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-gilles-gaston granger

leprobable, leposséle
et le virtuel

EDITIONS
'ODILE JACOB'
Philosophie
GILLES-GASTON GRANGER

LE PROBABLE, LE POSSIBLE
ET LE VIRTUEL

ESSAI SUR LE RÔLE DU NON-ACTUEL


DANS LA PENSÉE OBJECTIVE

/
EDITIONS'
f^ODILE lACGBN
Françoise Hock, Norma Yunez et Michel Paty ont bien voulu lire,
totalement ou partiellement, le manuscrit de ce livre. De leurs
commentaires et suggestions je les remercie très vivement et très
amicalement.

ISBN 2-7381-0297-2

© ÉDITIONS ODILE JACOB, FÉVRIER 1995


15, RUE SOUFFLOT, 75005

La loi du 11 mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à


ime utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale
ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de
l'auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon
sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal.
Avant-propos

Est-ce bien du réel que nous parle la science ? Au vu de l'extra-


ordinaire appareil d'abstractions dont elle fait usage, du raffine-
ment de l'instrumentation mathématique dont, dans quelques
domaines au moins, elle ne saurait désormais se passer, certains
pourraient en douter. Ou plutôt feindre d'en douter, car nul ne
peut méconnaître qu'une telle débauche d'abstractions conduit
pourtant, à travers les applications des techniques, à des
interventions souvent spectaculaires dans un monde directement
accessible à nos sens, dont on ne pourrait douter qu'il appartienne,
d'une manière ou d'une autre, au réel. La réponse que fera le
présent auteur à la question ici posée est donc assurément positive.
Elle appelle néanmoins quelques commentaires. Il est en effet
de l'office du philosophe de chercher à interpréter ce rapport de la
pensée scientifique au réel. Est-ce la totalité du réel qu'elle peut
embrasser, et sinon quel aspect en vise-t-elle, comment et jusqu'à
quel point l'atteint-elle ? Il est assez clair, me semble-t-il, que, si
la science tente de nous fournir une connaissance du monde que
nous appréhendons, par ailleurs, à travers une grande diversité
d'expériences, elle ne saurait prétendre se substituer à toutes.
D'une manière imagée, d'un robot construit de façon à saisir son
milieu exactement comme le représenterait une science merveil-
leusement développée, dirait-on qu'il a du réel la même expé-
rience qu'un honmie ? Les auteurs de romans d'anticipation le
douent même de capacités plus étendues et plus fines, dans la
mesure oii la connaissance scientifique et les instruments qui en
8 AVANT-PROPOS

dérivent révèlent des phénomènes - si ce mot peut encore conve-


nir - qui échappent directement à nos sens. Il est aussi permis que
soit attribuée au robot une capacité de traitement logique des don-
nées qu'il reçoit, simulant ou dépassant celle d'un homme. Néan-
moins, on voit bien que l'expérience d'un tel robot n'embrasserait
pas ce que nous appelons les vécus d'un être humain. Une repré-
sentation du réel selon les visées et les méthodes de la science ne
prétend ni ne peut restituer le vécu. Sans vouloir mettre ici en
débat ce qu'il faut entendre par ce mot de « vécu » je me bornerai
à en dégager deux des traits les plus propres à montrer qu'il n'est
pas représentable, au sens strict, comme objet de science.
Le premier de ces traits est 1'individuation. C'est en effet en
tant qu'individuées, singulières, non exactement répétables que
sont vécues nos expériences. La connaissance scientifique tente
bien de circonscrire l'individuel au moyen de réseaux de concepts
de plus en plus fins, mais l'individuel actuellement vécu n'est
jamais pour elle qu'une notion limite, qu'il lui faut abandoimer de
plein gré à la conscience des sujets, eux-mêmes réalités
individuelles Le second trait essentiel du vécu est le rôle de
Vimaginaire. Nous entendons par là toutes les représentations
spontanées, immédiates ou élaborées, ne se donnant pas forcément
comme représentation du monde, qui accompagnent et parfois
constituent l'étoffe même de nos expériences, associées toujours à
des sentiments ou des émotions. L'imaginaire devient chez
l'artiste création d'un univers ; il est toujours, en chacun de nous,
un élément, fut-il illusoire, de notre réalité. Que cet aspect du réel
puisse être non seulement éprouvé, mais d'une certaine manière
connu du sujet, et même sans doute d'autres sujets, à travers le
langage et l'expression corporelle, il n'est nullement question de
le nier. Mais cette connaissance n'est pas une connaissance
scientifique, ne saurait remplir les conditions qu'on exige de celle-
ci. Ainsi la science n'embrasse-t-elle pas la totalité du réel. Certes,
les sciences de l'homme peuvent tenter de constituer des objets
qui seront des représentations transposées des vécus dans
l'abstrait, et l'on peut bien dire en ce sens que tout peut être objet
de science. Mais tout est alors réduit en épures, en configurations

1. Le problème épistémologique de la connaissance de l'individuel est posé


dans Pensée formelle et sciences de l'homme, chap. VII, et repris dans l'Essai
d'une philosophie du style. - Pour les références des ouvrages cités, voir
Bibliographie, p. 239 s.
8 AVANT-PROPOS

abstraites, complètes en leur genre, mais incomplètes relativement


à nos expériences. Ce sont ces épures qui constituent le réel de la
science, et c'est à partir d'elles que sont, de nos jours, élaborés les
procédés techniques les plus efficaces et les plus puissants.
Mais ce n'est pas seulement à cause du succès de ces applica-
tions que l'on peut affirmer la réalité du monde tel que le décrit la
science. C'est que seule l'image qu'elle en fournit permet un dis-
cours cohérent et contrôlé, dont une vérification est à tout moment
exigible. Le réel de la science est un réel expliqué, partiellement et
provisoirement expliqué, mais nécessairement expliqué. Or le
paradoxe est que de telles épures ou modèles abstraits du réel sont
établis grâce à un détour de la pensée par ce que nous appelons
des virtualités. Les phénomènes actuellement observés ne sont pas
les seuls à être directement représentés dans le modèle, pour ainsi
dire comme dans un miroir. La représentation et l'explication
scientifique introduit, à côté de l'image des faits actuellement
réalisés, des faits virtuels, qui pourraient ou ne pourraient pas
s'actualiser. Leur rôle est de compléter la figuration des phéno-
mènes en explicitant la totalité des abstractions parmi lesquelles se
trouve l'image des phénomènes effectivement observés. Ainsi le
réel de la science est-il constitué par des univers bien liés de faits
virtuels, avec les règles permettant de déterminer, avec plus ou
moins de précision et de certitude, l'image des réalités actuelles.
Ainsi peut-on dire que c'est ce qui n'a pas lieu qui explique ce qui
a lieu. Bien entendu, c'est, du moins en ce qui concerne les
sciences de l'empirie, à partir des faits actuellement observés que
sont construits de tels univers, et c'est l'observation de tels faits
qui permet de décider du bien-fondé des constructions virtuelles.
Quant aux réalités mathématiques, cas limite, nous pensons
qu'elles sont justement tout entières sur le versant des virtualités.
Une telle conception de la connaissance scientifique et de son
rapport au réel permet, nous semble-t-il, de comprendre que
n'étant point arbitraire puisque toujours confrontée au réel actuel
des expériences, elle soit pourtant toujours provisoire, révisable et
en progrès. Ce progrès vient sans doute d'une amélioration des
moyens d'observer et de provoquer les phénomènes actuels ; mais
elle dépend surtout d'une reformulation, d'un enrichissement,
d'une extension de l'aspect virtuel du réel. C'est donc cette notion
de virtuel qu'il va nous falloir préciser, qui constituera le thème
central de notre étude, et dont notre propos est de montrer le jeu
paradoxal dans la saisie scientifique de la réalité.
Introduction
Haec nomina ex communi usu aliud significare scio.
Sed meum institutum non est verborum significationem,
sed rerum naturam explicare, easque lis vocabulis
indicare quorum signiflcatio, quam ex usu habent, a
significatione qua eadem usurpare volo, non omnino
abhorret
Spinoza, Ethica, m, 20.

1. On se propose d'examiner trois aspects du non-actuel,


désignés par les mots d'un usage courant : le probable, le possible
et le virtuel. On s'efforcera de leur donner le sens précis qu'ils
peuvent revêtir lorsqu'on les considère dans les contextes créés
par une pensée objective, celle qui développe une logique, une
mathématique et les diverses sciences de l'empirie. Pourquoi cet
intérêt attaché à des notions apparemment négatives, ou du moins
peu positives, relativement à une connaissance des faits et des
objets? C'est que ces notions correspondent, au contraire, à des
moments essentiels et inéluctables de toute connaissance
objectivement orientée. Il nous faudra le montrer justement en
élucidant leur sens effectif, par une analyse parfois assez détaillée
de quelques-uns des modes de cette coimaissance.
2. Soulignons tout d'abord que nous les opposons non pas au
réel, mais à Vactuel 2. Nous redonnons donc du même coup à ce

1. « Je sais que ces mots ont dans l'usage ordinaire un autre sens, mais mon
dessein n'est pas d'expliquer la signification des mots, mais la nature des
choses, et de désigner celles-ci par des vocables dont le sens usuel ne s'écarte
pas entièrement de celui oîi je les emploie... »
2. Nous mettrons les mots virtuel, possible et probable, la plupart du temps
en italique lorsqu'ils seront pris au sens particulier que nous leur donnons dans
ce livre.
12 INTRODUCTION

dernier concept une importance et une signification que lui avait


conférées Aristote, et que nous rappellerons brièvement.
Cette notion, chez le Philosophe, ne peut pleinement être
comprise que si l'on fait intervenir le jeu de quatre concepts. Un
premier couple, « puissance » et « accomplissement », ôvvaynç et
èvTSÀéxsia, se situe au niveau de ce que j'ai cru pouvoir nommer
ailleurs ^ des « transconcepts », c'est-à-dire des notions applicables
« analogiquement » à tous les genres de l'être qui définissent les
objets des diverses sciences théoriques. Un second couple,
« mouvement » et « acte », xivï)aiç et èvépyeia, concerne plus
spécifiquement, surtout le premier, les êtres du réel sensible. Le
livre 0 de la Métaphysique est presque entièrement consacré à ces
notions, et croyons-nous, à montrer qu'elles font système. Le
caractère transconceptuel de l'opposition de l'actuel et du non-
actuel est souligné par Aristote lui-même lorsqu'il prend soin de
noter que la ôvvafiiç et Vèvépyeia ne se rapportent pas seulement
à ce qui concerne la xivrjaiç (Méta. 0 , 6. 1046 a 2, et aussi 1048 a
28), c'est-à-dire au seul genre suprême qui constitue l'objet d'une
physique. Aussi bien lui arrive-t-il d'user des deux mots èvépyeia
et èvTEÀéxeia, qui désignent l'actualité, l'un pour l'autre {ibid., 3.
1047 a 30), étendant le sens originaire du premier à la portée plus
générale du second.
Il faut observer que dans le registre des concepts propres
(comme opposés aux transconcepts), et singulièrement ici dans
celui des êtres sensibles, l'opposition de la puissance à l'actualité
ne fait pas quitter le domaine des réalités concrètes, « séparées »,
et que le mouvement lui-même ne s'oppose pas vraiment à
Vèvépyeia, comme le non-actuel à l'actuel, car il est 1'« ac-
complissement (évTEÁéxeia) d'un être en puissance en tant qu'il
est en puissance » {Phys. III. 201 a 10). Le privilège de l'èvépyeia
sur la xtviQaiç, en tant que pleine actualité, est qu'elle a sa fin en
elle-même, alors que le mouvement est en vue d'une fin
extérieure. On notera que c'est alors dans le genre des actions
humaines (npà^eiç) qu'il prend ses exemples pour opposer l'ac-
tion achevée au mouvement, comme èvépyeia dans ce genre
(Phys. 6 et 7). L' èvépyeia est donc, dans chaque genre de l'être,
la réalité par excellence, et en particulier dans le domaine des
choses sensibles, elle est l'existence d'un objet {róbnápxeiv
Tohpâyfxa, Méta. 0 , 6.1048 a 31). Cependant le mouvement est,

3. La Théorie aristotélicienne de la science. Aubier, 1976, chap. II.


13 INTRODUCTION

en un autre sens, réel ; il constitue, dans chacun des genres de


l'être, comme un degré affaibli d'èvreÀéxeia, d'actualité.
Aussi bien Aristote hiérarchise-t-il les êtres selon le degré d'ac-
tualité. Certes les êtres incorruptibles ne sauraient être absolument
en puissance (mais « rien n'empêche qu'ils le soient d'un cer-
tain point de vue, comme la qualité, le lieu », Méta 0 , 8.1050 b
16). Restriction qui me semble expliquer pourquoi les êtres
mathématiques, pourtant étemels, mais non séparés, ne peuvent
d'une certaine manière être qu'en puissance. Car le critère domi-
nant de l'actualité est la « séparation », c'est-à-dire le caractère
concret, que seuls possèdent les physica et l'être divin. Mais les
mathemata n'en sont pas moins réels.

3. On voit que la non-actualité telle que l'introduit Aristote


n'est nullement l'opposé de la réalité, quoique ce soit l'acte qui en
constitue la perfection et l'accomplissement en tous genres. Ce
n'est pas, il est vrai, de ce point de vue métaphysique que nous
aurons ici à considérer le non-actuel, mais en tant qu'il serait la
catégorie fondamentale au sein de laquelle opèrent les concepts de
la pensée objective, et singulièrement de la science, au sens où
aujourd'hui nous l'entendons. L'examen sous ses différentes
formes de son fonctionnement dans la connaissance peut du reste
contribuer à préciser le sens du réel même, qu'à travers elles vise
assurément la science, et tel est bien l'un des buts ultimes de cet
essai. Quant à Vactuel comme corrélat du non-actuel, disons pré-
liminairement qu'il constitue cet aspect du réel qui est saisi
comme s'imposant à notre expérience sensible, ou à notre pensée
du monde, comme existence singulière hic et nunc. On reconnaîtra
sans doute dans cette formule l'expression d'un nominalisme
modéré, compatible cependant avec un réalisme tempéré touchant
les êtres mathématiques. Une telle formule ne saurait cependant
tenir heu d'une définition de l'actuel, dont nous accepterons de
faire liminairement une notion primitive. Esquissons maintenant
le sens que nous voulons donner aux trois formes du non-actuel
dont les noms servent de titre et de devise à cet ouvrage.

4. Le virtuel serait le nom donné au non-actuel considéré


essentiellement et proprement en lui-même, du point de vue de
son état négatif, sans en envisager le rapport à l'actuel. Le Littré,
le définissant alors comme terme de mécanique, nous dit : « Ce
qui est possible sans qu'on préjuge de sa réalité » ; or c'est bien en
14 INTRODUCTION

effet l'emploi classique du mot en mécanique qui nous a suggéré


d'en faire un usage généralisé. La notion n'appellera donc ici
aucune détermination qu'on pourrait appeler « modale », en un
sens dont le contenu se précisera quand nous introduirons le pos-
sible.
D'autre part, nous distinguons radicalement le virtuel de l'ima-
ginaire du point de vue de sa fonction de connaissance, ce dernier
comportant une valeur existentielle pour le sujet imaginant, valeur
que nous éUminons complètement de notre virtuel.

5. On caractérisera le possible comme le non-actuel dans son


rapport à l'actuel. Mais, comme on aura l'occasion de le remar-
quer déjà à propos d'Aristote, ce rapport est tantôt mis en vedette
avec la nuance de potentialité, tantôt affaibli sous la forme abs-
traite, distinction qui s'exprimera dans le langage par l'opposi-
tion des énoncés assertoriques aux énoncés modaux de possi-
bilité. Se trouve alors développée une autre opposition, à la vérité
secondaire ou plus exactement dérivée, du point de vue oii nous
nous plaçons, entre le contingent et le nécessaire. On pourra
s'étonner que l'apparition du nécessaire soit qualifiée de secon-
daire ; c'est que, relativement au statut des énoncés objectifs, de
la science, c'est leur caractère de virtualité qui est originairement
déterminant, le caractère de nécessité n'en étant qu'une variante.
Nous nous expliquerons en son temps sur cet apparent para-
doxe.

