Gautier: Architecture et Littérature
Gautier: Architecture et Littérature
Théophile Gautier
Raoudha Allouche
THESE
Présentée pour l’obtention d’un doctorat en littérature française
La Représentation de l’Architecture
dans
l’œuvre de Théophile Gautier
A
Ma mère
A
Mon cher époux Fathi
A
Mes chers enfants Khaled et Sana
Pardonnez-
Pardonnez-moi si je vous ai négligés par moment.
moment. Vous êtes mon
bonheur,
bonheur, ma fierté et ma joie. J’espère
J’espère que la vie vous apportera
apportera
la réussite et le bien-
bien-être.
être. Je vous aime
A
Mon frère Riadh, son épouse Amel et leurs enfants Farah et
Alaâ
A
Ma sœur Mounira, son époux Fathi et leurs superbes filles
Nadia et Azza
A
Ma belle mère Halima
A
Toute la Famille Allouche
A
Ma fidèle amie Emna
Ce travail de recherche a été réalisé dans le cadre d’une cotutelle entre La Faculté des
Lettres, des Arts et des Humanités, relevant de l’Université de la Manouba de Tunis et
l’Université Blaise Pascal de Clermont Ferrand II, UFR Lettres, Langues et Sciences
Humaines. La première inscription en thèse sous le régime de cotutelle date du 14 juin 2006.
La convention a été signée du côté tunisien par M. Slaheddine GHERISSI, Président de
l’Université de la Manouba et M. Chokri MABKHOUT, le Doyen de la Faculté, et du côté
français, par Mme Nadine LAVIGNOTTE, Présidente de l’Université Blaise Pascal. Le dépôt
de la thèse s’est effectué le …
1
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Résumé
La représentation architecturale est pérenne dans l’œuvre de Théophile Gautier. Afin de
déterminer les enjeux de l’expérience architecturale et d’appréhender le texte gautiéresque dans la
dynamique de son élaboration, une approche éclectique s’est imposée. Loin d’être une simple
reproduction, la description architecturale néglige la représentation mimétique et se soumet au prisme
de la subjectivité. Critique d’art imprégné de peintures et d’œuvres d’art, esthète dilettante et
éclectique, Gautier perçoit l’objet architectural à travers un ensemble de considérations esthétiques et
artistiques. Il cherche à reconstituer le triumvirat du peintre, du sculpteur et de l’architecte et à
défendre la primauté de l’architecture.
Dans sa relation de voyage, il rejette les architectures modernes auxquelles il reproche leur
uniformité, et leur préfère le cachet singulier des constructions andalouses ou le caractère exotique des
palais orientaux. Appréciant la ligne courbe et spiralique aux dépens de la ligne droite, Gautier défend
le génie d’invention et cherche non pas l’utilité mais la beauté de la forme pure. Prônant une esthétique
du caprice et de l’arabesque, il s’attaque au fléau de l’européanisation et n’hésite pas à embellir le réel,
à l’« artialiser ». Cette sensibilité esthétique est encore plus perceptible dans son œuvre poétique.
Obélisques, château et cathédrale sont ciselés de manière à répondre à l’idéal de l’esthète. Ce faisant,
reconstruction architecturale et construction textuelle sont menés de front faisant du poème une
architecture verbale qui prend forme dans et par les mots.
L'architecture prend part également dans l'organisation de l'espace de la narration. D’un récit à
l’autre, l’édifice architectural change de statut sémiotique (ancrage spatial, opposant, adjuvant,
embrayeur de l’action,…). Mais souvent, la représentation architecturale jette les assises de la
construction romanesque et en détermine le processus évolutif. La reconstitution des architectures
gréco-romaines ou de la grandeur égyptienne à travers la restauration archéologique de Pompéi et la
reconstruction de Thèbes illustre parfaitement cette fièvre de construction qui anime Gautier. Le projet
de reconstitution se double d’un processus de création langagière ; la re-construction, se faisant ré-
invention, subvertit les frontières traditionnelles entre histoire, archéologie et fantasmagorie.
In his travels, he rejects modern architectures and criticizes their uniformity. His preference is
for the singular charm of Andalusian buildings or the exotic feature of oriental palaces. Appreciating
the curved and spiral line instead of the straight one, Gautier defends the genius of invention and seeks
not the utility but the beauty of pure form. Advocating an aesthetic whim and arabesque, he grapples
with the scourge of Europeanization and does not hesitate of beautify the real, to « artialization ». This
aesthetic sensitivity is even more noticeable in his poetry. Obelisks, Castle and Cathedral are carved to
meet the ideal of the aesthetic. In doing so, architectural structuring and textual construction are carried
out simultaneously making the poem an architecture that takes shape in by words.
The architecture is also involved in its organizing the realm of the narration from a story to
another, the architectural building changes its semiotic status (connotation, opponent, adjuvant, shifter
action ,...). But, often, the architectural representation lays the foundation for constructing the novel
and determines the evolutionary process. The reconstruction of Greco-Roman architecture or Egyptian
grandeur through the Pompeii archaeological restoration and rebuilding of Thebes illustrates this
construction fever that drives Gautier. The reconstruction project is duplicated with a process of
language creation, re-construction, is being re-invented, destroys the traditional boundaries between
history, archeology and phantasmagoria.
Introduction générale
1- Chapitre 1 : De architectura
2- Chapitre 2 : La prégnance de l’architecture dans les récits de voyage
3- Chapitre 3 : Gautier, architecte de poèmes
Conclusion générale
Introduction Générale
1
Introduction générale
« Tout art a pour but la représentation
sensible des représentations idéelles».1
1
- G.W.F. Hegel, L’Esthétique, vol. III, Flammarion, Paris 1979, p. 31.
2
- Dictionnaire le Grand Robert
2
De son côté, l’architecture est définie comme étant « l’art de construire des
édifices ».3 Elle associe, de par même cette définition, art et construction, autrement
dit invention et exécution, génie créatif et savoir-faire. Elle implique à la fois une
représentation subjective d’un artiste créateur et une concrétisation de cette vision en
obtenant une assise spatiale et en donnant forme à la matière amorphe. L’architecte
participe à un processus créatif : grâce à son imagination, il conçoit des espaces et
des « objets bâtis » et tient compte dans sa conception de plusieurs éléments
notamment les difficultés techniques imposées par les lois de la physique, de la
mesure et des proportions, les facteurs socio-économiques mais aussi les besoins
culturels, esthétiques et spirituels. En outre, une architecture renvoie non seulement
au monde de la présence concrète et matérielle mais elle reflète également un mode
de penser propre à l’artiste. Cette alliance de l’abstrait et du concret, du subjectif et
de l’objectif, de l’artistique et du technique, justifie l’intérêt porté à l’architecture par
les philosophes et les écrivains.
3
- Ibid.
4
- Réflexion de Platon développée dans L’Encyclopédie Philosophique Universelle, tome1, Les notions
philosophiques.
3
Daniel Payot propose la traduction interprétative suivante du texte de Vitruve :
« (…) la beauté de l’assemblage de toutes les parties de l’œuvre qui en rend l’aspect
agréable, lorsque toutes choses répondent à leur symétrie»5. Descartes, lui, semble
s’inspirer du texte fondateur de Vitruve. Il voit dans l’architecture un modèle de
fondation, d’articulation du tout et des parties. Elle est, certes, marquée par une
harmonie dans les rapports, mais elle se présente, de plus, comme « métaphore d’un
système tenu non seulement par une ambition esthétique mais par l’exigence de
vérité ».6 Descartes se compare lui-même à un architecte creusant jusqu’au roc, -
doutant jusqu’au cogito -, afin de construire quelque chose de bien fondé.
Hegel, quant à lui, la définit comme l’art primitif par excellence. Prisonnière
de la « grossière matière extérieure », l’architecture ne pourrait parler qu’une langue
allusive, celle du symbole, c’est pourquoi, dans son Esthétique, Hegel rattache
l’architecture à l’art symbolique alors qu’il associe la sculpture à l’art classique, la
peinture et la poésie à l’art romantique. Sans trop insister sur l’idée hégélienne
d’architecture, idée qui sera développée, avec précision, ultérieurement, signalons
que dans le texte hégélien, architecture et pensée sont étroitement liées car
l’architecture est définie comme un art qui « concilie l’idée à sa représentation
sensible, il est un mode d’expression du divin, des besoins et exigences les plus
élevées de l’esprit »7
5
- « Eurythmia est venusta species commodusque in compositionibus membrorum aspectus » texte de
Vitruve, Les Dix Livres d’Architecture, Traduction de Daniel Payot, in Le philosophe et l’architecte,
Editions Aubier Montaigne, 1982, p. 221, note 26.
6
- Citation tirée de L’Encyclopédie Philosophique Universelle, tome1, Les notions philosophiques,
op.cit.
7
- Hegel cité par Daniel Payot, chap.1, Le commencement intermédiaire : le moment de l’architecture,
op.cit., p. 15.
4
Le rapport du creux et du plein, du haut et du bas, du vertical et de
l’horizontal, du dedans et du dehors ne renvoie pas uniquement à un certain
déploiement de l’espace mais acquiert une signification ou plutôt une signifiance bien
particulière.8De même, forme, lumière, matériaux, couleurs, motifs et textures se
conjuguent dans la représentation d’un édifice architectural : le choix des dimensions,
de l’orientation ou de la matière dans la construction de tel ou tel édifice, la variété de
style, la fonction d’un bâtiment par rapport à l’organisation générale d’une cité ou par
rapport à l’économie d’un espace, la répétition d’un élément architectural ou d’un
motif, bref, tous ces éléments font de l’architecture un art dont les significations
dépassent le cadre de l’utilité fonctionnelle.
8
- La sémiologie fait la distinction entre la « signification » et la « signifiance. La première est
subordonnée à la valeur d’un signe, elle établit une complémentarité du sens et de la référence d’une
expression, alors que la deuxième, autrement dit la « signifiance », renvoie aux possibilités de signifier.
Réf : Grand Dictionnaire des Lettres, Larousse, 1986.
5
La présence d’une porte qui unit les deux tours massives du temple et d’un
soleil au dessus de la porte, entre les deux tours seraient la représentation symbolique
d’une « porte du ciel, à travers laquelle émergeait le dieu soleil resplendissant et son
représentant terrestre, le Pharaon »9. Les colonnes du temple égyptien qui se
caractérisent par leur dimension gigantesque, leur solidité et leur masse indestructible
sont non seulement l’expression de la durée et de la sécurité, elles sont aussi « des
symboles de fertilité, des emblèmes de la terre et des plantes sacrées qui croissent sur
le sol fertilisé pour apporter la protection, la stabilité et la subsistance au pays et à son
peuple.10 ». Quant au retour de certaines unités architecturales, il serait à rapprocher
de la répétition monotone des longues prières lors du rituel des morts et traduirait
l’anxiété de l’être en quête de certitude.
9
- Christian Norberg-Schulz, La signification dans l’architecture occidentale, Préface, Mardaga,
Bruxelles, 1977, p. 14.
10
- Ibid., p. 18.
11
- Ibid., p. 47.
12
- Christian Norberg-Schulz écrit à propos du temple grec : « Tous les temples ont en commun
d’apparaître comme des corps plastiques bien définis. Dans ce sens, ce ne sont pas de simples masses,
mais des structures articulées (…) Corps organique vrai, qui concrétise la vie comme l’action dans le
temps et dans l’espace, le temple grec apparaît ainsi comme un corps musclé », ibid., p. 50.
6
Ainsi, quel que soit le style architectural, c’est grâce à l’art de l’architecture
que l’homme obtient une assise aussi bien dans le temps que dans l’espace. En
marquant les frontières entre l’espace privé et l’espace public, entre le profane et le
sacré, l’objet architectural acquiert une fonction signifiante. Au-delà des besoins
pratiques et économiques, l’architecture établit un certain rapport entre l’homme et le
cadre dans lequel il évolue. Elle précise les limites séparant le dedans du dehors,
l’univers intérieur du monde extérieur, mais traduit, de surplus, les angoisses de
l’homme et ses aspirations. « Son objet, écrit Christian Norberg-Schulz, est la
définition des fonctions existentielles. L’architecture devrait être comprise en termes
de formes signifiantes (symboliques)»13.
Pour les écrivains du XIXe siècle, l’art de l’architecture est d’autant plus
important qu’il fait l’objet de véritables polémiques. La vague de modernisation et la
révolution industrielle entraînent un changement du paysage urbain et architectural
mais cette modification, loin de faire l’unanimité, donne lieu à des conflits et des
controverses. Les écrivains sont partagés entre l’appel du progrès et de la modernité et
l’attachement au passé, à la tradition. Certains n’hésitent pas à comparer les nouvelles
maisons à des « châteaux de carte », à des « niches incommodes », ou encore à des
« constructions hâtives et malsaines ».14 Quant aux écrivains voyageurs, à l’instar de
René François Chateaubriand, Gérard de Nerval, Alexandre Dumas, Maxime Du
Camp, Théophile Gautier et bien d’autres encore, l’aversion pour les constructions
modernes les pousse à chercher d’autres architectures.
13
- Ibid., p. 5.
14
- Marc Gaillard, Paris au temps de Balzac. L’époque romantique, Prestige, Presses du Village, Paris,
2001, p. 34.
7
La découverte de nouvelles formes architecturales leur permet non seulement
d’apprécier la diversité des styles et la variété des édifices mais également de
comparer le cadre architectural occidental et les autres décors architecturaux, et de
développer leur propre conception du Beau et de l’Art. Un monde autre se révèle à
ces écrivains en quête d’exotisme et de dépaysement. Récits de voyage, articles de
presse se multiplient donc, reflétant d’une part l’intérêt accordé à l’architecture, et
d’autre part les connivences qui existent entre l’architecture et les autres formes
d’expression artistique. Quelle relation peut-il, alors, exister entre l’architecture et la
sculpture ou la peinture ? Qu’est-ce qui autorise le rapprochement entre l’architecture
et la littérature, entre « l’art de bâtir » et « l’art d’écrire » ?
8
Force est de constater, cependant, que nous sommes loin de retrouver le
chemin qui mène vers l’Eldorado de Gautier, encore moins de reconnaître toutes les
fondations sur lesquelles repose sa cité de prédilection. L’expérience de néophyte que
nous sommes nous a laissée perplexe ; elle s’achève sur plus de questions que de
réponses et porte en elle les germes de ce projet. Plusieurs zones d’ombre persistent
et le sentiment de perdition s’intensifie à mesure que nous avançons dans le dédale de
l’œuvre gautiéresque.
9
- Action de reproduire par le dessin, la peinture, la sculpture, la photographie, le
langage, etc. »15.
Ces définitions nous fournissent les premiers outils de travail dans notre
analyse puisqu’il s’agit d’être attentif à l’expérience sensible de Gautier (perception
visuelle : mettre devant les yeux), à son mode d’appréhension d’un objet, plus
précisément de l’objet architectural (subjectivité du sujet regardant) et à la
représentation de cet objet au moyen du langage (reproduction du visible par le
lisible).
15
- Grand Dictionnaire des Lettres, Larousse, 1986, p. 5095.
10
De même, la poésie de Gautier,- notamment Emaux et Camées, Espanã-,
foisonne d’exemples se référant au paradigme architectural. La présence de
l’architecture dans les récits de fiction n’est pas, enfin, sans susciter l’intérêt. Les
personnages gautiéresques évoluent dans un cadre architectural qui semble hésiter
entre le présent et le passé, entre le réel et le fantastique. Sans prétendre explorer
toute l’œuvre narrative de Gautier, nous avons ciblé certains textes où la
représentation de l’architecture acquiert une signification très profonde. Arria
Marcella, Une Nuit de Cléopâtre, Le Roman de la Momie, Le Pied de Momie, Le Roi
Candaule, Le Club des hachichins, Fortunio et Pavillon sur l’eau ont fait l’objet
d’une attention particulière, toutefois, nous avons souvent éprouvé le besoin de nous
référer à d’autres œuvres de fiction comme Mademoiselle de Maupin, La Mille et
Deuxième Nuit, Jettatura, La Cafetière, Omphale, Partie carrée, La Morte
amoureuse etc.
Bref, quel que soit le genre littéraire abordé, la production littéraire de cet
auteur nous amène à faire un constat : Gautier est un écrivain séduit par la diversité
des objets, la prolifération des édifices architecturaux et par la profusion des
ornements. Il se plaît à flâner dans les villes visitées et invite le lecteur à se laisser
aller au rythme de ses déambulations. Portant un œil exercé sur les édifices
architecturaux, il recourt aux mots pour donner une description de ces architectures
contemplées.
11
également de l’idéal romantique ? Dans quelle mesure l’architecture, art
d’édification, contribue-t-elle, chez Gautier, à l’édification d’un art ?...
12
De même, nous essayerons d’appréhender ce que nous appelons « le
programme d’habitation de Gautier » et de définir sa perception du Beau Idéal. Notre
recherche permettra de mieux apprécier l’originalité de Gautier en le situant par
rapport à ses contemporains et par rapport à une esthétique « romantique ». Pour ce
faire, nous envisageons un plan en trois grandes parties.
16
- L’intitulé est emprunté à Chantal Brière, auteur de Hugo et le roman architectural, Editions
Champion, Paris, 2007.
13
Cette partie renferme trois chapitres. Dans le premier, notre réflexion sera
portée sur le rapport entre l’architecture et le programme narratif de Gautier. Nous
étudierons les lieux et moments d’apparition de l’architecture dans les récits de fiction
et nous nous interrogerons sur les fonctions de l’architecture dans l’économie du récit.
14
Le second volet de cette partie nous introduit dans l’univers intérieur de
Gautier et réfléchit aux mécanismes qui assurent le passage de l’extériorité à
l’intériorité, de l’architecture dans sa matérialité aux « châteaux de la méditation
intime ».17 Le parcours du lecteur parmi les formes architecturales révèle la dualité
fondatrice du fond et de la forme et se résorbe, finalement, en exploration du
microcosme, du royaume intérieur.
17
- Gaston Bachelard, La terre et les rêveries de la volonté, Tunis, Cérès Editions, 1996, p. 410.
15
Première partie :
de Gautier
16
Introduction de la première partie
« Chaque génération, comme elle a ses habits et ses modes, a ses
formes d’existence qui s’ajustent difficilement aux cités anciennes ;
le Paris moderne serait impossible dans le Paris d’autrefois »1.
1
Théophile Gautier, « Mosaïque de Ruines » in Paris et les Parisiens au XIXe siècle, Mœurs, Arts et
Monuments, par MM. Alexandre Dumas, Théophile Gautier, Arsène Houssaye, Paul de Musset, Louis
Enault et Dufavl. Paris Morizot, 1856, p. 40.
2
- Th. Gautier, « Le Nouveau Paris » in Paris et les Parisiens au XIXe siècle, op.cit, p. 45.
17
D’autres, plus ouverts au renouvellement et à la modernisation, préfèrent le
côté pittoresque et imprévu dans une construction et apprécient la richesse
foisonnante de l’ornementation. Ecrivains, poètes et journalistes prennent part à la
polémique. Pour les uns, les bâtiments modernes sont la preuve de la disparition du
sens du beau et du règne de la laideur. Ceux-ci refusent les aménagements
contemporains et défendent, avec zèle, les monuments historiques et les vieilles cités.
D’ailleurs, la démolition des anciens bâtiments et la substitution des petites ruelles du
vieux Paris par de grandes artères larges et dégagées sont vues comme une atteinte
alarmante au patrimoine, une véritable mutilation de la ville. Les travaux
d’Haussmann sont souvent qualifiés d’acte chirurgical violent, et parfois même
d’éventrement. Pour les autres, les nouvelles constructions témoignent du génie
inventif des architectes et le nouveau Paris représente à la fois la cité de la féerie et de
l’enchantement, celle du progrès et de la mécanisation.
Théophile Gautier a pris part à ce débat. Que ce soit dans ses articles de
presse, dans ses salons ou dans ses feuilletons, il ne manque pas d’exprimer son point
de vue concernant telle ou telle réalisation architecturale et de faire part de sa
conception de l’architecture. Par ailleurs, le souffle de modernité n’est pas pour
déplaire à ce critique d’art au regard attentif et exercé. En commentant le projet de
relier les Tuileries et le Louvre, il écrit : « La réunion des Tuileries au Louvre n’est
pas seulement une grande œuvre architecturale, un monument d’art admirable par
l’immensité de l’ensemble et la richesse des détails, c’est encore une grande pensée
politique ».3 Mais, à côté de ses réflexions sur l’architecture, Gautier accorde un grand
intérêt à cet art dans son œuvre. Les édifices architecturaux s’érigent en multiples
endroits de l’univers gautiéresque, ce qui soulève la question de la relation entre
l’architecture et l’expérience de la création littéraire.
3
- Th. Gautier, « Le Nouveau Paris » in Paris et les Parisiens au XIXe siècle, op.cit, p. 50.
18
architectural ? Faudrait-il, tout simplement, faire l’inventaire des édifices évoqués
dans l’œuvre de Gautier ou énumérer les différents styles architecturaux présents dans
ses récits? Devrait-on se contenter d’une classification des éléments architecturaux ou
plutôt se pencher sur l’étude des connivences qui existeraient entre édifice
architectural et édifice textuel et sur l’analyse de la signification que pourrait avoir tel
ou tel objet architectural dans l’imaginaire de Gautier?
19
Dans la relation de voyage, nous avons essentiellement exploité les récits de
voyage qui se rapportent à l’expérience orientale de Gautier, tout en sachant que la
première destination de Gautier fut l’Espagne, en 1840 ; puis, en 1845, il s’est rendu
en Algérie. Le voyage en Italie date de 1850. Deux ans plus tard, il continuera son
périple oriental à Constantinople avant de se rendre en Russie en 1858. Quant à la
dernière destination du voyageur, ce sera l’Egypte qu’il découvrira, non sans une
certaine désillusion, en 1869.
L’Orient ne se limite pas à ces contrées aux frontières bien tracées et aux
contours géographiques bien déterminés. L’Orient de Gautier échappe à une
délimitation spatiale et représente davantage un arrière pays mental. Il s’affranchit des
frontières physiques pour jouir d’une extension géographique maximale : la Grèce
antique, la Chine exotique, l’Egypte pharaonique, l’Inde,…incarnent cet Orient rêvé.
4
- Marc Eigeldinger, « L’Orient ou la terre du soleil » in Bulletin de la société Théophile Gautier,
(BSTG), tome 2, n° 12, 1990, p. 427.
20
De même, l’Italie ainsi que la Russie renvoient, à certains égards, à cet Orient
des vérités premières. L’Italie est, en effet, la première porte de L’Orient et Venise est
perçue, par le voyageur, comme une cité tout à fait orientale. Elle est, pour lui, « une
autre Grenade, plus regrettée peut-être ».5 La beauté des Vénitiennes se caractérise
moins par la fadeur des femmes occidentales que par un caractère barbare, encore
préservé des effets néfastes de la civilisation. Les jeux aquatiques de Venise
deviennent, sous la plume de Gautier, une variante des fantasias équestres des
chevaliers mores.
La Russie, pays du froid et des frimas polaires, suscite, à son tour, dans
l’imaginaire de Gautier des références orientales et prend, sous la plume de Théo, la
coloration des pays du Levant.
5
- Théophile Gautier, Italia, Voyage en Italie, La boîte à Documents, Paris, 1997, p. 398.
6
- Ibid, p. 260.
7
- Notice de Jean-Claude Fizaine, in Romans, contes et nouvelles de Théophile Gautier, tome 1, La
Pléiade, Editions Gallimard, 2002, p. 1538.
21
Les mœurs des Russes se rapprochent de ceux des Turcs. « Les Russes sont
d’origine orientale, précise Gautier, et même dans les classes élevées, ils ne tiennent
pas aux douceurs du coucher ; ils dorment où ils se trouvent, un peu partout, comme
les Turcs. »8 Les piliers de la cathédrale de l’Assomption deviennent, en raison de leur
grandeur et de leur puissance, les colonnes du palais de Karnak, tandis que l’intérieur
de l’église est à l’image des temples égyptiens. « Les piliers eux-mêmes sont historiés
de personnages étagés par zones comme les colonnes des temples ou des palais
égyptiens ».9Quant à l’architecture intérieure du Palais neuf, résidence des anciens
tsars, elle ressemble à celle d’un harem asiatique par le caractère inextricable des
passages qui mènent aux pièces et par les motifs ornementaux utilisés dans la
décoration des appartements.
Au-delà des limites spatiales, l’Orient apparaît, donc, comme un espace qui
favorise l’éclosion de l’imagination et qui permet un dépassement du réel. C’est un
lieu mythique qui offre au voyageur l’opportunité de rompre avec le réel abhorré, une
« terre entrevue dès l’enfance à travers la brume des rêves poétiques.»10 S’inscrivant
dans la lignée de Chateaubriand, Lamartine, Nerval et Hugo, Gautier entreprend, de
vivre l’aventure orientale de visu et in situ. Contaminé par la fièvre voyageuse, il
avoue ne pas pouvoir vivre sans voyage et adoptera la devise : « Qui a voyagé,
voyagera. »11 Ses récits sont, en partie, le fruit d’un contact visuel avec les pays
visités.
8
- Th. Gautier, Voyage en Russie, La Boîte à Documents, Paris, 1990, p. 267.
9
- Ibid, p. 267.
10
-Th. Gautier, Constantinople, Bibliothèque Charpentier, France, 1894, p. 33.
11
- Ibid, p. 5.
12
- Ibid. p. 80.
22
Fasciné par la richesse et la diversité des objets, la profusion des édifices
architecturaux et le foisonnement des ornements, le flâneur se laisse aller au rythme
de ses déambulations et savoure, insatiablement, les plaisirs sensuels de ce monde
exotique. Chaque ville visitée est, pour lui, un nouvel espace où se déploie une
infinité d’édifices architecturaux, chaque édifice contemplé est une nouvelle
révélation qui dissimule ingénieusement le talent d’un artiste ou l’âme d’un lieu. Ses
pérégrinations lui permettent de découvrir, non sans plaisir, les magnificences
architecturales des cités orientales : il s’émerveille devant la splendeur de l’Alhambra,
admire la beauté des minarets de Turquie et se laisse emporter par la magie et le
mystère des maisons d’Algérie.
Accordant son écriture au rythme même de sa vie de voyage, Gautier relate les
différents épisodes de son périple oriental. En étudiant sa relation de voyage, nous
tâcherons de relever les oppositions entre l’éternel et l’éphémère, le profane et le
sacré, le social et le privé, le nouveau et l’ancien, etc. Nous étudierons de plus près
l’art musulman, celui de l’arabesque, tel qu’il est perçu par notre impénitent
voyageur. En même temps, nous tâcherons de découvrir les divers moyens
d’interprétation de ces éléments objectifs dans les récits de voyage afin de dévoiler les
mécanismes de la création littéraire chez Théophile Gautier.
23
Chapitre 1 : De architectura
24
Introduction
« L’architecture est une ode de l’espace à lui –même. Elle doit faire
voir des propriétés de l’espace et en particulier son hétérogénéité
quant à l’homme et son homogénéité quant à l’opération de l’esprit -
aux mouvements virtuels ». 13
Avant de nous pencher sur le texte gautiéresque pour tenter de répondre à ces
questions, nous allons partir des réflexions et des définitions de certains philosophes
et écrivains. Sans être arbitraire, ce choix nous aide à cerner la spécificité de
l’architecture, à prendre conscience de la difficulté de déterminer les limites de cet art
et à mieux saisir la conception de Gautier.
1- Définitions
13
- Paul Valéry, Cahiers, tome II, La Pléiade.
14
- Nietzsche, De la physiologie de l’art, cité par L’Encyclopédie Philosophique Universelle, Les
Notions Philosophiques, tome1, PUF, p.153.
25
« L’étymologie nous apprend qu’il s’agit d’un composé : « tecture » nomme l’action
de bâtir (le « teknikos » est le charpentier, et plus généralement le fabricateur) ; quant
au terme « archè » qui lui est apposé, on le traduit habituellement de trois façons : le
commencement (d’une série temporelle ou historique, acception dont témoigne le mot
« archéologie »), le commandement (au sens politique […] ), le principe (on parle
ainsi d’archétypes, en particulier quant aux idées platoniciennes). (…)
L’archè s’ajoute à la tecture. Cet ajout porte tout de suite à conséquence : le bâtir
cesse d’être simple »15
« (…) la Musique et l’Architecture nous font penser à tout autre chose qu’elles-
mêmes ; elles sont au milieu de ce monde, comme les monuments d’un autre monde ;
ou bien comme les exemples, çà et là disséminés, d’une structure et d’une durée qui
ne sont pas celles des êtres, mais celles des formes et des lois (…) elles invoquent les
constructions de l’esprit, et sa liberté».16
15
- Daniel Payot, Le philosophe et l’architecte, op.cit., p. 53.
16
- Paul Valéry, Œuvres II, Eupalinos ou l’architecte, Editions Gallimard, 1957, p.105.
26
Selon Valéry, l’architecte serait à l’image d’Orphée17 : il agit sur la matière
inanimée et les roches, et incarne le pouvoir de donner forme à ce qui est informe.
Plus encore, considérant l’architecture comme un acte de création, l’architecte rivalise
avec Dieu et fait figure de « démiurge » :
« De tous les actes, le plus complet est celui de construire. Une œuvre demande
l’amour, la méditation, l’obéissance à ta plus belle pensée, l’invention des lois par ton
âme, et bien d’autres choses qu’elle tire merveilleusement de toi-même, qui ne
soupçonnais pas de les posséder. Cette œuvre découle du plus intime de ta vie et
cependant elle ne se confond pas avec toi. Si elle était douée de pensée, elle
pressentirait ton existence, qu’elle ne parviendrait jamais à établir, ni à concevoir
clairement. Tu lui serais un Dieu… »18
17
- Dans Eupalinos ou l’architecte, Valéry fait tenir à Phèdre ces propos : « Je lui trouvais la puissance
d’Orphée. Il prédisait leur avenir monumental aux informes amas de pierres et de poutres qui gisaient
autour de nous ; et ses matériaux, à sa voix, semblaient vouer à la place unique où les destins
favorables à la déesse les auraient assignés. » Ibid., p. 83.
18
- Ibid., p.143
19
- cité par Morel Journel Guillemette dans « Une curieuse définition de l’architecture à l’ère de la
machine. Le Corbusier, 1920 » in Architecture, littérature et espaces, Textes réunis par Pierre
Hyppolite, Collection Espaces humains, Pulim, 2006, p. 312.
20
- Thierry Paquot, Demeure terrestre. Enquête vagabonde sur l’habiter, les Editions de l’Imprimeur,
Collection Tranches de villes, 2005, p. 50.
27
La production architecturale suppose, de facto, un grand effort d’abstraction et
de conceptualisation qui se concrétise par le biais du dessin. Dès lors, un édifice
architectural ne se limite pas à un assemblage désordonné de pierres ou à un catalogue
de matériaux, mais c’est en fonction d’un projet, d’une conception, d’un système que
sont conçus les formes architecturales et les matériaux nécessaires à la construction.
Pour Philippe Boudon, l’architecture exige une interrelation entre le bâtir et la
représentation idéelle, c’est « un projet qui s’élabore dans un travail de conception »21
Par ailleurs, un projet architectural obéit à deux étapes: tout d’abord le plan,
l’esquisse, ensuite l’exécution in concreto de ce plan, autrement dit le travail
d’édification qui débouche sur une construction. Grâce au dessin, l’architecte parvient
à communiquer un idéal ou une pensée, il passe d’une représentation mentale à une
représentation plus concrète. A travers ce tracé qu’est le plan, l’édifice est représenté
pour la première fois dans sa matérialité.
Pour Vasari, le dessin acquiert une importance primordiale puisqu’il est non
seulement une expression de l’idée ou de la conception mais il est également un
moyen de la connaître :
21
- Philippe Boudon, Conception et projet, in L’architecte et le philosophe, études réunies sous la
direction d’Antonia Soulez, Mardaga, 1993, p.58.
22
- Vasari Giorgio, Vie des grands artistes, cité par Jean-Pierre Epron dans son ouvrage L’architecture
et la règle, éditeur Pierre Mardaga, Belgique, 1981, p.137.
28
Le passage de l’idée à la forme concrète, de l’abstrait au concret, « de la
doctrine au réel »23 pour reprendre les termes de Jean-Pierre Epron,24 n’a cessé de
séduire les écrivains et les philosophes. D’ailleurs, plusieurs s’accordent à reconnaître
que l’architecture a un statut privilégié, comparée aux autres arts. La pensée
allemande de la fin du XVIIIe siècle et du XIXe siècle, marquée par une nouvelle
réflexion esthétique sous l’égide de philosophes comme Kant, puis Hegel, définit
l’architecture comme un art symbolique qui aspire à un équilibre entre l’expression
d’une idée et sa forme matérielle.
Dans son étude du système des arts et de la relation entre l’architecture et les
autres formes artistiques, Hegel voit dans l’architecture le premier stade du
mouvement de l’«Esprit absolu ». Partant d’une distinction entre l’art symbolique,
l’art classique et l’art romantique, Hegel rattache l’architecture à l’art symbolique.
L’incapacité de donner encore à l’élément intérieur, spirituel, la forme physique,
matérielle qui lui convient, autrement dit, l’inadéquation du fond et de la forme,
justifie le recours au symbole. Définissant « archè » au sens de « commencement », le
mot « architecture » renferme, selon Hegel, en lui-même l’idée de primauté» ; c’est un
« art du commencement » dans le sens où il représente la première réalisation de
l’art. Le moment de l’architecture correspond, ainsi, dans la philosophie hégélienne,
à « l’enfance de l’art » :
« (…) l’architecture est commencement de l’art, parce que l’art, à son origine, ne
trouvant, pour la représentation de l’élément spirituel qu’il renferme, ni les matériaux
convenables, ni la forme qui lui correspond, doit se borner à des essais pour atteindre
à la véritable harmonie des deux termes, et se contenter d’une idée et d’un mode de
représentation encore extérieurs l’un à l’autre».25
23
- Jean-Pierre Epron, L’Architecture et la Règle, op.cit., p. 61.
24
- Dans son ouvrage « L’Architecture et la Règle », Jean-Pierre Epron définit en ces termes le rôle de
l’architecte : « L’architecte conçoit l’édifice et en dirige l’exécution. La conception et l’exécution
doivent être placées sous la même autorité. (…) La conception n’est pas limitée à un projet préalable,
elle s’étend à l’exécution elle-même par laquelle le projet s’achève et trouve son ultime définition »,
op.cit., p.39.
22- G.W.F. Hegel, L’Esthétique, textes choisis par Claude Khodss, Presses Universitaires de France,
PUF, 1953, p. 93.
29
« Un ouvrage d’architecture destiné à révéler aux autres une signification générale,
n’est là, pour aucun autre but que celui d’exprimer en soi cette haute pensée. Il est,
par conséquent, le libre symbole d’une idée essentielle qui offre un intérêt général.
C’est un langage qui, tout muet qu’il est, parle à l’esprit». 26
26
- Ibid., pp. 25-26 (Traduction de Jankélévitch, Volume III, 1ère partie, p.31).
27
- G.W.F. Hegel, L’Esthétique, Volume I, Traduction de Jankélévitch, Flammarion, Paris, 1979,
p.114.
28
- Ibid., pp. 122, 123.
29
- Ibid., p. 11.
30
- V. Considerant, Considérations sociales sur l’architectonique, Paris, Librairies du Palais Royal,
1834, p. 6.
30
Dans « Gautier et la nouvelle Renaissance en architecture », Lois Cassandra
Hamrick présente le point de vue de Gautier vis-à-vis du progrès, - question qui sera
abordée ultérieurement-, mais aussi de l’architecture. En partant de la notion de
« principe unificateur », Hamrick donne déjà les prémices de « la fraternité des arts » :
il s’intéresse à la manière dont Gautier conçoit les arts et au rapport de
complémentarité qui existe entre l’art de l’architecture et les autres arts. Il écrit à ce
propos :
« (…) c’est à travers « le premier des arts » que les autres arts trouvent leur raison
d’être. Car dans le temps des grands projets architecturaux (au Moyen Age, mais pour
Gautier, surtout pendant la Renaissance), tout autre domaine artistique (sculpture,
peinture, décor, etc.) sert d’art complémentaire. C’est l’architecture qui fait vivre,
pour ainsi dire, les autres arts devenus partenaires dans un projet collectif « inter
artistique », où architectes, peintres sculpteurs travaillent côte à côte pour réaliser un
ensemble harmonieux et beau. »31
Grâce à son rôle unificateur, l’architecture permet d’introduire les arts dans la
vie et contribue à l’amélioration de la qualité de l’existence humaine. « L’architecture,
ajoute Hamrick, devient ainsi l’agent organisateur dans la construction d’un nouvel
ordre où l’harmonie et l’unité seront les grandes forces motrices du mouvement pour
réintégrer la forme dans la vie quotidienne ».32
« (Cet art est) le premier de tous les arts plastiques, la plus magnifique expression
de la forme qu’il soit donné à l’homme de réaliser. Après l’architecte vient le
sculpteur, qui est son frère jumeau (…) La matière qu’ils travaillent tous les deux est
la même ; ce sont tous les deux des tailleurs de pierre ; (…) Le peintre arrive à
33
quelque pas derrière eux, mais pas de la même portée. »
31
- Lois Cassandra Hamrick, « Gautier et la nouvelle Renaissance en architecture » in Bulletin de la
Société Théophile Gautier, BSTG, Gautier et l’architecture, n° 24, 2002, p. 85.
32
- Ibid., p.86.
33
- Théophile Gautier, « Salon de 1833 » dans La France littéraire de mars, p. 139.
34
- Th. Gautier, Feuilleton du 23 juin 1859, p. 74.
31
Il faudrait reconstituer « le triumvirat de l’architecte, du sculpteur et du
peintre ». Seule cette alliance peut garantir, d’une part, l’essor de l’architecture et des
autres arts plastiques, d’autre part, l’infiltration de l’art dans la vie quotidienne. Grâce
à ce rapprochement entre les différents arts, les formes artistiques s’épanouiront, le
sens du beau se développera, et les cloisons séparant l’art de la vie s’estomperont.
Mais pour ce faire, chaque artiste ne devrait penser qu’à la beauté de l’œuvre d’art et
à l’accord entre le pictural, le sculptural et l’architectural.
« Au lieu de faire des sculptures liées intimement à l’architecture, comme cela doit
être, le statuaire, pour déployer plus librement son essor poétique, a usé son temps et
son argent à composer des groupes isolés, qui ne se rattachent à rien et dont on ne sait
que faire ; le peintre dont la mission est de couvrir les plafonds, les panneaux de
murs, les impostes et les voûtes d’escaliers, se refusant à toute subordination, fait des
tableaux d’histoire à cadres mobiles et indépendants du local où ils devaient être
exposés. Il résulte de là, qu’au lieu de former un ensemble harmonieux et riche où
chaque chose est à sa place dans une valeur absolue, on n’obtient que des résultats
mesquins et discordants. »36
35
- David Graham Burnett, « Métaphore et signification architecturales dans les poésies de Théophile
Gautier » in BSTG, n°4, 1982, p. 222.
36
- Théophile Gautier, « De l’application de l’art à la vie visuelle », La Presse, 13 Décembre 1836, cité
dans « Gautier et la nouvelle Renaissance en architecture », BSTG, n° 24, 2002, p. 85.
37
- L’esthétique de la rue, Colloque d’Amiens, Editions l’Harmattan, 1998, p.18
32
L’accord et l’harmonie entre les différents éléments font d’un édifice un
monde complet où « tout se tient, tout s’enchaîne ». Pour Gautier, l’architecture est
l’incarnation du principe d’unité, de par sa nature même, « […] les divers éléments
qui entrent dans la composition et la réalisation d’un projet d’architecture (palais,
cathédrale, édifice public, etc.) ont forcément un rapport harmonieux les uns avec les
autres afin d’assurer un équilibre non seulement physique (du point de vue de
stabilité), mais aussi artistique ».38
38
- Lois Cassandra Hamrick, « Gautier et la nouvelle Renaissance en architecture », dans BSTG, n° 24,
2002, p. 84.
33
Cent cinquante ans plus tard, la question du rapport entre l’architectural et le
social, entre l’homme et son cadre de vie suscite l’intérêt des écrivains. Dans
Architecture, littérature et espace, architectes et écrivains interrogent l’espace
architectural et cherchent à déchiffrer les codes qui les régissent. Stella Longo définit
l’architecture d’une cité comme un discours dans et sur la ville. Elle affirme :
« (…) un édifice ne doit pas se contenter de former une belle perspective : pour qu’il
ait une existence réelle et ne tombe pas peu à peu en ruine, malgré les efforts faits
pour le conserver, il faut qu’il soit pénétré par la vie humaine, et qu’une idée lui serve
d’âme. Ce n’est ni le temps, ni même la barbarie qui jettent à bas les monuments; ils
meurent d’eux-mêmes lorsqu’ils ne présentent plus une tendance, un besoin, une
pensée : il faut au temple la religion, au palais la royauté. »42
39
- Stella Longo, « Les discours dans la ville, les discours sur la ville, dans Les sept fous et les lance-
flammes de Roberto Arlt, in Architecture, littérature et espaces, textes réunis par Pierre Hyppolite,
op.cit., p. 115.
40
- Victor Hugo, Notre -Dame de Paris, Livre troisième « Paris à vol d’oiseau », Editions Gallimard,
1966, p. 238.
41
- Ibid., p. 238.
42
- Théophile Gautier, « Le Nouveau Paris » in Paris et les Parisiens au XIXe siècle. Mœurs, Arts et
Monuments, Paris Morizot, Librairie éditeur, 1856, op. cit., p. 50.
34
Chaque édifice vit, donc, au souffle des hommes qui l’habitent ; de même,
chaque peuple cherche à assurer sa pérennité en scellant sa mémoire dans un
monument. Une architecture associe, ainsi, le matériel et l’immatériel, le concret et
l’abstrait. Elle établit une relation entre l’objet architectural dans sa matérialité et
l’idée humaine qui pourrait l’habiter. L’étude de la représentation de l’espace
architectural permet de voir de plus près les différents éléments qui contribuent à
l’harmonie d’une construction, et de révéler l’art de vivre d’une société. Mais, ce ne
sont pas uniquement les édifices architecturaux qui entrent dans le cadre de cette
étude, nous ne négligeons ni les ornements qui permettent de caractériser une
architecture intérieure ni les rues et les places qui donnent à l’architecture extérieure
sa signification et sa valeur.
Dans notre travail, il s’agit moins de proposer un traité sur l’architecture et sur
l’importance de cet art dans la société du XIXe en général que d’étudier le rôle de
l’architecture dans la confection de l’œuvre littéraire. La représentation faite par
Gautier de cet art se nourrit, certes, des représentations collectives mais porte aussi les
germes d’une vision tout à fait personnelle.
35
2- Entre œuvre écrite et œuvre construite
« Je bâtirais mon livre, je n’ose pas dire ambitieusement comme une cathédrale, mais
tout simplement comme une robe ».43
43
- Cité par Philippe Hamon, Expositions. Littérature et architecture au XIXe siècle, José Corti, 1989,
chap.1, op. cit., p. 23.
36
Pour Proust, l’architecture n’est pas seulement « art d’instaurer et de réduire
les distances, les espaces, mais (est) aussi, en tant qu’art organisant les jeux de
l’intérieur et de l’extérieur, de l’intimité et du public, art du corps, de ses fatigues, de
ses désirs, de ses enveloppes, de ses emboîtements, déboîtements et réversibilités de
ses relations à d’autres corps.»44
« Je n’ai encore bâti sur mon sable que des Giseh ; il est temps de construire Chéops ;
Les Contemplations seront ma grande pyramide. »45
59- Philippe Hamon, Expositions. Littérature et architecture au XIXe siècle, José Corti, 1989, chap.1,
op. cit., p. 23.
