire qu’il a su mettre en lumière : c’est là ce qui fait la spécificité de ces textes écrits par
des auteurs « contraints de parler, comme s’ils avaient un message à communiquer »240. La
spécificité de ces vers, écrit le savant, leur « mission philosophique essentielle », c’est de
faire oublier au lecteur « la prison des règles de métrique et de rhétorique, des proses » et de
L’effort de libération spirituelle s’accompagne selon lui d’un effort d’élaboration langagière,
l’emmener loin de ses repères coutumiers : ces textes revêtent une force supra-littéraire, ils
sont des invitations à l’action, un effort pour accéder, dans et par le langage, au Réel.
Selon F. Chiabotti, qui étudie le Naḥw al-qulūb (La grammaire des cœurs) d’al-Qushayrī,
cette œuvre est elle aussi basée sur la notion d’allusion au sens caché, ishāra. Il observe que
l’exploitant d’un point de vue initiatique ». Il rappelle aussi que lorsque les ṣūfis s’appellent
239
Massignon, « L’expérience mystique et les modes de stylisation littéraire » [1927], in EM II, 286-301], 287.
240
Massignon, « L’expérience mystique et les modes de stylisation littéraire » [1927], in EM II, 286-301], 287.
241
Massignon, « L’expérience mystique et les modes de stylisation littéraire » [1927], in EM II, 286-301], 287.
440
les ahl al-ishāra ou quand ils disent que leurs sciences sont des ʿulūm al-ishāra, ils
définissent par-là non seulement leur mode d’expression mais aussi le contenu d’une
expérience qui ne peut être évoquée qu’à travers ce mode242. Pour ce chercheur italien : « la
technicisation des terminologies propres aux sciences islamiques avait aussi éloigné ces
retrouve dans le Naḥw al-qulūb vise à redonner aux mots toute leur portée, perdue dans la
lourdeur de la technisation linguistique (istiṣlāḥ) »243. Il voit lui aussi dans l’effort de
synthèse et d’apologie entrepris par al-Qushayrī dans le Naḥw al- qulūb un mode de
Quant à Nelly Amri, dans son travail sur les femmes ṣūfies, elle se réfère également au travail
musulmans, pour décrire l’instauration, par ces derniers, d’une nouvelle relation au mot :
certes dans le corpus coranique mais aussi dans le lexique arabe ordinaire, une nouvelle
Ainsi, nous avons vu par quel processus le vocabulaire qur’ānique a pu être intériorisé par
les premiers mystiques musulmans, comment ils ont su s’approprier ces termes afin de les
utiliser pour décrire leurs états spirituels. Cette recherche linguistique de L. Massignon
242
Chiabotti, « Naḥw al-qulūb al-ṣaġīr : la grammaire des cœurs de ʿAbd al-Karīm al-Qušayrī », 388.
243
Chiabotti, « Naḥw al-qulūb al-ṣaġīr : la grammaire des cœurs de ʿAbd al-Karīm al-Qušayrī », 389.
244
Nelly Amri ; Larousi Amri, Les femmes soufies ou la passion de Dieu (St.-Jean-de-Braye : Éditions Dangles,
1992), 39.
441
naissance d’une nouvelle relation au mot, d’un nouveau langage. Le Qur’ān est l’une des
sources de ce lexique, la source principale. Mais c’est pour l’ensemble des termes employés
par les premiers mystiques que peut se vérifier cette observation réaliser par l’islamologue :
psychologique »245, font un usage expérimental des termes auxquels ils font subir une
évolution sémantique, vers l’essence, redonnant aux mots toute leur portée, perdue dans la
Au moment où il publie la Passion et l’Essai, la plupart des thèses émises par ses
L. Massignon complètera cette étude par une analyse de la manière dont les premiers
mystiques musulmans se sont approprié l’idiome arabe, montrant qu’ils ont donné aux mots
soulignant le rôle axial joué par le Qūr’ān dans la formation du langage des premiers
245
Massignon, Essai (1954), 12.
246
Les sources identifiées par Massignon sont le Qur’ān, la grammaire, le fiqh, la science du hadīth, le kalām, le
lexique scientifique oriental des tout premiers siècles de l’hégire.
442
mystiques musulmans, et en montrant la manière dont ces derniers se sont approprié le
lexique technique issu des disciplines islamiques des tout premiers siècles de l’hégire et du
Qur’ān, il énonce une intuition qui sera ensuite largement approfondie et enrichie.
Pour Seyyed Hossein Nasr, « Le plus grand service rendu par Massignon à la cause des études
islamiques est sans doute la démonstration qu’il a faite, à travers son étude sur Hallâj, que le
soufisme prenait ses racines dans le Coran » 247. Pour ce savant, « Massignon comprit que la
méditation accomplie sur les versets du Coran, l’imitation du Prophète et la grâce émanant
un arbre exotique planté dans le sol islamique sous la pression de forces venues
d’ailleurs »249. Cependant peut-être pourrait-on, pour dialoguer avec L. Massignon, suggérer
que si l’islām se développe à partir du milieu culturel dans lequel il est né, il a intégré des
éléments des cultures juives et chrétiennes et que si le ṣūfisme naît de la pure méditation
toute « corruption » étrangère n’exprime-elle pas un désir qui se confond avec une quête de
la pureté, d’une origine pure ? Cette quête « de la pureté des racines », d’une arabité vierge
de toute influence étrangère, rappelle la manière dont il traitera la figure d’al-Ḥallāj. S’il a
soin de rappeler que le petit al-Ḥusayn b. Manṣūr naît en Iran près de Bayḍā’, « un centre
247
Seyyed Hossein Nasr, L’Islam traditionnel face au monde moderne, tr. G. Kondracki & Ch Pourquier
(Lausanne : l’Age d’homme, 1993), 184.
248
Nasr, L’Islam traditionnel face au monde moderne, 184.
249
Nasr, L’Islam traditionnel face au monde moderne, 184.
443
très arabisé »250, grandit dans une ville arabe (Wāsiṭ), et qu’il mérita à l’âge de douze ans le
qualificatif de « ḥāfiẓ »251, comme pour souligner la pureté de son islamité arabophone, il
s’abstient de reconnaître qu’en ce IIIe/IXe siècle, ce mystique ait pu recevoir une quelconque
influence néoplatonicienne252.
L. Massignon considère que l’impact du néoplatonisme sur la mystique musulmane est plus
tardif et qu’il est synonyme de décadence. Composé par des tendances syncrétiques,
avec une spiritualité enracinée dans la révélation qur’ānique254. Le chercheur Saer El-Jaichi,
« d’essentialiste »255.
Mais sans-doute convient-il, afin de mieux saisir la manière dont L. Massignon définit la
mystique musulmane, d’analyser la figure qui chez lui surplombe l’ensemble des vocations
mystiques en islām : al-Ḥusayn b. Manṣūr dit « al-Ḥallāj». Aussi, c’est de ce « cardeur » qu’il
250
Massignon, « Étude sur une courbe personnelle de vie : le cas de Hallāj, martyr mystique de l’islam » (1946),
in EM I, 385-407], 387.
251
Hoceïn Mansûr Hallâj ; Louis Massignon, Dîwân (Paris, Éd. Cahiers du Sud, 1955), XIII-XIV.
252
Saer El-Jaichi, Early Philosophical Ṣūfism. The Neoplatonic Thought of Ḥusayn Ibn Manṣūr al-Ḥallāǧ (Gorgias
Press: Piscataway NJ, 2018).
253
El-Jaichi, Early Philosophical Ṣūfism, 5.
254
El-Jaichi, Early Philosophical Ṣūfism, 6.
255
El-Jaichi, Early Philosophical Ṣūfism, 6.
444
Chapitre 5. Une certaine conception de la sainteté
Massignon voit la tradition islamique tout entière1. Loin d’être un hérétique, il incarne pour
L. Massignon l’orthodoxie : « car seul le saint est orthodoxe dans le sens le plus universel du
terme » 2. Al-Ḥallāj se tient au centre, et tous les autres se situent sur un point périphérique
par rapport à ce centre3. Il importe donc, afin de comprendre cette œuvre de préciser dans
quel sens al-Ḥallāj représente, pour cet auteur, le paradigme du saint : de quelle manière
la sainteté est indissociable d’une autre question : celle d’al-Ḥusayn b. Manṣūr al-Ḥallāj,
figure mystique qui occupe une place centrale dans son œuvre et dans sa vie. Profondément
touché par la spiritualité de ce musulman, il s’interroge, en tant que chrétien, à travers cet
1
Nasr, L’Islam traditionnel face au monde moderne, 184.
2
Nasr, L’Islam traditionnel face au monde moderne, 184.
3
Nasr, L’Islam traditionnel face au monde moderne, 180.
exemple, sur la possibilité d’une mystique surnaturelle en dehors de l’Église : sur la
Dans la Passion, il affirme que « l’union mystique d’al-Ḥallâj s’opère sur le type même de
celle que le Qor’ân attribue à Jésus, par l’union au kon ! “ fiat” divin » 4, et que « le résultat de
cette acceptation permanente du fiat divin est la venue dans l’âme du mystique, de l’Esprit
divin »5. D’après ces lignes, selon lui, « l’Esprit divin » peut agir en l’âme d’un mystique
musulman.
vaste, théologique, qui porte sur la possibilité de l’existence de grâces spirituelles en dehors
de l’Église6. En ce début du XXe siècle, pour les théologiens catholiques, admettre cette
possibilité, c’est ouvrir la porte du syncrétisme, celui qui définit le christianisme comme un
l’islamologue est ainsi contemporain d’un débat passionné, déjà évoqué au point 1.1.3 : celui
des mystiques du dehors. C’est dans ce contexte, croyons-nous, qu’il convient de lire l’œuvre
Parmi les protagonistes de ce débat, le père Joseph Maréchal, qui s’intéresse à la mystique et
aux travaux de L. Massignon sur al-Ḥallāj. Les deux hommes se rencontrent à Louvain le 19
4
Massignon (1922), Passion, II, 520.
5
Massignon (1922), Passion, II, 520.
6
C’est une question qui relève de la pneunomatologie, c’est-à-dire l’étude et la célébration de l’Esprit saint,
troisième personne de la Trinité, envisagé soit au sein du mystère divin, soit dans la manifestation de ce
mystère et la communication de la vie divine. D’après : Olivier Clément, « Pneunomatologie », EU, en ligne].
URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/pneumatologie/] Réf. du 11/VII/2019].
7
Avon, Frères prêcheurs, 372.
446
juillet 19208. En 1923, J. Maréchal publie un article intitulé « Le problème de la grâce
mystique en Islam »9, dans lequel il évoque le cas d’al-Ḥallāj et juge la démonstration de
s’autorise donc à reconnaître « la possibilité même des grâces dont Hallâj, musulman
sincère, se crut favorisé. […] Et nous parlons de grâces strictement surnaturelles » 11. En 1924,
dans ses Études sur la psychologie des mystiques, il s’interroge : puisque la théologie
catholique enseigne que la grâce surnaturelle, quel que soit son mode de collation, n’est
refusée à aucune âme de bonne volonté, la question d’une vie mystique hors du
christianisme reste ouverte. Et il cite Thomas d’Aquin qui admettait l’hypothèse d’un accès à
la foi non seulement ex auditu, mais par une révélation personnelle et miraculeuse12.
Jean Baruzi, grand spécialiste de Saint Jean de la Croix, fait lui aussi mention, dans un texte
paru en 193213, du problème que pose au théologien catholique la valeur des mystiques
Bientôt, les travaux d’Olivier Lacombe et de Louis Gardet apporteront de nouveaux éléments
8
François Angelier, « Repères biographiques », in EM I, XIX-LXXX], LVI.
9
Joseph Maréchal, « Le problème de la grâce mystique en Islam », Recherches de sciences religieuses, XIII
(1923) : 243-292.
10
Avon, Frères prêcheurs, 213.
11
Avon, Frères prêcheurs, 214, cite : Maréchal, Études sur la psychologie des mystiques, t.II, 529.
12
Avon, Frères prêcheurs, 213-214.
13
Jean Baruzi, « Introduction à des recherches sur le langage mystique », Recherches philosophiques, t. I (1931-
1932) : 69, n1.
14
Nativité (de la), « L’Expérience mystique d’Ibn Arabî est-elle surnaturelle? ».
447
théoriques en matière de mystique comparée15. Dans Existence de l’homme (1951), Olivier
Lacombe écrit :
Le cas d’un Hallâj témoigne de l’infinie libéralité de l’amour divin qui, en dehors de
l’appartenance visible à l’Église du Christ, répand sa grâce sanctifiante suivant des
modalités secrètes et ne semble pas s’interdire de mener telles âmes, particulièrement
fidèles à sa motion intérieure, jusqu’aux profondeurs unifiantes et divinisantes de
l’expérience mystique surnaturelle16.
Le cas d’al-Ḥallāj, tel que présenté par L. Massignon, va servir d’exemple pour élargir la
question à l’Inde, dans l’ouvrage Expérience du soi, signé par Louis Gardet et Olivier
Lacombe:
Ce n’est pas que la possibilité d’expériences mystiques surnaturelles chez des spirituels
n’appartenant pas sacramentellement à l’Église, soit à rejeter a priori. Louis Massignon
a montré combien l’hypothèse d’une telle possibilité éclaire le cas privilégié du grand
sufi al-Ḥusayn Ibn Manṣūr al Ḥallāj. Et nous croirions volontiers que l’Inde a cherché
Dieu avec trop d’ardeur pour qu’Il n’ait pas daigné se donner mystiquement, dans le
secret de la foi implicite, aux meilleurs, aux plus purs, aux plus humbles de ses
spirituels. En fait, la lecture de certains des grands lyriques religieux indiens laisse
comme deviner le passage du Dieu Vivant17.
Ces deux thomistes soulignent l’importance du travail du père Maréchal qui fut « sensible à
l’impossibilité de réduire toutes les formes de mysticisme à une seule et même mystique qui
pas non plus l’alternative trop facile et sans nuance : ou mystique surnaturelle, ou fausse
mystique »18.
15
Voir Avon, Frères prêcheurs, 373.
16
Olivier Lacombe, Existence de l’homme (Paris : Desclée de Brouwer, 1951), 131.
17
Gardet ; Lacombe, L’expérience du soi : étude de mystique comparée, 11.
18
Gardet ; Lacombe, L’expérience du soi : étude de mystique comparée (Paris : Desclée De Brouwer, 1981), 11.
448
Très récemment, dans un ouvrage intitulé Hallâj et le Christ, Jad Hatem a exploré « la
§22.5 (1965) : « L’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’être
associé au mystère pascal ». Il mentionne également le concept forgé par le théologien Karl
Rahner (m. 1984) de « chrétiens-anonymes », ce qui signifie que tous les non-chrétiens sont
L. Massignon, décédé en 1962, n’a pas utilisé ce concept de K. Rahner. Cependant, le fait qu’il
même que certains théologiens contemporains se demandent s’il n’y a pas dans le concept
nous demander, au cours de notre analyse, si le mode sur lequel L. Massignon use du concept
souvenir qu’il a été l’un des premiers, en matière de mystique comparée, à reconnaître, au
plan théologique, la possibilité d’une action de la grâce divine chez un mystique non-
chrétien. Ses travaux portant sur al-Ḥallāj furent source d’inspiration pour certains
chercheurs et théologiens.
posture qui est autant celle du croyant que celle du savant, que nous aborderons le concept
19
Jad Hatem, Hallâj et le Christ (Paris : L’Harmattan, 2005), 34 ; 36.
449
de sainteté chez L. Massignon. À présent, en complément de l’analyse biographique du
chapitre 2, nous évoquerons les premières figures qui, au cours de la vie de l’islamologue,
L’auteur des Trois prières d’Abraham y cite le nom de trois hommes, revenus à Dieu,
qui ont, selon lui, laissé un témoignage du Saint Nom de Dieu et expérimenté Sa puissance
salvatrice : « Huysmans, Bloy et Foucauld ont été marqués tous trois, en revenant à Dieu, par
une discipline de jeûne et de prière, la plus dépouillée et la plus dure que l’Occident latin
connaisse, la plus proche, aussi, de la grande ascèse immémoriale de l’Orient, la Trappe »20.
Mariae Huysmans » 21. Cet ami de son père joua un rôle décisif dans la vie spirituelle du jeune
Louis22. Alors que K. J. Huysmans vivait en l’abbaye de St Martin à Ligugé, Louis lui rendit
visite en octobre 1900. L’écrivain converti lui fit une profonde impression23. Ancien adepte
s’était fait à travers la figure d’un prêtre déchu, l’abbé Boullan (m.1893)25. Tandis que K. J.
20
L. Massignon ; D. Massignon, Les trois prières d’Abraham (Paris : Cerf, 1997), 131.
21
Massignon, Passion (1922), I, IX. L’ouvrage est également dédicacé à « Ḥosain Waṣfi Riḍā (m. 1912) ».
22
Sur J.-K. Huysmans, nous renvoyons à la section des Ecrits Mémorables intitulée « Huysmans et La Salette » :
in EM I, 133-175.
23
Herbert Mason, « Foreword to the English translation », The Passion of al- Hallāj: mystic and martyr of Islam,
vol. I, XIX-XLIII], XXV-XXVI.
24
Monteil, Le linceul de feu, 40.
25
Monteil, Le linceul de feu, 40. Voir : Massignon, « Huysmans devant la confession de Boullan », in EM I, 139-
146.
450
Huysmans sera affligé à la fin de sa vie d’un cancer à la gorge, L. Massignon verra dans cette
agonie une mort héroïque, le lieu de l’affrontement d’une grande douleur : pour lui, à
rédemption26. L. Massignon croit d’ailleurs que L.J. Huysmans, mort en 1907, a intercédé
pour lui, au moment de sa conversion, en mai 1908 à Bagdad27. À travers cet homme et son
univers, L. Massignon découvre la souffrance comme voie de rédemption, ainsi que les
C’est encore à travers lui qu’il apprend à connaître plusieurs modèles de sainteté, dont
sainte Lydwine de Schiedam (m. 1433), qui aura une profonde influence sur sa vie
de cette sainte hollandaise du XVe siècle qui expia, en trente-huit années de souffrances
indicibles, les péchés des autres et transplanta sur elle les maladies physiques de ses
voisins30.
Toujours à travers la figure de cet oblat, il découvre sainte Christine l’Admirable (Christina
Pierre Roche, réalisa, en 1902, une estampe en relief (une gypsographie), représentant sainte
On y voyait, tout en haut, Christine, les mains jointes, orante, en extase, perchée
comme un oiseau sur la plus haute poutre d’un gibet ; tandis que les suppliciés pour
26
Mason, « Foreword to the English translation », The Passion of al- Hallāj: ….I, XXVII.
27
Mason, « Foreword to the English translation », The Passion of al- Hallāj: ….I, XXVII.
28
Mason, « Foreword to the English translation », The Passion of al- Hallāj: ….I, XXVI
29
Joris-Karl Huysmans, Sainte-Lydwine de Schiedam (Paris : P.V. Stock, 1901).
30
Monteil, Le Linceul de feu, 42.
31
Monteil, Le Linceul de feu, 42.
451
qui elle intercédait, pesaient de leurs cadavres tordus, aux crocs de charnier, tout en
bas ; sous un soleil brumeux. Antithèse de l’innocence et du crime, confrontation du
désespoir et de la prière, appel impérieux à une méditation sur la mort32.
Dans ce même texte, il écrit encore que chaque jour, depuis vingt ans, il regarde cette
estampe en priant : « la pensée de la mort présente comme en tranchée ». La sainte lui redit
heureux qui se sont finalement suicidés, tandis que par une intervention inattendue, Dieu
m’a refait chrétien »33. Cette confidence nous révèle quel univers spirituel est celui de
C’est K. J. Huysmans encore qui lui fit découvrir la compassion stigmatisée d’Anna Katharina
Emmerich (m. 1824), une bergère de Dülmen, en Westphalie, qui eut des visions de la Terre
(m. 1842)34. L. Massignon s’est rendu par cinq fois en pèlerinage à Dülmen et y a confié
« toute sa vie » à Anna-Katharina. Dans un texte de 1927, il salue en elle « une inspiratrice
Une autre figure de compassion découverte à travers K.J. Huysmans est celle de Violet
Süsman : cette jeune juive Sud-africaine se convertit au catholicisme et prit le nom de Sœur
32
Massignon, « L’apostolat de la souffrance et de la compassion réparatrice au XIII e siècle. L’exemple de sainte
Christine l’Admirable » 1950], in EM I, 350-364], 363. Nous soulignons.
33
Massignon, « L’apostolat de la souffrance et de la compassion réparatrice au XIIIe siècle » 1950], in EM I, 350-
364], 364.
34
Monteil, Le linceul de feu, 42.
35
Massignon, « L’expérience mystique et les modes de stylisation littéraire » 1927], in EM II, 286-301], 296.
452
Mary Agnes. En 1922, année de la mort du père de Louis, elle vint, de Londres à Paris lui
rappeler le vœu « de réparation filiale » légué par leur ami commun, le futur amiral
(Stéphane) Yamamoto Shinjiro, qui mourut en 194236. Elle décida de se consacrer « aux âmes
des morts du Japon » et fonda, plus tard, à Tokyo le dispensaire de Sakuramachi. Malade et
stigmatisée, cette « compatiente » mourut dans une cellule de Douvres le 20 février 1950,
En 1908, L. Massignon est ému par le témoignage de Léon Bloy, auteur de Celle qui
pleure38. Il s’agit d’un texte qui porte sur La Salette, village de l’Isère dans lequel la Vierge
serait apparue à deux enfants, Mélanie et Maximin au milieu du XIX e siècle. Le cas de ces
apparitions fut vivement débattu au Vatican. Après avoir lu L. Bloy, L. Massignon, se rendra
à La Salette par cinq fois entre 1911 et 1946, et prendra au sérieux les révélations attribuées
à la Vierge menaçant des foudres divines un monde pécheur et le « désordre établi »39. Léon
Bloy défendit avec vigueur Mélanie, qui attire à la Salette les inquiets, lourds de larmes
secrètes, à prier pour les privilégiés déchus, les mauvais prêtres, « des cloaques
d’impureté »40. Vincent-Mansour Monteil rapporte que L. Massignon lui avait donné en 1948
une photo du squelette de Mélanie, revêtu de l’habit religieux, prise en 1918, le jour de la
36
Monteil, Le linceul de feu, 44.
37
Monteil, Le Linceul de feu, 44-45.
38
Monteil, Le Linceul de feu, 43 ; Léon Bloy, Celle qui pleure (Paris : Mercure de France, 1908).
39
Monteil, Le Linceul de feu, 43.
40
Monteil, Le Linceul de feu, 44.
453
photo, L. Massignon lui avait dit : « la joie terrible de ce visage, aimanté vers le Ressuscité,
Les figures de sainteté qui ont inspiré L. Massignon sont des figures de compassion, le
plus souvent des figures souffrantes, des figures d’intercession qui donnent leur vie pour
que d’autres accèdent au salut. Don de soi, ascèse, souffrance, maladie, méditation sur la
mort, tel est le visage de la sainteté pour L. Massignon. Ces éléments nous amènent à nous
demander s’il n’était pas hanté par le péché, la damnation. Son chemin semble être celui de
l’expiation :
Pour achever de cimenter l’union de tous en son Église, Dieu incite des âmes, de plus
en plus fréquemment, à mener une vie de silencieuse offrande et d’expiation. Pour les
y attirer, Il les visite dans la nuit et le secret ; − comme un voleur, Il perce à travers la
paroi opaque qui les abritait. On croyait bien close la maison d’incrédulité, cimentée
avec la richesse, l’honneur mondain, le vain savoir ; − mais voici, toutes portes
fermées. Quelqu’un qui paraît au centre. Avec les instruments de Sa Passion les « Arma
Christi », comme on disait au temps de Ste Christine l’Admirable ; et ses cinq plaies,
ouvertes à cause de nos péchés42.
454
5.1.2.3 Foucauld
publications43. Nous préciserons ici simplement « quel type de saint » Ch. de Foucauld
Comme K. J. Huysmans, L. Massignon pensait que Ch. de Foucauld avait été au nombre de ses
intercesseurs lors de la crise spirituelle qu’il vécue au printemps 190844. Dans une lettre
rejoindre au désert, pour y prendre un jour sa suite45. L. Massignon ne franchira pas, comme
Ch. de Foucauld l’eût souhaité, le pas décisif. L’érudition était déjà au cœur de sa vie.
Cependant, à partir du 7 décembre 1911, L. Massignon priera à distance en union avec Ch. de
Foucauld. Lorsqu’en 1916 l’ermite meurt assassiné dans le massif du Hoggar, pour L.
Massignon, il meurt en martyr. Il portait sur lui, ce jour-là, une lettre datée du 1er décembre
Dans un texte publié en 1922, L. Massignon souligne le « goût pour l’abjection » de Ch. de
Foucauld. Il écrit : « Il ne s’agit pas ici de l’ascèse ordinaire, ni même d’une résignation
second degré que sainte Angèle et saint Ignace ont si excellement défini »47. Dans ce même
texte, il fait allusion à un épisode de la vie de Ch. de Foucauld qui, vêtu de guenilles, était
43
Six, L’aventure de l’amour de Dieu ; Le grand rêve de Charles de Foucauld et Louis Massignon (Paris : A.
Michel, 2008).
44
Laure Meesemaeker ; Christian Jambet ; « Charles de Foucauld – Introduction », in EM I, 91-92], 91.
45
Laure Meesemaeker ; Christian Jambet ; « Charles de Foucauld – Introduction, in EM I, 91-92], 91.
46
Laure Meesemaeker ; Christian Jambet ; « Charles de Foucauld - Introduction », in EM I, 91-92], 91.
47
Massignon, « L’Union de prières pour le développement de l’esprit missionnaire surtout en faveur des
colonies françaises » [1922], in EM I, 92-104], 94.
455
heureux d’être couvert d’insultes et de crachats par le mépris des passants. Il décrit
comment, dans un désir d’Imitatio Christi, Ch. de Foucauld « sut trouver mille finesses
silencieuses pour se laisser humilier, mépriser, tourner en ridicule, même par les plus
honnêtes gens, même par des religieux et par des enfants, pourvu qu’il n’y eût ni péché de
leur part, ni scandale de la sienne »48. Il fait encore mention de son arrivée à Notre Dame des
s’expliquer, heureux de passer, çà et là, pour un religieux gyrovague aux yeux de tel ou tel
observateur superficiel49. Il cite la lettre que lui écrivit Ch. de Foucauld le 30 octobre 1909 :
Ne vous étonnez pas des tentations, des sècheresses, des misères, c’est un très bon lot.
Plus les tentations sont fortes, les sècheresses profondes, les misères humiliantes, plus
le divin Epoux demande à notre amour de combats, de constance, d’espérance en Son
amour. Mettre nos pauvres cœurs à cette épreuve…n’est-ce pas une grâce ?50
Celui ou celle que L. Massignon reconnaît comme saint ou sainte n’est pas
porte à Gandhi, vers la fin de sa vie, semble indiquer qu’il considère que la grâce divine peut
48
Massignon, « L’Union de prières pour le développement de l’esprit missionnaire » [1922], in EM I, 92-104],
94.
49
Massignon, « L’Union de prières pour le développement de l’esprit missionnaire » [1922], in EM I, 92-104],
94.
50
Massignon, « L’Union de prières pour le développement de l’esprit missionnaire » [1922], in EM I, 92-104],
95.
456
L. Massignon comptait Gandhi au nombre des intercesseurs qui éclairèrent sa vie
spirituelle51. Pour le président des amis de Gandhi, le Mahatma était un homme épris de
vérité, un homme pour qui la prière la plus pure était le jeûne, un homme qui gardait
chaque semaine un jour de silence, et avait, à trente-sept ans, fait le vœu de Brahmacharya
(chasteté)52.
Christian Krokus, auteur d’un ouvrage récent intitulé The Theology of Massignon53, explique
que pour ce dernier, ceux qui manifestent la sainteté sont en relation les uns avec les autres
dans une communauté de saints qui transcende les frontières culturelles et temporelles. Ce
communauté plus large. Cette élite conduit l’histoire vers son but final. Les saints
sainteté pour les chrétiens est Jésus, par lequel se réalise la Rédemption, à laquelle tous les
51
Destremeau ; Moncelon, Louis Massignon, 310. Sur Gandhi voir : Massignon, « L’exemplarité singulière de la
vie de Gandhi » [1955], in EM II, 806-815 ; « La signification spirituelle du dernier pèlerinage de Gandhi » [1956],
in EM II, 792-806 ; la préface de l’ouvrage de Camille Devret : Gandhi et les femmes de l’Inde [1959], in EM II,
822-825 et « Allocution à l’occasion du treizième anniversaire de la mort de Gandhi » [1961], in EM II, 815-822.
52
Camille Devret, La contagion de la vérité. Massignon et Gandhi . Textes choisis et présentés par Camille
Drevet ; préf. de Youakim Moubarac (Paris : Éd. du Cerf, 1967), 40.
53
Christian Krokus, The Theology of Louis Massignon : Islam, Christ, and the Church (Washington: The Catholic
University of America Press, 2017).
54
Krokus, The Theology of Louis Massignon, 193.
55
Krokus, The Theology of Louis Massignon, 195.
457
saints participent ; les saints apotropéens participent au corps mystique du Christ56. Les
saints élèvent les masses. Collectivement, ils réalisent, selon L. Massignon, le principe
d’Archimède, c’est-à-dire qu’ils constituent un point d’appui qui élève le monde57. Ainsi, les
5.1.3.2 La Badaliyya
dans la Badaliyya. Cette sodalité de prière trouve son origine dans le vœu personnel de
foi chrétienne à son ami espagnol Luis de Cuadra, converti à l’islām 60. En 1912, au Caire, L.
Massignon rencontre une jeune femme égyptienne, melkite, Mary Kahil, qui l’invite à
donner sa vie pour son ami mourant. En 1934, Mary et Louis se rendent à Damiette, ville
liée au souvenir de saint François d’Assise61. Là, ils font le vœu d’offrir leur vie pour les
56
Krokus, The Theology of Louis Massignon, 195.
57
Krokus, The Theology of Louis Massignon, 196.
58
Krokus, The Theology of Louis Massignon, 196.
59
À distinguer de la doctrine chrétienne selon laquelle le christianisme se serait substitué au judaïsme dans le
dessein de Dieu.
60
Krokus, The Theology of Louis Massignon, 198. C’est cet ami qui le premier, lui fit découvrir al-Ḥallāj, en
1907.
61
Damiette était la ville où, en 1219, François d’Assise avait proposé au sultan d’Egypte, al-Malik al-Kāmil Naṣr
al-Dīn (m. 635/1238), une ordalie qui déciderait de la « vérité » entre eux : le sultan la refusa. Cette ordalie
venait possiblement compenser, en sens inverse, une ordalie antérieure à laquelle Massignon a consacré un
article intitulé « La Mubâhala. Étude sur la proposition d’ordalie faite par le prophète Muhammed aux
chrétiens Balharîth du Najrân en l’an 10/631 à Médine » (1933-34), in EM I, 222-239. Le Qur’ān (3 : 61) rapporte
que les chrétiens de Najrān en visite à Médine auraient refusé de se soumettre à l’épreuve de l’ordalie pour
affirmer la véracité de leur foi. C’est ce que la tradition musulmane appelle la « Mubāhala de Médine ». La
458
musulmans ; non pour leur conversion, mais pour que Dieu accomplisse sa volonté à travers
eux, par leur intermédiaire62. Leur vœu personnel va être reconnu en 1934 par le pape Pie XI
Le terme arabe Badaliyya, fondé sur la racine B-D-L, peut se comprendre à partir de la
signification du verbe badala : changer l’un contre l’autre, substituer l’un à l’autre,
remplacer, permuter. Sur la même racine est fondé le mot abdāl, qui est un synonyme de
walī (ami de Dieu, saint). Vivre selon l’esprit de badaliyya c’est, selon L. Massignon, devenir
l’un de ces abdāl, l’une de ces pierres d’angle rejetées, humbles et cachées, de la
Communauté des vrais Croyants au Dieu d’Abraham, qui, imitant Abraham en son
Réunis, groupés et dirigés d’un même élan, vers le même but, qui nous lie, c’est par lui
que nous offrons et engageons nos vies, dès maintenant, en otage. Ce but, qui est la
manifestation du Christ en Islam, exige une pénétration en profondeur, faite de
proposition d’ordalie de Saint François, plusieurs siècles après la mort du Prophète Muḥammad, venait, selon
Massignon, répondre à cet appel.
62
Krokus, The Theology of Louis Massignon, 199.
63
Krokus, The Theology of Louis Massignon, 200.
64
Borrmans ; Jacquin, Badaliya : au nom de l’autre, 60-61.
65
Krokus, The Theology of Louis Massignon, 202.
459
compréhension fraternelle et de prévenance attentive dans la vie des familles
musulmanes que Dieu a mises sur notre route à chacun […]. Dans cette mission
d’intercession pour elles, où nous demandons à Dieu, sans trêve ni cesse, la
réconciliation de ces âmes chères, auxquelles nous voulons nous substituer ‘fî l-
badaliyya’, en payant leur rançon à leur place et à nos dépens, c’est en suppléance de
leur future « incorporation » dans l’Église que nous voulons assumer leur condition, à
l’exemple du Verbe fait chair, […]. C’est dans cette vocation pour leur salut que nous
devons et voulons nous sanctifier nous-mêmes, Aspirant à devenir d’autres Christ
(comme des Évangiles vivants), afin qu’ils Le reconnaissent à travers nous […]66.
Les membres de la Badaliyya devaient lutter pour leur sanctification personnelle, devenir
Pour L. Massignon, se sanctifier, c’est donc figurer au nombre des abdāl : tel est le terme
arabe qui, permet le mieux de rendre compte de sa compréhension de la sainteté, car il rend
compte de cette idée de substitution mystique. L. Massignon reprend ici un terme qui existe
dans l’univers mystique de l’islam, mais il se le réapproprie et lui attribue une tout autre
signification.
Pour le fondateur de la Badaliyya, la communauté des saints, des abdāl, est le point d’appui
qui élève le monde. La sainteté est une voie de rédemption, de réconciliation avec Dieu. La
sainteté est contagieuse, elle est efficiente à dose homéopathique et elle permet de guérir de
66
Lettre annuelle de la Badaliya, n°I, du 6 /I/1947, Le Caire. Citée dans : Borrmans ; Jacquin, Badaliya : au nom
de l’autre, 1947-1962, 51-52. Nous soulignons.
67
Krokus, The Theology of Louis Massignon, 203.
460
d’expier ses propres péchés. Mais être appelée à la sainteté c’est aussi, par compassion,
l’une des manières d’y parvenir est la substitution mystique : il s’agit alors de s’offrir
à la place de l’autre et de demander à Dieu… au Dieu juge, son salut. L’emphase mise sur la
souffrance, nécessaire offrande du pécheur au Dieu juge, informe sur une conception de la
Le chercheur hollandais concède que le côté catholique était le plus saillant : on pouvait le
déceler dans sa vision de la grâce, sa croyance dans les saints et les intercesseurs, sa
du monde peut être apparaître comme une extension de la catholica. Mais il était aussi, par
certains côtés, très protestant : dans sa vision de l’Écriture comme viaticum et dans la
68
Waardenburg, « L. Massignon’s study of religion and Islam: …», 155.
461
manière singulière qu’il avait d’argumenter à partir des textes de l’Écriture, dans sa manière
personnelle d’interpréter la Bible, dans son respect pour l’expérience personnelle comme
Waardenburg souligne qu’il y avait aussi un côté orthodoxe en lui : dans sa dévotion aux
perception des Mystères essentiels, dans la valeur qu’il accordait au consentement des
Si la foi chrétienne fut celle qui eut la plus forte empreinte sur sa vie, il était néanmoins
évoque à ce sujet son adoration du Dieu unique dans son absolue transcendance, sa pratique
contre les compromis. L. Massignon aimait à souligner les correspondances entre l’islām et
le christianisme, et l’islām était pour lui une religion naturelle possédant encore des valeurs
entrer les unes les autres en conflit. De ces nœuds pouvait résulter une certaine
était considéré par certains comme un « musulman-catholique » : lors de l’audience que lui
69
Waardenburg, « L. Massignon’s study of religion and Islam… », 155.
462
accorde le pape au sujet de la Badaliyya le 18 juillet 1834, ce dernier le qualifie de
« musulman-catholique » : « [Le Saint Père] m’a taquiné, disant qu’à force d’aimer, j’étais
certains concepts spirituels chrétiens, priant l’Angelus trois fois par jour par référence aux
trois prières d’Abraham, intériorisant les cinq piliers de l’islām et récitant la fātiḥa devant
un crucifix71.
La spiritualité de L. Massignon revêt donc une certaine forme de complexité, unique. Elle est
cohérence, du sens entre des aspirations distinctes, d’unir et de rassembler ce qui est
habituellement séparé. Les figures qui sont pour L. Massignon des modèles de sainteté sont,
nous l’avons vu, majoritairement chrétiennes, mais pas exclusivement. Gandhi sera l’un de
ses intercesseurs, mais surtout, la figure d’al-Ḥallāj occupera dans sa vie spirituelle une place
centrale.
Comment l’islamologue a-t-il traité la figure d’al-Ḥallāj ? À travers quel usage des
sources a-t-il tracé le portrait de celui qu’il appelle le « martyr mystique de l’islām » ? Abū
70
Lettre de Massignon à son filleul, Jean-Mohammed Abd-el-Jalil, citée dans : Jacquin ; Borrmans, Massignon
Abd-el-Jalil, Parrain et filleul, 108.
71
Krokus, The Theology of Louis Massignon, 223.
463
près de Bayḍā’ en 244/858 et est mort à Bagdad en 309/922. Pour une courte biographie de
Étant donné qu’al-Ḥallāj fut de son vivant une figure controversée et qu’il vécut pendant
une période politiquement troublée, une certaine confusion se dégage de l’examen des
sources : les polémiques suscitées par ses ennemis et ses soutiens rendent le travail de
Dans son article, Hasan ud Din Hashmi présente un élément ayant de surcroît compliqué ce
tableau : l’existence de deux « Ḥallāj » vivant au même moment, sur le même territoire.
« L’autre Ḥallāj » appartenait à la secte shīʿite des qarmates, il était magicien et sorcier.
Hashmi explique qu’il n’est pas toujours aisé, dans les sources, de distinguer ce qui concerne
al-Ḥallāj « le mystique » d’une part, et al-Ḥallāj « le sorcier qarmate » d’autre part75, certains
L’entreprise historiographique est également rendue périlleuse par la rareté des œuvres de
première main dont il est possible d’affirmer qu’al-Ḥallāj (le mystique) est lui-même
l’auteur.
72
Jawid Mojaddedi, « Ḥallāj, Abu’l-Moḡiṯ Ḥosayn », in EIr, XI/6 (2003) : 589-592.
URL : http://www.iranicaonline.org/articles/hallaj-1 ] Réf. du 20/VI/2019]
73
Hasan ud-Din Hashmi, « Al-Hallāj, between reality and misunderstanding », Jusur, no 3 (1987): 61-81.
74
Hashmi, « Al-Hallāj, between reality and misunderstanding », 61.
75
Hashmi, « Al-Hallāj, between reality and misunderstanding », 72-77.
76
Hashmi, « Al-Hallāj, between reality and misunderstanding », 62.
464
L. Massignon, en 1913, dans le Kitâb al-Ṭawâsîn77, indique que les quarante-sept titres
énumérés pour al-Ḥallāj dans le Kitāb al-fihrist de Muḥammad b. Isḥāq b. al-Nadīm (m.385-
8/995-8 ?) le sont « soixante-six ans après la mort d’al-Ḥallāj, ce qui fait, écrit-il, qu’on peut
douter s’il mit à tous ces ouvrages la dernière main »78. Au vu de cette incertitude, le
chercheur choisit de réunir ces ouvrages sous l’appellation « Corpus Hallagiacum » (en
Manṣour al-Ḥallāj 80, ouvrage qui contient une première édition des Akhbār al-Ḥallāj81. Au
sujet de ce recueil anonyme, édité pour la troisième fois par L. Massignon en 1957, Georges
77
Sur les manuscrits employés par Massignon et sur l’édition donnée de ce texte en 1972 par P. Nwyia voir :
Paul Nwyia, «Ḥallāǧ, Kitāb al-Ṭawasīn, édition nouvelle», Mélanges de l’Université Saint Joseph, t. XLVII (1972) :
185-238.
78
Massignon; al-Ḥallāj, Kitâb al Ṭawâsîn, I-II n.3.
79
Massignon; al-Ḥallāj, Kitâb al Ṭawâsîn, I-II n.3.
80
Louis Massignon; al-Ḥusayn b. Manṣūr al-Ḥallāj, Quatre Textes inédits relatifs à la biographie d’Al Hosayn-Ibn
Manṣour al Ḥallāj (Paris: Geuthner, 1914). Contient les Akhbār al-Ḥallāj sur la base de quatre manuscrits.
81
Il en donnera ensuite plusieurs éditions :
- Louis Massignon ; al-Ḥusayn b. Manṣūr al-Ḥallāj, Akhbār al-Ḥallāj, texte ancien relatif à la prédication et au
supplice du mystique musulman al-Ḥosayn b. Manṣour al-Ḥallāj (Paris, Éditions Larose, 1936). Sur la base de six
manuscrits.
- Louis Massignon ; Paul Kraus ; al-Ḥusayn b. Manṣūr al-Ḥallāj, Akhbār al-Ḥallāj, recueil d’oraisons et
d’exhortations du martyr mystique de l’Islam Husayn ibn Mansûr Hallâj ... Publié, annoté et traduit par Louis
Massignon et Paul Kraus... 3e édition, reconstruite et complétée par Louis Massignon... (Paris : Vrin, 1957).
- Louis Massignon ; Paul Kraus ; al-Ḥusayn b. Manṣūr al-Ḥallāj, Akhbār al-Ḥallāj, recueil d’oraisons et
d’exhortations du martyr mystique de l’Islam Husayn ibn Mansûr Hallâj… (Paris : Vrin, 1975).
465
manteau ; les citations directes en sont de peu d’étendue et rares eu égard à
l’immensité quantitative de la littérature mystique en arabe et en persan82.
Enfin, concernant le Dîwân 83, Carl W. Ernst souligne que L. Massignon effectua, en le
composant, une reconstitution, rassemblant des poèmes épars qu’il avait lui-même réunis84.
Selon C. Ernst, L. Massignon savait qu’un pur recueil littéraire de la poésie d’al-Ḥallāj n’avait
Ces remarques illustrent la difficulté que revêt toute tentative d’accéder à des textes dont al-
Ḥallāj serait lui-même l’auteur. Or, seules les sources contemporaines d’al-Ḥallāj pourraient
permettre d’avoir accès à ce dernier, tel qu’il fut de son vivant. Pour Naṣer Mūsā Daḥdal, qui
qu’il a personnellement écrites86. Or, nous n’avons pas aujourd’hui d’ouvrage intégralement
82
Georges Vajda, « Recension de : Louis Massignon. Akhbār al Ḥallāj. Recueil d’oraisons et d’exhortations du
martyr mystique de l’Islam Ḥusayn ibn Manṣūr Ḥallāj », RHR, vol. 152, no 2 (1957) : 244. Nous soulignons.
83
al-Ḥusayn b. Manṣūr al-Ḥallāj ; Louis Massignon, « Le Dîwân d’Al-Hallâj : Essai de reconstitution, édition et
traduction», Journal Asiatique (Janvier-Mars 1931) : 1-193.
84
Carl W. Ernst, Hallaj : Poems of a Sufi Martyr ( Evanston, Illinois : Northwestern University Press, 2018), 32. ok
85
Ernst, Hallaj : Poems of a Sufi Martyr, 32. D’après Denis Gril, le travail de Massignon, en tentant de
reconstituer un Dîwân ḥallājien comporte des insuffisances puisque nombre de citations éparses dans les
ouvrages de la mystique musulmane ont été omises par lui. Denis Gril, « Recension de : Ruspoli Stéphane, Le
message de Hallâj l’Expatrié. Recueil du Dîwân, Hymnes et prières, Sentences prophétiques et philosophiques
(2005) », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, no 121-122 (avril 2008) en ligne].
