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Erratum: Echanges, Pouvoir, Representations

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UNIVERSITE René DESCARTES

SORBONNE PARIS V

ECHANGES, POUVOIR, REPRESENTATIONS: Erratum


ECHANGE, POUVOIR, REPRESENTATIONS
Côte Ouest de Madagascar
MENABE, ROYAUME SAKALAVA DU SUD
(actuelle préfecture de Morondava)
(ancienne Préfecture de Morondava : Erratum)

Torne 1

Suzanne CHAZAN - GILLIG


Sous la direction du Professeur BALANDIER

ORSTOM - MARS 1986


A mes parents,

A Jean-Bernard,

A Pierre, Valérie et Anne-Laure


Remerciements

A l'instant de soutenir cette thèse, il m' st agréable de revenir en pensée sur ce


long parcours et de remercier ceux et celles qui m'ont formée, aidée, soutenue
ou accueillie et de quelque façon m'ont permis de mener à bien ce projet.

Etudiante à Strasbourg, de 1962 à 1966, je tiens à remercier Abraham MOLES et


Henri LEFEBVRE, dont les enseignements m'ont suivis au cours de mon travail de
recherche.

Il m'est particulièrement agréable de rendre hommage ici au Professeur Georges


BALANDIER. L'ayant sollicité dès 1967, il acceptait d'emblée de diriger mon
travail et d'investir un projet encore imprécis. Le bon accueil réservé à ma
première rédaction en 1969 et les encouragements à poursuivre ou plutôt à
entreprendre cette thèse, m'ont permis de travailler en we d'un objectif et
d'écrire sous son contrôle. Il a bien su critiquer le fond et non la forme et
discerner l'essentiel d'un discours et itinéraire personnel. Il accepte aujourd'hui
de présenter ce travail effectué sous sa direction et je l'en remercie vivement.

C'est tout d'abord aux habitants de la région de Morondava et de Belo, des


villages de Bemanonga, d'Andranofotsy et de tous les villages où m'ont conduit
les hasards et les nécessités de l'enquête, que je voudrais dédier ce travail. Bien
des choses ont dû changer depuis les années 1967-69 et certains d'entre eux sont
morts, mais j'ai gardé très vivant le souvenir de ces rencontres et de leur
hospitalité.
A ceux que j'ai cités dans la préface du troisième tome de cette thèse, je
vo~drais ajouter à Bemanonga, BAKAR Y et RAMASIVELO, à Bevoay HENKENY
et rappeler le souvenir de JOAN qui fut mon premier assistant à Morondava.

Dans la suite de cette chronologie, mes remerciements vont tout naturellement à


Jean-Fronçois RABEDIMY, mon collaborateur et assistant durant les enquêtes de
Belo-sur-Tsiribihina et la vallée du Manambolo et dont l'excellent travail joint à
la connaissance intuitive de sa société, m'ont permis de disposer de matériaux
d'une grande qualité. Je le remercie également pour les discussions fructueuses
que nous avons eues pendant son séjour en France.
Parmi les universitaires malgaches qui ont participé à ce travail et ont assuré
certaines traductions et proposé certaines interprétations, je voudrais citer outre
Jean-Fronçais RABEDIMY, Eléonore NERINA qui a effectué un travail d'une rare
qualité, Jean-Louis PATESY qui a été pour moi un collaborateur passionné et
éclairé, Luc ZABA dont les connaissances linguistiques et l'amitié m'ont été
précieuses.
Je tiens à rappeler la longue amitié et les échanges scientifiques avec Charles
RAVOAJANAHARY dont j'attends avec intérêt les réactions à ce travail.
Je remercie vivement pour l'aide qu'ils ont apporté dans la mise au point des
sources et leur exploitation,

René DECAR y qui m'a permis d'accéder aux manuscrits inédits de A.


Grandidier, de sa bibliothèque personnelle "t m'a off rt l'hospitalité. Je conserve
un souvenir ému de ces "colloques singuliers" où il me faisait part de son
expérience et de sa grande connaissance de Madagascar;

Louis MOLLET qui m'a aidée dans la traduction de certains textes et avec lequel
j'ai eu, par de solides discussions, une approche plus dialectique de la réalité
malgache;

Jean-Claude HEBERT qui m'a adressé de nombreux écrits et m'a fait bénéficier
de ses conseils pour des recherches bibliographiques.

Gérard Althabe aura été un de mes premiers lecteurs et un référent théorique et


je suis heureuse de le remercier pour son constant soutien.
J'ai plaisir à remercier Françoise RAISON qui, en acceuillant dans l'ouvrage
qu'elle a consacré aux "Souverains de MADAGASCAR" mon analvse du
Fitampoha de 1968 et par de nombreux échanges scientifiques, a beaucoup
favorisé l'achèvl:lment de cette thèse.

De même, je tiens à remercier Jean-Pierre RAISON qui m'a fait partager sa


connaissance du Menabe et m'a apporté son concours par ses écrits et ses
critiques.

Je suis reconnaissante à Yves GOUSSAULT, des échanges scientifiques qui se


sont établis à l'occasion des journées de l'IEDES, de l'accueil qui a été réservé à
un travail, à l'époque encore, au stade des hypothèses.

Je dois beaucoup à André NICOLA! qui m'a fait entrer à l'ORSTOM en 1971 et à
taus ceux qui, dans cette maison, ont cru à mon travail de chercheur et m'ont
fourni appuis et conseils.

Plus particulièrement, je tiens à souligner l'influence déterminante de Gilles


SAUTTER dans l'approche géo-politique et économique de la transform"tion
sociale.

P. ROEDERER, Directeur en 1967-1969 du Centre ORSTOM de Tananarive et


dont le soutien m'a été précieux, l'amitié durable.

Jean-Yves MARTIN et Bernard HOURS ont été des amis sincères et des
chercheurs avec lesquels j'ai eu de multiple échanges.

Martin VERLET dont l'appui logistique dans le département fut précieux,


l'animation scientifique ,de l'Unité de recherche indispensable à l'activité de
rédaction.

Emmanuel FAUROUX a été un interlocuteur précieux et m'a fourni d'utiles


compléments d'information, une véritable collaboration.
Je remercie Jacqueline WURTZ-PELTRE qui m'a initiée au tramil
cartographique et a contribué à la réalis-tion de mon pr--mier rapport.

Enfin tous les collègues dé l'ORSTOM du Centre de Tananarive en 1968 : Robert


CABANES, Gérard Dandoy, Lucille DUBOURDIEU, Jacques LOMBARD, Jean-
Yves MARCHAL, Gérard. ROY, Bernard SCHLEMMER et Roland WAAST.

Plus récemment, j'ai bénéficié du soutien logistique de la Direction de la


Valorisation et du Département H, me permettant de réaliser les traductions et
les documents cartographiques, et de disposer d'un texte matériellement
impeccable. A la section cartographique de Bondy, je remercie tout
particulièrement MM. COMBROUX et MEUNIER qui ont assuré la prise en
charge et le suivi des documents cartographiques qu'ils ont considérablement
améliorés.

Notre reconnaissance s'adresse également à Madame COURDAVAULT qui a


assuré la dactylographie, le suivi et le montage final dDs trois tomes qui
composent cette recherche.

Je remercie vivement la Direction générale de l'ORSTOM qui m'a donné les


moyens de mener à bien ce travail. C'est en effet en m'accordant la possibilité
d'exercer un métier de chercheur et de consacrer tout mon temps à cette
rédaCtion, qu'elle a contribué à la valorisation de cette recherche dans le cadre
universitaire. J'ai la faiblesse de penser que ma participation aux recherches
menées depuis plus de vingt ans par les chercheurs de l'ORSTOM à
MADAGASCAR complétera utilement celles de mes collègues et éclairera cette
époque très particulière de l'histoire du peuple malgache.

Enfin mes remerciements vont également aux plus Hautes Autorités de la


République Malgache. En dehors des aspects techniques qui avaient été à
l'origine de ce tramil financé, pour une part, par le centre d'Equipement et de
Modernisation du Paysanat, il a fallU que les responsables nationaux acceptent et
protègent mon tramil de recherche quelle qu'ait pu êtr . sa perception dans le
contexte politique de l'époque. J'espère vivement que la restitution de la Société
de l'Ouest Malgache sera pour eux un sujet de fierté et manifest r- mon profond
respect pour leur culture.
SOMMAIRE

INTRODUCTION 1

1 - HISTOIRE D'AUTRE: ITINERAIRE D'UNE RECHERCHE' 6

Introduction 6

1-1 Code de l'étranger 8


1-1.1 De l'étranpeté
1-1.2 Comme necessité d'écriture
1-1.3 Interdit et transgression
1-1.4 De l'altérité

1-2 Sources et ressources la


1-2.1 Les traditions orales
1-2.2 L'expérience d'assimilation
1-2.3 L'expérience dialectique
1-2.4 Retour au savoir constitué

1-3 Le hasard et la nécessité 13


1-3.1 La tradition missionnaire
1-3.2 Permanence de la rationalité externe
1-3.3 Le droit à la marginalité

1-4 Rationalité et irrationalité 15


1-4.1 Rationalité économique et production idéologique
1-4.2 L'idéologie en termes d'échanges
1-4.3 Développement, contradictions et vertu de l'irrationnel

1-5 Cet autre, le Tiers-Monde et la comédie du pouvoir 20


1-5.1 L'Occident Chrétien, le Tiers-Monde et la comédie du pouvoir
1-5.2 Fonction et efficacité des institutions

Il - QUELLE ANTHROPOLOGIE POUR QUELLE HISTOIRE

11-1 Une anthropologie du politique 26


Il-l.2 La Préfecture de Morondava, héritière historique du Menabe
Sakalava
1I-1.2 Actualité des Toka (prières>
1I-1.3 Primauté du politique ou destinée individuelle
Il-1.4 Question d'objet et de méthode
Il-l.5 Prisonnier des idéologies
11-2 Une histoire qui n'est pas l'histoire 31
11-2.1 La double fonction idéol0 9ique et politique du passé
11-2.2 Chronologie formelle et legitimation
11-2.3 Catégories temporelles ou idéologiques.
Le principe d'incertitude en histoire
11-2.4- Valeur d'usage de la production idéologique

II-3 Une souveraineté perdue, un Etat à la dérive des nationalités 36


11-3.1 Pouvoir d'état: un processus d'abstraction de
la réalité sociale
11-3.2 La question nationale en vue rétrospective
11-3.3 La pluri-disciplinarité en forme de Requiem
11-3.4- Représentation nationale et centralisme, une
contradiction historique
11-3.5 Relativité et caractère inflationniste du pouvoir d'état

III - LES TRADITIONS ORALES FONDATRICES DE LA SOCIETE ET DU


POUVOIR: MYTHE ET REALITE

Introduction 44

III-i Les Tantarana-Be (traditions orales fondamentales), d'origine du 46


pouvoir relatives à la formation sociale Andranofotsy

III-l.l Récit de Ra vato-Rabonia 47


III-l.2 Signification générale de Ravato-Rabonia 52
III-l.3 Telo Mirahalahy Mpambolo récit des trois frères
cultivateurs: Bory-Bory 53
III-l.4- Signification générale du récit des trois frères cultivateurs
"Telo Mirahalahy Mpambolo" 58
III-l.5 Les thèmes idéologiques du pouvoir contenus dans ces
traditions 59

III-2 Les Tantarana-Be (traditions fondamentales) d'origine du pouvoir


relatives à l'institution royale 62

III-2.1 Première tradition: Miky-Miky, le transgresseur par


excellence 63
III-2.2 Deuxième tradition: Ndremisara, un conflit exemplaire.
Naissance de l'institution Dady 64
III-2.3 Troisième tradition; une théorie de non-violence fondatrice
du pouvoir et de ,la loi . 66
1II-2.4- Quatrième tradition: Miky-Miky Tompon Tany 69
III-3 Les Tantarana Razan ou traditions d'origine lignagères 72

III-3.1 Les formations autochtones: une réalité culturelle, un


produit historique 73
III-3.2 Différenciations lignagères et intégration politique 75
III-3.3 La relation Ziva organique de l'intégration politique et
économique Maroserana 80
III-3.4 La mutation du Ziva : Togny Tana et Togny Tany Menabe 83

III-4 Formation Sakalava et fonction de la parenté 88

III-4.1 Traditions lignagères et mythe du retour à l'origine


Référence unitaire Vazimba : autochtonie retrouvée et 90
identité de caste
III-4.2 Bory-Bory, Ibonia et N dremisara : autochtonie et caste
un matriarcat de fait 93
III-4.3 Fonction des mythes d'origine de la société et du pouvoir:
Mythes et réalité 95
III-4.4 Fonction idéologique de la parenté: anciens et nouveaux
pouvoirs 97

IV - LE MENABE HISTORIQUE DE NDRIANDAHIFOUTSY, ACTUELLE


PREFECTURE DE MORONDAVA : LES HERITIERS

Introduction 101

IV-l Logique sociale de reproduction de la société rurale de la Côte Ouest


du Menabe 105

IV-LI La formation Sakalava, une périodisation utile à l'émergeance


des pouvoirs locaux 107
IV-L2 Togny Tany et culte d'Antragnovato : institutions fondatrices
de l'origine de la société et du pouvoir à Andranofotsy 111
IV-l.3 Togny Tany, Dady et Tromba : les nouveaux pouvoirs
villageois fondés sur un dépassement de la cause lignagère :
caste et autochtonie 114
IV-l.4 La dualité du pouvoir villageois et la fonction instituante du
Ziva: le Tromba Andrano 117
IV-L5 Le Menabe Andranofotsy et le cycle de souveraineté du
lignage fondateur Tsitom pa : parenté-territorialité 119

IV-2 Logique sociale de transformation: territorialité villageoise-


territorialité politique 125
IV-2.l Le tombeau Besely d'origine de la création du villape : une
rupture fondatrice de la patrilinéarité et fraternite
retrouvées 127
IV-2.2 Le tombeau Nosy Lava: les faits d'indifférenciation et les
alliances stabilisées fondatrices des différenciations actuelles
et segmentations à venir 132
IV-2.3 Le tombeau Ankotraka : les ruptures fondatrices de la
fraternité Tsitompa : continuité idéologique de la parenté 136
IV-2.4- La territorialité villageoise cr Andranofotsy : une
transformation politique en forme de non-violence fondatrice 140

IV-3 La transformation des pouvoirs locaux et la construction de l'état-


nation 146
IV-3.1 La société villageoise Andranofotsy : une réalité dialectique
des rapports internes-externes liée à l'activité dominante de
l'élevage 147
IV-3.2 Andranofotsy, une géo-politique des échanges locaux utiles à
la construction de l'état-nation: marques et démarques 151
IV-3.3 Les réseaux "informels d'échange, ces marchés locaux avant
la lettre: un enjeu de territorialité dans la construction de
l'état-nation 157

Tableau 1 célébration des Dady 169


Tableau 2 Tableau synoptique des relations Longo, Ziva, Fatidra 171
des villages étudiés

V- LE ATAMPOHA 1968 OU L'EFACACITE SYMBOLIQUE DU MYTHE DE


LA ROYAUTE SAKALAVA DANS L'ACTUALITE POLITIQUE ET
ECONOMIQUE MALGACHE

Introduction 175

V-l Fondements historiques du Fitampoha, son actualité


V-1.1 Le choix des porteurs 177
V-l.2 Le choix des Dady 178
V-1.3 Qui est le roi? 180

V-2 Réalité historique et réalisme politique 183


V-2.1 Les références à l'histoire 185
V-2.2 Les luttes d'influence entre alliés: 188
leur référence au mythe de Ndremisara
V-2.3 Légitimité dynastique, légitimité politique

V-3 Les rapports étranger-administration-village 191


V-3.1 Le pouvoir politique fondement du pouvoir économique 192
V-3.2 Les limites de la reproduction du système symbolique 195
VI - L'EFFICACITE DES TROMBA DANS L'ACTUALITE POLITIQUE ET
ECONOMIQUE MALGACHE

Introduction 200

VI-l Les cérémonies Tromba, lieu d'intégration hiérarchique et de


contestation 202
VI-l.I La bi-polarisation cérémonielle et la symbolique du pouvoir 203
VI-l.2 Tromba Antety, Tromba Andrano et l'unité constitutive
du village 204
VI-l.3 Institutions Tromba et institution royale, une
complémentarité naturelle 206
VI-l.4 Se 9mentation dynastique et apparition des Tromba Misara,
precurseurs des Tromba Andrano dans la contestation 207
VI-l.5 Tromba Andrano, le langage d'une contestation passée 208
VI-l.6 Complémentarité géo-politique des Tromba Antety et
Andrano 210

VI-2 L'efficacité symbolique des Tromba 211


VI-2.1 Culte des Dady et pouvoir des Masy 212
VI-2.2 Tromoa N dremisara : une idéologie de non-violence
fondatrice de pouvoirs locaux 213
VI-2.3 Non-violence légitimante et diffusion des Tromba ; une géo-
politique des relations d'échange 215
VI-2.4 Tromba et parenté idéologique 216
VI-2.5 Quand la transgression devient la règle et le support de
l'expression politique 219
VI-2.6 Acteurs et institutions et constitution du pouvoir Sakalava. 220

VI-3 Emergeance des Tromba et évolution des rapports externes du


Menabe. Sa situation particulière dans la construction nationale 222
VI-3.1 Eclatement et restructuration de la société Sakalava dans le
contexte de la colonisation 222
VI-3.2 La succession dynastique dans les Dady et son exégèse 225
VI-3.3 Dady et Tromba, une construction idéologique des rapports
externes 226
VI-3.4 Tromba et intégration territoriale 228
VI-3.5 Tromba et intégration politique 229
VI-3.6 Continuité idéologique et discontinuités historiques 232

VI-4 Les enjeux de souveraineté 235


VI-4.I Le règne de Ramoma et le déclin de l'économie de traite 235
VI-4.2 Le règne de Ramitraha, les relations Est-Ouest et le
développement de solidarités horizontales 239
VI-4.3 Le règne de Vinany et la colonisation avant la lettre 241
VI-4.4 Légitimité présidentielle et souveraineté nationale 243
VI-5 Conclusion
VII - LES TRANSFORMATIONS POLITIQUES ET ECONOMIQUES:
LES RAPPORTS INSTITUTION - ECONOMIE

VII-I La problématique des échanges: les rapports étranger-


administration-villages 251
VII-l.I Rapports marchands et la transformation des modes de
production locaux 254
VII-l.2 De la petite agriculture marchande aux grands projets de
développement 258
VII-1.3 Le projet latifundiaire de la colonisation, son actualité 260

VII-2 Rapports institution-économie : Notables ruraux et fonctionnaires


dans la transformation politique et économique locale 267
Vll-2.1 Rente de situation, rente foncière:
la naissance d'une bourgeoisie Compradore 268
Vll-2.2 Nature de la rente et processus général de formation urbaine.
Le statut particulier de Morondava-Mahabo dans la
centralisation étatique 271
VII-2.3 Rente foncière et transformation des pouvoirs locaux 281

VIl-3 Centralisation étatique et contrôle politique:


Masy et hommes d'état 290
VII-3.l Centralisation étatique et nature économique des
différenciations ethniques 291
VII-3.2 Nouvelles formes sociales de pouvoir et leur
institutionnalisation dans l'appareil d'état 298
VII-3.3 Transformation politique et économique: la
naissance d'un pouvoir régional 303

ANNEXES

Annexe l Explications données de la naissance des marques 308


d'oreille de bœufs dans la Tsiribihina et le
Manambolo

Annexe 2 Discours du Ministre de l'Intérieur, du Commissaire 311


Général à la Coopération au Colloque de Mantasoa
Février 1967

Annexe 3 Dossier d'analyse des terres immatriculées à 325


Morondava-Mahabe

Tableau 1 Caractéristiques générales des conflits qui se sont joués 331


à propos de l'immatriculation malgache
Tableau 2 Caractéristiques générales des conflits qui se sont joués 333
à propos de l'immatriculation étrangère
AGURES ET CARTES

Carte de situation 100

Sites funéraires de la dynastie Maroserana en Menabe et tombeaux 100


Misara, In Les Souverains

L'expansion Sakalava - L'expansion Merina 102

Généalogie des Maroserana du Menabe et Dady 104


exposés lors du Fitampoha 1968, in Les Souverains

Généalogie des Maroser ana et les hauts-lieux de Belo 106

Généalogie des Tsitompa d'Andranofotsy 110

Lieu des Hazomanga des Dady des Mpitoka d'Andranofotsy 122

Marques d'oreille de bœufs recueillies 126

Formation sociale d'Andranofotsy : 138


une alliance généralisée autour d'un Fokoany

Lieu des tombeaux des principaux lignages du village d'Andranofotsy 142


et marques d'oreille de bœufs

Sociomatrice de la relation Fatidra : 152


les rapports interethniques et les circuits informels d'échange

Sociomatrice de la relation Longo Amin Razana : 158


les réseaux informels d'échange et de communication

Organisation des pâturages et transhumance des bœufs: 160


complémentarité politique et économique des vallées de la Tsiribihina
et du Manam bolo

Formation du tom beau Misara de Befifitaha et segmentations: 162


apparition de nouveaux tombeaux

Sociomatrice de la relation Ziva : les circuits informels d'échange 164


_et_de communication

Aires du mot Vazimba d'après carte de J.C. Hebert "Le Fatidra" 230

Madagascar, échanges de bœufs 250

Terroir de Bemanonga 270

Répartition sociale et hydraulique des terres rizicoles 272


situées au Sud de Bemanonga
Canal "traditionnel" situé sur le canal Hellot en aval de la prise tertiaire 274
des rizières situées au Sud-Est de Bemanonga

Etat du réseau d'irrigation et des cultures en juin 1949 276


Soaserana Fenoarivo : photo-interprétation J. Neuilly

Etat du réseau d'irrigation et des cultures en juin 1965 : 278


Soaserana Fenoarivo : Photo-interprétation J. Neuilly

Croquis de l'organisation sociale inter villageoise 284

Evolution des surfaces rizicoles et du réseau d'irrigation dans la région 286


de Bevoay-Morafeno-Ampasimbevihy : photo-interprétation J. Neuilly

Terroirs des villages de Bevoay-Morafeno-Ampasimbevihy : 288


Carte d'après enquête service topographique du Ministère de l'agriculture

P laine de Morondava : coupe de quatre terroirs 290bis

Typologie des terroirs villageois et type d'appropriation foncière 292

Carte des terres immatriculées de Morondava-Mahabo (6 cartes) citées


hors texte qui seront insérées dans le texte.
THESE SUZANNE CHAZAN-GILLIG d'ANTHROPOLOGIE Universitfi de PARIS V: DIRECTION Professeur G. BALNDIER:11-02-1987
ï

ERRATA ET CORRECTIONS:

TITRE: Ec~ng~, pouvoir et représentations,Cotes Ouest de Madagascar(ancienne Préfecture de MORONDAVA)

P1 Note 3): décrit par~ BOITEAU


P8 1ère ligne: que nous avons eues
P8 2ème§ 7ème ligne: Qui l'ont engend~
P10 ~er§ 11ème ligne: dans ces traditions
2ème§ ,fin dans ~Tome III~
3ème§ 7ème ligne: Qui est suje~
P 11 3ème?: 14ème ligne:Celles d'ANTANKARANA et de VAZIMBA
P 12 1er§ 9ème ligne: mais nous avons eu une vue d'ensemble
P 13 2ème§ 6ème ligne: ont fait apparaitre
P 14 1er§ dern Ligne: Qui permettent de comprendre et de reconnaitre
P 15 1er§ 4ème ligne: que celles~la côte Ouest
P 16 2ème § 9ème ligne Supprimer •••• véhiculés par ces mêmes rapports entre fonctionnaires et notables
P 17 3ème§ Li~ge 7 .première étude -----------------------
P 20 3ème § li~e 5: se resserrer-iutour d'un front unique
P 22 2ème§ dern Li~e: ancienne--préfecture de Moroondava
P 27 Note2),li~e2 P. BOITEAU lia présentée une perte de souveraineté
P 34 2ème§ VOKOKE et MIKY-MIK-Y-
P 36 1er§ Ligne 1 avec l' insti tution royale .
3ème§ ligne 6 ancienne préfecture de MORONDAVA
P37 1er§, ligne 2 6ù le rôle de l'état était conçu comme le
P 38 2ème§ ligne 3 Succédait une multitu~légitimités
P 46 2ème § Oern. Ligne ces TANTARANABE
P 60 1er§ ligne 5 qui nécessita et entraina
P 62 2ème § ligne 3 tracée par les évènements
Ligne 6 rationalité
P 63 2ème§ ligne 4 soci~SAKALAVA,elle fait
P 66 1er § ligne2 et VOLAMARO ----
P 67 2ème§ ligne 3 le DAOY~NDREMISARA
3ème § Ligne 8 le DADY
4ème§ ligne 9 id--
P 73 1er § ligne 16 de la dynastie régnante
2ème § ligne 2 répartis sur la Côte-DUest
P 75 3ème§ ligne 2 concrètement
P 77 3ème§ ligne 9 cf schéma P 126
ligne 14 différente,elle est
4ème§ ligne 1 n'éclairera mieux
ligne 3 de la reproduction ligna~re engagées
ligne 9 sur lequel insiste notre informateur
P 82 ligne 10 institué pour atténuer les inégalités
dern. ligne des principes\9ui ont servi
P 86 ligne 2 et différenci~ion territoriales
P 90 ligne 15 mis en cause du système
P 92 1er§ ligne 15 lignages locaux
2ème§ ligne 10 où la loi s'est ins~tuée
P 94 1er§ ligne 15 ouverture naturelles
P 95 Titre 11-4.3 mythe et réalit--é-----
P 96 2ème§ ligne 1 Les types de contestation rencontrés
P 103 2ème§ ligne 5-6 et du troupeau était en équilibre instable et menacfie
P 107 2ème § Ligne 5: les évènements qui ont marqué
Note 3) Dern Lignes P 106 ci-contre •••• BEFIFITAHA P 162.
P 108 1er § ligne 11 en SG~nes-nous venu
P 109 ligne 34 par lesquelles se-fixait l'identité
P 112 ligne 9 dont les TSITOMPA sont les gardiens-propriétaires
P 113 ligne 20 changer des rapports où la cause ••• par •••• Là où la cause lig~gère
P 114 Note 2) ligne 5 La fig 3-4 ci-dessus P 110 ------
P 115 Note 3) dern Ligne Les rapports de parenté stricts
P 116 ligne 5 Ce TROMBA procédait ----
Ligne 22 des nouveaux pouvoirs villageois institués
ligne 30 ce culte, et qui furent
ligne 34 Pré-SAKALAVA-a-Quvert la voie
ligne 40 devait être comprise
P 117 ligne 11 L'identité'MISARA-ef la relation ZIVA signfiées à ANTRAGNOVATO
P 123 Note 3 cf "itinéraires" cités plus haut: Note 3) P121
P 124 Note 2 4ème ligne actuellement correspond à l'installation des pâturages des villages
Note 4 1ère ligne Cf schéma P 122
P 125 2ème§ ligne 3 pour support objectif
P 127 Note 3 Dern Ligne du village P ~
P 128 ligne 12 déterminante des rapports locaux
Note 3 fig 1 P 110
Note 4 N°3 et~ ci-dessus
P 129 Note 2 Ci-desSiiST126
Note 4 de marque~ombeaux P 142
P 130 ligne 19 20 Le village en 1969 était intégré dans
note 1 autour des TSITOrvlPA pn8. NOuSdévelopperons
P 131 Note 1 et BESELY P 162 ci-après
P 132 dern Ligne que le détenteur du HAZOMANGA
Note 2 ci-dessus p 126
Note 3) . Qui laisse le bout pendant~
P 134 note 1 Fig 1 P 110
note 2 enterré à ANTRAGNOVATO
P 135" ligne 4 NOSY LAVA, montraient qu'ils produisaient
2ème§ ligne 13 de la parenté-terrItOrialité
P 136 ligne 16 dyssimétrique, complexe à droite comme à
P 139 1er§ ligne 12 des rois relativement à leur position dans l'ancien ordre
2ème§ ligne 3 en ligne indifférenciée
2ème§ ligne 11 des transgressions légitimes par lesquels
P 141 Note 1 ligne 20 par échange symétrique de frères et soeurs
P 143 ligne 13 qui les constituaie~uivaient en cela
P 144 ligne 4 de "supposés sachants"
P 147 note 2 ligne 5 DYNAM-POKONOLONA
P 148 ligne 21 au dessein fort simple
P 149 ligne 6 s'appliquait à l'organisation de la démarque
P 154 ligne 23 occupaient une position privilégiée
P 155 2ème§ ligne 20 ne pouvaient trouver sa signification
ligne 32 n'étaient plus signifiées
P 156 ligne 1 TSIMANGIRIKY ----
P 161 2ème§ ligne 2 MENAHAVO
P 163 note 2 ci-après P 164
P 165 ligne 15 où les anciens dépendants
P 166 2ème§ ligne 23 et orientaient les échanges
P 175 ligne 6 fin du XVIème siècles
ligne 11 conséquences dans le MENABE
P 176 2ème§ avt-dern ligne parmi les résidUS-mythologiques
P 182 note 1 ligne 7 de leurs dépendants"possesseurs de troupeaux
P 188 1ère ligne LOHAVOGNY
P 194 3ème§ ligne 7 Dans le-BËMARIVO, il y avait
P 195 . 2ème§ avt dern Ligne avec ceux qui ont été confrontés
P 197 3ème§ ligne 3 et exclu l'étranger
~ 200 2ème§ ligne 5 et créant les conditions d'apparition
3ème§ ligne 1 sont porteuses de renversement
P 201 2ème§ ligne 4 ces institutions unifient la-représentation1
P 202 4ème§ ligne 4 directement liée à leurs
P 204 note l ligne1 et du pouvoir développée
P 205 1er§ ligne 4 les relations de parenté internes
2ème§ ligne 2 pour la plupart du BOENV
ligne 13 bien qu'ils soient alliés par mariage
ligne 6 fig 13 P 138 ---- ---
P 208 2ème§ ligne 2 pour la plu,part du BOENY
P 209 ligne 3 qui ont marqué ou précédé
P 210 ligne 8 9 certaines clientèles qur-Ieur étaient liées socialement et historiquement et
qui sont restêes relati~ent stables
P 211 2ème§ lignes 9 10 MISARA-VEZO groupes de parenté réels
P 213 2ème§ ligne 13 forme de relations-de parenté
P 216 note 5 IIl es héritiers ll P 162 --
P 217 2ème§ ligne 2 cf carte de situation P 100
3ème§ ligne 11 des rois du MENABE P 104, mais de père
ligne 16 matrilinéaires, alors que les
P 222 note 2 ligne 1 anciennes sous-prêfectures
ligne 2 la colonisation du MENABE
P 224 2ème§ ligne 1 Dans cette perspective
P 225 2ème§ ligne 22 RAHOMANGITSE ---
P 228 2ème§ ligne 8 NDREMISA~FA DAHV,à laquelle participent
P ü1" Note 2 J. DEZ: Bulletin de l'Accadémie Malgache
P 235 2ème§ ligne 4 NDRIANDAHIFOUTSV
ligne 13 ra-progression économique, favorisée par l'introduction de la riziculture
note 2 ligne6 par DRURV montre qu'à cette
P 245 2ème§ ligne 8 et central ,sont repris
P 246 3ème§ ligne 4 deux types de formation économique
P 251 titre les rapports étranger:--
2ème§ ligne 7 de parenté et s'institue dans
ligne 14 ces rapports, il fallait sortir
P 252 2ème§ ligne 21 Le ministre de-ï'intérieur
P 253 ligne 1 I""ancien MENABE
ligne 36 de-type sèche)allait voir ses forces productives
not 2 dern ligne en annexe P 311~4
ligne 39 configurations géo-économiques
P 254 ligne 10 pas toujours évidents sur place
P 255 note 2 ligne 2 de situation des nouveaux hommes d'état
P 256 1er§ ligne 11 zône
2ème§ ligne 3 zône
Ligne 13 er-concernaient l'ancienne préfecture de MORONDAVA ••••• de l'état correspondant
territorialement au MENABE de NDRIANDAHIFOutsy
note 1 ligne 2 devin MIKEA
P 258 ligne 3 1er§ dëjproduction locaux
ligne 10 à un équilibre ~indigence
note 1 ligne 5 ou-fUt envisagée
P 259 3ème§ ligne 1 vingt ans plus-tird
P 260 2ème§ ligne 2 initiatives étatiques et paysannes
ligne 11 developpement, de création d'organes
P 264 note 2 ligne 4 avons étudiêes CP 47 à 51)
note 4 ligne 5 originaires étaient plus représentés
ligne 12 indifféremment ---
avt-dern ligne certains d'entre eux d'une
P 265 ligne 6 pour renforcer sa position économique et sociale
P 267 2ème§ ligne 13 une catégorie ernërgente
P 269 ligne 8 la circulation migratoire
ligne 16 tombeaux des nob~auxquels tout un chacun
P 271 ligne 6 maire de MAHABD
ligne 8 pour renforcer-sa position
P 273 2ème§ ligne 16 nous nous sommes-attaché
note 1 ligne 3 sur riz, se sont orientés au départ
note 3 ligne 6 comme dans le BETSIRIRV ou BELO
"
P 275 1er§ ligne 3 de la libération de la force de travail
~P 277 N8te 1 dero Ligfte eo les repl.~aAt~ lB 6~
Note 3 ligne 2 dans la fonction d'administration et de gestion
P 280 1er§ ligne 9 rente indirecte en argent
2ème§ ligne 10 qui y étaient appliqués .
P 283 Note 1 ligne 1 en les replaçant
P 285 ligne 10 une superficie moyenne de 1 ha
ligne 18 qui avaient importé
P 287 ligne 14 15 et dont les céremonies BILO TROMBA, contradictoirement organisées en saison
sèche, explicitaient le processus général par lequel certains rapports
d'alliance étaient valorisés qui entrainaient avec eux
P 289 Note 1 ligne 2 dans le schéma P 284
note 1 ligne 5 les cartes P 2~ qui suivent ont permis
P 290 note 2 ligne 8 la route des trois provinces reliait les
P 293 Note 3 ligne 1 aux migrants de la première heure comme elle
P 294 ligne 7 autrefois ouverte -------
P 296 ligne 3 Les ANTAGNANDROïreprésentaient ce ZIVA
ligne 7 et le terme~AGNANDRO entretenait fort bien
P 298 ligne 5 organiques de la reproduction
ligne 7 le processus cumulatif du pouvoir engagé
ligne 15 P~ONOLONA ------
ligne 24 figure de style
P 299 2ème§ ligne 4 ANDRANDFOTSY qui révélait le mode particulier d'élargissement des rapports
P 306 1er§ dern Lignes auxquels était appliquée une marque gé~nrique,bénÔficiait ••••.. localement
insU tué
480
ARCHIPEL

Q DES Cap d'Ambre


12 0 f--------=~___:.____-----------+---_,fT_-------___i 12'

COMORES
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Tropique du Capricorne

24o~-----+-+-----,r=:-'----+----=----I----1---------------l24·

Cap St. Marie

48 0

LE MENABE - CARTE DE SITUATION


ZONES D'ENQUETE 1967-1970

--+-+-
- 1 -

INTRODUCTION

Deux 'ouvrages généraux ont traité de la genese des formations


politiques à Madagascar. La contribution de P. Boiteau (l) laisse trop peu de
place à l'étude des traditions orales qui reste pour nous une source essentielle de
documentation, la seule qui permette d'atteindre la spécificité dans la
description des' formations économiques et sociales. En ne retenant, dans les
trois modes de production qu'il distingue, que les traits susceptibles de fournir un
modèle, il est possible d'opérer un premier travail de sélection sur la voie d'une
analyse où les rapports entre le Sud et le Nord, l'Est et l'Ouest interviendraient
en contrepoint de ces modes de production. Ce découpage de Madagascar en trois
modes de production est certes plus satisfaisant que celui de Linton (2) dont les
trois aires culturelles recoupent en grande partie les modes de production de
Boiteau. Nous ne nous attarderons pas sur ce que ces notions de modes de
production ou d'aires culturelles connotent de divergence de vues quant à la
méthode d'analyse, aux présupposps théoriques qu'elles contiennent et
notamment à l'importance relative qu'ils accordent aux phénomènes d'ordre
culturel, social, et économique. Nous soulignons simplement ici, que mal9,ré des
divergences de vues fondamentales, ces deux auteurs s'accordent pour operer un
premier découpage "régional" de Madagascar, et ceci nous paraît être une
première tentative pour sortir des divisions "ethniques ll (18 à notre connaissance)
qui ont dénaturé les faits sociaux que l'on cherchait à élucider, obstruant
l'analyse et empêchant l'émergence d'une conscience nationale dans les
évènements qui associent étroitement les groupes d'origines diverses.

Pour la reglon qui nous intéresse, le Menabe (3), côte Ouest de


Madagascar, où nous nous sommes donnés pour tâche de comprendre les relations
existant entre "l'échange, le pouvoir et les représentations" dans la société
Sakalava dont le mode de fonctionnement reste encore dominant pour les groupes
migrants des Plateaux, du Sud-Est et du Sud-Ouest, nous sommes contraints de
raisonner sur une échelle beaucoup plus large, celle des rapports Sud/Nord et
Est/Ouest (4) et cela parce qu'il s'agit d'une zone traditionnelle de migration.
Bien plus, ce phénomène migratoire constitue la trace visible de la génèse de la
formation Sakalava et fait partie intrinsèquement de son développement. Toute

(l) P. Boiteau : "Contribution à l'histoire de la nation Malgache". Ed. Sociales,


1958. "Les droits sur la terre dans la société Malgache précoloniale.
Contribution à l'étude du mode de production Asiatique". in: Cahiers du
centre d'étude et de recherche Marxiste. Ed. Sociales, 1969.
(2) R.L. Linton: "Cultures Areas in .\tladagascar ll • American anthropologist,
1928, Vol. 30, n° 3.
(3) Le Menabe, royaume Sakalava du Sud fait partie avec le Boina, royaume
Sakalava du Nord, du mode de production décrit par B. Boiteau. C'est
l'actuelle préfecture de Morondava.
(4) "Les souverains de Madagascar", Ouvrage collectif. Coll. Karthala, 1983,
plus particulièrement chapitre introductif de F. Raison-Jourde et article S.
Chazan, Le Fitampoha.
- 2 -

l'Histoire Sakalava pourrait être identifiée à une "colonisation intérieure" qui a


amené des séparations entre groupes sociaux, instauré et fixé des inégalités dans
des conditions historiques particulières dont Boiteau a précisé le contexte. Pour
la côte Ouest, il rappelle que la période de 1620-1680, celle qui a marqué le
développement du commerce extérieur Hollandais-Portugais, verra s'opérer la
mutation politique et économique dans laquelle les communautés locales réparties
sur la côte Ouest seront prises dans un processus général d'accumulation du
pouvoir qui instituera les rois Maroserana comme intermédiaires pour les
t échanges extérieurs. C'est cet aspect de l'intégration que retiendra Boiteau, en
donnant aux rapports externes une plus grande importance que nous reconnaissons
sans en faire la seule cause de cette mutation. Nous ne retiendrons donc pas sa
thèse selon laquelle "le caractère despotique du pouvoir des rois Sakalava qui a

l d'abord fait leur puissance et causé ultérieurement leur perte comme étant lié
aux rapports qu'ils entretenaient avec l'extérieur". Nous l'utiliserons pour
comprendre comment les relations externes, présidant aux échanges extérieurs,
ont fondé et nécessité les rapports internes établis par les chefs avec les
communautés locales désormais regroupées autour de l'institution royale. Dans
ces rapports externes, sont intervenus non seulement les échanges commerciaux
avec les Hollandais et Portugais, puis plus tard les Anglais et les Français, mais
également et sur un plan différent parce que plus anciennes, les relations
économiques et culturelles avec les Arabes qui contrôlaient dès le XIIIe siècle le
commerce dans l'Océan Indien. On ,comprend bien de cette manière que les
études faites sur la côte Ouest par P. Ottino (l) et J. Lombard (l), prennent pour
cadre d'analyse global l'ensemble de l'Océan Indien, intégrant tout le travail fait

l par G. Ferrand (2) qui cherchait à préciser l'influence de l'Islam à Madagascar. Ils
poursuivent donc la voie tracée aux alentours de 1902-1915 en l'élargissant à
l'étude des rapports économie-société, prenant pour base de leur analyse le
schéma idéologique identifiant ces rapports d'un point de vue génético-structural
issu de l'ethnologie.

Le second ouvrage traitant des formations politiques est de R.K.


Kent (3). Intitulé "Mada9ascar and Africa", il situe d'emblée l'objet de la
recherche, reprenant le debat déjà ancien concernant l'origine du peuplement de
Madagascar (4): entre les deux grands courants, le courant anglo-saxon
regroupant les partisans d'une origine africaine des premiers habitants, et le
courant français des défenseurs d'une origine Malayo-Polynésienne, sont venus
s'interposer les travaux que nous avons cités plus haut concernant l'influence
islamique. La documentation utilisée dans cet ouvrage est complète, elle s'est
alimentée à toutes sources existantes, y compris les documents existants au
Portugal, en Allemagne. Elle est à ce titre exemplaire, et beaucoup de précisions
sont apportées à une documentation qui restait éparse et est enfin rassemblée
(l) P. Ottino: "Madagascar, les Comores et le Sud-Ouest de l'Océan Indien.
Centre d'anthropologie culturelle et sociale. Décembre 1974. Université de
Madagascar. Projet d'Enseignement et de Recherche.
G. Ferrand: "Les Musulmans à Madagascar et aux Comores". Troisième
partie. Antankarana-Sakalava, Migrations Arabes. E. Leroux, Paris, 1902,
204 p.
(3) R.K. Kent: "Early kingdoms in Madagascar 1500-1700. Holt-Rinehart and
Winston, New-York - Chicago, 1970,336 p.
"The Sakalava, Maroserana, Dady and Tromba before 1700". Journal of
African History, 1968, pp. 517-546.
(4) L. Molet et P. Ottino: "Madagascar entre l'Afrique et l'Indonésie,
Discussion". .
- 3 -

dans un même texte. Il s'agit cependant principalement de sources européennes


incluant, mais de manière très secondaire, la documentation Malgache, celle des
Tantara, et quelques rares traditions royales. Nous notons cependant que l'auteur
se pose la question de savoir comment "les Sakalava ont accepté Ndriandahifotsy
comme chef", en d'autres termes, comment les Dady, reliques des rois, ou plutôt)
des ancêtres, sont-ils devenus institution royale? Question-clef dont la réponse {
se trouve bien dans le cours du textè, établissant qu'il y a eu incorporation,
assimilation des groupes établis avant la migration Maroserana. Il présente
ensuite dans un même paragraphe deux évènements liés entre eux, qui marquent
un tournant dans l'Histoire Sakalava : la guerre avec les Antagnandro à Midongy
qui s'est terminée par une alliance entre les conquérants, et ceux qui ont été
soumis. Cette alliance était le Fatidra. La composition de cet ouvrage -bien qu'il
soit construit sur une problématique inadaptée- apporte des enchaînements
permettant de saisir comme un tout cette lente unification qui a duré cent ans et
recouvre les rè~nes de Ndremandazoala et Ndriandahifotsy. Elle s'est ensuite
poursuivie et developpée sous le règne de Ndriamagnetsi, dont la politique
migratoire Est/Ouest était rendue nécessaire par le développement des forces
productives (élevage et riziculture). C'est bien en nous interrogeant sur la
constitution de la dynastie Maroserana, envisagée du point de vue des rapports
des nouveaux venus avec les groupes déjà installés sur la côte Ouest, sur le
système de parenté qui en est issu que nous comprendrons comment l'alliance par
mariage, Ziva ou Fatidra est un système politique en soi, la guerre elle-même
n'étant qu'un mode particulier de restructuration ou de confortation de ces
alliances. Ainsi, le principe patrilinéaire, l'exogamie de clan, la distinction
Ainés/Cadets ont été les rapports sociaux fondamentaux qui expliquent la
stratification originale de cette formation.

Notre analyse de la genèse de la formation sociale Sakalava, des


conditions particulières dans lesquelles un pouvoir central a pu se développer sur
la côte Ouest, plus précisément sur la rivière Sakalava (affluent du Mangoky) à
Benghe (foyer originaire de la formation) est tributaire de la méthode
d'investigation que nous avons choisie. Celle-ci, en effet est loin d'être neutre.
L'appréciation des modalités d'émergence du pouvoir au stade premier de la
formation politique Sakalava exige une réécriture du passé. Celle-ci se veut
indicative des for mes d'aliénation inscrites dans les structures sociales et
culturelles, qui ont elles-mêmes contribué à instituer l'Etranger dans les rapports)
internes, et se propose une vision générale qui permette d'atteindre les
structures permanentes, inconscientes ou non sur lesquelles s'élabore
actuellement le jeu de l'instituant et de l'institué. Un tel parti pris de généralité,
qui ne s'intéresse à ce qui est spécifique dans les manifestations sociales étudiées
que pour en découvrir le mode global de fonctionnement, est propre à notre
pratique d'enquête, et caractérise notre processus intellectuel. Et nous proposons
au lecteur des pages qui suivent de voir se dérouler l'enquête en marquant au
passage les nouvelles interrogations qui nous ont permis de préciser à quel niveau
se situeraient nos analyses, et quel type de regard serait porté sur la réalité. L'
"Ethymologiell de la recherche -qui en dévoile la nature- ainsi retracée, nous
presenterons la société Sakalava telle qu'elle est continuellement présentée et
représentée dans nos enquêtes, comme une Histoire au présent, et SimUltanément)
comme celle qui affirme continuellement la présence de l'Histoire.
Enfin, et pour conclure, la catégorie historique étant tout à fait objet et sUjet,)',
remarquablement omniprésente dans nos travaux, nous dirons com ment et ",
pourquoi elle a acquis un tel statut dans une démarche à l'origine 1:\
anthropologique. J
CHAPITRE 1

HISTOIRE D'AUTRE (I)

ITINERAIRE D'UNE RECHERCHE

(1) Nous reprenons ici le titre d'un ouvrage de G. Balandier "Histoire d'autres", .
coll. Stock paru en 1977, parce qu'il désigne bien la difficulté et la
nécessité d'etablir la bonne distance avec cet objet-sujet relatif aux
sciences sociales. Ce que nous tentons d'élucider dans ce chapitre pour le
lecteur et pour nous-même.
- 6 -

INTRODUCTION

La chronologie, non plus que la chronique des évènements survenus au


cours de nos enquêtes sur la côte Ouest de Madagascar, au coeur du Menabe
(Royaume Sakalava du Sud, Cf. carte de situation), ne sont pas notre objet
d'étude. D'une part, parce que ce travail comporte trois lieux d'enquête, les
vallées alluviales de la Morondava, de la Tsiribihina et du Manambolo, et que les
matériaux et les méthodes sont loin d'être homogènes si on se réfère aux thèmes
de recherche envisagés au départ. Les évènements sont porteurs d'interrogations
nouvelles, mais nous verrons que ce sont en réalité les situations sociales
concrètes, celles qui se sont développées durant le temps d'enquête qui sont
devenues principal objet de recherche. Nous rejoignons en cela un courant devenu
classique en anthropologie, et qui a vu un développement original avec les
travaux menés par G. Althabe sur ia côte Est (1).

La démarche phénoménologique qui s'inscrit dans les observations


directes rapportées par cet auteur, la manière dont les rapports politiques et
économiques s'élucident pour signifier l'aspect objectif des contradictions
sociales vécues consciemment ou non, enfin l'analyse du niveau de conscience
sociale verbale que les acteurs sociaux avaient des situations, tels sont les
niveaux d'analyse qui ont servi à donner sens aux évènements qui se sont déroulés
au cours des enquêtes. Une telle démarche laisse évidemment une large place à
l'intuition, celle qui se forge au travers de toutes sortes d'implications subies,
souhaitées ou rejetées. De cette subjectivité fondamentale nait une forme de
conraaissance particulière qui ne peut se rationaliser sans une critique radicale de
l'implication du chercheur dans les situations d'enquête. Ce rapport objectal au
travail de recherche, qui consiste finalement à préciser "le lieu d'OU l'on parle et
A QUI on s'adresse" n'est cependant jamais veritablement élucidé. Il ne l'a pas
été et ne le sera pas pour la raison bien sim pIe qu'un produit de recherche quand
il passe au stade de la communication écrite s'objective par lui-même. Ainsi, en
fut-il des conclusions avancées par G. Althabe concernant la nature et la
fonction des Tromba, cérémonies de possession dans l'actualité Malgache de
l'époque. En mettant en valeur ce que la société disait d'elle-même, et qui se
référait principalement au passé récent (1947-1964), où les rapports internes se
structuraient sur fond de lutte autrefois ouverte (évènements de 1947>,
maintenant larvée (période néo-coloniale), G. Althabe faisait oeuvre
d'innovation. Il proposait une nouvelle approche du politique plus conforme à la
manière dont la société civile organisait ses rapports avec les pouvoirs d'état.
Cependant, vingt ans plus tard, il est utile de se rendre compte que malgré une si
fidele compréhension des rapports intern~s tels qu'ils se donnaient à voir et qui
restituaient les fondements de la contestation de l'époque, ce fut la petite et
moyenne bourgeoisie Merina qui trouva dans ces thèses une idéologie nouvelle (2)
favorisant l'expression d'un nationalisme intransigeant qui reposait sur un retour
à la tradition en gommant au passage les périodes ambiguës où la collaboration

(1) G. Althabe: Oppression et libération dans l'imaginaire. Coll. Maspero,


1969.
(2) F. Raison: "Les souverains à Madagascar". Introduction p. 10, Coll.•
Kartha1a, 476 p., avril 1983.
- 7 -

avec l'Etranger avait été nécessaire aux transformations. C'est ce que note F.
Raison-Jourde (1) qui attribue à l'insuffisance de l'explication historique la
popularité de la thèse de G. Althabe selon laquelle la rutpure des dominés (les
villageois) avec les dominants (l'Administration ou Fanjakana) serait fondée sur
l'identification des dirigeants à l'Etranger. Elle remarque dans cette théorie la
faculté qu'ont eues la petite et moyenne bourgeoisie Merina d'éviter de
s'entendre rappeler combien l'alliance avec l'Etranger avait fait partie intégrante
du fonctionnement des royautés et plus particulièrement, des monarchies
côtières.

En ce qui nous concerne, nous avons retenu du travail de G. Althabe


sa méthode d'approche des cérémonies de possession Tromba sans toujours
intégrer sa théorie générale des rapports internes de pouvoir entre les villageois
et l'administration. Ceci vient sans doute de ce que nous avons travaillé sur la
côte Ouest où les phénomènes d'identification à l'Etranger, de mimétisme,
préviennent fréquem ment cette rupture verticale de la société qui met face à
face les représentants de l'administration et les villageois. La violence
symbolique qui s'exprime dans des cérémonies comme certains Tromba ou le
Fitampoha (cérémonie dynastique Sakalava) a au contraire une fonction
unificatrice et renforce les rapports internes en désignant ceux qui représentent
l'Etranger toutes catégories confondues. Et, pour nous, l'explication historique,
qui fonde au total l'appréciation des rapports de pouvoir, de son mode de
fonctionnement corn me des enjeux qui le régissent, occupe la place principale.

Dans les développements qui suivront, apparaîtra surtout une analyse


du non-dit de la société. Car l'expérience d'enquête nous a montré à de)
nombreuses reprises qu'une société se révèle par ce qu'elle dit d'elle-même, mais
bien plus encore par ce qu'elle ne dit pas. Les signes avant-coureurs de la
colonisation qui se sont manifestés dans cette région depuis 1850, ont encore
renforcé cet art particulier de codifier la prise de parole en fonction des
interlocuteurs qui la reçoivent comme de celui qui parle et de la place qu'il
occupe dans la société. Il y avait bien un code secret des légitimités actuelles et
nouvellement acquises qui s'exprimait au moment de l'enquête, mais il n'était pas
accessible, protégé par les barrières fixées par les interdits. Ainsi, ce n'est que)
fort tard que nous avons compris la fonction des Dady (reliques royales, élément
central du culte dynastique Fitampoha) dans la mémoire sélective du passé qui
donne sens aux rapports présents. En cherchant à élucider le rapport de la )
société à son passé, tout son passé, et pas seulement celui auquel elle se réfère
explicitement, nous avons peu à peu compris comment l'Histoire était le lieu et
le moyen d'une construction idéologique des rapports présents.

(1) Cf. supra ouvrage cité en note.


- 8 -

1.1 Code de l'étranger

1.1.1 De l'étrangeté...

Les formes sociales et politiques que nous avons eu l'occasion


d'observer au travers des situations d'enquête, les justifications alors invoquées
par les principaux acteurs sociaux pour instituer et valider certains rapports au
détriment des autres, toutes ces données d'enquête, constituent une sorte
d'histoire évènementielle enregistrée pendant la très courte durée des trois
1 années 0967-1970> de l'étude. Cependant le sens des évènements, s'il est donné
pour partie en eux-mêmes, ne coincide nullement avec le sens final que nous lui
accordons, distance prise à l'é 9ard des faits rapportés où la subjectivité liée à
notre implication s'est trouvee transformée en juste appréhension de la loi
dialectique qui s'est jouée par notre médiation. S'il est exact que la production du
politique est d'abord et avant tout celle d'une rupture-séparation, celui qui,
comme l'observateur que nous avons été, est étranger à la société étudiée,
devient nécessairement un lieu privilégié de renversement de rapports, par
l'intermédiaire de quoi se jouent les modalités d'exclusion, de marginalisation, de
désignation de ce qui est étranger, autre, différent, exclus ou phagocyté. Cette
expérience de négation du sujet étranger, qui, en devenant objet indifférencié
dans les rapports internes des formations sociales qu'il étudie, permet la
production d'inégalités intrinsèquement contenues dans les rapports initiaux, est
difficile à communiquer. Mais c'est cet investissement dans le négatif des
rapports sociaux réels dont témoignent les situations d'enquête qui est source et
nécessité d'écriture.

1.1.2 ••• comme nécessité d'écriture

L'écriture a pour fonction de transformer cet autre que nous


avons été en un autre qui, en se parlant, en révélant les aliénations vécues durant
le temps d'enquête, dévoilera ce qui, dans les manifestations sociales de pouvoir
apparaît comme fondé précisément sur les représentations qu'il suscite,
expliquant par là les raisons profondes de son efficacité. Ce renversement
dialectique des situations d'enquête dans l'acte d'écriture ne suffit pourtant pas à
le légitimer, car l'ordre de rapports auquel il renvoie reste ambigü tant que le
processus intellectuel qui régit l'analyse a posteriori ne restitue pas le rapport
entre objet et sujet qui s'est institué dans la pratique sociale de recherche. Et
nous voudrions échapper à ce danger si fréquent qui consiste à prétendre parler
de l'autre alors que c'est de soi-même dont il est question. Ce simulacre de
communication, qui peut prendre toutes les formes universitaires les plus
élaborées, s'inscrire dans des théories, qui consiste à faire coincider motivation
et finalité de la recherche, nul n'y échappe totalement. Il peut cependant être
contrôlé en partie en accordant un statut précis aux textes d'interview recueillis
auprès des acteurs sociaux directement impliqués d~ns les situations d'enquête.

1.1.3 Interdit et transgression

Malgré les apparences, nous ne sommes pas et nous n'avons pas


été seule à produire des analyses: à de nombreuses reprises, nous faisons
référence à des interviews, dont les plus importants ont été transcrits, et dont
- 9 -

les traductions ont fait l'objet d'un montage thématique (O. Ainsi, on peut dire
que de nombreux auteurs sont associés à ce travail. Leur participation va de la
simple justification des comportements à l'interprétation de l'évènement dans
son essence. Plus allusif, le propos explicitait l'évènement, faisant émerger de
nouvelles formes de communication qui toutes se situaient à la limite de
l'interdit et de la transgression (2). C'est dans l'impossibilité de restituer ces
"moments dialectiques" où tout s'enchaînait, où tout devenait sens que se trouve
la véritable opacité d'une recherche.

1.1.4 De l'altérité

Le sentiment d'altérité a pris naissance quand, nous étant


conformée aux précautions d'usage, et ayant admis de n'être qu'un "chercheur
sans qualité" pour mieux identifier ce qui est spécifique à cette société rurale de
la côte Ouest en respectant son mode global de fonctionnement -projet
évidemment ambitieux- nous avons perdu la notion d'objet d'étude. Nous avons
découvert en fait qu'il n'y a pas d'objet d'étude en sociologie; l'expérience de
recherche et la démarche intellectuelle qui l'ont engendrée revêtent un
caractère syncrétique quand on choisit le mode d'approche dite d'observation
participante. Et dans ce cas, il n'existe qu'un seul et unique partage dans le fait
de recherche, celui de la rencontre entre l'observateur et ceux qui sont objet de
l'observation. A cette occasion, se jouent toute une série de rapports qui
définissent les conditions de la prise de parole de la société étudiée, où
l'E tranger, observateur auquel on a progressivement accordé un statut, devient
un lieu privilégié de production de différence et d'identité.

Un véritable échange a pu s'effectuer, non pas certes à tous


moments, mais aux temps forts de l'enquête, dans ces moments dialectiques où
les relations instituées au départ -et notamment la séparation objet-sujet de
recherche- se sont transformées au profit d'une autre mise en scène où la
catégorie d'Etranger prenait sa place dans le jeu de ruptures et de séparations,
fondement de la société politique et hiérarchisée. La connaissance implicite, puis
explicite des codes de comportement sociaux et de leurs expressions symboliques
pouvait seule 9arantir notre intégration. Et ce n'est que résiduellement, en
procédant par eliminations successives, que nous avons pu appréhender certains
des mécanismes par lesquels la société Sakalava a assuré une relative fermeture
vis-à-vis de l'extérieur, c'est-à-dire le procès de négation de l'autre: l'Etranger
( est dehors, mais il est aussi dedans. L'apparente plasticité de cette société ne
peut nous cacher qu'historiquement l'étranger fut soit phagocyté -c'est-à-dire tué
symboliquement- soit tué réellement.

(0 Tome III, "Anthologie sociale, politique et économique".

(2) Nous reprenons ici les considérations de G. Bataille selon lesquelles la


parole et l'écriture sont des actes qui se situent entre "l'interdit et la
transgression", condition de toute communication.
- 10 -

1-2 Sources et ressources

1.2.1 Les traditions orales

vis-à-vis de l'Etranger, les manières d'être, de se dire, de se


manifester différent, ont été données à voir et jouées sur des registres variés qui
renvoyaient le plus souvent à des situations originales voire originelles,.,...
rapportées dans les traditions orales. Elles retraçaient les séquences constitutives
d'un mode d'organisation du monde et de la société. L'étude que nous avons faite
a été tissée, insérée dans les mailles de l'histoire particulière des groupes co-
résidents des villages étudiés, mais a dévoilé dans le même temps les médiations
entre ces groupes, donc les processus qui ont engendré l'histoire objective. Ces
processus sont de nature politique, et le statut principal qui fut le nôtre -celui
d'étranger absolu, sans identité ni qualité- a contribué largement à les révéler. Il
apparut clairement que dans cette tradition, la logique de tout pouvoir est de
s'autonomiser, même s'il a tenu compte au départ des rapports entre groupes
constitutifs de la société.

Le déroulement même de l'enquête a rendu perceptibles et sensibles


les types de domination qui sont au coeur de l'histoire Sakalava. Intériorisés au
niveau du système d'éducation sous forme de petits contes à l'usage des enfants
-les Linlin'Razana- donc par des individus dans le groupe et dans l'ensemble du
groupe, ils ont été restitués par la tradition orale. Le système de transmission
est patrilinéaire, le détenteur de ces traditions, celui qui à ce titre a droit à la
parole, étant le Zoky (l'aîné). Chacune des informations recueillies doit être
située par rapport à l'informateur et en tenant compte de son statut et de son
rôle particulier dans la transmission orale d'une Histoire non pas oubliée, mais
reléguée et refoulée du fait de la colonisation. C'est selon ce principe que nous
avons rapporté les traditions orales les plus significatives dans le Tome II du
présent travail.

1.2.2 L'expérience d'assimilation

La participation à la vie quotidienne des villages, aux


évènements qui se produisaient, les liens établis en recueillant l'information
auprès des villageois ont amené une évolution sensible de la relation vers un lien
que nous aurions pu prendre -en nous illusionnant un peu- pour une expérience
d'assimilation. Cette illusion fut utile, elle nous a fait accéder à une forme
particulière de connaissance, celle qui permet d'atteindre la dimension de
l'Histoire à partir du vécu des gens. Dès lors, qui est objet? Qu est sujet? Tandis
que nous étions absorbés par l'objet, celui-ci, devenu sujet, découvrait
l'importance de son histoire comme en quelque sorte, une prise de possession de
soi. Cette expérience d'assimilation, d'absorption, de négation du sujet étranger
qui devient objet indifférencié est fondamentale. C'est elle qui nous a permis
d'orienter la restitution de la pratique sociale de recherche et de choisir
définitivement. nos catégories d'analyse.
Durant tout le temps d'enquête à Belo et dans le Manambolo, c'est ce mode
d'assimilation que nous avons vécu. Il nous a permis de recueillir une information
r bien individualisée sur les lignages constitutifs des villages et cela en dépit du
fait que, l'histoire se limite à celle du clan, et que l'on ne connait pas et qu'on se
refuse à parler de celle des autres clans. La discussion qui se faisait souvent
devant témoin, en acceptant donc par avance les formes de contrôle social sur la
libération de l'information recueillie auprès des Mpitoka (Chefs de lignage) à
- 11 -

l'intérieur de leurs cases ou sur le lieu de leur travail, amenait des changements
dans les rapports des groupes entre eux, simplement par le travail de
mémorisation que faisaient les uns et les autres et qui se trouvait diffusé dans le
village. Ainsi, s'est effectué un passage quasi permanent de l'objectivité à la
subjectivité: l'individu, sujet d'observation s'objective lui-même, observateur
actif, il investit l'étranger des multiples représentations que l'histoire que tous
cherchent à redécouvrir lui apporte. Face à cet étranger, les différentes
communautés naturelles ont de tout temps renforcé leurs liens d'ordre
économique, social ou politique, pour se reconnaître comme faisant partie d'une
unité, produit spécifique de l'agencement de ces trois ordres de la vie réelle.
Ainsi, ont été découverts certains des processus qui ont présidé à l'unification
Sakalava. Ceux-ci appartiennent à l'histoire objective, c'est-à-dire politique, en
même temps qu'ils temoignent de cette part de l'Histoire des groupes ainsi mis
en communication qui est ordinairement qualifiée de subjective et en tant que
telle est oblitérée au profit de la mémoire utile aux rapports légitimés et retenus
par l'Histoire et l'actualité.

Ainsi, la petite histoire de l'enquête nous amène à considérer "la


Formation Sakalava", noyau rationnel de la recherche, non comme un objet à
décrire ou à reconstruire selon des méthodes propres à l'anthropologie historique
ou économique (U, mais comme un sujet de recherche susceptible d'intégrer les
modes de communication des formations sociales concrètes (2). Ceux-ci
s'organisaient autour de la notion de "Sakalava" dont le contenu politique génère
encore certaines pratiques sociales, expliquant une production idéologique qui
n'est intéressante que pour son efficacité dans la justification des rapports
présents.

1.2.3 L'expérience dialectigue

Le statut d'Etranger peut-être vécu selon deux modes dans les


situations d'enquête. Parfois, il est maintenu à l'extérieur et réduit au rôle
d'observateur et le dédoublement de l'équipe chercheur-assisant, dont la partition
sociale est loin d'être substitutive, peut favoriser cette configuration de façon
plus ou moins volontaire. Dans d'autres circonstances, l'Etr anger et les
représentations dont il est l'objet ont été investis dans les rapports sociaux. La
variation de ce statut est en réalité fréquemment imposée au chercheur, et ne
peut être étudiée que rétrospectivement. Il est difficile d'avoir à tout moment
une parfaite maîtrise de l'insertion sociale ainsi réalisée. Il est possible d'avoir
une tactique plus ou moins consciente en utilisant des références sociales et
historiques dont on peut supposer a priori et vérifier par après qu'elles auront une
efficacité dans les relations. Ainsi dans notre équipe de recherche, notre
assistant a pu exploiter certaines références qui lui étaient propres de par son
origine, celle d'Antankarana et de Vazimba qui ont été pertinentes et nous ont
mis sur la voie d'une réflexion approfondie sur ces catégories.

(1) Ces deux approches ont convergé et donné lieu à des projets de recherche
concernant l'étude de la genèse, du développement et la transformation du
Mode de Production Sakalava; voir travaux de J. Lombard, B. Schlemmer et
E. Fauroux.
(2) qui regroupaient les unités de résidence des' groupes lignagers fortement
segmentés, d'origine variée, et liés entre eux par des relations de parenté
et d'alliance plus ou moins anciennes ou récentes.
- 12 -

La référence Antankarana a été utile en effet pour développer nos


relations avec les segments de lignage Misara de Belo, mais nous avons observé,
dans les cérémonies Tromba en particulier qu'elle agissait dans le sens des
relations Nord/Sud. Celle de Vazimba fut l'occasion de discussions sur la période
Merina du Menabe, c'est-à-dire d'expliciter les rapports de la société Sakalava
avec la société Merina avant la colonisation. Plus généralement, la référence
Vazimba a eu pour rôle de créer une identité contre les Merina. Il y avait donc la
possibilité d'utiliser un certain nombre de références disponibles pour construire
consciemment une insertion large, mais nous n'avons eue une vue d'ensemble de
notre intégration et une perception des modalités particulières à chaque type
d'insertion qu'après l'enquête proprement dite; ce type d'analyse fut la plus
difficile à mener. C'est elle qui légitime véritablement les catégories de
recherche que nous avons choisies, et le type de regard porté sur la réalité, car
elle participe de ce que nous avons désigné plus haut comme une mémoire
sélective qui se serait organisée sans toujours arriver à la conscience.

1.2.4 Retour au savoir constitué

Une recherche est un travail sur soi-même et sur l'autre, et le


moment choisi pour en restituer le cheminement par l'écriture, et pour l'amener
à son aboutissement coïncide nécessairement avec la reconquête de l'objet: ce
produit social au destin inconnu n'a plus rien à voir avec les intentions ou
motivations de recherches qui étaient inscrites à son origine, participant à un
contexte scientifique plus soucieux de définir ses catégories d'analyse, que de les
confronter à la réalité. Nous les avons utilisées comme tout un chacun,
cependant, mais il n'y a de communication véritable et d'innovation que dans la
transposition des différences et des spécificités de la société étudiée dans une
sphère aussi éloignée géographiquement et institutionnellement que notre
communauté scientifique. Nous nous sommes efforcé pour réaliser ce projet, de
faire que les pages qui suivent obéissent à la règle de production du politique, et
cela dans l'espoir d'être entendue, et donc d'avoir communiqué plus que
reproduit, en nous situant à la marge de "l'interdit et la transgression". Car, bien
évidemment, nous essaierons dans cette démarche compréhensive de la société
étUdiée, de dire ce qu'elle ne dit pas, et donc de rompre quelque part, ailleurs,
sur le lieu de l'université, avec la règle que nous nous étions fixée durant
l'enquête, de respecter les traditions, et de ne pas intervenir de notre propre
chef dans les relations. Espérons que le processus d'objectivation que nous
entamons rejoindra notre critique des catégories d'analyse elles-mêmes, critique
rendue nécessaire par l'obligation de réserve à laquelle nous nous som mes
attaché, qui tend à ne valider une recherche que dans le cadre du mode de
production du savoir qui lui est propre.

Et, puisque le "savoir constitué", auquel nous avons souscrit au départ


de ce travail est le point de repère objectif de l'itinéraire suivi, nous essaierons
d'analyser les ruptures qui furent significatives de l'approche de la réalité, de
montrer comment ayant perdu "l'objet d'étude", tout projet inscrit dans une
problématique de recherche est apparu superfétatoire. Sachant ce qui n'était pas
ou plus notre propos, nous étions cependant incapable de préciser ce qui faisait
son unité. Et quand nous avons choisi Belo-sur-Tsiribihina et la vallée du
Manambolo, après avoir travailler sous convention avec le Ministère de
- 13 -

l'agriculture dans un projet de développement géré par la CEAMP (U, nous


sommes entré en recherche sans contrainte externe, comme on entre en religion.
Voilà comment de hasard, nous avons fait nécessité, et de nécessité, une loi
intériorisée.

1.3 Le hasard et la nécessité

1.3.1 La tradition missionnaire

Cette modalité particulière de fusion-assimilation que nous


avons décrite et qui a été l'élément central de notre processus de socialisation
dans la région de Be1o-sur-Tsiribihina, s'apparente à la manière dont les
formations religieuses occidentales ont cherché à pénétrer ces sociétés à une
époque bien antérieure à la colonisation. Cependant, les voyages des
missionnaires Portugais, Pedro Freire et Luis Mariano de la Congrégation des
Jésuites sur la côte Ouest au milieu du XVIIe siècle, puis l'installation des
Missions Norvégiennes à Morondava avec la colonisation, n'ont guère laissé de
traces dans l'organisation symbolique de la société. En revanche, les écrits qui
ont suivi leur installation ont eu -et continuent d'avoir- une influence certaine
sur les recherches menées avec le souci de comprendre les systèmes de
représentation locaux.

Les relations de P. Freire et Luis Mariano (2), comme les travaux de


E. Birkeli et Fagereng (3) continuent d'être la matière première de bon nombre
d'investigations. Les premiers ont fourni des descriptions des relations
économiques et de l'étàt social de l'époque, ainsi que des systèmes de
représentation et des institutions Tromba (cérémonies de possession). Les
seconds ont fait appraître comment les processus migratoires de la fin du XVIe
et du XVIIe siècle ont convergé au sein d'une présentation idéologique de la
parenté, où est affirmée une origine première unique pour des formations
dynastiques concurrentes. De la même manière, c'est par eux qu'ont été'
systématiquement analysées et comparées les généalogies dynastiques qui
fondent les légitimités royales du Menabe, du Boina et du Mahafaly. Sur ces deux
registres, celui du symbolique et celui du système social politique, les principes
de patrilinéarité, de patrilocalité et de primogéniture qui étaient le fait des
\ grandes dynasties sont intervenus de manière déterminante pour accéder au
pouvoir ou pour s'y maintenir. Ainsi les personnages que ces auteurs ont choisi
pour interpréter la société avec laquelle ils cherchaient à communiquer ne soht-
ils pas neutres. Le mode d'approche des missionnaires est syncrétique, il ne
découpe pas arbitrairement la société, il l'épouse, la contourne, l'étudie dans la
manière dont elle se manifeste et se rationalise.

(1) CEAMP, Centrale d'Equipement et de Modernisation du Paysannat qui


avait vis-à-vis du Ministère de l'Agriculture pour fonction de mettre
en oeuvre des projets particuliers de développement, dont elle
assurait la gestion et le suivi.
(2)(3) Cf. bibliographie, principales références de ces auteurs.
- 14 -

1.3.2 Permanence de la rationalité externe

Cependant, le hasard et la nécessité -c'est-à-dire ici l'Histoire


en tant qu'elle est le produit de forces contradictoires qui se déploient hors de
l'intentionalité des acteurs- ont voulu que ces rationalisations, celles dont nous
venons de parler et celles qui ont suivi ont été enregistrées en dehors de la
société étudiée. En d'autres termes, l'Histoire de Madagascar et de la côte Ouest
particulièrement, est encore et toujours l'histoire des relations extérieures où
Madagascar est avant tout une position stratégique dans l'Océan Indien•. Cette
contradiction persiste, même si les enjeux ne sont plus les mêmes. Il serait bien
fallacieux de ne pas noter ici, comme nous l'avons fait pour les auteurs précités,
que le hasard des circonstances qui nous a permis d'envisager cette étude
n'échappe nullement à cette réalité de la domination de Madagascar dans
l'échiquier des rapports internationaux. A ce titre notre première enquête
effectuée à Morondava-Mahabo, et qui portait sur les projets de développement
est fort intéressante: en 1967, si la culture du coton était jugée prioritaire, on
pouvait penser d'emblée que les grands travaux d'irrigation qu'elle impliquait, où
la domination technologique se déployait sans contrainte, auraient des effets
d'irrationalité globale pour la société rurale concernée, et ne produirait d'effets
partiels qu'au profit de certains représentants de la classe dirigeante auxquels
elle permettrait au passage quelque accumulation privée. L'efficacité de notre
recherche, si tant est qu'elle existe, ne peut se placer dans le cadre de cette
rationalité externe, fondée sur un développement excentré des forces
productives. Elle contient cependant le même genre de contradiction que celle
que nous venons d'énoncer plus haut à propos de ces fous de la communication
que sont chercheurs et missionnaires. Leurs motivations ne sont pas les mêmes,
mais elles utilisent le même langage, celui du respect de l'autre, de la
différence, qui permet de comprendre et de reconnaître, au sens éthymologique
de ces termes.

Héritiers que nous sommes de la connaissance de l'autre, étrangers à


ce qu'il est et à ce qu'il devient, porteurs d'une Histoire qui s'inscrit toujours
ailleurs, et tend à reproduire l'inégalité inscrite antérieurement dans les
relations externes de la société, avec lui il n'est plus de partage possible jusqu'à
ce qu'émerge une intelligentsia nationale capable de protéger son patrimoine et
soucieuse de son devenir. Les premiers signes d'une réflexion commune associant
chercheurs nationaux et chercheurs étrangers commencent à apparaître dans
l'enseignement comme dans la recherche; seule cette association légitime le
projet d'écriture, elle seule rétablit les termes de cet échange inégal inhérent à
la situation de recherche, et qui ne peut s'inverser que par le relai des
représentants nationaux de la classe intellectuelle ou politique.

1.3.3 Le droit à la marginalité

Si les éléments de contrôle social inhérent à toute forme de


production y comp~is le produit du travail de recherche commencent à exister au
travers des universitaires, chercheurs et hommes politiques nationaux, la
restitution d'un certain regard porté par nous-même et nos pairs sur la société
rurale de la côte Ouest, dans son mode politique d'exister, de se reproduire dans
le contexte des rapports internationaux, sera l'occasion d'un débat entre
universitaires toutes catégories confondues, et marquera une étape importante
dans l'évaluation "scientifique". Dans la sphère universitaire, qui reste le lieu
d'inscription de l'histoire du développement des idées, la "mémoire collective"
issue des différents courants théoriques se manifeste souvent comme une velléité
- 15 -

d'instituer une pluridisciplinarité au travers de l'hégémonie de l'une des


disciplines qui participe des sciences humaines. Dans le contexte particulier des
sociétés rurales placées en situation de domination économique et politique, telle
que celle de la côte Ouest, qui ne peuvent être découpées selon les catégories
classiques de l'économique, du politique, du religieux, le choix des influences qui
régiront notre participation à la communauté scientifique est particulièrement
révélateur du degré d'extériorité ou de conformité des analyses produites. Si une
bonne insertion dans la communauté "scientifique" est une condition préalable
pour s'inscrire dans un projet et être en mesure de 'le mener à terme, la logique
issue de l'enquête est que l'innovation sociologique prend racine dès l'instant où
on se met à l'école des faits, et qu'elle ne peut se fonder sur la seule écriture,
sous peine d'être frappée de stérélité avant même toute production.

Les ruptures qui furent les nôtres, vis-à-vis des théories


généralement admises par la communauté scientifique, celles qui ont eu leur
"chance historique" et autour desquelles se sont développées toutes sortes de
recherches (y compris d'un certain point de vue, la nôtre), sont aussi révélatrices
d'un désir de conformité à l'égard de la société étudiée que d'une prise de
distance avec celle qui avait vocation à nous instituer "chercheur confirmé".
C'est ainsi que nous revendiquons pour nous-même, "chercheur sans qualité", et
pour l'autre -la société étudiée- une marginalité qui nous différencie par essence
et par fonction de ceux qui participent directement à un certain type de
développement qui ne vaut que d'être objèt d'étude; de même nous nous
différencions de ceux qui instituent science, la science en ayant choisi dans notre
démarche intellectuelle comme dans notre expérience de reprendre les
catégories dites scientifiques de nos disciplines, en les mettant à l'épreuve des
faits. Cet empirisme radical restitue au champ des sciences sociales cette part
de hasard qui intervient dans le déroulement des faits, et lui accorde un statut
unique, celui d'effacer toute intentionalité dans les enchaînements significatifs
de faits où la nécessité engendre la loi. Il nous éloigne considérablement du point
de départ d'un parti pris religieux, lié aux formes de communication développées
pour créer les conditions d'une compréhension de la société dans son' altérité sa
différence, sa spécificité. C'est en nous engageant sur le terrain des rationalités
produites par les Mpitoka (chefs de lignage>, et le discours de cette société sur
l'évolution de ses formes sociales et politiques présentées comme enracinées
dans le passé mais préoccupées de l'actuel, que nous essayerons d'ouvrir le débat
sur le thème choisi de "l'échange, le pouvoir, et les représentations".

1.4 Rationalité et irrationalité

1.4.1 Rationalité économique et production idéologique

Les rationalités économiques et politiques auxquelles nous


avons été confronté dans la première phase de ·nos enquêtes (1), et auxquelles

(l) Elles correspondent à l'enquête effectuée à Morondava-Mahabo où se


déployaient les opérations de développement couvrant toutes les activités
de production et enfermées dans le cadre d'un projet de mise en valeur
hydraulique portant sur les vallées de la Morondava et de l'Andranomena.
Cette étude comporte une analyse monographique et régionale ayant
nécessité 2 missions différentes espacées de 6 mois (juillet 1967 et février-
mars 196&).
- 16 -

nous cherchions à donner un statut au regard du fonctionnement de la société


rurale ont été longtemps le thème dominant d'une réflexion dont l'objectif était
encore de répondre à des questions posées. Dans le contexte du projet de
création d'un barrage-seuil d'une forte capacité au lieu de partage des eaux de la
Morondava et de l'Andranomena, ces rationalités globales intervenaient d'autant
plus qu'aucune des opérations de développement qui voyaient le jour dans la
région de Morondava-Mahabo ne pouvait être analysée indépendamment des
autres. C'est pourquoi l'étude des transformations et des différenciations sociales
supposait une analyse historique, où l'existence de rapports passés, spécifiques
des formations sociales étudiées aurait permis de comprendre comment ils
interféraient dans les rapports présents. Ceci supposait également que soient mis
à jour les fondements des légitimités sociales auxquelles se référaient les
Mpitoka (chefs de ligna&e) au cours de nos entretiens. S'il était relativement
simple de mettre en evidence les rationalités politiques et économiques
contenues dans les projets de développement, il était plus difficile de détecter
les enjeux des luttes sociales et des stratégies dont elles étaient l'objet; et, si
l'étude que nous avons systématiquement menée en vue d'identifier les modes de
production locaux dans leur genèse, leur développement et leur transformation
fut utile pour isoler les catégories sociales et économiques et montrer leur
interdépendance, elle n'a pas permis d'intégrer dans le même temps la production
des valeurs. Ainsi, nos premiers résultats de recherche (1) ont certainement
surdéterminé la production des biens matériels alors que ce qui était spécifique,
déterminant, était de l'ordre du culturel, expliquant la formidable production
idéologique à laquelle nous assistions. Et les analyses auxquelles nous nous
sommes livré dans un premier temps avaient tendance à rejeter dans l'irrationel,
l'imaginaire, ce qui pourtant était la production essentielle d'une société dont le
destin était en quelque sorte de "choisir de ne pas c~oisir", comme il nous l'a été
exprimé à plusieurs reprises et dans des situations bien diverses.

La société rurale étudiée, confrontée à des choix qui ne relevaient


pas de ses besoins propres ou de leur expression, se trouvait prise dans une
situation globale de domination qui l'impliquait totalement d'autant plus que
beaucoup de hauts fonctionnaires et non des moindres participaient à ces
transformations ou même en avaient été les instigateurs. Ainsi les contraintes
dites externes, matérialisées dans les divers projets de développement, se
{ traduisaient dans des rapports de domination internes, et dans le même tem ps,
ces opérations mettaient à profit les rapports de production et d'échange
véhiculés par ces mêmes rapports entre fonctionnaires et notables villageois. Or,
il est apparu assez rapidement que la domination étatique, qui se manifestait
dans certaines situations d'enquête, par l'apparition de formes de contre-pouvoir,
était fréquemment intériorisée, au mépris de toute rationalité apparente. Cette
incapacité de la société rurale-dominée, à objectiver des conflits majeurs qui
reposaient sur une dégradation réelle des conditions de production est devenue
pour nous la source de bien des interrogations: qu'est-ce qui rendait une telle
domination si efficace? Où se trouvaient les lieux de pouvoir? Dès lors, nous
avons cherché à identifier ces lieux de pouvoir au-delà même des institutions
issues de l'appareil d'Etat moderne partout où ils se donnaient à voir. C'est ainsi
que dans les institutions Tromba et Bilo (cérémonies de possession), Fitampoha

(0 S. CHAZAN, "Etude des formes d'organisation sociales et leurs


conséquences sur le régime foncier dans la région de Morondava-Mahabo. 2·
tomes, Tananarive, 1969, 143 p. ronéo et cartes.
- 17 -

(cérémonique dynastique) nous avons trouvé un lieu où apprendre le


fonctionnement de la société, le cadre de ses rationalités propres et qui n'étaient
ni indépendantes, ni le produit de celles qui se jouaient dans les institutions
modernes.

1.4.2 L'idéologie en terme d'échanges

En étudiant les pratiques sociales dont les nouvelles politiques


économiques étaient l'objet dans des instances créées pour elles et prévues pour
leur réalisation (aire de mise en valeur rurale, syndicats des communes,
coopératives) (1), nous avons surdéterminé au départ le jeu politique externe, et
rejeté dans l'indifférence les rapports internes. Ce type de perception
correspondait dans le domaine de la recherche à ce simulacre de relation que se
jouent colonisateur et colonisé où la société sur laquelle on agit -dans notre cas
que l'on cherchait à étudier- est appelée à se montrer, se présenter, se dire
irrationnelle, exécutant pour elle-même, et pour l'autre -chercheur ou expert- le
scénario constitutif de la colonisation, celui de "l'état sauvage". .
Une fois clarifiée, la contradiction sur laquelle reposaient nos
premières analyses, et évacuées te qu'il est convenu d'appeler nos premières
"difficultés de terrain", nous avons pu définir un nouveau projet de recherche
indépendant cette fois de toute contrainte: précaution utile pour éviter de
pratiquer la confusion des genres, et de suivre un penchant naturel à
l'européocentrisme ou à l'occidentalocentrisme. Nous avons donc considéré la
première étudie -effectuée à Morondava et Mahabo- comme révélant beaucoup
plus les rapports externes que les rapports internes, réservant cet aspect à une
nouvelle enquête à Belo-sur-Tsiribihina. Et nos deux expériences se sont trouvées
naturellement liées par une même méthode d'approche' de la réalité: elle
consistait tout simplement à prendre pour sujet l'objet et pour objet, le sujet,
c'est-à-dire renverser les termes de l'analyse pour:' toute rationalité produite, et
quel qu'en soit l'auteur, expert, politicien, chef de li&nage, devin ou sorcier. C'est
de cette manière que nous pensons avoir accédé a cette part du non-dit que
toutes les sociétés produisent, et qui les rendent à la fois si différentes et si
étrangement semblables••• L'idéologie, prise dans le sens d'un projet de réécrire
l'Histoire, de la produire en la dénaturant quelque peu, est la chose la mieux
partagée parmi les sociétés du monde, et c'est de ce partage là qu'il sera sans
cesse question, ce marché de dupes, sorte de matière première des échanges dans
le concert des nations.

(l) L'Aire de mise en' valeur rurale de Morondava-Mahabo est formée d'un
périmètre regroupant les sous-préfectures de Morondava et Mahabo. Il est
le ressort d'application d'un statut foncier particulier qui assure la priorité
de l'état pour les aménagements, gèle la spéculation, facilite les
procédures d'expropriation et, d'une façon générale, privilégie les
opérations foncières entreprises par la collectivité face à la rigidité et la
convoitise des propriétaires prives. L'AMVR était dirrigée par un directeur
technique et utilisait la Compagnie Française de Développement Textile
(CFDT) comme conseiller technique.
Le syndicat des communes et les coopératives étaient des organismes
d'état chargés d'assurer la commercialisation des produits, de mettre en
oeuvre certaines opérations de développement. Le premier dépendait du
Ministère de l'Intérieur et le second du Ministère de l'Agriculture. Ils
avaient chacun à leur tête un Directeur.
- 18 -

Car enfin, cette expérience de la duplicité des rapports entre


développeur et développé, ne l'avons-nous pas vécue au travers de la demande
d'étude qui nous avait eté adressée à propos des projets de développement de la
culture du coton à Morondava? Et nous avons compris, tardivement, il est vrai
qu'aucune réponse ne pouvait la satisfaire. Le diagnostic que nous aurions dû
poser à cette époque, il est facile de l'affirmer maintenant, aurait anticipé
l'échec des opérations engagées.

1.4.3 Développement, contradictions et vertu de l'irrationnel

La situation générale qui avait amené certains experts auprès


du Ministère de l'Agriculture à envisager une étude sociologique (1) et qui etait
déjà notée dans les rapports des administrateurs au temps de la colonisation,
tenait aux difficultés rencontrées pour réunir la main d'oeuvre nécessaire pour la
culture du coton jugée prioritaire; elle avait été nouvellement introduite dans
des périmètres d'exploitation à Ankilivalo et à Bemanonga et l'opération avait
été mise en oeuvre par la Centrale d'Equipement et de Modernisation du
Paysannat (CEAMP) (2). L'on pressentait bien alors, ~ue cette attitude de refus
de la population locale de se salarier ou de s'associer a ces opérations traduisait
une opposition à l'égard des interventions de l'Etat: elles allaient tral!sformer
radicalement les conditions de production par des aménagements hydrauliques
qui distribueraient l'eau selon des critères centrés sur les impératifs du
développement de la culture associée coton-riz.

Notre enquête, dont la thématique était fixée par les reponsables


régionaux du développement, allait s'orienter vers l'étude des rapports des
différentes ethnies entre elles et avec le Fanjakana (l'Administration), et vers les
( réactions des paysans à l'introduction des cultures de marché. Le programme
ainsi fixé nous faisait entrer dans la problématique du développeur, dont la
rationalité était centrée sur les problèmes techniques de mise en valeur, les
choix à opérer entre plusieurs formes d'intervention, leurs incidences financières,
ainsi que la compatibilité entre diverses opérations. En particulier, l'opération
prioritaire coton-riz interférait avec de nouvelles opérations concernant le
développement des agrumes et avec des projets élevage-arachide, les deux
dernières étant menées respectivement par le Ministère de l'Agriculture et par le
Ministère de l'intérieur.

(I) Ankilivalo situé dans la sous-préfecture de Mahabo, non loin des tombeaux
royaux Sakalava et Bemanonga situé à la km environ de Morondava sur la
route Morondava-Mahabo. Le choix des villages étudiés s'est fait en
( relation avec les périmètres de développement cotonier, la composition
ethnique des villages•••
(2) Cette étude demandée par le Ministère de l'Agriculture, avait été financée
sur un reliquat de crédit du Fond Européen de Développement (FED) et mis
en oeuvre par la Centrale d'Equipement et de Modernisation du Paysannat
(CEAMP), organisme dépendant du Ministère de l'Agriculture et chargé de
mettre en oeuvre et de suivre la réalisation du développement de la culture
du coton et du riz.
- 19 -

Nous avons dû renverser totalement les termes de l'énoncé afin de


mieux approcher la réalité des rapports sociaux économiques et politiques sur le
plan local: nous escomptions en évaluer les capacités de transformation sans nous
astreindre à un découpage préalable des formations sociales qui composaient
l'univers villageois sur des critères ethniques. En tout état de cause, si l'étude
des relations entre les paysans et l'Administration et la mise en évidence de leurs
contradictions avait pu constituer pour les développeurs un moyen d'apprécier le
contexte politique et économique réel dans lequel leur projet se situait, elle ne
,pouvait leur être utile, car pour la région de Morondava, elle montrait à
l'évidence des stratégies politiques au demeurant fort divergentes entre
fonctionnaires d'état. Ainsi, le principal intéressé à la réussite de l'opération,
Ministre de l'Intérieur, Maire, et originaire de la région, développait des projets
partiels qui remettaient en cause la rationalité globale de l'aménagement
hydraulique: celui-ci en effet était centré sur l'association coton-riz favorisée
par la nouvelle redistribution des ressources en eau, élément déterminant de
toute activité productive. Sans être visionnaire, et indépendamment des
problèmes techniques de mise en valeur hydraulique -eux-mêmes fort complexes-
il était possible en 1969 de prévoir l'échec politique des projets en' cours.

Ainsi, que l'on regarde du côté des formations sociales constitutives


des villages, du côté des développeurs, ou encore des hom mes d'état im pliqués
dans ces projets, il ne peut y avoir une rationalité économique globale dominante
-par exemple la rationalité capitaliste- qui entraîne toutes les autres. Cette
rationalité qui tentait de s'imposer comme modèle dans les rapports locaux, se
dénaturait au contact des rapports socio-politiques préexistants dont il aurait
fallu comprendre les mécanismes fondamentaux. Certains des experts que nous
avons rencontrés avaient déjà une perception sociologique des problèmes, et en
1969, lorsque la Mission F.A.O. sIest installée à Morondava pour entrer dans la
phase de réalisation proprement dite, l'image monolithique d'un développement
pré-programmé et harmonieusement mis en oeuvre ne pouvait guère tenir lieu
d'analyse. De fait, toutes ces missions développent des contradictions, où se
manifestent des options divergentes qui prennent souvent l'allure de conflits
personnels, mais dont il faut chercher la rationalité ailleurs. Elle tient à la vision )
différente que se font les experts des conditions sociales politiques nécessaires à
la réussite de l'opération, et de plus aux difficultés de communication liées à la
diversité des nationalités et des disciplines réunies dans ces projets multi-
nationaux. C'est à partir d'une analyse plus ou moins consciente et complète de
la situation que des rapports particuliers s'établissent avec les interlocuteurs
politiques locaux (U, dont les stratégies propres ne sont pas toujours
convergentes.

Devant une telle situation, au demeurant fort complexe et de plus


occultée par l'image officielle que se [Link] la Mission par l'intermédiaire du
chef de mission pour gommer difficultés et divergences, le sociologue, expert
lui-même, occupait une position particulière et peu enviable, car face à une telle
surenchère de projets dits de développement, si contradictoires entre eux, sans
une volonté politique qui les intègre, on ne pouvait qu'assister au déploiement
factice des moyens techniques et financiers sans prise sur la réalité.

(l) Les Ministres de l'agriculture, de l'Intérieur ainsi que le vice-président, les


deux derniers étant originaires de la région.
- 20 -

Il fallait cependant choisir, rester dans le non-dit, ou partir. Et nous


avons changé de perspective, nous ne sommes pas devenu expert dans le cadre du
projet (1), et nous avons pu considérer tout à loisir le développement gui se
réalisait dans la région comme une idéologie, qui permettait aux differents
acteurs sociaux impliqués dans sa réalisation ou qui la subissaient, de ne pas
mettre à jour leurs divergences.

On voit bien que tout projet humain, qu'il émane d'une société qui
prône la rationalité économique, où productivité et valeur d'échange sont seules
prises en compte, qu'il intervienne dans une société plus soucieuse de produire à
la marge sa spécificité son identité, dont le système de valeurs ne s'énonce pas
dans les termes du modèle capitaliste, contient une part d'irrationnel. C'est cet
uni vers totalement déraisonnable, totalement contrasté où voisinaient les
équipements techniques les plus sophistiqués avec le bouleversement
technologique dû à la création du barrage, et les méthodes les plus archaïques
pour désensabler les canaux où la main d'oeuvre prestataire était encore la plus
sûre, la machine destinée à cet usage étant toujours en panne, et les pièces de
rechange faisant défaut, qui nous a rendu sensible à la vertu de l'irrationnel,
qualité communément admise et attribut reconnu des pays du Tiers-Monde.

1.5 Cet autre, le Tiers-Monde, et le sous-développé

1.5.1 L'Occident Chrétien, le Tiers-Monde et la Comédie du


Pouvoir

Ce Tiers-Monde (2), absent-présent des décisions qui se


prennent en son nom, évoque la position du fils dans le mythe trinitaire fondateur
de l'Occident Chrétien qui a présidé à la création de l'Etat-divin, source de
rationalité externe et du pouvoir dans un monde où les alliances ont tendance à
se resserer autour d'un front unique Est-Ouest. Cette lointaine anal,ogie,
volontairement réductrice du sentiment religieux perçu comme fondé sur. une
représentation archaïque du monde où le couple originel serait porteur de la l!vi -
source d'inégalité et de pouvoir- n'est qu'un prisme à peine déformant de la
réalité constitutive du pouvoir dans toutes les sociétés. Et nous avons appris à
reconnaître ces mythes d'origine du monde et de la société, dans leur
signification première, et pour ce qui touche à l'essence du politique, où la loi
redemptrice est là, produit d'une faute, d'une transgression••• Que le lecteur nous
pardonne d'user de telles analogies pour indiquer qu'une même méthode d'analyse
servira à l'étude des institutions, et que la distinction moderne-traditionnel ne
sera pas opératoire parce que source de confusion.

L'àpproche phénoménologique dont nous avons parlé plus haut doit


être vue comme une tentative pour rompre avec la dépendance de ces Pays-
Tiers, si globalement, instituée dans l'échiquier des rapports internationaux. Elle

(1) Aidée en cela par le choix de la FAO qui s'est porté sur un candidat expert
de carrière, travaillant pour un bureau d'étude avec lequel la FAO avait
l'habitude de coopérer.

(2) Notion développée par G. BALANDIER "Le Tiers-Monde" Sous-


développement et développement, PUF, 1956, 2ème édition en 1962.
- 21 -

servira à identifier dans le vécu des relations de quelque nature qu'elles soient,
leur origine, leur capacité à s'instituer pour reproduire ou mettre à bas les
dominations. Produisant à la marge leur spécificité, peut-être leur identité, les
Etats-nations en voie de constitution dans leur rapport avec le peuple -cet autre
Tiers-Etat-, renforcent-ils ou atténuent-ils la dynamique externe, où les "nantis"
toutes catégories confondues ont du mal à sauvegarder leurs privilèges face à un
nombre croissant de déshérités, ces migrants du Tiers-Monde, qui viennent
grossir les rangs du Quart-Monde dans les pays dits développés?

En ne différenciant plus les institutions selon leur appartenance au


monde moderne par opposition au monde traditionnel, ni selon leur vocation
économique ou politique dans l'organisation locale, nous avons cherché à cerner
les rapports qu'elles entretenaient entre elles au regard de cette dialectique des
rapports internes-externes. Les nouveaux hommes d'Etat, lieu de synthèse
apparente y jouent leur partition en participant à ces deux mondes qui se sont
joués de tout temps l'un à l'autre "la comédie du pouvoir".

Et l'on peut dire que les institutions d'Etat fondées sur l'organisation
politique et économique mise en place par la colonisation ne sont plus les seuls
lieux de production du politique, de l'économique, de l'éthique, car elles sont
elles-mêmes agies et englobées dans des rapports historiques difficiles à
identifier parce que traversées d'idéologies souvent contradictoires qui
permettent aux hommes d'Etat d'être toujours ailleurs, hors des rapports de
domination qui se jouent par leur médiation. De fait, la problématique de l'Etat
est inséparable tout à la fois des formations sociales dans lesquelles un pouvoir
central s'est développé, et des modalités de formation des nouveaux Etats depuis
leur indépendance. La marge de manoeuvre que ces nouveaux Etats s'accordent
par l'intermédiaire de leurs représentants est largement dépendante des formes
d'aliénation héritées du passé, inscrites dans les structures sociales et culturelles
qui ont contribué pour une grande part à instituer l'Etranger dans les rapports
internes. Le statut cf Etat indépendant qu'a acquis Madagascar, au fur et à
mesure que s'accroît la domination économique externe, est une situation
nouvelle sur laquelle s'élabore un jeu de relations subtiles, où se mêlent
étroitement l'archaisme le plus ostentatoire, et dont il importe de ne pas être
dupe, comme le mimétisme le plus conforme aux rapports de type occidental
véhiculés dans les instances de décision à l'échelon national et international dont
il ne faut pas méconnaître le sens et inverser le cours.

En étudiant le pouvoir et ses représentations dans toutes les


manifestations sociales où il se révèle et où s'élabore le jeu de l'instituant et de
l'institué, dès lors qu'on ne sépare plus les rapports internes des rapports externes
et qu'on ne tient plus compte de l'appartenance au monde moderne ou au monde
traditionnel, on retrouve les situations réelles dans lesquelles le pouvoir
s'institue. La nature de ce pouvoir n'est nullement intangible, bien au contraire
les rapports d'échange y apparaissent comme l'enjeu véritable pour le
développeur - expert, mais aussi pour l'homme d'Etat Malgache et le notable
villageois.
- 22 -

1.5.2 Fonction et efficacité des institutions

Dans la perspective qui vient d'être esquissée, quelle fonction


attribuer à des institutions comme les Tromba (cérémonie de possession), le
Fitampoha (cérémonie dynbastique Sakalava)? Pour répondre à cette question
devenue primordiale, il fallait changer d'optique, et l'ayant fait, l'histoire de
cette recherche est devenue celle d'un déplacement constant de l'essence vers le
sens où rien n'était donné, mais tout était à prendre. "La formation Sakalava",
qui spécifiait au départ notre objet d'étude, n'était plus rien en soi, sinon une
totalité productrice de sens dans les rapports présents. Et nous avons ainsi rompu
avec ce qui nous restait des représentations de cette formation sociale induite
des relations qui s'étaient instituées à l'époque du commerce triangulaire et de
l'économie de traite et s'étaient perpétuées avec la colonisation, par cette
désubjectivisation apparente de notre thème de recherche. Car le terme -
ethnique, générique et politique - de Sakalava ne pouvait prendre son sens
véritable qu'une fois libéré de sa forme, base d'une construction idéologique
parfois fort savante du colonisateur.

Ne cherchant plus à construire cet objet exclusivement, nous prenions


la mesure de l'efficacité de la référence Sakalava dans la production des formes
sociales et politiques adaptées au développement d'un pouvoir central dans des
conditions historiques particulières. Placé ainsi au centre, comme instituant ce
pouvoir, notre objet de recherche devenait sujet. Un nouveau thème de recherche
plus général, mais aussi plus spécifiant, naissait, que nous avons condensé sous le
titre "L'Echange, le Pouvoir et les Représentations dans les Formations Sociales
Constitutives de la Société Rurale de la Côte Ouest de Madagascar au Menabe
Sakalava du Sud, Actuelle Préfecture de Morondava".

Dans le contexte précis de domination qu'il nous présentait, nous


avons cherché à comprendre ce qui dans les formes sociales se reproduit, et sur
la base de quels éléments conservateurs appelés ordinairement la tradition.
D'autres réferences générales se sont imposées à notre analyse, celle de
Vazïmba, celle de Misara qui éclairent de manière contradictoire et sur un mode
dialectique des formes particulières d'intérioriser la domination qui se
manifestaient au stade premier de la formation de l'Etat Sakalava. L'institution
dynastique Fitampoha, quant à elle, comme les institutions Tromba (cérémonies
de possession), témoignent dans un passé plus récent de cette intimité
longuement entretenue où la domination coloniale sert de registre à l'élaboration
de nouveaux rapports internes. Certaines inégalités passées y sont remises en
cause au profit de légitimités nouvelles dont la justification est trouvée dans un
jeu dialectique de négation de l'Institution Royale, pourtant surdéterminée dans
la manifestation sociale à laquelle elle donne lieu. L'identité des pôles contraires
étant affirmée par la pratique sociale (rétablissant l'identité du peuple et du roD,
c'est la parente qui redevient le cadre des légitimités nouvelles, le lieu où les
rapports ethniques, les inégalités de caste, les conflits de matrilignages et de
patrilignages et entre aînés et cadets s'atténuent, s'effacent ou se renforcent au
besoin.

En 196'), l'actualité et l'efficacité de ces institutions était le signe


d'un jeu politique à nouveau ouvert, où les luttes internes redevenaient support
d'expressions nationales dans le cadre de l'Etat hérité de la colonisation. Il n'est
cependant déjà plus un pur produit de la colonisation, et construit de proche en
proche son alterité permise et limitée par la situation internationale et les
contraintes économiques externes qui en sont l'expression. Le "sous-développé",
- 23 -

dans ce nouveau projet, ne l'est qu'en vertu de l'inégale répartition des richesses
mondiales ou nationales. La capacité de la société rurale étudiée à produire ses
nouvelles formes sociales, politiques, son idéologie, bref, son sens, est loin d'être
épuisée, malgré un registre symbolique et rituel d'amplitude limitée. Qui, dès
lors, du barbare ou du civilisé est enseignant, et qui est enseigné?
- 25 -

CHAPITRE II

QUELLE ANTHROPOLOGIE POUR QUELLE HISTOIRE?


- 26 -

Il.1 Une anthropologie du politigue

Il.1.1 La préfecture de Morondava, héritière du Menabe


Sakalava

Le cadre spatio-tem porel dans lequel la formation Sakalava a


pris naissance, s'est développée puis fixée, (voir carte de situation p. ), conserve
sa pertinence pour la problématique générale que nous avons tracée dans le
chapitre précédent, celle des rapports Etat-société. Bien que la référence
générique Sakalava ne soit pas la seule qui permette d'expliquer les rapports des
communautés villageoises, ni non plus les rapports entre les villageois et
l'Administration, malgré l'exploitation politique des différenciations ethniques,
nous pouvons affirmer que la Préfecture de Morondava est bien l'héritière
historique du Menabe de Ndriandahifotsy: dans les limites mêmes qu'il avait
atteint sous ce règne, et qui correspondent pour la formation Sakalava à sa plus
grande extension géographique, la Préfecture de Morondava était le véritable
enjeu de la pratique sociale des nouveaux hommes d'Etat originaires, nombreux
en 1968 à partager les plus hautes fonctions gouvernementales (1).

De la même manière, les études effectuées dans les villages de la


partie Nord de la Préfecture, dans les vallées alluviales de la Morondava (2) de la
Tsiribihina et du Manambolo (3), montrent que ce même cadre spatio-temporel
agissait comme invariant du système cérémoniel où les catégories cardinales
étaient chargées de sens: elles renvoyaient aux différenciations sociales fondées
sur l'intégration politique réalisée à l'époque du roi Ndriandahifotsy et de son fils
Trimanongarivo, où l'institution de la caste permit à la société politique initiale
de se reproduire et de se développer en signant en même temps la séparation
définitive du roi et du peuple. Le jeu politique qui se manifestait dans les
institutions comme les Tromba et le Fitampoha, se développait sur des registres
différenciés de l'ordre mythique aux catégories fixées par la tradition explicative
de l'origine du monde et de la société. Il était aussi fondé sur les ruptures
séparations des groupes lignagers locaux, tributaires de l'évolution des alliances
au cours de leurs migrations successives effectuées principalement selon l'axe
Nord-Sud, mais à certaines périodes également Est-Ouest (celles-ci étant
fonction des rapports des deux premières formations politiques de Madagascar la
formation Sakalava, puis la formation Merina).

(1) Parmi lesquels l'on retrouve le Ministre de l'Intérieur, le Vice-Président


ancien Ministre du Travail, le Ministre de l'Education Nationale, le
Directeur Général de la Police, le Chef de Province de Tuléar, le Chèf de
Cabinet du Ministre de l'Intérieur. Et cette liste n'est pas exhaustive.

(2) Située dans l'ancien Menabe Central de la colonisation, ancien royaume de


Morondava-Mahabo soumis au Protectorat Merina qui avait installé des
postes à Mahabo, Androvakely et Morondava.

(3) Situées respectivement à la limite Nord et Sud de l'ancien Menabe


indépendant de la colonisation, non soumis au protectorat Merina et lieu de
refuge des groupes non soumis des royaumes de Mahabo et Manja où le
Protectorat Merina fut installé car ces zônes étaient plus faciles d'accès.
Elles furent les voies de pénétr ation coloniale.
- 27 -

II.I.Z Actualité des Toka

Les études présentées ne prennent pas appui sur l'énumération


formelle des groupes locaux installés avant ou après l'arrivée des Maroserana
devenus dynastie Sakalava à la fin du XVIe siècle) mais sur la manière dont les
( Mpitoka (chefs des lignages), responsables des rituels dans les cérémonies,
decoupent l'histoire du passé. Car ces Toka révèlent les migrations internes qui
ont vu de tout temps des groupes d'origines variées, Betsileo-Merina pour l'Est,
Antaisaka-Antaimoro pour le Sud-Est, Antandroy-Bara pour le Sud-Ouest, se
mêler aux groupes Sakalava originaires, guerres et alliances se succéder dans la
production des formes sociales politiques propres à cette société, et dont
l'institution dynastique Fitampoha traduit l'imbrication. Nos points de repère
historiques, liés à ce "Grand Menabe de Ndriandahifotsy", sont alors les Toka,
invocations faites aux ancêtres, que nous avons considérées comme des
chronologies d'évènements passés organisées en séquences significatives des faits
présents. Et nous avons pu définir les configurations spatio-temporelles qui
précisaient la souverainete territoriale des villages créés depuis la colonisation,
où les mythes constitutifs de l'organisation de la royauté Sakalava et du peuple
étaient réemployés dans un sens nouveau, de manière à légitimer les rapports des
communautés de résidence, tout en intégrant les discontinuités historiques
susceptibles d'agir dans le sens d'une reproduction du système social sur une base
locale élargie. Les institutions Togny (autel de la creation du village)(I), les
Tromba-Antety et les Tromba-Andrano étaient le lieu de cette dialectique
historique où la continuité-discontinuité des rapports du peuple avec le roi
prenait un sens au regard de la souveraineté perdue par le fait de la situation
coloniale et qu'il fallait reconquérir dans le cadre de la nouvelle indépendance.
Les grandes cassures dans le processus de production de la souveraineté (Z) qui
. correspondent à la formation des trois royaumes Sakalava distincts (Boina,
Menabe, Mahafaly), de même que l'expansion Merina et la colonisation se

(1) Le "Togny" talisman qui préside à toute création de village auquel sont
attachés les interdits relatifs à l'appartenance sociale-historique des
groupes lignagers co-résidents du noyau fondateur du village. L'analyse
historique de cette institution montre qu'elle précédait l'institution royale,
puis fut redéfinie avec la création du premier Menabe pour instituer les
groupes co-résidents du village Benghe foyer originaire de la formation
Sakalava groupe territorial.
Cf. J.F. Rabe Dimy, "Contribution de l'Ombiasy à la formation du royaume
Menabe". Le Tony. 14p in "Les souverains de Madagascar. Etudes réunies et
présentées par F. Raison-Jourde. Ed. Karthala, avril 1983.

(Z) Indépendemment de son degré de centralisation qui n'indique nullement


comme P. BOITEAU l'a présenté une perte de souveraineté. L'état
Sakalava, au départ fortement centralisé, ayant eu à s'inscrire largement
dans les rapports externes d'échange, s'est modelé en vue de contrôler-
politiquement l'espace. La centralisation étatique, dans ce cas, ne peut
être comprise indépendemment de la reproduction élargie du système
social et économique dans l'espace-temps utile à ces mêmes relations
d'échange, où le roi occupait une position stratégique. Nous pensons que P.
BOITEAU a surdéterminé les rapports externes en ignorant cette manière
diffuse dont la société politique a toujours produit sa souveraineté, à la
périphérie de son centre pour employer une image à la mode.
- 28 -

trouvent parfaitement enregistrées dans les séquences chronologiques


caractéristiques des Toka. Ces périodes se sont inscrites dans les rapports
internes des groupes, objectivant de manière décisive les poussées des
segmentations grâce auxquelles la société civile a su se préserver en jouant des
clivages et de la dualité structurelle de son organisation politique. Et les
rationalités politiques que nous avons observées ne peuvent être situées en
référence à une organisation hiérarchique centralisée Sakalava, malgré
l'existence formellement maintenue d'un Fitampoha, cérémonie dynastique qui ne
sert plus que la production d'un pouvoir individualisé et externe par rapport à la
société rurale. Car ces périodes, où la souveraineté Sakalava a été le plus remise
en cause, semblent correspondre à une exploitation idéologique de ces crises
politiques, permettant une reproduction économique en quelque sorte minimum
garantie. Quant aux rationalités politiques et économiques repérables au moment
de l'enquête au travers de l'implication des hommes d'Etat dans des opérations de
développement, elles avaient partie liée avec cette vie politique interne d'une
intensité telle que rien n'échappe au politique.

II.I.3 Primauté du politique ou destinée individuelle?

Serait-ce que nous sacrifions à la tendance si largement


répandue de voir du politique partout et en tout lieu? N'avons-nous pas une
lecture manichéenne de l'Histoire qui consisterait à déplacer sur le terrain de nos
enquêtes nos fantasmes et nos préoccupations? Cette question vaut d'être posée.
Elle s'adresse implicitement, mais de façon très générale à tout sociologue qui
pose la question du développement en termes politiques. Notre réponse, telle
qu'elle ressortira de ces travaux, qui privilégient la rationalité interne sur la
rationalité externe, rassurera les uns et inquiétera les autres: elle rassurera
ceux qui considèrent leur destin individuel comme ne pouvant prendre de sens
qu'au regard de la dimension historique, où l'individu n'est pas le point de départ
théorique de la production du sens et de la valeur, même si l'Histoire nous
apporte quelques rares exemples où la destinée individuelle rencontre à ce point
l'Histoire qu'elle tend à l'incarner et à se confondre avec elle (D.

La dimension historique que nous avons cherché à atteindre est bien


de celle qui se construit en dehors de l'individu, qu'il y participe' ou non, en
quelque lieu, en quelque manière. Cette conception inquiétera ceux qui s'arrêtent
à l'intentionalité de leurs actions, où la moralité a intégré de manière variable, à
un moment donné, la logique de l'accumulation des biens matériels, la logique du
profit (2) et auxquels la réussite personnelle tient lieu de justification.

(1) De tels exemples existent. Les récentes publications de F. RAISON-


JOURDE (Cf. bibliographie) nous font penser que l'inter-règne très court de
Radama l, très fortement marqué par les transformations sociales et
économiques de l'époque remettait en cause le système clos des royautés et
où l'opposition Merina-Sakalava aurait pu ou dû changer de nature. Mais
avec l'assassinat de ce roi, les clivages ethniques et politiques contenus
dans le développement de ces royautés reprendront une vigueur nouvelle en
relation avec l'évolution des rapports externes.

(2) Que l'on pense ici à la théorie de Max WEBER "Ethique du protestantisme
et l'esprit du capitalisme" CoU. Recherches en Sciences Humaines.
- 29 -

Et l'anthropologie à laquelle nous souscrivons le plus est celle qui


n'est ni religieuse, ni politique, ni économique strictement parlant. Elle réunit
l'apport de R. BA5THIDE et G. BALAN DI~R dans un courant plus que jamais
vivant, celui d'une analyse du sens de l'Histoire dans une "sociologie de l'actuel".
Elle a pour objet l'Histoire qui se fait, pose les questions qui établissent le présent
présent, lieu d'interférence du passé et de l'avenir. R. GIRARD prolonge cet
apport par son analyse du religieux (I), source de l'ultime violence capable de
bouleverser ~uples, nations, Etats, si elle se met en marche (2). Cette violence
initiale interiorisée structure la conscience, se modèle dans les rapports
familiaux, permet d'aimer tout ce qui est haïssable, de désirer l'indésirable, de
supporter l'insupportable. Elle est de celle qui libérée de ses entraves, ne se
canalise pas facilement et remet en cause tous les conservatismes. Elle seule
explique la force et la faiblesse des Etats qu'ils soient modernes ou traditionnels.
Et c'est pourquoi, pour ces nouveaux hommes d'Etat portés au pouvoir
artificiellement, il n'est pas simple de devenir le lieu de la confrontation de ces
deux mondes qui ont tendance à cumuler toutes les perversions et à renforcer
toutes les inégalités.

II.1.4 Question d'objet et de méthode

Les meilleurs moments d'enquête, au nom desquels nous parlons


ici, ces moments dialectiques dont nous avons parlé plus haut, sont ceux où nous
avons expérimenté l'inversion de la situation coloniale, prix fort que nous devions
payer pour poursuivre notre "initiation" -au sens propre- de l'autre, et au
détriment de toute identité. Elle nous confère une sorte "d'intuition
patholo~ique" de cette forme de domination particulière liée à la situation du
colonise, et nous permet peut'être d'en parler quelque peu, sachant qu'elle est
irréductible, ainsi que l'a démontré Franz FANON. Elle est irréductible hors
d'une libération de la violence fondatrice de l'ordre social politique dans laquelle
l'Etranger a pris peu à peu sa place, s'est il}stitué durant la colonisation, et tend
à perdurer avec les indépendances octroyées où il devient au mieux le bouc
émissaire statutaire dans les rapports internes pour mieux valider et justifier
toutes sortes d'inégalités. C'est pourquoi nous avons cru bon de nous interroger
sur la manière dont la société étudiée libère sa violence héritée des structures
politiques locales et qui confère pour partie tout au moins son statut à l'étranger
dans les rapports internes (3).

(I) R. GIRARD "La violence et le sacré" Livre de poche. Coll. Pluriel- 1er
trimestre 1980. 534 P et plus' particulièrement chapitre IV "La pensée des
mythes et des. rituels" où sont développées les deux notions clefs
explicatives selon cet auteur du pouvoir à son degré zéro.: celles de
"violence fondatrice" et "victime émissaire". Nos analyses des mythes
constitutifs de la royauté et du peuple ont rencontré à-posteriori le schéma
théorique proposé par cet auteur. . .

(2) Cf. le rôle des églises en Amérique Latine.

(3) Cf. Chapitre IV "Les héritiers".


- 30 -

La question du politique, quand elle enregistre cette violence


symbolique propre à toute société, à toute culture, celle qui a contribué à
modeler les systèmes politiques, celle qui fut réactivée par la domination
coloniale (U, nécessite une analyse multidimensionnelle des évènements, et le
recours à des méthodes d'investigation qui s'inspirent tout à la fois de la
psychanalyse et du marxisme. Ces théories ont infléchi le mouvement des
sciences sociales au début de ce siècle dans un sens plus ou moins scientifique ou
relativiste, et la question Durkheimienne de l'objet et de la méthode en sociologie
n'est plus depuis longtemps posée dans les mêmes termes. Jean-Paul SARTRE,
précurseur de la tentative phénoménologique de rapprochement des courants
psychanalytique (2) et marxiste, sans doute pour avoir lu HEIDEGGER dans le
texte, a eu une influence certaine sur notre approche de la réalité, sur le regard
que nous avons porté sur les évènements survenus durant l'enquête: ils
appartiennent certes à l'actualité -au sens précis du terme-, mais ils sont
porteurs de significations partielles et générateurs de théories globales sur la
société qui les produit et qui s'en nourrit.

Se trouver ouvrir un chantier de recherche à Madagascar, c'était


aussi être situé au coeur de cette nouvelle réflexion sur l'objet et la méthode dont
un courant, qui s'est situé dans la mouvance des travaux de G. BALANDIER, a eu
avec G. ALTHABE un développement tout à fait original. Ses travaux traitant de
la Côte Est de Madagascar, nous ont convaincu que la distinction faite entre le
donné et le vécu, l'en-soi et le pour-soi en langage phénoménologique, était une
manière d'approcher le réel en limitant les phénomènes de projection lors de
l'observation, et d'être mieux en mesure de saisir la manière dont les idéologies
sont produites et s'imposent à la conscience des gens, première étape vers une
institutionalisation des rapports qui se jouent. Ce niveau d'analyse impose une
rigueur d'observation très particulière, car elle suppose dans le même temps un
recours à "l'imagination sociologique", que nous appelons plus volontiers
"l'intuition des essences" qui se développe à notre insu, au travers des formes
admises de participation à la vie quotidienne du village, cette socialisation
permettant l'apprentissage du code de comportement relatif au statut d'Etranger,
des frontières plus ou moins étanches du permis et de l'interdit, des différentes
manières admissibles de transgression•••

II.1.5 Prisonnier des idéologies?

Si nous reconnaissons qu'il entre ici dans nos analyses une part
d'imagination, est-ce pour autant que nous ne produisons pas de sciences humaines
sachant, par expérience cette fois, à quel point chaque avancée conceptuelle,
chaque abstraction affadit le propos, le réduit quant il ne rencontre pas
l'essence. Sommes-nous condamné à surdéterminer notre propos? Les lois
dialectiques que nous avons cherchées à identifier dans le cours des évènements
ne doivent-elles pas être elles-mêmes remises en cause?

Cl) Dont le mode de gouvernement choisi fut, pour Madagascar inspiré du


mythe du "Bon sauvage", autorisant un paternalisme diffus pour instruire
une· administration indirecte du pays en utilisant les chefs traditionnels
comme médiateurs.

(2) J.P. SARTRE "Question de méthode" Coll. Gallimard 1960 en particulier


chapitre II. Le problème des médiations et des disciplines auxiliaires.
- 31 -

Les meilleurs chercheurs sont-ils condamnés à être des pervers


polymorphes? Sont-ils de ceux qui ne croient jamais rien ni personne?
- Nous le pensons pour partie, le scepticisme, dès l'instant où l'on n'est pas
impliqué dans l'action, est la meilleure garantie contre les idéologies•.•
Cependant, nous restons prisonnier de l'idéologie, la combattre c'est encore la
produire, la renouveler, retarder l'échéance certaine où apparaît la vanité de
toute science humaine, car enracinée dans le temps et dans l'espace, elle ne peut
les tr anscender.

Esthètes ou visionnaires, les sociologues n'ont pas fini d'être en quête


d'identité. Et si les hommes politiques savaient s'approprier cette dite science
humaine, nous ouvririons une nouvelle ère dans le champ du politique, celle du
"néo-machiavélisme" mais là n'est pas notre propos••• ?

II.2 Une histoire gui n'est pas l'histoire

II.2.1 La double fonction idéologique et politique du passé

Cette "anthropologie nini" (1) que nous venons de définir, et qui


cherche- à dépasser les distinctions académiques entre les disciplines qui
participent aux sciences humaines, trouve sa véritable identité dans la part
relative accordée à l'histoire dans sa tentative d'explication de la réalité. Car
ces deux disciplines se rejoignent nécessairement dans une problématique
commune qui accorde au passé une double fonction idéologique et politique. Elle
nécessite un déplacement constant de la perspective de l'historien vers la
méthode d'analyse anthropologique, et un effort de l'anthropologue qui se doit de
replacer les faits dans le contexte réel dans lequel ils prennent place, en sorte
que les "anachronismes" de type historique soient effectivement repérés et
surtout interprétés.

Les matériaux que gère le sociologue appartiennent pour beaucoup à


l'actualité, dans le cas .~e la société étudiée, ils sont formés essentiellement de
textes d'interview même quand il s'agit de traditions orales, en sorte qu'ils ne
sont pas en eux-mêmes porteurs de sens et que beaucoup de questions surgissent
quant au repérage des séquences historiques présentées à leur enchaînement, à
leur imbrication. Notre travail interprétatif dans ce cas, consiste
essentiellement en recherches en amont ou en aval des informations reçues, afin
de leur donner le maximum de densité et d'en restituer le contenu historique
surtout lorsque l'informateur dépasse le récit chronologique, enjambe l'Histoire,
l'acutalise, ou présente simplement des fragments d'histoires particulières
transformés en histoire générale. En confrontant les matériaux issus de l'enquête
directe avec les données d'archives disponibles, l'on est plus à même de repérer
les tranches d'Histoire principalement mises en valeur et actualisées par l'un ou
l'autre des groupes sociaux, et de trouver dans ces époques un contenu et une
spécificité dans lesquels ces groupes plus ou moins unifiés trouvent les solutions
de leur devenir. Car les faits historiques qui sont relatés au cours des enquêtes

(1) Nous employons cette image "provoquantell en espérant justement ne pas


avoir versé dans cette critique IINi-Ni" si bien démasquée par R. BARTHES
"Les mythologies" ouvrage cité pp 144-146.
- 32 -

sont la plupart du temps dénaturés par le fait qu'ils constituent souvent le but de
l'Histoire présente (l). C'est ainsi que dans toute société, l'Histoire est devenue
support idéologique dans l'expression des rapports politiques. Et ~ous avons
beaucoup cherché à saisir l'origine historique des thèmes idéologiques du pouvoir
qui avaient une efficacité particulière dans les rapports présents.

C'est ainsi que les références génériques Vazimba d'abord, puis


Misara (2), sont devenues des caté 90ries idéologiques au sens fort du terme, dont
l'efficacité sociale se situe à la periode de passa ge de la société civile à l'Etat
Sakalava. Le contenu mythique et réel de ces réferences est sans cesse confondu
pour signifier toujours autre chose que ce qu'elles sont: hors du pouvoir,
historiquement parlant pourrait-on dire, elles font merveilleusement fonctionner
le pouvoir et partant, elles sont susceptibles d'être le lieu de la rationalisation
historique, celle qui se construit a posteriori et a pour objet la légitimation des
rapports du moment.

Il.2.2 Chronologie formelle et légitimation .

Dans une recherche qui avait pour objet les pratiques sociales
et leurs modes de légitimation dans les évènements marquants de la vie des
communautés, nous ne pouvions nous satisfaire d'une chronologie historique
présentée linéairement: dans l'invocation dès ancêtres royaux on distingue la
période mythique, qui contient cinq niveaux idéologiques, puis les périodes
successives qui ont abouti à des divisions territoriales (3) avec le déplacement de
la résidence royale, et on insiste particulièrement sur la période qui s'étend de
1850 à nos jours et qui correspond dans la région d'enquête à la création des
tombeaux royaux de Tomboarivo et Tsihanihy, hauts-lieux de référence des
groupes sociaux locaux. La chronologie fixée dans le Toka (invocation des rois
Maroserana) consiste, dans le Menabe, en une généalogie tout à fait lapidaire
même quand on insiste pour connaître les alliances successives des. rois, qu'on
demande l'énumération des collatéraux et le nom de leurs descendants; elle est
plus préoccupée de la légitimité dynastique au regard des principes de
succession, de relater les évènements majeurs qui ont marqué le règne des
différents rois et qui ont donné lieu à des alliances sous forme de Ziva ou de
Fatidra (deux modes différents de "parenté à plaisanterie"), donc à des alliances
externes. Et nous avons pu constater dans le fitampoha de 1968 (cérémonie
dynastique) qu'elle formait plus une toile de fond qui témoignait encore de
l'ancienne stratification sociale, dont certains groupes n'étaient pas encore
totalement émancipés, ou qui l'exploitaient encore en vue de reproduire une
légitimité. Cette généalogie dynastique n'avait plus la même fonction organique
d'intégration hiérarchique qu'elle avait eue dans le passé, son utilité résiduelle
était d'ordre chronologique.

C'est en suivant tout simplement les 'enchaînements présentés par nos


informateurs dans les villages, à propos des cérémonies Tromba (cérémonie de
possession) ou du Fitampoha, mais aussi en situant leur propre origine lignagère

(1) K. MARX "Idéologie Allemande" pp 50-55.

(2) Référence ethnique pour les Vazimba et lignagère pour les Misara dans leur
acception la plus fréquemment employée.

(3) Cf. carte p. 100, 102.


- 33 -

qu'une hypothèse nouvelle s'est imposée à notre investi 9ation, qui correspondait
mieux à ce qui nous était communiqué: en partant du present, il était possible de
retrouver dans les faits passés les traces d'une domination commune. Le
renversement des rapports du peuple avec le roi était une dialectique générale
porteuse de significations partielles qu'il n'était possible d'élucider qu'en restant
conforme à la pratique d'enquête dans la relation des faits passés. Nos enquêtes
n'ayant pas porté exclusivement et de loin sur l'histoire des rois Sakalava, il eut
été aberrant de ne développer que le rôle de la migration Maroserana, celle qui a
laissé une trace dans l'Histoire de la Côte Ouest, selon le mécanisme bien connu
de la sélection des évènements considérés comme ayant le plus marqué une
époque donnée. Ces évènements se rapportent presque toujours aux chefs, plus
rarement à ceux qui se trouvaient dominés. C'est pourquoi, et en partie aussi
parce que l'actualité nous l'imposait, nous avons choisi de parler également du
rôle des migrations lignagères, même si celles-ci étaient le produit des rapports
avec les rois.

L'histoire événementielle, celle qui a trait à l'or,ganisation sociale,


économique et politique de la Côte Ouest a toujours été centree sur la légitimité
dynastique royale et sur le contrôle des relations extérieures nécessitées par les
échanges. La tâche que nous nous étions assignée, de remonter le temps, de
préciser, à chaque époque, le contexte social, a été som me toute peu fructueuse
étant donné les difficultés rencontrées; elle eût été plus utile si nous avions
d'emblée ouvert nos recherches à l'ensemble de l'Océan Indien, en intégrant les
sources Arabes, qui témoignent de la période la plus méconnue de Madagascar,
où l'influence des Arabes, des Indiens et des Comoriens était déterminante. La
somme documentaire compilée et reproduite (1) n'a pas été inutile certes, mais
elle ne répondait pas aux questions posées, recueillies sous forme de traditions
orales au cours d'enquêtes (2), ou en relation avec l'Histoire récente liée à la
colonisation. Parfois, pour la période contemporaine, nous avons obtenu des
versions différentes d'un même fait, bien établi parce qu'il avait tenu le "une" de
l'actualité. Témoin donc, par nos enquêtes, de ce que cette société était
intarissable quand il s'agissait de redire, de réécrire son passé, de le réhabiliter
et de le renouveler, et témoin par ailleurs des abondantes descriptions dues aux
auteurs étrangers, aux colons sur l'Etat social de l'époque, les institutions, les
croyances, où aucune place n'était faite à l'ordre des relations internes (si ce
n'était pour individualiser la personne du roi, lui prêter un comportement et en
tirer fréquemment un jugement de valeur>, il fallait opter pour l'interprétation
d'un passé daté, et signé.

II.2.3 Catégories temporelles ou idéologiques - le principe


d'incertitude en Histoire

Le chemin de traverse qui fut le nôtre pour mettre à jour


l'influence -au départ insoupçonnée- de la légitimation dans le" cadre des
formations locales sur les rapports Etat-société, fut curieusement l'identification
de l'Histoire par ce qui n'est pas l'Histoire. Et nous avons dû, toujours en

(1) Nous remercions vivement Monsieur R. DECAR y qui nous a accueilli


régulièrement un trimestre durant pour mettre à jour l'immense
documentation dont il disposait, en particulier une partie du fonds inédit de
A. GRAN DIDIER et qui lui avait été lé 9ué. Que Madame DECAR y trouve
ici l'expression de notre reconnaissance emue.
(2) Cf. Tome III, "Anthologie".
- 34 -

rapport avec la dialectique générale dominants-dominés inscrite localement dans


l'organisation cérémonielle entre Tromba-Antety et Tromba-Andrano, entre
Tromba et Fitampoha, mettre en évidence la continuité de la période mythique
de la formation Sakalava avec la période fictive, en donnant un statut théorique
à la notion de Vazimba, et complémentairement à celle de Misara. L'une par
l'autre, elles révèlent le mode de liaison de l'or&anisation verticale et horizontale
du pouvoir .dans cette formation sociale à la periode de son épanouissement et à
celle qui l'a suivie immédiatement après, marquée par la division en trois
royaumes distincts.

