2016LIL20017
2016LIL20017
perspectives
Marie Denimal
THÈSE
JURY
1
2
L'université Lille II n'entend donner aucune approbation ou improbation aux opinions
émises dans la thèse: ces opinions doivent être considérées comme propres à leur
auteur.
3
4
Mes remerciements vont au Professeur Jean-Jacques TAISNE pour son
accompagnement et ses conseils avisés tout au long de la thèse. Je remercie également
mes parents et proches pour leur patience et leur soutien.
5
6
« Ce n'est pas un corps, ce n'est pas une âme, c'est un Homme »
7
8
SOMMAIRE
INTRODUCTION : ...........................................................................................................................15
9
SECONDE PARTIE : DROIT PROSPECTIF..................................................................................285
10
Liste des abréviations
11
Civ : Cassation, chambre civile
C. mut. : Code de la mutualité
CNAMed :La Commission nationale des accidents médicaux
CNB : Conseil National des Barreaux
coll. : collection
Comp : Comparé
Cons. prud'h : Conseil des prud'hommes
Const. : Constitution
cont. : contencieux
Contra : Contraire
Conv. : Convention
Conv. EDH : Convention européenne des droits de l'homme
Cour EDH : Cour européenne des droits de l'homme
CPAM : Caisse primaire d'assurance maladie
CPC : Code de procédure civile
C. pén. : Code pénal
C. pens. civ. et mil. retr. : Code des pensions civiles et militaires de retraite
CPH : Conseil des prud'hommes
CPP : Code de procédure pénale
C. pr. civ. : Code de procédure civile
Crim : Cassation, chambre criminelle
crit. : critique
[Link]é publ. : Code de la santé publique
C. sec. soc. : Code de la Sécurité sociale
CSP : Code de la santé publique
CSS : Code de la Sécurité sociale
cts : consorts
D : Dalloz, Recueil Dalloz-Sirey
D : Décret
DC : Décision du Conseil constitutionnel
DCFR : Draft common frame of reference
Defrénois : Répertoire du notariat Defrénois
DIP : Droit international privé
dir. : directive
D.-L. : décret-loi
Doct. : Doctrine
DUDH : Déclaration universelle des droits de l'homme et du citoyen
err : erratum
esp. : espèce
et a. : et autre(s)
12
et s. : et suivantes
FFA : La Fédération française de l’assurance
FGAO : Fonds de Garantie des Assurances Obligatoires de dommages
FGTI : Le Fonds de Garantie des Victimes des actes de Terrorisme et d'autres Infractions
FIVA :Le Fonds d'Indemnisation des Victimes de l’Amiante
GACJCE : Grands arrêts de la cour de justice des communautés européennes
GAJA : Grands arrêts de la Jurisprudence Administrative (arrêts du Conseil d'Etat)
GAJ civ. : Grands arrêts de la Jurisprudence civile
Gaz. Pal. : Gazette du palais
gén. : général
GP : Gazette du Palais
G. Pal. : Gazette du Palais
Grands arrêts DIP : Grands arrêts de la jurisprudence française de droit international privé
GT : Gazette des tribunaux
Ibid. : Au même endroit
id. : idem
Infra : ci-dessous
INSEE : Institut national de la statistique et des études économiques
J : Jurisprudence
J.-Cl : JurisClasseur (civil, pénal...)
JCP : Semaine juridique (JurisClasseur périodique : générale, entreprises, commerce et industrie, sociale,...)
JO : Journal officiel
Juris-class. civ. (com., pén.,..) : JurisClasseur de droit civil (de droit commercial, pénal,..)
jurispr. : jurisprudence
L. : Loi
Lebon : Recueil des arrêts du Conseil d'Etat
L. fin. : Loi de finances
LGDJ : Librairie générale de droit et de jurisprudence
13
PETL : Principles of European Tort of Law
PGD : Principes généraux du droit
rapp. : Rapport (ou rapporteur)
RCA : Responsabilité civile et assurances
RCS : Recueil des arrêts de la Cour suprême du Canada
RDIP : Revue de droit international privé
règl. : règlement
Req. : Arrêt de la chambre des requêtes de la Cour de cassation
Resp. civ. et assur. : Responsabilité civile et assurance
Rev. crit. : Revue critique de législation et de jurisprudence
RGAT : Revue générale des assurances terrestres
RGD : Revue générale du droit
RGDA : Revue générale du droit des assurances
RLDC : Revue Lamy droit civil
RTD Civ. : Revue trimestrielle de droit civil
s. : suivant
S : Recueil Sirey
sect. : section
Soc. : arrêt de la chambre sociale de la Cour de cassation, chambre sociale
Somm. : sommaire
spéc. : spécialement
ss : sous
ss-sect. : sous-section
sté : société
subst. : substitut
suppl. : supplément
supra : ci-dessus
t. : tome
tabl. : tableau
TASS : Tribunal des affaires de la sécurité sociale
TGI : Tribunal de grande instance
Th : Thèse
TI : Tribunal d'instance
UE : Union européenne
UNIDROIT : Institut international pour l'unification du droit privé
v. : versus (contre, par opposition à)
v. : voir
14
INTRODUCTION :
Cette citation tirée de l'œuvre de B LAISE PASCAL, les pensées, orne les murs de
l'enceinte de la faculté de droit de L ILLE, tel un perpétuel rappel au chemin de vie à
suivre, comme un murmure lointain, une mise en garde séculaire contre les dérives à
venir à l'égard de chaque individu qui pénètre en ces murs afin qu'il se sente investi
d'une mission imposant d'agir avec dignité, conscience, indépendance, probité et
humanité .
La « JUSTICE » est un maître mot qui semble ancré depuis la création des plus
anciennes sociétés jusqu'à nos jours. Ce terme est empreint d'une signification que le
temps et les nouvelles valeurs sociétales semblent avoir érodé jusqu'à en perdre sa
substance.
1 BLAISE PASCAL , PENSÉES, section V, « Justice-force », LAGARDE et MICHARD XVIIIe siècle p.153. « Il
est juste que ce qui est juste soit suivi, il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. La justice sans
la force est impuissante. La force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite parce
qu'il y a toujours des méchants ; la force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la
justice et la force et pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste. La justice
est sujette à dispute, la force est très reconnaissable et sans dispute. Ainsi, on n'a pu donner la force à la
justice parce que la force a contredit la justice et a dit que c'est elle qui était juste. Et ainsi ne pouvant
faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. Ne pouvant fortifier la justice, on a
justifié la force afin que le juste et le fort fussent ensembles et que la paix fût qui est le souverain bien».
15
Le terme « justice » trouve son application notamment dans la responsabilité juridique.
La responsabilité juridique est l'obligation de réparer le dommage causé à autrui, dont
un intérêt légitime a été injustement lésé par un acte contraire à l'ordre juridique, soit un
acte illicite. L'objectif est de tenter d'effacer, par une réaction juridique, les
conséquences du fait perturbateur imputable à quelqu'un, ce désordre créé et qui
constitue une injustice. L'auteur du dommage doit rétablir l'égalité qui a été rompue à
son profit et ainsi apaiser la victime.
2 FOURNIER (S.), MAISTRE DU CHAMBON (P.), La responsabilité civile délictuelle, 4 e éd. P.U.G. 2015, p
11
3 Versailles, 17 mai 1995, D. 1995. IR 213 : visant l'art. 19 du Pacte international des droits civils et
politiques, ainsi que l'art. 10 de la Conv. EDH.
4 Cons. const., 22 oct. 1982, no 82-144 DC, JO 23 oct., p. 3210; Rec. Cons. const., 61; D. 1983. 189, note
LUCHAIRE (F.) .
5 CARBONNIER, (J.) Droit civil : Introduction, 27e éd., Puf, 2002, p. 233.
6 TRAULLÉ, (J.) th. préc., no 277.
7 CJUE, gr. ch., 12 juil. 2011, aff. C-324/09, D. 2011. AJ 1965, obs. .MANARA (C.) ; D. 2011. Pan. 2372,
obs. TRÉFIGNY-GOY (P.) ; GAUTIER (P.-Y.), « De l'éventuel “rôle actif” des opérateurs internet dans la
réalisation du dommage (qualifications de responsabilité civile) », D. 2011. Point de vue 2054 ; TERRÉ
(F.) , « Être ou ne pas être… responsable. – à propos des prestataires de service par internet », JCP 2011.
no 43, étude 1175.
16
responsabilité sans faute par une décision du 17 janvier 19898.
8 Cons. const., 17 janv. 1989, no 88-248 DC, JO 18 janv., p. 754; Rec. Cons. const., 18.
9 Cons. const., 11 juin 2010, n° 2010-2 QPC, JO 12 juin, p. 10847; D. 2010. 1557, obs.
GALLMEISTER ( I. ); D. 2010. 1976, note VIGNEAU (D.) ; D. 2010. 1980, note BERNAUD (V.) et Gay
(L.); Gaz. Pal. 2010. 2. 2853, note ROBERT (J.-A .) et MAHÉ (S.) ; RTD civ. 2010. 517, obs. PUIG P. , 3e
esp.; RLDC 2011, no 4188, 2e esp., obs. PARANCE. (B.) ; Cons. const., 18 juin 2010, n° 2010-8 QPC, JO
19 juin, p. 11149; RCA 2010. Étude 8, GROUTEL (H.) ; JCP 2010. no 41, Chron. 1015, no 10, obs. BLOCH
( C.); D. 2011. Pan. 45, obs. B RUN (Ph. ); D. 2011. Pan. 840, obs. B OUILLOUX (A.) ; LPA 2011, no 22,
p. 5, note MOREAU (A.); Constitutions 2010. 413, obs. RADÉ ( C.) .
10 RADÉ (C.), Réflexions sur les fondements de la responsabilité civile, Les voies de la réforme, D.
11 LAMBERT-FAIVRE (Y.), Droit du dommage corporel, Systèmes d'indemnisation, Précis Dalloz, 8 e éd.,
17
précis afin de donner un cadre à la réparation du dommage corporel12 ».
; v. aussi LE TOURNEAU (Ph.), Droit de la responsabilité et des contrats, Dalloz action, 2012-2013, n o 93
17 PICHARD (M.), thèse précitée, nos 389 et s. ; v. déjà, L AMBERT-FAIVRE (Y.) et PORCHY-SIMON (S.), op.
cit., no 10 ; v. pour une référence, en matière de responsabilité médicale pour défaut d'information, aux
articles 16 et 16-3 al. 2, Cass. 1re civ., 3 juin 2010, no 09-13.591, Bull. civ. I, no 128
18 DEUMIER (P.) et GOUT (O.), « La constitutionnalisation de la responsabilité civile », Cahiers du
Conseil constitutionnel n° 31 (Dossier : le droit des biens et des obligations) - mars 2011 ; LEHOT (M.),
Le renouvellement des sources internes du droit et le renouveau du droit de la responsabilité civile, th.. ,
nos 376 s.; Ph. BRUN, « La constitutionnalisation de la responsabilité pour faute », Responsabilité civile et
18
plus en plus fréquente par le biais des questions prioritaires de constitutionnalité (QPC).
assurances - Juin 2003 - n° 6.; CHABAS (F.), « L'article 1382 du code civil. Peau de vair ou peau de
chagrin ? »,Etudes offertes à Jacques Dupichot - Liber amicorum Bruylant - 2004 , p.79
19 COUTANT-LAPALUS (C.), Le principe de réparation intégrale en droit privé, préf. POLLAUD-DULLIAN,
2002, PUAM .
20 selon la formule du président DURRY (G.), in Le préjudice : questions choisies, RCA mai 1998, hors
série, p. 32 s. - Rappr. ROUJOU DE BOUBÉE (F.), Essai sur la notion de réparation, préf. HÉBRAUD, 1974,
LGDJ, p. 297, évoquant un principe d'équivalence quantitative
21 DINTHILAC (J.-P.) , Gaz. Pal. 11-13 févr. 2007, p. 55
22 MEKKI (M.), Les fonctions de la responsabilité civile à l'épreuve des fonds d'indemnisation des
dommages corporels, LPA 12 janv. 2005, p. 3 s.
23 Cons. const. 18 juin 2010, n° 2010-8 QPC, D. 2010. Chron. 459, obs. PORCHY-SIMON ; D. 2011.
Pan. 45, obs. Brun . VINEY, JOURDAIN et CARVAL, Les conditions de la responsabilité, 4e éd., 2013,
LGDJ-Lextenso.
24 PIERRE et LEDUC [dir.], La réparation intégrale en Europe, Études comparatives des droits nationaux,
2012, éd. Larcier. La Cour Européenne des droits de l'homme use de la notion de « satisfaction
équitable » : CEDH 25 juin 2013, req. n° 30812/07 , D. 2013. 2139, note SABARD
25 SAVATIER (R.), Traité de la responsabilité civile en droit français, t. II, 2e éd., 1951, LGDJ, no 601
Civ. 2e, 20 déc. 1966, D. 1967. 669. - Crim. 12 avr. 1994, n° 93-82.579 , Bull. crim. no 146. - Crim.
10 déc. 2013, n° 13-80.954
19
Cet impératif nécessite de la part des acteurs du droit du dommage corporel de procéder
in concreto à une évaluation la plus fidèle possible du préjudice subi, ce qui exclut donc
toute évaluation forfaitaire26. De même, l'application du principe induit l'interdiction
d'accorder une réparation qui irait au-delà du strict quantum du dommage27.
26 La question demeure sensible. La tendance actuelle à la mise en place d'une certaine normalisation des
indemnités et notamment des référentiels, est critiquée par une grande partie de la doctrine laquelle est
estimée contraire au principe de réparation intégrale. La Réparation du dommage corporel : le juste prix,
colloque du 23 novembre 2006, Gaz. Pal. 11-13 févr. 2007. BERNFELD (C.), Rapport TERRÉ, Feu la
réparation intégrale, JCP 9 janv. 2012. Doctr. 30. . Sur l'interdiction pour les juges de procéder à une
évaluation forfaitaire, de se référer à des barèmes, V. Civ. 2e, 22 nov. 2012, no 11-25.988 , Gaz. Pal. 15-
16 févr. 2013, p. 30, obs. BIBAL ; D. 2013. 2658, obs. BACACHE, GUÉGAN-LÉCUYER et PORCHY-SIMON .
- Civ. 2e, 20 nov. 2014, no 13-21.250 .
27 Civ. 2e, 23 janv. 2003, no 01-00.200, les dommages et intérêts alloués à la victime doivent réparer le
préjudice subi sans qu'il en résulte pour elle ni perte ni profit ,
28 DINTHILAC (J.-P.), in préface l'évaluation du préjudice corporel de L E ROY., (M.), LE ROY (J .-D.), BIBAL
(F.) Lexis Nexis éd 12/2011 . p.11
29 LE GALLOU (C.), La notion d'indemnité, préf. SÉRIAUX (A.), LGDJ, 2007.
20
précise de ce terme reste mal aisée30. Ce terme a servi dans de nombreux contextes et est
usité dans divers domaines tels que la sociologie, l'histoire et le droit. Ce dernier offre
une définition différente en fonction des branches sollicitées, que ce soit en droit civil 31,
droit pénal, droit administratif32, droit de la sécurité sociale ou encore le droit des
assurances. La définition qui semble la mieux convenir reste celle de Mme H AGEGE,
inspirée de l'analyse de M. CORNU33, « le concept de victime est l'ensemble de
personnes qui ont subi un ou plusieurs préjudices, et par là même qui en souffrent
indépendamment de l'exploitation causale des faits qui les ont engendrés »34 . Cette
définition place l'individu au centre des préoccupations35 déclenchant une pulvérisation
du droit en droits subjectifs qui modifie des schémas traditionnels de pensées 36
longtemps exercés. Le centre de gravité du droit de la responsabilité s'est orienté de
l'auteur du dommage à la victime. A cet égard, un auteur exprime au travers d'une
allégorie l'importance accrue de la place de la victime dans le monde processuel : « Au
tympan de certaines cathédrales figure un très grand ange muni d'une balance. Il pèse
les âmes pour l'éternité. Si l'art n'avait pas renoncé de nos jours à exprimer les idées
qui mènent le monde, il rajeunirait cet antique pèsement des âmes, et c'est un pèsement
des victimes [qui serait sculpté] au fronton de nos parlements, de nos universités, de
30 LAMARRE (C.), Victime, victimes, essai sur les usages d'un mot, in G ARNOT (B.) (dir.) Les victimes
oubliées de l 'histoire?, P.U. De rennes, 2000, p.31.
31 VANIO (E.), victimes, in. ARNAUD (A -J) , (Dir.) Dictionnaire encyclopédique de théorie et de
sociologie du droit, LGDJ, 2e. éd., 1993. « des personnes qui ont subi des dommages physiques,
matériels, ou affectifs résultant d'actes fautifs et dommageables et qui peuvent en poursuivre la
réparation par une action civile
32 MOREAU (J.), l'influence de la situation et du comportement de la victime sur la responsabilité
administrative, LGDJ, 1957, p.11. « tout administré qui a éprouvé un dommage du fait de
l'administration, à l'exclusion du co-contractant » ; RIVERO (J.), l'administré face au droit administratif,
AJDA, juin 1995 (n° spécial), p.147 : « tout membre de la collectivité, national ou étranger, permanent
ou de passage est, en un sens, un administré dans la mesure où il est concerné par les règles
administratives qui régissent sa situation ou son activité ».,
33 CORNU (G.), « victimes », Association Henri CAPITANT, Vocabulaire juridique, PUF, 8e éd, 2007.
34 HAGEGE (B.) les causes exonératoires de la responsabilité administrative, thèse Paris XIII, 1996,
p.119.
35 KARPIK (L.), « être victime, c'est chercher un responsable », Le Monde, 22/23 août 2004, p.5. « le
mouvement des victimes est inséparable du développement de l'individualisme démocratique avec
l'affaiblissement des grandes idéologies consolatrices, qui donnaient un sens au malheur, et des
collectivités d'appartenance qui savaient prendre en charge la souffrance »
36 CARBONNIER, (J.) Droit et passion du droit sous la Ve République, 1995, Flammarion, p. 121 et s.
21
nos palais de justice […]. Notre société est la plus préoccupée de victimes qui fût
37
jamais » . Cette citation illustre pertinemment l'ampleur de l'évolution de
l'appréhension de la victime par elle même et les valeurs sociétales. Si une idée force
devait être scandée elle serait au regard des orientations contemporaines : « À tout
dommage, indemnisation38 ».
L' appréhension de la victime a évolué au fil des mœurs séculaires. À l'origine, objet
soumis au déterminisme de la destinée, simple jouet des dieux et de leurs volontés
impénétrables, la victime a aujourd'hui les moyens de se faire entendre et de s'opposer à
ce déterminisme. Cependant, si un lien d'offense se créé entre la victime et le
responsable, il ne peut être rompu par la main de la victime 39, c'est à l’État qu'incombe
la tache de veiller à ce que le responsable soit puni pour le dommage qu'il a causé 40.
37 GIRARD (R.), Je vois Satan tomber comme l'éclair, Grasset, 1999, p. 249.
38 CADIET (L.), « Sur les faits et méfaits de l'idéologie de la réparation », Mél. DRAI, Dalloz, 2000,
p. 495; MAZEAUD,(D. ) « Famille et responsabilité [Réflexions sur quelques aspects de “l'idéologie de la
réparation”] », Mél. CATALA, Litec, 2001, p. 569. – COMP. : KRIEGK (J.-F.), « L'américanisation de la
justice, marque d'un mouvement de privatisation du droit et de la justice civile ? », Gaz. Pal. 2005. 1.
Doctr. 844.
39 VERDIER (R.). Vengeance : le face à face victime/agresseur, 2004.,« Avant-propos », in Vengeance,
Autrement, 2004, p. 5-7. « Ici vertu, quand elle défend la dignité de la personne, là, vice, quand elle
devient passion de détruire... Entre l’agresseur et sa victime, la violence a noué un lien d’offense.
Comment le dénouer autrement que par la violence de la contre-offense ? En interdisant la vengeance,
les sociétés étatiques modernes en ont fait une justice privée anarchique, face à la justice publique
pénale. En châtiant, l'État prenait la place de l’offensé, il savait punir mais oubliait les victimes.
Nouvelles violences, nouvelles ruptures du lien social, les victimes revendiquent aujourd’hui d’être des
acteurs à part entière du procès et de participer à une justice de réparation qui restaure le face à face
avec l’agresseur, au-delà de la justice répressive de l'État».
40 COURTOIS (G.) : « L'impératif pénal selon Paul FAUCONNET » in droit et culture, 1996.1
« Métamorphoses de la responsabilité », éd.L'harmattan; « Le passage du plan psychologique du
vindicatif au plan social du vindicatoire a lieu lorsqu'il s'agit non de se venger à titre individuel, de se
faire justice, mais de faire justice, de venger le capital-vie du groupe auquel on appartient et qui a été
injustement diminué, méconnu et méprisé. Il ne s'agit alors ni de châtier un coupable, ni d'anéantir un
ennemi, mais de rééquilibrer le rapport de forces entre des adversaires par un face-à-face, avant que
l'adversité ne devienne hostilité. La justice vindicatoire occupe alors un cercle médian entre le châtiment
qui frappe le criminel et la guerre qui s'exerce à l'encontre de l'ennemi ; MERLE (R.) : « la distinction
entre le droit de se constituer partie civile et le droit d'obtenir réparation du dommage causé par
22
Corrélativement, la victime passe alors au second plan et perd le privilège d'être prise
en charge prioritairement. Ainsi, ce n'est plus la victime qui subit un préjudice, mais la
Société.
Si l'indemnisation puise les racines de son histoire dans la volonté de la victime de punir
le coupable dans le but d'assouvir son instinct de vengeance41, elle ne répond plus,
aujourd'hui, aux mêmes objectifs et repose désormais sur un aspect moral 42 et rétributif43
au sein duquel la réparation du dommage incombe à celui qui l'a causé.
l'infraction » in Mélanges en l'honneur de V ITU (A.), éd . Cujas 1989, p.387;BOULAN (F.): « le double
visage de l'action civile devant la juridiction répressive », JCP 1973.I.2563.
41 DRAÏ (R ); « le mythe de la loi du Talion », éd. Alinéa, 1991; GEERTS (A.) : « l'indemnisation des lésion
corporelles à travers les siècles », librairie techn.,1982; MULLER (PH.) « Oeil pour oeil, dent pour dent »,
RFDC 1983.17; TUNC (A.) : La responsabilité civile », Economica 2e éd., 1990 n°55 et s.; CARVAL (S.) :
« La responsabilité civile dans sa fonction de peine privée », LGDJ 1995; CARSOLA (F.): les victimes, de
la réparation à la vengeance? », Rev. Pén. 2002 p.161.
42 ALT-MAES (F.), « Le concept de victime en droit civil et en droit pénal », Rev. [Link]. 1994, p.35.
43 VINEY (G.), La responsabilité, Archives de philosophie du droit, 1990, vol. 35. Vocabulaire
fondamental du droit. Concernant les principaux développements du droit de la responsabilité ; FLOUR
(Y.), Faute et responsabilité civile, déclin ou renaissance ?, RF théorie juridique, 1987.29 ;
44 LAMBERT- FAIVRE (Y.) et PORCHY SIMON (S.), le droit du dommage corporel, systèmes
d'indemnisation, Dalloz 8e éd. 2015 p:43. «La demande des victimes d'un dommage corporel est multiple,
et de plus en plus écoutée et entendue avec une prise en compte sociale, économique et écologique; alors
que naguère la victime apparaissait comme la cible d'une fatalité, ou l'entité sacrificielle d'une
catastrophe. Aujourd'hui elle est titulaire d'un droit à la sécurité qui a été transgressé. L'auteur de la
transgression doit être puni, mais si l'instinct ancestral de vengeance demeure très vif, si la demande de
réparation se durcit, il ne faut pas négliger une composante très importante de la demande des victimes
qui est la recherche angoissée de la vérité »
23
réparation totale45. En d'autres termes, la victime doit être replacée dans la situation où
elle se trouverait si le dommage n'était pas survenu, autrement appelée situation quo
ante46.
obligations, LGDJ, Bibliothèque de droit privé, t. 513, 2010, préf. L EDUC (F.), spéc. no 226 ; BACACHE-
GIBEILI (M.), Droit civil, Les obligations, t. V, La responsabilité civile extracontractuelle, Économica,
24
conséquence : celle de la nécessaire égalité de traitement des victimes. Le rattachement
de la problématique de l'indemnisation du dommage corporel à une logique de droits
fondamentaux produit des incidences sur la façon dont il convient d'en appréhender les
modalités. Les droits fondamentaux ont pour particularité de s'appliquer de manière
égale et indifférenciée à tous les sujets de droit. Or, tel n'en est pas le cas du droit du
dommage corporel. Le droit positif français se caractérise par un éclatement des régimes
juridiques entre droit commun et droits spéciaux, entre faute et risque, entre
indemnisation intégrale et indemnisation forfaitaire 50.
du dommage corporel », Rev. gén. dr. médical 2009, no 31 ; « L'indemnisation du dommage corporel : de
la disparité à l'harmonisation », Colloque de l'université de Picardie Jules Verne, Rev. gén. dr. médical
2009, no 31.
25
exactement que possible l'équilibre détruit par le dommage et de replacer la victime,
aux dépens du responsable, dans la situation où elle se serait trouvée si l'acte
dommageable ne s'était pas produit» [...], « en conséquence, la réparation intégrale
d'un dommage causé à une chose n'est réalisée que par le remboursement des frais de
remise en état ou par le paiement d'une somme d'argent représentant la valeur de son
remplacement 51».
Ces dispositions posent les grands principes mais demeurent silencieuses quant à la
manière dont ceux-ci seront ensuite mis en œuvre. Le principe de la réparation intégrale,
dans une optique négative, ne constitue pas tant une garantie pour la victime d'un
dommage d'en obtenir une réparation sans faille, mais signifie avant tout que la
réparation, lorsqu'elle se borne à une fonction essentiellement compensatoire de la
responsabilité civile, ne pourra en aucun cas dépasser le dommage tel qu'il aura été
objectivement calculé d'après les critères et paramètres applicables. Envisagé de
manière positive, le montant du dommage constitue le plafond de ce que l'assureur du
responsable ou l'organisme social adéquat devra verser pour replacer la victime lésée
dans la situation qui aurait été la sienne si l'atteinte n'avait pas eu lieu.
Le but n'est pas de permettre à la victime de s'enrichir, ni celui de réaliser des objectifs
de justice sociale ou de redistribution des richesses. S'il est impossible de rendre ce qui
a été perdu, l'indemnisation permet de compenser le préjudice subi. Aujourd'hui, la
compensation financière des dommages corporels paraît l'objectif déterminant dans
toute procédure d'indemnisation au point d'en constater une tendance de la pratique à
solliciter de plus en plus une indemnisation par l’État ou des fonds de garantie que par
le responsable ou son représentant, faisant glisser celle-ci d'un système de
responsabilité vers un système d'indemnisation automatique sans responsable désigné.
Or, telle n'est pas la volonté du législateur actuel, car, si la situation de la victime s'est
améliorée, son indemnisation s'effectue toujours dans le cadre d'un droit de la
responsabilité. Cette automaticité de l'indemnisation est vivement critiquée et est
51 Cass. 2e civ., 13 janvier. 1998. n°86-16.046,RGAT 1989, p. 345, note CHAPUISAT (F. )
26
qualifiée par la doctrine comme étant tantôt inefficace, tantôt sur-efficace52.
Les critiques sont nombreuses et chacun s'accorde à remarquer des disparités dans le
traitement des situations des victimes selon le fait générateur du dommage, leur
situation géographique et personnelle, l'auteur du dommage ainsi que leur choix de
traitement du litige par transaction ou par voie juridictionnelle. Le contentieux du
dommage corporel est traité dans 95% des cas par les assurances 53, lesquelles proposent
des transactions dont les montants se dévoilent bien moins élevés que ceux alloués par
les juridictions.
52 ROBINEAU (M.) « contribution à l'étude du système responsabilité » éd. Defresnois, E.J.A., 2006. p71
53 issues du dossier annuel AGIRA 2014 p. 11, « La loi du 5 juillet 1985 impose un processus de
règlement amiable au cours duquel l’assureur a obligation de faire une offre d’indemnisation dans des
délais précis. Si le responsable est inconnu ou non assuré le FGAO fera l’offre. De manière globale,
96,3% des victimes avec AIPP acceptent l’indemnité proposée par l’assureur ou le FGAO. Cette
proportion est comprise entre 95% et 99% chez les victimes qui conservent de 1 à 5 points d’AIPP. Au-
delà elle diminue mais reste élevée.
27
au nom du principe d'égalité, comme de celui de la réparation intégrale54.
Par ailleurs, de telles disparités peuvent s'illustrer aisément par un simple comparatif des
montants des indemnités versées à une victime en fonction de son âge, du taux
d'incapacité, de la durée de la convalescence jusqu'à consolidation, de l'origine du
dommage ainsi que de la voie choisie d'indemnisation.
Monsieur P., jeune homme de 21 ans a subi un accident de la circulation qui a entraîné
un préjudice de 75% d'Atteinte à l'Intégrité physique et psychique (AIPP) et ayant
nécessité une année pour se consolider. Le préjudice fut estimé par la juridiction de
Besançon à hauteur de 262 500 €.
Monsieur B., du même âge que la précédente victime fut sujet à un accident de nature
similaire ayant entraîné un dommage de 75 % d'Atteinte à l'intégrité Physique et
Psychique et ayant mis 5 ans à se consolider. Ce préjudice fut estimé par la Cour
d'Appel de Dijon à hauteur de 225 000€.
Monsieur G., jeune homme de 24 ans ayant un taux d'Atteinte à l'intégrité physique et
psychique de 72 % ayant mis deux années à se consolider. Son préjudice fut estimé, lors
d'un règlement par transaction à hauteur de 152 182 € à Dijon55.
La différence entre ces pourcentages n'est que de trois points, mais la valeur du
préjudice diffère d'une centaine de milliers d'euros. L'écart entre les montants de ces
indemnisations révèle l'existence de disparités importantes entre les sommes allouées
par des juridictions de circonscriptions différentes mais aussi entre offre transactionnelle
28
et juridictionnelle. Le choix des victimes de s'orienter vers les offres transactionnelles
bien qu'elles soient très en dessous des offres juridictionnelles repose sur la satisfaction
d'un désir de vélocité de l'indemnisation. La crainte d'une procédure coûteuse et longue
effraie les victimes lesquelles acceptent une réparation tronquée de leur préjudice.
Un fossé considérable sépare la victime d'un dommage corporel grave des acteurs de sa
réparation56. La pluralité des démarches procédurières ouvertes aux victimes plonge
celles-ci dans une confusion douloureuse. Le caractère impersonnel de la réparation
choque les victimes et leurs représentants. Les stratégies dont chacun de ces acteurs doit
faire preuve dans un moment de souffrance et d'urgence rendent le principe même de
réparation dénué de substance. Le système d'indemnisation du préjudice subi s'érode au
fil des bouleversements démographiques, politiques et technologiques, laissant un
sentiment d'efficacité diluée à l'encre d'une politique sociale indemnitaire désuète.