URL : http://journals.openedition.org/remmm/4513] Réf. du 21/VI/2019]
86
Naṣer Mūsā Daḥdal, Al-Ḥusayn Ibn Manṣūr Al-Ḥallāǧ, Vom miβgeschick des « einfachen » ṣūfī zum Mythos
vom Märtyrer Al-Ḥallāǧ (Erlangen : Oikonomia, 1983), 45.
466
écrit par al-Ḥusayn b. Manṣūr al-Ḥallāj. N.M. Daḥdal fait observer que ni le Dîwân ni le Kitāb
Al-Ṭawâsîn n’existaient à l’origine sous la forme que nous leur connaissons aujourd’hui87.
Fait significatif, ce chercheur fait observer que, de manière surprenante, al-Ḥallāj n’est pas
considéré comme un martyr dans les œuvres mystiques rédigées juste après sa mort88. Aussi
écrit-il que L. Massignon a privilégié des sources postérieures, déjà empreintes de l’auréole
D’après N.M. Daḥdal, pour obtenir une image originale de la personnalité d’al-Ḥusayn b.
Manṣūr, il est essentiel d’étudier la manière dont les mystiques musulmans ont envisagé son
exécution peu de temps après sa mort90. De son vivant, il était considéré par ses
contemporains comme un fervent ṣūfi qui jeûnait, priait beaucoup et lisait constamment le
Qur’ān. Ses adversaires, cependant, le considéraient comme un magicien qui aurait pu être
La lecture du travail de N.M. Daḥdal suggère que l’image d’al-Ḥallāj comme martyr s’est
développée postérieurement. Peu à peu, certains auteurs vont souligner dans leur portrait
L. Massignon, en privilégiant les sources postérieures, privilégie l’image du martyr qui s’est
développée au fil des siècles : il privilégie le discours mythique qui peu à peu s’est répandu.
87
Daḥdal, Al-Ḥusayn Ibn Manṣūr Al-Ḥallāǧ, 45.
88
Claude Gilliot, « Recension de : Naṣer Mūsā Daḥdal, Al-Ḥusayn Ibn Manṣūr Al-Ḥallāǧ, Vom miβgeschick des
« einfachen » ṣūfī zum Mythos vom Märtyrer Al-Ḥallāǧ (1983) », Arabica, no 33 (1er Jan 1986), 125-126] : 125.
89
Gilliot, « Recension de : Naṣer Mūsā Daḥdal, Al-ḥusayn Ibn Manṣūr Al-Ḥallāǧ » : 125.
90
Daḥdal, Al-Ḥusayn Ibn Manṣūr Al-Ḥallāǧ, 107
91
Daḥdal, Al-Ḥusayn Ibn Manṣūr Al-Ḥallāǧ, 107.
467
5.2.2 Un prisme hagiographique
Ainsi peut-on, chez ʿAṭṭar (m.v. 586/1190?) qualifier le traitement de la figure d’al-
Ḥallāj, d’hagiographique, selon Leili Anvar. Dans un article intitulé « Le genre hagiographie à
Or, il apparaît clairement, à la lecture du texte, qu’il y a des saints dont la personnalité
fascine ʿAttār et qui l’inspirent donc en tant que poète. Rien que le nombre de pages
consacrées à un Bāyazīd ou à un Hallādj est nettement supérieur au nombre de pages
consacrées à quelqu’un comme Abū ʿAli Shaqīq ou même Abū Hanīfa et Shāfiʿī, qui sont
pourtant des personnes beaucoup plus orthodoxes. En fait, le poétique tend sans cesse
à prendre le pas sur le didactique et finit par triompher dans le final halladjien93.
C’est dans ce texte, Tadhkirat al-awliyā’ (Le mémorial des saints) de ʿAṭṭār, que l’islamologue
découvrit tout d’abord al-Ḥallāj. Ce dernier est le seul des soixante-douze saints évoqués
92
Leili Anvar-Chenderoff, « Le genre hagiographie à travers le Tadhkirat al-awliyā’ de Farīd al-dīn ʿAttār », in
Saints orientaux, éd. par Denise Aigle, préf. André Vauchez (Paris : De Boccard, 1995), 39-53.
93
Anvar-Chenderoff, « Le genre hagiographie à travers le Tadhkirat al-awliyā », 45. Nous soulignons.
468
l’essence de la vie des saints ». […] Ce qui signifie que l’hagiographie est avant tout la
remémoration d’une souffrance, un lieu de communion dans la souffrance
transcendée94.
L. Anvar dégage ainsi les caractéristiques hagiographiques du texte de Farīd al-dīn ʿAttār,
caractéristiques qui évoquent le texte de L. Massignon lui-même : ne peut-on pas dire que
Selon Michel de Certeau, l’hagiographie vise l’édification (une exemplarité). Elle s’inspire du
culte des saints et est destinée à le promouvoir. Or, dans la préface de la Passion, on peut
lire : « Le titre La Passion d’al-Ḥallāj exprime plus qu’un thème littéraire : une légende de
commémoraison des martyrs aux lieux de leurs tombeaux. Aussi, l’hagiographie s’intéresse-
t-elle moins, durant les premiers siècles, à la vie qu’à la mort du témoin. Or, nous retrouvons
cette caractéristique dans l’œuvre de L. Massignon, qui intitule sa thèse « Passion de […]
Pour M. de Certeau,
Alors que la biographie vise à poser une évolution, et donc des différences,
l’hagiographie postule que tout est donné à l’origine avec une « vocation », avec une
« élection » ou, comme dans les vies de l’Antiquité, avec un ethos initial. L’histoire est
alors l’épiphanie progressive de ce donné, comme si elle était aussi l’histoire des
94
Anvar-Chenderoff, « Le genre hagiographie à travers le Tadhkirat al-awliyā », 47. Nous soulignons
95
Massignon, Passion (1922), I, XI. Nos italiques.
469
rapports entre le principe générateur du texte et ses manifestations de surface. [….]
Du saint adulte, on remonte à l’enfance, en qui se reconnaît déjà l’effigie posthume. Le
saint est celui qui ne perd rien de ce qu’il a reçu96.
Cette épiphanie progressive d’un donné, cette empreinte de l’effigie posthume décelable
chez l’enfant, nous les retrouvons dans la manière dont L. Massignon évoque la vie d’al-
Ḥallāj, par exemple dans son texte : « Perspective transhistorique sur la vie de Hallâj », en
amont du Dîwân : « Quand sa mère devint enceinte de lui, elle fit vœu de l’offrir comme
serviteur à des fuqarâ (religieux et pauvres volontaires) […]. Et elle le nomma Husayn, en
souvenir du fils martyrisé de Fâtima, la fille bénie du Prophète. Il naît en Iran, en Fars, à Tûr,
Le choix d’un nom qui commémore le martyre du fils de Fāṭima, dès sa conception, annonce
le martyre à venir. Le choix du prénom est porteur de l’amère destinée. Dans un entretien
radiophonique, L. Massignon reprend cette idée que le nom est porteur de la destinée. « Je
pense de plus en plus que c’est par sa mère que Ḥallāj a porté ce prénom de Ḥusayn, c’est la
mère qui donne le nom à l’enfant et elle lui donne son destin. Elle le conçoit, elle ne le
comprend pas »98. Dans ce même texte, « Perspective transhistorique sur la vie de Hallâj », L.
Massignon qualifie al-Ḥallāj de saint et écrit : « Mais s’il est vrai qu’un homme saint (tel
qu’en lui-même enfin l’éternité le change ) n’acquiert son visage définitif que posthume99…».
96
Michel de Certeau, « Hagiographie » in Encyclopædia Universalis,
URL :] https://www.universalis.fr/encyclopedie/hagiographie/] Réf. du 21/VI/2019]. Nous soulignons.
97
Louis Massignon, « Perspective transhistorique sur la vie de Hallâj », in Dîwân, Hoceïn Mansûr Hallâj, traduit
et présenté par L. Massignon (Paris : Ed. des cahiers du Sud, 1955), XIII-XLVII], XIII.
98
Massignon ; Amrouche ; Des idées et des hommes enregistrement audio].
99
Massignon, « Perspective transhistorique sur la vie de Hallâj » (1955), XXXVIII. Cite Stéphane Mallarmé.
470
historiques en fonction de leur valeur super-historique ou transhistorique : la biographie
réelle ne peut être écrite qu’en prenant en compte cette histoire posthume du saint » 100.
tragédie grecque, on sait l’issue dès le début, avec cette différence que là où la loi du destin
grec impliquait la chute du héros, la glorification de Dieu demande le triomphe du saint » 101.
Ce que L. Massignon reconstitue c’est : une biographie, une doctrine102 son œuvre, sa
l’hagiographie104. L. Massignon tente en réalité d’unir les deux genres en une seule et même
écriture. Aussi peut-on parler chez lui de « prisme hagiographique ». Or, d’après Eric
Geoffroy,
De par sa nature, l’adab al-manāqib n’a que rarement vocation scientifique. Il s’agit
d’un genre subjectif à plus d’un titre, qui peut agir comme un prisme déformant sur
notre vision de la personnalité du saint. Tout d’abord, il faut rappeler que la relation −
100
Certeau (de), « Hagiographie », EU.
101
Certeau (de), « Hagiographie », EU.
102
Comme le fait remarquer P. Lory, Massignon avait étudié les écrits et paroles de Ḥallāj en tentant de
recomposer une doctrine théologique homogène et structurée, une sorte de « kalām hallajien », comme on le
voit notamment dans le vol. III de la Passion (1975). Lory Pierre, « Conférence de M. Pierre Lory », École
Pratique des Hautes Études, Section des sciences religieuses, Annuaire 1994-1995, t.103 (1994) : 231.
103
Gril, « Recension de : Ruspoli Stéphane, Le message de Hallâj l’Expatrié….» 121-122.
104
En dépit de l’extraordinaire travail de Louis Massignon et de ce qu’il a accompli, la Passion est pratiquement
illisible, peut-on lire dans : Ernst, Hallaj : Poems of a Sufi Martyr, 30. Pour une critique de La Passion comme
historiographie, voir aussi : Fritz Meier, « Recension de : Hoceïn Mansûr Hallâj, Dîwân (1955) », Oriens, vol. 16
(31 déc. 1963) : 374.
471
spirituelle mais aussi psychologique et émotionnelle − qui lie l’auteur au saint a une
grande incidence sur le discours hagiographique105.
Eric Geoffroy fait observer combien la distance temporelle peut amener
émotionnelle entre le sujet étudié et l’auteur est comme nulle : al-Ḥallāj est au cœur de sa
vie, c’est une figure qui l’habite tout entier, intellectuellement et spirituellement. Il n’y a pas
ici de distance critique, mais plutôt une ferveur, une fascination, une proximité aveuglante.
figure d’al-Ḥallāj.
Nous avons décrit les modèles de sainteté qui furent ceux du chercheur et mis en
lumière l’existence d’un prisme hagiographique à travers lequel il lit la vie d’al-Ḥallāj. Quel
type de saint fut donc ce mystique à ses yeux ? S’agit-il d’un type islamique ? Ou d’une image
105
Eric Geoffroy, « Hagiographie et typologie spirituelle à l’époque mamelouke », in Saints orientaux, éd. par
Denise Aigle, préf. André Vauchez (Paris : De Boccard, 1995), 83-98], 83. Nous soulignons.
106
Geoffroy, « Hagiographie et typologie spirituelle à l’époque mamelouke », 84. Nous soulignons.
472
Pour le savoir nous commencerons par examiner les caractéristiques de la sainteté en islām,
puis nous verrons dans quelle mesure al-Ḥallāj peut être qualifié de saint «ʿīsawī». Nous
définit sa sainteté.
Parler de la sainteté d’un mystique musulman peut paraître paradoxal à double titre :
comme le fait remarquer Carl Ernst, le saint est celui qui n’a pas conscience d’être saint,
celui dont l’ego est annihilé107. Par ailleurs, peut-on parler de la sainteté d’un humain alors
Tout d’abord, par quel terme le saint ou la sainte sont-ils désignés ? Le terme le plus ancien
qui servit à qualifier les hommes épris de Dieu est le terme « ṣūfi », qui désigna ceux qu’une
quête de Dieu avait conduits à intérioriser leur religion et à adopter un genre de vie
distinctif qui impliquait une consécration à la piété (nusk) et à l’ascèse (zuhd)109. Le vocable
walāya fut introduit au IXe siècle dans le lexique technique de la mystique musulmane par
Ḥakīm al-Tirmidhī110. Cet auteur utilise le nom de walī pour désigner un mystique, non celui
de ṣūfi 111.
107
Ernst, Hallaj : Poems of a Sufi Martyr, 25.
108
Aigle Denise, « Sainteté et miracles en Islam médiéval : l’exemple de deux saints fondateurs iraniens », in
Miracles, prodiges et merveilles au Moyen Age, Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de
l’enseignement supérieur public, 25ᵉ congrès, Orléans (Paris : Publications de la Sorbonne, 1995), 47-73], 48.
109
Aigle, « Sainteté et miracles en Islam médiéval : l’exemple de deux saints fondateurs iraniens », 49.
110
Aigle, « Sainteté et miracles en Islam médiéval : l’exemple de deux saints fondateurs iraniens », 48.
111
Bernd Radtke, « The concept of Wilāya in Early Sufism», in The heritage of Sufism, ed. by Leonard Lewisohn
(Oxford: Oneworld, 1999), I, 493-496], 488.
473
Comme l’écrit M. Chodkiewicz, on traduit habituellement le mot saint par walī (pl. awliyā’),
fondé sur la racine WLY112. Le sens premier de WLY est celui de proximité, de contiguïté ; en
dérivent deux familles de significations : « être ami », d’une part, « gouverner, diriger,
prendre en charge », d’autre part. Le walī c’est donc proprement l’« ami », celui qui est
proche mais aussi, le nāṣir, « celui qui assiste », le mudabbir, « celui qui régit »113.
Les occurrences de la racine WLY dans le Coran sont nombreuses : on la rencontre deux cent
vingt-sept fois114. Walī est l’un des Noms de Dieu (Q. 2 :257)115.
donnerait à penser qu’il existe des intermédiaires entre Dieu et le croyant. Comme le fait
observer Claude Gilliot, le Qur’ān associe dans cette condamnation la fonction que les
chrétiens assignent au Christ (Q. 9 :31). Le culte des saints va cependant s’établir peu à peu.
On distinguera alors d’une part le « culte des saints » et les exempla qui, dès la Révélation
qur’ānique sont proposés à l’imitation aux musulmans : les prophètes (bibliques et non
112
Cependant, les véritables équivalents des termes français « saint » ou « sainteté » devraient être formés sur
la racine QDS, qui exprime l’idée de pureté, d’inviolabilité, ou encore sur la racine HRM, qui exprime la notion
de « sacralisation ». Or, ni les mots issus de la racine QDS ni ceux issus de la racine HRM ne sont normalement
appliqués aux personnages que désigne le mot walī, à l’exception, pour QDS, de l’emploi − à titre posthume – de
l’eulologie traditionnelle : qaddasa Llāhu sirrahu (« Que Dieu sanctifie son secret !»). Michel Chodkiewicz, Le
sceau des saints (Paris : Gallimard, 1986), 33-34. Cet auteur note que le vocabulaire arabe chrétien utilise qiddīs
pour désigner les saints.
113
Chodkiewicz, Le sceau des saints, 34.
114
Chodkiewicz, Le sceau des saints, 36.
115
Chodkiewicz, Le sceau des saints, 37.
474
bibliques)116. Le Prophète Muḥammad est Le modèle par excellence : c’est sur le Qur’ān et sur
la Sunna que se fonde le modèle de toute sainteté en islām 117. La doctrine de l’impeccabilité
d’intercession (shafāʿa) pour la communauté musulmane118. Ainsi, être saint, c’est avant tout
être un musulman exemplaire qui pratique les vertus du Prophète, de ses Compagnons et
des « pieux anciens » (al-salaf al-ṣāliḥ) : l’assiduité à la prière canonique ; la défense des
L’amour du Prophète, est profondément ancré dans la conscience des musulmans en général
et des mystiques en particulier, dès les premiers siècles de l’islām120. Jean-Jacques Thibon fait
observer que Abū ʿAbd al-Raḥmān al-Sulamī, dans l’introduction de ses Ṭabaqāt al-ṣūfiyya,
décrit les saints comme ceux qui suivent les traditions prophétiques (muttabiʿūn sunan al-
ḥadīth est alors le signe visible de ce lien qui relie le transmetteur au Prophète, il représente
certes un savoir qui est transmis, mais il recèle également une efficacité spirituelle122.
116
Claude Gilliot, « Sainteté et mystique en islam », La Vie spirituelle [Paris] t. 143, no 684 (mars-avril 1989)
269-281]: 270.
117
Denis Gril, « De l’usage sanctifiant des biens en islam », RHR, vol. 215, no 1 (jan.-mars 1998), 59-89] : 60.
118
Gilliot, « Sainteté et mystique en islam », 271.
119
Gilliot, « Sainteté et mystique en islam », t 271-272
120
Jean-Jacques Thibon, « Transmission du hadith et modèle prophétique chez les premiers soufis », Archives
de sciences sociales des religions, no 178 (juil. -sept. 2017), 71-88] : 72.
121
Thibon, « Transmission du hadith et modèle prophétique chez les premiers soufis », 77.
122
Thibon, « Transmission du hadith et modèle prophétique chez les premiers soufis », 76.
475
Très tôt, certains ne se sont pas contentés d’un modèle « exotérique » de sainteté. Les
mystiques ont cultivé une expérience religieuse interne, mettant l’accent sur la recherche
passions et des innovations blâmables en matière religieuse, respect des conseils des
maîtres, service d’autrui. Le fait d’accorder toute la place à Dieu entraîne un déplacement du
général. De cette ascèse, Sarī al-Saqaṭī (m. 253/867) le maître de Junayd, donne la définition
suivante : « Avoir le cœur vide de ce dont les mains sont vides »124.
C. Gilliot souligne que les saints étaient toujours des hommes de science, de véritables
ʿulamā’, pas seulement des thaumaturges ou des faiseurs de pluie125. Pour ce chercheur, il n’y
a pas de mystique musulmane sans sainteté : la mystique naît et se nourrit de la sainteté des
D’après D. Gril, les spirituels de l’islām vécurent avant tout en eux-mêmes ce désir de
mort physiologique. La mort initiatique est synonyme d’extinction de l’ego humain en Dieu.
123
Gilliot, « Sainteté et mystique en islam », 272
124
Gril, « De l’usage sanctifiant des biens en islam », 70.
125
Gilliot, « Sainteté et mystique en islam », 274
126
Gilliot, « Sainteté et mystique en islam », 273
127
Gril, « De l’usage sanctifiant des biens en islam », 63.
128
Eric Geoffroy, « La mort du saint en islam », RHR, vol. 215, no1 (Jan.-mars 1998) : 17-34.
476
Elle détient une précellence comparable à celle qu’a le grand jihād (la lutte contre l’ego,
l’union tant attendue avec Dieu. Elle est vécue comme une fête nuptiale129.
Certains mystiques sont « ravis » en Dieu, extatiques, majdhūb (pl. majādhīb). Les plus
grands saints ont goûté cette absence au corps. Par ailleurs, la mort a le privilège de voiler,
d’« enfouir » de façon définitive le saint caché, lorsque sa sainteté est mise à jour ; le malāmī
Les saints accordent une place dérisoire à la mort. E. Geoffroy cite le cas d’al-Ḥallāj, mutilé
sur son gibet, disant à son ami Shiblī qui lui demandait ce qu’est le soufisme : « Son moindre
degré, tu le vois ici » 131. Le martyr signifiait par-là l’insignifiance que revêtait pour lui la
extatiques au couperet des censeurs, les juges musulmans132. Plusieurs textes laissent à
penser qu’il a prémédité son propre meurtre, comme cette parole adressée à son ami al-
Shiblī (m. 334/945) : « Aboû Bakr […] donne-moi la main pour la grande œuvre que nous
Même al-Ḥallāj, lors de son supplice qu’il vit dans un état de béatitude, prononce ce verset :
129
Geoffroy, « La mort du saint en islam », 17.
130
Geoffroy, « La mort du saint en islam », 18, 19.
131
Geoffroy, « La mort du saint en islam », 21 cite Emile Dermenghen, Vie des saints musulmans (Paris, Sindbad,
1981), 224.
132
Geoffroy, « La mort du saint en islam », 23.
133
Massignon, Passion (1922), II, 762.
477
« Les incroyants veulent la hâter [l’heure du Jugement, ou ici l’heure de la mort], mais les
croyants la craignent car ils savent qu’elle est incertaine » (Q. 42 : 18)134. De façon globale,
écrit E. Geoffroy, « le caractère sobre et lucide de la mort du saint musulman l’emporte sur
sainteté d’une personne ne se trouve pas établie, déclarée, par l’autorité religieuse. Or, dans
étranger à l’islām ? Il étudie «la procédure de canonisation » et le rôle de l’ijmāʿ al- fuqahā’
en cette matière137. Nous croyons que L. Massignon projette une réalité catholique sur une
réalité musulmane. Se fonder sur le consensus de l’ijmāʿ al-fuqahā’ pour statuer sur la
sainteté d’une personne, n’est-ce pas aborder l’islām avec un prisme chrétien ? En islām,
c’est le plus souvent à travers la vox populi que la sainteté peut être reconnue, mais il n’y a
pas, comme dans l’Église catholique, de processus de canonisation au sein d’une instance
religieuse.
134
Geoffroy, « La mort du saint en islam », 28.
135
Geoffroy, « La mort du saint en islam », 28.
136
Massignon, Passion (1922), I, 357.
137
Massignon, Passion (1922), I, 359.
478
5.4 Al-Ḥallāj, un saint ʿīsawī138
Dans le discours qur’ānique, la place de Jésus est assez limitée : il est cité dans 31
versets139, ce qui est peu si l’on compare avec Abraham (64 versets) et Moïse (131 versets) 140.
Lorsque Jésus est appelé « parole (kalima) de Dieu », ou « esprit (rūḥ) venu de Dieu », ces
expressions sont dépouillées, dans le contexte qur’ānique et chez les commentateurs, des
significations qu’elles revêtent pour les chrétiens141. Le Jésus qur’ānique est distinct de celui
des Évangiles.
Selon la foi musulmane, la Loi apportée par Jésus a été abrogée par celle de Muḥammad,
sceau des prophètes142. Par ailleurs, Jésus n’est pas, en islām, la source exemplaire de la vie
c’est en se référant à ce type que M. Chodkiewicz explique certaines ressemblances entre al-
Ḥallāj mis en croix et demandant de pardonner à ses bourreaux, et Jésus. On peut parler ici,
selon l’expression d’Ibn ʿArabī, d’« héritage christique » au sein de la sphère de la sainteté
muḥammadienne, qui inclut toutes les modalités de sainteté des prophètes antérieurs144.
D’après Ibn ʿArabī, un même walī peut cumuler plusieurs héritages prophétiques au cours de
identification, tel al-Ḥallāj, évoqué dans les Illuminations de la Mekke (Futūhāt al-
138
Chodkiewicz, Le sceau des saints, 104.
139
Soit sous le nom de Jésus (ʿĪsā), soit sous le nom du Messie (al-Masīḥ).
140
Roger Arnaldez, Jésus dans la pensée musulmane (Paris : Desclée, 1988), 13.
141
Arnaldez, Jésus dans la pensée musulmane, 14.
142
Arnaldez, Jésus dans la pensée musulmane, 15.
143
Arnaldez, Jésus dans la pensée musulmane, 16 ; 24.
144
Chodkiewicz, Le sceau des saints, 103.
145
Chodkiewicz, Le sceau des saints, 102.
479
makkiyya)146 à propos « de la science propre à Jésus » : « Cette science était celle de Husayn
cruciforme147.
Al-Ḥallāj disait : « C’est dans la religion de la croix que je mourrai » (fa fī dīni al-ṣalīb yakūnu
mawtī) 148. Ces paroles confirment ce rattachement au type christique, manifestation d’une
Reprenant la même idée, Seyyed Hossein Nasr écrit qu’al-Ḥallāj représente la grâce spéciale
du Christ telle qu’elle se manifeste dans l’univers islamique. Il est un « soufi christique », si
l’on peut se permettre d’employer un tel terme, ce qui revient à dire qu’il manifeste en lui-
même al-baraka al-ʿīsawiyya…151 Cela ne veut pas dire qu’il a été influencé par le
existe la possibilité d’un rayonnement de la lumière irradiée par les fondateurs d’autres
146
Au chapitre XX.
147
Chodkiewicz, Le sceau des saints, 103.
148
Cette formule a inspiré le titre de l’ouvrage suivant : Arnaldez, Hallâj ou la religion de la croix.
149
Chodkiewicz, Le sceau des saints, 103.
150
Chodkiewicz, Le sceau des saints, 103, n2.
151
Seyyed Hossein Nasr, L’Islam traditionnel face au monde moderne, tr. G. Kondracki ; C. Pourquier,
(Lausanne : L’Âge d’homme, 1993), 180.
152
Nasr, L’Islam traditionnel face au monde moderne, 180.
480
spiritualité de type abrahamique, mosaïque ou christique. Al-Ḥallāj, représente ainsi une
Nous étudierons à présent deux aspects : tout d’abord le type ʿīsawī d’al-Ḥallāj, c’est-à-dire la
ressemblance entre al-Ḥallāj et Jésus, puis, nous essaierons de comprendre qui est Jésus pour
al-Ḥallāj. Ensuite, nous analyserons la manière dont L. Massignon interprète la mort d’al-
Ḥallāj.
Al-Ḥallāj a dit : « C’est dans la religion de la croix que sera ma mort ». Pour R.
Arnaldez, cela ne veut pas dire qu’il mourra chrétien, mais c’est une affirmation de sa foi en
l’exemple de Jésus et était-il persuadé de l’efficacité religieuse de sa mort pour le bien des
croyants et pour la Vérité. R. Arnaldez cite les lignes suivantes, consignées par le greffier
Et l’un des disciples de Ḥallâj soutint que celui qui avait été supplicié était un ennemi
de Ḥallâj, transformé à sa semblance […] Certains d’entre eux prétendirent qu’ils
l’avaient aperçu le lendemain même du jour où ils avaient vu sa fin et son supplice,
monté sur un âne, suivant la route de Nahrawân154.
De la même manière qu’il est question dans le Qur’ān de la substitution d’une autre
personne à Jésus (Q4 :157), il est question ici de la substitution d’une autre personne à al-
Ḥallāj. En effet, par analogie avec ce que dit le Qur’ān de la mort de Jésus, certains mystiques
153
Nasr, L’Islam traditionnel face au monde moderne, 180.
154
Arnaldez, Jésus dans la pensée musulmane, 229, cite Massignon, Passion (1975), I, 619.
481
ont pensé qu’al-Ḥallāj, homme saint, n’avait pas été réellement crucifié, mais qu’au dernier
Voici un autre récit, attribué à l’imām Sarakhsī (m. 389/999) qui avait dix-sept ans lors de
Je me trouvai à Bagdâd quand Ḥusayn –b- Mansûr (Ḥallâj) fut crucifié ; et un jour que
je passais, après son supplice, dans une des rues, je fus croisé par un chevalier monté
qui s’était voilé le visage de son turban de soie écrue et tenait dans sa main une lance.
A mon approche, il leva son voile et je reconnus Ḥusayn b. Manṣûr qui me dit : « ô Abû
ʿAlî, si on te demande si tu as vu Ḥusayn b. Manṣûr, réponds : oui »156.
Ce récit évoque l’apparition du Christ ressuscité à ses disciples, ainsi que le rapportent les
Évangiles, celui de Luc, par exemple : Lc (24, 13-15). Comme l’écrit R. Arnaldez, « Ce qui est
intéressant et curieux, c’est que l’image du Jésus qur’ānique recouvre dans ces récits l’image
du Jésus des Évangiles, comme si le Jésus des Évangiles transparaissait à travers le Jésus du
Coran »157. Enfin, voici les paroles prophétiques que prononça al-Ḥallāj au cours d’une
Me voici à l’agonie, mis à mort, crucifié, brûlé : les vents emportent mes cendres
dispersées et les précipitent dans les eaux courantes [elles furent jetées dans le Tigre],
cendres dont un seul grain au parfum d’aloès sera l’assise du Temple de mes
transfigurations, vraiment plus imposant que les montagnes inébranlables158.
155
Arnaldez, Hallâj ou la religion de la croix, 39.
156
Arnaldez, Jésus dans la pensée musulmane, 229-230.
157
Arnaldez, Jésus dans la pensée musulmane, 230.
158
Arnaldez, Jésus dans la pensée musulmane, 231.
482
Cette idée de la destruction du temple du corps humain et de sa reconstruction est une idée
au corps humain159.
D’autres récits invitent à effectuer un rapprochement entre Ḥallāj et Jésus, tel le récit du
perroquet ressuscité, qui fait écho à l’oiseau de glaise du Qur’ān (Q. 3 :49) 160. La sainteté d’al-
Ḥallāj se déploie comme en écho à celle de Jésus, celui du Qur’ān, derrière lequel transparaît
celui des Évangiles. Le type d’al-Ḥallāj est donc bien un type «ʿīsawī», un type christique. On
christique de certains propos d’al-Ḥallāj ait entraîné des confusions dans le traitement par L.
Une autre question consiste à tenter de comprendre qui est Jésus pour al-Ḥallāj…En
comme témoin du Prophète Muḥammad dont il avait déjà annoncé la mission dans son
Évangile (Injīl), et alors, en lui et par lui, ce sont tous les saints de tous les temps qui
rendront hommage à la lumière qui les a sortis des ténèbres, lumière prééternelle,
159
Arnaldez, Jésus dans la pensée musulmane, 232, renvoie à Massignon, Passion (1975), I, 689.
160
Arnaldez, Jésus dans la pensée musulmane, 235.
161
Chodkiewicz, Le sceau des saints, 103, n2.
483
Muḥammadiyya)162. Al-Ḥallāj attend le retour de Jésus, comme en témoigne ce texte des
Riwāyāt 163 :
Par le mois de Rajab, par le gardien du voile, par l’Intendant de la Résidence visitée
(Bayt maʿmûr : la Kaʿba de la Mecque), par le gardien du voile ultime, par le messager
suprême : Dieu va réunir les esprits sanctifiés, lorsque Jésus reviendra sur terre. Il y
aura sur la terre un trône placé pour lui. Dieu composera un livre contenant la prière
définitive, le jeûne définitif, la dîme définitive ; et lui remettra ce livre par le héraut
des anges, disant : − Irradie ! Au nom du Roi absolu !164
Le mystique de Bagdad annonce ainsi le « témoin actuel » (shahīd ānī) du Témoin éternel. À
la veille de son supplice, il déclara qu’il était ce témoin actuel, comme si, selon une très
ancienne tradition eschatologique, le martyre d’une âme musulmane pure (nafs zakiyya)
devait provoquer le retour de Jésus165. Al-Ḥallāj pense donc à Jésus dans une perspective
eschatologique : il pense que sa mort prépare le retour de Jésus. Si cette idée du temple
n’est pas étrangère à une célèbre déclaration de Jésus : Ps 69,10 ; Jn (2, 21) ; Mc (16, 58). R.
Arnaldez rapporte encore166 plusieurs récits ou miracles d’al-Ḥallāj montrant qu’il croyait
Pour cet auteur, le Jésus d’al-Ḥallāj a des harmoniques auxquelles est sensible la conscience
chrétienne. Mais il reste évidemment encore très loin de ce qu’est le Christ des Évangiles167.
Ses traits principaux sont qur’āniques. Or, le Jésus musulman ne souffre pas la passion et
162
Arnaldez, Jésus dans la pensée musulmane, 25.
163
Arnaldez, Jésus dans la pensée musulmane, 227, cite Massignon, Passion (1975), III, 350.
164
Arnaldez, Jésus dans la pensée musulmane, 227, cite Massignon, Passion (1975), III, 350.
165
Arnaldez, Jésus dans la pensée musulmane, 228 renvoie à Massignon, Passion (1975), I, 248-249.
166
Arnaldez, Jésus dans la pensée musulmane, 234.
167
Arnaldez, Jésus dans la pensée musulmane, 237.
484
meurt pas sur la croix comme le Jésus de l’Évangile.168 Si le Jésus d’al-Ḥallāj n’est pas le
Rédempteur au sens chrétien du mot, il est du moins sauveur par sa passion et son
immolation. En effet il n’est pas Dieu, et c’est parce qu’il n’est pas Dieu qu’al-Ḥallāj a pu
Le chercheur Naṣer Mūsā Daḥdal a d’ailleurs tenté de montrer que la véritable raison de la
rendre le pèlerinage à la Mekke facultatif, mais celui d’avoir cru que Jésus était Dieu fait
homme. Il écrit que l’on soupçonnait al-Ḥusayn Ibn Manṣūr de croire en Jésus-Christ, qu’il
aurait évoqué l’idée de l’apparition de Dieu sous forme humaine et exprimé dans ses
poèmes la pensée que Jésus-Christ avait atteint l’union avec Dieu par sa mort sur la croix. Il
aurait proclamé que seul Jésus avait atteint l’union avec Dieu (tawḥīd). Al-Ḥusayn b. Manṣūr
Comme argument, N.M. Daḥdal cite aussi le souhait exprimé par al-Ḥallāj de mourir en
croix : « Ce sera dans la religion de la croix que se déroulera ma mort. Car je ne veux ni de la
Mecque, ni de Médine » (ʿalā dīn al-ṣalīb yakūn mawtī wa-lā al-Baṭḥa urīd wa-lā al-
Madīna)171.
N.M. Daḥdal mentionne enfin les éléments chrétiens qui dans la foi d’al-Ḥusayn b. Manṣūr
ont conduit à ce que les musulmans et même les autres ṣūfis le détestent et que de
nombreux ṣūfis cessent de le reconnaître comme un des leurs172. D’après N.M. Daḥdal,
168
Arnaldez, « Hallâj et Jésus dans la pensée de Louis Massignon », 175.
169
Arnaldez, Jésus dans la pensée musulmane, 239.
170
Daḥdal, Al-Ḥusayn Ibn Manṣūr Al-Ḥallāǧ, 187-202.
171
Daḥdal, Al-Ḥusayn Ibn Manṣūr Al-Ḥallāǧ, 195.
172
Daḥdal, Al-Ḥusayn Ibn Manṣūr Al-Ḥallāǧ, 195.
485
contrairement à ce que suggère la comparaison qu’établit L. Massignon entre al-Ḥusayn b.
Manṣūr et Jésus Christ, al-Ḥusayn ne voulait pas mourir pour d’autres hommes. Si ses
poèmes évoquent Jésus-Christ, ce n’est qu’en lien avec son amour personnel de Dieu et de
son accomplissement dans la mort. S’il désirait mourir, c’est en ṣūfi. C’est ainsi que de
plusieurs ṣūfis ont tenté de le représenter dans les Akhbār al-Ḥallāj173. Telle est la thèse de
N.M. Daḥdal, que C. Gilliot et G. Böwering ont accueillie par des recensions positives, mais
Pour notre part, nous retiendrons, comme l’écrit R. Arnaldez, qu’al-Ḥallāj est certainement
l’un des penseurs, qui, en islām, a placé Jésus le plus haut, lui a accordé la plus grande
Ḥallāj comme un saint, a étudié sa biographie, sa doctrine mais aussi sa survie dans la
173
Daḥdal, Al-Ḥusayn Ibn Manṣūr Al-Ḥallāǧ, 196-197.
174
- Gerhard Böwering, « Recension de : Al-Ḥusayn ibn Manṣūr al-Ḥallāǧ : Vom Missgeschick des « einfachen »
Ṣūfī zumMythos vom Märtyrer Al-Ḥallāǧ by Naṣer Mūsā Daḥdal (1983) », Journal of the American Oriental
Society, vol. 111, no 1 (Jan. – Mar, 1991): 196-197.
- Claude Gilliot, « Recension de : Naṣer Mūsā Daḥdal, al-Ḥusayn Ibn Manṣūr al-Ḥallāǧ. Vom Missgeschick des
« einfachen ṣūfī zum Mythos vom Märtyrer al-Ḥallāǧ (1983) », Arabica, t.33, (1er Jan. 1986): 125-126.
175
Arnaldez, Jésus dans la pensée musulmane, 237.
486
interprété son œuvre selon son idée de la signification et de l’essence de la sainteté 176.
Quelle est donc la signification de la mort d’al-Ḥallāj pour L. Massignon ? Qu’est-ce qui, selon
Afin de comprendre le sens que revêt la mort d’al-Ḥallāj pour l’islamologue, il faut
revenir à la notion de pèlerinage (ḥajj). L’islamologue rapporte qu’au cours de son premier
fiat divin en elle »177. Le sens du ḥajj, selon L. Massignon, c’est le sens de l’offrande du
Muhammad n’a pas épuisé la signification salvatrice du hajj, qui doit déborder de pardon,
au-delà de l’Islam, sur tous »178. Il explique au sujet du récit d’Abraham sacrifiant un agneau :
176
Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident, 175.
177
Massignon, Parole Donnée, 75.
178
Massignon, « Étude sur une courbe personnelle de vie » 1946], in EM I, 385-407], 390 ; voir aussi Massignon,
« Perspective transhistorique sur la vie de Hallâj », (1955), XIX.
179
Massignon ; Amrouche, « Des idées et des hommes » entretien radiophonique].
487
Ici apparait l’une des significations de la mort d’al-Ḥallāj pour L. Massignon. Durant ce
troisième et dernier pèlerinage (v. 290/902), al-Ḥallāj, demande à Dieu qu’Il l’appauvrisse
encore davantage, le fasse méconnaître et exclure ; « afin que ce soit Dieu seul qui Se
remercie Lui-même à travers ses lèvres »180 . Il s’écrie : « O mon Dieu, ushkur nafsak ʿannī !
[….] Remercie-toi en moi ! » 181. Par ces mots, L. Massignon comprend qu’al-Ḥallāj s’offre pour
Ce mystique voulut que sa personne soit sacrifiée à la Loi, comme les victimes légales183.
Alors que durant le ḥajj, on mène les victimes au sacrifice, lui « apporte le sacrifice de ses
veines et de son sang »184. C’est pourquoi, écrit L. Massignon, il devait être jugé, condamné, il
fallait que s’accomplisse son destin, ce désir victimal qui le hantait : ce sacrifice était
Ainsi, revenu de la Mekke à Bagdad, il va exprimer le désir de mourir anathème : « Dieu vous
a rendu mon sang licite : tuez-moi…Il n’est pas au monde pour les musulmans de devoir plus
urgent que ma mise à mort…»186 Il avait prévu et désiré « que la Loi de Muhammad, qu’il
Dans ce désir victimal, apparaît la ressemblance avec Jésus, explicitement dans ce passage de
180
Massignon, « Perspective transhistorique sur la vie de Hallâj », (1955), XX.
181
Massignon ; Amrouche, « Des idées et des hommes » entretien radiophonique].
182
Massignon ; Amrouche, « Des idées et des hommes » entretien radiophonique].
183
Massignon, « El-Hallāj mystique de l’islam » 1949], in EM I, 408-412], 410.
184
Massignon, « Perspective transhistorique sur la vie de Hallâj », (1955), XX. L. Massignon cite le Dîwân d’al-
Ḥallāj.
185
al-Ḥallāj ; Massignon ; Kraus, Akhbār al-Ḥallāj (1957), 65-66.
186
Massignon, « Perspective transhistorique sur la vie de Hallâj » (1955), XXI.
187
al-Ḥallāj ; Massignon ; Kraus, Akhbār al-Ḥallāj (1957), 66.
488
C’est l’Esprit du Dieu qui dit la talbîya par ses lèvres, qui le constitue le témoin actuel
(Shâhid ânî) de cet éternel amour, cet Esprit qui l’a juré au Covenant et le redira au
Jugement, sous une forme humaine […] celle de Jésus musulman. Et, pour qu’il y ait
continuité historique du témoignage, qu’une seule irradiation spirituelle passe dans
l’humanité, de part en part, du Covenant au Jugement, traversant la chaîne continue
des saints apotropéens, abdâl […], il faut que Ḥallâj, comme ses saints devanciers,
exprime le désir victimal de devenir absolument pauvre, transparent, annihilé, que
Dieu l’expose sous l’apparence de l’impuissance (ʿajz), de la mort, de la condamnation,
de la culpabilité, signifiant ainsi à l’avance Son Heure, celle du Jugement, (comme
Jésus ; Qur. XLIII,61 ; cf Qur.XLII, 17)…188
Le deuxième aspect est le souhait exprimé par al-Ḥallāj que la Kaʿba soit « détruite
par la pioche de la Loi », de même que son désir d’être admis à la procession circulaire des
Anges autour de Dieu189. Le chercheur comprend que pour ce mystique, « notre désir de Dieu
doit détruire mentalement en nous l’image du Temple, pour trouver Celui qui l’a fondé, et
détruire le temple de notre corps, pour rejoindre Celui qui y est venu parler aux
hommes »190.
croyant qui a voulu être sacrifié par les siens pour leur rachat et leur salut : une telle lecture
188
Massignon, Passion (1975), I, 67. Nous soulignons.
189
Massignon, « El-Hallâj, mystique de l’Islam » (1949), in EM I, 408-412], 410.
190
Massignon, « Étude sur une courbe de vie » (1946), in EM I, 385-407], 390.
191
Arnaldez, « Hallâj et Jésus dans la pensée de Louis Massignon », 173.
489
La méditation d’al-Ḥallāj à la Mekke débouche selon l’islamologue sur une intériorisation du
rite. Il écrit : « Au pèlerinage, priant devant la Kaʿba, le croyant doit se détacher réellement
destruction du temple en toi, tu auras la présence réelle de son Fondateur »192. Selon lui, le
religieux dans l’islām, n’implique pas nécessairement le voyage à la Mekke, mais peut être
accompli spirituellement, dans l’intimité de la chambre. Cela signifiait une atteinte à la Loi
sacrée. Malgré l’appel d’al-Ḥallāj à une tradition existante, suivant laquelle Ḥasan al-Baṣrī
thèse doctorale invite d’emblée la personne qui ouvre la « La Passion d’al- Hosayn-Ibn-
192
Massignon, Passion (1975), III, 201.
193
Massignon, Passion (1922), I, 347.
194
Massignon, Passion (1922), I, 348.
195
Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident, 167.
490
Mansur… » à établir un parallèle entre la Passion de Jésus et celle de ce mystique musulman.
Tout d’abord, les premiers mots du titre, « La Passion », font clairement référence à « La
Passion » vécue par le Jésus des Évangiles (non celui du Qur’ān). Cette référence aux
événements qui ont précédé et accompagné la mort de Jésus, nous la comprenons comme
IESU NAZARENO
CRUCIFIXO
REGI IUDÆORUM196
Ces mots (À Jésus de Nazareth, au crucifié, au Roi des Juifs) évoquent l’écriteau, mentionné
par Jean l’évangéliste (Jn, 19, 19) et placé par Pilate sur la croix de Jésus, comportant les
initiales : «INRI». Or, cet acronyme latin signifie : Iesus Nazarenus, Rex Iudæorum (« Jésus le
Nazaréen, Roi des Juifs »). C’est un peu comme si le livre recevait un écriteau. Comprenons
ici qu’al-Ḥallāj est « comme » Jésus en croix, que L. Massignon invite à lire la Passion de ce
mystique en référence, en écho, à celle de Jésus. Ces mots viennent souligner une
ressemblance entre deux destinées. Nous approfondirons plus loin la signification de la mort
d’al-Ḥallāj pour L. Massignon, mais tout d’abord, une remarque au sujet de son procès :
196
Massignon, Passion (1922), I, VII. Cette dédicace offusque le chercheur Hamid Dabashi qui y décèle une
attitude missionnaire, une assurance coloniale. Voir : Hamid Dabashi « Truth and Narrative: The Untimely
Thoughts of ʿAyn al-Qudat » (Routledge: Abingdon; New York, 2020), 3 n3.