Cette lecture du passage de la société civile à l'Etat constituait le


terme de Vazimba, non comme une catégorie temporelle au sens où Boiteau l'a
qualifiée de "temps Vazimba" (traduction littérale de la formule employée
localement de Faha-Vazimba), mais comme une catégorie idéologique au plein
sens du terme et qui renvoie explicitement à la tranche d'Histoire mi-fictive mi-
réelle qui a vu s'affermir la plupart des pouvoirs monarchiques. Elle concerne les
règnes des rois invoqués dans le Toka, et qui sont successivement présentés:
Bararata = Vovoke, puis Vovoke-Tsimibaby, Ndremandazoala et Ndremisara-
Ndremandresy. Et nous reprenons ici ce que rapporte J. Lombard (I) de cette
période à partir des traditions orales recueillies à Benghe, le lieu de résidence de
ces rois, foyer originaire de la formation où se trouvent les premiers tombeaux
royaux. Il note que Bararata-Vovoke, Vovoke-Tsimibaby marquent "la période du
renversement entre la pratique religieuse des Vazimba et celle des Mpagnito-
Vola" (D. Le groupe des Andrambe aurait fourni le premier Mpitoka (chef de
lignage) du roi (Mpagnito). De cette période daterait l'apparition des premiers
Ombiasy (devins).

Dans cette optique, nous nous accordons avec J. Lombard pour


distinguer le temps historique, c'est-à-dire l'espace-royaume du temps
idéologique, celui des Mpagnito-Vola. En effet, le temps idéologique, qui serait
"le produit de la reconstruction du passé devant ~ssurer la légitimité du pouvoir
dans le présent" (2), ne coincide nullement avec le temps historique qui a
"contribué par l'organisation économique et po.. ltique de la Côte Ouest", à
intégrer hiérarchiquement les groupes sociaux locaux, en accueillant les
nouveaux-venus" sur lequel repose l'hégémonie Sakalava".

J. LOMBARD a présenté et analysé un schéma théorique


d'organisation du monde et de la société où se trouvent distingués cinq niveaux
i~ologiques correspondant aux traditions orales Ramiki-Miky, Vatovoria,
Ravaomena, Ravaomieko, Ravaofotsy (2), qui marquent autant de stades

(I) J. LOMBARD, "La royauté Sakalava" - Formation, développement,


effondrement' du XVIIème au xxème siècle, ronéo, ORSTOM,
Tanananarive, 1973.
Cet auteur, malgré une démarche fort différente de la nôtre, a bien
marqué le renversement dialectique qui s'est opéré au moment de la
mutation politique entre les autochtones et les migrants Maroserana, futurs
rois Sakalava, où le capital symbolique des groupes locaux a été réinvesti
dans ce qui deviendra plus tard le culte dynastique.

(2) Selon J. LOMBARD, ouvrage cité (Cf. tableau).


- 35 -

successifs de développement de la royauté, jusqu'à l'avènement du roi


Ndriandahifotsy, période où l'espace-royaume sera définitivement constitué. Or
ces catégories, fixées une fois pour toutes, puisqu'elles sont invoquées dans le
Toka des rois Maroserana, ne prennent véritablement leur sens que dans le cadre
des institutions dans lesquelles elles agissent. A l'époque de Ndriandahifotsy, où
l'institution dynastique Fitampoha a pris naissance, l'on peut considérer en toute
hypothèse, que le temps idéologique et l'espace-royaume se sont trouvés pour un
temps unifiés. De là, découle la signification des catégories cardinales Nord/Sud,
représentant le temps idéologique, et Est-Ouest l'espace-royaume.

Cependant, là où changent les divisions territoriales, là où le pouvoir


royal s'affaiblit, quand il existe une situation de crise, alors réapparaîssent ces
mythes d'origine du monde et de la société proposés comme origine et fin de
toute chose: - le sens que les traditions peuvent prendre n'est plus donné si les
supports institutionnels qui les relaient ordinairement varient - De sorte que nous
ne pouvons totalement suivre J. LOMBARD quand il présente les différentes
institutions Bilo, Tromba (cérémonies de possession) dans le champ idéologique
de constitution de la royauté. En effet, les lois dialectiques qu'expriment les
mythes de Vatovoria ou Miky-Miky peuvent totalement s'inverser, ainsi que nous
l'avons nous-mêmes constaté, au point de signifier non plus la royauté mais son
opposé, le peuple (1).

II.2.4 Valeur d'usage de la production idéologigue

Notre histoire n'est évidemment pas l'Histoire, en tout cas pas


celle des rois, car, bien qu'ils continuent de faire l'objet d'un culte dynastique,
celui-ci n'est plus qu'une institution, intermédiaire entre le monde rural et le
monde urbain en voie de constitution. Il fournit les points de repère
chronologiques vis-à-vis de l'émergence de certains Tromba-Andrano et Sazoka.
Pour bien comprendre cette articulation du temps idéologique et de l'espace-
royaume, il importait de repérer les niveaux idéologiques effectivement
exploités au cours des cérémonies de possession Tromba-Antety, Tromba-
Andrano, car n'importe qui ne se réfère pas à n'importe lequel de ces niveaux
idéologiques. Chaque évènement met en scène le partage du pouvoir dans la
formation sociale concrète, et la question à laquelle nous nous sommes efforcé
de répondre est alors la suivante: à l'intérieur du temps mythique "temps
Vazimba" (Faha-Vazimba), quelle est la catégorie mythologique effectivement
exploitée pour légitimer les pratiques sociales, et quels sont les groupes sociaux
qui s'y réfèrent?

Les mythes Bory-Bory et Vatovoria (1) furent utilisés, le premier dans


le Tromba-Antety, et le second dans le Tromba-Andrano. Ils indiquaient la loi
dialectique qui opérait dans l'évènement, leur opposition dans les Tromba
répondait aux contradictions vécues dans les communautés villageoises adeptes
de l'un ou l'autre de ces Tromba, selon les clivages aînés/cadets,
patrilignages/matrilignages, e,sclaves/nobles. Les groupes sociaux qui se
,référaient du Tromba-Antety plutôt que du Tromba-Andrano et vice versa,
attestaient les uns et les autres du contenu sédimenté des relations qu'ils

(l) Cf. Chapitre III, ci-après.


- 36 -

avaient entretenu et entretenaient encore avec l'institution sociale. Et la dualité


fondamentale et constitutive de la formation politique Sakalava, qui distingue roi
et peuple, entre dans un jeu nouveau de pouvoir dont l'objectif est de pérenniser
le statut social acquis par le noyau de parents -alliés fondateur du village grâce
aux rapports de parente et d'alliance établis entre groupes co-résidents.

Ainsi, ce qu'il nous était donné de comprendre, ou d'interpréter


n'avait plus rien à voir avec une quelconque "souveraineté Sakalava", et ces
modes de légitimation, ces sentiments d'appartenance, s'ils ne trouvaient pas
toujours à s'investir dans des formes d'action capables de changer les conditions
de vie, par défaut produisaient la sur-vie au double sens du terme•.•

"Libération dans l'imaginaire?" (1) peut'être••• mais aussi••• mais


encore••• ?

II.3 Une souveraineté perdue, un état à la dérive des nationalités

II.3.1 Pouvoir d'état: Un processus d'abstraction de la


réalité sociale

L'entité spatiale historique du Menabe-Sakalava, pour


pertinnente qu'elle ait été comme soubassement à l'édification d'une région à
part entière par l'action des hommes d'Etat, est devenue un cadre ouvert, qui
permettait de comprendre les rapports Nord-Sud et Est-Ouest au cours de
l'Histoire. Ainsi, pas plus que la référence ethnique Sakalava n'est exclusive
d'autres références générales, l'entité Menabe (actuelle préfecture de
Morondava) n'est un lieu fermé. Traversée de rapports économiques et politiques
qui l'instituent, en termes contradictoires mais de façon certaine, elle est la
région, un cadre nouveau dans lequel notables et hommes d'Etat interagissent et
peuvent être situés. Et l'émergence économique et politique ne pouvait plus,
après dix ans d'indépendance, être raisonnée en fonction des rapports externes.
L'enquête effectuée a été pour nous une véritable découverte de l'importance et
du degré de diffusion des contrôles sociaux d'origine locale, au point que
l'appareil d'Etat, malgré son apparente modernité, se trouvait englobé de
manière souterraine, au sein de rapports privilégiés que seule une interprétation
historique des formations locales pouvait mettre à jour•.

Et lier la question de l'Etat à celle de souveraineté, c'est reconnaître


avec H. LEFEBVRE (1) "l'inhérence du politique aux rapports sociaux, rapports de
dépendance et de puissance, de dominateurs à dominés, de gouvernants à
gouvernés, rapports qui pénétrent la famille, la sexualité, l'enseignement, la
morale, les valeurs, l'espace lui-même". C'est reconnaître toujours selon cet
auteur "que les rapports de puissance renforcent les rapports fondés sur les

(0 Titre de l'ouvrage de G. ALTHABE.


(2) H. LE FEB VRE "Le mode de production étatique" Tome 3 Coll. la 18, 3ème
trimestre 1977. Cet ouvrage contient, nous semble-t-il, une mise au point
épistémologique et partant méthodologique de la théorie des modes de
production qui a animée entre 1960 et 1975 une bonne partie des
recherches sur le sous-développement.
- 37 -

intérêts". En essayant d'identifier les formes sociales du pouvoir, leur mode


particulier d'institutionnalisation, et le rôle de l'Etat conçu comme le seul vrai
objet de l'Histoire - lui qui transforme le politique en "forme d'activité
supérieure" - nous retrouvions en l'élar 9issant le concept de mode de production.
C'est de lui que nous étions parti au depart de cette recherche, mais nous avons
évité le terme qui s'est perverti par l'usage restrictif qui en a été fait au point de
signifier essentiellement la production et les échanges de biens matériels. Les
études menées sur la Côte Ouest de Madagascar sur le mode de production
Sakalava ont représenté une étape nécessaire à la connaissance de cette société,
et les travaux de E. FAUROUX (I) rencontrent sur ce point nos propres analyses
des conditions de vie en milieu paysan, et nous nous y réfèrerons fréquemment
dans le dernier chapitre de cet ouvrage. Cependant, et cela nous paraît normal
compte tenu de l'année de parution de la thèse de cet auteur (1) tout se passe
comme si les processus de transformation qu'il décrit au niveau de la
quotidienneté n'étaient pas inscrits dans les institutions et comme s'ils n'étaient
pas le produit d'un consensus entre les dominés et les dominants.

Isoler le processus d'abstraction par lequel l'Etat s'inscrit au coeur de


la réalité, dans la vie quotidienne, voilà quel était le chantier de recherche qui
restait à ouvrir, le créneau disponible pour "l'imagination sociologique" où le vide
théorique était le plus patent. Bien évidemment, ces analyses n'ont nullement
coïncidé avec ce que furent nos motivations de recherche, elles justifient tout au
plus et à posteriori, les choix théoriques et les influences que nous nous
reconnaissons (2).

Il.3.2 La question nationale en vue rétrospective

Le régime politique· du gouvernement Tsiranana, celui du P.S.O.


parti unique au pouvoir, dans le cadre duquel ces études se placent, prend un
éclairage particulier si l'on tient compte des changements politiques qui sont
intervenus depuis 1972. La crise politique, et les évènements de mai 1972 ont
transformé la vision que l'on pouvait avoir de la question nationale comme celle

(1) E. FAUROUX "La formation Sakalava ou l'histoire d'une articulation ratée"


Thèse d'état es-Sciences économiques. Paris X 405 p. ORSTOM 1975.
L'auteur est le premier des chercheurs ayant travaillé dans la région du
Menabe entre 1968 et 1972 à présenter une synthèse de ses résultats. La
problématique de la naissance des modes de production et leur
transformation sur une période qui couvre plus de 200 ans, ajoutée aux
évènements de 1972 encore très proches, une telle globalité rendait
difficile une présentation de la problématique de l'état.

(2) L'ouvrage de H. LEFEBVRE De l'état "Le mode de production étatique"


Tome 3 auquel nous nous référons n'est paru qu'au 3ème trimestre 1977, 10
ans après le début de nos recherches. Les thèses formulées par l'auteur
nous étaient cependant en partie connues car nous avons suivi son
enseignement à Strasbourg durant les années 1962-1963. Plus
particulièrement les développements concernant la théorie de la
marchandise, celui du développement des villes dans la problématique des
rapports centre-périphérie, notion qui s'est appliquée au sous-
développement avec les travaux de S. AMIN.
- 38 -

que l'on avait de la souveraineté et de la légitimité de ce régime. Et nous avons


été surpris d'avoir eu, au moment des enquêtes elles-mêmes, une approche si
restrictive du phénomène politique, et d'avoir privilégié dans nos analyses les
séparations verticales au détriment d,es réseaux d'alliances. En rétrospective,
nous pouvons dire que nous avons été plus d'une fois abusé par les apparences du
comportement des fonctionnaires d'Etat qui oblitéraient le jeu réel des rapports
internes Administration-village. Il aurait fallu faire intervenir un acteur
particulier de cette liaison, le Masy (Devin ou Sorcied, dont l'activité sociale se
déploie dans le sens d'une accumulation locale de pouvoirs inégalement
représentés dans le pouvoir d'Etat mais éventuellement exploitables.

A la souveraineté Sakalava, perdue depuis lon 9temps, nous dirions


bien avant la colonisation elle-même, compte tenu de l'alle geance des rois aux
intérêts étrangers dès 1850, succédaient une multitude de lepitimités nouvelles
qui se construisaient dans la société rurale. Dans l'état de desintégration ou se
trouvait l'ancienne société politique, la stratification passée était constamment
remise en cause au profit de situations sociales nouvellement acquises et dont
certaines étaient en voie de légitimation dans le processus d'unification de l'Etat.
Cette dialectique de désintégration-intégration vis-à-vis du nouvel ordre
étatique affermi après dix ans d'indépendance, était particulièrement nette dans
cet ancien Menabe, largement représenté au Gouvernement comme dans les
échelons intermédiaires d'administration. La formation d'une "bourgeoisie
bureaucratique et urbaine" était évidente, et nous aurions déjà dû, à l'époque,
élargir le champ de notre investigation à la formation de ces petites villes de
Morondava et Belo.

Le mode de production de l'Etat, perceptible sur le terrain contenait


plusieurs rationalités économiques, et le développement capitaliste lui-même
abâtardi, n'en était pas l'élément central. Si la centralisation étatique avait pour
objet cette rationalité capitaliste qui tentait de s'imposer par la voie des
investissements locaux en faveur du "développement", d'autres rationalités se
déployaient liées aux réseaux d'échanges antérieurs. Ceux-ci profitaient en
partie des circuits financiers créés en vue d'organiser un secteur moderne
d'activité productive et de réaliser les conditions favorables au développement
de l'économie de marché. Ainsi, les "chaînes d'équivalence" (l) constituées
antérieurement ont-elles eu une vigueur nouvelle et ont-elles pris une part
significative à l'institution de la souveraineté nationale au travers du processus
d'indépendance et des luttes sociales qui s'exprimaient dans le cadre de l'Etat-
nation.

(l) Cette notion de "chaines d'équivalence" à la fois plus totalisatrice et plus


dialectique que celle de mod,e de production est développée par H.
LEFEB VRE (ouvrage cité). Elle ouvre la question du politique et de
l'économique dans le mode de production de l'état. C'est pourquoi nous
l'utilisons ici.
- 39 -

II.3.3 La pluri-disciplinarité en forme de reguiem

Les hypothèses que nous avons partagées avec ceux de nos


collègues qui ont travaillé dans cette région du Menabe historique de
Ndriandahifotsy devenue Préfecture de Morondava - hypothèses (l) qui ont pris
pour les chercheurs de l'O.R.S.T.O.M. l'allure d'un programme intégré de
recherche où les apports de l'anthropologie économique et celle de
l'anthropologie historique allaient enfin converger dans la pratique sociale de
recherche - n'ont plus eu tout à fait la même pertinence. La pluri-disciplinarité
instituée à l'origine n'a pas suivi la voie qui lui était tracée, ainsi qu'on peut le
voir à la lecture des articles et ouvrages parus à ce jour ou à paraître. Les
évènements politiques qui sont intervenus en mai 1972 à Madagascar ne sont sans
doute pas totalement étrangers aux retards enregistrés dans la phase de
rédaction finale de ces travaux. Comme nous-même ils ont dû concevoir des
analyses plus globales de la société rurale, à l'échelle de l'Etat, de la Nation, et
de formes d'expression régionale qui ne pouvaient en aucun cas être enfermées
dans le cadre ethnique suggéré par l'objet au départ de la recherche, la formation
Sakalava.

L'élargissement du champ d'investigation supposait des stratégies


d'intégration différenciées, et c'est sur cet objectif qu'un programme de
recherche eût dû se construire, où la confrontation sur le terrain de l'expérience
de chercheurs de formation complémentaire aurait pu être le point de départ
d'une réflexion sur les conditions d'une pluri-disciplinarité.

Cette critique, que nous formulons ici pour notre propre compte, est
surtout faite pour introduire une Umitation : les matériaux dont nous disposons
réunis à un moment donné, exploités à un autre, sont tributaires de nos premières
hypothèses de recherche et les choix qùe nous effectuons ultérieurement pour les
organiser et produire un modèle de la société étudiée doivent tenir compte de
cette origine. Cette difficulté, nous l'avons rencontrée sans cesse dans
l'interprétation des évènements qui ont eu cours durant le temps d'enquête et
surtout dans l'évaluation du degré de &.énéralité qu'il fallait accorder à ces
interprétations. Or dans une situation ou l'Etat souverain Sakalava n'est plus
qu'une forme vide de contenu, mais exploitée de toutes les manières possibles,
associée au développement d'un Etat-nation à la fois dépendant et défensif vis-à-
vis des rapports externes qui le traversent, il était absolument nécessaire de
situer les analyses de la production des formes politiques nouvelles dans le
processus de formation de l'Etat: son mode d'institutionalisation et
d'organisation et sa capacité centralisatrice.

(1) E. FAUROUX, B. SCHLEMMER, J. LOMBARD - Rapport d'activité de J.


LOMBARD, ORSTOM 1968-1969. Plus particulièrement Document II,
Programme de recherche de J. LOMBARD et B. SCHLEMMER "Structures
sociales et dynamiques économiques dans la région de Belo-sur-Tsiribihina'
et Doc. III avant-projet de recherche interdisciplinaire présenté par les
sections d'économie, géographie et sociologie ethnologie.
- 40 -

II.3.4 Représentation nationale et centralisme, une


contradiction historique

Du lieu où nous avons effectué nos enquêtes, de cette Côte


Ouest à la fois si méconnue et si mythifiée, le Far-West de la Grande Ile en
quelque sorte, mirage de la colonisation, lieu de grands espaces peu exploités, lieu
d'élevage extensif (dont il était permis d'espérer une forte plus-value quand une
orientation productiviste aurait été donnée à cette forme d'activité sociale), bref
de ce Far-West où il faisait bon vivre, naissait le sentiment d'une contradiction
que nous n'hésiterons pas à qualifier d'historique, celle de la centralisation
étatique. C'est bien pour elle que les nouveaux gouvernants ont opté, bâtissant
autour de la capitale Tananarive un pouvoir comme l'avait fait la colonisation.
En effet, la représentation ethnique gouvernementale, qui s'était faite au profit
d'hommes d'Etat pour beaucoup originaires de l'Ouest, du Nord et du Sud dont la
composition respectait - quantitativement tout au moins - la pluralité ethnique
existant dans la représentation nationale aurait pu conduire, avec le nouveau
gouvernement, à une décentralisation partielle, et retrouver la dynamique liée
aux relations conflictuelles qui avaient opposé les royautés Merina et Sakalava
pour le contrôle des échanges extérieurs. Or l'appareil d'Etat mis en place durant
la colonisation n'a pas changé en ce qui concerne son attribut le plus visible, la
centralisation administrative, politique et économique. Et les contradictions
ethniques ont été plus que jamais enfermées et réduites à leur aspect socio-
culturel, personnalisées dans des rapports internes à la "classe dirigeante", alors
qu'elles étaient issues de réseaux d'échanges antérieurs incomplètement intégrés
à la formation étatique moderne tant dans le cadre de la colonisation qu'au cours
du premier gouvernement de la République qui l'a suivie.

C'est cette contradiction qui, recherchée dans les phénomènes


sociaux observés au plan local, nous a permis de comprendre les "chaînes
d'équivalence" qu'ils tendaient à valider dans le cadre de la région Menabe, et de
la double polarisation Nord-sud, Est-Ouest des réseaux d'échange. C'est au regard
de cette contradiction historique, qui a opposé les royautés Merina et Sakalava
pour la éonquête des marchés et le contrôle des communications Nord-Sud, Est-
Ouest, que devaient être analysés les projets de développement, où l'Etat par
l'intermédiaire de ses représentants devenait directement acteur. Ces circuits
locaux ont perduré plus ou moins avec la colonisation, et il était bien connu des
administrateurs coloniaux que les circuits officiels d'échange ne les avaient pas
totalement intégrés. Pour les nouveaux gouvernants, dotés de moyens d'inégale
efficacité sociale (l) grâce à l'appareil d'Etat moderne et aux institutions
récemment créées, l'indépendance était une situation idéale pour remodeler ces
échanges intérieurs.

L'aire de Mise en valeur Rurale de Morondava, et la commune de


Belo-Sur-Tsiribihina, où nous avons travaillé, révélaient la pratique contradictoire
de l'Etat malgré une volonté d'intégrer la production et les échanges. Les
stratégies divergeantes des gouvernants que nous avons déjà mentionnées avaient
pour cadre cette politique de centralisation étatique des marchés locaux, mais
leur unification au sein de réseaux officiels d'échange n'était pas toujours
souhaitée, et les relations centre-périphérie n'étaient pas toujours simples.

(l) A. NICOLAI, Comportement économique et structures sociales. Ouvrage


cité.
- 41 -

L'action gouvernementale elle-même, si elle utilisait le support des


administrations centrales, médiations obligées vis-à-vis des circuits financiers et
de leur contrôle, de l'organisation technologique (où étaient concentrées les
compétences techniques), se manifestait et se révélait à sa périphérie, donc sur
place à Morondava et à Belo plutôt qu'à Tananarive. C'est pourquoi le Menabe
historique, dont les anciennes divisions géopolitiques avaient été préservées par
la colonisation qui les avait reprises dans le découpage administratif, avait tous
les aspects d'un pouvoir régional. Les contradictions de l'action gouvernementale
qui se faisaient jour au niveau des opérations de développement avec la création
et la mise en concurrence de sociétés d'Etat - coopératives et syndicats des
communes -, étaient révélatrices de conflits d'intérêts et de pouvoir où la
rationalité capitaliste de type productiviste et marchande (celle qui était
affichée dans l'opération de developpement de la culture du coton) était
marginale au regard des relations antagoniques mais complémentaires des
villageois et de l'Administration.

L'Etat-entrepreneur, tel que nous avons pu l'observer dans les projets


de développement de l'élevage et des cultures sèches (arachide, mais et manioC>
ne faisait qu'orienter les rapports de production antérieurs. Les analyses de ces
projets, tels qu'elles apparaîtront dans le dernier chapitre de ce travail,
montreront com ment ils permettaient de saisir sur le vif la genèse d'une
production étatique caractéristique de la situation néocoloniale qui existait après
dix ans d'indépendance, et étroitement dépendante des relations entre le pouvoir
politique et les circuits nouveaux d'échange et de production.

II.3.5 Relati vité et caractère inflationniste du pouvoir


d'Etat

Les réseaux de communication et d'échange que nous avons mis


à jour dans les monographies présentées, qu'ils soient fondés sur la parenté réelle
ou mythique étaient situés en-deçà, ou au-delà du pouvoir d'Etat, en sorte que la
même dualité structurelle entre dominants et dominés tendait à se reproduire,
reconstituant territorialement et formellement une région semblable à ce que
fut la royauté Sakalava. Les lieux où le pouvoir d'Etat apparaîssait fortement
centralisateur, comme Morondava, étaient aussi ceux où il était le moins
efficace, car il dépendait étroitement d'un consensus jamais véritablement
obtenu des communautés rurales. De fait, les notables qui les représentaient
développaient des pratiques sociales d'où naissaient des contre-pouvoirs qui ne
s'instituant qu'à certaines époques et en certains lieux, assuraient cependant le
contrôle social des fonctionnaires cherchant dans leur appui une légitimité
électorale et politique. Certaines formes de solidarité locales retrouvaient une
utilité résiduelle dans l'adhésion des gouvernants au code géré par les Masy
(devins) et à leurs pratiques magiques-religieuses auxquelles est lié le destin de
chacun, et auxquelles obéissait leur mandat politique. Favorable ou défavorable,
le destin pouvait intervenir, puisque rien n'est à. la fois plus rapide et
ascensionnel et plus éphémère que le destin d'un ho~me d'Etat.

Les éléments recueillis au cours de nos enquêtes ne nous permettent


malheureusement pas de faire apparaître, avec toute la précision qui
s'imposerait, ces "chaînes d'équivalence", où les rapports de puissance et
d'intérêt se conjuguent pour induire un consensus des dominés à l'égard des
dominants: en ces lieux d'intégration, le pouvoir d'Etat rencontre le pouvoir
socialement reconnu, accordant à certains cultes la qualité d'institution. En
- 42 -

revanche, nous avons pu saISIr assez globalement la formation des idéologies


constitutives du pouvoir, et leur mise en oeuvre dans le pouvoir d'Etat, dans des
lieux comme les mairies ou les Dynam-Pokonolona (juridiction populaire) OÙ
s'élabore le mandat électoral à proprement parler. Quant au mode de production
de l'Etat (considéré comme une production idéologique), il n'est apparu qu'au
moment où le lien social support de l'échange pouvait s'instituer. Car tous les
besoins sociaux qui s'exprimaient dans les collectivités rurales n'étaient pas pris
en charge par l'Etat, et ne s'instituaient donc pas nécessairement. Les
rationalités politiques contenues dans les Tromba, Bila (Cérémonies de
possession) ou Fitampoha (cérémonie dynastique) marquaient souvent le décalage
sensible qui existait entre le discours unitaire tenu par les officiels du parti au
pouvoir et les villageois. De plus, la parole des gouvernants procédait d'un double
discours, nationaliste, registre particulier des rapports externes, et ethnique dans
l'ordre des rapports internes. Ils intervenaient dans les communaut~s villageoises,
mais ne contenaient nullement les rapports sociaux ni les solidarités partielles
qui se légitimaient dans ces groupes où les relations de parenté et d'alliance
reconstruites depuis la colonisation étaient le support réel des échanges
conflictuels ou non.

En définitive, cette apparente continuité du pouvoir social et du


pouvoir d'Etat, n'est qu'un produit idéologique, analogue en cela à la continuité
idéologique développée dans les mythes Vazimba et Misara qui révèle le passage
de la société civile à l'Etat Sakalava, et que nous devions analyser. Le pouvoir
d'Etat est un processus d'abstraction, qui, tout en prenant appui sur les formes
sociales intériorisées du pouvoir, ne dérive nullement du sentiment"
d'appartenance à la nation, au contraire des formations sociales rencontrées qui
valident un consensus entre groupes lignagers. Certains hommes politiques
toutefois, doués d'intuition pathologique" (1), issus de cette société, imprégnés de
cette culture et capables de l'exprimer, pourront, en gouvernant à la marge, en
intégrant les marginalités sociales, se donner les moyens d'une accumulation de
leur pouvoir.

Pour conclure ce développement sur la nature du pouvoir, nous lui


associerons un mot emprunté au langage de l'économie celui d'inflation: rien
n'est plus inflationiste en effet que le domaine de l'activité politique. 11 est de la
nature du pouvoir de ne dégager des échanges qu'une utilité résiduelle, et de
trouver sa raison d'être en lui-même et pour lui-même. Le génie politique au sens
propre (science de la manipulation et du compromis), est une science à inventer
car l'imagination est rarement au pouvoir. Le néo-machiavélisme n'est pas
encore né••• C'est pourtant dans la science politique que réside l'avenir des
peuples, des nations et des Etats.

(l) Cette notion "d'intuition pathologique" renvoie à une manière particulière


de compréhension du comportement d'autrui ou de la réalité sociale qui
correspond à une implication plus ou moins consciente et personnelle qui
permet au travers des mécanismes de projection une lecture de la réalité
qui va bien au-delà des apparences et permet d'exprimer ce qui n'est pas
dit.
- 43 -

CHAPITRE III

LES TRADITIONS ORALES FONDATRICES DE LA SOCIETE ET DU POUVOIR:

MYTHE ET REALITE
- 44 -

INTRODUCTION

Ce travail qui s'est peu à peu concentré sur la mise en évidence des
idéologies dans les circonstances données des enquêtes effectuées, ne nous
autorise guère à retracer les étapes historiques de la progression Maroserana sur
la Côte Ouest de Madagascar, migration qui s'est accompagnée du
développement des échanges extérieurs rendant possible et nécessaire une
intégration politique et économique signifiée par le double contenu accordé au
terme Maroserana "ceux qui possèdent beaucoup de ports" ou encore "ceux qui
sont au centre des chemins".

Les thèmes idéologiques du pouvoir que nous avons reperes pour leur
efficacité dans les rapports présents tournaient tous autour de la légitimité
dynastique, base du système politique Sakalava. Ils renvoyaient également aux
légitimités sociales induites de la parenté et alliance entre ~roupes où dans bien
des cas les relations <falliance avec la dynastie Maroserana etaient revendiquées,
contestées ou encore ignorées. Et les grandes traditions ou Tantarana-Be
recueillies au cours des enquêtes devaient être comprises comme des métaphores
de rapport idéaux ceux qui ont été retenus par l'histoire ou encore niés mais qui
intervenaient. dans les rapports du moment pour signifier certaines des
contradictions générales qui traversaient les formations sociales villageoises
nouvellement construites depuis la colonisation. Les cinq Tantarana-Be
sélectionnées dans et par les situations d'enquête ne recouvrent pas tous les
mythes constitutifs de la royauté (Il et du peuple, elles nous paraissent
cependant présenter l'essentiel du fond idéologique disponible et rendront compte
une fois précisé ce qui fait leur actualité des modalités selon lesquelles un
pouvoir central s'est développé sur la Côte Ouest donnant naissance à la société
politique Sakalava à la fin du XVlème siècle au Sud de l'ile sur la rivière
Sakalava, affluent du Mangoky.

Dans cette perspective, en raison même des processus de transformation de


la société étudiée, nous devons marquer la continuité idéologiquement maintenue
dans les processus d'unification des groupes locaux "pré ou proto-Maroserana" (2),
ces autochtones à la nouvelle communauté politique Sakalava. C'est en tout cas
la conclusion à laquelle nous sommes arrivé pour comprendre les rapports qui se
jouaient dans les cérémonies Tromba (AntetylAndrano) ou le Fitampoha à
l'époque de l'enquête. L'étude de ces cérémonies, nous le verrons, précisait
l'articulation entre ce que P. Boiteau a caractérisé comme étant les "temps
Vazimba supérieurs" et la I1féodalité Sakalaval1 • Cette catégorie était isolable
dans les Toka ou prières faites aux ancêtres et formait la structure idéologique
organisée en processus de légitimation du pouvoir des migrants Maroserana
futurs rois Sakalava. C'est ce qu'a_démontré J. Lombard dans sa première
publication (3) où l'on voit, pour la première fois, la formation Sakalava comprise
dans sa genèse constitutive de rapports de tous ordres qui se sont institués entre
les migrants Maroserana et les autochtones de l'endroit.

(0 L'on repère dans les Toka (prières> des rois Maroserana, cinq niveaux
idéologiques, Ramiky-Miky, Ravato, Ravaomena, Ravaomieko,
Ndremandazoala.

(2) Selon l'expression de R.K Kent lI early Kingdoms in Madagascar before


1700 11 ouvrage cité, Cf. Supra.

(3) J. LOMBARD, "La royauté Sakalaval1 , ouvrage cité, Cf. Supra.


- 45 -

Au terme de son analyse, l'auteur identifie les formations sociales


induites de l'intégration politique économique réalisée au moment où la société
Sakalava avait atteint son stade le plus pur sous Ndriandahifoutsy (début du
XVIIème) : il s'agit des groupes nobles formés par les descendants directs de ce
roi (18 au total) : les Misara, les Maromany, les Finaoky, les Miavotrarivo, .•• j
les groupes qui se sont constitués avec l'affermissement de la royauté tout au
long de sa migration vers le Nord: les Tsitompa, Samoky, Andralefy••. et enfin
ceux dont nous parlerons le plus et qui sont les autochtones du Sud de l'ile au
foyer [Link] de la formation à Benghe, sur la rive Sakalava : les Andrambe,
Sikily, Andrasily, Hirijy, Sakoambe••• Nous avons rencontré les segments de
lignage de tous ces groupes et Andranofotsy, village principal de notre étude les
regroupait tous à l'exception des Andrambe (1).

Le souci de clarté d'exposition nous inciterait logiquement à


présenter au lecteur les principaux aspects de l'intégration sociale politique et
économique du début du XVIIème siècle avant de nous engager sur le terrain
"flou" de l'idéologie constitutive de cette formation et surtout son exploitation.
Nous préférons cependant solliciter l'imagination de nos interlocuteurs espérant
ainsi les entraîner sur le terrain de la subjectivité particulière de cette société,
celle que nous avons partagée dans certaines situations d'enquête. Cette
démarche n'indique nullement le refus de toute objectivation, car les scénarios
inscrits dans les mythes d'origine de. la royauté et du peuple, ceux qui ont pris
une actualité au moment des enquêtes, constituent la subjectivité essentielle du
mythe au point précis où il rencontre l'objectivité historique: l'histoire politique
commence avec l'adhésion de ceux qui seront dominés, c'est pourquoi la lecture
que nous proposons de ces récits ne sera pas uniquement centrée sur la question
de la souveraineté Maroserana et qui s'explicite le plus dans ces Tantarana mais
également sur l'institutionnalisation du peuple comme peuple et les fondements
sociologiques de la dialectique du roi et du peuple dans ces traditions. Nous
pensons que ce niveau d'analyse est déterminant des rapports actuels, il met en
évidence les divers contenus référentiels de l'origine du pouvoir et permet de
saisir en même temps les types de domination intériorisés au départ de la
formation Sakalava, ceux qui sont inscrits dans les structures sociales-culturelles
et qui continuent d'intervenir dans les rapports avec le pouvoir d'état.

Les analyses phénoménologiques des mythes d'origine sélectionnés


dans les situations d'enquête mettaient en scène de manière dialectique deux
modes d'expression du pouvoir originel de la société. Le premier symbolisait les
inégalités induites des rapports de parenté, le second tendait à instituer
contradictoirement l'inégalité de caste sur la base de l'inversion des rapports de
parenté bâtis sur la primogéniture et la patrilinéarité. Nous étudierons dans leur
signification générale ces traditions orales où l'autochtonie et la caste prenaient
figure de mythe d'origine de la société dont la fonction particulière était de
transformer les rapports sociaux locaux en forme de pouvoir et de différencier
le~ alliés qui formaient la communauté sociale d'appartenance villageoise. Ces
mythes du retour à l'origine première évoquent ainsi la première communauté

(1) Le groupe, plus connu sous le nom de Marobaly, chef connu de la rébellion
de la première heure à la colonisation était représenté au Nord dans la
vallée du Manambolo où les liens Hirijy-Andrambe de nature Ziva furent
évoqués par le Mpitoka-Hirijy de Moravagno.
- 46 -

de résidence royale à Benghe au foyer originaire de la formation Sakalava, celle


qui a favorisé l'essor de la dynastie Maroserana et l'expansion Sakalava par
segmentation et alliances successives.

Nous espérons ainsi déboucher sur une analyse qui n'est pas nouvelle,
mais reste assez' mal et peu explorée, celle des rapports de la société à son
histoire en tout cas celle de son commencement (O. Nous ouvrons donc ici le
débat sur la question si difficile à résoudre de la fonction des mythes et des
traditions orales dans les évènements présents. La lecture dynamique des
Tantarana que nous proposons rejoint l'approche sensible que nous avons eu de la
réalité, elle correspond aussi à la dimension historique que nous cherchions à
atteindre dans les rapports présents, elle restitue à cette société cette part du
passé utile qui n'est enregistré nulle part, où l'évènement est trop souvent vu de
façon circonstancielle, où il est dénaturé, quand il n'est pas nié au regard de la
société qui le produit. Et ajoutons que les faits sociaux que nous devions
interpréter ne nous ont guère donné le choix et nous devions ou bien réduire les
traditions orales recueillies au rang des discours sans importance dans les
rapports présents, ou bien leur accorder tout leur sens au risque de tomber dans
l'erreur "épistémologique" en les surdéterminant. La nature dialectique de
l'histoire qui s'est particulièrement bien vérifiée dans nos enquêtes alors que nous
n'y prêtions guère d'attention et que notre méthodologie n'était pas appropriée
pour la faire apparaître clairement, nous entraîne à prendre le risque calculé qe
projeter nos fantasmes et nous préférons pêcher par axcès que par défaut car
l'erreur est somme toute plus parlante. Elle suscite les réactions et permet aux
opinions divergeantes de voir le jour. Voilà dans quel esprit ce chapitre est écrit,
il convient pour en prendre la mesure de se laisser porter par les épopées relatées
tout en sachant par avance que ces récits ne sont pas tout à fait le
commencement qu'ils veulent être et que le roi ou le peuple, l'institution de la
caste ou le mythe de l'autochtonie ne sont compréhensibles que dans une
réciprocité de perspective. Les cultes Tromba ou cérémonies de possession où ces
traditions intervenaient sont là pour nous rappeler cette réalité dialectique et
contradictoire. Les Tromba-Antety (possession par un esprit de la terre) et
Andrano (possession par un esprit de l'eau) se répondaient l'un à l'autre dans le
village Andranofotsy où furent recueillies ces Tantanarabe (grandes traditions).

III. 1 Les Tantarana-Be (traditions orales fondamentales), d'origine du


pouvoir relatives à la formation sociale Andranofotsy

A Andranofotsy, village d'enquête situé à 12 km au Nord de Be1o-sur-


Tsiribihina, le Mpitoka chef de lignage Sakoambe nous a rapporté deux
Tantarana, traditions significatives de la contradition générale des rapports de la
communauté villageoise. Le premier "Ravato-Rabonia" et le second "Telo·
Mirahalahy Mpambolo" (les trois frères cultivateurs). Leur lecture ne peut se
faire indépendemment l'un de l'autre. Ils ont été recueillis simultanément auprès
du même informateur à un moment particulier de l'enquête où la contradiction
qui opposait globalement les matrilignages aux patrilignages, les ainés aux
cadets, dans les rapports d'alliance généralisée du village, semblait atténuée par
notre présence. Il n'est donc pas étonnant que ces deux traditions qui s'éclairent
l'une par l'autre nous aient éte transmises dans le même temps.

(l) G. BALANDIER, "Sociologie des mutations", Anthropos 1970.


- 47 -

Nous invitons donc à la lecture de ces Tantarana afin de laisser cette


société s'exprimer sur le mode métaphorique qui fut le sien pour transmettre ce
qui est à la fois général et spécifique. Ecoutons le Mpitoka (chef de ligna~e
Sakoambe du village Andranofotsy nous rapporter ces traditions deux jours apres
le Tromba-Antety (possession par un esprit de la terre) à Antragnovato, haut-lieu
de culte situé à l km au Nord du village où Pon invoquait les esprits Tsiny et
Koko (D, protecteurs et gardiens du territoire villageois. Cet entretien eut lieu
le soir à la veillée, après avoir participé à la récolte du riz sur le lac Bemarivo
situé à environ 4 km à l'Est du village, où se trouvent à la saison sèche des
campements temporaires permettant de rester sur place à cette saison.

11.1.1 Récit de Ravato-Rabonia

Il était une fois un prince polygame. La première épouse (la plus


â 9ée et la première que le prince a épousée, celle qui est reconnue comme la
veritable femme à qui reviennent tous les droits qu'on accorde à une femme de
ce nom) accoucha d'un fils nommé Ravato. Lorsque celui-ci atteignit l'âge de se
marier, son père lui proposa une jeune fille du noni de Soamananoro que son fils
épousa. Le prince lui dit alors qu'ils ne pouvaient vivre ensemble avec lui au
palais, telle était la tradition, sinon il y aurait souvent des différents entre le
père et le fils. Les jeunes mariés s'installèrent alors de l'autre côté de la mer (sur
l'autre rive).
La deuxième femme, peu de temps après, accoucha de Rabonia. Rabonia
grandissait en âge et en sagesse. On lui donna (sa mère lui donna) Rasihotse pour
femme.
- "Je ne veux pas de cette femme", dit-il, "parce qu'elle a une grande
bouche, je ne Paime pas".
- "Mais qui aimerais-tu donc", lui dit sa mère.
- "En tout cas je ne l'aime pas celle-là !" lui répondit-il.

Sa mère lui proposa Rakelitamana. Celle-ci lui plaisait, mais il trouvait qu'elle
avait de trop petites jambes.
- "Mais que veux-tu alors", lui dit à nouveau sa mère.
- "C'est Soamananoro que j'aime" dit-il.
- "Mais Soamananoro est l'épouse de Ravato, ils vivent de l'autre
"côté", répliqua sa mère.
-"Ecoute-moi mon enfant•••"
- "Non maman", ~t l'enfant, "Je vais aller chercher Soamananoro".
- "Les crevasses dans les sols sont ardues, leur mousse là-bas
ressemble à des pintades, leurs épines ressemblent aux cornes de trois boeufs
castrés".
- "Ah bon, dit Rabonia, "mais comme .je veux me marier, je vais tout
de même y aller".

Rabonia alla voir un Ombiasa. Il alla à la chasse, car la chasse était l'une des
distractions des rois dans le temps. Une centaine d'hommes l'accompagnèrent.
Tandis que Rabonia était allongé à l'ombre, ses hommes partirent à la recherche
.du gibier, du bon gibier pour le repas du roi Rabonia. Rabonia se promenait et
rencontra Konantitse.
- "Comment vas-tu Konantitse. Je viens te voir parce que j'ai besoin
d'un Oly (talisman), dit Rabonia.
- "Quel genre de Oly voudrais-tu ?".
- 48 -

- IITout ce que tu voudras me donner".


- IIJ'ai du Mantaloha ll .
- IIEh bien, je prendrai bien celui-là, je l'achèterai", dit Rabonia.
Rabonia prit le Oly en question et en demanda l'usage à Konantitse.
. - IICet Olyll, dit Konantitse, "parle. La seule chose qui lui soit tabou
c'est une embouchure. Surtout ne vous couchez pas à l'embouchure d'un fleuve ni
au bord de l'eau".
- "Ah bon", dit Rabonia.
Il l'emporta avec lui et" rassembla tous ses gens (toute sa suite) et tous partirent.
Arrivé chez lui, il dit à sa mère qu'il partait.
- IIAh, tu pars", dit sa mère.
- 1I0 ui ll , lui dit-il.
Et un jour qu'il allait se battre, il rassembla trois cents hommes, deux cents
boeufs castrés. Ils partirent pour aller de l'autre côté de la mer.
- IIMantaloha", dit-il, IIcomment ferons-nous pour traverser toute
cette mer ?II.
Là où ils passaient, tous les endroits qu'ils foulaient séchaient et ceux par
lesquels ils ne passaient pas étaient entièrement recouverts d'eau. Ils allaient
leur chemin, emportant toujours avec eux leur OIy, accompagnés de leurs boeufs.
Ils allaient. Lorsque Rabonia apprit (il n'en croyait pas ses oreilles) que les
moustiques piquaient les boeufs qui alors couraient, il demanda conseil auprès du
Mantaloha:
- IIQue fallait-il faire contre les moustiques ?"
- "Répands de la cendre dessus", dit-il ;
Sitôt dit, sitôt fait et les moustiques disparurent*.
Le roi et sa suite rencontrèrent alors des épines, plus loin, et Rabonia demanda à
nouveau conseil auprès du Mantaloha qui leur dit d'aller toujours de l'avant car,
disait-il, il n'y avait rien. Lorsqu'ils arrivèrent de l'autre côté de la mer, Rabonia
dit alors aux trois cents hommes qui l'accompagnaient, ainsi qu'aux deux cents
boeufs, de rester là en attendant qu'il revienne après qu'il se soit occupé de
Ravato.
- "Mangez tout ce que vous pourrez", dit-il, IIpendant mon absence,
vous pouvez aller jusqu'à Lavasomotse, "de quoi vous nourrir".
Rabonia partit avec son Mantaloha à qui il demanda:
- "Mantaloha, où se trouve le puits de Ravato ?
- "Eh bien, mais le voilà là-bas ll , répond Mantaloha.
Ils partirent et Rabonia arriva alors au puits de Ravato.
- "Est-ce bien le puits de Ravato ?" demanda Rabonia.
- "Oui", répond Mantaloha.
Rabonia grimpa sur un arbre. Les esclaves de Ravato vinrent alors chercher de
l'eau, elles arrivèrent avec leurs calebasses pour chercher de l'eau.
- "Ah, comme je suis belle", dit chacune d'elle en voyant le visage de
Rabonia se refléter dans l'eau du puits; le puits était en or. Elles brisèrent leurs
calebasses. Celles qui étaient restées au village leur en demandèrent la cause. Eh
bien comme nous so'mmes devenues jolies à présent, nous avons tout laissé
tomber. Konantitse qui faisait partie du village leur demanda pourquoi elles
agissaient ainsi, et décida d'aller puiser de l'eau à son tour. Il leur reprochait ce
qu'elles avaient fait:
- "Comment ferons-nous à présent, nous ne pourrons plus boire de
l'eau ll .

* Est-ce uniquement le Oly qui parle?


De quel bois est-il fait, le savez-vous?
On ne le sait pas car c'est Konantitse qui l'a fabriqué.
- 49 -

Konantitse alla puiser de l'eau, emportant avec lui sa canne, arriva au puits.
- "une fleur venant de l'autre côté de la mer est arrivée jusqu'ici dit-
elle.
Rabonia descendit de l'arbre, saisit Konantitse, la fit tournoyer, tout son corps se
disloqua.
Il laissa sécher la peau de Konantitse.
Quand elle fut sèche, Rabonia s'en empara et partit dans le pays de Ravato. Il
demanda d'abord à Mantaloha comment ils trouveraient une maison où ils
pourraient demeurer. Mantaloha lui promit de le conduire à la maison de
Konantitse. Rabonia voulait prendre Soamananoro pour femme, c'est pourquoi il
a traversé toutes les régions qui le séparaient d'elle.
Rabonia habita alors dans la maison de Konantitse, il préparait son repas, il y
mangeait. Le prince Ravato voulant castrer ses boeufs rassembla tout son peuple
pour le lendemain matin où des gens devaient arriver de tous côtés. Rabonia sous
l'aspect de Konantitse, demanda au prince la permission d'assister à cet
évènement en souvenir de son enfance. Le prince Ravato ne vit aucun
inconvénient à cela. Rabonia dit à Mantaloha :
- "Comment ferons-nous pour retenir ces boeufs-là ?".
- "Tiens bien", dit Mantaloha, "ils ne nous blesseront pas".
Rabonia retint un gros boeuf, on le castre sur le champ. Ravato en fut ébahi et
se disait que ce n'était pas Konantitse mais une autre personne.
- "Tu veux me tuer. Pourquoi ne me crois-tu pas", dit Konantitse.
- "J e vais vous laisser".
Il se leva pour aller rejoindre sa demeure. Ravato annonça que le lendemain il y
aurait un concours de Kirijy (cerceau de fer-blanc qu'on fait avancer à l'aide d'un
bambou et avec lequel les enfants font la course qu'ils essaient d'attraperl.
Les gens se sont rassemblés à la pointe du jour. Ils se départageaient en deux
camps, dix hommes de part et d'autre. Rabonia regarda sous la peau de
Konantitse; Mantaloha était avec lui. Le jeu commença, on fit démarrer un
cerceau qu'on rattrapait de l'autre et ainsi de suite.
- "Ce jeu me fait penser à mon enfance ", dit Konantitse (ici, en
réalité, Rabonia).
- "Qu'y a-t-il ?" dit Ravato.
- "Je pense à mes jeux de jadis", lui répondit Konantitse, "pourrais-je
jouer ?".
- "Oui", dit Ravato.
Konantitse rejoignit le jeu en s'appuyant sur sa canne. Rabonia rattrapa tous les
cerceaux qu'on lui lança, alors que dix hommes auraient eu normalement les
jambes fracturées. Ravato dit que le gagnant n'était pas Konantitse et il partit à
la chasse.
Rabonia profita de ce moment opportun pour approcher la femme de Ravato et
lui dit :
- "Est-ce bien toi Soamananoro ?
- "Oui, c'est bien moi", dit la femme
- "Je suis venu te prendre et te ramener chez nous ", dit Rabonia,
"Ravato et moi sommes les enfants de deux soeurs (femmes du roD
"il est le fils de la première fern me, et moi je suis celui de la
seconde; viens nous rentrons; veux-tu rentrer avec moi? .
- "Oui", dit Soamananoro, "nous allons partir à la pointe du jour".
Ravato était toujours à la chasse, la nuit commençait à tomber, aussi n'était-il
pas loin de revenir, car il avait assez de sangliers, ayant· mangé tout ce qu'il
avait trouvé dans la forêt. Rabonia et Soamananoro partirent le jour où Ravato
- 50 -

était rentré. A la pointe du jour, Rabonia consulta Mantaloha :


- "Qu'allons-nous dire", demanda Rabonia, "puisque nous emmenons la
femme de Ravato avec nous 7
- "Cela ne pose aucun problème", dit Mantaloha, "Partons !".
Ils partirent. Lorsqu'ils arrivèrent au puits, Rabonia déposa la peau de Konantitse
sur le corps inerte de la vieille*.
Rabonia se demanda ce qu'ils allaient faire de cette personne qu'ils ont tuée.
Mantaloha le rassura et lui demanda uniquement de remettre la peau sur le corps
inerte et celle-ci revint à la vie.
Ils partirent, partirent et arrivèrent à l'endroit où les trois cents hommes
attendaient. Ceux-ci leur demandèrent comment s'étaient déroulées les choses.
Rabonia déclara qu'il a eu Soamananoro et que, avant de rentrer, ils attendraient
là Ravato.
Ravato arriva chez lui après que Rabonia fut partit avec Soamananoro. Le
.Masondrano (sorte de ministre du roi) est venu le voir pour l'accueillir et lui
annonça que Rabonia avait enlevé sa femme, et qu'elle était consentante.
- "Je le savais" (Je le pressentais), dit Ravato.
On souffla dans le cor, et annonça que le peuple était en désarroi car Rabonia
avait emmené la femme du prince.
- "Partons à leur poursuite" continua la voix.
Tous les gens étaient d'accord. Ils partirent et virent que Rabonia était en pleine
mer, mais le Mantaloha avait transformé cet endroit en terre ferme, Ravato et
sa suite y arrivèrent. Rabonia provoqua Ravato au combat.
- "Car si j'ai touché à la propriété de quelqu'un", dit-il, "c'est parce
que je suis prêt à me battre; je suis un homme".
- "Nous n'allons pas nous battre ailleurs, mais ici devant nos
hommes".
Les hommes de Ravato et Rabonia se sont battus par le glaive, à la hache, au
coupe-coupe (grand couteau très tranchant). Il ne restait plus personne parmi les
hommes.
- "Alors battons-nous tous les deux !" dit Ravato.
- "Que penses-tu d'un combat avec Ravato 7", dit Rabonia à
Mantaloha.
- "Vas-y", lui répondit Mantaloha, "il ne parviendra pas à nous tuer;
attaches-moi sous tes habits".
Rabonia mit son Sadia et attacha Mantaloha dessous. Les deux princes se sont
alors approchés non pour se battre par le glaive, mais pour lutter. Ravato saisit
Rabonia de tout son corps et Rabonia s'enfonça sous terre, et Rabonia s'est
soulevé et il nait un puits par là où il est passé; un puits qui a jailli sur les hautes
terres. Rabonia en fut ébahi:
- "ça, c'est le comble", dit-il.
Il prit Ravato et le jeta à terre d'où jaillit un marécage, Ravato en sortit,
exprimant son mécontentement:
- "Je suis ton ainé et tu me jettes ainsi à terre".
Le combat reprit. Ravato prit Rabonia, le mit sous l'eau et celui-ci en sortit
mais un gros trou se forma, de l'eau jaillit à l'endroit où il ressurgit.
- "J'ai tort", dit Ra1x?nia, "et qu'en dist-tu Mantaloha 7".

* Konantitse vivait-elle encore après que l'on eût enlevé sa peau (qu'on lui
eût arraché la peau)'?
Non, elle ne vivait plus, mais elle reviendra à la vie puisque c'est
Mantaloha qui la lui a prise.
- 51 -

- "Attaques, nous le vaincrons", lui répondit-il.


Rabonia prit Ravato qui recula et mourut.
- "Nous allons partir", dlt Rabonia, "car Ravato est déjà arrivé à
destination (chez luD".
- "Quel chemin prendrons-nous ?", demanda Rabonia à Mantaloha.
- "Par là, nous passerons par le chemin par lequel nous sommes
venus", lui répondit Mantaloha* .

Rabonia emporta alors Soamananoro chez lui. C'était une très jolie femme. Ils
arrivèrent de l'autre côté de la mer. Rabonia régna car il avait ainsi obtenu une
jolie fem me. Ravato en colère les suivit sous terre* *.
Il essayait de lever la tête. C'est lui qui a donné naissance à tous ces blocs de
pierre qui longent la rive de ce côté, sur ce sol rouge là. La tête a laissé des
traces à la surface. C'est pourquoi il y a des blocs de pierre id et là ; Ravato
voulut sortir de son trou mais en vain. Il était un homme transformé en pierre,
c'est ce qui a donné le nom de Ravato.

Je décline toute responsabilité.


Cette histoire n'est pas de moi, mais des ancêtres
qui racontent des mensonges***
(En somme: ce n'est qu'un conte).

* Et les hommes de Ravato, qu'est-il advenu d'eux?


Les survivants sont rentrés chez eux.

** Ravato les a-t-il toujours suivis sous la terre?


Oui, il les a toujours suivis, mais il ne pouvait plus rien.

*** Traduction littérale. Formule qui termine ordinairement le rédt


d'une tradition.
- 52 -

III.1.2 Signification générale de Ravato-Rabonia

La signification immédiate de ce récit dont le thème général


est la lutte de deux demi-frères, fils de deux soeurs femmes du roi, dont l'ainé,
Ravato, fils de la première femme sera battu par le cadet, Rabonia, fils de la
seconde femme, précise le contenu réel de l'assimilation des groupes premiers
installés pris dans un processus de domination. L'enjeu de cette lutte est la
femme Soamananoro, et celui qui possède la femme possédera la terre. Le
processus de concentration territoriale d'où est né le Menabe du Sud se présente
comme la projection positive de rapports sociaux réels, ceux de l'alliance, qui
fait de la femme le lieu et l'enjeu des rapports de pouvoir, celle-ci (consentante
dans le texte) appartenant au plus fort.

La lutte entre les frères apparaît comme le simple prolongement, le


terme d'un rapport de domination déjà inscrit à l'origine du conflit et le lecteur
connait d'avance l'issue de la lutte où le dernier en droit (le cadet) sera le
premier en fait.

Or, ce qui fonde l'inégalité de départ entre les frères est contenu
dans la possession d'un Ody Mantaloha) (talisman) qu'aurait donné à Rabonia,
Konantitse, un homme rencontré alors qu'il était à la chasse dans la forêt. Cet
homme dans le cours de l'histoire, sera tué par Rabonia dont il empruntera les
traits pour ne pas être reconnu par son frère Ravato, moyen qu'il utilise pour se
rapprocher de Soamananoro et la convaincre de le suivre.

Ce second point, qui en réalité pour nous est premier, exprime le


négatif des rapports précédemment développés, marque le processus d'exclusion
qui fut le point de départ de la légitimation politique et n'établit les chefs
comme chefs que dans la mesure où le pouvoir qu'ils représentent apparait fondé
sur les représentations qu'il suscite.

Reprenons les faits, le personnage Konantitse vivait dans la forêt et


représente les groupes premiers installés agriculteurs-prédateurs, il a un rapport
de confiance avec Rabonia, de voisinage, témoigné par le don qu'il fait de son
Ody (talisman), expression de sa croyance et de ses valeurs propres. C'est la
possession de ce Ody et encore une fois par l'intermédiaire des femm'es que
Rabonia tuera Konantitse venu vérifier ce qui se passait autour du puits où les
femmes (esclaves dans le texte) étaient venues puiser de l'eau. La négation de
l'autre passe par une connaissance intime à partir de quoi apparait la
transgression, inscrite dans la logique de tout pouvoir.

Soulignons enfin dans ce récit, la version métaphorique de la lutte


entre les deux frères avec l'opposition terre/eau. Chaque fois que Ravato ou
Rabonia sont dominés dans le cours de la lutte, ils s'enfoncent dans l'eau,
apparaissent puits, marais et rapprochons ce symbolisme au fait que l'efficacité
du Ody est attachée à l'interdit de s'allonger près de l'embouchure d'une rivière.
Véritable morale de l'histoire qui, présentée au début du conte nous montre
combien les jeux étaient faits par avance. Et les blocs de pierre qui sont la
marque des tentatives de Ravato pour se rebeller contre son sort, ce symbolisme
associé à celui de l'eau est une clef pour la compréhension historique des
Tromba-Antety (possession par un esprit de la terre) et Andrano (possession par
un esprit de l'eau). Et l'opposition terre/eau précise le contenu réel de
- 53 -

l'assimilation qui permet d'englober tous les groupes sociaux du Sud qui ont
partagé l'histoire de cette domination commune et a engendré l'identité Sakalava
au terme d'un processus par lequel les autochtones ont été dépossédés d'eux-
mêmes sont devenus esclaves (U, premier stade d'une future différenciation par
les marques d'oreille de boeufs. C'est ainsi que nous comprenons, à la lumière de
ce texte, le terme employé par Guillain (2) de peuplade Sakalava pour
caractériser cette formation sociale de départ.

1ll.I.3 ''Telo Mirahalahy Mpambolo", récit des trois frères


cultivateurs: Bory-Bory

Il était une fois trois frères qui étaient tous les trois mariés. Ils
voulaient préparer des terrains en vue d'en faire des rizières. Ils cherchèrent un
endroit où l'eau ne manquait pas, une vallée.
- "Cette terre est bonne pour qu'on y cultive du riz" a dit l'un d'entre
eux.
- "Ah oui" dit l'ainé dénom mé Trimo, "mais partons".
Les autres firent de même, ils partirent et rentrèrent chez eux. Ils avaient
trouvé l'endroit où ils pourraient cultiver le riz.
Ensuite, ils cherchèrent un Vositse (boeuf castré) qu'ils abattirent et ils en
retirèrent la bosse, la poitrine et toutes les parties grasses qu'ils pouvaient
emporter. Lorsqu'ils arrivèrent devant leurs épouses, ils dirent:
- "Nous étant promenés par là, nous avons trouvé un endroit où l'on
peut cultiver le riz, nous som mes venus vous le raconter à vous, nos épouses, car
nous allons repiquer le riz".
- "Tant mieux" répondirent les femmes mais il faudra d'abord irriguer
la rizière et ensuite nous repiquerons le riz".
Le lendemain, ils repartirent à l'endroit trouvé afin de procéder à l'irrigation. Ils
emportèrent la bosse du zébu et quatre Kapoaka de riz (unité de mesure
correspondant à la petite boite de nestlé), ce qui leur suffisait pour eux trois.
Arrivés là-bas, Trimo dit au plus jeune d'entre eux de rester et de faire la
cuisine, alors qu'eux iraient creuser les canaux d'irrigation car c'est un travail
difficile. Le benjamin se mit alors à faire la cuisine, fit cuire une bosse de zébu,
le riz. Le riz cuit, le bouillon déborde et se renverse par terre. Et dans une
grotte quelque part par là, vit un monstre appelé Boriborikobosomotse. C'est une
bête de petite taille à longue barbe, barbe qu'il tire sans cesse. La bête sentit
alors l'odeur (de la sauce), de la viande, sortit de son antre, flaira dans la
direction Sud, puis Nord et Est mais ne sentit la viande que lorsqu'il flaira dans la
direction Ouest. Il sentit que l'odeur de la viande venait de là-bas. Arrivé à
proximité d'Andranomandeha, la bête parla. Elle parla de là-haut* :
- "Je suis la grosse bête à lon&ue barbe et de petite taille qui aime se
cacher à Ambatopay, qui aime se cacher a Ambatolava".
- "Ah dit le jeune homme, voilà une bête qui arrive, je vais mettre
mon cache-sexe, je vais me battre" dit-il, "alors je vais mettre mon cache-sexe".
Elle arrivait, elle se rapprochait de plus en plus et quand elle fut à peu près à la
hauteur de Tsiagnaloka, la bête poussa un cri et dit:
- "Je suis la bête à longue barbe et de petite taille qui aime se cacher
à Ambatolava".

* Etait-ce loin? Oui, puisqu'il y a des montagnes qui les séparent de


ceux qui habitent dans la vallée.

(1) L. MOLLET, article sur les Sakalava.


(2) GUILLAIN, voir bibliographie.
- 54 -

Quand la bête arriva aux environs de Tsimafana, elle poussa à nouveau un cri et
dit.
- "Je suis la bête à longue barbe et de petite taille qui aime se cacher
à Ambatolava, à Ambatolava".
La grosse bête provoqua un grand vent.
- "Ah dit le jeune homme, c'est la bête qui arrive. Je vais prendre la
hache, puis le couteau et les mettre à ma ceinture de façon à pouvoir la
transpercer quand elle arrivera, que ce soit le midi ou le matin, tout comme un
Baralahy (le groupe ethnique Bara est réputé pour sa bravoure), fort, prêt à
lutter".
Bory Bosy Lavasomotse (le nom de la bête) aime se cacher à Ambatolava. Il aime
se cacher à Ambatolava. La grosse bête arriva chez le jeune homme, se servit en
viande en prenant deux morceaux et les mangea avec du riz. Elle ordonne au
jeune homme de lui servir de la viande, mais celui-ci refusa de partager son
repas. C'est ainsi qu'ils en vinrent aux mains. La bête attaqua le jeune homme si
bien qu'il se trouva par terre et déjà la bête arracha un peu de sa barbe pour lui
attacher les pieds; il arracha un peu de sa barbe et lui attacha les mains. Il lui
fit faire le Kimontitse (position demi-fléchie, inconfortable), où l'on fait passer
les mains de l'extérieur vers l'entrejambe et les deux mains saisissent les
oreilles). Elle l'attacha à l'aide de sa barbe. Elle prit alors la marmite de viande,
le riz, et quand elle eut mangé et tout terminé, elle retira sa barbe et détacha le
jeune homme puis partit sans l'avoir tué. Trimo arriva avec son frère cadet.
Trimo était fort. Il arriva et demanda:
- "Qu'y a-t-il de neuf ici, cher cadet" dit-il à son frère benjamin "Où
est donc la nourriture que tu as préparée ?".
- "Eh bien, il y avait quelqu'un de louche qui est venu ici. Voici les
traces qu'il a laissées, ses ongles. Il m'a frappé ici et depuis je meurs de faim
jusqu'à en être faible, comme tu le constates en ce moment, je n'ai rien mangé".
- "Ah" dit Trimo, "vous êtes vraiment méchants. C'est à cause de
quelqu'un de louche que vous allez nous laisser mourir de faim et que nous ne
mangerons pas sur place. Je ne crois pas à cela. Je crois plutôt que c'est toi qui
as tout mangé. Je ne tolère pas cela".
- "Mais regardes, c'est là que nous nous sommes battus".
- "Rentrons, parce que vous allez me faire mourir de faim alors que
nous travaillons durement, rentrons, même si tu as jeté cette nourriture quelque
part. Nous ferons faire de la cuisine par les enfants".
Ils rentrèrent et arrivèrent au village.
- "Faites de la cuisine, parce que nous avons demandé à celui-ci de
faire la cuisine, mais il y a eu un certain Kobo-Somotse, à longue barbe, aussi
n'avons-nous pas encore mangé".
Les épouses acquièscèrent et firent la cuisine. Tout fut prêt. Les maris
mangèrent et comme la nuit était déjà tombée, ils se mirent au lit. Le matin, ils
allèrent à nouveau rejoindre leur travail et creuser les canaux d'irrigation. Ils
emportèrent avec eux de la poitrine de boeuf. Ils partirent tous les trois:
- "Je ne veux plus faire la cuisine ici, dit le benjamin. Que celui qui
veut faire la cuisine le fasse".
- "Eh bien, je vais la faire à mon tour" dit le deuxième (cadet), allez
travailler vous autres".
Trimo et le frère benjamin partirent au travail. Le frère cadet fit cuire la
poitrine de boeuf et quatre Kapoaka de riz blanc. La viande sentait bon et la
sauce se déversait sur le feu. La bête ne tournoyait plus autour d'elle, mais s'est
tournée à l'Ouest, elle sentit l'odeur de la viande et sortit de son antre. Elle
arrivait en trépignant de joie et disait.
- 55 -

- "Je suis la petite bête à longue barbe qui aime se cacher à


Ambatopay, qui aime se cacher à Ambatolava".
- "Voilà ce dont parlait le frère benjamin. Je vais mettre mon cache-
sexe".
- "Je suis Bory Bory Bosy Bihy Lavasomotse qui aime se cacher à
Ambatopay, aime se cacher à Ambatolava, sers la sauce".
La bête était déjà auprès de lui. Le frère benjamin regarda la bête. Celle-ci
avait les cheveux roux. C'est donc cette bête qui a voulu tuer mon frère", se
disait le benjamin.
- "Sers la sauce, dit la bête".
Quand le frère cadet eut servi deux morceaux de viande et deux louches de riz,
la bête mangea, mangea et exigea qu'on la servit à nouveau.
- liNon" dit le frère cadet, "je ne partage pas mon repas".
Ils en vinrent aux mains. Le jeune homme le renversa, ensuite la bête eut le
dessus. Elle arracha un poil de sa barbe et attacha les pieds du jeune homme. Elle
en arracha un autre et lui attacha les mains. Quand elle l'eut attaché et lui eut
fait faire le Kimontitse, elle lui donna des coups de poing et ensuite, mangea,
mangea. Quand elle eut fini de manger, elle le détacha et remit tout à sa place
et ensuite partit rejoindre son antre. Trimo et le benjamin arrivèrent à leur tour
et demandèrent comment le frère cadet allait.
- "Où est donc notre repas" demandèrent-ils.
- "Comme tu le vois" dit le frère cadet, "je suis affaibli. C'est là que
nous avons lutté. Il a brisé les arbres et s'en est allé. C'est une bête aux cheveux
roux".
- "Que vous êtes méchants, vous êtes des écervelés, vous dites que
notre repas a été 'mangé par quelqu'un et s'il avait été mangé par vous-mêmes de
sorte que vous nous laissez mourir de faim. Rentrons".
Ils rentrèrent.
- "Faites-nous à manger, les enfants, nous mourons de faim car nous
n'avons pas encore mangé. Celui-ci a mangé tout notre repas. Ils mangèrent et
comme la nuit était tombée, ils se couchèrent. Au lever du jour, ils emportèrent
de la viande boucanée et partirent pour rejoindre leur rizière à irriguer. Trimo
décida de rester et de faire la cuisine à son tour. .
- "Ainsi, je pourrais voir celui qui est venu vous battre".
- "D'accord" dit le benjamin.
Et il partit avec le frère cadet pour creuser les canaux d'irriqation à l'endroit où
ils devaient planter le riz. Trimo fit cuire la cuisine boucanee grasse et du riz.
Comme le monstre dont ses frères parlaient mettait du temps à venir, il se dit:
- "Je vais faire griller la viande, je verrai peut-être alors la bête dont
mes frères parlent. En tout cas, si je ne la voyais pas, je les battrais afin qu'ils ne
recommencent plus à me faire mourrir de faim comme ils l'ont fait".
Trimo fit griller la viande. La graisse suintait. La bête sortit de son antre et
tourna sa tête vers elle, elle arriva. C'était Borybory Bosy Lavasomotse, celui
qui aime se cacher à Ambatolava, qui aime se cacher à Ambatopay.
- "Voilà, dit Trimo, la bête qui arrive. Ce qu'ont dit mes frères
s'avère juste".
Trimo mit alors son cache-sexe.
- "Je suis Borybory Bosy Lavasomotse qui aime se cacher à
Ambatolava, sers la sauce".
Trimo servit une louche de riz, il lui donna un morceau de viande. La bête
mangea et quand elle eut tout mangé, elle exigea que Trimo la servit encore
mais celui-ci refusa de partager son repas. Ils en vinrent aux mains. Trimo mit la
- 56 -

bête à terre, la frappa à nouveau, elle tomba. Trimo la frappa encore. IlIa lança
en l'air et la laissa tomber à terre, il l'écrasa alors du pied. Trimo arracha
aussitôt sa barbe, attacha ses pattes, arracha sa barbe, en attacha ses mains, lui
fit faire le Kimontitse, la mit au pied de l'arbre, la cache à ses cadets afin que
ceux-ci ne la voient pas. Il la laissa là. Il prit alors des Hannes (Vahamirazo) de
Mirazo puisque c'est la plus résistante, il 'l'attacha à la taille de la bête•••••• afin
que ses enfants s'amusent avec elle. Le frère benjamin et le frère cadet
arrivèrent alors.
- "J'ai une certaine prémonition" dit le cadet.
- "Moi aussi" dit le benjamin. "On dirait que j'ai peur. Nous ne
mangerons pas".
- "Mais mangez donc, vous n'allez tout de même pas vous priver à
cause de cette bête là. Nous allons manger".
Ils mangèrent, mangèrent et ils terminèrent. Trimo dit:
- "Nous allons transporter quelque chose là qui va servir de jouet à
mon fils".
- "Ah non, nous ne t'aiderons pas".
- "Vous ne m'aiderez pas du tout ?".
- "Tu es complètement fou toi, nous ne transporterons pas une bête
pareille. On n'amène pas une bête au village".
- "Eh bien, je vais l'amener" dit Trimo.
Trimo porta la oête sur les épaules. Il partit, partit. Les deux autres prirent leurs
jambes à leur cou jusqu'au village. Trimo amena la bête et arriva au village.
- "Mon garçon".
- "Oui" dit l'enfant.
- "Amuses-toi avec cela".
- "Mais qu'est-ce ceci ?"
- "C'est un être humain, amuses-toi avec lui. C'est cela que je t'ai
amené de là-bas. Surtout, ne défais pas ces liens avec lesquels je l'ai attaché.
Amuses-toi seulement avec sa tête, montes sur son dos, voilà comment tu vas
jouer avec lui" dit-il à l'enfant.
L'enfant s'amusa avec la bête, mais un jour - cela se comprend puisqu'on a à faire
à un enfant - l'enfant défit les liens de la bête qui, une fois détachée, emporta
l'enfant avec elle, elle l'emporta jusqu'à son antre. Elle le tua, puis le mangea.
Borybory-Kobosomotse le mangea et le termina.
. - "Nous allons manger" dit la mère de l'enfant. "Il est déjà midi. Où
es-tu mon garçon? Où est donc passé l'enfant?
- "Je l'ai fait jouer la-bas avec la bête que j'ai ramenée. Je vais aller
le voir" dit Trimo.
Il regarda, mais la bête n'y était pas.
- "Boto (petit nom pour nommer un petit garçon) a été certainement
emporté par la bête".
- "C'est ce que tu as ramené, répondit la femme qui a tué mon fils.
Dans ce cas, nous allons nous séparer, je n'accepte pas cela. Tu vas sûrement
chercher à me tuer puisque tu as pu sacrifier ton fils".
,La femme fit ses bagages et rentra chez ses parents.
- "Eh bien, dit Trimo, je vais poursuivre la bête et"la tuer d'autant
plus que Dieu m'a fait très fort, pourquoi ne parviendrais-je pas à la tuer? Je
vais partir à sa recherche".
Trimo aiguisa son coupe-coupe à tel point que les mouches perdaient leurs pattes
à son contact. Trimo partit et arriva à l'endroit où se trouvait la bête pour la
première fois. Comme il l'avait transportée, il savait par où elle passait. Trimo
s'est transformé en bananier. La bête passa peu de temps après.
- 57 -

- "Je suis Borybory Lavasomotse, je donne un coup de pied à Vatopay


(sorte de pierre qui sans être du granit sert à faire du feu). J'aime me cacher à
Ambatolava, à Ambatolava. Tiens, on dirait que c'e~t Trimo (le bananier}". Et il
s'enfuit.
- "Ah" dit Trimo, "Comment parviendrais-je donc à le tuer? Je vais
me mettre sur l'autre chemin là-bas".
Trimo se transforma en Lamoty (fruits sauvages ressemblant par leurs formes
aux cerises, mais dont le goût est différent) mûrs. La bête arrive alors.
- "Je suis Borybory B05Y Lavasomotse, je donne un coup de pied au
Vatopay (la bête prononce ici ces paroles magiques), j'aime me cacher à
Ambatolava (dans une grotte ou une chaine de montagne). Que ceci ressemble à
Trimo !". La bête l'avait reconnu.
- "Ah", dit Trimo, "Com ment parviendrais-je donc à la tuer, je vais
passer sur l'autre chemin là-bas".
Sitôt dit, sitôt fait et il se transforma en viande.
- "Je suis Borybory Bosy Lavasomotse, j'aime bien me cacher à
Ambatopay, j'aime bien me cacher à Ambatolava. "Comme cela (la viande)
ressemble à Trimo".
- "Ah" dit Trimo, "Comment parviendrais-je donc à tuer cette bête-là
puisqu'elle me reconnait malgré les subterfuges auxquels j'ai recours. Il vaudrait
mieux que je me transforme en quelque pourriture et que je rejoigne cette autre
route là-bas. C'est le chemin familier de cette bête".
Trimo se transforma en q'uelque chose de pourri, plus exactement en viande
pourrie.
- "Je suis Borybory B05Y Lavasomotse, je donne un coup de pied à
Am bat0pay, j'aime bien me cacher à Ambatolava".
La bête ne le reconnut pas. Dès qu'elle saisit la viande pourrie, Trimo la prit par
la main, donna un coup de coupe-coupe une fois et lui trancha ainsi la tête, la
bête mourut. Trimo ramena alors son corps et sa tête au village et dit:
- "Rassemblez-vous, nous allons enterrer mon fils que cette bête a
dévoré. Nous allons faire la cérémonie et la veillée .funèbre".
- "Vous avez raison dit le Fokonolona. Le matin, on fêta la mort de la
bête et, le lendemain, elle fut enterrée".
L'épouse n'eut pas un enfant, les rizières ont tari tant elle avait des soucis et
tous les projets étaient à l'eau. Et c'est fini.

Je donne un coup de pied à l'arbre Sakoa et il s'est creusé*.


Ce n'est pas moi qui mens, mais les gens d'antan. Le manche de la
hache est court, celui du coupe-coupe est plus long.
C'était le conte rapporté par T~e-Sakoambe.

* Cette partie est difficile à traduire. Elle est typiquement Sakalava et finit
généralement les traditions orales rapportées. Il s'agit d'une traduction
littérale.

Nous remerçions E. NERINA pour le dépouillement et l'excellente traduction de


ces deux Tantarana présentés ici en français. La qualité de ces documents et
leur importance dans l'étude des formations sociales actuelles nous font penser
qu'ils méritaient d'apparaitre in extenso. Pour ne pas alourdir la présentation,
nous avons adopté la solution qui consiste à ne présenter que le texte français
dans ce développement.
- 58 -

III. 1.4 Signification générale du récit des trois frères


cultivateurs ''Telo Mirahalahy Mpambolo"

Ce Tantarana-Be n'est manifestement pas centré sur l'origine


du pouvoir royal puisqu'il n'est jamais à l'inverse du récit précédent question de
roi mais plutôt du pouvoir lié à la parenté initiale qui fait apparaître le pouvoir
de l'ainé Trimo sur ses cadets. Ce pouvoir sera lui-même institué au cours du
récit au moment ultime où le monstre, celui qui avait dévoré son fils et fut
responsable du départ de sa femme sera une nouvelle fois vaincu, définitivement,
et enterré devant la communauté villageoise: les esprits Tsigny et Koko que
représente le monstre protecteur de la nature et dont ils sont les possesseurs,
sont enfin vaincus par la force et par la ruse. Le pouvoir ici s'apparente comme
dans le récit précédent à une supercherie, il s'inscrit également dans la
territorialité et coincide avec elle.

L'origine du pouvoir et de la loi seront signifiés par les transgressions


des trois frères cultivateurs à l'ordre de la nature contrôlée par le monstre. La
première consiste à faire cuire le riz et boeuf dans la forêt, pratique connue des
voleurs de boeufs, sans en offrir au préalable au monstre. La seconde
transgression qui n'est que le fait de l'ainé, aucunement des cadets et de la
femme qui se retirent par crainte, consiste à ramener le monstre au village et en
faire un jeu d'enfant. C'est cette transgression majeure qui le place à égalité,
voire le rend supérieur au monstre. Ce défi à la nature le rend apte à lutter à
armes égales avec le monstre: Trimo est par avance désigné comme étant
d'essence supérieure à ses frères cadets. Il l'est d'autant plus que sa femme
l'ayant quitté, son enfant mort, il n'a plus d'attache a tout risquer par avance
pour vaincre le monstre et prendr~ son pouvoir.

Plus encore que sa force, qui est immanente, puisque c'est le coupe-
coupe et non la hache qui tuera le monstre, c'est sa ruse et les transformations
qu'il subit, cette lente initiation qui l'identifie peu à peu au monstre, le rend
équivalent et ses déplacements de lieu anticipent la venue du monstre, le rendant
apte à devenir l'interprète du monde de la nature qui doit être domestiquée et
dont il sera le maître.

Car enfin, c'est bien la riziculture irriguée qui fut à la base du


conflit, qui fut à l'origine des déplacements hors du village, qui fut à l'origine de
la division du travail et des interdits auxquels il importait de s'astreindre.
L'interdiction du vol des boeufs et l'obligation d'offrande pour la riziculture
(viande cuite, riz blanC>, provoquent la première intervention du monstre, elles
vont coincider avec la transgression initiale des cadets et de l'aîné qui lui seul,
poussera le__ÇQnflit jusqu'à son terme logique, c'est-à-dire politique. Il deviendra
le chef de la communauté villageoise après avoir perdu les relations qui
l'unissaient à cette communauté: aîné de ses frères, il en est devenu le chef.
Quant à sa femme, son intervention se présente négativement et est symbolisée
par son départ. Elle occupe une position symétrique et inverse de celle du
monstre et c'est sans nul doute la clef des rapports engagés dans ce récit.

Jusqu'où doit-on pousser cette analogie entre le mode négatif


d'intervention de 'la femme et le destin du monstre qui a provoqué l'échec du
projet de créer des rizières irriguées. Et le monstre alors dominé reste cependant
le présent-absent définitivement institué comme tel au même titre que la
femme, mère de l'enfant mort qui est devenue l'absente-présente dans les
- 59 -

rapports sociaux finalement signifiés. Le monstre serait-il la mère dévorante,


représentation absolue d'un pouvoir archaïque et arbitraire puisque précédant la
loi? Ce type de pouvoir serait-il irréductible parce que non matérialisable et
issu des seules représentations dont il est l'objet?

Et ces autochtones qui, grâce à Trimo l'aîné... ont vaincu le monstre,


ont ainsi récupéré leur enfant, l'ont enterré dans le tombeau, sont-ils comblés
quand il est dit, en fin de compte (conte) "les rizières ont tari, tant la mère de
l'enfant avait de souci. Tous leurs projets furent à l'eau".

Quant aux transformations successives de Trimo en bananier,


hérisson, elles constitueront les offrandes à faire désormais au monstre pour
éviter l'action néfaste de la nature et tenir celui-ci à distance des vivants. Elles
renvoient à l'activité de cueillette propre à l'économie de prédation à laquelle
l'élevage participe dans ce récit puisqu'il est présenté comme étant à l'état
sauvage et qui correspond au mode de production qui a prévalu et précédé la
riziculture irriguée.

III. 1.5 Les thèmes idéologiques du pouvoir contenus dans


ces traditions

Ces deux traditions qui intervenaient dans la communauté


villageoise Andranofotsy mettaient en scène de' manière dialectique, deux modes
d'expression du pouvoir originel de la société. Le premier qui correspond à la
tradition des trois frères cultivateurs symbolisait les inégalités induites de la
parenté, le second tendait à instituer l'inégalité de c~~e sur la base de
l'inversion des rapports de parenté. La fonction particulière de ces récits qui
intervenaient dans les représentations des gens au cours des cérémonies Tromba
(Antety quand il s'agissait de l'autochtonie, et Andrano quand il s'agissait de la
référence de caste) était de tr;insformer les rapports sociaux locaux en forme de
pouvoir et de différencier les. alliés entre eux qui formaient la communauté
sociale d'appartenance au villal;;e (1). La relation antithétique des cultes comme
des mythes qui en étaient l'expression dans le village que nous avons étudié était
la marque d'une dualité de pouvoir dans cette formation sociale. Elle était
manifeste et nous l'étudierons ultérieurement (1) dans ses développements
concrets alors que nous essayons de comprendre ici les théories sociales-
politiques contenues dans ces mythes d'origine où les rapports idéaux qui nous
sont présentés renvoient à certains processus par lesquels la société Sakalava
s'est constituée à Benghe, première résidence royale devenue tombeaux royaux.
Et ces mythes du retour à l'origine première (2) ont leur efficacité certaine
quand ils remettent en cause symboliquement chaque processus de négation qui a
permis au roi de s'instituer roi et au peuple d'intérioriser la première forme de
domination celle qui s'est inscrite dans le jeu des rapports d'alliance. Mais si

(1) Ci. Chapitre suivant "Les héritiers".

(2) Toute référence à l'origine du monde, de la société, a un contenu


idéologique, base du pouvoir.
- 60 -

les $roupes sociaux locaux implantés avant la migration Maroserana se sont


differenciés en optant ou non pour l'alliance avec les nouveaux venus, c'est aussi
parce qu'ils avaient inégalement intériorisés les inégalités contenues dans les
rapports de parenté et que la patrilinéarité et la primogéniture n'était pas aussi
généralement admise à l'époque de cette migration qui nécessité et entraîna
l'intégration politique.

La problématique générale contenue dans ces deux récits pris dans


leur réciprocite dialectique concerne la contradiction matrilignage/patrilignage
telle qu'elle s'est structurée à deux périodes distinctes, la première concerne la
pré-histoire Sakalava (au sens propre), la seconde relève de la manière dont le
système politique naissant a intégré cette contradiction non résolue, l'a
transformée en pouvoir politique pour ceux qui savaient en jouer, ceux qui
savaient s'émanciper des règles pour mieux les instituer.

C'est ainsi que dans la tradition de "Ravato-Rabonia" l'on peut voir


l'opposition entre le roi et le peuple connotée par l'opposition homme-femme,
que dans la tradition des "trois frères cultivateurs", la prééminence de l'aîné sur
les cadets est fondée sur l'opposition mais aussi l'éviction de la femme-mère et
épouse. La différence qui existe entre ces deux récits n'est pas uniquement la
victoire du cadet sur l'aîné dans "Rabonia", ce qui lui donne droit à l'héritage
royal, alors que dans la communauté de parents ç'est l'aîné et lui seul qui
triomphe du monstre et deviendra le garant et le protecteur du village. Non, ce
qui différencie ces deux épopées, c'est la manière dont la femme intervient dans
la structuration politique des rapports sociaux où les faits d'indifférenciation qui
furent l'appanage de la formation dynastique royale malgré une idéologie
fortement marquée par la patrilinéarité et la primogéniture (l), sont en quelque
sorte inscrits dès l'ori~ine, dans les rapports que les migrants Maroserana ont eu
avec les autochtones a Benghe, mais aussi dans les rapports que les autochtones
avaient entre eux à cette même période. Et la question que nous suggère cette
résurgence du contenu mythologique propre à la formation Sakalava dans .les
rapports actuels des communautés consiste à se demander à partir de quel
moment les groupes inclus dans cette formation ont-ils été patrilinéaires et
exogames? Ces éléments d'organisation étaient-ils déjà contenus initialement et
plus particulièrement le mode d'organisation externe, l'exogamie de clan? Etant
donné son importance dans l'expansion géographique du système politique né des
rapports de voisinage et d'alliance entre les migrants de la première heure avec
les groupes locaux, n'est-il pas devenu le mode dominant alors que certains
groupes auraient été endogames au départ (les Mikea par exemple) et
matrilinéaires.

En effet, reprenons les types de rapport présentés dans 'ces récits.


Dans la tradition des trois frères cultivateurs, nous ·abordons une formation
sociale de base qui ne comporte que des hommes, frères aînés ou cadets et fils,
où les femmes sont assimilées à des enfants, où la seule'femme qui est désignée
comme mère et épouse est condamnée à disparaître en abandonnant son enfant
mort. Le signe du pouvoir sera alors centré sur la reconquête du fils mort pour
l'enterrer. La loi patrilinéaire et de primogéniture s'exprime ici sans partage et
de manière tout à fait exclusive. Elle correspond à ce qui est indiqué dans ce
récit de manière symbolique comme représentant le système de production
normal, celui de l'élevage. L'on peut se demander si l'enjeu de pouvoir entre

(1) Cf. ci-après les Tantanara-Be d'origine du pouvoir royal.


- 61 -

l'homme et la femme à propos du fils et du territoire symbolisé par la création


du tombeau et l'enterrement qui eut lieu n'est pas en même temps celui de la
riziculture irriguée nouvellement introduite et de l'élevage transformé en
activité de production (bosses, viande cuite, viande grillée). Le conflit lui-même
en réalité n'est pas résolu, la riziculture irriguée ne pouvant se développer sans
mettre en cause les rapports dominants qui instituent seuls héritiers les hommes
et les aînés. Ce thème du récit reprend, nous le verrons, la problématique
politique et économique du village et constitue une interprétation du récit qui lui
donne sa valeur d'actualité, mais les rapports idéaux présentés marquent la
permanence d'un conflit que l'histoire de cette société doit toujours résoudre et
nous dirions plus que jamais quand l'on connait l'importance de la continuité
généalogique dans les légitimités sociales, alors que la colonisation a eu des
effets de rupture dans la continuité de ce lien comme auparavant la dynastie
Maroserana elle-même qui avait repris à son profit le principe de succession
patrilinéaire et de primogéniture en dérogeant sans cesse dans la pratique à
cette loi.

C'est de ce "vol de langage" (1) dont il est question dans la tradition


de Ravato-Rabonia celui qui a consisté "à transformer un sens en forme". Cette
affirmation, nous l'avons vérifiée dans les faits, sans recourir à une démarche
intellectuelle particulière, nous nous som mes borné pour ce faire à enregistrer
(au sens propre), l'interprétation des évènements donnés par les gens impliqués
dans les situations (2) pour arriver à cette conclusion. Ils cherchaient en cela, par
un retour aux sources de la tradition, une "vérité historique perdue", celle qui
pouvait authentifier les nouveaux rapports entre groupes lignagers à l'intérieur
de la communauté villageoise nouvellement construite sur la base des rapports de
parenté et d'alliance légitimés depuis la colonisation. En nous transmettant la
tradition de Ravato-Rabonia, il nous était dit de manière symbolique que
l'affermissement du pouvoir du roi s'était effectué sur la négation de certains
liens sociaux, point de départ des inégalités. La négation de la royauté elle-
même pouvait seule permettre de restaurer ces mêmes liens et leur donner leur
pleine existence. Les cérémonies de possession Tromba-Andrano dans lesquelles
cette tradition était sous-jacente, mettait en scène les processus de domination
qui furent intériorisés par les groupes lignagers au moment de la [Link]
d'un pouvoir central. Elle acquérait ainsi sa fonction proprement historique
puisqu'elle devenait langage dominant par lequel la violence symbolique
intériorisée depuis longtemps se révélait à eUe-même permettant ainsi
l'aménagement de nouveaux rapports. Nous pouvons déjà affirmer que par ces
références mythiques, deux négations se répondaient l'une à l'autre dans l'univers
villageois, la première qui a exclu la femme du pouvoir dans le cadre des
rapports de parenté, la seconde qui a exclu certains groupes lignagers des
successions dynastiques par le jeu des alliances que les rois ont eu avec les
groupes locaux tout en permettant la construction d'inégalités entre les alliés
désormais impliqués dans la reproduction de la dynastie et les problèmes liés à sa
succession. .

(l) R. BARTHES, Les mythologies op. cit.

(2) Recueil des traditions Bory-Bory, Ibonia après cette ceremonie Tromba
antety auprès du Mpitoka-Sakoambe Mija, gros propriétaire de boeufs et
placé au centre des rapports matrilignages-patrilignages du village.
- 62 -

Et l'on voit dans la tradition de Rabonia, l'unité constitutive de la


royauté symbolisée par un rapport d'époux à épouse exprimant l'alliance des
Maroserana avec les groupes locaux qui assimile la femme à la terre et le
pouvoir à l'homme. Alors que dans le récit des "trois frères cultivateurs", le
pouvoir est le produit du meurtre symbolique de la mère en sa qualité de
"monstre dévorant". Avec Rabonia, la femme est devenue entre temps l'alliée
objective du pouvoir en cours de formation, ce qui n'était nullement le cas
précédemment. C'est par elle et à travers elle que le cadet prendra la place de
l'aîné et que par voie de conséquence, les groupes locaux du Sud qui ont accepté
l'alliance avec les nouveaux venus par le biais du mariage (Andrambe, Hirijy,
Sakoambe) par opposition à ceux qui l'ont refusée, se différencieront entre eux et
où les inégalités inscrites à l'intérieur des rapports de parenté se trouveront
remises en cause. Le thème idéologique contenu dans cette tradition quand il
retrace cette "allée du pouvoir" alors que la légitimité royale n'est plus
véritablement à l'ordre du jour remet en cause l'exclusivité patrilinéaire, la
prééminence de l'aîné sur le cadet fonde l'autochtonie des groupes lignagers qui
retrouvent cette identité première perdue.

Et ces deux mythes placés ainsi hors du temps, hors de l'espace, sont
porteurs d'un langage singulièrement universel capable de transformer les
situations concrètes et complexes trae:és par les évènements en conflit
ontologique (celui du couple originel). au détriment des contradictions réelles
qu'elles signifient. Cependant, l'interprétation de tels récits reste toujours
alléatoire en vertue de leur rationnalité dialectique où la causalité circulaire se
présente de manière tautologique puisque la fin du récit est le point de départ de
son commencement. Etudions à ce propos les mythes de constitution de la
royauté recueillis dans la même région au cours des enquêtes.

III.2 Les Tantarana-Be (traditions orales fondamentales),


d'origine du pouvoir relatif à l'institution royale

Les mythes d'origine de la royauté propremen~ dite, ceux de Miky-


Miky, Vatovoria et Ndremisara, ont été recueillis auprès d'informateurs exerçant
en 1968 des fonctions rituelles dans la cérémonie dynastique Fitampoha sur le
lieu de leur résidence (1) après le coucher du soleil comme il est de coutume dans
la transmission de ces récits.

Ecoutons le Mpitoka-Flloha, chef de lignage Marolahy, responsable du


Toka, invocation des ancêtres MaroseRana lors des cérémonies. Il nous a
présenté sous forme allégorique sa théorie de l'origine du pouvoir. Ecoutons-le.
Et, nous verrons que les Tantarana-Be de Vatovoria et Ndremisara qu'il a
développées le plus longuement avaient pour fonction de qualifier socialement et
idéologiquement le pouvoir de Miky-Miky, mais n'anticipons pas. Ecoutons-le tout
d'abord.

(1) Le Mpitoka-Filoha résidait au campement Andimaky, zone rizicole du delta


du village Andranofotsy. Le Mpitoka-Mahakasa avait une double résidence
. à Belo et au campement de Belengo, lieu de résidence des Masy influents à
Belo et Andranofotsy. Gestionnaires de Tromba Andrano, ils contrôlaient
des clientèles Tromba, où s'affirmait une parenté idéologique, construite à
partir et au travers des parentés généalogiquement confirmées et se
retrouvaient des contradictions politiques et économiques locales.
- 63 -

III.2.1 Première tradition: Miky-Miky, le transgresseur par


excellence

Miky-Miky s'était marié. Sa femme était morte après la


naissance de ses filles. Or, ses trois filles couchées par terre le dérangeaient
chaque fois qu'il devait sortir le soir. Il devait passer au-dessus d'elles et c'était à
qui sortirait les pieds pour lui barrer la route. Leur père voulait sortir et ses
filles mettaient les pieds en dehors des couvertures et lui pensait que c'était
interdit "Fady". Il passa même par dessus la jambe de sa dernière fille. Le
matin, il rejoignit les Fihitse (soldats), les Olo-Be (adultes du village). Réunissez-
vous leur a-t-il dit parce que j'ai quelque chose à vous demander. Ils se sont
réunis. Voici ce que j'ai à vous dire: Quelle est l'origine des Fady, interdits pour
vous? Quelle est-elle ont-ils répondu? "C'est de ne pas se mélanger avec les
siens. C'est de ne pas habiter avec des gens interdits. Il doit y avoir une tierce
personne si deux personnes habitent dans la même maison. De même, on ne doit
pas passer par dessus la jambe de quelqu'un, voilà la règle". Alors, ma dernière
fille est ma fem me car, dit-il, quand je suis sorti, je suis passé par dessus sa
jambe. Elle n'est donc plus Fady interdite pour moi". On a alors célébré leur
union. Il épousa la dernière de ses filles. Elle eut un enfant et il l'appela
Vatovoria car elle était à la fois sa fille et sa petite fille. C'était à la fois
l'enfant de Miky-Miky, son Anaka et son petit enfant, son Zafy".

Et l'on voit ici, Miky-Miky, héros fondateur de la dynastie Maroserana


présenté comme étant celui par qui la transgression arrive. Cette présentation
originelle du pouvoir est somme toute assez banale et certes non spécifique à la
société Sakalava, fait aussi partie des mythes fondateurs .du pouvoir dans des
sociétés marquées directement par l'influence chréti~nne occidentale. Ce n'est
donc pas à la lettre que nous nous attacherons sinon celle qui marque ici le fait
que la loi s'élabore à partir d'une faute originelle, d'une transgression et qui
placera celui qui est à l'origine de la faute comme étant hors des lois qu'il
institue. Elle le séparera de l'ensemble des hommes, le sacralisera, le situant à
l'égal d'un Dieu. Et Miky-Miky, lui qui a transgressé l'interdit de l'inceste et
institué la loi d'exogamie au moment même où il déroge à la règle qui préexistait
à son intervention, sera désormais séparé ontologiquement du reste des hommes.
Et le couple originel dont découlera la descendance ainsi formée, il ne restera
plus qu'à pérenniser ce pouvoir unique et intemporel en l'inscrivant dans des
structures sociales qui distingueront ceux qui sont les héritiers "naturels" de ce
pouvoir. C'est à ce titre que la seconde tradition rapportée par ce même
informateur nous intéresse. C'est elle qui spécifiera la formation sociale
politique qui fut à l'origine de la société Sakalava et ce n'est pas un hasard si
notre informateur qui invoquait les ancêtres Maroserana dans les cérémonies
dynastiques n'a mentionné que ces deux seules traditions liées à l'ordre mythique
du pouvoir royal. Car, nous avions insisté sur tous les ancêtres invoqués avant
ceux de la dynastie proprement dite. Ces deux traditions, outre leur valeur
d'actualité avaient aux yeux de notre informateur une signification à la fois
générale et particulière et se répondaient l'une à l'autre. C'est ainsi que nous les
traiterons. .
Ecoutons la tradition de Ndremisara qui nous fut transmise lors du même
entretien et sous contrôle des ancêtres invoqués compte-tenu du cadre rituel
dans lequel cet entr~tien a pris place.
- 64 -

III.2.2 Deuxième tradition: Ndremisara, un conflit


exemplaire: naissance de l'institution Daddy

Ndremandazoala est l'histoire d'un Ampagnito (roi) qui aimait aller à


la chasse. Quand ils sont allés pour chasser, ils n'ont pas trouvé de sanglier, mais
il y avait des Anaka-Ampela (jeunes filles). C'est elles qu'ils ont rencontrées.
Elles étaient assises là, au campement d'Ankirijy, les chiens ont aboyé après
elles. C'est alors que les Fihitse (soldats) sont arrivés demandant pourquoi les
chiens .aboyaient de la sorte car ce ne pouvait être contre des sangliers. Ils sont
allés voir et ont vu ces enfants. Ils leur ont demandé pourquoi elles étaient là et
si elles n'avaient pas peur des chiens.
- "Non, car ils aboyent tout simplement" ont-elles dit.
Ils ont alors pris leurs chiens et les ont emmenés auprès du roi. Ils lui ont dit
avoir rencontré des enfants assez grandes. Le roi voulut les voir et ils sont allés
les rencontrer.
- "D'où êtes-vous 7"
- "Nous sommes du village à côté. Il s'appelle Ankirijy"
- "Emmenez-nous à votre village".
Ils se sont dirrigés vers ce village. Ils sont alors arrivés.
Les jeunes filles dirent:
- "Akory (bonjour). Nous avons été rejointes par l'Ampagnito là-bas".
Les femmes les ont alors invités à manger.
Ils ont d'abord refusé parce que dirent-ils, ils ne faisaient que passer.
- "Passeriez-vous ici sans recevoir à manger de la part de vos
esclaves 7".
Ils ont alors mangé.
- "Voilà Tale, que diriez-vous si j'avais l'intention d'épouser votre
enfant" dit le roi.
- "Laquelle"
- "L'aînée, celle qui est déjà assez grande là"
- "Je ne connais pas les intentions de cette enfant et j'ai peur si cette
union ne peut se faire"
- "Dis-le lui Tale sinon je pourrais te tuer. J'ai besoin en effet de
cette enfant. Je l'aime. Une fois que tu lui auras parlé, si elle veut bien c'est très
bien, mais si elle refuse, aies confiance, ce n'est pas à la suite de son refus que je
te tuerai".
Il a alors transmis la demande. "L'Ampagnito te demande pour épouse".
- "Ah non" dit-elle. "Ce n'est pas avec lui que je souhaite me marier"
- "Mais tu as un prétendant 7"
- "Non, répondit-elle mais je n'aime pas les vieillards".
L'homme, son père, fut alors très énervé parce qu'il avait peur. Il avait peur car
sa fille n'avait pas honoré la demande du Ampagnito. Le roi lui dit:
- "Pensez-vous Tale que c'est pour cela que nous allons vous tuer 7
Que voulez-vous qu'on y fasse. Moi, j'ai espéré que cette enfant m'aime, mais ce
n'est pour cela que je vais vous tuer car vous ne m'avez en cela aucunement
dénigré. Peut-être que ce sont mes enfants ou encore mes petits-enfants qui se
marieront avec elle. Ce n'est donc pas pour cela que je vous tuerai. Dis-le aussi à
la petite soeur, à la cadette. Tout ce que, je sais, c'est que j'ai besoin d'une
·femme".
- "Ah, j'ai peur" répondit le Tale
- "Pourquoi auriez-vous peur. Pensez-vous qu'on va vous tuer 7"
- 65 -

Il Y est alors allé. Il s'est adressé à la cadette. Quand on est la cadette, que peut-
on faire, n'est-ce pas une personne qui doit obéir. C'est alors qu'il est détendu
pour transmettre ceci :
- "Mety, c'est d'accord".
C'est son mariage qu'on a célébré. L'aînée s'appelait Volafeno, la cadette
Volamaro.
- "Je vais l'emmener avec moi, car je ne peux rester longtemps Tale".
Et il partit avec la cadette.
Mais l'aînée a aussi changé d'avis car elle voulait partir pour suivre sa petite
soeur la nouvelle épouse. Elle est arrivée chez elle et a vu le foyer de sa soeur,
elle a vu qu'elle ne s'occupait pas elle-même du travail ménager ni même des
repas. C'était les gens ses serviteurs qui allaient chercher de l'eau froide et elle
prenait ses bains à l'intérieur de la maison. Elle avait des milliers de personnes à
son service ainsi que pour lui rendre hommage. Aussi quand l'Ampagnito eut des
idées sur elle, accepta-t-elle d'être aussi sa femme.
L'Ampagnito décida alors d'en parler à son père car lui dit-il "Je ne veux pas de
femme illégitime".
Il appela les Fihitse (soldats, gardes).
- Nous allons partir" leur dit-il "chez mon beau-père là-bas".
En arrivant, il dit 'l}iaoudi-Gnato" (formule de politesse).
- "Ah c'est vous. Qu'y a-t-il" dit le père de Volafeno
- "Nous sommes venus ici vous rendre visite et venus vous dire que
Vola-Feno accepte d'être ma femme".
- "Ah? Elle accepte ?"
- "Oui, elle a vu le foyer de sa soeur et elle accepte"
- "Elle accepte? Est-ce à dire que vous allez répudier la petite
soeur ?"
- "Non, comment voulez-vous que je répudie ma femme? Ce n'est pas
dans mes intentions"
- "Voulez-vous être polygame, rendre deux personnes rivales
(Ampirafy) ?"
- "Oui, je vais être marié aux deux soeurs. La polygamie n'est pas
mauvaise mais l'une est la cadette, une cadette qui a déjà son foyer et l'aînée est
arrivée après. Plus tard, elles auront des enfants mais l'aînée sera toujours après,
car c'est la cadette qui est la maîtresse de maison Tompon-Trano. L'une sera
celle qui suit le Mpagnaraka, l'autre sera Tompon-Trano maîtresse de maison.
Que peut-on y faire à cela Tale? Et il continua en disant "Votre Raza, vos
origines, je ne les connais pas mais moi, je sais que vous êtes Hirijy car c'est
chez vous que j'ai désiré avoir des femmes. Désirer Hirijy. Votre Raza sera donc
Hirijy. Voilà le Raza que je peux reconnaître comme étant celui chez qui j'ai
désiré avoir des femmes. Et les Taranaka (descendants) de ces deux femmes que
j'ai épousées sont Hirijy".
Alors, ils cohabitèrent et c'est l'aîné qui, la première, eut un enfant.
Le Mpagnito alla alors chez son beau-père.
- "Ma femme vient d'avoir un enfant".
Puis, la cadette eut également un enfant.
Le Mpagnito alla également chez son beau-père pour le lui annoncer.
- "Ma parole est toujours ma parole" a-t-il dit.
- "C'est la cadette qui est Tompon-Trano (maîtresse de maison), celui
qui est né en dernier est donc le Tompon puisque c'est le fils de la maîtresse de
maison. Même si celle-ci est la cadette, -c'est la première fem me, son fils
Ndremandresy sera donc le Tompon".
- 66 -

Et notre informateur de commenter ainsi la légende:


Ndremandazoala s'est marié avec deux soeurs Volafeno et Volamro du chef local
du groupe qui deviendra Hirijy du fait de ces mariages. Ce fut la cadette
Volamaro qui accepta d'être la première femme du roi et Volafeno, l'aînée ne se
décida que beaucoup plus tard. C'est pourquoi Ndremandresy, fils de la cadette
mais première femme du roi fut vainqueur et devint le Tompon, maître. Et ceux
qui ne comprennent pas disent que Ndremisara a perdu la cause du Ra
(litteralement du sang) parce qu'il a été maudit par la faute de sa mère.

Ces propos très allusifs centrent la question de Ndremlsara sur sa


double qualité de roi et celle d'être en quelque sorte l'héritier de la cause du
peuple. En effet, c'est grâce à l'alliance avec le roi que le groupe local donneur
de femmes acquierera son identité, celle qui le fait Hlrijy, mais c'est aussi cette
alliance qui change les règles de succession et introduit une forme de
contestation. Notre informateur s'est fait surtout l'interprète de la
réglementation royale en sa qualité de Mpltoka des rois Maroserana, celle qui a
suivi l'évènement de Ndremisara qui désigne comme successeur le descendant de
la première femme. Il laisse seulement entendre dans son commentaire que les
choses ne sont pas aussi sim pIes et aussi claires que cela et il marque une
nouvelle fois implicitement que comme Miky-Miky précédemment Ndremisara a
contribué à instituer roi le roi par une nouvelle trangression.

Le conflit entre les fils de ces femmes Ndremisara, Ndremandresy


pour la succession, la manière dont il fut rationnalisé est rendu plus explicite
dans la tradition que nous rapporte le Mpitoka chef de lignage Mahakasa d'origine
Antankarana, en sa qualité de gardien des reliques des rois ou Daddy lors du
Fitam{>Oha 196& (cérémonie dynastique). Cette tradition est à la fois plus
complete car elle montre la naissance de l'institution Daddy, celle du Lohavogny
qui deviendra le Fitampoha et le mode d'exercice du pouvoir désormais séparé.
Ecoutons-le.

III.2.3 Troisième tradition: une théorie' de non-violence


fondatrice du pouvoir et de la loi

Ndremisara est le premier des Mpagnito. Si l'on considère les


rois, c'est Ndremisara qui est l'aîné. Comme il travaillait le bois, et que le
Menabe vaquait à ses occupations, ils sont allés voir Ndremandresy :
- "Conduisez-nous chez votre aîné" (Ndremandresy est le cadet de
Ndremisara).
Ndremandresya conduit le Menabe chez Ndremisara. Quand ils furent arrivés sur
place, Ndremisara dit:
- "Toi, tu peux régner sinon je ne peux poursuivre le travail du bois, la
sculpture. Quand les choses seront réglées, tiens-moi au courant".
C'est pourquoi Ndremandresy a régné.
Le Menabe, tout en acceptant le fait qui veut que Ndremandresy règne, celui-ci
savait que Ndremisara avait tort.
Cette situation ayant force de loi, la tradition veut que Ndremandresy tue 10
boeufs. Il s'adressa à Ndremisara :
- "Je te dis à toi, mon aîné, qu'il faut annonc'er cette décision au
Menabe, car nous ne sommes rien sans le Menabe et le Menabe n'est rien sans
nous".
Ndremisara répondit:
- 67 -

- "Ne m'impliques pas dans cette affaire de pouvoir, car je m'occupe


de sculpture. Je te donne ma bénédiction" (il s'agit de la bénédiction de
Ndremisara à l'égard de Ndremandresy).
La cérémonie a commencé: On prépare l'alcool, cette cérémonie était le
Lohavogny, fête des prémices. Le Menabe s'est réuni et a offert dix boeufs.
Ndremisara dit "vas-y maintenant, je t'ai déjà donné ma bénédiction, nous ne
nous sommes pas battus. Après cela, nous allons nous baigner pour nous purifier.
C'est ainsi que le Fitampoha, cérémonie du bain des rois est né. Une cérémonie
qui institue Ndremandresy l'aîné donc le roi.

C'est ainsi que le Menabe fut réuni pour le Fitampoha et


Ndremandresy a fait fabriquer le Dady de Ndremisara. C'est le Menabe qui a
confectionné le Daddy de Ndremisara, les propres ancêtres de Mahakasa (notre
informateur> eux qui sont alors devenus spécialistes de la confection des
Daddy•••/ •••

Cet événement reprend la théorie de la légitimité royale développée


précédemment où c'est la position à l'égard du roi qui détermine la loi de
succession et cela indépendamment des relations des mères Hirijy. Si les
relations entre l'aîné de droit et l'aîné de fait sont présentées comme non
conflictuelles, il est cependant important de constater que Ndremandresy ne fut
consenti comme roi par le Menabe qu'après une cérémonie destinée à lever
l'interdit Tsipirano (dans le texte) et une offrande de dix boeufs. La création des
Daddy, reliques des rois apparus au moment où la loi est instituée marquera une
étape importante du processus d'unification en voie de constitution car l'on voit
dans ce récit Ndremisara s'excluant volontaLrement du pouvoir formel tout en
récupérant symboliquement le pouvoir: la dualité de pouvoir, son mode
d'exercice désormais séparé établiront une solidarité intrinsèque du roi et du
peuple dont le destin sera uni comme le sont les deux frères Ndremandresy et
Ndremisara. L'aménagement des rôles entre les frères permet ainsi
l'intériorisation du conflit comme non-conflit où Ndremisara devient
Pintermédiaire entre le roi Mpagnito et le peuple.

Le premier Dady-Ndremisara auquel s'attache les interdits à


respecter (I) pour ceux qui s'y rattachent, évoque alors ce processus
d'abstraction des rapports généraux qui ont institué la loi, justifiant a poseriori
les modalités d'exclusion, de différenciation sociale eu égard à la dynastie
montante, à la royauté. Le Dady de Ndremisara est composé "de cornes de
chèvre dans lesquelles sont placées un morceau de linge ayant appartenu à
Ndremisara, un morceau de peau, de Pos frontal, de l'occipital et du nez ll • Les
ancêtres de notre informateur qui ont confectionné ce Dady ont fait la même
chose pour Ndremandresy. Cette description des Daddy largement évoquée dans
la littérature, ne doit pas masquer sa fonction, celle qui établit la permanence de
Pinstitution et qu'il convient d'éclairer. Leur fabrication a varié aux différentes
périodes (2), les matériaux utilisés en particulier, c'est ce dont témoigne les
Dady les plus. récents, celui de Ndremilafikarivo (P. Kamamy de son vivant) sont

(I) Cf. Tome III p. 147-148.

(2) Cf: E. Nerina. Le Fitampoha ou les souverains de Madagascar Khatala,


1983.
- 68 -

dans des boites en argent, cependant que leur signification est restée intacte
même si leur puissance est variablement reconnue par les &ens. Il s'agit en
réalité du code législatif propre à chaque règne auquel les allies dépendants des
différents rois sont soumis et attachés (1). Et transgresser les interdits n'est
certes pas une petite affaire. Elle peut aller jusqu'à la disparition par non
reproduction biologique du groupe transgresseur, l'origine d'un tel état étant
toujours rapporté à une faute qu'il convient de démasquer. Les Dady sont encore
les témoins des rapports dominants qui se sont institués à l'avènement et au
cours du règne de chacun des rois. C'est ce que nous a appris notre participation
à la cérémonie dynastique Sakalava en 1968 sans que nous puissions pour autant
préciser le contenu de ces interdits liés à chaque Dady et les groupes sociaux qui
s'y rattachent.

. Le Dady-Ndremisara, à cet égard, pour lequel nous disposons d'une


information complète et de première main, est quant à lui le lieu d'élaboration
d'une théorie politique propre à la formation Sakalava initiale qui fait de
Ndremisara une victime consentante, exclue de l'héritage dynastique tout en lui
accordant un statut unique de temporisateur des conflits naissants induits de
l'exclusivité patrilinéaire. Elle se concrétise par le privilège qui fut accordé aux
descendants de ce dernier de posséder des Tragnovinta (tombeau des nobles).
Ainsi assimilé au Mpa&nito sans toutefois l'être, lui et ses descendants seront
enterrés au 'Sud, privilege des rois. De cette distanciation, naitra la qualité de
Ndremisara dans son aptitude à interpréter la loi patrilinéaire et de
primogéniture puisque lui-même s'est présenté comme l'ayant intériorisée au
moment où le conflit aurait dû éclater. Ndremisara est alors devenu l'archétype
des conflits patrilignages-matrilignages à propos de la succession (au sens large)
quand les héritiers sont de mères différentes et de deux soeurs. La situation
concrète intiale s'est transformée en conflit ontologique dans le Dady
instaurateur de la loi, au détriment des contradictions réelles qu'elle sigi"lifiait.

Cette contradiction de la légitimité de l'aîné sur le cadet allait


historiquement resurgir sous le règne de Ndrianinhanina descendant de
Ndremandresy, roi du Menabe et Ndremandisoarivo, son frère cadet ira conquérir
de nouveaux territoires fondant le royaume Sakalava du Boina au Nord. A cette
occasion, Ndremisara s'est transformé en Tromba, symbole de la légitimité
dynastique de cette branche cadette Maroserana. Il perdra son identité stricte de
parenté au profit d'une suridentité, celle qui lui conférera son double contenu
social et politique. Il deviendra dans le Nord l'équivalent symbolique du premier
Dady du Menabe en lui se construira la raison d'état, la plus pernicieuse car
exclusivement idéologique, elle marquera la séparation des Maroserana d'avec les
autochtones au profit d'une inégalité du cadet sur l'aîné et même si les nouveaux
venus, migrants Maroserana ont tenu compte au départ des rapports constitutifs
des groupes installés avant eux, ils les ont transformés et transgressés,
établissant leur autonomie sur la base de ces rapports.

Quant au Fitampoha (cérémonie du bain des Dady) évoqué dans ce


texte, cette institution est présentée comme le produit de la transformation du
Lohavogny, fête des prémices qui avait lieu annuellement au moment des
premières récoltes et de la distillation d'alcool de miel. Elle devait marquer le
consensus des groupes locaux à propos de la légitimité de Ndremandresy. La suite
de l'entretien montre qu'il n'a pas été véritablement acquis et qu'à ce - propos,

(1) Cf. Tome III p. 161.


- 69 -

eurent lieu des luttes entre groupes pour le contrôle des Dady: ces faits
historiquement non établis, dont il est dit qu'ils eurent lieu au Sud à Ben9he foyer
originaire de la formation sont intéressants et méritent <fêtre signales car ils
manifestent ce qui est important pour les gens, à savoir, que le peuple et le roi
se sont institués l'un par l'autre et à travers l'autre. Les faits de conquête, soit la
violence directe, ne sont intervenus que plus tard et ne peuvent être facteur
explicatif de l'intégration politique réalisée. Essayons de préciser le contour de
cette réalité avec une nouvelle tradition du héros fondateur de la dynastie et de
l'origine de la royauté. Ecoutons le Mpitoka-Mahakasa dans cette version.

III.2.4 Quatrième tradition: Miky-Miky Tompon-Tany

Les deux Mpagnito (roD, Tsianitsy et Iabosandry (ancêtres de


notre informateur> rassemblèrent le Menabe. On fit venir par la même occasion
Ramiky-Miky: un petit vieux à la fois malade et handicape physique du clan des
Andralefy. Ils donnèrent un boeuf à chacun aussi bien aux riches qu'aux pauvres.
Rakodonitany, l'un des plus riches du pays donna des boeufs aux gens.

Ramiky-Miky à cause de son handicap et de l'éloignement de son


village, arriva après le partage des boeufs suivi de son entourage. Rakodonitany
n'avait plus aucun boeufs à donner, alors il donna des serviteurs à ceux qui
n'avaient rien eu. Aux compagnons qui amenaient Miky-Miky, il donna un nom:
celui de Sakoambe pour ceux qui s'étaient abrités à l'ombre du Sakoa (arbre) et
Andrasily à ceux qui étaient assis à l'ombre du Kily (arbre). Aux premiers, il fut
interdit de consommer de Siotsy (sorte de perroquet) qui provenait <fun Ody
talisman appelé Tsiatara dont ils se référaient.

Cependant à Miky-Miky, il donna la terre sur laquelle il était assis.


Fort de ce don reçu, il alla voir l'Ampagnito et chercha à faire alliance avec lui
en disant:
- "Rakodonitany a partagé les boeufs à tout le Menabe. Il a donné à
mes compagnons la terre sur laquelle te suis assis, ceci est à moi'\
- "Que veux-tu au juste ?" demanda le roi
- liCe que je veux, c'est m'allier avec vous. Je n'ai personne qui puisse
me défendre, donc que je vive ou que je meurs, je veux rester auprès de vous ll
- lINe veux-tu rien <fautre ?"
- liOn m'a donné la terre, cela me suffit. Vous, vous avez l'autorité,
vous tranchez par la parole, par le jugement, vous arrangez les différents entre
les Olo-Be (grandes personnes). Or, tout le monde vient de cette terre et cette
terre m'appartient. Choisissez ce que vous voulez, je serai toujours avec vous. Si
ces gens meurent, ils seront enterrés la tête tournée vers l'Est, tandis que vous
Mpagnito (roi) et moi, nous aurons la tête tournée au Sud. Rakodonitany m'a
donné cette terre, quant à vous les gens vous respectent à cause de vos
ancêtres: Tsianitsy, Iabosandry, Resaoky étaient des gens éminents. Vous avez
cinq doigts à chaque main, j'en ai autant. Certains ont des noms, moi j'ai la terre.
Ce que je veux, c'est une alliance. Ainsi, si les gens veulent prier pour leur
tombeau, leurs enfants, leurs femmes, ils parleront de vous et ils diront:
- lIAidez-nous cette terre, aidez-nous maitre des lois, toi terre de
Ndremisara, toi terre de Ndremandresy, de Rakodonitany, de Ratsimba, de
,Ramiky-Miky, de Talafotsy, de Mbarindri, toi de Ravaomeoky, de Ravaofotsy,
Ravaomena? de Vokokotsimlbaby".
- 70 -

Tout cela parce que l'on parle de notre histoire. Les gens qui ne
possèdent pas la terre, on les mettra dans la terre, la tête vers l'Est. Et nous,
possesseurs de la terre Tompon-Tany, nous ne serons pas ensevelis sous la terre
mais sur la terre et notre tête sera tournée au Sud et ce sera la même chose pour
tous nos descendants. Notre Maroando (cercueil> ou Tamango sera posé sur terre
dans la Tragnovinta, là-haut. Ajoutons le commentaire qui suivait ces lignes où
l'informateur développe et interprète cette tradition.

Rakodonitany, nous dit-il, symbolise celui qui a accumulé des


richesses mais qui n'a pas d'enfants. Il distribue donc ses biens à ceux qui ont des
descendants (idée de reconnaissance et d'adoption). Il se crée des alliés en
quelque sorte. La proposition de Ramiky-Miky d'être enterré dans la Tragnovinta,
la tête tournée au Sud, est liée à l'origine Sud de la migration des rois. Tout
appartient au Mpagnito (roD, aussi bien les boeufs que les hommes (Menabe).
Etant donné que les Menabe ne sont pas de sang royal, ils ont la tête tournée à
l'Est, à la différence des Mpagnito possesseurs.
De tout cela, découle la parole des sages: "Il ne faut pas se battre pour une
parcelle de terre car elle appartient à quelqu'un d'autre (1'Ampagnito)".

Et l'informateur de se différencier de Ramiky-Miky en disant "On


n'est pas Miky-Miky pour s'allier aux Mpagnito afin d'avoir les mêmes droits
qu'eux. C'est pour cela que nous sommes maudits, condamnés à nous battre pour
une parcelle de terre, au lieu de nous contenter de ce qui nous appartient, nous
cherchons à être plus forts que les autres.
Les Vazaha (étrangers) sont venus. Ils ont pris la terre de force, ils ne se sont pas
battus, ils ont fait en sorte que les gens travaillent et produisent pour eux. C'est
une question d'intelligence, de force. Donc les faibles, les moins intelli~ents sont
toujours derrière. Ils sont condamnés à l'envie. Par contre les plus intelligents,
les plus forts comprennent que la terre change de propriétaire:
. Hier, elle appartenait aux uns, aujourd'hui, elle appartient aux autres (idée
d'alternance, de succession). Et ceux qui étaient ici, n'y sont plus actuellement.

Cette tradition de Miky-Miky ne diffère pas, dans son contenu


général de celui présenté par J. LOMBARD (1) et l'opposition-clef qu'il convient
de discuter est bien le fait affirmé que Ramiky-Miky "n'a rien mais il atout".
Alors que les autres reçoivent toutes sortes de richesses, en particulier des
boeufs, Miky-Miky arrivé le dernier pauvre et boiteux n'aura que la terre.
Nous ne retrouvons pas cependant les séries analytiques, décrivant les principales
étapes de constitution du mythe de la royauté, marquant le passage de la société
de l'état de nature à l'état de culture (2). Cette différence s'explique à la fois par
les conditions de l'enquête et la nature du matériau, les deux étant très liés. Car
ce conte est celui qui recevait l'interprétation la plus riche et la plus variée
jusqu'à devenir squelettique comme celui que nous présentons. Dans ce cas, seul

(1) J. LOMBARD, Ouvrage cité. Idéologie des Mpagnitovola (celui qui tranche
par la parole) p. et suivantes.

(2) Le passage de l'état de nature à celui de la culture se ferait selon cet


auteur en cinq étapes successives "qui voient le passage de la création du
monde à l'achèvement de la société des hommes et l'instauration du pouvoir
de Miky-Miky sur les hommes", p. 95.
- 71 -

subsiste le principe qui établit les nouveaux venus Tompon-Tany, maîtres de la


terre, les groupes premiers installés devenant Zana-Tany, enfants de cette terre
(1) qui les as vus naître, lieu de leurs tombeaux, exacte signification de ce que
"Ramikymiky n'a rien mais 11 a tout".

Ce fait de territorialité qui coincide avec la mutation politique des


formations locales, favorisée par les courants migratoires du sud de l'ile, n'est
pas nouveau puisqu'il est également sous-jacent aux traditions déjà évoquées,
celles de Ravato-Rabonia et des trois frères cultivateurs. Cependant, nous
pouvons, avec cette nouvelle tradition, aller au-delà de cette première
constatation car elle précise la correspondance qui s'est établie entre les
formations lignagères locales (Sakoambe, Andrasily, Andralefy, dans ce texte) du
Sud et le système politique qui est né du contact entre ces autochtones premiers
installés et les nouveaux venus migrants Maroserana. Lorsqu'il est dit Ramiky-
Miky n'a rien mais il a tout, cette notion exprime le contenu principalement
politique des rapports des nouveaux venus devenus chefs avec les autres. L'auteur
précise alors la signification des catégories cardinales du Fitampoha (2) liées à
l'origine de la migration et de la constitution du royaume, l'orientation Est-Ouest
des groupes locaux signifiera qu'ils sont attachés à un territoire particulier, ils
sont alors Zana-Tany, l'orientation Sud-Nord signifie l'origine de la migration. Le
rapport à la terre est alors donné par le lien généalogique matérialisé par
l'appartenance au tombeau, celui du roi et, par la suite, des nobles est un lien
politique. Le Hazomanga-Vy (pieu en fer> qui fut planté au foyer originaire de la
formation à Benghe, marquera ce premier lien territorial politique à la terre d'où
naîtra le Menabe de Ndriandahifoutsy (nom posthume Ndrianinhanina). Par la
suite, la migration vers le Nord amènera des segmentations liées aux querelles de
succession des Maroserana d'où naîtront les divisions du Boina (royaume Sakalava
du Nord), du Menabe et Mahafaly. A l'intérieur de ces territoires désormais
distincts, de nouvelles subdivisions vont naître, les nobles, ceux qui sont
apparentés à la famille royale mais n'ont pas régné, auront des Tragnovinta (3)
marquant dans un espace ('lus restreint ce même lien politique à la terre.

Dans ce contexte très général qui établit Miky-Miky maître de toute


chose sur terre, le récit présente en filigramme, les processus d'abstraction des
rapports réels qui ont existé entre les autochtone$ et les migrants Maroserana
avec lesquels ils sont entrés en relation d'alliance et de voisinage, et notre
informateur de lier l'origine des groupes lignagers du Sud à ces rapports

(1) La notion de Zana-Tany qui a été développée à plusieurs reprises au cours


de notre enqüête, prend son exacte signification par référence au lieu de
. naissance là où est enterré le placenta de la mère. La femme dans cette
société est bien le symbole de la génération et de la cohérence du groupe•
. Les Zana-Tany entendu dans ce sens très précis sont les véritables
autochtones attachés à un territoire particulier.

(2) Ce texte nous fut rapporté en introduction à une discussion sur le


Fitampoha 1968, Tome II, Itinéraires p.74. Durant cette cérémonie, notre
informateur était Mpiamby, gardien des objets ayant appartenus au roi.

(3) Tombeaux particuliers aux nobles. Ces tombeaux ont leurs gardiens et sont
lieu d'émergeance de Tromba-Sazoka, comme les tombeaux royaux.
- 72 -

particuliers. Et tout se passe comme si, ces groupes avaient perdu la notion
même de leur identité première, la seule qui aurait été retenue par l'histoire
étant celle qui a coïncidé avec l'affermissement royal. Ce processus de fusion-
assimilation des groupes premiers installés, expliquant cette perte de substance
et d'identité marque l'intériorisation des rapports liés à cette socialisation de
départ. Elle est egalement exprimée, mais négativement cette fois, dans la
tradition de Ravato-Rabonia qui met l'accent sur les rapports d'alliance qui
seront la pierre de touche de l'intégration politique, une fois définies les règles
de succession. Ce passage de la société civile à l'état Sakalava et les principales
mutations attestées par les traditions orales ayant donné lieu à des catégories
mythiques du pouvoir, ne peuvent être élucidées sans que soit précisée la
correspondance entre les formations lignagères locales du Sud et les nouveaux
venus migrants Maroserana.

III.) Les Tantarana-Razan, ou traditions d'origine lignagères

Pour comprendre comment les Maroserana ont acquis "une position


structurale stabilisée" vis-à-vis des formations sociales locales et comment ils
ont atteint l'importance et l'exclusivité politique que nous leur connaissons, nous
devrons quitter le terrain trop abstrait des Tantarana-Be, traditions fondatrices
du pouvoir royal. C'est pourquoi, nous présentons ici les traditions orales
d'oripine lignagère que nous avons recueillies en cours d'enquête de manière non
systematique. Nous proposerons une typologie des traditions particulières en nous
inspirant directement de la méthode de A. DELIVRE (0, qui distingue parmi les
évènements ceux qui ont trait à l'histoire royale, et ceux qui se rapportent à
l'histoire des groupes plus ou moins liés à la royauté.

