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Guillevic : La Poésie, Art de Vivre

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Guillevic : La Poésie, Art de Vivre

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Guillevic et ses ‘perles de sagesse’ : la poésie comme salut du

monde

Marcella Leopizzi

Les mots sont les passants mystérieux de l’âme


Victor Hugo

Nous sommes tous de petites étincelles issues d'une grande flamme,


et cette flamme est la source de tout ce qui a été et de tout ce qui sera.
Sagesse Celte

Né à Carnac en 1907 et mort à Paris en 1997, Guillevic a écrit des


poèmes dès son adolescence1 et, plus il avançait en âge, plus il éprouvait
ce « besoin d’écrire »2, la poésie étant pour lui une expérience, presque
un « exercice spirituel »3 :

Mes parents étaient catholiques. Mon père ne pratiquait pas,


ma mère était bigote. J’ai, quant à moi, pratiqué la religion
catholique très tard, très longtemps. Je ne sais pas si j’étais
vraiment catholique, parce que pour moi, le dogme… Mais
il y avait une présence. Je vivais dans cette présence. Est-ce
que c’était la foi ? Est-ce que c’était la poésie ? Pour moi,
c’était la même chose. Lorsque j’ai rompu avec la foi, la

1
À l’exception de Terre à bonheur – Paris, Seghers, 1952, 1985, 2004 –, Gallimard est l’éditeur
de l’ensemble de son œuvre poétique.
2
Guillevic, Vivre en poésie ou l’épopée du réel. Entretien avec Lucie Albertini et Alain
Vircondelet, Paris, Stock 1980 ; Paris, Le Temps des Cerises, 2007, p. 170.
3
Bernard Fournier, Le cri du chat-huant, le lyrisme chez Guillevic, Paris, L’Harmattan, 2002,
p. 250. Cf. aussi Jacques Lardoux, « Petits objets et détails concrets dans Art poétique (1989) »,
Notes Guillevic Notes II, sous la direction de Sergio Villani, automne 2012, p. 25-34.
Notes Guillevic Notes VII (Fall/Automne 2017) 50
poésie m’est restée, pareille. […] Après, cette présence est
demeurée sans la religion4.

Couronnée par le Grand Prix National de Poésie en 1984 et


traduite en plus de cinquante langues, l’œuvre poétique guillevicienne
offre un véritable ‘art de vivre’ et, en montrant le ‘légendaire’ du
quotidien5, elle incite à « vivre en poésie »6. Présentée seulement sous le
nom de « Guillevic » et sans le prénom « Eugène », parce que notre
poète ne voulait « rien garder de sa mère »7 et afin d’ôter une part de son
intimité, l’œuvre guillevicienne suggère que la poésie est l’essence de
l’existence. En effet, envisagé non seulement du point de vue de la
production littéraire, le mot poésie renvoie, pour Guillevic à un état,
l’état de poésie qui peut se définir comme une pénétration dans les
profondeurs de l’existence : la prise de conscience de l’instant vécu dans
sa gratuité, sa singularité, sa merveille. De ce fait, la poésie est l’art de
goûter le sens intime de l’existence et, par voie de conséquence, l’action
de s’ouvrir à l’état poétique (comme une plante s’ouvre à la lumière) fait
potentiellement de tout homme un poète.
Travail d’ouverture, de partage et de proximité, la poésie est pour
Guillevic une tension vers l’autre, une quête de communion et une mise
en présence. Elle représente la parole en liberté et la parole de la liberté,
car elle a valeur d’appel et elle permet d’aller au-delà de la solitude de
l’âme. Dans cette optique, lorsque Jacky Essirard lui demande « Quelle
philosophie de la vie as-tu trouvée dans la poésie ? », il répond :
« Aimer. Aimer la vie. Aimer les êtres et les choses. Vivre en
communion avec le monde. Tout dans mon travail sur moi-même, par
l’écriture, pendant plus de soixante-quinze années, me conduit à cette
certitude. […] le poème est pour moi un besoin vital. Il m’est essentiel
4
Guillevic, Vivre en poésie ou l’épopée du réel, cit., p. 33-34.
5
Henri Meschonnic, Les états de la poétique, Paris, PUF, 1985, p. 212. Cf. aussi Henri
Meschonnic, Légendaire chaque jour, Paris, Gallimard, 1979.
6
Guillevic, Vivre en poésie ou l’épopée du réel, cit., p. 163.
7
Lucie Albertini Guillevic, « Une vie en poésie, riche de vie », in Poèmes de Guillevic, établi
par Lucie Albertini Guillevic, Paris, Gallimard, 2010, p. 90.
Notes Guillevic Notes VII (Fall/Automne 2017) 51
comme l’air »8. Selon Guillevic donc ‘cultiver’ la poésie signifie
assumer une posture d’accueil et explorer le rapport je-autre.

Écrire le poème
C’est convoquer le monde9.

Aussi, de par cette ouverture-communion, qui s’oppose à toute


forme de violence, tous ses vers ainsi que le monologue-entretien de
Vivre en poésie10 révèlent une sagesse exemplaire et une très subtile
profondeur de pensée exprimée avec des mots on ne peut plus simples.
En s’inventant à mesure qu’il s’écrit, l’ouvrage Vivre en poésie
[capital pour découvrir l’homme-Guillevic ainsi que le poète et le
poéticien (ces trois volets fonctionnant synergiquement par
différenciation et par écho)] souligne – comme en témoigne le titre – le
lien étroit existant entre la vie et la poésie et permet de découvrir la
sagesse intime de notre poète : une sagesse élaborée par le travail
permanent, la méditation, la lecture, les voyages (à l’exception de
l’Australie, il a voyagé sur tous les continents) et l’observation directe
de la vie. Envisagée pour établir un pont direct avec le lecteur, cette
œuvre présente un discours introspectif, une sorte de parcours scriptural
du moi, pendant lequel Guillevic s’analyse et arrive même à mieux se
connaître. Il parle de son vécu, il expose des aspects de son caractère, de
ses curiosités, de ses passions, de son courage et de sa faiblesse. Il
s’observe, se replie sur lui-même et, de temps à autre, se réfugie dans

