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Légendes rustiques de George Sand

Ce document contient une introduction de George Sand à un recueil de légendes rustiques collectées dans diverses régions de France. L'introduction décrit l'importance de recueillir ces traditions orales qui sont en train de se perdre, et fournit le contexte historique et géographique de certaines des légendes.

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Légendes rustiques de George Sand

Ce document contient une introduction de George Sand à un recueil de légendes rustiques collectées dans diverses régions de France. L'introduction décrit l'importance de recueillir ces traditions orales qui sont en train de se perdre, et fournit le contexte historique et géographique de certaines des légendes.

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George Sand

Légendes rustiques

BeQ
Légendes rustiques
par

George Sand
(Aurore Dupin)

La Bibliothèque électronique du Québec


Collection À tous les vents
Volume 73 : version 1.01

2
Honneur et profit intellectuel à qui se
consacrerait à la recherche de ces traditions
merveilleuses de chaque hameau qui, rassemblées
ou groupées, comparées entre elles et
minutieusement disséquées, jetteraient peut-être
de grandes lueurs sur la nuit profonde des âges
primitifs.
Mais ceci serait l’ouvrage et le voyage de
toute une vie, rien que pour explorer la France.
Le paysan se souvient encore des récits de son
aïeule, mais le faire parler devient chaque jour
plus difficile. Il sait que celui qui l’interroge ne
croit plus, et il commence à sentir une sorte de
fierté, à coup sûr estimable, qui se refuse à servir
de jouet à la curiosité. D’ailleurs, on ne saurait
trop avertir les faiseurs de recherches, que les
versions d’une même légende sont innombrables,
et que chaque clocher, chaque famille, chaque
chaumière a la sienne. C’est le propre de la
littérature orale que cette diversité. La poésie

3
rustique, comme la musique rustique, compte
autant d’arrangeurs que d’individus.

George SAND.

4
Légendes rustiques

Image de couverture :
George Sand à Nohant

5
À Maurice Sand

Mon cher fils,


Tu as recueilli diverses traditions, chansons et
légendes, que tu as bien fait, selon moi,
d’illustrer ; car ces choses se perdent à mesure
que le paysan s’éclaire, et il est bon de sauver de
l’oubli qui marche vite, quelques versions de ce
grand poème du merveilleux, dont l’humanité
s’est nourrie si longtemps et dont les gens de
campagne sont aujourd’hui, à leur insu, les
derniers bardes.
Je veux donc t’aider à rassembler quelques
fragments épars de ces légendes rustiques, dont le
fond se retrouve à peu près dans toute la France,
mais auxquelles chaque localité a donné sa
couleur particulière et le cachet de sa fantaisie.

George SAND.

6
Avant-propos

Il faudrait trouver un nom à ce poème sans


nom de la fabulosité ou merveillosité universelle,
dont les origines remontent à l’apparition de
l’homme sur la terre et dont les versions,
multipliées à l’infini, sont l’expression de
l’imagination poétique de tous les temps et de
tous les peuples.
Le chapitre des légendes rustiques sur les
esprits et les visions de la nuit serait, à lui seul,
un ouvrage immense. En quel coin de la terre
pourrait-on se réfugier pour trouver l’imagination
populaire (qui n’est jamais qu’une forme effacée
ou altérée de quelque souvenir collectif) à l’abri
de ces noires apparitions d’esprits malfaisants qui
chassent devant eux les larves éplorées
d’innombrables victimes ? Là où règne la paix, la
guerre, la peste ou le désespoir ont passé,
terribles, à une époque quelconque de l’histoire

7
des hommes. Le blé qui pousse a le pied dans la
chair humaine dont la poussière a engraissé nos
sillons. Tout est ruine, sang et débris sous nos
pas, et le monde fantastique qui enflamme ou
stupéfie la cervelle du paysan est une histoire
inédite des temps passés. Quand on veut remonter
à la cause première des formes de sa fiction, on la
trouve dans quelque récit tronqué et défiguré, où
rarement on peut découvrir un fait avéré et
consacré par l’histoire officielle. Le paysan est
donc, si l’on peut ainsi dire, le seul historien qui
nous reste des temps anté-historiques. Honneur et
profit intellectuel à qui se consacrerait à la
recherche de ces traditions merveilleuses de
chaque hameau qui, rassemblées ou groupées,
comparées entre elles et minutieusement
disséquées, jetteraient peut-être de grandes lueurs
sur la nuit profonde des âges primitifs.
Mais ceci serait l’ouvrage et le voyage de
toute une vie, rien que pour explorer la France.
Le paysan se souvient encore des récits de son
aïeule, mais le faire parler devient chaque jour
plus difficile. Il sait que celui qui l’interroge ne
croit plus, et il commence à sentir une sorte de

8
fierté, à coup sûr estimable, qui se refuse à servir
de jouet à la curiosité. D’ailleurs, on ne saurait
trop avertir les faiseurs de recherches, que les
versions d’une même légende sont
innombrables ; et que chaque clocher, chaque
famille, chaque chaumière a la sienne. C’est le
propre de la littérature orale que cette diversité.
La poésie rustique, comme la musique rustique,
compte autant d’arrangeurs que d’individus.
J’aime trop le merveilleux pour être autre
chose qu’un ignorant de profession. D’ailleurs, je
ne dois pas oublier que j’écris le texte d’un album
consacré à un choix de légendes recueillies sur
place, et je m’efforcerai de rassembler, parmi
mes souvenirs du jeune âge, quelques-uns des
récits qui complètent la définition de certains
types fantastiques communs à toute la France.
C’est dans un coin du Berry, où j’ai passé ma vie,
que je serai forcé de localiser mes légendes,
puisque c’est là, et non ailleurs, que je les ai
trouvées. Elles n’ont pas la grande poésie de
chants bretons, où le génie et la foi de la vieille
Gaule ont laissé des empreintes plus nettes que
partout ailleurs. Chez nous, ces réminiscences

9
sont plus vagues, plus voilées. Le merveilleux de
nos provinces centrales a plus d’analogie avec
celui de la Normandie, dont une femme érudite,
patiente et consciencieuse a tracé un tableau
complet1.
Cependant l’esprit gaulois a légué à toutes nos
traditions rustiques de grands traits et une couleur
qui se rencontrent dans toute la France, un
mélange de terreur et d’ironie, une bizarrerie
d’invention extraordinaire jointe à un
symbolisme naïf qui atteste le besoin du vrai
moral au sein de la fantaisie délirante.
Le Berry, couvert d’antiques débris des âges
mystérieux, de tombelles, de dolmens, de
menhirs, et de mardelles2, semble avoir conservé
dans ses légendes, des souvenirs antérieurs au
culte des Druides : peut-être celui des Dieux
Kabyres que nos antiquaires placent avant
l’apparition des Kimris sur notre sol. Les

1
La Normandie romanesque et merveilleuse, par Mlle
Amélie Bosquet.
2
Voyez pour ces mystérieux vestiges l’Histoire du Berry,
par M. Raynal, etc.

10
sacrifices de victimes humaines semblent planer,
comme une horrible réminiscence, dans certaines
versions. Les cadavres ambulants, les fantômes
mutilés, les hommes sans tête, les bras ou les
jambes sans corps, peuplent nos landes et nos
vieux chemins abandonnés.
Puis viennent les superstitions plus arrangées
du moyen-âge, encore hideuses, mais tournant
volontiers au burlesque ; les animaux impossibles
dont les grimaçantes figures se tordent dans la
sculpture romane ou gothique des églises, ont
continué d’errer vivantes et hurlantes autour des
cimetières ou le long des ruines. Les âmes des
morts frappent à la porte des maisons. Le sabbat
des vices personnifiés, des diablotins étranges,
passe, en sifflant, dans la nuée d’orage. Tout le
passe se ranime, tous les êtres que la mort a
dissous, les animaux mêmes, retrouvent la voix,
le mouvement et l’apparence ; les meubles,
façonnés par l’homme et détruits violemment, se
redressent et grincent sur leurs pieds vermoulus.
Les pierres mêmes se lèvent et parlent au passant
effrayé ; les oiseaux de nuit lui chantent, d’une
voix affreuse, l’heure de la mort qui toujours

11
fauche et toujours passe, mais qui ne semble
jamais définitive sur la face de la terre, grâce à
cette croyance en vertu de laquelle tout être et
toute chose protestent contre le néant et, réfugiés
dans la région du merveilleux, illuminent la nuit
de sinistres clartés ou peuplent la solitude de
figures flottantes et de paroles mystérieuses.

George SAND.

12
Quiconque voudra faire un travail sérieux et
savant sur le centre de la Gaule, devra consulter
les excellents travaux de M. Raynal, l’historien
du Berry, le texte des Esquisses pittoresques de
MM. de La Tremblays et de La Villegille, les
recherches de M. Laisnel de La Salle sur
quelques locutions curieuses, etc.

G.S.

13
Les Pierres-Sottes ou Pierres-Caillasses

« Quand nous vînmes à passer au


long des pierres, dit Germain, il était
environ la minuit. Tout d’un coup,
voilà qu’elles nous regardent avec des
yeux. Jamais, de jour, nous n’avions
vu ça, et pourtant, nous avions passé
là plus de cent fois. Nous en avons eu
la fièvre de peur, plus de trois mois
encore après moisson. »
Maurice SAND.

Au beau milieu des plaines calcaires de la


vallée Noire, on voit se creuser brusquement une
zone jonchée de magnifiques blocs de granit.
Sont-ils de ceux que l’on doit appeler erratiques,
à cause de leur apparition fortuite dans des
régions où ils n’ont pu être amenés que par les
eaux diluviennes des âges primitifs ? Se sont-ils,
au contraire, formés dans les terrains où on les
trouve accumulés ? Cette dernière hypothèse

14
semble être démentie par leur forme ; ils sont
presque tous arrondis, du moins sur une de leurs
faces, et il présentent l’aspect de gigantesques
galets roulés par les flots. Il n’y a pourtant là
maintenant que de charmants petits ruisseaux,
pressés et tordus en méandres infinis par la masse
de ces blocs ; ces riantes et fuyardes petites
naïades murmurent, à demi-voix et par bizarres
intervalles, des phrases mystérieuses dans une
langue inconnue. Ailleurs, les eaux rugissent,
chantent ou gazouillent. Là elles parlent, mais si
discrètement que l’oreille attentive des sylvains
peut seule les comprendre. Dans les creux où
leurs minces filets s’amassent, il y a quelquefois
des silences ; puis quand la petite cave est
remplie, le trop plein s’élance et révèle, en
quelques paroles précipitées, je ne sais quel secret
que les fleurs et les herbes, agitées par l’air
qu’elles refoulent, semblent saisir et saluer au
passage.
Plus loin, ces eaux s’engouffrent et se perdent
sous les blocs entassés :

15
Et là, profonde,
Murmure une onde
Qu’on en voit pas.

Sur ces roches humides, croissent les plantes


également étrangères au sol de la contrée. La
ményanthe, cette blanche petite hyacinthe frisée
et dentelée, dont la feuille est celle du trèfle ; la
digitale pourprée, tachetée de noir et de blanc,
comme les granits où elle se plaît ; la rosée du
soleil (rosea solis) ; de charmants saxifrages, et
une variété de lierre à petites feuilles, qui trace
sur les blocs gris, de gracieuses arabesques où
l’on croit lire des chiffres mystérieux.
Autour de ce sanctuaire croissent des arbres
magnifiques, des hêtres élancés et des
châtaigniers monstrueux. C’est dans un de ces
bois ondulés et semés de roches libres, comme
celles de la forêt de Fontainebleau, que je trouvai,
une année, la végétation splendide et l’ombre
épaisse au point que le soleil, en plein midi,
tamisé par le feuillage, ne faisait plus pénétrer sur
les tiges des arbres et sur les terrains moussus que

16
des tons froids semblables à la lumière verdâtre
de la lune.
Il n’est pas un coin de la France où les grosses
pierres ne frappent vivement l’imagination du
paysan, et quand de certaines légendes s’y
attachent, vous pouvez être certain, quelle que
soit l’hésitation des antiquaires, que le lieu a été
consacré par le culte de l’ancienne Gaule.
Il y a aussi des noms qui, en dépit de la
corruption amenée par le temps, sont assez
significatifs pour détruire les doutes. Dans une
certaine localité de la Brenne on trouve le nom
très bien conservé des Druiders. Ailleurs, on
trouve les durders, à Crevant les Dorderins. C’est
un semis de ces énormes galets granitiques au
sommet d’un monticule conique. Le plus élevé
est un champignon dressé sur de petits supports.
Ce pourrait être un jeu de la nature, mais ce ne
serait pas une raison pour que cette pierre n’eût
pas été consacrée par les sacrifices. D’ailleurs
elle s’appelle le grand Dorderin. C’est comme si
l’on disait, le grand autel des Druides.
Un peu plus loin, sur le revers d’un ravin

17
inculte et envahi par les eaux, s’élèvent les
parelles. Cela signifie-t-il pareilles, jumelles, ou
le mot vient-il de patres, comme celui de marses
ou martes vient de matres selon nos
antiquaires1 ? Ces parelles ou patrelles sont deux
masses à peu près identiques de volume et de
hauteur, qui se dressent, comme deux tours, au
bord d’une terrasse naturelle d’un assez vaste
développement. Leur base repose sur des assises
plus petites. J’y ai trouvé une scorie de mâche-
fer, qui m’a donné beaucoup à penser. Ce lieu est
loin de toute habitation et n’a jamais pu en voir
asseoir aucune sur ses aspérités aux fonds
inondés. Qu’est-ce qu’une scorie de forge venait
faire sous les herbes, dans ce désert où ne vont
pas même les troupeaux ? Il y avait donc eu là un
foyer intense, peut-être une habitude de
sacrifices ?
J’ai parlé de ce lieu parce qu’il est à peu près
inconnu. Nos histoires du Berry n’en font

1
On ne s’accorde pas sur l’étymologie des fameuses pierres
jomatres, de Boussac: les uns disent jo-math, celte, les autres
jovismatri, latin.

18
mention que pour le nommer et le ranger
hypothétiquement et d’une manière vague parmi
les monuments celtiques. Il est cependant d’un
grand intérêt aux points de vue minéralogique,
historique, pittoresque et botanique.
À une demi-lieue de là on voyait encore, il y a
quelques années, le trou aux Fades (la grotte aux
Fées), que le propriétaire d’un champ voisin a
jugé à propos d’ensevelir sous les terres, pour se
préserver apparemment des malignes influences
de ces martes. C’était une habitation visiblement
taillée dans le roc et composée de deux chambres,
séparées par une sorte de cloison à jour. Les
paysans croyaient voir, dans un enfoncement
arrondi, le four où ces anachorètes faisaient cuire
leur pain. Toutefois, cet ermitage n’avait pas été
consacré par le séjour de bonnes âmes
chrétiennes. Autrement la dévotion s’en fut
emparée comme partout ailleurs, pour y établir
des pélerinages et y poser, tout au moins, une
image bénite. Loin de là ; c’était un mauvais
endroit, où l’on se gardait bien de passer. Aucun
sentier n’était tracé dans les ronces ; les paysans
vous disaient que les fades étaient des femmes

19
sauvages de l’ancien temps, et qu’elles faisaient
manger les enfants par des louves blanches.
Pourquoi l’antique renommée des prêtresses
gauloises est-elle, selon les localités, tantôt
funeste, et tantôt bénigne ? On sait qu’il y a eu
différents cultes successivement vainqueurs les
uns des autres, avant et l’on dit même
l’occupation romaine. La où les antiques
prêtresses sont restées des génies tutélaires, on
peut être bien sûr que la croyance était sublime ;
là où elles ne sont plus que des goules féroces, le
culte a dû être sanguinaire. Les martes, que nous
avons nommées à propos des fades, sont des
esprits mâles et femelles. Dans les rochers où se
précipite le torrent de la Porte-feuille, près de
Saint-Benoît-de-Sault, elles apparaissent sous les
deux formes et, à quelque sexe qu’elles
appartiennent, elles sont également redoutables.
Mâles, elles sont encore occupées à relever les
dolmens et menhirs épars sur les collines
environnantes ; femelles, elles courent, les
cheveux flottants jusqu’aux talons, les seins
pendants jusqu’à terre, après les laboureurs qui
refusent d’aider à leurs travaux mystérieux. Elles

20
les frappent et les torturent jusqu’à leur faire
abandonner en plein jour la charrue et l’attelage.
Une cascade très pittoresque au milieu de rochers
d’une forme bizarre, s’appelle l’Aire aux Martes1.
Quand les eaux sont basses, on voit les ustensiles
de pierre qui servent à leur cuisine. Leurs
hommes mettent la table, c’est-à-dire la pierre du
dolmen sur ses assises. Quant à elles, elles
essaient follement, vains et fantasques esprits
qu’elles sont, d’allumer du feu dans la cascade de
Montgarnaud et d’y faire bouillir leur marmite de
granit. Furieuses d’échouer sans cesse, elles font
retentir les échos de cris et d’imprécations. N’est-
ce pas là l’histoire figurée d’un culte renversé,
qui a fait de vains efforts pour se relever ?
Dans la plaine de notre Fromental, rien n’est
resté de ces traditions symboliques. Seulement
quelques pierres isolées dans la région
intermédiaire du calcaire au granit, sont regardées
de travers par les passants attardés. Ces pierres
prennent figure et font des grimaces plus ou

1
Près d’Aigurande, une pierre-levée s’appelle la pierre à la
marte. Elle est très redoutée.

21
moins menaçantes, selon que les regards curieux
des profanes leur déplaisent plus ou moins. On
dit qu’elles parleraient bien si elles pouvaient, et
que même les sorciers fins, c’est-à-dire très
savants, peuvent les forcer à dire bonsoir. Mais
elles sont si têtues et si bornées qu’on n’a jamais
pu leur en apprendre davantage. Quelquefois on
passe auprès d’elles sans les voir ; c’est qu’en
réalité, dit-on, elles n’y sont plus. Elles ont été
faire un tour de promenade, et il faut vite
s’éloigner le plus possible du chemin qu’elles
doivent prendre pour revenir à leur place
accoutumée. On ne dit pas si, comme les
peulvans bretons, elles vont boire à quelque eau
du voisinage. Tant il y a quelles sont aussi bêtes
que méchantes, car elles se trompent quelquefois
de gîte, et des gens qui les ont vues un soir
couchées sur une lande aride les revoient le
lendemain, à la même heure, debout dans un
champ ensemencé. Elles y font du dommage et
crêvent brutalement les clôtures. Mais le plus
prudent est de ne pas avertir le propriétaire car,
outre qu’il lui serait bien impossible d’enlever
ces masses inertes, « quand même il y mettrait

22
douze paires de bœufs », il se pourrait bien
qu’elles prissent fantaisie de l’écraser. D’ailleurs
elles sont condamnées à retourner dans leur
endroit ; si elles n’ont pas assez de mémoire pour
le retrouver tout de suite, c’est tant pis pour
elles : elles errreront un an, s’il le faut, en courant
sur leur tranche, ce qui les fatigue beaucoup, et il
leur est défendu de se reposer autrement que
debout, tant qu’elles n’ont pas regagné le lieu où
elles ont permission de se coucher.
Nous avons vu quelquefois de ces pierres
appelées pierres-caillasses ou pierres-sottes. Ce
sont de vraies pierres de calcaire caverneux, dont
les trous nombreux et irréguliers donnent
facilement l’idée de figures monstrueuses. Quand
les inspecteurs des routes les rencontrent à leur
portée, il les font briser et elles n’ont que ce
qu’elles méritent.
Nous le voulons bien, quoique ces pauvres
pierres ne nous aient jamais fait de mal.
Cependant on assure que si on ne se dépêche de
les briser et de les employer, elles quittent le bord
du chemin où on les a rangées et se mettent, de

23
nuit, tout en travers du passage, pour faire abattre
les chevaux et verser les voitures. Moralité : le
voiturier ne doit pas se coucher et s’endormir sur
sa charette.
Quant à vous, esprits forts, qui demandez
pourquoi cette grosse pierre se trouve dans telle
haie ou sur le bord de tel fossé, si l’on vous
répond d’un air mystérieux : Oh ! elle n’est pas
pour rester là ! Sachez ce que parler veut dire, et
ne vous amusez pas à la regarder : vous pourriez
la mettre de mauvaise humeur contre vous et la
retrouver, le lendemain, dans votre jardin, tout au
beau milieu de vos cloches à melons ou de vos
plates-bandes de fleurs.

