Dragons et légendes arthuriennes
Dragons et légendes arthuriennes
L’épisode des dragons qui se battent sous la tour de Vertigier est bien connu des
arthuriens1. Il s’enracine dans une tradition attestée par le pseudo-Nennius qui raconte
comment le tyran Gorthigirn, voulant bâtir une forteresse dans le Nord de la Cambrie, voit
chaque nuit les matériaux de construction disparaître. Interrogés, ses magiciens lui conseillent
de verser sur le sol le sang d’un enfant sans père. Le jeune Ambrosius, identifié comme étant
cet enfant, explique que sous le sol se trouve dans une nappe d’eau une grande conque, avec
un pavillon au milieu duquel sont enveloppés deux serpents (vermes) endormis, l’un rouge,
l’autre blanc : réveillés ces créatures se battent jusqu’à ce que le blanc soit chassé. Merlin
explique que le lac est l’image du monde, le pavillon le royaume de Guortigern, le serpent
rouge son étendard, le blanc, celui du peuple qui a conquis la Bretagne. Indifférent aux appels
à la conversion de saint Germain, le tyran périra dans sa forteresse du Dyfed à l’extrême ouest
du Pays de Galles, incendiée par un feu descendu du ciel. (l. II, chapitre 422). Sans qu’il soit
possible ici de reconstituer l’archéologie du motif des dragons se battant sous une tour et
empêchant son édification3, notons simplement qu’on le retrouve chez Geoffroy de
Monmouth et Wace avant que le Merlin de Robert de Boron n’assure son intégration dans le
cycle du Lancelot Graal.
D’autres motifs placent la geste arthurienne sous le signe du dragon. Le nom d’Uther
Pendragon, signifiant « chef des chef » (pen et dragwn) en gallois, est associé au dragon par
un de ces jeux étymologiques dont les auteurs médiévaux, à la suite d’Isidore de Séville, sont
friands4. Geoffroy de Monmouth explique que Pendragon signifie « caput draconis » : Uter a
adjoint ce qualificatif à son nom depuis qu’une comète en forme de dragon a préfiguré, daprès
Merlin, sa gloire et celle de son fils ; selon l’Historia Regum Britaniae, un dragon est gravé
1
Sur le dragon et le début de la royauté arthurienne, voir C. Girbea, « Du dragon au perroquet : les débuts de la
royauté arthurienne entre la corne et la plume », dans La corne et la plume au Moyen Âge, à paraître aux Presses
Universitaires de Rennes, sous la direction de F. Pomel.
2
Voir E. Faral, La légende arthurienne. Etudes et documents, Paris, Champion, 1929, t. III, p. 31-33.
3
Cet épisode a certainement un fondement mythique : on y reconnaît le thème de l’affrontement des deux
dragons aux calendes de l’été, que l’on trouve par exemple dans le roman gallois de Llud et Llevelys qui explique
que chaque premier mai le dragon de l’île est attaqué par un dragon étranger. Voir N. Stalmans, Les
Affrontements des calendes d’été dans les légendes celtiques, Bruxelles, Société Belge d’études celtiques, 1995.
Voir Ph. Walter, Le devin maudit, Grenoble, Ellug, 1999, p. 22. On notera que le mois de mai revient de façon
récurrente dans l’épisode des dragons de Perceforest (livre IV, éd. G. Roussineau, Genève, Droz, 1989, p.
1019).
4
Voir M. Aurell, La légende du roi Arthur, Paris, Perrin, 2007, p. 48.
1
sur le casque d’Arthur (§147) et son gonfanon s’orne d’un dragon d’or en souvenir de l’étoile
qui a prophétisé le succès de son père5.
Lorsqu’au XVe siècle un auteur imagine une préhistoire au monde arthurien dans le
roman de Perceforest, il ne peut éviter d’inventer une origine aux dragons fondateurs. Si
l’épisode du combat entre les deux monstres avait certainement pour Geoffroy et ses
contemporains une signification politique codée6, si les lectures politiques se retrouvent tout
au long du Moyen Âge7, si l’épisode est certainement l’un des plus connus de la geste
merlinienne, on ne s’étonnera guère de retrouver dans Perceforest à la fois un enjeu littéraire,
sur le mode de la récriture qui préfigure par analogie, et un enjeu politique (en donnant à ce
terme un sens large), l’auteur accaparant l’imaginaire arthurien pour promouvoir l’espace
bourguignon.
5
Voir J. Tatlock, The legendary History of Britain, Berkeley, 1950, p. 322, cité par M. Aurell, op. cit., p. 136.
6
Voir C. Daniel, Les prophéties de Merlin et la culture politique (XIIe-XVIe siècle), Brepols, Turnhout, 2008, p.
22-ss.
7
Ibid., p. 159. Voir aussi p. 385-386.
2
explique à Galafur que l’épée qui lui a été dérobée est celle qui blessera le roi Mehaigné (p.
1123) et lui annonce que l’épée du perron ne sera tirée que par le futur roi de Bretagne qui
conquerra maint païs. Galafur réussit à saisir l’épée tenue par la demoiselle et à libérer les
dragons : l’arme reste fichée dans le perron. A l’extrême fin du livre, on apprend que
Perceforest, l’ancien roi d’Angleterre, a eu un fils, mort sans héritier, et une fille, Bethoine,
mariée à Remanant de Joie, qui descend d’Alexandre le Grand et de Sebille, une
enchanteresse9. Il faut un roi à l’Angleterre: ce sera celui qui a délivré les dragons et il
épousera la fille de Bethoine. Le livre IV se clôt donc sur la promesse d’une restauration
dynastique. L’auteur invente donc une préhistoire à l’épée du coup douloureux, à celle
qu’Arthur retirera du perron merveilleux, et aux dragons de Vertigier, tandis que des
prolepses annoncent la généalogie d’Iseult et que le chief du lignaige Estonné ne peut être que
Merlin, qui descend de Passelion, le fils d’Estonné.