. Les traditions lignagères obtenues en 1969 dans la région de Belo et


du Manambolo ne permettent pas, tant s'en faut, de reconstituer l'histoire de
l'intégration Sakalava au stade premier de la migration Maroserana. Les
recherches effectuées par J. LOMBARD, le "corpus" de traditions orales qu'il a
recueilli en tous points de la côte Ouest, permettront d'approcher avec les
précisions historiques qui s'imposent les étapes de la progression Maroserana, de
ses effets induits sur une intégration hiérarchique des rôles et des statuts dans la
formation politique. Les textes dont nous disposons, n'ayant pas été rapportés par
les seuls détenteurs Mpitantarana de la tradition, leur contenu ne peut être pris à
la lettre pour une reconstitution du passé qu'ils évoquent. Ce dont ils témoignent
le plus, est un manière de dire les choses importantes pour celui qui parle, lui qui
était dans tous les cas un Mpitoka, chef de lignage intervenant dans la vie sociale
et politique locale et à ce titre se considérant et considéré 'comme notable. En
d'autre terme, les identités lignagères symbolisées dans ces récits, se
présentaient comme des faits de culture, chose la mieux partagée quand on a
tout perdu, beaucoup oublié et en particulier ce qui a trait à la "souveraineté
Sakalava" passée. Les retours constants à l'origine que nous avons notés dans la
vie quotidienne, dans les cérémonies, dans la vie politique même, signifiaient ces
rapports passés résiduels, pas toujours conscients, ce minimum commun
dénominateur qui lie entre eux ceux qui participent à la vie de la communauté de
parents-alliés-dépendants du village. Elles avaient pour fonction de pérenniser
certains rapports jugés essentiels, ceux de l'alliance généralisée construite
autour de segments de lignage majeurs.

(1) A. DELIVRE, "L'histoire des ro~s Merina". Interprétation d'une tradition


orale. KLINCKSIECK, Paris, 1974.
- 73 -

Cette incursion dans le passé réel ou mythique des formations


sociales rencontrées est présentée comme une sélection de faits qui révèlent ce
par quoi la société se transformait et sur quels modes. Ces transformations, la
plupart du temps non datables constituent un répertoire de scénarios disponibles
et sédimentés dans la mémoire collective. Quelques récits se rapportant à une
même tradition li~nagère accusent de variations sensibles quant aux thèmes
dominants. Au-dela de ces divergeances, nous nous attacherons à préciser les
éléments appartenant à cette histoire mythique/réelle qui agissent actuellement
dans la conscience des gens et sont le fondement de rationnalisations sur
lesquelles s'appuient les légitimités sociales. Nous verrons plus particulièrement
que les rapports de parenté et d'alliance sur lesquels s'est élaborée la dynastie
Maroserana en établissant la patrilinéarité, la primogéniture et l'exogamie de
clan, n'ont eu force de loi pour les groupes locaux que parce qu'ils étaient
intrinsèquement liés à l'activité d'élevage, et que celle-ci devenait dominante.
Ainsi nous comprenons mieux la formule édifiante qui qualifie Miky-Miky, héros
fondateur de la dynastie régnange: "s'il a rien, c'est qu'il a tout". Son pouvoir
englobe les réseaux d'alliance qui s'inscrivent dans la territorialité du premier
Menabe ou Menabe du Sud. Les règnes de Bararatavokoke-Ndremandazoala et
Ndremisara-Ndremandresy, dont les tombeaux royaux sont situés au lieu de cette
première résidence royale, correspondent à ce proéessus par lequel le système
lignager s'est développé en système politique.

111.3.1 Les formations autochtones: une réalité culturelle,


un produit historique

Les traditions orales recueillies concernant les "autochtones"


réparties sur la côte Ouest avant l'arrivée des Maroserana renvoient à deux
périodes, celles mythiques explicatives de l'origine première de leur groupe et
celles fictives/réelles qui témoignent de leur statut et rôle dans la formation
Maroserana. La plupart établissent une sorte de confusion (au sens
éthymologique) entre l'origine du groupe et leur devenir dans la formation
Maro~,-rana. Les anciens dépendants en général font porter leur récit sur la
période la plus récente des 150 dernières années, celles qui ont marqué le départ
du processus de colonisation (Règnes des rois Maroserana enterrés à
Tomboarivo). Ceux qui, comme les Sakoambe avaient bénéficié d'une réelle
autonomie politique, voire économique remontent à la période hégémonique
Maroserana qui a vu la naissance du Menabe de Ndriandahifoutsy. Et l'on voit
bien que les choix de périodisation inscrits dans la mémoire des groupes lignagers
locaux sont des indicateurs de la production idéologique des groupes au moment
où ils réinterprètent leur passé.

Le montage des textes que nous présentons en Tome III (l) de ce


travail sur le thème des traditions orales, tient compte largement de cette
confusion possible avec une présentation abstraite de la formation politique
Maroserana passée et notre propos est bien d'opérer les ajustements nécessaires
pour lier les faits présents avec le passé dont ils veulent témoigner. C'est
pourquoi, notes et corn mentaires viennent en appui de ces textes.

(l) Tome III, "Les traditions orales d'originoe" p. 2 il 32.


- 74 -

La sélection des faits sur lesquels reposent les identités lignagères,


amène une première constatation d'ordre général qui associe aux traditions
lignagères des faits de culture, même si dans bien des cas leur produit est
historique et coïncide avec la centralisation politique de la Côte Ouest induite de
l'expansion géographique Maroserana. Il n'est pas dans notre propos d'identifier,
.ni même de différencier les traits culturels des formations lignagères, il convient
cependant de noter qu'ils intervenaient dans des cultes locaux en forme de
résurgeance d'un passé antérieur à la formation politique Sakalava. Cette réalité
fut le point de départ d'une réflexion nouvelle sur les traditions d'origine.
L'hypothèse de recherche sur laquelle repose notre réflexion intègrera le non-dit
de ces traditions. Elles puisent toutes dans le passé mythique qui précédait la
formation politique Maroserana et nous ne devions plus ignorer ces faits. Elles
attestaient de cette manière d'une identité perdue. Les seules formations locales
qui ont conservé leur identité sont les Vezo, Mikea, Vazimba, Antagnandro,
vraisemblablement parce que leur différenciation portait sur des activités
principales différentes de celles de l'élevage qui allait devenir dominante. Les
Sakoambe occuperont, quant à eux, une place bien particulière par rapport aux
autres groupes ~ignagers locaux qui sont nés de l'intégration politique Maroserana
et qui ont donne leurs femmes aux premiers rois. Ce groupe en effet, se distingue
des Andrambe, Hirijy en ce qu'ils ont donné leur nom à l'arrière-pays de
Morondava, signe d'une territorialisation existante avant l'arrivée des
Maroserana. Aucun des autres groupes autochtones n'avaient donné leur nom aux
régions qu'ils avaient l'habi1:ude de parcourir. Les traditions d'origine de ce
groupe témoignent d'un développement antérieur de l'élevage mais aussi de
l'incomplète structuration des rapports de parenté autour de principes comme la
patrilinéarité. Le groupe antérieurement le plus directement associé à l'élevage
ne se présente pas comme fondé initialement sur la patrilinéarité.

Le passage de la société civile à l'état, si l'on considère maintenant


ce que nous savons de l'installation des nouveaux venus dans ce Menabe de la
première heure que nous appelerons Menabe du Sud ou petit Menabe où se
trouvent les tombeaux royaux de Ndremandazoala, Ndremisara, Ndremandresy
par opposition au grand Menabe de Ndrianinhanina ou Ndriandahifoutsy, amène la
même constatation. Le mode d'intégration hiérarchique qui a prévalu fut fondé
sur l'alliance avec les groupes locaux, les luttes nombreuses au-delà du Mangoky,
dans le pays Mahafaly, doivent être interprétées moins comme des faits de
conquête que com me un processus qui allait différencier les formations rivales
candidates à l'hégémonle politique. Les traditions royales elles-mêmes attestent
de ce point de vue, elles sont soucieuses de montrer l'origine unique des dynasties
Zafimanely, Andrevola, Maroserana. Le système de parenté qui s'élaborera au
travers des alliances locales, se présente d'emblée comme un produit de cette
petite histoire qui a préparé l'avènement <:les chefs reconnus nouvellement
installés. Pour cette période les Hirijy, Andrasily, Andrambe témoignent de par
la sélection des faits qu'ils rapportent du contenu réel de leur assimilation. La
manière édifiante dont ils retra~ent leurs origines premières, le fait que leur
segmentation épouse au sens propre la progression dynastique attestent des
rapports que les migrants Maroserana ont eut avec eux<. Ils se sont conformés aux
modes de vie, aux conceptions de ceux qui les ont accueillis. Ils ont été comme le
hérisson, quand il hiverne, il prend la couleur de la terre où il se trouve selon la
traduction du proverbe "Tandraka milevyn'antany mena arahina". Les faits de
guerre, de conquête se situent beaucoup plus tard sous le règne de
Ndrianinhanina contre les Antagnandro, riziculteurs plus organisés, hiérarchisés
dont les groupes non soumis sont devenus les Betsileo actuels.
- 75 -

Il n'est dès lors pas étonnant, si l'on interroge les traditions


particulières de ces groupes assimilés, qui n'ont acquis l'identité qui les désigne
qu'à la faveur des relations qui ont existé à cette époque très éloignée de
l'installation de Ndremandazœ.la à Benghe, foyer oripinaire de la formation,
qu'elles s'appuient pour tenter de signifier cette periode sur l'identité d'un
ancêtre mythique dont l'évocation reste obscure mais symbolise l'origine
première de la migration du groupe. Quelques ancêtres mythiques ainsi signifiés
ont leur racine au foyer de diffusion des Ombiasy dans la région de Vatomandry.
Ce qui reste témoigné, sera moins un nom par lequel on qualifiait ces
autocthones, que le souvenir des activités différenciées (pêche, banane, miel> et
cela parce qu'ils avaient l'habitude d'offrir les produits liés à ces activités, aux
esprits Tsigny et Koko, dans un culte, le SoIoho, qui marque qu'à cette époque
lointaine, non datable, existait déjà une relative unification des croyances. Les
cultes Tromba, la croyance à des Ody (talisman) attestés au milieu du XVlème
siècle par les missionnaires portugais, ces institutions SoIoho décrites par
FLACOURT (1) seront prises en compte et transformées, ce capital symbolique
accumulé en plusieurs siècles sera la matière première des institutions nouvelles
liées à la formation dynastique. Les Ody deviendront Dady et les Tromba locaux
seront intégrés à la gestion politique des affaires d'état. Le Fitampoha allait
naître.

III.3.2 Différenciations lignagères et intégration politigue

La dimension politique qui s'est dégagée des rapports des


nouveaux venus avec les formations locales réparties sur la Côte Ouest dans ce
qui deviendra le Menabe sous Nriandahifoutsy, n'était, si l'on en juge par les
quelques traditions recueillies "qu'un attribut des groupes patrilinéaires". Ce
principe ne s'inscrira dans les faits et surtout ne se généralisera qu'avec le
développement de l'élevage. La différenciation des marques d'oreille de boeufs à
l'intérieur de chaque formation lignagère, les interdits spécifiques relatifs aux
couleurs de robe, la nécessaire disponibilité de boeufs aux couleurs particulières
dits (boeufs Sikidy) pour les cérémonies, tous ces éléments d'organisation
participeront à la stabilité des groupes lignagers locaux, dont la segmentation
sociale induite des rapports d'alliance nécessairement exogames doit être vue
comme des stratégies ou l'autonomie et la dépendance vont de pair avec le degré
de centralisation politique effective autour de la personne des rois.

Les formations lignagères qui permettent de comprendre


concètement comment un système de rapport au départ relativement simple a
donné lieu à une multiplication de lignages intégrés autour de la personne du roi
sont les Andrambe, Hirijy et Sakoambe. Premiers groupes locaux à avoir donné
leurs femmes aux rois. Les interviews recueillis auprès des Mpitoka-Hirijy et
Sakoambe témoignent l'un et l'autre de la manière dont ils interprètent leur
identité originelle et du statut qu'ils ont acquis et pérennisé dans le cadre de la
formation dynastique. Et l'on voit apparaître en les écoutant une manière de
réinterpréter ce passé originel quasi-mythique en s'appuyant sur leur identité
plus ou moins récente que leur confère leurs marques d'oreille de boeufs acquises

(1) E. de Flacourt, Histoire de la grande Isle. 1658. Plus particulièrement:


Chapitre XVII, p. 54 à 60. L'auteur était Directeur de la Compagnie de
l'Orient.
- 76 -

du fait de leur qualité d'oncles maternels des rois ayant régné, des premiers rois,
les plus illustres grâce auxquelles leur patrilinéarité fut produite et confirmée à
chaque génération malgré les segmentations sociales du groupe et leurs
migrations successives (O.

Ecoutons le Mpitoka-Hirijy

•••IIVoici l'histoire de nos anciens rois Ndremisara et Ndremandresy.


Ce sont les Andrambe qui emmenèrent Ndremandresy au Nord (ils furent les
premiers Mpitoka-Maroserana) (2). Et l'on racontait que Ndremisara avait juré de
tuer les Andrambe car ils avaient emmené son frère cadet au Nord. Les Hirijy
qui habitaient l'endroit prenaient la défense des Andrambe et les aidèrent.
Lorsque l'aîné Ndremisara arriva, ils dirent: "si vous décidez d'éliminer les
Andrambe, nous ne serons plus jamais vos alliés, car les Andrambe sont nos
parents et nous sommes les leurs. Ils n'ont pas tué votre frère, ils ne lui ont pas
fait de mal. S'ils l'ont amené ici, c'est que les sujets veulent un roi. C'est pour
cela qu'ils l'ont amené ici. Donc, si vous les tuez, nous, les Hirijy, nous n'aurons
plus rien de commun avec vous, nous serons libérés de tout ce qui nous lie ll • C'est
la raison pour laquelle les Andrambe ont été saufs. Les descendants Andrambe et
Hirijy se mariaiel)t entre eux depuis longtemps, ils se donnaient la vie. Mon
arrière-grand père, le père de mon père se maria avec une femme Andrambe, la
mère de mon père est une Andrambe, elle habitait Ampasimandroatsy. Les Hirijy
et les Andrambe ne peuvent se faire de mal, car les Hirijy épousent les enfants
des Andrambe (endogamie permise, lien Ziva) mais les Andrambe n'épousent pas
les enfants des Hirijy (le groupe protecteur est Hirijy). Voilà ce que je peux
raconter, car je ne peux raconter que ce dont je suis sOr ll •

Nous sommes ici bien loin du personnage mythique rapporté dans les
traditions royales qui présentent Ndremisara comme ayant délégué à son cadet le
pouvoir. Notre informateur Hirijy, qui est la source des Raza puisque Ndremisara
et Ndremandresy sont issus du mariage des Maroserana avec des femmes Hirijy,
les soeurs Volafeno et Volamary 'éinterprète ici son statut d'origine Hirijy au
regard de la dynastie montante représentée par Ndremisara et Ndremandresy. Le
conflit de légitimité est présenté comme violent au départ et l'intervention des
Hirijy n'est pas le seul fait singulier des mères mais celui du groupe maternel
concerné dans ses rapports antérieurement institués avec les Andrambe dont

(l) Plus loin, notre informateur précisera "qu'il y a plusieurs sortes de Hirijy,
chacun a sa branche particulière, mais leur origine commune est le
Fiherenena, dans le Mangoky. Dans la Tsiribihina, on trouve des Hirijy-
Marokiriho, Antotoe, Tsimahabe. Ceux de Masoarivo viennent de Belo, ils
sont issus d'un nommé Lahimara qui avait un fils Soahy. Ce dernier était
d'ici et partait pour Masoarivo. Les gens partaient de Belo pour s'installer à
Masoarivo ••• 11 Il attestait des segmentations récentes du groupe qu'il
connait mais insistait sur l'origine commune des hirijy dans le Mangoky.

(2) J. LOMBARD notait que les Andrambe auraient été directement associés
au renversement des rapports des autochtones avec les rois devenant les
premiers Mpitoka au moment où l'idéologie Maroserana se mettait en place
avec l'apparition des Ombiasy. Bararatavokoke, [Link] les
ancêtres mythiques de référence de cette période. Ils sont cités dans le
Toka-Maroserana.
- 77 -

nous n'avons pas eu la tradition d'origine (l). Ces rapports sont fondés sur le lien
Ziva qui indique des rapports préférentiels de communauté à communauté, un
lien de solidarité et de protection qui intervient face à un danger.

Cette autonomie ainsi signifiée par le Mpitoka-Hirijy des autochtones


à l'égard des rois est encore plus parlante quand il évoque ce qui fait sa qualité
particulière Hirijy-Tsimahabe tandis que se sont développées d'autres branches
Hirijy du fait des segmentations du groupe aux motifs non précisés.

•••''Volamary et Volafeno étaient deux soeurs que le roi avait


épousées. De ces unions, sont nés Ndremisara et Ndremandresy. Quand le roi eut
ses enfants, le roi dit aux Hirijy". Je vais adopter votre marque d'oreille de
boeufs". Les Hirijy ont dû accepter (On n'est pas fort chez les autres). Voilà
pourquoi les Hirijy que nous sommes avons pour marques d'oreille de boeufs
Tsimahabe. Les marques d'oreille de boeufs Befanamo, Mirangitsy ont alors été
réservées à Ndremisara, Ndremandresy, enfants issus de l'union du roi avec deux
soeurs Hirijy•••
Cette marque d'oreille de boeufs Tsimahabe (Cf. schéma p. ) consiste en un
dessin différent entre l'oreille droite et l'oreille gauche car il n'y a pas d'entaille
à la pointe de l'oreille droite, elle désigne que les Hirijy sont proches de la
marque des boeufs Befanamo des descendants de Ndremisara dont la mère était
Hirijy. La marque d'oreille de boeufs gauche (celle du patrilignage) est
différence, elle est Tsimahabe et c'est cela qui nous fait Hirijy.
.•.En réalité, chez nous, tout souverain qui veut adopter des marques d'oreille de
boeufs, supprime l'entaille de l'oreille droite, la pointe, pour bien faire la
différence avec les boeufs des oncles maternels des rois. Car le Mpagnito a dit
"Tout m'appartient, la loi veut que vous soyiez mes sujets tout en ayant quelque
chose pour vous".

Aucun autre texte n'éclaira mieux la problématique des rapports


matrilignage-patrilignage dans le jeu réciproque de la reproduction dynastique et
de la reproduction lignagère engagée. Il faut en effet bien entendre ici la double
logique contradictoire présentée sous forme de contestation actuelle d'un passé
révolu pour notre informateur. Les différenciations lignagères qui vont se
multiplier seront liées aux rapports particuliers établis autour de la personne des
rois, mais aussi et surtout au développement de l'activité de l'élevage et c'est ce
modèle général d'identité sociale qui pérennise le statut acquis par le mariage
avec les futurs rois sur lequels insiste notre informateur. L'inégalité instituée
dans les rapports d'alliance avec les rois est ici compensée par l'accumulation
possible du patrilignage où l'exogamie ayant force de loi devient un moyen de la
reproduction élargie du troupeau et des hommes. La compétitition sociale et
économique est ouverte entre alliés tandis que le roi conserve le rôle prééminant
devant assurer la stabilisation des alliances, lui qui a tout puisqu'il n'a rien et
surtout pas de marques d'oreille de boeufs particulières.

(1) Les Andrambe, dans la Tsiribihina sont un groupe li 9nager important parmi
lesquels on compte un des principaux chefs de la rebellion au début de la
colonisation Marobala. Comme tous les résistants de la première heure, ils
ont migré vers le Nord. Cette période marque la segmentation récente du
groupe. On compte parmi eux actuellement ~es fonctionnaires importants.
- 78 -

Les segmentations lignagères anciennes témoignées par l'histoire de


la création des marques d'oreille de boeufs propres aux formations sociales qui
ont été associées à cette intégration politique de départ plus encore que les
traditions royales, permettront de saisir comment les Maroserana sont devenus
une dynastie en acquérant une position sociale stable au sein des formations
locales. Il y a dans ce processus un jeu réciproque de la territorialité et de la
parenté: les formations lignagères assurent la reproduction biologique du groupe
patrilinéairement confirmé et du troupeau signe de sa réussite dans la
compétitition sociale et économique induite des rapports entre alliés, l'enjeu du
pouvoir c'est la femme, tandis que le roi devient le lieu de la pérennité des
alliances en perpétuel remaniement. Les groupes alliés par mariage au roi
devenus Ziva, qui ont une oreille droite non découpée avaient dans ce système
voie de cité dans les périodes où le pouvoir royal était fort car leur accumulation
était directement favorisée par la politique économique du roi. C'est ainsi que
les boeufs, considérés comme la richesse principale dans le cadre géographique
limité de la première résidence royale à Benghe doivent être vus comme autant
un élément de permanence des groupes lignagers que moyens de préserver les
alliances. Il est la mesure de la puissance et de -la richesse, instrument de leur
conservation dans une société où n'existe aucun avantage acquis.

L'importance et l'exclusivité politique des Maroserana qui se sont


instituées dans la territorialité du premier Menabe dans le cadre duquel se sont
opérées fusion et fission des groupes lignagers nouvellement formés nous furent
présentés de la manière sui vante pour les Sakoambe. Ce groupe se présente
beaucoup moins que les Hirijy comme étant la substance des Raza, l'identité
qu'ils ont acquise remontant il est vrai au roi Ndriandahifoutsy, règne durant
lequel la formation politique avait atteint son stade le plus pur, début de
l'histoire réelle. Leur autonomie à l'égard de l'institution royale est inscrite dans
les faits puisqu'ils ont donné leur nom à une portion de territoire correspondant à
l'arrière-pays de Morondava. Poursuivons notre interrogation sur la fonction
politique qui fut reconnue au roi grâce aux informations recueillies concernant
l'origine des Sakoambe.

Le gardien de tradition royale (l) qui nous rapportait le mythe de


Miky-Miky (2), de constitution de la royauté nous dit qu'au moment de" la
distribution des richesses, ici les boeufs, le qualificatif de Sakoambe aurait été
donné à ceux qui s'étaient assis à l'ombre du Sakoa (arbre particulier), et le
qualificatif Andrasily à ceux qui se trouvaient au pied d'un Kily, alors
qu'initialement ces groupes n'en formaient qu'un. A l'identité prise par les
premiers se trouve associé un interdit, celui de ne pas consommer le Siotsy (sorte
de perroquet) qui provenait d'un Ody, talisman appelé Tsiatara, qu'ils avaient
pratiqué. Ici, l'identité Sakoambe est le produit d'une perte d'identité, la leur
propre, et d'une dissociation du groupe, origine des Andrasily, sans que soit
précisé sur la base de quels rapports cette division s'est faite. Il est ainsi permis
de se demander pour les Sakoambe qui attestent d'une première
territorialisation, s'ils n'auraient pu affermir une fonction politique. Ont-ils raté
leur chance historique, eux qui pratiquaient déjà l'élevage, l'histoire ne le dira
pas.

(1) Mpitoka, chef de lignage Mahakasa d'origine Antankarana, chef des


Mpiamby dans le Fitampoha, 1968.

(2) Cf. Tome III, Traditions d'origine p. 32.


- 79 -

La tradition rapportée par le Mpitoka-Sakoambe d'Andranofotsy (1)


ne concerne plus la période mythique mais celle réelle de la formation
correspondant au règne de Ndrianinhanina,· époque de la plus grande expansion
géographique Sakalava désormais constituée. Son souci quand ce chef de lignage
nous rapporte cette tradition est de marquer comment son 9roupe a acquis la
pérennite d'un statut et pourquoi il fait sienne cette identite première qui est
pourtant le produit d'une perte initiale. Il nous dit qu'à la toute première origine,
les Sakoambe ont donne deux femmes, des soeurs au roi Ndrianinhanina:
Ramatseroko et Ravalondrefy, devenant ainsi Longo Amin Raza, alliés par
mariage des rois. Le roi, à cette époque résidait à Maneva, non loin de Mahabo
actuel, lieu de tombeau royal de ce roi. Ramatseroko .aurait acheté six fusils
pour son mari parti à la guerre contre les Antagnandro (Betsileo actuels). Le roi,
ravi, pour la récompenser, aurait ordonné qu'on lui donne ce qu'elle voulait, en
particulier des boeufs. Elle aurait refusé pour choisir que son nom soit éternel,
même si eux Sakoambe transgressaient la loi "Tsy maty magnota aminy ity tany
ity". Par la suite, avec son second mariage avec un Vezo, les descendants de
cette union, tous Sakoambe, se diviseront en lignages, ayant pour distinctions les
marques d'oreilles de boeufs que chacun des descendants frères ou soeurs ont
prises (2).

! A
Ndriandahifoutsy Ramatseroko Mpilipily
1.... ---'i 1 " - - - - - - - - - - - - - - ' ,

D\ 1., lA 1. lA
Tiena Hanognia Soria Nave l a Tsialify

Tsimangiriky Tsifoty Manonga

Marokoatovogno

Retenons que le fait de mariage avec le roi n'a pas été suffisant pour
que le groupe acquiert un statut, mais il fut, comme nous venons de le voir pour
les Hirijy, une condition permettant au groupe d'agir au double bénéfice du
royaume et de leur autonomie.

Remarquons que les Sakoambe ont, en définitive, comme ongme


premlere une femme, la succession issue de l'alliance avec le groupe Vezo-
Antandrano s'est faite sur le mode matrilinéaire et que la segmentation des
Sakoambe s'est opérée indifféremment dans les deux lignes.

(I) Mpitoka Maharesy-Tsivogny, chef de lignage Sakoambe-Mija, village


d'enquête.
(2) Soulignées dans t~_ schéma ci-contre.
- 80 -

Et enfin, la marque d'oreille de boeufs est aussi le signe


d'identification et de différenciation sociales, mais la fonction politique ici
perdue passe par d'autres voies. Le lien personnel éminent sur lequel ont insisté
les Sakeamee qui sont devenus chefs de guerre (I) porteurs de fusils dans ce qui
deviendra l'institution dynastique, c'est la faveur du roi dans le cas où ils
transgresseraient la loi. En conséquence, et en toute hypothèse, ce qui n'est pas
dit mais que nous entendons, ils peuvent imposer aux autres, leurs alliés plus
particulièrement ce qu'ils ne pratiquent pas eux-mêmes. Car le système de
marquage des boeufs qui s'appuie sur la reproduction lignagère patrilinéairement
confirmée dans le jeu des rapports d'alliance, n'imprime sa marque (au sens
propre) de manière durable que dans la reproduction biologique des hommes et du
troupeau. L'enjeu du pouvoir sont les femmes, soeurs et épouses. Le territoire est
un espace où se projettent des conflits de nature ambiguë (tout à la fois
économiques et sociaux) qui s'institueront, deviendront des rapports de puissance
et d'intérêt gérés en définitive par le roi.

Les liens personnels qui se développeront autour de la personne du


roi, dans la communauté de départ à Benghe, seront des facteurs non
négligeables pour la conquête d'une autonomie plus ou moins grande des groupes
lignagers locaux. Les interdits qui naîtront d'évènements liés à cette premiere
phase d'intégration politique constituent un rappel utile des processus par
lesquels l'inégalité entre formations lignagères fut produite. Notre enquête ne
permet pas cependant de tenter cette reconstitution.

1II.3.3 La relation Ziva organique de l'intégration politique


et économique Maroserana

Toutes les traditions orales lignagères recueillies, même les


plus lapidaires (2) sont soucieuses d'évoquer les liens personnels entretenus
auparavant, à quelque époque plus ou moins éloignée, autour de la personne des
rois, à l'exception des "nobles" parents proches des Maroserana descendants de
Ndrianinhanina comme les Maromany, Miavotrarivo qui ont fait scission pour
établir leur pouvoir en migrant vers le Nord. Si le mariage a été de loin le plus
déterminant dans le fait d'acquérir un statut éminent à l'époque des premiers
rois, très rapidement, il est devenu un moyen par lequel les membres de la
dynastie Maroserana restaient au centre des rapports des lignages qu'ils avaient
générés au travers de leurs unions multiples. Ainsi, le degré de centralisation
politique devenait fonction de l'équilibre des rapports internes aux membres de la
famille royale, la dynastie. De la même manière, les conflits entre parents
Maroserana avaient tendance à s'imposer à leurs alliés-dépendants. Cette
solidarité intrinsèque entre Maroserana et groupes lignagers locaux qui

(I) Les Sakoambe, à la veille de la colonisation, le représentant aîné de notre


informateur Babakogny était général de l'armée de Toera. Le groupe s'est
[Link]é, le lignage cadet était à Àndranofotsy, ancien gardien de boeufs
du roi, ils ont bénéficié de leur situation au moment de la colonisation. Ils
ont su la pérenni~er depuis et 6taient gros propriétaires de boeufs.

(2) Cf. Tome III, Anthologie•.. Traditions d'origine p. 1 à 27.


- 81 -

deviendront Ziva des rois est clairement exprimée par les Mpitoka (chefs de
lignages) Hirijy (l) et Marotsiraty (2) dont l'identité d'origine est applicable à
cette réalité sociale-historique de départ et découlera par la suite l'organisation
politique et économique de la royauté. L'identité des Marotsiraty comme des
Hirijy se confond avec celle des Maroserana et se projette dans les rapports de
puissance et d'intérêt liés à l'élevage. Etre Ziva parmi les Longo-Maroserana,
c'est participer à un mode de reproduction (au sens large de biens et de .
personnes) où la minorité Maroserana au pouvoir se reproduit socialement au
détriment de leurs alliés soumis à la loi d'exogamie, se reproduit politiquement
et économiquement grâce et au travers des segmentations lignagères induites de
l'accroissement biologique des hommes et du troupeau. L'institution fondatrice
de ce Ziva, rapport préférentiel induit des alliances avec le roi, est le Togny-
Tany, elle marque cette centralisation sociale-économique de départ où le
Menabe est devenu "Menabe", où les Maroserana "Maroserana", les Sakalava,
"Sakalava"•• Et le pouvoir des Maroserana s'est ainsi projeté dans l'espace lui-
même grâce à la répartition des marques d'oreille de boeufs, indicatrices de la
sphère d'influence du roi. C'est le système de marquage des boeufs (dont la
pointe est en V pour les Marotsiraty, en fer de lance pour les Hirijy et bien
d'autres etc.•.)' qui vérifie le mieux cette intégration politique et économique
indissociables l'une de l'autre. C'est ce système qui perdure actuellement au-delà
de l'institution dynastique et de la souveraineté royale. Autour de relations Ziva
anciennes, s'organisent les formations sociales Longo, comme au temps du
premier Menabe au foyer originaire de la formation, où le groupe lignager
fondateur du Togny-Tany (talisman) occupe une position centrale médiatrice des
rapports internes/externes de la communauté, base de la production et des
échanges locaux, où les segmentations sociales à venir opèrent une redistribution
élargie dans l'espace. même de ces rapports. La répartition des marques d'oreille
de boeufs au dessein d'origine commun en est la matérialisation. Le contrôle
politique sur la terre est une réalité concrète et vérifiable, l'organisation de
l'élevage en fut dès le départ la pierre angulaire.

Nous comprenons mieux les théories convergeantes des identités


lignagères recueillies dans la région de Belo et cela quelle que soit l'ancienneté
d'installation des groupes. C'est la marque d'oreille de boeufs, plus
particulièrement de l'oreille droite (3) qui est la meilleure preuve de l'unite du
lignage et de sa pérennité au-delà des circonstances qui ont amené le groupe à se
segmenter ou migrer. La nécessité exogame est une loi qui s'inscrivait dans
l'organisation de l'élevage et toute transgression à cette loi amenait la formation
d'une nouvelle marque d'oreille de boeufs, comme nous précisait un chef de
lignage (4) issu d'une union endogame, origine de la différenciation des Vezo en
Hohimalagny et Tsimagnavadraza. Le fait d'endogamie ainsi signifié dans
l'organisation de l'élevage est loin d'être neutre d~ns les processus de
différenciation lignagère, il joue simultanément sur les plans sociaux et

(l) Cf. Tome III p. 7-8 et plus haut.

(2) Cf. Tome III p. 15 à 20.

(3) Cf. Tome III Anthologie sociale, politique et économique p. 31 à 33.

(4) Cf. Tome III ibid p. 35.


- 82 -

économiques, les renforce l'un l'autre. Quant à la formation dynastique,


symbolisée dans la tradition de Miky-Miky, le transgresseur, elle est devenue
origine et fin de toute chose, organique de l'intégration politique par
l'endogamie, expression de la fusion-assimilation des groupes premiers donneurs
de femmes. Devenue principe déterminant de l'héritage dynastique, l'endogamie
est comme le Ziva devenue la pierre de touche des différenciations sociales
lignagères. C'est pourquoi Ziva, identités lignagères et marques d'oreilles de
boeufs sont apparus dans nos enquêtes com me facteurs intégrateurs des nouvelles
communautés villageoises. Ce lien Ziva était antérieur à la royauté, organique
des relations entre parents et alliés, institués pour atténuer les inégalités et les
conflits dans une société où la patrilinéarité était en voie de généralisation, en
autorisant les levers d'interdits de mariage pour certains parents (1). La dynastie
porteuse de ces conflits doit alors être vue comme une formation sociale
caractéristique du processus par lequel la patrilinéarité et la primogéniture se
réaliseront tandis que l'exogamie ne servira plus que la cause de la reproduction
dynastique. Nous retrouvons objectivée la position économique et sociale des
Maroserana au stade premier de la formation par les rappels de la relation Ziva
fondatrice des identités lignagères qui ont fleuri aux différents règnes, quand
elle est associée à une marque d'oreille de boeufs, à l'obligation d'exogamie pour
ceux qui possèdent cette marque tandis que toute relation endogame est le point
de départ d'une nouvelle marque et occasion d'une segmentation sociale. Au
regard de l'importance prise encore actuellement par cette relation Ziva, des
contradictions entre nos informations relatives à l'interdit ou encore à la
permissivité des alliances entre Ziva, nous pouvons avancer que c'est sans doute
le facteur explicatif de l'intégration politique. L'aspect le plus immédiat du
contenu de la mutation du Ziva est cette duplication de la reproduction du
groupe social lié par le Ziva à celle du troupeau. Les mythes fondateurs de la
royauté sélectionnés dans les situations d'enquête qui marquent le statut de
l'alliance dans la formation Maroserana naissante à deux stades différents
réalisés trouvent ici leur contenu réel politique et économique. Leur efficacité
tient cependant à ce que cette réalité a pris forme dans les institutions
fondatrices du Menabe, le Togny tany menabe et le Hazomanga-Vy (pieu en fer)
qui marque la séparation des territoires désormais constitués et divisera la côte
Ouest en trois territoires distincts: pays Andrevola, Fierene et Menabe tandis
que l'origine commune des ancêtres de ces dynasties est affirmée
rétroactivement. Les dynasties du Sud ne seront plus alors que l'expression d'une
parenté idéologique destinée à confirmer sans cesse la loi patrilinéaire et de
primogéniture. La généalogie des Maroserana du Menabe administre cette preuve
et met au défis l'historien qui ne peut trouver en elle qu'une rationnalité
rétroactive des principes qui ont servis la cause de son émergeance.

(I) Cf. JC HEBERT, Le Fatidra, ouvrage cité. L'auteur propose une analyse de
la genèse et la transformation du lien Ziva à Madagascar. Théorie qui
coincide fort justement avec la généralité de certains rapports essentiels
des communautés actuelles de parents. Bien plus certaines contradictions
notables dans les explications actuelles du Ziva tiennent au degré
d'émancipation des groupes li 9nagers rencontrés vis-à-vis de leur
dépendance passée à la royaute, ou encore de substitutions de rôles
notables chez les anciens dépendants des rois, esclaves royaux.
- 83 -

III.3.5 La mutation du Ziva : Togny-Tana et Togny-Tany


Menabe

L'institution initiale fondatrice du Ziva est l'ancien culte


"Soloho" des prémices des formations locales réparties sur la Côte Ouest avant
l'arrivée des Maroserana, actuel Togny-Tana (talisman ou autel> de la création
des villages. Ce culte ancien des prémices (l) décrit par A. GRAN DIDIER (2)
s'est transformé, sans doute progressivement, pour devenir dans le nouvel ordre
étatique le Togny tany menabe.

Ces deux institutions Togny tana et Togny tany menabe (3) sont
parentes en ce sens que la relation Ziva initialement contenue dans les rapports
de parenté des groupes co-résidents (4), rapportée peu à peu à l'activité de
l'élevage et projetée dans l'espace fut le point de départ de l'intégration
territoriale. Elle se transformera en lien personnel politique élaboré autour de la
personne du roi grâce au Fatidra. Les textes qui parlent de ce nouveau rapport,
sont unanimes pour dire qu'il se transformera en Ziva s'il se répète à plusieurs
générations. Et, l'on voit la parenté stricte contenue dans le Ziva initial, celle
qui référait à un ancêtre éponyme commun quasi-mythique, prendre la forme
d'une parenté élargie grâce au Fatidra (parenté artificielle, lien personnel qui
implique l'interdit de mariage) pour signifier au cours des générations une
nouvelle parenté stricte (lever possible d'interdits de mariage). Le système social
Longo (au sens large qui inclut les alliés par mariage, Fatidra et Ziva) a ainsi
assuré la circularité du pouvoir dans les reseaux de parenté eux-mêmes, où les
Maroserana, non soumis à l'exogamie, initiateurs des liens de Fatidra, fixent et
stabilisent les alliances entre groupes lignagers, leurs Ziva (au sens strict). La
naissance des institutions Togny tany menabe à Benghe et l'apparition du
Hazomangavy à Tserampiouke au lieu de partage des territoires Andrevola,
Fierene et Menabe marquent ce processus par lequel le système Longo
correspondant à l'organisation progressive de l'élevage peu à peu dominante a
assuré la pérennité du pouvoir au héritiers membres de la dynastie. La logique de
la reproduction dynastique ne doit alors plus être vue que com me le si 9ne donc la
preuve de cé que la patrilinéarité et la primogéniture furent confirmes à chaque
génération tandis que les conflits, les transgressions ou encore l'évolution

(1) Cf. Tome III, pp. 45 à 50, où l'on trouve expliqué par différents
informateurs leurs conceptions du Ziva. Elles ne coincident pas et nous
avons fait figurer en marge le contenu plus précis qui donne sens à ces
textes. .

(2) Cf. Tome II, pp. 10-11, A. GRANDIDIER, Notes manuscrites inédites prises
à Morondava (Cahier nO 14 pp. 663-664) du manuscrit original.
(3) Cf. J.F. RABE DIMY, Le Togny, Contribution de l'Ombiasy à la formation
du royaume Menabe in Les souverains de Madagascar. Karthala, pp. 177 à
191.

(4) Cf. Tome III, p. 56, Origine du Ziva des Tsiarama avec les Misara. L'auteur
donne la définition la plus approchée du Ziva initial aux groupes de parents,
c'est aussi celui qui avançait une identité récente fondée moins sur ses
rapports anciens avec la dynastie, mais sur des rapports nouveaux fondés
sur la relation Ziva fondatrice d'une sorte d'autochtonie retrouvée.
- 84 -

démographique assuraient la reproduction élargie de ce système politique


économique mis en pratique à Benghe, au foyer originaire de la formation. La
tradition rapportée par J.F. RABE DIMY met bien en évi'dence (l) cette
symbolique genérale qui réfère aux Vazimba considérés comme les autochtones
et au boeuf qui se présente comme tout à la fois élément de différenciation par
les interdits attachés à la couleur de robe distinguant dès cette époque le
Mpanjaka (roD et les autres (au nombre de douze, le peuple). Le Togny tany
menabe est attaché d'emblée à un système d'alliance généralisé autour de la
personne du roi et le boeuf en est le signe visible, la matérialisation, le Togny
(talisman), fondateur d'interdits majeurs qui fixent les premières règles et
différenciations.

La dialectique générale qui mènera à l'intégration territoriale et


politique des Maroserana est bien dans cet ordre d'idée une dialectique de la
qualité-quantité où l'on voit plusieurs relations Fatidra générer le Ziva au ?ens
final politique qu'il a pris au cours d'un siècle environ (fin du XVlème-XVIIème
siècle). Elle vérifie l'hypothèse selon laquelle il n'y aurait pas eu rupture entre la
période pré ou proto-Maroserana (2) qui précédait la formation politique et celle
qui l'a suivie immédiatement après. La guerre contre les Antagnandro (dont les
groupes non soumis deviendront les Betsileo actuels) se situe plus tard et
marquera une autre étape de cette intégration devant amener le développement
des forces productives sur cette partie de la Côte Ouest où les échanges externes
se multiplieront. Cette période correspond au stade le plus pur du développement
de la royauté, le plus connu aussi (3) régnes de Ndriandahüoutsy et
Ndriamagnetsi. .

(l) Cf. J.F. RABE DIMY, Ouvrage cité p. 178-179 ••• "Les Vazimba cherchaient
des boeufs à Bibiaomby en pays Betsimisaraka. A cette époque, il n'y avait
pas encore de Famoto (Togny) pour les boeufs. Un Ombiasy disait: "Ce
boeuf de pelage noir qui entre le cinquième (dans le piège) sera utilisé pour
le Togny, car ce boeuf entraine avec lui d'autres boeufs". Ces boeufs
étaient au nombre de douze. Et ce même Ombiasy insista: "C'est avec
celui-là (en indiquant le boeuf de pelage noir) que vous ferez le Togny de
vos boeufs. Quant à ceux-ci de pelage Mazava (dont la tête est de pelage
blanc et le corps de pelage noir) et de pelage Mena (roux), ils
appartiendront au Mpanjaka (roD. Quant au reste, qui est au nombre de
douze, ceux-ci représenteront la part du peuple". Telle est l'origine des
boeufs. Et -ces boeufs se sont multipliés. Le Togny établi couvre tout le
pays. C'est ainsi que les boeufs se multipliaient davantage. Même
Rarandra, Ratsikiloly ne modifiaient pas le processus du Togny".

(2) Termes qui connotent généralement les autochtones de l'Ouest installés


avant l'arrivée des migrants Maroserana.
Cf. RK KENT, "Early KINGOOMS•••" Ouvrage cité.

(3) A. GRANDIDIER, GUILLAIN, BIRKELI et FAGERENG pour ne citer que


les plus im portants.
Cf. Bibliographie de ces auteurs.
- 85 -

La tradition orale rapportée par J.F. RABE DIMY (1) (1983-190)


concernant le Togny de Mahabo, lieu de résidence de ces rois insiste alors
be~ucoup plus sur les conditions économiques de l'intégration des diverses
activités que dans la tradition relative au Togny-Tany de Benghe : on voit que le
Masy J. KA KA Y informateur de l'auteur met l'accent sur le développement des
forces productives (élevage, riz) par opposition à l'activité de cueillette (cruche)
et qu'il mentionne l'importance des rapports externes (étrangers). Le culte des
prémices redevenait central, signification que prendra dès le départ le culte des
Dady (Reliques des rois) associé à la nécessité de légitimer le futur roi. Le
Fitampoha allait naître. Le caractère historique réel de cette tradition est
attesté par la référence faite à Lahymena-Masy connu de Ndriandahifoutsy et
mentionné par A. GRAN DIDIER.

Quant à la tradition explicative de la cérémonie (2) (1983-179), qui


eut lieu à Tserampiouke, celle qui institua le Menabe, le pays Andrevola tandis
que le Fatidra, lien personnel et politique entre les chefs des grandes dynasties

(1) Le Togny, Contribution de l'Ombiasy à la formation du royaume Menabe


in : Les souverains de Madagascar. Ouvrage cité.
P. 190 ••• "Lorsque rarandra fut venu ici, on rassembla tous les gens du
pays... "Venez tous pour honorer, apporter vos tubercules, racines dans des
vans". Les gens apportent cent vans de riz moins un, cent vans de
tubercules, le roi, lui, offre cent boeufs ni plus ni moins•••
L'Ombiasy••• enterra un taureau rouge vivant sur cette terre, il en enterra
un dans le Menabe, ce fut à Mahabo, un autre à Boeny... Il était avec
Lahymena, ils étaient deux: l'un Rarandra, l'autre Ralahimena. Ralahimena
faisait le Fanama (talisman contre le mal du pays". Si bien que ce que l'on
possède ne sera plus perdu, et Rarandra faisait venir ceux qui sont loin. "Et
sur cette terre- ci, les étrangers viendront, les biens et les richesses
viendront en abondance, élèves sur cette terre les boeufs et ils se
multiplieront et les gens s'enrichiront sur cette terre".
Tant mieux, car on en a besoin dans ce pays, parce que les occupations des
gens consistent à faire des cruches, puisque les gens sont pauvres•
... Tu ne manqueras pas de boeufs... Le nom de ce pays est désormais
Morondava, mais le riz, il en manque. Certes, le riz ne suffit pas pour toute
l'année, par contre par les tubercules vous pourrez nourrir vos enfants et le
maïs aussi, car le riz est pour le moment insuffisant.

(2) J.F. RABEDIMY, Le Togny, Ouvrage cité.


P. 179 ••• "En ce temps là, Ratsikiloly était vivant, Rarandra était vivant.
Et quand ils partagèrent les terres, les fleuves se jetant à l'Est, les fleuves
se jetant à l'Ouest: Mangoky, Onilahy••• Ceux-là appartiennent aux régions
dont les fleuves prennent leur source à l'Est et se jettent à l'Ouest.
...C'est ainsi qu'ils distribuaient le territoire en ce temps... C'était
Rarandra et Ratsikiloly qui faisaient le Togny en ce temps là•••
Ceux qui ont les fleuves qui prennent leur source à l'Est et qui se jettent à
l'Ouest sont: Vohibe d'Isalo appartient au Zafimanely. Le Sud et le Nord de
l'Onilahy appartiennent à Ramebia, à Ponimera, à Tsiampondy. Le Sud du
Mangoky appartient aux Maromahia et Andriamananga. Le Nord du
Mangoky appartient à Rabedo et à Andriamaroserana... Rarandra et
Ratsikiloly faisaient la prière: "Moi qui fais le Togny des Zafimanely, le
Togny des terres des Andrevola, le Togny des terres des Maroserana...
- 86 -

du Sud se substituera à leurs luttes passées, elle est centrée sur cette intégration
et différenciation territoriale, au lieu de partage des eaux. Les limites
géographiques (sens de l'écoulement des rivières) matérialisent cette division. La
prière Slkidy organise une rationnalité symbolique où les directions cardinales
intègrent les destins particuliers (les douze signes du zodiaque) dans le système
politique naissant. A. GRANDIDIER 0-2) a également rapporté cette tradition
en insistant cependant plus sur son aspect objectif, intégrateur des dynasties du
Sud là où la relation de Fatidra est devenue substitutive de la guerre et institue
un rapport de protecteur à protégé accepté par celui qui devient vassal de
l'autre. Cette référence au Togny est suffisamment générale, malgré les
variantes selon le lieu où l'histoire est rapportée, selon le niveau explicatif
proposé, plus centré sur l'aspect symbolique ou réel pour ne pas reconnaître la
progression de l'institution Togny aux différentes périodes d'intégration réalisée:

0) A. GRANDIDIER, Cf. Tome II, p. 11 Cahier n° 14, p. 682 du manuscrit


original.

(2) Documents inédits de A. GRANDIDIER, fonds DECf.R y répertorié 248 A


et 248 B.
248 A : Histoire des Maroserana et Andrevola (D'après mes notes MS, p.
128, récit d'un chef). "C'est à l'ombre de l'arbre Tsarampioka (un baobab.••)
qui est situé au Nord de Tuléar (un peu au Nord de Talevy et à l'Est de
Befaisy) que se réunirent les rois Andrevola et Maroserana. Ils y firent une
prière à Dieu, y tuant un boeuf dont la viande fut grillée". Les rois
Andrevola et Maroserana, m'a dit Novatsa, le grand-prêtre de Lahymerissa,
sont originaires de la Côte Est, un peu au Nord de fort-Dauphin, ayant
abordé sur cette côte, venant de l'Est. La famille des Tetembola habitait
alors à Saint-Augustin. Les émigrés étaient nombreux et avaient pour chefs
deux Maroserana et un Andrevola. Ils s'arrêtèrent sous le gros baobab
Tsarampioka et on y tua un boeuf. Les Maroserana exigèrent que celui qui
devait tuer le boeuf se lava les bras depuis l'épaule jusqu'au bout des doigts,
et l'Andrevola leur dit: "Vou.s êtes fiers, vous autres". "A partir
d'alljourd'hui, séparons-nous" et il fut dès lors convenu que des deux
Maroserana, l'un irait dans le Sud-Est et l'autre dans le Nord, et que
l'Andrevola resterait dans le pays où il était. Un peu plus tard, les deux
Maroserana s'unirent pour attaquer le chef Andrevola qui fut vaincu. Le roi
vaincu se sauva dans la montagne où Tsitanbang, Ombiassy vint lui porter
secours avec ses médecines lui promettant qu'il serait vainqueur. Le roi
avec la médecine descendit et.1e pays recommença à être bien. Une fille de
Diananhanarive, fils du premier roi avait été prise par les Maroserana du
Sud qui l'épousa et en eut des descendants... Les familles royales furent
alors alliées. Il y eut malgré cela quelques guerres. Après la guerre citée
ci-dessus, le roi du Nord s'est fait frère de sang avec l'Andrevola•••
Ramanendrake est le premier des Andrevola, celui qui fit frère de sang à
Tseram piouke.
248 B : Ramiky-Miky allait dans le Sud, venant du Nord••• tl s'est arrêté à
Tseramplouke. Là se sont séparés les Andrevola qui allèrent vers l'Ouest,
tandis qu'eux au Sud. Ndiamandazoala est resté à Tserampiouke. C'est le
fils de la soeur de Ramiky-Miky. Les deux familles distinctes, Andrevola ou
Maroserana venant du même pays se sont faits frères de sang. On tua un
boeuf rouge, l'un représentant l'argent fut pris par les Andrevola, l'or par
les Maroserana qui voulaient se laver les bras jusqu'au coude avant de tuer
les boeufs et après les a voir tués.
- 87 -

Benghe, puis la cérémonie fondatrice du Hazomangavy, pieu en fer qui marque la


constitution du Menabe dont la limite Nord sera précisée sous le règne de
Ndriandahifoutsy et enfin, le togny de Mahabo où l'élevage devenu dominant est
centré sur les échanges extérieurs. Et le système de communication interne
fondé sur l'activité de l'élevage, qui définit un espace généralement large
(élevage extensif et culture sèche sur brûlis), limité par les rivières de l'endroit, .
s'inscrit de proche en proche dans les rapports externes nécessités par les
échanges où, le roi occupe la même position centrale que dans les rapports
internes: générés l'un par l'autre, le Ziva et le Fatidra se renforcent l'un l'autre.
Et le roi, par ce jeu d'identification possible des contraires (l) en devient le
maître es-qualité. Cette confusion des genres est une des données de
l'accumulation du pouvoir du roi, lui qui institue la loi et la transgresse
simultanément conformément à la tradition de Miky-Miky, héros fondateur de la
dynastie (2), tandis que les traditions seront soucieuses de montrer l'origine
première unique des dynasties du Sud (3): le Fatidra des Andrevola et des
Maroserana se présentent alors comme l'équivalent du Ziva ancien des groupes
locaux apparentés et rivaux, les divisions territoriales entre Menabe et Fierene
sont secondaires au regard des rapports externes susceptibles de mettre en cause
leur souveraineté. La solidarité politique instituée est le produit d'une solidarité
intrinsèque et naturelle, elle" est celle qui fonde la société primitive de parents:
le système Longo des membres de la dynastie capable d'imposer leurs alliances et
préférences à leurs alliés dépendants était né et surtout théorisé. Le Sikidy se
présente comme une rationnalisation scientifique de la structuration dualiste de
l'organisation politique qui distingue comme ces traditions du togny le montrent,
les mem bres parents directs et éloignés des dynasties et les autres, tous les

(1) Cette distinction en Ziva et Fatidra qui fut sans cesse affirmée pour
signifier l'aspect collectif du Ziva et interpersonnel du Fatidra tend à
disparaître quand les Fatidra successifs entre deux groupes se transforment
en Ziva. Il n'en reste pas moins que tant que le pouvoir royal est fort, les
rapports interpersonnels entre groupes lignagers sont le produit des
rapports de puissance et d'intérêts gérés par le roi: il impose toujours ses
préférences et alliances. Cf. ci-dessus.

(2) Cf. Traditions royales: Miky-Miky, Le transgresseur.

(3) FAGERENG: Histoire des Maroserana du Menabe et dynastie Andrevola-


Barn, 1947-1948, nouvelle série n028, pp. 115-116 à 140•.••"Nous voyons ici
le désir d'établir la parenté entre les trois dynasties: Maroserana,
Andrevola et Zafirnanely. Nous retrouvons les trois noms déjà mentionnés
par Impoinimerina : Bararatavokoke, Ravatoverea (Ravatovere) et Rakoba,
mais il y a désaccord au sujet de leurs rapports mutuels"... concluera
l'auteur après avoir comparé les traditions rapportées dans la collection des
Ouvrages anciens, COA CM, les notes reconnaissances et explorations et
celles de E. BIRKELI pour ce qui concerne l'origine des dynasties du Sud. Et
p. 140, le même auteur précisera que Bararatavokoke "est connu par toutes
les versions citées et même par une tradition Maroserana rapportée par E.
BIRKELI. Dans les unes, il figure parmi les ancêtres communs des dynasties
apparentées: Maroserana, Andrevola, Zafimanely, dans les autres, il est le
fondateur des' Maroserana. Son nom "roseau courbé" veut, sans doute
désigner un vieillard.
- 88 -

autres, ceux qui se sont exclus dès le départ en refusant le mariage, les exclus
des alliances multiples, les nouveaux venus migrants qui n'ont pas pu ou su "jouer
selon les règles du système" pour acquérir leur autonomie, les esclaves produits
des échanges externes et des conflits internes.

III.4 Formation Sakalava et fonction de la parente

. La convergeance des traditions royales ou lignagères pour attester


d'une continuité historique dans les processus d'unification des groupes locaux
"pré ou proto-Maroserana" (1) à la nouvelle communauté politique n'est pas de
surface et ne pouvait se dégager que d'une analyse "transversale" des traditions
d'oripine toutes catégories confondues, soucieuse de marquer l'aspect interne de
l'integration réalisée. Ces Maroserana dont l'éthymologie généralement acceptée
est celle qui signifie "ceux qui sont au centre des chemins" ou encore "ceux qui
possèdent beaucoup de ports" sont alors devenus au sens propre de leur
désignation le lieu et l'expression des rapports internes-externes. des
communautés qui se sont trouvées dans les faits et par les évènements en
communication entre elles. Et ce sont dès lors les groupes sociaux locaux
assimilés ou exclus, qui témoignent encore de cette dialectique des rapports
internes-externes. Elle a débouché au terme d'un siècle environ (fin du XVlème-
XVII~me siècle) sur l'institution dynastique, forme achevée des différenciations
"lignagères" qui ont eu cours grâce en partie à la généralisation des principes
patrilinéaires et de la loi d'exogamie.

Les retours constants aux origines, aux racines d'une identité passée,
fut-elle totalement mythique avaient une fonction dans les rapports présents que
nous avons toujours cherchée à connaître et qui semblait se mouvoir dans la
référence générique Vazimba, totalité abstraite au contenu sémantique variable,
désignant tantôt la catégorie du mythe par opposition à l'histoire (2) s'appliquait
le plus souvent au rapport social Ziva au sens ambigü (3) dont il est porteur,
intervenait dans les cultes locaux Tromba (Antety, Andrano) et pouvait désigner
aussi les groupes lignagers "quasi-autochtones" qui se sont installés dans le
Menabe au moment de la formation politique Merina et sont devenus Ziva des

(1) R.K. KENT, Cf. Note ci-dessus.

(2) Cf. Tome III, Origine et fonctions du lien Ziva. p.56 à 59.

(3) Certains textes insistent sur l'interdiction de mariage, d'autres utilisent


cette relation pour marquer la possibilité de lever cet interdit.
L.'ambivalence ainsi manifestée indiquait l'importance qu'avait prise cette
relation et son exploitation politique possible avec le déclin de la royauté.
EUe intervenait dans les cas d'adoption, et fut remise à l'ordre du jour du
fait de la colonisation où les groupes de parenté ont eu à se réorganiser, où
de nouvelles identités se sont instituées. La mûltiplicité des unions,
polyandrie, polyginie qui doit être vue plus comme un moyen de réagir
contre la baisse démographique très réelle, que comme une permissivité
sexuelle, trouvait dans le lien Ziva un cadre juridique de solution aux
conflits entre "héritiers", de solution entre paternels et maternels en vue
de l'adoption des enfants issus de ces unions.
- 89 -

rois Maroserana qui les ont accueillis (1). Quel que soit le lieu ou la manière dont
cette notion fut utilisée, les discours unitaires du Président de la République
dans ses campagnes (2) dans l'ile, les fonctionnaires d'état en quête de clientèle
électorale, dans les cultes de possession (3), elle semblait désigner le "genre de la
négation" (4) contenu dans les discours produits ou les rapports sociaux
finalement signifiés. Elle permettait de qualifier les contradictions
symboliquement mises en scène.

Ce thème idéologique du pouvoir, exploité dans une vision unitaire de


la société à l'échelle locale mais aussi nationale, dix ans après l'indépendance,
débordait largement les catégories classiques de l'anthropologie, d'éthnie, de
caste, de classe, tout en les intégrant pour partie. Il ouvrait de nouvelles
perspectives de recherche, centrées sur l'identification des rapports état-société
dans la construction de l'état-nation. Et les catégories de parenté et d'alliance,
les stratifications sociales de la société Sakalava passées, n'étaient plus des
entités immuables et stables, mais signifiaient des rapports réels fondes sur la
production des différences, identités, où, manières d'être et de se penser
trouvaient sens dans les conditions du moment. Cette réflexion rejoignait
l'analyse déjà effectuée par JC HEBERT dans son ouvrage sur le "Fatidra", où
l'on voit proposée l'hypothèse selon laquelle l'identité Vazimba devait être
comprise comme synonime de Ziva. Ce lien social à contenu politique dont nous
avons vu qu'il révèle le mode d'intégration politique par renversement du sens des
rapports de parenté dominants en forme, celle que p'rit finalement la dynastie au
fur et à mesure de son évolution où la patrilinéarite et la primogéniture s'inscrit
directement dans les règles de succession des rois.

(1) Cf. Tome III p. 9 à 12 et Cf. DRURY Politique de peuplement de


Ndriamagnetsy, fils de Ndrianinhanina, ouvrage cité.

(2) Discours unitaires du Président de la 1ère République Malgache Tsiranana.


Journal Vaovao: le 26-02, 05-03 et 10-03 1971 à Tsiroanomandidy,
Soavinandriana et Ankazobe. Le thème d'union nationale évoqué dans ces
trois discours évoque la diversité ethnique face à l'origine première
Vazimba qui inclut. l'Imerina évoquée par son nom Toamasina Malgache
(Tananarive) qui n'autorise pas d'énoncer une différence essentielle entre
Hova et (sous-entendu) cotiers. Le second thème évoqué tend à ne pas
autoriser une différence entre ceux qui sont grands et hauts placés et les
petits "Ambony et Ambany" puisque tous les Malgaches sont "issus des
Vazimba au départ" et enfin le dernier thème évoque la "fraternité
Malgache" au regard de cette même et unique origine Vazimba. Cf.
Traduction Tome III p. 154. Nous remercions Monsieur Louis Molet de nous
avoir indiqué et communiqué ces articles.
A l'époque de nos enquêtes, le Chef de cabinet du Ministre de l'intérieur
originaire de Morondava, non loin du village Bemanonga où nous avons
mené nos enquêtes, d'origine Vazimba, avait acquis son mandat électoral à
Ambohimanarina, banlieue de Tananarive, haut-lieu des Antehiroka. Cette
référence avait une efficacité sociale dans les rapports Est-Ouest.

(3) Cf. Chapitres IV et VII à venir.

(4) Méthode d'approche de G. ALTHABE qui distingue l'observation immédiate


des évènements et la conscience verbale produite et enregistrée dans le
développement et après les cérémonies.
- 90 -

III.4.1 Traditions lignagères et mythe du retour àl'origine :


Référence unitaire Vazimba, autochtonie retrouvée
et identité de caste

Les identités lignagères qui ont fleuri au foyer originaire de la


formation (Andrambe, Hirijy, Sakoambe, Andrasily.• .> sont des groupes lignagers
dont la segmentation a épousé, au sens propre la progression dynastique et les
conflits de légitimité ouverts à chaque succession des rois Maroserana. Nous
n'avons pu saisir le statut passé de ces alliés Maroserana qu'en enregistrant le
mode de décomposition des hiérarchies anciennes dont la contestation ne pouvait
s'extérioriser que dans un cadre formel inchangé, celui des institutions passées.
C'est donc en interrogeant le mode général de contestation des fonctionnaires du
culte dynastique (Fitampoha) (l), Longo amin raza (alliés par mariage) des rois
Maroserana actuels que nous avons cherché à saisir les conditions de
transformation du système. Chacun de nos informateurs portaient en eux, au sens
propre, l'identité Maroserana passée, ils étaient loin d'en être émancipés,
institués Mpiamby ou Mpibaby (2), très proches des héritiers Maroserana, oncles
maternels des rois ou collatéraux directs, leur autonomie à l'égard de la cause
dynastique ne pouvait être conquise qu'au travers d'une mise en cause dy système
politique et social qui l'a fondée. Ces premiers originaires dits "Vazimba" dans la
tradition orale du Togny-Tana (3), Ziva entre eux, sont devenus Ziva des
Maroserana. Les institutions fondatrices du Togny tany Menabe et du
Hazomanga-Vy montrent que cette relation en devenant support de l'intégration
politique et économique perdra son contenu psycho-social qu'elle avait dans les
rapports de parenté pour devenir une qualité dans l'ordre dynastique. Les
"Vazimba", peut-être apparentés, groupes parmi lesquels une endogamie relative
était permise sous certaines conditions et moyennant une cérémonie Tsipirano (4)
sont devenus dans la formation politique naissante des groupes d'origine
différente (5), nécessairement exogames et exclus de la légitimité dynastique.
Leur identité est résiduelle. Une nouvelle identité est née, elle coTncide avec le
statut éc~nomique qu'ils auront acquis par les marques d'oreille de boeufs.

1
(l) Cf. ,Chapitre V.

(2) Les Mpitoka (chefs de lignage) Tsihenjagny d'origine Hirijy, Mahakasa,


d'origine Antankarana et Fùoha d'origine Vazimba-Tsimahalilo étaient ou
avaient été porteurs de Dady reliques des rois. A ce titre, ils restent très
attachés au maintien des règles, code législatif propre au règne du Dady
qu'il porte. En même temps, ils conservent la mémoire généalogique des
rois. Certains parmi ces fonctionnaires du culte dynastique sont tout
simplement d'anciens esclaves royaux, d'autres proches parents de
Maroserana ou considérés comme tels, mais qui n'ont pas régné sont nobles. ,
Cette différence, la plupart du temps masquée compte-tenu de la
décomposition de la royauté existait cependant.

(3) Cf. ci-dessus.

(4) Cf. J.C. HEBERT. Ouvrage cité.

(5) Cf. Tome III. p. 15-16 : Origine des Marotsiraty et aussi la segmentation
originelle des Sakoambe-Andrasily, Cf. ci-dessus.
- 91 -

Au moment où l'organisation politique Maroserana se décomposait au


point de ne produire que l'image carricaturale d'elle-même dans la prière (Toka)
des rois Maroserana référant aux Dady, reliques des rois ayant régné, système
classificatoire réduit à sa plus simple expression n'évoquant que rarement les
alliés et collatéraux même directs, au moment où le Fitampoha n'était qu'une
manifestation réduite à une affaire de famille (1), la référence Vazimba prenait
une dimension symbolique inversement proportionnelle à cette réalité. Elle
tendait à effacer les barrières de caste, permettait les substitutions de rôles et
ouvrait un champ stratégique où les rapports de parenté nouvellement institués
depuis la colonisation et l'Indépendance semblaient se légitimer sur les principes
mêmes du fonctionnement politique passé. A la dialectique de la qualité-quantité
fondée sur le lien Ziva, lien social médiateur des rapports des autochtones avec
le roi, répondait celle d'une négation de la négation par laquelle le lien Ziva était
auparavant central et organique des rapports horizontaux entre groupes lignagers
locaux. Ce "vol de langage" propre à toute élaboration mythique nous dit R.
BARTHES (2), cette transformation du Ziva en "forme" (3) se retrouvait dans les
textes d'interview recueillis sur l'origine et la fonction du lien Ziva. Il se
retrouvait dans l'étude génético-structurale de JC HEBERT sur la parenté à
plaisanterie. La relation Ziva, retrouvait dans le togny-Tany, talisman de la
création des villages depuis la colonisation son sens initial et fixait de nouvelles
solidarités entre maternels et paternels alliés, institués de cette manière couple
de référence originel fondateur de ces villages.

Le pouvoir "manifeste" dans les situations d'enquête accusait plus


volontier des différenciations contenues dans les rapports d'alliance où la
stratification passée n'avait plus tout à fait la même valeur. C'est ce que
semblait indiquer la référence explicite au monde Vazimba dont l'apparence
monolithique en forme de bloc historique "Faha-Vazimba" temps Vazimba comme
il était signifié dans les Toka ou prières, n'était là que pour justifier la catégorie
du politique qu'il représente: celle qui dénature les rapports sociaux par essence
inégaux, produit de la socialisation, de l'éducation, ne se décompose pas et
s'identifie à la forme fut-elle le groupe "primitif" de parent. Accorder un statut
à ce mythe unitaire Vazimba, c'est rendre compte de certains des processus de
rupture-séparation par lesquels l'état Sakalava, s'est institué en tenant compte
de l'adhésion, du consensus, de l'aliénation propres à toute société et
caractéristiques des états. Rejoindre l'essence de la formation Sakalava revient
alors à comprendre com ment les médiations générales concrètes recueillies en
cours d'enquête comme témoignant de cette nouvelle rationnalité où les rapports
de parenté sont à nouveau au centre des préoccupations expriment cette
permanence spécifique de la production des formes sociales politiques sur un
mode vécu comme universel. Nous reverrons donc ces catégories de Bory-Bory,
Ibonia et Ndremisara au regard de ce mythe unitaire Vazimba, du retour à
l'origine première base de la construction de l'état-nation et des sentiments
d'appartenance nationale dans cette ré 9ion de Madagascar, le Menabe
"historique" de Ndriandahifoutsy, actuelle prefecture de Morondava.

(1) Cf. Chapitre V à venir.

(2) Les mythologies. Ouvrage cité.

(3) Mode de production de la dynastie fondé sur le Ziva des groupes locaux qui,
systématise les pratiques endogames, fonde les règles de succession et le
mode de productic;>n des identités lignagères par nécessité exogame.
- 92 -

Comme aux premiers temps du royaume, la dualité de l'organisation


sociale-économique qui opposait élevage et riziculture dans la formation
politique villageoise Andranofotsy (1) était fondée sur la référence maternelle
dans un monde où la patrilinéarité avait toujours force de loi. Les groupes
lignagers co-résidents dans ce village nouvellement formé depuis la colonisation
qui participaient du mythe unitaire Vazimba par référence à lbonia dans les
cérémonies Tromba de possession manifestaient symboliquement leur
attachement à cette origine première "pré-Sakalava" où les pouvoirs paternels et
maternels se renforçaient l'un l'autre. Ces cérémonies cependant dépassaient la
fiction en ce qu'elles identifiaient l'autochtonie retrouvée à la caste par un
curieux renversement dialectique, où la femme se présentait comme origine et
fin de toute chose. C'est bien ainsi que fut séparé ce qui, autrefois était uni, et
la résurgeance que nous avons noté de la parenté utérine dans les Tromba-
Andrano (2) avait pour effet de réunir ce qui était séparé, ces segments de
lignage locaux issus des fem mes et cadets du couple originel fondateur. De la
même manière, la parenté utérine a fondé l'institution de la caste, quand les
premiers exclus de la légitimité dynastique sont devenus privilégiés, ont possédé
des Tragnovinta (3) et une marque d'oreille de boeufs non découpée à la pointe.
Ces conclusions très générales induites des pratiques sociales et évènements
observés en cours d'enquête rejoignent les constatations de J.C. HEBERT qui a
identifié les rapports de parenté où le lien Ziva, organique de ces cérémonies,
permettait une endogamie relative et pour qui il s'agit selon cet auteur d'~n
aménagement institutionnel à une époque précédent la royauté pour accorder un
statut au matrilignage et prévenir les occasions si fréquentes de guerre. L'oncle
maternel fut ainsi très tôt associé à la production des inégalités de la société
patrilinéaire, il était aussi la clef des redistributions sociales possibles.

Quand la réalité rejoint si étonnament la fiction, l'on est en droit de


penser qu'elle indique ce qui fonde la permanence de la société, et permet ce jeu
subtil de la différence et de la répétition. Rendre compte de cette abstraction
''Vazimba'' indicative des modalités de rupture -séparation de ce qui au départ
était uni dans les rapports de parenté et d'alliance, nous attachait
nécessairement à la racine des rapports initiaux entre les Maroserana et ceux
qui, exclus de la dynastie, deviendront le peuple} esclaves (4) ou hommes libres.
Les mythes fondateurs de la société et du pouvoir opèrent un premier découpage
"historique" des catégories que cette histoire antérieure exerce sur l'histoire
présente, ces processus généraux concrets où le loi s'est instituée dans les faits
et à posteriori. Et nous avions avancé (5) l'hypothèse selon laquelle il n'y a pas
eu rupture entre la période dite ''Vazimba'' qui précédait la formation politique

(l) Cf. Chapitre IV.

(2) Cf. Chapitre IV et VI.

(3) Tombeaux particuliers aux Nobles élément d'unè territorialité élargie aux
cours successifs du développement de la royauté. A partir de ces hauts-
lieux, ~'organisaient des réseaux de communication et d'échange plus ou
moins intégrés au pouvoir central royal.

(4) Cf. 1. Molet, "Origine et sens du nom des Sakalava de Madagascar". Etudes
de géographie Tropicale offertes à P. Gouron.

(5) Cf. introduction.


- 93 -

et celle qui l'a suivie immédiatement après, de sorte que la catégorie mythique
de Ndremisara générique de l'institution de caste représente le stade ultime du
développement du lien Ziva au sens politique qu'il a pris dans la royauté.
L'ambiguité de la relation Ziva pour revendiquer une autochtonie synonime
d'indépendance à l'égard des anciennes hiérarchies, tient à ce qu'il désigne le
terme d'un processus logique de rupture avec les rapports de parenté débouchant
sur la caste. Cette instance sociale nouvelle occupera une fonction médiatrice de
la reproduction élargie du système politique naissant. L'identité Misara reposait
en effet, sur l'exploitation politique du Ziva à cette fin privative du pouvoir par
une minorité de parents-alliés par opposition au Ziva primitif de la communauté
de parents solidairement et intrinsèquement liés. Cette transformation du lien
social Ziva en lien politique révèle le statut de l'alliance tel qu'il s'est fixé
progressi vement dans les lois de succession, fondement de la production
idéologique et des transformations sociales actuelles, explique la production des
généalogies partielles dont la plupart évoquent un ancêtre mythique éponyme
commun auquel s'attache les formations villageoises créées depuis la
colonisation. Les trois séquences dialectiques identifiables dans les traditions de
Bory-Bory, lbonia et Ndremisara, nullement exclusives d'autres catégories sont
pertinentes en ce qu'elles proposent un découpage de la "préhistoire" (1), celui
qui était utile pour les transformations présentes. Revoyons ces catégories afin
de proposer une histoire de ce qui n'est pas l'histoire, afin de mieux comprendre
de l'intérieur l'aspect le plus spécifiant de cette formation sociale.

III.4.2 Borr-Borr, lbonia et Ndremisara : autochtonie et


caste, un matriarchat de fait

Au-delà des contradictions mises en scènes dans les mythes du


retour à l'origine de la société et du pouvoir (1), revoyons les catégories
mythiques devenues permanentes dans la société qui témoignaient au moment de
nos enquêtes d'une contestation à double détente et tendaient à réactualiser
d'anciennes relations Ziva, lien fondateur de la communauté initiale
d'appartenance Lango, alliance généralisée autour d'un ancêtre fondateur.

Ces mythes du retour, Bary-Bary (2), lbonia et Ndremisara, à l'origine


de la société et du pouvoir qui n'avaient plus durant nos enquêtes qu'une fonction
réflexive sur les catégories de parenté et d'alliance validées dans les groupes
locaux, montrent que si la violence n'est nullement absente des rapports de
parenté eux-mêmes, elle fut aménagée dans le système politique naissant en non-
violence fondatrice de l'institution de la caste. Cette violence est contenue et
exprimée sans détour dans la tradition des "frères cultivateurs". Avant la
migration Maraserana, les règles patrilinéaires et de primogéniture sont
élaborées, l'enfant s'y présente déjà comme enjeu de pouvoir et le roi, ou plutôt
celui qui sera reconnu chef, aura vaincu le monstre dévorant, symbole maternel
évident. A ce stade premier d'élaboration du pouvoir, les formations sociales qui
ont participé de ce mouvement de renversement du pouvoir matriarchal, le
pouvoir paternel institué se présente de manière radicale et sans partage. C'est
la conclusion à laquelle nous nous étions arrêté.

(1) Cf. Les traditions fondatrices analysées ci-dessus.

(2) Bary-Bary, personnage mythique central du récit des "Trois frères


cultivateurs" ou "Tela mirahalahy mpambola".
- 94 -

La tradition d'Ibonia, quant à elle, évoque le passage de la société


civile à l'état, engendre une formation politique où le statut de l'alliance
s'objective dans un conflit exemplaire générateur de la loi. Dans ce récit, la
femme n'est plus identifiée à un monstre dévorant, mais devient l'alliée objective
du pouvoir institué avant elle, tandis, qu'insensible changement, elle
"Soamananoroll impose en définitive sa préférence et le cadet devient ainé. Le
talisman (Ody-Mantahola) qui symbolise cette mutation, est le produit de toute
une culture, centrée sur le contrôle de la nature où Peau est l'élément
déterminant du pouvoir de Rabonia sur Ravato. Cette symbolique du rôle
contradictoire de la femme dominée mais dominante s'inscrit dans le mouvement
du récit, dans les étapes de la migration de Rabonia pour chercher Soamananoro
et la ramener avec lui, dans la lutte finale entre les demi-frères pour la conquête
de la femme et nous l'avions noté plus haut. La femme, lieu et enjeu de pouvoir
est associée à l'eau, lieu d'intégration territoriale politique, à la fois limite et
ouverture naturelle dans les circuits de communication internes-externes. Voilà
la double signification attachée au talisman (Ody-Mantahola) : la femme origine
et fin de toute chose, objet de conquête par la ruse autant que par la force, sans
l'adhésion de qui la loi n'est là que pour être transgressée. Le matriachat originel
de la société de parents s'est ainsi transformé, a conservé sa force et sa
puissance, celle de faire et défaire la puissance des puissants.

Quant à Ndremisara, il est devenu catégorie mythique permanente


dans la formation politique au stade d'achèvement du processus par lequel
l'idéologie patrilinéaire et de primogéniture enfermera les rapports des
autochtones avec le roi. Il affermira la production dynastique en organisant les
dépendances induites des rapports d'alliances multiples avec le roi par la
généralisation des principes patrilinéaire et de primogéniture pour les formations
locales alors que les héritiers dynastiques dérogent sans cesse dans la pratique à
cette loi. Ndremisara, institué Masy, noble parmi les nobles, aura ce statut
unique d'interprète de la loi, il servira désormais la cause de la dynastie et de sa
reproduction bâtie sur un système qénéral d'exclusion des soeurs et cadets des
rois. L'identité de caste, ici signifiee, apparait comme la composante féminine
de l'ordre patrilinéaire et de primogéniture finalement codifié. Elle a pour
fonction de valider ce que les rois ont toujours transgressé. L'institution Dady qui
nait simultanément de l'aménagement des rôles aînés-cadets inversés dans l'ordre
Maroseragna, reprend la symbolique originelle des Ody (talisman) en quoi et par
quoi les transgressions initiales induites des conflits sociaux sont génératrices de
lois "rédemptrices". C'est ainsi que l'endogamie de caste est devenue l'affaire de
quelques-uns et l'exogamie l'affaire de tous. La séparation ontologique du roi et
du peuple, des nobles et des hom mes libres a ses racines dans les rapports de
parenté et d'alliance, dans les conflits issus de ces rapports générateurs
d'inégalités fondatrices.

Ainsi, aucun des principes généraux qui fonderont la société politique


Sakalava, ne furent institués ex-nihilo par ceux qui, nouveaux venus, deviendront
les Maroserana, dynastie régnante. C'est bien ce que nous apprennent les
Tantarana-Be (trqditions orales), fondatrices de la société et du pouvoir. La
mystification idéologique à laquelle les références lbonia et Ndremisara ont
participé pour instituer la patrilinéarité tandis que la primogéniture est dans les
deux cas battue en brêche indique une résurgeance de la matrilinéarîté dans les
circonstances où le pouvoir royal est faible, marquait le statut de l'alliance dans
la formation politique naissante à deux stades différents de l'intégration réalisée.
Mais Ravato, personnage secondaire et dominé dans lbonia prenait une
- 95 -

connotation particulière au moment de nos enquêtes. Associé au culte


d'Antragnovato, indissociable du Togny-Tany, talisman de la création du village,
à travers lui' s'édifiait le couple ori 9inel fondateur où les rapports sociaux
idéalement présentés induisaient des inegalités contenues dans la règlementation
des alliances et Ndremisara prenait cette forme ultime de rupture-séparation
générateur d'un Ziva nouveau induit du Fatidra où s'instituait la dépendance
personnelle des groupes qui le reconnaisse. Par un retour aux sources de la
tradition, l'on découvre ce fond culturel commun qui permet des aménagements
institutionnels capables de résoudre les problèmes du moment sans pour autant
remettre fondamentalement en cause le système économique et social. Le mode
et la manière subsistent tandis que les inégalités présentes, moins polarisées sur
la nécessité de la reproduction dynastique s'ouvrent à de nouvelles stratégies
dont le pouvoir d'état, même lointainement est l'objet lui qui a de tout temps été
gestionnaire et centralisateur des marchés locaux nécessaires à l'activité de
l'élevage.

1lI.4.3 Fonction des mythes d'ori ine de la société et du


9
pouvoir: mythes et réalite

Nous comprenons mieux ces mythes du retour à l'origine et leur


efficacité symbolique dans les cérémonies Tromba où la relation Ziva (1-) est
toujours aussi organique dans les rapports entre groupes lignagers locaux. Elle
réfère tantôt à l'origine première quasi-mythique des groupes locaux, tantôt à
l'identité qui fut la leur dans la société politique Sakalava. L'une et l'autre ont
participé au lien Ziva, lui qui évoque le statut des alliés dans la communauté
primitive de parents, fondement de la stratification sociale de la communauté
politique qui distinguait le roi et le peuple, les nobles et les hommes libres
(Vohitse). La dynastie alors constituée, porteuse des conflits généraux
patrilignages-matrilignages, des conflits entre matrilignages pour la succession
patrilinéaire, devint le lieu d'élaboration d'un Ziva qui, en particularisant les
conflits, individualisait ceux qui allaient être admis à participer directement au
nouveau pouvoir. L'institution de la caste est née de l'exemplarité de certains
conflits fondement d'une rupture particulière où la loi ne sera plus instituée que
pour être transgressée: les groupes locaux "privilégiés" qui imposeront aux
autres, leurs parents (au départ) ce qu'ils ne pratiqueront pas eux-mêmes, ceux
qui sont devenus l'Tsy maty manota" (2) comme les Sakoambe, Ziva des rois
auront contribué à ce "vol de langage" contenu dans la mutation du Ziva au sens
politique qu'il a pris. Il a assuré aux membres de la dynastie son accession et son
maintien au pouvoir dans une sphère sociale limitée aux proches parents.

Dans un tel système où le lien personnel avec le roi est déterminant


des différenciations premières, où la com pétition économique et sociale bien que
valorisée n'est là que pour relayer les rapports de puissance et d'intérêts des
membres de la dynastie, quand tout l'édifice social bâti autour de la légitimité
royale n'a plus d'objet, les catégories mythiques fondatrices de cet héritage sont
entrainées dans un mouvement dialectique d'identification des contraires. Elles
deviennent indifférentes à la cause première de leur édification et rendent

(l) Cf. Les héritiers.

(2) Cf. ci-dessus.


- 96 -

compte d'une négation possible du pouvoir auquel elles ont idéalement participé.
Leur charge symbolique peut s'inverser jusqu'à signifier le contraire. Ainsi, en
fut-il d'Ibonia dans la formation sociale Andranofotsy qui validait les fem mes au
détriment des ainés et des patrilignages, tandis que Ndremisara atteignait le
stade de surdétermination qu'il eut au moment de la formation du royaume du
Boina par séparation de la branche cadette Maroserana avec la branche aînée
restée en Menabe. Il devient totalement abstrait Tromba. En lui, se révélait la
nature politique de la parenté et la fonction idéologique de la généalogie où la
patrilinéarité était devenue dans la formation dynastique Maroserana, synonime
de matriarchat.

C'est pourquoi, les types de contestation rencontrées concernant


l'ordre dynastique passé rejoignaient la symbolique des catégories originelles de
la société et du pouvoir qui témoignent de la mystification idéologique
auxquelles lbonia et Ndremisara ont participé au regard de Bory-Bory dont on
peut dire qu'il est le seul à connoter la société patrilinéairement confirmée. La
parenté généalogiquement confirmée qui se jouait autour de cette référence
idéologique Bory-Bory, fondait la territorialité villageoise d'Andranofotsy, liée
au tombeau Besely et son Togny-Tany, talisman auquel s'attachaient les interdits
corn muns à respecter pour la société de parents Longo amin raza. Elle jouait
dilectiquement dans les pratiques sociales Tromba (Antety, Andrano) où la
parenté idéologique s'exprimait par référence aux deux types de relation Ziva,
dont l'une coincide avec la nécessité exogame et patrilinéaire étant admise une
endogamie relative par lever d'interdits entre ceux qui sont Ziva parmi les
Longo. Le mythe unitaire Vazimba prenait un sens communautaire, il symbolisait
la société de parent, idéalisée puisque la loi y est vécue comme juste,
appréciable, qu'elle institue "Longo" les proches parents. J.C. HEBERT notait
que seuls les descendants d'une même génération, cousins croisés ou parallèles
pouvaient prétendre à 'ces levers d'interdits de mariage, manière de gérer ex-
ante les rapports d'alliance et d'assurer la solidarité du groupe initial de parents
sans mettre en cause le pouvoir gérontocrate et paternel institué.

La parenté idéologique qui s'exprimait au travers des catégories


lbonia et Ndremisara référait au pouvoir "informel" de la femme mère ou épouse
dans les groupes de parenté où dès cet instant s'institue la préférence. Les
relations de Fatidra, ce rapport personnel devient alors déterminant de la
reproduction élargie du système. Mais, tandis qu'Ibonia génère une formation
sociale Tromba qui prône un retour aux sources du pouvoir royal fondé sur la
compétence (force, ruse), Ndremisara revendique cette légitimité dynastique au
regard d'un statut initial, celui qui ressort du fait qu'il est descendant de la
femme aînée. Ce transfers de légitimité à la femme aînée au regard des liens de
parenté des groupes maternels signifiés évoque une identité de caste où la
femme est devenue lieu du pouvoir. Les femmes dites Misara et soeurs des rois,
généralement riches en boeufs ont eu des Tragnovinta. Elles ont eu des unions
multiples génératrices d'identités lignagères et marques de boeufs nouvelles. Ces
groupes ainsi formés, forts de leurs identités participaient d'un réseau de
communication et d'échange centré sur la Tragnovinta d'origine de la migration
et segmentation des groupes. Les groupes alliés-dépendants Misara ''Ziva'' Misara
n'ont pas d'appartenance préférentielle de tombeau, ils sont enterrés au lieu de
leur résidence, marque de leur adhésion au système politique et économique
Misara modelé sur les- pratiques passées de la dynastie, seule admise à
transgresser les lois, seule admise à produire les différenciations utiles à leur
- 97 -

individualisation, tandis que les autres, tous les autres, producteurs de boeufs,
d'identités nouvelles, travaillent essentiellement à leur postérité en instruisant
des stratégies capables d'assurer aux descendants le statut momentanément
acquis.

III.4.4 Fonction idéologique de la parenté: Anciens et


nouveaux pouvoirs

. Les transformations politiques et économiques sont alors


contenues dans ce jeu complexe de production des identités généalogiquement et
idéologiquem ent confirmées. Nous avons repéré à Belo-sur-Tsiribihina et
Morondava, deux types de straté~ies, de la caste et de l'autochtonie, fondées
l'une et l'autre sur le lien Ziva ou la référence maternelle relative aux mythes
d'Ibonia et Ndremisara est lar gement invoquée dans la production des inégalités
explicatives des faits d'indifferenciation notés par H. LAVONDES (1) dans son
étude sur Bekoropoka en 1958, au moment de l'Indépendance qui contrastent avec
la présentation quasi-unilinéaire faite de la formation politique par le Toka
invocations faites aux rois Maroserana dans l'ordre successif de leurs règnes.
Quand la reproduction dynastique n'est plus maintenue que formellement, qu'elle
ne génère plus les identités lignagères locales, quand elle ne ~ère plus les
rapports d'alliance, la compétition économique et sociale s'ouvre a la conquête
du pouvoir comme tel et l'origine maternelle symboliquement évoquée dans les
mythes d'Ibonia et Ndremisara avaient pour fonction d'identifier ses lieux et
modalités d'émergeance dans les évènements observés en cours d'enquête. Les
représentations auxquelles s'attachent Bory-Bory, lbonia et Ndremisara lui-même
continuaient d'être des médiations utiles dans les rapports état-société quand les
différenciations produites allaient dans le sens du consensus, de l'adhésion des
dominés à l'égard des dominants. Les contradictions signifiées dans les situations
d'enquête évoquaient les différentes manières dont les rapports de parenté
devenaient support idéologique dans l'expression finale du pouvoir: organiques de
la centralisation étatique Maroserana, ces rapports sont toujours aussi organiques
de l'état issu de Pindépendance. A la pratique généralement transgressive des
rois d'Antan se substituait celle des nouveaux gouvernants.

C'est ainsi que Miky-Miky, héros fondateur de la dynastie peut et doit


être vu tout autant et peut-être plus comme anti-héros fondateur du pouvoir des
Masy. Leur statut dans le nouvel ordre étatique apparait comme identifiable au
mythe de la fraternité de Ndremisara vis-à-vis de Ndremandresy; la dualité
structurelle de l'organisation politique Maroserana se retrouverait-elle dans cet
état issu de la colonisation et l'indépendance où hommes d'état et Masy
occuperaient une position symétrique et inverse à l'égard des transformations
sociales nécessaires aux échanges? Nous essaierons de répondre à cette
interrogation par Pétude des cultes locaux, des réseaux d'échanges dont les Masy
et les fonctionnaires sont gestionnaires.

(1) H. LAVONDES. Bekorokopa. Voir bibliographie.


- 99 -

IV - LE MENABE HISTORIQUE DE NDRIANDAHIFOUTSY,

ACTUELLE PREFECTURE DE MORONDAV A : LES HERITIERS


- 100 -

RECONSTRUCTION DES LEGITIMITES

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150km
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Si/es Funéraires de la [Link] 11Ulroserana en Menabe et tombeaux miser:z


(d'après J. Lombard, cahiers Orstom, sc. hum. Vol. XIII, nO 2, 19i6, p. 177).
- 101 -

INTRODUCTION

La société rurale à laquelle nous avons été confronté en 1968


accusait des différenciations de caste, ethniques ou de classe (1) et lignagères.
La compétition économique et sociale ouverte depuis la colonisation et
l'Indépendance à la conquête de l'espace libéré du contrôle politique des royautés
était vive. Elle dépendait des stratégies développées par les notables ruraux, les
hommes d'état issus de l'Indépendance et les Masy (devins ou sorciers),
médiateurs généraux des rapports étranger-administration-villages. Et l'actuelle
préfecture de Morondava recouvrait la territorialité du Menabe telle qu'elle
s'était fixée au moment où la formation politique Sakalava avait atteint son
stade le plus pur sous Ndriandahifoutsy (2). Nous étudierons dans ce chapitre,
comment ceux qui se sont faits les interprètes de leur société dans notre enquête
à Morondava mais surtout à Belo-sur-Tsiribihina et au Manambolo (3)
produisaient leurs légitimités dans la situation nouvelle créée par l'Indépendance.
Elles avaient, nous le verrons, pour objet le cadre spatial-temporel du Menabe de
Ndriandatüfoutsy, mais pour sujet l'actuelle préfecture de Morondava, son
nouveau positionnement dans l'ensemble national. Car les stratégies sociales et"
économiques identifiables avaient le plus souvent leur prolongement dans l'action
étatique directement ou indirectement et les solidarités ou les oppositions
gouvernementales avaient fréquemment leur racine dans les nouveaux rapports
locaux.

Les héritiers du Menabe, qu'ils soient restés notables ruraux, devenus


petits fonctionnaires locaux ou encore hauts fonctionnaires d'état, étaient déjà
institués pour la plupart d'entre eux depuis trois générations si l'on considère les

(l) Les rapports de classe étaient présents, difficilement identifiables comme


tels au niveau rural. Ils rejoignaient des groupes d'opposition anciens déjà
notés par Van Gennep qui di~dnguait les activités de pêche, agriculture sur
brOlis et l'élevage. L'opposition Vezo/Machicores au Sud dans le pays
Mahafaly, ou Vezo/Sakalava dans le Menabe recouvre selon cet auteur une
différenciation de classe. L'opposition Vezo/Mikea, Vezo/Vazimba ou
encore Vezo/Beosy rejoignent ce type de différenciation à une époque qui
précédait la naissance des dynasties. Actuellement, les catégories Mikea,
Vazimba, Beosy sont devenues substituables en ce qu'elles connotent une
marginalité relative à l'égard du développement des royautés rendue
possible par la complémentarité productive des activités de ces formations
sociales vis-à-vis de l'élevage devenu dominant.

(2) La politique coloniale a conservé, voire reconstitué le cadre géopolitique


du Menabe, y compris dans ses subdivisions administratives.

(3) Cf. carte de situation ci-contre et cadre géographique des enquêtes dans le
Menabe Indépendant n° l (en annexe). Les cartes ci-contre ont été publiées
dans l'ouvrage collectif présenté par F. Raison-Jourde "Les souverains de
Madagascar", .Khartala p. 44. Elles ont l'avantage de situer à la fois la
genèse des territorialités politiques Merina et Sakalava, les zones
d'influences corn merciales sur la Côte Ouest, et les principales scissions
intervenues dans la formation et le développement des dynasties du Sud.
- 102 -

l'EXPANSION SAKALAVA ISource: F. Labarur ar R. Rahafl'narivoni·


rina. Madagascar. /lruda hislorique. Nalhan
- Mad~"CIf.J
_ - _ _ Andriamandazoala

.. -1__
- - - Andrllndahifol'Y t vara 1685
Andrlamandisoarlvo t vars 1718

.. ••••••• Successeurs (pousaées. IXptdiliona•


occupation lemporaire,
. .
-. [Link]
~
:::::J Zona conlrOlee

1OE:'I~nQ ./>1'\";7;7'...."û _ _ _ _ Inlluence épisodique

•••••• :;:'"~ Commerce marillme


...... (Ambes, Anlalaolra, Européans)

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......
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'® Menlbe

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• de5000.10000
• de 2600.5000
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_ por1 -"_uelft
~ ... 213 .. tt8fic_!Ume
..... por1 irrclatUnr'
~ ptlnciplu" po.... "'*I..

ISources : H. Deschamps. op. ciro • P. Boileau. op. cil• • Cdl Mollerd. NOIes sur Madagascar. plan
d'occu/Hrion de l'"e. OCI. 1891. E.M.A.T•• ancien fonds. carton nO 57.J
- 103 -

catégories de parenté présentées ordinairement comme distinctives des


générations (Matee, Dady, Anaky, Zafy) (U. En près de trois quarts de siècle,
depuis la colonisation, de nouveaux rapports de parenté ont eté reconstruits,
matérialisés par l'existence de nouveaux tombeaux. Les uns et les autres,
paysans et fonctionnaires, Masy (devins ou sorciers) et hommes d'état,
produisaient leurs légitimités par référence au passé mythique et réel de leur
groupe social d'appartenance. Nous verrons que nos informateurs mettaient en
scène des rapports socio-historiques fondés sur la transgression, le
réaménagement institutionnel et que l'idéologie dominante Maroserana où la
patrilinéarité, la primogéniture devraient avoir force de loi, était assez
généralement battue en brêche. Les faits d'endogamie, de matrilinéarité, les
recours fréquents à l'adoption étaient multiples. C'était ainsi que la société
Sakalava "autochtone" assurait les conditions de sa reproduction quasi-lignagère
par "vol de langage" de la pratique généralement transgressive des rois
Maroserana d'antan eu égard aux règles de plus en plus strictes qui furent
instituées pour éliminer de la succession dynastique le plus grand nombre.
C'était aussi de cette manière que les migrants assuraient leur insertion partielle
dans les rapports de production locaux, tout en' participant à des réseaux de
communication internes-externes par référence à leur pays d'origine.
L'autochtonie et la caste étaient alors des idéologies contradictoires et
complémentaires capables d'unifier les lignages entre eux et de rationaliser les
contradictions qui surgissaient dans la pratique. La relation Ziva (2) dont nous
avons vu dans le chapitre précédent qu'elle fut organique de l'intégration sociale-
politique Sakalava participait quant à elle d'une intégration tantôt ethnique,
tantôt inter-ethnique et contribuait dans tous les cas à la reproduction élargie
des communautés de résidence dans l'espace-temps utile à la production et aux
échanges.

Les deux modes de reproduction sociale observés à Belo et dans le


Manambolo, de la caste et du lignage, nullement exclusifs d'autres stratégies,
étaient centrés principalement sur l'activité d'élevage en tant qu'il assure,
maintient et vérifie la reproduction sociale des groupes, les identifie dans un
monde où la reproduction biologique des hom mes et du troupeau étaient en
équilibre instable et menacé. L'identité ethnique, celle que nous avons vu se
produire plus particulièrement à Morondava, n'était, quant à elle, que résiduelle
et négative. Elle sera située dans chacun de ces deux modes de reproduction
sociale et comprise dans le processus de formation urbaine. Elle servait, en
effet, d'idéologie partielle dans le cadre· de projets économiques et politiques de
certains hommes d'état dont les processus respectifs d'accumulation associaient
de manière souvent contradictoire, cultures de marché et cultures vivrières
assurant aux boeufs et riz une fonction symétrique et inverse d'accumulation
intermédiaire.

(l) Si Anaky est la génération qui suit im médiatement celle d'Ego, de


l'informateur, Mpitoka chef de lignage en titre, Dady, puis Matee
correspondent à la seconde puis troisième génération ascendante, tandis
que Zafy, celle des descendants' suivant celle des Mpitoka, futurs chefs de
lignage. Il est à noter que le statut de Matee est celui des seuls ancêtres
personnalisés après la mort. Tous ne le deviennent pas.

(2) Cf. Chapitre III, p. 80 et suivantes.


GÉNÉALOGIE DES MAROSERANA DU r-lENABE

VOlAN.\!l.Y 1. VOUJl.~ N.
DADY EXPOSÉS LORS DU FITAMPOIIA DE 1968

. (AhURAMY-1
Î\ ~"IH"UYIe IHIRU\l
:- ~I Él'énements du passé sakalcl'a Clan normal C/all d'apparte· Sazoka actif~'
g~ ~
\1 1 auxque! renvoient les dady d'appartenance nunce des Mpi- en /968

