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Ce document décrit les mathématiques arabes entre les 8e et 15e siècles, en soulignant qu'elles ont favorisé les échanges interculturels. Il identifie quatre phases d'interculturalité correspondant aux développements des mathématiques dans l'empire musulman, notamment l'appropriation des héritages préislamiques, la créativité dans les centres scientifiques, et la diffusion des connaissances.

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ACF15085

Ce document décrit les mathématiques arabes entre les 8e et 15e siècles, en soulignant qu'elles ont favorisé les échanges interculturels. Il identifie quatre phases d'interculturalité correspondant aux développements des mathématiques dans l'empire musulman, notamment l'appropriation des héritages préislamiques, la créativité dans les centres scientifiques, et la diffusion des connaissances.

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LES MATHEMATIQUES ARABES DES VIIIE-XVE SIECLES :

PASSERELLES ENTRE LES CULTURES


Ahmed DJEBBAR*

I. INTRODUCTION

Les activités mathématiques sont souvent perçues comme des pratiques individuelles et
solitaires sans liens ou presque avec leur environnement, sans échanges féconds avec les
acteurs de la production philosophique, littéraire, artistique et idéologique, c'est-à-dire sans
interaction avec les différentes cultures au sens large. Elles sont également appréhendées
comme un ensemble de discours très techniques, donc hermétiques pour les non initiés et, par
nature, fermés à tout échange. Elles sont enfin considérées, le plus souvent, et pour toutes les
raisons qui viennent d’être évoquées, comme incapables de produire de la culture scientifique.
Pourtant, à quelque niveau que l’on se place, l’Histoire des disciplines mathématiques
contredit ou, à tout le moins, relativise fortement ces idées reçues. Et cela est encore plus vrai
pour la période qui s’étend entre le VIIIe et le XVe siècle, c'est-à-dire ce qu’il est convenu
d’appeler la « phase arabe des mathématiques », même si, au cours de cette phase, d’autres
traditions scientifiques étaient actives : celles de la Chine, de l’Inde et de l’Europe.
C’est cette réalité, rapportée partiellement par les sources anciennes, aujourd’hui
accessibles, qui nous permettent d’abord d’affirmer l’existence, à toutes les époques, du
développement des sciences en pays d’islam, d’échanges interculturels favorisés par les
activités mathématiques elles-mêmes. Elles nous permettent aussi de décrire la forme de ces
échanges, leurs contenus et les implications que cela a pu induire tant à l’intérieur de la
tradition scientifique elle-même qu’au niveau des relations qui se sont tissées entre les
différents groupes culturels de la cité islamique ou bien entre l’espace musulman pris dans
son ensemble et les trois espaces « mitoyens » que nous avons déjà évoqués.
Dans cette courte présentation, nous allons distinguer quatre phases d’interculturalité
correspondant aux quatre moments de l’activité mathématique entre le VIIIe et le XVe siècle:
La phase des savoir-faire locaux, celle de l’appropriation des héritages préislamiques (où la
partie grecque est prépondérante), celle de la créativité dans les foyers scientifiques de
l’empire musulman et celle de la diffusion, consentie ou non par ses détenteurs, du patrimoine
ancien récupéré, assimilé puis enrichi par les apports nouveaux produits en pays d’islam.

Djebbar A. (2015) Les mathématiques arabes des VIIIe-XVe siècles : passerelles entre les cultures. In Theis L.
(Ed.) Pluralités culturelles et universalité des mathématiques : enjeux et perspectives pour leur enseignement et
leur apprentissage – Actes du colloque EMF2015 – Plénières, pp. 1-16.
EMF2015 – Plénières 2

II. LE CONTENU DES MATHEMATIQUES ARABES

Du point de vue de leur contenu, les activités mathématiques de l’empire musulman se


présentent essentiellement sous trois aspects. Historiquement parlant, il y eut d’abord
l’élaboration d’un savoir-faire en prise directe avec la vie au quotidien, c'est-à-dire avec les
problèmes que l’on pourrait qualifier de transactionnels, au sens juridique du terme. La
plupart du temps, ils impliquent plusieurs individus dans le cadre de leurs liens familiaux,
comme la répartition des héritages, ou dans le cadre d’un contrat commercial ou administratif,
comme les répartitions des bénéfices, le paiement des soldes et des salaires ou la
détermination de l’assiette de l’impôt. Ce savoir-faire est généralement défini comme
l’ensemble des objets, des outils, des procédures techniques, des méthodes et des résultats
permettant de fournir des solutions acceptables à chaque type de situations que nous venons
d’évoquer. A partir du IXe siècle, cet ensemble de connaissances et de pratiques dispersées a
commencé à alimenter des écrits mathématiques très variés : manuels de calcul digital et
mental, épîtres sur la géométrie du mesurage, ouvrages sur les problèmes de transaction1.
Avec le développement des différents aspects de la vie citadine et la multiplication des
besoins qui en a découlé, cet ensemble de savoir-faire mathématiques va s’enrichir
considérablement avec la constitution d’un savoir théorique. Ce nouveau corpus s’est d’abord
nourri des contenus de sources écrites préislamiques (essentiellement grecques et indiennes)
avant de se développer dans différentes directions : élaboration d’outils et de résultats
originaux dans les disciplines anciennes (géométrie, théorie des nombres, astronomie,
mécanique), constitutions de chapitres nouveaux (algèbre, trigonométrie, combinatoire,
science du temps)2.
Cette première rupture dans le processus de constitution du savoir mathématique a eu lieu
avec la naissance puis le développement de recherches « désintéressées », c'est- à-dire sans
sollicitations préalables, exprimées par des demandes de la société, et sans but «utilitaire», du
moins immédiat, fixé par les promoteurs de ces recherches. Les auteurs de cette rupture,
d’une grande portée historique et même culturelle, ont été les mathématiciens, appréhendés
non plus comme individus isolés mais comme membres des premières communautés
scientifiques. Dans ce nouveau contexte, l’activité mathématique, sans cesser d’être une «
prestation de service » pour les deux catégories d’utilisateurs que nous avons évoqués,
devient aussi une pratique au service de ses propres acteurs et promoteurs, en tant que groupes
structurés. Les membres de cette communauté seront seuls habilités à définir les orientations
de leurs recherches dans la mesure où ils se considèraient, à juste titre, les seuls aptes à se
poser de nouvelles questions, à partir de ce qui est considéré par eux comme admis ou comme
déjà établi.
Le résultat de cette rupture a été le développement discontinu, et selon deux démarches
distinctes, d’un savoir savant supposant des structures d’enseignement, des supports matériels
pour la préservation des acquis et des rapports différents entre les acteurs de cette activité,
c'est-à-dire les apprenants et ceux qui détiennent le savoir. La première de ces démarches,
qualifiée d’algorithmique, privilégie la procédure de calcul ou de résolution et sa vérification