6. Le probable est un non-actuel envisagé pleinement et


concrètement dans son rapport à l'actualité, pour ainsi dire comme
une préactualité, ou une actualité au second degré, qui ne
concerne pas directement les faits. Il est à première vue de nature
épistémique, c'est-à-dire exprimant une qualification de nos
connaissances, et peut être conçu comme désignant un degré de
notre attente de l'actuel. Contrairement aux deux autres concepts,
il admet naturellement en effet des degrés. Et d'abord en un sens
intensif ; mais l'institution et le développement d'une conception
extensive de ces degrés, sous la forme d'un calcul, laisse alors le
choix entre une interprétation décidément épistémique et une
interprétation objective, dont il nous faudra préciser la légitimité
et la portée.
15 INTRODUCTION

7. J.-H. Lambert, dans une lettre à Holland du 21 avril 1765,


donne une triple distinction de ce qu'il appelle le « possible » {das
Mögliche), qu'il nous paraît intéressant de confronter avec nos
trois caractéristiques du non-actuel. Il distingue en effet le pos-
sible comme « symbolique », dont un exemple serait la racine car-
rée de l'unité négative, V ^ ; un possible comme « pensable »
{gedenkbar)-, un possible comme « positif catégorique » : « ce qui
peut être amené à l'existence par des forces ».
Les deux premiers « possibles » relèvent de notre virtuel. Le
pensable est en effet considéré indépendam ment d'un rapport
éventuel à l'actualité. Le « possible symbolique » est du même
ordre ; Lambert y fait alors insistance sur l'univers de signes dans
lequel le virtuel nécessairement se déploie, mais ce même carac-
tère appartient également au « pensable ». Le choix de l'être - f ^
comme exemple de possible symbolique est propre à souligner
cette appartenance, et met en vedette la non-actualité de cet
être dans le système symbolique de départ, qui est l'algèbre
classique des réels. Quant au positiv kategorisch, il renvoie à un
rapport explicite à Vactuel, et relève selon les cas de notre
possible modal, ou du probable, conformément au degré de
spécification de son lien à l'actualité, dans une représentation
physique du monde.
Nous ne proposons cette brève exégèse qu'à titre d'exercice,
afin de préciser davantage la distinction par nous exposée. Mais ce
qui est visé par priorité dans cet ouvrage, c'est la mise en évidence
du rôle fondamental joué par le non-actuel dans la science. On
voudrait montrer que toute connaissance scientifique porte en
définitive et fondamentalement sur ce que nous nommons le
« virtuel », et reformuler dans cette perspective quelques pro-
blèmes épistémologiques classiques touchant la connaissance,
dans différents domaines de l'objectivité, allant de la logique et
des mathématiques à l'histoire.
Nous commencerons par donner une assise plus ferme à notre
triple distinction en analysant la conception du non-actuel dans
deux grandes philosophies qui lui ont fait explicitement sa place,
quoique sous d'autres noms : celle d'Aristote et celle de Leibniz.
Dans le chapitre 2, « Grammaire, logique ou ontologie du
possible ? », on développera surtout le problème suscité par
l'idée d'une logique modale. Les chapitres 3 et 4 sont au cœur de
cet essai ; ils présentent, avec quelques détails, le rôle du vir-
16 INTRODUCTION

tuel, degré zéro du possible, dans la construction de l'objet


scientifique. Les trois derniers chapitres seront consacrés au
probable, qui soulève assurément les questions les plus difficiles,
tant par le statut conceptuel très particuher qu'il confère au non-
actuel, que par le sens effectif de sa mise en rapport avec
l'expérience.
Chapitre 1

Les formes du non-actuel chez Aristote et Leibniz

Avant d'aborder, à propos de la science contemporaine, notre


recensement des formes et des fonctions du non-actuel, nous inter-
rogerons deux des philosophies les plus capables de nous éclairer
sur la nature profonde de ces concepts, ou plutôt de ces méta-
concepts, car ils ne concernent pas directement les objets d'une
science, mais plutôt la signification de la position de ces objets et
des opérations qui letir sont corrélatives.
Les deux points de vue que nous avons choisis sont en quelque
sorte complémentaires. Aristote privilégie le non-actuel comme
abstrait, et le présente alors non pas tellement dans son opposition
à l'actuel que dans son opposition à un autre abstrait : le
« nécessaire », à quoi revient dès lors une fonction décisive dans
la connaissance scientifique aristotélicienne - eniarrjiir]. C'est le
nécessaire aristotélicien qui paraît déborder alors le domaine du
virtuel pour trouver un second sens cette fois dans une relation
abstraite à l'actuel qui fonde une « logique » modale, dans
laquelle se combinent différentes formes du non-actuel.
Leibniz privilégie au contraire clairement l'opposition du non-
actuel à l'actuel, mais sans développer vraiment une théorie spé-
ciale des modalités, car le domaine de la pensée abstraite/m/e est
pour lui homogène : c'est celui du nécessaire défini comme non
contradictoire, celui des mathématiques et de la logique, identifié
alors à celui-là même que nous avons nommé le virtuel par oppo-
sition à celui de la connaissance historique des individus, des
actualités.
18 LES FORMES DU NON-ACTUEL CHEZ ARISTOTE ET LEIBNIZ

Dans les deux cas, il me semble qu'on voit apparaître


comme essentiel pour la détermination d'un non-actuel, désigné
par les deux philosophes, en deux sens différents, comme
« possible », le concept du virtuel, encore mal dissocié par eux
comme tel de notre possible. Ce que nous appelons le probable,
en revanche, est mal intégré dans les deux systèmes, où il n'appa-
raît que comme forme vicariante du possible, et, même chez le
mathématicien Leibniz, qui n'ignore pourtant pas les essais
contemporains d'un calcul, sous un aspect purement logique et
qualitatif.

1. L'univers modal d'Aristote

1.1. Nous ne reprendrons pas ici les observations faites dans


l'Introduction sur l'actuel chez Aristote, mais en développerons
les conséquences amenant à la constitution chez ce philosophe
d'un système de modalités. Le point de vue assertorique exposé
dans une théorie du syllogisme catégorique présente les relations
abstraites entre essences-substance secondes ou accidents par soi.
Cette théorie procède d'une conception de ces essences comme
virtuelles, parce que prises alors indépendamment des réahsations
effectives qui se produisent à travers des individus. Elles sont
alors symbolisées par des « termes », éléments sémantiques des
propositions. Les relations abstraites de ces termes sont néan-
moins présentées comme nécessaires selon l'enchaînement de ces
propositions, les règles du syllogisme catégorique exprimant jus-
tement les conditions de cette nécessité abstraite, que nous nom-
merons « apodictique », assez conformément à l'étymologie de ce
mot. Dans la perspective aristotélicienne, une nécessité apparaît
donc au niveau même du virtuel, dans les relations entre essences,
traduites par des relations entre termes. En raison de la thèse du
parallélisme, ou de l'adéquation de l'être et du langage convena-
blement réglé, cette nécessité apodictique obtenue par les démons-
trations reflète une autre nécessité qu'Aristote nomme « absolue »
(ànXôiç), interne aux essences mêmes, qui ne concerne plus alors
le virtuel, et qui fait qu'une définition (« la formule - Àôyoç-de
l'essence » d'un être), décalquant l'être, ne relève pas d'une
nécessité apodictique, n'est pas une démonstration.
19 LES FORMES DU NON-ACTUEL CHEZ ARISTOTE ET LEIBNIZ

1.2. Le possible se dissocie corrélativement en possible abs-


trait (èvôexofjiévov), et possible ontologique (ôvvavov). C'est ce
dernier qui, avec le nécessaire absolu, concerne les relations
de l'abstrait au concret, et du non-actuel à l'actuel. De ce que
nous appelons le possible ontologique, le plus souvent désigné par
le mot ôvvarôv, Aristote donne pour exemple que le feu peut
chauffer, car on ne saurait dire alors qu'il peut aussi ne pas
chauffer. Un homme au contraire, dans telle ou telle circonstance,
sera dit pouvoir ou marcher ou ne pas marcher (De Interpr. 13 ')•
Mais le possible abstrait, le plus souvent désigné comme
èvôexoisévov, se divise lui-même en un possible large, qui
inclurait le jttécessaire (abstrait), et un possible étroit (non
nécessaire ou non nécessaire que non). Une telle division est
introduite à propos des propositions, dans l'univers du langage, et
non pas directement à propos des êtres, bien qu'elle doive
évidemment se refléter en ceux-ci : une variante du possible
ontologique, aùç èm rò noÀv, ne saurait par exemple, bien
qu'Aristote ne le précise pas explicitement, être exprimée dans le
langage autrement que par une proposition de possible étroit,
excluant à la fois le nécessaire et le nécessaire que non. Ce
registre des rapports abstraits entre essences constitue en quelque
sorte une théorie prémodale, dans lequel le rapport à l'actualité
demeure pour ainsi dire sous-entendu. Les textes d'Aristote y font
apparaître des relations entre propositions que nous avons figurées
naguère 2 au moyen de lignes dont les divisions représentent, pour
une proposition quelconque et sa négation, la portée de sa
nécessité :

1. Voir aussi, sur le possible ontologique et le possible logique, Méta. A


1019 a 15-1020 a 7.
2. La Théorie aristotélicienne de la science, Paris, 1976, chap. Vm, oii sont
argumentées plus complètement les interprétations ici présentées, et examinées
leurs difficultés.
20 LES FORMES DU NON-ACTUEL CHEZ ARISTOTE ET LEIBNIZ

N N non (impossible)
•+ -I
non N non (possible large)

possible étroit

NonN

Le passage d'un contenu assertorique à sa négation correspon-


dant alors à une symétrie par rapport au « milieu » des segments,
et le passage à la négation d'une modalité correspond à la com-
plémentation du segment qui la représente. Que cette détermina-
tion purement formelle du possible aristotélicien appartienne au
régime de ce que nous nommons le virtuel, c'est ce que fait encore
mieux apparaître l'interprétation sémantique suivante, selon
laquelle nous considérons des « univers » composés de
« mondes », ces derniers correspondant à la position ou au rejet
d'une (ou plusieurs) propositions. De tels « univers » sont virtuels,
en ce qu'ils ne fixent point une actualité ; même dans le cas où ils
ne comporteraient qu'un seul « monde », ce monde n'est point
posé comme actuel. On aurait ainsi les quatre figures d'« uni-
vers » représentées par des rectangles dans lesquels sont dessinés
des cercles blancs ou hachurés, qui sont les « mondes », dans
lesquels la proposition en question (supposée unique pour
simplifier) est ou vraie ou fausse.

Les univers 1 et 2, comportant un seul monde, sont des figures


de la nécessité de la proposition ou de sa négation. L'univers 3
représente la possibilité étroite de la proposition. Il est formé de
deux « mondes alternatifs » ; dans l'un, la proposition est vraie.
21 LES FORMES DU NON-ACTUEL CHEZ ARISTOTE ET LEIBNIZ

dans l'autre elle est fausse. Quant à 1'« univers » 4, il comporte


lui-même une alternative entre deux « univers », l'un de nécessité,
l'autre de possibilité stricte, et figure la possibilité large de la pro-
position.
On voit, je pense, en quel sens nous parlons ici de virtuel, parti-
culièrement potir les figures 3 et 4. Mais cette interprétation n'a de
valeur que si nous pouvons découvrir chez Aristote une autre
signification du possible, qui se distingue de la simple virtualité.

1.3. Or il nous semble que, dans son développement d'une


théorie des syllogismes modaux, où les propositions sont alors
distinguées selon les « quantifications » qu'elles comportent, le
Philosophe fait justement apparaître les modalités comme concer-
nant un rapport à l'actualité. C'est qu'alors une proposition
n'énonce plus seulement la vérité ou la fausseté de prédication
entre deux termes représentant des essences, mais la satisfac-
tion totale ou partielle d'un terme par des individus. Non
qu'Aristote considère jamais ses propositions à proprement parler
en extension : il s'agit toujours d'exprimer qu'wn terme convient
totalement ou partiellement à un autre. Mais ces relations de
convenance ou de disconvenance, affectées des modalités, n'appa-
raissent, semble-t-il, que parce que, dans les mondes actuels, des
individus - substances premières des différents genres - pos-
sèdent ou non les prédicats représentés par les termes.
C'est ainsi par exemple que la proposition « Il est possible que
tout A soit B » s'interprétera : Il existe des « mondes », mais non
pas tous, dans lesquels tout A est B (c'est-à-dire : les individus
satisfaisant A satisfont B), mais aussi des « mondes » dans les-
quels, selon le même sens, aucun A n'est B. Cette conjecture
sémantique qui nous a servi autrefois à tenter de résoudre les
nombreuses difficultés des textes aristotéliciens, nous permet donc
d'envisager cette théorie des syllogismes modaux comme se
superposant à une théorie assertorique, et même prémodale au
sens indiqué plus haut, et dans laquelle le « possible » n'est qu'un
pur virtuel, délié de son rapport éventuel aux actualités. Raisonner
assertoriquement, c'est ne pas se soucier de la validité intrinsèque,
actuelle, des prémisses. La logique assertorique serait alors une
théorie des formes vides de relations entre essences, la « logique »
modale concernant maintenant des essences prises dans leur
actualisation éventuelle. Les syllogismes modaux donnent les
règles d'un discours qui refléterait adéquatement les différents
22 LES FORMES DU NON-ACTUEL CHEZ ARISTOTE ET LEIBNIZ

degrés d'actualité des rapports entre les essences considérées.


Ainsi apparaîtrait chez Aristote notre possible, distingué du pur
virtuel.
1.4. Revenons cependant à ce possible « ontologique » signalé
au paragraphe 1.2. Il s'applique d'abord, dit Aristote, à « ce qui
est toujours en acte » {De Interpr., 13. 23 a 3), entendons qu'on ne
saurait dire de ces êtres en acte qu'ils peuvent avoir ou ne pas
avoir - virtuellement - la propriété qu'ils ont en effet. Mais s'agit-
il alors vraiment d'un possible ? Si tout était toujours en acte, il
n'y aurait point de véritable possible. Le vrai possible ontologique
naît aux points de branchement où les substances individuelles
déploient dans des mondes logiques leurs déterminations mul-
tiples. Aussi le ôvvarôv ontologique revêt-il un autre sens, non
trivial, qui, me semble-t-il, se dédouble lui-même. Tout d'abord, il
est un possible indéterminé (àôpiuxov), qui est par exemple le
possible d'une matière comme celle des êtres individuels. Sur ce
possible, la connaissance scientifique n'a pas de prise ; c'est le
régime du « hasard », de Vánó rvxnç. En secondJieu, il est une
autre forme du ôvvarôv, nommée ôç ém TO noÀv - ce qui arrive
le plus souvent, qui est necpvxôç, naturel, qui n'arrive point sans
raison, mais que la substance de chaque être à elle seule ne
détermine pas selon le nécessaire. Le Stagirite nous le dit '. « De
l'indéterminé il n'y a pas de science, c'est-à-dire de syllogisme
démonstratif, parce que le moyen terme est alors erratique
(áraxTÓv), mais il y a science des contingents naturels (TÛV
TTEípvxóvTOiv), et même c'est pratiquement à propos de ce genre
de possibles (TÎDV OVTÙ)Ç ÈVÔEXOIJIÉVIÙV) que les raisonnements et
les recherches se produisent » (An. Pr., A. 13. 32 b 18).
Cependant, Aristote n'a pas développé de théorie de Vôç èm
TO noÀv, dont on peut penser qu'elle recouvrirait une théorie du
probable. Certes, Aristote nous a laissé des traités du raisonne-
ment dialectique et rhétorique qui, d'une certaine manière,
concernent le « probable » (par opposition au « certain »). Mais
comme le dit excellemment J. Brunschwig dans la préface de sa
traduction des Topiques : « Les prémisses dialectiques ne remplis-
sent pas leur fonction en tant qu'elles sont probablement vraies,
mais en tant qu'elles sont véritablement approuvées », p. XXXV).
Par conséquent, la notion même de probable ne fait dans sa doc-
trine qu'une apparition très brève. Non seulement il n'y a point
chez Aristote de calcul, mais il n'y a pas même une théorie de la
probabihté.
23 LES FORMES DU NON-ACTUEL CHEZ ARISTOTE ET LEIBNIZ

2. Le domaine leibnizien des « possibles »

2.1. La thématique du « possible » chez Leibniz est métaphy-


sique, et non logique. Certes, le domaine du logique est bien le
domaine même du possible ; mais je veux dire que ces possibles
leibniziens se définissent par opposition aux réels actuels, opposi-
tion assurément métaphysique. Au reste, Leibniz n'écrit-il pas à
l'Électrice Sophie de Hanovre que « la vraie métaphysique n'est
guère différente de la vraie logique, c'est-à-dire de l'art d'inventer
en général » (Gerhardt, IV, p. 292). Eu égard au contenu et non
plus seulement à la méthode, comme dans le texte cité, logique et
métaphysique coïncident aussi en ce que toutes deux traitent de
l'être. Leibniz use même quelquefois indifféremment des mots
« expression », « être » ou « réalité », car sa logique, en tant que
charactéristiquement fondée, est aussi une ontologie. Et c'est de
l'opposition de deux régimes de l'être qu'il est ici pour nous
question, l'actuel et le « possible ».
Il y a deux sens leibniziens de l'actuel : un sens « faible » et un
sens « fort ». Selon le premier, l'actuel est le nécessaire et l'éter-
nel, indépendants de la volonté de Dieu même. « Les notions spé-
cifiques les plus abstraites ne comprennent que des vérités néces-
saires ou étemelles, qui ne dépendent point des décrets de Dieu. »
(À Amauld, 14 juillet 1686, Prenant, p. 157). La propriété logique
de cet actuel est la non-contradiction, comme elle est aussi, nous
Talions voir, celle des « possibles ». Mais la réalité spécifique de
ces vérités étemelles consiste dans l'association de la non-contra-
diction à une nécessité, que nous nommions chez Aristote apodic-
tique. Aussi bien, ces vérités sont-elles essentiellement
« conditionnelles et disent en effet : telle chose posée, telle autre
chose est » {Nouveaux Essais, G. V., p. 428-429). Nous disons
cependant « faible » cette actualité parce qu'elle n'enveloppe pas
en général l'existence. Au sens que nous appelons « fort », l'ac-
tuel est le « contingent », l'existant accessible à notre expérience,
sans du reste que ses raisons déterminantes « nous soient toujours
assez connues » {Théodicée, Gerhardt, VI, p. 127), sans que nous
puissions par conséquent lui attribuer la nécessité. On observera
que cet actuel au sens fort dépend en quelque manière du non-
24 LES FORMES DU NON-ACTUEL CHEZ ARISTOTE ET LEIBNIZ

actuel que Leibniz dénommera « possible » ; c'est en effet parmi


les possibles que se distinguent les réalités contingentes et
actuelles des réalités nécessaires ; car si rien n'était possible que
ce que Dieu a créé effectivement, ce que Dieu a créé, et par
conséquent les contingents, serait nécessaire. Que faut-il donc
entendre par ces non-actuels dénommés « possibles », qui ne
sauraient être confondus ni avec les vérités étemelles, ni avec les
existences effectives ?