24
Les Demoiselles

J’en viyons1 une, j’en viyons deux,


Que n’aviant ni bouches ni z’yeux ;
J’en viyons trois, j’en viyons quatre,
Je les ârions bien voulu battre.
J’en viyons cinq, j’en viyons six
Qui n’aviant pas les reins bourdis2 ;
Darrier s’en venait la septième,
J’avons jamais vu la huitième.

Ancien couplet recueilli par Maurice SAND.

Les Demoiselles du Berry nous paraissent


cousines des Milloraines de Normandie, que
l’auteur de la Normandie merveilleuse décrit
comme des êtres d’une taille gigantesque. Elles
se tiennent immobiles et leur forme, trop peu
distincte, ne laisse reconnaître ni leurs membres
ni leur visage. Lorsqu’on s’approche, elles

1
Nous en vîmes une.
2
Fatigués à force de sauter.

25
prennent la fuite par une succession de bonds
irréguliers très rapides.
Les demoiselles ou filles blanches sont de tous
les pays. Je ne les crois pas d’origine gauloise,
mais plutôt française du moyen-âge. Quoi qu’il
en soit, je rapporterai une des légendes les plus
complètes que j’aie pu recueillir sur leur compte.
Un gentilhomme du Berry, nommé Jean de La
Selle, vivait, au siècle dernier, dans un castel
situé au fond des bois de Villemort. Le pays,
triste et sauvage, s’égaye un peu à la lisière des
forêts, là où le terrain sec, plat et planté de
chênes, s’abaisse vers des prairies que noient une
suite de petits étangs assez mal entretenus
aujourd’hui.
Déjà, au temps dont nous parlons, les eaux
séjournaient dans les prés de M. de La Selle, le
bon gentilhomme n’ayant pas grand bien pour
faire assainir ses terres. Il en avait une assez
grande étendue, mais de chétive qualité et de petit
rapport.
Néanmoins, il vivait content, grâce à des goûts
modestes et à un caractère sage et enjoué. Ses

26
voisins le recherchaient pour sa bonne humeur,
son grand sens et sa patience à la chasse. Les
paysans de son domaine et des environs le
tenaient pour un homme d’une bonté
extraordinaire et d’une rare délicatesse. On disait
de lui que plutôt que de faire tort d’un fétu à un
voisin, quel qu’il fût, il se laisserait prendre sa
chemise sur le corps et son cheval entre les
jambes.
Or, il advint qu’un soir, M. de La Selle ayant
été à la foire de la Berthenoux pour vendre une
paire de bœufs, revenait par la lisière du bois,
escorté par son métayer, le grand Luneau, qui
était un homme fin et entendu, et portant, sur la
croupe maigre de sa jument grise, la somme de
six cents livres en grands écus plats à l’effigie de
Louis XIV. C’était le prix des bestiaux vendus.
En bon seigneur de campagne qu’il était, M.
de La Selle avait dîné sous la ramée, et comme il
n’aimait point à boire seul, il avait fait asseoir
devant lui le grand Luneau et lui avait versé le
vin de crû sans s’épargner lui-même, afin de le
mettre à l’aise en lui donnant l’exemple. Si bien

27
que le vin, la chaleur et la fatigue de la journée et,
par-dessus tout cela, le trot cadencé de la grise
avaient endormi M. de La Selle, et qu’il arriva
chez lui sans trop savoir le temps qu’il avait
marché ni le chemin qu’il avait suivi. C’était
l’affaire de Luneau de le conduire, et Luneau
l’avait bien conduit, car ils arrivaient sains et
saufs ; leurs chevaux n’avaient pas un poil
mouillé. Ivre, M. de La Selle ne l’était point. De
sa vie, on ne l’avait vu hors de sens. Aussi dès
qu’il se fut débotté, il dit à son valet de porter sa
valise dans sa chambre, puis il s’entretint fort
raisonnablement avec le grand Luneau, lui donna
le bonsoir et s’alla coucher sans chercher son lit.
Mais le lendemain, lorsqu’il ouvrit sa valise pour
y prendre son argent, il n’y trouva que de gros
cailloux et, après de vaines recherches, force lui
fut de constater qu’il avait été volé.
Le grand Luneau, appelé et consulté, jura sur
son chrême et son baptême, qu’il avait vu
l’argent bien compté dans la valise, laquelle il
avait chargée et attachée lui-même sur la croupe
de la jument. Il jura aussi sur sa foi et sa loi, qu’il
n’avait pas quitté son maître de l’épaisseur d’un

28
cheval, tant qu’ils avaient suivi la grand’route.
Mais il confessa qu’une fois entré dans le bois, il
s’était senti un peu lourd, et qu’il avait pu dormir
sur sa bête environ l’espace d’un quart d’heure. Il
s’était vu tout d’un coup auprès de la Gâgne-aux-
Demoiselles et, depuis ce moment, il n’avait plus
dormi et n’avait pas rencontré figure de chrétiens.
– Allons, dit M. de La Selle, quelque voleur se
sera moqué de nous. C’est ma faute encore plus
que la tienne, mon pauvre Luneau, et le plus sage
est de ne point se vanter. Le dommage n’est que
pour moi, puisque tu ne partages point dans la
vente du bétail. J’en saurai prendre mon parti,
encore que la chose me gêne un peu. Cela
m’apprendra à ne plus m’endormir à cheval.
Luneau voulut en vain porter ses soupçons sur
quelques braconniers besogneux de l’endroit. –
Non pas, non pas, répondit le brave hobereau ; je
ne veux accuser personne. Tous les gens du
voisinage sont d’honnêtes gens. N’en parlons
plus. J’ai ce que je mérite.
– Mais peut-être bien que vous m’en voulez
un peu, notre maître...

29
– Pour avoir dormi ? Non, mon ami ; si je
t’eusses confié la valise, je suis sûr que tu te
serais tenu éveillé. Je ne m’en prends qu’à moi, et
ma foi, je ne compte pas m’en punir par trop de
chagrin. C’est assez d’avoir perdu l’argent,
sauvons la bonne humeur et l’appétit.
– Si vous m’en croyez, pourtant, notre maître,
vous feriez fouiller la Gâgne-aux-Demoiselles.
– La Gâgne-aux-Demoiselles est une fosse
herbue qui a bien un demi-quart de lieue de long ;
ce ne serait pas une petite affaire de remuer toute
cette vase, et d’ailleurs qu’y trouverait-on ? Mon
voleur n’aura pas été si sot que d’y semer mes
écus !
– Vous direz ce que vous voudrez, notre
maître, mais le voleur n’est peut-être pas fait
comme vous penser !
– Ah ! Ah ! mon grand Luneau, toi aussi tu
crois que les demoiselles sont des esprits malins
qui se plaisent à jouer de mauvais tours !
– Je n’en sais rien, notre maître, mais je sais
bien qu’étant là un matin, devant jour, avec mon

30
père, nous les vîmes comme je vous vois ;
mêmement que, rentrant à la maison bien
épeurés, nous n’avions plus ni chapeaux, ni
bonnets sur nos têtes, ni chaussures à nos pieds,
ni couteaux dans nos poches. Elles sont malignes,
allez ! Elles ont l’air de se sauver, mais, sans
vous toucher, elles vous font perdre tout ce
qu’elles peuvent et en profitent, car on ne le
retrouve jamais. Si j’étais de vous, je ferais
assécher tout ce marécage. Votre pré en vaudra
mieux et les demoiselles auraient bientôt délogé ;
car il est à la connaissance de tout homme de bon
sens qu’elles n’aiment point le sec et qu’elles
s’envolent de mare en mare et d’étang en étang, à
mesure qu’on leur ôte le brouillard dont elles se
nourrissent.
– Mon ami Luneau, répondit M. de La Selle,
dessécher le marécage serait, à coup sûr, une
bonne affaire pour le pré. Mais, outre qu’il y
faudrait les six cents livres que j’ai perdues, j’y
regarderais encore à deux fois avant de déloger
les demoiselles. Ce n’est pas que j’y croie
précisément, ne les ayant jamais vues, non plus
qu’aucun autre farfadet de même étoffe ; mais

31
mon père y croyait un peu, et ma grand-mère y
croyait tout à fait. Quand on en parlait, mon père
disait : « Laissez les demoiselles tranquilles ;
elles n’ont jamais fait de mal à moi ni à
personne. » Et ma grand-mère disait : « Ne
tourmentez et ne conjurez jamais les
demoiselles ; leur présence est un bien dans une
terre, et leur protection est un porte-bonheur pour
une famille. »
– Pas moins, reprit le grand Luneau en
hochant la tête, elles ne vous ont point garé des
voleurs !
Environ dix ans après cette aventure, M. de La
Selle revenait de la même foire de la Berthenoux,
rapportant sur la même jument grise, devenue
bien vieille, mais trottant encore sans broncher,
une somme équivalente à celle qui lui avait été si
singulièrement dérobée. Cette fois, il était seul, le
grand Luneau étant mort depuis quelques mois ;
et notre gentilhomme ne dormait pas à cheval,
ayant abjuré et définitivement perdu cette
fâcheuse habitude.
Lorsqu’il fut à la lisière du bois, le long de la

32
Gâgne-aux-Demoiselles, qui est située au bas
d’un talus assez élevé et tout couvert de buissons,
de vieux arbres et de grandes herbes sauvages, M.
de La Selle fut pris de tristesse en se rappelant
son pauvre métayer, qui lui faisait bien faute,
quoique son fils Jacques, grand et mince comme
lui, comme lui fin et avisé, parût faire son
possible pour le remplacer. Mais on ne remplace
pas les vieux amis, et M. de La Selle se faisait
vieux lui-même. Il eut des idées noires ; mais sa
bonne conscience les eut bientôt dissipées, et il se
mit à siffler un air de chasse, en se disant que, de
sa vie et de sa mort, il en serait ce que Dieu
voudrait.
Comme il était à peu près au milieu de la
longueur du marécage, il fut surpris de voir une
forme blanche, que jusque-là il avait prise pour
un flocon de ces vapeurs dont se couvrent les
eaux dormantes, changer de place, puis bondir et
s’envoler en se déchirant à travers les branches.
Une seconde forme plus solide sortit des joncs et
suivit la première en s’allongeant comme une
toile flottante ; puis une troisième, puis une autre
et encore une autre ; et, à mesure qu’elles

33
passaient devant Monsieur de La Selle, elles
devenaient si visiblement des personnages
énormes, vêtus de longues jupes, pâles, avec des
cheveux blanchâtres traînant plutôt que voltigeant
derrière elles, qu’il ne put s’ôter de l’esprit que
c’étaient là les fantômes dont on lui avait parlé
dans son enfance. Alors, oubliant que sa grand-
mère lui avait recommandé, s’il les rencontrait
jamais, de faire comme s’il ne les voyait pas, il se
mit à les saluer, en homme bien appris qu’il était.
Il les salua toutes, et quand ce vint à la septième,
qui était la plus grande et la plus apparente, il ne
put s’empêcher de lui dire : Demoiselle, je suis
votre serviteur.
Il n’eut pas plutôt lâché cette parole, que la
grande demoiselle se trouva en croupe derrière
lui, l’enlaçant de deux bras froids comme l’aube,
et que la vieille grise, épouvantée, prit le galop,
emportant M. de La Selle à travers le marécage.
Bien que fort surpris, le bon gentilhomme ne
perdit point la tête. « Par l’âme de mon père,
pensa-t-il, je n’ai jamais fait de mal, et nul esprit
ne peut m’en faire. » Il soutint sa monture et la

34
força de se dépêtrer de la boue où elle se
débattait, tandis que la grand’demoiselle
paraissait essayer de la retenir et de l’envaser.
M. de La Selle avait des pistolets dans ses
fontes, et l’idée lui vint de s’en servir ; mais,
jugeant qu’il avait affaire à un être surnaturel et
se rappelant d’ailleurs que ses parents lui avaient
recommandé de ne point offenser les demoiselles
de l’eau, il se contenta de dire avec douceur à
celle-ci : « Vraiment, belle dame, vous devriez
me laisser passer mon chemin, car je n’ai point
traversé le vôtre pour vous contrarier, et si je
vous ai saluée, c’est par politesse et non par
dérision. Si vous souhaitez des prières ou des
messes, faites connaître votre désir, et, foi de
gentilhomme, vous en aurez ! »
Alors, M. de La Selle entendit au-dessus de sa
tête une voix étrange qui disait : « Fais dire trois
messes pour l’âme du grand Luneau et va en
paix ! »
Aussitôt la figure du fantôme s’évanouit, la
grise redevint docile et M. de La Selle rentra chez
lui sans obstacle.

35
Il pensa alors qu’il avait eu une vision ; il n’en
commanda pas moins les trois messes. Mais
quelle fut sa surprise lorsqu’en ouvrant sa valise,
il y trouva, outre l’argent qu’il avait reçu à la
foire, les six cents livres tournois en écus plats, à
l’effigie du feu roi.
On voulut bien dire que le grand Luneau,
repentant à l’heure de la mort, avait chargé son
fils Jacques de cette restitution, et que celui-ci,
pour ne pas entacher la mémoire de son père, en
avait chargé les demoiselles... M. de La Selle ne
permit jamais un mot contre la probité du défunt,
et quand on parlait de ces choses sans respect en
sa présence, il avait coutume de dire : « L’homme
ne peut pas tout expliquer. Peut-être vaut-il
mieux pour ici être sans reproche que sans
croyance. »

36
Les Laveuses de nuit ou Lavandières

À la pleine lune, on voit, dans le


chemin de la Font de Fonts (Fontaine
des Fontaines), d’étranges laveuses ;
ce sont les spectres des mauvaises
mères qui ont été condamnées à laver,
jusqu’au jugement dernier, les langes
et les cadavres de leurs victimes.
Maurice SAND.

Voici, selon nous, la plus sinistre des visions


de la peur. C’est aussi la plus répandue ; je crois
qu’on la retrouve en tous pays.
Autour des mares stagnantes et des sources
limpides, dans les bruyères comme au bord des
fontaines ombragées dans les chemins creux,
sous les vieux saules comme dans là plaine brûlée
du soleil, on entend, durant la nuit, le battoir
précipité et le clapotement furieux des
lavandières fantastiques. Dans certaines
provinces, on croit qu’elles évoquent la pluie et

37
attirent l’orage en faisant voler jusqu’aux nues,
avec leur battoir agile, l’eau des sources et des
marécages. Il y a ici confusion. L’évocation des
tempêtes est le monopole des sorciers connus
sous le nom de meneux de nuées. Les véritables
lavandières sont les âmes des mères infanticides.
Elles battent et tordent incessamment quelque
objet qui ressemble à du linge mouillé, mais qui,
vu de près, n’est qu’un cadavre d’enfant.
Chacune a le sien ou les siens, si elle a été
plusieurs fois criminelle. Il faut se bien garder de
les observer ou de les déranger car, eussiez-vous
six pieds de haut et des muscles en proportion,
elles vous saisiraient, vous battraient dans l’eau et
vous tordraient ni plus ni moins qu’une paire de
bas.
Nous avons entendu souvent le battoir des
laveuses de nuit résonner dans le silence autour
des mares désertes. C’est à s’y tromper. C’est une
espèce de grenouille qui produit ce bruit
formidable. Mais c’est bien triste d’avoir fait
cette puérile découverte et de ne plus pouvoir
espérer l’apparition des terribles sorcières,
tordant leurs haillons immondes, dans la brume

38
des nuits de novembre, à la pâle clarté d’un
croissant blafard reflété par les eaux.
Cependant, j’ai eu l’émotion d’un récit sincère
et assez effrayant sur ce sujet.
Un mien ami, homme de plus d’esprit que de
sens, je dois l’avouer, et pourtant d’un esprit
éclairé et cultivé, mais je dois encore l’avouer,
enclin à laisser sa raison dans les pots ; très brave
en face des choses réelles, mais facile à
impressionner et nourri, dès l’enfance, des
légendes du pays, fit deux rencontres de
lavandières qu’il ne racontait qu’avec répugnance
et avec une expression de visage qui faisait passer
un frisson dans son auditoire.
Un soir, vers onze heures, dans une traîne
charmante qui court en serpentant et en
bondissant, pour ainsi dire, sur le flanc ondulé du
ravin d’Urmont, il vit, au bord d’une source, une
vieille qui lavait et tordait en silence.
Quoique cette jolie fontaine soit mal famée, il
ne vit rien là de surnaturel et dit à cette vieille :
« Vous lavez bien tard, la mère ! »