1
- A. Djebbar : Les transactions dans les mathématiques arabes : classification, résolution et circulation, Actes
du Colloque International « Commerce et mathématiques du Moyen âge à la Renaissance, autour de la
Méditerranée » (Beaumont de Lomagne, 13-16 mai 1999), Toulouse, Editions du C.I.H.S.O., 2001, pp. 327-344.
2
- M.-Th. Debarnot : Trigonométrie. In R. Rashed (édit.) : Histoire des sciences arabes, Paris, Seuil, 1997, vol.
2, pp. 163-198 ; A. Djebbar : L’algèbre arabe, genèse d’un art, Paris, Vuibert-Adapt, 2005 ; A. Djebbar :
Islamic Combinatorics. In R. Wilson & J.-J. Watkins (édit.) : Combinatorics, Ancient and Modern, Oxford,
Oxford University Press, 2013, pp. 82-107.
Les mathématiques arabes des VIIIe-XVe siècles : passerelles entre les cultures 3

par la technique du test. L’exemple le plus simple qui illustre cette démarche est celui de la
multiplication avec la « preuve par 9 » qui l’accompagne. Cette manière de faire des
mathématiques est caractéristique des traditions savantes, de l’Egypte pharaonique, de la
Mésopotamie, de l’Inde et de la Chine.
La seconde démarche, qualifiée d’hypothético déductive, est présente, sous certaines
formes peu développées, dans les traditions que nous venons d’évoquer. Mais elle caractérise
plutôt un vaste champ des pratiques mathématiques grecques, depuis le Ve siècle avant J. C.
jusqu’aux dernières productions alexandrines puis byzantines des Ve-VIe siècles.
Mais, si ces deux démarches se sont effectivement développées dans le cadre de cultures
différentes, elles n’en sont pas restées prisonnières. Comme on le verra par la suite, le
phénomène d’interculturalité a favorisé leur diffusion, leur juxtaposition puis leur synthèse
harmonieuse dans une démarche unificatrice qui a caractérisé les pratiques mathématiques de
la tradition scientifique arabe, héritière des prestigieuses traditions antérieures.
Il faut enfin remarquer, à propos de ce même savoir mathématique de type savant, que
grâce à l’approfondissement de cette rupture dans la manière d’élaborer le savoir et grâce au
développement parallèle d’autres activités intellectuelles, et plus particulièrement la
philosophie, une troisième orientation a vu le jour, essentiellement dans l’aire culturelle
grecque. Il s’agit de l’élaboration d’un ensemble de discours sur le contenu et la nature des
pratiques mathématiques, c'est-à- dire sur leurs objets, leurs outils, leurs méthodes et sur la
pertinence des éléments constitutifs de leurs fondements. Cet aspect est très important dans la
mesure où il a évité d’enfermer les mathématiques dans une simple activité technique et il
leur a procuré un discours sur elles-mêmes qui a éclairé leurs pratiques3.

III. LA PHASE D’APPROPRIATION DES PRATIQUES MATHEMATIQUES


LOCALES

Cette phase correspond à la période des conquêtes au nom de l’islam qui s’achèvent vers le
milieu du VIIIe siècle, puis à celle de la consolidation du nouveau pouvoir au cours des
premières décennies de la dynastie abbasside. Les pratiques mathématiques de cette époque
ont lieu dans des environnements culturels encore fortement cloisonnés et elles s’expriment
dans les différentes langues des populations du nouvel empire. Les deux disciplines les plus
sollicités sont le calcul et la géométrie. La première est pratiquée, suivant les régions, sous
forme de calcul indien, alphabétique, ou mental. La seconde se limite aux techniques
d’arpentage, de découpage et de décoration.
En dehors du système décimal, dont l’origine est clairement identifiée, les autres
techniques ne sont rattachées, explicitement, à aucune des traditions mathématiques
antérieures à l’islam. Elles appartiennent donc à un fond commun qui s’est probablement
constitué, au cours des siècles, comme savoir-faire produits dans différentes aires culturelles,
avant de « migrer » d’une aire à l’autre. La plus connue de ces « migrations » est celle du
calcul indien, apparu au VIe siècle, au plus tard, et dont la présence est attestée au Proche
Orient au VIIe siècle, comme le confirme le précieux témoignage du savant syriaque Sévère
Sebokht (m. 667)4.
L’interculturalité, au cours de cette première phase des pratiques mathématiques en pays
d’islam, se situe, en particulier, au niveau de l’appropriation, à travers l’arabe (qui n’avait

3
- M. Caveing : La figure et le nombre, Recherches sur les premières mathématiques des Grecs, Lille, Editions
du Septentrion, 1997.
4
- F. Nau : Notes d'astronomie syrienne, Journal Asiatique, Série 10, t. 16 (1910), p. 225.
EMF2015 – Plénières 4

encore aucune tradition scientifique), d’un savoir-faire produit en grande partie dans d’autres
aires culturelles et qui va conserver des traces de ses origines dans des termes techniques ou
dans des procédures de calcul. Ce sera le cas, par exemple, lorsque certains mots désignant
des objets géométriques ne trouveront pas d’équivalents en arabe. Ils seront conservés tels
quels, mais dans une transcription approximative5. On observera ce même phénomène
quelques siècles plus tard, lorsque les traducteurs européens seront amenés à rendre en latin
des concepts nouveaux découverts pour la première fois dans des textes scientifiques arabes.
Ce sera aussi le cas de certaines techniques qui circuleront avec leurs «marques» culturelles,
comme ce fut le cas pour le procédé persan utilisé pour la détermination des gains et des
pertes à l’issue d’une transaction6.

IV. LA PHASE D’APPROPRIATION DES MATHEMATIQUES SAVANTES

Cette phase, qui a duré plus d’un siècle et demi, a connu une première impulsion officielle à
la fin du VIIIe siècle lorsque le calife al-Mansûr (754-775) a pris la décision de financer la
traduction d’un ouvrage astronomique écrit en sanskrit. Il est intéressant de constater que ce
premier acte, hautement symbolique, est toujours présenté dans son contexte interculturel qui
est l’arrivée, à Bagdad, nouvelle capitale de l’empire, d’une délégation indienne venue rendre
hommage au détenteur du nouveau pouvoir et lui offrir des présents exprimant la créativité
scientifique et culturelle de l’Inde.
Il est également bien connu qu’à partir de ce fait avéré, et dans le but de magnifier la
dynastie abbasside à travers certains de ses représentants, d’autres faits, en partie imaginaires
ceux-là, ont été « fabriqués » par certains membres de l’élite bagdadienne pour promouvoir
l’interculturalité et son rôle dans l’appropriation des sciences « étrangères ». A titre
d’exemple, on peut évoquer ici le fameux rêve au cours duquel le calife al-Ma’mûn (813-833)
aurait eu, au cours d’un rêve, un échange avec Aristote (m. 322 av. J.C.) sur la notion de «
bien ». A l’issue de cet échange ésotérique, le calife aurait pris la décision de financer toute
action permettant de récupérer le savoir savant grec en vue de le redynamiser dans le contexte
culturel arabe de l’empire musulman7. Et, de fait, on assiste à partir de la fin du VIIIe siècle, à
une dynamique nouvelle au cours de laquelle, transcendant les conflits latents, les obstacles
culturels et linguistiques, des citoyens de toute confession et de toute origine culturelle se sont
transformés en passeurs de savoirs et, en particulier, de savoirs mathématiques.
Sur le plan des faits, et en nous limitant aux mathématiques, il est bon de rappeler que, à
quelques exceptions près, tous les écrits mathématiques grecques accessibles ont été traduits :
Les Eléments et les Données d’Euclide (IIIe s. av. J.C.), les Coniques d’Apollonius (IIIe s. av.
J.C.), la Mesure du cercle et la Sphère et le cylindre d’Archimède (m. 212 av. J.C.), les
Arithmétiques de Diophante (IIe s.) et l’Introduction arithmétique de Nicomaque de Gérase
(IIe s.). A ce corpus imposant qui va puissamment nourrir les pratiques mathématiques arabes
des IXe-XIIe siècles, il faut ajouter quelques écrits apocryphes attribués abusivement à
Pythagore et à Archimède.
Par ailleurs, il faut insister sur le fait que cette opération de transfert n’était pas
exclusivement technique. Elle a mobilisé des centaines de personnes. D’abord celles qui
étaient parties à la recherche des manuscrits, puis celles qui se sont chargées de traduire leurs
contenus. Enfin, l’armée des copistes qui allaient permettre à ces travaux solitaires de circuler
5
- C’est le cas de « jayb » (= sinus), transcription du mot sanskrit « jiva », ou de « ibarbola », transcription du
mot grec « hyperbole ».
6
- Al-Baghdadi : Al-Takmila fî l-hisâb [La complétion en calcul], Koweit, Publications de l’Institut des
Manuscrits Arabes, 1985, pp. 263-264.
7
- D. Gutas : Pensée grecque, culture arabe, Paris, Aubier, 1998, pp. 156-160.
Les mathématiques arabes des VIIIe-XVe siècles : passerelles entre les cultures 5