8
Jacky Essirard, « Entretien avec Eugène Guillevic », Nu(e), 2007, n. 38, p. 199-200.
9
Guillevic, « Poèmes », La Nouvelle Revue Française, septembre 1986, p. 38.
10
Dans Vivre en poésie, Lucie Albertini et Alain Vircondelet s’entretiennent avec Guillevic et
l’interviewent. Les entretiens ont eu lieu en 1979 ; avant de les publier Lucie Albertini et Alain
Vircondelet ont choisi de supprimer maintes questions, tout en gardant l’intégralité des
réponses de Guillevic, afin de permettre à sa parole d’avancer, de rebondir le plus clairement
possible. De ce fait, de par l’absence de l’indication des noms de ceux qui parlent, ce livre fait
plutôt songer à un ouvrage où l’auteur écrit à la première personne, un peu comme dans une
autobiographie. Pour plus d’approfondissements, voir : Marcella Leopizzi, « Parler Guillevic.
Entretien avec Lucie Albertini-Guillevic », Skené, 2015, p. 135-160 ; Marcella Leopizzi,
« Parler Guillevic. Entretien avec Lucie Albertini-Guillevic (II) », Skené, 2016, p. 95-109.
Notes Guillevic Notes VII (Fall/Automne 2017) 52
son ‘arrière-boutique’, étant convaincu, tout comme l’a dit Michel de
Montaigne, qu’« il se faut réserver une arrière-boutique, toute notre,
toute franche, en laquelle nous établissons notre vraie liberté et
principale retraite et solitude » (Livre I, chapitre 39)11.
Au fil de cet ouvrage, convaincu qu’on ne peut pas vivre sans
poésie, il démontre que « la poésie est ce qui permet de tenir »12 et que
« le suicide témoigne de la perte en soi-même de la poésie »13. La vie
étant constituée de moments, de journées, de mois et d’années, il faut,
dit-il, que ces instants soient « meublés »14 le plus possible « de joie, de
joies faites de très peu de chose, de riens »15. C’est pourquoi il invite à
« vivre tout événement quotidien dans les coordonnées de l’éternité »16,
voire à « vivre le concret dans sa vraie dimension »17 dans ce qu’on peut
appeler, écrit-il, « l’épopée du réel »18. De ce fait, à son avis, le rôle du
poète et du poème est de mettre à même le lecteur de trouver sa propre
poésie, voire de « vivre le sacré dans la vie quotidienne »19, de vivre la
vie « dans cette présence à soi et aux choses au cours des actes les plus
quotidiens : préparer son café, seul le matin dans une cuisine, aller au
travail, regarder un pigeon qui passe, une pierre qui roule… »20. Pour
« vivre en poésie », en effet, il faut, avance-t-il, « vivre le chant »21,

11
Michel de Montaigne, Essais [1580, 1582, 1588], a cura di Fausta Garavini et André
Tournon, Milano, Bompiani, 2012, p. 432. Pour plus d’approfondissements, voir : Lionello
Sozzi, « Arrière-boutique », in Dictionnaire de Michel de Montaigne, sous la direction de
Philippe Desan, Paris, Champion, 2004, p. 65-66 ; Lionello Sozzi, « Lo spazio interiore : note
in margine all’« arrière-boutique » di Montaigne », Studi di cultura francese ed europea in
onore di Lorenza Maranini, Fasano, Schena, 1983, p. 137-150.
12
Guillevic, Vivre en poésie ou l’épopée du réel, cit., p. 10.
13
Ibid.
14
Ibid., p. 226.
15
Ibid.
16
Ibid., p. 11.
17
Ibid., p. 10.
18
Ibid.
19
Ibid., p. 138
20
Ibid., p. 10.
21
Ibid., p. 163.
Notes Guillevic Notes VII (Fall/Automne 2017) 53
autrement dit porter le niveau de la vie quotidienne, de la vie biologique,
à un niveau supérieur22 :

Quand chacun de tes jours / Te sera sacré, // Quand chacune


des tes heures / Te sera sacrée, // Quand chacun de tes
instants / Te sera sacré, // Quand la terre et toi / L’espace
avec toi / Porterez le sacre / Au long de vos jours, // Alors tu
seras / Dans le champ de gloire. 23

Dans cette perspective, avec une sage soumission-acceptation des


lois naturelles, résigné à appliquer le principe de réalité au temps qui
passe et qui emporte avec lui tout ce que l’on est, il déclare qu’il se situe
dans le présent et qu’il envisage le futur en termes trans-personnels,
autrement dit du point de vue socio-collectif :

Je suis désormais septuagénaire. Longue fut la courbe, mais


je ne vis pas dans le passé, je vis dans l’instant. (Je suis un
poète sans nostalgie ; c’est, je crois, assez rare). Quand je
pense au futur, c’est à un futur collectif : la société future,
l’évolution de cette société et du monde, des mœurs et de
l’homme. Je me situe donc dans le présent 24.

D’ailleurs, pour lui, « Vieillir, c’est une évolution. La vieillesse est un


état … Vieillir consiste à faire évoluer la vieillesse en trouvant toujours
une nouvelle ouverture sur la vie, en ne cessant pas d’apprendre à vivre
aussi bien que le fait l’enfant… »25. Ainsi, loin de devenir la proie de
remords nostalgiques, il assume une vision désenchantée et il regarde en
arrière d’un œil averti :

22
Ibid.
23
Guillevic, « Ouverture », in ID., Sphère, in ID., Sphère suivi de Carnac, Paris, Gallimard,
1963, p. 62 [Sphère (1963), Carnac (1961)].
24
Guillevic, Vivre en poésie ou l’épopée du réel, cit., p. 223.
25
Guillevic, Présent, Paris, Gallimard, 2004, p. 206, note 10 : « Extraits d’une note dictée le
28 juillet 1996 ».
Notes Guillevic Notes VII (Fall/Automne 2017) 54
Il y a quelque temps, j’étais en soirée chez des amis, et un
homme d’affaires est venu s’asseoir près de moi. Il savait
que j’étais poète, mais il ne me connaissait pas, et à brûle-
pourpoint, il m’a posé cette question : « Est-ce que vous avez
raté votre vie, vous ? Moi, j’ai raté la mienne. J’ai gagné
beaucoup d’argent, il en faut beaucoup. Je passe une grande
partie de mon temps à défendre ce que j’ai gagné et j’ai le
sentiment d’une vie gâchée. Et vous ? »
J’ai répondu : « Non, je n’ai pas ce sentiment-là. Non, ma vie
n’est pas un échec. Je ne claironne pas, je n’ai pas
d’amertume quand je regarde, je survole ma vie. »
J’ai eu une vie dure pour différentes raisons, je me suis senti
physiquement fragile, mais cela ne m’empêche pas d’arriver
à un âge honorable. Ma vie a été dure, mais je n’ai pas le
sentiment d’avoir perdu mon temps, d’avoir gâché ce que
j’avais, ce que je pouvais avoir à la naissance. J’ai conquis,
j’ai acquis, j’ai gardé. J’ai vécu douloureusement mais
pleinement. Que j’aie fait des bêtises, c’est certain. J’ai fait
des choix que je ne referais pas, mais je ne m’attache jamais
ni aux regrets ni aux remords. C’est comme ça, c’est fini,
c’est passé. […]
Je me suis trompé. Politiquement, je me suis trompé ; je ne
suis pas le seul. […]
En somme, je considère que si ma vie n’est pas un échec,
c’est parce que je crois avoir toujours été fidèle à moi-même,
à ma vérité profonde. Je n’ai rien sacrifié à des bagatelles, à
des choses de vanité ou de puissance 26.

