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SENEGAL
CHAPITRE X- * V • •»*
REVEIL CULTUREL ET IMPACT DU SOUFISME
L'une des conséquences directes de ce climat culturel aura été la formation d'une
pléiade de savants lesquels ont contribué à leur tour à la diffusion de la Loi coranique et la culture
Grâce à l’émulation qui régnait parmi ces savants, nombre d’oeuvres littéraires, dues
à des Sénégalais, virent le jour à la fin du XIXe siècle. Ces oeuvres, d’une facture élevée, constituent
le meilleur témoignage de l’état des connaissances de cette langue, mis à part quelques deux ou trois
vers composés à l'occasion d'une joute poétique (1) par iGfeêxgn a rQ£ê - jsasêI’ M
que l'enseignement- Aussitôt qu'il avait terminé ses études , l'étudient, regagnait son propre terroir
pre compte, soit pour celui de son professeur. Toutefois le programme d' ne école, loin d’être
termes, chaque maître était spécialiste d’une discipline donnée. Aussi après avoir terminé le
programme du second cycle, l’étudiant pour se spécialiser, se rendait- il auprès d'un grand maître et
I - En guise de réponses à un poème du même genre que son anoen maître, Madiakhaté Kala,
lui avait envoyé pour flétrir l'attitude que le se- rispe avait prise vis-à-vis de lui. Il lui
reprochait ses distances. Dans sa réponse, celui-ci, sur un ton pitoyable, fait état de la
fragilité de sa santé qui est la principal? cause de son isolement.
./•
.310.
grammaire arabe. En pareil cas, afin de pallier a l'inconvénient qui résultait de l’ignorance totale de
telle discipline, par exemple, certains maîtres s'estimaient devoir envoyer ailleurs leurs étudiants
(1) qui s'avéraient capables d'en assimiler quelques notions. D’autres, pour diverses raisons, se
(1) - Ceux-ci étaient attachés à leurs maîtres depuis l'école coranique et lui devaient une
obéissance absolue. Seul l’étudiant itinérant avait la liberté de choisir ses maîtres. Mais il
lui fallait subvenir aux frais de ses études, ce que seuls les enfants des familles
aiséespouvaient faire
.311.
mission (1J. Il s’agissait d’un simple cours et initiation. Car nombreux étaient les jurisconsultes
notoirement connus qui ne savaient même pas eispigner 1’Ajurrûmiya (2), le premier livre de
grammaire arabe.
rares sont les jurisconsultes qui ont laissé des écrits. Or jusqu’à une époque, le fiqh fut la discipline
favorite des Sénégalais. Par contre, la plupart de ceux qui ont excellé en grammaire ont légué
d'importants traités dans leur spécialité ou tout au moins étalé leur talent en poésie en chantant la
leur époque de leur sceau ; ils constituèrent vers la fin du siècle dernier une intelligentsia qui rappelle
celle de Tombouctou du XVIIe siècle (b). Ne pouvant nous livrer à une longue énumé- chantre et
"biographe du Prophète, jurisconsulte, métricien, lexicologue et critique social ./ils /ont tous les deux
Signalons cependant que quelle què fût la variété des disciplines qu'ils étudiaient, celles-ci ne
revêtaient à leurs yeux une signification que dans la mesure où elles permettaient d'accéder à
l’intelligence de la Loi du Coran. Les oeuvres qu'ils laissèrent ainsi que les disciplines dites profanes
auxquelles ils n'accordaient que peu d'intérêt, en sont les meilleurs témoignages.
(1) - Voir Claudine GERRESCH, le livre de Métrique "Mubayyin al-Iskâl :’ du Cadi Madiakhaté
Kala, Introduction historique, texte arabe, traduction et glossaire. Bull. B. n° 1, 197^,
DAKAR-IRAN. Cf. Supra, p.79
./•
.313.
2°)Deux tendances
A noter que si cette variété n'a pas donné lieu à une opposi'—- x
tion, elle a toutefois engendré un clivage bien net. Suivant la tendance prédominante de chacun de
ces lettrés, on peut les classer en deux catégories, représentées par les deux personnalités qui ont le
plus influencé la destinée du musulman sénégalais et qui, à ce titre, méritent de faire l'objet d'une
rions incomplet, si cette analyse ne débouchait pas sur les similitudes entres les deux maîtres, El
Hadji Malick SY et Amadou Bamba MBACKE, et ensuite sur une vue générale de l’Islam au
Sénégal.
qu'aux méthodes pédagogiques, l’oeuvre écrite d'El Hadji Malick SY et celle d'Amadou Buniba
prouvent incontestablement que ces deux éminentes personnalités poursuivaient au fond le même
Sous cet angle, les eXhortations à ltétude des sciences islamiques qu1 il a prônées,
.314.
par Amadou Bamba, lequel dénonça avec viguenr toute tentative de substitution des litanies de la
confrérie aux obligations canoniques imposées par le Coran avaient le même objectif. Pour le
premier, il semble que les devoirs religieux, loin de se limiter au cadre de la simple observance du
culte, enalobent tous les aspects de 11existence du fidèle et que ^chacun sera jugé d I après son
oeuvre11 • Le second tout en paraissant plus pointilleux sous certains aspects, nue.nce ce jugement
qui procède de la rigueur coranique : ”Tout le monde ne saurait avoir la même responsabilité;’.
c1est-à-dire lI imitation aveugle en matière de religion que 11 exilé du Gabon admet volontiers,
estime ‘‘qu I imiter en toute chose c I est commettre un péché’’ ( 1) • Aucun musulman ne peut
donc , selon lui, se dispenser de l'obligation d1upprendre à connaître ses propres devoirs religieux.
Après avoir retracé leur vie et analys€ leurs oeuvres, il conviendra de mettre
CHAPITRE XI .315.
EL HADJI MALICK SY (1053-1922) ou LA TENDANCE
INTELLECTUELLE DE L'ISLAM AU SENEGAL
, Il ne serait pas vain, pour étudier la personnalité d’El Hadji Malick SY, de ‘brosser le tableau de
sa jeunesse afin de mieux ressortir les différents facteurs qui ont joué un rôle déterminant dans sa vie.
Un pareil mode d’approche qui permettra d’éclairer la partie la plus inconnue de la vie d’El Hadji
Malick SY, aura une utilité certaine. D’abord, il permettra de voir l’homme évoluer dans un milieu
social qui détermina en bonne partie l’orientation de presque toute sa carrière pour déboucher ensuite
sur la compréhension de sa pensée. Cette dimension sociologique est comme une arme à double
tranchent. Elle démystifie tout autant qu’elle humanise. C’est cette tendance finaliste qui nous guidera
A/-JEUNESSE ET ETUDES
Malick SY est né à Gâya, village situé sur la rive gauche du , fleuve Sénégal, au nord de
Dagana, vers 1853. Son père, Ousmane SY qui aurait été assassiné par des bergers peuls dans le Jolof,
quelques mois avant la naissance de cet enfant, était un Toucouleur appartenant au clan des Sissibé
souyoumma du Fouta-Toro. 1
.316.
l’étudiant que fut Ousmane SY partit à la recherche d’un manuel de grammaire arabe presque
-, Gâya qui avait, nous dit-on, la réputation d’être un des foyers de culture arabo-musulmane, ce qui pour
nous est sujet à caution. Car l’appellation foyer de culture nous semble trop forte d'autant que nos
informateurs s’accordent à dire que seul s’y trouvait comme lettré digne de ce nom Thierno Malice
apprendre le Coran quand il aurait l’âge de commencer à l’apprendre. Ainsi l’unique enfant issu de ce
second mariage de Fâ-wade, devait porter le nom de celui qui fut le dernier maître de son père : Thiemo
Malick SOW.
.317.
fant à Thiemo Malick auprès de qui celui-ci aurait appris le tout ou le lui
premier quart du saint Coran, avant de le reprendre plus tard pour/ensei- gner les rudiments du fiqh
islamique. En tout cas, Malick se rendit à Sou- youmma^^our compléter ou parfaire ses études
coraniques.
surcroît, saisissait toutes les occasions pour faire parvenir à El Hadji Omar TALL des dons à titre de
Ces liens qui existaient entre El Hadji Omar et les parents maternels de Nalick Sy
d'Alpha Ma-Yoro WELE. Car si ce dernier fait partie du contingent de six personnes 5 prélevé sur
différents points du village - à raison de deux par point- lequel contingent allait renforcer l’armée du
conquérant, il n'en demeure pas moins que l’initiative d’une pareille action ne venait pas d* Alpha
Ma-Yoro lui-meme. Elle venait des notables du village. D’ail- .leurs.. Alpha Ma-Yoro aurait été le
Ce serait par le truchement de ces ^soldats" que le wird de la Tijaniyya se serait introduit
au Walo précisément,et chez les Wolofs d’une manière générale. L’on doit toutefois se garder de
généraliser, car il semblerait, après les enquêtes s que quelques traces du même wird auraient été
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trouvées à Saint-Louis à la même période. La question que l’on devrait se poser à cet égard serait
celle-ci : celui qui aurait introduit le wird à Saint-Louis le tenait-il d’EL Hadji Omar ou directement
Si cette dernière hypothèse se confirmait après vérification, il faudrait revoir tout ce qui a
été dit jusqu’ici concernant l’introduction en pays wolof du wird tijane. Par ailleurs, l'action d’El
Hadji Omar dans cette direction n* aurait-elle pas été sous-tendue par une perspective de rivalité avec
un autre dignitaire tijâne qui aurait porté conme lui, le nom de Tall. Une vieille mosquée de Saint-
Avant de quitter El Hadji Omar pour retourner à Goya, Alfa M£- . Yoro, le plus jeune,
aurait été désigné par le conquérant comme chef du groupe des six. Ainsi auréolé, il sera entouré de
respect, voire de vénération. Il n’était pourtant pas un grand lettré (1) ni le chef des notables du village.
son troisième mariage avec le nommé Môdou Ibra, propriétaire d’un champ im-
(1) - Serigne Oumar NIANG nous a dît à Gsfy-a, le 3 avril 197^, qu’il détient un livre écrit par Alfa
Ma-Yoro VELE, recopié par El Hadji Malick SY, sans aucune autre précision.
.319.
mense et fertile situé à une distance de cinq kilomètres .environ au sud- est du village connu sous le
nom de Ngamhou-thilé.
Plus tard, le champ transformé en domaine abrita pour quelques dizaines d'années la
Mais il faut signaler qu'assez tôt Malick SY eut l'intuition de sa mission et, qu * à l'instar
de ceux de ses pairs destinés à de telles fonctions, il effectua de fréquents déplacements à la recherche
du savoir. C'est ainsi qu’il alla s’instruire un peu partout, comme nous allons le voir. Mais auparavant,
il avait terminé ses études coraniques au Fouta â 1’âge 3semble-t-il,de dix huit ans .
Vers 1Ô71, sur ses modestes ressources de maître d’école corenique et les revenus
agricoles de ses parents, il entreprit l’étude des sciences islamiques proprement dites.
A rappeler qu'à cette époque de solides études islamiques nécessitaient de longs
déplacements. Car rares étaient les lettrés qui savaient enseigner plus d'une discipline. Mais ces
voyages que le jeune étudiant effectua eurent d'heureux effets : ils furent pour lui l'occasion de con-
naître les différentes peuplades habitent les régions où son prosélytisme allait devoir s'exercer. Il apprit
croyances, leur mode de vie, voire les peines auxquelles ils étaient constamment confrontés.
Les études du premier cycle, une fois achevées, il entama celles du second cycle (1) et
dut pour les compléter, se rendre dans plusieurs localités du Cayor notamment au Gandiol et au
Ndiâmbour. Il étudia également à Saint-louis, au Fouta-Tcro et en Mauritanie chez, les Trarza, les
Ida-Ou Ali qui lui confirmèrent le wird tijâne qu’il avait reçu de son oncle Alfa Ma-Yoro WELE en
même temps que le titre de Muqaddam (2), En douze ans, l'étudiant, alors à peine âgé de trente ans,
l’époque qui terminait ses études, Malick résolut, dès son retour, de fonder à Saint-Louis une école
où l’enseignement du Coran allait de paire avec celui des sciences. Mais devant l'indifférence des
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A cette date, on lui avait déjà donné la main d’une saint-loui- sienne nommée Rokhaya
NDIAYE qui était d’une piété qui rappelle, toutes proportions gardées, celle de Maryam dont parle
largement le Coran. La jeune femme se maria assez tard., nous dit-on, car constamment vouée à la
dévotion, elle n’attirait guère les hommes de sa génération. Il lui fallut un époux comme Malick SY.
De ce mariage, contracté à Saint-Louis où résidait Malick, furent issus quelques
enfants. Mais accablé peut-être par les difficultés matérielles, hanté en tout cas par le souci de ne
homme comme lui ne pouvait subvenir à ses besoins et a ceux de sa famille qu’aux dépens des
autres.
décourageant, la seule activité pouvant permettre à un homme de son genre de gagner honnêtement
sa vie, Malick se décida à ne plus compter que sur le fruit de sa sueur. le travail devint dès lors pour
Il ne pouvait agir autrement, car il ne faisait pas partie de ceux des enfants des notables
saint-louisiens qui, avec quelques connaissances rudimentaires du français, pouvaient offrir leurs
./•
.322.
femme et ses deux enfants : Ahmad, l’aîné (1883-1916) et Babacar ( 1885-1957) qui deviendra son
calife (1922-1957). Ils y trouvèrent Fâ-Wade WELE et vécurent auprès d’elle quelques deux ou trois
Il convient de signaler que pendant son long séjour a Saint-Louis, Malick bénéficia très
largement de 1 ' sa.s'sistance- matérielle et morale de celui qu’on pouvait considérer copôme son
protecteur : Massamba Diéiy DIEIïG, lequel faisait partie de ceux q^on appelait "hommes de Dieu". Il se
disait l’ami du Coran ; il n'é^ait pas très savant mais aimait les lettrés et, étant socialement bien vu, il leur
apportait inconditionnellement son concours et l«-s protégeait chaque fois que le besoin s’en faisait
sentir. Il conpta’it aussi des amis parmi les autorités coloniales de l’époque résidant à ,e>aint-Louis. •
Ce notable saint-louisien qui hébergea Malick SY à Saint-Louis avait guidé ses pas en lui
indiquant des lettrés auprès de qui il devait se rendre pour parfaire ses connaissances. Mieux, il fit venir à
Saint-Louis à ses propires frais, le célèbre exégète Môr Birâma DIAKHATE (1) de Ndiabâli
(1) - Un gouverneur de Saint-Louis l’aurait fait venir dans cette ville pour juger un cas litigieux.
.323.
à l’intention de Malick S Y et d’Amadou NDIAYE Mabèye qui, tous les deux, allaient devenir ses
beaux-fils. Entre autres conseils qu’il leur donnait, voici celui-ci : "Efforcez-vous de terminer vos études
avant de vous marier." Ce qui laisse supposer donc que Malick aurait terminé ses études
TÉ
avant 1883, date à laquelle,on/sait avec certitude, naquit son premier enfant.
tres, lui donna la main d’une de ses filles : Yacine DIENG. L’union aurait donné trois fois des jumeaux et
Nous ne sommes pas très fixés sur la date de ce mariage qui en tout état de cause était le
second que Malick contjr-aota. Il eut lieu vraisemblablement après le pèlerinage à 7ua Mecque, c’est-
à-dire vers 1891 • Car les raisons qui auraient déterminé El Hadji Malick Sï à quitter Saint- Louis pour
aller s’installer au Ccyor, à Ndiarndé plus précisément, ont quelque rapport avec sa vie conjugale lors
Malick, que ce mécène honorait tout autant qu’il le protégeait, fit figure de saint homme
avant meme d’avoir trente ans. A l'instar des Gens (1), il aimait la solitude. Ses préoccupations
quotidiennes se con-.
.32U.
centraient sur la lecture du Coran, les études et le âikr(l) autant de caractéristiques qui contribuèrent
Ce retour aux sources fut donc bénéfique pour Malick SY. Les travaux des champs que
dirigeait un nommé Samba Sonna avaient permis une récolte très abondante laquelle, vendue, offrit à
Malick la possibilité d’effectuer le pèlerinage à La Mecque : un événement majeur qui marqua un
pèlerinage aux Lieux saints de l’Islam. L'événement, qu’il data lui-même, eut lieu en 1889 "l’année
où mourut Faidherbe", selon ses propres termes. Il accomplit ses devoirs de pèlerin dans les mêmes
que le veut la légende populaire, du reste assez ancrée dans certains esprits , il ne serait pas affecté
.325.
Désormais, il ne devait plus souffrir des préjugés d’ethnie. Ce n’était plus ule
Toucouleur ni le Wâlo-wâlo” et moins encore ‘'l’ébanger” auquel on accordait peu de prix malgré
son savoir, sa probité et sa ferveur religieuse. De tels préjugés qui exigeaient auparavant qu’il fut
issu d’une famille socialement très bien vue pour pouvoir prétendre aux considérations dont
pèlerinage à La Mecque à cette époque, El Hadj Malick SY ne passa en Orient que le temps
A peine se fut-il fixé à Saint-Louis, après le retour des Lieux saints squ'il conçut l’idée
d’effectuer un périple aussi long que celui qui l'avait conduit chez les Trorza quand il était étudiant.
Après le Walo où il fit un bref séjour, il alla à Bathiâs, village non loin de Sakal, puis à Keur Bâ??î
SALL, près de Rao, à Keur Kala SEYE, à Mennalé d’où il se rendit à Ndiarndé.[Le marabout
itinérant sembla se résoudre à mettre fin à ce périple car scn séjour à Ndiarndé dura sept ans pendant
lesquels il parvint à y constituer ur.e communauté rurale typiquement originale : les populations des
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recevait sa part pour sa propre subsistance et celle de sa famille. Aussi d'autres indigents habitant
H est intéressant de savoir d’où vint à El Hadji Malick l’idée de quitter Saint-Louis où son
prestige ne cessait de s’accroître depuis son retour de La Mecque. L'on a déjà avancé à maintes reprises
le souci majeur de répandre l'enseignement islamique par l'implantation un peu partout de nouvelles
Si effet, on est de prime abord tenté de souscrire à cette première idée qui, en vérité,
contribue, comme tant d'autres, à nous empêcher d'apprécier les faits à leur juste valeur. s
C'est ce qui ressort en tout cas de la relation que nous a faite un marabout (1) de Saint-
(1) - Ce fut au cours d’une enquête que nous avons effectuée à Saint-Louis auprès de la f amiIle qui
hébergea El Hadji Malick SY dcns cette ville.
--- ,.*
"El Hadji Malick", m’a t-il dit, "demanda un jour à ma mère An ta DIENG (1) tous deux
alors qu'ils se trouvaient/à Tivaoune : "Sokhna Anta, sais-tu pourquoi je suis allé à Ndiarndé"? Ma mère
ayant répondu par la négative, il poursuivit : "J'étais allé ura fois chez un boutiquier à Saint-Louis pour
chercher des bougies à crédit. Le boutiquier refusa après avoir accepté. Arrivé à la maison, je me mis à
raconter l'affaire aux autres; or, Baye Massamba Diéry, informé, je ne savais comment, remit un franc à
ma femme et se fait l’obligation de payer mes dettes. Je dois le quitter pour essayer de gabier ma vie
confondent essentiellement avec celles qui l’amenèrent à Ngambou-thilé : la recherche de quoi subvenir
honnêtement, c’est- à-dire sans mendier sous une forme plus ou moins déguisée, aux besoins de sa
famille.
fx
' -— Ce séjour prolongé à Ndiarndé permit le rayonnement, à travers
(1) - Elle était la soeur consanguine de l’une des épouses d’El Hadji Mali ck SY et fille de son
protecteur Massamba Diéry DIENG.
remporter sur le plan spirituel mais aussi dans le domaine temporel, car l’expérience de la communauté
Cependant, malgré le succès de cette tentative, l’idée de partir lui revint à l’esprit. Le
maître, tout en ayant l’oeil sur sa communauté, prit son bâton pour Tivaouane où il finit par se fixer à
partir de 1902.
Les raisons de quitter à jamais Ndiarndé n’étaient pas comme les autres, d’ordre
économique, social et culturel. Dans cette mesure, elles sont révélatrices de la sollicitude avec laquelle
Massamba Diéry entourait El Hadji Malick SY, mais aussi et surtout révélatrices de l’attitude modérée et
prudente de ce dernier à l’égard des problèmes touchant i
de. près ou de loin/la politique coloniale de l’époque.
moyens pour gagner les marabouts locaux. Ce procédé ne donnait pas toujours satisfaction d’où le
Ce fut dans un tel contexte qu'El Hadji Malirk SY aurait quitté définitivement Ndiarndé
.329.
"Mon père", dit-il", avait un ami français nonzné Gaspard PECARBER qui servait au Bureau
politique. Un jour, il vint lui faire la confidence suivante : "Il va être décidé l’arrestation de Samba Lacté
"Aussitôt après, mon père envoya quelqu’un auprès d’El Hadji Malick SY à Hdiarndé
"Les Français", lui fit-il", n’aiment pas un marabout qui a beaucoup de talibés ou qui échappe
à leurs regards. Retire-toi de Ndiarndé et choisis une autre résidence entre Dakar et Saint-Louis pourvu
Voilà pourquoi El Hadji Malick, auquel l’expérience de Ndiarndé donnait pourtant beaucoup
de satisfaction,dut se résoudre à aller à Tiva- ouane pour ne pas vivre en mauvaise intelligence avec les
autorités coloniales .
(l) - Il fut Bourba Jolof. Il était frère d'Alboury NDIAYE avec qui il ne s’entendait point. Sa dureté lui
valut d'être exilé au Gabon en même temps qu’Ahmadou Bamba
suggérer l’analyse de ses différentes activités, que vers 1890, au lendemain de son pèlerinage â La
Mecque. Ce fut le Cayor qu’il choisit pour centre de diffusion de son enseignement, le choix étant très
certainement lié à la recherche de la subsistance pour ainsi dire. Le succès qu'il obtint dans ce pays où il
D’abord, sa réputation d’hoirie de Dieu le fit apparaître rapidement comme une personnalité
sans égale, dès son retour de J.a Mecque. Le second facteur serait que le Cayor, choisi comme centre de
diffusion ou HÊUX comme point de départ de son prosélytisme, ne comptait à cette époque aucun
personnage musulman de grande envergure. Une telle situation peut être comprise grâce au tableau de la
Telles furent les raisons qui firent qu’il parvint dès son ins- . x . JU
tallation au Cayor a eclipser les marabouts du terrorr. Il s'y trouvait très certainement des marabouts dont
le savoir égalait le sien mais qui, ne s'étant pas rapprochés de la masse des musulmans pour leur
apprendre leur religion, étaient considérés, sous l'effet de la distanciation, comme d’étroites relations
avec elles.
Peut être, était-ce là ce qui limitait l'influence qu'ils étaient censés pouvoir exercer sur les
autres musulmans. Ces derniers les considéraient plus proches des chefs traditionnels , dont ils
légitimaient les agissements, que d'eux-mêmes. Aussi était-il extrêmement difficile à un marabout d’avoir
une grande audience auprès des fidèles s'il se rattachait à une famille aristocratique. Seul Ahmadou
Bamba MBACKE dont on connaît assez les raisons du succès, échappa à cette règle.
L’origine ethnique des grands marabouts actuels en constitue la meilleure illustration. Ils sont
_y Devant les résultats positifs auxquels pouvaient parvenir ceux qui s’abritaient à l'ouibre de l’Islam,
leurs fonctions, les Cadis ne légitimèrent point les exactions des Ceddo. Et, dès lors que tout musulman,
quelle que soit sa caste d’origine, pouvait prétendre, grâce à ses connaissances islamiques, aux plus
hautes fonctions sacerdotales, jouant ainsi un rôle politique certain -, l'édifice de la société traditionnelle
.333.
tout ®as Ie commencement du démembrement progressif qui donna naissance à ce que l’on appelle l'Islam
maraboutique au Sénégal.
