« Quand j’ai lu un roman, je le condamne, si l’auteur me paraît manquer du sens réel
», écrit Emile Zola dans Le Roman expérimental. Dans ce texte ainsi que dans la préface de
Thérèse Raquin, Zola partage son point de vue sur le roman. Le romancier rejette
l’imagination et met en avant l’imitation de la réalité. Pour lui, le roman est tout d’abord un
texte scientifique, et le romancier est donc un expérimentateur. Emile Zola est un écrivain,
journaliste et critique d'art et fondateur du mouvement naturaliste. Le naturalisme est un
mouvement littéraire fondé au XIXe siècle, qui prolonge le réalisme et s’attache à décrire la
réalité telle qu’elle est et non telle qu’elle devrait être. Le texte étudié est un extrait du roman
L'Assommoir écrit en 1877 par Emile Zola. Il s’agit du septième volume de la série des
Rougon-Macquart. Le roman relate la vie modeste de Gervaise, blanchisseuse à Paris qui
essaie de survivre malgré de nombreuses difficultés dans la capitale. L’extrait étudié est le
dénouement du roman qui coïncide avec la mort de la protagoniste. Dans cet extrait,
Gervaise vit ses derniers jours d'existence. Elle est abandonnée et vit des moments horribles.
Désespéré par la mort de Coupeau, elle entre dans un dénuement complet. On peut
s’apercevoir que le romancier cherche à étudier la vraie vie du peuple en en comprenant les
mécanismes. En quoi cette expérimentation permet à Zola de faire réfléchir les lecteurs sur la
classe populaire ? Dans un premier temps, nous allons voir en quoi c’est un portrait
pathétique de Gervaise. Puis, dans un second temps nous allons étudier le dénouement
naturaliste : Gervaise apparaît comme un symbole de la misère sociale.
Tout d’abord, l’auteur propose le portrait pathétique du personnage principal,
Gervaise. Nous pouvons remarquer la lenteur de la mort de Gervaise, qui se fait dans la plus
grande pauvreté. Par exemple, à la première ligne : “Gervaise dura ainsi pendants des mois”.
L’auteur utilise le verbe “durer” pour marquer l’existence douloureuse de Gervaise, qui
consiste à survivre et non à vitre. Il utilise ensuite le rythme ternaire ligne 2 : « Elle
dégringolait plus bas encore, acceptait les dernières avanies, mourrait un peu de faim tous les
jours. » Ici, Zola met en valeur la lenteur de la mort de Gervaise grâce à la locution “un peu”,
mais aussi par le rythme ternaire qui constitue une accumulation des malheurs de Gervaise.
L’imparfait marque d’ailleurs le caractère durable de ces actions. Prenons ensuite l’exemple
de la ligne 9 : “La mort devait la prendre petit à petit, morceau par morceau,... jusqu’au
bout…”. Nous remarquons ici la personnification de la mort, ainsi que deux locutions avec
deux répétitions : « petit à petit » et « morceau par morceau ». Il insiste ainsi sur la
progressivité de la mort de Gervaise.
Par ailleurs, Zola rend le portrait de Gervaise pathétique en montrant que sa fin de vie
a lieu dans une indifférence totale. Nous pouvons par exemple citer la ligne 10 : « Même on
ne sut jamais au juste de quoi elle était morte. » L’auteur utilise la négation et le pronom « on
» pour mettre l’accent sur l’absence d’intérêt de son entourage. Il en va de même lignes 11-12
: « On parla d’un froid et chaud. » A nouveau ici, l’auteur utilise le pronom « on ». L’emploi
du verbe « parler » fait de la mort de Gervaise un simple sujet de conversation sans que nul
ne se soucie de la véracité de cette cause. Nous pouvons ensuite nous intéresser à la ligne 14 :
« On se rappela qu’on ne l’avait pas vue depuis deux jours ; ». Une fois de plus, l’auteur
utilise le pronom « on » ainsi que la négation. L’emploi du verbe « se rappeler » met en
valeur l’indifférence totale de ses voisins.
