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Enfance d'une fille maudite au Maroc

Le document raconte l'enfance difficile de la narratrice dans une famille très conservatrice au Maroc, où elle a souffert de l'autorité stricte et violente de son père.

Transféré par

Ʀĩĉârðø Sàßrĩ
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Enfance d'une fille maudite au Maroc

Le document raconte l'enfance difficile de la narratrice dans une famille très conservatrice au Maroc, où elle a souffert de l'autorité stricte et violente de son père.

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9

Chapitre I
Je vivais dans une caverne

Je dois faire un grand effort pour te raconter mon


histoire, elle me hante encore, même maintenant. Ma
mémoire se torture involontairement en creusant dans le
vide de mon enfance, comme la spirale épineuse d’une
roue déchirée. Car pour survivre, il me faut retourner
en permanence à ce jardin enfantin qui ne ressemble
absolument pas à ce qui fait le bonheur des autres enfants.
C’est peut-être relatif à ma condition de fille maudite,
élevée dans une petite ville très conservatrice, par une
famille certes pudique, mais très humble.

Je déteste revenir vers ma ville natale, vers notre maison


manquant de lumière : cette ambiance me cause une
nausée obsessionnelle et mon âme tombe en dépression
profonde, parce que les plaies d’antan s’y sont gravées.
Il m’est pénible de revenir à ces souvenirs écœurants.
Mon cœur a dès lors besoin de s’imprégner d’autres
atmosphères et d’autres figures que ces fantômes noirs
qui me hantent, comme si j’étais damnée par une divinité
impitoyable. Oui, je suis une fille maudite, le plus déchu
de tous les anges. Je n’ai rien vécu, et pourtant, j’ai vécu
énormément de choses dans ce laps de temps très court,
mon enfance. Rien n’était pur, rien n’était immaculé. Je
sentais la saleté rouiller mon for intérieur.

Je ne m’épanouissais que dans les gouffres.


Mes camarades à l’école me fuyaient comme la peste.
Ils avaient peur de mon père. Ah ce père ! Cette créature
puissante dont les traits m’échappent encore malgré ma
10 Il n’y a pas de barbe lisse Il n’y a pas de barbe lisse 11

maturité. Oui, je suis inapte à en faire le portrait. Déjà, chez nous, ni la télé d’ailleurs. Nous vivions dans le noir
il était flou et mystérieux. Contradictoire surtout. Un macabre de notre journée. Nous ne connaissions pas la
monstre qui prenait du poids dans la peur qu’il infligeait couleur de la nuit, dehors, car nous nous endormions de
à ceux qui l’entouraient.  force très tôt, pour ne pas rater la prière de l’aube. Je passais
des nuits entières, les yeux ouverts, sous ma couette, à
Moi, j’éprouve à la fois de la haine et de la tendresse regarder par la fenêtre le ciel étoilé qui me consolait et
envers mon père. Maintenant, après toutes ces années, me racontait des histoires exotiques. J’imaginais la vie des
je pense à lui, peut-être parce que j’ai grandi, que j’ai autres. Je visualisais la vie de Rim, mon amie d’enfance,
eu des enfants et un boulot masculin. Mais son visage qui aimait son papa, sortait avec lui, et lui faisait le rapport
est situé dans un fond très lointain de ma mémoire. Je de sa journée d’école chaque soir, en regardant la télé.
dois à chaque réminiscence faire un grand effort pour me Chose scandaleuse pour moi : elle lui faisait des bisous !
le rappeler en détails. C’est un rapport filial particulier, Il lui faisait des câlins tendres !
je dois l’avouer. Tu me traites toujours, depuis le
premier jour de notre mariage, de fragile, et parfois, Les trains qui empruntaient les rails voisins savaient
paradoxalement, de rigide. Je crois que tu vas pouvoir que je souffrais et que je n’avais aucun port pacifique,
comprendre les raisons de cette hybridité qui ne cesse à part le petit coin où je dormais sous le ronflement
de te déranger. Tu vas comprendre pourquoi je pique innocent de mes deux sœurs, encore petites et crédules.
souvent des crises, même dans nos moments les plus Moi, j’étais différente. Je le savais. Je réalisais chaque soir
intimes...  une plongée brutale en moi-même pour faire la sourde
oreille à la voix féroce de mon père. Il n’obéissait qu’à
Notre maison, située dans une petite ville au nord du l’instinct des hommes de religion attirés par le poids des
Maroc, se perdait dans les grandes collines vertes qui vérités immuables. Il était tout le temps maussade. Pour
effleuraient les voies ferrées. Nous avons passé notre lui, le rire était libertinage et la parole, médisance, la télé
enfance, mes deux sœurs et moi, à supporter le bruit une invention qui dévie du droit chemin, et le miroir une
assourdissant des trains à destination ou en provenance attention narcissique au corps. O combien je souhaitais
de Tanger. Ces trains portaient en eux tous mes rêves tordre le cou à tout ça ! Je portais le voile. Je n’avais droit
de fugue et d’évasion. Je souhaitais me sauver à tout qu’aux couleurs foncées pour ne pas séduire ou, pire
moment des murs carcéraux, des insultes paternelles encore, créer la discorde parmi les hommes. Ça me fait
quotidiennes et, mon Dieu, de la pression sadique rire maintenant. Parce que je n’étais ni assez grande pour
qu’il adorait me mettre pour que j’obéisse à ses ordres être fascinante, ni assez belle pour avoir des prétendants.
irréfutables. A me souvenir de tout ceci, je comprends que je ne fus
jamais enfant.
Je portais le voile alors que mes seins n’étaient même
pas encore visibles. Je touchais ces mamelons en voie Je portais même une femme adulte en moi, une femme
de naissance, seule dans ma chambre, sans pouvoir me grandie précocement sans avoir le droit de se laisser
regarder dans une glace, parce que le miroir n’existait pas aller à ses désirs ou à ses rêves. La folie des enfants me
12 Il n’y a pas de barbe lisse Il n’y a pas de barbe lisse 13