Au moment de son arrivée dans le Ceyor, simple professeur doublé d'un propagateur du wird
de la confrérie tijâniyya à laquelle il s'était affilié tout jeune, El Hadji Malick était loin de vivre dans une
opulence qu'il n'a d’ailleurs jamais connue. Grâce au rayonnement de son enseignement, il compta parmi
ses élèves nombre des plus grands lettrés du Cayor où divers facteurs avaient rendu les esprits assez
à la création de telles dispositions intellectuelles. En effet, sa formation l’avait prédisposé à allier deux
choses qui jusque-là constituaient deux domaines différents sinon incorapetibleB, comme ils le
restèrent presque partout ailleurs. Il s’agissait d’assurer l'enseignement islamique et les tâches
Tandis qu’Ahmadou Bamba s’attelait, comme nous le verrons plus bas, aidevoir de donner à
ses talibés une éducation spirituelle, et qu’au Fouta-Toro, à Saint-Louis ou dans les différentes localités
du Cayor, les études étaient jugées comme étant le moyen le plus valable pour instruire un fidèle en
.333.
pas le dos à la confrérie dont les rites, identiques à plusieurs égards à ceux des religions traditionnelles,
Mais à y regarder de plus près, on se sent autorisé à dire que ce c/grand maître accordait plus
de prix à l'enseignement qu’à l’autre domaine. C’est oe qui l’amena à multiplier la création des centres
Ainsi, à Ndiamdé comme ailleurs, l’enseignement du maître ne cessait jamais. Des régions
les plus lointaines venaient de nombreux étudiants pour suivre ses cours. Assurant lui-meme le cours
supérieur : second et troisième cycles (1), il confiait le reste à des élèves-maîtres qui poursuivaient
Ce fut durant cette période que s’affirma le génie fécond d’El- Hadji Malick. Cependant il
convient de remarquer que le maître n'était encore à cette époque que le théoricien de la Tijâniya, le
où le génie satirique a transfiguré El Hadji Malick dans ses dernières années, n'avait pas encore vu le
Cette oeuvre géniale fera date dans l’histoire des lettres arabes au Sénégal et son influence
l'Islam. Il avait installé ses anciens étudiants dans les localités éloignées de Tivaouane, soit avec le
titre de maître d'école ou celui de muqqadam, l'un devant s’occuper de l'instruction, l’autre de
l'éducation spirituelle; soit avec les deux à la fois. Voilà ce qui lui permit d'enlever aux rites tout ce
qui était superficiel et tendait par conséquent à mystifier l'initié. Son oeuvre s’inscrivait, peut-on dire,
El Hadji Malick mit ainsi au point une pédagogie intégrée, laquelle fut à la base du succès
grandissant que connut cette école où la complémentarité des deux domaines : la science et le
soufisme, est encore manifeste. Il fallait, pensait El Hadji Malick, donner au soufisme une dose
suffisante de seience et inversement, afin de les humaniser. Une telle attitude reflétait chez lui,
Avant même d'aborder l'analyse de l'oeuvre d'El Hadji Malick SY, il importe de dire
quelques mots sur l'horreur qu'un tel soufisme inspi- rait à celui qui acclimata la Tijâniya au Sénégal.
1°) L'HORREUR DU MYSTICISME CHT". EL HADJI MALICK
Aux yeux des autorités as antes (1), les soufis, sans être constamment en contradiction
flagrante avec le Texte sacré, abusent de leur interprétation allégorique ou ta’wîl que l'orthodoxe sunnite
rejette principalement parce qu'ils entendent placer leur dikr uu centre des préoccu- pat ions du
musulman, alors que l'Islam officiel réserve cette place aux devoirs canoniques.
Fort des données que nous avons puisées dans l'oeuvre même d’EL Hadji Malick SY, il
nous paraît extrêmement édifiant de faire état de ses appréhensions devant les tendances du soufisme. En
effet, El Hadji
(1) - Abu-l-Hasan al-As arî(873-935) fut nu tazilite jusqu’à l'âge de quarante ans. Il se brouilla avec son
maître al-Jubba’i et devint le plus ardent défenseur du sunnisme intégral. Il créa la science dite de Kalâm
sunnit qui devait servir d’arrie aux as arites contre les partisans des sectes. Il comptera parmi ses "hoiples
des célébrités telles que al-Bâqilâni, al-Isfarayini, al-Qusayrî (l'auteur de la célébré Risâla qui porte son
nom), al-Juwaynî, surnommé Imam al-Haramayn et auteur d'un ouvrage célèbre sur la méthodologie juri-
dique : "Kitâb al-Waraqât fî usûl al-fiqh,:. Al-Gaz ali fit partie de ses disciples. C’est à lu^y^evint le
mérite d'avoir le plus contribué par ses écrits au triomphe de l’As arisme. Pendant que l’Ecole ïâfi it<
dans sa totalité y avait adhéré, les partisans du Hanafisme lui préferî ent le Maturidisine rationaliste.
Quand aux Hanbalites, partisans du Sal- fisme (conservatisme) s/lui étaient demeurés hostiles. Ibn Tumert,
le fondateur du mouvement almohade, contribuera à son triomphe en Afrique.
.336.
Malick, homme de Dieu et meme soufi, comme les gens aiment à le dirë, n’avait rien de commun avec
Instruit des événements qui se produisirent au début de l’Islam, entre musulmans partisans du
commentaire littéral (tafsir) du Texte sacré et ceux de l'interprétation allégorique (1), événements qui
donnèrent naissance aux différentes sectes islamiques et plus tard au mysticisme musulman (2), l’auteur
du "Kifaya" entendait se limiter au cadre du droit constitutionnel qui, selon la Sunna doit régir tous les
actes du musulman. Car, à ses yeux, si les uns, capables par leur savoir d'interpréter les versets du Coran,
pouvaient revêtir la robe du soufi, il était des musulmans qui ne savaient que faire du soufisme.
Populariser une telle doctrine, lui paraissait favoriser le désordre au sein de l’Islam. En effet, les
recommandations divines cesseraient d'être essentielles aux yeux des néophytes, vu les attraits exercés
Pour faire respecter la doctrine fondamentale de l’Islam, El Hadji Malick tenta, grâce à son
réalisme, de barrer la route aux théories mystiques dans lesquelles certains avaient tendance à se laisser
absorber.
(1) - C’était la principale arme de ceux qui par leur extrémisme étaient victimes de l’intolérance de la
doctrine officielle de l’Islam. Les Soufis, les Shi ites, les Freres de la Purete ainsi que nombre de
rationalisteB, tout en demeurant des musulmans, s’écartaient quelque peu de Surnisme
eQoidafhey y voyait l’influence du néoplatonisme.
(2) - La première confrérie organisée a vu le. jour à. Bagdad, au début du Xlle siècle. Elle porte le nom
de Qâdiriya dérivée du nom de son fondateur"^ Âbd al-Qâdir al-Jilî (1079-1166) Cf. supra p.282
.337.
pensée d'El Hadji Malick SY. Se fondant sur la fameuse tradition du Prophète qui enseignait à ses fidèles
la modération en toute chose , même en matière de culte, il s’empêchait de s’arroger le droit d’imposer à
Cette conception lui imposa un choix. Il opta pour être le guide éclairé de ceux qui avaient
besoin de la lumière : les non-éclairés, c’est à-dire les masses. Ce fut cette option, qui du reste ne
l'empêcha point de faire partie des "Gens”, qui lui assigna la place qu’il occupa avec fierté. Voilà ce qui
semble expliquer l’absence, dans l’oeuvre d’El Hadji Malick SY, du subjectivisme et de nombreuses
rituelles pour être au courant des maux qui accablent tes disciples, sinon tu risques de ne plus pouvoir
lever les accusations dont tu fais les
déjà l'objet”. Ces paroles, il/aurait adressées à Ahmadou Bamba qui visait (1) - Cf. Kifaya op. cit.
manuscrit du Département d*Islamologie de
.338.
un objectif quelque peu différent, par plusieurs points, du sien. Cerr tains passages de l’oeuvre de l'exilé
du Gabon, notamment ses poèmes, nous autorisent à croire qu’étant le seul rempart derrière lequel pou-
vaient s’abriter nombre de chefs traditionnels ainsi que les membres de l'aristocratie, dépouillés par
l’occupant français, dont il faisait lui- meme partie, Abmadou Bamba vécut un moment où il se
préoccupa surtout d'avoir une masse de fidèles prêts à mourir, des soldats pour ainsi dire. Aussi,
n'éprouva-t-il pas le besoin de les former intellectuellement. C'est en cela que sa pédagogie différait
fondamentalement de celle d’El Hadji Malick qui visait un autre objectif conforme à la conception de
l’occupation coloniale.
Après cette remarque, il importe de rappeler qu'à cette époque, nous l’avons déjà dit, il
n'existait pas de position intermédiaire entre les priacipales tendances mystique et scientifique .
El Hadji Malick Sï, promoteur de la doctrine scientifique, entendit mener le combat sur
plusieurs fronts. D’une part, il multiplia les * écoles, prôna les vertus des sciences tant dans ses écrits que
dans ses sermons. D'autre part, il consacra à l’enseignement la plupart de son temps. De surcroît, il
attaqua ou repoussa les critiques qui semblaient porter atteinte à sa doctrine. Sur un ton qui trahissait
souvent son azner- tijae, voire son inquiétude, toujours en vue d’enrayer, dès le départ, le phénomène de
ce qu'il est convenu d'appeler le maraboutisme (1). Voici
.339.
Une époque où les gens n'ont d'autres propos que de vanter les confréries auxquelles ils se sont
Qu'ils sachent que toute voie mystique est une vanité, si elle s'écarte des recommandations du
Prophète.
Pire, j'ai vu des gens noirs et blancs conspirer pour dénigrer la science .Voilà une pure perte
(1)"
En étant arrivé là, El Hadji Malick lance en ces termes un appel solennel mais pathétique en
Le caractère général de son oeuvre reflète assez bien et sa conception et ses préoccupations. Il
z
(1) - EL Hadji Malick SY, le Divan, Tunis, Imprimerie^indigène, 191^» pp. 305-306. Z'
.3W.
Islam pour le musulman incapable de comprendre le langage des soufi. Car à force d 'interprétations, on
prend de plus en plus ses distances vis-à-vis de 1'Islam tel que le Prophète l'enseignait. S'adonner au
faut d'abord noter que la nécessité de profonds changements à la fois dans les moeurs et dans
l'organisation sociale, hanta l'esprit d'El Hadji Malick SY principalement durant la dernière décennie de
sa vie. Il était persuadé que les progrès de l’Islam étaient subordonnés aux résultats obtenus dans ce
domaine. A en juger par son oeuvre globale, on s’aperçoit que le décalage chronologique entre son
oeuvre de vulgarisation de l’enseignement islamique et celle de critique socio-religieuse reflète fort bien
livre demeure à bien des égards celui qui nous renseigne .le mieux sur la mentalité
des musulmans de l'époque qui vit naître ce précieux document. Sans doute, son auteur apparaît-il le
mieux placé pour brosser un tableau aussi fidèle et complet que sombre des différentes activités vers
.3*4.
En effet, le désordre tel que l’auteur de "Kifaya” en souligna maintes fois les divers
aspects, avait gagné toutes les contrées du pays aussi bien les campagnes que les grandes villes. Les
dara d’antan, les écoles d’enseignement théologique, dispersées, les sièges des confréries religieuses
Se rendant compte que la montée d’une semblable classe a l’esprit stérile entraverait la
marche ascendante de l’Islam dans son pays, El Hadji ! Malick SY sembla renier le mysticisme.
Toutefois il ne blâma pas le mysticisme en soi, mais dénonçait nettement l’usage qu’on en faisait, ainsi
que les abus effrénés et les comportements impies à l’égard des préceptes coraniques qui en découlaient.
Désormais, le cadre où s’exerçait sa critique, prit des dimensions plus vastes encore.
société musulmane, dont profitaient certains hommes qui subordonnaient tout à leur intérêt personnel. A
cet égard, il convient de rappeler que, pour El Hadji Malick Sy, l’Islam, était loin d’être synonyme de
l’arabisme, le premier étant une croyance, le second une manière de croire, dirons-nous. Ses réactions
étaient suscitées surtout par la propagation excessive d'innombrables facteurs d’aliénation sous le couvert
de la religion.
.3b2
Ainsi au sein des transformations sociales, l’oeuvre d'El Hadji Malick SY a joue un rôle
éminemment important. Elle aurait pu mieux faire. Mais, helas, les plaies sociales qu’elle a dénoncées,
nomme tant d’autres, semblent bénéficier d’un puissant soutien chez ceux qui îfe trouvent leur compte.
De fait, les critiques d'El Hadji Malick SY ne s'adressaient pas exclusivement aux dits
marabouts. Les faiseurs d'amulettes , appelés improprement marabouts, firent aussi l'objet de ses
attaques. Le vieil animisme caché au fond de leur âme , nombre de musulmans sénégalais, quoique fort
imprégnés des principes islamiques, étaient corrompus par des croyances incom patibles avec cette
religion : précisément des superstitions que les confectionneurs et les vendeurs d’amulettes exploitaient
S’adressant à ces conjureurs de sort en même temps qu’à ceux qui ajoutaient foi aux
"vertus” de leurs oeuvres, El Hadji Malick SY dit dans une longue lettre ouverte (1) :
"Louanges à Allah seul. Qu'îl répande le salut sur le dernier des Prophètes. Ensuite, voici
-Pour qui, ô Envoyé d’Allah ? Lui dit-on- Pour Dieu et Son Envoyé ainsi que
-Pour qui, ô Envoyé d’Allah ? Lui dit-on- Pour Dieu et Son Envoyé ainsi que pour les autorités
De la part du pauvre serviteur, El Hadji Malick Sy -Que Dieu le mette sur la meilleure
voie- à l’intention de l’ensemble des Frères. Que le salut, la miséricorde de Dieu et Sa bénédiction soient
sur vous.
Car le Paradis et la guérison sont entre les mains de Dieu. L'homme ne peut que solliciter
par des prières et inviter les autres a en faire autant Agir autrement n'est que de la présomption.
c) Celle qui, pendant une épidémie, vient vous dire : "Si vous ne
portez pas la chose d'un tel ou si vous ne récitez pas la prière d'un tel, / le malheur vous frappera_/ ". Ou
bien elle vous dit de sacrifier un animal ou de marier vos filles sans que le mari ne verse de dot• Ce qui
est préjudiciable à celui qui n’a pas de quoi suppoiterles frais de préparatifs / du mariage /. Ou bien il
; Tout cela n’est que mensonge, tromperie et mystification. Celui qui veut se préserver
du mal n’aura qu’à recourir aux versets coraniques ou aux invocations du Prophète ...
HA
Mais ce que je/saurai jamais assez vous faire éviter c’est un mot que les générations
passées vous ont légué et qui consiste à dire qu’un tel est un mangeur d’hommes. Quand quelqu’un
meurt» au lieu de dire que ses jours sont terminés, vous dites : ce sont ceux qu’on désigne par le mot
/ précité_/ qui ont mis fin à ses jours. Or seuls disent cela ceux qui ne veulent point avoir la paix de
l'âme dans l’Au-delà. Car au jour du Jugement^ on ne dira pas "je croyais" et à plus forte raison 'je
conjecturais::. Si demain vous ne pouviez répondre au Seigneur que par "je croyais", voire "je
conjecturais", il est certain que ce serait la damnation. Car ce dont il s’agit, même si c’est réel, nous
n’en n’avons aucune preuve c’est pourquoi nous devons nous taire. Dieu a dit et vous dites de votre
bouche ee dont vous n’avez nulle connaissance. Vous comptez cela pour béni^v^alors que devant
Abordant ainsi le dernier point de son discours, il en vient a parler d'une superstition
qui avait de solides et profondes attaches dans le vieux fond de croyances négro-africaines que
l’Islam n’était pas encore parvenu jusque-là à extirper : le fait de dire ou de croire que certaines gens
Par delà ce mal que l'homme fait sans scrupule, à son prochain,
le théologien de Tivaouane a décelé une velléité inconsciente de limiter la volonté de Dieu, Car à
partir du moment où l’homme acquiert la toute-puissance de mettre fin aux jours d’autrui, Dieu cesse
d’être omnipotent.
Le ton de cette lettre amorce déjà celui de l’oeuvre de critique socio-religieuse d’El
En reprenant, pour leur donner une dimension particulière, les problèmes soulevés
dans cette lettre, l’auteur réitérera et amplifiera les attaques contre les marabouts qui, abusant de la
crédulité des autres, celle de leurs disciples en particulier, vont jusqu’à leur promettre le Paradis en
3k
5
échange de quelques dons.
Une fois installé à Tivaouane, El Hadji Malick qui s’assigna les missions de diffuser et
était de nature à lui imposer un séjour prolongé. Tout comme El Hadji Omar qui arriva en un Fouta
Toro entièrement"qadirisé" le futur fondateur de la Zâwiya de Dakar, éprouva à ses débuts quelques
• /.
.3^6.
entièrement dévoués aux marabouts maures qui déjà avaient largement propage le vird de la Qâdiriya
au sein de cette population de pêcheurs qui vivait paisiblement entre les champs et les rivages
accidentes de la mer.
Leur religiosité n'avait d’égale que leur générosité qui attirait de plus en plus les étrangers:
Maures, Toucouleurs, Cayoriens et autres. Ainsi les difficultés que rencontra au début El Hadji Malick, ne
Du fait de sa qualité de chef dans la hiérarchie tijâni, il s’était assigné la mission de diffuser le
wird de cette confrérie parmi les Lebou. Sa nouvelle situation rappelait encore une fois toutes proportions
gardées, celle d’EL Hadji Omar au Fouta Toro après son retour du pèlerinage à La Mecque. Le milieu lui était
sinon hostile, du moins indifÈ- rent. La présence souvent durable de marabouts maures d’obédience qâdirite
qui venaient récolter en plus des zakat, des dons de toutes sortes, allait créer un climat d’antagonisme entre les
deux wird. "Mais grâce à sa bonté et à son profond respect pour l’homme, disent quelques Lébou qui
connurent El Hadji Malick SY*, celui-ci finit par se faire intégrer. Mieux, il parvint progressivement à
Les procédés auxquels il eut recours consistaient, d'une part,à tenir des séances de causeries
.3^.
notables, et d'autre part à rendre des visites personnelles aux différents chefs de famille. C'est ainsi qu'il gagna
La confiance des Lébou. Certains d'entre eux qui s'étaient déjà affiliés à la Qâdiriya i’abanàonnèrert pour le
nouveau wird. Le plus distingué parmi eux s'appelait Abddulaye FD0UR (1), lequel 1'hébergea dans sa propre
maison où l’on devait peu après, rrenager une petite mosquée pour la récitation de la wazîfa (2)
Son appel ayant reçu un écho favorable, ses adeptes prirent d'eux-mêmes l’initiative d'engager
des pourparlers avec un nommé Alassane SENE et obtinrent de lui le terrain où est bâtie la Zâwiya. Mais à
leur grande surprise, El Hadji Malick. refusa la cession gratuite et en paya un prix symbolique (3).
(1) -Sa maison était située dans l'ancien quartier appelé Khok, à l'emplacement actuel du ministère de
l’intérieur. El Hadji Malick épousera sa veuve, Marne Anta SALL. Son fils, El Hadji Moussa
NDOUR (ob. 197^) fut nommé adjoint à l’imam de la Zâwiya, en 1923, puis titularisé en 19^8.
(2) - Les Lébou demeures qâdirites lui avaient refusé l’autorisation de tenir des séances de wazîfa dans leur
unique mosquée. (Voir photo). Ses partisans réagirent ainsi.
(3) - C’est presque une tradition du Prophète, lequel refusa d'accepter sans p le chameau qu’Abû Bâkr, son
compagnon, lui donnait lors de 1’Hégire. De meme, à leur arrivée à Médine, le terrain qui lui était
offert ne fut accepté que dans les mêmes conditions.
facteur le plus déterminant dans l’orientation que prendra l’Islam chez les Lébou. Il confia la fonction de fixer
les heures des prières à Soûleywane MBAYE, après l’avoir exercé et avoir contrôlé sa compétence pendant
cer le leur. ” Ils ne pouvaient pas s'opposer à El Hadji Malick", nous dit El Hadji Amadou DIOP Makhtar,",
Pour parvenir aux résultats qu’il avait obtenus, celui-ei avait créé une animation à laquelle ces
musulmans n’étaient guère accoutumés. Des séjours répétés dont certains duraient près d’un moigr , lui
offraient l’occasion de commémorer avec ses adeptes la naissance du Prophète. "Je l'ai vu",
(1) - Il assuma cette fonction jusqu'à sa mort survenue dans la nuit de samedi 1^1 au dimanche 15 mai 19^8. Il
fit l’appel à la prière de isâ, (21 h.) à la Zâwiya, avant de rendre le dernier soupir cinq heures après. Sa maison
était située face à celle d'El Hadji Malick SY, dans l'actuelle rue de Denain à l’angle de la rue Jules Ferry.
(2) - Entretien que nous avons eu avec lui, le 1U octobre 1976, à la Zâwiya le Dakar. Il fut parmi ceux qui ont
participé, du vivant du grand Serjgne, aux travaux de la Zâwiya.
BOUS Confie El Hadîl Mft.khtar GUEYE "r-.pr HPHY r'pl.p'hrpr mi milieu ric>
•3 «
nous confie El Hadji Makhtar GUEYE, "par deux fois célébrer, au milieu de la Zawîya, cette fête. Mon père,
Après la première guerre mondiale, ses déplacements qui devenaient de plus en plus rares,
cessèrent avec l’infirmité de. cécité dont il fut atteint. Cela lui donna neanmoins l'occasion d'entreprendre la
rédaction de son oeuvre monumentale : ’Kifàya ar-Râgibîn" qui offre l’avantage fi'être un résumé de toute sa
pensée, tout en étant une peinture fidèle de la société sénégalaise musulmane de son époque, voire de tous les
jours. Il y développe les problèmes qui suscitaient en lui de grandes inquiétudes au point d’avoir déjà fait
Les documents auxquels nous avons fu accès concernant la vie et l’oeuvre,d’El Hadji Malick
S'Y ne nous permettent pas de préciser les circonstances de la rédaction de cette oeuvre. Cn sait néanmoins,
grâce à un passage de celle-ci, qu’en 1921 , un an avant la mort de l’auteur, cet ouvrage n'était pas encore
achevé.’Nous savons d'ailleurs qu'à cette époque sa santé se détériorait de plus en plu^ et qu’il se faisait
assister de quelques uns de ses anciens élèves, notamment Alioune GUEYE et Alioune DIOP, qui furent de
La maladie qui l'enporta,le 2? juin 1922, ne lui laissa pas le temps d’assurer la diffusion de
cette oeuvre. Sans doute est-ce là une des autres raisons qui réduit considérablement l'impact que celle-ci
aurait dû avoir.
.3=0 .
D/-L’OEUVRE
Son oeuvre, d’une variété et d'une profondeur qui surprennent est encore inédite, sauf un
recueil publié à Tunis, en. 191^. Celui-ci comprend9 .outre un traité de pédagogie classique de U50 vers
environ, un traité de succession en vers, une métrique en vers, une biographie du Prophète de Ï00 vers
environ, des poèmes sur la Tijâniya et sur des thèmes divers. La plus grande partie de son oeuvre,constituée
par une défense de la Tijâniya, intitulée "IFHKM AL-MÜNKIR AL-JÂNÎ" d'environ 2ÇÛ pages d’une
calligraphie serrée, et une autre pour la religion, un peu moins volumineuse, O- intitulée "KIFÂYA AR
RAGIBÎN" qui totalise environ 228 pages de la même écriture que la précédente <1 )
grand marabout, sans doute très révélatrice de sa personnalité scientifique, ainsi que ses manuscrits,
demeurent
(1) - L’intérêt que présente cette oeuvre pour les générations à venir n’est pas discutable. Elle semble être
le reflet le plus fidèle de la société musulmane sénégalaise de la première moitié du XXe siècle.
.351.
encore cachés dans l’obscurité des malles (1).
Pour s'en convaincre, il n’est que de considérer les crédules, pour ne pas dire les fanatiques
spoliés par ceux qui, armés de toutes les ruses, leur expliquent faussement l'oeuvre de celui qui s'est
employé non sans véhémence parfois à les dénoncer. Dès lors on s'aperçoit que l’auteur d© "KIFAYA"
ne vit par son oeuvre qu’aux yeux d'une minorité d’hommes de science.
• D’autre part, nous constatons que quatre idées force se dégagent ' >
des activités de Malick SY, lesquelles pourraient se résumer comme suit :
propre sueur.
b) Assurer des fonctions sacerdotales, n'est pas inconjpatible avec les travaux manuels.
c) En matière de foi et du culte ce ne sont point les hommes, "ondoyants et divers", qu'il faut
(1) - Nous espérons toutefois que grâce à la clairvoyance de certains membres de sa famille, d’aussi
précieux documents paraîtront bientôt au grand jour comme certains autres ont eu l’amabilité, de
nous communiquer des documents du même genre. Nous sommes redevable l’un
d'entre eux, Cheikh Ahmed Tidiane SY, qui nous a beaucoup aidé dans ce domaine. Nous lui
exprimons ici toute notre gratitude.
.352.
tre les enseignements islamiques et s’y tenir strictement.
, d) Il faut chercher à s’entendre avec les autorités de fait dans la mesure où, pour accomplir Les
leur compte dans la réussite du Cheikh, de même, rien n’empêche de croire que les autorités de
l'administration coloniale exerçèrent, par personne interposée, une influence déterminante sur la pensée
politique d'El Hadji Malick SY . Outre les intimidatiors de toutes sortes dont il fut l’objet à Saint-Louis
notamment, des visites inopinées, pour ne pas dire des perquisitions, lui étaient rendues par les agents de
l’administration chargés de sa surveillance. D'aucuns disent que Tiva- ouen© était un lieu de résidence
forcée pour lui, tout comme le sera Diourbel pour Amadou Baniba à partir de 1912.
Ce qui nous autorise â souligner ces différents aspects économique, social, culturel et
politique de la pensée de Malick SY avant même d'aborder l’analyse de son oeuvre doctrinale c'est, à r.
’en pas douter, son action multiforme qui trouvera son expression la plus conplète dans son dernier livre
écrit aptes la première guerre mondiale. Nous en donnons ici de larges extraits, commentés au fil du
texte.
(1) - Voir Kifâya, p. 219. C'est par cette idée qu’il termine cet ouvrage.
• /.
.353.