IAWUOIotAI UF
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.. 1 de Ndrcmi~ara.
1. Misara
des MpibabY
~~~t-----------------;---..:....-.....:;.-t----=-----+---------i
ês g:DADY 1 ET Il : Formation du mythe 1. Misara
Sa rationalité repose Il. Andrambe II. Andrambe
i sur l'interdit de l'inceste : principe
d'exogamie institué pour tQus sauf
babydt!l968

• ("~OIASIL \'1 • 1 (SAlmA,1lC1E1 A ANDlJA~D4HUOJSY llf&;AII"QI


I "'\DaJASlitASI'Aa\'O - - - - - - - .
"'0
-----+-----t pour le roi et ses descendants =
L L -.J

r--=F
Ul. o.u>Y
endogamie de caste.

1 =--CI ---~----.., DA DY III : Form:!tion du Me- III. ? III. Tsimangalaky

y
IAlIl1liY
• (ANDIASiLlI IA)RU40UIIV nabe.
Jo ...... . . . . •• DR......\L1l1....fll 1<' FITAMPOHA
H·~IU.'l"~DIA"AlJ.·O ANOlIAWrllAlI\'O
!l'Dt OAf"-
''l'[Link]-<l00lSa41I\'D
' .
IV. D40W'
-----+----+-----/------...:..-..j
,..,[Link] ~ ... DADY VI : Formation du Mailaka : IV. Sakoambe IV. Marol::hy
o 4o.·um [Link]
w,;-:
< Région Nord de l'actuelle sous- V. Andrasily V. Andrasily
UAlù\Hh'l
DYN.'SfJE
IAtllolllOlAMENA
iOENY
1 / 1 A1<[Link]"IIVO ~~ ~ préfe.::ture d~ la Tsiribihina Vassaux VI. Marolahy VI. Ndrellatelo
IIHM>\'I:-"" ;i!:: 12 (A Jladonaka) des Maroserana
~3 ~
4lE.'ILYJ
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,ElAl.·
AliU.:M~tvO
~1- 1
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régn:!nt dans le Ménabe : rois Tsifa-
lany et Remongo mort en 1882.
L-""?,..Lr.::::::::J v, o.\DY

--L
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~
--'- ~~ OADY VII cl VIII: 1825, connit VII. Marolahy VII. Andra~i1y
uumAl" r=::
'~G~I\'~'[Link]'RI\·O ..&.-- - - -....~ ...
-. 1'\D."'·'LAI"lIro
llUL\S.\~I.\[
----_J.
1 1 M.:rina-Sakalava dans le Malaka à
Ankirijy
Il t:E,N'~ T
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vu. OADY_ 1 \1U. U'UY LUlle avec le Fiherenana VIII. ? VIII. Andrevola Dady VIII
\------------------+-------+-------1---=-------1 o
.t>
J. • "0 IESAOnE ""1 Vinany (nom posthume An- 1
[Link]" U""NO ====--------'=-- driantahoranarivo)
slPAUTlOHOU ME--:'UE
IühA"î--- Tocra (nom posthume An-
driamilafikarivo)
ces deux rois ne sont pas devenus
OADY. Durant leurs règnes, opposi·
tion Vinany et N;:;rova; séparation
matriiignJges-patriiignages Marose-
rana. Formation de Mitsinjo : Matri-
lignages Mamserana alliés aux
l\1 isara.
0;Jposilion Sakala\'a-Merina: Tsi-'
mafana.
Gppositioir. Toera-Ingereza :
:ù:~·c:Jdet \"01 des DJdy p;:;r Ingereza
- -IS89.
\'-::1 ----_. -1 -+ -1 -,,-'-- _
DADY IX : Ce;1 Ing.-:reza, nom pos· Dadv IX
th ume """d narr.••nenganvo.
. . qUi. est IX. Makoa IX. Andrcvola ""d; n:lIlla 1lOran:!-
devcnu DADY : rivo (VinaIlY)
Reslitution des Dady en 1899 par [Link]·
.. .
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co omale. 'est le fils K:lSltroka. sœur
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- 105 -

Ainsi, le statut de ce Menabe historique au regard de la construction de


l'état-nation depuis 1958, année de l'indépendance, redevenait central et n'était
plus le simple produit d'une rationalité externe induite de la politique coloniale,
il avait sa raison d'être en lui-même et par lui-même. Et les transformations
enregistrées localement dans la partie centrale du Menabe (Morondava-Mahabo)
et Nord (Belo-Manambolo), d'initiative étatique ou paysanne, étaient le produit
d'une dialectique de parenté-territorialité analogue au schéma originel de la
constitution du Menabe. Les mythes du retour à l'origine qui fleurissaient de
toute part, identifiables dans les pratiques sociales Tromba (cérémonies de
possession) à l'occasion de cérémonies funèbres et des cérémonies dynastiques,
ne pouvaient prendre tout leur sens qu'une fois élucidée la double fonction réelle
et symbolique des catégories cardinales, fondement d'une territorialité diffuse
auto-reproduite au cours des générations dans les formations lignagères
constitutives des nouveaux villages. Et les formations villageoises créées depuis
la colonisation et l'indépendance témoignaient génétiquement et
structurellement de la pertinence de la référence spatiale-temporelle du Menabe
de Ndriandahifoutsy, qu'il s'agisse de villages mono ou pluri-ethniques.

IV.l Les logiques sociales de reproduction de la société rurale de la côte


ouest du Menabe

La formation Sakalava du Men'abe qui fut posée au départ de l'étude


des transformations sociales, les différenciations ethniques qui semblaient être
dominantes dans les rapports institués de longue date avec l'administration
opéraient un découpage de la société rurale qui dénaturait le plus souvent les
faits sociaux que nous avons eus à observer. Et cependant, la stratification
passée de la société Sakalava, comme les origines ethniques intervenaient de
manière combinée et simultanément dans la formation des groupes sociaux. En
focalisant notre observation de la réalité sur la manière dont la société concrète
dépassait les contradictions ethniques, de caste et lignagères dans le cadre de la
compétition économique locale, nous suivons en cela les enseignements contenus
dans les traditions fondatrices. Sachant que la tradition est par essence
conservatrice, nous aurons le regard "candide" qui convient pour identifier la
cause généralement entendue et partagée capable de fonder comme d'instituer
les légitimités sociales. L'effervescence idéologique à laquelle nous avons assisté
en 1968 avait un sens dans les processus généraux de destructuration-
restructuration de la société rurale, elle a pris un sens nouveau à la lumière des
événements qui se sont joués en 1972 à Madagascar et qui ont eu pour
conséquence l'avènement d'un nouveau régime politique. Les thèmes idéologiques
contenus dans les traditions fondatrices évoquées plus haut étaient bien des
médiations utiles à l'émergence des pouvoirs locaux, étaient utiles à la
construction de l'état-nation. Pas nécessairement réactionnaires, ces traditions
devaient alors être étudiées comme des théories sociales-politiques capables de
masquer tout en démasquant les contradictions dans le cadre desquelles se
produisaient ou se reproduisaient les inégalités. Candide mais non perverse, nous
nous livrerons dans ce chapitre à une réinterprétation du passé Sakalava en ces
périodes de l'histoire réelle qui se présentaient comme indissociables des
représentations unitaires que les formations locales avaient d'elles-mêmes
1- GENEALOGIE MAROSERANA - avec quatl'e hauts-lieux

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TI ......
o
Dl
Legende Notes
Rapport de descendance - Con~té N° 4 - Nom posthume Ndriamilafil<arivo a) Echange de frères et soeurs entre
Sexe masculin
N° 8 et 10 sont soeurs uterines (Mta<arc:na) Maroserana et Misara à l'époque de
N° Il et 12 sont Vezo-Timangaro Ndriantahora (1850)
Sexe féminin N° 20 est Mal<oa-Siril<ary
b) Adoption successive des héritiers ~rooa
Rapport d'adoption N° 3 et 5 sont alliées Misara de Kel<arivo
à partir de Toera, issu de femme Misara de
N° 1-2-7-21-24 sont rois et reines devenus
Mariage Kekarivo (Matrilinéarité).
Dady
ND 24- Narova de son vivant c) Formation Mitsinjo Adoption et endogamie

~~
1 . Tarbeau Imboorivo
III IV II = " TsiCV1ihy d) Problèmes de légimité Makoa Misara des rois
II II 1- . " . l''brmmjd<a
Maroserana à partir de Tqera
IV -1 réTOVinta Mitsinjo
- 107 -

symboliquement marquées dans les mythes d'origine fondateurs des


différenciations principales. Si les rapports de puissance rejoignaient toujours
les rapports fondés sur l'intérêt, notre propos est ici de le mettre en évidence
dans la manière dont le mythe rejoignait l'histoire qui se jouait étant admis
qu'elle ne se répète jamais: toute reproduction est nécessairement
tr ansfor mation.

IV.1.1 La formation Sakalava, une périodisation utile à


l'émergence des pouvoirs locaux:

Les descriptions du Menabe ne manquent pas (1), et il serait difficile,


compte-tenu de la nature de notre investigation et de la période où nous avons
mené nos enquêtes, d'apporter des éléments nouveaux pour la reconstitution
historique de cette entité géo-politique. Le tableau synoptique ci-contre
présente les événements qui ont marqués les différents règnes des rois
Maroserana exprimés dans les termes de la reproduction dynastique, qui, dans le
Menabe s'identifie à une succession unilinéaire de primogéniture avec préférence
de la succession au frère cadet quand il est vivant à celle du fils (cas de
Kelisambaye) tandis que les collatéraux sont quasiment absents de la succession
dynastique. Les généalogies des rois Maroserana du Menabe que nous avons
recueillies (2) étaient le plus souvent réduites à l'invocation des Dady, reliques
des rois ayant régné tandis que les branches dynastiques qui n'ont pas régné mais
avaient des Tragnovinta, tombeau des nobles proches parents des Maroserana aux
différents règnes (Maromany au lieu-dit Bevilo, Misara au lieu-dit Kekarivo pour
les plus anciennes lignées et enfin Mitsinjo haut-lieu de la récente séparation
sous Vinany (1860) des Maroserana), ces ancêtres de haute lignée dans la région
de Belo dont les tombeaux étaient sur place étaient simplement évoqués, leurs
descendants non cités. Ce n'est que sur le lieu des Tragnovinta, auprès du gardien
attitré de ces anciennes résidences royales, détenteur Mptitantara de la mémoire
de ces rois que nous avons obtenu les informations sur les lignées plus ou moins
segmentées et les générations de ces ascendants Maroserana (3). Le montage de

(1) Voir plus particulièrement la préface de Gilles SAUTTER dans l'ouvrage


collectif "Changements sociaux dans l'ouest Malgache". Mémoire ORSTOM,
1980, intitulé "Société, Nature, Espace dans l'ouest Malgache" et l'ouvrage
déjà cité de J. LOMBARD, très précurseur qui atteste d'une justesse de vue
pour l'appréciation de la périodisation utile à la connaissance des
formations locales du Menabe.

(2) Nous avons essayé d'élargir les généalogies dynastiques à la connaissance


des alliés maternels et des frères et soeurs, donc à sortir du cadre rituel.
Cf. Généalogie dynastique et carte des tombeaux royaux Maroserana et des
Tragnovinta Misara dans le Menabe. Carte et figure montées par J.
LOMBARD, complétées par notre enquête, publiées in "Les souverains de
Madagascar", 1983. Khartala p. 451 à 476. Nous précisons cependant, d'ores
et déjà, que notre étude n'a pas accédé au secret des tombeaux, encore
moins à celui des Dady royaux.

(3) Cf. Généalogie des rois Maroserana et hauts-lieux de référence. Planche l,


p. ci-après et planches, F, K : Mitsinjo et Befifitaha.
- 108 -

ces généalogies dynastiques partielles était encore compliqué par la pratique des
noms posthumes et la déformation des noms. Nous avons pris pour acquis les
informations lapidaires recueillies en ces hauts-lieux de la royauté qui
retraçaient dans les termes de la légitimité dynastique les événements qui ont
traversé le Menabe Indépendant de la veille de la colonisation devenu sous-
préfecture de Belo, là où nos enquêtes les plus complètes ont été menées. D'où
est né ce sentiment diffus d'une symbolique générale centrée sur la double
nécessité du dépassement de la cause ethnique, de la cause lignagère dans la
référence faite ordinairement à ces Dady, figures historiques stylisées des rois et
parents Maroserana dans la reproduction sociale du pouvoir depuis
l'indépendance" A quel moment en sommes-nous venus normalement à considérer
que la dialectique des institutions Dady et Tromba initialement engagée au
moment de la naissance du pouvoir Maroserana était toujours aussi centrale de la
reproduction sociale élargie des rapports de parenté nouvellement institués avec
la création des villages permanents depuis la colonisation. Quels types de
rapports s'établissaient entre les institutions Togny Tany de la création des
villages, Dady et Tromba et, partant, à quelles logiques sociales politiques
étaient attachés les cultes d'émergence locale.

La réponse à toutes ces questions était contenue dans les tentatives


d'explicitation des différenciations et des légitimités sociales dont se
revendiquaient nos informateurs qu'ils aient occupé ou non, qu'ils occupent
encore (1) une fonction rituelle dans les cérémonies dynastiques. Elle était aussi
informellement contenue dans les explications données par les adeptes des
Tromba d'émergence locale. Et, nous devions noter que tous les groupes lignagers
rencontrés à Andranofotsy citaient dans leur Toka ou prières, les premiers Dady
de la royauté Maroserana et, pour certains, les rois plus récents qui avaient
régné à Belo depuis 1850, avaient des tombeaux sur place et surtout avaient été
enterrés avec de l'or, se réincarnaient sous la forme de Tromba Sazoka en la
personne de leurs anciens alliés dépendants le plus souvent adeptes de tels
Tromba. De la même manière, la périodisation qui contribuait à légitimer les
formations villageoises était en tout point comparable à celle qui s'instituait

0) Cf. Itinéraire Tome II, Les généalogies des lignages d'Andranofotsy. Plus
particulièrement Andralefy, p. 170 Sakoambe-Mija, p. 194.
Les généalogies des anciens fonctionnaires du culte dynastique, gardiens
des hauts-lieux de la royauté: Mahakasa-Marotsiraty p. 73 Filoha-Marolahy
p. 70, Tsihenjagny-Hirijy p. 77 et Tsimoray-Misara p. 79 et Tome III. Ces
généalogies ne furent pas prises systématiquement, mais montées à partir
des textes d'interview recueillis. Au moment où l'information libérée était
fondamentale, nos informateurs prenaient soin généralement de décliner la
légitimité sociale qui fondait leur connaissance. A ces occasions,
apparaissaient le lien historique réel des lignages et leur proximité à
l'égard des derniers rois Maroserana qui ont régné sur place••• C'est à JL.
PATESY que nous devons le difficile travail de montage de ces planches.
Cf. pages suivantes.
- 109 -

par référence aux anciens lieux de résidence royale (1) devenus tombeaux royaux
ou Tragnovinta : nulle profondeur généalogique au-delà de trois générations
ascendantes par rapport aux Mpitoka, chefs de lignage gardiens de la mémoire
généalogique énoncée le plus souvent dans les termes d'une succession
unilinéaire, dont les collatéraux sont exclus si ce n'est ceux qui, issus d'une
relation endogame ont été désignés ou associés à la succession, légitimés par
adoption ou encore ceux qui sont issus de père inconnu, ont été adoptés par
l'oncle maternel; enracinement des lignées fondatrices de ces tombeaux dans les
temps idéologiques de la royauté en cette période généralement lonpue d'un
siècle environ (2) donnée dans les généalogies dynastiques par réference à
Bararatavokoke, Vokoke Tsimibaby et Ndremisara-Ndremandresy, exprimée dans
le Toka prière au Togny, talisman fondateur des villages au lieu de culte
Antragnovato qualifié de Zomba par référence au haut-lieu où sont enfermés les
Dady, reliques des rois morts. Cette analogie évoquée par le gardien Masy du
Togny et du culte Antragnovato du village Andranofotsy devait-elle signifier un
rapport d'homologie entre les institutions Dady et Togny Tany dont nous avons
vu précédemment qu'elles furent quasiment substitutives au moment où la
dynastie montante s'est instituée. La reproduction sociale que nous avons étudiée
dans le village Andranofotsy en 1968 relevait-elle de cette logique particulière à
la royauté Sakalava au moment où la dynastie Maroserana est née en se
revendiquant d'un pouvoir, venu d'ailleurs fondé sur le juste dépassement de la
cause ethnique-lignagère qu'il semblait signifier. La lecture symbolique des
généalogies mythiques de référence aux cultes d'émergence locale du village
Andranofotsy administre cette preuve de l'enracinement réel des nouveaux
pouvoirs villageois où les rapports de parenté dominants, instituaient des liens
de solidarité entre frères, ces héritiers de la cause lignagère inégalement
partagée. Les inégalités et les conflits potentiels prenaient toujours la forme des
différenciations lignagères, ils étaient joués et déplacés sur les divisions récentes
des rois Maroserana, réinterprétés et dépassés dans le langage de la toute
première origine qui a vu les Maroserana s'instituer dynastie. Et, tout se passait
comme si les nouveaux tombeaux fondateurs du village créés depuis la
colonisation symbolisaient cette dialectique de la parenté-territorialité
originellement fondée sur le dépassement de la cause dynastique, ici lignagère,
qui s'instituait. Les marques d'oreille de boeufs par laquelle se fixait l'identité
lipnagère, associées à ces tombeaux, témoignaient elles-mêmes de cette double
realité centrale et périphérique des pouvoirs locaux finalement signifiés. Au
tombeau Besely du village, se trouvent associées deux types de marque, l'une de
type généalogique désignant la logique de reproduction lignagère principalement
engagée dans l'activité et la compétition sociale et une marque de type
générique au dessein fort simple, commune aux différentes lignées alliées signe
tangible de l'unité constitutive du village au regard des conflits qui ont présidé à
son élaboration, qui ont motivé la rupture de groupes autrefois parents et
rivaux. Or, il s'avère que toute segmentation sociale dans la région de Belo, de
ce Menabe Indépendant de la veille de la colonisation, non soumis au protectorat
Merina, est le produit direct d'un processus général de destructuration des
lignages autrefois associés et centrés sur la légitimité dynastique. Si les conflits
qui furent à t'origine de la fondation des villages deviennent des éléments

(ll Cf. figure 11, Lieu des Hazomanga des Dady chefs de lignape du village
Andranofotsy : Où sont figurés les hauts-lieux de la royaute : tombeaux
[Link] et Tragnovinta p. 110 ci-après.

(2) Moitié du XVIIème siècle, moitié du XVIIIème siècle.


- 110 -
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structuraux des organisations sociales des villages, intervenaient dans les conflits
à venir et les légitimités en cours d'élaboration, il fallait convenir et partir de
l'hypothèse selon laquelle le culte d'Antragnovato, culte des grottes du village
était l'homologue du culte dynastique, les Dady et par voie de conséquence les
Tromba, cérémonies de possession avaient leur source dans ces mêmes cultes, au
même titre que les Tromba royaux dits Sazoka avaient le leur dans les
Tragnovinta. Les nouveaux tombeaux et les cultes locaux liés à l'installation des
groupes ligna gers dans les villages permanents depuis la colonisation avaient une
fonction integratrice des rapports internes à la communauté villa geoise
récemment constituée au regard des rapports externes qui ont contribue à sa
formation. Les traditions fondatrices étudiées précédem ment désipnaient bien le
niveau explicatif seul utile à la compréhension des rapports géneraux concrets
qu'il nous appartenait de signifier.

IV.l.2 Togny Tany et culte d'Antragnovato : Institutions


fondatrices de l'origine de la société et du pouvoir à
Andranofotsy

La symbolique générale de l'origine fondatrice de la société et du


pouvoir villageois était signifiée à Andranofotsy dans le culte d'émergence locale
Antragnovato (I) par référence au Togny Tany, talisman de la création du
village. Sa forme apparemment archaïque, son caractère syncrétique furent
rapidement dépassés au profit d'une analyse des rapports réels que ces
institutions tendaient à valider dans la communauté d'appartenance villageoise.
Le Togny, en effet, était invoqué en toute circonstance, avant tout cérémonial,
qu'il soit de caractère restreint de type familial ou qu'il engage l'ensemble de la
communauté. Le Masy (2), gardien-propriétaire du Togny était d'origine
Tsitompa, son statut d'enfant adopté (père inconnu, issu vraisemblablement d'une
union endogame de la soeur de Nampia, ancêtre fondateur> n'était pas étranger à
cette fonction centrale d'interprète et gardien de l'unité villageoise: Placé et se
plaçant hors des rapports de parenté stricto sensu, il était somme toute bien
situé pour contribuer à résoudre les conflits nombreux de succession engagés
dans toute identité lignagère. La double fonction de Malaitsy, à la fois
propriétaire du T0l"Y et gardien du culte Antragnovato était l'une des
manifestations liée a l'intégration sociale réalisée depuis les trois 9énérations
gui ont marqué la fondation du village dont la centralite politique et economique
etait donnée dans les rapports de ·parenté Tsitompa et la reproduction de ce
lipnage par qui se fixaient les alliances et les lois de succession. C'est à cette
realité sociologique que nous avons été confrontée et sur laquelle nous nous
sommes arrêté pour présenter ce qui nous semble une interprétation rétroactive
de type généalogique de l'origine de la création du village inscrite dans le dessein
de la marque d'oreille de boeufs des Tsitompa, caractéristique des rapports
stabilisés d'alliance utiles à sa reproduction (3). Et toute explication de la

(1) Cf. Tome III "Anthologie•••", p. 88 à 103 et Tome II "Itinéraires", III.3.3,


p. 158.

(2) Cf. "Itinéraires", III.2.6., p. 115.

(3) Cf. pages suivantes. La marque de type généalogique: Tsitompa. p. 126.


- 112 -

genèse de la formation sociale villageoise était enfermée dans la genèse de la


production du lignage fondateur, ces Tsitompa gardien du tombeau Bese1y, du
Togny Tany, de la marque de boeufs attachée à ce tombeau. La figure 1 ci-
contre, correspond à cette formalisation donnée des rapports sociaux constitutifs
du village où l'origine du pouvoir est appliquée au lignage et simultanément
projetée sur sa nécessaire reproduction. En réalité, la cause lignagère engagée
au départ de la création du village, était un pur produit idéologique où l'origine
première symboliquement projetée dans la genéalogie mythique du culte
d'Antragnovato dont les Tsitompa sont les gardiens fondateurs du village révélait
beaucoup plus les rapports dominants de parenté nouvellement institués depuis
trois générations, les conflits et inégalités fondés en eux et les solutions admises
pour les résoudre qu'un système de lois immuables. Le Masy du village Malaitsy,
tout en conservant la part obligée du secret, devant le lieu de culte, nous a
initié suffisamment (au sens large) pour autoriser une hypothèse selon laquelle
Antragnovato, haut-lieu de culte des prémices, d'émergence de Tromba,
significatif de l'unité des groupes résidentiels, fondait une société de parents
Longo qui instituait frères les frères. Cette proposition apparemment
tautolo&ique indique simplement que si, dans la formation villageoise, tout le
monde etait Longo certains l'étaient plus que d'autres. Et l'on peut
avancer que la généalogie du groupe fondateur, par référence au tombeau Bese1y
faisait école, elle qui instituait Ziva les Longo, ces alliés maternels de la
génération fondatrice de la patrilinéarité Tsitompa finalement instituée.

La lecture que nous proposons de la cause lignagère réellement


engagée à Andranofotsy n'est plus donnée que par ce curieux renversement de
sens de l'identité originelle partagée en commun par les proches parents
exprimée dans les termes de la migration Maroserana antérieure à la formation
des dynasties du Sud à propos desquelles fut affirmée rétroactivement leur
origine première unique. De la même manière, l'origine historique réelle des
Tsitompa, dont il ne fut jamais question explicitement, dont l'ancêtre fondateur
"Tsitakoa" ne fut mentionné qu'en fin d'enquête qui comptait parmi les premiers
collaborateurs de la colonisation (U, oncle maternel d'Ingerezza, descendant
Maroserana de la branche Makoa, fut sans cesse dissoute dans l'évocation des
esprits d'Antragnovato qui, eux représentaient les origines Sud-Est et Sud-Ouest
des deux courants migratoires qui ont convergé dans le Fiherenena donnant
naissance aux dynasties Sakalava: Mahafaly, Andrevola, Maroserana. Les
ancêtres évoqués dans le Toka d'Antragnovato Tsiroearüata et Bezagnozagno (2),
correspondent le premier à la migration Tanosy-Tandroy aux environs de Fort-
Dauphin qui a traversé l'Isalo avant de donner naissance aux dynasties Andrevola-
Bara du Sud-Ouest, le second renvoie à la migration Antaimoro-Antaisaka
commencée en pays Tanala d'où sont issus les Maroserana (3). La période pré-
Sakalava, "proto-Maroserana" (3-lj.) évoquée pour être centrale du culte

(1) Cf. -"Itinéaires", p. 132

(2) Cf. "Anthologie", Tome III, p. 9 O.

(3) Cf. carte in "Les Souverains de Madagascar", Ouvrage cité p. [Link].


L'expansion Sakalava. Copie ci-dessus p.

(lj.) Selon R.K. KENT, ouvrage cité.


- 113 -

d'Antragnovato, tandis que l'origine récente donnée dans la généalogie était par
les catégories générales Maromalinika et Angajija (Makoa, Comoriens) (U, cités
en premier dans le Toka mettait en évidence le contenu réel des rapports
symbolisés dans ce Zomba-Bé (2) et dont procédait l'intégration politique et
économique du village: les évocations témoignaient bien cfun effacement de la
stratification Maroserana passée et centrée autrefois autour de la personne du
roi qui n'est pas évoqué en ce lieu, tandis que l'identité réellement affirmée des
Tsitompa évoquait la relation Ziva des Vezo, Makoa (3) de l'entourage des rois à
Tomboarivo, ces Hohimalagno et Magnolobondro respectivement mariés à un
frère et une soeur, celle-ci ayant été la femine du roi dont est issu Ingerezza :
Les lignées ainées et cadettes Tsitompa dites frères étaient en réalité cousins
croisés à trois générations ascendantes. Et les rapports de parenté nouvellement
institués en prenant leur source aux mythes cforigine des dynasties du Sud
témoignaient de cette double rationnalité où le renversement des rapports des
anciens dépendants Maroserana s'opère en transposant les inégalités et
différenciations contenues dans les rapports de parenté, légitimées dans la
succession des marques d'oreille de boeufs, dans les termes des premières
différenciations politiques fondatrices des différenciations ethniques du Sud. Les
rapports de parenté du lignage fondateur, avaient cette fonction centralisatrice
des rapports où la cause lignagère principalement engagée, générait les
différenciations présentes tout en affirmant l'origine unique Sud de sa fondation
et rappelant les "lignes de peuplement" (4) dont pouvaient se revendiquer les
lignages. Antragnovato était alors un haut-lieu d'intégration politique locale
donnée dans les rapports dominants de parenté exprimés symboliquement à
travers une territorialité à géométrie variable, support des réseaux potentiels de
communication et d'échange.

C'est pourquoi, la planche généalogique des Tsitompa, présentait


cette configuration sociale particulière caractéristique de l'unité comme de la
différenciation politique du village, elle qui ordonnait les lignages Misara,
Andralefy, Magnolobond~o, . Marotsiraty, Sakoambe-Mija, Vazimba, Samoky,

(l) Cf. p. 90 et suivantes, Tome III.

(2) Terme exact em ployé pour qualifier la grotte par référence au haut-lieu
dynastique où sont enfermés les Daddy, reliques des rois Maroserana.
Antragnovato avait bien aux yeux de nos informateurs cette qualité
institutionnelle analogue du culte des Daddy dans les rapports de parenté
récemment institués dans les villages.

(3) Cf. Tome II "Itinéraires" p. 18. Notes inédites de A. GRANDIDIER, p. 732


à ;l36 du manuscrit original.
(4) Notion développée par JP. DOZON in "La société BP:TE de Côte cfIvoire".
ORSTOM-KARTHALA : Le référent pré-colonial: ce qui s'institue dans la
référence à l'origine est, selon l'auteur, plus une sym boUque des
séparations, une étiologie des ruptures. Cette réalité sociale-historique se
projetait de manière abstraite, était objectivable sur la Côte Ouest de
Madagascar dans le système de marquage des boeufs. Cf. p. ci-après et
suivantes.
- 114 -

Andrasily. Les rapports d'inégalité, la hiérarchie des rôles et des statuts, les
conflits eux-mêmes étaient toujours interprétés en fonction de la cause
hégémonique lignagère centralisatrice du pouvoir et de son nécessaire
dépassement. C'est pourquoi, le Sikidy techni9ue de divination par laquelle est
interprété le destin de chacun était genéralement consulté à propos
d'Antragnovato dont le Toka évoque Ratsikilolo, Ramenatehe, esprits dont
procède l'origine des Masy et qui fondent le cycle de souveraineté Tsitompa (1).
Le culte des prémisces, les cultes Tromba mettaient en scène ce scénario
constitutif du pouvoir villageois conçu comme une dialectique de la parenté-
territorialité centrée sur cette souveraineté du lignage fondateur. Et tout
événement susceptible de mettre en cause la communauté villageoise évoquait
une symbolique générale des rapports d'alliance Longo stabilisés au cours des
générations, fixés et pérennisés dans ce panthéon local, cadre social-historique
de dépassement des causes lignagères réellement signifiées.

IV.l.3 Togny Tany, Dady et Tromba : Les nouveaux pouvoirs


villageois fondés sur un dépassement de la cause
lignagère : Caste et autochtonie

Et l'occasion nous fut donnée de comprendre cette ruse de l'histoire


présente qui enracinait l'identité des groupes lignagers co-résidents dans celle
du groupe fondateur, tout en trouvant son explication dans un retour aux sources
de la royauté pourtant contestée dans les rapports sociaux finalement légitimés.
C'est à la participation d'une cérémonie de possession par un esprit de la terre
Tromba A~tety (2) que nous attachons l'identification du mode général de
production des inégalités au stade premier de leur institutionnalisation et une
compréhension globale de la dialectique de la parenté-territorialité toujours
jouée en ces événements dans cette représentation unitaire dont le lignage
fondateur Tstitompa était porteur, symboliquement associée à Antragnovato dit
Zomba Be. Le hasard des circonstances de l'enquête qui a placé le segment de
lignage Miavotrarivo-Tsitompa au centre d'une interrogation sur l'origine du
pouvoir villageois, ne fut en nul autre lieu plus porteur de sens. En effet, les
rapports sociaux finalement institués dans la formation sociale Tromba réunie
dans le but. d'identifier la cause du mal-être, la mal-chance de cette femme
Miavotrarivo (3) dont les deux enfants étaient morts en bas âge et qui n'avait
pas de descendant, ont servi plus que tout autre, de registre exploratoire pour

(1) Cf. Tome III "Anthologie", p.99 et suivantes.

(2) Cf. Tome II, "Itinéaires" III.3.5, p.166 et III.3.8, p. 172. Particulièrement la
conclusion p. 175 et III.3.9. Planches généalogiques de référence à ce culte
: Fig. 9-10, p. et Fig. 3-4 p. 176, 177, 179.

L'on peut situer par la parenté les Miavotrarivo, les Misara et les Tsitompa
en associant la Fig. 3-4 à la Fig. ci-dessus p. Reporter les deux schémas au
niveau de Mahalagno et Keliany. Voir aussi Tome III, p. 106 à 109 et 99-
100.

(3) Voir généalogie des Miavotrarivo, p. 179, tome II.


- 115 -

une analyse rétrospective des processus concurrents de segmentation et


d'alliance, ceux-là mêmes qui étaient intervenus au départ de la création du
village et qui agissaient de manière combinée et simultanément dans les rapports
présents. L'alliance en effet, des Miavotrarivo et des Tsitompa. qui fut centrale
de l'intégration politique du village au stade premier de la formation sociale et
dont témoignait le tom beau Besely (l) de la création du villape où étaient
associées leurs marques d'oreille de boeufs, allait être réinterprétee et fonderait
le dépassement de la cause patrilinéaire qu'elle avait contribué à servir. Ce
contenu proprement politique de l'alliance est devenu manifeste quand la
communauté Tromba, représentée essentiellement de femmes toutes en rapport
d'alliance ou de descendance directes avec les Miavotrarivo s'est structurée
autour des chefs de lignage Misara, Tsitsaha, gardien du tombeau de Befifitaha
et Fanitony, gardien de la Tragnovinta de Mitsinjo (2) en leur qualité de Ziva
tandis que l'oncle maternel Faliagnara, Tsitompa. de la malade agissait
solidairement et officiait la cérémonie en compagnie du frère Sylvain, Mpitoka,
chef de lignage et gardien du Hazomanga (3) Miavotrarivo. La fonction
instituante de ces gardiens de tombeau Befifitaha et Mitsinjo prenait un sens
social d'autant plus fort qu'ils étaient proches parents de la famille organisatrice,
qu'ils étaient demi-frères de même mère mais de pères différents que le Mpitoka
Tsimikory gardien en titre de l'unité lignagère Tsitompa. patrilinéairement
instituée depuis la création du tombeau Besely. Ainsi placés au cent~e de
l'événement, porteurs de la contradiction générale entre groupes paternels et
maternels alliés, ces gardiens de tombeau Misara étaient le lieu du dépassement
de la cause patrilinéaire en ce qu'ils représentaient l'origine des groupes
résidentiels, attachée aux tombeaux de Befifitaha et Mitsinjo étaient à ce titre
gardiens des lois fondatrices des ruptures qui ont présidé aux identités
nouvellement instituées avec la création du village, de son tombeau, la naissance
de nouvelles marques d'oreilles de boeufs. Leur destin particulier rejoignait en
cet évènement si justement la raison d'état engagée dans les rapports de parenté
signifiés dans ce Tromba que l'identité Misara dont ils se revendiquaient par
référence, aux tombeaux qu'ils avaient chargé de servir et d'honorer indiquait le
processus d'abstraction particulier par lequel le lien Ziva institué à Antragnovato
était susct:ptible d'intervenir contradictoirement dans ces rapports de parenté et
fonder des stratégies sociales où les différenciations de caste, ethniques passées
prendraient figure de style, de langage au regard des processus d'individualisation
sous la forme généralement prise par les segmentations lignagères locales.

(1) Cf. le tombeau Besely, p. ci-après.

(2) Le tombeau de Befifitaha, et la Tragnovinta de Mitsinjo sont les lieux


d'origine de la segmentation des groupes lignagers locaux et de la
centralisation politique des rapports des lignages co-résidents autour des
Tsitompa.. Le tombeau de Befifitaha, plus particulièrement retrace la
génèse de l'installation des Miavotrarivo-Tsitompa dans le village
Andranofotsy, ancien lieu de pâturage des boeufs des villages Mangotroko
et Ankotrofotsy sur la rive Est et Ouest du Bemarivo.

(3) Le Hazomanga, pieu de circoncision: nous verrons plus loin sa signification


dans la reproduction sociale de lignage, la' reproduction du pouvoir contenu
dans les rapports de parentés stricts.
- 116 -

Et la reproduction sociale à laquelle nous assistions en la


circonstance témoignait de cette double détermination mythique et réelle déjà
énoncée précédem ment par laquelle s'opérait le renversement de sens des
rapports de parenté initialement signifiés: ces descendants de même mère mais
de pères différents. La lecture globale des rapports généralement projetés dans
ce Tromba procédaient symboliquement d'une interprétation des rapports
d'alliance institués depuis la colonisation dans la production lignagère Tsitompa
en cette période de l'histoire réelle qui a vu la naissance du tombeau Besely. Nul
archaisme ne devait présider à l'événement qui allait concrétiser la manière
dont le pouvoir local villageois prendrait un sens social-historique serait présenté
comme une justification rétroactive des causes de son émergence: Un idéal
d'autochtonie était manifestement attaché aux représentations qui ont eu cours
et cette cause en commun partagée procédait d'une surdétermination de la
différenciation de caste, finalement négativée, tandis que la contradiction
générale des rapports ainés-cadets redevenait centrale des différenciations
présentes instituées dans les segmentations lignagères locales, produit des lois
de succession objectivées dans l'identité des marques d'oreille de boeufs. En
effet, une double représentation allait structurer l'événement, elle concernait le
personnage mythique de Somatranoro évoqué dans le culte d'Antragnovato et la
référence unitaire des Bemihisatra présentés comme chefs de Tromba dont on
sait par ailleurs qu'il s'agit de la branche Misara des Maroserana, ainés devenus
cadets et qui étaient en 1969 propriétaires des Dady du Doany de Majunga (1).
L'émergence des nouveaux pouvoirs villageois instituée dans le déroulement
cérémoniel, dans les rapports réels comme dans les représentations, autour de la
catégorie générale Misara, fondatrice de l'identité de caste au stade premier de
l'affermissement du pouvoir royal marqué par l'émergence de l'institution Dady
centrale des cultes dynastiques durant lesquels furent élaborées les .lois de
succession, allait prendre un sens particulièrement ambigu auprès de l'évocation
de Somatranoro. Ce personnage mythique qui est une femme, s'attache en effet
au mythe d'Ibonia (2) dont on a vu qu'elle fut un enjeu dans la naissance du
pouvoir royal. Et les Miavotrarivo pour qui était cél~bré ce culte, et furent à
l'origine de sa réactivation à Antragnovato (3) ont levé toute ambiguïté quand ils
évoquèrent dans leur Toka, prière, Ravato et non lbonia. Cette précision associée
à la valorisation sud des catégories cardinales, à la symbolique générale attachée
au monde Vazimba (4) pré-Sakalava ont ouvert la voie d'une interprétation
dialectique de la réalité sociale constitutive des rapports réellement engagés où
l'autochtonie et la caste, respectivement représentés par Ravato et Bemihisatra
renvoyaient à des processus concurrents de segmentation et alliance
intrinsèquement liés au regard des rapports de parenté que ces catégories
tendaient à signifier à Andranofotsy. Et la naissance du pouvoir. villageois qui
revêtait ce double aspect réellement symbolisé devait être compris comme un
processus d'abstraction contenu dans la genèse des segmentations et alliances
locales qui ont eu cours depuis -1860 environ, à cette période ouverte par la
succession de Vinany, où Narova sa soeur fut à l'origine de la naissance de la

(1) Anthologie Tome III, p. 9 O.

(2) Cf. Chapitre III, p. ci-dessus.

(3) Cf. Anthologie p. 99.

(4) Cf. Tome II, "Itinéraires", p. 166-167.


- 117 -

Tragnovinta de Mitsinjo. La présence du gardien de cette Tragnovinta, celle du


gardien de Befifitaha n'étaient pas neutres en cet événement : L'un et l'autre
signifiaient par leur fonction centrale le fondement social-historique des
rapports réellement engagés en la circonstance. Et l'on pouvait affirmer que les
pouvoirs villageois institués à Andranofotsy dont ce Tromba n'est qu'un des
aspects, exploitaient toujours les ruptures fondatrices des identités et
différenciations en entretenant une continuité idéologique avec le pouvoir
Maroserana, en transposant les inégalités actuelles dans les différenciations
passées. Serait-ce à dire que la différenciation ethnique ou de caste n'était plus
déterminante des inégalites intériorisées en ces occasions? En d'autres termes,
l'identité Misara et la relation Ziva signifiée à Antragnovato, celle Ziva
historique des Misara Miavotrarivo sous Ndriandahifoutsy, roi de Mahabo étaient-
elles de même nature. L'identité Misara connotée à Befifitaha et celle de la
Tragnovinta de Mitsinjo devaient-elles être comprises comme une réactivation
du principe de caste, de l'ethnie réifiée ou encore comme un processus
d'individualisation sous la forme généralement prise par les segmentations
locales?

IV.1.4 La dualité du pouvoir villageois et la fonction instituante


du Ziva: le Tromba Andrano .

Toute l'ambiguïté des cérémonies de possession Tromba était


contenue dans cette interrogation de la fonction instituante du Ziva dans
l'histoire Maroserana passée comme dans celle plus récente des inégalités
induites des rapports de parenté légitimés dans la formation villageoise par la
production lignagère Tsitompa, eux qui occupaient depuis trois générations une
position centrale et durable et révélaient les transformations locales nécessitées
par la situation nouvelle de l'indépendance. Elle fut dès l'abord mise en scène à
l'occasion d'un Tromba Andrano (0, cérémonie célébrée au Sud du village en ce
campement de Belengo, difficile d'accès, au lieu de partage des eaux de la
Tsiribihina Nord dont dépendait la riziculture irriguée, dont dépendait la
territorialité stricte des villages riverains Iaborano-Nosy Lava et Mavohatohy.
Ce Tromba auquel nous n'avons pas été directemen't associé du fait de notre
qualité d'étranger alors que l'essentiel du jeu symbolique témoignait d'une
rationnalité social-historique fondée sur une réinterprétation des rapports
externes générateurs des différenciations présentes, allait trouver son
explication réelle, politique et économique en ce qu'il s'attachait à désigner la
souche oriç;inelle des groupes lignagers co-résidents, proches parents, en cette
parenté ideologique Misara-Maromany instituée à Mitsinjo.

. Le scénario constitutif du pouvoir signifié dans ce Tromba Andrano par


référence à la Tragnovinta de Mitsinjo allait être symbolisé par la valorisation
des catégories cardinales Est-Ouest qui s'inversent au 'cours de la cérémonie, le
lien personnel Fatidra généré à partir et à travers les Andralefydont était issu le
Masy de ce !romba (enfant de père inconnu adopté par son oncle maternel le

(1) Cf. "Anthologie", Tome III, 111-112-113-114 et Tome II "Itinéraires" p. 100-


101.
- 118 -

Mpitoka chef lignage Andralefy) (1) était la relation organique de l'ensemble des
rapports de parenté des adeptes du culte. Les rapports généralisés d'alliance
autour des Andralefy où le lien personnel était déterminant allaient éclairer le
processus général de légitimation de chaque lignée au-delà même de la source
unique et intemporelle Misara désignée. La dialectique générale en 9agée dans ce
Tromba n'était plus cette contradiction hom me-fem me et la designation du
couple fondateur centrale du Tromba Antety et de la production de la légitimité
généalogique, mais les rapports personnels et durables qui ont existé autrefois
autour de la personne du roi, prolongés ou non par l'existence d'une descendance,
élargie à ces alliés ·politiques avec lesquels il a fallu compter au moment où la
souveraineté Sakalava fut mise en danger par les rapports externes
véritablement externes. La relation générale Ziva Amin Fatidra relatée à de
nombreuses reprises en cours d'enquête devait être comprise en cet événement
Tromba Andrano, pour ce qu'elle a été au moment de la fermeture du système
social-politique en ce lieu Tserampioke où furent définies les territorialités
respectives du Menabe, Andrevola et Mahafaly. Il désignait le processus
d'intégration politique et les solidarités qui se sont nouées depuis 1860 dans la
région, elles qui ont effacé les divisions passées de type ethnique en les
réinterprétant dans des rapports de parenté institués entre alliés au travers
d'unions particulières fondatrices de lignées attachées à une marque d'oreille de
boeufs où chacun conserve la spécificité de son origine exploitable dans les
échanges. En effet, la Tragnovinta de Mitsinjo fut ce haut-lieu de la souveraineté
Maroserana qui a concentré autour de sa puissance en cours d'affaiblissement les
alliés politiques Bara, Betsileo, Vazimba. Les lignages d'Andranofotsy adeptes de
Tromba Andrano ont des marques particulières relatives à ces solidarités
politiques passées interethniques et dépassées dans l'identité générale Misara où
la différenciation de caste est la moins contestable puisque fondée sur une
endogamie stricte depuis trois générations. De ce Tromba Andrano, il était
intéressant de noter le caractère général horizontal des rapports institués entre
adeptes Tromba réunissant les descendants femmes et cadets n'ayant pas de
Hazomanga au village donc installé,s dans le village de leur fem me, séparés de
leurs ainés au Nord pour raison de conflit d'héritage. A la différence du Tromba
Antety dont la, relation Ziva instituait la communauté de parents Longo Amin
Raza, alliée par mariage et les différenciations lignagères induites des rapports
généraux de fratrie où la primogéniture avait force de loi, le Ziva du Tromba
Andrano réactualisait l'inégalité de caste et la stratification passée Maroserana
induite des rôles et statuts à l'égard des Maroserana. La dialectique des rapports
de parenté-territorialité se jouait à l'occasion de ces Tromba-, accordant aux
rapports externes la même fonction instituante que dans la formation dynastique,
en ces hauts-lieux Tragnovinta de Mitsinjo pour Andranofotsy, en ce tombeau de
Befifitaha symbole de la révolution pacifique engagée depuis 1860 dans la région,
période qui a préparé la colonisation et où les rapports externes ont changé de
nature, sont devenus des rapports quasi directement politiques obligeant les
chefs locaux à se positionner à l'égard des enjeux internationaux de l'Océan
Indien. La parenté réelle généalogiquement confirmée en ce tombeau d'origine
des lignages co-résidents Befifitaha, celle idéologique relative à la Tragnovinta
de Mitsinjo pour les exclus de la légitimité dynastique et les alliés politiques
Maroserana du village étaient signifiées dans le système de marquage de boeufs
toujours attaché à un tombeau et à une marque généalogique relative à la
création d'un nouvel espace social issu de la séparation.

(1) Cf. tome II, p. 123 et planche généalogique p. 170.


- 119 -

Et les rapports d'alliance généralisée par lesquels la communauté


villageoise présentait une organisation sociale faiblement différenciée en
apparence, reproduisaient en réalité une formation sociale génératrice de
rapports de fratrie, en ce Taranaka Tsitompa (I) où la compétition était vive et
largement valorisée, tandis que les inégalités étaient perceptibles, contestables
ou contestées à l'occasion de ces cérémonies Tromba révélatrices de la situation
de double pouvoir dans lequel le lignage fondateur a été placé par les
événements, lui dont le conflit ainé-cadet englobait les déterminations de caste
ou ethniques, les clivages politiques de la formation Maroserana.

IV.1.5 Le Menabe Andranofotsy et le cycle de souveraineté du


lignage fondateur Tsitompa : Parenté - territorialité

L'efficacité de la relation Ziva n'était pas de pure forme. Cette


institution qui fut centrale de l'organisation politique et économique Sakalava
projetée alors sur l'institution Dady, fut renforcée à une période où la
souveraineté Maroserana fut mise en cause par les rapports externes. Elle a pris,
au moment de l'Indépendance, dans les cultes d'émergence locale, la même
connotation singulière politique qu'elle eut au foyer originaire de la formation et
au moment où celui-ci avait atteint son stade le plus pur sous Ndrandahifoutsy
faisant du système segmentaire un mode d'élargissement du pouvoir dont la
centralité était appliquée au système de marquage des boeufs. Et l'interrogation
toujours présente dans les manifestations Tromba Antety ou Andrano par
lesquelles le Ziva déployait son efficience et instituait en termes contradictoires
les rapports de parenté, rejoignait le thème central posé dans les traditions
fondatrices concernant le caractère essentiellement transgressif du pouvoir
socialement légitimé. En ces lieux d'origine de la migration des groupes qui ont
contribué à la naissance et au développement du village, ces tombeaux de
Befifitaha et la Tragnovinta de Mitsinjo, quel était le contenu social des
transgressions fondatrices des rapports de parenté nouvellement institués et
enracinés dans les tombeaux de la création du village. Quel était aussi le
contenu historique, c'est-à-dire politique du renversement de certains rapports
sociaux au regard de la stratification Maroserana passée?

La difficulté du propos qui vise à cette compréhension du processus


général par lequel les segmentations sociales-politiques qui ont eu cours dans le
Menabe Indépendant de la veille de la colonisation, celles-là même qui ont
contribué à l'accumulation sociale du pouvoir des Tsitompa d'Andranofotsy, tient
à l'idéologie même de la relation Ziva. La confusion savamment entretenue par
les Masy, devins-gestionnaires des Tromba, gardiens des tombeaux et des Hauts-
lieux de culte entre le lien personnel de type Fatidra (2) qui se transforme en

(1) Le Taranaka est l'unité exogame correspondant à cinq générations qui


oblige les lignées issues d'un même groupe de parents "Fokoany" attaché à
un même tombeau et une même marque générique à chercher femme.
ailleurs.

(2) Cf. Tome III "Anthologie", p. 56 à 61.


- 120 -

Ziva au cours des générations, et ces relations sociales d'essence inégale issues
de la parenté et les lois de succession allaient éclairer la manière dont cette
société se reproduisait, tandis que la symbolique des catégories cardinales était
indicative des processus de transformation sociale en ces hauts-lieux de la
royauté où se jouaient en 1969 les stratégies divergeantes à l'égard de l'ancien
ordre aristocratique et militaire Maroserana. La double valorisation des
catégories cardinales dans les Tromba d'Andranofotsy celle Est-Ouest du Tromba
Andrano, celles Nord-Sud du Tromba Antety allait étayer l'hypothèse déjà
formulée au moment de la cérémonie dynastique Fitampoha (1) étudiée un an
plus tôt selon laquelle la dialectique générale de ces cultes jouait sur le thème
du renversement politique des alliances lignagères autrefois centrées sur la
souveraineté Maroserana et sa légitimité. Andranofotsy avec ses douze lignages
co-résidents et 14 marques d'oreille de boeufs (2) résume bien à lui seul cette
petite histoire locale qui a vu l'effondrement progressif de l'appareil hiérarchique
Maroserana, maintenu formellement par la colonisation, réactivité avec
l'indépendance et la constitution de ces pouvoirs villageois "sui généris". La
symbolique générale des catégories cardinales validées dans les cultes locaux
d'émergence s'apparentait à celle du Fitampoha où' le Nord et le Sud, l'Est et
l'Ouest s'opposaient l'un à l'autre, retrouvant ainsi le scénario constitutif de la
naissance du pouvoir royal dans cette dialectique de la parenté-territorialité
signifiée en ces occasions. Les alliances passées des groupes lignagers locaux
mises en scène dans ces formations sociales-politiques Tromba allaient être
réinterprétées en ces lieux Befifitaha et Mitsinjo qui furent les foyers d'origine
des migrations locales. Désormais externes à la parenté instituée au village, ces
alliances témoignaient de la décomposition du système Maroserana en ces lignes
de force déjà tracées 50 ans avant la colonisation (3), période correspondant aux
règnes de Kelisambaye Vinany, Narova et Toera.

Le contenu réel proprement politique du Ziva institué dans les


formations Tromba de nature Andrano ou Antety, enregistrait bien la dualité
sociale-historique contenue dans la structuration politique Maroserana du
Menabe Indépendant de la veille de la colonisation, période durant laquelle furent
séparées les lignées Makoa des Misara alliées par mariage des Maroserana et
dont sont issus les derniers rois Ingerezza et Toera en opposition constant~

(1) Cf. chapitre V.

(2) Cf. tableau des marques d'oreilles de boeufs des lignages co-résidents. Les
deux marques supplémentaires sont de type Misara (Befanamy Mirangitsy).
Leur diffusion comme marque commune à certaines lignées dépendantes
des Tragnovinta de Kekarivo et Mitsinjo témoigne de la division
Maroserana passée depuis Vinany et dont parle A. GRANDIDIER dans ses
notes. Cf. "Itinéraires", p; 16 à 18.

(3) Cf. "Itinéraires". Notes de A. GRANDIDIER sur les règnes de Narova,


Toera et Vinany et le pillage de la Marie Caroline, p. 36-37.
- 121 -

depuis Vinany. Cette dualité active des contestations en matière de légitimité


dynastique (Il était elle-même inscrite dans les rapports dominants de parenté
Tsitompa et leur clivage ainé-cadet en était désormais l'expression achevée.
Pour s'en convaincre, il suffisait d'observer la dualité de l'organisation sociale
telle qu'elle était projetée dans l'espace habité du village (2). La répartition
spatiale des Hazomanga, pieux de circoncision (3) où se jouaient la reproduction
et les différenciations lignagères par référence à la marque d'oreille de boeufs

(1) Cf. Tome III "Anthologie", p. 163. Récit du conflit ancien Toera et
Ingerezza: Réminiscences. Et p. 151-152, Le Fitampoha de l'époque de
Toera: Réminiscences. Ces données prises à l'occasion des cérémonies
dynastiques Fitampoha de 1968 et Lohavogny de 1969 auprès des
fonctionnaires du culte furent encore traitées sous forme des discours des
possédés de ces rois au moment des cultes, de manière que les clivages
passés étaient alors remis en scène, rappelés pour instruire la division
persistante entre les lignées Maroserana. A cette époque, l'on a assisté à
une nouvelle séparation des lignées. Ces segmentations dynastiques étaient
le signe et la preuve même de la décomposition dynastique réduite de plus
en plus à des segments de lignage capables de fédérer tout juste leurs
proches parents. Cette réalité sociologique de la dynastie contrastait avec
celle des formations villageoises qui tendaient au contraire à développer
leur influence sociale sous le jeu combiné de l'accroissement
démographique des lignées solidairement associées au Togny et ces cultes
locaux.

(2) La carte n° 3 (en annexe) de parenté-résidence-organisation sociale du


village. Ce sont les segments de lignage qui sont à la base de cette
répartition spatiale. Les formations lignagères qui occupent le centre de
l'organisation résidentielle font partie de ceux qui furent associés dès le
départ à la création du village : Magno1obondro, Marotsiraty, Misara,
Samoky. Les Sakoambe-Mija, quant à eux, partagent avec les Tsitompa le
même espace résidentiel; leur alliance étant plus récente est le fait d'un
échange de soeurs entre les deux chefs de lignage. Au-delà de l'aspect
fortement différencié des unités lignagères centrées autour de la case du
Mpitoka, il faut considérer les ombres pour veillées mortuaires et
l'organisation des Hazomanga qui témoignent de la dualité de l'organisation
villageoise par référence au Togny Tany et à Antragnovato.

(3) Le Hazomanga, pieu de circoncision (Cf. Carte n° 3), est à la fois base de
l'organisation sociale de la production rizicole et de l'élevage. Cf. Tome II
"Itinéraires", p. 183 (texte n° 50) et Tome III "Anthologiell p. 117-118-119.
- 122 -
Fig.11
ABOALfMENA
Légende

o .Villages de résidnece des DADY


des MPITOKA,chefs de lignage
d'ANDRANOFOTSY .
.Tombeaux royaux MAROSERANA,des
rois qui on t régné dans le
MENABE Indépendant à la veille
de la colonisation
.TRAGNOVINTA des MISARA
ANKOTRAKA .tombeau MISARA, qui n'est pas
::t1 devenu TRAGNOVINTA
H
~ SOATANIMBARY

," __,
: 1BEFIFITAHA
lfJ KEKARIVO

=t'

~SIANIHY

~OMBOARIVO TSIMAFANA

TSITAKABASSIA

Lieu des HAZOMANGA (Pieux de Circoncision) des DADY (ancêtres de la 1-:· génératlon ascendante)

des MPITOKA,chefs des principaux lignages du village ANDRANOFOTSY

[Link]
- 123 -

fondée sur l'héritage en principe patrilinéaire et de primogéniture (U n'était pas


de pure forme. Elle concrétisait les stratégies sociales et économiques relatives
à cette loi du Ziva contradictoirement· exprimée dans les Tromba : Si le lien
personnel Fatidra établi autrefois autour de la personne des rois, qui furent à
l'ori 9ine de la segmentation des groupes, était un facteur non négligeable des
differenciations présentes et dont témoignaient les Hazomanga (2) situés à l'est
de la case du Mpitoka, dont témoignait . la localisation hors village des
tombeaux d'appartenance de ces lignées co-résidentes en rapport général de
Fatidra avec les Tsitompa pour la plupart adeptes de ces Tromba Andrano, il
n'était plus sur place l'élement central des différenciations présentes. Les treize
Hazomanga (3) situés au Sud-Ouest du village, sous l'ombre de deux Kily, étaient
le signe visible de la fonction instituante de ce Ziva ancien relatif au Togny
Tany, au culte des prémices datant de la création du village et de la formation
sociale initiale Tsitompa (4). Ces cultes avaient pris valeur d'institution et leur
capacité centralisatrice du pouvoir dans la communauté villageoise n'était pas
contestable (5): L'émergence des cultes locaux en était la preuve, eux qui
instituaient contradictoirement peut-être mais réellement la parenté stricte du
lignage fondateur arrivé au terme de sa souveraineté correspondant au cycle
normal de légitimité inscrit dès l'origine dans l'obligation exogame étant admises
ces transgressions légitimes fondatrices de l'unité lignagère••• Et les solidarités
interlignagères observées en 1969 en cet emplacement commun des Hazomanga
au Sud-Ouest du village étaient elles-mêmes renforcées par une co-

(1) Le principe de succession patrilinéaire et la préférence généralement


donnée à l'ainé, le statut de l'adoption relativement à ces lois ont été
analysés au moment de la cérémonie de circoncision des Andralefy.
Cf. "Itinéraires" p. 123. Il était aussi intéressant d'observer la stratégie
récente de séparation des Hazomanga entre les lignées ainées et cadettes
Tsitompa dont on sait qu'il s'agit de cousins à trois générations
ascendantes. Ils conservaient cependant encore l'unité du tombeau tandis
que leur parc à boeufs était segmenté depuis Nampia, père du Mpitoka
Tsimikora gardien de Besely et de l'unité lignagère ainsi encore maintenue.

(2) Les Hazomanga situés à l'Est de la case des Mpitoka appartenaient aux
groupes lignagers qui ont un statut maternel à l'égard des Tsitompa:
Misara, Marotsiraty et Marofohy.

(3) Cf. "Itinéraires" cités plus haut.

(4) Cette formation intiale Tsitompa est composée des groupes lignagers alliés
depuis trois générations: Hohimalagno et Magnolobondro, Vezo des lignées
ainées cadettes.

(5) C'est à l'occasion de la cérémonie d'enterrement d'une femme Tsimialisa,


que cette réalité a pris forme concrètement, en fin d'enquête. Cf.
"Itinéraires" p. 20l} III.4 "L'intégration", voir aussi Tome III "Anthologie",
p. 120 à 124.
- 124 -

gestion totale des Mpitoka attachés à la relation générale Longo véritablement


Lonço (1) où les Ziva Tsitompa, à propos d'Antragnovato, en la personne des
lignees Antavela et Marotsiraty, ces groupes maternels, proches parents des
branches Makoa et Misara, plutôt Maromany des Maroserana dont sont issus les
derniers rois Ingerezza et Toera de la colonisation jouaient un rôle déterminant
intrinsèquement et dialecti9uement associés aux lignées ainées-cadettes, produit
de la structuration et l'integration sociale politique du village aux deux périodes
fastes de peuplement avant 1920 et après 194.4. qu'il a connues (2).

La formation sociale historique villageoise, celle Tsitompa du lignage


fondateur devait alors être comprise comme un processus généralement long,
analogue à celui qui a conduit les Maroserana au pouvoir, à Benghe quand celui-ci
n'était pas encore séparé des rapports sociaux qui les avaient institués. Il a
couvert cinq générations (3) durant lesquelles les événements qui ont traversé
les règnes des rois enterrés à Tomboarivo, Tsianihy, Mitsinjo et Mananjaka (4.),
ont pris la forme de segmentations sociales, d'alliances nouvelles fondatrices de
légitimités enracinées à ces foyers de peuplement que furent pour Andranofotsy
Befifitaha et Mitsinjo. La révolution pacifique partielle qui a entraîné
l'émancipation des anciens alliés dépendants Maroserana des branches Makoa,

(1) Le Mpitoka Sakoambe-mija et le Mpitoka Masy devin Tsitompa étaient co-


gestionnaires du culte des prémices, gardiens des tombeaux Besely et Nosy
Lava. Nous verr'ons la signification de cette solidarité socialement marquée
par un échange de soeurs entre le chef de 'lignage Maharesy-Tsivogne et
Tsimikora.

(2) Le village Andranofotsy a connu deux périodes d'installation. La première


localisée plus au Nord, non loin des tombeaux Ankotraka, témoignée par
l'existence de Hazomanga en décomposition, là où sont les pâturages des
boeufs d'accumulation actuellement, fut celles des pâturages des villages
riverains d'Ankotrofotsy et Mangotroko respectivement situés au N-O et N-
E du lac Bemarivo qui furent à l'origine d'une première vague de
segmentation des parents résidant au début de la colonisation à Belo. La
seconde installation se situe après 194.4. à la période où le delta de la
Tsiribihina fut peu à peu mis en valeur rizicole au gré de l'alimentation en
eau alternativement favorable au delta Nord et au delta Sud selon une
périodicité de 7 ans (En 1969, c'est le delta Nord (Cf. carte nO 2) qui était
propice à la riziculture de décrue de faible productivité (salinité des terres
malgré les débordements de la Tsiribihina). Andranofotsy était à nouveau
en période faste de peuplement.

(3) Que l'on pense aux cinq niveaux idéologiques propres aux traditions
fondatrices du pouvoir royal dont nous n'avons obtenu que deux récits.

(4.) Cf. schéma ci-contre qui présente la localisation des hauts-lieux de la


royauté par rapport à la constitution du village remontant à la génération
Dady (deux génerations ascendantes) des Mpitoka en titre en 1969.
- 125 -

des branches Misara ou Maromany, était observable jusque dans le double


marquage-démarquage (l) des boeufs agissant dans les rapports externes-internes
des formations villageoises accordant aux fem mes et boeufs cette fonction
inversement symétrique des réseaux de communication et d'échange stabilisés
dans les villages permanents créés depuis la colonisation. Les alliances
désormais politiques entre exclus de la légitimité dynastique allaient transformer
la géo-politique locale dans ces nouveaux centres de peuplement.

IV.2 Logique sociale de transformation: Territorialité villageoise,


territorialitê politique

A Andranofotsy, les relations générales Nord-Sud et Est-Ouest


sym bolisées dans les cultes d'émergence locale, observées jusque dans les
stratégies lignagères à propos du Hazomanga, avaient pour support l'objectif
l'appartenance au tombeau dont dépendaient les solidarités engagees dans cette
course-poursuite aux identités lignagères récemment produites ou prises (2). Une
même double logique sociale était observable dans la formation villageoise entre
ceux qui étaient directement impliqués dans la compétition économique et
sociale lignagère Tsitompa et ceux qui jouaient de cette même compétition pour
en tirer partie ailleurs. Les tombeaux d'appartenance des lignages co-résidents,
Besely, Nosy Lava et Ankotraka révèleront à l'analyse ces rapports généraux de
fratrie relatifs à l'intégration sociale observée dans les événements. Et les
principes d'exclusion de la loi patrilinéaire, les ruptures et segmentations qui
furent à l'origine de la formation villageoise rejoindront l'identité générale
Misara-Miavotrarivo, celle Misara-Finaoky signifiée dans les cultes locaux. Ils
relevaient de cette dialectique générale de la parenté territorialité
expérimentée aux foyers d'origine de la migration des groupes à Befifitaha et
Mitsinjo fondateurs de l'idéal d'autochtonie pour le premier, de l'idéologie de la
caste pour le second tandis que dans la pratique ces deux réalités avaient
tendance à se confondre et se substituer l'une à l'autre.

C'était bién de cette manière particulière de renversement que les rapports


de parenté Tsitompa se sont institués au travers de deux circuits migratoires qui
ont amené la fusion-séparation de groupes autrefois unis et rivaux en ces
tombeaux Befifitaha et Mitsinjo si justement désignés comme Misara. La double
connotation prise par cette référence organique des rapports de parenté du
village, de l'autochtonie et la caste rappelait le processus d'intégration sociale de
Benghe (3) qui avait trouvé son expression élargie au moment de la formation du

(l) La naissance de la marque générique de forme Kopoke et possédant un


Kavy, bout pendant, symétrique à l'oreille droite et gauche est un système
de démarque qui a pris naissance au tombeau de Befifitaha. Elle fonctionne
comme la marque-démarque générique Misara en fer de lance (Befanamy)
ou encore (Mirangitsy) des Tr~gnovinta de Kekarivo et Mitsinjo.

(2) Pour les groupes Makoa métissés aux Vezo, il s'agit d'identités nouvelles.
Les anciens esclaves, sans statuts dans l'organisation Maroserana avaient,
depuis 1850 largement leur place dans la société. Cf. Tome III
"Anthologie", p. 136.

(3) Cf. plus haut, Chapitre 1l1, "La cérémonie de Tserampiouke" Le lien
Fatidra.
- 126 -

MAR UES D'OREILLES DE BOEUFS RECEUILLIES lâ14:ANDRANorOTS


lS-16:MORAVAGNO

0,0 0,0 O,00.0


TSITCtIPA
anœ[Link]
17à20:ANKIRIJY
21à24:ABOALIMENP
2Sà2B.50AHAZO
29 - 3 0 : AMPAliIlll'lNDK
31à34:ANDRANQLAVA
35: ANDRANOrOTS)
Campement

A ANDIMAKY

\15 O000000
Villagesrde résidenc

6' 7 B >----
- ANDRASILY HAROI'SIRATY SAKOAMBE
Tsinivy Tafiky Hija Tsirnarqiriky

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MISARA
Befaname
HIS ARA
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ANDRALEFY
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5anbil<ida Tsimiegnatra Tsimahaba Sikily

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MISARA
Hirangitsy 8efanamy
MIKEA-MAINT~-rOTSY
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TSIHAQtAVADRAZA RAVIM80AHANGA ANrAVELA
5arrbaentoho ., -' - Hitcml::oâ'
ANrAVARATSE
Hohimalagn1l

Tsialifo
- 127 -

royaume du Menabe sous Ndriandahifoutsy dont la territorialité fut alors quasi-


définitivement fixée au Nord. Ils servaient désormais les causes lignagères
principalement engagées dans ce village permanent de la colonisation. Au-delà
des textes d'interview que nous avons recueillis devant témoigner des divisions
passées de la royauté depuis Kelisambaye (U, au-delà même des justifications
apportées aux ruptures des groupes lignagers locaux à l'égard des rois et anciens
dominants qui les entouraient (2), nous retrouvions dans ce "Menabe
Andranofotsy" un système de segmentations sociales induites des rapports de
parenté dominants, devant contribuer du développement élargi de la puissance du
lignage fondateur en ces lieux d'effacement du pouvoir, là où la territorialité
était la plus incertaine (espaces de forêt, lieux de pâturage des boeufs
d'accumulation, ou encore espaces rizicoles>' Cette territorialité diffuse
relevait du système des Tragnovinta, tombeaux des nobles qui avaient contribué
à l'élargissement du pouvoir royal au-delà des limites des royautés, exploitant
les divisions internes des lignages alliés dépendants, favorisés par la loi
d'exogamie qui rattachait les lignées à l'origine première de leur migration, là
où sont nées les marques génériques communes aux proches parents. Ces
marques génériques au demeurant fort limitées ont eu tendance à se multiplier
et à devenir le signe de fraternités désormais instituées en dehors des
légitimités dynastiques.

IV.2.1 Le tombeau Besely d'origine de la création d'Andranofotsy : Une


rupture fondatrice de la patrilinéarité et fraternité retrouvées

Le tombeau d'origine première de la création du village Besely


associe les Miavotrarivo et les Tsitompa dans une relation stricte d'alliance
Lon9o Amin Raza : C'est un tombeau commun aux marques de boeufs
differentes, l'une des Tsitompa de type généalogique, l'autre des Miavotrarivo de
type. générique. Le couple fondateur de ce tombeau (3) s'inscrit dans la
généalogie Tsitompa comme faisant partie de la première génération ascendante
du lignage qui avait hérité du Hazomanga, pieu de circoncision de Tinovo, dit
frère en réalité cousin de Alimpito, le plus ancien fondateur du village, avant
1922, sans doute à l'époque où ce village était encore le lieu de pâturage des
boeufs des Miavotrarivo-Misara du tombeau de Befifitaha, situé sur la bordure
Ouest du lac Bemarivo. Cette lignée Tsitompa est devenue cadette par le jeu
normal de succession des décès et le Hazomanga de Mahalagno, fils de Tinovo
est à nouveau passé au frère Nampia, appartenait en 1969 à Tsimikora gardien
en titre de l'unité lignagère Hazomanga, tombeau des Tsitompa de Besely. Et les
deux li&nées avaient pour marque de boeufs commune la marque dite Ambalava,
par réference à Ambalava, au Sud non loin de l'origine première de la migration
du groupe. Cette unité des lignées ainées-cadettes témoignée par la référence

(1) . Cf. Tome II, "Itinéraires", p. 68 à 76.

(2) Nous verrons plus loin les idéologies relatives aux Tragnovinta et tombeau
d'origine Misara de segmentations locales.

(3) Cf. schéma des marques d'oreille de boeufs associés aux tombeaux
d'appartenance des lignages co-résidents du village.
- 128 -

au même tombeau et à la même marque (l) ne devait cependant pas cacher les
tendances à l'éclatement de conflits qui s'imposaient fréquemment à tous les
alliés Longo. Nous les avons notés en cours d'enquête (Z) dans les évènements qui
marquaient la vie économique et sociale du villa ge. Et nous savions qu'une partie
des Tsitompa résidait à Tsimafana, le frère aine de Tsimikora, le Mpitoka chef
de lignage en titre, maire en 1969 de Tsimafana, village du delta Sud de la
Tsiribihina situé non loin des tombeaux royaux de la lignée Makoa (Ingerezza) des
Maroserana, s'était séparé, avait hérité des marques d'oreille de boeufs
Ndranatsara (lignées Hohimalagno maternelles à trois générations ascendantes
par rapport à Tsimikora, notre informateur>. Cependant les rapports de fratrie
institués (3) à Besely entre les deux lignées présentes au village restaient
déterminantes des rapports sociaux vécus dans le village malgré la division ou
plutôt grâce à la division des parcs à boeufs sous Nampia entre les lignées
Miavotrarivo-Tsitompa et celles Marotsiraty-tsitompa des tombeaux respectifs
de Besely et Nosy Lava. Il fallait voir, dans cette séparation économique, une
gestion encore positive des rapports de fratrie fortement conflictuels enga9és
dans la compétition lignagère. Au demeurant, tous les Hazomanga (4) des lignees
ainées-cadettes étaient situées sous deux Kily au Sud-Ouest du village, signe que
toutes les lignées ainsi regroupées à l'ombre de ces Kily reconnaissaient avoir les
mêmes ancêtres en commun partagés. Le Taranaka Tsitompa (5) pris dans ces
rapports généraux de fratrie auxquels étaient associées les soeurs des ancêtres
fondateurs et leurs descendants dont certains avaient été adoptés (Malaitsy et
Tovogniny) était porteur de marques de boeufs au dessein complexe et
dissymétrique (6) à droite (ligne paternelle) comme à gauche (ligne maternelle)
et de type généalogique, sorte de résumé des rapports d'alliance

(l) Nous ne développerons que l'analyse des marques de boeufs afférentes aux
trois tombeaux directement liés à la formation sociale initiale de parents
Longo : Besely d'abord et ensuite Nosy Lava et Ankotraka qui ferment
historiquement la territorialité stricte du village, elle-même délimitée par
ces tombeaux. Cf. carte nO 4 du territoire villageois.

(Z) Cf. Tome II ''Itinéraires'', voir 'plus particulièrement la cérémonie


d'enterrement d'une femme Tsimialisa déjà mentionnée.

(3) Fig. 1 p. La succession des Hazomanga est matérialisée par le tracé des
petites flèches et suivant les relations de parenté. A la 3ème génération
descendante, celle de Mahalagno et Nampia apparaît un tracé de flèches
plus grandes, relatives à la segmentation des parcs à boeufs des lignées
sans séparation de tombeau ni' de marque. A terme, la séparation est
probable.

(4) Cf. carte de parenté-résidence nO 3 et p. ci-dessus. Toutes les lignées


présentées Fig. 1 à l'exception des Hirijy-Tretre. Misara partagent le même
Hazomanga au Sud-Ouest du village.

(5) Fig. l, correspond à la définition d'un Taranaka (groupe 'des descendants sur
5 générations).

(6) Cf. schéma des marques d'oreille de boeufs des Tsitompa,fig. 1. p. 126.
- 129 -

stabilisés depuis cinq générations. Ces marques qui représentent les alliés
paternels et maternels des trois générations ascendantes par rapport aux chefs
de lignage Mpitoka en titre en 1969 étaient une sorte de schéma matriciel
permettant une lecture sélective des Toka, invocations faites au moment des
cérémonies. C'était le cadre organique des rapports de parenté qui régissent les
principes de succession (patrilinéarité et primogéniture) et l'obli 9ation exo&ame
des lignages qui composent l'ensemble villageois toujours rappele et signifie par
l'intercesseur pour celui auquel s'adresse l'évènement. Or, ces marques d'oreille
de boeufs des Tsitompa étaient le signe tangible d'une endogamie du groupe
antérieure à sa fondation. Ils ont en effet une origine commune Hirijy à la fois
maternelle et paternelle, manifeste si on décom pose les marques gauche et
droite en dessins plus simples, significatifs des lignées antérieurement associées.
Et ce sont les Andralefy qui vérifient et témoignent de ce rapport endogame de
départ à la marque Ambalava des Tsitompa d'Andranofotsy. Cette hypothèse est
largement validee par ce qu'on connaît du processus migratoire des Andralefy
partis de Befifitaha et qui ont été associés aux Hirijy dans la création du
tombeau Ankilida auquel ce lignage continue de se référer (O. L'origine
paternelle des Tsitompa est quant à elle matérialisée par le dessein commun
qu'ils ont avec les Vongovato (2), dont le chef connu fut Vongovongo (3),premier
ministre de Toera et qui fut un des premiers gouverneurs de la colonisation. A ce
dessein de l'oreille droite, est jôinte la marque des Hirijy (4) tandis que l'oreille
gauche, maternelle, est formée des desseins simplifiés Andralefy et
Magnolobondro (5).

Le tombeau Besely ainsi appliqué à la reproduction des marques Tsitompa


indique bien le cadre social-historique de référence à la production lignagère et
les composantes qui sont intervenues dans les processus de segmentations

(0 Nous y reviendrons car ce groupe, Fatidra des Tsitompa (rapport personnel


politique d'alliance), introduit une dimension nouvelle pour l'étude du
système d'alliance Longo, fondatrice de la stratification potentielle des
groupes lignagers intégrés à la communauté stricte de parents Tsitompa.

(2) Marque 34, Schéma des marques relevées dans les villages étudiés ci-
dessus.

(3) A. GRANDIDIER, p. 786 du manuscrit inédit (notes de voyage de


Tsimanandrafouza à Majunga, [Link]-juin 1869). Cf. Tome II, p. 19 parle de
Vounghe-Vounghe comme chef de village de Toera de l'époque. Il fait partie
des notables à qui A. GRAN DIDIER a offert des cadeaux au moment de son
départ. L'on sait par ailleurs que les Vongovato étaient Masondrano et
Longo des rois. Tome II, p. 243 : Village d'Andranolava et Tome III, p. 166
dans un texte portant sur le Fitampoha : Réminiscences, il est fait état de
Vongovongo comme premier ministre de Toera.

(4) Cf. dessin 15 et tableau de marques et tombeau

(5) Dessin 11 et 20. Nous verrons l'importance de cette marque qui se retrouve
présente comme oreille gauche (maternelle) de plusieurs lignages, tous
Vezo du Nord ou du Sud et liés très généralement aux tombeaux de
Tomboarivo et Befifitaha : Là où sont enterrés Kelisambaye et Vinany, les
plus anciens rois du Menabe Indépendant, depuis 1855 date de sa séparation
d'avec le royaume de Mahabo soumis à cette époque au royaume Merina.
- 130 -

sociales. La patrilinéarité et la primogéniture qui sont les principes de


fonctionnement social de ce lignage au stade achevé où il fut étudié mettent en
scène dans la relation tombeau d'origine et marques d'oreilles de boeufs, les
médiations sociales qui furent utiles à l'intériorisation de ces lois, tandis que le
groupe fondateur est bien celui ·par qui la transgression arrive, lui qui, comme
les rois Maroserana d'antan, impose aux autres ce qu'il ne pratique pas lui-
même. La justification rétroactive du pouvoir des Tsitompa emprunte le même
détour, opère les mêmes déplacements des rapports inégaux pour instruire des
rapports généraux de fratrie cadre ordinaire de la compétition économique et
sociale comme de la lutte pour le pouvoir, ce type même de pouvoir qui se
présente comme non-pouvoir dans les rapports de parenté où l'ainé seul a voie de
cité. Nous retrouvons dans la formation sociale Andranofotsy ce message
universel des traditions fondatrices qui dissertent si bien de cet aspect
irréductible du pouvoir et de son essentialité. La territorialité villageoise ainsi
enfermée dans la référence au tombeau Besely dont les Tsitompa sont devenus
les gardiens propriétaires, est le juste produit de la reproduction lignagère
générée et auto-centrée par le. groupe fondateur. C'est pourquoi les Tsitompa
occupaient cette fonction organique de la stabilisation des alliance$ et que
l'ensemble des formations lignagères qui composaient le village en 1969 étaient
intégrés dans un système social de relation Longo (au sens large) autour des
Tsitompa (1). Cet aspect central du pouvoir social Tsitompa n'était cependant
pas fermé sur lui-même, car la loi d'exogamie de clan comme principe de
fonctionnement politique au sens propre de rupture essentielle à la genèse et
structur·ation des groupes lignagers intervenait dans le dépassement de la cause
lignagère elle-même et mesurait dans les faits la capacité centralisatrice des
Tsitompa dans la formation sociale villageoise achevé en 1969.

C'est ce que mettait en évidence l'association des Miavotrarivo avec


les Tsitompa ou l'aspect diffus de la territorialité villageoise rencontrait les
segmentations passées des groupes lignagers locaux et leur intégration plus ou
moins récente dans les rapports de parenté initiaux. Et ce sont encore les
marques d'oreilles de boeufs de ce lignage Miavotrarivo, comparées à celles des
Tsitompa qui nous indiquent le· contenu exact de la relation Longo entre ces
li 9nées co-fondatrices du village dont les rôles parfaitement différenciés furent
necessaires l'un à l'autre : les Miavotrarivo ont des marques de boeufs (2)
symétriques et de deux formes Mila et Sisampony (3), leur comparaison amène la
constatation frappante qu'il s'agit d'une inversion de dessin, la seconde marque
Sisampony a rajouté une encoche aux deux oreilles droite et gauche tandis que la

(1) Cf. schéma global des relations généralisées d'alliance Longo des lignages
co-résidents autour des Tsitompa. Nous développerons plus loin l'aspect
partkulier de la relation Fatidra des groupes dont les tombeaux ne sont pas
sur place et qui désigne une intégration plus récente à travers des rapports
personnels entre chefs de 'lignage. Les Tsitompa dans ces relations restent
tout aussi centraux.

(2) Cf. Dessin n° 3 et 4 ; schéma ci-dessus.

(3) Tradition d'origine des Miavotrarivo, Tome III, p. 29. La segmentation des
Miavotrarivo. Cf. Texte sur le Tromba, Tome III, p. 106. Hazomanga et
création du tombeau.
- 131 -

symétrie a ete conservée. Ce second groupe Longo des Tsitompa, cette lignée
maternelle du lignage ainé devenu cadet Tsitompa est alors plus attaché à
signifier la rupture, la séparation d'avec les Mila qu'à produire leur identité.
Celle-ci est par ailleurs incontestable puisque les Miavotrarivo Mila sont associés
au tombeau de Befififaha (1) d'origine de la segmentation de ce lignage. Le
tombeau de Besely exprime alors une dialectique de la parenté-territorialité
contenue dans la production de l'identité lignagère Tsitompa, génératrice de
nouvelles identités grâce au développement élargi sur place de ce système social
fondé sur la patrilinéarité, la primogéniture et l'exogamie de clan, tandis que
l'origine première de la segmentation des groupes qui se sont intégrés à la
formation sociale sert la cause du dépassement futur de ce système social,
l'inscrit dans l'espace même des processus migratoires qui ont conduit à la
territorialisation (2). A la marque d'oreille de boeufs des Tsitompa qui désigne les
lignages maternels et paternels qui ont participé à l'élaboration du groupe
fondateur (3), est associée la marque de type génerique qui présente le processus
de rupture par lequel ces mêmes lignages se sont trouvés associés, ont mipré.
Au-delà des aspects conjoncturels des migrations locales qui ont affecte le
peuplement du village, les marques de boeufs associées au tombeau révèlent la
logique d'ensemble des différenciations premières fondatrices de nouvelles
contradictions dépendantes des conditions sociales-politiques et économiques de
la vie du village.

(0 Cf. Figure K. La formation du tombeau de Befifitaha et la création de


nouveaux tombeaux: Ankilida, Mananjaka et Besely, ci-après.

(2) Ces processus migratoires ne sont pas simples à reconstituer, car il y eut
plusieurs types de migrations qui ont présidé à la formation du village.
Celle qui est plus directement liée à Besely a pour origine le tombeau de
Befifitaha et les segmentations qui se sont produites entre groupes alliés
dépendants de ce tombeau au début de la colonisation dont nous pouvons
dire qu'il s'agit des alliances des lignées maternelles Makoa avec les
femmes, soeurs ou épouses Maroserana de Kekarivo••• L'origine historique
réelle de la migration Miavotrarivo se situerait à l'époque de
Nidraninhanina et le nom posthume de la lignée Miavotrarivo installée dans
la Tsiribihina est Ndriamandaiarivo. Cf. A. GRANDIDIER, Tome II, p. Il et
texte sur l'origine des Miavotrarivo, tome III, p. 29.

(3) Le groupe fondateur dont l'ancêtre Matoe fut cité, fut gouverneur de la
colonisation. La contestation de l'identité Ambalava de la marque des
Tsitompa. Cf. Tome II, p. 243 par les Hohimalagno est tout à fait pensable
et rejoint les conclusions que nous faisons ici de l'origine Hirijy de ce
groupe. Il nous fut dit que leur marque n'est pas Ambalava mais Tsimahabe
(comme les Hirijy). Nous"n'avons pas cherché à pousser l'étude de cette
contradiction. L'essentiel n'était. pas, dans ce travail, de reconstituer
l'histoire réelle des groupes, mais de comprendre la manière dont le passé
est réinterprété et fonde les légitimités sociales. Cette rupture révèle
sûrement un ordre de faits qui nous a échappé.
- 132 -

IV.2.2 Le tombeau Nos>: Lava: Les faits d'indifférenciation et les


alliances stabilisees fondatrices des différenciations actuelles,
des segmentations à venir

C'est à cette réalité des différenciations présentes et


segmentations futures que s'appliquait la référence au tombeau Nosy Lava (l) des
groupes pris dans un rapport généralisé d'alliance par mariage avec les Tsitompa
au fur et à mesure de leur croissance démographique. En effet, force est de
constater que les lignages gui ont pour tombeau commun Nosy Lava sont issus
des soeurs Tsitompa à la genération de Nampia : Vazimba-Makoa, Samoky les
AndrasUy. Toutes ces lignées ont en commun des femmes qui sont des soeurs,
tandis que les Marotsiraty sont les Longo maternels fondateurs de la lignée
cadette devenue ainée Tsitompa au regard de l'union de deux soeurs avec
Nampia, père de Tsimikory gardien du tombeau Besely et de la marque
Ambalava. Et, les Marotsiraty ainsi associés à Nosy Lava, au titre de cette
relation Longo, occupaient le même statut à l'égard du segment de lignage ainé
devenu cadet que les Miavotrarivo et leurs marques d'oreille de boeufs Tafiky
présentaient la même caractéristique d'être de type générique et non
généalogique, symétrique au dessin fort simple (2). C'était une démarque
révélatrice de la rupture essentielle qui a préside à l'alliance alors instituée avec
Nampia, soit une génération plus tard que les Miavotrarivo. Cette rupture est
matérialisée de la même manière par une inversion de déssin Kavy comparé à
celui des Magnolobondro (3). Comme les Miavotrarivo Sisampony à l'égard des
Miavotrarivo MUa, la marque des Marotsiraty est un dessein symétrique et
inverse des Magnolobondro tandis qu'insensible changement, signe de la naissance
du tombeau et de la rupture apparaît une encoche en V en haut au bord externe
droite des deux oreilles. Ce qui unit les deux tombeaux Nosy Lava et Besely
symboliquement désignés par cette encoche symétrique, c'est le contenu social
des rapports généraux concrets qui ont rendu possible et somme toute nécessité
la segmentation, la formation des tombeaux et de nouvelles marques fondatrices
des différenciations lignagères générées par les rapports de parenté Tsitompa.
Dans les deux cas, ce sont les rapports ainés-cadets et les conflits qui leur sont
liés qui ont provoqué la rupture, mais tandis que les Miavotrarivo ont conservé le
nom générique de clan, les Marotsiraty apparaissent avoir produit leur unité
relative à kJr marque Tafiky, à travers un conflit qui n'est pas le leur, mais
celui des maternels des branches ainé-cadet Tsitompa/Magnolobondro et
Ndranatsara/Hohimalagno. A travers ce lignage Marotsiraty, se réalisait la
fraternité des Tsitompa qui ont suivi Nampia, tandis que les Marotsiraty eux-
mêmes produisaient leur différenciation ailleurs en s'appuyant sur leur Longo
Antavela (4) Vezo du Nord dont la contradiction était sensible en 1969 avec les
Hohimalagno Ndranatsara. Est-il utile de rappeler en faveur de cette thèse que
détenteur du Hazomanga des Tsitompa avant Nampia s'appelait Mahalagno, lui

(1) Cf. Tome II, p. 91. Le mariage des Tsitompa. Texte 19, partie concernant
l'explication de la formation du tombeau Nosy Lava où sont regroupés les
lignages alliés des soeurs Tsitompa.
(2) Cf. dessin nO 6. Schéma ci-dessus.
(3) Cf. marque nO 20. Le Kavy est situé à la base de' l'oreille, une découpe qui
laisse le bout pendant.
(4) Le chef de lignage Gaston d'Andramasay de lignée paternelle Marotsiraty
était Longo Amin Raza des Antavela. Descendant de Havana, il fut le
mari-protecteur de Tinompo femme Misara' de Toera devenue veuve au
début de la colonisation après les évènements d'Ambiky. Cf. photo
d'archives in "Les Souverains de Madagascar" Karthala, 1983. Ouvrage cité
bibliographie en référence. .
- 133 -

qui était issu cPune union de son père Tinovo avec les Magnolobondro (1).

Cependant, si les différenciations lignagères nouvellement produites et la


compétition économique et sociale entre ces groupes aux marques de boeufs
différentes étaient enfermées dans les rapports généraux de fratrie du groupe
fondateur, manifestement, l'alliance égalitaire et récente par échange de soeurs
entre les Mpitoka Tsitompa. et Sakoambe-Mija, seconde de ce genre (2) dans le
village prendra un sens politique et économique dans la marque des Sakoambe-
Mija par rapport à celle des autres lignages des soeurs Tsitompa. regroupés à
Nosy Lava. Cette marque de boeufs de type généalogique, dissymétrique (3), en
fer de lance et ne possédant pas de Kavy au bord interne des deux oreilles, était
le signe du statut des Sakoambe Mija admis à produire leur propre identité par
reproduction de leur marque, eux dont le mariage avait contribué à renforcer et
instituait une fraternité générale des frères et soeurs réunis à Nosy Lava,
effaçant ou à tout le moins atténuant le contenu fortement conflictuel de ces
rapports au départ de la formation Tsitompa. et depuis trois générations, raison
sociale mais aussi raison d'état de la division des tombeaux, Befifitaha cPabord,
puis Besely et maintenant Nosy Lava. A cette relation singulière des Mpitoka
Tsitompa et Sakoambe-Mija venait encore s'ajouter de plus récents mariages

(1) Le segment de lignage Tsitompa. qui a hérité de la marque Ndranatsara-


Hohimalagno résidait à Tsimafana. Cet héritier, frère ainé de Tsimikora,
comme Ingerezza s'était converti au Protestantisme, c'est pourquoi il nous
fut dit qu'il n'avait pas eu le Hazomanga de Nampia. L'intégration sociale
des branches aînée-cadet frères, en réalité cousins cPAndranofotsy, centrée
sur les tombeaux Besely-Nosy Lava, apparaît bien comme une rupture
récente datant de Nampia avec les Hohymalagny/Ndranatsara tandis que le
conflit restait potentiellement actif dans les rapports vécus et actuels des
parents Longo du village. Il était exploitable et était exploité. En
témoignent les conflits analysés lors de l'enterrement. Cf. Tome II, p. 201 à
206. En témoignent les Tromba Andrano du village, liés à cette réalité des
rapports institués à la génération de Nampia. Les soeurs elles-mêmes ont
été et étaient impliquées dans ce conflit, en particulier Hofoy qui est dans
la généalogie que nous avons monté à partir des informations données à la
fois mère et soeur de Alimpito, signe cPune endogamie proche, pratique
ordinaire de ce groupe Vezo. Cf. Tome III, p. 8 et Tome II, p. 245.
Informations recueillies à Soahazo et Andranolava.

(2) Les Andralefy à une génération antérieure ont pratiqué l'échange de soeurs
avec les Antavela. Ce type cPalliance semblait se reproduire
périodiquement et assurait la solidarité entre certaines lignées aux
générations où elles étaient jouées. Elles révélaient les solidarités
antérieures tout en opérant celles à venir dans le sens de la fermeture-
ouverture du système en réseaux cPalHances stabilisés au cours des
générations.

(3) Cf. Figure 7, p. 126.


- 134 -

garants de la fermeture du système social autour de la fraternité Tsitompa (l)


avec des femmes Tsimilisa, toutes soeurs par les frères Tsimikora et
Malaitsy (2) et un cousin au second degré le Mpitoka Andrasily. Celui-ci était
associé comme le Sakoambe-Mija à Nosy Lava, et sa marque de type générique
avait la particularité de présenter un Kavy symétrique au bord interne des deux
oreilles, mais à la différence des autres, leur pointe n'était pas coupée, mais en
fer de lance. Et l'on voyait les Andrasily placés au centre des conflits des
générations actuelles donc futures (3) pour la succession du pouvoir et des
nouvelles légitimités sociales qui seront engagées à terme à travers la référence
territoriale induite de Nosy Lava. La présence symbolique du Kavy marquait
leur directe implication dans le conflit de frères, de pères différents, de
marques différentes mais issus de mères qui sont des soeurs Tsitompa.

A l'évolution, aux solutions apportées dans les évènements à ce conflit dont·


on peut affirmer qu'il était structurel, était attachée la future distribution du
pouvoir socialement légitimé, celui rétroactif des descendants héritiers pour un
temps de la cause lignagère Tsitompa, tandis que les Sakoambe-Mija étaient
déjà désignés et assurés de la succession en titre, eux dont Pidentité lignagère
était produite, allait être reproduite localement et le temps du développement
élargi de la formation sociale fondatrice de nouvelles différenciations. Cette
réalité de la future communauté villageoise était en quelque sorte
préprogrammée, déjà manifeste dans Pespace résidentiel et le territoire

(1) Il est à noter que les soeurs Tsimialisa mariées aux principaux chefs de
lignage de la communauté fraternelle de parents (Fig. l, p. ) avaient pour
tombeau Ankotraka dont nous parlerons plus loin. Ce lignage était donneur
de femmes aux Tsitompa, car il faut noter que les unions de Faliagnara
(même génération que Tsimikory de la branche ainée devenue cadette) et
Tsirery, maire de Tsimafana qui a hérité de la marque Hohimalagno avaient
aussi des femmes Tsimialisa (Marque de boeufs Sambikida) de type
généalogique et dissymétrique attachées à Ankotraka là où sont aussi les
Magnolobondro. .

(2) Malaitsy était un personnage central du contrôle social-politique et de


l'unité du village, cadet de Tsimikory, adopté par Nampia, il était en tout
point solidaire de la politique de Tsimikora : Cf. Tome II et III.
Son père était d'origine Hirijy, enterré à Andratragnovato.

(3) Le Mpitoka Andrasily, comme l'avait montré un conflit Lova (d'héritage de


. terres rizicoles entre Samoky et Andrasily sur le lac Bemarivo, était placé
au centre des conflits des lignées soeurs Tsitompa et dans tous les cas
protégé par Tsimikora. Celui-ci arbitrait les conflits quand ils devenaient
trop aigus: autour des Samoky et Andrasily, se jouait la partition élevage-
rIziculture dans une situation où les rapports de puissance du lignage
fondateur étaient toujours indissociables des rapports d'intérêts entre les
lignées, héritières des soeurs. Cf. Tome II et planche fig. "Un conflit
exemplaire, p. 149 -150.
- 135 -

villageois (1), où les Mija et les Tsitompa étaient en tout point associés. Leurs
marques d'oreilles de boeufs, de type généalogique, signe de leur distinction de
leur totale autonomie, attachée à un tombeau différent, pour les Tsitompa
Besely et les Mija Nosy Lava, montrait qu'ils produisaient leur identité stricte
de parenté l'un par l'autre et à travers l'autre, leur union était celle d'une
fraternité renouvelée où ils ne partagent que les mêmes ennemis. Leurs intérêts
nettement différentiés seront d'autant plus satisfaits qu'ils mettront en commun
leur puissance. C'est de ce partage là ' dont il était question quand ces chefs de
lignage étaient détenteurs et gardiens-propriétaires des tombeaux Besely et Nosy
Lava, c'était encore et toujours de ce type de solidarité que procédait la co-
gestion du culte des prémices entre Malaitsy et Tsivogne. Et l'on pouvait
affirmer à ce stade de l'analyse, sans dénaturer les propos de nos informateurs
que les Tsitompa fondateurs du village travaillaient à leur postérité, arrivaient
au terme d'un cycle de souveraineté durant lequel ils avaient été porteurs de
mutations sociales suffisantes pour entraîner dans la conquête de leur autonomie
leurs alliés (au sens strict). Eux, dont on dit (0 qu'ils étaient Makoa, plus ou
moins directement apparentés à Toera et Ingerezza (lignées Kimosy, Vongovato,
Marotsiraty) et dont la très grande proximité à l'égard de la dynastie fut-elle
non habilitée à régner leur avait conférée des marques de boeufs qui se sont
diffusées du Sud au Nord de la sous-préfecture, signe de leur puissance passée en
ces temps de division des royautés dont témoignait la géo-politique locale du
Menabe Indépendant à la veille de la colonisation.

La territorialité villageoise instituée depuis 5 générations qui témoignait


d'une dualité structurelle des rapports des deux lignées Tsitompa, irait-elle dans
le sens d'une rupture suivant en cela la voie tracée par les rapports externes
contenus dans les relations Longo afférentes à chaque tombeau, signifiées par les
marques génériques toujours associées (Magnolobondro, Miavotrarivo,
Marotsiraty) ou bien les straté9ies sociales d'intégration triompheraient-elles du
conflit toujours renouvelé aine/cadet et généralisé à l'ensemble des alliés Longo
Amin Raza. Nous n'aurons pas de réponse à cette question et nous l'exploiterons
pour désigner le lieu d'émergence des rapports véritablement politiques dans
cette communauté de parents où l'on peut dire que si tout le monde est Longo,
certains le sont plus que d'autres. Les mythes fondateurs de la formation
villageoise que nous avons recueillis de Bory-Bory et Ibonia trouvaient alors leur
exacte signification dans ce jeu réciproque de la parenté-teritorialité où la
course-poursuite des identités lignagères devenues indépendantes de la royauté
projetaient des rapports dominants de fratrie tandis que la femme, soeur ou
épouse était le lieu de remise en cause de ces rapports institués: elle divise le
Tariky, c'est d'elle que tout procède, à qui tout revient, cette origine
substantielle du lignage, de l'autochtonie véritable.

(1) Cf. cartes n° 3 et 4. Dans l'espace résidentiel, nous avons déjà noté la
présence du Togny Tany, talisman de la création du village, célébré au
départ et au terme de toute cérémonie, familiale ou non. Les trois ombres
pour veillée mortuaire relatives à chacun des trois tombeaux de la
formation villageoise où les Tsitompa sont à la base dès la répartition
sociale dans les tombeaux. Et enfin, l'organisation sociale des Hazomanga
dont nous avons parlé. Les Misara d'Andranofotsy n'y figurent pas bien que
proches parents de même mère que les Tsitompa. Nous verrons pourquoi
ci-après. Le territoire villageois lui-même est strictement délimité par les
tom beaux du village.

(2) Cf. Tome II, "Itinéraires", p. 136.


- 136 -

IV.2.3 Le tombeau Ankotraka : Les rUJ;tures fondatrices de la


fraternité Tsitompa : Continuite idéologique de la parenté

"De cette vérité qu'il fallait chercher à Ankotraka selon les


propres termes de nos informateurs à propos d'une discussion sur l'oripine du
Raza, lignage, que pouvait-on aller jusqu'à affirmer. Cette vérité vraie etait de
celle qui ne s'énonce pas au premier degré. Elle rejoignait cette raison d'état
constitutive du lignage où l'origine était synonime de point de départ et terme
logique d'une série de mutations sociales qui sont intervenues expliquant ou à
tout le moins justifiant les ruptures essentielles qui sont intervenues dans
l'intégration lignagère au stade achevé où elle fut observée. Et il n'était pas
indifférent de noter que ce tombeau justement situé au Sud-Ouest du culte
Antragnovato associait comme les autres une marque générique et une marque
de type généalogique. La première appartenait aux lignées Magnolobondro
maternelles des générations les plus anciennes, la seconde était celle des
Tsimialisa, qui n'avaient pas de Hazomanga sur place, résidaient au campement
rizicole d'Andimaky, avaient épousé les frères ainés et cadets Tsitompa et un
cousin au second degré descendant en ligne directe d'Ingerezza (Andraslly). Le
dessin de cette marque dyssymétrique, au dessin complexe à droite comme à
gauche, de type généalogique ressemblait en partie à la marque des Ndranatsara
et Hirijy (oreille gauche, ascendants maternels) et des Kimosy (oreille droite,
ascendants paternels) qui furent alliés par mariage directement à Kelisambaye,
père de Vinany. Or, les Ndrananatsara ont une oreille gauche au dessin identique
à celui des Magnolobondro, et l'on peut avancer l'hypothèse selon laquelle ce
lignage qui ne comptait que des femmes à Andranofotsy ont enregistré au sens
propre le contenu social-historique des ruptures qui ont contribué depuis
Kelisambaye à l'intégration lignagère Tsitompa. Là encore, les relations
endogames ont été admises, ont sans doute justifié certaines segmentations (2) et

(I) Cf. dessin des marques de boeufs n° 15, 28 des villages de Soahazo et
Moravagno, celles n° 29 du campement d'Ampasimandroro et celles n° 20
des Magnolobondro du village Ankirijy.

(2) La segmentation sociale-lignagère qui aboutit à la création d'un nouveau


tombeau et nouvelles marques d'oreille de boeufs nous fut expliquée. Les
rapports d'endogamie relatifs à une relation Ziva ancienne donnent lieu à la
séparation tombeau et marques Cf. tome III, p. 42. Les conflits ainés-
cadets de descendants de mères différentes, quand celles-ci étaient de
haute lignée donc riches en boeufs, souvent des soeurs, se jouaient le plus-
fréquemment à propos de l'adoption où les alliés se livraient à un jeu
d'influence à l'occasion de la désignation de l'héritier. Quant à la situation
des lignages issus de même mère mais de pères différents, le tombeau de
Befifitaha et le village Andranofotsy lui-même ont donné matière à
identifier les principes de segmentations sociales qui y étaient attachés.
Cette situation était devenue classique compte-tenu de la manière dont le
système Maroserana s'est décomposé à partir et à travers les alliances
multiples-des rois et collatéraux: Le système de l'alliance, système général
Longo (Amin Raza, Fatidra et Ziva) qui a servi la cause hégémonique de la
royauté. Ce qui faisait sa puissance était aussi sa faiblesse.
- 137 -

les lignées maternelles des générations les plus anciennes des deux segments de
lignage ainé et cadet Tsitompa, ces Hohimalagno et Magnolobondro semblent
bien être issus de mères d'un même lignage, peut-être soeurs, situation ordinaire
de la différenciation lignagère et de l'appartenance à des tombeaux différents.
Le tombeau d'Ankotraka laissait entrevoir à la génération des Matoe, c'est-à-dire
bien avant la colonisation les liens réels qui unissaient les Vazimba, ces Makoa de
l'entourage des rois enterrés à Tomboarivo avec les Vezo et les unions plus ou
moins durables qu'ils ont établies avec les chefs locaux, les femmes soeurs des
rois ou encore les femmes temporaires des rois et leurs descendants qui ont
depuis pris des identités lignagères grâce à la généralisation de la relation Ziva
comme principe de rupture ou d'intégration appliqué à la loi d'exogamie sur cinq
générations. Le principe des Tragnovinta allait être reproduit au-delà de toute
attente grâce à la décomposition du système Maroserana et à travers lui.

Comment dès lors ne pas tenter de reconstituer les étapes historiques


de l'intégration lignagère villageoise Tsitompa au travers de l'identification des
lignées maternelles qui ont donné des marques génériques, signe de la rupture et
auxquelles sont toujours associées des marques généalogiques qui témoignent des
alliances stabilisées au cours des générations couvrant la nécessité exogame. Le
signe visible de la continuité idéologique entretenue avec la souche originelle
dont dépend l'intégration des lignages durant la période cumulative "faste" du
pouvoir social qui était appliquée à la marque Tsitompa et à la destinée du
Mpitoka Tsimikora en charge de la reproduction hégémonique du lignage
fondateur était donné dans cette marque générique Magnolobondro qui agissait
de manière tantôt intégratrice, tantôt dissociatrice de la parenté
patrilinéairement confirmée. L'importance récente prise par les femmes
.Tsimialisa au regard de la future redistribution sociale du pouvoir au terme de la
souveraineté Tsitompa et révélée lors de la cérémonie funèbre (I) à laquelle il
nous fut donné de participer, n'était pas sans signification générale des
transformations sociales qui se sont opérées depuis trois quart de siècle de
colonisation: L'émancipation des anciens alliés-dépendants Maroserana, ces
alliés maternels des rois des règnes de Kelisambaye, Vinany, Narova, Ingerezza
et Toera, ont forgé des solidarités dont témoigne l'intégration sociale
d'Andranofotsy et les marques de type généalogique observées dans ce village
témoignent chacune pour leur propre compte des alliances stabilisées qui ont eu
cours. Les traditions Vazimba recueillies dans ce village s'appliquent en fait à
ces marques généalogiques et au contenu social-historique de la relation Ziva qui
fut organique à un moment donné des intégrations lignagères au travers des
rapports désormais externes à la reproduction dynastique: Les Tsitompa qui sont

(1) Cf. "Itinéraires" Tome II, p. 201. La cérémonie funèbre d'une femme
Tsimialisa qu'il fut donné d'observer en fin d'enquête ne laissait plus place
aux hypothèses: On a pu, à cette occç.sion (sur le thème de la sorcellerie
ayant entraîné la mort), mesurer pleinement les forces dissociatrices
actives dans le village, celles qui étaient susceptibles d'entraîner tous les
li 9nages co-résidents et participants à la cerémonie dans un conflit
genéralisé. Les différenciations présentes, les futures segmentations
sociales n'étaient en ce cas nullement indépendantes des conflits passés.
C'était un des aspects de la reproduction fondée sur l'intériorisation de
rapports passés qui n'affleurent à la conscience qu'en certaines occasions.
hg. ia
FOflMATION SOCI ALE ANDHANOFOTSY Une ail iance uénéral isée autour d'lin FOKOANY

LONGO AMIN'NY 1 1 1 Il Il 1 1 1 1
FATIDRA TROMBA ANDRANO

Lien social ZIVA


délimilC la communau
TROMBA ANTETY :
POSSEDES:
E+ A = E
Cd(\IlISou issus lie lemme,
peril inconnu ou non

.....
li)
CO
1
- 139 -

Vazimba Tsiniambany seraient ces Makoa qui ont pris leur indépendance
politique, les Sambikida qui, dans le village sont les Tsimialisa se seraient
querellés à propos d'héritage, quant aux Sambitia, ils auraient transgressé
l'interdit d'inceste (1). Ces traditions présentaient les modes d'intégration
lignagère qui ont opéré au cours du tem ps et qui furent appliqués à la naissance
de marques de type généalogique, signe de ces intégrations partielles. C'est
pourquoi les marques d'oreille de boeufs recueillies dans la région de Belo
présentent quelques marques génériques et que les marques au dessin plus
complexe doivent être comprises par rapport au tombeau d'appartenance des
lignees fondatrices qui se réfèrent d'un ancêtre commun personnalisé après la
mort et qui s'attachent aussi à un tombeau prestigieux, de nobles, ces
Tragnovinta ou tombeau des rois relativement à leur ancienne position dans
l'ancien ordre aristocratique et militaire Maroserana.

Et les trois tombeaux d'appartenance de la communauté villageoise


au sens strict, Besely, Nosy lava et Ankotraka qui groupaient un ensemble de
parents, proches d'ego en lignage indifférencié quasi-unilinéaire (2), témoignaient
jusque dans la répartition sociale des lignées et le système de marquage des
boeufs afférent à ces tombeaux, des rapports structuraux de parenté par lesquels
les groupes co-résidents projetaient les relations stabilisées d'alliance contenues
dans chaque type de migration ayant contribué à l'intégration. Le tombeau
Besely était le haut-lieu de la succession patrilinéaire, le tombeau de Nosy lava
était le haut-lieu d'accueil de ces femmes, mères communes aux lignages co-
résidents et aux soeurs Tsitompa et enfin Ankotraka représentait le mode
général de fermeture du système social d'alliance généralisée par le rappel des
lignages porteurs des transgressions légitimes par lesquelles l'accumulation
sociale avait pu se réaliser au-delà de l'aspect conjoncturel des migrations
locales des différents lignages qui composaient l'ensemble villageois, au-delà de
l'aspect partiel des réseaux de communication effectivement valorisés,
décelables symboliquement dans les manifestations sociales Tromba. Les
stratégies d'alliance des Mpitoka associés à la cause hégémonique lignagère
Tsitompa, oeuvraient pour atténuer les conflits des lignées ainées-cadettes
engagées depuis l'origine entre Hohimalagno Magnolobondro, Miavotrarivo Mila
et Sisampony, ces Vezo Mikea de l'entourage des rois. Elles étaient éclairantes
de la manière complexe dont pouvait s'instituer une continuité idéologique de la
parenté utile au lignage futur détenteur de la centralité sociale politique après
scission d'une partie des membres de la communauté. Les Tsimialisa, ces femmes
soeurs seraient à terme une référence idéologique non négligeable pour les
groupes qui ne feront pas scission. C'est de ce partage-là dont il est question à
propos de l'identité Vazimba où la fraternité des frères est simultanément une

(0 Cf. "Anthologie" Tome III, p. 11 à 15. Certains groupes lignagers


conservaient leur identité Vazimba dans le village. Souvent substitutive de
Mako~, cette référence s'appliquait plus volontiers aux descendants
d'origine maternelle Maroserana: Ainsi en était-il des Kimosy, mais aussi
du Mpitoka ruoha "Vazimba Tsimahalilo" dont l'ancêtre connu serait
Mahajilo. Cette référence traduisait d'une manière générale le moment et
le type de relation par lesquels l'intégration lignagère s'est opérée.

(2) Nous retrouvions la définition donnée par H. Lavondes concernant le Foko


dans son ouvrage sur Bekorokopa. Cité
- 140 -

fraternité de soeurs. Et l'on était à même de comprendre ces faits


d'indifférenciation dont témoigne le lignage fondateur qui a groupé avec lui ses
soeurs, dont le lien généalogique est resté obscur mais dont nous pouvons
quasiment affirmer pour certaines, Hofoy, en particulier, qu'elles furent à la fois
filles et petites filles, Zafianaka dont est issu le Masy gardien du culte
d'Antragnovato.

IV.2.4 La territorialité villageoise d'Andranofotsy : une transformation


politique en forme de non-violence fondatrice

Et cette lentte appréciation des caractéristiques sociales de


l'intégration villageoise sous la forme qu'elle a prise en un siècle d'une alliance
~énéralisée autour du lignage fondateur (U, allait prendre sens historique, c'est-
a-dire politique suivant en cela les enseignements prodigués en cours d'enquête
par nos informateurs (2). Ils avaient le mérite d'être porteurs de leur identité
particulière de type lignagère qu'ils devaient par fonction sans cesse dépasser,
eux qui étaient gardiens des hauts-lieux d'émergeance des cultes locaux, qu'ils
soient de nature Andrano, Antety ou encore Sazoka (3). L'idéologie constitutive
de la formation villageoise donnée dans la référence Misara, fondée sur le lien
Ziva, s'est alors développée dans la sagesse du temps en ces lieux d'origine des
migrations locales à Tomboarivo, tombeaux des rois Maroserana du "Menabe
indépendant" de la veille de la colonisation et Kekarivo, Tragnovinta tombeau
des nobles, collatéraux et proches parents des rois Maroserana. La naissa,nce du
tombeau Befifitaha qui fut largement explicitée par des informateurs aux

(l) Cf. Schéma p. 138 et chapitre VI, p. 204 "Tromba et l'unité


constitutive du village".

(2) Le Mpitoka Hirijy de Moravagno, Tsitsaha, descendant de même mère que


le Mpitoka Tsimikora, gardien du tombeau Besely des Tsitompa. Celui-ci de
père Miavotrarivo Mila était gardien du tombeau Befifitaha. A la
différence du père du Mpitoka Hirijy, le père de Tsitsaha n'avait pas fait
scission avec les Misara de Kekarivo. Enfin, pour la Tragnovinta de
Mitsinjo, nos informateurs furent le gardien de la Tragnovinta lui-même
Fanitony, demi-frère de même mère que le Mpitoka Filoha, exclu de la
Tragnovinta proche parent des Maroserana et J. Kakay. Leurs informations
avaient une grande concordance bien que prises indépendemment.

(3) Ce sont les tombeaux, les Tragnovinta qui généraient les Tromba
d'émergence locale: Befifitaha était à l'origine du Tromba Antety
Miavotrarivo; Mitsinjo qui était à l'origine des Tromba Fmaoky au Nord
dans le village d'Ampasimandroro (vallée du Manambolo), n'était pas
indépendant de l'émergence des Tromba Andrano du village Andranofotsy
dont le Masy résidait à Soahazo, village situé sur la côte dans la vallée du
Manambolo (Cf. carte n° 9 en annexe).
- 141 -

stratégies sociales au demeurant contradictoires (il, celles de la Tragnovinta de


Mitsinjo, ont révélé la manière particulière dont segmentations sociales et
alliances politiques de type Ziva intervenaient le plus souvent
contradictroirement mais simultanément dans les formations villageoises du
début de la colonisation. Les identités lignagères récentes des groupes lignagers
co-résidents du village s'enracinaient à ces foyers d'origine des migrations
locales, qui furent aussi les hauts-lieux des divisions passées mais récentes de la
royauté sous les règnes de Vinany, Narova et Toera, Ingerezza, derniers rois
précédant la colonisation. Et nous fumes amené à reconstituer les étapes des
migrations locales, celles qui ont pris un caractère politique de scission plus ou
moins définitive avec les divisions passées Maroserana: Les tombeaux hors
village d'Ankilida, Aboalimena et plus marginalement Menahavo et la récente
Tragnovinta de Bevilo, si contestée appartenant aux Maromany délimitaient en

(l) Les légitimités sociales-historiques dont se revendiquaient les gardiens-


propriétaires des tombeaux, étaient significatives des stratégies politiques
des groupes co-résidents liés par l'appartenance à un même tombeau:
Ankilida selon le Mpitoka Tsihenjagny (Cf. Tome II, p. 77 Généalogie B) de
Moravagno qui a herité de son père co-fondateur avec les Andralefy de ce
tombeau, avait une idéologie nettement patrilinéaire. Elle contrastait avec
son statut passé dans l'ordre dynastique, lui dont la lignée est à l'origine des
Misara. Le Mpitoka, gardien du tombeau de Befifitaha avait quant à lui une
idéologie de la caste préférant mettre en évidence la généralisation des
alliances à la génération de son Dady contemporain du Dady de
Tsihenjagny.
• La construction en étoile des relations instituantes du tombeau dont il
avait la charge était reprise dans sa propre généal0 9ie (Cf. p. suivantes). Il
met ainsi en évidence les réseaux sociaux différenties qui se revendiquaient
d'une relation Ziva avec les Misara (Cf. Tome II, p. 177). Enfin, le gardien
de la TraJ9lovinta de Mitsinjo affirmait cette relation endogame de départ
à la géneralisation des rapports d'alliance centrés sur la légitimité des
Maroserana depuis les règnes de Vinany et Narova (sous ces deux règnes en
effet, il y eut resserrement des rapports entre Tomboarivo et Kekarivo par
échange symétriques de frères et soeurs). Ainsi, la légitimité dynastique a
toujours été assurée dans la lignée Misara: Les relations d'adoption à
l'égard des descendants des soeurs renforcaient encore la solidarité de
caste autour de la royauté. Cette réalité des rapports sociaux fondateurs
de la dynastie fut également évoquée dans les mêmes termes par le cousin
croisé à trois générations ascendantes du gardien de Mitsinjo, chef de
quartier de Menahavo résidant à Tanambao-Behara, lieu de pâturage des
gens de Belo-Mitsinjo. Issu de cette parenté stricte avec les Mitsinjo, il a
de plu~ énuméré les segmentations locales Misara qui ont eu cours durant la
colonisation et dont les tombeaux sont répartis autour du lac Bemadvo
proches des tombeaux de Befifitaha, Kekarivo et Mitsinjo, appartenant aux
collatéraux proches de la dynastie qui se sont segmentés depuis et ont
migré (Samoky, Andralefy, Sakoambe dans le village Andranofotsy) (Cf.
Tome II, p. 250 et suivantes).
ABOALIMENA
o
9
00 0 () () ·0 0
MœAR A, MIK~A-MAINTY
SAKO, AMBE- TSIMA NGIRIK Y (\
/
~.
~OTSY
- 142 -

TSIMA NGATA KY, j


ANKILADA n HIRIJY , 1
H1R1J Y T ANDRALEFY

00 Dn LEGENDE

Noms en majuscules soulignés


TOMBE AUX,

Noms en majuscules non soulignés


/ lignages qui ont leur tombeau sur place

RARIVO-SISAMPONY

HIRIJY

ANKO MANG A,

ÇJ MAROFOHY.

IA80RA NO ~OSY LAVA ÇJ VAZIM BA, MAKO A,


9
SAKOA MBE-M IJA ,SAMO KY ,
BEFIFI T AHA .
MISARA

.
0·0
M. lli)
Ueo des Tombe e" des
ANDRASILY, MAROT SIRATY ,

"~doa", Usna.e s (RAZA) 'u ,lIIa.e ANORA NOFOT SY 0 O-~ Û


- 143 -

réalité l'espace géo-politique d'Andranofotsy. C'est dans le cadre de cette


territorialité diffuse (1) que devait être comprise la dialectique de la parenté-
territorialité inscrite dans les rapports présents, enracinés depuis trois
générations dans les trois tombeaux Besely, Nosy Lava et Ankotraka. Au-delà
même de la territorialité stricte du villaqe, celle limitée par les tombeaux de la
création du village où s'exerçait l'activite de production rizicole et de l'élevage
(2) s'objectivait un espace plus large, tout aussi délimité par les tombeaux qui ont
marqué les étapes successives de segmentations. à caractère politique
(Befifitaha, Ankilida, Aboalimena et Menahavo) où se jouait toujours la même
dialectique de la parenté-territorialité, celle jamais achevée et toujours présente
au centre de la formation sociale donnée dans les rapports antagoniques et
complémentaires des lignées ainée-cadette Tsitompa: Les deux réseaux
d'alliance Longo qui les constituait suivaient en cela les lignes de peuplement
tracées depuis un siècle. C'est ainsi que les rapports de parenté du lignage
fondateur se présentaient tout à la fois com me origine et fin de toute chose,
point de départ et d'arrivée des migrations locales, agissaient simultanément
comme principe intégrateur et forces dissociatrices de la communauté
villageoise. Les stratégies sociales dès lors de ces acteurs principaux des
Tromba, qu'ils soient de nature Antety ou Andrano reposaient en réalité sur ce
jeu subtil concernant les règles de parenté, "nec plus ultra"

(Il Cf. Schéma ci-contre: Nous avons porté les marques d'oreille de boeufs
afférentes à ces tombeaux d'appartenance des lignages co-résidents. Elles
définissent les rapports préférentiels dans l'espace qui interviennent dans
l'activité d'élevage à propos des échanges à longue distance, mais aussi
complémentairement dans l'activité rizicole sur le lac Bemarivo qui est un
lieu de migrations temporaires de travail pour les habitants des villages de
la vallée du Manambolo au Nord: pâturage des boeufs d'accumulation dans
le Manambolo, riziculture de décrue sur le lac Bemarivo au Sud.

(2) Cf. carte n° 4 du territoire villageois.

(3) Les segmentations sociales qui ont eu cours à partir de Befifitaha et


Mitsinjo.

(4) Les gardiens de tombeaux qui témoi&naient d'une identité générale Misara :
Ziva Misara avaient une idéologie tres nettement matrilinéaire justifiée le
plus souvent implicitement par le droit à l'endogamie. A Mitsinjo, cette
endogamie était le signe d'une appartenance de caste. Les gardiens des
tombeaux plus récents datant de la colonisation: Ankilida, Besely, en
particulier avaient quant à eux ·une idéologie patrilinéaire, eux qui étaient
le plus souvent les alliés directs des rois Maroserana, soumis à l'obligation
exogame du fait de leur origine Makoa. Le lien généalogique des
descendants Makoa des Maroserana était objectivable tandis que celui des
descendants Misara de Kekarivo était le produit d'un choix, d'une adoption
par le roi, le père biologique était ainsi le plus souvent inconnu pour le
commun des mortels: secret des tombeaux. L'idéologie proprement Misara
reposait sut' cette ambiguïté des rapports biologiques fondateurs de
l'héritage. JF Barre, dans son ouvrage "Les sables rouges", ouvrage cité en
biblio. faisait la même constatation dans le royaume Sakalava du Nord.
- 144 -

d'une volonté de pouvoir fondée sur un savoir inégalement partapé et que seule la
mémoire généalogique enracinée dans les tombeaux de reférence pouvait
distribuer. Les gardiens de tombeaux avaient toujours cette position sociale
particulière du "supposés sachant" eux qui étaient issus le plus souvent de cette
relation Ziva organique des rapports stabilisés d'alliance qui permettait la levée
d'interdits de mariage entre cousins croisés et ou parallèles (1). De ce fait,
n'étant rien ni personne, ils portaient en eux l'identité substantielle du Raza, le
plus souvent matérialisée par ces marques de boeufs Vazimba, représentations
quasi abstraites et inversées des marques de type généalogique. Leur fonction
d'interprète des lois garantissant la reproduction lignagère n'était pas de celle
qui agit directement le pouvoir, elle s'accordait avec l'impossible partape, cette
loi fondatrice qui doit rester secrète et sur laquelle est fondee toute
intériorisation.

Et nous avons enregistré dans le village Andranofotsy ces marques Vazimba


(2), celles des Sambikida, Tsimahalilo, Baratany outre celles des Tsitompa
qualifiés de Vazimba Tsiniambany (3). Elles désignaient le redéploiement des
rapports de parenté du village dans l'espace correspondant aux réseaux de
migrations locales, elles mêmes inscrites dans la géo-politique de la migration
Maroserana à la période généralement longue de passage de la territorialité

(l) Rappelons que les lignées ainée-cadette Tsitompa descendent


vraisemblablement d'un frère et d'une soeur à trois générations ascendantes
par rapport aux Mpitoka, chefs de li 9nage en titre en 1969. La dialectique
générale matrilignages-patrilignages etait déterminante des rapports ainés-
cadets à propos des légitimités fondées sur l'héritage en principe
patrilinéaire. La levée d'interdits de mariage entre cousins croises entre
ces deux lignées a été, en toute hypothèse déterminante de l'accumulation
sociale lignagère au cours du temps. Elle se situe à la génération de
Mahalagno. C'est ainsi que les Befifitaha et les Tomboarivo de cette lignée
Tsitompa (par référence à l'origine dont ils se réfèrent) ont été réunis. La
fermeture de leur système social autrefois ouvert et centré sur la
reproduction dynastique a été favorisé par le départ vers le Nord des
héritiers directs Andrasily pour les Tomboarivo et Miavotrarivo pour les
Befifitaha, pour le pâturage de leurs boeufs.

(2) Essentiellement celle des Sambikida. Elle marquait (au sens propre), le
double enracinement des Tsitompa dans la formation dynastique
Maroserana de la veille de la colonisation: La première désignait l'alliance
par mariage de ces Makoa de l'entourage des rois sous le règne de Vinany
(Kimosy) dont le tombeau royal est Tomboarivo (le plus ancien du Menabe
Indépendant qui date de la division des Menabe à la période de l'expansion
Merina). Celle des Tsimahalilo appartenant au Mpitoka Filoha du
Fitampoha 1968 exprimait la même réalité, celle d'une exclusion de
l'héritage dynastique (il est [Link] par sa mère) à l'époque du roi de
Mahabo dont il a la charge (Ndriamagnetsy : Trimanongarivo) et les étapes
de sa migration vers le Nord, de son intégration avec les groupes localisés
avec lesquels il s'est allié par la suite.

(3) Cf. Anthologie. Tome III, p. 15.


- 145 -

stricte du Menabe du sud au grand Menabe de Ndriandahifoutsy, au terme d'un


siècle environ correspondant à cinq générations relatives à la structuration
idéologique du pouvoir et données dans les traditions fondatrices dans le Toka (O.
La dialectique de la parenté-territorialité perceptible dans le dessin des marques
d'oreille de boeufs associées de type Vazimba et de type généalogique qui
présentaient une symétrie latérale inversée tantôt à l'oreille gauche, tantôt à
l'oreille droite enfermait les ruptures qui ont présidé aux segmentations locales
et aux migrations sud-nord dans celles originelles induites de la loi du Ziva, par
laquelle les Longo maternels et paternels se retrouvaient périodiquement
associés, alternativement détenteurs du pouvoir social redistribué au terme de
cinq générations dans l'espace couvert par les segmentations nécessitées par
l'obligation exogame. De cette manière, les tendances centrifuges de la
communauté de parents participaient à l'accumulation lignagères des Longo
véritablement Longo. L'exogamie de clan qui, dans ce système a eu voie de cité,
était l'exacte mesure du mode de production de l'élevage associé à l'agriculture
itinérante sur brûlis forestier, qui supposaient un déplacement constant des sites
d'habitat (jachère de trois ans environ), supposaient aussi un contrôle politique de
l'espace périodiquement reterritorialisé : les sites des anciens tombeaux étaient
les anciens villages de résidence. L'organisation sociale des groupes apparentés,
qui intervenait dans le système cultuel relatif à ces tombeaux d'ancienne
résidence entretenait une continuité idéologique utile à la reproduction sociale, à
la permanence des rapports jugés essentiels pour leur pérennité. Ce système
ancien de peuplement qui fut pris en compte dans l'organisation dynastique par le
système des Tra~ovinta, lieu de centralité politique des rapports sociaux de
parenté générés a partir des liens personnels de type Ziva dont découlent la
différenciation de caste, la reproduction dynastique limitée à un très petit
nombre, allait prendre une dimension nouvelle avec la formation de villages
permanents depuis la colonisation et l'effacement progressif de la centralité
Maroserana. '

(0 Le Toka des rois Maroserana comprend cinq niveaux idéologiques. Cette


structuration des représentations du pouvoir des rois est en parfaite
concordance avec les niveaux d'organisation sociale fondés sur la loi
d'exogamie de clan. Les cycles du destin, faste et néfaste, doivent en toute
hypothèse obéir à cette même règle de périodisation : Est-ce la raison pour
laquelle, dans les cérémonies, les chiffres impairs connotent la sorcellerie,
en clair la transgression à laquelle seul le roi peut prétendre.
Cette relation directe de l'idéologie de la destinée avec la "transmission
d'un patrimoine" a été développée par R. DOGNIN "Sur trois ressorts du
comportement Peul", p. 29 8 à 304 in "Pastoralism in Tropical Africa ou Les
sociétés Pastorales en Afdque Tropicale", 1975. Oxford University Press.
ed: Thédoro Monod. L'auteur, à propos de l'idéologie de la Barka, présente
la notion de Groupes d'Affiliation Lignagère (GAL) qui correspondrait à ce
que nous désignons comme étant "l'idéologie du Ziva". C'est sans aucun'
doute le meilleur traitement de ces sociétés de pasteurs périodiquement
re-territorialisées. Une réflexion fructueuse pourrait s'engager autour de
ces notions nouvelles proposées par R. Dognin de "Groupe d'Affiliation
Lignagère Il'et de "lignes de peuplement" développées par J.P. Dozon
(ouvrage cité).
- 146 -

IV -3 La transformation des pouvoirs locaux et la construction de l'état-


nation

Et cette société villageoise qui imposait ses cadres d'analyse sans


jamais désigner précisément les niveaux explificatifs des transformations
sociales, se projetait dans l'espace national: la configuration géo-économique et
politique du village donnée par référence aux tombeaux Besely, Nosy Lava et
Ankotraka, à la naissance des marques généalogiques relatives aux circuits
migratoires de la période pré-coloniale, coloniale et de l'actuelle indépendance,
deviendra le cadre objectif des processus concurrents de destructuration-
restructuration de la société locale, de la transformation des pouvoirs locaux en
rapports plus ou moins directs avec la formation de l'état. Le difficile propos de
comprendre la structuration lignagère actuelle au regard de la décomposition
dynastique, allait être signifié par l'action étatique, car les découpages
administratifs devenaient des supports utiles à tous les acteurs sociaux, paysans
ou fonctionnaires impliqués plus ou moins directement dans les activités
d'élevage et de riziculture, base essentielle de l'accumulation (1). Il fallait alors
traiter de la même manière ou plutôt avoir une réciprocité de perspective pour
ces affaires de famille, le plus souvent symbolisées dans les cultes locaux ou les
cérémonies importantes de la vie cres lignages (circoncision ou enterrement), ne
pas négliger la "raison d'état" généralement représentée. Il importait aussi de
"rendre à César ce qui est à César" (2) et indiquer ce qui séparait et unifiait les
notables ruraux et les fonctionnaires dans la bi-partition de leurs rôles instituée
dans deux sphères apparemment si différentes et pourtant étrangement associées
dans la compétition économique internationale. Un nationalisme certain
imprégnait les rapports des fonctionnaires avec les villageois, l'idéologie de la
relation Ziva étant une des formes de remise en cause des rapports passés avec
l'étranger colonisateur ou expert (3) tandis que les rapports d'échange à propos de
l'élevage mais aussi la riziculture en étaient le véritable enjeu.

(1) Nous n'étudierons dans cette partie que ces types d'activité associées dans
le village. Dans la mairie de Belo, il y avait également des cultures "riches"
(haricots, lentilles) mais elles ne [Link] pas le village, ni ceux de la
vallée du Manambolo. Elles étaient situées dans la zone des Baiboho
humides "terres innondables" situées le long de la vallée de la Tsiribihina.

(2) Pour employer une formule imagée appartenant à notre "mythologie".

(3) Les cultes locaux Tromba Antety et Andrano étaient bâtis sur un rapport
contradictoire à l'étranger: surdéterminé et pluriel dans le Tromba
Andrano (habits comoriens, objets étrangers utilisés, tome II p. 100), ou
encore rejeté dans le Tromba Antety (habits malgaches, aucun objet
étranger dans le rite, tome II p. 166). Cf. aussi la cérémonie observée par
A. Grandidier durant son voyage où il fut reçu avec Samat par Narova,
tome II, p. 16 et suivantes.
- 147 -

IV.3.1 La société villageoise Andranofotsy : une réalité


dialectique des rapports internes-externes liés à l'activité
dominante de l'élevage

La mesure exacte de cette correspondance interne des


rapports de pouvoir entre paysans et fonctionnaires au regard de ces relations
externes véritablement externes données dans les circuits officiels d'échange
centrés tout à la fois sur la Côte et sur la capitale Tananarive, plus ou moins
contrôlés par l'état et les grandes compagnies (1), allait être donnée dans le
système de démarquage des boeufs. Cette pratique ordinaire de la gestion des
boeufs dans le camp pénal d'Andranofotsy (2), situé au coeur de l'activité de
production rizicole associée à l'élevage dans la zone du terroir de ce village, et
générateur de conflits puisque localisé au centre des pistes de parcours de boeufs
pour l'alimentation en eau en saison sèche, était un véritable détournement de
sens du vol des boeufs lié à l'ancien système centralisé Maroserana. A ce propos,
la justice administrait des peines pouvant aller jusqu'à l'emprisonnement à vie
des voleurs (3). Ceux-ci avaient la charge d'assurer la production vivrière dans
ces camps pénaux, celle nécessaire à leur survie tandis que le surplus était
réservé à l'etat, que l'élevage, ces boeufs volés restitués étaient sous leur garde.
Ces métayers à vie, en quelque sorte de l'état, ne travaillaient plus à leur
postérité (4), ils n'imprimaient nulle part leur marque et le lien personnel qu'ils
avaient avec le fonctionnaire en charge directe du camp pénal était le seul gage
de leur existence. A tout le moins pouvaient-il gagner les faveurs du prince par
ces menus avantages que sont l'accès des enfants à l'école ou encore l'obtention
de postes subalternes d'administration. Cette forme moderne d'esclavage "doré"
n'était-elle pas décrite par notre informateur Hirijy de Moravagno à propos du
contrôle exercé par le roi d'antan sur l'activité proquctive des boeufs de ses sujets
fussent-ils des alliés privilégiés, ces Longo Amin Raza, alliés par mariage qui ont
donné le successeur légitimé, sont Ziva et ont eu droit à conserver leur marque

(1) La compagnie Rochefortaise, Lyonnaise et Marseillaise, la Compagnie


Serinamo pour les échanges centrés vers la capitale et plus généralement
les circuits intérieurs Ouest-Est.

(2) Les camps pénaux, en général situés dans les régions, villages d'origine des
fonctionnaires d'état central, étaient un moyen de contrôle politique et
économique de l'élevage. Les services préfectoraux et sous-préfectoraux
étaient très souvent mobilisés avec les notables ruraux (juridictions de
Dyram-Pokonolona )organisaient des "battues" pour retrouver voleurs et
boeufs volés: nous avons à Bemanonga (région de Morondava) à Bevoay, été
présent lors de ces retours de tournée.

(3) Ces peines, sous les Maroserana, allaient jusqu'à la punition par la mort.

(4) L'enjeu du vol des boeufs qui étaient vendus hors du lieu du vol sur les
marchés Merina ou Betsileo étaient de se procurer de l'argent pour
racheter des boeufs sur lesquels seraient imprimés la marque du lignage.
- 148 -

sous cette condition d'y ajouter une démarque qUI Jouera concurremment au
cours des générations, obligeant le lignage à maintenir les liens étroits qui
l'unissent à la dynastie, l'instituant périodiquement donneur de femmes. La
centralité politique et économique Maroserana assurée à travers la reproduction
lignagère de type patrilinéaire où jouait dialectiquement et contradictoirement
un marquage-démarquage des boeufs selon l'équilibre interne des rapports au
cours des générations entre paternels et maternels soumis l'un comme l'autre à
l'obligation exogame était perpétuellement remise en cause, le vol des boeufs
pratiqué le plus souvent entre Longo, largement valorisé par l'éducation en était
l'expression. En d'autres termes le démarquage, cette découpe en V à la pointe
dite Kopoke des Hirijy avait de bonnes chances de se multiplier en dehors même
des relations Longo avec les Maroserana et de devenir, aux périodes de perte de
souveraineté des Maroserana, au moment où leur pouvoir s'affaiblissait, comme
les marques en fer de lance, des démarques signe de l'autonomie véritablement
prise par les anciens alliés -dépendants. C'est à cette révolution pacifique que
s'attachait la naissance du tombeau dit Misara de Befifitaha, ces affranchis, ces
anciens esclaves royaux devenus Vohitsy, hommes libres. Le vol des boeufs a eu
cette fonction éminemment politique de révolution pacifique. Déjà amorcée sous
le règne de Vinany, elle s'est accrue et fut favorisée par la politique coloniale
elle-même. Les marques d'oreille de boeufs relevées dans les villages d'enquête
montrent que ces marques symétriques au dessin fort simples en V à la pointe
sont toujours associées à un dessin ~avy. Cette particularité rejoignait les faits
d'actualité relevés au cours des règnes de Kelisambaye et Vinany qui ont vu le
Menabe Indépendant se constituer, traversé de conflits où les Bara ont chaque
fois refait l'union sacrée face au danger d'expansion Merina qui n'avait pas
atteint cette région. La marque d'oreille de boeufs générique dite des affranchis
(1) qui possèdent cette symétrie, une découpe en V à la pointe et un Kavy, bout
pendant tantôt à l'intérieur, tantôt à l'extérieur des oreilles droites et gauches
seraient ces Makoa de l'entourage de Kelisambaye et Vinany alliés à des migrants
Bara, fils de prince partis chercher fortune ailleurs et qui sont à· l'origine de
matrices généalogiques nouvelles exploitées actuellement dans le sens des
échanges préférentiels Nord-Sud intrinséquement liés.

Dans cette optique non plt,Js supposée mais réelle de décomposition de la


centralité politique et économique Maroserana, d'élaboration de formes de
contrôle par l'appareil d'état justement corrélé avec le mode social de production
de l'élevage, le vol des boeufs était un jeu social-économique dans lequel tout un
chacun à partie liée, est susceptible de devenir le dupe de l'autre. Ne pas
négliger cet aspect idéologique de l'éleva~e qui supposait le contrôle des larges
espaces de communication pour les echanges était primordial pour une
compréhension concordante des pratiques sociales et comportements observés.
La qualité de fonctionnaire d'administration locale ou nationale ne devait en rien
diminuer l'importance de cette éducation fondée sur la compétition très tôt
distillée dans l'enfance au travers de ces petits contes "Linin Raza" à usage des

(1) E. BIRKELI, "Marques de boeufs et traditions de races". 48 p. Osolo, 1926.


- 149 -

enfants différents des Tantarana Razan (D, grandes traditions qui conservent la
part obligée du secret "des grandes familles" (2) pour mieux les valider. Point
n'est besoin de partager obligatoirement le "secret des dieux" (3) pour une
sociologie attachée à l'unique savoir de la reproduction. La duplicité de ces
hommes d'état avec les notables ruraux, des fonctionnaires locaux ou nationaux
s'appliquait à organiser la démarque des boeufs par le vol et le contrôle de ces
vols: les rapports de parenté des lignages dominants, fondateurs le plus souvent
des villages permanents y trouvaient leur compte en accélérant le processus
auto-cumulatif des lignages associés dans la compétition économique le plus
souvent dialectiquement centrée au Nord et au Sud ou encore à l'Est et l'Ouest.
Les groupes 'd'affiliation lignagères (4) institués dans les villages témoignaient
jusque dans leurs rapports Longo des mouvements de l'histoire Maroserana qui les
ont amenés à migrer, éventuellement à se séparer. L'union sacrée qu'ils
cherchaient à valider rejoignait le plus souvent la logique des marchés locaux,
des réseaux commerciaux concurrents qui se sont multipliés depuis
l'Indépendance.

Le village Andranofotsy mais aussi ceux de la vallée du Manambolo


avaient cette double relation avec un monde apparemment archaique auquel
s'attache l'identité lignagère, le patrimoine sur lequel se joue tout à la fois la
destinée individuelle et collective, avec ce monde de marchands qui savaient, oh
combien, jouer selon les règles de "l'entreprise" lignagère et de ,l'argent,
séparaient en quelque sorte ce qui était unit, unissaient ce qui était séparé pour
entretenir leur fonction d'intermédiaire utile. Et l'on trouvait aux deux bouts de
la chaine, ces Masy devins-sorciers et fonctionnaires, ces chefs de quartiers, ces