45
- Cité par Chantal Brière, in Victor Hugo et le Roman architectural, Editions Champion, Paris, 2007,
p. 14.
46
- Dans « Ceci tuera cela », Hugo rattache la crise de l’architecture à l’évolution de l’imprimerie et
conclut que « le grand œuvre de l’humanité ne se bâtira plus, il s’imprimera » voir Notre-Dame de
Paris, livre cinquième, chap. II, p. 252.
47
- Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, livre cinquième, chap. II, p. 252.
37
Gautier, de son côté, inverse les termes de la comparaison ; il assimile la
poésie à un édifice architectural et propose les vers suivants :
Tour, église, cathédrale, temple, colonnettes, piliers, ogives…sont tous des termes se
référant au lexique architectural. Or, ils sont employés pour renvoyer à la création
littéraire et plus précisément à la poésie, ce qui fait de Gautier « un architecte de
poèmes ».
48
- Théophile Gautier, « Portail », strophes 32-33, dans Poésies complètes, R. Jasinski, édition Paris :
Nizet, 1970, p. 7.
49
- Th. Gautier, « Le sommet de la tour », tercets 49-50, ibid., pp. 214-215.
50
- Arsène Houssaye, Paris et les Parisiens au XIXe siècle, « Les Champs Elysées», op. cit., p. 1.
38
Dans son ouvrage « Les villes imaginaires dans la littérature française », Jean
Roudaut établit un rapprochement entre l’espace architectural et l’édifice textuel.
L’exploration des labyrinthes et des rues dédaléennes, l’expérience des chemins
tortueux et fourchus seraient à l’image de l’aventure que vit un lecteur avec et dans le
texte :
« (…) la ville (est) comme un texte où, sous un sens clair, reposeraient mille paroles
enfouies et murmurantes. Ce qui émerge de la réalité, comme au loin dans les brumes
d’été sur l’océan, une île paraît, un trois mâts immobile, c’est l’émerveillement que
causent le langage, l’expression, la littérature »51
51
- Jean Roudaut, Les villes imaginaires dans la littérature française, Collection Littérature, Hatier,
Paris, 1990, p. 10
52
- Th. Gautier, Voyage en Espagne, G.F. Flammarion, Paris, 1981, p. 363.
53
- Th. Gautier, Voyage en Russie, La Boîte à Documents, Paris, 1990, op. cit., p. 198.
39
Perçu comme un ensemble cohérent et harmonieux, un édifice architectural se
présente comme un système de signes dont la configuration est porteuse de sens. Vu
sous cet angle, l’art de l’architecture rejoint celui de la littérature. Partant de la
définition saussurienne de la langue comme « un système de signes », on peut élargir
cette définition ou plutôt l’appliquer aussi bien au texte littéraire qu’à l’architecture.
Dans ses Leçons sur les Beaux-Arts, Alain débute ainsi sa quatorzième leçon :
54
- Alain, « Leçons sur les Beaux-Arts » in Les Arts et les Dieux, La Pléiade, 1958, p. 564, cité par
Daniel Payot, Le philosophe et l’architecte, op.cit., p. 9.
55
- Ibid., p. 565.
56
- Philippe Hamon, Préface de « Architecture, littérature et espaces », textes réunis par Pierre
Hyppolite, op.cit., p. 13.
57
- Ibid., p. 9.
40
Tels sont les soucis que se partagent l’architecte bâtisseur et l’écrivain
architecte, sauf que dans le cas de la littérature, le seul matériau dont elle fait usage,
ce sont les mots. Cette ressemblance est revendiquée aussi bien par l’un que par
l’autre puisque les architectes n’hésitent pas à se présenter comme des « hommes de
récit » :
« Je suis moi-même un homme de récit, en même temps qu’un homme de décor ;
c’est à dire que pour moi l’architecture n’est rien d’autre que l’organisation d’un récit
dont les éléments syntaxiques sont constitués par un décor qui le porte (…). J’ai
construit des villes ; et ces villes sont elles-mêmes un opéra, une histoire racontée :
elles sont un grand récit dans lequel on peut vivre, un récit habitable».58
« (…) qui paraît bien être avant tout compétence à manipuler des êtres de papier
plus que des pierres et du ciment, à manipuler des simulacres qui sont des signes, des
consignes ( celles du client commanditaire ), des dessins, des plans, des coupes, des
maquettes, des axonométries etc., bref des substituts et des représentants de la
réalité […] compétence à récrire et à interpréter la consigne en signes, à transformer
le sémiotique en iconique, à passer du plan à la maquette, de l’élévation à la coupe et
inversement, c’est à dire aussi à développer une compétence métalinguistique ou
méta-(ou trans-) sémiotique».60
58
- (Citation d’E. Aillaud extraite de « L’espace d’un récit », dans Cahiers de la recherche
architecturale, n° 6-7 oct. 1980, reprise par P. Hamon, voir note 13, p. 32.)
59
- Slaheddine Chaouachi, « Le poète dans la cité : le cas d’Arthur Rimbaud », p. 5.
60
- Philippe Hamon, Littérature et architecture au XIXe siècle, op.cit., p. 28.
41
« Toujours l’idée est à côté de l’image, écrit Gautier. Le verbe plane partout
sur sa représentation plastique.»61 En outre, l’architecte a autant de pouvoir imaginatif
que le poète ou l’écrivain. Un projet architectural est, certes, concrétisé par la
construction d’un bâtiment, mais comme toute œuvre de création, il suppose au
préalable une activité mentale, un travail de conceptualisation et d’imagination.
Dans son ouvrage Le droit à la ville, Henri Lefebvre fait, à son tour, le
rapprochement entre la ville comme système sémiologique et le livre. « Sur ce livre,
avec cette écriture viennent se projeter des formes, des structures mentales et
sociales. »64 Pour saisir les significations de ce livre et comprendre la syntaxe de ce
langage spécifique, il suffit d’être attentif aux éléments signifiants dans la
configuration de l’espace urbain et à leur mode d’agencement :
61
- Th. Gautier, Italia. Voyage en Italie, la Boîte à Documents, Paris, 1997, p. 141.
62
- Citation de Jacques Derrida, extraite de L’Encyclopédie Philosophique Universelle, Tome1, Les
Notions Philosophiques.
63
- Roland Barthes, « Sémiologie et urbanisme » in L’aventure sémiologique, Seuil, 1985, cité par
Stella Longo dans Architecture, littérature et espaces, op.cit., p 109.
64
- Henri Lefebvre, Le droit à la ville, Edition Economica, Anthropos, 2009, p. 45.
42
« (…) la ville peut s’emparer des significations existantes, politiques, religieuses,
philosophiques. Elle s’en saisit pour les dire, pour les exposer par la voie – ou par la
voix- des édifices, des monuments, et aussi par les rues, les places, par les vides, par
la théâtralisation spontanée des rencontres qui s’y déroulent, sans oublier les fêtes, les
cérémonies (avec les lieux qualifiés, appropriés) ».65
65
- Ibid., p. 60.
66
- Philippe Hamon, Littérature et architecture au XIXe siècle, op.cit., p. 29.
67
- Ibid., p. 29.
43
Littérature et architecture vivent, donc, des difficultés similaires. Néanmoins,
l’objet architectural se distingue par sa capacité de traduire plus concrètement ce que
l’œuvre littéraire ne fait que suggérer implicitement. Ph. Hamon parle, à juste titre,
des « propriétés sémaphoriques » de l’objet architectural, il justifie le fait que certains
objets architecturaux exercent un véritable attrait sur les écrivains du XIXe siècle. Aux
yeux de ces écrivains, ces objets possèdent une dimension fort symbolique, et un
statut sémantique très riche.
Notons, à ce propos, l’intérêt accordé à tout ce qui est ancien, comme par
exemple, le magasin d’antiquités qui revient dans plusieurs romans de l’époque tels
que La Peau de chagrin de Balzac ou encore Le Pied de momie de Gautier. Notons
également,- mais sans insistance étant donné que nous y reviendrons ultérieurement,
l’attrait exercé par les monuments. Ces édifices assurent la jonction entre le présent et
le passé, donnent à lire les vestiges des civilisations anciennes et traduisent la
nostalgie d’un âge d’or, d’un paradis perdu.
« Décrire un monument, c’est donc pour le texte littéraire décrire un objet qui, déjà
dans le réel, est prédisposé à devenir une sorte de livre ; mais c’est aussi plus
généralement, récrire et réactiver la nébuleuse plus ou moins diffuse des discours
latents et absents (anecdotes, mythes, récits historiques, légendes, récits étiologiques
de « fondation » ou de baptême du nom du lieu etc.) Qui entourent le bâtiment ».69
68
- Isabelle Daunais, L’art de la mesure ou l ‘invention de l’espace dans les récits d’Orient, Presses
Universitaires de Vincennes, Saint Denis, 1996, p. 151.
69
- Philippe Hamon, Littérature et architecture au XIXe siècle, op.cit., chap.1, p. 48.
44
Dans les récits de voyage de Gautier, les monuments sont souvent une
occasion pour raconter une légende, pour relater une anecdote, pour rappeler un savoir
ou des souvenirs. Autrement dit, l’espace architectural constitue un prétexte pour
« réactualiser du texte ». Le récit de voyage qui propose la description d’une
architecture interpelle, ce faisant, d’autres textes. Lors de son voyage à Smyrne, la
description de l’architecture cède la place à une singulière cosmogonie et le voyage
spatial se double d’un voyage temporel pour donner naissance à une véritable
« géographie homérique ». Le lecteur découvre la légende de Délos, île vénérée par
les anciens Grecs et asile de Latone, la rivale de Junon.
« Ce travail a été fait d’une manière aussi exacte que brillante par Georges Noguès
(…) et avec un soin que n’y peut mettre un voyageur forcé de voir rapidement. Sa
notice nous a servi pour poser les noms sur des personnages que nos yeux se
rappelaient et nous lui rendons ici la justice qui lui est due. Cet hommage nous
permet au moins de lui emprunter avec moins de scrupule quelques détails
oubliés. »71
70
- Théophile Gautier, Constantinople, Bibliothèque Charpentier, France, 1894, p. 218.
71
- Ibid., p. 314.
72
- Philippe Hamon, Littérature et architecture au XIXe siècle, op.cit., chap.1, p. 48.
45
Pour lui, un bâtiment n’est pas « simple « métré » de l’espace, simple
stéréotomie de la pierre »,73 il est le lieu d’une stratification où se juxtaposent des
éléments disparates appartenant à des styles différents, à des époques différentes. Il
explique cette intertextualité architecturale en ces termes :
« Ce n’est pas la ville qui est un texte ; c’est le fait de la parcourir qui la constitue
comme tel. Aucun texte urbain n’existe hors de sa lecture et ce sont justement, les
75
attitudes adoptées par les usagers qui l’instaurent comme texte. »
L’architecture renvoie, donc, à la littérature car le texte lui-même peut être perçu, en
réalité, comme une construction. Une production textuelle est un système de signes
linguistique, rhétorique et pragmatique, système qui repose sur une syntaxe ou plutôt
une combinaison particulière des matériaux.
73
- Ibid., p. 34.
74
- Ibid., p. 37.
75
- Heddya Boulkroune, « De l’espace du texte à la spatialité du texte » in Architecture, littérature et
espaces, op.cit., p. 398.
46
Ensuite, l’objet architectural, par la jonction du visible et du lisible, se
présente comme « un objet herméneutique »76 :
« Pour la littérature, pour le texte littéraire, l’objet architectural (au sens large : ville,
jardin, maison, machine, habit, meuble ou immeuble, monument) semble doté d’un
statut sémantique particulièrement riche et complexe. Il peut être, d’abord, conçu
essentiellement comme un objet herméneutique, dans la mesure où un dedans
(toujours plus ou moins caché) s’y distingue d’un dehors (plus apparent, plus exposé,
plus visible), dans la mesure où une façade ne peut jamais, même dans les « Crystal
Palaces »les plus transparents, laisser entièrement voir l’intérieur ou, ce qui ne revient
sans doute pas tout à fait à la même chose, laisser entièrement deviner la fonction».77
Conclusion
76
- Philippe Hamon, Littérature et architecture au XIXe siècle, op.cit., chap.1, p. 29.
77
- Ibid., p. 29.
78
- Ibid, p. 28.
79
- Daniel Payot, Le philosophe et l’architecte, op.cit., p.112
47
Se déployant dans le temps et dans l’espace, l’aventure de la création ne se
réduit pas à un jeu d’assemblage et de construction. Au-delà de sa manifestation
extérieure, l’œuvre artistique - qu’il s’agisse de texte littéraire ou d’édifice
architectural - nous révèle l’univers de l’artiste, son « microcosme » selon
l’expression de Goethe, « ce monde intérieur que tout artiste doit porter en lui »80 et
qui traduit ses rêves, ses aspirations, mais aussi ses craintes et ses déceptions. Quelle
voie, alors, doit-on suivre pour s’introduire dans le « microcosme » de Gautier ?
Comment se manifeste l’intrication littérature-architecture dans les récits de voyage
de cet auteur ? Quel art de l’exposition Gautier adopte-t-il ? Et quelle en est la
valeur ?
80
- Lois Cassandra Hamrick, « Gautier et la nouvelle Renaissance en architecture », in BSTG, n° 24,
2002, p. 83.
48
Chapitre 2 :
La prégnance de l’architecture dans les
récits de voyage de Gautier
49
Introduction
81
- Th. Gautier, Italia, op. cit., p. 404.
82
- Cité par Paolo Tortonese in La Vie extérieure. Essai sur l’œuvre narrative de Théophile Gautier,
Archives des Lettres Modernes, p. 9.
50
Pendant plus de trente ans, Gautier a écrit des récits de voyage ce qui donne
une place privilégiée à ces récits que ce soit par rapport à l’ensemble de l’œuvre
gautiéresque ou par rapport à la thématique de « la représentation de l’architecture ».
Ces récits sont d’autant plus importants qu’ils résultent souvent d’une expérience
vécue. Ils renvoient, avant tout, à un monde de la présence, celui du hic et nunc. Dès
lors, plusieurs questions se posent. Tout d’abord, en choisissant de suivre Gautier
dans ses pérégrinations et de partager son aventure, nous essayerons de déterminer ce
qu’on peut bien attendre d’un récit de voyage. L’acuité visuelle du daguerréotypeur
vise-t-elle à consigner tout ce qui est perçu ? Le relateur se doit-il de respecter le pacte
référentiel et de reproduire avec exactitude tous les détails de la réalité observée ou
tente-t-il de concilier l’écriture de la référence et une représentation plutôt subjective
du monde ? De même, la présence prégnante des descriptions architecturales nous
incite à savoir comment s’écrit l’architecture dans les paysages parcourus par le
voyageur et quelle méthode Gautier adopte pour faire parler l’espace architectural.
83
- Edouard Thierry, « Autour de la Russie », Appendice 1, in Voyage en Russie, La Boîte à
Documents, Paris, 1990, p. 460.
51
Muni de sa lorgnette, il n’a cessé d’arpenter les villes visitées portant un
regard avide et insatiable sur tout ce qui l’entoure. Mais, qu’il s’agisse du jeune
« Théo » ébloui par le charme de son aventure andalouse ou du vieux Gautier aigri par
les expériences de la vie et déçu de retrouver une Egypte déformée par le fléau de
l’européanisation, l’expérience de l’écrivain-voyageur nous met, face à plusieurs
difficultés.
Dès lors surgit la question du rapport entre l’écriture et la réalité de ce qui est
vu : le langage se charge d’une fonction particulière puisqu’il est censé représenter un
réel observé. La relation de voyage nécessite, par conséquent, le recours à une écriture
de la référence. En ce sens, il est important de rappeler que, pour Michael Riffaterre,
le référent se définit comme « l’absence que la présence des signes supplée »,84 et,
donc, la référence implique inévitablement l’extériorité. Vu sous cet angle, le rôle du
voyageur écrivain consiste à enregistrer ce qu’il a réellement vu, puis à le reproduire.
Mais pour réussir dans cette tâche, le voyageur semble se fier à une démarche bien
déterminée.
Presque dans tous ses récits de voyage, Gautier procède de la même manière :
sa lecture topographique de l’espace urbain obéit à des étapes qui ne sont pas sans
rappeler les techniques modernes de la photographie. Il commence, en premier temps,
par une vue surplombante puis change de perspective et adopte une prise de vue
sélective.
84
- Michael Riffaterre, « L’illusion référentielle », texte traduit de l’anglais par Pierre Zoberman,
publié in Littérature et réalité, R. Barthes, L. Bersani, Ph. Hamon, M. Riffaterre, I. Watt, Editions du
Seuil, 1982, p. 92.
52
En effet, se conformant à la technique du panorama, Gautier ébauche un
croquis grâce auquel on découvre la configuration générale de la ville. Une fois cette
vue d’ensemble esquissée, il pénètre plus en profondeur et découvre de plus près les
différents éléments architecturaux qui font le cachet authentique de chaque ville. Ce
mode d’appréhension du paysage urbain implique, sans aucun doute, une mise en
place d’un système descriptif adéquat et une distribution interne du texte en fonction
du point de vue qu’adopte le descripteur. Il suffit pour s’en convaincre de se référer à
quelques exemples de récits qui obéissent à une telle organisation.
« C’est notre habitude quand nous arrivons dans une ville : nous préférons cette carte
en relief à tous les plans et à tous les guides du monde. On se loge ainsi tout de suite
dans la tête la configuration de l’endroit que l’on va habiter » 85
En optant pour une vue d’en haut, Gautier adopte le mode de perception qui lui
semble être le plus idéal car il lui permet de porter son regard sur l’ensemble de la cité
avant de se lancer dans une exploration en profondeur. Lors de son premier voyage en
Espagne, c’est du haut de la calle de Parrayas que Gautier fait une lecture
topographique de Grenade et en ébauche un plan réparti en quatre zones : la première
zone est formée de l’Alhambra et de son appendice le Généralife ; la seconde
constitue l’Albaycin, la troisième représente la ville de Grenade proprement dite et la
dernière zone se compose de l’Antequerula. Le réseau dédaléen de ruelles
inextricables donne à la ville un cachet singulier et en fait une ville moresque.
« Tel est à peu près l’aspect topographique de Grenade, traversée dans toute sa
largeur par le Darro, côtoyée par le Genil qui baigne l’Alameda, abritée par la Sierra
Nevada, qu’on entrevoit à chaque bout de rue, rapprochée si fort par la transparence
de l’air, qu’il semble qu’on pourrait la toucher avec la main du haut des balcons et
des miradores ».86
85
-Théophile Gautier, Italia, op. cit., p.110.
86
- Théophile Gautier, Voyage en Espagne, op.cit., p. 248.
53
Sur le plan architectural, le balcon, servant parfois d’observatoire, occupe une place
de prédilection puisqu’il permet de créer une sorte de fusion entre le bâti et le naturel,
entre le solide et l’aérien.
En Italie, c’est plutôt du haut du Campanile qu’il obtient une vue panoramique
de Venise et qu’il découvre son architecture singulière. « Stationné à Venise »87 pour
reprendre une expression de Hans Peter Lund, Gautier se livre à une étude des
splendeurs de cette ville. Des expressions renvoyant au champ visuel de Gautier
jalonnent les descriptions et mettent en exergue le mouvement de l’œil dans
l’exploration de la configuration spatiale :
87
- Hans Peter Land, « L’art et la réalité dans les voyages de Gautier », in Revue des Sciences
Humaines, Panorama Gautier, n° 277, Textes réunis par Sarga Moussa et Paolo Tortonese, 1/2005,
p.123.
54
Cet espace n’est pas sans satisfaire le voyageur assoiffé de dépaysement,
désireux de retrouver les splendeurs de l’architecture orientale.
« Jamais ligne plus magnifiquement accidentée n’ondula entre le ciel et l’eau : le sol
s’élève à partir de la mer, et les constructions se présentent en amphithéâtre, les
mosquées dépassant cet océan de verdure et de maisons de toutes couleurs,
arrondissent les coupoles bleuâtres et dardent leurs minarets blancs entourés de
balcons et terminés par une pointe aiguë dans le ciel clair du matin, et donnent à la
ville une physionomie orientale et féerique à laquelle contribue beaucoup la lueur
argentée qui baigne les contours vaporeux. »88
88
- Th. Gautier, Constantinople, op. cit., p. 74.
89
- Théophile Gautier, Voyage en Russie, op. cit., p. 88.
90
- Ibid., p. 95.
91
- Ibid., p. 96.
55
En Egypte, c’est la véranda de sa chambre d’hôtel qui servira de « poste
d’observation » au voyageur infortuné, victime d’un petit accident de parcours.
D’ailleurs, à plusieurs reprises, Gautier signale l’importance de cet endroit dans
l’exploration de l’espace égyptien. Dans le chapitre V de Voyage en Egypte intitulé
« La Place de l’Esbekieh », nous pouvons lire :
« Pendant que nos compagnons, plus heureux, se répandaient par la ville, nous nous
installâmes dans la véranda, armés de notre lorgnon et de notre jumelle. C’était le
92
meilleur poste d’observation qu’on pût choisir ».
92
- Th. Gautier, Voyage en Egypte, La Boîte à Documents, Paris. 1996, p. 65.
93
- Ibid., p. 63.
94
- Ibid., p. 74.
95
- Th. Gautier, Italia, op. cit., p. 374.
96
- Philippe Hamon parle de « livres-expositions » ou de « livres-panorama ». Le livre est formé d’un
ensemble de tableaux, de scènes à parcourir. Expositions. Littérature et Architecture…op. cit., pp. 96-
100.
56
En suivant Gautier dans son périple, notre attention portera, au premier chef,
sur sa manière de « reproduire » les architectures contemplées et de rendre lisible ce
qui est visible. Cette écriture de la référence présente l’architecture non seulement
comme produit d’une société, mais aussi comme reflet d’une culture, d’une histoire et
d’un art de vivre.
97
- Philippe Boudon cité par Pierre Chevrière, Dire l’architecture, l’Harmattan, 1999, p. 177.
57
Qu’il s’agisse d’hôtel particulier ou de mansarde modeste, de harem oriental
ou d’appartement parisien, la maison est, en réalité, l’habiter de l’être. C’est pourquoi
l’architecture de la maison n’a cessé de susciter des interrogations quant à la
signification que peut prendre tel ou tel détail architectural. La place des maisons dans
la configuration générale de la ville, la disposition des pièces dans une maison, le vide
ou le trop plein, l’ouvert ou le fermé ne sont pas considérés comme le fruit du hasard
ou du caprice. Ils reflètent une pensée, un désir ou un besoin de la personne qui
l’habite.
98
- Gaston Bachelard, La Poétique de l’espace, PUF, Quadrige, 1957, p. 18.
99
- Th. Gautier, Voyage en Russie, op. cit., p.72
58
D’une part, il perçoit l’opposition entre le luxe et la richesse des quartiers
prestigieux et le délabrement, la laideur des bas-fonds de l’espace urbain. D’autre
part, il ne se contente pas de décrire les façades des maisons mais cherche à
s’introduire à l’intérieur de cet espace de la vie privée pour en dévoiler les détails
familiers. Il savoure les mets locaux, en déguste les saveurs et découvre in concreto
les mœurs et les us des pays visités. Et ce qui retient davantage le regard de Gautier,
ce n’est pas tant l’aspect moderne et récent d’une construction mais c’est le cachet
local qui donne du caractère à une habitation. Jugeant sévèrement l’architecture des
nouvelles maisons, il écrit :
« (…) il est vraiment honteux pour des hommes de quelque goût de demeurer dans
ces boîtes de plâtre percées de trous carrés que l’on s’obstine à appeler des
maisons »100
« (…) cette maison antique, malgré toute l’exactitude de son style, est parfaitement
appropriée à la vie moderne et peut être beaucoup plus confortable que bien des
palais et des hôtels à la dernière mode, des fils électriques, des cordons acoustiques
transmettent les ordres aux esclaves…non aux valets de chambre avec célérité et
certitude. Aucune des ressources de la science n’a été négligée pour rendre logeable
ce beau rêve d’antiquité, dont la réalisation fait honneur au goût éclairé du prince et à
l’habileté de l’architecte, M. Normant, qui l’a si bien compris »101.
100
- Th. Gautier, Chronique des Beaux-Arts, Figaro du 11 novembre 1836.
101
- Th. Gautier, « Une maison de Pompéi, Avenue Montaigne », in L’Artiste, 29 novembre 1857,
p.197.
59
Mais ce qui retient Gautier, ce sont, d’abord, les dessins qui occupent les
parois de l’atrium : une véritable cosmogonie qui reprend les valeurs de l’antiquité et
exprime la nostalgie d’une époque où les frontières entre l’art et la vie n’avaient pas
droit de cité ; ensuite le bain turc qu’il considère comme un « caprice oriental, qui, du
reste, ne dérange en rien la physionomie antique de la maison ».102 En peu de mots,
« Une maison de Pompéi » est, aux yeux de Gautier, une architecture idéale car elle
représente la perfection plurielle et révèle l’unité dans la diversité ; elle ne rompt pas
avec l’antiquité et réalise un accord entre la beauté et l’utilité ; c’est pourquoi, dans
Arria Marcella, il choisit pour cadre de l’action la villa de Diomèdes, exemple parfait
d’une maison pompéiénne.
Sans nous attarder sur les implications d’un tel choix, question qui sera
abordée ultérieurement, voyons de plus près quelle lecture Gautier fait de
l’architecture de la maison dans sa relation de voyage, en partant des constructions
russes, puis en passant par la maison andalouse et enfin en terminant par le harem
oriental.
102
- Ibid., p. 197.
103
- Th. Gautier, Voyage en Espagne, op. cit., p. 191.
60
Par contre, les maisons de Grenade, où « le genre rococo (est) poussé à sa
dernière expression »104et où la folie des ornements s’allie à l’étrangeté des couleurs
suggèrent les joies d’une vie paisible. Les jeux d’ombre et de lumière, l’harmonie du
paysage et des constructions, le concerto insolite du « fron-fron des guitares et du
bruit des sabots d’âne » donnent des quartiers de Grenade l’image d’un lieu où il fait
bon vivre :
« (…) les balcons ornés de stores, de pots de fleurs et d’arbustes, les brindilles de
vigne qui se hasardent d’une fenêtre à l’autre, les lauriers- roses qui lancent leurs
bouquets étincelants par-dessus les murs des jardins, les jeux bizarres du soleil et de
l’ombre qui rappellent les tableaux de Decamps représentant des villages turcs »105,
Gautier les compare tantôt aux représentations picturales de Decamps, tantôt à une
scène de théâtre, « Il vous semble que vous marchez toujours entre les coulisses de
théâtre. »106 Les façades ornées, les pots de fleurs aux couleurs éclatantes inspirent la
gaieté et la joie de vivre et révèlent l’âme même de ce lieu : Grenade est une ville gaie
où la vie s’assimile à une partie de plaisir.
Cette même sensation est éprouvée lors de la visite de la ville de Cadix. Ses
maisons dont l’architecture est assez simple sont bâties de façon originale :
« Chaque maison se hausse curieusement sur la pointe du pied pour regarder par-
dessus l’épaule de sa voisine, et passer la tête au-dessus de l’épaisse ceinture des
remparts. Comme cela ne suffit pas toujours, presque toutes les terrasses portent à
leur angle une tourelle, un belvédère, quelquefois coiffé d’une petite coupole ; ces
miradores aériens enrichissent d’innombrables dentelures la silhouette de la ville, et
produisent l’effet le plus pittoresque. »107
La description des maisons de Cadix n’est pas sans rappeler les maisons d’Alger :
même site géographique (au bord de la mer), même disposition des maisons, même
gaieté des couleurs. Alger ne se présente-t-elle pas « en amphithéâtre sur un versant
escarpé, en sorte que ses maisons semblent avoir les pieds sur la tête les unes des
autres » ?108 La ressemblance entre les deux villes nous autorise à parler d’une
architecture méditerranéenne. Entourées d’une ceinture de remparts, les maisons
forment, à priori, un monde clos, bien protégé de toute intrusion.
104
-Ibid., p. 250.
105
-Ibid., p. 249.
106
-Ibid., p. 250.
107
-Ibid., p. 374.
108
-Th. Gautier, Voyage pittoresque en Algérie, édité par Madeleine Cottin, Librairie Droz, Genève,
1973, p. 22.
61
Pourtant, dans chaque maison existe une terrasse qui constitue le trait d’union
entre l’intérieur et l’extérieur, de même, les fontaines moresques, les patios andalous
se livrent gracieusement au regard de l’autre, et contribuent à la satisfaction des
voyageurs. De surcroît, les façades asymétriques de ces maisons embellies par les
terrasses, les tourelles reflétant un désir d’élévation et d’ascension et les coupoles
finement ornées de « dentelles » donnent un aspect oriental à cette architecture qui
séduit plus Gautier que le style européen qu’il découvre dans certaines villes d’Orient.
Ni les maisons d’Alicante en Espagne, ni les nouvelles constructions de la rue de
Rivoli à Alger ni les quartiers riches de Constantinople n’exercent de véritable attrait
sur le voyageur parisien. La régularité de leurs traits, l’uniformité de leur style,
l’absence de fantaisie et de pittoresque le rebutent, contrairement à d’autres bâtisses
qui ont su garder, malgré tout, leur authenticité et qui rappellent à Gautier le harem
oriental.
109
- Th. Gautier, Constantinople, op. cit., p. 234
62
« Un magnifique tapis de Smyrne couvrait moelleusement le plancher, des arabesques
et des entrelacs peints et dorés décoraient le plafond ; un long divan de satin jaune et
bleu régnait sur deux faces de la muraille ; un autre petit divan très bas s’étalait dans
un entre-deux de croisées d’où l’on découvrait en plein l’admirable perspective du
Bosphore ; des carreaux de damas bleu jonchaient çà et là le tapis.
Dans un angle scintillait, placée sur un plateau de même matière, une grande aiguière
de verre de Bohême, couleur d’émeraude, ramagée de dessins d’or ; dans l’autre était
placé un coffre de cuir gaufré, historié, piqué et doré, d’un goût charmant, et
rappelant, pour l’invention des ornements ces coffres du Maroc que Delacroix ne
manque jamais d’introduire dans ses tableaux de vie africaine ».110
En effet, si les maisons andalouses ouvrent leur porte à l’étranger et lui font
découvrir les douceurs de leur vie quotidienne, les autres maisons d’Orient, - plus
précisément les maisons d’Alger et celles de Constantinople -, ne livrent que la
façade, ou tout au plus une petite partie de l’espace intime. La maison de l’expacha en
est la meilleure illustration. Gautier ne peut découvrir tous les appartements. Seul le
selamlick (appartement des hommes) lui est accessible tandis que l’odalik
(appartement des femmes) cache subtilement une vie murée à laquelle seul le maître
des lieux peut participer.
Pourtant, c’est cet espace qui mérite plus d’être vu puisqu’à la simplicité et à la
nudité du selamlick s’opposent l’élégance et l’exubérance de l’odalik. Tout le luxe se
réfugie au harem : décor au goût fin, plafond orné d’arabesques, fauteuils somptueux
et confortables :
110
- Ibid., p. 202.
63
« …pour le harem sont réservés tous les raffinements d’un luxe voluptueux, les
divans de cachemire, les tapis de Perse, les vases de Chine, les cassolettes d’or, les
cabinets de laque, les tables de nacre, les plafonds de cèdre à caissons peints et dorés,
les fontaines à vasque de marbre, les colonnes de jaspe ; la maison des hommes n’est,
en quelque sorte, que le vestibule de la maison des femmes, un corps de garde
interposé entre la vie extérieure et la vie intérieure. »111
L’architecture témoigne de la morale conservatrice des gens qui habitent ces lieux.
« Les dispositions de la demeure privée, explique Georges Marcais, sont presque
dépendantes de la morale ; pour comprendre le décor musulman, on est tenté de faire
appel au dogme ».112C’est ce qui explique que l’appartement des femmes est
pieusement protégé.
En fait, l’Islam « modèle les maisons comme les âmes »,114 il exige des
architectes bâtisseurs une préservation de l’espace de la vie privée et impose à la
femme le port du voile. Voilée, la maison l’est par sa distribution des éléments
architecturaux et par les murs élevés qui tracent une ligne de partage entre le monde
extérieur et le monde intérieur ; elle l’est, un peu à l’image de la femme orientale qui
mène une vie faite de réclusion et d’enfermement.
111
- Ibid., p. 289.
112
- Georges Marcais, L’art musulman, Presses Universitaires de France, PUF, 1962, p. 7.
113
- Th. Gautier, Constantinople, op. cit., pp. 294-295.
114
- Georges Marcais, L’art musulman, op. cit., p. 7.
115
- Th. Gautier, Voyage pittoresque en Algérie, op. cit., p. 32.
64
Les édifices aux richesses féeriques s’estompent et une misère épouvantable,
une laideur hideuse envahissent l’espace urbain. Les couleurs de chaux mêlées au
bleu d’azur s’effacent, cédant la place aux « maisons noires » et délabrées. Dès lors,
l’Orient n’est plus seulement terre de lumière et de beauté, il est aussi lieu de
souffrance et de m isère. Le voyage en Egypte ne fait que renforcer cette facette
obscure de l’espace levantin. Les maisons de style arabe « avec leurs moucharabiehs
et leurs manches d’air en forme d’auvent »116 se raréfient. A leur place se dressent des
cahutes construites de matériaux disparates et disgracieux, des constructions qui ne
rappellent en rien la splendeur de l’Egypte telle qu’elle est peinte par le pinceau d’un
Marilhat. La ville ressemble plus à un temple ruiné, délaissé par ses fidèles et ses
adeptes. Il en est de même des villages égyptiens :
« Ce sont des amas de cahutes en briques crues, reliées par de la boue, à toit plat,
parfois surmontées d’une sorte de tourelle plâtrée de chaux pour les pigeons, et dont
les murs en talus rappellent vaguement la forme d’un pylône égyptien tronqué. Une
porte basse comme celle d’un tombeau, deux ou trois trous percés dans la muraille,
voilà toutes les ouvertures de ces huttes, qui semblent plutôt l’ouvrage de termites
que celui des hommes».117
116
- Théophile Gautier, Voyage en Egypte, La Boîte à Documents, Paris, 1991, p. 57.
117
- Ibid., p. 47.
65
En fait, l’architecture de la maison ne peut être conçue sans qu’il y ait de trait
d’union assurant la relation entre l’espace privé et l’espace public « Ce qui est fermé,
écrit Henri Gaudin, n’est pas habitation mais enclos pour les morts».118 Ce lien entre
le dehors et le dedans est assuré par la fenêtre et le balcon, deux éléments qui
favorisent une meilleure perception du cadre architectural et urbain.
118
- Henri Gaudin, L’esthétique de la rue, op. cit., p. 20.
119
- Th. Gautier, Italia, op. cit., p. 200.
120
- Ibid., pp. 266- 267.
121
- Dans sa thèse « Descriptions et descriptif dans la prose Romanesque de Théophile Gautier »,
Lisette Tohme-Jarrouche souligne l’importance de l’ouverture (porte, fenêtre,…) dans la construction
et la mise en place d’une description. Voir page 97.
122
- Th. Gautier, Italia, op.cit., p. 96.
123
- Ibid., p. 95.
124
- Ibid., p. 110.
66
« A l’un de ces balcons paraissait assez souvent une signora jolie autant que l’éloignement
permettait de le distinguer »125
« Je salue de ma fenêtre ces modèles de Paul Véronèse, qui passent sans se souvenir qu’ils
ont posé, il y a trois cent ans, pour les Noces de Cana »126
Rues, places, boutiques ne sont pas uniquement des espaces urbains rattachés
à une architecture extérieure, elles ne sont pas simplement des lieux où l’on circule et
l’on se déplace ; elles jouent un rôle fondamental dans l’exploration des villes
visitées. C’est là que le voyageur se mêle à la foule et qu’il découvre in vivo les
détails les plus authentiques, c’est là qu’il se met à l’écoute d’une multitude de bruits
et qu’il hume les parfums et les odeurs les plus diversifiés ; c’est là enfin qu’il fait des
rencontres inattendues et qu’il vit les expériences les plus insolites.
125
- Ibid., p. 205.
126
- Ibid., p. 212.
127
- Ibid., p. 213.
128
- Ibid., p. 231.
129
- Ibid., p. 253.
67
Pour Gautier, que ce soit en Russie, en Espagne, en Italie, en Algérie, à
Constantinople ou en Egypte, les places, les rues et les boutiques constituent des lieux
de concentration de la population c’est ce qui explique le soin que prend le voyageur à
décrire les scènes de la vie sociale. Toutefois, sur le plan architectural, la conception
de ces éléments de l’espace urbain diffère selon que l’on est dans une ville orientale
ou dans une cité occidentale. La géographie de l’espace urbain, les facteurs
climatiques et la disposition du site diffèrent d’une contrée à l’autre, exigeant, par
conséquent, tel ou tel aménagement urbain, imposant tel ou tel choix architectural.
« Les vieilles rues d’Alger ne ressemblent en rien à ce que nous entendons en Europe
par ce mot : les rues étroites ont à peine cinq ou six pieds de large ; les architectes
mores ne se préoccupent nullement de la régularité ; et comme avant la conquête, il
n’y avait ni grande ni petite voirie, ce sont à chaque instant des saillies et des
retraites, des angles désordonnés, des coudes imprévus, des hasards de cristallisation
comme ceux des stalactites dans les grottes. – L’intérieur repousse le dehors, les
chambres se prolongent sur la rue, les cabinets sont appliqués aux murs comme des
garde-manger ; l’espace qui manque en dedans est pris sur la place publique. »130
Le voyageur est séduit par le caractère irrégulier des constructions, leur aspect
primitif, et l’absence de frontières entre le dedans et le dehors. En quête de nouveauté
et de dépaysement, il nous invite à partager un mode d’habiter fondamentalement
différent de l’habiter occidental.
130
- Th. Gautier, Voyage pittoresque en Algérie, op. cit., p. 42.
68
De même, en Italie, c’est le grand canal qui fait l’originalité de Venise et qui
représente « un livre d’or où toute la noblesse vénitienne a signé son nom sur une
façade monumentale. »131 Si, du balcon de son appartement, Gautier se contente de
proposer une esquisse de cette ville magique, c’est surtout au bord d’une gondole que
le voyageur explore cette « immense galerie à ciel ouvert » et éprouve une véritable
ivresse devant la richesse prodigieuse des styles architecturaux.
Dans la relation orientale, les places ont une physionomie tout à fait
différente, quoiqu’elles présentent quelques points communs avec le canal de Venise
ou La Perspective Nevsky en tant que lieu de rencontre et de socialité. Dans la ville
orientale, la place serait une sorte d’agora où s’épanouit une vie publique intense ; elle
en en constitue le noyau, le cœur palpitant de l’espace urbain. Tout autour de la place
s’agite une cité foisonnante, se ramifiant à l’infini à travers une multitude d’artères, et
une diversité de vaisseaux tortueux et de ruelles labyrinthiques.
69
La « plaza » espagnole n’offre pas de spectacle moins séduisant. Gautier
exprime son étonnement du nombre de places en Espagne en disant : « les places sont
plus nombreuses que les rues »135 et n’hésite pas à en dresser l’inventaire. Il décline
une liste impressionnante de places : « plaza de la constitucion »136de Valladolid,
place de la Vivarambla, place des taureaux à Séville, place du marché à Jerez, place
« le Prado » à Madrid,… et mentionnne leur emplacement stratégique dans la cité.
C’est un lieu d’affluence de la foule, un espace qui joue à la fois une fonction sociale
et économique. En parlant de la « plaza de la constitucion », Gautier souligne son
importance dans la représentation de la société espagnole :
Et c’est alors que l’on assiste à un vrai défilé de mode ; or si Gautier apprécie
la mantille et l’éventail, symbole de la coquetterie espagnole, il trouve, en revanche,
ridicule cette prétention au « parisianisme » qui nuit énormément au charme andalou.
Mais quelle que soit la physionomie que peuvent prendre la place et la rue, celles-ci
représentent un espace grâce auquel le voyageur écrivain découvre une société « en
exposition ».
135
- Th. Gautier, Voyage en Espagne, op. cit., p. 119.
136
- Cette orthographe est proposée par Gautier lui-même.
137
- Th. Gautier, Voyage en Espagne, ibid., p. 118.
138
- Ibid., p. 143.
139
- Ibid., p. 142.
70
A côté de ses éléments constitutifs de l’espace social, la boutique représente
un autre lieu de socialité, lieu où s’étalent les activités socio-économiques et où
défilent des types de différentes appartenances. En Russie, par exemple, Gautier est
frappé par le caractère étrange des boutiques où tout semble antique même si « le
vieux date d’hier ».140 Par ailleurs, il est étonné de l’absence des femmes russes dans
les boutiques. Portant sur la Russie un regard qui « orientalise » le moindre détail,
Gautier fait le rapprochement entre la femme russe et la femme en Orient et explique
le peu de présence de la population féminine russe sur les lieux publics par le désir de
vivre dans la réclusion.141
L’aspect primitif du lieu est renforcé par l’attitude des vendeurs. Etant donné
l’exiguïté des lieux, ces marchands gardent la même posture pendant de longues
heures et ne semblent pas se plaindre d’une telle contrainte si bien qu’ils ont l’air
de « figures de cire ». Cette représentation de la boutique orientale se reproduit dans
le récit de Constantinople. En parlant du Bezestin, Gautier lui-même souligne cette
similitude entre les boutiques de Constantinople et celles de Constantine : le même
décor rembranesque, la même architecture primitive, le même air désintéressé des
vendeurs :
140
- Th. Gautier, Voyage en Russie, op. cit., p. 168.
141
- Dans ses annotations de Voyage en Russie, Serge Zenkine explique cette absence de la femme
russe par les facteurs socio-économiques et trouve de ce fait même le jugement de Gautier faussé.
Nous pouvons lire : « Son explication est erronée, basée sur la tendance générale à orientaliser Saint-
Pétersbourg. La population masculine prévalait réellement sur la population féminine, parce que ce
grand centre industriel et commercial attirait de nombreux paysans pour des travaux saisonniers », voir
Voyage en Russie, note 81, p. 448.
142
- Th. Gautier, Voyage en Algérie, op. cit., p. 49.
143
- Ibid., p. 45.
71
« Rien de moins luxueux (…) que ces boutiques formées d’un trou carré pratiqué
dans une muraille, mais elles n’en contiennent pas moins des étoffes précieuses, de
belles armes, des selles magnifiques et des chefs-d’œuvre de broderie d’or et
d’argent. »144
Les marchands semblent éprouver une sorte de résignation au lieu ; ils sont
« accroupis ou couchés, fumant ou dormant, ou bien encore roulant sous leurs doigts
le comboloio, espèce de chapelet turc formé de cent grains qui correspondent aux cent
noms ou épithètes d’Allah. »145 La lumière à peine filtrée, les ruelles ombragées
s’ajoutent à ce tableau et produisent un effet excentrique et inattendu. D’ailleurs, on
retrouve, peu ou prou, le même tableau dans le chapitre IX intitulé « Les boutiques ».
