RÉDEMPTION
RÉDEMPTION
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Sommaire
Les premières pages de l'A.T., avec le récit de la chute, contiennent déjà une
assurance de relèvement (Ge 3:15), et de multiples promesses de secours sont
faites aux patriarches. Le peuple d'Israël a été l'objet d'une délivrance « à main
forte et à bras étendu » (De 4:34) ; la « sortie d'Egypte » est une sorte de rachat
social (De 9:26 13:5). De même le « retour des captifs » est dû à l'une des plus
grandes interventions de Dieu en faveur de la nation, est un rétablissement
d'Israël dans sa position de race élue (De 30:3, Ps 126:1,3, Jer 29:14 30:3 33:7 et
suivant, Joe 3:1 et suivant, etc. ).
Dieu a voulu, en créant l'homme, que l'homme fût un être à son image et à sa
ressemblance ; mais l'homme est devenu pécheur et par lui-même ne peut
cesser d'être pécheur ; là est le noeud du problème tel que le posent les écrits
bibliques.
Parce que le péché est universel, parce que l'être humain est inévitablement
enclin au mal et dominé par lui, toute attente de relèvement, de libération, est
vaine si l'on regarde à l'homme. L'A. T, connaît l'hérédité du péché ; « nous avons
péché comme nos pères », écrit le psalmiste (Ps 106:6), et le N.T. range tous les
humains sous l'empire du mal : « Tous les hommes ont péché et sont privés de la
gloire de Dieu » (Ro 3:23). Or le péché n'est pas en nous une tendance
superficielle, une sorte d'infirmité morale avec laquelle on peut vivre
religieusement comme on vit physiologiquement avec une infirmité corporelle. Il
est à l'origine même de nos désirs, de nos pensées, de nos volontés ; il monte de
notre subconscient qu'il pénètre, dans notre conscience qu'il altère ; il nous rend
« incapables de faire le bien ». La constatation est si évidente, non seulement du
point de vue biblique mais du point de vue de l'observation psychologique, qu'un
philosophe, Ch. Renouvier, a reconnu : « L'idéal, quel qu'il soit, que l'homme
porte en sa conscience, il n'y conforme pas sa vie. C'est assez pour qu'on puisse
le considérer, partout et toujours, comme dégradé en lui-même et dans les
sociétés qu'il forme. » Pécheur donc, l'homme vit loin de Dieu, source unique de
la vie ; l'homme marche vers la mort, « salaire du péché » (Ro 6:23).
Or si l'homme, d'une part, ne peut entrer en rapport, parce qu'il est pécheur, avec
le Dieu saint, d'autre part Dieu, parce qu'il est saint, ne saurait entrer en rapport
avec l'homme pécheur. Le Créateur avait donné à l'homme qu'il formait « à son
image » (Ge 1:26) la loi de lui rester fidèle et, semblable à son Père en vertu de
son origine, de devenir son fils en vertu de sa volonté. La loi transgressée n'est
point abolie. Dieu, sagesse souveraine, ne rapporte point ses lois, reflets de cette
sagesse, devant une rébellion ; aussi longtemps que le péché régnera sur la
créature déchue, que la volonté de Dieu sera méconnue et la sainteté de Dieu
outragée, Dieu ne saurait se contredire en passant outre à la révolte humaine. Il
faut que le plan de Dieu, ce plan que l'homme en son état anormal ne peut plus
accomplir, soit cependant accompli. C'est pourquoi la loi divine étant immuable,
c'est la situation humaine qu'il faut changer, c'est l'homme pécheur qui doit cesser
d'être pécheur.
Empruntées l'une au droit pénal du Moyen âge, l'autre à son code de chevalerie,
ces deux notions sont des images expressives qui doivent être adaptées aux
pensées des évangiles et des épîtres, mais non les remplacer ; elles ne doivent
pas voiler les deux grandes réalités qui remplissent la Bible : la sainteté de Dieu,
l'amour de Dieu, les deux grandes affirmations que la sainteté de Dieu seule
exige l'amendement, la conversion de l'homme, que seul l'amour de Dieu est la
cause de la rédemption ; l'intervention suprême de Dieu dans l'histoire comme les
interventions antérieures ou postérieures à l'oeuvre de Jésus-Christ n'ont d'autre
raison que la sainteté divine, d'autre mobile que l'amour divin.
