Chapitre II
MECANIQUE LINEAIRE DE LA RUPTURE
La mécanique linéaire de la rupture s’applique aux matériaux ayant un comportement
élastique obéissant à la loi de Hooke. Même si des corrections liées à la présence d’une zone
plastifiée près d’une zone de concentration de contraintes (entaille, fissure) ont été proposées
par la suite, ces analyses reposant sur l’hypothèse que la plasticité reste confinée ne sont
valables que pour des structures dont le comportement est globalement élastique.
Depuis les années 60, les concepts de mécanique de la rupture se sont développés pour rendre
compte des différents types de comportement non linéaire des matériaux (plasticité étendue,
viscoplasticité et viscoélasticité) ainsi que des effets dynamiques. La plupart de ces
développements sont des extensions de la mécanique linéaire de la rupture (MLR). Aussi il est
important de bien présenter les équations fondamentales de la MLR pour mieux comprendre
les concepts plus avancés de la mécanique de la rupture.
Ce chapitre décrit à la fois l’approche énergétique et l’approche par les contraintes de la
rupture fragile. L’annexe A présente l’essentiel des développements mathématiques de la
MLR.
II.1 APPROCHE ATOMIQUE DE LA RUPTURE FRAGILE
• La rupture fragile s’accompagne de très peu de déformation plastique. Dans les alliages
métalliques, ce type de rupture est soit :
- transgranulaire : rupture par clivage ou par glissement dans un grain ;
- intergranulaire : rupture par glissement le long des joints de grains.
Figure II.1 : rupture par clivage
13
L’approche atomique consiste à étudier une rupture par clivage en considérant les forces des
liaisons atomiques
Le clivage opère par rupture des liaisons inter atomiques dans une direction perpendiculaire
au plan de rupture. La figure II.1 présente schématiquement ce type de rupture fragile (mode I
de rupture).
Les ruptures par clivage se produisent préférentiellement le long de plans atomiques bien
définis selon les matériaux. Les cubiques centrés clivent selon les plans (100) alors que les
cubiques faces centrés clivent difficilement.
Le calcul de la contrainte de liaison atomique nécessite de connaître la relation entre la force
appliquée et le déplacement des atomes autour de leur position d’équilibre. Cette force est la
somme d’une composante d’attraction (en 1 r 2 ) et d’une composante de répulsion (en
− 1 r 9 ) où r est la distance inter atomique. La contrainte de liaison est donc de la forme :
LF r I F r I O
σ = AMG J − G J P
2 9
MNH r K H r K PQ
0 0
II.1
où r0 est la distance d’équilibre ; l’évolution de cette contrainte est montrée sur la figure II.2
où la contrainte théorique de clivage σ C est indiquée.
Force attractive en 1/r2
σC
r0
r
Force répulsive en -1/r9
Figure II.2 : Définition de la contrainte théorique de clivage σ C .
r
La déformation étant donnée par ε = log , le module d’Young E s’écrit donc :
rO
dσ IJ dσ IJ
E=
dε K r = r0
= r0
dr K r = r0
II.2
14
Soit en utilisant la relation II.1 :
E = 7A II.3
dσ r
La contrainte théorique de clivage σ C est définie par la condition = 0 soit 0 = 0,81
dr r
d’où :
E
σC ≈ II.4
14
On assimile parfois pour faire les calculs, la portion de courbe au delà de la distance
d’équilibre r0 à une sinusoïde (figure II.3).
σC
r0
r
α r0
(2α − 1)r0
Figure II.3 : approximation sinusoïdale de la contrainte de liaison σ .
Dans cette hypothèse, la contrainte de liaison pour r > r0 s’écrit :
LM π F r − 1I OP
N 2bα − 1g GH r JK Q
σ = σ C sin II.5
0
Dans ces conditions le module d’Young s’exprime par :
dσ IJ = σC
π
E = r0
dr K r = r0 2(α − 1)
II.6
L’énergie de cohésion par unité de surface que l’on note W est définie par : W =
soit
z ( 2α − 1) r0
r0
σdr ,
α −1
W=4 rσ II.7
π 0 C
15
Comme W = 2γ S où γ S est l’énergie de création de surface (le terme 2 vient du fait que l’on
crée deux surfaces lors de la rupture), on a donc :
α −1
γS =2 rσ II.8
π 0 C
σC
En éliminant α entre II.6 et II.8, on obtient γ S = r0σ C , soit :
E
Eγ S
σC = II.9
r0
Eb
Or l’énergie de création de surface est de la forme γ =
où b=r0 est le vecteur de Burgers
S
k
et k est une constante comprise entre 16 et 100, ce qui donne :
E E
≤σC ≤ II.10
10 4
La contrainte théorique de clivage donnée par II.4 ou II.10 est de 10 à 1000 fois plus grande
que les contraintes de rupture par clivage mesurées expérimentalement. La différence entre la
valeurs théorique et les mesures expérimentales s’explique par des mécanismes
d’amplification de la contrainte liés à la présence dans les matériaux de défauts sous forme de
fissure ou d’entaille aiguë qui concentrent les contraintes dans leur voisinage : la contrainte
locale σ L au voisinage d’un défaut est bien plus grande que la contrainte appliquée σ a
( σ L >> σ a ).