dans le milieu des chercheurs puis dans celui des enseignants et de leurs étudiants. Même si
les témoignages sur les aspects interculturels de ce phénomène sont rares, il n’est pas
pensable que la mobilisation de toutes ces compétences aux profils culturels et confessionnels
si différents, et au cours d’une période si longue (fin VIIIe s.- début Xe s.), n’a pas été
l’occasion de contacts et d’échanges favorisant une meilleure connaissance mutuelle. A titre
d’exemple, on peut évoquer le cas du musulman al-Hajjâj ibn Yûsuf (VIIIe-IXe s.). Il avait fait
partie d’une délégation multiconfessionnelle envoyée par le calife al-Ma’mûn à Byzance pour
en rapporter des ouvrages scientifiques et philosophiques8. Par la suite, il réalisera deux
traduction en arabe des Eléments d’Euclide. Au début du IXe siècle, et probablement en
réponse à une demande de membres de la nouvelle communauté des mathématiciens, c’est au
tour d’Ishâq Ibn Hunayn (m. 873), un chrétien maîtrisant mieux qu’al-Hajjâj la langue
scientifique grecque, et au courant des évolutions récentes de la langue arabe, de proposer une
nouvelle traduction des Eléments. C’est enfin Thâbit Ibn Qurra (m. 901), un païen d’origine
sabéenne, féru de grec et expert dans les mathématiques de son temps, qui a réalisé une
révision complète de la troisième traduction. Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’aucune
préférence culturelle ou confessionnelle n’est intervenue lorsqu’il a fallu choisir parmi les
quatre versions des Eléments qui circulaient alors. Les spécialistes ont manifestement préféré,
pour ses seules qualités scientifiques, la version d’Ishâq Ibn Hunayn révisée par Thâbit Ibn
Qurra9.
La traduction des Coniques d’Apollonius a également été l’occasion d’une collaboration
qui a transcendé les particularismes culturels et confessionnels. Ce sont les trois frères Banû
Mûsâ (IXe s.), musulmans d’origine probablement persane par leur père mais un pur produit
du milieu culturel arabe de Bagdad, qui ont financé la recherche, l’achat puis la traduction
d’ouvrages grecs qui intéressaient directement leurs travaux en géométrie. S’étant procuré une
copie très défectueuse des Coniques puis le précieux commentaire d’Eutocius (VIe s.) sur cet
ouvrage, ils ont d’abord recruté un premier traducteur, un musulman de Homs, Hilâl Ibn Abî
Hilâl, qui s’est acquitté de la tâche pour seulement les quatre premiers chapitres. Puis, pour
une raison qui nous est encore inconnue, ils ont demandé au sabéen Ibn Qurra d’achever le
travail en traduisant les trois chapitres restants.
L’arrivée en force, à Bagdad, de ces mathématiques « étrangères » et des sciences
grecques et indiennes d’une manière générale, puis la dynamique multiforme qui s’en est
suivie, dans le cadre du processus de traduction et d’assimilation, ont eu deux conséquences
au niveau de l’interculturalité. La première est la diffusion, bien au-delà des cercles
scientifiques, d’une opinion très favorable aux sciences des « Anciens », c'est-à-dire celles qui
avaient été produites dans les cultures païennes de l’Inde, de la Perse et, surtout, celles de la
Grèce, avec son prolongement byzantin. Ce fait n’est pas anodin quand on sait que, dès le IXe
siècle puis aux XIIe-XIIIe siècles, de fortes personnalités, appartenant à des courants
théologiques dogmatiques, ont adopté une attitude d’enfermement culturel en s’opposant à
l’enseignement de certaines sciences rationnelles parce qu’elles avaient été élaborées par des
païens10. Mais plusieurs facteurs liés aux différents aspects du développement de la
civilisation arabo-musulmane ont fini par avoir raison de la vision exclusivement religieuse
de l’activité scientifique. Parmi ces facteurs, il y avait la dynamique des sciences,
l’élaboration de solutions mathématiques aux trois grands problèmes de la pratique religieuse
(la direction de la Mecque, les cinq moments des prières quotidiennes et la visibilité du
croissant de lune pour l’établissement du calendrier), ainsi que les encouragements constants

8
- F. Sezgin : Geschichte des Arabischen Schrifttums, Leide, Brill, 1974, pp. 83-96.
9
- Th. L. Heath : Euclid, The Thirteen Books of the Elements, New York, Dover, 1956, vol. 1, pp. 75-90.
10
- I. Goldziher : Stellung der Alten Islamischen Orthodoxie zu den Antiken Wissenschaften, Abhandlungen der
Koniglisch Preussischen Akademie der Wissenschaften, Berlin, n° 18 (1915), pp. 3-46.
EMF2015 – Plénières 6

de la plupart des califes et des détenteurs du pouvoir dans les différentes régions de
l’empire11.
La seconde conséquence touche les mathématiques elles-mêmes. Elaborées à partir
d’apports provenant d’aires culturelles différentes, qui ont fini par se fondre dans une grande
synthèse, et pratiquées dans les environnements cosmopolites des foyers scientifiques de
l’empire, les mathématiques de cette époque n’avaient plus comme spécificité que la langue
qui les exprimait. Pour le reste, on était devant une activité totalement profane à caractère
universel, transcendant les particularismes culturels.

V. LA PHASE D’INNOVATION DES MATHEMATIQUES ARABES

Cette phase correspond à la période qui s’étend du début du IXe siècle à la fin du XIVe, avec
des rythmes différents, d’un siècle à l’autre et d’une région à l’autre, dans la dynamique
scientifique et dans sa créativité. Au cours de cette période, une communauté scientifique a
rapidement émergé, avec un premier noyau à Bagdad dont le modèle a essaimé aux quatre
coins de l’empire, au fur et à mesure que des métropoles régionales naissaient et se
développaient. La caractéristique essentielle de ces communautés a été la multiculturalité au
sens large, avec deux dénominateurs communs : L’activité scientifique partagée et la langue
arabe qui exprimait son contenu.
C’est dans ce contexte, et avec ces données, que s’est développée une puissante tradition
mathématique qui a transcendé les spécificités confessionnelles et culturelles. Parmi les
éléments qui pourraient expliquer ce phénomène, il y a le caractère universel du contenu des
mathématiques pratiquées, en particulier les méthodes et les démarches qui ont permis de les
élaborer. Il y a aussi la collaboration de chercheurs de tous horizons culturels, à la fois dans
l’enrichissement de son contenu, dans son enseignement et dans sa diffusion selon des formes
d’expression qui ne laissaient que peu de place aux spécificités régionales (comme les
graphies différentes des chiffres d’Orient et d’Occident pour exprimer un même système de
numération hérité de l’Inde, ou la représentation symbolique des fractions qui n’était pas la
même à Bagdad et à Cordoue, ou bien des différences terminologiques dans la dénomination
de certaines figures géométriques que les usages locaux avaient consacrées).
Parmi les conséquences du développement des sciences, parallèlement à celui de la
philosophie et des sciences humaines de l’époque, une sorte de besoin s’est manifesté dans les
milieux cultivés pour une connaissance « culturelle » du contenu des savoirs en vogue, et en
particulier des mathématiques. Il en a découlé la publication de trois catégories d’ouvrages :
Des biobibliographies, des encyclopédies et des classifications des sciences. Le plus ancien
ouvrage de la première catégorie n’est autre que « Le Catalogue » d’Ibn al-Nadîm (m. 995)12.
Il est en fait le premier représentant d’une série d’ouvrages dont la rédaction s’est étalée du
XIe siècle jusqu’au XVIIIe, avec parfois des publications consacrées à une seule discipline,
comme la médecine et ses chapitres annexes. Dans la seconde catégorie, il y a deux ouvrages
du Xe siècle représentant deux orientations tout à fait complémentaires, l’une que l’on pourrait
qualifier de « culturelle », au sens large, et l’autre plutôt « philosophique ». Le premier est le
« Livre des clés des sciences » d’Abû Abdallah al-Khwârizmî. Il réserve aux mathématiques
un chapitre où est exposé ce que devait retenir un homme cultivé du contenu d’une discipline
réputée hermétique pour les non initiés. Il est intéressant de noter que, dans le même ouvrage,

