Oeuvres Complètes de René Char
Oeuvres Complètes de René Char
DE LA PLÉIADE
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RENÉ CH AR
Œuvres
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G A L L IM A R D
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CE V O L U M E C O N T I E N T :
FUREUR ET MYSTÈRE
LES MATINAUX
LA PAROLE EN ARCHIPEL
LE NU PERDU
LA NUIT TALISMANIQUE
QUI BRILLAIT DANS SON CERCLE
CHANTS DE LA BALANDRANE
L ISTE DES D É D IC A C E S
POÈMES D ATÉ S
Il eti rare que l ’ ouverture d ’une œuvre qu i, de i j i j à nos jo u en t constamment : la poésie p eu t se dire dans les term es du
jo u r s , couvre la m oitié d ’ un siècle so it à ce p o in t em blém a sensible ; l ’ indication d ’ un objet eti la moindre figure d ’ un
tique : le tra va il poétique aura po u r objet de « brûler l ’ enclos » p rin cip e : « Circonscrits, l’éternel mal, l’éternel bien y
et de prendre appui sur la fu m ée, sans opposer à quelque luttent sous les figures minimes de la truite et de
lim ite terre tire un ciel paradisiaque. L ’ « enclos » eti, a lors, l’anguille » e ti-il consigné dans le prologue du « S o le il des
celui de l ’ adolescence m uselée, et le nuage annonce déjà « C ette ea u x 1 ». L e poèm e eti le lieu d ’ une intense circulation de
fum ée qu i nous p o r ta it... » : sens : la réflexion sur la poésie, l ’ hum ble expérience sensible,
la vision d ’ un désir ont des exp ressio n s correspondantes.
Cette fumée qui nous portait était sœur du bâton qui L a cohérence du te x te , l ’ absence de spéciosité et de contin
dérange la pierre et du nuage qui ouvre le ciel. Elle n’avait
gence, qui e ti un des prem iers a sp etis fo rm els du poèm e, eti
pas mépris de nous, nous prenait tels que nous étions, minces
ruisseaux nourris de désarroi et d’espérance, avec un verrou due à ce sytième interne de sim ilitude et d ’ équivalence, où ce
aux mâchoires et une montagne dans le regard1. qui e ti d it de la sensation vaut de la création, ce qu i se
d it de l ’ ordre du monde se d it également de la fo rm e du
C e p rim o rd ia l Nuage de résistance, devançant tou t
poèm e.
l ’ œuvre, e ti associé à l ’ évocation des cavernes et du dieu Il aurait p u y avoir en cette figure d ’ échange triangulaire
H ypnos, s i bien que l ’ exp ression l a - f r a n c e - d e s - c a v e r n e s * quelque chose de fig é, si, dès « A r s e n a l », l ’ œuvre n ’ avait
soulignée dans « L e s C a rn ets d ’ H ypnos » n ’apparaîtra p a s été donnée en puissance d ’ exp losion . L a contiellation p rim or
comme le ra ppel d ’ une situation hitiorique p a rticu lière, m ais diale ne se modifie p a s selon les m odes, n ’ e ti p a s soum ise a u x
comme l ’ image fondam entale de l ’ hum ain en son origine. L a variations de l ’h itio ire, n i marquée des saisons de l ’homme.
même association prim ordiale d itiera, en i j j j , le p la ca rd E lle e ti fix e en son p ro jet et cependant en p erp étu el éclatem ent
detiiné « A u x riverains de la S orgue12 3 » . C ontinuée d ’un dans sa réalisation. S i une image éta it appropriée p o u r figurer
réseau extrêm em ent dense d ’ im ages sensorielles (en nombre le dessin de l ’ œuvre ce serait celle dont u sa it N ico la s de C u se,
fin i, elles sont m ises à l ’ épreuve comme s i devait être f a i t avant P a sca l et après saint A u g u tiin , p our évoquer la d ivin ité,
l ’ essai à la f o is de leur ju tie ss e et de leur accord), la poésie en quoi ils voyaient une sphère dont le centre eût été p a rto u t et
de R ené C h ar exprim e une expérience in tim e saisie au p lu s la lim ite nulle p a rt. Im m édiatem ent placée, la v o ix ne s ’ eti
p r è s de la perception ( que le s aveux soient a llu sifs n ’ empêche p a s occupée de se poursuivre m ais de se m ettre à l ’ épreuve
p a s que se dessine dans la poésie un p o r tr a it du p o è te ). S i sous form e d ’ éclats. A u s s i la tentation eti-elle grande de
le m ot comme eti d ’ usage rare, c ’ e ti q u ’i l ne s ’ agit p a s négliger l ’ hitioire continuante de l ’ œuvre au p r o fit de ses
d ’ illu tirer un concept p a r m e image, d ’ habiller une pensée de grandes articu lations syncrétiques ; m ais les m utations, dans
vêtem ents sensibles, m ais de sa isir le poignet de l’équinoxe, l ’ usage des rythm es, ou dans les p u lsa tio n s de colère et de
de se soum ettre à la canicule des preuves, de ramener au douleur, seront p ercep tibles à qui lira d ’affilée cette œuvre.
liseron du souffle l’hémorragie indescriptible4. L ’ écri C ’ eti dans la même langue, que le poète p a rle d ’ une expérience
ture poétique fonde un réseau d ’ équivalence, où les perm utations de guerre (« F e u ille ts d ’ H ypnos » ) , des peintures de L a seaux
(« L a P a ro i et la P ra irie » ) , du souffle coupé (« L e C hien
1. Fureur et myfière, « Les Loyaux Adversaires », p. 241. de cœur » ) , de Braque, d ’ H éra clite, de R im baud. E t à tous
2. Ibid., « Feuillets d’Hypnos », fr. 124, p. 204. le s in tia n ts, im plicitem ent, de sa vision de Georges de L a
}. L a Parole en archipel, « Aux riverains de la Sorgue », p. 412.
4. Respectivement : « Calendrier » (p. 133), « Vivre avec de tels Tour.
hommes » (p. 144) dans Fureur et myfière ; « Dévalant la rocaille
aux plantes écarlates » (p. 489) dans La N uit talismanique qui brillait
dans son cercle. 1. P. 907.
XII Introduction
L e s Territoires de René Char XIII
Ceux-là honorent durablement la poésie qui lui apprennent
qu’elle peut, au repos, parler de tout, même de « Sinistres santé et consommable de l ’ activité artiClique, c ’ e fi au ssi
et Primeurs1 ». « l ’ êlaftique ondulation du beau poèm e lyrique » , pour reprendre
l ’ expression baudelairienne, que dès « A r s e n a l » i l rejette
L e sujet ne fon d e p a s la poésie ; c ’ e fi le niveau de saisie
à tout ja m a is. P lu s q u ’ une véhémente revendication de je u
de l ’ événement, la fa ço n dont i l eft p u lvérisé en m ots, q u i p eu t
nesse, s ’ exprim e une option éthique et efihétique fondam entale.
fa ir e naître, des cendres du quotidien des bribes lum ineuses.
Une p a r t majeure de la p o ésie a vécu su r le sentim ent de
L e poèm e eft un creuset où sont p o r té s à l'incandescence les
noftalgie. U n certain rom antism e définit la poésie comme une
objets d ’ étonnement et de plénitude ju s q u ’ à ce q u ’ ils révèlent
v o ix de l ’ e x il : i l la considère comme habitée de l ’ esp rit de
la lum ière dont ils étaient seulem ent soupçonnés d ’ être p o r
néant ; la rêverie q u ’ elle insinue en la pensée des le fleur s eft celle
teurs. L eu r rayonnement les consume : telle eft l ’ hiftoire
d ’ un inaccessible « là-bas ». Q uelque évocation des d eu x suffit
du poèm e. M a is leur clarté m étam orphose durablem ent nos
à soutenir une p la in te : <r Com m e ils m éprisent le monde
, ténèbres : te l eft le bonheur du le fleur.
créé et notre terre » , d it P lo tin p a rla n t Contre les gnoStiques
à la fa ço n dont on aurait p u p a rler ju s q u ’ à R ené C h a r
« IL V A F A L L O IR C H A N G E R M A R È G L E D ’ E X IST E N C E . » « contre la poésie » , « ils prétendent q u ’ i l a été f a i t p our eu x
une terre nouvelle dans laquelle ils s ’ en iron t, en sortant
I l y a dans les p rem iers recueils de R ené C h a r l ’ exp ression d ’ ic i, e t que c ’ eft là la Raison du monde. E t p ourtan t, que
d ’ une colère qui ne quittera p a s le p oète, l ’ anim era socialem ent, p e u t-il y avoir p our eu x dans le modèle d ’ un monde p our
en 19 4 0 , tout comme en fév rier 19 6 6 , p o u r dénoncer la deftruc- lequ el ils n ’ ont que haine 1 ? » L e s homm es qu i n ’ ont su aim er
tion du p la tea u d ’ A lb io n ; i l eft un des rares hom m es qui le monde ne peuvent en concevoir un m eilleur, et la poésie qui
sachent dire n o n , et p ro tefier contre l ’ asservissem ent, ou la émane du sentim ent de n ’ être p a s au monde e fl sans territoire.
bêtise de la notion de pouvoir. L e s cris d ’ indignation poétique Q u e le sentim ent de fa u te ,, ou de chute, p la cé à l ’ origine de
qu i ponctuent « M ou lin prem ier » : l ’ e x il, entraîne ou non révolte contre ce qui ne p eu t figurer
La poésie eSt pourrie d’épileurs de chenilles, de rétameurs Que trouble répression ou fastueux espoir*,
d’échos, de laitiers caressants, de minaudiers fourbus, de
visages qui trafiquent du sacré, d’afteurs de fétides méta i l ôte toute valeur à la création, et la p riv e de toute p o ssib ilité
phores, etc. de m étam orphose. L e souvenir des d e u x im aginaires f a i t un
< Il serait sain d’incinérer sans retard ces artistes*.
homme déçu.
se réentendent tou t au long de l ’ œuvre, a u ssi ju fie s et a u ssi C e qu i f u t , en grande p a rtie , le souci de la poésie du
m otivés : X I X e siècle, où figurent sous form e de méandres des résur
gences du courant gnoflique, n ’ a p a s été balayé p a r la révolu
Les Stratèges sont la plaie de ce monde et sa mauvaise
tion su rréa lifle, même s i reprenant en charge la transform ation
haleine [...]. Ce sont les médecins de l’agonie, les charançons
de la naissance et de la mort*. notifiée p a r R im baud, le p a ra d is efi donné à conquérir et non
comme perdu. Cependant l ’ idée même d ’ une surréalité, où
L a colère de R ené C h ar ne présuppose aucun regret, ni
les oppositions cesseraient « d ’ être perçues contradictoirem ent » ,
ne repose sur aucune amertume. R epoussant une form e com plai-
et dont l ’ image poétique sera it l ’ annonce, annihilant dans sa
quand l ’ espérance eft suscitée p a r l ’ écoute nouvelle du chant S i tout au long de l ’ ouvrage, ju s q u ’ a u x derniers recueils, le
du grillon entendu ja d is dans le parc des N évon s1, et reve p a ssé et l ’ adolescence sont rappelés, ils ne le sontja m a is comme
nant avec ses d eu x notes, l ’ une vive et l ’ autre assourdie : choses m ourantes, m ais comme p a rties intégrantes du p résen t ;
Il faisait nuit. Nous nous étions serrés sous le grand chêne le p a ssé n ’ eft p a s une entité dont progressivem ent nous nous
de larmes^. Le grillon chanta. Comment savait-il, solitaire, que détacherions, m ais quelque chose que nous fa iso n s naître, a la
la terre n allait pas mourir, que nous, les enfants sans clarté, façon de L a za re ramené de l ’ oubli, à chaque inftant, sous les
allions bientôt parler1 ?
form es les p lu s diverses, pou r nous armer dans l ’ affrontem ent
P résenter le poète comme étant l’exclu et le com blé8 c ’ eft du quotidien :
tou t à la f o is p réciser le mouvement in itia l de colère e t d ’ effort
Marthe que ces vieux murs ne peuvent pas s’approprier,
qu i a lla it donner naissance à l ’ œuvre, e t qualifier, p a r le fontaine où se mire ma monarchie solitaire, comment pour
moyen des contradictoires coordonnés, l ’ essence de la p oésie, rais-je jamais vous oublier puisque je n’ai pas à me souvenir
fa ite de densité et de projection. L a p hra se p a r laquelle Baude de vous : vous êtes le présent qui s’accumule1.
la ire, un des p a rticip a n ts de la « conversation souveraine »
L e p a ssé ne p o u rrit p a s dans la conscience du poète : quand
q u ’ entretiennent les p oètes, commence Mon cœur mis à nu :
un monde m eurt, i l m eurt sans laisser de charnier8.
« D e la vaporisation et de la centralisation du M oi. T ou t
eft la 1 » , caractériserait autant la poétique que le souvenir ★
de l ’ enfance réinterrogêe, comme si tu revivais tes fugues
dans la vapeur du matin à la rencontre de la révolte
T our que du sentim ent de noflalgie i l p u isse être f a i t un fe u ,
tant chérie, elle qui sut, mieux que toute tendresse,
i l fa u t que se contre-oppo se un sens absolu du présen t, que la
te secourir et t’élever5. L o in d ’ avoir été perdue et de n ’ être
plénitude so it non une espérance, m ais la form e p o ssible du
p lu s que regrettée, l ’ enfance eft évoquée p o u r que so it répétée sa
vécu. Une conviction souveraine perm ettra au poète de dire :
leçon de dépassem ent. L e p a ssé revient parce q u ’ i l ne s ’ eft
ja m a is aboli, m ais eft sans cesse p résen t, interrogeable, Je parle, homme sans faute originelle sur une terre présente8.
im itable. O n n ’ en fin it ja m a is de déclarer son nom qui
tourne comme roue de m oulin : D e cette p rise de conscience, pour autant q u ’ un mouvement
lent, inachevable, a u x nécessaires et im prévisibles retours,
J’avais dix ans. La Sorgue m’enchâssait. Le soleil chantait p u isse être daté, i l sem blerait que le passage de René C har
les heures sur le sage cadran des eaux. L ’insouciance et la
dans le surréalism e a it été le moment. I l arrive dans le surréa
douleur avaient scellé le coq de fer sur le toit des maisons
et se supportaient ensemble. Mais quelle roue dans le cœur lism e armé poétiquem ent ; le groupe n ’ eft p a s pou r lu i un lieu
de 1 enfant aux aguets tournait plus fort, tournait plus vite de form ation , m ais de dépouillem ent. Une révolte q u ’ i l a vécue
que celle du moulin dans son incendie blanc6 ? solitairem ent eft partagée, et i l lu i trouve des a ssises hiftoriques
C e qui f u t une m aison s ’ eft d éfa it p o u r se reconftruire en et culturelles. Bien qu ’ i l p a sse des années dans les marges du
m e œuvre. groupe, i l ne partage n i une pratique littéraire (on ne p eu t
ja m a is, en ce qui concerne ses poèm es, p a rler d ’ écriture auto
1. Les Matinaux, « Jouvence des Névons », p. }02. m atique), n i une inconditionnelle fid élité à l ’ irrationnel. C e n eft
2. Fureur et myfière, « Hommage et famine », p. 148.
3. Ibid., « L’Eclairage du pénitencier », p. 145.
p 6 Baudelaire, Œuvres complètes, Bibl. de la Pléiade, t. I, 1975, 1. Fureur et myfière, « Marthe », p. 260.
2. Ibid., « Suzerain », p. 261.
5. L e N u perdu, « Rémanence », p. 437. 3. Recherche-de la base et du sommet,‘ <f Imptessipns .anciennes »,
6. L a Parole en archipel, « Déclarer son nom », p. 401.
p- 743.
XVIII Introduction L e s Territoires de René Char XIX
p a s pour cela q u 'il néglige de p rêter au rêve attention, sans p o rter p a r le courant des m ots ne servirait de rien. À cet
pour autant le considérer comme étant à soi seul sa valeur : enfant, dont la vie su it le cours des choses, i l fa u t subfiituer
Au regard de la nuit vivante, le rêve n’eSt parfois qu’un l ’ enfant d ’ une n u it d ’ Idumée. L a phrase fondam entale p a r
lichen speâral1. quoi s ’ effectue la p rise de conscience du rêve à l ’intérieur de
lui-m êm e e fi un m ot d ’ ordre :
L e rêve retient l ’ être dans un monde de regrets, ou comble
fallacieusem ent ses désirs in sa tisfa its, lu i rend grise l ’ existence. Il va falloir changer ma règle d’existence1.
P rêter au rêve une confiante attention, lu i accorder tout le p r es
L e rêve d it l ’ urgence et la p o ssib ilité d ’ une seconde nais
tige, c ’ e fi s ’ im m obiliser et se refuser les chances de m utation.
sance ; si le nom de l ’ enfant disparu e fi celui de L o u is P a u l,
M a is la nuit suivante p eu t être autre chose. « Abondance
ce que Sarane A lexa n d ria n 1 2 interprète pour son compte
viendra » comprend la relation commentée d ’un long rêve q u ’ on
comme évoquant le compagnonnage de L o u is A ragon et de
p eu t tenir p our un récit de form ation. N o n seulement le titre
P a u l L lu a rd , celui du rêveur n ’ e fi p a s donné. M a is i l ne p eu t
même évoque sous form e détournée L ’ Odyssée, m ais ce qui e fi
être que celui de René, dont le rêve illu firera it la signification.
d it en ces Eaux-mères* c ’ efi, à la façon dont se développe un
L e commentaire p la cé en exergue : « A. quoi j e me defiine »
récit initiatiqu e, une confrontation avec la m ort en vue d ’ une
d it bien que le cara Itère im p éra tif du rêve a été perçu dès l ’ éveil
renaissance. L e s figures com plém entaires de l ’ eau et du fe u ,
et a im posé de le noter ; i l efi cependant asse% ambigu pour
du fleuve et des forges ( telles q u ’ on les retrouve dans « F r é
la isser à la defiination envisagée une m u ltip licité de sens.
quence3 » ) fo n t songer bien sûr au monde souterrain de V én u s
C ertes, on ne p eu t exclure la vocation littéraire et le refus de
et de V u lca in , où dans les éclats se trem pent des arm es pour
réduire la poésie à une rhétorique de l ’ image ; m ais on p eu t
aim er. C ette vision rêvée revivifie un souvenir d ’ enfance narré
songer au ssi à un incessant mouvement de m ort et de renaissance
dans « L e D evoir » :
qui dessinera les grandes lignes de la vie et partagera les recueils
L ’enfant que, la nuit venue, l’hiver descendait avec pré poétiques. L e s grands rêves in itiatiqu es, qui dans L ’Odysée ou
caution de la charrette de la lune, une fois à l’intérieur de la L ’Énéide narrent le passage d ’un éta t à l ’ autre, d ’une vie
maison balsamique, plongeait d’un seul trait ses yeux dans
protégée à un risque accepté, de la nofialgie des ea u x prim or
le foyer de fonte rouge4*.
diales, au danger du fe u qui réduit en cendres ce q u ’ i l f a it
L e fo y er e fi déjà une image du fe u central. D a n s le rêve, b riller, affirm ent la nécessité d ’ éprouver sans cesse une m ort
vont figurer un alambic [...] accroché à un clou de sym bolique.
la plinthe, et, dans un p la ca rd sans battant, une forge D ’autres tex te s dans Le Marteau sans maître in sifien t
et un étang6. P a s un seul des élém ents de ce rêve qui ne sur la nécessité de changer de vie : « M oulin prem ier » se clôt
p u isse se relier à la tota lité de l ’ œuvre, qui ne p a rticip e à p a r un poèm e in titu lé « Commune présence » :
sa confiitution m iniature et anticipée. I l e fi enjoint au rêveur
de donner, a u x d ieux de l ’ eau et du fe u , un f ils : car l ’ enfant Tu es pressé d’écrire
Comme si tu étais en retard sur la vie
selon la chair ( nul signe n ’ e fi exclu de ce qui efi, en d ’ autres S’il en eSt ainsi fais cortège à tes sources
con textes, appelé le roman fa m ilia lJ g ît m ort au fo n d d ’ un Hâte-toi
cercueil inondé. Reprendre l ’ ancien je u des vers, et se la isser Hâte-toi de transmettre
Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance
1. L a Parole en archipel, « Sur une nuit sans ornement », p. 393. Effeétivement tu es en retard sur la vie
2. L e Marteau sans maître, p. 50 et suiv.
3. Fureur et myftère, p. 131.
4. Ibid., p. 143. 1. Ibid., p. 52. .
j. L e Marteau sans maître, « Eaux-mères », p. 51.
2. L e Surréalisme et le Rêve, Paris, Gallimard, Connaissance de
l’inconscient, 1974, p. 415-
XX Introduction L e s Territoires de René Char XXI
gnie » , puisque te l eft le sens prem ier de converser. À l ’ inverse, poète eft en ce sens le p lu s exp osé : l ’ exercice poétique eft
même dans la « Page d ’ ascendants pour l ’ an 19 6 4 » , le nom côtoiem ent de la m ort.
de Parm énide n ’apparaît p a s. S e ra it-il p our autant illicite de N e te plains pas de vivre plus près de la mort que les
rapprocher la notion de rencontre de l ’ expression de la révéla mortels1.
tion, il eft p a r quoi s ’ ouvre le poème ? B ien q u 'elle ne so it
C e que connaît le poète, c ’ eft Tém erveillem ent du don et la
p a s sujet à raisonnement, l ’ évidence de l ’ être n ’ eft p a s aveu
solitude, l ’évidence du sens et le flétrissem ent de la page
glante : être, penser et dire sont le même selon le fragm ent 6.
inaccom plie, la révélation de l ’être et le retour à la nuit. C ’ eft
C e qui e ft perçu dans la lum ière de l ’ être devient signe: le
à l ’ affrontem ent de la m ort que nombre de poèm es sont consacrés,
poèm e se confirm é fréquem m ent sur la form e de diptyque
non p our la nier, n i se la isser, avec toujours quelque com plai
( dans « S eu ls demeurent » : « M édaillon » , « É lém en ts » ;
sance, terroriser p a r elle ; m ais tout au contraire pou r la
dans « L e s L o y a u x A d versa ires » : « Redonne^-leur » ;
dans Les Matinaux : « L e M asque funèbre » où l ’ articulation naturaliser :
des d eux p a rtie s eft au ssi fortem en t marquée que dans les Tout ce qui eSt doué de vie sur terre sait reconnaître la
sonnets du X V I e siècle). L ’ ex ifia n t n ’ a cependant p a s les mort*.
privilèges de l ’ être ; la poésie seule lu i donne l ’ être. L a rencontre
E lle aura d ’ autant m oins de p o id s que la vie aura été p lu s
sera l ’ expression dominante de cette sorte d ’ épiphanie quand se
ju fiem en t accom plie ; se donnant p o u r hardi, modeste et
m anifefte la vraie vie, et q u ’ elle se rend visible avec l ’évidence
mortel le poète attend de l ’ œuvre conçue avec hardiesse et
d ’ un colosse irrécusable. 'L e fin i ne p eu t composer avec
menée avec m odeflie dans l ’ usage des m ots et le regard sur les
l ’infin i et la réflexion sur l ’ infin i ne p eu t être tenue que p our
choses, qu ’ elle rende insignifiant son caraftère m ortel, à la
pernicieuse à qui eft soucieux non de l ’au-delà m ais de l ’ ici-
fa çon dont le narrateur de À la recherche du temps perdu
même. L a rêverie sur les étoiles, et la profondeur des espaces
cesse, p a r un exercice sem blable à celui de la littérature, de se
silencieux eft toujours disqualifiée, quand au contraire la terre
sentir « médiocre, contingent, m ortel » . I l s ’agit d ’ un courage
im m édiate, lourde, aqueuse eft valorisée. D e la même façon la
prem ier et non d ’ une conquête de l ’ âge : Mort, tu nous
notion de contingence se trouve élim inée : p u isq u ’i l y a, p a r la
étends sans nous diminuer, e ft-il écrit dans le dernier fr a g
poésie, une vision p o ssib le de l ’ être, l ’ existence n ’ eft p lu s fr u it
m ent de « M oulin prem ier » :
du hasard. C e qui constitue un scandale philosophique, le f a i t
que cet exista n t n ’a it aucun des privilèges de l ’ être, sans p our Droite somnambule que nos mères voraces, conquises en
autant connaître le bonheur du néant, p erd toute im portance
leur grossesse, avaient léchée, me voici devant toi moins
inquiet que la paille3.
devant la révélation poétique. L a révélation de la plénitude de
l ’être n ’ eft p a s exclue de ce monde ; l ’ expérience de la vraie vie C e qui f a it jo u er, en reprise modifiée, le fragm ent 23
ne se f a i t au p r ix d ’ aucun renoncement : c ’ e ft tou t au contraire d ’ H éraclite : « Une f o is nés, ils veulent vivre p u is subir la
l ’ im m édiat, le quotidien, ce qui eft considéré comme p etitesse, m ort, ou, p lu tô t, trouver le repos. E t ils laissent des enfants
qui se trouve brûler d ’une lum ière inaccoutumée. qu i partageront le même deftin*. »
L a situation de l ’ homme dans l ’ espace et dans le tem ps eft
tenue p o u r la marque de sa contingence et du caraftère appa 1. L es Matinaux, « Rougeur des Matinaux », xix, p. 333.
2. Chants de la Balandrane, « Place I », p. 335.
remment dérisoire de toute existence. C ’ eft principalem ent le 3. l x x , p. 79. . . .
rappel à l ’ ordre du tem ps que l ’homme supporte le m oins, 4. Trad. Yves BattiStini : Trois contemporains, Héraclite, Parmé
nide, Empédocle, traduâion nouvelle et intégrale avec notices,
au p o in t que l ’ ombre portée p a r la m ort sur la vie suffit à la Paris, Gallimard, 1955. Repris dans la colle&ion Idées, sous le
rendre insignifiante à ses p rop res y e u x , à la m iner. O r le titre Trois présocratiques, 1968, p. 33.