491
Le Procès d’al-Ḥallāj est tantôt comparé à celui de Jésus, tantôt à celui de Jeanne-d ’Arc. Dans
témoignage de Jeanne d’Arc » (1962)197 , il écrit : « Si je crois avoir trouvé dans Hallâj la
recherches sur Jeanne d’Arc me font trouver en elle la vocation mariale de la Femme Forte
Dans ce texte, et en plusieurs lieux de son œuvre199, il compare le procès de Jeanne d’Arc, qui
se tint à Rouen en 1431, à celui d’al-Ḥallāj200. Il écrit ailleurs : « Bagdad était alors,
surexhaussé, comme pour Jeanne d’Arc, que le procès de l’amour divin fut plaidé, dans le
décor fastueux de la Cour Abbasside, de 308/921 à 309/922 »201. Le mystique musulman est
donc explicitement comparé à une sainte chrétienne, en raison des similitudes que
présentent leurs procès. Références très explicites, les procès de Jésus et de Jeanne d’Arc
rédemptrice, comme source de salut pour les hommes : il s’agit ici d’une conception
chrétienne de la sainteté, telle que nous l’avons décrite lors de notre examen des modèles de
Ces éléments nous amènent à nous demander si la Passion, qui est contemporaine de la
question des mystiques du dehors, précédemment évoquée, n’est pas en premier lieu
197
Massignon, « Examen de l’aspect théopathique du témoignage de Jeanne d’Arc » (1962), in EM I, 364-376.
198
Massignon, « Examen de l’aspect théopathique du témoignage de Jeanne d’Arc » (1962), in EM I, 365.
199
al-Ḥallāj ; Massignon ; Kraus, Akhbār al-Ḥallāj, (1957), 66.
200
Massignon, « Examen de l’aspect théopathique du témoignage de Jeanne d’Arc », in EM I, 364-374], 367.
201
Massignon, « Étude sur une courbe personnelle de vie : le cas de Hallâj, martyr mystique de l’Islam » (1946),
in EM I, 385-407], 395.
492
destinée à un lectorat chrétien : n’est-elle pas une invitation faite par cet auteur à ses
Pour L. Massignon, al-Ḥallāj n’est pas un saint ordinaire, il est également une configuration
du Christ. D’une part, écrit-il, nous trouvons chez lui une attente du retour de Jésus (comme
Mahdī), une attente messianique, d’autre part, la courbe de sa vie ressemble à celle du
Christ :
Massignon emploie bien le mot « Christ ». Il s’agit du Jésus de l’Évangile : la grâce christique,
supplice d’al-Ḥallāj dans son œuvre, la Passion, fait explicitement référence à la Passion et à
202
Massignon, « Étude sur une courbe personnelle de vie : le cas de Hallâj, martyr mystique de l’Islam » 1946],
in EM I, 385-407], 407.
493
la crucifixion du Christ, telle qu’elle est rapportée par les Évangiles203. Pour R. Arnaldez, il
s’agit sans doute d’une tradition postérieure issue de milieux mystiques hallājiens204.
Certains disciples ont donc donné cette interprétation qui va à l’encontre de la lettre du
Qur’ān. De son propre aveu, al-Ḥallāj a voulu souffrir et mourir pour les siens, dans les
L’islamologue décèle une volonté, de la part d’al-Ḥallāj et de ses disciples, d’assimiler, d’une
manière ou d’une autre, l’histoire d’al-Ḥallāj à celle de Jésus, fût-ce le Jésus musulman206.
Certaines traditions permettent d’établir un parallèle entre al-Ḥallāj et Jésus : ainsi, d’après
une tradition, le muʿtazilite Abūl-Ḥasan Balkhī injuria al-Ḥallāj alors qu’il était mis en croix.
Il sentit alors que le martyr posait derrière lui sa main sur son épaule, en récitant le verset
qur’ānique (Q. 4, 156) : « Non, ils ne l’ont pas tué… ». L. Massignon écrit à ce sujet :
celui qui parle à Balkhî, ce n’est plus la personne humaine morte en croix (âme et
corps divisés) de Hallâj ; c’est sa Forme de Témoignage sacrificiel […] l’Esprit immortel,
le Témoin Eternel ; son yaqîn, sa Véracité essentielle […]. Dès avant sa mort, par le vœu
indémenti de musabbil 207 l’unissant au fiat (kun) créateur, Hallâj est devenu l’Esprit
Divin : comme Jésus. Il ne s’agit pas d’une réincarnation du Christ en Hallâj ; mais
d’une assimilation sanctifiante à l’Esprit dont le Christ est né208.
D’après cette tradition, al-Ḥallāj serait assimilé à l’Esprit divin dont le Christ est né. Les deux
203
Voir par exemple : Massignon, Passion (1975), I, 498.
204
Arnaldez, « Hallâj et Jésus dans la pensée de Louis Massignon », 176.
205
Arnaldez, « Hallâj et Jésus dans la pensée de Louis Massignon », 176.
206
Arnaldez, « Hallâj et Jésus dans la pensée de Louis Massignon », 176.
207
L’homme qui a consacré sa vie à la cause de Dieu.
208
Massignon, Passion (1975), I, 644-645.
494
Mais comment expliquer que la souffrance prenne, dans un univers musulman, autant de
place, comment expliquer qu’al-Ḥallāj devienne dans certains récits, si proche de l’image du
Jésus souffrant des Évangiles ? R. Arnaldez fait observer ce qui suit : On sait que la pensée
shīʿite, avait donné un certain sens aux idées du martyre et de la souffrance. Or, il est certain
qu’al-Ḥallāj a été influencé par ces doctrines. Cependant, L. Massignon montre qu’al-Ḥallāj a
reporté sur Jésus la valeur de la souffrance que le shīʿisme met au compte du martyr de
Karbalā’. L. Massignon écrit qu’au Jour du Jugement, l’Esprit de Dieu parlera « sous une
forme humaine, non celle de Husayn, grande victime. Mais celle de Jésus musulman »209.
Dans cette perspective, ce Jésus musulman qui selon le sunnisme, ne devrait pas souffrir de
martyre, reparaîtra à la fin des temps comme substitué à la grande victime que fut Ḥusayn,
avec ses propres souffrances que, selon l’Évangile, il a subies et endurées. Tout se passe, écrit
R. Arnaldez, « comme si, grâce à un bref détour par une idée shîʿite de la souffrance, Hallâj
réintégrait le Jésus souffrant des Évangiles dans la vision sunnite de l’histoire »210.
R. Arnaldez note encore que la théorie ḥallājienne de l’union transformante reste en rapport
étroit avec la figure de Jésus, « type d’union mystique », écrit L. Massignon « ce qui n’est pas
l’union hypostatique, mais n’y contredit pas »211. L’union mystique d’al-Ḥallāj se déroule sur
Jésus ». Mais cette méditation sur le Jésus fils de Marie du Coran, a évoqué, avec force, chez
209
Massignon, Passion (1975), I, 67.
210
Arnaldez, « Hallâj et Jésus dans la pensée de Louis Massignon », 177.
211
Arnaldez, « Hallâj et Jésus dans la pensée de Louis Massignon », 177, cite Massignon, Passion (1975), III, 47 n6.
495
méditation des Évangiles212. Pour L. Massignon, le Verbe divin, la grâce du Christ, se
manifeste en islām chez un martyr musulman qui lui aussi souffre, la Passion, et dont les
La mort d’al-Ḥallāj revêt encore une autre signification pour L. Massignon : du point
de vue dogmatique, explique J. Waardenburg, dans l’islām, l’essence de Dieu est estimée
comme unité absolue, inaccessible. Ceci implique une séparation absolue entre ce qui est
divin et ce qui est humain, entre Dieu et sa créature. Al-Ḥallāj, lui, enseigne, que c’est Iblīs
(Satan), qui a effectué cette séparation, par amour pour un Dieu inaccessible, un Dieu
« idée » qui ne serait pas capable de dialogue réel213. Cette séparation entre la créature et
Dieu, inaccessible, est, selon L. Massignon, notamment manifestée par le Qur’ān, sceau de
l’interdiction :
Seul repère dressé entre le Créateur et la créature, le Qor’ân forme un signe, non
d’union, mais de séparation, le sceau de l’interdiction, un miracle intellectuel formel et
permanent, perçu par illumination directe de la raison, chaque verset isolé étant une
preuve intégrale de Dieu.214
Le Qur’ān est pour l’islamologue un signe de séparation, une limite imposée à la créature.
Lorsque Dieu commande à Iblīs de se prosterner devant Adam, il refuse, parce qu’il veut
glorifier Dieu plus qu’Il ne le demande : il refuse de se prosterner devant un homme. Il est un
monothéiste absolu. Cet amour stérile le conduit à prêcher la Loi et le péché qui
s’interposent entre Dieu et Sa Création. Selon L. Massignon, Muḥammad n’est pas parvenu à
212
Arnaldez, « Hallâj et Jésus dans la pensée de Louis Massignon », 178.
213
Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident, 173.
214
Louis Massignon ; Daniel Massignon, Les trois prières d’Abraham (Paris : Ed. du Cerf, 1997), 89.
496
abolir cette séparation : invité une fois à participer à l’unité divine − lors de son ascension
extatique du miʿrāj −, le Prophète de l’islām refusa d’y entrer. Par conséquent, il a retardé le
deux êtres, dit-il [al-Ḥallāj] ont été prédestinés à témoigner que l’essence du Dieu
Unique est inaccessible, Satan (=Iblîs) devant les Anges au ciel, Muhammad devant les
Hommes sur terre ; hérauts, l’un de la pure nature angélique, l’autre de la pure nature
humaine ; et, ce faisant, l’un et l’autre se sont arrêtés à mi-chemin : leur attachement
jaloux à l’idée pure d’une Déité simple, leur proclamation de la shahâda n’a pas pu
indiquer qu’il fallait outrepasser pour s’unir pleinement à l’unifiante volonté de Dieu.
Au Covenant, Iblîs n’a pas voulu tolérer la pensée qu’un Dieu adorable assumerait la
forme humiliée et matérielle d’Adam (préfigure, alors, du Juge)216.
Ici apparaît la signification de la mort d’al-Ḥallāj pour le chercheur : le mystique étant lui,
entré dans l’union mystique, il se substitue à Muḥammad et à tous ceux qui n’ont pas pu
franchir le seuil divin, sous forme d’un sacrifice par lequel l’islām est consommé. Désormais,
par ce sacrifice, l’essence divine devient accessible et les différents modes d’adoration
deviennent d’importance secondaire217. Al-Ḥallāj ouvre la voie à la fois vers et en Dieu. Il est
« cet homme passionné de l’Unique, qui avait voulu mourir anathème pour que l’Islam se
Selon L. Massignon, au Miʿrāj, Muḥammad s’est arrêté au seuil de l’incendie divin sans oser
« devenir » le Buisson Ardent de Moïse ; al- Ḥallāj se substitue par amour, l’exhorte à
avancer, à pénétrer dans le feu du vouloir divin jusqu’à en mourir, tel le papillon mystique,
215
Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident, 173-174.
216
Massignon, « Perspective transhistorique sur la vie de Hallâj », (1955), XXIV-XXV.
217
Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident, 173-174
218
Massignon, « Perspective transhistorique sur la vie de Hallâj», (1955), XXXVIII.
497
et à se « consommer en son Objet »219. Si Muḥammad a trouvé et laissé la Flamme de l’unité
divine cernée, encerclée et défendue de toutes parts par la haie interdictive de la Loi, selon
en attendant qu’un jour vienne où les prières et sacrifices des saints substitués à lui
par amour l’outrepasseront angéliquement à sa place, osant entrer en contestation
avec les Miséricordieux pour obtenir enfin que l’Islam s’achève en un rassemblement
intégral de l’humanité pardonnée220.
Un jour viendra, croit-il, où les sacrifices prendront fin. Il croit aussi qu’un jour les fidèles
Prophète n’a pu accéder à cette cité qu’en extase221. Selon L. Massignon, la destruction du
temple mecquois a été annoncée et les sacrifices figuratifs cesseront222. C’est ainsi qu’il
Enfin, l’islamologue voit dans le procès d’al-Ḥallāj le procès de la mystique musulmane tout
entière224; car toute union mystique authentique va au-delà de la Loi. Outre-passer cette
limite, oser devenir l’incendie du Buisson Ardent, oser, comme le papillon mystique, plonger
dans la lumière divine, c’est, selon lui, se heurter au couperet de la Loi et risquer
219
Massignon, « Perspective transhistorique sur la vie de Hallâj», (1955), XXV.
220
Massignon, « Perspective transhistorique sur la vie de Hallâj », (1955), XXV.
221
L. Massignon ; D. Massignon, Les trois prières d’Abraham, 72.
222
L. Massignon ; D. Massignon, Les trois prières d’Abraham, 71.
223
L. Massignon ; D. Massignon, Les trois prières d’Abraham, 109.
224
Massignon, Passion (1922), I, 457.
498
inquisitions antérieurement dirigées contre les mystiques, notamment dans la persécution
soulevée par Ghulām Khalīl (m.275/888)225. Pour lui, le procès d’al-Ḥallāj est le procès de
l’amour divin que l’islām légalitaire réprime. Il est le procès de la mystique authentique.
Qu’est-ce qui caractérise la sainteté d’al-Ḥallāj selon L. Massignon ? quel type de saint
est-il (devient-il) sous sa plume ? Mais avant tout, quel est l’idéal du mystique musulman
Celui dont le cœur est d’une piété éprouvée par Dieu, a pour blason le Qor’ân, pour
manteau la foi, pour flambeau la méditation, pour parfum la piété, pour ablution
canonique la contrition, pour hygiène du corps l’usage exclusif des actes licites, pour
parure la continence ; il n’agit que pour la vie future, il n’a souci que de Dieu, il se tient
constamment devant Dieu, il jeûne jusqu’à la mort, pour ne rompre le jeûne qu’en
Paradis ; il n’épouse que les bonnes actions, il ne thésaurise que les vertus ; son silence
est contemplation, son regard est vision226.
Dans ce texte, al-Ḥallāj affirme la centralité du Qur’ān, l’importance du respect des
d’observer le jeûne, le silence… Nous retrouvons ici les éléments présentés dans notre
Dans le texte Pro hallagio, composé en 1922, mille ans après la mort d’al-Ḥallāj, L. Massignon
225
Massignon, Passion (1922), I, 457-458.
226
Massignon, Passion (1922), II, 781.
499
spirituel d’Abraham, que son agonie pour Ismaël configure, par tant de traits, à la Vôtre, − à
celle qu’Israël Vous valut, pour tout le genre humain »227. Pour lui, al-Ḥallāj est
cet exclu, admis soudain au déchirement du voile, tendu depuis le blasphème de Satan,
devant la Face de la transcendance divine, − et à la révélation du « fiat » de Marie ;
appelé à entrevoir, deux siècles avant les Croisades, la cessation du pèlerinage
pénitentiel de ses frères musulmans, − et à pressentir la levée de l’interdit séculier
pesant sur ʿArafât […]228.
Al-Ḥallāj est encore le « Cardeur » des cœurs croyants, le « héraut extatique de l’éternel
amour », le « Martyr de la Croix », « mort sur un gibet qui domine tout l’Islam et le somme
d’avouer que la crucifixion est bien réelle »229, « quoique Mohammad l’ait tu, c’est la voie
Pour L. Massignon, il s’agit de fonder sous le signe de ʿIsā ibn Maryam, « Sceau des saints »,
le véritable islām, celui des expatriés spirituels, « cette communauté musulmane des
derniers temps, dont l’hégire suprême doit coïncider avec le second avènement de Jésus, et
Ce texte nous renseigne sur ce qui caractérise la sainteté d’al-Ḥallāj, cardeur des cœurs,
227
Massignon, « Pro Hallagio », in EM I, 76.
228
Massignon, « Pro Hallagio », in EM I, 76.
229
Massignon, « Pro Hallagio », in EM I, 76.
230
Massignon, « Pro Hallagio », in EM I, 76.
231
Massignon, « Pro Hallagio », in EM I, 77.
232
L. Massignon ; D. Massignon, Les trois prières d’Abraham, 109.
500
aspiration à l’union d’amour avec Dieu, de sa souffrance consentie par amour pour les
consentie par amour pour Dieu et pour l’humanité, comme voie de rédemption. Dans
plusieurs textes, il célèbre celui qui est mort pour le salut de la Communauté islamique,
héraut qui est allé le plus loin dans son audace de se donner à Dieu et de souffrir par amour.
Mais le scandale, ce n’est seulement al-Ḥallāj : toute vocation mystique est scandaleuse. Pour
lui, alors que durant le Miʿrāj Muḥammad est resté au seuil de l’enceinte, n’a pas osé
intercéder pour tous, n’a prié que pour ceux de la Communauté musulmane 234, l’âme du
mystique s’avance, elle va plus loin, elle outrepasse cette limite : « C’est ce qui fait
il n’est pas permis de chercher à passer au-delà du seuil où Mohammad s’est arrêté, ni
de pénétrer dans cette « lumière sainte » promise jadis à Abraham comme son
véritable héritage : elle est enclose sous un verre, zojâja, et contre lui, les papillons
amoureux viennent se briser. Vouloir mener à son terme l’Ascension nocturne
233
Massignon, Passion (1922), 531.
234
L. Massignon ; D. Massignon, Les trois prières d’Abraham, 71.
501
commencée par Mohammad enfreint l’interdit séculier, fait tomber sous le glaive de la
Loi235.
Toute vocation mystique accomplie outrepasse le seuil de la Loi. Cette idée se trouve ici
développée :
La loi de Mohammad met à mort les saints de Dieu, dit l’adage musulman ; et elle les
crucifie. Nul ne l’a mieux éprouvé que Hoceïn ibn Mansoûr Hallâj, […] mis en croix à
Bagdad en 922, aux cris de son exécution sera le salut de l’islam ; que son sang retombe
sur nos cous ; alors que, tout brûlant de l’incendie spirituel, et s’offrant à mourir
anathème pour ses frères, il avait annoncé la destruction du temple (mecquois) et la
cessation des sacrifices figuratifs236.
Devenir saint, c’est oser enfreindre la Loi, oser se sacrifier pour intercéder pour tous : la vie
mystique selon lui, c’est se sacrifier par amour, être excommunié par amour, outrepasser la
Loi, se donner pour le salut de l’humanité, devenir pareil aux abdāl237. À la suite de l’exemple
s’obtient par l’immolation de ses saints »238. L’une des ouvertures que permet, selon lui, la
la communauté musulmane, c’est à toute l’humanité qu’il pense, pour lui communiquer ce
curieux désir de Dieu »239. Selon al-Ḥallāj, écrit-il, « le prophète Muhammad n’a pas épuisé en
235
L. Massignon ; D. Massignon, Les trois prières d’Abraham, 71.
236
L. Massignon ; D. Massignon, Les trois prières d’Abraham, 71.
237
Dans, Massignon, « Perspective transhistorique sur la vie de Hallâj », in Dîwân (1955), XLVII, on peut lire :
« Hallâj a réalisé le mythe du Calvaire », disait à une chrétienne, non sans ironie, un homme d’état turc,
Mahmoud Mokhtar Katirjoglu, pour qui, comme pour la majorité de l’opinion musulmane, Jésus n’a pas pu
souffrir, ni mourir en croix. Mais déjà, pour le chrétien, n’est-ce pas encore un mythe que le Calvaire, tant qu’il
ne devient pas, par la compassion, un assistant, un participant, un substitué ».
238
al-Ḥallāj ; Massignon ; Kraus, Akhbār al-Ḥallāj, (1957), 100.
239
Massignon, « Perspective transhistorique sur la vie de Hallâj », (1955), XIX.
502
cette unique fête la signification salvatrice du hajj, qui doit déborder de pardon sanctifiant,
À ce sujet, Geneviève Gobillot fait observer qu’al-Ḥallāj, emporté par son geste, s’est permis
d’adresser à Muḥammad un reproche, celui de ne pas intercéder pour tous les hommes, mais
seulement pour sa communauté. Elle précise qu’Ibn ʿArabī accusera al-Ḥallāj d’égarement et
Massignon, al-Ḥallāj est celui qui va faire déborder la notion d’intercession au-delà du cercle
Ainsi, ce qui caractérise la sainteté d’al-Ḥallāj, pour l’auteur de la Passion, c’est le fait
d’aspirer à une union d’amour avec Dieu, d’oser enfreindre la limite qui sépare la créature de
Dieu, d’oser enfreindre la Loi, d’oser intercéder pour tous, de consentir à souffrir et à mourir
physique, consentie par amour pour Dieu et pour l’humanité, comme voie de rédemption,
Geneviève Gobillot, « Les mystiques musulmans entre Coran et tradition prophétique. À propos de quelques
241
503
réalité de la souffrance humaine avec ses zones de chagrin. Mais il était convaincu que la
sorte de liberté intérieure242. Nous avons déjà mentionné le fait que la Passion (1922) était
dédiée à Karl Joris Huysmans, écrivain et oblat, pour qui l’acceptation de la maladie fut une
voie de salut. Dans cette spiritualité doloriste, il s’agissait pour lui de souffrir dans son corps
pour que les autres soient sauvés. À travers l’exemple d’al-Ḥallāj, L. Massignon suggère que
le saint musulman doit souffrir à l’exemple du Christ. Selon Massignon, l’islām doit
J. Waardenburg écrit :
M. Massignon croit, d’une part que l’Islam doit reconnaître − par Hallâj mis au gibet −
que la crucifixion est une réalité, d’autre part que la survie de Hallâj dans la conscience
religieuse musulmane témoigne que l’amour crucifié est essentiellement Vie et
Résurrection.
Hallâj est pour l’Islam la confrontation avec l’amour de Dieu, mais l’Islam orthodoxe y
a répondu négativement dans son « procès de l’amour divin244.
Nous marquerons ici une pause interrogative : cette insistance du chercheur sur la nécessité
de souffrir par amour pour Dieu et pour l’humanité, voire de donner sa vie, correspond-t-
242
Waardenburg, « L. Massignon’s study of religion and Islam…», 147.
243
L. Massignon ; D. Massignon, Les trois prières d’Abraham, 72.
244
Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident, 174.
504
elle à une réalité islamique ou bien s’agit-il d’une projection d’un chercheur chrétien nourri
L’idée du martyre est présente en islām245. Cependant, la souffrance corporelle n’y revêt pas
souffrance est davantage celle de l’épreuve. Ajoutons qu’elle n’est jamais vécue en référence
à celle du Christ246.
souligner l’absence, en islam, de culte rendu aux reliques des saints, à la différence du
christianisme. Il n’existe en effet pas de reliques insignes dans l’islam, car il est
impensable que l’on puisse porter atteinte à l’intégrité du corps, le découper en
morceaux, comme ce fut le cas pour les martyrs des premiers siècles du christianisme.
[…] Le culte des reliques n’a donc pas pu se développer avec autant d’ampleur que dans
le christianisme sous l’influence des monastères247.
Ces éléments nous permettent d’affirmer que l’islamologue lit l’histoire d’al-Ḥallāj à partir
d’une conception chrétienne de la sainteté, conception qui implique une imitatio Christi,
une Passion, une souffrance physique. Cette souffrance prend sens par rapport aux concepts
sanctification, un levier qui élève l’âme. Il y a ici interprétation, insistance sur la souffrance,
245
Nous renvoyons à ce sujet à l’article de Ali G. Dizboni, « Le concept de martyre en islam », Théologiques, vol.
13, no 2 (2005), 69–81.
246
Un certain dolorisme existe cependant dans le shīʿisme. Comme on peut le lire chez : Dizboni, « Le concept
de martyre en islam », 75-76, que pour les croyants ṣhīʿites, les imāms sont de grands martyrs, tous persécutés
ou tués par les califes sunnites. La commémoration annuelle de leur mort fait partie des rites sacrés observés
par cette minorité. Au cours de la Laylat al-qadr (Nuit du destin, pendant le mois Ramaḍān), est commémoré
l’assassinat de l’imām ʿAlī, tandis que le jour de ʿĀshūrā’ (10 de Muḥarram) on commémore la mort d’al-Ḥusayn
ibn ʿAlī (m. 61/680).
247
Aigle, « Sainteté et miracles en Islam médiéval », 73.
505
L. Massignon souligne, dans la narration ḥallājienne, certains éléments ayant plus de
Dans l’Essai, il est écrit : « Loin d’avoir été un cas aberrant, pour la Communauté
islamique de son temps, Ḥallâj présente le type achevé des vocations mystiques que la
lecture méditée du Qor’ân et l’intériorisation d’une vie cultuelle fervente et humble n’ont
cessé de faire germer en Islâm durant les premiers siècles »248. Ainsi se trouve ainsi placée au
sommet des vocations mystiques en islām une figure, qui, d’après plusieurs chercheurs, ne
Pour beaucoup, al-Ḥallāj est une figure mineure de la Bagdad du Xe siècle. Pour Todd
Lawson, il s’agit d’une figure sans doute marginale249. Pour Amira El Zein, s’il fallait désigner
une figure centrale de la mystique musulmane, cela devrait être Ibn ʿArabī (que selon elle, L.
A. Karamustafa, qui dans Sufism, the formative period,251 présente les différents ṣūfis de
fait remarquer qu’il a certes assimilé et intériorisé les idées et les pratiques ṣūfies très tôt
dans la vie, mais qu’il a également forgé son propre mode de piété qui va bien au-delà du
248
Massignon, Essai, (1922), 309.
249
Todd Lawson, « Recension de: The Passion of al-Hallaj: Mystic and Martyr of Islam, by Louis Massignon,
transl. Herbert Mason (1997) », International Journal of Middle East Studies, vol. 29, no 2 (May 1997), 280-281],
281.
250
Amira El-Zein, « Recension de: Essay on the Origins of the Technical Language of Islamic Mysticism by Louis
Massignon, transl. by Benjamin Clark (1997) », Middle East Studies Association Bulletin, vol. 33, no 1 (Summer
1999), 84.
251
Ahmet T. Karamustafa, Sufism, the formative period (Edinburgh: Edinburgh University Press, 2007).
506
domaine de la pensée et du comportement des ṣūfis de Bagdad. Il se tenait avec un pied à
controversé252.
Ainsi, la figure que L.Massignon choisit pour être le type même de la sainteté en islām, le
sommet des vocations mystiques, est en réalité, d’après plusieurs chercheurs, une figure
décrite dans son ensemble à partir d’une figure non représentative, marginale et
controversée. Celui qu’il qualifie de héraut des vocations mystiques en islām, de modèle de
la sainteté en islām est un mystique peu représentatif de l’ensemble des vocations mystiques
en islām, du point de vue de l’historiographie. Ce choix, dicté par la ferveur de cet auteur,
biaise la perspective d’ensemble, car il place au premier plan une figure atypique et
Ce n’est que postérieurement qu’un homme acquiert son véritable visage, que le sens
de sa destinée apparaît. Habité par l’attente messianique qui est la sienne, L. Massignon
musulmane :
252
Karamustafa, Sufism, the formative period, 25-26.
507
Mais s’il est vrai qu’un homme saint («tel qu’en lui-même enfin l’éternité le change»)
n’acquiert son visage définitif que posthume, nous devons essayer maintenant de
résumer les étapes lentes et difficiles de la réincorporation graduelle, dans la
conscience religieuse de la Communauté musulmane, de cet homme passionné de
l’Unique, qui avait voulu mourir anathème pour que l’Islam se consomme dans l’unité
adoratrice de tous les hommes ; réincorporation moins avancée que celle de Jeanne
d’Arc à la France ; réincorporation plus avancée que celle du Fils de Marie en Israël ;
dont elle est, toutes proportions gardées, la préfigure253.
La réincorporation d’al-Ḥallāj dans la conscience religieuse musulmane préfigure celle du
fils de Marie. Cette attente messianique est exprimée sur un ton prophétique, dans le texte
Il y aura une apparition divine axiale autour de laquelle clivera l’humanité comme un
cristal selon ses axes : celle du Guide des croyants militants, celle du Juge du dernier
Jugement (en termes d’Islam, du Qâyim, du Malik yawm ad-dîn) ; suivant le hadîth de
Shâfiʿî (« pas de Mahdi, si ce n’est Jésus »), Hallâj professe que Jésus sera aussi ce Juge,
souverainement, qu’il édictera la Loi définitive en une irradiation divine, avec double
intronisation, terrestre et céleste254.
L. Massignon, habité par cette espérance, désire ardemment que les chrétiens eux aussi
reconnaissent la sainteté d’al-Ḥallāj et qu’il soit inclus dans la communion des saints, fils et
filles d’Abraham.
C. Krokus écrit à ce sujet que la prière de l’auteur de la Passion pour l’inclusion d’al-Ḥallāj
dans la communion des saints exprime bien sa notion élargie d’Église en tant que
rassemblement de l’élite véritable, des saints substituts christiques, des abdāl, fils et filles
que L. Massignon avait tenté d’initier officiellement la cause d’al-Ḥallāj au Vatican. Faire
253
Massignon, « Perspective transhistorique sur la vie de Hallâj », (1955), XXXVIII. Nous soulignons.
254
Massignon, « Perspective transhistorique sur la vie de Hallâj », (1955), XLVI.
508
connaître al-Ḥallāj, expliquer sa vie et son œuvre, travailler à le faire reconnaître comme
saint, tel était le vœu de L. Massignon. Louis Gardet rapporte qu’à la veille de son décès, L.
Massignon a demandé à ses étudiants, sans doute chrétiens, comme Gardet, de « continuer à
Ce désir de voir la sainteté d’al-Ḥallāj reconnue au sein de l’Église, le savant iraquien Kāmil
Le prêtre iraquien père Dahan al-Mawsili, qui résidait à Paris, m’a confié que le
Professeur Massignon…lui avait demandé au printemps 1953 de dire une messe
spéciale pour l’âme d’al-Ḥusayn ibn Manṣūr al-Ḥallāj, dans l’Église qu’il supervisait
dans la capitale française, le jour de commémoration de sa mort, le vingt-quatre de
Dhū al -Qaʿda 309 h. (le 26 mars 922). Et le prêtre Dahan se souvient qu’il avait été
étonné par cette requête, et qu’il rappela au Professeur Massignon que Ḥallāj était un
musulman, et que l’Église était le lieu du culte chrétien, mais il répondit : « Ḥallāj était
un homme spirituel et un ṣūfī, et les divisions entre religions ne comptent pas dans
son état »256.
Cette requête de L. Massignon nous donne une idée de sa conception élargie de la sainteté. À
ce sujet, il convient, précise C. Krokus, de souligner que l’islamologue n’a pas présenté al-
de K. Rahner, évoquée plus haut : il a plutôt suggéré qu’al-Ḥallāj était une figure
une preuve manifeste que la grâce du Christ était aussi réelle en dehors de la communauté
256
Ernst, Hallaj : Poems of a Sufi Martyr, 28-29, cite Kamil Mustafa al-Shaybi; al-Ḥusayn ibn Manṣūr, Sharḥ
Dīwān al-Ḥallāj (Cologne: Manshūrāt al-Jamal, 20072), 9.
509
chrétienne qu’en elle-même257. Cette remarque de C. Krokus nous confirme dans l’idée que la
prise en considération du débat sur les mystiques du dehors nous permet de mieux
l’inclusion d’al-Ḥallāj dans la communion des saints étaient deux désirs qui habitaient L.
Massignon. N’est-ce pas afin de faire connaître et reconnaître al-Ḥallāj qu’il déploya tant de
temps, d’énergie, de « passion » : n’est-ce pas ici qu’apparaît l’intention de l’œuvre ? Éditer
autant de moyens de faire connaître une figure, que pour des raisons personnelles il juge
écrit que les années de recherche que L. Massignon a consacrées à ce projet ont été
consacrées à confirmer l’autorité canonique d’un texte sacré : les enseignements d’al-Ḥallāj
de son œuvre d’une part et sa sainteté d’autre part. Ainsi, par exemple, au chapitre VIII de la
257
Krokus, The Theology of Louis Massignon, 223.
258
Ernst, Hallaj: Poems of a Sufi Martyr, 31.
510
La lente poussée, jusqu’à l’épanouissement, de cette croyance collective en la sainteté
de Hallâj, en l’efficacité de son intervention, hic et nunc, de témoin (shâhid) auprès de
Dieu, en faveur de la Communauté pour laquelle il était mort, et dont il avait été un des
piliers spirituels (abdâl, budalâ), se traduit, en milieu sunnite, par des isnâd, ou chaînes
de transmission, donnant les noms des traditionnistes assez convaincus pour oser, au
risque de leur liberté ou de leur vie, transmettre, en râwî responsables, un récit
concernant Hallâj. La propagation géographique et chronologique de ces chaînes nous
permet de repérer exactement les lignes de résonance de l’enseignement hallagien
dans l’univers musulman259.
Dans ce texte, il discerne une lente propagation de l’enseignement ḥallājien. Peu à peu,
croit-il, la sainteté d’al-Ḥallāj sera reconnue. Telle est sa vision du sens de l’histoire. À la fin
du texte Pro Hallagio260, il demande au Seigneur de se souvenir de tous ceux qui ont compris
Souvenez-vous aussi, Seigneur, de ceux qui ont préparé, compris et justifié les désirs
apostoliques de cet homme, pèlerin de votre Saint Sépulcre, un soir de vendredi saint,
− annonciateur de votre second avènement en qualité de Souverain Juge :
De ses maîtres : Hasan Basri, Râbiʿa, Antâki, Mohâsibi, Jonayd
De ses amis : Ibn ʿAtâ, Nasr, Shâkir
Des défenseurs de sa mémoires : Ibn Khafif, Shiblî, Fâris, Nazrabâdhî, Ibn ʿAqîl, Ghazâlî,
ʿAynal qodat Hamadhânî, Sohrawardî d’Alep, Baqlî, Nesîmî, Niazi.
Et des pauvres esclaves nègres de Râs el Fellâhat enterrés présentement autour de sa
tombe, à Bagdad.
Ainsi qu’un jour l’Église fasse mémoire de lui. Amen261.
Pour Massignon, contribuer à faire connaître al-Ḥallāj, c’est contribuer à une œuvre sainte,
259
Massignon, Passion (1975), II, 11.
260
Massignon, « Pro Hallagio », in EM I, 76-79.
261
Massignon, « Pro Hallagio », in EM I, 76-79], 79. Comporte la datation suivante : « Le Caire, 24 III 07-
Ctésiphon, 3. V. 08. – Paris 21. I. 14 à 26. III. 22 ».
511
5.6.2 Le savant et le croyant
Comme on le voit, sa posture n’est pas seulement celle d’un savant. Elle est aussi
religieuse, théologique. Il revendique une filiation avec al-Ḥallāj et écrit, dans la Passion,
Je considère comme possédant un isnâd hallagien continu les témoignages oraux sur
Hallâj, que j’ai recueillis auprès de Shaykh Muhammad Yamanî (né 1256/1840) ; le 15
mai 1908, à la Aʿzamiyé de Bagdad, jardin de Hasan beg ; isnâd yéménite, ʿAydarûsî,
donc Qâdiri), − de Shaykh Bâdî Sannârî (prince, mort centenaire en mars 1910 ; le 16
décembre 1909, dans sa maison de khalîfa de l’ordre Emirghanî près de Bab-el-Khalq
(Caire) ; isnâd shâdhiliyen, donc via Silafî) ; − de Bursâlî Mehmed Tâhir (né 1278 m.
1341/1922 ; le 2 mai 1911 à Istanbûl ; il était de l’ordre des Bayrâmîya ; isnâd malâmatî
remontant à AH. Khurraqânî) de Tâhir Olgun (Ist.1945), mewlewi (R. ʿAttâr), − et de
Hasan Fehmi beg (m.) le 18 octobre 1928 à Ankara (bibliothécaire, Min. IP) ; Mewlewi,
pro-Bayrâmî, il remontait à Sârî ‘AA. Çelebi pour le texte des Tawâsîn)262.
Aussi s’attribue-t-il une place dans cet héritage ḥallājien, se donne-t-il un rôle dans
l’annonce de la sainteté de cet homme, dans l’explicitation du sens de son martyre. D’après
Carl W. Ernst, « le projet de Massignon était une manière personnelle de se relier à une
figure charismatique du passé »263. Le fait que L. Massignon se dise récipiendaire de plusieurs
asānīd (liens de transmission) illustre bien sa posture de « savant et de croyant ». Dire que
l’on s’inscrit dans une chaîne de filiation ḥallājienne, c’est se dire garant, témoin, héritier.
L’auteur de cette œuvre ḥallājienne n’est pas seulement celle d’un savant : c’est aussi celle
vie d’un martyr. Comme l’écrit R. Arnaldez, il a étudié ce mystique « en savant et en chrétien
car il trouvait en lui un témoignage de l’existence, au moins implicite, d’une parenté réelle
262
Massignon, Passion (1975), III, 283.
263
Ernst, Hallaj : Poems of a Sufi Martyr, 37.
512
entre la spiritualité musulmane et la spiritualité chrétienne »264. En savant et en chrétien, L.
Cette approche chrétienne, dans le traitement de la figure d’al-Ḥallāj, soulève, d’après Todd
D’un côté, son érudition et sa sensibilité à couper le souffle ont été identifiées comme
le principal défaut de son œuvre − en conséquence de quoi ses écrits ne peuvent être
considérés comme des académiques, scientifiques, objectifs. Ceci affecte notablement
sa contribution. De ce point de vue, les œuvres de Hallaj, plutôt que d’éclairer le sujet,
constituent en quelque sorte un mur d’église à l’intérieur duquel le sujet est
emprisonné265.
Nous avons vu que la notion de sainteté sur laquelle L. Massignon élabore dans son œuvre
rencontrés dans sa jeunesse. Aussi son œuvre est-elle marquée par un prisme
corporelle, par la religiosité de son rédacteur : ici, le regard de l’auteur est lourd de son
Dans sa recension de la Passion, le chercheur iraquien Majid Khadduri (m. 2007), écrit qu’en
dépit de la distance temporelle qui sépare l’auteur de son héros, la Passion est un « miroir »
264
Arnaldez, « Hallâj et Jésus dans la pensée de Louis Massignon », 172.
265
Lawson, « Recension de: The Passion of al-Hallaj: …», 280.
266
Majid Khadduri, «Recension de: The Passion of al-Hallāj: Mystic and Martyr of Islam by Louis Massignon,
transl. Herbert Mason (1997) », Middle East Journal, vol. 38, no 2 (Spring 1984), 346-348], 346.
513
l’intitulé de la thèse de J. Waardenburg : L’islam dans le miroir de l’Occident267. Il y a dans le
l’existence de certains prismes ou préjugés qui tendent à obscurcir le sujet étudié, tout en
révélant la personnalité de l’auteur. Si bien que l’on peut, à la suite de Jean-Paul Roux, se
demander « si Massignon a vraiment éclairé Hallâj ou si c’est Hallâj qui nous permet de
spiritualités (la chrétienne et la musulmane), désire leur rencontre, leur harmonie. Il tente,
dans son œuvre de trouver le lieu de leur articulation, de leur complémentarité. Il tente à
travers al-Ḥallāj d’unir ensemble l’idéal de sainteté chrétien et l’idéal de sainteté musulman.
Ainsi, on n’est nullement surpris de découvrir dans « L’Hégire d’Ismaël »269 le rêve de L.
Massignon que soient fondés des « couvents » musulmans, alors que la chasteté et la clôture
sont étrangères à la piété musulmane. Il appelle de ses vœux l’implantation en terre d’islām
267
Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident.
268
Jean-Paul Roux, « Recension de : Dîwân, Husayn Mansûr Hallâj, traduit de l’arabe et présenté par Louis
Massignon (1955) », RHR, vol. 199, no 3 (Juil.- sept. 1982), 350.
269
Titre de l’une des sections de : L. Massignon ; D. Massignon, Les trois prières d’Abraham.
514
d’un ordre de contemplatifs clôturés ; une « Abbaye de l’amour divin » qui serait le terrain
Car l’islām a, selon lui, prédisposé des millions d’hommes à une sorte de discipline monacale
d’une pure transcendance divine, omniprésente − où le chrétien, qui sait, lui, le don de Dieu,
Il devine comme une complémentarité entre les deux religions. Il rêve à leur rencontre. Il
et justificative de Dieu. Les exemples de substituts de la souffrance qu’il cherche sont tantôt
chrétiens tantôt musulmans : al-Ḥallāj, mais aussi Abraham, Marie, Jeanne d’Arc, Christine
l’admirable, Fāṭima272.
De telles âmes amoureuses sont appelées à prier et souffrir pour tous273. Comme nous l’avons
vu plus haut, le terme abdāl fait référence à la Badaliyya. Il fournit une belle image pour
nous permettre de comprendre qui sont les abdāl : il évoque le dattier du Coran, « abritant la
Vierge réfugiée au désert pour enfanter ; pour la nourrir, des dattes tombent de cet arbre,
270
L. Massignon ; D. Massignon, Les trois prières d’Abraham, 109.
271
L. Massignon ; D. Massignon, Les trois prières d’Abraham, 110.
272
Krokus, The Theology of Louis Massignon, 224.
273
Massignon, « Perspective transhistorique sur la vie de Hallâj », (1955), XLVI.
515
dont, selon le Qor’ân, on fait le bois de la croix pour les martyrs ; ces dattes sont les saints
arabes issus de l’islam des expatriés, les abdâl qui sauveront Sodome »274.
Le savant vit une quête existentielle, un désir de concilier en lui « les trois prières
sacrée, mais parfois, sa ferveur le pousse à recréer l’islām en fonction de sa propre vision, de
Aussi, on peut légitimement s’interroger sur son impatience à voir les musulmans
croyant. Mais que penser d’une telle posture au plan académique ? Exprimer le souhait que
qu’est l’islām ? N’y a-t-il pas chez Massignon un conflit entre deux voix intérieures : celle du
En réalité, pour situer cette œuvre, et pour la comprendre, sans-doute faut-il reconnaître
que sa posture est religieuse. L’historiographie est ici mise au service d’une quête religieuse,
historiographique ne constitue pas une fin en soi : elle est un moyen. Le questionnement
religieux, existentiel, qui l’habite donne sens à sa recherche : sa posture est donc religieuse.
Pour J. Waardenburg, c’est en étudiant la mystique que les quêtes et les questionnements
274
L. Massignon ; D. Massignon, Les trois prières d’Abraham, 111.
516
intellectuel et spirituel. En pratiquant et en étudiant une conscience religieuse mystique, en
s’efforçant de réaliser et d’enquêter sur une réalité dont témoignent les saints − Massignon
Dieu dans l’âme de l’homme275. Dans ses investigations, il fut à un moment donné, lui-même
mystique, tout comme la lecture attentive d’un texte inspiré, implique un engagement de la
spirituelles en dehors de l’Église. Nous avons montré que les figures qui furent pour L.
substitution mystique, la compassion réparatrice, des abdāl (saints apotropéens), des figures
275
Waardenburg, « L. Massignon’s study of religion and Islam:….», 147.
276
Waardenburg, « L. Massignon’s study of religion and Islam: …», 151.
517
chez lesquelles la souffrance est une voie de rédemption. C’est en référence à ces modèles
Sa lecture de cette figure est marquée par l’existence d’un prisme hagiographique, et par la
légende. D’où une écriture qui hésite entre l’historiographie et l’hagiographie. Afin de
comprendre dans quel sens al-Ḥallāj est saint pour L. Massignon, on a commencé par
pratiquant les vertus du Prophète, de ses Compagnons et des salaf al-ṣāliḥ, abandonnant les
passions et les innovations blâmables... Sa mort peut être tantôt physiologique, tantôt
spirituelle (extinction de l’ego humain en Dieu). En général, les saints accordent une la place
dérisoire à la mort, le caractère sobre et lucide de la mort du saint musulman l’emporte sur
Nous avons vu ensuite pourquoi al-Ḥallāj pouvait être qualifié de saint ʿīsawī : en raison de
son rattachement au type de Jésus, manifestation d’une des possibilités incluses dans la
la victime sacrifiée à la Loi, comme les victimes légales, qu’il désire mourir anathème,
excommunié. Ensuite, il comprend que pour al-Ḥallāj, la Kaʿba doit être détruite par la
pioche de la Loi, qu’il convient selon lui de détruire le temple de notre corps, d’intérioriser
le rite. Il croit qu’al-Ḥallāj a été condamné pour avoir affirmé que le devoir religieux du
518
souffrance et la crucifixion d’al-Hallāj comme une source de salut pour les hommes : il s’agit
ici d’une conception chrétienne de la sainteté. Les traits d’al-Ḥallāj souffrant évoquant pour
lui ceux de Jésus en croix. Quatrièmement, le mystique étant entré dans l’union mystique, il
se substitue à Muḥammad et à tous ceux qui n’ont pas pu franchir le seuil divin, sous forme
d’un sacrifice par lequel l’islām est consommé. Il croit que ce saint inaugure une nouvelle
ère, que les sacrifices prendront fin, que les fidèles prieront à nouveau en direction de
réalise sur un mode christique. Pour lui, le procès d’al-Ḥallāj est le procès de l’amour divin
interprétation de la souffrance d’al-Ḥallāj comme une voie de rédemption, montre qu’il lit
l’ensemble des vocations mystiques en islām, sa vision d’ensemble de ces vocations est
biaisée.