Ces déviations des lois islamiques ne se cantonneront pas qu'au sein du Mouridisme. Presque
partout ailleurs, on assistait à une profanation y de l'Islam quoiqu'à un degré relativement moindre. Ainsi pour
briser ces entraves tendant à paralyser ce qu'il y avait de dynamique dans les pratiques religieuses, El Hadji
Malick SY, en observateur averti, soucieux de faire triompher les tendances sociales et morales de la confrérie
tijâniya, s’employa à dénoncer avec une rigueur inhabituelle, les intrigues dont les marabouts passaient pour
üi effet, ces tendances de la Tijaniya que d’aucuns comparent à une "cristallisation des
aspirations des musulmans évolutionnistes se rebellant contre la hiérarchie sacerdotale des grands
marabouts cupides’! 1), caractérisaient, faut-il le Aire, le pragmatisme d’El Hadji Malick SY qui réagit en
mettant à nu "la fourberie des marabouts" dont un bon nombre n'était que des "mystificateurs", ainsi qu’il
les qualifiait.
Ainsi, apres la phase d'islamisation s’annonçait une nouvelle période de lutte ouverte contre
les musulmans de mauvaise foi qui travestissaient les lois islamiques par ignorance ou volontairement.
Dégager la religion de Muhammad des artifices dont la paraient des hommes qui la subordonnaient à leurs
ambitions personnelles, voilà ce qui préoccupa El Hadji Malick SY au cours de la dernière décennie de sa
vie.
.35U;
Ses méthodes devaient naturellement différer de celles d'Ahmadou Baniba. Car,
contrairement à ce dernier, pour l’auteur du Kifâya ar-Râgibîn, les marabouts restaient les vrais
responsables d’une telle léthargie religieuse. Or aussi longtemps qu'une telle situation durerait, l’Islam,
ainsi métamorphosé, pourrait jouer pleinement son rôle tant sur les plans social et économique que
culturel.
Le tableau qu'il peignit des moeurs de la classe maraboutique de son époque est extrêmement
révélateur pour qui veut comprendre la conception malikienne de l'Islam d'une part, et les tendances
actuelles de l'Islam au
La naissance d'une telle classe ou caste n'a rien d'étonnant, si telles l’on considère que dans
leur très forte majorité, les confréries, / qu’on
les comprend souvent invitent leurs adeptes au désoeuvrement. Car, à l'exemple des "pauvres", nombre
d'entre elles prônent le détachement total des choses d'ici-bas, d'où la répugnance de certains pour le travail
manuel.
La notion de tawakkul, mal comprise, peut d'ailleurs conduire â une situation pire.
Le caractère de notre étude ne nous permet pas de nous y étendre davantage et nous incline à
ne donner que les grandes lignes du eombre tableau qu’El Hadji Malick SY, indigné, a brossé à propos des
marabouts.
.355.
caste, figure cette parole que l'on attribue au Prophète : "Celui qui t’apprend une seule lettre est ton
seigneur". Les interprétations dont elle a fait l’objet, outre qu'elles ont gravement entravé la diffusion de
l'Islam tel qu'il est enseigné part Coran et la Sunna, semblent hypothéquer dangereusement l'avenir de tous
ceux qui, soucieux de connaître leur religion, estiment devoir se confier à un marabout.
Ce personnage étant l'une des pièces maîtresses de la société musulmane au Sénégal, El Hadji
Malick SY convient avec d'autres qu'il en existe de faux et d'authentiques. La question est de savoir
"Voici quelques fragments utiles et suffisants qui embrassent tout, réunis par El Hadji
Après avoir évoqué deux versets du Coran et un hadit du Prophète qui l'ont déterminé à
entreprendre la rédaction de cet ouvrage, il donne le titre très suggestif de celui-ci : "Je l'ai intitulé
"Suffisance" pour ceux qui veulent se guider vers Dieu et réprobation des innovateurs qui ajoutent a
.356.
à esquisser un plan de douze chapitres qui ne reflètent cependant pas tout le contenu de l'ouvrage.
Dès le début de cette oeuvre de critique socio-religieuse, l'auteur, après avoir proné, à la
manière des salafites, le retour aux sources, introduit la question du maraboutisme par ce verset coranique
(III, 73) qu'il a bien voulu mettre en exergue : "il n'appartient pas à un mortel auquel Allah donne
1'Ecriture, l'illumination (hukm) et la Prophétie, de serviteurs dire ensuite aux hommes : Soyez des / pour
moi et non pour Allah ! Mais !_ ce mortel dira^/ : Soyez des u»_itres selon ce que vous savez de 1‘Ecriture
et selon ce que vous étudiez"
Ainsi sans suivre étroitement le plan qu’il a annoncé dans son introduction, il donne libre
cours à son inspiration, reprenant toujours les mêmes opinions pour les développer avec plus de virulence.
Pour donner une idee de cette progression, nous indiquerons au fur et à mesure le numéro qui renvoie à la
Face aux rivalités qui, dans les milieux marabout ique s, prenaient de plus en plus d'ampleur,
El Hadji Malick SY, précise que 19- valeur d'un marabout tient à des facteurs d’ordre intellectuel, moral et
spirituel et non point au nombre, si impressionnant qu'il puisse être, de ses adeptes.
.357.
C'est ainsi qu'il fait remarquer tout au début de cet ouvrage que la calomnie et l'esprit de parti sont deux
facteurs essentiels de division. La gravité de la situation qui en résulta , l'incline à dévoiler, avec une vi-
F-7. "Il faut éviter de jeter le discrédit sur une autorité religieuse en se fondant uniquement
sur ce que disent d'elle ses détracteurs et sans l'avoir rencontrée au préalable. Car tu peux l'accuser à tort,
et tu auras alors le péché d’un brigand pour avoir fait dévier les fidèles de la voie tracée par le prophète
Muhammad".
P.10. "Celui qui pense qu’avoir beaucoup d'adeptes est le signe d'être agrée par Dieu, se
trompe.
Attention à la compagnie d’un ignorant prétentieux et d'un savant qui ne suit pas l’exemple
du Prophète. Les soufis non lettrés sont bernés par satan qui leur laisse entrevoir les possibilités
celle d'accorder plus de prix aux confréries qu’à la religion. L’auteur entendait dénoncer ainsi les abus des
propagandes à caractère mystique qui incitent parfois les fidèles â sous-estimer les prescriptions
coraniques.
.358.
P. ko "Toute confrérie qui ne se conforme pas aux données de la religion est vaine. "
Pour lui, ces marabouts qui passent pour de bons guid.es ne font
qu’abuser de la crédulité de leurs adeptes. Mieux, par vanité et par présomption, ils les empêchent de
trempent les gens par des ruses. Ils réussisent à se faire obéir par les novices animés d’une volonté de
suivre la bonne voie, d’être en rapport avec les vrais marabouts. Ils leur font croire qu’ils leur doivent
obéissance en toute chose. C'est ainsi, qu’ils parviennent à se faire glorifier comme Dieu. Un inspiré de
P. 33 " L’un des plus grands malheurs de notre temps, c'est l'ap
parition de ceux qui se disent marabouts et qui n’ont même pas les mérites qu’ont les masses."
considération à tout maître digne de ce nom et que respecter le musulman est un devoir".
"Les vrais imposteurs sont les imam qui égarent, surtout ceux d’entre eux qui se disent soufi
ou marabout. De nos jours, ils sont très
nombreux."
"Les imposteurs sont les maîtres qui égarent les disciples surtout ceux d’entre eux qui se
.359.
Ils flattent leur amour-propre et leur tiennent des raisonnements aussi pernicieux que
fallacieux* Ils les amènent ainsi, à force de travestir la vérité, à avoir une vision déformée de l'Islam. Ce
procédé met l’adepte, et c’est là le danger réel et permanent, hors d’état de comprendre les enseignements
Ce qui 1'indigne surtout c'est que cette attitude du marabout trahit manifestement un
souverain mépris pour le disciple. Il y voit un piè'-’ tre moyen de parvenir à la satisfaction des seules
ambitinns personnelles.
Pour masquer leur manque d’aptitude qui se généralise progressivement, ils en viennent à
falsifier la notion de califat en lui donnant un contenu particulièrement révélateur de l’état d’esprit de
telles personnes.
Mais ce qui est plus grave, souligne l’auteur, c’est que la notion même de piété (taqwâ) s'en
trouve profondément affectée, pour ne pas dire qu'elle perd toute sa signification. (1)
Cette importante chose, est devenue un spectacle à rire, un jouet des enfants ou
l'amusement de Satan. Ils en ont fait comme des biens maté - riels qu'on hérite de père en fils. Ainsi,
quand quelqu'un meurt, on asseoit son fils à sa place, qu’il soit petit ou grand. On considère le (fils)
^)“C’est le seul critère admis par Dieu pour juger de l'aptitude individuelle ou de la supériorité d’un croyant
par rapport à un autre. "Le pins noble d'entre nous est le plus pieux".
./.
pratique très courante dans de tels milieux, outre qu’elle cause le dépouillement de l'adepte, n’encourage
point l'homme à créer les conditions matérielles d'une existence heureuse. C’est ici que la rigueur morale
d'El Hadji Malick se montre extrêmement virulente à l’égard de celui qui non seulement s’approprie les
biens d’autrui mais lui enlève toute sa dignité d’homme en 1'asservissant telle une bête de somme :
”De nos jours la religion est vendue à un prix exhorbitant. Pendant que toutes les autres
marchandises sont vendues à des prix raisonnables ; celui qui vend la religion demande ce qu’il veut. Car
Ainsi il lui extirpe tout ce qu’il a entre les mains sans même lui laisser de quoi subvenir à
ses besoins nécessaires. Si l’acheteur en question n'a pas de fortune, il lui fait obligation de travailler pour
besoins. C’est pour cela que l'auteur le peint sous les traits d’un escroc.
P. T8 ” De surcroît, pour déposséder les gens, ils ont inventé cette expression : les biens du
disciple revienneitde droit à son maître (marabout). Ils semblent ignorer qu’avant qu’on puisse parler de
bien ou de propriété certains droits ou devoirs doivent être prélevés de ces biens tels que : la nourriture des
deux parents et de la famille, le paiement des dettes, ainsi que l’impôt légal qu'on remet aux ayants-droit
.361.
Il les rend également responsables dans une large mesure des manquements aux devoirs
religieux car au lieu de se conformer aux enseignements du Coran et de la Sunna, ils leur substituent
volontiers ce qui ne repose que sur leur caprice. Cette tendance à rechercher des facilités revêt plusieurs
"Il en est de même qui se refusent à distinguer entre la licite et le prohibé et affichent une
impudence effrontée.”
trée où nous vivons, épousent plus de quatre femmes, alors que c’est prohibé.
mique . ’
ne s'interdit pas ce que Dieu a prohibé, tels le meurtre, les boissons alcooliques et l’adultère, alors qu’il est
P, 62/63 "Il est un autre mal fort répandu : la réunion d'hommes et de femmes pour chanter et
réciter ensemble le nom de Dieu à haute voix or, aucune voix réprobatrice ne s'élève contre cela. Or l’on sait
qu’il est même interdit à la femme de faire l'appel à la prière ou de réciter à haute voix en faisant celle-ci
même du fond d'une chambre. Les savants admettent à l’unanimité cette interdiction".
.362.
Il est un mal qui relève d’un autre ordre et sur lequel l'auteur
insiste avec force. Il s’agit du témoignage à un mortel, en l’occurrence le marabout, d'une soumission qu’on
P. 66 "Parmi les innovations qui datent de nos jours dans notre pays, cette bid % blamalle
qu’aucune autorité religieuse ne soutient de
le fait àe s'incliner ou/s ’ agenouiller sur les mains des maîtres ou des marabouts alors que le Coran dit
clairement que seul Dieu doit faire l'objet de prosternation. Par contre, baiser les mains et les pieds est licite".
P. 70 "Cheikh Ahmed Tijanî parle de l'infidélité de celui qui se prosternera devant lui
pour le saluer. Il lui enjoignait de prononcer à nouveau le Témoignage et de renouveler son contrat de
mariage.''
données de la religion, consistent à vouloir philosopher avec celles-ci, comme s’il ne tenait qu'aux
R,—120-" Il est des musulmans qui n'accordent à la pratique des obligations divines
que très peu de prix. Ils disent souvent que c'est seulement un moyen de penser à Dieu dont on peut se
passer dès que cet objectif que
est atteint. Ils ne savent peut-être pas/cela est plus grave que commettre
I l’adultère
et voler."
Ce manquement aux obligations canoniques est manifeste en ce qui conc :rne l'aumône
P.__ 98 "Un des fléaux de notre temps consiste à faire beaucoup d'aumônes sans
P. 1?6 "La célébration de la prière du vendredi est une obligation dans les villes et
villages. Doivent s'acquitter de ce devoir même les prisonniers musulmans, si l'ennemi ne les en
empêche pas."
P. 121 "On dit qu'un saint peut atteindre un grade où il est dispensé des obligations.
C'est un non sens. Ce qu'il faut dire c’est qu’il peut, et il n’est pas le seul, être dispensé
''D’ailleurs, toute affirmation qui procède d'un jugement non conforme aux lois
islamiques est vaine. Ainsi est égaré celui qui prétend être en communion avec Dieu ou avoir accès à
des connaissances particulières au point de ne plus être assujetti aux lois islamiques existantes."
P. 122 ’’ Ce sont les libertaires qui fondèrent la secte dite Ibâhiya qui sont à l'origine de
cette tendance pour avoir interprété faussement le terme yaqin qui signifie certitude, dans le verset du
Coran qui dit : "Et adore ton Seigneur jusqu’à ce que vienne à toi la certitude'’
"Les exégètes admettent à l’unanimité que le terme yaqin dans ce verset signifie la
mort." (1)
(1) - Cf. infra p. U68, ce qu'en dit Amadou Bamba, lequel lève les accusations gra-
-36U.
fuir les extrêmes. Ainsi tout comme il dénonça les tendances à la facilité, il s'opposa^ délibérément
à celles qui allaient en sens inverse. Ce serait rétrécir le domaine le l’Islam que^/ enTendre trop
rigides les préceptes suivant son propre^ goûts Le marabout est libre de s'imposer une discipline
rigoureuse mais n'a pas à y conformer qui que ce soit. C’est contraire aux principes de cette
religion.
sens on en inférerait qu’on ne doit pas aller plus loin que le législateur.
Mais elle est plutôt une religion basée sur la jurisprudence, la déduction
P, 133 ''Une autorité religieuse quelconque n’a pas le droit d’imposer ses vues aux
La lire à haute voix ou à voix basse, dit-il en substance» ou l’omettre une bonne fois,
c’est la même chose. La validité d’une prière faite
. 365.
convenablement ne saurait en aucun cas être affectée. Il donne l’exemple de Malick Ibn Anas, le
l’aumône légale (la zakat)et au jeûne du Ramadan. • Quant au premier point, il soulève la question
"Ce sujet a suscité beaucoup de controverses. Certains fidèles refusent de faire leurs
prières derrière un imam qui n’est pas de leur tendance. Or tout musulman est tenu de penser du
bien de son prochain, c’est-à dire d'estimer que c’est Dieu qui agrée/les actes et exauce les prières.
>»
fl
'D' ailleurs le Prophète avait dit : "Quand un non-arabe prononce mal dans sa lecture
du Coran, Dieu ne lui en tient pas rigueur". L'essentiel c'est que la déformation n’entraîne pas un
contre-sens volontaire."
"Ce qu’il faut surtout éviter c’est d'acculer les gens peu instruits en matière d'Islam, à
abandonner la prière en leur disant, par exemple. que leurs prières ne sont valables que s'ils
prononcent correctement." doit s'efforcer à prononcer correctement.
n
Ce qu’il faut surtout éviter c'est d’acculer les gens peu instruits en matière d'Islam, à
abandonner la prière en leur disant, par exemple. que leurs prières ne sont valables que s'ils
prononcent correctement."
.366.
Il s'élève contre ceux qui proclament la nullité de telles prières et aborde un autre
d'adaptation. (1)
semblent confondre Jawz (qui est une noix semblable à celle du coco) avec de l'arachide et en
(l) Il convient de remarquer qu’au Sénégal, on ne comprenait pas les arachides dans les produits
agricoles sur lesquels on doit prélever la zakât après récolte. El Hadji Malick refusant de se conformer
aux textes en vigueur estima que suivant l'esprit de la Loi Coranique, ce produit était imposable.
Aussitôt deux tendances se dessinèrent. Celle qui s'opposait à lui et dont les chefs étaient au Saloum,
consulta, un savant marocain qui lui donna gain de cause. Après quelques correspondances avec El
Hadji Malick, sur cette question, le mufti fit un nouveau fatwa déclarant imposable les arachides et dit
qu’il n’avait pas été suffisamment informé. L’auteur du Kifâya avait inféré qu'elles étaient imposables
car elles constituaient des denrées alimentaires conservables.
.367.
que la nature de la monnaie qu’il faut considérer. Ainsi une monnaie en cuivre ou en fer est
A propos du jeûne du Ramadan, il insiste sur l'obligation qui incombe aux musulmans
et cessez de jeûner après l'avoir vue (la nouvelle lune après un mois de carême)
de Eamadan est l’une des sources de désordre que connaît tout le monde musul man depuis plus d'un
millénaire. L’inconvénient majeur qui en résulte se tra duit par la création fortuite de deux tendances
opposées qui célèbrent parfois une seule et même fate musulmane à un ou deux jours d'intervalle.
Pour écarter toutes possibilités de division entre les musulmans, les autorités religieuses ont eu à
sation des calculs astronomiques. Ce que leurs opposants ne devaient pas man
coranique donnent une autre interprétation du hadi/t et concluent à la validité du jeûne suivant des
indications fournies..
♦ /.
.368. II X.
. . . .xc „
par les calculs astronomiques. Dans son livre intitule Umda al-Ahkam, Tbn Daqiq al- Ta, une autorité
distinguée de l'école Shafi ite, soutient que si ces calculs affirment la présence de la lune, non
observable à l'oeil, on doit nécessairement s'y conformer. Il précise que la vision n’est que l’un des
Peut-on se contenter des informations provenant d’une autre localité et transmises seulement par une
dépêche, par exemple ? Voilà autant de questions sur lesquelles il jette quelque lumière.
"Assez curieusement des gens qui passent pour des savants nient la validité du jeûne
S’agissant de la première, il faut deux personnes ou plus qui témoignent avoir vu le croissant. Quant à
la seconde, une seule personne peut suffire. L’information par les moyens de communication relève de
cet ordre-ci.”
envoyé chez les incultes un prophète issu d’eux qui leur récite ses. versets, les purifie, leur
enseigne le livre et la sagesse bien qu'ils^^ aient été antérieurement dans une évidente
aberration". /
(LXII, 2. Traduction de Si Boubakeur Hamza, op. cit. ). y''
.369.
Seul le non expérimenté s’oppose à ce qu’admettent les connaisseurs surtout si un consensus s’est
II - Ceux qui ne sont pas de cet avis s’appuient sur ce hadît.du Prophète : , "Nous sommes une
communauté analphabète qui ne sait ni lire ni calculer . La tendance adverse leur oppose le
verset suivant : "C'est lui qui a
dégagé en leur sein’1
Par ailleurs, si l’on avait laissé cette religion comme elle était du vivant du Prophète, elle
ne nous serait certainement pas parvenue. Aussi, ne faudrait-il pas que l’on tente de tout ramener au
hadit du Prophè- te qui dit : "Toute.innovation est un égarement"... Il y a lieu de considérer les
avantages indéniables qui proviennent d’une innovation quelconque. D’ailleurs, le Prophète l'a si bien
dit dans un autre hadit qui dit en substance : "'Quiconque trace une bonne voie en sera doublement
récompensé".
L’attitude des lettrés et marabouts lui semble dictée par une paresse d'esprit, du moins
par une étroitesse de vue. Et compte tenu de la gravité des conséquences qui peuvent en résulter, il
s'élève contre cette tendance à la léthargie aussi contraignante que nuisible à l'Islam.
s’informer de la parution du croissant du Ramadan. Car ils sont impérativement tenus de connaître,
pour le jeûne, le premier jour de ce mois. Les imams et les cadis se doivent de mettre sur pied une ou
des commissions chargées de les informer de la parution de la lune pour la période du jeûne. Au cas où
ces autorités ne veilleraient pas bien â cela, il incomberait â chaque musulman le devoir d’y veiller
personnellement."
.370.
comme la voie royale menant à une pratique et à une compréhension saines de l’Islam.
C'est a ce titre qu’on le voit y recourir toutes les fois que cela est nécessaire, à telle enseigne
tr
P'215. L'enseignement du Coran moyennant un salaire. Dieu a dit dans le Coran : "Ne
risques de disparition.
P.216. De même, un imam, tout comme un muezzin, a le droit de prendre un salare pour les
"D’autre part, les autorités religieuses ne sont pas tenues de rigueur si elles fréquentent les
autorités de fait (hommes politiques), si de telles fréquentations sont dans l'intérêt de l'Islam.”
Malick a abouti à la conclusion suivante : les dénominateurs communs entre les marabouts de ce temps,
est loin de lui paraître cependant comme un fait social qu'aucune mesure ne saurait enrayer. Pour le
- •• ./.
\
.371.
d'un simple mal guérissable. C'est à ce titre qu’il préconise deux types de remède : l’instruction et le
travail.
d) Conseils aux musulmans
ques, El Hadji Malick accorde une part considérable aux disciples souvent abusés par leur marabout. Ils
acceptent
a
les /réduits cet ecclésiastique, et qui consiste à les considérer comme volontiers
la situation
à laquelle
des irresponsables devant Dieu. Cette conception teintée de mysticisme est manifestement en
contradiction avec les données coraniques suivant lesquelles tout le monde est responsable de ses actes.
faux marabouts. Il apprend aux autres musulmans qu'ils sont non seulement responsables au même titre
que lui, mais aussi tenus de reconnaître le vrai marabout de celui qui ne fait qu'en affecter les aira. Cela
implique d'une part, une instruction saine et d’autre part une conduite loyale envers tous les autres chefs
religieux.
ordres d’un maître (cheikh) visant à créer de la haine, de l'envie, de l'orgueil ou à diviser les croyants. Il
doit aimer chaque musulman et détester tout infidèle, respecter toutes les confréries conformes à la loi
islamique
.372.
et assister aux cours des savants, même si son maître le lui interdisait.
Il exige de connaître les critères selon lesquels tout disciple peut être à meme d’apprécier la conduite de
quelques unes des conditions requises pour que ce dernier assume ses fonc- fions. Au cas cù ses actes et
ses paroles ne sont pas conformes à l’enseignement du Coran, le disciple doit se soustraire à son autorité.
P. 36, "Nul ne peut être maître sans être suffisamment versé dans
toutes les sciences islamiques. Avant de soigner les autres, il faut se soigner soi-même”.
lisation d’un langage qui dépasse la compréhension de ceux qui l’écoutent. C’est une source de
perversion" (1).
(1) - Il fait sans doute allusion au goût prononcé de certains marabouts pour l’utilisation d’un langage ou
d’une langue qu’ils comprennent à peine pour en tirer profit. Ils ne font qu’entretenir l’ignorance
et la naïveté de ceux qui les âcoutent au lieu de les instruire. C’est à/^ître qu’il aurait mis/1'index
un certain nombre d'ouvrages mystiques et d’autres,fruits de l’imagination de quelques auteurs.
Voir Annexe II.
.373.
d'éducateur, il doit l'en confirmer. Mais de nos jours on constate un revirement. On voit des gens
prétendre être maîtres sans avoir reçu la moindre initiation. Et pour sa renommée personnelle et pour
l’accroissement du nombre de ses disciples, le marabout abuse des possi bilités que lui offrent son
point une charge héréditaire. Elle est acquise, c’est-à-dire se trouve à la portée de tous ceux qui
P.53. "Ne vous instruisez pas auprès d'un orgueilleux, d'un inno
vateur ou d'un conformiste, c'est-à-dire celui imite servilement, (taqlîd), en se plaçant sous l'autorité d'un
jugement donné sans se soucier de la compétence de celui qui l’a rendu ou de son opportunité. C'est une
attitude généralement blâmable du fait même de l'indifférence religieuse qui en résulte.”
.37U.
- maître-enseignant,
- maître-éducateur,
- maître-guide spirituel.
1°) - Le maître-enseignant peut être remplacé par des livres pour un homme intelligent et
périodiquement."
Pour améliorer cette situation, El Hadji Malick estime devoir insister sur la nécessité pour
chaque musulman, marabout ou disciple, d’exercer un métier. Selon lui le désoeuvrement qii caractérise
certains milieux n’est pas l’un des moindres facteurs qui acculent certaines personnes intéressées à
interpréter faussement les textes islamiques. L’occasion lui
.375.
P.217."Travaillez pour avoir de quoi subvenir à vos besoins. Ne vivez jamais aux dépens
des autres".
P.77."Dieu m’a gratifié d’une chose : je n’ai jamais mangé un repas provenant d’un
homme qui extorque aux gens leurs biens au nom de la religion, les mystifie ou fait d'eux des
domestiques à vie. Ceux-là qui dépouillent les gens et qui n'hésitent pas à utiliser leur mauvaise langue à
Le socialisme islamique fondé sur la fraternité et sur la répartition équitable des richesses
entre les membres de la communauté souffre beaucoup des disparités sociales, surtout si
elles sont engendrées au nom de l’Islam et par des personnes qui passent pour des autorités
de cette religion. Ainsi, sans transiger, l’auteur passe à la dénonciation de tous les
subterfuges utilisés par les marabouts comme moyens de ravir aux musulmans leurs biens.
