Les Testaments Des Douze Patriarches. Ec
Les Testaments Des Douze Patriarches. Ec
Cet essai est la traduction et l’adaptation d’un travail de Séminaire réalisé en hébreu
et en anglais, sous la supervision des professeurs David Flusser et Michael Stone,
dans le cadre d’un programme intensif d’études pour l’accès direct au doctorat en
dispense de maîtrise de l’Université Hébraïque de Jérusalem (années 1980-1981),
qui incluait les cours et travaux pratiques suivants : « Les juifs dans la polémique
pagano-chrétienne » ; « Les Pères de l’Eglise grecs » ; « Les Pères de l’Eglise
latins » ; « La place de Jésus dans le Judaïsme » ; « Les sources juives de
l’Evangile » ; et un séminaire annuel intitulé « Textes chrétiens pour servir à la
compréhension du Judaïsme ».
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Sommaire général
1) Israël
a) Joseph
b) Ephraïm et Manassé
2) Juda
V. Conclusion
I. Introduction
V. Nouveau Testament
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Appendices
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Introduction
L’étude qui suit est née d’un besoin d’éclaircissements nécessités par un travail de
Séminaire sur les Testaments des Douze Patriarches, dirigé par le Professeur
Michaël Stone, de l’Université de Jérusalem, en 1978-1979.
Désireux de m’attaquer au problème de l’énigme littéraire, quelque peu irritante, que
constitue le Testament de Nephtali hébreu, je m’étais vu mettre en garde par le
professeur Stone sur la difficulté de l’entreprise, étant donné le peu d’attention
accordée à ce problème par les chercheurs, et, par voie de conséquence, l’absence
de documentation spécifique sur le sujet. Comme je pus m’en rendre compte par la
suite, je sous-estimai largement l’ampleur de la difficulté et l’étendue de l’entreprise.
Celles-ci m’apparurent à l’issue d’une consciencieuse analyse textuelle comparée, et
d’une analyse des thèmes littéraires, dans lesquelles j’insistai fortement sur les
différences et les matériaux originaux dans chacun des deux versions du Testament
de Nephtali.
Les premiers résultats auxquels je parvins étaient tellement différents des
conclusions et des hypothèses de chercheurs éprouvés comme M. de Jonge et
surtout Th. Korteweg, auteur d’un article consacré entièrement aux deux versions de
ce Testament 1 que je me vis dans l’obligation de vérifier les données qui ressortaient
de mon enquête, en les confrontant avec les étranges et fréquentes allusions aux
tribus, qui avaient, depuis longtemps, attiré mon attention tant dans la littérature juive
que dans les œuvres chrétiennes. J’avais particulièrement été frappé par le retour
extrêmement stéréotypé, chez les Pères de l’Eglise, du thème de Joseph, image du
Christ ; mais surtout, et plus encore, par l’utilisation qu’ils faisaient d’Ephraïm comme
type du nouveau Peuple de Dieu, dont les myriades chrétiennes rejetaient dans
l’ombre les misérables millions d’un Manassé, censé représenter le judaïsme.
Comme en contrepoint, me revenaient les surprenantes attaques rabbiniques contre
Joseph. En tant que personne privée, d’abord (p. ex., sa pureté mise en cause dans
l’affaire de l’épouse de Potiphar ; son orgueil, si opposé à ce que la tradition - tant
juive que chrétienne - nous présente de son humilité ; son agressivité à l’égard de
ses frères et son ambition démesurée, si contraires à ce que nous connaissons de sa
patience et de sa miséricorde). En tant qu’ancêtre éponyme des tribus du Nord,
ensuite : dans ce dernier cas les attaques atteignaient une violence inouïe, que
pouvait certes expliquer la responsabilité du terrible schisme politico-religieux, qui
était imputée à l’Israël du nord, mais dont le ton et la fréquence invitaient à
rechercher d’autres motifs, à la fois plus subtils et plus profonds, d’une telle hargne,
dans une littérature qui contient, au demeurant, de fort nombreux passages
extrêmement sévères envers Joseph.
1 Intitulé « The Meaning of Naphtali’s Visions, et paru dans M. de Jonge, Studies in the Testaments of
the Tstaments of the Twelve Patriarchs, Leiden 1978, p. 261-290.
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Il m’était déjà plusieurs fois venu à l’esprit, au cours de mes précédentes années
d’études, que nous avions peut-être affaire à une typologie apologétique, et que les
aggadot, dispersées dans la littérature rabbinique, qui témoignaient d’une hostilité
non dissimulée envers Joseph et sa lignée n’étaient peut-être que l’expression
cryptique d’une polémique contre les prétentions chrétiennes visant à 'annexer' les
vertus du Patriarche et les bénédictions prophétiques le concernant, en prétendant y
voir la typologie surnaturelle, mystérieusement conférée par Dieu lui-même aux
événements de la vie de ce vénérable ancêtre, comme préfigurant l’origine illustre du
Christ Jésus, son destin et celui de son Eglise.
Le travail de séminaire évoqué plus haut me donna l’occasion de vérifier l’exactitude
de mes observations antérieures, d’autant plus que le résultat de mon analyse
textuelle comparée des deux versions du Testament de Nephtali, et l’examen détaillé
de leurs thèmes respectifs me confirmaient dans mon intuition que l’agressivité
même de l’anti-joséphisme du Testament de Nephtali hébreu ne pourrait s’expliquer
que comme étant l’expression d’un conflit aigu sur le terrain entre deux
communautés religieuses ou politico-religieuses. Le Testament de Nephtali hébreu
m’apparaissait dorénavant comme un écrit de combat face à un ennemi qui devait
être assez redoutable pour nécessiter l’emploi du procédé pseudépigraphique.
Ne pouvant utiliser tous ces éléments sans être en mesure de les étayer par des
preuves suffisantes, j’entrepris, parallèlement au travail restreint que je m’étais
imposé sur les deux versions du Testament de Nephtali, une enquête beaucoup plus
vaste sur l’"image de marque" de Joseph et de sa lignée dans la Bible et les écrits
postexiliques (deutéronomiques, pseudépigraphiques et apocryphes), les Documents
du Désert de Juda (Qumran), le Nouveau Testament, la littérature rabbinique, et
enfin les écrits patristiques. Toutefois, étant donné l’imperfection des outils de
recherche systématiques alors disponibles, tels que concordances, thesaurus, index
analytiques et onomastiques fiables, tant en matière de littérature rabbinique (sauf
pour le Talmud Babeli pour lequel existait une Concordance, ainsi que pour la
Mishnah, La Tosephta et le Midrashei Sifrei et Sifra, malheureusement fort pauvres
en matériau significatif pour mon sujet), qu’également et surtout en Patristique,
domaine où manquaient et manquent encore cruellement des outils de travail
précis 2. Face à cet état de choses j’ai dû me contenter d’un échantillon fort restreint
(sauf peut-être en ce qui concerne le Talmud et le Midrash) de citations, en me
cantonnant à des passages susceptibles d’éclairer le sujet que je m’étais fixé :
l’image typologique de Joseph en tant que roi et type du Messie chrétien, et la
typologie juive inverse que je soupçonnais être le fruit d’une réaction rabbinique à ce
qui était considéré comme une imposture et une falsification.
J’ai réparti ce matériel en 7 Suppléments ou Appendices 3, comme suit :
Appendice N° 1 : synopse du Testament de Nephtali grec et hébreu (2
versions)
Appendice N° 2 : Analyse Textuelle comparée du Testament de Nephtali
2 Les Tables de citations bibliques dans les ouvres des Pères de l’Eglise, publiées par le C.A.D.F. de
Strasbourg, sont encore en cours de publication ; de plus, malgré leur utilité indéniable, elles sont fort
loin de contenir la totalité des citatons qui figurent en réalité chez les Pères.
3 Les Appendices 1 à 3, ci-après, correspondent en fait au travail de Séminaire précédent, évoqué,
mais le présent travail et le précédents constituant un tout, l’ai estimé plus pratique de rassembler tous
les additifs à la fin du présent travail.
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Voici le sommaire de cette vaste enquête, qui, je le rappelle, ne sera qu’un survol,
malgré certains ‘excursus’ fort détaillés en cas de besoin, sur quelques points précis :
Dans une Première partie (A) intitulée : Typologie de Joseph et de Juda dans
l’Ecriture canonique, je procèderai à un très sommaire examen de la Typologie
respective des Deux Royaumes sous leurs appellations patronymiques classiques :
Juda et Joseph (ou Ephraïm), pour vérifier si s’y fait jour une tendance hostile à
Joseph, et si oui, quelle est son évolution.
Dans une Seconde Partie (B), beaucoup plus vaste, intitulée Typologie de Joseph
et de Juda dans la Littérature Pseudépigraphique, Apocryphe et
Intertestamentaire, avec un aperçu sur la Littérature Rabbinique et Patristique,
j’analyserai successivement l’image de Joseph, telle qu’elle se reflète ou s’exprime
dans chacun des 12 Testaments des Patriarches, en grec, pour chercher à découvrir
s’il en découle une ligne générale homogène, et si oui, si elle est hostile, favorable,
ou mitigée à l’égard de Joseph. Puis je procèderai à un examen similaire à propos
d’un autre Pseudépigraphe, l’Assomption de Moïse, qui contient des passages très
hostiles aux tribus du nord. Suivra un bref survol de la littérature du Désert de Juda
(Qumran) qui utilise allégoriquement le patronyme d’Ephraïm pour flétrir un
adversaire que la recherche n’a encore pas réussi, à ce jour, à identifier avec
certitude. Un très bref coup d’œil sera jeté sur le Nouveau Testament, à propos
duquel on s’interrogera sur les raisons possibles de son insistance sur la notion de
tribu. Le Talmud, le Midrash et les Targumim nous retiendront plus longtemps : nous
y analysons quelques-unes des nombreuses citations pro- et anti-joséphistes réunies
dans les Appendices V et VI ; et nous constaterons la présence assez importante de
courants hostiles à Joseph et à sa lignée, certaines aggadot allant même jusqu’à
insulter sa mémoire et ternir sa réputation personnelle. Enfin, le dernier chapitre de
cette Deuxième partie est consacré aux Pères de l’Eglise. C’est de loin la partie la
plus substantielle du présent travail ; du fait du peu de citations patristiques retenues,
nous les avons choisies fort significatives et analysées extrêmement en détail sous
les quatre aspects typologiques principaux qui s’y font jour : 1) Joseph comme type
de Jésus ; 2) la prétendue double origine davidico-lévitique du Messie Jésus ; 3) la
suprématie d’Ephraïm comme type de l’Eglise ; 4) "Tout Israël sauvé", ou la réunion
des deux Peuples (juifs et chrétiens).
Enfin dans notre troisième et dernière partie C. qui est intitulée ‘Conclusion
Générale’, nous faisons la somme des enseignements des analyses détaillées qui
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Introduction
Le Testament de Nephtali qui nous est parvenu en hébreu s’est vu qualifié par des
chercheurs, au demeurant fort compétents en matière de Pseudépigraphes, de
"vexing problem". Et il faut bien reconnaître que le trait est juste. Ce maigre
document de quelques pages, à allure de pamphlet, rédigé dans un curieux hébreu
de style mishnique, mais où ne manquent pas les aramaïsmes n’a cessé d’intriguer
les chercheurs. Les uns, dans un accès d’enthousiasme aussi intempestif que peu
contrôlé, ont voulu y voir l’original réel du Test. Grec ; d’autres ont admis qu’il pouvait
être une traduction et même une adaptation d’un original araméen ; enfin il est des
chercheurs qui inclinent à y voir une rétroversion d’un testament grec inconnu de
nous.
Mon but, ici, n’est pas de traiter, et encore moins de résoudre le problème épineux
du langage originel de ce récit, ni de statuer sur sa qualité d’original, ou de copie plus
ou moins conforme ou falsifiée de quelque hypothétique texte primitif.
La présente étude s’origine à un travail universitaire de deuxième cycle, dans le
cadre d’un Séminaire sur les Testaments des 12 Patriarches, dirigé par le Professeur
Stone, de l’Université de Jérusalem, en 1979-1980. Elle avait pour objet de tenter
d’élucider à quel milieu appartient ce curieux pamphlet anti-Joséphiste, et contre quel
groupe, secte ou Eglise il était dirigé.
J’avais d’abord procédé à un travail de critique textuelle comparée entre les deux
versions de ce Testament de Nephtali, la grecque et l’hébraïque, pour tenter d’établir
(ou de réfuter) s’il pouvait effectivement s’agir de deux versions d’un même texte.
Pour ce faire, je m’étais particulièrement attaché à analyser les différences textuelles,
et surtout les passages propres à chacun des documents, ou les versions
radicalement différentes du même motif. Cet examen fait l’objet des Appendices I, II
et III (1) ; il est suivi d’une analyse des ‘Suppléments’ propres à chaque Testament
de Nephtali, puis d’une analyse de contenu, visant à rendre compte des courants
théologiques et spirituels qui se font jour dans les deux versions ; la Conclusion tente
de statuer sur la nature, l’origine et le but du Testament de Nephtali hébreu, à la
lumière des éclaircissements apportés par les analyses précédentes.
On ne trouvera pas, dans cette étude, un historique de la découverte du document
hébreu appelé Testament de Nephtali, ni des réactions qu’il a suscitées dans les
milieux spécialisés, ni même des différentes éditions dont il a été l’objet. Ces
éléments figurent en général, de façon plus ou moins détaillée, dans les différents
travaux, ou éditions, consacrés à Nephtali hébreu par Charles, M. de Jonge, Gaster
et autres chercheurs. Dans mon travail d’alors, je prenais surtout en considération
l’article solide et nuancé de Th. Korteweg, publié dans le volume "Studies on the
Testaments of the Twelve Patriarchi", édité par M. de Jonge (Leiden, 1978, pp. 261 à
290). Toutefois, mon étude n’était, en aucune façon, une ‘réponse’ à cet article, que
je trouvais remarquable, et dont la démarche me semblait juste et pondérée. Je ne
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faisais que m’y référer à propos de certains points qui ne me paraissaient pas avoir
reçu tout l’éclairage qu’ils méritaient. En fait, ma méthode était tout autre. Elle visait à
reprendre le problème à l’origine, sur une base beaucoup plus élargie. A l’époque, la
recherche sur ce point précis de la vaste littérature concernant les Testaments des
12 Patriarches était plutôt modeste, pour ne pas dire, quasiment inexistante. A part
l’article cité de Th. Korteweg et de fréquentes et judicieuses remarques de M. de
Jonge au hasard de nombreux articles, dans ces années-là, il n’existait pas d’étude
magistrale, ni même de monographie dignes de ce nom sur le sujet.
Un mot, à présent, sur la méthode adoptée dans cette étude. Le travail de Séminaire
qui en était à l’origine ayant éveillé ma curiosité sur l’étrangeté des Testaments des
Douze Patriarches, en général, et sur celui de Nephtali, en particulier. J’avais
rapidement compris qu’il était impossible et, en tout cas, peu sérieux de prétendre
jeter quelque lumière que ce soit sur l’‘énigme littéraire irritante’ que constitue le
Testament de Nephtali hébreu, sans élargir considérablement le champ des
investigations. De nombreuses lectures fort diversifiées au cours de mos années
d’études antérieures, tant dans le domaine des sciences juives que dans celui du
christianisme, m’avaient mis en contact avec des thématiques fort semblables et
parfois parfaitement identiques (ou diamétralement antagonistes) à celles que l’on
peut trouver dans la littérature rabbinique (Talmud, Midrash et Aggadah), où
s’exprime une hostilité à Joseph et à sa lignée, parfois exprimée en termes insultants
pour sa mémoire. Mes questions à ce sujet, posées à quelques spécialistes de la
littérature rabbinique étaient restées sans réponse satisfaisante. Ces chercheurs
avouaient qu’il n’existait que des hypothèses, le plus souvent peu convaincantes, et
ils regrettaient qu’aucun doctorant n’ai choisi de s’attaquer à ce sujet. Je n’étais pas
non plus candidat à une recherche de cette envergure, occupé que j’étais alors à
parfaire le cycle de mes études comparatives. Néanmoins, je me mis au travail en
me fixant des limites strictes, comme on le verra plus loin.
Dans un premier stade, je constituai un florilège (non exhaustif) de textes bibliques,
apocryphes, sectaires, néotestamentaires, rabbiniques et enfin patristiques, où
l’image de Joseph (ou Ephraïm) est utilisée à des fins apologétiques et/ou
polémiques, et je les analysai sommairement, dans l’espoir d’y repérer des lignes de
force, susceptibles de fournir la base d’une interprétation plus générale, mon intuition
étant que ces strates littéraires polémiques reposaient sur une tradition tenace et
probablement ancienne et vénérable.
Dans un second temps, ma recherche de la nature du conflit religieux qui avait
donné lieu aux durs propos qu’on lira en son lieu, m’a amené à procéder à une étude
complémentaire consacrée à la typologie de la notion de tribu comme arme
apologétique. Son titre résume la thèse qui sous-tend ce travail : ‘Un seul Bois’ :
"Juda et Joseph’. Prolégomènes à l’étude de la typologie et de la symbolique
de la notion de tribu dans la littérature Juive, comme réponse à la théologie
patristique de la substitution".
Enfin, dans la Conclusion générale du travail élargi en question, rédigée
postérieurement, j’intègre les résultats de mes deux enquêtes dans un cadre plus
vaste : celui d’un essai de mise au jour d’un phénomène qui paraît avoir échappé
jusqu’à ce jour à la perspicacité des chercheurs, tant juifs que chrétiens : l’utilisation
polémique systématique des ancêtres glorieux du judaïsme, revendiqués, à juste
titre, comme un bien propre par le judaïsme, mais âprement disputés par la jeune
confession chrétienne, avide de racines et de prophéties interprétées comme la
concernant, elle et son Messie Jésus.
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B. Analyse textuelle
Une analyse des ‘suppléments’ (1) propres à chaque Testament, même si elle est
effectuée de façon superficielle, révèle une intention rédactionnelle très nette.
- lignes 12-14 : Joseph répond à son père avec superbe et presque avec mépris. Il
refuse catégoriquement d’obéir à son injonction et se moque de l’ambition de ses
frères qui veulent siéger dans le ciel, eux qui ne sont que des hommes.
- l. 26-36 : C’est le passage le plus dur contre Joseph. Il frappe Juda et lui arrache
les tribus (l’allusion au schisme déclenché par Jéroboam, descendant de Joseph, est
transparente), et la conclusion et la conséquence de cet acte sont : la dispersion des
tribus aux quatre coins du monde.
- l. 42-45 ; 47-48 ; 50-56 ; 58-64 : Ces longs ‘suppléments’ constituent en fait, une
description détaillée qui – comme l’ont remarqué plusieurs chercheurs – sont
cohérents avec l’ensemble du récit, et même sont nécessités par l’événement décrit,
à savoir le naufrage du bateau des tribus d’Israël qui, dans le Testament Grec n’est
guère explicable. A la ligne 64, nous est fournie la cause du naufrage : ... « (et
Joseph ne guida pas le bateau comme l’avait préconisé son père et comme
l’enseignait Juda) ». Ce qui renforce notre constatation fortement négative à l’égard
de Joseph de Nephtali Hébreu.
- l. 75-82 : Sur le plan littéraire c’est le passage le plus significatif en matière de
tendance anti-Joséphiste. Joseph y est tenu, bien entendu, pour responsable du
naufrage du bateau et de la dispersion des tribus. Jacob répare les dégâts, mais non
sans réprimander très durement Joseph. Trois mots sont utilisés ici, qui ont, sans
aucun doute, un caractère symbolique et ont été choisis par l’auteur en fonction de
son intention générale : déprécier Joseph en tant qu’ancêtre du Royaume
schismatique du Nord : ... (se révolter, jalouser, ne pas recommencer). Le verbe ‘se
révolter’... a des parallèles, tant dans l’Ancien Testament que dans les
deutérocanoniques et les pseudépigraphes (cf., p. ex., la Sagesse de Sirach, 47, et
Ben-Sira hébreu 47, 36 ; II Rois 17, 7, 21) mais le parallèle le plus suggestif est, sans
aucun doute II Ch 10, 19 : ... (‘Et Israël se révolta contre la maison de David jusqu’à
ce jour’), et également Osée 8, 1 : ... (‘parce qu’ils ont violé l’alliance et se sont
révoltés contre la Torah’). On notera, dans le premier cas, l’actualisation : ... et dans
le second la connotation religieuse du schisme :...(ils ont violé l’alliance). Nous y
reviendrons. En ce qui concerne le terme ... (être jaloux) là aussi nous avons des
parallèles tant vétérotestamentaires que midrashiques, en voici deux exemples : Is
13, 14 : ... (‘Alors la jalousie d’Ephraïm [?] et les ennemis de Juda seront anéantis.