39
Elle en répondit point. Il la crut sourde et
approcha. La lune était brillante et la source
éclairait comme un miroir. Il vit alors
distinctement les traits de la vieille : elle lui était
complètement inconnue, et il en fut étonné, parce
qu’avec sa vie de cultivateur, de chasseur et de
flâneur dans la campagne, il n’y avait pas pour lui
de visage inconnu, à plusieurs lieues à la ronde.
Voici comme il me raconta lui-même ses
impressions en face de cette laveuse
singulièrement attardée :
« Je ne pensai à la légende que lorsque j’eus
perdu cette femme de vue. Je n’y pensais pas
avant de la rencontrer. Je n’y croyais pas et je
n’éprouvais aucune méfiance en l’abordant.
Mais, dès que je fus auprès d’elle, son silence,
son indifférence à l’approche d’un passant, lui
donnèrent l’aspect d’un être absolument étranger
à notre espèce. Si la vieillesse la privait de l’ouïe
et de la vue, comment était-elle venue de loin
toute seule laver, à cette heure insolite, à cette
source glacée où elle travaillait avec tant de force
et d’activité ? Cela était au moins digne de
remarque ; mais ce qui m’étonna encore plus,

40
c’est ce que j’éprouvai en moi-même. Je n’eus
aucun sentiment de peur, mais une répugnance,
un dégoût invincibles. Je passai mon chemin sans
qu’elle détournât la tête. Ce ne fut qu’en arrivant
chez moi que je pensai aux sorcières des lavoirs,
et alors j’eus très peur, j’en conviens
franchement, et rien au monde ne m’eut décidé à
revenir sur mes pas. »
Une autre fois, le même ami passait auprès des
étangs de Thevet, vers deux heures du matin. Il
venait de Linières, où il assure qu’il n’avait ni
mangé ni bu, circonstance que je ne saurais
garantir. Il était seul, en cabriolet, suivi de son
chien. Son cheval étant fatigué, il mit pied à terre
à une montée, et se trouva au bord de la route,
près d’un fossé où trois femmes lavaient,
battaient et tordaient avec une grande vigueur,
sans rien dire. Son chien se serra tout à coup
contre lui sans aboyer. Il passa lui-même sans
trop regarder. Mais à peine eut-il fait quelques
pas, qu’il entendit marcher derrière lui, et que la
lune dessina à ses pieds une ombre très allongée.
Il se retourna et vit une des femmes qui le suivait.
Les deux autres venaient à quelque distance

41
comme pour appuyer la première.
« Cette fois, dit-il, je pensai bien aux
lavandières maudites, mais j’eus une autre
émotion que la première fois. Ces femmes étaient
d’une taille si élevée, et celle qui me suivait de
près avait tellement les proportions, la figure et la
démarche d’un homme, que je ne doutai pas un
instant d’avoir affaire à de mauvais plaisants de
village, mal intentionnés peut-être. J’avais une
bonne trique à la main, je me retournai en disant :
« Que voulez-vous ? »
Je ne reçus point de réponse, et ne me voyant
pas attaqué, n’ayant pas de prétexte pour attaquer
moi-même, je fus forcé de regagner mon
cabriolet, qui était assez loin devant moi, avec cet
être désagréable sur les talons. Il ne me disait rien
et semblait se faire un malin plaisir de me tenir
sous le coup d’une provocation. Je tenais toujours
mon bâton, prêt à lui casser la mâchoire au
moindre attouchement, et j’arrivai ainsi à mon
cabriolet avec mon poltron de chien qui ne disait
mot et qui y sauta avec moi. Je me retournai alors
et, quoique j’eusse entendu, jusque-là, des pas sur

42
les miens et vu une ombre marcher à côté de la
mienne, je ne vis personne. Seulement je
distinguai, à trente pas environ en arrière, à la
place où je les avais vues laver, les trois grandes
diablesses sautant, dansant et se tordant comme
des folles sur le bord du fossé. Leur silence,
contrastant avec ces bonds échevelés, les rendait
encore plus singulières et pénibles à voir.
Si l’on essayait, après ce récit, d’adresser au
narrateur quelque question de détail, ou de lui
faire entendre qu’il avait été le jouet d’une
hallucination, il secouait la tête et disait :
« Parlons d’autre chose. J’aime autant croire que
je ne suis pas fou. » Et ces mots, jetés d’un air
triste, imposaient silence à tout le monde.
Il n’est point de mare ou de fontaine qui ne
soit hantée, soit par les lavandières de nuit, soit
par d’autres esprits plus ou moins fâcheux.
Quelques-uns de ces hôtes sont seulement
bizarres. Dans mon enfance, je craignais
beaucoup de passer devant un certain fossé où
l’on voyait les pieds blancs. Les histoires
fantastiques qui ne s’expliquent pas sur la nature

43
des êtres qu’elles mettent en scène, et qui restent
vagues et incomplètes, sont celles qui frappent le
plus l’imagination. Ces pieds blancs marchaient,
dit-on, le long du fossé à certaines heures de la
nuit ; c’était des pieds de femme, maigres et nus,
avec un bout de robe blanche ou de chemise
longue qui flottait et s’agitait sans cesse. Cela
marchait vite et en zig-zag, et si l’on disait : « Je
te vois ! veux-tu te sauver ! » cela courait si vite
qu’on ne savait plus où ça avait passé. Quand on
ne disait rien, cela marchait devant vous ; mais
quelque effort que l’on fit pour voir plus haut que
la cheville, c’était chose impossible. Ça n’avait ni
jambes, ni corps, ni tête, rien que des pieds. Je ne
saurais dire ce que ces pieds avaient de
terrifiants ; mais, pour rien au monde, je n’eusse
voulu les voir.
Il y a, en d’autres lieux, des fileuses de nuit
dont on entend le rouet dans la chambre que l’on
habite et dont on aperçoit quelquefois les mains.
Chez nous, j’ai ouï parler d’une brayeuse de nuit,
qui broyait le chanvre devant la porte de certaines
maisons et faisait entendre le bruit régulier de la
braye d’une manière qui n’était pas naturelle. Il

44
fallait la laisser tranquille, et si elle s’obstinait à
revenir plusieurs nuits de suite, mettre une vieille
lame de faux en travers de l’instrument dont elle
avait coutume de s’emparer pour faire son
vacarme, elle s’amusait un moment à vouloir
broyer cette lame, puis elle s’en dégoûtait, la
jetait en travers de la porte et ne revenait plus.
Il y avait encore la peillerouse de nuit qui se
tenait sous la guenillière de l’église. Peille est un
vieux mot français qui signifie haillon ; c’est
pourquoi le porche de l’église, où se tiennent,
pendant les offices les mendiants porteurs de
peilles, s’appelle d’un nom analogue.
Cette peillerouse accostait les passants et leur
demandait l’aumône. Il fallait se bien garder de
lui rien donner ; autrement elle devenait grande et
forte, de cacochyme qu’elle vous avez semblé, et
elle vous rouait de coups. Un nommé Simon
Richard, qui demeurant dans l’ancienne cure et
qui soupçonnait quelque espièglerie des filles du
bourg à son intention particulière, voulut batifoler
avec elle. Il fut laissé pour mort. Je le vis sur le
flanc, le lendemain, très rossé et très égratigné, en

45
effet. Il jurait n’avoir eu affaire qu’à une petite
vieille « qui paraissait cent ans, mais qui avait la
poigne comme trois hommes et demi. »
On voulut en vain lui faire supposer qu’il avait
eu affaire à un gâ plus fort que lui, qui, sous un
déguisement, s’est vengé de quelque mauvais
tour de sa façon. Il était fort et hardi, même
querelleur et vindicatif. Pourtant, il quitta la
paroisse aussitôt qu’il fut debout et n’y revint
jamais, disant qu’il ne craignait ni homme ni
femme. Mais bien les gens qui ne sont pas de ce
monde et qui n’ont pas le corps fait en chrétiens.

46
La Grand’bête

Les enfants du père Germain


revenaient chargés de fagots qu’ils
avaient dérobés. Au sortir des tailles
de Champeaux, ils entendirent tous
les oiseaux du bois crier à la fois, et
virent une bête qui était faite comme
un veau, tout comme un lièvre aussi.
C’était la grand’bête.
Maurice SAND.

Sous les noms de bigorne, de chien blanc, de


bête havette, de vache au diable, de piterne, de
taranne, etc., etc., un animal fabuleux se
promène, de temps immémorial, dans les
campagnes et pénètre même dans les habitations,
on ne sait plus dans quel dessein, tant on lui fait
bonne guerre pour le repousser, dès que sa
présence est signalée dans une localité.
Dans nos provinces du centre, ce que l’on

47
raconte de la Grand’bête s’accorde
particulièrement avec ce qui est dit de la Taranne
dans les provinces du nord. C’est le plus souvent
une chienne de la taille d’une génisse. Les
enfants et les femmes, qui ont l’imagination vive,
lui ont bien vu des cornes, des yeux de feu, et
l’assemblage hétérogène des formes de divers
animaux ; mais les gens calmes et clairvoyants
ont décidé, en dernier ressort, que c’est une
levrette, et tant de ces personnes sages l’on vue,
qu’il faut bien adopter cette version la plus
accréditée. De toutes les antiques superstitions,
celle-ci est la moins effacée. La Grand’bête a fait
sa dernière apparition dans nos environs, il n’y a
pas plus de cinq ou six ans, et il n’est pas prouvé
qu’elle soit décidée à ne plus reparaître.
Dans mon enfance, j’allais souvent me
promener, les soirs d’été, à une métairie
appartenant à ma grand’mère et située dans les
terres, à une demi-lieue de chez nous. Cette
métairie a été longtemps le théâtre des grands
sorcelages et des apparitions les mieux
conditionnés. Je n’oublierai jamais une soirée où
l’orage nous avait retenus, mon frère et moi,

48
jusqu’à la grand’nuit, c’est-à-dire entre neuf et
dix heures du soir. J’avais une dizaine d’années,
mon frère avait quinze ans et faisait le brave.
Quant à moi, je le confesse, j’avais grand’peur :
la bête avait paru la veille, disait-on, autour de la
ferme, et manquablement, c’est-à-dire
infailliblement, elle allait reparaître dès que le
jour aurait pris fin.
Je crois toujours voir les apprêts du combat.
Les hommes s’armant de fourches de fer et de
bâtons ; le métayer prenant, au manteau de la
cheminée, et chargeant de balles bénites son long
fusil à un seul canon ; sa vieille mère faisant
ranger les enfants au fond de la chambre, entre
les deux lits de serge jaune, et se mettant elle-
même en prières avec ses brus et ses servantes,
devant une image coloriée qui représentait je ne
sais plus quel général de l’Empire que l’on
prenait là pour un bon saint, les colporteurs de
cette époque vendant n’importe quoi, comme
figures de dévotion aux paysans.
Et puis, on ferma les portes et fenêtres, et on
accota les battants ; et, comme les petits enfants

49
criaient, on les gourmanda et on les menaça de
les mettre dehors s’ils ne se taisaient. Il fallait
écouter l’approche de la bête. Les chiens qu’on
laissait dehors ne manqueraient pas de hurler et
les bœufs de bremer (de mugir) dans l’étable. En
fait, les chiens aboyaient et se démenaient déjà à
la vue de tous ces préparatifs. Les animaux
comprennent très bien les sentiments intérieurs
qui agitent une famille ; les voix effrayées, les
physionomies troublées, semblent leur révéler la
cause du mouvement insolite qui se fait dans la
maison.
Les gens de la ferme prétendaient que les
animaux se rappelaient très bien, d’une année à
l’autre, l’apparition des années précédentes et
qu’ils avaient la révélation instinctive du mal que
la bête pouvait leur faire. Aussi ne se jetaient-ils
jamais sur elle et refusaient-ils de la poursuivre.
De son côté, il était sans exemple qu’elle les eût
mordus. Mais son souffle ou son influence les
faisait périr, et jamais elle n’avait visité la
métairie sans qu’il ne se déclarât, à la suite, une

50
mortalité de bestiaux1.
Il semblait donc que les personnes fussent à
l’abri de tout danger, car la bête n’attaque pas et
fuit à la moindre hostilité. Mais tout ce qui se
présente avec un caractère surnaturel, ébranle
l’imagination des paysans et des enfants, plus que
le danger palpable. Certes, l’attaque d’une bande
de loups affamés nous eût moins épouvantés que
l’éventualité de la visite de ce fantôme.
Pourtant j’eus comme un regret et une
déception quand, au lieu de la bête, arriva notre
précepteur qui, s’inquiétant pour mon frère et
moi, de la nuit et de l’orage, venait nous
chercher, sans autre arme qu’un parapluie. Il se
moqua beaucoup de la bête blanche et des
préparatifs du combat. Il nous emmena en riant,
et nous n’eûmes plus, hélas, ni peur ni espoir de
voir cette fameuse bête, à laquelle nous avions
cru pendant une heure.
J’ai à mon service un bon et honnête paysan,

1
On verra, plus tard, une certaine analogie entre cette
croyance et celle du Chien de Monthulé.

51
de trente-cinq ans environ, c’est-à-dire né sur le
déclin de ces croyances dans le pays. Sincère,
robuste et courageux, il a été laboureur dans cette
métairie de l’Aunière hantée, de temps
immémorial, par tous les diables des légendes
rustiques. Je lui demande s’il y a jamais vu
quelque chose d’extraordinaire. Il commence par
dire que non. Mais, comme il ne sait pas mentir,
je vois bien qu’il craint d’être rallié et qu’il lui en
coûte de répondre. J’insiste sans affectation et,
peu à peu, il me raconte ce qui va suivre.
« J’ai vu, dit-il, bien des choses dont je n’ai
pas été épeuré, mais que personne ne peut m’ôter
de la mémoire. J’avais une vingtaine d’année
quand je fus en moisson pour la première fois à
l’Aunière. Nous étions dix-huit à moissonner et
nous soupions dehors devant la porte du logis à
cause de la grand’chaud. Après souper, nous
nous en allions coucher à la paille, quand un de
nous s’en retourne au devant de la maison, pour
chercher son couteau qu’il avait perdu. Il s’en
revint, toujours criant, et étant tous sortis de la
grange, tous les dix-huit, et moi comme les
autres, avons vu la levrette couchée tout au long

52
sur la table où nous avions soupé. Sitôt qu’elle
nous vit, elle fit un saut de plus de vingt pieds en
l’air et se sauva à travers champs. Et nous de la
galoper et de la voir courir et sauter tout le long
des buissons, où elle disparut tout d’un coup, et
où personne ne trouva ni elle ni marque de son
corps. Les chiens ne voulurent jamais nous suivre
ni seulement flairer du côté. Ils ne firent que
trembler et hurler dans la cour. À présent, ajoute-
t-il, si vous me demandez comment la bête était
faite, je vous dirai que je ne l’ai vue qu’à la brune
et qu’elle m’a paru toute blanche. Vous dire que
c’était une levrette, je ne saurais ; mais ça
ressemblait à une levrette plus qu’à toute autre
bête que j’aie jamais vue et, pour la grandeur, ça
paraissait long, long, avec des jambes fines qui
sautaient comme jamais je n’aurais cru qu’une
bête pût sauter. »
Ce qu’il y a de sûr, c’est que le fermier de
l’Aunière, le gros Martinet, perdit tant de bestiau,
cette année-là, qu’il se mit dans l’idée de devenir
médecin, afin de les guérir lui-même et de
conjurer les sorts qu’on lui faisait, par d’autres
sorts plus savants, et il s’en fut consulter le grand

53
médecin qu’on appelle le sabotier du Bourg-Dieu,
à plus de huit lieues d’ici. Quand il parla au
sabotier pour la première fois, celui-ci lui dit :
« Vous me venez quérir pour un bœuf malade qui
s’appelle Chauvet, et vous avez en votre étable
quatre paires de bœufs dont je vas vous dire tous
les noms, tous les âges, toutes les couleurs. »
Qui fut bien étonné ? Ce fut Martinet qui
s’entendit raconter et nommer tout ce qu’il avait
de bestiaux, encore que jamais le grand sabotier
ne fut venu au pays de chez nous.
– Allez-vous en à votre logis, qu’il lui dit,
vous trouverez le bœuf Chauvet debout et sauvé.
Mais, par malheur, son camarade Racinieux, que
vous avez laissé en bonne santé, sera crevé quand
vous rentrerez à la maison.
– Et ne pouvez-vous l’empêcher ? dit
Martinet.
– Non, il est trop tard. La mauvaise bête aura
passé chez vous ?
– C’est la vérité : ne pouvez-vous m’enseigner
le moyen de purger mon bestiau de sa mauvaise

54
air ?
– Voire ! fit le sorcier ; mais il faudra que
j’aille chez vous.
Ils vinrent à cheval, tous les deux et comme,
dans ce temps-là, j’étais valet à la maison,
j’entendis Martinet dire en arrivant :
– Vous avez donc encavé Racinieux à ce
matin ?
– Par malheur, oui, notre maître, que je lui
dis : comment donc que vous savez ça ?
– Et Chauvet mange de bon appétit, à cette
heure ?
C’était la vérité, tout comme le sabotier l’avait
connaissu. Le bœuf malade était guéri ; son
camarade qui, au départ du maître, ne se sentait
de rien, était crevé et encavé.
Alors Martinet voyant le grand talent du
sabotier, le retint à la maison huit jours durant, et
apprit de lui le sorcelage. Ils ne se couchaient
point de toute la nuit, et s’en allaient dans les
champs et sur les chemins, et on entendait des
voix qu’on ne connaissait point et un sabat

55
abominable.
Et le sabotier nous mena tous de jour dans le
patural des bœufs et nous fit voir la chose qui leur
donnait des maladies. C’était un crapaud que
celui que l’on avait vu en levrette blanche avait
arrangé avec des charmes et des
empoisonnements sous une motte de gazon. Et
quand les bœufs passaient à côté, ils
commençaient de souffler et de maigrir.
Alors Martinet devint grand savant, comme
chacun sait. Il eut les plus beaux élèves du pays
et fut appelé comme médecin dans tout le canton.
C’est comme ça et non autrement qu’il a pu vous
payer sa ferme et se retirer du grand dommage où
les mauvaises choses l’avaient mis.
Seulement, Martinet eut des ennuis de sa
femme qui ne voulait point qu’il se donnât au
sorcelage et qui faisait mauvaise mine au grand
sabotier. Un jour, il quitta la maison en disant à
Martinet : « Si l’affaire que nous avons ensemble
tourne bien, je vous le ferai assavoir demain
matin, d’une manière que vous comprendrez,
vous tout seul. » Et, de vrai, le lendemain matin,

56
comme nous étions à manger la soupe, il se fit un
grand air de vent qui donna une bouffée dont la
maison trembla, et un coq noir entra dans la
chambre et se jeta dans le feu où il fut tout brûlé
en un instant. La femme du logis voulait sauver le
coq, mais Martinet la retint par le bras en lui
disant : « N’y touche pas ! » et elle en resta toute
apeurée. De même qu’une autrefois, comme le
sabotier était là, et qu’elle venait de tirer ses
vaches, son lait devint tout noir et on fut obligé
de le jeter. Dont elle pleura, maudissant le
sabotier. Mais son mari lui dit : « Rends-toi à lui,
et une autre fois, offre-lui de ton lait, de ton
fromage et de tout ce qui est ici. » Ce qu’elle fit
par la suite avec grande crainte et honnêteté.
Voilà comment la grand’bête a été chassée de
la métairie et aussi l’homme sans tête, qui se
promenait à côté sur le vieux chemin de Verneuil,
et la chasse à baudet qui passait si souvent au-
dessus de la maison. Seulement, Martinet a eu
bien des peines dans son corps pour soumettre
toutes ces mauvaises choses. Il a été souvent
battu par les follets et ils lui ont enlevé de la tête
et fait perdre plus de dix chapeaux et bonnets. Et,

57
enfin, il a jeu le mal d’yeux bien souvent, à cause
de la boule de feu qui se mettait devant lui en
voyage sur le cou de sa jument1. »

1
George Sand : Légendes rustiques (A, Morel et Cie,
1858).

58
Les trois hommes de pierre

On prétend que certains individus


de cette race stupide, crient aux
passants attardés : Veux-tu des bras ?
veux-tu des bras ? Si on a
l’imprudence de leur répondre : Oui,
ils reprennent : Donne-nous tes
jambes ! Et comme ils sont
charmeurs, on reste là tant qu’il leur
plaît. Un malin que la frayeur avait
jeté à la renverse, eut l’esprit de leur
dire : Prenez mes jambes, si vous
voulez ; elles sont mortes. – Ils ne
surent point répliquer, et l’homme put
se sauver de leur charme.
Maurice SAND.