Parmi ces prétextes habiles, il cite le mawlud, ou chants reli gieux, organisés pour
(1) - Sur l'exemple qu’il a donné d'allier le travail, pour les besoins de sa famille, et les fonctions
religieuses qui lui étaient confiées, voir supra, p. 321 et suiv.
.376.
.376.
"Ces gens organisent souvent de grands chants religieux (mawlid kabîr) comme prétexte.
Dans une telle occasion au lieu d’indiquer le bien auquel il faut se tenir, ou le mal dont il faut s'éloigner,
ils poursuivent d'autres buts. Autant que faire se peut, l’on doit éviter de manger les repas qu'ils offrent.
Car si les gens leur donnent leurs biens c’est simple' ment parce qu’ils les croient vertueux, sinon ils ne
leur donneraient rien. On sait que celui qui vend sa religion contre les jouissances de ce bas monde est
de hadiya (4) aux biens que l’on ravit à leurs propriétaires au nom de l’Islam. Pour les appeler par leur
propre nom, El Hadji Malick dit que c’est du véritable pot-de-vin. Il se réfère au fondateur de la confrérie
P-79. "Un autre mal très répandu de nos jours est le pot-de-vin (ruswa) qu’on appelle
aujourd'hui don (hadiya). C’est un véritable pot-de-vin. On avait demandé à Cheikh Ahmad Tijani
pourquoi il n'acceptait pas de hadiya alors que le Prophète en acceptait. Il répondit en disant : le hadiya
était alors un hadiya. Aujourd'hui il est devenu un pot-de-vin pour deux raisons”:
P.8o. "Le Calife Omar n’acceptait pas les hadiya qui provenaient des travailleurs. S’il lui
arrivait d'en accepter c'était pour les remettre (1) - C'est un don fait à un personnage religieux censé
détenir la baraka ou le privilège de prononcer des prières que Dieu exauce.
.377.
au trésor public. On lui fit remarquer un jour que le Prophète acceptait des hadiya , il précisa qu’avec lui
"De nos jours, on voit des gens qui se disent marabouts embellir leurs propos pour duper le
donateur de hadiya. Ils lui font des promesses mensongères en lui faisant aecroir à l’acquisition de la
baraka, de la gloire et d’une bonne rencismée. Puisqu'ils utilisent le moyen d’abuser de la crédulité des
gens, ils sont pires que les brigands qui dépossèdent les gens de^VK. force."
Cette situation explique que l’imagerie populaire glorifie souvent un homme apparemment
respectable qui, au lieu de travailler, préfère vivre aux dépens des autres, particulièrement ses
coreligionnaires.
"On a dit à un homme vénéré qu’un tel a abandonné son métier et queDieu lui assure
toujours sa subsistance et que cela lui a permis de lui rendre davantage le culte. L’homme répond : il
pas celui qui délaisse ce bas monde pour l’autre monde, ni celui qui délaisse 1*Au-delà pour ce bas
monde. C’est plutôt celui qui travaille pour gagner de quoi subvenir honnêtement à ses bescxis et qui
.378.
divines. Ne soyez pas un fardeau sur le dos des £ens. L'homme le plus heu- sur
reux est celui qui réfléchit/ce bas inonde. L’homme le plus malheureux est
créer les conditions de ce que d'aucuns appellent l’exploitation de l’homme par l'homme, encore moins
P.89. "Dieu a dit : "La religion c’est pour Moi. N'en faites pas un moyen pour une autre
fin."
"Tous les Prophètes exerçaient un ou deux métiers. Notre Prophè
te tout comme Moïse était un berger. Il disait également : "Dieu aime le Croyant qui exerce un métier".
les bénéficiaires des aumônes légales au lieu d’en laisser le soin à ceux qui, par cupidité, pourraient
P.185. "On doit remettre la zakât ou 1'aumône légale à ses ayants- droit. Car celui qui ne
respecte pas cette condition est semblable à celui qui se refuse à la donner. Les hadit en parlent ainsi. Or,
.3Y9.
il en est qui la remettent à leur père, ou frère ou aux marabouts, alors que le verset ne les comprend pas
parmi les ayants-droit. On voit parfois des gens qui franchissement une distance de plus de quarante-huit
kilomètres pour les donner à qui leur plaît pendant que le non transfert est une condition bien connue
Pour enrayer cette situation désespérante, l'auteur préconise une seule solution, le travail.
Exercer un métier pour gagner honnêtement sa vie est un devoir individuel, proclame El Hadji Malick.
"Mieux vaut se nourrir du salaire qu'on perçoit en jouant de la flûte ou du tambour que
Enfin il fait remarquer que la misère est un fléau dont il faut protéger le croyant. Mais
hélas!
P.72. "Parmi les maladies répandues qu’aucun médecin ne soigne : le fait de ravir aux gens
leurs biens au nom de la religion. Il en est qui affectent l’apparence des mystiques pour soutirer aux gens
leurs biens. Il leur arrive de se procurer des marchandises avec les mêmes facilités alors que c’est de
l'hypocrisie. Les biens acquis de cette manière sont pro- , - « hibes.
• 301.
g) Conseils aux marabouts g) Conseils aux marabouts
Pour sortir de cette situation, le marabout, estime l'auteur, doit s’amender sévèrement,
s'autocritiquer sérieusement.
PA5, "Celui qui est acculé à affecter dës airs de marabout doit faire son examen critique.
S’il estime avoir rempli les conditions conformément aux directives que nous avons indiquées plus haut,
il lui est permis de donner des conseils désintéressés à qui il veut. Dans le cas contraire son devoir c'est
d’aller apprendre et de ne plus jouer le rôle de marabout, sinon il ne sera pas épargné des conséquences
de tels actes."
Les maux qu’il ne cesse de dénoncer se manifestent également sous une autre forme.
Profitant de la naïveté des gens, des spécialistes présumés des sciences occultes confectionnent et
vendent facilement des amulettes ou des formules à réciter, lesquelles sont censées posséder certaines
vertus charismatiques(1)•
P.92, "On voit aujourd’hui ceux qui se disent détenteurs des sciences cachées et qui
ignorent que c’est la science des mauvaises gens, vendent ce qu’on appelle les noms de Dieu en exigeant
en contrepartie des sommes d’argent. Or, comme toujours, on ne doit communiquer ces noms qu’à ceux
qui se sont purifié l'âme et à cette condition seulement. Autrement, l’acheteur peut les utiliser à des fins
illicites."
(1) - De tehAjgens perturbent le recueillement des fidèles a l'occasion des prières solennelles de
vendredi par ce genre de réclame.
Ces abus supposent deux choses :
1°) Ceux-là qui se livrent dans l’enceinte des mcaquées à pareille activité considérée
comme une profanation de tels lieux et dont certains d’entre eux prétendent être des parents d'El
Hadji Malick SY affichent une ignorance totale de l’oeuvre de celui-ci, laquelle constitue une
somme de critiques acerbes à leur endroit.
2°) Manque'd'éducation islamique chez la masse des fidèles encore irrésistibles à de tels
appsts.
.382.
"Cela conduit à commettre le péché qu’on appelle associationnisme discret qui selon
Cheikh Ahmad Tijani provient de l'utilisation de tels noms soit pour nuire â quelqu'un ou pour éloigner le
mal et la pauvreté, soit pour obtenir de la fortune ou pour la sstisfaction d'autres besoins. Les
"Le port d’amulettes ou gris-gris avec l’intention qu’elles procurent d’elles-mêmes les
avantages attendus est prohibé^. Si par contre, on les considère comme de simples moyens il ne serait pas
interdit de les poiter. C'est d’ailleurs une façon de se remettre à Dieu ou à une invitation à le faire".
Telles sont les grandes idées qu’El Hadji Malick a développées dans cette oeuvre sur un
ton très véhément. Elles embrassent «a pensée militante dans les domaines social, culturel et religieux. Il
considère en tout premier lieu que les théories en elles-mêmes ne valent que dans la mesure où clics
s'élève contre toutes les tentatives du marabout tendant à asservir ses adeptes
.363.
Dans le domaine purement religieux sa pensée trahit son souci constant de préserver le
musulman de toutes les formes d’aliénation possibles. Il l’arme contre l'envahisseur qu’il appelle faux-
marabouts ou chérif, en lui apprenant que tout ce qu'on a dit pour le frustrer n’est que littérature.
Enfin sur le plan intellectuel proprement dit, El Hadji Malick insiste sur l’obligation qui
incombe à tout musulman de s'instruire afin de pouvoir s’acquitter convenablement de ses devoirs et de
Ces idées, il les a développées dans un style d’une grande limpidité, qui ignore les
contours des phrases périodiques et les répétions mono- X>nes trahissant, les uns et les autres,
Voilà comment El Hadji Malick SY dénonçait ce phénomène aux aspects multiples qu'est
le maraboutisme, et qu’il entendait enrayer. Toutefois il convient de signaler que son oeuvre n’a peut-
être pas eu l’influence escomptée. Seule une infime partie du public lettré la connaît, vraisemblablement
à cause du caractère agressif, mais combien légitime, des idées qu’elle renferme, et du peu d'interet
(1) - Jusqu’ici elle est mise en veilleuse au profit de la biographie du Prophète intitulée ”L'or pur",
laquelle constitue sans conteste un excellent moyen pour ceux qui veulent soutirer aux
sympathisants leurs biens au nom de l’amcWr de l'envoyé d’Allah. Pour s’en convaincre il
suffirait d’assister à une des manifestations de ce genre. Elles offrent aux organisateurs ét aux
autres l’occasion de faire ce qu’ils veulent au nom de l'Islam.
.3ÔU.
Dans quelle mesure ces invitations à la loyauté, à l’honnêteté, ont-elles été entendues ?
Les chapitres suivants essaieront de répondre à cette question.
de la pensée de ce grand penseur doublé d’un humaniste que fut El Hadji Malick.
MBACKE dont il convient de retracer la vie, analyser l’oeuvre afin d’être à même de mesurer son
rnAPTTRP YTT
A) JEUNESSE ET ETUDES
Ahmadou Bamba, fils de Momar (1) Anta Sali, serait né vers 1853
(1270 H.) au village de Mbacké-Baol, un fief que son arrière grand-père Ma-Aram (2) MBACKE aurait
reçu du Daniel-Teigne Amary Ngoné Ndéla (1790”1910). Sa mère Diara Bousso s’appelait Maryen,
nom auquel Ahmadou Bamba ajoutera l’expression "Diâra-t-Allah” qui signifie "vouée au service de
Dieu”, en souvenir, peut-être, de Maryam (Sainte Marie, mère de Jésus) dont la sainteté fait l’objet de
Anta Sali devait occuper d'importantes fonctions sociales et même politiques. De simple maître
.386.
seiller et secrétaire du Souverain, fonctions qu’il cumulait, vers la fin de sa carrière, avec celles de cadi
des royaumes du Cayor et du Baol. Mais divers antagonismes lui enlevèrent une bonne partie de ces
charges.
Sali naquit et grandit au sein d’une famille aisée. Cette situation privilégiés semble
difficultés matérielles qu’EL-Hadji Malick SY, sans doute parce que son père, d’une classe sociale
relativement élevée, s’occupa personnellement de ses études. f
Son père le confia, dès l’année de son sevrage, nous dit son biographe, Serigne Bachir
MBACKE (1) qui affirme avoir reçu cette précision de la bouche meme d’Ahmadou Bamba, à son oncle
paternel Tafsir MBACKE ïïdoum- bé lequel fut en même temps son grand-père oncle maternel. Ce
dernier se trouvait alors au Jolof, où il finit ses jours ; il dirigea lui-même l’éducation du jeune élève
jusqu’à l’âge d’apprendre le Coran et le disciple doué, récita le Livre saint avant la mort de son maître.
Un autre savant et oncle maternel du jeune élève, Muhammad Bousso, plus connu sous le
surnom de Serigne Mbacké Bousso, reçut la charge de s’occuper de celui-ci. Peu de temps après, le
désordre et le pillage rSgnè- rent dans le Jolof avec l’arrivée de Maba Diakhou et de Armée, en 1865(2)•
.387.
Ainsi,Ahmadou Bamba, son maître ainsi que la quasi totalité de la population musulmane du Jolof et
du Baol étaient amenés de force au Saloum par le Tafsir conquérant, devenu depuis 1861, le chef
Momar Anta Sali, du côté de sa mère, connu sous le nom de Samba-toucouleur KA qui aurait introduit
pour la première fois le wird de la confrérie Qâdiriya au sein de la famille le tenant directement de la
famille de Cheikh Sidiya de la Mauritanie (2). Il lui enseigna la Risâla d’Al-Qayrawânî sur le fiqh et
probablement le Traité de
Sanûsî sur la théologie. Son père, qui regagna le village natal sur l'autorisation de Maba, le reppela du
Saloum un an après et, déchargé momentanément de ses fonctions, s'employa en personne à parfaire
son instruction d'abord, son éducation spirituelle ensuite. Ahmadou Bamba reçut l'initiation à la
Qadiriya.
Pour des raisons inconnues, Momar Anta Sali n'autorisa jamais son fils à s'instruire ailleurs
qu'auprès de ses propres parents. Ainsi, de son vivant, Ahmadou Bamba n'osa même pas évoquer un
séjour chez les Maures, comme le pratiquaient d'autres élèves dont les possibilités matérielles et,
.386.
Selon toute vraisemblance, Ahmadou Bamba eut Madiakhaté Kala comme dernier professeur.
Celui-ci lui apprit la métrique, discipline dans laquelle excellait l’ancien cadi supérieur du Ceyor et du
Baol et qui lui attirait de nombreux élèves. HJ effet, c'est après avoir appris cette discipline auprès de lui
que bfomar Anta Sali, lui envoya son fils, Ahmadou Bamba, pour qu’il suivît les cours de ce grand
maître qui enseignait toutes les sciences, dont la grammaire et la rhétorique suivant les méthodes
d’Ahmadou Bamba. A l’exception du dernier qui, certes, influença le Serigné, ses maîtres faisaient tous
partie de ceux qu’on appelle "hommes de Dieu", et dont les principales occupations étaient de prier, de
(1) - Pour ce qui est de la grammaire, le livre en arabe-wolof, qu’il avait rédige à cette fin existe
toujours. Il apprend d’une part, la syntaxe (analyse des mots, des propositions...) et d’autre part
la morphologie, la formation des mots à partir des racines trilitè 1 res ou quadrilitères ...) Un
exemplaire très bien calligraphié et offert par serigne Mor Mbaye CISSE de Diourbel se trouve
au Département d’Islanologie à l'IFAJT. Cette méthode offre pour les Wolo- phones des
avantages auxquels une méthode arabe ne saurait prétendre .
• /.
.389.
Dans ses écrits, Ahnadou Banba citera parmi ses maîtres, un Mau
re de la tribu Daymân, Muhamradan ben Mihammadni. Celui-ci aurait été un illustre savant qui venait
près de Patar où se trouvait l’école de Momar Anta Sali, non point pour enseigner, mais pour collecter,
efforts qui surprenaient son entourage. Ainsi, s'il ne retenait pas facilement ses leçons, il les oubliait
difficilement une fois qu’il les avaient assimilées. Ce fut à ce prix qu'encore adolescent, il termina ses
(1) - Rappelons que nombre de Maure lettrés qui assuraient leurs services aux souverains recevaient
souvent, à titre de récompense, soit un fief, soit un nombre important d’esclaves. Telle était
généralement l’origine des villages qui, comme waddân au Ndiâmbour, portent des noms maure
.
.390.
Si le type de formation que reçut Ahmadou Bamba à l’école coranique et dans les madrasas
de ses differents maîtres ne le destinait pas au soufisme, on peut soutenir que l’ambiance dans laquelle
l’élève grandit, ajoutée aux influences diverses que ses maîtres excercèrent sur lui,. ne pouvait le laisser
indifférent au genre de vie que ces hommes menaient paisiblement au fond de leurs habitations ou dans
la solitude des champs de manioc. Ils affectaient tous une indifférence caractéristique à l’égard de tout
ce qui était étranger à leuis occupations ordinaires. Aussi devait-on constater qu’à peine âgé d’une
vingtaine d’années, Ahmadou Bamba présentait un comportement peu commun chez les jeunes de son
âge. A force de mener une vie solitaire, et toujours occupé par les ouvrages mystiques tels qu’Al-Hikam
d’Ibn CAta’Allah (1), ceux d'Al-Gazâlî(2) et d'Al-Yadâlî (3), il passait aux yeux des autres pour un fou.
.391.
Son père, qui l’observait de très près, le détourna de cette existence contemplative et réussit
Son père, qui l’observait de très près, le détourna de cette existence contemplative et réussit
à lui imposer sa volonté. Cela ne dura cependant qu’un moment et le jeune Ahmadou Esmba causa à
Une intelligence précoce permit à Ahmadou Bamba de méditer l’expérience mystique de son
maître, Al-Gazâlî. En effet, une retraite qui dura une dizaine d’années avait amené l’auteur de la
revivification des sciences de la religion, cinq siècles avant Descartes, à exprimer un doute méthodique
qui lui valut de véhéments reproches de la part des légalistes de son époque et memes des
considéraient comme un danger pour l’Islam d’où l’auto^dafé de son oeuvre,autorisé par les tenants du
Les fruits immédiats de ses retraites successives auront été l’éclectisme qu’il opéra et par le
truchement duquel il exerça beaucoup d’influences sur ses lecteurs. Son souci constant de fuir les
excès l’amena à faire du soufisme quelque chose qui, au lieu de demeurer l’apa -
nage d’une catégorie bien déterminée d’initiés, était accessible à tous. ! jC’est cette popularisation du
soufisme, qui fut â la base de son expansion rapide à travers le monde musulman.
.392.
L’attitude de Momar Anta Sali face à son fils traduisait une volonté d’abriter l’Islam derrière
des fortifications d’une sorte de protectionnisme culturel, voire idéologique. Généralement tous les
grands maîtres d’école de cette époque limitaient les lectures de leurs élèves à des ouvrages digpes
d’être lus, tout en exerçant un contrôle sévère sur eux par peur de les voir fascinés par des détails
séduisants, mais souvent fort peu orthodoxes. Il existait ainsi un certain nombre d’ouvrages mis â
En effet, outre les influences de ses maîtres, un autre facteur non moins important poussait
Ahmadou Bamba à manifester sa répugnance envers le genre de vie d'autrui. H s'agissait du contexte
politique de l’époque. Durant la période de 1875 à 1885, les colonialistes français s’acharnaient à faire
disparaître à jamais le pouvoir traditionnel au Sénégal. Or, l’apparition des marabouts sur la scène
politique depuis quelques décennies avait fait de l’Islam un rempart derrière lequel tout souverain
Par ailleurs, d’autres motifs pourraient expliquer l'attitude d'Ahinadou Bamba : convaincu de
ce que les chefs traditionnels, en s’attachant quelques personnalités musulmanes, ne faisaient que servir
leurs
(1) - Voir la liste d’ouvrages mis à l'index qu'on attribue a El Hadj Malick SY Annexe II,
.393. propres intérêts, il
demanda à son père de garder ses distances vis-à-vis de ces chefs. Mieux, il le somma de se faire
décharger de ses fonctions de cadi d'abord et de ne plus mettre les pieds dans la Cour du Daniel Lat-
Le père était évidemment fort embarrassé par la décision que son fils allait prendre, s’il ne se
conformait pas à ses injonctions. Cet adolescent, sage certes, mais peu expérimenté, ne savait pas ou ne
cherchait pas à savoir qu'une telle résolution pouvait avoir de graves conséquences politiques et
En effet, l’on se rappelle que Lat-Dior se serait converti ou soumis entre les mains de Maba
Diàkhou, à Kioro. A la suite de son retour au Cayor, après la mort de son maître, en 1867, il se serait
confié à Momar Anta Sali qui se distinguait tant par ses connaissances de l'Islam que par sa
vénérabilité. Il fit de lui son directeur de conscience, son conseiller sur les affaires juridiques et
religieuses.
nouveau maître, à mieux gouverner son royaume, lui demanda de quitter son village pour élir domicile
dans un fief qu'il lui offrit à cet effet, tout près de sa résidence à Thilmakha.
.39^.
Ainsi, dans le village de Patar, Momar Anta Sali rendait la justice en présence du souverain,
notamment sur les cas litigieux; il dirigeait également une école que fréquentait Ahmadou Bamba,
contestataire éminent dont le père, troublé, cherchait sans cesse à découvrir les motivations .
Très absorbé dès son jeune âge par des lectures d’ouvrages soufis, il subib tout
particulièrement l'influence d’Al-Gazâlî et de Muhammad al-Yadâlî. Cependant tout en poursuivant
ses expériences personnelles, il pratiquait le wird de la Qâdû’iya qu’il avait reçu de son père. Aussi se
sentait-il tiraillé entre deux conceptions du soufisme : celle d’Al- Gazâlî , plutôt libérale qu’il cherchait
absolument à pénétrer, et celle c . , _.,
de Abd-al-Qadir al-Jile.ni,
la direction de l’école pendant une année. Absorbé à cette époque par ses pratiques d’imitation du
soufisme sans maître, pour air si dire, Ahmadou Ecmba ne pouvait plus se soustraire aux attraits
Cette mort a donc marqué un tournant décisif dans la vie d'Ahmadou Bamba. Contraint
.395.
âiant se sentit émancipé et il mena désormais son action dans trois directions principales.
S’agissant de la lecture et des retraites, il faut noter que c’était une tradition déjà, dans les
centres d’enseignement et chez les grands lettrés, de les limiter pour les jeunes, car elles exerçaient
souvent des actions, sinon néfastes, du moins négatives sur eux. Elles les détournaient de leur but ou les
amenaient â douter de certaines choses considérées généralement coœe certaines. Parfois elles les
Peut-être est-ce à la suite des préoccupations initiales du futur serigne Bamba que ses
hagiographes suggèrent qu'il s'initie lui- même â "la Voie des gens" par le truchement des livres et
grâce aux exercices auxquels il se livrait inlassablement. Ses lectures et retraites avaient trouvé en lui
un écho si profond qu' il résolut de mener une vie errante. A l'instar des soufisâl aspirait "à une
.396.
Bamba dut, comme tout autre grand soufi, se faire initier par une personnalité déjà confirmée dans le
wird. C’est une règle à laquelle il n'a point fait exception, à ce que nous sachions.
Ainsi les appréhensions de Momar Anta Sali se confirmèrent rapidement après sa mort. En
effet, à force de recueillement, de méditations et de lecture d’ouvrages étrangers à la tradition, voire
suspects aux yeux de certains, l’étudiant découvrit que, malgré son âge,il pouvait accéder aux
connaissances mystiques sans aucun péril, car le soufisme, selon la définition qu’en avait donnée l'un
de ses maîtres à penser, Al- dazâlî dans s>n livre intitulé Al-munqid min ad-DAÊl (1) : "l’introspec- —
••
tion méthodique de l'expérimentation religieuse et de ses résultats chez le croyant qui le pratique", loin
d’être l'apanage d’une race, d'une classe d'âge ou d'une langue, pouvait bien satisfaire les tendances de
n'importe quel homme. Les résultats auxquels aboutirent ses expériences personnelles confirmèrent ses
vues (2).
Ce seuil franchi, Ahmadou Bamba, sûr d'aboutit à de plus convaincantes réalisations, entra
délibérément dans la seconde phase, la plus déterminante et la plus délicate, mais aussi la plus
(1) - Cité par L. MASSIGNON dans son "Essai sur les origines du lexique technique de la mystique
musulmane/’
(2- - Il dira plus tard comme pour vanter les mérites de sa confrérie : Il ne faudra jamais que mon
appartenance aux peuples noirs t'empêche d'accepter mes vues car [.a noirceur de la peau ne
signifie jamais la sottise.
• 39T.
Ce saint homme fut influencé, moins par le contexte économique, social et politique évoqué
précédemment que par ses Lointains maîtres à penser arabes. Aussi le vit-on mu par des idées forces
qui accordaient peu de prix aux exigences matérielles du milieu. Il sut cependant tout en étant sur la
lignée des anciens, des étrangers, imprimer d’un sceau relativement original la doctrine qui sera issue,
' grâce à
Dès lors, il faut reconnaître qu’Ahmadou Baniba réussit/sa ténacité et graoe à sa
persévérence, à briser partiellement un mythe qui a joué un rob déterminant dans l’expansion des
confréries religieuses musulmanes. Cependant, il faudra attendre 1912 pour assister à la naissance du
Mouridisme, consécration de cet acte. C’est dans cette perspective que l’on doit envisager l’étude de la
confrérie mouride qui se présente comme prolongement des confréries orientales et nord-africaines, et
Pour ce qui est de la réforme des structures dont il conçut le projet, il s'aperçut que son
.398.