Ephraïm ne jalousera plus Juda et Juda ne sera plus hostile à Ephraïm’ ‘Et Juda
s’approcha de lui’ ‘les anges de service se dirent l’un à l’autre Descendons pour voir
un taureau et un lion qui s’affrontent comme cela se passe dans le monde, le taureau
a peur du lion, et maintenant, le taureau et le lion s’affrontent face à face, et la
jalousie entre eux durera jusqu’à la venue du Messie.’). Nous retrouvons ici ... de
façon assez inattendue l’actualisation qui figure en Ch ...(et maintenant) et il paraît
bien difficile d’admettre que le rédacteur ou éditeur du Tanhuma expose une
situation actuelle, c.-à-d. remontant au Moyen-Age, sans doute nous transmet-il une
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ancienne tradition, telle qu’elle se reflète dans les sources qu’il a consultées pour
réaliser son anthologie.
Pour le dernier terme... (tu ne recommenceras pas) [?], le jeu de mots est très cruel.
Il nous est connu par la Bible, Gn 30, 24 : ... (‘Et elle le nomma Joseph en disant :
Dieu m’ajoutera ... un autre fils). Il semble ne faire ici aucun doute que l’auteur... anti-
Joséphiste du Testament de Nephtali n’a pas hésité à parodier méchamment cette
étymologie biblique populaire positive pour la transformer en une mauvaise
réprimande au détriment de Joseph.
- l. 91-96 : C’est l’estocade finale que nous avons analysée en détail dans notre
‘Analyse Textuelle Comparée’ Appendice II pp. 10-12. Elle comporte un lapsus fort
intéressant qui, à notre avis, trahit l’intention générale de tout ce Testament, sur
laquelle nous sommes revenu à maintes reprises, à savoir qu’en fait, pour notre
auteur, Joseph n’est attaqué qu’en tant qu’ancêtre des dix tribus schismatiques du
nord. Fait surprenant et, il faut bien le reconnaître, inhabituel, autant que nous
sachions, dans la littérature juive, les défauts des fils sont projetés a posteriori sur
l’ancêtre éponyme, sans doute afin de mieux réduire à néant les éventuelles
prétentions à une origine patriarcale glorieuse des dites tribus du nord. Le lapsus
consiste dans l’expression (1)... (Fils de Joseph ou ‘membres [de la tribu de] Joseph’)
l. 95 :... (‘C’est à cause de la perversion des Fils de Joseph que vous êtes exilés et
dispersés parmi les nations’).
En fait, là nous paraît résider le secret ressort de cette attitude surprenante d’anti-
Joséphisme. Il semblerait que notre auteur veuille réduire à néant la généalogie
glorieuse des descendants des tribus du nord, en démontrant que les défauts
typiques du Royaume schismatique : la jalousie à l’égard de Juda et l’ambition
démesurée de devenir, lui et lui seul le souverain des 12 tribus, l’orgueil et la
désobéissance qui mènent au schisme et causent la dispersion et l’exil des Fils
d’Israël étaient déjà en germe chez l’ancêtre éponyme. Nous reviendrons en détail
sur ces points dans notre Conclusion Générale.
b) des détails sur Joseph et sur ses frères (après que soit apparu un taureau)
– l.19 les 9 autres frères (c.-à-d. à l’exception de Lévi et Juda) veulent s’emparer du
taureau de Joseph, sans succès. (tandis que Joseph chevauche le taureau).
– l. 23-25 Un écrit apparaît qui annonce l’exil des 12 tribus.
- l. 67 Joseph s’enfuit dans un canot.
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- l. 68 les frères sont répartis sur 10 planches (Lévi et Juda étant sur une seule
planche).
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tentative des 9 frères de s’emparer du pouvoir (le taureau) est plutôt une velléité :
Joseph, souverainement, s’élève dans les hauteurs sur son totem.
C. Analyse de contenu
Cette analyse succincte de la structure thématique comparée des deux récits intitulés
Testaments de Nephtali, et conservés, l’un en grec, l’autre en hébreu, révèle
plusieurs éléments, dont certains sont capitaux non seulement pour aider à
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l’élucidation de cet antagonisme à l’égard de Joseph dans Nephtali Hébreu (qui reste
à ce jour une question controversée et non résolue) mais également pour éclairer le
milieu spirituel et religieux qui a donné le jour à cette littérature des Testaments en
général et de ceux des Patriarches en particulier.
Cet antagonisme existe, il est même criant dans Nephtali Hébreu, et il est bien
tentant de supposer qu’il en était ainsi dans le ‘Ur-Text’ qui malheureusement n’est
pas entre nos mains et n’a peut-être jamais existé. On comprend aisément que les
tenants de la thèse d’un original hébreu traduit et adapté en grec auront tendance à
soupçonner le traducteur d’avoir expurgé l’original de ses éléments anti-Joseph (1).
Sans vouloir – ni pouvoir – trancher ici sur la question de l’original (grec, hébreu,
araméen ?...), il paraît légitime d’affirmer que, quand bien même nous serions fixés
sur la réalité de la nature anti-Joseph du T. de Nephtali original, nous ne serions pas
plus avancés pour ce qui est de l’élucidation de cette tendance, et la compréhension
de son but et de l’auditoire auquel cette œuvre était destinée.
Contrairement à ce qu’ont affirmé trop vite certains chercheurs, le T. de Nephtali
Grec est parfaitement cohérent sans les passages anti-Joseph. Les obscurités (1) – il
y en a – sont tout simplement inhérentes à une narration de rêves, où la logique
cartésienne n’a décidément aucun rôle à jouer, et d’ailleurs, elles sont monnaie
courante dans la quasi-totalité des écrits sectaires mystico-apocalyptes et, cela va de
soi, dans les Apocryphes et les Pseudépigraphes.
La conclusion méthodologique qui s’impose, si l’on admet, au moins provisoirement,
nos prémisses, est qu’il faut traiter chacune des ‘versions’ séparément, et justement
sans les considérer comme des ‘versions’ d’un même texte, mais bien comme deux
anthologies de traditions patriarcales sélectionnées et adaptées sur le plan
rédactionnel et littéraire, dans un but précis, par deux rédacteurs différents,
appartenant peut-être à deux milieux radicalement antagonistes.
Nous irons même plus loin : à notre avis, il n’y a pas à comparer les deux rédactions
pour apprendre de l’une sur l’autre, à moins qu’on ne soit convaincu qu’elles
appartiennent au même milieu et que l’une est une déformation ou un texte mutilé de
l’autre ou d’un original commun, ce que personnellement nous n’inclinons pas à
penser.
Et nous insistons sur ‘original commun’, car, trop souvent – nous en avons-nous-
même fait l’expérience affligeante – certains chercheurs ou théologiens ne font pas
suffisamment attention à la différence entre matériaux originels communs et source
écrite commune précise, ou, pour employer l’expression allemande tant prisée des
amateurs de sources, ‘Ur-Text’.
Il ne fait guère de doute que, tant ce qui concerne les Tesaments des 12 Patriarches,
en général, que pour ce qui est des deux Nephtali (hébreu et grec), leurs matériaux
originels soient communs, mais s’ils le sont c’est à peu près de la même manière que
les lettres qui composent une mauvaise chanson populaire italienne sont les mêmes
que celles des stances les plus sublimes de Dante Allighieri. Toutefois, dans le cas
présent (et il faut bien convenir que notre dernière parabole serait insupportablement
outrée si nous osions la rapporter au cas de nos deux Nephtali !), non seulement les
lettres sont communes, mais aussi les paroles, et – faut-il l’avouer ? – souvent aussi,
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converger toutes les attentions sur Celui en qui s’accomplissent toutes les Ecritures,
les Prophètes, qui est l’Alppha et l’Oméga et qui récapitule en lui toutes les
fonctions : celles de Juge, de Roi et de Souverain Prêtre.
Or notre auteur avait devant lui deux pôles messianiques aussi redoutables l’un que
l’autre, symbolisés par deux animaux tout aussi seigneuriaux que dangereux à leurs
heures : le lion (Juda) et le taureau (Joseph). Les traditions en présence ne
permettaient à aucun des deux partis de l’emporter l’un sur l’autre. Pourtant les
Ecritures étaient formelles : le Messie venait de Juda, le sacerdoce, de Lévi, même
Benjamin avait son lot de gloire puisque le temple était sur son territoire ; quant à
Joseph, malgré le droit d’aînesse, les bénédictions fabuleuses de Jacob tant pour lui
que pour ses « myriades d’Ephraïm », et les bénédictions, glorieuses et quasi-
messianiques, de Moïse, point de place pour lui dans l’héritage messianique (1).
Même l’astrologie ne lui sourit pas, en face de Lévi-soleil et Juda-lune le vizir de
Pharaon doit se contenter d’un des 12 signes du Zodiaque, le taureau, un animal – si
redoutable soit-il –, face aux deux grands luminaires !
C’est alors que l’idée géniale fut trouvée. Fut-ce l’invention du Rédacteur des
Testaments ou était-ce déjà une tradition du milieu néotestamentaire ? On ne sait.
Toujours est-il que Joseph fut ‘récupéré’ de façon inattendue et, il faut bien l’avouer,
sublime : il devient la Figure, le type même du Christ Jésus, et ce thème
s’acclimatera tellement dans la spiritualité chrétienne, dès l’aurore du Christianisme,
qu’il a survécu jusqu’à nos jours.
Ainsi la boucle est bouclée. Si nous relisons les Testaments avec ce schéma, tout
prend sa place, comme dans un puzzle soudain terminé ; tout à l’heure encore, le
chaos désespérant, l’envie de tout jeter à la poubelle en déclarant que rien ne colle
ensemble ! Et puis, soudain, voici que le paysage se constitue sous nos yeux,
chaque pièce s’insère harmonieusement, et quand tout est terminé, c’est la
cohérence.
Certes, j’ai tracé là un tableau idyllique. En fait il subsiste encore pas mal
d’inconnues, mais, d’ores et déjà, nous pouvons faire l’économie de ce travail,
harassant et inutile, de forçat de la Formgeschichte Schule appliquée aux
Testaments. Inutile maintenant d’’athétiser’, comme Aristarque ; nos homériques
Patriarches se remettent des mutilations et des excisions des Charles, Philonenko et
autres forceurs de l’Histoire, si soucieux de reconnaître partout leurs Asmonéens ou
leur Maître de Justice, qu’ils finissent par les voir, ou plutôt n’en finissent plus de les
voir, là où ils ne sont pas et ne peuvent pas être.
Notre conception de l’unité d’auteur, et de l’impossibilité littéraire de la théorie des
interpolations doit, bien entendu, presque tout à M. de Jonge, mais notre certitude
totale de l’origine chrétienne de la rédaction des 12 Patriarches est le fruit original de
nos recherches comparatives étendues jusqu’à inclure les Pères de l’Eglise, ce qui,
en bonne méthode historique, pourrait paraître pour le moins aventureux. D’autres
études confirment ou infirment cette certitude qui est la nôtre.
Nous conclurons ce premier point en affirmant qu’il n’y a point, qu’il ne peut y avoir
de tendance anti-joséphiste dans T. Nephtali Grec, pour des raisons de cohérence
interne générale de l’œuvre, comme expliqué ci-dessus. D’autre part vouloir à tout
prix voir dans certaines inconséquences du texte, ou certains silences qui paraissent
inadmissibles quand on pose en face la version hébraïque violemment hostile à
Joseph, une telle attitude part d’un présupposé fatal, mais qui constitue un piège
difficilement évitable : nous possédons un Testament de Nephtali Hébreu qui
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jeune, choisi par le Christ, c.-à-d. l’Eglise ; Manassé : le peuple le plus âgé qui se
glorifie dans la Loi = les Juifs (1).
Un deuxième texte du même auteur reprenait le même thème en ajoutant : " Ephraïm
et Manassé ont signifié en figure les 2 Peuples, nés qu’ils étaient fils de Joseph (2).
Et ces derniers mots détruisaient ma belle spéculation ! En effet, même en admettant
que l’Eglise contemporaine d’Hippolyte au 3ème siècle méditait chaque jour avec
ferveur ce thème symbolique, et même qu’il faisait l’objet de sermons quotidiens
forcés de tommber dans l’oreille de quelque juif, même alors ce n’eût certes pas pu
engendrer ce pamphlet, pour une raison de logique élémentaire : cette spéculation
fait des Juifs aussi, les fils de Joseph (sous le type de Manassé). Donc impossible de
détruire l’image de masque d’un patriarche pieux, vertueux, miséricordieux, et de
plus considéré par les chrétiens eux-mêmes comme l’ancêtre par excellence des
Juifs. Certes une réaction exaspérée au thème lui-même pourrait s’imaginer, mais
elle paraît peu probable, et , en tout cas aucun écho historique ne nous en est
parvenu.
Et de fait, pour qu’une réaction juive pût se faire jour sous la forme d’un rejet et d’ine
détériorisation systématique de l’image de marque de Joseph, il eût fallu que dans
l’enseignement quotidien de l’Eglise ou dans la spiritualité agissante des chrétiens, le
thème de l’Eglise héritière de Joseph opposé à celui du rejet des Juifs descendants
de Juda, fût devenu classique et connu de tous. Or, à notre connaissance, il n’en est
rien.
Autre difficulté pour la thèse du pamphlet moyenâgeux, et elle nous paraît bien plus
grave : c’est la forme adoptée par lui, à savoir une copie, presque conforme, du
Testament de Nephtali. Si donc, on admet la thèse du pamphlet, celui-ci ne pourra
être considéré que comme une parodie du Testament de Nephtali, puisque nous
sommes témoin que les mêmes rêves sont racontés avec un noyau de détails
communs suffisant à la coohérence du récit.
Il reste, bien entendu une autre hypothèse (1), et c’est la voie moyenne. T. Nephtali
Hébreu ne serait ni un original de Nephtali Grec, ni un pamphlet, mais tout
simplement un échantillon ayant miraculeusement survécu sur un ensemble de 12
Testaments (en hébreu ou en araméen) utilisant d’autres matériaux, traditionnels eux
aussi, mais différents de ceux qu’utilisa le Rédacteur Grec.
A première vue, ce serait là une supposition séduisante et raisonnable.. Toutefois
nous verrons qu’elle ne résiste pas à l’examen. En effet, on l’a déjà souligné,
Nephtali Hébreu est disert, très clair, très cohérent, on l’a dit plus haut, il est... trop
clair er trop cohérent ; c’est pourquoi certains chercheurs en ont déduit avec
beaucoup de vraisemblance qu’il s’agit d’une rédaction tardive et élargie d’un noyau
primitif beaucoup plus lapidaire, voire obscur (un peu ce qui se passe entre une
phrase araméenne laconique des Sages quasi-incompréhensible dans ce Midrash
ancien, alors qu’elle est parfaitement compréhensible dans un Midrash plus tardif tel
que Shemot Rabba, exposée qu’elle est en hébreu et avec un luxe de détails
inexistants dans le premier recueil).
Toutefois, là encore les apparences peuvent tromper. En effet beaucoup de
tournures et de formes verbales me paraissent archaïques et semblent témoigner
d’un style assez ancien. Au vrai, il sera impossible de parvenir à un degré
raisonnable de certitude sur la question de l’ancienneté relative de cette œuvre, sans
une analyse philologique méticuleuse, qui reste à effectuer par un spécialiste.
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Mais la preuve négative de l’idée selon laquelle notre Testament serait, dans sa
forme actuelle, l’un des 12 Testaments, différents de ceux dont nous disposons
aujourd’hui – cette preuve nous paraît résider dans le fait qu’il nous faudrait supposer
que furent rédigés 12 pamphlets, et contre qui ? Et pourquoi ? ...
En effet, il paraît difficile d’admettre qu’un ton aussi agressif et une intention aussi
négative à l’égard d’un patriarche, fût, dans un tel ouvrage une exception réservée
au Test. de Nephtali. Si donc on prétend que le Test. de Nephtali Hébreu fait partie
d’un ensemble de 12 Testaments provenant d’un cercle hostile à qui se réclame du
Patriarche Joseph, il faudra s’efforcer de restituer ce ‘milieu’ problématique, sans
document, et en échafaudant supposition gratuite sur supposition arbitraire.
Il me paraît beaucoup plus prudent et réaliste, de voir, dans Nephtali Hébreu,
l’utilisation tendancieuse et polémique (par un opposant à un cercle religieux se
réclamant, entre autres de Joseph), de sources écrites et traditions orales
concernant les patriarches, dans le but de composer un pamphlet visant à discréditer
définitivement le support patriarcal, glorieux et apparemment inattaquable, que
constitue Joseph pour le courant religieux qui se réclame de lui, ou voit en lui le type
de son idéal.
A ce stade, il nous paraît indispensable de préciser ce que nous entendons par
‘sources écrites et traditions concernant les tribus’. De fait on peut se demander si
une telle chose a même existé où si elle ne doit pas rejoindre le ciel empyrée où
planent pour l’éternité d’hypothétiques et imaginaires Ur-texte qui ne se consentiront
jamais à se laisser découvrir dans la Gueniza la plus généreuse et la moins secrète
qui soit !
Nous croyons fermement qu’il existait un ensemble fort vaste de traditions orales
concernant les tribus, en Israël. Devaient s’y côtoyer le meilleur et le pire ; de pures
absurdités ou, au mieux, de naïves légendes populaires y voisinaient sans doute
avec d’authentiques prophéties recueillies de la bouche des Pères des Tribus ou de
leurs descendants. Nous en avons une preuve indirecte (qu’il n’y a pas de raison
d’écarter comme suspecte) dans le Midrash. Nous lisons en effet, dans Bamidbar
Rabbah, Paracha 13, 14 : ... * Une tradition reçue par la tribu de Juda, ses sages et
ses élites, et provenant de Jacob notre père [faisait connaître] tout ce qui arriverait à
chaque tribu jusqu’aux temps du Messie ; et de même était transmis à chaque tribu
ce qui lui arriverait jusqu’aux temps du Messie, par Jacob, leur Père.
Il ne fait pas de doute que l’évêque Grosseteste se fût évanoui d’émotion à la lecture
d’un tel texte provenant de milieux juifs, lui qui croyait tout aussi fermement que
naïvement, que les Testaments des Patriarches, avec leurs incises rédactionnelles
chrétiennes représentaient réellement des prophéties concernant Jésus et son
Eglise, faites par les Pères des Tribus, avant leur mort !
Cet enthousiasme apologétique mis à part, il faut bien reconnaître qu’un tel aveu,
dans un écrit rabbinique, constitue par conséquence indirecte un précieux
‘confirmatur’ de l’existence – et, d’une certaine façon, de l’authenticité – de traditions
orales concernant les tribus, le problème étant, spécialement en ce qui concerne les
Testaments, de trier le bon grain de l’ivraie.
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Dans notre Chapitre A. (1) intitulé ‘La Typologie de Joseph et de Juda dans l’Ecriture
Canonique’, nous avons consacré quelques pages à un problème que nous n’avons
fait qu’effleurer, faute de temps et de compétence nécessaires : je veux parler de
l’existence probable de deux différentes couches rédactionnelles dans les Ecritures,
provenant, semble-til de deux traditions tribales concurrentes qui semblent bien
refléter la traditionnelle rivalité entre l’Israël du Nord (Joseph : Ephraïm) et Juda. Des
chercheurs ont déjà fait la même supposition, mais sans en tirer la conclusion qui
paraît s’imposer et sur laquelle nous nous étendrons plus loin quelque peu. Le point
de cristallisation de cette rivalité se concrétise – entre autres points, mais avec une
ampleur et une intensité inégalées -, sur le problème de la focalisation sur Jérusalem
et sur la légitimité unique de son culte. A son origine, cette insistance avait
certainement pour but l’unité politique autour de David et de sa dynastie ; elle était
renforcée par la traditionnelle rivalité entre les sanctuaires patriarcaux (Béthel, Shilo,
etc.)
Le schisme politique capital entre l’Israël du Nord et celui du Sud avait précipité et
durci ce processus, en cimentant les oppositions du sang sacré des guerres de
religion, dites ‘saintes’. Si bien qu’au retour de l’exil de Babylone, à la faveur de la
ruine du puissant Royaume du Nord entièrement démantelé, les ‘Judéens’, et Ezra à
leur tête, en avaient profité pour ‘bâtir le judaïsme qu’on appellera plus tard
rabbinique et dans lequel le rôle des Scribes et des Prêtres et Lévites ira en
grandissant, jusqu’à constituer, aux alentours de l’ère chrétienne, une véritable caste
théologique et religieuse dirigeante que seul le Pharisaïsme réussira à
contrebalancer quelque peu avant de s’imposer à l’ensemble du peuple, après la
grande Révolte et la destruction définitive du Temple et des structures traditionnelles
de la Hiérarchie religieuse juive.