Le livre V, conservé dans un seul manuscrit acéphale, s’ouvre sur Galafur qui,
poursuivant la demoiselle, voit les deux dragons voler en l’aer qui jectoient telle clarté qu’il
les voyoit long de lui tres bien une lieue d’Angleterre10. Suivant à la fois les traces du cheval
de la demoiselle et les dragons, le chevalier parvient après une nuit de chevauchée, à l’aube,
près d’une fontaine. Sa monture, assoiffée, se couche dans l’eau avec son cavalier qui n’a
d’autre ressource que de se jeter dans la boue. Ayant eu très chaud du fait de sa course,
Galafur, mouillé, se met à trembler dans l’aube glaciale. Une vieille femme l’invite chez elle :
il s’endort et la demoiselle aux dragons lui apparaît dans un songe (f. 2), lui enjoignant de la
suivre. Au réveil, l’hôtesse lui confirme avoir vu la pucelle. La poursuite reprend. Sus le soir,
il (Galafur) s’enbati sus ung merveilleux palus qui a deux lieues de tour, près d’une montagne.
Ayant gravi celle-ci, le chevalier voit en contrebas une fosse, un homme à la tête huree et des
ouvriers qui recouvrent la cavité jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un trou de quatre pieds de côtés :
la tête contraint les dragons à y entrer ; un homme bouche la fosse avec une lame de pierre et
le maistre aux .II. dragons ordonne aux monstres : « Demourez en ceste cave et gardez que
roy, ducques, comte ne face fonder tour ne chastel par dessus vous car vous seriez en plus
forte prison mis » (f. 4). Longeant la rivière, le chevalier retrouve la tête prophétique, qui lui
explique la seigniffiance des deux dragons ; il lui révèle l’origine de l’épée qui a servi à
couper les chaînes des dragons et lui explique que les ceux-ci annoncent l’honneur du lignage
8
Les références concernent l’édition de G. Roussineau citée dans la note 3.
9
Sur ce personnage, voir C. Ferlampin-Acher, «Sebille prophétesse et maternelle: du monde antique au monde
arthurien dans Perceforest», dans La Sibylle, parole et représentation, éd. M. Bouquet et F. Morzadec, Presses
Universitaires de Rennes, 2004, p.211-225.
10
Le livre V est inédit. Les citations s’appuient sur le manuscrit fr. 3492 de la Bibliothèque de l’Arsenal.
3
d’Estonné et du chief de son lignage (…) car des son enffance sera premierement esprouvee
sus lui sa science (f. 5v-6). L’épée qui a permis couper les chaînes des deux dragons est celle
qui se trouvait dans les mains du Dieu des Désiriers et que la demoiselle a seule pu ôter : c’est
cette demoiselle que, selon la Reine Fée, Galafur doit épouser. Celui-ci, sous couvert
d’anonymat, a résumé l’aventure du Perron à son hôtesse, ce qui permet le lien entre les livres
IV et V. Par la suite, il épouse la demoiselle au deux Dragons, qui est la descendante
d’Alexandre et de Sibille ; l’Angleterre retrouve un roi et la prospérité. La double mention,
dans le livre IV et dans le livre V du descendant d’Estonné, dans lequel on reconnaît Merlin,
tend à désigner celui-ci, sans que son nom soit prononcé (comme souvent dans Perceforest
qui joue volontiers sur l’implicite), comme horizon de cette construction originale.
La reprise que fait Perceforest du motif des dragons que l’on retrouvera enterré sous la
tour de Vertigier est donc syncrétique : l’épée tirée par Arthur est rapprochée de l’aventure
des dragons, ce qui met sur le même plan l’épreuve d’élection royale et celle qui révèle le
devin ; l’épée du coup félon et celle d’Arthur passent toutes deux entre les mains de Galafur.
Sans souci de la chronologie arthurienne et sans rappeler l’étrange et discutable conception
d’Arthur, l’auteur de Perceforest concentre en un lieu et un temps le futur breton dans ce qu’il
a de plus glorieux. L’impression de confusion qui se dégage à la lecture autour des épées,
dédoublées dans l’épisode où se rencontrent à la fois l’épée du perron d’Arthur et celle du
coup félon, n’est pas tant une faiblesse que le reflet (conscient ou non) des imbroglios créés
par la complexité de la tradition arthurienne autour du motif de l’épée11 et la conséquence de
la pulsion syncrétique de l’auteur.
Jeanne Lods jugeait certes sévèrement cet épisode : « nous sentons l’auteur embarrassé dans
une invention laborieuse, il surcharge l’histoire d’aventures obscures » (p. 58) ; « l’auteur de
Perceforest s’est-il méfié de sa propre imagination ? A-t-il voulu ajouter à son récit le prestige
d’un thème traditionnel sans sacrifier ses propres inventions, étranges ou gracieuses, mais à
coup sûr moins nobles ? En tout cas, il s’est montré là un imitateur maladroit, faisant entrer de
force dans son livre des traits trouvés ailleurs et qui semblent mal assimilés. C’est le seul
11
Voir H. Bouget, « L’épée brisée : métaphore et clef de l’énigme dans les Continuations de Perceval », dans
Les clefs des textes médiévaux. Pouvoir, savoir et interprétation, textes réunis par F. Pomel, Rennes, Presses
Universitaires de Rennes, 2006, p. 193-ss.
4
endroit où le fait se produise » (p. 59-60)12. Pourquoi l’auteur aurait-il failli en cet unique
endroit, à une place stratégique dans son œuvre, en cette jonction des livres IV et V où se
joue, cruciale, la reconstruction anglaise?
Notons d’abord que, contrairement à de nombreux motifs arthuriens, celui des dragons
sous la tour n’a pas été souvent repris, peut-être parce que, fondateur, il est trop étroitement
lié à Arthur et à ses origines pour pouvoir être transposé. A ce titre, l’auteur de Perceforest,
comme en bien d’autres occasions, fait preuve d’ambition. D’autre part, les éléments repris
sont trop largement attestés pour pouvoir être rattachés à une source précise, Geoffroy, Wace,
ou Robert de Boron : c’est plus une matière qu’une œuvre qui est l’objet d’une récriture.
Deux différences doivent cependant être soulignées en ce qui concerne les dragons.
D’une part l’auteur du XVe siècle a réduit l’opposition chromatique entre le dragon roux et le
dragon blanc, et il n’a pas retenu l’interprétation symbolique de ces couleurs (interprétation
qui a varié au fil des reprises, mais qui toujours oppose une figure du Bien à une figure du
Mal). Dans le livre IV, il est question de deux dragons, l’un rouge, l’autre blancq, mais telle
clarté jectoient que toute la place en reflamboient (p. 1118). De même que la Beste Glatissant
est noyée de lumière, de même la différence entre les deux dragons se résout dans un
éblouissement lumineux qui dématérialise les monstres, les libère de toute rousseur
inquiétante13 et bloque l’opposition symbolique entre l’un et l’autre. La poursuite qui ouvre le
livre V souligne surtout leur luminosité qui guide le héros, marquée à ce titre positivement,
tandis que s’estompe peu à peu la dimension ignée plus inquiétante.