L'appréhension technique de la réparation du dommage corporel ne correspond plus aux
nécessités actuelles. C'est vers une conception plus en adéquation avec les besoins de la
personne qu'il convient de s'orienter. C'est par une nouvelle considération de la victime
que devront s'effectuer ces changements. La victime n'est plus le corollaire d'un
dommage permettant la responsabilisation de l'auteur. Elle ne doit plus être spectatrice
56 LAMBERT- FAIVRE (Y.) et PORCHY SIMON, (S.) le droit du dommage corporel, systèmes d'indemnisation,
Dalloz 8e éd. 2015; p.44.« la froide technicité d'un médecin expert, le juridisme hermétique d'un juge, la
comptabilité minutieuse d'un assureur et, pire que tout, l'indifférence d'un responsable absent et détaché
de tout le mal causé »
29
de sa réparation mais doit en devenir l'actrice. La multiplication des lacunes du système
actuel est un symptôme de cette nécessité de changement. La victime doit être replacée
au centre du processus de réparation et bénéficier d'une réparation correspondant à ses
besoins.
57 LE TOURNEAU (Ph.), un droit du dommage corporel, in Dalloz droit de la responsabilité et des contrats,
n°91 2013.
58 L'hypothèse est parfois avancée en doctrine (v. pour une synthèse récente sur les propositions en ce
sens, et plus généralement sur les mérites d'une approche globale, en faveur de la création d'un droit du
dommage corporel, MORLET-HAÏDARA (L.), Vers la reconnaissance d'un droit spécial du dommage
corporel ?, Resp. civ. et assur. 2010, étude 13 ; adde, TAPINOS (D.), L'appréhension du dommage corporel
par la doctrine juridique, Gaz. Pal. 15-16 févr. 2013, p. 20)
59 LEVY (T.) Éloge de la barbarie, éd. Odile JACOB, 2004, p. 157.
30
Le droit de la réparation tel qu'il est exercé aujourd'hui démontre de nombreuses
incohérences qui se veulent contre-productives. Si des modifications ont été apportées à
la matière au fil des nécessités, elles ne font que souligner les défauts d'un système
désuet et n'étant plus en adéquation avec les réalités actuelles. Aussi, la démarche à
suivre sera-t-elle d'exécuter, dans une première partie, un état des lieux des mécanismes
de la réparation intégrale, d'exposer ses réalités avec ses succès et ses défaillances, puis,
dans une seconde partie, de proposer à l'appui d'une vision élargie au regard des États
étrangers, ainsi que des réflexions doctrinales internes, des perspectives d'avenir visant à
l'amélioration de ce système cherchant un nouveau souffle.
31
32
PARTIE PREMIERE : LES FAIBLESSES
DU SYSTÈME
La multitude d'outils mis à disposition des techniciens interfère nuisiblement sur l'équité
de l'évaluation médicale du préjudice ainsi que sur sa conversion monétaire .
L'indemnisation qui en découle est assujettie aux organismes en effectuant sa
distribution. Là aussi, la diversité de ces acteurs, tantôt complémentaires tantôt
concurrents, nuit à l'efficacité de cette opération rendant ainsi impossible toute
anticipation de la part des victimes.
33
Le facteur humain n'est pas à négliger. L'équité est assujettie à l'indépendance des
acteurs du droit du dommage corporel tant au niveau technique que décisionnel.
Cependant, en pratique l'indépendance et la transparence nécessaires à la protection de
l'équité peuvent faire défaut. En effet, les moyens mis à disposition du juge pour
exécuter sa mission pourraient lier ce dernier de manière latente aux conclusions qui lui
sont soumises. De même, a contrario, concernant la mission des techniciens missionnés
en cours du processus de réparation du préjudice corporel.
34
TITRE I : ETAT DES LIEUX
Le droit du dommage corporel est régi par le principe de réparation intégrale lequel
suppose la réparation de l'entier préjudice, tout le préjudice mais rien que le préjudice.
Or, la théorie se confronte à une pratique limitée par l'incompatibilité des méthodes
appliquées par les différents acteurs.
Une trop grande diversité des outils utilisés par les praticiens du droit du dommage
corporel est à l'origine de disparités de traitement entre les victimes d'un dommage . Ces
limites alimentent les débats au sein de la doctrine mais aussi des praticiens et suscitent
de la part du législateur et de la jurisprudence une activité rédactionnelle très accrue
révélatrice d'une conscience réelle des difficultés suscitées par le domaine de la
réparation du dommage corporel. Cette créativité illustre une incompatibilité des
méthodes de détermination du préjudice. Les outils utilisés sont inadaptés et causent une
évaluation disparate du taux d'incapacité et de sa conversion en valeur monétaire
(chapitre 1).
35
36
CHAPITRE I : FAIBLESSES DES OUTILS
La pluralité des outils mis a dispositions des régleurs et des juridictions, souvent
incompatibles, contrevient à un traitement égalitaire des victimes. L'absence de
réglementation de l'utilisation des barèmes utilisés dans l'évaluation du taux d'incapacité
nourrit une hétérogénéité dommageable pour les victimes. De même, l'indemnisation de
celles-ci est troublée par l'absence d'un encadrement des modalités de versements des
allocations allouées (section 2).
37
Section 1 : Méthodes de détermination du préjudice
inadaptées
§1 Profusion judiciaire
38
I ) Une volonté de flexibilité
Le droit du dommage corporel demeure l'objet d'une évolution constante au grès des
vicissitudes des mœurs sociétales. L'adage « L’État édicte la loi ; c’est le juge, en
l’interprétant, qui lui donne son sens60» illustre ce phénomène d'évolution
essentiellement prétorien lequel reflète une association collaborative particulièrement
productive entre magistrats et avocats61 . Les tribunaux ont pour tâche d'interpréter de
manière technique un discours législatif abscons. Ainsi, « C’est l’honneur de la
jurisprudence française d’avoir su dégager, au fur et à mesure de l’évolution des goûts
et des besoins, de nouvelles sources de réparation du préjudice corporel, dès lors que
les multiples incidences du dommage sur la personne humaine furent reconnues.
Expression d’une Nation civilisée, la jurisprudence française montre que nous
attachons un prix incomparable, en France, à la vie humaine et au respect de l’intégrité
du corps humain (…)62 » .
39
s'est construit, développé et affiné. L'atteinte à l'intégrité physique n'avait au premier
abord qu'un but de compensation de la perte de capacité de travail par l'évaluation du
taux d'incapacité de la victime en fonction de la seule I.P.P.. Très vite magistrats et
avocats s'acharnèrent à mettre en évidence bien plus que la valeur productive du
travailleur, mais sa protection en tant qu'être humain constitué d'une personnalité fondée
sur son corps, son apparence physique, sa vie, ses ambitions professionnelles et
affectives, ses loisirs et ses rêves. Ainsi, la jurisprudence indemnise le préjudice du
conjoint ou proche de la victime directe en considérant la victime comme ancrée dans
une cellule familiale et sociale63.
7 sept. 2012, no 11/08382, Mme J. et a. c/ SA Allianz Iard, Mme Mathieu, prés., Mes Beaudoire (Paris) et
Brizon (Paris), av.
64 JOURDAIN (P.), un élargissement de la notion de préjudice d'agrément ?, RTD civ. 1995. 892, 15
décembre 1995. CAYOL (A.), Le préjudice d'agrément, inclus dans le déficit fonctionnel temporaire
Dalloz actualité / 17 mars 2015, Préjudice d'agrément temporaire : rattachement au « déficit fonctionnel
temporaire ».Recueil Dalloz / Cour de cassation, 2e civ. 5 mars 2015,n° 14-10.758 (n° 336 F-P+B) D.
2015. 624, 19 mars [Link]., 2e civ. 28 mai 2009 n° 08-16.829 (n° 840 FS-P+B)
65 MAHMOUTI (J.), L 'anormalité des conséquences d'un acte médical RFDA 2015. 565, 13 juillet 2015 ;
SEULIN (A.), L'indemnisation de l'aléa thérapeutique après la loi de 2002, AJDA 2011. 2366 — 5
décembre 2011
40
contamination par le VIH recouvre l'ensemble des troubles dans les conditions
d'existence entraînés par la séropositivité et la survenance de la maladie déclarée. Le
préjudice spécifique inclut ainsi, dès la phase de séropositivité, tous les troubles
psychiques subis du fait de la contamination par le VIH : réduction de l'espérance de
vie, incertitude quant à l'avenir, craintes d'éventuelles souffrances physiques et morales,
isolement, perturbations de la vie familiale et sociale, préjudice sexuel et, le cas
échéant, de procréation. Il inclut, en outre, les différents préjudices personnels apparus
ou qui apparaîtraient en cours de maladie déclarée, souffrances endurées, préjudice
esthétique et l'ensemble des préjudices d'agrément consécutifs66 ». Ce préjudice de
contamination fut étendu à un autre virus, celui de l'hépatite C 67. Après la consécration
du préjudice d'anxiété, notamment par le risque de contamination par exposition à
l'amiante, la jurisprudence a consacré l'existence du préjudice lié au bouleversement
dans les conditions d'existence68 . Les aménagements des définitions sont une constante
jurisprudentielle qui effectue un travail d'actualisation de celles-ci en fonction des
évolutions sociétales.
66 CA Paris, 27 nov. 1992, Gaz. Pal. 1992, 2, som., p. 539 ; v. également LAMBERT-FAIVRE (Y).,
Principes d'indemnisation des victimes post-transfusionnelles du sida, D. 1993, chr., p. 67
67 Cass. 2e civ., 18 mars 2010, n° 08-16.169, Bull. Civ. II, n°65, Resp. civ. Et assur. 2010 comm. 142,
RLDC 2010/71, no 3804, note LE NESTOUR G ; Cass. 1re civ. 1er avr. 2003, n°01-00.575,Bull. civ. I,
no 95 ; CA Rennes, 10 déc. 2008, no RG : 05/00964, ch. 7 : BOYER (F.) et LATAILLADE (T.), Gaz. Pal.
2011, doct., p. 6, Indemnisation des victimes de contamination VHC post-transfusionnelle : état de la
jurisprudence, à l'heure de la prise en main par l'Oniam)
68 CA Paris, pôle 6, ch. 8, 1er déc. 2011, no RG : 10/04605: « Indépendamment de l'inquiétude
permanente face au risque de développer à tout moment une pathologie grave [...] et qu'il n'appartient
pas à l'employeur fautif de combler, au titre d'une perte de revenus, sur le fondement des règles de la
responsabilité civile, les anciens salariés de la SA ZF Masson, conscients de la diminution de leur
espérance de vie, sont effectivement amputés, pour une part, de la possibilité d'anticiper sereinement leur
avenir et sont ainsi, directement et dès à présent, contraints dans leur vie quotidienne de tenir compte de
cette réalité au regard des orientations qu'ils sont amenés à donner à leur existence. Il s'ensuit que leurs
projets de vie dans de nombreux domaines autres que matériel et économique sont irrémédiablement et
quotidiennement affectés par cette amputation de leur avenir. Le préjudice en résultant est en lien direct
avec leur contamination et doit également faire l'objet d'une indemnisation spécifique dès lors qu'il
découle directement de leur exposition aux fibres d'amiante et aux carences précédemment relevées de
l'employeur au regard de l'obligation de sécurité de résultat lui incombant
41
B ) Création en réaction à l'actualité
69 JOURDAIN (P.), Le manquement au devoir d'information médicale cause un préjudice qui doit être
réparé Cass. 1reciv., 3 juin 2010, n° 09-13.591, D. 2010. 1484, obs. GALLMEISTER (I.) ; ibid. 1522, note P.
SARGOS ; ibid. 1801, point de vue D. BERT ; ibid. 2092, chron. AUROY (N.) et CRETON (C.); Gaz. Pal. 16-
17 juin 2010, avis LEGOUX (A.).
70 PORCHY (S.), Lien causal, préjudices réparables et non-respect de la volonté du patient, D. 1998.
Chron. 379 ; HOCQUET-BERG (S.), Les sanctions du défaut d'information en matière médicale, Gaz. Pal.
1998. 2. 1121 ; GUIGNARD (L.), Les ambiguïtés du consentement à l'acte médical, RRJ 2000. 45 s., spéc.
63
71 PENNEAU (M.), D. 1999. 48, note ss Angers, 11 sept. 1998
72 BACACHE (M.), Pour une indemnisation au-delà de la perte de chance, D. 2008. 1908
73 JOURDAIN (P.), Préjudice réparable en cas de défaut d'information médicale : la Cour de cassation
réoriente sa jurisprudence. Civ. 1re, 23 janv. 2014, n° 12-22.123, FP-P+B+R+I, D. 2014. 589 ; ibid. 584,
avis de la GATINAIS (L. B.) ; ibid. 590, note BACACHE (M.); RDSS 2014. 295, note ARHAB-GIRARDIN
(F.) ; JCP 2014, n° 446, note A. BASCOULERGUE (A.) ; ibid. n° 124, obs. QUEZEL-AMBRUNAZ (C.); RCA
2014. comm. 116, obs. S. HOCQUET-BERG ; Gaz. Pal. 16-17 avr. 2014, obs. MEKKI (M.)
42
À cet égard, une partie de la doctrine estime que la réparation du préjudice résultant des
modifications des conditions d'existence en sus du préjudice d'anxiété est une extension
du bénéfice de l'indemnisation du préjudice spécifique de contamination aux salariés
exposés à l'amiante74. Dans le cas d'une consécration par la Cour de cassation de ce
raisonnement, il conviendrait alors d'en conclure que le préjudice spécifique de
contamination serait un principe général d'indemnisation des victimes affectées, peu
important la nature de la contamination75. Par ailleurs, en réaction aux attentats du 13
novembre 2015 à Paris, l'ordre du barreau de Paris a reconnu l'existence des préjudices
« d'angoisse face à la mort imminente » des victimes directes ainsi que le préjudice
« d'attente et d'inquiétude » 'subi par les proche des victimes d'attentat76.
La jurisprudence délimite les domaines d'application des chefs de préjudices (A) mais
aussi délimite les recours poste par poste qui y sont corollaires (B).
74 PORTAILLER (S.), GP20110319009, Gazette du Palais, 19 mars 2011 n° 78, P. 10 Fiche pratique II –
Préjudice extra-patrimonial en cas de survie de la victime directe : les troubles dans les conditions
d'existence.
75 CHAMPEAUX (F.) et MARCON (A.), Le bouleversement dans les conditions d'existence mérite une
43
A ) Délimitation des domaines des chefs de préjudices
Pour évaluer le préjudice esthétique, la jurisprudence prête une attention particulière aux
sexe, âge et conséquences sur la carrière et l’avenir de la victime.
La jurisprudence ne se contente pas de distinguer des notions, elle élargit leur domaine
d'application. En l'espèce, le préjudice d’agrément ne faisait l’objet d’une évaluation
séparée que sous condition de provenir de la privation d’activités artistiques, sportives
ou ludiques, dont la victime devait apporter la justification 80. Par la suite, il fut défini
comme la « diminution des plaisirs de la vie, causée notamment par l’impossibilité de
77 CE, 20 juin 1953, LEBON 1953, p. 309 – CE, 16 juin 1954 : LEBON 1954, p. 359.
78 Cass. 2e civ., 13 mars 1968 : Bull. civ. II, n° 1.
79 Le pretium pulchritudinis : de la disgrâce du dommage à l’inesthétique du préjudice Gaz. Pal. 22 juin
2013 p.9 à 30
80 CA Paris, 25 mars 1961 : D. 1962, 136, note M. LE ROY – CA Aix, 5 nov. 1968 : JCP 1969, II,
[Link]. ass. plén., 19 déc. 2003 : Bull. ass. plén. n°8 ; Cass. 2e civ., 7 oct. 2004 : Bull. II, n° 449
44
se livrer à certaines activités normales d’agrément81 ». Assez rapidement, la Cour de
cassation admit cette conception élargie en considérant que le préjudice d’agrément
pouvait résulter de l’impossibilité de s’adonner à la lecture82, à la perte de l’odorat ou du
goût83 .
81 CA Paris, 2 déc. 1977 : Gaz. Pal. Rec. 1978, I, 36, note M. LE ROY.
82 Cass. crim., 3 avr. 1978 : JCP 1979, II, 19168.
83 Cass. 2e civ., 25 févr. 1981, n° 79-12223 : Bull. II, n° 43 – Cass. 2e civ., 23 oct. 1985, n° 84-13240 :
Bull. II, n° 163
84 Cass. 2e civ., 7 oct. 2004 : Bull. II, n° 449
85 DAGORNE- LABBE (Y .), le préjudice fonctionnel d'agrément est il un préjudice d'agrément ? Cass.
Ass. plén., 19 décembre 2003 no 02-14.783, Petites affiches (29975) , 10 septembre 2004.
86 CA Paris, 3 mai 1994 : D. 1994, p. 516, note LAMBERT-FAIVRE (Y.)
87 Cass. 2e civ., 28 mai 2009 : Bull. II, n° 131,
88 Cass. 2e civ., 28 févr. 2013, n° 11-21015, EDAS-613070-61305, L'ESSENTIEL Droit des assurances,
02 mai 2013 n° 5, P. 2 ASSURANCE RC070. Définition stricte du préjudice d'agrément. Le préjudice
d'agrément est constitué par l'impossibilité pour la victime de continuer à pratiquer régulièrement une
activité spécifique sportive ou de loisir. (V.) Cass. 2e civ., 5 mars 2015, no 14-10758,
45
Ainsi, la loi de 2006 a permis de clarifier les définitions de certains préjudices litigieux.
Cependant, son influence apporte une délimitation poste par poste du recours des tiers
payeurs.
La loi du 21 décembre 2006 offre aux victimes une protection de leurs intérêts en
excluant du recours des tiers payeurs les créances en réparation portant sur des
préjudices personnels. Or, le champ des catégories accessibles au recours subrogatoire
fut élargi par la jurisprudence.
Le droit naturel des victimes à obtenir une juste indemnisation nourrit un lourd
contentieux. Le défaut de transparence des décisions des juges du fond est source de
89
confusion pour les victimes et leurs représentants . La jurisprudence est souvent
confrontée à la nécessité d'interpréter certaines dispositions silencieuses. Cependant, son
intervention se veut en réalité invasive en produisant des décisions à visée pédagogique
à profusion, voire jusqu'à la pollution.
À cet égard, Mme PORCHY-SIMON90 soumet pour illustration l'exemple d'une jeune
89 FULCHIRON (H.), Le juge et l'oracle, brèves observations sur la (non)-motivation des avis de la Cour
de cassation, Recueil Dalloz 2015 p. 21
90 PORCHY-SIMON (S.), la nécessaire réforme du droit du dommage corporel, in Le droit français de la
responsabilité civile confrontée aux projets européens d'harmonisation. p. 359 ici p.360
46
femme accidentée atteinte de lésions lui interdisant de mener une vie sexuelle normale
et de pouvoir à l'avenir enfanter. En l'espèce, le dommage subi permet de qualifier non
seulement un déficit fonctionnel, mais également un préjudice sexuel, un préjudice
d'agrément et d'esthétique, ainsi que des souffrances endurées. La complexité de la
qualification laisse présager d'une extrême difficulté dans la quantification des sommes
alléguées pour chacun des préjudices cités. L'auteure propose deux solutions en réponse
à la problématique de la prévention d'une sur ou sous indemnisation de la victime. La
première, évoquée par M. CADIET91, consiste dans le regroupement de l'ensemble des
incidences extra-patrimoniales de l'atteinte corporelle en un unique préjudice. Cette
méthode appréhende le dommage dans la globalité des conséquences physiques et
morales qu'il engendre pour la victime. Cependant, elle ne permet pas de déterminer
avec certitude et précision la valeur du préjudice.
91 CADIET (L.), le préjudice d'agrément, thèse P OITIER, 1983, les métamorphoses du préjudice: in les
métamorphoses de la responsabilité, 6 journées SAVATIER, PUF,1997, p.56.
92 BRUN (Ph.), Rapport introductif in La responsabilité civile à l'aube du XXIe siècle, Bilan prospectif,
Resp. civ. et assur. juin 2001, hors série, p. 4
93 LE TOURNEAU (Ph.), Responsabilité en général, Répertoire Dalloz, 3e éd.1983
47
vocation à constituer un préjudice réparable. Le principe d'équivalence illustre le fait
que tous les préjudices ont une égale vocation a constituer un préjudice réparable. Or,
ces principes fondateurs de généralité et d'équivalence mènent à un résultat que M.
LEDUC schématise en une double position : « le laconisme du législateur et la profusion
judiciaire »94.
§2 Profusion législative
94 LEDUC (F.), l'oeuvre du législateur moderne : vices et vertus des régimes spéciaux, RCA, juin 2001
(hors-série), p
48
I ) Flexibilité source d'instabilité
95 SAULIER (M.), La perte de chance de constituer une nouvelle famille constitue un préjudice
d'établissement, D. 2015. 661, Cass 2e civ.15 janv.2015 n° 13-27.761 , FS-P+B ; KILGUS (N.), Préjudice
d'établissement et réalisation d'un nouveau projet de vie familiale, 28 janvier 2015.
96 JOURDAIN (P.), Le préjudice spécifique de contamination est-il subordonné à la conscience de la contamination par la
victime ? RTD civ. 2013. 123 , 8 avril 2013. (v. aussi), JOURDAIN (P.), Le préjudice spécifique de
contamination existe même en cas de guérison. RTD civ. 2013. 846, 30 décembre 2013, Le préjudice
spécifique de contamination existe même en cas de guérison, Civ. 2 e, 4 juill. 2013, n° 12-23.915, D. 2013.
1745 ; ibid. 2658, obs. BACACHE (M.), GUÉGAN-LÉCUYER (A.)et PORCHY-SIMON (S.)
97 Cass. soc., 3 mars 2015, n°13-26175, Sté EDF-GDF c/M.X. Conditions de réparation du préjudice
d'anxiété.
98 JOURDAIN (P.), Préjudice réparable en cas de défaut d'information médicale : la Cour de cassation
réoriente sa jurisprudence
RTD civ. 2014. 379, 24 juillet 2014
99 Cass. 2e civ .28 mai 2009, Bull. Civ. II, n°131; RTD civ. 2009, 534, obs. .J OURDAIN, (P.) Dalloz 2010,
49
La critique la plus appuyée porte sur le foisonnement législatif. La haute réactivité
législative (A) aboutit a l'adoption de normes souvent influencées par l'actualité
médiatique, nécessitant compléments par décrets ultérieurs (B).
Dans leur grande majorité, les lois et règlements modifient d'autres textes déjà existants
plus qu'ils n'en créent de nouveaux. Or, cette tendance a été renforcée par la
codification.
Ce phénomène se caractérise par la manière dont les textes formant le « flux » modifient
ceux formant le « stock » : la modification des dispositions existantes par la législation
ou la réglementation nouvelle recouvre fréquemment des modalités d'un formalisme
excessif dans les techniques employées.
50
"Les lois ne sont pas de purs actes de puissance ; ce sont des actes de sagesse, de
justice et de raison. Le législateur exerce moins une autorité qu'un sacerdoce. Il ne doit
point perdre de vue que les lois sont faites pour les hommes, et non les hommes pour les
lois ; qu'elles doivent être adaptées au caractère, aux habitudes, à la situation du
peuple pour lequel elles sont faites ; qu'il faut être sobre de nouveauté en matière de
législation, parce que s'il est possible, dans une institution nouvelle, de calculer les
avantages que la théorie nous offre, il ne l'est pas de connaître tous les inconvénients
que la pratique seule peut découvrir. Il faut laisser le bien, si on est en doute du mieux.
En corrigeant un abus, il faut encore voir les dangers de la correction même, et il serait
absurde de se livrer à des idées absolues de perfection, dans des choses qui ne sont
susceptibles que d'une bonté relative. Au lieu de changer les lois, il est presque toujours
plus utile de présenter aux citoyens de nouveaux motifs de les aimer".
À cet égard, M. LEDUC estime que dans son état actuel, l'édifice baroque construit par le
législateur moderne n'est pas sans faille et les rafistolages envisagés ne suffiraient pas
assurément à le rendre parfait. Il s'interroge quant au fait qu'il faille s'en contenter puis-
qu’aussi bien il serait absurde de se livrer à des idées absolues de perfection dans des
choses qui ne sont susceptibles que d'une bonté relative 101.
Ce reproche de l'utilisation d'une méthode législative trop pressée pour être aboutie est
récurrent. Par ailleurs, le président du Conseil Constitutionnel alarme les autorités
législatives sur les dangers d'une activité créatrice exacerbée réactive aux actualités
médiatiques. Cette volonté d'une réactivité propulsée à son paroxysme a pour
corrélation la création de normes volontairement lacunaires dont la vocation est d'être
101 LEDUC (F.), L’œuvre du législateur moderne : vices et vertus des régimes spéciaux, RCA, juin 2001
(hors -série), p.50
51
complétées ultérieurement lorsque l'urgence se sera dissipée ou que la clameur publique
se sera éteinte.
Dans son discours de vœux au président de la république, M. D EBRÉ déclare que « dans
les responsabilités qui sont les siennes, [...] le Conseil constitutionnel a en effet
aujourd'hui à connaître de lois aussi longues qu'imparfaitement travaillées. Il fait face
à des dispositions incohérentes et mal coordonnées. Il examine des textes gonflés
d'amendements non soumis à l'analyse du Conseil d'État. Il voit revenir chaque année,
notamment en droit fiscal, des modifications récurrentes des mêmes règles. Bref, il subit
des bégaiements et des malfaçons législatives qui ne sont pas nouvelles mais sont fort
nombreuses. Pire, le Conseil n'a pu que relever en 2013 un mouvement qui apparaît
préoccupant. C'est celui de la remise en cause de l'autorité de la chose qu'il a jugée102. »
52
II ) Créativité source d'insécurité
La tâche du législateur est d'établir un équilibre entre urgence et nécessité. Or, cette
mission demeure difficilement réalisable. La tentation est grande de réagir dans
l'urgence par la création de nouveaux régimes spéciaux (A) au risque d'aboutir à un
concours de responsabilités applicables à un même dommage (B).
L'idée même de concours de responsabilités peut troubler autant une doctrine pour qui
le droit serait perçu comme un système constitué de compartiments rigides et séparés
par des cloisons étanches104 ou encore défendraient l'idée que l'ordre juridique est un
ensemble de normes hiérarchisées ne présentant pas entre elles de contradictions
logiques105. Le fait que plusieurs modèles de responsabilité puissent concomitamment
entrer en action en présence d'une même situation factuelle pourrait en effet traduire une
situation pathologique dénotant un dysfonctionnement du droit. Les facteurs explicatifs
sont multiples et proviennent de l'internationalisation de nos sociétés, accumulation et
superposition de règles, apparition de nouveaux cas de responsabilité, décloisonnement
de certains régimes spécifiques de responsabilité, confusion des finalités entre différents
ordres de responsabilité ou au sein des ordres de responsabilité ou encore création de
régimes d'indemnisation...
53
Cependant, pour une partie de la doctrine, tout ceci ne fait que traduire l'idée que le
droit est en perpétuel mouvement, et qu'il serait préférable de considérer les hypothèses
de concours de responsabilités comme un phénomène juridique ou encore l'expression
du droit en action plutôt qu'un phénomène inquiétant 106.
(G. ); D. 1998, jurispr. p. 255, concl. TATU et somm. p. 204, obs. MAZEAUD (D.)
109 L. 2000-1257, 23 déc. 2000, art. 53, IV, dernier al. :J.O. 24 décembre 2000
54
La victime et ses intérêts sont des facteurs non négligeables de la complication de la
tâche du législateur. Celui-ci doit constamment trouver le juste équilibre entre
l'éminence d'une indemnisation à la hauteur de son préjudice, la situation personnelle du
responsable et l'impérieuse nécessité de sauvegarder les intérêts de l’État. Les intérêts
de la victimes sont évidents, elle sera toujours en recherche d'un régime qui lui serait
plus satisfaisant qu'un autre aussi bien sur le plan du montant de l'indemnisation, que
sur le terrain de la preuve à apporter. Dans bien des domaines, la question de
l'articulation des responsabilités demeure en suspens et oblige le juge à établir une
hiérarchie parfois décrite comme arbitraire110. Ces spécificités complexes sont les
principaux moteurs de création de projets de réforme de la responsabilité dont le but
serait de revenir sur certaines solutions.
110 VINEY (G.), les conditions de la responsabilité, L.G.D.J., 3e éd. 2006 n° 789-28
55
Section 2 : Défaillance des outils d'évaluation
Le taux d'incapacité est évalué à l'appui d'un large panel d'outils dont la présentation (A)
permet de mettre en évidence une hétérogénéité dommageable (B).
56
I ) Présentation des outils
La liste d'outils offertes aux professionnels du droit du dommage corporel n'est pas
exhaustive (A). Aussi, cette pluralité entraîne des contradictions néfastes pour les
victimes (B).
111 LAMBERT-FAIVRE (Y.) et PORCHY-SIMON (S.), Droit du dommage corporel, Systèmes d'indemnisation,
Précis Dalloz, 8e éd., 2015, no 100, p. 113
112 MORNET (B.), référentiel inter-Cours d'appel, l'indemnisation des préjudices en cas de blessure ou
de décès, Septembre 2015. v. Colloque organisé par le Conseil national des barreaux le 23 novembre
2006 : Colloque CNB, 23 nov. 2006, Gaz. Pal. 11 au 13 févr. 2007 ;
113 « l'avis de décès du principe de réparation intégrale », Gaz. Pal. 15-16 févr. 2013, p. 3
57
En réalité, un tel débat est largement obscurci par le fait que s'y trouvent souvent
confondus des aspects pourtant différents. Au préalable, Il est nécessaire de distinguer
les barèmes médicaux d'évaluation, véritables « instruments de mesure» du dommage
corporel dans sa dimension physiologique qui peuvent fournir au juge un repère, les
référentiels lesquels sont des instruments d'ordre statistique et les forfaits ou barèmes
d'indemnisation qui, seuls, contreviennent au principe d'individualisation de la
réparation. Néanmoins, la réalité peut s'avérer plus nuancée et le risque de voir un outil
statistique « dégénérer » en forfait officieux ne doit pas être négligé. Les barèmes
médicaux constituent « une échelle de mesure » de l'incapacité, à ce titre, ils
apparaissent comme « un précieux outil de référence et d'harmonisation 114
». Ils sont
considérés comme ayant une nature indicative, ils ne contreviennent pas au principe
d'individualisation de la réparation. La difficulté provient de leur pluralité et de leur
diversité115 : à côté des barèmes destinés à mesurer le déficit physiologique en droit
commun, dont le plus connu est celui dit « du concours médical », il faut compter avec
les barèmes institués dans le cadre du droit spécial, notamment celui de la Sécurité
Sociale pour les accidents du travail, ceux de la fonction publique, sans parler de ceux
auxquels se réfèrent les assureurs.
La France dispose de près d'une dizaine de barèmes médicaux chacun élaborés selon
une philosophie différente. Les chiffres contenus dans ces barèmes se contredisent d'une
manière souvent spectaculaire116. La diversité de ces outils et les contradictions que
suscitent leur contenus fondent l'origine de la difficulté d'exécution de l'évaluation
médicale du préjudice corporel. Les barèmes médicaux les plus fréquemment utilisés
sont : le barème médical, le barème de l'ONIAM, le barème de la sécurité sociale, le
barème de la fonction publique et le barème de la CNSA, lesquels seront exposés ci-
après117.