Gautier n’hésite pas à faire de « l’auto-citation » et réemploie pratiquement les mêmes
termes pour en rendre compte. La boutique orientale est ainsi décrite :
« (C)’est une espèce d’alcôve pratiquée dans la muraille et qui se ferme le soir avec
des volets qu’on rabat comme des mantelets de sabord ; le marchand accroupi en
tailleur sur un bout de natte ou de tapis de Smyrne, fume nonchalamment son chibouk
ou fait défiler dans ses doigts distraits les grains de son comboloio d’un air impassible
et détaché, gardant la même pose des heures entières et ayant l’air de se soucier fort
peu de la pratique. »146
C’est une véritable « caverne d’Ali Baba » dira Gautier, un lieu où s’entassent
dans un désordre chaotique les objets les plus précieux et les produits les plus
exotiques. L’aspect architectural est relayé au second plan, voire complètement
négligé, devant la richesse des marchandises. L’assimilation de la boutique à une
caverne d’Ali Baba assure le transfert du monde de la référence à celui de
l’imagination.
144
- Th. Gautier, Constantinople, op. cit., p. 58.
145
- Ibid., p. 57.
146
- Ibid., p. 110.
72
Il en est de même du bazar, espace où l’on stocke « tout le curieux bric-à-brac
de l’Orient »,147 et auquel Gautier consacre le chapitre X, « Les bazars ». La
description de l’architecture du bazar repose sur une logique de rapprochement entre
l’occident et l’orient, et, c’est en parcourant le Bezestin de Constantinople que Gautier
découvre, avec regret, une architecture dépourvue de toute magnificence orientale.
L’architecture du Bezestin est, en fait, assimilée au Temple de Paris : « (…) je ne
saurais mieux comparer le bazar turc qu’au Temple de Paris, auquel il ressemble
beaucoup comme disposition ».148 L’analogie continue en parlant des ornements qui
décorent la voûte :
« (…) la voûte offre des arabesques en grisaille à demi effacées dans le goût turc-
rococo, qui se rapproche, plus qu’on ne le pense, du genre d’ornementation en usage
sous Louis XV ».149
Les arabesques et les fantaisies font défaut au profit d’une architecture peu originale,
parfois même prosaïque. Est-ce à dire que l’Orient pittoresque est en voie de
disparition ? Difficile de trancher, mais, la ville turque garde encore sa spécificité.
147
- Ibid., p. 123.
148
- Ibid., p. 121.
149
- Ibid., p. 123.
150
- Ibid., p. 121.
151
- Ibid., p. 121.
152
- Th. Gautier, Voyage en Algérie, op. cit., p. 41.
73
L’Orient se révèle plus, cependant, à travers l’étalage des marchandises qu’à
travers le style architectural. La boutique des joailliers illustre bien la richesse
chimérique de l’Orient : or, rubis, diamants, saphirs, perles, topazes, turquoises
révèlent la magnificence incroyable d’un Orient fabuleux. Cette magnificence se
retrouve également dans la boutique de Ludovic, cet espace étrange où « l’Orient
pittoresque semble avoir laissé sa défroque, forcé qu’il est de revêtir l’absurde
costume de la réforme, fausse livrée de civilisation, endossé par un corps barbare. »153
Dans ce curieux magasin, on découvre tout le bric-à-brac oriental : des anciennes
étoffes aux orfèvreries bizarres, des poteries singulières aux poignards aux manches
de jade, d’agate et d’ivoire, des blagues à tabac du Liban aux cachemires de l’Inde et
de la Perse.
« (…) durant les six mille premières années du monde, depuis la pagode la plus
immémoriale de l’Hindoustan jusqu’à la cathédrale de Cologne, l’architecture a été la
plus grande écriture du genre humain. […] toute pensée humaine a sa page dans ce
154
livre immense et son monument. »
Quel meilleur aveu que celui du « grand maître » pour montrer la relation étroite qui
s’établit entre architecture et histoire.
153
- Th. Gautier, Constantinople, op. cit., p. 123.
154
- Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, op. cit., p. 240.
74
Héritage du passé, témoin du présent et lieu d’un devenir, l’édifice
architectural se situe, certes, dans l’espace mais cet ancrage spatial n’exclut pas son
inscription dans le temps. A partir de ce constat, la description d’une architecture
n’est plus à lire comme une simple exploration spatiale : en cherchant à faire parler un
espace architectural, le descripteur traduit sa volonté de retrouver le temps par
l’espace. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard que l’époque romantique soit marquée par
un essor remarquable des musées et de la muséologie ; ce n’est pas non plus un hasard
que Gautier voit dans les monuments un lieu de résurgence du passé :
« Les édifices d’une longue durée gardaient ainsi les témoignages des siècles qu’ils
avaient traversés avec leur art, leur goût, leurs mœurs, leurs perfectionnements et
leurs dégénérescences».155
Le XIXe siècle est caractérisé par un goût violent pour les architectures du
passé. René Canat parle de la fascination exercée par les monuments de l’Antiquité et
de « La Grèce retrouvée ». Il consacre trois volumes pour démontrer « L’Hellénisme
des Romantiques » et la « débâcle du gréco-romain ».156 Pour lui, Gautier a célébré la
beauté antique aussi bien dans sa prose que dans sa poésie, mais il a surtout « scellé
son rêve d’hellénisme dans le splendide bloc d’Emaux et Camées où il a lutté, selon sa
poétique avec le paros dur,157 et ce n’est pas là une simple image »,158 note René
Canat.
155
- Th Gautier, Tableaux de siège, Paris 1870-1871, Paris Charpentier Et Cie Libraires-Editeurs,
1871, pp. 264-265.
156
- René Canat, L’Hellénisme des Romantiques, tome III, « L’éveil du Parnasse, 1840-1852 »,
Librairie Marcel Didier, Paris, 1956, p. 7.
157
- L’orthographe en italique est celle proposée par René Canat.
158
- René Canat, L’Hellénisme des Romantiques, ibid., p. 126.
75
Yves Vadé explique le besoin de s’ancrer dans le passé, en ressuscitant ses
formes, et la présence fréquente du référent historico-mythique dans la littérature du
XIXe par l’état de malaise que suscitent les apories du réel et le « contre-chant d’une
conscience historique malheureuse ».159Georges Poulet, de son côté, souligne le désir
des romantiques d’entrer en possession du temps et de retrouver les formes du passé,
son « image sensible. (…) Tel est le rêve de Nerval et de Gautier, écrit Poulet. Chaque
regard jeté sur la profondeur de l’espace devient un regard jeté sur la profondeur du
temps ».160
159
- Yves Vadé, L’enchantement littéraire, Ed. Gallimard, Lib. Des Idées, Paris, 1990, p. 99.
160
- Georges Poulet, Etudes sur le temps humain, Plon, Collection Agora, Paris, 1952, p. 40.
161
- Françoise Choay, L’Allégorie du patrimoine, collection « la couleur des idées, Seuil, 1992, p. 15,
cité par Chantal Brière in Victor Hugo et le roman architectural, Editions Honoré Champion, Paris,
2007, p. 23.
76
Le premier nous met devant la description faite de l’Eglise Saint-Marc. Les
descriptions se rapportant à cette église s’étendent sur plus de deux chapitres et
transforment le récit de voyage en véritable traité d’architecture. « Edifice hybride,
composite et disparate »,162 Saint Marc se caractérise par une grande richesse
architecturale et par une diversité des styles. « Ce mélange de styles grec, romain,
byzantin, arabe, gothique, produisent l’ensemble le plus harmonieux », avoue
Gautier.163 L’harmonie et l’unité se dégagent au sein même de la variété et de
l’incohérence.
Construit sur les débris des temples antiques, cet édifice représente un
véritable palimpseste portant les traces des siècles révolus. L’exploration de Saint
Marc serait, dès lors, un voyage dans le passé ; c’est une aventure herméneutique à
travers laquelle le voyageur écrivain se transformerait en archéologue qui étudie
minutieusement les couches stratifiées et qui cherche à reconstituer les morceaux de
toute une histoire, de tout un passé :
L’église Saint Marc serait une véritable tour de Babel qui assure le lien entre
païen, mahométan et chrétien. Paganisme et christianisme, Orient et Occident, passé
et présent se côtoient et se superposent produisant un mélange insolite et hétéroclite et
témoignant du continuum dans la production architecturale. En décrivant la basilique
de Saint Marc, Gautier ne manque pas, d’ailleurs, d’apprécier l’aspect primitif de
cette architecture. Le lieu de culte chrétien s’apparente davantage à un temple antique
même si la voûte de l’atrium est formée de mosaïques qui retracent l’histoire de
l’Ancien Testament. Le caractère primitif justifie la comparaison que Gautier établit
entre les dessins de la basilique et les hiéroglyphes :
162
- Th. Gautier, Italia., op. cit., p. 127.
163
- Ibid., p. 119.
164
- Ibid., pp. 118-119.
77
« La barbarie archaïque du style a quelque chose de mystérieux, de farouche et de
primitif, qui convient à ces représentations sacrées. Le dessin, dans sa roideur, a
l’absolu du dogme, et semble plutôt l’hiéroglyphe d’un mystère que la reproduction
de la nature. C’est ce qui donne à ces grossières images gothiques une autorité et une
puissance que n’ont pas des ouvrages plus parfaits». 165
165
- Ibid., p. 139.
166
- Ibid., p. 148.
78
Désormais, architecture, littérature et histoire se rejoignent mettant en scène
une arabesque aux dimensions immenses et donnant à lire toute une cosmogonie :
L’architecture de Saint Marc n’est plus perçue comme un simple déploiement dans
l’espace. C’est aussi un déploiement dans le temps, l’expression d’une durée.
Légendes et récits bibliques retracent une Histoire séculaire en se servant de l’espace
architectural comme des pages d’un vieux manuscrit. La surface des murs, répartie en
compartiments, devient le lieu d’une leçon d’histoire ; elle donne à lire les différents
épisodes qui se sont succédés et les changements qui ont marqué la physionomie de ce
monument. Les parois et les voûtes de la basilique deviennent le lieu où serpentent les
versets et les inscriptions sacrés. Un élément architectural interrompt le récit ou
marque une pause comme le fait un signe de ponctuation dans un texte :
167
- Ibid., pp. 139-140.
168
- Ibid., p. 141.
169
- Ibid., p. 150.
79
L’architecture réunit, ainsi, les différentes formes d’expression artistique et
écrit, de manière tout à fait particulière, quelques pages de l’histoire de l’art, une
histoire que Gautier découvre également en longeant le grand canal « véritable livre
d’or où toute la noblesse vénitienne a signé son nom sur une façade
monumentale ».170Au bord de sa gondole, le voyageur lit « à ciel ouvert » l’histoire de
l’art et de l’architecture vénitienne, de ses mœurs et de ses traditions :
« Chaque pan de muraille raconte une histoire ; toute maison est un palais ; tout palais
un chef d’œuvre et une légende : à chaque coup de rame le gondolier vous cite un
nom qui était aussi connu du temps des croisades qu’aujourd’hui ; et cela à droite et à
gauche, sur une longueur de plus d’une demi-lieue » 171
Dans d’autres récits de voyage, Gautier nous invite à partager son aventure
herméneutique. Dans Voyage en Espagne, il consacre les chapitres VI et V à la
description de la cathédrale de Burgos, et insiste sur la valeur historique de cette
« épopée de pierre ». La cathédrale de Séville est une architecture où l’on est « écrasé
de magnificences, rebuté et soûl de chefs-d’œuvre, on ne sait plus où donner la
tête. »172 L’expansion à la fois verticale et horizontale de l’édifice en fait un
monument immense qui réussit à s’imposer majestueusement et à affirmer une
souveraineté indéniable. Les peintures de Goya, Murillo, Zurbaran, Roldan, et de bien
d’autres envahissent l’intérieur de la cathédrale et « encombrent les chapelles, les
sacristies, les salles capitulaires. »173
La mosquée de Cordoue est marquée par le goût arabe. A première vue, la mosquée-
cathédrale ressemble plus à une citadelle « avec ses hautes murailles denticulées de
créneaux arabes, et le lourd dôme catholique accroupi sur la plate-forme orientale».175
170
- Ibid., p. 187.
171
- Ibid., p. 187.
172
- Th. Gautier, Voyage en Espagne., op. cit., p. 362.
173
- Ibid., p. 362.
174
- Ibid., p. 363.
175
- Ibid., p. 340.
80
L’extérieur a un air hostile et contraire à la vocation du lieu comme étant un
espace d’accueil et d’hospitalité. Mais, une fois à l’intérieur, cette impression se
dissipe pour céder la place à l’admiration et à l’enchantement :
« L’impression que l’on éprouve en entrant dans cet antique sanctuaire de l’islamisme
est indéfinissable et n’a aucun rapport avec les émotions que cause ordinairement
l’architecture ; il vous semble plutôt marcher dans une forêt plafonnée que dans un
édifice ; de quelque côté que vous vous tourniez, votre œil s’égare à travers des allées
de colonnes qui se croisent et s’allongent à perte de vue, comme une végétation de
marbre spontanément jaillie du sol ; le mystérieux demi-jour qui règne dans cette
futaie ajoute encore à l’illusion. »176
176
- Ibid., p. 345.
177
- Ibid., p. 348.
81
Il prend soin de distinguer entre ce qui est ancien et ce qui est plus actuel. Ce
faisant, il établit une corrélation entre l’historique de l’architecture de Versailles et
l’histoire de France depuis Henri VI jusqu’à Louis-Philippe en passant par Louis
XIII, Louis XIV et Louis XVI. Par le biais des descriptions architecturales, Gautier
souligne de quelle manière chacun de ces rois a laissé sa trace dans l’architecture du
palais et en a altéré la physionomie, ce qui l’a poussé à faire une telle affirmation
généralisante : « Tous les temps ont procédé de même, et il est rare que le plan conçu
par le premier architecte d’un palais ou d’une église soit respecté. »178
« Chaque contrée lorsqu’on ne la violente pas au nom d’un prétendu bon goût,
produit ses monuments comme elle produit ses hommes, ses animaux et ses plantes,
d’après les nécessités du climat, de religion et d’origine ; et ce qu’il faut à la Russie,
c’est le grec de Byzance et non le grec d’Athènes».180
178
- Th. Gautier, Tableaux de siège, op. cit., p. 265.
179
- Th. Gautier, Paris et les Parisiens, Présentation et notes de Claudine Lacoste-Veysseyre, La Boîte
à Documents, Paris, 1996, p. 41.
180
- Th. Gautier, Voyage en Russie, op. cit., p. 157.
82
« Chaque génération, comme elle a ses habits et ses modes, a ses formes d’existence
qui s’ajustent difficilement aux cités anciennes. Le Paris moderne serait impossible
dans le Paris d’autrefois. Où passait la mule de l’homme de robe et le cheval de
l’homme d’épée entre deux murailles qui se touchaient presque, faites donc circuler
l’omnibus, ce Léviathan de la carrosserie, et ces voitures si nombreuses
s’entrecroisant avec la rapidité de l’éclair ! La civilisation qui a besoin d’air, de soleil,
d’espace pour son activité effrénée et son mouvement perpétuel, se taille de larges
avenues dans le noir dédale des ruelles, des carrefours, des impasses de la vieille
ville ; elle abat les maisons comme le pionnier d’Amérique abat les arbres. Dans son
genre, elle aussi défriche. »181
181
- Th. Gautier, Paris et les Parisiens…op. cit., pp. 40-41
182
- Martine Lavaud, Théophile Gautier, militant du Romantisme, Honoré Champion Editeur, 2001,
p. 279.
83
« Ce vaste champ que l’on appelle place Louis XV, place de la Révolution ou de la
Concorde, et que rien ne semble pouvoir remplir, a été meublé d’obélisque, de
fontaines, de statues, de colonnes lampadaires ».183
Gautier se fait témoin des transformations qu’a connues Paris, mais les références à
certaines architectures renvoient, implicitement ou explicitement, à la vision politique
qui les préside. En témoignent les descriptions architecturales qui s’accompagnent de
dates précises et qui sont en rapport avec des moments représentatifs du siècle
français.
« En 1851, le civilisé manque, dans des appartements qu’il paye à un très haut prix,
d’air, de lumière, d’espace, de calorique et de repos ; il se sert de bougie au lieu de
gaz, paye un porteur d’eau et éparpille dans trois ou quatre foyers un combustible qui
n’a d’autre avantage que d’attirer dans la chambre l’air froid du dehors avec d’autant
plus de violence que la cheminée est meilleure».184
La référence est à mettre en rapport avec l’actualité puisque la datation coïncide avec
la fin de la Seconde République, une fin qui s’associe à un constat d’échec : les
nouveaux appartements sont loin de répondre aux attentes et aux besoins de leurs
habitants.
« La flamme mise par les torches de l’enfer a dévoré les Tuileries. Il ne subsiste plus
que les gros murs et les hautes cheminées monumentales s’élevant au-dessus des
décombres, noircies par le feu, lézardées et menaçant ruine. La ligne que le palais
traçait sur le ciel n’est plus reconnaissable. Cette toiture en dôme du pavillon de
l’Horloge, dont on avait coiffé l’élégante architecture de Philibert Delorme, a disparu.
Les combles des autres corps de logis ont été également dévorés, et se sont
affaissés dans l’incendie. Par des baies sans croisées et sans vitres on aperçoit
l’intérieur vide des bâtiments, où désormais ne pourraient plus loger que la chouette
et les oiseaux de nuit. Cette ruine d’un jour est complète ; trois ou quatre siècles
n’auraient pas mieux travaillé. »185
183
- Th. Gautier, Paris et les Parisiens, op.cit., p. 110.
184
- Ibid., p. 381.
185
- Ibid., p. 624.
84
Affichant un apolitisme apparent, Gautier assiste en témoin et non en actant ; il rend
compte des émeutes des communards et décrit leur colère ravageuse, le brasier qu’ils
ont déclenché entraînant, dans leur furie, la destruction de plusieurs architectures
monumentales et d’œuvres d’art inestimables.
Or, pour lui, « c’est assez de voir quelque chose ».188 Son écriture ne s’en tient
pas à la prise visuelle ; elle fait intervenir les impressions de l’esthète, les jugements
du critique d’art et les rêves du poète. Dès lors, une nouvelle clause s’ajoute au pacte
référentiel : celle qui introduit la subjectivité du « moi » comme vecteur essentiel de
tout acte de production littéraire. Ceci étant dit, nous ne pouvons plus nous satisfaire
du confort de la mimésis, ni nous limiter à la perception de la description
architecturale comme « reflet » d’un espace réel. L’écriture implique, désormais, une
soumission à un autre code, celui de l’impression, et un investissement de la réalité
par l’imaginaire de l’écrivain.
186
- L’expression est de Sylvain Venayre. Voir « Liberté du voyage et contraintes de la presse. Les
recueils de Gautier reporter ou la mise en forme d’un art du langage » in BSTG n° 30, 2008.
187
- Th. Gautier, Loin de Paris, p. 357, cité par S. Venayre, p. 158.
188
- Ibid.
189
- Albert Beguin, L’âme romantique et le rêve, José Corti, Paris, 1991, p. 400.
85
Vagabondage, flânerie, « baroquerie sauvage », tels sont les maîtres mots
employés par Gautier pour désigner son expérience du voyage mais ce sont des
termes qui ont une double signification. D’une part, ils renvoient à la démarche
adoptée par le voyageur afin d’explorer les villes visitées. D’autre part, ils se réfèrent
au principe qui régit l’organisation du récit. Mais dans un cas comme dans l’autre, ils
suggèrent l’idée de fantaisie et laissent entendre la liberté du sujet et la négation de
toute forme de dépendance. Dans Voyage en Italie ou Italia, Théophile Gautier
précise, de façon explicite, le critère qu’il choisit dans son exploration des cités
visitées. Il s’agit, pour reprendre ses propres mots, de « méthode vagabonde », une
méthode qu’il définit, dans Constantinople, en ces termes :
« Cette flânerie à travers rues fait malgré moi vagabonder ma plume ; la phrase suit la
phrase comme le pas suit le pas ; la transition manque, je le sens, entre tant d’objets
disparates, mais il serait peut-être inutile de la chercher ; acceptez donc tous ces
petits détails caractéristiques, habituellement négligés par les voyageurs, comme des
verroteries de couleurs diverses réunies sans symétrie par le même fil, et qui, si elles
sont sans valeur, ont au moins le mérite d’une certaine baroquerie sauvage. »190
190
- Théophile Gautier, Constantinople, op. cit., p. 115.
86
« Sans faire de croquis sur un carnet, le poëte, ou si ce mot est trop ambitieux,
l’écrivain, lorsqu’il laisse errer sa flânerie le long des rues et à travers les places, a
des méthodes à lui d’arrêter le contour des choses, et s’il craint que le trait trop léger
ne s’efface, de le repasser à l’encre. Il a ainsi, au fond de sa mémoire, comme en un
portefeuille, une foule de dessins, inachevés la plupart, mais contenant l’indication
nécessaire pour être terminés à loisir, s’il en a le besoin, ou le caprice. Ce sont des
physionomies observées en passant, des groupes entrevus, un détail singulier, une
perspective ouverte soudainement, un petit fait inaperçu de la foule, mais frappant
pour le rêveur. »191
2-1- Gautier-peintre
Habitué de l’atelier Rioult, le jeune « Théo » est attiré par les arts plastiques
mais hésite entre la vocation de peintre et celle d’écrivain. Développant, à la fois, des
dispositions artistiques et littéraires, il finit, tout de même, par se fixer et préfère la
plume au pinceau.
191
- Th. Gautier, Tableaux de siège, op. cit., p. 107.
87
Pourtant, son penchant pour la peinture a profondément marqué son
expérience de poète et d’écrivain. Sa démarche est picturale, son objectif : peindre en
mots et faire de ses descriptions des tableaux qui rivalisent avec les toiles des grands
peintres. Deux aspects rattachent l’écriture gautiéresque à la technique picturale. Le
premier, et peut-être le plus évident, c’est l’intérêt accordé à la perspective et à
« l’effet de nuit ». Le second est en rapport avec cette écriture de la couleur. Le récit
de son voyage en Espagne porte déjà le cachet de cette démarche picturale.
a-Voyage en Espagne
A vingt neuf ans, le jeune Théo découvre, pour la première fois, l’Espagne où,
désormais, il séjournera plusieurs fois. Ce pays de la corrida et du romancero semble
être, pour le feuilletoniste accablé par ses charges familiales et professionnelles, une
source de jouvence, un lieu de pèlerinage grâce auquel il échappe au marasme de
l’habitus et retrouve le goût de la vie. Pour Marcel Voisin, comme pour plusieurs
autres critiques, le voyage de Gautier en Espagne est « son premier ciel sans nuages,
son premier rêve vécu».192 L’auteur d’Espanã n’hésite pas à dire : « L’Espagne a
toujours été mon pays de prédilection et c’est là que j’ai bâti mes châteaux, dans les
environs de Grenade».193
192
- Marcel Voisin, Le soleil et la nuit. L’imaginaire dans l’œuvre de Théophile Gautier, p.87.
193
- Théophile Gautier cité par Marcel Voisin dans : Le soleil et la nuit. L’imaginaire dans l’œuvre de
Théophile Gautier, p. 88.
194
- Slaheddine Chaouachi, Les Sensations Orientales et le Merveilleux dans l’œuvre de Théophile
Gautier, Centre de publication universitaire, Tunis, 2005, p. 126.
88
L’autre célèbre la beauté du royaume andalou et évoque les splendeurs de
Grenade, de Séville et de Cordoue. La ville de Tolède, quant à elle, constitue un avant
goût de l’expérience andalouse que ce soit par sa valeur historique, son climat ou par
le caractère pittoresque de son architecture :
« Tolède est très certainement une admirable vieille ville (…) nous parvînmes à notre
destination sans encombre, au milieu du nuage de poudre soulevé par nos mules et les
chevaux des chasseurs, et nous fîmes notre entrée dans Tolède, haletants de curiosité
et de soif, par une magnifique porte arabe, à l’arc élégamment évasé, aux piliers de
granit surmontés de boules, et chamarrés de versets d’Alcoran. Cette porte s’appelle
La puerta del sol ; elle est rousse, cuite et confite de ton, comme un orange de
Portugal, et se profile admirablement sur la limpidité d’un ciel de lapis-lazuli. Dans
nos climats brumeux, l’on ne peut réellement pas se faire une idée de cette violence
de couleur et de cette âpreté de contour, et les peintures qu’on en rapportera
sembleront toujours exagérées».195
195
- Th. Gautier, Voyage en Espagne, Editions Flammarion 1981, pp. 186-188.
196
- Slaheddine Chaouachi, Les Sensations Orientales et le Merveilleux…, op.cit., p. 135.
89
b-Voyage en Russie
« En général, l’image de la Russie qui ressort de ce livre est celle d’un pays plat. Il
s’agit bien d’une platitude géographique. La Russie est une immense plaine, dont
Gautier regrette quelque fois la monotonie. […] Mais il y a aussi une platitude
affective et fantasmatique, projetée par le voyageur même : en ce pays, il ne monte
pas sur les tours pour contempler le paysage. »197
Pour Gautier, c’est, avant tout, la perspective au sens propre du mot, c’est-à-dire
l’angle de vue et l’effet d’optique, qui est à l’origine de la beauté d’un paysage urbain
ou architectural. En Russie, la cité pétersbourgeoise donne lieu à deux tableaux
opposés.
« Au point de vue architectural, rien n’est plus absurde que Pétersbourg. C’est un
mélange incohérent de toutes les écoles et de toutes les époques. Tout est emprunté et
tout est déformé. Il en est chez nous des constructions comme des livres. Que ce soit
en architecture ou en littérature, nous nous sommes assimilé tout ce qui venait
d’Europe et nous sommes demeurés prisonniers de nos inspirateurs. »198
« Tout est combiné pour l’optique ; et la ville, créée d’un seul coup par une volonté
qui ne connaissait pas d’obstacle, est sortie complète du marécage qu’elle recouvre,
comme une décoration de théâtre au sifflet du machiniste ». 200
La nuit, l’espace réel prend une dimension théâtrale ; les effets de lumière, le
jeu de clair-obscur contribuent en grande partie à cette théâtralisation du cadre
architectural réel car ils estompent les contours nets des formes. La cité nocturne est
d’autant plus magique qu’elle aiguise l’imagination du voyageur :
197
- Serge Zenkine, Notice de Voyage en Russie in Œuvres Complètes. Voyages, tome 5, Honoré
Champion, Paris 2007, pp. 16-17.
198
- Fédor Dostoïevski, Journal d’un écrivain, 1873, La Pléiade, 1972, cité par Laurent Viala in
Architecture, littérature et espaces, Presses Universitaires de Limoges, Pulim, 2006, p. 317.
199
- Th. Gautier, Voyage en Russie, op. cit., p. 94.
200
- Ibid., p. 95.
90
« Est-ce un raffinement de dire que la nuit, par ses ombres mêlées de lueurs, son
mystère et ses grandissements fantastiques, ajoute beaucoup à cette volupté ? L’œil
entrevoit, l’imagination achève. »201
« On ne saurait croire combien elle y gagnait : cette immense bande d’argent déroulée
à perte de vue entre cette double ligne de palais, d’hôtels, d’églises, rehaussés eux-
mêmes de touches blanches, produisait un effet vraiment magique. Les couleurs des
maisons roses, jaunes, chamois, gris de souris, qui peuvent paraître bizarres en temps
ordinaire, deviennent d’un ton harmonieux repiquées ainsi de filets étincelants et de
paillettes brillantées».203
« Quelle admirable matière que ce paros céleste qu’on nomme la neige!»204 s’écriera
Gautier, quelques années plus tard, en voyant la capitale assiégée couverte de son
manteau de neige.
201
- Ibid., p. 93.
202
- Ibid., p. 109.
203
- Ibid., p. 110.
204
- Th. Gautier, Tableaux de siège, op. cit., p. 142.
205
- Th. Gautier, Voyage en Russie, op.cit., p. 250.
206
- Ibid., p. 250.
91
« Au-dessus de ces toits blancs, pareils aux flocons d’écume d’une tempête figée,
jaillissaient comme des écueils ou des navires les masses plus hautes des monuments
publics, des temples et des monastères.
(…) On ne saurait rêver rien de plus beau, de plus riche, de plus splendide, de plus
féerique, que ces coupoles surmontées de croix grecques, que ces clochetons en
forme de bulbe, que ces flèches à six ou huit pans côtelées de nervures, évidées à
jour, s’arrondissant, s’évasant, s’aiguisant, sur le tumulte immobile des toitures
neigeuses. »207
Sous la plume de l’écrivain peintre, le réel prend une autre dimension. En effet, à
travers ce panorama de Moscou, deux tableaux se superposent : l’un renvoie à un
paysage architectural caractérisé par des édifices aux formes et aux dimensions
variées ; l’autre se réfère à un paysage naturel marin et plus précisément encore à une
nature orageuse. L’utilisation des termes « écume », « tempête », « jaillir », qui
s’opposent à « figée », tout comme le recours à l’oxymore : « le tumulte immobile »,
transforment l’espace figé en un lieu d’action et de mouvement. De même,
l’accumulation des participes présent : « s’arrondissant, s’évasant, s’aiguisant »
confère au tableau une dynamique dont le moteur n’est autre que le mot.
« Rien de plus amusant que cette riche palette appliquée à l’architecture condamnée
dans l’Occident aux gris blafards, aux jaunes neutres et aux blancs sales, avoue
Gautier. »208
Il ajoute :
Pourtant, c’est lors de son voyage en Italie que Gautier trouve une entière satisfaction
de sa boulimie culturelle.
207
- Ibid., p. 264.
208
- Ibid., p. 251.
209
- Ibid., p. 265.
92
c- Italia
A ville exceptionnelle architecture exceptionnelle, et Venise représente, pour
le poète-peintre, un lieu de pèlerinage aux richesses inépuisables et au charme
irrésistible. Le jour comme la nuit, la ville fascine par l’originalité des constructions et
par la profusion des ornements et des styles. « (…) tout s’y trouve, le byzantin, le
sarrasin, le lombard, le gothique, le roman, le grec et même le rococo, la colonne et la
colonnette, l’ogive et le plein cintre, le chapiteau capricieux… ».210 Gautier avoue y
trouver « la demeure de sa chimère » et la réalisation de son rêve. Il écrit :
« Chaque homme, poète ou non, se choisit une ou deux villes, patries idéales, qu’il
fait habiter par ses rêves, dont il se figure les palais, les rues, les maisons, les aspects
d’après une architecture intérieure (…) Qui jette les fondations de cette ville
intuitive ? Il serait difficile de le dire. Les récits, les gravures, la vue d’une carte de
géographie, quelquefois l’euphonie ou la singularité d’un nom, un conte lu quand on
était tout jeune, la moindre particularité : tout y contribue, tout y apporte sa pierre.
Pour notre part, trois villes nous ont toujours préoccupé : Grenade, Venise, le
Caire. »211
210
- Th. Gautier, Italia., op. cit., p. 188.
211
- Ibid., pp. 73-74.
212
- Ibid., p. 188.
213
- Ibid., p. 398.
93
Ainsi Venise est-elle assimilée à un grand navire « où les églises surnagent
comme des vaisseaux à l’ancre »214 et où règne une « tempête figée de tuiles et de
combles.»215 L’expression « tempête figée » est réemployée dans l’esquisse de la ville
de Moscou, elle sert, de la même manière à décrire les toits vus d’en-haut. Le second
tableau se base sur l’aspect formel et compare Venise à « une botte à chaudron » :
« L’entonnoir est formé par les quartiers de Dorsoduro, de Santa-Groce , la jambe par
Saint Marc, Canneregio, Castello, la pointe du pied par les jardins publics, le talon
par l’île de Saint-Pierre et le sous pied par le pont de Castello. Le grand canal qui
serpente dans le haut de la botte représenterait la piqûre du revers. »216
L’œil parcourt la cité dans tous les sens : de près ou de loin, verticalement et
horizontalement, en profondeur comme en hauteur, à droite tout comme à gauche, si
bien que la description ne correspond plus à un tableau statique et figé, elle devient
animée d’une mouvance que l’élément aquatique perpétue. Le flux et le reflux,
l’écoulement incessant des eaux accentuent cette impression de mouvement et de
dynamique.
« Là, chaque palais a un miroir pour admirer sa beauté, comme une femme coquette.
La réalité superbe se double d’un reflet charmant. L’eau caresse avec amour le pied
de ces belles façades qui baise au front une lumière blonde, et les berce dans un
double ciel. Les petits bâtiments et les grosses barques qui peuvent remonter jusque-
là semblent amarrés exprès comme repoussoirs ou premiers plans, pour la commodité
des décorateurs et des aquarellistes ».218
214
- Ibid., p. 115.
215
- Ibid., p. 115.
216
- Ibid., p.117.
217
- Henri Gaudin, « Seuils » in L’esthétique de la rue, Colloque d’Amiens, L’Harmattan, 1998, p. 24.
218
- Th. Gautier, Italia, op. cit., p. 186.
94
Le paysage, picturalisé, se donne à lire comme une représentation de deux villes
jumelles qui semblent se superposer : l’une qui émerge à la surface de l’eau, l’autre
qui repose sereinement au fond du canal. L’éclat de la lumière du jour ainsi que la
transparence du ciel concourent à la magie du spectacle.
L’élément aquatique ne se contente pas de brouiller les frontières entre le ciel, la terre
et l’eau, il entretient l’illusion et opère le glissement d’un monde réel vers un univers
fuyant et insaisissable. Jean Onimus rapproche ce phénomène de la représentation
picturale. Il écrit en ce sens :
219
- Slaheddine Chaouachi, Les Sensations Orientales et le Merveilleux dans l’œuvre de Théophile
Gautier, op. cit., p. 265.
220
- Théophile Gautier, Le Pavillon sur l’eau, in Romans, contes et nouvelles I, Bibliothèque la
Pléiade, Editions Gallimard, 2002, pp. 1127-1128.
221
- Jean Onimus, Essais sur l’Emerveillement, Paris, PUF Ecriture, 1990, pp.106-107, cité par S.
Chaouachi, Les Sensations Orientales, op.cit., pp. 264-265.
95
« Assis sur notre balcon et poussant devant nous de légères bouffées de tabac du
levant, nous allons crayonner une esquisse de la vie vénitienne » écrit-il, au chapitre
XII, « La vie à Venise ». Cette esquisse, il invite le lecteur à l’exécuter. Conscient des
limites du langage, il incite son lecteur à prendre pinceau et palette et à se
transformer, lui-même, en peintre. L’emploi de l’impératif de façon récurrente met en
exergue la technique de picturalisation et témoigne de cette volonté de fixer en
222
tableau la ville réelle : « Faites moutonner un océan de toits (…). Faites jaillir des
milliers de cheminées (...) découpez (…) et vous aurez le premier plan frappé d’une
lumière nette. »223
Reste à préciser que le tableau dépeint de Venise n’est pas toujours aussi gai et
magique. Derrière la façade éblouissante d’une ville coquette et séduisante se cachent
les quartiers reculés où règnent la laideur et le délabrement. Et ce n’est qu’en
descendant de son perchoir que Gautier se heurte aux bas fonds de l’espace vénitien :
« Des maisons à demi écroulées, aux fenêtres fermées par les planches, des places
désertes, des espaces vides où séchaient des linges sur des cordes et jouaient quelques
enfants déguenillés, des plages arides sur lesquelles des calfats radoubaient des
barques dans d’épais nuages de fumée, des églises abandonnées et fracassées par les
bombes autrichiennes, (…) des canaux à l’eau verte et lourde, où surnageaient des
paillasses vidées et des détritus de légumes, formaient un ensemble de misère, de
solitude et d’abandon d’une impression pénible. »224
En s’aventurant dans les dédales des vieilles rues, Gautier se trouve au cœur du
Ghetto, cette « juiverie de Venise ».225 Dès lors, le rêve tourne au cauchemar et la
promenade se transforme en descente aux enfers. L’eau du canal qui était à l’origine
d’une vision féerique devient une « eau endormie, opaque et lourde, semblable à celle
d’un marais stygien ou d’un fleuve d’enfer. »226La même aventure est vécue à
Constantinople ; elle donne naissance au tableau sombre de Balata, le quartier juif de
Constantinople. Murailles lépreuses et hideuses, façades « prêtes à tomber en
putréfaction »,227 chiens faméliques et cadavéreux, « têtes bizarres d’une lividité
maladive »,228 telles sont les expressions qui décrivent la laideur immonde du ghetto
de Constantinople et qui permettent donc de faire le rapprochement entre les deux
quartiers juifs.
222
- Le choix de l’italique est personnel : attirer l’attention sur l’utilisation du mode impératif.
223
- Th. Gautier, Italia, op. cit., pp.113-114.
224
- Ibid., pp. 384-385.
225
- Ibid., p. 388
226
- Ibid., p. 387
227
- Th. Gautier, Constantinople, Bibliothèque Charpentier, 1891, p. 231.
228
- Ibid., p. 232.
96
Ce rapprochement entre l’espace vénitien et la cité constantinopolitaine ne se
limite pas à ce tableau sombre. Bien au contraire. L’eau du Bosphore crée un jeu de
reflet qui n’est pas sans rappeler l’effet de miroir produit par l’eau du canal à Venise.
Quel tableau de Constantinople Gautier esquisse-t-il ?
d- Constantinople
Avant même de poser pied sur la terre de Constantinople, Gautier avoue avoir
quelque difficulté à distinguer les différents styles architecturaux de l’Orient. Il écrit
en ce sens :
« Nous confondons malgré nous l’architecture arabe et l’architecture turque, qui n’ont
aucun rapport, et nous faisons involontairement de tout sérail un alhambra, ce qui est
fort loin de la réalité »229
Ces propos de Gautier renforce ce que nous avons essayé de démontré jusque-là, à
savoir la subjectivité du voyageur dans sa perception de la réalité extérieure et dans sa
représentation architecturale.
229
- Ibid., p. 72.
230
- S. Chaouachi, Les Sensations Orientales…op. cit., p. 199.
97
« Cette vue est si étrangement belle, que l’on doute de sa réalité. On croirait231 avoir
devant soi une de ces toiles d’opéra faites pour la décoration de quelque féerie
d’Orient et baignées par la fantaisie du peintre et le rayonnement des rampes de gaz,
des impossibles lueurs de l’apothéose. Le palais de Seraï-Bournou avec ses toits
chinois, ses murailles blanches crénelées, ses kiosques treillagés, (…) la mosquée du
sultan Achmet, arrondissant sa coupole entre ses six minarets pareils à des mâts
d’ivoire ; Sainte-Sophie élevant son dôme byzantin (…) ; la mosquée de Bayezid, sur
laquelle planent comme un nuage des bouffées de colombes ; Yéni-Djami ; la tour du
Séraskier, (…) ; la Suléimanieh avec son élégance arabe, son dôme pareil à un casque
d’acier, se dessinent en traits de lumière sur un fonds de teintes bleuâtres, nacrées,
opalines, d’une inconcevable finesse, et forment un tableau qui semble plutôt
appartenir aux mirages de la fata Morgana qu’à la prosaïque réalité. »232
La vue panoramique est assimilée à une toile où chaque élément architectural est
soumis à la sensibilité de l’esthète, chaque édifice donne naissance à une
représentation imagée. Par sa couleur et sa forme ronde, le dôme de la Suléimanieh
ressemble à « un casque d’acier » alors que l’expansion verticale des minarets et leur
couleur blanche justifient leur assimilation à des mâts d’ivoire ». Mais, en multipliant
les comparaisons et en diversifiant les structures d’analogie, Gautier va au-delà d’un
simple rapprochement entre comparé et comparant. L’esthétisation du réel peut
entraîner une dissolution du référent.
« La réalité, dit-on, reste toujours au-dessous du rêve ; mais ici le rêve était dépassé
par la réalité. Les contes des Mille et Une Nuits n’offrent rien de plus féerique, et le
ruissellement du trésor effondré d’Haraoun-al-Raschid à côté de cet écrin colossal
flamboyant (…) »234
Critique d’art et peintre apprenti, il perçoit l’espace réel comme un tableau aux
tons chauds et aux couleurs naturelles, c’est une sorte de « carte postale » grâce à
laquelle le daguerréotype littéraire dépeint une image idéale de la cité orientale. Il
reconnaît, par ailleurs, le rôle de l’éclairage et de la perspective dans l’embellissement
de la réalité :
231
- Le choix de l’italique est personnel ; il permet de mettre en valeur les expressions qui introduisent
une comparaison.
232
- Th. Gautier, Constantinople, op. cit., pp. 84-85.
233
- Ibid., p. 217.
234
- Ibid., p. 92.
98
« (…) ces merveilles ont besoin comme les décorations de théâtre, d’éclairage et de
perspective ; quand on approche, le prestige s’évanouit, les palais ne sont plus que
des baraques vermoulues, les minarets que de gros piliers blanchis à la chaux ; les
rues étroites, montueuses, infectes, n’ont aucun caractère ; mais qu’importe, si cet
assemblage incohérent de maisons, de mosquées et d’arbres colorés par la palette du
soleil, produit un effet admirable entre le ciel et la mer ?235
« Mettez cahutes, bouges, échoppes, taudis, tout ce que vous pouvez imaginer
de plus enfumé, de plus sale, de plus misérable, mais sans ses bonnes vieilles
murailles empâtées, égratignées, lépreuses, chancies, moisies, effritées, que la
truelle de Decamps maçonne avec tant de bonheur dans ses tableaux d’Orient,
et qui donnent un si haut ragoût aux masures. »237
235
- Ibid., p. 86.
236
- Ibid., p. 225.
237
- Ibid., p. 83.
238
- S. Chaouachi, Les Sensations Orientales…op.cit., p. 200.
99
Procédant à la manière du peintre, Gautier s’empare de la réalité pour lui
donner une représentation qui se conforme à ses goûts picturaux : il fait de sa relation
de voyage une exposition de tableaux d’une grande diversité, un « florilège » à travers
lequel Gautier « ne nous parle pas des pays et des peuples qu’il a vus, mais de la
façon dont il les a vus (…), il ne délivre pas un récit de voyage, mais (…) il propose
un art du voyage ».239La description architecturale, imprégnée de la sensibilité
artistique et plus particulièrement picturale, nous amène à parler d’une autre
caractéristique de l’écriture gautiéresque. Il s’agit, en effet, de la recherche du
pittoresque et de la couleur locale.
239
- Sylvain Venayre, « Liberté du voyage et contraintes de la presse » in BSTG, n° 30, 2008, p. 157.
240
- Dictionnaire Le Petit Robert.
241
- Th. Gautier, Loin de Paris, p. 40, cité par Sylvain Venayre in « Liberté du voyage et contraintes de
la presse », op. cit., p. 150.
100
Alger, Constantine, Blidah, …sont les principales escales du voyageur en
Algérie ; elles font découvrir au voyageur le caractère pittoresque de la ville moresque
et lui permettent d’apprécier des architectures primitives telles que les boutiques, les
cafés ou encore la Casbah.
242
- Dans sa thèse « Les Sensations Orientales et le Merveilleux dans l’œuvre de Théophile Gautier »,
M. Chaouachi considère le passage consacré à la description de la ville arabe comme « un vrai traité
d’architecture arabe », il ajoute : « Aux yeux du voyageur, la ville arabe est un monde à l’envers »,
pp.174-175.
243
- Th. Gautier, Voyage pittoresque en Algérie, op. cit., p. 42.
101
Ce jeu de contraste ne se limite à l’architecture puisque, sur le plan
vestimentaire, le costume occidental rivalise avec l’habit oriental de façon que les
Algériens habillés à la française côtoient les pâtres Kabyles. L'« Athènes de
l’Afrique », comme il plaît à Gautier de désigner Alger, n’est pas sans décevoir
l’écrivain voyageur en raison de sa contamination par le fléau de la modernité.
244
- Ibid., p. 40.
245
- Ibid., p. 36.
246
- Ibid., p. 110.