2.2. « Pour appeler quelque chose possible, ce m'est assez


qu'on en puisse former une notion, quand elle ne serait que dans
l'entendement divin, qui est pour ainsi dire le pays des réalités
possibles » (À Amauld, 14 juillet [?] 1686, G. H, p. 55). Les pos-
sibles en tant que tels pourraient donc sembler de pures fictions
d'un esprit fini, s'ils n'étaient aussi, et par excellence, dans cet
entendement divin qui est leur lieu éminent. Cette espèce de réa-
lité qui leur est ainsi conférée n'est pourtant pas une réalité plei-
nière, une actuaUté au sens fort, qui est existence : l'existant est un
possible avec quelque chose de plus (Générales Inquisitiones,
§ 73, Goldenbaum, p. 133). Le couplage ontologique entre le pos-
sible et ce « quelque chose de plus » est si radical que, pour établir
l'existence de Dieu même, réalité singulière, qui est pensé coname
être nécessaire et parfait, il faut encore démontrer sa possibilité, en
vertu du « théorème de métaphysique le plus assuré » : que si un
être nécessaire est possible, il existe (ibid.). Il faut alors com-
prendre que cette nécessité n'est plus la simple nécessité apodic-
tique, car alors les mathemata seraient des existants ; mais une
nécessité ontologique liée sans doute à la perfection de l'être. Il
en résulte que « c'est un excellent privilège de la nature divine de
n'avoir besoin que de sa possibilité ou essence pour exister actuel-
lement » (Discours de métaphysique, XXm, Pr., p. 114), car l'exis-
tence des choses contingentes ne suit point de leur essence ou de
leur possibilité... (À Seckendorf, mai 1685, Goldenbaum, p. 23,
Ak. A. L 3, n° 513) mais de la volonté divine, ou ce qui revient au
même, de l'harmonie générale des choses. De cette dernière
équivalence, il suit alors que, d'un point de vue logique encore, si
le possible est le non-contradictoire, l'existant est « ce qui est
compatible avec le plus grand nombre de choses, qui est donc un
possible maximal » (Generates Inquisitiones, § 73, Goldenbaum,
p. 133). Cependant cette volonté de Dieu qui fait passer à l'exis-
tence les possibles non nécessaires dans la mesure de leur compa-
25 LES FORMES DU NON-ACTUEL CHEZ ARISTOTE ET LEIBNIZ

tibilité mutuelle, qui signifie aussi l'application du principe archi-


tectonique global du meilleur, cette volonté divine ne modifie
pourtant en rien les possibles comme tels ; de devenir un être
actuel, un possible ne change point dans son contenu, et les choix
de Dieu « n'empêchent pas que ce qui est moins parfait ne soit et
demeure possible en lui-même, car ce n'est pas son impossibilité
mais son imperfection qui le fait rejeter » (Discours de métaphy-
sique, XIII, Pr., p. 99). Les possibles contiennent en effet la
possibilité même des décisions d'optimisation divines, et ils
« tendent tous d'un droit égal à l'existence », mais « en proportion
de leur réalité » (De rerum origine radicali, p. 80), c'est-à-dire « à
proportion de leurs perfections » (Principes de la nature et de la
grâce, Pr., p. 320). Ainsi, de même que « la possibilité est le prin-
cipe de l'essence, la perfection, c'est-à-dire le niveau (gradus) de
l'essence (par quoi le plus grand nombre sont compossibles) est le
principe d'existence » (De rerum origine radicali, p. 81). C'est
parce que Dieu est perfection absolue que la simple possibilité de
son essence entraîne l'existence.
On comprend donc que les possibles leibniziens, accessibles au
moins locdement sinon dans leur totalité, à l'entendement fini des
hommes, constituent le canevas de toute science. Cependant leur
neutralité ontologique à l'égard des contingences rend leur
connaissance - qui n'est autre que la logique et la partie finitiste
des mathématiques - insuffisante pour appréhender rationnelle-
ment le monde existant. On examinera maintenant la manière dont
Leibniz envisage leur usage et leur complémentation dans le déve-
loppement effectif d'une connaissance de l'actualité du réel, c'est-
à-dire de la science.

2.3. On a dit que la non-contradiction était une condition suffi-


sante de possibilité, au sens de la présence des essences dans
l'entendement divin. Et l'entendement humain fini, qui ne diffère
pas sur ce point de celui de Dieu, pense également, au moins par-
tiellement, les possibles. Mais il peut aussi penser des choses
impossibles, comme le remarque Leibniz dans une lettre à la prin-
cesse Élisabeth de 1678 (Pr., p. 54), déjà citée, à propos de la
démonstration de l'existence de Dieu par l'idée d'un être parfait.
On peut, dit Leibniz, supposer la quadrature du cercle, et « tirer
les conséquences de ce qui arriverait si elle était donnée ; de
même former l'idée du plus grand de tous les cercles, qui est une
chose impossible. Et néanmoins nous pensons à tout cela ». Or le
26 LES FORMES DU NON-ACTUEL CHEZ ARISTOTE ET LEIBNIZ

critère de la possibilité est la non-contradiction. Dans le cas de ces


idées de l'impossible, c'est que nous ne savons pas encore si elles
ne sont pas « sujettes à caution, et n'enferment pas quelque
contradiction » {ibid., p. 58), et qu'il s'agit donc d'une fausse
pensée. Leibniz expose alors son idée de la logique comme calcul
in forma, permettant à coup sûr de déceler les contradictions.
C'est ici qu'intervient la « charactéristique », réduction des idées
complexes à des formes simples, toujours compatibles entre elles.
On voit donc que les possibles leibniziens, seuls pensables sans
contradiction, constituent bien le royaume du logique ; on voit
aussi, soit dit en passant, que le problème posé aux contemporains
et déjà à certains médiévaux par les objets contradictoires, et
cependant d'une certaine manière pensables, est éludé par Leibniz.
La question qui plutôt intéresse notre philosophe, concernant le
rôle des possibles dans la connaissance du monde, est leur statut
par rapport aux objets d'expérience, c'est-à-dire en définitive à
des réalités individuelles, actuellement créées par Dieu par son
choix entre les possibles. Ces individus ne diffèrent pas seulement
entre eux par des traits phénoménaux, comme grandeur, figure et
mouvement, mais en « espèce », de sorte que, par exemple, les
« Adams possibles » dont la création a été écartée par Dieu seront,
au contraire, bien distincts de l'Adam réel actuellement créé, mais
non pas « en espèce », car ils sont des variantes {virtuelles) d'un
même individu (Au Landgrave de Hesse, G. II, p. 20). Ces
individus sont des êtres complets, en ce que leur notion est
« suffisante à comprendre et à en faire déduire tous les prédicats
du sujet à qui cette notion est attribuée » {Discours de méta-
physique, §. Vin, Pr., p. 92). Ils sont aussi des êtres totaux, en ce
que chacun « exprime tout l'univers à sa manière » {ibid., § IX,
p. 93). Toute réalité individuelle - toute substance - qui sera plus
tard appelée « monade », n'est cependant pas un ensemble de pos-
sibles conditionnés par des relations causales avec les possibles
actualisés des autres monades, mais elle est le reflet plus ou moins
distinct, Vexpression, de leur totalité, parce que l'actualisation de
ces possibles dans un individu a dépendu dans la volonté divine de
l'application globale du principe du meilleur.
La connaissance de telles réalités actuelles par l'analyse de
leurs notions élémentaires fait apparaître du nécessaire dans les
enchaînements de leurs prédicats relevant de la non-contradiction
- c'est-à-dire en fin de compte de l'identité ultime, dont le proto-
type est la proposition A = A - et définissant par conséquent ces
27 LES FORMES DU NON-ACTUEL CHEZ ARISTOTE ET LEIBNIZ

êtres comme simplement possibles. La logique est alors la science


des possibles en général, la mathématique la science générale des
possibles relevant de l'imagination (car « appartient à la mathé-
matique tout ce qui appartient à l'imagination en tant que distinc-
tement conçu », Math. Schr. V, p. 205). Mais d'autres enchaîne-
ments sont pensables comme ayant pu, sans contradiction, être
différents de ce qu'ils sont, qui caractérisent alors ces êtres
comme contingents. Cette contingence n'est nullement un arbi-
traire, car ces enchaînements n'auraient pu être autres en effet que
si les décrets de Dieu eussent violé le principe du meilleur. Mais
les raisons ne pourraient clairement nous en être connues que si
notre esprit fini était capable d'analyser complètement, jusqu'à
leurs éléments derniers, l'infinité des possibles associés à chaque
individu. Leibniz a toujours rapproché cette inexhaustibilité de la
contingence du caractère infini révélé, et partiellement maîtrisé, en
mathématique, par l'Analyse infinitésimale, des grandeurs trans-
cendantes, et déjà plus généralement des irrationnelles
Une vérité est contingente qui enveloppe des raisons infinies, et
un rapport [proportio] est irrationnel [inejfabilis] qui s'exprime
par des quotients infinis (Couturat, Opuse. TheoL, VI, p. 2).

Les vérités contingentes, dit-il ailleurs (Grua, p. 325), sont


telles que
le processus qui en rendrait raison irait à l'infini. On comprend
par là qu'il y a des créatures infinies en acte dans chaque partie de
l'univers, et que la substance individuelle de chacune enveloppe
dans sa notion complète toute la série des choses, et s'accorde avec
toutes les autres, à tel point qu'elle contient quelque chose d'infini.

Dieu peut embrasser cette infinité, il a une « science de vision


(qui regarde les existences) », mais un esprit fini ne peut aspirer
qu'à la « science de simple intelUgence (qui regarde tous les pos-
sibles) » (Théodicée, § 416, Pr., p. 299). Le substitut humain
imparfait de la connaissance de vision des existants, c'est la
connaissance historique.
Cependant, si la « compréhension distincte de l'ordre général
surpasse » tous les esprits créés {Discours de métaphysique, § XVI,
Pr. 103), ce qui nous interdit par conséquent une science complète
de la nature, il est possible à l'homme de conjecturer des
« maximes ou lois subalternes » à partir de la connaissance géné-
rale-mais vide - du principe du meilleur et de l'observation
28 LES FORMES DU NON-ACTUEL CHEZ ARISTOTE ET LEIBNIZ

empirique. De telles maximes se présentent le plus souvent dans la


mécanique et la physique leibniziennes comme des principes
d'extremum ou de continuité, permettant de déterminer a priori, et
univoquement, parmi les possibles, ce que l'expérience nous
montre comme actualisé par les décrets divins, de nous ignorés.
Leibniz en donne un mémorable exemple, en corrigeant la loi
cartésienne de la constance de la quantité de mouvement
(scalaire), à laquelle il substitue le théorème de conservation de ce
qu'il nomme la « force » et qui est en termes modernes le travail
ou plus précisément l'énergie cinétique {ibid., § XXI, Pr. 111). « Il
est bien raisonnable que la même force se conserve toujours dans
l'univers », conformément au décret de Dieu de produire toujours
son effet par les voies « les plus aisées et les plus déterminées »,
ce qui est un exemple de maxime subalterne. Admettant alors que
cette force doit être « estimée par la quantité de l'effet qu'elle peut
produire », et connaissant la loi galiléo-cartésienne, prise pour
empirique, de la variation des vitesses et des espaces parcourus
d'une masse pesante en chute libre, il conclut que ce qui doit être
pris pour mesurer la « force » comme en étant l'effet est une gran-
deur proportionnelle au carré de la vitesse acquise, et non comme
la quantité de mouvement cartésienne, proportionnelle à cette
vitesse même.
Ainsi la physique, sans pouvoir nous faire connaître le détail
des phénomènes, nous procure cependant par la considération
logico-mathématique des possibles et par l'idée, quoique impar-
faite, des grands principes architectoniques qui règlent l'harmonie
universelle, une compréhension affaiblie de l'actuel.

2.4. On a remarqué, dès le début de ce chapitre, que la notion de


probable au sens où nous l'entendons n'est pas véritablement
intégrée dans la philosophie leibnizienne. Pourrait en témoigner
d'abord le tableau du Consilium de Encyclopaedia (Couturat,
Opusc., p. 30 s.) qui ne fait aucune place à une science de la
probabilité comme telle. On pourrait sans doute objecter que
cette lacune est implicitement comblée par la présence d'un ars
formularia, qui n'est autre que la comWnatoire, et d'autre part
d'une scientia moralis dont les résultats sont des propositions
« vraisemblables ». C'est qu'en effet la considération du probable
se répartit chez Leibniz entre un calcul des combinaisons et, selon
l'expression d'Yvon Belaval, une « estimation des poids des rai-
sons ».
29 LES FORMES DU NON-ACTUEL CHEZ ARISTOTE ET LEIBNIZ

Le calcul est une pure mathématique qui demeure dans le plan


du démontrable et du certain. Il est a priori un art d'inventer,
comme la logique au sens strict. Il est vrai que Leibniz cite à plu-
sieurs reprises le Chevalier de Méré, et les travaux de Pascal,
Huygens, Jean Bernoulli, en même temps du reste que ceux de
Jean de Witt « touchant les rentes à vie ». Il ajoute qu'on peut
encore faire des raisonnements « qui gardent l'exactitude mathé-
matique » en matière de commerce, de monnaie et sur quan-
tité d'autres sujets. (G. VII, p. 167, et aussi Nouveaux Essais,
G. IV, p. 448). C'est que le traitement du probable comme tel -
opposé au certain - est surtout pour lui une affaire de connais-
sance pratique. Il le dit explicitement dans une lettre à Gabriel
Wagner, conçue pourtant coname un éloge de la logique formelle :
« L'art de la pratique consiste en ceci que l'on amène les hasards
eux-mêmes sous le joug de la science, autant qu'il se peut.
D'autant mieux y parvient-on, d'autant plus est commode le pas-
sage de la théorie à la pratique » (G. VII, p. 525).
Dans une lettre à Jacques BemoulU du 3 décembre 1704 (M. S.
m . 1, p. 83 s.), après avoir noté que « l'estimation des probabilités
est très utile », il fait observer que dans les affaires humaines -
juridiques et politiques - ce n'est pas tant « un calcul subtil » qui
est requis qu'une « énumération exacte de toutes les circons-
tances ». Dans les phénomènes physiques contingents d'autre part,
la difficulté est que l'infinité des circonstances rend impossible les
déterminations au moyen d'expériences finies, de sorte que, si « la
nature a certes ses habitudes (consuetudines) nées de la répétition
des causes, ce n'est jamais qu'wè' èm TO TTOÀV » (p. 84), ce qui
nous renvoie une fois de plus à Aristote. Néanmoins, quoique
l'estimation empirique des probabilités ne puisse être qu'impar-
faite, « elle n'en est pas moins utile et suffisante dans la pratique »
(ibid.; voir aussi lettre à Conring, G. I., p. 174).
Finalement, Leibniz n'a jamais tenté de développer lui-même
un calcul des probabilités, au-delà de la combinatoire élémentaire.
L'idée du probable qu'il juge la plus efficace, et applicable plus
particulièrement aux faits de l'histoire humaine ainsi qu'à la
vérification des hypothèses de toute espèce, fonderait, plutôt
qu'un calcul proprement dit, une « espèce de logique » mais qui
ne produirait que du vraisemblable, quoique « la probabilité même
doive être démontrée par les conséquences de la logique du
nécessaire » (Nouveaux essais, G. V, p. 466). C'est donc l'Aris-
tote des Topiques qu'il rejoint, tout en déclarant qu'il faudrait le
30 LES FORMES DU NON-ACTUEL CHEZ ARISTOTE ET LEIBNIZ

perfectionner : « J'ai dit plus d'une fois qu'il faudrait une nouvelle
espèce de logique qui traiterait des degrés de probabilité, puisque
Aristote dans ses Topiques n'a rien moins fait que cela, et s'est
contenté de mettre en quelque ordre certaines règles populaires...
sans se mettre en peine de donner une balance nécessaire pour
peser les apparences et pour former là-dessus un jugement
solide » {ibid., p. 448). Il souhaite bien alors qu'« un habile
mathématicien voulût faire un ample ouvrage bien circonstancié et
bien raisonné sur toutes sortes de jeux, mais c'est en vue de
perfectionner un « art d'inventer », une nouvelle logique, plutôt
qu'un calcul des probabilités, déjà fort bien représenté du reste par
les œuvres de Jacques Bernoulli et de quelques contemporains. On
voit que la pensée leibnizienne du probable s'oriente plutôt en
dernier ressort dans le sens subjectif du vraisemblable, « ce qu'il
est raisonnable d'admettre », comme dit Y. Belaval {Leibniz
critique de Descartes, p. 524). Cette vraisemblance, aussi bien des
hypothèses physiques que des suppositions touchant les faits
humains, correspond à une saisie partielle de la vérité : considéra
veritatem ut totum, et probabilitates ut partes (cité par Couturat,
La Logique de Leibniz, p. 245). Par où l'on voit derechef qu'il
rejoint ici Aristote, et qu'il ne s'intéresse pas vraiment à un
probable qui conjoindrait efficacement Va priori mathématique de
la combinatoire et les données de l'expérience. C'est en ce sens
que je soulignais l'imparfaite intégration dans son système du
probable au sens que j'ai proposé.