XXIV Introduêtion L e s Territoires de René Char xxv
À . la poésie de la nofialgie qu i d isa it la m ort, s ’ oppose différence e ft amené à irradier e t à rayonner. L ’ absence s ’ a ssi
une poésie de la présence qui prend p o sition contre sa hantise m ile au fo y er : l ’ objet n ’ eft p a s effacé, i l eft transm uté. Q u an d
sans la méconnaître. L a révolution q u ’ opère la poésie de l ’accep i l eft de tradition de penser que si la littérature p eu t nous p a rler
tation, c ’eft de substituer à la fascin a tion ftérile de l ’absence, du monde, ce n ’ eft que sous la form e de cendres, que s i le m ot
l ’acquiescement, f û t - i l difficile, à ce qui eft. L a poésie eft le p eu t bien évoquer l ’ objet, c ’ eft en tant que chose morte ( M a l
moteur de ce changement : larm é pense ne nous rendre p a r le m ot fleur que l ’ absente de
tout bouquet), tou t au contraire p our R ené C h a r la poésie,
On naît avec les hommes, on meurt inconsolé parmi les
dieux1. révélation et expression, ne p eu t être que plénière :
La raison ne soupçonne pas que ce qu’elle nomme, à la
N o n seulem ent la poésie nous p erm et d ’affirm er la présence légère, absence, occupe le fourneau dans l’unité1.
p a rm i nous de ceu x qui ont accointance avec l ’être, m ais, trans
E lle ne confiitue p a s une lim ite de la pensée, e t pour elle un
fo rm a n t notre existence en la m ettant en accord avec l ’ inter
scandale, m ais un élément d ’ un syfième sans cesse contrarié
minable cycle des renaissances e t des m utations, elle f a i t p a r
et rééquilibré. A in s i en v a -t-il de la m ort sise au cœur de
le biais de l ’ œuvre quelque chose de sem blable à ce qui f u t ja d is
l ’ e x ifla n t :
illu stré p a r le passage de l ’aventure terrestre à l ’ aventure
cêleSte, O rion devenant constellation. Nous ne sommes tués que par la vie. La mort eSt l’hôte.
Elle délivre la maison de son enclos et la pousse à l’orée du
Ce qui me console, lorsque je serai mort, c’eSt que je bois*.
serai là — disloqué, hideux — pour me voir poème*.
U n poèm e ne saurait se réduire à une p la in te : i l eft aêtion
I l y a transsubstantation de l ’ exiStant en une œuvre, qui est. et conquête, conversion à l ’ évidence du réel, et expansion
L ’absence a été un constant m o tif poétique perm ettant, p a r continue :
analogie, d ’ évoquer la douleur d ’ une séparation fondam entale. Faire un poème, c’eSt prendre possession d’un au-delà
L e poète en retourne le m otif, au lieu même où elle avait le p lu s nuptial qui se trouve bien dans cette vie, très rattaché à elle,
de preStige : la p la in te amoureuse. « L e t ter a am orosa » célèbre, et cependant à proximité des urnes de la mort3.
en l ’ absence de l ’ être aim é, la Continuelle. E t dans « C la ire », D è s lo rs que ce monde eft reconnu non comme un sim ulacre,
l ’amour eSt ce q u i a une capacité d’absence3. L e f a i t que quelque image fa lla cieu se et déchue d ’ un p a ra d is mém orisé,
l ’image so it p lu s fréquem m ent aêtion que com paraison eSt lié m ais comme étant souverain, le « séjour de l ’ homme » eft,
au même m o tif : l ’ illustration d ’ un élém ent donné po u r prem ier selon le fragm ent 13 3 d ’ H êra clite, « séjour du divin ». L e
p a r quelque objet évoqué pour certaines qualités communes, et monde poétique de R ené C h a r eft peup lé de divinités qui sont
non pour son être prop re, entraîne une relation perçue comme hommes ayant le sentim ent de l ’ être et en ayant eu la révélation.
« présence-absence » ; le seu l usage du comme donne au
second élém ent m oins de réalité q u ’ait prem ier, le rejetant hors
« l ’a s y m é t r ie est jo u v en ce . »
du monde des choses évoquées dans celui des im ages. Sans
méconnaître le rôle central de la notion d ’ absence dans la pensée D a n s une belle étude sur l ’ univers im aginaire de R ené C har,
et l ’im aginaire, le poète ne lu i p rête p a s le pouvoir d ’ entraîner Jean-Pierre R ichard a f a i t valoir le rôle prédom inant des
le réel dans un néant, m ais f a i t d ’ elle ce qui p a r son irréduêtible images de la concentration et de la déflagration, de l ’unité et
ï. La Parole en archipel, « La bibliothèque e$t en feu », p. 378. 1. Fureur et mystère, « L ’Absent », p. 140.
2. Ibid., « Les Compagnons dans le jardin », p. 383. 2. L e N u perdu, « Contre une maison sèche », p. 483.
3. Trois coups sous les arbres, p. 883. 3. L a Parole en archipel, « Nous avons », p. 409.
XXVI Introduction L e s Territoires de René Char XXVII
du partage : « Toute création vraie, d ’ ailleu rs, n ’ est-elle p a s ments apparemm ent fo r tu its , comme la publication d ’ une série
volcanique, ne procède-t-elle p a s d ’ une fureur obscurém ent liée de « m inuscules » p a r P ierre-A n d ré Benoit après 19 j 1 , ou la
à un mystère l » L ’ image de l ’ essaim se changeant en un réunion en volumes successifs des poésies de 19 4 / à 19 7 9 ,
continuel bourdonnement s ’ associe à celle du tournesol, de la R ené C h ar cherche à tirer de l ’ occasion offerte tout le p a r ti
marguerite, du p ollen , disparaissant et renaissant en un même p o ssib le pou r fa ir e jo u e r les œuvres les unes auprès des autres,
mouvement tourbillonnant et coruscant : « L a conscience p our que chacune so it vue dans la solitude de sa page, et que
authentique se condamnera donc à sans cesse m ourir, pou r sans soient cependant perceptibles leurs rapports m utuels :
cesse revivre \ » A ffirm a tion critique que ju B ifie toute le Bure Salut, chasseur au carnier plat !
de tex te : À toi, lefteur, d’établir les rapports.
A vec un aStre de misère Merci, chasseur au carnier plat.
Le sang à sécher eSt trop lent. À toi, rêveur, d’aplanir les rapports1.
Massif de mes deuils, tu gouvernes :
Je n’ai jamais rêvé de toi12. C e s Brophe s de « M oulin prem ier » valent pour tout rapport
à l ’ œuvre ; en feu ille ta n t le volume, au cours d ’ une de ces leBures
S u r cette Brophe s ’achève le poèm e : Sept parcelles de
qui fo n t aller et revenir, non au rythme d ’une rêverie, m ais
Luberon ; les moments d ’ un tem ps de jeun esse sont rappelés
selon les exigences d ’ un sens qui se cherche, on voit s ’ assem bler
en des Brophe s ju xta p o sées, chacune ayant son m ité syntaxique,
les te x te s en quelque image de conBellation, à la fo is dispersés,
et chacune étant conBruite de façon à rejeter dans le dernier vers
d isjo in ts et associés en figures. C e souci de la « suite » , pour
le m ot qui la gouverne. L ’épars eB contrôlé p a r le nombre ( celui
cette fo is user de certaine métaphore m usicale, ne se marque
de la pléiade de remémoration et celui du m ètre), p a r la répé
p a s seulem ent p a r de longs poèm es, te l celui qui d it la révolution
tition ( celle de la form e identique de sept quatrains, et celle du
d ’Orion resurgi parmi nous2 dans Aromates chasseurs,
je u des allitérations et des assonances). A in s i le poèm e e B -il
m ais au ssi p a r la « reprise » d ’ œuvres en un ordre nouveau
donné comme le lieu où se rassem ble ce qui tend à se disperser,
comme dans le rassem blem ent in titu lé « Commune présence3 »,
et d ’ où, à l ’ inverse, p a raissen t ja illir , à la fa ço n d ’ étincelles,
selon le titre du dernier poèm e de « M oulin prem ier ». L ’ ordre
éclairer, s ’abolir, des brindilles de mémoire. A la fo is autonome
des poèm es n ’y eB p a s chronologique, m ais associatif. L e s
et solidaire, chaque Brophe p a ra it s ’ éteindre au p o in t qui
titres des neuf p a rties marquent les grandes articulations de
l ’ achève p our que quelque explosion nouvelle p u isse survenir et
l ’ œuvre :
p orter p lu s loin la lum ière.
L ’attention de René C h ar à la notion d ’ ensemble et de Cette fumée qui nous portait
rassem blem ent eB extrêm e ; elle se marque non seulem ent p a r Battre tout bas
Haine du peu d’amour
la conBruBion de la Brophe et du poèm e, m ais au ssi p a r le
Lettera amorosa
souci de com position des recueils. S i Baudelaire a affirm é q u ’ un L ’amitié se succède
volume de poésies eB un livre conBruit, j e ne vois guère que Les frères de mémoire
H ugo, à propos de La Légende des siècles, p our avoir a u ssi L ’écarlate
Vallée close
conBamment interrogé les p o ssib ilité s d ’association, le pouvoir Ces deux qui sont à l’œuvre.
de com patibilité des tex te s séparés. Q u ’ i l s ’ agisse d ’ événe
Une sorte d ’autoportrait m oral e t poétique e fî dessiné p a r so it p a r enveloppement ( « L e M a rtin et 1 » ) , so it, à diélance
le f a i t de souligner, en enfa isa n t des titres, certaines exp ression s, textu elle, dans un effet de reprise : Deux rosiers sauvages
où jo u en t les données essentielles d ’ une vie : le lieu dynamique de pleins d’une douce et inflexible volonté*, réapparaissent
l ’ origine (on lira « C ette fum ée qu i nous p o r ta it... » dans à l ’ intérieur de l ’interrogation du poète.
« L e s L o y a u x A d v ersa ires 1 » ) , le risque, l ’ am our, l ’ am itié, Qu’as-tu à te balancer sans fin, rosier, par longue pluie,
la responsabilité, le tim bre des couleurs (la qualification de avec ta double rose* ?
violet associe les cendres1 dans Le Marteau sans maître a u x
Une théorie poétique veut que la redite ( celle de la récurrence
figues, les fruits indispensables à mes songes de mort*,
phonétique) so it une form e d ’ annulation, que la répétition
au château en amont d’un bourg dévasté par le typhus*;
d ’ une identité en entraîne la deBruBion. I l en va tout autre
pour, dans « L e Poèm e pulvérisé » , mener ju s q u ’ à la demeure
ment ic i ; choisirait-on les poèm es où sur une gamme de notes
de l ’ homme v io l e t 5,), le lieu, la dualité, car la lu tte des
lim itées se jo u e une série de variations comme dans « L e
. contraires n ’ eB p a s seulement form ulée, sous sa form e héra-
B aiser » :
clitèenne, m ais sous celle, p lu s fondam entale, des doubles
équivoques. L e jugem ent que René C har porte sur le poèm e Massive lenteur, lenteur martelée ;
« Génie » de R im baud, où il s’eSt décrit comme dans nul Humaine lenteur, lenteur débattue;
Déserte lenteur, reviens sur tes feux;
autre poème*, p o u rra it se transposer à un de ces p ropres Sublime lenteur, monte de l’amour :
poèm es « L e M o rtel Partenaire’’ » : un com bat sans fin m et La chouette eSt de retour*.
a u x p rises, ju s q u 'à leur m utuelle et fra tern elle deBruBion en
que l ’ on verrait, tout au contraire, la répétition u tilisée comme
une flam m e nouvelle, le sensible et l ’intelligible. L a parole
form e d ’ insiBance litanique p o u r fa ir e entendre, sur fo n d de
dite dans « L a SieB e blanche » :
persiB ance, un dernier vers qu i reprend en charge, p a r le biais
Je vous aime mystères jumeaux8, d ’une évocation de la damo M achoto5, l ’ espérance explosive
prendrait, détachée du contexte d ’ où elle tire un sens autre, de l ’ enfance : le dernier vers renouant avec le titre , le poèm e
valeur em blém atique, si on se souvient de la dissym étrie fon d a tourne sur lui-m êm e sans p o u r autant revenir à son p o in t de
mentale des ju m ea u x. On en trouverait l ’ expression sous la départ. L a répétition n ’ e B p a s celle de l ’ identique.
form e même de titre (« Sosie » ) , dans le je u des qualifications S i l ’ image et l ’ objet ont égale im portance et même privilège
doubles et disjointes ('diamant et sanglier, ingénieux et ils se gardent à diBance, et m aintiennent leur différence :
secourable, te l e fî le frère brutal de « L ’ A b s e n t 8 » ) , L ’asymétrie eSt jouvence*.
dans le système des répétitions en fin de poèm e de la p hra se in i
Q u a n d R ené C h ar u tilise l ’ alexandrin de façon continue
tia le, dans la conBruBion même du bloc de prose où d eu x Brophes
(« C ou rs des argiles1 » ) , ou le g lisse dans des te x te s en prose
se répondent so it dans leur succession (« F ro n t de la rose10 » ) ,
(« A llégeance 8 » ) ce n ’ eB p a s pou r en fa ir e le lieu d ’un conflit
1. Fureur et myflère, p. 241.
2. « La Manne de Lola Abba », p. 25.
3. « Le Climat de chasse ou l’Accomplissement de la poésie », 1. Fureur et myflère, p. 276.
p. 28. 2. La Parole en archipel, « Le Bois de l’Epte », p. 371.
4. « Devant soi », p. 57. 3. Ibid., « L ’Une et l’Autre », p. 391.
5. Fureur et myflère, « Suzerain », p. 261. 4. L e N u perdu, p. 468.
6. Recherche de la base et du sommet, « Arthur Rimbaud », p. 733. 5. La nuit talismanique qui brillait dans son cercle, « Chacun
7. L a Faroie en archipel,y . 363. appelle », p. 499.
8. Les Matinaux, « Le Carreau », p. 310. 6. L e N u perdu, « Bienvenue », p. 438.
9. Fureur et myfière, p. 140. 7. Ibid., p. 437.
10. L a Parole en archipel, p. 364. 8. Fureur et myflère, p. 278.
XXX Introduction L e s Territoires de René Char XXXI
réductible p a r un syBème d ’ équilibre sémantique interne, p a r un A v a n t d ’ être in scrit en titre, le thème de « L a Fontaine
je u d ’aigus et de nasales ou de labiales et de gutturales allitérées. narrative » est annoncé dans « Partage fo rm el » ( X L I V 1) ,
E t relie d eu x élém ents d iB a nts qui n ’ ont p our se conjoindre et l ’ expression eB reprise dans « L a bibliothèque eB en fe u * »,
que le lit du vers, et qui sont sa isis dans un mouvement de où le poète revient également sur la notion de Poème pulvérisé*
m utation ; le vers se déséquilibre en un vers nouveau. T ou t u tilisée en 19 4 7 . L ’aftion de la justice eSt éteinte qui avait
comme les verbes u tilisés sont fréquem m ent de re-commencement, servi de titre a u x poèm es de 19 9 6 -19 9 8 donne essor à une
le et eB un nœud de relation. T e et jo u e le rôle que précise nouvelle phrase en 19 7 6 à propos de R im baud :
l ’ em ploi en titre du m ot D yne1, exprim an t non p a s seulement
L ’aétion de la justice eSt éteinte là où brûle, où se tient la
la puissance m ais l ’ in sta n t du passage à l ’ aCte. C ’ eB-à-dire
poésie, où s’est réchauffé quelques soirs le poète*.
le moment où ce qui vient d ’ être proposé s ’ a bolit en un sens
nouveau : P a r cette u tilisation de sortes de « citations courantes » un
poèm e se trouve renvoyé à une autre œuvre qui jo u e comme
Enfin, si tu détruis, que ce soit avec des outils nuptiaux*.
référent de la prem ière : l ’ une appuie l ’ autre, lu i apporte en
M êm e l ’ alexandrin traditionnellem ent Bable devient un o u til soutien son propre accom plissem ent. D e s liens s ’ établissent
de destruction du vers en fa veu r du poèm e. sans cesse d ’ un lieu du texte à l ’ autre. S i bien que cette œuvre
L ’ œuvre se tisse de rappels, se conBitue en réseaux, d ’ autant en fragm ents donne une exceptionnelle im pression de cohérence
p lu s évidents q u ’ elle se développe en écho d ’ elle-m êm e, tant organique. D e nom breux f ils la tissen t : les suites ne sont p a s
p a r les trente-trois morceaux, qui l ’ établissent comme ce tem porelles, et les poèm es de 19 9 9 , p a r exem ple, n'occupent
qui, en cas de dispersion, se regrouperait nécessairem ent, que p a s un même recueil, m ais ponêtuent plu sieu rs ouvrages. I l y a
p a r le s titres des recueils qui sont repris dans d ’autres volum es donc là de la p a r t du poète un effort de disjonêtion, et p a r la
ou y sont ex p licités : La Base et le Sommet eB commenté voie des reprises, de m ise en relation. René C har f a it un
dans « L e R em part de brin d illes 8 » ; Aromates chasseurs usage fréqu en t de nom s géographiques ; peu nom breux et
glisse dans « Joue et dors * » ; « R etour am ont » n ’ eB p a s récurrents, ils évoquent l ’ A lsa ce de la guerre, p lu s tard revi
seulement défini dans son « bandeau1 6 » , m ais au ssi dans l ’ étude
5
4
3
2 sitée, le poème « L e s Parages d ’ A lsa ce » renouant avec la
sur R im baud : En voulant remonter aux sources et se « Fièvre de la P etite-P ierre d ’ A lsa c e » ; ou surtout le V a u
régénérer, on ne fait qu’aggraver l’ankylose, que pré cluse : Le Thor eB un village de so leil au nom de dieu du N o rd ,
cipiter la chute et punir absurdement son sang", comme T bougon, ou M aussane, qui p eu t aussi être l ’ anagramme de
dans le recueil du même titre (« A iguevive » , « L ’ O ueB Saum anes (p u isq u ’ i l s ’ agit des seigneurs de Maussane,
derrière soi perdu 7 » ) ; déjà dans « L e Poèm e p u lvérisé », que fu ren t les Sade) . C es noms désignent des lie u x suffisam ment
en 19 4 6 , le poète affirm ait : étro its pour garder, auprès du leêteur qui ne connaît p a s le
V a uclu se, une valeur magique, et fa ir e , pour qui le connaît,
Le bonheur eSt modifié. En aval sont les sources8.
de la géographie locale une géographie mythique. S i le paysage
fu t indispensable à la naissance du poèm e, le poèm e ne lu i eB
1. L e N u perdu, p. 458.
2. Les Matinaux, « Rougeur des Matinaux », x x v ii, p. 335.
3. L a Parole en archipel, p. 360. 1. Ibid., p. 166 : « Le poète tourmente à l’aide d’injaugeables
4. Les Matinaux, p. 321. secrets la forme et la voix de ses fontaines. »
5. Recherche dé la base et du sommet, p. 656. 2. « Alors sous les arbres reparle la fontaine. » (La Parole en
6. Ibid., p. 732. archipel, p. 370.)
7. L e N u perdu, p. 433 et 439. 3. La Parole en archipel, p. 378.
8. Fureur et myflore, « Pulvérin », p. 256. 4. Recherche de la base et du sommet, p. 728.
xxxn Introduction L e s Territoires de René Char XXXIII
i •
ja m a is réductible. L e titre, en général, nejo u e p a s un rôle d ’ indi Mon salut consiste à périr,
La Mort de la Mort me délivre :
cation de sens ou de précision d ’ événement ( sa u f « L o u is C u rel
Objet de mes plus doux ébats,
de la Sorgue » dans « S eu ls demeurent1 » ; la localisation Paris, Mort qui rends ma Vie immortelle,
musée Rodin, p our « L a L isiè r e du trouble 12 » ou le sous- le te cherche avec tant de zèle
titre dans « L ’ É tern ité à Lourm arin34» indiquent p a rfo is une Que ie meurs de ne mourir pas.
direction de leCture). L e titre ne se donne p a s p our une clé L u e , avec en l ’ esp rit la poétique de R ené C h ar, la pa ra
marginale à l ’ œuvre, demeurant e x ilé du poèm e p a r le tradi phrase de saint P a u l dans Les Œuvres poétiques et saintes
tionnel blanc typographique, et entretenant avec lu i des relations (L y o n , 1 6 j 3 ) changerait totalem ent de sens, et entrerait dans
quasim ent d ’ ordre : le titre e fî un m ot du poèm e en relation le champ du fragm ent y i d ’ H éraclite : « V iv re de m ort et
d ’ échange avec lu i ; i l redouble le poèm e en un effet dispropor m ourir de vie » .
tionné de m iroir : le blanc a une valeur identique à celle de la C ertain s m o tifs, comme celui de la sym étrie des représen
\ conjonction. tations, Les nuages sont dans les rivières, les torrents
D e cette cohérence organique ne p ourra it p a s rendre compte parcourent le ciel, relient le poèm e de R ené C h ar, « L ’ A llé
une leCture seulem ent sensible a u x corrélations et a u x récurrences. gresse 1 » , à celui de S a in t-A m a n t, le « M oyse sauvé » (6 e p a r
L e tex te se conBitue fréquem m ent de trois p a rties : le titre, tie) : dans le fleuve qui eB un étang
un corps de te x te disant au p lu s p r ès une perception, une
Le Firmament s’y voit, l’Astre du Jour y roule;
ém otion, p u is une séquence fin ale qui habituellem ent entraîne
Il s’admire, il éclate en ce Miroir- qui coule,
à relire tout autrem ent le titre. C ette HruCture est asse% proche Et les hoStes de l’Air, aux plumages divers,
de celle de certains poèm es de la P léiade, qui, p a r des effets de Volans d’un bord à l’autre, y nagent à l’envers.
déséquilibre q u a n tita tif (h u ita in -sixa in dans le cas du
L e poisson changé en oiseau, dans la septièm e p a rtie :
sonnet) et du soulignem ent des m ots p iv o ts, tournent sur eux-
mêmes, m ettent à égalité d ’ im portance l ’ image et l ’ objet, Si toSt qu’il eSt lasché, d’Oyseau devient serpent...
une force p rim itiv e, c ’ eft-à-dire originelle et prépondérante. ment sur le sens p lu s p u r des m ots, n i à celui du flo u p a r quelque
L a phrase troue le silence à la façon d ’ une lum ière les ténèbres im pertinente association :
et dès lo rs en modifie le sens et la portée. T ou t te x te de C har
s ’affirm e au prem ier m ot comme étant sans préalable. Si ce que je te montre et ce que je te donne te semblent
moindres que ce que je te cache, ma balance eSt pauvre, ma
A lo r s que le te x te de Baudelaire discourt encore dans sa glane eSt sans vertu1.
lenteur in itia le, celui de René C h a r f a i t irruption de façon
C ’ eft que la poésie eft de commune présence : du poète
explosive. I l ne se constitue p a s au cours de notre le dure ; le
avec soi, de l ’ essence de sa vie à sa form ulation consciente, de
poèm e eft objet achevé, m étéorite, lêonide.
l ’ homme et du monde dans un tem ps d ilaté, du livre et de son
L ’ argument du « Poèm e pu lvérisé » d it à la fo is la situation
leêteur appelé à fa ir e la preuve du te x te , à en mesurer la
de l ’ être et l ’ enjeu du poème :
puissance et l ’ évidence. L a récompense p our le leêteur eft de
Né de l’appel du devenir et de l’angoisse de la rétention, trouver en des lie u x fréquentés ( ceu x de ce livre) un paysage
le poème, s’élevant de son puits de boue et d’étoiles, témoi toujours nouveau; et, en des pages toujours changeantes, la
gnera presque silencieusement, qu’il n’était rien en lui qui
n’exiStât vraiment ailleurs, dans ce rebelle et solitaire monde permanence de l ’ être.
des contradictions1.
« TOU TE L A P L A C E EST PO UR L A B EA U TÉ . »
L e dernier m ot rassem ble les tensions que la conjonction et
supporte dans les couples opposés, tandis que le poèm e eft donné
L e s « F e u ille ts d ’ H ypnos » , à la fo is carnets de com bat et
p our le lieu où accède à l ’ être ce qui hors de lu i serait disparate.
de poésie, s ’ achèvent sur ces ph ra ses : Dans nos ténèbres,
L e poèm e eft l ’ expression, et donc l ’accession à la conscience,
il n’y a pas une place pour la Beauté. Toute la place eSt
de ce qui obscurém ent dans le quotidien nous pousse vers l ’ être.
pour la Beauté*. I l n ’y a guère de recueil de R ené C har où
P a r l ’aCte poétique nous assifion s à m e inversion du rapport du
la Beauté ne so it apoftrophêe ; dans Seuls demeurent :
domaine des effets et des causes. L e poèm e dispose sa clarté sur
nos jo u r s : la vie du poète ne crée p a s le poèm e, elle est trans Beauté, je me porte à ta rencontre dans la solitude du
form ée en œuvre p a r lu i. froid. Ta lampe eSt rose, le vent brille. Le seuil du soir se
creuse* ;
L ’ écriture de R ené C h ar n ’ eCt p a s de syftèm e, m ais d ’ évi
dence et de conscience. A u s s i ce qui qualifierait le m ieu x cette dans un poèm e des V osges de 19 3 9 :
poésie serait la notion de lisib ilité . Je n ’ entends p a s p a r là Beauté, ma toute-droite, par des routes si ladres,
q u 'elle so it sans difficulté, m ais j ’ entends q u ’ elle eCt sans À l’étape des lampes et du courage clos,
lacune. L a difficulté que nous rencontrons en elle est notre p a rt, Que je me glace et que tu sois ma femme de décembre.
Ma vie future, c’eSt ton visage quand tu dors4.
non la sienne : elle eft à la mesure de la difiance où nous nous
trouvons de l ’ être. N o n p a s de l ’ être étatique, d ’ une unité E t récemm ent dans les Chants de la Balandrane :
prim ordiale, m ais de l ’ être dans son innommable expansion. Je me redis, Beauté,
L ’ ordre que se donnait le poète dans le rêve de « E a u x-m ères », Ce que je sais déjà,
il va falloir changer ma règle d’existence*, doit être Beauté mâchurée
repris en charge p a r le leêteur. I l n ’y a rien en l ’ œuvre qui
D ’excréments, de brisures,
appartienne au domaine de l ’herm étism e, p a r quelque raffine-12
1. L a Parole en archipel, « Pour renouer », p. 370.
2. Fureur et myfière, fr. 237, p. 232.
1. Fureur et myflère, p. 247. 3. Ibid., « Afin qu’il n’y soit rien changé », 7, p. 136.
4. L a Parole en archipel, « La Double Tresse / Chaume des
2. L e Marteau sans maître, p. 52. Vosges », p. 365.
XXXVIII IntroduBion L e s Territoires de René Char XXXIX
Tu es mon amoureuse, nouvelle, il nous désigne, au ssi, tels que nous sommes.