manquait, et la légèreté de vivre me faisait tragiquement Les garçons parlaient avec les filles. Pour moi, tout était
défaut. Rim me parlait de télé, de miroir, de jouets, de interdit : c’était la condition intransigeante de mon père,
maquillage, de musique, et de fauteuils ! Parce que nous sinon je quitterais l’école sans possibilité d’y revenir. 
avions un ameublement particulier dans notre foyer. Notre Je n’avais qu’une seule amie, Rim, c’était une amitié
salon était un amas de tapis orientaux étendus à même le discrète. On se quittait avant la sortie du collège pour
sol pour nous éloigner des hauteurs qui risquaient de nous éviter le regard de mon père qui m’attendait en voiture.
rendre orgueilleux et hautains. Le sol nous éduquait aussi ! Une bagnole qui lui ressemblait : triste, démodée,
Tout le monde était vulnérable. Je dois mon caractère toujours enrhumée, poussiéreuse, avec des expressions
rigide et ma faculté de précision à cet environnement religieuses collées partout. Je montais en prononçant
austère où chaque détail faisait sens  : omettre le détail, obligatoirement la formule de salutation : Assalamou
ou ce que l’on pourrait considérer comme pour superflu, Allaykoum. Il ne me regardait même pas, me déposait
nous occasionnait des coups de fouet. à l’entrée de la maison comme un colis, comme s’il
se débarrassait d’un fardeau haïssable. Ceci, je le
J’ai appris à associer cette forteresse où je vivais à un comprenais parce que j’en connaissais la cause : à ma
destin implacable. Je voulais juste éviter la folie. Mon naissance, il avait vécu une grande déception, puisqu’il
seul et unique bonheur était ma chambre. J’effectuais attendait un garçon. Inutile de te dire que c’était pour lui
des voyages autour de cet espace, qui m’appartenait, une infortune d’avoir une fille, qui salirait tôt ou tard la
mais pas à moi seule. Dès l’entrée, je touchais une petite réputation de la famille, strictement orthodoxe dans sa
chaise inoccupée, au chevet de mon lit austère. morale et sa conduite.