Dans la région de l’Indre qui touche à la


Creuse, la nature change d’aspect, les vallons
s’enfouissent, les plateaux s’élèvent, la
végétation prend de l’essor, les eaux se
précipitent, les talus profonds se hérissent de

59
rochers. Les traditions et les légendes sont
pourtant plus rares dans cette région pittoresque
que dans nos plaines ; mais elles sont
généralement tristes, et, sauf ce qui se rapporte à
Gargantua, je n’ai pas trouvé par là ce fonds
d’humour berrichonne qui mêle souvent l’ironie
aux terreurs du monde fantastique.
J’ai nommé Gargantua, et, à ce propos, je
demanderai aux érudits si, avant la publication du
livre (c’est ainsi, je crois, qu’on disait du temps
de Rabelais pour désigner le grand, le seul, le
délirant succès littéraire de l’époque), il n’y avait
pas, dans les provinces, une légende populaire de
Gargantua, dont le grand satirique se serait
emparé, comme Gœthe de la légende de Faust, et
comme Molière de la légende de la Statue du
Commandeur. Cette locution des enthousiastes
contemporains de Rabelais, le livre, était-elle
uniquement une formule d’admiration exclusive ?
Ne signifiait-elle pas aussi une distinction à
établir entre le poème éclatant et la légende
obscure ? Les ogres remis à la mode par Perrault
sont bien les mêmes géants que la chevalerie
pourfendait au moyen-âge. Gargantua ne serait-il

60
pas de la même famille, et son nom n’aurait-il pas
été ramassé par l’auteur de Pantagruel parmi
d’autres types populaires aujourd’hui oubliés
pour n’avoir existé que dans les contes de la
veillée, de nos ancêtres ?
En Berry, où aucune tradition historique n’est
restée dans la mémoire des paysans, sinon à l’état
de mythe, on est très surpris de retrouver une
sorte d’histoire locale très précise de Gargantua
tout à fait en dehors du poème de Rabelais, bien
que dans la même couleur. À Montlevic, une
petite éminence isolée dans la plaine a été formée
par le pied de Gargantua. Fourvoyé dans nos
terres argileuses, le géant secoua son sabot en ce
lieu, et y laissa une colline.
Sur la Creuse, aux limites du Berry, on
retrouve Gargantua1 enjambant le vaste et
magnifique ravin où la rivière s’engouffre, entre
le clocher du Pin et celui de Ceaulmont, planté
sur les bords escarpés de l’abîme. Un bac rempli

1
En Normandie, Mlle Amélie Bosquet nous apprend qu’on
le retrouve à chaque pas et même sous le nom peut-être celtique
de Gerguintua.

61
de moines vint à passer entre les jambes du géant.
Il crut voir filer une truite, se baissa, prit
l’embarcation entre deux doigts, avala le tout,
trouva les moines gros et gras, mais rejeta le
bateau en se plaignant de l’arête du poisson.
Ceux qui vous racontent ces choses n’ont
certes jamais lu le livre, et pas plus qu’eux leurs
aïeux n’ont su son existence. Le nom de Rabelais
leur est aussi inconnu que ceux de Pantagruel et
de Panurge. Le frère Jean des Entomeures, ce
type si populaire par sa nature et son langage,
n’est pas arrivé davantage à la popularité de fait.
Ces personnages sont l’œuvre du poète ; mais je
croirais que Gargantua est l’œuvre du peuple et
que, comme tous les grands créateurs, Rabelais a
pris son bien où il l’a trouvé.
Les superstitions des villages et des
chaumières de la Creuse, dans le bas Berry,
admettent donc les géants, qui, par opposition,
tiennent peu de place dans les chroniques du haut
pays. Le haut pays est découvert et ondulé ; le
bas pays, raviné et encaissé, est assis sur la roche
qui sert de contre-forts aux escarpements du

62
terrain. Ces roches micaschisteuses, de formes
bizarres, prennent volontiers l’aspect de figures
gigantesques ; mais il s’en faut de beaucoup
qu’elles paraissent risibles au pêcheur de
mauvaise foi qui va, durant la nuit, lever les
nasses de ses confrères. Ce n’est pas le joyeux
Gargantua qui lui apparaît : ce sont les trois
hommes de pierre, que dans le jour, il appelait les
rochers du moine, et qu’il voyait sans frayeur se
mirer debout et immobiles sur le bord de l’eau
transparente.
Une nuit, Chauvat, du moulin d’en bas, les vit
remuer, descendre de leur immense piédestal et
se promener sur le rivage en gesticulant ; mais
quels horribles gestes, et quelle marche
terrifiante ! Ils ne paraissaient avoir ni pieds ni
jambes, et pourtant ils allaient plus vite que les
eaux de la Creuse, et les cailloux broyés criaient
sous leur poids. Il s’enfuit jusqu’à sa maison et
s’y barricada de son mieux ; mais les hommes de
pierre l’avaient suivi, et comme c’était un
mécréant qui ne songea point à se recommander à
Dieu, le plus petit de ces colosses appuya son
coude sur le pignon de la maison qui s’écrasa

63
comme une motte de beurre.
Chauvat épouvanté, se sauva dans sa grange ;
mais le second des hommes de pierre y posa la
main et la fendit en quatre comme si c’eût été une
vieille huguenote en terre de Bazaiges.
Chauvat eut le temps de se sauver et il se
réfugia sur la grande écluse qui coupe la rivière
en biais d’un bord à l’autre. Là il se crut sauvé ;
mais les trois hommes de pierre prirent ce chemin
pour s’en retourner à leur place ordinaire sur
l’autre rive, et il se vit forcé de rester là, ou de se
jeter dans la rivière qui est très profonde de
chaque côté de l’écluse ; car de courir plus vite
que les géants n’avançaient, il n’y fallait point
songer.
Il se rangea et se fit tout petit, n’osant souffler,
couché de son long au ras de la chaussée,
espérant que ces méchants blocs ne
l’apercevraient point. Le premier passa ; puis vint
le second qui passa aussi. Chauvat commençait à
respirer. Enfin vint le troisième, qui était, de
beaucoup, le plus grand et le plus lourd, et qui fît
mine de passer de même que les autres. Mais la

64
chaussée était glissante et l’homme de pierre
glissa.
Par bonheur, Chauvat se ressouvint enfin de
son baptême, et fît le signe de la croix en
demandant l’assistance du ciel. L’homme de
pierre trébucha et ne tomba point, sans quoi le
pauvre pêcheur eût été écrasé comme une
coquille d’œuf.
Les retournants sont, dans cette même partie
du Berry, des hôtes très nombreux. Il est peu de
maison qui ne soit hantée de quelque âme en
peine. La Creuse, noire et rapide en certains
endroits profonds, où elle coule sans obstacle,
entraîne et charrie les esprits plaintifs des gens
qui ont trouvé la mort dans ses flots. La nuit, on
entend des cris déchirants ; ce sont les noyés qui
se lamentent et demandent des prières. Ailleurs,
elle écume et gronde dans les rochers ; on entend
là les imprécations de ceux qui sont damnés sans
rémission.
Le mot de retournant est bien l’équivalent de
celui de revenant. Cependant quelques vieilles
femmes vous diront que les âmes des suicidés

65
(les noyés volontaires) sont condamnées à
l’éternel travail de retourner les grosses pierres
qui encombrent le lit des torrents. Au milieu
d’une cascade de la Creuse, une de ces roches
noires offre tellement la figure d’une barque
échouée, que de loin, on s’y trompe. C’est une
pierre retournée : on vous assure qu’elle est
blanche en-dessous, et qu’elle a été amenée là de
bien loin, par ceux qui retournent.
Ces légendes se rattachent, sans doute, au
lugubre souvenir des désastres causés par les
crues subites et terribles de la rivière. En 1845,
une trombe de pluie gonfla si subitement les
affluents torrentueux de la Creuse qui est, elle-
même, en cet endroit, un torrent redoutable, que
l’eau monta, dit-on, de plus de cent pieds,
apportant toute une forêt récemment abattue sur
ses rives. Aux approches de l’unique pont de la
contrée, la forêt voyageuse s’arrêta deux heures,
prise et serrée entre les deux rives à pic, et, à
cette masse, vinrent se joindre d’autres masses de
toits, de bateaux, de barrières et de débris de
toute sorte, si bien que les enfants, qui ne doutent
de rien, passaient d’une rive à l’autre, à pied sec

66
sur cette montagne flottante, au-dessus des
vagues en fureur. Tout-à-coup la montagne se
précipita, emportant le pont qui l’avait retenue et
balayant tout sur son passage, maisons,
troupeaux, cultures et passants.
Pourtant le souvenir de ce désastre n’a pas
suffi à peupler d’âmes en peine les bords et les
îlots de la terrible rivière. Il s’y joint la tradition
vague d’un combat de faux-saulniers contre les
gens de la gabelle, au temps où les seigneurs et
les bourgeois conduisaient, dans les sentiers
escarpés, leurs mulets chargés de sel de
contrebande. L’histoire du Berry ne dit rien de
cette bataille. Les vieux paysans l’ont entendue
raconter à leurs pères, qui la tenaient de leurs
grands-pères. Beaucoup de gens, disent-ils, y
périrent, et furent précipités des rochers dans la
Creuse. C’est pourquoi l’on entend, dans les
mauvaises nuits, des voix que personne ne
connaît et qui crient sans relâche : Au sel ! au
sel ! À ce cri, tous les mulets des pâturages
voisins s’enfuient, les oreilles couchées et la
queue entre les jambes, comme si le diable était
après eux.

67
Dans cette même région, la croyance au grand
serpent se réveille de temps à autre. On se soucie
peu des milliers de vipères qui vivent dans les
rochers et qui, dit-on, n’ont jamais fait de mal à
personne ; mais le serpent de quarante pieds de
longueur et qui a la tête faite comme un homme,
est celui dont on se préoccupe. C’est
probablement le même qui, dans les temps
anciens, mangea trois prisonniers dans le cachot
de la grosse tour de Châteaubrun. Depuis, il s’est
montré plusieurs fois, et l’année dernière, 1857,
tout le pays était en émoi, parce qu’une bergère
l’avait vu dans un buisson. Plus de cinquante
chasseurs étaient sur pied pour le chercher ; mais,
comme de coutume, on ne le trouva point.

68
Le follet d’Ep-nell

Sous la pierre d’Ep-nell, un follet


de mauvaise race se tient blotti. C’est
un follet à queue : ce sont les pires.
Au lieu de soigner et de promener les
chevaux, ils les effraient, les
maltraitent et les rendent poussifs.
Maurice SAND.

Georgeon était le diable de la partie du Berry


que l’on appelle la vallée Noire. Je dis était,
parce qu’il est fort oublié aujourd’hui et qu’il faut
remonter au souvenir des vieillards morts depuis
une trentaine d’années, pour repêcher dans le
fleuve d’oubli qui passe si vite aujourd’hui, le
nom mystérieux qui ne devait jamais être écrit,
« ni sur papier, ni sur bois, ni sur ardoise, ni sur
pierre quelconque, ni sur étoffe, ni sur terre, ni
sur poussière ou sable, ni même sur neige tombée
du ciel. » Ce nom terrible, qui présidait aux

69
formules les plus efficaces et les plus secrètes, ne
devait être confié aux adeptes de la sorcellerie
que dans le pertuis de l’oreille, et il n’était pas
permis de le leur dire plus de trois fois. S’ils
l’oubliaient, c’était tant pis pour eux. Il fallait
financer de nouveau pour obtenir de l’entendre
encore.
Ce nom devait, en aucune circonstance, être
révélé aux profanes et jamais prononcé tout haut,
sinon dans la nuit noire et l’entière solitude. Celui
qui me les confia l’avait surpris et n’y croyait
point. Pourtant il se repentit de me l’avoir dit et
revint me prier de ne pas le répéter. « J’ai mal
rêvé cette nuit, disait-il ; par trois fois ma fenêtre
s’est ouverte toute grande, sans que personne
autre que moi fût entré dans ma chambre. »
Quel était le rang et le titre de Georgeon dans
la hiérarchie des esprits de malice ? C’est ce que
je n’ai pu savoir. C’est lui qu’il fallait appeler aux
carrois ou carrefours des chemins, ou sous
certains vieux arbres mal famés, pour faire
apparaître l’esprit mystérieux. Avait-il pouvoir
par lui-même sur certaines choses de la nature, ou

70
n’était-il qu’un messager intermédiaire entre
l’enfer et l’adepte ? Je le croirais : un homme du
nom de Georgeon avait été jadis emporté à
Montgivray par le diable. C’est peut-être cette
mauvaise âme qui faisait dès lors le métier de
conduire les autres âmes à la perdition.
Georgeon était à moitié invisible, en ce sens
qu’il n’apparaissait que dans les nuits sans lune
ou à travers d’épais brouillards. On voyait alors
une forme humaine plus grande que nature ; mais
l’habit, les traits, les détails de cette forme
restaient toujours insaisissables, ou tellement
vagues qu’il était impossible d’en conserver la
mémoire aussi bien que de le reconnaître, même
à la voix, quand on avait plusieurs entrevues avec
lui. Il fallait chaque fois l’appeler par son nom, et
lui dire : « Est-ce toi avec qui j’ai parlé telle nuit
et en tel lieu ? » S’il ne répondait pas c’est moi, il
fallait se défier et ne rien lui raconter de ce qui
s’était passé dans les précédents entretiens avec
le diable, soit que Georgeon cachât son identité
pour éprouver la discrétion et la prudence de son
adepte, soit que le paysan pousse la prudence
jusqu’à se méfier du diable, même après s’être

71
donné à lui.
Il est certain, tout au moins, que le paysan a la
prétention d’être aussi rusé que Satan et qu’en
tout pays ses légendes merveilleuses sont pleines
de malices attribuées à de bons gars qui ont su
berner le démon et le prendre dans ses propres
pièges. Parmi les plus jolies, il faut citer celle du
fé amoureux que rapporte l’auteur de la
Normandie merveilleuse et qui a toute la grâce du
langage rustique. Le fé s’était épris d’une belle
femme de campagne ; chaque soir, pendant
qu’elle filait auprès de son feu, il venait s’asseoir
sur un escabeau, à l’autre coin de la cheminée. La
femme s’étant aperçue de sa présence et de ses
regards de convoitise, avertit son mari, qui prit
ses vêtements, sa place et sa quenouille, et faisant
mine de filer, attendit le lutin. Celui-ci arrive,
regarde de travers l’étrange filandière et lui dit :
« Où donc est la belle, belle, d’hier au soir, qui
file, fîle, et atourole toujours, car toi, tu tournes,
tournes, et tu n’atourole pas ? » Le mari ne
répond rien et attend que le fé se soit assis sur
l’escabeau d’où il avait coutume de dévorer des
yeux la femme du logis, et où l’on avait

72
traîtreusement placé la galetière1 rougie au feu.
Le fé s’assied, en effet, brûle outrageusement sa
queue et fait un grand cri, en disant : « Qui m’a
fait cette mauvaise mauvaiseté ? Est-ce la belle,
belle, qui atourole toujours ? – Non, répond le
mari ; c’est moi, moi-même, qui n’atourole
jamais ! » Le fé exaspéré s’envole par le
cheminée pour appeler ses compagnons qui
prenaient leurs ébats sur le toit. « Qu’as-tu donc à
crier, crier ? lui disent-ils. – Je me brûle, brûle ! –
Et qui t’a ainsi brûlé, brûlé ? – C’est moi, moi-
même, qui n’atourole jamais2. »
Cette réponse parut si stupide aux autres fés,
qui sont des esprits très railleurs, que le mari de
la belle fileuse les entendit rire comme des fous,
huer, berner et chasser le pauvre amoureux, de
quoi il fut fort aise, car il avait eu bien peur
d’attirer contre lui toute la bande des lutins, et
jamais plus l’amoureux de sa femme n’osa se

1
Espèce de gril en tôle pour faire cuire les galettes.
2
Le paysan bas-normand, auteur de cette légende, dit
l’auteur qui la rapporte, ne se doutait guère qu’il imitait
Homère.