Cette valorisation des dragons s’explique par le fait qu’ils ne sont plus le symbole des
conflits à venir : c’est peut-être pour cela qu’il est question d’une lame unique qui les
recouvre (l. V, f. 5) et non de deux, comme chez Robert de Boron14. La mise à l’écart de
Vertigier, l’usurpateur, va de même dans le sens d’un apaisement. L’épisode de Perceforest
annonce Merlin et sa science, sans pour autant mentionner Vertigier le félon et sa tour
promise à la ruine. Plus loin dans le livre VI, il sera question de Wortigerus, assassin de
Constant comme chez Geoffroy de Monmouth, mais rien ne sera dit alors de l’épisode de la
tour. La dissociation de l’annonce des dragons et de Merlin d’une part, et de l’usurpateur
assassin d’autre part, fait de Wortigerus un accident de l’histoire, sans grande importance :
12
Le Roman de Perceforest, Genève Lille, Droz Giard, 1951.
13
Sur la tendance des monstres, en particulier la Beste Glatissant, à se dématérialiser dans un éclat de lumière,
voir C. Ferlampin-Acher, «Le monstre dans les romans des XIIIème et XIVème siècles», dans Ecriture et modes
de pensée au Moyen Age (VIIIème-XVème siècles), études rassemblées par D. Boutet et L. Harf-Lancner, Paris,
Presses de l'Ecole Normale Supérieure, 1993, p. 69-90 et «La peur du monstre dans le roman médiéval», dans
Travaux de littérature, t. XVII, 2004, p. 119-134. Le dragon rous de Robert de Boron (p. 115) est devenu rouge
dans Perceforest.
5
l’épisode fondateur de la tour a d’autant moins à voir avec ce héros qui n’est qu’un usurpateur
assassin, que ce triste sire est déplacé vers le IIe siècle et qu’il est éloigné d’Arthur. Ce
déplacement et cet isolement de Vertigier contribue, comme la luminosité des dragons qui par
ailleurs ne se battent pas, à suggérer une vision apaisée des origines arthuriennes. D’ailleurs,
plus que la naissance d’Arthur, problématique, c’est son intronisation lors de l’épreuve de
l’épée qui est associée aux dragons.
On ne s’étonnera pas dans cette perspective de la relecture qui est donnée de Merlin,
fils dans Perceforest de Mimienne et de Crudel, sans que soit mentionnée une quelconque
intervention diabolique, ce que confirment les prophéties liées à l’aventure des dragons, qui à
chaque fois annoncent la science non d’un fils du diable, mais d’un descendant d’Estonné, le
très (trop) humain. L’épisode me semble essentiel dans le projet de l’auteur de valoriser sans
ambiguïté les fondements arthuriens : dans Perceforest point d’incubes douteux, point de
sabbats inquiétants15.
Les dragons n’annoncent donc pas les querelles pour le pouvoir, mais la gloire de
Pendragon et d’Arthur. Le dragon de la discorde, de l’usurpation, de l’invasion, est détrôné
par le dragon emblématique du roi des Bretons. De fait, le maître aux deux dragons
recommandent à ceux-ci d’éviter que ne soit fondé un château au dessus d’eux, sous peine
d’être en plus forte prison mais il n’annonce en aucun cas une guerre : tout tourne autour du
roy qui tirera l’espee (l. V, f. 5v).
Deux autres éléments intriguent le lecteur dans cette reprise du motif des dragons
fondateurs : d’une part, le fait qu’ils volent ; d’autre part la tête prophétique qui se manifeste à
plusieurs reprises.
En ce qui concerne les dragons, on aurait pu s’attendre à les voir sortir d’une caverne.
Cependant les dragons ne sont pas toujours chtoniens, et ils ont fréquemment au Moyen Âge
une dimension astrologique16 qui les associe logiquement au ciel (comme on le voit chez
Geoffroy de Monmouth où il est question d’une étoile dans le ciel qui prend la forme d’un
dragon). La dimension prophétique de l’épisode dans Perceforest a pu favoriser le transfert
dans les airs, par analogie avec le signe céleste de Geoffroy, devenu véritable dragon chez
14
Ed. A. Micha, Merlin, Genève, Droz, 1979, p. 113.
15
Voir Ch. Ferlampin-Acher, « Incorporer les esprits : le luiton Zéphir et Mélusine », à paraître dans le volume
Doxa. Études sur les formes et la construction de la croyance, études réunies par P. Hummel, parution 2010 et
«Le sabbat de vieilles barbues dans Perceforest», dans Le Moyen Age, t. 99, 1993, p. 471-504.
16
Voir la note 190 de Martin Aurell, La légende du roi Arthur, p. 553, qui cite J. P. Boudet, Le recueil des plus
célèbres astrologues de Simon de Phares, Paris, 1999, t. 2, p. 372.
6
Robert de Boron17, voire avec la bannière d’Uter, flottant elle aussi au vent. Ces dragons
peuvent préfigurer celui qui après la bataille de Salesbières apparaît dans le ciel pour
annoncer la mort de Pandragon. Un autre dragon volant a pu servir de prototype, dans la
même logique : dans le Brut de Wace, Arthur rêve qu’un ours volant affronte dans les airs un
dragon venu d’Occident, qui le terrasse ; la suite du récit assimile le dragon à Arthur et l’ours,
au géant du mont saint Michel18. Ce n’est donc pas tant leur caractère aérien que leur nombre
qui distingue les dragons volants de Perceforest de leurs homologues arthuriens : cet
appariement peut cependant s’expliquer par la nécessité d’inventer une origine aux deux
dragons de la tour. Ainsi les deux dragons volants résultent du croisement des deux dragons
enterrés sous la tour et du dragon unique volant.