bouviers intermédiaires patentés par qui les boeufs circulaient d'une
territorialité à l'autre, qu'elle soit désignée sous le terme de quartiers
administratifs ou encore de territoires diffus où se jouent les stratégies
d'alliance et de segmentation, les cycles de souveraineté des lignées fondatrices
et contradictoirement les ruptures utiles à la reproduction sociale. Au-delà de la
souveraineté Maroserana perdue depuis longtemps, l'on assistait dans la floraison
des mythes du retour à l'origine sur lesquels étaient bâtis les cultes locaux

(1) Les Litin Raza sont différents des Tantarana Razana. Les textes de
traditions répertoriés tome III sont des Tantarana. Elles contiennent un
enseignement et une information sur les origines lignagères que tous ne
sont pas destinés à partager... La diffusion de cette information suit en
général la règle de primogéniture.

(2) Nous employons ce terme au sens propre et figuré. Dans toutes les sociétés
du monde, les grandes familles ont ce souci de protection par le se<::ret de
ce qui a maintenu au cours du temps leur unité. Dans cet univers social, il y
a toujours des dominants, des dominés, des exclus, des marginaux,
l'essentiel tient dans cette unité préservée à l'extérieur.
(3) Désigne la structuration idéologique des représentations.

(4) Les GAL, groupes d'affliliation lignagère, voir aussi article de R. DOGNIN,
Ouvrage cité. Nous rejoignons tout à fait la problématique de l'auteur
appliquable, nous le pensons, à ces sociétés pastorales.
- 150 -

d'émergence Tromba à des théories sociales-politiques directement utiles à la


formation des marchés locaux si nécessaires à la production de l'élevage. Ils
avaient cette vertue intégratrice de rapports préférentiels entre maternels et
paternels, réunis pour la même cause d'accumulation lignagère (0 tandis que le
pouvoir hégémonique de l'un sur l'autre serait périodiquement redistribué grâce à
la possibilité ouverte aux mariages préférentiels toutes les cinq générations. De
cette manière, les maternels deviennent dans les rapports Longo Amin Razan des
paternels et réciproquement. Les ruptures, les conflits même graves n'étaient
dans ce système jamais jugés essentiels, pas nécessairement définitifs aux yeux
de nos informateurs. Projetés dans l'espace migratoire, ils pouvaient à terme
servir la cause cumulative lignagère, si l'on avait trouvé ailleurs, ce qui sur place
eût été problématique au regard de cette loi patrilinéaire et de primogéniture
sans partage des boeufs du patrimoine. Cette réalité était perceptible dans le
système de marquage des boeufs liés aux segmentations relatives à des conflits
insolubles sur place: on conserve toujours un trait commun qui relie le groupe
mi&rant à ses "racines" (2), souvent on inverse tout simplement la marque
laterale. Selon qu'il s'agisse d'une rupture avec les anciens dominants, ce sont les
découpes en haut et en bas de l'oreille qui changent, s'il s'agit de conflits liés à la
parenté (transgression de la règle d'endogamie (3) ou encore division ainés-
cadets (4). Ce sont les bords latéraux externes et internes des oreilles qui sont
inversés dans les découpes. De cette manière, s'objectivait dans le village
Andranofotsy les réseaux stabilisés d'alliance qu'il enfermait dans les rapports
ainés cadets du lignage fondateur et les rapports internes de pouvoir de ce
village participaient à la compétition économique locale dans ces marchés plus
ou moins contrôlés par l'administration et les compagnies d'exportation, dans des
espaces géo-politiques générés par les segmentations sociales et recoupant la
plupart du temps les divisions administratives modernes.

(l) L'accumulation lignagère désigne ici tout à la fois les échanges de biens et
de personnes: stratégies d'alliance et développement de l'adoption qui sont
en rapport avec le patrimoine.

(2) J.L. PATESY a étroitement collaboré au traitement des données d'enquête


relatives aux identités lignagères, aux marques d'oreille de boeufs associées
aux tombeaux, à la relation Ziva. Nous lui devons cette connaissance
rétroactive de la reproduction du système social en quelque sorte minimum
garantie. La marque d'oreille de boeufs s'identifie aussi à la symbolique des
catégories cardinales validée dans le système Maroserana. Les découpes
latérales représentent la reproduction généalogique (Est-Ouest), intégrée à
la territorialité politique du roi auquel tout lignage est attaché. C'est
pourquoi la géo-politique de la royauté était encore manifeste dans les
découpes haut-bas soit Nord-Sud. Elles indiquaient qui parmi les lignages
avaient voie de cité par un rapport de nature politique à la terre.

(3) Cf. Anthologie Tome III, p. 42.

(4) Tome III, p. 37 à 40.


- 151 -

IV.3.2 Andranofotsy, une géo-politique des échanges locaux utile


à la construction de l'état-nation: marques et démarques

La VISIon d'ensemble des différenciations lignagères du


village Andranofotsy à propos du patrimoine, de la marque, celle rétroactive de
la manière dont les différenciations Macoserana passées intervenaient dans les
stratégies politiques et économiques des chefs de lignages, cette réalité était
parfaitement appliquée aux réseaux de communication et d'échange locaux,
entendus dans leur signification large de biens et de personnes. Ils furent
symboliquement signifiés dans les cultes de nature Andrano ou Antety,
dialectiquement mis en scène à Andranofotsy dans cette opposition Nord-Sud et
Est-Ouest par laquelle les rapports stabilisés d'alliance s'élaboraient sous la
forme 'génerale de la relation Ziva. Son caractère ambigu évoqué dans les
traditions fondatrices était là pour servir contradictoirement la cause du
dépassement de l'identié ethnique de l'identité lignagère pour mieux les fonder et
les valider. L'idéologie officielle du PSD, parti unique au pouvoir, rejoignait si
jutement la raison d'état évoquée dans les affaires de famille que la relation
instituant-institué sur laquelle a porté nos observations devait se jouer ailleurs
dans l'appareil d'état. Et nous avons travaillé dans cette perspective à
l'identification des réseaux stabilisés d'alliance dont le village Andranofotsy était
porteur au regard de l'organisation' Macoserana passée et sa dissolution dans la
formation administrative issue de la colonisation et d'Indépendance. Les
systèmes Ziva autrefois centrés sur la reproduction dynastique, maintenant sur
cette formation étatique, étaient appliqués à des marques de boeufs génériques
des différenciations présentes. Et finalement la différenciation principale qui
s'objectivait dans le village, dans le système de marquage de boeufs faisait
apparaître le rôle structurant de la démarque des affranchis dans la constitution
des réseaux de communication et d'échange relatifs aux rapports de parenté
institués avec la formation de villages permanents depuis la colonisation. Elle
sem blait a voir eu la même fonction centralisatrice du pouvoir dan~ les
territorialités nouvellement constituées qu'auparavant la marque générique en
fer de lance des Macoserana: régulatrice des alliances entre les lignées, elle
opérait comme la démarque des Macoserana, cette redistribution périodique du
pouvoir social entre les maternels et les paternels à propos de la succession en
principe patrilinéaire tandis que l'exogamie était la règle.

Cette trahsformation politique et économique qui fut utile aux


différenciations lignagères d'Andranofotsy depuis la colonisation intervenait avec
l'indépendance dans les échanges locaux préférentiels de la vallée de la
Tsiribihina et du Manambolo qui n'avaient pas de marchés officiels de boeufs,
(LôQ]---i
HI5ARA
Mirangi tsy Bef~

Référence dynastique

MAROSIŒANA
Référence territoriale

ANTIBEFA

Il!!LANJA

Référence ethnique

SOCIOMATRICE DE LA RELATION FATIDRA:Les rapports interethniques


et les circuits informels d'échange
- 153 -

au plus des foires annuelles (1) et où l'action des hommes d'état se faisait sentir
le plus souvent indirectement (2). Et l'on assistait à la réactivation des liens
personnels de Fatidra dans ces communautés d'alliance généralisée des lignages
co-résidents, par lesquels les stratégies sociales des chefs de lignage se
révélaient. Certaines de ces relations se transformaient en Ziva et assuraient la
redistribution sociale élargie des rapports dans l'espace-temps utile aux
échanges.

Ce phénomène particulier à la généralisation des alliances grâce à


l'exploitation politique des liens personnels de Fatidra devant intervenir par le jeu
des générations à une différenciation des relations Longo Amin Raza, issues du

(0 JP. RAISON, Mouvements et commerce des bovins dans la région de


Mandoto (Moyen-Ouest de Madagascar>. Revue de géographie de
Madagascar n° 12, janv. à juin 1968. 67 p. Plus particulièrement p.25.
L'auteur fait état d'un rayon commun d'approvisionnement aux marchés de
Mandoto et Antsirabe. La carte figurant p. 28 place la région de Belo
Miandrivazo au centre de ce réseau. La partie Nord de la Tsiribihina
concernait particulièrement les échanges doublement polarisés à
Tsiroanomandidy et Mandoto. Le réseau Tandroy analysé dans ces pages, le
réseau de migration Bara concernaient directement ces échanges
"informels" qui animaient la vie économique locale. Nous n'avons pas
travaillé sur ces foires annuelles d'Antsalova et Bekopaka qui en dehors de
tout marché officiel intervenaient dans les circuits de vente à longue
distance vers les marchés intérieurs du Nord-Est (par Tsiroanomandidy) et
Sud-Est (par Mandoto). La compétition politique et économique locale
portait sur cette destination préférentielle des boeufs d'accumulation: il y
avait au Nord, Trangahy (centré sur Maintirano) et Masoarivo-Nord
(circuits intérieurs de Morafenobe, Tsiroanamandidy et Ankavandra).
L'importance des circuits d'émigration Bara décrits dans cet article,
expliquerait leur influence localement attestée dans les cultes de nature
Antety. Le conflit interne du PSD du Nord et du Sud, déjà sensible en 1968
avait ses racines dans cette concurrence pour le contrôle des marchés de
boeufs. Cette région de Belo était soumise à une double polarisation par la
côte et les marchés intérieurs des réseaux commerciaux. C'était le
véritable enjeu économique pour une accumulation importante par les
échanges.

(2) Les Vezo Hohimalagno comptaient nombre de fonctionnaires locaux et


centraux, de gens des professions libérales et enseignants. La planche
généalogique des Marofohy dont le chef de lignage était conseiller rural,
ancien Mpiamby de la Tragnovinta Misara de Kekarivo, tome II, p. 208.
D'une manière générale, tous les conseillers ruraux, chefs de èanton, de
quartiers étaient issus des réseaux d'alliance stabilisés auparavant autour
des hauts-lieux de la royauté: Tomboarivo, Mananjaka, Tsianihy, les
Tragnovinta de Mitsinjo, Kekarivo et celle plus récente des Maromany de
Bevilo : la formation de la ville de Belo retracerait assez bien les processus
d'émergence des lignages dans les emplois administratifs. Nous n'avons pas
eu le temps de couvrir cet aspect de l'analyse. Cf. Tome II.
- 154 -

du mariage, fut explicité par les descendants du tombeau dit Misara de


Befifitaha (1) où a pris naissance l'émancipation des anciens alliés-dépendants
Maroserana, auxquels' sont rattachés tous ceux qui possèdent en ligne maternelle
ou paternelle, cette marque générique des affranchis déjà identifiée par E.
BIRKELI (2) sous le nom de Tsienengea, qui fut évoquée dans cette enquête sous
le nom de l'ancêtre Masy, devin de ce tombeau du nom de Tsimanendre. Elle
concernait d'une manière générale tous les groupes enterrés' à Tomboarivo,
regroupés sous les règnes de Narova et Toera à Befifitaha. Ces groupes étaient
largement représentés à Andranofotsy au moment où s'opérait une sorte de
fermeture du système social économique bi-polarisé Nord-Sud et Est-Ouest, au
centre de laquelle l'on devait mesurer l'intégration ethnique des Bara, Antaisaka
et Betsileo pour la constitution des réseaux de communication et d'échange (3).
Cette intégration inter-ethnique qui prenait la forme d'un antagonisme principal
dans les rapports de production stricto sensu, prenait un sens idéologique au fur
et à mesure que l'on s'éloignait des centres de production où s'exerçait l'activité
économique et sociale dans les villages. La complémentarité de ces mêmes
relations fut mise en évidence à propos de la répartition de la force de travail
dans la riziculture et l'élevage où il était courant de voir des gardiens de boeufs
Fatidra d'origine Antaisaka au profit d'éleveurs Sakalava. De la même manière,
les courants des migrations saisonnières pour la riziculture sur le lac Bemarivo
étaient fréquemment alimentés par les métayers Koroa, Betsileo, les Sakalava
eux-mêmes venus du Nord, résidents des villages de la vallée du Manambolo qui
occupait une position privilégiée pour l'élevage et non pour la riziculture.
Comme l'avait élaboré.e la dynastie Maroserana, une idéologie de l'origine unique
des formations sociales concurrentes s'organisait et enfermait ces rapports très
souvent conflictuels. Elle se manifestait le plus souvent à l'occasion des
cérémonies Tromba, de possession. Cette idéologie du Ziva qui déployait son
efficience dans les cultes, avait la même fonction intégratrice des rapports
ethniques, que la cérémonie du Fatidra (4) célébrée à Tserampiouke sous un Kily
(arbre sacré) entre dynasties concurrentes, candidates à l'hégémonie politique.
C'était à la source de cette idéologie que les anciens dépendants, sans statuts
dans l'organisation dynastique ou encore les étrangers peu à peu assimilés par
mariage avaient eu recours. Les relations de mariage, de Fatidra devaient alors
être analysées comme des facteurs d'intégration sociale au regard de ces
territorialités villageoises nouvellement constituées. Comme les anciens villages

(1) Cf. Tome II, p. 173 à 180 et paragraphe suivant.

(2) E. BIRKELI, Ouvrage cité "Marques de boeufs et traditions de races", Cf.


p. 20 et planche des dessins p. 22: Marques de dessin appartenant aux
groupements correspondants aux oreilles échancrées et dentelées. Nous
retrouvions p. 25 les traditions et ancêtres cités dans les traditions des
Vazimba du Mangoky, celles des Vazimba de la Tsiribihina en 1969 à propos
des Tromba: en particulier, les ancêtres cités des Tsimialisa seraient les
descendants des Hirijy-Andrambe devenus Fmaoky et qui seraient à
l'origine de la création du tombeau de Menahavo. Ces mêmes ancêtres sont
cités par A. GRANDIDIER cent ans plus tôt. Cf. Tome II.

(3) Cf. schéma p. 152 les liens personnels de Fatidra débouchent dans tous
les cas sur le dépassement de la cause lignagère.

(4) Cf. Chapitre III.


- 155 -

royaux de résidence royale, devenus tombeaux royaux, avec l'indépendance, ces


villages étaient tout à la fois des lieux d'intégration et redistribution sociale de
pouvoirs inégalement représentés dans les institutions étatiques. Et nous devions
convenir que le village d'enquête choisi à cet égard, allait répondre au-delà de
toute attente aux questions ainsi posées.

Le système de marquage-démarquage des boeufs d'Andranofotsy


allait être l'occasion de situer et surtout d'objectiver les transformations
politiques qui déployaient leur efficience dans les différenciations lignagères et
leur organisation dans des réseaux de communication et d'échange locaux. Et
nous nous sommes livrés à une tentative de reconstruction des différences
comme l'avait auparavant fait E. BIRKELI en changeant toutefois de perspective
car le fait de territorialité de nature politique au départ de la formation
dynastique prenait une dimension nouvelle avec la sédantarisation induite des
conditions nouvelles de production et d'échange. Le contrôle politique de
l'espace, pour les fonctionnaires ou hommes d'état, pour les notables ruraux se
jouait désormais de plus en plus sur le terrain idéologique, le contrôle social
s'organisait sur la base de ces territorialités consrituées qu'étaient les villages
permanents où les sites "religieux se démultipliaient, anciens sites d'habitat,
évènements dramatiques qui ont occasionné des morts violentes ou non
expliquées, sites de partage des eaux en différents endroits de la côte ou de
l'intérieur, toutes ces médiations participaient à l'élaboration de réseaux sociaux
spatiaux utiles aux pouvoirs institués sur place. Devant cette réalité, où tout
évènement social de quelque importance, se déployait dans l'espace-temps relatif
aux équilibres nouveaux de pouvoirs, l'étude des marques d'oreille de boeufs ne
pouvaient trouver leur si&nification politique et économique dans les
différenciations présentes qu'a condition de lier leur analyse à la dialectique de
la parenté territorialité à laquelle elles étaient appliquées étant entendu que la
fonction organique de la dynastie dans la pérennité des alliances était en voie
d'effacement. Les résultats de l'analyse de E. BIRKELI parus en 1940 fournissent
la preuve d'une mutation très réelle des rapports lignagers locaux à l'égard de la
dynastie d'abord, mais aussi un changement radical de la position des étrangers
plus ou moins assimilés. Nous assistions trente ans plus tard à l'effacement de
toute caractéristique du marquage des Vezo-Mikea qui appartenaient au premier
groupe de classement identifié par l'auteur au profit d'une intégration plus
importante de la seconde catégorie de marques aux dessins échancrés ou
dentelés, tandis que les différences de traits plus ou moins appuyés dans cette
même catégorie n'étaient plus signifiés. Et enfin, les marques de boeufs liés à
l'intégration Maroserana n'apparaissaient plus que de manière carricaturale: il
était difficile de reconstituer véritablement la genèse de ces marques par
rapport à la progression dynastique, à ses divisions ou encore aux rapports
ex~ernes qui ont abouti généralement à des traités de paix toujours accompagnés
d'une alliance, d'une nouvelle marque fondatrice de la pérennité des échanges à
venir.
- 156 -

Ainsi, à Andranofotsy, seuls les lignages Sakoambe Timangiriky


(fig. 8) et les Antagnalamafana (fig. 14) attestaient encore de leur double
identification à des réseaux d'appartenance Vezo et Mikea. Les Vezo, eux-mêmes
(fig. 20,25,26,28,31) possédaient des marques de type généalogique à l'oreille
droite, ils avaient tous la même démarque à l'oreille gauche maternelle qui était
celle des affranchis (fig. 20). Différentes étaient les marques des Mikea, de deux
type Fotsy (fig. 33-24) et MaintY (fig. 32-23). Elles avaient suivi la division des
Misara et leur correspondaient. Leurs signes en Vaux bords latéraux pour les
premiers en coupe rectangulaire pour les seconds indiquaient des divisions
territoriales et leur progression géographique, leur installation dans des espaces
déterminés de forêts appartenant aux rois. Enfin, les signes distinctifs des
lignages autrefois intégrés à la dynastie Maroserana, Andrevola ou Mahafaly
rejoignaient les catégories de E. BIRKELI. L'espace migratoire de ces groupes
centrés sur la légitimité dynastique était dépendant de la période plus ou moins
ancienne où ils furent intégrés et l'on devait distinguer alors les groupes premiers
assimilés comme les Hirijy Andrambe, Andrasily, puis les Sakoambe, Tsitompa et
les nobles descendants de Ndriandahifoutsy qui avaient pour le premier groupe
des marques devant subir périodiquement un démarquage (cas des Hirijy), pour le
second groupe des marques de type générique plus ou moins diffusées selon la
puissance qu'ils avaient acquise dans les régions où ils se sont installés en créant
des Tragnovinta. Cette stratification passée de la dynastie Maroserana avait
tendance à s'effacer par la multiplication des marques dites nobles comme celle
des Maromany à Belo qui avaient une grande audience au début de la
colonisation, plus connue sous le nom de la famille d'Ozoe. Ceux-ci ont été à
l'origine de l'intégration des Bara, ces familles de princes Mahafaly qui ont migré
dans la Tsiribihina et ont fait alliance avec les Maroserana au moment des luttes
contre les Merina. Les Andrambe, Hirijy retrouvaient au moment de
l'indépendance la source originelle de leur migration et cherchaient leur
autonomie politique et économique en réinterprétant l'histoire de ces migrations
(Homankazo). Et enfin, les relations Est-Ouest positivées dans l'organisation
Maroserana, celles des Betsileo dits Antagnandro qui eux aussi ont fait alliance
avec les Sakalava dans la Tsiribihina, lieu de résistance à l'expansion Merina,
étaient exploitées idéologiquement expliquant le plus souvent la double
dénomination des lignages appliquée à une marque d'oreille de boeufs de type
généalogique: c'est ainsi que les Marolahy se disaient Vazimba Tsimahalilo, que
les Tsitompa étaient Vazimba Tsiniambany.

(l) Cf. en annexe 1 les relations établies par nos informateurs sur le sens et
l'origine de la marque d'oreille de boeufs à laquelle ils étaient attachés. La
méthode d'exposition et de classement des matériaux d'E. BIRKELI était
sans doute motivée par le souci de l'auteur de reconstituer l'histoire
générale des migrations de la côte Ouest. Nous remercions J.C. HEBERT
de nous avoir communiqué ses résultats et commenté nos informations. Sa
méthode nous a influencé car en conclusion de son travail "quelques notes
sur les marques d'oreilles de boeufs chez les Sakalava de l'Ambongo", il est
en mesure de proposer la genèse de la constitution des marques au travers
des segmentations sociales. Notre approche, avant tout territoriale, tient
dès l'abord compte d'une segmentation politique des groupes qui a tendance
à s'imposer à des alliés dépendants tout le temps que dure l'obligation
exogame.
- 157 -

En définitive les marques d'oreille de boeufs si nombreuses du village


Andranofotsy témoignaient d'une réalité faiblement différenciée où la
stratification Maroserana passée intervenait dans ces marques en général
symétriques en fer de lance: elles concernaient les Misara, les Andrasily, les
Andralefy et les Sakoambe Tsimangiriky. Les marques Misara étaient celles des
gardiens des Tragnovinta de Mitsinjo (tombeau de Narova) du tombeau de
Befifitaha. Celles des Andrasily appartenaient aux descendants directs
d'Ingerezza. Quant aux Andralefy et Tsimangiriky, les premiers avaient été liés
aux Maromany de la Tragnovinta de Bevilo et citaient les Finaoky dans leurs
Toka, ces nobles descendants de Ndrinadhifoutsy, les seconds avaient tout
simplement pris la marque de leurs anciens maîtres. Ils descendaient de Havana,
étaient liés aux Antavela qui avaient pris la femme Misara, veuve de Toera sous
leur protection en vertue de leur statut d'oncle maternel. Quant aux marques
Miavotrarivo (fig. 3-4), symétriques et associées à celles de type généalogique
des Tsitompa, elles devaient être comprises par rapport à celles des Mangiriky
(Arabo) (fig. 12). Corn me les marques 13 et 14, elles indiquaient ces rapports
externes actifs dans les échanges en direction des côtes au travers des réseaux
d'alliance Vezo centrés Nord-Sud (Ravimboamanga et Hohimalagno) et
(Antavela-Marotsiraty) fortement concurrents et qui se sont assimilés au point
de posséder un système de marquage des boeufs qui ne les différencient plus des
Sakalava proprement Sakalava. De la même manière, les Mikea intervenaient
comme médiateurs des échanges intérieurs par terre en direction du Nord-Est ou
du Sud-Est. C'est pourquoi toute marque de type généalogique fut analysée en
terme de territorialité stricte donnée par référence au tombeau et Hazomanga
(pieu de circoncision) d'appartenance du lignage, tandis que ces mêmes marques
de propriété stricto sensu, par les transformations qu'elles ont subies indiquaient
ces nouveaux rapports politiques à la terre institués avec la création de villages
permanents depuis la colonisation. Et dans le schéma ci-contre des rapports
Longo Amin Raza auxquels participe le lignage fondateur Tsitompa par référence
à sa marque Ambalava initialement formée, une réinterprétation de la géo-
politique du Menabe indépendant, cette sous-préfecture de Belo s'imposait et se
donnait à voir par l'effet combiné de ces marques génériques Ndranatsara et
Magnolobondro la première d'origine Bara, la seconde appartenant à ces Makoa
affranchis qui avaient tendance à s'imposer dans le jeu des alliances
préférentielles. De cette manière, le Menabe indépendant se trouvait
reterritorialisé dans le cadre préfectoral correspondant au Menabe de
Andriandahifoutsy, période véritablement intégratrice où la montée des grandes
dynasties du Sud fut idéologiquement identifiée à une origine première unique.

IV.3.3 Les marchés locaux, un enjeu de territorialité dans la


construction de l'état-nation

Ce mode général de restructuration sociale politique


allait s'objectiver à la périphérie du centre de production en matière d'élevage du
village Andranofotsy, en ces lieux d'immigration que furent les villages de
Soahazo-Andranolava, Ankirijy-Aboalimena où résidaient encore les parents-
alliés de ce village, installés sur place pour raison d'élevage et de pâturage. Dans
ces villages, l'idéologie de la relation Ziva se présentait comme quasiment
substitutive de la centralité Maroserana passée, s'appliquait à la construction de
l'état-nation en devenant support de la réorganisation des circuits "informels"
d'échange. Et tout se passait comme si, le contrôle politique de l'espace autrefois
centré sur les Tragnovinta et tombeaux royaux allait être reproduit et déplacé
- 158 -
.sOCIOMATRICE de la relation LONGO AMIN RAZANA:les réseaux
"Informels d1échange et de communication
- 159 -

dans des espaces plus limités correspondant "aux lignes de peuplement"


doublement déterminées par le jeu de dissolution dynastique, par ce jeu de
construction de l'état-nation où l'étranger a eu cette fonction particulière de
n'être jamais sujet de l'histoire présente, lui qui dans sa pratique, a travaillé sans
cesse à sa disparition tout en accusant, voire même accélérant les processus
révolutionnaires aux allures de non-violence fondatrice. La continuité
idéologique maintenue avec la dynastie Maroserana est en effet manifeste dans
ce schéma des rapports d'alliance auxquels le lignage fondateur Tsitompa a
participé. Les relations instituantes fondatrices de la lignée remontent à Vinany
et Narova, respectivement frère et soeur Maroserana, enterrés le premier à
Tomboarivo, le second" à Mitsinjo. Le clivage ainé-cadet observé à Andranofotsy
épousait (au sens propre) le clivage politique de l'époque (l) entre les lignées
Makoa et Misara pour la succession dynastique. Il prenait la forme d'un conflit
matriligne-patriligne analogue à celui qui avait éliminé de la succession
dynastique Ndremisara. Et la naissance du tombeau Befifitaha, origine des
segmentations récentes, allait marquer un changement de politique antérieur à la
colonisation directe en réunissant pour un temps les ennemis autrefois rivaux
avant une séparation définitive qui a pris forme avec la création des tombeaux
de Ankilida et Aboalimena. Les identités Ndranatsara (2) et Magnolobondro
maternelles fondatrices des lignées ainé-cadettes Tsitompa de Besely témoignent
de ces alliances qui ont débouché sur une séparation: les Ndranatsara seraient les
Andrasily-Finaoky d'origine Bara et les Magnolobondro ces affranchis Vezo-
Makoa qui, avec les Hirijy et Andralefy ont fait le choix de la scission au début de
la colonisation en s'installant à Ankirijy non loin des pâturages des boeufs de
Toera (près de Moravagno). Les anciens gardiens de boeufs du roi, ces alliés -
dépendants sont ainsi devenus propriétaires des boeufs redevenus sauvages. Les
Hirijy qui furent les tenants d'une stratégie nettement autonomiste à l'égard des
Misara disaient être Longo des seuls Maroserana. Ils étaient au centre de ces
nouveaux liens personnels de Fatidra évoqués pour séparer ce qui fut uni autour
de la légitimité dynastique. Nous assistions dans ces villages situés au Nord de
Belo, en ces lieux de pâturage et d'élevage extensif, zone de départ des échanges
à longue distance, à une réinterprétation des rapports externes qui ont abouti à
des solidarités politiques autour des Maroserana en ces lieux Tomboarivo,
Mitsinjo où se sont jouées des formes de résistance spécifiques des interventions
étr angères ou considérées corn me telles. Ces relations étaient périodisées dans
les Toka des Maroserana et étaient projetées dans l'espace par référence à des
marques génériques de boeufs qui agissaient comme démarques vis-à-vis des
groupes locaux qui ont été associés à la dynastie. Et nous devions noter que ce
sont les marques des anciens groupes dominants Maromany, Miavotrarivo,
Tsimirangobe, Antavela qui tout en conservant l'inspiration générale de leur

(l) Voir Tome III, p. 162.

(2) La marque de boeufs Ndranatsara n° 87, correspond au dessin de l'oreille


droite à celui des Andrasily. Les traditions recueillies par ce dernier ont
été confirmées par notre enquête. De plus, les Maromine sont à l'origine de
l'émergence d'un Tromba Finaoky.
- 160 -

LEGENDE

lône d'élevage dans le MANAMBDLD:


Tanubao
\\ Pâturages, gardisnnage et ~ône de
départ des échanges à longue distancl

o lône de provenance des boeufs dans


o o \
le delta et les villages riverains
du lac BEMARVD,la ville de BELO
\
\ ~t Villages destinataires des boeufs
\
1 +A.
6& Villages de provenance des boeufs
1
\\
Dm tombeaux
TRAGNOVINTA
royaux, anciens foyers de
\ @ peuplement et d'origine des segmental

). \----
\
---- ..J tions lcoales

Tombeau MISARA qui n'est pas devenu


TRAGNOVINTA,foyer de peupelemnt depui
la colonisation et d'origine des seg-
\\ mentations locales
\
"""i
\ :0:
'. -
Villages dépendant des TRAGNOVINTA
ou tombeau MIASARA,nouveaux foyers
\ de peuplement et d'origine des segmer
\\ tations locales relatives à l'émanci
\ pat ion des alliés dépendants MAROS~
\
.\ \.
\........__J.-- -------,
\

\ \ \'\\ .. ~- ~
H
~\ -- _.-. -o~
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·-·-·---Amp as i ma ndro t 5 Y
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ORGANISATION DES PATURAGES ET TRANSHUMANCE DES BOEUfS

COMPLEMENTARITE POLITIQUE ET ECONOMIQUE DES VALL~ES DE


LA TISIRIBIH~NA et du MANAMBOLO
- 161 -

dessin d'origine (l) ont subi des changements de formes ••. Ils désignaient les
rapports préférentiels utiles aux échanges correspondants à la réactivation
d'anciennes relations Ziva dont procède le Togny Tany, cadre de dépassement de
l'identité ethnique, des différenciations de caste passées: les substitutions de
rôles connotées par le qualificatif de Tsitompa Tsiniambany que nous proposons
de traduire comme étant. ceux qui sont Ziva mais pas domines, ont leur racine
dans ce jeu dialectique de décomposition dynastique et reconstitution d'espaces
de légitimité dans des réseaux d'alliance stabilisés à partir et à travers les
divisions administratives modernes, qui ont reconstitué et à tout le moins fixé
l'ancienne géo-politique des royautés. Elles ont été utiles à la pérennité des
groupes de parenté nouvellement institués, eux qui étaient détachés de
l'exclusivité dynastique.

L'explication générale de ces nouveaux liens politiques à la terre qui


intégraient le quartier d'Andranofotsy (2) à celui de Menanhavo où étaient situés
les villages du Nord de Belo, des lignages co-résidents (3) associant de manière
étroite production et échanges de boeufs, fut donnée par référence à la
Tragnovinta Misara de Mitsinjo et au tombeau dit Misara mais qui n'est pas
Misara de Befifitaha : nulle ambiguïté en l'occurence, Mitsinjo qui avait marqué
l'affaiblissement réel du pouvoir royal avant la colonisation directe, dissous en
partie dans les rapports externes et dont parle A. GRANDIDIER (4)~ était une
référence idéologique particulièrement utile à ceux qui se revendiquaient d'une
ascendance royale. La qualité Misara évocatrice de l'identité prise par le
tombeau de Befifitaha qui fut au centre du conflit qui a opposé les lignées Misara
et Makoa de l'entourage des rois pour la succession et le contrôle des Dady, ce
conflit à travers lequel les migrants Bara (Tsiatelo) (5) ont trouvé leur quasi-
intégration locale, seront révélateurs de la manière dont le système se
structurait dans des rapports externes pour reconstituer mais de manière
atténuée l'ordre aristocratique et militaire qu'il a combattu. L'abstraction Misara
à laquelle s'attachait le gardien de ce tombeau qui résidait à Andranofotsy,
instituait en réalité une loi du Ziva fondatrice de transgressions légitimes par
lesquelles le pouvoir villageois s'était institué. Le schéma général de cette
légitimité transgressée était déjà présent dans les traditions fondatrices des lois
où s'ouvrait un large champ stratégique pour redéfinir les conditions d'application

(1) Comparer les dessins de marques recueillis par E. BIRKELI : Voir dessin
n° 63, 64, 65 et traditions correspondantes p.31, n° 80, et traditions
correspondantes p.80, n° 12 et p. 12 traditions correspondantes. L'on peut
ajouter la marque des Andrambe n° 68, p. 31 qui est analogue de celle des
Vongovato moins les découpes en V à la pointe.

(2) La limite du quartier d'Andranofotsy correspond à la territorialité


villageoise induite de la relation tombeaux d'appartenance-résidence (Cf.
cartes en annexe n° 4 et 5).

(3) Cf. schéma ci-contre: Répartition des pâturages des boeufs des résidents
de la Tsiribihina. Ce schéma sera commenté plus en détail, chapitre VII.

(4) Cf. IIItinéraires ll p. 14 et suivantes.

(5) Dont les descendants actuels étaient les Ndrenatelo, Mpibaby, porteurs de
Dady du Fitampoha.
- 162 -

K - FORMATION DU TOMBEAU MisARA/BEFIFITAHA


ET SEGMENTATION - APPARITION DE NOUVEAUX TOMBEAUX

1- HIf'IJYd' . 2- MIA~OTSE9

3- TSIl,...,POLYd' 4- RESOVA 5- MIAV TRARIVod'


r---------!
.....-----+===:::::=::::~==:::::::::;I~:::-_~
6- B IVOTSEd'

8- In
t 15- VAKIFS}A9
'--J:':::;;;r"---~--~
9- ZENOMENA

20- r~ 17- HIRIJvd'


.'
"
16-TSIETSAHYd'

-l'L--....----:.·
18- ANDRAMBE9
T
--J

11- REMB ZAd HIRI~Y9


12- SIKINA d' TI
13- REMBOIiJ d'
22-

Legende Notes

~Rapport de descendance - 1-2-3-7 Ancêtres de référence paternels Hirijy


,consa:1guini té
- .17-18-19 Ancêtres de référence maternels Hirijy-
R~~,~rt de descendance Andrambe
-~ u\! n cl 'adoption
- 7- Ancêtre personnalisé (Masy) (4 femmes)
d' Sexe masculin - 10-11-12-13- Descendants issus de lien Ziva trans-
9 Sexe féminin gressé Andrambe-Hirijy, nouve~le identité F ~
~ Mariage - 5-6- Descendants gardiens de tombeau de Befifitaha
1- Tombeau de Befifitaha - 23 - Hirijy-Andrambe - Appuis patrilignager
11- Tombeau d'Ankilidaha Théorie politico-sociale nouvelle - Evite de
parler de son ascendance Misara (Matrilignage)
111- Tombeau de Menahava cf nO 4' ; motif, conflits sociaux par rapport
à la légitimation des rôles au Fitampoha
1
III • Inrorm.:lte"", .. -
II
- 163 -

de l'obligation exogame, les principes de succession et les conflits jugés


exemplaires qui allaient servir les réaménagements institutionnels. Ainsi,
l'adoption, les échanges préférentiels entre cousins croisés, cette endogamie
permise et limitée par le Ziva ancien dont il était fait référence dans le Togny,
avaient servi les causes lignagères engagées dans les rapports de parenté, tandis
que la polyandrie, la polyginie qui furent auparavant l'apanage des héritiers
dynastiques se sont multipliées. La socio-matrice de la relation Ziva relevée dans
ces villages de la vallée du Manambolo, de la rive Nord et Sud, ces lieux de
pâturages des boeufs d'accumulation de la Tsiribihina, montre que les
différenciations ligna 9ères objectivées dans la zone de production, à
Andranofotsy, par réference à Tomboarivo, Mitsinjo et Befifitaha où ont pris
forme les segmentations locales au début de la colonisation, se traduisaient en
termes ethniques et de caste dans les rapports réels Nord-Sud. La position
centrale que l'on voit apparaître pour les Hirijy s'expliquait en termes
généalogiques (1) pour ce lignage qui fut à l'origine de toute identité Misara. En
revendiquant la patrilinéarité comme principe de légitimité sociale, ce chef de
lignage marquait sa position politique nouvelle au sein des formations lignagères
locales fondées sur le Ziva élaboré avec la naissance des tombeaux Ankilida,
Aboalimena, Besely lui-même. L'intégration sociale-politique très réelle des
anciens alliés-dépendants était ainsi signifiée dans ces nouveaux foyers de
peuplement, ces villages permanents depuis la colonisation. Ils s'inscrivaient dans
des réseaux de communication et d'échanges lo_caux qui liaient étroitement les
zones de production à des zones d'échanges là où ces relations Ziva désignent
tout à la fois la fermeture du système social-économique sur le lieu de
production, sa nécessaire ouverture dans ces lieux de départ des échanges à
longue distance où l'on voyait les différenciations de caste ethniques passées
réciproquement, déterminées dans ces rapports externes véritablement externes.
C'est pourquoi, les catégories Vazimba et Misara qui furent dialectiquement
associees dans les Tromba d'émergence locale et dont nous parlait le gardien du
tombeau de Befifitaha, où a pris forme cette révolution pacifique des anciens
dépendants avec les Maroserana symbolisaient l'identité originelle des groupes
autrefois associés à la montée des grandes dynasties du Sud. Ces catégories
complémentaires l'une de l'autre caractérisaient la manière dont le pouvoir
s'était séparé des rapports qui le constituait. L'entité Misara identifiait
l'ouverture du système social de départ au moment où les rapports d'alliance sont
générateurs de la reproduction élargie du système, l'entité Vazimba
correspondait au stade de fermeture du système, son unification dans une
fraternité nouvelle après une période plus ou moins longue de séparation et de
migration. Les tombeaux de Befifitaha, la Tragnovinta de Mitsinjo furent ainsi
associés dans un jeu de segmentations sociales où les rapports de puissance et
d'intérêt des Longo associés pour un temps dans leur migration ont pu se
développer, s'exacerber dans la compétition désormais ouverte et centrée sur
l'élevage (2). -

(1) Voir schéma K: Formation du tombeau de Befifitaha et segmentation


sociale, apparition de -nouveaux tombeaux.

(2) Voir socio-matrice de la relation Ziva, marques d'oreille de boeufs dans les
réseaux de communication et d'échanges locaux, ci-après.
- 164 -

=
SOCIOMATRICE DE LA RELATION ZIVA: Les circuits informels
de communication et d'échange
- 165 -

Cette idéologie du Ziva projetée dans l'espace des migrations locales


induites de la décomposition dynastique qui instituait une solidarité politique des
groupes de parenté Longo Amin Raza par déplacement des conflits, leur
réinterprétation dans des mythes unitaires fondateurs d'une origine première
unique généralisait l'opposition matriligne-patriligne des groupes autrefois
apparentés à la dynastie et distinguait deux ty~es de réseaux contradictoirement
liés, les réseaux dits Misara et les réseaux liés a la relation Mikea-Hirijy qui était
support d'un regain de l'idéologie patrilinéaire et de primogéniture étant admises,
ces transgressions légitimes relatives à la loi d'exogamie dont procédaient la
multiplication des Tromba Andrano et la réactualisation de Ziva antérieurs à la
royauté dans les Togny Tany talisman de la création des villages et nous devions
noter cette opposition générale matrilignages-patrilignages dans le dessin
symétrique et inverse des Antavela et Hirijy signifiant leur position devenue
centrale dans cette mutation très profonde de la stratification Maroserana passée
où les anciens dépenddants ont, comme pour les Tsitompa acquis une réelle
indépendance. Ces deux groupes liés par le Ziva ont une découpe en V à la pointe,
à gauche pour les Hirijy (paternelle), à droite pour les Antavela (maternelle)
étaient porteurs l'un et l'autre de réseaux partiels de communication et
d'échanges Sud-Nord issus de ce mouvement séparatiste d'avec les Maroserana,
centrés pour le premier vers les côtes, pour le second vers l'intérieur. Les
lignages co-résidents du village d'Andranofotsy pouvaient participer à ces deux
réseaux associés mais concurrents et l'exprimaient symboliquemènt dans les
Tromba de nature Andrano et Antety. Le réseau Misara ou plutôt les réseaux
Misara étaient en voie de dissolution, ils étaient en train de perdre leurs anciens
dépendants, ce dont témoignait la cérémonie Fitampoha (1). En témoignaient, les
Vongovato, ces Andrambe-Finaoky qui revendiquaient de plus en plus l'origine
Sud première de leur migration et qui avaient contribué à structurer le réseau
Vezo Hohimalagno et Ravimboamanga auquel participaient les Andralefy
Tsitompa de la branche ainée devenue cadette Tsitompa. La contradiction
générale matrilignage-patrilignage qui s'était jouée au début de la colonisation a
pris forme au cours des générations dans un renversement des rapports ainés-
cadets mais aussi et simultanément a permis un renversement des rapports de
caste.

Et ces transformations sociales-politiques qui furent utiles aux


différenciations lignagères au début de la colonisation intervenaient avec
l'indépendance dans l'organisation administrative moderne. Andranofotsy fut une
monographie particulièrement centrale de ces rapports internes établis entre
fonctionnaires et villageois. La plus évidente manifestation de ces types de
relation où l'étranger n'est plus là que pour figurer les types de domination qui
furent au coeur de l'état Sakalava-Maroserana fut le Fitampoha auquel
répondaient ces Tromba de nature Andrano ou Antety. Toutes ces manifestations
cultuelles apparem ment archaïques véhiculaient des rapports réels externes-
internes analogues à ceux qui étaient figurés dans certaines marques de boeufs:
on y voyait les intermédiaires des échanges locaux, d'origine indienne comorienne
vénérer les mêmes cultes: Antragnovato, par exemple fut invoqué pour la
réussite scolaire des enfants (2). Et le travail de simplification des différences

(1) Voir chapitre V suivant.

(2) Tome III, p. 92.


- 166 -

ne devait pas ignorer ce fait bien établi en l'occurrence, que derrière tout
système Longo bien institué, c'est-à-dire territorialisé, comme à Andranofotsy, il
devait y avoir un ou plusieurs hommes d'état susceptibles de favoriser le
processus cumulatif engagé dans les échanges. Les deux reseaux d'alliance séparés
de la reproduction dynastique qui se dégageaient des rapports de parenté des
Tsitompa d'Andranofotsy témoignaient jusque dans cet aspect de l'émergence
d'hommes d'état devenus hauts fonctionnaires de cette réalité des rapports de
pouvoir entre villageois et administration. Jamais précisément évoquée, cette
question ne fut découverte que grâce au travail d'archive où étaient nommément
cités les anciens gouverneurs, sous-gouverneurs du temps de la colonisation. Les
noms comme Tsitakoa, Fiaro, des anciens chefs de canton correspondaient aux
Dady, Matoe cités à propos des généalogies effectuées (1).

Le clivage ainé-cadet des Tsitompa d'Andranofotsy était dès lors


enfermé dans une contradiction générale des rapports Longo enracinés à la
première période coloniale et qui avaient pour tombeau d'origine première de
leur migration Tomboarivo, évidemment, mais plus précisément la Tragnovinta
de Mitsinjo, et le tombeau Misara de Befifitaha. Il n'était pas étranger à la
pratique coloniale qui l'avait en quelque sorte fixé et grâce à qui les
transformations sociales se sont opérées sans violence apparente. Le village
présentait les caractéristiques principales de l'intégration politique locale dans sa
double composante fondée sur les rapports ainés-cadets issus d'un frère et d'une
soeur à trois générations ascendantes. Les stratégies d'autochtonie et de caste
décelables dans les pratiques sociales Tromba, à l'occasion de cérémonies (2) ou
encore dans les légitimités sociales revendiquées par les chefs de lignage
Mpitoka, vérifiables dans la manière de présenter les rapports généalogiques dont
ils étaient porteurs, toutes ces données d'enquête convergeantes de la dualité
structurelle du pouvoir villageois, rencontraient cette double organisation de la
vie politique. La première enregistrait ces formations sociales incomplètement
détachées de l'origine royale et attachées aux lé 9itimités induites des hauts-
lieux, tombeaux des rois et des nobles qui ont tous eté représentés à un moment
donné dans l'administration locale-nationale, la seconde enrepistrait des
formations sociales engagées dans une course-poursuite aux identites lignagères
dans les villages. Elles travaillaient à leur postérité en instruisant des stratégies
nouvelles relatives à des rapports Ziva anciens qui dépassaient le plus souvent
l'identité ethnique stricto sensu et orientait les échanges tantôt vers le Nord ou
le Sud, vers l'Est ou l'Ouest. La symbolique des catégories cardinales bi-polarisées
et contradictoirement jouées dans le village Andranofotsy' avait un sens précis
dans les rapports présents, pour objet les échanges liés à l'élevage qui mettent le
pouvoir en circulation. Les rapports de puissance rejoignaient toujours les
rapports fondés sur l'intérêt, et plus que jamais dans l'échiquier des rapports
internationaux.

(i) Itinéraires, voir généalogie des Marotsiraty, p. 184 ~t Tsitompa ci-dessus.

(2) Voir Tromba Andrano et Antety ci-dessus.


- 167 -

L'étude de l'institution dynastique Fitampoha actualisera en 1968 ces


nouveaux rapports état-socié dans ce Menabe indépendant devenu sous-
préfecture de Belo. Cette cérémonie exprimait parfaitement ces nouveaux liens
politiques à la terre institués par les villages permanents en référence à leurs
tombeaux d'appartenance Longo, ces Fokonolongo dirions-nous, par référence aux
divisions administratives du canton, de la commune, du quartier, cadre
d'établissement du passeport des boeufs, des taxes d'abattage pour les
cérémonies, du prélèvement de l'impôt, des élections. Toutes ces interventions
fondaient le contrôle de l'état sur la société, elles étaient l'occasion d'une
redistribution des inégalités fondées sur la parenté: les affaires de famille et les
affaires d'état avaient tendance à coincider. De cette manière, nous avons tenté
une approche de la société en ce lieu où le pouvoir d'état s'instituait pour partie.
169
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- 173 -

CHAPITRE V

LE FITAMPOHA DE 1968

OU

L'EFFICACITE SYMBOLIQUE DU MYTHE DE LA

ROYAUTE SAKALAVA DANS L'ACTUALITE POLITIQUE ET ECONOMIQUE MALGACHE


- 175 -

INTRODUCTION

Le Fitampoha, ceremonie dynastique Sakalava qui a marqué


l'institutionnalisation du pouvoir royal sur la côte ouest de Madagascar, n'a cessé
de se perpétuer au-delà de l'institution royale elle-même. Il est donc légitime de
s'interroger sur la signification de cette permanence. Nous ne sommes plus aux
premiers temps du royaume Sakalava, ceux qui ont vu des migrants venus du sud
de l'ile s'instituer dynastie régnante (fin du XVIIe siècle), ni dans la période
d'épanouissement d'un système social et politique qui englobera toute la côte
ouest du nord au sud et où les conflits de succession à l'intérieur de la dynastie,
devenue Maroserana, auront tendance à se résoudre par une migration vers le
nord (XVIIIe siècle). Ni dans la phase d'expansion Merina dont -une des
conséquences dans Menabe aura été d'accentuer un processus déjà engagé vers
une di vision des chefs entre eux, de sorte qu'en 1985 existaient, à l'intérieur de
l'ancien Menabe de Ndriandahifotsy, trois territoires distincts transformés en
districts au début de la colonisation. Ni enfin dans la période coloniale qui s'est
appuyée sur les chefs localement reconnus pour administrer et orienter
l'économie régionale (première moitié du XXe siècle). Dès lors, le fitampoha a-t-
il un sens face aux transformations politiques et sociales qui ont accompagné
l'accession de l'ile au statut de République indépendante? Ou bien, faut-il le
ranger parmi les résidus mythologiques et archaïques non exploitables dans une
analyse unitaire de la société?

Au cours de toutes ces périodes, le Fitampoha a connu des succès


variés; certains ont été rapportés par des observateurs et, en général, il s'agit de
périodes clef dont l'enjeu était le contrôle politique et économique du Menabe
qui, pour des raisons tant écologiques qu'historiques n'a cessé de conserver une
relative autonomie. L'indicateur de tendance entre les forces centrifuges et
centripètes qui animaient la société Sakalava du Menabe était le contrôle des
Dady donc les hauts-lieux où sont conservées les reliques des rois morts invoqués
lors des cérémonies dynastiques du Fitampoha, base de la territorialité donc du
pouvoir économique et social. C'est ainsi qu'a été magnifiée en 1899 par le
pouvoir colonial la restitution des Dady, volés lors des luttes Sakalava-Merina à
la période précédente et des luttes de succession aîné-cadet (l) entre Ingerezza
et Toera.

Pouvons-nous cependant affirmer que le pouvoir des rois Maroserana,


confirmés dans leur légitimité dynastique mais institués désormais par le pouvoir
colonial avait la même signification pour le peuple Sakalava ? Il est permis d'en
douter. Les fitampoha de la période coloniale et post-coloniale serviront plutôt
de révélateurs d'une adhésion inconditionnelle au système politique du moment,

(l) En 1899, les Dady volés par Ingerezza étaient contrôlés par les groupes
Maroserana-Makoa du delta de la Tsiribihina. Dans le conflit aîné-cadet,
les groupes matrilignagers du roi qui s'opposaient étaient les Misara et les
Makoa.
- 176 -

sorte de "degré zéro" de l'Etat (1). L'on peut distinguer la période qui va de la
colonisation à 1939 où les chefs naturels nobles ou Ampanjaka sont les
interlocuteurs privilégiés du pouvoir colonial. Puis 1939-1946, où l'administration
coloniale conserve les chefs locaux comme interlocuteurs privilégiés mais pas
exclusifs. Elle s'appuie pour élargir le contrôle politique et économique sur les
clivages. internes: esclaves-nobles et aînés-cadets. Elle approfondit son
insertion. A partir de 1946, le procès de "décolonisation" commence par la mise
en place progressive d'une future "élite bureaucratique". Nombre d'originaires de
l'Ouest deviendront en 1958 hauts fonctionnaires. En 1968, époque du Fitampoha,
dix ans après l'indépendance, le processus d'individualisation qui accompagne
l'accès à la fonction publique de certains lignages renforce les contradictions
internes de leur société d'appartenance, et la stagnation économique, voire la
paupérisation croissante, accentuent encore les dissensions internes. 1968
correspond à une période de crise politique et économique qui verra son
aboutissement en 1972 avec la mise à l'écart du Président Tsiranana.

Analyser le fitampoha de 1968, revient alors à comprendre le mode


de fonctionnement politique d'une société qui imprime sa marque au niveau même
de l'Etat par l'intermédiaire de ses représentants, petits, moyens et hauts
fonctionnaires, qui ont conservé certains rapports sociaux et historiques avec leur
société d'appartenance. Dans un contexte de rapports étroits avec la France,
étudier le fitampoha revient aussi à saisir les rapports étranger-administration-
village. Nous pourrons alors et alors seulement opter pour une interprétation
finale qui ferait de l'évènement un support de transformations sociales et
politiques à moins qu'il faille le ranger parmi les résidus mythodologiques et
archaïques. Nous penchons pour la première interprétation.

Les développements qui suivront s'attacheront à mettre en évidence,


à partir de l'expérience que nous avons eue du Fitampoha de 1968 et de la
connaissance que nous avions à l'époque de la société rurale de la région Menabe
(2), la part de totalité contenue dans cette cérémonie dynastique. Il s'agit, dans
cette perspective, de saisir la manière dont une cérémonie résume un système
social en même temps qu'un système politique. Revenons pour cela aux premiers
temps du royaume Sakalava ; un système social fondé sur l'alliance certes, c'est
ce qui se reproduit inexorablement dans tous les Fitampoha, aussi bien en 1939,
en 1958, en 1968 et 1978. Mais le roi qui est l'alpha et l'oméga de l'ensemble des
rapports qui se jouent dans le cadre cérémoniel, qui est-il donc? C'est cela
l'inconnu. Au-delà de l'apparence folklorique de cette institution, nous essaierons
de répondre à cette question et de mettre en évidence la manière dont
s'actualisent les rapports sociaux dominants. Ainsi, à propos du Fitampoha, peut-
on dire que c'est toujours la même histoire, le même scénario qui se répète,
inscrit dans les mythes d'origine de la royauté mais que l'histoire, elle, ne se
répète jamais.

(l) Notion développée par A. NICOLAI, qui connote toutes les formes
intériorisées du pouvoir, condensées dans la formule suivante "l'Etat, c'est
moil!.

(2) Le terme employé ici, de région Menabe, s'applique à l'entité historique du


Menabe de Ndriandahifotsy, et l'on peut affirmer, mais ce serait l'objet de
tout un article, que cette entité sociale-historique conserve sa pertinence
politiquement et économiquement parlant en vertu même de la politique
coloniale qui a reconstitué l'ancienne géographie politique Sakalava.
- 177 -

V.l Fondements historiques du Fitampoha, son actualité

L'essence politique du Fitampoha est donnée dès son origine puisqu'il


institue un ordre destiné à pérenniser le pouvoir social acquis par les migrants
Maroserana qui, à la faveur des relations d'alliance contractées avec les groupes
autochtones installés avant leur arrivée sur la côte ouest de Madagascar, ont
im posé leurs alliances et leurs préférences, devenant les intermédiaires obligés
de tous les rapports. Les Maroserana sont ainsi devenus une dynastie en même
temps que l'objet d'un culte qui 9arantit les règles sociales d'appartenance à base
de patrilinéarité et de primogeniture, excluant de ce fait les descendants des
unions avec les soeurs, filles et cadets des rois. C'est ce que note E. NERINA (1)
quand elle dit que Lahifotsy (nom posthume Ndrenihaninarivo) "fut le premier roi
Sakalava à faire des Jiny ou Dady avec des dents et son but était d'agrandir
toujours davantage le royaume que lui avaient légué son père Ndremandresy et
son grand-père Ndremandazoala". Or, l'extension du royaume Sakalava qui, au
départ, était centré sur un village, Benghe, délimité par les rivières de l'endroit
et qui réunissait les groupes localisés sur place comme les Mikea, Sakoambe et
Hirijy autour des Maroserana devenus par consensus les chefs de l'endroit,
emprunte la forme d'une expansion géographique qui, s'étendra du sud au nord de
l'ile sous Lahifotsy et se structurera à la génération suivante en trois royaumes
distincts: le Boina, le Menabe et le Mahafaly. Dans l'intervalle de cent ans
environ, des règnes de Ndremandazoala à celui de Ndriànihanina (Lahifotsy), le
royaume Sakalava aura atteint sa plus grande extension géographique. D'aucuns
penseront que le règne de Lahifotsy correspond à l'apogée du royaume Sakalava.
C'est à cette époque qu'apparaît le Fitampoha.

Cette institution concrétise en quelque sorte le pouvoir des


Maroserana sur les populations autochtones et l'on sait que, dans ce processus
d'unification, la violence directe qui fut nécessaire au sud pour soumettre les
Antanandro (dont les groupes non soumis deviendront les Betsileo ,actuels) n'a pas-
été le mode principal d'intégration hiérarchique. En effet, la migration vers le
nord était à la fois un moyen pour déplacer les conflits susceptibles de naître
entre les groupes tous apparentés et alliés, et une nécessité économique liée à
l'organisation de l'élevage extensif. Le développement en largeur de la société
Sakalava correspond à une période d'intégration sociale liée aux nombreuses
alliances contractées à chaque nouvelle migration et à un réel développement
des forces productives, l'élevage devenant la clef de l'ensemble des rapports
sociaux et économiques. L'institution Fitampoha, dont on peut penser qu'elle ne
s'est pas développee ex-nihilo, correspond à des pratiques sociales où la
quotidienneté des rapports de l'époque est impliquée. Les descriptions de Drury
mentionnées par E. NERIN A et concernant le retour de la chasse ou des
expéditions guerrières dans l'extrême sud de l'ile, font déjà penser à
l'organisation du Fitampoha. De plus, si l'on considère la manière dont se
généralise un conflit armé dans la région, à partir des relations de parenté et
d'alliance, nous voyons que la guerre est une circonstance particulière d'alliance
où s'institue ce qui deviendra le système de parenté dominant (principalement
patrilinéaire>' Une occasion pour les conflits potentiels issus de ce système social
de se résoudre par un déplacement ou par la constitution de nouvelles formes

(0 E. Nerina BOTOKEKY, ilLe Fitampoha en royaume de Menabe. Bain des


reliques royales. in "Les souverains de Madagascar, p. 211 à 222,
Avril 1983.
- 178 -

d'alliance, sortes de traités de paix passés entre chefs de famille. C'est le


Fatidra, qui, par la suite, deviendra une alliance historique entre groupes, le
Ziva. Dans ce rapport, les alliés partagent uniquement les mêmes ennemis.

L'organisation rituelle du Fitampoha marque bien cet aspect politique


des choses où l'alliance, qu'elle soit le produit d'une adhésion ou la solution d'un
conflit entre groupes, est la clef du système social et du cérémoniel. Sur fond
commun fortement différencié (les ancêtres Maroserana inégalement partagés)
en fonction de la génération et de l'alliance incluant les rapports personnels de
Fatidra avec les princes, les acteurs principaux de la cérémonie, ceux qui sont
restés au village d'Ampasy, lieu de la cérémonie durant toute sa durée,
constituent un microcosme social traversé de contradictions de tous ordres sur
lesquelles s'élaborent les légitimités dominantes, celles qui valoriseront certains
rapports sociaux au détriment des autres.

Cette hiérarchie fondée sur la parenté et l'alliance historique des


groupes avec les Maroserana est agie politiquement par l'intermédiaire des
Tromba royaux. En effet, à chaque Dady, ancêtre royal ayant régné, correspond
un Sazoka (possédé) qui, dans le cours de la cérémonie est susceptible
d'actualiser la période qu'il représente en entrant en possession et de donner sens
à l'évènement présent et aux conflits qui le traversent. L'histoire ne se répétant
jamais, tout est affaire d'interprétation et la' fixation hiérarchique des rapports
engagés au cours de la cérémonie doit obéir, d'abord à la règle d'appartenance
sociale (affaire d'alliance et de parenté), mais également au consensus social du
moment qui accorde aux évènements leur importance et leur signification. C'est
pourquoi les processus de dramatisation contenus dans le déroulement cérémoniel
sont révélateurs des enjeux de la cérémonie et des contradictions sociales qui s'y
manifestent.

V.1.1 Le choix des porteurs

Les groupes sociaux qui occupent une fonction rituelle à


l'intérieur de la cérémonie ont un rapport d'alliance avec les Maroserana, ainsi en
est-il, des Mpibaby·et Mpiamby (respectivement porteurs de Dady ou reliques des
rois. Ce qui différencie ces deux types d'acteurs tient à des raisons d'ordre
historique qui ont maintenu les Mpiamby dans un rapport de stricte dépendance
parce qu'ils sont restés esclaves royaux alors que les Mpibaby sont issus des
grands groupes familiaux Sakalava, ceux qui à l'origine ont donné leurs fem mes
au roi sans perdre leur indépendance économique et sociale. Ainsi en est-il des
Andrambe, Hirijy, Sakoambe qui ont eu droit chacun à une marque d'oreilles de
boeufs distinctive de leur identité. Si le principe de la patrilinéarité et de la
primogéniture avait été respecté au cours du temps, les groupes susceptibles
d'accéder à la fonction de Mpibaby, auraient dû être limités aux seuls
descendants des lignages aînés ayant eu des rapports d'alliance par mariage avec
les rois. En quelque sorte, seuls les lignages descendants des oncles maternels des
rois ayant régné devraient océuper cette fonction, ce qui limite singulièrement
le nombre des groupes susceptibles d'être Mpibaby. Or, tel n'est pas le cas,
puisque E. NERINA dénombre 26 Raza (lignages) Mpibaby si l'on tient compte de
l'appartenance clanique des Mpibaby des Fitampoha les plus récents de 1939, de
1958, de 1978.
- 179 -

En réalité, l'enquête directe que nous avons faite en 1968 (1) ne nous
a pas permis de retrouver les règles de succession des Mpibaby et les informations
obtenues sont très contradictoires en cette matière. Nous avons des listes des
Mpibaby pour 1939 et 1958 mais celle de 1968, époque de notre enquête, ne
précisait que rarement leurs lignages majeurs d'appartenance. Ainsi en est-il des
Ndrenatelo, lignage de formation récente. Parfois, nous étaient indiquées les
marques d'oreilles de boeufs au titre de l'identité lignagère. Seuls les Dady de
Ndremisara, Ndremandresy sont portés par les représentants du groupe Misara et
cette information, pour résiduelle qu'elle soit, n'en est pas moins digne d'intérêt.
Nous y reviendrons plus' loin. La colonisation a beaucoup joué sur la succession
dynastique et a renforcé de ce fait les conflits internes, a permis des
renversements de rapports (aîné-cadet, esclaves royaux-nobles, patrilignages-
matrilignages) et l'objet du Fitampoha de 1968 était pour la plupart des acteurs la
légitimation des rapports actuels. Sous la colonisation, des segments de lignages
com me les Hirijy se sont refusés à continuer d'assumer leur fonction,
abandonnant leur charge au cadet, manière de se mettre à distance vis-à-vis de
l'institution royale par trop manipulée par le pouvoir colonial. Il, est à remarquer
que ce groupe a fait partie des opposants de la première heure a la colonisation,
ce qui s'est traduit pour eux par une migration vers le nord et une segmentation
de leur groupe. Le porteur Hirijy du Dady-Ndriamihoatrarivo (P. Kamamy de son
vivant) appartient au segment de lignage cadet. Les groupes Marolahy, Andrasily
et Andrevola appartiennent aux groupes Mananila, c'est-à-dire aux matrilignages
qui ont donné la première femme du roi, ceux dont sont issus pour le premier
Ndriantsoanarivo et Ndrianilainarivo, pour le second Ndriamanetriarivo. Quand
aux Andrevola, il s'agit de groupes apparentés dès la toute première origine à la
formation Sakalava, ré~nant dans une portion de territoire qui comprenait la
majeure partie de la region' de Tuléar, le Mahafaly excepté (Fagereng, 1977),
dans une région où les rivalités entre parents expliquent la géopolitique de ce qui
sera plus tard le Menabe, le Mahafaly et le pays Andrevola. Cependant, ce
groupe est devenu vassal des Maroserana et a conclu une alliance avec le
Fiherenena. Rivaux mais alliés, c'est ainsi que nous comprenons la fonction de
Mpibaby des Andrevola au Fitampoha.

En résumé, si nous mettons en relation les groupes lignagers porteurs


du Dady du Fitampoha 1968 avec ce que nous savons des évènements qui ont
marqué les règnes des différents rois Maroserana dans le Menabe, nous sommes
obligé de constater qu'il existe une relative homogénéité dans le choix des
porteurs de Dady : avec le principe de succession patrilinéaire des lignages aînés
descendants des oncles maternels des rois ayant régné, interfèrent et souvent de
manière prédominante les rapports extérieurs qui justifient le contrôle des Dady
par des groupes alliés politiquement aux Maroserana, le plus souvent à l'issue d'un

(1) Enquête effectuée en 1968-1969 à Belo-sur-Tsiribihina, Manambolo avec


J.F. RABEDIMY, avant, pendant et après le Fitampoha dans les villages de
la commune rurale de Belo et plus particulièrement Andranofotsy et
Aboalimena. L'étude, au point de départ monographique, d'Andranofotsy a
nécessité de circonscrire l'espace territorial dans lesquels les rapports des
groupes lignagers co-résidents s'inscrivent. L'enquête régionale à l'extrême
nord de la commune de Belo (villages situés au sud du Manambo1o) a
complété la compréhension politique et économique de la circonscription
de Belo. Le Fitampoha 1968 s'explicite également dans le contexte spatial
de la commune de Belo. Il s'applique aux enjeux électoraux de l'époque,
nous le verrons plus loin.
- 180 -

conflit avec ces derniers. Dans le chapitre IV précédent, nous avons représenté la
généalo,Rie des rois Maroserana ayant régné dans le Menabe et isolé en grisé les
Dady celébrés lors du Fitampoha de 1968 (1). Cette généalogie, reconstituée par
J. LOMBARD (1973), rejoint les informations obtenues par enquête directe
durant notre étude, ce qui atteste la parfaite mémorisation de la chronologie
Sakalava par la tradition orale. L'origine sociale attestée des Mpibaby en 1968 en
fonction des Dady dont ils ont la charge s'explicite alors moins par la succession
des matrilignages qui ont donné la première femme aux rois régnants et dont
sont issus les successeurs légitimes de la royauté selon un principe de
patrilinéarité et de primogéniture que par les. évènements ayant marqué les
règnes des rois qui ont amené les dérogations à ces principes. A cela s'ajoute la
stratégie des groupes concernés devant les évènements qui ont amené des
segmentations et migrations, ce qui explique la difficulté de retrouver les
lignages majeurs d'appartenance de ceux qui exercent les fonctions rituelles du
Fitampoha.

V.1.2 Le choix des Dady

Parmi les Dady célébrés en 1968, nous devons préciser une


anomalie particulièrement révélatrice des rapports entre alliés engagés dans la
cérémonie Fitampoha, qui atteste à la fois, la reprise en com pte par la société
Sakalava de ses conflits passés et l'exclusion de l'étranger ex-colonisateur qui a
favorisé la succession des actuels héritiers Kamamy, issus de la branche cadette
Maroserana alliée aux Misara. Il s'agit du Dady-Ndriamanengarivo (Ingerezza de
son vivant) célébré en 1968, ignoré en 1958 au profit de Ndriamanotriarivo (nom
posthume de Narova), soeur du père de Toera; c'est à partir d'elle que s'est
instituée l'alliance avec les Misara et s'est créée la Tranovinta de Mitsinjo
(Raharijaona et Valette, 1959, 281-314). Cette substitution de Dady est la clef du
changement des réseaux d'alliance et donne ici la mesure des choses. Le culte
des Dady et leur célébration mettent en scène les rapports des alliés entre eux:
Makoa, Misara et Vezo pour la période actuelle, celle de la colonisation à 1968.

Au risque de surdéterminer le culte personnel rendu aux différents


Dady, et malgré les informations contradictoires obtenues à ce sujet, nous
sommes tenté de donner toute la signification symbolique à l'éviction de Narova
en 1968. En effet, ce personnage, soeur de Vinany (nom posthume
Ndriantahoranarivo), père de Toera (nom posthume Ndriamilafikarivo), dernier
roi Sakalava avant la colonisation, a occupé la scène politique locale entre 1860
et 1895, dans une période où les rapports de la société Sakalava avec l'étranger
se durcissent, préfigurant les difficultés rencontrées par l'armée française
jusqu'en 1904. L'évènement qui marque-les rapports des Sakalava avec les
étrangers venus commercer sur les côtes, et qui a donné un renom particulier à
Narova est le pillage de Marie-Caroline organisé par les chefs locaux et rapporté

(I) Les tombeaux royaux des Dady invoqués sont du nord au sud,
respectivement Benghe (limite sud de la préfecture), premier tombeau
royalSakalava, haut-lieu des Dady Ndremisara Ndremandresy, puis Mahabo
à Maneva, haut-lieu des Dady III à VII et Belo à Tomboarivo et Ambiky,
hauts-lieux des Dady VII à X (Cf. tableau généalogique des Maroserana et
carte jointe). p. 104 et 106.
- 181 -

dans les notes inédites de A. GRANDIDIER (1). A la suite de cet incident,


Narova (2) fait allégeance vis-à-vis de l'étranger en passant un traité de paix
avec FLEURIOT de l'ANGLE et accepte de payer un tribut en boeufs en guise
d'indemnisation pour cet acte de piraterie. Narova s'est exhilée jusqu'en 1868
devant la colère de ses sujets. En imposant Toera, de mère Misara, comme
héritier à la succession de Vinany, au détriment d'Ingerezza de mère Makoa
(esclave) mais aîné de fait, Narova marque de manière décisive le fondement
ambigu du pouvoir de la llgnée Maroserana dont la légitimité est doublement
contestable du fait de la génération et du fait des liens particuliers déjà amorcés
avec l'étranger qui deviendra par la suite le colonisateur. Ainsi dès cette époque
les rapports des alliés Maroserana. se structurent et s'opposent autour de la
relation à l'étranger et cette situation n'est que la préfiguration de ce qui se
passera quelques années plus tard avec la colonisation directe. Ce seront ces
mêmes rapports (Makoa-Misara) qui seront réactivés avec le choix fait par
l'administration coloniale de prendre comme successeur la lignée Kamamy au
détriment d'Ingerezza qui se trouvera rejeté pour un temps dans l'opposition.

Ne pas rendre de culte à Narova en 1968, c'est rejeter ces types de


rapports avec l'étranger auxquels les chefs locaux ont été depuis plus d'un siècle
confrontés et actualiser les rapports anciens en fonction d'un nouveau contexte
où les alliés Vezo sont entre temps intervenus de manière prédominante, fort
bien représentés au niveau du pouvoir politique et des professions libérales, ce
qui change ainsi les données et permet une nouvelle distribution sociale.

Tous ces éléments marquent bien le caractère dynamique et


essentiellement conjoncturel du Fitampoha et l'on peut dire que cette cérémonie
est bien le reflet des contraintes extérieures qui ont pesé sur la formation
Sakalava et des contradictions qui l'ont traversée. Une exception peut être faite
pour le groupe Misara. Le Fitampoha atteste pour le moins la permanence de la
tràdition au niveau de ce lignage dont la segmentation est liée aux conflits
généraux entre patrilignage et matrilignage, quand la légitimité patrilinéaire est
contestée. La segmentation et la migration sont une manière pour ces groupes de
garantir la pérennité de leurs alliances, comme aux premiers temps du royaume
Sakalava, celui du sud, à Benghe. Cette stratégie particulière de segmentation et
d'alliance est une caractéristique du système politique et social Sakalava. En
construisant leur tombeau là où leur mobilité géographique les amène à résider,
les groupes Misara ont conservé dans la région la légitimité historique de leurs
alliances et ont reconstruit des groupes patrilinéaires tout en gardant leur
origine première Misara. N'ayant pas agi directement le pouvoir, ni aux premiers
temps du royaume (Ndremisara s'étant retiré volontairement au profit de son
frère, nous dit la tradition), ni durant la colonisation, ceux-ci ne sont pas
suspects de chercher à s'individualiser donc à agir indépendamment des
contraintes sociales des groupes auxquels ils sont liés. Les Misara ont ainsi réussi

(1) Notes manuscrites prises au cours du voyage d'A. GRANDIDIER à


Madagascar 1868-1870. Département Madagascar du ~1usée de l'Homme.

(2) L'influence de Narova, soeur de Vinany fut réelle: elle est marquée par la
séparation des tombeaux Maroserana : Narova crée un nouveau tombeau, la
Tragnovinta de Mitsinjo. C'est sous son règne que Befifitaha, ce tombeau
des guerriers d'Ingerezza a acquis son renom: Cf. notes de A.
GRANDIDIER, p.732 à 736. L'intégration des Bara aux Sakalava date de
cette période.
- 182 -

à enfermer les conflits dans un espace social et géographique restreint et sont


devenus, y compris dans le Menabe, une médiation utile (mythologique pour
certains, réelle pour d'autres), la référence pour beaucoup de groupes lignagers
au sud, au nord, à l'ouest comme à l'est. Tel n'est plus le cas pour les descendants
Maroserana actuels.
Si, originellement le Fitampoha avait scellé la légitimation des
Maroserana comme dynastie régnante, en 1968, il traduisait la fin d'un règne, la
dissolution d'un passé révolu au profit de la réalité présente. Nous avons assisté à
un déplacement de la fonction légitimante : l'objet réel de la cérémonie n'était
plus la dynastie représentée par la famille Kamamy et ses conflits internes, qui
laissent indifférents les participants, mais bien plutôt les rapports réels du
moment entre groupes lignagers. Ceux-ci légitiment leurs situations respectives
en fonction des ancêtr"es Maroserana qu'ils partagent, et ordonnent leurs
relations selon leur plus ou moins grande proximité sociale à l'égard de la
dynastie régnante. Devenus principalement point de repère classificatoire des
groupes entre eux, les Maroserana ne sont plus ici sujets de l'histoire, mais par
une sorte de retour des choses, ils sont devenus objet, ce que les autochtones,
Hirijy, Sakoambe, Andrambe, Mikea, avaient été au départ de la formation
politique. La pérennité de l'institution Fitampoha, tient alors simplement au fait
qu'il s'agit d'un mode de fonctionnement politique de la société, les stratégies et
enjeux du moment restant à élucider. C'est pourquoi l'on peut dire qu'il n'y a pas
un Fitampoha mais autant de Fitampoha qu'il en a existé puisque l'essence
politique de cette institution lui confère un caractère essentiellement dynamique
et conjoncturel.

V.1.3 Qui est le roi?

Lieu de stratégies sociales et de manipulations, l'institution


Fitampoha ne suppose pas la reproduction des rapports sociaux historiques. Seuls
les héritiers de la dynastie royale ne peuvent échapper au poids de .l'histoire.
Leur légitimité est facilement démontrée par référence aux traditions orales,
contestable ou contestée en raison des manipulations coloniales et cela d'autant
plus qu'ils interviennent de manière non négligeable dans les rapports internes de
leurs alliés. Il importe donc, avant toute chose, que les querelles de succession
familiale des héritiers Maroserana ne s'imposent pas de l'extérieur à leurs Longo
(alliés>. C'est pourquoi le noyau des descendants Maroserana sera
progressivement isolé dans le cours de l'événement, faute d'une issue claire
donnée aux querelles dynastiques.

Nous avons essayé au-delà de l'héritage dynastique proprement dit,


qui faisait de la famille Kamamy les dignes successeurs de leur père, de définir à
partir de qui s'ordonnaient les rapports engagés dans le Fitampoha de 1968, qui
était le "roi" capable d'imposer aux autres ses alliances et ses préférences. Pour
cela, il importe de caractériser la communauté sociale de référence de cette
cérémonie. En principe le rassemblement des différents Dady (I) symbolisant les

(l) Il est à noter cependant que la majeure partie des groupes nobles sont
localisés dans l'actuelle sous-préfecture de Belo-sur-Tsiribihina et cela
tient aux évènements qui ont bouleversé le royaume Sakalava. Les
actuelles sous-préfectures de Morondava et de Manja, régions plus
facilement accessibles ont été soumises au royaume Merina. Les groupes
non soumis ont alors migré vers le nord, plus particulièrement les nobles et
certains de leurs dépendants possesseurs de tombeaux, se sont opposés et
regroupés dans ce qui était, à la veille de la colonisation, le Menabe
indépendant, où les Merina ont été défaits à deux reprises, dans le nord de
la Tsiribihina à Ankirijy et non loin de Belo à Tsimifana.
- 183 -

rois ayant régné dans le Menabe-Sakalava, auxquels a été rendu un culte, nous
induit à penser que tous les groupes lignagers Mananila, branches écartées de la
dynastie Maroserana: Misara, Maromany, Andrevola ainsi que les matrilignages
des rois ayant régné, auraient dû être présents au minimum. Et l'on peut ajouter
les dépendants actuels de ces groupes et tous les collatéraux Maroserana qui
n'ont pas régné parce que soeurs, filles ou cadets j tous ces groupes de grande et
petite noblesse sont répartis et plus ou moins segmentés sur toute la ~réfecture
de Morondava (1) qui, rappelons-le, correspond territorialement a l'ancien
Menabe historique, celui d'Andriandahifotsy de qui date le premier Fitampoha.

En réalité les groupes sociaux exerçant une fonction rituelle dans la


cérémonie avaient tous leur lieu de résidence dans la sous-préfecture de Belo-
sur-Tsiribihina et les villages qui ont participé aux moments forts de la
cérémonie (2) étaient en fait limités à ceux du delta de la Tsiribihina. Bien plus
encore, la représentativité la plus forte se trouvait parmi les villages les plus
proches des anciens villages royaux devenus tombeaux royaux, auxquels il faut
ajouter la population de Belo, attirée à la fête chaque soir et qui repartait le
lendemain matin. On a noté enfin l'absence de présents qui auraient dO marquer
le déroulement cérémoniel, auxquels s'ajoute l'absence totale de sacrifice
ostentatoire de boeufs, pourtant élément clef de l'allégeance au roi.

Nous pouvons donc dire que cette manifestation concerne en premier


chef la localité de Belo. Les contradictions sociales et historiques qui se sont
jouées correspondent aux contradictions sociales et politiques de cette partie du
Menabe centrée sur la sous-préfecture de Belo, qu'il importe de restituer dans
l'analyse imr:nédiate de l'évènement. Nous pourrons alors et alors seulement opter
pour une interprétation finale qui ferait de l'évènement un support de
transformations sociales et politiques.
Pour saisir cependant la réalité proprement politique de cette
institution, nous devons comprendre la manière particulière dont les
contradictions sociales passées interfèrent avec les contradictions présentes et,
dans ce cas, quelles tranches d'histoire se trouvent actualisées sur fond commun
original et originel.

V.2 Réalité historigue et réalisme politigue

V.2.1 Les références à l'histoire

Deux niveaux idéologiques ont été exploités dans le cours de la


cérémonie. D'abord, celui de la toute première origine qui a fait de la formation
Sakalava une formation politique, le personnage de Ndremisara étant alors le lieu
de la représentation ambivalente de l'adhésion au pouvoir royal. C'est en
référence à ce cadre que s'est exprimé le conflit particulier des actuels

(1) . Cette fixation dans les divisions administratives de l'ancienne géographie


politique Sakalava, correspondait au mode de gouvernement choisi par le
pouvoir colonial, dans des espaces définis socio-historiquement (B.
SCHLEMMER, 1980).

(2) Transport des Dady de Belo à Ampasy, bain des Dady 8 jours après et le
lendemain retour des Dady à Belo.
- 184 -

descendants de la famille royale qui opposait l'aîné au cadet, le premier issu du


premier mariage du roi P. Kamamy avec une femme Makoa, les autres issus du
mariage du même roi avec deux soeurs Vezo (1).

Le second niveau idéologique correspond à la période actuelle, de la


colonisation à nos jours, où sont repris en compte les conflits passés des derniers
rois de la dynastie Maroserana (luttes matrilignages-patrilignages, aînés-cadets
pour la dynastie proprement dite et esclaves royaux-nobles, qui dépendent
directement dans l'aménagement de leurs rapports de la solution trouvée aux
conflits dynastiques).

Les autres périodes correspondant aux Dady III à VIII de souverains


qui ont régné à Mahabo, sans être occultées véritablement (ces Dady étaient
portés par les lignages Marolahy, Andrasily, Ndrenatelo et Andrevola), n'ont pas
imprimé leur marque dans les rapports sociaux qui ont prévalu dans le
déroulement cérémoniel (2). De plus, la présence des chefs de lignage Mpibaby
n'a pas entraîné celle des villages où ils résident, en d'autres termes leur fonction
rituelle dans le cadre du Fitampoha, n'a pas changé leur position sociale dans le
contexte des villages où ils résident et ne leur a donné à ce titre aucune audience
particulière auprès de leurs parents-alliés-dépendants (3).

Ainsi, la communauté sociale qui s'affirmait dans ce Fitampoha


n'était certes pas le Menabe historique de Ndrianinhanina, susceptible d'englober
hiérarchiquement tous les groupes sociaux constitutifs de la société Sakalava
d'Antan, incluant les alliés personnels des différents lignages 'et les alliés
politiques Ziva des rois Maroserana, aux différentes périodes de leurs règnes. Ce
n'était pas non plus l'ensemble des lignages localisés dans la sous-préfecture de
Belo, ancien Menabe indépendant de la veille de la colonisation, ni même
l'ensemble des lignages Sakalava de la commune de Belo où résidaient la plupart
des lignages Mpibaby, Mpiamby, porteurs des Dady, porteurs des fusils et sagaies
et porteurs d'eau qui faisaient partie du défilé au moment du bain des Dady,
puisque leur participation n'a eu aucune efficacité symbolique dans les rapports
qu'ils entretenaient quotidiennement au niveau villageois. L'unification sociale et
historique qui se jouait résiduellement, ne concernait qu'un seul Fokoany, le

(1) En effet, la tradition concernant Ndremisara met en scène le même type


de conflit. Le père de Ndremisara, Ndramancfazoala, se serait marié avec
deux soeurs du chef du groupe local qui prendra l'appellation Hirijy. Ce fut
la cadette qui acccepta la première d'être la femme du roi. L'aînée ne se
décida que beaucoup plus tard, ce qui créa un conflit entre les fils de ces
femmes pour la succession. Ndremandresy succéda à son père alors que
Ndremisara, fils de l'aîné, se retira, renonça à l'exercice du pouvoir.

(2) Rappelons que ces épisodes sont bien connus, tout au moins pour les
évènements extérieurs qui ont traversé la société Sakalava, induisant des
migrations. importantes est-ouest et sud-nord, périodes également de
conflits alternant avec des alliances Merina-Sakalava et Bara-Sakalava.

(3) A la même époque 196&-1969 dans le village d'Andranofotsy, situé à 12 km


au nor,d de Belo, où résidaient les Mpitoka, chefs de lignage Marolahy,
porteur du Dady IV Ndriamanétriarivo et Andrasily, porteur du Dady VII
Ndriamahatantiarivo.
- 185 -

Fokoany-Maroserana c'est-à-dire "un ensemble de parents proches d'égo (ici, les


descendants actuels de la famille royale), en li&ne indifférenciée, selon un
principe de patrilinéarité et patrilocalité" (Lavondes, 1967). Ampasy, lieu de la
cérémonie, devenait l'équivalent d'un villa ge dont les membres co-résidents
constituent un groupe social de parents-allies-dépendants, ce qu'étaient en fait
les villages royaux de la veille de la colonisation: Tomboarivo et Tsihanihy. Les
contradictions sociales et historiques qui se sont jouées (luttes d'influence des
matrilignages royaux de la période la plus récente, Dady VII à x, et recherche
d'émancipation des anciens esclaves royaux), sont en revanche à situer dans
l'espace social et politique de la commune de Belo, car, de proche en proche, les
conflits entre allil~s ou anciens dépendants sont susceptibles de se généraliser à
travers les réseaux d'appartenance sociale et sur le simple fait de l'identification
toujours possible à ces types de conflits. Même avec un groupe très limité de
participants, les conflits peuvent beaucoup s'élaq~ir grâce aux réseaux d'alliance,
comme, aux premiers temps du royaume, se géneralisait la guerre entre groupes
apparentés et alliés.

La liste des lignages Mpibaby en 1968 constitue alors la matrice


sociale et historique qui délimite la future communauté politique à l'intérieur de
laquelle s'expriment principalement les luttes d'influence entre alliés et
secondairement l'émancipation des dépendants; les luttes aînés-cadets, nous
avons eu l'occasion de le constater à plusieurs reprises, n'étant qu'un des aspects
de la contradiction générale matrilignages-patrilignages.

V.2.2 Les luttes d'influence entre alliés: leur référence au


mythe d'Andriamisara

Elles se sont exprimées dans le cadre du conflit apparem ment


majeur entre actuels descendants Maroserana qui opposait Laguerre Kamamy,
fils de la première femme du roi P. Kamamy (devenu Dady-Ndriamihoatrarivo (I)
à Félix et Vitell Kamamy issus de deux soeurs Vezo. Les transgressions d'interdit
durant la cérémonie (2), le désavoeu populaire (3) concernant la distribution des
charges rituelles, étaient liés directement à ce conflit. Celui-ci se jouait sur le
registre des rapports aîné-cadet mais renvoyait aux luttes d'influence depuis la
période coloniale entre matrilignages royaux Makoa-Misara et Vezo-Trimangaro.
Ceci afin d'imposer au vu des participants leurs fils aînés respectifs à la
succession de l'héritage dynastique donc à la vocation politique proprement dite.

(1) Gouverneur durant la colonisation et institué héritier légitime au détriment


de son demi-frère Ingerezza.

(2) Dont le plus flagrant fut l'entrée dans l'eau sacrée au moment du bain des
Dady d'un groupe étranger formé de touristes français, anglais, ainsi que
d'intellectuels, journalistes, experts, Merina et français.

(3) Ceux qui sont répartis dans les villages, essentielle:Tlent de la commune de
Belo (Cf. supra), assistaient à la cérémonie pour rendre hommage à leurs
rois.
- 186 -

Ce type de conflit est exemplaire dans la formation Sakalava, il a


amené dès le départ un aménagement institutionnel des rapports tout en
conservant l'ambiguité dans les solutions adoptées devant cette contradiction
générale entre filiation et alliance. Le personnage de Ndremisara auquel les gens
sont toujours vivement attachés dans leurs représentations, reste le témoin
"historique" de cette contradiction, celui auquel la tradition accorde une place
privilégiée. Son rôle peut être int~rprété soit dans le sens de l'intériorisation de
la loi de succession patrilinéaire, celle qui a permis la formation dynastique
Maroserana au détriment des autres groupes sociaux qui ont donné leurs femmes
au roi (l), soit dans un sens tout à fait contraire, de contestation de l'ordre
patrilignager strict et de réorganisation hiérarchique des rôles, l'oncle maternel
devenant le personnage clef de référence. Renversement qui atténue la
hiérarchie par la parenté et restaure le langage de la toute première origine,
faisant du pouvoir royal un pouvoir usurpé, fondé sur la transgression originelle de
la loi qui régit toute société, celle de l'interdit de l'inceste. C'est la lecture qui
s'impose du mythe de souveraineté Ramiky-Miky (2), contenant tout à la fois
l'instauration de la loi et sa transgression par le roi. Il traduit l'une des conditions
de l'appropriation du pouvoir par un très petit nombre à travers l'échange inégal
de femmes et la pratique d'endogamie admise par la suite pour les groupes nobles,
qui s'opposait au principe d'exogamie de clan pour tous les autres. Le roi était
assuré de cette manière de l'agrandissement des limites territoriales du royaume
par la nécessité qu'avait chaque groupe de chercher femme à l'extérieur du Raza
(lignage), sans que soit mise en question l'unité politique elle-même.

Les exclus de ce système social étaient alors nécessairement


nombreux: parmi les groupes nobles Mananila ayant un ascendant d'origine royale
Maroserana, il y a les soeurs et filles des rois ayant régné et de ceux qui n'ont
pas régné parce que cadets. Parmi les autres groupes, tous ceux qui ont donné
leur femme au roi ou même aux groupes nobles puisqu'il s'agit en vertu des
principes évoqués plus haut, d'un échange inégal. Ces groupes partagent alors plus
ou moins les conflits de succession de leurs alliés d'origine Maroserana et tout
conflit interne à la dynastie rejaillit en chaîne sur les alliés Longo amin'raza des
rois. C'est ainsi qu'une affaire de famille peut devenir une affaire d'état et les
luttes sociales contenues dans les relations de parenté et d'alliance sont
réactivées et coincident avec les luttes politiques.

A chaque période de crise politique, c'est-à-dire de redistribution du


pouvoir, en 1968 par exemple, l'efficacité symbolique du mythe de Ndremisara,
référence fondamentale du Fitampoha 1968, réside en la révélation par ce
personnage de ce qu'il y a de relatif dans les légitimités acquises et ce depuis la
toute première origine de l'institution royale. En effet, selon la version

(1) C'est la place occupée par rapport au roi qui légitime l'aîné. Les mariages
fréquents des rois Maroserana avec deux soeurs introduisaient des ruptures
hiérarchiques à l'intérieur des groupes de parenté Longo amin'raza alliés
par mariage aux rois, et des renversements hiérarchiques car ces groupes
fonctionnaient sur un mode principalement patrilinéaire à l'intérieur de
leur lignage et matrilignager par rapport au roi.

(2) Nous avons recueilli deux versions variantes de ce mythe: l'une est
essentiellement symbolique (le roi n'a rien parce qu'il a tout), l'autre est
présentée sous forme généalogique. Cf. supra "Les [Link] fondatrices".
- 187 -

généalogique du mythe de Ramiky-Miky, le roi est ce personnage issu du peuple


mais qui n'est pas le peuple, dont la séparation ontologique, le caractère sacré
repose sur la transgression originelle de l'interdit de l'inceste (I). Le pouvoir une
fois devenu relatif et en tout cas contestable, il est possible d'envisager de le
privatiser. La fonction réelle de ce mythe consiste à rendre un culte au roi, à le
sacraliser, le tenir à distance et agir en son nom de sorte qu'à tout moment ce
pouvoir royal qu'il ait été concédé, délégué, voire abandonné, est destiné à être
privatisé. La tradition insiste bien sur le fait que Ndremisara a préféré au
pouvoir formel nominal du roi, au pouvoir politique, celui, occulte, de la
connaissance dont on sait qu'elle est inséparable des rapports sociaux et qu'elle
s'exprime essentiellement d'une manière syncrétique à laquelle s'ajoute la
maîtrise du Sikidy. En d'autres termes, c'est bien la reconnaissance sociale qu'il
préfère et qui fondera éventuellement son pouvoir, et non un pouvoir externe
devenu étranger parce que agi indépendamment des rapports sociaux
fondamentaux.

Il n'est donc pas facile d'identifier le pouvoir au-delà de ses


représentations et de sa formalisation sur le mode de la dynastie régnante et de
la nécessité d'en désigner l'héritier. Le conflit de succession des héritiers directs
n'était certes pas l'enjeu principal de la cérémonie bien qu'il ait occupé tout
l'avant-scène. Le lieu du pouvoir était à chercher ailleurs que là où il
s'exprimait: en effet, et il s'agit d'une compréhension rétrospective des choses,
en focalisant les luttes de succession aux seuls descendants directs des rois
Maroserana, en isolant le conflit de succession, en le limitant l'on empêche
qu'une affaire de famille devienne une affaire d'état. Originellement objets d'un
culte, les rois Maroserana, victimes des aléas de l'histoire qui ont fait de la
société Sakalava une société dominée, sont devenus les alliés d'un pouvoir
désormais étranger et ils en portent tout naturellement les tares.

Les ancêtres Maroserana, devenus médiateurs par excellence,


devenus objets de la négation (2) dans le déroulement cérémoniel, ouvrent la voie
de l'accession au pouvoir et de la légitimation d'un statut déjà acquis et le conflit
particulier des héritiers de la dynastie (sur le registre des rapports aîné-cadet)
s'actualise au niveau des stratégies électorales de l'époque. En 1969, une année
après le Fitampoha, auront lieu deux manifestations liées entre elles: les
élections à la commune rurale de Belo et le Lohavogny à Tsihanihy (3), qui
clôture en fait le Fitampoha. Elles isolent les héritiers Maroserana, les excluent
de la scène politique définitivement puisque les matrilignages royaux Makoa
d'origine, encore bien représentés à la commune rurale de Belo, ne seront pas
reconduits dans leur mandat. En revanche, les matrilignages Misara et Vezo, eux,
deviennent les principaux interlocuteurs du pouvoir central.

(U Cf. supra: Les traditions fondatrices.

(2) Nous reprenons ici la méthode d'analyse de G. ALTHABE qui consiste à


identifier et isoler le genre de la négation, la loi dialectique fondamentale
qui agit dans le déroulement cérémoniel et permet d'atteindre le sens de
manifestations sociales, leur généralité autant que leur spécificité.

(3) Lohavogny: nettoyage du tombeau royal une fois l'an. En 1969, à cette
occasion, il a été décidé de scinder le Hazomanga-Maroserana, ce qui
signifie la scission du groupe.
- 188 -

La cérémonie du Lohavony, à laquelle nous avons assisté à la même


époque, marquait de son côté la séparation des héritiers Maroserana, leur
segmentation lignagère et la création d'un nouveau Hazomanga traduisant
l'impossibilité d'entente entre eux, face à l'indifférence générale. Il n'y a eu en
effet aucun participant autre que ceux qui avaient une fonction rituelle dans la
cérémonie. De leur côté, les Sazoka (possédés) des rois ayant régné:
Ndrianilainarivo, Ndriantahoranarivo et Ndriamihoatrarivo, se sont opposés,
parlant au nom des rois dont ils sont possédés, réactivant les conflits de la
génération précédente. Ils essayaient de tirer partie de l'imbroglio de la situation
présente et d'agir dans le sens d'une dissolution de cette institution, marquant la
fin de leur dépendance. Détail d'importance, une de leurs revendications était
d'être rémunérés pour leur charge de gardiens de tombeaux royaux! A l'issue de
la cérémonie, il était question pour eux de migrer dans le royaume Sakalava du
nord où, semble-t-il, l'institution royale a encore toute sa force. Ainsi s'achevait
la contradiction apparemment majeure du Fitampoha: celle des héritiers de la
dynastie entraîne celle de leurs alliés et réactive le conflit général esclaves
royaux-nobles de la génération précédente, lui-même accentué par la politique
coloniale.

V.2.3 Légitimité dynastigue et légitimité politigue

Devant une institution qui a toutes les raisons objectives de


disparaître, l'interprétation finale que nous pouvons proposer ne peut se
construire que relativement aux autres instances légitimantes de la région: en
effet, nous venons de montrer que le Fitampoha n'est plus en mesure de légitimer
par la parenté les héritiers de la dynastie Maroserana, puisque se réactualisent
des conflits anciens non résolus à la génération précédente qui se conjuguent
avec des rapports du moment; de sorte qu'un grand désordre règne et qu'à la
limite la signification sociale globale n'est évidente pour personne. La plupart
des participants qui ne sont pas les héritiers dynastiques ont donc intérêt à
conserver un "flou artistique" au sujet des véritables relations engagées dans
cette manifestation. Ce n'est donc qu'à la périphérie de cette institution que
certaines lignes de force seront repérées (1).

De plus, l'institution royale, elle-même formellement maintenue


depuis la colonisation pour s'assurer la médiation des chefs localement reconnus,
est tombée en désuétude, son utilité reste résiduelle en ce qu'elle permet ou
favorise un processus d'individualisation dans une société OlI le contrôle social est
en principe fort et se traduit par des sanctions interprétées comme étant un
juste courroux des ancêtres pour ceux qui cherchent une émergence politique et
économique en dehors d'elle. C'est pourquoi le maintien ou l'accession à la
fonction publique ne peut s'effectuer, en tout cas au point de départ, qu'à travers
les cadres traditionnels. Qui mieux que l'institution royale, même délitée, peut
garantir les statuts nouvellement acquis?

(1) C'est pourquoi, dans cette partie, nous sommes obligé de faire intervenir
des éléments d'analyse extérieurs au Fitampoha proprement dit. Nous les
retirons de l'étude du village d'Andranofotsy et de l'enquête régionale du
Manambo10, ainsi que de-l!.appréciation des enjeux électoraux de l'époque,
du résultat des élections de 1969 où une nouvelle équipe communale a été
élue tandis que se maintenait le maire élu depuis 1958 et également
ministre.
- 189 -

Enfin, le peuple Sakalava représenté par les lignages répartis dans les
villages autour de la commune de Belo, indifférent aux conflits dynastiques,
reste cependant attaché aux croyances qui entourent le culte des rois morts et se
confondent le plus souvent avec le culte de leurs propres ancêtres. De cette
confusion, au sens étymologique du terme, est née l'adhésion des groupes
autochtones à ceux qui deviendront les rois Maroserana, après avoir été tout·
simplement leurs alliés et voisins. Ces formations lignagères autochtones n'ont en
effet acquis l'identité particulière qui les désigne, qu'à la faveur des relations qui
ont existé, à l'époque très éloignée de l'installation de Ndremandazoala à Benghe,
au foyer originaire de la formation (1).

Si le Fitampoha, comme nous le croyons, est loin d'être une


cérémonie pure et simple du souvenir, s'il est le support des légitimités politiques
à proprement parler et le reflet des contradictions sociales du moment, il ne
peut se perpétuer qu'à la faveur d'une recrudescence de sens qui a eu pour effet,
dans le déroulement de l'évènement, un renversement dialectique des rapports du
peuple Sakalava avec ses rois. Pour ce faire, aucune rupture dramatique n'est
nécessaire, aucune violence directe n'est utile, peu de modifications rituelles;
seule l'émergence de Tromba permet de saisir la manière dont la société
Sakalava réaménage les institutions passées pour résoudre les conflits actuels et
échapper au contrôle politique et économique du moment. Tromba (Antety ou
Andrano, c'est-à-dire liés à la terre ou à l'eau), comme Fitampoha obéissent à la
même logique d'implication où le souvenir de la toute première origine, sorte de
"mythe du paradis perdu" (2), opère les renversements de sens nécessités par les
rapports actuels. Originellement, le Fitampoha a pour fonétion de légiti'l1er le
roi comme roi. En 1968, il servira à marquer l'abolition de la royauté en
renversant la signification du mythe fondamental qui a servi à l'instituer. Mais si
le pouvoir du roi a été usurpé dès l'instant où il s'est institutionnalisé, si le roi
n'est plus le roi, où se situe le lieu du pouvoir? Par quelles médiations s'institue-
t-il désormais?

Dans le Fitampoha, nous avons assisté et participé à une symbolique


de rapports, où l'étranger, au lieu et place du roi d'Antan sera le transgresseur
par excellence, puisqu'il est entré dans l'eau sacrée au moment du bain des Dady.
La violence symbolique qui s'est exprimée à cet instant reprend le scénario
transgressif de l'origine de la royauté. Le pouvoir supérieur susceptible
d'atteindre la personne sacrée du roi, le pouvoir étranger, est simultanement
celui qui allait être remis en cause. Dans la logique même, le pouvoir est
nécessairement le produit d'une séparation, d'une rupture. L'équivalent
symbolique du pouvoir du roi devient donc l'étranger sous sa forme actuelle, de
sorte que l'efficacité de cette institution s'applique autant aux rapports internes
qu'aux rapports externes. Elle aboutira à deux sortes d'exclusion, celle des
héritiers dynastiques comme celle des étrangers participant à la cérémonie et
destinés dans les faits à faire fonctionner les rapports internes. Et l'on peut aller
jusqu'à penser qu'il s'agit en réalité d'un même type d'exclusion liée à l'histoire
récente, celle de la colonisation. Le Fitampoha aura servi la cause nationale. Dix

(0 Voir supra "Les traditions fondatrices tl •

(2) Nous reprenons ici l'hypothèse formulée à l'époque par G. ALTHABE


concernant le système cérémoniel de la Côte Ouest, "bâti entièrement par
le mythe du retour".


- 190 -

ans après l'indépendance enfin, symboliquement l'étranger est remis à sa juste


place, la période qui s'ouvre est nouvelle. Le consensus social ne peut plus se
faire à partir des querelles de successions d'une seule lignée. Le caractère
absolument relatif du pouvoir des rois Sakalava (1) s'explicite dans cet étrange
déplacement du propos qui consiste à puiser dans l'histoire de la toute première
origine la contestation cflaujourcflhui où aucune légitimité par la parenté n'est
admise en tant que telle. Et cela cflautant moins que cette société a dû
reconstruire ses groupes de parenté en quelques soixante années (2).

Dès lors, les querelles de succession auxquelles nous avons assisté


concernent l'ensemble des alliés dépendants des Maroserana, une communauté
élargie aux Fatidra et Ziva et c'est le lien Ziva qui délimite la communauté
sociale historique et politique. Il agit comme principe cflexclusion au niveau
politique puisque les Ziva partagent uniquement les mêmes ennemis, il agit en
même temps au niveau social et historique car il différencie les alliés entre eux,
en ce qu'il se substitue à l'interdiction cflalliance entre individus de même classe
d'âge et est transmissible, sous certaines conditions, devenant alors lien entre
groupes. Atténuateur des conflits potentiels entre groupes familiaux alliés par
mariage susceptibles cflentraîner les quatre ascendants des deux lignes, il s'est
substitué à la guerre aux premiers temps du royaume pour fixer les liens entre
groupes alliés potentiellement rivaux (3). Dans le Fitampoha de 1968, c'est
l'alliance Misara, Vezo, Ziva entre eux, qui a été déterminante et s'est imposée
aux Longo amin'raza Maroserana. C'est à partir des segments de lignage (Tarika)
issus de ces groupes qu'une compréhension des réseaux d'alliance électoraux et
même commerciaux est possible; ils situent les véritables enjeux du moment.

Originellement [Link]-clef de l'Etat Sakalava qui intégrait


hiérarchiquement les statuts sociaux induits de la parenté et de l'alliance à
l'égard des Maroserana ainsi que les liens particuliers de groupe à groupe, le
Fitampoha n'est désormais plus que le lieu de la représentation du pouvoir à lui-
même. Le pouvoir lui-même s'exerce ailleurs, au niveau de la commune et
surtout des institutions politiques centrales: Chambre des députés, Sénat. Pour
accéder à ces fonctions, dix ans après l'indépendance, il importe cflapparaître
comme l'intermédiaire capable de cristalliser l'adhésion des groupes résidentiels
qui sont intégrés socialement à travers les hiérarchies induites de la parenté et
alliance élargie aux Fatidra et Ziva. En général, et nous avons eu l'occasion de le
vérifier, chaque unité résidentielle est une alliance généralisée qui engloble le
plus souvent les rapports de parenté et cflalliance. Ils sont Longo. Pour devenir le
médiateur utile, il suffit de choisir la référence généalogique qui permet d'être
et de se situer socialement par la parenté et l'alliance, celle qui tout en étant
porteuse des contradictions sociales et historiques qui se sont développées dans
l'évènement (aîné-cadet, patrilignage-matrilignage et esclaves-nobles) n'en est
pas dépendante. C'est la référence de parenté Misara car, en elle, victime de

(l) Par opposition ici à l'affirmation de P. BOITEAU: "Le caractère


despotique du pouvoir des rois Sakalava qui a fait leur puissance et causé
utlerieurement leur perte", (P. BOITEAU, 1968, p. 135-168).

(2) Au début de ce siècle, toute la chefferie de la région a été dicimée lors de


la "pacification française".

(3) Cf. J.C. HEBERT: "La parenté à plaisanterie à Madagascar", Bulletin de


Madagascar, mars 1958, n° 142, p. 175-216, avril 1958, n° 143, p. 268-335.
- 191 -

l'histoire dont on ne sait si elle a été dominée ou dominante et, à travers elle,
peuvent s'opérer tous les renversements de situation: ambiguïté et opportunité
deviennent les maîtres de l'histoire. Fait révélateur, les groupes Misara
segmentés dans la région (tombeaux de Kekarivo, Mitsinjo et Befifitaha dans le
delta de Belo, tombeaux au nord du village d'Aboalimena dans la vallée du
Manambolo), sont Ziva de tout le monde et revendiqués comme tels dans leurs
lieux respectifs de résidence. C'est donc bien à travers eux que se ferme la
communauté politique comme elle se fermait autour des rois Maroserana
d'Antan.

Ici, point de vérité historique, l'histoire n'est que parce qu'elle est
politique; une société n'existe que lorsqu'elle est hiérarchisée. Atteindre
l'essence de l'évènement, c'est avoir la juste appréhension de l'inégalité et de la
domination même masquées. Comme toute institution, le Fitampoha n'est pas
intemporel. Au-delà de la permanence symbolisée par les rites et les croyances
qui s'y rattachent, au-delà des conflits structuraux, ceux sur lesquels s'est
construit un régime politique, celui des rois Sakalava, s'impriment les rapports du
moment. La mémoire sélective des évènements passés agit résiduellement mais
fortement et explique en partie l'adhésion à certaines dominations. Le Fitampoha
est une manière de se représenter le pouvoir et en même tem ps, il le fait
fonctionner. C'est là sa vraie nécessité.

V.3 Les rapports étranger-administration-village

Les conclusions auxquelles nous sommes arrivé jusqu'à présent


tendent à faire du Fitampoha une instance intermédiaire des rapports
administration-village, mais nous nous empressons de signaler que ce n'est pas la
seule car les cérémonies Tromba-Antety ou Tromba-Andrano (I) ne peuvent être
étudiées indépendamment de la structure politique globale, elles qui tantôt
participent, tantôt font écran à la diffusion du pouvoir d'Etat dans la société
civile. A aucun moment cependant, il ne nous a semblé que le Fitampoha était
une instance de contestation et si nous cherchons à le qualifier politiquement
nous dirons que son action complète et relaie le pouvoir d'Etat car celui-ci est
rarement en prise avec les rapports de parenté et d'alliance de la région et doit
cependant trouver la justification de son action dans ces mêmes rapports sous
peine de sanctions pour les fonctionnaires eux-mêmes et leurs familles (le
courroux des ancêtres). La plupart des hauts fonctionnaires se faisaient conseiller
d'ailleurs par des Masy, devins, personnages clef du monde rural.

L'impact limité du Fitampoha dans la comune rurale de Belo-sur-


Tsiribihina correspondait en réalité à la difficulté, ressentie en 1968, de
contrôler politiquement et économiquement la région. En particulier, les villages
situés au sud du Manambolo, qualifiés de grenier de Belo, était important pour
l'intégration des marchés locaux de boeufs et de riz. En effet, ils étaient lieu
privilégié d'accumulation des boeufs des lignages qui .y résidaient, mais

(1) Les cérémonies de possession se différencient dans la région en fonction du


genre de l'esprit Andrano (de l'eau), Antety (de la terre), et Tromba et Bilo
se distinguent en raison de la qualité royale ou non ·des esprits invoqués.
Toutes ces cérémonies cependant obéissent sur place à la même logique
d'implication.
- 192 -

également des lignages de Belo qui ne pouvaient plus faire paître leurs boeufs
aux alentours de la ville, où les conflits agriculture élevage se multipliaient.
Aboalimena, Soahazo et Tanambao, villages principaux, sont nés des
segmentations aînés-cadets de l'époque coloniale. En particulier, les Misara ont
reconstitué un nouveau tombeau et se sont alliés aux Mikea et Vezo déjà localisés
sur place, d'autres lignages comme les Hirijy ont été des opposants à la
colonisation. Les rapports nord-sud de la commune de Belo sont fondés sur
l'implication réciproque entre segmentations lignagères internes (aîné-cadet) et
attitude face à la colonisation; les rapports maîtres-esclaves ont suivi le même
schéma. Les conflits analysés dans le cadre des rapports de parenté se traduisent
toujours spatialement et l'absence au moment du Fitampoha des lignages résidant
au nord de Belo à l'exception du Mpibaby-Tsimangataky, qui avait une charge
rituelle, n'est en conséquence pas étonnante.

V.3.l Le pouvoir politigue, fondement du pouvoir économique

Le processus d'individualisation de certains lignages ou


segments de lignages face à d'autres, qui s'était développé depuis 1948, point de
départ dans la région de la formation des cadres nationaux à la fonction publique
et qui s'était accéléré à partir de 1958, époque de l'indépendance politique, se
refermait. En 1968, les cadres politiques étaient en place. Ils cherchaient à
s'assurer la base économique de leur pouvoir ·par l'intégration des marchés locaux
organisés sur le mode de l'alliance, donnée fondamentale du système Sakalava.
Les rapports de ces fonctionnaires avec leurs alliés dépendants répartis dans les
villages sont bâtis sur la médiation d'un Longo (Amin'raza, Amin'fatidra,
Amin'ziva), ou d'un Longo de Longo, qui diffuse jusqu'au niveau des rapports
internes des lignages ou segments de lignages, des villages eux-mêmes, les
décisions venues d'ailleurs. Les fonctionnaires en effet, comme les rois
Maroserana d'Antan, "n'ont rien mais ils ont tout". Leur pouvoir englobe les
réseaux d'alliance et ils constituent ainsi les réseaux de commercialisation. Il en
résulte un renforcement des contradictions économiques et sociales. Le Menabe,
lieu de production de' l'élevage, s'appauvrissait à mesure que s'élargissait le
commerce de boeufs, seul l'intermédiaire commerçant pouvait, escompter une
accumulation. En conséquence, les communautés villageoises s'organisaient en
vue de contrôler autant que possible la totalité des circuits de commercialisation
de riz et boeufs, symétriques l'un de l'autre. Les interventions et ingérences de
l'administration apparaissent comme des contraintes auxquelles il importe
d'échapper le plus possible (O.

(l) L'impôt personnel n'était pas la seule. forme d'extorsion, ni de loin 'la
principale, comme les évènements de mai 1972 l'ont démontré. L'abolition
de cet impôt n'a pas produit les effets escomptés dans le monde rural. En
effet, il s'intégrait à tout un système de taxes (d'abattage, sur les
cérémonies••.) qui recouvraient pratiquemeht toute la vie quotidienne.
- 193 -

Face à une majorité qui s'appauvrissait (1), une minorité


s'enrichissait, dont une partie comptait certains segments de lignages de la
société rurale, et l'a!-1tre était formée par de petits, moyens et hauts
fonctionnaires localisés en ville. Tous cependant devaient s'assurer une double
accumulation en boeufs et en argent, base de la rationalité économique locale et
des légitimités politiques. En effet, de longue date, l'argent fait partie
intégrante des modes de production locaux; en particulier l'intégration du
système rizicole à celui de l'élevage passe par une forme intermédiaire
d'accumulation en aq~ent. L'action économique de l'Etat dans les divers projets
de développement n'etait en somme qu'une traduction, au niveau du marché
régional (la préfecture de Mrondava), de cette réalité. Parmi les hauts
fonctionnaires orginaires de la région, certains jouaient de préférence
l'accumulation en riz par le biais des Opérations de Développement Rizicole
soutenues par l'organisme central dépendant du Ministère de l'Agriculture, la
C.E.A.M.P. (Centrale d'Equipement et de Moderniation du Paysannat), d'autres
jouaient plus sur l'accumulation en boeufs par le biais d'une opération de
développement de l'élevage: l'A.G.M. (Américano-Gréco-Malgache).
Antagoniques et complémentaires, ces deux politiques s'intégraient et
s'opposaient à travers la redistribution du riz des zones excédentaires vers les
zones déficitaires à l'intérieur de la préfecture: Belo et surtout le Manambolo
dans la commune rurale de Belo étaient la région excédentaire de la préfecture.
Ces opérations permettaient à certains hauts fonctionnaires une accumulation
. finale en argent, tout en soutenant l'accumulation en boeufs de leurs alliés
dépendants, répartis dans les villages, et assuraient simultanément la
reproduction économique de leur pouvoir. Tant que les rapports de parenté et
d'alliance ne sont pas totalement dissous, la complémentarité de ces formes
d'accumulation (boeufs et argent principalement) est maintenue, ce qui ne va pas
sans problèmes et sans contradictions. Les intérêts économiques des partenaires
sociaux du milieu rural et des fonctionnaires d'Etat sont liés mais fortement
antagoniques. Les stratégies économiques des petits fonctionnaires locaux
comme les chefs du .quartier sont révélatrices de cette situation: intérêts
antagoniques et non pas contraires puisque les conditions d'une accumulation
passent par la nécessaire ouverture des marchés locaux. Il n'y a d'accumulation
que par le biais de l'échange (1).

(1) Après avoir perdu beaucoup de temps à identifier les unités de production
dans les villages, nous avons compris que l'essentiel de l'étude des
différenciations économiques ne pouvait s'effectuer sans que soient isolées
les unités d'échange. C'est donc dans l'étude des villages conçus comme
entité globale de production que s'effectue l'identification des réseaux
possibles d'échange à partir de l'analyse spatiale des rapports sociaux, de la
résidence au territoire, des territoires aux divisions administratives,
quartier, canton, commune; au niveau de la sous-préfecture de Belo-sur-
Tsiribihina, nous avons étudié les relations tombeau-territoire de quartier.
L'entité administrative du quartier est tout· à fait pertinente socio-
historiquement et socio-économiquement. Nous avons donc réalisé la
cartographie des quartiers de Belo. Ce document, pourtant important par la
compréhension du contrôle social et économique, n'existait nulle part et
constitue le point de départ d'une analyse des réseaux potentiels de
commercialisation induits des groupes territoriaux (en général, les unités
de résidence sont toutes Longo, c'est-à-dire prises dans un rapport
d'alliance généralisée).
- 194 -

Dans ce contexte, les différenciations sociales et économiques


s'approfondissent au fur et à mesure de l'emprise de l'Etat sur les marchés
locaux. Celle-ci, restreinte en 1958, avait tendance à s'accroître du fait de la
mise en place de structures d'Etat, comme le syndicat des communes, ou des
coopérati ves, qui cherchaient à se substituer aux circuits commerciaux
pakistanais antérieurs. L'accumulation finale en argent pratiquée par des
personnalités politiques locales, loin de constituer un indice d'accumulation
capitaliste (1), du fait qu'elles contrôlent les circuits commerciaux locaux,
favorise l'accumulation en boeufs ou en argent de leurs Longo (au sens large>. Le
ranching dans la région de Manja est une opération économique, sociale et
politique et il faut y voir dans le domaine économique la transposition de la
fonction des rois d'Antan "qui ne possèdent rien en propre mais qui ont tout" .•• et
en particulier, l'argent nécessaire à la commercialisation des boeufs.

Les fonctionnaires qui, le plus souvent, dans leurs tâches, agissent


indépendamment de leur société d'appartenance, celle qui pourtant a contribué à
les mettre en place, apparaissent comme des étrangers dans leur pratique. Mais,
n'étant pas totalement assimilés à l'étranger (qu'il soit l'ex-colonisteur ou prenne
la forme des experts actuels), ils ne peuvent être totalement rejetés. C'est
pourquoi existait tout un système de contrôle des fonctionnaires eux-mêmes par
certains Masy, sortes de conseillers occultes, inconnus de la scène politique mais
dont l'action, pour résiduelle qu'elle fût, n'en était pas moins forte. Nous touchons
ainsi de près la relativité absolue du pouvoir dans une société qui produit des
formes de contrôle diffusées jusqu'au niveau de l'appareil d'Etat.

Dès lors, c'est en situant les différents Masy, les rapports qu'ils ont
entre eux ainsi qu'avec l'administration, leur spécialisation et l'importance de
leur "clientèle", qu'une compréhension des différenciations internes de tous ordres
est possible. Le Masy comorien du Fitampoha 1968 avait à l'époque une bonne
partie de la clientèle de Belo, mais son activité avait tendance à diminuer au
profit d'un ':l0uveau Masy issu du village d'Andranofotsy, à l'origine des Tromba-
Andrano de ce village. Dans le Bemarvio, il y avait un Masy-Misara spécialisé
dans les Ody ou charmes pour les femmes. Dans le delta au nord de la Tsiribihina,
étaient localisés trois Masy fortement rivaux. L'enquête que nous avons faite et
qui pourtant nous a donné l'occasion de participer à toutes les cérémonies de la
région est restée très insuffisante pour ce qui est de la connaissance des
activités de ces Masy qui s'institutionnalisent dans les cérémonies Tromba ou Bilo
de la région. Notons ici que le Masy-Mikea d'Aboalimena, dont l'audience était
importante jusqu'à Andranofotsy, pourtant situé 40 km plus au sud, était absent
du Fitampoha 1968, alors que nous savons qu'il était le Masy du Fitampoha 1978 ;
entre temps les hauts fonctionnaires de la région avaient perdu le pouvoir
politique.

(1) Un exemple d'accumulation privée en argent non capitaliste est la gestion à


des fins personnelles des camps pénaux, transposition de la sanction pénale
qu'exerçait auparavant le roi et dont celui-ci comme certains
fonctionnaires étaient bénéficiaires. Voir supra "Les héritiers".
- 195 -

V.3.2 Les limites de la reproduction du système

Comme nous l'avons vu, les logiques économiques


d'accumulation existant dans le monde rural ont leur corresponddance dans le
choix des stratégies économiques des fonctionnaires eux-mêmes et induisent leur
participation aux investissements étran gers locaux. Or, ces stratégies
économiques, comme c'est le cas dans la region, sont fortement concurrentes,
voire exclusives les unes des autres. Lorsqu'elles se développent dans le cadre de
l'économie de marché où l'argent devient non plus forme intermédiaire
d'accumulation mais équivalent général de toute valeur, les rapports
administration-village ne peuvent être compris indépendamment de la domination
externe, des rapports internationaux tels qu'ils se concrétisent dans les divers
projets de développement et ont tendance à s'imposer à l'ensemble de l'activité
économique. Il reste à se demander à quel moment les rapports de parenté et
d'alliance tels qu'ils se manifestent dans des cérémonies com me le Fitampoha
deviennent un obstacle à certains types de développement "proposés". A quel
moment la domination économique externe qui présuppose la généralisation des
échanges sous forme monétaire met-elle en danger le pouvoir politique des
leaders de la région, fondé, nous l'avons vu, sur les réseaux d'alliance et de
parenté eux-mêmes inséparables des rapports d'échanges (1) ? La réponse à cette
question engage la compréhension finale que l'on peut avoir d'une cérémonie
comme le Fitampoha. En d'autres termes, la fonction objective du Fitampoha
est-elle de représenter le pouvoir là où il ne se situe pas réellement et de le
tourner en dérision en surdéterminant le conflit des héritiers dynastiques, les
instituant rois fantoches, marionnettes de l'histoire, victimes consentantes et
expiatoires de la collaboration avec l'étranger? Avec eux la recherche du
pouvoir se transforme-t-elle en illusions perdues d'un monde à jamais révolu? Ou
bien cette cérémonie, pour "exotique" qu'elle se donne à voir (2), pour extérieure
aux contingences du moment qu'elle apparaisse, contient-elle la réalité de
certains rapports étranger-administration-village ?

Cette société dont l'histoire récente continue encore fréquemment


d'apparaître à l'observateur extérieur comme confondue avec celle de la
colonisation, et qui a un sens profond de l'histoire, c'est-à-dire de la dialectique,
ne se laisse pas enfermer facilement dans des interprétations fantaisistes et le
risque calculé que nous prenons ici d'avancer une hypothèse globale n'est utile
que parce qy'il ouvre la voie d'un possible débat avec ceux qui ont été confronté
à cette réalité sociale, historique du Fitampoha, mais également des Tramba et
Bila locaux (3).

(l) Au sens large: de biens, de personnes elles-mêmes envisagées sous l'angle


de la force de travail ou de l'alliance entre groupes par échange de
femmes.

(2) Nous recommandons au lecteur de visionner le film réalisé par l'équipe de


chercheurs de l'OR5TOM en collaboration avec l'Université de Madagascar
sur le Fitampoha 1978: J.F. BARE, J. LOMBARD, E. NERINA et J.F.
RABEDIMY.

(3) Plusieurs équipes ont travaillé sur cette cérémonie Fitampoha en 1958,
1978. Leurs enquêtes n'ont cependant donné lieu à aucun débat
contradictoire. Les publications sur ce sujet constituent autant d'angles
d'attaque différents de cette institution, synthèses partielles utilisables
cependan~ dans une analyse globale des rapports entre institution et
économie régionale.
- 196 -

La mise en scène des rapports sociaux et historiques dans chacune de


ces manifestations est en même temps une spatialisation des rapports Nord, Sud,
Est et Ouest et l'importance des légitimations de certains rapports plutôt que
d'autres engage en même temps un ordonnancement des catégories cardinales. La
valorisation symbolique des rapports Sud-Nord dans le Fitampoha (Cf. E.
NERIN A), contient en fait une très grande ambiguïté. En effet, une migration
Sud-Nord indique soit l'origine de la migration Maroserana, celle qui a donné les
rois Sakalava et d'où est issue l'entité territoriale Menabe, actuelle préfecture de
Morondava, soit l'incapacité originelle du système politique Maroserana à
s'organiser et maintenir les conflits internes dans le cadre d'un Etat centralisé. Là
est le noeud de la question du Fitampoha, car le projet économique et politique
de certains hauts fonctionnaires d'Etat qui consistait à créer un circuit
commercial autonome sur Morondava, faisant de la préfecture de Morondava,
héritière historique de ce premier Menabe, une région à part entière, contrôlée
socialement, politiquement et économiquement, était loin de faire l'adhésion du
monde rural et urbain. En effet, les personnalités politiques issues de la région,
qui participaient à ce projet gouvernemental autour du Ministère de l'Intérieur,
se heurtaient à la même difficulté que les rois d'Antan pour intégrer
hiérarchiquement les rôles sociaux et économiques. Car s'il est relativement
simple d'unifier ses propres Longo et dépendants, ce système social contient des
exclusions et ne peut guère s'élargir au-delà d'une certaine limite. A cela,
s'ajoutait le fait que les fonctionnaires, pour ménager leur maintien au pouvoir,
avaient, en matière d'échange de boeufs, des intérêts concurrents. Le Menabe,
dans le cadre limité de la commercialisation des boeufs, apparaissait dès lors
l'enjeu de stratégies économiques contradictoires et était source de convoitise. Il
était en effet considéré comme l'un des lieux de production encore mal intégrés
dans la construction économique nationale. En ne considérant que les réseaux
officiels de commercialisation, il existait un circuit à l'extrême nord autour de
Morafenobe et à l'Est par Ankavandra et Tsiroanomandidy, un· circuit vers
l'extrême Sud (Tuléarl et l'Est (Miandrivazo). Le réseau en voie de constitution
devait intégrer tous ces circuits pour la commercialisation sur Morondava (l).

Ainsi, il semble dès à présent que les contradictions dans le monde


rural se retrouvent entre fonctionnaires eux-mêmes et ceci tient à la situation
particulière de la région, bien représentée au niveau même du pouvoir d'Etat.
Tous, pour simplement se maintenir au pouvoir, doivent satisfaire un certain type
de reproduction économique issu du système Sakalava, l'accumulation en boeufs
de leurs alliés étant la clef de la pérennité de leur fonction ou la condition de
leur réinsertion s'ils venaient, comme ce sera le cas dans les années qui suivront,
à perdre le pouvoir politique.

Le Fitampoha 1968, qui avait lieu dans la partie nord de la


Tsiribihina, compte tenu de l'inversion symbolique des rapports qui se sont joués
entre le peuple et le roi, entre les esclaves royaux et les nobles, les patrilignages
et matrilignages, correspondait à un relatif désaveu de la société rurale à l'égard
des politiciens du moment et en tout cas un désir manifeste de les tenir à
distance. Mais, réciproquement, on a remarqué l'absence en 1968 des hauts

(1) Le conflit latent existant à l'époque entre le PSD du nord et du sud avait
ses racines en partie dans les stratégies économiques -concurrentes
soutenues par les financements étrangers bilatéraux ou multilatéraux ou
même totalement privés.
- 197 -

fonctionnaires originaires, alors qu'ils étaient présents en 1978 ; l'absence la plus


marquée était celle du maire ministre, lointaine ment apparenté aux Misara-Vezo
et représenté seulement par des parents. Cette absence est significative de la
nécessité devant laquelle la bourgeoisie politique de l'époque se trouvait de devoir
choisir entre le maintien des formes sociales héritées du passé, ici les rapports
de parenté et d'alliance, ou la destruction de ces rapports, qui gênaient la
politique économique effectivement menée, mais sur lesquels reposait en partie
leur pouvoir. L'etranger néo-colonial, celui qui impose le rythme des
transformations économiques sans s'interroger le plus souvent sur la nécessité des
transformations sociales dont il laisse la charge, depuis l'indépendance, aux
représentants de l'Etat qu'il a contribué à mettre en place, apparaît ici plus
dissolvant que le pouvoir colonial lui-même. En effet, en imposant ses choix de
productivite, la priorité du coton dans la région, l'insertion dans l'économie de
marché, en associant les nationaux aux projets de développement, en les y
intéressant, en favorisant l'émergence d'une "bourgeoisie compradore",
l'intervention étrangère crée les conditions d'une séparation entre monde rural et
monde urbain. Mais elle ne réussit pas forcément à développer les rapports
capitalistes à proprement parler, et à entraîner pour autant la prédominance de
l'économique sur le politique. C'est pourquoi deux mondes co-existent,
s'alimentent l'un à l'autre, et en 1968, le comportement économique de certains
fonctionnaires, fondé sur cette duplicité, sur leur double appartenance au monde
rural et urbain, n'est plus adapté au rythme et à l'échelle des transformations
supposées par les multiples projets de "développement" (1).

Le Fitampoha 1968, institution relais, institution écran, correspond à


cette réalité du moment. L'élection des notables ruraux en 1969 à la commune de
Belo traduisait le pouvoir social limité des représentants de l'Etat, l'attentisme
du monde rural face à son devenir et les conditions de vie de plus en plus
difficiles, la paupérisation croissante, l'impasse devant laquelle le gouvernement
se trouvait face au .développement du chômage des jeunes salariés, avec une
dette publique plus lourde chaque année, mettant un frein à l'absorption d'une
partie de cette main-d'oeuvre dans l'administration. Le monde rural se repliait
sur lui-même, renforçait son organisation sociale et économique, les échanges
entre monde rural et monde urbain se raréfiaient. La situation de blocage était
réelle et préfigurait les évènements de 1971-1972 qui allaient suivre.

La cérémonie du Fitampoha avait dorénavant une utilité très


résiduelle puisqu'elle avait symboliquement aboli l'institution royale et exclu
symboliquement l'étranger, puisqu'elle avait aussi permis l'émergence politique
de certains élus locaux à la mairie de Belo. Cela donnait à penser que cette
institution allait être rangée aux "limbes" de l'histoire. En 1969, il se disait dans
les villages de la commune rurale de Belo qu'il n'y aurait plus de Fitampoha en
1978, compte tenu de ce qui s'était passé. C'était compter sans les évènements
qui allaient suivre. Le Fitampoha, comme du temps de la colonisation et en 1958,
[Link] en 1978 être une manière de reconquérir le pouvoir social pour les

(l) En 1968, les experts du Ministère de l'Agriculture avaient pour charge


essentielle de préparer des projets de développement pour toute l'ile, car
en suscitant l'investissement sur place, l'on escomptait créer une situation
inflationniste capable d'entraîner tin certain développement, un "décollage
économique" ou "take off", selon la théorie bien connue de Rostov.
- 198 -

fonctionnaires originaires qui avaient dans l'intervalle perdu le pouvoir d'Etat. Le


Fitampoha administre ainsi la preuve que les structures administratives et
politiques de la région ont leur correspondance dans l'organisation du monde rural
et que l'on passe de l'un à l'autre sans rupture. On y trouve les mêmes acteurs et
l'apparent "exotisme" de cette manifestation face à des structures comme le
quartier, le canton, la commune, les coopératives, le syndicat des communes ne
doit pas faire illusion.
- 199 -

CHAPITRE VI

L'EFACACITE SYMBOLIQUE DES TROMBA DANS L'ACTUALITE

POLITIQUE ET ECONOMIQUE MALGACHE


- 200 -

INTRODUCTION

Dans un contexte où la dissolution de l'institution royale est révélée


par le fonctionnement du Fitampoha (cérémonie dynastique) qui, loin de servir la
cause de la royauté, banalise l'héritage dynastique en surdéterminant la
permanence de certains liens sociaux enracinés dans le passé mythique (mais
actualisés par les conflits entre li nages qui remontent aux Dady et Matoe) (l)
9
l'émergence des Bilo et Tromba (cerémonies de possession) locaux acquiert une
signification particulière que nous nous proposons d'étudier dans leur
fonctionnement réel•.

Nous avons signalé précédemment que ces institutions obéissent à la


même logigue d'implication que celle du Fitampoha, et nous avons vu qu'elles
s'appuient egalement sur le lien Ziva, permettant ainsi l'intégration des groupes
d'origines différentes, effaçant les différenciations ethniques au profit d'unités
( sociales historiques nouvelles, et créant ainsi les conditions d'apparition du
sentiment d'appartenance nationale. Elles facilitent l'établissement de nouveaux
rapports entre le Nord, le Sud, l'Est, et l'Ouest lieu de l'enquête. Dans notre
étude, les références génériques Misara et Vazimba ont défini des catégories à la
fois réelles et mythiques qui renvoient au pouvoir central des formations Merina
et Sakalava au moment où le pouvoir du roi s'est institué sur la négation de
certains liens sociaux préexistants, réduisant à la catégorie de mythes l'identité
Misara dans la formation Sakalava, et Vazimba dans la formation Merina. Dans la
référence Misara, est contenu le processus d'exclusion des alliés matrilinéaires
de l'héritage dynastique, base de la stratification sociale Sakalava; dans la
référence Vazimba est contenue la division en castes esclaves ou nobles le plus
souvent liée à l'issue des combats que se sont livrés les groupes localement
implantés avant la migration "Hova".

Enfin, ces références sont porteuses de renversements du système des


rappc'ts institués par les formations politiques à leur origine, car lorsqu'elles
expriment un pouvoir venu d'ailleurs (2), -le pouvoir Sakalava en Imerina, et le
pouvoir Merina en pays Sakalava- elles réfèrent aux migrations anciennes d'Est
en Ouest des groupes Vazimba qui n'ont pas voulu se soumettre et qui ont acquis
avec le développement du pouvoir Sakalava un statut social et économique la
plupart du temps favorable.

(0 Daddy: ancêtres de la seconde génération ascendante. Matoe: ancêtres de


la troisième génération ascendante qui sont personnalisés après la mort.
Tous ne le sont pas, leur personnalité est le signe rétroactif, le plus
souvent, de la notoriété acquise de leur vivant.

(2) F. RAISON, à paraître, "Ailleurs et autrement" qui présente le personnage


historique de Radama.
- 201 -

En Imerina, les références Misara permettent la participation, voire


l'adhésion de certains groupes lignagers Merina au système cérémoniel du Nord-
Ouest (0 et du Sud-Ouest, elles correspondent aux rapports sociaux historiques
qui se sont institués dans les régions Sakalava occupées par les "colonies
Merina" (2) à l'origine desquelles se sont structurés certains rapports sociaux
économiques, et se sont organisés les circuits commerciaux Est-Ouest.
Réciproquement, les références Vazimba sont fréquemment utilisées par les
hauts-fonctionnaires en quête de mandat électoral en Imerina bien qu'ils soient
originaires de l'Ouest: ils actualisent ainsi des liens socio-historiques qui créent
des solidarités partielles, là où les anciens dominés de la société politique Merina
n'ont pas rompu les relations de dépendance qui les liaient à Paristocratie
Merina. Cette dépendance s'exprime en particulier dans l'appropriation des terres
de culture qui fait des Fokonolona (assemblée de village) les métayers de
propriétaires absents installés en ville.

Nous verrons dans l'étude des Tromba comment la transgression


devient la règle et le support de l'expression politique, car ces institutions sont
bâties sur un type de rapport particulier à l'histoire mythique, lieu d'élaboration
du pouvoir transgressif du roi et de la loi. Ces institutions unifient ainsi la
représentation que ces groupes lignagers ont <feux-mêmes, elles leur permettent
quelquefois de se démarquer de Pinstitution royale, lieu de production et de
reproduction des anciennes hiérarchies entre groupes, en même temps qu'elles
justifient et rationalisent au regard de la tradition les souhaits de transformation
sociale et politique. C'est ainsi que sont nées les références Vazimba et Misara,
et que <fautres pourraient émerger.

En dernier lieu, s'il ne fait aucun doute que ces institutions sont
particulièrement efficaces au plan symbolique, il n'en n'est pas de même au plan
politique et économique, bien qu'elles soient étroitement liées à la vie politique
et économique locale. Tromba et Bilo sont en relation directe avec les
institutions politiques comme les mairies, les coopératives, les syndicats des
communes, mais interviennent également dans la constitution de circuits de
commercialisation et les campagnes électorales. Nous l'avons vérifié tant dans
notre enquête à Morondava-Mahabo que plus tard à Andranofotsy.

Nous n'aborderons pas, au cours de ce chapitre, l'étude des relations


entre la réalité politique et économique et les institutions "Sa kalava" qui
apparaîtront au chapitre suivant; nous nous bornerons à mentionner qu'elles
existent, bien plus, qu'elles sont déterminantes dans la mise en place des circuits
cérémoniels, ceci afin de préciser le contexte du processus. de légitimation des
rapports sociaux. En effet, s'il y a dans les institutions Tromba et Bilo profusion
du symbolique celui-ci occupe une fonction bien précise de justification des
rapports qui ne peuvent être admis et apparaître comme dominants dans la
société rurale que parce qu'ils répondent à une "vérité historique" : l'histoire des

(1) Voir sur ce point la thèse de Suzy Ramamonjisoa, p. 11 et p.72 à 75


"Guerres, échanges et parenté" et p. 79 . "La crise de Doany de Majunga
semble avoir pour effet de renforcer les cultes et pouvoirs locaux".

(2) L'expansion Merina qui a commencé au début du XIXème siècle qui avait
pour objet le contrôle 'des échanges extérieurs sur les côtes ne s'apparente
aucunement à une colonisation même si les rapports externes de l'époque
sont venus en changer le cours préparant ainsi la colonisation proprement
dite.
- 202 ~

dominations passées devient le support d'adhésions nouvelles, le moyen par lequel


les récentes hiérarchies sont intériorisées. Ainsi, ceux qui s'approprient le
pouvoir social cherchent-ils à s'individualiser sur le mode originel de la formation
Sakalava. Les possibilités offertes depuis l'indépendance, et la distance établie
vis-à-vis des chefs Sakalava compromis dans la collaboration avec le pouvoir
colonial, font que chaque groupe lignager peut à tout moment se créer une
clientèle, transformer en pOuvoir ses alliances et ses préférences. La seule
contrainte est de produire l'idéologie justificatrice selon un mode admissible.

