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Mytho Critique

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2020 10:33

Québec français

Vers une lecture mythocritique des textes littéraires


Camille Deslauriers

L’actualité du mythe
Numéro 164, hiver 2012

URI : [Link]

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Éditeur(s)
Les Publications Québec français

ISSN
0316-2052 (imprimé)
1923-5119 (numérique)

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Citer cet article


Deslauriers, C. (2012). Vers une lecture mythocritique des textes littéraires.
Québec français, (164), 42–46.

Tous droits réservés © Les Publications Québec français, 2012 Ce document est protégé par la loi sur le droit d’auteur. L’utilisation des
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Montréal. Il a pour mission la promotion et la valorisation de la recherche.
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L I T T É R A T U R E / L’A C T U A L I T É D U M Y T H E

Thésée et le Minotaure. Amphore attique à figures noires (540 av. J.-C.).


Illustration : Maître des Cassoni Campana (entre 1510 et 1520).

Vers une lecture mythocritique des textes littéraires


PAR CAMILLE DESLAURIERS*

«U
n travail d’Hercule », « un ouvrage de Pénélope », a travaillé dans une perspective comparatiste et a notamment dirigé
« c’est son talon d’Achille », « Œil pour œil dent pour plusieurs dictionnaires importants dénombrant, décrivant et analy-
dent », « jouer les bons Samaritains » : autant de locu- sant différents types de mythes : le Dictionnaire des mythes littéraires,
tions inspirées de mythes gréco-latins ou judéo-chrétiens, lesquels le Dictionnaire des mythes féminins, et le Dictionnaire des mythes d’au-
ont principalement influencé notre culture occidentale. Travailler jourd’hui, autant d’outils incontournables pour qui souhaite appro-
l’origine de ces expressions françaises avec les élèves du secondaire fondir ses connaissances sur un mythe ou un autre afin d’aborder les
s’avère sans doute la voie la plus évidente pour bâtir un pont vers ces textes littéraires sous un angle mythocritique. Le deuxième, Gilbert
histoires que l’homme se raconte depuis des millénaires – et qui nous Durand, – considéré par les spécialistes de la méthode comme le père
fascinent encore aujourd’hui : les mythes. Mais comment procéder, de la mythocritique et du terme lui-même –, s’est plutôt intéressé aux
lorsqu’on désire aller plus loin que l’anecdote ou le résumé dans l’ex- fondements anthropologiques des mythes et a étudié les mythes, les
ploration de ces « repères culturels » importants ? Peut-on profiter archétypes et les symboles au sein des productions imaginaires dans
de l’intérêt des adolescents pour le fantastique afin de les initier à ces un sens plus sociologique, c’est-à-dire en rapport avec une société et
récits vieux comme le monde où régnaient déjà les dieux, les héros une culture données, à une époque donnée, se consacrant ainsi non
et les monstres, voire leur proposer une autre façon de lire et d’ap- seulement à l’étude de la littérature, mais de la société dans laquelle
précier des textes variés ? Oui. Arrimer mythe et littérature s’avère elle s’inscrit, investigation d’envergure qui a fait évoluer la recherche
possible en étudiant le texte littéraire dans une perspective mytho- vers ce que l’on nomme plus exactement la mythanalyse.
critique. Dans cet article, nous verrons donc, d’une part, quelques
outils d’analyse permettant de comprendre en quoi consiste cette Sur les traces des mythèmes
approche et, d’autre part, quelques exemples tirés principalement Pour Danièle Chauvin, André Siganos et Philippe Walter, direc-
de textes narratifs brefs : trois contes des frères Grimm, un conte teurs du collectif Questions de mythocritique, « le postulat de la
d’Henri Gougaud et une nouvelle de Michel Tournier, extraits qui mythocritique est de tenir pour essentiellement signifiant tout
nous permettront d’effleurer les figures mythiques de Pygmalion et élément mythique patent ou latent » (2005, p. 7) repéré dans les
de Galatée, du Minotaure, d’Ariane, de Sainte Véronique et de l’ogre. œuvres littéraires. Celui qui veut lire des textes littéraires à la lumière
de la mythocritique devra donc chercher, dans le corpus étudié, des
Pour commencer, un peu d’histoire références mythiques ou, plus précisément, ce qu’on appelle des
La mythocritique s’est développée dans les années 1960-1970, dans mythèmes (qui se définissent, en fait, comme les plus petits éléments
la foulée d’une réflexion plus générale sur le mythe, l’imaginaire et l’in- mythiquement signifiants). Ces références peuvent être explicites
conscient collectif. Les prédécesseurs sont nombreux : Gaston Bache- ou implicites, directes ou indirectes, voilées ou dévoilées. À la suite
lard, Joseph Campbell, Mircea Eliade, Carl Gustav Jung et Claude de Pierre Brunel (qui expose notamment sa méthode dans l’essai
Lévi-Strauss en font partie, pour ne nommer que ceux-là. Toute- Mythocritique. Théorie et parcours, 1992) et des précédents cher-
fois, deux théoriciens ont principalement contribué à préciser et à cheurs nommés ci-dessus, pour parler d’une façon imagée, on peut
définir cette approche des textes littéraires. Le premier, Pierre Brunel, donc considérer la mythocritique comme une enquête sur les traces