11
- D. A. King : Astronomy in the Service of Islam, Variorum, Ashgate Publishing, Aldershot, 1993.
12
- Ibn al-Nadîm : Al-Fihrist [Le catalogue], G. Flügel (édit.), Leipzig, Verlag von Vogel, 1871-1872.
Les mathématiques arabes des VIIIe-XVe siècles : passerelles entre les cultures 7

se côtoient des développements sur le Droit, la grammaire, la chimie, l’astronomie,


l’astrologie et les sciences religieuses13.
Le second ouvrage, intitulé « Epîtres des Frères de la sincérité », est une œuvre collective
réalisée par les Ikhwân al-Safâ’, un groupe d’intellectuels de Bagdad. C’est un pur produit de
la culture du Xe siècle, imprégnée de conviction philosophique et de sensibilité chiite. Les
mathématiques y ont une place de choix à la fois comme savoir et comme outils dans l’exposé
argumenté des conceptions des auteurs14.
Ces deux ouvrages, et d’autres moins connus, illustrent en fait une situation où la diffusion
d’une certaine culture mathématique dans les milieux lettrés les plus variés ne pouvait que
favoriser les échanges et les étendre à des domaines jugés souvent incompréhensibles à cause
de la technicité ou le caractère ésotérique de leurs discours.
A dire vrai, le phénomène avait commencé à se développer dès la seconde moitié du IX e
siècle avec la publication d’un texte important appartenant à la catégorie que nous n’avons
pas encore évoquée, celle des classifications des sciences. Il s’agit de « L’Epître sur le
recensement des sciences » du grand philosophe al-Fârâbî (m. 950). Son contenu ne
s’adressait manifestement pas aux praticiens des différentes disciplines qui y sont évoquées,
mais plutôt à ce milieu multiculturel de Bagdad dont les membres étaient friands de débats de
haut niveau.
Il nous est d’ailleurs parvenu quelques témoignages de ces échanges entre spécialistes de
disciplines différentes ou entre défenseurs de conceptions du monde ou de visions culturelles
éloignées les unes des autres. Un premier exemple est fourni par le biobibliographe du XIIIe
siècle, Ibn Abî Usaybica (m. 1285), qui évoque un salon de Bagdad qui était tenu par une
dame de la haute société de la ville et qui s’appelait Oum Jacfar. Cette dernière recevait,
régulièrement, des mathématiciens et des médecins pour les faire débattre sur différents
sujets15. Un autre exemple, plus significatif encore, nous est fourni par un texte du IX e siècle
qui évoque des débats théologiques entre des intellectuels de confessions différentes et
auxquels a participé le grand mathématicien païen Thâbit Ibn Qurra. Au cours d’une
discussion qui portait sur la nature finie ou infinie du nombre des âmes, différents arguments
ont été exposés et discutés. Parmi ces arguments, il y avait une justification mathématique de
l’infinitude du nombre des âmes. Mais pour que l’argumentation soit compatible avec
l’infinitude de Dieu, son auteur a introduit une notion toute nouvelle pour l’époque : celle
d’une relation d’ordre entre différents types d’infinis permettant de les comparer et de les
ordonner en infinis « plus petits » ou « plus grands » que d’autres16.
Il faut enfin évoquer l’un des résultats les plus importants de l’interculturalité qui a
caractérisé les pratiques mathématiques et, d’une manière générale, toutes les activités
scientifique. Il s’agit des discours des mathématiciens sur leur discipline et sur le métier de
producteurs de savoirs. Il se dégage des rares textes qui nous sont parvenus une vision
humaniste qui situe les savoirs mathématiques et leur élaboration dans un processus
historique qui transcende les horizons d’une seule communauté, d’une seule culture ou même
d’une seule civilisation. Parmi les prises de position les plus significatives et les plus
emblématiques dans ce domaine, il y a celle d’al-Samaw’al (m. 1175), un bagdadien du XIIe

13
- A. Al-Khwârizmî : Kitâb mafâtîh al-culûm [Livre des clés des sciences], G. Van Vloten (édit.), Leide, Brill,
1968.
14
- Ikhwân al-Safâ : Rasa’il [Epîtres], Beyrouth, Dar Sadir, 1957.
15
- Ibn Abî Usaybica : cUyûn al-anbâ’ fî tabaqât al-atibbâ' [Les sources de l’information sur les catégories de
médecins], Beyrouth, Maktabat al-hayât, non datée, pp. 192-193.
16
- S. Pines : Thabit Ibn Qurra’s Conception of Number and Theory of the Mathematical Infinite, Actes du XIe
Congrès International d’Histoire des Sciences, Varsovie, III, pp. 160-166.
EMF2015 – Plénières 8

siècle dont le père était un rabbin maghrébin de Fez qui avait émigré à Bagdad. Ce
mathématicien est un parfait représentant du scientifique novateur puisqu’il a, à son actif, le
développement d’une nouvelle théorie algébrique, celle des polynômes abstraits avec une
extension à leur domaine de toutes les opérations arithmétiques classiques qui ne
concernaient, auparavant, que les nombres entiers et les fractions. C’est également lui qui a
élaboré, de la manière la plus développée, la première théorie des fractions décimales, qui
sera redécouverte, quelques siècles plus tard, par le mathématicien belge Stevin (m. 1620).
Mais la hauteur de vue de ce savant, acquise dans le quotidien de ses investigations et de ses
interrogations, n’est pas étrangère à ses activités pluridisciplinaires et interculturelles. En
effet, al-Samaw’al a exercé deux métiers, celui de mathématicien et celui de médecin, et il a
adhéré, successivement, à deux religions : Le judaïsme et l’islam. A l’exception d’un ouvrage
de circonstance, très polémique, publié après sa conversion et dans lequel il fustige son
ancienne religion, ce sont des réflexions d’une grande ouverture d’esprit et une large vision de
la pratique scientifique qu’il nous livre dans son évocation des sciences et de leur
développement à travers l’Histoire. Dans un écrit peu connu, intitulé « Livre sur les travers
des astrologues », et qui s’adressait manifestement à un lectorat plus large que celui des
spécialistes de la communauté scientifique de son époque, il dit, en évoquant une opinion
dominante en faveur des traditions mathématiques des civilisations antiques : « La majorité
[des gens] s’imagine que les Anciens ont produit tout ce qui était possible de connaître en
science et qu’il n’est plus possible à personne de connaître autre chose que ce que
connaissaient les Anciens (...). Cela vient soit du fait que, pour eux, ce qui peut être
accessible en science rationnelle est fini et que les esprits ne peuvent en composer autre
chose (...), soit du fait de leur croyance qu’il y avait chez les Anciens un degré d’infaillibilité
et d’intelligence qui n’a pas d’équivalent chez ceux qui sont venus après eux.
Pour ce qui est de l’infaillibilité, elle n’appartient à aucun être humain, hormis les
prophètes. Quant aux sciences, si l’excès de dogmatisme et d’admiration ne les pousse pas à
les considérer comme le résultat d’une révélation, les faits les obligent à admettre leur
accroissement et leur clarification à chaque époque. Et c’est d’ailleurs ce dont témoignent le
mouvement général des sciences et les biographies des mathématiciens »17.

VI. LES MATHEMATIQUES AU CŒUR DES ECHANGES ENTRE LE IXE ET LE


XVIIIE SIECLES

C’est à la fin du Xe siècle que des phénomènes de circulation en persan et, surtout, en arabe,
du savoir mathématique produit en pays d’islam sont observés dans quatre aires culturelles
aux antipodes les unes des autres, celles de la Chine, de l’Inde, de l’Afrique subsaharienne et
de l’Europe chrétienne. Mais, ces types de transferts n’ont eu ni la même nature ni la même
durée ni, surtout, les mêmes effets sur les traditions scientifiques de chacune de ces grandes
régions du monde.