2.5. On a vu que dans la philosophie de Leibniz ce qu'il appelle


« les possibles » jouent un rôle capital. Cette notion leibnizienne
ne recouvre assurément pas exactement celle que nous avons
introduite sous le nom de virtuel. Il me paraît cependant qu'elle en
comporte le trait essentiel de non-actualité abstraite et neutre à
l'égard du réel. En outre, le jeu des principes architectoniques, ou
plus exactement de leurs « maximes subalternes », dans la déter-
mination par un esprit fini des existants correspondant à l'expé-
rience, préfigure dans un contexte métaphysique l'activité épis-
témologique de mise en rapport avec l'expérience des objets
abstraits et virtuels de la science, telle que nous nous proposons de
la décrire.
Mais nous voudrions conclure ce chapitre préliminaire en ten-
tant d'expliquer et de justifier, s'il en est besoin, le recours que
nous venons d'avoir à un préambule d'histoire de la philosophie.
31 LES FORMES DU NON-ACTUEL CHEZ ARISTOTE ET LEIBNIZ

On a pu observer, je pense, qu'il s'agissait bien en effet de présen-


ter une analyse, fût-elle ici fort sommaire, de deux doctrines phi-
losophiques majeures, et non pas de s'approprier, en les réinter-
prétant dans une perspective qui leur serait étrangère et en les
déformant, des concepts et des thèses empruntés nominalement
aux deux philosophes. Notre intention, du moins, était bien de
restaurer ces concepts et ces thèses dans le contexte philosophique
où ils ont été produits. En conséquence, on n'a pas tenté de
disputer de la validité des notions pour elles-mêmes, et pour ainsi
dire prises dans l'absolu. Ce n'est pas que nous nous contrai-
gnions à les observer seulement comme des pièces de musée,
coupées de tout usage pour une pensée contemporaine. Au
contraire, il nous a semblé que c'est resituées et comprises dans
leur vrai contexte qu'elles nous pouvaient suggérer des idées
adéquates et valables pour l'interprétation du sens de la moderne
connaissance scientifique. Non que nous y recherchions pour ainsi
dire des éléments précurseurs pour nos propres pensées ; mais la
juste considération du rapport des idées de ces deux grands
philosophes aux référentiels dans lesquels elles ont pris leur sens
peut nous apprendre beaucoup relativement au sens véritable de
pensées nouvelles référées aux contextes contemporains dans
lesquels il faut les situer. Bien loin, donc, de couper les thèmes du
passé du milieu philosophique où ils sont nés, avec le dessein
erroné de leur donner ainsi une nouvelle vie, nous avons voulu
faire ressortir au contraire leur liaison originaire avec leur miheu.
On voudrait ainsi échapper à la fois au reproche d'indifférence à
l'histoire, à quoi se prête trop souvent la philosophie dite
analytique, et au reproche inverse de momification de la pensée
philosophique par l'histoire, qui est fait non moins fréquemment à
la tradition dite continentale. On ne saurait se vanter d'y être tout
à fait parvenu. On espère néanmoins que dans la suite de cet
ouvrage, la visée épistémologique orientée vers les motifs et les
procédures actuelles de la science laissera transparaître de temps à
autre les thèmes historiques évoqués dans ce préambule, sans les
trahir.
Chapitre 2

Grammaire, logique ou ontologie du possible ?

Nous aborderons l'étude épistémologique du non-actuel par


celle du possible. Nous avons sommairement caractérisé cet
aspect du non-actuel comme opposé typique de l'actuel. Ce que
nous avons nommé le virtuel présenterait pour ainsi dire le degré
zéro de cette opposition ; le probable, au contraire, l'enrichirait
des conditions du passage à l'actuahté. Le possible ne s'y réfère
en revanche que par prétérition, bien qu'il ne puisse évidemment
être posé qu'en sous-entendant Vabsence d'un actuel. Dans
l'usage courant de la langue, qui combine ordinairement le pos-
sible au virtuel, et quelquefois les confond, un possible est sou-
vent présenté comme la décoloration, la dévitalisatioh d'un actuel.
Il a donc alors un caractère plutôt négatif. Proust dit par exemple
qu'un événement - une actualité :
impose à la série des faits qu'il est venu ^interrompre, et semble
conclure, un dessin que nous croyons le seul possible parce que
nous ne connaissons pas celui qui eût pu lui être substitué [La
Fugitive, « Bibl. de la Pléiade », t. H, 1954, p. 509.]
Ici apparaît, me semble-t-il, la distinction du possible et du vir-
tuel. Le virtuel, que détache clairement du possible, comme on le
verra, la connaissance scientifique, se rapporte justement à l'en-
semble des événements qui « eussent pu être substitués » à l'ac-
tuel, sans être pour autant pensés comme des dévaluations de
celui-ci. L'actuel est saisi après coup, dans l'exemple tiré de À la
recherche du temps perdu, comme réalisant « le seul possible »,
34 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

parce que, contrairement à la science, la pensée commune et son


langage visent tout naturellement le vécu actuel comme objet sin-
gulier, et non comme déterminé parmi un ensemble de « pos-
sibilités » (de virtualités), tout à fait neutres comme telles quant à
l'existence.
Nous venons d'associer la pensée commune et son langage.
C'est que, tant dans l'usage commun que dans sa fonction scienti-
fique, la notion du possible se manifeste tout d'abord à propos du
mode d'expression de la réalité dans un symbolisme. Non seule-
ment le mot peut y apparaître, mais encore des marques réglées de
la notion se rencontrent dans les langages, en particulier - mais
ji 15 •^ —! j a
35 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

- deuxièmement, que le dessein d'un calcul des modalités


n'aboutit pas véritablement à une logique, en tant qu'organisation
conjointe, d'une part, des formes élémentaires de la symbolisation
et des enchaînements permis de symboles salva ventate, et d'autre
part des formes élémentaires de l'objet quelconque, vide de tout
contenu. Le calcul des modalités, qui fait déjà apparaître dans le
possible le virtuel, serait bien plutôt une espèce de « protophy-
sique », trop concrète pour être une vraie théorie logique de l'ob-
jectité en général, et trop abstraite, mais aussi trop exclusivement
qualitative, pour servir de fondement utile immédiat à une phy-
sique de l'empirie ;
- troisièmement, que l'exploitation du non-actuel par une
coimaissance scientifique cohérente et efficace ne peut se déployer
que dans le plan du virtuel, et rejoindre l'empirie que par le biais
du probable.
Ce programme d'un examen critique de la notion de possible
sera développé en trois points : quelques remarques d'abord sur le
traitement du possible et de ses corrélats modaux dans la langue
naturelle ; en second lieu, un exemple de considérations intermé-
diaires entre ces traits grammaticaux et un essai de traitement
logique, qui nous sera fourni par le problème historique de l'Ar-
gument dominateur proposé par Épictète ; enfin un exposé critique
de l'idée d'une « logique » du possible, et plus généralement
d'une « logique » modale, comportant la mise en évidence des
deux points de vue syntaxique et sémantique.

1. Les traitements grammaticaux du possible

1.1. On ne peut manquer tout d'abord de souligner la très


grande complexité des notions qui se trouvent associées, ou liées,
ou conjointes à celle de possibilité dans les expressions d'une
langue naturelle. Il est commode, et je crois légitime, de les dési-
gner généralement et traditionnellement comme des modes. En
son sens grammatical étroit, ce mot s'applique à un certain état du
verbe opposé à d'autres états assez hétéroclites : aspect, temps,
voix... En un sens plus large, il se rapportera à la qualification
d'un énoncé complet (dont le verbe, dans beaucoup de langues, est
en effet souvent l'élément principal) ; qualification qui se réfère
36 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

plus OU moins explicitement à la relation d'un actuel à un non-


actuel. Il en est clairement ainsi des verbes « modaux » de l'an-
glais : I can, I may, I will, I should, I would... II en est ainsi,
quoique moins directement, de certaines particules dites
« modales » du pékinois, comme « le » 3 (différente justement
du « le » indiquant le temps passé ou l'aspect achevé ; homo-
phones et homographes en pékinois, elles ne le sont plus en
cantonais). Selon Zhao Yuanren, elle marque une modification de
la situation-de l'actualité-, ou une modification de l'état
d'information - actuelle-du locuteur {Mandarin Primer, no36,
p. 132). À ce « le » s'opposerait dans la langue la particule
modale « ne », quand elle souligne le caractère factuel stable -
l'actualité - de l'énoncé complet qu'elle termine («cela
étant... »). De tels « modes » ont en général dans une langue don-
née une grande diversité de contenus sémantiques, et ne sauraient
donner heu à un système de modalités. Il est permis cependant d'y
distinguer deux fonctions, non pas toujours dissociées, l'une opé-
rant sur le contenu d'un énoncé, l'autre sur l'état de la communi-
cation qu'il vise. Distinction dont l'une des réalisations classiques
serait sans doute l'opposition du de dicto au de re, appliquée
d'abord surtout aux langues déjà formalisées. Dans une proposi-
tion modale de dicto, le mode modifie globalement l'énoncé dans
sa teneur de communication à l'interlocuteur : « Il se peut que les
hommes soient foncièrement méchants. » Dans une proposition de
re la modalité concerne directement et objectivement la relation
proposée dans l'énoncé entre ses éléments : « Les hommes sont
possiblement méchants ». On voit en tout cas que l'expression des
modalités dans la langue naturelle, et singulièrement du possible,
comporte naturellement cette ambiguïté, ou polysémie, qui associe
souvent la modification d'un contenu énoncé à la modification
d'une énonciation. D'une manière générale l'enchevêtrement des
qualifications modales apparaît dans n'importe quel passage un
peu complexe de nos écrivains. Voici à titre d'exemple un frag-
ment tiré de La Princesse de Clèves ; c'est le vidame de Chartres
qui parle à Monsieur de Nemours :

Je sais bien que vous ne m'en devez pas être obligé, puisque c'est
dans un temps où j'ai besoin de votre secours ; mais je sais bien
aussi que j'aurais perdu de votre estime si je vous avais appris tout
ce que je vais vous dire sans que la nécessité m'y eût contraint.
37 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

On notera que l'on rencontre ici un mode « déontique »


exprimé lexicalement par le verbe « devoir », et des modes
« épistémiques » au sens de von Wright, espèce à laquelle appar-
tient principalement notre possible, mais étroitement associés à
des marques temporelles. Leur expression est à la fois sémantique
- lexicalisée - et syntaxique au sens large, c'est-à-dire ici rendue
par la morphologie des flexions et la subordination proposition-
nelle.

1.2. Ainsi l'expression de la modalité en général est-elle distri-


buée dans la langue naturelle entre des moyens sémantiques, des
moyens syntaxiques et des moyens pragmatiques. Des linguistes
d'inspiration générativiste, le plus souvent américains, ont essayé
naguère de réduire cette multiplicité d'expression soit en enrichis-
sant l'apport sémantique de la structure profonde des énoncés, soit
en supposant pour tout énoncé une forme performative sous-
jacente à quoi se réduirait l'élément pragmatique des modalités,
soit en superposant à la structure fonctionnelle profonde des énon-
cés une superstructure modale propre et originaire, représentée
aux nœuds du graphe de la structure profonde par des marquetirs
sémantiques spécifiques.
Nous dirons quelques mots de trois de ces essais, plutôt il est
vrai pour en admettre l'échec que pour en souligner la valeur
explicative. Dans le premier exemple, emprunté à Robin Lakoff
(The Pragmatics of Modality, Chicago Linguistic Society, 8th
Regional Meeting, 1972), la question à résoudre est celle d'une
ambiguïté introduite en structure de surface par les verbe modaux,
ambiguïté qui apparaîtrait surtout lorsque l'énoncé subit la trans-
formation passive. L'expression « Tous les hommes peuvent
embrasser Natacha », devient ainsi « Natacha peut être embrassée
par tous les hommes », qui s'interpréterait selon R. Lakoff de trois
façons, selon que la possibilité est référée aux hommes (ils en sont
capables), à Natacha (elle laissera faire), ou qu'elle exprime une
loi ou règle générale (c'est l'usage). La solution de cette ambi-
guïté consisterait à introduire en structure profonde des marqueurs
attribuant en général trois arguments au verbe modal : le sujet, ou
l'objet de la structure de surface, ou la phrase nominale exprimant
la relation de ceux-ci avec la partie « performative abstraite » du
verbe modal, dont le contenu correspondrait ici au fait pragma-
tique latent de l'imposition par le locuteur ou par quelqu'un
d'autre d'une possibilité (ou d'une obligation, ou d'une nécessité).
38 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

Ainsi le problème de la découverte de la structure interne des


expressions modales « envelopperait l'idée de la vivacité de la
participation de quelqu'un (le locuteur, le sujet) au sens fonda-
mental de la modale ». Et la compréhension d'un énoncé dépen-
drait des circonstances pragmatiques de la communication, suggé-
rant le choix de la structure profonde convenable.
La réduction de l'élément pragmatique à un élément performa-
tif supposé sous-jacent est exposée par Georges Lakoff
(« Pragmatics in natural Logics », dans Keenan, Formai
Semantics of Natural Language, 1975, et « Linguistics and
Natural Logic » dans Davidson et Karman [éd.] Semantics of
Natural Languages), qui l'applique au problème des modales :
faire apparaître l'élément pragmatique dans les expressions
modales et le ramener au performatif. Mais le résultat serait alors
selon G. Lakoff d'éliminer en quelque sorte les éléments
pragmatiques : « Ce que nous avons fait consiste largement, sinon
entièrement, à éliminer le pragmatique en le réduisant à une
variété cultivée de l'espèce sémantique [a garden variety of
semantics] » (dans « Linguistics and natural Logic », p. 655,
note). De telles hypothèses majorent néanmoins l'élément
pragmatique d'« ancrage » au locuteur bien qu'il ne soit pas
toujours présent dans les expressions modales. Elles supposent
d'autre part des performatifs latents ; or le propre d'un performatif
n'est-il pas justement d'être explicite ? Un énoncé ne peut avoir
une portée performative que s'il comporte effectivement un verbe
dont l'énonciation crée l'état que sémantiquement il exprime.
La proposition de R. S. Jackendoff {Semantical Interpretation
in Generative Grammar, 1972) a elle aussi pour but de lever les
indéterminations de référence introduites par certains verbes
modaux. Sa solution consiste également à supposer en structure
profonde des marqueurs, mais alors ayant un contenu sémantique,
appelés « opérateurs modaux », en un sens très large : non réalisé,
futur, possible, négatif, générique, interrogatif... La portée de leur
application n'est définie que dans la structure de surface. Ici
encore le générativisme ne vise essentiellement qu'à supprimer
des ambiguïtés de référence induites par les verbes modaux, et la
méthode consiste à traquer l'élément pragmatique qu'ils sont sup-
posés comporter, pour lui substituer des marqueurs sémantiques
présents dans la structure profonde, et qui fonctionnent par consé-
quent, dans les transformations, comme facteurs syntaxiques, mais
ne peuvent avoir leur sens qu'interprétés en structure de surface à
39 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

la lumière des circonstances de l'énonciation. Ainsi l'intrication


du pragmatique, du sémantique et du syntaxique dans les expres-
sions modales de langue naturelle se trouve-t-elle plutôt soulignée
que résolue. Nous présenterons maintenant, en contrepartie, le
point de vue fondamentalement sémantique du linguiste Gustave
Guillaume, qui concerne les modalités en un sens plus strict, en
tant que modification du sens du verbe.

1.3. La théorie de G. Guillaume, qui fait ressortir à la fois l'in-


séparabilité et la distinction, dans les langues, de l'expression de
la modalité et de l'expression temporelle, mérite assurément qu'on
s'y arrête, par sa profondeur, mais aussi, il faut bien le dire, en
raison de sa difficulté et des idiosyncrasies souvent étranges de sa
formulation. Il est tout d'abord indispensable de dire un mot de la
méthode, ou si l'on veut du point de vue philosophique et épis-
témologique que ce linguiste prend sur la langue et la connais-
sance de la langue. Il quaUfie son analyse de « psychosystéma-
tique » et de « psychosémiologique », de sorte que l'on pourrait
croire à une entreprise de description empirique de certains faits
psychiques concomitants du langage. C'est aussi ce que pourrait
laisser supposer le sous-titre de l'article « Immanence et transcen-
dance dans la catégorie du verbe, esquisse d'une théorie psycho-
logique de l'aspect » (1933, repris dans Pariente [éd.], Essais sur
le langage). Mais il n'en est rien. « La part faite au psycholo-
gisme, écrit-il dans La Science du langage (p. 203, note 14) y
est nulle. » Ce qu'il substitue au psychologique empirique c'est
un « mentalisme », dénommé aussi dans le texte de 1958,
« Observation et explication dans la science du langage »,
« mentalisme de signifiance » (p. 244, dans A. Jacob, 1970). Le
mentalisme s'oppose au « physisme de représentation », à la
représentation concrète des faits de langage, qui « le masque » et
le « recouvre » {ibid., p. 246). G. Guillaume ne récuse aucune-
ment, du reste, à titre de complément, la linguistique
« traditionnelle » en tant que linguistique du « physisme », « où
rien n'est qui n'ait une apparence sensible » (ibid.). Cependant,
celle qu'il veut pratiquer cherche à décrocher de ce physisme le
mentalisme considéré comme « la langue elle-même » (ibid.,
p. 246, note). C'est que sa psychosémiologie ne vise point à
décrire les modes d'expression mêmes du langage, mais les condi-
tions de possibilité de cette expression. La linguistique qu'il déve-
loppe est « tournée du côté de la condition » qui, autant et en un
40 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

certain sens « plus que la conséquence fait partie de la réalité lin-


guistique » (ibid., p. 214). On pourrait donc parler d'une analyse
transcendantale de la langue, malgré la forte persistance d'un
vocabulaire psychologiste. Ainsi peut-on lire dans Temps et verbe
(1929, p. 121) que c'est la langue virtuelle » qui fait l'objet de
sa recherche, et qu'elle est considérée comme « le dépôt en
nous non pas seulement des concepts qui servent à exprimer la
partie matérielle de la pensée, mais de tout un mécanisme
d'emploi de ces concepts ». Elle est selon une autre expression de
G. Guillaume, une « avant-science » (« Observation », p. 12, et
p. 256, note), d'une certaine manière un a priori de la science, et
« repose sur ce qu'il y a de constant dans la pensée humaine »
{Leçons de linguistique, p. 23). De sorte que, dans le cas exem-
plaire du temps, il affirme qu'« il n'y a pas d'expression du temps
en langue mais seulement une Représentation qui en conditionne
et en permet l'expression en discours » (« La Représentation du
temps dans la langue française », in Langage et science du lan-
gage, p. 185), ce qu'il nomme encore une « architecture du
temps ». Par oîi l'on voit comment l'usage du mot « repré-
sentation » qui pouvait induire l'idée d'un psychologisme est
aussitôt corrigé par l'idée de « condition ».