L’inanimé m’était une compassion. — Attends un peu Anas, je vais me verser encore un
petit verre de Martini. Tu sais très bien que je l’adore ! 
Je connaissais mes objets, mes vêtements, mes — Oui, chérie, vas-y. Et puis ?
foulards, mes stylos, et eux, à leur tour, réclamaient ma
libération, me poussaient à abandonner mon trou pour
franchir le seuil du pays des merveilles : mon enfance.
Je riais avec eux. Je bavardais comme une folle. Je Voilà. En voiture, je laissais voguer mes idées pour ne
les appelais par des noms bizarres. Je les taquinais. Ils pas le regarder, je n’aimais pas voir sa gueule hypocrite,
étaient tout simplement mes complices. je détestais sa barbe sans couleur qu’il teintait de henné
périmé et caressait en toute occasion toute occasion,
Ce n’était pas la même chose à l’école. Les garçons surtout quand il allait à la mosquée ou qu’il recevait
m’évitaient et les filles me parlaient avec beaucoup de ses amis semblables à lui qu’il appelait frères. Je les
réserves. On me surnommait avec sarcasme : Tortue Ninja. entendais rigoler depuis ma chambre et me demandais
Il était normal que j’aie un tel sobriquet : je ne portais que quelle forme avait sa bouche quand il souriait. Une
du noir et mon foulard cachait même mon front… Je n’ai grimace jamais vue, il ne se permettait ça qu’avec ses
jamais pu faire comme eux. Ils jouaient à la récréation. frères.
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Je me demandais même s’il avait été lui aussi enfant, Il avait tous les droits. Je n’arrive encore pas à accepter
adolescent, jeune, décontracté, à un certain moment de ce qu’il me faisait. Depuis, j’avais toujours peur de me
sa vie. Il m’était difficile, voire impossible, d’imaginer retrouver seule avec lui à la maison.   
sa vie antérieure, ou une autre allure que celle qui me
faisait trembler de peur. Tu devines un peu le cœur d’une
fille qui méconnaissait son père ? Je ne le pense pas.
Car c’est inimaginable pour quelqu’un qui a vécu une Un jour, j’étais dans la cuisine de notre maison où
enfance normale. les lois régnaient par la force et le marteau. Lui, qui
promulguait et inculquait sans cesse ces règles, les
J’étais pire qu’une orpheline. siennes d’ailleurs, fut le premier à les transgresser.
Comme chaque jour, il rentra inopinément, alors que mes
Mon père était ce présent-absent qui nous torturait sœurs étaient à l’école, ma mère chez ma grand-mère.
même par son silence. On mangeait pour réserver à la Il faisait ses ablutions rituelles. Comme d’habitude, je
fin de chaque repas la part de l’absent. Je veux dire : la lui avais fait bouillir l’eau, j’étais debout. Je lavais la
grande part. Nous parlions, mes deux sœurs, ma mère vaisselle de notre déjeuner et portais une longue chemise
et moi, à voix basse, pour nous protéger de l’arrivée et un pantalon épais. Je replongeai brusquement dans
imprévisible de l’absence. Nous étions soumises car mes pensées intimes afin d’oublier cette tension qui
nous lui appartenions corps et âme. naissait à chaque fois que nous nous retrouvions en tête-
à-tête à la maison. 
Nous étions ivres de terreur.
J’avais appris à être distraite et rêveuse. Je l’entendis
Moi, au moins, j’étais une noyée combative qui descendre les escaliers comme s’il s’apprêtait à s’abattre
cherchais à me raccrocher à n’importe quelle feuille sur moi. J’avais un pressentiment affreux qui s’avérerait
frêle dans l’espoir qu’elle puisse m’emmener loin, bien vrai après coup. Je sentais mon corps traqué. Il était
loin, de ce labyrinthe asphyxiant. Je vivais dans ma tête, derrière moi et marchait à pas feutrés tel un loup rusé.
ainsi me sauvais-je du premier homme de ma vie : un
homme rude, costaud, têtu, ayant toujours raison, qui C’était une course intérieure que je ressentais en
m’enfonçait délibérément, non sans délectation, dans moi. Il s’approcha de moi et je changeai de place.
l’abîme. Malgré l’aura qui l’entourait partout où il allait, Agitée, je menais un combat malheureux contre ce
vénéré par les voisins, adulé par les jeunes du quartier, corps envahisseur. Comme dans un cauchemar, je cédai,
les habitués de la mosquée, et par ma mère, cette pauvre hypnotisée, à l’appel de sa main qui galopait sur mon
femme écrasée depuis ses treize ans par ce mâle robuste, dos, une main rude qui dévalait sur les plis de ma peau
il était à mes yeux un homme faux qui ne soignait que la douce d’enfant encore innocente.
vitrine. Je n’ai compris ceci que tardivement.
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Je sentis les poils mal rasés de sa barbe sacrée dans cette tendresse pour qu’elle perdure. La cuisine devenait
mon cou gelé de peur et d’incompréhension. Il avait sur mon autre endroit prisé, lieu d’amour et de secret où l’on
moi l’avantage de comprendre ce qu’il me faisait. Son s’enfermait des heures durant quand personne n’était à
corps foulait mes terres menues et je laissai naïvement la maison. 
son vent baigner toute ma chair dans un silence A vec le temps, j’ai compris qu’il évacuait exprès
vertigineux. Je me sentais traversée par sa chaleur. Ma les lieux : il inventait des sorties pour ma mère et mes
crainte s’en trouvait décuplée, ainsi que mon admiration deux sœurs. Je frissonnais intensément quand ma mère
pour un homme aussi viril que tendre. Pour la première s’apprêtait à quitter la maison pour une raison quelconque.
fois, j’étais capable d’affronter le monstre en face. Mes Je subissais mon sort heureux et ses caprices insolites.
sens s’éveillaient subitement : mon odorat, mon toucher,
mon goût, tout était intense, je percevais tout. J’étais Mes sentiments filiaux se mêlaient à d’autres beaucoup
quasiment consciente de nos peaux enchevêtrées dans p lus profonds et plus étranges, des sentiments de
l’interdit. Mais je n’étais pas consciente de l’interdit. p erturbation et de saleté. Je ne me reconnaissais plus.
Je n’étais plus la même Fatima Zahra. J’étais devenue
Enfant, je croyais que c’était cela l'amour paternel, femme. Je regardais l’extérieur, depuis ma chère fenêtre,
ces moments rares où nous devions nous abandonner autrement. Je contemplais les maisonnettes et le paysage
à l’acte dérobé, ce jeu dangereux de la chair qui était naturel pour tâcher de réveiller en moi un être déjà disparu
impossible devant les autres. Il faisait tout pour me à cause d’une fatalité invincible.
forcer à me libérer de ma pudeur et de ma virginité. Je
préférais plus tard m’isoler pour repenser à cet état de Je me touchais les seins et les fesses fièrement, avec
clandestinité agréable et joyeux. tout l’intérêt que je vouais à ce secret encore hermétique.
J ’avais commencé à percer le mystère de ce rapport
J’avais changé. d’un homme dont les volte-face me confondaient non sans
peine. 
Je le suivais des yeux quand il sortait. J’humais
l’odeur de ses vêtements à son insu. J’apprenais à l’aimer A table, il me regardait avec dureté et me parlait
tout court. s ans aucune tendresse comme si celui qui me caressait
  en douceur n’était pas le même. C’est sans doute à cause
​Je n’ai jamais osé raconter ce manège affolant à Rim, ni de cela que je devins, plus tard, psychologue. Dans mes
à ma mère, mes deux confidentes. J’étais responsable de r êveries d’adolescente, je tentais de comprendre l’être
m on secret, oui, j’avais cette illusion aveugle, ou bien h umain pour me comprendre enfin. Je voulais le saisir
j ’étais aveuglée par cette jouissance confidentielle qui dans sa complexité impénétrable. L’allure que mon père
ne concernait que deux êtres proches, la fille et son père. adoptait avec les étrangers, et même avec mes deux sœurs
C’était magique, je comprenais les bisous et les câlins et ma mère, était loin d’être sa réalité. J’étais sans aucun
d e Rim avec son papa. Par contre, moi je vivais dans doute la seule à pouvoir le connaître. Je le démasquais par
l a grotte créée par mon père, il ne fallait pas afficher mon regard : cet imam mystifié par ses frères, cet homme
18 Il n’y a pas de barbe lisse Il n’y a pas de barbe lisse 19