L’analyse permet la mise à jour de l’intention de l’œuvre : faire connaître al-Ḥallāj et faire
l’avènement de Jésus-Christ. Sa posture n’est pas seulement celle d’un savant : elle est aussi
Cette posture étant religieuse, l’historiographie est ici un moyen, elle est au service d’une
519
En raison de l’existence de prismes christiano-centrés, hagiographiques, il y a dans le
certain flottement méthodologique, qui résulte possiblement du fait que l’étude elle-même a
520
Chapitre 6 : Une certaine conception de l’Union mystique.
Introduction au chapitre 6
côté « d’un essentiel, que tout son discours annonce mais sans parvenir à l’énoncer », « un
essentiel qui finit par s’évanouir dans le non-dit , hors du langage », écrit Michel de Certeau.
Le langage mystique revêt certaines caractéristiques qui lui sont propres. La mystique, selon
1
Massignon ; Hallâj ; Dîwân (1955), 10-11.
2
Certeau (de), « Mystique », EU.
3
Houria Abdelouahed, « L’au-delà du moi et la métaphore de l’écart », Erès, no 34, vol. 2 (2017), 61-69] : 66.
Le ou la mystique, en retraçant son itinéraire, « n’identifie pas l’essentiel aux faits qui ont
d’exceptionnel, ni même l’affirmation d’une Loi ou de l’Unique n’est l’essentiel »4. Le langage
est un moyen. Le dire sur l’extase, la trace d’un vécu. Pour Louis Gardet, la mystique est « la
saisie intérieurement vécue d’une réalité totale et comblante »5. « La connaissance mystique
n’est pas au terme d’une réflexion abstractive, elle n’est pas davantage une intuition
intellectuelle, donc judicative, et qui demande à s’exprimer en un verbe »6. Il ne s’agit pas
d’abstraction. Il s’agit d’expérience. L. Massignon avait lui-même insisté sur cette dimension
L. Gardet, rappelle qu’une herméneutique reste toujours fonction d’une vision du monde, il
langage : « puisse le commentateur, écrit-il, n’y pas mêler indûment ses propres schèmes
mentaux »8. En abordant la mystique, nous aurons soin de nous souvenir que toute analyse
occidentale est située, qu’elle le veuille ou non, dans le contexte d’une culture marquée par
« réinterprétation ».
4
Certeau (de), « Mystique ».
5
Gardet, La mystique, 5.
6
Gardet, La mystique, 5.
7
« Un grief à retenir, entre ceux qu’articulent les canonistes et dogmatiques, c’est celui du sens propre, du goût
expérimental incomparable que les mystiques prétendent faire adhérer, inhérer à chacun de leurs termes
techniques, vocables prélevés par eux dans les vastes ressources du lexique arabe ordinaire. » Massignon
(1954) Essai, 117.
8
Gardet, La mystique, 6.
9
Certeau (de), « Mystique ».
522
J. Waardenburg fait remarquer que L. Massignon considère al-Ḥallāj comme
l’accomplissement des mystiques qui l’ont précédé, et qu’il « ne leur emprunte que pour
ses textes ainsi que les catégories conceptuelles au moyen desquelles il aborde la mystique
« Le but ultime de la voie mystique, écrit M.A. Amir-Moezzi, semble coïncider avec
l’étape finale de l’amour à savoir l’union avec l’être aimé ». D’où l’importance de l’«ikhlāṣ »,
amoureuse, celle où n’existe que l’aimé, c’est l’ego, le petit moi formé d’une infinité de désirs
chaotiques couvrant le réel Désir et appelé nafs (littéralement : soi, ego, âme, personne) »13.
La voie mystique, orientée vers l’union en Dieu, est ainsi une voie purification de la nafs.
10
Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident, 155.
11
Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident, 155.
12
Mohammad Ali Amir-Moezzi, « Chanter la douceur de la prière. De quelques aspects méconnus du
vocabulaire technique de la poésie mystique persane », Journal des savants, no 1 (2014), 121-141] : 124.
13
Amir-Moezzi, « Chanter la douceur de la prière….», 124.
523
Comme l’a montré L. Massignon, pour les mystiques des premiers siècles de l’hégire, cet
itinéraire s’origine en la révélation coranique et prend appui sur le modèle prophétique. Or,
le dogme essentiel de l’islām, le premier pilier, c’est le tawḥīd : « Il n’y a de dieu que Dieu »14.
l’extinction de l’ego : Dieu seul est, et Lui seul peut témoigner réellement de Son unicité.
Dieu seul est, et cette existence que nous Lui empruntons crée un lien intime avec Lui »15.
Les plus grands maîtres mystiques ont fait comprendre aux croyants qu’ils ne pouvaient
« témoigner » que de ce que l’on a vu, et l’on ne peut « voir » les réalités divines que si l’on
Au IIIe/IXe siècle, note G. Anawati, trois théories de l’union divine s’affrontent. L’union est
conçue soit comme une conjonction (ittiṣāl ou wiṣāl), excluant l’idée d’une identité de l’âme
et de Dieu ; soit comme une identification (ittiḥād), recouvrant elle-même deux sens
divers (l’un, synonyme du précédent, l’autre évoquant une union de nature) ; soit comme
une inhabitation (ḥulūl) : l’Esprit de Dieu habite, sans confusion de nature, l’âme purifiée du
mystique17. Les docteurs de l’islām officiel n’admettent l’union qu’au sens d’ittiṣāl (ou de son
équivalent, le premier sens d’ittiḥād), mais repoussent avec véhémence toute idée de ḥulūl,
14
Geoffroy, Initiation au soufisme, 88.
15
Geoffroy, Initiation au soufisme, 88.
16
Geoffroy, Initiation au soufisme, 88.
17
Georges Anawati, « Introduction à la mystique musulmane », Angelicum, vol. 43, no 2 (1966) 131-166]: 147.
18
Anawati, « Introduction à la mystique musulmane », 147.
524
Mais quelle est réellement la conception de l’union divine selon al-Ḥallāj? Pour ce mystique,
le terme de la voie mystique est de réaliser le tawḥīd divin. Il s’adresse à Dieu en ces termes :
« Unifie-moi, ô mon Unique (en Toi), en me faisant confesser véritablement que Dieu est Un,
par un acte où aucun chemin ne serve de route ! »19. La voie ḥallājienne exprime une
attente : que Dieu vienne en lui réaliser cette unité impossible à l’homme20.
d’Abū Yazīd al-Bisṭāmī, qui est une expérience du vide, du manque, du non, celle d’un
intellectuelle, une enstase21. Celle d’al-Ḥallāj est quant à elle orientée vers le Dieu
miséricordieux : « Pauvre Abû Yazîd, dira Ḥallâj, qui n’a pas su retrouver Dieu, le
Miséricordieux qui fait Miséricorde (al-raḥmân al-raḥîm), par la voie royale de la souffrance
et de l’amour…»22. Le « cardeur des cœurs » se sent appelé à convertir à Dieu tous les cœurs,
les endurcis comme les autres, à leur rappeler l’imminence du Jugement de Dieu, la nécessité
Cependant, sa théorie de l’union divine heurte ses contemporains : il prétend que dans
l’union consommée en Dieu (fī ʿayn al-jamʿ), les actes du saint, tout en restant coordonnés,
l’encontre d’un Junayd, brisant par les rites la personnalité du mystique, ou d’un Bisṭāmī, la
19
Massignon; Al-Ḥallāj, Dîwân, 1955, 83-84.
20
Caspar, Cours de mystique musulmane, 77.
21
Louis Gardet, « Expérience du Soi, expérience des profondeurs de Dieu », Revue thomiste, vol. 78, no 3, (juil.-
sept.1978) : 363.
22
Gardet, « Expérience du Soi, expérience des profondeurs de Dieu », 363.
23
Anawati, « Introduction à la mystique musulmane, 142-143.
525
dissociant par l’ivresse extatique, al-Ḥallāj affirme que l’unité avec Dieu perfectionne la
personnalité, la consacre, la divinise, que Dieu en fait son organe libre et vivant24.
L. Massignon précise que, malgré l’emprunt par al-Ḥallāj de certains termes à des chrétiens
syriaques (lāhūt : divinité, nāsūt : humanité), le rapport entre l’homme et Dieu ne se fait pas,
selon al-Ḥallāj, par participation au lāhūt, mais par la Parole créatrice de Dieu («kun»). C’est
par elle que Dieu est présent, mais non incarné dans la créature25. Ainsi se trouve affirmée
une affinité spirituelle entre Dieu et l’homme, image de Dieu, créé par amour. Dieu demeure
Pour al-Ḥallāj, l’homme est un cœur (qalb) à deux faces, l’une, charnelle, entraînée vers la
matière, l’autre spirituelle, est esprit (rūḥ) libre, tourné vers Dieu parce qu’il est image de
Dieu. La voie mystique consiste en la purification du cœur de son enveloppe charnelle afin
qu’il devienne tout entier rūḥ. Afin que le mystique puisse s’unir à Dieu par le « fond » (sirr,
secret) du cœur, afin que le cœur s’ouvre à la visite de Dieu qui le féconde et y introduit le
purification du cœur, ou ascèse, comporte deux phases, l’une active, l’autre passive, que
24
Anawati, « Introduction à la mystique musulmane », 143. Nos italiques.
25
Caspar, Cours de mystique musulmane, 78, fait référence à : Massignon, Passion (1922), 610-616. Nos italiques.
26
Caspar, Cours de mystique musulmane, 78.
27
Caspar, Cours de mystique musulmane, 80.
526
6.1.2 Les purifications actives
La voie mystique est décrite par al-Ḥallāj comme une voie d’ascèse, d’endurance, de
celui qui dresse son corps par l’obéissance aux rites, occupe son cœur aux œuvres pies,
endure les privations des plaisirs, et possède son âme en s’interdisant les désirs, −
s’élève ainsi jusqu’à la station de « ceux qui se sont rapprochés » (de Dieu). − Et
qu’ensuite, il ne cesse de descendre doucement les degrés des distances, jusqu’à ce que
sa nature soit purifiée de ce qui est charnel28.
Sur cette voie, L. Massignon distingue trois étapes : une phase d’ascèse, pénitence et
« purification passive », puis « la vie d’union » elle-même29. Al-Ḥallāj résume cela en ces
termes : « Renoncer à ce bas monde, c’est l’ascèse du sens ; − renoncer à l’autre vie, c’est
l’ascèse du cœur ; − renoncer à soi-même, c’est l’ascèse de l’Esprit »30. Au terme de ces
purifications, précise L. Massignon, le purifié devient le murād, celui que Dieu désire : le
waḥdānī al-dhāt, celui dont Dieu unifie l’essence : le ṣiddīq.31 Reprenant cette gradation,
nous commencerons par présenter ici les phases de purification actives, telles que les
enseigne al-Ḥallāj.
28
Massignon, Passion (1922), II, 515.
29
Massignon, Passion (1922), II, 516.
30
Massignon, Passion (1922), II, 516.
31
Massignon, Passion (1922), II, 517.
527
thèse ḥallājienne de l’«isqāṭ al-wasā’iṭ» : la caducité des œuvres comme purs moyens.
Al-Ḥallāj suggère le passage de la wasīṭa (œuvre, rite) à la ḥaqīqa (réalité spirituelle
signifiée et obtenue par le rite), et de là au ḥaqq (le Réel, Dieu) »32. On peut lire dans le
Dīwān (1955) : « Les gens font le pèlerinage, et moi je vais en pèlerinage (spirituel) vers
mon Hôte bien aimé ; * S’ils offrent en sacrifice des agneaux, moi, j’offre mon cœur et
mon sang ! »33.
Et aussi :
J’ai réfléchi sur les dénominations confessionnelles, faisant effort pour les comprendre
et je les considère comme un Principe unique à ramifications nombreuses.
Ne demande donc pas à un homme d’adopter telle dénomination confessionnelle,
Car cela l’écarterait du Principe fondamental, et certes, c’est ce principe lui-même qui
doit venir le chercher, Lui en qui s’élucident toutes les grandeurs et toutes les
significations ; et l’homme, alors, comprendra34.
Al-Ḥallāj, invite le croyant à se détacher de toutes les créatures : il insiste, selon R. Caspar,
sur l’intention plus que sur la pratique. Plutôt que de renoncer aux biens matériels ou
spirituels, il s’agit de les regarder comme de purs moyens pour aller à Dieu 35 : « Quiconque
veut arriver au But, doit jeter le monde par derrière son dos »36. Ce détachement s’opère
surtout par le « retour » (tawba) continuel à Dieu37. Al-Ḥallāj invite également à se détacher
32
Caspar, Cours de mystique musulmane, 80.
33
Al-Ḥallāj ; Massignon, Dîwân (1955), 98.
34
Al-Ḥallāj ; Massignon, Dîwân (1955), 97.
35
Caspar, Cours de mystique musulmane, 81.
36
Al-Ḥallāj ; Massignon, Akhbār (1957), 140.
37
Caspar, Cours de mystique musulmane, 81.
528
frustrée ; ils perdent leur temps dans les déserts de l’égarement : ce sont ceux dont
Dieu ne fait pas cas38.
Toute cette phase de purification active se révèle clairement dans l’usage du vocabulaire à
formes actives : le dépouillement (tajrīd), l’isolement (tafrīd), celui qui veut Dieu (mūrīd,
novice)39.
Al-Ḥallāj a conscience que Dieu seul peut réaliser son union à Lui, Lui dont l’action
On peut lire dans la Passion ces vers d’al-Ḥallāj : « Nul ne Le comprend, sinon celui pour qui
II se rend compréhensible ; * nul n’affirme vraiment que Dieu est unique, s’Il ne l’unifie pour
Lui ; * nul ne croit en Lui, s’il ne lui en fait la grâce ; * nul ne Le décrit, s’Il ne rayonne dans sa
conscience intime »41. Il s’agit, écrit R. Caspar, de se laisser détacher des exercices actifs du
dhikr et de l’esseulement (tafrīd : s’isoler pour Dieu) :42 « C’est Toi, mon ravisseur, ce n’est
pas l’oraison qui m’a ravi ! * Loin de mon cœur l’idée de tenir à mon oraison ! »43
38
Massignon, Passion (1922), II, 496.
39
Caspar, Cours de mystique musulmane, 82.
40
Caspar, Cours de mystique musulmane, 82.
41
Massignon, Passion (1922), II, 547
42
Caspar, Cours de mystique musulmane, 83.
43
Al-Ḥallāj ; Massignon, Dîwân (1955), 57.
529
Aussi, peut-on lire dans le Kitâb al Ṭawâsîn (1913) : « le premier pas à faire pour pénétrer en
tawḥîd, c’est de renoncer entièrement au tafrîd »44. Pour R. Caspar, d’après al-Ḥallāj, ce fut là
prosterner devant une créature (Adam) et s’isola lui-même (tafrīd), au lieu de se laisser
emporter dans le mystère de l’ordre divin45. Ce même auteur fait remarquer que ce passage
Cette purification passive s’opère surtout dans les épreuves et les douleurs que Dieu envoie à
ceux qu’Il aime et veut purifier. Le rôle purificateur de la souffrance avait déjà été relevé par
« Quand Dieu aime son serviteur, Il l’éprouve. Et quand Il l’aime davantage, Il s’empare de
lui, ne lui laissant ni bien ni fils »47. Al-Ḥallāj a su saisir le sens de la souffrance purificatrice.
La mort, pour lui, devient Vie. La mort est, confie-t-il à al-Shiblī lors de son agonie, « le
degré suprême du soufisme »48 . Cette souffrance, il l’exprime en ces termes : « Je Te désire ;
je ne Te désire pas pour la liesse (des Elus), non, mais je Te désire pour ma damnation. * Tous
les biens qui m’étaient nécessaires, oui, je les ai reçus, sauf Celui qui ferait exulter mon
44
Al-Ḥallāj ; Massignon, Kitâb al Ṭawâsîn (1913), 168.
45
Caspar, Cours de mystique musulmane, 83. Nous verrons que la méditation ḥallājienne sur la figure d’Iblīs est
centrale pour comprendre la spiritualité de Massignon.
46
Sur tafrīd et tajrīd voir : Gardet, « Expérience du Soi, expérience des profondeurs de Dieu », 363-364.
47
Caspar, Cours de mystique musulmane, 83.
48
Caspar, Cours de mystique musulmane, 83.
49
Al-Ḥallāj ; Massignon, Dîwân (1955), 42.
530
Et c’est là le sens d’un célèbre poème, dans lequel nous comprenons qu’il se sait condamné,
accepte et désire cette fin : « Oui va-t’en prévenir mes amis que je me suis embarqué pour la
haute mer, et que ma barque se brise ! C’est dans l’instance suprême de la Croix que je
mourrai ! Je ne veux plus aller ni à la Mekke, ni à Médine »50. Comme le fait observer R.
Caspar51, c’est aussi dans sa mort, épreuve suprême, qu’il sait trouver sa Vie : car la mort
supprime le dernier obstacle à l’union parfaite avec Dieu, le « moi » propre : « Entre moi et
Toi, il y a un « c’est moi » qui me tourmente, ah ! enlève par Ton « c’est Moi », mon « c’est
L’énonciation de la vie mystique se fait sur différents modes. Dans son jaillissement,
elle fait éclater les règles du langage. Dans cette tentative d’épeler l’invisible, qui est le
50
Al-Ḥallāj ; Massignon, Dîwân (1955), 106.
51
Caspar, Cours de mystique musulmane, 84.
52
Al-Ḥallāj ; Massignon, Dîwân (1955), 104.
53
formulées par exemple par Al-Junayd al-Baghdādī.
54
Paul Ballanfat, « Ivresse de la mort dans le discours mystique et fondements du paradoxe », BEO, t. XLIX
(1997) : 22.
531
comme constitutif d’un enseignement spirituel. L. Massignon s’intéressa de près au shaṭḥ,
Corbin le traduira par « paradoxe mystique ». De la racine SH-Ṭ-Ḥ (qui a donné les termes
shaṭḥ, shaṭḥiyya, pl. shaṭaḥāt ou shaṭḥiyyāt) découlent plusieurs sens voisins : le fait de
déborder, de s’épancher du fait d’une agitation55, le fait d’être ivre, d’errer, de dévier.
D’après ʿAbd al-Raḥmān Badawī, le phénomène du shaṭḥ se trouve déjà chez Ibrāhīm b.
Adham (m. 160/777) ou chez Rābiʿa al-ʿAdawiyya. Il revêt ses formes les plus achevées chez
al-Bisṭāmī et al-Ḥallāj56.
Chez les auteurs mystiques, trois attitudes ont dominé à son égard : 1. soit le rejet, comme si
spirituels devant être celés aux non-initiés ; 3. soit, le fait de reconnaître en lui l’expression
mystique et tentèrent d’en atténuer la portée religieuse : aussi le shaṭḥ a-t-il passé pendant
longtemps pour un phénomène marginal voire folklorique et douteux. Dans son Essai, L.
55
Carl W. Ernst, « Shaṭḥ », EI2 (fr.) (1996), t.IX, 373-374], 373.
56
Ballanfat, « Ivresse de la mort dans le discours mystique et fondements du paradoxe », 21.
57
Ernst, « Shaṭḥ », EI2, 373.
58
Nwyia, Exégèse coranique et langage mystique.
59
Ruzbehan Baqlī al-Shīrāzī ; Henry Corbin, Commentaire sur les paradoxes des Ṣūfīs. (Bibliothèque iranienne /
Institut français d’iranologie de Téhéran, 1966).
532
Contrairement aux allégations couramment répandues, la plupart des shaṭaḥāt n’ont pas
été, selon P. Lory, prononcées dans des moments d’extase ou de perte de contrôle de soi. Ces
paradoxes, écrit-il, « ne cherchent pas à exposer une doctrine, mais à ébranler des idées et
des attitudes reçues qui font obstacle à la compréhension spirituelle »62. Leur contenu
délire.
Pour Rūzbihān Baqlī Shīrāzī, auteur du Sharḥ-i shaṭḥiyyāt63, le shaṭḥ est un trait distinctif de
l’expérience mystique64. Il est par définition, avant tout revendication de l’égoïté (aniyyya
chez al-Ḥallāj, anā’iyya chez Rūzbihān, ou anāniyya chez des auteurs plus tardifs),
prétention à dire « je » à la place de Dieu65. Nombre de ces propos sont du genre « je suis », et
identifient leur auteur à Dieu ou aux attributs divins. La principale interprétation mystique
de ce type de propos repose sur le concept d’annihilation mystique de l’ego (fanā’) suivie de
son remplacement par Dieu lui-même (baqā’) [deux notions que nous approfondirons], ce
qui permet à Dieu de parler par le truchement de la personne mystique66. Dans le shaṭḥ, le
« je » du mystique est à ce point investi par la présence divine qu’il devient le « je » divin en
60
Carl W. Ernst, Words of Ecstasy in Sufism (Albany : State University of New York Press, 1985).
61
Pierre Lory « Conférence de M. Pierre Lory », École pratique des hautes études, Section des sciences
religieuses. Annuaire, 1993-1994, t. 102 (1993), 225.
62
Lory, « Conférence de M. Pierre Lory » (1993), 226.
63
Voir : Baqlī al-Shīrāzī ; Corbin, Commentaire sur les paradoxes des Ṣūfīs.
64
Ballanfat, « Ivresse de la mort dans le discours mystique et fondements du paradoxe », 23.
65
Ballanfat, « Ivresse de la mort dans le discours mystique et fondements du paradoxe », 26.
66
Ernst, « Shaṭḥ », EI2, 373.
533
personne, et que le récit devient celui de Dieu. Dieu devient l’auteur du discours paradoxal67.
que l’un implique forcément l’autre, ce qui forme une sorte de cercle tautologique69. Ces
remarques appuient l’idée que « le mystique est celui qui fait l’épreuve à la lisière de ce qui
est sans fond »70. La logique du paradoxe est celle d’une expérience qui n’existe que dans
interrogation « sans solution sur le droit qu’il a à dire ce qui doit rester tu, et qui en même
67
Ballanfat, « Ivresse de la mort dans le discours mystique et fondements du paradoxe », 27.
68
Ballanfat, « Ivresse de la mort dans le discours mystique et fondements du paradoxe », 28. Nos italiques.
69
Ballanfat, « Ivresse de la mort dans le discours mystique et fondements du paradoxe », 43.
70
Ballanfat, « Ivresse de la mort dans le discours mystique et fondements du paradoxe », 50.
71
Ballanfat, « Ivresse de la mort dans le discours mystique et fondements du paradoxe », 51.
534
6.1.4.2. Louis Massignon et « la grâce imprévisible du shaṭḥ »72:
Cette locution divine, vient, selon Massignon, « attaquer directement l’âme à travers
la voix inconsciente d’un récitant, sous les paroles consacrées ; la faisant entrer ou non en
extase (wajd) »73. Dans un texte de 1927, il explique ainsi l’incohérence apparente de certains
propos mystiques :
ils voudraient crier, telle quelle, la venue si simple de la touche divine qui les a
substantiellement blessés ; et comme elle est essentiellement intelligible, les
onomatopées ne peuvent leur servir ; ils se sentent tenus d’apprécier,
approximativement et inadéquatement, en termes discursifs et complexes, une
commotion indiciblement simple et directe. Ils sont désarmés74.
A l’origine de la locution théopathique, il y a une « commotion suprasensible », l’« énoncé
d’une grâce divine »75. L’expression verbale de ces locutions « brise forcément le mécanisme
renseignent avant tout sur la mort intérieure du sujet »76. Pour l’islamologue, le shaṭḥ est
72
Massignon, Essai (1954), 105.
73
Massignon, Essai (1954), 105.
74
Massignon, « L’expérience mystique et les modes de stylisation littéraire » [1927], in EM II, 286-301], 290.
75
Massignon, « L’expérience mystique et les modes de stylisation littéraire » [1927], in EM II, 286-301], 298.
76
Massignon, « L’expérience mystique et les modes de stylisation littéraire » [1927], in EM II, 286-301], 298.
77
Mokdad Arfa Mensia, « La Voie de Hallâj et la voie d’Ibn ʿArabî », in Consciousness and reality, Studies in
Memory of Toshihiko Izutsu, éd. par Sayyid Jalāl al-Dīn Ashtiyānī, Hideichi Matsubara, Takashi Iwami, Akiro
Matsumoto (Brill: Leiden; Boston; Köln, 2000), 397-422], 400.
535
6.1.4.3. Le shaṭḥ chez al-Ḥallāj.
auxquelles ont donné lieu la locution « je suis la Vérité » (Anā al-Ḥaqq), c’est-à-dire « mon je,
c’est Dieu ! »79. Pour toute la tradition musulmane ultérieure, ce mot caractérise al-Ḥallāj :
martyre »80. La première série d’exégèses considère que cette locution n’est qu’une phrase
inadéquate, émanant d’un homme qui n’en a pas réalisé l’énoncé ; la seconde y reconnaît
une parole divine, adéquate à son énoncé et réelle ; il reste à expliquer comment elle a pu
être articulée humainement81. Al-Tawfī (m. 716/1316) écrit au sujet d’al-Ḥallāj qu’on lui a
J’ai vu beaucoup de choses attribuées à al Ḥallâj, des ouvrages, des sentences et des
opuscules, − le tout apocryphe. On s’est mis à attribuer à al Ḥallâj tout ce qui se
rencontre en fait de shaṭḥ (paroles à double sens) et de ṭâmât (écholalies), car il paraît
y prêter plus qu’un autre. […] Al Ḥallâj a été exécuté pour zandaqah sur fatwä des
ulémas de son temps ; et le mieux qu’ont pu dire ses défenseurs, c’est ce qu’a dit l’un
d’eux : « Il a eu tort d’employer certaines expressions ; mais c’était un homme pieux,
d’une règle de conscience sûre ; seulement l’extase l’a subjugué, et dans cet état, il a
trébuché, ne sachant ce qu’il disait ; paroles d’ivresse ne se notent ni ne se rapportent ;
la victime est un martyr, et son exécuteur un combattant de la guerre sainte dans la
voie de Dieu, car il défend la Tradition ! »82.
78
Ballanfat, « Ivresse de la mort dans le discours mystique et fondements du paradoxe », 42.
79
Massignon, Passion (1975), I, 168.
80
Massignon, Passion (1975), I, 168.
81
Massignon, Passion (1975), I, 172.
82
Massignon, Passion (1922), I, 385.
536
L. Massignon, dans la Passion, fait par ailleurs remarquer que ce que l’on reproche à al-
La légende insère également ici une scène singulière, destinée à expliquer de façon
orthodoxe un mot plus étrange encore sur al Ḥallâj en croix « ce n’est que la moitié
d’un homme ! » ; mot qui en faisait un demi-dieu. La légende le met dans la bouche de
sa sœur Ḥannoûnah, qui vient pieds nus, visage dévoilé, devant le mort, pour lui
reprocher de ne pas avoir su « garder le secret du Roi »83.
L’islamologue décrit le mécanisme surnaturel du shaṭḥ selon al-Ḥallāj : Dieu s’affirme
produit que par une transposition soudaine (et amoureuse) des rôles entre le Sujet et
l’Objet85.
L. Massignon, fait remarquer P. Lory, a tenté de recomposer une sorte de « kalām hallājien».
dernier se laisse pas du tout ordonner en un système de type théologique86. « Hallâj rejette
vigoureux paradoxes »87. Alors que L. Massignon voyait en ces shaṭaḥāt des surgissements
infirmer des assertions doctrinales stables, pour P. Lory, « les paradoxes mystiques sont
83
Massignon, Passion (1922), I, 454.
84
Massignon, Passion (1922), II, 915.
85
Massignon, Passion (1922), II, 915.
86
Lory, « Conférence de M. Pierre Lory », (1994), 231.
87
Lory, « Conférence de M. Pierre Lory », (1994), 231.
537
l’immense majorité d’entre eux ont été entendus et transmis comme des éléments d’un
enseignement spirituel jugé essentiel, et non comme des éclairs soudains fusant dans la
Sa vision de l’histoire de la mystique musulmane après al-Ḥallāj est celle d’un déclin, déclin
dont l’évolution des locutions théopathiques est un indice : il note que dès le IVe/ Xe siècle,
condamnée, notamment par ces vers :89 « C’est Toi qui m’extasies ce n’est pas le dhikr qui
m’a extasié ! Loin de mon cœur l’idée de tenir à mon dhikr !90».
Il déplore que pour ces mystiques bagdadiens, les séances de dhikr soient devenues le lieu
d’une recherche de l’extase comme par procédé mécanique : « Ils confondent l’essentiel
définitif, qui est le shaṭḥ, d’où découle la maʿrifah. − avec l’adventice transitoire, la secousse
physique de l’extase (wajd), la perte de la sensibilité (faqd al iḥsâs). »91 À partir du VIe/XIe
siècle, écrit L. Massignon, les types de formules de dhikr à employer pour obtenir cette perte
des sens se diversifient avec les congrégations. Ce sont des litanies de noms divins, dont le
procédé principal de mise en extase reste le chant d’une récitation (tilāwa) à vocabulaire
88
Lory, « Conférence de M. Pierre Lory », (1994), 231.
89
Massignon, Essai (1954), 105.
90
Massignon, Essai (1954), 106.
91
Massignon, Essai (1954), 106
538
qur’ānique92. S’y ajoutent ensuite, à partir du VIIe/XIIIe siècle l’emploi d’excitants et
sont les signes de ce déclin. La danse (raqs) extatique de jubilation, mise en scène, le
(naẓar ilā al-murd): considération muette et sereine des beaux visages de novices, sont pour
Une autre cause du déclin du shaṭḥ est donnée par P. Ballanfat : il s’agit, selon lui, non pas
d’une simple évolution, mais d’une transformation radicale, voire d’une rupture, qui
religieuse et politique, ce qui entraîne une autre manière de définir la mystique musulmane.
Il existe, selon lui, un lien entre l’institutionnalisation de la mystique musulmane, dont Abū
92
Massignon, Essai (1954), 106.
93
Massignon, Essai (1954), 106.
94
Massignon, Essai (1954), 106.
95
Massignon, Essai (1954), 107.
96
Massignon, Essai (1954), 108.
97
Ballanfat, « Ivresse de la mort dans le discours mystique et fondements du paradoxe », 23.
539
6.1.5 Une mystique de l’amour
La mystique ḥallājienne est une mystique de l’amour : pour al-Ḥallāj, écrit R. Caspar,
Dieu est amour, ou plus exactement, l’amour (maḥabba)98 est « l’essence de l’essence de
Dieu »99. Cette qualité peut expliquer l’affinité de L. Massignon pour cette mystique de
l’amour, proche en cela de la mystique chrétienne, qui « doit être comprise comme une
Il est, d’après G. Anawati et L. Gardet, peu de cas aussi nets, aussi « purs » que celui d’al-
Ḥallāj, mort martyr du Dieu dont, enseignait-il, l’attribut de l’Amour (ʿishq) est en Son
essence Son essence101. En empruntant la voie de l’amour, al-Ḥallāj reprend la voie ouverte
par Rābiʿa al-ʿAdawiyya et délaissée par Abū Yazīd al-Bisṭāmī102. L’amour est pour lui le point
Pour al-Junayd, l’union d’amour se fait « par interpénétration des qualités de l’Aimé, par
permutation avec les qualités de l’amant (tabādul al-ṣifāt)», de manière à ce que l’homme
devienne miséricordieux comme Dieu est miséricordieux, pardonne comme Dieu pardonne,
etc. C’est cette même doctrine que reprend son disciple, al-Ḥallāj103. Dans la Passion, L.
Massignon cite al-Ḥallāj en ces termes : « L’amour, c’est que tu restes debout, auprès de ton
Bien-aimé, quand tu seras privé de tes qualités, et que la qualification vienne (alors) de Sa
98
Nous reviendrons plus loin sur la distinction entre les termes ʿishq et maḥabba.
99
Caspar, Cours de mystique musulmane, 77.
100
Peter Dinzelbacher, « Amour », in Dictionnaire de la mystique (Paris : Brepols, 1993), 34.
101
Anawati ; Gardet, Mystique musulmane : aspects et tendances, expériences et techniques, 86.
102
Caspar, Cours de mystique musulmane, 84.
103
Caspar, Cours de mystique musulmane, 84.
540
qualification »104. Il s’agit donc d’une union psychologique, union que seul l’amour peut
réaliser en rendant l’amant tellement uni à l’aimé qu’ils ne font qu’une seule personne dans
leur suite L. Massignon), qualifieront ce type d’union «waḥdat al-shuhūd». Ils l’opposeront à
la «waḥdat al-wujūd», dans laquelle Dieu et l’homme ne font plus qu’un seul être : unité
L’union à Dieu, selon al-Ḥallāj, est exprimée dans ces vers, traduits par L. Massignon : « Je
suis devenu Celui que j’aime, et Celui que j’aime est devenu moi !* Nous sommes deux
esprits, infondus en un (seul) corps !* Aussi, me voir, c’est Le voir, et Le voir, c’est nous
voir »106.
Mais pour mieux comprendre de quel « amour » il est ici question, il importe à présent
6.5.1.2 Maḥabba
comprend les paroles suivantes, traduites par M. Hamidullah : « Et j’ai lancé de Moi sur toi
104
Massignon, Passion (1922), II, 476.
105
Caspar, Cours de mystique musulmane, 84-85.
106
Massignon, Dîwân (1955), 109.
107
On trouve la racine Ḥ-B-B dans les versets suivants : (Q. 5 :54) : où il est question de l’amour de Dieu pour un
peuple, et de ce peuple pour Dieu. D’autres versets du Coran nous instruisent sur ceux que Dieu aime : ceux qui
se repentent et sont purs (Q. 2 :222), ceux qui sont vertueux (Q. 2 :195), ceux qui lui font confiance (Q. 3 :159),
ceux qui sont patients (Q. 3 :146), ceux qui luttent dans ses voies (Q 61 :4).
541
un amour »108. Mais bien qu’il soit qur’ānique, L. Massignon remarque que le terme maḥabba,
qui désigne l’amour réciproque de Dieu et du fidèle, est proscrit par les traditionnistes et les
théologiens au cours de trois premiers siècles de l’hégire109. Ce fut, d’après L. Gardet, le point
précis où se noua le drame entre la mystique musulmane et islām officiel110. Les juristes et
chantés par les mystiques. L. Massignon explique que pour les théologiens, l’amour est une
espèce du genre volonté ; or, cette dernière ne s’attache qu’aux choses particulières : le
fidèle ne peut donc aimer ni l’essence, ni les attributs de Dieu, mais seulement Sa loi, Son
service, Son bienfait111. Selon les mutakallimūn, tant muʿtazilites qu’ashʿarites, le terme
maḥabba ne peut donc être employé que métaphoriquement112. Faire de l’amour pour Dieu
une partie intégrante de la dévotion et la vie même du culte apparaît comme un non-sens ;
ce qui doit être offert à Dieu, c’est la formule de louanges qu’Il a prescrite par révélation,
avec ou sans amour ; l’essentiel est de l’offrir avec foi113. Le fidèle pourra donc aimer la Loi, le
L. Massignon fait remarquer qu’au XIVe siècle, le penseur ḥanbalite Ibn Taymiyya aboutit à
108
La traduction de J. Berque (« Et j’émanai sur toi une force d’amour »), et celle de D. Masson (« J’ai répandu
sur toi mon amour ») sont également proches du sens littéral : « J’ai jeté sur toi un amour de moi », s’agissant
de l’amour que Dieu porte à Moïse.
109
Masignon, Passion (1922), II, 608.
110
Anawati ; Gardet, Mystique musulmane : aspects et tendances, expériences et techniques, 161.
111
Massignon, Passion (1922), II, 608-609.
112
Massignon, Passion (1922), I, 161.
113
Massignon, Passion (1922), I, 161.
114
Massignon, Passion (1922), II, 608.
542
La foi …] est aussi amour (maḥabba). L’objet de l’amour du croyant, ce ne sera plus
Dieu considéré dans son essence et ses attributs, puisque Dieu est inconnaissable et
que tout amour suppose une concordance (munāsaba), sinon une identité, entre celui
qui aime et l’objet de son amour. Ce que le croyant par contre aimera de toutes ses
forces, ce sera l’ordre de Dieu, la Loi divine qui est elle-même toute de justice, de
raison et de bonté115.
Dans l’Essai et la Passion116, L. Massignon montre comment le terme maḥabba va s’implanter
dans l’usage : Le terme ḥubb (taḥabbub, maḥabba), est notamment employé par Rābiʿa al-
ʿAdawiyya117. Pour elle, il convient d’aimer Dieu non par crainte de l’enfer ni désir de la
sérénité du Paradis, mais par amour pour Dieu lui-même : le paradis et l’enfer sont des
voiles118. Maḥabba est employé par al-Ḥārith al-Muḥāsibī (m. 243/857) et par Jaʿfar al-Ṣādiq,
qui écrit : « Dieu a célébré devant Sa création Son amour pour les croyants et indiqué
l’amour comme la forme la plus intime d’observance que notre culte puisse Lui offrir »119. Al-
Junayd quant à lui distingue l’amour de Dieu pour Ses saints, qui est un attribut de l’essence,
incréé ; et son effet en eux, qui n’est qu’un attribut de l’acte (créé)120. Peu à peu, le terme
maḥabba, qur’ānique, sera employé par la majorité, notamment par Maʿrūf al-Karkhī (m. v.
115
Massignon, Passion (1922), I, 161 -162.
116
Massignon, Essai (1954), 40 ; Massignon, Passion (1922), II, 609-610.
117
Massignon, Essai (1922), 193-194.
118
Anawati ; Gardet, Mystique musulmane : aspects et tendances, expériences et techniques, 167-168.
119
Massignon, Passion (1922), II, 609, cite le Tafsīr de Jaʿfar al-Ṣādiq
120
Massignon, Passion (1922), II, 609.
121
Massignon, « Interférences philosophiques et percées métaphysiques ...» [1950], in EM I, 452-478], 472.
543
6.5.1.3 ʿIshq :
Quant au terme ʿishq, L. Massignon observe qu’on le trouve tout d’abord chez l’école
de Baṣra : Ḥasan al-Baṣrī l’emploie, usant d’un ḥadīth qudsī qui contient les mots suivants : «
mystique, l’homme peut faire preuve d’affection envers Dieu (ʿishq)123. L’un de ses
successeurs, ʿAbd al-Wāḥid b. Zayd (m.177/793), admet lui aussi le terme ʿishq et l’emploie
pour désigner une réciprocité vitale d’amour, une attraction entre Dieu et l’âme 124. Ce même
auteur refuse le terme maḥabba, bien qu’il soit qur’ānique. Ce rejet est justifié, selon L.
Massignon, par la connotation judéo-chrétienne du terme125. Il note que Mālik b. Dīnār (m.
127/745) et Dhū al-Nūn al-Miṣrī proposent le terme shawq, amour de convoitise et que
l’école syrienne de Ramlé (Dārānī, Ibn al-Jallā, m. 306/918) employait elle aussi le mot
ʿishq126.
complet, publié en 1950127. Il y traduit des fragments d’une œuvre128 de Abū al-Ḥasan ʿAlī b.
M. Daylamī ( m. 176/793) qui cite al-Ḥallāj129. Cette œuvre de Daylamī est « l’essai arabe le
122
Massignon, Essai (1922), 173 (trad. L. Massignon).
123
Massignon, Passion (1922), II, 609.
124
Massignon, « Interférences philosophiques et percées métaphysiques ….» [1950], in EM I, 452-478], 472.
125
Massignon, Essai (1922), 174.
126
Massignon, « Interférences philosophiques et percées métaphysiques ... » [1950], in EM I, 452-478], 472.
127
Massignon, « Interférences philosophiques et percées métaphysiques … ». [1950], in EM I, 452-478.
128
ʿAṭf al-alif al-ma’lūf ʿalā al-lām al-maʿṭūf ( L’adjonction de l’Alif mis en composition au Lām mis en
adjonction).
129
À l’article «Ishḳ » dans l’EI2, M. Arkoun fait lui aussi référence à Daylamī : « comme le dit al-Daylamī […]
toutes les familles d’esprit ont leurs opinions (maḳālāt) sur l’amour (maḥabba) et le ʿishḳ qui en est la
spécification la plus dynamique ». Voir : Mohammed Arkoun, «Ishḳ », EI2, (fr.), t. IV (1978), 124-125], 124.
544
plus ancien pour concilier, sur le terrain philosophique, l’amour sacré et l’amour
profane ».130
Daylamī décalque sa thèse personnelle sur l’Amour (maḥabba) d’un texte ḥallājien. Il
abraza, au lieu de abdā)131. Il s’intéresse ensuite à l’emploi du terme « ʿishq » chez al-Ḥallāj,
terme dont il dit qu’il a été « forgé » par le matyr de Bagdad, au même titre qu’al-Ḥaqq132.
L. Massignon suppose qu’al-Ḥallāj savait l’usage très charnel, parmi les nomades arabes, du
terme « ʿishq », « désir » (amertume du désir chez la femelle insatisfaite), et retrace l’histoire
du terme qui fut ensuite appliqué à une maladie de l’âme, au vœu de mourir d’extase dans la
littérature de l’amour courtois133. L’islamologue analyse ensuite les discussions dont fit
l’objet à Bagdad le terme ʿishq dans les années 891-898, parmi les grammairiens et les
philosophes134, et retrace l’évolution sémantique subie par le terme, depuis le désir charnel,
en passant par le pur amour profane, jusqu’à un amour idéalisé et céleste135. Puis, il étudie
Chez Dhū al-Nūn al-Miṣrī, qui avait placé le ʿishq à la suprême étape de l’itinéraire de l’âme
vers Dieu ; puis Abū Ḥamza al-Khurāsānī (m. v. 290/903) ; puis Abū al-Ḥusayn al-Nūrī (m.
295/907), qui sera banni de Baṣra, après 278/891, par le cadi pour avoir employé ce mot à
plusieurs reprises. Il note qu’al-Ḥallāj avait suivi les leçons de Nūrī, et suppose que c’est à ce
130
Massignon, « Interférences philosophiques et percées métaphysiques …» [1950] in EM I, 452-478], 455.
131
Massignon, « Interférences philosophiques et percées métaphysiques …» [1950] in EM I, 452-478], 461.
132
Massignon, « Interférences philosophiques et percées métaphysiques …» [1950] in EM I, 452-478], 472.
133
Massignon, « Interférences philosophiques et percées métaphysiques …» [1950] in EM I, 452-478], 472.
134
Massignon, « Interférences philosophiques et percées métaphysiques …» [1950] in EM I, 452-478], 473.
135
Massignon, « Interférences philosophiques et percées métaphysiques …» [1950] in EM I, 452-478], 473.
545
dernier qu’al-Ḥallāj aurait emprunté le terme ʿishq vers 282/895. Il s’agit donc, selon
l’islamologue, non seulement du passage d’une notion animale et charnelle, à une notion
psychologique puis philosophique, mais aussi d’un décentrement radical du désir humain,
Al-Ḥallāj affirmait « que c’est Dieu qui est le Désir, que c’est du centre même de l’Essence
divine que le Désir s’irradie »137. L. Massignon observe alors que « l’usage métaphysique,
qu’al-Ḥallāj ose en faire, non seulement pour Dieu, mais en Dieu »138 réalise le passage « d’un
comme d’une flèche au Point-cible et cite les paroles d’al-Ḥallāj pour qui la sagesse (ḥikma),
« ce sont flèches aux cibles des cœurs croyants ; dont Dieu est l’Archer infaillible »140. Dans sa
définition de l’Essence divine (ʿishq dhātī), al-Ḥallāj énonce que la structure essentielle du
Mystère Divin, al-ghayb, n’est pas un état statique, mais un acte dynamique, « une Vie
donnée, une Intention libre, un Appel à cette Infinitude actuellement ouverte », pour
toujours141.