Selon Jn 3:16, Dieu envoie son Fils parmi les hommes parce qu'il a « aimé le
monde ». Dans le langage johannique, le monde (cosmos) est l'humanité
étrangère à l'ancienne alliance, l'humanité non bénéficiaire des promesses et des
privilèges accordés au peuple élu, l'humanité des goïm, des païens que
méprisent les pharisiens et les Sadducéens. C'est donc le monde entier qui est
l'objet de l'amour divin, c'est en faveur du monde entier que se produit
l'intervention divine. Le choix d'un peuple spécial est un moyen pédagogique
employé par Dieu, non une exclusion de l'humanité restée en dehors de cette
élection. L'A. T, enseigne à « toute la terre » la crainte de l'Eternel (Ps 33:8) ; il
invite « les nations » à entendre et « les peuples » à être attentifs (Esa 34:1) ; il
annonce que « toutes les extrémités de la terre penseront à l'Éternel et se
tourneront vers lui » (Ps 22:27) ; il appelle à Dieu « tous ceux qui sont aux
extrémités de la terre » pour qu'ils soient sauvés (Esa 45:22) ; si l'Eternel
« console son peuple », c'est « aux yeux des nations qu'il découvre sa sainteté,
et toute la terre verra le salut » (Esa 52:10), etc.
Le N.T. est tout entier comme un écho sonore de la déclaration johannique citée.
Dans Mt 28:19 le Ressuscité dit à ses apôtres : « Allez faire de toutes les nations
mes disciples » ; Luc rapporte la prophétie répétée par le Baptiste : « Tout être
verra le salut de Dieu » (Mt 3:6), et Jean rapporte sa proclamation : « Voici
l'agneau de Dieu qui ôte le péché du monde » (Jn 1:29). C'est pourquoi les
témoins du Seigneur annonceront son message « à Jérusalem, dans la Judée, en
Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre » (Ac 1:8) ; c'est pour une pareille
tâche que les premiers missionnaires sont envoyés (Ac 13:47). Paul n'oublie pas
les privilèges des Juifs, mais dans l'Alliance nouvelle il n'y a plus de Juifs et plus
de païens, tous sont « un en Jésus-Christ » (Ga 3:28). Désormais « le salut est
devenu accessible aux païens » (Ro 11:11) ; si Dieu a enfermé tous les hommes
dans la rébellion, c'est « pour faire miséricorde à tous » (Ro 11:32). Timothée doit
prier « pour tous les. hommes », car « Dieu veut que tous les hommes soient
sauvés » (1Ti 2:4). L'apôtre nomme « appelés », « saints », « élus », « aimés de
Dieu », les destinataires de ses lettres à Thessalonique, à Colosses, à Éphèse, à
Philippes, à Corinthe, à Rome ; Pierre nomme « sanctifiés » ses lecteurs
dispersés dans le Pont, la Galatie, la Cappadoce, l'Asie, la Bithynie. Et il n'est pas
d'universalisme qui dépasse celui de l'hymne que le Voyant de l'Apocalypse fait
monter vers le Sauveur : « Tu as racheté pour Dieu des êtres de toute tribu, de
toute langue, de tout peuple, de toute race » (Ap 5:9), etc.
Donc pas de péché sans liberté. Mais la réciproque n'est pas juste, et la liberté
peut, ou plus exactement aurait pu être sans que le péché soit. Dieu a permis à
l'homme de choisir entre le bien et le mal, de faire de celui-ci ou de celui-là le
centre de sa vie ; le mal ne s'imposait pas plus que ne s'imposait le bien. Que l'on
fasse coïncider l'origine première du monde et la formation de la terre, ou que,
prolongeant les lignes de la Genèse, on dépasse le commencement terrestre, il
n'importe ; le monde étant constitué, « Dieu vit que cela était bon » (Ge 1:25). Le
mal n'est donc point partie intégrante de la création ; le mal ne vient ni de la
volonté délibérée de Dieu, ni de son impuissance à créer autre chose qu'un
univers livré à des forces antagonistes, à des oppositions se heurtant de front. « Il
est à craindre, dit Calvin, quand nous montrons à l'homme ces vices naturels,
qu'il ne soit admis que nous les veuillons imputer à l'auteur de la nature qui est
Dieu. » Si Dieu directement ou indirectement était l'auteur du mal, le problème du
mal serait ainsi résolu, mais c'est le problème de Dieu qui deviendrait insoluble.