1.4. C'est donc à l'intérieur d'une théorie de la


« représentation » du temps que G. Guillaume expose sa concep-
tion des modes, parce que, selon lui, « aspect, mode, temps ne se
réfèrent pas à des phénomènes de nature différente, mais aux
phases internes d'un phénomène de nature unique : la chronoge-
nèse » {Temps et verbe, chap. I), c'est-à-dire à la construction de
la représentation du temps. Et les différents modes correspondent
à « différents degrés d'avancement en elle-même de la formation
de l'image-temps » (« Époques et niveaux temporels dans le sys-
tème de la conjugaison française », dans Langage et science du
langage, p. 10). Or cette image du temps a pour trait originaire
et fondamental, antérieurement à toute détermination d'aspect
ou de temps grammatical, l'opposition entre « incidence » et
« décadence » ; l'incidence désigne le « temps qui vient », la
décadence « le temps qui s'en va ». Lorsque seront constitués les
temps grammaticaux, par désignation d'un présent, le premier sera
interprété comme temps pensé en tant que venant du « futur », le
second en tant que temps pensé comme remontant vers le
« passé », l'un caractérisant le surgissement ponctuel de l'action.
41 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

l'autre caractérisant une perspective prise sur celle-ci.


L'opposition pourrait se référer, croyons-nous, à une comparaison
avec l'actuel, mais non encore identifié temporellement à un pré-
sent. Ce qui renforcerait les raisons de notre détour guillaumien
par une théorie de la représentation temporelle pour une explica-
tion de l'expression du possible dans la langue.
La dissociation de l'aspect et du temps est exposée par
G. Guillaume comme développement d'un « temps expliqué » et
d'un « temps impliqué », chacun d'eux se déployant comme
temps « immanent » - la temporalité en tant que « contenu » - et
temps « transcendant » - la temporalité comme « contenant » i. Le
temps impliqué est « celui que le verbe emporte avec soi, qui lui
est inhérent... Il suffit de prononcer le nom d'un verbe comme
" marcher " pour que s'éveille dans l'esprit, avec l'idée d'un pro-
cès, celle du temps destiné à en porter la réalisation »
(« Immanence et transcendance », p. 208). Le temps expliqué est
le temps « divisible en moments distincts - passé, présent et futur
- q u e le discours lui attribue » {ibid., p. 210). Le temps grammati-
cal explique donc, et développe, la temporalité en prenant le
temps immanent « décadent » en son point d'origine, engendrant
alors l'opposition d'un présent et d'un passé décadent ou impar-
fait ; comme transcendante, il prend la temporalité au point d'ori-
gine de l'incidence, et engendre le futur et un passé incident, à la
fois présent et passé, qui serait Vaoriste, et ne se prêterait à
aucune distinction d'un accompli et d'un non-accompli.
C'est cette dernière distinction qui sera majorée au contraire par
le traitement d'une temporalité « impliquée », qui engendre, si elle
implique le temps immanent, « qui est du temps qualitativement
incomplet, imparfait » (« Immanence et transcendance », p. 215),
un aspect « indéterminé », et si elle implique le temps transcen-
dant, « qui est du temps qualitativement complet, parfait, auquel
ne manque aucune époque » (ibid.), un aspect « déterminé ». Bien
entendu, l'aspect peut aussi posséder une valeur adjointe propre-
ment temporelle, « qui se révèle dans certaines conditions d'équi-

1. Interprétation du transcendant et de l'immanent que nous tenons d'une


conférence inédite du collègue et ami regretté, Jean Stéfanini, donnée le 23 mai
1966 à l'université de Provence. Cependant cette distinction recouvre aussi, au
dire même de G. Guillaume, celle du « temps qui s'en va, du temps qui a atteint
l'être » (immanent), et du « temps qui vient, qui n'a pas atteint l'être »
(transcendant) (« Immanence et transcendance », p. 212).
42 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

libre, ou pour mieux dire de non-équilibre, du temps impliqué et


du temps expliqué », et que G. Guillaume examine avec quelque
détail sur des exemples slaves. Une combinaison des détermina-
tions modales et des temps grammaticaux a également lieu dans
les langues, mais le côté modal de la construction de l'image du
temps peut néanmoins toujours être mis en vedette par l'analyse,
et c'est évidemment lui qui nous intéresse au premier chef.

1.5. La construction d'une image du temps, ou chronogenèse,


c'est-à-dire du schéma qui conditionne l'expression du temps dans
les énoncés du discours, comporterait trois degrés d'accomplisse-
ment, ou chronothèses, chacun définissant un mode. G. Guillaume
les désigne parfois comme image du temps m posse - la moins
parfaite-, in fieri, et in esse, la plus parfaite. Cette dernière carac-
térise le mode indicatif, celui d'un temps pleinement constitué
comportant un présent opposé aux deux époques du passé et du
futur. Ce présent intégrerait une parcelle du passé, notée (O et une
parcelle du futur notée a. Il serait l'image de l'opération par
laquelle le futur se résout incessanmient en passé. Dans le système
du latin, selon notre auteur, cette chronothèse à trois époques se
déploierait parallèlement dans le plan d'un temps incident, non
complètement actualisé, et dans le plan d'un temps décadent,
selon le schéma :

amo
amabam [w a amabo incidence

passé présent futur

amavi

amaveram amavero décadence

Mais en français (« La Représentation du temps dans la langue


française », dans Langage et science du langage), le présent avec
ses deux limites se serait « verticalisé », de sorte que la chrono-
43 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

thèse de l'indicatif serait en quelque sorte traversée par un axe


d'actualité, au travers duquel s'effectuerait le passage de l'inci-
dence à la décadence, et aussi, incessamment, du « chronotype »
limite a au chronotype limite OJ selon le schéma :

incidence

a
imparfait passédéfini futuri fm ur2

passé , présent fut

_ (j) _
décadence

On voit que dans ce dernier schéma le second futur traverse l'axe


de r actualité, et acquiert ainsi une « surcharge hypothétique » ;
c'est un conditionnel. G. Guillaume observe que, dans le système
français, les symétries de l'imparfait et du conditionnel, du passé
défini et du futur 1, sont figurées par les terminaisons analogues
des formes conjuguées. Dans le mode indicatif apparaît donc déjà
une condition d'expression du possible, avec ce futur 2 hypothé-
tique, caractérisé par la conjonction, dans le futur, de l'incidence -
ou réalité d'accomplissement-et de la décadence- ou réalité
d'accompli. Comme l'imparfait dans le passé, ce second futur
aurait à la fois une surcharge de réalité et une surcharge d'hypo-
théticité, une première hypothéticité étant déjà inhérente au
futur.

Dans un autre article (« Thèmes du présent et système des


temps français », dans Langage et science du langage),
G. Guillaume faisait intervenir une activité de pensée par rapport
au cotu-s du temps défini par l'image complète. Il distinguait ainsi
des thèmes temporels « versifs », « inversifs » et « aversifs ».
Dans les premiers, la pensée, dans l'épaisseur déjà de son présent,
suivrait le cours du temps, dans le sens a vers œ ; dans les
seconds elle « remonterait » dans le sens œ vers a ; dans les troi-
sièmes elle remonterait seulement le passé : û) f - a . Il
44 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

distingue alors un futur hypothétique « fort », versif, apparent


dans l'expression « X travaillerait si... », et un futur hypothétique
« faible », aversif, comme dans la formule : « je savais que x
travaillerait », oii le futur est subordonné au passé.
On voit qu'ici l'expression du possible est inséparable d'une
temporalité complètement constituée, et dépend du jeu des super-
positions des époques, de telle sorte qu'en français le condi-
tionnel-mode se double d'un conditionnel-temps. Il n'en est plus
de même dans le degré intermédiaire des modes, qui est
essentiellement celui du subjonctif. L'image serait alors celle
d'un temps in fieri, imparfaite, ne comprenant pas encore la
coupure d'un présent ni les deux autres époques en tant que
ponctuelles, et dominée seulement par l'opposition de l'inci-
dence et de la décadence, sans que soit instituée une actualité
comme moment du temps. Ce mode apparaîtrait dans les
expressions oii l'image de la temporalité est « réfractée par le
contenu sémantique d'un verbe de visée », qui introduit la
dissociation d'« une idée regardante » et d'une « idée regardée »
(Temps et verbe, chap. Ill), et suscite un obstacle plus ou moins
opaque entre ce que Gustave Guillaume nomme le « possible » et
le « probable », qui apparaît alors comme un degré renforcé du
possible. Le champ du subjonctif serait celui du « possible », celui
de l'indicatif celui du « probable » et du certain (Leçons de
linguistique). La temporalité du subjonctif, si elle ne distingue pas
en tant que telle un futur et un passé, associe une « phase
incidentielle » à une phase « conséquentielle », de sorte que, s'il
y a fermeture de la première et ouverture de la seconde,
l'actualisation se produit et l'expression passe à l'indicatif.
Passage qui apparaît dans un exemple français opposant « Je crois
qu'il est venu » à « Je regrette qu'il soit venu » où l'ouverture de
la phase conséquentielle dans la première expression
correspondrait à une moindre opacité ou indétermination de
l'interception de l'action par la visée du,« Je crois » relativement à
celle du « Je regrette ».
Le premier degré de la formation de l'image du temps, le plus
imparfait, correspond aux modes nominaux (infinitif et parti-
cipes), et, en grec, à l'optatif. Ce dernier, dont le seul mouvement
serait la décadence, sert à l'expression soit du vœu, soit de la pos-
sibilité. Il est, selon G. Guillaume, le mode du « virtuel », et nous
retiendrons ici ce mot, avec son plein sens, car l'optatif n'im-
phque pas, en tant que tel, de comparaison avec une réalité qui, si
45 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

elle intervenait, ferait qu'on substitue à l'optatif un irréel du pré-


sent (voir Humbert, Grammaire grecque, p. 1116 s.).

1.6. Dans cette théorie générale, très élaborée, dont on peut


admirer la profondeur et l'ampleur, sinon la clarté, les conditions
de l'expression du possible se présentent aux trois niveaux d'une
constitution de l'image du temps. Au niveau de l'aspect, les
modes nominaux ou quasi nominaux et l'optatif véhiculent une
forme du possible non explicitement comparé à l'actuel, qui cor-
respondrait assez bien, on l'a vu, à notre virtuel tel que la défi-
nition en a été esquissée. Au niveau intermédiaire du mode
subjonctif, où l'opposition de l'incidence et de la décadence
temporelle est nettement thématisée, s'ouvre, selon l'expres-
sion même de G. Guillaume, le « champ du possible » ; la
confrontation avec l'actualité n'est pas complète, puisque le proto-
type temporel de l'actuel, le présent, n'est pas encore constitué.
Mais la dissociation d'une « idée regardante » et d'une « idée
regardée » introduite avec certains verbes dits « de visée » produit
en quelque sorte une opposition quasi équivalente, entre
l'hypothétique et le « probable ». Ce n'est que lorsque l'image du
temps est achevée, avec le mode indicatif, que le possible peut
effectivement s'opposer à un actuel, le contenu hypothétique étant
alors inhérent au temps futur, et la possibilité se caractérisant, en
opposition à la futurité simple, par un maximum d'hypothèse.
La notion du possible et celle d'un « probable », qui n'apparaît
alors et de façon fugace que comme son degré optimal, seraient
donc exprimées dans la langue en relation avec un système de
l'expression du temps. Ce ne sont pas les modalités - dont le pos-
sible - qui font ici système, mais les formes de l'organisation
temporelle d'une expression de l'expérience. Il s'ensuit que le
possible dans le langage ne se présente pas naturellement comme
une caractérisation objective des faits de cette expérience, mais
bien plutôt comme le produit subjectif d'une visée. Ce sont les
efforts des philosophes pour transmuer cette notion originairement
subjective en un concept objectif, et l'insérer dans un réseau
abstrait de modalités qui ont conduit aux essais de « logiques
modales ». Mais avant d'examiner le sens et la portée de ces
essais, on voudrait présenter, afin de mieux mettre en lumière les
conditions de cette transmutation, le problème suscité par
l'énigme antique de Vargument dominateur et par les conjectures
qu'il a suscitées.
46 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

2. Entre grammaire et logique : l'argument dominateur

2.1. L'argument dominateur - ô xvpioç Xoyog- rapporté par


Épictète, est attribué au Mégarique Diodore Kronos, contemporain
de Ptolémée Sôter (- 306 av. J.-C. - 285 av. J.-C.), disciple d'Eu-
bulide dans l'École de Mégare, influencé sans doute à la fois par
l'enseignement de Socrate et les thèses de Parménide. Rappelons-
en la formulation donnée par Épictète {Entretiens, II. 19, trad.
Bréhier, « Bibl. de la Pléiade », p. 932) :
Il y a pour ces trois propositions un conflit entre deux quel-
conques d'entre elles et la troisième : toute proposition vraie
concernant le passé est nécessaire ; l'impossible ne suit pas logi-
quement du possible ; est possible ce qui n'est pas actuellement
vrai et ne le sera pas.

Les historiens de la philosophie et les logiciens qui se sont inté-


ressés à ce texte se sont essentiellement posé le problème d'une
reconstitution des raisonnements qui auraient conduit Diodore à
réfuter la troisième proposition à partir des deux premières,
Cléanthe à réfuter la première en conservant les deux autres,
Chrysippe à réfuter la seconde en admettant la première et la troi-
sième. Ce n'est pas là le point de vue qui nous occupera ici. Nous
nous proposerons seulement de discuter, à partir de ce texte, le
sens de la notion du possible, son rapport au temps et, brièvement,
la façon dont les restaurations de l'argument ont voulu introduire,
en conservant les règles d'un calcul logique, la temporahté dans la
modalité du possible. Nous nous référerons particulièrement sur
ce dernier point à l'ouvrage de Jules Vuillemin, Nécessité ou
contingence (1984), et aux deux mises au point postérieures :
« Zur Rekonstruktion des Meisterschlußes, Antwort an Helmuth
Angstl » (Allgemeine Zeitschrift ßr Philosophie, 11, 1986, p. 84-
87), et « Rephes » (dans G. C. Brittan Jr. [éd.]. Causality, Method
and Modality, 1991, p. 207-224).
On observera tout d'abord que le dominateur est formulé en
langue naturelle et, se rapportant à première vue à des notions uti-
hsées dans cette langue grecque, introduit cependant un terme qui
peut être pris en un sens logique technique : àxoXovGelv, et c'est
47 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

du reste ainsi que le traduit Émile Bréhier : suivre logiquement,


plutôt que simplement accompagner. La question que nous posons
à propos de ce texte se situe donc bien à l'intersection d'une
formulation de la notion du possible en langue naturelle, et de son
enrégimentement dans un langage plus ou moins formalisé, en
tout cas dans un réseau de concepts se prêtant au raisonnement
abstrait, sinon au calcul.