Je suis ton désirant1. R ené C h ar a p u être sensible à la nécessité de fa ir e de la
Q u ’ eB cette 'Beauté qui apparaît accompagnée d ’ une lum ière beauté l ’ expression d ’un deBin réel de l ’homme, et non d ’ une
tutélaire, et qui épelée, au terme des « F e u ille ts d ’ H ypnos » , noBalgie, d ’ en modeler la représentation sur l ’ im perfeBion
s ’ associe à l ’ espérance ? F ile se propose de façon très différente sensible p lu tô t que sur un idéal intelligible. C e ne sont p lu s les
de ce qui f i t son caraBère à l ’ époque classique : l ’ harm onie, la nom bres, ni la divine proportion qu i se trouvent organiser
proportion géom étrique, qu i correspondaient sur le p la n eBhé- l ’ exiB ence, et lu i donner form e et sens, m ais l ’ expérience
tique au privilège métaphysique de la to ta lité : unitas in prim itive. L ’ être fondam ental eB homme des cavernes, et non
varietate. M a is elle eB également différente de celle que, p o u r des sphères criB a llin es. A u s s i la beauté ne doit-elle p lu s fa ire
son usage personnel, Baudelaire définissait dans Fusées comme songer au ciel incorruptible, m ais évoquer le m ultiple dans sa
« quelque chose d ’ardent et de triB e, quelque chose d ’ un p eu dispersion. M ’autorisant de la référence fa ite dans « L ’ A b o
vague, la issan t carrière à la conjeBure ». U n visage fém in in m inable des neiges » à Varrori1, cité p a r saint A u g u B in ( ce ne
séduisant « f a i t rêver à la fo is , m ais d ’une manière confuse, p eu t être que dans La Cité de Dieu où eB déclinée la liB e des
de volupté et de tristesse' ». C e ne sont p o in t là des caraBères p e tits d ie u x ), j ’ associerai volontiers cette beauté nouvelle à la
que l ’ on retrouve attribués à la beauté dans la poésie de R ené réapparition, par-delà l ’ autoritarism e et le centralism e des
C har, bien q u ’ i l p rête grande attention à Baudelaire : siècles d ’unité, à la redécouverte des d ieu x, nymphes, hespêrides,
dryades, néréides qui disent dans les domaines les p lu s divers
C’eSt Baudelaire qui postdate et voit juste de sa barque de
l ’ éclosion à la vie. P a r la voie détournée de ces nom inations, les
souffrance, lorsqu’il nous désigne tels que nous sommes 1
sentim ents de présence que donnent à l ’ homme les rencontres
Q u e veut dire cette subBitution du m alheur à la jo ie , « un des
diverses, celle des roseaux, des jo n cs, de la rivière, prenaient
ornements les p lu s vulgaires » , dans l ’ idée de beauté ? On p our
figure : des épiphanies quotidiennes m arquaient sa prom enade.
ra it y voir le signe d ’un passage de l ’ éta t théologique à l ’ éta t
C ertes, lorsque Baudelaire p a rle de malheur, le m ot qu ’ i l
humain : la Beauté n ’ eB p lu s le reflet du monde des d ieu x ;
se retien t d ’ écrire eB celui de péché ; i l lu i attribue la valeur
et les poètes, qui vivent dans le regret, deviennent sensibles à la
aBive dans la notion de beauté : le m alheur eB à l ’ œuvre, rongeant,
privation et à la douleur. D e la notion de m alheur à celle de
défaisant, introduisant dans toute belle et B érile conBruBion
modernité, i l y a p eu d ’ espace ; la m odernité exprim e, tou t une ombre m ortelle. Cbe% René C h ar ce malheur n ’ eB p o in t
autant que la Beauté nouvelle, le caraBère tem porel de l ’ homme.
défaite : vie et m ort sont en équivalence de dignité et de pouvoir.
C e que la beauté, selon Baudelaire, doit enclore en elle, sous
À l ’ injonBion déjà présente dans « M oulin prem ier » :
peine d ’ être falla cieu se et fa u tiv e, c ’ eB la notion de fin itu d e.
Sourds venin du faisan mental, anime la récolte*,
E t l ’ élément de circonBance ( en accordant à ce m ot l ’ am pleur
que lu i p rête M allarm é dans le titre : « vers de circonBance » ) répond dans « L a P a ro i et la P rairie » l ’ éloge du serpent :
évite à l ’ expression de la beauté toute abBraBion. O u toute désin Prince des contresens, exerce mon amour
carnation. C e que nous d it Baudelaire, p a r l ’ usage q u ’ i lf a i t du À tourner son Seigneur que je hais de n’avoir
m ot malheur, c ’ eB que la beauté ne d oit p lu s être du monde des
Que trouble répression ou fastueux espoir*
idées m ais des corps. E t ce fa isa n t, p a r le b ia is de cette beauté12 p a r quoi sont rejetés les deux élém ents com plém entaires de la
mythologie chrétienne : la chute originelle et le p a ra d is fu tu r ,
1. « Le Nœud noir », p. 565.
2. Œuvres complètes, Bibl. de la Pléiade, t. I, p. 657. — Voir 1. Trois coups sous les arbres, p. 1101.
H. R. Jauss, Pour une eHbétique de la réception, « La modernité dans 2. L e Marteau sans maître, « Moulin premier », xvi, p. 65.
la tradition littéraire et la conscience d’aujourd’hui », Paris, Galli 3. L a Parole en archipel, « Quatre fascinants, / in. Le Serpent »,
mard, Bibl. des idées, 1978, p. 158-209. P- 354-
XL Introduâion
L e s Territoires de René Char XLI
qui ont tous d eu x pour effet de vider le vécu de son cara Hère
L ’ éternel ne prend sens que p a r l ’ épreuve du p a rticu lier :
plénier. L e serpent, tout comme le vipereau, u n it le tem ps,
les noms de géographie poétique qui ponHuent l ’ œuvre signalent
celui de sa mue et de sa résurrection, à la lum ière, la m ort à la
le lieu et le moment p a r quoi le p a rticu lier émerge au sentim ent
vie. L e serpent, l ’ oiseau, le poisson intercbangent leurs jo n c
général de la présence ; ils désignent le p o in t de m anifestation de
tions dans la poésie comme dans les mythologies. D oué de
l ’ éclair ; ils situ ent le site de la rencontre. I ls ne désignent
savoir, le serpent donne à qui le guette l ’ é lix ir de vie, le fr u it
donc p a s des centres du monde sp iritu el, des sortes d ’ om phalos ;
de la p a ssion , le trésor de lum ière ( sa p a r t m aléfique, celle
ces noms p ropres dissém inent dans le tex te une chaîne de fe u x de
qui le m et en relation avec les ea ux infernales, sera réservée
brindilles, donnant à penser des lie u x où la nu itf u t transfigurée.
à l ’ anguille). E n la figure du serpent s ’ unissent également les
M a is q u ’ en e fî-il du sens de « l ’ éternel » dans cet aphorisme
thèm es de la roue, et de la circularité, de la m ort et de la
de R ené C h a r ? I l ne fa u t p a s l ’ entendre comme le pérenniel
fécondité. A u s s i eCi-ce dans les p a roles d ites à la santé du
mouvement des sphères
serpent q u ’ on lira l ’ expression la p lu s fo r te de l ’espérance
poétique : Si nous habitons un éclair, il eSt le cœur de ô folles, de parcourir
Tant de fatalité profonde1 !
l’éternel1,• aphorism e qui doit certes se comprendre comme
l ’ expression du pouvoir du poèm e, m ais qui représente également n i comme une allusion à l ’ intem porel firm am ent. C et éternel,
la réponse du p résen t, de l ’ être conscient de sa fin , a u x m édita c ’ eêt notre tem ps, à la lum ière que le poèm e p rojette sur lu i :
tions, regret ou espoir, sur l ’avant-naissance et l ’après-m ort. hors de l ’ éclair poétique qui le prod u it, i l s ’ obscurcit.
René C h ar opère à l ’ égard de la conception baudelairienne la
même transform ation que Baudelaire avait opérée p a r rapport ★
au monde idéal des idées : ce qui éta it le m al p o u r Baudelaire
À la notion de beauté s ’ associe dans les poèm es l ’ évocation
dans sa liaison au tem porel demeure, m ais son signe e fl changé.
de la lam pe :
L ’ expression moderne de la beauté passe p a r l ’ acceptation
du tem ps, et p a s seulement p a r la reconnaissance de la condition Nous sommes déroutés et sans rêve. Mais il y a toujours
une bougie qui danse dans notre main. Ainsi l’ombre où
tem porelle de l ’ homme. L ’ évidence de la « Com m une présence »
nous entrons e§t notre sommeil futur sans cesse raccourci8.
lève la notion de m alédiêîion. L e s oppositions de term es ( ils ne
sont p a s antithétiques, m ais appartiennent généralem ent à des E t cette notion de lum ière, comme extérieure à nous, m ais
%ones sém antiques différentes) n ’ ont p a s seulem ent p our objet assurant notre exigen ce, se retrouve exprim ée dans « Seuls
d ’ exp rim er une tension qui d oit se m aintenir, m ais au ssi la demeurent » et les « F eu ille ts d ’ H ypnos » en des term es presque
coexiflence de l ’ éclair et de l ’ éternel dans le deftin hum ain. identiques :
L ’ éclair en son caraêière illum inant et passager serait la Nous nous sommes étourdis de patience sauvage; une
marque de notre condition non p lu s marquée du m alheur, m ais lampe inconnue de nous, inaccessible à nous, à la pointe du
de la lum ière, non p lu s affrontée à la m ort comme à une lim ite monde, tenait éveillés le courage et le silence5.
de sens, m ais la traversant : C ela e fl réaffirmé :
Mourir, c’eSt passer à travers le chas de l’aiguille après de Nous n’appartenons à personne sinon au point d’or de
multiples feuillaisons. Il faut aller à travers la mort pour cette lampe inconnue de nous, inaccessible à nous qui tient
émerger devant la vie, dans l’état de modestie souveraine8.i.* éveillés le courage et le silence4.
i. Fureur et myfière, « À la santé du serpent », xxiv, p. 266. 1. Fureur et myfière, « Un oiseau... », p. 238.
z. La nuit talismanique qui brillait dans son cercle, « Baudelaire
2. La Parole en archipel, « Le Rempart des brindilles », p. 339.
mécontente Nietzsche », p. 496. 3. Fureur et myfière, « Plissement », p. 147.
4. Ibid., « Feuillets d’Hypnos », fr. 3, p. 176.
XLII Introduction T es Territoires de René Char X L III
1 m paren té de vue entre le poète et Georges de Lm T our ne façon de la pensée gnoftique. C ’ eût une lum ière sans cesse nais
relève n i du domaine de l ’ accident, ni de celui de l ’ influence : sante, éteinte sans tr i fie s se à peine éclose, menacée p a r sa magni
la représentation, che% Georges de T a T our, anticipe la vision ficence et cependant sans retenue. C e fe u de brindilles eft indisso
poétique de René Char. T ’analyse q u ’ i l propose du Prisonnier ciable de la nuit qu ’ i l éclaire ; i l ne la d étru it, n i ne la réduit à
dans les « F eu ille ts d ’ H ypnos » e fl un exam en de l ’ aêle même rien, m ais la métamorphose, déplace les tçones du fa u x et du
de poésie : vrai. A ucune form u le autre que celle de Heidegger dans L ’O ri
gine de l’œuvre d’art ne pou rra it condenser a u ssi brièvement
Les mots qui tombent de cette terrestre silhouette d’ange la poétique de R ené C h ar : « T a beauté eft un mode de séjour
rouge sont des mots essentiels, des mots qui portent immédia
tement secours1. de la vérité en tant q u ’ éclosion1. » T a vérité n ’ e ftp a s un acquis,
m ais une conquête sans cesse reprise et lim itée à ce que couvre
René C h ar s ’ écarte d ’ emblée de la tradition psycholo
de clarté la lam pe. C ette conception eft « moderne » en ce
gique et réductrice qui veut que Job en cette peinture reçoive
q u ’ elle ne suppose p a s une vérité qui e x ifie ra it absolum ent hors
les remontrances de sa fem m e, p our fa ire de la figure fém inine
de notre désir, m ais q u ’ elle considère le vrai et le ju fte comme
le porteuse du V erbe salvateur :
quelque chose qui se fonde sans cesse, se dérobe et s ’ invente.
Le Verbe de la femme donne naissance à l’inespéré mieux Q u e la vérité ne so it p a s non p lu s une notion qui aurait son
que n’importe quelle aurore*. exiftence hors de l ’ être m ais q u ’ elle so it m e réponse au besoin
T a poésie, en cela q u ’elle e ft fra îch eu r de l ’ esp rit e t p lu s d ’ être, nous la rendant intim e, nous en f a i t responsable.
haute conscience, eft représentée p a r le passage de l ’ ange :
Nous sommes une étincelle à l’origine inconnue qui incen
Ange, ce qui, à l’intérieur de l’homme, tient à l’écart du dions toujours plus avant*.
compromis religieux, la parole du plus haut silence, la signi
fication qui ne s’évalue pas. Accordeur de poumons qui dore À la façon de la servante m yfiérieuse et angélique de Job, le
les grappes vitaminées de l’impossible. Connaît le sang, poèm e éclaire le présen t d ’ une lum ière qu i, sa n s lu i être trans
ignore le céleste. Ange : la bougie qui se penche au nord du
cœur*. cendante, l ’ anticipe. D e la bougie que le Prisonnier évoque et
convoque dans ses ténèbres, tombe une lum ière angélique et
T ’ange f a i t pénétrer, le tem ps d ’un éclair, l ’éternel dans la salvatrice. T ’attention à la lum ière e fl à la f o is devoir de
durée. A u s s i perdre le sens de la Beauté sera it-il perdre celui poète et a lie d ’homme ; poésie et rêsiflance se situent sur un
de l ’ être. T ’ A n g e n ’ est p a s une émanation d ’ un dieu unique,
même axe :
l ’intersigne d ’une transcendance ; c ’ eût une figure de l ’homme
épuré, transfiguré p a r le fe u de la Beauté. M a is la poésie L ’unique condition pour ne pas battre en interminable
qui magnifie détruit son foyer à mesure que s’élève son retraite était d’entrer dans' le cercle de la bougie, de s’y tenir,
en ne cédant pas à la tentation de remplacer les ténèbres par
objet4 ; l ’ange eft au ssi une figure des cendres et du P h én ix . le jour et leur éclair nourri par un terme inconstant*.
Contrairem ent à la représentation théologique traditionnelle de
la lum ière, cette vision ne présuppose n i une lum ière absolue, C ette entrée dans le cercle de lum ière, cet in fla n t où à la vertu
dont nos vies seraient des ém anations, n i une réintégration de d ’ un éclair poétique l ’ être habite l ’ éternel, e fl souvent figurée
nos lum ières intim es délivrées de nos corps m alheureux, à la
1. Fureur et myiiire, fr. 178, p. 218. 1. Chemins qui ne mènent nulle part, traduit de l’allemand par
2. Ibid. Wolfgang Brokmeier et édité par François Fédier, Paris, Gallimard,
3. Ibid., fr. 16, p. 179. 1962, p. 43. Repris dans la collection Idées, 1980, p. 62.
4. Fenêtres dormantes et porte sur le toit, « Faire du chemin avec... », 2. Aromates chasseurs, « Note sibérienne », p. 324.
P- Î 77- 3. L e N u perdu, p. 435.
XLIV Introduction L e s Territoires de René Char XLV
p a r la rencontre. M a rtin H eidegger a donné à cette notion couru, le monde eSt nul. La vraie vie, le colosse irrécusable,
sa valeur existen tielle. O n sa it également l ’ im portance que les ne se forme que dans les flancs de la poésie1.
surréalistes, et particulièrem ent breton, au p o in t de p réciser p a r
lu i /'Esprit nouveau, ont prêtée au moment où l ’ im prévisible F a poésie a puissance transfigurante, reBituant a u x f a it s du
se mue en évidence. D e nom breux te x te s de R ené C h a r fo n t allu quotidien leur pouvoir d ’ expression. F a lum ière qui tombe du
sion à ces passages angéliques qui donnent une flam boyante réalité poèm e sur les choses les m et à leur place : a in si le travail
à ce qui les entoure. C e p eu t être une jeun e fille extrêm em ent d ’ écriture r e la tif à Madeleine à la veilleuse*, que le leCteur lira
odorante p our qui eSt donné congé au vent : dans « F a Fontaine narrative » , rend le poète a ssez « trans
parent » pour que la réalité noble venant à sa rencontre, ainsi
Pareille à une lampe dont l’auréole de clarté serait de qu ’ i l le narre en s ’ interrogeant p our savoir s ’ i l y a eu commu
parfum, elle s’en va, le dos tourné au soleil couchant1.
nication3, i l p u isse la voir dans sa vérité et sa ju B esse.
E lle réapparaît, d ’ image devenue souvenir, sous le nom de L e s m ots, dans la poésie, devancent de leur lum ière la
Florence dans les « F eu ille ts d ’ H ypnos 1
2 ». O n verra dans conscience encore opaque de celui qui, d ’ abord témoin de leur
« L ’aêtion de la ju stice eSt éteinte » tout ce q u ’apporte « F a éclat, organise leur essaim de sens :
M anne de F o la A b b a 3 » , associée dans la mémoire du poète
Les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous
à la figure d ’ « A r tin e ». E lle représente, certes, à la façon de
ignorons d’eux*.
Délie la parole poétique, m ais elle n a ît d ’ un événement prem ier,
de ce qui, ailleu rs, eSt nommé /'angle fusant d’une Rencontre4. L e besoin d ’écrire eB un éta t que le poème éclaire p lu s tard
Toute figure fém in in e, qui provoque un te l effet de déplacem ent, de sa réalisation :
eSt m e incarnation d ’ «Évadné 6 l ’ aimée d ’ A p o llo n . C ette
transm utation et cet échange de dons sont d its dans <r Biens Levé avant son sens, un mot nous éveille, nous prodigue
la clarté du jour, un mot qui n’a pas rêvé5.
égaux • » : le ra ppel d ’un paysage, sur quoi i l eSt f a i t retour,
débouche sur la mention d ’une rencontre.
L e poète, te l le Prisonnier, eB dans des ténèbres que seul
L e s d éta ils biographiques qui parsèm ent l ’ œuvre ne sont
éclaire son aBe. L e s m ots qui tiennent à se fa ir e dire, lum ière
p a s retenus — souvenirs et fa b le s — pour lu tter p a r une
de bougie sans cesse menacée p a r quelque souffle m alencontreux
mémoire contre l ’ écoulement du tem ps, à la fa ço n dont, se
(Rien de moins dessiné qu’un mot venu de l’écart et
repliant sur soi, se défaisant et se reconstituant, un homme
du lointain, qui ne devra son salut qu’à la vélocité de sa
s ’ invente des vies p lu s sa tisfa isan tes ; m ais p o u r, ayant reçu
course5) se p récip iten t, se groupent, m u ltip lient leurs vertus,
de la poésie présence et lum ière, prendre place dans ce domaine
rompent. L e fiévreux en-avant dont i l eB queBion dans le
où l ’ éclair et l ’ éternel s ’ allien t, changeant p a r ce f a i t même de
poèm e « L e R equin et la M ouette’’ » eB l ’ expression même de
caractère et de nature :
cette poétique de la beauté : Déborder l’économie de la
Nous sommes avertis : hors de la poésie, entre notre pied
et la pierre qu’il presse, entre notre regard et le champ par
1. Recherche de la base et du sommet, « Arthur Rimbaud », p. 730.
2. Fureur et myfîère, p. 276.
3. Recherche de la base et du sommet, « Une communication ? Made
1. Fureur et mystère, p. 130. leine qui veillait », p. 663.
2. Ibid., p. 226. 4. Chants de la Balandrane, « Ma feuille vineuse », p. 5 34.
3. L e Marteau sans maître, p. 25. 5. L e N u perdu, « Contre une maison sèche », p. 479.
4. Fureur et myfîère, « Biens égaux », p. 251. 6. Chants de la Balandrane, « Le dos tourné, la Balandrane... »,
5. Ibid, p.
6. Ibid., p. 251. P-
7. Fureur et myflere, p. 259.
XLVI Introduftion L e s Territoires de René Char XLVIT
création, agrandir le sang des geâtes, devoir de toute V irg ile et Hom ère irriguent de leurs ea ux les territoires du
lumière1, h ,'A rg u m en t de « Seuls demeurent » définit la poète où l ’ ir is ém aillé le champ d ’ É r o s (comme à l ’inverse,
modernité de la notion de beauté chetj R ené C h ar, tout autant P ierre de S a in t-L o u is disperse le nom d ’ É r o s en : « C e t ir is,
que sa poétique. ce beau rien, sans or, si bien doré... » ; car elle n ’ e ftp o in t seule
L e s territoires de la poésie ne sont p a s cadafîrables : ils ne ment la messagère des d ieux chargée de couper le cheveu de celles
s ’ éclairent que dans l ’ expansion. Je ne peux pas aimer deux qui vont m ourir, n i d ’iriser la s o if). Orion traverse son ciel,
fois le même objet, écrivait René C h a r à Breton en 19 4 7 . H ypnos s ’ éta blit dans l ’ œuvre. L e M inotaure s ’y éveille.
Je suis pour l’hétérogénéité la plus étendue*. L eu r oppo
Les dieux ne déclinent ni ne meurent, mais par un pouvoir
sition se m arquerait asse% bien p a r deu x phra ses embléma impérieux et cyclique comme l’océan, se retirent. On ne les
tiques, le second disant « j e cherche l ’ or du tem ps » , quand le approche, parmi les trous d’eau, qu’ensevelis1.
prem ier décidait d ’ tr te r dans l’or du vent.
I l ne s ’ agit, q u ’ Évadné soit nommée, ou les Léonides évoquées,
« LES D IE U X N E D É C L IN E N T N I N E M EU RENT. » n i d ’ effet de culture, n i de collage littéraire. L e poèm e n ’ esl p a s
un pa lim psefte qui renverrait indéfinim ent à de s tex te s antérieurs.
A été d ’ élévation en tant q u ’ elle f a it voir la communauté de E n f a it les d ieu x sont débourbés, m e mythologie eft retrouvée
la présence dans le particu lier, p a r la voie de la poésie. L e s figures de géants que sont O rion,
Un oiseau chante sur un fil certes, m ais aussi les pêcheurs de la Sorgue, et L o u is C u rel,
Cette vie simple, à fleur de terre’ , l ’homme debout, ne sont p a s le prod u it de quelque pouvoir
la poésie transform e le réel quotidien en lieu mythique. N o n en am plificateur de l ’ image ; demeurés en relation avec la m u lti
le réduisant à un archétype, m ais en p a rla n t d ’un oiseau, d ’ un p lic ité des form es de la vie, ils sont replacés p a r la poésie
roseau, à son degré d ’ im m ortalité. C e n ’ eft p o in t seulem ent dans leur vraie nature. I ls sont donnés à voir tels que naturel
L o la A b b a qui réapparaît, n i M adeleine à la veilleuse que lem ent ils sont p a r leur pa rticip ation à l ’ être, et non tels que
croise le poète, m ais aussi, sous les tra its de Jeanne, A n o u k is des servages sociaux les réduisent. L e s lum ières de la bougie
l ’ Étreigneuse qui revient veiller sur le tournant circonspeéf et du poèm e fo n t surgir vêtus de soleil et d’eau, ceux dont
d’un fleuve45
6tandis que les pêcheurs de la Sorgue, dans Trois nous disons qu’ils sont des dieux, expression la moins
coups sous les arbres, accèdent à une exiftence modèle. L e opaque de nous-mêmes.
poète n a ît des eaux dans « L e s P rem iers Insta 2
3
n tsi » et on lu i Nous n ’aurons pas à les civiliser. Nous les fêterons
p rête tantôt la puissance du Rex fluminis Sorgiae, salué dans seulement, au plus près ; leur logis étant dans une flamme,
l ’ épigraphe de la « Cérémonie murmurée‘ » , tantôt le visage du notre flamme sédentaire*.
p h én ix : À l ’ encontre de George W . C o x , dont M allarm é traduisit
Les Dieux antiques et qui, à la suite de M a x M u ller, fa it
De ta fenêtre ardente, reconnais dans les traits de ce bûcher
subtil le poète, tombereau de roseaux qui brûlent et que de la M ythologie la figure romanesque d ’ une physique, René
l’inespéré escorte7. C h a r nomme d ieu x ces p a rts en nous qui savent, s ’ apparentant
a u x grands rythm es de la nature, retrouver leur lum ière ; devient
1. Fureur et myfïère, p. 129.
2. Recherche de la base et du sommet, « La lettre hors commerce ». mythe une connaissance naturelle dont le chiffre poétique eft
p. 661. révélé. A u s s i ne peut-on adresser nulle prière à ces d ieu x,
3. Fureur et myfière, « Un oiseau... », p. 238.
4. Ces Matinaux, « Anoukis et plus tard Jeanne », p. 315.
5. Fureur et myfière, p. 275. 1. L e N u perdu, « Même si... », p. 467.
6. L a nuit talismanique qui brillait dans son cercle, p. 501. 2. L a nuit talismanique qui brillait dans son cercle, « La Flamme
7. Fureur et myflère, « Partage formel », xx, p. 160. sédentaire », p. 502.
x l v t ii Introduction L e s Territoires de René Char x l ix
et ne p e u t-il y avoir à leur adresse n u l appel de secours ; m ais terreHre, demeure lié à l ’hum us. I l naît toujours de ce lieu réel
rien que les discerner suppose, déjà, la connaissance de l ’ état transposé en lieu mythique p a r le réseau de sens qui l ’ enserre :
de poésie. T ou t comme on ne p e u t p a rler d ’ aêtion ju H e que si l a f r a n c e - d e s - c a v e r n e s que soulignent dans le s Feuillets
la vérité p eu t être dégagée de Terreur, la conception de figures d’Hypnos1 l ’ ellip se et la typographie. C ertes le contexte
mythologiques transform e le monde des ténèbres en p a ys de désigne sans équivoque la France souterraine et rèsiHante.
l ’ éclairem ent. Q u e le poétique tende à prendre che% R ené C har M a is la présence de R ené C h a r dans la RésiH ance n ’ eH p a s
une place sem blable à celle q u ’ occupait le logos dans la pensée due à quelque effet de l ’ hiH oire, ni à quelque contingence. I l
d ’ H êraclite, assim ilan t la lo i de l ’ être à celle du poèm e, s ’ agit de la rencontre (a u sens fondam ental que prend ce m ot
fa isa n t de la création poétique la fin des êtres et leur cause, comme révélateur de la beauté et de l ’ être) d ’ une situation
donne une indéniable parenté à l ’ expérience littéra ire et à hiHorique générale et d ’ une pa ssion particulière. À l ’ exiHence
l ’ expérience sp iritu elle : l ’image q u ’ on se f a i t du divin eH clandeHine, i l donne les fo rm es d ’une aêtion poétique :
sem blable à celle que D ieu , s ’ i l eH, se fe r a it de sa créature.