sage qui réconciliait avec succès les gens en conflit, était son pouvoir légitime et religieux. Cela existe dans les
mon amant vicieux et mon bourreau. Le plus tendre des territoires lointains où ont régné les moghols. Je donnais
papas !  mon séminaire hivernal, comme je le fais depuis dix ans,
au pays de Kashi, en Inde, et le soir, quand je rentrais à la
Il ne l’était pas avec son épouse analphabète qu’il pension de madame Perrot, j’apercevais chaque jour une
avait ramenée du bled, plus jeune que lui de vingt femme accroupie à la réception qui demandait à me voir
ans, une jeune fille blonde, qui avait été mariée à un pour des séances de psychothérapie clandestines, qu’elle
quadragénaire aguerri alors qu’elle jouait encore avec voulait faire à l’insu de son conjoint. Cette femme fine
les petits à l’entrée de la maison rustique. On l’avait et intelligente refusait de vivre son silence humiliant.
invitée à se suicider dans le lit nuptial froissé de rudesse Elle avait envie de partager sa peine quotidienne. J’ai
et de poils presque blancs. compris que mon père était omniprésent. Il n’était pas
  une simple exception.
Ma mère était une statue.
En Turquie, j’ai reçu une jeune fille massacrée par
Elle était taciturne et candide. Elle ne savait rien de son père pour avoir refusé ses avances.
la vie et ne pouvait rien faire sans son commandement.
Je me souviens toujours de sa peur quand nous sortions J’avais mes semblables moi aussi.
faire des courses alors que j’étais encore petite. J’ai
compris plus tard qu’elle était agoraphobe. On ne voyait J’ai compris que que j'avais survécu à un naufrage
d’elle que ses yeux. Elle a mené une vie de corvée, à certain. Je suis une martyre vivante. Etudiante, je
force de soumission et de crainte parfois injustifiée.   m’élançai, sans la moindre réflexion, dans l’exploration
des tréfonds de l’être humain. En y réfléchissant
Maintenant que je suis devenue une psychologue maintenant, je m’aperçois que j’avais toujours tourné
reconnue, j’appréhende les femmes et leurs rêves. Je le dos à ma vie, comme par refus de compréhension
tente de les connaitre pour pouvoir percevoir le malheur ou de mémoire. J’étais encore traumatisée, et donc en
de ma mère qui subissait le meilleur, mais surtout le pire, parler, ou même en prendre conscience, était une tâche
durant sa vie de couple. viscéralement douloureuse.