La foi religieuse et la conscience morale trouvent toutes deux la paix dans
l'affirmation que le Dieu saint n'a pas créé un monde mauvais.
Dieu n'a-t-il pas, au sein du monde bon, introduit le mal comme un éducateur de
l'homme innocent ? Dans cette hypothèse le péché jouerait un rôle comparable à
celui de la souffrance ; comme la sensation de la souffrance avertit l'homme
qu'un péril physique le menace, le sentiment du péché signalerait à l'homme un
péril moral, lui indiquerait qu'il faut s'arrêter sur la voie suivie, revenir en arrière,
retourner vers Dieu ; le mal serait un moindre bien, un moyen pour le bien. La
gravité du péché est alors méconnue ; d'abord dans sa nature : le péché n'est
pas un accident imprévu, dont la cause est extérieure à l'homme, telle que l'est,
par exemple, une brûlure enseignant au patient que le feu a des effets
redoutables ; l'homme n'a pas péché sans savoir qu'il péchait, sans donner son
adhésion à la tentation mauvaise, sans vouloir avant d'éprouver ; dans le cas
contraire, d'où viendrait sa conviction qu'il est coupable, comment s'expliquerait le
remords ? La gravité du péché est ensuite méconnue dans ses effets :
précisément parce qu'il implique le consentement de l'homme qui le commet, le
péché imprime dans le coeur de cet homme une trace indélébile ; son emprise
s'élargit et s'approfondit ; une réaction, même si elle était essayée, se briserait
contre la domination tyran-nique ; dans le cas contraire, comment l'hérédité et
l'universalité du péché seraient-elles des faits ?
Du point de vue moral, peut-on penser que le Dieu saint soit le premier qui ait
pensé et pratiqué la détestable maxime de « la fin justifiant les moyens », qu'il ait
ouvert par ce qui est mauvais un chemin pour atteindre ce qui est bon ? Du point
de vue religieux, si Dieu s'était servi du mal pour faire comprendre et pour faire
chercher le bien, comment Dieu condamnerait-il le pédagogue qu'il a choisi ? Or
l'A. T, et le N.T. expriment la réprobation divine du mal dans ses multiples
manifestations par les vocables les moins discutables et les plus énergiques :
Dieu hait l'iniquité (Ps 45:8), la méchanceté (Jer 4:4, Ps 11:5), l'orgueil, le
mensonge, la violence (Pr 6:16 et suivants) ; Dieu a en abomination l'immoralité
(De 23:18), la tromperie (De 25:16), l'injustice (Pr 27:15) ; la colère de Dieu se
révèle contre toute impiété et toute indignité (Ro 1:18), contre les désobéissances
à la vérité (Ro 2:8), contre l'impureté, la convoitise, l'avarice (Col 3:5 et suivant),
contre l'opposition à ses témoins (1Th 2:14,16), contre l'obstination et la révolte
de l'incrédulité (Heb 3:14,19), etc. (voir Haine, II, 1 ; Abomination ; Colère, 1).
Il serait difficile, mais il est inutile de dire laquelle est la plus importante. L'action
du Christ en nous ne serait pas possible si elle n'avait été précédée et préparée
par l'action du Christ pour nous. Si Dieu n'avait pas donné de son amour la
preuve de fait qu'il a donnée en envoyant le Christ, si le Christ, par son
enseignement, ses promesses, sa sainteté, sa substitution à nous dans la vie et
dans la mort, n'avait pas établi la base sur laquelle les relations entre Dieu et
l'âme humaine peuvent se fonder, s'il n'avait pas obtenu pour l'homme le pardon
de Dieu et démontré par sa résurrection l'assurance de ce pardon, l'homme serait
toujours au pouvoir du péché qui le sépare de Dieu et sépare Dieu de lui,
incapable de marcher vers Dieu et conscient que cette incapacité est
insurmontable.