Je remercie la chance qui a permis que les braconniers de
N o u s nous créons p a r notre im agination poétique : nous sommes
Provence se battent dans notre camp. La mémoire sylvestre
ce que nous savons voir.
de ces primitifs, leur aptitude pour le calcul, leur flair aigu
par tous les temps, je serais surpris qu’une défaillance survînt
Des dieux intermittents parcourent notre amalgame mortel de ce côté. Je veillerai à ce qu’ils soient chaussés comme des
mais ne s’élancent pas au-dehors. Là ne se bornerait pas leur dieux2 I
aventure si nous ne les tenions pour divins*.
L a fid é lité à la poésie et à l ’ idée de Beauté entraîne, autant
Chaque fo is q u ’ entre en je u la notion de d ieu x, R ené C har
que toute autre raison, l ’ entrée en RésiHance quand le monde
mentionne leur p lu ra lité, et leur non-autonomie. I ls sont m ul
de la lum ière devient monde souterrain, le ciel retrouvant sa
tip le s parce que le polythéism e eH l ’expression de l ’immanence
form e originelle de caverne. L a RésiH ance eH, dans le tem ps,
du divin ; et dépendants p u isq u ’ ils sont les créations de l ’homme
l ’ équivalent des lieux où l’ âme rare subitement exulte.
se dispersant en les figures p u res de lui-m êm e. A u s s i ces
Alentour ce n’eSt qu’espace indifférent3.
d ieu x ne son t-ils q u ’ une fo lie p a rm i d ’autres, ou une « fu reu r
M a is ce terme de « caverne » entre, p a r l ’ interm édiaire
héroïque ».
d ’autres œuvres, dans toute une série de relations. T a isa n t de
Nous ne jalousons pas les dieux, nous ne les servons pas, Jeanne qu’on brûla verte4 un esp rit de la terre, assurant
ne les craignons pas, mais au péril de notre vie nous attestons vouloir vivre et mourir, avec les loups, filialement, sur
leur existence multiple, et nous nous émouvons d’être de cette terre formicante6, le poète affirme sa relation fondam en
leur élevage aventureux lorsque cesse leur souvenir12. tale à la g laise originelle, s ’ opposant au monde des étoiles et
L o in de reprendre les m ythes anciens p o u r les habiller de l ’ infin i d es aHres : L ’homme de l’espace dont c’eSt le
d ’ oripeaux nouveaux, c ’ eH finalem ent sinon un nouveau mythe jour natal, é cr it-il en 19 jy p our les riverains de la S orgue,
du m oins une nouvelle vision de l ’homme et de la poésie que sera un milliard de fois moins lumineux et révélera un
propose R ené C h ar, où, tout au contraire de l ’ esp rit des milliard de fois moins de choses cachées que l’homme
savoirs, mythologie et anthropologie se trouvent liées. granité, reclus et recouché de Lascaux, au dur membre
L ’ homme retrouve totalem ent le sens de son nom ; i l eH le
1. Fr. 124, p. 204.
2. Fureur et myftère, « Feuillets d’Hypnos », fr. 79, p. 194,
1. L a nuit talismanique qui brillait dans son cercle, « Peu à peu, 3. L a Parole en archipel, « Lettera amorosa », p. 345.
puis un vin siliceux », p. 494. 4. Recherche de la base et du sommet, p. 666.
2. L e N u perdu, « Pause au château cloaque », p. 427. 3. Ibid., « Bandeau de “ Retour amont ” », p. 656.
L Introduction L e s Territoires de René Char LI
débourbé de la mort1. C e t homme de l'orig in e, se tenant au noftalgie des ea ux m aternelles (le désespoir ne courbe p a s
p lu s proche d ’une flam m e, comme Le Prisonnier de L a Tour, le poète en position de fœ tu s, ne le f a i t p a s régresser ad
a été évoqué dans un ouvrage où les deux directions fondam entales uterum, m ais l ’ étend sur les marges : Les sentiers, les
sont présentes dans le titre « L a P aroi et la P ra irie » : quatre entailles qui longent invisiblement la route, sont notre
figures de la p a roi de L a sca u x répondent à quatre anim aux unique route, à nous qui parlons pour vivre, qui dor
fa scin a n ts dans deux groupes sym étriques de cinq poèm es. mons, sans nous engourdir, sur le côté1.) À la fa ço n de
L e poète s ’identifie avec le chasseur, qu i p o u ssa it les cerfs noirs, la cornue alchim ique, le poèm e eft caverne où m ûrit l ’ or poétique.
et avec le génie, qui les p ein t, dès lors qu ’ i l est lui-m êm e dans La poésie eft à la fois .parole et provocation silencieuse,
l ’ éta t de poésie : désespérée de notre être-exigeant pour la venue d’une réalité
qui sera sans concurrente. Imputrescible celle-là. Impérissable,
Et si j’avais leurs yeux, dans l’instant où j’espère1 ? non; car elle court les dangers de tous. Mais la seule qui
L ie u creux du cœur, abri et sépulcre, la caverne eft le théâtre visiblement triomphe de la mort matérielle. Telle e$t la
Beauté, la Beauté hauturière, apparue dès les premiers temps
d ’une expulsion : L ’homme fut sûrement le vœu le plus fou de notre cœur, tantôt dérisoirement conscient, tantôt lumi
des ténèbres; c’eSt pourquoi nous sommes ténébreux, neusement averti*.
envieux et fous sous le puissant soleil12 34
. L a com position
*
de la toile Le Prisonnier évoque la form e de la caverne, lieu
magique où ce qui éta it ténèbres se troue de lum ière et se trans
E n reprenant à Georges D u m ézil, qui étudie la form e p rise
figure en nuit. L ’ homme granité, être de terre, de sol, d ’ enfouis
dans le domaine la tin p a r la représentation du Feftin d’immor
sement eft sa isi au moment où i l va se déployer, se figurer,
talité, certains détails de sa dém onftration, on p ourra it prêter
p a ssa n t de l ’ un au m ultiple, se réfléchissant à la lum ière de
à la Sorgue les qualités d ’ A n n a Perenna selon les FaStes
la conscience poétique. T ou t comme dans le germ e, le grain ou
d ’ Ovide : Amne perenne latens... E tern elle (« comme j e
la n o ix , i l y a en lu i, sous form e d ’aCtes retenus, une puissance
me cache dans un amnis perennis on m ’ appelle Anna
de métamorphose. C ’ eft cette très ariflotèlicienne notion du
Perenna », v. 6yy ) , elle eft la nymphe du recommencement
passage à l ’ aCte qui conftitue la dynamique du poèm e. I l eft
du tem ps, m ais a u ssi, et c ’ eft en cela q u ’ elle p a rticip e au cycle
toujours en état de tension (et la caverne p eu t n ’ être p lu s consi
de l ’am broisie, dispensatrice d ’ une nourriture magique. Une
dérée comme un conftituant du poèm e, m ais comme son image
telle puissance eft attribuée à la Sorgue qui donne a u x hommes
même : le poèm e eft ce qui se tend pour sa isir un à-venir et en
ce qu i éta it réservé a u x d ieu x :
réfléchir la lum ière sur ce jo u r : Aujourd’hui eft un fauve.
Demain verra son bond*). T ô t form ée, la poétique de R ené Que chaque pauvre dans sa nuit fasse son pain de ta
C h ar dispose ses pièces m aîtresses dans le prem ier poèm e moisson3.
d ’ « A r s e n a l » , véritable caverne de tout l ’ œuvre. fa illie du rocher, la rivière demeure sans origine précise :
C ette caverne n ’a rien de comparable à celle de P laton ;
Nous regardions couler devant nous l’eau grandissante.
ce n ’e ft p a s le lieu où les choses se révéleraient n ’être que les Elle effaçait d’un coup la montagne, se chassant de ses flancs
sim ulacres des idées. E lle ne d oit rien non p lu s , si ce n ’ e ft ce maternels. Ce n’était pas un torrent qui s’offrait à son destin
qui eft d ’ évidence et de nécessité naturelle non rêcusables, à une mais une bête ineffable dont nous devenions la parole et la
substance*.
1. La Parole en archipel, « Aux riverains de la Sorgue », p. 412. 1. La Parole en archipel, « La Route par les sentiers », p. 400.
2. Ibid., « Lascaux /11. Les Cerfs noirs », p. 351. 2. Ibid., « Dans la marche », p. 411.
3. Ibid., « Nous avons », p. 410. 3. Fureur et mystère, « La Sorgue », p. 274.
4. Le N u perdu, « Contre une maison sèche », p. 479. 4. Ibid., « Les Premiers Instants », p. 273.
LU Introduction L e s Territoires de René Char LUI
L a fontain e de V a uclu se, précieuse p our Pétrarque, p itto où elle figure avant de se m u ltip lier en la lettre q u ’ elle p o rte,
resque p our Scudêry, devient une figure nouvelle de la poésie : c ’ efi la lettera amorosa. D a n s cette façon q u ’a le te x te d ’ anticiper
de la caverne rocailleuse que ja illi t le fleuve, habité p a r un roi, sur sa propre exiftence, comme s i la poésie éta it dotée de p ré
ce Rex fluminis Sorgiae, qui n ’ e fî p a s roi p a r fid é lité à voyance, i l s ’ agit de tout autre chose que de la reprise de l ’ image
l ’ allégorie antique, m ais parce q u ’ i l e fl l ’ équivalent du poète, romantique du poète prophète ou devin, même s i l ’annonce
m aître et distributeur de nourriture im putrescible. M a n ifes touche p a rfo is le monde de l ’ hiftoire. E n 19 4 j , René C har
tation de la violence interne, elle surgit du corps m ontagneux, ajoute au Marteau sans maître un fe u ille t où i l p a rle de la
ardente, irrépressible, retenue et violente. L ’ attention a u x réalité pressentie des années 1937-19441 dans des poèm es
sources ne cache p a s la recherche d ’ une réponse inquiète a u x écrits entre 1 9 2 7 et 19 9 7 . L a clarté que dispense le poèm e e fl
questions traditionnelles : « O u i som m es-nous ? D ’ où venons- p lu s vive souvent que ne l ’ eft la vision réfléchie du poète, à la
nous 1 O ù allons-nous ? » L a circularité q u ’ éta b lit l ’ équiva manière dont l ’ étincelle s ’ écartant du brasier p orte sa lum ière
â lence des contraires, ju s q u 'a u x lim ites extrêm es de la vie et dans l ’ ombre alentour. U n des Transparents, O din le R oc, le
de la m ort ( i l ne s ’ agit p a s de cesser de les percevoir contra d it avec p lu s de précision :
dictoirem ent, m ais de m aintenir en une seule vision leur irré
Ce qui vous fascine par endroit dans mon vers, c’eSt l’avenir,
ductible opposition) f a i t q u ’ i l n ’y a n u l secret enclos dans glissante obscurité d’avant l’aurore, tandis que la nuit eSt
l ’ origine, en quelque scène p rim itiv e, p a s p lu s q u ’ i l n ’y a à au passé déjà*.
attendre de la m ort q u ’ elle délivre une vérité. T ou t sejo u e p o u r le
E t le leCleur, surpris en un inftant de sa leCture, p a r m e
m ieu x dans la durée lim itée de l ’ existence. L e s choses n ’ ont
lum ière vive et m aljaugée, en sera p lu s tard, à un tournant, p a r
p a s de secret extérieu r à leur durée, p a s p lu s que le poèm e ne
elle, rasséréné. L e s notions d ’ éclair, de source disent cette dyna
repose sur un non-form ulé. C e qui eft caché eft ce qu i cache.
mique essentielle au poèm e, qui f a it que le p résen t sans être pour
L e m o tif in itia l du poèm e eft m oins im portant que ne T eft sa
autant un p rod u it du fu tu r , reçoit la lum ière de l ’ œuvre poétique
trajectoire : des im ages, étoiles fila n tes et léonides, traversent
qui le transm ue. L e poèm e n ’ e fi p a s une description m ais une
le recueil. L ’
création. L ’ association des contraires, la condensation verbale
Introuvable sommeil tendent à dire l ’ insaisissa ble, ce que la pensée encore ne sa it
Arbre couché sur ma poitrine1 préciser, et qui figurera dans le poèm e, sous des form es fé m i
semble préluder à La N uit talismanique qui brillait dans nines, la M inutieuse, la Continuelle, la M artelée, enfin la
son cercle/ la « L ettera am orosa » contient un « C hant Rencontrée. L ’ exercice de la poésie f a i t advenir l ’ ex ifia n t à la
d ’ insom nie* » — dont le titre évoque les Chants d ’innocence conscience de lui-m êm e :
et d’expérience de B la ke. S i l ’ insom nie p e u t a in si devenir Tu es dans ton essence constamment poète, constamment
productive, c ’ eft que la poésie v it d’insomnie perpétuelle* au zénith de ton amour, constamment avide de vérité et de
étant à la vie éveillée ce que l ’ éveil eft au som m eil. L e le fleur justice. C’eSt sans doute un mal nécessaire que tu ne puisses
eft m is en mesure de suivre l ’ aventure d ’ ir is , arc-en-ciel et m essa l’être assidûment dans ta conscience*.
gère ju s q u ’au É ros-héros, habile à quefiionner e t à p a rler selon C ’ eft également ce qui le conduit en des rçones hors d ’atteinte
les étymologies du Cratyle. E t comme son rôle eft d ’ être inter de la clarté ordinaire des m ots :
p rète, elle transform e p a r sa présence les poèm es antérieurs12 3
1. P. 3.
1. E t Marteau sans maître, « Métaux refroidis », p. 34. 2. Les Matinaux, « Les Transparents / vin. Odin le Roc »,
< 2. P. 342. p. 298.
3. La Parole en archipel, « Les Dentelles de Montmirail », p. 413. 3. Fureur et myH'ere, « À la santé du serpent », x, p. 264.
LIV Introduction L e s Territoires de René Char lv
Loup, je t’appelle, mais tu n’as pas de réalité nommable. taire : avant toute opération, i l y a réduction au sim ple.
De plus, tu es inintelligible1.
L ’ opération poétique achevée, les élém ents prem iers se trouvent
C ela p o u rra it être d it la bête innommable : métam orphosés : l ’ exiBence du poèm e modifie en retour ses
La Sagesse aux yeux pleins de larmes* com posantes, comme le recueil transform e les poèm es séparés
qui le conBituent, se conBruit dans une relation d ’ échange avec
que l'o n trouve évoquée dans « C ru els assortim ents » :
eu x . S i devait être esquissée une rhétorique propre à l ’ œuvre de
Nous existâmes avant Dieu l’accrêté. Nous sommes là R ené C h ar, i l fa u d ra it privilégier des figures telles que
encore après lui. Durant que Dieu étalait sa paresse, personne — la concomitance :
sur terre; mais ce furent des dieux que le père malicieux
laissa en mourant, auprès d’une Bête innommable*. l’arc-en-ciel
S’unifie dans la marguerite*.
E n cette sorte de nouvelle genèse où l ’ idée de D ieu naît, et
L e s élém ents n ’ ont p a s de valeur en soi ( et nul dictionnaire
m eurt, i l ne reBe cette m ort venue, a u x homm es que la présence
des sym boles ne perm ettrait de leur conférer un sens p réfé
farouche de ce qui se dérobe à la nom ination, je tte l ’ ombre
rentiel) m ais en acquièrent dans leurs échanges m utuels. Un
anticipée de son corps absent sur toute nom ination. I l eft du
p rin cipe de sim ilitude, tout aussi im p éra tif que l ’ énonciation
devoir de l ’ écrivain de s ’ approcher, de risquer, d ’ affronter ce
des contradictoires, gère le réseau des images ; l ’ analogie jo u e
qui ne saurait se dire, d ’ offrir, dans les m ots évocatoires de la
m oins que la présence simultanée des élém ents ;
fréquentation de la m ort : lu tte, tension, déchirure, un sim ulacre
de ce combat de l ’esprit a u ssi grave que les com bats de l ’ homme.
— la concentration : ce ne sont p a s seulement les verbes
qui jouent un rôle aC tif pour traduire la poussée du poèm e,
C a r le poèm e tend nécessairem ent à dire la p a r t du monde qu i
m ais au ssi la coordination, l ’ apparente circularité ; les noms
ne p eu t s ’ exp rim er à p a rtir du moi. L e déplacem ent opéré,
ont valeur d ’a ctio n s; la nomination d ’ objets vaut p o u r la
et le f a i t que le je s ’ efface en tan t que centre d ’ organisation,
quand même i l gère la conjugaison du verbe, donnent au te x te désignation d ’ événements ;
son mouvement et sa tension vers ce qui se dérobe, déplaçant
— l ’articulation : le rassem blem ent a un rôle de duplica
tion des poèm es qu i, selon les relations de ju x ta p o sitio n établies,
ce qui eB habituellem ent tenu pour p o in t de gravité. D u donné
prennent valeur de commentaire ou d ’exem ple, tout en assurant
humain fra g ile et menacé, le poèm e tente, p a r une opération
de transm utation, de fa ir e une figure éclatante. la cohérence des seClions au moyen d ’ « explosions articulées » ,
pour généraliser l ’ expression p a r quoi M andelBam définit la
L ’homme n’eSt qu’une fleur de l’air tenue par la terre, com paraison. Georges B lin a nombré de façon exem plaire ces
maudite par les aStres, respirée par la mort; le souffle et
p o in ts fo ca u x : « [ . . . ] une inBantanéitè catégorique du lyrism e
l’ombre de cette coalition, certaines fois, le surélèvent12
4.
3
et de la pensée, une concision qui roue l ’image à même l ’ idée,
L ’ œuvre poétique conjugue les élém ents prem iers, eau, terre, une s o if de ju B ice im m édiate et de rapprochement entre les
air et fe u , comme si son aélion éta it sem blable à celle que figure, signes, une morale enjoignant d ’ accroître la poésie dans la
avec d ’ autres im ages, l ’ alchim ie. L e V erb e ag it sur l ’ élémen vie et, bref, un com bat p our rem ettre l ’homme debout, et en
marche, “ à épaules ouvertes ” , sur le sentier des crêtes, ou
1. L a Parole en archipel, « Marmonnement », p. 369.
2. Ibid., p. 352. sur le tracé des sources ou devant les leçons de l ’ éclair *. »
3. Chants de la Balandrane, p. 340. Voir Maurice Blanchot,
La Bête de Lascaux, Paris, G.L.M., 1958, repris dans René Char, 1. Les Matinaux, « Complainte du lézard amoureux », P- 294.
L ’Herne, n° 13, 1971 et, partiellement, dans le présent volume, 2. Avant-propos au catalogue de l’exposition Georges Braque-
p. 1143 et siiiv. René Char, Paris, bibliothèque littéraire Jacqucs-Doucet, 1963.
4. La Parole en archipel, « Les Compagnons dans le jardin », Repris dans le présent volume, sous le titre « Les Attenants »,
p. 381.
p. 1148 et suiv. Le passage cité ici se trouve p. 1130.
L es Territoires de René Char LVII
LVI Introduction
m ais se donne en p ro jet ; i l n ’y a p a s un secret des choses à
Q u e l e fl le p r in cip a l résu lta t de cette alchim ie, sinon l ’ élabo
reprendre à des d ieu x absents ; l ’ essentiel n ’ eCi p a s non p lu s de
ration du poète en œuvre, comme O rion e fl p u lvérisé en constel
s ’ affirm er soi-m êm e, de se conforter dans son existence, pour, en
lation (Audace d’être un instant soi-même la forme
une figure analogique du monde, dresser en soi une carte du ciel,
accomplie du poèm e1), sa transform ation en poussière d ’ or,
m ais defa ir e de la parole poétique l ’ avant-dire du mond^ accom
en pollen odoriférant ? L e s anciens d ieu x, dont sa in t A u gu stin
p li. C ette parole ne pouvant être émise que p o u r tous, elle ne
se gausse dans le chapitre V I I I du livre I V de La Cité de
p eu t non p lu s être celle d ’ un seul, dans sa spécificité solitaire.
Dieu, lorsqu ’ i l retrace, comme s ’ i l s ’ag issait d ’une théologie A u s s i le rôle de ceu x q u i sont nommés les « A llié s substan
fabuleuse, les m om ents divers de la germ ination, de la naissance
tie ls » ou les « G rands A streign a n ts » dans la Recherche de
du brin d ’ herbe à la sécheresse de l ’ épi, sont, sous les noms
la base et du sommet, ceu x avec qui le poète f a i t chemin dans
dérivés du terme commun qui précise une m utation de la p la n te,
Fenêtres dormantes et porte sur le toit, les p ein tres avec
l ’ expression figurée des m u ltip les fo rces de vie incessam m ent
qui i l a toute sa vie collaboré, les penseurs auxquels i l se référé
à l ’ œuvre. I ls sont sem blables a u x Transparents ou vaga
(Eschyle, Lao-Tseu, les présocratiques grecs, Thérèse
bonds luni-solaires8. ( E t p eu t-être q u ’ un des tr a its carac d’A vila, Shakespeare, Saint-JuSt, Rimbaud, Hôlderlin,
téristiques de la langue de R ené C h a r, qui est de viser à la p lu s
Nietzsche, V an G ogh, M elville1), les ascendants retenus
grande précision sensible, de préférer au traditionnel « s ’i l
en 19 6 4 , ceu x avec qu i p eu t s ’ établir une conversation
p leu va it, on leur accordait le couvert », un s’il pleuvait,
souveraine8, liste qui s ’ am plifie, se diversifie, tous disent,
la paille, n ’ e ft-il p a s sans rapport avec cette attention à
vivants et m orts, l ’ in tim ité du poète. C e sont des v o ix alliées,
l ’ aêtion métam orphosante du tem p s). C es d ieu x, qu i sont de
qui ont en quelque sorte anticipé son œuvre, sous quelque form e,
retour, ne sont p a s ramenés artificiellem ent à la vie p a r l ’ exp res
si brève soit-elle, si bien q u ’ elles lu i sont apparues, à la leêture,
sion ; les d ieu x, dont le nom p a sse dans les Strophes du poète,
au regard, comme apportant m e seule lum ière à lu i encore dans
sont des p a rts de notre existence la p lu s intim e p ortées p a r la
les ténèbres, jo u rn a l de route, carnet de combat m atériel et
poésie à la qu a lité de l ’ être. C e qui soutient cette sorte de
sp iritu el, qui p ourra it être, p a r une leêture brisée du titre,
polythéism e poétique, c ’ eSt une nouvelle conception du poète,
attribué à une v o ix poétique nommée H ypnos, quand alors le nom
combineur d ’ élém ents dans une lum ière non fautive.
de C apitain e A lexa n d re désignait l ’ univers des gestes et des
a llion s, le s « F eu ille ts d ’ H ypnos » prétendent à une form e
★ d ’ anonymat :
de morale poétique : le tra va il de la poésie e fl de déplacem ent cette autre roue q u ’ eft la rose, concilie la notion de circulation
( la lefture de I ’ « A rrière-h iflo ire du “ Poèm e p u lvérisé 1 ” » qu ’ illu flre l ’ œuvre, et, p a r le bia is des rayons, de l ’ éclatem ent,
perm et de mesurer V effort de la m ise à diflance et de reflitution celle de la dispersion au-delà du cercle ferm é de la circonférence.
que conflitue l'écritu re du poèm e). Une roue d’omnibus e fl le dernier objet-événement du préam
Le dessein de la poésie étant de nous rendre souverain en bule d ’ « A r tin e 1 » ; i l revient en la mémoire du poète lorsqu ’ i l
nous impersonnalisant, nous touchons, grâce au poème, à la évoque Artine et les Transparents : des faits survenus
plénitude de ce qui n’était qu’esquissé ou déformé par les sous l’aspeét de petits objets : un clou, une roue que la
vantardises de l’individu*.
mémoire joueuse a retenue, un édredon changé de lit,
L ’ exercice littéraire ett exercice d ’ épuration et de transfor dans la soirée*... L a « roue de la vie » , ce q u ’ e fl originellem ent
mation de soi ; ce que rencontre René C har dans l ’ écriture du le podiaque, prend valeur d ’ éclatem ent lum ineux :
poèm e, ce n ’ eft p a s le néant, à la façon de M allarm é, m ais
Il n’y a pas de progrès, il y a des naissances successives,
l ’ im personnelle plénitude. L e poèm e « E t t » , quand, dans le l’aura nouvelle, l’ardeur du désir, le couteau esquivé de la
parleur, l ’ individu s ’ abolit au p r o fit de l ’ être m ultiple. doétrine, le consentement des mots et des formes à faire
L e je e fl p lu rie l ; c ’ ett im plicitem ent un nous ; i l désigne échange de leur passé avec notre présent commençant, une
l ’ être conquis, m atière et lum ière du poèm e dispersé. L e s chance cruelle*.
liens qui le retenaient à l ’ attache, R im baud a bien f a i t de les Or un poèm e de La Parole en archipel, in titu lé ju flem en t
éparpiller aux vents du large12 34
*; l ’ être m ort e fl rendu « D éclarer son nom » , s ’ achève sur la phrase :
éparpillé à l’univers*, le poèm e n a ît de cette part jamais
fixée, en nous sommeillante, d’ où jaillira d e m a in l e Mais quelle roue dans le cœur de l’enfant aux aguets
m u l t ip l e 6. C ette vision de la pulvérisation en poussière
tournait plus fort, tournait plus vite que celle du moulin
dans son incendie blanc* ?