VII. MATHEMATIQUES ET ASTRONOMIE PERSANES ET ARABES EN CHINE

A partir du IXe siècle, les références à la Chine se multiplient dans les écrits arabes. Les
premiers auteurs qui se sont intéressés à cette région sont d’abord des marchands qui y ont
séjourné un certain temps18. Ils en ont rapporté quelques informations sur les technologies de
ce pays et sur son savoir-faire en médecine ou en astronomie. Mais peu d’informations nous

17
- Al-Samaw’al : Livre sur le dévoilement des travers des astrologues, Ms. Leiden University Library, n° Or.
98, f. 1b.
18
- P. Charles-Dominique (trad.) : Documents sur la Chine et sur l’Inde, Paris, Gallimard, 1995, pp. 3-24.
Les mathématiques arabes des VIIIe-XVe siècles : passerelles entre les cultures 9

sont parvenues au sujet de la circulation de certains habitants de cette région vers l’espace
musulman. Les seuls témoignages ayant trait à la présence de chinois en pays d’islam
concernent précisément le domaine des sciences : au IXe siècle, un étudiant est signalé dans
l’équipe du grand médecin Abû Bakr al-Râzî (m. 935)19. Au début du XIIIe siècle,
l’astronome chinois Yelü Chucaï accompagne Gengis Khan (1197-1227) dans ses expéditions
en territoires musulmans. Au cours de son séjour en Asie centrale, et plus précisément à
Samarkand, il apprend le persan et a des échanges avec des astronomes musulmans de la ville.
Par leur intermédiaire, il a accès à des ouvrages et à des tables astronomiques. Il s’initie à
leurs contenus et il intègre, dans au moins deux de ses ouvrages, un certain nombre d’outils,
comme l’utilisation de méthodes géométriques ou trigonométriques « islamiques » pour
réaliser la conversion entre coordonnées écliptiques et coordonnées équatoriales, ou comme
l’application de procédés permettant de déterminer les moments des éclipses20. Le troisième
témoignage est également du XIIIe siècle : après la prise de Bagdad par les Mongols, en 1258,
un important observatoire est construit à Maragha. Sa direction est confiée au grand savant
persan Nasîr al-Dîn al-Tûsî (m. 1274). Ce dernier s’entoure d’un certain nombre d’astronomes
très qualifiés parmi lesquels il y avait un chinois dénommé Fu Meng Chi (ou Fao Mun Ji)21.
Mais ces trois exemples ne suffisent pas pour conjecturer l’existence d’une circulation
régulière d’hommes de sciences chinois vers les foyers scientifiques des pays d’islam.
Dans l’autre sens, cette circulation est également attestée même si, là aussi, la rareté des
informations ne permet pas de décrire, dans le détail, le contenu et les caractéristiques des
échanges qui ont eu lieu. Les quelques informations qui concernent les IX e-XIIe siècles
témoignent de la présence d’hommes de sciences musulmans en Chine. Le plus ancien
témoignage concerne le IXe siècle. Il est associé à l’avènement de la dynastie des Song (960-
1127). Un astronome et astrologue musulman, originaire de Samarkand, nommé Ma Yize (Xe
s.), aurait été recruté en 961 pour travailler au service de l’empereur de l’époque, Song Taysu
(960-976). A la demande de ce dernier, il aurait réalisé un nouveau calendrier, intitulé
Yingtian li, qui serait devenu, de 964 à 982, le calendrier officiel de la dynastie22.
Le second moment favorable à la circulation d’écrits mathématiques arabes ou persans en
Chine a commencé avec l’avènement de la dynastie mongole des Yuan (1279-1368). En
1271, à la demande du grand Khan Kubilaï (1260-1294), un bureau astronomique musulman
est fondé à Pékin. Il est dirigé par Jamâl al-Dîn al-Zaydî, un scientifique de Boukhara. Une
quarantaine de personnes travaillent dans cette nouvelle structure. Des tables et des
instruments astronomiques y sont réalisés. Le bureau en question serait resté en activité
jusqu’au XVIIe siècle. Parmi les travaux qui ont découlé de ces échanges, il y a le Huihuili,
une traduction chinoise de tables astronomiques réalisées en persan vers 1383. Cet ouvrage
aura une longue histoire en Chine, avec des prolongements en Corée et au Japon23.
Quant aux livres de mathématiques consignés dans le catalogue de la bibliothèque de ce
« bureau musulman », on relève, dans une transcription chinoise, un certain nombre de titres
de manuels anonymes ou de traités connus. C’est le cas des Eléments d’Euclide, d’un « Livre
de calcul », d’un « Livre de problèmes mathématiques avec figures », d’une « Epître sur le
19
- Ibn al-Nadîm : Al-Fihrist, op. cit., pp. 16-17.
20
- K. Yabuuti & B. van Dalen : Islamic Astronomy in China during the Yuan and Ming Dynasties, Historia
Scientiarum, (1997), vol. 7-1.12 ; B. Van Dalen : Islamic and Chinese Astronomy under the Mongols: a Little-
Known Case of Transmission, Dold-Samplonius Y, Dauben J W, Folkerts M et al. (édit.) : From China to Paris:
2000 Years Transmission of Mathematical Ideas, Stuttgart: Steiner, 2002, pp. 331-333.
21
- A. Sayili : The Observatory in Islam and its Place in the General History of the Observatory, Ankara, Türk
Tarih Kurumu Basimevi, 1960, pp. 205-207.
22
- L. Xianglin : Revue Bibliographique de Sinologie, Paris, 1968-70, 14e -15e années, notice n° 18.
23
- Y. Shi : The Korean Adaptation of the Chinese-Islamic Astronomical Tables, Archive for History of Exact
Sciences, n° 57 (2003), pp. 25-60.
EMF2015 – Plénières 10

compas parfait », etc. Aucune copie chinoise de ces ouvrages ne nous est parvenue. Mais il
est possible, à partir de quelques un des titres du catalogue de faire des conjectures sur la
nature des mathématiques contenue dans ces ouvrages.
Quant à la connaissance précise de ce qui a pu circuler comme objets, outils et procédures
mathématiques de l’espace musulman vers la Chine, seule l’analyse comparative nous permet
aujourd’hui de donner quelques réponses ou d’avancer des hypothèses. C’est également la
comparaison des contenus et la prise en compte de la chronologie des publications réalisées
dans ces deux aires culturelles qui nous permettent de repérer une éventuelle circulation vers
l’espace musulman d’une partie du savoir mathématique chinois.
Pour prendre l’exemple du calcul élémentaire, on constate que, dans les deux traditions, les
étapes des procédures classiques de la multiplication et de la division sont les mêmes. Compte
tenu de l’antériorité des pratiques chinoises dans ce domaine, on peut conjecturer une
circulation des méthodes d’Est en Ouest. En ce qui concerne la multiplication par la
« méthode du grillage » ou de la « jalousie », la similitude entre les deux traditions est
frappante. Mais, cette fois, et compte tenu de l’Histoire de cette technique dans le cadre des
pratiques calculatoires islamiques, il semble que la circulation se soit faite d’Ouest en Est.
Dans l’arithmétique des fractions, les notations chinoises sont semblables à celle que l’on
trouve dans les écrits persans et dans ceux qui ont été produits en Orient. Elles sont
différentes de celles qui sont apparues au XIIe siècle en Andalus avant de circuler au
Maghreb. Ces dernières se caractérisent par l’utilisation de la « barre de fraction » et de
symboles particuliers pour écrire différents types de fractions24.
Dans le prolongement de ces procédures, il y a la méthode dite de « double fausse position
» qui permet de résoudre, arithmétiquement des problèmes linéaires. La plus ancienne trace
de ce procédé se trouve dans le célèbre traité chinois du Ie siècle, intitulé Jiuzhang suanshu
[Neuf chapitres sur l’art du calcul]. Cette méthode est présente dans les ouvrages arabes
d’Orient sous le nom de « méthode des deux erreurs ». Dans ceux du Maghreb, elle est
appelée « méthode des deux plateaux »25.
En théorie des nombres, il y a le fameux « problème chinois » qui consiste à déterminer un
nombre dont la division par des nombres donnés fournit des restes donnés. La version la plus
ancienne est traitée dans le Sunzi suanjing [Classique arithmétique de Sunzi] daté du IVe ou
du Ve siècle. Une formulation semblable a circulé en pays d’islam, d’abord comme un
problème récréatif, dans le chapitre des « nombres pensés » qui s’est développé à Bagdad, à
partir du IXe siècle. Puis comme un sujet de recherche qui a abouti à des résultats théoriques
nouveaux établis par Ibn al-Haytham (m. après 1040)26.
Un troisième domaine où la circulation est attestée est celui des problèmes de type
algébrique qui aboutissent aujourd’hui à des systèmes d’équations indéterminées. Dans les
ouvrages arabes, comme celui d’Abû Kâmil (m. 930), ils portent le nom de « Problèmes de
volatiles ». Les spécimens les plus anciens sont dans le Zhang Qiujian suanjing [Classique
arithmétique de Zhang Qiujian], un ouvrage du Ve siècle. On en trouve aussi dans des écrits
indiens publiés avant l’avènement de l’islam. C’est probablement par cette voie et par celle de
la tradition scientifique persane qu’ils ont circulé vers l’Ouest.