Nous avons vu dans les chapitres concernant le Fitampoha, comment


un système social fondé sur le parenté et l'alliance devient un système politique
en instituant l'inégalité qui commence avec la transgression de l'interdit de
l'inceste par celui qui sera roi; en établissant la loi d'exogamie pour la majorité,
la permissivité et l'endogamie pour la famille royale qui devient dynastie, il
institue l'inégalité entre les groupes. Cette première phase de stratification
sociale a distingué nobles et non-nobles, et nous verrons que le type d'implication
des Bilo et Tromba obéit à cette même logique et reprend le scénario de l'origine
du pouvoir. On peut· dire que ces cérémonies de possession sont l'analogue du
Fitampoha, cérémonie dynastique mais aussi qu'il y a dans les institutions
Sakalava intégration du phénomène Tromba. Le Fitampoha dans son déroulement,
en apporte lui-même la meilleure preuve, puisque chaque Dady (ancêtre royal
ayant régné, auquel est rendu un culte) a son double (Sazoka) susceptible d'agir
les rapports sociaux concrets joués dans l'évènement et qui produit les
justifications appropriées à la situation actuelle.

Cependant, l'analogie entre les Tromba et Bilo et le Fitampoha


s'arrête là, car si l'inégalité entre les groupes sociaux est produite dans chacune
de ces institutions sur un mode identique, cela ne signifie aucunement la
reconduction des rapports historiques de domination. Comme nous l'avons noté
précédemment pour le Fitampoha, c'est la dynamique sociale contenue dans ces
manifestations qui est déterminante. La fixation hiérarchique des rôles et des
statuts s'opère en utilisant et récupérant une partie du passé Maroserana pour le
réinvestir dans les hiérarchies présentes, en éliminant au passage l'enjeu
dynastique (puisque la lignée Maroserana s'est dissoute depuis Ndriamilafikarivo
(Toera de son vivant, dernier roi avant la colonisation). Ainsi, se développe une
contestation partielle des rapports socio-historiques conservés dans les traditions
royales: le champ politique induit des légitimités passées est ouvert à tous ceux
qui gardent l'enracinement minimum, mais légitimité et contestation s'y
expriment simultanément.

VI.l Les cérémonies Tromba, lieu d'intégration hiérarchique et de


contestation

S'il ne fait aucun doute que les manifest"ations Tromba répondent aux
conditions politiques et économiques du moment, fondement objectif de la
réalité sociale, leur fonction ne peut être élucidée qu'en tenant compte du
caractère' subjectif de la participation des villageois, directement liés à leurs
conditions de vie.

En effet, dès le début de notre enquête à Morondava-Mahabo, nous


a vons constaté que les relations d'échange de biens ou de personnes obéissaient à
une logique particulière, et que nous avons identifiée au système cérémoniel des
- 203 -

villages étudiés. Cette réalité était directement observable dans le système


d'échange de la force de travail qui permettait crassurer les différentes récoltes
de riz en fonction des variations saisonnières et crun ensemble hydraulique à
l'autre. Quand par ailleurs, on cherchait à approfondir les relations de parenté et
cralliance à partir des villages, on pouvait délimiter des entités territoriales à
l'intérieur desquelles les relations entre les villages et campements
s'organisaient. Or très rapidement, il est apparu qu'une relation étroite existait
entre l'organisation de la production et des échanges, et ces entités territoriales
liées à la relation tombeau-résidence et intégrées et hiérarchisées autour crun
système cérémoniel qui lui-même révélait les contradictions sociales, politiques
et économiques des villages concernés. Bien plus, chaque fois qu'il existait une
concurrence entre les cultes -entre Tromba-Andrano (lié à l'eau) et Tromba-
Antety (lié à la terre), ou entre Tromba et Bilo, -il en naissait une définition
pertinente du cadre spatial et temporel auquel ils faisaient référence, donc une
mesure de l'impact géo-politique de ces institutions et du degré de diffusion des
conflits qui pouvaient apparaître. Si nous avons été amené à privilégier l'étude du
système cérémoniel de ces villages, c'est donc moins pour satisfaire à une
mode (I) que parce qu'il reflétait et révélait les influences et les courants qui
traversaient l'univers villageois autant que la réponse originale de ces paysans à
leurs conditions de vie.

VI.I.I La bipolarisation cérémonielle et la symbolique du


pouvoir

Dans le village d'Andranofotsy, la bipolarisation


cérémonielle Tromba-Antety - Tromba-Andrano, sur laquelle nous nous sommes
attardé révélait le caractère mythique et originel du pouvoir, tel que les
Maroserana ont pu le construire aux premiers temps de la formation politique
Sakalava. Ce dont il est question dans chacun de ces Tromba, c'est bien du
pouvoir et de sa légitimité. Tromba-Antety et Tromba-Andrano s'opposent l'un à
l'autre dans le contexte social politique et économique où ils apparaissent, mais
ils abritent l'un comme l'autre, et simultanément le conservatisme le plus radical
et la contestation. De cette ambivalence fondamentale, naît la difficulté de
l'analyse de la fonction de ces Tromba dans l'ordre des rapports contemporains,
alors qu'ils se présentent comme le Fitampoha, comme des manifestations
archaïques, où les symboles, le rite, ne sont pas directement porteurs de sens.
Les systèmes de représentations rencontrés dans ces manifestations introduisent
comme première différence fondamentale entre les Tromba-Antety et les
Tromba-Andrano celle de la symbolique originelle du pouvoir qui établit entre les
esprits issus de la terre ou de l'eau une inégalité de fait. Selon ce mythe de
l'ori 9ine, il y a eu inversion des rapports entre deux demi-frères issus de mères
differentes, mais soeurs, et le descendant de la cadette, première femme du roi,
héritera seul du pouvoir paternel. Ce mythe, que nous avons analysé au chapitre
III de ce travail (Récit de Ravato-Rabonia) constitue le fond commun sur lequel
les Tromba du village crAndranofotsy s'élaborent. La variante de ce conte que
nous avons recueillie durant le temps crenquête n'est nullement indépendante des
relations qui se jouaient durant les cérémonies: bien qu'il nous aît été transmis
sans explication, il était évident que le message renvoyait à des rapports réels, à
une analyse des rapports internes au village, lorsque la communauté Tromba
était constituée. C'est ce que nous avons démontré.

(I) L'étude du système cérémoniel était pour tous· ceux qui travaillaient en
milieu rural la clef des rapports généraux observés. Il est utile de
mentionner que ce fait fut vérifié dans nos études.
- 204 -

Le fond mythologique commun à ces deux sortes de Tromba établit,


en effet, une série d'oppositions équivalentes entre elles, destinées à préciser
tout à la fois la permanence des relations sociales historiques, et les enjeux
concrets, politiques et économiques, de ces cérémonies. Ces oppositions
équivalentes étaient contenues dans le mythe de Bory-Bory (1), où les
dichotomies terre-eau, hommes-femmes, aînés-cadets, élevage-riziculture,
apparaissaient comme les éléments constitutifs du système politique et
économique Sakalava. Le Tromba-Antety, qui fixe et délimite le contrôle
territorial, qui privilégie la société patrilinéaire, et la prééminence de l'aîné sur
le cadet ainsi que la priorité de l'élevage sur la riziculture, se présentait comme
radicalement conservateur par le type de relations sociales qu'il favorisait, et
aussi dans le souci d'une pureté toute formelle des symboles et du rite qu'il
utilisait dans l'élaboration de ces légitimités. En réalité, il importe de se garder
de tout a priori quant à l'aspect conservateur des Tromba, car, nous l'avons dit,
Tromba-Antety comme Tromba-Andrano présentent ce double aspect
conservateur et réformiste.

Le Tromba-Andrano, en effet, que l'on serait tenté de qualifier de


réformateur, voire même de croire capable d'induire des changements
fondamentaux, puisqu'il permet des renversements de relations, du cadet à
l'égard de l'aîné, des matrilignages sur les patrilignages, de la riziculture sur
l'élevage, ne peut guère opérer ces séries d'inversions que par un conformisme
d'une nature particulière. Les formes de contestation qu'il suscite s'élaborent en
fait et prennent appui sur l'institution royale, en réactivant des conflits
dynastiques passés et fréquemment oubliés. Ils cherchent ainsi à nier les
légitimités actuelles, celles qui sont fondées sur la parenté et qui se sont
reconstruites avec la formation de villages permanents dus à la colonisation. Les
Tromba-Andrano, dont la contestation s'organise autour des inégalités induites
des successions dynastiques, font appel en réalité à une instance légitimante
supérieure, qui a toujours été en rupture avec les rapports de parenté. Cette
contestation à double détente a pour effet de remettre en cause les nouveaux
équilibres sociaux qui se sont reconstruits, comme c'est le cas pour
Andranofotsy, et qui ont pour beaucoup évacué de leurs préoccupations les
conflits des anciens dominants.

VI.1.2 Tromba-Antety, Tromba-Andrano, et l'unité


constitutive du village

La formation sociale d'Andranofotsy est composée, nous le


rappelons d'un seul Fokoany (groupe lignager>, les Tsitompa; qui intègrent autour
d'eux leurs alliés par mariage et Fatidra (lien de parente à plaisanterie )(2), de
sorte que l'on peut caractériser ce village comme étant un système- d'alliance
généralisée où les Tsitompa ont imposé au cours du temps leurs alliances et

(1) L'analyse des mythes d'origine de la société et du pouvoir développé


chapitre III précise qu'à travers l'élaboration de ces traditions, se sont
fixées les règles de parenté et d'alliance déjà contenues pour partie dans
l'organisation des groupes locaux et le mode de relation du roi avec ceux
qui allaient devenir le peuple se sont modelés sur ces rapports.

(2) Cf. la genèse de cette formation sociale présentée chapitre IV où l'on voit
l'émergence des Tromba en relation avec la création des tombeaux ou en
référence à des hauts-lieux.
- 205 ~

préférences, devenant en quelque sorte les intermédaires obligés de tous les


rapports (l). Dans ce village, les rapports interlignagers ont été réorganisés
independamment des inégalités de caste qui s'effaçaient au moment de l'enquête
devant les relations de parentés internes au lignage Tsitompa: les conflits
naissant des relations aînés-cadets avaient tendance à s'imposer aux autres
lignages, tous alliés entre eux.

Ces conclusions très générales relatives à la formation sociale du


village d' Andranofotsy, placent les Tsitompa au centre de tous les rapports. Ils
sont le point de départ et d'arrivée de toutes les relations du village; c'est bien à
travers eux que se réalise l'alliance généralisée de tous les groupes constitutifs.
Les sous-ensembles sociaux qui sont liés par la même appartenance aux
tombeaux, sur le schéma (fig. 13) situent les rapports socio-historiques passés
dans l'organisation sociale actuelle révélée par les Tromba. Nous pouvons déjà
noter une différence d'importance concernant les adeptes des Tromba-Antety et
Andrano: en effet, les adeptes des Tromba-Antety sont des Longo amin raza
(alliés par mariage) des Tsitompa, alors que les adeptes des Tromba-Andrano ne
sont lies aux Tsitompa que par des liens interpersonnels de Fatidra en principe
non transmissibles à la génération suivante. La seule exception est le lignage
Samoky, qui participe au Tromba-Andrano, bien qu'ils soit allié par mariage aux
Tsitompa, ancêtres fondateurs du village à la génération la plus ancienne. Cette
particularité révèle les rapports économiques qui traversent ces cérémonies, car
les Samoky ont un mode d'accumulation basé sur la riziculture et l'on peut dire
que chaque type de Tromba valorise un type particulier de liens, et chacune de
ces communautés quand elles sont instituées, se fondent sur des rapports sociaux
et économiques différents. L'unité villageoise ne s'est maintenue que parce que
les Tsitompa contiennent et enferment les conflits susceptibles de naître en
réinvestissant d'une certaine manière le passé Maroserana, qui, indéterminé dans
le Tromba-Antety, n'occupe plus qu'une place résiduelle, celle d'une idéologie
justificatrice des inégalités; a contrario, le Tromba-andrano sur détermine le
passé Maroserana en vue de se réapproprier une légitimité passée et contestée à
l'époque de la royauté.

Cette opposition Tromba-Antety, Tromba-Andrano est particulière à


l'organisation villageoise d'Andranofotsy et révèle les inégalites liées à la
composition même de ce village qui, rappelons-le, est proche des tombeaux
royaux, et dont les membres co-résidents se rattachent de près ou de loin à
l'organisation dynastique Maroserana. Certains d'entre eux ont d'ailleurs conservé
des fonctions rituelles dans le Fitampoha, et d'autres sont encore alliés par
mariage aux héritiers Maroserana.

L'omniprésence de ces relations passées dans les relations actuelles


entraîne nécessairement une contestation ambiguë de l'institution royale.

(l) Cette situation décrite à Andranofotsy, chapitre IV où le lignage Tsitompa


occupait une position sociale privilégiée ne pouvait perdurer et le jeu de
réglementation sociale des alliances et de la légitimité par la parenté
assurait en quelque sorte la circulation du pouvoir. On pouvait saisir au
moment de l'enquête par le jeu des rapports de génération, le groupe
ligna&er qui prendrait la succession des Tsitompa pour assurer le maintien
des regles de parenté bâties sur la patrilinéarité et la primogéniture: les
Sakoambe-Mija qui avaient pratiqué l'échange de soeurs en signe de leur
solidarité.
- 206 -

VI. 1.3 Institutions Tromba et institution royale, une


complémentarité naturelle

Que l'on considère le Tromba-Antety, substitutif de l'institution


royale, analogue du culte des Dady (reliques royales), ou encore le Tromba-
Andrano, l'un comme l'autre cherchent à libérer le champ politique de toute
appropriation Maroserana stricto sensu. La plupart des chefs de lignages que nous
avons rencontrés s'accordaient à dire que: "depuis Ndriamilafikarivo, il n'y a plus
de Mpagnito (roD", car la lignée s'est éteinte avec la mort du roi Toera à Ambiky
en 1897, date à laquelle la colonisation effective s'est installée dans cette partie
du Menabe.

Les Tromba-Antety qui préexistaient à la formation politique


Sakalava -comme les descriptions de Luis MARIANO en témoignent (U- avaient
conservé leur valeur quand le pouvoir s'est concentré, et que les migrants
Maroserana en ont acquis la légitimité. Car malgré la polarisation cérémonielle
autour du culte des Dady (reliques royales), ils n'étaient pas concurrents puisque
l'unité politique de départ s'était opérée sur la base d'une adhésion laissant aux
groupes locaux une relative autonomie. Dans une certaine mesure, ils
participaient à l'expansion géographique du pouvoir en voie de formation. A cette
époque, le Tromba-Antety était l'homologue du pouvoir royal dans les espaces
restreints constitués autour des lieux de résidence successifs des groupes locaux.
Mais lorsque l'institution royale achèvera de se dissoudre dans le nouvel ordre
colonial et qu'elle fera partie intégrante du dispositif administratif et politique
(2), les Tromba-Antety retrouveront naturellement la fonction intégratrice qu'ils
avaient eue et serviront à instituer Menabe les villages nouvellement construits.

Avec la mise en place de l'administration coloniale, se sont organisés


des villages permanents, et les formations sociales qui se sont unifiées ont établi
leurs relations sur le modèle du premier Menabe, au foyer originaire de la
formation Sakalava. Les rapports interlignagers qui se sont reconstruits alors

(U COACM, "Collection des Ouvrages Anciens Concernant Madagascar".Tome


II. Mission des pères Jésuites au Menabe 1616-1617. Lettre du père \'\ariano
sur sa mission à la Côte Ouest (Sahadia-Tsiribihina)". Leur principal culte
consiste à offrir des sacrifices à leurs divinités, qui, à ce qu'ils racontent
sont au nombre de 6••• Il offrent des sacrifices aux mânes de leurs morts
qu'ils nomment Afo, convaincus que leurs morts ont le pouvoir de leur venir
en aide... Ils ont l'habitude de coudre à l'intérieur d'une ceinture, les
cheveux, les ongles de ces morts qu'ils gardent religieusement comme des
reliques••• Les fils aînés des familles nobles enferment les restes dans une
vilaine petite boîte qu'ils portent toujours sur eux en temps de guerre ou
dans les fêtes••• Ce qui maintient dans ces erreurs, "c'est que le diable
s'empare à tout instant du corps de quelques uns de ces pauvres
misérables••• n La relation apparaît ici évidente entre les Ody et ce qui
deviendra plus tard les Dady (reliques royales) quand les différenciations
sociales seront plus nettes et les Tromba-Antety.

(2) Rappelons ici la restitution des Dady aux héritiers Maroserana et le


Fitampoha de_.1904 qui a marqué le ralliement des principaux chefs au
pouvoir colonial. Evènsement rapporté dans les archives coloniales par le
capitaine Rey.
- 207 -

ont reproduit d'abord et avant tout les inégalités liées au système patrilinéaire
de parenté, puis se sont développées des pratiques d'endogamie et certaines
stratégies d'alliance comme l'union successive avec deux soeurs, qui instituent
une iné&alité entre alliés. Ces dernières pratiques étaient auparavant l'apanage
du roi, a l'origine des lois, mais que sa qualité place au-dessus des lois qu'il a
instituées. L'émergence et la multiplication des Tromba-Antety est la traduction
d'une situation nouvelle liée au fàit colonial, où chaque nouveau village et chaque
nouveau tombeau suscite ses propres cultes de référence; les Tromba-Antety
deviennent dès lors l'équivalent symbolique du culte des Dady. La recrudescence
des Tromba-Antety coTncide avec l'état de désagrégation des systèmes lignagers,
dont les segmentations induisent fréquemment de nouveaux tombeaux et de
nouveaux cultes.

Quant aux Tromba-Andrano, leur émergence et leur multiplication


s'interprètent en relation avec les segmentations dynastiques et avec les
alliances multiples que les descendants Maroserana ont conclues avec les groupes
locaux dans les régions de l'ile où ils ont migré. La genèse de cette institution ne
peut être comprise qu'en rapport avec l'émergence des Tromba-Misara au nord de
l'ile, dans le Borna (Royaume Sakalava du Nord).

VI.l.4 Segmentation dynastique et apparition des Tromba-


Misara, précurseurs des Tromba-Andrano dans la
contestation

La démultiplication des chefferies locales qui s'instituent groupes


territoriaux dans les Tromba-Antety contraste avec l'unicité de la légitimité
dynastique; cette homogénéité n'a été conservée qu'au prix de processus
successifs d'exclusion des contestataires, se traduisant par la migration des
groupes insoumis vers le Nord. La première migration de grande envergure et qui
soit de cette nature, s'est faite à la suite du règne de Ndrianinhanina
(Ndriandahifotsy), elle a été à l'origine de la formation du royaume Sakalava du
Nord, le Borna. A cette époque, que l'on a 'coutume de désigner comme étant
l'apogée du royaume Sakalava, la branche cadette Maroserana se sépare de la
branche aînée, Andriamandisoarivo migre vers le Nord et fonde le Borna. Durant
cette période apparaîssent les Tromba-Ndremisara, prototypes de la contestation
interne au système politique Sakalava et principe de légitimation du nouveau
royaume Sakalava du Nord, le Boina. Les Tromba-Ndremisara auront ainsi
simultanément servi la cause de la contestation de l'héritage dynastique et la
fondation du nouveau pouvoir désormais séparé.

Alors que les Tromba-Ndremisara coincident avec la création du


royaume du Boina, les groupes lignagers Misara sont considérés dans le Menabe
comme la branche cadette de la lignée Maroserana issue de même père
Ndrianinhanina, mais de mères différentes qui sont deux soeurs. Cette réalité
fondera historiquement les rapports entre le Sud et le Nord, marquera
structurellement les relations des deux royaumes Sakalava du Nord et du Sud. La
coincidence de l'apparition des Tromba-Misara avec la scission à jamais
définitive entre les royaumes Sakalava du Nord et du Sud, le Boina et le Menabe,
est l'expression d'un conflit insoluble dans la formation Sakalava, si l'on en juge
par l'importance et le nombre de conflits de ce genre à l'heure actuelle, quand
les héritiers sont issus de mères différentes et de deux soeurs. La mémoire de ce
conflit initial, indissociable de l'exploitation politique qui a été faite de ce genre
- 208 -

de relations dans le système politique naissant, révèle l'importance et la nature


politique des relations matrilignages/patrilignages dans cette société qui ne
préserve la suprématie d'une lignée unique que par le relai d'une forte endogamie
qui désigne les exclus du pouvoir.
L'apparition des Tromba-Misara comme principe de légitimité du
royaume du Borna, alors que dans le Menabe, les Misara sont en principe les
groupes matrilinéaires exclus du pouvoir, opère le redéploiement de la
contradiction générale aînés-cadets propre aux groupes dominants dans les
relations entre le Nord et le Sud. Or, cette contradiction s'est sans cesse
renforcée au cours du temps, car tout conflit insoluble sur place amenait une
migration des insoumis vers le Nord. Ces segmentations s'accompagnaient
généralement de relations nouvelles dans les régions d'accueil. Ainsi en est-il des
Sakalava-Maroserana venus du Sud et des groupes Tsimihety venus de l'Est
(originaires de Mandritsara (Marangibato) et qui se sont installés à Analaiva). A
cette époque, il n'y avait pas encore de Tromba-Andrano. Au moment de
l'occupation de cette région par Radama 1er (U, les groupes Tsimihety-Sakalava
se sont jetés dans la Loza, embouchure de la rivière de l'endroit. Analaiva
devient Angatambo-Antandrona. Une partie du groupe Sakalava-Tsimihety reste
et se soumet, l'autre partie migre vers le Nord et se mélange aux Antankarana.
Après la colonisation, cet Analaiva deviendra chef-lieu de région Tsimihety.

Au moment de l'Indépendance, il y a eu envahissement de Tromba-


Andrano qui viennent pour la plupart du Beony, plus particulièrement d'Analaiva
(Angatambo) et de Marovoay (Betsioka). Ces Tromba renvoient à la migration
Sud-Nord de Ndriamandisoarivo et à la migration Est-Ouest liée à l'expédition de
Radama 1er dans le royaume Sakalava du Nord. La périodisation qui s'inscrit dans
les rapports actuel~ recouvre celle que l'on retrouve dans le culte des Dady lors
du Fitampoha, si l'on en croit l'invocation inégale des Dady ainsi que
l'intervention des Tromba-Sazoka (possédés de l'esprit du roD durant le
cérémoniel.

VI.1.5 Tromba-Andrano, le langage d'une contestation passée

L'émergence de Tromba-Andrano est très généralement le signe


d'une crise politique grave, où la remise en cause de certains statuts acquis au
plan local fait resurgir à travers le temps et l'espace des oppositions anciennes,
réactivant en chaine des déséquilibres partiels: ceux qui se jouent dans le Nord
ont leur correspondance au Sud, ceux que l'on observe à l'Ouest trouvent leur
point d'ancrage à l'Est, retrouvant l'origine des migrations passées et le langage
de l'insoumission qui a motivé ces déplacements. On ne peut donc se limiter à
une analyse en terme d'ethnie ou même de groupes de [Link]é limités quand on
cherche à comprendre cette double rationnalité partielle et globale des Tromba.
L'intégration des rapports Nord-Sud et Est-Ouest que l'on ne peut manquer de
noter dans ces manifestations, joue sur le thème du renversemen~ ou du moins du
changement politique, et c'est bien sous cette forme qu'elle intervient dans les
stratégies électorales des fonctionnaires d'état; en s'appuyant sur des rapports
anciens d'ordre mythique tout autant que sur ceux des groupes sociaux dans un
passé récent, ils emportent l'adhésion de tous ceux qui se trouven1: unis dans une

(1) C'est à la collaboration de J F. RABE DIMY que nous devons la


compréhension historique de la diffusion des Tromba venus du Nord vers le
Sud et en particulier au Menabe.
- 209 -

contestation passée dont l'efficacité pénètre les rapports actuels. Et les Tromba
que l'on pourrait qualifier d'anti-étrangers remettent en cause certains rapports
externes de la société aux périodes-clefs qui ont marqué ou précède le processus
colonial.
Le pouvoir qui s'institue selon ces processus est toujours venu
d'ailleurs (11; apparemment enraciné dans le passé, il se situe en réalité en
dehors du temps, car on peut rarement identifier avec précision l'origine des
évènements qui lui donnent sens et l'espace où il se déploie reste imprécis. C'est
d'ailleurs toute l'histoire des migrations intérieures qui se trouve réactualisée,
dont seuls sont çonnus le sens général de la mi~ration et les hauts-lieux marqués
par quelque évènement. C'est pourquoi differents termes sont utilisés pour
signifier cette relation spatiale-temporelle particulière entre les évènements
réels, objets de la cérémonie et les Tromba, lieu de résurgence du passé
mythique et fictif, chacun de ces qualificatifs opérant pour indiquer le genre de
contestation qui s'opère au regard de l'ancien ordre aristocratique Sakalava :
Tromba-Andrano (esprit venu de l'eau), Tromba-Boeny (Esprit venu du Boeny),
Tromba-Doany (esprit venant d'un lieu sacré), Tromba-Sazoka (Esprit d'origine
royal) (2).
On peut dire que les Tromba-Andrano procèdent du même type
d'abstraction et de symbolisation que les Tromba-Misara dont nous avons vu le
lien avec la formation du Boina: ils renvoient l'un et l'autre au mythe d'Ibonia,
où le symbolisme de l'eau soutient la même dynamique générale et rappelle
l'existence d'une situation de domination qui n'étant pas intériorisée, est toujours
susceptible de réapparaître sous forme de contestation. Pour tenir compte de ce
double discours, historique (réel) et mythique, il est une signification que l'on
peut donner en dernière analyse, et qui inscrit ces pratiques sociales dans l'ordre
des rapports actuels: celle de révéler comment les formations lignagères ont été
intégrées dans les systèmes politiques et sociaux respectivement Sakalava et
Merina. Quelle que soit l'origine Sakalava ou migrant des groupes sociaux qui se
refèrent des Tromba-Andrano, c'est fondamentalement le même langage qui
identifie les groupes autour d'une contestation et de l'émancipation par rapport à
l'ordre ancien; ce passé révolu est transgressé par ceux qui ont su tirer parti de
leur position dans le système traditionnel et prendre place dans l'administration.
Le mode de légitimation des rapports qui s'instituent dans le déroulement de la
cérémonie repose sur l'actualisation du passé mythique des groupes sociaux qui y
participent et la redécouverte de leurs anciens rapports: quand le culte est
pratiqué surtout par des originaires, il rappellera la perte de leur autonomie ou
de leur pouvoir à la période de l'unification Sakalava; quand ce sont des
migrants, il opérera l'alliance avec les anciens dominés du système Sakalava en
tirant partie des relations Est-Ouest qui ont existé à un moment de l'histoire
particulière de ces groupes, et dont le lien Ziva atteste l'existence.

Bien entendu, tous les groupes lignagers, quand ils se sont émancipés
de leur dépendance ancienne vis-à-vis de l'institution royale n'ont pas la même
vocation intêgratrice. Ils ne sont pas non plus tous capables de réaliser au même
degré un processus d'unification. C'est là justement ce qui confère aux Tromba-
Andrano une spécificité dans la contestation, qui s'exprime sur le plan local ou
national, et tous les Tromba locaux n'ont pas vocation à devenir des Tromba
nationaux. A Morondava et à Belo-sur-Tsiribihina, quand nous y avons

(1) F. RAISON-JOURDE, Cf. supra.

(2) Tome III p.88 à 110, La différenciation des Tromba telle qu'elle a été
présentée dans différents interviews.
- 210 -

travaillé (D, c'était la référence Vazimba qui tendait à s'imposer dans les
Tromba-Andrano ; elle occupe la même fonction intégratrice dans les relations
Est-Ouest que la référence Misara dans les rapports Nord-Sud. Fréquemment
utilisées par les fonctionnaires en quête de mandat électoral, elles tirent leur
efficacite l'une et l'autre de la légitimité royale qu'elles contiennent
résiduellement et négativement. En elles et par elles, se sont fondées certaines
nouvelles légitimités politiques et se sont crées autour de certains fonctionnaires
une clientèle formée par ceux qui leur étaient liés socialement et historiquement
et qui est restée relativement stable.

VI.lo6 Complémentarité géo-politigue des Tromba-Antety


et Andrano

Si Tromba-Antety et Tromba-Andrano occupent une position


symétrique et inverse dans l'équilibre des relations du village d'Andranofotsy, la
nouvelle intégration des statuts et des rôles sociaux qu'ils proposent ne peut être
validée qu'à la condition que les relations actualisées soient liées d'une certaine
manière aux hiérarchies passées. Comme nous l'avons vu, la généralisation des
Tromba-Andrano tient à ce rapport particulier établi avec le passé qui le relie à
la formation politique Maroserana. Les Tromba-Antety exploitent également le
passé mythique fictif en utilisant les séquences historiques auxquelles ils se
réfèrent comme support idéologique dans l'expression des rapports politiques
actuels. Ils contribuent de cette manière à une représentation linéaire de
l'Histoire, fonction éminemment idéologique et mystificatrice qui tend à
masquer, occulter, ou gommer les transformations sociales politiques dont on
sait qu'elles ont été nombreuses, au profit d'une idéalisation du passé. Celui-ci,
dès lors surdéterminé, devient une pure abstraction et conduit à une lutte de
pouvoir fondée moins sur le contenu que sur la forme, sur la manière dont le
pouvoir social sera approprié que sur son objet. Cette tendance conservatrice des
Tromba-Antety est limitée par un phénomène compensatoire. En effet, instituant
un retour à Porigine, ils tendent à phagocyter ce qui reste des institutions
dynastiques,' et notam ment le jeu royal qui consiste à transgresser les lois que
l'on a contribué à mettre en place. C'est ainsi que le roi est devenu roi, c'est
aussi de cette manière que l'on privatise le pouvoir dans une société où le
langage de la parenté et les relations d'alliance généralisées prôneraient la
communauté primitive tandis que les inégalités sont vécues comme étant
naturelles et le fait du destin.

. Les Tromba-Andrano, quant à eux, sont secondaires aux Tromba-


Antety qui sont le lieu de l'enracinement territorial et sont une réponse aux
luttes sociales, politiques, et économiques qui peuvent déborder le plan local
pour se généraliser en s'évadant des cadres de parenté stricts et des clivages
ethniques. De cette manière, ils peuvent remettre en cause l'équilibre des
hiérarchies réalisé dans l'univers villageois en valorisant des rapports externes, à
la communauté rurale. Ils deviennent. de ce fait l'un des lieux de relations
administration-village au même' titre, nous l'avons vu, que le Fita~poha, ou la
Commune Rurale. Ainsi, la contestation quand elle existe, se développe sur tous
les registres et à tous les niveaux.

(1) En 1967-1970, rappelons-le, à l'époque du premier gouvernement Malgache


issu de l'indépendance en 1958.
- 211 -

La relation antithétique Tromba-Antety, Tromba-Andrano, qui se


manifeste à Andranofotsy, reproduit en réalité un mode cPintégration territoriale
tout à fait spécifique à la formation Sakalava, et qui consiste à élargir les
limites du royaume à partir cPune simple unité de résidence, d'un Menabe
(domaine royaO. A l'époque des premiers rois Sakalava, ce sont les tombeaux
royaux (Tragnovinta) qui contribuaient à cette diffusion géographique du pouvoir
du roi, en sorte que les segmentations des groupes dominants n'opéraient pas
nécessairement une séparation définitive, mais pouvaient être un relai du pouvoir
royal ou au contraire constituer un écran à sa diffusion. L'institution Tromba-
Andrano ne peut prendre toute sa signification que par rapport à la communauté
de résidence auquel il appartient, qui est son lieu d'émergence, et le périmètre
de référence qui définit l'espace-géopolitique dans lequel il est susceptible d'agir.
C'est bien selon ce type de processus, lors du Fitampoha 1968, que les Sazoka
(possédés par un esprit royaD de Ndrianilainarivo-Ndriantahoranarivo et
Ndriamihoatrarivo (derniers Dady ayant régné), ayant constaté que l'institution
Fitampoha n'était plus ce qu'elle était et n'avait pas l'audience qu'elle aurait dû
avoir, auraient décidé (au cours cPune des séances de possession) de migrer dans
le royaume Sakalava du Nord où "l'institution royale aurait encore tout sa force".

VI.2 L'efficacité symbolique des Tromba

Nous avons montré dans le chapitre précédent comment le passé


mythique interfère dans les rapports présents en présentant le conflit des
héritiers Maroserana au cours du Fitampoha 1968 et la manière dont il s'imposait
à leurs alliés dépendants: jamais il ne parvint à se généraliser à la sphère sociale
politique, même restreinte au Menabe (actuelle mairie de Belo-sur-Tsiribihina),
alors que la solution à cette lutte pour le pouvoir des alliés directement
impliqués dans le conflit sera trouvée dans le cadre des élections à cette même
mairie de Belo. On a donc vu le mythe de Ndremisara, support idéologique du
culte, rejoindre l'Histoire qui se fait, puisque les alliés Misara-Vezo groupe de
parenté réel, ~urent les véritables bénéficiaires d'un conflit qui tombera peu
après dans l'ir:Jifférence. Le Fitampoha se sera développé selon un processus
dialectique où le fait précède le droit, où le signifiant devient le signifié,
scénario constitutif de la royauté, instance de légitimation du pouvoir comme
tel. Toutes les relations de parenté intériorisées auront contribué à cette
légitimation au profit d'une minorité qui se rendra par la suite indépendante de
ces rapports.

Au-delà de cette vision fragmentaire limitée aux relations


dominantes qui se sont instituées à partir, et au travers du Fitampoha 1968, nous
essaierons de caractériser les relations qui s'établissent avec le passé Maroserana
dans la région de Belo et de Morondava, où Ndremisara représente cet ailleurs
qui fonde les rapports internes et permet un déroulement de la vie sociale et
politique. La mutation de Ndremisara en Tromba dans le Nord-Ouest Sakalava,
dont nous avons parlé précédemment (1), révèle le mode de fonctionnement
politique propre à la société Sakalava qui repose sur· une idéologie de non-
violence, rationalisation selon laquelle les querelles de légitimité des premiers
rois Sakalava sont devenues Ndremisara efa dahy (les quatre frères Ndriamisara).

(1) Cf. chapitre III et IV.


- 212 -

Cette représentation unitaire du règne des premiers rois Maroserana, et ce fait


qu'ils soient institués comme frères dans ces Tromba, prennent une signification
particulière dans le Menabe, où la genèse de l'institution Dady remonte
pr"écisément au personnage de Ndremisara lui-même.

De cette intégration des Tromba à l'origine de l'institution Dady,


résulte que les relations de matrilinéarité exprimées dans les Tromba-Andrano, et
les relations de patrilinéarité manifestees dans les Tromba-Antety sont
dialectiquement liées comme l'ont été Dady et Tromba dans la formation
dynastique. En rejouant le scénario constitutif de la royauté, ces Tromba
permettent d'instituer Menabe le village. Ainsi le lignage Tsitompa a-t-il acquis
une position centrale et stable dans le tissu social face aux autres lignages co-
résidents, comme l'avaient fait les Maroseraha au foyer originaire de la
formation. De la même manière, une contestation légitime et intégrée au
système social, permet la segmentation des groupes dominants anciennement
nobles, et leur émancipation vis-à-vis de la loi ancienne de patrilinéarité et de
primogéniture. Ainsi, toute formation sociale nouvelle, quel que soit le statut
qu'elle aît eu antérieurement dans le système politique Sakalava, peut trouver
dans le scénario constitutif de la royauté un langage susceptible d'aménager les
rapports qu'elle établit du fait de sa situation présente.

VI.2.1 Culte des Dady et pouvoir des Masy

Le culte des Dady, à l'origine duquel serait Andriamisara (I) est


en réalité le produit de rapports internes à la formation politique Sakalava
constitués au départ entre les Maroserana, qui s'institueront dynastie régnante, et
les autochtones. A ce titre, l'efficacité de la référence Ndremisara dans l'ordre
des rapports présents tient à ce que ce personnage se situe à la charnière du
temps mythique et du temps réel, en sorte que sa fonction symbolique et son rôle
historique se trouvent confondus. C'est ce qui fait sa force et sa nécessité. Par
ëlileurs, nous avons interprété d'un point de vue épistémologique et politique le
fondement de la société Sakalava par les mythes de Ibonia et Ndremisara, tous
deux constitutifs de l'institution royale (2), où l'on voit le roi et le peuple
s'instituer l'un par l'autre et à travers l'autre. Ainsi spécifiée, l'altérité
fondamentale de la société politique se condense dans le personnage de
Ndremisara et révèle la nature politique de la parenté et la fonction idéologique
de la généalogie.

L'humour de l'Histoire veut que ce sont justement ces Masy, devins


praticiens, esthètes du pouvoir, mais manipulateurs des relations selon le code
secret des légitimités généalogiques, interprètes du passé et du futur, du passé
déjà présent et du futur déjà passé, qui sont désignés comme Misara. Cet art
consommé de la généalogie, ils l'ont acquis par l'expérience de leur vie
itinérante, vie de ruptures et de séparations qui n'ont de valeur socialement

(I) J. LOMBARD: "La royauté Sakalava": Formation, développement,


effondrement. Essai d'analyse d'un système politique. L'auteur mentionne p.
16 que "toutes les traditions recueillies en 1971, concordent pour dire que
Ndremisara est à l'origine du culte des Daddy".

(2) Cf. Chapitre III.


- 213 -

utile que grâce à l'exploitation qu'ils en ont faite. Ils ont su tirer parti de leurs
conditions de vie particulières, qui dans leur constant déplacement, les placent
toujours ailleurs de là où ils se trouvent, leur permettent de représenter cet
ailleurs puisqu'ils sont ceux qui auraient dû être rois si••• "le Paradis avait été sur
terre", s'il n'y avait eu transgression originelle et usurpation de la loi. On le voit
bien là, il n'y a plus dès lors de distance entre le fonctionnaire du culte et le culte
lui-même, entre l'objet du culte - les Dady - et le sujet du culte, le roi du
moment, qui contrôle les Dady, symbole du pouvoir et condition de sa
conservation puisqu'ils sont matérialisés, localisés, qu'ils doivent être gardés et
sont l'objet de luttes internes et externes. Rien d'étonnant alors à ce que
Ndremisara soit vu dans toutes les traditions comme l'origine du culte des Dady,
qu'il soit le point d'encrage des généalogies dynastiques, qu'il tende à devenir le
lieu de l'expression des généalogies mythiques (l).

VI.2.2 Tromba-Ndremisara: une idéologie de non-violence


Fc:>ndatrice de pouvoirs locaux

L'apparition des Tromba-Ndremisara Efa Dady (les quatre


frères Ndremisara) remonte au XVIIe siècle où ils figurent les rois Ndremisara,
Ndriamandisoarivo, Ndrianinhanina et Ndrianamboniarivo dans le Nord-Ouest. Le
scénario présenté donne à voir les "exclus" ou "contestataires", devenus orphelins
du pouvoir, se séparer de leur aîné, reconstruire une entité politique sur les
mêmes bases que dans le Menabe, c'est-à-dire par l'organisation des rapports de
parenté et d'alliance qui se sont développés tout au long de leur migration vers le
Nord, au profit d'une minorité qui s'instituera dynastie à l'instar des Maroserana
du Menabe, au détriment des autres groupes sociaux. L'émergence des Tromba-
Ndremisara coïncide avec la construction d'un pouvoir central dans les formations
sociales de cette lointaine époque, et révèle le processus selon lequel les anciens
dominants deviennent dominés: les rapports externes y prennent toujours la
forme de relations de parentés et d'alliance telles qu'elles ont été codifiées au
départ.

Ces Tromba-Boina - équivalents des Dady du Menabe - renvoient à la


manière dont la communauté politique s'institue en entraînant des formes
d'adhésion à ce pouvoir en voie de constitution, qui serviront à légitimer le
pouvoir comme tel, un pouvoir qui n'est plus que le produit d'aliénations
successives qui l'ont séparé peu à peu des rapports qui constituaient sa base, le
rendant étran~er à lui-même. Ce négatif ne peut être saisi qu'à partir de groupes
qui ont rejete ce pouvoir: c'est ce qui apparaît dans les interviews de certains
Mpitoka (chefs de lignages) originaires de la région d'Ankavandra, comme les
Tsiarama (2) qui ont migré vers le Sud à l'époque lointaine de la migration de
Ndriamandisoarivo vers le Nord, refusant de s'assimiler, de se mélanger aux

(1) Daddy: Reliques des rois morts ayant régné. La position généalogique de
ces' rois est par le biais de cette institution, immortalisée ce qui entraine
avec celle dés Mpibaby (porteurs des Daddy) oncles maternels de ces rois,
l~ fixation des rôles et des statuts des groupes lignagers liés à chaque
regne.

(2) Cf. Tome II p. 229 -230, Les Tsiarama que nous avons rencontrés résidaient
à Bepilopilo, village situé dans la vallée du Manambolo sur la rive Nord à
quelques kilomètres d'Aboalimena.
- 214 -

nouveaux venus, s'installant dans l'Antsingy (massif montagneux), là où habitent


les Beosy (l), et qui ont migré vers l'Ouest au moment de la colonisation. Le
mépris qui s'attache à ceux parmi les autochtones qui se sont mariés avec les
Maroserana en dit long sur les effets politiques de ces relations, et ce refus
s'exprime encore actuellement par le terme de Sakalava tena sakalava (Sakalava
purs) par lequel ils caractérisent l'identité Sakalava dont ils se réfèrent. Ces
autochtones qui ont refusé l'intégration au régime politique naissant en refusant
l'alliance par le mariage ou le Fatidra (parenté à plaisanterie) avec les nouveaux
venus dans le Nord, se sont installés dans les marges de l'Est des royaumes du
Boina et du Menabe: ce sont des zones de forêts et de montagnes, difficiles
d'accès, mais dont la situation particulière entre l'Est et l'Ouest, entre le Nord et
le Sud leur fait jouer un rôle de pivot des relations Nord-Sud et Est-Ouest dans
ce pays qui depuis la colonisation a renforcé la centralisation autour de la
capitale Tananarive.

Notons qu'il n'est pas étonnant d'assister à la résurgence de


l'aut6chtonie dans une région comme le Menabe où l'institution royale s'est
considérablement affaiblie. Le contenu proprement mythologique de la référence
à Ndremisara n'est pas étranger à l'affirmation d'une autonomie reconquise, car
il condense et résume à lui tout seul l'idéologie de non-violence intrinsèquement
liée à la genèse de la domination Maroserana. Celle-ci transforme la dynamique
de violence et de domination qui est le produit de toute relation extérieure, en
violence symbolique et intériorisée dans des rapports d'alliance, et Ndremisara a
été le lieu des contradictions sociales inhérentes à l'institution de la
patrilinéarité et de la primogéniture comme principe du fonctionnement social,
politique et économique. L'Histoire réelle ne commence qu'une fois affermis ces
principes, et les Tromba des Ndremisara efa dahy expriment les différents
moments, les différents stades de la fermeture du système politique qui seront
par la suite relayés par des pratiques d'endogamie.

C'est pourquoi il importe de relier l'intégration des Tromba dans le


système politique Maroserana à la fixation du statut particulier de Ndremisara
dans l'ordre des rapports internes et externes. Celle-ci s'est opérée avec
l'expansion géo 9raphique du pouvoir Sakalava qui n'a pu résoudre les
conttadictions nees sur place du système politique naissant et vis à vis duquel
Ndremisara devient l'expression symbolique d'une contestation légitime et
intégrée au système politique. Ndremisara devenu étranger est celui à partir de
qui, et à travers qui, s'est élabor~e une idéologie des rapports internes fondée sur
les rapports externes - ceux de l'alliance - et cela indépendamment des relations
avec les étrangers proprement dits, indépendamment de la colonisation. Dès lors,
attribuer une origine étrangère aux Maroserana est manifestement un abus (2)
sémantique même si le personnage historique de Ndremisara est vu par certains

(l) Les Beosy comme les Mikea dans les forêts du sud, collecteurs de miel
vivent d'activité de cueillette dans la forêt, plus particulièrement dans les
grottes. Beaucoup d'entre eux se sont depuis longtem ps insérés dans les
villages tout en conservant leur spécialisation. Pour certains, cette
sédentarisation a été le fait de la colonisation.

(2) Les théories du peuplement, plus particulièrement celles qui sont issues du
courant français de A. GRANDIDIER comme celle de JULLY ont tenté de
démontrer l'origine étrangère des dynasties régnantes à Madagascar.
Ouvrage cité.
- 215 -

comme étant d'origine arabe ou indienne, ou encore métissé à l'européen (par


suite de l'installation de la Compagnie des Indes à Fort-Dauphin). Ce que
l'analyse des Tromba (de quelque nature qu'ils soient) met en lumière, c'est le
fonctionnement interne de la société à l'égard des rapports externes. C'est bien à
une réciprocité de relations que nous avons à faire qui se différencient et se
dissocient l'une par l'autre et a travers l'autre. Cette dynamique des rapports
internes fondés sur les rapports externes, des rapports externes rendus
nécessaires par les relations internes, s'est imposée à notre analyse quand nous
avons essayé de comprendre pourquoi avec la colonisation se sont créés de
nouveaux tombeaux, issus de la segmentation de groupes dominants, et qui
constituent l'ori~ine des formations sociales nouvelles que sont les villages
permanents. Ils temoignent d'une réorganisation sociale totale, sans rupture avec
le passé, et d'une continuité idéologique qui s'est maintenue grâce au
développement des Tromba et à la fonction de médiation de l'institution
dynastique -soutenue en cela par la politique coloniale - et qui n'a plus à présent
que valeur de style, de langage, de cetype de langage hors duquel il n'y a point de
salut•••

VI.2.3 Non-violence légitimante et diffusion des Tromba :


une géopolitique des relations d'échange

Il fallait cette compréhension du processus d'abstraction du


personnage de Ndremisara pour aborder l'étude que nous avons effectuée dans la
région de Belo-sur-Tsiribihina, car il était impossible de saisir la dynamique
générale des nouveaux rapports qui se sont institués depuis un demi siècle, et
notamment l'intériorisation de la tutelle administrative, sans remonter à cette
idéologie de non-violence contenue dans les représentations dont Ndremisara est
toujours l'objet, sans éclairer nos observations par l'analyse de la manière dont la
violence se libère dans cette formation sociale. De plus, nous sommes en mesure
de comprendre pourquoi le Menabe n'exporte pas ses Tromba, mais qu'il est au
contraire le lieu de l'importation des Tromba des autres régions, plus
particulièrement des régions du Nord et de l'Est. En effet, cette diffusion des
Tromba rejoint l'histoire des migrations pour raisons politiques, où le Menabe dit
"historique'" - celui de Ndriandahifotsy (dont le nom posthume est
Ndrianinhanina) - a fréquemment été le lieu d'accueil des exclus des autres
régions, Sakalava du Nord, Merina, Antaisaka, rejetant lui-même ses propres
exclus vers les Nord.

La structure des relations Nord-Sud est intimement liée à l'histoire


réelle de Ndremisara, institué Masy (devins) dans le Nord et considéré comme tel
dans d'autres régions, au point que Misara pour certains est synonyme de Masy. ---
Ce personnage réel de Ndremisara rejoint singulièrement le personnage fictif,
porteur des contradictions et inégalités qui ont permis à une minorité (les
Maroserana) de s'instituer dynastie régnante. Il représente alors une manière
particulière d'aménager les conflits qui peuvent surgir dans une société lignaçère
de type patrilinéaire 04 les pratiques d'endogamie se multiplient et tendent a se
généraliser avec l'atténuation du pouvoir royal et de l'institution de la caste (qui
en est le produit). En devenant Tromba dans le Nord, alors qu'il est à l'origine des
Daqy dans le Sud, Ndremisara devient le moyen par lequel les conflits locaux
sont déplacés et le lieu de ce déplacement, où peut s'extérioriser la violence
issue des relations internes: hors du lieu d'éclatement des conflits, elle prend
- 216 -

une autre signification en se rationalisant ailleurs et autrement (1). Ainsi, la


société peut-elle mettre en cause les légitimités sociales induites des règles de
parenté -et dont on sait qu'elles ont été fréquemment transgressées - et ouvrir la
voie d'une reconstruction sociale qui rendrait leur place aux ancêtres mythiques
propres aux formations lignagères de l'époque pré-Maroserana (2) et où les
rapports interlignagers ne se feraient plus à partir de l'institution dynastique et à
travers elle, tout en empruntant sa forme.

La polarisation au Nord des Tromba du Menabe, confirmée par les


textes d'interview (3), et dont témoigne l'origine Comorienne des interdits, est la
marque et la traduction de relations internes fondées sur une parenté idéologique
instituée dans les rapports réels des organisations villageoises (et dans laquelle
sont situés certains fonctionnaires locaux et parfois nationaux se réclamant de
l'origine Vezo-Trimangaro) et d'autre part de rapports externes qui doivent
recouvrir, semble-t-il des réseaux socio-économiques relatifs à l'ancienne
économie de traite. La thèse de S. RAMAMONJISOA (4) est à cet égard très
pertinente: dès 19-70, l'hypothèse de recherche qu'elle formulait permettait
d'aborder l'étude des Tromba à un niveau satisfaisant d'interprétation, celui des
rapports de parenté et d'alliance. Car si nous revenons à nouveau au point
d'ancrage de l'Histoire réelle ou mythique de la société Sakalava, nous savons
bien que les relations extérieures ont toujours pris la forme des relations de
parenté et d'alliance par mariage, Fatidra ou Ziva ( ), et le mythe de Ndremisara
en est la parfaite illustration. Or durant l'économie de traite, et même avec la
colonisation, le métissage a toujours été important sur la Côte Ouest, mais ce
fait a été nié parce que les stratégies coloniales, comme celles des chefferies
locales tiraient leur pouvoir et assuraient leur collaboration les premières sur la
politique des races, les autres sur les inégalités induites de la parenté et de
l'alliance et régies par un système interdit. Il n'est pas étonnant que dans un tel
contexte, les ruptures de généalogies soient fréquentes, que l'origine du père
étant inconnue, il s'ensuive des réaménagements institutionnels et un cadre de
classifiéation qui assure une identité et restaure un lien de parenté quand il a été
perdu.

VI.2.4 Tromba et parenté idéologigue

Les conclusions de notre enquête concernant la segmentation


des tombeaux des groupes dominants dans la région de Belo (5) illustrent bien la
transformation des relations de pouvoir issues de la parenté en idéologie dans un
processus de justification de l'équilibre des nouveaux rapports et de
rationalisation des nombreux conflits qui existent dans le cadre des relations

(l) C'est selon ce processus que Radama est devenu, sur la côte Ouest, l'objet
d'un mythe: Thèse de R. DELV AL.

(2) Cf. chapitre IV : Le Togny-tany.

(3) Cf. Tome III, p. 115.

(4) S. RAMAMONJISOA, "Résistances culturelles au changement dans les


communautés villageoises du Nord-Ouest de Madagascar". Paris V, UER des
Sciences sociales.

(5) Cf. chapitre IV "Les héritiers".


- 217 -

d'alliance. Et ce sont justement les MiS?ra, ~roupes de parenté réels qui ont
développé le mieux, c'est-à-dire d'une maniere systématique cette pratique
sociale particulière. Ils sont les plus nombreux dans la région, les plus segmentés,
et ceux qui font parler le plus d'eux, non seulement parce que certains Hauts-
fonctionnaires leurs sont apparentés, mais parce qu'ils interviennent quasiment
dans tous les rapports des autres groupes lignagers étant Ziva de tout le monde
et revendiqués comme tels.
La segmentation des tom beaux Misara de Kekarivo, Befifitaha,
Aboalimena et Mitsinjo (Cf. carte de situation) mérite une attention particulière
car elle permet d'appréhender l'organisation des rapports nouveaux dans ce
contexte post-colonial où l'institution royale achève de se dissoudre tout en
servant de support aux cadres de parenté récemment construits. Et nous verrons
par l'exemple qui suit, que c'est bien le type de relation qui slétablit avec le
passé mythique qui explique le fonctionnement social actuel et légitime les
nouveaux rapports.

La formation du Tombeau de Befifitaha (1)

La formation du Tombeau de Befifitaha, situé sur la partie Ouest du


lac Bemarivo, et sa segmentation avec la création du tombeau d'Ankilidaha situé
plus au Nord, à mi-chemin entre la vallée de la Tsiribihina et du Manambolo, est
l'exemple pour lequel nous avons l'information la plus complète. Le Tombeau
d'Ankilidaha est situé au Sud du village d'Ankiriky, non loin du village de
Moravagno où résidait notre informateur. Celui-ci est le Mpitoka (Chef de
lignage) Hirijy, dont le père est à l'origine de la segmentation des deux
tombeaux, et descend d'un lignage aîné Misara-Hirijy donc parent des Befüitaha.
Le tombeau de Befüitaha a été créé par un descendant de mère Misara
appartenant au tombeau royal (Tragnovinta) de Kekarivo d'origine très ancienne
(Cf. Généalogie des rois du Menabe), mais de père inconnu, et qui sera adopté par
les frères de la mère. Son nom de Tsimanendre (Tsy-Manan-Ray, qui n'a pas de
père), est à cet égard tout à fait parlant. Le système d'adoption figuré par cette
situation montre comment les groupes Misara conservent leur identité de Misara
en fonctionnant indifférem ment dans les deux lignes patrilinéaires et
matrilinéaires, alors que les groupes qui leurs sont alliés par mariage sont
devenus des patrilignages et fonctionnent selon un principe patrilinéaire strict.
Cette adoption établit une classification particulière des descendants de ce Dady
dénommé Ambohoriake , terme qui connote les ascendants maternels et signifie
"ces gens nés d'une femme". Ainsi, se constituent des matrilignages qui ont droit
de cité, un tombeau, une origine célèbre Misara, ainsi les femmes Misara
conservent-elles leur tombeau patrilignager mais créent un nouveau tombeau et
un nouveau lignage Misara. Le processus de séparation et de création d'un
nouveau tombeau que nous avons décrit n'est sûrement pas isolé, puisque

(1) Notre informateur est directement issu de cette lignée qui a choisi, au
moment de la colonisation de rompre avec sa dépendance ancienne, de
sorte qu'il a créé avec les Andralefy, lui-même étant Hirijy un nouveau
tombeau à Ankilida. Sa position dans la généalogie construite à partir de la
création du tombeau de Befifitaha est indiquée par la disposition des
ancêtres des descendants alliés de cette femme Misara. Cf. planche B,
Généalogie de Tsihenjagny, Itinéraires Tome II, p. 77 et chapitre IV, "Les
héritiers". Nous nous at~~.s:hons ici à la production idéologique révélatrice
des stratégies sociales élucidées dans le chapitre IV.
- 218 -

l'interviewé commentait ainsi' l'histoire de son Dady-Tsimanendre: "C'est la


manière de faire des Misara, puisqu'ils sont Renilahy (littéralement mère-
homme, c'est-à-dire oncle materneD". Cette réalité des discontinuités dans les
relations de descendance, qui tend à se reproduire à plusieurs générations, est
masquée par des surnoms comme ''Tsimazatseke'' (qui signifie, dans ce lignage,
l'ensemble des frères d'une même soeur appelée Resovy) ; de plus, les enfants des
filles-mères portent le nom des frères et sont donc Misara.

L'organisation du tombeau de Befifitaha que nous avons présentée,


qui a ete créé au décès de Tsimanendre alors que sa mère Misara est enterrée
dans la Tragnovinta (Tombeau royal de Kekarivo) montre de quelle manière la
tradition a aménagé le conflit comme non-conflit, en préservant les inégalités
liées à la génération, et en atténuant la différence entre les époux, puisqu'ils
partagent le même tombeau. Le Mpagnito (roi régnant), qui dans ce conflit avait
été consulté, a tranché en disant: "l'enfant sera enterré dans le tombeau de sa
mère, mais il suit et réclame les coutumes de son père". Ainsi, nous voyons dans
ce schéma que Tsimanendre et sa femme Misara, ainsi que le fils issu de cette
union - bien qu'il soit réclamé par les oncles maternels - sont enterrés ensemble,
la femme au Sud, le père et le fils Nord-Sud. Le symbole de la domination sur les
oncles maternels est l'orientation du père et du fils au Nord, alors que les oncles
maternels sont enterrés au Sud, ce qui revient selon la tradition à les dominer.
Suivent dans le tombeau, les enfants issus de mères différentes; la segmentation
de Befifitaha intervient avec Mariake à la seconde génération, qui est le père de
notre informateur. Celui-ci devient Hirijy - et non Misara - et migre plus au
Nord avec la colonisation. Bien que règlé institutionnellement, le conflit se
réactive avec la colonisation et prend la forme de Tromba.

Cette pratique sociale qui institue groupe lignager à part entière des
unités sociales dont l'origine paternelle est inconnue est dans la logique du mythe
dont Ndremisara est porteur autant qu'elle l'est dans la réalité. En effet, ce
groupe a ainsi trouvé une solution qui lui permette de conserver un privilège de
caste noble, tout en favorisant l'émergence de groupes lignagers patrilinéaires à
la seconde génération, qui sont leurs alliés, les Miavotrarivo, Samoky-Hirijy et
Andralefy pour le delta Nord de la Tsiribihina, les Mikea-Tsimangataky pour la
rive Sud du Manambolo.

Cette résurgence de la matrilinéarité sous l'apparence de la


patrilinéarité, rejoint des pratiques connues pour avoir été utilisées dans le cadre
des successions dynastiques qui ont vu en un siècle - à partir du XVIIIe siècle -
s'inverser les principes de légitimation. Et si Ndremisara représente le contenu
sédimenté des rapports non résolus entre les matrilignages et les patrilignages,
en sorte qu'une organisation hiérarchique parallèle_à l'organisation dynastique se
soit instituée au travers des nombreuses alliances des Maroserana avec le peuple,
il n'est pas étonnant d'assister dans les formations sociales nouvelles à cette
résurgence de la matrilinéarité qui prend appui sur la caste, juste retour des
choses. C'est alors que l'on peut avancer l'idée que les Tromba-Andrano sont liés
"génétiquement" aux Tromba-Ndremisara.

(I) Cf. Chapitre IV ci-dessus, Planche K. Formation des tombeaux Misara de


Befifitaha. Segmentation et apparition de nouveaux tombeaux. p. 162
- 219 -

VI.2.5 Quand la transgression devient la règle et le support


de l'expression politique

C'est l'ambivalence de Ndremisara qui lui confère ce statut


particulier de prototype de la contestation des relations de domination liées à la
patrilinéarité, où il rappelle la transgression originelle qui a permis au roi de
s'instituer roi, et la violence intériorisée qui a été le point de départ de la
séparation de la société d'Etat de la société civile. Les conflits structuraux
présents à l'origine dans les rapports réels des quatre Ndremisara, sur .lesquels
s'est élaborée l'idéologie agnatique, la primogéniture et qui permettent de
présenter les quatre Ndremisara en filiation directe, ont été nombreux si l'on en
juge d'après les traditions orales rapportées par J.F. BARRE (1) et confrontées
par lui avec les écrits anciens disponibles. Les situations dramatiques qui se sont
développées à propos des successions dynastiques depuis Andrianamboeniarivo
reproduisent ces conflits initiaux dans des contextes politiques différents.
L'innovation sociolol?ique qui a autorisé la légitimation des rois du Borna à partir
du début du XIXe siecle en renversant les principes de base de l'institution royale
est en relation directe avec le contenu ambigu, ambivalent de Ndremisara pour
ce qui concerne l'intériorisation de la loi. Dès cette époque en effet, les faits
d'indifférenciation, la parenté utérine et l'exogamie seront les critères de la
légitimité royale. C'est bien cette ambivalence fondamentale qui conduit à ne
pas voir dans les Ndremisara-Efa-Dahy (les quatre frères Ndremisara) un mode
vertical de fonctionnement politique symbolisé par la filiation de ces rois, mais
au contraire un principe horizontal qui prend le relai d'une institution royale
affaiblie en établissant un principe de solidarité', une sorte de confrérie justifiée
par l'éloignement dans le temps de ces références où, à la limite, les frères
deviennent des pères. Et c'est bien ce qui s'est produit avec l'attribution de
Ndremisara comme ancêtre pour les descendants actuels du tombeau de
Befifitaha.

Curieux destin que celui de Ndremisara, en qui l'imaginaire social se


confond avec un consensus social fondé sur un nouvel ordre de rapport au pouvoir
susceptible de racheter les inégalités passées, sans pour autant destituer le roi,
et qui répond à l'idéologie de non-violence qui s'est développée résiduellement
mais de façon importante dans le système Maroserana. Tout se passe comme si à
la "violence légitimante" (2) d'Antan qui éliminait de la succession ceux qui selon
la loi de la patrilinéarité et de la primogéniture auraient du succéder au roi, une
non-violence tout aussi légitimante se substituait, qui permettrait d'aménager les
conflits en contournant la loi, de restaurer le lien par la parenté là où il aurait
été perdu, d'effacer les inégalités passées par un retour à la pureté originelle des
choses. En bref, d'intervenir sur toutes ces causes qui amènent à la conscience de
la nécessité du recours aux Tromba. Nous verrons plus loin, que l'émergence des
Tromba-Andrano pour la plupart originaires du Nord ou de l'Est est vécue et

(1) J.F. BARRE: "Successions politiques et légitimité: L'exemple Saka1ava du


Nord (1700-1800> Article paru dans la revue A.S.E.M.I. 1973. Vol. IV, n°ft.

(2) Le terme de violence légitimante utilisé par J. F. BARRE (ibid supra) que
nous opposons ici à la notion de non-violence légitimante est parfaitement
adapté aux conclusions que l'on peut tirer du rapport de cette société à son
histoire, celle durant laquelle elle produisait sa souveraineté en instituant
l'étranger dans les rapports internes.
- 220 -

utilisée dans le Menabe pour faire prévaloir la matrilinéarité au détriment de la


patrilinéarité qui domine encore dans les organisations villageoises, et dont le
village d'Andranofotsy par référence à son Togny (talisman), le culte
d'Antragnovato <Culte de grotte), et les Tromba-Antety qui lui sont liés, est une
parfaite illustration.

Cette duplicité et cette dualité inscrites au départ de l'institution


Dady sont révélatrices de la manière dont les exclus, les "contestataires",
s'intègrent dans le système politique Maroserana, de sorte que l'on peut parler
d'une intégration duelle pour ce. régime politique: l'institution dynastique elle-
même y présente une double structure, l'institution Dady, institution centrale du
culte qui marque la chronologie Sakalava au travers de la continuité dynastique,
et l'organisation Tromba, à la fois son double et son contraire à partir de laquelle
et grâce à laquelle se développe la continuité idéologique. Si tant est que la
continuité généalogique selon les principes énoncés plus haut ait été fortement
contrariée, les théories concernant les légitimités passées sont nombreuses, et le
réenracinement dans le passé mythique-fictif des Tromba locaux est
nécessairement une construction idéologique dépendante des rapports du
moment.

VI.2.6 Acteurs et institutions et constitution du pouvoir


. Sakalava

L'essence du politique, comme la construction de Ndremisara le


montre, est toujours une représentation de l'étranger transformée en principe
d'exclusion et de reconstruction de nouveaux rapports (1). Il n'est donc pas
étonnant que les historiens aient toujours cherché à montrer que les dynasties
. régnantes à Madagascar étaient d'origine étrangère (2). La société Sakalava n'a
pas échappé à ce présupposé et la démonstration dans ce cas était
particulièrement tentante dans la mesure même où l'expansion du royaume
Sakalava a coincidé avec celle du mercantilisme, de sorte que l'on peut dire avec
B. SCHLEMMER qu'elles "se sont appuyées l'une sur l'autre" (3). Cette
simultanéité entre la formation d'un état sur la Côte Ouest et le développement
de l'économie de traite, n'autorise nullement l'analyse du pouvoir Sakalava

(1) Nous savons que Ndremisara représente le contenu sédimenté et inverse de


la légitimité royale où les situations conflictuelles initiales marquent
autant de stades différents de fermeture du système où la patrilinéarité, la
primogéniture deviendront dominants, auront force de loi.

(2) La thèse la plus remarquable à ce sujet, est celle de A. JULLY qui montre,
généalogies royales de toute l'ile à l'appui, que tous les rois à Madagascar
ont même origine Arabe. La méthode diffusionniste employée, autant que
le contexte du début de la colonisation, une interrogation aussi dérisoire de
l'histoire, autorise à penser que cette théorie avait un contenu idéologique
précis destiné à faire endosser la colonisation avant la lettre par les
étrangers Arabes impliqués depuis longtemps, bien avant les Européens,
Portugais, Hollandais, dans les échanges dans l'Océan Indien et responsables
de la traite.

(3) B. SCHLEMMER: "Le Menabe, Histoire d'une colonisation" ORSTOM,


Travaux et Documents, 265 p. 4ème trimestre, 1983.
- 221 -

comme l'émanation de rapports externes. Que le pouvoir - mais alors, tout


pouvoir - soit de nature étrangère est un fait, qu'il se soit concrétisé dans cette
formation dans les personnages du Mpagnito (roD et du Masy (devin) voilà qui est
spécifique: hasard et nécessité font loi. Nous avons d'ailleurs souligné que les
institutions Tromba et Dady dont ils sont les acteurs principaux sont liées
substantiellement l'une avec l'autre. Et l'étude du Fitampoha montre bien que
c'est de l'action réciproque de ces deux institutions Tromba et Dady que se
dégage le sens des évènements dont elles sont le support. De la même manière,
et nous l'avons démontré, nous pouvons affirmer que les Tromba-Andrano et les
Tromba-Antety sont intrinsèquement liés: Tromba-Andrano comme Tromba-
Sazoka assurent la fonction de diffusion du pouvoir, et appartiennent au registre
proprement idéologique, alors que les Dady et les Tromba-Antety jouent la
permanence des liens sociaux, et représentent la légitimité dynastique pour le
premier, généalogique pour le second.

Ce dédoublement de la fonction royale et religieuse, l'intégration des


Tromba dans l'institution royale, sa restructuration récente autour de catégories
liées à l'ordre de la nature, où l'opposition terre-eau est dominante, où
l'institution royale n'a plus qu'une fonction résiduelle, voire dans certains cas
négative, sont autant d'éléments qui s'interprètent dans le contexte historique de
l'apparition des idéologies constitutives de la royauté Sakalava. C'est ce détour
qui nous fera saisir la logique du fonctionnement des Tromba, institutions dont la
médiation s'exerce au point précis où les rapports externes rencontrent les
rapports internes. En effet, ces lieux d'intégration-contestation des pouvoirs
induits des formations politiques Sakalava et Merina, réactivés avec l'expansion
Merina dans le Boina, avec la colonisation et l'Indépendance dans le Menabe,
manifestent bien la manière dont la société Sakalava a construit ses relations
avec l'extérieur. Celles-ci ne sont pas indépendantes des modes d'intégration
politique et du processus de rupture-séparation par lequel s'élabore la notion
d'étranger elle-même et dont Ndremisara est le support idéologique.

Les groupes qui ont été impliqués dans ce mouvement politique


centralisateur au début du XVIIe siècle, qui ont été étrangers à eux-mêmes, ont
été dominés, ont adhéré à la société politique récente, ont aussi contribué à
instituer l'étranger dans les rapports internes. Quelles valeurs capables de
véhiculer les rapports externes ont-elles été construites? Et à quels niveaux de
la stratification sociale sont-elles intervenues?
- 222 -

VI.3 Emergence des Tromba et évolution des rapports externes du


Menabe
Sa situation particulière dans la construction nationale

Les deux références médiatrices des rapports externes des


communautés villageoises, et qui se sont imposées à notre analyse (1) au cours
des enquêtes que nous avons effectuées à Morondava-Mahabo, sont celles de
Misara et de Vazimba. C'est à partir d'elles et à travers elles que s'institue
l'Etranger dans les rapports internes, que se ferme la communauté politique, et
que se structurent les rapports Administration-village qui font de la formation
administrative moderne issue de la "décolonisation" une instance en partie
représentative des pouvoirs locaux et contrôlée par ces derniers. Bien plus,
l'émergence de certains Tromba du Nord, d'origine comorienne, ou encore des
Tromba actualisés par des Karana (Indiens d'origine Pakistanaise) à Belo, ou
même les cultes Vazimba de la ville de Morondava, montrent que ce phénomène
Tromba n'est pas le seul 'fait des communautés villageoises et que les petites
villes comme Morondava et Belo y participent. Nous pensons même qu'il a pu
exister une certaine exploitation politique de ces manifestations qui depuis
toujours appartiennent au jeu normal des échanges (échange étant entendu dans
son sens le plus large) ce qui, dans cette formation sociale suppose le contrôle
politique de l'espace. .

Il faut donc voir dans ces Tromba des réseaux potentiels d'échange
fondés sur les rapports réels institués à partir de ces nouvelles formations
sociales que sont les communautés villageoises actuelles.

VI.3.1 Eclatement et restructuration de la société


Sakalava dans le contexte de la colonisation

Les villages construits sur le mode d'Andranofotsy sont


nombreux dans les lieux proches des résidences royales (3), ainsi en est-il des
villages d'Aboalimena, Moravagno, Ankirijy, dans le nord de la commune rurale
de Belo, et de Bejio, Belengo, Andramasay dans le delta Nord de la Tsiribihina.
Chacun de ces villages s'est unifié sur le mode habituel propre à la formation
sociale à laquelle ils appartiennent, et l'on peut vérifier que les unités sociales

(1) Le Fitampoha, chapitre V. Les Tromba-Andrano de Morafeno, Bevoay et


Ampasimbevihy développés au Chapitre VII.

(2) Morondava-Mahabo actuelles sous-préfectures correspondant à la veille de


la colonisation à l'ancien Menabe. dépendant soumis à l'autorité Merina
depuis le règne de Rasinaotra (Cf. tableau Dynastique) et Belo, Manambolo
actuelle mairie de Belo qui faisait partie de Menabe Indépendant de la
veille de la colonisation.

(3) Tomboarivo, Tsianihy pour la vallée de la Tsiribihina et Maneva-Ilaza pour


la vallée de la Morondava où ont eu lieu nos enquêtes.
- 223 -

nouvellement construites (l) sont fondées sur un système d'alliance généralisée,


généré autour d'un ou deux lignages qui imposent leurs alliances préférentielles.
L'intégration hiérarchique des unités de résidence s'opère en enfermant les
alliances dans le cadre des rapports de parenté stricts du lignage principal, et la
communauté s'institue, comme du temps Maroserana, à partir de la relation Ziva
qui englobe les amis-partagés-en-commun. Fréquemment, les segments de
lignage qui occupaient une position privilégiée dans l'organisation Maroserana,
tantôt servent de caution à cette nouvelle intégration hiérarchique dans les
cadres de parentés récemment construits (comme c'est le cas pour
Andranofotsy), ou servent à l'émergence d'une contestation (comme c'est le cas
de certains Tromba.-Andrano) ou encore l'exploitent d'une manière privative avec
plus ou moins de succès (corn me dans le village d'Aboalimena).

Ces restructurations sociales, apparentes lors de la création des


villages permanents, et dont on sait qu'elles ont été induites par une politique
coloniale qui lia traduit sa domination dans les termes de la domination
Maroseranall (2), montrent que les formes d'éclatement de la Société Sakalava
ont été fort complexes. Il importe donc de se garder d'une vision par trop
schématique des choses qui ne retiendrait que la division II verticalell qui
distinguait dans le passé les nobles des Vohitse (hommes libres), et les esclaves
des uns et des autres, comme seule opérante dans la restructuration actuelle.
L'institution Togny (3) (talisman auquel est attachéetoute nouvelle création de
village), montre bien que les relations d'alliance mythiques, qui tantôt atténuent,
tantôt renforcent les dominations, ont joué un rôle déterminant dans les
processus d'unification induits de la colonisation. Les formes de résistance qui se
sont manifestées au début de la colonisation se sont organisées autour du couple
dominant-dominé en renforçant pour un temps la stratification passée. Elles se
sont traduites par de petites révolutions internes dont l'aboutissement et le fait
marquant sont la création de nouveaux tombeaux: (formation du tombeau
d'Aboalimena: séparation aînés-cadets; formation des tombeaux de Besely,
Ankilida, Nosy-Lava : émancipation des dépendants).

Les catégories constitutives de la royauté se sont ainsi trouvées


réduites par les évènements à réinventer et à restructurer la société. C'est dans
ce contexte de destruction-restructuration qu'il importe de donner un sens à la
collaboration et aux formes d'opposition qui coexistaient dans les nouveaux
pouvoirs qui se mettaient en place. Ils garderont longtemps ce caractère
clandestin qui permettait de détourner les effets indésirables d'une politique agie

(I) Cf. Chapitre VII. Enquête régionale effectuée à partir du village


Andranofotsy jusqu'à la limite Nord de la Mairie de Belo sur la rive gauche
du Manambolo.

(2) B. SCHLEMMER. Ouvrage cité supra.

(3) Le Togny-Tany institue, nous l'avons vu une alliance mythique des groupes
fondateurs du village. Le lignage gardien du Togny est celui qui aura acquis
une position sociale stabilisée vis-à-vis des autres lignages au regard des
règles de parenté et d'alliance instituées.
- 224 -

par le colonisateur (l). Et les retournements politiques de certains personnages


importants dans des mouvements comme le "fahavalisme" (2) sont autant de
manifestations d'une restructuration sociale totale à laquelle participent les
institutions Dady et Tromba, dans un jeu désormais pervers puisque la
souveraineté Sakalava n'en n'est depuis longtemps plus l'objet, et qu'elles
instituent tout à la fois ceux qui sont désignés et regardés corn me étant
officiellement rois, et ceux qui agissent en sous-main le pouvoir. Ainsi le
colonisateur, artisan d'une politique qui cherche à "jouer selon les règles" (3) de
l'ancien système Maroserana, est en même temps celui par qui et à travers qui se
développeront des stratégies sociales qui pervertiront le fonctionnement global
de la société.

Dans cette perspectives, l'Histoire ne peut être réécrite de manière


manichéenne, le traumatisme de la colonisation qui dans cette région, rappelons-
le, s'est traduit par élimination physique de chefs regroupés sous l'autorité de
Toera (nom posthume Ndriantahoranarivo), s'est inscrit dans la mémoire des gens
d'une manière négative: les recherches généalogiques, que nous avons pourtant
systématiquement effectuées, aboutissent à une impasse. Ainsi, c'est la
continuité dynastique, contestée ou non, qui devient la matière première de
l'idéologie pour ces nouvelles formations sociales qui peuvent toutes se
revendiquer pour partie d'une identité Maroserana. Le culte des Dady est ainsi
devenu la matrice sociale historique qui permet cette mémoire sélective du
passé utile dans les rapports présents, qui opère ce jeu subtil de la "différence et
de la répétition" (4).

(1) Ce dédoublement de la vie politique était déjà notable du temps du


précédent roi, le père de Toera, Vinany de son vivant et surtout de Narova
sa soeur.

(2) M. BOUSSAND (Ingénieur des Mines). Notes Reconnaissances et


Explorations Tome l, 1897 -"Notice sur les tribus Sakalava et Tanala"•••
"Les bandes de Fahavalo (brigands) qui suivent les confins Ouest de
l'lmerina et du Betsileo depuis Fanjakana jusqu'à Mandidrano, viennent
toutes du Menabe et plus particulièrement de la région très peuplée du
Betsiriry••• peut mettre en ligne plus de la 000 guerriers... dont la poudre
est fournie par un Indien installé sur la rive droite de la Tsiribihina•..
marchandises acheminées par boutres depuis Tsimanandrafozana••.
Ratoera, roi puissant et respecté, a sous ses ordres de nombreux chefs, le
plus puissant est Mahatanty... (Bengil~) rive Mania et Mahajilo..• sorte de
prêmi~r ministre de Toera. Les autres chefs commandent le Sud-Est et
l'Est du Menabe. Dans l'Ouest, sont avec Raotera et Mahatanty.•./ .••

(3) B. SCCHLEMMER. Opus cité.

(4) G. BALAN DIER. Sociologie des mutations. Editions Anthropos, 1970.


· - 225 -

VI.3.2 La succession dynastique dans les Dady et son exégèse

Si les constructions mythiques dans lesquelles les royautés


puisent leur légitimité n'ont plus de valeur que dans le pour-soi des choses, le jeu
de l'instituant et de l'institué qui s'[Link] les cadres institutionnels devient
totalement relatif aux situations'sociales et aux contradictions du moment. C'est
ce que nous avons montré précédemment pour le Fitampoha. Le passé, ainsi
réduit à sa fonction idéologique pure, ne devrait-il pas être considéré uniquement
comme support de modalités d'abstraction propres à la formation Sakalava ? Et
les Dady, dans cette optique, ne pourraient-ils être perçus moins comme
chronologie d'évènements traduits en termes de succession dynastique que
comme le contenu sédimenté de rapports sur lesquels le pouvoir s'est institué et
légitimé? Chaque Dady devient alors une figure historique stylisée, un
archétype, un modèle pour interprèter la réalité. Or, il faut bien ici le
reconnaître, dans un contexte néo-colonial où le roi n'est plus le roi, et le droit
n'est plus le droit, les représentations dont les Dady (ancêtres royaux) sont l'objet
nous ont presque totalement échappé, ce qui n'est pas un effet du hasard.
D'ailleurs, si l'on en juge d'après les quelques relations qui ont pu être faites
entre l'émergence des Tromba-Andrano et le culte de ces Dady, force est de
constater que nous retrouvons ici le même processus d'abstraction que celui qui a
vu la mutation de Ndremisara en Tromba (au début du XVIIe siècle).

Si nous suivons de près les affirmations du Mpibaby, porteur du Dady-


Ndriamagnetsy, -fils de Ndrianinhanina- (Ndriandahüotsy de son vivant), et allié
par mariage des rois Sakalava de par son origine maternelle Marolahy, et qui
faisait le Toka (prière des rois Maroserana) au moment du Fitampoha de 1968,
nous ne pouvons manquer de constater la relation am bivalente qu'il établit avec
"son" Dady (celui qu'il a la charge de porter). Ce qui était important à ses yeux, à
l'époque à laquelle nous nous sommes entretenu avec lui, c'était moins la filiation
dynastique et la légitimité de son Dady (Ndriamagnetsy) en vertu de la
préférence patrilignagère, que les rapports d'alliance que son Dady aurait
entretenu avec d'autres groupes. Et l'hypothèse selon laquelle les Dady, comme
au moment de la mutation de Ndremisara en Tromba, sont susceptibles de
révéler le contenu incomplètement intériorisé des conflits sur lesquels la
létitimité des rois s'est instituée et qui mettent en scène tous ses alliés (on sait
qu'ils ont été nombreux) se vérifie en écoutant ce qu'il dit de son Dady :
"Ndriamagnetsy est issu d'une femme qui vient d'Andrano (de l'eau
Andrianinhanina, son père a chanté pour c~tte fem me, sa mère. Ce qu'il chanta
était destiné à charmer cette eau. Cette femme est alors sortie et a été attirée
par la terre ferme. Tu es ma femme a-t-il dit et il lui a donné un Siky et il l'a
mise dans sa pirogue, il a pu la conduire au village. Voilà ma femme. C'est ainsi
qu'il l'a présentée et les gens ont dit oui... Quand elle a été sa femme,
Ndriamagnetsy est né, le roi a épousé une autre femme, une Sakoambe du nom de
Rahomangiste. Il a pratiqué la polygamie. Quand l'enfant a grandi, sa première
femme a dit à Ndrianinhanina de la ramener auprès de l'eau pour se baigner.
Accompagnes-moi, dit-elle au roi. Celui-ci refusa d'abord, puis accepta. Ils sont
allés vers la mer, et elle a dit Veloma (au revoir> car je m'en vais, gardes mon
enfant. Tu as eu l'enfant que tu voulais aussi, moi je rentre chez moi.
Ndrianinhanina est demeuré seul. Le garçon qu'il a eu de cette femme, il l'a
confié à sa femme Sakoambe qui n'a pas eu d'enfant. C'est elle qui l'a élevé.
Ndriamanetsy devient son . enfant. Cette histoire se passait alors que
Ndrianinhanina résidait à Mahabo à Magneva (ancienne résidence de ce roi,
actuels tombeaux royaux)".
- 226 -

Notre informateur ajoute aussi en commentaire:


"Nous sommes nombreux ici à être originaires de l'eau",
généralisant ainsi la problématique de l'ascendance maternelle d'origine
méconnue, et qui réfère aux relations que les premiers rois Sakalava ont eues
avec les autochtones où les femmes, et les descendants issus de ces unions -alliés
par mariage des rois- ont été exclus des légitimités qui ont permis aux nouveaux
venus de s'instituer dynastie Maroserana.

Ayant perdu leur identité première, ces groupes autochtones ont


conservé cependant leur référence au monde Koko et Tsiny, catégories liées à
l'ordre de la nature et qui sont invoquées dans les Tromba. Or, nous savons que ce
même chef de lignage, acteur important du Fitampoha, et qui a la charge de
faire le Toka, est aussi adepte du Tromba-Andrano du village d'Andranofotsy où
la préférence matrilignagère cherche à s'instituer (l). L'institution Dady, qui
marque le passage de la société dans l'Histoire réelle, et qui commence comme
en Imerina avec la formation dynastique dont le principe d'exclusion est la
femme, devient dans la pratique un point de repère qui fait resurgir le contenu
sédimenté des relations d'alliance. Si, comme nous le dit BERG (2) "le temps
commence avec la méconnaissance des ancêtres", ce qui resurgit, c'est le
contenu idéologique des rapports des rois a vec ces premiers originaires avec
lesquels ils se sont alliés, et qui sont devenus étrangers à eux-mêmes, inconnus
de l'Histoire..• Leur existence est mémorisée grâce aux traditions orales où sont
conservées les catégories mentales, les figures des anciens originaires, ces
Vazimbaliés à l'eau "symbole par excellence de la génération et de la cohérence
du groupe (2).

En définitive, le contenu qui est actualisé dans ces cultes, ce sont les
rapports d'alliance que les rois Maroserana ont entretenus avec les différents
groupes lignagers, et cette information est absente, inaccessible même à une
recherche systématique. La généalogie que nous avons publiée (3), ne présente
d'intérêt que limité à la légitimité dynastique, mais le non-dit, code secret des
légitimités nouvelles et actuelles par résurgence des conflits structuraux
véhiculés au travers des successions dynastique est resté intact inaccessible à
quiconque n'est pas impliqué dans ces rapports.

VI.3.3 Dady et Tromba, une construction idéologique des


rapports externes

La légitimation des rapports sociaux tels qu'ils sont reconstitués


dans les Tromba-Andrano, de même que la présentation en filiation directe des
Tromba-Ndremisara Efa Dahy tels qu'ils apparaissent dans les généalogies
dynastiques, n'ont de valeur que de fait, au sens où celui-ci précède le droit.

(l) Le Mpitoka (Chef de lignage) Fuoha responsable du Toka (prière invocation


des -ancêtres) Maroserana au moment du Fitampoha (cérémonie dynastique),
résidait à Andimaky, campement rattaché au village d'Andranofotsy et
participait aux Tromba-Andrano de Belengo. Cf. chapitre IV.

(2) G.M. BERG, "Some worlds about Merina historical litterature "Ed J.C.
MILLER. The African past speaks-Folkestone, Kent: Dawson, 1980, Archon
1980.

(3) Cf. Chapitre IV "Les héritiers".


- 227 -

C'est un même scénario immuable qui permet aux conflits sociaux de s'inscrire
dans le cadre de ces institutions, dans l'espace et le temps, et la loi n'y est en
som me que le reflet des relations de pouvoir. C'est ainsi que la résurgence
récente de la matrilinéarité dans les Tromba-Andrano, rejoint une problématique
des rapports politiques et économiques actuels, d'où nait une redéfinition des
rapports externes: le pouvoir qui est perçu et vécu comme étranger se confond
avec tout pouvoir qui s'institue ou s'exprime en dehors des rapports de parenté
nouvellement construits, en dehors du jeu d'alliances objet des stratégies
interdépendantes des nouveaux pouvoirs existant dans le cadre des villages.

Que les Tromba-Antety du village d'Andranofotsy valident une-


communauté sociale d'appartenance où les Longo-Amin-Raza (alliés par mariage)
du détenteur du pouvoir social sont les acteurs principaux, d'une maniere similaire
aux Mpibaby (porteurs des Dady), institution homologue dans l'organisation
dynastique Maroserana, voilà qui éclaire la signification du Tromba-Andrano de
ce village dont nous avons parlé au paragraphe précédent. C'est bien ainsi que
cette institution devient le lieu de la reproduction élargie du système social et
politique dans lequel le village s'institue Menabe-Andranofotsy. Dans les Tromba
de ce village, les Dady royaux auxquels certains acteurs peuvent faire référence
tel le Mpitoka (celui qui est chargé du Toka, invocation des ancêtres Maroserana)
du Fitampoha, représentent des séquences historiques particulières dont on sait
qu'elles ont été traversées d'évènements où les luttes internes' comme les luttes
externes, ont toujours pris la forme de rapports d'alliance par mariage, Fatidra ou
Ziva. Et l'on voit donc la société se transformer, opérer des renversements ou
des déplacements hiérarchiques, tout en conservant le mode de légitimation des
rapports donné dans l'institution Dady ou Fitampoha.

Dans la région de Belo, les acteurs sociaux, principaux médiateurs de


ces changements sont les matrilignages royaux qu'ils aient ou non pérennisé leur
statut en devenant Mpibaby. La contradiction principale tourne autour de
l'opposition patrilignages-matrilignages et de manière secondaire, en liaison plus
ou moins étroite à la précédente, autour de l'opposition aînés-cadets. A
Morondava, compte-tenu de l'Histoire politique du Menabe -qui a amené des
migrations vers le Nord du fait des segmentations des Maroserana-, ou encore de
l'expansion Merina -qui a amené une séparation du Menabe et la création du
royaume de Mahabo soumis au "protectorat Merina"-, ce sont les autochtones qui
sont devenus les médiateurs l09iques des renversements des rapports. C'est
. pourquoi étaient perceptibles à l'echelle régionale deux idéologies apparemment
contradictoires mais en fait liées l'une à l'autre, celle de la caste et celle de
l'autochtonie, puisque l'institution de la caste est le produit direct de la
privatisation du pouvoir par exclusion des autochtones qui se sont alliés à ceux
qui deviendront les chefs de la dynastie Maroserana.

Ainsi voit-on l'institution Dady devenir le lieu de construction


idéolopique des rapports extérieurs à· l'enjeu dynastique, elle qui a si souvent
déroge aux règles de parenté aux seules fins d'affermir la légitimité royale. Le
fonctionnement de cette société, que nous avions qualifié de pervers en regard
de sa souveraineté passée, consiste en un constant déplacement des conflits hors
du lieu où ils se jouent: ainsi en est-il des Tromba-Andrano dans lesquels
l'institution dynastique est impliquée et où l'on voit simultanément le
déplacement du sujet vers l'objet et leur confusion; ainsi en a-t-il été du
Fitampoha. Dans un tel contexte, la distinction de ce qui est interne ou externe
aux relations qui se jouent est difficile, puisque c'est l'alliance qui est la clef de
- 228 -

cette différenciation, alors que les modes de relations avec l'extérieur ne nous
sont donnés que par les notions de Misara et de Vazimba au terme d'un processus
d'abstraction que nous avons évoqué précédemment. La reproduction élargie de
la parenté dans l'espace est possible du fait des alliances nouvelles que ces
références permettent de valider. La pratique de segmentation, comme solution
des conflits internes aux ~roupes de parenté reste encore la plus généralement
utilisée, et cette maniere particulière d'extérioriser les conflits par un
déplacement de lieu est aussi le mode par lequel se diffusent les Tromba.

VI.3.4 Tromba et intégration territoriale

La diffusion des Tromba-Andrano d'origine comorienne issus du


Nord participe ainsi d'une intégration sociale et politique où les conflits latents
sont dépassés et inscrits dans l'espace en favorisant la communication Nord-Sud.
Or on sait que les entités Boina et Menabe ont été pour un temps -au milieu du
XVIIe siècle- intégrées économiquement, du fait de la polarisation économique
au Nord dans un système d'échanges centré sur les îles des Comores et dominé
par les réseaux commerciaux indiens. La mutation de Ndremisara en Tromba-
Ndreniisara Efa-Dahy, auquel participent Ndrianinhanina comme son frère
Ndriamandisoarivo fondateur du Boina n'est certes pas indifférente à cette
réalité économique de l'époque.· Les Tromba-Andrano d'origine comorienne et
indienne ne sont pas, eux non plus étrangers à cette réalité des rapports Nord:-
Sud, et ils favorisent en tout cas l'intégration partielle de réseaux de
com munication et d'échange.

Cette hypothèse de la participation des Tromba à des réseaux


potentiels d'échange correspondant à d'anciens réseaux de traite plus ou moins
dégradés -mais qui se sont maintenus presque clandestinement grâce à la
marginalité du Menabe -se trouve confortée quand on sait que l'influence arabe
est loin d'être exclusivement culturelle, et qu'elle est aussi faite d'alliance par
mariage avec les rois et les chefferies locales. Ce métissage im portant de la
Côte Ouest est l'un des meilleurs supports des réseaux de communications
compatible avec le système social et politique Sakalava, auquel participe la
parenté réelle, généalogiquement confirmée par référence au tombeau, comme
la parenté idéologique organisée autour de catégories telles que celles de Misara
et de Vazimba, dont la première correspond aux stratégies de segmentation, et la
seconde à .l'intégration territoriale et politique. Là où l'origine paternelle est
inconnue, situation incitant à la référence Misara, et là où l'origine maternelle
est méconnue, où se retrouve la référence Vazimba, peut s'épanouir
l'efferverscence idéologique autour des nouveaux rapports des communautés
locales. Certains groupes lignagers de la région de Belo, com me les Misara, les
Vezo-Trimangaro, et les groupes Makoa de l'entourage des rois ont trouvé leur
légitimation au travers de ces processus, non seulement socialement, mais aussi
politiquement et économiquement du fait de l'émergence politique de certains
d'entre eux avec l' "Independance" et de leur participation aux plus hautes
fonctions de l'Etat (1). -

(1) Chapitre IV "Les héritiers". Cette réalité politique se projetait dans


l'activité de l'élevage par le système de marquage de boeufs: les groupes
Vezo s'affirmaient comme réseaux de communication interne-externe: ils
possédaient les mêmes types de marques que les Sakalava affirmant ainsi
leur intégration sociale-politique.
- 229 -

Quant à l'émergence des Tromba-Andrano de l'Est, elle concerne plus


directement l'intégration des migrants originaires de l'Est et du Betsileo (V. le
concept d' "Aire Vazimba", cf. carte) dans les modes de production locaux, mais
elle est également support de réseaux d'échange, en particulier pour ce qui
concerne l'élevage, autour de régions situées aux confins des royaumes Sakalava
du Nord de l'Imerina et du Betsileo, à Tsiroanomandidy, Ankavandra,
Morafenobe. C'est ce dont témoigne l'étude que nous avons effectuée à
Morafeno-Bevoay et Ampasimbevihy dans la sous-préfecture de Mahabo (1). Par
ailleurs, l'efficacité symbolique de cette référence opère dans le sens Ouest-Est
au niveau électoral puisqu'en 1965, le Chef de Cabinet du Ministre de l'Intérieur,
originaire de l'Ouest, a obtenu son mandat par référence à de lointains ancêtres
Vazimba, à Ambohimanarina, haut-lieu des Antehiroka, "descendants historiques
des princes Vazimba, exilés de la capitale Tananarive après sa conquête par
Andrianjaka et déplacés dans la banlieue" (2).

Le mythe unitaire Vazimba qui donne sens à ces manifestations


sociales Tromba qui se développent dans l'Ouest, et à ces pratiques électorales
où les originaires de l'Ouest trouvent une légitimité en Imerina, mérite bien une
attention particulière, car il n'autorise plus des analyses centrées exclusivement
sur la formation Sakalava, même si celle-ci reste encore déterminante pour
analyser les transformations actuelles. La souveraineté Sakalava n'est désormais
plus l'enjeu des rapports, et les iné&alités induites des successions dynastiques ne
sont plus non plus le seul registre ou s'inscrivent les contradictions sociales. Des
stratégies d'alliance nouvelles puisent leur légitimité dans le même passé
mythique que celui auquel s'est alimenté la légitimité royale au moment où elle
s'instituait. Le jeu politique est à nouveau ouvert, il déborde les divisions
ethniques et accorde au Menabe un nouveau statut dans l'ensemble national.

VI.3.5 Tromba et intégration politigue

En nous plaçant du strict point de vue de l'analyse des


comportements observés au cours des évènements et manifestations sociales qui
ont ponctué le déroulement de notre étude, nous constatons que les nouvelles
relations d'alliance dont témoigne la création de villages permanents mettent en
scène une Histoire générale de Madagascar somme toute fort méconnue, puisqu'il
s'agit des migrations intérieures qu'on ne saisit qu'à travers la réécriture que
produit l'Histoire des formations dynastiques. Elle laisse dans l'ombre la période
des migrations qui ont précédé les constructions politiques Sakalava et Merina,
ou se perd en conjectures quand il s'agit de la présenter. Cette période est
identifiée par tous les auteurs comme l'époque Vazimba, qualification temporelle
le plus souvent réductrice qui n'est pas toujours en rapport avec la réalité
complexe dont elle témoigne, et qui recouvre vraisemblablement des processus
de transformation sociale et économique variés. Il est de toutes façons difficile
de la restituer, sinon par référence à la genèse des formations sociales et
politiques qui se sont développées sur place.

(1) Cf. étude régionale comparée Chapitre VII à venir.

(2) F. RAISON-JOURDE, "Les souverains à Madagascar", KHAR TALA, 1983.


- 230 -

Aires du mot V AZJMBA

d'après carte J.C. HEBERT "LE FATIDRA"

Cap S'André

Limite approximative de l'aire Vazlmba où le mot désigne les membres


d'une tribu aujourd'hui presque complètement éteinte

2 Vazlmba actuels (tribu relique)

~
~ 3 Extension possible de j'aire Vazlmba selon les auteurs anciens

.]TI 4 Aire où le mot Vazimba désigne la brume, les embruns. l'écuma.


(lolo Vazimba)

5 Populations mélées
s. CHA ZAN
- 231 -

Tantôt traitée comme une époque Vazimba qui serait explicative de


l'origine première du peuplement de Madagascar (les Vazimba, vus comme les
aborigènes de l'île, groupe ethnique particulier qui serait pour le courant français
d'origine malayo-polynésienne, pour le courant anglo-saxon d'origine africaine),
quelques auteurs ont élargi ce point de vue en la traitant comme un mode de
production particulier (P. BOITEAU et J. DEZ (l», ou encore, comme J.C.
HEBERT, ont montré que cette référence est porteuse d'un mode spécifique de
communication dans un contexte géo-économique où les échanges étaient encore
rares et fort peu structurés. Nous suivrons cette proposition parce qu'elle rejoint
notre propre appréhension des modes de légitimation des rapports actuels dans
les cérémonies comme les Tromba. Selon cette perspective, ce n'est plus le seul
Menabe qui devient le cadre spatial de référence, celui où le lien Ziva occupe
une fonction intégratrice dans les rapports des groupes entre eux, où il apparaît
comme le mode de communication normal entre groupes dispersés dans des
espaces peu peuplés, d'origine [Link] doute différente, et installes plus ou moins
anciennement. Cet espace, qualifié par J.C. HEBERT d'''Aire Vazimba" (Cf.
carte ci-contre) qui regroupe les régions limitrophes du Betsileo, Menabe et de
l'lmerina en remontant assez avant vers le Nord, intègre les anciens circuits
d'échanges intérieurs du sel, du fer, du riz, des boeufs, et des porcs, produits qui
ont permis à certains groupes d'entrer dans le processus d'accumulation du
pouvoir.

Une théorie s'est ainsi faite qui tente d'expliquer la domination des
Vazimba, premiers originaires, par les Hova, par le fait qu'ils n'ont pas su
intégrer la technique du fer dans leur système de production (2), alors qu'ils sont
reconnus comme les spécialistes de la poterie et de la riziculture de décrue. Les
traditions Vazimba que nous avons recueillies lors de notre enquête sont à cet
égard très parlantes, celles de Tsimahalilo, Sambikida, Sambitia font état de la
qualification de leur groupe au regard tantôt des échanges de produits, de la
maîtrise de techniques, ou encore de la bonne gestion des relations internes.
Elles renvoient à une période mythique non datable parce qu'antérieure aux
formations politiques qui allaient naître au XVIIe siècle. Cette réalité s'inscrit
dans les rapports actuels quand on cherche la rationalité des interdits de sel, de
porc, qui sont actualisés dans les Tromba de l'Ouest comme ils l'ont été dans les
cultes Vazimba de l'Imerina. C'est pourquoi nous· rejoignons l'optique de J.C.
HEBERT qui assimile la notion de Vazimba à celle de Ziva "appellation qui aurait
été donnée à ces petits clans en leur qualité d'autochtones les plus anciens envers
lesquels les populations nouvellement venues étaient liées par le Ziva (parenté à
plaisanterie)". Il reprend en ce sens les théories développées par LEROI-
GOURHAN et J. POIRIER (3), selon lesquelles la parenté à plaisanterie entre
deux groupes institue une unité sociale quasi-organique, ou "alliance chtonienne".

Ces autochtones étaient maîtres de la terre et de l'eau, et ils étaient


répartis dans l'aire Vazimba. L'efficacité symbolique des Tromba-Antety et
Tromba-Andrano, cultes de possession par un esprit venu de la terre ou de l'eau,

(l) P. BOITEAU, Contribution à l'Histoire de la nation Malgache, Ed. sociales


Paris, 1958, 4-31 p.

(2) J.C. HEBERT, La parenté à plaisanterie à Madagascar. Ouvrage cité.

(3) J.C. HEBERT, La parenté à plaisanterie. Ouvrage cité. Selon les propres
références de l'auteur.
- 232 -

Leur relation antithétique par rapport aux nouvelles organisations villageoise,


trouve ici son explication historique, et l'on saisit alors mieux pourquoi ces cultes
dépassent les rapports ethniques, et la raison pour laquelle l'identité Sakalava -au
sens générique et politique qu'elle a eu avec la création du royaume- n'est plus
nécessairement au centre de ces cultes et des processus de légitimation qu'ils
sous-tendent. Ainsi, des groupes d'origines différentes dans le Menabe, lieu
traditionnel de migration, peuvent trouver un langage d'unification dans le jeu
hiérarchisé des alliances. Le Ziva redevient le mode de communication normal
quano l'institution royale a perdu sa fonction intégratrice et ordonnatrice des
rapports entre les groupes. Nécessité fait loi, car a contrario, l'exploitation
politique qui est faite de cette référence Vazimba tend à l'enfermer dans un
cadre ethnique qui permette aux bourgeoisies nationales en voie de légitimation
politique et économique après "dix ans d'Indépendance", de s'appuyer sur leur
ethnie d'origine, contribuant ainsi à cristalliser au plan du pouvoir politique
l'inégalité inscrite dans le lien Ziva. Celui-ci en effet, n'est qu'assimilation,
malgré Paffirmation d'autonomie traduite dans la quotidienneté des rapports des
Ziva entre eux, par la raillerie, la moquerie, qui rejoint cette crainte qui signifie
en somme: "mes ennemis, je m'en charge, mais preservez-moi de mes amisll ! Et
l'intégration politique qui résulte de deux mouvements apparemment opposés,
exclusion et assimilation induits de l'alliance entre les groupes, se trouve remise
en cause globalement sur le mode originel de production des inégalités, et qui
tient, dans le Menabe comme en Imerina, au statut de l'alliance dans le système
politique naissant. Il n'y a plus actuellement pérennité des statuts et des rôles,
mais permanence dans le style, dans la manière de produire les inégalités, de
confisquer le pouvoir social, donc de légitimer les relations.

VI.3.6 Continuité idéologigue et discontinuités historigues

Cette nouvelle rationalité sociale-historique qui tend à


s'imposer dans les rapports présents, n'est pas un simple échange de rôles entre
dominés et dominants. Beaucoup plus complexe est la réalité, car les enjeux sont
l'aménagement, la restructuration et le contrôle des alliances qui sont et ont
toujours été la clef du fonctionnement politique et économique. Les autochtones
de l'Ouest, qui sont restés maîtres de l'eau et de la terre, ont à défaut d'une
identité lignagère, une place dans la mythologie Sakalava. Appartenant au monde
Koko et Tsiny (génies des eaux et des forêts), ils sont invoqués dans les Toka
(prières) avant les Raza (ancêtres), et les attitudes et comportements qu'ils sous-
tendent n'ont pas été niés dans l'organisation politique naissante. Bien au
contraire, ces autochtones ont été utilisés dans le processus d'expansion
Sakalava, et les liens d'alliance qu'ils avaient entre eux -et en particulier le Ziva-
ont été intégrés au mouvement de centralisation politique qui tolère, et dans
certains cas favorise la segmentation sociale, mais relayée et complétée par les
relations internes aux groupes. Le roi est ainsi celui qui aura acquis une position
structurale stabilisée vis-à-vis des autres groupes (1 >.

C'est cela le consensus établi au départ du foyer originaire de la


formation, et l'on comprend mieux que toute discussion sur les généalogies
- comme en témoignent celles que nous avons eues à Andranofotsy - tournent
autour de la nécessité de ne pas perdre le Raza IIFegnyll (textes d'interview du
village), d'assurer sa descendance, de ne pas être situé socialement comme

(1) Voir plus haut Chapitre IV.


- 233 -

matrilignage vis-à-vis du patrilignage détentèur du pouvoir dans le village de


résidence, position des autochtones vis-à-vis du roi. Ainsi, se précise la filiation
des diverses institutions Tromba-Dady et Soloho-Fitampoha (1), toutes
institutions fondées sur un rapport d'alliance généralisée autour d'un lignage
principal. Dans ce système, le lien Ziva permet et limite, ouvre et ferme la
communauté sociale de base, la transforme et une communauté politique, la
ferme sur l'extérieur, désigne les ennemis partagés en commun. Prise en ce sens,
la référence Vazimba, est pour la société originaire Sakalava un retour à cette
période tout à fait mythique qui précédait l'institution dynastique. Elle opère une
séparation verticale des groupes autochtones du Sud et du roi, tandis que l'origine
première de ces groupes est donnée idéologiquement dans le contexte des cultes
Soloho (cultes liés aux évènements importants de la vie locale) qu'ils n'ont cessé
d'invoquer, et dont la conservation marque l'autonomie réelle de leur activité
productrice.

Autour de ce renversement de rapports, se jouent la mutation des


alliances et le jeu politique lui-même, puisque les scénarios de l'origine du
pouvoir qui apparaissent dans les Tromba et sont rationalisés dans les traditions
orales comme Ravato-Rabonia et Bory-Bory montrent que les légitimités
actuelles, devenues indépendantes de la légitimité royale, s'alimentent aux
mêmes sources mythiques que celle-ci. Cette proximité est bien le signe de la
fusion-assimilation qui s'est opérée au moment de la formation de l'état
Sakalava. Les Tromba sont bien le lieu d'une continuité historique
idéologiquement maintenue, et cela à deux périodes aussi lointaines et opposees
que celle qui a vu l'établissement du pouvoir Sakalava et celle de l'actuelle
"indépendance". C'est pourquoi il importe de repérer dans les cérémonies
Fitampoha, la périodisation qui s'inscrit dans le déroulement cérémoniel au
travers simultanément de l'invocation des Dady comme de l'émergence des
Tromba, dont les représentations deviennent support des légitimités politiques
nouvelles. Celles-ci se pérénnisent dans la formation administrative moderne et
l'appareil d'Etat actuel après s'être légitimées au travers de l'organisation
dynastique et/ou des rapports de parenté nouvellement construits.

VI.4 Les enjeux de souveraineté

En nous plaçant toujours du même point de vue, celui de la réalité


sociale historique, telle que nous avons pu l'analyser dans les cérémonies, et si
nous considérons les Dady comme le point de repère d'une chronologie
particulière dans laquelle les rapports internes et externes de la société se sont
mêlés au point qu'il est bien difficile rétrospectivement de préciser leur
déterminisme réciproque, nous ne pouvons manquer de constater la coïncidence
entre l'émergence et la multiplication des Tromba dans le Menabe, et les
différentes phases de l'Histoire de Madagascar: développement de l'économie de
traite, expansion Merina, colonisation, et plus récemment Indépendance. Cette
périodisation se matérialise remarquablement si l'on compare les cérémonies

(l) Ces différentes institutions ont été présentées Chapitre IV. Le culte
Soloho, le plus ancien, s'est transformé mais on conserve dans les
invocations aux ancêtres mythiques la référence générique Soloho avant
chaque invocation.
- 234 -

Fitampoha par les relations qui en ont été faites et nos propres matériaux (1),
car on constate que l'invocation des Dady aux différents Fitampoha est loin
d'être homogène.

Ainsi, ce que nous croyions acquis, la chronologie des rois du Menabe,


ce que nous avons pris comme points de repère objectifs de la cérémonie, s'est
avéré dans la suite de nos investigations, la matière première même de
l'idéologie actualisée du Fitampoha. En effet, ainsi qu'on peut le constater dans
le tableau synoptique des évènements marquants (relatés dans les archives (l»
des règnes des différents rois et des Dady invoqués, des Tromba actifs ou non
lors des Fitampoha de 19 15, 1939, 1958 et 1968, ces relations révèlent la
périodisation qui a été validée dans ces différents Fitampoha en fonction de la
situation politique et des relations existant à l'époque de chacun d'entre eux. Car
rien n'est plus codifié, plus automatisé que l'invocation des Dady lors du Toka
(prière faite aux rois) auquel est attaché un Mpitoka (Chef de lignage (2» qui en
principe détient cette charge par sa situation de descendant des lignages aînés de
ceux qui ont toujours exercé cette fonction. Un oubli en cette matière ne peut
qu'être sélectif surtout si l'on sait que les Dady (reliques royales) sont gardés
dans les Zomba (Hauts-Lieux) auxquels sont attachés les Mpiamby (gardiens
royaux). En tenant compte de l'invocation ou de la non-invocation des Dady, et
pour le Fitampoha de 1968 de la manifestation de certains d'entre eux en
Tromba, on peut conclure à l'existence de trois périodes critiques qui inspirent
une effervescence idéologique et donnent lieu à des manifestations par la non-
invocation des Dady ou l'émergence de Tromba (possédés). Ces périodes sont
1726, 1746, et entre l'année 1850 et la colonisation. On retrouve donc dans
l'institution dynastique elle-même une périodisation analogue à celle que l'on
utilise pour indiquer les changements fondamentaux qui ont marqué les rapports
internationaux dans l'Océan Indien. Les périodes 1719-1726 et 1770-1846
correspondent aux règnes respectivement de Ramoma (nom posthume
Ndriamandaiarivo) et de Ramitraha (nom posthume Ndriamahatindriarivo) qui

(1) Cf. Bibliographie jointe au tableau.


Les interviews portant sur l'étude du Fitampoha 1968 que nous avons
effectués évoquent les fitampoha de 1939, 1958 et 1968.

(2) Cf. fragment de texte du Chef de lignage Mpitoka du Fitampoha. Il a


évoqué largement les légitimités des Mpibaby et Mpiamby (porteurs de
reliques ou Dady et porteurs des effets du roi) et la sienne propre ainsi que
celle de son père, contestée. Les conflits sous-jacents à la légitimité d'un
représentant à cette charge. A chaque Fitampoha, les conflits entre
parents-alliés se rejouent à propos de l'exercie de cette charge. Ils se
jouent comme pour la succession dynastique. A chaque décès de ceux qui
ont une fonction rituelle importante. Ainsi, la légitimité dynastique
n'engage pas seulement les héritiers directs mais tous leurs alliés et
collatéraux. L'institution Mpibaby et Mpiamby est en quelque sorte formée
de groupes d'alliance stabilisée autour de la personne du roi. C'est la clef
du rapport entre le pouvoir royal central et sa périphérie. Ces rapports
avaient tendance à se reproduire. dans les faits autour des lignages
détenteurs du pouvoir dans les villages: Tome II p. 71 à 74.
- 235 -

sont les Dady invoqués de manière facultative, puisque le premier est invoqué au
Fitampoha de 1958, mais pas en 1939 ni en 1968, et que le second n'est pas
invoqué en 1958, mais l'est en 1939 et 1968. Cette symétrie est digne d'intérêt,
elle peut être rapportée aux rapports Nord-Sud que Ramona représente et aux
rapports Est-Ouest que Ramitraha symbolise, et en effet, ces deux règnes
marquent une césure dans l'évolution économique et politique du Menabe qui sera
bientôt dépendant des échanges polarisés au Nord à Majtmga et Soalala, et au Sud
à Tulear.

VI.4-.l Le règne de Ramoma et le déclin de l'économie de traite

On peut dire qu'à partir du règne de Ramoma (1725) le Menabe


sera progressivement marginalisé (I) de fait, il n'aura été économiquement
intégré (ce dont témoignait l'activité du port de Morondava), que sous les règnes
de Ndirandahifotsy et Ndriamagnetsy (entre 1650 et 1720), période où il s'est
territorialisé définitivement dans un espace correspondant à l'actuelle
Préfecture de Morondava. Sous le règne de Ndriamagnetsy, sans doute le plus
prospère, le développement des forces productives et l'importance des échanges
autoriseront ce roi à mener une politique migratoire où le Menabe deviendra une
terre d'accueil pour les migrants venus des autres régions, mais également pour
les captifs de guerre qui seront intégrés socialement et économiquement,
associant la guerre elle-même à cette mouvance économique. Très tôt le Menabe
importera des esclaves des autres régions, qu'il échangera contre des boeufs, tant
la progression, favorisée par l'introduction de la riziculture de décrue et le
développement de l'élevage, aura été importante à partir d'un équilibre productif
faible au départ. A cette époque, les migrations Est-Ouest ont été importantes
(2), et de nombreux groupes Vazimba, non soumis à l'autorité Merina, deviendront
Ziva des rois et des chefs locaux. Cette période qui est la clef de l'unification
territoriale du Menabe intervient -nous le verrons- dans les relations idéologiques
des groupes qui ont pour origine ces Vazimba devenus autochtones de l'Ouest,
dans la région de Belo comme dans celle de Morondava.

Avec le règne de Ramoma, les relations d'échange du Menabe avec le


Boina deviennent de plus en plus actives, tandis que les ports de Majtmga et
Soalala sont le lieu d'une concurrence entre l'économie de traite et la politique
de monopoles commerciaux que l'Angleterre et la France cherchaient à établir
dans l'Océan Indien. La marginalité du Menabe par rapport aux rôles économiques
du Nord et du Sud s'accentuera encore avec les tentatives d'expansion Merina
soutenues alternativement, successivement ou simultanément par la France et
l'Angleterre.

(1) B. SCHLEMMER, Ouvrage cité p. 3 à 4-3. La marginalisation de la Côte


Ouest et le maintien d'un réseau de traite clandestin.

(2) Cf. références concernant la politique de peuplement de ce roi dans le


journal de Robert DRURY écrit par D. DE FOE dont la valeur historique est
indéniable selon la thèse de Anne MOLET-SAUVAGET, surtout pour ce qui
concerne les renseignements sur les chefs Malgaches rencontrés par
DR UR Y. La Garte de Madagascar établie par A. MOLET en fonction des
descriptions faites par DRURY montrent qu'à cette époque le port de
Morondava était très fréquenté.
- 236 -

Cette situation particulière du Menabe sera favorable au maintien


d'une économie de traite clandestine dont les échanges s'effectuaient à
Maintirano principalement, et secondairement dans tous les petits ports de la
Côte Ouest, tandis que se structurait le réseau commercial Pakistanais. Les
réseaux d'échange de la Côte Ouest étaient fondés depuis longtemps sur les
alliances multiples des intermédiaires, Arabes, Comoriens, Karana (Indiens), plus
généralement appelés Antalaotra, Antankarana, réseaux en eux-mêmes fort
diversifiés selon leurs sectes d'appartenance, et qui furent et restent le cadre de
l'organisation du commerce (I). Le syncrétisme religieux, que l'on rencontre
encore dans les Tromba-Andrano d'origine comorienne est la trace visible de ces
anciens rapports. Elle montre que l'émergence des Tromba n'est pas le fait du
hasard mais qu'elle participe de cette rationalité sociale historique de l'alliance -
souvent par mariage- entre ces groupes arabisés et les chefferies locales. C'est ce
qu'apporte notre enquête (2) concernant l'origine sociale historique des Tromba
de Belengo, où l'on voit deux Masy (devins), à l'activité antagonique et
complémentaire, dont la clientèle est formée par les petits et moyens
fonctionnaires locaux, certains commerçants Karana (Indiens), et une partie du
village d'Andranofotsy.

Il nous a été précisé que le nouveau Masy, Solo, d'origine paternelle


Misara, enfant adopté par son oncle maternel Andralefy, est indirectement allié à
des Comoriens ainsi que sa clientèle, et que le Masy, Asany-Be a un Tromba de
son Dady (ancêtre de la seconde génération ascendante-période coloniale), c'est
une femme, Alignoa, dont le Raza (lignage d'origine) est Antankarana, Longo
(allié au sens large) de Gaspard (d'origine Tretre = marque d'oreille de boeufs>,
lui-même adepte de ce Tromba et d'origine comorienne comme le Masy-Asany-
Be.

La convergence de toutes les informations concernant ces Tromba, où


l'on voit également certains segments de lignage Maroserana corn me celui
d'Ingerezza et de Sirikary (3) impliqués dans leurs alliances passées et actuelles,
tend à orienter l'analyse de ces Tromba sur les relations d'alliance qu'ils
polarisent autour de ces intermédiaires Comoriens, Arabes et Indiens, justifiant
les activités commerciales auxquelles ils s'adonnent.

La centralité du Menabe, que nous avions évoquée(4) du point de vue


de l'unité culturelle de Madagascar, autour du concept d''' Aire Vazimba",
renforce la certitude que nous avons acquise que les rapports Est-Ouest sont
également susceptibles d'être fondés sur ce système d'alliances par référence à
la période qui précédait l'unification de la royauté Merina. A ce titre, le Menabe,
le Boina, mais aussi l'lmerina participent encore de ces relations, même si le
pouvoir Merina, contrairement aux Royaumes Sakalava du Boina et du Menabe,

(1) Cf. L'islam dans la Province de Majunga, Province de Majunga. Bureau des
Affaires politiques. Archives coloniales. Dépôt d'Aix n° C86 AP /0, Cf.
Partie concernant l'implantation des Arabes et Comoriens. p. 33.

(2) Cf. Tome III, p. Ill. Les Tromba-Andrano.

(3) Descendants Maroserana.

(4) Cf. Emergence des Tromba et prédominance du lien Ziva, Chapitre IV ci-
dessus.
- 237 -

les a systématiquement prohibées quand il a été institué (1). F. RAISON constate


que ces relations ont toujours existé de manière presque clandestine, et précise
que "tout affaiblissement du pouv0ir royal s'est traduit, en particulier entre les
marges occidentales de l'Imerina et du Menabe, par la montée inverse de ces
solidarités". L'attitude politique fondamentalement différente des royautés
Merina et Sakalava vis-à-vis de la parenté à plaisanterie est inscrite en réalité
historiquement dans le processus de légitimation du pouvoir royal de ces deux
formations, où deux personnages historiques aussi proches que Ndremisara et
Andriantompokoindrindra n'ont pas eu le même destin: en effet, l'on sait que
Ndremisara a été institué Tromba, devenant ainsi contestataire légitime et
intégré au système, alors que la lignée des Andriantompokoindrindra (2) a occupé
un statut privilégié en devenant groupe donneur de femmes au roi, deux manières
différentes d'instituer un contrôle du pouvoir correspondant au statut différent
des rapports d'alliance dans les systèmes politiques naissants. C'est ce qui
explique l'intégration des Tromba dans le système Sakalava, et sa non-intégration
dans le système Merina. C'est ce qui fait dire à certains de nos interlocuteurs
que certains Tromba-Andrano sont "anti-Merina", ce qu'il faut entendre comme
s'opposant au pouvoir aristocratique et urbain Merina, dont on sait qu'il n'a pas
résolu l'inégalité issue de l'esclavage; ce problème reste fondamental en
Imerina, parce qu'il touche à la terre, moyen de production essentiel de la mise
en valeur, du fait de la très forte densité de population, au contraire, de ce qui
se passe dans l'Ouest, région de culture extensive.

Le règne de Ramoma, qui correspond du point de vue des rap~orts


externes du Menabe au début du déclin de l'économie de traite, a la
marginalisation économique de cette région qui se polarise au Nord et au Sud, est
aussi celui d'un .affaiblissement du pouvoir royal donc d'un renforcement des
stratégies d'alliance et de segmentation. Il amène des migrations au Nord et sur
les marges du royaume à l'Est, où les luttes internes qui ont épo~sé -au sens
propre- les rapports internationaux qui se jouaient alors dans l'Océan Indien,
déboucheront sur des alliances politiques internes à Madagascar par la voie du
mariage, du Fatidra entre les rois autrefois parents et rivaux. Ces alliances
passées peuvent être considérées corn me déterminantes, dans le processus de
formation de la construction nationale, elles qui auraient pu, si le développement
des nationalités n'avait vu leur cours arrêté avec la colonisation, deboucher
ultérieurement sur une intégration nationale. Ce fut le sens du mariage de
Ramoma avec la soeur du roi du Boina, son oncle Ndriamandisoarivo.

Que ce roi Ramoma, devenu Dady (nom posthume Ndriamandiarivo)


soit toujours cité dans les généalogies du Borna alors qu'il ne l'est pas toujours
dans le Menabe (nous avons indiqué plus haut qu'il a été invoqué en 1958, mais ni
en 1939, ni en 1968) démontre qu'en 1958, la communal,lté sociale de référence du
Fitampoha se revendiquait -en le citant- d'une relation préférentielle au Nord.
Celle-ci implique souvent dans le Menabe les groupes dominants qui ne sont pas
les héritiers directs des Maroserana, mais qui ont toujours eu, un rôle politique et
économique important et qui s'est affirmé à mesure que s'affaiblissait le pouvoir

(1) F. RAISON-JOURDE. Ouvrage cité.

(2) ANDRIANTOMPOKOINDINDRA comme Andriamisara marque le passage


de l'histoire mythique et réelle avec rationnalisation a posteriori de la
lignée Andrianjaka au détriment d'Andriantompokoindrindra.
- 238 -

royal. La segmentation des groupes dominants exclus des légitimités royales a


toujours été importante, elle s'est effectuée dans les deux sens, et est attestée
par le nombre de lignages alliés par mariage aux filles, soeurs et cadets des rois
qui dans le Menabe ont des parents au Nord: les traditions orales (1) montrent
que les Marolahy, les Misara-Tsimanendry, les Homankazo, les Marotsiraty, les
Miavotrarivo à Andranofotsy, et les Tsiarana de Bepilopilo au Nord d'Aboalimena
peuvent se revendiquer de parents, groupes Ampanjaka au Nord. La prévalence
de la relation Nord-Sud en 1958 et l'invocation de ce Dady lors du Fitampoha,
témoigne de la volonté des groupes dominants et qui étaient largement
représentés à cette cérémonie (2) de marquer leur unité, et d'affirmer
l'ancienneté de leur légitimité, après une longue période de disgrâce qui a
commencé en 1939. A cette époque en effet, l'Administration coloniale a changé
de politique en les évinçant partiellement de leur rôle d'intermédiaires
privilégiés, et en s'appuyant sur les anciens esclaves ou hommes libres dans
l'espoir d'un meilleur contrôle politique et économique. Le soutien symbolique de
l'Etranger, massivement présent à cette manifestation (3), au moment où se
jouait l'indépendance et se mettaient en place les nouveaux cadres de la nation
était une garantie supplémentaire de légitimité politique pour ceux qui la
recherchaient. Cette alliance retrouvée avec l'ancien colonisateur était alors
fondée sur un renforcement de l'identité ethnique, on peut dire qu'elle se situait
dans la droite ligne de la colonisation.

A contrario, que Ramoma n'ait pas été cité en 1939, alors que les
groupes anciennement dominants n'avaient plus le soutien du pouvoir colonial
montre combien les relations Nord-Sud impliquent la stratification politique
passée de la société Sakalava. A ce titre, il est utile de mentionner qu'en 1939,
après le Fitampoha, fut organisé par le Gouverneur P. KAMAMY un retour aux
sources de la royauté à Benghe (4), auquel ont participé les chefs de haute lignée
qui se regroupaient autour de sa personne (principalement ceux de la Tsiribihina),
et les [Link]-Rabehava, migrants· anciennement implantés dans le Menabe,
dont la parenté avec les Maroserana est attestée au moins idéologiquement par
les traditions orales. Ce Fitampoha de 1939 ne devait pas être loin d'avoir la
même signification que celui de 1978 (5) où les héritiers de la dynastie et leurs
alliés étaient menacés dans leur pouvoir, et cherchaient à travers les légitimités
historiques passées à reconquérir le pouvoir social.
En 1958, le Fitampoha a fonctionné comme une tribune politique,
mais en 1968, dix ans après l'Indépendance, certains candidats à la fonction

(1) Cf. Tome III, p. 2 à 32.

(2) Si l'on en juge par le témoignage de S. RAHARIJAONA et J. VALETTE.


Ouvrage cité en référence dans le tableau dynastique.

(3) Cf. photos prises durant ce Fitampoha.

(4) Les listes des noms et l'origine des Raza (lignages) de ceux qui ont
accompagné P. KAMAMY nous ont été données par le Mpitoka (chef de
lignage Misara d' Andranofotsy, gardien du tom beau Misara de Befifitaha
qui a lui-même participé à ce voyage à Benghe, lieu des premiers tombeux
royaux Sakalava : Ndremisara, Ndremandresy et Ndremandazoala.

(5) Cérémonie à laquelle nous n'avons pas assité. Nous renvoyons aux travaux
de J. LOMBARD et J.F. RABE DIMY. A paraître.
- 239 -

publique de la première heure, se sont vus écarter peu à peu du pouvoir, et l'on
peut dire que les héritiers directs Maroserana, et à travers eux certains de leurs
alliés dépendants, n'avaient plus que des postes subalternes, et peu de chances
d'en acquérir de nouveaux. Et l'émergence des fonctionnaires d'Etat de la région,
qui s'était effectuée sur une base ethnique renforcée -celle du Menabe-, sur des
alliances polarisées le long de l'axe Nord-Sud, explique aussi la non-invocation de
Ramitraha en 1958, alors qu'il est invoqué en 1939 et 1968.

VI.4.2 Le règne de Ramitraha, les relations Est-Ouest et le


développement des solidarités horizontales

Le roi Ramitraha devenu Dady (nom posthume Ndriamahatindriarivo)


est le témoin d'un règne long et difficile, où l'expansion Merina commencée au
XVIIIe siècle sur les côtes était quasiment achevée au Nord. Elle fut l'objet d'une
série d'expéditions dans le Menabe qui aboutirent à un échec, mais une trève fut
scel~ée,.symbolisée par l~ mariag~ de Radarr'a avec la fille de Ramitrah~. L'unité
terntonale du Menabe Jusque la conservee, sera perdue avec la creation du
royaume de Mahabo par les descendants de Ramitraha auxquels se sont joints
leurs alliés dépendants. Ainsi, l'alliance est-elle encore et toujours l'effet et la
cause des conflits. La résistance des Sakalava aux expéditions tentées par les
Merina dominera tous les évènements à partir de la fin du XVIIIe siècle, et cela
jusqu'à la colonisation. Il faut y voir une double détermination: l'une qui relève
de l'évolution des relations extérieures dans l'Océan Indien, l'autre qui relève du
processus de formation des nationalités selon lequel rlmerina et le Menabe ont
construit leur différenciation politique sur· une base culturelle identique. La
sphère d'influence de ces deux royaumes a été définie par le développement de
leurs modes de production respectifs (pris au sens large) et l'élaboration
ultérieure de leurs rapports externes. Les oppositions qu'ils ont rencontrées se
sont traduites de la même manière par un replis des populations non soumises
vers les marges de ces royaumes, régions difficiles d'accès qui séparent l'Est et
l'Ouest, le Nord et le Sud. Ces dissidents de la première heure, qui ont été
rejoints' par la suite par bien d'autres, ont "développé des solidarités
horizontales", comme le note F. RAISON (l) qui remarque également ".••le
renforcement des rapports entre populations des confins occidentaux de l'Imerina
et de l'Ouest Sakalava, autour de filières d'échange très anciennes du Vonizongo,
de l'lmamo, du Mandidrano, fondées sur le système Ziva. Ce réseau se trouve
réactivé par la fuite d'esclaves Merina, de régiments entiers d'hommes libres
insoumis, de corvéables en dissidence, et par l'implantation en Imerina de
nouvelles couches d'esclaves originaires de l'Ambongo ou de Betsileo".

Cette réalité des relations Est-Ouest, jamais évoquée auparavant en


ces termes, montre que le développement du royaume Sakalava et celui de
l'Imerina, dont les intérêts économiques parfaitement antagoniques se jouaient
sur l'échiquier des intérêts étrangers dans l'Océan Indien, portaient en eux-
mêmes leur propre disparition. Dans ce contexte, les dynasties régnantes
n'auraient peut-être pas conservé leur position privilégiée dans l'hypothèse d'une
unification nationale qui aurait supposé l'effacement des divisions ethniques.
C'est ce qu'on peut raisonnablement conclure en considérant les effets de la lutte
entre Merina et Sakalava dans la zone intermédiaire des échanges entre l'Est et

(l) F. RAISON-JOURDE. De la restauration des talismans royaux au baptème


de 1869 de Radama. Ouvrage cité.
- 240 -

l'Ouest, située pour le Menabe au-delà des chaînes de montagnes du Bemaraha,


du Massif de la Makay, et plus au Sud de l'Isalo. On ne peut refaire l'Histoire, et
la Colonisation a changé le cours des évènements, en sorte que de l'opposition
Côte-Merîna, -ici, Sakalava-Merina-, les relations Est-Ouest ont conservé un
climat passionnel, celui d'une contradiction qui ne s'est pas développée jusqu'à
son terme logique: elle reste disponible pour une exploitation politique dans les
deux sens.

Dès lors, si l'on recherche un "pouvoir venu d'ailleurs", si, originaire


de l'Ouest, on revendique pour soi-même et pour les autres une marginalité qui
existait à l'égard des al'}ciennes royautés, quelle meilleure référence que la
référence Vazimba, dont on sait qu'elle est porteuse d'une séparation verticale de
la société politique passée, et quand on connait la politique poursuivie
systématiquement par la royauté Merîna pour interdire ces formes de solidarité
que sont les liens de parenté à plaisanterie (Ziva et Fatidra) ? Réciproquement,
cette référence joue dans le sens exactement inverse quand, migrant de l'Est, on
cherche une intégration dans la société d'accueil des originaires Sakalava, elle
rejoint alors l'idéal d'autochtonie dont beaucoup de groupes lignagers se
revendiquent pour asseoir leur nouvelle situation sociale et parfois économique.

Au moment où se jouait l'indépendance nationale, le Fitampoha de


1958 affirmait l'unité ethnique en même temps que l'indépendance radicalisait le
conflit passé Sakalava-Merîna. A cette époque, le même jeu de miroir se
reproduisait entre protagonistes candidats à l'administration et à la gestion
politique des affaires du pays. Ils reprenaient un thème d'opposition conservé
jusque dans les traditions orales et auquel les cultes participaient. Non des
moindres puisque le Fitampoha célébré à cette époque produisait une
périodisation dont les évocations excluaient les rapports Est-Ouest au profit de
l'identité ethnique et des rapports Nord-Sud qui intègrent les anciens dominants
et leurs alliés dépendants. Mais, en 1968, dix ans d'indépendance ont permis une
distanciation dans les rapports avec l'Etranger ancien colonisateur, même si
celui-ci conserve dans les faits le pouvoir économique.

A la politique d'administration indirecte, succède la tradition du néo-


colonialisme où les nationaux, nouveaux hommes d'Etat, gèrent les affaires
politiques du pays, et où, à moins d'une crise intérieure grave qui mette en cause
les intérêts etrangers, la règle de non-ingérence régit la majeure partie des
rapports avec les nouveaux gouvernants. A quoi d'ailleurs répond un jeu
d'imitation de l'étranger qui, dans les relations internes, met souvent en scène
son meurtre symbolique dans un jeu de dérision qui· démontre bien, comme cela
s'est passé dans le Fitampoha de 1968, que ce qui est premier, c'est la société
nationale, et cela malgré la dépendance économique, qui continue de régir en
partie les rapports internes.

En 1968, la non-invocation de Ramoma et l'invocation de Ramitraha


indiquent une évolution importante dans les rapports des différentes fractions de
la bourgeoisie nationale, et le clivage passé entre Merina et Sakalava, bien qu'il
soit encore exploité politiquement, n'apparaissait pas forcément à Belo comme le
clivage principal. Beaucoup plus évidente, était l'opposition du Nord et du Sud
que le parti national au pouvoir, le PSD, ne pouvait plus cacher malgré le rôle
d'arbitre et de temporisateur des conflits entre les formations du Nord et du Sud
auquel le Président Tsiranana s'était toujours attaché. Nous retrouvons ici la
même dialectique qui veut que lorsque les relations Nord-Sud sont difficiles (du
temps de Ndriamagnetsy), l'opposition Est-Ouest s'atténue.
- 241 -

VI.4.3 Le règne de Vinany et la colonisation avant la lettre

Les Dady les plus variablement évoqués dans les di vers


Fitampoha mais dont, à la différence des autres Dady, le Sazoka (possédé) était
actif au cours du Fitampoha de 1968, expriment les rapports conjoncturels et
personnels des segments de lignage qui n'ont pas encore évacué de leurs relations
les conflits qui remontent à la "colonisation avant la lettre" -période de 1850 à
1860, dans la région-, et qui sont mobilisés par de nouveaux conflits, ni tout à
fait les mêmes, ni tout à fait autres. Ce qui réunit certains (1) segments de
lignages et leurs alliés autour des Tromba-Sazoka qui, entrant en l'état de
possession dictent leurs décisions, c'est l'héritage -au sens large- qu'ils partagent,
qui les oppose et les unit tout à la fois. Depuis plus d'un siècle, placés sur le
devant de la scène politique, même si tous n'occupaient pas de fonctions
administratives directes, leurs conflits internes ont toujours été l'affaire des
autres tout en étant totalement les leurs.

Cette situation inconfortable l'est d'autant plus dans un pays où le jeu


politique obéit à des déterminismes aussi variables et opposés que ceux qui
procèdent du monde dit traditionnel et des formations sociales qui le composent,
et ceux qui proviennent de l'héritage colonial et des institutions -l'appareil d'état
moderne- qu'il a produites. Cette situation d'otage, dans laquelle se trouvent les
hommes d'Etat, nous est suggérée par la très faible marge de manoeuvre dont ils
disposent dans les rapports internes de leur société d'appartenance, comme dans
les rapports externes dans lesquels ils doivent se mouvoir.

Cette situation est très ancienne, elle a été parfaitement décrite


dans les notes inédites de A. GRANDIDIER (2). Le pillage de la Marie-Caroline
(période 1865-1868) est la situation qui traduit le mieux dans le Menabe les
rapports qui s'institueront définitivement avec la colonisation, et qui constitue
encore le modèle des rapports dominants entre les fonctionnaires d'Etat et
l'ancien colonisateur, et de leur fonction de médiation à l'égard des formations
locales. Nous avons déjà noté (3) que cet évènement marque un changement de
nature dans les relations extérieures du Menabe, une situation de colonisation
avant la lettre. Le pillage de ce navire de commerce dans la Tsiribihina, fomenté
par les chefs locaux sous le règne de Vinany (nom posthume Ndriantahoranarivo)
roi, et frère de Narova qui lui succèdera a été l'évènement à partir d'où et en
l'espace de quinze ans, seront redéfinis l'ensemble des rapports issus de
l'économie de traite. Les chefs Arabes et Indiens qui étaient à l'origine de ce
pillage entretenaient en effet des relations suivies d'alliance avec les chefs
locaux comme base de leurs circuits d'échange, et il n'est pas interdit de penser
que le nom posthume de Vinany, Ndriantahoranarivo (où l'on trouve une racine
sémitique, (Tahora) n'est que la traduction de cette alliance. Ces chefs Arabes

(1) Cf. Tableau Chapitre IV Sazoka (possédés des rois) actifs dans l'évènement
du Fitampoha 1968. p. 169.

(2) Notes prises à Morondava et Tsimanaridrafozana de mars à juin 1869. p. 569


à 629. Et notes prises de Tsimanandrafozana à Madjunga du 21 mai au 6
juin 1869. p. 721 a 847 du manuscrit.

(3) Evènement rapporté dans les notes de A. GRANDIDIER. Cf. Tome II


''Itinéraires'', texte manuscrit original commenté.
- 242 -

étaient installés à Maintirano (1). Si l'on se reporte aux relations "ordinaires" de


l'Histoire de cette période -et, B. SCHLEMMER insiste bien sur ce point-, cet
acte de piraterie était pratique courante dans l'ordre des rapports existant entre
ceux qui faisaient commerce de la traite' et les Sakalava. Toute l'Histoire
extérieure de la Côte Ouest montre que l'Etranger, quelle que soit son origine,
fut ou bien phagocyté, c'est-à-dire tué symboliquement, ou bien tué réellement.
L'histoire de la Compagnie des Indes à Fort-Dauphin est riche en évènements de
cette nature. L'allégeance de Narova à l'é 9ard de l'étranger, le revirement des
chefs locaux quinze ans plus tard (dont temoignent les notes de voyage de A.