D'un autre côté, le Christ n'est pas venu seulement pour publier et dispenser un
pardon théorique, général, futur, mais un pardon effectif, personnel, actuel. Si la
rédemption demeurait un fait historique sans devenir un fait humain, c'est-à-dire
si elle restait une action objective accomplie dans le monde sans s'individualiser,
se concrétiser au moins en quelques personnes, sans devenir une action
subjective opérée dans les coeurs, si l'indifférence, l'incrédulité universelles
avaient accueilli l'appel divin qui retentit au premier siècle de notre ère, comme la
désobéissance universelle avait succédé à la loi divine édictée au premier jour de
notre monde, ne faudrait-il pas avouer que le plan de la rédemption a échoué
comme avait échoué le plan de la création ? Pour que la rédemption soit une
réalité de la vie et non seulement une idée pure, le Christ veut que son pardon
soit accepté, que l'accès soit ouvert dans l'âme humaine à son intervention
directe, que la régénération se produise, que la sanctification progressive ait pour
but et pour modèle une sainteté pareille à la sienne.
Il est bien certain, en effet, que si le péché est absolument contraire à la volonté
de Dieu, s'il est une négation de sa sainteté, s'il entraîne après lui les plus graves
conséquences, et si, cependant, Dieu a attaché un si grand prix à la liberté de la
créature que de la laisser abuser de cette liberté plutôt que de la contraindre, il ne
la contraindra pas non plus pour la ramener au bien. Ce n'est donc pas par une
action extérieure, magique, mais par les moyens en rapport avec la nature morale
de l'homme et avec les lois de cette nature morale qu'il préparera et accomplira le
relèvement de l'humanité. Le secours surnaturel que son amour envoie à
l'homme ne portera pas atteinte aux lois éternelles qui sont l'expression de sa
volonté sainte. Et son amour tiendra d'autant plus compte de la liberté de sa
créature, même tombée, que cette créature, il persiste à l'aimer ; il la traitera non
comme une matière brute qu'il modifie à son gré mais comme une personne
morale. Vinet l'a simplement et admirablement dit : « Dieu ne force rien, n'attente
jamais à notre liberté, et sa grâce n'est autre chose qu'une éloquence toute
divine, un esprit parlant à un esprit, l'Esprit de Dieu à l'esprit de l'homme. Il frappe
à la porte mais il ne l'enfonce pas ; il sait trop bien l'art de se la faire ouvrir. Tout
est mystérieux, rien n'est magique dans l'oeuvre de la conversion ; les lois de
notre nature y sont observées et nous ne cessons pas un instant d'être
hommes. » (Et. évangile, p. 391).
Quand Dieu établit le monde moral, il n'y aurait pas eu péché si la volonté de la
créature ne s'était pas détournée de Dieu ; quand Dieu restaura le monde déchu,
il n'y aurait pas eu rédemption effective, rédemption des hommes pour lesquels le
Christ était venu vivre et mourir, si la volonté des hommes ne s'était pas tournée
vers Dieu. Dans cet accord enfin réalisé, dans cette union enfin scellée, Dieu
garde toujours l'initiative, mais toujours il demande à l'homme de vouloir et d'agir
avec lui, ou du moins il demande à l'homme de laisser « produire en lui la volonté
et l'action » qui le rendront capable de « travailler à son salut » (Php 2:13). Pas
plus que Dieu n'avait formé, d'après la Genèse, une créature sainte qui devait
seulement persévérer dans l'être, mais une créature libre qui devait décider de
son être, Dieu, d'après les évangiles et les épîtres, ne transforme pas le pécheur
en régénéré revêtu de la perfection, mais lui offre un pardon qu'il doit accepter
pour être justifié, lui accorde un secours qui lui est nécessaire pour se sanctifier.
L'amour de Dieu et l'amour du Christ ne s'adressent pas à des automates ; la
rédemption n'est pas une oeuvre unilatérale ; il faut que l'homme veuille ce que
Dieu a voulu, ce que le Christ a promis, qu'il entre comme co-ouvrier avec le
Sauveur dans la réalisation de son propre salut.