lumineuse concerne tout autant la conception de la poésie que
la vision de l ’ homme. S i la cendre e fl la defiinêe naturelle de où l ’image de la roue, dont on p eu t suivre dans les poèm es le
toutes nos créations, i l n ’y a cependant nulle raison de se mouvement, s ’ associe à celle du nom. T ou t comme le rêve des
lam enter avec l ’ E cclèsia fle, n i d ’ évoquer comme une deflrudion Eaux-mères6 d it la nécessité et le moyen d ’ être réellem ent et
quelque retour à la poussière originelle ; m ais i l fa u t tout au interm inablem ent re-né, une sorte de signature secrète court dans
contraire œuvrer en vue d ’ une assom ption : l ’ œuvre fa isa n t du m ot char, à quoi se lien t les figures de
l ’in tim ité et du voyage, non p o in t géographique m ais sp iritu el,
Pourquoi poème pulvérisé ? Parce qu’au terme de son
voyage vers le Pays, après l’obscurité pré-natale et la dureté l'ex p ressio n d ’une poétique. D ans le nom s ’ associent la combi
terrestre, la finitude du poème eSt lumière, apport de l’être naison circulaire des contraires et le mythe de l ’itinéraire, la
à la vie*. réfeêtion incessante du tem ps et la transm utation alchim ique des
élém ents ju s q u ’ à l ’ignition noire, et le retour sur soi, de la
L e poèm e a sa fin dans une dispersion lum ineuse, qui embrase
lum ière du poèm e. Roué, m artelé, le poèm e lance ses rayons
le poète et métamorphose sa vie. L ’ image de la roue, ou de
au-delà du centre qui les lie et qui dans le mouvement ne s ’ aper-
1. P. 1247-1248.
2. La Parole en archipel, « Le Rempart des brindilles », p. 359. 1. L e Marteau sans maître, p. 17.
3. Fureur et mySÎ'ere, «Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud I », 2. Sous ma casquette amarante, p. 832.
p. 275. y Fenêtres dormantes et porte sur le toit, « Vieira da Silva, chère
4. L e N u perdu, « Le Chien de cœur », p. 463. voisine, multiple et une... », p. 586.
3. La Parole en archipel, « Transir », p. 352.
6. Ibid., « La bibliothèque est en feu », p. 378. 4. P. 401.
3. L e Marteau sans maître, p. 50.
L e s Territoires de René Char LXI
LX Introduction
çoit p lu s. A in s i le poète au creuset de l ’ œuvre consume son révolte in itia le toujours présente, toujours maintenue et surgis
existence datée, historique et m ortelle, pour nous revenir sous sante, se jo in t le souci p lén ier de l ’ être. C e ne serait q u ’une
attitude philosophique, si elle ne se d isa it en un langage p a r
la form e pulvérisée et lum inescente de poèm es, h .’ être a deux
noms : l ’ un qu i anticipe l ’ œuvre, et le second à quoi l ’ œuvre ticulier, celui de l ’ éblouissante évidence des données sensibles, et
donne un tout autre sens. D a n s le Phèdre, P la ton rappelle non en un discours dêduBif.
que le char eB le véhicule de l ’ âm e, et que les conducteurs de La réalité sans l’énergie disloquante de la poésie, qu’eSt-ce1 ?
char sont, à la façon d ’ O rphée, des êtres qui reviennent à nous
A g issa n t comme la saxifrage sur le granit, la poésie libère la
porteurs d ’ une lum ière conquise sur les ténèbres et arrachée
lum ière enclose en nos p ierres, non p a s pour l ’ en délivrer, et la
à la m ort. O n retrouverait dans ces forg es V én u s et V u lca in ,
rendre au monde du S o leil et des autres étoiles, m ais pour la
et dans la roue l ’ ambivalence des rapports de la lum ière et des
ténèbres. montrer au cœur des choses, bougie protégée p a r des m ains
transparentes. E lle f a it éclater son support, le développe en
Notre parole, en archipel, vous offre, après la douleur et archipel, le projette en étincelles :
le désastre, des fraises qu’elle rapporte des landes de la mort,
ainsi que ses doigts chauds de les avoir cherchées1. Debout, croissant dans la durée, le poème, mystère qui
intronise. À l’écart, suivant l’allée de la vigne commune, le
Q u a n d le poète écrit : La poésie me volera ma mort1,
poète, grand Commenceur, le poète intransitif, quelconque
ne veut-il p a s dire, entre autres choses, que l ’ être q u ’ i l f u t s ’ est en ses splendeurs intraveineuses, le poète tirant le malheur
transm ué dans le nom q u ’ i l donne à lire et que rien d ’ autre que de son propre abîme, avec la Femme à son côté s’informant
l ’ œuvre n ’ ex p licite le sens de ce nom ? L a maison des N évons du raisin rare*.
détruite pierre à pierre eB reconstruite poèm e p a r poèm e. L a N o n fondée sur l ’ introspection, ni sur la rétro speétion, m ais
confîitution de l ’ œuvre entraîne une m odification du regard ; si sur le souci d ’ établir des rapports ju ste s avec les élém ents et
la douleur eB sans cesse à apprivoiser, si le m a l continûm ent avec les êtres, aussi soucieuse du chantier que du chant, la poésie
revient à l ’attaque, si le tem ps refa it p a r le poèm e se défait de R ené C h ar éta b lit une vaBe fa b le de la retiitution :
dans les périodes où rien ne p a rle, cependant toute lum ière
poétique agrandit durablem ent le champ de conscience. S i le Redonnez-leur ce qui n’eSt plus présent en eux,
Ils reverront le grain de la moisson s’enfermer dans l’épi et
poèm e, ayant ém is sa lum ière, se consume, cette lum ière demeure.
s’agiter sur l’herbe.
C e ne sont p o in t les ténèbres qui perm ettent d ’ imaginer Apprenez-leur, de la chute à l’essor, les douze mois de leur
l ’ éclat, m ais l ’ éclair qui les f a i t voir m oins opaques ; et visage,
toute lum ière procède d ’une lum ière antérieure, p rofite de Ils chériront le vide de leur cœur jusqu’au désir suivant ;
Car rien ne fait naufrage ou ne se plaît aux cendres;
lum ières adjointes. L e nom, diffusé dans l ’ œuvre, éclatant en
Et qui sait voir la terre aboutir à des fruits,
elle, se pulvérise en lignes de lum ière, si bien que ce volume de Point ne l’émeut l’échec quoiqu’il ait tout perdu1.
poésies com plètes est à la f o is un tom beau et un lieu de naissance,
JE A N ROUDAUT.
le rêve de fécondation du cercueil et de renaissance de l ’ enfant
m ort s ’ étant accom pli dans le rassem blem ent de l ’ œuvre.
C e qui fra p p era quiconque à la fin de la leéture de ce livre
continuera à arpenter les territoires de R ené C h ar p a ssa n t a u x
livres illu ftrés, a u x affiches, c ’ efî leur extrêm e cohésion. A la 12 1. Ibid., « Pour un Prométhée saxifrage », p. 399.
2. Fureur et mjft'ere, « Partage formel », l iv , p. 168.
3. Ibid., « Redonnez-leur... », p. 242.
1. L,a Parole en archipel, « Nous avons », p. 409.
2. Ibid., « La bibliothèque est en feu », p. 378.
CHRONOLOGIE
1826
28 mars : Naissance à Avignon de Magne Char, enfant
naturel et abandonné, dit Charlemagne, grand-père paternel
du poète.
1840
1842
/ mai : Naissance à Cavaillon de Joséphine Thérèse, fille
d’AuguSte Chevalier (né en 1817), et de Julie Élisabeth Ger
main (née en 1818). Auguste Chevalier était connu pour ses
sentiments républicains. En 1848, mettant en doute le succès
éleéloral des conservateurs à Cavaillon, il avait pris la tête
du groupe d’éle&eurs qui brisèrent les urnes et mirent le feu
aux bulletins contestés. En février 1876, lors de la visite de
Gambetta à Cavaillon, précédant les élections du 20 février
dans l’arrondissement d’Avignon, il avait pris une part aftive
aux troubles qui le conduisirent, lui et ses camarades, devant la
cour d’assises de Nîmes. Ils seront acquittés.
Auguste Chevalier aurait été le correspondant de
Lamennais.
Joséphine Chevalier épousera, en 1864, Joseph Marius
Rouget.
Lxrv Chronologie [1911] [1925] Chronologie lx v
1863 1914
3 décembre : Naissance à L ’Isle-sur-Sorgue de Joseph Emile
28 ju illet : Déclaration de la première guerre mondiale.
Magne Char, second fils de Magne Char et de Joséphine
Arnaud. Le couple aura cinq enfants dont deux seulement, ce Albert Char eSt mobilisé dans l’infanterie, au 58» régiment.
fils et une fille, survivront.
1918
1865
i j janvier : Mort d’ Emile Char, administrateur délégué des
13 juillet : Naissance à Cavaillon de Marie Julie Rouget, dite plâtrières de Vaucluse, maire de L ’Isle-sur-Sorgue depuis
Julia, tille de Joséphine Chevalier et de Marius Rouget, 1905.
maçon.
1 1 novembre : Signature de l’armistice entre la France et
1869 l’Allemagne.
Après la mort d’Emile Char, la mère de René Char et sa
8 oéiobre : Naissance à Cavaillon de Marie-Thérèse Armande famille vont connaître des difficultés d’argent. René Char
Rouget, sœur cadette de Julia. continuera à vivre son enfance aux Névons, maison entourée
Les deux sœurs suivront des études poussées dans un pen de prairies qui étaient le lieu de rassemblement et de jeux des
sionnat de Cavaillon. enfants de l’école communale, dont il suivait aussi les classes.
Puis René Char sera mis en pension au lycée d’Avignon.
1885 Quelques êtres dont il fera revivre le souvenir dans son
10 janvier : Mariage de Joseph Emile Char, négociant, et de œuvre : Jean Pancrace Nouguier, Louis Curel, Louise et Adèle
Julia Rouget. Elle mourra de tuberculose un an après, le Roze, embelliront ces années difficiles. Dans sa famille, il
20 février 1886, à vingt ans et demi. s’appuiera sur sa grand-mère Rouget, et sur sa sœur Julia,
chez laquelle il séjournera parfois, au gré des affectations de
1888 José Delfau, à Alès et à Mende notamment.
1929 1931
Publication à L ’Isle-sur-Sorgue de la revue Méridiens, en Char signe avec les surréalistes plusieurs traéls : à propos
collaboration avec André Cayatte (trois numéros paraîtront). de L.’Â ge d ’or, film réalisé par Dali et Bunuel (après Un chien
Premier bref séjour à Paris. andalou), et violemment attaqué par les ligues d’extrême
M a i : L,a Femme 100 têtes, de Max Ernst.
droite; à propos de l’exposition coloniale ( N e visite^ P as
l'exposition coloniale, puis Premier bilan de Vexposition coloniale) ;
A o û t : Publication à’ Arsenal, à Nîmes, tirage à vingt-six au moment des premières luttes révolutionnaires en Espagne
exemplaires. Un exemplaire envoyé à Paul Eluard détermine (A u fe u !).
le voyage de ce dernier à L ’Isle-sur-Sorgue en automne. Février : Visite à L ’Isle-sur-Sorgue de Paul Eluard, en
F in novembre : Voyage de Char à Paris, où il rencontre compagnie de Jean et Valentine Hugo. Ils se rendent avec
Breton, Aragon, Crevel, et leurs amis. Char à Gordes, alors peu habité, à Ménerbes, à LacoSte et à
Décembre : Adhésion au mouvement surréaliste. Elle marque Saumanes, où avait résidé, enfant, chez son oncle l’abbé de
la fin de la revue Méridiens (voir le texte « Position », dans son Sade, le jeune D. A . F. de Sade.
dernier numéro). Collabore au numéro 12 de L.a Révolution L ’ aâion de la juflice efl éteinte paraît en juillet aux Éditions
surréaliHe, avec le texte « Profession de foi du sujet ». surréalistes.
LXVIII Chronologie [1934] [1936] Chronologie LXIX
Collaboration aux numéros 3 et 4 du Surréalisme au service Juin : Trois poèmes — « Migration », « Les Rapports
de la révolution, avec les poèmes : « L ’Esprit poétique » et entre parasites » « Domaine » — paraissent sous le titre
« Arts et métiers »; et le texte « Propositions-Rappel ». « Abondance viendra » dans Intervention surréalifte (Do
cuments 34), à Bruxelles.
1932 20 ju illet : L e Marteau sans maître (Éditions surréalistes) sort
des presses de l’Imprimerie Union à Paris.
« L ’Affaire Aragon », à laquelle met fin le traft : « Paillasse » 2j ju illet : Assassinat du chancelier autrichien Dollfuss par
en mars (voir Eluard : Œuvres complètes, Bibl. de la Pléiade, les nazis.
chronologie rédigée par Lucien Scheler, p. lxvii ).
21 août : Mariage de Paul Eluard et de Maria Benz, dite
Mars : L e s Vases communicants d’André Breton.
Nusch. Char eSt le témoin de' la mariée.
Voyage en Espagne avec Francis Curel. Celui-ci sera
souvent présent dans l'existence de René Char. Char signe encore deux traéls surréalistes : « La Planète
sans visa », et « Appel à la lutte », mais il prend de plus en
2/ oftobre : Char épouse à Paris Georgette Goldstein, ren plus ses distances à l’égard du mouvement.
contrée un peu plus tôt sur une plage du littoral cannois.
René Char passe des journées entières sur les îlots boisés
de la Sorgue, plus proche des caStors que des rares gens
1933 entrevus.
10 janvier : Court voyage à Berlin chez des amis qui s’ap
prêtent à quitter l’Allemagne. 1935
À la fin du même mois, le $o janvier, le maréchal Hinden- Janvier-février : Visite de Char à Eluard et Crevel à Davos
burg appelle Hitler au poSte de chancelier du Reich. en Suisse.
En mai, L e Surréalisme au service de la révolution publie un A v r il : Tristan Tzara et sa femme Greta Knutson rendent
récit de rêve de Char : « À quoi je me destine », des réponses visite à Char à L ’Isle-sur-Sorgue, où le poète s’eSt installé
à deux enquêtes, et annonce la parution de la revue L e Mino- pour tenter de redresser la situation familiale au sein de la
taure, à laquelle Char ne voudra pas collaborer (voir la lettre Société anonyme des plàtrières de Vaucluse, nom porté par
au sujet du Minotaure, revue Cahiers du Sud, Marseille, n° 171, l’affaire développée par son père. Avec son ami Marcel Four
avril 1935). rier, avocat, et quelques amis sociétaires, il contraint à la
De juin à oftobre, séjour avec Georgette à Saumanes, proche démission l’administrateur délégué Durbesson.
de L ’Isle-sur-Sorgue, où Char achève la composition des 2 mai : Paéte d’assiStance mutuelle franco-soviétique, signé
poèmes : « Abondance viendra » ( L e Marteau sans maître) . pour la France par Pierre Laval.
14 juillet : Suicide de Raymond Roussel. 19 juin : Suicide de René Crevel.
Le. I er décembre eSt édité à Bruxelles le recueil colleélif Septembre : Char eSt à Nice, où sont aussi Eluard et Tzara.
Violette Novfères (Éditions Nicolas Flamel). Il contient le
poème « La Mère du vinaigre », de Char, illustré par Yves 8 décembre : Une lettre à Benjamin Péret eSt publiée à L ’Isle-
Tanguy. sur-Sorgue (placard polygraphié), à la suite d’un incident pro
voqué par Péret, qui avait diffusé à l’insu de Char le contenu
L a mobilisation contre la guerre n ’ efî pas la p a ix , manifeste
d’un message privé destiné à Georges Sadoul, message
à propos du Congrès d’AmSterdam-Pleyel contre la guerre,
critique à l’égard de certaines positions surréalistes.
porte la signature de Char.
1934 1936
6 février : Émeutes fascistes à Paris. Manifestation de ripoSte Char eSt nommé administrateur de la Société anonyme des
à la gare de l’ Est le 9, à laquelle Char participera. plàtrières de Vaucluse par la nouvelle direction.
Rencontre amicale de Kandinsky, qui donnera une eau- D ’avril àjuin, René Char eSt immobilisé à L ’Isle-sur-Sorgue :
forte pour l’édition du Marteau sans maître. grave septicémie, non diagnostiquée dans les délais, à la
LXX Chronologie [1937] [1939] Chronologie LXXI
fusil dans le dos. « Héros dans la plus pure acception du Georges Braque et René Char s’étaient longuement entre
terme », Gabriel Besson fut « un juSte sans qui l’espoir parmi tenus avec lui à l’hospice d’Ivry quelques jours auparavant.
nous se fût souvent effondré », dit encore de lui aujourd’hui Le professeur Henri Mondor les tenait informés des progrès
René Char. de la maladie.
Après un long séjour dans la maison familiale à L ’Isle-sur- Création radiophonique en avril du Soleil des eaux : réali
Sorgue, René Char rejoindra ses amis Zervos sur la côte sation d’Alain Trutat, musique de Pierre Boulez.
méditerranéenne. Il y rencontrera Henri Matisse. Parution en septembre de Fureur et myflère (Gallimard).
En avril : Feuillets d ’Hypnos, chez Gallimard. C ’eSt le critique En novembre, chez G .L.M ., Fête des arbres et du chasseur :
André Rousseaux qui le premier en rendra longuement les vingt exemplaires de tête avec une lithographie en couleur
compte dans L e Figaro littéraire. de Miré.
Les collaborations de Char à diverses revues et journaux Collaboration à la revue Cahiers d’A r t (23 e année, 1948),
furent nombreuses cette année-là, particulièrement en ce qui avec la première version retrouvée du poème « À une ferveur
concerne la revue Cahiers d ’A r t . belliqueuse » (dans Fureur et myflère).
28 novembre : Mort de Nusch Eluard. Première collaboration à Botteghe Oscure (Rome, Qua-
derno III), revue internationale dirigée par Marguerite
Caetani, fondatrice de Commerce. Char aidera durant des
1947 années Marguerite Caetani dans ses tâches littéraires. Il aime
En avril, représentation à Paris au théâtre des Champs- évoquer le talent et la bonté de cette grande dame.
Élysées, du ballet L a Conjuration, rideau de scène et costumes
de Georges Braque.
1949
En mai, aux Éditions Fontaine, publication du Poème pul
vérisé. Les soixante-cinq exemplaires de tête comportent une Mars : « Les Transparents » (Mercure de France),
gravure originale de Henri Matisse. « L ’Homme qui marchait dans un rayon de soleil » (L e s
Ouverture en juin de l’exposition de peintures et sculptures Temps modernes).
contemporaines, organisée au Palais des Papes à A vignon par « Sur les hauteurs » paraît en avril ( A r t de France). Ce texte
Yvonne Zervos. Cette exposition, qui réunissait les plus fera l’objet la mêmô année d’un court métrage sous la direc
grands noms de l’art contemporain, fut l’occasion d’un long tion artistique d’Yvonne Zervos.
séjour de Braque dans le Vaucluse (voir « Braque, lorsqu’il En avril aussi : « Le Soleil des eaux » (librairie H. Matarasso,
peignait », et « Georges Braque intra-muros », dans Recherche Paris), illustré de quatre eaux-fortes de Georges Braque.
de la base et du sommet). Elle fut aussi le point de départ de ce
qui deviendra le Festival de théâtre d’Avignon, qu’animera Claire eSt publiée chez Gallimard en juin.
Jean Vilar. Char collabore aux deux premiers numéros (avril et mai)
de la revue Empédocle, où il seconde, avec Camus, le direéfeur
Parution de L a Pelle, d’Albert Camus.
Jean Vagne.
Collaboration à la revue Cahiers d ’A r t (22e année, 1947), Dans le numéro X X IV (2) de Cahiers d’ A r t , il publie
avec « Le Thor », dans une illustration de Georges Braque, « Les Inventeurs » (poème repris dans L es Matinaux ).
et « Le Météore du 13 août », « Un chant d’oiseau surprend la
branche du matin », « Tu as bien fait de partir, Arthur Rim y ju illet : Divorce de René Char et de Georgette.
baud ! ». Tous ces poèmes seront repris dans Fureur et
myflère. 1950
1956 1961
L a bibliothèque eft en feu paraît en mai chez Louis Broder L'Inclémence lointaine, choix de poèmes, paraît chez Pierre
(Paris), avec une eau-forte en couleur de Georges Braque. Berès en mai, illustré de vingt-cinq burins de Vieira da Silva.
En mai : L a Chute d’Albert Camus.
1962
G.L.M . publie en juin, Pour nous, Rimbaud, et E n trente-trois
morceaux (les cinquante-huit exemplaires de tête sont ornés Janvier : L a Parole en archipel (Gallimard).
d’une eau-forte en couleur du poète).
Mort de Georges Bataille. Il avait été l’ami et aussi le voisin
Un choix de textes paraît en octobre sous le titre Poèmes de René Char, lorsque Bataille occupait, de 1949 à 1951, le
et prose choisis (Gallimard). poSte de conservateur à la bibliothèque de Carpentras. Les
Novembre : Speâacle L e Fer et le Blé chez Agnès Capri à deux hommes se voyaient souvent et s’estimaient.
Paris : un montage de poèmes, et la représentation intégrale
de Claire. 1965
Décembre : Création à Cologne du Visage nuptial, poèmes
de René Char mis en musique par Pierre Boulez. Chœurs et En mars : Lettera amorosa (Edwin Engelberts, Genève),
orchestre de Radio-Cologne. illustré de vingt-sept lithographies en couleur de Georges
Braque.
Le livre eSt présenté en mai à la Bibliothèque littéraire
1958 Jacques-Doucet à Paris, dans le cadre de l’exposition
Georges Braque-René Char. Georges Blin rédige la préface
Nombreuses publications tout au long de l’année, dont on du catalogue.
retient : L ’ Escalier de Flore, avec deux gravures de Picasso q i août : Mort de Georges Braque.
(P.A.B. Alès, mai 1958); Sur la poésie (G.L.M ., oftobre); et
Cinq poésies en hommage à Georges Braque, avec une lithographie
En été la revue L ’ A r c (Aix-en-Provence) publie un numéro
en couleur de Braque, en couverture (Genève, Edwin consacré à Char.
Engelberts). En 1963 disparaissent Tristan Tzara, le poète américain
William Carlos Williams, fidèle ami de René Char et de sa
poésie, et le peintre Jacques Villon.
1959
19 février : Mort de Julia Delfau, sœur aînée du poète. Juillet-août : Numéro spécial René Char de la revue cana
7 mars : Mort de Francis Curel, « le cher Élagueur ». dienne Liberté.
Durant Yété paraît L ’ Age cassant (José Corti, Paris). Deuxième séjour de Martin Heidegger au Thor pendant
L ’ouvrage L a Postérité du soleil, d’Albert Camus, avec des Yété.
photographies de Henriette Grindat, et pour lequel Char a 1969
écrit une postface que précède le poème « De moment en
moment », fait l’objet d’une exposition d’été à L ’Isle-sur- L e Chien de cœur, en janvier, chez G .L.M ., avec en frontis
Sorgue (Edwin Engelberts, Genève). pice une lithographie originale en couleur de Joan Miré pour
Une plaquette : L a Provence point oméga (Imprimerie Union, les exemplaires de tête.
Paris) porte témoignage de la campagne de protestation M ai : L ’ Effroi la joie (Au vent d’Arles, Saint-Paul-de-
organisée à la suite de l’implantation en Haute-Provence Vence).
d’une base de lancement de fusées atomiques. Une affiche eSt Dent prompte, illustré de onze lithographies en couleur de
dessinée par Pablo Picasso. Max ErnSt, eSt achevé en septembre (galerie Lucie Weil,
En décembre, Retour amont (G.L.M ., Paris) sort des presses A u pont des Arts, Paris).
avec quatre eaux-fortes d’Alberto Giacometti. Ce dernier, Dernier des trois séjours de Martin Heidegger au Thor,
gravement malade à la sortie du livre, ne pourra le signer. durant l’été. Jean Beaufret, François Fédier, François Vezin,
Patrick Lévy, le professeur Granel, Barbara Cassin, d’autres
1966 encore, ont participé aux entretiens et séminaires.
Septembre : A rticle j8 , de Varlam Chalamov, un livre atro
1 1 janvier : Mort d’Alberto Giacometti. cement inoubliable, paraît chez Gallimard.
12 mars : Mort du peintre Viètor Brauner, illustrateur et
ami de René Char, comme Giacometti, depuis les années 30. 1970
Pendant l’été, et répondant à l’invitation de René Char, Yvonne Zervos meurt en janvier à Paris.
premier séjour de Martin Heidegger au Thor, proche de
De mai à octobre se tient, au Palais des Papes à Avignon,
L ’Isle-sur-Sorgue (voir « les Séminaires du Thor », dans
Queftions I V , de Martin Heidegger, Gallimard, 1976).
l’exposition Picasso qu’elle avait conçue et mise au point.
Décembre : Mort de Christian Zervos. Depuis 1926, la revue
Mort d’André Breton.
Cahiers d’ A r t qu’il avait fondée, et la galerie du même nom que
dirigeait Yvonne Zervos, étaient les plus clairvoyants et atten
1967 tifs soutiens de l’art contemporain et de ses maîtres.
Mars : Publication des Transparents, avec quatre gravures
1971
de Pablo Picasso (Éditions P.A.B.).
A v r il : Trois coups sous les arbres. Théâtre saisonnier (Galli La revue L ’ Herne consacre, sur l’initiative de Dominique
mard), regroupe toutes les pièces de théâtre, ainsi que les Fourcade (il en écrira l’introduftion), un numéro de ses
arguments de ballet jusqu’ici publiés en revue ou dans des Cahiers à René Char, numéro qui paraît en mars. Elle propose
éditions séparées. une chronologie et une bibliographie, ainsi que des études
Création au Studio des Champs-Élysées, par la compagnie critiques.
Jacques Guimet, du Soleil des eaux. M ars, également : L ’ Effroi la joie, de Char, paraît avec
quatorze gravures de Joseph Sima (librairie Jean Hugues).
1968 A v r il : À Saint-Paul-de-Vence s’ouvre une exposition René
Char organisée par la Fondation Maeght, et qui se poursuivra
Peu avant les événements de mai 1968, Char tombe grave l’automne suivant, au musée d’Art moderne de la Ville de
ment malade (voir le texte liminaire du Chien de cœur). Paris. Catalogue préfacé par Jacques Dupin, établi par Nicole
L e Soleil des eaux, version pour la télévision, eSt tourné S. Mangin.
durant l’été par le metteur en scène Jean-Paul Roux, et diffusé Juillet : Mort à Paris du peintre Joseph Sima.
par l’O.R.T.F. Septembre : L e N u perdu (Gallimard).
l x x x iv Chronologie [1976] [i 98x] Chronologie lxx xv
À Georgette C har
qui a convoyé la p lu p a rt des poèm es
du Marteau sans maître et leur a
perm is d'atteindre la province de
sécurité où j e désirais les savoir.
\
V ers quelle mer enragée, ignorée même des poètes, pouvait
bien s'en aller, a u x environs de 19 3 0 , ce fleuve m al aperçu qui
coulait dans des terres où les accords de la fe r tilité déjà se mou
raient, où l ’allégorie de l ’horreur commençait à se concrétiser,
ce fleuve radiant et énigmatique baptisé Marteau sans maître ?