2.2. On examinera brièvement le rapport du possible au passé,


puis du possible au futur. La comparaison de la seconde thèse du
dominateur avec les deux autres suggère en effet que cette notion
de possibilité est tantôt prise en un sens « réel », tantôt en un sens
« logique » 2. Entendons par le possible « réel » un possible envi-
sagé comme de même nature qu'un actuel, mais tel que certaines
conditions de son actualisation ne sont pas réunies. C'est appa-
remment le sens que nous proposions pour le « possible ontolo-
gique » - le ôvvarôv d'Aristote. Il faut entendre ainsi le possible
de la troisième thèse, où il est dit que la possibilité n'est nullement
exclue par la non-actualité,/¿xee dans un temps repérable par rap-
port au locuteur, par la non-existence maintenant et la non-exis-
tence future. Dans la première thèse, la possibilité paraît être, de
façon quasi antisymétrique, déniée aux événements qui ont été
actuels dans le passé, en ce sens qu'on leur attribue une nécessité.
On notera qu'il s'agit apparemment toujours d'un passé repéré
relativement au maintenant du locuteur, car on se situe dans le
langage et il est question de propositions concernant le passé. De
ces propositions, si elles sont vraies, on affirme qu'elles sont
« nécessaires ». Si l'on entendait ici « nécessaire » au sens que
nous qualifions d'ontologique, le « simplement nécessaire » -
ànÀcôç - d'Aristote, il en résulterait évidemment que tout ce qui a
été, est et sera, soit également ontologiquement nécessaire. Une
telle interprétation priverait finalement le possible de toute signi-
fication non triviale. Nous entendrons donc, avec plusieurs com-
mentateurs, « nécessaire » ici comme « irrévocable ». C'est du
reste l'interprétation d'Aristote lui-même quand il note qu'une
proposition vraie d'un fait passé doit être prise dans un syllogisme
comme nécessaire, même si l'événement passé était en lui-même

2. Mais J. Vuillemin remarque avec raison qu'un syllogisme de subreption,


qui jouerait à la fois sur l'un et l'autre sens n'en résulte pas forcément dans le
développement de l'argument.
48 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

contingent. C'est-à-dire prise comme une donnée irrévocable, cer-


taine, ladite proposition/onci/onnawi alors comme une proposition
nécessaire. C'est justement ici le cas de distinguer le plan d'une
description ontologique proprement dite de celui d'une syllogis-
tique catégorique abstraite, dans laquelle la position d'une propo-
sition, détachée fictivement de son fondement ontologique, ne se
distingue pas, quant à sa valeur de vérité, de sa déduction logique-
ment nécessaire. Aristote étend du reste cette considération
logique du passé au présent, ou plus exactement à l'actuel : « Il est
nécessaire que ce qui est soit tant qu'il est »... {De interpr., IX, 19
a 24)3. Mais, ajoute-t-il : « ce n'est pas pour autant que ce soit
nécessairement que tout ce qui est est, ni que tout ce qui n'est pas
n'est pas », distinguant ainsi clairement cette « nécessité » de
position de la nécessité simple, seule ontologiquement authen-
tique. Une conséquence embarrassante paraît cependant en résul-
ter, qui renforcerait l'éhmination de la possibilité du passé. Dans
le De cœlo (I, 283 b 13-14), allégué par J. Vuillemin comme
source d'une explication du dominateur, Aristote ne dit-il pas
qu'« il n'y a aucune puissance du passé, mais seulement du pré-
sent et de l'avenir » ? Mais ici encore il faut comprendre que la
puissance s'oppose ici à une nécessité de position purement inté-
rieure au raisonnement ; pour le locuteur, son passé étant entière-
ment déterminé ne peut plus être posé que comme actualisé, ce
qui n'exclut en rien qu'il ait comporté, indépendamment d'un
repérage temporel de l'actuel comme « maintenant » par le locu-
teur, des événements possibles, qu'en se transportant dans le
passé le locuteur pourrait même décrire par des propositions
contingentes.
Ces rapports complexes du possible au passé, qui sont suggérés
par le dominateur, confrontés aux textes explicites d'Aristote
montrent bien que l'introduction du temps dans une expression du
possible, inévitable sans doute en langue naturelle et dans la pen-
sée commune de notre expérience, enveloppe des difficultés que
tenteront de résoudre les essais de logiques modales et
« temporelles » sur un plan décidément plus abstrait. C'est, me
semble-t-il, le génie unique d'Aristote d'avoir clairement saisi
qu'une pensée du possible qui veut et qui peut échapper aux
pièges dialectiques doit d'abord se dégager de toute référence à
une temporalité, qui suppose la singularité contingente d'un

3. TÒ ¡LÈV ovv eivai TÒ ÔV ôrav FJ [...] àvâyxr].


49 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

maintenant. S'il est bien vrai que le Philosophe accepte de


discuter en divers endroits d'une vision temporelle des modes - et
le cas des « futurs contingents » en est le classique exemple - il a
néanmoins construit sa propre logique modale sur un plan abstrait
où le possible et tous les autres modes sont totalement dégagés de
toute interprétation temporelle.

2.3. Les rapports du possible au futur dans la perspective


ouverte par les trois thèses du dominateur sont aussi complexes
que ses rapports au passé. C'est essentiellement la troisième qui
fait problème, en admettant des possibles qui, n'étant pas actuali-
sés, ne le seront plus jamais. On notera que la temporalité, qui
ajoute ici quelque élément pour ainsi dire dramatique à la thèse,
ne lui est peut-être pas essentielle. Dès lors que l'on admet la légi-
timité de penser abstraitement, et indépendamment des choses
dans lesquelles elle se réalise, la puissance par opposition à l'acte,
la thèse conserve un sens indépendamment du temps, mais perd
assurément sa capacité d'étonner, qui tenait à l'idée qu'une réalité
latente était susceptible d'être pour ainsi dire à perpétuité
condamnée à ne se révéler jamais. De sorte qu'en aucun temps
postérieur au maintenant ni l'énoncé qui la pose ni l'énoncé qui la
nie ne peuvent être, non pas seulement dits vrais ou faux, mais ne
peuvent même être vérifiés.
Les exégètes commentateurs et restaurateurs de Vargument
dominateur ont souligné que l'enjeu en était le nécessitarisme, et
comme Jules Vuillemin l'a bien montré, c'est au premier chef
contre la théorie d'Aristote que prendrait valeur la négation de la
troisième thèse, à quoi aurait abouti Diodore. Si elle est réfutée, en
effet, le concept aristotélicien de puissance perd son sens, puisque,
tout être possible devant s'actuaUser, possibilité et nécessité coïn-
cident. Il me semble alors important de préciser comment inter-
vient vraiment le temps, et en particulier la futurité, dans une
conception du possible comme puissance.
Les « futurs contingents » dont traite le chapitre IX du De inter-
pretatione sont bien en effet des possibles. Mais comme nous le
notions au chapitre 1 du présent ouvrage, le possible aristotélicien,
comme aussi celui du dominateur, est pris soit comme ontolo-
gique, soit comme logique ou abstrait. Or le ôvvarov ontologique
désigne lui-même deux états de l'être en puissance. D'une part le
pur indéterminé, d'autre part le « hasard ». L'indétermination de
l'être, qui découle par exemple de sa matérialité, ne se résout
50 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

qu'au passage à l'actuel ; mais ce qui arrive possiblement àno


Tvxvç ne participe pas d'une indétermination essentielle ; sim-
plement, ne découlant pas d'une (pvmç unique, il n'apparaît pas
comme ayant dans sa seule essence propre la raison de son actua-
lité. Sur le plan de l'abstraction logique, le double statut du poten-
tiel correspond, pour le premier, exactement au traitement du
possible au sens strict, ni nécessaire, ni impossible. Les énoncés
qui en parlent seront donc des énoncés disjonctifs exclusifs relati-
vement à son actualisation : l'objet peut être ou n'être pas. Mais
hormis le constat effectif de cette actualisation, aucun des deux
énoncés contradictoires qui le concernent alors ne pourra être posé
dans un discours de façon formellement nécessaire comme vrai ou
comme faux. C'est leur disjonction, leur alternative, qui demeure
alors nécessaire, et qui restitue donc, pour ainsi dire au second
degré, le tiers exclu. « C'est nécessairement que demain il y aura
ou il n'y aura pas bataille navale. Mais ce n'est pas pour autant ni
qu'une bataille navale arrive nécessairement demain, ni qu'elle
n'arrive pas. Ce qui est nécessaire cependant c'est qu'elle arrive
ou n'arrive pas » (De interpr., IX, 19 a 30). Pour le second sens
ontologique du ôvvarôv, son expression sur le plan logique relève
bien encore évidemment du possible au sens strict. Mais Aristote
nous dit alors que des deux énoncés qui concernent cet être ou cet
événement il arrive que « l'un soit plus vrai que l'autre, sans qu'il
soit cependant déjà vrai ou faux » (ibid., 19 a 39). Il arrive alors
même que « l'un des deux se trouve vrai [après actualisation] plus
fréquemment que l'autre, bien qu'occasionnellement ce soit
l'autre qui se vérifie et non celui-ci » (ibid., 19 a 20). Ici apparaît
donc le possible <bç èm ro noÀv dont nous parlions au chapitre 1,
§ 1.4. Il y a en ce cas pour ainsi dire des « degrés de vérité »
concernant le possible (notons-le, derechef, indépendamment de la
futurité. Car la prédiction, correcte ou non, n'a qu'une importance
secondaire : « La réalité n'en est pas moins ce qu'elle est, ôfjÀov
yàp on ovrojç ëx^i rà npayiiara » (De interpr., IX, 18 b 38)).
C'est là sans doute l'ébauche d'une idée de ce que nous nom-
mions le probable. Toutefois, nous ne suivrons pas Jules
Vuillemin lorsqu'il met l'accent sur cette ébauche dont il pense
pouvoir tirer chez Aristote une théorie véritable - quantitative -
de la probabilité (Nécessité ou contingence, p. 183 s.). « Sup-
posons donc, nous dit-il, notre Péripatéticien se représentant un
corps d'ensemble sur un ensemble X d'éventualités... » Et
d'attribuer au Péripatéticien l'axiome de la somme, l'assignation
51 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE D U POSSIBLE ?

de valeurs 0 et 1 à l'impossible et au nécessaire, et de valeurs


intermédiaires aux possibles, et de traduire dans ce calcul restreint
le chapitre IX du De interpretatione. Mais une telle interprétation,
pour satisfaisante qu'elle nous paraisse aujourd'hui, n'est-elle pas
rédhibitoirement étrangère à la lettre et à l'esprit d'Aristote ? S'il
y a bien, dans notre texte du De interpretatione l'idée du « plus ou
moins de vérité » des énoncés se rapportant à Vùç èm rò noÀv,
une caractérisation quantitative par un décompte de cas en est
assurément absente, et même, ce qui est plus décisif, l'idée
d'assimiler le nécessaire et l'impossible à des formes limites de
l'iJC èm TÒ TTOPLV. Si chez Aristote il y a en effet un « calcul du
possible », qui se développe dans sa logique modale, on ne saurait
nulle part y découvrir les prémisses, et pas même le dessein, d'un
calcul du probable au sens qu'instituera la pensée moderne.

2.4. Pour préciser notre interprétation du rapport du possible au


temps dans le dominateur et chez Aristote, nous remarquerons
tout d'abord que les possibles en question sont indifféremment des
êtres, et ce que nous nommerions des « événements ». Ce sont en
effet, dans les deux cas, des accidents non essentiels ou des sub-
stances secondes, qui, les ims et les autres, peuvent comporter du
non-nécessaire. Il est bien vrai que leur état de puissance se mani-
feste de façon privilégiée dans le mouvement - XÌVI^OTÌ:- et plus
généralement le changement -/LteTa/3oA)7 - , et que le temps est ri
Tfjç xivrjaécoç, quelque chose du mouvement, défini au livre IV
de la Physique comme « nombre du mouvement selon l'antérieur
et le postérieur » (219 b 1)1 Ontologiquement, il est donc vrai
qu'un possible ne peut être pensé indépendamment de la tempo-
rahté qui « mesure » d'une certaine manière l'existence du mû
comme le passage de la puissance à l'acte (Phys., IV. 221 b 11). Il
est par conséquent correct de considérer dans cette perspective
une théorie du possible ontologique comme enveloppant forcé-
ment le temps. Mais il n'en est pas de même du possible logique
qui n'est plus défini dans son rapport à l'actuel en des êtres
concrets, mais par ses relations d'opposition et de complémenta-
rité avec l'autre notion abstraite, de nécessité, détachée elle-même
de sa signification ontologique. Non que de ce point de vue ce ne

4. « Selon l'antérieur et le postérieur » ne fait pas de cette définition un


cercle, car pour Aristote ces deux mots sont « originairement dans le lieu »
(219 a 14). Ils introduisent seulement l'idée d'un ordre.
52 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

soit pas toujours l'être que l'on considère, mais il s'agit alors
comme nous l'indiquions au chapitre 1 de l'être en général, saisi
indépendamment de ses déterminations concrètes, par exemple
des catégories. Dans le sens de la légitimation d'une telle abstrac-
tion du possible va sans doute la remarque d'Aristote que « tout
non-être n'est pas dans le temps » {Phys., IV 221 b 23). Ce qui
donne un sens à un impossible et donc à un possible intemporels ;
du premier, Aristote donne comme exemple l'incommensurabilité
de la diagonale du carré (222 a 5). Les trois thèses du dominateur,
on l'a vu, supposent que soient considérés les deux points de vue
sur le possible, temporel et intemporel, concret et abstrait. C'est
parce qu'il nous semble qu'il en soit généralement ainsi dans
l'usage ordinaire de la langue naturelle que l'argument du
dominateur a été pris comme exemple.
Une conséquence importante de l'introduction du temps dans
toute énonciation complète portant stir le possible ontologique est
l'obligation de faire état d'un instant privilégié pour le locuteur
qui est le « maintenant », vo vOv. Comme tout instant, le main-
tenant est une limite, instituant une coupure dans la continuité du
temps, et donnant un sens à l'ordre de l'avant et de l'après. Mais
il enveloppe assurément le rapport du temps à l'âme de celui
qui parle et raisonne, et l'on peut suspecter dès lors ce qu'en
termes modernes on nommerait subjectivité des énoncés por-
tant sur le possible temporel. Or « il est impossible qu'il y ait
un temps sans qu'existe une âme » {Phys., IV, 223 a 26), si ce
n'est, ajoute cependant le Philosophe, le temps « comme être
même » : f j TOVTO Ô TTOTE ÔV èariv à xpovoç. Cette dernière
réserve montre que la question n'est donc pas résolue par Aristote
complètement dans le sens d'une subjectivité, et sûrement pas
d'une idéalité du temps.
Resterait justement à montrer brièvement comment les exégètes
modernes du dominateur ont tenté, tout en conservant ces carac-
tères temporels du possible ontologique, d'en transposer les énon-
cés dans un système formel autorisant les calculs qu'ils ont pensé
reconstituer pour établir l'incompatibilité des thèses du domina-
teur. Dans la transposition de Prior, on introduit deux foncteurs
temporels Pp (il a été vrai que p), Fp {p sera vrai), et un foncteur
modal Mp (p est possible). La première thèse du dominateur :
« toute proposition vraie concernant le passé est nécessaire », est
alors traduite :Pp => ~ M ~ P/7 et la troisième se traduit coname la
négation de : ~ p. ^ Fp ZD ~ Mp.
53 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

Dans la solution proposée par J. Vuillemin, dans un énoncé de


possibilité, chaque occurrence du foncteur M (possible) ou L
(nécessaire, équivalent à ~ M ~) est doublement indexée par
l'instant n de l'assertion, et par l'instant t où le mode est supposé
effectif. La première thèse du dominateur sera traduite en langage
formel, dans les « Replies » :
(MnPt.t<n)-DLnPt •
« S'il est possible maintenant que p ait été vrai en t, passé, alors
il est nécessaire maintenant que p ait été vrai en t. »
On voit que cette traduction supprime toute ambiguïté sur le
sens de la nécessité de p ; p n'est pas simplement nécessaire, mais
c'est sa vérité dans le passé qui est nécessaire.
De même la troisième thèse : « Est possible ce qui n'est pas
actuellement vrai et ne le sera pas » (c'est-à-dire : la non-vérité
maintenant et dans le futur n'exclut pas la possibilité) :
3 ip) [(3 t)(-Ln ~pt.n< t). (0 (n < t. ;
« Il y a au moins une proposition p telle qu'il existe au moins
un temps t futur ou actuel où il est possible maintenant qu'elle soit
vraie alors, et qu'elle soit fausse pour tout temps actuel ou futur. »
On peut dire p maintenant possible sans que la proposition soit
jamais vraie dans le futur. On affirme bien alors en effet que
certaines propositions possibles ne sont ni ne seront jamais vraies.
Nous ne discuterons pas des axiomes et des principes que Jules
Vuillemin pense tirer d'un texte du De cœlo d'Aristote et adjoint
aux trois thèses du dominateur pour démontrer que la troisième
est incompatible avec les deux autres. Nous souhaitions seulement
montrer le jeu des deux indexations temporelles dans la réduction
formelle des énoncés de langue naturelle. On constate que,
contrairement à l'idée que nous avancions d'une logique aristoté-
hcienne du possible détachée du temps, l'entreprise de formalisa-
tion considérée introduit délibérément les caractères ontologiques
concrets et par conséquent temporels du possible dans le calcul, et
singulièrement la notion du « maintenant », qui relève, nous
semble-t-il, de 1'« ancrage » pragmatique de la langue ordinaire.
Ce recours est, dans notre propre perspective, rendu jusqu'à un
certain point inéluctable par la nature du possible en question qui
est essentiellement confronté à un actuel. Mais cette référence
directe, ou des références même moins directes, à l'actuel, n'ont-
elles pas des conséquences en général sur la structure et la portée
54 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

d'une théorie du possible et des modalités ainsi comprises ?


S'agira-t-il bien encore d'une logique ? C'est la question dont il
nous va falloir à présent discuter.

3. Des théories abstraites du possible

3.1. C'est en fait le caractère abstrait du possible qui va être mis


en évidence, avec l'idée qu'il entrerait dans un système formel sur
le modèle du système du vrai. La modalité du possible est alors,
comme on l'a vu dans le cas de la syllogistique d'Aristote, totale-
ment libérée de la temporalité. L'un des philosophes contempo-
rains qui a avec le plus de perspicacité et d'ingéniosité tenté de
constituer une « logique temporelle », et de l'associer à une théo-
rie des modalités, A. N. Prior, écrit dans Past, Present, Future
(1967, p. 51) :
On a dit quelquefois que la logique du temps grammatical
[tense Logic] est en réalité non pas une logique, mais une
physique, qu'elle contient dans sa structure beaucoup de théorie
physique. Il se peut. La ligne de démarcation entre la logique et les
autres sujets me semble de toute manière ne pas être facile à tracer,
sinon de façon arbitraire.

Je pense, pour ma part, que cette ligne existe cependant, même


si j'accorde à Prior qu'elle n'a pas de signification capitale, du
moins lorsqu'il s'agit de distinguer logique et mathématique. Mais
pour ce qui est de distinguer de la logique la physique, l'enjeu est
certainement à considérer de plus près, et il faut donner tout son
poids à la concession de Prior : une théorie des modes temporels
se situe déjà au niveau d'une proto-théorie de l'objet physique,
quoique encore, dans la plupart des systèmes, liée par le
« maintenant » à la subjectivité. Laissons donc délibérément de
côté les essais de formalisation d'un système du possible associé à
la temporalité, pour ne retenir ici que les tentatives de formalisa-
tion des modes dans lesquelles le rapport du possible à l'actuel,
quoique présent encore, se manifeste moins spécifiquement.