102
Et, à Blidah, ce sont surtout les Aissaoua qui font découvrir au voyageur les
nuits d’Algérie dans un contexte festif bien particulier. Le rituel de la fête, les
préparatifs, le costume, le décor, le salut oriental retiennent l’attention du
feuilletoniste, assoiffé de couleur locale. Cependant, tout cela a moins d’effet sur le
dandy parisien que la magie envoûtante de l’Alhambra. Des adjectifs comme
« pittoresque » ou « singulier » reviennent comme un leitmotiv dans la relation de
Voyage en Espagne et traduisent l’émerveillement du jeune Théo par les architectures
de l’Andalousie. En témoignent des expressions comme :
ou encore :
247
- Th. Gautier, Voyage en Espagne, op. cit., p. 236.
248
- Ibid., p. 99.
249
- Ibid., p. 374.
250
- Ibid., p. 280.
251
- Ibid., p. 240.
252
- Ibid., p. 264.
253
- Ibid., p. 263.
103
fenêtres embellis par des arabesques - souvent présentant une écriture de versets du
Coran enchevêtrée de fleurs et de rinceaux, les colonnes moresques gracieusement
adaptées aux couleurs d’Espagne. C’est un concerto architectural où s’allient la
délicatesse de l’exécution et la finesse des œuvres, la seule fausse note reste la matière
utilisée, à savoir le plâtre.
« La vigne jaillit par les fentes des murs lézardés, et suspend à toutes les branches ses
vrilles fantasques et ses pampres découpés comme un ornement arabe »255
« Les eaux arrivent aux jardins par une espèce de rampe (…) ses nobles feuilles,
taillées tout exprès par la nature… »257
254
- Ibid., p. 274.
255
- Ibid., p. 274.
256
- Ibid., p. 276.
257
- Ibid., p. 276.
104
végétal ». Le paysage semble préserver un état sauvage, c’est une nature
« acculturée » pour reprendre le concept de Goethe. Pourtant, les jets d’eau sont si
bien étudiés, le cheminement des eaux si savamment organisé qu’on ne peut ignorer le
génie des Arabes qui « ont poussé au plus haut degré l’art de l’irrigation ».258 La
beauté du paysage se confond donc à une architecture singulière pour produire un
effet magique sur le voyageur épris d’exotisme et de renouvellement.
258
- Ibid., p. 276.
259
- Th. Gautier, Tableaux de siège, p. 288.
260
- Ibid., p. 285.
261
- C’est le titre que choisit Gautier pour le chapitre VIII de Tableaux de siège.
105
2-2- Gautier-esthète
Affichant très tôt une indifférence dédaigneuse pour les tumultes de l’histoire,
se réfugiant sous l’étiquette d’un apolitisme pour cacher ses déboires et ses
désillusions, Gautier s’engage à défendre une seule et unique cause, celle de l’art.
N’est-il pas celui qui dit :
« Lorsqu’une fois l’art s’est emparé d’une âme, il la hante toutes les heures, il la
possède, en prenant le mot au sens liturgique, et nul exorcisme ne peut l’en chasser.
L’âme, d’ailleurs, aime son démon, quoiqu’il la tourmente. »266
262
- Le Bulletin de la Société Théophile Gautier n° 30 de l’année 2008 est apparu sous le titre « Le
cothurne étroit du journalisme : Théophile Gautier et la contrainte médiatique ».
263
- Marcel Voisin, Le soleil et la nuit. L’imaginaire dans l’œuvre de Théophile Gautier, Editions de
l’Université de Bruxelles, 1981, p.29.
264
- Marcel Voisin, « Ethique et esthétique dans l’œuvre de Théophile Gautier », in L’Art et l’Artiste,
tome 2, p. 412.
265
- Th. Gautier, Tableaux de siège, op. cit., p. 143.
266
- Ibid., pp. 142-143.
106
Il découle de ce qui précède que la description architecturale échappe à la
représentation mimétique pour se soumettre au prisme de la subjectivité et pour
traduire les jugements de l’esthète et ses convictions.
Dans tous ses récits de voyage, dans ses articles de presse comme dans sa critique
d’art, Gautier n’hésite pas, d’ailleurs, à exprimer sa répugnance envers la modernité et
son aversion pour les nouvelles constructions. Dans Paris Futur, le jugement est
sévère et sans recours :
« Nulle trace d’art, nulle élégance, nul sentiment des lignes ; des boîtes de plâtras
percées de trous carrés, surmontées d’affreux tuyaux de tôle, voilà ce qu’on appelle
des maisons au dix-neuvième siècle, dans une ville qui se prétend l’Athènes moderne,
la reine de la civilisation ! »268
267
-Th. Gautier, Exposition de 1859, « Feuilleton du 18 avril 1859 ».
268
- Th. Gautier, Paris futur, in Caprices et zigzags, Victor Lecou éditeur, Paris, 1852, p. 309.
107
Dans la Préface de Mademoiselle de Maupin, Gautier, critiquant les limites du
progrès et de la modernité et célébrant la perfection de l’art antique, établit une
comparaison entre la médiocrité des constructions récentes et la grandeur des
architectures anciennes. Nous pouvons lire :
« Les petites maisons dans les faubourgs des marquis de la Régence sont de
misérables vides bouteilles, si on les compare aux villas des patriciens romains, à
Baies, à Caprée et à Tibur. Les magnificences cyclopéennes de ces grands voluptueux
qui bâtissaient des monuments éternels pour des plaisirs d’un jour ne devraient-elles
pas nous faire tomber à plat ventre devant le génie antique, et à rayer à tout jamais de
nos dictionnaires le mot perfectibilité ? »269
A la même époque, nous pouvons lire dans Le salon de 1837 une critique de
cette civilisation et une réflexion quant aux effets de la modernité sur l’architecture :
« La civilisation est l’ennemie née de tous les arts plastiques, et le but auquel elle
tend, avec une effrayante rigueur mathématique est, d’ôter la forme à toute chose (…)
Le rond s’aplatit, les reliefs se nivellent, la courbe perd sa fluidité, se dresse, devient
droite et raide».
Il ajoute :
« La civilisation préfère toujours une planche à un bas-relief ; l’uni, le raboté, le
vernissé, voilà son triomphe. Avec quel soin touchant elle ébarbe toutes les
efflorescences de l’architecture ! Comme elle ratisse les arabesques ». 270
« …les hôtels de la rue Rivoli sont aussi laids que les bouges de la rue Mouffetard :
leur valeur artistique est la même. C’est toujours un mur plane percé de fenêtres
carrées, de pierres de taille ou de plâtre, et pas autre chose. L’architecture n’a rien de
commun avec cela : ce sont des fourmilières, des alvéoles, des ruches, des polypiers
humains, rien de plus».271
269
- Th. Gautier, Mademoiselle de Maupin, Préface, in Romans, contes et nouvelles, t.1, la Pléiade,
Editions Gallimard, 2002, p.p. 232-233.
270
- Th. Gautier, Salon de 1837.
271
-Th. Gautier, La Presse du 27 décembre 1836.
108
Critiquant, de façon acerbe, l’architecture moderne, Gautier regrette que son
siècle n’ait pas accordé une importance aux arts et juge le paysage architectural de la
capitale laid voire hideux. Ni la matière employée, ni les formes architecturales
adoptées ne correspondent au goût de l’esthète. Certes, le jeune critique reconnaît
quelque valeur artistique à certains édifices architecturaux, mais Paris est loin
d’incarner la ville idéale. C’est pourquoi il affirme :
« …dans toutes les maisons de Paris, il n’y en a pas une seule qui ne soit parfaitement
hideuse…A l’exception de quelques monuments publics, d’un goût plus ou moins
équivoque, on pourrait…raser [la ville] entièrement, sans que l’art eût la moindre
chose à y regretter».272
Quinze ans plus tard, Gautier exprime, de nouveau, son désir de détruire
complètement la ville de Paris et de passer « un rouleau qui écrase ses maisons et ses
monuments ». Il propose, en échange, de construire, une nouvelle ville d’une grande
magnificence architecturale.
Ce rejet de la modernité, Gautier ne manque pas de l’exprimer dans ces récits
de voyage, à chaque fois qu’il se trouve devant une architecture récente. Il avoue que
les nouvelles constructions n’ont pas de caractère et qu’ « une ville neuve est moins
bien intéressante qu’une vieille ville ».273 L’absence de cachet, le règne de
l’uniformité et la prédominance de la ligne droite rendent ennuyeuses les nouvelles
constructions :
« Il faut, pour être intéressante, qu’une ville ait l’air d’avoir vécu, et que l’homme, en
quelque sorte, lui ait donné une âme. Ce qui rend si froides et si ennuyeuses ces rues
magnifiques bâties d’hier, c’est qu’elles ne sont pas encore imprégnées de vitalité
humaine. »274
272
- Ibid.
273
- Th. Gautier, Voyage en Russie, op. cit., p.72.
274
- Ibid., p. 44.
275
- Th. Gautier, Italia, op. cit., p. 4.
109
« (…) la ligne droite, l’angle droit règnent partout ; tout va par carré et
parallélogrammes. La courbe et l’ellipse sont proscrites comme trop sensuelles et trop
voluptueuses : le gris est bien venu partout, sur les murailles et sur les vêtements. »276
Cortot, l’auteur de cette architecture n’est pas, non plus, épargné. « Le talent académique
ne saurait aller plus loin »278déclare Gautier. Le souci rigoureux de la symétrie, l’absence
de tout signe d’originalité et de toute créativité font de cette architecture un bâtiment
creux.
276
- Ibid., p. 5.
277
- Th. Gautier, Monuments de Paris, p. 110, cité par Martine Lavaud, op.cit., p. 270.
278
- Ibid., p.113
110
« C’est un spectacle douloureux pour le poète, l’artiste et le philosophe, de voir les formes
et les couleurs disparaître du monde, les lignes se troubler, les teintes se confondre et
l’uniformité la plus désespérante envahir l’univers sous je ne sais quel prétexte de
progrès ».279
Contrairement aux Turcs qui sont fiers de la physionomie occidentale de leur ville,
Gautier qualifie le goût moderne d’« affreux ordre d’architecture (…) aimable mélange de
la caserne et de la filature ».283 Rien qui rappelle au voyageur étranger l’Orient peint dans
les récits des Mille et Une Nuits : pas de patio andalou ni de fontaine en marbre. Les rues
labyrinthiques qui font le charme de l’ancienne ville orientale disparaissent pour céder la
place aux grandes avenues spacieuses. La rue moderne est à l’image des édifices neufs. La
régularité et la symétrie des formes géométriques l’emportent.
279
- Th. Gautier, Voyage en Espagne, op. cit., p. 252.
280
- Ibid., p. 402.
281
- Ibid., p. 402.
282
- Th. Gautier, Constantinople, op. cit., p. 259.
283
- Ibid., pp. 88-89.
284
- Th. Gautier, Voyage pittoresque en Algérie, p. 72.
111
La plus grande déception reste, néanmoins, la place de l’Esbekieh en Egypte.
Espérant retrouver le vieux Caire du tableau de Marilhat, « sans cadre et seulement grandi
par les proportions de la réalité », il se trouve face à un décor métamorphosé, sinon mutilé.
La place de l’Esbekieh n’a pas su conserver « son pur cachet arabe » selon l’aveu de
Théophile Gautier. On en a fait « un grand square à l’européenne »,285 le « square made in
Cairo » pour reprendre l’expression de Denise Brahimi.286 Les moucharabiehs des
anciennes habitations arabes se raréfient cédant la place aux constructions modernes, et le
spectacle des « rues pittoresques où fourmillait une foule bigarrée »287 s’estompe au profit
de rues spacieuses et de « larges voies en compartiments réguliers, bordées de légères
palissades de roseaux ou de nervures de palmiers ; qu’on espère vendre pour y bâtir des
maisons à peu près comme dans le parc Monceaux. »288
Mais, fidèle à son inclination pour les architectures anciennes, Gautier exprime
explicitement son aversion pour les nouvelles bâtisses, en les montrant ainsi du doigt :
« Voilà les maussades maisons à cinq étages, voilà les arcades goût Rivoli, badigeonnées de
ce jaune dont, au moyen âge, on engluait le logis des traîtres et des excommuniés ; les
façades chamarrées d’enseignes et d’inscriptions ; - aimables demeures, où l’on grille en
juillet, où l’on gèle en décembre, et qui, nous l’espérons bien, seront jetées bas par le
premier tremblement de terre».289
La couleur jaune qui couvre les nouvelles constructions répugne au partisan d’«une
architecture polychrome» ; elle prend même, chez Gautier, une connotation morale
puisqu’elle serait associée à la traîtrise et à la fausseté : « on engluait le logis des
traîtres et des excommuniés ».
285
- Théophile Gautier, L’Orient, tome1, p. 192.
286
- Denise Brahimi, « A propos de l’Esbekieh ou du bon usage des places arabes », in BSTG., n° 12, tome2,
1990.
287
- Th. Gautier, L’Orient, op. cit., p. 194.
288
- Ibid., p. 192.
289
- Th. Gautier, Voyage pittoresque en Algérie, op. cit., p. 73.
112
En fait, tout ce qui se rattache à l’aspect extérieur, tout ce qui a trait à la forme
tend à s’uniformiser. Les différences entre les peuples semblent s’escompter au profit
d’une certaine « standardisation ». Les meubles sont devenus difformes, incommodes
et inconfortables. C’est pourquoi Gautier ne manque pas d’exprimer sa prédilection
pour les meubles antiques : il préfère un fauteuil Louis XIII ou une chaise gothique
aux fauteuils de son époque, seraient-ils les plus chers et les plus appréciés, et rejette
le meuble moderne le plus somptueux et le plus riche au profit d’un meuble de la
Renaissance. En décrivant l’architecture et la décoration d’une maison moderne,
Gautier en fait la critique acerbe :
« (…) tout le reste de nos meubles est entendu dans un goût misérable, partout du
papier, du bois plaqué, de l’oripeau, des étoffes suspectes qui ont une prétention
énorme à être de la soie ou du velours, et qui ont une prétention mal fondée. Point de
tableaux, point de sculptures, rien de saillant et qui exige l’artiste et le ciseau. Partout
la ligne droite et le plan uni ; partout des lithographies, des cadres de pâte, des fausses
dorures, un luxe d’emprunt insolent et pauvre, rien de sincère et de réel. Une sobriété
dans l’emploi de l’espace, qui réduit toute chambre à l’exiguïté de la cellule, toute
maison au polypier et à la ruche, un abaissement du plafond, pour gagner des étages,
qui écrase toute proportion intérieure. Voilà l’état où en sont les choses aujourd’hui.
Je ne crois guère que cela puisse s’appeler un progrès. »290
290
- Th. Gautier, le feuilleton des Beaux-Arts du 3 janvier 1837, Du costume moderne.
291
- Th. Gautier, le feuilleton des Beaux-Arts du 3 janvier 1837, Du costume moderne.
113
« Jamais les sauvages, ajoute-t-il, dans leurs raffinements bizarres, n’ont dépassé
cette laideur et cette extravagance. Nous prétendons que nous sommes en progrès, et
la chose la plus simple de la vie, le vêtement est encore à ce point. La forme n’existe
pas pour nos habits, toute couleur autre que le noir est regardée comme de mauvais
goût ; pour la commodité, elle est si peu consultée, que la première chose que tout le
monde fait en rentrant chez soi, c’est se déshabiller, et de ne pas garder une seule
pièce du vêtement qu’on porte dans la rue. »292
Est-ce à dire que la condamnation de la modernité par Gautier est sans appel et
que tout ce qui porte les traces de l’époque est jugé laid et informe ? Difficile de
trancher, car, dans d’autres textes de Gautier, celui-ci n’exclut pas la possibilité de
marier art et progrès puisqu’il affirme : « L’art n’est pas si inconciliable qu’on le croit
avec l’industrie ».294 D’ailleurs, décrivant les remparts de Paris, il est attiré par leur
caractère architectural et par « leur beauté sévère » :
Gautier retient le plaisir visuel que fait naître l’architecture des remparts, il ne néglige
pas l’adéquation entre la fonction de ces constructions et leur conception ; néanmoins,
grâce à un jeu d’analogie, il s’attarde davantage sur la description de la forteresse
médiévale insistant sur la diversité de ses éléments architecturaux et sur son caractère
pittoresque.
292
- Ibid.
293
- Th. Gautier, Voyage en Russie, op. cit., p. 41.
294
- Th. Gautier, Tableaux de siège, op. cit., p. 64.
295
- Ibid., p. 55.
114
Militant engagé à défendre ardemment la cause du beau, Gautier n’est pas aussi
intransigeant qu’il puisse le paraître. Il refuse tout dogmatisme au profit de la liberté
créatrice de l’artiste, une liberté qui s’épanouit dans les contrées du rêve et de
l’imagination.
2-3- Gautier-rêveur
L’un des rêves que Gautier réalisera sera son séjour à l’Alhambra. Pendant plus
d’un mois, le jeune « Théo » habitera au cœur de l’Alhambra ; il ne se contentera pas
de voir de loin son rêve, ni d’admirer de l’extérieur les merveilles architecturales de ce
site enchanté et enchanteur ; il établira « son quartier général » dans la cour des lions et
contemplera de plus prés les splendeurs de l’Alhambra dorée. L’élégance harmonieuse
des édifices, la beauté idyllique des jardins édéniques, transportent Gautier vers
l’univers magique des contes de fées. Le jour, il s’imagine être en présence du More
Tarfé « dans son manteau blanc » et de la sultane la Chaîne des cœurs se reposant
auprès d’une fontaine après avoir savouré « les délices et les raffinements d’un bain
oriental ». La nuit, l’espace se peuple de fantômes et d’êtres fantastiques. Gautier
avoue :
« Je ne suis pas sûr de n’avoir pas vu les Abencérages se promener le long des
galeries au clair de lune portant leur tête sous le bras : toujours est-il que les ombres
des colonnes prenaient des formes diablement suspectes, et que la brise, en passant
dans les arcades, ressemblait à s’y méprendre à une respiration humaine. »298
296
- La périphrase « reine des facultés » est empruntée à Charles Baudelaire.
297
- Dans « L’intrusion de l’art plastique dans la vision de Gautier sur l’histoire », Henri Zalis écrit :
« C’est l’imagination qui arrange les choses », voir L’Art et l’Artiste, Actes du colloque international
de Montpellier, tome 2, Université Paul Valéry, septembre 1982, p. 382.
298
- Th. Gautier, Voyage en Espagne, op. cit., p. 273.
115
L’architecture réelle se transforme, sous l’effet d’une lumière discrète et grâce à
l’imagination de Gautier, en une architecture fantastique, une architecture qui s’anime
d’un souffle étrange. De même, le cadre naturel contribue à l’embellissement de la
ville. La Sierra Nevada abritant la ville lui donne une physionomie particulière.
299
- Chantal Brière, Victor Hugo et le roman architectural », op. cit., p. 438.
300
- Th. Gautier, Voyage en Espagne, op. cit., p. 210.
116
Par ce récit où la fiction se mêle à l’humour, Gautier semble omettre le moment
présent et renouer le contact avec l’Espagne des anciens Mores. Le même procédé peut
être relevé dans Constantinople, en parlant du bano de la Cava : la description devient
un prétexte pour raconter l’aventure de la belle Florinde avec le roi Rodrigue, récit qui
entraîne, à son tour, la légende de la grotte d’Hercule.
La tour serait le refuge de la jeune fille contre une prédiction sinistre, contre un
sort tragique, et le lecteur vit, ne serait-ce que pour un bref moment, un véritable conte
merveilleux où amour et héroïsme donnent une saveur exceptionnelle à la vie. Puis,
l’écrivain antiquolâtre remonte plus loin ; il nous emmène en Grèce antique, terre de
prédilection pour le voyageur novice, et nous raconte l’aventure de Damalis, fille de
Cécrops et « femme de Charès, le général envoyé d’Athènes au secours des habitants
de Byzance ».301 La tourelle serait, alors, la tombe de Damalis qui « mourut à
Chrysopolis et fut enterrée sur cet îlot, dans un monument surmonté d’une génisse ».302
Ainsi, les récits s’enchâssent et s’emboîtent avec une aisance et une fluidité qui
reflètent le génie de Gautier conteur. Celui-ci se plaît à rattacher un édifice à une
histoire et fait, lui-même, cet aveu délibéré : « Moi qui ne suis qu’un poète, j’admets
volontiers la légende qui met une pensée et un souvenir dans un lieu déjà charmant par
lui-même. »303Le recours à la narrativisation est également perceptible dans les
descriptions de Saint-Marc. Prenons à titre d’exemple les récits se rapportant à la
légende des deux petites lumières qui brillent au flanc de Saint Marc. Dans le chapitre
IX, le génie de Gautier conteur prend le pas et la description architecturale tourne en
récit passionnant expliquant la présence de cet élément architectural. Gautier prend
soin de raconter les deux légendes. Ce faisant, il fait du détail architectural un prétexte
qui assure le transfert d’un temps et d’un espace réels à un univers imaginaire.
301
- Th. Gautier, Constantinople, op. cit., p. 214.
302
- Ibid., p. 214.
303
- Ibid., p. 53.
117
Pour Alain Guyot, la récurrence de la narrativisation peut être interprétée
comme une manière d’ « individualiser l’originalité du lieu qu’il visite » ;304 elle
« peut être destiné(e) à transformer l’ekphrasis – au sens traditionnel de description
d’œuvre d’art en scène de genre à la manière de celles (une messe, le baptême d’un
nouveau-né) qui concluent le chapitre IX »305 d’Italia. Au récit des légendes qui
accompagnent les descriptions architecturales s’ajoutent les récits cosmogoniques.
Souvenirs livresques, réminiscences picturales et imagination débordante stimulent la
verve descriptive du voyageur et attisent son désir de céder à la tentation des mots.
304
- Alain Guyot, « Gautier et les « chercheurs de camps de César » : les contraintes de l’information
dans les chroniques de voyage » in BSTG n° 30, 2008, p. 175.
305
- Ibid., p. 174.
306
- Th. Gautier, Italia, op. cit., p. 139.
307
- Ibid., pp. 139-140.
308
-Th. Gautier in Paris et les Parisiens, op. cit., p.70, cité par Martine Lavaud, in Théophile Gautier,
Militant du Romantisme, p. 274.
118
« Chenavard, imbu des idées panthéistes, fait de l’église de la naïve patronne de Paris
le temple du génie humain ; il écrit sur ces vastes murailles l’histoire synthétique de ce
grand être collectif, multiple, ondoyant, ubiquiste, éternel, composé de tous les
hommes de tous les temps. »309
« Par ce monument fait avec les symboles de tous les cultes fondus ensemble,
Chenavard a voulu marquer que toutes les religions n’étaient que des formes diverses
de la même idée, et que, vues d’une certaine hauteur, ces formes devaient être
indifférentes : c’est le Verbe, le grand Pan que l’humanité adore sous une multitude de
pseudonymes : tous les noms des divinités sont les épithètes de la litanie de ce Dieu
unique, général, éternel ; le Verbe nageant dans la lumière, c’est-à-dire l’intelligence
suprême et régulatrice dont chaque être animé contient une parcelle et que l’homme
seul porte avec conscience dans son cœur et dans sa tête». 312
309
- Th. Gautier, Le Panthéon, Chap. I, « Peintures murales », texte publié sur le site http://
www.geographis,ch/~ podouphis/Panthéon-1. hm
310
- Ibid.
311
- Ibid.
312
- Ibid, Le Panthéon V.
119
Rêveur, conteur, voyageur ou chroniqueur, Gautier est surtout un ciseleur des
mots, un artisan du langage. Accordant de l’intérêt au principe d’analogie, multipliant
les jeux de rapprochement et d’assimilation, il fait de la description architecturale non
pas la représentation d’une réalité référentielle mais plutôt le lieu de création d’une
réalité langagière.
« Des bancs de nuages effondrés, croulants, semblables aux décombres d’une ville
cyclopéenne en ruines, laissaient filtrer entre leurs blocs disjoints des jets de lumière
livide qu’avaient parfois le souffle de la tempête. C’était beau et grandiose comme les
gravures bibliques de Ninive ou de Babylone de l’Anglais Martynn. »316
120
La seconde comparaison se charge d’une signification autre : d’une part, elle
assure un déplacement dans le temps et dans l’espace puisqu’elle nous transporte vers
un temps mythique, celui des légendes bibliques de « Ninive ou de Babylone » ;
d’autre part, elle double l’analogie architecturale d’une référence artistique en
établissant le rapprochement avec les gravures de John Martynn. Par le biais de la
vision analogique, les frontières séparant le naturel et l’architectural s’estompent et
l’on voit émerger, grâce à la description, un espace imaginaire.
317
- Ibid., pp. 218-219- 223.
121
« Rien ne donne l’idée d’un chaos, d’un univers encore aux mains du Créateur,
comme une chaîne de montagnes vue de haut. On dirait qu’un peuple de titans a tenté
de bâtir là une de ces tours d’énormités, une de ces prodigieuses Lylacqs qui alarment
Dieu ; qu’ils en ont entassé les matériaux, commencé les terrasses gigantesques, et
qu’un souffle inconnu a renversé et agité comme une tempête leurs ébauches de
temples et de palais. On se croirait au milieu des décombres d’une Babylone
antédiluvienne, dans les ruines d’une ville préadamite… »318
318
- Th. Gautier, Voyage en Espagne, op. cit., p. 291.
319
- Th. Gautier, Les Vacances du lundi, Tableaux de montagnes, Editions Champ Vallon, 1994, p. 57.
320
- Ibid., p. 61.
122
Dans la description du glacier des Bossons, les parois des rochers sont
comparés aux « parois d’un palais de fée » et l’énumération des éléments
architecturaux file l’image d’une nature construction :
Mais, par cette analogie, Gautier ne fait pas figure de pionnier ; il semble se
conformer davantage à l’esthétique et à l’imagerie romantiques et s’inspirer des récits
de Victor Hugo, récits qu’il a probablement lus. En effet, dans Fragment d’un voyage
aux Alpes, Hugo donne la description suivante du glacier des Bossons :
321
- Ibid., p. 87.
322
- Victor Hugo, Fragment d’un voyage aux Alpes, tome II, p.563, cité par Chantal Brière, in Victor
Hugo et le roman architectural, op. cit., p. 423.
323
- Th. Gautier, Les Vacances du lundi …op. cit., pp. 63-64.
123
Est-ce à dire que Gautier se contente de décrire à l’ombre du grand maître et que son
génie se réduit à ses pouvoirs d’imitateur ? Certainement non. Quoique la pensée
analogique des Romantiques ait marqué l’homme au gilet rouge, les descriptions
architecturales de Gautier semblent obéir à une lecture tout à fait personnelle de la
réalité extérieure. L’analogie montagne-forteresse, s’effectuant sous le régime
fantastique, donne à voir un monde onirique, né de la vision hallucinée de l’esthète et
de son imagination créative.
324
- Si Vitruve et Alberti ouvrent la voie à la tradition analogique qui voit dans l’édifice une imitation
de la configuration naturelle, les théories du XVIIe siècle et du siècle des Lumières posent autrement la
question de l’imitation et déplacent la notion de mimésis vers celle de production. Quatremère de
Quincy explique en ces termes le rapport paradoxal qui s’établit entre nature et architecture : « La
nature, en effet, ne lui (l’art architectural) donne à reproduire, sous l’enveloppe de sa matière, que des
analogies et des rapports intellectuels. Cet art imite moins son modèle dans ce qu’il a de matériel, que
dans ce qu’il a d’abstrait. Il ne va point à sa suite, il se met à côté. Il ne fait point ce qu’il voit, mais
comme il voit faire. Ce n’est point aux effets qu’il s’attache, mais à la cause qui les produit. » cité par
Daniel Payot in Le philosophe et l’architecte » p. 80. L’imitation, explique Payot, n’est pas donc la
répétition de ce que la nature est. Il s’agit plus de « faire ce qu’elle fait, (de) produire parallèlement à sa
création » (Daniel Payot, Le philosophe et l’architecte, op. cit., p. 80)
124
Cette représentation analogique d’une nature-architecture peut être lue sous des
angles différents. D’une part, aux dires de Gautier lui-même, l’analogie entre la nature
et l’architecture traduit l’aporie dans la représentation du spectacle naturel et la
difficulté à « rendre la nature ». « Si l’art a son vocabulaire, avoue Gautier, la nature,
au point de vue pittoresque, n’a pas encore le sien. »325 Le faire constructeur de la
nature se concrétise, donc, par un emploi intense du langage architectural et par un
recours massif à la métaphore filée d’une nature-monument. D’autre part, l’insistance
sur le caractère colossal de ces constructions naturelles cache, si l’on se fie à l’analyse
d’Alain Guyot, le véritable projet qui anime Gautier, celui « de produire en littérature
un chef d’œuvre susceptible d’égaler les monuments naturels ou humains qu’il a eus
sous les yeux et, par ses qualités plastiques, de défier à son tour le temps. »326
La vision analogique de Gautier prend, dès lors, une signification qui va au-delà
de la rhétorique. Etant tout à la fois présence visible et lisible, nature et architecture
éveillent, chez le voyageur, sa verve descriptive et lui fournissent le matériau
nécessaire à l’édification de l’œuvre écrite. Que ce soit devant les réalisations
architecturales ou devant les constructions naturelles, Gautier se constitue, d’abord, en
spectateur, puis en lecteur de ces livres monuments que sont la nature et l’architecture ;
mais, il mobilise surtout son pouvoir d’interprétation et de création et participe à la
construction du livre-monument. Au terme de cette étude des analogies qui se tissent
entre la nature et l’architecture, une dernière comparaison retient notre attention, celle
établie par Alain Guyot entre l’écrivain et l’architecte, et plus précisément entre
Gautier et Dinocrate :
Architecte, peintre, esthète, poète, Gautier est tout à la fois. A travers sa relation
de voyage, il surcharge ses récits de références architecturales, multiplie les
descriptions et les transpositions d’art. Mais ce faisant, il nous propose de découvrir le
vrai talent de Gautier.
325
- Th. Gautier, Vacances du lundi, op. cit., p. 149.
326
- Alain Guyot, « Le complexe de Dinocrate. Analogie et architecture dans les récits de voyage de
Théophile Gautier », op. cit., p. 13.
327
- Ibid., p.14
125
Longtemps considéré comme un auteur objectif, un daguerréotypeur dont le
génie se limite à reproduire avec exactitude le réel observé, Gautier est surtout un
créateur qui fait du langage son unique moyen de transmettre une idée, une impression
ou une vision. Il est un bâtisseur qui, en donnant à lire son aventure parmi les formes
architecturales, construit sa propre bâtisse, son édifice textuel.
Conclusion
Il appert que la prééminence de l’architecture dans les récits de voyage de
Gautier transforme le texte gautiéresque en une « tournée artistique » grâce à laquelle
nous avons découvert la richesse exceptionnelle des édifices architecturaux, la
diversité des formes et la profusion prodigieuse des objets. Les récits se présentent,
donc, comme une déclinaison paradigmatique de lieux publics ou privés, de
monuments religieux ou historiques, mais aussi de tableaux, d’œuvres d’art, etc.
L’itinéraire du voyageur écrivain semble être le plus souvent le seul trait d’union
entre ces différents éléments, « le fil d’Ariane » qui nous guide dans notre
exploration.
328
- Th. Gautier, Caprices et zigzags, op. cit., p. 6.
126
Chapitre 3 :
Gautier, architecte de poèmes
127
Introduction
329
- Arsène Houssaye, octobre 1871, extrait d’un poème publié dans le recueil Le Tombeau de Gautier,
Edition publiée sous la direction de François Brunet, Honoré Champion, Paris, 2001, p. 121.
330
- Expression empruntée à Félix Frank, in Le Tombeau de Gautier, op.cit., p. 107.
331
- Victor Hugo, « A Théophile Gautier », in Le Tombeau de Gautier, op.cit., p. 49.
332
- Ibid.
333
- José-Maria Heredia, « Monument », in Le Tombeau de Gautier, op. cit., p. 117.
128
Forgeur, bâtisseur, graveur, ciseleur ou sculpteur, tous ces attributs ont un
point commun : ils présentent Gautier comme un artisan qui a l’art de manier une
matière brute et de la modeler en fonction de ses aspirations et de ses goûts.
1- Affinités poésie-architecture
Il en est de même pour le poète. La construction d’un poème exige que l’on
accorde de l’importance à ce que Ph. Hamon appelle « la mise en espace »335 du
poème en établissant un rapport entre l’aspect métrique et l’aspect rythmique, entre la
partie et le tout, entre le début et la fin. Cette « harmonie compositionnelle » justifie
également le rapprochement qu’établit Pierre Boudon entre musique et architecture.
« Ce qui est essentiel, explique Boudon, c’est la notion de trame rythmique comme
ensemble de rapports proportionnels qui scandent des espaces, les mettent en relation
les uns avec les autres selon une certaine échelle dont le dispositif de référence serait
projetativement les rapports entre plan, coupe et élévation, cellule architecturale dont
le substrat morphologique est fait de murs, de colonnes, d’étagements, de portiques
comme en musique il s’agit d’un jeu d’intervalles et de coïncidences, ici optiques, là
sonores. »336
Poète, musicien et architecte sont, tous les trois, des créateurs compositeurs, mais,
chacun à sa manière, propose des arrangements, excelle dans l’art de la modulation et
exécute sa partition pour produire finalement une œuvre de composition.
334
- Philippe Hamon, Préface de l’ouvrage « Le paradigme de l’architecture » de Pierre Boudon,
Collection L’univers du discours, Editions Balzac, 1992, p. 11.
335
- Ibid., p.14.
336
- Pierre Boudon, Le paradigme de l’architecture, op. cit., p.109.
129
D’ailleurs, bien avant Valéry, Gautier est sensible aux affinités entre la poésie,
la musique et l’architecture. N’est-il pas celui qui anime l’église de Saint-Isaâc d’un
rythme musical en la considérant comme une « symphonie de marbre, de granit, de
bronze et d’or »337 ? N’est-il pas celui qui, alliant poésie, peinture et musique, écrit
ces vers dans sa « Symphonie en blanc majeur » :
337
- Th. Gautier, Voyage en Russie, op. cit., p. 200.
338
- Th. Gautier, « Symphonie en blanc majeur » in Emaux et Camées, Editions Gallimard, 1981, p. 42.
130
Quant aux poèmes à l’instar du « Château du souvenir », et « Après le
feuilleton » dans Emaux et Camées ou « Portail » et « Le Sommet de la tour » dans La
Comédie de la Mort, ils exploitent le vocabulaire architectural comme matière
première pour ériger le monument poétique de Gautier. Ils créent des rapprochements,
établissent des analogies et instaurent un échange entre l’architectural et le scriptural.
Par quels édifices, « le poète architecte »339donne-t-il, alors, forme à cette œuvre-
monument ? De quelle manière la représentation architecturale contribue-t-elle à la
construction d’une architecture verbale ?
« La poésie est une chose de tempérament, on naît poète comme on naît brun ou
blond, et c’est une grande erreur de croire que, par la réflexion, l’étude, le travail, on
puisse arriver à faire de bons vers. Tout l’esprit, toute la science, tout le style du
monde réunis ne vous mettront pas en état d’accoucher d’un quatrain passable. »341
Ces propos laissent entendre que le poète est un être doué et que la poésie est
davantage le fruit de l’inspiration. Pourtant, dans le même texte, Gautier n’hésite pas à
se contredire en présentant le poète comme « un ouvrier »342 qui se livre à la tâche.
Sans nier le talent dans la réussite d’un poète, Gautier privilégie l’effort aux dépens
du don.
339
- Slaheddine Chaouachi parle du « poète architecte » dans une communication intitulée « Le poète
dans la cité : le cas d’Arthur Rimbaud » et proposée dans un colloque organisé à Tunis à l’occasion du
150ème anniversaire de Rimbaud.
340
- Th. Gautier, « L’Art » in Emaux et Camées, Editions Gallimard, 1981, p. 148.
341
- Th. Gautier, Les Grotesques, Bassac Plein Chant Imprimeur-Editeur, 1993, p. 266.
342
- Dans Les Grotesques, Gautier écrit : Un poëte, quoi qu’en dise, est un ouvrier ; il ne faut pas qu’il
ait plus d’intelligence qu’un ouvrier.» ibid., p. 266.
131
Dans son poème « L’Art », il met en avant le travail dans l’expérience de la
création poétique. En fait, dès la première strophe, un constat s’impose : quelle que
soit la forme artistique, une œuvre implique l’exercice d’un effort susceptible de
donner forme à ce qui est informe. Un poème n’est, donc, pas le fruit d’une
inspiration, encore moins d’une muse ; il résulte d’une recherche formelle qui exige
l’effort et bannit la facilité. C’est, avant tout, un travail de construction et
d’édification fait par un poète-artisan.
343
- Th. Gautier, « L’Art » in Emaux et Camées, op. cit. , p. 150.
344
- Ibid., p. 148.
345
- Ibid., p. 25.
132
Préférant tourner le dos à son époque et ne pas « prendre garde à l’ouragan »,
Gautier se réfugie dans la poésie pour échapper aux vicissitudes de l’histoire et ce
faisant, il affiche le refus de prendre part aux troubles politiques qui déchiraient la
société du dix-neuvième. La création poétique, ne se souciant guère ni du social ni du
politique, est tournée vers un monde intérieur ; elle s’épanouit dans une architecture
aux « vitres fermées ». En témoigne le choix des thèmes dans la poésie de Gautier :
rêve exotique ou récit mythique, souvenir de voyage ou réminiscence livresque,
sérénade, madrigal, transposition d’art,…ce qui compte le plus, c’est ce regard neuf
que porte le poète sur ce qui existe déjà, c’est le mode de représentation qui permet de
déterminer la spécificité de l’écriture gautiéresque.
346
- Slaheddine Chaouachi, Les Sensations Orientales et le Merveilleux dans l’œuvre de Théophile
Gautier, op. cit., p. 687.
133
« (…) le même phénomène, le même aspect évoqué dans la relation de voyage inspire
un ou plusieurs poèmes d’Espanã. Urrugne a inspiré le poème de l’horloge alors que
Burgos a inspiré Sainte Casilda. D’autres régions ont inspiré des cycles entiers : ainsi
Madrid est à l’origine de six poèmes. La région de Grenade, elle, a inspiré douze
pièces alors que Séville en a inspiré deux seulement. »347
Il apparaît, à l’étude de ce recueil, que plusieurs architectures qui ont déjà fait
l’objet de descriptions minutieuses dans la relation de voyage ont été reprises en vers
comme l’Escurial qui a donné naissance à un poème éponyme. D’ailleurs, le chapitre
IX de Voyage en Espagne réservé à la description de cet édifice et le poème ont paru,
en même temps, dans La Presse du 3 septembre 1840. Mais, contrairement au récit de
voyage qui consacre tout un chapitre (soit près de quatorze pages) pour décrire la
sévérité architecturale de cet édifice, seuls trois sizains assurent la représentation en
vers de ce monument austère. Ce qui donne à lire deux modes de représentation
différents.
347
- Ibid., pp. 677- 678.
348
- Th. Gautier, Voyage en Espagne, chapitre XI, Editions Gallimard, 1981, p. 166.
349
- Th. Gautier, “l’Escurial” in Espanã, Editions Gallimard, 1981, p. 474.
350
- Ibid., p. 474.
134
A travers un tel rapprochement, Gautier vise à décrire l’absolue laideur de cet
édifice. C’est une architecture qui inspire la tristesse et l’horreur, un espace lugubre
renvoyant à un monde en perte de sens. Afin d’insister sur l’effet sinistre de
L’Escurial, plusieurs procédés sont mis en œuvre. On souligne, en l’occurrence, trois
procédés à savoir : l’utilisation d’un lexique renvoyant à un lieu sombre où sévissent
l’ennui et la non-vie tel que « vieux », « noire », « ennui », « l’herbe verdit » de
moisissures, les« cours abandonnées », l’emploi anaphorique de « Jamais » dans les
vers 1 et 3, et le recours à des termes exprimant la généralisation tels que « Partout »,
« tout ». Dans le dernier sizain, Gautier emploie, de nouveau, la métaphore en
assimilant l’Escurial à un « géant assoupi qui rêve d’éternité » :
Sur le plan typographique, le blanc qui sépare les strophes introduit, à priori,
une certaine rupture entre les sizains, mais la conjonction de coordination « Et » qui
ouvre la dernière strophe annule l’effet de rupture et assure la transition entre les
strophes 2 et 3. L’idée de mort surgit encore une fois. Toutefois, l’emploi du
conditionnel dans une phrase hypothétique transforme cette mort en non-vie, ou plutôt
en assoupissement. En multipliant le jeu d’analogie, la poésie donne une
représentation autre de l’Escurial, une image qui diffère de celle proposée dans le
récit de voyage par l’effet suggestif des figures mises en œuvre : le lieu change de
physionomie et se poétise.
Ainsi, tout le poème est construit sur les antinomies vie/mort ; lourdeur/
légèreté ; tristesse/gaieté ; et si les essaims d’hirondelles semblent sauver l’Escurial de
sa léthargie et lui donner un souffle de vie, la laideur lépreuse qui y règne reste
irrémédiable et irréversible. Par contre, le souvenir de Grenade chasse « les démons
de la nuit »352 qui habitent l’Escurial et donne naissance à une vision féerique pleine
de pouvoirs évocateurs et de sensualité :
351
- Ibid., p. 475.
352
- L’expression est de Slaheddine Chaouachi.
135
« La visite de l’Alhambra est l’exacte réplique de celle de l’Escurial, écrit S.
Chaouachi. Les deux visites s’opposent terme à terme. Si la visite de l’Escurial
réveille les démons de la nuit, celle de l’Alhambra déclenche l’apparition de la
merveille. »353
En outre, la présence de deux champs lexicaux, l’un relatif aux couleurs (rose,
vermeille, couleurs, blafard, teint, émeraude), l’autre à la lumière (éclat, explosion,
feu d’artifice, jaillir, pure lumière, étincelants) montre que c’est la perception visuelle
qui est la plus stimulée : « au moment où je le vis, c’était… ». La vue du laurier
déclenche la rêverie poétique et favorise l’émergence d’un univers merveilleux et
éblouissant.
353
- Slaheddine Chaouachi, Les sensations orientales et le merveilleux dans l’œuvre de Théophile
Gautier, op. cit., p. 139.
354
- Th. Gautier, Voyage en Espagne, op.cit., p. 292.
355
- Ibid., p. 292, cité également par S. Chaouachi, in Les sensations orientales…, op.cit., pp. 152-153.
136
« Ce laurier, je l’aimais d’une amour sans pareille ;
Chaque soir, près de lui, j’allais me reposer ;
A l’une de ces fleurs, bouche humide et vermeille,
Je suspendais ma lèvre, et parfois, ô merveille !
J’ai cru sentir la fleur me rendre mon baiser… »356
Dans le texte en prose comme dans le poème, ce sont les mêmes détails qui
attirent l’attention du poète-voyageur tels que l’effet d’optique, la forme géométrique
et la configuration des constructions, la cathédrale de Séville avec son expansion tant
verticale qu’horizontale, ses clochers. Est-ce à dire que, dans les poèmes tout comme
dans les textes en prose, il s’agit du retour du même et que Gautier se plaît à ressasser
les mêmes propos ? Certainement non.
« Séville s’affaissait déjà derrière nous ; mais par un magnifique effet d’optique, à
mesure que les toits de la ville semblaient rentrer en terre pour se confondre avec les
lignes horizontales du lointain, la cathédrale grandissait et prenait des proportions
énormes, comme un éléphant debout au milieu d’un troupeau de moutons couchés ; et
ce n’est alors que je compris bien toute son immensité. Les plus hauts clochers ne
dépassaient pas la nef. Quant à la Giralda, l’éloignement donnait à ses briques roses
des teintes d’améthyste et d’aventurine qui ne semblent pas compatibles avec
l’architecture dans nos tristes climats du Nord. La statue de la Foi scintillait à la cime
comme une abeille d’or sur la pointe d’une grande herbe. Un coude du fleuve déroba
bientôt la ville à notre vue. »359
356
- Th. Gautier, Espanã, op. cit., p. 488.