Il me semble par ailleurs que deux autres modèles, Cérès et Médée, ont pu influencer
notre auteur, qui aurait retenu l’idée de deux dragons aériens emmenant une femme dans les
airs, en laissant de côté le char : comme souvent dans Perceforest la polysémie merveilleuse
des motifs résultent de la superposition des modèles19. La Cérès antique se déplace dans les
airs sur un char tiré par deux dragons : or la Sara de Perceforest –sous l’autorité de laquelle
commence l’épisode avec le songe envoyé à Galafur- tient, d’après moi, de cette déesse; par
ailleurs l’auteur a pu s’inspirer de l’Âne d’Or d’Apulée20, où il est question de dragons qui
tirent les chars ailés de Cérès21, motif que l’auteur pouvait aussi connaître par les
Métamorphoses d’Ovide. Cependant le modèle peut aussi être Médée, dont le char est tiré par
des dragons ailés (Ovide moralisé, l. VII, v. 218-ss22) : si l’on suppose que Perceforest est un
texte bourguignon, il n’est pas surprenant que l’auteur ait été attiré par Médée, liée à l’épisode
de la Toison d’Or. Il semble bien que le modèle de Médée, qui n’est en rien dévalorisé au
XVe siècle, soit présent ailleurs dans le roman : dans Le Roman de Troie de Benoît de Sainte-
Maure, Médée donne à Jason un anneau qui le préserve des enchantements23, comparable à
celui qui a été donné par la Reine Fée à son fils Gadifer, père de Galafur, dans Perceforest. Et
17
Li dragons estoit venus senefier la mort le roi (…) por la senenfiance dou mostre dou dragon qui pendoit en
l’air (p. 175).
18
Ed. E. Baumgartner, dans La geste du roi Arthur, Paris, UGE, 10/18,1993, v. 2417-ss.
19
Sur ce point, voir C. Ferlampin-Acher, Merveilles et topique merveilleuse dans les romans médiévaux, Paris,
Champion, 2003, p. 171-ss.
20
Voir mon article « « Zéphir dans Perceforest : des flameroles, des ailes et un nom », à paraître dans Entre-
mondes, actes du colloque d’Arras, 23-23 novembre 2007, textes réunis par M. White-Le Goff et K. Ueltschi, où
j’émets l’hypothèse que l’auteur de Perceforest a travaillé à partir du modèle d’Amour et Psyché et que Sara est
en fait Cérès.
21
Trad. P. Grimal, Paris, Gallimard, 1975, p. 137.
22
Ovide moralisé, publié d’après tous les manuscrits connus par C. De Boer (avec la collaboration de M. G. De
Boer et J. Th. M. Van’t Sant pour les tomes 3 et 4), Amsterdam, J. Müller, puis N. V. Noord-Hollandsche
Uitgevers-Maatschappij, 5 vols., 1915-1938, reprint à Wiesbaden, 5 vols., 1966-1968.
23
Ed. E. Baumgartner et F. Vielliard, Paris, Le Livre de Poche, 1998, v. 1677-ss.
7
puisque l’auteur en était à raconter une histoire de dragons, il n’était pas incohérent de laisser
paraître à l’horizon le modèle de Thésée, le tueur de dragons, d’autant que les dents enterrées
du dragon dont naîtront des guerriers qui se combattront dans l’histoire de Médée était tout à
fait compatible avec l’histoire arthurienne des deux dragons enterrés et annonçant une lutte à
mort. On notera que les deux dragons sont tenus par la demoiselle en laisse avec des chaînes :
la disparition du char de Médée ou Cérès s’explique certainement par la prégnance du modèle
hagiographique de la sainte tenant un dragon en laisse, comme Marthe.
Dans Perceforest l’auteur travaille sur le mode syncrétique. Les dragons volants
contribuent à revaloriser les dragons de la tour sous la forme de dragons emblématiques,
volant au vent, de dragons hagiographiques, tenus en laisse, et de dragons antiques, connotant
le caractère surnaturel de la femme.
Un autre élément original appelle un commentaire : les épisodes des livres IV et V
mettant en scène les dragons donnent un rôle important à une tête prophétique très
énigmatique. Certes on peut trouver des modèles mythologiques à ce motif, qu’il s’agisse des
têtes coupées prophétiques des Celtes24, de la tête d’Orphée25, voire du Bafomet que les
Templiers furent accusés d’adorer. Mais il me semble que l’intratextualité de Perceforest,
plus que ces références, permet d’éclairer le rôle de la tête qui, par exemple, explique à
Galafur dans le livre IV que son épée est celle qui blessera le roi Méhaigné (p. 1123).
Une tête dans le livre II annonce en effet à Lionnel qu’il tombera amoureux de
Blanche. Elle apparaît dans un espinoy très épais : c’est la tête d’un vieil homme, avec une
barbe longue et noire et houchue et la cheveleure grande et mal pignie si qu’il n’apparoit de
son viaire fors les yeulx et le nez et pou du front et des mascelles (…). Son corps ne pouoit
percevoir, tant estoit dru l’espinoy (p. 192)26. Lyonnel demande au preudomme s’il est entré
dans l’espinoy pour faire sa prédiction : il répond que non, mais pour « mon ame saulver » (p.
193). Il s’agit en fait d’un preudomme (le terme est récurrent), un ermite, qui explique la
nécessité de fuir les plaisirs citadins pour trouver es forestz les aspretez et les duretez pour
tenir les corps en humilité et obedience. Cette créature repentante, dans un roman des temps
préchrétiens où la macération et la pénitence n’occupent pas une grande place, rappelle
24
Voir A. Reinach, « Le rite des têtes coupées chez les Celtes », dans Revue de l’histoire des religions, t. 67,
1913, p. 41-48 ; Cl. Sterck, «Des têtes coupées et le Graal », dans Studia Celtica, t. 20-21, 1985-1986, p. 1-42 et
Jean-Claude Lozac’hmeur, « De la tête de Bran à l’hostie du Graal : pour une théorie des origines celtiques du
mythe », dans An Arthurian Tapestry. Essays in Memory of lewis Thorpe, Glasgow, 1981, p. 275-8. Mais on peut
aussi y reconnaître la tête prophétique d’Orphée.
25
Après que la tête d'Orphée eut été jetée dans les flots, elle chantait encore. Ensevelie dans l'île de Lesbos, elle
rendit des oracles (Voir S. Reinach, « La mort d'Orphée », dans Cultes, Mythes et Religions, t. II, p. 87 et 103-
104 et W. Deonna, Orphée et l'oracle de la Tête coupée, Paris, 1925).
26
Ed. G. Roussineau, Genève, Droz, 1989.