Selon L. Massignon, dans la théorie d’al-Ḥallāj sur l’amour primordial de l’essence divine
pour elle-même et sur l’acte de la volonté humaine (amoureuse de Dieu, désirant, pour
136
Massignon, « Interférences philosophiques et percées métaphysiques …» [1950] in EM I, 452-478], 473.
137
Massignon, « Interférences philosophiques et percées métaphysiques …» [1950] in EM I, 452-478], 474.
138
Massignon, « Interférences philosophiques et percées métaphysiques …» [1950] in EM I, 452-478], 477.
139
Massignon, « Interférences philosophiques et percées métaphysiques …» [1950] in EM I, 452-478], 477.
140
Massignon, « Interférences philosophiques et percées métaphysiques …» [1950] in EM I, 452-478], 477-478.
141
Massignon, « Interférences philosophiques et percées métaphysiques …» [1950] in EM I, 452-478], 478.
546
d’intelligence, non plus de volonté142. Après la mort d’al-Ḥallāj, ses prudents éditeurs
corrigeront en maḥabba les ʿishq du texte original. Mais à partir de Abū Ḥāmid al-Ghazālī, il
sera permis de parler de l’amour de Dieu dans le vocabulaire de l’islām officiel. Remarquons
également ici que le thème de l’amour sera compris et traité de manière distincte chez
chacun des auteurs : ces derniers attribueront à un même terme des consonnances variées.
La mystique ḥallājienne est un sommet, d’après L. Massignon : « Les dialogues d’amour des
poètes mystiques postérieurs ne sont que des échos, auprès des cris de l’extase
hallagienne »143. Après cette forme d’union, L. Massignon décrit une « déformation », une
les nuances que l’on peut établir entre les termes ʿishq et maḥabba, nous voici préparées à
aborder la question de l’union de l’homme avec Dieu selon al-Ḥallāj. Pour P. Laude, L.
Massignon lit dans le fait que le miʿrāj se soit arrêté au seuil de « l’enceinte de l’Union »,
l’interdit, posé par l’islām, d’accéder à la réalité la plus profonde de la vie mystique. Cet
interdit crée selon lui un manque qui alimente un désir d’union mystique145.
Dans son édition du Kitâb al Ṭawâsîn parue en 1913, L. Massignon rapporte que les
142
Massignon, Passion (1922), II, 161
143
Massignon, Passion (1922), II, 532.
144
Massignon, Passion (1922), II, 889 ; Massignon, Essai (1954), 314.
145
Laude, Massignon intérieur.
547
Pour eux, la prière était bien cette « mise en contact » de l’âme tout entière avec Dieu tout
entier. Il cite une anecdote rapportée Jaʿfar Ṣādiq : ce dernier s’était évanoui pendant sa
prière, parce que, disait-il, « à force de répéter le verset, il avait entendu Dieu le
prononcer »146.
Afin de ne pas être accusées de ḥulūl, écrit L. Massignon, « les écoles mystiques
dissimuleront, sous des prétextes ṣifatites, protestant qu’il s’agit non pas d’atteindre ainsi
Dieu tout entier, mais seulement tel et tel de ses attributs réels, telle et telle des perfections
particulières de la divinité que ces versets décrivent, et dont la somme n’équivaut pas à
l’essence divine »147. Oser l’union divine, c’était emprunter un sentier escarpé, vis-à-vis de
Dieu, mais aussi vis-à-vis des hommes. Al-Ḥallāj s’y risqua. Mais de quelle manière
comprenait-il cette union ? quelle était précisément la nature de cette union pour lui ?
Son œuvre, à ce sujet, nous éclaire. On peut lire dans le Dīwān, recueil reconstitué et traduit
par L. Massignon : « Ah ! » : est-ce moi, est-ce Toi ? Cela ferait deux dieux. Loin de moi, loin
de moi la pensée d’affirmer « deux » ! * Il y a une ipséité tienne, au fond de mon néant pour
toujours, et mon tout par-dessus toutes choses, s’équivoque d’un double visage »148. Et plus
loin : « Où donc est Ton essence, hors de moi, pour que j’y voie clair ? Mais déjà mon essence
s’élucide, au point qu’elle n’a plus de lieu. […] * Entre moi et Toi, il y a un « c’est moi » qui me
tourmente, ah ! enlève par Ton « c’est Moi !» mon « c’est moi » hors d’entre nous deux !»149
146
Massignon; al-Ḥallāj, Kitâb al Ṭawâsîn (1913), 126-127.
147
Massignon; al-Ḥallāj, Kitâb al Ṭawâsîn (1913), 126.
148
Massignon, Dîwân (1955), 103-104.
149
Massignon, Dîwân (1955), 104. Nos italiques.
548
Ainsi, pour al-Ḥallāj : « Le Dieu-Amour se rend présent dans l’homme, image de l’amour
divin, par l’amour qui s’échange entre eux. Les deux amours et les deux personnes, la divine
et l’humaine, sont présentes dans le même homme, sans se confondre, mais ne faisant qu’un
par l’amour. C’est alors que l’homme devient le témoin de l’amour de Dieu »150.
Cette unité avec Dieu est présence de Dieu en Lui, sans se confondre avec Lui. Certaines des
paroles, images, ou allégories qu’emploie al-Ḥallāj pourraient laisser croire à une « fusion »,
à un mélange entre Dieu et lui151 : « Ton Esprit s’est emmêlé à mon esprit, tout ainsi que
s’allie le vin avec l’eau pure. * Aussi qu’une chose Te touche, elle me touche ! Ainsi, donc,
Toi, c’est moi, en tout !»152 Mais en réalité, il s’agit de réaliser le tawḥīd véridique. Pour y
parvenir, il est nécessaire que Dieu vienne Lui-même formuler ce témoignage dans le cœur
de l’homme et qu’Il le constitue ainsi Son propre témoin devant les hommes, Dieu parlant
par sa bouche, comme jadis par les prophètes153. On peut lire dans les Akhbār :
Je vis al-Hallâj priant dans un coin de la mosquée de Nahrawân. Il était sur le point
d’achever la lecture du Qorân par deux prosternations. Le matin venu, je lui adressai le
salut et lui dis : « Maître, apprends-moi quelque chose sur la Proclamation de l’Unité
[tawhîd]. Et lui de répondre : Sache que l’homme qui proclame l’unité de Dieu [tawḥîd]
s’affirme lui-même. Or s’affirmer soi-même c’est s’associer implicitement à Dieu
[shirk]. En réalité, c’est Dieu lui-même qui proclame Son unité par la bouche de qui Il
veut d’entre Ses créatures. S’il tient à affirmer Son unité par ma bouche, cela Le
regarde. Sinon, qu’ai-je à faire avec la Proclamation de l’Unité [tawḥîd] !154
150
Caspar, Cours de mystique musulmane, 84. Nos italiques.
151
Caspar, Cours de mystique musulmane, 85.
152
Massignon, Dîwân (1955), 93.
153
Caspar, Cours de mystique musulmane, 85.
154
Massignon, Akhbār (1957), 143. Nous soulignons. L. Massignon commente ainsi l’enseignement d’al-Ḥallāj:
« L’homme qui unifie Dieu (= qui croit réaliser (en la récitant) la formule du tawḥîd), s’affirme soi-même ;
s’affirmer soi-même, c’est s’associer implicitement à Dieu. En réalité Dieu S’unifie Lui-même, par la langue de
549
Ainsi al-Ḥallāj sera-t-il souvent rattaché à une école qui sera, après lui, baptisée « waḥdat al-
shuhūd »155. Shuhūd, ce n’est pas seulement ici la « vue » ou le « regard » , mais une présence
qui est total témoignage : c’est Dieu qui Se témoigne Lui-même dans le cœur de Son dévot
(ʿabīd)156. Pour G. Anawati et L. Gardet, cette ligne d’« Unité (ou Unicité) de la Présence
testimoniale » culmina chez al-Ḥallāj157. Au XIVe siècle, Ibn Khaldūn (m. 808/1406)
expliquera au sujet la waḥdat al-shuhūd que d’après cette conception de l’union, dans
« séparés de toute la fissure des temps », disait al-Ḥallāj158. Il s’agit d’une unité ou unicité
(waḥda) non de substance mais d’ordre intentionnel, par acte de volonté, par acte d’amour.
Pour l’homme, cette voie d’amour passe par la souffrance : Dieu se fait l’épreuve de celui
qu’Il s’est choisi. « L’amour de Dieu pour l’homme, c’est qu’Il se fasse Lui-même son épreuve,
le rendant ainsi impropre à tout ce qui n’est pas Lui », écrit al-Ḥallāj159. Le problème posé par
celle qu’Il veut d’ente ses créatures. Et il ne S’unifie pas par ma langue (indigne), Lui dont la demeure est avec
Sa gloire ! Sinon, qu’aurais-je à faire du tawḥîd ?». Massignon, Passion (1922), II, 660.
155
Cette expression fut traduite parfois par « unicité de vision » ou de « regard » (en référence au sens de la IIIe
forme de la racine SH-H-D) ; ou par « unicité de présence ». Cependant, shuhūd signifiant « l’acte d’assister à »,
« être témoin de », on peut comprendre la traduction de Massignon : « unicité du Témoignage » ou « monisme
testimonial. Louis Gardet, « Ḥallādj », EI2, (1971), t.III, 102-106], 104.
156
Gardet, « Ḥallādj », EI2, (fr.), t.III, 104.
157
On en trouvait l’annonce chez Ḥasan al-Baṣrī, ou Rābiʿa al-ʿAdawiyya. La dualité de substance maintenue
dans l’union ressurgira plus tard en certaines traditions shādhilies Le mystique d’influence ḥanbalies. Anṣārī
aspire également à cette « Unicité du Témoignage », union au cours de laquelle Dieu se témoigne Lui-même et
son Mystère dans le cœur du mystique. Gardet, « Expérience du Soi, expérience des profondeurs de Dieu »,
361 ; Anawati ; Gardet, Mystique musulmane : aspects et tendances, expériences et techniques, 83.
158
Gardet, « Expérience du Soi, expérience des profondeurs de Dieu », 360.
159
Caspar, Cours de mystique musulmane, 83.
550
l’expérience mystique ḥallājienne est donc, selon L. Massignon, celui « d’un témoignage
direct sur Dieu, personnalisant Son témoin actuel (témoin « souffrant » : de Dieu) »160.
Pour L. Massignon, l’« union d’essence à essence, entre la nature divine et la nature humaine
moment où Dieu l’unifie (waḥdānī al-dhāt), la constitue Son témoin, à Lui, le Dieu unique162.
Au cours de l’union, le « je » se trouve divinisé : L. Massignon écrit que tant que Dieu n’a pas
visité le sirr, la personnalité latente de l’homme reste informe. Lorsque l’homme accepte de
renoncer à cette ultime enveloppe du cœur, Dieu la féconde, y fait pénétrer le ḍamīr, sa
personnalité explicite définitive, « son pronom personnel légitime, le droit de dire Je : droit
qui unit le saint à la source même de la parole divine, à son fiat »163.
Dans la Passion, il écrit que « L’union mystique d’al Ḥallâj s’opère donc sur le type même de
celle que le Qor’ân attribue à Jésus, par l’union au kon ! “fiat” divin, obtenue par le moyen
Dieu que la volonté aime en premier »164. Le résultat de cette acceptation permanente du
« fiat » divin est la venue dans l’âme du mystique, de l’Esprit divin, qui fait désormais, de
chacun des actes de cet homme, des actes véritablement divins : ce «fiat » donne aux paroles
160
Massignon, « Interférences philosophiques et percées métaphysiques …» [1950], EM I, 452-478], 453.
161
Massignon, « Interférences philosophiques et percées métaphysiques …» [1950], EM I, 452-478], 453.
162
Massignon, « Interférences philosophiques et percées métaphysiques …» [1950], EM I, 452-478], 454. Nous
soulignons.
163
Massignon, Passion (1922), II, 487.
164
Massignon, Passion (1922), II, 520.
165
Massignon, Passion (1922), II, 520-521.
551
Dans le Kitâb al-Ṭawâsîn, il cite Abū ʿUthmān al-Maghribī (m. 373/983) : « Celui qui se confie
à Dieu en tout, comprend en Lui toute chose et interprète tout ; − il n’est pas jusqu’aux cris
des oiseaux et aux grincements des portes qui ne soient pour lui significatifs et éloquents,
comme pour Dieu »166. Ces vers montrent que pour L. Massignon, ces mystiques retrouvaient
dans leurs extases cet élément divin de la parole qu’était pour eux le « Qor’ân éternel »167.
Associé ainsi à la vie divine, le saint devient en ce monde le hūwa hūwa (c’est-à-dire le
« Témoin actuel »), chargé de proclamer Dieu à la face de la création, − l’Homme par
excellence, − où s’incarne par l’opération de l’Esprit ce nāsūt divin. Ce nāsūt divin, brilla,
selon L. Massignon, « chez ses prédécesseurs les Prophètes, chez Adam, chez Jésus [Hulûl
moqayyad khâss, non plus hulûl ʿâmm des adeptes de la wahdat al-wujûd, (distinction que
singulière, non pas de l’incarnation universelle des adeptes de l’unité de l’être. L. Massignon
entend distinguer le ḥulūl ḥallājien de ce qu’il pense être la doctrine « panthéiste » des
Au XIVe siècle, divers auteurs musulmans reconnaîtront deux lignes possibles, deux types
166
Massignon; Al-Ḥallāj, Kitâb al Ṭawâsîn (1913), 128.
167
Pour l’islamologue, nul n’a, plus qu’al-Ḥallāj, marqué ce sentiment dans ses écrits : «Les « Tawâsîn », surtout,
trahissent cette croyance à une «conscience supra personnelle du vrai» qui, servie d’une très subtile maîtrise
de la langue arabe, ferait de temps en temps, parler «à la première personne», qu’il s’agisse de Mohammad ou
d’Iblîs, − et dire « Je » au nom de cet «Il» suréminent qui est le sujet par excellent de tout verbe ; − toute phrase
n’étant qu’une variante actuelle du témoignage éternel par quoi Dieu se plaît à s’attester Lui-même à Lui-
même, - même à travers les humbles truchements qu’il s’est créés ». Massignon; al-Ḥallâj, Kitâb al Ṭawâsîn
(1913), 128.
168
Massignon, «Ana al-Haqq. Étude historique et critique sur une formule dogmatique de théologie mystique,
d’après les sources islamiques » [1912], in EM I, 443-452], 448.
169
Christian Jambet, notes de l’article «Ana al Haqq », in EM I, 896.
552
voie du tajallī , « irradiation » de la vie divine dans le cœur du fidèle, et la voie de la waḥda,
unité ou identité (de substance)170. La voie de la waḥdat al-shuhūd, parfois traduite par :
« unité du témoignage », sera rétrospectivement attribuée à al-Ḥallāj, mais elle sera surtout
Afin de mieux cerner la manière dont L. Massignon envisage le concept de l’union mystique
chez al-Ḥallāj, il est nécessaire d’éclaircir un autre concept: celui de la waḥdat al-wujūḍ,
remarquer qu’il existe une certaine partialité dans l’œuvre de son ami défunt : certains
thèmes, certaines figures, en islām, ne furent pas admis à bénéficier des règles d’or et
conditions du « Comprendre », tel que le définit L. Massignon, au même titre que d’autres :
Ainsi, selon lui, l’islamologue aurait témoigné de peu de sympathie intellectuelle envers le
shīʿisme, envers Ibn Sīnā (m. 429/1037) et surtout envers Ibn ʿArabī et son école172.
Dans l’un des cours qu’il donne au Collège de France au cours de l’année 1952-1953, L.
Massignon étudie deux visions qu’il appelle « monisme testimonial » (préféré selon lui par
les Sémites), et monisme existentiel (vers lequel sont davantage portés, dit-il, les Aryens).
170
Gardet, « Expérience du Soi, expérience des profondeurs de Dieu », 360.
171
Chittick, « Waḥdat al-shuhūd », EI2, 42
172
Corbin, « L. Massignon » [1962], 59.
553
Dans cette note, il souligne l’importance des critiques « portées par Ibn ʿArabî, chef du
monisme existentiel (wahdat al-wujûd) contre certains textes de Hallâj, chef des “qâ’ilûn bi
Afin d’analyser ces vues de L. Massignon, nous commencerons par préciser certains
éléments historiques (6.2.1), puis nous étudierons le concept de la waḥdat al-wujūd (6.2.2),
puis l’appréciation formulée par Ibn ʿArabī à l’égard d’al-Ḥallāj (6.2.3), puis celle formulée
par L. Massignon à l’égard d’Ibn ʿArabī (6.2.4). Enfin, nous commenterons la manière dont
dominera une autre vision de la voie mystique, celle de la waḥdat al-wujūd (« unicité de
l’Être », ou « monisme existentiel »)174. Rappelons ici que la Bagdad abbasside était un centre
d’al-Fārābī (m. 339/950) et celle d’Ibn Sīnā puisèrent ainsi largement dans l’héritage
L’émanatisme existentiel d’Ibn Sīnā exerça une influence sur l’évolution de la mystique.
173
Massignon, « L’alternative de la pensée mystique en Islam : monisme existentiel ou monisme testimonial »
[1953], in EM I, 844-845], 844.
174
Gardet, « Ḥallādj», EI2, 104.
175
Diane Steigerwald, « La pensée d’al-Fârâbî (259/872-339/950) : son rapport avec la philosophie
554
Pour l’auteur de l’Essai, cette influence de la philosophie grecque sur la spiritualité des
mystiques musulmans est une cause de déclin, une source de corruption de la pureté des
structure par rapport à un sommet, la voie ḥallājienne, suivi d’un déclin, lié à l’apparition de
L’union mystique telle que formulée par al-Ḥallāj sera nettement critiquée par les
tenants d’une autre grande ligne mystique, celle de la waḥdat al-wujūd, « unicité de l’Être »,
dominante à partir du VIe-VIIe/XIIe-XIIIe siècle. Mais que faut-il entendre, précisément, par
waḥdat al-wujūd ? D’après W. Chittick, l’histoire de cette expression est emblématique d’un
terme bien connu de la pensée islamique qui a été mal compris : il en résulte qu’une partie
555
importante de la discussion sur le terme s’est déroulée sur la base de concepts mal définis et
sans référence aux textes pertinents178. Aussi un travail définitionnel s’impose-t-il ici.
présents dans la pensée islamique dès les premiers siècles. Selon W. Chittick, l’importance
du premier terme, waḥda (unité), découle du fait que l’islām est fondé sur le tawḥīd ou la
Dieu mais Dieu » (lā ilāh illā Allāh). Le sens fondamental du tawḥīd est que tout dans la
Création dérive de Dieu, qui est une réalité. Parallèlement au tawḥīd, d’autres mots fondés
sur la racine W-Ḥ-D ont été discutés par les penseurs musulmans : ainsi, aḥad et waḥīd179
« unité »)180.
Le second terme qui compose cette expression est le terme wujūd. La discussion sur le wujūd
entre dans la pensée islamique un peu plus tard que celle de la waḥda et joue un rôle
l’étude du wujūd en tant que wujūd181. Le terme wujūd est employé pour traduire l’idée
grecque « d’être » ou « d’existence ». Cette idée se trouve enrichie par le sens littéral du
178
William C. Chittick, « Waḥdat al-Wujûd in Islamic Thought», Bulletin of Henry Martyn Institute of Islamic
Studies, vol. 10, no1 (Jan. - Mar. 1991), 3-27], 25.
179
W. Chittick fait remarquer que déjà chez ʿAlī b. Abī Ṭālib (m. 40/661) nous trouvons une référence à quatre
significations distinctes pour la déclaration, apparemment simple, « Dieu est Un (wāḥīd)». Chittick, « Waḥdat
al-Wujûd in Islamic Thought », 8.
180
Chittick, « Waḥdat al-Wujûd in Islamic Thought», 7.
181
Chittick, « Waḥdat al-Wujûd in Islamic Thought», 8.
556
verbe wajada, tel qu’on le trouve dans le Qur’ān (ex : Q. 24 : 39 : « Il trouve Dieu » […wajada
Allāha…])182.
La difficulté survient lorsque wujūd est attribué à Dieu, étant donné qu’il peut également
être attribué à toute autre chose que Dieu : si Dieu est wujūd alors rien d’autre ne peut être
considéré comme étant wujūd dans le même sens. C’est précisément le statut des « autres »
qui doit être éclairci et c’est une question fondamentale du kalām, de la philosophie et de la
ils ont présent à l’esprit le sens qur’ānique du terme wujūd (de la même famille que wajd ou
tawājud). Le wujūd était considéré comme une étape sur la voie mystique où « celui qui
Ibn ʿArabī suit cet usage quand il définit wujūd comme « trouvant le Réel dans l’extase »,
(wijdān al-ḥaqq fī al-wajd). Notons que wujūd, dans ce sens est souvent difficile à
différencier de fanā’. Étape, sur la voie qui mène à Dieu, le wujūd est, dans le Manāzil al-
sā’irīn184 de Khawājā ʿAbd Allāh Anṣārī (m. 482/1089), la 87e des 100 étapes menant à Dieu.
Dans ce texte, il est défini comme « atteignant la réalité de la chose » (al-ẓafar bi ḥaqīqāt al-
shay’)185.
littérature mystique nous invite à ne pas adosser systématiquement les deux termes,
contrairement à ce que tend à faire L. Massignon. Ainsi, al-Qushayrī dans sa Risāla cite
182
William Chittick, « Waḥdat al-shuhūd », EI2 , (fr.), (2005) t. XI, 42-44], 42.
183
Chittick, « Waḥdat al-shuhūd», EI2, 42.
184
ʿAbd Allāh b. Muḥammad Anṣārī al-Harawī ; ʿAbd al-Muʿṭī b. Maḥmūd Lakhmī ; Serge de Beaureceuil,
Commentaire du livre des étapes ... (Le Caire : IFAO, 1954).
185
Chittick, « Waḥdat al-shuhūd», EI2, 42. Nos italiques.
557
plusieurs définitions de wujūd et donne l’exemple d’un poème ancien faisant rimer wujūd et
qui m’apparaît à travers al-shuhūd» 186. Ici le second wujūd peut signifier à la fois conscience
nettement être témoin de Dieu. Al-Qushayrī, mais aussi al-Junayd, débattent souvent des
différences infimes entre shuhūd et kashf, « dévoiler » et W. Chittick fait observer qu’Ibn
ʿArabī peut employer les termes shuhūd et kashf, comme synonymes de wujūd187.
emplois fondamentaux : dans les exemples les plus anciens, elle signifie waḥdat al-wujūd al-
ḥaqq : « l’unité du wujūd réel », et désigne le fait que le “wujūd” de Dieu est le seul et unique
réalité dans son ensemble, bien qu’il puisse exister des interprétations très divergentes de ce
Une grande partie de la littérature secondaire a supposé qu’il y avait réellement une
doctrine spécifique reconnue, appelée du nom de waḥdat al-wujūd, créée par Ibn ʿArabī et
doctrine. Cependant, pour W. Chittick, étant donné l’histoire de l’expression et les contextes
dans lesquels elle est apparue, cette thèse est difficile à soutenir. Les différentes tentatives
faites par des érudits pour expliquer la waḥdat al-wujūd en utilisant des étiquettes comme
186
Cité par Chittick, « Waḥdat al-shuhūd », EI2, 42.
187
Chittick, « Waḥdat al-shuhūd », EI2, 42.
188
Chittick, « Waḥdat al-shuhūd », EI2, 42. Nous soulignons.
558
éclaircir ce dont il s’agissait réellement dans les textes. En réalité, la waḥdat al wujūd était
son fondateur, cela indique simplement que ses écrits marquent l’entrée en force de la
mystique dans les débats théoriques à propos du wujūd qui, avant lui, avaient été le domaine
Ibn ʿArabī, rappelle W. Chittick, n’a lui-même jamais employé l’expression « waḥdat al-
de « wujūd» et employé des termes tels que waḥda, waḥdāniyya et aḥadiyya190. Cependant,
bien qu’il n’ait pas employé l’expression waḥdat al-wujūd en tant que telle, la première
Il n’est pas aisé d’expliciter l’enseignement du Shaykh al-Akbar sans le déformer, car il se
place sur plusieurs plans et évoque différents niveaux de connaissance acquis sur la voie
mystique. Or, certains niveaux, mais pas tous, exigent que le wujūd absolu de Dieu soit
envisagé comme une abolition du wujūd relatif de toute autre chose. Par exemple, dans les
Futūḥāt al-Makkiyya (Les Illuminations de la Mekke), il parle parfois des ahl al-jamʿ wa al-
wujūd « les gens qui rassemblent et trouvent » qu’il appelle aussi « les gens d’une Entité
Unique »192. Dans le lexique technique de la mystique musulmane, jamʿ (réunion) s’oppose à
farq (séparation) et désigne le fait de voir toutes les choses réunies par la réalité de Dieu. Les
gens qui connaissent l’Union et trouvent Dieu sont dépassés par la vision de Dieu au point
189
Chittick, « Waḥdat al-shuhūd », EI2, 42. Nos italiques.
190
Chittick, « Waḥdat al-Wujûd in Islamic Thought», 8.
191
Chittick, « Waḥdat al-Wujûd in Islamic Thought», 8.
192
Cité par Chittick, « Waḥdat al-shuhūd », EI2, 42.
559
qu’ils ne voient pas de séparation entre Lui et les choses193. En effet, ils disent « Tout est
Lui ! » (hama ūst !) − exclamation poétique et extatique que l’on trouve déjà chez Anṣārī (m.
482/1089), et que l’on dit, dans les discussions ultérieures, être la position de la waḥdat al-
wujūd. Mais Ibn ʿArabī ne considère pas cette sorte de vision comme le stade le plus élevé
sur la voie qui mène à Dieu, car cela revient à ne voir que d’un œil ; de l’autre œil, le vrai ṣūfi
Après avoir précisé la vision qui sous-tend le concept de waḥdat al-wujūd, nous essaierons
existentiel ».
Dans un texte de 2005, M. Chodkiewicz s’interroge sur les causes de l’« hostilité
qui voit en lui « une sorte d’adversaire personnel »195. Pour la chercheure Claude Addas,
l’une des clefs de l’attitude de L. Massignon est la suivante : « l’auteur de la Passion n’a
jamais pardonné à celui des Futūḥāt les réserves qu’il formule à plusieurs reprises sur
Ḥallāj »196. Nous nous intéresserons donc à présent à cette première cause de discorde : le
traitement d’al-Ḥallāj par Ibn ʿArabī. Le Shaykh al-Akbar adresse à al-Ḥallāj certaines
193
Chittick, « Waḥdat al-shuhūd », EI2, 42-43.
194
Chittick, « Waḥdat al-shuhūd », EI2, 42.
195
Michel Chodkiewicz, « Ibn ʿArabî dans l’œuvre de Henry Corbin », in Henry Corbin, philosophies et sagesses
des religions du Livre, éd. par M.A. Amir-Moezzi, C. Jambet, P. Lory (Turnhout: Brepols, 2005), 81-91], 82-83.
196
Claude Addas, Ibn ʿArabī ou La quête du soufre rouge (Paris : Gallimard, 1989), 245.
560
l’affirmation de cette position d’autorité qui a pu être ressentie comme inacceptable pour L.
Massignon197. Il note que l’islamologue n’a pas de mots assez durs pour critiquer « le style
Pourtant, ce jugement n’est pas systématiquement négatif à l’égard d’al-Ḥallāj, qu’il honore
d’ailleurs du qualificatif de « saint »199. Voyons à présent quelles sont les principales
Tout d’abord, il rappelle quelles sont les règles de conduite (adab) sur la voie. Il juge par
exemple le shaṭḥ incompatible avec l’adab maʿa-Allāh (la politesse vis-à-vis de Dieu)200. Le
(rubūbiyya)201. Le shaṭḥ est selon lui un vice au moyen duquel l’homme prétend se hausser
au rang de la divinité (al-rutba al-ilāhiyya) et quitte ainsi sa réalité (ḥaqīqa)202. Tandis que,
nous l’avons dit, L. Massignon considère le shaṭḥ comme l’une des caractéristiques les plus
élevées de la mystique musulmane, Ibn ʿArabī pense qu’il est en contradiction avec la Loi, et
Il déplore également l’ivresse ḥallājienne : pour lui, il convient de goûter les demeures
(manāzil), non de s’y absorber, non d’y être privé de discernement : le chercheur Mokdad
Arfa-Mensia commente cette idée et écrit que transposé aux aḥwāl (états spirituels), cela
197
Chodkiewicz, « Ibn ʿArabî dans l’œuvre de Henry Corbin », 83.
198
Chodkiewicz, « Ibn ʿArabî dans l’œuvre de Henry Corbin », 83.
199
Massignon, Passion (1975), II, 416.
200
Mokdad Arfa Mensia, « La Voie de Hallâj et la voie d’Ibn ʿArabî», in Consciousness and reality, Studies in
Memory of Toshihiko Izutsu, éd. par Sayyid Jalāl al-Dīn Āshtiyānī, Hideichi Matsubara, Takashi Iwami, Akiro
Matsumoto (Brill: Leiden; Boston; Köln, 2000), 399.
201
Arfa-Mensia, « La Voie de Hallâj et la voie d’Ibn ʿArabî », 399.
202
Arfa-Mensia, « La Voie de Hallâj et la voie d’Ibn ʿArabî », 399.
203
Arfa-Mensia, « La Voie de Hallâj et la voie d’Ibn ʿArabî », 400.
561
nous montre qu’Ibn ʿArabī s’oppose à l’ivresse (sukr) ḥallājienne204. Pour Ibn ʿArabī la science
Toujours au sujet de l’adab, il insiste sur la différence entre le saint et le prophète et sur la
discrétion et la réserve qui incombent au premier. L. Massignon cite Ibn ʿArabī en ces
termes : « De même que le devoir d’un Prophète est de manifester publiquement ses signes
et ses miracles, pour la gloire de son apostolat, de même le devoir d’un saint (venu après le
prophète) est de cacher les siens »206. Pour Ibn ʿArabī, de retour à l’état de veille, le mystique
est tenu de taire ce qui doit l’être et de divulguer ce qui doit l’être aussi. Car la vérité ne
Un autre point relevé par M. Arfa-Mensia concerne les rapports entre Divinité et humanité.
l’Homme parfait (al-insān al-kāmil). À propos de ces rapports, Ibn ʿArabī évoque souvent la
prétention de certains humains à la divinité, et notamment celle de ceux, qui dans un état
d’ivresse tombent dans la confusion la plus totale. Il déplore la confusion qui se dégage de
certains textes d’al-Ḥallāj dans lesquels il évoque son esprit emmêlé à l’esprit de Dieu, par
204
Arfa-Mensia, « La Voie de Hallâj et la voie d’Ibn ʿArabî », 400.
205
Arfa-Mensia, « La Voie de Hallâj et la voie d’Ibn ʿArabî », 401.
206
Massignon, Passion (1975), II, 416.
207
Arfa-Mensia, « La Voie de Hallâj et la voie d’Ibn ʿArabî », 401.
208
Arfa-Mensia, « La Voie de Hallâj et la voie d’Ibn ʿArabî », 403
562
Ibn ʿArabī est également en désaccord avec al-Ḥallāj sur sa conception de l’amour, de l’union
divine. Pour le Shaykh al-Akbar, ceux qui prétendent que la nature divine s’incarne dans la
nature humaine (ḥulūliyya) sont ignorants de la réalité des choses. La prétention à une
union de deux esprits ou de deux corps découle de cette ignorance. Il vise ici al-Ḥallāj et cite
son vers : « Je suis Celui que j’aime, et Celui que j’aime est moi »209. Ce reproche de ḥulūl
(infusion de substance, « incarnation »), rejoint ici l’une des accusations du procès d’al-
Ḥallāj210.
Concernant l’état spirituel et la science (al-ḥāl wa al-ʿilm), Ibn ʿArabī distingue entre la
science (ʿilm, connaissance des réalités ultimes telles qu’elles sont) et l’état spirituel (ḥāl)
transitoire qui envahit le mystique. Il affirme la supériorité de la science sur l’état spirituel.
Pour Ibn ʿArabī, il y a d’une part ceux qui ont la science des réalités (ʿārifūn), d’autre part le
commun des gens (ʿāmma) et enfin ceux qui occupent un rang intermédiaire
(mutawassiṭūn) : les gens des états spirituels. Ces derniers vivent dans une passivité à l’égard
de leurs aḥwāl puisqu’ils les subissent. Seul le ʿārif peut maîtriser les aḥwāl et les gérer
(taṣrīf). Ibn ʿArabī porte ici un jugement très sévère sur al-Ḥallāj puisqu’il le situe dans une
situation intermédiaire entre le ʿārif et l’homme du commun. Il prend ainsi position dans un
débat très animé, critique sévèrement ceux qui affirment la supériorité du ḥāl sur le ʿilm et
met le ʿilm bien au-dessus du ḥāl. M. Arfa-Mensia fait remarquer que pour L. Massignon,
209
Arfa-Mensia, « La Voie de Hallâj et la voie d’Ibn ʿArabî », 405.
210
Gardet, « al-Ḥallādj », EI2, 104.
211
Arfa-Mensia, « La Voie de Hallâj et la voie d’Ibn ʿArabî », 407.
563
Enfin, c’est en étudiant la théorie de l’être chez Ibn ʿArabī que l’on peut comprendre le
résumées en comprenant que pour Ibn ʿArabī, le rapport entre Divinité et Humanité ne peut
manifestation qui trouve sa plénitude dans la théorie akbarienne de l’Homme parfait ( al-
la mystique musulmane213, L. Massignon fait preuve d’une hostilité très vive à son égard.
Cette dernière, nous l’avons vu, s’explique en partie par les critiques formulées par le
Shaykh al-Akbar à l’endroit d’al-Ḥallāj. Mais d’autres causes doivent être ici invoquées. Pour
conception des critères qui authentifient une voie mystique et la distinguent de ses
212
Arfa-Mensia, « La Voie de Hallâj et la voie d’Ibn ʿArabî », 412.
213
Massignon, Passion (1975), II, 414 : « La forte personnalité intellectuelle d’Ibn ʿArabī domine toute l’histoire
moderne du mysticisme musulman, il en est le « rénovateur » incontesté (muhyî), le “Maître” par excellence
(shaykh akbar), non seulement chez les sunnites arabes et turcs, mais même chez les imâmites persans. »
214
Chodkiewicz, « Ibn ʿArabî dans l’œuvre de Henry Corbin », 83.
564
6.2.4.1 La question de la transcendance divine et de l’incarnation
Lorsqu’il décrit la posture spirituelle qui doit, selon lui, être celle du mystique, L.
cesser « d’estimer notre acte d’adoration suprême »215. Il invite, en faisant référence à
l’Incarnation, à souffrir pour que ceux qui n’adorent pas Dieu soient dans la joie216. La
comprend dès lors qu’Ibn ʿArabī lui apparaisse comme un orgueilleux gnostique « épris de
par M. Chodkiewicz à celle qui a déjà été réalisée dans la spiritualité rhéno-flamande entre la
215
Lettre du 8/VII/1958 de L. Massignon à H. Corbin. In : Jambet, Henry Corbin, 337.
216
Lettre du 8/VII/1958 de L. Massignon à H. Corbin. In : Jambet, Henry Corbin, 337 : « c’est à cause d’eux que
Dieu nous a créés, pour qu’avec Lui et comme Lui, nous mourions pour eux, parce que c’est cela l’Incarnation
sans laquelle la Théophanie ne leur serait pas accordée, ce goût amer du pain de l’exil, cette saveur terrible du
Vin du coup de lance, Vin tiré du fond de l’enfer, du fond du néant, non seulement de l’idée du néant, mais de
sa matérialisation, donc de son anéantissement ; non seulement du concept de l’ignorance, nakira, mais de
l’anéantissement de toute compréhension, maʿrifa de l’ignorance».
217
Chodkiewicz, « Ibn ʿArabî dans l’œuvre de Henry Corbin », 83 cite Massignon, Essai (1954), 315.
565
« amoureux de Dieu » et l’auteur des Fuṣūṣ al-ḥikam (Les chatons de la sagesse), qu’il
suspecte de panthéisme218.
Il reproche à Ibn ʿArabī d’avoir critiqué le ḥulūl ḥallājien : il comprend ainsi le commentaire
par Ibn ʿArabī de l’expression « anā al-Ḥaqq » : « Puisque le créateur et la création ne sont
que les deux faces, symétriques, d’une même réalité […] − l’un étant « l’essence » de l’autre,
− et réciproquement, − ce n’est que s’il était toute la création qu’un homme pourrait dire
Ana al-Haqq ! − Mais à quoi bon dire Ana ou Hūwa, « je » ou « il », − puisque le monisme de
l’Être est absolu. »219. La doctrine de la waḥda renonçant à rien diviser, se refuse à séparer
l’Absolu du contingent, aussi bien qu’à considérer comme réellement possible l’union du
Ailleurs, dans l’Essai, on peut lire : « Ibn ʿArabî, épris de logique formelle, élimine, en fait,
au monisme syncrétiste des Qarmates »222. Dès lors, écrit L. Massignon, « Ce ne sont plus
seulement les âmes, c’est même toute la création qu’il se représente comme émanant de
Dieu suivant une évolution cosmogonique en cinq temps, corrélative d’une explicitation
rationnelle symétrique de la science divine »223. Ce que l’islamologue reproche à Ibn ʿArabī,
d’une vision émanationniste. Il le blâme également pour sa sérénité, son quiétisme : chez ce
218
Chodkiewicz, « Ibn ʿArabî dans l’œuvre de Henry Corbin », 84.
219
Massignon, « Ana al-haqq : étude historique et critique...» [1912], EMI, 451.
220
Massignon, « Ana al-haqq : étude historique et critique…» [1912], EMI, 451.
221
Massignon, Essai (1922), 285.
222
Massignon, Essai (1954), 79.
223
Massignon, Essai (1954), 79.
566
philosophe, écrit-il, « Il n’est plus question de prêcher, de lutter dans la Communauté, mais
d’atteindre à une sérénité quiétiste, où il n’y a plus toi, ni moi, ni nous, ni même il » 224.
Pour l’islamologue, l’école d’Ibn ʿArabī doit être tenue responsable du divorce entre
mystique une science ésotérique, d’avoir consommé la rupture entre les vocations
ésotérique qui ne doit pas être divulguée, à des cercles initiatiques fermés, corporations
Dans un article paru en 1957, il impute à l’école d’Ibn ʿArabī la responsabilité d’une évolution
qui priva, en fait, l’évolution sociale musulmane d’une élite intellectuelle indispensable, − le
peuple s’efforça à provoquer des « revivals » congrégationnels, par des séances de dhikr,
ensemble est évidemment plus « réel » que de penser à Dieu en silence, immobile, seul227. Ici
224
Massignon, « Mystique musulmane et mystique chrétienne au Moyen Age » [1957], in EM II, 128-142], 138.
225
Massignon, Essai (1954), 80.
226
Massignon, Essai (1954), 81.
227
Massignon, « Mystique musulmane et mystique chrétienne au Moyen Age » [1957], in EM II, 128-142], 138-
1399.
567
se trouve clairement exprimé le mépris de L. Massignon pour tout ce qui peut être destiné à
théosophique », qui est pour lui une forme dégénérée de l’universalisme apostolique des
ésotériques est précisément un des signes de la décadence que marque l’école d’Ibn ʿArabî.
Ce n’est pas ainsi qu’agissaient les grands mystiques de l’Islam primitif »230.
Dans une lettre à H. Corbin, il déplore chez le Shaykh al-Akbar, une certaine « fossilisation
littéraliste, administrative et matérialisante, qui damne et pétrifie, comme disent les Shî’ites
qui croient que les damnés sont transformés en métaux, à la fin »231.
Et dans la Passion, on peut lire encore : « En leur style autoritaire et compassé, doctoral, clair
de syntaxe, mais farci d’expressions techniques, les thèses générales et les visions
personnelles qu’il narre, d’un même ton impassible et glacé, fournissent les indications les
plus précieuses sur l’idée qu’il s’est construite de la personnalité de Hallâj »232. Au sujet de ce
passage, Claude Addas juge excessive la sévérité de L. Massignon à l’encontre de l’auteur des
Futūḥāt :
« Autoritaire », certes, si l’on entend par là que Muḥyī l-Dīn s’exprime avec
l’auctoritas de celui que sa route a conduit au ḥaqq al-yaqīn, à l’inébranlable certitude
et qui, lorsqu’il décrit les états et les degrés de la Voie, s’appuie − et le dit − sur ce qu’il
228
Massignon, Passion (1922), II, 531.
229
Arfa-Mensia, « La Voie de Hallâj et la voie d’Ibn ʿArabî », 398.
230
Massignon, Essai (1954), 16.
231
Lettre du 8/VII/1958 de L. Massignon à H. Corbin, in : Jambet (éd.), Henry Corbin, 336
232
Massignon, Passion (1975), II, 414.
568
a lui-même éprouvé en chacun d’eux. Mais « glacé » ? « Impassible » ? Chez Ibn ʿArabī
− et dans les Futūḥāt en particulier − il n’y a pas de lumière sans chaleur, de
connaissance sans amour. L’évocation de ses maîtres, de ses amis est souvent chargée
d’émotion. Sa compassion est universelle : pour lui, la générosité héroïque, la futuwwa
du walī doit s’étendre à toutes les créatures, végétaux et minéraux inclus. Quant à
l’emploi, excessif aux yeux de Massignon, de termes techniques dans le corpus
akbarien en général et plus spécialement dans les Futūḥāt, il nous paraît pleinement
justifié par un souci de précision dans une œuvre qui, délibérément, s’adresse à une
élite pour laquelle ces particularités de vocabulaire ne constituent pas, au contraire,
un obstacle à la compréhension233.
L. Massignon écrit encore dans l’Essai, que « Grâce à Ibn ʿArabî, le vocabulaire syncrétiste
hellénistique domine désormais − et le souci théorique de rester d’accord avec lui l’emporte
plus fonction de la ferveur du croyant : ce qui nous renseigne sur l’importance de la ferveur
abrahamique qui le fait ici s’insurger contre « l’hellénisme »235, contre le néoplatonisme. Par
Cet exemple montre que les termes se définissent de manière polémique chez L. Massignon.
européenne. Cet aspect illustre, comme le note P. Laude, la profonde méfiance qui était celle
233
Addas, Ibn ʿArabī ou La quête du soufre rouge, 245-246.
234
Massignon, Essai (1954), 80.
235
Ailleurs L. Massignon qualifie le tempérament philosophique d’Ibn ʿArabī d’ismaélien plutôt que
directement hellénistique. Massignon, « Mystique musulmane et mystique chrétienne au Moyen Age » [1957],
in EM II, 128-142], 138.
569
de Massignon, à l’égard de « l’abstraction »236. Il se méfie de la philosophie, qu’il conçoit
Ainsi, bien que la critique de L. Massignon à l’égard d’Ibn ʿArabī n’ait pas le mérite d’éclairer
l’œuvre du Shaykh al-Akbar, elle a en revanche celui de nous amener vers une
s’expliquer par la violence de son rejet d’Ibn ʿArabī, rejet qui englobe l’ensemble de « son
école », qu’il appelle « waḥdat al-wujūd », expression qu’il traduit par « monisme
existentiel ».
préparant le sommet ḥallājien, d’une phase descendante, les siècles venant après al-Ḥallāj,
marquera durablement les perceptions des islamologues. Dès le IVe siècle de l’hégire, L.
Massignon perçoit les symptômes d’une décadence et dit sa nostalgie du temps où les
menant la guerre sainte, au nom du Dieu unique, non seulement aux frontières, mais dans la
Nasr, L’Islam traditionnel face au monde moderne, 190. Fait allusion à Ibn ʿArabī, ʿAbd al-Karīm al-Jīlī et
237
Maḥmūd Shabestarī.