357
- Slaheddine Chaouachi, Les sensations orientales…, op.cit., p. 153.
358
- Voir Voyage en Espagne, op. cit., pp. 409 - 410.
359
- Ibid., pp. 409 – 410.
137
Le cadre architectural s’associe, dans ce cas, à l’animalier puisqu’on souligne le
recours à la comparaison animale à deux reprises. En premier temps, Théophile
Gautier fait le rapprochement entre l’aspect panoramique de la cathédrale et « un
éléphant debout au milieu d’un troupeau de moutons couchés ». Grâce à ce
rapprochement, Gautier insiste, à la fois, sur le caractère dominant de cette
architecture religieuse et sur son énormité. Quant à la seconde comparaison, si elle se
réfère, de nouveau, au monde bestiaire, elle diffère sensiblement de la première. A
l’aspect énorme et corpulent de l’éléphant s’oppose la légèreté aérienne de l’abeille.
L’élévation entraîne une sorte de dématérialisation et la sculpture devient, par le biais
de cette image, « une abeille en or ». L’architectural, de son côté, s’apparente au
végétal.
Dans le premier quatrain, les édifices architecturaux sont comparés à une forêt dont la
végétation défile sous le regard nostalgique du poète. L’expansion verticale de la cité
se substitue à l’impression de lourdeur et d’énormité qui se dégage du récit de voyage.
En revanche, dans le deuxième quatrain, nous assistons à une personnification de la
cathédrale. L’édifice religieux est assimilé à un colosse écrasant par son immensité les
autres constructions qui apparaissent, alors, comme des êtres minuscules « qui vont à
la cheville » de ce géant architectural. Le dernier rapprochement établit une sorte de
chassé-croisé entre l’humain et l’architectural.
360
- Th. Gautier, Espanã, précédé de Voyage en Espagne, Editions Gallimard, 1981, p. 500.
138
En effet, dans le dernier tercet, ce sont plutôt les hommes que le poète
compare à des architectures. Les « fronts grandis » ressemblent à de « hautes tours sur
les toits de la ville ». Par cet emploi analogique, la verticalité se charge d’une double
signification. D’une part, elle se réfère à ce qui est architectural : l’expansion verticale
des constructions leur donne un aspect solennel et imposant. D’autre part, elle renvoie
à ce qui est humain : le mouvement ascendant exprime l’élévation spirituelle de
certains hommes dont le génie est étouffé par la sottise et la médiocrité de leur
entourage.
361
- Th. Gautier, « Nostalgies d’obélisques », ce poème est publié dans Emaux et Camées, Editions
Gallimard, 1981.
139
Sur quel mode Gautier présente-t-il les deux obélisques ? De quelle manière
l’objet architectural se transforme-t-il en un lieu de révélation des pensées du poète et
de ses angoisses? Et comment s’établit la corrélation entre édifice architectural et
construction verbale ?
Tirant son nom d’un mot grec signifiant « broche », l’obélisque renvoie, en
réalité, à une époque plus révolue : il serait, si l’on se fie à la définition de
l’Encyclopédie, « une survivance du culte préhistorique des pierres dressées
bétyles ».362 Mais, c’est surtout, sous la Ve dynastie de l’Ancien Empire égyptien
qu’apparaissent, dans les temples solaires, des blocs de pierre construits et ajustés en
pointe sur des socles élevés dans une cour à ciel ouvert. C’est pourquoi, les obélisques
sont souvent associés à l’art égyptien.
362
- Encyclopédie Universalis.
363
- Constance Gosselin-Schick, « Nostalgies d’obélisques » in BSTG n° 12, tome 2, 1990, p. 261.
364
- G.W.F. Hegel, Esthétique, Traduction S. Jankélévitch, Flammarion, Paris, 1979, tome 1, p. 68.
140
D’ailleurs, pour mieux expliciter sa conception, Hegel se propose de réfléchir
sur la symbolique de certaines architectures de l’art égyptien, et notamment les
obélisques qu’il définit ainsi :
« Les Obélisques n’empruntent pas, il est vrai, leur forme à la nature organique et
vivante, au règne végétal ou animal ou à la forme humaine ; leur configuration est
tout à fait régulière. Ils n’ont cependant pas non plus, pour destination de servir de
demeures ou de temples ; ils offrent un esprit libre et indépendant, et tirent leur
signification symbolique des rayons du soleil». 365
Cette définition présente, à nos yeux, un grand intérêt puisqu’elle explique l’attrait
exercé par les obélisques sur Gautier. D’une part, la définition de Hegel écarte
l’existence d’une quelconque analogie entre des formes naturelles organiques
préexistantes (végétale, animale ou humaine) et la forme « régulière » des obélisques :
tenant le milieu entre architecture et sculpture, l’obélisque se présente comme une
œuvre d’art, pure création de l’esprit. D’autre part, elle évacue toute dimension
fonctionnelle ou utilitaire et insiste sur le caractère « libre et indépendant » de ces
architectures. Enfin, elle rattache les obélisques à un monde solaire et les met en
relation avec l’Egypte, « Sol sacré des hiéroglyphes / Et des secrets sacerdotaux ».366
365
- Ibid., tome 3, p. 37.
366
- Th. Gautier, « Nostalgies d’obélisques », L’obélisque de Paris, in Emaux et Camées, op.cit., p. 62.
367
- Constance Gosselin-Schick, « Nostalgies d’obélisques », op. cit., p. 266.
141
Personnifiés, les deux monuments évoquent nostalgiquement ce qu’ils ne sont
pas ou plutôt ce qu’ils ne sont plus. Rattachant cette plainte des obélisques à une
écriture orientaliste, Gosselin-Schick y voit « un aveu de poésie et d’orientalisme,
(…) simulacres et nostalgies de l’art symbolique et de l’Orient ».368 Les lamentations
des obélisques seront la manifestation de l’orientalisme gautiéresque. Gautier cherche,
dans et par le langage, à combler le vide, à pallier au manque. Sa poésie n’est-elle pas
une « écriture qui désire être artefact ? Suppléant ? »369 Le discours en vers des deux
obélisques n’est pas à lire, par conséquent, dans son rapport plus ou moins fidèle aux
référents, aux signifiés mais dans sa fonction signifiante. Nostalgies d’obélisques est,
en somme, l’expression d’un manque et d’un malaise. Mais ce malaise ne semble
avoir, à priori, ni les mêmes origines ni les mêmes manifestations.
142
« Jadis, devant ma pierre antique,
Le pschent au front, les prêtres saints
Promenaient la bari mystique
Aux emblèmes dorés et peints ;
370
- Th. Gautier, « Nostalgies d’obélisques », L’obélisque de Paris, in Emaux et Camées, op.cit., p. 62.
371
- Ibid., p. 60.
372
- Ibid., strophe 6, vers 1, p. 61.
373
- Ibid., strophe 6, vers 3, p. 61.
143
Mais au-delà de cet antagonisme minutieusement installé et au-delà de toute
révélation nostalgique, le poème a une fonction symbolique plus profonde : il pose le
problème de la survivance de cet Orient exotique au cœur d’un Paris post-romantique
et s’interroge sur la portée signifiante de cette altérité menacée. Gosselin-Schick
donne la lecture suivante de « l’obélisque de Paris » :
Quête d’une altérité de plus en plus menacée, ce poème annonce déjà la crise de
référentialité qui sera posée avec plus d’acuité dans le récit de voyage en Turquie.
374
- Constance Gosselin-Schick, « Nostalgies d’obélisques », op. cit., p. 261.
375
- Jean-Claude Berchet, « Théophile Gautier ou la saveur du monde : la modernité de
Constantinople », in BSTG, n° 12, tome 1, 1990, p.177.
376
- Sarga Moussa, La relation orientale, Enquête sur la communication dans les récits de voyage en
Orient (1811-1861), Paris, Klincksieck, 1995.
144
Mais qu’il s’agisse de relation de voyage ou de poésie, la question de l’altérité
se résorbe, finalement, en crise d’identité. Dans une société en perte de valeurs, le
moi, en proie à un mal de vivre indéfinissable, multiplie les expériences dans l’espoir
de retrouver sa voie, ou plutôt dans l’espoir de se retrouver. La plainte de l’obélisque
de Luxor qui constitue le second volet de « Nostalgies d’obélisques » se fait,
également, l’écho de cette quête identitaire.
révèle l’intensité du malaise spleenétique. La même plainte amère est exprimée dans
Une Nuit de Cléopâtre, la même sensation de mal-être fait dire à la princesse
égyptienne :
377
- Th. Gautier, « Nostalgies d’obélisques », L’obélisque de Luxor, in Emaux et Camées, op.cit., p. 64.
145
« (…) cette Egypte m’anéantit et m’écrase ; ce ciel, avec son azur implacable, est plus
triste que la nuit profonde de l’Erèbe : jamais un nuage ! jamais une ombre, et
toujours ce soleil rouge, sanglant, qui vous regarde comme l’œil d’un cyclope ! (…)
c’est un grand couvercle de tombeau, un dôme de nécroploe, un ciel mort et desséché
comme les momies qu’il recouvre ; il pèse sur mes épaules comme un manteau trop
lourd ; il me gêne et m’inquiète (…) ce pays est vraiment un pays effrayant ; tout y
est sombre, énigmatique, incompréhensible ! »378
Que ce soit dans la poésie ou dans la prose, les personnages s’accordent à voir dans
cette Egypte un espace du silence et de la mort.
L’obélisque étouffe sous le poids de l’instant présent et Luxor n’est plus perçu
comme la terre sacrée et désirée, c’est la cité des morts et du silence accablant. Le Nil,
lui-même, change de physionomie : il n’est plus ce « père des eaux » si vénéré, ni ce
« géant à la barbe blanche » ; il est, désormais, associé aux eaux stagnantes et à la
mort :
« Le Nil, dont l’eau morte s’étame
D’une pellicule de plomb,
Luit, ridé par l’hippopotame,
Sous un jour mat tombant d’aplomb. »379
378
- Th. Gautier, Une Nuit de Cléopâtre, in Romans, contes et nouvelles, tome 1, La Pléiade, Editions
Gallimard, 2002, pp. 746-747.
379
- Th. Gautier, « Nostalgies d’obélisques », L’obélisque de Luxor, in Emaux et Camées, op.cit., p. 63.
146
Ainsi, à l’image de son frère, l’obélisque de Luxor exprime, à son tour, son
malaise et sa mélancolie et rêve de changer de vie. Mais si le parcours désiré par
l’obélisque parisien est Occident-Orient, l’obélisque luxorien prend le sens inverse et
veut être transporté à Paris. Comment alors peut-on lire ce désir de déplacement et de
quelle manière doit-on comprendre cette double plainte?
« Le poème est un diptyque dont les deux volets se rabattent l’un sur l’autre et dont le
sens se trouve dans le pli ou dans l’hymen, pour emprunter les termes à Mallarmé ou
à Derrida : dans la faille, là où le texte baille pour emprunter les expressions de
Roland Barthes. En se montrant dépareillé, produit de violence et d’échange,
l’obélisque de Paris ne fait qu’évoquer, que pleurer (…) le lieu/l’espace qu’il
n’occupe pas, le lieu d’origine ; en revanche, en se disant tombeau, monument sacré,
en se montrant tableau oriental, c’est-à-dire en parlant, en s’expliquant, en épelant
ses « hiératiques écritures, l’obélisque de Luxor est déjà celui de Paris. »380
Les objets architecturaux se chargent, donc, d’un sens que le poète emprunte à
son expérience romantique, expérience faite de solitude, d’insatisfaction, et de mal de
vivre. « L’aporie du signifiant symbolique et oriental » devient, en elle-même,
signifiance. Gosselin-Schick écrit à ce propos : « Le signifiant authentiquement
symbolique et oriental est une énigme et un hypogée où la vie et la signification sont
absolument cachées, muettes et illisibles».382
380
- Constance Gosselin-Schick, « Nostalgies d’obélisques », op.cit., p. 264.
381
- Hegel, Esthétique, op.cit., p. 68.
382
- Constance Gosselin-Schick, « Nostalgies d’obélisques », op.cit., p. 261.
147
Par delà le désir nostalgique clairement formulé, et dans une tentative de
dévoiler ce qui est caché, de dire l’indicible ou d’habiter l’inhabitable, nous pouvons
lire « Nostalgies d’obélisques » comme l’expression d’un ennui viscéral. Cet ennui
prend forme dans et par les mots. La représentation allégorique des deux obélisques
donne, donc, naissance à une production poétique qui, loin de permettre « une
pratique confortable de la lecture » pour reprendre la formule de Barthes « met en état
de perte (et) déconforte ».383
C’est par ces vers que débute le poème liminaire de La Comédie de la Mort. Et
il apparaît, d’emblée, que Gautier se plaît à développer la métaphore architecturale. Il
suffit pour s’en convaincre de se référer au titre du poème : « Portail ». Le choix de
cet élément architectural à l’ouverture du recueil n’est pas arbitraire. Car, s’il est vrai
que la fonction principale de la porte est d’assurer le lien entre l’extérieur et l’intérieur
et de permettre d’accéder à un lieu ou d’en sortir ; il n’en reste pas moins vrai que la
porte possède un pouvoir magique.
Que ce soit dans la tradition biblique, dans les récits mythologiques ou dans la
philosophie platonique, cet élément architectural revêt une signification symbolique :
383
- Roland Barthes, Le plaisir du texte, Editions du Seuil, 1973, p. 25.
384
- Th. Gautier, « Portail » in Poésies Complètes, publiées par René Jasinski, t. 2, A.G. Nizet éditeur,
Paris, 1970, pp. 3 et 4.
148
franchir le seuil d’une porte, c’est assurer le transfert d’un monde à l’autre. Dans le
cas de Gautier, la porte signifie l’entrée dans un espace, et l’espace en question n’est
autre que celui du poème. Franchir le seuil correspondrait à lire les premiers vers de
ce recueil.
D’ailleurs, dans le premier vers, les deux hémistiches, marqués par la césure,
ne figurent-ils pas les deux battants d’une porte ? La suite du poème participe de cette
imbrication entre édifice architectural et architecture verbale. La métaphore
architecturale est, notons-le, subtilement filée grâce à l’entrecroisement de deux
champs : l’un relatif à l’architecture (portail, s’ouvrir, monument, clocher, caveau,
œuvre, assise, dalle, sculptées,…), l’autre à la création littéraire (ce volume nouveau,
s’ouvrir, mon œuvre, mots, remplit). Le recours aux verbes d’action tels que s’ouvrir,
dresser, enfoncer, s’élancer, faire, remplir, transforme l’expérience poétique en acte
de construction. De même, le mouvement ascendant que suggèrent les termes
« faîte », « dresser », « élever » annonce le processus de création.
385
- Th. Gautier, « Le Sommet de la Tour », Poésies Diverses, in Poésies Complètes, ibid., pp. 214-215.
149
A travers ces vers, nous pouvons dire que la métaphore architecturale traverse
l’œuvre gautiéresque de bout en bout. En effet, si « Portail » est la pierre angulaire de
ce monument, « sa première assise », « Le Sommet de la Tour » en constitue le point
final, l’aboutissement puisque c’est le dernier poème dans Poésies Diverses. Dans ce
poème de clôture, on retrouve l’image d’une poésie-construction en entremêlant les
isotopies architecturale et poétique. Mais à cela s’ajoute l’idée de labeur et d’effort :
Lignes pures, pierres Mon œuvre, lignes pures, Rude manœuvre, pierres
dures, assise, élevant,
mains pensives, dures, à grand’peine, le
creuser le roc vif,
fondations, patient perspective rêvée. roc vif, patient, à
architecte, piliers, ogives,
grand’peine achevée,
église, temple souterrain,
tour. effort.
150
Pour ces chercheurs d’un monde étrange et magnifique,
Colombs qui n’ont pas su trouver leur Amérique,
En funèbres caveaux creusez-voue, ô mes vers !
Sans rompre avec les vers précédemment cités, ces strophes filent, encore une fois,
l’image du poéme-édifice par l’entremêlement de l’architectural et du poétique:
(caveaux, cathédrales, tours, pignons, clocher, toit, piliers, niches, voûte/ vers,
sonnets, poésie). Elles évoquent, de nouveau, le mouvement perpétuel entre le haut et
le bas qui caractérise l’acte édificateur et le parcours tortueux et spiralique que doit
prendre le poète afin que s’élève le monument poétique.
386
- Th. Gautier, « La Comédie de la Mort » in Poésies Complètes, op.cit., p. 7.
387
- « La fileuse » est le poème liminaire du recueil Album de vers anciens de Paul Valéry.
388
- Alain Montandon, Orient, Rêve d’écriture chez Gautier, in Actes du Colloque : Ecritures de
l’Orient, Sfax, Avril 1993, cité par Chaouachi, op.cit., p. 231.
151
Ainsi, en partant de la métaphore architecturale, Gautier élève sa construction
verbale, une construction qui change de physionomie d’un poème à l’autre. Elle est,
tantôt un édifice grandiose qui a pour titre « Château du souvenir », ou « Notre
Dame » et tantôt un bâtiment modeste appelé « Mansarde » ou « Thébaïde ». Or, pour
David Graham Burnett, la véritable architecture figure l’« habiter » intellectuel :
« Toute analyse de la métaphore architecturale chez Théophile Gautier exige que l’on
considère le rapport entre la forme poétique et la fonction sémantique dans l’œuvre
du poète, parce que, en bon soldat romantique, Gautier s’occupait beaucoup du
rapport entre sa propre identité et son rôle de poète. Il voyait sans doute son œuvre
poétique comme moyen d’unir le rêve à l’action et il se voyait en même temps
comme architecte et locataire de l’édifice poétique. »389
L’image du château apparaît plus d’une fois dans les textes de Gautier. Déjà,
lecteur des Tableaux de voyage de Heine, Gautier dessine l’œuvre du poète
germanique en forme de château et en propose le commentaire suivant :
« Quand on ouvre un volume de Heine, il vous semble entrer dans un de ces jardins
qu’il aime à décrire ; les sphinx de marbre de l’escalier aiguisent leurs griffes sur
l’angle des piédestaux, (…) les portes gémissent en tournant sur leurs gonds rouillés
(…) Dans le bassin, l’eau noire croupit sous les lentilles vertes, et la Naïade tronquée
est camarade comme le masque pâle de la mort. »390
389
- David Graham Burnett, « Métaphore et signification architecturales dans les poésies de Théophile
Gautier » in BSTG n° 4, 1982, p. 46.
390
- Th. Gautier cité par Jean-Claude Brunon, « Le décor mythique du Capitaine Fracasse.
Métamorphoses et significations de l’image du château dans l’œuvre de Gautier » in BSTG, n° 10,
1988, p.74
152
Gautier romancier n’échappe pas à cette fascination du château, mais sans insister sur
la présence de cette forme architecturale en tant que topos romanesque, idée sur
laquelle nous reviendrons longuement dans la deuxième partie, et ce en étudiant
l’œuvre narrative de Gautier, signalons que, dans la poésie de Gautier, la
représentation du château revêt une importance particulière. Nous avons interrogé
deux poèmes où le château offre, à nos yeux, une représentation significative et
signifiante. Le premier est « Inès de Las Sierras », le second, « Le Château du
souvenir ».
3-1-1- « Inès de Las Sierras » : image du manoir entre le souvenir d’un roman
noir et la transposition d’art
153
La seconde est plutôt en relation avec Gautier spectateur : assistant à une
représentation au théâtre du Gymnase, en 1851, le jeune poète voit en Petra Camara,
la jeune danseuse espagnole, une réincarnation d’Inès de Las Sierras. C’est alors qu’il
publie un article dans La Presse du 18 août dont voici un extrait :
« Vous souvenez-vous d’un délicieux conte de Ch. Nodier […] ? Dans un château
hanté par des esprits et des apparitions […] du fond d’un long couloir éclairé par une
vague lueur, s’élance une figure immobile au milieu de son mouvement rapide […]
Inès de Las Sierras, tuée, il y a trois cent ans, par le farouche maître de ce château
maudit »392
Puis, de nouveau, la Petra reprend son rythme, et « à chaque soubresaut nerveux »,394
la phrase s’étire et s’étend. Cette danse, à la fois gracieuse et provocante, éveille le
souvenir de Inès de Las Sierras ; il reprend, à sa manière, la première partie du conte
de Nodier et, ce faisant, mêle présent et passé.
154
« Cette apparition fantasque,
C’est l’Espagne du temps passé,
Aux frissons du tambour de basque
S’élançant de son lit glacé,
Et brusquement ressuscitée
Dans un suprême boléro,
Montrant sous sa jupe argentée
La divisa prise au taureau. »395
Il appert que la voix du poète devance celle du critique car, ce qui, au départ,
n’était qu’une transposition d’art ou un commentaire, donne naissance, finalement à
une nouvelle réalité langagière, à une invention. Sur les débris du château en ruines,
Gautier élève son propre édifice en faisant valoir son rêve de retrouver une Espagne
préservée encore des dangers de la modernité. Ce rêve de résurrection qui habite le
poète devient plus pressant dans « Le Château du Souvenir » où surgissent de
nouveau la figure de Petra Camara et le souvenir de l’Alhambra. De quelle manière le
poète architecte dresse-t-il les piliers de ce château ?
« Le poème a son attrait. Dans Emaux et Camées, il est, de toutes les pièces, le poème
le plus long et en tant que tel, celui qui érige dans l’espace clos de son musée le
396
monument le plus prestigieux du poète architecte. »
395
- Ibid., p. 79.
396
- Hédia Abdelkéfi-Habaïeb, « Le Château du Souvenir » in Ô saisons, ô châteaux. Châteaux et
littérature des Lumières à l’aube de la Modernité (1764-1914), Etudes réunies par Pascale Auraix-
Jonchière, Presses Universitaires de Blaise Pascal, 2004, p. 312.
155
s’intègre dans une vision rétrospective et suggère une double temporalité. Cette
alliance du palpable et de l’impalpable structure tout le poème et fait du Château du
Souvenir une « architecture de la signification » pour reprendre une expression de
David-Graham Burnett :
Hédia Abdelkéfi, de son côté, recourt à un jeu de mots très subtil pour définir le projet
de Gautier ; « (…) ce que le poète cherche à retrouver, explique-t-elle, c’est moins le
château du Souvenir que le Souvenir du château. »400
397
- Th. Gautier, « Le Château du Souvenir » in Emaux et Camées, op.cit., p. 121.
398
- Jean-Claude Brunon, « Le décor mythique du Capitaine Fracasse. Métamorphoses et significations
de l’image du château dans l’œuvre de Gautier » in BSTG n° 10, 1988, L’imaginaire de Théophile
Gautier, p. 67.
399
- David Graham Burnett, « Métaphore et signification architecturales dans les poésies de Théophile
Gautier » in BSTG, n° 4, 1982, p. 51.
400
- Hédia Abdelkéfi-Habaïeb, in « Ô saisons, ô châteaux. Châteaux et littérature des Lumières à
l’aube de la Modernité (1764-1914)»,op. cit., p. 321.
156
Version lyrique du « Château de la Misère », rêverie fantasmatique d’une
architecture fantastique, promenade poétique dans le musée artistique ou parcours
initiatique, le « Château du Souvenir » est tout cela à la fois. Au premier chef, le
poème se présente comme une aventure spatiale à travers laquelle le « je » explore les
différents éléments d’une architecture en ruines. Les verbes d’action qui jalonnent le
poème (j’avance, je déplace, je passe, je pousse la porte, …), les localisations
spatiales (parmi les décombres, au bord du chemin, au carrefour, au-dessus de la forêt,
etc.) et le lexique architectural (maison, château, tour lointaine, vieux manoir, hauts
toits, …) retracent les étapes de cette exploration.
401
- Jean-Claude Brunon, « Le décor mythique du Capitaine Fracasse. Métamorphoses et significations
de l’image du château dans l’œuvre de Gautier » op. cit., p. 75.
157
S’inspirant du modèle odysséen, Gautier ne se contente pas de recréer des
décors mythiques ni de peupler son château de figures emblématiques comme Daphné
ou Apollon,402 il reproduit la composition du mythe grec : départ, voyage initiatique,
expérience du seuil, retour, et devient lui-même le principal acteur d’une action
dramatique qui s’intitule « Le Château du Souvenir ». « Soldat de l’art qui lutte
encor »,403 Gautier se lance dans une quête dont l’objet est de retrouver la forme pure,
l’architecture idéale.
402
- Dans la strophe 19, Gautier cite Daphné, la nymphe que les dieux transformèrent en laurier, pour
la soustraire aux assiduités d’Apollon. La strophe 20 se réfère à l’épisode mythique d’Apollon chez
Admète : Admète est le roi de Thessalie chez qui Apollon se fit berger, en expiation du meurtre de
Python ou des Cyclopes.
403
- Th. Gautier, « Le Château du souvenir », strophe 42, vers 2, ibid., p. 127.
404
- Hédia Abdelkéfi-Habaïeb, in « Ô saisons, ô châteaux. Châteaux et littérature des Lumières à
l’aube de la Modernité », op. cit., p. 325.
405
- L’étude de Hédia Abdelkéfi-Habaïeb fait la distinction entre mémoire sensitive, activée par
l’expérience sensorielle du poète (sensation tactile, auditive, olfactive, visuelle), mémoire affective
stimulée par les émotions et les impressions, mémoire intellectuelle se révélant à travers les références
littéraires, artistiques et mythiques et mémoire imaginative. Voir p. 324.
406
- Th. Gautier, « Le Château du souvenir », op. cit., p.121.
158
Le retour vers le passé s’accompagne d’un passage de la myopie à la voyance, du
brouillard à la lumière ; mais c’est une lumière qui garde toujours son caractère voilé,
son charme mystérieux et discret. N’est-ce pas une manière de dire que la victoire du
soldat reste éphémère, voire illusoire ? La fin du poème le confirmera puisqu’elle
marque la marche irréversible du temps et le règne du présent. Arrivée à son terme,
l’entreprise d’édification correspond paradoxalement à la disparition de cette
architecture imaginaire :
407
- Ibid., p.129.
408
- Jean-Claude Brunon, « Le décor mythique… », op. cit., p. 74.
159
« Il faut un grand génie avec un bonheur rare
Pour faire jusqu’au ciel monter son monument,
Et de ce double don le destin est avare,
L’aspiration à l’idéal, le projet d’unir le rêve à l’action, s’avère une entreprise risquée.
Le second exemple qui en témoigne est celui de « Notre-Dame », poème qui rappelle,
évidemment, le roman de Victor Hugo, Notre-Dame de Paris.
409
- Th. Gautier, « Ténèbres » in Poésies Complètes, op.cit., pp. 60-61.
410
- Voir Martine Lavaud, Théophile Gautier, Militant du romantisme, op. cit., p. 267.
160
Martine Lavaud, quant à elle, présente Gautier comme militant du
romantisme : L’homme « au gilet rouge » n’hésite pas à désigner l’auteur de Notre-
Dame de Paris comme un nouveau « Piranèse » et donne de cette œuvre romanesque
une lecture fort élogieuse :
Plus encore, grâce à « une alchimie verbale », le poète transforme tout l’espace
parisien en un grand bal où la cathédrale apparaît comme une belle « Dame »
richement parée, une silhouette sensuelle constamment convoitée. De même, fidèle à
sa vocation picturale, il contemple Paris du haut de la tour et en propose un tableau
digne d’un Rubens ou d’un Titien.
411
- Th. Gautier, Victor Hugo, p.132, cité par Martine Lavaud in Théophile Gautier, Militant du
romantisme, p.199.
412
- Th. Gautier, « Notre-Dame » in Poésies Complètes, op.cit., p. 147.
413
- Ibid., p. 149.
161
Et encore une fois, les frontières entre les formes artistiques s’estompent :
poésie, architecture, musique, danse et peinture se confondent entraînant le lecteur
dans la « valse » vertigineuse des couleurs et des formes. Cette richesse foisonnante
dépasse le bâti vers ce qui est écrit.
Du haut de la tour, l’œil du poète survole Paris. Or, une telle perspective lui
permet de prendre de la distance et de porter un regard critique sur son époque. Pour
ce faire, Gautier procède à la manière du graveur Martynn : il établit un parallélisme
entre la beauté grandiose de cette vision unifiée et la médiocrité des autres
constructions. Cette démarche se retrouve dans les gravures bibliques de Martynn :
414
- Ibid., p. 152
415
- Martine Lavaud , Théophile Gautier, Militant du romantisme, op. cit., p. 394.
162
Cette dévalorisation atteint son paroxysme à la fin du poème. Colère et ironie font du
Paris moderne « un monde de prose » et de l’architecte une espèce d’entrepreneur
sans génie créateur :
Formes creuses et sans grandeur, ces édifices sont témoin de la crise de sens
que vit l’architecture de son temps. L’incompatibilité entre la forme et l’idée est,
d’ailleurs, illustrée par ce mélange de style dans le Paris de l’époque : « frontons
grecs », « piliers latins » donnent lieu à des bâtiments bâtards, sans profondeur
intérieure. Cette perte de sens explique la terreur du vide éprouvée par le poète. A
peine l’ascension de la tour est-elle terminée et la première émotion passée, le poète
est pris d’une angoisse qu’il exprime en ces termes :
416
- Th. Gautier, « Notre-Dame », op. cit., pp. 152-153.
163
« Le vide par-dessus et par-dessous l’abîme,
Une crainte vous prend, un vertige sublime
A se sentir si près de Dieu ! »417
In fine, nous pouvons dire que Notre-Dame représente une pierre de taille dans
la construction du monument poétique de Gautier. Ecrit pour rendre hommage au
« roman architectural » de Victor Hugo, cette ode est, finalement, le lieu d’une
réflexion autant esthétique que poétique et philosophique. C’est un chant de
célébration de la matière animée par le souffle créateur du poète bâtisseur. C’est
également un cri de détresse d’un adepte du beau qui s’écrierait : « L’église est toute
prête ; y viendrez-vous, mon Dieu ? »418
Conclusion
Ainsi, la poésie de Gautier montre une préférence marquée pour les images
architecturales. Dans un souci de saisir l’insaisissable et d’héberger son idéal, Gautier
endosse le rôle de bâtisseur et construit sa « cathédrale poétique » : il fait de
l’expérience de la création poétique une entreprise de construction. Afin que s’érige
l’œuvre-monument, le poète architecte conçoit, ordonne, mobilise peintres sculpteurs
et architectes et convoque poètes et romanciers.
Toutefois, cette aventure n’est pas sans danger. Outre la résistance des mots et
les souffrances de la gestation, le poète est confronté, dans sa tâche architecturale, à
l’éternel drame du créateur : la fin de la construction est aussi le début de la
déconstruction.
417
- Ibid., p. 149.
418
- Th. Gautier, « Le Portail », op. cit., p. 8.
164
Conclusion de la première partie
A cette étape de notre travail, nous rendons compte des premières conclusions
auxquelles nous avons abouti. Munie des théories développées par les philosophes et
les écrivains quant à l’intrication littérature-architecture, nous avons interrogé les
récits de voyage de Gautier, un questionnement qui a débouché sur les constats
suivants.
419
- Paul Valéry, Discours sur l’Esthétique, in Œuvres I, p. 1298.
165
La démarche qu’adopte Gautier est souvent une démarche picturale. Avant de
décrire l’objet architectural, le voyageur écrivain choisit un angle de vision, privilégie
l’effet d’optique et de perspective si bien que la transposition tourne en une
picturalisation ou même une artialisation du réel. La plume, se substituant à la palette,
propose un tableau esthétisé des architectures contemplées.
420
- Philippe Antoine, « Dehors et dedans indifférenciés » in L’intime et l’extime. Etudes réunies par
Mura Brunel et Franc Schuerewgen, CRIN, Amsterdam, 2002, p. 36.
166
Deuxième partie
« Architecture et narrativité »
167
Introduction de la deuxième partie
1
- Chantal Brière, Victor Hugo et le roman architectural, op. cit., p. 25.
2
- « Guerre aux démolisseurs » est un article de Victor Hugo publié dans La Revue des Deux Mondes
dans lequel l’auteur parle d’un véritable complot contre les vestiges du passé et lance un appel à la
sauvegarde des monuments.
3
- Titre du chapitre 2 de Notre Dame de Paris, de Victor Hugo.
168
« Bâtir avec les mots », construire un cadre grâce auquel le personnage
romanesque prend possession d’un espace fictif afin de s’y loger et d’évoluer, cela
semble être un des constituants essentiels de toute construction narrative.
L’architecture, affirme Philippe Hamon, « est un moyen commode d’assurer dans
n’importe quelle œuvre un « effet de réel » en fournissant à la fiction cadre, ancrage et
arrière-plan vraisemblable. »4 Mais l’étude de la place accordée à l’architecture en
tant que lieu de l’action nous amène à établir un lien entre le cadre architectural et
l’espace romanesque et à examiner de plus près comment fonctionne la représentation
de l’architecture dans « l’aménagement » de l’espace du roman.
Loin d’être une simple ornementation chargée d’apporter une note pittoresque
au décor de la fiction, les architectures littéraires s’intègrent à la représentation de
l’espace, or cette représentation contribue à la progression du récit. Force est de
constater que l’édifice architectural fait partie de l’espace romanesque et qu’il fournit
à la fiction un cadre dans lequel évoluent les personnages et où la trame narrative se
noue et se dénoue. De son côté, le roman soumet le cadre architectural à ses propres
exigences. Au-delà d’un simple ancrage de l’action, l’œuvre romanesque attribue à
l’espace architectural une fonction dans le schéma actantiel et en fait un adjuvant ou
un opposant du sujet.
4
- Philippe Hamon, Expositions…, op. cit., p. 26.
5
- Ibid., p. 31.
169
Mais, avec la fin du XVIIIe siècle et l’avènement du XIX e
siècle, le « lieu
architectural entre progressivement en résonance avec le système qui l’accueille »6 et
on assiste à une implication de plus en plus forte de l’édifice dans le récit. Se référant
aux travaux de Philippe Hamon, Chantal Brière explique, à son tour, la connivence
qui existe entre les éléments architecturaux et l’œuvre de fiction en ces termes :
6
- Chantal Brière, Victor Hugo et le roman architectural, op.cit., p. 199.
7
- Ibid., p. 24.
170
Cette partie se fixe donc pour objectif d’analyser le dialogue qui s’engage
entre l’œuvre de fiction et l’architecture, d’étudier en profondeur le rôle de cet art
dans l’élaboration littéraire et le rapport qui existe entre les éléments constitutifs du
genre narratif et la description architecturale.
Dans le premier chapitre de cette partie, l’intérêt sera accordé aux lieux et aux
moments d’apparition des descriptions architecturales dans les récits de fiction et à
leurs rôles dans la confection du récit. Nous étudierons de plus près Le Roman de la
momie et Le Capitaine Fracasse, étant donné l’écart qui sépare ces deux récits dans le
traitement de la description architecturale. Ce faisant, nous interrogerons certains
récits dans lesquels l’architecture ne se contente plus d’être un simple ancrage de
l’action, mais acquiert davantage un statut sémiotique.
171
Chapitre 1 :
Architecture et programme narratif
172
Introduction
« Goethe dit quelque part que tout artiste doit porter en lui le microcosme, c’est-à-
dire un petit monde complet d’où il tire la pensée et la forme de ses œuvres ; […] Les
artistes qui ont le microcosme, lorsqu’ils veulent produire, regardent en eux-mêmes et
non au-dehors ; ils peuvent bien faire une maison d’après un canard, et un singe
d’après un arbre. – Ce sont les vrais poëtes, dans le sens grec du mot, ceux qui créent,
ceux qui font. »9
8
- Th. Gautier, Mademoiselle de Maupin, op. cit., p. 310.
9
- Th. Gautier, « Salon de 1839 » publié dans La Presse de 1839, voir site http:// www. llsh.univ-
savoie.fr/gautier/
10
- Lois Cassandra Hamrick, « Gautier et la nouvelle renaissance en architecture » in BSTG, n° 24,
2002.
11
- Ibid., p. 84.
12
- Philippe Hamon, Expositions, Littérature et architecture…, op.cit., p. 28.
173
Mais parler de « programme narratif » peut donner lieu à deux interprétations :
si l’on se situe du côté de la genèse de l’œuvre et du processus d’élaboration littéraire,
l’expression « programme narratif » laisse entendre l’existence, au préalable, d’une
idée que le romancier veut concrétiser à travers le récit, et ensuite, l’organisation de la
structure narrative selon un plan qui constitue la charpente même de la fiction.
D’autre part, si on se tient à la logique interne du récit, la notion de « programme
narratif » implique, en sémiologie narrative, l’exercice, de la part du sujet, d’un « faire
transformateur pour aboutir à l’état de conjonction avec l’objet. »13
« Qui dit récit dit transformation et orientation. Aussi l’architecte qui pense un espace
public (une rue) ou privé (l’espace intérieur d’une maison) doit, entre autres, résoudre
le problème difficile de la réversibilité des trajets possibles des utilisateurs de ces
espaces (comment organiser séquentiellement ce qui peut être utilisé « dans tous les
sens » ?) et celui de l’ambiguïté (un mur sépare mais aussi relie) des éléments
manipulés. Une bonne part du travail de l’architecte consiste sans doute à résoudre
ces problèmes et, à l’inverse de Mallarmé qui souhaitait (‘‘Préface’’ » au ‘‘Coup de
dé’’) vouloir ‘’ éviter le récit’’, l’architecte, lui, a besoin de penser à travers et grâce à
la narrativité, a besoin des fonctions désambiguïsantes et ‘‘configuratives’’ (P.
Ricœur) de cette dernière. »15
13
- Nicole Everaert-Desmedt, Sémiotique du récit, Prisme, De Boeck Université, Belgique, 1989, p. 47.
14
- Philippe Hamon, Expositions…, op.cit., p. 32.
15
- Ibid., p. 32.
174
Pour lui, une architecture littéraire est, avant tout, une représentation « en
texte » d'un édifice et implique, par conséquent, un mode de représentation bien
particulier ; ce qui nous amène à réfléchir sur l’importance des descriptions et sur leur
fonction dans les récits de fiction de Gautier. Mais, avant d’aller plus loin, voyons
comment les théoriciens perçoivent la description et le texte descriptif.
16
- Jean-Michel Adam, André Petitjean, Le texte descriptif, Editions Nathan, 1989, p. 9.
17
- Ibid., p. 10.
18
- Ibid., p. 18.
19
- Ibid., p. 25. La définition de ces trois notions par Jean-Michel Adam et André Petitjean se réfère, en
réalité, aux romanciers réalistes qui contestent la subjectivité de l’énonciation et cherchent à ce que
l’écrivain se mette à « l’école de la science ».
175
« a- Une fonction mathésique (diffusion du savoir).
b- Une fonction mimésique (construction d’une représentation).
c- Une fonction sémiosique (régulation du sens). »20
Toutefois, aussi riche et judicieuse que soit cette classification, il serait erroné
de réduire un texte descriptif à un seul type de description puisqu’à l’intérieur d’un
même développement peut coexister plus d’un type de description. Par ailleurs, en
tirant profit de cette approche et en essayant de l’appliquer à l’œuvre de Gautier, nous
pouvons découvrir la diversité des techniques et des formes descriptives dans le récit
gautiéresque.
Il explique que, dans la fiction gautiéresque, la description n’est pas une simple pause
dans la trame narrative mais qu’elle joue un rôle primordial dans la détermination du
programme narratif :
« (…) la description chez Gautier n’est pas un hors-d’œuvre, elle est tissée dans la
trame de l’œuvre et participe à son unité, elle en éclaire le sens et à travers ses jeux de
formes et de couleurs elle laisse filtrer les intentions, les pensées et les fantasmes
secrets de l’artiste. Elle illustre cette pensée de l’image renvoyant à l’idée, du concret
à l’abstrait, de l’objectif au subjectif qui est une des composantes de la conception de
l’art chez Gautier. »24
20
- Ibid., p. 26.
21
- Ibid., p. 63.
22
- Ibid., p. 65.
23
- Pierre Laubriet, Introduction de Romans, contes et nouvelles de Théophile Gautier, La Pléiade, p.41
24
- Ibid., p. 42.
176
Tout en étant un moyen de fournir à l’action un cadre, la description d’une
architecture ne se place pas uniquement comme un point d’ancrage mais établit un
lien entre l’extériorité et l’intériorité, entre le monde extérieur avec ses « jeux de
formes et de couleurs » et l’espace intime du personnage avec ses rêves et ses
fantasmes. Elle reflète donc l’unité profonde des éléments constitutifs du microcosme
de l’artiste. Faut-il rappeler, encore une fois, que l’importance de l’œuvre dépend de
l’unité de ce petit monde intérieur qui la produit ?
Il est important de signaler, par ailleurs, que dans le cas des récits de fiction,
l’intérêt porté à l’espace architectural est lié inextricablement à l’étude de l’espace
romanesque et aux effets de représentativité. L’architecture constitue un espace choisi
parmi tant d’autres afin d’être exploité dans la dramatisation de l’action ; elle
présente, avant tout, un cadre dans lequel évoluent les personnages, cadre qui semble
être dans la fiction gautiéresque aussi riche que diversifié.
25
- Grand Dictionnaire des Lettres, Larousse, p. 5096.
177
En effet, une relation étroite s’établit entre la description d’une architecture et
le déploiement de l’espace du roman, dans la mesure où la présence d’édifices donne
un sens au déroulement des événements et aux déplacements des personnages. De
même, un roman peut présenter l’architecture de différentes manières. En décrivant sa
structure, son organisation, sa décoration, en insistant sur tel ou tel détail dans le
développement descriptif, le romancier construit26un discours « supposé traduire
l’espace architectural, partie prenante du procès narratif et de la temporalité qui
l’accueillent. »27 Dès lors, la description architecturale prend la forme de parcours à la
fois spatial et temporel.
26
- A travers l’italique, nous cherchons à insister sur le mot « construire ».
27
- Chantal Brière, Hugo et le roman architectural, op.cit., p. 226.
28
- Th. Gautier, Le Roman de la momie, p. 546.
178
« Bientôt la tête du cortège pénétra dans le palais (…) il descendit les marches
d’un pas de statue, et pénétra enfin dans le palais ».29 La mobilité du personnage
favorise l’intrusion de la description. Certes, l’intérieur du palais n’est pas découvert
pour la première fois par Pharaon puisqu’il se retrouve, en réalité, de nouveau, chez
lui, mais, c’est son retour qui autorise la description des magnificences du palais. La
même technique est également employée pour décrire la richesse du costume et des
coiffures lors de la scène du festin : « Le roi traversa la salle d’un pas lent et
majestueux, sans que ses paupières teintes eussent palpité une fois ».30
29
- Ibid., p. 547.
30
- Ibid., p. 550.
31
- Ibid., p. 546.
32
- Ibid., p. 547.
179
Se tenant au balcon ou à la fenêtre de sa maison, se plaçant dans une position
élevée et dominante, le personnage est avant tout un sujet regardant pour qui les
édifices architecturaux se présentent comme des « spectacles » ou des « tableaux ».