V er s l ’ hallucinante expérience de l ’homme noué au M a l, de
l ’homme massacré et pourtant victorieux.
Nuage de résistance
Nuage des cavernes
Entraîneur d’hypnose.
V É R IT É C O N T IN U E
L e novateur de la lézarde
Tire la corde de tumulte
O n mesure la profondeur
A u x contours émus de la cuisse
P O SSIB L E R O B U ST E S M É T É O R E S
Elle jouait sur les illustrés à quatre sous Les hommes ont faim
D e viandes secrètes d’outils cruels
Il parla comme on tue Levez-vous bêtes à égorger
Le fauve À gagner le soleil.
O u la pitié
M A SQ U E D E FE R
R . CH AR 4
IO L e M arteau sans maître A rsen al i i
UN L E V A IN B A R B A R E L E Ç O N SÉVÈRE
La bouche en chant
Le saut iliaque accompli
Dans un carcan
L ’attrait quitte la rêverie
Comme à l’école
L ’aimant baigné de tendresse e£t un levier mort
La première tête qui tombe.
Les tournois infantiles
Sombrent dans la noce de la crasse
Le relais de la respiration
Un petit nombre
A touché le jour
Les grands chemins À la première classe
Dorment à l’ombre de ses mains Que l’amour forme à l’étoile d’enfer
D ’un sang jamais entendu.
Elle marche au supplice
Demain
Comme une traînée de poudre.
B E L É D IF IC E
E T LES P R E SSE N T IM E N T S
SIN G U L IE R
L A R O SE V IO L E N T E SO SIE
Homme
V O IC I J’ai peur du feu
Partout où tu te trouves
Animal
V oici l’écumeur de mémoire T u parles
Le vapeur des flaques mineures Comme un homme
Entouré de linges fumants
Étoile rose et rose blanche Détrompe-toi
Je ne vais pas au bout de ton dénuement.
ô caresses savantes, ô lèvres inutiles !
DENTELÉE
L ’A M O U R
LES P O U M O N S
A R T IN E
1930
Artine gardait en dépit des animaux et des cyclones Le poète a tué son modèle.
une intarissable fraîcheur. A la promenade, c’était la
transparence absolue.
L E S M E SS A G E R S
D E L A P O É S IE F R É N É T IQ U E
L A M A IN D E L A C E N A IR E
Les soleils fainéants se nourrissent de méningite
Ils descendent les fleuves du moyen âge
Dorment dans les crevasses des rochers
Les mondes éloquents ont été perdus. Sur un lit de copeaux et de. loupe
Ils ne s’écartent pas de la zone des tenailles pourries
Comme les aérostats de l’enfer.
POÈTES
L E S SO L E IL S C H A N T E U R S
,)
34 L e Marteau sans maître Poèmes militants 35
M É T A U X R E FR O ID IS C H A ÎN E
L A P L A IN E
Que la pourriture
Aux extrémités de radium
S O M M A IR E Aux clous mimétiques
Vous aspire
Poitrine en avance sur son néant
Espoir qu’une lame de limon inverse
L ’homme criblé de lésions par les infiltrations considéra Bouche d’air imagination
son désespoir et le trouva inférieur
Autour de lui les règnes n’arrêtaient pas de s’ennoblir Enfants agiles du boomerang
Comme la délicate construction gicle du solstice de la Longs amants aux plaisirs retirés
charrette saute au cœur sans portée Filante vapeur insensible
Il pressentit les massifs du dénouement Aux chairs agrandies pour la durée du sang
Et Stratège Aux successions hantées
S’engagea dans le raccourci fascinateur A l’avenir fendu
Qui ne le conduisit nulle part Vous êtes le produit élevé de vos intègres défaillances
Virtuoses de l’élan visionnaires imprenables
A u terme de la bourbe insociable Côte à côte dormez l’odyssée de l’amour
Le sphérique des respirations pénétra dans la paix. Les pièces de tourments éteintes
L ’indiscernable blé des cratères
Croît en se consumant
44 JLe M arteau sans maître Poèmes militants 45
Fossile frappé dans l’argile sentimentale
— Disons à toute épreuve l’étendue de l’amour —
Une femme suit des yeux l’homme vivant qu’ elle aime
Baignée dans le sommeil qui lave les placer s
VERSANT
À la faveur de l’abandon
Lui verse un léger malaise
Ha ! comme il bombe la paupière
L ’obStiné conventionnel Donnons les prodiges à l’oubli secourable
Impavide
Assiette nue offerte à l’air Laissons filer au blutoir des poussières les corps dont
A u banc des mangeurs de poussière nous fûmes épris
Les mots restaurent l’Automate Quittons ces fronts de chance plus souillés que les eaux
Les mots à forte carrure s’empoignent sur le pont Noblesse de feuillage
élastique À présent que décroît la portée de l’exemple
Qui mène au cloître du Cancer, Quel carreau apparu en larmes
Va nous river
Mains obscures mains si terribles Cœurs partisans ?
Filles d’excommuniés
Faites saigner les têtes chaStes
B O U R R E A U X D E S O L IT U D E
<<
A B O N D A N C E V IE N D R A
1933
L ’É C L A IR C IE
Témoin, dans les relais de ton esprit réaliste, le règne tabous de la main-fantôme, a rejoint ses quartiers d’étude,
végétal eSt figuré par la plante carnivore, le règne minéral à la zone des clairvoyances. Dans le salon manqué, sur
par le radium sauvage, le règne animal par l’ascendant les grands carreaux hostiles, le dormeur et l’aimée, trop
du tigre. Bâtir une postérité sans amertume. Témoin impopulaires pour ne pas être réels, accouplent inter
antédiluvien tu flattes ma maladresse. Gagne, je te prie, minablement leurs bouches ruisselantes de salive.
tes tuiles transparentes. D e là, tu vas pouvoir suivre
paisiblement les évolutions mortelles du réfra&aire.
Ce matin, le citronnier des murailles donnait des fruits
buboniques. Derrière les arbres civilisés, une équipe
d’ouvriers équarrissait la boue, cette autre pierre pré
cieuse. L ’homme restitue l’eau comme le ciel. Pour être D O M A IN E
logique avec la nature, il sème des lueurs et récolte des
épieux. Seule le désempare quelquefois, au seuil de
l’envoûtement, l’absence de ressemblance. Ainsi ce conte
s’éloigne en boitant. La main de justice a bien essayé de Tom be mars fécond sur le toit de chagrin. La lampe
maintenir à égale distance du Soleil et du Parlement la retournée ne fume plus. Les nobles disparus ont curé
loupe incendiaire, couleur d’air. Bulles. Mais aucune les bassins, vidé les flasques horreurs domestiques, brossé
indignité ne souille les correspondances. Cette nuit, au l’obèse. Pomme de terre de semence eSt devenue folle.
faîte de sa splendeur, mon amour aura à choisir entre
deux grains également sordides de poussière. Les chaînes Matériaux vacillants, portes, coulisses, soupiraux,
magnétiques naviguent loin des feux commandés. À la réduits, comme je voudrais pouvoir régler mon allure
question, le désespoir ne se rétrafte que pour avouer le suivant la vôtre. Jamais de double voix, cet impair lar
désespoir. moyant. Je feindrais l’impéritie des signes. Survivant,
je saurais m’alléger de l’allégresse déprimante, pistil de
l’enfanc.e. Je murerais mon blason sanglant. Jusqu’à la
rumeur artificielle de cette peau de sagesse vaniteuse
torréfiée sur les tisons comme une glaire.
☆ V
VI
II
V II
IV
Devant les responsabilités du poème, sans hilarité,
j’aime à croire le poète capable de proclamer la loi mar
Aptitude : porteur d’alluvions en flamme. tiale pour alimenter son inspiration. L ’étincelle dépose.
Audace d’être un instant soi-même la forme accomplie
du poème. Bien-être d’avoir entrevu scintiller la matière-
émotion instantanément reine.
M oulin premier 65
64 L e Marteau sans maître
XII
V III
X X IV
J’admets que l’intuition raisonne et diète des ordres Les Statuts de l’érotisme.
dès l’inStant que, porteuse de clefs, elle n’oublie pas de
faire vibrer le trousseau des formes embryonnaires de la
poésie en traversant les hautes cages où dorment les
échos, les avant-prodiges élus qui, ' au passage, les XV
trempent et les fécondent.
Je ne plaisante pas avec les porcs.
XI
XVI
« Le merveilleux aime à s’enfermer. D e toute évidence
pour que le poète écoute aux portes. » Cette béquille de Ceux-là retiendront la fumée qui auront oublié le
contamination eSt vaine, suffisante et à tout écrire irri
nuage de la brûlure.
tante, parce que de pauvre gymnastique. Tribus sont Sourds venin du faisan mental, anime la récolte.
aujourd’hui les laboureurs de sable.
66 L e Marteau sans maître M oulin prem ier 67
droyant : les plaies croissaient, s’envenimaient à miracle...
Pour faire tomber quelques gros sous ! L ’œil du salut
établissait dans le mal la roue consolante de l’artificieuse
loterie chrétienne.
XVII Les « anciens » disent encore, parlant de la clématite :
la plante des gueux.
V ues m y t h o l o g iq u e s . — Le phénix, cet oiseau-missel
qui se nourrit, comme un bijou, de grains de cendre.
Persévérons dans le réel : jour du jugement des
organes invisibles de l’homme. XXI
Creusez le phénix, vous dégagerez Sodome, le tigre.
Se couronner avant de s’égarer. A u jour convenu,
l’ordre harmonieux distribue le sang félon. Les brumes
abrègent.
XVIII
XXIII
XIX
XXVI
XXVIII
XXVII
XXIX
R éser ve rom ancée. — En 17**, M. de Féraporte,
attaché d’ambassade, vient tout heureux passer un congé
inespéré auprès des siens. En franchissant la porte de L ’esprit souffre, la main se plaint. L ’humour entre
la ville il entend sonner les cloches pour un glas solennel. eux comme un sextant écorché.
Il demande qui eSt mort ? Personne n’ose lui répondre !
Mais il rencontre un long cortège et voit sa famille
derrière un cercueil. L ’usage voulait que l’on portât
7° L e M arteau sans maître
M oulin prem ier 71
reconnaissance du leêieur. J’insiSte sur l’inStallation
minutieuse du tremplin d’enlèvement-embellissement.
Tel écrit sommaire deviendra p a r rencontre une place
fortifiée de révolutionnaires, hier encore substance favo
XXX
rite opiniâtrement courtisée, ô amorce conciliable de
l’imaginaire !
L ’imagination jouit surtout de ce qui ne lui e§t pas
accordé, car elle seule possède l’éphémère en totalité.
Cet éphémère : carrosserie de l’éternel.
XXXV
XXXVIII X LII
Ici l’image mâle poursuit sans se lasser l’image femelle, La bêtise aime à gouverner. Lui arracher ses chances.
ou inversement. Quand elles réussissent à s’atteindre, Nous débuterons en ouvrant le feu sur ces villages du
c’eSt là-bas la m ort du créateur et la naissance du poète. bon sens.
XXXIX X LIII
Le poète, en sus de l’idée de mort, détient en lui tout Tout bien considéré, sous l’angle du guetteur et du
le poids de cette mort. S’il ne l ’accuse pas c’eSt que c’eSt tireur, il ne me déplaît pas que la merde monte à cheval.
un autre qui le lui porte. Le poète a ses têtes.
X LIV
XL
CH AR 6
74 L e Marteau sans maître M oulin premier 75
XLVI L
XLIX LU I
Danse retirée aux cinq cantons. Face au cylindre de « Sans doute, un poème se passant la nuit doit-il être
la Pyramide, l’émigrant des résines relate l’encan des lapidé de vers luisants. Mais un autre allant le jour ? Père
Filles, et s’allège de l’épuisant rayonnement. amant, voyez-nous jouir, très éprises, le fleuret d’un
7 6 L e Marteau sans maître M oulin prem ier 77
miroir dans les doigts. » Ainsi s’étalent vos outrances,
Novices mouillées de l’arc-en-ciel, follettes du mil, à la
criée, mes chères peaux... Navigue docile discorde.
LVIII
L IY
À partir de la courge l’horizon s’élargit.
LV
LX
Ceux-là honorent durablement la poésie qui lui
apprennent qu’elle peut, au repos, parler de tout, même
de « Sinistres et Primeurs » ; s’enivrer de tout, même des A u bout du bras du fleuve il y a la main de sable qui
odeurs de hanneton, convive d’un proverbe ! écrit tout ce qui passe par le fleuve.
LYI LXI
L ’absolu, terme de refuge, eSt toujours barré de À mots comptés, voyage heureux. (Holà, frisé, aguerri
rameaux de progrès, quel que soit le degré d’anémie dans les griffes du feutre !)
de son climat magique.
LXII
LVII
LXIII LX VII
On eSt assuré qu’un poème fonctionne dès lors que son La nuit durant laquelle les mouches à feu se raconte
composé se vérifie juste à l’application, et ce, malgré ront, toutes pages repues enfin arrachées, l’aube lyrique
l’inconnu de ses attenances. ne sera pas attendue.
t p
LX IY LXVIII
Entre le sang de l’affranchi et celui de l’esclave, n’en Le feu se communique au son du pain des cuisses,
déplaise aux icares amphibies, il y a l’épaisseur du trans ô touffe élargie ! ô beauté
port d’une trompe. Vrai, un fourvoiement intolérable, Instable longtemps contrariée de l’évidence,
une monstruosité, l’analogie contre-érotique d’un poil Main-d’œuvre errante de moi-même !
avec un cheveu... Em pyreum el L ’échelle profite au
désert. Le paillasson, métaphore quintessenciée, doit
trouver sans flotter le chemin de son pore, à travers
n’importe quel sérum truqueur, quel baiser empoignant. LXIX
II
T u es pressé d’écrire
Comme si tu étais en retard sur la vie
S’il en eSt ainsi fais cortège à tes sources
Hâte-toi
Hâte-toi de transmettre
Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance
DEHORS
LA NUIT EST GOUVERNÉE
précédé de
PLACARD POUR UN CHEMIN
DES ÉCOLIERS
Ï936-I938
IN T R O D U C T IO N
J ’éta is parvenu à cette époque, avec mon tourm ent, sur ces
crêtes où hauteur et profondeur n ’ échangent p lu s leur différence,
sont inexorablem ent étales. Soyons avares de crédulité. Com m ent
se montrer a u x autres et à soi autrement que hardi, modeste
et m ortel ? M a conduite, à cet égard, n ’a p a s varié.
DÉD ICACE
Mars 1937.
A L L É E D U C O N F ID E N T
Cependant invétérées
Les fourmis
Traînent dans leur gourbi
Le gibier du limon de la dernière pluie
92 Dehors la nuit esl gouvernée Placard pour un chemin des écoliers 93
Diable fasse Le ciel fou recula
Que la graine de fouet La bave du feu se terra
Se retourne contre nos créanciers Une buée d’ossements parut dansa avec des nains
E t nous garde de la prison Une prunelle d’eucalyptus devint une lune embaumée
II I
III E X P L O IT D U C Y L IN D R E À V A P E U R
K’
»
D E H O R S L A N U IT E S T G O U V E R N É E
A U X É C O N O M E S D U FEU
C O N FIN S
À midi solide
D e cette peau tendue sur un cerceau d’ espérance bâtie Nous nous séparons
d’un souffle et que colore d’air hagard l’étude des
jalousies Pour soutenir l’oubli demain dans la rencontre vous
Je retiens de ce fluide qui se desserre me tourmente par conservez
un foulage de buées sans entrailles comme dans cette Le bâton débonnaire
conje&ure de la dégradation du Chasseur répétée par Qui guida jusqu’à nous
le papier à fleurs d’une minime chambre L’inquisition des nomades
Clarté frugale un bien limpide à l’inStant de la pause Ceux qui enflamment avec leurs semelles informes
Chemise prête au vœu de vêtir une larme Le fourrage et les plaies de la terre
Pour composer la plus inoccupée des routes Terre aux yeux de volailles mais aux cils d’objets cares
sants et de lessive en plein air
Sera-ce toujours tout bénéfice au conservateur du phare
le calendrier mis en pièces après quelque naufrage Ville en révolution sur la table
hilarant Nos confidents sont rassemblés
L ’homme accroupi sur ses cendres infidèles a progressé Question de pain humide accordé à la braise
par cicatrices et monté la somme de ses pas à travers De gîte invisible aux épis maîtres
le filtre feint de son dépaysement De doigts étranges saisisseurs venus du froid à la main
Crasse ! amoureuse en sommeil presque tiède.
io8 Dehors la nuit esl gouvernée Dehors la m it efl gouvernée 109
OCTROI L ’E S S E N T IE L IN T E L L IG IB L E
Une jeunesse de manœuvres a porté l’œil profondément N’espérez pas rattacher l’infidèle
Hors du lasso endolori Aimez sa vue de chatte derrière sa voix lointaine
Devant le profil éventé Ses toilettes ouvertes son impudeur rayonnante
Notre univers s’eSt épaissi sa durée n’eSt plus comparable Noyau tendre que la boue presse sous la rafale des
Le vieil avenir compromis aura hélé le bon maçon. troupeaux
D’un désert de primeurs et d’artères
Elle commande aux sans racine
De se peindre
Pour s’alourdir
Elle souhaite et appréhende le risque en se berçant de
troubler sa mémoire
Elle voit maigrir les oiseaux inquiets
Nous nageons vers l’écueil en forme de paupière
Dehors la nuit eB gouvernée ri}
112 Dehors la nuit eB gouvernée
Chœur
Je t’ annule je t’inhume
Je me prédis Tais ton pas
P R O U V E R P A R L A V IE
Un frigidaire eft-ce que ça chavire
C ’eft irréprochable et caressé des femmes
La chaise où transpirait l’infirme
Je lègue ma part du prochain Remplace l’arbre libertaire
À l’aiguilleur du convoi de mythes A u x racines éparses dans la foule
Q ui s’élabore au quai désert D euil de vipère servitude
Fût-il malfaiteur Cygne mon cas se prononce quartier ouvrier
N e fût-il pas imaginaire Ce n’ eft pas diftinét dit du sommet de l’attelage.
Contradiâions persuasives
Q ui dévitalisent l’éveil
Courte vie au salaire enchevêtré de la cascade
Évidence mutable DENT PROM PTE
La régie de l’homme eft: fragile
Sont de lèvres les ressorts de ses fréquentes périodes
Souple relief indiftinét i
Ardoise autant de sortilèges
5
2
3 6
8
L A R É C O L T E IN JU R IÉ E
V A L ID IT É
ARGUM ENT
1 9 3 1-
L ’ homme f u it l ’asphyxie.
L ’homme dont l ’appétit hors de l ’ imagination se calfeutre
sans fin ir de s ’ approvisionner, se délivrera p a r les mains,
rivières soudainement grossies.
h ,’homme qu i s ’êpointe dans la prém onition, qui déboise son
silence intérieur et le répartit en théâtres, ce second c ’ eft le f a i
seur de p a in .
A u x uns la prison et la m ort. A u x autres la transhumance
du V erbe.
D éborder l ’ économie de la création, agrandir le sang des
gestes, devoir de toute lum ière.
N o u s tenons l ’ anneau où sont enchaînés côte à côte, d ’ une
p a rt le rossignol diabolique, d ’ autre p a r t la clé angélique.
Sur les arêtes de notre amertume, l ’aurore de la conscience
s ’avance et dépose son lim on.
Aoûtem ent. Une dimension fra n ch it le fr u it de l ’autre.
Dim ensions adversaires. D éporté de l ’attelage et des noces,
je bats le f e r des ferm oirs invisibles.
130 Fureur et mjB'ere
Seuls demeurent I3 1
CONGÉ AU VEN T L A C O M P A G N E D U V A N N IE R
JE U N E SSE
M A ISO N D O Y E N N E
Loin de l’embuscade des tuiles et de l’aumône des
calvaires, vous vous donnez naissance, otages des
oiseaux, fontaines. La pente de l’homme faite de la
nausée de ses cendres, de l’homme en lutte avec sa pro Entre le couvre-feu de l’année et le tressaillement
vidence vindicative, ne suffit pas à vous désenchanter. d’un arbre à la fenêtre. Vous avez interrompu vos dona
tions. La fleur d’eau de l’herbe rôde autour d’un visage.
Éloge, nous nous sommes acceptés. Au seuil de la nuit l’insistance de votre illusion reçoit
la forêt.
« Si j’avais été muette comme la marche de pierre
fidèle au soleil et qui ignore sa blessure cousue de lierre,
si j’avais été enfant comme l’arbre blanc qui accueille
les frayeurs des abeilles, si les collines avaient vécu jus
qu’à l’été, si l’éclair m ’avait ouvert sa grille, si tes nuits
m’avaient pardonné... »
1
134 Fureur et mystère Seuls demeurent 135
ALLÉGEM ENT M É D A IL L O N
« J errais dans l’or du vent, déclinant le refuge des Eaux de verte foudre qui sonnent l’extase du visage
villages où m’avaient connu des crève-cœur extrêmes. aimé, eaux cousues de vieux crimes, eaux amorphes,
D u torrent épars de la vie arrêtée j’avais extrait la signi eaux saccagées d’un proche sacre... Dût-il subir les
fication loyale d’Irène. La beauté déferlait de sa gaine semonces de sa mémoire éliminée, le fontainier salue des
fantasque, donnait des roses aux fontaines. » lèvres l’amour absolu de l’automne.
La neige le surprit. Il se pencha sur le visage anéanti, Identique sagesse, toi qui composes l’avenir sans croire
en but à longs traits la superstition. Puis il s’éloigna, au poids qui décourage, qu’il sente s’élancer dans son
porté par la persévérance de cette houle, de cette laine. corps l’éleétricité du voyage.
A N N IV E R S A IR E A F IN Q U ’IL N ’Y SO IT R IE N C H A N G É
1K:.
136 Fureur et mjH'ere Seuls demeurent 137
3 8
Dans la luzerne de ta voix tournois d’oiseaux chassent J’ai, captif, épousé le ralenti du lierre à l’assaut de la
soucis de sécheresse. pierre de l’éternité.
4 9
Quand deviendront guides les sables balafrés issus « J e t’aime », répète le vent à tout ce qu’il fait vivre.
des lents charrois de la terre, le calme approchera de Je t’aime et tu vis en moi.
notre espace clos.
5 L E L O R IO T
3 septembre 19 3 9 .
La quantité de fragments me déchire. E t debout se
tient la torture.
L e loriot entra dans la capitale de l’aube.
L ’épée de son chant ferma le lit triste.
T out à jamais prit fin.
6
F E N A IS O N
FORCE CLÉM ENTE
Montre-toi; nous n ’en avions jamais fini avec le Onze hivers tu auras renoncé au quantième de l’espé
rance, à la respiration de ton fer rouge, en d’atroces
sublime bien-être des très maigres hirondelles. Avides
de s’approcher de l’ample allégement. Incertains dans performances psychiques. Comète tuée net, tu auras
barré sanglant la nuit de ton époque. Interdiftion de
le temps que l’amour grandissait. Incertains, eux seuls,
au sommet du cœur. croire tienne cette page d’où tu prenais élan pour te
Tellement j’ai faim. soustraire à la géante torpeur d’épine du Monstre, à son
contentieux de massacreurs.
Miroir de la murène 1 Miroir du vomito 1 Purin d’un
feu plat tendu par l’ennemi !
C H A N T D U REFU S P L IS S E M E N T
D ébu t du partisan
Le poète eSt retourné pour de longues années dans le Q u’il était pur, mon frère, le prête-nom de ta faillite
néant du père. Ne l’appelez pas, vous tous qui l’aimez. — j’entends tes sanglots, tes jurons, ô vie transcrite
S’il vous semble que l’aile de l’hirondelle n’a plus de du large sel maternel ! L ’homme aux dents de furet
miroir sur terre, oubliez ce bonheur. Celui qui pani abreuvait son zénith dans la terre des caves, l’homme
fiait la souffrance n’eSt pas visible dans sa léthargie au teint de mouchard tuméfiait partout la beauté bien-
rougeoyante. aimée. Vieux sang voûté, mon gouverneur, nous avons
Ah ! beauté et vérité fassent que vous soyez présents guetté jusqu’à la terreur le dégel lunaire de la nausée.
nombreux aux salves de la délivrance ! Nous nous sommes étourdis de patience sauvage; une
lampe inconnue de nous, inaccessible à nous, à la pointe
du monde, tenait éveillés le courage et le silence.
Vers ta frontière, ô vie humiliée, je marche maintenant
au pas des certitudes, averti que la vérité ne précède pas
obligatoirement l’aéfion. Folle sœur de ma phrase, ma
CARTE DU 8 NOVEM BRE maîtresse scellée, je te sauve d’un hôtel de décombres.
Le sabre bubonique tombe des mains du MonStre au
terme de l’exode du temps de s’exprimer.
Les clous dans notre poitrine, la cécité transissant nos
os, qui s’offre à les subjuguer? Pionniers de la vieille
église, affluence du Christ, vous occupez moins de place
dans la prison de notre douleur que le trait d’un oiseau
sur la corniche de l’air. La foi ! Son baiser s’eSt détourné
avec horreur de ce nouveau calvaire. Comment son bras H O M M A G E E T F A M IN E
tiendrait-il démurée notre tête, lui qui vit, retranché des
fruits de son prochain, de la charité d’une serrure
inexaéte ? Le suprême écœurement, celui à qui la mort
même refuse son ultime fumée, se retire, déguisé en Femme qui vous accordez avec la bouche du poète,
seigneur. ce torrent au limon serein, qui lui avez appris, alors
Notre maison vieillira à l’écart de nous, épargnant qu’il n’était encore qu’une graine captive de loup
le souvenir de notre amour couché intaft dans la tranchée anxieux, la tendresse des hauts murs polis par votre nom
de sa seule reconnaissance. (hectares de Paris, entrailles de beauté, mon feu monte
Tribunal implicite, cyclone vulnéraire, que tu nous sous vos robes de fugue), Femme qui dormez dans le
rends tard le but et la table où la faim entrait la première ! pollen des fleurs, déposez sur son orgueil votre givre
Je suis aujourd’hui pareil à un chien enragé enchaîné à de médium illimité, afin qu’il demeure jusqu’à l’heure
un arbre plein de rires et de feuilles. de la bruyère d’ossements l’homme qui pour mieux
148 ¥ tireur et myH'ere Seuls demeurent 149
L A L IB E R T É C O N D U IT E
Elle eSt venue par cette ligne blanche pouvant tout Passe.
aussi bien signifier l’issue de l’aube que le bougeoir du La bêche sidérale
crépuscule. autrefois là s’eSt engouffrée.