était incapable de comprendre l’Islam par le biais de l’enseigiement traditionnel, à l'exception d'une
minorité. Par ailleurs, même si l'enseignement ainsi conçu leur était accessible, ses exigences
sibiliser son entourage immédiat et l'informa des bases de la pédagogie nouvelle. Cette armature
formée, le maître, "de concert avec ses assistants, rompit avec le système d’éduquer les hommes qu’est
1’enseignement pratique par le moyen des livres”, nous dit Muhammad Lamine DIOP (l).
considérant l'incompatibilité des deux systèmes, le maître donna l'ordre de fermer provisoirement
Le serigne se serait établi alors à son village Dar-as-Salam qu'il fonda en 188X1305 H.). Ce
fut dans ce village paisible, implanté au milieu des terres arides du Baol qu'il aurait reçu l’ordre
d’éduquer ses disciples suivant la méthode spirituelle qui devait s'adresser directement au coeur (2).
.399.
Cependant, avec la division de travail dont il jeta les bases, on peut penser qu'il y avait un
autre motif qui présidait à ce changement tout autant brusque que profond. Si l'on sait que le début du
XIXe siècle a connu des conversions massives au Sénégal, on peut se figurer facilement que deux
éléments défavorables à une bonne compréhension de l’Islam / rendraient au serigne la tâche pénible.
- D’abord, le fanatisme ou la foi aveugle. L'Islam s’étant présenté comme un sauveur aux
yeux des masses longtemps brimées par les ceddo, il était normal que les adhésions «spontanées, sinon
irréfléchies, d'une bonne partie de ces masses suscitèrent de sérieux problèmes d’éducation
~ Par ailleurs, l’Islam ainsi mal compris avait provoqué un peu partout un désoeuvrement
consécutif à l'engouement des néophytes pour de les apparences attractives/la foi nouvelle.
L'analyse de cette situation contraignante amena Ahmadou Bamba aux conclusions suivantes
: le système classique d'éducation ne convient pas aux masses; d'autre part, l'élévation de l'esprit ne
convenant pas à tous, il faut que les hommes, constitués dans leur grande majorité par les masses,
s'occupent des travaux champêtres pour se nourrir et apporter une partie des fruits de leur labeur, sous
forme de hadiya, à ceux qui les dispensent de leurs autres obligations canoniques.
./•
.*♦00.
Telles sont les origines de la hiérarchisation de la société mouride. Cheikh Ibra FALL, que
d'aucuns prennent pour l'auteur de la division dn travail nu «pin fjii Mnirri rli «me n ’ n ■Poît-, mie mp-h+.-re* p-rp+.i —
Telles sont les origines de la hiérarchisation de la société mouride. Cheikh Ibra FALL, que
d'aucuns prennent pour l'auteur de la division du travail au sein du Mouridisme n'a fait que mettre en
Cette remarque est confirmée par le serigne lui-même dans ses écrits. Pour ce qui est de la
réforme en cours, il convient de remarquer que les choses étant métamorphosées, ceux parmi ses
disciples qui enseignaient encore durent abandonner l'enseignement pour rejoindre le serigne dans la
voie inaugurée. Au professeur se substitua l'homme saint qui portait désormais une robe de soufi. Ainsi
Après avoir assis les bases d’une doctrine nouvelle, et mis au défi ses détracteurs avec une
verve inhabituelle, Ahmadou Bamba acquit la réputation d'un homme exceptionnel. Ainsi sans faire cas
des griefs dont il était l'objet, il résolut d’aller de l’avant en rayant de son programme l’enseignement.
Dès lors la nouvelle institution revêtait un caractère tout particulier. Les gens accouraient de toutes
Cependant le maître s’aperçut rapidement que ses adeptes n’étaient pas tous aptes à recevoir
une initiation mystique. La fermeture des écoles pouvait donc être préjudiciable à l’entreprise. Aussi
pour combler ses pouvait donc etre prejuaiciaoie a l’entreprise, AUSSI pour comnier ses
. hO1.
lacunes, créa-t-il un dâra, école de type dassique qu’il confia à serigne Mouhammad Bousso à Toùba.
Celui-ci fut chargé d’instruire en Islam ceux dont l’aptitude â recevoir une initiation spirituelle ne
Aussitôt que cette dichotomie fut opérée, le serigpe émigra au Djolof pour s'occuper
personnellement de la formation mystique - entendons une mystique popularisée - des autres adeptes.
Car, disait-il en substance, la fonction de maître d’école ( al-mudarris) consiste seulement à inculquer à
ses élèves les connaissances qu'il avait lui-même reçues. Quand au maître spirituel (al-mnrâbbî), au lieu
de viser à instruire l'homme, son objectif consiste plutôt à créer en lui les conditions optimales
momentanEment le cadre étroit de son terroir pour chercher les bases de la doctrine qui s'ébauchait. Il
./.
.402.
C'est ainsi qu'il entra dans cette phase, la dernière de celles que nous avons appelées les
trois directions de son action. Etait-ce pour briser un mythe ? Il aboutit en tout cas, sinon à tme
Le serigne se livra à une longue perep.rin<'l.ti,m en quête d'un foyer spirituel à la manière
des 11Gens". Son objectif était alors la ville de Saint-Louis où vivait un nomm€ El Hadji OUsmane
KAMARA, plus connu sous le nom de As KAMA.RA ( ob . 1889), un disciple de Cheikh Sidiye..
N'étllilt pa.s satisfait, il le quitta et poursuivit le chemin qui le conduisit chez les Trarza à
Boutilimit, en Mauritanie.
Selon la tradition. 11 aspirant que fut Ahmadou Bamba y aurait été invité à reto^^ersur ses
pas wcar, lui dit-on, tu as laissé ton maître derrière toi H. Ainsi, de nouveau chez As KAMARA, il se
bien aller à la troisième, mais j’ai préféré rester ici. Quant à toi, tu parviendras au degré où je suis
après ma mortCO Mais je te mets en garde. Si tu franchis cette étape et entres dans la troisième, tu
éprouveras toutes les peines qu’avaient rencontrées (1) -■ Il mourut le 22 septembre 1089; date à
laquelle 1 ' amirâ. Vallon fut élu député à Saint-Louis du Sénégal. Archives du Sénégal.
./•
.U03.
les Prophètes (1)." Ainsi, fait remarquer la tradition, Ahmadou Bamba fut arrêté pour être exilé au
Ahmadou Bamba semblait n'être pas convaincu. Il délaissa ce maître en tout cas "sans
satisfaction”, nous dit serigne Bachir (2), avec l’intention d’aller s’abreuver à la source même que fut
la famille de Cheikh Sidiya en Mauritanie. A son arrivée celui-ci était déjà mort, mais son second
successeur, Baba Cheikh Sidiya Baba (1869-192^) s’occupa de lui dans la fameuse zâwiya de
Boutilimit; à sa grande surprise, Ahmadou Bamba manifesta, avec discrétion du reste, son
insatisfaction. Par la suite, son comportement à l’égard du Cheikh révéla une rupture du moins un
dégagement momentané de son autorité. Contrairement aux autres aspirants, Ahmadou Bamba ne
cherchait point à étendre son pouvoir sur d'autres disciples, c’est-à-dire se faire un Cheikh; il aspirait à
la vérité, "à arriver" selon l’expression scufi. Ainsi son séjour auprès de la famille qâdiri en Mauritanie
D'ailleurs, au grand étonnement de tous, il adressa une lettre au Cheikh dans laquelle il lui
dit n’être pas e~n disciple. Il serait dangereux cependant de vouloir s’en tenir à une compréhension
étroite, car la suite de la lettre paraît montrer que c'était encore dans l'ambiance
(1) - Info^rmations recueillies à Saint-Louis, le 2 avril 1974, autrès d' Amadou Bassirou, un petit-fis
de As ^^^^.
(2) - op• cit, p. 158•
./.
.404.
mystique que le serigne se trouvait. En effet, il dit en substance ; 11 ce serait dépendre de quelqu'un,
Cette rupture brusque et momentanée offrit à Ahmadou Bamba l Occasion de se faire initier
dans une autre confrérie : la $âailiyya. Son objectif étant demeuré le même» il n'obtint pas de sa.tis
faction et dut ainsi s I e.ffi.lier à une troisième et dernière : la Tijâoiyya. Ce ^rut le désespoir, ou peut-
être la certitude. Car le serigne se rendit dès lors parfaitement compte qu • il ne pouvait plus compter
sur personne.
Cette expérience ^ère et décevante que le serigne dut faire durant son séjour en Mauritanie
augnenta considérablement les influences qu1 e:iterf} ai t sur lui Al-Gazâ.lî (1058-1111) par
l'intermédiaire de son oeuvr'-, particulièrement al-Munqid min a.d-DaliJ. et Ihyi cUl™ ad-Di;, Outre
que le célèbre antagoniste d I Averroès connut un moment de doute iœthodique qui ferait de lui un
précurseur de 11 auteur du Discours de la Méthode, on pourrait voir en M^adou ^Ba.mba, toutes
proportions ^rdées, un second al-Gazâlî. , *
au soufisme a^vant de lui consacrer la d.ernHre p^^ie de sa aie, ^^adou B^amba à quelque niveau que
nous avons parlé plus haut, laquelle consistait en la mise en index d’un
en matière de pensée.
ment à l’autorité de ses maîtres. Mieux, il dit expressément : “Mes maîtres sont
C
Abd al-Qadir al - Jîli
phe s dit qu’il avait franchi l'étape de ce qu’on appelle en termes mys
On ne connaît pas cependant de façon précise le wird qu’il pratiquait pendant cette
période de crise intérieure. Etait-ce la Qâdiriyya qu'il reçut par formalisme, comme le dit son
fils et biographe ? La lettre adressée à Cheikh Sidiya et sa fréquentation pdqr’ la suite des autres
Ao
6.
dignitaires des confréries “rivales” incitent à souscrire à l’avis con- traire. On doit à serigne Bachir la
précision suivante : "il les a pratiqués successivement et non en même temps comme on serait tenté de le
croire, car ils seraient alors des facteurs de dispersion (1)". La question mérite d’être posée, car à cette
époque le Mouridisme n’avait pas vu le jour. Or, si l’on pense au cas de Cheikh Ahmed at-Tijànî
(1737~1815) qui pouvait inspirer au serigne son attitude, on s’aperçoit que dès la rupture avec ses
maîtres consommée, il fonda sa confrérie : la Tijâniyya que
et proclama/le Prophète Muhammad - que le salut et la paix soient aur lui _ lui avait fait obligation de
Il est certain que le fondateur de la confrérie sénégalaise est resté une vingtaine d’années sans
proclamer la naissance de celle-ci, qui interviendra seulement, comme nous le verrons ultérieurement, en
1912.
Les affiliations successives d’Ahmadou Bomba à ces différentes confréries qui fourniront les
hases de sa Tariqa, pouvaient également être dues â l’influence qu’exerça sur lui Cheikh Sidiya, lequel
conférait d'autres wirds que la Qâdiriyya, dont le wird tijânî. Telles étaient les grandes idées qui, pendant
AOT.
Parvenu au stade de maturité, il se rebella contre toutes les autorités. Cette attitude inquiéta,
comme nous l’avons dit plus haut, en tout premier lieu les marabouts et les lettrés au nombre
desquels figuraient, outre son père, des chefs religieux et des cadis. De leur côté, les chefs
traditionnels n’étaient pas épargiés.
Malgré son amour pour les lettrés qui l’estimaient et qu’il traitait avec beaucoup d’égards,
Ahmadou Bamba aurait vu se dresser contre lui nombre de ces derniers. L’analyse des causes de cette
divergence suffirait pour rendre compte du climat politieo-relîgieux qui régnait principalement dans les
Mouridisme
Ces savants lui reprochaient deux choses : d'une part, sa volonté de substituer une méthode
d’éducation conçue de toutes pièces à l’enseignement officiel, d'autre part, son opposition à la validité
S’agissant du premier cas, les lettrés déclaraient publiquement qu’Ahmadou Bamba ne faisait
qu’égarer ses disciples, car ”il n’existe, disaient-ils, à notre connaissance, aucune voie pouvant conduire
au Paradis autre que la voie officielle”. A leurs yeux, le maître flattait sim-
Ao8.
plement la crédulité de ses adeptes. Cette prise de position hostile finit par dégénérer en conflit ouvert
dont les conséquences furent très lourdes pour les Mourides. Serigne Bachir fait même état de quelques
Une phase de cette bataille se situait dans le domaine des lettres proprement dit où la plume
servait d’arme pour vaincre l’adversaire. Ainsi nombre d’écrits des marabouts de l’époque
reflètent cette situation. Ahma- dou Bamba utilisera la même arme pour les combattre (2),
Pour ce qui est de son refus de reconnaître la validité de certains jugements et fatwa (3),
rendus par des jurisconsultes sur des questions qui leur avaient été soumises par les autorités
traditionnelles, nous considérons ici un cas qui paraît le plus important et qui, nous semble-t-il,
constituait la genèse même de l’affaire.
> Lorsqu’Ahmadou Cheikhou BA (U) fut tue â la bataille de Samba Sadio qu’il livra à Lat-Dior et
â Al-Boury NDIAYE, soutenus militairement par les Français, nombre de ses partisans furent réduits en
esclavage et leurs biens saisis et partagés entre les vainqueurs. Avant de procéder au partage de cc butin,
ces chefs, musulmans, et partant régis par la loi coranique, hésitèrent longtemps de peur de mécontenter
.h09.
une consultation donnée par le cadi Madiakhaté Kala, consulté à ce sujet, les vainqueurs sc partagèrent le
Plus tard, l’occasion d’exprimer son opposition à cette sentence sera donnée à Ahmadou
Bamba qui, on se le rappelle, comptait le cadi parmi ses professeurs. Il soujprn la question quelques temps
après la conversion entre ses mains d’un ancien Daniel du Cayor, Macodou FALL auprès de qui il
Soucieux d'épurer les moeurs corrompues, il demanda au souverain de faire rendre à leurs
propriétaires tous les "biens ainsi appropriés. "Car, lui dit-il, les vaincus étaient "bien musulmans, ils
priaient, jeûnaient et prononçaient le credo, ajoute serigne Bachir, d’où l'illicéité de telles pratiques".
Tels furent les débuts d'une longue mésentente entre Ahmadou Bamba et Madiakhaté Kala. Ce
cadi, blessé dans son honneur, aurait utilisé beaucoup de moyens pour discréditer le serigne aux yeux du
souverain. Il y aurait finalement réussi, car les lettrés qu'il parvint à sensibiliser usèrent d'autres procédés
souvent brutaux tels qu'incendies des cases de certains adeptes pour sauvegarder leurs intérêts
personnels.
Par ailleurs, le Serigne connut d’autres déboires. Le souverain qui suscita le mécontentement
de son entourage immédiat, dont les lettrés qui suscita le mécontentement œ son entourage immeuiat,
.U10.
attachés à la Cour, dut recourir à un subterfuge pour échapper à l’embarras. Il invita le serigne à se
présenter à la Cour, sinon pour le confondre, du moins pour le confronter aux autres savants, ses
adversaires. Dans sa réponse au roi, Ahmadou Bamba exprima un refus catégorique et dit : "Ce n’est
point par orgueil que je me refuse à venir, encore moins par peur d'être confronté aux savants. Le vrai
motif est que ce n’est pas moi qui dois me déplacer (1)".
■A- Cette volonté de puissance permit au serigne de s’imposer tant aux faibles qu'aux forts. Peut-
être ,«Je rendait-il compte que cette aristocratie, à laquelle il appartenait du reste, ne représentait plus
rien depuis qu'elle était entrée dans la phase de décomposition finale dont le processus fut accéléré par
D'autre part» les marabouts et lettrés, acquis à la cause des souverains déchus, auxquels on les assimilait,
Bamba, que ce dernier inspira le plus de confiance à tous ceux qui se sentaient menacés dans leurs
interets matériels surtout, par l’intrusion des autorités coloniales françaises dans leur territoire et leur
immixtion dans leurs propres affaires. Ils vinrent tour â tour se confier à lui et certains d’entre eux par
convertir à l’Islam et à se comporter, plus ou moins, en bons musulmans. Certains d’entre eux pensaient
qu’en se faisant disciples du serigne, ils allaient retrouver leur trône ou échapper aux poursuites dont ils
furent l’objet. D’autres considérant l’attitude d’Ah- rnadou Bamba envers ce qui était étranger â l’Islam
ou défavorable à son développement, estimaient que le serigne combattait ces Français qui les avaient
privés de leur pouvoir. Voilà ce qui explique le regroupement des chefs ou anciens chefs traditionnels
autour du serigne. Parmi eux l'on doit mentionner en particulier l'ex-Damel Birïma FALL, suivi de BOUT
Saloum guédel MBODJ, du Teigae Tanor FALL, du Damel Lat-Dior et du Bourba Djolof, Alboury
NDIAYE; tous ont cherché la protection ou tout au moins l’alliance auprès du serigne.
Il est certain que le serigne n’a jamais promis son aide inconditionnelle à quelque souverain
que ce fut. Ainsi, à Lat-Dior qui vint le trouver à Dârou-Mârnan (Dar-al-MannSij) avec l’idée
de combattre les Français, le serigne après avoir obtenu sa soumission, lui fit obligation
d’abord de se conformer strictement aux enseignements islamiques.
.1412.
de réaliser son ambition : recouvrer son trône au Cayor, la situation qui prévalait à Nioro, capitale de
Maba, le désillusionna. L’autorité de Saer Maty était fort contestée à Nioro par la majorité des disciples
de son père, dont Barân CISSE, Il ne restait plus au Daniel déchu que de rebrousser chemin et de
changer de tactique. C’est ce qu’il fit en allant désespérément s'assurer le soutien d’Ahmadou Cheikhou
(1), qu'on a appelé Mahdi pour la fureur qu'il déchaîna dans le Ndiambour, mais aussi dans le Cayor.
Lat-Dior qui avait vécu auprès de Maba l'expérience de la puissance mystique qui soutenait l'action
guerrière du marabout et "qui avait compris, fait remarquer Cheikh Tidiane SY, la force d’attraction de
l'idéologie musulmane, surtout lorsqu’elle s’exprime sur la forme de la guerre santé, va essayer, à la mort
du marabout d'exploiter toutes les alliances que ce dernier avait contractées. Le plus puissant allié de
Maba, à cette époque, était, sans aucun doute Ahmadou Cheikhou (2)”.
L’ex-Damel vint rencontrer ce marabout que la présence française sur cette terre importunait
grandement et dont les préoccupations majeures étaient l'organisation de son armée afin de poursuivre
l'oeuvre d’islamisation pour laquelle Maba s’était rallié à lui. Lat-Dior se présenta devant lui et lui fit
part de ses desseins. Leurs objectifs premiers étant les mêmes, les deux hommes se mirent d'accord sur
une stratégie globale : soulever les populations, province par province, piller systématiquement tous
ceux qui refuseraient de s’adjoindre à eux, puis livrer une guerre sans merci aux populations qui
demeureraient solidaires des français. Une identité de vues sur ce plan d’operations détermina le
marabout à comnescer par la mise en sac de quelques villages du Wdiâmbour tout en poursuivant sa
marche vers le Cayor. Déjà, en 1869, serigne Koki, acquis à la cause française, vit ses hommes attaqués,
Ainsi une atmosphère d’insécurité totale fut créée dans le pays. Les ravages n’épargnaient pas
les cultures. Le spectacle des champs dévastés ou incendiés renforçait davantage le sentiment de misère
chez ces peuplades sans protection. Mais cela ne devait pas durer, car Lat-Dior dont l’objectif final était
de retrouver son trône chercha le soutien de l’aristocratie et finit par ne plus s’entendre avec Ahmadou
Cheikhou. Ce désaccord les condurntà une rupture totale puis à une série de batailles où l’ex-Damel
essuya de nombreuses défaites. Les Français qui semblaient garder une neutralité face à ces hostilités,
s’inquiétèrent de la supériorité du marabout et durent intervenir pour que Lat-Dior pût venir à bout de
Plus tard, harcelé par ceux qui lui avaient apporté le soutien nécessaire pour tuer le marabout,
il alla, au comble du désespoir, se présenter à une autre figure de l’Islam Ahmadou Bamba. A sa grande
sur-
7.
la guerre aux colonialistes lui donna une leçon que le Damel était in- . capable de comprendre, H lui dit
notamment :
"Pour nfeux dominer ce monde et ses hommes, je ne trouve pas de meilleures solutions que de
lui tourner le dos. Tu laisseras ainsi aux nouveaux maîtres [ les Français.../ le soin de le gouverner car ils
semblent si forts que rien ne peut leur résister, ê moins que Dieu ne le veuille. Je suis sûr que «i tu
parvenais à te libérer de tes soldats, à t'éloigner de tes armes et de tes chevaux, tu trouverais en
compensation quelque chose de meilleur et tu te reposerais bien comme le fit ton frère Matar DIOP (1)”.
2°) AHMADOU BAMBA, "UN DANGER PUBLIC”
Voilà par quel procédé Ahmadou Bamba parvint à désarmer ces hommes qui entendaient
poursuivre à tout prix les combats contre un occupant "si fort". Ce fut également la même tactique qu'il
Face aux attraits de ce soufisme popularisé, les adeptes désireux d’atteindre de recevoir une
initiation mystique susceptible de leur permettre Ae plus haut sommet possible n’hésitaient pas à se
décharger de leurs obligations sociales pour aller rejoindre le serigne. L’affluence devint telle que
(1) - Ce dernier fut, ajoute serigne Bachir, parmi les premiers disciples du serigne. cf, op. cit, T. 1. p. 77»
. H15.
les autorités françaises, les yeux constamment fixés sur ce marabout aux liens des plus évidents avec
_____ Les rapports provenant des autorités administratives établies dans ries différentes régions et
ayant pour charge, entre autres, celle de veiller aux activités d’Ahmadou Bamba et de ses disciples, étaient tous
de nature à jeter le discrédit sur Le serigne. Les<<actes de vandalisme^aux- quels se livraient ses disciples lui
Dès lors les autorités françaises qui suivaient de près la progression d’Ahmadou Bamba à
estimèrent qu'une résistance de grande envergure contre l'occupation était en gestation. La recherche
d'alliance des souverains déchus, la soumission entre les mains du serigne de nombre de ceddo
relevant de la haute aristocratie étaient autant de facteurs qui venaient confirmer les appréhensions
de l'occupant.
y' Dès lors, ces autorités coloniales qui estimaient avoir sapé les bases j du pouvoir traditionnel, virent en
Ahmadou Bamba un homme dont les ambitions étaient de bâtir, sur les ruines des royaumes défunts, un
empire musulman à l'image de celui d’El Hadji Omar TALL ou de Samory TOURE, voire celui que
tentait naguère d'édifier l'Almamy du Rip, Maba Diakhou. Pour mettre un terme à cette situation des
En 1895, les autorités coloniales semblaient trouver le champ libre pour étendre
une domination, presque totale au Sénégal, notamment dans la région du Cayor, connue pour
son agitation perpétuelle. Les chefs traditionnels hostiles à la colonisation étaient déchus, leurs
I
Cependant leur quiétude devait à nouveau être dérangée, car dans les régions
voisines, au Baol et au Jolof particulièrement, les dé- I _
placements du marabout du Baol, Amadou Bamba, étaient considérés comme । des manoeuvres
visant, sinon à semer le trouble, du moins à organiser une coalition contre l'occupant.
I
Politiques par M. LECLERC, 1'Administrateur du Cercle de Saint-Loqls, il est fait état d'armes et de
munitions qu'aurait reçues | Amadou Bamba "dont les talibés, en 1891, avaient déjà commencé à prêcher
Amadou Bamba "dont les talibés, en 1891, avaient déjà commencé à prêcher
Nous remercions M. Oumar BA, Archiviste aux Archives du Sénégal, qui nous a facilité l'accès à
de rares documents particulièrement sur Amadou Bamba.
1
./.
était à la base de telles appréhensions. Au Baol où l’enseignement d’Amadou Baniba était suivi
scrupuleusement, tous les moyens étaient employés pour prévenir le déclenchement des
hostilités.
Les rapports laissaient supposer que les chefs influents du Cayor avaient fait
cause commune avec le marabout, soit pour recouvrer leur trône perdu, soit pour contribuer à la
défaite de leurs ennemis : les Français, soit pour le triomphe de l’Islam, vers lequel certains
d’entre eux se sentaient attirés. Cette situation était d'autant plus préoccupante que le Teigne du
Baol, Thiéyacine FALL, pourtant loyal envers les Français se souciait peu de l'influence
^In
téressait, disent les rapports, c’était l'eau-de-vie, si bien que tout en demeurant le souverain, il ne
gouvernait plus. Ainsi les autorités de Saint-Louis pensaient qu'Amadou Bamba guettait une
occasion propice pour 1’évincer et imposer une dictature musulmane dans la région.
dation de Touba, le marabout vint élire domiaile dans le Jolof, en mars 1Ô95, en raison de la
réceptivité particulière de ses habitants à son enseignaient, mais aussi et surtout à cause de sa
situation de carrefour entre les différentes régions du pays. Il y fonda un village qu'il baptisa Mb
acké-Jolof. J p._“ - .
Au mois de juillet de la même année le Bourbbr’ du Jolof, Semba r Laobé Penda (l),
puis son frère Alboury NDIAYE vinrent se soumettre aur Serigne. Outre ces chefs, Amadou Bamba
comptait également sur les familles DIOP et LO qui détenaient les rênes du pouvoir. Ainsi le Serigne
de Koki, le Serigne de Louga, deux dignitaires très puissants du terroir lui étaient dévoués.
En tout cas, pour prendre des mesures énergiques à son encontre, un certain nombre
.U19.