570
capitale, non seulement chez les idolâtres, mais au fond de leurs propres cœurs, avec Ḥasan,
réducteurs, qu’il articule autour de deux concepts : «waḥdat al-shuhūd » attribuée à al-
La figure d’Ibn ʿArabī constituera le principal désaccord entre L. Massignon et H. Corbin, qui
consacre au Shaykh al-Akbar, un ouvrage239. Dans une lettre de 1959 (Voir annexe 12), alors
C’est vous, au fond qui êtes le plus proche de ma pensée, dont la vocation est la plus
proche de la mienne, sub specie aeternitatis, − et lorsque je « partirai », je compte sur
vous en premier pour défendre l’amitié sacrée que Dieu m’a inspirée pour Mansûr
Hallâj et pour Fâtima Zahrâ, et, à travers eux, pour Salmân et pour Muhammad. Avec
cette nuance mienne, que vous avez d’ailleurs mentionnée dans vos œuvres : que je
suis pour la Wahdat al-Shuhûd, et que je suis pour la supériorité du « fiat » de Marie,
donc de l’Humanité rédimée, sur l’acte d’adoration des Anges240.
Cette préférence pour la waḥdat al-shuhūd, L. Massignon l’avait déjà affirmée dans sa
Reconstuire la pensée religieuse de l’Islam (1955), préface dans laquelle il distingue les
238
Massignon, Essai (1922), 286.
239
Henry Corbin, L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ʿArabi (Paris : Flammarion, 1958). Voir à ce
sujet l’article de Chodkiewicz, « Ibn ʿArabî dans l’œuvre de Henry Corbin ».
240
Lettre du 17 /IX/1959 de L. Massignon à H. Corbin. BNF, FLM (voir annexe 12). Dans une autre lettre, L.
Massignon avait également fait allusion aux Anges : il présente les anges d’Ibn ʿArabī comme démoniaques :
« ces oiseaux sont des aigles, et des vautours. […] Les Anges qu’Ibn ʿArabî nous propose, comme auriges de
notre envol, ne sont que ces Jinn qui existaient, paraît-il avant le déluge, − et que les théologiens n’admettent
plus, mais qui sont, par leur angélisme étrange, bien dangereux… ». Lettre du 8/VII/1958 de L. Massignon à H.
Corbin. In : Jambet (éd.), Henry Corbin, 336-337.
571
Que c’est la profession de foi dans un Dieu Unique seule qui unifie notre âme
personnelle et l’immortalise). Au Jugement, nul n’aura à rendre compte des
agissements d’autrui (seul le Pèlerinage à la Mekke peut être effectué par substitution).
En cela, plusieurs siècles avant Iqbal, des penseurs musulmans de l’Inde avaient
lucidement réagi contre les mystiques Wujûdiya (école d’Ibn ʿArabî), partisans du
monisme existentiel, qui est précisément le fonds commun des spéculations
hindouistes sur l’anéantissement final des mystiques ; l’école des Shuhûdiya, partisans
du monisme testimonial va de Ali Hamadhani (élève de Semnani) à Serhindi, et Shah
Wéliullah Dihlawi : Iqbal est shuhûdî, il s’en est expliqué avec nous lors de sa venue à
Paris241.
D’après L. Massignon, c’est à al-Ḥallāj que revient à ses yeux le mérite d’avoir proposé
la solution correcte du problème de l’union mystique242 : cette vision, c’est celle de la waḥdat
mystique qui devient le témoin de Dieu243. Cette vision avait été, écrit-il, exposée par al-
Ḥallāj suivant une méthode fort complexe, la définissant comme une identification
incessante, et amoureuse des rôles, entre eux deux : par une alternance vitale comme
241
Louis Massignon, « Préface », Reconstruire la pensée religieuse de l’Islam, Muhammad Iqbal (au.), trad. et
notes Eva Meyerovitch (Paris, Librairie d’Amérique et d’Orient Adrien-Maisonneuve 1955), 3.
242
Massignon, Essai (1922), 284.
243
Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident, 186.
572
transcendante, sans jamais se stabiliser normalement ni de façon permanente, pour le cœur
ḥashwiyah » et « le monisme des Qarmates » . Elle fut par la suite déformée246 : « Les
245
dialogue d’amour des poètes mystiques postérieurs ne sont que des échos, auprès des cris de
l’extase hallagienne »247, écrit-il, signifiant ainsi qu’il voit en al-Hallāj un sommet, qui sera
sérénité quiétiste. La mystique ḥallājienne est à ses yeux une mystique de l’amour. Il a noté
l’emploi par al-Ḥallāj du mot ʿīshq, qui désigne l’amour de désir, contient une notion
dynamique248.
On peut supposer, avec P. Laude, que c’est en ce dynamisme spirituel de l’ʿishq que s’origine
mystique de la waḥdat al-wujūd, conçu par lui comme un « monisme existentiel », « comme
244
Massignon, Essai (1922), 284.
245
Massignon, Essai (1922), 284.
246
Massignon, Essai (1922), 284.
247
Massignon, Passion, (1922), II, 532.
248
Pour al-Ḥallāj, écrit-il, « c’est Dieu qui est le Désir, que c’est du centre même de l’Essence divine que le Désir
s’irradie ». Massignon, « Interférences philosophiques et percées métaphysiques …» [1950], in EM I, 452-478],
474.
573
si l’exclusive Réalité de Dieu comme essence de tout le réel abolissait la multiplicité
dynamique des créatures sur le plan qui est le leur »249. Tout se passe comme si certaines
pèlerinage, la tension de l’âme héroïque et sacrificielle d’un guerrier de l’Amour divin qui
yeux de l’engagement fraternel. C. Krokus souligne celle du témoignage public rendu sur
base de la vérité et de la justice pour les personnes oppressées252. D’après lui, le « quiétisme »
tandis que le « monisme testimonial », tel que l’enseigne al-Ḥallāj, est à ses yeux fait pour le
249
Laude, Massignon intérieur, 28.
250
Laude, Massignon intérieur , 28.
251
Massignon, « Mystique musulmane et mystique chrétienne au Moyen Age » [1957], in EM II, 128-142], 139.
252
Krokus, The Theology of Louis Massignon , 73.
253
Laude, Massignon intérieur, 41.
574
salut des hommes, tandis qu’il est « une prévision des Élus ressuscités », il reproche au «
gnose shīʿite qui cherche une interprétation symbolique de l’univers. Selon la gnose qui
enseigne la lutte continue entre l’esprit et la matière, il est inconcevable que l’âme puisse
atteindre Dieu autrement qu’à travers une série d’initiations et de réincarnations, sous la
direction spirituelle de l’imâm. Tandis que pour L. Massignon, la mystique permet à l’âme de
parvenir à Dieu par l’amour non pas dans l’écoulement de réincarnations, mais dans un seul
Dieu et la compréhension de l’amour de Dieu envers l’homme »256. D’après lui, écrit C.
Jambet, al Ḥallāj
identifia le Désir et l’Essence divine, « alors qu’à l’imitation des premiers philosophes
helléniques, les falâsifa musulmans ne faisaient de l’Amour qu’un Démiurge ». La
supériorité du soufisme hallâgien sur la philosophie néoplatonisante tiendrait à ceci :
les philosophes, tout en faisant de l’Amour une propriété native de l’existant,
254
Massignon, « L’alternative de la pensée mystique en Islam : monisme existentiel ou monisme testimonial »
[1953], in EM I, 844-845], 845.
255
Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident, 186-187. Fait allusion au texte: Massignon, Die Ursprunge
und die Bedeutung des Gnostizismus im Islam (1937), Eranos Jahrbuch (1938), 55-77]: 73.
256
Jambet, « Le soufisme entre Louis Massignon et Henry Corbin » (Izutsu), 261 -262.
575
situeraient son règne au niveau de l’Âme du monde et ne parviendraient pas à le
percevoir au sein même de l’Unité divine, qu’ils jugeraient immobile et impassible. Les
spirituels du soufisme, après Hallâj, identique à l’Essence divine elle-même, travaillée
par une inquiétude sans remède, celle de l’essentiel Désir257.
Le platonisme naît d’une crise culturelle qui n’est pas particulière à l’hellénisme, mais
éclate en toute civilisation dépassant son apogée ; les âmes nobles et délicates,
désenchantées par les déceptions de la vie, [..] se réfugient dans les idées pures,
surestiment ambitieusement l’abstraction intellectuelle, afin de la savourer pour elle-
même : et c’est la projection dans les nuées, d’une échelle de termes irréels […] C’est
l’ébauche avortée d’un aveu d’impuissance, où la partie spirituelle de la nature
humaine, hésitant à prier pour obtenir le secours de la grâce, se satisfait finalement du
désir du ciel, sans Dieu 258.
Le rejet de l’abstraction, de l’intellectualisation de l’idée de Dieu chez L. Massignon peut être
explicité par la manière dont al-Ḥallāj, dans son Ṭā sīn al-azal présente la figure d’Iblīs
(Satan) : comme l’explique H. Mason, pour al-Ḥallāj, Iblīs, le pur monothéiste, celui qui
n’accepte de se prosterner que devant Dieu, mais non devant l’humain (Adam), à travers son
intellectualisation extrême de Dieu comme idée pure est incapable d’atteindre l’humilité
qu’il aime Dieu plus purement que ne le peut l’humain. Iblīs est selon al-Ḥallāj un professeur
257
Jambet, « Le soufisme entre Louis Massignon et Henry Corbin » (Izutsu), 262, cite : Massignon, Passion (1975),
I, 24.
258
Massignon, « L’expérience mystique et les modes de stylisation littéraire » [1927], in EM II, 286-301], 290.
576
d’amour contemplatif, il s’enferme dans un refus de l’humain, dans une solitude désespérée,
L’intellectualisme (qu’il reproche à Ibn ʿArabī), est pour L. Massignon synonyme d’une
attitude quiétiste solitaire, indifférente à l’égard de l’injustice dont souffre le monde260. Aussi
oppose-t-il une mystique toute en actes d’adoration, à une mystique abstraite. Il déplore le
fait que domine chez Suhrawardī d’Alep, ʿAṭṭār et Ibn ʿArabī, « une conception de plus en
plus cristallisée et abstraite d’une Idée parfaite et pure, le Dieu des philosophes
que rite.
Alors que « al Ḥallāj croit que la grâce divine peut sanctifier les rites du culte au point d’en
faire les instruments d’une union mystique réelle », il critique l’apostolat des bāṭiniyya,
« basé sur une conception purement philosophique de la religion, qui fait de tous les rites
des symboles illusoires, simples moyens d’arriver à une organisation sociale pratique »262.
L. Massignon préfère enfin la voie d’al-Ḥallāj à celle des mystiques qui vénèrent le
Dieu des esthéticiens : selon lui, « il ne faut pas non plus réduire la mystique à son esthétique
formelle, à l’exercice d’une imagination spéculative, raffinant sur la subtilité des termes » 263.
259
Mason, Al-Hallâj, 21–22.
260
Krokus, The theology of Massignon, 73.
261
Massignon, Passion (1922), II, 531.
262
Massignon, Passion (1922), I, 67.
263
Massignon, Essai (1954), 16.
577
Il discerne chez Ibn al-Fāriḍ (m. 631/1234), Jalāl al-Dīn Rūmī (m. 671/1273) et Maḥmūd
Il opère également une distinction entre mystique sémitique et mystique persane. Pour
sa parole. Il est enclin au monisme testimonial. Le mystique iranien − aryen − quant à lui,
est, selon L. Massignon, à la recherche du parfait. Il est tenté par un esthéticisme qui
Au sujet d’Ibn al-Fāriḍ, par exemple, il fait sienne une critique formulée par Ibn Taymiyya,
qui déplore qu’Ibn al-Fāriḍ ait adhéré au « monisme existentiel » de la waḥdat al-wujūd. Son
mystique dans le rêve littéraire, dans les règles classiques de la métrique et de la rhétorique,
Selon l’islamologue, le souci esthétique corrode la structure même des symboles, « au point
264
Massignon, Passion (1922), II, 531-532.
265
Waardenburg, L’islam dans le miroir de l’Occident, 186.
266
Massignon, « Deux formes d’idéal poétique en Egypte au XIIIe siècle : Ibn al-Fârid et Shoshtarî » 1938], in
EM II, 354-355.
267
Massignon, « L’expérience mystique et les modes de stylisation littéraire » [1927], in EM II, 286-301], 289.
578
⸙
(waḥdat al-shuhūd), fondé sur l’expérience de l’union mystique transformante et illustré par
al-Ḥallāj, qui devient ainsi le témoin de Dieu, au « monisme existentiel », de nature plus
philosophique que mystique, qui affirme l’unité absolue de l’Être, tous les êtres étant
considérés comme des manifestations (maẓāhir) de cet Être unique : seul Dieu existe. Selon
divine prêchée par al-Ḥallāj, incompatibilité entre le statique et l’existentiel d’un côté, et le
vécue, l’acte d’adoration d’un côté, et l’abstraction, le symbolisme, de l’autre, entre la quête
d’un Dieu transcendant d’un côté et celle du beau, du parfait, de l’autre. L. Massignon
construit ainsi plusieurs oppositions binaires, établissant des antinomies qui voilent la
examen moins impétueux. N’établit-il pas, ici et là, des dichotomies simplificatrices ?
Il refuse par exemple d’admettre l’existence de certaines lignes de continuité entre « les
deux voies ». Au sujet d’al-Ḥallāj et Ibn ʿArabī, il écrit par exemple que c’est à Abū Bakr al-
Wāsiṭī (m. v. 320/932) et non à al-Ḥallāj (comme le fait A. von Kremer), qu’il faut restituer le
268
Arfa-Mensia, « La Voie de Hallâj et la voie d’Ibn ʿArabî », 397.
579
rôle de précurseur du monisme d’Ibn ʿArabī au IVe siècle de l’hégire269. Pourtant, Ibn ʿArabī
l’homme reste un aux autres, au degré suprême de l’Être, ou l’homme s’unit essentiellement
Comme le fait remarquer M. Arfa-Mensia, « cette continuité est rejetée par L. Massignon sur
plus haut »272. On peut se demander si la rupture est aussi absolue. Ibn Taymiyya, adversaire
virulent du monisme d’Ibn ʿArabī, considérait al-Ḥallāj comme le précurseur du Shaykh al-
Akbar et L. Massignon lui-même le rappelle273. Pour M. Arfa-Mensia, une analyse des textes
de Abū Ḥāmid al-Ghazālī permet d’atténuer également d’atténuer cette opposition établie
par L. Massignon. Dans au moins deux ouvrages (Iḥyā’ ʿulūm al-dīn - Revivification des
sciences de la religion, et Mishkāt al-anwār - La niche des lumières), utilisés par Massignon,
al-Ghazālī établit une gradation de l’ascension du mystique vers Dieu, qui passe de l’unicité
269
Massignon, Essai (1922), 285.
270
Arfa-Mensia, « La Voie de Hallâj et la voie d’Ibn ʿArabî », 413.
271
Arfa-Mensia, « La Voie de Hallâj et la voie d’Ibn ʿArabî », 413.
272
Arfa-Mensia, « La Voie de Hallâj et la voie d’Ibn ʿArabî », 414.
273
Arfa-Mensia, « La Voie de Hallâj et la voie d’Ibn ʿArabî », 414.
274
Arfa-Mensia, « La Voie de Hallâj et la voie d’Ibn ʿArabî », 414-415.
580
Enfin Ibn Khaldūn, qui dans son livre Shifā’ al-sāʾil pose le problème de savoir si le maître est
nécessaire sur la voie mystique, écrit qu’al-Ḥallāj et Ibn ʿArabī appartiennent tous deux au
Khaldūn pour avoir condamné al-Ḥallāj, mais se garde de discuter sa typologie et son exposé
exemples nous montrent que L. Massignon tend à classer tout auteur comme étant soit
« pour » soit « contre » al-Ḥallāj, et refuse de reconnaître que les jugements aient été,
Il n’est pas le seul à avoir exprimé ces réserves à l’égard de la waḥdat al-wujūd : comme le
fait remarquer E. Geoffroy, beaucoup de docteurs de la Loi ont rejeté cette doctrine car pour
eux, « elle théoriserait sur un mode philosophique ce qui devrait demeurer de l’ordre de
l’expérience intime »277. E. Geoffroy rappelle que les « gardiens » de l’islām ont toujours
Cependant, Michael Sells fait observer qu’à l’époque d’Ibn ʿArabī, la position de la mystique
musulmane en islām avait bien changé. L’action politique et polémique de Abū Ḥāmid al-
Ghazālī avait permis de réinsérer le discours sur l’union mystique au sein de la société. Dans
les Futūḥāt et les Fuṣūṣ, une transformation réciproque s’est opérée : « Le langage soufi
275
Arfa-Mensia, « La Voie de Hallâj et la voie d’Ibn ʿArabî », 415.
276
Arfa-Mensia, « La Voie de Hallâj et la voie d’Ibn ʿArabî », 415.
277
Geoffroy, Initiation au soufisme, 89.
278
Geoffroy, Initiation au soufisme, 89.
581
en troisième personne tandis que l’union mystique, placée au centre du langage, le
Pour M. Sells, le passage du langage dialogique d’union chez al-Ḥallāj vers la dialectique
mystique d’un Ibn ʿArabī ne doit pas être perçu, comme par le passé [et comme le fait L.
objectif tandis que le langage philosophique offre au discours mystique l’horizon d’une
nouvelle conscience critique de soi et la précision logique »280. Cette vision que propose M.
conscience de soi et d’un discours renouvelés, est bien loin de celle du déclin de la mystique
D’après W. Chittick, établir une dichotomie simpliste entre waḥdat al-wujūd et waḥdat al
shuhūd pour toute l’histoire de la mystique est aussi trompeur que d’employer des
catégories telles que le terme « panthéisme »281. C’est simplifier des formes de sagesse qui ne
279
Michael Sells, « Perplexité du langage : la sémantique de l’union mystique en islam » in L’Union mystique
dans le judaïsme le christianisme et l’Islam − Recherches transversales, éd. par Moshé Idel, Bernard McGinn,
Michael Sells (Lessius [diff. Paris, Éd. du Cerf], 2011), 168.
280
Sells, « Perplexité du langage : la sémantique de l’union mystique en islam », 169.
281
Chittick, « Waḥdat al-Wujûd in Islamic Thought », 24.
582
sauraient être mises dans des cases282. W. Chittick critique ceux qui ont fait de la waḥdat al-
wujūd une série de « ismes », une distorsion de l’islām authentique, « orthodoxe », et ont vu
ceux qui tentent de redéfinir les termes waḥdat al-wujūd et waḥdat al-shuhūd en termes de
déjà présente dans notre perception de l’histoire de la mystique musulmane285. Il insiste sur
compte d’une réalité historique sans en gommer les nuances et les aspérités.
282
Chittick, « Waḥdat al-Wujûd in Islamic Thought », 22.
283
Chittick, « Waḥdat al-Wujûd in Islamic Thought », 22.
284
Chittick, « Waḥdat al-Wujûd in Islamic Thought », 24: « Massignon had a well known personal preference for
the love mysticism of Hallāj and a deep aversion to Ibn al ʿArabī approach. For him and those who followed him
waḥdat al-wujūd becomes static existential monism, while waḥdat al shuhūd is dynamic testimonial monism»,
the latter far to be preferred over the former, not least because it accords with orthodoxy ».
285
Chittick, « Waḥdat al-Wujûd in Islamic Thought », 25.
583
6.3 La mystique authentique, selon L. Massignon est une mystique du
dépouillement
Dans cette dernière section, nous allons tenter de préciser la manière dont L.
Massignon conçoit l’union mystique afin de mieux définir la manière dont, d’une manière
authentique est pour lui celle du témoignage sacrificiel, bien plus que celle de l’émanatisme
platonisant. C. Jambet note qu’« Aux formes apparitionnelles des philosophes, il préfère la
forme divinisante du Témoin, qui communique à l’Élu ce destin : avérer, effectuer le Tawhîd,
286
Massignon, Passion (1922), II, 531.
287
Jambet, « Le soufisme entre Louis Massignon et Henry Corbin », (Izutsu), 265.
288
Jambet, « Le soufisme entre Louis Massignon et Henry Corbin », (Izutsu), 262.
584
L’éditeur des Akhbār écrit : « nous voyons Hallâj seul avec lui-même, accepter les termes
approximatifs malsonnants que lui arrache l’intimité extatique, parce qu’ils donneront
pleine permission à ses ennemis de le condamner (il désire mourir anathème) »289. Il note
que la plupart des péricopes recueillies prêchent « une mystique sacrificielle du Tawhīd en
acte, où c’est Dieu Lui-même qui vient témoigner Son unité dans un vase fragile d’humanité
qu’il fêle et brise, − et où c’est l’homme qui “désire mourir anathème, afin que triomphe
Enfin, la définition de la mystique musulmane selon al-Ḥallāj, d’après le récit d’al-Shiblī, déjà
cité, est éloquente : « J’allai vers al-Hallāj, alors que ses mains et ses pieds avaient été
tranchés et qu’il était empalé sur un tronc d’arbre. Et je lui dis : Qu’est-ce que le soufisme ? Il
dit : Le moindre degré qu’il faille en atteindre est celui que tu vois. Je lui dis : Qu’est-ce à dire
du degré le plus haut ? Il répondit : il est loin de ta portée mais tu verras demain »291.
Puis, al-Ḥallāj prononça ses dernières paroles, rapportées par al-Shiblī : « Ce qui compte
pour l’extatique, c’est que l’Unique le réduise à l’unité »292. Ailleurs, dans un poème devenu
célèbre, al-Ḥallāj dit également son aspiration à l’Unité : « Entre moi et Toi, il y a un c’est
moi qui me tourmente, * Ah, enlève par Ton c’est Moi mon c’est moi hors d’entre nous
deux »293. Plusieurs interprétations de ces vers peuvent être données. On peut notamment
comprendre qu’entre al-Ḥallāj et Dieu, son « je » est de trop, et qu’il lui faut choisir entre
Dieu ou sa propre vie. Ce « je » qui s’interpose entre lui et Dieu et dont se désole al-Ḥallāj se
289
Massignon, Akhbār (1957), 56.
290
Massignon, Akhbār (1957), 58-59.
291
Massignon, Akhbār (1957), 117.
292
Massignon, Akhbār (1954), 117.
293
Massignon, Dîwân (1955), 90-91.
585
présente, selon L. Gardet et G. Anawati « comme un nœud ontologique, comme une
expérience approchée du pur acte d’être, alors que c’est une fusion d’amour, et non une
(pseudo) fusion de nature qui est explicitement recherchée »294. Pour ces auteurs, il s’agit de
renoncer à l’esseulement plénier et comblant, pour cette suprême aventure de l’âme qu’est
l’élan ouvert de l’infirād vers le « Moi » divin. Renoncement difficile. Al-Ḥallāj trouve cette
solution « dans un don sans cesse plus décisif, et un sens étonnamment aigu de la valeur de
unitive en même temps que purificatrice. La parole qur’ānique : « Je t’ai choisi pour Moi »,
(Q. 20 : 13) est commentée par al-Ḥallāj en ces termes : « L’amour de Dieu pour l’homme,
c’est que Dieu se fasse Lui-même son épreuve »296. Al-Ḥallāj fait l’expérience d’un libre
amour de libre oblation. La souffrance, humblement reçue, attendue et aimée, fut pour lui la
Dans cette mystique de la souffrance, orientée vers l’oblation, le mystique se constitue lui-
même en offrande, se donne en sacrifice. Le mystique ne peut se conjoindre à Dieu que dans
294
Anawati; Gardet, Mystique musulmane aspects et tendances, expériences et techniques, 138.
295
Anawati; Gardet, Mystique musulmane aspects et tendances, expériences et techniques, 139.
296
Caspar, Cours de mystique musulmane, 83.
297
Louis Gardet, Expériences mystiques en terres non chrétiennes (Paris : Alsatia, 1953), 141.
298
Souâd Ayada, « Islam : de la religion politique à la religion esthétique », Esprit, no 3-4 (mars-avril 2007), 328-
343]: 332.
586
On peut s’étonner de rencontrer une telle vision chez un auteur qui se présente comme
même qui impliquerait un anéantissement de l’amour de soi. Pour s’offrir soi-même, il faut
l’auteur de la Passion est-elle fondée sur une réelle acceptation de soi? On se demandera ici
de quel « soi » il s’agit. Les mystiques musulmans nous enseignent qu’il existe en effet
plusieurs « sois » : dès lors on se demandera : qui dit «je» ? quel est donc le « soi » que
désigne al-Ḥallāj?
« l’épreuve de ce qui se refuse à toute médiation »300. Sa vision de Dieu est celle d’une
transcendance absolue. Mis à part un médiateur unique (le Christ), il refuse toute médiation
entre Dieu et l’homme. L’islām des théophanies est à ses yeux un panthéisme dénué de
appartiendrait à des mondes médians, entre ipséité divine et humanité ne serait que strates
Massignon est aride et dépouillée. Il n’a que répugnance pour le théophanisme d’Ibn ʿArabī
299
Dinzelbacher, « Amour », in Dictionnaire de la mystique, 34.
300
Jambet, « Le soufisme entre Louis Massignon et Henry Corbin », (Izutsu), 265.
301
Jambet, « Le soufisme entre Louis Massignon et Henry Corbin, (Izutsu), 269.
587
Cependant, Souâd Ayada souligne que « l’interprétation du tawhîd que construit Ibn ʿArabī
l’apparition Dieu est là en chaque créature, en chaque parcelle de réalité, comment sa sakīna
L’interprétation du tawḥīd selon Ibn ʿArabī reconduit, selon cette auteure, l’affirmation du
selon Ibn ʿArabī substitue « à la formule sublime et terrifiante − il n’y a que Dieu à être − un
énoncé tout autre, qui soutient les droits de l’homme face à Dieu, et qui porte, nous dit Ibn
l’être que Dieu. Dieu n’est pas une réalité retranchée hors du monde »304. La philosophe
poursuit :
Le monde n’est pas vide de toute présence divine. Tout ce qui est, c’est l’unité
différenciée du Réel divin et des réalités mondaines. L’exégèse coranique ouvre sur
une ontologie de type néoplatonicien, dont le nerf est la méditation sans cesse
reconduite des rapports entre l’Un et le multiple, entre l’Être divin et l’ensemble des
étants, diront nos auteurs305.
Ibn ʿArabī et ses successeurs rompent, en un certain sens, avec la théologie de la
transcendance absolue : « L’unité divine cesse d’être une représentation abstraite pour
devenir un processus, un mouvement d’unification par lequel Dieu et l’ensemble des réalités
302
Ayada, « Islam : de la religion politique à la religion esthétique », 338.
303
Ayada, « Islam : de la religion politique à la religion esthétique », 337. L’auteure cite le verset coranique
suivant : « À Dieu l’orient et l’occident. De quelque côté que vous vous tourniez, là est la face de Dieu ». (Q. 2 :
115).
304
Ayada, « Islam : de la religion politique à la religion esthétique », 338.
305
Ayada, « Islam : de la religion politique à la religion esthétique », 338.
588
font un, sous un mode qui n’est ni celui de la présence pleine et entière de Dieu dans les
Le mouvement par lequel Dieu apparaît et devient visible, c’est à proprement parler la
théophanie, terme au moyen duquel selon H. Corbin traduit « al-tajallī» 307. Le philosophe
écrit encore : « Dieu n’est ni immanent ni transcendant. Mais il est tout aussi bien immanent
La notion de théophanie signifie que le monde est le miroir en lequel Dieu se réfléchit, se
faisant ainsi tout à la fois visible et insaisissable. Le monde est une somme de signes, d’ ayāt
où Dieu se rend accessible aux hommes dans la forme de leur sensibilité. Le monde est un
ensemble infini de preuves, d’indices éclatants, d’évidences qui témoignent du réel divin310.
des médiations ontologiques entre Dieu et le monde humain. Il est une réponse à ce qui lui
semble être une aporie : l’abstraction qui guette la pensée islamique »311.
Ces précisions nous ont semblé nécessaires pour souligner que le rejet d’Ibn ʿArabī par L.
Massignon a pour corollaire un refus de la médiation, de la théophanie. Tandis que pour Ibn
ʿArabī, le premier terme de la shahāda soutient les droits de l’homme face à Dieu, L.
306
Ayada, « Islam : de la religion politique à la religion esthétique », 338.
307
Ayada, « Islam : de la religion politique à la religion esthétique », 339.
308
Ayada, « Islam : de la religion politique à la religion esthétique », 339-340.
309
Ayada, « Islam : de la religion politique à la religion esthétique », 340.
310
Ayada, « Islam : de la religion politique à la religion esthétique », 340.
311
Ayada, « Islam : de la religion politique à la religion esthétique », 341.
589
Massignon présente le mystique authentique comme anéanti, détruit corporellement : il
prône l’« auto-destruction ascétique » des saints « dans le feu de l’anathème »312. Tandis que
pour Ibn ʿArabī Dieu n’est pas une réalité retranchée hors du monde, l’auteur de la Passion
rêve de verticalité et de gibets cruciformes : il voit la mort sacrificielle comme la voie la plus
à soi, est présent : les termes fanā’ et baqā’ permettent de définir cette « mort à soi-
subsistance » qui a lieu au cœur de l’union mystique. Mais comment l’islamologue a-t-il
concepts de fanā (extinction) et baqā’ (état de subsistance), d’une conscience que l’on peut
dire divine au sein de l’humain ou humaine au sein du divin : « Je suis l’ouïe par laquelle il
entend, la vue par laquelle il voit, la main par laquelle il saisit, le pied avec lequel il
marche »313. Fanā’ et baqā’ font référence à l’union mystique, qui pourrait aussi être désignée
par le terme jamʿ (conjonction de deux entités)314. Lorsque l’humain subit l’extinction, le
divin, remplit son espace psychique et devient son ouïe et sa vision. R. Caspar l’explique en
ces termes :
312
Massignon, « Préface », Reconstruire la pensée religieuse de l’Islam, Muhammad Iqbal, 3.
313
Sells, « Perplexité du langage : la sémantique de l’union mystique en islam », 127, cite et traduit cette
citation d’après le Ṣaḥīḥ d’al-Bukhārī.
314
Sells, « Perplexité du langage : la sémantique de l’union mystique en islam », 127-128.
590
Se vider de soi-même, s’éteindre, c’est devenir tel un miroir poli et réfléchir l’image
divine, c’est ne plus faire qu’un avec le divin dans cette image. Ce moment d’union se
manifeste dans le langage par une transformation du cadre référentiel, y compris les
distinctions entre le sujet et l’objet, le soi et l’autre, le réfléchi et le non-réfléchi,
distinctions sur lesquelles se fonde le langage315.
C’est à Abū Saʿīd al-Kharrāz (m.v. 286/899?) qu’est attribuée la formulation de la première
théorie du fanā’ et du baqā’, deux termes d’origine qur’āniques. Al-Kharrāz élucide les causes
l’âme sont liés, indissociables316. Après la mort d’al-Ḥallāj, deux définitions seront données
du fanā’ :
humains, pour revêtir les attributs divins. Quant au baqā’, Fazlur Rahman précise qu’il
désigne :
315
Caspar, Cours de mystique musulmane, 128.
316
David Ludwig Martin, Al-Fanā’ (Mystical Annihilation of the Soul) and al-Baqā’ (Subsistence of the Soul) in
the work of Abū al-Qāsim al-Junayd al-Baghdādī (Dissertation, University of California, Los Angeles, 1984)
[dactylographié], VIII.
317
Fazlur Rahman, « Baḳā’ wa fanā’ », EI2 (fr.), t.I, (1960), 980.
591
2. Un retour à la conscience, pour le mystique, de la pluralité du monde des créatures.
Le second se déduit du premier puisque le fait d’être avec Dieu signifie aussi être avec
le monde qui a été créé par Dieu et dans lequel Il est manifesté,
quoiqu’imparfaitement.
Il y a donc une vie après le fanā’ . Aussi le baqā’ est-il une étape plus parfaite que le
simple fanā’. Le baqā’, c’est le retour de la lucidité après l’intoxication, c’est le retour
au monde qui n’est pas un retour à l’état de pré-fanā’ du mystique, puisque son
expérience lui a donné une vue intérieure entièrement nouvelle. Grâce à son
expérience, il perçoit les insuffisances du monde et pressent l’effort pour le rendre
plus parfait318.
Peut-être le baqā’ est-il le propre de la conscience prophétique : le mystique ordinaire s’en
tient au fanā’ et ne souhaite même pas retourner vers le monde, tandis que le prophète
Mais il les définitions de ces termes varient selon les auteurs, et on les retrouve aussi bien
chez les tenants de la waḥdat al-shuhūd que chez ceux de la waḥdat al-wujūd. Il nous faudra
ainsi avoir soin de bien distinguer les différents emplois de ces termes dans les différents
textes rencontrés320.
Eric Geoffroy dans un article consacré à « L’apophatisme chez les mystiques de l’Islam »321
fait remarquer que la théologie officielle de l’islām est en soi fortement marquée par
318
Rahman, « Baḳā’ wa fanā’ », EI2, 980.
319
Rahman, « Baḳā’ wa fanā’ », EI2, 980.
320
Gardet, Expérience du soi : expérience des profondeurs de Dieu, 370. Voir par exemple : Leonard Lewisohn,
« In quest of annihilation. Imaginalization and mystical death in the Tamhidat of ‘Ayn al-Qudat Hamadani » in
L. Lewisohn (ed.), Classical Persian Sufism. From its origins to Rumi (London: L. Lewisohn, 1993), 285-336] et
David Cook, Martyrdom in islam (Cambridge: Cambridge University Press, 2007).
321
Eric Geoffroy « L’apophatisme chez les mystiques de l’Islam », Revue des Sciences Religieuses, t. 72, fasc. 4,
(1998), 394-402.
592
contingent. Les mystiques de l’islām poursuivent jusqu’à l’extrême ce mouvement, en
suscitant leur mort initiatique. Lorsque leur petit « soi » est annihilé, il ne reste plus que le
Si nous avons chez al-Ḥallāj un désir d’extinction en Dieu, comme modalité de son union à
Dieu, cette forme de spiritualité n’est pas unique en islām : selon E. Geoffroy, les mystiques
de l’islām concluent de leur expérience apophatique que « seul Dieu peut réellement
témoigner de Son Unicité » (mā waḥḥada Allāh ghayr Allāh) ; et que l’homme ici, n’est qu’un
intrus (tufaylī)322.
Pour certains mystiques, l’homme ne peut faire acte de tawḥīd sans commettre le péché
majeur de l’islām : le shirk, soit le fait « d’associer » une divinité ou un être à Dieu. En
attestant de l’Unicité divine, l’homme affirme la conscience d’un « je » qui est autre que
Dieu.
Il s’agit d’annihiler le petit « soi » humain afin de l’immerger en totalité dans le « Soi » divin.
Selon le Prophète en effet, l’homme n’est jamais aussi proche de Dieu que lors de sa
prosternation (sujūd) durant la prière : c’est quand il s’abaisse, face contre terre, que Dieu
l’élève323.
Dans cette expérience de l’« extinction de l’ego » (fanā’) , le mystique perd la conscience de
son individualité contingente et illusoire ; il voit alors que « disparaît ce qui n’a jamais été [la
322
Geoffroy « L’apophatisme chez les mystiques de l’Islam », 395.
323
Geoffroy « L’apophatisme chez les mystiques de l’Islam », 397.
593
créature], et que subsiste ce qui n’a jamais cessé d’être [Dieu] » , comme le notent al-Junayd,
Anṣārī et d’autres. « Tout ce qui se trouve sur la terre est évanescent. Seule subsiste la face
Dieu. Dans la Passion, L. Massignon donne une traduction du Ṭawāsīn. Au Chapitre II, al-
« Réel absolu » (ḥaqq) »325. Cette gradation se trouve exposée au moyen de la parabole du
Le papillon volette, autour de la lampe, jusqu’à ce que vienne l’aube. Alors il revient
vers ses pareils, pour leur faire part de son état, au moyen des phrases les plus suaves.
Puis il repart jouer avec la familiarité de la grâce (= de la flamme), dans son désir
d’arriver à la joie parfaite. La lueur de la chandelle, c’est la « science de la réalité » ; la
chaleur de la chandelle, c’est la « réalité de la réalité » ; rejoindre la chandelle
(brûlante), c’est le Réel de la réalité.
Il ne se satisfait pas de sa lueur, ni de sa chaleur, il se précipite tout entier en elle.
[Pendant ce temps], ses pareils attendent sa venue ; qu’il leur explique ce qu’il a vu lui-
même, puisqu’il ne s’est pas satisfait des récits qu’on lui avait faits. Mais lui-même, à ce
324
Geoffroy « L’apophatisme chez les mystiques de l’Islam », 397.
325
Pierre Lory, « Le modèle prophétique chez Hallâj », Archives de sciences sociales des religions, no 178, vol. 2,
(2017), n.p. en ligne] URL : https://www.cairn.info/revue-archives-de-sciences-sociales-des-religions-2017-2-
page-89.htm] Réf. du 21/VI/2019].
594
moment, se consume, s’amenuise, se volatilise (dans la flamme, y) demeure sans traits,
sans corps, sans nom, sans marque reconnaissable.
Et puis, dans quelle intention s’en retournerait-il vers ses pareils, et dans quel état,
maintenant qu’il possède!
Lorsqu’il était devenu « celui qui a vu » (= qui sait), il s’était passé (dès lors) d’entendre
des récits. Maintenant qu’il a rejoint « Celui qu’il regardait », il ne se soucie plus de
regarder326.
Le mystique, commente P. Lory, « a pénétré dans le cercle ultime de la Présence, il s’y est
consumé. Il a trouvé parce qu’il s’y est perdu. Son exclamation je suis le Dieu-Réel - anâ al-
Haqq y trouve son sens »327. De même, pour L. Massignon qui commente cette parabole
« l’expérience spirituelle authentique, écrit C. Jambet, est celle du Réel, et elle ne saurait
singularité329. Il s’agit pour le mystique de rejeter la nature créée, pour devenir Lui. Al-Ḥallāj
s’écrie au chapitre III du Kitāb al-Ṭawāsīn : « Or la réalité est réalité, et la nature créée.
Rejette donc loin de toi la nature créée, pour que toi, tu deviennes Lui, et Lui, toi, dans la
réalité ! »330.
C. Jambet commente ces vers en ces termes : « ce rejet prend la forme de la damnation
326
Massignon, Passion (1922), II, 840-841.
327
Lory, « Le modèle prophétique chez Hallâj ».
328
Jambet, « Le soufisme entre Louis Massignon et Henry Corbin », (Izutsu), 270.
329
Jambet, « Le soufisme entre Louis Massignon et Henry Corbin », (Izutsu), 271.
330
Massignon, Passion (1922), II, 845 donne sa traduction de : Ḥallāj, Ṭawâsîn, ch. III § 8.
595
l’Impératif auquel l’amour veut s’unir, auquel il ne peut s’unir qu’au prix de la perte »331.
Tandis qu’il devrait s’agir de se débarrasser des attributs humains (fanā’) pour endosser les
Nous avons déjà cité les derniers mots que prononça al-Ḥallāj avant de rendre son dernier
souffle, d’après al-Shiblī : « Ce qui compte pour l’extatique, c’est que l’Unique le réduise à
l’unité ». C. Jambet les commente en ces termes : « l’objet du désir est l’extinction en
comprendre dans quel sens il interprète le fanā’. Mais le mystique qui a rejoint « Celui qu’il
dépouille corporelle ?
331
Jambet, « Le soufisme entre Louis Massignon et Henry Corbin », (Izutsu), 270.
332
Jambet, « Le soufisme entre Louis Massignon et Henry Corbin », (Izutsu), 266.
596
l’anéantissement ou la consumation, mais plutôt ce qui vient rédimer cet
anéantissement et supprimer la consumation en l’intégrant en une surexistence. La
mystique selon H. Corbin est une mystique du baqâ’ 333.
Par contraste, la figure d’al-Ḥallāj typifie « la tragédie d’un soufisme qui ne parvient pas à
mystique chez L. Massignon est une mystique du fanā’, une mystique de la damnation
Il semble, pour L. Massignon, que la mort corporelle soit, après le fanā’, la seule issue : l’état
Passion une quête de la souffrance, une damnation volontaire, une hantise du péché. Une
intense soif de purification. Or, le rôle purificateur de la souffrance avait déjà été relevé par
les mystiques antérieurs, à la suite d’un ḥadīth appelé le «ḥadīth de l’épreuve» (ḥadīth al-
ibtilā’) : « Quand Dieu aime son serviteur, Il l’éprouve. Et quand il l’aime davantage, Il
s’empare de lui, ne lui laissant ni bien ni fils »335. La mort supprime le dernier obstacle à
333
Jambet, « Le soufisme entre Louis Massignon et Henry Corbin », (Izutsu), 267-268.
334
Jambet, « Le soufisme entre Louis Massignon et Henry Corbin », (Izutsu), 268.
335
Cité par: Caspar, Cours de mystique musulmane, 83.
597
évoque à ce sujet son adoration du Dieu unique dans son absolue transcendance 336. Lorsqu’il
énonce l’absolue transcendance absolue de Dieu, et dépeint l’abîme qui sépare Dieu de
l’homme, refusant toute médiation, L. Massignon indique la posture de l’âme humaine : celle
La posture de l’âme ḥallājienne est une posture humble, féminine. L’islamologue rappelle
comment al-Ḥallāj, dans son fameux vers «Baynī wa baynaka » 337a dit « ce silence d’humilité
volontaire, si féminin (le proverbe arabe dit : quand une femme se tait c’est qu’elle consent,
quand un homme se tait c’est qu’il refuse), qui prélude au dialogue amoureux de l’Union
divine »338. À plusieurs reprises, L. Massignon insiste sur la féminité de la posture d’âme d’al-
Ḥallāj devant Dieu, et souligne son humilité. On peut lire, dans Akhbār : « son humilité non
feinte, et si fervente, le prosterne en coupable devant la présence de son Juge »339. Pour L.
Massignon cette humilité d’al-Ḥallāj devant la volonté de Dieu est le signe de sa profonde
humanité. Il agit en musulman soumis, qui accepte la sentence que lui réservent les juges,
qui se soumet à la Loi. Cette soumission est sous-entendue dans le mot «islām», (aslama
signifie à la fois « se soumettre sans protestation à », et « adopter l’islam pour religion »).
À ce sujet, E. Geoffroy établit un lien entre la notion de soumission que contient le mot
« islām » et l’expérience du fanā’. Après avoir rappelé que l’apophatisme de l’islām réside
tout entier dans la négation du « soi » individuel, créé, au profit de l’affirmation du « Soi »
336
Waardenburg, « L. Massignon’s study of religion and Islam », 155.
337
(= entre moi et Toi, il y a un « c’est moi » mien, qui me tourmente… ah, enlève, de grâce , par Ton « c’est
Moi », mon « c’est moi » hors d’entre nous deux »),
338
Massignon, « L’alternative de la pensée mystique en Islam : monisme existentiel ou monisme testimonial »
[1953], in EM I, 844-845], 845.
339
Massignon; Ḥallāj, Akhbār (1957), 65.
598
divin, éternel, il fait observer que dans cette expérience spirituelle se réalise «le secret de la
spiritualité islamique». Ce secret, c’est la « servitude ontologique » (ʿubūdiyya) qui est celle
de l’homme340. Dans l’expérience mystique, écrit-il, « La soumission que signifie sur un plan
exotérique le terme islâm doit se muer pour l’initié en totale transparence de l’étant
créaturel par rapport à l’Etre de Dieu »341. Pour le mystique, il s’agit de passer de la simple
ontologique de l’homme face à Dieu (ʿubūdiyya )342. Cette posture se retrouve dans la
parce qu’il s’agit d’une spiritualité du désert, lieu de solitude, d’aridité, où le regard de
pèlerin343.
l’humilité. Devant Dieu, ce qu’il évoque, c’est son « indignité originelle »344. Il y a là une
pauvreté d’âme, Cet homme qui était poussière n’est-il pas uniquement destiné à redevenir
néant.
340
Geoffroy « L’apophatisme chez les mystiques de l’Islam », 397.