Êlle passa les grèves machinales; elle passa les cimes Ce soir un village d’oiseaux
éventrées. très haut exulte et passe.
Prenaient fin la renonciation à visage de lâche, la
sainteté du mensonge, l’alcool du bourreau. Écoute aux tempes rocheuses
Son verbe ne fut pas un aveugle bélier mais la toile des présences dispersées
où s’inscrivit mon souffle. le mot qui fera ton sommeil
D ’un pas à ne se mal guider que derrière l’absence, chaud comme un arbre de septembre.
elle eët venue, cygne sur la blessure, par cette ligne
blanche. Vois bouger l’entrelacement
des certitudes arrivées
près de nous à leur quintessence,
ô ma Fourche, ma Soif anxieuse !
G R A V IT É L E V IS A G E N U P T IA L
L ’emmuré
À présent disparais, mon escorte, debout dans la distance;
La douceur du nombre vient de se détruire.
S’il respire il pense à l’encoche Congé à vous, mes alliés, mes violents, mes indices.
Dans la tendre chaux confidente Tout vous entraîne, tristesse obséquieuse.
Où ses mains du soir étendent ton corps. J’aime.
Le laurier l’épuise, L’eau eSt lourde à un jour de la source.
La privation le consolide. La parcelle vermeille franchit ses lentes branches à ton
front, dimension rassurée.
ô toi, la monotone absente, Et moi semblable à toi,
La fileuse de salpêtre, Avec la paille en fleur au bord du ciel criant ton nom,
Derrière des épaisseurs fixes J ’abats les veStiges,
Une échelle sans âge déploie ton voile ! Atteint, sain de clarté.
Timbre de la devise matinale, morte-saison de l’étoile L’été et notre vie étions d’un seul tenant
précoce,
La campagne mangeait la couleur de ta jupe odorante
Je cours au terme de mon cintre, colisée fossoyé. Avidité et contrainte s’étaient réconciliées
Assez baisé le crin nubile des céréales : Le château de Maubec s’enfonçait dans l’argile
La cardeuse, l’opiniâtre, nos confins la soumettent.
Bientôt s’effondrerait le roulis de sa lyre
Assez maudit le havre des simulacres nuptiaux : La violence des plantes nous faisait vaciller
Je touche le fond d’un retour compact.
Un corbeau rameur sombre déviant de l’escadre
Sur le muet silex de midi écartelé
Ruisseaux, neume des morts anfraétueux, Accompagnait notre entente aux mouvements tendres
Vous qui suivez le ciel aride, La faucille partout devait se reposer
Mêlez votre acheminement aux orages de qui sut guérir Notre rareté commençait un règne
de la désertion, (Le vent insomnieux qui nous ride la paupière
Donnant contre vos études salubres. En tournant chaque nuit la page consentie
A u sein du toit le pain suffoque à porter cœur et lueur. Veut que chaque part de toi que je retienne
Prends, ma Pensée, la fleur de ma main pénétrable, Soit étendue à un pays d’âge affamé et de larmier géant)
Sens s’éveiller l’obscure plantation.
C’était au début d’adorables années
Je ne verrai pas tes flancs, ces essaims de faim, se dessé La terre nous aimait un peu je me souviens.
cher, s’emplir de ronces ;
Je ne verrai pas l’empuse te succéder dans ta serre;
Je ne verrai pas l’approche des baladins inquiéter le
jour renaissant;
Je ne verrai pas la race de notre liberté servilement se
suffire.
i 54 Fureur et mystère Seuls demeurent 155
PO ST -SC R IPT U M
Partage form el
Écartez-vous de moi qui patiente sans bouche;
A vos pieds je suis né, mais vous m’avez perdu;
Mes feux ont trop précisé leur royaume;
Mon trésor a coulé contre votre billot.
PA R T A G E FORM EL
Le désert comme asile au seul tison suave
Jamais ne m’a nommé, jamais ne m’a rendu.
M es sœurs, voici l ’ eau du sacre qui
Écartez-vous de moi qui patiente sans bouche : pénètre toujours plus étroite au cœur de
l ’été.
Le trèfle de la passion eSt de fer dans ma main.
II
III
IV V III
Quelquefois sa réalité n’aurait aucun sens pour lui, Chacun vit jusqu’au soir qui complète l’amour. Sous
si le poète n’influençait pas en secret le récit des exploits l’autorité harmonieuse d’un prodige commun à tous,
de celle des autres. la destinée particulière s’accomplit jusqu’à la solitude,
jusqu’à l’ oracle.
IX
Magicien de l’insécurité, le poète n’a que des satis
faisions adoptives. Cendre toujours inachevée.
À deux mérites. — Héraclite, Georges de La Tour,
je vous sais gré d’avoir de longs moments poussé dehors
de chaque pli de mon corps singulier ce leurre : la
VI
condition humaine incohérente, d’avoir tourné l’anneau
dévêtu de la femme d’après le regard du visage de
l’homme, d’avoir rendu agile et recevable ma dislocation,
Derrière l’œil fermé d’une de ces Lois préfixes qui d’avoir dépensé vos forces à la couronne de cette consé
ont pour notre désir des obstacles sans solution, parfois quence sans mesure de la lumière absolument impérative :
se dissimule un soleil arriéré dont la sensibilité de l’aftion contre le réel, par tradition signifiée, simulacre
fenouil à notre contaS violemment s’épanche et nous et miniature.
embaume. L ’ obscurité de sa tendresse, son entente avec
l’inespéré, noblesse lourde qui suffit au poète.
V II
Il convient que la poésie soit inséparable du prévi
sible, mais non encore formulé.
Le poète doit tenir la balance égale entre le monde
physique de la veille et l’aisance redoutable du sommeil,
les lignes de la connaissance dans lesquelles il couche
le corps subtil du poème, allant indiStinélement de l’un
XI
à l’autre de ces états différents de la vie.
X II XVI
Disposer en terrasses successives des valeurs poétiques Le poème eSt toujours marié à quelqu’un.
tenables en rapports prémédités avec la pyramide du
Chant à l’inStant de se révéler, pour obtenir cet absolu
inextinguible, ce rameau du premier soleil : le feu non
vu, indécomposable. X V II
X V III
XV
Adoucis ta patience, mère du Prince. Telle jadis tu
aidais à nourrir le lion de l’opprimé.
En poésie, combien d’initiés engagent encore de nos
jours, sur un hippodrome situé dans l’été luxueux, parmi
les nobles bêtes séleâdonnées, un cheval de corrida dont
les entrailles fraîchement recousues palpitent de pous X IX
sières répugnantes ! Jusqu’à ce que l’embolie dialectique
qui frappe tout poème frauduleusement élaboré fasse
justice dans la personne de son auteur de cette impro Homme de la pluie et enfant du beau temps, vos mains
priété inadmissible. de défaite et de progrès me sont également nécessaires.
i6o Fureur et mjH'ere Seuls demeurent 161
XX X X III
D e ta fenêtre ardente, reconnais dans les traits de ce Je suis le poète, meneur de puits tari que tes lointains,
bûcher subtil le poète, tombereau de roseaux qui brûlent ô mon amour, approvisionnent.
et que l’inespéré escorte.
X X IV
XXI
XXXV X X X IX
XLI
X X X V II
Dans le poète deux évidences sont incluses : la pre
mière livre d’emblée tout son sens sous la variété des
Il ne dépend que de la nécessité et de votre volupté formes dont le réel extérieur dispose; elle eSt rarement
qui me créditent que j’aie ou non le Visage de l’échange. creusante, eSt seulement pertinente; la seconde se trouve
insérée dans le poème, elle dit le commandement et
l’exégèse des dieux puissants et fantasques qui habitent
le poète, évidence indurée qui ne se flétrit ni ne s’éteint.
X X X V III Son hégémonie eSt attributive. Prononcée, elle occupe
une étendue considérable.
X L IX
XLV
À chaque effondrement des preuves le poète répond
par une salve d’avenir.
Le poète eSt la genèse d’un être qui projette et d’un
être qui retient. À l’amant il emprunte le vide, à la bien-
aimée, la lumière. Ce couple formel, cette double senti
nelle lui donnent pathétiquement sa voix. L
M ISSIO N E T R É V O C A T IO N
LUI
Après la remise de ses trésors (tournoyant entre deux Devant les précaires perspectives d’alchimie du dieu
ponts) et l’abandon de ses sueurs, le poète, la moitié du détruit — inaccompli dans l’expérience — je vous
corps, le sommet du souffle dans l’inconnu, le poète regarde, formes douées de vie, choses inouïes, choses
n’eSt plus le reflet d’un fait accompli. Plus rien ne le quelconques, et j’interroge : « Commandement interne ?
mesure, ne le lie. La ville sereine, la ville imperforée Sommation du dehors ? » La terre s’éjeCte de ses paren
eSt devant lui. thèses illettrées. Soleil et nuit dans un or identique par
courent et négocient l’espace-esprit, la chair-muraille.
Le cœur s’évanouit... Ta réponse, connaissance, ce n’eét
plus la mort, université suspensive.
LIV
A A lb e r t Cam us.
H ypnos sa isit l ’ hiver et le vêtit de
granit. L ’hiver se f i t som m eil et Hypnos C es notes n ’ em pruntent rien à l ’ amour de soi, à la nouvelle,
devint fe u . L a suite appartient au x à la m axim e ou au roman. Un fe u d ’herbes sèches eût tout aussi
hommes. bien été leur éditeur. L a vue du sang supplicié en a f a it une fo is
perdre le f il, a réduit à néant leur importance. E lle s fu ren t
écrites dans la tension, la colère, la peur, l ’ ém ulation, le dégoût,
la ruse, le recueillem ent fu r tif, l ’illusion de l ’avenir, l ’am itié,
l'am our. C ’ est dire combien elles sont affeétées p a r l ’ événement.
Ensuite p lu s souvent survolées que relues.
C e carnet p ourra it n ’avoir appartenu à personne tant le sens
de la vie d ’ un homme est sous-jacent à ses pérégrinations, et
difficilem ent séparable d ’un m im étisme p a rfois hallucinant. D e
telles tendances fu ren t néanmoins combattues.
C es notes marquent la résistance d ’ un humanisme conscient
de ses devoirs, discret sur ses vertus, désirant réserver l’inac
cessible champ libre à la fa n ta isie de ses soleils, et décidé à
payer le prix pour cela.
Autant que se peut, enseigne à devenir efficace, pour
le but à atteindre mais pas au delà. A u delà eSt fumée.
Où il y a fumée il y a changement.
6
9
L ’effort du poète vise à transformer vieu x ennemis en
loyaux adversaires, tout lendemain fertile étant fonction Arthur le Fol, après les tâtonnements du début, par
de la réussite de ce projet, surtout là où s’élance, s’enlace, ticipe maintenant, de toute sa forte nature décidée, à
décline, eSt décimée toute la gamme des voiles où le nos jeux de hasard. Sa fringale d’aétion doit se satisfaire
vent des continents rend son cœur au vent des abîmes. de la tâche précise que je lui assigne. Il obéit et se limite,
par crainte d’être tancé ! Sans cela, Dieu sait dans quel
guêpier final sa bravoure le ferait glisser ! Fidèle Arthur,
comme un soldat de l’ancien temps !
7
11
H
17
18 23
Remettre à plus tard la part imaginaire qui, elle aussi, Présent crénelé...
eSt susceptible d’aftion.
24
*9
Le poète ne peut pas longtemps demeurer dans la La France a des réaètions d’épave dérangée dans sa
Stratosphère du Verbe. Il doit se lover dans de nouvelles sieSte. Pourvu que les caréniers et les charpentiers qui
larmes et pousser plus avant dans son ordre. s’affairent dans le camp allié ne soient pas de nouveaux
naufrageurs !
20
25
Je songe à cette armée de fuyards aux appétits de
dictature que reverront peut-être au pouvoir, dans cet Midi séparé du jour. Minuit retranché des hommes.
oublieux pays, ceux qui survivront à ce temps d’algèbre Minuit au glas pourri, qu’une, deux, trois, quatre heures
damnée. ne parviennent pas à bâillonner...
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28 32
29
33
Ce temps, par son allaitement très spécial, accélère la
Rouge-gorge, mon ami, qui arriviez quand le parc
prospérité des canailles qui franchissent en se jouant les
barrages dressés autrefois par la société contre elles. La était désert, cet automne votre chant fait s’ébouler des
même mécanique qui les Simule les brisera-t-elle en se souvenirs que les ogres voudraient bien entendre.
brisant, lorsque ses provisions hideuses seront épuisées ?
(Et le moins possible de rescapés du haut mal.)
34
31
36
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37
Révolution et contre-révolution se masquent pour à Discipline, comme tu saignes !
nouveau s’affronter.
Franchise de courte durée ! A u combat des aigles
succède le combat des pieuvres. Le génie de l’homme,
qui pense avoir découvert les vérités formelles, accom 4i
mode les vérités qui tuent en vérités qui autorisent à tuer.
Parade des grands inspirés à rebours sur le front de
le
l’univers cuirassé et pantelant ! Cependant que les S’il n’y avait pas parfois l’étanchéité de 1 ennui,
névroses colleftives s’accusent dans l’œil des mythes et cœur s’arrêterait de battre.
des symboles, l’homme psychique met la vie au supplice
sans qu’il paraisse lui en coûter le moindre remords.
La fleur tracée, la fleur hideuse, tourne ses pétales noirs
dans la chair folle du soleil. O ù êtes-vous source? Où 42
êtes-vous remède ? Économie vas-tu enfin changer ?
45 50
46 51
53
49
Le mistral qui s’était levé ne facilitait pas les choses.
À mesure que les heures s’écoulaient, ma crainte augmen
Ce qui peut séduire dans le néant éternel c’eSt que le
tait, à peine raffermie par la présence de Cabot guettant
plus beau jour y soit indifféremment celui-ci ou tel autre.
sur la route le passage des convois et leur arrêt éventuel
(Coupons cette branche. Aucun essaim ne viendra
s’y pendre.) pour développer une attaque contre nous. La première
caisse explosa en touchant le sol. Le feu a£Hvé par le vent
se communiqua au bois et fit rapidement tache sur l’ho
rizon. L ’avion modifia légèrement son cap et effeftua un
188 Fureur et myH'ere Feuillets d ’Hypnos 189
54 58
Étoiles du mois de mai... Parole, orage, glace et sang finiront par former un
Chaque fois que je lève les yeux vers le ciel, la nausée givre commun.
écroule ma mâchoire. Je n’entends plus, montant de la
fraîcheur de mes souterrains le gém ir du p la isir, murmure
de la femme entrouverte. Une cendre de caftus pré
historique fait voler mon désert en éclats ! Je ne suis
plus capable de mourir...
59
Cyclone, cyclone, cyclone...
Si l’homme parfois ne fermait pas souverainement les
yeux, il finirait par ne plus voir ce qui vaut d’être regardé.
55
60
61 65
Un officier, venu d’Afrique du Nord, s’étonne que La qualité des résistants n’eSt pas, hélas, partout la
mes « bougres de maquisards », comme il les appelle, même! À côté d’un Joseph Fontaine, d’une reéHtude
s’expriment dans une langue dont le sens lui échappe, et d’une teneur de sillon, d’un François Cuzin, d’un
son oreille étant rebelle « au parler des images ». Je lui Claude Dechavannes, d’un André Grillet, d’un Marius
fais remarquer que l’argot n’eft que pittoresque alors Bardouin, d’un Gabriel Besson, d’un doCteur Jean Roux,
que la langue qui eSt ici en usage eSt due à l’émerveille d’un Roger Chaudon aménageant le silo à blé d’Oraison
ment communiqué par les êtres et les choses dans l’inti en forteresse des périls, combien d’insaisissables saltim
mité desquels nous vivons continuellement. banques plus soucieux de jouir que de produire ! À pré
voir que ces coqs du néant nous timbreront aux oreilles,
la Libération venue...
62
66
Notre héritage n’eSt précédé d’aucun testament.
69 74
Je vois l’homme perdu de perversions politiques, Solitaire et multiple. Veille et sommeil comme une
confondant aétion et expiation, nommant conquête son
anéantissement. épée dans son fourreau. Estomac aux aliments séparés.
Altitude de cierge.
7°
75
L alcool silencieux des démons.
Assez déprimé par cette ondée (Londres) éveillant tout
juste la nostalgie du secours.
7i
78 83
Ce c[ui importe le plus dans certaines situations c’eSt Le poète, conservateur des infinis visages du vivant.
de maîtriser à temps l’euphorie.
84 '
79
Je remercie la chance qui a permis que les braconniers C’eSt mettre à v if son âme que de rebrousser chemin
de Provence se battent dans notre camp. La mémoire dans son intimité avec un être, en même temps qu’on
sylvestre de ces primitifs, leur aptitude pour le calcul, assume sa perfection. Ligoté, involontaire, j’éprouve
leur flair aigu par tous les temps, je serais surpris qu’une cette fatalité et demande pardon à cet être.
défaillance survînt de ce côté. Je veillerai à ce qu’ils
soient chaussés comme des dieux !
85
80
Curiosité glacée. Évaluation sans objet.
Le combat de la persévérance.
La symphonie qui nous portait s’eSt tue. Il faut croire 98
à l’alternance. Tant de mystères n’ont pas été pénétrés
ni détruits.
La ligne de vo l du poème. Elle devrait être sensible à
chacun.
94
100
96
Nous devons surmonter notre rage et notre dégoût,
nous devons les faire partager, afin d’élever et d’élargir
T u ne peux pas te relire mais tu peux signer. notre aftion comme notre morale.
97 101
102 108
La mémoire eSt sans a&ion sur le souvenir. Le sou Pouvoirs passionnés et règles d’aftion.
venir eSt sans force contre la mémoire. Le bonheur ne
monte plus.
109
103
104
ix o
105
n i
L ’esprit, de long en large, comme cet inseâe qui
aussitôt la lampe éteinte gratte la cuisine, bouscule le
silence, triture les saletés. La lumière a été chassée de nos yeux. Elle eSt enfouie
quelque part dans nos os. À notre tour nous la chassons
pour lui restituer sa couronne.
106
118
“ 3
120
” 5
Vous tendez une allumette à votre lampe et ce qui
s’allume n’éclaire pas. C ’eSt loin, très loin de vous, que
A u jardin des Oliviers, qui était en surnombre ? le cercle illumine.
116 121
Ne pas tenir compte outre mesure de la duplicité qui J’ai visé le lieutenant et Esclabesang le colonel. Les
se manifeste dans les êtres. E n réalité, le filon eSt sectionné genêts en fleurs nous dissimulaient derrière leur vapeur
en de multiples endroits. Que ceci soit Stimulant plus jaune flamboyante. Jean et Robert ont lancé les gam-
que sujet d’irritation.17 tnons. La petite colonne ennemie a immédiatement battu
en retraite. Excepté le mitrailleur, mais il n’a pas eu le
temps de devenir dangereux : son ventre a éclaté. Les
deux voitures nous ont servi à filer. La serviette du
117 colonel était pleine d’intérêt.
129
134
Nous sommes pareils à ces crapauds qui dans l’auâtère
nuit des marais s’appellent et ne se voient pas, ployant à
leur cri d’amour toute la fatalité de l’univers. Nous sommes pareils à ces poissons retenus vifs dans
la glace des lacs de montagne. La matière et la nature
semblent les protéger cependant qu’elles limitent à
peine la chance du pêcheur.
130
136
139
137
140
138 141
Horrible journée ! J’ai assisté, distant de quelque La contre-terreur c’eSt ce vallon que peu à peu le
cent mètres, à l’exécution de B. Je n’avais qu’à presser brouillard comble, c’eSt le fugace bruissement des
la détente du fusil-mitrailleur et il pouvait être sauvé! feuilles -comme un essaim de fusées engourdies, c’eSt
Nous étions sur les hauteurs dominant CéreSte, des cette pesanteur bien répartie, c’eSt cette circulation ouatée
armes à faire craquer les buissons et au moins égaux en d’animaux et d’insettes tirant mille traits sur l’écorce
nombre aux SS. E ux ignorant que nous étions là. Aux tendre de la nuit, c’eSt cette graine de luzerne sur la
yeux qui imploraient partout autour de moi le signal fossette d’un visage caressé, c’eSt cet incendie de la lune
d’ouvrir le feu, j’ai répondu non de la tête... Le soleil de qui ne sera jamais un incendie, c’eSt un lendemain mi
juin glissait un froid polaire dans mes os. nuscule dont les intentions nous sont inconnues, c’eSt
Il eSt tombé comme s’il ne distinguait pas ses bour un buSte aux couleurs vives qui s’eSt plié en souriant,
reaux et si léger, il m’a semblé, que le moindre souffle c’eSt l’ombre, à quelques pas, d’un bref compagnon
de vent eût dû le soulever de terre. accroupi qui pense que le cuir de sa ceinture va céder...
Je n’ai pas donné le signal parce que ce village devait Qu’importent alors l’heure et le lieu où le diable nous a
être épargné à tout p r ix . Q u ’eSt-ce qu’un village? Un fixé rendez-vous !
village pareil à un autre? Peut-être l’a-t-il su, lui, à cet
ultime instant ?14
*
2
142
143 148
ève- des-montagnes. Cette jeune femme dont la vie « Le voilà ! » Il e§t deux heures du matin. L ’avion
insécable avait l’exafte dimension du cœur de notre nuit. a vu nos signaux et réduit son altitude. La brise ne gênera
pas la descente en parachute du visiteur que nous atten
dons. La lune eSt d’étain v if et de sauge. « L ’école des
poètes du tympan », chuchote Léon qui a toujours le
144
mot de la situation.
149
M5
M on bras plâtré me fait souffrir. Le cher dofteur Grand
Sec s’eët débrouillé à merveille malgré l’enflure. Chance
D u bonheur qui n’eSt que de l’anxiété différée. Du que mon subconscient ait dirigé ma chute avec tant d’à-
bonheur bleuté, d’une insubordination admirable, qui propos. Sans cela la grenade que je tenais dans la main,
s’élance du plaisir, pulvérise le présent et toutes ses dégoupillée, risquait fort d’éclater. Chance que les feld-
instances. gendarmes n’aient rien entendu, grâce au moteur de
leur camion qui tournait. Chance que je n’aie pas perdu
connaissance avec ma tête en pot de géranium... Mes
camarades me complimentent sur ma présence d’esprit.
146 Je les persuade difficilement que mon mérite eSt nul. T out
s’eSt passé en dehors de moi. A u bout des huit mètres
Roger était tout heureux d’être devenu dans l’eStime de chute j’avais l’impression d’être un panier d’os dis
de sa jeune femme le mari-qui-cachait-dieu. loqués. Il n’en a presque rien été heureusement.
Je suis passé aujourd’hui au bord du champ de tour
nesols dont la vue l’inspirait. La sécheresse courbait la
tête des admirables, des insipides fleurs. C ’eSt à quelques
pas de là que son sang a coulé, au pied d’un vieux 150
mûrier, sourd de toute l’épaisseur de son écorce.14 *
7
C’eSt un étrange sentiment que celui de fixer le destin
de certains êtres. Sans votre intervention, la médiocre
147 table tournante de la vie n’aurait pas autrement regimbé.
Tandis que les voici livrés à la grande conjoncture
pathétique...
Serons-nous plus tard semblables à ces cratères où les
volcans ne viennent plus et où l’herbe jaunit sur sa tige?
212 ¥ tireur et mystère Feuillets d ’Hypnos 213
libre arbitre n’existerait pas. L ’être se définirait par
rapport à ses cellules, à son hérédité, à la course brève
151 ou prolongée de son deStin... Cependant il existe entre
tout cela et l’Homme une enclave d’inattendus et de méta
morphoses dont il faut défendre l’accès et assurer le
Réponds « absent » toi-même, sinon tu risques de maintien.)
ne pas être compris.
156
152
Accumule, puis distribue. Sois la partie du miroir de
l’univers la plus dense, la plus utile et la moins apparente.
Le silence du matin. L ’appréhension des couleurs.
La chance de l’épervier.
157
153
Nous sommes tordus de chagrin à l’annonce de la mort
de Robert G. (Émile Cavagni), tué dans une embuscade
Je m’explique mieux aujourd’hui ce besoin de sim à Forcalquier, dimanche. Les Allemands m’enlèvent
plifier, de faire entrer tout dans un, à l’instant de décider mon meilleur frère d’adtion, celui dont le coup de pouce
si telle chose doit avoir lieu ou non. L ’homme s’éloigne faisait dévier les catastrophes, dont la présence ponc
à regret de son labyrinthe. Les mythes millénaires le tuelle avait une portée déterminante sur les défaillances
pressent de ne pas partir.154 possibles de chacun. Homme sans culture théorique
mais grandi dans les difficultés, d’une bonté au beau
fixe, son diagnostic était sans défaut. Son comportement
était instruit d’audace attisante et de sagesse. Ingénieux,
154 il menait ses avantages jusqu’à leur extrême conséquence.
Il portait ses quarante-cinq ans verticalement, tel un
arbre de la liberté. Je l’aimais sans effusion, sans pesan
Le poète, susceptible d’exagération, évalue correc teur inutile. Inébranlablement.
tement dans le supplice.
158
155
Nous découvrons, à l’évoquer, des ailes adaptables,
J’aime ces êtres tellement épris de ce que leur cœur des sourires sans rancune, au bagne vulgaire des voleurs
imagine la liberté qu’ils s’immolent pour éviter au p?u et des assassins. L ’Homme-au-poing-de-cancer, le grand
de liberté de mourir. Merveilleux mérite du peuple. (Le Meurtrier interne a innové en notre faveur.
F eu illets d ’ Hypnos 215
214 Fureur et myH'ere
164
J59
Fidèles et démesurément vulnérables, nous opposons
Une si étroite affinité existe entre le coucou et les êtres la conscience de l’événement au gratuit (encore un mot
furtifs que nous sommes devenus, que cet oiseau si peu
de déféqué).
visible, ou qui revêt un grisâtre anonymat lorsqu’il tra
verse la vue, en écho à son chant écartelant, nous arrache
un long frisson.
165
163
Résistance n’eSt qu’ espérance. Telle la lune d’Hypnos,
pleine cette nuit de tous ses quartiers, demain vision
sur le passage des poèmes.
Chante ta soif irisée.