GRANDIDIER (1) montrent que la période 1850-1868 marque un changement
fondamental dans le rapport à l'étranger, où l'on passe à une forme
d'intériorisation de la domination, soutenue par les chefs eux-mêmes,
rationalisée par les devins de l'époque qui interpréteront la mort de Vinany et des
principaux chefs responsables de ce pillage comme un signe du destin, ignorant
par la-même la cause véritable de l'évolution des rapports externes. La
cérémonie de Bilo (cérémonie de possession) à laquelle SAMAT et GRAN DIDIER
ont participé durant leur séjour (2) est totalement associée à cette interprétation
nouvelle et officielle donnée par les devins, où l'on voit le dernier chef survivant
domander protection à Narova, où l'on voit l'étranger convié à participer au jeu
de Bilo. Dans cet évènement, sont mis en scène tous les rapports vecteurs de la
colonisation: SAMAT représente le trafiquant installé depuis longtemps, allié à
plaisanterie de la reine, qui a été spolié à l'occasion du pillage et vis-à-vis
duquel, à ce titre, là reine a contracté une dette dont elle va s'acquitter, ce qui
était en partie l'objet de la mission; GRAN DIDIER représente potentiellement
ceux qui à sa suite chercheront à connaître de façon scientifique la société sur
laquelle repose le régime politique voulu par la colonisation, on peut dire que ce
courant se prolonge dans toute recherche actuelle sur la société et sa
transformation; quant à Narova, qui revenait d'exil, principal acteur de la
cérémonie de Bilo, elle est prise entre sa dépendance à l'égard de l'étr anger, et à
l'égard des chefs locaux qui ont entre tem ps trouvé la mort.

La situation décrite par A. GRANDIDIER dans ses notes de terrain


est tout à fait parlante, rien n'échappe à l'observateur qu'il fut, bien qu'il ne
cherche nullement à comprendre la signification du Bilo, lieu de mise en scène de
toutes ces relations. La description des cadeaux distribués au roi, à son
entourage, est un témoignage sur la composition de ces villages royaux, sur les
types d'échange pratiqués, et présente une vision concrète des rapports liés à la
traite.

L'ambiguïté des relations qui sont nouées par SAMAT et


GRAN DIDIER durant leur bref séjour n'a rien qui puisse nous étonner, car notre
participation à certains Tromba comme celui de Bevoay-Morafeno n'était pas

(1) Evénement rapporté dans les notes de A. GRANDIDIER "Itinéraires" déjà


cité. Ce sont les Antavela, installés à Andramasay et dans les villages de la
rive Nord du Manambolo, Vezo quasi-autochtones, qui attestent le mieux
des liens privilé 9iés qu'ils avaient avec les Arabes et Indiens du Maintirano.
Ils furent allies aux Sakoambe-Tsimangiriky qui étaient présents à
Andranofotsy. Ces derniers, anciens Makoa proches de Vinany, ont pris la
marque d'oreille de boeufs de leurs anciens maîtres. Voir Chapitre IV.

(2) SAMAT, traitant commerçant installé à Morondava.


- 243 -

loin d'épouser le même comportement, quand nous avons été convié par la
possédée chef de Tromba à participer à la danse du Dabara (esprit). De même,
les échanges qui s'effectuaient dans les villages à cette occasion (moment
propice pour les femmes d'acheter des tissus, de l'encens, etc •••) montraient que
cette manifestation sociale était en relation directe avec l'activité économique
villageoise. La fonction symbolique de l'étranger dont nous occupions la place,
jouait en sens inverse de l'expérience de la colonisation. En effet, alors que le
pouvoir royal est apparu fréquemment comme confondu avec celui de
colonisateur, la société civile, elle qui a été colonisée avant la lettre, a malgré
tout élaboré des mécanismes de contestation puisés aux sources de la légitimité
royale. C'est pourquoi les Tromba ne sont pas l'expression monolithique du
pouvoir mais traduisent différents stades et différentes formes de dissolution du
pouvoir sur lesquels s'élaborent les nouveaux pouvoirs ceux qui sont actuels.

VI.4.4 Légitimité présidentielle et souveraineté nationale

Au regard de la périodisation que nous venons de tracer, et que


nous considérons comme indicative de la permanence de certains rapports qui
permettent à la société nationale actuelle de redéfinir ses liens avec la
colonisation, et de se restructurer au profit d'une dynamique interne, nous
pouvons caractériser les Tromba-Andrano du Nord ou de l'Est et les Tromba-
Antety comme des pratiques sociales convergentes, qui produisent une continuité
idéologique susceptible d'intégrer les rapports sociaux dans l'espace-temps utile
aux échanges. Les contradictions politiques et économiques ne peuvent alors être
directement perçues, mais l'institution dynastique -ce qu'il en reste-continue d'en
être le cadre spatial et temporel de référence, et c'est pour lui donner tout son
sens que nous l'avons particulièrement étudiée. Et les nouveaux hommes d'Etat,
qui cherchaient à reconquérir ensemble ou séparément une souveraineté perdue
ne pouvaient rester en dehors de cette réalité. C'est à travers eux désormais que
continuent de coexister les rapports issus de l'économie de traite, et ceux qui
procèdent de l'économie marchande et capitaliste.

Le déroulement des luttes sociales en 1972 à Tananarive, qui a amené


au pouvoir le Général Ramanantsoa, montre qu'en dix ans d'indépendance, une
certaine solidarité d'intérêt s'était instituée entre les différentes fractions de la
bourgeoisie liée au régime du Président Tsiranana, à laquelle la bourgoisie
Merina participait soit en s'étant ralliée au P.S.D., ou dans le cadre de l'A.K.F.M.
(l) devenu peu à peu une opposition légale et intégrée au système. Si le maintien
du président Tsiranana comme président fictif (2) a servi à maintenir l'autorité
centrale de l'Etat au moment fort des luttes, il a permis aussi dans le même
temps l'autonomie du nouveau gouvernement face au mouvement populaire issu
des luttes. Cette stratégie du 9énéral Ramanantsoa qui consistait à focaliser les
luttes sociales autour de la legitimité présidentielle celle de Tsiranana, futur
président déchu, la sienne propre une fois l'ordre rétabli et l'ennemi objectif

(l) P.5.0. : Parti Social Démocrate, parti unique au pouvoir depuis 1958.
A.K.F.M. : Parti d'opposition de l'époque.

(2) G. AL THABE, Les luttes sociales à Tananarive en 1972. Cahiers d'études


africaines, 1983. L'analyse qui suit, celle qui concerne les évènements de
1972 reprend les principales conclusions de l'auteur.
- 244 -

"étranger" désigné, avait bien sa raison d'être dans cette solidarité d'intérêt que
nous avons tenu à souligner, et qui se manifeste dans la périodisation du
Fitampoha de 1968.

En effet, cette analyse effectuée par G. AL THABE à laquelle nous


souscrivons, lorsqu'elle est développée jusqu'à son terme logique rejoint certaines
constatations faites dans nos enquêtes qui montrent que l'opposition Est-Ouest
est un phénomène essentiellement urbain, et qu'elle est exploitée par la "classe
politique" pour désigner idéolopiquement l'étranger dans les rapports internes,
celui qui -selon le futur President Ramanantsoa- comme le faisaient les
politiciens de l'ancien régime P .S.D., favorise sous une autre forme le maintien
de la domination coloniale passée. Et comme le montre aussi G. ALTHABE, la
stratégie du 9énéral Ramanantsoa au plus fort de la contestation de l'Etat,
consistera à de placer la violence des rapports internes sur le terrain des relations
extérieures en stigmatisant au passage l'alliance des anciens gouvernants avec
l'étranger dont ils sont issus, alliance néfaste à la construction d'un Etat-nation
dont il est porteur, et qu'il va désormais représenter. Ce déplacement des luttes
internes sur le terrain des rapports externes n'est pas nouveau, il s'inscrit,
comme nous l'avons vu plus haut dans ce long passé du Mada 9ascar pré-colonial
dès la naissance des royautés Merina et Sakalava ; il n'est en realité que le terme
d'une alliance objective entre les hommes de l'ancien régime et ceux qui lui
succéderont. Elle permettra aux anciens gouvernants de reconstruire avec l'aide
du Général Ramanantsoa leurs pouvoirs locaux, et de ce fait de tenir les paysans
à distance de la révolte des villes. Ce partage des rôles face au danger de perte
de souveraineté de l'Etat a eu pour effet de légitimer le futur Président,
indépendamment du mouvement populaire urbain.

Cette continuité idéologiquement maintenue est l'exacte mesure des


. limites de ce nouveau nationalisme, de la nouvelle coalition en voie de
formation, qui s'enrac~ne dans le passé récent qu'elle dénonce. Elle apporte une
rationalisation a posteriori des faits, où la contradiction ethnique, l'opposition
Côte Merina reste [Link] aussi centrale, sans qu'il soit fait état des rapports de
production -au sens large- qu'elle sous-tend, mais elle sera jouée dans le sens
exactement inverse. La composition du nouveau gouvernement sera tout aussi
révélatrice qu'avant de ces clivages, puisqu'on aura préservé la représentation
des différentes ethnies, mais le chef d'orchestre ne sera plus le même. Ce
renversement d'alliances à l'intérieur d'une "classe politique" déjà constit)Jée ne
tenait pas compte des possibilités offertes par les nouvelles formations sociales
induites de la colonisation: réinventant le passé, réaména geant bien souvent les
institutions pour les besoins des transformations sociales necessaires, elle ne sont
plus aussi attachées à l'intégration ethnique, mais plutôt à transmettre l'ultime
héritage culturel fondé sur ces rapports de parenté et d'alliance nouvellement
construits.

La pratique politique du régime du Président Tsiranana vis-à-vis de


ce système d'alliance au sens large (ou système Longo) et celle qu'adoptera le
régime qui lui succédera en 1972 sont de même nature mais sur un mode
différent. L'ancien régime et le nouveau sont fondés l'un et l'autre sur la
différenciation ethnique, mais la théorie constitutive qui permet d'unifier
l'origine sous une même désignation varie avec l'équilibre du pouvoir qui
s'exprime dans cette alliance: reconstituée après les évènements de 1972, elle
n'est plus tout à fait la même, ni tout à fait une autre. Dans le régime Tsiranana,
- 245 -

le seul dont nous puissions parler véritablement eu égard à la période où nous


avons fait nos enquêtes, l'unité de référence Vazimba (au sens de Zlva) était
exploitée en vue d'élargir la base sociale et économique du pouvoir, donc pour
favoriser certains liens privilégiés interethniques ou au contraire les limiter au
profit de la spécificité ethnique. Tantôt le Ziva se substituait à l'intégration
ethnique, tantôt il renforçait les situations dominantes dans le cadre ethnique.
Cette manipulation sociale-politique était visible dans la région du Menabe où
nous avons travaillé notamment dans l'émergence de certains Tromba-Andrano.
C'est elle qui explique la périodisation des Fitampoha, car l'enracinement dans le
passé historique et mythique permet de s'appuyer sur les alliances potentielles
contenues dans les rapports locaux et régionaux, il est une nécessité pour la
conquête de tout mandat politique et électoral, et cela quel que soit le mode de
scrutin affirmé ou occulté. C'est pourquoi nous avons cherché à comprendre de
cette manière la périodisation qui s'est manifestée dans les Fitampoha pour
lesquels nous disposions de données d'enquête ou d'archive. Et nous avons insisté
sur cette période pré-coloniale fictive ou réelle durant laquelle la souveraineté
nationale était en cours d'élaboration au travers des luttes internes, même si
celles-ci rejoignaient pour partie les relations externes.

A défaut d'une lecture directement symbolique portant sur les


représentations dont les Dady sont l'objet, et que nous ne pouvions opérer en
notre qualité d'étranger absolu de cette soèiété (qui n'est supportable et toléré
que parce qu'il est le lieu de la symbolique des rapports de pouvoir et
l'instrument d'un jeu de différenciation sociale), nous pouvons identifier le mode
d'investissement du passé: les séquences mythiques constitutives de la royauté
et du peuple, les sequences mi-fictives, mi-réelles exprimant les relations du
Menabe, et son double statut marginal et central, sont reprises alternativement,
simultanément ou successivement dans un arrangement dont l'inspiration se
trouve dans l'Histoire actuelle.

VI.5 Conclusion

Il n'est plus de frontière possible entre la démarche anthropologique,


celle que nous av·ons adoptée au départ, et la démarche historique, celle que nous
nous sommes imposée depuis, pour comprendre les rapports Administration-
village qui s'exprimaient dans les cultes. Le regard que nous avions porté sur la
réalité durant le temps d'enquête (l) s'est profondément modifié du jour où nous
avons réalisé que des acteurs apparemment aussi différents que des Masy (devins,
ou sorciers), gestionnaires des cultes Tromba ou Fitampoha, et les fonctionnaires
originaires de la région, entretenaient des rapports précis de
complémentarité (2). En effet, ces Masy sont bien de leur temps, et ne sont que

(l) Qui s'est déroulée en plusieurs périodes de 1967 à 1970. Chaque nouvelle
mission (5 au total) amenait un approfondissement des rapports tels qu'ils
étaient vécus symboliquement ou au niveau des représentations mais n'ont
pas été jusqu'à s'interroger comme nous le faisons ici sur la signification
dans les rapports politiques et économiques de la violence symbolique dans
toutes ses manifestations.

(2) Cf. A. NICOLAI. Comportement économique et structures sociales. PUF,


Paris, pp. 56 et suivantes.
- 246 -

de leur temps, ce sont les vrais politiques, ils expliquent, ils traitent les malades,
ils manient les symboles, ils marient les gens ou les empêchent de se marier, ils
désignent l'appartenance au tombeau, la place dans le tombeau, ils légitiment, ils
codifient. Sous leur apparence archaïque, ces Masy ne cessent d'anticiper, de
conjecturer, cultivant une certaine marginalité à l'égard des sociétés qui
s'entrechoquent, et n'appartenant ni au monde traditionnel ni au monde moderne,
ils jouent de l'un sur l'autre. Et ces Hauts-Fonctionnaires aux allures
occidentales, très dans leur temps en apparence, ne peuvent tout à fait agir sans
la médiation de ces Masy. Le retrait des reliques du Menabe vers le Nord en 1968
ou son projet, les cultes Ndremisara du Nord, certains cultes Vazimba, sont des
manifestations qui marquent une manipulation réciproque des rapports institués.
C'est pourquoi nous pensons que ces manifestations sociales étaient intégrées à
l'appareil d'Etat, et il est certain qu'en 1968 des fonctionnaires locaux, comme
certains commerçants Karana (Pakistanais) participaient à ces cultes ou avaient
contribué à les créer. De même, dans la région de Belo, les Masy Comoriens
avaient une grande audience et leur parenté avec des groupes auxquels étaient
apparentés des Hauts-Fonctionnaires d'Etat comme les Vezo-Trimangaro était
bien connue. L'étranger, enfin, était intégré dans ces cultes, dans un curieux jeu
d'imitation et de meurtre symbolique qui servait une vision unitaire des rapports
internes, où étaient symboliquement niées les inégalités, en particulier celles qui
existaient entre certains fonctionnaires et les villageois.

Ce phénomène de complémentarité du sorcier et du devin avec les


bourgeoisies montantes n'est pas nouveau. R. BARTHES attribue à LEVY-
STRAUSS le mérite de l'avoir "excellemment décrit" (1). "Il fixe l'irrégularité",
écrit-il -et nous ajoutons l'inégalité-, "pour en purifier la masse" ..• Et la violence
symbolique qui se libère dans les Tromba ne serait au fond qu'un "phénomène
cathartique" qui démasquerait le nouvel ordre politique et économique au travers
d'une protestation ethique, induite de la dramatisation des situations
conflictuelles qui ne sont plus tout à fait les mêmes que dans l'ancien ordre
aristocratique et militaire, ni tout à fait autre dans le nouvel Etat-Nation en
voie de constitution. Ainsi les pratiques sociales -à l'instar du système
symbolique-, n'ont de sens que par rapport à cette unification nationale en voie
de construction où tentaient de s'imposer d'abord le pouvoir politique, et à
travers lui les pouvoirs économiques, dans le contexte du néo-colonialisme où la
marge de manoeuvre était faible et dépendait d'investissements étrangers (sur
lesquels s'appuyait la nouvelle bourgeoisie politique).

La contradiction générale perceptible à l'échelle de ce Menabe


historique, correspondant à la Préfecture de Morondava, était la même que celle
qui précédait la colonisation; elle s'accusait avec la "faillite" de l'Etat (2), et
opposait deux types de formations économique et sociale, dont l'une avait vu son
développement comme sa stagnation économique dans le cadre de l'ancienne
économie de traite, alors que l'autre avait vu son développement et son

(l) Roland BARTHES, Essais critiques. Collection Points. Ed. du Seuil, 1964,
p. 80 et suivantes.

(2) Déjà notable en 1969, le déficit extérieur avait atteint son seuil jugé
critique par les conseillers techniques du Ministère du Plan qui avaient
lancé le signal d'alarme aux gouvernants.
- 247 -

expansion dans le cadre du développement du capitalisme industriel qui allait


nécessiter et justifier la colonisation directe de Madagascar. Et B. SCHLEMMER
précise que "l'hégémonie Sakalava s'est appuyée sur (0 l'économie de traite et du
système mercantiliste, alors que l'hégémonie Merina s'est appuyée sur le
développement du capitalisme occidental à l'intérieur duquel elle s'est
progressivement intégrée". Mais cette contradiction politique et économique qui
n'a fait que s'accroître avec la colonisation, a été tout à la fois surdéterminée et
dénaturée, car trop fréquemment présentée comme une opposition irréductible
Merina-Côtiers, aisément déplacée sur le terrain des différenciations culturelles.
Nous nous inscrivons en faux pour ce qui concerne cette présentation duelle de
l'unification nationale Malgache, même si cette opposition rend compte de
l'existence de luttes politiques et urbaines validées idéologiquement par certains
étrangers et certains nationaux, car les études que nous avons effectuées en
milieu rural dans le Menabe montrent que les relations entre groupes d'origine
différente s'organisent en référence à un passé mythique (2). La qualité et la
diffusion des Tromba témoignent d'une capacité à intégrer les discontinuités
historiques d'une manière autrement positive, et à construire une représentation
nationale indépendante des rapports externes passés.

Notre enquête n'a pas été menée de manière systématique pour ce qui
concerne la connaissance des Tromba, et surtout celle de l'identité véritable des
esprits qui s'y manifestaient. Elle est cependant tout à fait parlante pour
démontrer l'état de décomposition du système Maroserana dans l'ordre des
rapports actuels. Elle montre clairement l'importance relative des relations Est-
Ouest et Nord-Sud au moment de l'enquête, et le rôle symbolique de l'Etranger
dans la réorganisation des rapports internes. Nous avons indiqué comment les
Tromba des Dady (reliques des rois ayant régné) et des [Link] qui n'ont pas
régné mais ont des tom beaux royaux (Tragnovinta) sont significatifs des luttes
dynastiques encore en cours en 1968 et se situent sur le registre des conflits
antérieurs sans pour autant s'y limiter. Leur peu d'audience indiquerait la
décomposition du pouvoir Maroserana. Les Tromba-Andrano du Boeny à
Andranofotsy, les Tromba-Vazimba à Morondava et à Mahabo renvoyaient quant
à eux à la périodisation inscrite dans l'institution Royale dans les Fitampoha, et
favorisaient tantôt les relations Est-Ouest, tantôt les relations Nord-Sud. Et bien
que nous ne soyions pas en mesure, comme J.M. ESTRADE (3), de présenter un
tableau classificatoire des Tromba locaux, ce qui eut été l'idéal, ce manque
d'information est en revanche largement compensé par l'analyse en profondeur
des rapports qui s'instituent dans les cérémonies.

(1) B. SCHLEMMER. Ouvrage cité p. 31 "Le nouvel Impérialisme et la


marginalisation de la Côte Ouest".

(2) Nous avons vu à propos de la référence Misara mais également Vazimba


que la production idéologique actuelle s'enracine dans le passé mythique
antérieur aux formations politiques.

(3) J.M. ESTRADE "Un culte de possession à Madagascar: le Tromba".


Décembre 1977, Anthropos.
- 249 -

VII - LES RAPPORTS INSTITUTIONS - ECONOMIE

ET

LES TRANSfORMATIONS POLITIQUES ET ECONOMIQUES


- 250 -
Fig. 16
MADAGASCAR
ÉCHANGES DE BŒUFS
Les principaux circuits intérieurs et extérieurs
VERS LES PA YS
ARABES ET COMORES

VERS L'AFRIQUE
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20·-
U'

o 50 100 150 200 Km


1 1 I l !

Plateaux ou Hautes Terres

Fleuves ou Vallées

Principales villes
• concernées par les échanges

Circuits intérieurs des bœufs

---. Exports de bœufs et viandes

Lacs

Zone d'export : le MENABE

Référence des groupes autochtones


utile à ces échanges N/S et Ela
dans les régions intermédiair~s où
les vols de bœufs sont importants.

.0' U' J.L. PATESY _ S. CHAZAN


- 251 -

VII-I La problématique des échanges: les rapports étrangers -


administration - village

L'étude des institutions, celles du Fitampoha et des Tromba, nous offrent


une lecture des modalités particulières dont le pouvoir s'institue au coeur de la
réalité économique et sociale et tend à valider certains rapports au détriment
d'autres. Si la matière première des idéologies justificatrices des rapports
présents doit être recherchée dans ce qui fut le premier état Sakalava, si les
institutions étudiées dans les pages qui précèdent sont nées de l'intégration
politique réalisée au foyer originaire de cette formation, si elles conservent leur
fonction première symboliquement présentée dans des scénarios d'ori~ine du
pouvoir qui transforment les rapports inégaux en rapports idéaux sépares de la
réalité qui les constitue, les nouveaux pouvoirs qui s'instituent dans ces
manifestations· n'ont plus grand chose à voir avec cette souveraineté Sakalava
passée. Cette affirmation n'indique pas que l'identité ethnique Sakalava ne se
joue pas au travers de telles manifestations loin de là, mais ce type de
légitimation ne s'exprime plus que pour signifier le genre de la négation qui
s'institue désormais dans la formation politique nationale. Elle tendait à faire
prévaloir les relations Sud-Nord au détriment des relations Est-Ouest maintenant
les circuits d'échange antérieurs à la colonisation vers les Côtes d'Afrique et les
Iles des Comores (1), anciens circuits de traite inégalement dégradés et favorisés
par la politique de nouveaux hommes d'état qui tentaient de s'assurer la base
économique de leur pouvoir, tout au moins pour partie. Les hommes d'état
originaires de l'Ouest revendiquaient (pas tous) cette identité ethnique, ils
savaient en jouer selon les règles, ils en connaissaient l'enjeu. Le Fitampoha nous
a entraînée sur le terrain de ce type de rationnalité produite et l'émergence des
Tromba dans les formations sociales villageoises nous a amené à l'évidence selon
laquelle c'est le rapport d'échange, entendu dans sa signification large de biens et
de personnes, de valeurs, qui était l'objet et le lieu des différenciations sociales
de l'époque.

Ce qui nous apparaît maintenant comme une évidence, ne le fut pas lorsque
nous menions notre enquête et nous n'avons pas centré notre étude sur les
circuits de communication et d'échan~e. Nous ne serons donc pas en mesure de
présenter sous forme quantitative les echanges pratiqués localement. Nous avons
montré cependant, par la monographie d'Andranofotsy, comment la territorialité
diffuse s'organise au travers de formes de sociabilité enfermées dans les rapports
de parenté et s'instituent dans un système cérémoniel fondateur de réseaux
potentiels d'échange et de communication. Les enquêtes régionales de
Morondava-Mahabo et celle de la vallée du Manambolo porteront plus loin nos
analyses et montreront la manière dont les relations générales institutions-
économie se présentent à l'investigation : çes études mettent en lumière les
chaines d'équivalence de r~pports de nature différente qui s'intègrent ou
s'opposent dans l'espace-temps utile aux rapports sociaux inégaux mais idéaux
finalement signifiés. Pour objectiver ces rapports, ils fallait sortir du champ
trop strictement monographique et intégrer un champ d'investigation enfermé
dans un contexte géo-dimatique et économique où les contradictions
perceptibles relevaient des conditions de production locales tandis que les
rapports d'échange en étaient l'enjeu.

(1) Carte ci-contre.


- 252 -

Les références unificatrices qui sont le produit des représentations


unitaires de ces formations sociales, étaient partie intégrante des thèmes
idéologiques du pouvoir d'état dont témoignent 1es discours officiels prononcés
en certaines circonstances dans les tournées de ministres, chefs de province,
préfets ou par le Président de la république lui-même. La plus évidente, la
référence Vazimba, était exploitée dans les enjeux électoraux, elle était
intégratrice des rapports de production élevage-riziculture, elle était utilisée
par les intermédiaires en vue des échanges de boeufs Est-Ouest et centrés vers
le Lac Alaotra pour le Nord-Est et le lac Itasy pour le Sud-Est. Les Tromba-
Sazoka, les Tromba Andrano du Nord dans la région de Belo, prototypes des
Tromba Misara dont on a vu qu'ils se sont institués avec la formation du
royaume Sakalava du Boina, eux qui instituent pères les frères, avaient une
valeur idéologique dans les relations prévalentes Nord-Sud. Ces manifestations
n'étaient pas, malgré les apparences, un phénomène purement rural.

Les hommes d'état orIgmaires connaissaient la portée de telles


manifestations et l'on pouvait remarquer que les rationalités économiques des
interventions étatiques avaient une rationalité politique conforme aux
transformations de la société rurale. Les nouveaux hommes d'état Malgache et
les notables ruraux entretenaient entre eux des rapports internes de
correspondance dont témoignait l'utilisation différenciée du nous inclusif ou
exclusif en certaines circonstantes. Si, leurs intérêts ne coincidaient pas
totalement, leurs relations étaient plus antagoniques que contradictoires, leur
complémentarité était souvent vérifiable dans les conflits qui traversaient la
société rurale quand ils opposaient le Nord et le Sud plus encore que l'Est et
l'Ouest. Les fonctionnaires de la classe (au sens faible) politique nouvellement
constituée, participaient eux-mimes à ces conflits, à titre personnel d'abord au
travers de leur réseau de parents-alliés-dépendants base de leur clientèle
politique et, pour certains, au travers de leur fonction dans l'appareil d'état: Le
Ministère de l'Agriculture, le Ministère de l'Intérieur, le Ministère de l'Education
Nationale étaient les trois voies de reconduction d'un certain clientèlisme local
à l'échelle nationale. C'est pourquoi les politiques économiques locales des
coopératives dépendantes du Ministère de l'Agriculture et du Syndicat des
communes dépendantes du Ministère de l'Intérieur, les politiques scolaires
étaient intéressantes à étudier. Pour ce qui concerne le syndicat des communes,
les Ministre de l'Intérieur maître d'oeuvre, voire initiateur de cette politique
avait pour objet de réaliser l'accumulation sur place en limitant le plus possible
des échanges polarisés au Nord comme à l'Est et se fixait pour objectif de les
centrer sur la Côte en développant simultanément le Port de Morondava. Quant
aux coopératives de développement rizicole, elles intervenaient dans le domaine
de la production, de la transformation du riz Paddy en riz usiné et dans
l'organisation des marchés. Elles cherchaient à assurer cette liaison étroite entre
les modes de production locaux et l'économie monétaire. Dans la pratique, outre
les effets pervers au regard de l'objectif global de productivité, diversification
des produits, d'intégration à l'économie de marché, il était manifeste que la
logique proprement politique des hommes d'état inspirateurs et gestionnaires de
-ces opérations avait contribué à dénaturer les projets initiaux en fonction des
rapports de production et d'échange antérieurs institués dans la société rurale.
Si des formes capitalistes de production voyaient le jour, ce fut au-delà de toute
attente et selon une logique particulière liée à la production de l'élevage
principalement: le projet AGM allait naître.
- 253 -

Et l'on peut dire que l'ancien Menabe historique de Ndriandahifoutsy


s'instituait région à part entière. Il était le lieu et l'enjeu de stratégies
diver geantes qui l'impliquait différemment dans l'ensemble national.
L'independance voyait ce Menabe se libérer des images d'épinaI qui en faisait le
"Far-West" de l'île, un lieu où le conservatisme et le poids de la tradition
apparaissaient les plus forts. Il n'était plus marginal et redevenait central dans la
construction nationale. Les différenciations sociales et économiques ne
pouvaient prendre leur sens que si on les replaçait dans le contexte global de la
construction de l'état-nation, .où hommes crétat et Masy occupaient un rôle
central symétrique et inverse au regard des rapports externes/internes qui se
jouaient: Ainsi les actions économiques crinitiative étatique seront analysées en
terme politique, là où le pouvoir d'état issu de l'indépendance, comme auparavant
le pouvoir Maroserana au tem ps de sa gloire passée, était au coeur de la réalité
sociale qui le constituait. Toujours aussi indissociables, les rapports de puissance
et crintérêts engagés dans la production et les échanges, généraient des
inégalités, des contradictions objectivables au niveau des institutions de quelque
origine soient-elles, modernes ou traditionnelles. Mais les rapports finalement
o

légitimés, dans tous les cas, étaient déplacés hors du lieu de leur manifestation
première établissant un lien qu'il importait crélucider entre la société dite civile
et l'état dit organisé et qui caractérise la fonction réelle des institutions dans le
rapport ainsi établi entre elles en certains évènements. Cette réalité du politique
au stade premier de son institutionnalisation, quand il n'est pas encore détaché
des rapports sociaux qui le constitue, était si forte qu'il nous a paru impossible de
le dissocier de l'économique et du social dans les manifestations sociales où la
charge symbolique était la plus vive, Tromba ou institutions dynastiques. Elles
participaient indirectement, nous l'avons vu à l'accumulation (au sens large),
avaient un effet dans la redistribution du pouvoir dans le cadre apparemment le
plus éloigné, celui de l'appareil d'état, elles étaient un instrument de mesure du
clientélisme politique, préfiguraient le plus souvent les élections à venir. C'est
pourquoi, il nous a fallu le plus souvent plonger dans l'actualité politique et
économique locale pour mettre en évidence cette réciprocité de perspective qui
animait les faits sociaux appartenant au domaine le plus immédiat de la vie
quotidienne et les affaires d'état au centre desquelles se plaçait l'idée crun
développement, cette nouvelle image crépinal qui devait remplacer l'autre (I) :
En ces tem ps modernes, le Far-West, ce Menabe crélevage et de culture
extensifs (de décrue, de type sèche) allaient voir ses forces productives
augmenter dans l'intervalle crespaces aménagés, irrigués prévus pour des projets
plus structurés de cultures intensives associées (riz-coton), et ces deux
configurations péo-économique historiquement déterminées par les relations qui
se sont instituees entre modes de production locaux du fait de la colonisation
prendraient forme dans des sociétés mixtes crétat. La logique politique et
économique du syndicat des communes, celle concurrente des coopératives à
Morondava participaient crune idéologie généralement partagée par les
fonctionnaires en charge des plus hautes fonctions de l'état, le Ministre de
l'Intérieur, de l'Agriculture et le Commissaire Général à la Coopération en
fé.vrier 1967 affirmaient au col,loque de Mantasoa (2) qu'ils entendaient bien

(1) Ce terme "crimage crépinal" employé ici est surtout destiné à désigner la
distance prise devant la réalité que nous ne cherchons pas à surdéterminer.
Il s'agit cridéologie du développement.

(2) Compte-rendu du "Colloque de Mantasoa", 2-25 février 1967. Les


structures de base du développement agricole à Madagascar. Centre
d'études rurales, Cf. p. 12 à 31. Discours des ministres cités en annexe.
- 254 -

compter dans la compétition économique internationale et contribuer à faire


triompher des modèles économiques capables d'accroître les conditions de vie des
gens. Le schéma des circuits de commercialisation internes et externes allait se
compliquer (1) et là était véritablement l'enjeu politique et économique des
hommes d'état. Il convenait alors de poser la problématique des échanges dans le
cadre géo-politique et économique qui était le leur dans cette situation nouvelle
de l'indépendance et de la formation d'un état-nation. Si la Préfecture de
Morondava n'était pas encore en 1969 un pôle de développement économique
régional, elle tendait à le devenir, elle présentait des signes de différenciations
pas toujours évidentes sur place, ils existaient cependant et l'idéologie d'un
développement, sa mise en oeuvre était observable, tandis que les rapports de
parenté et d'alliance institués dans la société rurale étaient au centre des
stratégies des hommes d'état inspirateurs du mouvement coopératif et du
syndicat des communes.

VU.l.I Rapports marchands et la transformation des modes de


production locaux

Pour bien comprendre les transformations politiques et


économiques depuis l'indépendance, nous devons remonter à l' "Histoire de la
colonisation dans le Menabe" (2) et tirer les enseignements donnés par ce que les
administrateurs des colonies eux-mêmes qualifiaient d'échec pour développer une
colonisation productive et exploiter les ressources de la région dont la moindre
n'était pas la capacité de travail des habitants.

L'étude de B. SCHLEMMER (2) met l'accent sur l'implication réciproque du


marché des produits d'exportation avec celui de l'élevage, mode de production
dominant qui s'est développé simultanément avec la formation politique Sakalava
et dont E. FAUROUX (3) a reconstitué la genèse. En suivant le raisonnement de
B. SCHLEMMER, nous 'sommes amené à penser que l'administration coloniale n'a
pas poussé jusqu'au bout la logique de sa domination, ne se donnant pas les
moyens, à terme la coercition, pour soutenir vers les années 1950 la colonisation
productive induite dans la région de la culture du tabac. Le développement de
cette culture était à l'époque, le dernier sursaut d'une histoire en dent de scie
qui pouvait faire espérer des lendemains qui chantent aux "années folles".
Celles-ci avaient vu se succéder le boom du poids du cap, des peaux de boeufs, du
maïs et du tabac loi-même. Si, durant la période de 1919 -1926, l'illusion d'un

(1) Cf. schéma des circuits de commercialisation pour les principaux produits
locaux avant 1915, formalisé par E. Fauroux. A partir de 1966, les
coopératives et les syndicats des communes .cherchaient à se substituer aux
grandes com pagnies et aux intermédiaires indiens et pakistanais.

(2) B. SCHLEMMER, "Le Menabe", Histoire d'une colonisation. Ouvrage cité.


Chapitre 7, p. 155 à 183.

(3) E. FAUROUX, "La formation Sakalava", l'histoire d'une articulation ratée.


- 255 -

démarrage économique était possible, elle ne durera pas. La généralisation de


l'impôt sur les boeufs s'ajoutant à la capitation, le commerce des peaux de
boeufs se développera et aura des effets désastreux sur la situation du cheptel.
Cette constatation, autant que l'attitude généralement protectionniste de
l'administration coloniale à l'égard des Sakalava et de leurs richesses, bien au-
delà de la politique de protectorat qui prend fin en 1913 (U, nous amènent à
penser que dès l'instant où l'accumulation monétaire n'est plus maintenue à un
niveau suffisant, parce que les prix des produits s'effondrent ou encore le cours
des monnaies change, à ce moment là, l'économie locale est en danger, l'état
numérique des troupeaux qui diminue en est le signe. Le point de vue final de
l'auteur sera plus centré sur la logique d'accumulation coloniale qu'il qualifie de
parasitaire à l'égard de l'économie locale. L'explication de l'échec de la
colonisation viendrait de la politique coloniale elle-même qui, en ne développant
pas l'arsenal de la contrainte a permis au système de production lignager libéré
de ses entraves passées liées à la domination Maroserana, d'assurer les
conditions de sa transformation.

L'étude de E. FAUROUX centrée sur les transformations sociales et


économiques locales et le rapport qui s'est établi dans la région de Morondava
entre les modes de production locaux et l'économie de marché, met en évidence
que les rapports marchands ont été et étaient toujours au moment de son enquête
maintenus à l'écart des mécanismes de reproduction du système lignager. Une
telle interrogation est en effet déterminante des rapports structurels établis
entre l'étranger, l'administration et les villageois que la colonisation avait
développés et que l'indépendance validait encore dans les projets de
développement régionaux et cela d'autant plus que les fondements de
l'accumulation s'appuyaient pour une bonne part (2) sur les investissements
internationaux locaux.

En vérité, la lecture des archives coloniales pour la période de 1850 à nos


jours, mais aussi les enquêtes effectuées dans la vallée du Manambolo (3), zone
d'accumulation des boeufs de la région, nous portent à croire à la nécessité de
l'argent pour le développement élargi des modes de production locaux. Et, la
petite production marchande, phénomène nouveau qui s'est développé avec la
colonisation (4), apparaît alors comme déjà intégrée à l'économie paysanne.
Certaines cultures, il est vrai, le sont plus que d'autres, ainsi en est-il du Pois du
cap, de l'arachide-mais et plus récemment des lentilles et haricots, tandis que le
tabac et le coton ne seraient que des occasions pour certains d'un métayage ou
salariat temporaire assurant une participation active à l'accumulation lignagère.

(l) Ce Protectorat intérieur du Menabe a permis de pratiquer une politique


différenciée par rapport aux autres provinces de Madagascar et de tenir
compte ainsi de la spécificité de la région, dont la pacification a été plus
longue.

(2) E. FAUROUX, ouvrage cité. Chapitre la, p. 315 à 327. L'auteur montre que
la rente de situation donnée aux nouveaux hommes d'état originaires fut
une donnée non négligeable de leur accumulation. Partie que nous
développerons plus loin.

(3) Cf. "Itinéraires", p. 213 à 256.

(4) E. FAUROUX, ouvrage cité.


- 256 -

Pour ce qui concerne l'économie de l'élevage, l'argent et le riz ne seraient que


des formes intermédiaires d'accumulation. Dans la région du Manambolo où
cette réalité était la plus sensible et où toutes les transformations économiques
et sociales ·notables étaient encore centrées sur l'activité de l'élevage, par
opposition à la vallée de la Maharivo où a travaillé E. FAUROUX qui n'était
nullement une zone d'accumulation de boeufs, nous avons été frappé par la
précision de certains interviews (1) sur le thème du pouvoir d'achat bien que nos
interlocuteurs n'étaient pas des moyens ou hauts fonctionnaires, qu'ils parlaient
en qualité de Mpitoka hazomanga, chefs de lignage gestionnaires et responsables
de l'héritage du groupe lignager de leur propre segment de lignage. Nous savions
par ailleurs, mais ce ne fut pas l'objet de notre enquête que, dans les zones
intermédiaires des échanges, comme à Tsiroanomandidy existaient des acteurs
économiques, sortes de "millionnaires aux pieds nus" autour desquels
convergeaient les circuits commerciaux vers l'Est.

C'est pourquoi, nous ouvrons ici la discussion sur les conclusions proposées
en 1975 par E. FAUROUX qui, s'appuyant sur des études faites dans la vallée de
la Maharivo généralisait à l'ensemble du Menabe la situation des paysans de cette
zone très dépendante des projets en cours de développement et qui n'en
"recevaient que les miettes". La dégradation des systèmes de production locaux
dans la vallée de la Maharivo et de Morondava était certes plus avancée que dans
le Nord, ce que remarque l'auteur. La question qui reste alors ouverte est celle
qui consiste à se demander si cette situation était révélatrice de ce qui se
passait ailleurs, ou encore n'était que la traduction d'une différenciation sociale
et économique vérifiable au niveau des formations urbaines de Morondava et
Belo, vérifiable dans d'autres régions où les conditions de l'accumulation dans
l'élevage étaient encore maintenues (pour un temps sans doute mais)
suffisamment pour induire des disparités spatiales. Ces différenciations géo-
économiques avaient un sens social et politique et concernaient la préfecture de
Morondava, cadre administratif d'intervention de l'état, ancien Menabe de
Ndriandahifoutsy. C'est pourquoi notre enquête qui couvre les régions de
Morondava,· Belo et la vallée du Manambolo avait pour objet les effets
inégalement répartis dans l'espace des interventions de l'etat en tant qu'il s'agit
de les traiter comme des réalités politiques et économiques contenues dans les
stratégies des hommes d'état. Dans cette hypothèse, les anciennes zones
d'accumulation des boeufs du Menabe seraient ces régions favorisées (2) pour un
temps durant cette période de transition entre le moment où le projet de
développement de l'élevage n'était pas entré dans sa phase active, la
généralisation de l'économie monétaire dans ce secteur d'activité n'était pas
totale, l'usine d'abattage pas encore construite. La vallée du Manambolo à cette
époque faisait encore rêver d'un far-west aux richesses insoupçonnables,
fluctuantes, difficiles à contrôler. Mais ces boeufs d'accumulation localisés dans
la partie Nord de la préfecture étaient-ils des "valeurs-refuge qui payaient en
monnaie de singe le cul-de-sac social du Menabe" (3). La réalité dépasserait-elle
la fiction? Nous le pensons, car les éleveurs que nous avons rencontrés étaient

(1) Cf. Tome II, "Itinéraires", p. 224 et 227. Entretiens avec les chefs de
lignage Homankazo, Misara et texte du Masy, devint Mikea p. 256.

(2) A l'extrême Nord de Manambolo: Andranolava et à l'extrême Sud


Mandabe-Manja.

(3) E. FAUROUX: Ouvrage cité.


- 257 -

.p.. ;:lrtpll'·~ pronomiques dont la capacité gestionnaire pourrait bien surprendre.


Jaloux de leurs boeufs, ils le sont, soucieux de la reproduction biologique de leur
troupeau encore plus et cela d'autant qu'elle était la seule vraie et ultime
légitimité sociale du segment de lignage. Et la parenté entre la reproduction
biologique du groupe lignager et celle du troupeau était évidente et fréquemment
signifiée. Dans une période où la petite production marchande n'était plus un
moyen suffisant d'accumulation, cet "équilibre de l'indigence" analysé par E.
FAUROUX, l'élevage prenait de plus en plus allure de capital fixe qui
garantissait les identités socialement reconnues, pérennisait les rapports
d'alliance entre segments de li~nage et pour les plus institués d'entre eux,
assurait la re~roduction lignagere nouvellement instituée en la fondant sur
l'origine premiere du groupe. Pour les uns au Sud (les Sakalava originaires de
Benghe) pour les autres au Nord (Les groupes nobles ou anciens dépendants qui
se sont segmentés pour valider leur situation de Mpanjaka, prince), enfin les
Vazimba à l'Est et au Nord, ou encore les Antagnandro. L'idéologie du lien Ziva
étudiée dans les chapitres précédents, sous-jacente à l'élevage qui correspond
aux modalités propres de différenciations économiques et sociales de cette
société, induites de la colonisation et l'indépendance, n'était nullement
contradictoire avec l'économie de marché tant que celui-ci n'était pas soumis au
contrôle strict de l'état. C'était le cas en 1970, mais cette zone de production
d'élevage, le Menabe était réellement menacée car, dans la situation où
l'économie de marché n'apportait plus sa part à la reproduction des boeufs par
échange sur place, c'était les intermédiaires qui réalisaient la plus-value parmi
lesquels les hommes d'état directement ou indirectement avaient leur place,
certains notables ruraux parce qu'ils avaient réussi un processus auto-cumulatif
de leur lignage fortement segmenté du Nord au Sud grâce aux stratégies
d'alliance où la règle d'exogamie de clan a été transgressée et les règles
d'adoption mises au point. Groupes anciennement dominants ou leurs dépendants
savaient jouer selon les règles de la production dynastique, ils en usaient, en
abusaient avec plus ou moins de bonheur, mais elle était présente. Les Masy
quant à eux se multipliaient, ils étaient les grands opérateurs de la
transformation du monde rural et contrôlaient le rythme des transformations
étatiques au regard de cette réalité. Le Ministre de l'Intérieur de l'époque,
administrateur de la justice depuis 1946, développait une politique "régionaliste",
ambitieuse qui mérite une analyse malgré les évènements de 1972 qui ont stoppé
son cours. Nous tenterons de lui donner son sens politique au regard de ces
évènements où furent totalement remis en cause les rapports étrangers
administration village de la région depuis 14 ans d'indépendance.

La période actuelle d'Indépendance commencée en 1958 qui voyait ces


hommes d'état intervenir dans le domaine de l'activité économique, exigeait de
poser un regard nouveau sur la réalité sociale et économique locale dans ses'
rapports avec le pouvoir d'état. Sans ignorer pour autant la domination
économique externe qui s'engageait nécessairement dans tout projet de
développement appuyé par les financements internationaux ou bi-latéraux, sans
nous méprendre sur les discours similaires des fonctionnaires ou experts en
charge de ces projets et centrés sur la nécessité de la généralisation de
l'économie monetaire et sur un objectif de productivité, nous tenterons de
caractériser les projets de développement économique de la sous-préfecture de
Morondava-Mahabo du point de vue d'une rationalité globale qui intéresse la
formation d'un pouvoir régional qui tentait de s'imposer contradictoirement peut-
être mais réellement recouvrant la territorialité de l'ancien Menabe de
Ndriandahüoutsy, devenue Préfecture de Morondava. Cette option prise
- 258 -

d'inscrire toute opération dans le cadre géo-politique qui lui convient replacera
l'économie de l'éleva&e au centre du développement de la petite agriculture
marchande qui s'est developpée durant la colonisation sans pour autant remettre
en cause les modes de production locaux et l'élevage, déjà à partir de 1941
période où commence la nationalisation des cadres locaux et régionaux
d'administration coloniale, mais encore plus nettement à partir de 1958, entrait
dans un processus nouveau d'accumulation finale en argent pouvant et en bonne
logique, devant entraîner tous les autres. Nous avons assisté à la mise en place
du projet de développement de l'élevage "Projet AGM" du syndicat des communes
qui était la clef des transformations politiques et économiques de la région, des
inégalités et différenciations qui pouvaient faire penser à une "équilibre de
l'indigence" dans la société rurale soumise à cette politique, tandis que des signes
réels d'accumulation se faisaient sentir dans ces petites villes de Morondava,
Mahabo, Belo plus notables dans la catégorie des jeunes scolarisés et décelables
dans l'évolution de la propriété privée immatriculée mais qui n'auraient été
vérifiables qu'au niveau des conseils d'administration des sociétés d'état ou
mixtes de développement, des intermédiaires parentés locaux d'échange.

VII.1.2 Oe la petite agriculture marchande aux grands projets de


développement

La forme générale prise par l'action centralisatrice de l'état à


Morondava-Mahabo, vallée alluviale de cet Ouest Malgache du Menabe dont le
Port de Morondava était devenu le lieu administratif de la préfecture et qui
tentait de s'instituer pôle de développement économique dans cet espace géo-
politique de la royauté de Ndriandahifoutsy était celle d'une transformation
technologique de grande envergure puisqu'elle avait pour objet la mise en valeur
hydraulique de la région pour l'intégration des deux réseaux naturels d'irrigation,
l'Andranomena au Nord et la Morondava au Sud. Le barrage-seuil d'une grande
puissance devait permettre de résoudre les problèmes liés à l'ensablement du lit
des fleuves qui entravait la mise en eau de cette vallée en saison sèche. Les
i .
1
"' problèmes d'érosion des bassins versants qui étaient à l'origine de ces
ensablements étaient connus mais supposaient une action à long terme de
reboisement. Le grand pari de l'opération consistait à opter pour une technologie
avancée, préférer la construction d'un barrage-seuil d'une forte capacité capable
d'entraîner les alluvions plutôt que des petits barrages échelonnés le long des lits
des fleuves aux endroits de séparation des. eaux (D. Nous avons vu évoluer ce
projet car notre étude avait commencé au moment où étaient mis en oeuvre les
grands travaux, tandis qu'une multiplicité d'opérations de développement parmi
lesquels le projet de l'élevage 'voyait le jour. Les responsables du développement
avaient à résoudre le même problème de recrutement de main-d'oeuvre pour la
culture du coton qu'auparavant l'administration coloniale dans ses entreprises

(1) Contrairement à la politique hydraulique du temps de la colonisation. Cf.


"Etude des formes d'organisation sociale•••" S. CHAZAN, déjà cité.
Chapitre II qui présente toute l'histoire de l'intervention administrative
coloniale à Morondava. La petite hydraulique a caractérisé les
interventions en matière d'aménagement, même au moment où fut envisagé
la réunion des deux réseaux de l'Andranomena et de la Morondava durant la
colonisation.
- 259 -

plus limitées qui ne comptaient à l'époque pas le coton. Un nouveau cadre


législatif AMVR (l) devait être le support politique intégrateur de cette
transformation radicale des conditions de production. Elle a eu pour effet de
mettre à jour l'état de la propriété privée immatriculée, elle n'a nullement
empêché les nouvelles immatriculations de se faire. Et c'est dans des espaces
alors découpés, délimités par les programmes d'extension des opérations prévues,
dans l'intervalle des terres immatriculées parmi lesquelles l'on comptait bon
nombre de villageois plus ou moins salaries des villes, et au voisinage des
opérations des fonctionnaires d'état, que l'activité de production des villageois
s'effectuait.

Que penser des tentatives de l'état pour relancer à partir de 1958, la


production marchande par la diversification des productions, comme des modes
d'exploitation et plus encore la réorganisation des circuits commerciaux locaux?
Les notions "d'économie parasitaire" pour qualifier l'échec de la colonisation ou
encore "d'idéologie du refus" pour caractériser les relations de la société rurale
avec l'économie coloniale (2), une telle interprétation dualiste des rapports
antagoniques des systèmes de production locaux avec l'économie de marché de
type capitaliste était-elle encore pertinente pour comprendre les mécanismes de
transformation sociale à une époque où les fonctionnaires d'administration
centrale et locale étaient en place depuis 1947, en charge des plus hautes
fonctions de 'l'état pour bon nombre d'originaires de la région (3) ?

Nous sommes porté à croire, en rendant compte, quinze ans plus tard, de
nos enquêtes, et nous avons avancé cette hypothèse en conclusion du Fitampoha,
que la fin du régime du Président Tsiranana, ouvrait une nouvelle ère de
mutation profonde correspondant peut-être à une destructuration des rapports de
parenté, inscrite déjà dans la logique des politiques économiques développées à
Morondava : Ce que nous mesurions en 1968, c'était l'incomplète mals déjà future
intégration de l'élevage dans l'économie de marché, le renforcement des rapports
de parenté et d'alliance en ce cas, serait une sorte de radicalisatIon préalable
aux processus de désintégration, d'individualisation observables dans les rapports

(1) AMVR, Aire de Mise en Valeur Rurale est un périmètre de développement


agricole qui est le ressort d'application d'un statut foncier particulier, dans
lequel toutes les actions de développement sont en principe confiées à la
CEAMP (Centrale d'Equipement et de Modernisation du Paysannat). Ce
statut assure la priorité de l'état pour les aménagements, gèle la
spéculation, facilite les procédures d'expropriation, et d'une façon
générale, les opérations foncières entreprises par la collectivité face à la
rigidité et à la convoitise des propriétaires privés. L'AMVR est dotée d'un
directeur et utilise la CFDT comme conseiller technique (Compagnie de
développement du textile).

(2) Cf. B. SCHLEMMER, Le Menabe. Ouvrage cité, Chapitres 7 et 9.

(3) Les archives de la colonisation dépouillées à Tananarive retracent


l'itinéraire des personnalités politiques de la région. La malqachisation des
cadres locaux d'administration fut systématiquement menee à partir de
1947. Le processus de décolonisation était à l'oeuvre depuis cette date dans
la région et s'est traduit en 1958, par une remarquable continuité, y
compris dans les fonctions centrales prises par certains hommes d'état.
- 260 -

institués entre étranger-notables ruraux et administration. Ces rapports ont été


observés quand l'état devenait entrepreneur directement gestionnaire du
développement. Son action n'était pas nécessairement intégratrice, ni
coordonnée et dans la pratique fréquemment contradictoire: relever les
contradictions de la pratique de l'état quand elles rejoignent les processus de
destructuration-restructuration du monde rural, est dans la logique même du
contenu nécessairement idéologique du développement toujours synonyme
d'inégalités qu'il ait ou non pour effet l'accroissement quantitatif de la
production.

C'est donc dans une réciprocité de perspective que nous étudierons les
initiatives étatiques et paysannes au regard de la transformation sociale déjà
évoquée: Une même logique politique et économique était attachée à ces
projets, une idéologie commune et une manière analogue de symboliser les
conflits et de chercher à les résoudre y présidaient. Et c'est dans le contrôle de
l'appareil d'état, lui qui était dans tous les cas la clef du processus cumulatif
engagé dans l'action de développement qu'il fallait rechercher la production des
inégalités. L'économie d'échelle, cette notion chère aux économistes, ne pouvait
se réaliser sans la médiation des instances étatiques et c'est pourquoi l'on
assistait à une forte demande de la part des villageois qui cherchaient la voie de
leur propre développement de création d'organes techniques, administratifs,
scolaires, hospitaliers pour assurer leur position écohomiquè et sociale nouvelle.
Et, réciproquement, toute entreprise de l'état qui visait à changer les conditions
de production, ne pouvait prendre sens politique et économique indépendamment
d'une analyse centrée sur la réorganisation des circuits de commercialisation des
produits, où l'élevage. et le riz étaient toujours plus ou moins associés pour
l'accumulation intermédiaire, tandis que les cultures de marché (coton, mais,
arachides et tabaC> étaient l'enjeu d'une accumulation monétaire.

IV.1.3 Le projet latifundiaire de la colonisation, son actualité depuis


l'indépendance rrationale

La transformation politique et économique attachée dans ce


MENABE de l'indépendance, devenu préfecture de Morondava (1), à la naissance
de sociétés mixtes d'état, syndicat des communes et coopératives avait une

(1) Les développements de ce chapitre qui portent sur la sous-préfecture de


Morondava-Mahabo, lieu privHégié de l'action étatique sont indissociables
des études qualitatives portant sur la transformation sociale dans la région
de Belo. Ces enquêtes ont été dès le départ, centrées sur les études de la
transformation politique et économique observée à Morondava un an plus
tôt. Si l'on considère l'élevage et la riziculture comme étant la clé de la
transformation, c'est tout l'espace préfectoral qui est concerné dans sa
territorialité administrative et politique: le Fitampoha en est la meilleure
preuve.
- 261 -

rationalité globale (1), s'inscrivait dans le contexte "néo-colonial" et de


construction de l'état-nation. Et le problème non résolu durant la période
coloniale de la disponibilité de la force de travail, devait être reformulé en
fonction des stratégies politiques des hommes d'état, dans les rapports qu'ils
établissaient avec l'étranger source d'investissements et leur société
d'appartenance pour la transformation des modes de production locaux. La
question centrale soulevée par E. Fauroux à ce sujet (2) mérite que l'on s'y
attarde en tenant compte de la manière dont la société rurale se transformait et
élaborait des formes sociales de pouvoir inégalement instituées dans l'appareil
d'état. Reprenant les thèmes de réflexion que la thèse de notre collègue nous
suggère, nous nous inspirerons largement de son travail pour caractériser cette
forme larvée "néo-coloniale" qui s'objectivait localement dans les rapports état-
société, qui fondait les rapports entre les pouvoirs locaux villageois et le pouvoir
d'état. Cherchant à positiver les problèmes de développement, nous nous devions
de constater la reproduction du projet latifundiaire de la colonisation sous
d'autres formes et de nous interroger sur ses effets d'entraînement de la petite
production marchande dans l'économie monétaire et au-delà com ment la logique
d'accumulation monétaire prenait place avec l'apparition d'une couche sociale
dominante, manifestement observable dans l'évolution de la propriété
immatriculée (3). A l'échelle de la sous-préfecture de Morondava-Mahabo, nous

(1) Voir document annexe du colloque de Mantasao, 1967.

(2) E. FAUROUX, Thèse de doctorat citée plus haut: c'est sans aucun doute le
meilleur document d'analyse des rapports de production locaux (au sens
restreint). Non publiée, elle devrait être actualisée. Beaucoup de questions
générales sont posées. Nous remercions tout particulièrement cet auteur de
nous avoir confié son fichier de recueil des données disponibles aurpès du
service des domaines pour l'étude des terres im matriculees de Morondava-
Mahabo. Ces données ont été cartographiées, commentées en annexe (6
cartes couleur> et nous sommes en parfait accord sur les analyses
présentées sous forme de tableaux dans cette thèse. C'est pourquoi, nous
nous bornerons à indiquer dans ce développement, les grandes catégories
qui sous-tendent notre réflexion des rapports institution économie. Une
publication commune pourrait être envisagée pour valoriser les résultats de
ce lourd travail statistique: nous avions élaboré deux ans plus tôt un
fichier incomplet sur certains points (les rapports de production), plus
complet sur d'autres, (les terres en cours d'immatriculation et la profession"
et résidence des propriétaires). Ces derniers résultats n'ont pas été
cactographiables parce qu'il y avait trop d'inconnu. C'est pourquoi nous
avons opté pour une analyse qualitative des terroirs villageois que nous
connaissions bien.

(3) Voir en annexe: Carte d'évolution de la propriété immatriculée <Couleurs


rouge, verte, violette} et diagramme à droite qui caractérise la
concentration foncière moyenne des propriétaires malgaches originaires ou
des plateaux au regard de la superficie totale. Nous envisageons de
présenter un diagramme équivalent de la propriété Karana dans la
publication définitive. Il montrerait une évolution sans cesse croissante et
une superficie moyenne sensiblement supérieure à celle des Malgaches. Ce
traitement cartographique rejoint la présentation statistique faite sous
forme de tableaux d'E. FAUROUX.
- 262 -

avons pu avoir une idée de la naissance de cette catégorie de moyens


propriétaires, mais aucune perception d'ensemble de l'ampleur du phénomène ne
fut possible. Il eut fallu analyser cette réalité de la différenciation à l'échelle de
la nation, en intégrant les propriétés dispersées dans l'île appartenant à des
fonctionnaires d'état, leurs alliés-dépendants (U, qui naissaient au voisinage de
tout projet de développement auxquelles il convenait d'ajouter des possessions
induites de la gestion des camps pénaux qui avaient pour objet le contrôle
politique de l'espace dit libre et se trouvaient le plus souvent dans d'anciennes
zones de pâturages de bœufs devenues lieu privilégié de l'intervention étatique.
La réflexion qui suit doit tenir compte de cet aspect fractionné de l'information
recueillie au moment où nous n'avions pas encore conscience de l'échelle où nous
devions porter l'analyse. Il faut cependant remarquer que la thèse de B.
Schlemmer a largement comblé ce vide, lui qui disposait des données
quantitatives relatives aux terres immatriculées couvrant l'ensemble de la
préfecture de Morondava et ce, jusqu'en 1947, et dont les résultats furent
exploités par référence au travail doublement qualitatif-quantitatif qu'il a
effectué à Be1o-sur-Tsiribihina, région tabacole par excellence, alors que
Morondava était en train de devenir la région cotonniere par excellence, en 1968.
L'auteur fait le diagnostic de l'échec du projet latifundiaire de la colonisation,
bâti essentiellement sur la culture du tabac. Il note comme E. Fauroux, le
renforcement des complémentarités économiques et sociales de la production
lignagère au centre desquelles se plaçait le système économique pakistanais, qui
sut exploiter en son temps, l'échec du développement du mais en remplaçant
cette culture de marché par les lentilles-haricots, eux qui furent "interdits de
tabac". Reprenant la discussion au point ou B. Schlemmer l'avait laissée,
déplaçant quelque peu sur le terrain des rapports institutions-économie les
conclusions d'E. Fauroux, nous hasarderons l'hypothèse selon laquelle les soci~tés
mixtes d'état depuis 1958 reprenaient dans les faits le projet latifundiaire
colonial qui allait comme auparavant entrer en concurrence directe avec le
système économique pakistanais, lui qui fut le grand gagnant de la colonisation,
son "masque" dira B. Schlemmer, son "double" dirions-nous.

Cet objectif, non avoué pour le premier, nettement marqué dans les
discours (2) pour le second, prenait forme économique intégrée en 1968 au
moment où la convention FAO-PNUD (3) intervenait pour créer les conditions
technologiques et de coordination des divers projets de développement (4).
L'orientation prise dès le départ par les sociétés d'état, syndicat des communes
et coopératives, se portera d'avantage sur les échanges que sur la production, la
politique de réorganisation, de concentration, de moralisation des circuits de
commercialisation entreprise par la colonisation sera redéfinie: le syndicat des

(0 Au sens que nous avons toujours donné à ces termes (système Longo
généralisé).
(2) Voir en annexe le discours présenté par le Ministre de l'intérieur à
Mantasoa.
(3) Conventions des Nations Unies: financement multilatéral.
(4) De nombreuses présentations ont été faites de ces ·projets partiels de
développement: le rapport de la FAO, E. Fauroux, Mme Rakotoarivelo,
Manandafy Rakotonirina.
- 263 -

communes s'appuyera sur le monopole d'état du commerce de pois du Cap,


obtiendra le droit de s'occuper des arachides (1) et les coopératives s'orienteront
sur le développement du secteur de la pêche et l'activité rizicole dont ils
obtiendront le monopole du com merce, après a voir créé des rizeries leur assurant
une position intermédiaire dans le processus de commercialisation à l'égard des
sociétés privées, Grandes Compagnies et sociétés Pakistanaises (2). Le monopole
du com merce du coton était, quant à lui, toujours assuré par la CFDT. La
politique de la CGOT (3), la CFDT (4) qui avaient pour objet l'exportation de
l'arachide et du coton seront totalement prises en compte dans ces sociétés
mixtes d'état et la concentration marchande qui marquait le paysage du
développement économique local sera définitivement acquise quand, en 1973, la
SODE MO (5) bénéficiera du monopole du commerce du riz. Comment la
production malgache indépendante s'intégrerait-elle à ces nouveaux circuits
commerciaux, seraient-ils susceptibles, cette fois, de la lier véritablement à
l'économie monétaire? La réponse à cette question n'est pas simple, elle ne
relève pas d'une mesure quantitative de la productivité, des exportations de ces
différents produits. Elle réside dans l'analyse des différenciations sociales utiles
à la rationalité des diverses interventions, parmi lesqueHes se situe la
concentration foncière malgache et pakistanaise réciproquement concernées. Et
nous devions observer, qu'en ces temps d'indépendance nationale, la
concentration foncière allait toujours, comme du temps de la colonisation, de
pair avec la concentration marchande. Et l'on voyait se renforcer la petite et
moyenne propriété mal~ache, de type bureaucratique et urbaine, aux foyers de
développements, ces perimètres d'action portant sur la production. Ajoutée à
l'apparition de ce phénomène récent, datant de 1946 (6), de "squaterrisation" des
'terres ayant appartenu à la colonisation étrangère par des malgaches, tandis que
les "sociétés demeuraient encore en 1972 compétitives pour les terres
industrielles grâce à l'importance des moyens mis en œuvre, cette contradiction
(7) observée par E. Fauroux, n'était-elle pas proche de cette vérité première
inscrite dans les faits, qui voyait les intérêts "néo-coloniaux" toujours préservés,
en ces temps de mise en cause de la souveraineté de l'état (8) tandis que la
colonisation étrangère (9), 10 ans après l'indépendance était parfaitement

(I) Le développement qui suit, reprend la présentation des projets de


développement d'E. Fauroux, sous l'angle de la commercialisation dont il
avait vu la rationalité globale en 1975.
(2) O. MELLERIO, "La commercialisation du Paddy et du riz dans l'AMVR de
Morondava", Rapport SATEC.
(3) CGOT: Compagnie Générale des Oléagineux Tropicaux.
(4) CFDT: Compagnie Française du Développement du Textile.
(5) SODE MO : Société de Développement de Morondava.
(6) Voir carte d'évolution des propriétés im matriculées Malgache et étrangère,
en annexe. Déjà citée.
(7) E. FAUROUX, p. 203 à 208.
(8) Qui ont abouti à la seconde république Malgache.
(9) Cf carte d'évolution de la propriété immatriculée étrangère et diagramme
de la superficie moyenne comparée à la carte d'évolution de la propriété
malgache. Comparer également les cartes relatives aux mutations: origine
du premier et dernier propriétaire. Les diagrammes d'évolution de la
propriété pakistanaise seront mises au point pour une éventuelle
publication: noter les taches violettes qui couvrent la carte d'origine du
dernier propriétaire par rapport au premier.
- 264 -

relayée par l'apparition de propriétaires malgaches ongmaires ou migrants des


plateaux. L'aspect contradictoire des politiques économiques mises en œuvre
dans ces sociétés d'état, n'était-il dès lors pas révélé par le statut encore occupé
par les sociétés pakistanaises dont le patrimoine foncier n'avait pas été
véritablement entamé, lui qui n'avait jamais cessé de croître depuis 1946 (1) par
des rachats de terre aux étrangers, aux malgaches originaires ou migrants (2).
Dans ce contexte de domination économique externe, cette logique de
développement des marchés locaux, toujours soumis et dépendants de l'échange
inégal matières premières/produits manufacturés (3) quelle part significative les
différenciations foncières depuis 1946, celles plus récentes datant des années
1963 induites du développement accéléré local, induites des grands travaux
d'irrigation, entretenaient-elles avec les logiques d'accumulation? La faiblesse
relative de la propriété malgache immatriculée (4) mesurait-elle les rapports
réellement institues par le syndicat des communes et les coopératives entre
notables ruraux et hommes d'état en charge des projets de développement liés à
ces sociétés mixtes? Leur concurrence avec le système pakistanais était-elle
aussi radicale qu'il apparaissait dans les discours à propos du développement?

(1) Cf. carte d'évolution de la propriété étrangère: couleurs verte et violette.


(2) Comparer carte d'origine du premier et dernier propriétaire.
(3) Cf. S. Chazan, "Etudes des formes d'organisations sociales dans la région de
Morondava-Mahabo••.". "Si nous prenons pour exemple les opérations de
développement de la culture du coton-riz associés à Ankilivalo et que nous
avons étudié (p. 47 à 51). Cette opération était marquée par ce type de
dépendance compte tenu des contraintes technologiques relatives à ce type
de culture: achat de semences, location de l'avion destiné à répartir des
insecticides sur les champs de coton, ces avances sur charge pesaient
largement sur la rentabilité de l'exploitation du planteur associé. De plus,
le système de fixation du prix du coton par anticipation des rendements en
fonction de l'année précédente, avait tendance à reporter sur le bon
producteur les risques de mise en faillite de l'équilibre financier de la
société gestionnaire par endettement et non paiement des avances
consenties au mauvais producteur, celui dont la productivité était trop
faible. A cette réalité des rapports de production engagés dans les secteurs
cotoniers, s'ajoutait une incitation à la consommation de produits importés.
Le syndicat des communes avait prévu des coopératives de consommation
et des magasins étaient implantés dans les villages-clés de la région, des
études de marché commencées pour identifier les besoins les plus
immédiats.
(4) Cette propriété malgache témoigne d'une concentration foncière moyenne
faible; un peu plus importante pour les originaires (cf diagrammes), plus
petite pour celle concernant les migrants des plateaux, cette différence
témoignait de la spécificité des modes' de production locaux où les
originaires étaient plus représentées sur les terrains situés le long des
berges des fleuves, dans les Baiboho humides où se pratiquent des cultures
de décrue (riz, pois du cap), les migrants étaient situés dans les zones
rizicoles aménagées et dont il avaient tracé les réseaux hydrauliques. Ces
modes de production locaux avaient cependant tendance à s'homogénéiser
comme on le voit sur les cartes d'évolution des types de culture: les
migrants, comme les originaires avaient tendance à pratiquer
indéifféremment pois du cap et riz, réagissaient ainsi aux contraintes
imposées par les objectifs prioritaires de développement centrés sur le
coton, eux qui s'appuyaient et cherchaient à maintenir la double riziculture
en saison sèche et humide, base pour certains d'entre eux qu'une
accumulation première.
- 265 -

Si, comme nous le croyons, en 1968, l'économie pakistanaise fortement


mise à l'épreuve, était encore utile aux rapports institués entre l'étranger,
l'administration et les villageois, l'explication rétroactive ~e l'échec de la
colonisation pour entrainer une petite production malgache indépendante dans
l'économie monétaire, devait être revue en tenant compte de la double logique
d'accumulation des bœufs et du riz indissociables les unes des autres. La tentative
de constitutlon en branche d'activité séparée des bœufs et du riz, si l'on
considère les politiques respectives du syndicat des communes et coopératives,
ne pouvait se faire sans maintenir, pour un temps et utiliser à leurs fins, le
réseau pakistanais central de l'activité rizicole comme du pois du cap, des
arachides, des lentilles et haricots, efficiant pour accorder les avances
nécessaires aux paysans (0 équipé et adapté aux conditions de déplacement local
et aux nombreuses ruptures de charge pour l'acheminement des produits jusqu'aux
ports d'exportation (2). Cette réalité n'était nullement ignorée par les
responsables nationaux du développement et ils en tenaient compte, tout en
mettant progressivement en place un contrôle des prix (3) du riz, créant des
. rizeries (4) dans les lieux stratégiques de collecte, s'appuyant aussi sur les

(1) Le problème d'avance et la possibilité de consentir des petits prêts aux


paysans avant les récoltes était le grand obstacle de la prise en charge par
le syndicat des communes du monopole du Pois du cap (cf. Colloque de
Mantasoa). Le système bancaire étranger qui ne consent que des prêts
garantis était battu en brèche par la pratique des Pakistanais qui
s'appuyaient sur le lien personnel et accordaient ces avances monétaires
sur récolte.
(2) Ainsi, la commercialisation des pois du cap de la région d'Andranopasy vers
le port de Tulear, nécessitait le recours aux transports par camions et ce
sont les Indiens qui assumaient encore la charge de ces transports
intérieurs. Ils étaient équipés de moyens de transports et d'ateliers de
réparations. Il en était de même pour les transpor:ts par voie d'eau
navigable. Les ruptures de charge dans ces régions sont fréquentes
obligeant d'utiliser sans cesse ces deux moyens associés de transport.
(3) Le problème d'accumulation par les paysans au travers de la production
rizicole était rendu difficile par leur endettement et surtout par la
variation de prix du riz, au moment de la période de soudure. Les
commerçants pakistanais, dépositaires le plus souvent des stocks de riz
jouaient sur cette variation, ils pratiquaient des prix "usuraires" et
bénéficiaient de leur situation d'intermédiaire privilégié auprès des
producteurs au moment de la collecte, eux qui transformaient le riz Paddy
en riz usiné. C'est au niveau du prix et aussi par la création de rizeries que
les syndicats des communes et les coopératives allaient interagir pour
créer les conditions d'une accumulation locale par le riz, concurrente des
Pakistanais et des sociétés privées commerciales (cf. Colloque de
Mantasoa).
(4) Il existait des stratégies d'implantation des rizeries: ainsi, dans la réglon
au Nord de Belo, dans cette vallée du Manambolo nouvellement mise en
valeur rizicole par les villageois, un grossiste indien avait pour objet de
créer une rizerie en cette zone privilégiée d'accumulation des bœufs et de
départ du commerce à longue distance. Cette stratégie économique
rencontrait les solidarités localement instituées pour contrôler les
processus respectifs d'accumulation liés à l'activité rizicole et à l'élevage.
Au-delà des conflits, cette rationalité était principale.
- 266 -

réseaux d'import-export (1) des sociétés pakistanaises, de sorte que l'économie


pakistanaise, ce "masque" de la réalité coloniale dans cette période particulière
de transition, devenait un "miroir-prisme" révélateur des intérêts concurrents
liés aux marchés extérieurs par lesquels les hommes d'état jouaient leur
partition, fondaient la base économique de leur pouvoir vis à vis de la société
rurale. Leurs intérêts, bien qu'antagoniques, n'étaient pas contradictoires et cela,
en partie, grâce au maintien des Pakistanais dans les échanges locaux où
l'accumulation intermédiaire en riz et en bœufs se maintenait, agissait
symétriquement et inversement dans les échanges (2). Et la mobilité de la force
de travail, comme du temps de la colonisation, échappait au contrôle de l'état,
n'était pas nécessairement ·un symptôme d'échec de ces tentatives de relance de
la production marchande". A tout le moins figurait-elle les complémentarités
politiques et économiques effectives entre modes de production locaux de la
riziculture comme de l'élevage associé aux cultures sèches et humides de
décrue. Inspirée par l'image tant de fois utilisée que "sans le Fanjakana
(administration) il n'y a pas de peuple et sans peuple il n'y a pas de Fanjakana",
cette symbolique générale des rapports état-société revendiqués sur place, nous
autorisait à penser les rationnalites économiques des projets comme fondant un
langage par lequel les hommes d'état produisaient leur légitimité dans le
contexte régional-national qui était le leur.

Dans cette perspective, nous apparenterons les projets de développement


du syndicat des communes et des coopératives à celui du projet colonial de la
période des "années folles". Reprenant l'image si justement employée par B.
Schlemmer pour caractériser cette période, nous indiquons par là, la continuité
des rapports économiques entretenus par Mada 9ascar dans les rapports externes,
tandis que les rapports internes seront spécifies par les rapports de production
antérieurs, encore incomplètement détachés des logiques politiques-spatiales
marquées par le développement de l'élevage et de la riziculture en rapports
contradictoires entre eux mais où le lien personnel tenait toujours lieu d'échange.
La propriété im matriculée dans ces cas, n'était qu'une faible mesure de la réalité
des différenciations. Mais elle était cependant une condition non négligeable du
contrôle politique de l'état sur l'activité productive des villageois dont la force
de travail ne trouvait plus à s'employer sur les terres du village de résidence,
devenait un enjeu d'accumulation du pouvoir pour les notables ruraux et hommes
d'état. Les réseaux de clientèle ainsi formés se déployaient dans l'espace rizicole
inégalement concerné par les projets de développement économique parce qu'ils

(l) Le monopole du commerce extérieur du pois du cap par le syndicat des


communes n'a pas changé la destination des exportations (marché anglais).
Il fut l'occasion de lier une chaîne d'import-export et les produits
d'importation du Japon étaient bien placés dans les projets de coopératives
de consommation du syndicat des communes (cf. Colloque de Mantasoa).
(2) Les échanges bœufs-argent-riz se faisaient de manière circulaire et
l'argent restait souvent bloqué par l'accumulation en bœufs et en riz
réciproquement déterminées.
(3) Cf carte de situation (n° 1) en annexe: elle présente les villages de la
Tsiribihina et du Manambolo objet-sujet des dernières missions d'enquête et
détaillées en Tome II. Voir aussi la carte (n° 6) présentant les opérations de
développement à Morondava-Mahabo où furent menées les premières
missions. Cette carte sera reprise et présentée à la même échelle que les
cartes relatives à la propriété privée immatriculée rendant compte
visuellement de la répartition géographique des opérations et de l'évolution
de la propriété privée immatriculée correspondante.
- 267 -

pouvaient encore pratiquer la double riziculture et mesuraient les rapports de


puissance et d'intérêt localement institués. Les institutions modernes comme les
mairies, les cantons, les quartiers, le Dynam Pokonolona, les institutions Tromba
aussi archaïques qu'elles pouvaient paraître, participaient à cet enjeu de
transformation des pouvoirs locaux nullement indifférents aux logiques
d'accumulation économique contenues dans les sociétés Mixtes d'état.

VlI-2 Rapports Institutions/Economie: notables ruraux et fonctionnaires


dans la transformation politique économique locale

L'étude des transformations sociales en milieu rural, celles


concordantes des transformations économiques induites des stratégies des
hommes d'état en charge du développement à Morondava-Mahavo, objectivaient
les rapports état-société quand elles débouchaient sur des logiques
d'accumulation communes aux initiatives étatiques et paysannes portant sur la
production malgache indépendante (pois du cap, mais, arachides, riz, bœufs).
L'inspiration générale de tous ces projets en matière de développement restait
encore signifiée par l'activité de l'élevage et son statut dans les rapports de
production dominants de la société rurale, avait pour objet l'accumulation finale
en argent par le contrôle des circuits intégrés de production et d'échange au rang
desquels on comptait une multiplicité d'intermédiaires. Et si l'on considère la
part active prise par les sociétés mixtes d'état dans la transformation locale, Pon
voyait apparaître une catégorie émergeante de fonctionnaires d'état, dont la
"rente de situation" passée, liée aux fonctions acquises pour certains d'entre eux
depuis 1946, trouvait son point d'ancrage dans une "rente foncière" devant
assurer la reproduction élargie de leur position économique et sociale.
Réciproquement, les initiatives paysannes en matière de développement rizicole
observées présentaient une symbolique générale de rapports antagoniques et
complémentaires avec l'élevage en ces lieux stratégiques de pâturages, zônes de
départ des circuits de commercialisation à longue distance: notables ruraux et
fonctionnaires en cette matière de développement semblaient avoir partie liée et
la bi-partition de leur rôle économique et social tendait à instituer des rapports
de puissance et d'intérêts intrinsèquement liés. C'est pourquoi les Tromba et Bilo
d'importance locale s'appliquaient à une symbolique générale de rapports
intégrateurs des territorialités strictes villageoises impliquées dans les
événements et se projetaient simultanément dans Pespace géo-politique des
mairies, en révélaient les principales contradictions exploitables dans les
échanges; on y rencontrait, en ces occasions des stratégies électorales, des
rapports de production devant fonder à terme le contrôle des échanges.
- 268 .-

VII.2.1 Rente de situation, rente foncière:


La naissance d'une bourgeoisie compradore

Dans le contexte général de domination économique


externe, cette réactualisation des projets latifundiaires coloniaux qui a vu
l'introduction récente de nouvelles cultures industrielles sur la côte Ouest, coton
principalement, tandis que le tabac était toujours cultivé dans les concessions de
Miandrivazo au Nord-est de la Préfecture, l'accumulation économique véritable
se manifestait essentiellement dans les échanges externes véritablement
externes, elle s'accompa 9nait d'une accumulation intermédiaire par le contrôle
des circuits intérieurs d'echange, objet des politiques économiques des sociétés
Mixtes d'état. Et la part active prise par les hommes d'état malgaches, en ces
temps d'indépendance nationale, allait être donnée dans cet enjeu essentiel de
contrôle des échanges devant leur assurer une position privilégiée dans les
échanges internes tandis qu'ils étaient associés aux processus financiers des
opérations par lesquelles se réalisaient l'équivalent monétaire des échanges au
stade achevé de l'import-export. Et notre propos ne sera pas d'évaluer la disparité
économique de cette catégorie sociale privilégiée ainsi associée aux intérêts
néo-coloniaux. Ne pas considérer cependant "cette bourgeoisie compradore" qui
naissait du processus d'accession à l'indépendance, relèverait d'une idéologie du
développement qui gomme les inégalités qu'il tend toujours à prbduire.
L'angélisme n'étant pas en cette matière une attitude de recherche, nous sommes
tenu à nous interroger sur la fonction de cette bourgeoisie nationale dans les
enjeux du développement de ce Menabe de la Côte Ouest.

Son existence, tout d'abord, n'était pas contestable et la "rente de


situation" (1) des nationaux en charge directe du développement était une donnée
fondamentale des rapports état-société engagés dans les politiques économiques
qui avaient pour objet la production malgache indépendante. Parmi les trois cas
cités par E. Fauroux (1), de réussite économique, seuls les deux premiers,
migrants originaires des plateaux, anciennement installés à Morondava-Mahabo,
sous le protectorat Merina, objectivaient leur position dans le domaine foncier
par la propriété immatriculée de terres rizicoles associées à des cultures de
marché, le troisième cas présenté correspond à ce mode d'accumulation
principalement engagé depuis l'indépendance et qui concerne l'émergeance et la
fonction de cette "bourgeoisie compradore" dans la transformation locale. Il
s'agit du "clan" des Trimangaro, qui recouvre en fait une formation sociale
particulière, induite de la solidarité politique et économique du Ziva, rapport
fondamental de la circulation des bœufs d'une territorialité à l'autre.
L'enracinement territorial-politique de ces groupes familiaux restreints (1)
explique tout à la fois le jeu de différenciation social-économique de cette
catégorie de Vezo-Misara appartenant à cette bourgeoisie nationale émergeante,
eux qui furent les alliés-dépendants privilégiés des Maroserana aux temps de leur
perte de souveraineté et au moment où les rapports externes furent déterminants
des différenciations internes (depu~s 1860). Avec l'indépendance nationale, nous
assistions à un renversement des rapports des anciens alliés-dépendants
Maroserana (2) favorisé, en partie, par la politique coloniale depuis 1946 qui s'est

(1) Voir Thèse, ouvrage cité, p.317-323 "Proximité du pouvoir colonial et


conquête du pouvoir néo-colonial.
(2) Voir chapitre IV : formation du tombeau Befifitaha.
- 269 -

de plus en plus appuyée sur les anciens esclaves et, partant, les Vezo, leurs Ziva.
Ce mode d'accumulation induit d'une "rente de situation" à l'égard du pouvoir
colonial de nature politique a eu tendance à se généraliser à d'autres formations
lignagères, celles dites Misara à Belo, en arrière-plan desquelles les Mikea-
Vazimba, Ziva entre eux affermissaient des solidarites politiques analogues selon
une dialectique Nord-Sud et Est-Ouest contradictoirement jouée, au regard d'une
circulation migratoire intérieure, par terre, par opposition à celles de Vezo dont
la circulation migraoire est centrée sur les divers points d'accostage des bateaux
où, le plus souvent, les Maroserana avaient leur résidence "secondaire". Quant à
la dynastie Maroserana, elle avait cette valeur sociale-historique utile aux
différenciations nouvelles issues de la colonisation et l'indépendance dans cet
espace géo-politique du Menabe devenu préfecture et désormais ouvert à la
formation de l'état-nation. Le contrôle politique de l'espace des hommes d'état
originaires, confortés dans leur position depuis l'indépendance nationale, était
fondé sur cette idéologie de la relation Ziva relative à une origine première, ces
tom beaux royaux et ces Tragnovinta, tom beaux des nobles auquel tout un chacun
fut rattaché et qui, segmentés du Nord au Sud de la Préfecture correspondent
aux divisions passées de la royauté réinterprétées dans les événements et les
équilibres nouveaux de pouvoir des villages permanents depuis la colonisation.
L'armature des divisions administratives, celle des mairies fut l'ossature
première relative à ces territorialités politiques de la légitimité Maroserana
réinterprétées au moment de l'indépendance. Elles allaient matérialiser le statut
politique central de certaines lignées parmi lesquelles les Maroserana ont
conservé la place qui leur revenait mais qu'ils avaient quasiment perdue après dix
ans d'indépendance. Dans cette perspective générale d'accumulation du pouvoir
préalable aux différenciations économiques et sociales véritables, la
concentration foncière n'était pas pertinente pour mesurer pratiquement son
effet sur la transformation des pouvoirs locaux, tout au plus cette réalité
indiquait-elle le degré de décomposition sociale de certains villages au regard de
la formation urbaine, ceux qui étaient directement, par leur situation
géographique, leur composition sociale, concernés par les actions de
développement portant sur la production (O. En revanche, les stratégies spatiales
induites de la mise en œuvre des politiques économiques des sociétés mixtes
d'état, celles portant sur la production malgache inde pendante, relevaient de
cette même idéologie du Ziva qui assuraient aux hommes d'état impliqués dans
leur réalisation, une légitimité dans les transformations des pouvoirs locaux dont
ils étaient issus.

Et la situation nouvelle créée par l'indépendance nationale, allait fonder


économiquement les pouvoirs nouvellement institués. A la rente de situation
préalable à l'accumulation du pouvoir, allait s'ajouter la rente foncière par
laquelle les nationaux, plutôt ceux qui étaient proches de l'appareil d'état
allaient se constituer couche sodale dominante. Pas forcément népative, cette
différenciation première d'une minorité sociale portée au pouvoir d'etat, était un
paramètre déterminant des solidarités politiques préalablement engagées entre
hommes d'état et notables ruraux quand ils agissaient sur leur région d'origine. Et
Morondava-Mahabo, Belo-sur-Tsiribihina furent des chantiers de recherche,

(l) Les villages de Bemanonga et Soaserana-Fenoarivo qui ont fait l'objet de


nos premières études monographiques: développement ci-après.
- 270 -

TERROIR DE BEMANONGA

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- 271 -

particulièrement utiles à cette compréhension des rapports internes


administration-villages institués depuis l'indépendance par la création des
sociétés Mixtes d'état. On y trouvait une concurrence sur tous les plans entre
ministres et hauts-fonctionnaires pour le contrôle par la concentration-
moralisation du marché des produits locaux. Chacun - le maire ministre de
l'intérieur, sénateur-maire de Morondava, le sénateur-maire de Manabo, le
sénateur-maire ministre de l'éducation nationale de Belo - utilisait l'appareil
d'état dont il avait la charge, pour renforcer leur position économique et sociale
locale en s'appuyant sur les financements internationaux. Et les pouvoirs locaux
dont ils étaient les chefs de file y jouaient leur partition. L'enjeu.d'un pouvoir
économique était présent partout et la relation élevage-riziculture était toujours
la pierre angulaire des différenciations locales-nationales engagées. Celle-ci se
matérialisait dans les IOpiques d'accumulation instituées par les syndicats des
communes et les cooperatives dans cette dialectique de la concentration
foncière, concentration marchande relative à la rente foncière finalement
dégagée.

VII-2.2 Nature de la rente et processus général de différenciation


urbaine. Le statut particulier de Morondava-Mahabo dans
la centralisation étatique

La rente foncière objectivée à Morondava-Mahabo par


cette relation établie entre la concentration foncière et le degré de
concentration marchande induite des projets de développement locaux, fondait
une catégorie de propriétaires urbains et d'exploitations faiblement mises en
valeur, tandis que la force de travail potentiellement disponible des villages
rendait compte de la triple nature de la rente historiquement engagée dans les
modes de production locaux de l'élevage, cultures sèches, de décrue et
riziculture irriguée. Tout à la fois rente en travail, rente en nature et en argent,
l'aspect général de l'économie de traite qui avait pris forme politique dans le
système Maroserana-Sakalava trouvait une actualité nouvelle dans les politiques
d'état du syndicat des communes et des coopératives, une vigueur récente du fait
des investissements financiers consentis sur place. Et l'étude des transformations
sociales et économiques devant assurer l'intégration marchande de la production
malgache indépendante, ne pouvait pas être signifiée par rapport à un modèle
capitaliste pre-programmé, une rationnalité intentionnelle donnée dans les
avants-projets de développement. Et notre observation des faits devait s'attacher
à ce niveau de la pratique sociale dont les interventions étaient l'objet. Ainsi, la
politique rizicole du maire de Mahabo, dans tous les cas associée indirectement

(1) Nous devons à la connaissance de l'analyse d'E. Fauroux la dégradation des


modes de productions locaux, de l'étude des rapports de production induits
de la transformation économique locale, cette possibilité d'aborder les
problèmes·à ce niveau de généralité des modes d'apparition d'une rente
dont la forme capitaliste existait dans les périmètres intensifs de
production du coton, mais qui se dénaturait et contribuait à renforcer des
mécanismes anciens de constitution d'une rente en nature et en travail.
- 272 -

Répartition .
et hydraulique des terres
sociale au sud de Bemanonga
rizico les situées
Fig.5

o
o
o
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~Bois
~
~Canal

Œ Rizière
cultivée

, 'èreen voie
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...
Rizière.
abandonnee r;J;:J
~
RIZI
d'abandon

T',L Terre 1a bourable ECHELLE 1/5000!


o1 50
. 100m
!
. he
Culture sec
- 273 -

au développement du coton dans ies périmètres où se situaient les actions sur la


production (I) ne signifiait nullement une identité d'intérêt avec les objectifs
cotonniers de développement, de la même manière, celle du syndicat des
communes révélait une concurrence politique et économique à l'égard à la fois
des coopératives de Mahabo mais aussi de la CEAMP gestionnaire avec la CFDT
de la rentabilité du coton.

L'enjeu réel, politique et économique des maires de Morondava et Mahabo


et leur solidarité résiduelle allait être objectivée sur place au travers de la
genèse et du développement de l'opération portant sur la production des agrumes
de Bezezika qui introduisait une contrainte spatiale et hydraulique
supplémentaire, dans un contexte écologique lourd, peu favorable au
développement d'une agriculture marchande (2). Cette initiative d'état qui avait
eu l'aval de l'échelon le plus central de la décision étatique, celle du Président
lui-même, allait entrer en contradiction totale avec les objectifs de
développement du coton. L'accumulation de nature strictement capitaliste (3) de
cette culture, à l'instar du coton n'était pas en cause et les critiques formulées à
l'époque visaient surtout à mettre en doute la rentabilité commerciale des
agrumes produites dont la couleur verte serait un obstacle au développement de
ce marché destiné à l'exportation. Laissant de côté le jeu des intérêts privés qui
s'objectivaient dans cette opération dont on targuait volontiers l'expert en
charge de sa mise en œuvre intéressé directement à la vente des tuyaux prévus
pour l'aspertion des sols par capillarité de la nappe phréatique, nous nous attaché
au sens symbolique qu'elle prenait dans les rapports réellement institués entre les
hommes d'état et les intérêts étrangers qui fondaient cette part non négligeable
de la rente finale en argent dégagée des échanges locaux. Et nous devions
constater, qu'en cette période particulière de transition où la rente en argent
n'était pas suffisamment générale pour déterminer la transformation des
rapports de production locaux, cette opération avait pour vertu de renforcer la
concurrence économique sur le terrain des rapports externes, de banaliser la
concurrence interne des hommes d'état à propos de la riziculture et de l'élevage,
tandis que se renforçait leur position économique et sociale ·fondée sur le
maintien de cette rente en nature (riz et bœufs), la formation de cette rente en
travail que leur assurait le contrôle des échanges développé dans le cadre du
syndicat des communes et des coopératives.

(1) Les cooperatives rizicoles, mis à part le centre des semences et la ferme
de Mahabo où existait une vulgarisation pour développer la productivité du
riz, s'est orientée au départ, essentiellement sur une action de
centralisation de la collecte, a diffusé des centres de collectage devant en
principe éliminer les intermédiaires patentés par les sociétés privées et les
Pakistanais.
(2) Cf carte des périmètres de développement en annexe nO 6.
(3) JP RAISON avançait ce point de vue 9énéral suivant à propos des
possibilités réelles de Morondava pour le developpement d'une agriculture
marchande: "cette région peut ecologiquement à peine être considérée
comme un delta: cours d'eau de peu d'importance, donc pas de cuvettes de
débordement, pas ou presque de Baiboho innondés en saison des pluies donc
pas ou peu de rizicultures de décrue com me dans le Betsirihy ou Belo, peu
de pâturages de qualité en saison sèche, globalement peu de bons sols. Le
maïs aurait pour une courte période, été tout ce qu'on a trouvé". Dans ce
contexte, toute opération de développement entrait en concurrence directe
l'une avec l'autre (coton, agrumes, riz) au regard de la nouvelle distribution
de l'eau.
(4) Les investissements consentis étaient lourds: importation de tuyaux
destinés à l'aspertion des fruits (oranges) alimentés par la nappe fréatique,
travaux d'installation etc..•
- 274 -

Canal "traditionnel" situé sur le Canal Hellot en aval


des rizières situées au sud-ouest du village

Photo S. Chazan
- 275 -

Les trois régions sur lesquelles ont porté nos observations, Bevoay,
Soaserana et Bemanonga (l) objectivaient du point de vue de la concentration
foncière, de la mise en valeur, de la libération de la force au travail des villages
directement soumis à l'intervention économique de l'état, cette réalité des
rapports contradictoires engagés à propos de la rente en argent entre l'étranger,
les notables ruraux et l'administration. Dans les deux cas étudiés, apparaissait une
spéculation foncière qui prenait forme dans une petite et moyenne propriété
urbaine, phénomène récent datant de 1963, témoin des rapports de clientèle
institués entre les pouvoirs locaux et les hommes d'état.

Bemanonga, dit aussi Morondava-Kely (petit Morondava), était l'exemple-


type d'un processus d'accumulation associant hommes d'état et notables ruraux,
pour lesquels l'accumulation finale en argent était en partie si&nifiée par
l'activité rizicole et d'élevage principalement associées aux cultures seches et de
décrue. L'indifférence, voire même l'opposition des hommes d'état et des notables
ruraux était manifeste au regard de l'objectif prioritaire du coton dont la culture
devait être localisée au Nord du village dans un périmètre déjà tracé et placé au
cœur même du terroir (2). Bemanonga enregistrait, en 1969, un terroir rizicole
réduit au Sud-Ouest etSud-Est, les cultures sèches et de décrue étaient localisées
à l'extrême Nord en bordure des berges de la Morondava et aux alentours directs
au Nord et au Sud de la route qui départageait ce village. La zône de pâturages,
dite de "terres libres" était le domaine privilégié de l'intervention rizicole
(secteur pilote) à l'Ouest et de la future installation de l'usine de viande qui avait
occasionné des opérations de défrichement à l'Est (Projet A.G.M.). Autour de ces
opérations sont apparues, en 1963, des concessions appartenant à des
fonctionnaires (3) qui s'ajoutaient à celles déjà nombreuses de migrants de
plateaux situées au pourtour du terroir rizicole du Sud-Ouest et à des grandes
concessions appartenant aux Pakistanais et étrangers colons cultivées en
métayage par les résidents des campements rattachés au village de Bemanonga.
A cette situation générale de pénurie de terres, s'ajoutait l'assèchement des
terres rizicoles du Sud-Est du village (4) situées à proximité du canal d'irri 9ation
nouvellement créé, dont bénéficiaient en premier chef, les concessions situees au

!l) Cf. carte n° 6 : zones d'enquête par rapport aux interventions "économiques
de l'état.
(2) L'étude monographique de ce village a fait l'objet d'un rapport de synthèse
(ouvrage cité). Nous nous bornons ici à présenter, d'un point de vue très
général, et au plan des institutions, les rapports engagés entre l'étranger,
les notables ruraux et l'administration à propos du développement.
(3) Voir tableau, en annexe, d'évolution récente de la propriété immatriculée.
Mentionnée au service des domaines: en cours d'immatriculation;
(4) Voir sur ce point l'analyse des rapports de production engagés dans cet
espace rizicole où les rapports de parenté étaient déterminants de la
distribution de l'eau et de la situation des meilleures terres. Il en était de
même de la propriété des cultures sèches et de décrue au Nord du village.
Les ~ropriétaires du Sud-Ouest du village sont symbolisés de la même
maniere au Nord sur les cultures sèches dans les cartes fig. 4. Analyse
détaillée p. 110 à 116, S. Chazan, "Etude des formes d'organisation .•.", déjà
cité.
- 276 - Fig. 9

REGION DE SOASERANA FENOARIVO

Etat du réseau d'irrigation et des cultures en juin 1949.

Village

- Grand Canal

Canal Secondaire

0
~
Réseau Hydrographique
Naturel

~ Bois

~ Riziàre CUltivée

~
Rizière abandonnée
( ~
avant,949

...:k. Marais

o "

ECHELLE 1/25000! env.


- 277 -

Nord de la route appartenant aux fonctionnaires originaires d'un village voisin et


ses alliés dépendants, alimentées à une prise directe sur le canal principal
récemment tracé. Le projet 'cotonnier associé à la riziculture n'était pas lui-
même èncore commencé en 1968 au moment de l'enquête et les paysans notaient
que le nouveau canal dont ils avaient fourni la main d'œuvre prestataire, arrosait
la forêt et les arbres... A l'occasion d'un Dynam Pokolona qui est une instance
juridique regroupant les villages d'un même quartier administratif recoupant en
fait un pér~mètre hydraulique où la répartition de l'eau nécessitait des accords et
une organisation minimum de la production entre villages riverains (1), les
notables ruraux des villages du quartier de Bemanonga se sont réunis et le
fonctionnaire d'état originaire de Tsimahavokely impliqué par la contestation des
villageois fut invité à cette occasion. Cette séance de Dyna fut exemplaire, a
recueilli une participation de tous les villages et nous avons assisté à la mise en
scène des rapports qui fondaient cette solidarité résiduelle mais réelle des
pouvoirs locaux à l'intervention de l'état. A cette occasion, la contestation
pourtant vive à évoluée vers l'indifférence, s'est peu à peu transformée au profit
de liens personnels dont certains notables influents pouvaient se prévaloir à
l'égard de ce fonctionnaire au détriment de l'étranger responsable de la mise en
valeur hydraulique perçu comme étant à l'origine de la seule véritable
domination qui s'exerçait dans le village et profitable semblait-il exclusivement
à ceux dont l'accumulation se réalisait en terme monétaire directement, cette
rationalité marchande du coton. Du projet AGM de développement de l'élevage,
il ne fut nullement question. Cette rente en nature, intermédiaire des bœufs et
du riz associés était pourtant centrale de l'accumulation en argent des
fonctionnaires engagés dans l'action du syndicat des communes, elle dont
procédait tout à la fois l'accumulation intermédiaire des notables ruraux qui
jouaient leur partition sur les terrains privilégiés des rapports d'alliance
fondateurs de leur légitimité où les rapports de puissance d'intérêts étaient
indissociables, à charge pour leurs parents fonctionnaires d'agir cette
reproduction élargie de leur pouvoir dans l'espace relatif aux communications
Nord-Sud ou Est-Ouest dialectiquement instituées dans les échan&es dans le
cadre des divisions administratives modernes. Et la solidarite partielle
momentanément jouée dans cette situation conflictuelle qui opposaient les
villageois à l'administration prenait sens politique et économique dans le rapport
du Masy influent du village spécialisé dans les Ody, charmes pour la réussite des
fonctionnaires et ceux relatifs à l'eau, cette symbolique générale attachée à la
domination technologique locale. Ce devin, président du Syndicat des communes
de Morondava dont les parents résidant dans les zônes de pâtures de Bevoay et
Ankazoabo, tous également candidats et exerçant des fonctions politiques
locales, exerçait cette médiation utile à la reproduction sociale du pouvoir des

(1) Sé reporter aux analyses, p. 134 à 139, S. Chazan, op. cit. Observations des
séances de dynam à Bemanonga, 1968. E. Fauroux a lui-même étudié le
dyÏ1a de Bezezika et ceux des villages riverains de la Maharivo, en 1970. P.
Durand, en 1960, étudiait les dyna d'Analaiva et Bamaflonga.
(2) D'autres fonctionnaires d'état étaient impliqués personnellement dans les
enjeux économiques du développement cotonnier: Le vice-Président qui
avait été gouverneur à Belo, d'origine Vezo.
(3) Le processus le plus évident de la constitution d'une rente en nature, en
bœufs, était donné dans la fonction et la gestion des cam ps pénaux localisés
dans le delta Sud de Morondava, non loin de la ferme d'état de Morondava,
voir plus haut.
.,.
- 278 -

REGION DE SOASERANA - FENOARIVO

Etat du réseau d'irrigation et des cultures en juin 1965.

~
~~
Village

- Grand Canal

Canal Secondaire

Réseau Hydrographique
~ Naturel

:0 ~ Bois

..JJ.. ~ Rizière Cultivée

..d... ~ Défrichement Industriel

TSIVALAKA Â
..:1J... ~
• • Plantation

..dJ... .1

~
Défrichement Paysan
0 (Cultures Secondaires)

~ Marais

ECHELLE 1/25 000 ~ env.


J. NEUILLY et S. CHA ZAN
- 279 -

hommes crétat à l'échelon local et central, son accumulation se faisait


indifféremment en argent et en bœufs. Ce non-dit des intérêts respectifs des
hommes crétat et notables ruraux ne fut pas évoqué, pas plus que les disparités
économiques et sociales dont ce village était traversé, lui dont la décomposition
allait de pair avec le clientélisme urbain qui s'accompagnait de la spéculation
foncière aux alentours mêmes du village.

A Soaserana-Fenoarivo, la même situation générale de décomposition


villageoise était perceptible au regard des deux projets concurrents crorangeraie
de Bezezika et du périmètre cotonnier cr Anlilivalo. Comme Bemanonga, ces
villages présentaient une situation foncière (1) liée au processus de formation
urbaine de Bezezika village crorigine du maire de Mahabo, situé non loin et
pourrait aussi par analogie avec Bemanonga être qualifié de Mahabo-Kely (petit
Mahabo). Les nouvelles concessions appartenant aux hommes crétat, enclavaient
les zônes de riziculture des villages de Soaserana-Fenoarivo et surtout la
création du canal crirrigation pour les cultures industrielles de Soaserana en prise
directe sur ce canal principal, avait entraîné le déplacement des rizières qui
s'asséchaient tandis que les concessions privées des fonctionnaires bénéficiaient
d'excellentes conditions d'irrigation, elles qui étaient branchées directement sur
ce canal. Et l'on pouvait observer une déséconomie générale de l'utilisation de
l'eau, dont le surplus non utilisé grossissait le Lac Tsivalaka (2). La position
centrale de ce village au regard de la distribution de l'eau, celle concurrente du
projet agrume de Bezezika à l'égard de la culture du coton, manifestaient
l'indifférence des fonctionnaires à l'égard de la priorité des programmes de
développement centrés sur le coton. Leur rente finale en argent s'appuyait,
comme le syndicat des communes, sur une rente en nature intermédiaire (en riz
principalement) devant leur assurer cette position d'intermédiaire privilégié dans
les circuits internes de bœufs centrés sur la capitale, pour les coopératives par
opposition au syndicat des communes. dont les circuits de bœufs se voulaient
polarisés sur le Port de Morondava. La répartition des coopératives rizicoles dans
les lieux de forte productivité rizicole ou de double riziculture (Bevoay-
Ampasimbevihy) , objectivaient cet aspect global à la fois antagonique et
complémentaire de la rente en bœufs et en riz où l'argent circulait dans les deux
sens, assurait ainsi une accumulation finale en argent déterminée par le contrôle
politique de l'espace où intervenait simultanément des rapports symboliques
d'alliance fondateurs de chaînes de communication, de la force de travail dans
les zones rizicoles complémentaires d'un réseau hydraulique à l'autre, des bœufs
dans les zones de pâturages encore acceptables et bien situées pour
l'approvisionnement de l'eau en saison sèche, et les échanges temporaires ou
stabilisés

(l) La carte foncière n'a pu être effectuée au moment des enquêtes car les
enquêtes parcellaires des domaines n'étaient pas encore traitées. Nous
envisageons de monter cette carte à même échelle que celles de la
répartition hydraulique et rizicole et leur évolution depuis 15 ans ci-contre.
Voir analyse détaillée de la répartition hydraulique et foncière, p. 83 : S.
Chazan, "Etudes des formes ..•".
(2) Cf comparaison cartes n° 9 et 10 où l'on voit le Lac Tsivalaka avoir
pratiquement doublé.
- 280 -

stabilisés de femmes dont dépendait la reproduction biologique des hommes et du


troupeau intrinsèquement lies. La rente finale en argent dégagée par les hommes
d'état en charge du contrôle des circuits d'échange nouvellement mis en place
par le syndicat des communes et des coopératives, n'était que la part visible de
l'accumulation, la mobilité de la force de travail un indicateur plus sûr des lieux
de distribution sociale des pouvoirs réellement institués. La région de Bevoay-
Ampasimbevihy était encore un espace générateur de pouvoirs locaux
incom pIètement dépendants des interventions de l'état associés pourtant à cette
rente foncière indirecte en argent, par laquelle les hommes d'état s'instituaient
couche sociale dominante. Et les paysans qui ne trouvaient plus la possibilité de
cultiver en saison sèche et humide leurs rizières s'employaient dans les rizières
de leurs parents à Morafeno-Bevoay, lieu central d'action de la coopérative
rizicole du maire de Mahabo. Et le clientélisme urbain objectivé dans ces villages
centraux, où portait l'action directe de l'état sur la production était un
paramètre déterminant de la complémentarité élevage-riziculture dans l'espace
des communes rurales où s'instituait le lien personnel de nature Ziva organique
des circuits d'échange dans lesquels se trouvait un ou plusieurs hommes d'état.

Et le statut de Morondava-Mahabo, si particulier à l'égard de la capitale


Tananarive (I) par la présence constante de personnalités politiques, l'existence
d'investissements lourds visant au contrôle du réseau hydraulique naturel,
l'existence de personnalités politiques d'envergure, dotées de moyens d'action
particulièrement efficaces (2) présentait une anticipation de la déjà future
décomposition sociale-économique dans laquelle serait placée, en bonne logique,
la société rurale, au travers de ses propres mécanismes de transformation
engagés depuis la colonisation dans cette relation si particulière instituée entre
production et échanges à propos de la riziculture et l'élevage, les rapports
administration-villages qui y étaient associés. L'apparition d'une bourgeoisie
locale moyenne relative à ces petites villes de Morondava, Mahabo, Belo plus
visible dans la catégorie des jeunes scolarisés durant les vacances scolaires, était
un signe avant-coureur d'une différenciation véritable. Etait-elle parasite de
l'économie rurale, de nature improductive, son développement élargi était-il
assuré par les institutions locales et centrales et les rapports qui s'instituaient
entre elles?

(1) Soasearana-Fenoarivo et Bevoay-Morafeno (cf carte n° 6) étaient


complémentaires en matière de production rizicole: les calendriers
culturaux étaient décalés dans le temps et, de plus, Morafeno qui pouvait
encore pratiquer une double riziculture accueillaient des métayers pour le
riz de contre saison. La force de travail des villageois de Fenoarivo qui ne
pouvaient plus cultiver le riz de saison sèche du fait des nouvelles
conditions de distribution d'eau relatives au tracé du canal principal, se
déplaçaient vers Bevoay-Ampasimbevihy. Voir analyse dans "Etude des
formes d'organisation•••", p. 83 à 88 et carte des périodes de travaux
rizicoles, JP Raison, 1967.

(2) Cette région apparaissait tout à la fois totalement immergée dans le


pouvoir central et les niveaux locaux de pouvoir se présentaient en
première analyse comme dissous en lui. Cependant, il fallait aller au-delà
de cette apparence et englober dans une même interprétation des rapports
état-sociéte, cette réalité des rapports symboliques joués dans les
cérémonies Tromba ou Bilo, de possession qui avaient, au moment de nos
enquêtes, tendance à se multiplier.
- 281 -

VII-2.3 Rente foncière et transformation des pouvoirs locaux

Et la période de l'indépendance qui voyait intervenir de


nouveaux acteurs économiques, ces hommes d'état, dans la transformation locale,
était marquée par une symbolique générale des rapports internes-externes
exploitée dans les échanges: la complémentarité productive du riz et du- coton
devait ainsi être comprise comme une stratégie globale des coopératives dont la
chaine de communication interne serait fondée sur des complémentarités
spatiales d'une zone rizicole à l'autre devant entraîner les zones de départ de
commerce des bœufs dans une circulation marchande, centrée sur la capitale
Tananarive, plus généralement les circuits internes doublement polarisés sur les
Lac Alaotra et Itasy (1) situés respectivement au Nord-Est et Sud-Est de la
préfecture dans ces régions d'intervention étatique centralisatrice du marché
national en cours d'élaboration. De la même façon, la complémentarité de
l'élevage et des cultures sèches et humides, instituée dans la politique du
syndicat des communes avait cette vertu première, d'entraîner par le jeu de
redistribution des stocks de riz à l'intérieur de la préfecture (2) un resserrement
de la circulation marchande des bœufs sur place par cette liaison désormais
étroite établie entre zones à calendriers culturaux complémentaires qui
orienterait la circulation de la force de travail, des bœufs et des femmes (3) dans
un sens symétrique et inverse. La rente foncière dans les deux cas, reposait sur
une maîtrise des rapports d'alliance généralisée, cette idéologie du Ziva étudiée
plus haut dont dépendait le contrôle politique de l'espace de production-échange,
cette territorialité à géométrie variable induite de l'organisation sociale des
villages de résidence••• Le choix même des localisations des interventions
respectives du syndicat des communes et des coopératives, rendait compte de cet
aspect central, territorial-politique de l'influence réciproque de Morondava et
Mahabo où Bevoay-Morafeno, cette région d'enquête était un enjeu stratégique
du développement concurrent de ces politiques (4). Et l'origine première validée
dans les cérémonies Bilo, Tromba étudiées avait cette fonction symbolique de
révéler à l'analyse, comme à l'occasion du Fitampoha de Belo, les rapports
dominants institués et explicatifs de la constitution de la rente foncière des
notables ruraux appuyés par les politiques économiques locales: la concurrence
des hommes d'état entrainait avec elle celles des notables ruraux, sans qu'il soit
véritablement utile de savoir laquelle avait déterminé l'autre.

(1)
(2)
Voir carte des circuits d'échange des bœufs. e 7 Ç?
C'est le Ministre de l'Intérieur, donc les préfectures, qui avaient pour
fonction de contrôler les stocks, com me la redistribution du riz des zones
excédentaires vers les zones déficitaires: manière indirecte de surveiller
les écarts de prix entre les zones de production à calendriers culturaux
différents et durant la période de soudure.
(3) Bevoay-Morafeno, lieu de pâturage des bœufs d'accumulation de la région
(carte n° 6 en annexe). Les villages comme Bemanonga et Marovoay y
avaient des parents sur place (Tsitompa, Andralefy, Vazimba...). Cette
région située au Nord de Mahabo était aussi un pôle de développement
rizicole pour les résidents-migrants de Soaserana-Fenoarivo, villages plus
au Sud qui ne pouvaient plus effectuer de double riziculture comme
auparavant du fait de la réorganisation de la répartition de l'eau.
(4) Cette concurrence prenait parfois un tour amusant marquant l'importance
des intérêts engagés: la préfecture de Morondava s'était ainsi arrangée
pour bloquer l'utilisation des tracteurs en saison des pluies. Ceux-ci n'ont
pu être déplacés du fait des ruptures de charge qui rendaient certaines
régions innondées innaccessibles. Ils sont restés sur place en entrepÔt. •
- 282 -

Ainsi voyait-on le syndicat des communes projeter un contrôle politique des


espaces de production bi-polarisés Sud-Nord où existait cette- complémentarité
riziculture-elevage devant servir à la constitution de la rente foncière des
notables des villages concernés (Ankirijibe-Bemanonga et, avec lui, les villages
riverains dépendants d'un même périmètre hydraulique associés dans le Oynam
Pokonolona), celles des fonctionnaires au stade achevé de la transformation de la
valeur monétaire des produits. La concentration foncière récente de Bemanonga
avait alors son explication générale relative à cette solidarité que l'on avait vu
se jouer au moment de la séance de Oyna où la revendication des immigrants d'
Androvakely-Androvabe a été peu à peu dissoute au profit des solidarités
instituées avec les notables originaires des mêmes villages. Et les cérémonies de
Bilo célébrées en saison sèche à Marovoay et Tsimahavokely dans le delta de
Morondava auxquelles nous avons assisté sans en faire l'analyse comme à
Andranofotsy manifestaient cette transformation des pouvoirs locaux liés à la
sédentarisation des villageois dont l'activité d'élevage ne pouvait se poursuivre
sur le mode extensif passé qu'en instruisant des solidarités spatiales pour la mise
en pâturage des bœufs d'accumulation en ces lieux peu ou mal contrôlés par
l'administration. La politique du syndicat des communes avait pour objet ces
espaces marginaux au regard de la production agricole intensive le long des
vallées alluviales, des deltas: Ankirijibe, Bevoay dont on sait que c'était le lieu
de pâturage des bœufs de la reine de Mahabo, Manja et Mandabe au Sud et le
Manambolo étaient ces lieux stratégiques désignés pour l'intégration sur place
des marchés locaux. L'espace préfectoral apparaissait idéologiquement conforme
à l'exploitation politigue du lien Ziva dans les cultes locaux, Tromba et Bilo
effectivement valorises. Cependant, la fermeture des circuits d'échange autour
du chef-lieu de la préfecture, le Port de Morondava où était située la future
installation de l'usine de viande, le projet agrumes remettait en cause le sens
préférentiel des échanges antérieurs. La concurrence sur ce terrain était vive
entre hommes d'état car le Menabe apparaissait indifféremment centré sur la
côte et l'in:térieur, était tr~versé du Nord au Sud et d'Ouest en Est de circuits
informels d'échange qui s'appuyaient sur les segmentations lignagères et les
rapports externes passés de la dynastie Maroserana. L'opposition des élus-maires
de Morondava et de Mahabo recouvrait une situation générale de concurrence
entre fonctionnaires pour le contrôle des circuits existants; nous ne nous
sommes pas livrés à cette identification des circuits mais la radicalisation des
politiques de Morondava et de Mahabo avait cependant pour objet l'ancien circuit
de maquignons de Razafindrazaka dont avait hérité la compagnie lyonnaise
décrite par E. Fauroux, le contrôle à distance de la région d'origine du Ministre
de l'intérieur Mandabe incomplètement lié à Mahabo et Manja, leur rattachement
au marché de Morondava. Pour les régions du Nord, le Manambolo, cette banque
du Menabe, le ministre maire de Morondava comptait des alliés proches et
pouvait s'appuyer sur l'intégration Bara incontestable dont témoigne la naissance
du tombeau de Befifitaha. Les réseaux Bara d'échange en direction Nord-Est par
le quartier de Menahavo étaient-ils concurrents de cette politique centralisatrice
du marché sur Morondava? L'aspect inachevé de cette stratégie ne permet pas
de conclure. En revanche, c'est en partant d'une action touchant directement la
région d'origine du Ministre de l'Intérieur que l'opération devait s'avérer rentable
et faire la preuve de sa factibilité. A. Mandabe et Manja, ces Régions Sud de la
préfecture de départ des circuits informels de bœufs, hauts-lieux des vols, furent
installés des ranchs destinés à la production intensive, contrôlable des bœufs,
pouvant servir éventuellement de réserve de bœufs volés et ou restitués. En bref,
étaient organisés tout à la fois la lutte contre les vols et les vols légaux de
bœufs. Au
- 283 -

nord de la préfecture, dans un premier temps, l'on agissait sur le resserrement du


marché régional en opérant la redistribution des stocks de riz de cette région
excedentaire (Belo et le Manambolo) vers les zones déficitaires (Mahabo, Manja).
La région de Belo, ce grenier du Menabe, excédentaire en riz, allait dès lors
participer indirectement à cette logique régionaliste de développement devant
entraîner les réseaux marchands de bœufs dans la mouvance de cette stratégie
sudiste, elle qui avait une stratégie à dominante nordiste dans les circuits
intérieurs (Tsiroanomandidy, Morafenobe Ankavandra) une stratégie [Link]érente
Nord-Sud en direction des côtés, compte tenu de l'alliance des Vezo du Nord et
du Sud au travers de leur activité de cabottage. Le rythme accéléré de mise en
place de cette politique fut sans nul doute un facteur déterminant de son échec.
Sur le plan social, elle se traduisait par la multiplication des Tromba, Bilo au
travers desquels se jouaient cette dialectique Nord-Sud d'abord et
contradictoirement celle Est-Ouest indicatrice des échanges enracinés dans les
cycles migratoires et l'équilibre des pouvoirs des villageois. Et l'on a pu avec
l'étude d' Andranofotsy comprendre les mécanismes sociaux de constitution d'une
rente foncière qui répondaient au-delà de toute attente à un tel projet de
développement monétaire de l'activité d'élevage (1).

De la même manière, les coopératives rizicoles, en s'appuyant sur les


actions directes de la production riz-coton associés, en im plantant des rizeries
coopératives dans la sous-préfecture de Mahabo (2) aux lieux stratégiques de
départ du commerce à longue distance des bœufs, en ces zones de riziculture de
contre-saison, comme Bevoay Ampasimbevihy, escomptaient un contrôle des
échanges centrés sur les circuits intérieurs. Le développement de la riziculture

(l) L'analyse du Fitampoha, chapitre V, présente ce contenu réel, politique et


économique de cette institution dunastique. Les Tromba locaux
(JAndranofotsy aussi; chapitre IV. Et à Bevoay-Morafeno, l'opposition Bilo-
Tromba n'était pas loin d'avoir la même signification générale de rapports
antagoniques à propos de la relation élevage-riziculture que dans le
Manambolo où l'on assistait à la même polarisation cérémonielle, signe que
les rapports de production locaux devaient avoir pour fondement les
réseaux généralisés d'alliance dont ils étaient porteurs. De plus, nous
devons à l'existence de l'analyse d'E. Fauroux cette possibilité de
généralisation de la transformation locale-régionale en prenant pour
catégories d'analyses des notions aussi larges que celles de rente foncière.
Nous nous appuyons sur l'identification qu'il a faite des processus
d'accumulation en les remplaçant dans le cadre géo-politique qui leur
revient.
(2) Cf carte n° 6 en annexe, Ampasimbevihy et Tanandava au Nord de Mahabo
et bien sûr Mahabo, la sous-préfecture eIJe-même.
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LEGENDE
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CROQUIS DE L'ORGANISATION SOCIALE o Dominance D.... Ueo


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- ANKORONAOABO
- 285 -

de contre saison que nous avons vu se développer et se généraliser (l ),


l'homogénéisation des modes de production par généralisation de l'activité
rizicole (2) étaient des signes de recherche d'autonomie des éleveurs vis à vis des
riziculteurs qui cherchaient à éviter les fuites du surplus en bœufs en limitant les
achats de riz au moment de la période de soudure. Et, réciproquement, le projet
de la coopérative d'introduire de petits tracteurs destinés au piétinage des
rizières avait une signification du même ordre, devait servir à favoriser
l'autarcie productive de la riziculture à l'égard de l'élevage en remplaçant le
bœuf par le tracteur pour le piétinage. Car, le piétinage nécessaire à la
riziculture supposait pour une superficie moyenne de 2 ha environ 30 bœufs, la
disponibilité des pâturages pour les faire paître, ces terres libres ou supposées
telles, enjeu du contrôle politique de l'espace appartenant aux seuls originaires.
Eux qui "n'ont rien parce qu'ils ont tout" depuis la dissolution dynastique et dont
l'identité et la posterité étaient attachées aux marques de bœufs acquises depuis
la colonisation, source pour la plupart d'entre eux de leur position, leur statut de
notable. En ce lieu d'anciens pâturages de la reine de Mahabo (3), situé non loin
des tom beaux royaux de Maneva (au Sud d' Ankilivalo) les rapports des migrants
qui avaient imorté la technique hydraulique dans cette région soumise au
protectorat Merina et ouverte depuis l'indépendance aux migrations des plateaux
et du Sud-est, l'on assistait tout à la fois à un renforcement de l'intégration
productive des éleveurs riziculteurs et simultanément à une sorte de
radicalisation des droits fonciers relatifs aux différents types de terres (4)
soutenus on le voit par les politiques économiques des sociétés d'état. Et la
coopérative d'Ampasimbevihy n'était pas loin de répondre au-delà de toute
attente, à cette nécessité des riziculteurs migrants d'affermir leur situation
économique et sociale sur les terres de riziculture aménagées qu'ils avaient
acquises depuis plusieurs générations en pleine possession (5) selon les termes de
l'alliance pour la mise en valeur fondée sur le lien personnel Fatidra contracté
avec les originaires Sakalava. Les notables de Morafeno avaient joué le jeu de la

(1) A Morondava, les Baiboho humides, ces bourrelets de berge innondables


étaient de plus en plus l'objet d'une stratégie de production pois du cap-
riz, le plus souvent associés ou encore alternativement cultivés par les
paysans, en réaction aux problèmes d'assèchement de certaines rizières
(voir carte des types de culture, en 1968, établie à partir du fichier des
terres immatriculées Malgaches de E. Fauroux et tableaux en annexe. Nous
n'avions pas, dans notre propre fichier prévu ce critère des types de culture
qui nécessitait une investigation systématique des types d'exploitation
comme celle menée sur le terrain par notre collègue). Dans la vallée du
Manambolo, l'on devait noter la mise en valeur systématique de terres
autrefois réservées à l'élevage et l'abreuvage des bœufs en saison sèche.
C'était une politique récente d'autonomie des éleveurs à l'égard de leurs
parents alliés de Belo propriétaires des rizières de bonne productivité sur le
Lac Bemarivo.
(2) Voir en annexe carte des types de culture en 1968.
(3) Qui furent vendus aux enchères au début de la colonisation. Voir E.
Fauroux, p. 224.
(4) Régime des terres aménagées (riz, culture irriguée), régime des Baiboho
(pois du cap, riziculture de décrue) et régime des terres libres (cultures
secondaires, sèches et élevage). Voir p. 36 à 46 "Etude des formes
d'organisation•••" cité.
Fig. 6

f ...... EVOLUTION DES SURF"ACES RIZICOLES ET DU RESEAU D'IRRIGATION

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DANS LA REGION DE BEVOAY. BETSIRIRY,

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onl.u 11154 el 1965 J. NEUILL y 01 S. CHAZAN
- 287 -

coopérative mais l'avaient désertée pour avoir été spoliés (D. En conséquence,
les entrepôts étaient vidés au moment de notre enquête et nous avons observé les
effets de cette situation sur les rapports interethniques où la domination
technologique dans les rapports de production d'abord (2) puis bureaucratiques (3)
dans les rapports d'échange s'enracinaient aux mêmes sources, étaient fondées sur
les liens personnels de certains notables ruraux avec les fonctionnaires en charge
de ces politiques locales des coopératives et du syndicat des communes. Elles
s'appuyaient sur les rapports passes migrants-originaires pour la mise en valeur
dont le contrat social se trouvait réinterprété au moment de la formation de
nouveaux réseaux de commercialisation par les hommes d'état plaçant ainsi les
conflits interethniques au premier rang de la scène politique locale. C'est ce qui
apparaissait dans la situation des villages de Bevoay-Morafeno concernés par le
problème d'assèchement général des terres rizicoles appartenant à un même
périmètre hydraulique (4) et où les cérémoniers Bilo, Tromba,
contradictoirement organisées en saison sèche où furent explicités le processus
général par lequel certains rapports d'alliance étaient valorisés, entraînait avec
lui tout à la fois le jeu électoral proprement politique et le jeu social-
économique devant assurer la domination de l'élevage sur la riziculture et
réciproquement. A ces occasions, les conseillers ruraux des villages de Bevoay et
Morafeno se livraient à une lutte d'influence pour la fonction de maire
d'Analaiva, ce marché officiel des bœufs: Riziculteurs et éleveurs dans ces
cérémonies semblaient avoir le même but d'accumulation en bœufs, les moyens de
constitution d'une rente foncière étant cependant contradictoires de leurs
intérêts respectifs. Et cette région située au cœur des anciens pâturages de la
reine de Mahabo, là où résidaient les gardiens des tombeaux royaux, dont
l'autonomie productive était encore résiduellement assurée au regard de la
création du réseau d'irrigation qui ne l'avait pas encore atteinte, reproduisait la
lutte d'influence des fonctionnaires d'état en terme de division ethnique. Nous
assistions en effet, à un éclatement des rapports interethniques en ce village d'
Ampasimbevihy, lieu antérieur de la centralisation étatique où l'on trouvait tout
à la fois la coopérative, le lieu de culte, la case de passage réservée aux
fonctionnaires en mission et surtout qui était situé au centre des voies de
communication en ce lieu très souvent inaccessible en saison des pluies. Le
regroupement des migrants s'est fait autour de Morafeno (Antaisaka
principalement) et celui des originaires autour de Bevoay et la concurrence se
jouait au travers de la répartition de l'eau en saison sèche autour
(1) Nous n'avons pu faire l'analyse du proc~ssus de spoliation mais les enjeux
furent facilement identifiés parce que la contradiction avait atteint au
moment de l'enquête son expression radicale.
Rappelons que les fonctionnaires, mal$ré leurs responsabilités prises à
l'égard de la politique des coopératives etaient concurrents de ces villages
au regard des nouvelles conditions de distribution de l'eau. Ils avaient tous
des concessions à Soaserana et étaient, comme à Bemanonga, les premiers
bénéficiaires de la répartition prioritaire de l'eau pour le coton et les
agrumes.
(3) Nous n'avons pas analysé le processus bureaucratique donné dans la gestion
de la coopérative, ni celle du syndicat des communes (informations
inaccessibles et trop fragmentaires à l'époque).
(4) Le périmètre hydraulique comprenait deux réseaux d'irrigation (prise 1 et 2
dans le schéma et carte ci-'contre).
Fig.7
~ Terroir de BEVOAY TERROIR DES VILLAGES DE BEVOAY, AMPASIMBEVIHY,MORAFENO, ANKORONADABO, MANAMBALlHA.
[Link].1 Terroir de BETSIRIRY Carte effectuée d'après enquêtes du service topographique du Ministère de l'Agriculture: 1967.
F-=:~ Terroir de MANAMBALlHA
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Terroir d'AMPASIMBEVIHY

Terroir .. •... NKORONAOABO

~:!:!:~ Terroir"e MOR ... FENO


m.:.:·;~ Terroir d· ... MBODIMANG ...
...
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Villate

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§ Terroir de MAHASOA

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- 289 -

autour des deux prises de distribution d'eau (I). Enfin, les terroirs (2) autrefois
éclatés (3) se sont concentrés, signe de la radicalisation des rapports de
production migrants-originaires fondés auparavant sur le lien personnel de
Fatidra par lequel les Sakalava restaient les Tompon Tany (4), maîtres
incontestables de la terre de leurs ancêtres personnalisés qui avalent leur
tombeau sur place, imposaient en quelque sorte leurs alliances et préférences. Ce
contrat social était en train de se radicaliser par le relais des cérémonies Bilo,
tandis que les Tromba fondaient une société d'appartenance sociale attachée à
une généralisation des rapports d'alliance qui, tout en tenant compte de la
référence au tombeau replaçait la communauté restreinte de parents dans la
chaîne de communication donnée par les migrations des groupes qui se
reconnaissent a voir une même origine première. La politique de la coopérative
elle-même jouait sur cette représentation unitaire de l'alliance généralisée entre
groupes lignagers locaux qui plaçaient le migrant producteur de riz au centre de
la communication et des échanges internes à longue distance. Une telle
transposition de l'idéologie du Ziva propre à l'organisation de l'élevage dans
l'organisation rizicole, où le migrant producteur était en quelque sorte le point
de départ et d'arrivée d'un circuit interne de distribution des biens et des

(I) L'analyse détaillée de la répartition de l'eau à partir de ces deux prises,


explique le sens des flèches dans le schéma qui symbolisent la dominance-
dépendance à l'égard du système social et distribution inégal de l'eau: ces
rapports d'alliance pour la mise en valeur, voir "Etude des formes
d'organisation•••". Les cartes qui suivent ont permis d'étudier ces trois
séries de corrélation: création des canaux et déplacement des surfaces
cultivées, distribution de l'eau et formation des terroirs villageois,
distribution de l'eau et histoire du peuplement régional.
(2) Ces terroirs étaient, en 1963, éclatés si l'on en croit le compte-rendu de
BOPA de 1963. Ils apparaissaient concentrés cinq ans plus tard dans
l'enquête du parcellaire et qui a servi de base à l'élaboration de la carte ci-
contre.
(3) Voir sur ce point le mécanisme de la rente foncière fondé sur droit quasi-
privatif sur les terres dites libres 'r'fompon Tany" généralisé depuis la
colonisation aux lignages de"s originaires de Morondava et Mahabo
fortement segmentés, par opposition aux droits des ''Zanatanyl' qui n'est
qu'une relation de type généalogique à la terre et non un droit politique
relatif aux droits des autochtones dans le système Maroserana, eux qui
avaient perdu leur autonomie dans le jeu des alliances avec les rois "Etudes
des formes••.", p. ~ à 31. Le système de l'alliance et le mécanisme du
blocage "rareté artificielle des terres" ou la rente foncière des Sakalava au
début de la colonisation.
(4) Cette généralisation de l'alliance était symbolisée par les interdits relatifs
à l'utilisation de l'eau malgache (prise n° 2 sur le schéma) généralisés à
celle de l'eau issue de la nouvelle distribution du fait des aménagements
dite "eau Fanjakana" (de l'administration). Cette eau, comme l'eau
malgache était interdite de porc: comment ne pas penser ici aux circuits
Tandroy-Taisaka et ne pas rapprocher ce fait a la concurrence existant
entre syndicat des communes et coopératives à propos des circuits_
préférentiels de bœufs au départ d' Analaiva, la mairie de rattachement de
cette région. Les migrants intermédiaires des circuits intérieurs étaient la
clé de la constitution de la rente foncière dégagée ailleurs dans leurs
régions d'origine.
- 290 -

personnes intrinsèquement liés nous autorisait à voir dans les politiques du