73
présenter derechef en sa maison.
Cette légende normande a une sorte de
pendant en Berry, ou plutôt c’est la même
légende, avec des variantes qui caractérisent
l’esprit local.
Ici le follet, ou fadet, l’histoire ne dit pas
précisément à quel type d’esprits malins il
appartenait, n’avait nullement l’amour en tête.
Positif comme un diable berrichon, il ne songeait
qu’à faire enrager la filandière, laquelle
n’atourolait pas le lin sur son fuseau, mais filait
en faisant virer de la laine sur un rouet, et, au lieu
de la contempler avec des yeux tendres, il
embrouillait et cassait méchamment son brin, afin
de pouvoir, pendant qu’elle le raccomodait, se
glisser dans l’arche (la huche au pain) et d’y
voler les galettes que la ménagère avait mises en
réserve pour ses enfants.
S’étant aperçue de ce manège la bonne femme
ne fit semblant de rien et feignant de se baisser,
elle ramassa subtilement le fin bout de la longue
queue du personnage, l’attacha avec son brin de
laine et se mit à la vironner, vironner sur son

74
rouet, comme si ce fût un écheveau.
Le fadet ne s’en aperçut pas tout de suite,
occupé qu’il était à se vautrer dans la galette au
fromage. Mais quand le rouet eut roulé cinq ou
six brasses de queue, il le sentit fort bien et se prit
à crier : Ma queue, ma queue. La dévideuse n’en
tint pas compte, et, toujours vironnant, se mit à
chanter : Pelotte, pelotte, ma roulotte ! d’une si
bonne voix et menant si grand bruit avec sa roue,
que les autres diables, embusqués sur le toit,
n’entendirent pas les gémissements et les
imprécations de leur camarade, lequel fut bien
forcé de se rendre, et de jurer par le nom du grand
diable d’enfer qu’il ne remettrait jamais les pieds
dans la maison.
D’après certaines versions, le lutin qui
s’amuse à jouiller (embrouiller et mêler) les fils
des dévideuses est un esprit femelle, une
mauvaise fade. J’ai entendu, dans mon enfance,
une vieille qui avait coutume de dire en pareille
occasion, la jouillarde s’y est mise ! et elle faisait
une croix dans la main pour conjurer et chasser la
diablesse.

75
Ce qu’ailleurs on appelle le gobelin, le fé, le
lutin, le farfadet, le kobbold, l’orco, l’elfe, le
troll, etc., etc., en Berry, on l’appelle le plus
souvent le follet. Il en est de bons et de mauvais.
Ceux qui pansent les chevaux à l’écurie et dont
tous les valets de ferme entendent le fouet et
l’appel de langue, de même que ceux qui, la nuit,
font galoper la chevaline au pâturage, et qui leur
jouillent le crin pour s’en faire des étriers (vu
qu’ils sont trop petits pour se tenir sur la croupe
de l’animal et qu’ils chevauchent toujours sur
l’encolure), sont d’assez bons enfants et fuient à
l’approche de l’homme. Toute leur malice
consiste à faire mourir ou avorter les juments
dont on se permet de couper la crinière quand il
leur a plu de la tresser et de la nouer pour leur
usage. On appelle les montures favorites du follet
chevaux bouclés, et autrefois on les estimait
comme les meilleurs et les plus ardents. Les
juments pansées du follet étaient recherchées en
foire comme bonnes poulinières.
Ce follet des écuries existe encore chez nous
dans la croyance de beaucoup de gens. Tous les
paysans de quarante ans, qui se sont adonnés à

76
l’élevage des chevaux, l’ont vu et en font serment
avec une candeur impossible à révoquer en doute.
Ils n’en ont jamais eu peur, sachant qu’il n’est
pas méchant. Ils le décrivent tous de la même
manière. Il est gros comme un petit coq et il en a
la crête d’un rouge vif. Ses yeux sont de feu, son
corps est celui d’un petit homme assez bien fait,
sauf qu’il a des griffes au lieu d’ongles. On varie
quant à la queue ; selon les uns elle est en
plumes, selon les autres, c’est une queue de rat
d’une longueur démesurée, et dont il se sert,
comme d’un fouet, pour faire courir sa monture.
Dans le nord de la France, certains de ces
nains sont forts méchants et se plaisent à égarer
les voyageurs. Dans la Marche, autour des
dolmens, tout esprit est dangereux et hostile à
l’homme parce qu’il est préposé à la garde des
trésors cachés sous les grosses pierres. Malheur
aux curieux et surtout aux ambitieux qui vont
rôder la nuit autour de ces monuments où règne
l’éternel mystère de la tradition. Ils sautent sur le
cou du cheval, font tomber le cavalier et le rouent
de coups. Pourtant on peut s’en préserver de
plusieurs manières, quand on a été assez hardi

77
pour étudier, à tout risque, leurs habitudes et leurs
fantaisies. En général, ils ne sont pas intelligents
et parlent avec difficulté la langue de l’homme.
Comme ceux de la Normandie et comme les
Korigans de la Bretagne, ils ont la manie ou
plutôt l’infirmité de répéter deux fois le même
mot, sans pouvoir arriver jusqu’à trois, ou s’ils
dépassent ce nombre en le doublant, ils ne
peuvent pas le dire une septième fois.
Un chercheur de trésors, qui voyait le nain
sauter devant lui en l’entraînant dans une ronde
magnétique et en lui disant sans cesse d’une
petite voix aigre : Tourne, tourne, l’arrêta court
en lui répondant : Je tourne, je retourne et je
détourne. Le lutin ne comprit pas, et, pensant que
c’était là une formule au-dessus de son savoir, il
lâcha l’homme, sauta sur la pierre et la fit danser
si fort et tourner si vite qu’il en sortait du feu.
L’homme n’osa pas en approcher, mais il put se
retirer sans être suivi. Seulement, le nain lui avait
imprimé un tel mouvement de rotation, en le
faisant valser avec lui autour de la pierre
endiablée, qu’il rentra chez lui toujours tournant

78
sur lui-même comme une toupie lancée, et alla
tomber de fatigue à la porte de sa maison.

79
Le casseu’ de bois

Malheur à la ramasseuse de bois


qui rencontre sur son chemin
l’homme de fer rouge ! Ravageant les
arbres de la forêt, il ne permet pas que
les humains profitent de ses dégâts.
Maurice SAND.

Le pauvre paysan est quelquefois un charmant


poète, témoin cette fable où il plaisante sa propre
misère avec une si douce mélancolie :
« Au mois d’avril, la ruiche (le rouge-gorge)
et le roi-Berthault (le roitelet) se rencontrèrent
aux bois et se demandèrent leurs portements. –
Ça va très bien. Dieu merci, dit la ruiche ; j’ai
passé un bon hiver. – Et moi de même, dit le roi-
Berthault ; j’ai passé l’hiver chez le bûcheron et
je me suis diantrement chauffé ! Ces gens-là font
des feux, si vous saviez, ma chère ! Ils vous font
brûler des bûches aussi grosses que ma jambe ! –

80
Vrai ? dit la ruiche émerveillée. Eh bien ! moi,
j’ai mangé mon saoul chez le laboureur ! Il avait
du blé dans son grenier, oh ! mais du blé ! Debout
sur le plancher, j’en avais jusqu’au ventre ! »
Les hallucinations du paysan qui, aussi bien
que ses traditions, donnent souvent lieu à des
croyances et à des légendes, prouvent que s’il est
généralement privé du sens d’une clairvoyante
observation, il a la faculté extraordinairement
poétique de personnifier l’apparence des choses
et d’en saisir le côté merveilleux. Les reflets
embrasés du soleil couchant sous les grands
ombrages ont donné naissance à l’homme de feu
ou de fer rouge, ou tout simplement de bois de
vergne1, qui court de tige en tige, brisant ou
embrasant. C’est lui qui, dans la nuit, allume ces
terribles incendies où sont dévorées des forêts
entières et dont la cause, trop souvent attribuée à
la malveillance, reste toujours très mystérieuse.
Disons, en passant, que la chute des aérolites peut
expliquer bien des choses et que le paysan de nos

1
Le vergne est l’aune des prairies. Quand on le coupe, son
bois est d’un rouge de sang.

81
jours commence à s’en rendre compte. L’an
dernier, une femme de la Berthenoux tricotait
devant sa porte, quand elle vit une lumière à
rendre aveugle et entendit un bruit à rendre sourd.
En une minute, sa maison fut en feu ; elle n’eut
que le temps de sortir son enfant qui dormait, et
vit brûler sa pauvre demeure avec une rapidité
qui tenait du prodige. « Ce n’était pas, dit-elle, un
feu comme un autre ; j’ai bien vu quelque chose
tomber du ciel ; mais ce n’était pas le feu
ordinaire du ciel ; l’air était tranquille et il n’y
avait pas d’orage du tout. » Le fait fut constaté
par de nombreux témoins et personne ne songea à
accuser la pauvre femme de s’être vouée au
diable ou d’avoir encouru la colère du ciel. Il y a
cent ans, les choses se fussent passées autrement.
La malheureuse eût été maudite et repoussée de
tous, ou bien ses voisins eussent été accusés de
sortilège. Il y a deux cents ans, quelqu’un, à coup
sûr, eût été brûlé pour ce fait, soit la victime de
l’incendie, soit le premier passant qui eût éternué
de travers au moment du sinistre.
L’homme de feu est aussi nommé casseu’ de
bois. Il prend diverses apparences et joue divers

82
rôles, selon les localités. Il n’est pas toujours
flamboyant et incendiaire et se fait entendre plus
souvent qu’il ne se montre. Dans les nuits
brumeuses, il frappe à coups redoublés sur les
arbres, et les gardes-forestiers, convaincus qu’ils
ont affaire à d’audacieux voleurs de bois, courent
au bruit et aperçoivent quelquefois le pâle éclair
de sa puissante cognée. Mais, chose étrange, ces
grands arbres que l’on entendait crier sous ses
coups et qu’on s’attendait à trouver profondément
entaillés, n’en portaient pas la moindre trace. Le
casseu’, ou le coupeu’, ou le batteu’, car le
fantôme porte tous ces noms, est quelquefois le
génie protecteur de la forêt qu’il a prise en
affection. Il faut se garder de toucher aux arbres
sur lesquels il a frappé pour avertir de sa
prédilection.
On sait que des troncs pourris émane
quelquefois une lueur phosphorescente. Cette
lueur, bien réelle et bien visible, a donné lieu à
une foule de prétendues apparitions. J’en ai vu
une du plus bel aspect, et le paysan qui
m’accompagnait me raconta l’histoire suivante :

83
« Un bon curé, qui n’avait crainte d’aucune
chose, passait souvent, le soir, dans les bois, en
revenant d’une paroisse voisine où il allait souper
et faire la partie de cartes avec un confrère.
Il voyait toujours, au même endroit, une lueur
blanche à laquelle il ne donnait pas grande
attention, bien que son cheval fit, chaque fois, un
petit écart et dressât les oreilles comme s’il eût vu
ou senti quelque chose d’extraordinaire.
Un soir que la lueur lui parut plus vive que de
coutume et que son cheval se montra plus inquiet,
le curé résolut d’en avoir le cœur net et voulut
entrer sous bois du côté où la clarté paraissait ;
mais son cheval s’en défendit si bien, qu’il y
renonça et résolut d’aller voir, au jour, s’il y avait
par là quelque charbonnière mal couverte qui
menaçât de mettre le feu à la futaie.
Il y alla donc le lendemain matin, et ne trouva,
à plus d’un quart de lieue à la ronde, aucune
charbonnière allumée ou éteinte, aucune hutte,
aucune trace de feu ni cause de lumière. Il n’y
songea plus.
Mais une semaine plus tard, repassant là sur le

84
minuit, il vit un grand rond de feu blanc qui
flambait en travers de son chemin, et son cheval
se cabra et refusa tout-à-fait d’avancer.
Le curé mit pied à terre, prit sa bête par la
bride et avança résolument jusqu’au milieu du
feu qui, non seulement ne le brûla pas, mais ne
lui fît sentir aucune chaleur.
Il en fut si étonné que, parvenu au milieu du
cercle, il ne put s’empêcher d’en rire et de
s’écrier : « Ah ! par tous les diables, voici la
première fois de ma vie que je rencontre du feu
froid. »
Ce bon curé, ayant autrefois servi dans les
armées, avait la mauvaise habitude de mêler
quelques jurons à ses paroles, mais sans
aucunement penser à mal.
Il n’eut pas plutôt lâché cette imprudente
réflexion, qu’il entendit une voix sifflante comme
la graisse qui grésille dans une poêle, et cette
voix, qui semblait venir de dessous terre, disait :
« Si tu veux du feu chaud, on t’en donnera. »
À ce coup, le curé sentit la peur lui courir dans

85
les cheveux ; mais il ne perdit pas la tête et
répondit fort à propos : « Merci, mon camarade
d’en bas, je n’ai besoin de rien. »
Le feu cessa tout-à-coup et la voix parut se
renfoncer sous terre en murmurant : « Poltron de
curé, va te coucher, va, poltron de curé ! »
Ce défi irrita l’ancien aumônier de régiment.
« Poltron de curé ! fit-il avec sa plus grosse voix,
poltron de curé ! Eh bien ! viens donc un peu t’y
frotter, toi, le beau flambeur qui te caches sous la
terre ? » Et du bout de son bâton, il fît un grand
cercle autour de lui à l’endroit où il avait vu le
cercle de feu blanc, riant toujours en disant : « Tu
vois, je ne veux pas sortir de là, c’est là que je
t’attends de pied ferme, homme ou diable ! »
Et comme rien ne paraissait ni ne bougeait, il
s’escrima de son bâton, frappant devant lui, à
droite, à gauche, derrière, partout, et, chaque fois
qu’il frappait, il entendait gémir et crier comme si
trente diables invisibles eussent reçu la bonne
trempée qu’il leur administrait.
Or, comme ce jeu plaisait à son humeur
courageuse, il y prit goût et rage et battit ainsi le

86
diable une heure durant, jusqu’à ce que les cris et
les plaintes, qui allaient toujours s’amoindrissant,
fissent place à de faibles soupirs et enfin au plus
profond silence. Alors le curé, qui s’était mis tout
en sueur, sortit du cercle et alla reprendre son
cheval qui s’était sauvé non loin de là.
Quand il se fut essuyé le front et remis en
selle, il reprit le chemin de son presbytère et
jamais plus ne revit la lueur dans le bois.
Mais la veille de la fête des trépassés de la
même année, il entendit, sur le minuit, frapper à
sa porte. Il appela son sacristain, qui lui servait de
domestique, et lui dit : « On frappe en bas mon
garçon. Va donc voir ce que c’est ! »
Le sacristain alla ouvrir et revint, disant : « Foi
d’homme, monsieur le curé, vous avez rêvé ça, il
n’y a personne à la porte. »
Le curé se rendormit ; mais, entendant frapper
pour la seconde fois, il se réveilla de nouveau. Il
appela encore son valet, qui ne faisait que de se
remettre au lit et qui lui jura qu’il se trompait.
Pour son compte, il n’avait rien entendu.

87
Le curé retournait à son lit, lorsqu’on frappa
encore. « Jean, dit-il, es-tu devenus sourd ou si
c’est un bruit que j’ai dans les oreilles ?
– Vous l’avez au moins dans la tête, monsieur
le curé, répondit Jean ; je n’entends rien que
l’horloge de l’église qui dit tic-toc, et la chouette
qui dit hou hou dans le clocher. »
Le curé se figura que c’était peut-être un
avertissement du ciel pour qu’il eût à se mettre en
état de grâce avant de mourir. Mais, comme
c’était un homme à vouloir être sûr de son fait, il
alluma une lanterne et descendit ouvrir lui-même.
« Bonne nuit, monsieur le curé, lui dit une voix
qu’il connaissait, sans qu’il pût voir aucune
figure.
– Bonne nuit, père Cadet », répondit le curé
sans se déconcerter, et il referma sa porte,
s’imaginant beaucoup en lui-même, car il avait
porté en terre le père Cadet il y avait environ une
année.
Il allait remonter l’escalier de sa chambre,
quand on frappa encore. « Bon, dit-il, ce pauvre
défunt aura oublier de me demander des prières ;

88
il ne faut pas lui en refuser » ; et il rouvrit la
porte, disant : « Est-ce encore vous, père Cadet ?
– Non, monsieur le curé, c’est moi, fit une
voix de femme ; je viens vous souhaiter une
bonne nuit.
– Et à vous pareillement, mère Guite »,
répondit-il, refermant sa porte ; or, la mère Guite
avait été enterrée chrétiennement environ six
mois auparavant.
Mais on frappa encore, et, cette fois, le curé
entendit une jeune voix douce qui lui disait :
« C’est moi, le petit enfant à la Jeanne Bonnine,
que vous avez baptisé et enterré le même jour de
l’été dernier. Je viens vous souhaiter la bonne
nuit, monsieur le curé.
– Par ma foi, dit le curé, vous me la
souhaiterez tant, qu’elle sera nuit blanche. Si
vous avez des honnêtetés à me faire, ne pouvez-
vous venir tous ensemble ? ce sera plus tôt
fini ! »
Aussitôt le curé vit clairement, devant sa
porte, une douzaine de gens qu’il avait enterrés

89
dans l’année, hommes, femmes, vieux et jeunes :
le père Chaudy, qui était mort en moisson et qui
tenait encore sa faucille ; la Jeanne Bonnine, qui
était morte en couches et qui tenait son pauvre
nourrisson sur son bras ; et ainsi des autres, voir
la vieille Guite, qui était morte de la grand’peur
pour avoir vu l’homme de feu rouge lui faire
reproche et menace, un soir qu’elle ramassait du
bois mort dans la taille.
– Ça, mes chers paroissiens, dit le hardi curé,
je suis aise de vous voir debout ; êtes-vous toutes
en paradis, mes bonnes âmes ?
– Nous nous mettons en route sur l’heure,
monsieur le curé, répondit la Jeanne ; nous étions
en peine et en souffrance pour nos péchés, sous la
garde d’un esprit méchant qui nous faisait danser
toutes les nuits sous les arbres ; mais vous nous
avez si bien battus dans le bois du Chassin, que
notre compte a été acquitté. Ah ! que vous
frappez rude, monsieur le curé ! Dieu vous le
rende, pour le bien que vous avez fait à nos
âmes !
– C’est bien, mes enfants, répondit le curé.

90
Bon voyage et priez pour moi ! »
Il s’en alla dormir et jamais n’avait si bien
dormi », dit le narrateur en finissant.

91
Le meuneu’ de loups

« Cent agneaux vous aurez,


Courant dedans la brande1 ;
Belle, avec moi venez,
Cent agneaux vous aurez.

– Les agneaux qu’ous avez


Ont la gueule trop grande ;
Sans moi vous garderez
Les agneaux qu’ous avez. »
Recueilli par Maurice SAND.