341
Geoffroy « L’apophatisme chez les mystiques de l’Islam », 401.
342
Geoffroy, Initiation au soufisme, 89.
343
Laude, Massignon intérieur, 56.
344
Massignon, Parole donnée, 282-283.
599
6.3.5.2 Aridité spirituelle
mystique de l’« aridité » qui ne peut que « se consumer, sans modes, devant la gloire de
l’inaccessible Unité divine »345. Il insiste sur les vertus de faqr (pauvreté), de ṣabr (endurance,
patience). Mais plus encore que cette pauvreté intérieure, que cette ascèse, que cette
souffrance, il suggère que la voie mystique conduit jusqu’à l’Au-delà : P. Laude se demande
franchir l’enceinte. Il n’essaie pas d’entrer dans la vie personnelle de Dieu. L. Massignon
croit lui qu’al-Ḥallāj a franchi cette enceinte et que la vie mystique doit être vécue au-delà
Après le fanā’, le mystique devrait connaître le baqā’, qui est réalisation de soi,
« recouvrance » de son identité selon l’intention divine et de sa vie la plus profonde dans le
dessein providentiel347. Mais selon L. Massignon, l’être humain semble indigne d’endosser les
attributs divins.
345
Laude, Massignon intérieur, 158.
346
Laude, Massignon intérieur, 156.
347
Laude, Massignon intérieur, 158.
600
6.3.5.3 Se dépouiller… de la condition humaine elle-même
l’Au-delà pour trouver Dieu. Dans cette spiritualité, il s’agit d’une mystique de la souffrance,
(Satan) : faisant référence à un texte de M. Iqbal il écrit : « A l’exemple d’Iblis, Hallâj, […] a
choisi la « Coupe ensanglantée », s’est privé du Bien aimé en brûlant dans le Feu de sa
damnation »348.
L. Massignon traduit le texte du Ṭawāsīn dans lequel al-Ḥallāj rappelle le refus d’Iblīs de se
prosterner, parce qu’il vaut mieux qu’Adam (orgueil, istikbār), parce qu’Iblīs est de feu et
Adam de limon, parce qu’il veut connaître Dieu à fond, plutôt que de lui obéir349.
Iblīs est de feu, Adam de limon. En lisant ces lignes, on peut noter qu’en français, les
étymologies du nom « Adam »350 et de l’adjectif « humble »351 font toutes deux références à la
Al-Ḥallāj écrit dans le Ṭā sīn al-azal : « Les plus diserts des mystiques sont restés muets sur
Satan, et les sages n’ont pas trouvé la force d’exprimer ce qu’ils en avaient appris. Satan est
plus ferré qu’eux sur l’adoration, il est plus proche qu’eux de l’Être, il a sacrifié davantage au
zèle de Le servir, il a tenu plus qu’eux son serment, il s’est rapproché plus qu’eux de
348
Massignon, « Préface », Reconstruire la pensée religieuse de l’Islam, Muhammad Iqbal, 1-5], 3.
349
Massignon, Passion (1922), II, 864, Ḥallāj, Ṭawāsīn, ch. VI, 1 : Note sur le péché de Satan.
350
adīm : la terre, en arabe ; adamah : la terre, en hébreu.
351
du latin humilis, bas, humus, terre.
601
l’Adoré »352. Al-Ḥallāj justifie le refus d’Iblīs de se prosterner « parce qu'il contemplait depuis
très longtemps »353. Iblīs, pur monothéiste, refuse de cesser de contempler Dieu. Il refuse
d’accorder à Dieu une confiance « aveugle ». Il veut voir, il veut savoir. Al-Ḥallāj donne
À l’encontre de cette interprétation ḥallājienne, Ibn ʿArabī estime qu’Iblīs a commis une
erreur en refusant de se prosterner devant Adam. À ce sujet, Michael Sells résume ainsi la
pensée du Shaykh al-Akbar : bien que les anges soient plus parfaits que les humains, plus
fonction d’Adam dans le cosmos est davantage centrale. C’est Adam qui fut créé pour être le
connaissant le divin par la pluralité des noms divins, Adam est l’achèvement (kāmil). Selon
Ibn ʿArabī, l’ascétisme des premiers mystiques de l’islām, tel al-Ḥallāj, ascétisme par lequel
l’humain dans l’univers355. Tandis que selon Ibn ʿArabī, l’être humain en tant qu’humain est
352
Massignon, Passion (1922), II, 876. Ṭā sīn al Azal, §34.
353
Massignon, Passion (1922), II, 876. Ṭā sīn al Azal, §35.
354
Sells, « Perplexité du langage : la sémantique de l’union mystique en islam », 171.
355
Sells, « Perplexité du langage : la sémantique de l’union mystique en islam », 172.
356
Sells, « Perplexité du langage : la sémantique de l’union mystique en islam », 171.
602
La vision de la mystique musulmane selon L. Massignon est donc celle d’une mystique du
Al-Ḥallāj pensait qu’Iblīs avait eu raison de ne pas se prosterner devant Adam. Dans le
Qur’ān, après que Dieu ait établi l’humain sur terre comme son lieutenant, les anges Lui
demandent : « Vas-Tu en désigner qui y mettra le désordre et répandra le sang, alors que
nous, par Ta louange, chantons pureté, et proclamons Ta sainteté ? » (Q. 2 :30). Mais Dieu
leur répondit : « En vérité, Je sais ce que vous ne savez pas !» ) Innī aʿlamu mā lā taʿlamūn Q.
2:30).
D’après le Qur’ān, Dieu sait ce que l’humain ignore. Face à la création divine, deux attitudes
sont possibles : faire confiance à Dieu et croire que la création de l’homme est un bien en
dépit de l’incompréhension que suscitent les désordres et les crimes de cette créature, ou
bien déplorer l’existence de cette créature qui sème le désordre et répand le sang et refuser
Cette analyse montre combien l’islamologue était tourmenté par cet humain, indigne, et
combien il peinait à placer en lui son espérance. Sa vision de la mystique musulmane dénote
un certain découragement face à la nature humaine. À certains égards, il semble que dans
357
L’œuvre et la personne de Louis Massignon sont traversés par de nombreuses contradictions. Si la manière
dont l’islamologue comprend la figure d’al-ḥallāj semble trahir une faible confiance en la nature humaine,
l’islamologue était par ailleurs une figure chrétienne engagée dans des combats de justice sociale, tel le combat
en faveur de la Palestine. Ainsi, certains aspects de la figure de Louis Massignon invitent à ne pas le camper
dans une posture de mépris de la chair ou de l’ici-bas, car son vécu est bien celui d’un engagement de tout son
être, en faveur de ses contemporains, à travers lequel il vit, en chrétien, le mystère de l’incarnation.
603
cette spiritualité, le désir de Dieu, qui est ici un désir du Ciel, soit en partie motivé par un
refus de soi.
méditation sur Iblīs. Son étude de la mystique est en réalité le lieu d’une recherche
confondent, s’entretissent. Mais c’est surtout le besoin pressant de devoir trouver une
réponse aux questionnements qui l’habitent tout entier qui le pousse vers al-Ḥallāj. Nous
croyons que L. Massignon brûlait d’une inquiétude métaphysique intense, qu’il était habité
par une angoisse eschatologique, une interrogation sur le sens de l’histoire humaine. C’est
habité par ces questionnements qu’il abordait la mystique musulmane, c’est porteur de ce
regard inquiet qu’il la scrutait, ne « voyant » alors apparaître que les éléments susceptibles
interprète au regard prismatique. C’est pourquoi nous croyons avec J. Waardenburg, que « la
Comme l’écrit J. van Ess, le résultat des recherches de L. Massignon nous informe non
seulement sur l’objet traité, mais aussi sur sa manière de le voir359. Cette œuvre déploie une
interprétation subjective d’une réalité. Cet exemple montre combien, en matière de sciences
358
Waardenburg, Islam et sciences des religions, 42
359
Ess (van), « Massignon vu à travers le regard d’un allemand », 70.
604
Si la subjectivité est caractéristique de la conscience religieuse, il est absolument nécessaire
D’après cette spécialiste de la mystique musulmane, il est difficile de conserver une distance
L. Massignon était poussé au cours de ses recherches par une quête existentielle,
Ḥallāj. Cette figure l’a ébloui. Son exemple montre combien la quête intérieure, existentielle
et négativement. Elle montre combien il est difficile d’avoir un regard « objectif » quand il
s’agit d’étudier la religion, car le chercheur chemine lui aussi. J. Waardenburg formule cette
difficulté en ces termes : « Ceux qui ont fait de l’étude de la religion leur métier sont, peut-
360
Waardenburg, Islam et sciences des religions, 42.
361
Schimmel, Deciphering the signs of God, XI -XII.
605
être dans un sens plus existentiel que dans d’autres disciplines, des esprits qui
cheminent »362.
362
Waardenburg, « L. Massignon’s study of religion and Islam », 136.
606
Conclusion
L’interprétation n’a pas plus à être vraie que fausse. Elle a à être juste…
Jacques Lacan1
Cette thèse avait pour objectif de mettre en lumière ce qui fonde la spécificité de la
Afin d’y parvenir, nous avons cherché dans la première partie à préciser la particularité de
sa posture herméneutique vis-à-vis de son champ d’étude. Grâce à une analyse contextuelle,
nous avons pu faire apparaître certains éléments ayant orienté le regard du chercheur sur la
intérieure, ainsi que l’attrait pour les entreprises comparatistes − souvent mues par un désir
1
Jacques Lacan, « C’est à la lecture de Freud… », in Lacan, éd. par Robert Georgin, Cahiers Cistre, no3 (nov.
1977), 9-17], 15-16.
Par ailleurs on assiste du vivant du chercheur à l’institutionnalisation des sciences des
dans leur méthodologie, de l’histoire des religions. Cet auteur est également témoin de
géographique croissante ayant « l’Orient » puis plus précisément « l’islām », pour champ
l’orientalisme ont été rappelés : il est indéniable que le monde des arabisants est traversé
par une tension entre logique savante et logique politique, entre académisme et mission
civilisatrice. Cependant, il convient aussi de souligner la force d’une tradition savante qui
conserve son autonomie par rapport aux demandes politiques suscitées par l’expansion
trouve dans une posture à la fois privilégiée et incommode au sein du monde musulman:
La Nahḍa, que nous comprenons comme une relecture créative de la tradition à partir d’une
608
l’islamologue et plusieurs intellectuels du monde arabo-musulman, prendre en compte son
façonné son regard sur la mystique musulmane. À Paris, à l’EPHE, H. Derenbourg lui
transmet une certaine attention philologique aux textes. Puis à l’IFAO du Caire, nait une
l’épigraphiste Max Van Berchem, son approche opère de plus en plus sur un mode
scientifique » fasciné par les sépultures des premiers mystiques de l’islām. En particulier, il
s’intéresse à l’histoire d’al-Ḥallāj et choisit de lui consacrer sa thèse doctorale. Une relation
impassible face à un objet d’étude, il est un sujet affecté par la réalité qu’il explore et
cherche à comprendre. À Bagdad, il est accueilli par la famille al-Alūsī, qui lui donne accès
aux manuscrits de la ville et le met en contact avec le damascène Jamāl al-Dīn al-Qāsimī. Les
échanges avec ces lettrés levantins lui font notamment comprendre qu’il est vain d’aborder
ainsi que Dar el-Salam, autant d’initiatives en faveur du dialogue entre religions
abrahamiques. Au Caire, les cours qu’il donne sur l’origine des termes philosophiques arabes
témoignent de la centralité de la question lexicale dans son approche des textes des
s’engage pour la défense de cet idiome, qu’il considère comme réellement propice à
609
l’expression des états mystiques et de la transcendance divine. Parmi les savants ayant
influencé sa vision de la mystique musulmane, citons les figures du Shaykh Muṣṭafā ʿAbd al-
Les éléments contextuels et biographiques analysés dans la première partie ont permis de
particulier de l’Histoire, et porteur d’une histoire personnelle, qu’il déchiffre son champ
d’étude. Il s’agit donc d’un « point de vue » sur le réel, et de ce regard interprétatif résulte
La deuxième partie de cette thèse s’est attachée à la décrire. Tout d’abord, on a cherché à
méthode de L. Massignon se fonde à la fois sur une lecture scrupuleuse des termes
techniques et méditative des textes, lus de façon intérioriste : le chercheur s’efforce de les
comprendre du dedans, d’en avoir une vision globale, non de les disséquer. Cette méthode
regard, à se mettre à la place de l’autre. Ici, le religiologue participe au monde qu’il étudie et
peut s’en trouver lui-même transformé. La recherche devient une expérimentation quasi-
religieuse. L. Massignon part de ce qui fait sens pour le croyant, il se propose de comprendre
Concernant les origines de la mystique musulmane, tandis que la plupart des thèses de ses
dans son Essai l’importance de la source qur’ānique au plan lexical, et souligne le caractère
610
foncièrement islamique de la mystique musulmane. Analysant la manière dont les premiers
mystiques musulmans se sont approprié l’idiome arabe, il souligne le rôle axial joué par le
Qur’ān dans la formation du langage mystique. Son attachement à la mystique des premiers
siècles, proche de la pureté originelle, issue d’une arabité vierge de toute influence
étrangère, n’a d’égal que son mépris pour la mystique plus tardive, qui reçoit l’influence du
néoplatonisme, ce qui altéra, selon lui, la pureté qur’ānique et la sincérité ascétique des
premiers siècles.
on a vu que cette question devait être resituée par rapport au débat portant sur l’existence
efforcé de saisir en quel sens al-Ḥallāj pouvait être qualifié de saint ʿīsawī et on a étudié
corporelle d’al-Ḥallāj se réalise d’après lui sur un mode christique. Le procès de ce martyr
Cette étude a permis de cerner l’intention de l’œuvre : il s’agit de faire connaître al-Ḥallāj et
de faire reconnaître sa sainteté. Il apparaît donc que sa posture n’est pas seulement
611
scientifique : elle est aussi religieuse, théologique. Aussi, l’historiographie est-elle ici un
moyen au service d’une quête religieuse, existentielle, mais non une fin. On discerne, dans
cette œuvre, un certain flottement méthodologique, qui résulte possiblement du fait que
l’étude elle-même a nourri la spiritualité du chercheur, l’a conduit à cheminer, qu’elle a été
Cette recherche s’est ensuite attachée à préciser la manière dont il définissait la mystique
mystique en islām est profondément qur’ānique, foncièrement islamique. Elle est une
vocabulaire qur’ānique, une interprétation « anagogique » des textes sacrés. Elle comporte
une dimension expérientielle qui consiste à « rejouer » les choses en soi (le récit du miʿrāj,
par exemple). Elle est une thérapeutique, une science de la guérison des cœurs. Elle a une
Mais pour mieux la définir, il convient d’analyser l’opposition qu’il construit entre deux
voies : celle de la waḥdat al-shuhūd, dont al-Ḥallāj est à ses yeux le sommet, et celle de la
purification par la souffrance. C’est une voie de ferveur, une mystique toute en actes
Dieu. C’est une mystique de l’amour, une mystique oblative dans laquelle la mort supprime
le dernier obstacle à l’union parfaite avec Dieu : le « moi » propre. Dieu se donne dans la
612
consommation de la souffrance, clé du dépassement de soi. Le mystique ne peut se
conjoindre à Dieu que dans le sacrifice, l’amour, la déréliction. Ici, l’épreuve est acceptée,
À cette voie, il oppose celle de la waḥdat al-wujūd, qui a subi selon lui, l’influence de la
Figure emblématique de cette voie, Ibn ʿArabī est vivement critiqué par L. Massignon, tout
d’abord en raison des reproches qu’il adresse à al-Ḥallāj. Il reproche au Shaykh al-Akbar
indifférente à l’égard des injustices de ce monde. Il lui reproche de réduire la mystique à une
On peut lui objecter, dans sa description des deux voies, de construire des dichotomies
théophanie. Tandis que la théologie du Shaykh al-Akbar soutient les droits de l’homme face
à Dieu, L. Massignon prône l’« auto-destruction ascétique » des saints. S’il se passionne
essentiellement pour la mystique des premiers siècles de l’hégire c’est parce qu’elle
613
mystique de l’aridité. L’union de l’âme avec Dieu coïncide avec un dépouillement ou plutôt
pas dans sa vision de la spiritualité ḥallājienne. Cette quête trahit une hantise de la
désir d’anéantissement. L’être humain semble indigne d’endosser les attributs divins. Rien
ne subsiste après l’union et L. Massignon paraît réduire la mystique musulmane à une voie
de mort en islām. Son étude de la mystique apparaît in fine comme le lieu d’une quête
personnelle, théologique : c’est habité par ces questionnements qu’il aborde la mystique
savant allemand pense que sa vision « peut nous aider à ouvrir nous-même les yeux »2. Il
les études islamiques. Ce professeur du Collège de France et de l’Ecole Pratique des Hautes
notamment ceux d’Henry Corbin, d’Amélie Goichon, de Louis Gardet, de Roger Arnaldez,
d’Henri Laoust, de Jean Mohammad Abdel Jalil, de Paul Nwyia, de Robert Caspar, de Serge
Laugier de Beaurecueil, d’Osman Yahya3, d’ʿAbd al-Ḥalīm Maḥmūd4, d’Abū al-Wafā’ al-
2
Ess (van), « Massignon vu à travers le regard d’un allemand », 70.
3
A ce sujet voir : Waardenburg, « L’impact de l’œuvre de Louis Massignon sur les études islamiques », 299.
4
Le grand imām d’al-Azhar fait sa thèse sur al-Muḥasibī sous la direction de Massignon. Il consacrera ensuite à
la mystique musulmane de nombreux textes.
614
Taftazanī5. Son influence et son exemple se sont fait sentir chez Helmut Ritter, Fritz Meier,
Annemarie Schimmel pour ne citer que quelques noms. D’après Pierre Rocalve, l’impact de
cette œuvre est perceptible jusqu’à nos jours et la floraison à laquelle on assiste maintenant
de traductions des grands mystiques de l’islām (Rūmī, Anṣārī, Shihāb al-Dīn Suhrawardī, Ibn
ʿArabī, Nūr al-Dīn ʿAbd al-Raḥmān Jāmī, ʿAbd al-Karīm Jīlī, Aḥmad Ibn ʿAṭā’ Allāh) et des
études qui leur sont consacrées a été déclenchée par l’œuvre de Massignon6.
des études islamiques. L’objectif de cette recherche n’était pas de porter un jugement sur
cette œuvre : notre analyse tendait surtout à vérifier l’hypothèse heuristique selon laquelle
étudiée. Ainsi, cette analyse a permis de vérifier que différents éléments tels le contexte, la
cheminer au fil de l’étude ont des conséquences sur la manière dont le chercheur aborde et
perçoit son champ d’étude. Dans l’exemple étudié, l’image de la mystique musulmane
présentée par L. Massignon est une interprétation subjective du réel : certains aspects s’y
trouvent révélés, explicités, d’autres exagérés, d’autres gommés. Cette vision n’est ni neutre,
Et de la même manière, reconnaissons ici que notre lecture de l’œuvre de L. Massignon est
une lecture possible parmi d’autres, fonction de propre notre posture herméneutique, de la
5
qui découvre grâce à Massignon ʿAbd al-Ḥaq b. Sabʿīn al-Mursī (m. v. 1217 -1268), voir 2.5.2.
6
Pierre Rocalve, « Louis Massignon et le soufisme », Horizons Maghrébins, n°14-15 (1989) : 196-204], 198.
615
spécificité de notre regard et de ce dont il est porteur, du moment de l’histoire où nous nous
situons, etc. Car, comme l’écrit H.-G. Gadamer : « Le lecteur peut, et bien plus, doit s’avouer à
texte »7. Aussi, notre interprétation n’est ni neutre ni définitive : il s’agit d’une
Cette thèse est née d’un questionnement épistémologique sur la manière dont les
chercheur en sciences des religions. À l’issue de cette étude, quels éléments de réflexion
À l’article « Mawsūʿa » (encyclopédie) de l’EI2, E. Van Donzel cite Th. Houtsma, le rédacteur
de l’EI1, qui se félicitait de ce que presque tous les contributeurs de cette entreprise
islamologique soient « des Chrétiens »8. Cette remarque montre qu’au début du siècle,
prévalait l’idée qu’être extérieur à l’islām était un garant d’objectivité : qu’être extérieur à
7
Hans-Georg Gadamer, Vérité et méthode, éd. revue et complétée par Pierre Fruchon, Jean Grondin et Gilbert
Merlio (Paris : Ed. du Seuil, 1996 [1960]), 362.
8
Van Donzel, « Mawsūʿa », EI2 (1990), t. VI, 901, cite M. Th. Houtsma au sujet de la rédaction de l’EI1: « A
quelques exceptions près, mes collaborateurs sont tous des Chrétiens et appartiennent à des peuples très
divers. Il est donc nécessaire pour la Rédaction, qui a pour tâche de maintenir le caractère scientifique et
neutre du travail à un niveau élevé et impartial, de veiller à ne pas attribuer des articles à des mains
incompétentes ».
616
Pourtant, depuis 1978, la critique saïdienne a montré que les islamologues « occidentaux »
Au cours des dernières décennies, certaines prises de conscience ont vu le jour. Dans cette
étude, on a voulu montrer que l’idée selon laquelle une encyclopédie était « universelle » ou
que la « science des religions » était « scientifique » et donc « neutre », n’allait pas de soi;
l’idée que tout savoir est situé et que le chercheur ne peut se défaire de sa subjectivité, a été
méthode scientifique. Dès qu’il y a regard porté sur, il y a perspective et donc particularité,
Des affirmations comparables ont été énoncées dans le cadre des études postcoloniales. La
exemple, l’idée que les chercheurs doivent reconnaître qu’ils parlent toujours à partir d’un
emplacement spécifique. L’idée selon laquelle nous pouvons produire des connaissances non
positionnées, non localisées, neutres et universalistes, selon lui, est un mythe : les
conceptions universelles, globales sont toujours déjà situées dans les histoires locales10.
9
Waardenburg, Islam et sciences des religions, 59.
10
Ramón Grosfoguel, « Colonial Difference, Geopolitics of Knowledge, and Global Coloniality in the
Modern/Colonial Capitalist World-System», Review (Fernand Braudel Center), vol. 25, no 3 (2002), 203-224]:
208.
617
Comme l’écrit l’historien Raymond Aron, « Les savants sont en même temps les hommes
d’une société particulière, d’une époque donnée. L’orientation et le style des recherches sont
marqués par le caractère des hommes et non pas des seuls savants, car les uns ne sont jamais
Afin d’éviter de plaquer certains cadres conceptuels sur une réalité, interroger les catégories
au moyen desquelles le chercheur réalise une lecture de l’islām est un geste méthodologique
que recommande J. Waardenburg. Il fait remarquer que du point de vue des sciences des
religions, la question fondamentale d’une étude de l’islām en tant que religion se pose en ces
termes : « quelles doivent être les modalités d’une recherche qui reconnaît l’islam comme
un objet d’étude à part entière et ne l’aborde pas en fonction de critères sociaux, moraux,
spirituelle ? »12
contexte culturel du chercheur. Il pointe notamment le risque d’un recours à « des modèles
Comme l’écrit H.-G. Gadamer dans Vérité et Méthode, il n’y a pas « de compréhension qui
soit libre de tout préjugé, bien que la volonté de notre connaissance doive s’appliquer à
11
Raymond Aron, « Introduction », in Le savant et le politique, Max Weber, trad. Julien Freund (Paris : Plon,
1959), 9-57] : 20.
12
Waardenburg, Islam et sciences des religions, 32.
13
Waardenburg, Des dieux qui se rapprochent, 86.
618
échapper aux chaînes de ceux qui sont les nôtres »14. C’est pourquoi « Il faut un effort
critique particulier pour se libérer du préjugé en faveur de ce qui est écrit et, ici comme en
toute affirmation orale, pour distinguer l’opinion de la vérité »15. Cet effort est nécessaire, et
constamment mettre à l’épreuve nos préjugés »16. Interroger les catégories conceptuelles,
Cependant, une autre question centrale est celle de la subjectivité : c’est-à-dire, la question
le fait que bien souvent les scientifiques « apparaissent donc comme des idées, des
découvertes et des livres, des machines à penser, des profils de carrière, des agents
rationnels » et que l’on oublie qu’ils sont aussi des êtres de chair et d’os 17. En réalité, pour
cette auteure, l’homo academicus n’est pas émotionnellement neutre. Le sujet qui mène la
recherche peut être lui-même porteur d’émotions18. « Le savant n’est pas un parangon de
rationalité et la pensée scientifique pure d’émotions »19. Cette auteure observe que
l’objectivité scientifique est d’abord et surtout un effacement du moi, visant à éliminer toute
scientifique, d’un moi de travail, d’un moi sans subjectivité »20. Longtemps, la subjectivité a
14
Gadamer, Vérité et Méthode (1996), 516.
15
Gadamer, Vérité et Méthode (1996), 293.
16
Gadamer, Vérité et Méthode (1996), 328.
17
Françoise Waquet, Une histoire émotionnelle du savoir. XVIIe-XXIe siècle (Paris : CNRS, 2019), 10.
18
Waquet, Une histoire émotionnelle du savoir, 166.
19
Waquet, Une histoire émotionnelle du savoir, 187.
20
Waquet, Une histoire émotionnelle du savoir, 293.
619
été présentée comme un ennemi intérieur devant être combattu, comme si l’objectivité
scientifique passait par une répression de la subjectivité. Une telle perspective établit
être humain21. En tant que sujet, le savant est subjectif. Conséquemment, son regard,
prendre acte des émotions, de ne pas les rejeter mais de les intégrer pleinement dans le
travail22. Au plan méthodologique, aller vers une compréhension plus juste implique ainsi de
un être abstrait.
Cette idée a également été avancée par R. Aron. Selon lui, « Il est vain de recommander
l’objectivité, si l’on entend par là l’indifférence aux valeurs, quand il s’agit des hommes,
l’âme profonde de ces êtres disparus si l’on éprouvait à leur égard des sentiments
comparables à ceux qu’éveillent les vivants »23. Pour R. Aron, l’amour et la haine sont les
Dans l’étude de la mystique, le discours du chercheur n’est pas neutre. Il est toujours situé.
Ce discours, bien qu’il prenne souvent l’absolu pour objet, ne peut prétendre à l’universalité.
C’est depuis une posture herméneutique particulière que l’on observe, que l’on écrit. Nous
croyons que la subjectivité n’est pas le contraire de l’objectivité et qu’en revanche, il est
21
Waquet, Une histoire émotionnelle du savoir, 293.
22
Waquet, Une histoire émotionnelle du savoir, 316.
23
Aron, « Introduction », in Le savant et le politique, Max Weber, 14.
24
Aron, « Introduction », in Le savant et le politique, Max Weber, 14.
620
étudié. La subjectivité n’est pas l’ennemi du discours scientifique: elle est un outil, que l’on
peut apprendre à manier et qui peut favoriser l’accès à la réalité de l’objet étudié. Elle peut
permis d’observer qu’au cours de l’étude, il se passe quelque chose : comme l’écrit R. Aron :
« La réciprocité entre la rencontre avec l’autre et la découverte de soi est donnée dans
l’activité même de l’historien »25. La compréhension se fait au moyen d’un engagement. Cela
se vérifie surtout en sciences des religions, où comme l’écrit C. Keller, l’entreprise menée
même dans cette communication, qu’il la vive − ou essaie de la vivre − du dedans, à la place
moyen d’évaluer correctement ce qui se passe »26. L. Massignon avait lui-même pressenti, en
explicitant sa méthodologie, ce risque, et l’a lui-même éprouvé : il s’agit d’une étude qui
engage tout l’être et dont on ne sort pas indemne. Au cours de ce travail, nous avons observé
que le chercheur se transformait au fil de l’étude, qu’il cheminait, qu’il était mu par une
quête existentielle et que l’analyse de son champ d’étude le transformait : qu’il n’en sortait
pas indemne. Alors qu’il étudie la mystique, sa propre quête religieuse ou existentielle peut
affecter son regard. D’où l’importance, particulièrement en sciences des religions, d’analyser
ce que l’on vit, afin de ne pas se laisser happer ou aveugler, et d’opérer un retour réflexif sur
sa pratique.
25
Aron, « Introduction », in Le savant et le politique, Max Weber, 12.
26
Carl-Albert Keller, Approche de la mystique dans les religions occidentales et orientales . Paris : Albin Michel,
1996, 38.
621
H.-G. Gadamer a montré que l’une des particularités des sciences de l’esprit était que le
Cette recherche nous a permis d’entrevoir certaines des conditions favorables à une
philosophie implicite, le maintien d’une distance critique vis-à-vis de son sujet d’étude, la
réflexivité sur sa pratique, le dialogue avec d’autres collègues dans un esprit de collégialité
27
Gadamer, Vérité et méthode (1996), 516. Nos italiques.
622
Références Bibliographiques
NB : Seuls les textes cités plus d’une fois se trouvent ici référencés.
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Dépôt chez Geuthner, Paris. [Rééd. Francfort sur le Main, 1993].
2. ———. « Note sur l’état d’avancement des études archéologiques arabes en Égypte hors du Caire
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5. ———. « Seconde note sur l’état d’avancement des études archéologiques arabes en Égypte, hors
du Caire [avec 3 planches] ». Bulletin de l’Institut Français d’Archéologie du Caire. t. IX (1909) :
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6. ———. Mission en Mésopotamie (1907-1908). I. Relevés archéologiques. Mémoires publiés par les
membres de l’Institut Français d’archéologie orientale du Caire. t. XXVIII. Le Caire : IFAO, 1910.
8. ———. « Al-Hallâj, le phantasme crucifié des docètes et Satan selon les Yésidis ». Annales du
musée Guimet – RHR. t. LXIII. no2 (mars-avril 1911) : 195-207.
9. ———. «Ana al Haqq — Étude historique et critique sur une formule dogmatique de théologie
mystique, d’après les sources islamiques». Der Islam. t. III. fasc. 3 (juillet 1912) : 248-257.
1
a. On trouvera une liste quasi-exhaustive des œuvres de L. Massignon dans EM II, 941-997.
b. Les articles de L. Massignon composés pour EI1 sont listés au point 1.3.2.
c. Les différents textes de L. Massignon tirés des Écrits mémorables (EM) ne sont pas détaillés ici. Une
référence précise aura été donnée pour chacun d’eux en note dans le corps de la thèse.
10. ———. Mission en Mésopotamie (1907-1908). II. Épigraphie et topographie historique. Mémoires
publiés par les membres de l’Institut Français d’archéologie orientale du Caire. t. XXXI. Le Caire :
IFAO, 1912.
11. ———.; AL-ḤALLĀJ, Ḥusayn b. Manṣūr. Kitâb al Ṭawâsîn. Par Aboû al Moghîth al Ḥosayn ibn
Manṣoûr al Ḥallâj. Texte arabe publié pour la première fois, d’après les manuscrits d’Istanbul et
de Londres ; avec la version persane d’al Baqlî, l’analyse de son commentaire persan, une
introduction critique, des observations, des notes et trois indices. Paris : Geuthner, 1913.
12. ———.; AL-ḤALLĀJ, Ḥusayn b. Manṣūr. Quatre textes inédits relatifs à la biographie d’al Hosayn
Ibn Mansoûr al Hallāj. Paris : Geuthner, 1914.
13. ———. « Les recherches d’Asίn Palacios sur Dante : le problème des influences musulmanes sur la
Chrétienté médiévale et les lois de l’imitation littéraire sur le problème des influences
musulmanes sur la Chrétienté médiévale et les lois de l’imitation littéraire ». RMM. vol. XXXVI
(1918-1919) : 23-58.
14. ———. « La personnalité de Mohammed selon l’Islam, d’après Andrae : la méthode de pensée
d’Ibn al ʿArabî, suivant les travaux de Nyberg ». RMM. vol. XXXIX (juin 1920) : 151- 157.
15. ———. « L’histoire des doctrines philosophiques arabes à l’université du Caire ». RMM. vol. XXI.
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16. ———. « Nouveaux documents persans concernant al-Halladj ». RMM. vol. LVIII (1924) : 261-267.
17. ———.« Recension de: Goldziher: Die Richtungen der Islamischen Koranauslegung (1920) ».
RMM. vol. 44-45 (avril-juin 1921): 303-305.
19. ———. Essai sur les origines du lexique technique de la mystique musulmane. Paris : Geuthner,
1922 Voir rééditions en 1954 et 1999].
20. ———. « Enquête sur les corporations d’artisans et de commerçants au Maroc (1923-1924) »
RMM. vol. LVIII.2e section (1924) : 1-247.
21. ———. « In memoriam Ignace Goldziher (1850-1921) ». In Bibliographie des œuvres de Ignace
Goldziher. Éd. par Bernard HELLER, V-XVII. Paris : Geuthner, 1927.
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Renan. » Revue des études islamiques. vol. I (1927), 297-301.
23. ———. « Le Diwân d’al Hallâj : essai de reconstitution, édition et traduction par L. MASSIGNON ».
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24. ———.« Taṣawwuf ». EI1 (fr.). (1934). t. IV, 715-718.
25. ———. « La survie d’al-Hallaj, tableau chronologique de son influence après sa mort ». BEO. t. XI
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Publié, annoté et traduit par Louis MASSIGNON et Paul KRAUS. Paris : Vrin, 19573.
30. ———. « La Cité des morts au Caire (Qarâfa - Darb al-Aḥmar) [avec 10 planches] ». Bulletin de
l’Institut Français d’Archéologie Orientale no 57 (1957) : 25-79.
31. Louis Massignon. Taʿlīqāt ʿalā lahjat Baghdād alʿarabiyya, tarjamat Akram FĀḌIL. Bagdad : Markaz
al-Fūlklūr al-ʿIrāqī fī wazārat al-Irshād, 1962 Louis Massignon, Commentaires sur le dialecte
arabe de Bagdad, trad. Akram FĀḌIL. Bagdad, Centre pour le folklore iraquien, Ministère de
l’orientation, 1962].
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401. Beyrouth : Dār al-Maʿaref, 1963.
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MOUBARAC. Beyrouth : Dār al-Maʿaref, 1963 (3 vol.).
35. ———. La Passion de Husayn Ibn Mansûr Hallâj : martyr mystique de l’Islam, exécuté à Bagdad le
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41. ———. Essay on the Origins of the Technical Language of lslamic Mysticism. Trad. Carl ERNST;
Préf. Herbert MASON. Notre Dame : University of Notre Dame Press, 1997.
42. ———. Écrits mémorables. Textes établis, présentés et annotés sous la direction de Christian
JAMBET par François ANGELIER, François L’YVONNET et Souâd AYADA. Paris : R. Laffont, 2009 (2 vol.)
2
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6. ʿAJAMĪ (AL-) Muḥammad b. Nāṣir. Al-rasā’il al-mutabādala bayna Jamāl al-Dīn al-Qāsimī wa
Maḥmūd Shukrī al-Alūsī. Beyrouth : Dār al-Bashāʿir al-Islāmīya, 1422/2001. [Muḥammad b.
Nāṣir al-ʿAjamī, Correspondance échangée entre Jamāl al-Dīn al-Qāsīmī et Maḥmūd Shukrī al-
Alūsī. Beyrouth : Dār al-Bashāʿir al-Islāmīya, 1422/2001.]
7. ALŪSĪ (-AL), AL-BAGHDĀDĪ, Shihāb al-Dīn Maḥmūd, Rūḥ al-maʿānī fī tafsīr al-Qur’ān al-ʿaẓīm wa al-
sabaʿ al-mathānī (Beyrouth : Idārat al-Ṭibāʿa al-Munīriyya, 1987). [Shihāb al-Dīn Maḥmūd al-
Alūsī al-Baghdādī, L’âme de la signification : commentaire du Qur’ān sublime et des sept
redoublements. Beyrouth : Idārat al-Ṭibāʿa al-Munīriyya, 1987.]
2
Les différents textes que nous avons mentionnés tirés de ces 2 volumes ne sont pas détaillés dans la
bibliographie. Une référence précise aura été donnée pour chacun d’eux en note dans le corps de la thèse.
8. ANAWATI, Georges Chehata. « Introduction à la mystique musulmane ». Angelicum vol. 43, no 2
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10. ———. ; BORRMANS, Maurice. « Le cheikh Muṣṭafa ʿAbd al-Rāziq et son école ». In Tendances et
courants de l’Islam arabe contemporain, 30-35. München : Kaiser Verlag, 1982.
11. ———.; GARDET, Louis. Mystique musulmane aspects et tendances, expériences et techniques .
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13. ANGELIER, François. « Louis Massignon, une courbe de vie : 1883-1962 ». In Louis Massignon,
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14. ———. « Repères biographiques ». In Louis Massignon. Écrits mémorables. Éd. par Christian
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d’éditions, 1976.
C. Sources inédites
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pays de langue arabe. 4 juillet 1913. 14 pages. dactylographié] (Communiqué par M. Jean
Moncelon).
3. Lettre de L. Massignon à G.B. Montini. 15/X/1949. FLM (BNF). reproduite à l’annexe 11]
D. Documentation audio-visuelle
MASSIGNON, Louis; AMROUCHE, Jean. Radiodiffusion télévision française, émission « Des idées et des
hommes. » 48 :50 min. (1955). enregistrement audio].
URL : https://www.youtube.com/watch?v=Let1X-8zsXU] Réf. du 28/VI/2019].
ANNEXES
Bagdad
Plaque dessinée par L. Massignon, comprenant une croix portant le dessin du Sacré-Cœur.
Localisation : Ancienne église des pères Carmes, Bagdad.
- En arabe : « Ana huwa al ṭarīq wa al ḥayat wa al ḥaqq » [Je suis Lui, le Chemin, la Vie et
la Vérité]
- En latin : « O Crux ave, Spes Unica » [Salut ô Croix [notre] unique espérance]
- En français : « À Marie, Notre-Dame de la Joie, de la Vérité, de la Croix » ; « Saint
Siméon priez pour nous » ; « Louis Massignon, 1908 ».
Source : Photographie donnée par Frère Jean-Marie Mérigoux.
Annexe 1b : Croix de Louis Massignon à Pordic
La Croix « Louis Massignon », encore appelée Croix des Brûlons des Ardriers, fut érigée en 1909 sur
le vieil oratoire de Notre-Dame-de-Liesse, à Pordic.
- Inscription Sommitale : DENS / CURDIS / MER
- Inscription horizontale : PER GAUDIA TUA LIBERA NOS JESU
- Inscription circulaire : CRUX / AVE / SPES / UNICA
- Tronc : XXV / JUIN / MCMCVIII / GAUDE / VIRGO / MARIA / A / N.D. / DE / LIESSE
Source : Archives départementales des Côtes d’Armor (Salle virtuelle).
Annexe 2: Al-Sayyid Nuʿmān Khayr al-Dīn al-Alūsī (1252/1837–1317/1899).
1342/1924).
8/III/1912
Page 1/2 : Source : Muḥammad b. Nāṣir Al- ʿAjamī, Al-rasā’il al-mutabādala bayna Jamāl al-Dīn al-
Qāsimī wa Maḥmūd Shukrī al-Alūsī, 202.
[Muḥammad b. Nāṣer Al-ʿAjamī, Correspondance échangée entre Jamāl ad-Dīn al-Qāsimī et Maḥmūd
Shukrī al-Alūsī, 202]
Page 22 : Source : Muḥammad b. Nāṣir Al- ʿAjamī, Al-rasā’il al-mutabādala bayna Jamāl al-Dīn al-
Qāsimī wa Maḥmūd Shukrī al-Alūsī, 203.
[Muḥammad b. Nāṣer Al-ʿAjamī, Correspondance échangée entre Jamāl ad-Dīn al-Qāsimī et Maḥmūd
Shukrī al-Alūsī, 203]
Transcription de la lettre adressée par L. Massignon à Jamāl al-Dīn al-Qāsīmī. 8/III/1912,
page 1/2 (page 202) :
ادق تأليف ألاف شيخ اإلسّلم ابن تيمياة في المسألة الحّلجياة ألنناا سمعنا آخرا ً من
ولكن لعلانا ما وقعنا إلى اليوم على ا
خاص ر اد فيه ردَّا منفصّلً على الحّلاج وان يوجد منه
ا سياد محمود شكري اآللوسي ان البن تيمياة كتاباستاذنا العالم ال ا
ا
نسخة محفوظة إلى اآلن في كتبخانه من كتبخانات دمشق وهي "دار الحديث " – واظنها (تلك الدار الحديث ) هي
سبكي و قد جدادها في سنة ١٢٧٤ المدرسة األشرفياة المعروفة بدار الحديث النووياة التي درسوا فيها أبو شامه والنووي وال ُ
األمير عبد القادر الجزائري (ارجع إلى "تحفة الزائر" (إلبنه عبد المالك ج ٢.ص)٨١-٧٥ .
صرة (لعلاها
مطولة او مق ا
ا ونلتمس من لطفكم ان تخبارونا عن هذه النسخة المحفوظة عند "الدار الحديث النووية" اي هي
ا
المتن الذي قد سبق ذكره عن النمرو ( )٤في هذا الجواب) وان تفيدونا من علمكم المختبرة لحكم الحّلج اي هو على
إجماع األ ُ امة االسّلمياة
هذا مع تقديم االحترام والسّلم إلى حضرتكم و آلكم ومن يعزكم
ّللا وبركاته
والسّلم عليكم ورحمة ا
Paris – VII
France
À l’attention du très savant, du plus illustre de la communauté des savants du pays de Shām
l’immense Shaykh Jamāl al-Dīn al-Qāsīmī.
La paix de Dieu soit sur vous, ainsi que la miséricorde et la bénédiction du Très Haut.
Voici que j’ai reçu de Bagdad la permission de vous adresser cette lettre que votre grandeur reçoit à
présent. Cette permission me vient de notre très respecté professeur Maḥmūd Shukrī al-Alūsī, qui
est notre garant et la raison du courrier que nous vous adressons, tentative de notre pauvre
personne au sujet de l’histoire de l’islām.
Et pour cela j’ai eu l’idée de vous écrire une lettre afin de vous consulter au sujet d’une enquête
motivée par quelques recherches ḥallājiennes.
Lorsque j’ai entrepris de rassembler tout d’abord les fatwās émises pas des ʿulamā de l’islām lors de
son procès et de son jugement à l’unanimité de la umma et lorsque je les ai classées en trois
sections :
Et voici les noms des ʿulamā qui ont approuvé la fatwā : al-Bāqlānī (le mālikite) – Ibn ʿAqīl (le
ḥanbalite – puis il s’est repenti de cette opinion et a changé d’avis) – Ghazālī (le shāfiʿite) – Yūsef al-
Hamadhānī (le shāfiʿite) – Ibn ʿArabī (le ẓāhirite) – ʿIzz al-Dīn al-Maqdisī (le shāfiʿite) – al-Shaʿarānī –
ʿAbd al-Raḥīm (le ḥanafite) – al-Nabulsī (le ḥanafīte).
Traduction de la lettre adressée par L. Massignon à Jamāl al-Dīn al-Qāsīmī. 8/III/1912, page 2/ 2
(page 203) :
Et pourtant peut-être que nous n’avons pas rencontré jusqu’à ce jour la composition la plus
spécifique de ce qu’a composé le «Shaykh al-islām», Ibn Taymiyya, au sujet d’al-Ḥallāj car nous
avons entendu dire dernièrement par notre très savant Professeur Monsieur Maḥmūd Shukrī al-
Alūsī qu’Ibn Taymiyya avait un livre spécial qui était une réponse distincte au cas d’al-Ḥallāj et qu’il
en existait une copie conservée jusqu’à présent dans une bibliothèque de Damas appelée «Dār al-
Ḥadīth» — et je pense que cette bibliothèque est l’école d’Achrafiyé connue sous le nom de Dār al-
Ḥadīth al-Nawawiyya. Dans cette école, ont enseigné Abū Shāmah, al-Nawawī et al-Subkī. Elle a été
rénovée en l’an 1274 [1857] par le prince ʿAbd al-Qādir al-Jazā’irī (Voir le livre «Tuḥfat al-zā’ir» écrit
par son fils ʿAbd al-Mālik, Vol 2. pp. 75-81.)