58
Il en résulte une hétérogénéité dommageable dans l'évaluation du dommage corporel et
plus spécialement dans la mesure du déficit fonctionnel de la victime, plongeant la
victime dans un désespoir perceptible du à la complexité du choix du référentiel ou du
barème à appliquer et qui lui serait le plus avantageux. En effet, le barème qu'utilise le
médecin expert va être déterminant dans la réparation du préjudice de la victime 118,
d'autant plus qu'en droit commun aucune règle n'impose le recours à un instrument de
mesure particulier. Habituellement, les techniciens en la matière utilisent le barème du
Concours Médical de 2001 ou le barème d'évaluation médico-légal, élaboré par la
Société Française de médecine Légale (SFML) et l'association des Médecins experts en
Dommage corporel (AMEDOC). En droit du travail, les praticiens doivent se soumettre
à un barème d'invalidité propre à cette matière 119. Le régime des accidents médicaux,
iatrogènes ou infections nosocomiales devant les Commissions de Conciliation et
d'Indemnisation (CCI) exige d'utiliser le barème du concours médical de 2001.
Cependant, divers barèmes évaluent le taux d'incapacité de cas particuliers selon des
méthodes qui leurs sont propres et étendent ainsi le panel d'outils ouverts aux praticiens
chargés de l'évaluation du taux d'incapacité des victimes.
Le barème du concours médical est le barème le plus souvent appliqué par les
praticiens. Il a été instauré par le décret n° 2003-314 du 4 avril 2003 relatif au caractère
de gravité des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections
nosocomiales prévu à l'article L. 1142-1 du code de la santé publique. Ce barème repose
sur la notion « d'Atteinte à l'Intégrité Physique et Psychique (AIPP) »,
laquelle correspond à une réduction du potentiel physique, psychosensoriel ou
intellectuel également appelé « Déficit Fonctionnel Permanent (DFP) ». L'Article 1 du
décret rappelle en premier lieu que l'indemnisation d'un dommage issu d'affections
iatrogènes et nosocomiales est conditionnée par un seuil de gravité. Le pourcentage
mentionné au deuxième alinéa du II de l'article L.1142-1 du code de la santé publique
est fixé à 24 %120.
118 Sur les barèmes médicaux-légaux, MOR (G.)et HEURTON (B.), Evaluation du préjudice corporel.
Stratégies d'indemnisation et des méthodes d'évaluation, DELMAS, 1ere éd. 2011, p.332.
119 Annexe du décret n°99-323 du 27 avril 1999
120 Un accident médical, une affection iatrogène ou une infection nosocomiale présentent également le
caractère de gravité mentionné au II de l'article L1142-1 du code de la santé publique lorsque la durée de
59
Le barème d'évaluation des taux d'incapacité des victimes d'accidents médicaux,
d'affections iatrogènes ou d'infections nosocomiales se compose de quatorze parties,
toutes décomposées en leur sein de sous parties, spécifiant la nature du traumatisme
ainsi que son importance dans une quantification en pourcentage 121.
60
pas précisément le dommage mais permet une appréhension plus simple par poste de
préjudice.
125 SIAU (B.) Indemnisation. Revue Lamy Droit des Affaires - 2015 103 droit du travail
126 Cass. 2e civ., 3 mai 2006. n° 04-19.080, Bull. civ. II, n o 114. « en aucune manière le juge
prud’homal n’est compétent pour statuer sur les conséquences indemnitaires de l’affliction médicale elle-
même, et notamment sur les conséquences du manquement de l’employeur à son obligation de sécurité de
résultat »
127 Le barème invalidité en droit du travail est régi par l'article L 434-2 du code de la sécurité sociale. Il
dispose dans son alinéa premier que « le taux de l'incapacité permanente est déterminé compte tenu d'un
barème indicatif d'invalidité. Le présent barème répond donc à la volonté du législateur. Il ne peut avoir
qu'un caractère indicatif. Les taux d'incapacité proposés sont des taux moyens et le médecin chargé de
l'évaluation garde, lorsqu'il se trouve devant un cas dont le caractère lui paraît particulier, l'entière
liberté de s'écarter des chiffres du barème ; il doit alors exposer clairement les raisons qui l'y ont
conduit. »
128 L'indemnisation des préjudices corporels et économiques du salarié, causés par l’accident du travail,
relève de la stricte compétence du contentieux général de sécurité sociale. Le tribunal des affaires de
sécurité sociale peut indemniser tous les préjudices autres que corporels et économiques, établis par le
salarié victime d’un accident du travail ou d’une maladie professionnelle causés par la faute inexcusable
de l’employeur. Ainsi en est-il du pretium doloris, du préjudice esthétique ou d’agrément, ou encore de la
perte ou de la diminution des possibilités de promotion professionnelle, selon la liste décrite à l’article L.
452-3 du code de la sécurité [Link] depuis une décision du Conseil constitutionnel rappelée dans
l’arrêt ici commenté, cette liste légale n’étant pas exhaustive, la réparation intégrale de tous les autres
préjudices complémentaires peut être ordonnée par le tribunal des affaires de sécurité sociale. Cass. 2 e
61
L'incapacité permanente est déterminée d'après la nature de l'infirmité, l'état général,
l'âge, les facultés physiques et mentales de la victime, ainsi que d'après ses aptitudes et
sa qualification professionnelle. Ce barème propose une façon particulière de calcul du
taux d'incapacité 129. Il se fonde sur la notion de consolidation afin de la définir l'étendue
des « séquelles » et comment les appréhender selon leur gravité130.
la suite d’un accident du travail, note sous Cass. soc. 29 mai 2013. n°11-20.074, Bull. civ. V, n o 139, Cass.
soc. 29 mai 2013. n°11-28.799, Bull. civ. V, no 135, Cass. soc. 3 juillet 2013. n°11-23.687, Bull. civ. V, n o
177.
131 FIALIAIRE (J.), Indemnisation du fonctionnaire ou de ses ayants-cause, Lamy fonction publique
territoriale, 605-90. Le décret n° 82-337 du 8 avril 1982 prévoit cette extension en faveur des enfants des
personnels des collectivités territoriales. Une protection élargie aux ayants-droits est prévue par la loi n°
2003-239 du 18 mars 2003 relative à la sécurité intérieure, en faveur des conjoints, enfants et ascendants
directs de différentes catégories d'agents victimes d'attaques du fait des fonctions exercées, relevant de la
Fonction publique de l'État (membres du corps préfectoral et du cadre national des préfectures,
fonctionnaires de la police nationale, adjoints de sécurité, agents des services de l'administration
pénitentiaire, agents des douanes, du Trésor public et des services fiscaux, etc.) et de la Fonction publique
territoriale (sapeurs-pompiers professionnels, agents de police municipale, agents de la Ville de Paris). Le
Conseil d'État estime qu'en n'ayant pas élargi la protection fonctionnelle à l'ensemble des ayants-droits
des fonctionnaires et agents publics, « le législateur n'a pas méconnu le principe d'égalité », en refusant de
renvoyer au Conseil constitutionnel cette QPC CE. 17 févr. 2014. n° 374227.
62
présenteraient un caractère particulier, de même que dans celui où il existe des
manifestations pathologiques non prévues dans le barème, ce dernier pourra servir de
guide pour la fixation du taux d’invalidité132.
133
Par ailleurs, le barème Caisse Nationale de Solidarité pour l'Autonomie relatif au
handicap trouve lui aussi à s'appliquer à certains cas particuliers 134. Ce barème est utilisé
d'une part pour l'attribution ou non de la qualité de travailleur handicapé et évaluation
de l'aptitude au travail ; d'autre part, pour l'appréciation du degré d'invalidité et
l'attribution d'allocations. Les Maisons Départementales des Personnes Handicapées
(MDPH) s’appuient sur les compétences d’une équipe de professionnels médico-
sociaux pour évaluer les besoins de la personne sur la base du projet de vie et proposer
un plan personnalisé de compensation du handicap intégrant des dimensions telles que
le parcours professionnel et l’accessibilité. Le barème prend en considération les
handicaps mentaux et moteurs. Le taux d'incapacité est fixé de manière globale. Le
barème prend en compte le retard mental apparu dès la prime enfance, ou dans
l'enfance, à l'adolescence, voire à l'âge adulte ou encore le cas de l'adulte vieillissant. Un
guide d'évaluation concernant spécifiquement la déficience intellectuelle et les
difficultés du comportement de l'enfant et de l'adolescent a été établi 135. L'ensemble de
ce travail évaluatif conduit chaque praticien à une synthèse lui permettant de proposer
un diagnostic, qui éclaire l'évolutivité, le pronostic, les possibilités thérapeutiques, la
compétence à l'égard de la scolarité et également la fréquence souhaitable pour le
réexamen des dossiers.
132 CE. Ass., 4 juill. 2003. n°21.1106 Mme Moya Caville, Rec. CE 2003, p. 323, le juge administratif
retient que l'agent peut obtenir de la collectivité qui l'emploie une indemnité complémentaire réparant ses
souffrances physiques, morales, ses préjudices esthétiques ou d'agrément distincts de l'atteinte physique
stricto sensu au titre de la protection statutaire, en l'absence de tiers fautif.
133 RAPP (L.), TOURNEYRE (Ph.), SYMCHOVICH (N.), 1257 GIP « Maisons départementales des
personnes handicapées » Lamy droit public des affaires - 2014
134 Anciennement, Commission Technique d'Orientation et de Reclassement Professionnel (COTOREP)
instituée par la loi du 30 juin 1975 d'orientation en faveur des personnes handicapé[Link] la loi
n°2005-102 du 11 juillet 2005, la COTOREP est dissoute en faveur de nouveaux organismes nommés:
les Maisons Départementales des Personnes Handicapées (MDPH)
135 Décret n° 2011-974 du 16 août 2011.
63
B ) Pluralité contradictoire des outils
Ces outils ont pour but commun d'évaluer selon des critères déterminés le taux
d'incapacité de la victime. Ils effectuent leur mission en prenant en considération des
priorités totalement différentes.
Le barème CNSA met en évidence une approche plus humaniste en se focalisant sur les
capacités physiques et intellectuelles de la victime à effectuer les gestes quotidiens, sa
mission est exclusivement de reconnaître le handicap et de l'évaluer afin d'offrir une
compensation. Se fondant sur une vision plus globale de la victime prenant en
considération des critères éludés par les barèmes de l'ONIAM, concours médical ou
encore de la sécurité sociale telle que la capacité à être autonome, à interagir avec autrui
ou encore la capacité de se développer personnellement et fonder une famille. Ces deux
derniers points sont envisagés dans la nomenclature DINTHILAC136 dont s'inspire
l'ONIAM au sein du poste de préjudice d'agrément de manière large.
La diversité de ces barèmes met en évidence une désarticulation préoccupante entre ces
différents barèmes prohibant tout rapport de concordance. Les critères analysés se
fondent sur des priorités contradictoires et des calculs fondés sur des échelles de valeurs
136 Autonomie. - Le préjudice d'établissement à raison d'un handicap physique ayant créé une incapacité
permanente partielle de 67 % constitue un poste de préjudice distinct du poste de préjudice du déficit
fonctionnel permanent dans sa dimension intégrant les troubles ressentis dans les conditions d'existence
personnelles, familiales et sociales (Civ. 2e, 13 janv. 2012, no 11-10.224 , D. 2012. 281, obs. DA SILVA ;
RTD civ. 2012. 316, obs. JOURDAIN ; RCA 2012, no 92 ; D. 2013. Pan. 40, obs. GOUT ).
64
qui ne se ressemblent pas et ne correspondent à aucun facteur commun susceptible de
permettre un comparatif entre ces différents outils. Les différences notables d'évaluation
entre les différents outils entraînent des confrontations néfastes. La spécialisation de ces
outils oblige les victimes à effectuer des recherches et calculs comparatifs à l'appui
d'une demande d'indemnisation leur étant plus favorable137.
En outre, certains outils sont utilisés par des organismes indemnitaires versant des
indemnisations aux victimes ayant le statut de tiers payeurs tels que l'ONIAM ou la
Sécurité Sociale leur permettant un recours subrogatoire ultérieur. D'autres organismes
versent des compensations et ne disposent pas du statut de tiers payeurs tels que les
Maisons Départementales des Personnes Handicapées138. Ces disparités entre
organismes payeurs mettent en évidence un contentieux relatif à la question de la nature
des prestations versées par ceux-ci et leur capacité de cumuls éventuels139.
Si le taux d'incapacité de la victime est recherché par tous ces barèmes, il est inquiétant
de remarquer qu'ils ne désignent pas la même chose. Une personne ayant ses capacités
altérées est une personne handicapée au sens étymologique du terme que ce soit
temporairement ou définitivement. Or, ces outils ne parlent pas de handicap, lequel est
appréhendé dans sa vision de handicap lourd exclusivement. Ces barèmes usent de
critères non compatibles les uns avec les autres car obéissant à des priorités propres. Par
conséquent, une indemnisation sera différente d'un barème à un autre donc d'un fait
générateur à un autre, n'y a-t-il pas là contradiction avec le principe de réparation
intégrale ?
137 Liaisons Sociales Quotidien - 2014 - n° 16530 - Fiscalité liée au handicap : la Cour des comptes
dénonce un empilement des mesures 2014/02/14
138 Revue Lamy Droit Civil - 2014 - n° 114 - Prestation de compensation du handicap : nature et
imputabilité, 2014/04/01
139 Cass. 2e civ., 13 févr. 2014, n° 12-23.731, P+B. Doit être censurée, la cour d’appel qui, alors qu’elle
constatait la nécessité d’une assistance par une tierce personne, refuse d’imputer la prestation de
compensation du handicap sur ce poste de préjudice qu’elle indemnise. v. Cass. 2 e civ., 16 mai 2013, n°
12-18.093, RLDC 2013/106, n° 5152, obs. BUGNICOURT (J.-Ph.) ; Cass. 1re civ., 14 nov. 2013, n°12-
21.576.
65
Les incohérences ne s’arrêtent pas à l'évaluation médicale du taux d'incapacité de la
victime. La phase de capitalisation de l'indemnisation aux victimes sous forme de rente
est, elle aussi ; empreinte de disparités choquantes.
En effet, il peut y avoir des variations de taux d'un barème à un autre, voir au sein d'un
même barème d'une édition récente à plus ancienne. Par exemple, dans le domaine de la
psychiatrie, pour l'évaluation de « manifestation anxieuse discrète », le barème du
concours médical de 1991 évalue ce préjudice entre 5 et 10 %, tandis que le même
barème de l'édition 2001 évalue ce même préjudice à une valeur maximale de 3 %. En
matière de manifestations anxieuses spécifiques, le barème de 1991 évalue celles-ci à
une échelle de 15 à 20%, alors que l'édition de 2001 s'élève de 3 à 10% . Les écarts
entre les deux éditions concernant les mêmes préjudices sont d'autant plus saisissant
qu'ils sont tous les deux toujours applicables. Malgré l'existence d'édition plus récentes,
toutes les éditions demeurent utilisables.
Les conseils des parties et le juge doivent porter leur attention sur le barème choisi,
l'évolution des taux se faisant le plus souvent à la baisse. L'hétérogénéité de ces
différentes méthodes provoque une insécurité juridique dommageable aux victimes.
66
II ) Hétérogénéité dommageable
Aussi, afin d'illustrer ces écarts de valeur entre un barème et un autre, un tableau
regroupant des extraits d'évaluation de préjudices sous le régime de barèmes les plus
souvent utilisés par les professionnels du droit sera proposé (A). Ces disparités
soulignent la nécessaire homogénéisation des outils (B).
A ) Méthodes hétérogènes
Ainsi, la technicité de certains barèmes constitue une réelle barrière pour le juriste ayant
vocation à évaluer un préjudice.
67
ONIAM CNSA Concours Médical Fonction Publique Droit du travail
Névroses post- taux < 50% : difficultés de Névroses traumatiques névrose traumatique (état de
traumatiques 5 à 20% conceptualisation et Manifestations anxieuses stress post-traumatique) : 5 à
AIPP ou DFP d'abstraction mais avec une discrètes spécifiques, 30%
adaptation possible à la vie quelques réminiscences
courante sans soutien pénibles, tension psychique
psychoses post- particulier. 0 à 3 %. retard mental (congenital ou
traumatiques jusqu'à 100% acquis dès la petite enfance)
d'AIPP ou DFP 10 à 99 %
DÉFICIENCES Manifestations anxieuses
taux entre 50 %et 75% /
phobiques spécifiques avec
INTEL- aptitudes pratiques de la vie
conduites d'évitement et états démentiels atteinte
LECTUELLES courante. insertion e possible
syndrome de répétition globale des fonctions
en milieu ordinaire mais
3 à 10 %. cognitives et symboliques
personnalité fragile,
nécessitant un soutien (raisonnement, mémoire,
approprié. Anxiété phobique langage, gnosies,...). 0 à 99
généralisée avec attaques %
de panique, conduites
Taux > 80 % : aidée et-ou d'évitement étendues,
surveillée. insertion syndrome de répétition troubles psychotiques
socioprofessionnelle diurne et nocturne 10 à 15 chroniques
possible en milieu protégé ou %. schizophréniques 40 à 90%
en milieu ordinaire avec des Troubles de l'humeur
persistants jusqu'à 20 %. non schizophréniques 30 à
soutiens importants. 80%
névrose a composante
Taux > 90% : vie en danger dépressive 10 à 30
sans l'assistance permanente manie chronique 20 à 50 %
d'une tierce personne ;
insertion socioprofessionnelle troubles bipolaires 10 à 50 %
quasi impossible, troubles phobique 0 à 30%
troubles anxieux 0 à 30%
troubles obsessionnels 10 à
50%
troubles hystériques 0 à 40%
Des cicatrices Déficience esthétique légère ( Séquelles cutanées des paralysie faciale : cicatrices
douloureuses ou des 1 à 10 % brûlures graves et étendues
névralgies de 1 à 4 % cicatrices du cuir
pas de retentissement notable chevelu, perte des
d'AIPP ou de DFP les séquelles fonctionnelles
dans la vie sociale ou le taux d'IPP proposé pour
seront appréciées par un bilan cheveux.
professionnelle habituelle. ces séquelles spécifiques
complémentaire avec
DÉFICIENCES doit tenir compte scalp total, ou brûlures
recherche du réflexe
ESTHÉTIQUES essentiellement : étendues du cuir chevelu,
stapédien,
Déficience esthétique - de la surface des lésions, avec phénomènes
électromyogramme et une
moyenne 15 à 35 % mais également ;du mode douloureux 30
électro-neuronographie :
Pouvant avoir un de réparation ;des
anomalies des zones - paralysie faciale unilatérale - scalp ou brûlure
retentissement sur la vie partielle du cuir chevelu,
partielle : 0 à 5 %
sociale et professionnelle du greffées : du
dysfonctionnement dans selon l'étendue des
sujet - paralysie faciale unilatérale
les échanges habituels de la totale : 5 à 10 % cicatrices douloureuses
peau ;de la fragilité (névrome) ou de
cutanée (ulcérations, - diplégie faciale : 5 à 15 % l'alopécie post-
Déficience esthétique
importante 50 à 60 % fissures au port des - hémispasme facial : 0 à 5 % traumatique 5 à 20
Entravant considérablement vêtements, intolérance au
soleil) ; du prurit, de ce dernier taux est à rajouter cicatrices disgracieuses
toute la vie sociale pour le
l'eczématisation, aux précédents en cas du visage gênant la
sujet.
hyperkératose. d'association. mimique.
- selon déformation,
Déficience esthétique sévère un taux d'IPP n'est justifié étendue, gêne deux
taux : 65 à 85 % que lorsqu'il s'est agi de mouvements du visage,
brûlures profondes avec selon le siège des
greffe ou cicatrisation déformations,
pathologique. notamment de l'atteinte
des orifices naturels 5 à
selon le pourcentage de la
30
surface des lésions :
- inférieur à 10 % : jusqu'à fistule a la peau.
5%;
- de 10 à 20 % : 5 à 10 % ; - consécutive à une
- de 20 à 60 % : 10 à 25 % mauvaise résorption de
- plus de 60 % : 25 à 50 %. fils de suture ou à toute
autre cause, avec
écoulement, et suivant le
nombre 1 à 8
DÉFICIENCES varie avec l'âge, le Déficiences de l'appareil PROCRÉATION- Chez l'homme appareil genital
GÉNITALES tempérament, le urinaire SEXUALITÉ
ET - bourses masculin.
psychisme, l'éthique
REPRODUCTI individuelle et les - torsion du testicule : 0 à 5 - perte de la verge,
VES Douleurs épisodiques Ablation d'organe: % compte tenu du méat
aspirations familiales.
max 50 % AIPP ou DFP : modérées 5 à 10 % Hystérectomie : 6 %. périnéal et des troubles
- castration unilatérale : 0 à 5
pour un sujet jeune qui Douleurs fréquentes,
Amputation de la verge :
% psychiques en résultant
serait privé de ses 20 à 25 %. 50 à 60
perturbant l'activité
fonctions sexuelles. - castration bilatérale - perte d'un testicule10 à
quotidienne : 20% Stérilité inaccessible aux
-Impossibilité mécanique nécessitant un traitement 20
techniques d'assistance
des rapports sexuels hormonal substitutif : 10 %
médicale à la procréation - castration bilatérale,
max30 % AIPP ou DFP Douleurs quasi-permanentes, (taux incluant l'ablation de la chirurgie de l’hydrocèle, traitement substitutif ou
retentissant sur l'état l'organe) : 20 à 25 %. de la stérilité masculine du traitement hormonal
- Perte d'un ovaire ou d'un général30 % n’entraîne
testicule fonctionnellement Sexualité 30 à 50
actif 5 % AIPP ou DFP Les troubles dans la pas d’invalidité. - émasculation totale
- Castration bilatérale ou réalisation de l'acte sexuel (perte des testicules et du
Les troubles fonctionnels:
stérilité (en période ne peuvent s'exprimer en pénis) 60 à 80
d'activité génitale) 30 Troubles fonctionnels légers un taux d'IPP. - verge
%AIPP ou DFP ou intermittents : taux : 1 à en cas de retentissement feminin.
20 % psychologique , l'avis d'un - prolapsus utérin
psychiatre est souhaitable. - cas légers 2 à 10
Les lésions traumatiques Troubles fonctionnels
des organes génitaux permanents: Incontinence - chirurgie de la verge pour - cas graves (avec
externes, indépendamment urinaire: 50 à 60 % épispadias ou hypospadias en incontinence d'urine à
des troubles urinaires fonction de la gêne l'effort) 30
associés, sont évaluées en à uriner objectivée par la - cicatrices vulvaires ou
fonction de la gêne débimétrie : 5 à 10 % vaginales gênantes (taux
mécanique aux rapports pouvant être majoré en
sexuels. - amputation de verge : 15 à
cas de retentissement
30 %
fonctionnel important) 5
- émasculation totale : 60 % à 10
- perte anatomique ou
chez la femme fonctionnelle des deux
ovaires, chez une femme
en cas de retentissement
psychologique, l'avis d'un en période d'activité
psychiatre est souhaitable. génitale 50 à 20
- dyspareunie, frigidité, algie - hystérectomie 50 à 20
pelvienne secondaire à un
traumatisme : 5 à 10 %
- séquelles de fistule vésico-
vaginale recto-vaginale : 10 à
30 %
Lors d'une analyse comparative de ces différents préjudices, il est tout d'abord
surprenant de découvrir que certains éléments n'existent pas d'un barème à un autre. En
matière de déficiences intellectuels, le barème applicable en droit du travail ne prend
pas compte de celles-ci. Le barème de l'ONIAM l'évalue de manière globale selon le
taux d'AIPP sans plus entrer en profondeur, tandis que les barèmes CNSA, concours
médical et de la fonction publique analysent en détails l'étendue du préjudice subi.
Les barèmes CNSA et fonction publique ont une spécialisation d'évaluation de handicaps
graves, ce qui peut expliquer cette méticulosité non présente en matière de droit du
travail ou pour l'ONIAM, lesquels ont une vocation plus généraliste. Le même
phénomène se retrouve dans les préjudices de déficience mécanique des membres. En
terme de préjudice esthétique, l'ONIAM demeure très généraliste et évalue globalement
le préjudice, le barème CNSA , quant à lui, va analyser les éléments de cette déficience
esthétique en les confrontant avec les objectifs professionnels et privés de la victime
souffrant de handicap. Le barème du concours médical va évaluer ce préjudice en lui
appliquant une méthode complexe exclusivement fondée sur une terminologie médicale
non accessible pour la victime. Le barème de la fonction publique, lequel a pour objectif
premier d'évaluer le handicap des anciens combattants, va porter son attention sur la
paralysie totale ou partielle du visage. En terme de préjudice sexuel, seuls les barèmes
de l'ONIAM et du concours médical envisagent le préjudice sexuel dans sa fonction de
procréation. Les autres barèmes se focalisent sur la quantification de la douleur ressentie
et l'émasculation totale ou partielle du sujet.
73
B ) Nécessaire homogénéité des outils
74
§2 Conversion monétaire complexe
Après détermination et évaluation par les régleurs, les préjudices subis par la victime
s'expriment sous la forme d'une créance de dommages et intérêts. Le rôle du régleur ne
s'arrête pas à la seule fixation du montant monétaire de la créance de dommages et
intérêts. Il a également la charge de déterminer la modalité selon laquelle
l'indemnisation déterminée préalablement sera versée à la victime (I). Deux possibilités
sont ouvertes au régleur : indemnisation par rente ou par capital 140. À cet égard, la
nécessité d'user d'outils de capitalisation soulève la difficulté de la pluralité de barèmes
(II).
I ) Modalités d'indemnisation
L'indemnisation peut prendre plusieurs formes. Elle peut être versée sous forme de
rente, c'est à dire que la somme définie sera divisée en portions attribuables
périodiquement à la victime (A). Elle peut s'effectuer sous forme de capital, c'est à dire
l'octroie de la somme entière en une fois (B). Ce choix revêt une importance
considérable pour la victime et la gestion de son parcours futur.
140 CHANH. (S.) et PECHINOT (J.), faut-il choisir les rentes ou le capital,, Jurisp. auto. juillet-août 2013,
no 853, p. 26 ; Capitalisation des préjudices futurs : quel barème appliquer ?, D. 2014, p. 52, PB.
75
A ) Rente
rentes « accidents du travail » Cass. 2e civ., 16 janv. 2014, no 12-28.119, Bull. civ. II, no 8, conformément
à l'article 43 dans la loi L. n°85-677,5 juillet 1985, JO 6 juillet, dans les autres cas, les juges sont libres
de recourir à l'indice de leur choix
144 Article 44 dans la loi L. n°85-677,5 juillet 1985, JO 6 juillet
76
conversion de tout ou partie de la rente en capital lorsque la situation du crédit rentier le
justifie. Cependant, la question reste sensible, puisqu'une telle décision peut contredire
la règle de libre disposition des indemnités par la victime. Si la rente semble,a priori être
une modalité respectueuse du principe de réparation intégrale, il faut remarquer, qu'elle
n'ouvre pas la réévaluation à toutes les situations. En effet, la Cour de cassation rejette
régulièrement les pourvois formés par des victimes ayant déjà été indemnisées de leur
préjudice sous forme de rente indexée invoquant l'insuffisance des revalorisations
compte tenu des coûts réellement exposés et demandant adaptation de la rente, au motif
qu'elles n'invoquaient ni une aggravation de son handicap ni un préjudice nouveau145.
77
B ) Capital
Le capital doit tenir compte de l'entier préjudice actuel et futur de la victime. Il convient
donc pour cela de convertir une perte de revenus ou une dépense périodique en un
capital en tenant compte de cet impératif. À cet égard, les régleurs utilisent des barèmes
149 [Link], 7 févr. 2012, n°11-83.131
78
dits de capitalisation ou table de conversion.
Au même titre que l'évaluation du taux d'incapacité des victimes est soumise à une
pluralité d'outils qui contreviennent à son efficacité, l'évaluation de l'indemnisation est
sujette au même phénomène (A). Le défaut de réglementation est dommageable pour les
victimes (B).
79
–le barème issu du décret du 8 août 1986 publié en annexe de la loi du 5 juillet 1985
–le barème fiscal établi en 1993 par la Direction Générale des Impôts
–le Barème de Capitalisation pour l’Indemnisation des Victimes émanant des assureurs
– le barème de la revue La Gazette du Palais initialement publié dans la Gazette du Palais des
7 et 9 novembre 2004 proposant un taux d'intérêt à 3,29%
Le Conseil d'État et la Cour de cassation ont décidé qu'en l'absence de norme obligatoire
pour le calcul des préjudices futurs, le juge du fond peut librement choisir le barème qui
lui paraît le plus adéquat pour indemniser la victime151.
151 Cass. 2e Civ., 6 octobre 1976 : Bulletin civil II, n° 273 ; crim.19 sept. 2000, RCA 2001, n°286
(conversion inverse d'un capital en rente : les juges du font son souverains pour choisir un prix de franc
de rente. Conf. CE 4 déc. 2009, Gaz. Pal. 10 aout 2010, 42.
152 Table de mortalité 60-64 MKH et taux d'intérêt de 6,50 %
80
Le choix d'un barème de capitalisation suscite de nombreux débats entre représentants
des victimes et représentants des tiers payeurs dont particulièrement les assureurs 153.
Les objectifs des parties diffèrent selon leurs fonctions. Aussi, les assureurs auront tout
intérêts à privilégier des barèmes prenant en compte de longues périodes suscitant un
taux d'intérêt adéquat tel que le barème TEC 10, lequel s'étend sur une période de dix
ans. A contrario, les magistrats et représentants des victimes privilégieront les barèmes
prenant en considération de courtes périodes, avec un taux d'intérêt ayant vocation à être
modifié régulièrement en fonction des évolutions démographiques et monétaires, tels
que les barèmes publiés par la gazette du palais. Par ailleurs, la gazette du palais a
exprimé sa volonté de publier tous les trois ans un nouveau barème plus en corrélation
avec l'actualité.
Ainsi, depuis de nombreuses années, les représentants des assureurs ainsi qu'une grande
partie de la doctrine formulent le souhait d'une publication d'une table de conversion ou
barème de capitalisation officiel154. La Gazette du palais a donc publié quatre barèmes
de capitalisation prenant en compte une table de mortalité sexuée établie par l'INSEE,
ainsi qu'un taux d'intérêt dit prudentiel. Les critères d'espérance de vie et du taux
d'intérêt sont réévalués dans chacune de ces tables corrélativement aux évolutions
démographiques. Ces barèmes présentent les inconvénients du défaut d'officialisation
ainsi que celui d'user d'un taux de rendement légal à très court terme. Cependant, l'avant
-projet de réforme de la responsabilité civile soumis à consultation publique le 29 avril
2016 envisage d'officialiser l'utilisation d'un barème unique de capitalisation déterminé
153 ABRAM (P.), PREZIOSI (P.-A.), De quelques réflexions sur les inconvénients de la multiplicité des
barèmes de capitalisation et les moyens d'y pallier. Gaz. Pal. 6-7 juill., 2001 P.2 ; COVIAUX (A.), BIBAL
(A.), « Barème de capitalisation : le test comparatif », Gaz. Pal. 2006, doct.2213. DEFRANCE (G.), « Quel
barèmes choisir pour capitaliser les rentes », L'Argus 14 déc. 14 déc.2007. GRIMALDI, (J.), « Réparation
di dommage corporel : obsolescence des barèmes de capitalisation et liberté du juge », Gaz. Pal. 15-17
juin 2003 p.10 ; BOURDIER (P.), « Sur l'application du barème TD 88/90 quant au calcul du préjudice
économique des victimes d'accidents et de leur ayants droits » Gaz. Pal. 24-27 déc. 2003;Barème de
capitalisation 2011, Gaz. Pal. 5 mai 2011, p.7.