« Paunay, Saunay, Rosnay, Villiers


Quatre paroisses de sorciers. »

C’est là un dicton du pays de Brenne, et les


historiens du Berry désignent cette région
marécageuse comme le pays privilégié des
meneux de loups et jeteux de sorts.
La croyance aux meneux de loups est

1
La lande.

92
répandue dans toute la France. C’est le dernier
vestige de la légende si longtemps accréditée des
lycanthropes. En Berry, où déjà les contes que
l’on fait à nos petits enfants ne sont plus aussi
merveilleux ni aussi terribles que ceux que nous
faisaient nos grand’mères, je ne me souviens pas
que l’on m’ait jamais parlé des hommes-loups de
l’antiquité et du moyen-âge. Cependant on s’y
sert encore du mot de garou qui signifie bien, à
lui tout seul, homme-loup ; mais on en a perdu le
vrai sens. Le loup-garou est un loup ensorcelé, et
les meneux de loups ne sont plus les capitaines de
ces bandes de sorciers qui se changeaient en
loups pour dévorer les enfants ; ce sont des
hommes savants et mystérieux, de vieux
bûcherons ou de malins gardes-chasse, qui
possèdent le secret pour charmer, soumettre,
apprivoiser et conduire les loups véritables.
Je connais plusieurs personnes qui ont
rencontré, aux premières clartés de la lune, au
carroir de la Croix-Blanche, le père Soupison,
surnommé Démonnet, s’en allant tout seul, à
grands pas, et suivi de plus de trente loups.

93
Une nuit, dans la forêt de Châteauroux, deux
hommes, qui me l’ont raconté, virent passer sous
bois, une grande bande de loups. Ils en furent très
effrayés et montèrent sur un arbre, d’où ils virent
ces animaux s’arrêter à la porte de la hutte d’un
bûcheron. Ils l’entourèrent en poussant des
hurlements effroyables. Le bûcheron sortit, leur
parla dans une langue inconnue, se promena au
milieu d’eux, après quoi ils se dispersèrent sans
lui faire aucun mal.
Ceci est une histoire de paysan. Mais deux
personnes riches, ayant reçu de l’éducation, gens
de beaucoup de sens et d’habileté dans les
affaires, vivant dans le voisinage d’une forêt où
elles chassaient fort souvent, m’ont juré, sur
l’honneur, avoir vu, étant ensemble, un vieux
garde-forestier, de leur connaissance, s’arrêter à
un carrefour écarté et faire des gestes bizarres.
Ces deux personnes se cachèrent pour l’observer
et virent treize loups, dont un énorme alla droit au
charmeur et lui fit des caresses ; celui-ci siffla les
autres, comme on siffle des chiens, et s’enfonça
avec eux dans l’épaisseur du bois. Les deux
témoins de cette scène étrange n’osèrent l’y

94
suivre et se retirèrent aussi surpris qu’effrayés.
Ceci me fut raconté si sérieusement que je
déclare n’avoir pas d’opinion sur le fait. J’ai été
élevé aux champs et j’ai cru si longtemps à
certaines visions que je n’ai pas eues, mais que
j’ai vu subir autour de moi, que, même
aujourd’hui, je ne saurais trop dire où la réalité
finit et où l’hallucination commence. Je sais qu’il
y a des dompteurs d’animaux féroces. Y a-t-il des
charmeurs d’animaux sauvages en liberté ? Les
deux personnes qui m’ont raconté le fait ci-
dessus l’ont-elles rêvé simultanément, ou le
prétendu sorcier avait-il apprivoisé treize loups
pour son plaisir ? Ce que je crois fermement,
c’est que les deux narrateurs avaient vu
identiquement la même chose et qu’ils
l’affirmaient avec sincérité.
Dans le Morvan, les ménétriers sont meneux
de loups. Ils ne peuvent apprendre la musique
qu’en se vouant au diable, et souvent leur maître
les bat et leur casse leurs instruments sur le dos,
quand ils lui désobéissent. Les loups de ce pays-
là sont aussi les sujets de Satan ; ce ne sont pas de

95
vrais loups. La tradition de la lycanthropie se
serait mieux conservée là que dans le Berry.
Il y a une cinquantaine d’années, les sonneurs
de musette et de vielle étaient encore sorciers
dans la vallée Noire. Ils ont perdu cette mauvaise
réputation ; mais on raconte encore l’histoire
d’un maître sonneur qui avait tant de talent et
menait une conduite si chrétienne, que le curé de
sa paroisse le faisait jouer à la grand’messe
durant l’élévation. Il jouait des airs d’église, ce
qui entrait bien dans l’éducation musicale des
ménétriers de ce temps-là, mais ce qui leur était
rarement permis par les curés, à cause de leurs
pratiques secrètes, qui n’étaient pas, disait-on, les
plus catholiques du monde.
Le grand Julien, de Saint-Août, avait donc ce
privilège d’exception, et « quand il sonnait à la
messe, c’était merveille de l’ouïe », et la paroisse
se faisait honneur de lui.
« Une nuit, comme il revenait de jouer, trois
jours durant, à une noce de campagne, il
rencontra, dans la brande, une musette qui jouait
toute seule ; d’autres disent que c’était le vent qui

96
en jouait.
Étonné de voir cette musette toute reluisante
d’argent, qui venait à lui sans qu’aucune
personne la fit aller, il s’arrêta et eut peur. La
musette passa à côté de lui, comme si elle ne le
voyait pas, et continua de sonner d’une si belle
manière que jamais Julien n’avait rien entendu de
pareil, et qu’il se sentit, du coup, tout affolé de
jalousie.
Voilà donc qu’au lieu de passer, comme un
homme raisonnable, il se retourne et suit cette
cornemuse pour l’écouter et pour tâcher de
retenir l’air qu’elle disait et qu’il était dépité de
ne pas savoir.
Il la suivit d’abord d’un peu loin, et puis d’un
peu plus près, et puis, enfin, il s’enhardit jusqu’à
sauter dessus et la vouloir prendre ; car de voir un
si beau et si bon instrument sans maître, il y avait
de quoi tenter un homme qui faisait son métier de
musiquer.
Mais la cornemuse monta en l’air et continua
de jouer, sans qu’il pût aveindre, et il s’en
retourna chez lui en grand souci et même en

97
grand chagrin. Et quand on lui demanda, les jours
d’après, pourquoi il paraissait en peine et malade,
il répondait : « L’air de la nuit sonne mieux que
moi ; ce n’était pas la peine d’apprendre ! » On
ne sut point ce qu’il voulait dire, mais on
l’entendit étudier une musique nouvelle qui ne
ressemblait en rien à celle des autres ni à celle
qu’il avait jouée jusque-là ; et, la nuit, il s’en
allait tout seul, emmy la brande, et revenait au
petit jour, bien fatigué, mais jouant de mieux en
mieux un air qui paraissait très étrange et que
personne ne pouvait comprendre.
Ceci fut rapporté au curé, qui le fit venir et lui
dit : « Julien, je sais que le diable est enragé de
poursuivre et de tenter les gens de ton état ; on
me dit que tu vas seul, la nuit, dans des endroits
où tu n’as pas besoin, et que tu parais tourmenté.
Fais attention à toi, Julien ; si tu commences mal,
tu finiras mal ! »
C’était un samedi. Le lendemain était grande
fête, il y avait grand’messe carillonnée, et Julien
promit de jouer comme il avait coutume.
Cependant, le matin, le sacristain vint dire au

98
curé qu’il avait rencontré Julien dans la brande,
jouant d’une manière qui n’était pas chrétienne,
et menant derrière lui plus de trois cents loups qui
s’étaient sauvés à son approche.
Le curé fit encore venir Julien et le questionna.
Julien leva les épaules en disant que le sacristain
avait bu.
Et comme, de vrai, le sacristain était porté sur
la boisson, son dire ne donna pas grand’crainte à
M. le Curé, qui commença de dire et chanter la
messe.
Quand ce fut à l’élévation, Julien commença
aussi de jouer sa chanson d’église ; mais, encore
qu’il eût peut-être bonne intention de la dire
comme il faut, il ne put jamais tomber dans l’air,
et ce qu’il joua ne fut autre que la propre chanson
du diable que le vent lui avait apprise.
La chose dérangea M. le Curé, qui, par trois
fois, avant de consacrer l’hostie, s’agita et frappa
du pied pour faire taire cette mauvaise
complainte ; mais enfin, songeant que Dieu se
ferait bien respecter lui-même, il éleva l’hostie et
dit les paroles de la consécration.

99
Au même moment, la musette à Julien se
creva dans ses mains, avec un bruit comme si
l’âme du diable en fût sortie, et il en reçut un si
bon coup dans l’estomac qu’il tomba tout apiâni
(tout pâmé) sur le pavé de l’église.
On l’emporta à son logis, où il fit une grosse
maladie. Mais il s’en retira par la grâce de Dieu
et la parole de M. le Curé, qui le fît renoncer à ses
mauvaises pratiques, et à qui il confessa avoir
joué pour les loups de la brande. Depuis lors, il
joua chrétiennement et laissa les loups se
promener tout seuls ou en la compagnie des
autres sonneurs damnés.
On dit que ceux-ci lui firent des peines pour
avoir vendu le secret, et qu’ils le battirent souvent
pour se revenger. Mais il supporta leurs mauvais
traitements par esprit de pénitence et fit une
bonne fin, enseignant la musique de cornemuse à
ses enfants, et les détournant d’en chercher plus
long qu’on n’en doit savoir.

100
Le lupeux

Charli l’entendait souvent quand


il revenait de casser les pierres sur la
route. – Oui-dà, disait-il à sa femme
en rentrant, il me suivait encore, à ce
soir, tout le long du buisson, lupant à
la lune ; mais moi, je lui disais en
moi-même : Lupe donc tant que tu
voudras, tu ne me feras pas seulement
tourner la tête pour te voir.
Maurice SAND.

L’auteur de la Normandie merveilleuse, que


nous aimons à citer, parie des bêtes revenantes
(c’est ainsi qu’on les appelle en Berry) à propos
du chien de Monthulé, qui apparaissait aux
habitants de la commune de Sainte-Croix-sur-
Aizier, ne faisant aucun mal aux hommes, mais
ne se laissant jamais approcher ni toucher, et
bornant sa malice à tourmenter si fort les jeunes
chiens qu’on n’en pouvait élever aucun dans la

101
localité. La légende normande dit que ce chien
avait appartenu à un voyageur mystérieux, et
qu’il avait été tué par le propriétaire de la ferme
de Monthulé. Son maître le cherchant partout,
vint à la ferme, où on lui jura que l’animal était
venu mourir de sa belle mort. – Si vous ne dites
vrai, répondit le voyageur, on le saura bien ! Et il
disparut.
À partir de ce moment, le chien devint
fantôme pour tourmenter ses meurtriers. L’auteur
ajoute : « Observez que dans ce conte, une
croyance nouvelle se manifeste ; une âme est
attribuée à l’animal, puisqu’il partage avec
l’homme la faculté d’apparaître après sa mort. »
Nous avons constaté la même croyance dans
notre province. Une vieille femme de notre
village perdit une ouaille, une brebis noire,
qu’elle soupçonna un méchant voisin d’avoir fait
périr par poison ou maléfice. La pauvre bête
écorchée et mise en terre, la bonne femme
dormait, lorsqu’elle entendit sa chèvre bêler et se
démener dans l’étable, comme si elle était aux
prises avec quelque chose d’extraordinaire. Elle

102
se leva et, ouvrant sa porte, elle vit son ouaille
noire qui essayait d’entrer dans l’étable où elle
avait coutume d’être avec la chèvre. La bonne
femme, effrayée, rentre chez elle et se barricade ;
mais la chèvre continue à se tourmenter. La
femme prend courage et retourne voir. Cela eut
lieu par trois fois. Par trois fois elle vit son
ouaille essayant d’entrer, et la chèvre venant
jusqu’à la barrière de l’étable pour l’appeler et la
caresser. Mais ce n’était qu’une ombre ; la vieille
femme ne put la saisir, et quand la porte de
l’étable fut ouverte, la chèvre sortit, chercha, bêla
et rentra, comme si, elle aussi, eût constaté
l’illusion qu’elle venait de subir.
J’ai ouï raconter l’histoire d’une pie qui avait
appartenu à la Grand’Gothe, une des plus fines
sorcières de l’endroit. Cette pie avait appris à
parler, et toutes les médisances qu’elle entendait
débiter à sa maîtresse, elle les répétait aux
passants en manière d’insulte. Si bien que des
jeunes gens, lassés d’entendre divulguer leurs
petits secrets par cette mauvaise bête, lui tordirent
le cou. La Grand’Gothe prédit qu’on s’en
repentirait un jour ou l’autre, et mourut elle-

103
même peu de temps après.
Personne ne la regretta, non plus que son
vieux frère, le père Grand-Jean, qui n’était pas un
mauvais homme, mais qui était si souvent alité
qu’on le voyait et ne le connaissait quasiment
plus. Les deux vieillards et la pie partirent dans la
même quinzaine.
Or, le père Grand-Jean avait rempli jusqu’à sa
fin, tant bien que mal, les fonctions de sacristain,
qui se bornaient, dans la paroisse supprimée
depuis la Révolution, à tenir chez lui les clefs de
l’église et à sonner l’Angélus trois fois par jour.
Cette pratique n’était nullement obligatoire ; mais
les habitants ayant l’habitude d’entendre le son
de leur cloche, qui était pour eux une sorte
d’horloge, eussent trouvé mauvais que le
sacristain s’en dispensât. Et, comme il était trop
cassé et trop souvent malade pour n’y pas
manquer, sa sœur, la Grand’Gothe, qui se
conserva ingambe et verte jusqu’à son dernier
jour, sonnait l’Angélus à sa place quand il ne
pouvait sortir du lit. On prétend qu’elle était si
impie que tout en secouant la vieille cloche, elle

104
débitait et faisait même mille ordures dans
l’église, où personne n’osait la suivre.
Tant il y a que, dans l’intervalle de quelques
semaines qui s’écoula entre la mort du vieux
sacristain et la nomination de son successeur, la
cloche sonna d’elle-même non plus trois fois par
jour, mais tous les soirs après le coucher du
soleil, sans qu’on vît personne entrer dans
l’église. Seulement, on vit la vieille pie voler
dans le clocher, et comme on doutait que ce fût la
même qui avait été tuée et jetée sur le fumier par
les gars du village, on entendit sa petite voix
rauque qui recommençait à raconter tous les
secrets d’un chacun et à insulter hommes et
femmes, jeunes et vieux, sans respect ni
ménagement. Et l’on sut par elle bien des choses
qui divertissaient les uns et fâchaient les autres.
Le pire, c’est que l’on ne savait comment se
débarrasser de cette mauvaise âme de pie, car de
faire dire des messes pour elle, il n’y fallait point
songer. La chose dura jusqu’à ce que le nouveau
sacristain prît possession de l’église, et comme
c’était un bon chrétien, priant ferme et sonnant
dur, le méchant esprit disparut et la cloche

105
n’obéit plus qu’à celui qui avait le droit de la
faire chanter.
Naturellement, le souvenir de cette pie
fantastique et médisante réveille en nous celui du
lupueux, qu’il ne faudra confondre ni avec le
lupin, ni avec le lubin, ni avec les autres variétés
du loup-garou. Le lupeux est un démon dont la
nature n’a jamais été bien définie et dont
l’apparaissance varie suivant les localités. C’est
encore au pays de Brenne qu’il fait sa résidence,
dans ces interminables plaines semées d’étangs
immenses qui ont tous leur légende et où vivent
les grands serpents donneurs de fièvres, cousins-
germains des cocadrilles que l’on aperçoit quand
les eaux sont basses, mais que l’on ne peut
détruire qu’en desséchant les marécages où ils
résident depuis que le monde est monde.
Un de nos amis, qui parcourait le pays avec un
guide, entendit, un soir, dans le crépuscule, une
voix presque humaine et très douce qui, d’un ton
enjoué ou plutôt goguenard, répétait de place en
place, autour de lui : Ah ! ah ! Il regarda de tous
côtés, ne vit rien et dit à son compagnon de

106
route : – Voilà quelqu’un de bien étonné ; est-ce à
cause de nous ?
Le guide ne répondit rien. Ils continuèrent à
marcher dans la plaine déserte où les arbres
téteaux, c’est-à-dire étêtés et mutilés par
l’ébranchage, prenaient sur l’horizon, blanchi à
l’approche de la lune, les formes les plus
monstrueuses et les plus bizarres. La petite voix
claire et douce suivait nos voyageurs, et, à chaque
mouvement de surprise que faisait notre ami,
répétait ah ! ah ! d’une manière si moqueuse et si
gaie, qu’il ne put s’empêcher de rire en lui
répondant : – Hé bien, quoi donc ?
– Taisez-vous, pour l’amour de Dieu, lui dit
son guide en lui serrant le bras et en se signant
avec dévotion ; ne lui parlez pas, n’ayez pas l’air
de l’entendre. Si vous lui répondez encore une
fois, nous sommes perdus !
Notre ami, qui connaît bien les idées du
paysan, ne s’obstina pas, et quand ils eurent
lassés par leur silence l’invisible persifleur : – Ah
ça, dit-il à son guide, c’est un oiseau de nuit, une
espèce de chouette ? – Ah bien, oui ! répondit

107
l’autre, un bel oiseau ! c’est le lupeux ! Ça
commence par plaisanter avec vous, ça rit, ça
vous tire de votre chemin, ça vous emmène et
puis ça ce fâche, et ça vous périt dans quelque
fondière.
Telle est, en effet, la spécialité du lupeux,
démon aussi spirituel que méchant, que l’on a vu
quelquefois perché sur un arbre tortu, vu qu’il est
lui-même de travers, c’est-à-dire traversieux,
c’est-à-dire enfin pervers et amoureux de
naissance.
Les gens qui ont eu l’imprudence de le suivre
et de l’écouter s’en sont mal trouvés. Il n’est sorte
de plaisants contes, de méchants propos, de
commérages sanglants ou comiques dont il ne
vous régale dès que vous avez été assez curieux
pour lui dire jusqu’à trois fois : Quoi donc ? ou
qu’est-ce qu’il y a ? Il commence alors à babiller
comme une ageasse (une pie), il vous régale
d’aventures étranges et scandaleuses, il promet de
vous faire surprendre des rendez-vous galants qui
intéressent votre malice naturelle ou votre
jalousie conjugale. Une fois dans ses griffes, on

108
ne se lasse pas de l’écouter et de le questionner. Il
vous conduit au bord d’une eau trompeuse et
vous dit : Regarde ! Vous vous penchez vers ce
fantastique miroir où vous apparaissent en effet
les images qui troublent votre imagination ; mais
le perfide vous pousse, et quand la mort vous
enlace de ses bras glacés, vous entendez le
lupeux, perché sur une branche au-dessus de
l’eau, dire, de sa jolie scélérate de voix : – Ah !
ah ! Hé bien, voilà ce que c’est !
Dans le canton de La Châtre, ce ne sont pas
seulement les animaux qui reviennent, ce sont
encore les meubles. Du temps que le château de
Briantes était encore habité, il s’y passait des
scènes de l’autre monde. Un certain paysan
régisseur qui voulut approfondir ces mystères et
qui s’y porta en esprit fort, dut y renoncer. Il y
avait, dans la plus haute chambre, une oubliette
d’où sortaient, la nuit, des clameurs effroyables,
des cris d’animaux, des plaintes humaines et de
grandes bouffées de vent qui éteignaient les
lumières. C’étaient les âmes des gens et des bêtes
qui avaient été massacrés en ce domaine par les
huguenots pillards et les reîtres sans merci. Mais

109
il y a plus, les meubles ayant été brisés, jetés par
les fenêtres et toutes choses mises à sac, en ce
temps de calamités, on entendait aussi des
craquements et des fracassements d’objets
invisibles qui semblaient rouler sur vous le long
des escaliers et menacer de vous écraser.
Le susdit régisseur ayant bravé quelque temps
ces prodiges sans en recevoir aucun dommage,
s’en croyait quitte ; mais un soir qu’il revenait de
la foire et entrait en la cuisine du castel pour se
reposer et se chauffer, la chaise sur laquelle il
voulut s’asseoir se tourna contre lui, les pieds en
l’air, et tandis qu’il en cherchait une de meilleure
volonté, toutes les chaises et tous les bancs de
ladite cuisine, se ruèrent sur lui et lui donnèrent
tant de coups qu’il lui fallut céder et fuir ;
d’autant plus que les broches et couperets se
mettaient de la partie et lui donnèrent la chasse
jusqu’au milieu de la cour.
D’où l’on dut logiquement conclure que les
choses inanimées avaient le droit de se plaindre et
de crier à leur manière, comme des âmes en
peine, et qu’il ne fallait pas plus se moquer

110
d’elles que des autres revenants.