24
- A. Djebbar : Le traitement des fractions dans la tradition mathématique arabe du Maghreb, Actes du
Colloque International sur l'Histoire des fractions (Paris, 30-31 Janvier 1987), P. Benoit, K. Chemla & J. Ritter
(édit.) : Histoire de fractions, fractions d'histoire, Berlin, Birkhäuser Verlag, 1992, pp. 223-245.
25
- Ibn al-Bannâ : L’Abrégé des opérations du calcul, M. Souissi (édit.), Tunis, 1969, pp. 87-90.
26
- R. Rashed : Entre arithmétique et algèbre, Paris, Les Belles Lettres, 1984, pp. 227-243.
Les mathématiques arabes des VIIIe-XVe siècles : passerelles entre les cultures 11

Le dernier domaine mathématique, qui permet des rapprochements entre les traditions de
Chine et des pays d’islam, est celui des algorithmes d’extraction de la racine nième d’un
nombre. A titre d’exemple, on peut évoquer la méthode, dite « de Hörner » qui est présente
dans des écrits chinois depuis la première moitié du XIe siècle et que l’on retrouve, au XIIe
siècle, chez al-Samaw’al, dans son ouvrage intitulé « Le Qîwâmî en calcul »27.

VIII. MATHEMATIQUES ET ASTRONOMIE ARABES EN INDE

La seconde aire culturelle asiatique qui a été constamment en contact avec celle de l’empire
musulman, par terre mais surtout par mer, est celle du sous-continent indien. L’apport de cette
région à la tradition scientifique arabe dès sa naissance, en particulier en science du calcul et
en trigonométrie, est bien connu. Mais, avec le développement des sciences arabes, à partir du
IXe siècle, c’est une circulation des savoirs en sens inverse qui a été observée. Ainsi, dès le Xe
siècle, des éléments de l’astronomie mathématique arabe se retrouvent dans les écrits de
Munjala. Aux XIe-XIIe siècles, on constate le même phénomène chez Sripati et Bashkara II.
Au XVe siècle, des tables et des instruments astronomiques réalisés en pays d’islam se
retrouvent en Inde. Cette circulation se poursuivra entre le XVIe et le XVIIIe siècle. Pour cette
dernière période, les informations sont plus précises puisque nous connaissons une partie des
ouvrages qui ont été traduits en sanskrit. Certains sont d’origine grecque, comme l’Almageste
de Ptolémée et les Sphériques de Théodose. D’autres appartiennent à la tradition scientifique
des pays d’islam, comme le « Livre du rappel » de Nasîr al-Dîn al-Tûsî (m. 1274) et les
Tables d’Ulug Beg (m. 1441)28.
Mais pour tous les exemples qui viennent d’être donnés, il nous manque des informations
sur la nature des contacts et des échanges qui ont permis cette diffusion du savoir pendant des
siècles. En dehors des noms des hommes de sciences qui ont bénéficié de ces transferts, aucun
autre acteur, parmi les simples vendeurs de livres, les copistes, les traducteurs, n’est
mentionné par les auteurs indiens. Du côté musulman, nous disposons d’un seul témoignage,
celui du grand mathématicien et astronomie des Xe-XIe siècle al-Bîrûnî (m. 1051). En tant que
membre de la cour du roi Mahmûd al-Ghaznawî (971- 1030) il a accompagné ce dernier dans
son expédition militaire qui a abouti à la conquête du nord de l’Inde. Au cours de son séjour
forcé dans cette région, il a appris le sanskrit et l’a suffisamment maîtrisé pour pouvoir
accéder, directement, à toute une partie du savoir indien qui n’avait pas été traduit aux VIIIe-
XIe siècles. Après cela, et dans une démarche totalement désintéressée, il a traduit de l’arabe
au sanskrit, pour les scientifiques indiens, deux ouvrages majeurs de la science grecque,
l’Almageste de Ptolémée et les Eléments d’Euclide.

IX. MATHEMATIQUES ET ASTRONOMIE ARABES EN AFRIQUE


SUBSAHARIENNE

L’espace géographique qui nous intéresse ici correspond aujourd’hui à la zone subsaharienne
de l’Afrique de l’Ouest. Nous savons que dès l’installation des premiers Etats musulman au
Maghreb, d’anciennes routes commerciales aboutissant à cette région ont été réactivées et de
nouvelles ont été ouvertes. Parmi ces dernières, il y a les itinéraires du pèlerinage annuel qui
aboutissaient tous à Fustât la métropole de l’Egypte puis au Caire après sa fondation par les
Fatimides (969-1171). C’est par ces axes qu’on circulé les premiers écrits arabes qui allaient

27
- Op. cit., pp. 93-128.
28
- D. Pingree : History of Mathematical Astronomy in India, In Ch. Gillispie (édit.) : Dictionary of Scientific
Biography, New York, Scribner’s Sons, vol. 15, suppl. 1, pp. 625-629.
EMF2015 – Plénières 12

diffuser la nouvelle religion. Dans une seconde phase, les autres productions, en particulier
mathématiques, suivront les mêmes voies.
Parmi les foyers d’échanges qui vont connaître un certain développement dans cette
région, à différentes époques de son Histoire, il y a les villes d’Awdaghost, de Tadmakka, de
Kumbi Saleh, de Gao, de Walata, de Takrur et de Tombouctou. Au cours de la longue période
qui s’étend de la fin du VIIIe siècle au milieu du XVe, Certains itinéraires ont fini par
disparaître. D’autres ont résisté au temps et aux évènements. C’est le cas de la voie reliant
Tombouctou à Kairouan et qui faisait sa jonction avec la route maghrébine du pèlerinage.
Longtemps, elle est restée l’une des voies les plus fréquentées par les marchands et par les
hommes de religion, de culture ou de science. Une seconde voie, plus directe, reliait Ghana à
Fustât en passant par Agades et Gao. C’est cette route qu’a empruntée, pour aller à la
Mecque, le fameux le roi Mansa Mûsâ du Mali (1307-1332)29.
Parallèlement aux échanges commerciaux, les pratiques religieuses seront les premières
activités qui favoriseront la circulation d’un savoir mathématique et astronomique. Les
premiers ouvrages ont d’abord servi à la formation des enfants des commerçants originaires
du Maghreb qui contrôlaient l’économie des grands carrefours caravaniers, comme
Sijilmassa, Ghana, Gao et Takrur. Puis, avec l’islamisation des élites et de certains chefs
politiques autochtones, l’arabisation va progresser et, avec elle, l’enseignement des éléments
de base de la science du calcul et de l’astronomie. Malheureusement, nous n’avons pas
d’informations sur le contexte social dans lequel ont eu lieu ces échanges. Il faudra attendre le
XIVe siècle pour que des témoignages écrits confirment la présence d’une communauté de
lettrés et d’hommes de religion. Ce qui suppose aussi un enseignement ou une utilisation, au
moins par une élite, d’un certain savoir mathématique indispensable aux pratiques cultuelles,
aux transactions commerciales et à la répartition des héritages. Ces aspects sont confirmés par
le grand voyageur Ibn Battûta (m. 1369) qui a séjourné dans la région vers le milieu du XIVe
siècle30, et par le témoignage des biographes qui ont évoqué la grande quantité de livres
achetés par le roi Mansa Mûsâ, à l’occasion de son séjour au Caire31.
Pour la période postérieure au XVIe siècle, les sources accessibles nous fournissent des
informations sur deux hommes de sciences qui ont manifestement été formés, en arabe, dans
des villes subsahariennes. Le niveau de ces deux scientifiques était suffisamment bon pour
leur permettre de poursuivre leurs études au Caire, l’une des métropoles de l’islam qui était à
l’avant-garde de l’enseignement scientifique. Le premier s’appelle Sacîd al-Tinbuktî al-
Ganawî. C’était un astronome qui a publié un ouvrage sur la science du temps, intitulé Les
phénomènes d’Amad à propos du commentaire sur ‘la Brise parfumée’32. Le second
scientifique est Muhammad al-Katsinâwî (m. 1741). D’après le chroniqueur du Caire al-
Jabartî (m. 1825), ce savant maîtrisait déjà, à son arrivée dans la capitale égyptienne, le
contenu de plusieurs disciplines religieuses, littéraires et scientifiques. En mathématique, en
plus de sa formation de base, il s’était perfectionné dans la science du calcul, la science du
temps et la construction des carrés magiques33. Dans ce dernier domaine, il a publié un
ouvrage intitulé « Le livre de la splendeur des horizons et de la clarification de l’ambigüe et