En prenant, encore une fois, pour exemple Le Roman de la Momie, nous constatons
que c’est Pharaon, qui, du haut de sa terrasse, porte un regard souverain sur la ville de
Thèbes :
« De cette hauteur, le roi dominait sa ville déployée à ses pieds. Du sein de l’ombre
bleuâtre jaillissaient les obélisques aux pyramidions aigus, les pylônes, portes
gigantesques traversées de rayons, les hautes corniches, les colosses émergeant
jusqu’aux épaules du tumulte des constructions, les propylées, les colonnes
épanouissant leurs chapiteaux comme d’énormes fleurs de granit, les angles des
temples et des palais révélés par une touche argentée de lumière ; les viviers sacrés
s’étalaient en miroitant comme du métal poli, les sphinx et les criosphinx alignés en
dromos allongeaient leurs pattes, évasaient leur croupe, et les toits plats se
succédaient à l’infini (…)
Planant par l’œil et par la pensée sur cette ville démesurée dont il était le maître
absolu, Pharaon réfléchissait tristement aux bornes du pouvoir humain, et son désir,
comme un vautour affamé, lui rongeait le cœur. »33
33
- Ibid., pp. 589-590.
180
Dans le chapitre VIII, Olaf Labinski, habitant le corps d’Octave de Saville, se
trouve dans la chambre à coucher du vrai Octave, puis, fait la visite de ce qui est sensé
être son propre domicile. Les digressions descriptives se justifient par une exigence
narrative et le déplacement du personnage dans le but d’une meilleure exploration des
lieux légitime le recours à une description ambulatoire.
34
- Th. Gautier, Avatar, in Romans contes et nouvelles, op. cit., p. 372.
35
- Ibid., p. 378.
181
« La salle à manger était une vaste pièce au rez-de-chaussée donnant sur la cour, d’un
style noble et sévère, qui tenait à la fois du manoir et de l’abbaye : des boiseries de
chêne brun d’un ton chaud et riche, divisées en panneaux et en compartiments
symétriques, montaient jusqu’au plafond, où des poutres en saillie et sculptées
formaient des caissons hexagones coloriés en bleu et ornés de légères arabesques
d’or ; dans les panneaux longs de la boiserie, Philippe Rousseau avait peint les quatre
saisons symbolisées, non pas par des figures mythologiques, mais par des trophées de
nature morte composés de productions se rapportant à chaque époque de l’année ; des
chasses de Jadin faisaient pendant aux natures mortes de Ph. Rousseau, et au-dessus
de chaque peinture rayonnait, comme un disque de bouclier, un immense plat de
Bernard Palissy ou de Léonard de Limoges, de porcelaine du Japon, de majolique ou
de poterie arabe, au vernis irisé par toutes les couleurs du prisme ; des massacres de
cerfs, des cornes d’aurochs alternaient avec les faïences, et, aux deux bouts de la salle
de grands dressoirs, hauts comme des retables d’églises espagnoles, élevaient leur
architecture ouvragée et sculptée d’ornements à rivaliser avec les plus beaux
ouvrages de Berruguete, de Cornejo Duque et de Verbruggen ; sur leurs rayons à
crémaillère brillait confusément l’antique argenterie de la famille des Labinski, des
aiguières aux anses chimériques, des salières à la vieille mode, des hanaps, des
coupes, des pièces de surtout contournées par la bizarre fantaisie allemande, et dignes
de tenir leur place dans le trésor de la Voûte-Verte de Dresde. En face des argenteries
antiques étincelaient les produits merveilleux de l’orfèvrerie moderne, les chefs-
d’œuvre de Wagner, de Duponchel, de Rudolphi, de Froment Meurice ; thés en
vermeil à figurines de Feuchère et de Vetchte, plateaux niellés, seaux à vin de
Champagne aux anses de pampre, aux bacchanales en bas-relief ; réchauds élégants
comme des trépieds de Pompéi ; sans parler des cristaux de Bohême, des verreries de
Venise, des services en vieux saxe et en vieux sèvres. »36
36
- Ibid., pp. 377-378.
182
Ainsi, quel que soit le mode adopté, qu’il s’agisse d’une représentation
architecturale provenant de l’expérience sensible du personnage en tant que sujet
regardant, ou d’une description émanant du regard omniscient d’un narrateur, ou
encore d’une description se soumettant au commentaire évaluatif et aux
considérations esthétiques de l’auteur, décrire une architecture est, avant tout,
construire un espace qui répond aux exigences du récit, c’est circonscrire une action
en tenant compte du système interne de l’œuvre romanesque.
« Toute représentation d’édifice prend forme dans un cadre qui découpe le réel
et que le texte souligne de manière plus ou moins appuyée. »37 Mettre la description
architecturale en rapport avec le réel relève, en fait, d’une tentative de cadrer l’action
narrative et de la situer par rapport à un contexte géographique, historique, politique
ou social.
Or, une étude des cadres de l’action dans la fiction gautiéresque témoigne
d’une grande diversité dans le choix du cadre, mais au même temps de la difficulté
d’établir un recensement exhaustif de ces cadres. Selon les critères adoptés, plusieurs
typologies peuvent être établies. Si l’on prend, par exemple, comme critère de
classification le type même d’habitation, nous pouvons distinguer :
l’appartement parisien confortable et douillet comme c’est le cas du lieu
d’habitation de Guy de Malivert dans Spirite ;
le palais oriental où s’entassent les richesses des siècles enfouis, -en
témoignent les lieux d’action dans La Mille et Deuxième Nuit, Le Roman de
la momie, Le Roi Candaule-,
le château qu’il soit prospère et prestigieux comme celui où se nouent les
intrigues amoureuses de Mademoiselle de Maupin, ou en décadence et
marquant le déclin d’une époque et de toute une classe sociale comme en
témoigne Le château de la Misère dans Le Capitaine Fracasse
l’architecture excentrique et exotique comme celle qu’on retrouve dans Le
Pavillon sur l’eau ou Fortunio, etc.
37
- Chantal Brière, Victor Hugo et le Roman architectural, op. cit., p. 267.
183
Une telle typologie a plus d’un mérite puisqu’elle fournit des renseignements
aussi bien sur le personnage de roman que sur le romancier lui-même. Mais, étant
donné que plusieurs éléments de cette typologie seront étudiés dans les chapitres
suivants, nous nous contenterons de l’analyse de deux exemples, notamment le cadre
de vie de Malivert dans Spirite et l’image du château dans Mademoiselle de Maupin.
De même, les tableaux accrochés aux murs et les objets décoratifs reflètent les
goûts du personnage et justifient la comparaison de cette habitation à « une espèce de
galerie où Malivert avait réuni ses curiosités et fantaisies d’art. »40 Quant aux livres
occupant les rayons de la bibliothèque, ils témoignent de l’érudition de ce jeune dandy
parisien et font l’objet d’une énumération exhaustive, trahissant, ainsi, ses affinités
littéraires :
« (…) on eût dit la bibliothèque d’un artiste ou celle d’un savant mêlés ensemble. A
côté des poètes classiques de tous les temps et de tous les pays, d’Homère, d’Hésiode,
de Virgile, de Dante, d’Arioste, de Ronsard, de Shakespeare, de Milton, de Goethe,
de Schiller, de Lord Byron, de Victor Hugo, de Sainte-Beuve, d’Alfred de Musset,
d’Edgar Poë, se trouvaient la Symbolique de Creuzet, la Mécanique céleste de
Laplace, l’Astronomie d’Arago, la Physiologie de Burdach, le Cosmos de Humboldt,
les œuvres de Claude Bernard et de Berthelot, et autres ouvrages de science pure. »41
38
- Th. Gautier, Spirite, in Romans, contes et nouvelles, op. cit., p. 1108.
39
- Ibid., p. 1108.
40
- Ibid., p. 1108.
41
- Ibid., p. 1109.
184
En outre, les objets décoratifs, l’ameublement et les détails intérieurs
orientalisent l’espace parisien puisque Guy de Malivert, chaussé de pantoufles
marocaines, buvant « un grand vin de Bordeaux retour de l’Inde »42 se soustrait à
l’emprise matérielle de la capitale et semble prédisposé à son voyage en Orient. Ainsi,
appartenance sociale, goût artistique, culture livresque, mode de vie, tout est révélé
par le lieu de vie du personnage.
42
- Ibid., p. 1107.
43
- Voir ultérieurement « La représentation architecturale : entre la fantaisie descriptive et l’utilité
narrative », dans « Lieux et moments d’apparition de l’architecture ».
185
« C’est un assemblage de bâtiments construits à différentes époques, avec des
pignons inégaux et une foule de petits clochetons. Ce pavillon est en brique avec des
coins de pierre ; ce corps de logis est d’un ordre rustique, plein de bossages et de
vermiculages. Cet autre pavillon est tout moderne ; il a un toit plat à l’italienne avec
des vases et une balustrade de tuiles et un vestibule de coutil en forme de tente : les
fenêtres sont toutes de grandeurs différentes et ne se correspondent pas ; il y en a de
toutes les façons ; on y trouve jusqu’au trèfle et à l’ogive, car la chapelle est
gothique.- Certaines portions sont treillissées comme les maisons chinoises, de treillis
peint de différentes couleurs, où grimpent des chèvrefeuilles, des jasmins, des
capucines et de la vigne vierge dont les brindilles entrent familièrement dans les
chambres, et semblent vous tendre la main en vous disant bonjour.
Malgré ce manque de régularité, ou plutôt à cause de ce manque de régularité,
l’aspect de l’édifice est charmant (….). »44
44
- Th. Gautier, Mademoiselle de Maupin, pp. 311-312.
45
- Ibid., p. 311.
186
La physionomie des arbres autorise même un rapprochement entre la
construction gothique et la nature environnante et le végétal semble contaminer le bâti
ou peut-être en être contaminé : arcade ogive, lignes brisées correspondraient, de par
leur forme, aux arbres se terminant « en larges ombrelles » ou encore aux tiges avec
de « large(s) touffe(s)». Architecture et nature sont, donc, marquées par un caractère
composite « d’une difformité curieuse ».
« (…) tout au fond, un château de briques et de pierres comme du temps d’Henri IV,
toit d’ardoise pointu, hautes cheminées, girouettes à tous les pignons, fenêtres étroites
et longues.- A une de ces fenêtres mélancoliquement appuyée sur le balcon, la reine
de mon âme- dans l’équipage que j’ai décrit tout à l’heure ; - derrière elle un petit
nègre tenant son éventail et sa perruche(…) La belle laisse tomber son gant ; je le
ramasse, le baise, et le rapporte. »46
Cette évocation n’est pas, d’ailleurs, sans rappeler, un autre château jumeau, celui
imaginé par Nerval dans ces vers :
46
- Ibid., pp. 257-258.
47
- Gérard de Nerval, « Fantaisie » in les filles du feu, Michel Lévy frères libraires éditeurs, Paris,
1856, p. 47.
48
- Th. Gautier, Mademoiselle de Maupin, op. cit., p. 318.
187
Si l’on se fie au critère géographique, une autre typologie peut être établie.
L’ancrage de l’action dans tel ou tel contexte géographique favorise la distinction
entre des récits où les événements se déroulent principalement en Occident, d’autres
qui situent la trame narrative dans des architectures féeriques appartenant à un ailleurs
pittoresque, à un Orient exotique, d’autres encore qui associent Orient et Occident. Le
critère géographique autoriserait, donc, le classement suivant :
188
Les déplacements du personnage justifient, par ailleurs, l’apparition des
différents cadres architecturaux : la chambre d’hôtel où réside Paul d’Aspremont sera
la scène où celui-ci connaîtra le même sort qu’Œdipe. Paul d’Aspremont, se
considérant comme un jettatore se crève les yeux, dans l’espoir de préserver Miss
Alicia de son regard fatal. Le second espace architectural est marqué par un autre
événement tragique. Les ruines de Pompéi, dont la description suscite, chez le lecteur,
le souvenir d’Arria Marcella, sont le lieu du duel entre le Comte d’Altavilla et le
jettatore.
« Ce n’était pas comme dans le Nord, la tristesse d’une maison déserte, mais la
gaieté folle et la pétulance heureuse de la nature du Midi livrée à elle-même ; en
l’absence du maître, les végétaux exubérants se donnaient le plaisir d’une débauche
de feuilles, de fleurs, de fruits et de parfums ; ils reprenaient la place que l’homme
leur dispute. »49
49
- Th. Gautier, Jettatura, in Romans, contes et nouvelles, op. cit., pp. 410-411.
50
- Ibid., p. 411.
189
« Les cottages et les maisons, d’abord disséminés, commençaient à former des
masses plus compactes. Des ébauches de rues venaient s’embrancher sur la route. Les
hautes cheminées de briques des usines, pareilles à des obélisques égyptiens, se
dressaient au bord du ciel et dégorgeaient leurs flots noirs dans le brouillard gris. La
flèche pointue de Trinity-Church, le clocher écrasé de Saint-Olave, la sombre tour de
Saint-Sauveur avec ses quatre aiguilles, se mêlaient à cette forêt de tuyaux qu’elles
dominaient de toute la supériorité d’une pensée céleste sur les choses et les intérêts
terrestres. »51
51
- Th. Gautier, Partie Carrée, in Romans, contes et nouvelles, op. cit., pp. 19-20.
52
- Ibid., p. 21.
190
C’est pourquoi, nous essayerons, en premier temps, d’étudier à quel moment du récit
intervient la description architecturale ; ensuite, tirant profit des apports d’une
approche sémiotique, nous analyserons la (ou les) fonction(s) de l’objet architectural
dans le processus narratif.
53
- Th. Gautier, La Cafetière, in Romans, contes et nouvelles, op. cit., p. 3.
54
- Ibid, p. 3.
191
Or, ce sont ces derniers éléments qui vont rompre l’état d’équilibre de départ
et déclencher le processus modificateur. Dans La Cafetière comme dans Omphale, le
décor sert, donc, d’embrayeur de l’action : l’espace plat et figé de la tapisserie crée la
brèche et favorise le transfert du monde réel vers un univers imaginaire et troublant.
Les personnages de la tapisserie s’animent et entraînent le héros gautiéresque dans
une aventure fantastique.
« (C) ’est une chose qui m’a toujours étrangement préoccupée, que ce monde
fantastique créé par les ouvriers de la haute lisse. (…)
Toutes ces figures debout contre la muraille, et auxquelles l’ondulation de l’étoffe et
le jeu de la lumière prêtent une espèce de vie fantasmatique, me semblaient autant
d’espions occupés à surveiller mes actions pour en rendre compte en temps et lieu, et
je n’eusse pas mangé une pomme ou un gâteau volé en leur présence.
Que de choses ces graves personnages auraient à dire s’ils pouvaient ouvrir leurs
lèvres de fil rouge, et si les sons pouvaient pénétrer dans la conque de leur oreille
brodée ! De combien de meurtres, de trahisons, d’adultères infâmes et de
monstruosités de toutes sortes ne sont-ils pas les impassibles témoins !...
Mais laissons la tapisserie et revenons à notre histoire. »56
Le récit ne s’élance que grâce au glissement de la vie réelle vers « une vie
fantasmatique » et à l’animation de ces décors et de ces figures figés. Sans nous
attarder sur le mode d’irruption du fantastique dans le récit et sur la portée symbolique
d’une telle écriture, idée que nous développerons dans le chapitre III de cette partie,
notons, tout de même, que l’organisation narrative obéit à un canevas : tout d’abord,
un fond réel, puis, émergence du fantastique qui ébranle l’équilibre initial. Un jeu de
variation permet, donc, de déterminer les possibles narratifs et de créer la différence
ou plutôt le différentiel.
55
- Th. Gautier, Mademoiselle de Maupin, op. cit., p. 444.
56
- Ibid., p. 445.
192
2-2- La représentation architecturale : entre la fantaisie descriptive et l’utilité
narrative
« Nous prions le lecteur de se souvenir d’un certain lit de bois de citronnier, à pieds
d’ivoire et à rideaux de cachemire blanc, qui se trouve vers le commencement de ce
bienheureux volume ; qu’il y ajoute mentalement un second oreiller garni de point
d’Angleterre, et qu’il fasse ruisseler sur la toile de Flandre les longs cheveux noirs de
Fortunio avec les boucles blondes de Musidora, comme deux fleuves qui coulent
ensemble sans se mêler, et le tableau sera complet. »57
Cette interpellation, qui se fait sur un ton amusé, rappelle au lecteur le décor
déjà dépeint : la référence de nouveau au lit de Musidora, le détail ajouté au décor,
marquent une progression dans la trame narrative et assurent une continuité entre les
passages descriptifs du début de Fortunio et ceux qui y interviennent plus tard.
57
- Th. Gautier, Fortunio, in Romans, contes et nouvelles, op. cit., p.706.
193
a- Le Roman de la momie
Si les descriptions architecturales occupent une place importante dans les deux
premiers récits d’inspiration égyptienne, elles sont prééminentes dans Le Roman de la
momie à tel point que certains critiques réduisent l’intérêt de cette œuvre au talent
descriptif de son auteur et jugent que, le descriptif prenant le pas sur le dramatique, le
roman « manque de vie »58 et de suspense. « Le descriptif, écrit Pierre Laubriet,
l’emporte de beaucoup sur le reste, Gautier, cédant sans doute à son goût pour
l’image ; les parties dramatiques sont rarement haletantes, si bien que le rythme
général du récit reste assez lent. »59
« (…) sur vos pas, je me suis promené dans les temples, dans les palais, dans les
hypogées, dans la cité vivante et dans la cité morte ; vous avez soulevé devant moi le
voile de la mystérieuse Isis et ressuscité une gigantesque cité disparue. L’histoire est
de vous, le roman est de moi » 60
58
- Avec le début de la publication du roman, en mars 1857, dans Le Moniteur universel, l’un des
directeurs nommé Turgan se plaint de l’absence de vie dans certaines scènes telles que le défilé
militaire ou le festin. Voir la notice de Pierre Laubriet, p. 1352.
59
- Pierre Laubriet, Notice du Roman de la momie, in Romans, contes et nouvelles, tome 2, p. 1344.
60
- Th. Gautier, Le Roman de la momie, in Romans, contes et nouvelles, op. cit., p. 485.
194
En effet, si Paolo Tortonese affirme pertinemment : « Le regard nourrit la
représentation »,61 nous adopterons cette formule pour dire que, dans ce cas, « le
savoir nourrit la représentation ».
61
- Paolo Tortonese, La Vie extérieure. Essai sur l’œuvre narrative de Théophile Gautier, op. cit., p.35.
62
- Ibid., p. 35.
195
Le déplacement des personnages justifie, par ailleurs, l’insertion des
descriptions architecturales puisque l’exploration de la vallée de Biban-el-Molouk et
de la nécropole de l’ancienne Thèbes obéit au cheminement des protagonistes. Quant
aux escaliers, ils représentent, de façon symbolique, le seuil séparant le présent du
passé, l’espace réel de l’espace fictif. On signale, en effet, la référence, à deux
reprises, aux escaliers dans le prologue :
« Un escalier taillé dans le roc vif se présenta avec sa descente rapide (…) »63
« Un escalier aux marches hautes et roides s’enfonçant dans l’ombre s’offrit aux
pieds impatients des voyageurs, qui s’y engouffrèrent pêle-mêle. »64
C’est grâce à cet élément architectural que s’effectue le transfert d’un monde à
l’autre et qu’on passe d’une architecture de surface vers une architecture de
profondeur, une architecture gigantesque, colossale, taillée dans la pierre et défiant le
temps.
« (…) à côté des Egyptiens, (dit le docteur) nous sommes vraiment des barbares ;
emportés par une vie brutale, nous n’avons plus le sens délicat de la mort. Que de
tendresse, que de regrets, que d’amour révèlent ces soins minutieux, ces précautions
infinies, ces soins inutiles que personne ne devait jamais voir, ces caresses à une
dépouille insensible, cette lutte pour arracher à la destruction une forme adorée, et la
rendre intacte à l’âme au jour de la réunion suprême ! »
- Peut-être, répondit Lord Evandale tout pensif, notre civilisation que nous croyons
culminante, n’est-elle qu’une décadence profonde, n’ayant plus même le souvenir
63
- Th. Gautier, Le Roman de la momie, op. cit., p. 498.
64
- Ibid., p. 503.
65
- Ibid., p. 512.
196
historique des gigantesques sociétés disparues. Nous sommes stupidement fiers de
quelques ingénieux mécanismes récemment inventés, et nous ne pensons pas aux
colossales splendeurs, aux énormités irréalisables, pour tout autre peuple de l’antique
terre des pharaons. Nous avons la vapeur, mais la vapeur est moins forte que la
pensée qui élevait ces pyramides, creusait ces hypogées, taillait les montagnes en
sphinx, en obélisques, couvrait des salles d’un seul bloc que tous nos engins ne
sauraient remuer, ciselait des chapelles monolithes et savait défendre contre le néant
la fragile dépouille humaine, tant elle avait le sens de l’éternité. » 66
Le premier chapitre est, à son tour, marqué par de longs passages descriptifs.
Après avoir proposé une esquisse de la ville de Thèbes (ou Oph), la description
s’arrête, longuement, sur le palais de Tahoser, notamment l’intérieur de ce palais et la
chambre de Tahoser. En décrivant cette architecture de l’extérieur, Gautier précise
que le choix des matériaux, le soin de l’exécution et la richesse des ornements
révèlent l’origine sociale de ceux qui l’habitent : « Cette habitation ne pouvait être
que celle d’une famille princière ou sacerdotale »67 D’autre part, si le prologue met en
exergue le gigantisme des constructions et leur caractère imposant, les descriptions
architecturales de ce chapitre donnent à lire en filigrane du texte les goûts de l’esthète
et insistent sur la décoration et l’ornementation du palais de Tahoser. Plusieurs
passages en témoignent :
« Toute cette architecture, égayée de peintures ornementales (car les chapiteaux, les
fûts, les corniches, les panneaux étaient coloriés), produisait un effet heureux et
splendide »68
ou encore
« Une teinte de lilas tendre colorait les parois de la chambre, autour de laquelle
régnait une corniche enluminée de tons éclatants et fleurie de palmettes d’or. Des
divisions architecturales heureusement combinées traçaient sur ces espaces planes des
panneaux qui encadraient des dessins, des ornements, des gerbes de fleurs, des
figures d’oiseaux, des damiers de couleurs contrastées, et des scènes de la vie intime.
Au fond, près de la muraille, se dessinait un lit de forme bizarre, représentant un
bœuf coiffé de plumes d’autruche, un disque entre les cornes, aplatissant son dos pour
recevoir le dormeur ou la dormeuse sur son mince matelas rouge, arc-boutant contre
le sol, en manière de pieds, ses jambes noires terminées par des sabots verts, et
retroussant sa queue divisée en deux flocons. Ce quadrupède-lit, cet animal-meuble,
eût paru étrange en tout autre pays que l’Egypte, où les lions et les chacals se laissent
également arranger en lits par le caprice de l’ouvrier. »69
66
- Ibid., pp. 512-513.
67
- Ibid., p. 521.
68
- Ibid., p. 521.
69
- Ibid., pp. 522-523.
197
Le critique d’art et le feuilletoniste prennent le pas sur le romancier et l’espace
romanesque devient le lieu d’un jugement appréciatif face à la diversité des motifs
décoratifs et des peintures ornementales, à la richesse de la gamme chromatique et au
pittoresque des objets de décor. Puisant ses informations dans les documents
archéologiques de l’époque, notamment les textes de Wilkinson, les Lettres et les
planches de Champolllion,70 Gautier s’adonne à une description ornementale et
exécute une véritable broderie textuelle à travers laquelle il décrit, avec minutie,
l’architecture intérieure du palais et l’espace intime de Tahoser. Sans « rentabiliser »
ces descriptions dans l’économie du récit et sans être soucieux de l’organisation
d’ensemble du roman, Gautier cède à la tentation des mots et dépeint des tableaux qui
ressuscitent les splendeurs de l’art égyptien.
70
- Gautier trouve la matière première à ces descriptions dans les écrits d’Ernest Feydeau, Histoire des
usages funèbres et des sépultures des peuples anciens, dans les textes de Wilkinson, The Manners and
Customs of the Ancient Egyptians, et dans les Lettres écrites d’Egypte et de Nubie, et les planches de
Champollion.
198
L’intrigue amoureuse (qui est, en réalité, l’intrigue principale) reproduisant,
ne serait-ce que partiellement, le schéma classique de « a aime b, qui ne l’aime pas
mais aime c,… »71 est relayée au second plan au profit du descriptif si bien que
l’organisation globale du récit se trouve affectée : chaque chapitre, formé d’un
ensemble de tableaux et d’un épisode narratif, semble se suffire à lui-même et
acquérir une certaine autonomie.
Pour Pierre Laubriet, cet état des lieux s’explique par la réalité du feuilleton.
Il établit une correspondance entre la division du roman en chapitres et la division en
feuilletons et précise que chaque chapitre, exception faite des deux derniers qui sont
soudés et qui annoncent la conclusion, « contient un épisode unique et se termine en
général par une péripétie destinée à relancer la curiosité, une obligation du
feuilleton ».72
b- Le Capitaine Fracasse
71
- Pierre Laubriet, Notice du Roman de la momie, op.cit., p. 1345.
72
- Ibid., p. 1344.
199
« Le baptême du titre lui créait une sorte d’existence qui avait besoin d’être
complétée. Nous ne pouvions lui contester son droit de devenir un roman en deux
volumes ; il fallait au moins bâtir un domicile à cette ombre errante que les annonces
n’admettaient plus, et vers 1857 nous l’installâmes dans le château de la Misère.
Quoique le logement fût délabré et peu confortable, voyant notre héros à peu près
abrité des intempéries de l’air, nous partîmes pour la Russie, où les féeries de l’hiver
et l’ivresse de la neige nous retinrent plusieurs mois. Au retour cette vie parisienne
dont le tourbillon entraîne les plus fortes volontés nous reprit de plus belle, et
Fracasse fut menacé de ne jamais sortir de son château en ruine. Cependant il n’y
devait pas rester et commença son odyssée à travers les numéros de la Revue
nationale. Il a maintenant la forme qu’il exigeait. (…)
Pendant ce long travail, nous nous sommes autant que possible séparé du milieu
actuel, et nous avons vécu rétrospectivement, nous reportant vers 1830, aux beaux
jours du romantisme ; ce livre malgré la date qu’il porte et son exécution récente,
n’appartient réellement pas à ce temps-ci. Comme les architectes qui, dans
l’achèvement d’un plan ancien, se conforment au style indiqué, nous avons écrit Le
Capitaine Fracasse dans le goût qui régnait au moment où il eût dû paraître ».73
Projet de construction lancé par le jeune Théo puis repris par un Gautier mûri, le
roman est assimilé à une architecture « en ruine » que l’artiste entreprend de restaurer
afin de lui donner une seconde chance d’exister.
73
- Th. Gautier, Le Capitaine Fracasse, in Romans, contes et nouvelles, op. cit., p. 638.
200
L’avant-propos met, d’emblée, en place le projet de construction et se
caractérise par une présence à foison du lexique architectural. Quant au récit
proprement dit, au plus simple et au plus près de la technique picturale, il s’organise
de telle manière qu’il enserre les édifices dans des lieux limités par leur nom. Le
recours au toponyme permet, d’un chapitre à l’autre, de tracer une carte qui précise
l’itinéraire de Sigognac.
L’étude du choix des titres montre, donc, que les édifices architecturaux
ponctuent le récit et qu’ils retracent le parcours du Capitaine Fracasse. Chaque
élément architectural s’intègre au tissu narratif et renvoie à un épisode, chaque lieu
suggère une séquence dans la quête du sujet. Les titres des chapitres III, V et XII sont
en même temps des références à des architectures qui ont formé des escales dans
l’itinéraire de Sigognac. « L’auberge du soleil bleu » est, sur le plan narratif, l’un des
premiers épisodes de ce roman d’aventure ; c’est, sur le plan actantiel, la scène sur
laquelle le marquis, élégamment habillé, entre en jeu ; c’est également une hôtellerie
de fortune où le baron et la troupe de comédiens ambulants ont campé. De même,
« Le radis couronné » est un taudis hideux, un lieu de vice et de corruption. Dans
l’économie du récit, c’est le lieu auquel le personnage de Lampourde, complice de
Mérindol, se rend dans l’intention de nuire à Sigognac.
74
- Ibid., p. 930.
201
Le pont et le chariot, s’ils ne constituent en eux-mêmes des objets
architecturaux, font partie du paysage urbain et s’y rattachent au même titre que les
ornements, l’ameublement. L’arrivée du chariot de Thepsis dans le château met fin à
la vie morne et ennuyeuse du baron Sigognac et donne le coup d’envoi au processus
de métamorphose. Le choix de Thepsis suggère la vie de bohème que mènent les
occupants du chariot,75 et dit en filigrane la nouvelle voie que prendra la vie du baron
de Sigognac.
75
- Si l’on se fie aux notes de Jean-Claude Brunon, Thepsis aurait vécu en Attique au VIe siècle avant
notre ère. Il serait celui qui inventa la tragédie : « on dit que c’est Thepsis qui inventa la tragédie,
inconnue avant lui, et qu’il transporta sur un chariot des acteurs qui chantaient et jouaient ses pièces, le
visage barbouillé de lie. » (Horace, Art poétique V. 275-278)
202
« Image initiale du Château de la Misère et contre image finale du Château du
Bonheur se répondent symétriquement dans Le Capitaine Fracasse, de part et d’autre
du récit, sous les aspects d’une « mise à l’envers » et d’une « remise à l’endroit de
Sigognac »,76 écrit J.C. Brunon. Les chapitres dans lesquels est décrit le château de
Sigognac se situent à des endroits stratégiques du roman, en ouverture et en clôture.
« (…) c’était le cadavre du passé qui tombait lentement en poudre dans ces salles où
le présent ne mettait pas le pied, c’étaient les années endormies qui se berçaient
comme dans des hamacs aux toiles grises des encoignures »77
L’habitant des lieux a une physionomie aussi misérable que le lieu qu’il habite. Le
baron de Sigognac, alias Fracasse, semble subir la même infortune que son château :
76
- Jean-Claude Brunon, « Le décor mythique du Capitaine Fracasse. Métamorphoses et significations
de l’image du château dans l’œuvre de Gautier » in BSTG n°10, 1988, p. 67.
77
- Th. Gautier, Le Capitaine Fracasse, op. cit., p. 649.
78
- Ibid., p. 655.
203
L’homme et sa demeure semblent avoir la même destinée : tous les deux
connaissent un ensemble de transformations ; mais si la métamorphose du château est
extérieure et se traduit par des signes matériels, celle du personnage est à la fois
extérieure et intérieure. L’aventure de Sigognac s’apparente, en réalité, à un parcours
initiatique où le héros cherche à accomplir son être et à donner sens à son existence.
Une étude comparative entre les deux chapitres en fait ressortir un parallélisme
parfait. Chaque objet architectural cité dans le premier chapitre et décrit dans un état
de délabrement est repris dans le chapitre de clôture mais sous un aspect autre : toit,
tuiles, tourelles, porche, rampe, vitres, portes, … tout est restauré, tout est
magnifiquement rénové.
Ce jeu de symétrie peut être décelé dans le contraste entre le magnifique château
de Bruyères (chapitre V) et le sinistre hôtel de Vallombreuse (chapitre X). Le premier,
à l’image de son propriétaire, autrement dit le marquis, est un lieu de plaisir et de
volupté. Le style de cette architecture, semblable à celui des hôtels de la Place Royale
à Paris, rappelle l’environnement de Gautier lui-même.
79
- Ibid., p. 1094.
204
De 1829 à 1834, le jeune écrivain habitait dans ce quartier parisien.80 Le
second, vieux castel lugubre, « forteresse ou prison dans le goût de Walter Scott »,81
se présente comme un lieu hostile et repoussant. Mais tous deux, explique J.C.
Brunon, sont des « figures potentielles de la demeure de Sigognac, dont l’avenir
ambigu se lit dans leur contraste. »82
80
- Le jeune Gautier demeura au n°8 de La Place Royale, aujourd’hui, Place des Vosges. En 1830,
Victor Hugo et sa famille vinrent habiter à leur voisinage.
81
- Jean-Claude Brunon, « Le décor mythique du Capitaine Fracasse. Métamorphoses et significations
de l’image du château dans l’œuvre de Gautier » op. cit., p. 67.
82
- Ibid., p. 67.
205
Pour Lavater, « (t)out ce qui tient à l’homme dérive d’une même source. Tout
est homogène en lui : la forme, la stature, la couleur, les cheveux, la peau, les veines,
les nerfs, les os, la voix, la démarche, les manières, le style, les passions, l’amour et la
haine. »83
« Les événements de la vie humaine, soit publique, soit privée, sont si intimement
liés à l’architecture que la plupart des observateurs peuvent reconstruire les nations
ou les individus dans toute la vérité de leurs habitudes, d’après les restes de leurs
monuments publics ou par l’examen de leurs reliques domestiques »84
83
- Johann-Caspar Lavater, Art de connaître les hommes par la physionomie, édité par Moreau de la
Sarthe, 1806, II, p. 3. Books google.fr.
84
- Honoré Balzac, La recherche de l’Absolu, Etudes philosophiques, Bourdilliat et Cie éditeurs, Paris,
1860, p. 2. Books google.fr.
85
- Théophile Gautier, Militona, in Romans, contes et nouvelles, op. cit., p. 1225.
206
En ce sens, Gautier rejoint, également, Victor Hugo qui affirme : « J’examine
l’habit comme j’étudie l’édifice. Le costume est le premier vêtement de l’homme, la
maison est le second. »86 La logique de ressemblance semble régir le rapport homme-
édifice et l’expression « être à l’image de » devient, dans plusieurs récits, un principe
déterminant dans l’équation habitant-habitat.
« Un jeune homme et une jeune femme, appuyés l’un près de l’autre au balcon,
admiraient ensemble ce sublime spectacle : le bras du jeune homme reposait sur la
taille de la jeune femme, avec le chaste abandon de l’amour partagé ».88
86
- Victor Hugo, Le Rhin, Lettre XXVI, p. 407, cité par Chantal Brière, Victor Hugo et le roman
architectural, p. 374.
87
- Th. Gautier, Militona, op. cit., pp. 1225-1226.
88
- Ibid., p. 1226.
207
Dans La Toison d’or, c’est plutôt le malheur qui contamine les lieux et qui
donne à l’édifice une physionomie triste. En effet, la description architecturale reflète
l’état d’âme du personnage et acquiert une coloration psychologisante. Au moment où
Gretchen se rend compte que Tiburce est, en réalité, amoureux de la Madeleine de
Rubens, la jeune femme sombre dans un état de mélancolie, mais décide malgré tout,
de le suivre à Paris. C’est alors qu’intervient la description afin de nous révéler
l’adéquation entre l’habitant et son lieu de vie :
« Une invincible mélancolie s’était emparée de son âme ; tout semblait attristé autour
d’elle : les bouquets étaient fanés dans leur cornet de verre bleu, la lampe grésillait et
jetait des lueurs intermittentes et pâles ; le christ d’ivoire inclinait sa tête désespérée
sur sa poitrine, et le buis bénit prenait des airs de cyprès trempé dans l’eau lustrale.
[…]Les meubles plus lourds, les ustensiles les plus insignifiants avaient un air de
compassion et d’intelligence ; ils craquaient douloureusement et rendaient des sons
lugubres. Le fauteuil étendait ses grands bras désœuvrés ; le houblon du treillage
passait familièrement sa petite main verte par un carreau cassé ; la bouilloire se
plaignait et pleurait dans les cendres ; les rideaux du lit pendaient en plis plus
flasques et plus désolés ; toute la chambre semblait comprendre qu’elle allait perdre
sa jeune maîtresse. »89
89
- Théophile Gautier, La Toison d’or, in Romans, contes et nouvelles, op. cit., pp. 809-810.
90
- Gautier a écrit une nouvelle intitulée « L’âme de la maison ».
91
- Th. Gautier, Avatar, in Romans, contes et nouvelles, op. cit., p. 318.
208
Sans s’écarter de ce que Balzac appelle « les lois impitoyables de la
physiognomonie », Gautier fait de la description architecturale un moyen d’accéder au
fond de l’être et de deviner les états d’âme de ses personnages. Les éléments
extérieurs se revêtent, désormais, d’une signification qui dépasse l’ordre du matériel
et impose, donc, une lecture sémiologique de l’œuvre narrative.
Lire une architecture « soit comme pratique, soit comme métaphore, soit
comme référence »92montre déjà la richesse sémiotique des représentations
architecturales. L’architecture accomplit, en réalité, plus d’une fonction dans l’œuvre
romanesque de Gautier. Tout d’abord, elle permet, comme nous venons de le voir,
l’ancrage de l’action et fournit à la fiction un cadre dans lequel les personnages
évoluent. Elle crée, de ce fait même, un « effet de réel », un « arrière-plan
vraisemblable »93et peut avoir une valeur référentielle. L’architecture joue également
le rôle d’« embrayeur de narrativité ».94 L’objet architectural ne se limite pas à
circonscrire l’action dans un cadre bien déterminé, mais lance le processus narratif. Il
est exploité dans la dramatisation de la fiction et donne au narrateur les ingrédients
nécessaires à la confection du récit.
92
- Philippe Hamon, Expositions…, op. cit., p. 26.
93
- Ibid., p. 26.
94
- Ibid., p. 33.
209
Enfin, l’architecture peut être présente dans la fiction comme métaphore et
acquiert davantage une signification symbolique. L’image de la cellule ou de la
prison, l’emploi métaphorique du motif de la spirale ou d’éléments tels que l’escalier
ou le labyrinthe, l’oscillation entre une architecture aérienne et une autre souterraine,
tout cela donne à ces architectures littéraires une portée symbolique. Afin de mettre
en exergue l’importance que revêt le cadre architectural dans l’action romanesque,
nous avons choisi, dans ce volet, de prendre pour point de départ l’analyse du rapport
entre des architectures réelles, à valeur référentielle, et leur mode de représentation
dans la fiction gautiéresque.
Elle ajoute :
95
- Claudine Lacoste-Veysseyre, notice de Mademoiselle de Maupin, in Romans, contes et nouvelles,
tome 1, op. cit., p. 1303.
210
« La précision de (la) description est telle que, aujourd’hui encore, on peut suivre
l’itinéraire indiqué par d’Albert et retrouver les chemins ou les monuments qu’il
mentionne. »96
« L’autre jour, je trouvai mon ami Alphonse Karr assis sur son divan, avec une
bougie allumée, quoiqu’il fît grand jour, et tenant à la main un tuyau de bois de
cerisier muni d’un champignon de porcelaine sur lequel il faisait dégoutter une espèce
de pâte brune assez semblable à de la cire à cacheter ; cette pâte flambait et grésillait
dans la cheminée du champignon, et il aspirait par une petite embouchure d’ambre
jaune la fumée qui se répandait ensuite dans la chambre avec une vague odeur de
parfum oriental
(…) Etant de feuilleton ce jour-là, et n’ayant pas le loisir d’être gris, j’accrochai la
pipe à un clou… »97
« A mesure que la voiture allait, les objets prenaient autour de moi des formes
étranges : c’étaient des maisons rechignées, accroupies au bord du chemin comme de
vieilles filandières, des clôtures en planches, des réverbères qui avaient l’air de gibets
à s’y méprendre ;… »100
96
- Claudine Lacoste-Veysseyre, note 8, chap. IV, p. 1336.
97
- Th. Gautier, La pipe d’opium, in Romans, contes et nouvelles, op. cit., p. 731.
98
- Alphonse Karr habitait à l’époque rue de la Tour-d’Auvergne.
99
- Th. Gautier, La pipe d’opium, op.cit., p. 735.
100
- Ibid., p. 735.
211
Ce souci de situer précisément l’action se retrouve également dans des récits
qui se réfèrent à un cadre exotique. Dans Militona, Gautier choisit pour scène de
l’action l’Espagne andalouse de son époque. Le narrateur amorce son récit ainsi :
« Un lundi du mois de juin de 184 , dia de toros, comme on dit en Espagne, un jeune
homme de bonne mine, mais qui paraissait d’assez mauvaise humeur, se dirigeait
vers une maison de la rue San-Bernardo, dans la très noble et très héroïque cité de
Madrid. »101
Dans Une Nuit de Cléopâtre, le narrateur transporte le lecteur vers un ailleurs lointain,
vers l’ancienne Egypte et commence par donner le contexte historique:
« Il y a, au moment où nous écrivons cette ligne, dix-neuf cents ans environ qu’une
cange magnifiquement dorée et peinte descendait le Nil avec toute la rapidité que
pouvaient lui donner cinquante rames longues et plates rampant sur l’eau égratignée
comme les pattes d’un scarabée gigantesque ».102
Mais, l’exactitude historique dans les descriptions n’intéressent que peu le romancier.
N’ayant nullement l’intention d’entretenir l’illusion réaliste, Gautier exploite le réel
comme une toile de fond. Dans ce récit comme dans plusieurs autres, l’aspect
fonctionnel d’une architecture est relayé au second plan et la valeur référentielle
s’estompe rapidement pour céder la place à un imaginaire fantastique ou merveilleux.
Avant de nous pencher sur l’étude de l’architecture en tant que symbole dans
les récits de fiction de Gautier, il serait, peut-être, utile de faire une mise au point
définitionnelle qui précise ce qu’est un signe et ce qu’est un symbole. En fait, le
symbole est, avant tout, un signe mais si « dans le signe proprement dit, le rapport qui
unit le signe à la chose est arbitraire ; (…) dans le symbole, ce n’est pas un signe
arbitraire ni indifférent, mais un signe qui dans son extériorité même comprend le
contenu de la représentation qu’il fait apparaître.»103 Cette distinction fait des
symboles un langage spécifique et reconnaît que, dans le symbole, il existe un lien
essentiel entre l’idée et la forme visible. Dans le chapitre III de son Esthétique, Hegel,
réfléchissant sur l’art et ses manifestations de point de vue philosophique, définit le
symbole en ces termes :
101
- Th. Gautier, Militona, in Romans, contes et nouvelles, op. cit., p. 1135.
102
- Th. Gautier, Une Nuit de Cléopâtre, t.1, op. cit., p. 741.
103
- G.W.F. Hegel, Esthétique, textes choisis par Claude Khodoss, op. cit., pp. 34-35.
212
« Le symbole est une représentation ayant une signification qui ne fait pas corps avec
l’expression, la représentation : il reste toujours une différence entre l’idée et son
expression. Le symbolisme est caractérisé par une différence entre le dehors et le
dedans, par un manque d’appropriation, d’adaptation, d’adéquation entre l’idée et la
forme qui est censée la signifier, ce qui fait que cette forme ne constitue la pure
expression du spirituel ».104
Partant de cette définition, le symbole est marqué par un écart entre l’idée et sa
représentation sensible et l’art symbolique « au lieu de l’identité du fond et de la
forme, n’offre qu’une manifestation extérieure, qui révèle seulement l’affinité des
deux éléments ; il ne fait qu’indiquer par allusion la signification intime ».105
Ajoutons, par ailleurs, que, dans la pensée hégélienne, l’architecture correspond à
« l’enfance de l’art », à la genèse des formes et que le système des arts se répartit en
trois étapes. Selon lui, l’architecture est symbolique, la sculpture classique et la
peinture romantique.106 Il n’en reste pas moins vrai que chaque art reste représenté
lors des trois étapes mais il ne connaît de véritable épanouissement que lorsque sa
forme et le courant de pensées de l’une de ces périodes se trouvent en parfaite
correspondance et atteignent un état de complétude.
104
- G.W.F. Hegel, Esthétique, Premier volume, chap. III, Traduction de S. Jankelevitch, Flammarion,
Paris, 1979, p. 114.
105
- G.W.F. Hegel, Esthétique, textes choisis par Claude Khodoss, op.cit., p. 93.
106
- Voir chap.1 de la 1ère partie
107
- Paolo Tortonese, La vie extérieure. Essai sur l’œuvre narrative de Théophile Gautier, op.cit., p. 9.