154 COVIAUX (A.), BIBAL (A.), « Barème de capitalisation : le test comparatif », Gaz. Pal. 2006,
doct.2213. DAGORNE-LABBE (Y.), Révision judiciaire du taux des arrérages de rentes viagères,
Répertoire de droit civil / Rentes, mars 2012 (actualité : mars 2014).
81
par voie réglementaire155. L'identité du barème applicable n'est certes pas spécifiée, mais
il est fort probable que l'avant projet officialise l'utilisation actualisée du barème de
capitalisation publiée tous les trois ans par la Gazette du Palais. Le barème publié par la
Gazette du Palais 2016 prend en compte certaines suggestions des assureurs, comme le
lissage des taux sur 2 ans. Il tient compte de l’évolution de l’espérance de vie ainsi que
des données financières, monétaires et économiques les plus proches de la réalité, aussi,
s'appuie-t-il sur les dernières tables INSEE publiées de 2006 à 2008 afin d'apporter
stabilité à l'opération de capitalisation et d'éviter toute contestations potentielles devant
les juridictions156.
Le taux d'intérêt légal sert dans le droit de la réparation, au calcul des intérêts
moratoires pour l'exécution des décisions de justice et des transactions ; il est calculé à
partir du taux de rendement actuariel des bons d'adjudication du trésor à taux fixe sur
treize semaines, c'est-à-dire dans une perspective d'un rendement à très court terme. Il
n'est donc pas adapté à la détermination d'un barème destiné à couvrir une période
longue notamment en cas de rente viagère. Le choix du taux d'intérêt a un très fort
impact sur le prix de l'euro rente, alors que ce choix est délicat en raison de la dispersion
et de la volatilité des taux financiers. Cette problématique a amené la profession de
l'assurance, dès 2004, à élaborer un barème de capitalisation pour l'indemnisation des
victimes (BCIV), qui est mis à jour régulièrement, et qui prend en compte la dernière
table officielle de mortalité sexuée et la moyenne arithmétique du TEC 10.
155 Article 1272 avant-projet de loi, réforme responsabilité civile déposé en consultation publique par
Jean-Jacques URVOAS
156 Gaz. Pal. 26 avr. 2016, n° 262g5, p. 41
157 THIRIEZ (P.-Y.), Vers un barème de capitalisation unique en droit commun après l'arrêté du 27
décembre 2011 GP20120707007; Gazette du Palais, 07 juillet 2012 n° 189, P. 6 Dommage corporel.
82
sont la table de mortalité sexuée 2000-2002 et la moyenne arithmétique du TEC 10 sur
deux ans, cette longue période de référence permettant de limiter les effets de la
volatilité. Par ailleurs, la dernière version du BCIV, adoptée par la Fédération Française
des Sociétés d'Assurances (FFSA) et le Groupement des Entreprises Mutuelles
d'Assurances (GEMA) en janvier 2012, est identique au barème de l'arrêté du 27
décembre 2011 158; il s'appuie sur la même table de mortalité sexuée INSEE 2000-2002,
et le même taux d'intérêt de 3,22 %, moyenne arithmétique du TEC 10 sur la période
158 Arr. 27 déc. 2011, relatif à l'application des articles R. 376-1 et R. 454-1 du Code de la sécurité
sociale : JO 30 déc. 2011, p. 22807.
159 Gaz. Pal. 26 avr. 2016, n° 262g5, p. 41
83
La revue de la Gazette du Palais propose un comparatif mettant en évidence les écarts
d'indemnisation entre les différents barèmes160.
1,20 % (barème Gaz. Pal. 2013) 393 070,00 € 339 490,00 € 281 910,00 €
1,04 % (barème Gaz. Pal. 2016) 409 420,00 € 351 500,00 € 290 120,00 €
Cette pluralité d'outils offerts à la disposition des praticiens engendre une cacophonie
dommageable pour les victimes, lesquelles se retrouvent trop souvent lésées par le
résultat issu du choix du praticien chargé de l'évaluation de l'indemnisation allouable.
160 ibid
84
B ) Défaut de réglementation dommageable
La pluralité d'outils utilisés par les praticiens, guidée par la liberté de choix non
réglementée est le facteur le plus important de disparités entre les victimes. À cet égard,
une simple comparaison des méthodes les plus caractéristiques illustrera plus clairement
les conséquences hautement dommageables pour la victime.
Le tableau ci-dessous compare les différents Prix de l'Euro Rente (P€R) pour des
hommes et femmes âgés respectivement de 20, 30 et 37 ans. Pour une victime femme de
20 ans et pour une rente identique annuelle de 100 000 € par exemple, le barème le
moins disant donne un capital constitutif de 274 830 €, alors qu’avec le mieux disant, ce
capital va s’établir à 441 460 €, soit plus de 62 % d’écart. Ces variations d'allocation en
capital pour un même chef ne sont pas acceptables. Tous ces barèmes étant applicables
et laissés à la souveraineté des juges, lesquels utilisent celui qui leur convient le mieux
amènent à des dérives telles que celles-ci.
85
GP 2004 GP 2011 BCIV/OS GP 2013 GP 2013 GP 2016
Table de 2000-2002 2006-2008 2000-2002 2006-2008 2006-2008 2006-2008
mortalité
Taux 3,2 % 2,35 % 2,97 % 2,35 % 1,2 % 1,40%
d’intérêts
86
Suite à l'adoption d'un barème officiel par l'arrêté du 27 décembre 2011 pour le calcul
du capital représentatif des créances futures des organismes sociaux, une nouvelle
problématique s'est posée de l'adoption d'un barème unique de droit commun de
capitalisation des chefs de préjudices futurs des victimes. Cela nécessiterait
l'intervention du législateur pour étendre le champ de l'article 44 de la loi du 5 juillet
1985 à toute transaction ou décision de justice, comme la « Petite loi » LEFRAND du 16
février 2010 l'a d'ailleurs prévu à son article 5. Le barème de capitalisation serait ensuite
publié chaque année par un décret remplaçant enfin le décret de 1986 et par un arrêté
remplaçant celui du 27 décembre 2011.
87
Aussi, toute forme d’indemnisation déterminée par une sorte d’automatisation
forfaitaire , telle que prônée par les sociétés d’assurance, serait en parfaite contradiction
avec le principe d’appréciation des préjudices in concreto par le juge.
Cette pression pour l'officialisation d'un barème unique de capitalisation est d'autant
plus forte que la Cour de cassation s'exprime elle aussi en faveur de l'application de
barèmes164 dont elle laisse le libre choix aux juges du fond 165
lequel n'a pas à être
soumis au contradictoire166. La Cour n'exerce qu'un contrôle restreint à l'existence de
motivation des juges du fond mais elle confirme que le juge est libre de choisir le
barème qui lui semble le plus adapté, rejetant les pourvois des assureurs et des fonds de
garantie estimant que le taux du barème choisi par la Cour d'appel repose sur le
caractère hypothétique du mode de calcul de ce barème, alors que seul est indemnisable
le dommage actuel et certain .Cette tendance se fait de plus en plus claire et pressante.
Cependant, les représentants des victimes et certains magistrats tirent la sonnette
dommage corporel proposé par les assureurs
164 Cass. 2e civ., 22 nov. 2012, no 11-25988, Mme X, D (cassation partielle CA Saint-Denis de la
Réunion, 24 juin 2011), Mme FILSE, prés. ; SCP BARTHÉLÉMY, MATUCHANSKY et VEXLIARD, SCP
DELAPORTE, BRIARD et TRICHET, En l'espèce, pour le décès de son mari et de son père, tué par un
gendarme sous leurs yeux, les premiers juges avaient alloués au titre du préjudice moral 56 000 euros à
l’épouse et 56 000 euros à l’enfant. La cour d’appel réduisait ces sommes respectivement à 30 000 et
25 000 euros au motif que « la perte d’un être cher n’a, en réalité, pas de prix car aucune valeur
monétaire ne peut remplacer une vie ni quantifier des souffrances morales ; il convient de rester, malgré
tout, dans les limites de certains barèmes car toute indemnisation a ses limites ».
165 Cass. 2e civ., 10 déc. 2015, n° 14-27243,14-27244, F–PBI, obs. LANDEL (J.), Le barème de
capitalisation publié par la Gazette du Palais de 2013, au taux d’intérêt de 1,2 %, n’est pas contraire au
principe de la réparation intégrale du préjudice, Revue générale du droit des assurances - 01/01/2016 - n°
01 RGA112y3
166 Cass. crim., 5 avril 2016, n°15-81349, v. B OURDOISEAU (J.), Capitalisation des préjudices futurs et
barème de la Gazette du Palais, Gazette du Palais n° 22 , GPL267p7,
88
d'alarme face aux risques de dérives que cette décision pourrait engendrer167.
Par ailleurs, la Cour de cassation valide l'utilisation par les juges du fond du dernier
barème de capitalisation publié par la revue Gazette du Palais168. À cet égard,
l'enthousiasme instantané des Cours d'appel des deux ordres de juridictions tant civil
qu'administratif doit être remarqué car il met une évidence la volonté des juges du fond
d'appliquer les barèmes publiés par la Gazette du Palais les plus récents lesquels sont
plus en adéquation avec les évolutions économiques et démographiques actuelles, et
« plus adapté à assurer les modalités de cette réparation pour le futur »169 . Ainsi, les
Cour d'appel de Nancy170, Bordeaux171, Aix en Provence172, Metz 173
, ainsi que la Cour
administrative d'appel de Nancy174 ont elles appliquées le barème du 26 avril 2016 dès
sa publication.
La pratique du juge est confrontée à une double logique contradictoire, celle de son
pouvoir souverain, qui doit lui permettre d'appliquer les principes de la réparation
intégrale des dommages corporels des victimes par l'individualisation des critères
d'indemnisation et celle de la « productivité » à laquelle il est de plus en plus soumis. La
dualité des principes d'individualisation et de personnalisation de l'indemnisation
insinue un paradoxe aux conséquences dommageables pour les victimes. La pluralité
d'outils contrevient inévitablement non seulement à la sauvegarde des intérêts des
167 Entretien avec Marie-Christine LAGRANGE, magistrat honoraire, Propos recueillis par Claudine
BERNFELD et la Rédaction, Les référentiels d'indemnisation : un outil pertinent ? Gazette du Palais,
10 novembre 2012 n° 315, P. 22 GP20121110011
168 Cass. 2e civ., 15 déc.2015, n°14-27243 et 14-27244 : Cass. 2e civ., 10 déc. 2015, n°14-2443 et 14-
26726 ; Cass.2e civ., 10 déc.2015, n°14-26122
169 Cass. 2e civ., 10 déc.2015, n°14-26122, « tenue d'assurer la réparation intégrale du dommage actuel
et certain de la victime sans perte ni profit, c'est dans l'exercice de son pouvoir souverain que la cour
d'appel a fait application du barème de capitalisation qui lui a paru le plus adapté à assurer les
modalités de cette réparation pour le futur »
170 CA Nancy 2016-06-23 15/02981
171 CA Bordeaux 2016-06-29 15/02220
172 CA Aix en Provence 2016-02-11 15/00157
173 CA Metz 2016-04-26 14/02773
174 CAA Nancy, 3ème chambre, 16/06/2016, 15NC00611, Inédit au recueil Lebon,
89
victimes mais également à l'égalité de traitement de celles-ci dans leurs indemnisations.
Les outils et méthodes utilisées présentent des lacunes évidentes et sont un facteur
important de disparités entre les victimes. Cependant, les résultats rendus par ces
instruments ne sont que la résultante d'un choix opéré par les acteurs de l'indemnisation.
Les faiblesses issues des acteurs de l'indemnisation sont partie intégrante des causes les
plus caractéristiques des inégalités de traitement des victimes.
90
CHAPITRE II : FAIBLESSES DES ACTEURS
La réparation du dommage corporel, aussi technique soit elle, est un domaine du droit
extrêmement sensible. Bien qu'il s'agisse de quantifier en valeur monétaire l'étendue des
répercussions d'un dommage sur la vie d'une personne, les outils de mesures et de
conversions ne suffisent pas. Les méthodes et règles de calculs utilisées ont pour
conséquence in fine de réifier la valeur de la vie humaine en succombant à la
forfaitarisation de l'indemnisation. Afin de prévenir ces dérives, il est nécessaire que des
gardiens veillent au respect de la personnalisation de la réparation ainsi qu'à
l'individualisation de l'indemnisation.
Une telle tâche demande un maniement des divers outils et méthodes avec humanité,
impartialité et indépendance. Le respect de ces valeurs est l'apanage du juge et des
experts qu'il sollicite. Ces deux fonctions répondent aux mêmes exigences
d'indépendance et d'impartialité. Cependant, la pratique respecte t-elle toujours ces
impératifs ? L'indépendance et la neutralité du juge et de l'expert constituent-elles une
armure réelle protégeant ces derniers de toute influence ?
« Ainsi, parce qu'ils avaient appris que le péché était premier, l'injustice est première,
et que même dans les feuillages de leur justice le Malin sait se cacher. Des juristes, des
pessimistes actifs, ont pu inventer quelques solutions plutôt pacificatrices que justes,
175
plutôt moins injustes que justes, afin de rendre tolérable la vie en société ».
Dans le camp de ces lois pacificatrices se trouve le droit à un procès équitable lequel est
175 CARBONNIER (M.), Codicille du juste et de l'injuste, in flexible droit, LGDJ, Paris, 1983, 5e édition.
91
reconnu au sein de l'article 6 de la Convention Européenne des droits de l'homme. Or,
afin de mettre en application ce principe, il faut permettre au juge ainsi qu'à l'expert qui
pourra lui donner des éléments clefs dans sa prise de décision de bénéficier d'une réelle
indépendance sans laquelle l'impartialité ne serait qu'un leurre. Ainsi est-il question de
double indépendance, celle « du juge par rapport à l'expertise, garantie contre la
tyrannie du tout technique; [celle] de l'expert vis-à-vis des acteurs du procès, partie et
juge, garantie de la vérité technique 176».
Les valeurs de la réparation intégrale doivent être non seulement protégées et respectées
par la neutralité du juge et de l'expert (section 1), mais doivent également être
exprimées clairement afin de pallier tout risque d'arbitraire (Section 2). Aussi, une
exigence de transparence dans les motivations des décisions doivent-elles être les
garantes de l'office du juge.
176 PENNEAU (M.), indépendance et expertise médicale, in droit et économie de l'assurance et de la santé,
mélange Lambert, Dalloz 2002.
92
Section 1 : Indépendance limitée
§1 Indépendance du juge
93
I ) Impartialité du juge
Le juge détient un pouvoir d'appréciation qu'il doit appliquer en toute indépendance (A).
Pour ce faire, il a la possibilité d'élaborer des missions d'expertises (B).
A ) Interprétation du juge
Envisager l'existence d'influences peut signifier que l'objectivité des juges dans leur
activité de juris dictio est remise en cause et que leur subjectivité peut l'emporter sur
l'application des règles de droit. Le juge interprète les règles de droit afin de statuer à la
résolution du litige. Ce travail d'interprétation est teinté de subjectivité, non seulement
sur la nécessité de coller aux faits, mais quant à l'appréhension dont les règles de droit
vont être appliquées aux faits selon la libre interprétation du juge. Les circonstances
extérieures au litige telles que l'actualité juridique, politique ou médiatique ont de
manière latente une influence sur l'appréciation souveraine du juge du fond. Le choix
d'une règle de droit plutôt qu'une autre est un choix délibérément réfléchi par le
magistrat, lequel aura, selon les cas, la tâche d'effectuer son office en toute connaissance
des problèmes de société sensibles susceptibles d'entourer le litige sur lequel il devra
statuer.
« De ce fait, l'étude des influences est un sujet qui dérange : oser évoquer la raison
d'Etat, la défense de certaines valeurs, l'utilité économique et sociale, voire la pression
des groupes d'intérêts n'est pas de bon aloi. Et pourtant, des influences ne peuvent pas
177
ne pas exister dès lors que la justice est rendue par des hommes ». Les juges doivent
177 DEGUERGUE (M.), L'office du juge, des influences sur les jugements des juges, Paris, Palais du
Luxembourg les 29 et 30 septembre 2006,
94
nécessairement interpréter des règles de droit et les adapter aux faits de l'espèce . Or,
c'est précisément lors de l'interprétation et de l'adaptation du droit au fait que les juges
peuvent être influencés.
L'influence des actualités médiatique et juridique est double. En effet, elle peut
influencer le juge dans le choix de la règle de droit applicable aux faits sur lesquels il
doit statuer mais à l'inverse, la décision du juge peut, elle aussi, influer sur l'actualité. À
cet égard, l'affaire Perruche, notamment, illustre fort bien cette dualité de l'office du
juge dans laquelle l'actualité influence la décision du juge et est influencée par cette
décision178. Les décisions des juges du fond sont observées par la doctrine laquelle les
analyse afin d'en extraire la substance et d'établir une réflexion. Bien que les décisions
de la Cour de cassation aient les faveurs de la doctrine, les décisions des Cours d'appel
n'en ont pas moins d'importance. Elles apportent de nouveaux éléments de réponse sur
lesquels les juges du droit vont pouvoir s'appuyer.
Bien que le juge doive statuer en toute indépendance, il serait difficilement probable que
celui-ci effectue sa tâche sans porter attention aux éléments extérieurs entourant la
problématique à laquelle il doit répondre.
95
circulation, l'examen médical doit répondre à une procédure particulière édictée par la
loi du 5 juillet 1985.
L'expert peut demander à être entendu à tout moment. Le juge peut l'inviter à compléter,
préciser par écrit ou à l'audience, ses constatations ou conclusions. Cependant, il ne peut
étendre ou confier une mission complémentaire à autre technicien sans avoir recueilli
préalablement les observations du technicien commis180.
96
En matière d'expertise médicale, l'article 10 du code de procédure pénale, complétée par
l'article 82 du code de procédure civile issu de la loi du n° 81-82 du 2 février 1981 et
prévoit que lorsqu'il a été statué sur l'action publique, les mesures d'instruction
ordonnées par le juge pénal sur les seuls intérêts civils obéissent aux règles de la
procédure civile. Les articles 263 à 284 du code de procédure civile régissent les règles
propres à la désignation de l'expert, ses opérations ainsi que son avis relatif à l'expertise
judiciaire médicale184. L'expertise médicale doit être ordonnée par le tribunal 185. Le
choix des experts est libre186, bien que la pratique démontre que les juges font appel à
des connaissances ou à des techniciens sur des listes officieuses187. Certains auteurs
dénoncent même les dérives inacceptables et illégitimes de l’expertise judiciaire à
temps plein s'alarmant du business inacceptable qu'en font certains praticiens en terme
97
d'expertises médicales du préjudice corporel sans même avoir étudié ni pratiquer la
médecine188.
L'expertise est avant tout un outil à l'appui duquel le juge peut statuer en connaissance
de cause. Le juge est libre de la demander ou non. Il élabore celle-ci de façon
souveraine.
98
B ) Élaboration de la mission d'expertise
L'expertise judiciaire est une mesure d'instruction par laquelle le juge confie à des
techniciens le soin de l'informer sur des questions purement techniques excédant ses
propres connaissances dans un domaine déterminé. Elle ne constitue pas une délégation
du pouvoir de jurisdictio par le magistrat, mais un soutien technique à l'appui duquel ce
dernier pourra statuer en connaissance de cause190. Si l'expertise est recommandée afin
de servir de soutien à une prise de décision du juge, et non comme une vérité absolue
sur laquelle ce dernier doit se reposer aveuglément, la confiance mutuelle entre ces deux
acteurs peut parfois laisser en proie à une certaine perplexité.
Le rapport d'expertise revêt un caractère subsidiaire, le juge ne doit y recourir que dans
la mesure où la victime ne dispose pas d'éléments de preuve suffisants. Les juges du
fond fixent souverainement l'étendue de la mission de l'expert, ils ne sont pas tenus de
reprendre la mission qui peut leur être suggérée par les parties. Son contenu ne peut être
remis en cause devant la Cour de cassation.
190 VIGNEAU (V.), Dispositions propres aux expertises : formalités préalables au déroulement
de l'expertise,Sous la direction de MOUSSA (T.), D. 2011 chapitre 243.
191 Fiche réalisée par la commission de méthodologie en matière civile instituée à la Cour de cassation,
BICC no 632, 15 janv. 2006
192 OLIVIER, RÉP. PR. CIV., Vo Les mesures d'instruction confiées à un technicien, 2004, n° 362 – REDON,
99
L'intervention de l'expertise est laissée au libre choix du juge. Il choisit l'expert ainsi
que la mission qu'il souhaite lui confier en prenant soin de la délimiter. Le droit d'accès
à l'expertise n'est pas un principe du droit positif contrairement au droit d'accès au
juge193, bien qu'il soit en réalité plus que couramment demandé.
Bien qu'il existe des missions types à la disposition du juge, succomber à la facilité n'est
pas toujours la meilleure des solutions et bien souvent le juge doit résister à cette
tentation souvent trop grande. Le juge doit aussi adapter ses questions à la personnalité
de la victime qui sera assujettie à l'examen par l'expert et prendre en considération son
âge, son sexe, son activité professionnelle ou non etc...196.
La liberté qui est offerte au juge n'est limitée que dans la mesure où les questions
imposées ne sont que de nature technique, il n'est pas permis au juge de poser des
RÉP. PR. CIV., Vo Les mesures d'instruction confiées à un technicien, 2011, n° 363.
193 DUDH (art. 10) ; Pacte intern. des droits civils et politiques (art. 14) ; Charte des droits fondamentaux
de l'UE (art. 47). Cons. const., 28 juill. 1989, n° 89-261 DC, D. 1990. 161, note P RÉTOT (X.), Si l'accès
au juge s'était déjà vu conférer la qualité de droit fondamental, en relation avec l'exigence de « garantie
effective des droits », désormais « le droit au juge ainsi constitutionnellement consacré contient le droit au
jugement » ;
194 CHARTIER (Y.), "La date de l'évaluation du préjudice" , Resp. civ. et assur. 1997, n° spécial
Indemnisation du préjudice, chron. p. 24
195 CASSON (Ph.), Réparation intégrale du préjudice, Répertoire de droit civil / Dommages et intérêts ,
septembre 2009 (actualité : janvier 2015), P ENNEAU (J.), Art. 3 – Preuve du lien de causalité, Répertoire de droit
civil / Médecine (Réparation des conséquences des risques sanitaires), décembre 2013 (actualité : avril
2015)
196 CROIZIER (J.-L.), GUÉRY (C.), Section 6, Rôle du juge au cours de l'expertise
Répertoire de droit pénal et de procédure pénale / Expertise , janvier 2010 (actualité : janvier 2013)
100
questions qui consisteraient à dire le droit197.
Le juge ne doit pas appréhender l'expertise comme une délégation de ses pouvoirs 198
Il ne doit donc poser de questions que sur des connaissances émanant de domaines qu'il
ne connaît pas ou mal. La mission a pour unique objectif de lui apporter les
connaissances nécessaires à sa prise de décision. Cette limitation répond à la nécessité
de protection de la mission de jurisdictio en évitant que l'expert ne se substitue au juge.
Le juge demeure libre dans la formulation des termes de la mission d'expertise. C'est à
lui que revient la tâche d'élaborer avec minutie les questions de l'expert, nuancer leur
orientation et éviter qu'elles n'influencent les réponses de celui-ci sur une position ou
une autre. Le choix des questions doit être consciencieusement réfléchi car le risque
d'imposer des missions trop routinières ou ambiguës est grand et mettrait en péril non
seulement le caractère décisif de l'expertise mais aussi pourrait obliger l'expert à
empiéter sur le rôle du juge199.
Si les missions types200 ont l'intérêt du gain de temps, à premier regard, elles peuvent ne
pas être appropriés pour chacun des cas soumis au juge. Certaines questions pourraient
être dénuées de sens au regard de l'âge de la victime notamment lorsque l'expert est
197 GRÉVY (M.), HENRIOT (P.), Le juge, ce gêneur... , Rev. trav. 2013. 173
198 Cass. civ. 8 avr. 1935, DP 1935. 1.94, note MIMIN (P.); 3 nov. 1936, DH. 1936. 569 ; 29 déc. 1937,
DH. 1938. 132 ; 12 juill. 1938, DH. 1938. 529. Il ne peut dénaturer, sous l'apparence d'une expertise, le
caractère de cette mesure d'instruction légale, en donnant à des « avocats nommés commissaires » des
pouvoirs d'investigation et d'examen tels qu'ils constituent un véritable mandat indéterminé d'instruire
l'affaire aux lieu et place du juge (mêmes arrêts). C'est le juge qui dit le fait et le droit, et non le technicien
qu'il commet (Soc. 13 janv. 1998, nos 93-44.339 et 95-42.700, Bull. civ. V, n° 4 )
199 REDON (M.), Mesures d'instruction confiées à un technicien , décembre 2010 (actualité : juin 2014)
Civ. 2e, 27 avr. 2000, no 98-13.361 , Bull. civ. II, no 68, D. 2000. IR 158 , JCP 2000. IV. 1960 ; JCP
2001. I. 311, obs. CADIET ;
200 La mission type AREDOC 1994, destinée aux régleurs et aux médecins-conseils des compagnies
d'assurances pour les examens médicaux transactionnels notamment dans le cadre d'indemnisation des
victimes d'accident de la circulation en est l'exemple le plus caractéristique. En effet, suite à la loi dite
BADINTER du 5 juillet 1985, les assureurs règlent ce type de dommage ; plus de 75% des missions
d'expertises en matière de dommages corporels émanent des assureurs dont 95% en matière d'accidents de
la circulation. En 1995, il a été confié aux médecins experts de se prononcer en matière de handicaps
graves-troubles locomoteurs. Circulaire FFSA, n°29/1995;
101
interrogé sur la capacité de celle-ci à travailler alors qu'elle n'en a en réalité pas encore
ou plus l'âge d'exercer une activité professionnelle.
Dans ce cas, soit l'expert entre dans une entreprise d'interprétation et répond à la
question telle qu'elle aurait du être posée sur les répercussions de l'étendue des séquelles
dans l'avenir de la victime, ce qui aurait pour effet de faire empiéter l'expert sur le rôle
du juge ; soit il s'abstient de répondre à la question, ce qui pourrait à l'inverse priver le
juge d'un élément essentiel dans sa prise de décision. Or, la tentation est grande pour
l'expert de vouloir donner des informations supplémentaires sur des domaines non
désignés par le juge et d'ainsi influencer sa décision.
102
II ) Influence de l'expert sur le juge
Le juge à la capacité de faire appel à un expert dans un domaine qui lui est méconnu. Il
choisit souverainement le praticien (A) sur le rapport duquel il va asseoir sa décision
(B).
Le juge dispose d'une totale liberté. En matière civile, ce principe ne subit pas de
limitation ; ce qui n'est pas le cas en matière pénale où il est imposé que l'expert soit
inscrit soit sur la liste nationale établie par la Cour de cassation ou encore sur l'une des
listes établies par les Cours d'appel201 sauf dérogation motivée. Or, dans la pratique ce
qui se voulait dérogatoire fait souvent office de principe. En effet, les juges répressifs
dérogent souvent à l'obligation de choisir un expert sur les listes ad hoc pour motivation
de pure forme, prétextant l'urgence ou la spécialisation d'un médecin.
Ce type de réaction conduit trop souvent à des dérives. L'objectif n'est pas de contester
les connaissances des médecins désignés dans leur matière mais de s'assurer de leur
compétence en matière juridique. Il est incompréhensible d'imposer une mission
d'expertise à un médecin n'ayant aucune connaissance juridique de l'expertise. Comment
peut-il formuler sa réponse de façon efficiente s'il ne saisit pas l'enjeu et la subtilité de la
question du juge ? Un expert médical ne peut valablement donner son avis s'il n'a pas
un minimum de culture juridique ne serait-ce que la compréhension du langage du droit
ou de son vocabulaire, la compréhension des principes généraux du droit afin d'éviter
toute ambiguïté ou erreur d'interprétation pouvant être préjudiciable in fine à la victime.
Compte tenu des applications en pratique de ce principe d'inscription des experts aux
listes prévues à cet effet, il est à constater un véritable désamour des professionnels pour
103
la formation en vue de l'obtention du seul diplôme national permettant cette inscription,
à savoir le Diplôme d’Études Spécialisés Complémentaires (DESC) de médecine légale
et d'expertise médicales.
L'humilité intrinsèque nécessaire à cette fonction pousse le juge à recourir aux savoirs et
connaissances d'experts dans d'autres domaines spécifiques et très techniques tels que la
médecine, psychiatrie, psychologie, ingénierie, bâtiment, etc... .
La décision ne peut être juste et acceptable que si elle est prise en ayant tous les
éléments de connaissance nécessaire à statuer. Aussi lui est-il fortement conseillé de
recourir à l'avis d'un expert dans une matière déterminée.
Il ne peut et ne doit en aucun cas déléguer une part de sa tâche aux mains de l'expert,
lequel doit être perçu uniquement . Le juge a la charge d'organiser les questions que va
devoir poser l'expert, la mission d'expertise est déterminée par lui et ne doit pas être
modifiée ou réinterprétée par le technicien. Les avis de l'expert ne lient pas le juge,
ceux-ci ont un caractère strictement technique et sont appréhendés avec d'autres
éléments qui vont servir au juge afin de réaliser sa mission de jurisdictio.
Si en théorie les rôles sont délimités, dans les faits, l'avis de l'expert a bien plus
d'importance que ne laisse en présager le principe. Mme F RISON-ROCHE estime que
« ce n'est plus le procès qui accueille l'expertise en son sein mais l'expertise qui va
tirer le procès vers un nouveau modèle et lui redonner souffle 203».
Ce constat demeure vrai dans tous les domaines susceptibles de faire intervenir une
expertise. Les rôles semblent en réalité inversés, laissant une impression amère que la
technique prévaut sur l'intime conviction.
202 REDON (M.), Mission d'expertise, Répertoire de droit immobilier / Mesures d'instruction confiées à
un technicien décembre 2010 (actualité : décembre 2010)
203 FRISON-ROCHE (M.-A)., « la procédure de l'expertise » , in l'expertise, Dalloz 1997., p.87.
104
B ) Interprétation de l'avis de l'expert
Si la décision revient au juge et qu'il est libre de ne pas se fonder sur l'avis de l'expert, il
est lui difficilement envisageable de contester ou de critiquer l'avis de l'expert qu'il a lui
même désigné. De plus, il lui serait difficile de démontrer que l'expertise n'est pas
suffisante ou défectueuse. Le juge a fait la démarche de contacter un professionnel en
particulier dont il estime que son avis aura le poids suffisant pour faire basculer sa
décision d'une position à une autre ; une telle initiative ne peut, sans paraître illogique
ou laisser une amère sensation d'inutilité, ne pas prendre en considération le précieux
avis de l'aide qu'il a demandé. Le juge s'appuie sur l'avis d'un professionnel spécialisé
dans une matière qui lui est inconnue ou tout du moins dans laquelle ses connaissances
ne sont pas suffisantes pour statuer sans conseil. L'avis de l'expert a donc plus de force
qu'il ne paraît et semble dans les faits lier le juge.