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présente dans le texte. Car, souligne encore Brunel (1992), quand on
analyse un texte sous cet angle, on se rend souvent compte que, par
rapport au récit contemporain, le mythe joue un rôle de préfigura-
tion – donc qu’il anticipe, qu’il annonce, qu’il sous-entend, qu’il sous-
tend, qu’il organise l’histoire concernée par l’analyse, histoire qui
vient répéter à sa façon (réitérer) ou modifier (allant parfois jusqu’à
le subvertir) le mythe convoqué consciemment ou inconsciemment
par l’auteur… Des prénoms tels Véronique et Hector, par exemple,
dans la nouvelle « Les suaires de Véronique » du recueil Le coq de
bruyère (1978), de Michel Tournier, préfigureraient ainsi en partie le
récit et devraient nous indiquer minimalement deux pistes à suivre :
l’une qui nous mènerait vers la légende de sainte Véronique et de son
voile ; l’autre qui nous ferait revisiter L’Illiade et quelques diction-
naires de mythes et mythologies pour découvrir qui était Hector.
Dans une optique mythocritique, le lecteur-interprète se mettra
donc à la recherche de références mythiques qui s’avéreront tantôt
isolées tantôt interdépendantes, lesquelles finissent parfois par consti-
tuer un modèle structurant en tout ou en partie le récit.

Où se cachent les mythèmes ?


des héros mythiques et des empreintes de leurs aventures dans les Les références mythiques peuvent prendre plusieurs formes et, en
textes littéraires. Idéalement, le chercheur en viendra à repérer un lisant – et en relisant – les textes littéraires dans l’optique d’une
ou quelques mythes structurants qui semblent sous-tendre le texte initiation à la mythocritique, l’enseignant et les élèves se devront
littéraire, comme s’ils servaient de toile de fond, en quelque sorte, et d’être particulièrement attentifs aux éléments suivants :
il étudiera ensuite « l’analogie qui peut exister entre la structure du
mythe et la structure du texte » (Brunel, 1992, p. 67). Mais il y a plus æ Des événements et des situations qui rappellent ceux et celles d’un
encore : la mythocritique s’intéresse aussi aux modifications et aux mythe : le geste de sculpter un personnage qui prendra vie, par
transformations que les mythèmes ou les mythes identifiés subissent exemple.
dans les textes littéraires. Ainsi, quand on entreprend d’interpréter • Dans le mythe de Pygmalion, si on compare deux versions, l’une
un texte dans une visée mythocritique et qu’on veut y retracer des rapportée par le dictionnaire Mythes, mythologie : histoire et
« motifs mythologiques qui se retrouvent chez toutes les races et à dictionnaire (Guirand et Schmidt, 1996), l’autre, dans le diction-
toutes les époques » (Jung, 1968 : 434) dans les croyances religieuses naire La mythologie : ses dieux, ses héros, ses légendes (Hamilton,
ou païennes, les légendes, les contes et les rêves – tant ceux de nos 1997 [1940]), on peut dégager des constantes : un sculpteur céli-
ancêtres et que ceux de nos contemporains –, il faut penser dans une bataire, une de ses statues, et l’intervention de la déesse Aphro-
perspective comparatiste : primo, il importe de faire de la recherche dite qui anime une œuvre d’art.
sur les mythèmes ou les figures mythiques recelés dans les textes • Dans « Simigdalénios » (L’amour foudre, 2003), conte de Henri
étudiés ; secundo, il convient de comparer différentes versions des Gougaud, la fille du roi ne veut pas choisir de mari parmi les
mythes repérés (car, ici, compte tenu des origines orales du genre, prétendants que son père lui présente, alors elle décide de s’en
le droit d’auteur n’existe pas, il n’y a pas une version originelle d’un fabriquer un : « Et puisqu’elle n’en voyait aucun, parmi ces gens,
mythe et la bonne version d’un mythe n’existe pas : au contraire, le qui lui parût assez parfumé de bonheur pour lui embaumer sans
mythe se définit plutôt comme étant la somme de ses variantes), en effort les cent ans qu’elle avait à vivre, d’un coup de tête elle avait
plus de comparer ces versions entre elles, et de comparer ces versions décidé, quoi qu’en pensent les médecins et les moralistes royaux,
et le texte littéraire à l’étude ; tertio, à la fin de ce processus, il devient de retrousser ses longues manches et de se pétrir un mari. […]
alors possible d’interpréter le texte à la lumière des mythèmes et des Elle prit ses mains, baisa ses lèvres, l’entraîna le long des couloirs
mythes trouvés et d’analyser si ceux-ci se sont transformés, voire de jusqu’à la chambre de son père. Elle claironna, l’œil jubilant :
se demander comment et pourquoi ils se seraient transformés, dans « Celui que j’aime, le voici. De large en long, de bas en haut et du
un contexte politique, sociohistorique et culturel précis, soit celui qui fond de l’âme à la peau, je l’ai pétri. Il est mon œuvre. Son nom
entoure et génère le texte, glissant ainsi, presque naturellement, vers est Simigdalénios ! » (Gougaud, 2003, p. 25).
ce que Durand et ses successeurs appellent la mythanalyse. Le geste de « sculpter » un prétendant, qui rappelle d’ailleurs le
Par conséquent, il faudra être particulièrement attentifs aux grand thème mythique des anthropogonies et de la Création, peut
analogies, aux ressemblances et aux différences entre les mythèmes / être considéré, ici, comme un mythème.
symboles qui sous-tendent un ou plusieurs mythes et les mythèmes /
symboles tels qu’ils se manifestent dans le texte littéraire, voire entre æ Des lieux, des objets ou des décors qui évoquent ceux d’un mythe :
la structure d’un mythe en particulier et la structure telle qu’elle se un labyrinthe et une pelote de fil magique, par exemple.