, être, ce qui rendait Amadou Bamba si redouté était-ce le fait qu’à la différence du marabout
> force de ses alliances avec les autres marabouts, Amadou Bamba possédait
. aux yeux des Français ”une véritable armée de tiédos”, comme allait le constater 1’Administrateur
du Cercle de Saint-Louis dans un rapport daté du 15 août 1895, qu’il adressa au Gouverneur du
- Par ailleurs, le choix par Amadou Bamba, "à l’extrême est du Baol”, d’un
emplacement devant servir plus tard de capitale à la confrérie naissante : Touba, inquiéta fort, les
autorités coloniales. Ce choix était dicté selon elles, par des raisons stratégiques. La proximité du
territoire anglais offrait au marabout des possibilités d’échapper aux poursuites, au cas où il en
serait l’objet.
Les soulèvements déclenchés par des marabouts tous affiliés à la Tijâniya : Maba Diakhou dans le
dou Lamine DRAME au Boundou et à Bakel et Samba DIADAÏÏA au Routa Toro, confirmaient
davantage les autorités de Saint-Louis dans leur manière de voir. Aussi la soumission apparente
Dans une lettre (1) que le Gouverneur général de l’A.O.F. adressera au marabout
mure, Cheikh Sidiya, maître et protecteur d’Amadou Bamba, il apparaît que cette affiliation à la
confrérie de la Tijâniya était le motif principal qui amena le Conseil Privé à prendre la mesure
de déportationÇ La situation parafe s ait si grave et La mesure à prendre si urgente que les
autorités de Saint-Louis estimèrent que le recours aux moyens classiques qui consistaient â
fait tuer Maba Diakhou (1867), à Somb par le Dour du Sine Coumba ïïdoffène DIOUF, Amadou
Cheikhou (1875X à Samba Sadio, par Lat-Dior et Albûury NDIAYE,, Mamadou Lamine (1687)
(1) - La lettre est datée de Saint-Louis,le 27 Janvier 1896. Voir i3-fra pp. U2é,U27.
.U21.
à Touba accompagné du résident du Jolof, l'interprète Fara Biram LO, et fit part au Serigne de
l’objet de son déplacement. Celui-ci accepta de se rendre, le 10 août 1895 au lever du soleil.
Décrivant les circonstances de son arrestation dans un livre qu'il intitula "Jazâ’Xs-
^akkûr” (La récompense du reconnaissant), Amadou Bamba dit :
avec lequel j’avais ce différend selon la volonté de Dieu. Je trouvai son "ministre", qui investit avec
son armée cette maison consacrée à l’enseignement et à la science. C’était le soir du samedi, h
(1) - Cette date donnée par Amadou Bamba en année hégirienne ne correspond pas à celle donnée
par le Gouverneur LECLERC dans un rapport sur l'arrestation du marabout. Selon lui le
Serigne s’est rendu, le 10 août 1895 au soleil levant. Cf annexe. Cf. V. MONTEIL
Esquisses sénégalaises.
. b22,
considéré comme un danger public et sous l’action duquel MIHET (1) porta le jugement suivant :
"Il existe une espèce de secte recrutée parmi les vagabonds, exploiteurs de la charité
publique et danger perpétuel pour les braves gens. !%• affectent des accès d’attaques de nerfs et
toutes les maladies, insultent publiquement le chef du village, le BOUT et meme le Gouverneur. Ils
ont un marabout à leur tête, mais les gens censés font valoir qu’ils insultent Dieu, et tous n’ont
qu'un dessein, c’est de les voir expulser... Nous ne pouvons tolérer une secte qui ne reconnaît pour
Ce jugement assez sévère pouvait traduire une réalité observable et il n'est pas exclu
que les vagabonds dont il est question fussent des adeptes du Serigne. Mais ce que l’auteur semble
ignorer c'est qu'en pareilles circonstances les gens agissaient de la sorte de leur propre chef et que
ces actes de vandalisme étaient l'un des facteurs qui déterminèrent le Serigne à dénoncer plus
devoir le déporter simplement parce que sa présence dans le pays occasionnait beaucoup
•/.
A23.
contre Amadou Bamba aucun fait de prédication de guerre sainte bien évident son attitude, ses
agissements et surtout ceux de ses principaux élèves sont de tous points suspects”. (1)
L’idée qu’Amadou Bamba détenait des armes et des munitions dont font justement
état certains rapports officiels semble avoir été suscitée par les métaphores dont il usait volontiers
dans ses poèmes et que les interprètes prirent, sans doute, au pied de la lettre.
Le poème le plus caractéristique à cet égard est celui qu’il a composé pour stigmatiser
et jeter l'anathème sur les Français qu’il appelait nasârân, c’esb-à-dire chrétiens. Ainsi dans ce
"Vous qui, par égarement, croyez en la Trinité," 3e pyète dit qu'il a des fusils, des
lances et des flèches pour se défendre . Plus loin il explique le contenu métaphorique de ces termes :
.U2h.
cours de ce Conseil, entre autres 1’embarquement prochain du marabout, le 21 septembre, dans un
paquebot à destination de Libreville. La lettre fait également état d'une pension de ?0 francs
confrérie mouride avait virtuellement vu le jour à l'heure où Amadou Bamba ”tel une chèvre entre
les griffes des fauves ou un rossignol entre les mains des jeunes enfants”, pour reprendre
l’expression de Madiakhaté KALA., l'ancien cadi du Cayor et l'un des professeurs d'Amadou
Bamba, s’embarqua, pour sept ans, (1895-1902), vers une destination inconnue... le Gabon (1).
Conscient du vide que son absence allait créer, pour autant que
la doctrine qu'il venait de mettre au point demeurait encore confuse dans l'esprit même des plus
avertis parmi ses talibés, le Serigne prit soin de confier des taches précises à ses proches
collaborateurs avant de s’embarquer. Ce fut une amorce à la division de travail qui se précisera
plus nettement avec le développement de la confrérie. C'est ainsi que les personnes dont les noms
devoir d'enseigner;
.1*25.
Cheikh Anta MBACKE devait s’occuper de ceux qui n’étaient aptes qu'aux travaux
champêtres;
- Mbacké Bousso reçut la charge d'assurer la formation intellectuelle de ceux qui
voulaient s’instruire.
Ils étaient tous des frères du Serigie sauf ce dernier qui était son cousin.
D’aucuns s'appuyant sur ces recommandations que le Serigne donna à ses cheikh
estiment qu'Amadou Bamba accorda une part très considérable au travail manuel au point de faire
du Mouridisrce une sorte de communisme où les considérations d’ordre matériel priment sur tout
(1). Peut-être, le Serigne était-il un communiste sans le savoir. En tout cas parmi les raisons qui
l'amenèrent à accorder au travail manuel une telle importance figure celle qui procédait de la
situation de désoeuvrement caractéristique des milieux peuplés par les ceddo. Sachant qu'une
éducation ne pouvait se faire au niveau des masses sans la discipline, il conçut l'idée de cette
division de travail. Ainsi, tous les esprits sont occupés, ou bien par le travail ou bien par les études.
(1) - Cf. infra, sur les origines éventuelles de cette division d4S-travail p. Voir aussi une étude de
Abdoulaye WADE, Annales de la Faculté de droit, Université de Dakar 1969, publiée sous
forme d'articles dans le Dakar-Matin du 6/10/1969 et suiv.
Il est intéressant de faire une coiiparaison avec l’étude d'OBRIEN sur la colonisation
agricole chez les mourides.
A26.
Quelques mcis plus tard, s’expliquant sur les raisons qui l’avaient amené à prendre
cette mesure à l’encontre d'Ahmadou Bamba, le Gouverneur général de l’A.O.F. adressa à Cheikh
Sidiya une lettre assez révélatrice. Cette correspondance conservée aux Archives nationales du.
Sénégal (1) et qui eut pour destinataire celui qui fut à la fois maître et "protecteur' 1 d’Ahnadou
La teneur de cette lettre outre qu’elle donne une idée précise sur la surveillance
rigoureuse dont les marabouts tijanes étaient l’objet montre, également combien il était
compromettant pour un marabout tijâne d’avoir des adeptes. Les perquisitions opérées au
domicile d’El Hadji Malick SY, à Saint-Louis, avant le point du jour, afin de vérifier s’il
organisait au non des séances de wazifa (2), en constituent d’éloquents » témoignages.
(1) - Direction des Affaires politiques. Lettres arabes (1895-1096), 13 G. i+0. Archives du
Sénégal.
(2) - C'est la réunion en cercle de plusieurs adeptes pour réciter ensemble - et à haute voix le
dikr de l’aube et du crépuscule, chez les Ti j unes.
f
.U27.
''J’ai bien reçu la lettre que tu m’as écrite au sujet de Mohamo- dou Samba, Ce
années. Il avait eu le tort d’adopter les doctrines tijanes dont les adeptes au Sénégal
i le. preuve entre les mains, un mouvement contre nous ( 1 ) de con- A ,1 cert avec
I compagnie de son complice Samba Laobé Penda. Je regrette d’avoir ► I été obligé de
prendre cette mesure de rigueur parce que je ne / voudrais que la paix avec tout le monde, mais
”L’attitude de Mohamadou Bamba ne change en rien mon opinion sur ton compte . Je
sais que tu es ami de notre cause et que je puis être assuré de ton dévouement comme
''Comme c’est la première fois que nous sommes en relation, je veux que tu en gardes
.1128.
Mais devant le fait accompli Cheikh Sidiya ne pouvait que s’accommoder de la
décision ainsi prise. Pour le ménager et pour s’assurer son amitié et partant ses services, le
Gouverneur, tout comme ses prédécesseurs, lui faisait de nombreuses concessions. Ainsi, en dehors
des présents qu’il lui envoyait, et il n’était pas le seul destinataire de tels cadeaux, on délivrait à ses
talibés^chargés de collecter des aumônes auprès de ses adeptes wolofs ,des laissej-passer pendant
que les autres marabouts, eux- mêmes, ne pouvaient pas se déplacer d’une province à une autre sans
Un autre Cheikh maure, ami, lui aussi, des autorités françaises établies à Saint-Louis,
était le vénérable Cheikh Sadibou. Comme le maître d'Ahmadou Bamba, il bénéficiait
de concessions analogues en compensation de services rendus. Voici à titre d'exeitçile,
une lettre de recommandation y
délivrée à l’un de ses collecteurs d’aumônes au Sénégal:
!î
Le Gouverneur du Sénégal et dépendances recommande d’une façon toute
Ripyet à tous les chefs du Sénégal* RASSOUL, Taleb de Cheikh Saadi-Bou, notre
fidèle ami, les prie de lui faire bon accueil et de l’aider en tout au cours de ce
' •A
voyage (1) ” '- .
/.*
D -Saint-Louis, le 15 janvier 109^.
■# ■
(1) - Archives du Sénégal, lettres de recommandation auprès des souverains délivrées par les
autorités françaises aux Cheikh maure. 13 G UO.
.U29.
L’année 1902 tire à sa fin ; Amadou Bamba aura passé sept ans et demi au Gabon. Les
autorités coloniales n’ayant vu aucun acte belliqueux pouvant confirmer les appréhensions qui les
avaient amenées à prendre, en 1895■> la décision de l’interner dans une île loin de son pays,
"sigie de reconnaissance envers le Seigneur”, deux ouvrages importants, l’un en prose, l’autre en
Pendant que Cheikh Sidiya usait de tout son prestige pour obtenir le retour de l’exilé,
Cheikh Ibra FALL(1Commerçant et disciple du marabout, offrait des garanties pour atteindre le
même objectif. En 1901» le Commissaire général du Congo français avait transmis avec avis favora-
ble ”une demande de grâce" d'Amadou Barnba. Le samedi 8 novembre 1902, le Serigne, dans sa
huitième année de bannissement, devait à nouveau fouler le sol de ses ancêtres , _____________
_____________________________________________._______
(1) - Une branche du Mouridisme portera son nom. Il aurait été considéré par le Serigne comme son
disciple numéro un. En retour le grand minaret de la mosquée de Touba pjrte son nom.
.U30.
Après avoir été retenu onze jours à Saint-Louis sur l'ordbe du Gouverneur du Sénégal
qui le reçut dans son bureau pour sonder ses intentions avant de le libérer, le Serigie regagna le Baol.
Il fit halte à Dar-as-Salam et à Touba, deux villages qu'il avait fondés et se rendit par la suite â Dar
Inutile de dire que ce retour d'exil avait fort rehaussé la gloire du Serigne et marquait le
début d’une ère nouvelle dans la vie d'Amadou Bamba. De partout des adeptes, enthousiasmés,
venaient le voir. Cette ruée sans précédent, cette cohorte de prosélytes mus, sinon par un zèle
religieux, du moins par quelque force irrésistible, inquiéta les autorités de Saint-Louis qui faisaient
A peine le Serigie venait-il de séjourner cinq mois dans son propre terroir, le Baol, que
Dans une lettre confidentielle, datée du 1er avril 1903 et adressée au Gouverneur du
Sénégal, l’Administrateur Le FILIATRE, Commandant du Cercle du Sine-Saloum, après avoir
préconisé des mesures à prendre à l’encontre de ,!cet individu” /_ Amadou Bamba_/ qu’il fallait
"mettre dans l’impossibilité de nuire”, faisait les remarques suivantes : ”11 y a lieu d'arrêter les
progrès de l’islamisme. Le Sérère n’a pas besoin de devenir musulman ; actuellement il est maniable
.U31.
La réponse du Gouverneur semble montrer que cette situation confuse était créée et
entretenue par des hommes du genre de l'auteur de cette lettre. Et, ne voulant pas entrer de nouveau
en conflit avec le Serigne, le Gouverneur lui dit : ”il convient de laisser à ce marabout toute liberté
d’action. Il serait, en effet, de mauvaise politique, dans un pays à peu près totalement soumis à
l’influence de l’Islam, de vouloir endiguer 1!Islamisme ; et nous devons nous garder d’entrer en lutte
avec lui
Un mois plus tard, pendant qu* Amadou Barnba se rendait dans les différentes localités
du Baol pour être â même d’apprécier personnellement le travail accompli pendant son absence, une
autre lettre, datée du 1er mai 1903 et adressée par 1'Administrateur de Thiès au Gouverneur du Séné-
gal suggérait en ces tenues le bannissement, pour une seconde fois, du Serigne : î:au sujet de
l’attitude du marabout Ahmadou Barnba, dont la puissance dans le pays devient un réel danger, dans
la crainte d’une surprise, je crois qu’il serait prudent de prendre dès maintenant les mesures néces-
A partir de cette date, Amadou Barnba fut incapable de s’occuper de ses disciples en raison des
mesures d’intimidation préconisées par les autorités locales à son égard. Les chefs traditionnels,
charges de veiller
./•
.1+32.
sur lui, osent commettre 1 ’imjn®.dence de le convoquer pour l’humilier, ce à quoi il se refusa
toujours . Pendant ce temps, ses frères et grands disciples, par peur de le voir prendre à nouveau le
chemin de l’exil, se mirent à prêcher l’ordre et l’obéissance. Ils faillirent entrer en mauvaise
intelligence avec le Serigne qui refusait de satisfaire à leurs injonctions. Mais les rapports, lettres et
de paix, avait rédigé à Diourbel, le 19 mai 1903, une lettre à ses disciples et une autre au
Gouverneur du Sénégal. Dans la première lettre, il déclarait avoir convenu avec le commandant du
Cercle du Baol qu’il ne ferait rien qui puisse lui déplaire et que celui-ci ne ferait jamais tort à
l'Islam.
2/ Le Serigpe s’explique
Gouverneur, reçue le meme jour, Amadou Bamba en s’expliquant sur les raisons de son prétendu
refus de se rendre auprès des autorités administratives, révèle que son état de santé est lamentable
après quelques
(1) -
.U33.
kilomètres de marche, j’ai senti une fatigue indescriptible. Je ne pouvais plus marcher ni meme
"En vérité depuis que je suis rentré du Gabon le changement de climat a produit
beaucoup d'effets sur mon organisme. De surcroît, durant les sept années et demie que j’ai passéesau
Gabon, il ne m’était pas loisible de marcher. Je restais assis dans une chambre. Voilà pourquoi,
quand j’ai quitté Saint-Louis pour rie rendre chez moi, je n’ai pu y arriver qu’ après deux moic . Car
après chaque kilomàre de marche, je tombais mal ade pour longtemps. Je dissimulais cela aux gens.
Telle est la raison qui m’a amené aujourd'hui à vous envoyer mon frère Cheikh Anta et non cousin
Pour lever les accusations portées sur lui par le Commandant de Thiès qui dit l’avoir
convoqué sans que le Serigne ne se soit présenté, Amadou Barnba poursuit en ces termes :
lui. Vous pouvez l’interroger à ce sujet. Comment pourrais-je avoir un tel comportement pendant
que mes maîtres m’ont appris les Hadît du Prophète MUHAMMAD relatifs au devoir d’obtempérer
। Amadou Bamba estimant être pris ainsi que ses frères et proches collaborateurs dans un engrenage de
,k3U.
au Gouverneur du Sénégal des lettres l’une apres l’autre pour s’expliquer sur les accusations portées
contre lui.
Le ton de ces lettres conservées aux Archives du Sénégal, dénote cependant une docilité
de s& part. Ainsi, dans celle qu'il adressa, le 3 juin 1903, au Gouverneur, il dit notamment :
"...Sachez Monsieur le Gouverneur que si je ne suis pas venu à Saint-Louis, ce n’est pas
Je vous demande de ne point croire ceux qui disent du mal sur moi; il n’y a pas de contradiction entre
Ces paroles ne produisirent pas sur le Gouverneur l’effet attendu. Car, pour ce dernier,
elles n’étaient pas confirmées par les actes du Serigne. Dès lors, il décida de l’éloigner à nouveau pour
les motifs suivants:
- Refus de traiter avec Mbakhane DIOR, chef du Baol oriental qui s’était rendu à Toùba-
- Refus de traiter avec Mbakhane DIOR, chef du Baol oriental qui s’était rendu à Toùba-
Mbacké, le 17 avril 1903, pour donner des ordres. Le Serigne estimant que les difficultés qu’il
rencontrait provenaient du fait qu’il ne traitait pas directement avec les autorités coloniales, avait fait
dire au chef du Baol qu’il ne voulait plus avoir affaire qu’avec le Gouverneur général.
Sr
.U35.
général :
Le Gouverneur avait ordonné le recours aux moyens militaires pour arrêter Amadou
Le lendemain, 16, sous l’escorte d’un interprète, Fara Biram LO, d’un garde régional,
Socé SÛW et de Cheikhouna, l’envoyé spécial de Cheikh Sidiya, il se dirigea vers Saint-Louis. Pour ne
pas attirer les regards sur lui, on le traita ”en homme libre et non en prisonnier”.
• /.
.H37.
En Mauritanie, on lui assigna donc une résidence forcée auprès de Cheikh Sidiya, l’un des
D’abord le milieu culturel favorable aux études lui permit '^approfondir ses connaissance^
mais aussi de composer des poèmes panégyriques en signe de reconnaissance envers Dieu. L’un de ses
biographes et disciples, Muhammad Lamine DIOP de Dagana, évalue à une dizaine le nombre de
Sidiya. Dès lors il n’aurait su faire l’objet d’une surveillance extrêmement rigoureuse conformément
surveillance aussi rigoureuse que celle qu’on lui demandait d’exercer sur lui, ce fut pour soustraire ce
(l) - Cf IrwS’an-Nadim, manuscrit Département d’Islomologie, IFAN. et Amar SAMB, Essai sur la
Contribution du Sénégal à la Littérature d'Ex- pression arabe, Dakar - IFAN, 1972 p, U 38.
,1J3Ô
l’objet depuis plus de dix ans. Et c’est dans cette optique qu'il convient de voir son désir ardent,
quelques années auparavant, d'obtenir des autorités françaises le retour de l'exilé, moyennant lequel il
offrait des garanties. Ayant ainsi mis en jeu tout le poids de son prestige, Cheikh Sidiya pouvait
profondément marquer la pensée d’Amadou Bamba. En tout cas le Serigne l’entourait d'un respect
profond.
Voilà ce qui explique la paix quasi totale que l'exilé a connue en Mauritanie. D’ailleurs, ce
sera lui-même qui écrira pour se plaindre du nombre trop important de personnes qui quittaient le
Sénégal pour lui rendre visite.Dans une lettre qu’il adressa au Gouverneur générais il dit entres autres
choses :
principalement par Dagana, pour venir jusqu’ici. Je viens demander à votre bienveillante autorité de les
empêcher de quitter ainsi leurs pays pour émigrer temporairement vers moi" (1).
Des mesures furent prises pour répondre aux voeux du marabout. Un contrôle fut instauré
pour permettre l’enregistrement des noms de ceux qui désiraient se rendre auprès du Serigne. C’est
ainsi que le rapport du premier trimestre de 190? de Tivaouane faisait état du déplacement de Fety
DIOP et de Aîssatou SEYE, toutes les deux épouses du Serigne, pour le re-
(1) - Voir cette lettre en français, signée d'Amadou Ben Muhammad et datée de Soueh el-Ma, en
novembre 190h. Cf. Dossier d’Amadou Bamba, Archives du Sénégal.
• U39.
joindre dans le Ganar, en mai 190li. Ces mêmes contrôles devaient révéler aussi "qu 1Amadou Bamba
demandait à ses mourides de fortes sommes d’argent. ..( 1)'1 (mars 1905) et que Cheikh Ibra FALL
demandait une autorisation "pour envoyer du mil au Serigne à l'occasion du Ramadan (octobre 1906)’’.
Espérant que son attitude pouvait plaider en sa faveur pour l’obtention d’une autorisation
de revenir au Sénégal, il fit adresser par Cheikh Sidiya une demande dans ce sens à THEVENIAUT,
Commandant du cercle du Trarza qui transmit, le 6 mars 1907, avec avis favorable au Commissaire du
Gouvernement général en Mauritanie, lequel transmit à son tour a Saint- Louis. Le Gouverneur, fort des
événements qui se produisirent lors du retour d’Amadou Bamba du Gabon, résolut d’autoriser le retour
de ce dernier mais fie lui assigner une résidence forcée. L’Administrateur du Cercle de Louga, chargé
de prospecter un emplacement qui répondrait aux critères fixés par le Gouverneur, fit la proposition
suivante :
"En réponse à vos lettres du 10 et 13 avril relatives au choix d’une résidence pour le
Cheikh Amadou Bamba qui vient d'être autorisé à revenir au Sénégal, j’ai l'honneur de vous soumettre
la proposition d’emplacement ci-dessous, conforme aux désirs exprimés dans les lettres précitées.
L'emplacement est choisi de concert avec Bouna NDIAYE qui assurera la surveillance discrète du
7.
.Uo.
Ainsi un emplacement de U km 2 fut choisi à Ceeen, dans le Jolof, entre Louga et Yang-
Yang à 35 km de ce dernier. Auparavant, Cheikh Thioro, cadi supérieur de Louga et frère du Serigne,
avait accepté d'offrir aux autorités toutes les garanties qui lui seraient demandées.
Cependant on peut estimer que ce n'était pas là le facteur décisif qui avait fait s'incliner les
autorités devant cette exigence. Si l'on sait que, déjà en 1903, Amadou avait fait état de son très mauvais
état de santé, lequel était consécutif, à son long internement au Gabon où il n’avait pas de possibilité de
se déplacer souvent et qu’en Mauritanie, en plus des conditions défavorables de séjour dans une localité
marécageuse et malsaine où il avait dû habiter et qui ont ntOLà-tà sa santé, il apparaît évident que des
"bien cette précipitation à créer de toutes pièces les conditions de retour d'Amadou Bamba. Dès lors, il
ne serait pas difficile d’apprécier les conséquences de cet état de choses sur la vie de la confrérie
naissante. *
En effet, la précarité de la santé d’Amadou Bamba peut expliquer très justement les
hésitations des autorités de Saint-Louis qui redoutaient la mort du Serigae en exil. Les souvenirs de la
mort en exil de l'Almacor Sanory TOURE, en 190Q, au Gabon où il avait rejoint Amadou Bamba ne
sauraient être absents de leurs préoccupations. Ainsi, qu’Amadou Bariba ait été détenu après, au Gabon
AUl.
connaître les rudes conditions d’existence que firent celle de la période 1895-1902 passée au Gabon. La
liberté, quoique relative, qu’il a connue en Mauritanie et à laquelle devrait s’ajouter celle de sa nouvelle
\ ,-.^7
Z- '■ i ' -
Il faut signaler cependant que le comportement du Serine semblait noter sinon la
ræme^^cil^j^ dont nous avons fait état en analysant ses lettres, du moins une volonté quelque peu
flexible.
a) Le goût de la solitude ►
/ ' Une fois installé dans cet^è nouvelle résidence, il adressa une
légère au Gouverneur pour lui demander d’empêcher les gens de venir le voir, ^eut-être redoutait-il que/
ces visites lui portassent préjudice. Et, en les dénonçant de son propre/chef, il pouvait attirer sur lui, le
moins possible, les soupçons de ceux qui le surveillaient, lui et ses adeptes.
L’attitude insolite d’Amadou Bamba n’a rien de surprenant si l’on sait qu'il était allé
jusqu’à douter de la sincérité de certains parmi ceux qui se disaient ses fidèles. Une circulaire qu'il
rédigea, fit multiplier et distribuer dès son établissement dans sa nouvelle résidence de Cëeen en fait foi.