Or l’époque de floraison la plus intense d’œuvres mystico-messianiques, imprégnées
d’apocalyptique est précisément cette période terriblement trouble qui va de
l’hellénisation forcée entreprise par Antiochus Epiphane, jusqu’à la Révolte de Bar
Kochba. Il semble que ce fut une époque de retour aux sources. Je ne suis pas
pleinement convaincu de la thèse selon laquelle les Pseudépigraphes et les
Apocryphes sont, au mieux de pieuses forgeries et au pire, de furieuses et délirantes
légendes. Il me semble que la plupart de ces écrits comportent un noyau souvent fort
étendu d’authentiques traditions appartenant au plus pur patrimoine israélite. Mais,
comme dit précédemment, le tri entre le bon grain et l’ivraie n’est pas des plus
faciles.
Nonobstant toutes ces mises en garde, il reste que, pour l’historien du judaïsme
comme pour celui de la pensée juive, ces écrits constituent des documents très
riches, même si les données qu’ils contiennent sont d’un maniement délicat. Par
conséquent le Testament de Nephtali hébreu, malgré sa haine visible pour Joseph,
ou justement à cause d’elle et de son emportement presque fanatique, peut et doit
constituer un document d’histoire religieuse, dont il sortira, après un traitement
critique adéquat, une information utile sur une partie mal connue de l’histoire d’Israël
et de la conscience religieuse : Comment le peuple juif, si farouchement attaché à
son unité et à son intégrité se rend-il à lui-même un compte théologique acceptable
du schisme initial, dont son histoire nous montre que la brisure ne s’est jamais
ressoudée malgré les promesses formelles des prophètes.
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On pourrait penser qu’il s’agit là d’un problème d’histoire biblique, ou, à la rigueur,
d’une question concernant la période préexilique jusqu’à la révolte de Bar Kochba.
Ce ne semble pas être le cas. La littérature rabbinique et les œuvres juives
postérieures, surtout celles qui présentent des préoccupations messianiques, voire
des tendances apocalyptiques, contiennent de fréquentes allusion à une foi sans
défaillance en ce qui concerne la réunion de tous les dispersés d’Israël la
réconciliation entre les fils d’Israël, et même, ça et là, le retour des 10 tribus au giron
maternel de la foi juive. On trouve même des textes dans lesquels, sans doute sous
l’influence de Si 48, 10, et de Ml 3, 24), le messie est considéré comme celui qui
rétablit les tribus de Jacob et fait entre eux la paix. Or, il est clair qu’une telle attente
ne correspond pas à la réalité moderne du peuple juif. La notion de tribu aujourd’hui
( sauf en certains cercles rigoureusement traditionnels) joue peu de rôle, pour ne pas
dire aucun, et encore moins peut-on parler, de nos jours, de rivalités entre tribus. Et
qui, à l’exception des découvreurs systématiques de tribus perdues, se préoccupe de
leur réunion ?
Bien des efforts ont été faits par différents chercheurs pour identifier la cause de
cette opposition à Joesph (1). M. de Jonge rapporte la thèse de Philonenko
"According to him the hostile attitude towards Joseph in the Hebrew Testament has
to be explained as a reaction from the praise which is bestowed upon Joseph in our
Testaments. "Mieux encore, c’est le Maître de Justice qu’attaquent les uns et
défendent les autres"[...] After the examples given above it does non seem rash to
conclude that the Testaments, thoudh perhaps not composed by a Christian author
using much Jewish traditional material of all kinds (as I thought in my book),
underwent at any rate a throughgoing christian redaction, and that the christian
redactor(s) is (are) responsible for the picture of Joseph as a type of Jesus-Christ
and as an example for all believers."
A notre avis cette thèse n’est pas recevable. S’il est vrai que l’image de Joseph est
très positive dans les 12 Patriarches, le thème de Joseph type de Jésus ne joue pas
un rôle central, il est au contraire assez secondaire. De suurcroît cette supposition de
Philonenko ne tient pas compte de la ligne générale de l’œuvre telle qu’elle ressort
de nos analyses textuelles (voir notre travail élargi sur Juda et Joseph et aussi ici les
analyses qui précèdent) à savoir l’insistance extrèmement lourde du rédacteur sur la
centralité de Juda et de Lévi aux dépens de Joseph. A ce sujet il est significatif que
Philonenko ne s’interroge même pas sur la surprenante déclaration de Joseph à ses
fils : "Do go there, my children, observe the commandements of the Lord, and honour
Levi and Judah, for from them shall arise unto you the Lamb of God, who taketh
away the sin of the world, one who saveth all the Gentiles and Israël. For His
Kingdom is an everlasting kingdom which not ?? away; but my kingdom among you
shall come to an end as a watcher’s hammock which after the summer
disappeareth." (T. Joseph XIX, 11-12) (1)
Il est visible qu’ici le rédacteur chrétien parle du Messie Jésus; or il n’est pas
plausible que l’auteur présente Joseph comme ayant la souveraineté sur ses tribus
jusqu’à l’avènement du roi-messie, ce qui ne correspond évidemment pas à la réalité
historique telle que l’Ecriture nous l’expose (puisqu’il n’y eut plus de Royaume du
Nord après l’exil des 10 tribus, sous Sargon II, roi d’Assyrie en 721 av. J. Ch.). Il est
plus plausible de penser que selon l’habitude des Auteurs d’Ecrits
Pseudépigraphiques, le rédacteur met en scène Joseph dans son contexte historique
tout en gardant la typologie de l’événement valable pour l’époque de son auditoire.
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aussi de tous les Testaments Grecs. La seule différence, mais elle est capitale, est
que cet ‘ostracism’ à l’égard de Joseph m’apparaît pas verbalement dans les
Testaments Grecs alors qu’en Nephtali Hébreu il est clairement exprimé : ... (‘c’est
pourquoi, mes fils, je vous ordonne de ne pas vous unir aux fils de Joseph, mais à
Lévi et Juda.’.)
Une telle mise en garde mise dans la bouche du patriarche Nephtali à l’adresse de
ses enfants ne peut que symboliser, ou mieux, reflèter, une situation concrète que
l’auteur de ce ‘pamphlet’ a sous les yeux : à savoir, la tentative faite par un groupe
religieux adverse de réclamer pour lui la souveraineté et l’autoriré (religieeuse et/ou
politique ?), avec comme .., Joseph, l’aîné du Taureau, qui a pour lui la Gloire, le
père sublime des Myriades d’Ephraïm, de qui naissent des peuples.
Conclusion
Et maintenant, il faut bien trancher, quel que soit le risque encouru dans le fait de
prendre une position nette dans un problème aussi embrouillé. Disons-le nettement
tout d’abord : Nephtali Hébreu n’est en aucune façon une réponse à Nephtali Grec.
Certes il en est une parodie, il en exploite le thème et y introduit des éléments qui,
s’ils s’y insèrent à merveille, ne prouvent pas qu’ils existaient tels quels dans un
hypothétique Ur-Text, mais invitent à penser qu’ils faisaient partie d’une tradition
réelle au sujet de Joseph, dans laquelle la louange côtoyait l’insulte, l’admiration
luttait avec le mépris et la considération avec l’excommunication.
Pour nous, il ne fait pas de doute que ce pamphlet (sous sa forme actuelle) est dirigé
contre des Chrétiens qui ont repris les prétentions Samaritaines (sans le Garizim ni
les Veaux de Jéroboam !), à savoir la généalogie prétendûment Joséphiste du
Royaume du Nord.
Il a dû exister, dans l’Eglise primitive, un courant fortement frotté de judaïsme (et
probablement composé en majorité de Juifs de naissance), nourri de littérature
apocryphe, pseudépigraphique et apocalyptique, et soucieux d’intégrer dans ce
courant naissant du Christianisme l’essentiel de l’héritage judaïque. Un tel courant se
devait de récupérer la symbolique mystérieuse à souhait des Bénédictions
Patriarcales, en leur appliquant un ‘Pesher’ Mesianique où la typologie tenait une
large place. De cette hypothèse nous avons une preuve précieuse dans l’écrit
attribué à Hippolyte de Rome et intitulé ‘Sur les Bénédictions d’Isaac, de Jacob et de
Moïse’(1), dont nous avons cité de larges passages (voir notre Travail
Complémentaire élargi éUn seul bois, Juda et Joseph. Appendice VII lignes 16 à 22 ;
52 à 130, 157 à 16). Chez ce Père, comme d’ailleurs chez d’autres tels que Sévère
d’Antioche (465-538), Ishodad de Merw, évêque nestorien de Hedatti en
Mésopotamie (9ème S .), Augustin, évêque d’Hippone en Afrique (354-430), Saint
Ambroise, évêque de Milan (339-397) et bien d’autres, tant en Orient qu’en Occident,
le peuple chrétien est devenu le nouvel et véritable Israël. Ephraïm a supplanté
Manassé (= Juifs). Le Messie Jésus est issu de Juda et de Lévi, par suite d’une
fusion providentielle des deux tribus, par le mariage d’Aaron avec Elisabeth
descendante de Juda (2).
Si, comme nous le pensons, ces idées-force étaient plus répandues dans la
Chrétienté des premiers siècles qu’il ne pourrait paraître à un examen superficiel, il
va de soi qu’elles ont dû déclancher une réaction et l’une des formes de cette
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A. 1ère Partie
Typologie de Joseph et de Juda dans l’Ecriture Canonique
1) Israël
a) Joseph
La Genèse nous présente, dès avant l’Exil d’Egypte, l’histoire des 12 Fils de Jacob.
Dans ces récits, le rôle de Joeph est nettement prépondérant (cf. surtout les deux
songes de Joseph en Gn 37, 2-11).
Le destin exceptionnel du fils préféré de Jacob est souligné avec encore plus de
force, lors de son exil et de son élévation en Egypte ; l’Ecriture ne nous laisse aucun
doute sur le fait que tout ce qui était arrivé à Joseph était voulu par Dieu : "Diet m’a
envoyé au-devant de vous pour assurer la permanence de votre race dans le pays et
sauver la vie à beaucoup d’entre vous. Ainsi ce n’est pas vous qui m’avez envoyé ici,
mais Dieu." (Gn 45, 7).
Dans les bénédictions de Jacob la description du destin particulièrement éclatant de
Joseph est exprimée avec emphase (quoique dans un style obscur et fort difficile à
interpréter). On sait la place que tiennent dans l’Ecriture les Généalogies et les
Bénédictions : on peut bien dire que les dernières surtout, déterminent l’avenir de la
lignée : Jacob appela ses fils et dit : " Réunissez-vous, que je vous annonce ce qui
vous arrivera dans la suite des temps"(Gn 49, 1). Outre les bénédictions
d’abondance terrestre (cieux, abîme, mamelles, épis de blé, montagnes etc.) qui sont
généreusement prodiguées à Joseph (ibid. v. 22-26) il est qualifié de ‘Nazir’. Ce
terme désigne, dans l’Ecriture, une personne consacrée à Dieu – soit de naissance,
comme Samson, soit par vœu personnel ou des parents (Samuel, 1 S 1, 11) -, c’est
souvent un valeureux guerrier un ‘preux de Dieu’. Cette qualification coïncide à
merveille avec la puissance guerrière que Moïse prédit à Joseph sous les
patronymes conjoints d’Ephraïm et de Manassé (le futur Israël du Nord) : "Premier-
né du taureau, à lui la gloire. Ses armes sont cornes de buffle dont les coups
frappent les peuples jusqu’aux extrémités de la terre. Telles sont les myriades
d’Ephraïm, tels sont les milliers de Manassé."(Dt 33, 17ss).
Enfin Joseph a le droit d’aînesse qui fut enlevé à Reuben comme le rappellera
beaucoup plus tard le livre des Chroniques. "Fils de Reuben, premier-né d’Israël. Il
était en effet le premier-né, mais quand il eut violé la couche de son père, son droit
d’aînesse fut donné au fils de Joseph, aux fils d’Israël"[...] (1Ch 5, 1).
Cependant c’est surtout en la personne de son fils Ephraïm que se cristallisera l’effet
de cette bénédiction, pour en révéler toute la typologie historico-divine.
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Il est à noter que la Bible a pris soin de placer ces deux fils ‘égyptiens’ de Joseph sur
le même plan que Joseph : "Maintenant les deux fils qui te sont nés au pays
d’Egypte avant que je ne vienne auprès de toi en Egypte, ils seront miens ! Ephraïm
et Manassé seront à moi, au même titre que Reuben et Siméon." (Gn 48, 5). Cette
équation Joseph = Ephraïm et Manassé trouve son expression la plus frappante
dans le fait que la Bénédiction spéciale que Jacob impose à ces deux fils de Joseph
est introduite en ces termes : "[Jacob] bénit ainsi Joseph" (Gn 48, 15).
L’insistance de Jacob à choisir Ephraïm pour aîné au détriment de Manassé n’a
encore reçu aucune explication valable ; on ne retiendra ici que la solennité et la
grandeur de la bénédiction "Sa descendance deviendra une multitude de peuples.
En ce jour-là il les bénit ainsi ‘Soyez en bénédiction dans Israël et qu’on dise ‘Que
Dieu te rende semblable à Ephraïm et Manassé ! [...]’."
L’histoire ultérieure prouvera que ce choix paternel prophétique (Gn 48, 17-22) fut
ratifié par l’usage des 12 Tribus. Lors de la dispute entre les tribus du Nord et celles
de Juda au sujet du roi David qui venait de mater la révolte d’Absalon l’argument-
massue des Israélites, pour annexer le roi, contre les prétentions similaires de Juda
avait été : "J’ai 10 parts sur le roi, et, de plus, je suis ton aîné."(1 S 1? 44). Même
écho plus tard chez les prophètes : "Car je suis un père pour Israël et Ephraïm est
mon Premier-Né." (Jr 31, 9).
Sur la gloire et la puissance de ces deux fils de Joseph, on rappellera le texte du
Deutéronome ci-dessus (p. 1. 26-28), dont on trouve un écho émouvant dans les
Psaumes : "A moi, Galaad, à moi Manassé, Ephraïm, l’armure de ma tête." (Ps 108,
9) et aussi Ps 77, 16 ...
Nous reviendrons ultérieurement sur les allusions bibliques hostiles à Ephraïm en
particulier et au royaume du Nord en général.
2) Juda
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Dans les bénédictions le destin exceptionnel de Juda, non seulement égale celui de
Joseph, mais l’éclipse presque. Jouant populairement sur son nom (cf. Gn 29, 35)
Jacob récite sur lui : "Juda, toi, tes frères te loueront !" (Gn 49, 8).
Si Joseph est un taureau ou un buffle, Juda "est un jeune lion [...] qu’on ne ‘fait pas
lever’ facilement." (cf. Gn 49, 9).
Si Joseph est le Nazir et l’aîné de ses frères, Juda en est le roi : "Le sceptre ne
s’éloignera pas de Juda, ni le bâton de chef d’entre ses pieds jusqu’à la venue de
celui à qui il est, à qui obéiront les peuples." (ibid. v. 10).
Et si Joseph a pu voir en songe que ses frères, son père et sa mère s’inclinaient
devant lui, voici que Jacob déclare à Juda que ‘se prosterneront devant toi les fils de
ton père (v. 8). On songe invinciblement à la bénédiction que Jacob lui-même reçut
de son père Isaac : "Que des nations te servent, que des peuples se prosternent
devant toi. Sois un maître pour tes frères, que se prosternent devant toi les fils de ta
mère." (Gn 27, 29).
Comme Joseph aussi, Juda sera un guerrier redoutable : "Ta main est sur la nuque
de tes ennemis..." (Gn 49, 8).
Même dans ses périodes de déclin, comme celle à laquelle semble faire allusion le
livre du Deutéronome, Juda conserve toutes ses prérogatives : "Ecoute, Y., la voix
de Juda et ramène-le vers son peuple. Que ses mains défendent son droit, viens-lui
en aide contre ses ennemis." (Dt 33, 7ss).
La tradition postérieure ne faiblira jamais à sa fidélité pour David unanimement
reconnu comme roi sur tout Iraël, et ce, à la suite de Gn 49, 10 : "C’est en effet Juda
qu’il [Dieu] a choisi pour guide, c’est ma famille qu’il a choisie, dans la maison de
Juda et, parmi les fils de mon père, c’est en moi qu’il s’est complu à donner un roi à
tout Israël." (1 C 28, 4).
Et même le grand schisme entre les Royaumes du Nord et du Sud, ne compromet
pas ce choix indéfectible : "Pourtant je laisserai à son fils une tribu, pour que mon
serviteur David ait toujours une lampe devant moi à Jérusalem, la ville que j’ai
choisie pour y placer mon nom." (1 R 11, 36).
Enfin, avec une intention polémique (sur laquelle nous reviendrons ultérieurement)
fort évidente, l’auteur du Ps 78 tranchera (a posteriori, bien entendu) sur le dilemme
possible à propos de ces deux prétendants aussi prestigieux l’un que l’autre à
l’hégémonie sur tout Israël : "Il rejeta la tente de Joseph, il n’élut pas la tribu
d’Ephraïm : il élut la tribu de Juda, la montagne de Sion qu’il aime [...] il élut David
son serviteur [...] pour paître Jacob son peuple, et Israël son héritage..." (Ps 78, 67-
72).
A) Royauté de Dieu
Peuple exceptionnel, fondé par Dieu à partir d’une souche humaine unique
(Abraham) arrachée à la voie polythéiste des nations, puis soudé dans l’épreuve en
Egypte, et amené par Dieu lui-même ‘à main forte et bras étendu’ dans la Terre
promise à leurs ancêtres, les Hébreux n’avaient de roi que Dieu seul. Mais le peuple
a vite souffert de cette royauté invisible. Déjà au temps des Juges, il veut se donner
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30
un roi en la personne de Gédéon, mais celui-ci les en dissuade : "Ce n’est pas moi
qui régnerai sur vous ni mon fils non plus, car c’est Y. qui régnera sur vous." (Jd 8,
23). Mais le peuple revient à la charge sous Samuël : "Tous les anciens d’Israël se
réunirent et vinrent trouvre Samuël à Rama. Ils lui dirent : ‘Tu es devenu vieux et tes
fils ne suivent pas ton exemple. Eh bien! Établis-nous un roi pour qu’il nous régisse
comme les autres nations." (1 S 8, 4-5). La chose déplut visiblement à Samuël mais
Dieu accéda à leur demande : "Satisfais à tout ce que te dit le peuple, car ce n’est
pas toi qu’ils ont rejeté, c’est moi qu’ils ont reketé ne voulant plus que je règne sur
eux." (ib. v.7).
Et l’on sent comme un écho de ce déplaisir divin chez le Prophète lorsqu’il fait dire à
Dieu : "Je vais te détruire, Israël, qui pourra te secourir ? Où donc est-il ton roi, qu’il
te sauve ! tes chefs, qu’ils te protègent, ceux-là dont tu disais : ‘Donne-moi un roi et
des chefs’. Un roi, je te l’ai donné et, dans ma fureur, je te l’enlève." (Osée 13, 9-11).
Et ce n’est certainement pas un hasard si cette invective est adressée à l’Israël du
Nord par son Prophète(Osée), si l’on songe que la première tentative de royauté
(Gédéon) comme la seconde (Abimélech), ont pour siège Sichem et peut être [ ??]
attribuée sans hésitation aux tribus du Nord.
B) Royauté de Saül
Le premier oint de Dieu est valeureux et honnête, malheureusement il pèche par
présomption. Attendant avec angoisse les instructions promises par Samuel (1 S 10,
8), il ne peut se résoudre au retard de ce dernier et offre l’holocauste à sa place (ibid.
13, 8-14), encourant ainsi la fatale condamnation du prophète : " Samuël dit à Saül :
‘Tu as agi en insensé ! Si tu avais observé l’ordre que Y. ton Dieu t’a donné, Y. aurait
affermi pour toujours ta royauté sur Israël. Mais maintenant ta royauté ne tiendra pas
[...] parce que tu n’as pas observé ce que Y. t’avait commandé." (ibid. v. 13-14).
La seconde faute de Saül est encore cultuelle : il enfreint l’anathème en épargnant
Agag roi d’Amaleq et le meilleur de ses troupeaux. (ibid. 15, 8-9).
Ici la faute de Saül est encore la présomption : c’est lui qui décide de ce qui est bien
et bon, sans tenir compte de ce qu’a prescrit Dieu. Il se justifie ainsi devant Samuël :
"J’ai obéi à Y. ! J’ai fait l’expédition où il m’envoyait, j’ai amené Agag, roi d’Amaleq, et
j’ai voué les Amalécites à l’anathème. Dans le butin le peuple a pris, en petit et en
gros bétail, le meilleur de ce que frappait l’anathème pour le sacrifier à Y. ton Dieu à
Gilgal !" (ibid. 15, 20-21). La réponse de Dieu par Samuël est terrible, et elle fait
entrevoir la nature profonde de ce refus d’obéissance du roi impulsif : "Y. se plaît-il
aux holocaustes et aux sacrifices comme dans l’obéissance à la parole de Y. ? Oui
l’obéissance est autre chose que le meilleur sacrifice, la docilité autre chose que la
graisse des béliers. Un péché de sorcellerie, voilà la rébellion, un crime de téraphim,
voilà la présomption. Parce que tu as rejeté la parole de Y., il t’a rejeté pour que tu
ne sois plus roi !" (ibid. 15, 22-23).