Une telle réceptivité, si elle laisse à Dieu toute la gloire puisque c'est par sa grâce
que le croyant est ce qu'il est (1Co 15:10), permet à l'homme de rester fidèle
dans l'obligatoire et incessante lutte qui s'impose à lui. Lutte pour sa vie
personnelle d'abord, où la rédemption doit être parachevée. Le péché, pardonné
chez le justifié, est puissant dans le monde ; il y a des tentations, des embûches,
des périls à éviter ; l'apôtre exhorte ses lecteurs : « Revêtez l'armure de Dieu afin
de pouvoir résister aux manoeuvres du Malin » (Eph 6:11). Chez le justifié lui-
même le péché garde encore une emprise certaine : « N'obéissez pas à ses
passions, ne lui livrez pas vos membres », dit encore Paul (Ro 6:12). Il faut que
« le vieil homme », dont le réveil reste toujours possible, soit toujours refoulé, et
que « l'homme nouveau » croisse et s'affermisse sans cesse (Eph 4:22-24).
Lutte, ensuite, pour les êtres chez qui la rédemption doit s'étendre. « Premier-né
entre beaucoup de frères » (Ro 8:29), le Christ est mort pour tous (Heb 2:9).
Individuelle dans sa réalisation, la rédemption est universelle selon la volonté de
Dieu. Cette universalité de la rédemption, déjà signalée, doit être précisée. Elle
se révèle, d'après les textes, autrement large et vaste que la pensée religieuse ne
l'a conçue d'ordinaire.
VI. UNE RÉDEMPTION FONDÉE SUR LA
CONNAISSANCE DE JÉSUS.
Les affirmations que « Dieu a aimé le monde et lui a donné son Fils pour que
quiconque croit en lui ait la vie éternelle » (Jn 3:16) et qu' « il n'est pas d'autre
nom donné aux hommes par lequel les hommes soient sauvés » (Ac 4:12), font
catégoriquement dépendre le salut de l'homme de la connaissance de Jésus-
Christ. Or Jésus-Christ a paru en un moment donné du temps, en un lieu
circonscrit de l'espace ; avant lui, après lui, en dehors de lui, des multitudes sont
descendues et descendent au tombeau sans avoir entendu son nom. Qu'est-ce
que la rédemption pour ceux auxquels l'appel du Sauveur n'est point parvenu ?
N'y a-t-il pas de rédemption pour eux ? Dans ce cas, ce n'est pas « le monde »
que Dieu a aimé, contrairement à la déclaration johannique, et la miséricorde, la
justice de Dieu deviennent autre chose que les attributs proclamés parfaits par
l'A. T, et le N.T.--Y aura-t-il une rédemption sans le Christ, si l'homme a essayé
naturellement de faire le bien ? Dans ce cas, il y a d'autres noms que le nom de
Jésus pour donner le salut, contrairement à la déclaration de Luc ; et la morale de
Bouddha, de Mithra, de Confucius, mise en pratique, aurait le même résultat que
la religion de l'Evangile. On est donc amené par l'Écriture à dépasser les limites
de l'existence terrestre pour que, quelque part, un jour, ceux qui n'ont pas
rencontré le Christ ici-bas soient mis en sa présence.
L'apôtre écrit (Col 1:20) que « par Jésus-Christ Dieu a voulu tout réconcilier avec
lui-même, soit les êtres qui sont sur la terre, soit les êtres qui sont dans les
cieux... » Le grec ta panta, plus compréhensif et plus absolu que panta, exprime
mieux que le français « tout » l'universalité totale de la réconciliation voulue par
Dieu. Nombre de traductions rendent ta panta par « toutes choses » ; mais une
réconciliation n'intervient qu'entre des personnes et non entre des choses, entre
des personnes susceptibles de sentir et de vouloir, entre des consciences. La
deuxième partie du verset concrétise et amplifie la portée de la première. « Les
êtres qui sont sur la terre », les hommes, sont nommés d'abord parce que c'est à
eux les premiers que s'applique l'oeuvre rédemptrice de Jésus-Christ. Ensuite
viennent « les êtres qui sont dans les cieux ». Quels sont ces êtres ?