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• Dans l’Encyclopédie des symboles (Cazenave, 1996, p. 348), l’en-
trée « Labyrinthe » rappelle « l’aventure de Thésée, fils du roi
d’Athènes Égée, qui allait tuer le Minotaure […] qui se trouvait
au centre du labyrinthe construit en Crète par Dédale […]. [L]e
Minotaure réclamait […] un tribut de sept garçons et sept filles
dont il faisait ses repas ; c’est au cœur même du labyrinthe que
le combat a lieu. À noter cependant que, pour ressortir de ce
dédale (le nom du concepteur étant devenu un synonyme du
labyrinthe), Thésée a besoin du fil d’Ariane ». L’entrée « laby-
rinthe » du dictionnaire Mythes, mythologie : histoire et diction-
naire (Guirand et Schmidt, 1996, p. 741) nous apprend quant à elle
que le labyrinthe crétois « était construit à ciel ouvert et compre-
nait une succession de pièces et de couloirs enchevêtrés, disposés
avec un désordre savant, et conçu par Dédale. Seul Thésée, aidé
par le fil d’Ariane, réussit à trouver le chemin, rejoignit le Mino-
taure et put tuer le monstre ». À la lumière de ces deux outils de
référence, un lieu où l’on se perd, un monstre, un fil magique et
une figure féminine bienveillante formeraient donc, en quelque
sorte, la trame minimale du mythe.
• À la suite de ces recherches, l’élève saura sans doute reconnaître
les mythèmes du labyrinthe et du fil d’Ariane recelés dans le conte
« Les six cygnes », des frères Grimm. La forêt dense autour d’un
château, au centre de laquelle « le chemin pour y aller était si diffi-
cile à trouver qu’il [le roi] l’aurait perdu lui-même si une sage-
femme ne lui avait donné une pelote de fil douée d’une vertu Le baiser, Pygmalion et Galatée d’après J. L. Gerome, 1890.
merveilleuse ; quand il la jetait devant lui, elle se déroulait d’elle-
même et montrait le chemin » (Grimm, « Les six cygnes », 2000, la « pomme de discorde », mythème qui l’incitera à visiter aussi les
p. 116) et l’objet magique qui fait figure de boussole merveilleuse entrées « Pâris », « Aphrodite » et « Jardin (des Hespérides) ». De
semblent en effet des proches parents du fil d’Ariane et du laby- mot en mot et de mythe en mythe, en discutant en sous-groupes
rinthe de Dédale. ou en grand groupe au besoin, l’élève en arrivera à considérer le
mythe comme « un récit comprenant une succession organisée de
Le « labyrinthe » et le « fil » deviennent donc des références mythèmes » (Watthée-Delmotte, 2005, p. 37) et à le résumer en une
mythiques. phrase ou quelques phrases comportant des personnages, un décor
et une situation, bref à dresser la liste des quelques mythèmes qui
æ Des personnages (humains, divins, animaux, végétaux, etc.) synthétisent le mythe en essence.
qui s’apparentent à des figures mythiques et s’avèrent autant de
mythèmes : Émergence, flexibilité, irradiation
• Comme Véronique et Hector, dans « Les suaires de Véronique » Après avoir compris le concept de mythème, après avoir expé-
(Tournier, Le coq de bruyère, 1978) rimenté la recherche de mythèmes dans des contes et après s’être
• Comme la sage-femme qui rappelle Ariane, dans « Les six cygnes » familiarisé avec les outils de recherche, pour arriver vraiment à lire
(Grimm, Contes choisis, 2000, p. 116) et à apprécier un texte à la lumière de la mythocritique, il s’avère
primordial, par ailleurs, d’approfondir ses connaissances au sujet
Mais comment se rendre jusqu’aux mythèmes, quand on n’a pas de la méthode mythocritique elle-même en s’initiant aussi aux
l’habitude de les identifier et quand on amorce tout juste l’exploration trois étapes de l’analyse telles qu’elles sont exposées dans le sixième
de l’univers infini des mythes ? Être attentif aux infimes détails qui chapitre de la première partie de l’essai Mythocritique. Théorie et
paraissent d’emblée singuliers ou qui touchent au merveilleux dans les parcours de Pierre Brunel. Le travail de repérage des occurrences
trois sous-catégories d’éléments mentionnées ci-dessus (événements mythiques préalablement proposé dans cet article relève, en fait, de
et situations ; lieux, objets, décors ; personnages) constitue un bon la première de ces trois étapes : l’émergence. Ce premier temps de la
point de départ. Par exemple, lorsque l’élève remarque une « pomme recherche consiste à se demander, d’abord, si des allusions explicites
d’or », dans le conte « Le diable aux trois cheveux d’or » (Grimm, figurent dans le texte : noms de personnages et de lieux résolument
Contes choisis, 2000), par exemple, on peut l’inviter à commencer ses mythiques qui nous indiquent clairement une piste à suivre. On peut
recherches dans un dictionnaire ou une encyclopédie des symboles aussi explorer le paratexte (tout ce qui entoure le texte sans être le
ou, si on souhaite intégrer les TIC et qu’on dispose d’un laboratoire texte) : titre, sous-titres, épigraphes, citations en épigraphe, préfaces,
informatique, dans Internet. Il apprendra alors qu’un tel fruit évoque texte qui figure en quatrième de couverture. Puis, il faut lire le texte en