3.2. C'est assurément à la Critique de la raison pure qu'il faut


demander l'une des expressions les plus claires de ce rapport. On
55 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

sait que la possibilité apparaît d'abord chez Kant comme l'une des
catégories de la modalité, concernant seulement alors « la valeur
de la copule en relation avec la pensée en général » (B. 100), les
jugements correspondants étant dits « problématiques », dans les-
quels on admet l'affirmation ou la négation comme simplement
possibles. Et Kant ajoute : « La proposition [Satz] problématique
est donc telle qu'elle exprime une possibihté seulement logique
(non objective) » (B. 101), « et que quelquefois on pourrait bien
un moment admettre [une telle proposition], et qu'elle sert ainsi
(comme indication du faux chemin dans le nombre de tous ceux
qu'on peut prendre) à trouver le vrai » (ibid.). Mais ce n'est pas à
ce niveau de l'analytique kantienne qu'apparaît dans toute sa force
la notion de possibilité. Le « problématique » n'est en effet qu'un
des « concepts originairement purs de la synthèse que l'entende-
ment contient a priori en lui » (B. 106). Or cette synthèse ne se
développe légitimement qu'en une application de ces concepts à
une expérience sensible en laquelle seront pensés des phéno-
mènes, grâce à ce que le Philosophe décrit comme le
« schématisme », faute de quoi les catégories n'auraient qu'une
« signification purement logique » (A. 147). Nous n'avons pas à
esquisser ici une exégèse de cette notion de schématisme. Nous
retiendrons seulement que l'application des catégories à l'expé-
rience sensible a pour fondement des principes purs, ou « règles
de l'usage objectif des catégories » (B. 260), rendant a priori pos-
sible à la fois la pensée de l'expérience et l'expérience, en limitant
l'usage des catégories à cette expérience même. Parmi ceux-ci,
correspondant aux catégories de la modahté, les « postulats de la
pensée empirique ». Les principes n'ont plus la signification
purement logique des catégories correspondantes, « et n'ont pas à
exprimer analytiquement la forme de la pensée, mais ont à se rap-
porter aux choses, et à leur possibilité, réalité ou nécessité »
(B. 267). C'est donc bien un système de modalités qui est envi-
sagé, dans lequel le possible se trouve en relation avec le néces-
saire, et, sous le nom de Wirklichkeit, avec ce que nous avons
nommé l'actualité. Le thème unificateur est alors celui de l'accord
(Übereinkommen) avec les conditions de toute expérience d'ob-
jets : conditions formelles selon l'intuition et selon les concepts,
pour le possible, conditions matérielles selon la sensation pour
l'actuel, conditions « générales » pour le nécessaire (B. 265).
C'est donc bien, en définitive, par rapport à une visée de l'actuel -
inséparable dans le kantisme de l'expérience sensible - que le
56 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

possible est alors introduit, en tant, pour ainsi dire, qu'actuel


faible, et de même le nécessaire en tant qu'actuel/orí. Pour une
chose possible, le concept précède la perception, qui est le seul
caractère décisif de la réalité. Mais c'est aux yeux de Kant ce
concept qui permet une connaissance scientifique, c'est-à-dire de
« parvenir par analogie à partir de notre perception réelle, à la
chose dans la série des perceptions possibles » (B. 273), que nous
dirions plutôt alors, dans notre vocabulaire, virtuelles. Le possible
des « postulats de la pensée empirique » est certes caractérisé par
des conditions « formelles », mais il apparaît essentiellement dans
l'application des catégories au sensible, non pas à vrai dire comme
un moment de la construction du contenu de la connaissance
empirique, mais comme un moment de la détermination, non pas à
proprement parler de sa forme, mais de son statut, et comme le dit
explicitement Kant « de son rapport à la faculté de connaître »
(A. 219). On comprend dès lors qu'elle ne donne pas lieu dans la
Critique de la raison pure à l'établissement d'un système formel.

3.3. On pourrait s'attendre, cependant, à ce que la première


apparition du possible, au niveau des catégories, puisse être déve-
loppée par Kant au sein d'une logique modale, par exemple à
l'instar de l'aristotélicieime. Il n'en est rien, ni dans la Critique, ni
dans la Logique. Dans ce dernier ouvrage, notes de cours rédigées
par un jeune collègue et parues en 1800, on trouve seulement un
chapitre concernant la « perfection logique de la connaissance
selon la modalité », où sont examinées surtout les différences
entre opinion, croyance et savoir, correspondant alors aux juge-
ments problématiques, assertoriques, apodictiques, examen com-
plété par un court chapitre sur la connaissance du probable,
comme « approximation de la certitude ».
Il est vrai qu'on peut tirer de divers endroits de la Critique
quelques indications sur une structure formelle sous-jacente des
catégories de la modalité. Mon très regretté collègue et ami
Andrés Raggio l'a naguère tenté avec talent à propos de ce que
Kant a nommé « condition de possibilité » (Bedingung der
Möglichkeit) des phénomènes, dans deux articles des Kant Studien
(« Was heißt " Bedingung der Möglichkeit " » ?, 1969, cahier 2,
p. 153-165, et « Zum kantischen System der Modalitäten », 1974,
cahier 3, p./301-303). II conclut avec beaucoup de perspicacité,
d'abord à partir de remarques sur le traitement de l'idempotence
du foncteur de possibilité, que le système kantien sous-jacent
57 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

serait convenablement décrit comme étant le S4 de Lewis puis


dans le second article, à partir de remarques sur le rapport du
possible au nécessaire et à 1'« Existenz », comme étant plutôt
équivalent au S5, c'est-à-dire somme toute au système
aristotélicien. Mais quel que soit le réel intérêt philosophique de
l'analyse de A. Raggio, on ne découvre point chez Kant la
moindre formulation explicite d'un système formel des modalités,
et notre propos était de rattacher cette carence à la corrélation
forte, soulignée, entre le véritable possible kantien qui est celui
des « postulats de la pensée empirique », et l'actuel.

3.4. Or lorsque des systèmes formels du possible ont été


construits, c'est en se plaçant délibérément sur un plan d'abstrac-
tion, que l'on voulait alors parallèle à celui de la logique du vrai.
Le concept du possible est en ce cas défini opératoirement dans un
système de modes qui se déterminent mutuellement par des rela-
tions purement formelles dans une syntaxe, au sens même d'une
logique des énoncés. L'un d'eux est par exemple le nécessaire,
comme « non-possible que non ». Nous verrons alors que notre
actuel apparaît pourtant dans les systèmes, quoique sous une
forme radicalement affaiblie. Mais nous commenterons aupara-
vant plus généralement la nature syntaxique qui est alors celle de
ces notions modales. Le possible pourrait en effet s'appliquer soit
comme prédicat, soit comme foncteur.
En tant que prédicat, le possible (et tout autre mode d'un sys-
tème), modifie le contenu interne d'un énoncé, soit comme prédi-
cat de prédicat, portant sur la copule ou sur la fonction même
constituant l'énoncé ; soit comme métaprédicat, portant alors sur
l'énoncé même pris globalement comme entité propre. Dans le
premier cas, le mode appartiendrait au même niveau que ce qu'il
modifie, dans le second, à un niveau supérieur d'abstraction syn-
taxique. La distinction des deux modes-prédicats que je viens de
décrire correspondrait sans doute assez bien à l'un des aspects au
moins de l'opposition classique du de re et du de dicto, laquelle
remonte sans doute au début du XIP siècle. Plusieurs logiciens
médiévaux ont alors assigné au de dicto un statut de seconde
zone : Abélard et William de Shyreswood, par exemple, consi-
dèrent les énoncés de dicto comme n'étant pas vraiment modaux ;

5. Voir plus loin (p. 63 s.) ce que sont et signifient ces systèmes formels de
logique modale.
58 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

et pour Thomas d'Aquin leur modalité est en quelque sorte


externe, la modalité intrinsèque des énoncés étant de l'espèce de
re. En contrepartie les logiciens contemporains postlewisiens, en
raison sans doute de leur visée fondamentalement formaliste et
inspirée d'un calcul classique non modal des énoncés et des pré-
dicats, semblent privilégier le point de vue de dicto. Von Wright
par exemple souhaiterait que, dans un système modal, toutes les
modalités de re puissent être éliminées en faveur d'énoncés de
dicto, qui caractériseraient ce qu'il appelle les modalités « alé-
thiques » {An Essay in modal Logic, 1951). Mais comme le font
justement remarquer Hughes et Cresswell {An Introduction to
Modal Logic, 1968), à la suite de Quine, il faudrait alors adopter
le postulat ontologique que toutes les propriétés des individus se
divisent en deux classes exclusives : les « formelles », ou essen-
tielles (toujours soit nécessaires, soit impossibles), et les pro-
priétés « contingentes »). C'est en effet dans un système modal
intégrant le calcul des prédicats que l'opposition de re, de dicto
prend son sens, et engendre les paradoxes de la quantification
modale, dont le prototype est présenté par les formules de
Barcan^ par exemple sous la forme :

ou encore :
M(3;c)(^(x)=)(3;c)M(l)(.ï),
toutes deux démontrables dans le système S5 de Lewis, c'est-à-
dire dans un système modal très intuitif L indique comme d'ordi-
naire la nécessité et M la possibilité. Or on peut concevoir des
contre-exemples, car si toute chose actuellement existante est bien
un (|), il ne s'ensuit pas qu'il ne puisse exister ou avoir existé des
choses qui ne soient pas des (|). Et de même, s'il est possible qu'il
existe un x qui soit un (|), il ne s'ensuit pas qu'existe un jc qui soit
possiblement un (j). En d'autres termes, la modalité de dicto,
purement apodictique (ou apophantique, c'est-à-dire concernant
l'assertion des énoncés) est plus faible que la modalité de re, qui
est en quelque manière ontologique et concerne des propriétés des
choses. Aristote neutralisant me semble-t-il dans sa logique

6. Ruth C. Barcan Marcus, « A Functional Calculus of fnst Order based on


Strict Implication », JSL H, 1946, p. 1-16, et « Extensionality », dans Linsky
(ed.), Reference and Modality.
59 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

modale la distinction du de dicto et du de re, échappait à ce para-


doxe. En effet, la seule nécessité considérée dans sa logique caté-
gorique est apodictique, comme on l'a dit plus haut. En revanche,
en logique modale, cette nécessité apodictique du démontré appa-
raît conrnie le reflet d'une nécessité ontologique qu'elle ne saurait
contredire, de sorte que la distinction du de re et du de dicto
s'abolit. C'est au contraire parce que dans les systèmes formels
contemporains des modalités un point de vue syntaxique et un
point de vue sémantique sont par principe distingués que la ques-
tion des formules de Barcan se pose, et nous nous proposons dans
cette nouvelle perspective d'y revenir.

3.5. Mais reprenons pour l'heure la distinction plus haut avan-


cée entre modes comme prédicats, dont nous venons de discuter
les deux variantes, et modes comme foncteurs. Par opposition à un
prédicat, un foncteur est un opérateur syntaxique transformant un
énoncé en un autre énoncé ; la propriété formelle la plus significa-
tive qui apparaît alors est la possibilité d'itérer des foncteurs, et
dans le cas présent de superposer des modahtés, sans quitter pour
autant le domaine des entités originaires, c'est-à-dire des énoncés
de modahté. On pourra, dès lors, dans le système formel, rencon-
trer une « possibilité du possible », ou une « nécessité de la
nécessité du possible ». Observons, en passant, que de telles
expressions ne se rencontrent jamais, au moins ès qualités, dans la
syllogistique modale d'Aristote, oii les indicateurs modaux ne sont
pas des foncteurs mais des métaprédicats.
Il est vrai que la logique médiévale interprète souvent, en
revanche, les modalités aristotéliciennes comme des foncteurs,
combinables sinon entre eux, du moins avec le vrai et le faux,
considérés eux-mêmes comme foncteurs, leurs séquences s'appli-
quant au dictum de la proposition. Les mots mnémoniques
PURPUREA, ILIACE, AMABIMUS, EDENTULI représentent chacun
quatre séquences de foncteurs équivalant à l'une des modalités
principales : nécessaire, impossible, possible, contingent. Les
voyelles A, E, I, U signifient respectivement : vérité du dictum +
mode (A) ; fausseté du dictum + mode (E) ; vérité du dictum +
négation du mode (I) ; fausseté du dictum + négation du mode
(U). Ces schémas s'appliquent, dans chaque mot, successivement
au possible, au contingent, à l'impossible et au nécessaire. Ainsi
PURPUREA correspond aux quatre combinaisons : il n'est pas pos-
sible que non p ; il n'est pas contingent que non p ; il est impos-
60 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

sible que non p ; il est nécessaire que p, quatre propositions qui


sont modalement équivalentes à la nécessité de p. Les scolas-
tiques disposaient en outre les quatre mots selon un carré d'oppo-
sition et de consécution des modes, à l'instar du carré des proposi-
tions catégoriques quantifiées d'Aristote :

PURPUREA (nécessaire) ILIACE (impossible)

AMABIMUS (possible) — ^ EDENTULI (contingent)

Le contingent est, comme chez Aristote, adjoint au possible.


Comparant leurs deux formules, EDENTULI et AMABIMUS, on voit
qu'ils diffèrent par l'inversion de la négation et de l'affirmation
du dictum, et non par un caractère proprement modal, le même
mode s'apphquant dans un cas à une proposition, dans l'autre à sa
négation. Le contingen^est le possible que non, le non-impossible
que non, le non-néCessairé^rle possible est le contingent que non,
le non-impossible, le non-nécessaire que non. La distinction appa-
raît donc comme de pure forme, ou plus exactement de pure
expression.
On voit que l'idée est ici d'une réduction des modes, et que, par
ailleurs, le vrai et le faux sont situés, en tant que foncteurs d'af-
firmation et de négation, sur le même plan que les foncteurs
modaux. Il en est de même dans les systèmes modernes, mais les
itérations de foncteurs modaux engendrent alors en principe une
multiplicité finie ou non de modahtés distinctes. Le point de
départ est certes toujours la modalité fondamentale du possible
(ou du nécessaire, interdéfinie comme on l'a rappelé au moyen
de la négation). Mais selon les axiomes et les règles posés comme
constituant un système, de nouvelles modalités prolifèrent, réduc-
tibles ou non à la modahté fondamentale. Dans certains systèmes
par exemple, on montre que seul subsiste comme efficace le der-
nier foncteur d'une suite d'itérations quelconques ; dans d'autres,
la production de modahtés distinctes se poursuit indéfiniment. On
voit en tout cas en quel sens fort les foncteurs représentant les
modes dans de telles algèbres sont décidément formels, et que le
possible, quoique pris comme foncteur originaire, n'a plus vérita-
blement qu'un sens tout à fait abstrait. Et pourtant, comme nous le
suggérions à la fin du paragraphe 2.4, il conserve quelque rapport
61 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

avec la catégorie de V actuel, comme aussi avec la catégorie du


virtuel telles que nous les avons introduites.
3.6. Dans un calcul formel des modalités, il convient en effet de
ne point oublier d'une part le jeu de la vérité pure et simple des
énoncés, qui ne s'identifie à aucune modalité, et d'autre part le jeu
du démontré dans le système, qui ne s'identifie nullement a priori
ni avec le nécessaire, ni avec le vrai. Tous les énoncés du calcul
sont, quel que soit leur mode, ou vrais ou faux, selon qu'ils sont
ou non posés, et le vrai se présente alors comme une trace fort
affaiblie, dans le royaume abstrait du calcul, de la notion d'ac-
tualité. Cette vérité, pour ainsi dire métamodale, est alors, dans
tous les systèmes, soumise aux règles de la logique bivalente clas-
sique, intuitive, et c'est l'un de nos arguments en faveur de l'as-
similation du logique en un sens radipal aux règles de ce calcul
classique des énoncés. Il résulte égalément de cette dominance du
calcul non modal classique que tous les calculs modaux l'incluent
d'une certaine manière, par effacement, selon certaines règles, des
foncteurs de modes de leurs théorèmes.
Par ailleurs, certains énoncés, quelle qu'en soit la modalité, sont
considérés comme démontrés dans un système ; or ce caractère
n'est pas non plus modal en tant que tel. Un énoncé de possibilité,
une fois démontré, exprime une proposition de possibilité, mais
qui est alors en outre non seulement vraie, mais « logiquement
vraie », c'est-à-dire qu'elle est indépendante de toutes les réalisa-
tions virtuelles des variables qu'elle contient. Selon les systèmes,
cette validité universelle dont nous ne découvrions clairement le
sens qu'en considérant une interprétation sémantique des calculs,
tend à se confondre plus ou moins complètement avec la modalité
du nécessaire. Mais il faut alors que le système en question
explicite effectivement cette assimilation, par exemple en
adoptant une règle de « nécessitation » :
ha
La
posant que tout énoncé démontré est considéré comme néces-
saire ; or cette règle n'est nullement obligatoire pour tout système
formel de modalités. Elle est présente dans S4 et S5, mais point
dans les autres systèmes de Lewis, sinon en ce qui concerne les
thèses du calcul classique non modal. Cependant la relation
éventuelle, et en quelque façon souhaitable, du démontré et du
nécessaire dans un système modal a été recoimue à l'origine
62 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

même des essais de mise en forme d'un calcul modal, lorsque


C. I. Lewis est parti de l'idée de substituer une « implication
logique » à l'implication matérielle. Cette dernière donne lieu en
effet à des « paradoxes » intuitifs, dans la mesure oii justement
elle ne coïncide nullement avec une relation de déductibilité. On a
en effet dans le calcul des énoncés classique : p 3 Z) p) et ~ p Z)
{p 3 q), ainsi que : (p 3 v {q 3 p), théorèmes dans lesquels
l'implication « 3 » ne saurait être intuitivement interprétée
coname une déduction justifiée. Le dernier de ces théorèmes, par
exemple, attribuerait à tout couple de propositions l'étrange
propriété que l'une au moins soit déductible de l'autre. Lewis
introduit donc une « implication stricte » qui satisfait apparem-
ment l'intuition sinon d'une complète équivalence avec la méta-
relation de déduction du moins celle d'une liaison «justifiée »,
ou « logique », entre deux énoncés, parce qu'elle combine l'imph-
cation matérielle et le mode de nécessité :

P S ^ = DfL(p3^)8.
Cette présentation originaire des systèmes formels modaux
semble bien exprimer un trait singuHer de leur structure : à savoir
une distribution possible de leur contenu modal entre les foncteurs
de mode proprement dits et les joncteurs du calcul, l'imphcation
n'étant sans doute pas le seul joncteur susceptible d'être ainsi
modalisé, et la nécessité n'étant évidemment pas le seul mode
utilisable à cette fin. Par quoi ressort, me semble-t-il, le caractère
purement formel et pour ainsi dire algébrique des modalités de
tels systèmes, et en particuher de la modahté fondamentale du
possible. On veut présenter en effet de telles théories comme des
logiques, c'est-à-dire comme des formes d'organisation d'un cer-
tain type de discours qui seraient indépendantes des contenus.