Non seulement dans Vivre en poésie mais tout au long de son


œuvre, par le biais de son je-lyrique, en mettant à profit les nombreuses
et diverses expériences vécues sa vie durant dans la sphère privée et
publique, notre poète fait preuve d’une attitude sage, voire éclairée et
équilibrée, face au quotidien : « Tu vois un pigeon / Qui sur le toit d’en

26
Guillevic, Vivre en poésie ou l’épopée du réel, cit., p. 223-225.
Notes Guillevic Notes VII (Fall/Automne 2017) 55
face / Marche posément, / Picore de temps en temps. // Cela se passe /
Dans un univers / Qui ne cesse de trembler / À la recherche, on dirait, /
De son destructeur. // Ce pigeon / Te paraît un sage. »27. La sagesse
n’étant qu’un point de vue sur les choses, il faut la ‘découvrir’,
démontre-t-il, soi-même au jour le jour, ayant toujours comme point de
repère l’essence première de la vie :

Il y a eu aussi des moments de recul, de chute, mais en


vieillissant je me suis senti plus assuré, moins craintif, moins
triste, moins abandonné, offensé et humilié – mais oui, au
départ, je l’étais – et je me suis vécu ainsi très intensément.
J’ai la passion de vivre. Alors, après Neruda, « j’avoue que
j’ai vécu », j’avoue que je n’ai jamais fait le mal exprès, que
je n’ai jamais eu de méchanceté. J’ai à me reprocher des
erreurs mais aucune vilenie. […]
Je n’ai vécu ni pour le pouvoir ni pour l’argent. […] J’ai vécu
pour vivre ma vie en communion avec les autres et avec moi-
même dans un grand amour de la solitude, mais je n’ai pas
vécu en égoïste28.

C’est la prise de conscience de ce qu’est la vie, en effet, avance-t-il, qui


pousse à vivre-en-communion et à éprouver un sens d’appartenance au
monde :

J’ai vraiment vécu en poète, j’ai vécu en poésie. L’essentiel


a été de vivre mes rapports à l’autre – avec le monde, avec
les choses, avec l’autre du couple, aussi.
Je pense qu’il n’est pas impudique de dire : j’ai aimé, j’ai été
aimé. J’ai aimé comme je voulais aimer, comme je rêvais
d’aimer. J’ai été aimé comme je rêvais de l’être. J’aime
encore. Je ne conçois pas la vie sans L’amour, la poésie,
comme l’a dit Éluard, dans un titre célèbre. C’est cela qui

27 Guillevic, Présent, cit., p. 83.


28
Guillevic, Vivre en poésie ou l’épopée du réel, cit., p. 224.
Notes Guillevic Notes VII (Fall/Automne 2017) 56
compte. L’amour, la poésie, cela se complète, cela
s’interpénètre29.

De ce fait, au travers de son je-lyrique, dans tous ses vers, il


exhorte à « vivre de dialoguer »30 et il ouvre à des conseils de bon sens
résultant d’une âme sensible et avisée. Il rappelle qu’« On ne possède
rien, jamais, / Qu’un peu de temps. »31 et, par conséquent, il prône à
apprendre à se contenter : « Sage peut-être / Qui a trouvé la grotte //
Heureuse d’être un creux / Profond dans la pénombre. »32.
Dans Accorder - Vivre en profondeur (titres en soi très révélateurs
des sages propos guilleviciens), au travers de poèmes commençant par
un infinitif impératif-exhortatif, il fait cadeau au lecteur de vers riches
en sagesse : pondération, force, discernement. Il pousse à « Vivre
comme si // On n’était pas fabriqué, / Façonné par une société // Dont
l’usage / A faussé notre nature. »33. Il invite à « Chasser des influences /
Que nous avons cru bonnes / À nous améliorer // Alors qu’elles nous
altéraient. »34. Il conseille de ne pas gaspiller sa vie derrière de vaines
illusions et de piètres buts: « Éliminer / Le décoratif, le superficiel / Que
nous disons / Appartenir à la culture. // Retrouver / Cette fraîcheur de
sentiment, // Ce pouvoir de choisir / De rejeter, de prendre soin // Pour
garder un contact net / Avec les objets de l’entourage, // Amis ou
ennemis / Ou va savoir ! »35. Il souligne l’importance d’« Être soi, / Pas
l’imitation // De la belle image / Du meilleur de soi. »36. Il incite à
« Trouver / Le centre du soi »37, à « Aspirer à l’azur / Plus qu’au

29
Ibid., p. 225.
30
Guillevic, « Vivre en profondeur », in ID., Accorder, Paris, Gallimard, 2013, p. 202.
31
Guillevic, « Le temps », in ID., Exécutoire, in ID., Terraqué suivi de Exécutoire, Paris,
Gallimard, 1968, p. 167 [Terraqué (1942), Exécutoire (1947)].
32
Guillevic, « En cause », in ID., Sphère, cit., p. 114.
33
Guillevic, « Vivre en profondeur », in ID., Accorder, cit., p. 202.
34
Ibid., p. 202-203.
35
Ibid., p. 203-204.
36
Ibid., p. 204.
37
Ibid.
Notes Guillevic Notes VII (Fall/Automne 2017) 57
marécage »38 et à « Retrouver en nous / Et en tant de matières / La vie
des ancêtres, // Avec l’étonnement, l’admiration / Qu’ils avaient, eux,
pour ces choses / Que nous jugeons mineures // Et qui guidaient leurs
vies. »39. Il encourage à « Vivre en profondeur »40 et à « Chercher à
pénétrer / Pour connaître. »41. Il recommande de « Ne pas se régaler de
l’oisiveté »42 mais d’« Explorer le monde, le réel // Et pas rien que ses
dentelles / Ou ses vomissures. »43.
Il fournit des suggestions sages aussi face au concept concernant
la mort, vis-à-vis duquel il semble éprouver un calme supérieur, comme
en témoignent ces vers :