(l) - Lettre transmise au Gouverneur par 1'Administrateur de Louga, le 2 Août 1007. Dossier d’Amadou
Bajnba, Archives du Sénégal.
.UU2. dénonçant ceux qui
Dans une autre lettre relative au meme sujet, Amadou Bamba parlait : ”... de faux talibés et des
trompeurs qui font des mouvements...(1)". Sans doute, s’était-il aperçu qu’on le rendait responsable des
troubles de toutes sortes occasionné^ par ceux qui se réclamaient de lui, utilisant ainsi sa personnalité comme
bouclier (2).
Cependant les autorités de Saint-Louis accroissaient leur vigi- lence pour ne pas être prises au
Le même document (3) qui fait état des noms des chefs traditionnels présents aux côtés
d’Amadou Bamba à Cëeen, signale que ce dernier "pratiquait un nouveau wird qui lui est personnel”.
(2) - Il s’agissait principalement des anciens ceddo, du Baol notamment, qui ne pouvaient plus se livrer aux
actes de vandalisme comme sous les Damel et Teigne. C’est ce qui grossit très rapidement le nombre
des "adeptes" du Serigne. Parmi les chefs et anciens chefs traditionnel qui l’avaient rejoint à Cëeen
figuraient notamment :
- Birahim Codou Mararn du Guet, frère de Lat-Dior;
- Amadou Makhourédja du Guet, frère de Lat-Dior;
- Mbar Dior Sigua du Mboul (Damel Samba Laobé);
- Manel FALL, ex-chef de canton, démissionnaire;
- Biram Bigué DIEU G, ex-chef de Ndoundol, révoqué;
- Maba Awa du Saloum, frère de Saër Maty, fils de Maba;
- Serigne Bamba du Saloum, cousin de Birame CISSE, ex-chef du Saloum.
(3) - Il est daté de Louga, 25 septembre 1907, de 1‘Administrateur du Cercle au Gouverneur général.
.^3.
maures qui venaient en chercher ne pouvaient pas manquer au rendez-vous, aucune mesure rigoureuse
n’ayant été encore prise à l’encontre des visiteurs. Ainsi, à l'occasion de la Tabaski de 1909, notait-on parmi
les hôtes du marabout, Fadilou (1) et Talibouya, respectivement neveu et fils du grand marabout maure,
Cheikh Sadibou. Au meme moment, Cheikh Ibra FALL, alors commerçant à Ndande, adressa une lettre au
Gouverneur du Sénégal pour demander qu’Amadou Bamba fut libéré "... il y a 3 ans, écrivit-il, je ne l’ai pas
vu.”.
siteurs, à titre de hadiya, étaient d'une importance telle que les autorités de Saint-Louis firent procéder à des
enquet^ pour savoir s’ils étaient librement consentis. Cette circonspection préludait à une mesure tout
imminente.
(1) - Ce fut lui qui dirigea ? le 3 janvier 1909, la prière de Tabaski à laquelle assistèrent 150 Wolof et 50
Maures ; Amadou Bamba était indisposé quelques jours auparavant. Une fille de l’ancien Damel
Saniba Laobé FALL, nommée Lalla FALL venant de Ndande, accompagnée de 8 personnes, offrit au
marabout 8 pagnes de ”cawali".
(2) - Ce fut le 7 mars 1909 par Roux, l'inspecteur des Affaires Administratives
.1+Uh.
déclara "avoir pris l’engagement de ne plus recevoir le public qui vient lui faire visite (1)".
Pour se conformer à l’engagement ainsi pris, lequel stipulait entre autres points que le Serigne
était tenu de :
- faire déguerpir les cases sauf une vingtaine, sa ba^raque non comprise ;
Ces mesures acceptées par Amadou Bamba ne devaient pas tarder à l’incommoder. Dans une
lettre qu’il adressa au Commandant du cercle de Louga (2), il demanda à ce qu'une douzaine de ses talibés
fussent autorisés à aller cultiver son champ étant donné que ceux qui lui apportaient des dons n’étaient plus
autorisés à le faire.
Si les agitations des indigènes dictaient la rigueur des mesures prises à l’encontre d*Amadou
(3) - Voir en Annexe une partie du rapport du Commandant de Dagana au Gouverneur du Sénégal à ce
sujet.
sur la confrérie naissante, le sort pitoyable du Serigne suscitait beau- ' >
coup de compassion au sein de sa famille. En effet, pendant que ses freres, Amadou Diâra dit Momar Diana,
Tbra Fati et Cheikh Anta, cherchaient à le sottatraire à cette situation inconfortable en sollicitant auprès du
Gouverneur du Sénégal son "retour dans son pays natal, le Baol (1) 4 son autre frère, Cheikh Hjioro,
redoutant le pire : "je crois qu’il sera déporté encore, écrivit-il, s’il habite dans le Baol", s’opposait à cette
demande (2).
difficile de le dire. L’oeuvre écrite du Serigne, datant de cette période d’épreuves,serait révélatrice. Nous
estimons qu’en dehors de quelques lettres qu’il rédigea lui-même, ses scribes ayant été tenus à l’écart loin
de lui, il n’est pas facile de trouver un document pouvant permettre de mesurer l’évolution de sa pensée
A- .
c) Le Serigne se soumet I - - , ;„. •
Tout au plus, faut-il rappeler qu’il demanda sans l’obtenir une auc&nce du Gouverneur du
Sénégal par une lettre (3) dont le porteur était son fils aîné, Mouhamadou Moustapha.
traduit en français (nous avons cherché en vain l’original) est un recours somme tourte inestimable.
plaidant la cause française en ces termes : "Convaincu qu’aucun peuple, si puissant qu’il soit, ne peut se
mesurer avec le gouvernement français, ni même le contrarier... Je suis décidé à adresser, sommairement par
écrit, quelques conseils à mes frères musulmans, afin qu’ils ne soient pas entraînés dans des guerres (2)”,
brusque de l'exilé du Gabon. Car il semblerait-c’est le ton du Fatwâ et les thèmes abordés qui nous
autorisent à penser ainsi, que le Serigne ait rédigé ce Fatwâ dans des circonstances qui rappellent celles dans
lequel- les se trouvait Madiakhaté Kala quand il composa sa fameuse ode pour railler Lat-Dior et vanter la
Par ailleurs, ce Fatwâ. qui rappelle à plusieurs égards la notion de soutien que les notables de
Saint-Louis avaient rédigé à la demande des ,/ (1) - Cf. supra, la définition de ce terme, p. 35
(2) - Traduction de l’interprète Principal hors classe, Bou El Mogdad, Saint-Louis, le 29 décembre 1910.
(3) - Cf. supra, p. 80.
.UT.
Français aux prises avec El Hadji Omar, était surtout destiné aux Maures du Sahara alors hostiles à
l’occupation française.
française, de nouvelles mesures durent être envisagées. Les envoyés des chefs maures devaient/ être soumis
au même titre que les autres, à l’obligation de se munir d’un laisser-passer pour se rendre auprès du Serigne.
C’est ainsi que des neveux de l'honorable Cheikh Sadibou qui naguère sillonnaient librement le territoire de
long en large, étaient recherchés (1) pour avoir manqué à cette obligation.
demande souvent formulée par ses frères laquelle répondait vraisemblablement aux désirs de celui-ci : le
transférer au Baol. Mais en réalité la mesure était dictée par un motif de tout autre ordre.
"... J'ai envisagé, écrivit le Gouverneur COR (2), la possibilité d'atteindre Amadou Bariba dans
le prestige dont il jouit et que son isolement semble favoriser, en le déplaçant à Thieyaine et .le mettant en
rési-
(l) - Bouna, le Chef du Jolof>était chargé de cette mission (novembre 1911) • Archives du Sénégal, dossier
d'Amadou Barnba.
(2) - Lettre adressée, le 27 novembre 1911, au Gouverneur général de l’A.O.F.
.4U8.
dence dans le Baol". Le Gouverneur général William PONTY, en donnant son autorisation ajouta : "Tl
faut qu'il refuse de recevoir ses adeptes comme il le signa à Coki en 1907 (1)M.
Amadou Bomba quitta le Jolof, dans la nuit du 13 au lU janvier 1912 (21 Muharran 1330 H),
accompagné de 8 personnes dont U "suivant" à lui, deux cavaliers-guides fournis per le chef du Jolof, et
n’étaient pas négligeables, redoutait un nouvel exil si toutefois par le jeu du hasard, le problème
prenait des proportions démesurées. En effet, il allait être impliqué dans l’affaire de l’un de ses
frères. Son attitude franche éloigna les soupçons dont il fut l’objet et apaisa les autorités coloniales.
.UU9.
était poursuivi pour avoir commis un délit de droit commun en se déclarant devant l’autorité judiciaire,
être né à Rufisque, (1) alors que les faits établis prouvaient le contraire.
Il a fallu une grande personnalité comme William PONTY, les circonstances aidant, pour
que l'affaire fut étouffée. Le Gouverneur général estima qu’il fallait beaucoup d’habileté, car Amadou
Bamba état disciple de Cheikh Sidiya, le protagoniste de l’action française au Nord du Sénégal, et que
le double jeu, était dangereux. De surcroît, envoyer Cheikh Anta en exil ou en prison ne ferait
Le procédé assez habile auquel eut recours le colonisateur consista à recueillir les
dépositions d’Amadou Bamba et de son frère, Cheikh Thioro, d'après lesquelles leur frère, Cheikh
(1) - Vers 1ÔT1. Le jugement date de 30 novembre 1911. Dossier d'Amadou Bamba, Archives
du Sénégal.
(2) - C'est le cas d'Amadou Bamba qui a permis de tirer cette conclusion.
(3) - Cf. Le Dosâer d'Amadou Bamba 1911- Archives du Sénégal.
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veillance dont il fut l'objet était stricte, il convient de noter que -
l Gouverneur de deux envoyés du Serigne : Mbacké Bousso et Cheikh Thioro \. pour exprimer les
regrets du marabout d'avoir fait dire ou agir ses tali- bés pour du mal et que désormais il leur dira de faire
du bien.
b) Détente ; le Serigne est compris , /* ’ ■
> . « -s .
mes, avait rendu perpétuellement victime d’iniquités des plus barbares, eut la chance d'être compris
lettre qu'il adressa, en date du 8 novembre 1912, au Gouverneur du Sénégal, PONTY dit
notamment : "... Le vocable imagé et symbolique et toujours absent dont se servent, avec une
recherche laborieusement étudiée, les musulmans engagés dans ce qu'ils appellent une voie, doit,
sans doute, retenir notre attention, mais je ne pense pas qu'il faille toujours le prendre en mau
L’ère des brimades, semblait révolue. Si le grand soufi iranien, al-Hallâj (887-922),
(1) - Elle est datée de Saint-Louis,du 11 octobre 1912,et adressée au Commandant du Cercle du
Baol à Diourbel.
(2) - Dossier d'Amadou Baraba, Archives du Sénégal.
.451.*
ce Anâ-l-Haqq (Je suis Dieu) (1) dut subir la peine de mort après huit ans et sept mois
d’emprisonnement, par contre, Amadou Bamba eut la fortune d'être compris après 7 ans et huit mois
de bannissement. C’est ainsi que désormais il put concentrer toute son attention sur l’organisation
communautaire de ses adeptes. Allait-il être banni à nouveau ? Il n’en avait guère le pressentiment.
Aussi, adressa-t-il au Gouverneur une lettre lui demandant de lui "faire construire a Diourbel une
maison (2)".
Cela n'empêcha pas que, ne pouvant résister à la nostalgie, on le voit souvent solliciter
l'autorisation de se rendre à Mbacké, Darou et Touba pour rendre visite à ses parents (3).
turbulents se mettaient à semer le désordre. Amadou Bamba résolut de les dénoncer en adressant a
(1) -"En se contemplant dans l'yyne de l'âme, l'âme devient la contemplée de celle-ci, et celle-ci
articule en son lieu et place : EGO SUM DEUS”. C'est ainsi qu'Henri CORBIÏÏ explique le
processus au terme duquel Hallaj s'identifia volontiers à Dieu.
Cf. son Histoire de la philosophie islamique, p. 150.
(2) - La traduction de la lettre est datée de Saint-Louis, 9 février 1913. Archives du Sénégal.
(3) - Télégramme du Commandant de Diourbel au Gouverneur du Sénégal, daté du 27 juin 1913.
Archives du Sénégal.
.U52.
Bamba pour l’ouverture, à Mbacké, d’une école française aux frais du Serigne (?).
Cette attitude qui inspira beaucoup de confiance aux autorités administratives, fut considérée
comme une preuve du loyalisme de la part d’Amadou Bamba Pour le récompenser, il fut décidé la
suppression de l’obligation d'une autorisation préalable pour rendre visite au Serigne (3).
Par ailleurs, l'affaire de Cheikh Anta devait connaître un dénoue- men45>ÏI fut "appelé à Dakar
pour comparaître, le 16 mai / 191^_/ devant le tribunal de première instance à l’effet d’entendre annuler le
|U58< "hBlBl
Cheikh
Amadou 0 6 8 0 U 60
Samba
Mariama AMR
Fati COUPA
Fati DIAW
Fati DIEÏÏG
Anta DIOP
Falo DIOP
Fati DIOP
Fatoumata DIOP
Mariama DIOP
MBène DIOP
Rokhaya DIOP
Sokhna FALL
Teko FALL
Anta GADIAGA
Bator KHOUMA
Sokhna KANI
Fati LO
Ata MBACKE
Fati MBACKE
Fatima MBACKE
Anta MBAYE
Khary MBAYE
Aminata KDIAYE
Coumba NDIAYE
Fati NDIAYE
Sokhna NDIAYE
Diodio NIANE
Sadio NIANE
Sokhna NIAMG
Aîssatcu SECK
Dioumb SECK
Wolimata SECK
Diodo SENE
Fati SEYE
Sokhna SYLLA
Fati TAKO
rpo ï l"R "F*
conçut le projet d’y construire une très belle mosquée, laquelle fut dSsor-
mais le trait d’union entre lui et ses disciples. Sa situation n’était pas sans quelque analogie avec celle de
Cheikh Hamallah : le Serigie s'in- terdi sait de célébrer la prière du vendredi qui pourtant est une obligation
à tout musulman avec quelques exceptions (2), tandis que Cheikh Hamal-
(1)- Diourbel, le 1er juillet 191^+. L'agglomération d* Amadou Bamba comptait 200 personnes, le 25
octobre 1913. A ce dernier recensement, le nombre des habitants s’élevait a 576.
(2) - Infra, p. Les successeurs du Serigne la célébreront aussitôt après sa mort.
( 1 — Tl, ÇQnfiai+. CJIIT- la xrav*aa+. 1flO Aa la cmirn fa TV Vrrî v» la fhaca HP
(3) - Il se fondait sur le verset 102 de la sourate IV. Voir La thèse de Alioune TRAORE sur Cheikh
Hamallah, 1975- Dakar.
Amadou Bamba s'adonner à une entreprise d'une telle envergure et pour la première fois, pensèrent qu'il
n'entendait plus s'opposer aux autorités de fait. C'était dans la même optique qu'on lui avait fait construire
une maison dans cette ville. "Mon prédécesseur, fit le Commandant de Diourbel
contraignant de l'établissement du Serigne dans cette contrée. Il ne semble pas que l'objectif ait été
manqué, car peu nombreux sont encore ceux qui savent que le marabout était, durant les quinze années de
son séjour
.H55.
dans les camps de Fréjus et sur laquelle le Ministre de la Guerre porte les appréciations les plus élogieuses
auprès de M. le Gouverneur Général." Amadou Bamba qui déclara "être honoré de cette marque de faveur"
accepta le Diplôme et dit que "ses principes religieux s’opposaient à ce qu’il portât la Croix de la Légion
d’Honneur (3)”.
tage c'était la déviation de la masse de ses adeptes (H). Aussi, consacra-t-il les premières années de détente
à Diourbel au redressement de cette situation, créée vraisemblablement par ses longues absences (5). Sans
(1) - Cf, F. DUMONT, la pensée religieuse d'Amadou Bamba, fondateur du mou- ridisme sénégalais,
Dakar-Abidjan, N.E.A. 1975- P- 80
(2) - Le décret fut pris le 9 octobre 1918.
(3) - Cf. Lettre du Commandant du Baol au Gouverneur du Sénégal, datée du 1k janvier 1019 et celle de
ce dernier au Gouverneur général de l’A.O.F. du 31 janvier 1918. Dossier d’Amadou Barnba,
Archives du Sénégal.
(4) - Cf. infra,p.UTO sqen quoi consistait cette déviation.
(5) ~ Pour avoir une idée peu précise sur les moyens mis en oeuvre par le Serigne pour atteindre eet
objectif cf. infra, p. h 7^- le Serigne pour atteindre eet objectif cf. infra, p. h 7^-
doute, craignait-il l’apparition, au sein même de la confrérie, des tendances plus ou moins prononcées
suivant les tempéraments des cheikhs, ce qui aurait été consécutif à l’absence d'un pôle unique d’attraction.
Les temps ayant joue en sa faveur, Amadou Barnba ne devait pas tarder à voir se réaliser son
"... Amadou Bamba visible restera toujours vénéré pour sa sainteté, mais redeviendra le
Cependant, comme s'ils étaient dupes, les mourides, à la vue du Serigne prenant le train pour
aller répondre au Gouverneur général, le 27 mars 1921, empêchèrent le train de quitter la gare et lancèrent
Amadou Bamba, de par ses bonnes relations avec les Français, obtenait facilement désormais
l’autorisation d’aller à Touba. C’est ainsi (1) - Voir lettre du 16 août 1919 du Commandant de Diourbel au
Gouverneur du Sénégal.
(2) - Il a fallu prendre la voiture de Cheikh Anta jusqu’à 3 km pour prendre le train. Le 1er avril, Amadou
Bamba rentra à Diourbel. Archives du Sénégal.
.'•57.
qu’il demanda et obtint une permission de s’y rendre pour régler la succession de son frère décédé, Momar
Diara. La seule chose qu'on lui refusait c’était l’établissement définitif à Toùba. Il lui fut accordée l’au-
profit de ces nouvelles dispositions. L’âge, les tourments de toutes sortes qui l’accablaient depuis très
longtemps l’amenèrent à adresser BU Gouverneur du Sénégal une lettre assez révélatrice de son état de
santé.
Dans cette lettre (2) qu'il rédigea après s’être rendu à Thièe
peur saluer au passage le Gouverneur général, il demandait à ce que les autorités qui voulaient le voir
pire de vives inquiétudes à son entourage... J’ai constaté moi-même qu’A- madou Bamba décline beaucoup
depuis trois mois et ne se soutient qu’en absorbant force Mfé ncir ..."
(1) - Cf. Lettres du 10 mars 1920, 26 mars 1921, 31 mars 1921 respectivement de 1’Administrateur en
Chef, du Gouverneur du Sénégal et du Gouverneur général d' l’A,O.F. ausujet d'une visite à Touba
d’Amadou Bamba. Voir lettre du T juillet d’Amadou Bamba et celle du Gouverneur du Sénégal au
Gouverneur général.
(2) - Elle se trouve dans la chemise de l’année 1923 du dossier d'Amadou Bamba, Archives du Sénégal -
.1158.
Sans cesse attentive à l’état de santé du Serigne, les autorités coloniales, considérant que la
mosquée de Diourbel était le seul endroit où les fidèles pouvaient voir le marabout, et sachant qu’il s'y
produisait souvent de violentes bousculades, toutes les fois que celui-ci s'y rendait pour la prière, conçurent
le projet de réaliser une passerelle souterraine reliant le minaret de la mosquée à la maison du Cerigne (1)
Désormais, le Serigne sentit s'approcher la fin d'une longue et pénible vie. Ce qui ne
l'empêcha toutefois pas de concevoir le projet de construction d’une grande mosquée à Touba.
L'idée de réaliser à Touba cette oeuvre pie, laquelle servirait de pôle d’attraction qui pourrait
le symboljfa^-après sa mort, se précisa dans son esprit au point de le hanter. En effet, dans une lettre de
demande d’autorisation qu'il adressa au Gouverneur du Sénégal, Camille MAILLET, le Serigne, après des
paroles élogieuses par lesquelles il rendit hommage à la France envers laquelle il dit se devoir d'être
reconnaissant pour les conditions de paix durable, qu'elle créa dans le pays, exprimait le désir de
''construire une grande mosquée à Touba, ma terre natale et celle de mes aïeux..." A la fin de la demande, il
dit qu’une telle entreprise est "subordonnée à votre autorisation que j’espère obtenir. Mieux, je suis sûr
qu’elle me sera accordée. Car nous connaissons votre estime pour l'Islam et votre soutien pour ceux qui le
confessent...(2)"
(1) - Lettre du Gouverneur du Sénégal à l'Administrateur de Diourbel, datée du 1U mai 1925. Dossier
d’Ahmadou Bomba, Archives du Sénégal.
(2) - Cf. Infra , sur la prière du vendredi chez les mourides, p. ^9^
La grande mosquée de Touba fondée en 1930 par Mamadou Moustapha, fils et successeur
d'Amadou Bamba. Le fondateur du Mouridisme sollicita auprès des autorités coloniales
l'autorisation de la construire laquelle lui fut toujours refusée. Son mausolée qui fait l’objet de
pèlerinage périodique se trouve à l’intérieur.
• U59.
seni-détenu), exigeait une telle démarche, c'est-à-dire différer l'édifi- situation qui prévalait (peut-être
faisait-il allusion a sa situation de semi-détenu), exigeait une telle démarche, c'est-à-dire différer l'édifi-
cation de la mosquée de Touba (1).
Le projet dut être abandonné momentanément. Cependant polariser les activités de ses mourides autour
d'un tel sanctuaire était devenu comme une idée fixe chez Amadou Bamba. Pour y parvenir, il conçut, en
1926, l’i dée de commémorer à Touba la naissance du Prophète. On lui opposa à nouveau un refus à la
qu’une tentative dissimulée de fonder la mosquéjejou de rassembler à l'emplacementoù elle devrait être
(1) - Cette lettre, rédigée le 2 Junâdâ I, H, fut enregistrée sous le numéro 5048 du 25 novembre 1925.
Voir annexe. Par ailleurs, après l’entretien qu’Amadou Bamba eut avec le Gouverneur général
qui le convoqua à Dakar, celui-ci, dans une lettre confidentielle qu’il adressa, le 31 mars 1921,
au Gouverneur du Sénégal, s’était montré ferme dans cette décision qu'il allait prendre : Il
est bien
entendu que ces déplacements d'Amadou Bamba ne sont pas un acheminement vers une
réinstallation à Touba. Sa résidence reste fixée à Diourbel, et c’est Diourbel que lui ou son
entourage doivent mettre a exécution leurs projets grandioses de mosquée et de constructions
diverses". Voir ennexe^II,
.460.
quatrième vendredi après (2) le calife Muhammad Moustapha, fils aîné du Serigne, assisté de son frère
Bachir MBACKE et du maître maçon (3),procéda à la pose de la première pierre. Ce fut à la troisième
Telles étaient les préoccupations majeures du Serigne au moment où, âgé de près de soixante-
quinze ans, il se rendit à la mosquée(U) » un après-midi de samedi, pour diriger la prière de Casr (5h de
1:après-midi). C’était le 16 juillet 1927 (16 muharr°m 13^6). Ce fut l’occasion pour lui de s’adresser
publiquement à ses talibés par un sermon tout autant pathétique que réprobateur. Mais, nul homme ne
(1) - Cette date donnée par Muhammad Lamine DIOP, biographe du Serigne, correspond â l’année 1930.
(2) - La date précise est vendredi 17 pu-l-Qa Cda (onzième mois lunaire) de la même année 1350/1930. Cf.
op. cit. Manuscrit I F A N.
Selon Muhammad Lamine MBACKE (1)5 l’un de ses fils et biographe, le Serigne, après avoir
échangé quelques paroles avec ses mourides, se serait adressé à eux en ces termes qu’il puisa dans le Coran :
'’Ho, les gens ! Adorez votre Seigneur, et faites le bien. Peut-être serez-vous gagnants (2)".
Ce meme jour, il présida aux prières du soir. Le lendemain matin il revint présider à la prière
En effet, il alla s’enfermer dans son carré où nul n’entra sauf son concierge, le nommé Makhtar
SYLLA qui, s la tombée du jour, devait venir lui allumer la lampe. Après avoir exécute cette tâche, il voulut
rester non loin du Serigne corane d’habitude. Mais celui-ci lui dit de partir et ce fut sa dernière parole.
Le lendemain matin, le concierge se présenta au même endroit, mais n’y trouva point le
Serigne qui s’était déplacé dans une autre pièce, toujours au sein du même carré. A quel moment précis ? On
ne saurait le dire avec précision. En tout cas, le concierge qui le perdit de vue depuis dimanche soir, n’osa
rien dire. Il demeura dans la perplexité toute la journée du lundi, 18 juillet. Le lendemain mardi, alors que
les gens s'inquiétaient, il alla en parler au fils aîné du Serigne, lequel, arrivé dans
(1) - C’était le frère consaguin de Mamadou Moustapha, le premier calife du Serigne, plus connu sous le
surnom de Serigne Bâra MBACKE. Voir son manuscrit à l’IFAN.