C) Royauté de David
Si Dieu avait vraiment voulu régner seul sur son peuple, sans intermédiaire aucun,
les fautes de Saül sanctionnées par son rejet final, lui en fournissaient, si l’on peut
dire, l’occasion. Or l’Ecriture nous indique qu’il n’en est rien. Dès le premier faux pas
de Saül, Dieu dévoile son projet de donner un successeur valable à ce roi mal
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réussi : "Y. s’est cherché un homme selon son cœur et il l’a désigné comme chef sur
son peuple" (1 S 13, 14). Son choix est le fait de Dieu et a lieu dans des
circonstances prophétiques (ib. 16, 1-13).
L’Ecriture a cristallisé, comme on sait, sur David, toute l’espérance messianique
d’Israël, et il ne fait aucun doute qu’elle a vu en lui le type idéal au plan humain de la
Royauté Divine. Il est le Serviteur, par excellence, en ce qu’il obéit parfaitement à
Dieu sans discuter.
Au contraire de Saül qui, à peine oint, part en guerre contre les Philistins, David
attend son heure. Certes lui aussi a reçu l’onction, mais il y a déjà un oint de Y. et
David refuse de se dresser contre lui. C’est l’Esprit de Dieu qui avait déserté Saül (1
S 16, 14) pour s’emparer de lui, lors de sa consécration par Samuel, qui va l’amener
lentement, mais inexorablement, à la célébrité par des actions de bravoure (Goliath 1
S 17), et une chance insolente dans toutes ses entreprises, illustrée par la chanson
populaire qui les célébrait à l’envi : "Saül a tué ses milliers, et David ses myriades."
(ibid. 18).
Quand enfin la royauté revient à David, il l’exerce avec vigueur, il combat les guerres
de Yahvé, il est généreux envers les fils de Saül et surtout se conduit en homme
profondément religieux, comme illustré par le désir qu’il exprimera, et dont il
préparera, de son vivant, la réalisation : bâtir une maison à Yahvé. On s’attardera sur
cette typologie mystérieuse de ‘Maison’ reprise par le prophète Nathan, car elle vise
incontestablement à conférer une portée Messianique au destin de la lignée
Davidique.
David donc ne peut supporter ‘d’habiter une maison de cèdre [quand] l’arche de Dieu
habite sous la tente’ (2 S 7, 2). Il veut bâtir une ‘Maison à Y.’. Et voici la réponse de
Dieu : "Y. te rendra grand, Y. te fera une Maison [...] ta maison et ta royauté
subsisteront à jamais devant moi, ton trône sera affermi à jamais." (2 S 7, 11-16).
Un examen superficiel de cette promesse n’y décèlera, certes, rien de bien
extraordinaire : David est devenu roi et Dieu lui promet qu’il ne lui arrivera pas ce qui
est survenu à Saül, que la royauté restera acquise à sa ‘maison’. Or, dans son chant
d’actions de grâces, David va bien au-delà de son ambition politique personnelle, et
ses paroles témoignent d’un grand sens des voies de Dieu et d’une identification
totale avec destin religieux de ce peuple spécial à la tête duquel Dieu l’a placé : "Y a-
t-il comme ton peuple Israël, un autre peuple sur la terre qu’un Dieu soit allé chercher
pour en faire son peuple, pour le rendre fameux, opérer en sa faveur de grandes et
terribles choses et chasser devant son peuple des nations et des dieux ?" (2 S 7,
23).
De même la Foi de David en la puissance de Dieu et son intervention efficace en
faveur de son peuple est totale ; à Goliath, qui le défie il crie :"Tu marches contre moi
avec épée, lance et javelot, mais moi je marche contre toi au nom de Y. Sabaoth, le
Dieu des troupes d’Israël que tu as défié. Toute la terre saura qu’il y a un Dieu en
Israël, et toute cette assemblée saura que ce n’est pas par l’épée ni par la lance que
Y. donne la victoire, car Y. est maître du combat, et il vous livre entre nos mains." (1
S 17, 45-47).
La tradition postérieure qui s’exprime surtout dans les Prophètes et les Psaumes,
nous montre à l’envi à quel point ce roi-messie idéal (et idéalisé !) est le Type du Roi-
Messie eschatologique, qui portera d’ailleurs le titre symbolique de ‘Fils de David’.
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4) Royauté de Salomon
La royauté de David sur l’ensemble des 12 tribus ne fut jamais totale ni sans
problème ; il dut même faire face à une révolte de l’Israël du Nord (2S 20). Salomon
lui, achèvera l’unification et sa domination nous est présentée dans l’Ecriture comme
totale. Devenu vieux David lui avait d’ailleurs confié cette tâche : "Car c’est lui que j’ai
institué chef sur Israël et sur Juda. (1 R 1, 35).
Son règne est décrit comme idyllique, messianique avant la lettre. On lui attribue :
l’Unité : "Le roi Salomon fut roi sur tout Israël" (1 R 4, 1). La Paix : "Juda et Israël
habitèrent en sécurité, chacun sous sa vigne et sous son figuier depuis Dan jusqu’à
Beer-Sheba, pendant toute la vie de Salomon." (ib. 5, 5). L’Abondance : "Juda et
Israël étaient nombreux, aussi nombreux que le sable de la mer ; ils mangeaient et
buvaient et passaient du bon temps." (ib. 4, 20). La Domination universelle : Salomon
étendit son pouvoir sur tous les royaumes, depuis le fleuve jusqu’au pays des
Philistins, et jusqu’à la frontière d’Egypte. Ils apportèrent leur tribut et servirent
Salomon toute sa vie. (ib. 5, 1). La Renommée universelle : "On vint de tous les
peuples pour entendre la Sagesse de Salomon et il reçut un tribut de tous les rois de
la terre, qui avaient ouï parler de sa sagesse. (ib. 5, 4).
Il ne fait pas de doute que tout ce récit représente une projection idéalisée dans le
passé d’une réalité espérée pour l’avenir. Salomon est incontestablement le type de
ce Roi-Messie attendu, et son Royaume unifié et en paix constitue le prototype de
l’Unité finale du Peuple de Dieu à son stade messianico-eschatologique.
Malgré toute cette gloire, il est incontestable que la figure de David l’emporte de
beaucoup sur celle de son fils ; sans doute est-ce dû aux fautes du règne finissant du
grand Salomon, il reste que ce roi illustre préfigure incontestablement le Messie
attendu en tant que Fils de David.
1) Cause du schisme
Ce beau rêve messianique ne dura que quelques années. Salomon prévarique, il va
jusqu’à rendre un culte aux dieux de ses femmes (issues de peuples étrangers). Dieu
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s’irrite contre lui et lui annonce que le royaume lui sera arraché, toutefois pas de son
vivant, et encore pas en entier : "Parce que tu t’es comporté ainsi et que tu n’as pas
observé mon alliance et les prescriptions que je t’avais faites, je vais sûrement
t’arracher le royaume et le donner à l’un de tes serviteurs." (1R 11, 11).
La cause politique, ou plus exactement l’occasion, existe déjà en la personne d’un
opposant au régime de Salomon : "Jéroboam était le fils de l’Ephraïmite Nebat [...].
Ce Jéroboam était un homme de condition ; Salomon remarqua comment ce jeune
homme accomplissait sa tâche et il le préposa à toute la corvée de la maison de
Joseph. Il arriva que Jéroboam étant sorti de Jérusalem fut abordé en chemin par le
prophète Ahiyia, de Silo ; celui-ci était revêtu d’un revêtu d’un manteau neuf et ils
étaient seuls tous les deux dans la campagne. Ahiyia prit le manteau neuf et le
déchira en 12 morceaux, puis il dit à Jéroboam : "Prends pour toi 10 morceaux car,
ainsi parle Y. Dieu d’Israël : Voici que je vais arracher le royaume de la main de
Salomon et je te donnerai les 10 tribus [...] Pourtant je laisserai à son fils une tribu,
pour que mon serviteur David ait toujours une lampe devant moi à Jérusalem, la ville
que j’ai choisie pour y faire résider mon nom [...] Je te donnerai Israël et j’humilierai la
descendance de David à cause de cela, cependant pas pour toujours." (1 R 11,
26ss).
On peut parler ici d’une véritable typologie, on sent dans ce récit l’intention
théologique du rédacteur, et la primauté de David concrétisée par le Siège de sa
Royauté à Jérusalem vient, discrètement, mais fermement, rappeler le vrai conflit,
religieux celui-là (et sur lequel nous reviendrons) à propos du seul culte véritable
assuré par les prêtres et les lévites et non par des prêtres qui se choisissent eux-
mêmes sans aucune appartenance à la tribu de Lévi, et pas à Silo ou à Sichem, mais
à Jérusalem !
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Y. donne la victoire, car Y. est maître du combat, et il vous livre entre nos mains." (1
S 17, 45-47).
La tradition postérieure qui s’exprime surtout dans les Prophètes et les Psaumes,
nous montre à l’envi à quel point ce roi-messie idéal (et idéalisé !) est le Type du Roi-
Messie eschatologique, qui portera d’ailleurs le titre symbolique de ‘Fils de David’.
Ainsi la ‘Maison de David’ sera, parallèlement au Temple, ‘Maison de Y.’, le symbole
et le type de la Royauté de Dieu en personne, aux temps eschatologiques : "En ce
temps-là je relèverai la hutte branlante de David, j’en réparerai les brèches, j’en
relèverai les ruines, je la rebâtirai telle qu’aux jours d’autrefois, afin qu’ils conquièrent
ce qui reste d’Edom et toutes les nations sur lesquelles mon nom a été prononcé,
oracle de Y. qui accomplira cela." (Amos 9, 11-12). "Je susciterai pour le mettre à
leur tête un pasteur qui les fera paître, mon Servitur David : c’est lui qui les fera
paître et sera pour eux un pasteur. Moi Y., je serai pour eux un Dieu et mon Serviteur
David sera prince au milieu d’eux." (Ez 34, 23-24).
"En ce jour-là, Y. étendra sa protection sur les habitants de Jérusalem : celui d’entre
eux qui allait tomber, en ce jour sera comme David, et la maison de David sera
comme Dieu, comme l’Ange de Y. à leur tête." (Za 12, 8).
4)Royauté de Salomon
La royauté de David sur l’ensemble des 12 tribus ne fut jamais totale ni sans
problème ; il dut même faire face à une révolte de l’Israël du Nord (2S 20). Salomon
lui, achèvera l’unification et sa domination nous est présentée dans l’Ecriture comme
totale. Devenu vieux David lui avait d’ailleurs confié cette tâche : "Car c’est lui que j’ai
institué chef sur Israël et sur Juda. (1 R 1, 35).
Son règne est décrit comme idyllique, messianique avant la lettre. On lui attribue :
l’Unité : "Le roi Salomon fut roi sur tout Israël" (1 R 4, 1). La Paix : "Juda et Israël
habitèrent en sécurité, chacun sous sa vigne et sous son figuier depuis Dan jusqu’à
Beer-Sheba, pendant toute la vie de Salomon." (ib. 5, 5). L’Abondance : "Juda et
Israël étaient nombreux, aussi nombreux que le sable de la mer ; ils mangeaient et
buvaient et passaient du bon temps." (ib. 4, 20). La Domination universelle : Salomon
étendit son pouvoir sur tous les royaumes, depuis le fleuve jusqu’au pays des
Philistins, et jusqu’à la frontière d’Egypte. Ils apportèrent leur tribut et servirent
Salomon toute sa vie. (ib. 5, 1). La Renommée universelle : "On vint de tous les
peuples pour entendre la Sagesse de Salomon et il reçut un tribut de tous les rois de
la terre, qui avaient ouï parler de sa sagesse. (ib. 5, 4).
Il ne fait pas de doute que tout ce récit représente une projection idéalisée dans le
passé d’une réalité espérée pour l’avenir. Salomon est incontestablement le type de
ce Roi-Messie attendu, et son Royaume unifié et en paix constitue le prototype de
l’Unité finale du Peuple de Dieu à son stade messianico-eschatologique.
Malgré toute cette gloire, il est incontestable que la figure de David l’emporte de
beaucoup sur celle de son fils ; sans doute est-ce dû aux fautes du règne finissant du
grand Salomon, il reste que ce roi illustre préfigure incontestablement le Messie
attendu en tant que Fils de David.
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1) Cause du schisme
Ce beau rêve messianique ne dura que quelques années. Salomon prévarique, il va
jusqu’à rendre un culte aux dieux de ses femmes (issues de peuples étrangers). Dieu
s’irrite contre lui et lui annonce que le royaume lui sera arraché, toutefois pas de son
vivant, et encore pas en entier : "Parce que tu t’es comporté ainsi et que tu n’as pas
observé mon alliance et les prescriptions que je t’avais faites, je vais sûrement
t’arracher le royaume et le donner à l’un de tes serviteurs." (1R 11, 11).
La cause politique, ou plus exactement l’occasion, existe déjà en la personne d’un
opposant au régime de Salomon : "Jéroboam était le fils de l’Ephraïmite Nebat [...].
Ce Jéroboam était un homme de condition ; Salomon remarqua comment ce jeune
homme accomplissait sa tâche et il le préposa à toute la corvée de la maison de
Joseph. Il arriva que Jéroboam étant sorti de Jérusalem fut abordé en chemin par le
prophète Ahiyia, de Silo ; celui-ci était revêtu d’un revêtu d’un manteau neuf et ils
étaient seuls tous les deux dans la campagne. Ahiyia prit le manteau neuf et le
déchira en 12 morceaux, puis il dit à Jéroboam : "Prends pour toi 10 morceaux car,
ainsi parle Y. Dieu d’Israël : Voici que je vais arracher le royaume de la main de
Salomon et je te donnerai les 10 tribus [...] Pourtant je laisserai à son fils une tribu,
pour que mon serviteur David ait toujours une lampe devant moi à Jérusalem, la ville
que j’ai choisie pour y faire résider mon nom [...] Je te donnerai Israël et j’humilierai la
descendance de David à cause de cela, cependant pas pour toujours." (1 R 11,
26ss).
On peut parler ici d’une véritable typologie, on sent dans ce récit l’intention
théologique du rédacteur, et la primauté de David concrétisée par le Siège de sa
Royauté à Jérusalem vient, discrètement, mais fermement, rappeler le vrai conflit,
religieux celui-là (et sur lequel nous reviendrons) à propos du seul culte véritable
assuré par les prêtres et les lévites et non par des prêtres qui se choisissent eux-
mêmes sans aucune appartenance à la tribu de Lévi, et pas à Silo ou à Sichem, mais
à Jérusalem !
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Or, du temps de Michée, la royauté en Juda existait toujours et ceci pour un siècle et
demi encore : il s’agit donc d’un texte à portée eschatologique.
- Jérémie (640 à 586 environ)
"Voici venir des Jours, oracle de Y., où je susciterai à David un germe juste qui
régnera en vrai roi et sera plein d’intelligence exerçant dans le pays droit et Justice.
En ses jours Juda sera sauvé et Israël habitera la terre en sécurité." (Jr 23, 5).
"Voici les paroles qu’a prononcées Y. à l’adresse d’Israël et de Juda [...] ils serviront
Y. leur Dieu et David leur roi que je vais leur susciter." (ib. 30, 4ss).
- Ezéchiel (contemporain de la chute de Jérusalem. 586)
"Je susciterai, pour le mettre à leur tête, un pasteur qui les fera paître, mon serviteur
David, c’est lui qui les fera paître et sera pour eux un pasteur. Moi je serai pour eux
un Dieu, et mon serviteur David sera prince au milieu d’eux." (Ez 34, 23).
"Et j’en ferai une seule nation dans mon pays et les montagnes d’Israël, et un seul roi
sera leur roi à eux tous, ils ne formeront plus deux nations (etc.). (Ez 37, 22ss).
- Obadiah (dates incertaines entre 6ème et 5ème siécle av. J. C.)
"La maison de Jacob sera du feu, la maison de Joseph une flamme, la maison
d’Esaü du chaume. Elles l’embraseront et la dévoreront." (v. 18).
- Isaie (vers 740 +)
"Alors cessera la jalousie d’Ephraïm et les ennemis de Juda seront retranchés.
Ephraïm ne jalousera plus Juda et Juda ne sera plus hostile à Ephraïm." (Is 11, 13).
- Zacharie (ves 500). Ce prophète voit le lent retourde l’Exil de Babylone, les
premiers ‘Sionistes’ avant la lettre. Il pressent que ce temps est un temps de
présage’ (3, 8) et que, dans un avenir lointain, ce qui arrive à l’Israël de son temps se
reproduira en plénitude comme un événement divin qui concernera toute l’Humanité :
les Temps messianiques.
"Exulte de toutes forces, Fille de Sion, voici que ton roi vient à toi. Il est juste et
victorieux, humble et monté sur un âne [...] Il supprimera d’Ephraïm la charrerie, et,
de Jérusalem, les chevaux : l’arc de guerre sera supprimé. Il procllammera la paix
pour les nations. Sa domination ira de la mer à la mer." (illisible).
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"En ces jours-là la Maison de Juda marchera d’accord avec la Maison d’Israël 4,
ensemble elles viendront des pays du Nord, sur la terre que j’ai donnée en héritage à
vos ancêtres." (3, 18).
- Zacharie (+ de200 ans après Samarie et 70 ans environ après la chute de
Jérusalem)
"A toi, Fille de Sion, reviendront les prisonniers qui attendent ; en compensation des
jours de ton exil je te rendrai le double. Car je bande mon arc : c’est Juda, je l’arme
avec Ephraïm." (9, 13).
"Je rendrai vaillante la maison de Juda et victorieuse la maison de Joseph. Je les
ramènerai car ils me font pitié et ils seront comme si je ne les avais pas rejetés." (10,
6).
V Conclusion
Le survol assez étendu qui vient d’être effectué appellerait de nombreuses
remarques tant textuelles que théologiques qui sont davantage du ressort du Bibliste
ou de l’Exégète que de l’Etudiant en Pensée Juive. Toutefois une constatation
évidente s’impose : la présence massive du thème des deux royaumes tout au long
de l’Ecriture et la survivance tenace de la foi en une ‘restitution’ de l’unité des deux
parties du Peuple de Dieu.
Il est bien évident qu’on ne saurait trancher ici avec autorité sur les problèmes que
les constatations ci-dessus énoncées peuvent faire naître. Doit-on parler - comme
certains croient pouvoir le faire avec assurance – de deux traditions rédactionnelles,
l’une pro-Judéenne exaltant le thème de David et de l’élection de Jérusalem comme
centre cultuel, l’autre pro-Israël(du Nord) exaltant Joseph et Ephraïm ? Ou bien doit-
on donner raison à ceux qui voient de l’anti-samaritanisme partout où se trouvent des
récits ou même de simples allusions hostiles à l’Israël du Nord ? Dans ce dernier
cas, que faire de l’espérance tenace d’une réconciliation entre les deux royaumes
tant espérée et annoncée par les prophètes ? Ou bien voir dans ces prophéties, une
tendance conciliatrice entre les traditions antagonistes ? Ce serait faire bon marché
de l’inspiration de la prophétie, et en outre cette théorie a l’inconvénient de ne
pouvoir apporter de réponse à la persistance du motif bien après que tout espoir fût
perdu de voir revenir l’Israël du Nord déporté.
Sur le plan historique, bien des inconnues subsistent, et "la recherche historique
moderne s’efforce de donner un contenu concret à cette partition [en 2 Royaumes] et
de l’expliquer à la lumière des éléments historiques de l’époque de Salomon".(1) Par
exemple dans le livre des Chroniques cette ‘partition typologique en dix contre un
n’existe pas’.(2)
Quoi qu’il en soit, les textes sont là, et ils étaient, bien entendu, devant les yeux et
dans la mémoire des auteurs des Testaments de Patriarches ou de personnages
célèbres d’Israël. C’est pourquoi il est indispensable de les passer en revue.
Il est bien difficile d’écarter l’impression d’une typologie (calculée ou spontanée) de
cette partition du Peuple d’Israël ; il semble bien qu’elle ressort avec évidence des
textes amenés ci-dessus.