213
Exprimant son désir d’évasion, d’Albert se livre, alors, à une réflexion sur le
sens du Beau et présente la quête de la beauté comme un parcours initiatique. C’est
pourquoi, il s’identifie tantôt à Jason parti « à la conquête de la Toison »,108 tantôt à
Adam, châtié pour avoir fauté, oscillant entre idéal et réalité :
« Nous nous sommes assis comme Adam au pied des murs du paradis terrestre, sur
les marches de l’escalier qui mène au monde que vous avez créé, voyant étinceler à
travers les fentes de la porte une lumière plus vive que le soleil, entendant
confusément quelques notes éparses d’une harmonie séraphique. Toutes les fois
qu’un élu entre ou sort au milieu d’un flot de splendeur, nous tendons le cou pour
tâcher de voir quelque chose, par le battant ouvert. C’est une architecture féerique qui
n’a son égale que dans les contes arabes. Des entassements de colonnes, des arcades
superposées, des piliers tordus en spirale, des feuillages merveilleusement découpés,
des trèfles évidés, du porphyre, du jaspe, du lapis-lazuli, que sais-je, moi ! des
transparences et des reliefs éblouissants, des profusions de pierreries étranges, des
sardoines, du chrysobéryl, des aigues-marines, des opales frisées, de l’azerodrach, des
jets de cristal, des flambeaux à faire pâlir les étoiles, une vapeur splendide pleine de
bruit et de vertige - un luxe tout assyrien !
Le battant retombe ; vous ne voyez plus rien - et vos yeux se baissent, pleins de
larmes corrosives, sur cette pauvre terre décharnée et pâle, sur ces masures en ruines,
sur ce peuple en haillons, sur votre âme, rocher aride où rien ne germe, sur toutes les
misères et toutes les infortunes de la réalité. Ah ! du moins, si nous pouvions voler
jusque-là, si les degrés de cet escalier de feu ne nous brûlaient pas les pieds ; mais,
hélas ! l’échelle de Jacob ne peut être montée que par les anges ! »109
« (…) en réalité, deux tendances opposées divisent les choix esthétiques de Gautier,
d’une part le choix du beau idéal, de la perfection et du sublime ; et d’autre part, le
revers de la médaille, l’insolite, le décadent, le grotesque et le fantastique. »110
Afin de décrire cette architecture dont rêve D’Albert, Gautier tire profit des
possibilités qu’offre la logique associative et se plaît à superposer les images et à les
filer. Il se réfère au mythe originel et fait le rapprochement entre l’esthète en quête du
beau et Adam chassé du paradis. Par le biais de cette description s’opère un
glissement du réel vers un monde imaginaire, mythique, qui semble doté d’une grande
réalité si bien que les frontières entre le rêve et la réalité s’estompent.
108
- Th. Gautier, Mademoiselle de Maupin, op. cit., p. 260.
109
- Ibid., pp. 266-267.
110
- Lisette Tohme Jarrouche, Descriptions et descriptif dans la prose romanesque de Théophile
Gautier, Thèse dirigée par Philippe Hamon, Université de la Sorbonne Nouvelle, Paris III, 1997, p. 70.
214
Pour Claudine Lacoste-Veysseyre, cette confusion entre le réel et l’imaginaire,
si fréquente dans l’écriture gautiéresque, n’est pas sans danger :
« Ainsi, la frontière entre le réel et l’imaginaire se perd dans une mouvance qui n’est
pas sans effrayer parfois : en questionnant les apparences, la technique de la
description, savante et diabolique, creuse un gouffre dans lequel se perd celui qui est
à la recherche de certitude. »111
« Anxiété sans objet, malaise sans cause, la douleur de d’Albert est une douleur qui
corrode l’individu précisément parce qu’elle est injustifiée, elle provient d’un désir
braqué sur le néant. »112
111
- Claudine Lacoste-Veysseyre, Notice de Mademoiselle de Maupin, in Romans, contes et nouvelles,
op. cit., p. 1306.
112
- Paolo Tortonese, La vie extérieure…, op. cit., p. 18.
215
Ainsi, l’« architecture féerique » que construit la description apparaît dans
toute sa dimension symbolique : symbole d’un idéal à peine entrevu par les âmes les
plus sensibles, ou plutôt symbole d’un monde spirituel, qui n’est accessible qu’à
quelques élus, ceux qui sont frappés du sceau de la distinction. Partant de l’extériorité,
la description est au service de l’introspection puisqu’elle favorise davantage la
révélation d’un monde intérieur et le lecteur parvient à pénétrer dans l’imaginaire du
personnage. Cette image d’une architecture féerique, nous la retrouvons dans les
propos de Rosette parlant de d’Albert, elle dit :
« Il a au fond de son âme un sérail de belles idées qu’il entoure d’un triple mur, et
dont il est plus jaloux qu’un sultan ne le fut de ses odalisques.- Il ne met dans ses vers
que celles dont il ne se soucie pas ou dont il est rebuté ; c’est la porte par où il les
chasse et le monde n’a que ce dont il ne veut plus. »113
La description allie l’abstrait et le concret, elle crée une similitude entre l’âme
du poète créateur et l’architecture d’un palais oriental, entre l’univers des « belles
idées », et un harem bien préservé de toute intrusion extérieure. La référence à
l’orient des sultans éveille le souvenir des Mille et Une Nuits et suggère l’idée de
profusion de richesses dans les sérails ; en revanche, le « triple mur » dit
l’inaccessibilité de cet espace jalousement protégé. Ce sérail fantastique, associé à la
richesse et au bonheur, est également, dépeint par d’Albert :
Je ne me figure pas le paradis autrement ; et si Dieu veut bien que j’y aille après
ma mort, il me fera bâtir dans le coin de quelque étoile un petit kiosque sur ce plan-
là. »114
113
- Th. Gautier, Mademoiselle de Maupin, op. cit., p. 346.
114
- Ibid., pp. 376-377.
216
La conception du bonheur, conception sur laquelle nous reviendrons plus tard
dans notre travail de recherche à propos des architectures de bonheur, ne se sépare pas
d’un projet de construction où l’on retrouve tous les constituants d’une architecture
féerique : édifice fermé au monde extérieur, taille des éléments architecturaux (rêve
de grandeur et d’immensité), caractère précieux des matériaux employés (marbre
blanc, cristal, argent, or, …), exotisme, nonchalance et oisiveté. Mais d’Albert est
tiraillé entre deux pôles : il hésite entre l’espoir d’élévation et la peur de
l’engouffrement, entre « spleen » et « idéal » pour reprendre la double postulation
baudelairienne. A l’instar de Pygmalion, il avoue être fasciné mais écrasé par la
matière, hanté par un « rêve de pierre » :
« (…) j’ai des songes de pierre ; tout se condense et durcit autour de moi, rien ne
flotte, rien ne vacille ; il n’y a pas d’air ni de souffle ; la matière, me presse,
m’envahit et m’écrase ; je suis comme un pèlerin qui se serait endormi un jour d’été
les pieds dans l’eau et qui se réveillerait en hiver les jambes prises et emboîtées dans
la glace. »115
115
- Ibid., p. 376.
116
- Ibid., p. 290.
217
« Dès que je prends la plume, il se fait dans mon cerveau un bourdonnement et un
bruissement d’ailes, comme si l’on y lâchait des multitudes de hannetons. Cela se
cogne aux parois de mon crâne, et tourne, et descend, et monte avec un tapage
horrible ; ce sont mes pensées qui veulent s’envoler et qui cherchent une issue ; -
toutes s’efforcent de sortir à la fois ; plus d’une s’y casse les pattes et y déchire le
crêpe de son aile : quelquefois la porte est tellement obstruée, que pas une ne peut en
117
franchir le seuil et arriver jusque sur le papier. »
Dans le chapitre IV, c’est à travers le dialogue entre Théodore et Rosette que
l’image filée de l’architecture fait, encore une fois, irruption dans le texte. Dans cet
entretien avec Rosette, Gautier fait dire à Théodore :
117
- Ibid., pp. 422-423.
218
« L’homme, dans la vie, m’a souvent fait penser à un pèlerin qui suit l’escalier en
colimaçon d’une tour gothique. Le long serpent de granit tord dans l’obscurité ses
anneaux dont chaque écaille est une marche. Après quelques circonvolutions, le peu
de jour qui venait de la porte s’est éteint. L’ombre des maisons qu’on n’a pas encore
dépassées ne permet pas aux soupiraux de laisser entrer le soleil ; les murs sont noirs
suintants ; on a plutôt l’air de descendre dans un cachot, d’où l’on ne doit jamais
sortir, que de monter à cette tourelle qui, d’en bas, vous paraissait si svelte et si
élancée, et couverte de dentelles et de broderies, comme si elle allait partir pour le
bal.- On hésite si l’on doit aller plus haut, tant ces moites ténèbres pèsent lourdement
sur votre front. -L’escalier tourne encore quelquefois, et des lucarnes plus fréquentes
découpent leurs trèfles d’or sur le mur opposé. On commence à voir les pignons
dentelés des maisons, les sculptures des entablements, les formes bizarres des
cheminées ; quelques pas de plus et l’œil plane sur la ville entière ; c’est une forêt
d’aiguilles, de flèches et de tours qui se hérissent de toutes parts, dentelées, tailladées,
évidées, frappées à l’emporte-pièce et laissant transparaître le jour par leurs mille
découpures.- Les dômes et les coupoles s’arrondissent comme les mamelles de
quelque géante ou des crânes de titans. Les îlots de maisons et de palais se détachent
par tranches ombrées ou lumineuses.- Quelques marches encore, et vous serez sur la
plate-forme ; et alors vous verrez, au-delà de l’enceinte de la ville, verdoyer les
cultures, bleuir les collines et blanchir les voiles sur le ruban moiré du fleuve. Un jour
éblouissant vous inonde, et les hirondelles passent et repassent auprès de vous en
poussant de petits cris joyeux. »118
118
- Ibid., pp. 342-343.
219
lumière puisqu’aux termes, -obscurité, peu de jour, éteint, ombre, noirs, cachot,
ténèbres-, s’opposent les expressions « commence à voir », « laissant transparaître le
jour », « lumineuses », « un jour éblouissant vous inonde ». De même, au tableau
sombre et terne de départ s’oppose la richesse chromatique du tableau final (verdoyer,
bleuir, blanchir, éblouir). Pour Tortonese, Gautier « charge entièrement le regard de
l’espoir de transcendance, du désir métaphysique. Son écriture met en jeu la
possibilité d’observer la forme avec tout l’acharnement, la précision, l’intensité
nécessaires pour aller jusqu’à l’idée. »119
220
Mais, disons, à ce stade de notre analyse, que la ligne spiralique surgit dans
plusieurs récits, notamment Le chevalier double, La Morte amoureuse, Mademoiselle
de Maupin, Le Club des hachichins et Mademoiselle Dafné. Dans tous ces récits, la
topographie spiralique rappelle l’univers dantesque de la Divine Comédie. Dans tous
ces récits, la fiction octroie à l’image de la spirale une signification symbolique.
Pour Dante, la spirale se définit comme « le chemin oblique de celui qui s’est
perdu et qui doit se retrouver le tracé d’un devenir humain.»121 Jean Rousset, de son
côté, la définit, en termes de mouvement et de perspective visuelle et la rattache à l’art
baroque :
« La spirale forme l’un des tracés favoris du baroque ; on la retrouve chez Guarini,
chez Tintoret et Rubens, dans les anges du Bernin, dans la faune de Puget. La spirale,
c’est le ressort qui se détend, c’est le mouvement sans fin, le mouvement pour le
mouvement ; le regard qui tente de la suivre dans sa fuite est toujours rejeté plus loin,
ne trouvant aucun point d’arrêt. »122
121
- La définition est proposée par Luzius Georg-Keller, in Piranèse et les Romantiques. Le mythe des
escaliers en spirale, Librairie José Corti, 1966, p. 16.
122
- Jean Rousset, La littérature de l’âge baroque en France, José Corti, 1957, p. 167.
123
- Th. Gautier, Le Pied de momie, op. cit., p. 863.
124
- Ibid., p. 863.
221
« (…) j’étais arrivé sur le palier de l’escalier que j’essayai de descendre ; il était à
demi éclairé et prenait à travers mon rêve des proportions cyclopéennes et
gigantesques. Ses deux bouts noyés d’ombre me semblaient plonger dans le ciel et
dans l’enfer, deux gouffres ; en levant la tête, j’apercevais indistinctement, dans une
perspective prodigieuse, des superpositions de paliers innombrables, des rampes à
gravir comme pour arriver au sommet de la Tour Lylacq ; en la baissant, je
pressentais des abîmes de degrés, des tourbillons de spirales, des éblouissements de
circonvolutions. »125
«La tempête était des plus violentes ; la neige tourbillonnait et permettait à peine de
distinguer la terre du ciel. Une spirale de corbeaux, malgré les abois de Fenris et de
Murg, qui sautaient en l’air pour les saisir, tournoyait sinistrement au dessus du
panache d’Oluf.
« […] Chose étrange, Oluf sentait les coups qu’il portait au chevalier inconnu ; il
souffrait des blessures qu’il faisait et de celles qu’il recevait…Ô terreur ! que vit le
fils d’Edwige et de Lodbrog ? il se vit lui-même devant lui ; un miroir eût été moins
exact. Il s’était battu avec son propre spectre, avec le chevalier à l’étoile rouge ; le
spectre jeta un grand cri et disparut.
La spirale de corbeaux remonta dans le ciel et le brave Oluf continua son
chemin… »126
125
- Th. Gautier, Le Club des hachichins, op. cit., pp. 1019-1020.
126
- Th. Gautier, Le chevalier double, in Romans, contes et nouvelles, op. cit., pp. 849-850.
222
Les termes « tourbillonnait », « spirale », « tournoyait » associés à « violentes »,
« sinistrement », « terreur » révèlent l’intensité de ce mouvement qui entraîne le
personnage. Néanmoins, au-delà d’une vision manichéenne opposant le bien et le mal,
le récit exprime les angoisses du personnage et ses déchirements intérieurs,
déchirements qui ne sont pas sans rappeler le drame de Romuald, héros de La Morte
amoureuse.
223
« (…) une grande ruine venait de se faire au-dedans de moi. Je retournai à mon
presbytère, et le seigneur Romuald, amant de Clarimonde, se sépara du pauvre prêtre,
à qui il avait tenu pendant si longtemps une si étrange compagnie. (…) La paix de
mon âme a été bien chèrement achetée ; l’amour de Dieu n’était pas de trop pour
remplacer le sien » 128
128
- Ibid., p. 552.
224
« Plutôt que véritablement des actants, l’adjuvant et l’opposant sont « des
participants circonstanciels » qui font partie de la sphère du sujet et peuvent être
ramenés à l’axe du désir. L’actant sujet est, en effet, constitué d’un ensemble de rôles
actantiels ou « modalités » relatives à sa quête de l’objet : il est celui qui sait, doit,
peut…obtenir objet.
Lorsque la modalité du pouvoir-faire est figuré par un actant distinct de celui qui
supporte les autres propriétés de l’actant sujet, on a pris l’habitude de parler
d’ « adjuvant » (ou d’ « opposant » dans le cas d’une perte du pouvoir). L’adjuvant et
l’opposant ne doivent donc pas être considérés comme des actants, mais comme des
acteurs qui jouent un des rôles actantiels appartenant à la sphère du sujet : l’adjuvant
est un acteur qui joue le rôle actantiel du pouvoir-faire en fonction du désir du sujet,
et l’opposant est un acteur qui exerce ce même rôle dans un sens opposé au désir du
sujet. »129
129
- Nicole Everaert-Desmedt, Sémiotique du récit, op. cit., p. 43.
130
- Lisette Tohme Jarrouche, Descriptions et descriptif dans la prose romanesque de Théophile
Gautier, op. cit., p. 146.
225
Paru d’abord dans La Presse, en 1848, sous le titre Les Deux Etoiles, ce roman
paraîtra en 1851 sous le titre de Partie carrée. En fait, le chiffre « deux » a plus d’une
signification dans ce récit. Tout d’abord, deux alliances sont annoncées au début du
récit : la première devrait unir par le lien du mariage Amabel Vyvyane et Benedict
Arundell, la seconde, moins heureuse réunirait Edith Harley et M. de Volmerange ;
point de rencontre de ces deux couples : l’élément architectural avec la célébration du
mariage à l’église Sainte Margareth.
« (…) sa façade étroite et comprimée par les façades voisines, épanouies plus
largement, avait un air de gêne et de contrainte, comme un fripon en bonne
compagnie. Ses murailles de briques d’un jaune malsain produisaient l’effet d’un
teint aigre et blême d’un débauché à côtés des faces rougeaudes et bien portantes des
édifices juxtaposés. Ce logis, de peur d’être borgne ou louche, s’était fait aveugle.
Toutes les fenêtres étaient fermées, et rien de la maison ne regardait dans la rue pour
éviter la réciprocité »131
131
- Th. Gautier, Partie carrée, in Romans, contes et nouvelles, op. cit., pp. 21-22.
226
L’aspect lugubre de cette construction est mis en valeur de différentes manières. Tout
d’abord, on souligne le jeu de contraste entre la physionomie des constructions
attenantes (épanouies, faces rougeaudes, bien portantes) et celle de la maison, cadre
de l’action (comprimée, jaune malsain,…). Ensuite, on relève le recours aux figures
d’analogie qui établissent un rapprochement entre le bâti et l’humain et filent l’image
du bâtiment estropié : en premier temps, le narrateur utilise la comparaison (« avait un
air de », « comme », « produisait l’effet de »), puis la personnification (« de peur
d’être borgne ou louche, s’était fait aveugle »). La description de l’intérieur de cette
maison renforce l’impression de départ. Le « jour louche et douteux »,132 les
gribouillages gravés sur les murs accentuent le caractère repoussant de cette
architecture, mais ont surtout un effet annonciateur : ils préfigurent la menace et
disent en sourdine le complot qui se tisse dans ce bouge londonien :
« Tout cela était tracé à grands traits, et sans beaucoup de respect de la figure
voisine ; des dates, des chiffres et des lettres d’une calligraphie hasardée,
compliquaient cet effroyable grimoire, où les seuls mots lisibles étaient : paresse, vice
et crime ».133
132
- Ibid., p. 23.
133
- Ibid., p. 24.
134
- Ibid., p. 36.
227
En effet, les outils de comparaison dans la description de cet édifice se
multiplient et le lexique décrivant un être monstrueux s’associe au lexique
architectural :
228
« A quelque distance, les objets estompés se contournaient en formes étranges et
fantastiques, les voitures avaient l’air de Léviathans et de behemots, les passants
incertains de géants et de fantômes, les murailles sombres des édifices prenaient des
apparences de babels et de lylacqs, et il fallait toute l’habitude des cochers pour ne
pas se perdre dans cet air opaque où mouraient les vibrations sonores, et qui semblait
avoir ouaté les rues avec le duvet des nuages. » 136
« Les édifices qui longent le fleuve, magasins, entrepôts, usines aux longs obélisques
panachés de flammes, débarcadères aux larges rampes, églises élevant au-dessus des
maisons leurs vieilles flèches normandes ou leurs campaniles d’imitation classique,
perdaient dans l’ombre ce que le jour peut y faire trouver de mesquin et prenaient des
proportions cyclopéennes et colossales. Les toits devenaient des terrasses orientales,
les cheminées des obélisques et des phares, l’enseigne gigantesque en lettres
découpées faisait l’effet de la balustrade trouée à jour d’un balcon aérien ; et le tout,
sombre, immense, confus, semblait une Ninive sur qui passait le nuage de la colère de
Dieu. – Un graveur à la manière noire en eût fait, avec quelques rayons de lumière
livide, une de ces effrayantes estampes bibliques où les Anglais excellent. »138
136
- Ibid., p. 35.
137
- Léviathans et behemots sont des créatures monstrueuses évoquées par le livre de Job XI, 15,32,
voir note 2, édition de la Pléiade, p. 1267.
138
- Th. Gautier, Partie carrée, op. cit., p. 71.
139
- Ibid., p. 70.
229
Victime d’une séquestration mystérieuse, Sir Benedict Arundell est enfermé
dans une cellule à l’intérieur de laquelle il découvre une trappe. Mais bercé par le rêve
de retrouver la belle Amabel, il tente de s’évader, et c’est alors que commence une
véritable aventure dantesque dans une architecture qui ressemble aux architectures
piranèsiennes. Arundell se retrouve dans un décor de roman noir, digne d’Anne
Radcliffe ou de Gregory Lewis : escalier en colimaçon, passages souterrains, murs
humides et glissants, descente infernale qui débouche sur un échec.
« Usant des privilèges du romancier, nous allons sauter, sans transition aucune, du
sombre bouge que nous venons de décrire, dans une élégante maison du West-End.
Cet écart, loin de nous éloigner de notre histoire, nous y ramène. La scène est bien
différente ; mais nous n’avons pas cherché le contraste »140
ou encore,
« Bien que la maison devant laquelle nous avons conduit notre lecteur soit d’une
apparence médiocrement engageante, nous espérons qu’il voudra bien, sous notre
conduite, devancer de quelques pas l’inconnu et son guide, et y pénétrer avec
nous. »141
140
- Ibid., p. 30.
141
- Ibid., p. 21.
230
Mais, la discontinuité n’est que d’apparence et les éléments disparates
finissent par s’assembler pour faire de l’univers de la fiction un « monde où tout se
tient et tout s’enchaîne ». L’espace architectural, aussi contrasté soit-il, s’apparente à
un puzzle. Chaque développement descriptif fournit un élément de ce puzzle, chaque
détail dévoile une part du mystère et nous renseigne un peu plus sur la nature des
rapports qui s’instaurent entre les personnages.
Conclusion
142
- Chantal Brière, Victor Hugo et le roman architectural, op.cit., p. 398.
143
- Jean Roudaut, Les villes imaginaires dans la littérature française, Collection Littérature, Hatier,
Paris, 1990, p. 34.
231
Appliquant l’équation écrire = construire, la description architecturale donne à
Gautier l’occasion de bâtir avec les mots et d’ériger son propre édifice littéraire, mais
chemin faisant, l’œuvre romanesque permet à la pensée gautiéresque de prendre
forme. Cette fièvre de construction qui anime l’œuvre de Gautier, nous la retrouvons
dans les récits où l’écriture se fait reconstitution et où la narration frôle la restauration
archéologique.
232
Chapitre 2 :
Gautier et le projet de reconstruction
architecturale
233
Introduction
Bien avant Gautier, l’intérêt porté à la ruine a suscité une curiosité particulière
et de multiples réflexions. De Pétrarque à Hugo en passant par Diderot, Volney et
Chateaubriand, la ruine a séduit en raison de son pouvoir suggestif et de la richesse de
sa charge signifiante ; elle a donné lieu à des représentations et des usages littéraires
qui diffèrent d’un auteur à l’autre. « Chacun y a projeté sa personnalité, ses hantises,
sa culture, sa conception du monde et sa vision de l’histoire » nous confie Roland
Mortier.145
144
- Th. Gautier, Voyage en Egypte, La Boîte à Documents, Paris, 1996, p. 136.
145
- Roland Mortier, La poétique des ruines en France. Ses origines, ses variations de la Renaissance à
Victor Hugo. Librairie Droz, Genève, 1974, p. 12.
146
- Henri Lefebvre a écrit un ouvrage intitulé La production de l’espace, Editions Anthropos, Paris,
1974.
234
Se basant aussi bien sur les apports des sciences humaines (notamment la
géographie) que sur les travaux des urbanistes, des philosophes et des hommes de
lettres, il reprend la distinction faite par Gilles Deleuze et Félix Guattari entre l’espace
strié, espace homogène qui marque des balises et astreint à un ordre axiologique, et
l’espace lisse, espace hétérogène qui permet l’écart et la transgression. Il écrit en ce
sens :
« L’espace strié est alors l’espace qu’occupe l’appareil d’Etat. C’est l’espace de la
polis, du politique, du policé, de la police, contre l’espace du nomos qui est espace
lisse. […] L’espace lisse, marque du dispars, est celui qui se déploie entre les points,
entre des points que peuvent relier autant de lignes qu’il y a d’options. Virtuellement
ouvert sur l’infini, il agence l’ensemble des minutes de la vie de chaque individu. A
chaque minute son récit, à chaque arpent le sien ? »147
Mais cette distinction n’est pas toujours facile à déterminer car le même espace peut
être tour à tour lisse et strié. « Le strié peut devenir lisse, de même que le lisse est
exposé au striage »148explique Westphal.
147
- Bertrand Westphal, La géocritique, réel, fiction, espace, les éditions de Minuit, Paris, 2007, pp.
68-69.
148
- Ibid., p. 70.
235
Nous analyserons la place qu’occupe l’architecture dans Arria Marcella et
montrerons dans quelle mesure les descriptions architecturales de Gautier servent à
transgresser les espaces balisés et à créer une ambiance de fantaisie, exprimant le rêve
d’amour, de liberté et de beauté idéale.
Le second volet de ce chapitre nous transportera vers la cité des pharaons et les
questions que nous soulèverons sont les suivantes : qu’est-ce qui caractérise les
espaces nilotiques représentés et comment s’opère le passage d’un espace-temps à un
autre? de quelle manière l’entreprise de reconstruction gautiéresque se met-elle au
service de l’élaboration de son roman historique et quels en sont les enjeux ?
« Il est un rêve que fait naître en tout artiste un voyage à Pompéi, cette ville qu’une
mort soudaine a préservée de la lente destruction des siècles et qu’on a retrouvée
intacte dans son linceul de cendres, comme une momie égyptienne, grâce au Vésuve,
ce terrible embaumeur ; en parcourant les rues qui gardent encore l’empreinte des
chars, on les repeuple de leurs passants antiques ; en visitant ces maisons que la vie
semble avoir abandonnées hier et auxquelles il ne manque guère qu’une toiture, on
les restitue en idée, on y loge sa fantaisie, et l’on se dit malgré soi : là je mettrais mon
lit, ici ma bibliothèque, là mes tableaux, plus loin mes fleurs rares ; puis l’on reprend
le chemin de Naples ; et l’on oublie ce désir rétrospectif qui va où vont toutes les
chimères.»149.
236
En effet, dans ce récit, tout tourne autour de la dualité déconstruction /
reconstruction. L’auteur commence par rompre la linéarité temporelle et par effectuer
une percée dans le temps. Ce faisant, il brise le continuum spatio-temporel et plonge
le lecteur dans une dimension temporelle tout à fait différente de celle dans laquelle
nous vivons. « Cette déstructuration de la ligne temporelle conduit à une spatialisation
de la temporalité »151affirme Bertrand Westphal. Le sujet gautiéresque entreprend un
voyage dans le temps et dans l’espace dans le but de réaliser le rêve de reconstruire la
ville de Pompéi, ensevelie depuis des siècles sous les laves du Vésuve.
« (…) c’était un morceau de cendre noire coagulée portant une empreinte creuse : on
eût dit un fragment de moule de statue, brisée par la fonte ; l’œil exercé d’un artiste y
eût aisément reconnu la coupe d’un sein admirable et d’un flanc aussi pur de style
que celui d’une statue grecque. »152
Modulant le thème de « la partie qui appelle le tout », Gautier exploite les bribes du
passé pour accomplir le prodige de résurrection de Pompéi. Poussé par « un désir
rétrospectif »,153 le personnage d’Octavien revient sur les lieux de la cité en ruines et
la promenade nocturne se transforme magiquement en un voyage en l’an 79 de notre
ère. L’objet perçu et désiré par le personnage va permettre au passé de surgir sur la
scène du présent et à la ville morte ou plutôt momifiée de ressusciter.
L’investissement du passé est favorisé par le spectacle des ruines qui joue le
rôle de médiation entre deux moments. Dans son introduction de L’œuvre fantastique
de Gautier, Michel Crouzet explique l’attrait exercé par la cité pompéienne en ces
termes :
151
- Bertrand Westphal, La géocritique, réel, fiction, espace, les éditions Minuit, Paris, 2007, p. 34.
152
- Th. Gautier, Arria Marcella, in Romans, contes et nouvelles, p. 287.
153
- « Le désir rétrospectif » est une notion fondamentale chez Gautier. Ce thème du désir rétrospectif,
qui est étroitement lié à celui de la morte amoureuse, parcourt la fiction gautiéresque, depuis La
Cafetière jusqu’à Spirite en passant par Le Roman de la Momie. Dans La Cafetière, Théodore tombe
amoureux de la belle Angéla, morte depuis deux ans ; alors que, dans Spirite, Guy de Malivert est épris
de Lavinia, la morte qui appelle le vivant à rejeter la vie terrestre et à réaliser une union des âmes dans
une vie surnaturelle. Lord Evandale est, quant à lui, « rétrospectivement amoureux de Tahoser, fille du
grand prêtre Pétamounoph, morte, il y a trois mille cinq cents ans » (Le Roman de la Momie, p.634)
237
« Si Pompéi n’est pas « une ruine ruinée », si elle fascine Gautier comme une
palingénésie permanente, une jonction du passé et du présent, c’est que la ville
présente des traces d’une vie arrêtée, les éléments d’une existence non éteinte mais
suspendue, et surtout des « formes » intactes d’une réalité seulement évanouie. C’est
une ville-moule, une ville-forme, une ville-contenant en attente de son contenu ;
comme l’empreinte du sein, les ornières, les rainures, les maisons vides ; c’est une
vacuité en attente de substance. »154
« le creux du moulage du sein, les rainures de la herse, les ornières des chars, les
récipients vides, les maisons réduites à leurs murs : le vide, l’absence, font appel au
plein, au retour des choses, des êtres, à la complétude idéale. Le sein moulé par la
lave, instrument de destruction et de conservation à la fois, est comme la matrice du
thème : le moule reproduit, répète et conserve la forme par d’innombrables retours du
contenu. »155
154
- Michel Crouzet, Introduction à L’œuvre fantastique de Gautier, tome 1, les éditions Garnier
Bordas, 1992, p. L-LI.
155
- Ibid., pp. 307-308.
238
Le processus palingénésique pallie l’absence de forme en rendant la ville de Pompéi
à sa splendeur première ; il perpétue la dialectique du contenant et du contenu en
assurant la renaissance des formes du passé.
Cette aversion pour le présent, Gautier n’hésite pas à l’avouer dans un autre
récit en faisant dire à D’Albert : « Je suis un homme des temps homériques ; le monde
où je vis n’est pas le mien et je ne comprends rien à la société qui m’entoure. »157
Exprimant sans réserve son malaise de vivre dans une société sans foi ni ambition,
Gautier tourne le dos à son époque et préfère plonger dans un passé lointain, dans un
âge d’or révolu. Mais le transfert d’un monde à l’autre ne relève pas uniquement du
nostos ; l’expérience de la temporalité prend des significations particulières.
156
- Th. Gautier, Arria Marcella, op. cit., p. 297.
157
- Th. Gautier, Mademoiselle de Maupin, op. cit., p. 368.
158
- Th. Gautier, Arria Marcella, op. cit.; p. 302.
239
Le paysage archéologique a, de ce fait même, une fonction importante : les
ruines constituent certes les vestiges d’un passé lointain et renvoient sans aucun doute
à une époque révolue ; toutefois, échappant à l’érosion implacable du temps, ces
fragments permettent de préserver le passé de l’oubli et de la mort et de restituer,
presque intégralement la forme des édifices. Plus encore, les ruines ramènent dans le
présent les restes d’un passé enfoui et effacent la distance entre le présent et le passé.
« (…) le paysage archéologique, figé dans l’éternel, est aussi un espace troué,
agglomérat de ruines et de débris, d’un passé irrécupérable dans sa totalité […] Dans
la densité de la matière resplendissante qui défie le temps et resurgit comme
aspiration à la totalité et à la plénitude, s’ouvre une béance irréductible où circule le
désir. La mort, la dissolution des êtres et des formes, nourrit dans sa perte les cendres
du désir. La vie resurgit de l’abîme qui semblait la nier. La distance fend la totalité et
fraye de nouveaux chemins à cet amour de l’impossible. Distance et proximité se
renversent et changent de signe. Vie et mort se mêlent dans un espace qui assure leur
coexistence. »160
159
- Bertrand Westphal, La géocritique, réel, fiction, espace, op. cit., p. 66.
160
- Carlo Pasi, Le fantastique archéologique, in BSTG, n° 6, 1984, p. 87.
240
L’exemple se rattachant à une architecture funéraire met bien en exergue cette
opposition dans la perception de l’espace mortuaire entre les anciens et les
contemporains. Dans La production de l’espace, Henri Lefebvre précise que le
monument funéraire transcende la mort. « Par le monument et par l’intervention de
l’architecte démiurge, l’espace de mort se nie, se transfigure en espace vivant,
prolongement du corps … ».161 Octavien découvre la proximité entre les lieux de vie
et les lieux de mort en parcourant la ville ressuscitée. Les monuments funèbres de la
cité gréco-romaine sont des lieux de joie « si gaiement dorés par le soleil »162alors que
dans les villes modernes, les cimetières sont des lieux tristes et sinistres, souvent
situés aux confins de la ville vivante.
« (…) les tombeaux, au lieu d’un cadavre horrible, ne contenaient qu’une pincée de
cendres, idée abstraite de la mort.[…] L’art embellissait ces dernières demeures, et,
comme dit Goethe, le païen décorait des images de la vie les sarcophages et les
urnes. »163
« Octavien pensa aux émanations fétides qui vicient l’atmosphère de nos théâtres, si
incommodes qu’on peut les considérer comme des lieux de torture, et il trouva que la
civilisation n’a pas beaucoup marché. »164
La conception des gradins, la répartition des places, les décorations et même les
billets témoignent, aux yeux de Gautier, du savoir-faire des anciens et de leur
sagesse :
161
- Henri Lefebvre, La production de l’espace, op. cit., p. 255.
162
- Th. Gautier, Arria Marcella, op. cit., p. 292.
163
- Ibid., p. 292.
164
- Ibid., p. 304.
241
« Les gradins demi-circulaires, terminés de chaque côté par une magnifique patte de
lion sculptée en lave du Vésuve, partaient en s’élargissant d’un espace vide
correspondant à notre parterre, mais beaucoup plus retreint, et pavé d’une mosaïque
de marbres grecs ; un gradin plus large formait, de distance en distance, une zone
distinctive, et quatre escaliers correspondant aux vomitoires et montant de la base au
sommet de l’amphithéâtre, le divisaient en cinq coins plus larges du haut que du bas.
Les spectateurs, munis de leurs billets, consistant en petites lames d’ivoire où étaient
désignés, par leurs numéros d’ordre, la travée, le coin et le gradin, avec le titre de la
pièce représentée et le nom de son auteur arrivaient aisément à leurs places. »165
165
- Ibid., p. 304.
166
- Pierre Laubriet, annotation d’Arria Marcella, op. cit., note 65, p. 1306.
242
L’exploration de différentes architectures permet à la trame narrative de
progresser si bien que l’aventure architecturale ne se détache pas de l’aventure
romanesque. Avant de pouvoir rencontrer Arria Marcella, Octavien doit passer par
plusieurs épreuves. Tout d’abord, la rencontre de Rufus Holconius permet à Octavien
de profiter des avantages d’« une visite guidée ». L’exploration de la ville gréco-
romaine s’apparente à un « parcours nomade en espace lisse »167 pour reprendre une
expression de Bertrand Westphal. En compagnie de ce cicérone, Octavien se trouve
au cœur d’une cité vivante, habitée par une foule discrète et affairée, agitée par le
bruit des chars antiques. Il savoure les plaisirs de la vie nocturne en se rendant à
l’Odéon et en assistant à une représentation théâtrale. L’emploi à foison des
inscriptions latines et la référence à des noms propres provenant de la culture gréco-
romaine créent un effet de couleur locale et font de la ville de Pompéi un cadre de
l’action. En effet, les boutiques où l’on peut lire l’inscription hic habitat felicitas,
l’auberge d’Albinus, la porte du faubourg d’Augustus Felix, l’hôtellerie de Sarinus,
fils de Publius, tous ces détails assurent le transfert d’un monde à l’autre et posent le
décor dans lequel évoluera, désormais, le héros.
« Octavien se trouva dans une cour entourée de colonnes de marbre grec d’ordre
ionique peintes jusqu’à moitié de leur hauteur, d’un jaune vif, et le chapiteau relevé
d’ornements rouges et bleus ; une guirlande d’aristoloche suspendait ses larges
feuilles vertes en forme de cœur aux saillies de l’architecture comme une arabesque
naturelle, et près d’un bassin encadré de plantes, un flamant rose se tenait debout sur
une patte, fleur de plume parmi les fleurs végétales. »169
167
- Bertrand Westphal, La géocritique, op. cit., p. 69.
168
- Th. Gautier, Arria Marcella, op. cit., p. 307.
169
- Ibid., p. 308.
243
A l’opposé des constructions modernes à l’architecture monochrome et aux
couleurs uniformes, la maison antique se présente comme une palette qui associe
savamment les tons chauds et les tons froids. C’est une architecture qui ne privilégie
pas l’utile au détriment du beau. Bien au contraire, le confort est à la fois matériel et
artistique, et le souci fonctionnel va de pair avec le souci esthétique. L’intérieur de la
maison est d’autant plus harmonieux qu’il allie peinture, architecture et nature :
motifs décoratifs, arabesques végétales et présence animale se marient pour former un
tableau magnifique.
Mais cet espace architectural décrit avec tant de précision, n’a rien à voir avec
le réel. Comme elle le fait avec le temps, l’écriture aménage un espace qui semble être
davantage une représentation au second degré de l’architecture romaine. Il s’agit,
comme l’explique Erich Auerbach, de la représentation que la conscience conçoit
d’une réalité révolue.170 Fait de mots, l’espace décrit est, d’ailleurs, rendu accessible,
car, comme l’affirme Westphal,
« l’interface entre le réel et la fiction est dans les mots, dans une certaine manière de
les disposer le long de l’axe du vrai, de la vraisemblance, du mensonge, à l’écart de
toute velléité mimétique aussi, de toute axiologie. »171
C’est ce qui explique la facilité déconcertante avec laquelle Octavien entre dans
l’intimité d’Arria, sans se heurter à aucun obstacle, intérieur ou extérieur.
170
- Erich Auerbach, Mimésis, la représentation de la réalité dans la littérature occidentale, éditions
Gallimard, collection Tel, 1968.
171
- Bertrand Westphal, La géocritique, op. cit., p. 129.
172
- Th. Gautier, Arria Marcella, op. cit., p. 308.
244
La description part du plafond pour souligner la pureté des lignes et l’éclat du
coloris, puis descend vers le pavé en « mosaïque de Sosimus » parfaitement exécutée.
La perception en fonction de l’horizontalité laisse apparaître la richesse et la
sensualité qui se dégagent de ce lieu d’intimité : l’ameublement de la pièce est formé
d’un biclinium où s’étend voluptueusement la belle Arria, d’une table incrustée de
matières précieuses, et sur laquelle se trouvent des plats en or et en argent.
Il appert que le récit d’Arria Marcella fait surgir les oppositions entre deux
mondes : le monde du passé à travers lequel se dégagent la sagesse des anciens, leur
goût du luxe et leur souci du beau et de la perfection en même temps que leur goût
raffiné du confort le plus sensuel; et le monde moderne où règnent la laideur et la
trivialité. Toutefois, une autre opposition peut être relevée, celle qui permet de
distinguer entre la part du réel et celle de l’imaginaire dans ce récit.
173
- Ibid, p. 307.
245
Elles lui ont permis de restaurer les ruines avec une grande précision et de
restituer les édifices dans toute leur intégrité. Peu attiré par la ville de Pompéi de
1850, Gautier rêve d’aller au-delà de ses propres limites et de transcender le carcan du
quotidien, c’est pourquoi, à l’image de la ville morte, il préfère opposer celle de la
ville ressuscitée par son imagination.
Par ce fait même, il choisit de marcher sur les pas de son ami Nerval et
réexploite l’idée de la visite nocturne à Pompéi et celle de la résurrection de la cité
antique. En effet, dans son récit Isis,174 Nerval parle d’une véritable « tentative
palingénésique »175et fait vivre à son personnage une aventure dont s’inspirera
Gautier : le héros remonte le cours des siècles pour retrouver la Pompéi
antique : « l’Antiquité se montre pour ainsi dire dans un déshabillé modeste. »176
« Mazois offrait à Gautier le cadre des amours d’Arria en donnant la description, les
plans et les dessins des deux maisons, celle d’Arrius et celle d’Actéon, la première
disposant de cet appartement secret où Arria reçoit Octavien. Ainsi Gautier trouvait-il
à la fois des suggestions et des documents précis capables de solliciter son
imagination. Son récit en pouvait être aussi fortement implanté dans la réalité que
sérieusement amarré au monde des rêves et de l’imagination. »177
Laubriet précise qu’au-delà des données archéologiques, c’est Mazois qui est à
l’origine de l’anecdote d’Arria Marcella puisqu’ « il a été frappé de la beauté du sein
de la jeune fille retrouvé dans la maison d’Arrius Diomède, la beauté d’une œuvre
d’art, et il se sent pris de pitié pour celle qui a péri alors. »178
174
- Gérard de Nerval publie ce texte en 1847, dans L’Artiste, Isis figurera en 1854 dans Les filles du
feu, précision fournie par Pierre Laubriet in Romans, contes et nouvelles, tome 2, notice, op. cit., p.
1290.
175
- Gérard de Nerval, Les filles du feu, Œuvres Complètes, Bibl. de la Pléiade, tome 1, Paris, 1974, pp.
612-613, cité par Pierre Laubriet in Romans, contes et nouvelles, tome 2, notice, op. cit., p. 1290.
176
- Ibid., p. 612.
177
- Pierre Laubriet in Romans, contes et nouvelles, tome 2, notice, op. cit., p. 1289.
178
- Ibid., p. 1289.
246
De même, le Voyage à Pompéi de Romanelli et les dessins de Piranèse ont
contribué à nourrir l’imaginaire gautiéresque et l’ont aidé à retrouver le décor
architectural gréco-romain. Pierre par pierre, ou plutôt mot par mot, Gautier se lance,
donc, dans un grand projet de reconstitution et met tout en œuvre pour garantir la
réussite d’un tel projet. Il opère progressivement. Il commence par choisir un moment
bien précis, « une nuit qui se colore et s’illumine des teintes du jour »179 :
« La lune illuminait de sa lueur les maisons pâles, divisant les rues en deux tranches
de lumière argentée et d’ombre bleuâtre. Ce jour nocturne avec ses teintes ménagées,
dissimulait la dégradation des édifices. L’on ne remarquait pas, comme à la clarté
crue du soleil, les colonnes tronquées, les façades sillonnées de lézards, les toits
effondrés par l’éruption ; les parties absentes se complétaient par la demi-teinte, et un
rayon brusque, comme une touche de sentiment dans l’esquisse d’un tableau indiquait
tout un ensemble écroulé. Les génies taciturnes de la nuit semblaient avoir réparé la
cité fossile pour quelque représentation d’une vie fantastique. »180
Les ruines disparaissent pour céder la place à des constructions restaurées, les
rues désertes s’animent, les façades lézardées ou écroulées se dressent dans un état
d’intégrité exceptionnelle et la cité pompéienne est restituée dans le moindre détail.
Perçue comme espace lisse, Pompéi est alors exposée au « striage » que s’emploie à
lui appliquer Gautier. La ville ressuscitée est d’autant plus impressionnante qu’elle
n’offre aucun désagrément, aucune difficulté d’accès, ni aucun problème de
communication. Tout apparaît sans aucune tâche d’ombre, sans enfilades ni couloirs
mystérieux. Tout se passe comme si le narrateur promenait sa caméra dans un espace
d’une clarté absolue :
179
- Slaheddine Chaouachi, Les sensations orientales et le merveilleux dans l’œuvre de Théophile
Gautier, op. cit., p. 322.