syndicat des communes ou des coopératives non pas une différence essentielle de
nature mais de stratégie tandis que l'accumulation véritable se faisait dans les
deux cas ailleurs, n'était objectivable que dans l'accumulation finale en argent
qui circulait dans les deux sens et déterminait les différenciations régionales
engagées entre hommes d'état au travers celles résiduelles des notables ruraux
installés sur place.

VIl-3 Centralisation étatique et contrôle politique de l'espace

Que penser de cette forme économique prise par l'action étatique


dans la transformation locale après dix ans d'indépendance nationale ? Le
caractère manifestement centralisateur des marchés locaux avait une double
expression dans les sociétés mixtes d'état et ce qui différenciait la politique du
syndicat des communes et des coopératives était moins le contenu capitalistique
des rapports généralement engagés, ni même le contenu plus ou moins monétarisé
des échanges, mais la manière dont les rapports interethniques étaient utilisés
dans la chaîne intégrée de production et d'échange à propos de l'élevage et de la
riziculture. De sorte que les politiques économiques des Maires de Morondava et
de Mahabo avaient tendance à développer en priorité leurs aspects
contradictoires plus que leurs complémentarités. Le statut passé du Menabe, dont
on a vu qu'il était à la fois marginal et central (1) au regard de l'unification
nationale, renforçait encore le clivage de ces politiques et la manière dont les
hommes d'état affermissaient ainsi le statut économique de leur pouvoir. Le
symbole le plus évident de cette réalité dialectique des rapports etat-société,
dans la formation d'un pouvoir régional était donné dans le projet
gouvernemental relatif à la réouverture de la route des trois provinces (2). Il
manifestait au plan des communications internes par terre, le débat toujours
contradictoire concernant l'intégration du Menabe dans l'état-nation. Et l'on
pouvait voir cet enjeu territorial-politique de la préfecture dans la construction
ntionale se projeter et se radicaliser à l'occasion des cérémonies Bilo Tromba en
ces lieux stratégiques d'ouverture des marchés locaux, là où le contrôle d'état
apparaissait le plus faible. Cette expression spatiale d'un pouvoir périphérique
toujours centralisé ailleurs dans le pouvoir d'état remettait en cause toute

(0 Voir Chapitre II, "Les enjeux de souveraineré", p. 233.


(2) Les découpages administratifs qui ont eu cours dans le Menabe durant la
colonisation réduisaient tantôt la limite sud et intégraient Manja et
Beroroha à la région de Tulear, soit élargissaient la limite nord intégrant
Maintirano, Morafenobe, Antsalova à la région de Morondava. La relation
directe du Menabe, constituée circonscription administrative autonome de
1947 à 1958, est placée au premier rang de l'émergeance sociale des
anciens sous gouverneurs et gouverneurs de cette région. Entre 19 12 et
1925, la route des trois provinces reliaient les vallées alluviales de
Manambol0, de la Tsiribihina et de Morondava à Majtmga, Tananarive. De
1947 à 1958, quand la région est devenue circonscription' administrative
autonome, cette route n'a plus été entretenue. En 1970, elle allait être
réouverte à la circulation intérieure par terre.
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PLAINE DE LA MORONDAVA
"'aranda .. :J~·a - Dabara)
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- 291 -

catégorie formelle du pouvoir quand elle n'était pas spécifiée par la nature des
rapports réellement engagés. Et l'étude des institutions Bilo Tromba, dans la
région de Morondava, celles de la vallée du Manambo1o tendaient à montrer que
les mécanismes du pouvoir obéissaient aux mêmes règles que les mécanismes de
constitution des marchés. L'appareil d'état dans tous les cas, s'il conférait à
certains "privilégiés" cette rente de situation point de départ de l'accumulation
véritable, était aussi un enjeu de la transformation sociale, le lieu du contrôle
politique de l'espace, du contrôle social lui-même.

VI-3.1 Centralisation étatique et nature économique des


différenciations ethniques

Prendre la mesure de la rente foncière en 1970, quand l'on


assistait à ce décalage entre l'émergeance économique d'une minorité sociale au
pouvoir et la dégradation des conditions de vie et de production de la société
rurale, la naissance d'une catégorie de salariés doublement dépendants de cette
société rurale et du monde urbain en cours de formation, tenait de la gageure. Et
pourtant, l'hypothèse de son existence ne fut jamais remise en cause et toujours
renforcée par les analyses du contenu objectif des contradictions observées dans
les cérémonies Tromba et Bilo toujours appliquées à des différenciations qui se
jouaient ailleurs et dont l'explication devait être trouvée dans cet antagonisme
des sociétés d'état à propos des échan ges symétriques et inverses en bœufs et riz
au regard de la circulation monetaire. Le climat concurrentiel qu'elles
entretenaient entre migrants et originaires à propos des rapports de production
entre élevage et riziculture était le signe le plus évident des rapports entre
administration village enfermés dans des rapports ethniques. Sous-estimer la
réalit~ de cette rente particulière en nature qui se dégageait de l'activité
productive des villageois reviendrait à considérer les événements de 1972 qui ont
abouti à la naissance de la seconde république malgache comme une lutte de
libération nationale au caractère idéologique indifférent des différenciations
existantes et qui sont nées des processus de colonisation et d'indépendance.
L'étude du Fitampoha 196& montre que telle n'était pas notre lecture de la
réalité sociale fondée sur ces études à caractère monographique toujours
attachée à la connaissance des rapports d'état inséparables de la réalité sociale
qui les constituait. En conséquence, la dialectique générale de la qualité-quantité
qui se jouait dans les politiques du syndicat des communes et des coopératives à
propos des droits qui s'attachent à la terre devait servir à identifier les
mécanismes fondamentaux de constitution de la rente, ses modalités d'apparition
comme sa localisation dans la transformation présente. Pour cela, il convenait de
revenir à cette période coloniale durant laquelle s'est constituée la rente
"Sakalava" (I) à l'égard des migrants de la première heure qui ont importé la
technique hydraulique et leur force de travail dans cette région autrefois fermée
à l'immigration. Ce peuplement du Menabe est intervenu de manière significative
après la période militaire d'administration, entre 1912-1926 et ses effets se sont
faits sentir au plan de l'immatriculation de terres appartenant à des originaires
et mi~rants des plateaux vers les années 1930. Et l'on a vu, dans cette région peu
peuplee où était pratiqué l'élevage extensif associé aux cultures sèches et de

(1) Voîr sur ce point, "Etude des formes d'organisation•••", p.29 à 36, ilLe
système de l'alliance" et E. Fauroux, p. 160-161.
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- 293 -

décrue parmi lesquelles on comptait déjà le riz de contre-saison, un réel


développement productif. Les rapports des immigrants et des originaires
Sakalava s'étaient établis sur la base non contraignante d'une alliance Fatidra
pour la mise en valeur dont le contrat était fondé sur le lien personnel avec les
originaires et supposait un droit de possession des terres cultivées surtout
aménagées, non transmissible. A cette époque, les originaires quel qu'ait été leur
statut dans l'ordre Maroserana passé, se sont dispersés, regro"upés dans des
villages de résidence, ont contracté des alliances nouvelles parmi lesquelles on
comptait des migrants temporairement installés dans le village. Ils ont dès lors
exercé un droit quasi-privatif sur la terre de leurs ancêtres, ce droit de Tompon
Tany (I) de nature politique appartenant aux rois et nobles par référence à leurs
Tragnovinta (2). Les migrants, quant à eux, sont devenus Zana Tany (3), enfants
de la terre n'ayant qu'un droit de nature généalogique dépendant des rapports de
parenté et d'alliance qu'ils avaient institués sur place. Ils n'avaient pas leur
tombeau dans la zone de migration et, de ce fait, ne pouvaient prétendre être
maîtres de cette terre, plus précisément de la terre dite libre appartenant aux
originaires dont l'usage était réservé à ceux qui formaient le réseau de parents-
alliés-dépendants originellement constitué avec la création des villages
permanents par référence au talisman Togny Tany dont nous avons vu chapitre
IV, la fonction instituante des rapports généralisés d'alliance.

Le rythme et l'échelle des transformations imposées à la société rurale de


Morondava-Mahabo en 1968 entraînaient des disparités spatiales et l'on voyait
apparaître dans certains villages les signes avant-coureurs d'une dégradation des
modes de production qui contrastaient avec ce qui caractérisait des villages
comme Bemanonga et Bezezika, cette décomposition de la communauté
villageoise au profit d'une émergence sociale et la naissance d'une catégorie de
salariés et l'accès de certains au lycée de Morondava. "L'équilibre de l'indigence ll
analysé par E. Fauroux (4) manifestait cette mutation qualitative partielle par
laquelle terre, force de travail, produits, allaient être englobés dans la
circulation monétaire. Au demeurant, la politique économique des coopératives
et du syndicat des communes n'étaient sur ce point particulier de l'accumulation
finale en argent, guère différente. Elle représentait l'aspect le plus
centralisateur de l'action étatique au regard des processus financiers dont elle
était l'objet. Et la différenciation réelle qui caractérisait ces politiques d'état
n'était pas mesurable sur place mais au niveau central des conseils
d'administration par lesquels opéraient les jeux financiers de la répartition.
L'origine des inégalités localement observables le plus souvent en termes

(1) Définitions de Zanatany données Tome III, p.76 et analyses des notions
Tompon Tany, Zana Tany, "Etudes des formes •••".
(2) Voir sur ce sujet les rapports de nature politique à la terre dans le système
Maroserana. Chapitre IV, p. 125 et suivantes.
(3) Cette notion s'est appliquée aux migrants de la première comme elle
définissait le statut des autochtones dans la formation Maroserana au
moment de l'établissement de la dynastie, de la généralisation de l'activité
dominante de l'élevage fondée sur des rapports stabilisés d'alliance autour
de la dynastie dont le fonctionnement endogame instituait un effet de
domination permanent vis à vis des alliés nécessairement exogames.
(4) E. Fauroux, ouvrage cité, p. 337 et suivantes.
- 294 -

symboliques durant les cérémonies 0) ou encore parce que dans un village, à un


moment ou à un autre, était toujours désigné ceux qui pouvaient se revendiquer
d'une accumulation en bœufs allant pour les gros propriétaires jusqu'à 200-300
bœufs, tandis que la qualité de notable signifiait pour les autres (2) une
possession moyenne de 30 bœufs, ces différenciations reposaient sur les
mécanismes d'une rente foncière affaiblie mais toujours présente. Les termes de
l'alliance passée entre migrants-originaires autrefois ouverts grâce à ce que fut
le développement productif en "ces années folles" remettait en cause cet
équilibre des rapports élevage-riziculture à propos des droits dont ils étaient
l'objet: Tompon Tany et Zana Tany. Leurs fondements historiques relevaient de
l'émergeance de la dynastie Maroserana et son expansion géographique sur la
Côte Ouest du Sud jusqu'à l'extrême Nord. La "rareté artificielle des terres (3),
ce phénomène que nous avons décrit à l'observation des rapports institués dans le
Dyna de Bemanonga, des rapports antagoniques entre Tromba Andrano et Bilo à
Bevoay-Morafeno qui s'appliquaient aux légitimités sociales induites de la loi du
Ziva organique des rapports entre Tompon Tany et Zana Tany, manifestaient une
tendance à la réinterprétation des rapports ethniques institués depuis 50 ans. La
dialectique Nord-Sud et Est-Ouest symbolisée en ces événements se dénaturait
par la manière dont les interdits majeurs (interdits de pord dans le Tromba
Andrano de Morafeno se trouvaient généralisés et servaient à signifier des
réseaux d'alliance (cette parenté au sens large) (lj.) détachés de la référence
territoriale du tombeau d'origine qui auraient seuls pu laisser prétendre aux
migrants à ces droits politiques sur la terre. Les originaires de Bevoay avaient,
en cette occasion, réaffirmés leur droit de Tompon en organisant un Bilo qui a
recueilli la participation de tous les villages appartenant au même réseau
hydraulique qui a finalement délimité la communauté initiale d'appartenance
Longo fondatrice des rapports politiques à la terre dcmnée dans cette symbolique
Sud-Nord des migrations associées à la montée de la dynastie. L'interdit de porc
généralisé à l'utilisation de Peau aménagée ou non, associé à ces dons en argent
pour l'organisation cérémonielle symbolisaient la manière dont les rapports de
production de la riziculture sur lesquels s'appuyaient les migrants, allaient
intervenir dans les échanges préférentiels Est-Ouest, leur ménageant une
position d'intermédiaires privilégiés. Cette radicalisation d'un conflit général
agriculture-élevage portant sur des rapports intervillageois et prenant la forme
des divisions ethniques, trouvait son explication dans cette dialectique de la
parenté-territorialité à laquelle migrants comme originaires étaient attachés
pour légitimer leur position économique et sociale de notables. Les politiques
contradictoires du syndicat des communes et des coopératives fondées, le

0) Voir Itinéraires, p. l2lj.. A l'occasion de la cérémonie de circoncision des


Andralefy, les notables ruraux, riches en bœufs, étaient vêtus du Lamba
Landy. Un Lamba de toile à grosses rayures de couleurs vives. Durant le
Fitampoha, seuls les princes héritiers Maroserana étaient vêtus de Lamba
Landy: signe de puissance et de richesse.
(2) Les gros propriétaires de la vallée du Manambolo affichaient volontiers le
chiffre du troupeau à mille bœufs. Il fallait entendre cette appréciation
quantitative de la richesse par référence à la symbolique de la puissance
Maroserana: propriétaires des bœufs parce que régnant en "maître"
Tompon sur le royaume et les hom mes du Menabe.
(3) Voir "Etudes des formes d'organisation", p. 36 à 46 plus particulièrement
p. 45-46.
(lj.) Voir "Etude des formes d'organisation".
- 295 -

premier, sur ces rapports préférentiels Nord-Sud, les secondes sur les relations
Est-Ouest, renforçaient encore ce climat concurrentiel des divisions ethniques en
ce qu'elles étaient l'une et l'autre fondées sur le contrôle politique de l'espace
devant couvrir les réseaux intégrés de l'origine et la destination des bœufs
craccumulation. Les migrants qu'ils soient Tandroy, Bara, Antaisaka, Betsileo et
quel gu' ait été leur mode d'insertion (I) dans la société craccueil participaient à
ces reseaux. Ils contribuaient à la reproduction élargie des alliances fondatrices
des rapports de production locaux et instituées dans les villages permanents
objets de ces conflits au niveau de la production entre élevage-riziculture. La
rente foncière des Sakalava qui contrôlaient sur place l'accumulation en bœufs en
vertu de leurs droits de Tompon était soit le produit crune limitation du
développement de l'agriculture, de la riziculture par le biais des migrations de
travail où, pour disposer de nouvelles terres, il fallait posséder par avance des
bœufs pour le piétinage alors que dans le système de l'alliance à son origine, la
possession de rizières fut la condition crune accumulation en bœufs pour les
migrants ou encore les originaires pour s'assurer de cette rente, renforçaient la
dépendance de la riziculture à l'égard de l'élevage grâce à ces liens personnels de
Fatidra en les modulant et agissait sur le rythme des migrations. Cette rente
foncière n'était pas loin de s'apparenter à une rente de situation renforcée elle-
même par ces liens durables institués avec les migrants de la première
génération et les différenciations auxquelles cette solidarité ancienne donnait
lieu rejoignait celles qui s'instituaient dans la pratique de l'état par
l'intermédiaire de ceux qui avaient été portés au pouvoir par ces mêmes réseaux
de clientèle: et l'on pouvait noter que l'appartenance sociale de fonctionnaires
éminents pouvait être double, exploitée dans les deux sens: celle relative à
l'origine des courants migratoires qui ont traversé le Menabe depuis la
colonisation et qui ont trouvé une légitimité au regard de la loi du Ziva validée
aux différentes étapes de la migration Maroserana ou encore celle relative à une
autochtonie véritable dont on a gommé les différenciations qu'elle contenait.
Dans les deux cas, de l'autochtonie à l'ethnie, il n'y avait le plus souvent pas
rupture, l'idéologie du Ziva, nous l'avons noté plus haut (2) avait une fonction
intégratrice de la société nationale. Cette vision unitaire de la société rurale sur
laquelle ont porté nos premières analyses de la région de Morondava-Mahabo
tendait à ne pas surdéterminer les conflits ethniques pour mieux les interpréter
dans ce jeu des différenciations locales-nationales. Elle était justifiée par les
références génériques des identités sociales revendiquées sur place: Vazimba et
Antagnandro. Il fallait comprendre ces termes de la façon dont l'identité
Vazimba. était produite dans les cultes et avait pour objet les différenciations de
marques de bœufs fondatrices de l'héritage (au sens large).

(I) L'intégration randroy était très différente des autres, on notait la


séparation de leur village installé le plus souvent dans les terres de forêt
réservées aux cultures sèches et crélevage. Les Betsileo se sont métissés
sur place pour la plupart et la seconde génération par la voie de l'adoption
était quasiment intégrée à la société Sakalava. Le village de Betsiriry était
l'exemple' le plus caractéristique crune telle insertion. Bara et Antaisaka,
s'ils contractaient des alliances, elles étaient le plus souvent temporaires
. et donnaient lieu à la formation crune marque devant signifier la solidarité
du Ziva. Il en était de même pour les Betsileo.

(2) Voir chapitre IV.


- 296 -

Dans cette perspective (U, étaient liés par le Ziva de nature politique tous
les groupes lignagers dont la migration Sud-Nord a contribué à l'hégémonie
dynastique, les Antagnandra représentaient ce Ziva institué pour se substituer à
la guerre, eux qui furent les autochtones du Sud qui ont opté pour l'intégration
dans le royaume Sakalava, tandis que les groupes non soumis sont devenus les
Betsileo actuels. Ces derniers furent des alliés des rois Sakalava au moment de
l'expansion Merina et le terme Antagnandro entretenaient fort bien la confusion
entre les deux types de liens Ziva de nature sociale et politique. Elle
correspondait à leur intégration sociale sur place. Le métissage de la Côte Ouest
était ainsi revendiqué, de sorte que les institutions Tromba de quelque nature
qu'elles soient (Andrano ou Antety) prenaient sens relativement les unes aux
autres et fondaient toujours contradictoirement les alliances récemment
instituées au travers desquelles s'opéraient les différenciations véritables par les
échanges. Les Tromba Andrano étudiés à Bevoay, ceux d'Andranofotsy qui
validaient des rapports Est-Ouest avaient cette valeur socialement utile aux
échanges par la continuité idéologique de la parenté qu'ils instituaient au travers
de cette discontinuité géographique relative aux voies de communication Est-
Ouest qui suivent le cours des fleuves et traversent Madagascar. Celle-ci a
imposé de tout temps les circuits migratoires qui ont traversé l'ile en différentes
périodes.

L'objectivation de la rente foncière supposait en ce cas un double niveau


d'analyse portant sur le rapport étroit existant entre production et échanges à
propos de l'élevage et la riziculture et le manière dont les équilibres sociaux de
pouvoir dans leur dimension territoriale-politique généraient des différenciations
régionales. Et si l'on assistait, en cette veille des évènements de 1972, à une
transformation radicale du contenu de la différenciation ethnique, à l'émergence
de son caractère de "classe" pour ceux dont l'accumulation était principalement
évaluée en argent, parmi lesquels on trouvait ces hom mes d'état associés depuis
l'indépendance à la bourgeoisie Merina depuis longtemps insérée dans l'économie
monétaire. La contradiction ethnique engagée dans les politiques économiques
des syndicats des communes et des coopératives à Morondava reposait sur cette
incomplète insertion des modes de production locaux à l'économie monétaire. Les
différenciations régionales dont était traversé le Menabe, cette zone de
production des boeufs étaient relatives aux circuits migratoires passés Tandroy-
Bara, Betsileo-Merina et Tanosy-Antaisaka fondateurs des échanges à longue
distance et déterminants de l'apparition d'une rente foncière intermédiaire en
nature ou en argent. Ces réseaux étaient directement menacés par la politique
économique du ministre de l'intérieur qui voit établir des solidarités partielles
avec les réseaux Vezo du Nord et du Sud tandis que l'autonomie des réseaux
Misara orientés vers le Nord et l'Est était encore préservée tant que l'opération
de l'élevage n'aurait pas atteint son développement élargi dans l'espace
préfectoral orienté vers les échanges externes par Morondava. La concurrence
avivée par l'action centralisatrice de l'état portant sur ces marchés informels
était éclairante des luttes menées entre fractions de la bourgeoisie montante
attachée aux bénéfices de cette rente foncière constitutive dU.,Menabe Sakalava,
lieu de production des boeufs et central de la redistribution des inégalités
spatiales régionales. La multiplication des Masy, mesurait l'importance des
intérêts locaux directement centrés sur cette réorganisation des marchés

(1) Voir plus haut Chapitre IV.


- 297 -

bi-polarisés sur les côtes et la capitale Tananarive. Et l'on pouvait anticiper en


bonne logique la déjà future monetarisation des échanges devant instruire cette
séparation finale d'un monde urbain dont les solidarités et les intérêts conjugués
se feraient à terme sur un mode parasitaire de l'économie rurale compte-tenu de
la faiblesse générale du cours des produits primaires et de leur fluctuation sur les
marchés internationaux.

Cette VISIon psychédélique de la construction nationale et des


différenciations régionales, certains diraient ethniques dont le Menabe était
l'objet, est totalement justifiée par son statut central de cette représentation
unitaire et différenciée de la réalité malgache que nous avons évoquée au long de
ce travail dans cette production idéologique de la relation Ziva attachée
simultanément à légitimer les inégalités sociales en les fondant sur les rapports
dominants de parenté, générateurs des lignées, de la continuité généalogique des
rapports de production stricto sensu et les dépassant dans des différenciations
ethniques, de caste dans les échanges. Le mode général de segmentations
sociales et de diffusion des conflits étaient à ce titre porteurs d'une continuité
idéologique nécessaire à la séparation du pouvoir d'état. C'est pourquoi les
thèmes idéologiques du pouvoir rencontraient ces pratiques sociales Tromba par
lesquelles se transformaient les pouvoirs locaux devant assurer à certains cette
individualisation nécessaire à l'accumulation véritable. Les rapports de parenté
fondement des rapports de production étaient le lieu et l'enjeu de toute
transgression par laquelle s'institue le pouvoir le moins manifeste mais le plus
efficace pour reconstituer 10 ans après l'indépendance cet écart économique des
anciens dominants, les Maroserana, maintenant les hommes d'état avec les
notables ruraux dont l'accumulation restait bloquée pour la plupart d'entre eux à
30 boeufs. Les gros propriétaires n'étaient en réalité que ceux qui géraient le
plus souvent indirectement, par les conflits sociaux, ces circuits informels de
boeufs, intervenaient pour leur passage d'une territorialité à l'autre et la
pratique des vols de boeufs en étaient la pierre angulaire. Elle s'appliquait à ces
rapports Longo et Longo de Longo par lesquels se généralisaient les échanges et
que nous avons étudiés plus haut.
- 298 -

VlI.3.2 Nouvelles formes sociales de pouvoir et leur


institutionnalisation dans l'appareil d'état*

La rente ~oncière, cette catégorie non homogène pour


approcher ·les mécanismes de différenciation, quand elle coincide avec une
approche qualitative de la transformation des pouvoirs locaux et leur
institutionnalisation dans l'appareil d'état devient opératoire pour identifier
précisément les rapports institution-économie organisques de la reproduction
sociale, générateurs d'une continuité idéologique nécessaire à la spération du
pouvoir d'état . lui-même. Le processus cumultatif du pouvoir engagé dans les
institutions locales, Bila, Tromba, les mairies ou Dynam Pokonolona,
s'objectivaient comme dans l'institution dynastique Fitampoha étudiés au
chapitre V dans le contrôle de l'espace de communication relatif aux échanges et
la reconstitution de la territorialité du Menabe de Ndriandahitoutsy était
vérifiée dans toutes les situations d'enquête. Cette réalité sociale historique qui
s'attachait à la globalité des rapports de production élevage-riziculture
rejoignait la pratique de l'état dans le jeu qui s'instituait au travers des Dynam
Pokolona, des divisions administratives du quartier-canton pour affermir les
pouvoirs locaux inégalement représentés dans la mairie. C'est à Belo-sur-
Tsiribihina que nous avons pu comprendre le mode généralement symbolique des
rapports marchands qui plaçaient les "réseaux informels d'échange" (l) au centre
de la construction de l'état-nation ou les Masy et hommes d'état apparaissaient
comme les véritables acteurs et bénéficiaires de la transformation. Et ce qui
pouvait àpparaître, à l'occasion de la cérémonie dynastique, de certains Tromba
ou Bilo, comme des événements détachés de la réalité concrète, des conditions
de vie des gens, des effets induits de la pratique centralisatrice de l'état, prenait
figue de style, de langage utile à l'identification des contradictions économiques
et sociales, leur exploitation politique dans les rapports du moment. C'est
pourquoi l'enquête regionale menée dans la partie Nord de la mairie de Belo,
cette vallée du Manambolo où se réfléchissaient les rapports de puissance et
d'intérêt engagés dans les pouvoirs locaux, mettait en évidence ces rapports
structurels qui intervenaient da,ns la conjoncture accordant au pouvoir d'état
cette légitimité dont il se revendiquait. Et ce que nous n'avions pu traiter à

(1) Voir sur ce point la section IV-3.3 portant sur les circuits informels
d'échange contenus dans la formation villageoise Andranofotsy. p. 157.

* Cette section suppose la lecture préalable des tomes II et III. On y voit,


Tome III p. 66 à 86, présentés de manière didactique, les modes de
production locaux de la pêche, riziculture, élevage et l'organisation sous-
jacente des rapports sociaux transparaît à leur lecture. Les commentaires
sont là pour restituer cette liaison symbolique des rapports sociaux dans
l'espace géo-politique des migrations. On trouvera Tome II les enquêtes
régionales portant sur les villages de la vallée du Manambol0, p. 211 à 258.
Au fil de la progression des enquêtes se trouve objectivée la relation
production-échanges dans des migrations locales qui ont contribué à la
naissance, au développement des conflits du Sud au Nord de la Préfecture
sur lesquels porte l'action combinée des Masy et hommes d'état, p. 238 à
246 et les analyses p. 144 à 166 qui présentent la base économique et
sociale du clivage politique interne de la communauté villageoise bi-
polarisée autour de la participation aux Tromba de nature Antety et
Andrano fondateurs de la continuité idéologique utile aux échanges
préférentiels Nord-Sud et Est-Ouest.
- 299 -

Morondava compte tenu des conditions dans lesquelles notre enquête a été faite
(1), a trouvé une lecture d'autant plus immédiate qu'elle était inspirée des
observations partielles et des hypothèses formulées à l'occasion de ces premières
missions (2). Il apparaissait que les rapports de production des villageois ne
prenaient forme de différenciations économiques et sociales pertinentes que dans
les échanges, ce qui supposait de repérer ces formes sociales actives symbolisées
sur place à l'occasion des cérémonies et d'en comprendre les rationnalités
spatiales-temporelles utiles à la constitution de réseaux de communication
préférentielle, cadre de ces échanges.

Nous avons eu alors une approche du réel tout entière centrée sur les
rapports de pouvoir qui trouvaient une expression spatiale significative du
contrôle social historiquement fondé, prenant appui sur l'étude qualitative d'
Andranofotsy qui est devenu une médiation utile à l'élargissement des rapports
sociaux dans l'espace des migrations de ce village. Comme pour Bevoay,
Morafeno, Ampasimbevihy, c'était l'histoire du peuplement de ce village, les
migrations alternantes, plus ou moins temporaires ou définitives qui l'avaient
traversé, qui fondaient la matrice explicative des rapports dominants de parenté
organiques de la reproduction, des différenciations lignagères bâties sur cette
référence au Togny dont nous avons vu qu'il instituait le pouvoir villageois à son
degré zéro (3). La position de ce village dans la géo-politique et transformation
économique locale fut élucidée en poussant la logique de la parenté-
territorialité, cette dialectique générale du pouvoir active des rapports internes
de la communauté de résidence et toujours symbolisée dans les événements
Tromba de nature Antety ou Andrano. Elle montrait qu'en toutes circonstances,
le droit éminent sur la terre fut conservé par les "groupes d'affiliation
lignagères" fondateurs du village. L'on pouvait affirmer que les deux périodes de
peuplement 1922 et 1944 qu'a connu Andranofotsy furent des moments forts
d'intégration sociale pour ce noyau de parents-alliés-dépendants Tsitompa, même
si dans l'intervalle, une bonne partie des résidents ont dO, pour raison de cultures
ou d'élevage, ou encore de conflits entre parents, migrer pour un temps ailleurs.
Le contrôle politique de l'espace villageois s'est perpétué au-delà de la continuité
résidentielle, par les liens de nature généalogique à la terre et que la référence
aux tombeaux sur place garantissait. Les Tompon Tany du village sont ceux qui,
partis chercher fortune ailleurs, assuraient au noyau limité de résidents
permanents, ces Zana Tany qui ont leur Tavony (placenta de leur mère) enterré
sur place (4), les conditions de leur reproduction. C'est ainsi qu' Andranofotsy,
ancien lieu de p~turage des lignages résidant autrefois sur la rive Nord-Est du lac
Bemarivo à Mangotroko et la rive Nord-Ouest à Ankotrofotsy est devenue terre
d'accueil de ces lignées dont la segmentation définitive a pris forme avec la
création des tombeaux Besely, Nosy Lava Ankotraka. Ils représentaient la
différenciation

(1) Voir chapitre II, p. qui explicite le déplacement de lieu de nos enquêtes
de Morondava à Belo.
(2) Se reporter au chapitre II, p( où est développée la construction
r-étroactive de l'objet d'étude une fois affirmée la "vanité" de toute
référence à une problématique explicite. Savoir à chaque nouvelle enquête
"oublier ses classes" est une attitude de recherche qu'il nous plait de
revendiquer et qui caractérise notre approche "impressionniste" de la
réalité.
(3) Voir chapitre IV, p.
(4) Tome III, p 76.
- 300 -

différenciation économique et sociale relative à l'héritage et rappelaient les


"lignes de peuplement" fondatrices des ruptures avec la centralisation
Maroserana autrefois territorialisée à Kekarivo, Befifitaha et Mitsinjo (U. Les
descendants de ces Tranovinta (Samoky, Sakoambe pour Kekarivo) (Miavotrarivo,
Hirijy, Andralefy pour Befifitaha) et (Marotsiraty Antavela, Finaoky pour
Mitsinjo) se sont regroupés à Andranofotsy après avoir opéré une ou plusieurs
segmentations. La triple appartenance sociale des résidents du village dont
témoignent les tombeaux auxquels ils se réfèrent était de nature à orienter
l'étude des différenciations économiques et sociales relatives à l'élevage et
l'appropriation de la marque, en suivant la trace des segmentations partielles qui
ont contribué à la structuration villageoise et ont pour origine ces anciens sites
d'habitat permanents des dominants Maroserana devenus Tragnovinta ou tombeau
prestigieux Misara.

La reconstitution des processus migratoire~ auxquels le village fut associé


pour fonder socialement et economiquement son pouvoir allait rejoindre le cadre
actuel des divisions du quartier (2), base de la centralisation étatique pour le
contrôle des échanges intermédiaires en bœufs et riz, tandis que la destination
finale de la rente en argent s'opérait au départ de la division des cantons. Que la
limite du canton corresponde à celle de la mairie de Belo, voilà qui pouvait aider
à orienter l'étude de la sphère sociale utile aux différenciations finales en argent
quand l'on sait que l'impôt de capitation, sur le revenu, étaient une des formes du
contrôle de l'état devant servir à terme la généralisation monétaire des
échanges. Et que les di visions du quartier, différenciant Andranofotsy, Belo,
Ankilizato-Nord et Menahavo soient le produit des segmentations sociales
initiales qui ont abouti à la création des premiers tom beaux fondateurs des
villages, une telle duplication de la géo-politique des migrations locales à
l'organisation administrative, base du contrôle des échanges de boeufs par les
taxes d'abattages, de coupes de bois, l'établissement des passeports de boeufs (3),
voilà qui donnait à réfléchir sur ce rapport étroit conservé avec les divisions
passées de lé:!. royauté: Befifitaha était le lieu historique de référence au quartier
d'Andranofotsy, Kekarivo celui de référence au quartier d'Ankilizato-Nord et
Mitsinjo fut-J.e lieu d'origine de la formation antagonique et complémentaire de
Menahavo et Belo et dont témoignait la naissance de la Tragnovinta de Bevilo
fort contestée au moment du Fitampoha 1968. Les groupes dominants de ces
tombeaux affichaient tous une identité générale Misara, qui désignait
généralement les collatéraux Maroserana qui furent à l'origine des alliances et
segmentations qui ont eu cours une fois admise l'adoption des lignées
bénéficiaires de l'héritage: Miavotrarivo pour les Befifitaha, rmaoky pour les
Mitsinjo, Mikea pour les Kekarivo et Maromany pour les Bevilo. Ils furent en
quelque sorte les premiers bénéficiaires de cette rente foncière qui s'est
renforcée grâce à l'émergence des fonctionnaires locaux et nationaux issus

(1) Voir schéma p.142sur l'origine des Hazomanga des Dady, ancêtres de la
seconde génération ascendante par rapport aux Mpitoka, chefs de lignage
au moment de l'enquête.

(2) Voir carte en annexe nO 5.

(3) Ces taxes n'étaient pas négligeables compte":tenu des rythmes cérémoniels,
des sacrifices qu'elles occasionnaient bien qu'il n'y ait pas de consommation
ostentatoire à ces occasions.
- 301 -

de ces formations (1). Ils étaient de ceux qui bénéficient de cet avantage unique
de ne posséder que des démarques, le plus souvent symétriques garantes de leur
position centrale et stable vis-à-vis des groupes lignagers locaux, leurs alliés
soumis à l'obligation exogame et à la reproduction patrilinéaire. La composition
et l'organisation sociale des quartiers de la ville de Belo (2) reconstituait le
clivage passé Maroserana expliquant l'installation des Misara-Maroserana non
loin du Zomba où sont gardés les Dady de Tsianihy (Toera, Pierre et Georges
Kamamy) et celles des Misara dits aussi Ndranatsara qui regroupent les alliés
Makoa des Maroserana dont les Dady étaient situés dans le Zomba de
Tomboarivo. La scission, lors du Fitampoha 1968 (3) du Hazomanga Maroserana
témoignait d'une opposition récente Nord-Sud et Est-Ouest au centre de laquelle
Andranofotsy était placé et qui était explicative de la dualité de son organisation
politique (4): les stratégies Sudistes et Nordistes dialectiquement associées
faisaient éclater l'équilibre des pouvoirs institués depuis trois quarts de siècle
autour de la légitimité Maroserana (5), exploitaient la dualité et les querelles de
légitimité symbolisées en terme de non-rupture pour favoriser l'autonomie
relative prise par les groupes lignagers locaux à l'égard de la dynastie dont
témoignait l'apparition des tombeaux et de nouvelles marques. Le Fitampoha,
nous l'avons vu révélait les forces vives localement instituées qui ne passaient
plus par l'exclusivité de la légitimité dynastique. Et les conflits sociaux et
économiques' observés au Sud dans la Tsiribihina (6), avaient leur exacte

(1) Nous n'avons pu reconstituer et identifier précisément les chefs de file des
alliés-dépendants Maroserana, mais ils étaient nombreux à être représentés
à un niveau quelconque dans l'administration. Ce n'était en général pas des
aînés. La généalogie des Marofohy ou encore les Hohimalagno comptaient
beaucoup de salariés scolarisés et professions libérales.
(2) Voir itinéraires p. 132 à 135. Nous n'avons pu approfondir cette répartition
des lignages dans les quartiers de Belo. Les différenciations dont elles
témoignent constituent les lignes de force devant être étudiées pour
identifier les contradictions économiques et sociales de la région.
(3) Voir étude du Lohavoagny : présentation des Zomba Tome II, p 58.
(4) Voir Tome II, p. 206 à 209 pour l'analyse du contexte électoral de la mairie
de Belo, ce non-dit du Fitampoha qui est apparu à travers l'étude
d'Andranofotsy et des villages de la vallée du Manambolo.
(5) Voir Tome II, p. 250 à 253 et 253 à 256.
(6) Voir chapitre IV: Les plus fervents défenseurs d'une stratégie Sudiste
étaient ceux qui étaient associés au Ziva des Mikea-Hirijy et prônaient
volontiers une idéologie patrilinéaire marquée et l'application stricte de la
loi d'exogamie pour les unions dont on n'a pas retrouvé au préalable un Ziva
ancien susceptible de la lever d'interdit par une cérémonie Tsipirano. Les
stratégies Nordistes étaient le fait des Antavela dont la stratégie de
segmentation et de répartition sociale dans les villages et cam pements de
la rive Nord du Manambolo s'opposaient aux intérêts des villageois de
Sohahazo-Andranolava. Les conflits de pâturage mais surtout
d'approvisionnement en eau en saison sèche, ces déplacements intérieurs
des boeufs étaient l'objet des conflits généralisés intervillageois symbolisés
dans l'opposition culturelle.
- 302 -

projection au Nord, les Tromba d'émergence locale se diffusaient dans les deux
sens: un Tromba F'maoky, de la Tragnovinta de Mitsinjo (1) était réactivé dan la
vallée du Manambolo par leurs alliés Kimosy auxquels étaient associés ces
Tsimangataky devenus Fmaoky, gardiens avec les Samoky des boeufs des Misara
à Aboalimena. Les Tromba Andrano du Manambolo généraient quant à eux une
une chaine de communication Nord-Sud qui rejoignait la dialectique Andrano-
Antety observée à Andranofotsy révélatrice des échanges préférentiels. Dans
tous les cas, le village-clef, ancien chef-lieu de quartier était le lieu de
l'organisation de Bilo, cette occasion donnée à la production des différences de
statuts et rôles sociaux dont l'enjeu était l'élevage en cours de réorganisation
compte-tenu du développement généralisé de la riziculture de contre-saison (2)
partout où c'était possible. Le sacrifice de boeufs y était au centre des
évènements comme durant le Fitampoha.

Cette situation générale de déplacement des conflits du Sud au Nord, d'Est


en Ouest où était revendiqué généralement cet idéal d'autochtonie étudié de
manière qualitative à Andranofotsy s'objectivait spatialement. La carte n° 9 en
annexe présente tous les rapports économiques et sociaux contradictoirement
joués à l'occasion des Tromba et Bilo de nature territori~le politique. Et les
clivages sociaux qui se présentaient à Belo où encore à Andranofotsy comme
atomisés, limités aux segments de lignage, devenaient transpàrents des
différenciations économiques supportées dans les échanges sur place (3). Le
même idéal d'autochtonie que celui symbolisé à Andranofotsy était revendiqué
dans les XXXXX

(1) La mise en valeur des ''Baiboho'' de Besihanaka (carte n° 8), concernait tous
les villages enquêtés au Nord: Ankirijy, Morava9'10' Aboalimena, Soahazo.
Les terres nouvellement mises en valeur ont éte réparties par Fokoany et
avaient nécessité une réorganisation complète de l'élevage. En saison sèche
où l'on pratiquait la riziculture de décrue, c'était toujours
l'approvisionnement en eau des boeufs qui posait problème: Tome II, p. 24-2
à 24-4-.
(2) Tome II, p. 238 à 24-2 et 24-4--24-5.

(3) Les adeptes des Tromba F'maoky avaient une unité de tombeau
(Andranolava et Aboalimena), ce qui n'était pas le cas des adeptes du Bilo.
Les villages-tampon, Moravagno et Antanambao-Behara, étaient situés aux
deux extrêmes, préservés par une position géo-politique et économique
émergente: Antanambao-Behara, village d'immigrants Betsileo et
Antaisaka, était le lieu privilégié du contrôle politique de la mairie-canton
de Belo: c'était le lieu d'accumulation des boeufs des Misara-Ndranatsara
dont le commerce s'effectuait au Nord par Masoarivo-Nord. Moravagno,
bénéficiait d'une autonomie non négligeable, lieu· de rupture de charge
inaccessible par terre directement, il était proté 9é .d'un contrôle
administratif direct, disposait de pâturages bien situes et d'un espace
rizicole en propre. Ces conditions de production expliquaient la distance
prise en 1968 par ce chef de lignage Hirijy à l'égard du système dynastique
auquel il avait lié il n'y avait pas si longtemps et qu'il avait servi jusqu'à
une date récente. Il entrainait avec lui ces lignages exclus du dernier
Fitampoha signifiés par ces changements apportés à la répartition des
fonctionnaires du culte.
- 303 -

dans les cultes. Il prenait la forme achevée <fune différenciation ethnique et de


caste (1) au Nord, fondement de cette dialectique Nord-Sud et Est-Ouest
évoquée à propos du Fitampoha qui a accompagné la montée des grandes
dynasties et la naissance des royautés Merina et Sakalava concurrentes pour le
contrôle des échanges externes: Que Soahazo, ancien port de commerce, lieu de
regroupement de la première heure coloniale et d'installation des Antalaotra,
Comoriens venus du Nord soit un village de Bilo, qu'il inspire la diffusion <fun
nouveau Tromba Andrano à Belengo (40 km au Sud, campement rattaché à
Andranofotsy) dont le Masy résidait à Soahazo, était descendant des Andralefy
<fAndranofotsy; qu'Ampasimandroro, situé au coeur des conflits agriculture-
élevage, non loin de la rive du Manambolo où convergeaient les pistes à boeufs
pour leur approvisionnement en eau en saison sèche, soit un village de Tromba
Fmaoky; cette dualité cérémonielle redéployait dans l'espace-tem ps utile aux
échanges les contradictions hommes-femmes, aînés-cadets qui furent à l'origine
des segmentations sociales et qui trouvaient leur dépassement dans celles de la
caste et l'ethnie en cette opposition symbolique Est-Ouest et Nord-Sud sur
laquelle repose l'idéologie du Ziva telle que l'a exploitée p<?litiquement la
dynastie Maroserana et qui faisait fortune dans la competition lignagère
présentement engagée.

Les conflits qui avaient tendance à se généraliser et qui sont retracés dans
leur globalité par l'opposition Andranolava-Soanafindra sous-jacente à celle
<fAnkirijy-Ankorobe, qui représentent une partie du conflit des villages
Ankirondro-Bevoay à propos des rapports de production liés à la riziculture sur le
lac Bemarivo, ces conflits furent utiles à la compréhension des différenciations
présentes par la manière dont les Masy et hommes d'état, fonctionnaires locaux
jouaient sur les rapports ethniques pour mieux les fonder. La rente foncière dans
tous les cas était le produit du contrôle politique de l'espace généré par les
rapports stabilisés <falliance actifs des communautés de résidence où les
migrants avaient cette fonction socialement utile à leur reproduction élargie
dans l'espace relatif aux échanges. C'était ainsi qu'à Belo, les rapports de
production institués dans les villages de résidence, les conflits qu'ils
supportaient, avaient leur expression achevée au Nord dans cette vallée du
Manambolo, zone d'élevage extensif et de départ pour le corn merce des boeufs
<façcumulation des résidents restés dans la Tsiribihina. Le système de
gardiennage (2), les déplacements des villageois résidant au Manambolo vers les
lieux de production rizicole en saison sèche sur le Lac Bemarivo, établissaient
une répartition de la destination finale de cette rente foncière. Cependant, la
volonte d' Aboalimena de devenir un pôle de développement économique
autonome de Belo, par la constitution <fune riziculture de decrue pour conserver
sur place la main-<fœuvre et tirer les bénéfices de la rente, mettait en cause les
rapports entre le Nord et le_Sud. Ils cherchaient aussi à devenir chef-lieu de
canton. Un poste de gendarmerie fut créé pour assurer le contrôle direct sur la
production, en réponse de quoi les villageois demandaient la mise en place de
services techniques agricoles et <fune école, cherchaient à immatriculer les
terres sur lesquelles portaient le conflit agriculture-élevage et pensaient à créer
une Dynam Pokolona comme à Andranofotsy. Et ces relations entre zones du
Nord et du Sud à économies corn plémentaires étaient globalement remises en
cause
(l) Carte nO 9 en annxe.
(2) Voir chapitre IV, p. 160 "La transhumance des bœufs de la vallée de la
Tsiribihina vers la vallée du Manambolo".
- 304 -

cause en particulier cette part de l'accumulation induite de l'activité rizicole sur


le lac Bemarivo, zone de forte productivité allait être redistribuée, la
dépendance des résidents de la Tsiribihina à l'égard de la gestion plus ou moins
centralisée du parc à bœufs des parents-alliés-dépendants renforcée si
l'autonomie du Manambolo était administrativement réalisée. Le déroulement du
Fitampoha laissait transparaître cette vive compétition dont était animée la
mairie de Belo dans laquelle les migrants Betsileo et Antaisaka étaient
impliqués, eux dont le métissage n'était pas contestable (1) et avait toujours pour
conséquence l'adoption des descendants de ces unions et formation de nouvelles
marques en signe de ces alliances temporaires. Nous ne pouvions alors que
constater cette contradiction d'un affaiblissement des frontières de l'ethnie au
centre des formations villageoises de ce Menabe indépendant de la veille de la
colonisation pour mieux les signifier ailleurs dans l'espace des migrations
préférentielles cadre des échanges. Tous les réseaux de communication institués
dans la vallée du Manambolo comprenaient des rapports interethniques
fondateurs de ces chaînes de communication exploités dans les circuits informels
de bœufs. La symbolique générale des Tromba.-Bilo, jouée dialectiquement et
contradictoirement était la même que celle qui s'était développée un an plus tôt
à Bevoay-Morafeno. Celle de la terre et l'eau, en ces circonstances, générait un
équilibre de pouvoirs fondés sur la parenté dont la prévalence maternelle ou
paternelle devait servir les causes lignagères revendiquées, l'idéologie de la
relation Ziva à propos de la riziculture et l'élevage toujours signifiée au moment
de la fermeture du système social, représentait la matrice sociale-historique des
rapports préférentiels agis en la circonstance fondateurs des échanges et
enracinés dans la géo-politique locale-nationale. Si, dans la pratique, les Masy et
fonctionnaires locaux ou nationaux n'agissaient pas toujours de concert, leur
implication réciproque dans la constitution de la rente foncière où les bœufs
étaient encore "le nerf de la guerre", de l'équilibre toujours instable des
alliances, était en revanche certaine.

VII-3.3 Transformation politique et économique:


La naissance d'Wl pouvoir régional

Revenons alors à cette définition résiduelle du pouvoir qui


a inspiré l'étude des transformations sociales effectuées au long de ce travail,
attachons-nous à identifier non plus comme durant la cérémonie dynastique "qui
est le roi ?", mais "qui impose aux autres ses alliances et ses préférences ?" pour
isoler ces modes de production des inégalités. A défaut d'en effectuer la mesure,
essayons d'ordonner cette réalité sociale qui s'est donnée à voir en gommant
toujours ses différences. Ne nous attardons plus à l'au-delà des apparences, mais
essayons au contraire de spécifier ces identités Vezo-Mikea, Misara-Vazimba. et
Antagnandro qui sont apparues comme étant centrales des processus de
transformation économique et sociale de ces mairies de Belo, Morondava et
Mahabo à propos de riziculture et d'élevage et de leurs rapports antagoniques et
complémentaires. Remarquons tout d'abord que l'initiative "paysanne" de la
vallée du Manambolo avait entraîné dans l'aventure de la mise en valeur rizicole
tous les villages riverains du Nord de la mairie de Belo et qu'elle était centrée
.sur la maîtrise sur place de la rente intermédiaire en nature, qu'elle jouait sur les

(1) Unions temporaires le plus souvent, mais qui donnent lieu à des cérémonies
d'adoption: cas des Samoky d'Andranofotsy, des Misaka d' Ankirondro.
- 305 -

mêmes mécanismes d'accumulation que ceux du syndicat des communes et des


coopératives à Morondava et Mahabo. A ceci près que les cultures du marché
concernées pour la constitution d'une rente en argent intermédiaire du riz et des
bœufs et conditions de leur accumulation ne concernait pas le coton, ni les Pois
du cap, arachides, mais les lentilles-haricots, cultures riches de marché,
pratiquées dans la région de Belo dans la concession d'un commerçant indien qui
était située aù Nord d' Aboalimena. On y trouvait aussi les terres appartenant à
la concession "La Grande Ile", depuis longtemps laissées en friche et qui devaient
être remises en valeur selon le gerant de cette société. Une partie des villageois
d'Aboalimena, les plus riches (1) étaient métayers (Samoky, Taismangataky
devenus Finaoky), ils étaient les descendants de la Tragnovinta de Kekarivo
partis avec les cadets Misara fonder un nouveau tombeau à Aboliamena. Certains
d'entre eux étaient scolarisés ou salariés à Belo ou encore commerçants à
Mangotroko ou encore installés à Andranofotsy. Et donc, cette initiative ne
portait pas uniquement sur le développement d'un riz de contre-saison mais
apparaissait globale dès lors qu'on la considérait dans ses effets indirects de
différenciation sociale spatiale. Elle touchait aux modes intégrés de production
élevage et riziculture où étaient associés les parents restés dans la Tsiribihina au
travers du système de gardiennage des bœufs. Elle s'appliquait aussi au maintien
ou renforcement de la position des intermédiaires indiens, de leurs alliés parmi
lesquels les Misara-Mikea de Kekarivo. Devant cette réalité, la seule lecture
symbolique toucherait à un archaisme de la pensée que contredisent ce? identités
Mikea-Vezo et Maroserana-Misara, ces identités ethniques rencontrées dans nos
études.

Il fallait convenir que la naissance d'un pouvoir régional, se faisait par le


détour des différenciations économiques qui étaient contenues à l'origine de la
formation Sakalava et dont l'existence en cette époque d'indépendance nationale,
témoignait de l'aspect inachevé pris par la formation économique et sociale
Maroserana. Elles concernaient, dans la mairie de Belo, le clivage passé Vezo-
Mikea et Vazimba que l'on retrouvait intact dans le jeu des segmentations locales
Sud-Nord et qui opéraient pour instituer ces complémentarités régionales où les
activités diversifiées de pêche sur les côtes, de cueillette et de chasse dans les
forêts de l'intérieur, la riziculture de décrue et l'élevage extensif (2) se
trouvaient associés dans ces chaines de communication et d'échange dont on a vu
l'importance en saison sèche lors de nos missions dans le Manambolo (3). Nous
hasarderons cette interprétation globale des différenciations économiques et
sociales de Belo bi-polarisées dans les échanges en direction des côtes et de
l'intérieur, en surdéterminant les systèmes rencontrés Maroserana-Misara dont le
processus engagé de décomposition (4) avait tendance à se transformer en un
nouveau système Vezo-Mikea au Nord dont découlaient les nouvelles
différenciations lignagères fondées sur cet idéal d'autochtonie générateur
d'inégalités ethniques et de caste dans l'espace national.

(1) Aboalimena était un village coupé en deux, dont les lignages Misara-Mikea
les plus riches avaient opté pour le métayage dans la concession indienne,
Tome II, p. 253 à 255.
(2) Voir Tome Ill, p. 66 à 84.
(3) Voir Tome II, p. 238 à 246.
(4) Se reporter chapitre IV ci-dessus.
- 306 -

Les traditions Mikea (1) portent en effet beaucoup moins sur une ongme
mythique donnée si souvent comme étant ceux qui les premiers peuplèrent l'île,
que sur leur mode particulier de production et leur insertion à la fois marginale et
centrale de la formation Sakalava-Maroserana, leur origine indienne. Elles sont
beaucoup plus riches que celles des Vezo parce qu'elles s'attachent à la mise en
place des communications internes par terre qui supposaient tout à la fois
l'intégration territoriale-politique qui a caractérisé cette formidable mutation du
XYlème siècle et a abouti à la montée des grandes dynasties du Sud, elle devait
simultanément les dépasser, ce dont témoigne l'élaboration idéologique de la
relation Ziva propre à la formation politique achevée .et territorialisée à
l'actuelle préfecture de Morondava. Les traditions Vezo, quant à elles, beaucoup
plus lapidaires, relatent essentiellement les rapports externes de l'ancienne
économie de traite auxquelles les lignées Vezo furent associées et leur
transformation avec l'abolition de l'esclavage d'abord, la colonisation ensuite. Le
métissage des Arabes, Comoriens venus commercer sur les côtes, s'est tranformé
en un système généralisé d'alliance avec les chefferies locales qui a toujours pour
origine une relation endogame périodiquement reproduite et légitimée. De cette
manière, les intermédiaires comoriens et arabes ont déplacé les rapports externes
préférentiels auxquels ils furent associés dans les rapports internes. Les luttes
entre Kelisambaye et Vinany puis Toera et Ingerezza trouvent leur explication en
partie sur ce registre externe des rapports engagés à leur époque. Les
descendants Makoa de la lignée des rois Maroserana étaient im pliqués autrefois
dans ces réseaux qui avaient tendance à cette époque de l'indépendance à
s'enraciner à l'origine première de la naissance des dynasties, étaient de ce fait,
intégrateurs des mi 9rations intérieures Bara, Antaisaka, Antaimoro, Antandroy.
C'est à cette réalite proprement politique et économique des rapports externes
que l'on assistait avec ce retour aux sources de l'ori 9ine "unique" des dynasties du
Sud dans les Tromba d'émergeance locale. Que les reseaux intérieurs Mikea aient
supporté la diffusion des mi 9rations et du métissage indien, ceux des Vezo soient
le fait plus direct des metissages comoriens, leurs segmentations récentes
étaient fondées sur les mêmes principes que ceux de la segmentation dynastique
et en épousaient la forme: le système de marquage des bœufs et les interdits de
couleur de robe pour les sacrifices en étaient encore la pierre angulaire. La
centralisation politique et économique en ce cas, reposait sur la gestion des
conflits de parenté et alliance par les Masy (devins) et la reproduction élargie
des systèmes économiques et sociaux donnés dans les réseaux de communication
et d'échange s'appuyaient sur l'émergeance de fonctionnaires locaux et
nationaux: à Belo, toutes les Tragnovinta et tout tombeau de création d'un
village auxquels étaient ap~liquée une marque générique de bœufs, bénéficiaient
de cette liaison intrinseque entre un pouvoir localement insituté et
historiquement légitimé et un pouvoir venu d'ailleurs, généré par ce processus de
formation d'un état moderne, le Fanjakana malgache.

La transformation économique et sociale que nous avons choisie de centrer


sur les activités de riziculture et d'élevage qui furent au centre de l'articulation
des modes de production locaux étudiés dans leur genèse et leur constitution par
E. Fauroux, était de moins en moins adaptée à l'exclusivité patrilinéaire, à
l'obligation exogame sur cinq générations devant servir au renforcement d'un
xxxxxxxxxxxxxxxxxx

(1 ) Tome III, p. 2 à 8 et notes


- 307 -

réseau d'alliance une fois celui-ci institué dans les villages de résidence. Quels
que soient les acteurs sociaux, originaires ou migrants qui se livraient à
l'agriculture associée à l'élevage, les rapports de parenté et d'alliance accusaient
des modifications sensibles atteignant les institutions elles-mêmes. Nous voyions
les Sakalava partout devenus riziculteurs autant qu'éleveurs, les faits
d'indifférenciations étaient alors de plus en plus nombreux et concernaient le
mode de dévolution des terres rizkoles "Lova". Ils entraînaient des conflits (1)
qui tenaient pour la plupart que l'accumulation des bœufs passaient par une
forme intermédiaire d'accumulation en argent. Là était, somme toute, la raison
véritable selon laquelle la petite agriculture marchande s'est développée avec
tant de succès sans déboucher comme on l'escomptait dans l'économie de
marché. La différenciation économique et sociale n'atteignait encore qu'un
nombre trop limité de gens, se traduisait par des écarts importants dans les
conditions de vie entre ceux qui étaient depuis l'indépendance associés à la rente
final<:: en argent et les autres, tous les autres, pour que soit possible, voire même
souhaitable cette généralisation monétaire. L'action de l'état se trouvait prise à
cette contradiction entre la reproduction politique du pouvoir des élus nationaux
pas tout à fait détachés de leur société d'appartenance et cependant engagés
dans une transformation qui, à terme, remettrait en cause ces valeurs liées à la
vertu sociale de la puissance économique fondée en elles.

, ,'
"

(1) Tome II, p. 147 à 151 et p. 161 à 165: les terres Lova du terroir rizicole du
village Andranofotsy et les rapports Samoky-Tsitompa-Andralefy engagés
depuis trois générations et qui se sont traduits dans la succession des
marques Samoky différentes de celles des autres lignages associés à Nosy
Lava qui ont conservé seulement un trait commun (Kavy interne aux deux
oreilles) mais sont d'inspiration Betsileo. Ils sont d'ailleurs fortement
métissés Betsileo à l'origine (mariage de Karany et Hoempo), généalogie p.
163.
- 308 -

ANNEXE l

Explications données de la naissance des marques d'oreilles de boeufs

dans la Tsiribihina

(Voir Tome II et III des textes mentionnés)

1) Les Tsimahabe : marque de boeufs des Hirijy du village Ankirijy


Texte nO 15 - 16

Cette marque est celle du lieu où ils ont immigré, mais l'origine
première Sud de la migration du groupe est associée à la marque
des Tsimirangobe qui appartenait aux Homankazo du même village de
résidence et qui sont des princes d'origine Bara qui se sont alliés
aux Maromany.

2) Les Tsimirangobe
Texte nO 18

Le dessin de cette marque est très proche de celui originel


cl~s Màromany au~uel a ét~ ajouté un Kavy,' distinction conservée
par le groupe pour marquer son origine Bara, Sud et la désigner
dans la successîon des héritiers de cette alliance Maromany-Homankazo.

2) Les Tafiky :
Texte nO 13 - 14

C'est la marque des Marotsiraty (n06) élaborée historiquement


du temps du roi Ndriantahoranarivo (Vinany de son vivant), vers
1850. Ce groupe se réclame d'une migration Sud-- Nord, serait
issu d'un prince Mahafaly marié avec une des femmes du roi. Le nom
Marotsiraty pris par les descendants de cette union comme la marque
de boeufs signe l'intégration de l'immigrant. La pointe en V correspond
au fait acquis que le nouveau venu ne règnera pas.

3) Les groupes Vezo


Texte nO 55

L'informateur parle de la différence qu'il y a entre les Hohymala-


gny (n031) et les Tsimagnavadraza (n025). Cependant, on observe
qu'ils ont la même marque à l'oreille gauche et une petite différence
à l'oreille droite.
Quant aux Ravimboamanga, ce serait des immigrants venus de la Maharivo,
qui se sont mariés à Bosy avec les Hohymalagny. Et les Antavaratse,
comme les Hohimalagno seraient autochtones (n028). On peut reconsti-
tuer la genèse de ces marques et dire que les 31 et 28 ont donné
25,20 et 29. Leur marque d'oreille gauche est identique.
- 309 -

4) Les Mikea
Texte n057

Le roi Befanamy aurait donné la marque Antambahy à un homme


qui s'égara dans la forêt. La marque generique Befanamy est une
marque Misara. Antambahy (no 23-34) est celle des Mikea Mainty et
viendrai t de ce cadeau du roi en remerciement de lui avoir dévoilé
les [Link] de la forê~ et de nos infomateurs de préciser qu'ils ne coupent pas la
pointe en raison de leur relation Longo. Les marques Mikea sont
nées de celles des Misara. Les Mikea Fotsy (no 24-33) dont la marque
est Ki toky ont des encoches carrées, latérales et obliques signe
de leur sédantarisation partielle et leur alliance avec les Misara
de la Tragnovinta de Mitsinjo correspondant à la segmentation Maroserana
de l'époque de Vinany et Narova.

5) Les Andralefy
Texte n028

A la suite d' un corps à coprs, ces guerriers ont sauvé la vie


du roi. Ce nom doit être ancien antérieur au règne de Ndriandahifoutsy
quand il était installé à Mahabo, car ils refusaient d'utiliser
des armes à feu. Une fois sauvé, le roi leur a donné le nom d' Andralefy
(littéralement sagaie). Leur marque est Mahale (n011) en fer de
lance en signe de cet évènement.
Remarquer le dessin des Andralefy (associe le dessin des Maromany
et celui des Hirijy (sans découpe à la pointe, ce fait associé à
leur migration locale dans la Tsiribihina qui les a toujours associés
aux Hirijy (même tombeau d'origine, Befifitaha, même tombeau de
migration Ankilida) situé dans le quartier de Menanhavo dont la
Tragnovinta récente, Bevi10 appartenait aux Maromany produit de
leur segmentation d'avec les Mitsinjo auxquels ils furent alliés
avant la colonisation.

6) Les Antavela
Texte nO 39 - 59

D'origine Maki~oro, ce groupe dans la Tsiribihina, installé


dans la vallée Nord du Manambolo et dans le Delta Nord de la Tsiribihina
à Andramasay, témoigne d'une migration relative à un évènement de
guerre qui se serait passé dans le Nord. Seule une femme aurait échappé
à l'extermination, se serai t réfugiée chez le roi Sakalava du Menabe
qui lui donna le nom Antavela (rescapée: Mitomboa nO 27).

7) Les Maromany

Sont des enfants de rois, des princes chassés par leur père.
Leur marque est Vongohazo (n017).
- 310 -

7) Les Miavotrarivo

Ont refusé de coopérer Révolutionnaires: Naissance du tombeau


de Befifitaha et apparition de la marque Antimila nO 3, segmentation
récente, naissanée du tombeau Besely, apparition d' une encoche signe
de la division du groupe, nouveau nom Sisampony n04.

8) Les Marolahy
Texte nO 13 - 14

Sont un groupe qui a pour or~g~ne une femme Maroserana de Bengy.


Les Marolahy de la Tsiribihina ont une marque Marolahy et Vazimba.

9) Les Homankazo

Ont refusé de participer aux réunions tant qu 1 ils travaillaient


le bois : Originaires de la région du Mangoky, n018 marque Folo.
- 311 -

ANNEXE II

1) Discours prononcé par le Ministre de l'Intérieur à l'occasion


de l'ouverture du colloque de Mantasoa (Février 1967) Ouvrage cité)(l)
... / ...
p. 20 à 30 de l'ouvrage.

Pour entamer immédiatement le sujet -parce qu'il faut bien


le dire, il s'agit de vous parler du syndicat de communes- je voudrais
d'abord, avant de vous donner la définition, avant de vous donner
les éléments constitutifs du syndicat de communes, vous dire cette
exper1ence du syndicat des communes.
J'ai tenu à le faire à Morondava, qui est ma préfecture d'origine,
parce que je me suis dit "Après tout si j'échoue, eh bien : le
mal sera limité, tant pis pour moi, les gens me jetteront des pierres,
mais enfin le mal ne sera pas fait ailleurs". Dieu merci ! Je crois
que nous n'avons pas échoué. Ainsi donc, nous avons commencé -c 1 étai t
en octobre 1962 parce que le premier syndicat de communes a été
créé par décret en octobre 1962- par la préfecture de Morondava.
Pourquoi la préfecture ? Parce que la préfecture, quand vous examinez
le plan quinquennal, c'est, si vous voulez, la structure administrative
de base pour l'exécution du plan et nous avons tenu à ce que le
syndicat de communes couvre toute une préfecture.

Mais qu'est-ce que c'est qu'un syndicat de communes? Un syndicat


- vous le savez- c'est quand il s'agit de syndicat d'ouvriers ou de
paysans, ce sont des hommes ou des femmes qui se groupent pour se
défendre. Le syndicat de communes, c'est exactement la même chose,
mais au lieu d' hommes et de femmes, ce sont des communes qui se
groupent pour se défendre sur le plan économique d'abord, et puis
aussi -peut-être plus tard- sur le plan social, mais enfin, le syndicat
qui nous intéresse est le syndicat à vocation économique. Donc,
ce sont des communes qui décident de se mettre ensemble pour faire
du commerce, pour faire de la production et, d'après la loi de juin
1966, pour faire également de l'industrialisation. Voilà le syndicat
de communes ce sont des communes qui se groupent, je le répète,
pour mettre quelque chose en commun, pour faire du commerce, pour
faire de l'industrie, pour faire de la production.

Le syndicat de communes de Morondava qui est à la pointe justement


de cette expérience, a été créé en vue de faire de la production.
d'aider les paysans parce qu'il s'agit bien des paysans 1C1, de
les protéger contre les usuriers nous avons essayé là-bas, en

(1) Centre d'Etudes Rurales. Colloque de Mantasoa "Les structures de base


du développement agricole à Madagascar". Février 1967. Documents de
synthèse par Mr Jean Bourgoin, Justin Rakotoniaina, Raymond Ranjeva
(assistants à la faculté de Droit).
- 312 -

défendant les paysans, de faire disparaître les intermédiaires qui


séparent le paysan de l'exportateur. Comment avons-nous commencé?
Quand nous étions colonie française, il existait un organisme de
prêt qu'on appelait le Crédit Agricole qui prêtait de l'argent ?
Il le dépensait... à boire ! Souvent, l'argent n'a pas été utilisé
pour la production et, lorsque j'ai pris le Ministère de l'Intérieur
-exactement au mois de mai prochain, il Y aura huit ans- je me
suis d i t " Après tout, il faut protéger les paysans contre ces
prêts" parce qu'ils s'endettaient ils n'arrivaient pas à payer
et beaucoup de ces paysans vendaient leurs terres, leurs rizières
pour payer la banque, le Crédit Agricole. Alors je me suis dit:
"Il faut essayer de les protéger", parce que c' étai t malheureux
de voir des familles entières qui se déplaçaient ailleurs parce
que les maisons ou les rizières ont été vendues pour payer la banque;
i l fallait aller ailleurs trouver de nouvelles terres et construire
de nouvelles cases. Alors, qu'est-ce qu'il fallait faire?

C'est là que, en 1962, après avoir mûrement réfléchi, je me


suis dit "Je vais grouper les communes, parce que les prêteurs
d'argent font des difficultés pour prêter de l'argent à des individus,
mais ils ne font pas de difficultés pour prêter à des oI'ganismes,
surtou;t à des communes qui ont leur budget". Alors, nous avons
créé le syndicat de communes, nous avons groupé les 24 communes
de . la préfecture de Morondava nous avons constitué un budget
administratif auquel chaque commune apporte quelque chose suivant
ses moyens de l'argent, des magasins... et nous avons constitué
le premier syndicat de communes.

Il Y avait un organisme qui avait été créé par l'administration


française, qu'elle n'a pas terminé, qui était bien et qu'on appelait
la CRAM (Collectivité Rurale Modernisée). Nous avons trouvé deux
tracteurs laissés par la CRAM et nous avons commencé à faire des
labours au profit des paysans : pour les arachides -il faut préciser
les choses- vers l,', mois de septembre/octobre, tout à fait au début
de la saison des pluies, nous demandons aux paysans de s'inscrire
et de nous dire de combien d' hectares ils ont besoin parce qu'il
ne faut pas oublier que dans l'Ouest, il fait très chaud, et le
paysan qui retourne la terre avec l'angady ne fait pas beaucoup
de chose. Donc, en labourant les terres avec le tracteur, on aide
le paysan à faire quelque chose de rentable beaucoup plus que d'habi-
tude. C' est ainsi qu 1 après avoir noté les besoins de la population
-parce qu'il fallait commencer petit et grandir (on faisait l'expé-
rience autour d'un village c' étai t le village de Mandabe)- nous
avons labouré les terres suivant les demandes des gens et suivant
nos moyens parce que nous n' avions que deux tracteurs. Les terres
labourées, nous les avons distribuées à la population de ce village
suivant les demandes ; des contre-maîtres d' agricul ture délimitaient
les terres et les distribuaient aux paysans. C'est ainsi que nous
avons commencé nous avons vendu et petit à petit', nous avons
augmenté nos moyens de production, si bien que dans la commune
de Mandabe, nous sommes actuellement à 12 tracteurs neufs. Donc,
la production augmentait, mais il fallait commercialiser.
- 313 -

Comme nous achetons de l'esgence, du gas-oil et que nous avançons


aussi des semences, il faut bien que le paysan paye quelque chose
en remboursement du gas-oil, des frais d'amortissement de nos tracteurs,
des semences, mais nous n'avons pas fait payer immédiatement
à la récolte seulement pour permettre aux paysans qui n'ont pas
d'argent de travailler comme les autres. Mais, à la récolte, s'il
fallait laisser à d'autres le soin d'acheter les arachides, nous
aurions eu des difficultés pour récupérer ce que le paysan nous
devai t. Donc, il fallait faire également de la commercialisation:
nous avons créé une coopérative. Cette coopérative faisait la commer-
cialisation et directement, nous avons contracté nous avons des
relations avec l'Algérie, avec la France évidemment, et nous avons
vendu directement sans passer par la compagnie locale. Pourquoi
cela ? Nous savons que la compagnie achetait aussi les arachides
dans les environs, mais elle se servait d'intermédiaires. La compagnie,
l' HINDOU, utilise d'autres intermédiaires, ce qui fait que le paysan
était frustré de beaucoup d'argent. Je vous donne un exemple
je me souviens que nous avons acheté, nous, à 21 F le kilo d'arachides
("nous", c'est-à-dire à la coopérative, donc au syndicat de communes)
car à ce moment-là, le syndicat de communes ne faisait que la produc-
tion et la coopérative, tout à fait au début de l'expérience, commer-
cialisai t. Nous verrons par la sui te que le syndicat de communes
a fait également de la commercialisation. Nous avons donc acheté
à 21 F, tandis que les intermédiaires qu'utilisaient les compagnies
exportatrices d'arachides aussi achetaient à 15 F 6 F pour le
paysan c'est énorme, surtout 6 F le kilo et c'est ainsi que -évidemment-
les paysans nous ont vendu toutes leurs arachides, pas un grain
n'a été vendu aux Indiens qui étaient les intermédiaires des compagnies
exportatrices. Evidemment, la compagnie -parce que les cours étaient
les mêmes- aurait pu en acheter si elle se servait directement
des collecteurs, mais non la compagnie, les Indiens et, au-dessous
des Indiens, il y avait encore les petits collecteurs qui rayonnaient
la brousse.

Nous avons continué l'expérience parce que nous étions encouragés


par beaucoup nous n'avons pas fait de monopole moi, je n'aime
pas le monopole parce que le monopole, si on en accorde beaucoup,
finirait par mettre notre économie entre les mains de quelques
trusts internationaux et le pays serait, à mon avis, asphyxié économi-
quement parlant. Moi, je l'ai dit souvent d'ailleurs, je suis contre
les monopoles, les monopolistes rien de plus dangereux que le
monopole pour moi. Mais enfin, la population savait que l'intermédiaire
de l' Hindou qui était de plus collecteur, qui achetait à 15 F et
nous, nous achetions à 21 F et les paysans venai-eht à nous. Et
puis surtout, je veillais personnellement -j' y allais souvent-
à ce que aussi nos propres employés ne volent pas le paysan à la
pesée, parce que quelquefois aussi, il y a des abus qui 5a1t possibles,
alors j'ai tenu à surveiller personnellement pendant l'expérience
poup qu'il n'y ait pas de malhonnêteté de notre part vis-à-vis
du paysan.
- 314 -

Voilà donc le but premier du syndicat de communes au début


de l'expérience et nous avons été encouragés, dis-je, par les résultats,
parce que, une fois, je me suis rendu à Mandabe- tout à fait au
début, en 1963 ou 1964- avec l'Ambassadeur d'Israël qui a posé
des questions à des paysans il y avait des paysans à Mandabe
qui faisaient la ha d'arachides (alors que normalement, ils n'en
faisaient même pas 1 ha) et qui avaient touché 250 000 F nets
c'était énorme pour le niveau de vie des paysans malgaches. Et,
après ce premier résultat, nous avons pensé qu'il fallait aussi
tenter l'expérience ailleurs. Nous avons créé, en 1964; le syndicat
de Tuléar et de Fort-Dauphin, c'est-à-dire deux ans après et, en
1966, nous avons cree d'autres syndicats dans d'autres provinces
et dans d'autres préfectures, si bien qu'actuellement, nous avons
13 syndicats dans le pays dont la sont tout à fait au début parce
qu'ils ont été créés en 1966 et 2 en 1967.

Au point de vue production -je veux parler d'arachides- toujours


dans le même but d'aider le paysan, pour que le paysan travaille
moins à 1 'angady , pour qu'il .fasse un peu plus de plantations,
pour gagner un peu plus d'argent, nous nous sommes fixé un obj ectif
d'environ 18 000 ha. Malheureusement, la sécheresse, les pluies
retardaient un peu et nous sommes arrivés à 17 000 ha de labourés
cette année, ce qui va, à mon avis, multiplier par 6 la production
d'arachides dans les régions concernées. Voilà donc pour ce qui
est de la production, mais le syndicat de communes -surtout les
premiers syndicats de communes- ne se sont pas contentés de faire
de la production, parce que nous avons par la sui te assigné à ces
syndicats d'autres buts surtout intervenir là où il y a un vide
économique.

C'est ce que nous avons fait pour le pois du cap dans la province
de Tuléar, dans la préfecture de Morondava et dans la préfecture
de Tuléar. Le pois du cap que les Anglais achètent avait presque
perdu le marché de Londres. Il a fallu tout reprendre parce que
les Hindous qui faisaient le commerce du pois du cap achetaient
des fonctionnaires malgaches (c ' étai t le cas à Morombe où un petit
fonctionnaire a pu s'acheter une 404 parce qu'il a ét'é acheté par
les Hindous pour introduire dans les lots qui devaient être embarqués
sur les bateaux des pois du cap pourris). Evidemment, en arrivant
à Londres, nos acheteurs anglais ont presque refusé les pois du
cap malgaches. C'est là où l'Etat a dû intervenir brutalement et
nous avons créé ce qu'on appelait le Comptoir du Pois du Cap de
Tuléar qui était courtier pour les syndicats les pois du cap
étaient achetés par les syndicats de communes qui empruntaient
de l'argent ·à la banque, qui triaient et qui vendaient par l'intermé-
diaire du Comptoir du Pois du Cap de Tuléar. Nous avons repris;
il y a trois ans que nous avons fait cela au début " les cours
tombaient et nous étions obligés d'acheter aux paysans à 15 F,
puis à 18 F· et, à la dernière campagne à 20 F nous remontons
la pente. Donc, le syndicat ne se contentait pas, je le répète,
de faire de la production il commençait également à faire de
la commercialisation, en particulier le pois du cap dans la région
et les paysans étaient contents parce que le pois du cap, il Y
- 315 -

a quelques années, était acheté à 25 F ou à 30 F, nous avons "acheté


à 15 F, mais les paysans gagnaient beaucoup plus d'argent avec
le prix de 15 F qu'avec le prix de 25 F ou de 30 F parce qu'ils
étaient volés à la pesée par les commerçants hindous, tandis que
nous, nous avons essayé de ne pas les voler et je crois que nous
sommes arrivés. L' Hindou faisait acheter et les personnes qui ache-
taient ne payaient pas, tandis que nous avons tenu à ce que les
différentes phases d'achat aux paysans soient faites par des personnes
séparées pour éviter justement que des combines ou des malhonnêtetés
se fassent au détriment des paysans et des producteurs.

Quels sont les moyens du syndicat ? Evidemment, tout à fait


au début, nous étions obligés d'emprunter de l'argent -je veux
parler du syndicat de Morondava- mais, par la suite, nous nous
sommes quand même renforcés un peu plus, ce qui nous a permis d'emprun-
ter plus facilement parce que nous avions des garanties à donner
au prêteur (en l 'occurence , la B.N.M.). Au début, nous avions des
difficultés pour avoir de l'argent à la ~N.M. i l a fallu l'aval
de l'Etat mais maintenant il n'y a plus de difficultés, en particulier,
les syndicats de Morondava, de Tuléar, de Fott~Dauphinqui ont commencé
il y a quelques années ont de l'argent et ils peuvent emprunter
facilement à la B.N.M. parce que celle-ci a constaté que notre
gestion était très honnête.

Nous avons pensé aussi que le syndicat de communes a un autre


but qui est d'empêcher certains monopoles de fait qui sont souvent
au détriment des paysans. Aussi bien, c'est le cas de certaines
régions où i l y a du café ou le paysan fait du café les grosses
compagnies s'entendent pour imposer pratiquement un prix. Il fallait
que nous aussi, nous luttions contre ce monopole de fait, parce
que nous ne contestions pas le fait pour ces sociétés de pouvoir
vi vre, mais nous ne voulons pas non plus que les paysans soient
frustrés du produit de leur travail et c'est pourquoi, nous pensons,
sans vouloir nuire à personne, nous demandons tout simplement aux
gens, aux compagnies, aux commerçants d'être plus honnêtes. C'est
ce qui s'est produit tout récemment l'année dernière à Diégo-Suarez,
quand les secteurs privés ont acheté correctement les arachides.
Après avoir fait les différences et calculé le bénéfice, nous nous
sommes aperçus que les secteurs privés achetaient assez bien
moi, j'ai donné des instructions de cesser son activité au syndicat
parce qu'après tout, c'est quand même difficile pour des organismes
d'Etat de faire du commerce, surtout le syndicat de Diégo : "Retirez-
vous mais contrôlez les marchés, nous serons là pour vérifier s'il
ni y a pas de tromperies dans les balances il suffit d'enlever
un petit plomb d'une balance pour que tout soit faussé. Vérifiez
les balances, soyez là pour que les paysans ne soient volés à la
pesée et aussi au prix", et la campagne d'arachides, à Diégo -c' est-
à-dire en 1966- s'est terminée à la satisfaction de tout le monde,
du paysan comme des commerçants. C'est pourquoi, je vous ai dit
tout à l' heure que nous étions là pour intervenir là où il y a
un vide économique et empêcher justement que les paysans -parce
qu'il faut bien le dire, nous, nous ne sommes pas un pays industrialisé
- 316 -

comme fes pays européens ou américains et, si nous pouvons nous


appeler socialistes, le socialisme se base sur le paysan parce
que les paysans sont les plus nombreux, les plus déshérités, ce
sont les travailleurs à Madagascar donc, c'est le paysan qu'il
faut protéger si vraiment on veut amener ce pays vers des niveaux
de vie plus décents, vers le progrès économique.

Mais une loi de juin 1966 que le Parlement a votée a permis


aux syndicats de communes de s'officialiser parce qu'au début,
même le Gouvernement était hésitant. Moi, comme je suis quelquefois
un peu têtu, j'ai fait l'expérience. Mais cette fois, c'est le
Gouvernement qui a proposé une loi au Parlement pour officialiser
justement les syndicats de communes, ce qui fait qu'actuellement,
la loi permet au syndicat de communes de faire exactement comme
un privé sur le plan commercial, industriel et sur le plan de la
production. Je m'explique le syndicat de communes -je l'ai dit
au début- a ce que nous appelons un budget administratif toutes
les communes syndiquées participent donc à ce budget pour payer(
le fonctionnement, c'est-à-dire les fonctionnaires permanents,
les employés permanents. Ce budget administratif est soumis à la
tutelle du Ministre de l'Intérieur et du Ministre des Finances.
Entendons-nous bien le budget administratif, d'après la dernière
loi tandis que le syndicat, s'il intervient dans les affaires
commerciales, dans les affaires de production, dans les affaires
d'industrie, n'est plus soumis à la tutelle du Ministre des Finances
ni du Ministre de l'Intérieur parce qu'avant, tout était sous la
tutelle de ces deux Ministres, maintenant non, mais quand un syndicat
emprunte de l'argent pour faire des opérations de production ou
de commercialisation ou d'industrialisation, ces opérations ne
sont plus soumises à la tutelle -autrement dit à l'autorisation-
du Ministre des Finances ni du Ministre de l'Intérieur, mais totalement
comme le privé. Si, pour le budget administratif, le syndicat suit
encore les règles de la comptabilité administrative, pour les opéra-
tions commerciales, industrielles et de production le syndicat
tient une comptabilité tout à fait privée. C' est la règle actuelle
depuis la loi de juin 1966 d'ailleurs cela nous a facilité le
travail parce qu'on ne peut attendre des bordereaux pour faire
du commerce, faire des bons de caisse visés par le Trésor, ce serait
ridicule et nous ne pouvons pas faire du commerce avec le système
de comptabilité administrative, tandis que maintenant, pour les
opérations économiques, nous faisons exactement comme le privé:
compte en banque, chèque... Le Ministre des Finances et le Ministre
de l'Intérieur peuvent peut-être donner des suggestions, mais ils
ne peuvent pas s'opposer c'est le comité du syndicat qui décide
parce que, à la tête du syndicat, il y a l e comité qui est composé
des maires ruraux c'est là où c'est vraiment démocratique. Ce
comité est composé des maires ruraux pour les communes rurales
et de deux délégués désignés par le conseil municipal pour les
communes urbaines. Chaque commune urbaine désigne deux représentants
au comité et le représentant de la commune rurale est son maire
rural. C'est ce comité qui décide les opérations à faire et qui
décide surtout des. opérations économiques à faire. Donc, au point
de vue opérations économiques, le syndicat ne demande plus l'autorisa-
tion du Ministre des Finances ni du Ministre de l'Intérieur, mais
- 317 -

il demande l'autorisation du comité. D'ailleurs, le comité désigne


un directeur administratif qui est chargé de l'exécution. Voilà
les organes du syndicat le comité composé des maires ruraux et
des délégués des communes urbaines, lequel comité désigne un directeur
administratif qui exécute les délibérations du comité. Donc, actuel-
lement, la réforme, je crois, est arrivée à son objectif, c'est-
à-dire d'obstruction administrative . .Parce que moi, j'en sais
quelque chose : souvent, les visas que vous demandez dans les bureaux
administratifs restent sous le coude des fonctionnaires pendant
plusieurs semaines sinon plusieurs mois, et l'opération commerciale
ne peut pas attendre des lenteurs de ce genre. C'est pourquoi,
nous avons tenu à ce que le syndicat puisse faire exactement comme
les commerçants ne pas demander l'autorisation du Ministre de
l'Intérieur ni du Ministre des Finances pour les affaires commerciales;
il n'y a que le budget administratif où cette autorisation est
demandée. Nous avons fait cela pour que le syndicat de communes
puisse participer à la concurrence commerciale parce qu'on ne peut
lutter qu'avec les mêmes armes· si vous allez faire des bons de
caisse ou attendre des visas alors que le privé télégraphie tout
de sui te s'il y a des offres qui se font quelque part, eh bien!
Il faut lutter avec les mêmes armes il faut donc arriver à faire
exactement comme le secteur privé.

Nous avons dit tout à fait au début que l'expérience a commencé


à Morondava, puis à Tuléar, puis à Fort-Dauphin et on a couvert
tout le pays maintenant. La production donc va augmenter, mais
qu'est-ce que nous allons faire ? Il fallait commercialiser et
comment. commercialiser cette production qui augmente ? Parce qu'il
ne faut pas oublier que le Gouvernement nous a donné les moyens
d'avoir des matériels divers, des tracteurs. Nous avons acheté
l'année dernière plus de 70 tracteurs que nous avons distribués
aux syndicats pour nos labours. Qu'est-ce qu'on va faire?

Il faut un organisme coordinateur et c'est là où nous avons


pris tout récemment, quand j'ai réuni les préfets, la décision
de transférer à Tananarive le Comptoir des Pois du Cap de Tuléar.
Or, ce comptoir était uniquement fait pour les pois du cap nous
avons donc pensé que ce comptoir doits' occuper d'un peu plus de
produits. Nous avons donc transféré à Tananarive le Comptoir de
Tuléar, parce que si nous avions créé un autre organisme qui n'a
pas d'expérience, nous allons encore attendre beaucoup de temps,
parce qu'il faut faire du rodage, il faut que l'organisme de commercia-
lisation ou de coordination fasse son rodage. Nous avons pensé
immédiatement qu'en transférant un organisme qui a déjà fait ses
preuves et qui a travaillé déjà pendant plus de trois ans, nous
allons bénéficier de son expérience et aussi de sa clientèle. Ce
comptoir du pois du cap a fait déjà du commerce et a sa clientèle
un peu partout en Angleterre, au Japon, à la Réunion, à l'Ile
Maurice, partout, et même aux Etats-Unis on a vendu du pois du
cap. Nous allons tout de sui te profiter de l',expérience du Comptoir
de Tuléar. Le Comptoir de Tuléar va être donc incessamment transféré
à Tananarive -le décret est sorti- il va continuer à s'occuper
du pois du cap, mais il va s'occuper aussi d'autres produits créés
par le syndicat ou d'autres collectés par le syndicat.
- 318 -

Nous ne prétendons pas faire tout ce n'est pas possible;


mais tout au moins, nos productions seront commercialisées par
le comptoir et aussi les produits que nous allons être amenés à
collecter. C'est ce comptoir donc qui va s'occuper de la commercialisa-
tion, qui va chercher les débouchés en liaison avec le Ministre
du Commerce, ce qui, certainement, va nous permettre de nous placer
sur .le marché mondial ainsi que le Présit!e:lt Tsiranana l'a dit
souvent "Le malheur, à Madagascar, c'est que le Malgache voit
tout en petit", c'est ce qui nous a empêchés jusqu'à présent de
nous placer sur le marché mondial. Or, les grands pays comme la
France ou l'Allemagne ou les Etats-Unis n'achèteraient pas 1 OOOT
de maïs ou 1 000 T de manioc, cela ne sert absolument à orien. A
0

ti tre d'exemple, l'Allemagne consomme 400 000 T de manioc par an:


donc, il faut produire beaucoup et c'est pourquoi le Gouvernement
a permis au syndicat de donner encore du matériel parce que nous
n'avons pas encore atteint notre plein quand il s'agit de la production.
Nous espérons donc arriver à des résultats plus sensationnels à
la prochaine campagne (1967 ou 1968), d'abord parce que les nouveaux
syndicats seront rodés et que cette année, nous avions eu des diffi-
cultés quand même: les conducteurs d'engins n'étaient pas suffisamment
formés et nous n'avons pas encore atteint notre objectif nous
n'avons pas fait les 1 000 ha qu'il nous fallait pour atteindre
les 18 000 ha, nous sommes arrêtés à 17 000 ha, mais enfin nous
tâcherons de réparer cela cette année, ou tout au moins l'année
prochaine.

J'ai dit tout à l'heure que le syndicat fait de la commercialisa-


tion, nous luttons contre le monopole, mais cela ne veut pas dire
que nous voulons tout détruire aussi, entendons-nous bien. Justement,
ce que nous voulons éviter, c~est de faire ce qu'ont fait nos frères
algériens après le départ des Français : ils ont voulu tout nationali-
ser, tout étatiser le résultat c'est l'économie du pays qui
a chuté. Non, ce n'est pas notre objectif même en concurrençant
les secteurs privés nous voulons combler le vide, nous voulons
aussi que les gens soient plus honnêtes et ne frustrent pas les
paysans. Notre lutte est surtout d'essayer de protéger les paysans,
d'éviter qu'ils soient frustrés de leur travail et que d'autres
qui ne travaillent pas profitent d'une façon exagérée du travail
des paysans. Evidemment, je sais que les syndicats de communes
font peur à beaucoup de gens, on en parlait beaucoup ces derniers
temps à Tananarive, dans la presse, des réunions se font dans les
clubs -bref, on parle beaucoup du syndicat de communes, on en a
peur, mais nous pensons que si les gens travaillent honnêtement,
il y a de la place pour tout le monde à Madagascar même sur le
plan économique. Evidemment, il faut reconnaître aussi que notre
économie est entre les mains des capitalistes maintenant et nous
n'avons pas quand même le droit de rester les bras croisés parce
que je ne suis pas partisan de ce que la Bible ou l'Evangile dit:
"Si vous recevez une claque sur la joue, il faut aussi donner l'autre",
moi, je ne veux pas donner l'autre. Moi, je pense -quand vous visitez
Israël- que les systèmes économiques différents peuvent coexister
parce que en Israël, vous avez tout vous avez les kibboutzing,
vous avez les moshavin et vous avez les systèmes capitalistes.
- 319

Les kibboutzing sont de véritables kolkhozes les moshavin sont


à peu près ce que nous faisons à Mandabe parce que à Mandabe actuelle-
ment -il faut bien vous dire cela- il y a quand même les moyens
de production qui sont communs ; nous avons les moyens de production
qui sont communs les tracteurs, les camions, les engins sont
communs c'est ce qu'on fait dans les moshav en Israël où les
moyens de production sont communs. Et vous avez la coopérative,
ce que nous avons fait aussi à Mandabe.

Actuellement, les syndicats de communes collectivisent aussi


les terres parce que nous en avons à Madagascar -il suffit de survoler
un peu le pays pour vous apercevoir que nous avons des terres à
Madagascar- nous avons donc pensé qu'il fallait aussi, dans une
certaine mesure, collectiviser les terres. Pourquoi cela ? Parce
que, dans les syndicats de communes que nous avons crees jusqu'à
présent, les terres sont domaniales, appartiennent à l'Etat. Evidemment,
nous labourons s'il Y a un particulier qui demande qu'on laboure
sa propriété moyennant finance pour le syndicat, nous labourons
les terres que nous avons plantées actuellement d'arachides ce
sont des terres qui appartiennent à l'Etat parce que nous sommes
obligés de nous transporter chaque année de parcelle en parcelle,
ceci pour éviter justement que le produit des paysans soit trop
grevé de frais. Si nous allons acheter du fumier et si nous allons
fumer des terres, cela va grever de frais supplémentaires les produits
et les paysans vont perdre. Alors, nous avons pensé, puisque nous
avons suffisamment de terres, labourer ici 3 000 ha, l'année suivante
3 000 ha, nous laissons la première parcelle en jachère puis nous
y revenons et, en retournant la terre, nous nous servons des herbes
comme engrais. Evidemment, on ne fait pas la même production qu'avec
les engrais chimiques, mais enfin, nous pensons que le paysan ne
comprendrait pas des frais exagérés et que tout au moins, dans
l'état actuel des choses, il fallait peut-être se servir de ce
système d'ailleurs les engrais verts, les humus sont des engrais
,aussi. Et même dans certaines régions, nous laissons pousser, par
exemple là où nous n'avons pas suffisamment de terre comme c'est
le cas à Mandabe, parce que à Mandabe actuellement, nous avons
labouré plus de 3 000 ha et nous avons pensé qu'il fallait laisser
les herbes repousser aux premières pluies lorsque ces herbes
étaient arrivées à une certaine hauteur, à ce moment-là, nous retour-
nons la terre et cela nous sert de fumier. On augmente ainsi la
production ; les paysans sont contents et jusqu'à présent, le système
a parfaitement réussi.

J'ai dit tout à l' heure que les systèmes économiques différents
peuvent coexister comme c'est le cas en Israël: vous avez le kibboutz,
vous avez le moshav, vous avez le système capitaliste normal, tradi-
tionnel et les choses peuvent se passer pareillement à Madagascar.
Les capitalistes., sont ·là, qui cherchent à rester d'ailleurs nous
serions en difficulté si le secteur privé disparaissait parce qu'il
Y a beaucoup de Malgaches, beaucoup de familles qui vivent du travail
qui se paie dans le secteur privé. Nous ne voulons pas la mort
du secteur privé, au contraire mais nous pensons aussi que des
systèmes économiques différents peuvent coexister, le système socia-
liste -socialisant disons- doit également exister.
- 320 -

On sait ce que nous essayons de faire par le syndicat de communes


qui -je le répète- au point de vue structure, a ce comité, qui
est très démocratique, à la tête. Chaque .syndicat a un directeur
administratif et évidemment c'est ce directeur qui exécute les
délibérations. Et aussi, au syndicat, il y a les moyens de production
qui sont communs et nous les augmentons chaque année. Nous faisons
parfois de peti ts bénéfices pour nous permettre de renouveler les
matériels, d'augmenter nos matériels parce que les Gouvernements
vont nous donner la dotation qui va venir bientôt ce sera la
dernière dotation qui nous sera donnée par les Gouvernements, il
n' y en aura plus. Le syndicat donc doit vivre par lui-même et doit
s'autofinancer, doit renouveler son matériel et c'est pourquoi
nous pensons que nous devons augmenter très rapidement, profitant
un peu de ce que ces matériels qui nous ont été donnés ne sont
pas encore usés nous les avons eus gratuitement, maintenant,
il faut en profiter pour augmenter notre potentiel' matériel et
aussi, je le répète, nous avons tenu à ce que les terres ne soient
pas des terres privées nous utilisons des terres domaniales mais
collectives. Nous labourons les terres suivant les demandes des
gens, nous distribuons et l'année suivante nous intervenons sur
d'autres parcelles; on y revient quand la terre est moins usée.

Nous pensons ainsi que ce sera plus juste car si on laissait


quelqu'un se mettre' sur la même parcelle, tous les ans, la production
va baisser parce que la terre va s'user, la terre va devenir de
moins en moins fertile et le paysan qui restera là sera lésé. Nous
avons empêché, par exemple .dans la région de Mandabe, quand nous
avons commencé en 1962, que les gens achètent les terres, surtout
les terres où nous avons commencé à faire des arachides ; par contre,
nous avons laissé les rizières, nous avons tenu à ce qu'ils aient
individuellement les rizières mais là où nous avons fait les
arachides, nous avons empêché que les gens achètent les terres
parce qu'ils vont se fixer là et même, si ces terres seront usées,
ils vont continuer à les occuper. Ceci d'ailleurs n'a pas soulevé
de remous parce que nous avons suffisamment de terres dans le pays.
D'ailleurs, dans toutes les préfectures, nous avons créé des syndicats
de communes; maintenant, nous n'avons pas de problèmes. Par exemple,
à Diégo-Suarez, . nous avons labouré cette année plus de 2 000 ha
avec nos 12 tracteurs et il n' y a pas eu de problèmes, nous n'avons
procédé à aucune expropriation. Il Y a des terres suffisantes et
on en a profité pour essayer de mettre tout le monde dans les mêmes
parcelles cela facilite le travail des tracteurs parce que les
gens se trouvent sur les mêmes parcelles ; cela permet très facilement
de faire les labours.

Voilà donc à peu près ce que j'ai à vous dire sur le syndicat
de communes c'est un organisme qui a été créé il y a quatre ans,
que nous avons diffusé dans le pays. Il Y a encore deux ou trois
préfectures qui n'en ont pas, je crois qu'elles en auront.

Il faut m' arrêter parce qu'il faudrait quand même que je vous
permette de poser des questions et comme je vois déjà quelques
jeunes gens impatients à me poser des questions, je vais essayer' de
leur répondre et de leur donner satisfaction car tout n'est pas
di t. Il faudrait absolument que vous me posiez des questions parce

- 321 -

que si j'allais m'étendre sur toutes les structures et tous les


détails sur le syndicat de communes, le temps nous manquerait.
Donc, le syndicat de communes, actuellement, fait de la commercialisa-
tion, nous avons commencé par la production, nous agissons exactement
comme le privé mais avec cette finalité que nos bénéfices n'iront
pas, comme le privé, dans la poche du privé, des individus, mais
nos bénéfices seront ristournés aux communes syndiquées et, une
fois ristournées aux communes syndiquées, nos bénéfices entreront
dans le budget des communes pour des travaux d'intérêt général,
ça n'ira pas dans la poche des individus ni du maire.

Je vous donne un exemple le syndicat de communes de Tuléar


a fai t cette année un bénéfice de 62 000 000 pour le pois du cap;
Morondava en a fait 17 000 000 à l'avant-dernière campagne, mais
ce sera ristourné -si ce n'est déjà fai t- au budget des communes
syndiquées, ce qui nous permettra de créer des écoles ou de faire
des petits barrages, le budget en sera augmenté.

Voilà ce n'est pas la même finalité, quoique nous allons


essayer d'utiliser le système capitaliste pour avoir de l'argent
-si vous voulez- mais enfin, la finalité sera différente parce
qu'au lieu d'aller dans la poche des individus, ça ira dans la
poche de la commune pour des travaux d'intérêt général.
.- 322 -

2) Allocution du Commissaire Général à la Coopération


p. 31 à 33 de l'ouvrage
... f ...

La structure coopérative est la plus recommandée, et pour


être efficace, aucun maillon de sa chaîne ne doit sauter. Elle
doit s'occuper de la production, de la transformation et de la
commercialisation pour que ces trois activités profitent totalement
et sans intermédiaires aux paysans. Après de longues expériences,
elle a connu ses succès en Suède, en Israël, au Mexique et même
en Allemagne et en France. A Madagascar, le mouvement coopératif
connaît un essor déterminant depuis l'Indépendance. C'est ainsi
que je m'élève contre cette déclaration· du Courrier de Madagascar
affirmant que "les coopératives, structures idéales, ont essuyé
des revers". A côté des coopératives agricoles, il existe aussi
des coopératives de transport ou de service et des coopératives
artisanales. Par ailleurs, si certaines coopératives agricoles
n'ont pas connu le succès attendu, beaucoup d'autres ont réussi
et exportent directement vers les pays étrangers.

Les coopératives luttent contre l' exploi tation de l' homme


par l'homme. Le premier objectif préconisé par le Gouvernement
fut donc de lutter contre l'usure et les spéculations dans les
campagnes. Vous n'ignorez pas non plus l'existence de cascades
d'intermédiaires entre le producteur et les grossistes qui frustrent
les cultivateurs.

Les premières coopératives étaient donc des coopératives de


commercialisation, lesquelles adoptaient un prix plancher pour
obliger les autres acheteurs à payer plus cher et faire acquérir
ainsi aux cultivateurs la juste valeur de leur production. Dans
le cadre de l'assistance de l'Etat à ces organismes, certains fonction-
naires ont aidé les paysans à les gérer car de but en blanc, on
ne pouvait pas leur confier la gestion de plusieurs millions de
francs. Mais actuellement, nous sommes en train de restructurer
ces coopératives agricoles avec les techniciens formés, les comptables
et les administrateurs de coopératives eux-mêmes par organisation
de séminaires.

Le principal atout du mouvement coopératif est qu'il permet


la libre adhésion du paysan dans le cadre d'un mouvement communautaire.
Le paysan prend conscience de l' inefficaci té de ses actions lorsqu'il
agi t seul. Le dicton "Chacun pour soi et Dieu pour tous" joue
contre lui. Le concept coopératif est "Un pour tous et tous pour
Un". La coopérative acquiert sa force dans la cohésion de ses membres,
dans la conviction des paysans acquis au principe de la participation
volontaire à l'édification d'une tâche désormais commune que l'individu
ne pourrait jamais réaliser isolément. Contrairement à ce qui se
passe normalement dans les sociétés anonymes où les actionnaires
capitalistes sont rémuneres proportionnellement à leur apport au
capital, la récompense du coopérateur est en rapport avec l'intensité
de son travail. Cela constitue une élévation du concept valeur
travail.
- 323 -

En tant que producteur et prenant l'initiative de l'action,


le paysan doit bénéficier du fruit de son travail. Ce but ne peut
être pleinement atteint que si la participation au mouvement communau-
taire créé par le paysan pour ses propres intérêts relève d'un
acte volontaire, pleinement consenti, par lequel il exerce ses
responsabilités dans la solidarité et la mutualité au sein du conseil
d'administration et de l'assemblée générale qui ont pouvoir de
décision. L'avantage du système coopératif demeure, outre qu'il
est à base entièrement démocratique, dans le fait que l'épanouissement
du paysan s'effectue au sein d'un groupe. Parallèlement à la démocratie,
le paysan a aussi des obligations et doit se soumettre à la discipline
des statuts et du règlement intérieur de la coopérative. Il n'est
plus obligé de produire et de vendre dans des conditions qui l'expose-
raient aux ruses et aux démarches malhonnêtes des profiteurs. Un
tel processus entraîne fatalement l'établissement du paupérisme,
berceau du communisme, lui-même source de violence et d' atroci tés.
Le paysan participe à la gestion de sa coopérative de manière indivi-
duelle, par l'exercice de son droit aux décisions de l'assemblée
générale et de son conseil d'administration.

Vous avez demandé s'il y a éventuellement opposition entre


syndicat de communes et coopérative. Le syndicat de communes, associa-
tion de communes, donc à structure administrative, exerce une action
de masse. A l'intérieur du syndicat de communes, il existe déjà
un embryon de coopération par la gestion commune du matériel, le
labour effectué en commun, et la vente opérée en commun.

Du reste, à long terme, le syndicat de communes pourrait,


à mon avis, se privatiser pour se transformer en coopératives gérées
par les paysans. Il est d'ailleurs prévu que là où les coopératives
ne sont pas représentées, les collectivités peuvent agir. Dans
cette optique, il est exact de dire que les actions des coopératives
et des syndicats de communes se complètent. Le syndicat de communes
a pour but la défense des intérêts de plusieurs communes. Bien
qu'à caractère administratif, cet organisme d'intervention est
moins rigide que le kibboutz israélien. Il en est tout autrement
du mouvement coopératif. Si le premier a un caractère d'établissement
public, le second est une association privée obtenue par la libre
participation des paysans, agissant dans l'intérêt de ceux-ci.
La coopérative Gonstitue ainsi une structure d'accueil aux mains
des paysans et elle se différencie en ce sens des organismes d'inter-
vention, tels en l'occurence les syndicats de communes. La structure
de base du développement rural doit résider dans un système communau-
taire démocratique mais discipliné. C'est la structure d'accueil
valable.

L'action à court terme de la Coopération ne peut être pleinement


efficace sans le concours franc des agents de l'Animation Rurale
pour l'étlucation des paysans, du Ministère de l'Agriculture pour
les techniques modernes de production et de l' autori té administrative
pour la stimulation et la coordination des activités. La synchronisa-
tion de ces diverses actions des Ministères au sein de la coopérative
- 324 -

doi t faire l'objet d'une coordination parfaite à l'échelon national


et régional. Le mouvement coopératif a besoin, pour augmenter son
efficacité, d'un personnel d'encadrement technique qualitativement
compétent et quantitativement suffisant. Ce vaste ensemble doit,
pour mieux g~ider et coordonner l'action rurale, être doté d'un
organisme central solide. Le Commissariat Général à la Coopération,
depuis ces dernières années, travaille à la promotion de ses agents
et recourt à l'encadrement de techniciens malgaches pleinement
qualifiés.

La coopérative est donc la structure d'accueil valable, elle


réussira davantage si elle est aidée et soutenue.
- 325 -

ANNEXE III

Dossiers d'analyse des terres immatriculées à Morondava-Mahabo

tableaux et types de conflits

Thème Origine du 1er propriétaire

Deux critères principaux : non malgaches ou état et malgache

La catégorie des non malgaches ou état se décompose suivant


qu'il s'agit:

- de propriétaires étrangers-colon
Pakistanais-Chinois
sociétés privées

- le critère état qui distinguait état réglementé ou administré


n'a rien donné si ce n'est que l'on retrouve dans ces catégories,
les terres sur lesquelles ont lieu actuellement des projets de
développement et que nous avons fait figurer indépendemment sur
une autre carte destinée à présenter les politiques économiques
de la région, ou encore les terrains occupés par des bâtiments
publics comme l'hôpital, la chambre de co~merce, etc . . . .
Enfin, des terres plus ou moins cultivées qui ont fait l'objet
d'une prem~ere immatriculation dont on ne sait rien ou presque
et qui sont considérées comme ·devant retourner aux domaines (7
titres). De plus, 5 titres de superficie en général importante
sont considérées comme administrées par l'état, appartenaient
aux Fokonolono (villages) étaient exploités par ces derniers, ont
été privatiséespar des Malgaches ou des étrangers colons commerçants,
à Morondava.· Quelques titres encore sont considérés comme réglementés
par l'état (alors que toute l'AMVR est réglementée par l'état puisqu'
elle fait l'objet d' un régime foncier empêchant en principe toute
appropriation privée) et sont en cours d'immatriculation, l'origine
du demandeur n'étant pas connue au moment de l'enquête.

Les titres qui ont opposé les Fokonolono à des futurs propr~e­
taires privés ont été répertoriés et font l'objet d'une présentation
des types de conflits les plus fréquemment rencontrés à propos
des immatriculations· (critères 69 et 70) du fichier.

La catégorie des propriétaires Malgaches distinguait les or~g~­


naires de l'Ouest, des plateaux et du Sud-Est correspondant à la
composition sociale de la région et aux migrations anciennes et
récentes qui ont modifié la composition sociale de la région où
les originaires Sakalava ne sont pas toujours les plus nombreux
- 326 -

tout au moins dans les vallées alluviales et plus particulièrement


à Morondava ancien "protectorat Merina à la veille de la colonisation
et qui était au moment de l'enquête soumise à de nombreux projets
de développement qui nécessitaient un apport de main-d'oeuvre sur
place.

Les 5 cartes qui présentent les caractéristiques des propriétés


immatriculées du point de vue de leur superficie, leur localisation
géographique, leur importance numérique confirment la première
grande distinction faite Malgache/non Malgaches ou état car les
propriétaires non malgaches qu'ils soient étrangers-colons, pakistana{s-
chinois ou encore qu'il s'agisse de sociétés privées exploitent
des terres de grande superficie, la superficie moyenne se si tuant
aux alentours de 50 ha à 70 ha.

Evolution récente de la propriété foncière immatriculée

Terres en cours d'immatriculation (critère 1 coché)

Sur 48 titres, 23 sont en cours d'immatriculation par des


petits, moyens et hauts fonctionnaires de la région, 25 le sont
au profit de cultivateurs ces dernières sous toutes réserves
car nous n'avons que peu de précisions sur la qualité de ces nouveaux
propriétaires qui résident fréquemment à Morondava, Analaiva ou
Ankirijibe. Les terres elles-mêmes sont localisées non loin des
opérations de développement connues de la région soit l'AMVVR,
soit l'orangeraie de Bezezika.

Cette évolution notable était contemporaine de notre enquête


et coïncidait avec la mise en place des opérations de développement,
i;\ plus particulièrement celles qui accompagnaient la création du nouveau
réseau hydraulique de Morondava dont les canaux étaient tracés
mais dont la mise en eau était encore partielle au moment de l'enquête
du fait des problèmes encore non résolus d'ensablement. Cette course
à l'immatriculation n'était pas nouvelle dans la région comme le
montrent les cartes dressées en fonction de la date d'immatriculation,
elle s'est simplement renforcée depuis 1963.
- 327 -

Transformation de la propriété foncière immatriculée

Les dates d'immatriculation que nous avons retenues distinguent 8


périodes, soit 8 critères dans la codification du fichier. Ils tiennent
compte des changements intervenus dans le régime de la propriété ainsi
en est-il de 1911, 1926 et 1962 ainsi que des deux périodes 1940-46 et
1959-1962 qui ont été considérées en raison des incidences possibles sur
la politique coloniale de la dernière guerre et des effets de l'indépen-
dance sur la politique foncière de la région, enfin 1962 ouvre une nou-
velle période qui ferme la région à toute immatriculation privée en
vertue de la loi qui institue AMVR la région de Morondava Mahabo, en
fixe les limites à l'intérieur desquels les projets de développement
de l'état sont considérés comme prioritaires.
)
propriétaires étrangers : Propriétaires malgaches )
:--------------------------------------------_.~----:-------------------------------------------------)
1er propriétaire ; 2èrne ou dernier : 1er propriétaire : 2ème ou dernier )
( : : propriétaire: : . propriétaire )
(---------------------------:------------------------:-------------------------:------------------------:------------------------)
(R: : : : ' : )
( E • • • • • )
( s; Campagne; 36 ; 81 ; 259 ; 306 )
(1: : : : : )
( D :-------------------:------------------------:-------------------------:------------------------:------------------------)
( E
( N
( C Ville 82 37 100 52
( E : : : : : ),
(-------:-------------------:------------------------:-------------------------:------------------------:----------------------~-)w
( : . Agricult e u r : 3 : 2 : 217 : 56 )~
( P :-------------------:------------------------:-------------------------:------------------------:------------------------) 1
( R Commerçant : 80 : 36 : 21 40
( 0 :---------------~---:------------------------:-------------------------:------------------------:------------------------)
( F Petit
( E fonctionnaire 1 3 36 15
( s :-------------------:------------------------:-------------------------:------------------------:------------------------)
( s Grand: . . )
( l . fonctionnaire: 0 ; 2 ; 19 ~ 8 )
( 0 .-----~-------------:------------------------:-------------------------:------------------------:------------------------)
( N Dlvers ou : . .
( inconnu. . 34 .
: 75 .: 65 :: 239 ))
( )
)
Etrangers et Malgaches: Etrangers : Malgaches )
Mutations :--------------:--------------:-----------------------------:-----------------------------)
Nb de : Superficie: Nb de : Superficie: Nb de : Superficie )
( : parcelles : en ha : parcelles : en ha : parcelles : en ha )
(---------------------------------------:--------------:--------------:--------------:---------~----:--------------:--------------)
( : : : : : : )
( Terres n'ayant pas subi de mutation: 267 : 20528,609 : : : : )
(---------------------------------------:--------------:--------------:--------------:--------------:--------------:--------------)
( : : : : : : )
( Terres ayant subi des mutations : 207 : 20994,917 :. 106 : 19300,988: 101 : 1693,9291 )
( : : : : : : )
( : : : : : : )

w
(\)
U)

CAUSES DES MUTATIONS (1)

( : : : )
( : : Décès :: Vente : Annulation + expropriation )
( :-----------------------------:-----------------------------:-----------------------------)
( : Nb de : Superficie: Nb de : Superficie: Nb de : Superficie )
( : parcelles : en ha : parcelles : en ha : parcelles : en ha )
(---------------------------------------:--------------:--------------:--------------:--------------:--------------:--------------)
( : : : : : : )
( Etrangers : 35 : 1934,0583: 47 : 7818, 7353: 15 : 422,2477 )
(---------------------------------------:--------------:--------------:--------------:--------------:--------------:--------------)
( : : : : : : )
(Malgaches. : 41 . : 821,0792: 56 : 873,7603: 0 : 0 )
(---------------------------------------:--------------:--------------:------~-------:--------------:--------------:--------------)
( : : : : : : )
( Total : 76 : 2755,1375 : 103 : 8692,4956: 15 : 422,2477 )
( : : : : : : )
(1) Un traitement qualitatif pourrait être entrepris sur les processus et motifs de mutation.
M0 D E D ! EXP LOI T A T ION (1)

(
( : Directe 77 + 278 * : Indirecte 41 + 79 *
(
(
:-----------------------------------------:---------------------------------------------------------)
: Salariat : Entraide : Métayage 1/2 : Métayage 2/3 : Métayage 3/4 .)
(-----------------------------:--------------------:--------------------:---------------------:------------------:----------------)
( . . . . . )
i . . . .
(Etrangers ~ 2 : 0 : 6 : 4 : l )
1
( : : : : : )
(-----------------------------:--------------------:--------------------:---------------------:------------------:----------------)
( : : : : : )
(Malgaches : 9 : 0 . : 12 : 16 : l )
( : : : : : )
( .• .• .• .• .• ) w
w
q
* Le premier chiffre concerne les étrangers et le second les malgaches.
(1) Le thème n'a pu faire l'objet d'une carte car les données n'étaient pas statistiquement fiables. Au'demeurant, l'analyse
des rapports de production était traitée sous le double aspect qualitatif-quantitatif dans la thèse de E. Faurona (1975).

CON F LIT S (1)

( : )
( Etrangers 32 : Malgaches 41 )
(---------------------------------~----------------------------------------:-----------------------------------------------------)
( : : : : : : )
( Colons : Pakistanais .: Stés privées : Divers : Ouest : Plateaux : Sud-Est )
(------------------:-----------------:------------------:------------------:-----------------:-----------------:-----------------)
( : : : : : : )
( 20 : 7 : 0 : 5 : 28 : 11 : 2 )
( : : : : : : )

(1) Ce thème pourrait faire l'objet d'un traitement à part, mais une typologie des principaux conflits à déjà été
présentée dans la thèse dIE; Fauroux.
331
c:AAAen:RISTIOJE,S CDŒRA1LS ca c:x:N'lJ:TS QUI SE sarr JOU&S A PROfOS DE L'It'IlIalATICtl IlALCAClIC

: Malqildlell de l' 0Ju t


1 H
1 . TYPe
__ de_conf
__l_i_t Ac_t_eur
__ • ~~~~~ -----l
1
1 PropriétAire in::lien "'tayer oriqi- In::Iien ORlON "tAyer oriqinaire de Dl cours
1 nalre de l'ouest l'oueat:
1 .----.-------
1 ConfUt prcpri'tAire "tayer
----------------1--------------·-----------1
Groupe flllll1liAl oriQinaire contre : En cour.
1 fokonolona
1- . - - - - - - - - - - -----------------:---------.------ -----1
1 Dett.. Porpri~tun oriQinaire contre in- 1 In::Iien léQitiM •
1 ~en
1----------------
1 De liaita ~
lA [Link]
-------------
Oriq1naire contre oriqiNire : Insuffisance de
----------)
ai. . en valeur. une partie ven-
1 : due ~ oriQinalr..
1-
1 Uau~tion de droit. [Link] de confi- Oriqinllire œntre 1n::Iien
---------1
Laa propri6tdru originair... deviennent . .-
1 anco tayer.
1------
1 Dett.. Oriqin&1re contre dNx créancier. AbiIndon. récupération pu' le fokonolClNl
1 : réunJ.<lIVIIi.a et 1nd!en
1 -----)
1 RéinatAIIAtion d'un fokonolona aur Entre qroupe tlllll1liAl oriqin&1re et PAiement d'une redevance pour install~tion du1
1 la c:oncaaaion fokclnolClNl vU 1iI9« )
1 )
1 Mé~yer•• propriéwr« dutitue. Oriqinalre contre le v'ritilble pro- CbUqation doa "'tayvra • vendre s:oi. du cilp ~ 1
1 pour dett.. priétAire indien ~ prix int~ricu.r ~ celui du SCl'N W'l coun
1--------
1 Usurpation Fokonolona contre oriqiNire
-------------1
Destitution dea ellploitants ori91nair.... instal- 1
1 lAUon d'un nouVeilU vill;qe Ilétaycr du proprié- 1
1 Wn 1
1-- ---1
1 IJaurpAtion Or1q1naire contre in:[Link] pAltiata- 1 Départ du prcpri~taire in::lien, cr~inte du vUl.. )
1 : MU : qe il .. ttre en vAleur lu lerr.. 1
1--------------1--------------1----------
0

1 Usurpation. locltion de lA terrw : Or.!.qinllire contre réuniOlVlAia. Lut- 1 Propriété non .i.. en valeur. ~ d' IlIIIIiIln-
)
1 pour vinQt lIN. Héritier deatit~. te d'intl~ entre deux villiIQU 1 culiltion ~ vUl~ d'1JlIniqranta antaics;okoa et
1 Terre i_tricul" 1 villAge oriqinaire
1-------- 1- 1
( Cc.t1~tion pour non .i-a en veleur
1 Oriqinaire œntre oci9inaire IncollpUt_t
11__ .i. en
_ valeur ldouze ,"",tayera) ))

1 Prcpci'Uir.-.iuyer ne rend pu Oriqin&1re contre anunclr'oV En cour. )


1 canpte de " production )
1 1
1 Hon .i_ en vAleur. récupinUon par OriqiMire contre oriqinaire EJcploitation privative par un habitant du villa- )
1 fokonalClNl : qe )
1 )
1 Usurpation OriQinllire contre ~t-fonctionnai- : Terrain devrait itre ~ . en fait plantation 1
1 re or1q1naiClll 1 de c:oc:otiers )
1
1 I.....tric:ulation défenaive du dro1u
·-----------1
AI:lœ1nUtrAtion contre toktlnolClNl I...wtricubtion ~fokonolClNl
---1
)
1 traditionnels )
1 )
1 Défaut de ai. . en vAleur EtAt fr~ œntre oriqinaire : Annulation du droit )
1-- ---1
1 Vente UN <XlI\MI\t_t dea hUit!- Lute. interne entre ~ f_Hal )
1 era oriqin&1re 1
1- __ )
1 Lutte de aucaaaion : Interli~. pcotaQonbt.. lia. 1 [Link]" pu tokonolona 1 entente iIIIIimle. cliré- )
1 par le zivi : .enie a aanctionné la cul~lité des deux qrou- )
1 : pu. [Link] chefs aont lIIOrts pliU ~. . l'épreuve )
1---
1 o:>ntlit de liait. et propcUWre-
1-------------___
Entre oci9in&1r.. li... par 1. footi- 1 Réconciliation, inurvention du chef do qI1Utler 1
-----1
1 "'[Link] dra. Mé[Link] antAiska contre pro- : inéfUcae:e )
1
1 priéture ))
1 ~tion de droit. ~ ai.. en VA- l'oktlnolClNl contre haut-fonctionnaire: \kle pu'tie du v1l1iIQII devient ....[Link]" )
1 leur hydcolique )
1-- 1__ ----------),
1 Uaurpation de droit. tro1dit1onneb Pluaieurs vill~ contre iOOilll\8 : ActuellelllOlllt propriétaire oc19inalre exploite en )
1
1-- :1_ partie dirOCll:GlUllt. en_ pu'tie lOOirfoCtim:t'lt ))
1 contlit ~ lillÛte Oriqinllire contre colons fnllCilu : Accord )
1-- :______)
1 Vente SllN c::cnsent~t dea héd- EJcploiution pu' plusieurs villaqt:s qui iqnoroont )
1
1 t ieu l' innatriculation de la terre _ _ ))
1 Lielte Ori9inaire contre villAqeOia En ceur. )
1- )
1 Hon tise en vAleur Retour .Il l'Etat )
)
1 Us~tion du droit. tnditic:wv..la Achat l l'état francai. au profit du ~ )
1 du fokonalClNl 1
,------------------1-------------
1
---------- ---, )

)
1 )
1_·_ _-_0_-_-__---------------------- ._--)
1 )
1 :iolution )

1-·------------- -------------
1 :
·----1
1
: _~~~~on_~~._oi_t._tr_o1d_i_t_i_cnne
__ la_ :J~!ti,f8f'~!rî~!~iqr~[Link]- Attri~lion soc:iét~~_·~_ta~_~.____ 1
1 [Link] de droit. tnditicnnela Devin ••iQt'ant ancien renamoi pro- [Link] gena du v1l1~ oü réaide le devin .sont 1
1 et conflit de h ..ite tie. de n fonction pour usurper la dovenua Illélilyecs )
1 pcopci't~ cie. terru ilWC oc1qina1cu: )
1--·- - - - ------ -)
1 ~tion de droit. tnditionnela Hi9nnt. du pbtuux 1 fokonolClNl IIéc1ti"re du droit usucpô ~ .... droits. )
1 ~tet\Mlt .u fokonolClNl : ~ d'1oraOltrlcuhtion pu fokonolClNl 1
1------_·_--------
1 [Link] de droit. tro1ditionnela
--------------:-------------------------)
.nciena 1 1U9r~t.
ulqilChe .~t
Soc:iété d'état propc1étalCe )
1 ~ é~t [Link] )
1---------------
1 contUt droits tro1ditionnela. droit. EtranQen 1 pcopcUtair.. Ngranu 1 ~
--)1
1 lIlOdernes : 1
1---- :-----------------------)
"~lenance léQale. ~nbtntion EJcploit~en fut par .[Link] ins- Affolire s:ortée ilU [Link]. ~ )
NlqilChe 1 tallu. Contlit entre aiqr~ts pour )
.nciennet~ àJ droit )

Appou'tenanc« léqale ~ite vente pu' EJcploit~ en fu t par fokonolClNl


-------_._-----
Aucune redevill\Ce p.1yé.
)
)
1 décu il propriéuire pcofewion li- 1
1 béule )
11 Expropriation
.--------- ------------- Eut IIÙqAChe 1 aiqranu
--------------------1)
1---
1 Vente ccnnerc:ant• •iqranu l indiena ProprUturu in::liena 1 "'cayer.
----1
Affaire s:orlN AU [Link]. IDOilayers ellclua dct )
1 ConfU t .vec _tlyera l'ellploitlltlon)
(...- - - - - - - -------1--··----------------------)
1 Interne l groupe de pu'llIlU. pu'tlQe RalatiOl\l entre OOWIina pu'A11èlu : Sous-eliploiUtion liNs l cette .iluation )
1--------------:-
1 De pu't~: Groupe ~ parenu
:-----------------------1
: Sous-ellploilation liée • la .1tUoltion 1
1
1 Hént~. contutAtion de lA vente : Dltre h'rit!er. ai9l'~t.
:--------~------------------------------))
:
1------------------:--
1 Terre abandonné., arilic;uité quant l : Hiqr~[Link]
antAink.s exploitlll\t lA
:-------------------------1
cours
En 1
1 l 'oriquw àJ propriétaire terre. Lutte d'influence entre 1Ii- 1
1 1 qrants pour faire recolVIAl tre leur. 1
1 : droits )
1-1 Terre ~ite
1-------------:---------
l
: .cct du chef de vil- 1 AppiIrtient SI femme Inexploitée. cr~inte
-----------1)
de sanctions
1 loll)e propriétilire : )
- 333 -

CARACI'ERISTIC(JES GrnERALES DES œM'LITS OOI SE SCNr JOOES A PROPOS DE L' IMMIGRATICN ETRANGERE

(
( Etrangers-eolons
(-------------------------------
(
-------------------------------------------------------j
Type de conflit : Acteurs Solution
1--------------------------------------:
(
--------- : :
( .
( Usurpation de droits Originaires 1 étrangers : Irrmatriculation obtenue par étrangers. exploita-:
( : tion par métayers antaisak.s :
(--------------------
( Usurpation de droits traditionnels Fokonol~
----------------------:-------------------------------------------------1
1 étrangers : Contestataire principal utilisé comme contre-
( : maître
1-----------------
1 Usurpation de droi ts tradi tionnels
:-Fokonol~
:
------------------------:-------------------------------------------------1
1 otrangers : Exploitation par migrants antaisaks, sous- J
( : exploité en fait l
(-------------------
( Usurpation de droits traditionnel.s
:-------
Etrangers 1 fokonolona originaire 1
-:-------------------------------------------------1
: Tentative d'accaparement avortée l
( état malgache l
(---------------
( Usurpation de droits d'une partie de
---------------------:-------------------------------------------------1
Fokonolona 1 étrangers : Héritiers abandonnent, r~prise par fokonolona )
( proprlété traditionnelle )
(---------------------
( Usurpation de droits d'une partie de
:------
Fokonolona 1 étrangers
-------------:-------------------------------------------------)
colons : Principal contestataire devient contre-martre )
( la propriété par le lien de fatidra : des métayers. Sous-exploitation, vente à fonc- )
( (parenté à plaisanterie) : tionnaire migrant )
(-----------------------
( Usurpation de droits des migrants
---------------:-------------------------------------------------)
Originairea migrants 1 colons étran- séparation de la propriété en deux. Nouvelle )
( Orlqinaire a usurpé droits aux mi- gers opposition du fokonolona sans effet )
( grant.s, vente de la propriété à )
( étrangers. Opposition du fokonolona )
( portée devant le [Link] : )
(---------------
( Usurpation de droi t.s
traditionnol.s : Métayers originaires 1 colons étran-
:-------------------------------------------------))
( par petit fonctionnaire. Vente étrm-: gers )
( gers. Conflit d'exploitation )
(-------------------------
( Usurpation de droits. Nouveau canal, Opposition fokonolona
:-------------------------------------------------)
: Héritage direct par la famille village, fokono- )
transformation POlS du cap en riz : lona devient métayer )
---------------------------------------:---------------------------------------:-------------------------------------------------)
( Usurpation droits traditionnels, con-: Etrangers 1 fokonolona originaires : Vente sucessive de la propriété. Opposition du )
1 flit de limite : fokonolona i n u t i l e , )
1--------------------
C Droit.s traditionnel.s
au fokonolona Originaires 1 migrants
:-------------------------------------------------)
: Après défrichement, originaires ont vendu la )
( Défnchement par migrants : terre à étrangers )
(--------------------
( Tentative d'usurpation de droits
:---
: Etrangers 1 originaires
-:-------------------------------------------------)
: Sous-exploitation, immigrants antandroys y cul- )
( • : tivent, pois du cap )
(---------------
( Propriété traditionnelle usurpée
:-----------------
Opposition originaires 1 étrangers
:-------------------------------------------------)
: Vente pour faillite à commerçants étrangers )
C-------------------- ----------: Fokonolona 1 état malgache
C Terre açpartenant à étrangers en
:-------------------------------------------------))
: En fait exploitée par fokonolona sans contre-
C droi:: : partie au propriétaire. )
(--------------------
( Immatriculation par étrangers d'une Etrangers 1 fokonolona
-----------:-------------------------------------------------)
1 état malga- Entente étrangers-fokonolona pour paturage aux )
( terre appartenant au fokonolona che abords de la concession. Hlse en valeur hydro- )
( lique. Revendicat:ion des droits 3 l'étét malga- )
( c h e )
(---------------
( Exproprlation du fokonolona par état Etrangers-colons 1 fokoQOlona
:- -------)
: Mise en valeur hydrolique par étrangers-colons. )
( : Actuellement héritiers des droits traditionnels )
( : récupèrent leurs terres )
(---------------
1 Expropriation pour dettes par prê- Migrants étrangers 1 réunionnais
:----------------------------
: Fokonolona devient métayer
-----------))
( teur et usurier : )
(-----------------
1 Vente étrangers colons à pakistanais Etrangers
------------
pakistanais 1 métayers an-
:-------------------------------------------------))
: Actuellement abandonna
( taisaks o r i g i n a i r e s ' )
(--------------
( Delimite
: -----------------------
Originaires 1 étrangers colons et hé- : Vente aux enchères à étrangers pakistanais
------)
)
( ritiera: )
1-------------------
(
:-- ------------------------:-------------------------------------------------))
Etrangers-pakistanais
(------------------
( Type de conflit Acteurs
-------------------------------------------)
Solution)
{--=.======------------------ --- -..--_ .. !;;,- -- -- ------- ~ - - - -------------l
: Usurpation de droit.s trOlditionnel..s Originaires 1 étrangers pakistanai.s : Contestataires mis à cinq reprises en prison. ))
( : Actuellement sous-el'ploitation par mlgrants an-
( :~~)
(
-----------
( Usurpation de droits et vente Originaires 1 étrangers-eolons 1
..-----------------------------------------))
( étrangers pakistanais propriétaires : )
(----------------
( Contestation de vente entre héri- Entre groupe de
-------------------:-----------------------------------~---------)
parents : Vente à étrangers pakistanais. Vente a haut- )
1 tlers : fonctionnaire )
(
(-~:~;~i:;i~-~-f~~~-~illa-
---------------
Etrangers pakistanais 1 fokonolona
._------------------------------------------------)
; vi~lage devient métayer ••~rit~e métis, indiens)
1 g..ol:j : [Link]· )
1-----------------------------------:-----------------
1 Conflit exemplaire (454 CT). Expro- : Fokonolona 1 état
--------------:-----------------------:---------.
f~ançais 1 étran-
------~---~----)
Fokono~ona s'es~ oppo~e collectlv~n~ a l'e~at j
1 prlation par l'état français de la : gers pakistanais 1 etat malgache françals e~ ~~lstan~ls. Le confllt reapparalt )
1 propriété traditionnelle villageoise avec les [Link], etat malgache soutlent le )
(1 'lente à étrangers pakistana1.s : : fokonolona actuellement
:--_~
)l

( De llmite à la suite de donnations Originaires 1 étrangers pak~stanais, : Donnation eff7Ctuée info~ll~t. p~a~[Link] 1
1 héritiers petits fonctionnalres foko~olona qul sOUtlent l actlon de l herltler )
( traditionnel)
1 1
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--Les souverains de Madagascar. Ouvrage collectif. Préface Karthala, 1982.
- Les Ramanenjana. Une mise en cause populaire du Christianisme en
Imerina, 1863, Paris, ASEMI, vol. VII, p. 271 à 193•
• Radame II ou le conflit du réel et de l'imaginaire dans la royauté Merina.
Les Africains. Tome VIII, Paris, Ed. Jeune Afrique, p. 279 à 310, 1977•
. Thèse d'état en cours dont nous avons eu communication de certains
chapitres. Par l'auteur. "Modernité et affirmation de l'identité
Chrétienne dans le premier XIXème siècle Malgache".
J.P. RAISON
- Mouvements et commerce de bovins dans la région de Mandoto. Revue de
géographie de Madagascar, n° 12, Janvier à juin 1968.
- "Les hautes terres de Madagascar", 2 tomes (651 p. et 605 p.), ed.
Karthala, octobre 1984, Thèse de doctorat ès-Lettres, Paris 1.

S. RAMAMNONJISOA
- Résistances culturelles au changement dans les communautés villageoises
du Nord-Ouest de Madagascar. Thèse de 3ème cycle, 1970, Paris V.
- Questions sur Andriamisara. Tananarive "Omaly sy Anio".

B. SCHLEMMER
- Le Menabe, histoire d'une colonisation. ORSTOM, Paris, 1983.

G. SAUTTER
- Préface de l'ouvrage collectif, "Chan gements sociaux dans l'Ouest
Malgache. Mémoire ORSTOM, 1980, "Societé, Nature, espace dans l'Ouest
Malgache"•

Archives coloniales, Dépôt r! Aix


- Carton n° C 86 AP /0 : L'Islam dans la Province de Majunga. Bureau des
affaires politiques.
BIBLIOTHEQUE THEMATIQUE DES REVUES CONCERNANT MADAGASCAR"

Revue de Madagascar: 1899 -19 10.


Notes, reconnaissances, exploration : 1897-1900.
Antananarivo Annual : 1885-1890.
Mpanolo Tsaina : 1878-1954. (sur le thème Vazimba : principaux articles traduits
en Fr ançais)
Bulletin de l'Académie malgache 1902-1968.
Mémoire de l'Académie malgache
Société de géographie (voyages de Douliot)

SOURCES D'ARCHIVE"

Archives Nationales de Mada~ascar. Tsaralalana**


Archives du service des domaines de Morondava
Archives de la sous-préfecture de Belo-sur-Tsiribihina
Archives de l'ancien Ministère des colonies (rue Oudinot)
Archives d'Outre-Mer d'Aix en Provence (depuis 1973)
Fonds Grandidier du Musée de l'Homme
Archives des Missions Protestantes (Boulevard Àrago)
Répertoire du fonds des archives de la Marine

* Ayant eu connaissance de l'inventaire bibliographique portant sur la Côte


Ouest Sakalava par J. LOMBARD, nous nous bornons à citer les principales
revues, fonds d'archives consultés auxquels nous avons eu accès. Nous disposons
d'un répertoire thématique des articles sélectionnés et dont certain.s ont été
photocopiés en leur temps.

**Pour la période coloniale, B. SCHLEMMER et E. FAUROUX ont déjà


présenté un répertoire des sources les plus importantes.
En ce qui nous concerne, les seuls sources inédites recueillies en 1971 par nos
soins, concernent le fonds Grandidier appartenant à la bibliothèse de Monsieur
DE CARY avec qui nous avons travaillé pour les dactylographier: document 248A
et 248B (sous forme de notes manuscrites, petites papiers devant servir à la
rédaction de l'histoire Sakalava de la Côte Ouest par A. Grandidier: ouvrage
resté en suspens).
SOURCE DOCUMENTAIRE EMANANT DU MINISTERE DE L'AGRICULTURE

Nous disposons de tous les documents avant-projets, SUIVIS des opérations


de développement portant sur la région de Morondava-Mahabo.

Pour ce qui concerne la culture du coton, nous avons élargi l'investigation à


l'ensemble de la Côte Ouest.

Le rapport CINAM, les études .d'agronomie (du Haut de Si 9y), de pédologie


des chercheurs de l'ORSTOM (Bourgeat, Zebrowskil sur les vallees alluviales de
l'Ouest malgache, nous étaient connues.

Le travail de G. ROY sur les migrations et le développement du coton,


ainsi que les interviews d'enquête menés trois ans avant notre enquête furent des
données de départ directement utiles à la démarche utilisée pour une insertion
locale.

L'enquête de J.Y. MARCHAL qui a précédé de quelques mois notre arrivée


sur le terrain de la Tsiribihina, fut l'occasion pour nous de nous interroger avec
les responsables locaux de la mairie sur le problème de la relation élevage-
riziculture.

Enfin J.P. RAISON et J. WURTZ-PELTRE nous ont aidé dans la réalisation


des cartes de terroir de Morondava. De plus, communication nous fut faite par
J.P. RAISON de cartes thématisées concernant les mouvements de population,
transports locaux par charette, types de culture et calendriers culturaux,
répartition de la population selon l'origine, etc••• effectuées par ses soins et
[Link] servir à une réflexion sur les transformations liées au projet FAO-PNUD
de la région de Morondava-Mahabo.

Enfin, c'est à J. NEUILLY que nous devons le décryptage des photos


aériennes de la région de Bevoay et de Soaserana dont les sources furent les
missions photo réalisées à intervalle de 15 ans dans la région.
r.·
... ~ ~

-~mites et cadre géographique de l'enquête .............. Carte N°1


-Evolution des zones cultivées et de l'habitat:Le
terroir d'ANDRANOFOTSY ................................• Carte N°2
-Résidence, parenté, organisation sociale:Le village
ANDRANOFOTSY •.... , ..................................... Carte N°3
-Le territoire d'ANDRANOFOTSY ..•........................ Carte N°4
-Les divisions administratives: Signification socio-éco-
nomique des limites de quartier, sous-préfecture de
BELO-SUR-TSIRIBIHINA .............•..................... Carte N°5
-Les Opérations de Développement dans l'AMVR de MORONDAVA
MAHABO ........................................... ..•... Carte N°6
-Caractéristiques des terres immatriculées dans l'AMVR
de MORONDAVA-MAHABO: 6 planches ........................ Cartes
-Description socio-géographique et économique de la
vallée du MANAMBOLO:Sous-préfecture de BELO-SUR-
TSIRIBIHINA .......................................... .. Carte N°8
-Organisation spatiale, sociale-historique du MANAflBOL 0
Quartier de MENAHAVA .................................. Carte N°9
,,/•:'fi, C'u"lTE N•: h ii··;
... ::v;·~>f fî'.~:·:.~' ::

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Case al><tndnnnéP.
RËSIDENCE PARENTé

Cc1se P.n vondro ORGANISATION SOCIALE

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l2J Cose ~ MORAMBA Trano-tany

Nouvelle c<.1se
Groupes de parenté résidant au village

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N 20 à 25 SAKOAMHE-MIJA SM

Groupe liqnaqer et in<Jiv1du dans qroupe de parerllé N 2b à 47 SAMOKY s


N·' 48 à 61 MISA RA Ml
No G2 ,') 72 . SAKOAMBE-TSIMANG 1 RIKY ST
[Link] des n1piroka, [Link] ri<? t1t111,1cw
N l:l Il ~}1 MAROTSI RATY M
N•' 92 à 103 ANORASILY A
Parc à hœufs des groupes liqna4e1 s N"1041>108 MIAVOTRARIVO MV
N''10~) .'1 128 ANlllll\I E ~y >\N
N°129à130 MAGNOLOBONDRO MG
Bœul à [Link] N''131 à 132 MAROFOHY MA
sans numêro TSIMANGATAKY TS

Dcqré de qénérat1on

K ily B<inanier
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Cncotif'r K;ipoak;1

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· arbr1~ s.1r.1P. invoqué
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n1 JrP, pou1 veillée rnor1u;1ire liée aux tonltwilux
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Palétuvier et Palétuviers clairs

dune sable et vase

Échelle 1/50 000


Sources m1Ss1on photographique 1955
carte 1/100 000 type 1926
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