29
- D. T. Niane : Le Mali et la deuxième expansion manden. In D. T. Niane (dir.) : Histoire générale de
l’Afrique, IV. L’Afrique du XIIe au XVIe siècle, Paris, Unesco-INA, 1985, pp. 141-196.
30
- P. Charles-Dominique : Voyageurs arabes, Paris, Gallimard, 1995, p. 1030.
31
- D. T. Niane : Le Mali et la deuxième expansion manden, op. cit., p. 145.
32
- B. A. Rosenfeld & E. Ihsanoğlu : Mathematicians, Astronomers & other Scholars of Islamic Civilisation and
their works (7th-19th c.), Istanbul, I.R.C.I.C.A., 2003, p. 382.
33
- Al-Jabartî : cAjâ’ib al-âthâr fî l-tarîjim wa l-akhbâr [Les merveilles des vestiges sur les biographies et les
chroniques], A. A. Al-Rahîm (édit.), Le Caire, Dâr al-kutub al-misriya, 1997, vol. 1, p. 271.
Les mathématiques arabes des VIIIe-XVe siècles : passerelles entre les cultures 13

de l’hermétique dans la science des signes et des <nombres> harmonieux ». Il a également


commenté l’ouvrage de l’un de ses contemporains, intitulé « Le livre des perles et de la
thériaque sur la science des <nombres> harmonieux »34.

X. LA CIRCULATION DES MATHEMATIQUES EN EUROPE

Malgré tous les éléments dont pouvait disposer un observateur musulman du XIIe siècle et qui
pouvaient lui faire apparaître la Chine ou l’Inde comme des relais naturels aptes à recevoir
l’héritage scientifique gréco-arabe, c’est l’Occident chrétien qui réunissait en fait les facteurs
nécessaires à la réception de la science écrite en arabe et à sa fécondation dans un contexte
nouveau.
Au niveau des faits, ce sont probablement des contacts commerciaux ou
intercommunautaires qui ont permis la circulation des premiers savoirs mathématiques à
l’occasion de transactions régulières ou par l’intermédiaire d’instruments astronomiques,
comme l’astrolabe. Des traces écrites situent ces échanges au plus tard dans la seconde moitié
du Xe siècle. Puis, il y eut l’épisode de Constantin l’Africain (XIe s.) qui ne concerne que le
transfert de textes médicaux arabes mais qui a préfiguré peut-être d’autres initiatives moins
spectaculaires et qui ont concerné les savoirs mathématiques et astronomiques. En effet, ce
personnage haut en couleur illustre bien, à travers sa vie et ses activités, ce profil
d’intermédiaires et de passeurs actifs entre deux aires culturelles enfermées dans leurs
certitudes idéologiques et s’étant déjà engagées, depuis quelques décennies, dans des
affrontements violents35.
Moins romantique mais aussi efficace, il y a tous ces praticiens de la science, de confession
juive, qui ont fait de leur particularisme (un vécu linguistique, culturel et religieux dans le
contexte arabe et musulman d’al-Andalus et du Maghreb) un formidable atout qui a
transformé le discours mathématique de l’époque en un instrument de dialogue et d’échange
d’une grande fécondité. Deux scientifiques des XIe-XIIe siècles sont représentatifs de ce
courant qui s’est prolongé jusqu’au XVe siècle au hasard de la disponibilité des manuscrits.
Le premier est Abraham Bar Hiya, citoyen de la ville de Saragosse, qui semble avoir exercé
une fonction importante puisqu’il est surnommé Savasorda, transcription approximative de
Sâhib al-shurta [Responsable de la police]. Il est l’auteur d’un manuel de géométrie pratique
qui puise essentiellement dans la matière mathématique arabe d’al-Andalus. Le manuel ayant
été rédigé en hébreu, il n’était donc pas destiné à ses coreligionnaires arabisés de la péninsule
ibérique mais, plus vraisemblablement, à ceux du Sud de l’Europe. Il est à noter, chose encore
rare à l’époque, que ce livre a bénéficié d’une traduction latine, intitulée Liber Embadorum36.
Le second exemple illustre encore mieux le rôle de « passeur » de ces scientifiques que
l’origine, la formation et le statut destinaient naturellement à devenir des hommes de dialogue
et d’échange. Il s’agit d’Abraham Ibn Ezra qui a, non seulement publié des manuels
semblables à celui de Bar Hiya, mais qui s’est déplacé dans différentes villes d’Europe pour
les diffuser et pour faire connaître, directement certains aspects de la tradition mathématique
d’al-Andalus37.

34
- Op. cit., vol. 1, p. 272-273.
35
- D. Jacquart & F. Micheau : La médecine arabe et l'Occident médiéval, Paris, Maisonneuve & Larose, 1990,
pp. 113-124.
36
- Abraham Bar Hiya : Llibre de geometria, Hibbur hameixihà uehatixbòret, J. Millas Vallicrosa (trad.),
Barcelone, Editorial Alpha, 1931.
37
- T. Levy : Hebrew and Latin Versions of an Unknown Mathematical Text by Ibn Ezra, Aleph, 1 (2001), pp.
295-305 ; T. Levy & R. Burnett : Sefer ha-Middot : A Mid-Twelfth-Century Text on Arithmetic and Geometry
Attributed to Abraham Ibn Ezra, Aleph 6 (2006), pp. 57-238.
EMF2015 – Plénières 14