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40
En tout état de cause une constatation inéluctable s’impose, négative, celle-là : il n’y
a, dans la Bible, nulle allusion désobligeante à Joseph (1) (sauf peut-être le reproche
de médire de ses frères en Gn 37, 2, et le Ps 82, 67), et même à l’égard d’Ephraïm et
des 10 tribus du Nord, nous ne trouvons rien de la violence verbale du Testament de
Nephtali Hébreu (2) traité dans notre précédent travail (3). Force nous est donc
d’examiner, dans le contexte historique et littéraire ultérieur, si la Typologie de la
notion de Tribu présente une évolution dont les caractères ont pu servir de modèle
ou d’inspiration à une œuvre polémique aussi étrange que celle de Nephtali Hébreu.
Peut-être aussi aurons-nous la chance de découvrir qui est visé derrière cette
typologie/allégorie irritante dont la solution résiste depuis si longtemps à la
perspicacité des chercheurs.
---------------------------
Notes
(Les n° renvoient aux pages du ms)
En fait le vrai titre de l’ouvrage devrait être Testament de Moïse (3) puisque ce sont
en fait les premiers mots de cet ouvrage dont le contenu et la forme prouvent
indéniablement qu’il ressortit à la catégorie des Testaments. Nous n’entrerons pas ici
dans les questions d’époque de rédaction, d’auteur et autres détails techniques qui
ne sont pas de notre compétence, et ceci intentionnellement, notre but n’étant pas de
prouver des relations littéraires ou historiques entre les différents écrits sous
examen, mais de désigner et mettre en lumière des parallèles encore inexplicables
concernant la Typologie et la Symbolique des tribus. Ce sera le sujet d’un travail
40
41
41
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43
Il semble que la brève analyse ci-dessus suffise pour éclairer les passages parallèles
avec les Testaments des Douze Patriarches et surtout l’état d’esprit commun aux
deux écrits en ce qui concerne le destin des deux grandes Familles d’Israël.
Mais le plus gros reproche qui trouve main parallèle à Qumran est celui de Os 8, 1
(1) [texte hébreu]. L’expression..., se retrouve textuellement dans le document de
Damas I, 20 : [hébreu].
Or les deux contextes, c. à d. interprétation de Nahum et Document de Damas se
recoupent fort bien avec celui de toute la prophétie d’Osée contre le Royaume du
Nord. Nous prendrons comme base quelques textes (en français) de l’un et l’autre, et
ce, à titre indicatif :
Pesh. Nah. II, 7-9 : "A cause de l’abondance des prostitutions de la prostituée [...]
(Nah 3, 4) [Ceci] s’interprète [au su]jet des égareurs d’Ephraïm, qui, par leur
enseignement trompeur, leur langue menteuse et (leurs) lèvre(s) perfide(s) (Ps 17, 1)
égareront beaucoup de gens : rois, chefs, prêtres et peuple, ainsi qu’associé(s)
étranger(s) ; villes et clans périront à cause de leur influence ; n[ob]les et dirigeants
tomberont [par] suite de leur langue."
Et voici Osée 7, 1ss : "Alors que je veux guérir Israël, se dévoilent les fautes
d’Ephraïm et les méchancetés de Samarie ; car ils pratiquent le mensonge, le voleur
entre dans la maison [...], ils égaient (ou attirent) le roi et par leurs mensonges, les
chefs. [...] ils dévorent leurs juges, tous leurs rois sont tombés ..."
Pesh. Nah., III, 1 à 5 : (sur Nah. 3, 6-7) : ‘Ceci s’interprète au sujet des [ch]ercheurs
d’allègements, qui, dans la suite du temps, dévoileront leurs œuvres [mau]vaises à
tout Israël ; beaucoup d’Israélites comprendront leur perversion, ils les haïront, ils les
mépriseront à cause de leur arrogance coupable et des perturbations de la gloire de
Juda : les simples d’Ephraïm s’enfuiront du milieu de leur bande, ils abandonneront
ceux qui les égaraient et ils se rallieront à Israël.’
Doc. Damas (B)XIX, 14 : "Mais tous ceux qui rejettent, quand Dieu visitera la terre,
(auront) à recevoir sur eux la rétribution des impies, lors de la réalisation de la parole
qui est écrite dans les paroles du prophète Isaïe, fils d’Amos qui dit : "Viendront sur
toi, sur ton peuple et sur la maison de tes pères des jours tels qu’il [n]’en est [pa]
venu depuis le jour où Ephraïm s’est séparé de Juda (Is 7, 17). Lors de cette
séparation des deux maisons d’Israël, Ephraïm s’est soustrait [à l’autorité] de Juda et
tous les lâcheurs furent livrés au glaive, tandis que ceux qui avaient tenu ferme furent
épargnés (ou s’enfuirent) au Pays du Nord..."
Doc. Damas I, 12-21-II, 1 :
"Dieu] fit connaître aux futures générations ce qu’il ferait, lors de la génération
suivante, à la congrégation des traîtres. Ce sont ceux qui se détournent de la Voie.
C’est l’époque dont il est écrit : ‘Comme une génisse est rétive ainsi Israël fut
rétif’(Os 4, 6), quand a paru l’Homme d’insolence qui bava sur Israël des flots de
mensonge et [qui] les égara en un chaos sans chemin’(Ps 107, 40), en abaissant la
Gloire (ou : les Collines...) éternelle(s), en détournant des sentiers de justice et en
déplaçant la borne que (leurs) ancêtres avaient placée dans leur héritage (Deut 19,
14). De la sorte il attira sur eux les malédictions de son alliance en les livrant au
glaive exécuteur des vengeances de l’Alliance (cf. Ps 78, 62 et Lévit 26, 25). C’est
qu’en effet ils ont recherché les allègements et choisi les illusions (cf. Is 30, 10),
dissimulé les brèches (cf. Ez 13, 10) et choisi la beauté du cou (cf. Os 10, 11), justifié
l’impie et condamné le juste, transgressé l’Alliance et violé la législation ; ils se sont
attaqués à la vie du juste, et tous ceux qui marchent dans la perfection, ils les ont
détestés (cf. Pro 17, 15 ; Is 24, 5 ; Ps 94, 21 ; 15, 2 ; Amos 5, 10). Ils les ont
persécutés par le glaive et ont excité la dissension parmi le peuple. Et la colère de
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V. Nouveau Testament
Joseph est évoqué dans le N. T., mais sans aucun rapport avec la typologie et le
symbolisme remarqués plus haut (Voir Jean 4, 5 ; Actes 7, 9, 13, 14, 18 ; Hb 11, 21-
22 ; Ap 7, 8).
Il en est de même pour Ephraïm – en tant que tribu ou patriarche n’est même pas
évoqué. Et bien entendu, le schisme ou la rivalité entre les deux royaumes n’est
l’objet d’aucune évocation dans le N. T.
Par contre il est notoire que la notion de tribus tient une place non négligeable dans
ces écrits. Tout d’abord, on note une tendance à préciser l’origine tribale de certains
personnages, tels que : ‘Anne, fille de Phanouel, de la tribu d’Aser’ (Lc 2, 36). ‘Saül,
fils de Cis, de la tribu de Benjamin’ (Ac 13, 21). ‘Il est notoire, en effet, que notre
Seigneur est issu de Juda, tribu dont Moïse n’a rien dit quand il traite des prêtres
([réf. ?]. ‘Il a remporté la victoir, le lion de la tribu de Juda, le rejeton de David.’ (Ap 5,
5) etc. etc.
45
46
On sait que Paul lui-même insiste avec une grande fierté sur son origine juive en
ayant soin qu’il appartient à la tribu de Benjamin (Rm 11, 1 ; Ph 3, 5).
Mais le phénomène le plus intéressant est le fait que la notion de tribu reste attachée
– dans la mentalité de Jésus et de ses premiers adeptes à une conception
messianique et eschatologique comme en Mt 19, 18 (cf. Lc 22, 30) : "Jésus leur dit :
‘En vérité je vous le dis, à vous qui m’avez suivi : dans la régénération, quand le Fils
de l’Homme siégera sur son trône de gloire, vous siégerez vous aussi sur douze
trônes, pour juger les douze tribus d’Israël."
Et peut-être pouvons-nous voir dans cette affirmation mystérieuse un parallèle
intéressant avec la scène décrite dans les Actes des Apôtres 1, 6ss. Jésus
ressuscité s’entretient une dernière fois avec ses disciples avant son Ascension vers
le Ciel : "Etant donc réunis, ils l’interrogeaient ainsi : Seigneur est-ce maintenant le
temps où tu vas restaurer la royauté en Israël ?" Il leur répondit : "Il ne vous
appartient pas de connaître les temps et moments que le Père a fixés de sa seule
autorité. Mais vous allez recevoir une force, celle de l’Esprit Saint qui descendra sur
vous. Vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie,
et jusqu’aux extrémités de la terre."
Il est symptomatique que les chrétiens voient dans la question des disciples une
tendance ‘charnelle’ typiquement juive, comme en témoigne la note de la Bible de
Jérusalem à ce verset : "L’établissement du royaume messianique apparaît encore
aux apôtres comme une restauration temporelle de la royauté davidique." Or il
apparaît que Jésus admet fort bien la question, et qu’il l’a comprise dans son esprit
juif traditionnel ; en effet nous savons par d’autres passages fort nets du N. T. que
lorsque Jésus n’est pas d’accord avec l’esprit ‘charnel’de ses disciples, il ne se gêne
pas pour mettre les choses au point et réprimander vertement les auteurs de
questions inadmissibles (Cf. Mt 16, 21-23). Il ressort donc de ce dialogue que Jésus
et la primitive Eglise attendaient un rétablissement des tribus d’Israël, c'est-à-dire la
royauté d’Israël, avec le Messie à sa tête dans la plus pure des traditions
prophétiques. Cette espérance du rétablissement des tribus d’Israël aux temps
eschatologiques figure d’aileurs en toutes lettres dans le deutéronomique Ben Sira :
(48, 10) où le rôle d’Elie qui reviendra au temps de la fin est de : "ramener le cœur
des pères vers les fils et rétablir les tribus de Jacob."(2)
On conclura donc qu’à la fin de l’époque dite inter-testamentaire alors que la ruine du
Second Temple est imminente (ou même accomplie, si l’on tient pour une rédaction
matthéenne tardive), restait vivante dans la conscience juive la foi en un
rétablissement des tribus, comme prélude indispensable à la venue du royaume
messianique. Dés lors on comprend mieux dans quel ‘milieu’ fleurirent les écrits
Apocryphes et Pseudépigraphiques, et la symbolique et la typologie des tribus
analysées plus haut n’apparaissent plus comme hiératiques ou fantaisistes, ou tout
au plus bibliques, mais s’avèrent une conception spirituelle vivante où se manifeste
une conception analogique ou typologique de l’histoire, dans laquelle les
événements du passé sont considérés comme en transparence, et deviennent une
perpétuelle leçon pour le présent.(1)
VI. Talmud, Midrash et Targum
46
47
encore sera- on en droit d’être sceptique à l’égard de toute tentative visant à établir
un lien entre les thèmes et les idées qui règnent dans les deutérocanoniques, les
Apocryphes, les Pseudépigraphes et les divers écrits sectaires de la période inter-
testamentaire, et entre la littérature rabbinique. Cependant c’est la ligne suivie par
certains chercheurs particulièrement à l’Université de Jérusalem où des savants tels
que Flusser n’hésitent pas à chercher dans le Talmud et les Midrashim, pourtant fort
postérieurs dans leur rédaction finale tout au moins - aux Evangiles, le terreau
spirituel et littéraire sur lequel a fleuri le christianisme naissant. Il nous semble donc
que s’impose – dans le cadre d’une enquête approfondie qui serait souhaitable
ultérieurement – un travail de comparaison systématique entre ces deux ‘milieux’
portant non seulement sur les thèmes mais sur l’onomastique, la critique textuelle,
l’analyse philologique comparée etc.
Ici nous nous contenterons de tenter de dégager les thèmes essentiels d’une attitude
rabbinique hostile à Joseph tels qu’ils paraissent se présenter dans quelques
dizaines de citations choisies à titre de florilège, mais qui sont loin d’épuiser la
question. Nous avons réuni en Appendices (Appendices V et VI) une soixantaine de
passages répartis selon deux têtes de chapitres :
V. Testimonia non négatifs (mais pas forcément laudatifs) constituant un échantillon
représentatif de la Typologie symbolique de Joseph.
VI. Testimonia présentant une image négative de Joseph.
Dans les deux séries nous avons inclus nombre de textes où le nom même de
Joseph ne figure pas, et ce pour une raison évidente qui était prévisible, mais se
dégage avec netteté de notre enquête, à savoir que dans de nombreux cas,
Ephraïm, ou Ephraïm et Manassé, ou bien Israël, ou : les dix Tribus etc. sont des
substituts de la Royauté du Nord de la même façon qu’en Ezéchiel 37, 16, Joseph
est appelé ‘bois d’Ephraïm’.
Il s’avère que l’image négative de Joseph, comme nous l’avons déjà constaté dans
d’autres écrits, semble provenir du comportement pécheur des descendants de
l’illustre patriarche. Pourtant se fait jour dans la littérature talmudique une tendance
qui n’existe que chez elle (à l’exception du Testament Hébreu de Nephtali et il
semble bien que cet écrit soit issu d’un milieu pré-rabbinique, c. à d. pharisien), à
savoir, découvrir chez l’ancêtre éponyme de la tribu, en l’occurrence, le patriarche
Joseph, la ‘racine’ des déviations et de la méchanceté des descendants.
Il ne faudrait pas croire que Joseph soit le seul patriarche à être rendu responsable
du dévoiement de ses héritiers ; nous trouvons un écho semblable à propos d’Isaac
dans le Midrash Bereshit Rabba (716 [texte hébreu]).
En outre la tradition targumique nous a transmis une longue allocution de Jacob au
moment de bénir ses douze fils, et s’y fait jour une prise de conscience que de
chaque patriarche sort (outre des justes) un Résha : " D’Abraham, père de mon père
naquit l’impur Ismaël ainsi que tous les fils de Quetourah, et d’Isaac, mon père,
naquit l’impur Esaü, mon frère. Et moi j’ai peur qu’il n’y ait parmi vous quelqu’un dont
le coeur ne se sépare de ses frères pour aller rendre un culte devant des idoles
étrangères." (Targum, Néofiti sur Gn 49, 2).
Or on ne peut qu’être frappé du parallèle que constitue ce texte avec Nephtali
Hébres 1, 8
[texte hébreu]
47
48
48
49
- La réponse coléreuse des frères de Joseph : " Régnerais-tu donc sur nous..." est
interprétée (toujours par R. Lévi) comme cause de malédiction ([hébreu]) et, comme
conséquence, Joseph engendre des scélérats (l. 4-6 et cf. l. 22-32).
- Joseph est rendu responsable de l’esclavage d’Egypte (l.47-48)
- Joseph comparé à un taureau, s’enorgueillit aux dépens de ses frères, et les frappe
(l.82-84)
- L’exclamation de Jacob en voyant les fils de Joseph : ‘[hébreu]’ est interprétée
comme un signe de mauvais augure, Rabbi Jehuda Bar Shalom prétend que Jacob a
vu Jéroboam et Achab, les deux rois d’Israël idolâtres qui allaient descendre
d’Ephraïm et qu’en conséquence de quoi l’Esprit-Saint l’a quitté (l.104-108 et voir
aussi l. 142-151) [lignes rouges dans la marge]
- Même l’exil de Juda et Benjamin ne se trouve pas au même endroit que celui des
dix tribus ; et ceci comme pour donner raison à la prièère de Rachel : [hébreu]. Ce
terme ambigu de... permet à l’auteur de cette deracha (l. 109-114) de s’en donner à
cœur joie contre le Royaume du Nord qui est : [un blanc] (il ne partage pas son
territoire avec Juda et Benjamin) [hébreu].
Sans entrer dans les détails, il ne paraît pas que Théodore dans son commentaire
sur Bereshit-Rabbah (Minhat Jehouda) ait compris le sens de ce Midrash. Le ... n’est
pas comme il pense, benjamin mais, semble-t-il¸ Ephraïm comme ancêtre éponyme
du Royaume d’Israël que Jacob bénira spécialement avec Manassé et mettra au
rang de fils de Jacob comme Reuben et Siméon (Gn 48, 7).
La preuve de notre affirmation nous est apportée par certains manuscrits(2) qui
donnent : [hébreu] (3).
- Les 10 tribus ne reviennent jamais. Ceci selon R. Abbi Akiba (l. 117-122) (les autres
rabbins sont plus cléments envers elles !)
- La dernière note négative que nous retiendrons ici tient en deux phrases (l. 139-
141) mais elle est sans doute la plus significative; nous rappelons le texte : [texte
hébreu$
Tout d’abord il sera intéressant de noter que – comme pour le cas précédent (ici fin
p. 39) -, nous avons une autre version qui est signalée dans [hébreu] (Edit Th. Albeck
p. 815 l. 4), et elle est aussi très significative, elle se présente comme suit ( aussitôt
après ...) :
(1) [texte hébreu]
Le mot clé de ces citations est évidemment ... , et l’intention est, elle aussi, claire
comme le jour : la seule royauté valable est celle de David, et même si les traditions
du Nord sont vraies, à savoir que Joseph a été roi en Egypte et que Sichem lui a été
donnée en héritage par Jacob et est devenue un sanctuaire vénéré et antique,
malgré tout cela, seuls les fils de David et la ville sainte de Jérusalem sont choisis
par Dieu comme roi et trône de la Royauté divine.
Ce qui rend le passage ci-dessus fort intéressant pour notre propos, ici, c’est le le
parallèle frappant que nous trouvons dans le Testament grec de Joseph lui-même :
(19, 12) : "For his Kingdom is an everlasting kingdom ..."
Il nous reste maintenant à analyser une Agada difficile et, en tout état de cause, fort
négative pour Joseph. Le texte n’en est pas des plus clairs. Nous l’avons évoqué
49
50
plus haut (p.38) at il figure dans notre Appendice VI l. 91-94. Nous le reproduisons ici
à cause de son importance :
[texte hébreu]
L’allusion à l’excitation sexuelle de Joseph (l’arc tendu) est fort claire et elle indique
un désir consenti et même entretenu (cf. lignes 85-87 et 88-90). L’expression ...
semble bien signifier l’exclusion de Joseph du rang des patriarches (Abraham, Isaac,
Jacob) comme en témoigne le commentaire de ... : [texte hébreu]
Evidemment il existe d’autres interprétations de ce texte qui refusent de comprendre
cette comparaison selon le sens qui paraît évident, et s’efforcent, par un pilpoul
désespéré, de lui trouver un sens positif, voire élogieux à l’égard de Joseph. On peut
cependant s’étonner de cette possibilité (même si elle restera toujours hypothétique,
maintenant que ‘les jeux sont faits’) d’un 4ème patriarche aux côtés des 3 classiques.
Pourtant sans trop nous aventurer on peut penser qu’il s’agit là d’une tradition
vénérable et sans doute authentique, dont les racines semblent bien bibliques. En
effet les Sages ont toujours été vivement frappés du destin exceptionnel de ce
Joseph, qui outre sa sainteté personnelle et sa générosité envers ceux qui le
haïssaient, outre sa royauté égyptienne et les charismes dont ses os mêmes furent
porteurs (sans eux, pas de sortie d’Egypte !), jouissait en outre d’au moins deux
témoignages bibliques inouïs, qui l’égalaient sans conteste aux patriarches ; le
premier Gn 37, 2 [texte hébreu] et le second : Ps 77, 16 : [texte hébreu] mettant ainsi
Joseph sur le même plan que Jacob. Ainsi deviennent clairs tous les passages
étranges, tant dans la bible que dans les Apocryphes et le Midrash, où nous voyons
Jacob se prosterner devant Joseph et lui rendre des honneurs inaccoutumés pour un
père à l’égard de son fils, même si ce dernier est roi (ou plus exactement vizir de
Pharaon).
Or il existe un autre passage midrashique qui semble devoir corroborer notre
déduction, quouque dans un sens négatif et peu flatteur pour Joseph. On trouve en
effet dans la Mekhilta de Rabbi Siméon Bar Iochaï (Bechelah) le passage suivant :
(1) [texte hébreu]
Comme il est aisé de le constater, Rachel est absente de cette liste biblique et la
chose est étonnante, car en effet Rachel est l’une des 4 ... reconnues par la tradition
orale.(2)
C’est sans doute ce qui a donné naissance à des Derashot telles que :
[texte hébreu] (1)
Nous voilà donc fixés, si Rachel ne figure pas dans la liste des Patriarches et des
Mères évoqués par Jacob et qui reposent dans la caverne de la Machpela, c’est à
cause du vol des idoles de Laban. Certes les textes aggadiques ne manquent pas
qui s’efforcent de couvrir cette faute en attribuant à Rachel de saintes intentions
([hébreu]) telles que : détourner son père du culte des idoles, ou bien les empêcher
de ‘parler’ c. à d. de révéler à Laban la faute de Jacob etc. (2). Mais en fait nous
trouvons deux autres Midrashim qui semblent refléter une solide tradition et qui ne
laissent aucun doute sur la culpabilité de Rachel. Le premier joue sur l’orthographe
du mot ... en Gn 35, 2 : [texte hébreu]. Le deuxième Midrash va beaucoup plus loin
puisqu’il utilise la méthode typico-symbolique évoquée plus haut [hébreu] et voit dans
cette faute de Rachel, la mère des tribus du Nord en la personne de Joseph, le type
avant-coureur de l’idolâtrie du Royaume Schismatique :
50
51
P. 35) 1. Annie Jaubert. Article ‘Le pays de Damas in Revue Biblique n° 65 – 1958
p.215.