Nous exprimons ici toute notre gratitude à Serigne Abdoul Aziz MBACKE son calife, pour les
précieux renseignements qu'il a bien voulu nous apporter à ce sujet.
(2) - Le Saint Coran, Hamidullah, XXII, 77, Beyrouth, 1973.
.H62.
le carré, constata lui-même ce qui était advenu. Cela s'était passé dans la nuit de mardi à mercredi.
Après avoir donné des instructions au concierge et au muezzin du défunt, un maure répondant
au nom de Muhammadan, lesquelles instructions consistaient à faire au Serigne le bain rituel et à préparer le
linceul, le futur calife s'en alla informer le Commandant du décès du Serigne. Il était accompagné de son
oncle Balla THIORO. Le Commandant se rendit aussitôt, en leur compagnie, à la maison mortuaire. Il
Ainsi, vers deux heures du matin, un très modeste cortège composé de : - Bachir et Lamine,
creusa une tombe entre deux arbres qu* Amadou évoquait souvent dans ses propos. C'est après échange de
vues que cet emplacement avait été choisi à l'unanimité. D’ailleurs, ce fut sur ce même endroit qu’avait été
dressé son mihrâb lorsqu'il présida à la prière de la Tabeski de 1892 (1310), trois ans avant l’exil au Gabon.
Il revint à son oncle maternel,. Serigne Muhammad BOUSSÛ, de diriger la prière sur lui en
.U63.
Si les événements se furent déroulés ainsi, il serait difficile d'admettre, faute de preuve, la date
du 19, considérée comme date du décès du Serigne, d’autant plus que dès le lundi, le concierge savait que
quelque chose s’était produit. Aussi, la date du 18 juillet paraît-elle plus probable.
On peut toutefois comprendre facilement que la date du 19 figure dans les documents
officiels, étant entendu que le Commandant du Cercle de Baol qui rédigea le constat du décès avait appris
la nouvelle ce meme jour, quoiqu'il manquai^ lui aussi de rigueur quand il notait :
;
'Le marabout s'éteignit sans témoin au cours de la journée du 19 juillet (1927), a une heure
qui n'a pas été déterminée. Il fut découvet, étendu sans vie, sur le sable d'une case où il ni
HIAI t. à se retirer pour ses méditations, par son fils et héritier de prédilection, 14amadou
(l) - Cf. V. MDNTEIL, Esquisses sénégalaises, IFAN, Initiations et Etudes Africaines, n° XXI, Dakar,
1966, p. 168.
Mk.
U°) LES ELEMENTS D’USE DOCTRINE NOUVELLE
Les investigations auxquelles nous nous sommes livrés, aussi "bien dans le domaine des
documents écrits qu’au niveau de la tradition orale, ne nous ont pas permis d’apporter des témoignages à ce
sujet. Néanmoins malgré le caractère impondérable de telles données de base, il convient de noter que le
relâchement des moeurs dans cette période de transition, caractérisé par des actes de brigandage chez les
ceddo, d’une part et la culture livresque qui ne semblait accorder aucune part à l’éducation spirituelle des
masses livrées à elies-mêmes, d’autre part, étaient deux facteurs essentiels qui suscitaient souvent les
réactions du Serigne. Dès lors et compte tenu des préoccupations de celui-cijily sied de leur accorder toute
l’importance qu’ils méritent pour être à meme de comprendre un aspect non négligeable de la pensée
d'Amdou Bamba.
Il est souvent difficile de connaître les raisons qui président à la naissance d’une doctrine. Il est
encore plus difficile s’il s’agit d’une Voie mystique où le subjectivisme semble dominer tous les autres rv
facteurs. Ce faisant on ne peut que ccnjectdprsur la naissance de la confrérie religieuse communément
appelée Mouridisme qu’Amadou Bamba créa avant d'aller en exil, en 1895.
Si l'on analyse le comportement d’Ahmadou Bamba vis-à-vis des ./
hommes et des idée’s, on peut considérer que ses prises de position face
A65.
à certains problèmes ne pouvaient signifier qu'une manière plus ou moins voilée de se frayer un chemin
propre. Cependant, il ressort de l'analyse précédente que, du vivant de son père, le Serigne ne pouvait en
Après la mort du père, et l'expérience faite au cours de la ran - donne© qui le conduisit en
Mauritanie, la fondateur du Mouridismc trouva le champs libre pour créer sa Tarïqa dont il esquissa les
grandes lignes dans "Masalik al-Jinân" (le chemin du Paradis). C'est un ouvrage didactique où le Serigne, à
la manière de dazâlî, fait du mélange de tout : théologie, fiqh morale et soufisme. Cependant à la différence
de l’auteur de la Revivification des sciences de la Religion, Amadou Bamba ne fait qu’effleurer les
questions théologiques.
Par ailleurs, s’il s'est largement inspiré du Livre des Quarante sur les Fondements de la
Religion (1), il n’enÿ suit pas pour autant le lim. La logique interne du plan suivi par Ôazâlî dans cet
ouvrage est la suivante : le croyant doit d’abord avoir la foi, (théologie) puis il doit apprendre à s'acquitter
de ses obligations divines (fiqh). Ensuite, il doit s'attacher à améliorer ses pratiques et sa conduite (morale),
et enfin c’est la dernière étape où, pour se purifier, il se doit d’approfondir certaines notions (soufisme).
Quant à l'ouvrage du Serigne, outre les nombreuses redites dues à l'absence de plan, il n'y a pas de
(1) - C’est le titre que Oasalî, l’un de ceux qui ont le plus influencé le Serigne, a donné à un de ses livres
de mélange.
.U66.
L’ouvrage dont nous donnons ci-après un aperçu compte mille cinq cent cinquante deux vers
Dans ce traité on trouve des éléments classiques du soufisme, a savoir comment oeuvrer
utilement, consent et quand réciter les litanies, comment endurer les souffrances physiques et leur rôle
d’Ahmadou Bauiba ”mouride” en 188U, il ne constitue pas pour autant, à proprement parlant, "le
manifeste” du Mouridisme. Car ni les rapports entre maître et disciples, ni les devoirs de ceux-ci envers
leurs condisciples, ni la hiérarchisation au sein même de la doctrine, encore mains le règlement intérieur
Cependant, Masâlik al-Jinân étant le plus important traité mystique écrit par Ahmadou
Bamba, il convient d'en faire une analyse pour rendre compte approximativement des idées du Serigne à
cette époque.
Après quelques considérations d’ordre général que l'on trouve presque dans tout ouvrage de ce
genre, l’auteur s’en prend aux juristes et autres qui, quoique bien versés dans les sciences islamiques,
dédai- gnent le soufisme. ” Ceux-là ”, disait-il, ” qui s’occupent d’une science qui ne pourra leur être
d’aucune utilité dans 1’Au-delà, seront tous qui ne pourra leur être d’aucune utilité dans 1’Au-delà, seront
tous damnés sur l'ordre du Seigneur ”> Faisant allusion à ses contemporains auxquels il destinait ces
il poursuivait : ,:De nos jours, il est des gens qui, par haine, méconnaissent la valeur du soufisme, blâment
celui-ci dans leurs écrits; ceux-là doivent savoir que ni l’envie de l'homme de science, ni la sottise de
Le ton sur lequel s'exprimait le fils de Momar Anta Sali semble refléter et la nature des difficultés
auxquelles il se heurtait et leur importance. En effet, ce qui suit semble tien montrer que la confrérie
mouride, alors objet de vives contestations, comptait surtout des adversaires parmi les grandes personnalités
religieuses "Certains d'entre eux, entendons par là les détracteurs, reprit Ahmadou Bamba, se laissent berner
par leur savoir mécanique et l’importance du nombre de leurs adeptes, à tel point qu'il s’imaginent mériter
une place de choix auprès du Seigneur alors qu’ils ne font que rêver. Plaise à Dieu qu'ils sachent qu'une
simple faucille ne sert à rien à l'affamé, si auparavant il n'a pas "cultivé son jardin".
Après avoir ainsi stigmatisé les détenteurs des sciences islamiques qui s’en prenaient au
soufisme, il en vint aux faux marabouts. Là ses idées et celles d'El-Hadji Malick SY, comme nous le verrons
plus loin, convergent vers le même point, quoiqu'auparavant il ait tenu à donner un conseil sage à l'éventuel
(1) - Ahmadou Bamba, ïfesâlik al-Jinân, Dakar, Impr. DIOP s.d; pp. 3Ô-3T.
.1*68.
comportement du soufi sous un angle non orthodoxe parce que non conforme
a l'enseignement des textes : ''Plutôt que de contredire les saints, dites ; que je ne comprends pas leur
Nous extrayons un autre passage toujours du même ouvrage, à propos des marabouts :
"Méfiez vous des Suyüh (marabouts) de notre époque, dit-il la plupart d’entre eux ne sont que des pièges,
d’autres cherchent sans vergogne la dignité. Ainsi n’ayant reçu aucune formation leur permettant de
distinguer ce qui est obligatoire dans la religion de ce qui ne l'est pas, ils constituent une source de mal
par excellence. Il en est même qui prétendent être de parfaits "amis de &ieu" (walî) pour la simple raison
Ahmadou Bamba n’en reste pas là avec les marabouts de son époque ; "Certains parmi
eux, poursuit-il, vont jusqu’à se déclarer être parvenus au but en se dispensant de faire les prières
canoniques avec toutes les conséquences graves que cette attitude comporte. C’est le résultat d'une fausse
interprétation du terme >!yaqîn:t à la fin de la sourate Al- Hijr (2), terme auquel ils donnent volontiers le
sens de certitude alors qu’il signifie la mort. Les faux marabouts sont nombreux. Aussi ne devras- tu
jamais te soumettre à quiconque sans l'éprouver . Tu sauras ainsi éviter l'inexpérimenté et le cupide." (3)
(3) - Cf. Voir supra, p. 153 et suiv. pour comparer avec El Hadji Malick SY.
.469.
Enfin venons-en à la dernière partie qui semble réhausser la valeur des sciences islamiques,
pourtant attaquées au début. Ahmadou Bamba paraît vouloir dire que l'enseignement de la ?ari Ca
constitue le moyen le plus sûr : 'Au cas où un véritable maître te fait défaut, tu
devras te cramponner à l’enseignement de la loi
Telle est l’économie de l'ouvrage clé de l'oeuvre d'Amadou Bamba. Son intelligence permet
de connaître la pensée religieuse du Serigne. Le reste étant constitué par des méditations, des
panégyriques et quelques petits ouvrages didactiques de fiqh et de grammaire, nous nous dispensons
d’en faire l'analyse. Signalons toutefois que pour se faire une idée précise des ouvrages, l'on peut se
Mouridisme(2).
( 1 ) - Op. cit. p. 81
• /.
TENTATIVES DE REDRESSEMENT
La naissance virtuelle du Mouridisme coïncida avec les débuts d’une vie tourmentée pour le
fondateur. Trente-deux années d’épreuves partagées entre l'exil et la résidence forcée, voilà ce qui ne
vit officiellement le jour, Amadou Bamba venait à peine de passer quatre ans auprès
de ses disciples, qu’il s'aperçut que nombre de ces derniers
s'écartaient peu à peu du chemin qu’il leur avait tracé. Cette
déviation provenait-elle de l’absence prolongée du maître ou fallait-il y voir le résultat de l'omission de l'instruction des
devoirs religieux dans l’éducation de ses disciples ? On peut considérer l'un comme l’autre cas, car le caractère du
redressement envisagé par le Serigne nous autoriserait à penser à une méconnaissance des devoirs religieux chez ses
adeptes.
J
Il semble dès lors logique de supposer que les disciples mourides, en.raison de leur
compréhension incomplète des fondements de l'Islam, interprétaient erronément le langage mystique qu’on
leur tenait et les traités qu'ils lisaient. Pendant l'absence du Serigne, certains d’entre eux se seraient fondés
sur les paroles de ce dernier pour se dispenser définitivement des obligations divines telles les ablutions, la
prière, la zakât, le jeûne du Ramadan et du pèlerinage a La Mecque. Autant d'attitudes que le Serigne
s’employa délibérément à corriger par des moyens appropriés comme nous allons s'employa délibérément à
Mettant l’accent sur les distances prises par Les Mourides par
rapport au pèlerinage aux Lieux Saints de l’Islam, Cheikh Anta Diop fait remarquer : >
.U?1.
”Au lieu qu'il fût expressément recommandé de faire le pèlerinage à La Mecque, compte tenu
des obligations matérielles que l'on doit remplir vis-à-vis de sa famille pour être apte à réaliser un tel voyage,
le Mouridisme créa des lieux saints sur le plan local : Diourbel, résidence d'Ahmadou Bamba, avec sa
mosquée, était le substitut de La Mecque du vivant du Marabout"(tjpeut-être »fallait-il tenir compte, pour
comprendre les motivations de cet état de fait, d'autres considérations d'ordre matériel, comme le dit Cheikh
Anta DIOP.
le Serigne se révélèrent, à brève échéance, -il était en résidence surveillée et devait mourir une décennie par
la suite- insuffisants pour les ramener sur le droit chemin. "Après sa mort, c’est Touba, le lieu où il est
enterré. Ainsi, poursuit l’auteur de 1’Unité Culturelle de l’Afrique Noire, de 1900 à 1935, aucun Mouride
n'accomplit le pèlerinage à La Mecque ; l'idée de le faire n ’arriva a personne, meme pas au créateur de la
secte. Cheikh Anta, le plus indépendant de tous les jeunes frères d'Ahmadou Barnba, n’a pensé à le faire
C’est là l’une des conséquences les plus immédiates de tout système d’éducation spirituelle
l'adepte pouvait se dispenser du culte s’il offrait ses services à son maître Ainsi la prière canonique perdait
sa signification profonde, la zakât revenait de droit aux marabouts qui se subtituaient aux ayants droit cités
dans le Coran à la sourate IX, verset 60. En ce qui concerne le jeûne du Ramadan, le disciple pouvait s'en
acquitter en payant une modique somme d'argent annuelle à son marabout (1). De même, il se dispensait du
Les écarts, sinon hérétiques du moins hétérodoxes, ont amené a dire que le Mouridisme était
une "wolofisation de l'Islam".
Voila comment, a force d’interprétations personnelles, des Mou- rides en étaient arrivés à un
point où Ahmadou Bamba dut lui-même intervenir pour les conformer aux recommandations du Coran.
De surcroît, cette situation était aggravée par des propos attribués au Serigne meme. Avant
de parler des réactions de ce dernier face à une situation aussi critique, qu'il nous soit permis de donner, à
titre purement indicatif, la traduction d‘un écrit illustrant bien ce dont il vient d'être question :
(j) - Nous avons vu à Dakar, en 1955, un collecteur qui prélevait 50 francs par personne. Un père de fami
Ile devait payer pour chacun de ses enfants. On nous dit que c.'étaient des Baye Fall. Voir infra, p.501 sq.
Sur les ayants droit, cf. infra, p. U82.
. U7 3.- de
sont Quatre catégories :
a) Des adeptes qui m'offrent leurs services et rendent le culte à Dieu. Ceux-là entreront au
b) Des adeptes qui m'offrent leurs services sans adorer le Seigneur. Ceux-là entreront au
c) Des adeptes qui ne rendent pas le culte à Dieu et ne m'offrent pas leurs services, ceux-là
d) Des adeptes qui rendent le culte à Dieu mais ne m'offrent point leurs services, ceux-là se
trompent discrètement. Il a donné l'ordre que tout le monde en soit informé" (1).
Peut-on croire qu'Amadou Bamba ait tenu de tels propos à ses disciples ? Nous répondrions
par la négative pour deux raisons : d’abord le style de cette note trahit une certaine liberté du rédacteur qui,
non seulement a rédigé en style indirect, mais dès le début s’est réfugié derrière la vague expression en
Le Serigne fut surpris quand il apprit que certains de ses disciples se dispensaient de leurs
obligations religieuses. Pour corriger cette situation, due vraisemblablement aux distances prises par ses
adeptes à l'égard de l'étude des sciences islamiques, ce qui pouvait conduire à (1) - Ce papier nous a été
remis à Dakar, le 22 janvier 19T2, par Serigne Mamadou GUEYE, du Dâra Kamil à Diourbel. marabout
nous apprit que son père faisait partie des scribes d fAmadou Bamba.
l’hétérodoxie, il jugea que la meilleure solution consistait à rendre obligatoire pour tous l'acquisition de
telles sciences. A ce sujet, Amadou Bamba rédigea une lettre ouverte à Diourbel, en 1912, et l'envoya
partout où il avait des disciples. En voici le texte selon l’un de ses ha- giographes (1) : ''Puis il (Amadou
Bamba) adressa à tous les Mourides (ses adeptes) ces conseils désintéressés en ces termes :
"De moi à tous les Mourides des deux sexes une salutation agréable qui les préserve du mal
et leur procurera la paix et le salut dans ce bas monde et dans l’Au-delâ grâce à la dignité de 1'Envoyé
d’Allah -Que Dieu répande sur lui le salut et la paix et le bénisse ainsi que sa Famille et ses Compagnons.-
Ensuite,je recommande à tous ceux qui, pour l'amour de 3eu, se sont attachés à moi,
d'apprendre la théologie, les règles de la purification de la prière, du jeûne... et de connaître tout ce qu’un
musulman responsable est tenu de faire. Je me suis chargé de rédiger pour vous, les deux sexes, des
ouvrages qui traiteront de tout cela pour la face de Dieu le Très-haut. Que le salut, la miséricorde et la
Ainsi de par son contenu, cette lettre semble révéler une évolution certaine dans la pensée
AJI nçrstique des années 1885 se substitua un professeur prônant la vertu des sciences à la manière d'El
Hadji Malick Sï. Fallait-il, selon le Serigne, commencer par l’éducation spirituelle pour terminer par les
études proprement dites des textes ou bien ce revirement était-il dicté par la situation concrète dont nous
venons de parler ? En tout état de cause, la mesure prise par le Serigne modifia profondément comme nous
Cette solution qu'Amadou Bauib a/apportée comportait sa propre nystique et ne tarda pas à
porter ses fruits. En effet, les dignitaires de la confrérie ..concernés au premier chef, s’attelèrent à la tache.
Pour expliquer aux adeptes les motifs de cette fameuse lettre en 1912, ils ressuscitèrent les dâra où ils
excessif de la personnalité qui aurait amené certains Mourides à l’hérésie, s’atténua en partie grâce à l'action
rable qu'à connue Amadou Bamba durant toute la seconde moitié de sa vie comme un facteur décisif
pouvant expliquer en partie le comportement de certains de ses disciples allant vis-à-vis des obligations
coraniques jusqu’à une indifférence que le Serigne chercha à changer. En effet, pour avoir été contraint par
les autorités coloniales à résider tout près d'elles, le Serigne bien qu'ayant construit une mosquée à
Diourbel, n'y a jamais célébré la prière du vendredi. De surcroît, il n'autorisa jamais ses adeptes à la
célébrer.
le' motif suivant : ne jouissant pas d'une liberté physique totale à cause des contraintes exercées sur sa
personne par les colonialistes français, tout-puissants à cette époque, il en venait à se considérer comme
prisonnier. Or, un prisonnier reste dispensé de la prière du vendredi ; il doit la rem- placer par une pnere du
zuhr à quatre rak a. Par ailleurs, la presence des infidèles créant dans la ville une atmosphère d'insécurité,
le fondateur du Mouridisme estima que ses adeptes pouvaient également bénéficier de la même dispense.
pays. Une affaire d’une telle nouveauté ne pouvait laisser indifférents les autres marabouts et lettrés vivant
hors
de son empire. Les uns et les autres condamnèrent ce recours à l'Ijtihâd (interprétation personnelle) qu'ils
qualifièrent d'hérétique, citant quelques fradît du Prophète à l’appui. Ses disciples, jouissant pourtant de la
liberté, imitèrent son acte. Ainsi l'affaire prit des dimensions toutes particulières.
Moustapha,ne tarda pas à inviter les Mourides résidant à Diourbel à célébrer la prière obligatoire du
vendredi. Il avait auparavant consulté le grand savant, El Hadji MBACKE BOUSSO, sur l'opportunité de
Aussi pour mieux informer les Mourides du caractère impérieux de ce devoir, le nouveau
calife fit-il donner de larges informations qui diatipèrent toutes les équivoques relatives à ce sujet. Par la
suite, Mou- hammadou Lamine DIOP, l'un des célèbres biographes d’Amadou Bamba, qui assumait dans la
mosquée de Diourbel les fonctions d'imam, préconisa la rédaction d'une épître traitant de la prière du
vendredi. Il en confia la rédaction à Serigne Moulaye BOUSSO, fils d’El Hadji MBACKE BOUSSO de
Touba.
Dans cette seconde épître, l’auteur, après avoir fait l'historique de la prière du vendredi, eut
.llïô.
Sunna et a l'Ijma pour justifier son caractère obligatoire, avant de s'attarder sur les modalités de sa
célébration. Cet ouvrage intitulé "Kitâb bugyat al-musallin al-hasa fi muta alliqât salât al-jumu a ou "le sou-
hait du fervent orant sur la prière du vendredi" (1) contenait, parmi les nombreux hadit cites par l’auteur,
celui de Muslim, rapporte par Abd Allah ibn Mas ûd -Que Dieu l'agree- : "Le Prophète -Que Dieu répande
sur lui le salut et la paix- a dit à propos des gens qui ne célèbrent pas la prière du vendredi :
"J’allais prendre la résolution de charger quelqu'un de diriger les prièreset faire incendier les
En définitive, il est permis de penser que si l’exilé du Gabon avait adopté une telle attitude,
c'était surtout pour protester contre les vexations que lui firent subir les autorités coloniales. Il se persuada
que sa situation était identique â celle d'un musulman vivant dans un pays tenu par l’ennemi etdans une
insécurité telle que ses fidèles ne pouvaient accomplir convenablement leurs devoirs religieuxC2).
(2) - A comparer avec Cheikh Hamallah qui, lui pratiquera la prière abrégée.
Voir infra, p. ^04.
.1*79.
ce fatwâ, rétablit aussitôt 1’ordre et a très largement contribué au redressement des Mourides qu'avait
entrepris le Serigne une vingtaine d'années auparavant. C'est, il faut le signaler un exemple typiquement
singulier dans l’histoire de l'Islam au Sénégal, le conformisme étant de mise, dans ce domaine surtout. L’on
ne dcit pas perdre de vue le rôle efficace des BOUSSO, cousins du calife, réputés pour leur attachement
Néanmoins, l'on doit s'interroger sur le caractère limité de cette réforme. Etait-ce dû aux
difficultés qui surgirent au sein de la confrérie après la mort du Serigne, relativement au nombre grandissant
des prétendants au califat ? En tout cas le manque d'observance stricte des autres prescriptions coraniques
Il apparaît ainsi que ce ne sont pas toujours les fondateurs de confréries qui donnent à leur
Voie la structure de leur choix. Aussi, pour les comprendre, les facteurs extérieurs ne sont-ilè pas à
négliger, N» Mou- ridisme, qui demeure profondément marqué par la vie troublée du grand Seri- gne en
est l’une des meilleures illustrations. Cela implique nécessairement de savoir faire le départ entre ce qui
constitue fondamentalement la doctrine proprement dite et tout ce qui lui est étranger. Sans doute, est-ce ce
qu'avait compris le fils et premier calife du fondateur de cette confrérie, lorsqu'il apporta une modification
nécessaire a un état de chose qui pourtant trouvait sa justification dans l'oeuvre de son père (1).
Après l'islamisation effective du Sénégal sous les différentes formes que nous avons
évoquées dans les chapitres précédents, il était logique qu'on s'attendît à des manifestations aussi diverses que
nombreuses de la foi islamique. Parmi ces multiples moyens grâce auxquels la loi du Coran fut
s'introduisit,/diffusée et acclimatée au Sénégal, le mysticisme a le plus marqué la mentalité du musulman
sénégalais. Toutefois, il faut noter que l'affiliation à une confrérie (1) constitue pour ce musulman un élément
catalyseur qui le pousse souvent à observer strictement ses obligations religieuses. Aussi, nous paraît-il opportun
d'émettre d'abord quelques considérations relatives à l'observance des obligations canoniques, tributaire dans une
large mesure de l’impact du mysticisme, avant de parler des conséquences proprement dites, culturelles, sociales,
politiques et économiques.
différents ordres à 90
A81.
a) A croire en 1'Unicité de Dieu et en la mission de
ration, nous nous contentons de mentionner ici quelques noms : El ïïadji ./ Madior CISSE (ob. 1889), jurisconsulte et
doit un ouvrage volumineux de droit malékite. Mor Khoudia Coumba, (ob. 1890) grammairien et lexicologue • il est
l'auteur de la grammaire de l’arabe classique qui, parmi toutes celles qui sont dues aux Sénégalais, demeure la plus
usitée au Sénégal. Ils moururent tous les deux avant la quarantaine. Ahmed NDIAYE Mabèye (ob. 191?) jurisconsulte,
auteur d’un Traité de succession. Madiakhaté Kala (ob. 1902) jurisconsulte, poète et métri- cien q auteur de l’un des
deux traités métriques les plus usités au Sénégal au point qu’ils ont réussi à se substituer a ceux provenant des pays
arabes (1) j Mbacké BOUSSO (ob. )jurisconsulte et astronome. Il a écrit de nombreux traités d'astronomie. Amadou