8
Zéphir, l’ange déchu qui expie sur terre son fol orgueil. Cependant Zéphir est une
préfiguration de Merlin27, tandis qu’une prolepse narrative annonce explicitement la
généalogie simplement humaine du devin. L’auteur n’a pas hésité à démultiplier les figures
arthuriennes en leur inventant des ancêtres à la fois sur les modes de l’analogie et de la
généalogie. Aussi on ne peut exclure qu’à côté du Merlin qui descendra d’Estonné et du
Merlin préfiguré par Zéphir apparaisse dans le roman un prophète hirsute, dans des
broussailles, qui pourrait bien être Merlin Silvestre. Si l’on ne peut exclure le modèle biblique
du Moïse du Buisson Ardent (auquel il est fait explicitement référence dans un autre contexte
au sujet de la Beste Glatissant), la tête prophétique du livre II me paraît annoncer Merlin
Silvestre. Le livre IV ensuite associe explicitement Zéphir et une tête prophétique, la Teste
Vermineuse, accrochée dans le Franc Palais, à travers laquelle l’esprit facétieux s’exprime (p.
393). Plus loin, sous le nom de Teste Hideuse, elle rend un nouvel oracle et se manifeste au
milieu d’un fort espinoy (l. IV, p. 1122-1126) avant que ne paraisse, sous le même nom, non
une tête sans corps, mais un humain, laid certes, mais normalement constitué, ayant une teste
huree dans l’épisode des dragons du livre V: il percheut que ung homme merveilleux a
regarder venoit devers lui car il avoit la teste grosse et huree, la face froncee, les yeulx
rouges et la bouche tortue (…). Il lui sambla bien qu’il l’avoit autreffois veu et que c’estoit la
teste qu’il avoit trouvee dans l’espinoy (f. 5). C’est cet homme qui maîtrisera de la parole les
deux dragons et les contraindra à entrer dans la fosse. Un fil logique se dégage : cette tête
prophétique est bien une prémonition merlinienne, inspirée par le Merlin Silvestre. La tête
prophétique de la mythologie est rationalisée, par l'intermédiaire de la démonologie
contemporaine dans le cas de la Teste Vermineuse, animée par l’esprit Zéphir, puis par une
transformation en homme monstrueux dans le cas de la Teste Hurée. Cependant le modèle le
plus signifiant est Merlin : mais au lieu du Merlin qui explique à Vertigier la signification
violente des deux dragons, nous avons une préfiguration du Merlin Silvestre, qui dompte les
monstres et les contraint à dormir paisiblement, sans se battre, et qui, à la demande de
Galafur, lui donne la senefiance des dragons, tout comme Merlin éclairera plus tard Vertigier,
à cette différence près que la prédiction simplement interdit la construction d’un château sur
les dragons, sans mentionner de rivalités violentes.
Ainsi la reprise des dragons déconstruit le modèle : les dragons sont apaisés ; Vertigier
est mis à l’écart ; des modèles féminins hautement positifs sont introduits ; la Tête Hurée se
27
Voir A. Berthelot, « Zéphir, épigone rétroactif de Merlin dans le Roman de Perceforest », dans Le Moyen
Français, t. 38, 1996, p. 7-20 et M. Szkilnik, « Deux héritiers de Merlin au XIVe siècle : le luiton Zéphir et le
nain Tronc », dans Le Moyen Français, t. 43, 1998, p. 77-97.
9
présente comme un double de Merlin (il maîtrise les dragons et donne leur senefiance), mais
on est passé de l’enfant devin, puer senex, à un vieil ermite des bois, sans plus rien d’enfantin,
un avatar de Merlin Silvestre. Si dans la tradition l’épisode des dragons est associé à Merlin, à
sa naissance douteuse, qui annonce l’engendrement étrange d’Arthur, sous le signe de la
faute, ici, il est lié à l’épée d’élection d’Arthur et à des monstres domptés. Le prix à payer
pour cette relecture inverse : qu’on ne construise pas sur la fosse où sont enterrés les dragons,
c’est-à-dire qu’il n’y ait pas fondation. En revanche, peu après et ailleurs, Galafur fait bâtir
un nouveau château pour remplacer le Franc Palais détruit par les Romains : ce sera le château
Galafort, que l’on retrouvera dans l’Estoire del Saint Graal (§674-ss)28. A la fin du livre V,
après son mariage, Galafur fait construire un nouveau château qui, grâce à des interventions
mystérieuses, qui rappellent les talents de Mélusine à venir, se bâtit en deux ans : ce sera le
château d’Ygerne, qui s’appellera d’abord Galafur en l’honneur de son fondateur, puis
Gallafort : ainsi se trouve inventée l’origine du Galefort de l’Estoire del Saint Graal. Selon
l’Estoire, ce château est sur la rivière Hombre (§699,7), ce qui correspond à la localisation de
l’épisode des dragons, comme nous le verrons plus loin. Par ailleurs, c’est là, sous la tour de
la Merveille, qu'ont été enterrés les païens ayant refusé la conversion (§704) : l’auteur de
Perceforest a senti le parallèle entre les païens inhumés et les dragons enterrés et l’a exploité
en juxtaposant une annonce de l’épisode de la tour de Vertigier et une préfiguration de
Galafort, ce qui était d’autant plus valable que ce château, par une prolepse de l’Estoire
(§704), est associée aux temps arthuriens.
La reprise des dragons de la tour de Vertigier dans Perceforest témoigne donc d’une
surcharge intertextuelle et symbolique qui peut certes dérouter le lecteur mais qui surtout
témoigne de l’ampleur du projet et de la maîtrise de l’auteur. Cependant cette construction
narrative n’est pas gratuite : un arrière-plan idéologique peut être dégagé.
L’histoire dans Perceforest est rythmée par des mouvements cycliques où se succèdent
prospérité et ruine. Dans ce mouvement historique ample, les scènes de fondations sont
récurrentes, parfois sous la forme d’une circumambulation, comme dans le cas de Royauville
délimitée par le lion de Lyonnel29. Cependant il me semble que plus que le lion totémique de
28
Ed. Jean-Paul Ponceau, Paris, Champion, 1997.
29
L. II, éd. cit., §686. Le lion, délimitant de sa patte, reproduit des rites de circumambulation bien attestés (voir
par ex. Cl. Lecouteux, Démons et génies du terroir au Moyen Âge, Paris, Imago, 1995, p. 108-ss. Le geste du
lion dans Perceforest est comparé à celui du laboureur, ce qui coïncide au plus près avec le modèle rituel).