2. On trouve également le même écho en (1250...) [texte hébreu].
P. 37) 1. Sur ce dernier point voir parallèle cf. Appendice l. 47-48.
P. 38) 1. Les références l. ...renvoient à l’Appendice VI (Image négative de Joseph
en indiquant les lignes où sont notés les Midrashim.
P. 39) 1. Cette déduction est d’autant plus surprenante que le Midrash abonde en
Agadot sur le fait que le mauvais œil n’a aucune prise sur les fils de Joseph !
2. Voir Bereshit Rabba Edi. Crit.Théidire Albech p. 850 (apparat critique l. 7).
51
52
-------------------------------
1) Introduction
52
53
Le thème patriarcal a tenu, pendant de longs siècles, une place majeure dans la
théologie et l’apologétique des Pères de l’Eglise. Toutefois l’usage qui en est fait est
surtout typologique et allégorique, il vise prinipalement à présenter Jésus et son
Eglise comme ‘préfigurés’ par les Pères, voire contemplés par eux en prophétie,
espérés et crus par avance. Des textes tels que celui-ci, d’Hilaire de Poitiers, sont
significatifs de cette tendance : " Toutes les réalité de l’Ancien Testament sont
comme tissées d’allégories et de figures, et il ne faut pas hésiter à voir dans l’histoire
des patriarches et de tout le peuple juif ‘la figure du Futur’."(1) Et Eusèbe, sur les
traces d’Origène est convaincu et enseigne que le Verbe a été manifesté aux
Patriarches : "Le Verbe, tous ceux qui, depuis la première création de l’homme on dit
s’être distingués par la justice et la vertu de religion, les compagnons du grand
serviteur de Dieu, Moïse et avant lui, Abraham le premier, ainsi que ses enfants, puis
tous ceux qui se sont montrés justes et prophètes, l’ont contemplé avec les yeux
purs de l’intelligence, l’ont reconnu et lui ont rendu un hommage qui convenait à un
enfant de Dieu."(2) Et encore : "Ce Verbe, Moïse le déclare très clairement le Second
Seigneur après le Père en distinguant : ‘Le Seigneur fit pleuvoir sur Sodome et
Gomorrhe du soufre et du feu de la part du Seigneur’. Ce Verbe encore qui apparut
de nouveau à Jacob sous forme humaine, la Divine Ecriture l’appelle Dieu lorsqu’il dit
à Jacob : ‘On ne t’appellera plus de ton nom Jacob, mais ton nom sera Israël, car tu
as combattu Dieu.’ "(1)
Cependant on reconnaîtra que tenter de résumer et surtout de synthétiser la pensée
des Pères sur le sujet (2) serait une gageure fort difficile sinon impossible à tenir,
particulièrement dans un travail du type du nôtre ici. L’échantillon de citations apporté
dans l’Appendice N° VII, est davantage un glanage infime dans un champ immense
et encore inexploré dans sa grande majorité. Nous avons fait ce choix en fonction de
nos lectures et études passées, conscient d’avoir négligé des centaines d’autres de
passages tout aussi, sinon plus, significatifs. Pour des raisons pratiques nous avons
groupé ces citations en 5 grandes catégories
1) La double origine du Christ : de David et d’Aaron, thème qui nous est déjà connu
par les Testaments des 12 Patriarches et sur lequel nous reviendrons tant dans ce
chapitre que dans notre Conclusion générale (cf. lignes 1 à 55 ; et 97 à 107) ;
2) Joseph comme type de Jésus, thème extrêmement répandu dans toutes les
périodes et jusque dans la piété catholique de ces dernières générations. (l.65 à 96
et 97 à 107) ;
3) La symboliques des deux peuples et des deux appels, où Ephraïm = Eglise
supplante Manassé : Juifs - ou bien où Jacob = Christ-Eglise ravit à Esaü = Juifs le
droit d’aînesse etc. (l.119 à 130 et 164-169 ; 194-196) ;
4) Tout Israël sauvé, ou la réunion des deux Peuples (Juifs et Chrétiens) aux temps
messianiques ; thème plus rare nécessitant une plus grande compréhension de la
spécificité juive, il caractérise les tout débuts de l’Eglise, et son époque de floraison
tardive. (Voir l. 137 à 163) ;
5) Utilisation de la Typologie Patriarcale à des fins apocalyptiques et polémiques : là
les textes seraient légion. Dans ce domaine l’allégorie s’en donne à cœur joie et
certains textes touchent au délire. Pour ce courant, tout le Judaïsme, ses Ecritures,
ses Patriarches et ses Prophètes, sont un symbole, une figure, une anticipation du
Règne de son Messie Jésus et de son Eglise. Bien entendu nous n’avons retenu que
quelques miettes de cette vaste littérature, et le choix paraîtra arbitraire. A tout le
53
54
moins ne nous sommes-nous pas donné la peine de noter ici des extravagances
dont ce courant est très friand (voir l.164 à 196).
Dans cette analyse nous nous attarderons sur les quatre thèmes qui concernent la
Recherche qui fait l’objet du présent travail ; le premier : celui de Joseph comme type
de Jésus, le second, celui de la double origine Davidico-Lévitique du Messie, le
troisième, celui de la suprématie d’Ephraïm comme type de l’Eglise, le quatrième
enfin, celui de la Réunion des deux Peuples, ou : Tout Israël sauvé.
54
55
Nous reviendrons, bien entendu, sur cette gravr interrogation, tant dans ce dernier
que dans notre Conclusion générale, pourtant d’ores et déjà nous pouvons y
répondre partiellement en ces termes : il est indéniable qu’il y a une intention
polémique ardente dans nombre de textes rabbiniques où ‘l’image de marque’ de
Joseph et (ou) de sa lignée est présentée sous un jour défavorable, toutefois, il ne
semble pas qu’il soit possible de parler de ‘Forgeries’ ; en effet les sources réunies
dans le présent travail, et bien d’autres non citées ici, prouvent, s’il en était besoin,
que ces tendances négatives se trouvent déjà en germe dans le Pentateuque,
clairement dans les Prophètes et les Hagiographes (quoique souvent avec coloration
politico-religieuse, sur le fond du Schisme entre les deux Royaumes), et encore plus
crument dans certains Apocryphes et Pseudépigraphes, sans parler bien entendu de
la Littérature rabbinique elle-même.
De plus certaines assertions bibliques, telles que : "Il rejeta la tente de Joseph, il
n’élut pas la Tribu d’Ephraïm" (Ps 78, 67), même si l’on peut y déceler une
polémique religieuse historique datée(1), n’en constituent pas moins une question
sérieuse, en ceci qu’on peut se demander pourquoi le nom du glorieux ancêtre
Joseph est évoqué dans cette mention injurieuse à l’égard d’Ephraïm : Royaume du
Nord. Les tenants du symbolisme biblique des noms répondront que Joseph n’est
que le nom de l’ancêtre éponyme d’Ephraïm et Manassé, c. à d. du Royaume du
Nord et invoqueront ‘Joseph bois d’Ephraïm’ de Ez 37, 15ss ; mais cette objection ne
résout pas l’intention polémique visible dans le cas cité. En effet les prophètes ne
manquent pas de signifier à tels ou tels rois de Juda que Dieu les a rejetés, mais
jamais on ne trouve dans ce contexte une allusion au sujet du Type, à savoir David,
au contraire il est parfois précisé l’inverse comme le fait Ahiya à Jéroboam (1 R 11,
36) : "Pourtant je laisserai à son fils une tribu, pour que mon serviteur David ait
toujours une lampe devant moi à Jérusalem, la ville que j’ai choisie pour y placer
mon nom."
Toutefois il est notoire que, chez les Pères de l’Eglise, la Typologie principale de
Joseph n’est pas celle de la Tribu (c. à d. de sa descendance : Ephraïm et Manassé)
mais celle du personnage lui-même. Ses vertus personnelles, sa patience, sa
douceur, sa générosité et surtout ses rêves glorieux ainsi que les bénédictions
grandioses dont il est l’objet de la part de Jacob et de Moïse, sont exploités au
maximum et de façon souvent allégorique, comme s’appliquant à merveille à Jésus.
A ce propos le long passage homilétique d’Hippolyte de Rome sur les Visions de
Joseph (voir AppendiceVII l.56 à 96) que nous avons tenu à citer intégralement, nous
révèle que le Christianisme primitif n’a pas choisi par hasard ou par appropriation, et
seulement du fait que ses vertus et les événements dramatiques de sa vie
présentent des analogies avec l’activité salvatrice du ‘Christ’-Jésus. En effet, pour
l’homéliste chrétien il est clair que les rêves glorieux de Joseph concernant
l’adoration de sa personne par ses parents et ses frères, s’appliquent
prophétiquement à Jésus : "Il a rendus clairs par des visions les événements de la
Fin des Temps." (l. 70-71). Et pour lui, il est évident que Joseph n’était pas le Christ
en personne [...] mais [...] la Figure du (Christ) à venir..." (l. 86-88).
Pour Hippolyte la scène de l’adoration par le soleil, la lune et onze étoiles du rêve de
Joseph est sans aucun doute l’anticipation prophétique de l’Ascension de Jésus. :
"Où donc est accompli ce qui est écrit, savoir : ‘Faudra-t-il donc que nous venions
moi et ta mère, et tes frères, t’adorer front contre terre ? sinon quand les bienheureux
Apôtres, ensemble avec Marie et Joseph, une fois arrivés sur le Mont des Oliviers,
adorèrent le Christ " (l.182-185). Cette mention du Mont des Oliviers nous est
55
56
précieuse, elle se réfère sans doute à Actes 1, 12 qui décrit le retour des disciples du
lieu de l’Ascension en ces termes : "Alors, du Mont des Oliviers, ils s’en retournèrent
à Jérusalem." Cette précision topographique est d’ailleurs confirmée par Luc, 24, 50 :
"Puis il les emmena jusqu’à Béthanie [...] et fut emporté au ciel".
Dans le Testament de Nephtali Greg, V, 1, Nephtali raconte sa vision en
commençant par ces mots : [texte grec].
Cette rencontre, elle non plus, ne nous paraît pas fortuite ; il ne fait pas de doute que
dans le milieu intertestamentaire, s’était fait jour un courant tenace à tendance
apocalyptico-messianique attendant un Messie qui réaliserait l’union des tribus
d’Israël. Un tel personnage devait synthétiser en lui-même l’essentiel des vertus des
patriarches, et il n’est pas étonnant que les trois plus célèbres des Ancêtres des
tribus d’Israël aient été constamment mis à contribution pour ‘typologiser’ ou
annoncer le Messie-Jésus, à savoir Joseph, Juda et Lévi, comme en témoignent les
textes patristiques suivants : "Les bénédictions [...] tombent sur Celui qui de Juda est
né et [...] qui en Joseph est préfiguré[...] et qui de Lévi se trouve être prêtre du Père"
(l. 98-99) et encore : "Et par Joseph Il (le Christ) a été figuré, et de Lévi et de Juda en
tant que prêtre il est né." (l.101-102).
Cette tendance nous apparaîtra encore plus clairement avec toutes ses
conséquences théologiques quand nous analyserons le thème suivant que nous
allons aborder à présent, à savoir : la double origine Davidico-Lévitique du Messie.
56
57
fait même d’être issu des deux tribus à la fois démontrât que <Le Fils> de Dieu est
Roi et Prêtre." (18-22).
Il y a doonc une tradition selon laquelle à un certain stade des deux lignées un
‘mélange’ a eu lieu entre elles. Cette tradition est, semble-t-il, bien connue de deux
écrivains célèbres, le premier, Sévère d’Antioche Patriarche Monophysite de la
même ville (c. 465-538), dans une homélie dont l’original grec st perdu mais dont une
traduction syriaque nous a conservé la teneur ; le second : Ishodad-de-Merw évêque
Nestorien de Hadatta (9ème siècle) qui écrit en Syriaque, dans son Commentaire du
N. T. Nous reviendrons sur les textes ici cités de ces deux auteurs.
Auparavant il importe de vérifier si, comme nous l’avons annoncé plus haut, il existe
dans la Littérature Juive (2) une tradition attestant qu’il y a eu, à un certain stade des
deux lignées, royale et lévitique, un tel mélange ‘charnel’ et voici ce que nous
trouvons :
(1) [texte hébreu]
Il faut prêter attention dans ce midrash, non seulement à ce qui est dit, mais à la
manière et à l’ordre dans lequel les choses sont relatées. Tout d’abord, il s’agit d’une
longue anthologie de textes à la gloire de Juda, groupés sous le [hébreu] et, entre
autres titres de noblesse et associations glorieuses, vient notre passage, dont
l’entrée est [hébreu] et pourquoi et à quel titre Juda l’emporte-t-il sur ses frères ? La
réponse vient en deux étapes : de sa tribu sort Elisabeth mère du Sacerdoce ! En fait
Elisabeth ne ‘sort’ pas de Lévi, mais de Juda, en effet est elle la fille d’Aminadab, lui-
même frère de Nashon, [hébreu], il s’agit des Princes des Triibus qui viennent
apporter les offrandes pour la dédicace de l’autel dans la Demeure érigée par Moïse
(cf. Nb 7, 10ss), et c’est l’occasion pour l’auteur de ce Midrash de nous préciser,
comme si de rien n’était, qu’il s’agit bien deAminadab, père de Nashon, de la tribu de
Juda ; la ‘progression’ adoptée avec art paar le rédacteur indique bien son dessein !
Cette ‘preuve par le frère’ (Nashon est en effet le frère d’Elisabeth, comme nous le dit
clairement Ex 6, 23) fait l’objet d’une halacha intéressante qui prouve que de ‘détail’
généalogique était important et n’avait pas échappé à la perspicacité des Sages du
Talmud. On trouve en effet en :
[texte hébreu]
Or, si nous examinons maintenant les dires de Sévère d’Antioche, il paraît difficile de
nier que ce Père de l’Eglise connaissait la tradition talmmudique évoquée ci-dessus ;
il dit en effet :,"Il a été décidé d’en haut que la race ([grec]) de la tribu royale de Juda
et celle de la tribu sacerdotale de Lévi seraient réunies, de telle sorte que le Christ,
roi et grand’prêtre, descendît de ces deux tribus par sa famille dans la chair. Il est
écrit en effet dans l’ Exode (Ex 6 ; 23) que, avant que fût porté le commandement qui
défendait de prendre une femme dans une autre tribu, Aaron, le premier grand-prêtre
selon la Loi, prit une femme dans la tribu de Juda, Elisabeth, fille d’Aminadanb, et
Aminadab descendait par sa famille de la tribu de Juda. Afin que personne n’allât
songer à un autre Aminadab, le livre sacré [ ??] a dit : "Fille d’Aminadab, sœur de
Nashon..." (l. 29-37).
(2) Toutefois on pourrait objecter qu’il n’y a pas trace, dans les paroles des Sages
rapportées par nous à propos de la Halacha de Baba Batra, d’un particulier intérêt de
nos rabbins pour ce ‘croisement’ sacerdoto-royal et, certes on ne trouve rien sur ce
point précis dans le Talmud, par contre le croisement entre Lévi et Juda avait laissé
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des traces et les rabbins en étaient conscients. En effet on trouve en Juges 17, 7 :
[hébreu] Ce verset fait l’objet d’une discussion talmudique serrée : [texte hébreu]
dans B. Batra : [hébreu]
Certes on ne peut dire que les Sages admettent que ce ‘soi-disant’ lévite, comme ils
l’insinuent, soit réellement un descendant de l’illustre tribu, d’autant qu’il inaugure un
culte idolâtrique, mais ce passage prouve au moins que ce croisement judéo-
lévitique posait problème.
En outre si, à l’endroit du Talmud cité plus haut, nous ne trouvons pas d’intérêt
particulier pour l’authentique ‘mélange’ entre la lignée royale et la lignée sacerdotale
par le mariage d’Aaron avec Elisabeth, une descendante de Juda. Par contre, dans
un midrash relativement tardif, mais réputé pour être riche en traditions anciennes :
le Tanhumah ha Iachan, (Shmini, 12) nous trouvons : [texte hébreu]. Ce qui indique
clairement combien la conscience de cette fusion entre les deux illustres lignées
semblait glorieuse et riche en conséquences spirituelles.
Après avoir établi que ce thème n’est pas une invention chrétienne, venons-en
maintenant à l’usage qui en a été fait par les Pères de l’Eglise cités ici par nous. Leur
schéma est identique et il est simple, même s’il peut irriter des oreilles juives !
L’Evangile nous clairement que Joseph, (le père putatif de Jésus) est de la lignée de
David, et l’Evangile de Matthieu nous donne même sa généalogie complète depuis
Adam. Or il ne nous dit absolument rien sur la tribu d’origine de Marie (1). En outre, il
est notoire que l’un des plus fameux arguments contre la messianité de Jésus,
lorsque fut connue la naissance prétendument de Jésus, fut que, dans ces
conditions, il ne pouvait prétendre descendre de David ‘selon la chair’. L’évêque
syriaque du IXe s., Isodad de Merw, connaît la difficulté il y répond avec autant de
tranquillité que de virtuosité. Il fait preuve, en effet, d’une connaissance excellente
des lois juives en matière de mariage et de descendance. Il est, de fait, parfaitement
exact que "it was not the custom of the Scripture to make a descent rest on a
women" (l.3-4), il en déduit qu’il n’y a rien de plus facile que de prouver la
descendance davidique de Marie "only by the mention of Joseph that she was her
betrothed, the Virgin is known, along with him, that she had come down from David in
descent, in that it was commanded that every tribe should marry in its own tribe…"
Isodad fait ici allusion à l’ordre exprès de Moïse que les filles d’Israël se marient dans
une famille de la tribu paternelle(cf. Nb 36, 6). Mais l’usage était ancien, et déjà
Abraham précisait que Sara était réellement sa sœur, c. à d. de sa parenté (1)(Gn
20, 12) et, durant l’exil, Tobit affirme qu’il a ‘pris femme parmi celles de notre parenté’
(Tobie 1, 9) et à son fils, Tobie, il commande expressément : "Choisis une femme du
sang de tes pères. Ne prends pas une femme étrangère à la tribu de ton père.
Souviens-toi de Noé, d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, nos frères dés le
commencement. Ils ont tous pris une femme dans leur parenté, et ils ont été bénis
dans leurs enfants, et leur race aura la terre en héritage." (Tobie 4, 12 et voir aussi 5,
11 à 13 etc.). Tout cela nous indique qu’il s’agissait là d’une loi qu’un Juif pieux et
pratiquant n’aurait enfreint pour rien au monde. Voilà donc la ‘base halachique’ du
raisonnement d’Isodad. Toutefois il lui reste une difficulté à résoudre ; il connaît la
théologie qui veut que : "the kingdom of the house of David, and the priesthood of the
house of Aaron should have the fulfilment of their types in the Christ”l. 13-14). Sa
méthode, en l’occurrence est plus simple et plus directe que celle de Sévère
d’Antioche. Il ne prend pas la peine de remonter jusqu’à Aaron et Elisabeth, sœur de
Nahshon, de la tribu de Juda ; il précise seulement : "But Joseph and Mary were
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mutually children’s children of brothers (l. 7-8); du texte d’Isodad sort l’arbre
généalogique suivant que l’on comparera à celui d’Aminadab évoqué par Hippolyte :
L’ascendance lévitique de Marie se fait donc par sa mère ‘Dinah’ qui devait être une
descendante lointaine de cette branche judéenne qui fusionna avec la famille
d’Aaron.
Il y a, bien entendu, une différence majeure dans les deux arbres, et c’est la
suivante : à partir d’Aminidabab la lignée se scinde en deux : une branche royale et
une branche sacerdotale, alors que rien de tel ne semble avoir eu lieu pour la
généalogie de Joseph. Mais l’essentiel pour Isodad était de prouver la parenté de
Marie avec Joseph. En fait, la seule preuve sérieuse de l’origine lévitique de Marie
nous est fournie par l’Evangile et elle n’a pas échappé à Isodad qui nous précise :
and the name of her mother (of Mary) (1) was Dinah, and this was the sister of
Elisheba, as also the Angel said : "Behold, Elisabet, thy[ ?] cousin... " (cf. Lc 1, 36).