204 CHABRUX (N.), Le business de l’expertise judiciaire en matière de dommages corporels, Gazette du
Palais - 05/01/2016 - n° 01 GPL254h0
205 GUIGUE (J.), « Rendre au juge sa place en matière d’expertise » : Gaz. Pal. 30 juill. 2015, p. 5,
n° 235h4
105
Par ailleurs, certains liens de complicité se créent lors de ce travail effectué en équipe
susceptible de perturber les parties au procès lesquelles pourraient estimer que la
décision est déjà prise par avance. Ce n'est qu'à l'appui de contradictions issues d'une
expertise privée fournie par les parties ou contre expertise que le doute va s'insinuer
dans son esprit. Le doute a pour effet d'éclairer le juge sur des alternatives aux
conclusions de l'expert.
Ainsi, l'avis de l'expert désigné par le juge n'est pas le seul qui vaille autorité, un autre
professionnel dans le même domaine a un point-de-vue tout aussi déterminant et permet
au juge de relativiser de manière pragmatique sa décision fondée sur le premier avis 206.
Le juge aura demandé à l'expert lors de la mission qu'il lui aura confiée, d'analyser les
faits à « charge ou décharge », si l'on utilise la terminologie du procès répressif ou à
charge de chacune des parties mais il se peut que du point-de-vue de la victime ou du
responsable, un axe de réflexion ait pu être évincé, il est logique que les parties veillent
à la bonne argumentation de leur demande.
Bien que le contradictoire soit une solution non négligeable afin de protéger ou de
rétablir la liberté du juge dans la souveraineté de son appréciation, celle-ci doit être
avancée par la partie qui souhaite s'en prévaloir, il faut remarquer qu'elle n'est pas à la
portée de toutes les bourses et pourrait être source de nouvelles disparités entre les
différents acteurs. Le prix de l'expertise d'un professionnel, de son expérience de ses
connaissances est bien trop souvent prohibitif et pousse les parties concernées à
rebrousser chemin. De plus, rien n'assure que même en cas de victoire la totalité des
frais engagés puisse être remboursé par le perdant. Cette possibilité dépend là aussi de
l'appréciation souveraine du juge.
C'est en matière pénale que le risque de surligner les inégalités est le plus flagrant.
L'exemple américain illustre cette idée; bien que non fondé sur les mêmes principes
généraux que ceux du droit positif français en matière de justice, il démontre
parfaitement les répercussions que peuvent avoir ces inégalités en matière d'expertise.
106
En effet, dans ce cas l'expert rémunéré par la Cour n'analyse les faits que d'un seul et
unique point-de-vue qui est celui de la défense des intérêts de la société, représentée par
le procureur qui lui fournit une mission d'expertise à exécuter. Le prévenu ou l'accusé,
quant à lui, a la charge de sa défense, ce qui laisse bien des personnes démunies face à
une procédure inquisitoire qui n'a rien pour lui rendre justice. Il serait appréciable que la
contre expertise soit plus tolérée au sein des juridictions répressives un peu à l'image de
la juridiction civile. Bien que la contre-expertise montre de nombreux avantages, il ne
faut pas occulter le fait que cela ne demeure qu'un avis fourni par un expert et que
l'expertise n'est qu'une aide, un apport d'éléments de connaissances spécifiques sur un
domaine donné méconnu par le juge afin de prendre sa décision. Elle ne doit en rien
l'aveugler et être un soutien indispensable susceptible de brider son intime conviction.
§2 Indépendance de l'expert
Tout comme le juge, l'expert doit agir en toute indépendance et impartialité 207 en
donnant son avis de manière objective vis-à-vis des parties (I) mais aussi vis-à-vis du
juge (II).
207 L'octroi du statut d'expert judiciaire est strictement conditionné par l'inscription sur des listes
officielles. La procédure est régie par une loi du 29 juin 1971 L. n° 71-498, modifiée par la loi du 11
février 2004 L. n° [Link] son décret d'application du 23 décembre 2004 Décr. n° 2004-1463. Ces
listes sont désormais communes aux matières civile et pénale et tenues à disposition du public dans les
locaux des greffes des différentes juridictions. Il existe une liste nationale, dressée par le bureau de la
Cour de cassation, et plusieurs établies par chaque cour d'appel.
107
I ) Neutralité de l'expert vis-à vis des parties
A ) Sanction de la partialité
Cette indépendance vis-à-vis des parties s'effectue à deux niveaux. Tout d'abord, les
parties peuvent le récuser lorsque son impartialité peut être remise en doute. Ensuite,
l'expert doit respecter le contradictoire à chacune des étapes de l'élaboration de son avis.
La récusation est inscrite sous l'article 233 du code de procédure civile, elle s'applique à
l'expert sous les mêmes traits que celle applicable au juge; il peut donc être récusé par
les parties et par le juge le cas échéant. Le code de déontologie médicale ajoute, sous
l'article 105 du même code, qu'il est interdit à un médecin d'être expert médical et
médecin traitant pour le même patient, ainsi que de se saisir d'une mission dans laquelle
serait mis en jeu des intérêts qui lui sont propres, les intérêts du patient, d'un proche,
d'un ami, ou d'un groupement qui fait appel habituellement à ses services208.
Compte tenu des enjeux reposant sur l'expertise dans le déroulement du procès, il
semble évident que les critères de sélection en matière de recrutement d'experts
médicaux doivent être renforcés. L'objectif est de permettre aux juges de désigner des
experts ayant les connaissances nécessaires en matière juridique afin de garantir du
mieux possible le contradictoire209. Cette sélection pourra être conditionnée, notamment
par l'exigence d'une inscription au tableau relatif à l'obtention du DESC en expertises
médicales.
208 L'article 2, 6°, du décret 23 décembre 2004 n° 2004-1463 dispose qu' « Une personne physique ne
peut être inscrite ou réinscrite sur une liste d'experts que si elle n'exerce aucune activité incompatible
avec l'indépendance nécessaire à l'exercice de missions judiciaires d'expertises ».
209 MORLET-HAÏDARA (L.), L'indépendance de l'expert judiciaire en question, D. 2008. 2635
108
britannique qui consiste pour les parties à choisir elles-mêmes leurs experts, ce qui
inciterait les juges à plus de vigilance dans l’appréciation de problèmes techniques.
Cette méthode est particulièrement appliquée en matière de contrefaçon de brevets. Bien
que cette procédure anglo-saxonne paraisse trop éloignée des usages prétoriens, la
jurisprudence semble envisager favorablement cette perspective210.
En pratique, il n'est pas facile pour les parties ou pour le juge de déceler une quelconque
partialité notamment lorsqu'un médecin expert est appelé à donner son avis sur une
faute commise par un confrère médecin ; idem lorsqu'un expert est habituellement
employé par des entreprises d'assurances et se trouve lié par les exigences de celles-ci.
B ) Contrôle de l'impartialité
Le risque de partialité se trouve dans le fait qu'un expert qui collabore régulièrement
avec une compagnie d'assurance soit susceptible de la favoriser lorsqu'il devra réaliser
une expertise dans un procès impliquant cette entité. L'assureur, contre qui le technicien
aura conclu trop sévèrement, pourra ne plus le solliciter, lui faisant perdre ainsi une
source de revenus. À cet égard, transparaît entre l'expert et l'assureur, un lien de
dépendance économique compromettant le principe d'impartialité211.
210 Cass. Ch. mixte 28 sept. 2012, la Cour de cassation permet au juge d’apprécier des éléments
techniques qui n’ont pas fait l’objet d’un examen contradictoire au cours de l’expertise judiciaire
ordonnée par les juges du fond
211 STAGNARA (M.), L'expert d'assurance est-il indépendant ?, Rev. expert, n° 66, mars 2005 : « la
rémunération d'un service ne crée pas à elle seule la dépendance » car il s'agit de « vacation sans
intéressement aux résultats d'une action ».
109
fonction à savoir, des contraintes de temps , lieux imposés par les compagnies,
impossibilité de refuser la mission212. La mission des médecins-conseils de défendre et
représenter les compagnies d'assurance213 est critiquée par un pan de la doctrine, qui
appuie le désir d'une exclusivité des médecin-conseils auprès des assurances, des
victimes ou du juge214. De nombreux experts cumulent les fonctions de médecin conseil
d'assureur et d’expert judiciaire sans en informer le tribunal qui les désigne, ni les
victimes. Le contrôle exercé par la Cour de cassation ne s'étend pas à la vérification de
l’inscription du postulant sur les listes d’experts, se contentant d’une analyse a minima
des manquements graves215 et refuse de sanctionner un expert officiant tant pour les
assurances que pour les juridictions.
Or, il semble, qu'en pratique, il y ait là un conflit d'intérêt flagrant incompatible avec les
principes d'indépendance et d'impartialité. En effet, les médecins conseils d’assurance
sont formés et rémunérés par les assureurs. Il est incontestable que le médecin expert
d'assurance ne va pas contrarier les intérêts des agences qui l'emploient. L’activité
régulière de médecin conseil d’assureur est par essence de nature à générer des conflits
d’intérêts entre l’activité privée et l’activité au service des missions d’expertise, dès lors
212 MELENNEC (L.), Les médecins-conseils des compagnies d'assurance sont juridiquement dépendants
de leurs employeurs, Gaz. Pal. 1998. 1403.
213 BERNARD (A.) et DREYFUS (H.), De l'indépendance et du rôle des médecins-conseils spécialisés
dans l'évaluation du dommage corporel, Gaz. Pal. 1998. 1409.
214 Proposition du groupe de travail de Mme L AMBERT-FAIVRES sur la problématique de l'assistance des
victimes dans la phase d'expertise médicale du dommage corporel, Gaz. Pal. 2003. Doctr. 748.
215 Cass. 2e civ., 22 mai 2008 n° 08-10314 : Bull. civ. II, n° 122 : D. 2008, p. 2635, note MORLET-
HAÏDARA (L.) « n’est pas justifié le refus d’inscription par l’assemblée des magistrats du siège pour le seul
motif qu’un expert a réalisé des expertises pour le compte de sociétés d’assurance »
110
que les intérêts des assureurs et des victimes sont totalement divergents216. Certes, ce cas
d'espèce est interdit par la déontologie médicale mais en pratique les normes régulant
les déclarations des médecins en la matière semblent être facilement contournables ou
tout du moins non respectées par la majorité de la profession 217.
L'expert prend donc une place importante dans l'opération d'estimation du préjudice.
Bien qu'il soit missionné par le juge, il bénéficie d'une indépendance par rapport à ce
dernier ainsi qu'aux victimes.
216 GEMSA (N.) et ROSSANT (J.), « Le conflit d’intérêts dans l’expertise médico-légale » : Gaz. Pal. 6
juin 2014, p. 41, n° 182b0
217 La seconde chambre civile de la Cour de cassation a, dans deux arrêts du 22 mai 2008, Pourvois n°
08-10.314 et n° 08-10.840, décidé d'annuler les décisions de refus d'inscription pour violation du texte
susvisé. Elle considère, sous la forme d'un attendu commun aux deux arrêts, « que le fait... que les
experts... ait réalisé des missions pour des sociétés d'assurance, ne constitue pas, en soi, l'exercice d'une
activité incompatible avec l'indépendance nécessaire à l'exercice de missions judiciaires d'expertises ».
cette décision est assez déconcertante, compte tenu des différentes missions effectuée par les experts pour
les parties opposées aux victimes et les relations professionnels qui lient les experts aux assurances. Une
influence économique plus ou moins latente es pourtant à souligner. M ORLET-HAÏDARA (L.),
L'indépendance de l'expert judiciaire en question, D. 2008. 2635
218 L'indépendance, évoquée dans les articles 7, 15, 16 et 33, est particulièrement explicitée dans le
premier de ces textes. Il y est exigé que celle-ci soit « absolue » et précisé que le technicien ne doit céder
« à aucune pression ou influence, de quelque nature que ce soit »
111
II ) Indépendance de l'expert vis-à-vis du juge
Il pourrait paraître osé de parler d'indépendance de l'expert par rapport au juge après
avoir expliqué la dépendance effective du juge quant à l'avis de ce dernier et la
soumission de l'expert aux encadrements de la mission imposée par le juge.
112
l'intégrité de son indépendance est primordiale dans la mesure où son avis sera des plus
déterminants pour la suite du procès.
L'expert doit rendre compte au juge de toute idée et fil de pensées se rapportant aux faits
soumis à l'expertise. Il doit construire un parallèle entre les données actuelles de la
science et les règles de l'art. Aussi, il ne peut se contenter d'exposer au juge les principes
d'une seule école de pensée en omettant d'énoncer les autres possibilités applicables. Le
risque peut se trouver dans l'émergence de normes médicales imposées lors de colloques
ou rencontres entre professionnels. L'expert pourrait se trouver influencé par une prise
de position doctrinale qui ne serait pas en accord avec la jurisprudence en incluant des
préjudices dans certaines catégories de chefs de préjudice plus ou moins avantageuses
pour l'une des parties. Il doit donc savoir se détacher d'une recommandation d'un auteur
de renom ou de conseils issus de conférences et proposer au juge toutes les prises de
position afin de l'éclairer du mieux possible.
Une pratique de plus en plus nombreuse critique le défaut de motivation des experts au
sein de leurs rapports. En terme de réparation du dommage corporel, peu d'entre eux
prennent le soin de détailler précisément quels sont les conséquences du handicap dans
la vie en société au regard notamment de la définition du handicap issue de la loi n°
2005-102 du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et
la citoyenneté des personnes handicapées. Un nombre croissant d’experts fixent, sans
aucune motivation et donc arbitrairement, un nombre d’heures d’aide auquel la victime
a droit. Chiffrage que les juges, peu ouverts aux critiques, entérinent quasi
systématiquement. C'est sur le constat d'une banalisation, voire une barémisation
choquante du nombre d’heures de tierce personne allouées par des experts judiciaires
particulièrement frileux sur le nombre d’heures estimées que se fonde la critique de
cette pratique condamnable220.
Certains magistrats critiquent cet empiétement des experts sur leurs prérogatives. Afin
220 CHABRUX (N.), Le business de l’expertise judiciaire en matière de dommages corporels, Gazette du
Palais - 05/01/2016 - n° 01 GPL254h0
113
de renverser cette tendance, les magistrats saisissent de plus en plus les occasions
d’infirmer, de clarifier, ou de modérer les conclusions d’experts reconnus. Cependant,
ces derniers déplorent que cette méthode, bien qu'efficace et applicable tout autant en
matière pénale que civile, soit chronophage et ne permette pas aux magistrats, dont le
temps fait défaut, d'y recourir.
La question s'est d'ailleurs posée, afin de pallier cette faiblesse, de la création de pôles
spécialisés en matière de sinistres industriels, de bâtiment ou de droit médical laquelle
permettrait certainement aux magistrats hautement spécialisés de procéder à des
examens plus approfondis des rapports d’expertise. Cette question semble séduire les
praticiens puisque depuis le 31 août 2015 ont été mis en œuvre, dans la perspective de
moderniser le fonctionnement du tribunal de grande instance de Paris, deux pôles de
compétence spécialisés : le pôle de l’urgence civile et le pôle de la réparation du
préjudice corporel221. La création de pôles spécialisés permet de regrouper des
professionnels du droit du dommage corporel et de bénéficier de leur expertise ainsi que
d'une vélocité des procédures favorables aux victimes.
221 CHURLET-CAILLET (D.) et GOANVIC (I.), « Depuis le 31 août 2015, a été mis en œuvre le pôle de
la réparation du préjudice corporel »Gazette du Palais - 31/10/2015 - n° 304 GPL245m6
114
B ) Contenu de la mission de l'expert
L'expert doit répondre à une mission élaborée au préalable par le juge. Même s’il refuse
l’expertise pour motif légitime le juge doit évaluer le dommage corporel sous peine de
se voir reprocher un déni de justice.
Le régleur chargé de l'indemnisation doit poser une liste de questions afin d'apprécier
les demandes qui lui sont demandées224. Ainsi, les questions principalement posées
sont :
222 KULLMANN (J.), Lamy assurance obligations légales, art. 3044 2015
223 LAMBERT-FAIVRE (Y.) et PORCHY-SIMON (S.), Droit du dommage corporel : systèmes
d'indemnisation, Dalloz, 6e éd., 2009, no 40. Le professeur LAMBERT-FAIVRE estime que « la faute
médicale, diagnostique, thérapeutique ou technique relève de l'appréciation technique demandée à
l'expert et il est dans sa mission de la relever expressément ». cependant certains auteurs tendent vers
l'impossibilité d'inclure dans une mission d'expertise l'appréciation de l'existence d'une faute, compte tenu
des dispositions du Code de procédure civile (CPC, art. 232 : l'expert éclaire le juge « sur une question de
fait qui requiert les lumières d'un technicien » ; CPC, art. 238, al. 3 : « il ne doit jamais porter
d'appréciations d'ordre juridique » ; en ce sens, voir notamment, T HOUVENIN (D.), note sous Cass. 1re
civ., 7 janv. 1997. n°94-19.497, D. 1997, jur., p. 189
224 COVIAUX (A.), aspect pratique de la réparation du dommage corporel, 225-1 et suivants, Lamy
responsabilité civile 2013
115
–Détermination de la durée de l'incapacité traumatique temporaire (I.T.T.). Il s'agit de
l'interruption par la victime de ses activités professionnelles et personnelles.
–Énoncer les frais médicaux et paramédicaux imputables à l'accident, avant et après, s'il
y a lieux, consolidation.
–Description des troubles dans les conditions d'existence causés par le handicap dans
les actes essentiels de la vie quotidienne, dans l'exercice de ses loisirs, de ses activités
familiales, sociales et professionnelles.
116
une appréciation in concreto de l'étendue des préjudices de la victime. La phase
d'évaluation s'effectue à l'appui de nombreux outils dont la diversité complexifie
l'exercice de l'opération.
Ce principe fut l'objet d'un rappel jurisprudentiel récent 225. En l'espèce, alors qu’un
dommage corporel grave avait incontestablement été subi par la victime, celle-ci avait
refusé à de multiples reprises de se présenter aux rendez-vous d’expertise qui lui avaient
été proposés ; elle avait finalement envisagé de solliciter une expertise limitée aux seuls
aspects psychologiques. Cette mesure lui ayant été refusée par la Cour d’appel, la
victime sollicitait la cassation de ce chef. Le pourvoi fut rejeté au motif que les juges du
fond apprécient souverainement l'opportunité d’ordonner une mesure d’expertise et sont
donc légitimes à considérer qu’en pareille circonstance, à la fois du fait du
comportement antérieur de la victime mais également de l’inutilité d’une mesure
cantonnée aux seules séquelles psychologiques, l’expertise pouvait être refusée.
Cet aspect illustre les difficultés auxquelles sont confrontés les juges du fond. Si en
théorie, les parties ont l'obligation d'apporter les éléments nécessaires au juge pour
statuer sur sa décision, ces dernières peuvent constituer de larges obstacles à la
réalisation de sa mission de jurisdictio. Or, même si la victime elle même freine sa
propre réparation en s'abstenant de se soumettre à l'évaluation de son préjudice par un
expert désigné, privant ainsi le juge de précieux éléments nécessaires à son office, ce
dernier doit se prononcer. Il ne peut se limiter à l’allocation d’une simple provision au
motif qu’il serait impossible de chiffrer l’ensemble des postes sous peine de déni de
117
justice.
226 BERNFELD (C.) et BIBAL ( F.); Chronique de jurisprudence de droit du dommage corporel
(chronique); Gazette du Palais, 25 février 2014 n° 56, P. 26 GPL167j8
118
Section 2 : Opacité des décisions
§1 Défaut de motivation
La motivation du jugement constitue l'exposé des raisons qui ont conduit le juge à
prendre la décision qu'il va exposer dans le dispositif. L'obligation de motivation du
jugement introduite par la loi des 16-24 août 1790 est aujourd'hui contenue dans
l'article 455, alinéa 1er, du code de procédure civile.
Rempart contre l'arbitraire du juge, elle est une garantie essentielle de qualité de la
justice228. Bien que ne figurant pas dans l'article 6, paragraphe 1er, de la Convention
227 BORE ([Link] L.), la cassation en matière civile, Dalloz Action 2009/2010, n°67.158
228 GIUDICELLI-DELAGE, La motivation des décisions de justice, thèse, Poitiers, 1979. - LE BARS, Le
119
Européenne des Droits de l'Homme, le principe de motivation des jugements a acquis
une force supra-législative229 : il est aujourd'hui considéré par la Cour européenne des
droits de l'homme comme une application autonome de la notion de procès équitable 230.
En effet, l'obligation de motivation des décisions de justice découle du droit d'être
entendu par un tribunal et du droit à un tribunal impartial 231.
Ainsi, un moyen dont l'incidence peut être décisive pour la solution de l'espèce suppose
une « réponse spécifique et explicite232 » . Or, le plus souvent les solutions se montent
incomplètes (I) et illustrent un encombrement des procédures (II).
défaut de base légale, LGDJ, 1997, préf. H ÉRON. - LEGROS, Essai sur la motivation des jugements civils,
thèse, Dijon, 1987. - MOULY, La motivation des arrêts d'appel, colloque d'Aix-en-Provence des 11-12 déc.
1993, 1994, PU Aix-Marseille, p. 87.- PERDRIAU, Les incertitudes du juge, Gaz. Pal. 1995. 1. Doctr. 200 ;
Jugement, dispositif, forme, Gaz. Pal. 1995. 2. Doctr. 1169. - GJIDARA, La motivation des décisions de
justice : impératifs anciens et exigences nouvelles, LPA 26 mai 2004, p. 3 s. - ZENATI-CASTAING, La
motivation des décisions de justice et les sources du droit, D. 2007. Chron. 1553
229 GJIDARA, La motivation des décisions de justice : impératifs anciens et exigences nouvelles, LPA
26 mai 2004, p. 3 s
230 LEROY, La force du principe de motivation, in La motivation, Travaux de l'association CAPITANT
(H.), t. III, Journée de Limoges, 2000, LGDJ, p. 35
231 BORÉ, La motivation des décisions de justice et la Convention européenne des droits de l'homme,
JCP 2002. I. 104
232 CEDH 19 avr. 1994, Van der Hurk c/ Pays-Bas, AJDA 1995. 138, obs. F LAUSS. - CEDH 9 déc.
1994, Ruiz Torija c/ Espagne et Hiro Balani c/ Espagne, D. 1996. Somm. 202, obs. FRICERO ; JCP 1995.
I. 3823, no 19, obs. SUDRE ; Justices no 3, janv.-juin 1996. 235, obs. COHEN-JONATHAN et FLAUSS
120
I ) Motivation incomplète
233 CEDH 29 mai 1997, Georgiadis c/ Grèce, RGDP 1998. 239, obs. FLAUSS : en l'espèce, le tribunal
n'avait pas caractérisé la faute lourde) et ne doit pas être totalement absente (CEDH 19 févr. 1998,
Higgins c/ France, D. 1998. Somm. 369, obs. FRICERO ; RTD civ. 1998. 516, obs. M ARGUÉNAUD ;
RGDP 1998. 240, obs. Flauss
234 JEULAND, Motivation, in CADIET [dir.], Dictionnaire de la justice, 2004, PUF, p. 911
235 CEDH 19 avr. 1994, Van der Hurk c/ Pays-Bas, préc. - CEDH 21 janv. 1999, Garcia Ruiz c/ Espagne,
préc. - CEDH 29 août 2000, Jahnke et Lenoble c/ France, JCP 2000. II. 10344, note PERDRIAU. - CEDH
10 nov. 2009, Juez Albizu c/ Espagne, Procédures 2010. Comm. 9, note FRICERO
236 CEDH 1er juin 2010, Dimitru c/ Roumanie, Procédures 2010. Comm. 272, note FRICERO
121
De même, la concision des arrêts de la Cour de cassation ne permet pas une assez
grande lisibilité237, ce qui est un obstacle majeur à l'heure de la mondialisation et de la
concurrence des droits. Une motivation plus étoffée serait d'autant plus nécessaire que
les revirements de jurisprudence sont beaucoup plus nombreux actuellement et qu'elle
devrait indiquer clairement le raisonnement juridique ayant conduit à l'adoption de la
solution.
Le juge n'est pas tenu d'argumenter sur les raisons qui l'ont poussé à statuer tel qu'il l'a
fait238. La Cour de cassation n'exerce d'ailleurs aucun contrôle relatif à la méthode
utilisée par le juge du fond, laquelle relève de son pouvoir souverain.
La Cour de cassation refuse de contrôler les bases d'évaluation et les méthodes de calcul
du montant de l'indemnité allouée.
Le juge justifie suffisamment l'étendue du préjudice par la seule évaluation qu'il en fait,
sans être tenu de relever des motifs spéciaux ni entrer dans le délai de l'argumentation
des parties. Il peut se borner à affirmer qu'une indemnité d'autant d'euros représente la
réparation intégrale du dommage sans être tenu à un barème ou à une méthode de
237 TOUFFAIT (A).et TUNC (A.), Pour une motivation plus explicite des décisions de justice, notamment
de celles de la Cour de cassation, RTD civ. 1974. 487 ; WITZ(C.) , Libres propos d'un universitaire à
l'étranger, RTD civ. 1992. 737 ; DEUMIER(P.) , Création du droit et rédaction des arrêts par la Cour de
cassation, Arch. phil. droit 2007, p. 4 et s. ; ANCEL(P.) , Retour sur l'arrêt de l'Assemblée plénière du
6 octobre 2006, à la lumière du droit comparé, Mélanges VINEY,(G.) 2008, LGDJ, p. 23 et s., nos 14 et
s. ; HENRY(X.), Brèves observations sur le projet de réforme du droit des contrats… et ses commentaires,
D. 2009, chron. 28,
238 LIBCHABER, Retour sur la motivation des arrêts de la Cour de cassation et le rôle de la doctrine, RTD
civ. 2000. 679
122
calcul, ni s'expliquer sur la méthode d'évaluation239. En outre, il est sujet à un
encouragement latent à rester silencieux. En restant silencieux il limite les risques de
censure tandis que le juge exprimant ses motifs s'y expose d'avantage.
Le juge du fond statue sur la réparation qui lui paraît être la meilleure même si elle est
issue d'une pratique habituelle de la juridiction d'appel dont il dépend, à condition de ne
pas le dire. Il est libre de se prononcer sur le mode de réparation qui lui semble le plus
approprié, à savoir en rente ou en capital, bien que celui- ci ne soit pas en adéquation
avec la demande de la victime240.
239 Cass. 2e civ., 21 avril 2006, n°04-13567 : Bull. II, n°357., ([Link],) B ORÉ (J.), BORÉ (L.), Essai de
classification des qualifications non contrôlées , Pourvoi en cassation – décembre 2013 (actualité :
octobre 2014)
240 [Link]. Mixte, 6 nov.1974,n° 73-10591 : [Link], n°6;JCP G 1975;II?17975,II,1798,concl.
GESOUT, note SAVATIER.
241 Statistiques issues du dossier annuel AGIRA 2014 p. 11, « La loi du 5 juillet 1985 impose un
processus de règlement amiable au cours duquel l’assureur a obligation de faire une offre d’indemnisation
dans des délais précis. Si le responsable est inconnu ou non assuré le FGAO fera l’offre. De manière
globale, 96,3% des victimes avec AIPP acceptent l’indemnité proposée par l’assureur ou le FGAO. Cette
proportion est comprise entre 95% et 99% chez les victimes qui conservent de 1 à 5 points d’AIPP. Au-
delà elle diminue mais reste élevée. «
123
d'une compagnie d'assurance face à la juridiction compétente ou encore d'une juridiction
à une autre ?
Dans l'obscurité de ces questionnements, les lumières d'un conseil juridique sont plus
que recommandées afin d'éclairer le choix des victimes dans leurs demandes
d'indemnisation. Le Conseil National des Barreaux estime, dans le discours d'ouverture
des 8e États généraux du dommage corporel, que la participation des avocats au
processus indemnitaire est un gage de sécurité pour la victime242.
L'avocat doit être assimilé à un allié dont les précieux conseils permettent à la victime
d'avancer en connaissance de ce qu'elle peut estimer recevoir et ce qui va lui être
proposé ou plutôt opposé. Il représente la garantie d'être défendu, entendu et compris.
L'importance de son rôle n'est pas à négliger.
L'une des principales interrogations porte sur l'office du juge. Tous les contentieux
méritent-ils d’être soumis à un magistrat ? Ne faudrait-il pas envisager des solutions
amiables avant d'entamer des procédures compliquées qui perdent les parties dans les
dédales obscurs des marches à suivre et délais, engorgent d'autant plus les tribunaux, ne
font que rallonger l'échéance de l'indemnisation et nuisent à la reconstruction de la
victime.
242 ABOUDARAM (P.) barémisation des indemnisations, Discours d’ouverture de la 8e édition des États
généraux du dommage corporel Gazette du palais
124
II ) Procédure encombrée
A ) Automaticité de l'indemnisation
Le principe du libre accès au juge est lui aussi remis en question en ce qu'il serait
affaibli et perdrait de son sens243. Ce n'est pas la saisine en elle même qui est visée mais
bien la protection du droit qu'a chaque victime de bénéficier d'une décision issue d'un
juge lui accordant une attention particulière244.
243 POULET (L.), Procédure d'indemnisation amiable et droit d'accès au juge : le cas de la loi de 1985
Recueil Dalloz / D. 2004. 371 , 5 février 2004
244 MIKALEF-TOUDIC (V.), Réflexions critiques sur les systèmes spéciaux de responsabilité et
d'indemnisation, Revue générale du droit des assurances,RGDA2001-2-3 01 avril 2001 n° 2001-2, P. 268
125
Un juge qui la considère en tant que personne unique se tenant devant lui dans toute son
entière individualité et non comme une forme dans la masse des victimes d'accidents
ayant soufferts d'un dommage dont le préjudice similaire à d'autres sera envisagé de
manière semblable par référence à une règle confortable de conduite prétorienne
habituelle. Un juge qui ne serait pas influencé par les fourchettes proposées dans les
barèmes d'évaluation et de capitalisation s'offrant à lui ou par l'avis des experts.
Les outils du droit doivent permettre d'éclairer le juge et non lui fermer les yeux sur la
nécessité d''individualiser et personnaliser l'indemnisation.
La barémisation ne doit pas être une panacée mais être appréhendée tel un guide.
L'ordre des avocats est catégorique et s'émeut particulièrement de la barémisation des
indemnisations sous couvert d’harmonisation des pratiques ou de prévisibilité des
pratiques indemnitaires qu'il estime trop souvent usitée par habitude et allant à
l'encontre du principe de l'individualisation de la réparation.
126
§2 Déséquilibre des modes d'indemnisation
Dans le domaine du dommage corporel, peu d'affaires se retrouvent entre les mains d'un
juge, seul 5 % des dossiers fera l'objet d'une décision judiciaire 246. Les principales
raisons en sont la méconnaissance par les victimes de ce à quoi elles peuvent prétendre
(I) ainsi que la crainte d'engager une procédure qui pourrait se révéler être coûteuse et
longue (II).