10
Lionnel l’animal associé aux fondations est le serpent/dragon, emblème d’Arthur. On peut
mettre en effet en relation l’épisode de la Pucelle aux deux Dragons avec un autre épisode où
fondation et serpents/dragons sont associés.
Dans livre V (f. 239ss), Galafur, épris de la Pucelle au deux Dragons, contemple au
miroer de la fontaine l’objet de ses désirs, jusqu’à ce que deux serpents amoureux viennent
troubler l’eau : li serpent lui tolloit a veoir sa dame et toute sa joye. Il finit par tomber dans
l’eau30. Galafur, séduit par la beauté très charnelle de Capraise, est pris entre ce désir
« terrien » et son amour, plus épuré, pour la Pucelle aux deux Dragons, qui lui est en
définitive réservée. Les deux serpents sont les doubles des deux dragons: il faut les chasser,
comme il faut enterrer les dragons. Mais si le dragon peut se convertir en créature de lumière,
aérienne, emblème du futur Arthur, le serpent ne peut prétendre à cette valorisation. Le
serpent est l’actualisation de la part mauvaise du dragon, ce qui est confirmé par un épisode
de fondation, en relation avec des couleuvres dans le livre VI.
Dans les livres IV et V est racontée l’aventure de Lisane et Margon, qui reprend le
modèle de la gageure, tandis que le livre VI poursuit en racontant les origines de l’histoire et
en particulier la fondation du château du lignage de Lisane31. Dans ce dernier livre de
Perceforest (f. 79)32, deux chevaliers, Maroneus et Sorus (dont le nom suggère d’emblée une
thématique saurienne), arrivent, près d’un marécage, au chastel a la dame loial. Ils sont reçus
par la maîtresse des lieux, Lisane, qui leur raconte l’origine du château. Lizeus, un Troyen, est
arrivé autrefois dans le pays, ravagé par trois couleuvres qui ont tué le seigneur des lieux :
elles estoient tant fortes que quant elles voioient ung cheval, l’une d’elle lui couroit sus et le
chaindoit entour les costez en telle maniere qu’elle le tronchonnoit parmy et luy crevoit le
cœur ou ventre. Lizeus se fait faire une cotte de cuir de cerf, s’attache autour du corps quatre
grans trenchans d’achier bien affillez a quatre fortes courroies et tue les trois créatures. Il
s’installe, a une fille, Lisane, dont l’aventure (qui reprend le motif de la « gageure ») est
racontée au quatrième livre. Celle-ci fit ensuite un château, où elle souhaita que soit mise à
l’épreuve l’instabilité du cœur des hommes. La dame actuelle est sa fille, dénommée elle aussi
Lisane. Sorus et Maroneus repartent le lendemain, passe par la montagne aux couleuvres, où
30
Sur cet épisode, voir mon article «Perceforest et ses miroirs aux alouettes», dans Miroirs et jeux de miroirs
dans la littérature médiévale, textes réunis par F. Pomel, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2003, p.
191-214.
31
Sur ces épisodes, voir mes articles « Le conte de la Rose de Perceforest et l’effet mise en prose », à paraître dans
les actes du 3e congrès international de l’AIEMF, Gargano del Garda, 28-31 mai 2008, textes réunis par M.
Colombo-Timelli, Brepols, Turnhout et « Lisane dans le livre VI de Perceforest : invention et enjeux intertextuels
autour du conte de la Rose », à paraître dans les actes électroniques du 22e congrès international arthurien, Rennes,
15-20 juillet 2008.
11
un pilier commémore l’aventure et arrivent à un château près d’une rivière, appelé le chastel
aux quatre brans en souvenir des quatre tranchants utilisé par Lizeus : ces armes ainsi que la
peau des couleuvres sont exposées dans la salle. Le seigneur du château est Lizeus, le frère de
Lisane. Une indication sur un cor à l’entrée explique qu’il faut en sonner pour que se
déclenche une merveille : c’est ce que fait Sorus. Lizeus apparaît, abat Sorus, et la paix est
conclue avec Maroneus : le duel est remis à plus tard. Sorus et Maroneus obtiennent de voir
les quatre brans : ils estoient clers et luisans comme se tantost eussent estez bien fourbis fors
tant que la ou le sang des coulleuvres les avoit attains ils estoient tant vermaulxs comme s’ilz
fussent tantost ensanglentez. Sur ces brans une inscription explique que seuls les chevaliers
fidèles à l’amour peuvent passer en dessous. Lavine, la femme de Lizeus (le premier), jalouse
d’une femme du pays, est à l’origine de cette épreuve, de telle sorte que le chastel sera a
merveilles auctorisé. Sorus, incrédule, passe sous les brans : des gouttes de sang indélébiles
coulent alors des brans et le souillent : il devra faire amende honorable auprès de sa dame. Le
pays s’appelle le Val des vrais Amants. Ce récit invente certes une généalogie à la Lisane du
Conte de la Rose des livres IV et V, mais surtout il associe les couleuvres, la fondation d’un
château et une épreuve de fidélité. Se dégage alors dans Perceforest un réseau sémantique où
les serpents/dragons sont associés à une fondation, interdite dans le cas de la préhistoire de
Vertigier et de fait remise à plus tard, à l’aube du monde arthurien, effective mais devenue
lieu d’épreuve dans le cas du Château de Brans. Dans tous les cas, le serpent/dragon de la
fondation fait signe vers une faute d’ordre sexuelle (en accord avec la lecture chrétienne de
ces créatures) : l’engendrement d’Arthur ou l’infidélité des hommes. L’auteur a combiné le
dragon mythologique (à la fois créature chtonienne, et donc logiquement associée à des
fondations, et genius loci qu’il faut éradiquer ou du moins enfermer, neutraliser, pour
s’emparer de l’espace) et le serpent de la culpabilité chrétienne, tous deux désignés
couramment en ancien français par le terme serpent. Les deux dragons enterrés sous la tour,
éclairés par cette conjointure, font dès lors signe vers la faute qui plus tard sanctionnera la
naissance d’Arthur : mais l’auteur a choisi de ne pas associer directement l’épisode annonçant
Vertigier et la faute, mais de déporter celle-ci vers d’autres épisodes. A nouveau transparaît la
volonté de l’auteur d’épurer l’épisode de fondation du monde arthurien, celui des dragons
sous la tour.