Les textes mentionnant les créatures qui n'appartiennent pas à l'humanité sont
assez nombreux mais très brefs, et nous ne savons pas grand'chose des
« trônes, dominations, autorités, puissances, souverainetés » (Ro 8:38,1Co
15:24, Eph 1:21 Col 1:16 2:10). Nous connaissons mieux les anges (voir ce mot),
qui apparaissent plus fréquemment ; Jésus les considère comme saints (Mr
8:38, Lu 9:26) ; ils se réjouissent du repentir des pécheurs (Lu 15:7) ; ils
connaissent le plan divin du salut (1Pi 1:12) ; ils sont en certaines circonstances
les messagers de Dieu auprès de certains hommes (Mt 1:20 2:13, Lu 1:11,26, Ac
5:19 8:26 10:3 12:7) ; ils ont rempli ce rôle à l'égard de Jésus (Mr 1:13, Mt
4:11, Lu 22:43) ; ils interviendront au jour du jugement (Mr 13:27, Mt
13:39,41,49 24:31) ; ils accompagneront le Fils de l'homme revenant dans sa
gloire (Mr 8:38, Mt 16:27 25:31, Lu 9:26), etc.
Quoique Calvin explique qu' « il n'y a point une perfection si exquise en
l'obéissance que les anges rendent à Dieu, qu'elle puisse contenter Dieu en tout
et pour tout et qu'elle n'ait besoin de pardon », et qu' « il n'est point faire tort aux
anges que de les renvoyer au Médiateur, afin que par son moyen ils aient une
paix ferme avec Dieu », il est vraiment impossible d'identifier les êtres célestes
vivant auprès de Dieu, et les êtres célestes qui doivent être réconciliés avec Dieu.
Il faudrait que les anges, quoique « saints », aient cependant quelque hostilité
vis-à-vis de Dieu, et les deux états se contredisent. Du reste, l'épître aux Hébreux
(Heb 2:16) déclare nettement : « Ce n'est pas aux anges que le Christ vient en
aide. »
Les cieux où retentira l'appel rédempteur ne sont évidemment pas les cieux que
remplit la gloire de Dieu. Paul nomme (Eph 6:12) « les régions célestes où sont
les esprits mauvais » et (Eph 2:2) « les puissances qui sont dans l'air ».
N'est-ce point à ces puissances, à ces esprits mauvais que sera proposé le
pardon de Dieu, que sera offerte la réconciliation en Jésus-Christ ? Si une
précision sur cette question de détail paraît trop aventurée, le fait général
demeure clair : le rayonnement, illimité dans l'univers, de la rédemption dont la
terre a été le foyer initial.
Ce fait général est plus clair encore dans 1Co 15:24-28 : « A la fin, le Christ
remettra la royauté à Dieu le Père, après avoir anéanti toute domination, toute
autorité, toute puissance. Il doit régner, en effet, jusqu'à ce qu'il ait mis tous ses
ennemis sous ses pieds... Et lorsque tout lui aura été soumis, alors le Fils lui-
même sera soumis à Celui qui lui a tout soumis, afin que Dieu soit tout en tous. »
Le Christ, écrit ailleurs l'apôtre (Php 2:9 et suivant), a été souverainement élevé ;
s'il se tient auprès des croyants que sa vie et sa mort terrestres ont libérés et
rendus à Dieu, il n'est plus uniquement avec eux ; comme Dieu, avec Dieu il est
omniprésent et partout agissant. L'oeuvre pour les hommes, commencée au bord
du lac de Galilée et consommée sur la colline du Calvaire, se continue plus loin,
plus haut ; elle embrasse la création entière, « afin qu'au nom de Jésus tous les
genoux fléchissent, dans le ciel, sur la terre et sous la terre ».
Ces trois groupes d'êtres qui sont dans le ciel, sur la terre et sous la terre, et qui
se prosterneront devant le Christ, ne sont pas, selon les thèses générales et
nettes du N.T., contraints d'honorer la grandeur unique du Rédempteur ; ils lui
rendent un culte volontaire. Le deuxième groupe renferme évidemment les
hommes. Dans le troisième on a rangé les hommes aussi, les inconvertis qui ont
résisté pendant leur existence terrestre à l'attrait de l'Évangile et sont restés sous
le joug du mal. Mais, d'après Eph 2:2 6:12, l'apôtre ne situe pas « les esprits
mauvais » dans les régions terrestres, inférieures ou autres. Peut-être serait-il
plus vraisemblable de le composer des êtres humains qui n'ont pas entendu
l'appel du Sauveur et qui seront mis un jour en sa présence. Cependant, en
l'absence d'indications autres, toute hypothèse demeure aléatoire. Du reste,
puisque ce troisième groupe appartient à la terre, sa détermination est
indifférente du point de vue de l'universalisme de la rédemption.