111
Le moine des Étangs-Brisses

Passants qui, aux derniers rayons


du soleil, longez les marécages,
prenez garde au moine gigantesque
qui se lève tout-à-coup du milieu des
roseaux. Fuyez et n’écoutez pas ses
discours maudits !
Maurice SAND.

Jeanne et Pierre s’étaient attardés, un


dimanche, le long des Étangs-Brisses. C’est un
endroit qui n’est pas gai, surtout le soir. Quand
on a passé les bois, on arrive sur un grand plateau
tout nu, où il n’y a que joncs et sable et de
grandes flaques d’eau qui se rejoignent à la
saison des pluies et font comme un lac dont le
fond paraît tout noir.
Au temps passé, un méchant moine, pris de
vin, y fut noyé avec son âne, pour avoir voulu
suivre une petite chaussée bien étroite que l’eau

112
couvrait. L’âne n’avait point fait de mal, jamais
on ne l’entendit braire ; mais le moine libertin fut
condamné à sentir les affres de la mort et les
angoisses de sa dernière heure tant qu’il y aurait
une goutte d’eau dans les Étangs-Brisses. Or,
bien que la culture empiète chaque année sur les
bords de ces petits lacs, ils ne font point mine de
tarir ; donc le supplice du moine dure encore et
durera Dieu sait combien !
Jeanne connaissait bien la mauvaise
renommée des étangs ; mais Pierre n’y voulait
pas croire et s’en moquait. Il l’empêchait
d’ailleurs d’y songer, lui disant toutes sortes de
choses que Jeanne trouvait belles et agréables à
entendre. Ils étaient fiancés et revenaient de la
ville, où ils avaient choisi leurs livrées de noce,
c’est-à-dire habits neufs, rubans et dentelles pour
le grand jour. Ils marchaient ensemble, se tenant
par le petit doigt, comme c’est la coutume des
accordés, lorsqu’ils se trouvèrent sur la chaussée,
les pieds pris dans la vase. La veille, un gros
orage avait enflé l’étang qui débordait un peu.
– Tu me mènes mal, dit Jeanne à son

113
amoureux ; m’est avis que ce n’est point là le bon
passage.
– Attends que je m’y reconnaisse, lui répondit
Pierre. De vrai, le soleil est couché, et les roseaux
sont tout noirs, tous pareils les uns aux autres.
Reste un peu là, je m’en irai voir si on peut en
sortir.
Jeanne était lasse ; elle s’assit dans les roseaux
et regarda le ciel rouge tout pigelé, c’est-à-dire
tout marbré de jaune et de brun, et son esprit se
tourna à la tristesse, sans qu’elle eût pu dire
pourquoi. « Si c’était tout-à-fait de nuit, pensa-t-
elle, je ne voudrais point me trouver seule en ce
mauvais endroit, où, dans le temps, le moine s’est
péri. Pourvu que Pierre ne marche pas à faux
dans ces herbes folles ! » Elle le suivit des yeux
tant qu’elle put le voir, et puis elle ne le vit plus
du tout et commença de trembler de tout son
pauvre corps.
Tout d’un coup, elle vit voler une grande
bande de canards sauvages qui venait de son côté
en menant du bruit ; et, se levant sur la pointe de
ses pieds, elle vit Pierre qui revenait, s’amusant à

114
jeter des cailloux dans l’eau pour faire lever
d’autres bandes d’oiseaux dont l’étang se
remplissait, à mesure que la nuit descendait du
haut du ciel.
Quand Pierre fut à côté d’elle, il lui dit : –
Nous sommes dans le vrai chemin, et sauf un peu
de bourbe, nous passerons bien. Laisse-moi
souffler une minute, car j’ai marché vite et,
d’ailleurs, l’endroit n’est pas trop vilain pour se
reposer.
– Si tu le trouves joli, c’est une drôle d’idée,
mon Pierre ; moi je m’y déplais et le temps m’y a
duré. Repose-toi vite, car j’en veux sortir avant la
grand’nuit.
Quand Pierre se fut assis dans les roseaux à
côté de Jeanne, il lui dit : – Mon Dieu ! Jeanne le
temps m’a bien duré aussi en marchant, car il me
semble que je ne t’ai point embrassée depuis
deux ans.
– Diseu’de riens ! reprit-elle, tu m’as
embrassée il n’y a pas deux quarts d’heure.
– Eh bien ! ma mie, où est le mal ?

115
– Je ne dis point qu’il y en ait, puisque nous
nous marions !
– Or donc, laisse-moi t’embrasser encore une
petite fois, ou sept.
Jeanne se laissa embrasser une fois, disant que
c’était assez. Elle n’y entendait point malice,
mais elle savait que s’il est permis aux accordés
de campagne de s’embrasser en marchant, devant
les passants, il n’est point convenable ni honnête
de se dire ses amitiés en cachette du monde, et de
s’arrêter dans les endroits où personne ne passe.
Pierre, qui était un garçon bien comme il faut,
c’est-à-dire sachant se comporter en tout de la
vraie manière, était content de voir Jeanne le tenir
à distance, et il ne faisait le jeu d’outrepasser un
peu son droit que pour avoir le plaisir de recevoir
d’elle une bonne tape de temps en temps, ce qui
est, comme chacun sait, une grande marque de
confiance et d’amitié.
Et quand ils se furent ainsi honnêtement
chamaillés un petit moment, ils se mirent à causer
de l’avenir, ce qui est encore une grande
réjouissance entre gens qui doivent passer leur

116
vie ensemble. Et les voilà comptant et recomptant
leurs petits apports, se bâtissant une maison
neuve et se plantant un joli petit jardin, comme
qui dirait dans la tête, car les pauvres enfants ne
possédaient pas gros, et il leur fallait travailler
seulement pour entretenir ce qu’ils avaient.
Mais voilà qu’une voix que Pierre n’entendait
pas, se mit à parler à Jeanne comme si c’était
celle de Pierre, tandis qu’une voix se mettait à
parler avec Pierre comme si c’était celle de
Jeanne, et pourtant ce ne l’était point et Jeanne ne
l’entendait mie. Et ainsi ils crurent se dire des
choses qu’ils ne se disaient point et se trouvèrent
en mauvais accord sans savoir d’où cela leur
venait. Jeanne reprochait à Pierre d’être un
paresseux et d’aimer le cabaret ; Pierre reprochait
à Jeanne d’être coquette et d’aimer trop la
braverie. Si bien que tous deux se mirent à
pleurer et à bouder, ne se voulant plus rien dire.
Mais une chose étonnante, c’est qu’en ne se
disant plus rien, et en ne se voyant point remuer
les lèvres, ils entendirent, tous deux à la fois, une
voix très sourde qui parlait en manière de

117
grenouille ou de cane sauvage, et qui disait les
plus méchantes paroles du monde.
– Que faites-vous là, enfants, à vous bouder,
au lieu de mettre à profit la nuit et la solitude ?
Vous attendez sottement la fin de la semaine pour
vous aimer librement ? Voilà une belle fadaise
que le mariage ! Ne savez-vous point que le
mariage c’est la peine, la misère, les querelles, le
souci des enfants et les jours sans pain ? Allons,
allons, innocents que vous êtes ! Dès le
lendemain du mariage, vous pleurerez, si vous ne
vous battez point ! Vous voyez bien que déjà en
voulant parler d’avenir et d’économie vous
n’avez pu vous entendre ! La vie est sotte et
misérable, ne vous y trompez pas ; il n’y a de bon
que l’oubli du devoir et le plaisir sans contrainte.
Aimez-vous à présent, car si vous ne profitez de
l’heure qui se présente, vous ne la retrouverez
plus, et ne connaîtrez de votre union que les
coups et les injures, des fleurs de la jeunesse que
les piquerons et la folle graine.
Jeanne et Pierre avaient bien peur. Ils se
tenaient la main et se serraient l’un contre l’autre

118
sans oser respirer. Jeanne n’entendait rien de ce
que lui disait la méchante voix. Les paroles
passaient dans son oreille comme une messe du
diable dite au rebours du bon sens ; mais Pierre
qui en savait plus long, écoutait, malgré sa peur,
et comprenait quasiment tout.
– La voix est laide, dit-il, j’en tombe
d’accord ; mais les mots ne sont points bêtes, et si
tu m’en croyais, Jeanne, tu l’écouterais aussi.
– Que les paroles soient bêtes ou belles, je ne
m’en soucie pas, répondit-elle. Elles me font
peur, encore que je n’y comprends goutte ; c’est
quelqu’un qui se moque de nous parce que nous
voilà tout seuls arrêtés en un lieu qui ne convient
pas. Allons-nous-en vitement, mon Pierre. Cette
personne-là, vivante ou morte, ne nous veut que
du mal.
– Non, Jeanne, elle nous veut du bien, car elle
plaint le sort qui nous attend et si tu voulais bien
comprendre ce qu’elle dit...
Là-dessus Pierre, se sentant poussé du diable,
voulut retenir Jeanne qui voulait s’en aller, et le
mauvais esprit se crut pour un moment le plus

119
fort.
Mais il n’est pas donné à ces mauvaises
engeances de faire aux bons chrétiens tout le mal
qu’elles souhaitent. Le moine libertin, voyant que
Pierre trébuchait dans sa conscience, fut trop
pressé de lui prendre son âme. Il se mit à chanter
dans sa voix de marais, disant : « Venez, venez,
mes beaux enfants, il n’est pas besoin ici de
cierges ni de témoins. S’il vous faut quelqu’un
pour vous marier, je sais dire les vraies paroles
qu’il faut. Mettez-vous à genoux devant moi et
vous aurez la bénédiction de Belzébuth ! »
Disant cela, voilà le moine qui fait sortir de
l’eau sa grosse tête couverte d’un capuchon
vaseux.
– Sauvons-nous, dit Jeanne, voilà une grosse
loutre qui veut sauter après nous.
– Non pas, dit Pierre, je la virerai bien de mon
bâton.
Mais comme il se penchait sur l’eau pour
regarder, il vit les yeux de feu du moine et puis sa
barbe toute remplie de sangsues et de grenouilles,

120
et puis son corps tout pourri, et puis ses jambes
desséchées, et puis ses deux grands bras tout
ruisselants de mousse et de fange qu’il déploya
comme deux ailes sur la tête des deux amoureux,
pour les consacrer à Satan.
Mais Pierre, encore qu’il ne fût pas des plus
poltrons, eut une si fière peur de voir le moine
grandir, grandir, comme s’il eût voulu toucher les
nuées, qu’il se sauva, criant comme un essieu,
courant comme un lièvre et tirant après lui la
pauvre Jeanne, plus morte que vive, mais qui
pourtant ne se fit point prier pour passer la
chaussée, les pieds mouillés et les cheveux au
vent.
Et si bien coururent qu’ils arrivèrent au logis
de leurs parents sans avoir une seule fois tourné
la tête et sans avoir pris le temps de se dire un
pauvre mot. Ils se marièrent dévotement huit
jours après, sans avoir écouté les conseils du
méchant moine qui fut, dit-on, si penaud d’avoir
manqué son coup de filet, qu’il resta longtemps
sans oser reparaître et tenter de nouveau la pêche
aux âmes chrétiennes.

121
La croyance au moine bourru, qui s’en va,
menaçant et plaintif, frapper aux portes des
maisons durant la nuit, et qui ne se retire, aux
approches du jour, qu’en poussant des hurlements
horribles, était proverbiale autrefois. Elle s’est
maintenue longtemps dans presque toutes les
provinces de France. On a beaucoup de légendes
sur les moines débauchés, et même sur les curés
qui ont manqué à leur vœu. Il est peu de
presbytères qui ne fussent encore hantés par ces
âmes en peine, il y a une vingtaine d’années, et
peu d’églises de campagne où n’ait été surprise
cette fameuse messe expiatoire que le prêtre
défunt vient essayer de dire à l’aube du jour et
qu’il ne peut jamais achever, s’il ne trouve un
vivant de bonne volonté qui ait le courage de lui
répondre amen.

122
Les Flambettes

Ce sont des esprits taquins et


pernicieux. Dès qu’elles aperçoivent
un voyageur, elles l’entourent, le
lutinent et parviennent à l’exaspérer.
Elles fuient alors, l’entraînant au fond
des bois et disparaissent quand elles
l’ont tout-à-fait égaré.
Maurice SAND.

Les flambeaux, ou flambettes, ou flamboires,


que l’on appelle aussi les feux fous, sont ces
météores bleuâtres que tout le monde a
rencontrés la nuit ou vu danser sur la surface
immobile des eaux dormantes. On dit que ces
météores sont inertes par eux-mêmes, mais que la
moindre brise les agite, et ils prennent une
apparence de mouvement qui amuse ou inquiète
l’imagination, selon qu’elle est dépose à la
tristesse ou à la poésie.

123
Pour les paysans, ce sont des âmes en peine
qui leur demandent des prières ou de méchantes
âmes qui les entraînent dans une course
désespérée et les mènent, après mille détours
insidieux, au plus profond de l’étang ou de la
rivière. Comme le lupeux et le follet, on les
entend rire toujours plus distinctement à mesure
qu’elles s’emparent de leur proie et la voient
s’approcher du dénouement funeste et inévitable.
Les croyances varient beaucoup sur la nature
et l’intention plus ou moins mauvaises des
flambettes. Il en est qui se contentent de vous
égarer et qui, pour en venir à leurs fins, ne se
gênent nullement pour prendre diverses
apparences.
On raconte qu’un berger, qui avait appris à se
les rendre favorables, les faisait venir et partir à
son gré. Tout allait pour lui, sous leur protection.
Ses bêtes profitaient, et quant à lui, il n’était
jamais malade, dormait et mangeait bien, été
comme hiver. Cependant, on le vit tout à coup
devenir maigre, jaune et mélancolique. Consulté
sur la cause de son ennui, il raconta ce qui suit.

124
Une nuit qu’il était couché dans sa cabane
roulante, auprès de son parc, il fut éveillé par une
grande clarté et par de grands coups frappés sur
le toit de son habitacle. Qu’est-ce que c’est donc,
fit-il, tout surpris que ses chiens ne l’eussent pas
averti. Mais, avant qu’il fut venu à bout de se
lever, car il se sentait lourd et comme étouffé, il
vit devant lui une femme si petite, si petite, et si
menue, et si vieille qu’il en eut peur, car aucune
femme ne pouvait avoir une pareille taille et un
pareil âge. Elle n’était habillée que de ses longs
cheveux blancs qui la cachaient tout entièrement
et ne laissaient passer que sa petite tête ridée et
ses petits pieds desséchés.
– Ça, mon garçon, fit-elle, viens avec moi,
l’heure est venue.
– Quelle heure donc est venue ? dit le berger
tout déconfit.
– L’heure de nous marier, reprit-elle ; ne m’as-
tu pas promis le mariage ?
– Oh ! oh ; je ne crois pas ! d’autant plus que
je ne vous connais point et vous vois pour la
première fois de ma vie.

125
– Tu en as menti, beau berger ! Tu m’as vue
sous ma forme lumineuse. Ne reconnais-tu pas la
mère des flambettes de la prairie ? Et ne m’as-tu
pas juré, en échange des grands services que je
t’ai rendus, de faire la première chose dont je te
viendrais requérir ?
– Oui, c’est vrai, mère FIambette ; je ne suis
pas un homme à reprendre ma parole, mais j’ai
juré cela à condition que ce ne serait aucune
chose contraire à ma foi de chrétien et aux
intérêts de mon âme.
– Eh bien, donc ! est-ce que je te viens enjôler
comme une coureuse de nuit ? Est-ce que je ne
viens pas chez toi décemment revêtue de ma belle
chevelure d’argent fin, et parée comme une
fiancée ? C’est à la messe de la nuit que je te
veux conduire, et rien n’est si salutaire pour
l’âme d’un vivant que le mariage avec une belle
morte comme je suis. Allons, viens-tu ? Je n’ai
pas de temps à perdre en paroles.
Et elle fit mine d’emmener le berger hors de
son parc. Mais il recula tout effrayé, disant :
– Nenni, ma bonne dame, c’est trop d’honneur

126
pour un pauvre homme comme moi, et d’ailleurs
j’ai fait vœu à saint Ludre, mon patron, d’être
garçon le restant de mes jours.
Le nom du saint, mêlé au refus du berger, mit
la vieille en fureur. Elle se prit à sauter en
grondant comme une tempête et à faire
tourbillonner sa chevelure qui, en s’écartant,
laissa voir son corps noir et velu. Le pauvre
Ludre (c’était le nom du berger) recula d’horreur
en voyant que c’était le corps d’une chèvre, avec
la tête, les pieds et les mains d’une femme
caduque.
– Retourne au diable, la laide sorcière !
s’écria-t-il ; je te renie et te conjure au nom du...
Il allait faire le signe de la croix, mais il
s’arrêta jugeant que c’était inutile, car au seul
geste de sa main la diablesse avait disparu, et il
ne restait d’elle qu’une petite flammette bleue qui
voltigeait en dehors du parc.
– C’est bien, dit le berger, faites le flambeau
tant qu’il vous plaira, cela m’est fort égal, et je
me moque de vos clartés et de vos singeries.