La plupart des affaires relatives à la réparation du dommage corporel sont traitées par
transaction par les assureurs des responsables ou encore organismes indemnitaires. La
transaction est une convention comportant des concessions réciproques des parties,
ayant entre elles autorité de la chose jugée, stipulant des engagements réciproques
interdépendants247. Le pouvoir d'attraction de cette méthode réside dans la vélocité du
traitement de l'indemnisation (A), bien qu'elle n'offre qu'une indemnisation restreinte
non respectueuse des besoins de la victime (B).
127
A ) Vélocité dommageable
La prise en charge des victimes, dévolue à des organismes spécifiques dont la mission
première est l'indemnisation des dommages corporels, a contribué à une « déconnexion
entre l'auteur du dommage et le débiteur de l'indemnisation»248, une séparation entre la
question de la responsabilité et celle de la réparation. Les intérêts des organismes
indemnitaires et des victimes sont éloignés et se contredisent. L'objectif n'est pas de
réparer le préjudice de manière qualitative et efficace mais de réparer de manière
quantitative et rentable. Lorsque « quantité » et « qualité » s'opposent, le compromis est
bien souvent impossible à trouver. La victime se retrouve généralement lésée par une
estimation réduite de son préjudice réel qu'elle a beaucoup de difficultés à contester et
adapter à sa condition.
128
préjudice. Des sommes sont proposées aux victimes sans procédure juridictionnelle
particulière. La rapidité et la simplicité sont ses principaux avantages. Cependant, cette
appréhension issue du droit commun ne semble pas s'appliquer en la matière du droit
spécial de l'indemnisation du dommage corporel résultant d'accident de la circulation 249.
249 Cass.2e civ. 16 novembre 2006, JCP 2007, II, 10032, note M AYAUX (L.); D. 2007, p. 1688, obs.
TRAIN (F.-X.).
250 NEYRET (L.), L'articulation entre le droit spécial des fonds d'indemnisation et le droit commun de la
responsabilité civile, L'indemnisation du dommage corporel : une réparation à géométrie variable, Gazette
du Palais - 19/04/2008 - n° 110 - page 38
251 Article L. 3110-4 du CSP fait référence à la « transaction».
252 Article L. 1142-14, articles L. 1142-17, alinéa 5, L. 3110-4 du CSP : « l'acceptation de l'offre vaut
transaction au sens de l'article 2044 du Code civil».
129
B ) Indemnisation restreinte
La transaction est certes appréciée pour ses atouts non négligeables, mais elle apporte le
désavantage de poster la victime face à une évaluation de son préjudice diminué par
rapport à une évaluation proposée par une juridiction civile. Des forfaits sous forme de
fourchettes sont imposés aux victimes n'ayant aucune connaissance de la valeur du
préjudice subi. Bien souvent, les sommes sont nettement inférieures à celles proposées
par les juridictions. Le procès civil demande la soumission a des règles procédurales
souvent longues et coûteuses pour les victimes qui peuvent avoir à attendre plusieurs
années pour obtenir satisfaction.
51, 9 % des dossiers traitant de l'indemnisation de victimes blessées sont réglés entre un
à deux ans. 38, 8% des dossiers concernant cette catégorie de victimes sont traités en
cinq années ou plus par les juridictions. En matière de dossiers concernant des victimes
décédées 33,3% des dossiers sont traités par transaction entre un et deux ans. 31% des
dossiers de cette catégorie est traitée entre deux et trois ans par voie juridictionnelle253.
Les chiffres sont consternants. Ces écarts sont trop importants pour être ignorés et
placent les victimes dans une situation inconfortable. Le choix entre rapidité et qualité
ne devrait pas être posé à ces personnes en situation de faiblesse physique et/ou
émotionnelle. Rapidité et qualité devraient agir de paire et non être exclusives l'une de
l'autre. La justesse de l'indemnisation est l'essence intrinsèque du principe de réparation
du préjudice corporel, elle nécessite une combinaison ajustée de la qualité et la rapidité
afin d'être pleinement efficace.
253 Tableau de réparation des victimes selon la durée entre la survenance de l'accident et le règlement
issu du Dossier annuel AGIRA 2014. p11.
130
II ) Disparités d'indemnisation entre transaction et voie judiciaire
Près de 95% des affaires relatives aux dommages corporels sont transigées par les
assureurs et les victimes qui n'ont pour seul élément de réflexion que les référentiels
établis par les agences d'assurance, en ayant le plus souvent, aucun comparatif ni de
conseil juridique pouvant les orienter vers le choix d'accepter cette transaction ou au
contraire de demander plus, compte tenu de la valeur effective du préjudice. Pour
illustration de ces disparités de traitements entre ces deux modes d'indemnisations, des
recherches statistiques ont été menées par l'Association pour la Gestion des
Informations sur le Risque en Assurance (AGIRA) créée à l'origine par la Fédération
Française des Sociétés d'Assurances (FFSA) et le Groupement des Entreprises
Mutuelles d'Assurance (GEMA)254. Elle regroupe les sociétés d'assurance exerçant sur le
marché français et les organisations professionnelles intervenant dans ce secteur. Elle a
254 La FFSA ainsi que la GEMA sont désormais regroupées au sein de la Fédération Française de
l'Assurance crée le 10 décembre 2015, opérationnelle depuis le 1er juillet 2016
131
pour mission de créer et entretenir une base de données recensant les transactions et
décisions judiciaires concernant leurs assurés ayant subi un dommage suite à un
accident de la circulation. Le rapport annuel 2014 fourni par l'AGIRA 255 est un
document précieux qui permet une mise en lumière de certaines similitudes ou au
contraire des disparités en terme d'indemnisation.
L'AGIRA se fonde sur les préconisations du Conseil National d’Aide aux Victimes
(CNAV) qui exprime l’idée établie par Mme L AMBERT-FAIVRE, à savoir le Référentiel
Indicatif National Statistique et Évolutif aussi appelé RINSE. Ce référentiel se présente
tantôt sous forme de fourchettes, tantôt sous forme de moyennes. Il sera question ici de
calculs de médianes enrichis de calculs d’intervalles interquartiles. Les tableaux et les
résultats présentés sur les statistiques de l'AGIRA prennent en compte les définitions de
la nomenclature DINTILHAC, tout comme le font les juridictions. La nomenclature
DINTHILAC est la clef de voûte de la réforme attendue en droit de la responsabilité
civile. Bien qu'usitée de plus en plus fréquemment par les professionnels de
l'indemnisation, elle n'en est qu'officieuse. Proposée par le groupe de travail dirigé par
[Link] ainsi que celui dirigé par Mme L AMBERT-FAIVRE, il est très apprécié
dans les tribunaux et est majoritairement utilisé par la pratique. Il est donc intéressant de
se fonder sur ses valeurs afin de faire un comparatif.
255 La base de données AGIRA , créée conformément à l'article 26 de la Loi du 5 juillet 1985 qui
dispose que « Sous le contrôle de l’autorité publique, une publication périodique rend compte des
indemnités fixées par les jugements et les transactions », reçoivent leurs indications des assureurs et
Entreprises de mutuelles mais aussi du fonds de garantie des assurances obligatoires, compétents lorsque
le responsable du dommage est inconnu ou insolvable ou encore simplement non assuré.
132
Répartition % des victimes avec AIPP par mode de règlement et gravité
Il est constatable en l'espèce que la majorité des victimes choisit la transaction comme
mode d'indemnisation, soit un montant de 96, 7 % des victimes contre seulement 2,91%
qui opte pour la voie judiciaire au premier degré et moins de 1% vont en appel. Les
juridictions ne sont pas saisies pour des affaires impliquant des dommages dit faibles ne
dépassant pas les 15% de taux d'incapacité Physique et psychique. Cependant, les
chiffres croissent proportionnellement à la gravité du taux d'incapacité subi. En effet,
pour les préjudices supérieurs à 50% d'incapacité Physique et Psychique, 13,2 % des
victimes saisissent les tribunaux de première instance et 10,3 % d'entre elles vont
jusqu'en appel256.
Les raisons de ce phénomène tirent leurs origines de la loi du 5 juillet 1985 laquelle
impose un processus de règlement amiable au cours duquel l’assureur a l'obligation de
faire une offre d’indemnisation dans des délais précis. Cette obligation de faire une
offre amiable explique l'importance des chiffres illustrant le nombre d'affaires en
dommage corporel traitées par transaction. Le choix du mode d'indemnisation repose
sur la victime, laquelle n'est pas affiliée aux techniques d'évaluation du préjudice
133
corporel et doit prendre une décision sans conseil juridique. La tentation de l'obtention
d'un capital conséquent séduit de nombreuses victimes, lesquelles n'imaginent pas le
caractère dérisoire de l'offre qui leur est proposée par transaction.
Une analyse comparative de moyennes statistiques des offres proposées par transaction
et par les juridictions pourra illustrer ses disparités. Les quatre postes analysés ci après :
le déficit fonctionnel permanent, les souffrances endurées, le préjudice esthétique
permanent et le préjudice d’agrément représentent 59,3% des indemnités versées. Les
autres indemnités, soit 40,7% couvrent le déficit fonctionnel temporaire, le recours à
une tierce personne et les autres postes qui ne sont pas distingués par l’AGIRA.
Ce poste peut être défini, selon la Commission européenne à la suite des travaux de
TRÈVES de juin 2000, comme correspondant à « la réduction définitive du potentiel
physique, psycho-sensoriel ou intellectuel résultant de l’atteinte à l’intégrité anatomo-
physiologique médicalement constatable donc appréciable par un examen clinique
approprié complété par l’étude des examens complémentaires produits, à laquelle
s’ajoutent les phénomènes douloureux et les répercussions psychologiques,
normalement liées à l’atteinte séquellaire décrite ainsi que les conséquences
134
habituellement et objectivement liées à cette atteinte dans la vie de tous les jours »
Le déficit fonctionnel permanent est évalué, après consolidation, par un taux médico-
légal d’AIPP fixé selon une échelle de 1 à 100. Il existe deux manières d’apprécier le
déficit fonctionnel permanent : soit en prenant l’indemnité telle quelle, soit en la
divisant par le taux d’AIPP. On parle de valeur du point du déficit fonctionnel
permanent. Les travaux statistiques sont fondés sur la valeur du point de DFP. 99% des
victimes avec AIPP indemnisées en 2014 conservent un déficit fonctionnel permanent
(DFP) évalué entre 1 et 30 points d’AIPP et 0,6 % gardent un DFP évalué entre 31 et 49
points d’AIPP et pour 0,2 % des victimes, le taux dépasse à 50 points d'AIPP.
L’approche statistique permet de connaître la pratique des indemnisations de ces
victimes pour lesquelles de nombreux règlements sont effectués.
Répartition des indemnités versées aux victimes avec AIPP dont le taux d’AIPP est
compris entre 1 et 30 points (non compris les frais médicaux)257
257 Tableau par taux d'AIPP, issu du rapport annuel AGIRA p.14
135
Répartition des indemnités versées aux victimes avec AIPP par juridictions258
Il est à remarquer que pour les préjudices d'un taux d'incapacité de 1 à 5% les montants
d'indemnisation proposés par la transaction et les juridictions restent similaires, allant de
de 800 à 1 180 € pour les transactions contre 800 à 2 100 € par les juridictions, la
différence est mince. À partir de préjudice d'un taux d'intérêt supérieur à 10% les
différences se font plus nettes. Une différence de 6 000 € sépare le maximum versé par
transaction et celui versé par les juridictions. Un préjudice de plus de 30% peut valoir
jusqu'à 8 200 € par voie juridictionnelle contre seulement 2 500 € par voie
transactionnelle. Les différences de traitement se font très rapidement, les écarts sont
déjà importants.
258 Tableau valeur moyenne d'AIPP accordée au titre du DFP issus Indemnisation des dommages
corporels, recueil méthodologique commun. p.54
136
Le poste des souffrances endurées est lui aussi sujet à disparités selon les voies de
procédures choisies. Il représente 20, 8 % de l'indemnisation proposée par les
juridictions. Les assureurs et juridiction n'accordent pas la même importance à ce
préjudice passé un certain seuil de gravité. Il est remarquable que jusqu'à un certain
point les sommes allouées par les juridictions et les transactions soient assez similaires,
voire parfois un peu plus avantageuses par voie de transaction.
137
Souffrances endurées indemnisées par les juridictions260
En effet, pour des douleurs estimées de 1/7 à 4/7 les sommes restent assez similaires
mais on remarque qu'il y a un plafond chez les assurances et entreprises de mutuelles
pour les préjudices de souffrances endurées dépassant le degré de 6/7. Par ailleurs, il est
a remarquer que ce plafond limité à 40 000 € dans le rapport 2012 261 de l'AGIRA est
réduit à 35 000 € en 2015262, creusant ainsi d'autant plus l'écart avec l'indemnisation par
voie juridictionnelle, laquelle n'impose aucun plafond. Les juridictions peuvent accorder
selon le cas une somme de 70 000 € pour des souffrances endurées d'une hauteur de 7/7,
voir dépasser cette somme pour des dommages exceptionnels. Là encore les écarts sont
flagrants. Le risque pour une victime d'être lésée en ne se renseignant pas est grand.
L'évaluation des souffrances endurées reste complexe. C'est la haute subjectivité dont
elle fait preuve qui rend celle-ci si sensible. La quantification médicale de la douleur sur
une échelle de 1 à 7 peut paraître dérisoire et difficilement applicable. Comment
expliquer à une victime que sa souffrance ne dépassera pas 1 500 € ? Comment lui
expliquer que son mal-être ne vaut pas plus ?
Il est toujours délicat de chiffrer quelque chose d'aussi subjectif que la douleur, la
souffrance, la capacité d'une victime à faire le deuil de la personne qu'elle a été et
d'embrasser une vie nouvelle avec l'acceptation de son corps et de sa personne sous un
regard nouveau.
260 MORNET (B.), l'indemnisation des préjudices en cas de blessures ou de décès, décembre 2015, p.40 ;
Indemnisation des dommages corporels, recueil méthodologique commun éd. 2013. p.56 ; v.
261 Rapport Annuel AGIRA 2014, p.14
262 Rapport Annuel AGIRA 2014, p.14
138
Le préjudice esthétique est un préjudice qui gagne en notoriété. Il prend de plus en plus
d'importance dans les prétoires, les juges prennent conscience de la réalité du préjudice
que constitue ce poste. L'image a pris une place prépondérante dans la vie quotidienne,
elle se vend, se loue, se diffuse sous condition de non concurrence. Elle est un outil de
travail, un atout aussi important qu'un curriculum vitae bien rempli. Elle est aussi une
condition sine qua non pour des rencontres amoureuses et construire une vie affective et
familiale. Un visage défiguré peut handicaper réellement une personne dans sa vie
professionnelle et affective. Les pressions médiatiques peuvent provoquer un
traumatisme psychologique grave issu de la frustration de ne plus correspondre à un
standard de beauté.
Jusqu'à un préjudice d'un taux d'AIPP de 4 points sur 7, les sommes allouées tant par les
juridictions que les assurances restent similaires. Cependant les écarts deviennent
flagrants lorsque la voie transactionnelle n'offre qu'une indemnisation maximale de 15
000 € contre 70 000 € par la voie juridictionnelle.
139
Préjudice esthétique permanent indemnisé par transaction263
140
III ) Disparités géographiques
A ) Souveraineté du juge
L'indemnisation d'une victime accidentée dans une région de France n'est pas identique
à celle d'une victime d'une autre région de France. Les indemnisations varient selon les
régions. Bien que l'écart entre indemnisation par transactions et décisions judiciaires
soit connu, il faut remarquer que les disparités d'indemnisation par transaction au sein
de différents départements sont cantonnées par une mise en commun de données
statistiques entre les différents régleurs transactionnels. Ces derniers ajustent donc leurs
offres en fonction des statistiques énoncées, ce qui n'est pas le fonctionnement des
juridictions. Les écarts d'indemnisation se révèlent plus clairement lors d'une analyse
comparative des sommes attribuées par les juridictions.
Les facteurs de ces disparités sont les conséquences directes du principe fondamental
d'indépendance du juge. En effet, le juge statut en toute indépendance et interprète les
données et informations en toute souveraineté. Le juge n'est lié à aucun référentiel ou
barème existant. Il est libre d'utiliser les outils et méthodes qui lui conviennent le mieux
et certaines habitudes sont d'une ténacité à toute épreuve. Le panel d'outils offerts au
juge est impressionnant : près d'une dizaine de barèmes médicaux, un choix multiple de
141
barèmes de capitalisation ainsi qu'une nomenclature assortie d'une jurisprudence très
réactive sont d'autant d'éléments pouvant guider ou au contraire perdre le magistrat lors
de l'élaboration de sa décision.
Bien qu'officieusement ce soit la nomenclature DINTILHAC qui soit la plus utilisée dans
les prétoires, celle-ci n'en est pas pour autant une norme ; par conséquent, l'appréciation
des juges du fond demeure souveraine265.
Ainsi, des différences notables se font sentir entre différentes régions pour des
préjudices de dommages ayant des circonstances similaires. Le préjudice, à quelques
points d'A.I.P.P. de différence, peut être estimé avec un écart de centaines de milliers
d'euros d'une région à une autre.
265 BERLAUD (C.), Pouvoir souverain d’application du barème de dommages corporels de la Gazette du
Palais, Gazette du Palais - n° 17 - page 49 GPL263w1 , Cass. crim., 5 avr. 2016, n° 15-81349 ,
ECLI:FR:CCASS:2016:CR01221, FS–PB (rejet pourvoi c/ CA Besançon, 9 janv. 2015), M. Guérin, prés.
– SCP Rousseau et Tapie, av. PRIOU-ALIBERT (L.), Possibilité pour les juges du fond de se saisir
d'office d'un barème de capitalisation Dalloz actualité – 4 mai 2016
142
recensement des indemnités versées au titre du DFP aux victimes qui conservent de
50 à 100 points d'AIPP - dossiers réglés en 2015266
143
recensement des indemnités versées au titre du DFP aux victimes qui conservent de
50 à 100 points d'AIPP - dossiers réglés en 2015 (suite) 267
144
B ) Disparités régionales
Pour illustration, le cas de trois personnes âgées d'une vingtaine d'années victimes d'un
accident de la circulation ayant causé un préjudice d'environ 70% d'incapacité. Il
semblerait légitime qu'une indemnisation similaire leur soit accordée à chacune d'entre
elles en prenant compte du caractère in concreto de la décision de juge. Or, ces victimes
furent indemnisées par des juridictions de ressorts géographiques différents. Les
sommes allouées ne sont pas similaires, au contraire, un écart est à souligner d'une
région à une autre.
De même, un jeune homme du même âge que la précédente victime a subi un accident
de même nature ayant entraîné un dommage de 75 % d'AIPP. La consolidation s'opéra
au bout de cinq années. Le préjudice subi fut estimé à hauteur de 225 000 € par la
juridiction de premier degré de Dijon269.
Encore, un jeune homme de 27 ans, victime lui aussi d'un accident de la circulation
ayant provoqué un préjudice d'un taux d'AIPP de 66% qui demanda une année à sa
consolidation. La somme allouée s'élève à 326 029 € selon le tribunal de Paris270.
Un déséquilibre se fait sentir d'un simple regard sur le montant des sommes allouées à
chacune des victimes. Si l'écart est mince pour les deux premières il est flagrant avec la
troisième. De plus, les sommes sont plus élevées pour les victimes ayant une
convalescence plus courte. Or, les traumatismes sont plus nombreux pour une victime
ayant eu une convalescence de cinq années contre seulement une année. La juridiction
268 Rapport annuel AGIRA 2012 p.30
269 Rapport annuel AGIRA 2012 p.30
270 Rapport annuel AGIRA 2012 p.30
145
parisienne semble plus favorable ; peut être les conditions de vie dans la capitale
entrent-elles en compte mais cela ne suffit pas à expliquer tel écart.
146
Tableau indicatif des montants proposés à l'évaluation du déficit fonctionnel
permanent par le référentiel inter-cours d'Appel MORNET 272
DFP 0 à 10 11 à 20 21 à 30 31 à 40 41 à 50 51 à 60 61 à 70 71 à 80 81 ans
ans ans ans ans ans ans ans ans et
plus
1à5% 2100 1950 1780 1610 1440 1270 1100 950 800
6 à 10 % 2425 2250 2050 1850 1640 1420 1200 1025 850
11 à 15 % 2750 2550 2320 2090 1840 1570 1300 1100 900
16 à 20 % 3075 2850 2590 2330 2040 1720 1400 1175 950
21 à 25 % 3400 3150 2860 2570 2240 1870 1500 1250 1000
26 à 30 % 3725 3450 3130 2810 2440 2020 1600 1325 1050
31 à 35 % 4050 3750 3400 3050 2640 2170 1700 1400 1100
36 à 40 % 4375 4050 3670 3290 2840 2320 1800 1475 1150
41 à 45 % 4700 4350 3940 3530 3040 2470 1900 1550 1200
46 à 50 % 5025 4650 4210 3770 3240 2620 2000 1625 1250
51 à 55 % 5350 4950 4480 4010 3440 2770 2100 1700 1300
56 à 60 % 5675 5250 4750 4250 3640 2920 2200 1775 1350
61 à 65 % 6000 5550 5020 4490 3840 3070 2300 1850 1400
66 à 70 % 6325 5850 5290 4730 4040 3220 2400 1925 1450
71 à 75 % 6650 6150 5560 4970 4240 3370 2500 2000 1500
76 à 80 % 6975 6450 5830 5210 4440 3520 2600 2075 1550
81 à 85 % 7300 6750 6100 5450 4640 3670 2700 2150 1600
86 à 90 % 7625 7050 6370 5690 4840 3820 2800 2225 1650
91 à 95 % 7950 7350 6640 5930 5040 3970 2900 2300 1700
96 % et 8200 7650 6910 6170 5240 4120 3000 2375 1750
plus
Si cet outil est fort bienvenu dans la pratique du droit du dommage corporel, il demeure
néanmoins un référentiel, un guide. Bien que la majorité des praticiens l'utilisent à
l'heure actuelle, il ne peut lier les magistrats lesquels demeurent libres de rendre leur
décision en toute souveraineté. Si les écarts se réduisent, ils restent une réalité.
Cependant, la contribution des praticiens, notamment des magistrats, dans la publication
de ces bases de données apporte une base solide à cette harmonisation désirée de
l'indemnisation. Cette initiative est, par ailleurs, soulignée par les associations d'aides
aux victimes, les avocats ainsi que les magistrats, et est recommandée comme palliatif
aux propositions d'unification des pratiques en matière d'évaluation du préjudice.
272 MORNET (B.), Référentiel inter-cours d'appel:l'indemnisation des préjudices en cas de blessures ou
décès, décembre 2015, p.41.
147
Conclusion du premier titre
Le bilan généralement dressé est celui d'une discipline de plus en plus « émiettée», peu
cohérente : les régimes particuliers ont souvent été institués au gré d'affaires
retentissantes, sous le coup de l'émotion, sans hauteur de vue. Des lois souvent muettes,
laissent aux juridictions l’embarrât de les préciser. Ce droit spécial évoluant par suites
de tâtonnements jurisprudentiels montre des signes de faiblesses : des disparités
d'évaluations médicales et monétaires des préjudices, une indemnisation aléatoire des
victimes, ainsi qu'une opacité des motivations des décisions.
La doctrine fait le constat amer « d'un droit des catégories, qui discrimine à outrance,
distinguant là où l'on attendait l'unité, au mépris de la cohérence et au détriment de
l'intérêt des victimes273 ».
273 BRUN (P.), , op. Cit., n°800, p.403. V. aussi T UNC(A.), le droit en miette, APD,t.22, La responsabilité,
1977, p.31; LEDUC,(F.) l'oeuvre du législateur moderne : vices et vertus des régimes spéciaux, RCA, juin
2001 (hors -série), p.50
274 MIKALEF-TOUDIC (V.), Réflexions critiques sur les systèmes spéciaux de responsabilité et
d'indemnisation, RGDA, 2001, p.268 ici p.281
148
Les nombreuses tentatives propres à apporter réparation du préjudice, tout le préjudice
mais rien que le préjudice ont échouées.
Aussi, suite à cet état des lieux, la doctrine ainsi que la pratique proposent des solutions
dont l'état des voeux tend vers une amélioration des méthodes utilisées (titre II).
275 LAMBERT-FAIVRE (Y.), Dommage corporel : de l'hétérogénéité des systèmes de réparation à l'unicité
d'une méthodologie de l'indemnisation, Mélanges D ARCQ, (R.O.) Maison LARCIER, Bruxelles, 1994,
p.349 ici, p.352
149
150
TITRE II : ETAT DES VOEUX
L'état des lieux du droit du dommage corporel précédemment analysé met en évidence
des ensembles de dysfonctionnements du système tel qu'il est appliqué actuellement.
Les disparités de traitement entre les victimes relèvent de facteurs divers et nombreux,
qui, accumulés, mènent à une incompatibilité évidente avec le principe d'égalité des
victimes. La pluralité d'outils d'identification et de mesure du préjudice, le critère
géographique, le pouvoir discrétionnaire du juge, le conflit d'intérêt des régleurs et des
victimes, sont autant de facteurs contrevenant aux principes de personnalisation et
d'individualisation de l'indemnisation de la victime, ainsi qu'aux principes
d'indépendance et d'impartialité du juge et des experts qu'il nomme à l'appui de
l'argumentation de sa décision.
Ces faiblesses, loin de passer inaperçues, furent remarquées par la doctrine qui s'est
interrogée sur des solutions à proposer afin de pallier ces difficultés. Le domaine du
droit du dommage corporel demeure un sujet fécond pour les chercheurs. Le caractère
évolutif qui lui est intrinsèque sous entend une certaine urgence de régir, de manière
plus adaptée, cette matière qui alimente une actualité foisonnante de publications
doctrinales. Aussi , les solutions proposées apportent des éléments de réponse à une
optimisation de la pratique déjà existante, notamment, par amélioration des techniques
utilisées, redéfinition des postes de préjudices, revalorisation de certains outils afin de
pallier une désuétude potentielle ou encore épurage des instruments obsolètes (Chapitre
I). Une partie de la doctrine va plus loin et apporte des éléments prospectifs dans
l'espoir de débloquer des situations actuelles problématiques confrontées à leurs limites
intrinsèques. Ainsi de nouveaux outils, de nouvelles pratiques sont encouragées dans un
but de réformer la matière du dommage corporel (Chapitre II). Tous se rejoignent, bien
que les méthodes proposées divergent, sur le point de vouloir une réforme consacrant
l'autonomie d'un droit du dommage corporel.
151
152
CHAPITRE I : ADAPTATION DE
L'ESTIMATION DU PREJUDICE
La première étape du droit de la réparation est constituée par une juste détermination du
préjudice subi. Cette phase capitale au bon déroulement de l'indemnisation de la victime
est l'objet de critiques relatives aux initiatives prétoriennes de qualification des
préjudices réparables. La doctrine estime que « la première source de désordre du droit
de l'indemnisation réside dans l'absence de typologie légale des chefs de préjudices
réparables. Si l'on évince des règles du Code civil le principe de la réparation
intégrale, celui-ci ne donne aucune indication quant à la nature des préjudices dont la
victime peut demander indemnisation. La jurisprudence a fait œuvre de création
toujours renouvelée qui a conduit, surtout dans le domaine des préjudices extra
patrimoniaux, et en se limitant aux préjudices de la victime directe, à une multiplication
des chefs de préjudices réparables 276 ».
Les critiques reposent essentiellement sur l'absence de définition claire des différents
préjudices indemnisables. À cet égard, la solution proposée par les groupes de travaux
dirigés par M. DINTHILAC et Mme LAMBERT-FAIVRE à l'initiative du garde des sceaux
repose sur l'élaboration d'une nomenclature déterminant les préjudices poste par poste
(section 1). Cette initiative permet d'apporter une base solide à une harmonisation des
outils d'évaluation du préjudice (section 2).
d'indemnisation, Précis Dalloz, 8e éd., 2015, nos 1 et s.; voir aussi, LAMBERT-FAIVRE (Y.), L'éthique de la
responsabilité, RTD civ. 1998, p. 1 et s.
153
Section 1 : Détermination stabilisée du préjudice
La nomenclature dite DINTHILAC a une portée générale, elle vise la responsabilité dans
sa globalité et surpasse le seul domaine automobile. Elle se compose de 27 postes, 20
concernant la victime directe, 7 concernant la victime indirecte ou par ricochet. Parmi
les postes propres au traitement de la réparation de la victime directe, une division
s'effectue au sein des 20 postes, 10 traitent des préjudices patrimoniaux et les dix autres
des préjudices extra-patrimoniaux lesquels sont respectivement subdivisés selon leurs
caractéristiques temporaires et permanentes en corrélation à la consolidation du
préjudice. Les solutions proposées par le rapport DINTHILAC sont utilisées par la
majorité des acteurs du processus de la réparation intégrale et représentent une avancée
technique incontestable. Aussi, cet outil bénéficie t-il d'une pérennité (§1) dont
l'éventualité d'une normalisation soulève les débats (§2).
§1 Nomenclature pérenne
277 PIERRE (Ph.), La nomenclature : une dynamique ? GPL203e6, Gazette du Palais, 27 décembre 2014
n° 361, P. 11, 203e6
154
n° 2006-1640 du 21 décembre 2006 laquelle rend mécaniquement inévitable le recours
à une nomenclature ainsi que sur une circulaire de la Chancellerie du 22 février 2007.
Elle fut accueillie avec enthousiasme par l'ensemble de la pratique, tant par les
juridictions (I) que par les régleurs non juridictionnels (II).
La nomenclature fut positivement accueillie par les juridictions de l'ordre judiciaire et,
depuis peu, prolongée par l'ordre administratif, lequel amorce une réception favorable à
l'usage de cet outil. La Chancellerie a, par ailleurs, engagé une réflexion globale en vue
d'améliorer et d'unifier les conditions d'indemnisation du dommage corporel. Dans ce
cadre, Monsieur Jean-Pierre DINTILHAC a remis au garde des Sceaux, le 28 octobre
2005278, un rapport, modifié le 14 mars 2007, proposant une nomenclature des postes de
préjudices corporels ayant comme "objectif de guider les praticiens de l'indemnisation
en répertoriant les postes d'indemnisation selon des définitions qui peuvent être
communément partagées". Bien que la Cour de cassation ait rapidement adhéré à cet
outil (A), le constat d'une adhésion par le Conseil d'État reste contrasté nonobstant la
publication de la loi n° 2006-1640 du 21 décembre 2006 sur le recours subrogatoire des
tiers payeurs279 (B).