Il reste à inventer
Le tombeau qui convient
À ceux qui le refusent. 44

Dans Vivre en poésie, il révèle : « j’ai écrit De ma mort45 pour prendre


conscience que ça existait, pour me convaincre que j’étais mortel. […] Je
vis l’instant dans l’instant »46. Et dans ces vers, c’est comme si, en effet,
en prolongeant son être au monde par l’écriture il ressortait vainqueur de
la mort ; il s’apprivoisait à la mort, voire il exorcisait la peur de la mort.
Il semble vouloir se défendre de la crainte de la mort en essayant de
combattre cette appréhension par une acceptation rationnelle :

Ce n’est pas moi / Qui fermerai, // Pas moi qui crierai


/ Pour la fermeture. // C’est qu’on me fermera.47

38
Ibid., p. 205.
39
Ibid., p. 203.
40
Ibid., p. 206.
41
Ibid.
42
Ibid.
43
Ibid.
44
Guillevic, Requis, Paris, Gallimard, 1983, p. 104.
45
Guillevic, « De ma mort », in ID., Sphère, cit., p. 17-28.
46
Guillevic, Vivre en poésie ou l’épopée du réel, cit., p. 27.
47
Guillevic, « De ma mort », in ID., Sphère, cit., p. 17.
Notes Guillevic Notes VII (Fall/Automne 2017) 58
Il faudrait accepter // Pas la mort, / Mais la mienne. 48
Du moins je n’aurai pas / A me connaître alors, // Pas
à me voir cadavre. 49

Le fait de pratiquer la poésie et de « vivre en poésie » l’a aidé à


apprivoiser la mort, et même sa mort50. Loin d’être un désespoir
obsessionnel basé sur des convulsions de colère et sur des reproches au
ciel, son trouble est contenu et se résume en une attitude qui rappelle la

48
Ibid., p. 20.
49
Ibid., p. 21.
50
Grand admirateur d’Hölderlin, Guillevic a traduit et retraduit quelques-uns de ses poèmes.
À cet égard, nous renvoyons aux traductions retravaillées du poème An die Parzen qui
témoignent de l’effort guillevicien renouvelé de restituer l’intensité du poème (qui s’apparente
à la prière et qui, par un élan sincère, révère et appelle le poème) ainsi que de la tentative de
transmettre un credo de poète-à-poète et de poète-à-lecteur visant à ‘dépasser’ la mort.
1. Aux Parques « Accordez-moi rien qu’un été, Puissantes, / Et l’automne où mûrir mon chant,
/ Pour qu’alors assouvi du délectable jeu, / Plus volontiers meure mon cœur. // L’âme qui dans
la vie n’eut pas son droit divin, / N’aura pas de repos non plus dans les Enfers. / Mais si, un
jour, il m’est donné de réussir / Ce que j’ai de sacré dans le cœur, le poème. // Sois alors
bienvenu, ô calme du royaume des ombres ! / En moi sera la paix, et même si ma lyre / Ne
m’y a pas conduit : une fois j’aurai vécu / Comme vivent les dieux et il n’en faut pas
davantage. »
2. Aux Parques « Accordez-moi, puissantes, un seul été / Et un automne où mûrir mon chant,
/ Pour qu’alors, assouvi par le plus doux des jeux, / Plus volontiers meure mon cœur. // L’âme
qui dans la vie n’eut pas son droit divin, / Là-bas non plus n’aura pas de repos, dans l’Erèbe ;
/ Mais si, un jour, ce qui est mon désir, / Si ce qui est sacré s’accomplit, le poème, // Bienvenue
à toi, calme pays des ombres. / Tu me verras content, si même alors mon chant / Ne
m’accompagne pas. Une fois j’aurai vécu / Comme vivent les dieux. Il n’en faut pas
davantage. »
3. Aux Parques « Accordez-moi rien qu’un été, Puissantes, / Et l’automne où mûrir mon chant,
/ Pour qu’alors assouvi par le plus doux des jeux, / Plus volontiers meure mon cœur. // L’âme
qui dans la vie n’eut pas sa part divine, / N’aura pas de repos non plus dans les Enfers, / Mais
s’il m’était donné de réussir / Ce que j’ai de sacré dans le cœur, le poème, // Sois alors bienvenu
ô calme du royaume des ombres, / Et même si mon luth ne m’accompagne pas, /: Une fois
j’aurai vécu comme vivent les dieux, / Il n’en fallait pas davantage. »
Pour plus d’approfondissements, voir le site internet : [Link]
Notes Guillevic Notes VII (Fall/Automne 2017) 59
résignation stoïque de Montaigne dans le passage des Essais intitulé
« Que philosopher c’est apprendre à mourir » (I, 20)51 :

Si j’étais la rose
Qui s’offre à mes yeux,
Qu’est-ce que je ferais ?

Rien d’autre sans doute


Que ce que je fais maintenant :
Être, simplement être,

Éprouver plus fort


Le passage du temps,

Accepter
Que tombent des pétales 52.