127
Là-dessus, il se voulut recoucher ; mais voilà
que ses chiens qui, jusque-là, étaient restés
comme charmés, se prirent à venir sur lui en
grondant et montrant les dents comme s’ils le
voulaient dévorer, ce qui le mit fort en colère
contre eux et, prenant son bâton ferré, il les battit
comme ils le méritaient pour leur mauvaise garde
et leur méchante humeur.
Les chiens se couchèrent à ses pieds en
tremblant et en pleurant. On eût dit qu’ils avaient
regret de ce que le mauvais esprit les avait forcés
de faire. Ludre les voyant apaisés et soumis, se
mettait en devoir de se rendormir, lorsqu’il les vit
se relever comme des bêtes furieuses et se jeter
sur son troupeau. Il y avait là deux cents ouailles
qui se prirent de peur et de vertige, sautèrent
comme des diables par-dessus la clôture du parc
et s’enfuirent à travers champs, courant comme si
elles eussent été changées en biches, tandis que
les chiens tournés à la rage comme des loups, les
poursuivaient en leur mordant les jambes et en
leur arrachant la laine qui s’envolait en nuées
blanches sur les buissons.

128
Le berger bien en peine, ne prit pas le temps
de remettre ses souliers et sa veste, qu’il avait
posés à cause de la grande chaleur. Il se mit à
courir après son troupeau, jurant après ses chiens
qui ne l’écoutaient point et couraient de plus
belle, hurlant comme chiens courants qui ont levé
le lièvre, et chassant devant eux le troupeau
effarouché.
Et tant coururent, ouailles, chiens et berger,
que le pauvre Ludre fit au moins douze lieues
autour de la mare aux flambettes, sans pouvoir
rattraper son troupeau, ni arrêter ses chiens qu’il
eût tués de bon cœur s’il eût pu les atteindre.
Enfin le jour venant à poindre, il fut bien
étonné de voir que les ouailles qu’il croyait
poursuivre n’étaient autre chose que des petites
femmes blanches, longues et menues, qui filaient
comme le vent et qui ne semblaient point se
fatiguer plus que ne se fatigue le vent lui-même.
Quant à ses chiens, il les vit muées en deux
grosses coares (corbeaux) qui volaient de
branche en branche en croassant.
Assuré alors qu’il était tombé dans un sabbat,

129
il s’en retourna tout éreinté et tout triste à son
parc, où il fut bien étonné de retrouver son
troupeau dormant sous la garde de ses chiens,
lesquels vinrent au devant de lui pour le caresser.
Il se jeta alors sur son lit et dormit comme une
pierre. Mais le lendemain, au soleil levé, il
compta ses bêtes à laine et en trouva une de
moins qu’il eut beau chercher.
Le soir, un bûcheron qui travaillait autour de
la mare aux flambettes, lui rapporta sur son âne la
pauvre brebis noyée, en lui demandant comment
il gardait ses bêtes, et en lui conseillant de ne pas
dormir si dur s’il voulait garder sa bonne
renommée de berger et la confiance de ses
maîtres.
Le pauvre Ludre eut bien du souci d’une
affaire à quoi il ne comprenait rien, et qui, par
malheur pour lui, recommença d’une autre
manière la nuit suivante.
Cette fois, il rêva qu’une vieille chèvre, à
grandes cornes d’argent, parlait à ses ouailles et
qu’elles la suivaient en galopant et sautant
comme des cabris autour de la grand’mare. Il

130
s’imagina que ses chiens étaient mués en bergers,
et lui-même en un bouc que ces bergers battaient
et forçaient à courir.
Comme la veille, il s’arrêta à la piquée du
jour, reconnut les flambettes blanches qui
l’avaient déjà abusé, revint, trouva tout tranquille
dans son parc, dormit tombant de fatigue, puis se
leva tard, compta ses bêtes et en trouva encore
une de moins.
Cette fois, il courut à la mare et trouva la bête
en train de se noyer. Il la retira de l’eau, mais elle
n’était plus bonne qu’à écorcher. Ce méchant
métier durait depuis huit jours. Il manquait huit
bêtes au troupeau et Ludre, soit qu’il courut en
rêve comme un somnambule, soit qu’il rêvât dans
la fièvre qu’il avait les jambes en mouvement et
l’esprit en peine, se sentait si las et si malade
qu’il en pensait mourir.
– Mon pauvre camarade, lui dit un vieux
berger très savant, à qui il contait ses peines, il te
faut épouser la vieille, ou renoncer à ton état.
Je connais cette bique aux cheveux d’argent
pour l’avoir vue lutiner un de nos anciens, qu’elle

131
a fait mourir de fièvre et de chagrin. Voilà
pourquoi je n’ai jamais voulu frayer avec les
flambettes, encore qu’elles m’aient fait bien des
avances, et que je les aie vu danser en belles
jeunes filles autour de mon parc.
– Et sauriez-vous me donner un charme pour
m’en débarrasser ? dit Ludre tout accablé.
– J’ai ouï dire, répondit le vieux, que celui qui
pourrait couper la barbe à cette maudite chèvre la
gouvernerait à son gré ; mais on y risque gros, à
ce qu’il paraît, car si on lui en laisse seulement un
poil, elle reprend sa force et vous tord le cou.
– Ma foi, j’y tenterai tout de même, reprit
Ludre, car autant vaut y périr que de m’en aller
en languition comme j’y suis.
La nuit suivante, il vit la vieille en figure de
flambette approcher de sa cabane, et il lui dit :
– Viens çà, la belle des belles, et marions-nous
vitement. Quelle fut la noce, on ne l’a jamais su ;
mais sur minuit, la sorcière étant bien endormie,
Ludre prit les ciseaux à tondre les moutons et,
d’un seul coup, lui trancha si bien la barbe,

132
qu’elle avait le menton tout à nu et il fut content
de voir que ce menton était rosé et blanc comme
celui d’une jeune fille. Alors l’idée lui vint de
tondre ainsi toute sa chèvre épousée, pensant
qu’elle perdrait peut-être toute sa laideur et sa
malice avec sa toison.
Comme elle dormait toujours ou faisait
semblant, il n’eut pas grand’peine à faire cette
tondaille. Mais quand ce fut fini, il s’aperçut qu’il
avait tondu sa houlette et qu’il se trouvait seul,
couché avec ce bâton de cormier.
Il se leva bien inquiet de ce que pouvait
signifier cette nouvelle diablerie, et son premier
soin fût de compter ses bêtes qui se trouvèrent au
nombre de deux cents, comme si aucune ne se fût
jamais noyée.
Alors, il se dépêcha de brûler tout le poil de la
chèvre et de remercier le bon saint Ludre, qui ne
permit plus aux flambettes de le tourmenter1.

1
Georgc Sand : Légendes rustiques (A. Mord et Cic, Paris,
1858).

133
Lubins ou Lupins

Les lupins (ou lubins) sont des


animaux fantastiques qui, la nuit, se
tiennent debout le long des murs et
hurlent à la lune. Ils sont très peureux,
et si quelqu’un vient à passer, ils
s’enfuient en criant : Robert est mort,
Robert est mort !
Maurice SAND.

Il ne faut pas trop regarder les grands murs


blancs au crépuscule, encore moins au clair de la
lune. On pourrait y voir la hure. En Normandie et
dans plusieurs autres provinces, la hure se
promène le long des treilles, on ne sait guère à
quelle intention, si ce n’est pour empêcher les
enfants d’aller voler le raisin. Elle serait donc au
nombre de ces esprits gardiens qui descendent en
droite ligne, ainsi que les autres fadets
domestiques, des lares vénérés de l’antiquité.

134
Quoi qu’il en soit, la hure est fort vilaine et il
y aurait de quoi mourir de peur si on s’obstinait à
étudier son profil reflété sur les murailles. Les
Grecs et les Romains avaient l’imagination
riante ; ils peuplaient de charmantes divinités les
arbres, les eaux et les prairies. Le moyen-âge a
assombri toutes ces bénignes apparitions. Le
catholicisme, ne pouvant extirper la croyance,
s’est hâté de les enlaidir et d’en faire des démons
et des bêtes, pour détourner les hommes du culte
des représentants de la matière.
Cependant, il n’a pas réussi à les rendre tous
haïssables et pernicieux, et bon nombre des
esprits de la nuit sont demeurés inoffensifs. C’est
bien assez qu’ils aient consenti à revêtir des
formes bizarres et repoussantes qui les empêchent
de séduire les humains.
Les lubins sont de cette famille. Esprits
chagrins, rêveurs et stupides, ils passent leur vie à
causer dans une langue inconnue, le long des
murs des cimetières. En certains endroits on les
accuse de s’introduire dans le champ du repos et
d’y ronger les ossements. Dans ce dernier cas, ils

135
appartiennent à la race des lycanthropes et des
garous, et doivent être appelés lupins. Mais chez
les lubins, les mœurs s’adoucissent avec le nom.
Ils ne font aucun mal et prennent la fuite au
moindre bruit1.
Cependant, il ne vaudrait rien de s’aboucher
avec eux. Ils ont un certain mystère à l’endroit de
Robert-le-Diable ou de tout autre Robert dont on
n’a pu saisir la légende, et ce mystère a peut-être
pour châtiment l’humiliation d’une figure
horrible et l’angoisse du perpétuel tourment de la
peur.
Sont-ils les descendants des fameux frères
lubins et loups-garous de Rabelais ? Qui sera
assez épris de ces recherches étymologiques pour
aller de leur demander ?
Je ne sais si c’est aux lupins que le petit
tailleur bossu de Saint-Bault eut affaire. On le
croirait, d’après les circonstances de son histoire.
La voici telle que j’ai pu la recueillir.

1
En certaines localités le lubin est un très bon diable qui
protège les laboureurs.

136
Un soir que notre bossu passait le long du
cimetière, il y vit une bande d’esprits en forme de
laides bêtes qui ressemblaient à des chiens noirs
ou à des loups et que, pour faciliter notre récit,
nous appellerons lupins bien qu’ils ne nous aient
été désignés sous aucun nom particulier. Soit que
ces esprits-bêtes fussent d’une race plus hardie
que les lubins et lupins ordinaires, soit que le
tailleur fût si laid, si laid, qu’il ne leur fit pas
l’effet d’un chrétien, ils ne bougèrent tout le
temps qu’il passa devant eux. Ils se contentèrent
de le regarder avec leurs yeux qui brillaient
comme du sang de feu, et à ouvrir leurs vilaines
gueules qui avaient si mauvaise haleine que le
tailleur en fut empesté.
Pourtant, comme il avait grand’peur, ne les
ayant aperçus que lorsqu’il était au milieu de la
file, et qu’il avait autant de chemin à faire pour
reculer que pour avancer, il n’osa point risquer de
les offenser en se bouchant le nez ; il passa en
faisant le gros dos, encore plus qu’il n’en avait
l’habitude.
Ce dos courbé plut aux lupins, qui

137
s’imaginèrent que c’était une manière de les
saluer, et comme ils n’ont pas l’habitude de voir
des gens si honnêtes avec eux, ils en furent fiers
et se mirent à tirer tous la langue et à remuer la
queue comme des chiens, ce qui est apparemment
aussi pour eux un signe de contentement et de
fierté.
Le tailleur essaya de raconter son aventure ;
mais tous ses voisins se moquèrent de lui, disant
qu’il pouvait bien rencontrer le diable en
personne et le faire fuir, vu qu’il était encore le
plus vilain des deux.
Comme notre bossu allait en journée à une
métairie qui était à trois bonnes portées de fusil
du village, et qu’il avait à revenir par le chemin
qui longe le cimetière, il se sentit envie de
coucher où il était. Mais le métayer lui dit en
ricanant : « Non pas, non pas, tu es un compère
trop à craindre pour les femmes d’une maison, je
ne dormirais pas tranquille, te sachant si près de
mes filles. Si tu as peur pour t’en aller, un de mes
gars te fera la conduite. Bois un coup en
attendant, car quand ton aiguille s’arrête, ta

138
langue trotte d’une façon divertissante et l’on a
du plaisir à écouter ta babille. »
En effet, le bossu était beau diseur et plaisant.
Le vin du métayer était bon, et notre homme
s’oublia jusqu’à dix heures du soir en si bonne
compagnie. Quand il fallut s’en aller, il ne se
trouva personne pour le conduire, tous les gars
dormaient debout et, quant à lui, il se sentait si
bien réconforté par la boisson, qu’il ne craignit
plus de se mettre seul en route.
Il arriva sans peur jusqu’au grand mur, se
persuadant qu’il avait rêvé ce qu’il avait vu la
veille et regardant de tous ses yeux, avec la
confiance qu’éclaircis par le vin, ils ne verraient
plus rien que l’ombre des arbres, jetée sur le mur
blanc par la lune et agitée par l’air de la nuit.
Mais il vit les lupins dressés debout devant le
mur, absolument comme la veille. « Allons ! se
dit le pauvre bossu, ils y sont encore ! Tant pis et
courage ! S’ils ne me font pas plus de mal
qu’hier, je n’en mourrai pas. » Et il se mit à
siffler une chanson, pensant que ces bêtes, ravies
de l’entendre, se mettraient en frais de politesse

139
avec lui, en tirant la langue et remuant la queue.
Mais ce sifflement, loin de les charmer, paru
les inquiéter beaucoup, car l’un d’eux se détacha
de la muraille, se mit à quatre pattes et, le
suivant, encore qu’il marchât vite, le flaira à
l’endroit où les chiens ont coutume de se fairier
les uns les autres, pour savoir s’ils doivent être
ennemis ou compagnons.
Puis vint un second qui en fit autant, et un
troisième, et un autre, et tous l’un après l’autre ;
si bien qu’avant d’avoir dépasser le mur, le
tailleur avait toutes ces bêtes à ses braies et ne
sachant point si elles le voulaient manger ou
fêter, il sentait ses jambes devenir molles comme
des pattes de cousin. On pense bien qu’il n’avait
plus envie de siffler ni chanter. Cependant il
avançait toujours, ayant ouï dire que ces bêtes ne
quittaient pas la longueur du mur où elles avaient
coutume de faire la veillée, et il n’avait plus
qu’environ cinq ou six pas à franchit, quand elles
se mirent toutes devant lui, debout, grondant,
puant la rage, et montrant des crocs jaunes à faire
lever le cœur.

140
– Messieurs, Messieurs, laissez-moi passer, dit
le pauvre tailleur en détresse. Je ne vous veux
point de mal, ne m’en faites donc point.
Mais les lupins grognaient de plus belle et
même rugissaient comme des lions. Il semblait
que la voix humaine les eût mis en grand émoi et
en mauvaise colère.
Tout à coup, le tailleur eut une idée : –
Messieurs, fit-il, ne me mangez point ! Je suis
maigre et vilain comme vous voyez ! Si vous
m’épargnez, je jure de vous apporter ici, demain,
un mouton gras dont vous vous lécherez les
babines.
Aussitôt les lupins se remirent sur leurs quatre
pattes sans mot dire, et le tailleur passa, toujours
courant, sans regarder derrière lui.
Il se jeta au lit, tout transi de peur, et eut la
fièvre huit jours durant sans pouvoir sortir du lit,
battant la campagne, et toujours s’imaginant de
voir des loups ou des chiens enragés après lui, si
bien qu’on fit venir Monsieur le Curé, pour
tâcher de le tranquilliser.

141
Mais quand le curé l’eut confessé de sa peine
et bien grondé d’avoir été si lâche que de
promettre un bon mouton à ces sales diables, on
entendit autour de la maison du tailleur des
hurlements abominables, et tout le village put
voir sur les murs de cette maison, non pas le
corps des lupins, ils n’eussent osé venir si près
d’un lieu où était le curé de la paroisse, mais leur
ombre si bien dessinée que les cheveux en
dressaient sur la tête et que le sang était glacé
dans le cœur. On eût dit que cela passait en
nuages sur la lune, et on les voyait remuer, sauter,
gratter la terre et se mordiller les uns les autres,
en figures aussi nettes qu’une image peinte, sur le
pignon du tailleur, voire sur les maisons voisines.
Et cela revînt tous les soirs durant toute la
semaine, de quoi tout le monde, et mêmement M.
le Curé, fut très effrayé.
Pourtant le bossu, qui n’était pas bête, voyant
qu’il y avait là de la diablerie et que les
exorcismes de Monsieur le Curé ne pouvaient
rien contre des apparences qui n’avaient point de
corps, résolut d’attirer les lupins en personne au

142
moyen d’un piège, et dès qu’il fut en état de se
lever, il se fit prêter un beau mouton gras qu’il
attacha le soir, devant sa porte. Puis ayant
prévenu le curé de se tenir là tout prêt avec son
goupillon et tous les voisins de se cacher sous le
buisson de son jardin, avec leurs fusils bien
chargés de balles bénites, il commença de faire
bêler le mouton en lui montrant de la feuille
verte, placée trop loin de lui pour qu’il pût y
toucher.
Alors les lupins entendant cela, ne purent se
tenir de quitter leur mur et de venir, à petits pas
de loups, jusqu’en vue de la maison, où ils furent
si bien reçus qu’ils se sauvèrent tous, sauf une
vieille femelle qui reçut une balle dans le cœur et
tomba par terre en criant d’une voix humaine : La
lune est morte, la lune est morte !
On ne sut jamais ce qu’elle avait voulu dire,
sinon qu’elle avait une lune blanche au front et
que, dans la bande, elle portait peut-être le nom
de la lune. On lui coupa la tête et les pattes qui
ont été vues longtemps clouées sur la porte du

143
cimetière de Saint-Bault, et où jamais les lupins
n’ont osé reparaître depuis1.

1
George Sand : Légendes rustiques (A. Morel et Cie, Paris,
1858).

144
145
Table

Les Pierres-Sottes ou Pierres-Caillasses ....14


Les Demoiselles .........................................25
Les Laveuses de nuit ou Lavandières ........37
La Grand’bête ............................................47
Les trois hommes de pierre ........................59
Le follet d’Ep-nell......................................69
Le casseu’ de bois ......................................80
Le meuneu’ de loups..................................92
Le lupeux .................................................101
Le moine des Étangs-Brisses ...................112
Les Flambettes .........................................123
Lubins ou Lupins .....................................134

146
147
Cet ouvrage est le 73e publié
dans la collection À tous les vents
par la Bibliothèque électronique du Québec.

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Jean-Yves Dupuis.

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