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cherchant les indices textuels plus implicites, c’est-à-dire les analo- D’un autre côté, Véronique pourrait sans doute également être
gies et les associations qui rapprocheraient, par exemple, un person- considérée comme l’envers féminin de la figure mythique de Pygma-
nage d’une figure mythique, un geste ou un exploit d’une situation lion : tout au long de la nouvelle, l’artiste « sculpte », en quelque sorte,
emblématique d’un mythe ou d’un type de mythe, et savoir déceler le corps d’Hector en « l’oblige[ant] à manger peu » (ibid., p. 163) et
les connotations positives ou négatives qui colorent ces éléments en lui imposant « la culture intensive du muscle » (ibid., p. 157), afin
dans ce cas précis. Parfois, un même personnage peut condenser d’obtenir le modèle le plus parfait qui soit et elle le mène, paradoxa-
des références à deux ou à plusieurs héros millénaires. C’est le cas de lement, vers la « mort » (« La mort m’intéresse, et elle fait plus que
Véronique, dans la nouvelle « Les suaires de Véronique », qui, d’un m’intéresser », dit d’ailleurs Véronique, ibid., p. 161) plutôt que de
côté, incarne exactement l’inverse de sainte Véronique, en devenant lui donner la vie.
le bourreau et en sacrifiant, en quelque sorte, son modèle Hector, La deuxième étape de l’analyse, selon Brunel, réside justement
au nom de l’art, en vue de l’exposition Les suaires de Véronique. dans le fait d’apprécier ce genre de subtilité. Il s’agit d’évaluer la
D’objet servant à éponger la sueur du Christ par charité, le voile, ici, souplesse d’adaptation du mythème, de noter les modifications qu’il
devient l’objet sacrificiel ; l’adjuvant devient l’opposant ; le sacré se subit et les modulations auxquelles il se prête dans le contexte du
teinte de profane : texte littéraire : en d’autres mots, on apprécie alors sa flexibilité, car
« Véronique expliquait qu’après une série d’expériences de photo- le mythe est un matériau vivant, et « c’est dans l’innovation, dans le
graphie directe sur papier, elle était passée à un support plus souple décalage, qu’il conviendra toujours de lire la spécificité d’une œuvre,
et plus riche, la toile de lin. Le tissu, rendu photosensible par une qui tisse une trame particulière ayant sa structure spécifique au sein
imprégnation de bromure d’argent, était exposé à la lumière. On y du réseau formé par l’ensemble des lectures mythiques antérieures.
enveloppait ensuite le modèle, sortant tout trempé encore d’un bain Car chaque lecture elle-même est innovante, puisqu’elle mani-
de révélateur, des pieds à la tête, comme un cadavre dans un linceul, feste une virtualité signifiante du texte qui s’inscrit sur un horizon
précisait Véronique. La toile était enfin traitée au fixateur et lavée. de lecture tributaire des contingences occasionnelles du lieu et du
Des effets intéressants de mordançage pouvaient s’obtenir à condi- temps » (Watthée-Delmotte, dans Faivre-D’arcier, 2005, p. 47). À cet
tion de badigeonner le modèle au bioxyde de titane ou au nitrate égard, par exemple, il serait intéressant de s’interroger sur l’inversion
