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NOUVELLE
TERRE D’ESPOIR
Annie LUKANDO
Je venais de traverser la grande barrière. Mes deux pieds étaient bel et bien enracinés sur la
terre de mes aïeux. J’étais à Goma. J’étais au Congo. J’aurai voulu que toutes mes mésaventures ne se
résument qu’en lointain mauvais souvenir ; un lointain cauchemar d’une nuit qui s’estompe avec les
premiers rayons du soleil qui filtre les vitres transparentes.
C’était moi, chez moi, entouré des hommes et des femmes de ma contrée.
-Baraka, ça va ? Madame Mukombozi m’interrogeait l’air empli d’inquiétude.
-J’acquiesçai en hochant la tête : Oui, je vais bien. Ça va.
Parbleu ! J’aurai tout donné pour honorer cette femme Furaha Mukombozi. Simple réciprocité
et gratitude envers celle qui venait de sauver ma vie d’un de ses pires égarements.
Moi qui croyait vivre l’un de mes plus nobles rêves : M’exiler de ces villes et villages qui
m’ont vu naître, grandir… bref exister ; et m’immigrer partout où un cœur occidental et compatissant
m’ouvrirait volontiers ses parvis. Partir pour l’Europe, les Etats-Unis, et que sais-je encore ? Oui, je
voulais pénétrer ces horizons inconnus qui m’offriraient l’aisance et la sécurité dont je souffrais tant la
carence sur la terre de mes aïeux.
Le véhicule stationna devant le portail de la concession familiale. Je m’élançai dans la cour :
Quel spectacle ! Quelle audience houleuse !!! Une marée d’hommes et femmes m’attendait :
parents, grands-parents, frères, sœurs, cousins, cousines, voisins et voisines sans oublier les
« ragoteurs » et « ragoteuses » du quartier ; tout le monde était présent pour accueillir l’enfant
prodigue de retour au pays.
Tout le monde déferla sa joie sur moi. Je m’installai. J’ingurgitais goulument les tarots et
haricots que me servit ma mère. Mon âme se désaltérait de paroles mielleuses et réconfortantes des
miens. La cour se vidait de sa foule progressivement. Je me retrouvai entouré uniquement des miens
maintenant : mon père, ma mère, mes frères, sœurs, cousins et cousines.
Et puis vint le moment tant redouté : le purgatoire. Le procès des intentions que je craignais
tant. Ce fut ma mère qui provoqua la conversation.
-Baraka, mon fils, pourquoi as-tu fait cela ? Ton évasion nous a volé notre paix.
Culpabilisé et confus, je baissai le regard. Mon père restait muet, soulagé de revoir son fils
évadé et honteux de n’avoir pas su inciter son aîné à aimer suffisamment son pays, au point de
souhaiter y passer son existence. Je percevais le craquement des roues de son rocking-chair sur lequel
il se balançait nonchalamment… et un peu rageusement. Je sentais sa légendaire colère monter en lui.
Je détournai mon regard de lui. Mieux valait de ne pas attiser sa fureur qui paraissait de plus en plus
inflammable.
-Oui, mère, commençai-je. Je reconnais que je me suis fait rouler par Mutumubaya… Je
m’attendais à une embauche de la main d’œuvre de construction en Belgique comme cela se
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présentait sur le contrat d’embauche qu’il m’a fait signer… Je ne savais pas qu’il me vendrait comme
esclave domestique…
-Fiston, pourquoi vouloir toujours penser que le bonheur se trouve toujours ailleurs ? N’y a-t-
il pas ici au Congo, à Goma, à Kinshasa, ou ailleurs dans notre pays des jeunes qui arrivent à réussir
leur vie en servant le pays ? Tu me dirais vraiment qu’il n’y a pas de jeunes qui vivent et meurent
noblement en servant le pays ?
-Papa, je n’en disconviens pas. Servir le pays, c’est bien… mais pour quelle contrepartie ?
Pour un cent mille francs congolais le mois ? Je mourrai minable avec ça… si je ne détourne pas les
recettes de l’Etat !
Je vis la surprise se dessiner dans tous les yeux braqués sur moi. Je poursuivis :
-Je viens de faire cinq ans de chômage… A trente ans, je demande encore du savon de toilette
à ma mère et un pantalon à mon père… Comprenez mon humiliation, papa.
-mon fils,… même à tes cinquante ans je resterai ton père et toi, mon fils. Tu ne dois pas te
gêner de…
-Non, papa… à mon âge c’est vous qui devriez dépendre de moi, et le contraire m’est
abominable, croyez-moi… En plus, vous-même êtes témoins de toutes mes démarches pour me
décrocher un emploi,… peu importe la rémunération. Ne fût-ce que pour me payer un savon et vous
offrir de quoi subsister durant vos vieux jours. Bref, vous assurez une vieillesse paisible.