Un mari pénible et humiliant qui l’obligeait à faire Depuis l’instant funeste qui avait changé ma vie - le
toutes les besognes en silence. Je la pris en pitié et jour de la cuisine -  j’hésitais à laver ou à toucher mon
promis de la venger. J’ai fait le tour du monde et j’ai propre corps, comme si on m’en avait dépossédée. Je le
rencontré à chaque escale une sosie de ma mère, une haïssais comme si je n’étais qu’une écorce cadavérique.
femme accablée sous le joug d’un époux sans cœur. Seules les mains sales de mon père l’accueillaient.

Un homme fier de sa pureté apparente et de sa Tu comprends maintenant mes larmes incessantes


dureté misogyne qui traumatise les âmes fragilisées par la nuit de nos noces. Et pourquoi je te repoussais avec
20 Il n’y a pas de barbe lisse Il n’y a pas de barbe lisse 21

agressivité comme si je me défendais contre une attaque par mes yeux mouillés de bonheur et de revanche. Je le
sauvage et déplacée. Je souffrais ce soir-là. D’autant plus saluai par un crachat.
qu’un sentiment d’horreur me hantait, après m’être crue
plus forte et enfin guérie. A huis clos, je passai une bonne heure à l’insulter de
toutes les injures. Je le regardais en face pour comprendre
Mon père était tout amour et toute cruauté. que sa disparition était définitive et sûre. Il était
maintenant impuissant, privé de toute force, même de sa
Au lycée, toujours en compagnie de Rim, je reçus, toux qui nous terrifiait dès qu’il franchissait la maison.
un jour, un appel de ma mère. Je volai de de joie ! Rim Je le secouai, il ne réagit pas. J’étais maintenant certaine
ne comprenait nullement ce qui se passait, ni ce que de sa mort. J’étais pour une fois déterminée devant lui.
j’avais eu comme joyeuse nouvelle. Elle était bouche- Ma mère frappa à la porte. Je le quittai dans son inertie
bée devant ma réaction. Je déchirai mon foulard et le soumise. Je me libérai de ses fils de marionnettiste
lançai très haut, vacillant comme sous l’effet d’un opium avec lesquels il m’enchaînait impitoyablement. J’étais
irrésistible. Je riais de toutes mes entrailles. L’effigie devenue libre !
immortelle était morte ! Enfin !
Je pus même aller voir Rim chez elle, voir son papa,
Mon père n’était plus ! Mon père avait disparu ! Je leur miroir et leur télé. Rim ne me reconnaissait plus, me
courus dans la rue comme une possédée. Rim courait regardant de travers quand je lui demandai de m’allumer
derrière moi, hurlait sous les regards surpris des passants. la télé. J’étais toute joyeuse et emportée par l’image. Sur
C’était la plus belle émotion de toute ma vie ! l’écran, défilait la tête hirsute d’un président arabe qu’on
enfonçait et qui sortait comme un rat affamé d’une grotte
Je débarquai dévoilée sur le trottoir en deuil au pourrie.
seuil de notre maison. J’entendis les cris de mes sœurs
et le silence de ma mère. Je brûlais d’envie de le voir
incarcéré dans son dernier tissu blanc, le corps inerte,
le visage enfin détendu, dépourvu de toute puissance,
comme dans un rêve.

Ma mère avait honte de me voir si heureuse à la mort


de mon prétendu père. Elle me fit rentrer de force dans ma
chambre pour que les voisines ne s’aperçoivent pas mon
allégresse. Elle comprenait mon émotion encombrante. 

Je lui demandai de le voir avant son départ. Sa


chambre était brumeuse et il avait une odeur de faiblesse.
J’avais l’impression qu’il me regardait et qu’il était gêné

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