180
- Th. Gautier, Arria Marcella, p. 298.
181
- Ibid., p. 299.
247
« Le mystérieux reconstructeur avait travaillé bien vite, car les habitations voisines
avaient le même aspect récent et neuf ; tous les piliers étaient coiffés de leurs
chapiteaux ; pas une pierre, pas une brique, pas une pellicule de stuc, pas une écaille
de peinture ne manquaient aux parois luisantes des façades, et par l’interstice des
péristyles, on entrevoyait, autour du bassin de marbre du cavaedium, des lauriers
roses et blancs, des myrtes et des grenadiers. »182
« Ils arrivèrent ainsi à la villa d’Arrius Diomèdes, une des habitations les plus
considérables de Pompéi. On y monte par des degrés de briques, et lorsqu’on a
dépassé la porte flanquée de deux petites colonnes latérales, on se trouve dans une
cour semblable au patio qui fait le centre des maisons espagnoles et moresques et que
les anciens appellent impluvium ou cavoedium ; quatorze colonnes de briques
recouvertes de stuc, forment des quatre côtés, un portique ou péristyle couvert,
semblable au cloître des couvents, et sous lequel on peut circuler sans craindre la
pluie. Le pavé de cette cour est une mosaïque de brique et de marbre blanc d’un effet
doux et tendre à l’œil. (…) Cela produit un singulier effet d’entrer ainsi dans la vie
antique et de fouler avec des bottes vernies des marbres usés par les sandales et les
cothurnes des contemporains d’Auguste et de Tibère. »184
182
- Ibid., p. 299.
183
- Dans La cicatrice d’Ulysse, Eric Auerbach compare le style d’Homère et celui du texte biblique.
Il écrit : « (…) ce procédé subjectiviste et perspectiviste, qui crée un premier plan et un arrière-plan, et
manifeste ainsi le présent à travers la profondeur du passé, est totalement étranger au style homérique ;
ce style ne connaît que le premier plan, qu’un présent également éclairé, également objectif », voir
Mimésis, op. cit., p. 16.
184
- Ibid., pp. 292-293.
248
D’ailleurs, dans son article, comme dans le récit d’Arria Marcella, il apprécie
le caractère sobre et pur des lignes et l’aspect riche et gai de cette architecture et met
en exergue le caractère polychrome de cette construction qu’il préfère à l’architecture
monochrome :
« (…) les anciens, avec leur admirable bon sens, ne séparaient jamais la ligne de la
couleur. L’architecture et la statuaire monochromes sont, au rebours de ce qu’on
pense, des inventions modernes et relativement barbares. (…)La couleur discrètement
appliquée et d’après certaines règles, arrête le dessin, fait saillir les reliefs, varie les
surfaces planes, ménage des repos, et par ses différentes valeurs agrandit la
construction. »185
La couleur se met au service de l’architecture dont elle fait ressortir les motifs.
Cependant, force est de constater que Gautier ne respecte pas toujours l’exactitude
dans son projet de reconstitution et que la fantaisie l’emporte parfois sur
l’archéologie. L’auteur s’écarte du référent pour créer son propre univers si bien que
l’espace décrit par Gautier est un espace autre, différent de celui décrit par les
archéologues. La ville de Pompéi que Gautier ressuscite par le travail de l’écriture
n’est pas tout à fait identique à la cité historique décrite par Mazois et Romanelli. Les
boutiques romaines ressemblent davantage aux boutiques de la ville arabe que Gautier
a vues à Alger et à Constantinople. Slaheddine Chaouachi écrit, à ce propos : « La
ville finit par « s’arabiser » dans un télescopage des périodes et des ères, télescopage
qui fait que notre héros perd ses repères. »186
185
- Th. Gautier, L’Artiste du 29 novembre 1857, « Une maison de Pompéi, Avenue Montaigne »,
p.193.
186
- Slaheddine Chaouachi, Les sensations orientales et le merveilleux…, op. cit., p. 323.
249
Mais Arria Marcella ne se limite pas à une reproduction des architectures
gréco-romaines. L’archéologie se double de poésie et le bâtisseur se confond au
« fantastiqueur » pour effectuer « cette restauration étrange, faite de l’après-midi au
soir par un architecte inconnu ».187 Grâce au pouvoir de l’imagination et à la magie du
regard, l’écriture gautiéresque « exotise »188 les lieux, donne à la cité gréco-romaine
une couleur orientale et suscite de ce fait même un état d’enchantement.
La restitution des formes du passé fait intervenir les rêves et les fantasmes de
Gautier et favorise le travail de l’imagination, ce qui pousse Chaouachi à parler de
l’effet de miracle dans l’apparition de la ville et à opter pour un mode de réception
que résument ces propos : « Le texte impose une manière de le lire, exclusive de
toutes les autres : seule la lecture fantastique est autorisée. »189 Mais ce « mode
fantastique » est-il aussi opérationnel dans la reconstitution de l’Egypte ancienne ?
187
- Th. Gautier, Arria Marcella, op.cit., p. 299.
188
- Le verbe « exotiser » est employé par Alain Guyot dans « Gautier en voyage ou l’ailleurs à deux
pas d’ici » in L’Ailleurs depuis le Romantisme, Guyot écrit : « c’est la vision du poète et la magie de
son écriture qui sont susceptibles d’exotiser les lieux à première vue bien éloignés de l’ailleurs tel
qu’on pourrait l’attendre », op. cit., p. 127.
189
- Slaheddine Chaouachi, Les sensations orientales et le merveilleux…op. cit., p. 322.
190
- Jean-François Champollion , Lettres écrites d’Egypte et de Nubie, 1828-1829.
191
- Paolo Tortonese, Présentation de Voyage en Egypte, La Boîte à Documents, Paris, 1996, p. 17.
250
Multiples aspects retiennent l’attention de Tortonese dans l’Egypte de Gautier,
et plus particulièrement, la résistance au temps, la rêverie que fait naître le monde des
pyramides, la fascination par la momie,- fascination que le romancier exploite dans la
thématique des amours contrariées-, et enfin l’étendue infinie de signes et de dessins.
Tous les critiques s’accordent à dire que, chez Gautier, le rêve égyptien est né
grâce au tableau de Marilhat : La Place de l’Ezbékieh. Pour Paolo Tortonese, Gautier
« avait construit son Caire personnel autour d’un tableau de Marilhat ».192 Slaheddine
Chaouachi, de son côté, précise que
« L’Egypte qui fascine, l’Egypte aimée est bien celle qui est vue à travers l’œuvre de
Marilhat. Quelques touches servent à représenter le tableau : le caroubier et son
ombre, les maisons et les moucharabys, l’enfant et sa mère et surtout la lumière et le
silence. Les formes apparaissent dans leur originalité absolue, aucunement atténuées
par le pinceau du peintre. »193
« La Place de l’Esbekieh au Caire ! Aucun tableau ne fit sur moi une impression plus
profonde et plus longtemps vibrante. J’aurais peur d’être taxé d’exagération en disant
que la vue de cette peinture me rendit malade et m’inspira la nostalgie de l’Orient, où
je n’avais jamais mis le pied. Je crus que je venais de reconnaître ma véritable patrie,
et, lorsque je détournais les yeux de l’ardente peinture, je me sentais exilé ».194
192
- Ibid., p.13.
193
- Slaheddine Chaouachi, Les sensations orientales et le merveilleux dans l’œuvre de Théophile
Gautier, op.cit., p. 242.
194
- Th. Gautier, Voyage en Egypte, La Boîte à Documents, Paris, 1996, p. 104.
251
Partant du principe de l’ouverture de la littérature sur les autres arts, Gautier
exploite son expérience de lecteur et de critique d’art : peintres, graveurs,
archéologues et écrivains lui ont, donc, fourni les matériaux nécessaires à son projet
de reconstruction.
En revanche, dans Une nuit de Cléopâtre, le lecteur est placé, d’emblée, dans
l’ancienne Egypte. Le récit débute par une précision du cadre spatio-temporel :
« Il y a, au moment, où nous écrivons cette ligne, dix-neuf cents ans environ qu’une
cange magnifiquement dorée et peinte descendait le Nil avec toute la rapidité que
pouvaient lui donner cinquante rames longues et plates rampant sur l’eau égratignée
comme les pattes d’un scarabée gigantesque ».196
195
- Th. Gautier, Le Pied de momie, in Romans, contes et nouvelles, op. cit., p. 855.
196
- Th. Gautier, Une Nuit de Cléopâtre, in Romans, contes et nouvelles, op. cit., p. 741.
252
Le narrateur, signalant, dès le départ, la duplicité temporelle et la distance qui sépare
deux époques, se contente de prendre en charge la relation des événements, mais n’y
participe pas, -comme c’est le cas d’Arria Marcella ou du Pied de momie-.
Mais en dépit des variations dans le choix de l’instance narrative, les deux
récits d’inspiration égyptienne donnent lieu à une reconstitution de l’Egypte antique.
Dans un cas comme dans l’autre, le projet narratif ne se dissocie pas de l’entreprise de
reconstruction ; dans un cas comme dans l’autre, la restauration architecturale oscille
entre le désir d’exactitude archéologique d’un architecte bâtisseur et les fantaisies
capricieuses d’un poète rêveur.
253
D’ailleurs, dans ses annotations d’Une Nuit de Cléopâtre, Laubriet mentionne
l’importance de l’inspiration picturale et le rôle des peintres comme Gros, Guérin,
Marilhat, et Martynn dans l’élaboration des descriptions architecturales. Toutefois,
aussi riche et variée que soit cette documentation, elle est loin d’être la seule source
de Gautier. La vision archéologique de cet auteur ne se soumet pas aux seules
exigences de la rigueur scientifique. L’Egypte ressuscitée apparaît plutôt comme un
lieu de fantaisie où l’imagination l’emporte sur le réel et où « l’hallucination
archéologique »198 supplée l’exactitude historique.
198
- L’expression est empruntée à Slaheddine Chaouachi, Les Sensations orientales…, op.cit., p. 454.
199
- Th. Gautier, Une Nuit de Cléopâtre, op. cit., p. 747.
200
- Ibid., p. 747.
254
Chaque développement descriptif associe architecture égyptienne et énigme
indéchiffrable. Nous pouvons relever des expressions telles que :
« Dans l’Egypte que décrit Gautier, écrit Lisette Tohme Jarrouche, tout semble
recouvert d’hiéroglyphes ; tout se prête à voir, à lire, tout est écriture. […] Les
hiéroglyphes s’inscrivent dans la pierre pour immortaliser l’Egypte qui devient tout
entière tableau et icône. »205
201
- Ibid., p. 747.
202
- Ibid., p. 748.
203
- Nous avons choisi l’orthographe en italique pour attirer l’attention sur l’aspect mystérieux de cette
Egypte.
204
- Th. Gautier, Une Nuit de Cléopâtre, op. cit., p. 747.
205
- Lisette Tohme Jarrouche, Descriptions et descriptif dans la prose romanesque de Théophile
Gautier, op. cit., p. 278.
255
« Et puis, Charmion, je te le dis, j’ai une pensée qui me fait peur ; dans les autres
contrées de la terre on brûle les cadavres, et leur cendre bientôt se confond avec le
sol. Ici, l’on dirait que les vivants n’ont d’autre occupation que de conserver les
morts ; des baumes puissants les arrachent à la destruction ; ils gardent tous leur
forme et leur aspect ; l’âme évaporée, la dépouille reste. Sous ce peuple, il y a vingt
peuples ; chaque ville a les pieds sur vingt étages de nécropoles ; chaque génération
qui s’en va fait une population de momies à une cité ténébreuse (…) vous fouillerez
toujours que vous en trouverez toujours ! »206
L’héroïne, en proie à un mal de vivre plus romantique que pharaonique, voit la mort
partout. Par ailleurs, la ville souterraine est présentée comme un espace stratifié si
bien que l’exploration de la nécropole s’apparente à une aventure herméneutique qui
exige la reconstitution des différents morceaux du puzzle.
« Comme les couches de limon du Nil s’ajoutent les unes aux autres depuis une
insondable antiquité, ainsi les générations de l’Egypte se rangent en ordre au fond
des syringes, des hypogées, des pyramides, des nécropoles, avec leurs formes
intactes, que le ver du sépulcre n’ose attaquer, repoussé par les âcres parfums du
bitume. »207
206
- Th. Gautier, Une Nuit de Cléopâtre , op. cit., p. 748.
207
- Th. Gautier, Voyage en Egypte, La Boîte à Documents, Paris, 1996, p. 138.
256
« (…) il arrive que l’Egypte ancienne soit curieusement transformée. Les monuments
évoqués (…) en particulier le palais de Cléopâtre, que ce soit les bains ou la salle du
festin, ne ressemblent guère à ce qu’étaient les demeures des pharaons en Haute-
Egypte, constructions légères en brique dont il ne reste rien. Gautier a-t-il pris,
comme ce fut fréquent avant une connaissance plus précise de l’Egypte, les temples,
seules constructions grandioses et durables, pour des palais ? »208
Faire du palais de Cléopâtre une architecture massive qui résiste à l’épreuve du temps,
un lieu de volupté où s’épanouissent les amours de Cléopâtre traduit davantage les
rêves de Gautier et ses fantasmes personnels. Car, si les anciens Egyptiens accordaient
une grande importance à l’architecture des temples et s’ils se souciaient de la
pérennité de leurs constructions mortuaires, ils négligeaient tout ce qui est en rapport
avec l’architecture domestique : palais et maisons étaient, donc, construits en brique et
ne résistaient que peu à l’épreuve du temps.
« Les bains de Cléopâtre étaient bâtis dans de vastes jardins remplis de mimosas, de
caroubiers, d’aloès, de citronniers, de pommiers persiques, dont la fraîcheur
luxuriante faisait un délicieux contraste avec l’aridité des environs ; d’immenses
terrasses soutenaient des massifs de verdure et faisaient monter les fleurs jusqu’au
ciel par de gigantesques escaliers de granit rose ; des vases de marbre pentélique
s’épanouissaient comme de grands lis au bord de chaque rampe, et les plantes qu’ils
contenaient ne semblaient que leurs pistils ; des chimères caressées par le plus habile
des sculpteurs grecs, et d’une physionomie moins rébarbative que les sphinx
égyptiens et leur attitude morose, étaient couchées mollement sur le gazon tout piqué
de fleurs (…) ».209
208
- Pierre Laubriet, Notice de « Une Nuit de Cléopâtre » in Romans, contes et nouvelles, op. cit.,
p.1405.
209
- Th. Gautier, « Une Nuit de Cléopâtre », op.cit., pp. 761-762.
257
Afin d’insister sur « les raffinements de l’art balnéatoire antique »,210 il
multiplie les références et les comparaisons et compare les jardins qui abritent les
bains de Cléopâtre tantôt à « un morceau de la vallée de Tempé »211 tantôt aux
« fameux jardins de Sémiramis [qui] n’étaient rien auprès de cela ».212 De même,
Gautier met l’accent sur la parfaite harmonie entre l’architecture et la nature et fait de
l’espace égyptien un lieu de luxe et de volupté, un paradis à travers lequel se dégage
une sensualité que nous pouvons lire dans des expressions telles que « caresser »,
« coucher mollement ». Cette sensualité sert de prélude à la scène du bain, puis à celle
de l’orgie.
Cédant à la tentation des mots, Gautier propose une « ébauche rapide » 213de la
salle du banquet. L’organisation de la description, explique-t-il, vise à « faire
comprendre l’ordonnance de cette construction formidable ».214 C’est ce qui explique
la ponctuation des passages descriptifs par des indications spatiales comme « Au
second étage », « Un troisième étage », « Entre chaque pilier », etc. Par le biais de
cette description, Gautier évoque, certes, le goût des Egyptiens pour la parade, mais, il
traduit également ses propres désirs.
210
- Ibid., p.762.
211
- Ibid., p.762. Selon Laubriet, cette vallée est dans l’Antiquité le symbole d’une région riante.
Gautier se serait souvenu de deux passages des Géorgiques de Virgile qui évoque la « fraîche vallée de
Pénée » ; voir note 4, p. 1423.
212
- Ibid., p. 762.
213
- Ibid., p. 768.
214
- Ibid., p. 768.
215
- Ibid., p. 768.
258
« (…) nous débouchâmes dans une salle si vaste, si énorme, si démesurée que
l’on ne pouvait en apercevoir les bornes ; à perte de vue s’étendaient des files
de colonnes monstrueuses… ».216
« Notre monde est bien petit à côté du monde antique, nos fêtes sont mesquines
auprès des effrayantes somptuosités des patriciens romains et des princes asiatiques ;
leurs repas ordinaires passeraient aujourd’hui pour des orgies effrénées ; et toute une
ville moderne vivrait pendant huit jours de la desserte de Lucullus soupant avec
quelques amis intimes. Nous avons peine à concevoir, avec nos habitudes misérables,
ces existences énormes, réalisant tout ce que l’imagination peut inventer de hardi,
d’étrange et de plus monstrueusement en dehors du possible. Nos palais sont des
écuries où Caligula n’eût pas voulu mettre son cheval ; le plus riche des rois
constitutionnels ne mène pas le train d’un petit satrape ou d’un proconsul romain. »218
Mais l’antiquité dont il est question est plus romaine qu’égyptienne. Plutôt que
de se référer à la dynastie des Pharaons, Gautier choisit d’évoquer Lucullus, le consul
romain dont la richesse et le raffinement gastronomique sont devenus légendaires, et
Caligula, l’empereur romain devenu personnage mythique en raison de ses
extravagances ; il préfère parler de « patriciens romains » et de « princes asiatiques »
216
- Th. Gautier, Le Pied de momie, op. cit., p. 864.
217
- Th. Gautier, Une Nuit de Cléopâtre, op. cit., p.768.
218
- Ibid., p. 766.
259
car, ce qui importe à ses yeux dans son entreprise de reconstitution, ce ne sont ni les
précisions historiques ni la fidélité à la civilisation pharaonique ; ce qui importe le
plus c’est pouvoir s’enfuir de ces « ruches de plâtre sur un damier de pavés »,219
échapper à la platitude et à l’uniformité de son monde réel. Il suffit pour s’en
convaincre d’être attentif à certaines comparaisons relevées dans ce récit.
« (…) avec l’amour, cette Egypte aride et renfrognée me paraîtrait plus charmante
que la Grèce avec ses dieux d’ivoire, ses temples de marbres blanc, ses bois de
lauriers-roses et ses fontaines d’eau vive. Je ne songerais pas à la physionomie
baroque d’Anubis et aux épouvantements des villes souterraines. »222
Quelques années plus tard, Gautier se livre, encore une fois, et avec la même
ardeur, à une critique de la civilisation moderne. En effet, nous retrouvons, de
nouveau, dans le Roman de la momie, l’opposition entre la médiocrité de son époque
et la supériorité des anciens pharaons. Il fait dire à Lord Evandale:
219
- Ibid., p. 767.
220
- Ibid., p. 741.
221
- Ibid., p. 745.
222
- Ibid., p.749.
223
- Th. Gautier, le Roman de la momie, op.cit., p. 513.
224
- Th. Gautier, Une Nuit de Cléopâtre, op. cit., pp.767-768.
260
Pliant ses descriptions aux exigences de la narration, colorant l’espace
égyptien en fonction des états d’âme de Cléopâtre, il ne respecte que très peu
l’exactitude archéologique. En fait, Une Nuit de Cléopâtre esquisse deux tableaux
complètement opposés de l’Egypte. Dans la première partie du récit, la picturalisation
du cadre égyptien va de pair avec une putréfaction ; le paysage décrit est, comme nous
l’avons mentionnée antérieurement,225 identique à celui de l’obélisque de Luxor :
c’est un lieu de la mort et de la fixité, un monde de l’immobilité et de l’ennui.
Cléopâtre fait part de l’horreur que lui inspire cette Egypte. Les sphinx,
emblème de la sagesse pharaonique, deviennent, sous le regard de Cléopâtre, des
chiens de garde agaçants et ennuyeux. Les divinités thériomorphes, qui constituent
une réussite de la statuaire égyptienne, apparaissent comme des figures effrayantes et
hideuses. Osiris, « dieu du Bien, dieu civilisateur, symbole de la résurrection générale
des morts »226 s’associe aux divinités redoutables.
« tantôt (…) des palais démesurés faisaient saillir sur l’horizon les lignes horizontales
et sévères de leur entablement, où le globe emblématique ouvrait ses ailes
mystérieuses comme un aigle à l’envergure démesurée, des temples aux colonnes
énormes, grosses comme des tours, où se détachaient sur un fond d’éclatante
blancheur des processions de figures hiéroglyphiques ; toutes les prodigiosités de
cette architecture de titans ; tantôt des paysages d’une aridité désolante ; des collines
formées par de petits éclats de pierre provenant des fouilles et des constructions (…)
des montagnes exfoliées de chaleur, déchiquetées et zébrées de rayures noires,
semblables aux cautérisations d’un incendie ; des terres bossues et difformes
227
accroupis comme le criocéphale des tombeaux,…»
225
- Dans le chapitre intitulé « Gautier, architecte de poèmes », nous avons fait le rapprochement entre
le décor égyptien dépeint dans « L’obélisque de Luxor » et celui du récit fantastique Une Nuit de
Cléopâtre.
226
- Pierre Laubriet, note 5 du chapitre II, p. 1418.
227
- Th. Gautier, Une Nuit de Cléopâtre, op. cit., p. 743.
261
L’hostilité et la violence que suggèrent les expressions telles que « éclats de
pierre », « exfoliées », « déchiquetées », « difformes », etc. sont accrues par une
lumière enflammée et menaçante, un « soleil rouge, sanglant, qui vous regarde
comme l’œil d’un cyclope »228 se plaint Cléopâtre à Charmion. En proie à un morne
ennui, la princesse perçoit la terre de ses aïeux comme « un grand couvercle de
tombeau, un dôme de nécropole, un ciel mort et desséché comme les momies qu’il
recouvre ».229
228
- Ibid., p. 746.
229
- Ibid., p. 747.
230
- Ibid., p. 770.
262
La danse voluptueuse de Cléopâtre, plus andalouse qu’égyptienne, -juge
Laubriet231-, ne fait qu’accentuer la sensation d’un bonheur vertigineux qui transporte
le personnage vers d’autres sphères. La danse papillonnante de Cléopâtre mime le
retour interminable de motifs architecturaux et entraîne Meïamoun dans un
mouvement spiralique. L’allusion à la tour de Babel, dans ce cas, a un retentissement
symbolique car si le texte de Gautier convoque ce mythe fondateur, c’est pour le
dépasser. L’image d’un édifice élancé vers le ciel, et auquel l’accès est rendu possible
par un parcours qui le contourne en colimaçon, est modifiée. Et Meïamoun, aspirant à
atteindre son idéal, porte son regard vers des « hauteurs où les Babel ne sont jamais
parvenues ». Ainsi, partant du réel du personnage, la magie des mots opère : à la
réalité se substitue l’imagination, à la construction architecturale se substitue une
construction littéraire
« Transgresser dérive du latin transgredi dont le sens était à l’origine spatial. Chez
les Romains, on transgressait lorsqu’on passait de l’autre côté d’une borne ou d’un
fleuve »
« La transgressio pouvait aussi bien être une infraction : on ne franchit pas une limite
sans sortir de la norme. »232
231
- Voir note 16, chap. VI, p. 1428, in Romans, contes et nouvelles, tome 1, op.cit., Laubriet écrit :
« Cette danse de Cléopâtre semble plus espagnole, et plus précisément andalouse qu’égyptienne : le
mouvement des bras, la cambrure du corps qui lui donne une pose voluptueuse, l’alternance de frénésie
et de pâmoison évoquent parfaitement ce que la danseuse Dolorès Serral, une Gaditane, avait révélé au
public de l’Opéra en janvier 1834, la danse espagnole ». Par ailleurs, Laubriet cite un autre passage de
Gautier où il parle de la danseuse Fanny Elssler, un passage qui rappelle la danse de Cléopâtre : « Là
voilà qui s’élance (…). Comme elle se tord ! comme elle se plie ! quel feu ! quelle volupté ! quelle
ardeur ! ses bras pâmés s’agitent autour de sa tête qui se penche ; son corps se courbe en arrière… »
(Souvenirs de théâtre, d’art et de critique, Paris, Charpentier, 1833, p. 143).
232
- Bertrand Westphal, La géocritique, chap. 2 : Transgressivité, op. cit., p. 72.
263
Dans le cas de Gautier, la transgression réside dans la sortie d’un univers
normatif à tous les points de vue : spatial, temporel, architectural et axiologique et la
mise en place d’un univers de la transgressio. Le sujet gautiéresque détruit l’espace
strié, - espace apprivoisé et maîtrisé -, et construit à la place un espace lisse, fait de
fantaisie, - espace où s’érigent des édifices à la mesure de son appétit esthétique.
Plusieurs détails en sont la preuve.
De même, la rapidité de la description est telle que l’Egypte perd son caractère
spécifique pour être un simple cadre de l’action, un décor de théâtre ou plutôt un lieu
de l’imaginaire où se réalise l’aventure hoffmannesque vécue par les personnages.
Pour Michel Crouzet, le périple du personnage dans cette architecture funèbre est un
rituel de passage d’un monde à l’autre, le voyage effectué « conduit à la crypte initiale
et centrale du monde, vers un ciel d’en-bas, un infini souterrain, un enfer
piranésien. »234
Le second détail est historique, Gautier mêle mythe et réalité et fait fi de toute
chronologie. En faisant parler Hermonthis un cophte très ancien, Gautier fait la
confusion entre la langue de l’Egypte chrétienne et celle de l’Egypte des Pyramides.
Cette confusion est également perceptible dans l’énumération des noms des
pharaons :
233
- Une nuit de Cléopâtre, voir les notes 27-28 de Pierre Laubriet, p. 1466.
234
- Michel Crouzet, Introduction à l’œuvre fantastique de Théophile Gautier, t. I, p. XC
235
- Le Pied de momie, op. cit., p. 864.
264
Or, si l’on se fie aux annotations de Pierre Laubriet, Chéops, Chephrenès sont de la
IVe dynastie et se situent entre 2700 et 2620 av. J.C., Sesostris renvoie à la XIIe
dynastie (entre 2000 et 1850 av. J.C), Psametichus appartient à la XXVIe dynastie
(entre 660 et 525 av. J.C). Quant à Chronos, Xixouthros et Tubal Caïn, ce sont des
rois mythiques qui se réfèrent plus à la mythologie grecque qu’à l’Egypte
pharaonique.236
« Plusieurs assurent que l’empereur, dans sa « La barbe du roi Xixouthros avait tellement
montagne, est assis devant une table de pierre poussé qu’elle avait déjà fait sept fois le tour
et dort, ou songe aux moyens de reconquérir de la table de granit sur laquelle il s’appuyait
l’empire. Il balance constamment la tête et tout rêveur et tout somnolent. »239
cligne les yeux. Sa barbe descend maintenant
jusqu’à terre. »238
236
- Voir les annotations de Pierre Laubriet, pp.1467- 1468.
237
- Le Pied de momie, op. cit., p. 857.
238
- Heine, De l’Allemagne, dans Œuvres, Pris, Renduel, 1835, t.II, p. 205, cité par Pierre Laubriet,
note 35, in Romans, contes et nouvelles, op. cit., p. 1468.
239
- Th. Gautier, Le Pied de momie, op. cit., p. 864.
265
En fait, dans la civilisation pharaonique, papyrus et lotus ont, chacun, une
signification symbolique : le papyrus est l’emblème de la royauté tandis que le lotus,
rattaché à Rê, le dieu Soleil, rappelle l’origine divine du pharaon. Or, au lieu d’orner
le sceptre de Xixouthros par une tige de papyrus, comme le font les anciens
Egyptiens, Gautier, par caprice peut-être ou par ignorance, choisit la fleur de lotus,
probablement parce qu’il a trouvé « le lotus plus poétique que le papyrus »,240
explique P. Laubriet
Ainsi, dans Une Nuit de Cléopâtre, Gautier propose une réécriture du mythe
cléopâtrien : la princesse égyptienne se détache de l’image-cliché héritée du mythe,
image qui associe Cléopâtre à la cruauté et à la vie dissolue et luxuriante. « Vidée de
son identité et de son histoire »241 comme l’explique Slaheddine Chaouachi, Cléopâtre
sort du moule antique et prend un caractère plus moderne : elle apparaît tantôt comme
une héroïne romantique, comme un être en proie à un ennui spleenétique ; tantôt
comme un personnage shakespearien partagé entre ses désirs de femme et son statut
de reine.
240
- Voir note 39 in Romans, contes et nouvelles, tome 1, op. cit., p. 1468.
241
- Slaheddine Chaouachi, Les Sensations orientales et le merveilleux…, chap. 2 de la deuxième
partie, « L’Orient, cadre du récit », op. cit., p. 455.
266
Dans un article intitulé « L’image de Cléopâtre dans Une Nuit de Cléopâtre »,
Cassandra Hamrick étudie le caractère complexe de Cléopâtre et écrit en ce sens :
« Dans Une Nuit de Cléopâtre, la tension entre la stasis inhérente aux images
associées à la légende cléopâtrienne (c’est-à-dire tout ce qui concerne la reine
égyptienne) d’un côté, et de l’autre, le dynamisme associé à l’idée d’un Cléopâtre
moderne (c’est-à-dire une femme libre des contraintes imposées par son statut de
reine et de déesse et par le concept d’idéal impossible) est particulièrement évidente
dans la fameuse tirade de Cléopâtre (chapitre II). C’est ici que l’héroïne, en
réfléchissant aux causes de son profond ennui prend conscience de la complexité de
sa situation. »242
Somme toute, la légende de Cléopâtre fournit à Gautier un alibi qui lui permet
d’exprimer en sourdine ses pensées et ses désillusions. Dans Une Nuit de Cléopâtre
comme dans Le Pied de momie, le conteur fantastique franchit les frontières du corps,
du temps et de l’espace ; il reconstitue l’Egypte des anciens pharaons et réalise, ainsi,
son rêve de grandeur dans un décor d’énormité. Mais, dans un récit comme dans
l’autre, L’Egypte décrite reste un lieu de fantaisie dont la reconstruction repose plus
sur l’imagination que sur les données archéologiques. Reste à savoir si Gautier se
permet la même liberté en proposant une reconstruction de Thèbes dans Le Roman de
la momie.
242
- Cassandra Hamrick, « L’image de Cléopâtre dans Une Nuit de Cléopâtre » in BSTG, n° 28, 2006,
p. 97.
243
- Ibid., p. 93.
267
Contrairement au Pied de momie où les descriptions architecturales sont hâtives,
brèves et peu précises, le Roman de la momie regorge de développements descriptifs
(presque la moitié du récit) si bien que certains critiques n’y voient qu’un document
archéologique. Jean Richer, réduisant le génie inventif de Gautier à son talent
descriptif écrit :
« Le romancier n’a rien inventé : tantôt il a adopté des textes, tantôt il a décrit des
gravures, passant souvent d’une monographie à un dessin, d’un manuel à un récit de
voyage, mais respectant toujours l’exactitude des détails. »244
244
- Jean Richer, Etudes et recherches sur Théophile Gautier prosateur, chap. VI, A.-G. Nizet, 1981,
p.100.
245
- Slaheddine Chaouachi, Les Sensations orientales et le merveilleux dans l’œuvre de Théophile
Gautier, chap.2 de la deuxième partie, op. cit., p. 394.
246
- Ibid., p. 392.
247
- Voir Notice de Pierre Laubriet in Romans, contes et nouvelles, tome 2, op. cit.
268
Compte tenu de la donne historique, la recherche de l’exactitude et de la
précision dans le détail s’avère indispensable c’est ce qui a poussé Gautier à effectuer
un véritable butinage historique, littéraire et artistique. Texte biblique, œuvres
plastiques, ouvrages archéologiques et récits de voyage ont alimenté l’imaginaire
gautiéresque et lui ont permis de restituer la réalité de l’ancienne Thèbes.
D’une part, Gautier, critique d’art, s’est inspiré d’œuvres picturales telles que
les peintures de Gérôme et plus particulièrement « son tableau des deux colosses de
Medinet-Habou se dressant devant le paysage surchauffé et désolé de la chaîne
libyque »248 et ses deux toiles Les Recrues égyptiennes traversant le désert et Vue de
la plaine de Thèbes, les peintures de Marilhat et surtout La Place de l’Ezbékieh, le
tableau de Picon mettant en scène, de nouveau, Cléopâtre. Il a également consulté les
ouvrages de Du Camp, notamment ses documents photographiques accompagnés de
textes explicatifs, les lettres échangées entre les deux hommes et le récit de voyage de
Du Camp intitulé Le Nil, Egypte et Nubie.
248
- Pierre Laubriet, Notice du Roman de la momie, ibid., p. 1332.
269
Toutefois, la principale référence de Gautier reste Ernest Feydeau que ce soit à
travers son ouvrage Histoire des usages funèbres et des sépultures des peuples
anciens ou à travers ses articles « De l’idéal égyptien ». D’ailleurs, en dédiant Le
Roman de la momie à Ernest Feydeau, Gautier exprime sa gratitude envers lui. Voici
les termes de cette dédicace :
« Je vous dédie ce livre, qui vous revient de droit ; en m’ouvrant votre érudition et
votre bibliothèque, vous m’avez fait croire que je suis savant et que je connaissais
assez l’antique Egypte pour la décrire ; (…) vous avez soulevé devant moi le voile de
la mystérieuse Isis et ressuscité une gigantesque civilisation disparue. L’histoire est
de vous, le roman est de moi ; je n’ai qu’à réunir par mon style, comme par un ciment
de mosaïque, les pierres précieuses que vous m’apportiez. »249
Gautier reconnaît l’érudition de Feydeau et le rôle crucial que ce dernier a joué dans
l’élaboration du Roman de la momie. En fait, la présence prégnante du lexique
architectural dans cette dédicace prouve que l’ouvrage de Feydeau constitue une
« banque de données » où le romancier puise les détails archéologiques nécessaires à
son projet de reconstruction.
« (…) cette restauration, aussi complète que possible, que nul historien n’avait
essayée, se dresse devant les yeux avec la netteté d’un plan en relief et la perspective
d’un panorama. Thèbes aux cent portes, disait Homère ! L’antiquité ne nous apprit
pas autre chose sur cette aïeule des capitales ; M. Ernest Feydeau, lui, nous promène
dans la ville de Ramsès ; nous fait passer en revue tous les monuments, les temples,
les palais, les maisons des citoyens, les jardins, le port, les flottilles ; il dessine et
colorie les costumes des habitants, il pénètre dans les gynécées, il nous montre les
musiciennes ambulantes, les danseuses, les peuples esclaves qui bâtissent pour le
compte des Egyptiens, les soldats manœuvrant au champ de Mars, les processions
d’Ammon (…), puis il décrit le collège des prêtres, le quartier des embaumeurs, les
moindres détails de l’embaumement, les services funèbres, la construction des
milliers d’hypogées et de puits funéraires qui doivent recevoir les momies ; enfin il
fait défiler à travers les rues de cette ville étrange le convoi d’un scribe royal avec
son catafalque traîné par des bœufs, ses légions de pleureuses, son armée de
serviteurs portant des armes, des offrandes. »250
249
- Th. Gautier, Dédicace du Roman de la momie, in Romans contes et nouvelles, t. 2, op. cit., p. 485.
250
- Th. Gautier, Voyage en Egypte, op. cit., p. 139.
270
Lire puis soumettre ce qui est lu au prisme de la subjectivité, voir puis rendre
lisible ce qui est visible, décrire à sa manière ce qui est déjà écrit ou vu et passer du
statut de lecteur et de récepteur à celui d’auteur, reconstituer l’Egypte ancienne en
fonction de ses propres besoins narratifs, telle semble être la tâche de Gautier. Les
exemples, révélant l’influence de Feydeau, abondent en ce sens. Nous citons, à titre
d’exemple, le développement descriptif qui dépeint le tombeau de Menephta-Seti 1er.
251
- Ernest Feydeau, l’Histoire des usages funèbres et des sépultures des peuples anciens, chap. XI,
pp.136-155, cité par Pierre Laubriet dans les annotations du Roman de la momie, notes 30 et 33 chap.
II, p. 1378.
252
- Th. Gautier, Le Roman de la momie, op. cit., pp. 534-535.
271
Paysage naturel à la végétation exotique, cadre architectural aux proportions
gigantesques, formes plastiques,- témoin de la perfection de l’art antique- ; tout est
repris afin de restituer la grandeur de la civilisation pharaonique.
« En recul au-dessus de la « C’set devant le pylône nord (…) deux mille sphinx de
muraille d’enceinte se du Rhamesséion de Louqsor, grès, de dix coudées de
présentait par sa face latérale que s’élèvent les deux hauteur, deux mille sphinx à
le temple d’Ammon, et plus à célèbres obélisques de granit corps de lion , à tête de bélier
droite s’élevaient le temple rose […] Ces deux masses […] deux mille sphinx
de Khons et le temple énormes, véritables joyaux accroupis, face à face, sur
d’Opht; un gigantesque de plus de soixante-dix pieds deux lignes, relient par une
pylône vu de profil et tourné de hauteur, ont été érigées à avenue de monstres géants,
vers le midi, deux obélisques cette place par Rhamsès-le- le palais d’Aménoph aux
de soixante coudées de haut Grand »254 huit temples, aux trois palais
marquaient le de Karnak. »255
commencement de cette
prodigieuse allée de deux
mille sphinx à corps de lion
et à tête de bélier, se
prolongeant du palais du
Nord au palais du Sud »253
253
- Ibid., pp. 535-536.
254
- J.F.Champollion, Lettres écrites d’Egypte et de Nubie, pp. 214-215, cité par Pierre Laubriet ; voir
note 34, chap. II, p. 1378.
255
- E. Feydeau, Histoire des usages funèbres et des sépultures des peuples anciens, pp. 144-145 ; voir
note 34, chap. II, p. 1378.
272
Dans le chapitre II du roman, la scène des embarcations qui encombrent le Nil
et de la cange de Tahoser, - cange que Gautier a déjà attribuée à Cléopâtre -,256 est
esquissée, à la fois, d’après les gravures de Wilkinson, le Catalogue de Passalacqua et
l’ouvrage de Feydeau. En effet, la représentation de l’agitation des chevaux qui
traversent le Nil est inspirée d’une gravure de Wilkinson représentant un bateau, avec,
à son bord, un chariot et des chevaux.257 Il en est de même pour la cange de Tahoser :
Gautier passe, dans ce cas, d’une représentation graphique à une représentation
littéraire.
273
« S’il décrit les choses elles-mêmes, […] par l’accumulation des détails précis, mais
bizarres, il finit par créer l’impression d’un monde à la beauté barbare et un peu
inquiétante, d’un monde fantastique où les objets vivent d’une vie presque
menaçante ; la réalité prend l’allure d’une vision intérieure, d’une nature imaginaire à
laquelle l’art du poète a donné poids et vérité ; […] c’est dire combien dans ses
restitutions de la réalité archéologique interviennent le tempérament, les obsessions,
les rêves du peintre, et combien, apparemment objectives, elles sont en fait des plus
subjectives. »260
Le premier constat que nous pouvons établir est que Gautier puise son pouvoir
de reconstructeur non pas d’une exploration in visu des vestiges de la civilisation
égyptienne mais de son expérience de lecteur et de critique d’art et de son désir de
réinventer un espace à la mesure de son rêve architectural. Le projet, longtemps
caressé, d’écrire, de nouveau, un récit qui parle de l’Egypte est devenu de plus en plus
pressant avec la floraison d’une littérature louant les charmes de cet Orient qui a su
donner « l’impulsion aux arts plastiques ».261
Mais outre ses lectures et ses observations récentes, Gautier a su tirer parti de
ses souvenirs littéraires : l’épisode de l’Exode est raconté d’après le texte de Genèse,
la description des procédés de momification est inspirée d’Hérodote, le souvenir de
Hamlet est présent dans la réflexion sur le temps. La contamination des sources, le
souci du détail brouillent les frontières entre la réalité historique et l’imagination et
donnent lieu à une réalité autre, un espace romanesque recréé par le travail de
l’écriture.
260
- Pierre Laubriet, Notice du Roman de la momie, op. cit., p. 1338.
261
- Ibid., p. 1333.
274
Ce qui implique qu’in fine, la représentation de Gautier est le fruit d’une
expérience subjective puisqu’elle s’appuie, en définitive, sur « des matériaux déjà
élaborés par l’art ».262
262
- Ibid., p. 1339.
263
- S. Chaouachi, Les Sensations Orientales…, op. cit., p. 400.
264
- Th. Gautier, Le Roman de la Momie, op. cit., p. 546.
275
La description architecturale se charge de plusieurs significations. D’une part,
on souligne un agencement strict des éléments constitutifs par l’utilisation intense des
indications spatiales : « au fond », « derrière », « au-delà », etc. Ces indications qui
structurent la description révèlent une organisation rigoureuse de l’espace
architectural. Le plan de la description traduit, en outre, un monde sévèrement
ordonné.
Plus encore, le pouvoir absolu qu’il détient élargit le fossé qui le sépare des
autres hommes et l’esseule. Le Pharaon du Roman de la momie ne se détache pas
complètement de l’image déjà véhiculée par les textes historiques et religieux ou par
les documents archéologiques et les représentations plastiques. Pharaon apparaît
comme une figure surhumaine : il incarne le type de l’homme supérieur, du roi
tyrannique et impassible.
265
- Ibid., p. 546.
276
Mais le personnage romanesque ne se limite pas à cette représentation
stéréotypée ; il est une figure complexe. Pharaon est d’abord l’incarnation d’un
pouvoir qui s’affirme et se concrétise à travers un déploiement de l’espace. Il est à la
tête d’une armée qui fait trembler ses rivaux. C’est un conquérant qui alterne les
expéditions militaires et les temps de repos, les espaces lisses et les espaces striés. Le
retour glorieux de Pharaon vainqueur s’accompagne d’une célébration de ses
victoires.
Par ses conquêtes, Pharaon soumet les nouveaux espaces au striage : « les
fortunes des divers combats, le nombre des captifs et des chars de guerre enlevés à
l’ennemi, le montant du butin, les mesures de poudres d’or, les dents d’éléphant, les
plumes d’autruche, les masses de gomme odorante, les girafes, les lions, les panthères
et autres animaux rares », tout cela témoigne de son pouvoir à « homogénéiser » les
espaces nomades et à les « dompter ».
Mais, malgré son pouvoir, Pharaon est aussi un homme mal dans sa peau.
Comme c’est le cas de Cléopâtre, le roi égyptien est en proie à l’ennui. Conscient de
son statut d’être exceptionnel, Pharaon est victime de deux formes de solitude :
l’isolement moral né du sentiment de surhumanité et la solitude du cœur causé par le
mal d’amour. Aussi, à certains égards, le personnage du pharaon se rapproche-t-il de
Fortunio puisque tous les deux souffrent d’un état d’apathie et d’indifférence, tous les
deux attendent que l’amour leur permette d’accéder à l’absolu. Pierre Laubriet parle à
ce propos d’« anachronisme psychologique » et compare le pharaon de Gautier à « un
stratège amoureux » aux manières bourgeoises :
266
- Pierre Laubriet, Notice du Roman de la momie, op. cit., p. 1342.
277
« Sa figure immobile m’a paru profondément empreinte des satiétés suprêmes du
pouvoir : un ennui fixe et intense toujours égal à lui-même (…) Quant aux yeux, je ne
puis les comparer qu’à des soleils noirs arrêtés dans un ciel de diamant ; aucun objet
ne semblait s’y réfléchir (…) Cette physionomie n’était du reste, ni sombre, ni terrible,
ni cruelle, elle était extra-huma