D’ailleurs, dans le sillage de la devise de Socrate « γνώθι


σεαυτόν - connais-toi toi-même », Guillevic remarque l’importance de
se connaître et de prendre conscience de ses propres limites afin de
mieux vivre et donc d’aimer la vie et de la goûter pleinement. D’après
lui, la plénitude du bonheur humain est possible seulement si l’homme

51
Michel de Montaigne, Essais [1580, 1582, 1588], a cura di Fausta Garavini et André
Tournon, cit., p. 138 : « Cicéron dit que philosopher ce n’est autre chose que s’apprêter à la
mort. C’est d’autant que l’étude et la contemplation retirent aucunement notre âme hors de
nous et l’embesognent à part de corps, qui est quelque apprentissage et ressemblance de la
mort : Ou bien, c’est que toute la sagesse et discours du monde se résout enfin à ce point, de
nous apprendre à ne craindre point à mourir ». Montaigne aime la vie et la cultive en sachant
pertinemment que lui aussi la perdra inéluctablement, de par la nature même de l’humaine
condition. Le « savoir mourir » fait partie de son « art de vivre » : c’est une des leçons les plus
précieuses de sa sagesse. Il sait bien qu’il est vain de nier la souffrance, mais, à son avis, il
faudrait lui donner le moins de prise possible sur notre esprit. Puisque la mort est inévitable, il
faut s’accoutumer à cette pensée, mais sans se laisser obséder par la hantise. Et Montaigne de
demander au stoïcisme de le secourir face à la hantise de la douleur et de la mort.

52
Guillevic, Maintenant, Paris, Gallimard, 1993, p. 147.
Notes Guillevic Notes VII (Fall/Automne 2017) 60
prend conscience que le véritable bonheur est simplement celui d’être en
vie. Seule cette reconnaissance, exaltée entre autres par Montaigne dans
les Essais53, assure, soutient Guillevic, le bonheur de vivre, parce qu’en
connaissant sa propre nature on devient de sages artisans de sa propre
fortune. Du reste, comme l’a écrit Pierre Charron, la sagesse consiste
« en deux choses, bien se cognoistre, et constamment estre bien reglé et
moderé en toutes choses par toutes choses »54.
Ainsi, ayant confiance en l’homme, Guillevic envisage le bonheur
comme atteignable via la force d’âme :

Je crois donc le bonheur possible. Je crois possible le


sentiment, la sensation du bonheur. Il faut y mettre de la
volonté. Il n’y a pas de bonheur sans volonté de bonheur,
sans lutte et volonté de le sentir, de l’acquérir, de le garder.
Le mal, pour moi, c’est la tristesse. La tristesse est un mal
moral que je n’accepte pas. La vie est tragique, la mienne pas
plus que celle des autres. La vie est tragique en soi. Qu’il

53
« C’est une absolue perfection, et comme divine, de savoir jouir loyalement de son être :
Nous cherchons d’autres conditions, pour n’entendre l’usage des nôtres : et sortons hors de
nous, pour ne savoir quel il y fait. Si avons-nous beau monter sur des échasses, car sur des
échasses encore faut-il marcher de nos jambes. Et au plus élevé trône du monde, si ne sommes
assis que sus notre cul. Les plus belles vies sont à mon gré celles qui se rangent au modèle
commun et humain, avec ordre : mais sans miracle et sans extravagance » (III, 13), Michel de
Montaigne, Essais [1580, 1582, 1588], a cura di Fausta Garavini et André Tournon, cit., p.
2084.
54
Pierre Charron, De la Sagesse [1601], nouvelle édition publiée avec des sommaires et des
notes explicatives, historiques et philosophiques par Amaury, Genève, Slatkine, 2013, 3 tomes,
préface. D’après Charron « la connaissance de soi-même est la première de toutes les
connaissances » (ibid., livre I, chapitre I, p. 1) et « c’est la meilleure disposition à la Sagesse »
(ibid.). Le meilleur maître est l’expérience, et l’expérience des autres peut elle aussi servir (cf.
ibid., livre III, chapitre I, p. 282) : « cognoistre est le premier, et est dit le commencement de
sagesse. Parquoy nous disons sage, celuy qui cognoissant bien ce qu’il est, son bien et son mal,
combien et jusques où nature l’a estrené et favorisé, et où elle lui a deffailly, estudie par le
benefice de la philosophie, et par l’effort de la vertu, à corriger et redresser ce qu’elle luy a
donné de mauvais, reveiller et roidir ce qui est de foible et languissant, faire valoir ce qui est
bon, adjouter ce qui deffaut, et tant que faire se peut la secourir ; et par tel estude se regle et
conduict bien en toutes choses », (ibid., préface, p. XXXII).
Notes Guillevic Notes VII (Fall/Automne 2017) 61
faille mourir, c’est déjà la tragédie. La maladie, la séparation
sont tragiques, mais la tragédie ce n’est pas la tristesse. Je
préfère Sophocle à Musset. La vie est tragique, alors, vivons-
là tragiquement mais pas tristement. S’affliger, voilà la pire
des afflictions.
Il faut avoir, il faut se donner à soi-même la dimension
nécessaire pour sentir la sève, le voltage de la vie. Il ne s’agit
pas de la prendre à bras-le-corps – ce n’est pas une affaire de
lutteur de foire –, il faut se faire tout petit, pour bien la
sentir.55

Étendez-vous. Respirez
Calmement votre vie.

Ça ne durera pas.56

Il remarque en effet que l’homme doit toujours conserver l’espoir parce


que ce sentiment procure aux êtres humains un but et leur donne l'énergie
nécessaire pour aller de l'avant :

Je ne comprends pas cette désolation que l’on affiche


partout, cette espèce de désespérance vague, comme si la vie
en soi ne valait pas la peine d’être vécue. Mais rien que le
fait d’être là, de toucher un morceau de bois, de regarder un
ciel, de sentir son corps, rien que de ne pas avoir mal
physiquement, c’est énorme. Regarder maintenant la lune
qui commence à monter dans le ciel. […] Ces moments, il
faut – c’est ce que j’ai fait – les meubler le plus possible […]
du sentiment d’être57.

Tu n’as pas réussi


À faire de tous les instants de ta vie

55
Guillevic, Vivre en poésie ou l’épopée du réel, cit., p. 225-226.
56
Guillevic, « Sistre », in ID., Relier, Paris, Gallimard, 2007, p. 412.
57
Guillevic, Vivre en poésie ou l’épopée du réel, cit., p. 226.
Notes Guillevic Notes VII (Fall/Automne 2017) 62
Un miracle.

Essaie encore.58

Basées sur la joie d’être-au-monde, sur ‘l’envie de vivre’ et sur le


désir d’à-venir, les perles de sagesse guillevicienne relèvent toutes d’une
approche passionnée et équilibrée du réel et des drames historiques et
existentiels ainsi que d’une attitude faite d’étonnement et
d’enthousiasme face aux merveilles du quotidien et de la nature.
Conscient des limites de l’homme et du fait que « L’inconnu / Est
notre domicile »59, Guillevic considère la poésie comme indispensable
pour atteindre une intuition sage de l’existence. Essence de la vie et
vitamine de l’âme, la poésie est le salut du monde : car, elle a un pouvoir
intime qui agit ‘silencieusement’ sur et à l’intérieur de l’homme.