Ma sœur qui s’observait intensément durant tout l’entretien s’exprima enfin, d’un ton
péniblement neutre :
-Comment évolue ta candidature chez Tujenge constructions ? J’avais vu ton nom affiché
parmi les architectes candidats retenus pour l’interview…
Une larme coula de mon œil gauche… Un sanglot se nouait dans mon gosier.
-C’est en vain que j’ai postulé, ma chère sœurette. Ce monde est compliqué.
-Raconte quand même, grand-frère. Je veux juste savoir. Ça pourrait m’aider aussi, insista-t-
elle.
-Comme tu veux. Plus d’une fois j’ai soumis ma candidature pour répliquer à toutes les offres
d’emplois que je trouvais attrayantes pour moi. Naguère, mes efforts se couronnaient des déceptions :
Chez Tujenge constructions, tout s’avéra prometteur. Au début. Et par la suite, j’excellais à chaque
étape, test écrit, interview… La chargée des ressources humaines me convoqua pour me signifier que
j’étais retenu… et promis me léguer mes tâches le jour suivant…
-Et après ? questionna la mère.
-Je suis revenu le jour convenu. Au comble de ma surprise, je vis mon bureau, occupé par un
tiers. Je ne compris rien. J’exigeai un entretien avec le Président Directeur Général et je me plaignis
auprès de l’office de l’emploi. Mes démarches demeurèrent en attente. Ce n’est qu’après deux jours
que l’un des secrétaires particuliers du chef me confia que le chef avait jugé mieux de promouvoir son
neveu à ce poste pour que celui-ci protège ses intérêts dans l’organisation et aussi, selon mon
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compère, le chef restait convaincu que de par son expérience, les gens de ma tribu étaient
naturellement traitres et oisifs.
Mes propos assénèrent de blessures au cœur de ceux qui m’écoutaient. La tristesse, le désarroi
et la révolte débordaient de leurs yeux. Un silence malheureux et récalcitrant s’installa. Nuru, mon
cousin, brisa le silence :
-Nous devons changer les cœurs narcissiques en cœurs altruistes. C’est possible dans ce pays,
dit-il en se levant d’un bond. Des applaudissements timides mais pleines d’espérances accueillirent
ses déclarations.
Les nuits rivalisaient avec les jours, les mois se succédèrent et ma situation de licencié sans –
emploi-cherche-petit-grand-boulot restait intact. L’avenir ne présageait aucune amélioration. Le ciel
me semblait d’airain mais ma terre ne me lâchait guère. Intuitivement, je me convainquais que je
devais agir. Je devais aider mon entourage. Mais comment ? Par quels moyens ? Je n’avais pas assez
d’argent. Cent mille francs dans mon compte. Que pourrais-je faire avec ce maigre trésor ? Je
répugnais le commerce, ce n’était pas mon fort. Mais j’aimais aider les gens.
-Salut Baraka… Tu philosophes ?
-Salut !
Nuru et Imani s’avançaient vers moi… Je me balançais oisivement sur le rocking-chair de
mon père, près du portail.
-Camarade ô, tu penses à quoi ? demanda Imani, la fille du chef de l’avenue.
Imani était ma camarade de l’université. Elle avait perdu sa dense chevelure ébène mais
gardait encore sa gentillesse et sa serviabilité d’antan. Je lui avais fait confiance dès le premier jour de
notre rencontre en première année de graduat.
-Je me demande comment gagner ma vie honnêtement. Sans nuire à personne ni à mon pays.
Nuru sourit. La curiosité croissait chez Imani. Je le voyais. Je le sentais. En moi.
-Voici notre associé de taille, ma belle, dit-il en s’adressant à Imani.
-Tu es la pièce manquante du puzzle, concluant la demoiselle.
-Tu veux dire ? demandai-je, curieux.
-Je n’aime pas l’insalubrité… et ça me fait mal de voir la plupart de nos avenues bordées de
belles bâtisses mais parfumées des odeurs malodorantes et désagréables qui s’élèvent des montagnes
d’immondices au coin des rues.
-Ah ! Madame la propreté, se gêne des poubelles. C’est bien. A quoi puis-je vous être utile ?
proposai-je.
Imani me raconta son désir de mobiliser les jeunes sans emploi du quartier pour déloger les
tas d’immondices qui parsemaient les rues et les habitations en contrepartie d’une somme de dix mille
francs par foyer comme prime d’aide à la salubrité aux jeunes bénévoles.