Les membres du premier groupe. « les êtres qui sont dans le ciel », sont
généralement considérés comme les anges. Et, sans doute, puisque les anges se
réjouissent du repentir des pécheurs, il est certain qu'ils rendent hommage au
Sauveur. Mais ils n'ont point attendu la rédemption pour honorer le Fils unique,
leur culte est un fait du passé et non de l'avenir. Par analogie avec les deux
autres groupes, il est plus simple et plus logique de compter dans le premier des
bénéficiaires de l'oeuvre du Christ, et, par analogie avec d'autres textes, de voir
dans ces bénéficiaires des esprits opposés ou indifférents à la volonté de Dieu et
que l'action du Christ glorifié ramène à l'obéissance. L'insistance de Paul à
souligner qu'en tous les lieux tous les êtres s'inclineront devant le Rédempteur,
exclut la possibilité que « les lieux célestes » où l'épître aux Ephésiens (Eph
2:2 6:13) place les « esprits rebelles » soient laissés en dehors de l'amour
manifesté par Dieu au monde, de la rédemption accomplie pour le monde par le
Christ.
Le plan rédempteur de Dieu est explicitement indiqué : (Eph 1:9 et suivant) « Dieu
avait formé d'avance en lui-même le dessein de tout réunir en Christ, aussi bien
ce qui est dans les cieux que ce qui est sur la terre. » Réunir tout en Christ c'est,
au sens du verbe anaképhalaïoûn ou anaképhalaïousthaï, que Paul seul
emploie, « tout concentrer dans la main du Christ », ou « sous l'autorité du
Christ ». Comme dans Col 1:20, c'est ici l'ensemble des êtres que domine
l'autorité du Rédempteur, Le pluriel neutre du grec donne à la pensée sa forme la
plus compréhensive possible et s'entend comme un masculin.
Ces grands textes donnent son sens plein et normal au qualificatif « universelle »
qui marque l'ampleur souveraine de la rédemption. Si cet universalisme intégral
n'est formellement enseigné que dans les lettres pauliniennes, il est en principe
dans la plupart des autres écrits ; il fonde la valeur absolue que le N.T. tout entier
donne à la personne et à l'oeuvre de Jésus. Il y aurait une sorte de matérialisme
géocentrique, scientifiquement dépassé depuis Galilée, à enclore dans les limites
de la terre les conséquences de la victoire remportée par le Christ sur le péché, le
miracle de la réconciliation du monde avec Dieu, l'épanouissement de la vie
nouvelle dont le Christ est le principe et le moyen. Il y aurait, en outre, une
contradiction latente. Pour le paulinisme, le chrétien vivant sur la terre est déjà
« citoyen des cieux » (Php 3:20) ; pour le johannisme, il est en rapport avec le
monde invisible où l'esprit est la seule réalité, sa vie rejoint l'au-delà. Si telle est la
contingence des choses terrestres même pour le croyant terrestre, comment la
terre suffirait-elle à renfermer toute la rédemption ? Il y a d'autres êtres que les
êtres terrestres ; peu importe que les noms dont Paul les désigne demeurent
mystérieux ; moralement, ils ont une similitude fondamentale avec les hommes :
soumis à l'épreuve morale, ayant péché, ils ont besoin d'être sauvés. Dieu ne
borne pas sa miséricorde à la race humaine ; c'est parce que l'amour de Dieu est
infini que la rédemption est universelle.
Serait-ce trop aventuré de supposer que les êtres non terrestres, auxquels le
salut est nécessaire, seront appelés au salut par les premiers bénéficiaires de
l'oeuvre de Christ ? De même que les disciples galiléens allèrent vers les Juifs,
les premiers missionnaires d'Antioche vers les Grecs et les Romains, ainsi les
rachetés de la terre, « Judée de l'univers », selon la magnifique expression
d'Henri Bois, iront vers leurs frères des autres mondes. Et peut-être trouverait-on
dans cette mission ultra-terrestre une raison de l'appel, de la promotion de maints
ouvriers enlevés à leur tâche d'ici-bas. C'est seulement en prolongeant les lignes
des données évangéliques qu'il est possible de parler de cette vocation ; du
moins les lignes ont-elles leur point de départ dans les documents de la
révélation historique.