Le poème

Est chaque fois,


Toujours,

La première aventure
La dernière, la seule,

Où tout se joue,
Où tout se donne.60

Découlant d’une poussée poétique ouverte vers l’autre en


« vibration avec le monde »61, les vers guilleviciens démontrent que
vivre en poésie, c’est vivre en amour :

58
Guillevic, Maintenant, cit., p. 37.
59
Guillevic, Requis, cit., p. 34.
60
Guillevic, Inclus, Paris, Gallimard, 1973, p. 227.
61
Guillevic, Vivre en poésie ou l’épopée du réel, cit., p. 189.
Notes Guillevic Notes VII (Fall/Automne 2017) 63
On dit, assez souvent, qu’il n’y a pas de poèmes d’amour
dans mon œuvre. Moi je dis que tous mes poèmes sont des
poèmes d’amour. D’abord, tous mes poèmes sont érotiques.
Il s’agit toujours de pénétrer, d’entrer en communication…
J’ai écrit des poèmes érotiques à des rochers. J’ai besoin
d’être en contact62.

Au travers d’une dynamique projective [allant vers l’autre («


Laissez-moi m’enfoncer / Dans ma mer imaginaire / Et pourtant
vraie. »63)] et réceptive [l’autre qui vient (« Quand j’écris, / C’est comme
si les choses, // Toutes, pas seulement / Celles dont j’écris, // Venaient
vers moi / Et l’on dirait et je crois // Que c’est / Pour se connaître.64 »)],
son œuvre offre une constante quête-communion-fusion je-autre :
« Quand un poème t’arrive, / Tu ne sais d’où ni pourquoi, // C’est comme
si un oiseau / Venait se poser dans ta main, // Et tu te penches, / Tu te
réchauffes à son corps. // On peut aussi partir / À la recherche de
l’oiseau. »65.
Influencé par le paysage breton de sa terre natale (la lande,
l’océan, les marées, les rocs, les mégalithes de Carnac), vers après vers,
notre poète apprivoise et appréhende le monde :

Si chacun de nous est déterminé par son enfance, cela est


particulièrement vrai pour le poète. Je crois que le paysage
intérieur du poète – je ne trouve pas d’autres mots pour dire
ça – est filigrané par ses souvenirs d’enfance, parce que c’est
là qu’il a eu la révélation du monde et des choses que l’on dit
extérieures. C’est là aussi qu’il a eu ses premiers rapports
faciles, étranges ou curieux, avec le langage, avec les mots.
Je ne dis pas que le paysage intérieur des poètes est borné à

62
Ibid., p. 215.
63
Guillevic, Art poétique, in ID., Art poétique précédé de Paroi et suivi de Le Chant, Paris,
Gallimard, 2001 [Paroi (1970), Art poétique (1989), Le Chant (1990)], p. 241.
64
Ibid., p. 149.
65
Ibid., p. 190.
Notes Guillevic Notes VII (Fall/Automne 2017) 64
leur paysage natal, mais je crois que celui-là joue un rôle
fondamental66. […] Être né au pays des menhirs – du monde
mégalithique –, ces menhirs qui appartiennent à une
civilisation dont on ignore tout et qui date de longtemps
avant les Celtes. On est en plein inconnu, en plein mystère.
On est dans le sacré67.

Il tisse un ‘paysage poétique’ fondé sur la communion profonde avec les


êtres humains, animaux et végétaux, les objets, les minéraux et les
éléments naturels, au point qu’il affirme :

Je vis la montagne68. Je vis l’univers, aussi bien la mouche


que la feuille du laurier, je vis la vie des choses 69.

Pour moi les choses, toutes les choses parlent. L’arbre me


parle autant qu’une personne, tout me parle : je suis d’un
anthropomorphisme sans doute excessif mais je suis comme
je suis. […] je crois que le rôle du poète est le rôle d’un
interprète70.

Il considère, en effet, la poésie comme « un courant vital,


fondamental, qui agit à la façon d’un sixième sens »71 et qui met « en
communication avec les choses tangibles et non tangibles de ce monde
»72 : « Quand il [ce courant] ne passe pas, je suis sans énergie, absent de
moi-même, quand il circule, la vie me devient présence. Je communique
avec le courant du monde extérieur et celui du monde intérieur. Je

66
Guillevic, Vivre en poésie ou l’épopée du réel, cit., p. 47.
67
Ibid., p. 48.
68
Ibid., p. 32.
69
Ibid., p. 214.
70
Philippe Guénin, « Une écriture du silence », entretien avec Guillevic, Les Lettres
françaises, n. 32, mai 1993, citation in Sara Arena, La poesia dell’oggetto nell’opera di
Guillevic, préface de Fabio Scotto, Verona, Edizioni Fiorini, 2011, p. 131-132.
71
Guillevic, Ce Sauvage – poème, Érès, Tolosa 2010, quarta di copertina.
72
Ibid.
Notes Guillevic Notes VII (Fall/Automne 2017) 65
communique et je communie »73. La poésie permet de percevoir et de
voir la vraie Beauté : envisageable comme harmonie, simplicité,
unification, paix… Elle est recherche, réflexion, elle donne énergie et
apaisement. Elle fait vibrer, elle meut et émeut l’âme, le regard,
l’oreille…

La poésie, c’est la recherche /


Passionnelle et comblée //

De quelque chose que l’on sait /


Ne jamais atteindre. 74

C’est pourquoi, en citant Blaise Pascal, Guillevic avance que « la


poésie c’est l’esprit de finesse »75. Pour lui, en effet le poème est une
« réponse qui interroge »76 (« Quoi que tu fasses / Le poème / Garde
mystère. »77), une énergie inachevée-inachevable aux mille nuances :
« Et si le poème / Était une bougie // Qui se consumerait / Sans jamais
s’épuiser ? »78. Bien qu’il naisse d’une contingence précise, autrement
dit d’un vécu concernant le je-biographique, il s’abstrait de sa dimension
concrète et devient de l’à-vivre, une forme d’énergie « destinée à
atteindre le lecteur »79. Pour cette raison, par l’oxymoron de « l’instant
qui dure »80, il envisage le poème comme un poïein ‘en