C’est à la même époque que des « passeurs » de l’aire culturelle latine entrent en scène et
initient une tradition qui a été peut-être plus importante que ne le révèlent les textes
aujourd’hui accessibles. Deux profils concernent les activités mathématiques. Le premier est
celui d’un mathématicien anonyme d’origine ibérique ou ayant vécu dans une des villes
reconquises par les Castillans à la partir de la fin du XIe siècle. Il était manifestement très
versé dans les mathématiques pratiques en usage en Andalus et qu’il a probablement acquises
en arabe. C’est en tout cas ce qui se dégage d’une lecture, même rapide, de son important
ouvrage où l’influence arabe se voit déjà dans le titre, Liber Mahameleth, qui renvoie à un
titre identique « Livre des transactions », déjà utilisé par les mathématiciens andalous du XIe
siècle, comme al-Zahrâwî et Ibn al-Samh. Le second exemple est encore plus significatif dans
la mesure où on est en présence d’un habitant de Pise qui, par le hasard de la vie, se retrouve
enfant dans la ville de Bejaïa, dans le Maghreb central, alors centre économique prospère et
l’un des principaux foyers scientifiques de l’Occident musulman. Il s’agit du fameux
Leonardo Pisano, connu également sous le nom de Fibonacci (m. après 1240). D’après son
propre témoignage, il a eu sa première formation en mathématique auprès d’un marchand de
Bejaïa avant de profiter de ses déplacements commerciaux en Egypte, en Syrie et à Byzance
pour se perfectionner en algèbre et en géométrie. L’analyse comparative du contenu de
certains de ses ouvrages, comme la Practica Geometriae et, surtout, le Liber Abaci, confirme
leur lien étroit avec le contenu des deux traditions mathématiques arabes de l’Orient et de
l’Occident musulman avec, parfois, des indices terminologiques renvoyant à l’une ou l’autre
de ces deux traditions38.
Le troisième et dernier aspect du phénomène de circulation des mathématiques d’une aire
culturelle à une autre est plus important quantitativement et sa durée a été plus longue. Le
mode opératoire qui le caractérise est également différent de ce que nous avons déjà décrit.
Ici, il s’agit de personnes qui ne sont pas spécialement qualifiées en mathématique ou en une
quelconque autre discipline scientifique. Leur premier objectif a été de s’initier à la langue
arabe dans les seuls espaces chrétiens d’interculturalité et de relative convivialité de l’époque.
Il s’agit de Palerme et Tolède qui avaient été reconquises respectivement par les Normands en
1072 et par les Castillans en 1085. Ces deux villes avaient été soustraites définitivement à la
domination des pouvoirs musulmans mais elles avaient conservé, pendant de nombreuses
décennies, la forte empreinte de la culture arabe et, surtout, la disponibilité de nombreux
ouvrages scientifiques. Or ces ouvrages intéressaient au plus haut point tous ces jeunes qui, au
XIIe siècle, s’étaient déplacés d’Angleterre, comme Adelard de Bath et Robert de Chester,
d’Italie, comme Gérard de Crémone et Platon de Tivoli, de la Péninsule Ibérique, comme Jean
de Séville et Hugo de Santalla, de Croatie même, comme Hermann de Carinthie.
On assiste alors à une intense activité de traduction où la part des mathématiques n’a pas
été négligeable puisque, en plus des Eléments d’Euclide et des Coniques d’Apollonius, on a
traduit, en latin et parfois en hébreu, des livres d’algèbre, comme L’Abrégé d’al-Khwârizmî
(m. 850), le « Livre sur la mesure des figures planes et sphériques » des frères Banû Mûsâ, le
« Livre sur la figure sécante » de Thâbit Ibn Qurra, le « Livre de la démonstrations et du
rappel » d’Abû Bakr al-Hassâr (XIIe s.), etc.
Ce fut là un grand moment d’interculturalité parce que les nécessités de la traduction ont
permis parfois des échanges directs à travers des travaux de groupes. En effet, le manque de
maîtrise, par une même personne, des deux langues de la traduction a amené certains

38
- A. Djebbar : La circulation de l’algèbre arabe en Europe et son impact. Actes du colloque international sur
« The Impact of Arabic Sources in Europe and Asia » (Erlangen, 21-23 janvier 2014). In Micrologus XXIV,
Florence, Sismel-Edizioni Galuzzo, 2016, pp., pp. 109-110.
Les mathématiques arabes des VIIIe-XVe siècles : passerelles entre les cultures 15

traducteurs à s’orienter vers une solution originale : L’intervention d’une langue


intermédiaire, le roman, comprise à la fois par le latiniste et l’arabisant.
Ce fut également le moment d’une interculturalité initiée et financée par des souverains
chrétiens. C’est ainsi qu’au XIIe siècle, à Palerme, le roi Roger II de Sicile (1130-1154) met la
géographie arabe au service de sa politique en sollicitant les services du meilleur spécialiste
maghrébin en la matière, al-Idrîsî (m. 1165). Au XIIIe siècle, à Palerme encore, l’empereur
Frédéric II (1194-1250), un monarque féru de science, participe lui-même à des échanges et à
des dialogues interculturels. Il entretient des correspondances à contenu philosophique, avec
le mystique maghrébin Ibn Sabcîn (m. vers 1271), et scientifique avec le mathématicien
oriental Ibn Yûnus (m. 1242). A la même époque, mais à Tolède cette fois, le roi de Castille
Alphonse X le sage (1221-1284) crée une structure originale où des scientifiques de
confessions différentes collaborent à la réalisation de tables astronomiques dans le
prolongement des travaux des astronomes et des mathématiciens andalous de la période
antérieure.
Le résultat de toutes ces initiatives, et de celles que la recherche révèlera peut-être un jour,
a été la diffusion d’un savoir mathématique produit dans différents espaces culturels et qui est
parvenu à l’Europe dans un discours scientifique profane et universel. Ce discours rigoureux
et précis a été exprimé par une langue arabe qui s’était enrichie, au cours des siècles, d’un
important lexique technique dont les traces sont encore visibles dans les mathématiques
enseignées aujourd’hui, en Europe et ailleurs.
Parallèlement à la diffusion de savoirs, il y a eu aussi et surtout celle de méthodes et de
démarches scientifiques non réductibles à telle ou telle spécificité culturelle même si, à
l’origine, certaines étaient grecques, d’autres indiennes. La synthèse arabe des IXe-XIe siècles
avait fondu tous ces apports originaux dans une sorte de « norme internationale » que les
scientifiques européens ont adoptée pour en faire un puissant outil d’investigation et de
découverte dans les domaines déjà explorés par leurs prédécesseurs et dans d’autres qui
étaient totalement nouveaux.
Il n’est donc pas étonnant que soient apparus ici où là, dans la communauté européenne du
savoir, des opinions et des discours respectueux, parfois même très élogieux, sur la science
qui avait été produite en pays d’islam et sur les acteurs de cette science dont les noms
circulaient, dans leurs transcriptions latines, sur les couvertures des ouvrages traduits. Au XIIe
siècle, Daniel de Morlay (m. 1210) écrivait, à propos de la science arabe : «La passion de
l’étude m’avait chassé d’Angleterre (...). Aussi comme de nos jours c’est à Tolède que
l’enseignement des Arabes, qui consiste presque entièrement dans les arts du quadrivium, est
dispensé aux foules, je me hâtai de m’y rendre pour y écouter les leçons des plus savants
philosophes au monde». A la même époque, Adelard de Bath (m. 1160), un traducteur
éminent, répondait à un de ses détracteurs en ces termes : « Moi, j’ai en effet appris de mes
maîtres arabes à prendre la raison pour guide, toi tu te contentes de suivre en captif la chaîne
d’une autorité affabulatrice »39.
On a même observé la diffusion de ces opinions, favorables aux scientifiques des pays
d’islam, à travers des « images d’Epinal » destinées au grand public ou sur des couvertures de
certains écrits scientifiques comme celle d’un ouvrage de 1647 qui traite de la Lune et sur
laquelle on voit, sous forme d’hommage, mais hautement symbolique sur le plan de
l’interculturalité, la juxtaposition délibérément anachronique de deux représentants éminents
de deux traditions scientifiques : L’irakien du XIe siècle al-Hasan Ibn al-Haytham, acteur
principal, par ses découvertes et ses avancées théoriques, de la rénovation de l’optique

39
- J. Le Goff : Les intellectuels au Moyen Âge, Paris, Seuil, 1985, p. 59.
EMF2015 – Plénières 16

géométrique, et l’italien Galilée (m. 1642), symbole du nouvel élan de la physique


mathématique en Europe. L’auteur de cette illustration était en fait en harmonie, mais sans le
savoir, avec ce que disait déjà, au XIIe siècle, le grand mathématicien al-Samaw’al à propos
de la marche inexorable de la science qui puise dans l’universel des différentes cultures et qui
fait fi de leurs particularismes lorsqu’ils deviennent un frein à la recherche de la vérité.

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