32
Les références sont celles du manuscrit Arsenal fr. 34943.
12
Cependant l’épisode breton est délocalisé et réinvesti dans une géographie réaliste,
comme souvent dans Perceforest33. Le dragon est couramment associé à des fondations en
zones boueuses, comme nous le rappellent saint Marcel et la boueuse Lutèce (dont le nom
pouvait être lu au Moyen Âge comme dérivant du latin lutum). Chez Goeffroy de Monmouth,
l’histoire de la tour de Vertiger renvoie aussi à un lieu où terre et eau se mêlent et la
neutralisation des dragons passe par l’assèchement de l’espace. C’est peut-être ce point qui a
favorisé l’intégration de l’épisode au projet de Perceforest. L’auteur cherche en effet à
déplacer la translatio imperii de la Grande-Bretagne vers les terres bourguignonnes du
Nord34, à la faveur en particulier de jeux onomastiques, dans lesquels Zéphir le luiton,
amateur de boue (lutum/luiton), et Brane (Braine-le-Comte, dans le nom médiéval duquel
s’entend le bran, la boue) jouent un rôle important. Perceforest raconte la civilisation d’une
région boueuse, entre terre, rivière et mer, ce qui ne pouvait que parler à un lecteur
bourguignon. L’assèchement lié à la tour de Vertigier a pu sembler fondateur à l’auteur, non
seulement parce que c’est un épisode clef de la geste arthurienne, mais aussi parce qu’il
correspondait à une problématique locale essentielle, au service d’une glorification implicite
de Philippe le Bon. On comprend dès lors pourquoi au début du livre V l’épisode commence
par le bain de boue que son cheval fait subir à Galafur.
Le passage du mythe au local et à l’idéologique me semble confirmé par une variante
toponymique. Galafur poursuivant les dragons arrive dans ung merveilleux palus près d’une
montagne et d’une rivière qui fut depuis apellee Sombre (l. V, f. 2v). J’ai souvent pu constater
que les indications de l’auteur concernant l’actualité de l’écriture sont des clefs pour
comprendre l’inventio35 : d’où l’importance de cette indication Sombre. Or il me semble que
Perceforest hésite entre Sombre et Hombre. Dans le livre IV (p. 933), il est question d’une
rivière Sombre, où se joue une aventure qui annonce le Pont de l’Epée de Chrétien de
Troyes36. Même si le terme sombre en ce sens est assez nouveau à l’époque de Perceforest, ce
nom peut s’expliquer par le fait que l’eau, dans l’épisode du Pont de l’Epée de Chrétien, est
33
Voir mes articles «La géographie et les progrès de la civilisation dans Perceforest», dans Provinces, régions,
terroirs au Moyen Age, de la réalité à l'imaginaire, Actes du Colloque International des Rencontres Européennes
de Strasbourg, 19-21 septembre 1991, éd. B. Guidot, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 1993, p. 275-290
et « Perceforest, entre Pays-Bas et Haute Bretagne: élargissement à l’Est et translatio imperii », dans Vérité
poétique, vérité politique. Mythe, modèles et idéologies poétiques au Moyen Âge, textes réunis par J. C. Cassard,
E. Gaucher, J. Kerhervé, actes du colloque du Brest 22-24 septembre 2005, Brest, CRBC, 2007, p. 147-164.
34
Voir mon article cité note 32 : « Perceforest entre Pays-Bas et Haute Bretagne ».
35
Voir mon article « Mélusine et Perceforest : la fée rédimée », à paraître dans les Actes du Colloque « Autour
de Mélusine », Poitiers, 13-15 juin 2008.
36
Voir mon article «Perceforest et Chrétien de Troyes», dans De sens rassis. Essays in Honor Rupert T. Pickens,
éd. K. Busby, B. Guidot et L. E. Whalen, Amsterdam New York, Rodopi, 2005, p. 209-217.
13
noire (v. 301037). Dans ce même livre IV l’Hombre (p. 858 une riviere qui depuis fut
nommmee Hombre) renvoie dans tous les manuscrits à l’Humber, bien connu du monde
arthurien38. Plus loin cependant (p. 867), une rivière traverse la Cornouaille: le manuscrit A la
nomme Hombre (BnF. fr. 348), tandis que le manuscrit de l’Arsenal, la copie de David
Aubert, propose Sombre. Le passage d’Hombre à Sombre aurait pu être facilité par la graphie
possible Ombre pour Hombre/Humber, l’imagination passant par ailleurs facilement de
l’ombre au sombre39. Cependant G. Roussineau (l. IV, note p. 1186 à la page 867), se fondant
sur l’occurrence de la p. 858, corrige Hombre en Sombre. Je pense aussi que Sombre, lectio
difficilior, est la bonne leçon et qu’elle a été lue Hombre, par certains copistes, arthuriens
cultivés. Et la toponymie n’étant jamais neutre dans ce roman, j’émets l’hypothèse que
Sombre est à mettre en relation avec la rivière Sambre, qui coule en terre bourguignonne et
qui, comme la rivière de l’épisode de l’enfouissement des deux dragons, coule dans une zone
de marécages. La toponymie, alors même que la scène se passe en Grande-Bretagne, permet
un glissement vers les territoires bourguignons, orienté par une translatio originale, supposée
glorifier le monde bourguignon à la suite d’Arthur40. Le décor, les marais, la hauteur proche à
partir de laquelle Galafur regarde l’enterrement des dragons, pourraient évoquer Namur, citée
achetée par Philippe le Bon en 1429. Certes il ne faudrait pas faire de Perceforest un roman à
clef mais le lecteur bourguignon pouvait peut-être reconnaître dans ce lieu où une fosse fut
creusée pour les dragons, près d’une hauteur, d’une rivière appelée Sombre et d’un marécage
le site de Namur. La fosse où sont enterrés les dragons n’a-t-elle pas été inspirée à l’auteur par
la cité de Fosses, à une vingtaine de kilomètres de Namur, prospère au Moyen Âge ? On
notera que Saint Landelain qui donne son nom à l’abbaye de Crespin mentionnée comme lieu
fondateur dans le livre I (§8541) n’est autre que le brigand Morosus qui détroussait les
passants sur un gué de la Sambre.