278 le rapport et ses annexes ont été publiés Bull. inf. C. cass. 1er janv. 2006, n° 633 et circularisés
auprès des chefs de cours d'appel en septembre 2006. Il peut, en outre, être consulté sur le site intranet
[Link]
279 Journal Officiel 20 Janvier 2007
155
A ) Accueil uniforme des juridictions civiles
Les juridictions civiles ont fait preuve d'un grand intérêt pour la nomenclature proposée
par le groupe de travail DINTHILAC. Elles ont effectué un travail impressionnant de
clarification des postes de préjudices et d'encadrement de leur contenu. Conformément à
la volonté de la commission DINTILHAC, la nomenclature n'a pas pour dessein
d'enfermer des situations diverses dans d'étroites limites mais au contraire d'appréhender
au mieux leur réparation en les ordonnançant de façon méthodique. Ainsi, il convient
donc de lire cette nomenclature non pas comme un catalogue mais comme une
illustration de l'esprit qui gouverne la réparation du préjudice corporel : aucune
description n'est exhaustive et aucune liste n'est limitative. À cet égard, de nouveaux
faits générateurs ainsi que de nouveaux postes de préjudices peuvent être pris en compte
par la jurisprudence dans le cadre de la réalisation de sa mission in concreto. La
nomenclature pallie un manquement évident de définition et d'encadrement des
préjudices indemnisables en offrant une stabilité à l'appui de laquelle la grande majorité
de la pratique du dommage corporel s'est attachée rapidement280.
La nomenclature contient vingt postes de préjudices assortis d'une définition donnée par
le groupe de travail DINTHILAC. Bien qu'elle précise le domaine d'application pour
chaque poste de préjudice, celle-ci demeure volontairement large afin de permettre une
adaptation casuistique par les acteurs du dommage corporel. À cet égard, les juridictions
ont fait montre d'une grande créativité dans l'entreprise de clarification des domaines
d'application de chaque poste ainsi que de leur articulation. En effet, l'articulation des
postes de préjudices est une tâche extrêmement prenante prise en charge par les juges du
fond. Cependant, c'est dans la catégorie des préjudices extra patrimoniaux qu'elle a, le
plus, démontré son énergie créatrice.
280 MORIN (J.), Répartition du contentieux et indemnisation du dommage corporel du salarié consécutif
à un accident du travail. Revue de droit du travail / Rev. Trav. 2015. 345, 26 mai 2015
156
Le poste de préjudice le plus emblématique de la nomenclature ayant fait l'objet de
nombreuses interventions jurisprudentielles est le déficit fonctionnel permanent. Selon
la définition posée par M. DINTHILAC, "ce poste de préjudice cherche à indemniser un
préjudice extra-patrimonial découlant d'une incapacité constatée médicalement qui
établit que le dommage subi a une incidence sur les fonctions du corps humain de la
victime ».
281 PORCHY-SIMON (S.), 203e8 , L’articulation des postes de préjudice GPL203e8, Gazette du Palais,
27 décembre 2014 n° 361, P. 24
282 "Ce poste de préjudice vise exclusivement à réparer le préjudice d'agrément spécifique lié à
l'impossibilité pour la victime de pratiquer régulièrement une activité spécifique sportive ou de loisirs. Ce
poste de préjudice doit être apprécié in concreto en tenant compte de tous les paramètres individuels de la
victime ".
157
283
« la privation d'une activité déterminée de loisirs ". La délimitation de l'étendue de
cette privation d'activité de loisir a fait l'objet d'interventions jurisprudentielles
mouvementées. En effet, cette privation fut tout d'abord envisagée de façon restrictive,
ne considérant que « la privation d'une activité sportive, artistique ou ludique » dont la
preuve incombe à la victime284. Cependant, une conception extensive, actionnée le plus
souvent en matière de droit social, prend en considération « les pertes de joies de
l'existence »285. Cette extension s'étendra selon une partie de la jurisprudence à la prise
en compte de « la souffrance physique ou psychique que le handicap quotidien entraîne
pour la victime286 ». L'ouverture extrêmement extensive de cette définition, ouvre un
contentieux fondé exclusivement sur une analyse casuistique des décisions des juges du
fond et constitue le socle de l'assise discrétionnaire de ces derniers.
Certains postes de préjudices tels que le préjudice sexuel ou esthétique ont de même fait
l'objet de précisions jurisprudentielles. En matière de préjudice esthétique 287, c'est la
notion de fait générateur du dommage qui fut la plus encadrée. En effet, la jurisprudence
a longtemps refusé catégoriquement d'indemniser le préjudice esthétique causé par un
accident médical suite à une opération de chirurgie esthétique laquelle étant reconnue de
confort ou de simple convenance sortant du champ d'application de la nomenclature.
283 Cass. 2e civ., 28 mai 2009, n° 08-16.829 : JurisData n° 2009-048335 ; Bull. civ. 2009, II, n° 131
284 CA Paris, 25 mars 1961 : D. 1962, jurispr. p. 136, note M. Leroy. - Rappr. Cass. crim., 1er oct. 1981 :
Argus, 27 août 1982, p. 1891. Sans qu'il s'agisse pour autant d'un sport de compétition : CA Paris, 1 re ch.
A, 4 mars 1992 : D. 1992, inf. rap. p. 127. - V. aussi exigeant que la victime individualise et prouve
l'existence d'un préjudice d'agrément, non réparé au titre de l'incapacité permanente : Cass. 2 e civ., 18 oct.
1989 : Resp. civ. et assur. 1989, comm. 406, 2e esp. - Cass. 2e civ., 26 mai 1992 : Resp. civ. et assur. 1992,
comm. 218).
285 Cass. crim., 26 mai 1992 : Bull. crim. 1992, n° 210 ; Resp. civ. et assur. 1992, comm. 301, La
jurisprudence estime que le préjudice d'agrément se distingue de celui résultant de l'atteinte à l'intégrité
physique et qu'il s'entend "non seulement de l'impossibilité de se livrer à une activité ludique ou sportive
(ou artistique) mais encore de la privation des agréments normaux de l'existence (et des loisirs) victime
paraplégique avec assistance d'une tierce personne. - Rappr. Cass. crim., 14 juin 1978 : Gaz. Pal. 1978, 2,
p. 550 pour un grand infirme. - Adde, Cass. 2e civ., 18 oct. 1989 : Resp. civ. et assur. 1989, comm. 406, 1 re
esp
286V. TGI Paris, 19e ch., 1re sect., 10 févr. 1981 : Gaz. Pal. 1981, 2, p. 309. - V. aussi Cass. 2 e civ., 23 juin
1993 : JCP G 1993, IV, 2191
287 Le pretium pulchritudinis : de la disgrâce du dommage à l’inesthétique du préjudice Gaz. Pal. 22 juin
2013 p.9 à 30
158
La jurisprudence fait également œuvre créatrice dans l'extension de la conception d'un
chef de préjudice. Le préjudice sexuel fut longtemps envisagé sous deux aspects :
l'aspect morphologique et l'aspect reproductif288. Les juges du fond ont étendu leur
interprétation à l'aspect de plaisir de ce chef de préjudice 289. Une troisième dimension a
pu ainsi être prise en considération afin de respecter le principe de réparation intégrale
du préjudice. La Cour de cassation s'est laissée convaincre par cette levée de bouclier et,
aux termes d'une évolution qui s'est étalée dans le temps, elle a fini par reconnaître
l'autonomie du préjudice sexuel dans toute une série de ses arrêts notamment, pour le
distinguer de l'IPP physiologique et du préjudice d'agrément290.
288 GROUTEL (H.), Les facettes de l'autonomie du préjudice sexuel : Resp. civ. et assur. 1993, chron. 7. -
V. aussi BOURRIÉ-QUENILLET (M.), Le préjudice sexuel : preuve, nature juridique et indemnisation : JCP
G 1996, I, 3986
289 COREIDEC, in La nomenclature des postes de préjudice de la victime directe, mars 2010, p. 46B.
DONNEZAN, Le préjudice, évolution du concept et évaluation du dommage : Mémoire Université Paris
VII, 1990-1991. - L. MELLENEC, Le préjudice sexuel, Damnum sexuale : Gaz. Pal. 1977, 2, doctr. p. 525
290 Cass. 2e civ., 21 mai 1997 : Resp. civ. et assur. 1997, comm. 288. - Cass. 3 e civ., 5 janv. 1994. - Cass.
2e civ., 6 janv. 1993. - Cass. crim., 18 nov. 1992. - Cass. crim., 14 juin 1990 : Resp. civ. et assur. 1990,
comm. 321. - Cass. crim., 3 mai 1989 : Resp. civ. et assur. 1989, comm. 299. - Cass. crim., 18 nov. 1992 :
Resp. civ. et assur. 1993, comm. 75, 2 e esp. et chron. 7, H. Groutel, Les facettes de l'autonomie du
préjudice sexuel. - Cass. 2e civ., 6 janv. 1993. - Cass. 2e civ., 5 janv. 1994 : Resp. civ. et assur. 1994,
comm. 117, obs. H. Groutel. - Cass. crim., 23 févr. 1988 : D. 1988, jurispr. p. 311, note H. Groutel. - Cass.
crim., 20 déc. 1988 : JCP G 1989, IV, 19. - Sur la preuve de l'existence et de l'importance du préjudice
sexuel : Cass. 2e civ., 12 mai 2005, n° 04-14.018 : JurisData n° 2005-028330. - Adde, sur l'autonomie :
Cass. 2e civ., 12 mai 2011, n° 10-17.148 : JurisData n° 2011-008338. - Cass. 2 e civ., 28 juin 2012, n° 11-
16.120 : JurisData n° 2012-014225 "Le préjudice sexuel dont la victime demandait réparation devait être
indemnisé distinctement du préjudice d'agrément et du déficit fonctionnel" : cassation de CA Lyon, 23
mars 2010
159
victimes, soit en raison des circonstances291 ou encore, de la nature de l'accident à
l'origine du dommage. Il s'agit ici des préjudices spécifiques liés à des événements
exceptionnels comme des attentats tels qu'il en fut le cas concernant les attentas de
292
novembre 2015 à Paris et de juillet 2016 à Nice, des catastrophes collectives
naturelles ou industrielles de type "A.Z.F. 293, ou sinistres collectifs, tels qu'une
catastrophe aérienne ou encore nautique avec le naufrage du Costa Concordia294.
160
L'ordre judiciaire a quasi automatiquement adopté la nomenclature DINTHILAC qu'il
s'est évertué à compléter, améliorer et encadrer295. Si l'attachement des juridictions
civiles, s'illustrant notamment par la publication de celle-ci à l'ensemble des
juridictions296, n'est plus à démontrer, tel n'est pas le cas pour les juridictions
administratives.
295 Cass. avis, 29 oct. 2007, n° 0070015P : JurisData n° 2007-041229 ; JCP G 2007, II, 10194, note P.
Jourdain ; Resp. civ. et assur. 2008, étude 2, par GROUTEL (H.)
296 Cass. 1er févr. 2006, n° 633 et circularisée auprès des chefs de cour d'appel, sept. 2006
297 CE, 5e et 4e ss-sect. réunies, 5 mars 2008, n° 272447 : JurisData n° 2008-073183 ; AJDA 2008, p.
941, concl. Thiellay (J.-Ph.); Gaz. Pal. 2 avr. 2008, p. 8, note B ERNFELD (C.) et BIHAL.(F.) - CE, 5e et 4e
ss-sect. réunies, 24 oct. 2008, CHR Orléans, n° 290733 : JCP A 2009, 2006, note M. SOUSSE
298 VIGNON-BARRAULT (A)., La notion de poste de préjudice : Resp. civ. et assur. 2010, dossier 5
161
La différence fondamentale entre cette classification et celle suggérée par la
nomenclature DINTILHAC réside dans l’absence de distinction entre la période
antérieure à la consolidation et celle postérieure à la consolidation. L’avis Lagier et
consorts Guignon299 rendu par la section du contentieux le 4 juin 2007 a été globalement
perçu comme marquant le refus du Conseil d’État de s’approprier la nomenclature
DINTILHAC. Le Conseil d’État était saisi de plusieurs questions relatives à l'articulation
de règles de sécurité sociale dans la loi n° 2006-1640 du 21 décembre 2006 laquelle
consacrait le principe du « poste par poste » en matière de recours subrogatoire des
tiers payeurs. Certaines de ces questions portaient sur le point de savoir si la loi était
immédiatement applicable malgré l’absence de texte réglementaire définissant les
« postes » de préjudice visés par l’article L. 376-1 et dans l’affirmative comment définir
ces postes. Des considérations de nature différente ont conduit la section à ne pas
imposer de façon prétorienne le recours à la nomenclature DINTILHAC. L’absence de
portée normative de ce document, mais aussi l'appréhension d’une complexité dans
l’établissement de la correspondance entre les postes de la nomenclature et les
prestations servies aux victimes, ainsi que la crainte qu'une correspondance fine entre
postes et prestations délivrées aux victimes puisse être défavorable ont conduit le
Conseil d’État à garder ses distances quant à l'adoption de la nomenclature D INHTILAC
au sein de la jurisprudence administrative.
299 CE, avis, 4 juin 2007, n° 303422 et n° 304214, L AGIER et GUIGNON : JurisData n° 2007-071971 ;
JCP E 2007, 1897, étude GUETTIER (Ch.) ; RTD civ. 2007, p. 577, obs. JOURDAIN (P.)
300 CE, Avis du 4 juin 2007, RTDciv. 2007, p ; 577 obs. JOURDAIN. (P.)
162
évaluation défavorable aux victimes n'étaient pas justifiées, Le Conseil d’État a
dernièrement encouragé les juridictions administratives à utiliser la nomenclature
DINTHILAC301. Si la grille LAGIER reste applicable pour les juridictions qui le
souhaitent, il semble que cette invitation se veille néanmoins insistante. Cette volonté du
Conseil d’État d'harmoniser la détermination du préjudice autour d'une même
nomenclature se fait de plus plus pressante302. Certains auteurs demeurent sereins quant
à l'unification des pratiques du droit du dommage corporel en faveur des victimes 303. À
cet égard, l'avant projet de réforme de la responsabilité civile, soumis en consultation
publique le 29 avril 2016 par la chancellerie, envisage une telle harmonisation dans son
article 1267 en précisant que les réformes en matière de dommage corporel s'appliquent
aux deux ordres de juridictions mais aussi aux transactions entre la victime et le
responsable304.
La nomenclature fut accueillie globalement de manière très positive par les juridictions.
Cet accueil à bras ouverts s'est de même propagé chez les acteurs du droit du dommage
corporel hors juridiction.
301 CE, 7 oct. 2013 Min. de la Défense c/ M. H. (n° 337851 p. 243), et CE, 16 déc. 2013, n° 346575,
163
II ) Accueil des régleurs non juridictionnels
Une étude de recherche fut axée sur la comparaison des pratiques des principaux fonds
de garanties notamment en matière d'indemnisation des préjudices, laquelle révèle une
application contrastée de la nomenclature305. Si la nomenclature DINTILHAC est reprise
sans modification aucune par le fonds de garantie automobile obligatoire (FGAO), le
fonds de garantie des Victimes des actes de Terrorisme et d'autres Infractions (FGTI)
ainsi que par l’Office national d'indemnisation des accidents médicaux (ONIAM), une
« réticence du fonds d'indemnisation des victimes de l’amiante (FIVA) » à son adoption
est observable, laquelle engendre des « différences notables entre les chefs de préjudice
indemnisables ».
305 D'HAUTEVILLE (A.), La réparation du dommage : Bilan de l’activité des Fonds d’indemnisation,
comparaison des fonds d’indemnisation, 2009 ERCP
164
l'occasion de l’adoption du référentiel d’indemnisation fondé sur la liste des postes
correspondants. Par ailleurs, la Commission nationale des accidents médicaux (CNAMed)
a recommandé en avril 2008 son usage effectif par les Commission de conciliation et
d'indemnisation (CCI) et de l’Office national d’indemnisation des accidents médicaux,
des affections iatrogènes et des infections nosocomiales. La chronologie est comparable
pour le FGTI et le FGAO. A contrario, le FIVA depuis le 21 mars 2003 persiste à proposer
un barème indicatif d’indemnisation établi à partir de postes de préjudices distincts 306.
306 Le rapport d’activité du FIVA pour l’année 2010 visant, à titre de justification, cet extrait d’un arrêt
de cour d’appel, selon lequel : « Il convient de rappeler que la nomenclature Dintilhac, seulement
indicative et élaborée dans le cadre de la réparation du préjudice corporel de droit commun, n’a aucune
vocation à être étendue dans le domaine de l’indemnisation des préjudices liés à l’exposition aux
poussières d’amiante, objet d’une réglementation spécifique et partant, dérogatoire au droit commun »
(CA Caen, 11 févr. 2011, n° 09/01678).
307 CSP art. L. 1142-1 ancien
308 Loi n° 2002-303 du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé
165
composante du Déficit Fonctionnel Permanent. Il y a donc un élément du DFP à prendre
en compte ordinairement à savoir l’atteinte permanente à l’intégrité physique ou
psychique permettant d’évaluer la perte de capacités fonctionnelles selon la loi et un
autre relégué à l’exceptionnel par le décret, les Troubles dans les Conditions
d'Existence309 ! Par conséquent, cet état de fait pose la question de savoir si ces deux
considérations sont cumulables ou non.
Les fonds de garantie et d'indemnisation semblent avoir une vision tout à fait subjective
de la nomenclature DINTHILAC laquelle est personnalisée au gré des décrets ou encore
au gré de la raison sociale de la création du fonds en question. D'autres acteurs, non
moins actifs agissent à l'appui de la nomenclature.
309 À la lecture du décret d’application de la loi K OUCHNER, il continue d’être spécifié qu’il faut prendre
en compte, à titre exceptionnel, « des troubles particulièrement graves, y compris d’ordre économique,
dans les conditions d’existence » de la victime (CSP art. D. 1142-1)
310 DEVELAY (M.), « Principes d’indemnisation des dommages par les Fonds, rapport français », in La
socialisation de la réparation, Séminaire du GRERCA, Poitiers 2013 ([Link]@[Link]). Ce
préjudice SPTS est évalué forfaitairement, à hauteur de 40 % de la somme allouée au titre du DFP, sans
pouvoir être inférieur à 1525 €
311 CORGAS-BERNARD (C.), « L’accompagnement, l’officialisation du préjudice », RLDC 2014/114,
166
B ) Accueil instantané des assureurs
La grande majorité des accidents de dommage corporel est réglée par les compagnies
d'assurances lesquelles se sont rapidement appropriées la nomenclature. En matière
d’accidents de la route, l'offre amiable proposée par les assureurs doit comprendre
« tous les éléments de préjudice indemnisable » sous réserve de sanctions attachées à
l’offre incomplète, laquelle est de cet effet, assimilable à l’absence d’offre312 .
À cet égard, l'AREDOC a élaboré une mission type d'expertise dite « mission de droit
commun 2006», laquelle se fonde sur la liste des postes retenus par le groupe de travail
DINTILHAC. Les évolutions jurisprudentielles ultérieures complètent la nomenclature,
permettant une actualisation de la mission type. Cette actualisation jurisprudentielle
permet une prise en considération des mutations des chefs de préjudices indemnisables
laquelle aboutie à la « mission d’expertise médicale 2009 » plus complète en incluant
des postes tels que le déficit fonctionnel temporaire ou le préjudice esthétique
temporaire.
L’intervention des assureurs dans le règlement des sinistres corporels ne se cantonne pas
aux assurances de responsabilité. Ainsi, les assurances individuelles d'accidents bien
que non soumises à une mise en oeuvre exhaustive de la nomenclature, s'articulent
autour de la liste DINTILHAC des postes de préjudices. De même, la Garantie des
Accidents de la Vie (GAV), contrat labellisé par la Fédération française de l’assurance
(FFA)313 ne retient qu'un nombre restreint de chefs de préjudice de la nomenclature dont
l'extension dépend du consensualisme. Par ailleurs, l'attention des adhérents se focalise
essentiellement sur l'aménagement conventionnel du taux « d’incapacité permanente ».
mutuelles d’assurance (Gema). La FFA est opérationnelle comme prévu ce 1er juillet 2016.
167
cependant pas significative d'une indemnisation intégrale de l’assuré, mais constitue une
compensation partielle encadrée par des effets de seuils, de plafonnements ainsi que de
définitions des préjudices indemnisables lesquels sont susceptibles d'ambivalences
néfastes en cas d'information lacunaire de l'assuré.
§2 Nomenclature normalisée
314 BACACHE (M.), La nomenclature : une norme ? GPL202u5Gazette du Palais, 27 décembre 2014
n° 361, P. 7 -
315 Projet de décret instaurant une nomenclature des postes de préjudices résultant d'un dommage
corporel, déposé en consultation publique le 1er décembre 2014, [Link]
soumis-a-concertation-10179/[Link]
168
I ) Normalisation de la nomenclature
Bien que ce terme soit un élément incontournable celui-ci ne fait l’objet d’aucune
définition précise et consensuelle en doctrine (A). La réponse à la question de la
normativité de la nomenclature nécessite un retour à l'esprit de la loi et ainsi de
s'interroger sur ce qui caractérise la norme (B). S'agit il de la contrainte ? Est-ce la règle
juridique qu'elle consacre et protège ? Une norme doit-elle nécessairement être
contraignante pour exister, ne peut-il exister de droit sans sacralisation réglementaire ou
législative ?
Or, il semble que le cantonnement à une vision du droit encadrée exclusivement par une
autorité publique compétente pour sanctionner toute contradiction avec la norme,
équivaudrait à vider le droit positif de tout effectivité.
169
Une première approche, dite traditionnelle de la norme juridique peut être apportée. Elle
constitue la conception primaire mais aussi la plus largement partagée en doctrine. Cette
conception assimile la norme à la contrainte, à la sanction. La doctrine majoritaire
considère encore aujourd’hui que la norme doit émaner d’une autorité habilitée à
formuler une règle de droit obligatoire317 . L'impérativité du droit du dommage corporel
constitue l'unique critère de la juridicité318 . C'est cette contrainte qu'impose une règle de
droit ainsi que la sanction corrélative à tout manquement à celle-ci qui caractérise la
norme. Or, à cet égard, cette vision traditionnelle ne permet en aucune manière de
qualifier la nomenclature de norme. Cet outil n'est pas issu d'une autorité habilitée à
consacrer des règles juridiques contraignantes. Il est issu d'une réflexion d'un groupe de
recherche mandaté par le ministère de la justice dont l'objectif était de fournir aux
professionnels du droit du dommage corporel un outil détaillé et fiable sur lequel
appuyer leur pratique. La nomenclature est donc dépourvue ab initio de force
contraignante. Par conséquent, in fine, la doctrine a estimé que la nomenclature n’a
« aucune valeur juridique » 319 , « aucune force contraignante »320 , « ne s’impose pas
en l’état »321 et « paraît donc hors du droit » 322. Ainsi, c'est donc de manière logique
que la Cour de cassation, bien qu'exerçant un contrôle des motivations des juges du fond
relatives aux définitions des préjudices indemnisables ne casse pas un arrêt au visa de la
nomenclature323 .
317 AUBRY et RAU, Droit civil français Tome 1 ; ROUBIER, Théorie générale du droit, Dalloz 1951 rééd.
2005 n° 5, p. 32 ; KELSEN, Théorie pure du droit, p. 41.
318 GÉRRY-VERNIÈRES (S.) , Les « petites sources » du droit, Thèse Paris II 2010.
319 POUMARÈDE (M.), JCP G 2007, II, 10112.
320 SAISON-DEMARS (J.), RDSS 2008, p. 890
321 CASSON (P.), JCP G 2007, I, 144.
322 ROBINEAU (M.) , « Le statut normatif de la nomenclature Dintilhac des préjudices », JCP G 2010,
p. 1147
323 Cass. crim. 10 févr. 2014, n° 12-87629
324 MARTY (G.) et RAYNAUD (P.), Introduction générale à l’étude du droit, Sirey 1972, n° 34, p.59 ; F.
Terré, Introduction générale au droit, Dalloz 2000, p. 32.
170
subordonner la juridicité à l’existence d’une sanction c’est assimiler le droit à la
force325 . Or, la force doit servir la règle de droit et non pas justifier la juridicité de la
326
règle de droit par la force . Ainsi, le cantonnement à la seule conception
traditionnelle tronque la norme d'un de ses aspects principaux. Une partie de la doctrine
s'est penchée sur une nouvelle analyse de la norme en s'attachant aux racines
étymologiques de la notion de norme. Norma 327 en sa conception latine est assimilée à
un outil de mesure, un modèle dont il convient de s'inspirer. Il s'agit de proposer un
modèle, une référence à partir de laquelle les acteurs peuvent calquer leur
comportement. Ce modèle pourra ainsi se réaliser de deux manières: soit il est régi de
manière autoritaire, par la contrainte ce qui le place dans la catégorie du droit dur,
conformément à la vision traditionnelle de la norme ; soit il est dégagé de toute
contrainte ou force, en se fondant sur des recommandations, ce qui le place dans la
catégorie de droit souple 328. Cette notion de droit souple est une notion récente,
fortement usitée en doit de common law et qui se développe de plus en plus329. La
doctrine les qualifie parfois de « quasi-sources »330, de « droit consultatif » 331
, de
« droit modeste »332 , ou de « soft law », expression que l’on peut traduire en « droit
souple, droit mou ou droit doux » 333. Ainsi, la nomenclature DINTHILAC est-elle
considérée comme un guide à l'intention des professionnels du droit du dommage
corporel, elle caractérise parfaitement cette nouvelle normativité dénuée de contrainte.
325 OPPETIT (B.) , « Le droit hors de la loi », Droits 1989, p. 47.
326 THIBIERGE (C.), « Le droit souple, réflexion sur la texture du droit », RTDciv. 2003, p. 599.
327 AMSELEK (P.): « Normes et loi » in La loi Arch. Philo du droit t. 25 Sirey 1980 p.89
328 THIBIERGE (C.), préc. ; « au cœur de la norme : le tracé et la mesure » in l’Egalité, Archive de ph.
droit t. 51 Dalloz 2008, 341.
329 Rapport annuel Conseil d'Etat 2013, Documentation française. « La contrainte n’est depuis bien
longtemps plus la seule marque de la juridicité et, à côté des sources traditionnelles du droit, …. d’autres
sources …se sont développées » qui « contribuent à orienter les comportements »
330 LASSERRE-KIESOW (V.), « L’ordre des sources ou le renouvellement des sources du droit », D. 2006,
2279
331 ZENATI (F.), « L’évolution des sources du droit dans les pays de droit civil », D. 2002 p.15
332 PERÈS (C.), « La réception du droit souple par les destinataires » in Le droit souple, Ass. CAPITANT
(H.), Journées nationales t. XIII, Boulogne sur mer, Dalloz 2009, p. 94
333 JESTAZ (Ph.), « Les sources du droit : le déplacement d’un pôle à l’autre », RTDciv. 1996 p.299 ; Le
renouvellement des sources du droit des obligations, Ass. CAPITANT (H.), Journées nationales Lille,
LGJD 1996, p.109 ; La force normative, naissance d’un concept, sous la direction de (C.) T HIBIERGE,
LGDJ Bruylant 2009 ; Le droit souple, Ass. CAPITANT (H.), préc. et notamment, DEUMIER (P.), « La
réception du droit souple par l’ordre juridique », p.141 et THIBIERGE (C.), Rapport de synthèse, p.141.
171
B ) Consécration d'une nouvelle forme de normativité
La nomenclature répond aux critères du recours au droit souple par le juge dégagés par
334 CHEVALIER (J.), « Vers un droit post-moderne ? » In Les transformations de la régulation juridique,
LGDJ 1999 p.21 ; MEKKI (M.), « Propos introductifs sur le droit souple » in Le droit Souple préc. p. 1.
335 GÉRRY-VERNIÈRES (S.) , Les « petites sources » du droit, Thèse Paris II 2010. ; SÉRIAUX (A.),
Introduction p. 212.
336 LIBCHABER (R.), [Link]. n° 253.
337 Rapport Conseil d'Etat 2013, p. 11. « Parce qu’il n’est pas contraignant, le droit souple ne peut
s’imposer que s’il suscite une dynamique en sa faveur parmi ses destinataires » .
338 BACACHE (M.), La nomenclature : une norme ?GPL202u5, Gazette du Palais, 27 décembre 2014
n° 361, P. 7
172
le Conseil d’État à savoir, « son utilité, son effectivité et sa légitimité »339 . Le recours à
la nomenclature est utile dans la mise en œuvre de la réforme du recours des tiers
payeurs et permet de garantir le principe de la réparation intégrale. L'effectivité de la
nomenclature auprès des acteurs de l’indemnisation a renforcé la légitimité de cet outil
en tant que norme. Par ailleurs, la nomenclature DINTILHAC témoigne de l’idée d’une
création progressive du droit ; elle représente l'aboutissement d’interactions
permanentes entre les différentes sources du droit 340. Le passage d’une norme douce
vers une norme dure illustre ce mouvement de circulation des normes au sein d’un ordre
juridique favorable à des perspectives de renouvellement 341.
173
à officialiser une nomenclature des postes de préjudices343, des résistances se font sentir
quant à l'officialisation d'un tel outil (B).
343 Un projet de décret visant à officialiser une nomenclature des postes de préjudices, déposé en
consultation publique le 1er décembre 2014.
344 Journal Officiel 20 Janvier 2007
174
2006-1640 du 21 décembre 2006 qui lui tendait pourtant les bras avec le principe du
recours subrogatoire "poste par poste de préjudice" lequel appelait, de manière latente,
une typologie officielle par voie réglementaire345.
Selon l'ANADAVI, le défaut majeur de ce projet de décret est constitué par une
limitation des définitions. Si ce projet affirme s'inspirer essentiellement de la
nomenclature DINTHILAC, il diffère néanmoins en quelques points. Dans la catégorie
réservée aux préjudices extra-patrimoniaux, le principal reproche cible la définition
incomplète du déficit fonctionnel permanent, lequel est envisagé globalement par le
projet de décret et ne permet pas d’appréhender les trois composantes du déficit
fonctionnel permanent actuel, excluant ainsi l'indemnisation des souffrances
permanentes et de la perte de qualité de vie. Or, cette scission tripartite demeure
essentielle à une réparation juste de la victime. Une consécration de ce préjudice en
l'état serait défavorable à la victime.
Ce projet apporte néanmoins une nouveauté favorable aux victimes par l'officialisation
de l'autonomie du poste consacré à la tierce personne temporaire lequel était jusqu'à
présent catégorisé dans les frais divers. Cependant, le projet de décret envisage la prise
en compte unique des dépenses remboursables et non la prise en compte des besoins de
la victime.
345 Cass., rapp. annuel 2007, étude, La santé dans la jurisprudence de la Cour de cassation : Doc. fr.
2008, p. 276 s. ROBINEAU (M.), Le statut normatif de la nomenclature D INTILHAC des préjudices : JCP G
2010, I, 1147
346 Ministère de la justice, Indemnisation des victimes de dommages corporels. Lancement d'une
175
Par ailleurs, il est reproché au projet de ne pas respecter son objectif d'harmonisation
des règles de recours des tiers payeurs à travers une nomenclature des chefs de
préjudice en ce qu'il ne résout pas la question de l’imputation de certaines prestations
des postes personnels. En effet, l’adjonction d’une incidence professionnelle
personnelle au sein des préjudices extra-patrimoniaux ne prévoit pas de protection
efficace de ce poste contre les recours des tiers payeurs 347.
Si l'unique avantage d'une telle consécration était une application universelle de cet outil
à tout ordre juridictionnel ainsi qu'à tous les acteurs du droit du dommage corporel,
l'accueil généralisé par l'ensemble de ceux-ci, pose la question de la pertinence de cette
consécration.