2l 6 Fureur et myfière Feuillets d ’Hypnos 217
169 174
175
178 181
La reproduâdon en couleur du Prisonnier de Georges J’envie cet entant qui se penche sur l’écriture du soleil,
de La T our que j’ai piquée sur le mur de chaux de la puis s’enfuit vers l’école, balayant de son coquelicot
pièce où je travaille, semble, avec le temps, réfléchir son pensums et récompenses.
sens dans notre condition. Elle serre le cœur mais
combien désaltère ! Depuis deux ans, pas un réfra&aire
qui n’ait, passant la porte, brûlé ses yeux aux preuves
de cette chandelle. La femme explique, l’emmuré écoute.
182
Les mots qui tombent de cette terrestre silhouette d’ange
rouge sont des mots essentiels, des mots qui portent
immédiatement secours. A u fond du cachot, les minutes Lyre pour des monts internés.
de suif de la clarté tirent et diluent les traits de l’homme
assis. Sa maigreur d’ortie sèche,-je ne vois pas un souve
nir pour la faire frissonner. L ’écuelle eêt une ruine. Mais
la robe gonflée emplit soudain tout le cachot. Le Verbe
183
de la femme donne naissance à l’inespéré mieux que
n’importe quelle aurore.
Reconnaissance à Georges de La Tour qui maî Nous nous battons sur le pont jeté entre l’être vulné
trisa les ténèbres hitlériennes avec un dialogue d’êtres rable et son ricochet aux sources du pouvoir formel.
humains.
184
*79
Guérir le pain. Attabler le vin.
Venez à nous qui chancelons d’insolation, sœur sans
mépris, ô nuit !
185
180
Quelquefois mon refuge eSt le mutisme de Saint-JuSt
à la séance de la Convention du 9 Thermidor. Je com
C’eSt l’heure où les fenêtres s’échappent des maisons prends, oh combien, la procédure de ce silence, les volets
pour s’allumer au bout du monde où va poindre notre de cristal à jamais tirés sur la communication.
monde.
2 20 Fureur et myH'ere Feuillets d ’Hyptios 221
186 191
Sommes-nous voués à n’être que des débuts de vérité ? L ’heure la plus droite c’eSt lorsque l’amande jaillit de
sa rétive dureté et transpose ta solitude.
187
192
193
189
190 194
Inexorable étrangeté ! D ’une vie mal défendue, rouler f Je me fais violence pour conserver, malgré mon
jusqu’aux dés vifs du bonheur. * humeur, nia voix d’encre. Aussi eSt-ce d’une plume à bec
222 Fureur et myHère Feuillets d ’Hypnos 223
196 201
Cet homme autour duquel tourbillonnera un moment Le chemin du secret danse à la chaleur.
ma sympathie compte parce que son empressement à
servir coïncide avec tout un halo favorable et mes projets
à son égard. Dépêchons-nous d’œuvrer ensemble avant
que ce qui nous fait converger l’un vers l’autre ne tourne
202
inexplicablement à l’hoStile.
209
204
ô vérité, infante mécanique, reSte terre et murmure Mon inaptitude à arranger ma vie provient de ce que
au milieu des autres impersonnels ! je suis fidèle non à un seul mais à tous les êtres avec les
quels je me découvre en parenté sérieuse. Cette constance
persiste au sein des contradictions et des différends.
L ’humour veut que je conçoive, au cours d’une de ces
205 interruptions de sentiment et de sens littéral, ces êtres
ligués dans l’exercice de ma suppression.
Le doute se trouve à l’origine de toute grandeur.
L ’injuStice historique s’évertue à ne pas le mentionner.
Ce doute-là eSt génie. N e pas le rapprocher de l’incertain 210
qui, lui, eSt provoqué par l’émiettement des pouvoirs
de la sensation.
T on audace, une verrue. T on aêlion, une image spé
cieuse, par faveur coloriée.
(J’ai toujours présent en mémoire le propos niais de
206 ce charbonnier de Saumanes qui affirmait que la R évo
lution française avait purgé la contrée d’un seigneur
Toutes les feintes auxquelles les circonstances me parfaitement criminel : un certain Sade. Un de ses
contraignent allongent mon innocence. Une main gigan exploits avait consisté à égorger les trois filles de son
tesque me porte sur sa paume. Chacune de ses lignes fermier. La culotte du Marquis était tendue avant que
ualifie ma conduite. E t je demeure là comme une plante la première beauté n’eût expiré...
Q ans son sol bien que ma saison soit de nulle part. L ’idiot n’en put démordre, l’avarice montagnarde ne
voulant évidemment rien céder.)
207
211
208 212
L ’homme qui ne voit qu’une source ne connaît qu’un Enfonce-toi dans l’inconnu qui creuse. Oblige-toi
orage. Les chances en lui sont contrariées. à tournoyer.
zz6 Fureur et myftère F euillets d ’Hypnos 227
213 217
J’ai, ce matin, suivi des yeux Florence qui retournait Olivier le N oir m’a demandé une bassine d’eau pour
au Moulin du Calavon. Le sentier volait autour d’elle : nettoyer son revolver. Je suggérai la graisse d’arme.
un parterre de souris se chamaillant ! Le dos chaSte et Mais c’eSt bien l’eau qui convenait. Le sang sur les
les longues jambes n’arrivaient pas à se rapetisser dans parois de la cuvette demeurait hors de portée de mon
mon regard. La gorge de jujube s’attardait au bord de imagination. À quoi eût servi de se représenter la
mes dents. Jusqu’à ce que la verdure, à un tournant, silhouette honteuse, effondrée, le canon dans l’oreille,
me le dérobât, je repassai, m’émouvant à chaque note, dans son enroulement gluant ? Un justicier rentrait, son
son admirable corps musicien, inconnu du mien. labeur accompli, comme un qui, ayant bien rompu sa
terre, décrotterait sa bêche avant de sourire à la flambée
de sarments.
214
218
Je n’ai pas vu d’étoile s’allumer au front de ceux qui
allaient mourir mais le dessin d’une persienne qui, sou
levée, permettait d’entrevoir un ordre d’objets dé Dans ton corps conscient, la réalité eSt en avance de
chirants ou résignés, dans un vaSte local où des servantes quelques minutes d’imagination. Ce temps jamais rat
heureuses circulaient. trapé eSt un gouffre étranger aux a£tes de ce monde. Il
n’eSt jamais une ombre simple malgré son odeur de clé
mence noêturne, de survie religieuse, d’enfance incor
ruptible.
215
225 230
L ’enfant ne voit pas l’homme sous un jour sûr mais Toute la vertu du ciel d’août, de notre angoisse confi
sous un jour simplifié. Là eSt le secret de leur insé dente, dans la voix d’or du météore.
parabilité.
231
226
233
Pour qui œuvrent les martyrs ? La grandeur réside
dans le départ qui oblige. Les êtres exemplaires sont de
vapeur et de vent. Considère sans en être affeété que ce que le mal pique
le plus volontiers ce sont les cibles non averties dont il
a pu s’approcher à loisir. Ce que tu as appris des hommes
-y leurs revirements incohérents, leurs humeurs ingué
229 rissables, leur goût du fracas, leur subjeftivité d’arle
quin — doit t’inciter, une fois l’aéfion consommée, à ne
pas t’attarder trop sur les lieux de vos rapports.
La couleur noire renferme l 'im possible vivant. Son
champ mental eSt le siège de tous les inattendus, de tous
les paroxysmes. Son prestige escorte les poètes et prépare vv
les hommes d’a&ion.
252 Fureur et mjB'ere Feuillets d ’ Hypnos 233
{
234
L A R O SE D E C H Ê N E
Paupières aux portes d’un bonheur fluide comme la
chair d’un coquillage, paupières que l’œil en furie ne
peut faire chavirer, paupières, combien suffisantes !
Chacune des lettres qui composent ton nom, ô Beauté, au
tableau d ’ honneur des supplices, épouse la plane sim p licité du
soleil, s ’ inscrit dans la phrase géante qui barre le ci\el, et s ’ associe
235 à l ’ homme acharné à trom per son deBin avec son contraire
indom ptable : l ’ espérance.
236
237
'A
R. CHAR ZZ
- -êL
LES LOYAUX ADVERSAIRES
SUR L A N A P P E D ’U N É T A N G G L A C É
Je t’aime,
Hiver aux graines belliqueuses.
Maintenant ton image luit
Là où son cœur s’eSt penché.
C R A Y O N D U P R ISO N N IE R
ô folles, de parcourir
Tant de fatalité profonde !
CH AUM E DES VO SG ES
I 939 -
J’étais dans une de ces forêts où le soleil n’a pas accès Cette fumée qui nous portait était sœur du bâton qui
mais où, la nuit, les étoiles pénètrent. Ce lieu n’avait le dérange la pierre et du nuagë qui ouvre le ciel. Elle
permis d’exister, que parce que l’inquisition des États n’avait pas mépris de nous, nous prenait tels que nous
l’avait négligé. Les servitudes abandonnées me mar étions, minces ruisseaux nourris de désarroi et d’espé
quaient leur mépris. La hantise de punir m ’était retirée. rance, avec un verrou aux mâchoires et une montagne
Par endroit, le souvenir d’une force caressait la fugue dans le regard.
paysanne de l’herbe. Je me gouvernais sans doârine,
avec une véhémence sereine. J’étais l’égal de choses
dont le secret tenait sous le rayon d’une aile. Pour la
plupart, l’essentiel n’eSt jamais né, et ceux qui le pos
sèdent ne peuvent l’échanger sans se nuire. Nul ne
consent à perdre ce qu’il a conquis à la pointe de sa L A P A T IE N C E
peine ! Autrement ce serait la jeunesse et la grâce, source
et delta auraient la même pureté.
J’étais dans une de ces forêts où le soleil n’a pas accès
mais où, la nuit, les étoiles pénètrent pour d’impla LE MOULIN
cables hostilités.
Un bruit long qui sort par le toit;
Des hirondelles toujours blanches;
Le grain qui saute, l’eau qui broie ;
E t l’enclos où l’amour se risque,
Étincelle et marque le pas.
CU R SE C E S S IS T I?
VAGABONDS
Neige, caprice d’enfant, soleil qui n’as que l’hiver Vagabonds, squs vos doux haillons,
pour devenir un aStre, au seuil de mon cachot de pierre, D eux étoiles rébarbatives
venez vous abriter. Sur les pentes d’Aulan, mes fils qui Croisent leurs jambes narratives,
sont incendiaires, mes fils qu’on tue sans leur fermer les Trinquent à la santé des prisons.
yeux s’augmentent de votre puissance.
242 Fureur et mjHère Les Loyaux Adversaires 243
LE NOMBRE
R E D O N N E Z -L E U R ...
ARGUMENT
)
L E S T R O IS SŒ URS
La connaissance divisible
Pressait d’averses le printemps.
Un aromate de pays
Prolongeait la fleur apparue.
250 Fureur et mytfère L e Poème pulvérisé 251
Communication qu’on outrage, Restez fleur et frontière,
Écorce ou givre déposés; Restez manne et serpent;
L ’air investit, le sang attise; Ce que la chimère accumule
L ’œil fait mystère du baiser. Bientôt délaisse le refuge.
L E M U G U E T Il
L ’E X T R A V A G A N T
P U L V É R IN
J A C Q U E M A R D E T JU LIA
qu’elle inventait avaient des ailes à leur sourire (jeux parcelles à ton amour. Ainsi se voit promise et retirée
absous et également fugitifs). Elle n ’était dure pour à ton irritable maladresse la rose qui ferme le royaume.
aucun de ceux qui perdant leur chemin souhaitent le
perdre à jamais. La graduelle présence du soleil désaltère la tragédie.
Jadis l’herbe avait établi que la nuit vaut moins que Ah ! n’appréhende pas de renverser ta jeunesse.
son pouvoir, que les sources ne compliquent pas à plaisir
leur parcours, que la graine qui s’agenouille eSt déjà à
demi dans le bec de l’oiseau. Jadis, terre et ciel se haïs
saient mais terre et ciel vivaient.
L ’inextinguible sécheresse s’écoule. L ’homme eSt un
étranger pour l’aurore. Cependant à la poursuite de la L E R E Q U IN E T L A M O U E T T E
vie qui ne peut être encore imaginée, il y a des volontés
qui frémissent, des murmures qui vont s’affronter et des
enfants sains et saufs qui découvrent.
Je vois enfin la mer dans sa triple harmonie, la mer
qui tranche de son croissant la dynastie des douleurs
absurdes, la grande volière sauvage, la mer crédule
comme un liseron.
Quand je dis : j ’ a i levé la lo i, j ’a i fra n ch i la m orale, j ’ a i
L E B U L L E T IN D E S B A U X m aillé le cœur, ce n’eSt pas pour me donner raison devant
ce pèse-néant dont la rumeur étend sa palme au delà
de ma persuasion. Mais rien de ce qui m’a vu vivre et
agir jusqu’ici n’eSt témoin alentour. M on épaule peut
Ta diftée n’a ni avènement ni fin. Souchetée seulement bien sommeiller, ma jeunesse accourir. C ’eSt de cela
d’absences, de volets arrachés, de pures inaftions. seul qu’il faut tirer richesse immédiate et opérante.
Ainsi, il y a un jour de pur dans l’année, un jour qui
Juxtapose à la fatalité la résistance à la fatalité. Tu creuse sa galerie merveilleuse dans l’écume de la mer,
connaîtras d’étranges hauteurs. un jour qui monte aux yeux pour couronner midi. Hier
la noblesse était déserte, le rameau était distant de ses
La beauté naît du dialogue, de la rupture du silence bourgeons. Le requin et la mouette ne communiquaient
et du regain de ce silence. Cette pierre qui t’appelle pas.
dans son passé eSt libre. Cela se lit aux lignes de sa ô V ous, arc-en-ciel de ce rivage polisseur, approchez
bouche. le navire de son espérance. Faites que toute fin supposée
soit une neuve innocence, un fiévreux en-avant pour ceux
La durée que ton cœur réclame existe ici en dehors de qui trébuchent dans la matinale lourdeur.
toi.
À L A SA N T É D U SERPEN T
Il y aura toujours une goutte d’eau pour durer plus
que le soleil sans que l’ascendant du soleil soit ébranlé.
VI
Je chante la chaleur à visage de nouveau-né, la chaleur
désespérée.
Produis ce que la connaissance veut garder secret, la
connaissance aux cent passages.
II
V II
A u tour du pain de rompre l’homme, d’être la beauté
du point du jour.
Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite
ni égards ni patience.
III
IV
IX
Dans la boucle de l’hirondelle un orage s’informe, un
jardin se construit.
Chaque maison était une saison. La ville ainsi se répé
tait. Tous les habitants ensemble, ne connaissaient que
l’hiver, malgré leur chair réchauffée, malgré le jour qui
ne s’en allait pas.
264 Fureur et mystère Le Poème pulvérisé 265
X XV
T u es dans ton essence constamment poète, constam Les larmes méprisent leur confident.
ment au zénith de ton amour, constamment avide de
vérité et de justice. C’eSt sans doute un mal nécessaire
que tu ne puisses l’être assidûment dans ta conscience.
XVI
XX XXV
Ne te courbe que pour aimer. Si tu meurs, tu aimes Y eux qui, croyant inventer le jour, avez éveillé le
encore. vent, que puis-je pour vous ? Je suis l’oubli.
XXVI
XXI
X X V II
X X II
l ’A g e d e ro seau
X X III
Il n’eSt pas digne du poète de mystifier l’agneau, d’in- Monde las de mes mystères, dans la chambre d’un
veStir sa laine. Usage, ma nuit eSt-elle prévue ?
[n o v a e ]
CH AN SO N DU VELO U R S À CÔ TES
Premier rayon qui hésite entre l’imprécation du
supplice et le magnifique amour.
Le jour disait : « Tout ce qui peine m’accompagne, L ’optimisme des philosophies ne nous eStplus suffisant.
s’attache à moi, se veut heureux. Témoins de ma comédie,
retenez mon pied joyeux. J’appréhende midi et sa flèche La lumière du rocher abrite un arbre majeur. Nous
méritée. Il n’eSt de grâce à quérir pour prévaloir à ses nous avançons vers sa visibilité.
yeux. Si ma disparition sonne votre élargissement, les
eaux froides de l’été ne me recevront que mieux. » Toujours plus larges fiançailles des regards. La tra
gédie qui s’élabore jouira même de nos limites.
La nuit disait : « Ceux qui m’offensent meurent jeunes.
Le danger nous ôtait toute mélancolie. Nous parlions
Comment ne pas les aimer ? Prairie de tous mes instants,
sans nous regarder. Le temps nous tenait unis. La mort
ils ne peuvent me fouler. Leur voyage eSt mon voyage
nous évitait.
et je reSte obscurité. »
Alouettes de la nuit, étoiles, qui tournoyez aux sources
Il était entre les deux un mal qui les déchirait. Le vent de l’abandon, soyez progrès aux fronts qui dorment.
allait de l’un à l’autre; le vent ou rien, les pans de la rude
étoffe et l’avalanche des montagnes, ou rien. J’ai sauté de mon lit bordé d’aubépines. Pieds nus,
je parle aux enfants.
[LA LUNE CH AN G E DE j a r d in ]
L E M É T É O R E D U 13 A O Û T
À la seconde où tu m’apparus, mon cœur eut tout le Folles, et, à la nuit, lumières obéissantes.
ciel pour l’éclairer. Il fut midi à mon poème. Je sus que
l’angoisse dormait. Orageuse liberté dans les langes de la foudre, sur la
souveraineté du vide, aux petites mains de l’homme.
LYRE
F A ST E S
\
*7 4 Fureur et mjH'ere Fa Fontaine narrative 275
L A SO R G U E
Chanson pour Yvonne
T U AS B IE N F A IT D E P A R T IR ,
A R T H U R R IM B A U D !
Rivière trop tôt partie, d’une traite, sans compagnon,
Donne aux enfants de mon pays le visage de ta passion.
Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! Tes
Rivière où l’éclair finit et où commence ma maison,
dix-huit ans réfraétaires à l’amitié, à la malveillance, à la
Qui roule aux marches d’oubli la rocaille de ma raison.
sottise des poètes de Paris ainsi qu’au ronronnement
d’abeille Stérile de ta famille ardennaise un peu folle,
Rivière, en toi terre eSt frisson, soleil anxiété.
tu as bien fait de les éparpiller aux vents du large, de les
Que chaque pauvre dans sa nuit fasse son pain de ta
jeter sous le couteau de leur précoce guillotine. Tu as eu
moisson.
raison d’abandonner le boulevard des paresseux, les esta
minets des pisse-lyres, pour l’enfer des bêtes, pour le
Rivière souvent punie, rivière à l’abandon.
commerce des rusés et le bonjour des simples.
Cet élan absurde du corps et de l’âme, ce boulet de
Rivière des apprentis à la calleuse condition,
canon qui atteint sa cible en la faisant éclater, oui, c’eSt
Il n’eSt vent qui ne fléchisse à la crête de tes sillons.
bien là la vie d’un homme ! O n ne peut pas, au sortir
de l’enfance, indéfiniment étrangler son prochain. Si les
Rivière de l’âme vide, de la guenille et du soupçon,
volcans changent peu de place, leur lave parcourt le
D u vieux malheur qui se dévide, de l’ormeau, de la
compassion. grand vide du monde et lui apporte des vertus qui
chantent dans ses plaies.
T u as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! Nous
Rivière des farfelus, des fiévreux, des équarrisseurs,
sommes quelques-uns à croire sans preuve le bonheur
D u soleil lâchant sa charrue pour s’acoquiner au menteur.
possible avec toi.
Rivière des meilleurs que soi, rivière des brouillards
éclos,
De la lampe qui désaltère l’angoisse autour de son
chapeau. LES PR E M IE R S IN S T A N T S
À U N E F E R V E U R B E L L IQ U E U SE
L E M A R T IN E T
Il dessèche le tonnerre. Il sème dans le ciel serein. S’il Je vous ai quelquefois détestée. Vous n’étiez jamais
touche au sol, il se déchire. nue. V otre bouche était sale. Mais je sais aujourd’hui
que j’ai exagéré car ceux qui vous baisaient avaient
Sa repartie eSt l’hirondelle. Il détecte la familière. Que souillé leur table.
vaut dentelle de la tour ?
Les passants que nous sommes n’ont jamais exigé que
Sa pause eêt au creux le plus sombre. N ul n ’eSt plus le repos leur vint avant l’épuisement. Gardienne des
à l’étroit que lui.
efforts, vous n’êtes pas marquée, sinon du peu d’amour
dont vous fûtes couverte.
L ’été de la longue clarté, il filera dans les ténèbres, par
les persiennes de minuit.
Vous êtes le moment d’un mensonge éclairé, le gour
Il n’eSt pas d’yeux pour le tenir. Il crie, c’eSt toute sa din encrassé, la lampe punissable. J’ai la tête assez chaude
présence. Un mince fusil va l’abattre. Tel eSt le cœur. pour vous mettre en débris ou prendre votre main. Vous
êtes sans défense.
A S S E Z CR EU SÉ
LES MATINAUX
i 947-1949
ALLÉGEANCE
SHAKESPEARE,
Tim on o f A ih en s.
PREMIÈRE GUITARE
DEUXIÈME GUITARE
Tourterelle, ma tristesse
À mon insu définie,
T on chant eSt mon chant de minuit,
LE CHASSEUR T on aile bat ma forteresse.
DEUXIÈME GUITARE
LE CHASSEUR
Si l’on perd de vue ses querelles,
O n échange aussi sa maison
Contre un rocher dont l’horizon Il faut nous voir marcher dans cet ennui de vous,
S’égoutte sous une fougère. Forêt qui subsistez dans l’émotion de tous,
À distance des portes, à peine reconnue.
D evant l’étincelle du vide,
PREMIÈRE GUITARE V ous n’êtes jamais seule, ô grande disparue !
L u eu r de la fo r ê t incendiée.
LES GUITARES
L A S IE S T E B L A N C H E
11
A
M ISE E N GARDE
D IV E R G E N C E
LES TR AN SPAR EN TS
C O M P L A IN T E
DU LÉZAR D AM OUREUX
DIANE
LA NUIT
— Mais la clé, qui tourne deux fois
— Que le rossignol se taise, Dans ta porte de patriarche,
E t l’impossible amour qu’il veut calme en son cœur. Souffle l’ardeur, éteint la voix.
Sur le talus, l’amour quitté, le vent m ’endort.
LA GALANTE
L e rocher p a rle p a r la bouche de René.
— Commence2 à vous réjouir,
Étranger, je vais vous ouvrir. Je suis la première pierre de la volonté de Dieu, le
rocher;
L’indigent de son jeu et le moins belliqueux.
ÉGLIN
Figuier, pénètre-moi :
— Je suis le loup chagrin, Mon apparence e§t un défi, ma profondeur une amitié.
Beauté, pour vous servir.
299
298 L es M atinaux L a Siefte blanche
Route, es-tu là ?
Que les gouttes de pluie soient en toute saison J’éveille mon amour
Les beaux éclairs de l’horizon; Pour qu’il me dise l’aube,
La terre nous la parcourons. La défaite de tous.
Matin, nous lui baisons le front.
AIMERI JEAN
— Q u ’importe où va le vent !
Mais sa bêche resta dedans. X V . COMTE DE SAULT
Son épitaphe :
X III. LOUIS LE BEL
Aux lourdes roses assombries,
Désir de la main des aveugles,
LOUIS Préfère, passant, l’églantier
Dont je suis la pointe amoureuse
Qui survit à ton effusion.
— Brûleurs de ronces, enragés jardiniers,
Vous êtes mes pareils, mais que vous m’écœurez !
H E R M É T IQ U E S O U VR IER S...
L e monde ou les Transparents vivaient et q u ’ils aim aient,
prend fin . A lb e r t le sait.
C O R A IL Q U ’IL V I V E !
Il s’alarme à l’idée que, le regard appris, Dans mon pays, les tendres preuves du printemps et
Il ne reste des yeux que l’herbe du mensonge. les oiseaux mal habillés sont préférés aux buts lointains.
Il e$t si méfiant que son auvent se gâte
À n’attendre que lui seul. La vérité attend l’aurore à côté d’une bougie. Le verre
de fenêtre eSt négligé. Q u’importe à l’attentif.
Nul n’empêche jamais la lumière exilée
De trouver son élu dans l’inconnu surpris. Dans mon pays, on ne questionne pas un homme ému.
Elle franchit d ’un bond l’espace et le jaloux,
Et c’eSt un aStre entier de plus. Il n’y a pas d’ombre maligne sur la barque chavirée.
L E P E R M IS SIO N N A IR E
SUR L E S H A U T E U R S
L ’ogre qui eSt partout :
Sur le visage qu’ on attend
E t dans le languir qu’on en a,
Dans la migration des oiseaux,
Attends encore que je vienne Sous leur feinte tranquillité;
Fendre le froid qui nous retient. L ’ogre qui sert chacun de nous
E t n’eSt jamais remercié,
Nuage, en ta vie aussi menacée que la mienne. Dans la maison qu’on s’eSt construite
Malgré la migraine du vent;
(11 y avait un précipice dans notre maison. L ’ogre couvert et chimérique;
C’eSt pourquoi nous sommes partis et nous sommes A h ! s’il pouvait nous confier
établis ici.) Q u ’il eSt le valet de la Mort.
jo 8 L es M atinaux L a Siesle blanche 3 °9
L A V É R IT É V O U S R E N D R A LIB R E S À LA DÉSESPÉRADE
LE CARREAU
L E S N U IT S JU STES
L ’A M O U R E U S E E N SE C R E T
L ’A D O L E S C E N T SO U F F L E T É
L E M A SQ U E F U N È B R E
L E S L IC H E N S
V
322 L es M atinaux Joue et dors 323
P L E IN E M E N T
II
0 grande barre noire, en route vers
ta m ort, pourquoi serait-ce toujours à
toi de montrer l'é cla ir ?
Quand on a mission d’éveiller, on commence par faire
sa toilette dans la rivière. Le premier enchantement
comme le premier saisissement sont pour soi.
III
R- CHAR I*
33 ° L,es Matinaux 'SLougeur des Matinaux Î3i
livre ! Q u’il soit ensuite remis aux mains de spéculateurs
et d’extravagants qui le pressent d’avancer plus vite que
son propre mouvement, comment ne pas voir là plus
IV
que de la malchance? Combattre vaille que vaille cette
fatalité à l’aide de sa magie, ouvrir dans l’aile de la route,
A u plus fort de l’orage, il y a toujours un oiseau pour de ce qui en tient lieu, d’ins