Ainsi les marécages des « Pays-bas » de Philippe le Bon, rapprochés de ceux de la
Tour de Vertigier, ont permis le transfert du mythe arthurien en terre bourguignonne. On
comprend dès lors pourquoi la Pucelle aux deux Dragons tient de Médée. On a pu s’étonner
de voir un personnage aussi positif que la future épouse de Galafur prendre modèle sur la
37
Le Chevalier de la Charrette, éd. M. Roques, Paris, Champion, 1981.
38
Voir C.E. Pickford, « The river Humber in French Arthurian Romances », dans The Legend of Arthur in the
Middle Ages, Studies presented to A. H. Diverres by colleagues, pupils and friends, éd. B. Grout, R. A. Lodge,
C.E. Pickford et E. K. Varty, Woodbridge, Suffolk, Boydell and Brewer, 1983, p. 149-159.
39
Voir le Roman de Guiron BnF. Fr. 350, f. 6v, où desus la riviere de l’Ombre arrive une blanche nef, ce qui,
peut-être évoque au lecteur un contraste esthétique.
40
L’épisode de Lizeus et des couleuvres du livre VI, que je mets plus haut en parallèle avec celui de
l’enfouissement des dragons me semble pouvoir être rapprocher de la Lys (voir mon art. cit. note 13).
41
Ed. Gilles Roussineau, Genève, Droz, 2007.
14
magicienne antique : c’est oublier qu’au XIVe siècle Jason l’infidèle est dévalorisé au profit
de la belle abandonnée et que Médée, chez Philippe Bouton par exemple, devient un symbole
de la foi chrétienne42. Par ailleurs, de même que la Pucelle aux deux Dragons tient de Médée,
Galafur est un double de Jason : comme lui il est pris entre deux femmes, Capraise et sa future
épouse. Cependant Galafur est un Jason amendé : malgré ses amours illusoires avec Capraise,
il épousera la Pucelle aux deux Dragons et c’est peut-être parce qu’il n’est pas Jason qu’il ne
conquerra pas la Beste Glatissant, dont le dos a l’éclat de la Toison d’Or. On peut d’ailleurs
considérer que les traits de Médée ont été répartis sur deux figures féminines : Capraise la
magicienne ; la Pucelle, qui circule dans les airs avec ses dragons. A la fin du Moyen Âge
Jason est l’occasion d’une réhabilitation (qui n’annule cependant pas toutes les lectures
négatives du personnage), ce qui lui permet de devenir un modèle à la cour de Bourgogne43 :
Galafur, double lumineux de Jason, témoigne du potentiel positif de la figure.
Cette adaptation du mythe fondateur arthurien au marais bourguignon s’accompagne
d’un autre jeu. En effet, comme je l’ai montré ailleurs, Perceforest se réapproprie l’histoire de
Mélusine et en détourne le potentiel négatif44. Mélusine et la Pucelle aux deux Dragons sont
plus ou moins « fées » ; toutes deux sont associées à des fondations dynastiques, à la figure du
dragon, à des marais (poitevin pour Mélusine), et à une histoire où se pose le problème de la
fidélité, mais la future épouse de Galafur réussit là où Mélusine échoue : elle fonde une
dynastie ; elle n’est pas monstrueuse. L’auteur de Perceforest détourne le potentiel négatif des
dragons, qu’il s’agisse du dragon arthurien de Vertigier, du dragon associé à la naissance
douteuse d’Alexandre le Grand dans la tradition médiévale, ou de Mélusine. Les dragons de la
tour de Vertigier sont annoncés sans que soit fait allusion aux origines d’Arthur ; jamais n’est
évoquée l’étrange conception d’Alexandre le Grand, figure fondatrice dans le roman, puisque
c’est lui qui conquiert l’Angleterre et que la Pucelle aux deux Dragons, qui se fait d’ailleurs
appelée Alexandre, descend de lui. Si les aventures de Galafur et de la Pucelle réactivent le
souvenir des dragons d’Arthur, d’Alexandre et de Mélusine, le potentiel négatif s’annule
devant la vision de la demoiselle, tenant en laisse les monstres, comme sainte Marguerite ou
sainte Marthe.
42
Voir Jacques Lemaire, « L’ordre de la Toison d’Or dans les manuscrits bourguignons : aspects
codicologiques », dans Le banquet du faisan, textes réunis par M. T. Caron et D. Clauzel, Arras, Artois Presses
Université, 1997, p. 124 et D. Quéruel, «Le personnage de Jason : de la mythologie au roman », dans le même
volume, p. 146-ss. Sur le mythe de Médée en général, voir A. Moreau, Le mythe de Jason et Médée. Le Va-nu-
pieds et la sorcière, Paris, Les Belles Lettres, 1994.
43
Voir D. Quéruel, art. cit., p. 152-ss.
15
L’épisode des dragons enterrés dans Perceforest invente donc un passé au motif
arthurien de la tour de Vertigier, neutralise son potentiel négatif et le transfère en terre
wallonne, peut-être près de la Sambre, dans le cadre d’une translatio qui mène à une
Bourgogne plus rêvée que politique. C’est toute une géographie du marais qui se dessine, à
partir d’un élément mythique qui se trouvait considérablement étouffé dans le Merlin de
Robert de Boron et que notre auteur réinvestit45. Quoi qu’il en soit on reconnaît à l’œuvre la
« saturation symbolique », « l’horreur du vide », dont parle Huizinga46 (p. 156): dans cet
épisode, on a pu croiser Médée et Jason, Cérès, Mélusine, Merlin, Alexandre, la Sambre,
Merlin Silvestre… Les risques de surinterprétation sont grands, mais les réseaux de sens qui
se créent me semblent confirmer, d’une étude à l’autre, l’hypothèse d’un Perceforest
bourguignon.
44
Voir « Mélusine et Perceforest : la fée rédimée », dans les Actes du Colloque « Autour de Mélusine »,
Poitiers, 13-15 juin 2008.
45
Le roman de Perceforest restera obsédé par les marécages jusqu’au dénouement des aventures: à la fin du livre
VI le Chevalier à la Fumée dira encore (f. 274v) : « Saillons hors de ces marecages, ce ne sont point habitations
de chevaliers adventureuz. Si nous retrairons vers les lieux delitables comme fontaines, rivieres champaignes et
haultes foretz car icy ne trouverons personne d’honneur ».
46
L’automne du Moyen Âge, trad. franç. , Paris, Payot, 1989, p. 156 et p. 264.
16