73
Ibid.
74
Guillevic, Présent, cit., p. 171.
75
Guillevic, Vivre en poésie ou l’épopée du réel, cit., p. 63.
76
Ibid., p. 136.
77
Guillevic, Art poétique, in ID., Art poétique précédé de Paroi et suivi de Le Chant, cit., p.
289.
78
Ibid., p. 217.
79
Guillevic, Vivre en poésie ou l’épopée du réel, cit., p. 148.
80
Delphine Garnaud, « L’instant qui dure », in Guillevic maintenant, actes du colloque de
Cerisy 11-18 juillet 2009, sous la direction de Michael Brophy et Bernard Fournier, Paris,
Champion, 2011, p. 25-35.
Notes Guillevic Notes VII (Fall/Automne 2017) 66
mouvement’ c’est-à-dire un « récitatif du présent »81 restant
indéfiniment au présent…

L’arbre / S’enracine dans la terre. // Le poème s’enracine /


Dans ce qu’il devient. 82 ; Le poème : // Un contenant / Qui
trouve sa forme // Au fur et à mesure / Qu’il se remplit.83 ; Je
vous donnerai des poèmes / Où vous vivrez // Comme
l’olivier / Vit dans sa terre. // Vous y gagnerez / De faire vous
aussi / Vos olives.84

D’ailleurs, pour lui, loin d’être un art purement esthétique, la poésie est
une activité éthique85. Elle doit toucher, relier, servir de lien avec autrui
et avec le monde, réaliser un rêve social, une sorte d’utopie sur la terre.

Je pose un mot, / Un autre mot. // Qu’ils se multiplient !86


Ne croyez pas entendre en vous / Les mots, la voix de
Guillevic. // C’est la voix du présent allant vers l’avenir / Qui
vient de lui sous votre peau. 87

Guillevic évoque le pouvoir de la parole, la polysémie des mots


et la plurisignificativité-atemporelle du poème et de la poésie : « Qu’est-
ce qu’il t’arrive ? // Il t’arrive des mots, / Des lambeaux de phrase. //
Laisse-toi causer. Écoute-toi / Et fouille, va plus profond. // Regarde au
verso des mots, / Démêle cet écheveau. // Rêve à travers toi, / À travers

81
Henri Meschonnic, Politique du rythme. Politique du sujet, Lagrasse, Verdier, 1995, p.
359.
82
Guillevic, Art poétique, in ID., Art poétique précédé de Paroi et suivi de Le Chant, cit., p.
226.
83
Ibid., p. 263.
84
Ibid., p. 288.
85 Pour plus d’approfondissements, voir : Marcella Leopizzi, « Guillevic dans l’œuvre
Meschonnic », Skené, 2015, p. 187-200 ; Marcella Leopizzi, « Guillevic et l’épopée du réel.
Vivre en poésie, vivre en vibration avec le monde », Skené, 2014, p. 29-37.
86
Guillevic, « Lexiquer », in ID., Accorder, cit., p. 106.
87
Guillevic, « Art poétique », in ID., Gagner, Paris, Gallimard, , p. 183.
Notes Guillevic Notes VII (Fall/Automne 2017) 67
tes années / Vécues et à vivre. »88. Il croit à l’importance de ‘jeter une
bouteille à la mer’ ; en écrivant ses poèmes, en effet, il satisfait, en même
temps, un besoin personnel contingent et, de par la valeur
transpersonnelle-universelle qu’ils atteignent, il écrit contre le temps :
« j’écris un poème contre le temps 89 » ; « Avec des mots / Et leurs
souvenirs, // Faire un noyau / Que l’on puisse, ou presque, / Tenir dans
la main, // Un noyau de temps. »90.
Dans cette optique, en s’interrogeant sur le rôle du poète, dans
Vivre en poésie et dans de nombreux poèmes, il en souligne toujours
l’importance et la valeur ‘sociale’ 91 :

Je n’ai pas de leçons à donner aux hommes de l’avenir. Je


pense contribuer à l’édification de cette société par ma
poésie. Une société n’est pas faite que d’un régime
économique, l’art tiendra une grande place dans la société
future et la poésie en particulier, car elle aidera à fonder les
nouvelles valeurs 92.

En effet, le poète, affirme Guillevic, joue une action comparable


à celle de l’étier, ce petit chenal qui conduit l’eau de mer aux marais
salants, car il « reçoit ce qu’il peut du monde et en garde ces petits tas de
sel : les poèmes »93 ; aussi, la pratique poétique est-elle analogue au
passage de l’étier : le moi quitte « ses propres labyrinthes, fixe les choses

88
Guillevic, Art poétique, in ID., Art poétique précédé de Paroi et suivi de Le Chant, cit., p.
166.
89
Ibid., p. 223.
90
Ibid., p. 222.
91
Guillevic s’est toujours intéressé au rôle social du poète. Il suffit de songer à sa participation
au colloque international sur la poésie, tenu à Montréal pendant l’exposition universelle de
1967, intitulé Le poète et la société contemporaine, dont les actes ont été publiés sous la
direction de Léon-Gontran Damas dans la revue Études littéraires, vol. 1, n° 3, 1968, p. 330-
455.
92
Guillevic, Vivre en poésie ou l’épopée du réel, cit., p. 174.
93
Ibid., p. 192.
Notes Guillevic Notes VII (Fall/Automne 2017) 68
dans leur être propre, les identifie, les nomme et ouvre entre elles et lui,
ainsi que de l’une à l’autre, un espace de communion sensible »94.
La poésie ‘travaille’ la sphère profonde de celui qui écrit et de
celui qui lit, en ce qu’elle modifie la façon de se rapporter au réel et d’être
avec l’‘autre’95 : écrire/lire un poème c’est vivre/sentir la vie 96. Ce lien
étroit entre la poésie et la vie fait de la vie le fil rouge du poème et, par
voie de conséquence, du poème le film-énergie de la vie. D’où la
définition guillevicienne de la poésie comme « l’équation : vivre =
langage »97.
Expression d’un ‘sentir’ lié à l’univers du je-biographique, auquel
le je-lyrique donne voix, la voix poétique guillevicienne s’ouvre sur des
voies infinies en devenant ainsi universelle et atemporelle. Vers après
vers, en immisçant l’âme du moi en celle du je, le discours poétique
guillevicien s’ouvre sur une dimension impersonnelle et, de ce fait, il
atteint la sphère intime du lecteur et établit avec lui un rapport étroit :

Je crois, naïvement peut-être, que j’ai écrit des poèmes qui


tiennent, des poèmes solides qui apportent quelque chose à
d’autres, qui peuvent les aider à vivre, qui enrichissent leur
vision du monde98.