(l.10-11).
Quoi qu’il en soit de l’exactitude de ces précisions généalogiques, il ressort de
l’analyse des textes ci-dessus, que la ‘Théorie Messianique’ chrétienne qui s’y
exprime est solidement fondée sur des traditions juives, et devait correspondre à un
consensus concernant les’signes du Messie’ ; nous entendons par là qu’il est
possible et même probable qu’à l’époque post-Exilique et même postérieurement,
aux alentoure de ce qu’on appelle la période intertestamentaire, se soient fait jour
des spéculations messianiques intégrant cet élément, à première vue étrange, et sur
lequel dut bien s’exercer le ‘pilpoul’ midrashique des Sages d’Israël, à savoir cette
greffe d’un rameau de Juda sur la lignée Sacerdotale.
Cette hypothèse, malgré son apparente fragilité (toutefois rappelons que les textes
talmudiques et midrashiques ci-dessus évoqués prouvent qu’il ne s’agit de pures
spéculations !) présente deux avantages considérables :
1) Elle rend compte d’in état de choses difficile à expliquer, à savoir comment les
Asmonéens ([héhreu]) ont pu faire accepter durant une si longue période leur
hégémonie basée sur le cumul des deux fonctions, royale et sacerdotale sur le
même leader, qualifié de Nasi d’Israël.(2) On connaît certes l’opposition farouche des
Pharisiens à cette prétention des Asmonéens, mais il s’agit là d’une réaction
relatidement tardive, et que semble surtout avoir déclenchée le comportement
immoral des derniers Asmonéens.
2) Cette hypothèse permettrait peut-être d’éclairer ce qu’on a appelé la théorie des
deux Messies à Qumran. On rappellera pour mémoire les textes en cause (cités
d’après l’édition Haberman op. laud.)
- Règle de la Communauté 9, 11 : [hébreu]
- Document Damas 8, 24 (B XX, 1) : [hébreu]
- Document Damas XIX, 11
- Document Damas12, 23 (ou 13, 1) : [hébreu]
- Document Damas 14, 19 [hébreu].
Il est étonnant que des chercheurs aussi compétents que K. G. Kuhn, entre autres,
tiennent pour la correction de ces singuliers évidents en pluriels (1). Pour eux il est
évident qu’il y a deux Messies dans la doctrine de la secte de Qumran. Ils se basent
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sur la règle 9, 11 où l’on trouve : [hébreu]. D’après eux "on attribue le singulier (des
autres textes) à un scribe médiéval (pour le Document de Damas, bien entendu)
ignorant de la doctrine des ‘deux Messies’ [...]". Cette thèse ne peut être retenue
depuis la publication par J. T. Micik d’un fragm. de 4 Q D b (c. à d. un fragment
Qumranien du Document de Damas) : en 14, 9 on lit bien le singulier[...] (Ten Years
of Discovery... p. 124 n. 3)".[je ne vois pas où s’ouvrent ces guill.] (2). Toutefois
Carmignac lui-même semble revenir à la thèse des deux Messies dans sa note n° 86
sur Règle 9, 11 (3) : "Comme l’admettent aujourd’hui la plupart des auteurs, les gens
de Qumran attendaient deux ‘consacrés’, l’un d’origine sacerdotale, le ‘consacré’
d’Aaron ; l’autre, le ‘consacré’ d’Israël. La Règle pour toute la Congrégation d’Israël
( II, 11-22) précise la conduite à suivre au cas où ces deux ‘consacrés’ apparaîtraient
au cours d’un repas ou d’une réunion... etc. Or le texte invoqué est fort lacuneux et
difficile à interpréter ; voici, par ex. la reconstitution d’Haberman (4) : [texte hébreu].
Sed contra H. N. Richardson lit [...] en le comprenant comme un niqtal : … ‘est né’
etc. etc.
On voit donc que toutes ces discussions sont, comme dans certaines assemblées
talmudiques, comparables à des montagnes suspendues à un cheveu, qui est
parfois de la taille d’une lettre illisible, ou d’un mot, et, dans le meilleur des cas, d’une
phrase de toute façon incompréhensible.
J’inclinerais pour ma part – sans doute avec la belle ignorance du non-spécialiste de
Qumran – à m’en tenir aux 4 passages concordants du Document de Damas, et à
voir en eux l’étalon sûr, l’expression consacrée par l’usage de l’époque et de la
secte ; et s’il fallait voir une faute quelque part, j’accuserais plutôt la Règle (9, 11) où
le ... de ... peut être une erreur ... une tache !
Quoi qu’il en soit de cette délicate question, nous devons convenir que nous avons
un faisceau de textes convergents, provenant d’époques et de milieux souvent fort
différents et qui cependant ont tous un point commun : le cumul des deux fonctions
capitales de la direction du peuple d’Israël : la royauté et le sacerdoce. Il va de soi
que la question mérite un examen beaucoup plus vaste et méthodique, mais il
semble que pour être valable, cet examen devra tenir compte des éléments évoqués
ci-dessus et dont certains n’ont même pas été remarqués par les chercheurs.(1)
4) Le troisième thème dont nous nous sommes fixé l’étude, dans cette partie
consacrée aux Pères de l’Eglise est celui de la suprématie d’Ephraïm comme type de
l’Eglise.
Ce thème fait partie de ce que les théologiens (chrétiens) du Judéo-Christianisme et
les Historiens (chrétiens) de l’Antisémitisme appellent : ‘la Théologie de la
Substitution’ : la conviction, à propos de l’Eglise, que, quoique constituée en majeure
partie de ‘Gentils’, elle a pris la place d’un peuple rebelle dont la faute capitale a été
le refus de croire à la venue du Messie-Jésus et à son rôle rédempteur. Appelée
aussi ‘Théologie du rejet’, cette conception - fort solide jusqu’à nos jours – a
l’immense avantage de la simplicité. Elle permet de faire l’économie d’un nombre
imposant de passages bibliques et même néo-testamentaires absolument
irréductibles à ce simplisme manichéen. Elle a même, semble-t-il des appuis
scripturaires solides, surtout dans le N. Testament. Bref, sans entrer dans les détails
et surtout sans prétendre porter ici un jugement sur la valididité ou l’invalidité de cette
conception, il reste que nous sommes bien obligés de compter avec cette ‘théologie’,
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théologie et son exégèse, dans ce texte, reflètent- sans aucun doute une réalité
sociologico-religieuse réelle dans ce siècle où l’on espérait encore la conversion du
peuple juif dans ce siècle, ce qui est plausible étant donné l’époque relativement
primitive (3ème siècle).
Quoi qu’il en soit de cette question, il nous paraît fort significatif pour le thème de la
présente étude que ce soit précisément la typologie d’Ephraïm et de Manassé qui ait
été choisie par ce Père de l’Eglise. On eût attendu Ephraïm et Juda, qui eût mieux,
semble-t-il reflété la symbolique du célèbre Schisme politico-religieux au sein
d’Israël. Mais ce serait mal comprendre un écrivain chrétien du 3ème siècle. A cette
époque l’appellation ‘Juda’ n’a plus de sens politique ni même religieux, pour parler
du peuple de Dieu on utilise Israël, c’est à tel point que les Chrétiens se donnent le
titre de « Nouvel Israël’. Ce n’est donc pas la théologie du schisme entre les deux
familles d’Israël qui se trouve à la base de l’homélie de ce Père de l’Eglise, mais la
réalité pastorale du temps et de sa communauté, constituée de chrétiens issus tant
du Judaïsme que de la Gentilité, ces derniers étant évidemment l’écrasante majorité.
Aussi le texte de la Bénédiction de Jacob, surtout celui de la bénédiction d’Ephraïm
et Manassé , lui sert de cadre pour une homélie dont le but est évidemment
apologétique, mais – et c’est là le point intéressant – qui reste étroitement liée au
contexte juif, à tout le moins tel qu’Hippolyte le comprend. Si Hippolyte avait été un
fanatique de la théologie du rejet [des juifs] il aurait ‘sauté’ sur l’occasion de cette
bénédiction ‘à part’ de Joseph en ses fils ‘égyptiens’ Ephraïm et Manassé, pour y voir
le type de la Chrétienté, bénie à part, en face d’un Israël-juif sans avenir sauf la
perspective de la venue du Messie (= Jésus) de la tribu de Juda. Or, le fait qu’il ne
s’engage pas dans cette voie large et facile nous paraît révélateur d’une typologie
qui, pour être chrétienne, ne s’en cherche pas moins avec ardeur de solides racines
juives. Or il existe un texte rabbinique qui semble prendre le contrepied de cette vue ;
et, une fois de plus, s’impose à nous une expression déjà exprimée plus haut (p. 47)
selon laquelle, certaines ‘derashot’ rabbiniques hostiles à Joseph ne paraissent
pouvoir s’expliquer que par une controverse anti-chrétienne. Voici le texte en
question : [texte hébreu] (Appendice VI l. 104-108) [hébreu].
Si ce texte contient réellement une controverse antichrétienne, il faut reconnaître qu’il
procède de manière extrêmement habile. Toutefois, pour un auditeur juif de l’époque,
il nous semble que l’allusion était transparente. En effet, rien dans le texte biblique
ne permet une telle ‘drasha’, comme c’est le cas lorsqu’un texte ou une situation ne
peut s’expliquer sans difficulté selon le ‘peschat’. En fait le ... peut très bien
s’expliquer par la cécité de Jacob vieillissant, comme le font d’autres midrashim, ou
comme une question rhétorique exclamative. Quoi qu’il en soit de ces hypothèses, il
faut admirer l’art du darshan. Son histoire paraît totalement innocente. De fait il est
vrai que, des tribus du Nord, sortiront Jéroboam et Achab et qu’ils devinrent idolâtres,
le premier étant responsable du schisme politico-religieux, le second avec Jézabel
ayant solidement établi le culte de Baal dans tout Israël. Ainsi il paraît tout à fait
plausible que Jacob, doté du don de prophétie ait prévu la chose. L’ennui est que
rien de tel ne se trouve en aucun endroit des Ecritures canoniques. Aussi la ‘drasha’
paraît bien dirigée contre l’hérésie du Royaume du Nord, soit dans son avatar
samaritain (et c’est peut-être le noyau original et [original [ ?] de la Aggadah
transmise dans le Tanhuma), soit dans son avatar chrétien, présenté selon le style
d’Hippolyte comme Ephraïm, et, en tout état de cause, voyant en Joseph le type du
fondateur du Christianisme : Jésus. La fine pointe de la drasha est dans son
[hébreu] : la disparition de l’Esprit Saint [marge : il revient ensuite – à l’exception du
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Targum ??].(1). Comme nous l’avons fait remarquer plus haut (Appendice VI, p. 4
note (1)), il existe plusieurs midrashim qui présentent des parallèles plus ou moins
étroits avec cette ‘drasha’, mais dans aucun d’entre eux ne figure ce ‘départ’ de
l’Esprit Saint de Jacob (2). Il ne faudrait pas oublier que c’est là généralement une
punition extrême de la part de Dieu, et qu’elle sanctionne un rejet divin de celui qui
en est frappé (cf. Shaül). Il est bien évident que telle n’est pas l’intention du ‘darshan’
du Tanhuma, mais il faut avouer qu’il est tentant de voir dans cette présentation des
faits, une insidieuse insinuation que la bénédiction qui suivra (à savoir : le destin
grandiose d’Ephraïm) sera nulle et non avenue, l’Esprit saint ayant quitté Jacob !
5) Le dernier point qui nous reste à traiter est celui de Tout Israël sauvé ou la
Réunion des Deux Peuples (Juifs et Chrétiens).
Nous avons proposé les deux textes concernant ce thème dans notre Appendice VII,
l. 131 à 136.
Ici, et contrairement à la méthode d’Hippolyte, sommairement analysée ci-dessus,
nous trouvons le thème du schisme entre les deux Royaumes d’Israël comme base
de l’homélie de Sévère d’Antioche (465-538). On pourra s’étonner qu’à une époque
aussi tardive, la typologie symbolique Juda-Israël ait été retenue par un Père de
l’Eglise pour figurer les deux parties du Peuple de Dieu : les Juifs et les Chrétiens. En
fait, les choses ne sont pas si simples. Tout d’abord on remarquera que comme tous
les interprètes de l’Ecriture – surtout lors d’homélies – notre prédicateur a devant lui
un texte sacré qui lui impose son cadre précis dont même l’allégorie ne permet pas
de s’échapper. Or le texte de Jérémie, 23, 5-6 cité ici (voir l. 133-135) présente Israël
selon sa division habituelle en Juda et Israël. L’homéliste est alors obligé – pour être
fidèle à son art et à sa théologie – de rendre compte des différences qualitatives
dans les prophéties concernant chacune des deux parties du peuple d’Israël. Or, que
dit Jérémie ? "en ses jours [ceux du Messie] Juda sera sauvé et Israël habitera en
sécurité."
Avant même d’aborder l’analyse du texte de Sévère, répondons, dès maintenant et
par avance, à la question que nous venons de nous poser ci-dessus (fin p. 60) sur la
typologie Juda-Israël si étrangement ressemblante au symbolisme juif, pour typifier
les deux parties du peuple d’Israël – selon les Pères de l’Eglise -, à savoir : les Juifs
et les Chrétiens ; car, en effet, la typologie en question fut incontestablement utilisée
dès l’époque intertestamentaire : elle figure abondamment dans certains
Pseudépigraphes, et on en trouve maintes traces dans la littérature rabbinique ;
lorsqu’elle n’a pas un but historique, mais polémique et apologétique, cette dernière
se sert généralement de cette image pour désigner le schisme samaritain (1) (issu
plus ou moins indirectement du schisme antique du Royaume du Nord, le
prolongeant en quelque sorte, et le rendant irréversible). A notre avis, cette image fut
ensuite utilisée comme argument anti-chrétien, les rabbins avec leur art de
l’association d’idées et leur mépris hautain de la chronologie ([hébreu]) étant fort
capables de voir dans les prétentions typologiques chrétiennes (Ephraïm, Joseph
etc.) une aubaine inespérée, leur permettant en toute tranquillité – et sous le couvert
de textes anti-samaritains ou anti-Royaume du Nord -, de forger des ‘drashot’,
ironiquement antichrétiennes dans leurs [hébreu] pour la grande joie des maskilim et
de les écrire ensuite [hébreu] en faisant allusion à une tout autre situation relative à
leur époque.
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En fait, dans le texte que nous allons maintenant analyser, la symétrie ci-dessus
n’est pas respectée. En effet, Juda y représente les Gentils qui embrassent la Foi au
Messie-Jésus, alors qu’Israël est l’image des Juifs qui restent fidèles à leur attente
messianique en reconnaissant en Jésus l’accomplissement plénier de cette attente.
Pour Sévère, la prophétie de Jérémie s’est déjà accomplie : "Cette prophétie
annonce sans contexte le Christ" (l. 136-137). Rappelant le symbolisme du schisme,
il le replace dans son contexte historique en précisant qu’il y eut jusqu’à la fin deux
royaumes séparés (l. 142-143), de la sorte il évite la tendance à voir dans cette
prophétie une parole dont l’accomplissement est à attendre pour ‘la fin des jours’. Et
afin qu’il ne subsiste pas le moindre doute il précise : "simultanément, sous ses jours
(entendez : de Jésus), Juda a été sauvé et Israël a habité en sécurité." (l. 140-141).
Nous avons souligné le parfait accompli ; voici d’ailleurs le texte syriaque : [texte
syriaque].
Nous avons également souligné le mot ... : simultanément ; car lui aussi donne le
véritable éclairage de cette exégèse. Comme un nombre non négligeable d’autres
Pères de l’Eglise, Sévère considère qu’au temps de Jésus, et surtout après sa mort,
la prédication de la Bonne Nouvelle a conquis indifféremment de nombreux adeptes
tant du milieu des Juifs que parmi les païens. Et il faut bien reconnaître que c’est
aussi l’impression qui se dégage tant de l’Evangile que des Actes des Apôtres et,
d’une certaine manière, également des épîtres de Paul. Cet unisson, certes
temporaire, a dû frapper les Pères de l’Eglise, et l’on peut même parler d’une
certaine nostalgie de l’Âge d’Or de cette prédication évangélique à Tout Israël
(qu’elle soit réelle ou imaginaire, peu importe ici), qui se reflète incontestablement
dans maints textes patristiques.
Toutefois on sait fort bien qu’aux alentours du VIe siècle, l’Eglise, déjà extrêmement
répandue, constituée solidement, et dans l’ensemble maîtresse du pouvoir politique
(ou à tout le moins entretenant avec lui des rapports d’égal à égal), cette Eglise a
perdu depuis longtemps toute illusion de voir accourir, pour se réfugier dans son
giron, ce peuple juif récalcitrant et dont la nuque s’avère décidément plus raide
même que ce qu’avaient constaté les prophètes. On peut se demander ce qui a pu
pousser Sévère à baser son homélie sur cette typologie qui devait apparaître comme
dépassée. Il est évident qu’il ne saurait être question de résoudre ce problème sans
une étude solide préalable, tant de l’auteur lui-même que de ses œuvres et du milieu
historique et sociologique où il vivait. A ce dernier propos rappelons qu’à Antioche,
ville où s’exerçait l’activité pastorale de Sévère, existait depuis l’époque hellénistique
une forte communauté juive avec laquelle bien des Pères (tels surtout Jean
Chrysostome) eurent souvent maille à partir. Sous Chrysostome, il est évident que
cette communauté avait la sympathie, sinon le soutien actif des autorités et à une
époque beaucoup plus reculée Paul se plaignait déjà des persécutions et des
souffrances qu’il y avait endurées (II Timothée 3, 11). Il se peut donc que Sévère ait
eu à compter avec cette Communauté Juive et même à contrebalancer son influence
sur ses Fidèles (on sait par les violentes diatribes de Chrysostome, à peine un siècle
auparavant, combien les chrétiens étaient encore impressionnés par les cérémonies
et les coutumes juives au point de considérer les serments prêtés dans leurs
synagogues comme inviolables, et d’y aller eux-mêmes prononcer leurs serments).
Ainsi s’expliquerait la tendance ambiguë qui se dégage de l’examen de ce texte
difficile : d’une part, se fait jour une attitude qui paraît favorable aux Juifs puisqu’elle
les place sur le même pied que les Chrétiens, d’autre part – si l’on y regarde de plus
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Cette étymologie populaire est classique, on la trouve déjà dans Philon (De Abramo,
57), mais en fait, elle ressort du texte biblique lui-même tel qu’il est traduit dans le
grec de la Septante 32, 31 : [texte grec]
Ce qui nous semble important ici est que ce titre de ‘voyant Dieu’, il nous est précisé
qu’il est conféré à Israël, parce qu’il s’est établi (antécédemment) par l’espérance en
la terre sainte c. à d., selon nous et si nous corrigeons ‘par l’espérance’, selon la
version biblique par : ‘en sécurité’ et supprimons les mots entre parenthèses dans la
traduction des versions géorgiennes et arméniennes, à savoir : ‘antécédemment
durant leur vie’ et ‘c'est-à-dire dans le Christ’ (l. 162-163) ; nous avons dans ce
passage l’équivalent succinct de ce que dit Sevère (l. 148-149) : "et on appellera
‘Israël qui habite en sécurité’ ceux qui ont déjà cru..." Dans ce cas à cette exégèse
s’appliquent l’analyse et les conclusions que nous avons consacrées au passage en
question chez Sévère (cf. ici p. 65-66).
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les vertus et le destin de Jésus livré par ses frères, mais leur ouvrant ensuite
généreusement les portes de son Eglise au sein des nations.
En ce qui concerne les autres Pères des tribus, l’embarras des exégètes est notable
(dans toute la littérature chrétienne). Seuls les allégoristes, pour qui tout est bon,
voient jusque dans Dan (la tribu de l’Antichrist selon la Aggada et quelques Pères de
l’Eglise) le type de Jésus.
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Il n’est pas aisé de conclure après une enquête aussi diversifiée. Pourtant, l’instant
est venu de rendre des comptes, et puisque j’ai eu l’audace de promener ma
curiosité de chercheur en herbe et d’exercer sur l’opinion de mes aînés une
tendance instinctive à remettre tout en question, je me suis exposé moi-même, et en
pleine connaissance de cause, à un feu roulant de critiques, dont, en chemin, je me
suis formulé à moi-même un bon échantillon.
Et tout d’abord, je serai le dernier à oser faire mentir le dicton fort juste : ‘Qui trop
embrasse, mal étreint’. Dans le cas présent j’ose espérer à tout le moins que le
lecteur n’a pas perdu le souffle sous ces ‘embrassements’ excessifs de sujets,
d’époques, d’œuvres, sans parler des nombreux excursus qui eussent certainement
gagnés à être relégués en additifs pour alléger la tâche du lecteur.