347 BERNFELD (C.), sur le projet de décret visant a instaurer une nomenclature officielle des postes de
préjudice, site de l'ANADAVI, 20 février 2015.
348 Article 1269, avant-projet de loi relatif à la réforme du droit de la responsabilité civile, soumis à
consultation publique le 29 avril 2016 par URVOAS (J.-J. )
176
B ) Obstacle de la normalisation
Ainsi que l'avaient indiqué les auteurs du rapport DINTILHAC, « l'adoption d'une
nomenclature simple, claire et précise devrait constituer un progrès, à la condition
qu'elle soit appliquée par l'ensemble des juridictions de l'ordre judiciaire comme de
l'ordre administratif, par les différents organes d'indemnisation (tiers payeurs,
assureurs, mutuelles, fonds de garantie, etc.), par les missions d'expertise médicale
amiables ou judiciaires, ainsi que par l'ensemble des différents régimes d'indemnisation
existants (droit commun, accidents du travail, accidents médicaux, accidents de la
circulation, etc.)350 ». La volonté première du groupe de travail est d'encadrer la
détermination des préjudices par la création d'une nomenclature applicable et appliquée
par tous les acteurs du droit du dommage corporel. Des auteurs voient dans la
normalisation de la nomenclature « une dimension symbolique » apportant au droit du
dommage corporel une protection contre l'insécurité juridique. Une matière aussi
sensible et fondamentale touchant directement à l'intégrité de la personne et à ce qui
constitue sa personnalité devrait bénéficier d'une fixation par voie législative ou
177
réglementaire des éléments permettant la détermination des préjudices indemnisables et
non demeurer une matière exclusivement prétorienne351. Pour ces auteurs, la
rationalisation du droit du dommage corporel ne peut être effective sans l'adoption d'un
texte qui permettra d'homologuer les avancées de la matière constituées d'une part, par
la ventilation des différents chefs de préjudice et, d'autre part, par le caractère ouvert et
évolutif de cet outil.
Par ailleurs, le projet de décret soumis à consultation précise dans son article 2 qu'il ne
fait pas obstacle à la détermination d'un chef de préjudice ne figurant pas dans son
annexe. Il rejoint donc sur ce point les mêmes traits que le rapport D INTILHAC, qui
affirmait que la nomenclature ne doit « (...) pas être appréhendée par les victimes et les
praticiens comme un carcan rigide et intangible conduisant à exclure systématiquement
tout nouveau chef de préjudice sollicité dans l'avenir par les victimes, mais plutôt
comme une liste indicative - une sorte de guide - susceptible au besoin de s'enrichir de
nouveaux postes de préjudice qui viendraient alors s'agréger sur la trame initiale352 ».
351 PORCHY-SIMON (S.) et GOUT (O.), Plaidoyer pour la défense des nomenclatures dans le droit du
dommage corporel – D. 2015. 1499
352 Rapp. du groupe de travail chargé d'élaborer une nomenclature des préjudices corporels, dirigé par
DINTILHAC (J.-P.), juill. 2005 p.5, [Link]. V. égal., Résol. Conseil de l'Europe
n° 75-7, 14 mars 1975, not. partie commentaires, principe n° 3.
353 ANADAVI, Sur le projet de décret visant à instaurer une nomenclature officielle des postes de
178
réglementaire et l'immuabilité qu'elle sous entend. Les avocats et associations des
victimes estiment que cette normalisation serait démunie d'intérêt dans le sens où la
pratique prétorienne encadre déjà de manière efficace l'indemnisation des victimes. Par
ailleurs, la Cour de cassation exerce un contrôle des motivations des juges du fond
relatives aux définitions des postes de préjudices ainsi qu'à leur domaine d'application.
En effet, elle a pu opportunément préciser ou compléter les définitions de la
nomenclature DINTILHAC354, ou encore, ajouter d'autres chefs de préjudices355.
179
Section 2 : Harmonisation des outils d'évaluation
Si pour certains auteurs une unification consacrée par la loi est le seul remède qui
convienne au mal être de la matière afin d'arriver à maturité; pour d'autres, la
normalisation ne ferait que consacrer un nouveau carcan qui emprisonnerait les
180
victimes. Tant sur le fond que sur la forme, les désaccords se multiplient entre la
pratique et le législateur.
181
§1 Unification de l'évaluation médicale
182
nomenclature des postes de préjudices, référentiels...La question de la faculté d'un
barème unique (I) rencontre des résistances à l'unification (II).
Dans un souci d'égalité, il pourrait être considéré comme souhaitable que toutes les
victimes soient évaluées sur le fondement d'un instrument unique dont la cohérence
avec les postes de préjudices réparables devrait, de plus, être garantie 356.
Une partie de la doctrine estime que les référentiels médicaux appelés par la pratique
« barèmes médicaux » devraient être unifiés, a minima en droit commun357. Bien que le
barème médical soit un instrument d'évaluation de la gravité du préjudice physique et
psychique dont l'intérêt n'est pas discuté au sein de la communauté du dommage
corporel, la difficulté tient au fait qu'il existe une pluralité de barèmes médicaux
inconciliables entre eux. Ces outils diffèrent selon les législations indemnitaires et au
sein même du régime de droit commun358. Leur disparité dans l'appréhension même du
dommage corporel est en effet bien connue. En se rattachant à une approche davantage
fonctionnelle ou situationnelle, ils accroissent l'inégalité entre victimes, puisque la
quantification d'un préjudice est aujourd'hui la base de son évaluation. À atteinte
corporelle égale, la différence dans l'appréhension de ce chiffrage modifie donc les
paramètres de l'évaluation.
En effet, les barèmes à finalité sociale se fondent sur le corps au travail et les barèmes
de droit commun sur les fonctions du corps . L'évaluation en droit commun ne peut en
356 PORCHY-SIMON (S.), GOUT (O.), Plaidoyer pour la défense des nomenclatures dans le droit du
dommage corporel – D. 2015. 1499
357 SCOLAN (V.), FIECHTER-BOULVARD (F.), PICHON (C.), HARTEMANN (Y.), MATAGRIN (D.-H.),
L’unification des autres outils de l’indemnisation, GP20111224007, Gazette du Palais, 24 décembre 2011
n° 358, P. 31 ; Table ronde : L'unification des outils médico-légaux de l'évaluation
358 PORCHY-SIMON (S.) la réparation du dommage corporel à l'épreuve de l'unification des
pratiquesGP20111224001, Gazette du Palais, 24 décembre 2011 n° 358, P. 5 -
183
aucun cas s'accommoder de la subsistance des deux principaux barèmes médicaux
officieux auxquels se réfèrent les médecins experts, qui reposent sur deux approches
différentes : le barème du concours médical publié en 1959 est inspiré du barème des
incapacités de travail et repose sur l'analyse anatomique et mécanique des séquelles en
répertoriant les lésions possibles des différents organes. Le barème de la Société de
médecine légale élaboré en 1987, envisage le corps humain sous l'angle fonctionnel, en
en mesurant le degré d'autonomie dans son environnement habituel.
Bien que le choix référentiel des experts soit libre, en pratique, le barème du concours
médical sert de référence dans 80 % des dossiers de réparation du préjudice corporel. Il
a été adopté pour l'évaluation des incapacités des victimes d'accidents médicaux,
d'affections iatrogènes et d'infections nosocomiales par l'article D. 1142-2 du Code de la
santé publique.
Cette absence d'outil de référence commun génère des disparités qui heurtent le sens de
l'équité. À cet égard, la proposition de loi LEFRAND appelait à résister à la tentation
d'élaborer un barème qui soit une combinaison des deux outils de référence actuels et à
se déterminer en faveur de l'une ou de l'autre des deux conceptions opposées. La volonté
d'une barémisation unique applicable pour tous par l'ensemble de la pratique a
longtemps été la principale préoccupation des projets de réforme. Certes, les disparités
entre victimes sont intolérables, mais elles sont la conséquence de l'office du juge lequel
s'appuie, afin de statuer, sur des outils divers dont il a la liberté de choix. Une trop
grande pluralité de barèmes est néfaste pour les victimes. Cependant, elle peut aussi être
gage d'une protection contre l'arbitraire.
184
sous la forme d'un barème est jugée trop rigide et propice à la tentation d'une
forfaitarisation de l'évaluation du préjudice qui de plus ne serait plus susceptible
d'évolution.
B ) Obstacle de l'Unification
Les méthodes employées par le législateur sont sévèrement critiquées par les
associations de victimes lesquelles redoutent une abolition du « principe de la
réparation intégrale et conduirait à un recul historique (...). Outre l'atteinte au principe
de réparation intégrale, l'adoption de cette disposition porterait atteinte au principe de
souveraineté des juges du fond » 360. En effet, divers projets de réforme ont proposés
une barémisation unique comme la panacée en matière de dommage corporel. Il est
évident que la pluralité des outils d'évaluation nuit à l'équité de la réparation du
dommage. Cependant, la volonté de répondre aux disparités de traitements des victimes
par un outil proposant une indemnisation égalitaire sans considération aucune des
principes de personnalisation et d'individualisation de l'indemnisation contrevient à
185
l'objectif de la réparation intégrale du préjudice.
Ce n'est pas l'égalité qu'il faut rechercher au travers d'une unification des pratiques mais
l'équité de la réparation. Aussi, chaque proposition de normalisation officielle d'un
barème unique applicable à tous entraîne l'offuscation des associations de victimes
lesquelles redoutent les conséquences de dérives arbitraires par les différents acteurs du
droit de la réparation du dommage corporel.
En effet, le choix d'un barème ou d'un référentiel unique, bien qu'il soit accompagné
d'une recommandation à l'égard des acteurs du droit du dommage corporel de le
considérer comme un guide d'évaluation, n'est pas à l'abri d'une application stricte des
chiffrages proposés. La question du chiffrage de l'indemnisation de la victime est un
sujet extrêmement sensible. La formule d'André MALRAUX361 selon laquelle « La vie ne
vaut rien, mais rien ne vaut la vie » met en évidence le caractère inestimable de la vie et
soulève le paradoxe même de la réparation intégrale du préjudice. Un paradoxe à partir
duquel donner un prix à la vie humaine participerait à un déclassement de l'humain en le
faisant passer du monde de l'être au monde de l'avoir.
186
Le but des projets en cours est clairement de restaurer la confiance jurisprudentielle en
la matière. L'objectif étant d'assurer la confiance de la victime dans le jugement rendu
ou la transaction réalisée en lui faisant prendre connaissance que son indemnisation est
le résultat d'application de méthodes identiques garantes d'une réparation intégrale et
individualisée.
C'est tout un effort de réflexion qui est demandé, il s'agirait non plus d'appliquer une
règle générale à des particuliers, mais bien, une fois le stade final de l'indemnisation
atteint, d'élaborer une évaluation. Ainsi, le juge, après avoir utilisé les règles juridiques
et méthodes déterminées, devra élaborer en toute indépendance le quantum du
préjudice364. Cela demandera d'autant plus de rigueur qui permettra de réaliser cette
mission sous le respect des principes de l'intégralité et de l'individualisation de la
réparation.
Une harmonisation des outils ne fournit non pas des solutions toutes faites applicables
par analogie aux différents cas d'espèces se présentant, mais bien une méthode à suivre.
Le juge devra ensuite statuer en toute indépendance.
364 BERFELD (C.), Les référentiels d'indemnisation : un outil pertinent ?, Gazette du Palais,
10 novembre 2012 n° 315, P. 22 - GP20121110011, Entretien avec Marie-Christine LAGRANGE
187
II ) Obstacles à l'harmonisation
La question d'une harmonisation des chiffrages des indemnités est souvent justifiée par
le concept d'égalité. Le concept d'égalité doit cependant être appréhendé avec prudence.
Ce principe suppose en effet de ne traiter de manière identique que ce qui est semblable,
mais n'interdit pas d'envisager de manière différente ce qui ne l'est pas.
Cela revient à s'interroger sur la question de savoir si, pour une évaluation semblable,
fondée sur l'utilisation des mêmes outils, l'indemnisation de la situation de deux
victimes atteintes par un dommage similaire, serait identique. La logique voudrait
répondre par la positive. Cependant, une telle réponse ne saurait être acceptée sans
contredire les principes de personnalisation de l'indemnisation ainsi que la liberté
d'appréciation du juge. En effet, un dommage similaire ne peut obligatoirement avoir
des conséquences identiques entre deux victimes. L'identité de situation devra être
démontrée avec force de conviction pour arriver à un résultat identique.
188
proposent la consécration d'un barème unique, les autres parlent de référentiel national.
La question étant de s'interroger sur la similarité de nature entre la technique du
référentiel et du barème. La réponse est difficile, car le terme de référentiel est utilisé de
manière différente selon les personnes qui l'emploient.
De ces barèmes, il faut distinguer un autre type d'instrument, propre à fournir également
un repère utile pour le juge. Il s'agit des référentiels statistiques, recueillant les données
chiffrées des indemnités accordées par les juridictions au titre des différents chefs de
préjudice.
189
B ) Outil à vocation évolutive
Ce terme peut ainsi être compris, à l'instar du rapport rédigé par Mme LAMBERT-FAIVRE
sous l'égide du Conseil national de l'aide aux victimes en 2003, comme une simple base
de données sur l'évaluation de chaque chef de préjudices à des fins d'information de la
victime ou des différents intervenants dans le processus d'indemnisation. Le même
terme de référentiel est parfois utilisé dans un sens bien différent. Ainsi, le livre blanc
sur le dommage corporel de la Fédération française de l'assurances, lorsqu'il mentionne
la mise en place de « référentiels » donne, à l'évidence, à ce terme un autre sens en
l'envisageant, non comme un simple instrument d'information, mais comme un outil
d'harmonisation du niveau des indemnisations.
Cette disparité de langage est fort regrettable, car ces imprécisions terminologiques
367 VINEY (G.) et JOURDAIN (P.), Les effets de la responsabilité, LGDJ, 3 e éd., 2011, no 129 ; voir aussi,
QUENILLET-BOURRIÉ (M.), L'indemnisation du préjudice corporel, un droit à la dérive ?, JCP G 1994, I,
190
semblent de nature à occulter la véritable question de la légitimité même de la démarche
d'unification envisagée. En effet, les débats actuels confrontent d'un côté l'idée d'un
référentiel national, défendue au nom de la simplification, sans qu'il soit nécessairement
mis fin au principe d'individualisation, de la réparation; et de l'autre, la crainte
manifestée que cet outil statistique n'acquière rapidement les caractères d'un barème
obligatoire, marquant ainsi la fin du principe d'individualisation et donc, celle du
principe de réparation intégrale.
La discussion éveille les passions et ravive les angoisses des acteurs du droit de la
réparation du préjudice corporel.
Or, cette volonté d'unification ne fait pas l'unanimité. En effet, une partie des praticiens
considère que le dommage corporel, source d'un préjudice subi par une personne
humaine, ne saurait faire l'objet d'un quelconque tarif ou barème. Même précédé d'un
avertissement, un référentiel induirait l'idée que l'indemnisation doit se couler dans un
moule.
Les avocats, représentants des victimes, ainsi que les associations d'aides aux victimes,
telles que l'Anadavi368 ont toujours combattu cette idée. Ils l'estiment contraire aux
principes fondamentaux qui nourrissent le droit positif actuel et affirment que le
« référentiel » ne serait pas la meilleure solution aux difficultés de chiffrage des
indemnités et aux incertitudes actuelles des décisions judiciaires ou amiables qui, sur le
long terme, reprenant une réflexion de M. PRÉVOST, mènerait à une forme de
standardisation et de taylorisation judiciaire où les victimes seraient pour ainsi dire
« désindividuées » et où la machine indemnitaire reviendrait « à faire entrer en input les
dommages, les lésions fonctionnelles, et dans l'opacité d'un traitement systématisé, de
faire ressortir en output les indemnités, sans que l'intelligence humaine ne pénètre à
l'intérieur de cette boîte noire qui se chargerait de convertir automatiquement les
dommages en indemnités ».
Ainsi, la solution de la création d'un référentiel unique serait substituée à la simple mise
à jour de bases de données chiffrées dont la veille juridique serait assurée par des
éditeurs juridiques ou sites gouvernementaux tels legifrance, comme cela est déjà le cas
actuellement. Par ailleurs, c'est ce qui a été proposé par la proposition de loi F OURCADE
368 BERNFELD (C.); BIBAL (F.), Dommage Corporel GP20121110006 Gazette du Palais,
10 novembre 2012 n° 315, P. 5
191
déposée en 2011.
Par ailleurs, si les avocats et associations des victimes s'orientent vers le choix d'une
base de données complète et constamment actualisée, ils évoquent le souhait, dans le
cas où le législateur s'orienterait vers une refonte du barème médico-légal, que cela se
fasse, dans le même esprit que celui de la commission D INTHILAC, en renforçant la
présence d'une majorité de représentants médecins, tant experts judiciaires que
médecins-conseils de victimes et d'assurances, tout en comprenant également des
magistrats, des avocats spécialisés et des représentants de tous les acteurs du dommage
corporel aussi bien assurances, organismes sociaux et associations de victimes.
192
§2 Unification de la capitalisation
193
A ) Outil adapté aux besoins futurs
L'indemnisation des préjudices futurs peut prendre la forme d'un capital ou d'une rente.
Le barème de capitalisation permet de transformer une rente en capital. Il prend en
compte d'une part, une table de mortalité et d'autre part, un taux de rendement financier.
L'opération à réaliser consiste à retrouver le capital permettant le versement de rentes à
partir du montant initial et du placement des fonds disponibles.
Le choix de la table de mortalité ne pose en général pas de difficulté étant donné qu'elle
est publiée par l'Institut National de la Statistique et des Études Économiques dit INSEE
pour le sexe féminin et masculin. Cette table couvre une période de trois années. Elle
suit le cheminement d'une génération fictive de 100 000 naissances qui subit à des âges
différents des conditions observées sur plusieurs générations réelles, pendant l'année
étudiée. En terme d'indemnisation, il est conseillé d'utiliser une table de mortalité la plus
récente possible et adaptée au sexe de la victime à laquelle vient s'ajouter le facteur du
taux de rendement, lequel soulève certaines difficultés en ce qu'il a un impact
considérable sur le montant du capital correspondant à une rente donnée.
194
l’augmentation de celle-ci dans l’avenir. En effet, indemniser par le versement d’un
capital, c’est aussi permettre à la victime de faire face à l’augmentation de cette dépense
au cours des années. En effet, la victime bénéficiant d'une rente est une personne en
situation de handicap qu'elle doit accepter et gérer tout au long de sa vie. Un tel
changement nécessite très souvent de réaménager son lieu de vie voir d'acquérir un
logement qui répondra à ses besoins. Or, de lourdes modifications en la matière
entraînent des surcoûts importants et évolutifs en fonction notamment du marché
immobilier, du marché des nouvelles technologies ainsi que de l'augmentation du coût
de la vie. La capitalisation doit prévoir ces aléas et permettre à la victime une adaptation
facilitée à sa situation de handicap. Cependant, bien que la rente ait de nombreux
avantages elle n'est pas une modalité applicable automatiquement. En effet, elle contient
des inconvénients dont notamment le fait de maintenir un lien néfaste entre la victime et
369
le responsable de son dommage à chaque versement . Le versement du capital permet
de couper ce lien. Cependant, il a le désavantage de susciter un risque de dilapidation
par la victime.
369 maintien de la victime dans les liens de la réparation sans pouvoir en faire table rase et faiblesse des
taux de revalorisation des rentes, qui aboutissent à l’inexorable amenuisement de celles-ci avec le temps ;
v. BERNFELD (C.) et COVIAUX (A.), Rentes : leur trop faible revalorisation interdit la réparation intégrale,
Gaz. Pal. 12 et 13 juill. 2006, p. 31
370 COVIAUX (A.), L’usage des barèmes de capitalisation ou l’avenir incertain des victimes, Revue Lamy
Droit Civil 2012 - nº96 du 09/2012
371 Table IFC, Invalides des chemins de fer, citée par A CHER (J.), in Les barèmes de capitalisation et leur
conception, Gaz. Pal. 1979, 1, doct., p. 229
195
B ) Outil formaté par les assureurs
Le choix du barème utilisé en terme de capitalisation est une problématique qui oppose
les acteurs du droit du dommage corporel. Le barème de capitalisation constitue l'un des
outils indispensables à l'évaluation du dommage corporel. Ainsi, magistrats, assureurs et
avocats sont-ils confrontés en permanence au problème de la capitalisation de la perte
de revenus et à celle de la tierce personne. Une capitalisation s'impose également aux
caisses de sécurité sociale ainsi qu'aux autres organismes débiteurs de pensions ou de
rentes afin de leur permettre, dans le cadre de leur recours en qualité de tiers payeurs, de
calculer le montant du capital représentatif de ces rentes ou pensions. Chacun de ces
acteurs use de barèmes qu'il estime convenir le mieux à ses fonctions. Par conséquent,
près d'une dizaine de barèmes sont applicables en la matière. Avant la publication en
2003 d'une succession de barèmes publiés à la Gazette du palais, près d'une dizaine de
barèmes étaient applicables en matière de capitalisation372. La plupart d'entre eux ont été
estimés obsolètes et ne sont plus appliqués par les acteurs du droit du dommage corporel
373
ainsi que les juridictions de droit civil . Cependant, certaines juridictions
administratives usent encore de barèmes archaïques depuis longtemps abandonnés par la
pratique.
Bien que l'heure ne soit plus à la dénonciation de l'obsolescence de barèmes utilisés par
la pratique, la problématique de l'utilisation d'un barème en adéquation avec les besoins
des victimes en matière de dommage corporel demeure d'actualité. L'essentiel de la
controverse ne réside pas dans le choix de la table de mortalité appliquée mais dans le
choix du taux d'intérêt à appliquer.
Le prix de l'euro (P€R) de rente d'un barème de capitalisation est la somme qui,
372 Barème annexé au décret du 8 août 1986, Barème « fiscal » de 1995, Barème de la fonction publique
de 1998, Barèmes de la sécurité sociale, Barème de capitalisation des assureurs de 1996, Le barème
proposé par le rapport YAHIEL, Un barème de capitalisation TD 88/90
373 GRIMALDI (J.), Réparation du dommage corporel : obsolescence des barèmes de capitalisation et
liberté du juge, GP20030617002, Gazette du Palais, 17 juin 2003 n° 168, P. 10
196
réinvestie au taux d'intérêt choisi, est nécessaire pour verser à la victime une rente
annuelle de 1 euro jusqu'à la fin de sa vie dans le cas d'une rente viagère ou pendant une
durée limitée nommée : rente temporaire. Ainsi, ce prix de l'euro de rente est calculé
dans une sorte de bulle sans inflation et sans impôt sur les intérêts, car 1 euro reste fixe.
Le capital constitutif est obtenu en multipliant le montant annuel du préjudice par le prix
de l'euro de rente. Plus le taux d'intérêt est bas, plus le capital constitutif est important.
Cependant, le montant de 1 euro n'est pas fixe en raison de l'inflation et de l'impôt sur
les intérêts374 . Or, le taux d'intérêt d'un barème de capitalisation doit tenir compte de
l'inflation, même en cas de versement de l'indemnité sous la forme d'une rente.
374 GARDENER (D.), « L'actualisation des dommages-intérêts en matière de préjudice corporel » : Les
cahiers du droit, 1987, 28(1), 39-88 ;ROMANs, (T.) FLOSS,(F.) « Four Guidelines for selecting a discount
rate » : Journal of Forensic Economics, 1992, 5 (3), p. 265-266 ; CHAN (W.), CHAN (F.), « On the
selection of the discount rate for actuarial assessment of damages in personal injury litigation » : Law
Probability and Risk, 2003, 2, p. 15-24 ; (R.) HOGG, « Multipliers : The Discount Rate » : Journal of
Personal Injury Law, 2002, 1, p. 46-48 ; Setting the discount rate in personal injury litigation, Lord
Chancellor, Ministry of Justice, National Archives, 2001, disponible sur
[Link]/civil/[Link] ; CUSHING (M.), ROSENBAUM (D.), « How much confidence do we
have in estimates of future net discount rates ? » : Journal of Forensic Economics, 2007, 20(1), p. 1-13.
375 Taux de capitalisation actualisé en fonction de la variation du taux de l'échéance constante sur dix
ans. Le premier BCIV a été publié en 2004. Dans la mesure où il est réévalué chaque année en fonction
de cette base objective et transparente, il est repris par certaines cours d'appel, affirme-t-on à la FFSA.
Les taux d'actualisation retenus ont été de 4,06 % en 2004, pour passer à 4,20 % l'année suivante,
descendre à 3,26 % en 2006 et remonter à 3,92 % aujourd'hui. Il est utilisé par la plupart des assureurs.
376 Concrètement, en France, une victime investit sans risque son indemnité au taux TEC10 par l'achat
d'une obligation émise par l'État français dite OAT TEC10 . Comme ailleurs, il existe en France, pour les
particuliers, une obligation assimilable du Trésor (OAT) à dix ans protégée contre l'inflation française,
appelée OAT indexée ou OATi, émise pour la première fois en 1998, soit deux ans après la création du
197
crédible, le taux d'intérêt d'un barème de capitalisation doit tenir compte de l'inflation,
faute de quoi le capital constitutif sera très notablement sous-évalué.
taux TEC10 . C'est ce taux corrigé par l'inflation qui devrait être utilisé pour le taux d'intérêt d'un barème
de capitalisation.
377 PHILOPOULOS (D.), Au sujet du barème de capitalisation 2011 de la Gazette du Palais
GP20120707008, Gazette du Palais, 07 juillet 2012 n° 189, P. 9
378 Reference guide on estimation of economic damages in Reference manual on scientific evidence,
Federal Judicial Center, 2011. Ce rapport rappelle, on ne peut plus clairement, la façon orthodoxe de
procéder, à savoir : « Afin de convertir une rente d'un dollar fixe en capital, on utilise un taux d'intérêt
réel. Un taux d'intérêt réel est le taux d'intérêt ordinaire moins le taux de l'inflation »
198
d'intérêt à utiliser pour la conversion d'une rente en capital379 .
Aussi, se pose la question de savoir s'il ne serait pas opportun de faire appel à des
actuaires en matière de barème de capitalisation afin de permettre aux professionnels du
droit du dommage corporel ainsi qu'aux victimes de bénéficier d'un soutien sur lequel
s'appuyer lors de ce type de calcul. Cette initiative pourrait délester d'un pouvoir
considérable les assureurs et permettre par l'usage d'un tel outil d'amoindrir l'arbitraire
des barèmes.
Il est à remarquer que le barème TEC 10 a été mis en place par les assureurs à leur
attention. Ce barème TEC 10 se fonde sur des taux à long terme correspondant à la
valeur des taux de bon du trésor. Ce taux est un taux de droit commun, un taux neutre
applicable aux rentes lato sensu, et non spécifiquement aux rentes en droit du dommage
corporel. Or, il est évident qu'une spécialisation doit être effectuée pour cette discipline.
Cette matière touchant directement à l'homme dans la gestion de sa vie personnelle suite
à un événement ayant modifié ses conditions d'existence, le plus de paramètres possible
doivent être pris en considération lors du calcul de l'indemnisation. L'absence de prise
en compte des risques d'inflation dans une époque ou les flux financiers sont réputés
instables compromet sérieusement les facultés de la victime à anticiper sereinement sa
vie future. Il semble en effet que le barème utilisé par les assureurs, lesquels demeurent
les acteurs principaux de la réparation du dommage corporel puisqu'ils traitent près de
90% des affaires à la matière, soit en total déconnexion avec les besoins des victimes et
les réalités de l'époque.
199
préjudices futurs, paramètre toujours injustement négligé380 .
380 BERNFELD (Cl.), COVIAUX (A.) , « Rentes : leur trop faible revalorisation interdit la réparation
intégrale » : Gaz. Pal. 13 juill. 2006, p. 31-32, G1226. La déclaration de non-constitutionnalité de l'art. 56
de la loi du 21 juillet 2009 (loi FOURCADE) qui avait prévu un barème de capitalisation qui s'imposerait au
juge, donne une seconde chance au législateur de se rendre compte de l'importance d'un barème de
capitalisation simplement indicatif ou facultatif, laissant au juge la liberté de tenir compte de
l'augmentation des préjudices futurs de la victime.
200
paramètres. Ce barème de 2004 fut réactualisé en 2011, 2013 puis dernièrement en
2016381. Si le premier barème fut couronné de succès, le deuxième fut accueilli de
manière plus mitigée, les praticiens lui reprochant la présence d'erreurs, l'absence de
certification officielle par un actuaire, ainsi que l'utilisation de tables de mortalité
provisoires382. Afin, de répondre à ses lacunes et conférer sa pérennité à cet outil, la
gazette du palais à publié un nouveau barème, dont la paternité revient à M. B AREIRE,
en mars 2013, actualisé en 2016
Aussi, sur ce nouveau barème de 2016, les données démographiques sont celles issues
des tables de mortalité définitives pour les années 2006-2008 obtenues auprès de
l'INSEE. La période choisie s'explique par la longueur du processus de validation des
tables. Le choix de tables, certes, plus anciennes, mais fiables fut préféré au système
précédent fondé sur des tables provisoires, trop souvent l'objet de discussions.
Le premier barème datant de 2004 fut révisé trois fois postérieurement en prenant en
compte l'évolution du taux d'intérêt légal, des recommandations des professionnels de la
disciplines mais aussi des remarques des victimes. Ce barème est très clairement inspiré
de la volonté du groupe de travail LAMBERT-FAIVRE dont l'objectif premier est de
veiller à la protection des intérêts de la victime et du respect du principe de réparation
201
intégrale du préjudice. L'utilisation d'un barème de capitalisation est une étape
importante qui demande une attention particulière. Or, la complexité de cette étape
amène souvent la pratique et les victimes à baisser leur garde lors du choix de l'outil
adéquat. En effet, l'indemnisation de la victime doit être complète, elle doit répondre à
l'ensemble des besoins de la victime. La victime d'un dommage corporel devant
bénéficier d'une rente, surtout lorsqu'elle est viagère, souffre d'un handicap et doit
majoritairement effectuer des travaux entraînant des frais souvent importants pour
organiser sa vie suite à l'événement ayant causé son dommage. L'évolution des flux
financiers, du marché de l'immobilier et des nouvelles technologies sont des éléments
instables que le juge et la victime doivent anticiper. Aussi, la solution qu'offre le barème
de la Gazette du Palais par l'utilisation d'un taux à court terme permet-il une meilleure
appréhension de ces éléments.
Les révisions successives du barème démontrent une volonté de flexibilité. Elles sont un
gage d'écoute des professionnels du droit du dommage corporel et des victimes. Il
semblerait logique que la publication d'un nouveau barème révisé remplace les barèmes
précédents et soit appliqué par tous les acteurs de la discipline. Or, la publication d'un
nouveau barème n'implique pas la caducité des autres barèmes, lesquels demeurent
utilisables par les praticiens. Le choix reste donc ouvert aux praticiens quant à
l'utilisation du barème 2004, 2011, 2013 ou 2016, la gazette du palais fournit d'ailleurs
les deux derniers outils lors de la publication du barème révisé de 2016 assortit d'une
notice explicative383.
Bien que les juridictions et les avocats favorisent l'utilisation d