Ensuite, Zola met l’accent sur l’animalisation de Gervaise. On peut le voir à la ligne 7
: « elle habitait la niche..” où il utilise le mot “niche” qui souligne sa déshumanisation. Il
revient d’ailleurs à nouveau à la ligne 15. Ensuite, nous pouvons nous intéresser à la ligne 7 :
« C’était là-dedans, sur de la vieille paille, qu’elle claquait du bec ». Ici, l’auteur met l'accent
sur le logement de Gervaise. L’adjectif « vieille » souligne l’état de l’endroit où elle dort. On
note également les noms « paille » et « bec » qui l’assimilent à une poule. Puis, Zola emploie
le verbe « emballer » à la ligne 17, verbe qui est traditionnellement utilisé pour des objets. Là
encore, Gervaise est déshumanisée. Enfin, nous pouvons citer les lignes 3-4 : « Un soir, on
avait parié qu’elle ne mangerait pas quelque chose de dégoûtant ; et elle l’avait mangé, pour
gagner dix sous. » Nous notons ici la répétition du verbe « manger », une fois à la forme
négative, puis à la forme affirmative. Ce contraste met l’accent sur la pauvreté de Gervaise,
facile à manipuler. Ici encore, elle n’apparaît pas comme un sujet.
Nous avons ainsi démontré que cette description rend Gervaise misérable. Elle
apparaît durant sa fin de vie comme un personnage pathétique. Ce dénouement invite les
lecteurs à réfléchir sur le monde populaire. Étudions donc maintenant le caractère naturaliste
de ce dénouement dans lequel Gervaise est le symbole de la misère sociale.
Tout d’abord, l’auteur propose un tableau réaliste de la société de l’époque. On peut
prendre pour l’exemple les lignes 2 à 4 : “Dès qu’elle possédait quatre sous, elle buvait et
battait les murs” ainsi que “et elle l’avait mangé, pour gagner dix sous”. Zola utilise ici le
nom « sous » précédé de chiffres afin d’apporter des précisions concrètes et donc d’ancrer le
texte dans la réalité prosaïque de la pauvreté de Gervaise. Par ailleurs, aux lignes 4-5, il
utilise l’expression : “de l’expulser de la chambre du sixième”, chambre qui est
habituellement la chambre de bonne. Par cette mention, l’auteur fait allusion à la réalité
sociale de l’époque. On peut également citer le discours direct à la ligne 22 : “Env‘là une qui”
mais aussi aux lignes 28-29 : ”Fais dodo”. Ici, l’auteur utilise du vocabulaire populaire et de
l’argot pour rendre le roman plus réaliste. On retrouve ce vocabulaire dans les parties
narratives, comme à la ligne 17 avec le nom « zig” et la comparaison figée « gai comme un
pinson ». Zola cherche donc à peindre les classes populaires du XIXe siècle.
Par ailleurs, cet extrait met en valeur les conditions de vie misérables des
personnages. Par exemple, on peut s’intéresser au verbe de la ligne 4 : « l’expulser ». On voit
que la situation de logement pour Gervaise est difficile. Il en va de même pour ce qui est de
l’alimentation comme à la ligne 8 : “le ventre vide et les os glacés”. Zola utilise les adjectifs
“vide” et “glacés” : cette hyperbole souligne la faim et le froid par lesquels Gervaise est
épuisée depuis déjà quelques jours. De plus, on peut citer les lignes 2-3: “elle buvait et battait
les murs” et la ligne 17 : “ Il était encore joliment soûl”. Dans ces deux exemples, l’emploi de
l’imparfait, ainsi que l’adverbe « encore » dans le deuxième exemple marquent la répétition
de ces actions, leur récurrence. Ces citations soulignent donc leur addiction à l’alcool à cause
de leur vie désespérée. Celle-ci est donc généralisée puisqu’elle concerne plusieurs
personnages : Gervaise et le père Bazouge.
En montrant le désespoir de Gervaise, l’auteur la présente comme un jouet et une
victime de la société. Nous pouvons notamment nous intéresser à l’exemple de la ligne 6 : “
le propriétaire avait bien voulu lui laisser cette niche”. Dans cette citation, le propriétaire
représente la société dans toute sa cruauté. Sa concession est suggérée par l’emploi de
l’adverbe dans l’expression “avait bien voulu”. On peut constater une similitude entre les
deux victimes que sont Gervaise et le père Bru, morts à cause de la cruauté de la société
envers lui, comme on peut le voir dans l’expression « mort dans son trou ». L’utilisation du
possessif ainsi que du nom prosaïque « trou » mettent en avant la dureté des autres envers lui.
Il meurt dans l’indifférence totale. Par ailleurs, on peut s’intéresser à la fin du texte : la
tendresse du père Bazouge fait par contraste ressortir la cruauté des autres personnages
envers Gervaise. Citons les lignes 28-29 : « Tu sais, écoute bien… c’est moi, Bibi-la-Gaieté,
dit le consolateur des dames… Va t’es heureuse. Fais dodo, ma belle ! » Ce discours direct
renforce la représentation de Gervaise comme victime et la proximité avec les lecteurs.