En outre, et c’est bien là le plus affligeant, j’ai dû entrer dans des domaines qui ne
sont pas les miens, et ne possédant pas les plans détaillés des lieux, j’ai dû y piétiner
çà et là quelques plates-bandes ; je m’en excuse auprès des spécialistes en cause.
Mais – je l’ai déjà dit – j’ai un excuse : et c’est l’absence quasi-totale d’enquêtes
compétentes sur le sujet qui m’occupe ici, dans chacune des sciences concernées.
Force m’a donc été de réaliser ce modeste et parfois maladroit déblaiement
préliminaire, seul et sans avoir le temps ni surtout la possibilité de me spécialiser
dans .. toutes les spécialités.
Quoi qu’il en soit j’appartiens à cette discipline encore relativement indisciplinée à
cause de son jeune âge qu’on appelle pompeusement ‘Pensée Juive’ sans oser
préciser s’il faut ajouter avant cet intitulé prometteur Histoire de ... ou Théologie de ...
la Pensée Juive. Et certes c’est bien là notre tourment à nous autres de [hébreu] : un
simple coup d’œil sur le Guide de l’Etudiant dans cette discipline a de quoi donner le
vertige, oui, vous avez bien lu depuis la période Biblique jusqu’à Martin Buber.
D’Abraham à l’époque moderne quelque 39 siècles nous contemplent de l’air
narquois et impénétrable du Sphinx. Au début cela vous flanque le vertige, mais, à la
fin, on s’habitue ... jusqu’à oser ce que j’ai fait en ces mois-ci, dans le présent travail,
réunir en un même bercail nommé ‘Pensée Juive’ le tumultueux troupeau bigarré des
Ecritures Canoniques, des Apocryphes, des Apocalypses et autres écrits sectaires,
des Bonne Nouvelle Judéo-chrétienne et des traités apologétiques patristiques, sans
oublier les vénérables spécimes préhistoriques encore fort vivaces qu’on nomme
écrits rabbiniques.
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Bref je pense ne pas avoir failli à ce qu’on m’a enseigné. La méthode dont j’ai usé
n’est pas acceptée sans réticence par tous les professeurs qui nous dispensent les
rudiments de cette discipline débordante ; j’ose espérer que ceux qui connaissent ma
démarche et en acceptent les présupposés accepteront – au moins à titre provisoire,
et sous réserve d’inventaire – ma méthode qui semble, à première vue au moins, se
rire des lois les plus élémentaires de la chronologie et de l’Analyse littéraire telle
qu’elle est enseignée du haut des Chaires de littérature. Moi j’ai appris de mes
Maîtres, les Sages, que leur mémoire-soit-en-bénédiction, qu’il n’y a pas de barrière
chronologique dans l’Ecriture (c’est ainsi que je m’efforce de rendre l’intraduisisble :
[hébreu]).
Cette règle qui avait tant irrité au début de mes études juives mon trop cartésien
cerveau de Français bon teint, m’apparaît aujourd’hui avec l’expérience des années
non seulement prodigieusement féconde mais aussi étonnamment cohérente et
porteuse d’une logique qui n’a rien à voir avec la logistique, ni les tabulateurs, mais
où le symbole, la typologie, la redondance, les similitudes de situations, les
harmonies et les antithèses, et jusqu’aux dissonances insupportables qui crient
[hébreu] sont maintenues ensemble dans une tension dialectique constante, mais
plus réelle, plus proche de la vie et de sa complexe tangibilité, que tous les systèmes
les plus rationnels, en somme plus proche de la mécanique quantique – où l’univers
macroscopique rassurant auquel nous sommes si habitués se dissout en une
mystérieuse alchimie – que de la Somme Théologique des Grandes Universités du
Moyen- Age où tous les cas semblaient être prévus, l’histoire du monde réglée et
remontée à l’Horloge de la Papauté toute-Puissante, et que le temps semblait
éternel, rassurant, quelque Josué chrétien ayant immobilisé le Soleil de Gabaon d’un
monde où se déroulait la guerre spirituelle des armées du Christ jusqu’à la victoire
inévitable de l’Eglise, la conversion en masse des Juifs et la venue triomphante de ce
Jésus qui avait finalement raison contre cette synagogue entêtée et ce monde païen
brutal qui refusait de se cléricaliser.
Non, décidément, ni l’Ecriture, ni les Apocryphes, ni même le Nouveau Testament et
les Pères de l’Eglise primitive, et, cela va de soi, ni les écrits des Sages juifs n’ont
rien de commun avec les Sommes théologiques, ni avec les Systèmes
philosophiques ; encore plus se moquent-ils des prétendues lois de l’Histoire, qu’elle
soit capitaliste ou marxiste.
Nous avons donc suivi la règle du jeu, qui est celle de ces œuvres, sans vouloir les
traiter avec les produits modernes ultra-détergents et corrosifs qu’on nomme
religiongeschitliche Schule, Formgeschichte Schule ou Sémiotique et Strusturalisme
pour ne paaaaaarler que des principaux ténors de ces inventions terriblement
efficaces, mais meurtrières le plus souvent pour les micro-organismes délicats que
sont la typologie biblique et le symbolisme prophétique, qui ne sont pas observables
avec de tels instruments.
Soucieux, donc, d’éviter que notre observation interfère avec le mécanisme subtil et
indéfinissable de leur vie propre, nous avons préféré laisser ces oeuvres parler
d’elles-mêmes, par elles-mêmes. Nous avons laissé, au laboratoire de la
Formgeschichte Schule, les horribles ciseaux athétiseurs, capables de démembrer
en quelques minutes d’exposé corrosif à souhait, la plus merveilleuse créature, en
une scène d’autopsie à vif, qui laisse loin derrière elle, en horreur, le célèbre tableau
de Rembrandt, mais dont la conséquence infaillible est la mort assurée pour l’œuvre,
ainsi dépecée vivante !
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71
Donc, il nous semble que notre méthode qu’on pourra qualifier de primitive ou
d’artisanale, selon les goûts et les humeurs, aura au moins eu l’avantage de nous
montrer une série de photographies d’un même thème dont les aspects communs ou
antithétiques, saisis sur le vif, au sein de leur milieu naturel homogène, lorsqu’elles
sont projetées à la suite les unes des autres, composent une manière de film vivant
qui ne tarde pas à révéler une véritable histoire, celle d’un thème qui paraît
épisodique et sans lien avec ses parallèles dispersés aux quatre vents des centaines
d’œuvres rabbiniques les plus diversifiées, mais qui s’avère singulièrement cohérent
à la faveur de quelques ‘arrêts’ opportuns ‘sur l’image’, assortis d’un commentaire
sonore à la fois modeste et objectif pour mieux s’efforcer devant les faits qu’il se
contente de présenter et, au maximum de lier les uns aux autres sans les y
contraindre, sous peine de briser le film ténu et fragile de la vérité.
J’ai cru devoir développer cette longue parabole dans le seul langage qui me
paraisse convenir aux matériaux littéraires étudiéis ici, et s’il est à la limite du
langage poétique, c’est inhérent à la nature des choses et n’a rien à voir avec une
quelconque prétention de ma part à ‘faire de la littérature’, comme on l’a dit.
Si j’ai adopté, pour cette conclusion, un style si personnel, c’est que je n’ai pas voulu
cacher à quel point je suis engagé dans cette affaire. Je sais que ce peut être, et est
souvent, un défaut fatal à l’objectivité scientifique, mais j’espère avoir évité cet écueil,
car tout en exposant franchement mes réticences, voire mon hostilité farouche à des
méthodes issues d’écoles respectables ayant pignon sur rue, j’ai retenu, de leurs
procédés, ce qui m’est apparu compatible avec le respect que je réclame pour des
textes vivants issus d’une tradition vivante.
Pour en revenir à des considérations plus pragmatiques, au terme de cette Etude
élargie du Thème des Tribus appliqué au cas de Joseph, Juda et Lévi, il ne me paraît
pas nécessaire d’ajouter beaucoup à ce que j’ai exprimé dans mon précédent travail
de séminaire, déjà cité. Je soulignerai seulement un point qui mériterait à lui seul une
étude spécialisée. Il m’apparaît que le Schisme entre les deux Royaumes d’Israël
constitua pour le Peuple Juif un traumatisme spirituel dont, en fait, il ne se remit
jamais et qui resta (et peut-être reste encore aujourd’hui) comme une épine dans la
chair de notre nation.
En outre il est certain - et nous en avons des témoignages écrits irrécusables – que
les Sages d’Israël ont été conscients de l’origine divine du Schisme. De fait c’est
Dieu qui a puni l’idolâtrie de Salomon de la sorte, en lui ôtant les 10 tribus. Or, nous
l’avons vu dans notre première partie (A. Typologie de Joseph et de Juda dans
l’Ecriture canonique), Dieu par ses prophètes n’a cessé de prédire la Réunion des
deux Royaumes frères séparés ; ce fut même un thème eschatologico-messianique
indéfectible. Or, le fait que cette espérance subsiste encore aux alentours de l’ère
chrétienne, puisqu’elle est reprise – timidement certes mais réellement, on l’a vu,
chez les Pères de l’Eglise, affectée certes d’une coloration chrétienne, mais frappée
au coin de la Tradition Juive la plus authentique, ce fait intéressant et - en soi
étrange – n‘a pas reçu l’interprétation qu’il mérite.
Ainsi n’est-on pas capable aujourd’hui de rendre compte de l’affirmation tranchée de
Akiba [ ?] : "Les 10 tribus ne reviennent jamais." Faut-il y voir le reflet d’un rejet du
dialogue avec les Samaritains comme nous en avons risqué l’hypothèse, ou bien les
premiers disciples Judéo-chrétiens avaient-ils déjà fait leur ce motif typologique
d’Ephraïm = Nouvel Israël appelé à supplanter l’aîné rétrogradé au rang de cadet, et
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cette boutade d’Aqiba n’étant en quelque sorte qu’une réponse négative tranchée,
comme une fin de non-recevoir historico-prophétique à une telle prétention ?
La Recherche scientifique devra bien un jour rendre compte de l’impossibilité de
considérer les textes relativement nombreux et fort violents, pour ne pas dire
scandaleux dans leur condamnation sans appel de Joseph et/ou de sa lignée.
Parallèlement, les chercheurs en Pensée Juive ont le devoir de vérifier le bien-fondé
de l’assertion des Sages citée plus haut dans notre précédent travail et dont nous
répétons les termes(1) : [texte hébreu].
Pour ma part j’accepte cette déclaration comme vraie, étant donné qu’un simple
survol des concordances de Kassouski ou un examen même superficiel des tables
onomastiques de certains midrashin qui ont fait l’objet d’une édition critique digne de
ce nom (tels Bereshit Rabba, Va [ ??] Rabba etc.), révèlent une telle préoccupation
pour tout ce qui touche les tribus et leurs Patriarches que le phénomène doit être
étudié ex-professo.
C’est, me semble-t-il, et je finirai là-dessus, l’enseignement essentiel et, à mon avis
le plus important qui découle du présent travail : à savoir que tant les scribes et les
docteurs de l’époque biblique pré- et post-exilique, que les Judéo-chrétiens, les
Pères de l’Eglise et, cela s’entend, les Rabbins des Talmudim et des Midrashim,
tous, ou quasiment tous ont cru à la réalité typologique, prophétique et même
eschatologique de la notion de tribu (1), c’est pourquoi elle peuple leurs écrits, et
c’est la raison pour laquelle ils n’ont pas hésité à ternir l’image pourtant respectable -
et respectée - de Joseph, le plus grand patriarche après Abraham, Isaac et Jacob,
lorsqu’une secte religieuse dissidente menaçait l’intégrité de la foi d’Israël en son
glorieux avenir messianico-eschatologique, allant jusqu’à se substituer au Peuple élu
et même à annexer les valeurs et les types les plus sacrés de la nation juive,
appliquant ainsi à la lettre la Jalousie divine dont était possédé Lévi, à propos duquel
Moïse témoigne : "Il dit de son père et de sa mère : ‘Je ne l’ai pas vu’ ses frères il ne
les connaît plus, ses fils, il les ignore. Oui ils ont gardé ta parole et ils retiennent ton
alliance."
Lévi n’hésite pas à détruire l’image de Joseph par fidélité à l’Alliance de Dieu, quand
ceux qui, à son jugement, l’ont violée et oublient la fidélité du Père d’Ephraïm, n’ont
fait qu’adorer le veau de Jéroboam.
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P. 75 1) traduction : "La tribu de Juda, ses Sages et ses élites, avaient reçu par
tradition, de Jacob, notre père [la connaissance de] tout ce qui devait arriver à
chaque tribu jusqu’aux jours du Messie ; et, de même, était en possession de chaque
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tribu [la connaissance de] tout ce qui devait lui advenir jusqu’aux jours du Messie,
[™®adition reçue par eux] de Jacob, leur père." (BaMidbar Rahha 13, 14)
P. 76 1) J’ai fait remarquer à plusieurs reprises au cours de ce travail et du précédent
que la typologie spécifique des tribus et surtout la partition majeure des bénédictions
les plus sublimes entre Joseph élevé au rang d’aîné et Juda à qui est assurée la
Royauté, n sont pas des éléments imaginés par des écrivains bibliques apocryphes
ni par les Sages du Talmud, il s’agit d’une conscience collective portée par des
traditions maintes fois séculaires jalousement gardées et transmises de père en fils
et porteuses d’un caractère spécifique propre à chaque tribu et confirmé[ ?] par des
bénédictions solennelles autant que mystérieuses, les Sages ont conservé et utilisé
cette typologie.
73
74
Les références ‘Kort. (p....)’ ont toutes trait à l’article de Th. Korteweg cité en
référence.
(Les chiffres renvoient à la Synopse Gréco-Hébraïque en Appendice)
74
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l. 15-17
- Dans l’H. il est fait mention
également du sort des dix autres
tribus dans cette prise de
Rien possession de l’armée celeste (et
ce contrairement au grec qui n’en
souffle mot) ; et chacun d’entre
eux s’empare d’une étoile ou
d’une planète (sans précision).
- Tout ce passage ne figure que
dans l’Hébreu. Il est nettement
- Tout ce passage n’est propre qu’au Grec
75
76
l. 20
Rien
l. 21
- Seul le Grec fait mention de cette
tentative avortée, des 10 frères restants, de
s’emparer de ce taureau. Et il est étonnant
que Kort. ne se soit pas arrêté sur ce détail
singulier.
C’est bien le même verbe qu’au v. 3 (l. 10)
... qui est employé. Contentons-nous pour
l’instant de noter ces faits (j’y reviendrai à la - Même description dans l’H.
l. 21 et dans ma Conclusion).
toutefois dans l’H. ‘... ‘ = chez
l. 22 nous
- ici nous trouvons le même emploi du ‘’ ‘’ il est ajouté pour les ailes ;
l. 23-25 verbe ‘...’ qu’au v. 3 (l.10) à propos de grandes comme celles de la
Juda, mais alors que ce dernier [grec], cigogne et pour les cornes :
Joseph lui [grec] (le taureau) ce qui, comme celles du cerf.
comme nous y avons fait allusion ci-dessus
(l. 19), semble connoter une action
naturelle, majestueuse, comme si la
l. 33-36 domination sur ce taureau revenait de droit Rien
à Joseph qui au lieu de s’efforcer de le
‘saisir’ comme ses frères malchanceux, n’a
qu’à ‘prendre’ sans effort.
76
77
Rien
Rien
Rien
- Ce long passage n’existe qu’en
hébreu, il fait partie de la strate
rédactionnelle, évoquée plus haut
Rien (l. 12-14), et qui est nettement
défavorable à Joseph. Ici, aucun
doute sur la responsabilité de
[ajouts avec flèches vers l’hébreu en face Joseph dans la dispersion des 12
(1) Cela n’ajoute ni ne retire rien (= cela tribus. En effet, non seulement
n‘apporte rien n’avance à rien) (cf. TB Joseph [hébreu], mais il va
l. 39 Giffin, 52, a = ‘les songes n’apportent ni ne jusqu’à arracher de force à Juda
retitent rien’) (2) ‘Car il ne se renouvellera les 12 sceptres qu’il détient ; pire
pas’ il convainc ses frères de faire
sécession d’avec Juda et Lévi
77
78
(l.46)
(l. 49) - pour la deuxième expression
(l. 57- - A nouveau le Grec est plus précis, sur le nous trouvons deux avis
58) (l. plan chronologique que l’hébreu. contraires l’un dans le Talmud:
65-66) [hébreu]
et l’autre dans un midrash inédt
du XIIe siècle : [hébreu]
78
79
16).
Je suis aussi d’accord avec Kort.
(p. 272 n. 20) sur l’origine très
67-68 Rien
ancienne de la conception selon
laquelle un rêve qui se répète est
véridique (cf. ci-après Analyse p.
10 l.91 à 96)
- Le Nom de Jacob est écrit sur le bateau.
- L’hébreu se contente
- Jacob invite ses fils à monter à bord de d’introduire le second rêve par
‘notre’ bateau. une formule neutre, toutefois elle
- Dans le Grec il n’est pas parlé de conflit paraît voulue par le rédacteur, la
entre les frères, mais seulement de la précision -‘ Il se passa une
tempête et du bris du bateau. période...’ – [hébreu] dont le but
semble bien de souligner la
répitition du rêve comme preuve
de sa véracité.
79
80
même si elle ne vient pas d’une intention malelots sonr dispersés, jusqu’au
délibérativement négative à l’égard de happy end = réparation ici,
Joseph, de la part du rédacteur, le présente restauration miraculeuse là-bas,
cependant – peut-être involontairement – avec la joie de la réunion des
sous un jour défavorable. En effet le dispersés). Cependant, comme
vocabulaire, une fois de plus, ne semble observé plus haut (voir l. 12-14 ;
pas avoir été le fruit du hasard. Joseph 33-36) la manière dont le récit est
[grec] et pas sur une planche comme les conçu, témoigne, une fois de
malheureux frères, mais dans un canot plus, d’une intention délibérée de
[grec], probablement le seul rejeter sur Joseph seul toute la
culpabilité du naufrage.
- Il est intéressant de noter que
dans la scène du bateau, le
canot de sauvetage de ce bateau. Et il faut parallèle de ‘l’élévation’ de Lévi
bien avouer que cette mention peu etde Juda est conservé, là-bas
louangeuse pour ce qui paraît bien un acte sur le soleil et la lune, ici sur les
d’égoïsme, eet davantage dans le ton du mâts.
récit hébraïque, qui pourtant ne souffle mot
de la chose. Par contre l’élévation de Joseph
trouve son parallèle dans le role
l. 73 - Cette mention du maintien ensemble de de timonier que lui délègue son
Lévi et Juda, sur la même planche, ne peut père. Et là aussi nous retrouvons
l. 74 être, elle non plus, le fruit du hasard ; il faut le thème de la mauvaise humeur
la relier avec ce qui la précède et ce qui la et du refus de coopération de
suit : Joseph fuit seul sur un canot (l. 67), Joseph, vers lequel, une fois de
les autres frères sont dispersés aux quatre plus , vient Jacob pour l’apaiser
vents (l. 70) seuls Juda et Lévi restent et lui attribuer une fonction digne
ensemble. Je reviendrai dans ma de lui..
Conclusion sur cette insistance du Grec,
sur cette indissolubilité du lien entre ces - Dans l’Hébreu ce n’est pas la
tempête qui est directement
l. 75-82 deux tribus. responsable du naufrage, même
[ajout avec une flèche]’ Et si on peut y voir une allusion (l.
également le reste de mes frères, 57), mais c’est la dissension entre
chacun d’entre nous, et nous nous Joseph et Juda qui est la cause
enfuîmes, pous du désastre : Joseph ne conduit
sauver] notre vie, vers le rivage. pas le bateau comme l’a indiqué
Jacob, et ne tient pas compte de
L’intercession de Lévi n’est rapportée que la direction donnée par Juda.
par le Grec. Selon Kort. (p. 267) Lévi et
Juda ont ’eschatological functions’ (cf.
aussi ibid p. 273-276) ce qui expliquerait
cette insistance du Grec sur les fonctions
‘sotériologiques’ de ces deux personnages.
- Le happy-end de la l. 72, lui non plus n’a
pas son équivalent dans l’Hébreu. Certes à
la l. 81 nous voyons Jacob réparer le
bateau, mais c’est un sauvetage et une
réparation non un miracle eschatologique ! Rien
Pourtant il n’y a pas de raison pour voir
avec Kort.(p.277) dans ce happy-endune
80
81
l. 91-96
81
82
82
83
Rien
[ajouts avec soulignages et flèche] ‘Mais j’ai
eu peur de ce qui se produira à l’avenir,
que vous ne vous égariez à la suite des
idoles des étrangers et que vous ne suiviez
83
84
85
86
Conclusion.
Rien
86