J’adhérai à son initiative. Que pourrai-je souhaiter de mieux ? La providence venait de
convoquer l’opportunité. Et je ne pourrai m’empêcher de la saisir.
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Une semaine après, des filles et des garçons comme moi, étaient mobilisés pour l’œuvre
S’unir pour réussir s’imposait une nécessité pour progresser tous. Cette vérité s’avérait une évidence
pour vaincre le chômage, l’insécurité et la peur du lendemain qui hantaient nos esprits.
Après tout, je voulais voir ma vie changée. Je voulais plus d’humanité, plus de paix et plus
d’épanouissement pour les défavorisés de mon quartier. J’en étais un mais je voulais vivre plus avec
les miens. Mes yeux en avaient assez des cadavres de ces hommes et femmes dont l’âme s’évadait
sous les coups de kalachnikovs et ces hommes et femmes qui maudissaient le pays et ses autorités à
longueur des journées sans rien faire d’édifiant.
Motivé par le changement positif, je m’allais à Imani et Nuru. Mais comme d’habitude, nous
fîmes face à un obstacle : Jelashi et sa bande.
Jelashi, le commando, comme nous le surnommions était démobilisé et déprimé. Avec sa
bande de trois délinquants, il vandalisait à coups de couteau rouillé, au coin de la rue Maneno, des
maraîchères qui revenaient du marché. Je restais indifférent face à la situation, jusqu’au jour où ma
mère tomba dans le maille des agresseurs. Je décidai d’agir à la crainte de me retrouver un jour
orphelin de mère à cause des assoiffés de billets volés.
Je décidai de l’aborder pour arrêter le pire évident à l’horizon. Je réunis Imani, Nuru, et tous
les collaborateurs de l’agence de salubrité. Je convainquis Jelashi à abandonner le crime pour
s’adonner à une occupation plus humanitaire et plus noble. Le jour suivant, il me rejoint au ramassage
des détritus. Je l’équipai de gangs, des bêches, râteaux et des brouettes.
-Petit, c’est quoi cette merde ? s’emporta mon initié.
-Qu’il y a-t-il, mon grand ?
Je me retournai pour observer les tas d’immondices qui horrifiaient Jelashi. Intense fût ma
surprise, je vis des bandes hygiéniques tâchées de sang, des épluchures des pommes de terre, des
patates douces, mêlés à des morceaux de métaux rouillés, et des matières fécales. Jelashi mit fin au
ramassage et réunit les habitants du quartier dans une des églises de l’avenue Maneno. Je ne le
reconnaissais plus. L’ancien criminel se muait en sensibilisateur communautaire. Il proposa les
habitants de toutes les avenues à leur créer un trou d’ordures à domicile pour réduire la fréquence des
victimes des maladies hydriques et du paludisme. Je le trouvai logique, car des empires de moustiques
et des bactéries diverses élisaient domicile dans ces immondices. Eduquer les usagers des sources
d’ordures par l’un de leurs me séduisait énormément. L’agence de salubrité se porta garante du
service et le marché fut conclu.
Une année s’écoula. Mon quartier Kijengo était devenu le plus propre de la province et la
santé de ses habitants fleurissait. Mes finances s’épaississaient et ma famille croyait plus en mon
aptitude de changer le désir malheureux qui semblait s’imposait à moi.
La saison des urnes approchait. Je déposai ma candidature au poste de Gouverneur de
province à la commission souveraine électorale. Mon projet de société : créer des embauches par
l’entrepreneuriat local, contrôler le système d’embauche pour contrer le tribalisme et le népotisme ; et
aussi je voulais plus de paix et moins de guerres, je me proposai alors de renforcer la solde des soldats
et la gratuité de l’éducation pour les enfants des policiers et des soldats, et enfin faciliter l’accès de
l’eau et de l’électricité à tout fils et fille de ma province. J’aimais mon pays, mon héritage divin et
éternel. Je n’avais qu’une responsabilité le bâtir. Parviendrai-je à mes fins ? L’avenir me le prouvera.
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Annie LUKANDO est licenciée en Economie monétaire internationale de l’Université Libre des
Pays des Grands-Lacs à Goma. Durant ses études, elle s’intéressait déjà à la lecture des diverses
œuvres (romans, recueil de poèmes) et s’exerçait à l’écriture des poèmes et nouvelles. En 2013, sa
nouvelle « Blessures » est publiée dans le recueil « Larmes ensanglantes » à l’issue d’un concours
organisé à l’intention de la jeunesse au Nord-Kivu par l’écrivain Josué Mufula. En 2016, elle publie à
compte d’auteur un recueil des poèmes intitulé « Ensemble pour vivre ».