94
Serge Gaubert, préface à Guillevic, Art poétique précédé de Paroi et suivi de Le Chant, cit.,
p. 15.
95
Henri Meschonnic, Politique du rythme. Politique du sujet, cit., p. 384-385.
96
Henri Meschonnic, Vivre poème, Liancourt, Dumerchez, 2006, p. 12. Cf. aussi : [Link].,
La valeur essentielle de la poésie. Quelle vous paraît être la valeur essentielle de la poésie ?,
www.é[Link]
97
Guillevic, Vivre en poésie ou l’épopée du réel, cit., p. 199. Pour plus d’approfondissements,
voir : Marcella Leopizzi, « Guillevic : la poésie comme équation entre vivre et langage », Studi
di letteratura francese, 2014, p. 67-80.
98
Guillevic, Vivre en poésie ou l’épopée du réel, cit., p. 225.
Notes Guillevic Notes VII (Fall/Automne 2017) 69
Il n’aura pas, / Mon poème, / La force des explosifs. // Il
aidera chacun / À se sentir vivre / À son niveau de fleur en
travail, // À se voir / Comme il voit la fleur. 99

Ce qui implique un cercle vertueux entre poème et lecteur, entre celui


qui écrit, ce qui est écrit et celui qui lit : « Le poème / Te sort du complot
du poids et du temps / Pendant qu’en lui tu plonges. // Tu es comme la
vapeur / Qui redevient eau, / Se refait vapeur. »100.
‘Éveilleur des consciences’ de même que tout grand poète, par sa
poésie, Guillevic aide et aidera le lecteur à accueillir l’existence comme
un cadeau. Ses vers incitent à réfléchir et à regarder son propre moi et
l’autre d’un œil plus profond apte à percevoir le mystère de la vie.
Marquée par une spiritualité qui touche à sa plénitude dans la
communion avec les paysages et avec toute matière101 – cf. l’affirmation
« je suis matérialiste au sens le plus simple du terme, je crois que la
matière a préexisté à l’esprit, qu’elle a secrété la vie et par là même
l’esprit »102 –, l’œuvre de Guillevic concerne l’humain, l’homme plongé
dans le cosmos en proie à toute sorte de tourments et de joies, la vie
quotidienne et les jours dits ordinaires passés dans l’immensité.
Fonctionnaire dans la Haute Administration103, il a écrit pour ‘co-
naître à la vie’, grâce à la sensation, la réflexion, la méditation. Son
99
Guillevic, Art poétique, in ID., Art poétique précédé de Paroi et suivi de Le Chant, cit., p.
175.
100
Ibid., p. 261.
101
Thierry Orfila, « Le désir de bénédiction dans l’œuvre de Guillevic », in Guillevic : la
poésie à la lumière du quotidien, par Michaël Brophy, actes du colloque de Dublin, septembre
2007, Bern, Peter Lang, 2009, p. 95-106. Cf. aussi : Sara Arena, La poesia dell’oggetto
nell’opera di Guillevic, prefazione di Fabio Scotto, Verona, Edizioni Fiorini, 2011.
102
Guillevic, Choses parlées, entretien avec Raymond Jean, Seyssel, Champ Vallon, 1982, p.
81.
103
À 19 ans, il entre sur concours dans l’administration de l’Enregistrement. Il travaille au
ministère des Finances et des Affaires économiques, sa carrière de fonctionnaire le conduit à
s’occuper de contentieux fiscal, de reconstruction, d’économie nord-africaine, de conjoncture,
d’aménagement du territoire. Dans Vivre en poésie, en parlant de son travail, il affirme avec
un peu d’amertume : « rares étaient les amitiés. […] il y a partout une volonté d’avancement,
Notes Guillevic Notes VII (Fall/Automne 2017) 70
ouvrage ouvre de possibles futurs. Par un chant singulier d’adhésion à la
vie et au quotidien de nos existences, il nous permet de communier avec
le monde. Il aide à mieux vivre, autrement dit à « vivre en poésie »…
La poésie de Guillevic foisonne de vers d’appels, de cris, de
questions et d’interpellations. Elle donne une perception élargie de la Vie
et offre un sentiment d’union et de fraternité, voire un dialogue incessant
entre tout ce-qui-est-autre. Par sa parole, Guillevic fait sentir les hommes
plus proches de l’ensemble des êtres vivants et développe un sentiment
d’appartenance au monde dans une vision heureuse je-autre.
Source d’inspiration pour de nombreux créateurs, photographes,
peintres, sculpteurs et compositeurs (cf. Jean Dubuffet, Fernand Léger,
Manessier, Bazaine), considéré comme le ‘Breton poète’ le plus
important du XXe siècle, Guillevic occupe une place remarquable dans
le monde des Lettres françaises et se situe parmi les plus grands poètes
de tous les temps. L’ensemble de son œuvre et les nombreux inédits (mis
à disposition des lecteurs et de la communauté scientifique par son
épouse et collaboratrice Lucie Albertini-Guillevic) lui permettront de
continuer à ‘parler poésie’ et à suggérer, par ses ‘perles de sagesse’,
l’importance du ‘vivre en poésie’.
Tout poète ‘passe’, mais ses vers ‘restent’ et continuent à faire
vivre à jamais leur auteur dans le monde des Lettres ainsi que chez le
lecteur. La voix-voie poétique est une lumière qui dure.

une rivalité assez impressionnantes. Une volonté de se réaliser en grimpant dans la hiérarchie.
[…] Ce n’était pas un banal travail de bureaucrate. […] Il fallait trouver les arguments pour
soutenir les thèses de l’administration même si l’on n’était pas convaincu. J’ai eu à soutenir,
une fois, qu’un acte avait été passé le 31 décembre à vingt-quatre heures et non pas le 1er
janvier à zéro heure », Guillevic, Vivre en poésie ou l’épopée du réel, cit., p. 91.
Notes Guillevic Notes VII (Fall/Automne 2017) 71

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