II.2 CONCENTRATION DES CONTRAINTES PRES D’UN DEFAUT
Si on considère un défaut de forme elliptique de longueur 2a et de rayon à fond d’entaille ρ
(figure II.4), la contrainte locale à l’extrémité A est d’après les calculs de l’annexe A :
FG 2a IJ a F I
σ L ( A) = σ a 1 +
H b
= σ a 1+ 2
K ρ GH JK II.11
Dans le cas d’une entaille très aiguë, ρ<<a et on a alors :
a
σ L ( A) ≈ 2σ a II.12
ρ
a
La facteur amplifiant la contrainte est le rapport K T = 2 appelé facteur de concentration
ρ
de contrainte.
Le facteur de concentration de contrainte KT peut devenir très grand pour des entailles aiguës
telles que des fissures.
16
σa
2b ρ A
2a
2a
Figure II.4 : défaut elliptique dans une plaque infinie.
Si on prend par exemple le rayon à fond d’entaille ρ de l’ordre d’une distance inter atomique,
la contrainte locale devient :
a
σ L ( A) ≈ 2σ a II.13
r0
En comparant les relations II.9 et II.13 ( σ L ( A) = σ C ), il apparaît que la contrainte de rupture
par clivage σ a (macroscopique) mesurée expérimentalement est donnée par :
Eγ S
σa = II.14
4a
Er0
En considérant l’expression de l’énergie de création de surface γ S ≈ , on a :
100
E ρ
σa = II.15
20 a
ρ
Si le rapport est suffisamment petit, on obtient des valeurs de la contrainte de rupture par
a
clivage σ a comparables aux résultats expérimentaux.
La relation II.14 est une estimation de la contrainte de rupture expérimentale par clivage car
l’hypothèse de milieu continu n’est plus valable lorsqu’on se place à l’échelle atomique. Des
simulations numériques où les liaisons entre atomes sont modélisées par des ressorts non
linéaires, montrent que cette contrainte de rupture par clivage est de la forme :
Eγ S
σa =α II.16
a
17
où α est une constante, proche de 1, qui dépend de la rigidité des ressorts simulant les liaisons
atomiques (α =1/2 dans la relation II.14).
II.3 ENERGIE DE GRIFFITH
Soit un matériau contenant une fissure de longueur a. (figure II.5) Une extension ∆a de cette
fissure s'accompagnera des variations d'énergie suivantes :
∆Wext = ∆Welast . + ∆U II.17
avec
∆Wext la variation d'énergie appliquée (due aux forces extérieures),
∆Welast . la variation d'énergie élastique (emmagasinée),
∆U l'énergie dépensée lors de la propagation de la fissure sur la longueur ∆a.
Dans la théorie initiale de Griffith qui s’applique à une rupture fragile, l’énergie ∆U
correspond à l’énergie nécessaire pour créer de nouvelles surfaces dans le matériau
( ∆U = ∆Wsép avec ∆Wsép l’énergie de séparation des surfaces). L’énergie de Griffith G est
rapportée à l’unité de surface ; elle est définie à partir de ∆U par :
∆U ∂U
G = lim = II.18
∆A→ 0 ∆A ∂A
où ∆A= e∆a est la surface fissurée lors de la propagation de la fissure sur la longueur ∆a dans
une éprouvette d’épaisseur e.
Généralement, on considère une épaisseur unité ( e = 1) et G rapportée à l’unité d’épaisseur est
alors donnée par :
∆U ∂U
G = lim = II.19
∆a → 0 ∆a ∂a
Si on considère γ S l’énergie spécifique de création de surface, on a :
∂U
G= = 2γ S II.20
∂A
Comme d’après la relation I.1 G =
b g
π σR a
2
, la contrainte à rupture σ R d’après II.20 est
E
alors donnée par :
2Eγ S
σR = II.20b
πa
On retrouve une expression du type II.16 avec α = 2 π .
18