Nous vous prions d’avoir la bonté de nous dire si cette copie conservée au « Dār al-Ḥadīth al-
Nawawiyya » est longue ou courte (peut-être que le texte mentionné précédemment était suivant
son souvenir au no 4 dans cette réponse), et de nous rendre service grâce à l’étendue de votre savoir
expert au sujet du procès d’al-Ḥallāj : y-a-t-il un consensus de la communauté musulmane ?
Veuillez recevoir l’expression de tout mon respect et de mes vœux de paix et sur vous et sur vos
proches.
Que la paix, la miséricorde et la bénédiction de Dieu soit sur vous et sur vos proches,
Le 8 mars 1912
Le pauvre en Dieu, loué soit-Il
Louis Massignon
Annexe 7 : Lettre adressée par L. Massignon à Maḥmūd Shukrī al-Alūsī,
25/VII/1923.
p.1/2
Lettre conservée à la « Maison de Saddām pour les manuscrits et les documents »6 (Bagdad) no 8881
6
Rebaptisée «Dār al-Makhtutāt al-ʿIraqiyya» (Maison iraquienne des manuscrits), après l’invasion américaine
de 2003.
P.2/2
.
ّللا تعالى
ص.103.المحترم وفقه ا
إلى جناب أستاذنا األفضل السيد محمود شكري األلوسي
اما بعد الحمد هلل تعالى وتبليغ أخص السّلم فقد ختم هللا تعالى في قلبي تذكار حسناتكم لئّل انساها أبدا ً وما صار لي يوم إال
ع ْمرة " بيت االلوسيين في بغداد منكم أيُّها األستاذ ومن المرحوم الحا اج علي
وفيه ذِكر خفى أو جلى مما رزقت في " ُ
صة للحمد اإللهي ابتغاء مرضاة هللا تعالى دام سمعت من األدب ما سمعت ومنكم من اشارتكم العالية نشأ في فكرى ه امة خا ا
الرب سبحانه سّلمتكم إلى األبد.
اقامتي في هذا الصيف مع أهلي خارجا ً من العاصمة مع االبنين والبنت الصغيرة قد زرت المغرب األقصى في الربيع
وخاصةً مدينة فاس لتدقيق ع ُْرف اهل الصنائع والحرف ألن المسألة مهمة ج اداً لنقدام البّلد.
ي كتاب أجد عبارات السيد صديق حسن خان نواب بهوبال في قضية الحّلج؟ تفيدونى للمراجعة أيها األستاذ
في أ ا
تمسكت منذ سنين بتقوى هللا تعالى وأداء فرائضه وبورع حّلله وحرامه ونويت اإلخّلص هلل تعالى في جميع أعمالي
و"قمتُ " القيامة في األدعية راجيا من غفرانه الواسع كل عفو ورحمة
ص .104.قد ظلمت نفسي في مسائل كثيرة أتوب إلى هللا تعالى مما ظلمت.
أيمكن ان تعرفوني بما صار من خداامى من ذلك الزمان البعيد مثّلً من "ولى" وهو خديمى األقدم ومن "هوبي" (أي عبد
ن)
الوهاب بن حس ⃰
⃰(اخ جاركم حمد أغا ) و "جبوري" (أى عبد الجبار) أخوه إيش صار من أمرهم أماتوا أم هم موجودين – يؤذيني عند هللا
مرات سجدت واقتربت إلى الربا سبحانه بكل حزن وكمد تذكاراً من ذلك.
تعالى ما في معاملتي معهم من الظلم و كم ا
اخص احترامي وأطيب سّلمي وأش اد دعائي عند خالقنا السميع البصير وهو على كل شيء قدير
ا هذا فتقبلوا
من الفقير إليه سبحانه يوم األربعاء ٢٥تموز١٩٢٣
Tout cela a développé en mon cœur la passion de la louange à Dieu pour ses grâces ; que Dieu vous
garde à jamais.
J’ai séjourné cet été avec ma famille hors de la capitale, avec mes deux garçons et ma petite fille ; j’ai
visité le Maroc, spécialement la ville de Fès, pour une enquête sur les manières des artisans et sur les
métiers d’art, car ce sujet est important pour le développement du pays.
Dans quel ouvrage trouve-t-on l’expression de Monsieur Ṣiddīq Ḥasan Khān Nawwab de Bhopal8
dans le cas de Ḥallāj ? Si vous pouviez m’en informer, cela me serait très utile, cher Maître, pour mes
relectures.
Depuis des années je suis attaché par la foi, à la crainte de Dieu, en accomplissant sa volonté et en
respectant ce qui est permis et interdit, ainsi que par ma volonté d’être fidèle à Dieu dans tous mes
actes en le suppliant et en lui demandant son immense clémence, et son pardon. J’implore le pardon
de Dieu car j’ai été injuste envers moi-même, à bien des égards, devant Dieu.
Voulez-vous me donner des nouvelles de mes vieux serviteurs, par exemple de «Walī», l’un de mes
plus anciens serviteurs, et de « Hūbī » (c’est-à-dire ʿAbd al-Wahāb fils de Ḥassan⃰) ⃰(le frère de votre
voisin Ḥamad Agha) et de « Jabūrī » (c’est-à-dire ʿAbd-al-Jabbār), son frère ; qu’est-il advenu d’eux ?
sont-ils toujours de ce monde ?
Combien je souffre devant Dieu d’avoir été injuste envers eux ; et souvent je me suis agenouillé et je
me suis adressé à Dieu avec tout mon chagrin et toute ma peine en me souvenant de cela.
Veuillez agréer l’expression de mon respect ainsi que mes salutations et soyez assuré de mes prières
adressées à notre Dieu Créateur, l’Entendant, le Clairvoyant, il est l’Omnipotent.
«Le pauvre en Dieu» [sceau «Louis Massignon, Mercredi 25 juillet 1923, Jour de ʿArafāt 1341
Son serviteur», offert par les Alūsī] Aujourd’hui, j’ai 40 ans
7
Une première traduction de cette lettre avait été proposée par M. Maximos Karam ; Voir : Jacques Keryell,
Louis Massignon : la grâce de Bagdad, 264-265. Notre version s’en distingue légèrement.
8
Savant salafī et gouverneur de la Province indienne de Bhopal (m. 1889).
Annexe 8 : Mosquée al-Mirjāniyya (Bagdad)
« Al-Mirjāniyya, Muṣallā ».
Excellence vénérée,
J’ai eu, par Mgr. Paul Mulla, communication de l’accueil bienveillant de Sa Sainteté au sujet de
l’intention de l’Angelus du soir « pour nos frères qui sont perdus ». Et, comme vous avez bien voulu
exprimer pour cette intention votre sympathie personnelle, -je viens vous indiquer les obstacles que
je rencontre à propager, chez des âmes choisies, et en toute discrétion, comme Sa Sainteté me l’avait
indiqué en 1946, cette application des Trois Angelus aux trois prières d’Abraham.
Le premier obstacle est, hélas, que l’affaiblissement de la Foi, si général de nos jours parmi les
intellectuels catholiques, mes collègues d’enseignement supérieur, commence par un reniement de
l’Ecriture Sainte. Certaine école d’exégètes dont j’expose les méfaits dans un N° de la revue « Dieu
vivant », consacré à la crise de l’exégèse biblique (cahier XIV), soutiennent, avec des « imprimatur »,
hélas, qu’il n’est pas nécessaire que les personnages célèbres de la Bible soient réels ;
qu’Abraham, en particulier, est un mythe que l’auteur inspiré nous a raconté. Je connais, autant que
personnelles, les difficultés historiques objectées à l’existence d’Abraham ; mais je sais que nous
devons adorer Celui qui, du Buisson Ardent, a dit à Moïse « Je suis le Dieu d’Abraham », et non pas
« Je suis le Dieu d’un mythe ; où serait notre espoir de ressusciter ? JESUS l’a dit aux Sadducéens, que
le Dieu d’Abraham n’est pas celui des morts, mais des vivants. Or, laisser dire, dans les séminaires,
qu’Abraham n’est même pas un mort, qu’il n’a jamais existé que comme une parabole tactique de
l’Esprit Saint, c’est livrer les consciences droites au Communisme. On ne peut pas aimer un Dieu
menteur. Et, de concession en concession, comme pour le verset des Trois Témoins (qui, comme je le
montre dans mon article, n’est pas un faux) – l’orientation des exégètes catholiques penche de plus
en plus vers une « pieuse incrédulité », qui est une hypocrisie inconsciente.
Si vous rencontrez tant de difficultés, Monseigneur, à faire défendre la liberté des Lieux Saints et de
la Terre Promise, c’est qu’on laisser enseigner, depuis trente ans, qu’Abraham, à qui la Terre Sainte a
été promise, n’a jamais existé. Alors, le peuple chrétien ne suit que faiblement vos appels, pour
défendre une tradition contestée, évidemment avantageuse pour les privilégiés de la fortune, qui
remercient le Dieu d’Abraham (sans plus y croire que les Phéniciens à Moloc) de les avoir comblés.
Pas plus tard qu’avant-hier, causant avec trois diplomates, qui se dévouent à défendre la position du
Pape sur l’internationalisation des Lieux Saints, deux ne croyaient pas à l’existence d’Abraham.
Alors ? Ils auraient mieux fait de trahir ; comme ces Chevaliers du St Sépulcre, qui jurent de
défendre cet édifice, mais n’ont envoyé personne là-bas, le 15 août, où l’on a voulu faire exploser à
proximité une mine juive ; le peuple chrétien les vomira ; eux qui se bornent à embellir leur Palais à
Rome pour l’Année Sainte.
L’Etat Israëli est un cautère providentiel, un fer rouge que Dieu impose aux consciences chrétiennes,
pour les ressusciter ; -tous les compromis hypocrites qui Vous sont proposés de sa part requièrent,
une affirmation de Foi dans les Noms de JESUS et de MARIE, les seuls Noms sauveurs, - une exigence,
de la part du Témoin Suprême de Dieu sur terre, que l’Etat Israëli cesse de les laisser blasphémer
par ; les habitants de cette Terre Sainte qui est d’abord celle de JESUS.
Quand on enseigne l’amour, on ne saurait tolérer la profanation (au moins publique).
C’est à genoux que je vous dis ma tristesse filiale, Excellence vénérée, - à genoux sous Votre
bénédiction pastorale
(L. Massignon
S. Exc. Mgr Montini
Annexe 12 : Lettre de L. Massignon à H. Corbin, 17/IX/1959
Source : BNF - Fonds Louis Massignon (Autorisation de reproduction : Ayants droits H. Corbin /L.
Massignon).
Transcription Lettre de L. Massignon à H. Corbin – 17 septembre 1959
au moment de rentrer à Paris, – en ce moment solennel des relations islamo-chrétiennes qu’il faut
maintenir nobles, à tout prix, – le souvenir très doux de Rûzbahân Baqlî me décide à vous entretenir
de mon programme de travail, – tant sur l’Islam mystique que sur l’Islam shi’ite. C’est vous, au fond
qui êtes le plus proche de ma pensée, dont la vocation est la plus proche de la mienne, sub specie
aeternitatis, – et lorsque je « partirai », je compte sur vous en premier pour défendre l’amitié sacrée
que Dieu m’a inspirée pour Mansûr Hallâj et pour Fâtima Zahrâ, et, à travers eux, pour Salmân et
pour Muhammad. Avec cette nuance mienne, que vous avez d’ailleurs mentionnée dans vos œuvres :
que je suis pour la Wahdat al-Shuhûd, et que je suis pour la supériorité du « fiat » de Marie, donc de
l’Humanité rédimée, sur l’acte d’adoration des Anges.
sur l’Islam mystique, – aidez-moi par votre prière à tenir parole pour l’achèvement de la 2me éd. de
la « Passion d’al-Hallâj ». Il me fallait pour cela rééditer deux textes : les Akhbâr (et c’est fait), et les
Tawasîn. J’ai reçu hier le film d’un nouveau ms. [manuscrit] (aberrant) des Tawasin, de Turquie, – et
vous avez noté, dans votre ‘Abhar, que vous aviez trouvé deux mss. [manuscrits] à Téhéran ;
pourriez-vous, soit m’en faire établir la liste des variantes, par rapport à mon texte de 1913, soit
m’en communiquer, comme je l’ai fait pour vous avec les Shathiyât, des films. Il y a gros à parier que
ces 2 mss [manuscrits] de Téhéran ont le même texte que le « mantiq » de Baqlî (dont je vous ai
prêté mon manuscrit personnel, et dont vous avez filmé, je crois deux nouveaux mss [manuscrits], –
mais il est de bonne règle critique que ma 2me édition des Tawasin tire parti de ces 2 mss
[manuscrits] découverts par vous.
Pour l’Islam shi’ite, vous vous souvenez de notre travail de 1954 avec Moïn sur Fâtima. Je crois que
vous serez très intéressé par le rôle symbolique de Fâtima « Umm abîhâ » tel que l’expose ma
« Rawda de Médine », où je pense avoir enfin dit pour Muhammad toute mon admiration
« prométhéenne » ; elle paraît le mois prochain (BIFAO, LIX), avec plusieurs planches. Je voudrais
que ce soit une sorte de propédeutique à ce « Corpus » sur Fâtima que je voudrais voir établir par les
Iranisants de langue française, tel Moïn, sous les auspices de l’académie Impériale, et la direction de
l’Institut d’Études Iraniennes (de Paris) ; vous en êtes, et vous êtes aussi à la tête de notre
Département d’Iranologie sur place. Voilà cinq ans que j’y pense, et je crois que si vous pouviez,
malgré tos [tous] vos projets antérieurs, prendre en mains ce « Corpus », j’en bénirais Dieu ; car ce
peut être un puissant moyen d’unification entre Shi’isme et Sunnisme, Islam et Chrétienté ; et
l’Essence divine est-elle autre chose que PASSION DE L’UNITÉ, de l’Amant et de l’Aimé dans l’Amour.
Si après avoir prié, vous êtes d’accord, – je souhaiterais que ce « Corpus » fût annoncé dans une
vitrine, celle que l’Ambassade doit faire attribuer à votre Département d’Iranologie à l’expo fr.
[l’exposition française] des 3-14 nov [Novembre] à Téhéran, où parmi les 300 hôtes français, je ne
vois que des stars et starlettes pour représenter la Culture française dans un pays qui l’aime selon
des perspectives plus hautes. J’ai contacté Sarraikh pour qu’il pense à vous fournir les ouvrages les
plus représentatifs des Iranisants français, et qu’il alloue à notre Institut de Paris une somme pour
que vous, son Représentant sur place, veilliez à cet aspect du Rayonnement de la France. Là-dessus
aussi j’ai besoin de vos pensées
Louis Massignon
Annexe 13 : Lettre de L. Massignon à H. Corbin, 23/VI/1962
Source : BNF - Fonds Louis Massignon (Autorisation de reproduction : Ayants droits H. Corbin /L.
Massignon).
Transcription – Lettre de L. Massignon à H. Corbin – 23 juin 1962
je tiens, ne sachant si je vous verrai9[s] à la séance annuelle du comité de la REI samedi matin, - à
vous dire tous mes remerciements pour vos textes ismaëliens (avec commentaire de Lahiji sur le
Goshané Raz).
Il y a là un approfondissement de votre pensée, - où je ne vous suis pas toujours parce que vous
vous exprimez elliptiquement.
I° vous dites que Hallâj a été condamné pour shi’isme. C’est par trop elliptique. Dans la 2me
édition de la « Passion » (pas encore à l’impression, je rappelle que le visir Hâmid donnait toute sa
confiance à un disciple de Shlmaghani qui prit parti contre Hallâj (je suis un peu inquiet de la
réhabilitation que vous annoncez qq [quelque] part de cet être amoral ; vous savez que j’ai
découvert et publié son k. [kitâb] al-mubâhala, où il se surveille ; mais vous savez aussi ce qu’en
pensaient les shi’ites genre Ibn Rawh). Et Hallâj a écrit dans les Tawasin un éloge d’Abû Bakr (celui
qui fut seul avec le Mîm dans le ghâr), sur quoi s’est basé le ghuluww bakrî des premiers hallagiens.
Hallâj n’a attribué aucun rôle à ‘Alî. Or « shi’isme », c [s]’est formé de « shi’at ‘Alî ».
2° Je vous ai suggéré d’appeler Hallâj « salmânî » à cause de son vocabulaire technique de ghâlî.
– Je sais bien que vous dites dans votre dernier livre que le vrai shi’isme pour vous c’est la walâya,
non le nasab jismânî. Mais vous savez aussi que la dévotion shi’ite est dévotion à la généalogie alide
mhysique [physique ?], à tout Imamzâdé. Je préfère que vous n’employiez pas pour les spirituels le
mot shi’ite.
3° vos rapprochements entre Lahiji et le texte ismaëlien que vous lui juxtaposez étroitement
sont très séduisants. Mais il n’y a aucune séparation typographique à certains endroits, ce qui oblige
à reporter sur une feuille séparée les deux séries de textes analysés ensemble par vous, pour suivre
votre raisonnement.
4° il reste que vous élargissez le mot shi’isme, à travers les spirituels « salmâniyens », unissant
Nusayris, Druzes et Ismaëliens. C’est probablement exact, fîlnihâya wa fîl bidâya, mais nous ne
sommes ni dans ni dans l’Azal, ni dans l’‘Abad, mais avec une immense majorité de shi’ites
« charnels », hashwiya », et ils se rebiffent.
9
[t] barré par un [x]
Pardonnez-moi ces remarques de vieil aîné, qui continue à suivre votre effort de pensée de son
mieux.
(Louis Massignon
Annexe 14 : Lettre de L. Massignon à H. Corbin, 24 /VI/1962
pardonnez-moi de vous avoir peiné, - par une lettre que je croyais pleine d’amitié, - nul plus que moi
n’admire votre éternelle pureté intellectuelle qui vous « substitue » à toute la spiritualité iranienne,
depuis Suhrawardi jusqu’à Mulla Sadra et aux Ismaëliens.
Votre lettre me fait comprendre pourquoi vous tenez au mot « shi’isme », - et je retire mes
objections.
Je voudrais que cette lettre vous dise pourquoi je vous ai manifesté mes appréhensions. – Il me
paraît difficile d’appeler Hallâj, si attaché à la primauté d’Abû/Bakr, un « shi’ite ». – Bien que les
Ismaëliens l’aient revendiqué (mais par initiation spirituelle, non par nasab jusmânî). Je crois
dangereux de rattacher les turuq sufies historiquement aux Imams alides, - le lien des Bistamiya
avec Ja’far Sadiq est historiquement insoutenable, et n’est envisageable que dans une méditation
surhistorique. Quant aux autres congrégations, vous savez bien que pour les Bektashiya, par
exemple, leur « alidisme » a été superposé au XVIe siècle à leur « mansurisme » hallagien (je l’ai
démontré en détail).
Je voudrais que vous sentiez que, sur un plan supérieur, par mon attachement spirituel à Salmân
et Fâtima, je suis plus « hyper shi’ite » que jamais. Mais je les replace dans l’Islam universel, - et non
pas seulement dans la nationalité iranienne, dont ils sont, je veux bien les Hôtes, mais pas les
prisonniers.
Et vous savez combien il est difficile pour des shi’ites d’être admis à prier comme tels, comme
« ja’farites », au pèlerinage de la Mekke devant tout le reste de l’Islam. Le terrible du shi’isme, c’est
son exclusivisme passionnel. Vis-à-vis des Shi’ites hashwiya de Syri, j’ai plaidé en vain durant vingt
ans, sur place, la cause des « Alaouites », ces Salmâniyens duodécimains (sur lesquels ma brochure
jointe).
Source : BNF Fonds Louis Massignon (Autorisation de reproduction de cette lettre : Ayants
droits H. Corbin /L. Massignon).
Transcription de la Lettre d’H. Corbin à L. Massignon, 25/XII/1946 pages1 à 8 :
Page. 1 :
Teheran, le 25 décembre 1946
Bien Cher Ami,
J’espère que vous aurez reçu avant votre départ de Paris le petit billet que je vous avais griffonné en
hâte en arrivant ici. Depuis lors, nous avons trouvé un appartement et nous sommes en train de
l’installer ; dans quelques jours, le travail sérieux va pouvoir reprendre. Pour le moment, je vous
écris encore cette lettre sur le coin d’une table d’hôtel, ce qui n’est pas du tout propice aux
réflexions prolongées et méthodiques.
Je pense que nous célébrerons l’inauguration de l’Institut à la fin de janvier, avec une exposition du
Livre français. Les cours de la section culturelle pourront commencer à la même époque, avec
l’arrivée des professeurs. Pour l’installation matérielle définitive de notre Dépt d’Etudes iraniennes,
les choses n’iront pas aussi vite. Tous les travaux sont suspendus jusqu’au mois de mars (mise en
route de la 2de tranche de crédits). Je ne sais quand arriveront les livres que j’ai pu obtenir en don
Paris. Je ne sais encore moins quand Joubert aura pu nous acheter ce que j’ai trouvé chez Geuthner
et Maisonneuve. J’ai pourtant signalé comme d’extrême urgence une Encyclopédie de l’Islam et un
Brockelmann. Quoi faire sans cela ? Pour les appareils de laboratoire de la filmathèque, même
incertitude quant à leur arrivée. Cependant, grâce à votre extrême diligence à Paris, nous venons
d’être avisés que les deux appareils de lecture sont déjà à Bagdad. C’est déjà là une pièce importante.
Ce sera pour quelque temps la pièce unique et le joyau de notre Cabinet scientifique !
Cependant il n’est pas besoin pour la mise en route de notre programme de publication,
d’attendre que tout cela soit en place (bien que je suis très gêné par l’absence de trois précieuses
caisses de livres et de mss. que le Consulat d’Istanbul n’arrive pas à me faire envoyer depuis un an,
malgré les instructions du Département.) J’ai déjà revu qq amis qui travaillent. M. Mohaddeth a fait
avancer son ms. de l’apologétique shî’ite en persan de ʿAbd el-Jalîl Qazwînî (V s.H). Mahdī Bryani10
est très désireux que nous réunissions tous les opuscules persans de Sohrawardî, avec leur
traduction française. Saʿid Naficy manifeste l’intention de donner les مناقبde Shâh Niʿmatollah Walî
(j’ai de mon côté réuni bon nombre de ses opuscules en perse) avec une histoire de la طريقة. Je l’y
presse beaucoup. Ma traduction de l’Ibâbî Nâmeh va reprendre. Bref. Voilà pour les prémices. Nous
allons préparer cette année même les plans du grand œuvre, projeter l’expédition à Moshbad, et
inviter le plus de monde possible à travailler !
Mais j’en viens tout de suite au travail du Caire. Travail énorme, fait avec toute la diligence possible,
comme vous pouvez en juger. Je pense qu’avec la dactylographie saut de page]
Page 2 :
et les Nos d’inventaire vous pourrez facilement vous y retrouver.
10
Nom difficile à déchiffrer.
Je n’ai malheureusement pas eu le temps d’établir des indices. Tout cela a été fait en parfaite et
amicale entente avec Kuentz. Un principe généralement admis de vous est que tout ce qui est
document (photocopie) est à distinguer essentiellement des notes et ébauches rédigées par P. Kraus.
Cela, pour la question de succession qui pourrait être soulevée par la légation de Tchécoslovaquie
(ce qui est un peu abusif, car les Tchèques n’avaient pas fait énormément de choses pour la carrière
et les travaux de notre pauvre ami). Les photocopies, quant à leur provenance et à leur utilisation
possible, apparaissent hors du cercle des intérêts familiaux comme tels. Les réflexions qui suivent,
reprennent en tout cas comme base que ceux de la famille spirituelle, la vraie.
I.
J’ai donc d’abord classé à part tous les documents ismaéliens dont vous savez l’origine. Ils forment
une série de cotes à part, précédés de l’indice « Ism ». Une chose nous a beaucoup troublés : les trous
que présentent certains documents. Par ex. pourquoi les مجالسde Mo’yyad (Ism. 23/31) manque-t-il
la 7ième partie ? Pourquoi dans le راحة العقلde Kermânî (dont l’original est chez Kamil Ḥossayn,
acheté à Ḥamdanî) manque-il environ 50 fol. De la 1ère partie ? (Ism. 16/07). Pourquoi X illisible]
كتاب االزهارde Hassan b. Nûh mq manque] -t-il toute la première partie (Ism. 12) ? Mystères. Ce qu’il
y a de sûr, c’est que ces documents sont inestimables, et qu’il faut songer à leur utilisation
scientifique.
Je ne puis douter que l’ardente activité de brave Kamil Ḥossayn nous sera un concours
éminemment précieux (une fois réglée la seule petite question en suspens, cf. infra.). J’ai pu faire sa
connaissance grâce au sympathique al-Xaššab. C’est un gros travailleur ; je l’ai félicité, et encouragé
chaleureusement. Il m’a invité chez lui, et m’a montré tous les documents dont il dispose. Certains
d’entre eux figurent dans le Nachlass Kraus ( راحةde Kermânî, مجالسde Mo’ayyad, mais non
complets non plus etc.). Pour d’autres, il est seul à les avoir. D’autres enfin n’existent pour le
moment qu’à votre Inst. D’Arch. Mais parmi les documents en la possession de K. Ḥ11 il y a aussi tous
ceux qu’il a empruntés à la Bibl. de l’univ. Fuad. Avant de l’interroger sur ses projets, Kuentz et moi-
même avions esquissé un beau projet, qui je l’espère aura votre approbation (vu surtout les
limitations qui semblent retreindre Ivanof.)
En fait K. Ḥ m’a confié qu’il ne savait pas trop quand hélas !
الكاتب المصرىconserverait l’impression de السيرة المؤيديةet du Diwân, et que pour tous les autres
livres, c’était encore plus problématique (un tas de raisons, économiques d’abord, puis peut-être
confessionnelles). Je lui dis alors que seule une Collection scientifique officielle pouvait absorber un
matériel aussi immense. C’était bien son avis ; malheureusement elle n’existait pas. Je lui exposai
donc que M. Kuentz et…saut de page]
Page 3 :
moi-même pensions entreprendre, avec nos deux Instituts, quelque chose comme un Corpus
ismaëlien. Le brave K. Ḥ. saute alors avec enthousiasme sur la proposition, et nous fêtâmes aussi
ravis l’un que l’autre cette perspective de travail.
11
Kamil Ḥossayn
Tout allait très bien. Une seule petite ombre (cause de la légère réserve que je marquais plus
haut) vient se glisser à la fin de la soirée. K. Ḥ. un peu soucieux finit par demander quelles
seraient les « conditions » de M. Kuentz et de moi-même ? Je lui dis que pour les publications de
ce genre, c’était en général la gloire scientifique seule qui était appelée à rétribuer son homme.
Le pauvre K. Ḥ. me fit observer alors qu’il était père d’une nombreuse famille (ce qui est vrai) et
que الكاتب المصرىlui avait promis 20% de droit. Très bien ! Mais que le كاتبlui publie alors les
15 ou 20 volumes qu’il projette ! Bref, je lui dis qu’on pourrait trouver un biais : par ex. lui
rembourser ses frais de photocopie (au téléphone, notre ami Kuentz s’est déclaré d’accord avec
cet élégant arrangement). K. Ḥ aurait finalement préféré qu’on mît à sa disposition un
cinquième du tirage. Mais Kuentz a fait observer que tels n’étaient pas nos usages. Sans doute.
Cependant, je crois bon de remarquer qu’ici même l’Université de Téhéran a commencé cette
année une série de publications officielles. Sur un tirage de 1000 ex. elle en met 300 à la
disposition des auteurs pour leur libre usage. Peut-être même aurons-nous à tenir compte de cet
usage pour nos futurs collaborateurs iraniens. Qu’en pensez-vous ?
Bref, je crois : 1°/ que la collaboration de K. Ḥ. nous est assurée et sera des plus précieuses pour
une publication qu’il serait vraiment glorieux de votre part de mener à bien. 2°/ que ses
préoccupations économiques viennent α) de sa situation qui mérite tout intérêt β) de l’illusion
peut-être que tous les Ismaëliens du monde vont se précipiter sur des publications de ce genre
et se les arracher, d’où « succès de librairie.
3°/ que la solution d’un dédommagement des frais de photocopie pourrait lui être acceptable
(elle offre même un avantage de sécurité supérieur aux versements aléatoires d’un éditeur) que
cependant il faut être souple envers ce précieux collaborateur, s’inspirer au besoin de l’usage
suivi par l’Univer. De Teheran, et surtout ne pas échouer sur cette pauvre question. J’ai la
certitude qu’il a pour vous un respect vous conférant une autorité presque « numineuse », et
que si vous approuvez notre dessein, qq paroles de vous détermineront de part et d’autre les
convictions nécessaires. L’essentiel est que les bases de notre coopération soient posées, et je me
réjouis d’avoir pu m’y employer pendant ce séjour au Caire.
D’autre part, quant à l’idée même du « Corpus ismaélien » né d’entretiens amicaux avec Kuentz
et de votre commune ferveur pour ces choses, elle réalise pour Kuentz une idée qui lui est très
chère, celle d’une collaboration entre Teheran et le Caire. Du côté iranien, il y a ceci : les grands
docteurs d’avant la scission sont presque tous des Iraniens. Nous avons ici même deux Nâsîr-é
Xosraw inédits (j’espère avoir par Porcher ceux, même apocryphes, de Léningrad.) im A.Y.
Sejestânî en persan ; saut de page]
Page 4 :
Un ex de الرسالة الجمعةet je m’intéresse moi-même passionnément à ce mouvement d’idées,
aussi essentiel à l’histoire de la pensée religieuse en Iran que vos Ishrâqîyûn, qui en sont les
proches parents. (Sadighi qui n’est plus secrétaire de l’université semble aussi se lancer dans ces
études). Au Caire on a le dépôt Kraus ; le travail de Kamil Ḥossayn, et le merveilleux outil qu’est
l’imprimerie de l’IPAO. Kuentz doit pouvoir y consacrer un budget, et je suis sûr que soutenu par
une bonne amitié, ce travailleur si scrupuleux doit arriver au stade de la réalisation. D’autre
part, vous m’avez dit posséder vous-même un majmuʿa de 13 risâlé de Ḥamîd Kermânî. N’est-ce
pas le moment si heureux de passer aux grands projets ? (Si votre temps est surhumainement
surchargé, comme je ne le sais que trop, je suis tout prêt à vous aider, à vous faire le gros œuvre,
aidé s’il le faut d’un ami ici, et à vous laisser le soin de la supervision définitive. Le voudriez-
vous ?) Nous avons pensé que cette idée d’un Corpus ismaélien publié par l’Inst. franç. d’Arch.
orient. du Caire et l’Inst. franco-iranien de Teheran, vous sourirait beaucoup aussi. C’est à cette
fin que j’ai emprunté les Ism. 1 à 3 du Nachlass, pour préparer les œuvres de A.X. Sagistânî
(auxquelles j’ajouterai le traité persan de M. Taqawî). Nous avons pour Teheran établi notre
budget de publications en prévoyant par nombre de feuilles ; il sera loisible de disposer par ex.
de 10 à 15 feuilles pour participer en commun avec Le Caire à un premier volume ou fascicule
(Camborde aussi tout à fait d’accord).
Je me propose ensuite de passer à l’étude approfondie (à moins que vous n’ayez vous-même
d’autre vue, mais là encore votre ثاگردidentifie ses efforts aux vôtres) de الرسالة الجامعة, tant
l’histoire religieuse de l’Iran (-Egypte - Yemen) apparaît dès lors sous un jour nouveau. Le
pauvre Kraus a laissé un dossier considérable de notes sur les اخوان الصفا. Nous pourrions les
utilisez directement à cette fin, sans plus attendre. Une introduction ne manquera pas de dire
toujours la dette que nous avons envers votre pauvre ami pour le matériel recueilli par lui.
Tout cela n’arrive pas à bien vous dire tout ce qu’il faudrait sur ces projets. Il aurait fallu que
nous fussions ensemble au Caire. En tout cas, Kuentz pense vous mettre au point un tas de
choses. (K. Ḥ est en relations suivies avec Ivanof ; il doit en obtenir les copies qu’il désire. C’est
excellent. Il me dit aussi de faire attention parce qu’Ivanof n’aimerait pas beaucoup les français.
Surprenant. Est-ce exact ? – que me conseillez-vous de suggérer à Hamdanî pour rentrer en
relation avec lui, surtout s’il est « rentré en grâce » ? Simplement, pour commencer, l’informer
que nous ouvrons un Institut à Teheran ? ).
II
Pour l’ensemble du Nachlass, j’aurais voulu vous le commenter de vive voix, tant il abonde en
matériaux divers, en intentions esquissées dont je puis, certes, recueillir et prolonger un bon
nombre. Tout ce qui touche au complexe Jâbir Shî’a est pour moi d’un intérêt essentiel, tant le
pauvre Kraus m’en avait parlé. Cependant, ce que je mets au premier plan, ce sont les
conversions religieuses ; et beaucoup moins saut de page].
Page 5 :
l’intérêt technique comme tel de « l’histoire des sciences » ? Sans-doute, P. K. Paul Kraus] se
réservait-il pour le 3e volume. De celui-ci malheureusement nous n’avons même pas d’ébauche (rien
que l’entête sur les « Dignitaires » dans le BIFAO). En effet il lui eût fallu étudier toute la littérature
ismaélienne accessible, et à mon avis l’alchimie ultérieure (celle de l’énorme12 Jildakî), et enfin celle
des Shayseis13 ici en Iran. J’ai l’intention de poursuivre ce programme, surtout si les H.E. me servent
de cadre.
Mais avant de parler plus spécialement se Jâbir et de l’alchimie, voici en gros comment m’apparaît
l’aspect du Nachlass. Il y a :
A) Les documents – photocopies, copies à la main, pouvant être utilisées directement.
12
Terme difficile à déchiffrer
13
Terme difficile à déchiffrer
B) Le matériel de notes et d’ébauches (dans lequel figurent aussi çà et là des photocopies) d’un
degré d’utilisation variable.
Pour A) 1°/ on ne peut guère considérer comme achevé et presque prêt pour l’impression, que le
matériel de ce qui eût été le T. II des œuvres de Zakarîyâ Râzî (1/6, 11, 134, 141 [4e], 291). Il y a copie
presque prête du كتاب الشكوكet des notes à utiliser (polémique de Abû Ḥakîm Râzî à poursuivre ;
belle et délicate tâche). Notre ami Badawi (dont je vous ai dit combien j’avais été heureux de faire la
connaissance) pourrait se charger de ce délicat travail. Il est bien armé pour cela (mais ne semble
pas emballé par l’idée de publier dans la Coll. de la Fac. des lettres du Caire !).
Votre avis aura là-dessus l’importance capitale et décisive. Je ne me suis naturellement permis que
d’ouvrir des hypothèses.
2°/ Il y a ensuite un matériel énorme de copies de l’Aristote arabe. Tte Toute] la logique (26)
(intéresse le P. Anawati). In partibus animalium (24/25) ( سر االسرار29) (peut-être Pérès ?).
3o/ Il y a une dizaine de blocs contenant copie de 9214 risâla d’al-Kindî (59/68). Capital
d’intérêt (attention cependant : Badawi m’a dit que Xodeiri aurait l’intention de publier quelque
chose comme cela dans sa collection. Mais quand ?).
4 o/Il ya toute une bonne copie des مباحثاتd’Ibn Sînâ (23) et le commentaire sur la ثولوجيا
(45). Intéresse beaucoup aussi P. Anawâtî.
5 o/Il y a 7 blocs, copie de la traduct. Arabe par Thabit b. Qorra de l’Arithmétique de
Nicomaque de Gérasa (143/149). Là encore peut-être Pérès ?
Tel est (à côté d’autres petites choses) ce qui peut être utilisé directement. Pour ce qui suit,
cela devient beaucoup plus délicat. C’est un matériel d’ébauches mêlé de photocopies ou de copies.
D’un intérêt capital, mais à mettre en œuvre. C’est ce qu’il y aura à faire. On ne peut plus faire
exister ce qui aurait dû être. On peut utiliser et prolonger, en rendant au début de ce que l’on
publiera, un pieux hommage à l’ami dont l’accablant travail aura rendu possible ce que l’on aura soi-
même tenté de poursuivre. saut de page]
Page 6 :
Pour B) 1°/ C’est ainsi que je parlais plus haut de Jâbir. Il faut en somme se l’assimiler
complètement de nouveau soi-même. Outre les textes publiés par le P. K. (et dont j’avais traduit une
partie en français avec lui) les œuvres majeures dont photocopies se trouvent dans le Nachlass
( كتاب ال خواص106) ( كتاب البحث110 et 168). Outre cela, les notes éparses dans les dossiers
(112/114/116) et notamment la rédaction allemande du Jâbir primitif, tel que P. K. le conservait vers
1933, et insistait déjà beaucoup plus sur les conversions religieuses. J’y associe pour ma part deux
groupes de thèmes, parce que tout cela tend vers la problématique religieuse de l’iran (et qu’il est
normal que je songe à elle d’abord !)
α) tout ce qui a trait à Baliras (30, 31 [3o], 40 etc… traités où il y a tant de noms d’anges ! ) ou
aux groupes complexes touchant au manichéisme (V.g. Nazzam, 192) ; les tentes de Miskôye (37,
141).
14
Ou 32 ?
β) en général tous les petits textes alchimiques inédits (196) et dans le Plato arabus inédit ce
qui a trait à l’alchimie (les ارابيع, 27, 28, ) notamment les مصححاتdont P. K. laisse une traduction
allemande (90) que l’on n’aurait qu’à suivre pour une traduction française. Le texte est assez
attachant. Je l’avais moi-même étudié et filmé à Istanbul (Ragip 965). Enfin Ibn Wahshîya (99).
Voilà pour ma part tout le domaine que je serai heureux d’assumer ou de prolonger, parce
que d’un bout ou de l’autre, on sort de l’Iran ou l’on y revient, et que ce sont précisément les thèmes
que je voudrais organiser dans mes recherches futures ; et c’était tout le fond de mes entretiens avec
le pauvre Kraus. J’ai mis un tas d’autres petites choses (par ex. risâla d’Abû’l Ḥassan ‘Amirî (141 [4°],
195) que j’avais de mon côté travaillé à Istanbul, en vue de la donner au Bulletin de Damas !)
Mais il reste en dehors de cela tant et tant de choses : v.g.
2°/ tous les dossiers qui concernent Ḥossayn ibn Ishq, le problème des traducteurs, la
formation de la science gréco-arabe (mathém. mathématiques], médecine). Kuentz m’a dit que vous
auriez l’intention de faire venir qq. quelques] temps Perès au Caire. N’avez-vous pas l’impression
que c’est ce domaine si complexe qui pourrait particulièrement lui être confié ?
3°/ Il y a tout le matériel rassemblé pour l’édition de Jâḥez (198/208)
4°/ Toute la masse d’études sémitiques, auxquelles P.K. était revenu à la fin. Mais sur ce
point M. Kuentz a déjà entrepris de sauver ce qui était déjà tout proche de pouvoir être publié.
5°/Il y a les « Varia » qu’il faudrait analyser un ĉ ms15 Par ex. un dossier passionnant sur
Hamza Isfahanî et les vieilles écritures iraniennes (268). Ébauches poussées assez loin. On a eu ici à
Teheran bp beaucoup] d’engouement pour ce texte (ms. manuscrit] à la Madrassa Mernû16).
Il….saut de page]
Page 7 : faudrait en faire qqch quelque chose] le plus vite possible par ex. exemple] pour nos
« Studia Iranica ». C’est un domaine un peu délicat pour moi. Ne croyez-vous par qu’à l’occasion
Pérès pourrait y déployer son érudition ? (sinon ici M. Qazwini ? )
6°/ Il y a encore pas mal de choses sur le Shîʿa, v.g. 273, 277, 283.
J’y prends beaucoup d’intérêt. Mais je crois que précisément vos recherches portent
actuellement sur certains de ces textes (Shalmaġânî etc…) vous en jugerez vous-même.
J’ai essayé dans ces quelques pages, Mon cher Ami, de vous mettre en main tout le fruit de
ces 3 semaines passées au Caire. Elles ont été incroyablement fécondes. J’aurais voulu vous en parler
de vive voix, et ce qu’il y a sur ces pages est très insuffisant. Vous aurez en tout cas les éléments
principaux de mes entretiens avec Kuentz, marqués d’une si amicale entente. J’attends avec anxiété
de savoir ce que vous pensez de notre projet de Corpus, ce que vous me conseillerez et, si vous
approuvez, je suis sûr de votre aide. Ce serait à côté des autres publications décidées, un beau
démarrage pour votre Institut de Teheran.
Parmi vos jeunes collègues du Caire, j’ai été heureux de connaître quelques figures très
sympathiques, notamment M. Daumas qui nous a communiqué toute son ardeur pour le copte ! Je
crois qu’il fera de magnifiques travaux. Je vous ai dit dans mon dernier petit mot tous ceux que
j’avais été heureux de connaître au Caire.
15
Lettres difficiles à déchiffrer.
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Terme difficile à déchiffrer.
Si vous y restez quelques temps, nous aurons le temps de correspondre par avion. Ici, accueil
chaleureux des amis iraniens. Soleil et neige. N’étaient les affres des emménagements et des
déménagements, tout serait au beau ! - Ghishman est à Suse.
Je termine rapidement, afin que cette lettre réussisse à attraper un avion. Puissiez-vous vous
trouver un petit moment dans le calme d’al-Munîrah pour m’écrire ce que vous pensez de tout cela.
Je vous écris le jour de Noël. J’en suis encore plus heureux de vous dire combien je me sens – nous
nous sentons, Stella et moi, en communauté de travail spirituel avec vous. En vous adressant tous
nos vœux, je vous redis ma plus intime et dévouée affection.
Henry Corbin
P.S. I. N’oubliez pas votre Rûzbêhân ! J’ai correspondu du Caire avec ce bon Fritz Meier, très
chaleureux.
II. C’est un plaisir de respirer actuellement l’atmosphère de Teheran. Les cœurs iraniens
sont en fête, et l’on respire l’allégresse. Nombreuses manifestations. Le dénouement fut d’une
rapidité pathétique. Vous devinez bien que, pour que la décision d’agir avec cette rapidité fut ?]
prise, il fallut que de fermes-contre-assurances fussent expressément, et même dramatiquement,
données d’autre part. Elles le furent un soir. Mais enfin il fallait que quelqu’un prît la décision. Ce fut
notre jeune Roi qui la prît, avec une audace extraordinaire. …saut de page]
MOTS CLÉS
Mystique musulmane, Louis Massignon, Ḥusayn b. Manṣūr al-Ḥallāj, orientalisme, posture herméneutique,
subjectivité.
ABSTRACT
Born from epistemological questions about the way in which the concepts conveyed by research cut out the real
and about the place of subjectivity in the academic study of religion, this thesis analyzes Louis Massignon’s
(1883-1962) vision of Muslim mysticism. It highlights in particular the hermeneutic posture of this researcher who,
after having demonstrated the Qur’anic origin of Sufism, makes the figure of al -Ḥallāj (d. 309/922) the paradigm of
holiness in Islām.
The analysis shows that his vision of the studied reality depends on his own spirituality: he perceives authentic
mysticism as a path of asceticism, of purification through suffering. At the heart of the mystical union, the mys tic
becomes the witness of God. To this path, he opposes that of Ibn ʿArabī (638/1240), in which he perceives the
influence of Neoplatonism as an alteration of primitive ascetic purity. The purest mysticism is, in his eyes, a
mysticism of annihilation (fanā’) in which the inconsistency of the human being renders them unworthy to endorse
the divine attributes and to know the state of subsistence (baqā’).
His quest, driven by existential questioning, illustrates the difficult reconciliation between the quest for “truth” and
the quest for “Truth”. This study shows the extent to which the researcher’s subjectivity supports research and
hinders it at the same time. It suggests, in order to construct the conditions of understanding, that it is important to
become aware of the peculiarity of one’s hermeneutical situation, to state one’s intention, to question one’s
conceptual categories, to maintain a critical distance from one’s work, and to wonder about one’s practice in a
reflexive way, so that subjectivity no longer deforms reality, but illuminates and reveals it.
KEYWORDS
Muslim Mysticism, Louis Massignon, Ḥusayn b. Manṣūr al-Ḥallāj, orientalism, hermeneutic posture, subjectivity.