d’urane. L’empreinte prenait alors des dégradés bleutés ou dorés. qui s’opère – et sur le sens de cette inversion – dans le conte « Simig-
En somme, avait conclu Véronique, la photographie traditionnelle daélinos », d’Henri Gougaud, puisque l’artiste, dans ce conte, est une
se trouve dépassée par ces créations nouvelles. » (Tournier, « Les femme… et qu’elle n’a pas besoin de l’aide des dieux pour donner
suaires de Véronique », Le coq de bruyère, 1978, p. 170-171) vie à son œuvre : elle se pose elle-même en créatrice. De même, à
cette étape de l’analyse, il importerait de réfléchir à la double inver-
sion précédemment évoquée dans la nouvelle « Les suaires de Véro-
nique », de Tournier.
L’ultime phase de l’analyse selon Brunel reste d’en arriver à iden-
tifier, dans un texte littéraire, un mythe structurant, sous-jacent et
essentiellement signifiant, qui organise l’analyse du texte, et d’étu-
dier, en ce sens, le pouvoir d’irradiation du mythe, rayonnement
et réseaux de références qui peuvent se diffuser et se ramifier non
seulement dans le texte étudié, mais aussi dans d’autres œuvres du
même auteur, et pourquoi pas, dans toute son œuvre – mais, bien sûr,
au secondaire, se concentrer sur l’émergence et la flexibilité semble
amplement suffisant. Arlette Bouloumié, spécialiste en mythocritique
et spécialiste de l’œuvre de Tournier, montre, entre autres, dans ses
ouvrages (Michel Tournier, Le roman mythologique, 1998 ; Arlette
Bouloumié commente Vendredi ou les limbes du Pacifique de Michel
Tournier, 1991) que le mythe de l’ogre et tous les mythèmes qui le
constituent caractérisent toute l’œuvre de Tournier, qu’on pense au
roman Le roi des aulnes ou, à plus petite échelle, à la nouvelle « Les
suaires de Véronique », où plusieurs verbes associent ni plus ni moins
Véronique à une « ogresse » et Hector, à une « proie » : ainsi, Véro-
nique comparera Hector à un « beau fruit juvénile » et dira qu’il est
« [t]rès appétissant » (« Les suaires de Véronique », 1978, p. 157); de
même, Hector reprochera à Véronique de lui porter « un amour
dévorant » (p. 166). Ces détails qui ne sont que des exemples et qui,
de prime abord, paraissent anodins, se révèlent signifiants lorsqu’on
replace la nouvelle dans le contexte plus large de l’œuvre entière de
El Greco, Sainte Véronique avec le suaire, 1579 (Musée de Santa Cruz, Tolède). Tournier.

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Conclusion
En ce sens, les spécialistes du domaine vont jusqu’à avancer que
« [t]out écrivain serait porté, plus ou moins consciemment, par des
mythes que son œuvre reprendrait, reformulerait, retransmettrait »
(Yves Chevrel, « Réception et mythocritique », dans D. Chauvin et al.,
2005, p. 285). De ce point de vue, la mythocritique ouvre une nouvelle
fenêtre pour (re)lire des textes variés, une fenêtre fascinante à travers
laquelle on peut regarder la littérature autrement, comme si on l’ob-
servait par une vitre universelle formée de multiples strates, celles de
ces histoires que l’homme se raconte depuis des millénaires – et qui
nous fascinent encore aujourd’hui : les mythes.

* Professeure, Université du Québec à Rimouski

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