> a\- b
7. Un « théorème de la déduction » tel que : n'est pas valable dans
a b
les systèmes de Lewis. En ce sens, l'implication stricte est « plus forte » que la
déductibilité (voir Feys, « Les Systèmes formalisés de modalités
aristotéliciennes », Revue philosophique de Louvain, 1950, p. 478).
8. Une telle implication comporte encore des propriétés qui empêchent de
l'assimiler a priori tout à fait à une déduction. Par exemple on a, dans le plus
faible des systèmes de Lewis : Lp 3 (^ —3 p). C'est-à-dire qu'une proposi-
tion étant nécessaire, elle est impliquée logiquement par n'importe quelle
proposition, mais n'en est évidemment pas déductible...
63 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

Elles peuvent de ce point de vue être considérées comme théories


abstraites du possible, parallèles à la théorie abstraite du vrai. Ce
parallélisme n'est pourtant que partiel dans la mesure où le pos-
sible, même traité formellement et dégagé de toute surcharge tem-
porelle, maintient toujours comme on l'a vu un lien affaibli, mais
essentiel, avec l'actuel. Les théories formelles des modalités nous
apparaissent d'autre part comme étant déjà des théories d'un cer-
tain type d'objets, c'est-à-dire comme appartenant déjà
décidément aux mathématiques. Nous préciserons cette thèse en
examinant de plus près quelques-uns de leurs traits syntaxiques, et
en tentant de mettre en évidence ce que nous enseignent assez
clairement leurs interprétations sémantiques.

4. Syntaxes et sémantiques du possible

4.1. Nous ferons une première observation à propos de la mul-


tiplicité des « logiques » modales. On sait que l'initiateur Lewis
définit axiomatiquement cinq systèmes, de Si à S5, dont chacun
inclut tous les théorèmes du précédent, le dernier S5 correspon-
dant intuitivement à la logique modale d'Aristote. Cette pluralité
peut assurément être objectée à une logique. Mais Hughes et
Cresswell assurent au contraire que
loin d'être un symptôme de confusion ou une source de perplexité,
elle peut en fait aider à attirer l'attention sur des distinctions qui
pourraient autrement passer inaperçues [An Introduction to Modal
Logic, p. 80].

Et ils empruntent à Lemmons l'idée que chacun des systèmes S


correspondrait à un usage particulier du mot « nécessaire » - on
pourrait aussi bien dire du mot « possible » - « dans certaines
sphères déjà établies du discours ». Par exemple, si L est pris pour
« prouvable de façon non formelle en mathématiques », S4 est le
système modal correct. Si L signifie : « analytiquement vrai »,
c'est S5. De telles interprétations, outre qu'elles ne couvrent pas la
totalité des systèmes, font apparaître les calculs modaux comme
portant sur des énoncés pourvus de propriétés spécifiques, sur
quoi nous allons revenir plus loin. Mais si nous prenons ces
64 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

systèmes formels en eux-mêmes, indépendamment de cette


douteuse habilitation à se présenter comme des logiques au sens
strict, leur multiphcité suggère plusieurs remarques.
En premier lieu, on constate chez la plupart des théoriciens de
la modalité le souci de formuler un système minimal. Ce sera, par
exemple, chez Hughes et Cresswell, le système T proposé d'abord
par Feys (ou le système M de von Wright). Un tel système de
manipulation du nécessaire (ou du possible, la définition de M
comme ~ L ~ étant adoptée), comporterait tous les axiomes et
règles du calcul non modal des énoncés, plus les deux seuls
axiomes formulant :
1. l'implication matérielle d'un énoncé non modal comme thèse
par la position de sa nécessité : Lp Z) p ;
2. la distributivité de la modalité nécessaire sur l'implication au
sens suivant : L (p 3 =) (Lp 3 Lç),
et la règle de nécessitation, plus haut évoquée : de ce que a est
une thèse du calcul lui-même, on conclut à sa nécessité. Construit
pour satisfaire des intuitions jugées fondamentales 5, le système T
ne permet pourtant pas d'assigner un nombre fini aux modalités,
et à plus forte raison leur réductibilité à une modalité unique, le
possible (ou équivalemment le nécessaire). Il n'est pas non plus
proprement minimal en ce sens qu'il « contient » les systèmes S2
et Si. Plus récemment, B. F. Chellas introduit un système K ne
comportant, outre le calcul des énoncés non modaux et la
définition réciproque de L et M, qu'une règle de distribution plus
générale du nécessaire sur l'imphcation :
(Al & A2 «fe ... An) 3 A
(LAi & LA2 & ... LAn) 3 LA.
On retrouve alors certains systèmes de Lewis, et quelques
autres, par adjonction de nouveaux axiomes : par exemple
S5 = K + les deux axiomes : x
L A 3 AetMA3LMAio. \
De c^ foisonnement de systèmes, encore considérablement
enrichi dans VAppendix 3 de Hughes et Cresswell, nous retien-
drons qu'y apparaissent essentiellement deux distinctions, pour
nous distinctions significatives. D'une part ils se divisent en deux

9. Par exemple, on souhaite que p implique Mp, mais non pas Lp ; que tout
ce qui se déduit d'un énoncé nécessaire soit également nécessaire.
10. S4 est obtenu en adjoignant à T l'axiome MA 3 MMA, ou LA 3 LLA.
65 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

classes selon qu'ils comportent ou non la règle de nécessitation,


qui assimile le démontré (dans le système modal même) au néces-
saire, et par conséquent le possible au « non-démontré que non ».
D'autre part, un autre clivage capital a lieu entre systèmes à
nombre fini de modalités et systèmes oii des modalités distinctes,
irréductibles entre elles, sont indéfiniment produites. S5 'l est le
système où n'intervient qu'une seule modalité fondamentale (le
possible, ou le nécessaire). Pour les systèmes classiques de Lewis
cette double distinction apparaît clairement sur ce schéma inspiré
de Hughes et Cresswell :

S5 —•

S3
S4
/

/ — • S2
1 — • S i

À gauche du trait vertical, le nombre des modalités irréductibles


est fini (20 pour S3, 6 pour S4, plus leurs négations, par exemple) ;
au-dessus du trait horizontal, démonstration vaut nécessité. Seuls
S4 et S5 satisfont aux deux propriétés de nécessitation et de fini-
tude du nombre des modes. Seul S5, qui peut être construit à partir
d'un mode unique, mérite donc d'être considéré sinon comme une
logique, du moins comme une théorie abstraite du possible.

4.2. Une seconde remarque concerne le rapport de l'un de ces


systèmes modaux avec la « logique » intuitioriniste. A la suite
de Godei (« Eine Interpretation dei intuitionistischen Aussa-
genkalkul », 1933 ; dans Collecté Works I, p. 301-302, 1986),
McKinsey JCC., et Tarski (« Some Theorems about the Sentential
Calculi^of Lewis and Heyting », JSL vol. 3, 1948, p. 1-15), ont
montré qu'il était possible de traduire les énoncés du calcul
intuitionniste dans S4, de telle sorte que toute thèse intuitionniste
ait pour traduction une thèse de S4. Le dictionnaire S consiste à
traduire tout énoncé intuitionniste élémentaire a par l'énoncé S(a)

IL Les auteurs parlent souvent alors, par abus de langage, de six modalités :
L, M, non L, non M, Vrai, Faux. Mais le Vrai n'est pas une modalité, et
l'opérateur de négation permet d'obtenir le Faux à partir du Vrai et toutes les
modalités composées à partir du seul L (ou du seul M).
66 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

de S4 : S(a) = La ; la négation intuitionniste : non a, d'un énoncé


quelconque a par L ~ S (a) (ou ~ M S(a)), et les conjonc-
tions et alternatives a & B, a v B oar S(a) & S(B), S(a) vS(B) ;
l'implication a =) B devenant S(a) - 3 S(B), soitL(S(a)3 S(B))
sans perdre de vue que les connecteurs propositionnels, dans la
traduction en S4, sont les connecteurs classiques. Si l'on interprète
le calcul intuitionniste comme un calcul des énoncés justifiés, on
voit que la traduction en S4 signifie qu'un énoncé modalement
nécessaire correspond à un énoncé justifié. L'implication intui-
tionniste û! 3 B, qui signifie qu'une justification de a est transfor-
mable légitimement en une justification de B, est traduite comme
signifiant que l'implication (classique) de la nécessité de B par la
nécessité de a est nécessaire. On constate de même que la
traduction dans S4 de la double négation — a s'écrit L ~ L ~ a :
il est nécessaire qu'il ne soit pas nécessaire que ~ a. On comprend
que, dans S4, cette formule n'entraîne nullement La (dont elle est
seulement une condition nécessaire, mais non suffisante), et que
par conséquent, en calcul intuitionniste on n'ait pas : ~~ a 3 a.
La traduction modale fait également apparaître que, du point de
vue intuitionniste, les énoncés du calcul classique jouent le rôle
d'énoncés modaux seulement possibles, par opposition aux
énoncés intuitionnistes qui, du point de vue modal, jouent le rôle
d'énoncés nécessaires. En d'autres termes, du point de vue
intuitionniste, les énoncés classiques sont pris indépendamment
d'une justification, alors que les énoncés intuitionnistes ne sont
posés que s'ils sont justifiés.
Le but de ces remarques était de faire ressortir le caractère
d'une théorie modale du possible comme théorie d'objets déjà
qualifiés, par opposition à une logique au sens strict, théorie de
l'objet en général, susceptible seulement d'être posé ou non posé.
Les objets des calculs modaux - comme ceux d'un calcul intui-
tionniste qui est ici bi-univoquement coordonné à l'un d'eux -
peuvent bien être interprétés, ainsi que ceux du calcul classique,
comme des énoncés. Mais ce sont des énoncés qualifiés - dans la
perspective intuitionniste, par exemple : des énoncés « justifiés »,
leur justification pouvant résulter d'une démonstration dans la
théorie, ou venir d'une source extérieure. Du point de vue des
théories modales, ces objets, énoncés modaux, peuvent être
identifiés aux opérateurs modaux eux-mêmes, dans l'esprit de la
logique « combinatoire », dont on voit immédiatement qu'ils sont
des « objets » spécifiés par les axiomes des différents calculs ; on
67 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

verra plus loin que cette interprétation est du reste insuffisante


pour construire des modèles caractérisant de façon adéquate les
thèses de ces théories. Dans la perspective intuitionniste, la
spécification des objets se manifeste de façon assez claire lorsque
l'on considère les symboles d'énoncés comme désignant des
énoncés analysables dans le langage des prédicats. On voit alors
que le rejet de la double négation et celui du tiers exclu, par
exemple, vient de ce que les énoncés comportant des
quantifications n'autorisent pas a priori une justification par énu-
mération exhaustive de cas si le domaine des individus est infini,
alors que le calcul strictement logique des prédicats portant sur
des ensembles quelconques d'individus ne prend pas en compte la
distinction du fini et de l'infini. Nous aurons l'occasion, dans un
prochain chapitre, d'y revenir, à propos de la relation du logique
au sens strict et du virtuel.
4.3. Cette spécificité des objets modaux va nous apparaître très
clairement en examinant les interprétations sémantiques des
calculs.
Un premier modèle peut être présenté topologiquement, mais se
ramène à celui d'une algèbre de Boole à laquelle on adjoint un
nouvel opérateiu". Si l'on considère en effet un espace topologique
V12 dont les parties a, b,... représenteront des énoncés notés a,
p..., et où l'opération Int de prise de l'intérieur d'un ensemble
représentera l'application du foncteur de possibilité à un énoncé
(ou la prise de l'adhérence, adh a = CIntCa, l'application du
foncteur de nécessité). Les opérations booléennes ensemblistes sur
les parties de V étant conservées, et représentant comme
d'ordinaire les connecteurs logiques (a n b correspondant à
a & la négation ~ a étant représentée par le complément Ca
de a, l'implication a=) (3 par l'ensemble : Ca u b). On vérifie que
les propriétés topologiquea de Int (ou à'adh) figurent bien celles
de M (ou L) dans S5. On a par exemple :
Int (a n b) = Int a n Int b
Intinta =Inta

12. Rappelons que les parties ouvertes d'un espace qui en caractérisent la
topologie sont définies axiomatiquement. Les fermés sont les compléments des
ouverts. L'intérieur d'un ensemble est la réunion de tous les ouverts qu'il
contient, soit le plus grand ouvert qu'il contient ; l'adhérence d'un ensemble est
l'intersection de tous les fermés qui le contiennent, soit le plus petit fermé qui
le contient.
68 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

correspondant respectivement à :
M(a&i5)<^Ma&Mp
M M a M a.

On peut montrer que l'image du système S4, contenu dans S5,


est caractérisée par l'axiome C Int au Int Int a = Y, correspon-
dant à : M a =) M M a. La vérité démontrée ou axiomatique d'un
énoncé est alors figurée par l'égalité de son image à l'espace total
V. Par où se trouve manifestement marquée la différence de statut
entre la modalité du nécessaire et celle de la « nécessité » que
nous nommions apodictique, celle des axiomes et des thèses. C'est
ainsi que, par exemple, la règle de nécessitation qui fait passer
d'une thèse à un énoncé nécessaire se traduit par le fait que la
valeur V de l'image a de la thèse a entraîne topologiquement la
valeur V de l'image de La, qui est alors le complément de l'inté-
rieur du complément de V, c'est-à-dire le complément de l'inté-
rieur de 0, c'est-à-dire le complément de 0, soit V.
D'autre part, si l'on envisage le système opératoire ainsi
construit comme une algèbre de Boole (avec les opérations
ensemblistes de réunion, notée +, et de complémentation notée C,
et avec les ensembles V et 0 notés 1 et 0), munie de l'opération
spécifique * correspondant à la prise de l'intérieur d'un ensemble,
définie par les axiomes :
aiD * a
*(a + b) = * a + * b
* 0 = 0,
on constate alors qu'une telle algèbre ne peut représenter adé-
quatement (« caractéristiquement ») les ^ è s e s d'une logique
modale, et elles seulement, que si cette algèbre a un nombre infini
d ' é l é m e n t s " . H revient au même de tenter de construire des
matrices de valeurs analogues aux tableaux de vérité de la logique
classique. On parvient bien, en vue de vérifier la validité d'une
proposition déterminée, à construire une table ayant un nombre
fini de valeurs, nombre qui dépend de la complexité structurale de
la proposition en cause ; mais le nombre de ces valeurs n 'est pas
borné, si l'on se propose de construire une table qui fournirait un

13. Dugundji, « Note on a Property of Matrices from Lewis-Langford's


Calculus of Propositions », JSL, vol. 5,1940, p. 50-151.
69 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

moyen de constater la décidabilité d'une proposition quelconque


et, par conséquent au sens strict, la complétude du calcul.
Cette propriété est du reste étroitement associée à la non-exten-
sionnalité déjà signalée de ces calculs modaux : la vérité ou la
fausseté d'un énoncé n'y est pas univoquement déterminée par la
vérité ou la fausseté de ses composants. Plus précisément. Prior,
utilisant la protothétique de Lesniewski, montre qu'un foncteur
modal comme celui de Contingence (Qp = Mp v M ~ p) ne peut
avoir les propriétés formelles d'une fonction de vérité. Prior
prend, à la suite de Lukasiewicz, comme propriété caractéristique
de ces fonctions :
bpz:>(h ~ pzDhq),
où ô est une lettre syntaxique représentant un foncteur de vérité
quelconque.
Remplaçant ô par Q on obtient :

et d'après la définition de Q :
(Qpz. Q_q))),
et par transitivité de 3 :

ce qui signifierait que toutes les propositions seraient contingentes


si l'une d'elles l'était. Il ne peut donc y avoir de sémantique d'un
système modal lewisien comprenant un nombre fini d'objets.
Une autre remarque intéressante peut être faite à^ propos des
matrices finies locales, non caractéristiques d'un système, mais
adéquates à des énoncés déterminés. Parmi les valeurs de la
matrice un couple joue le rôle de valeurs distinguées, correspon-
dant au vrai et au faux associés par la négation ; les autres peuvent
être interprétées comme des « valeurs modales ». Or les modalités
proprement dites, en tant que foncteurs, s'appliquent à ces valeurs

14. On peut obtenir aisément cette implication en observant que, par défini-
tion, Qp est équivalent à Q ~
15. Lukasiewicz a cependant construit un système modal ayant pour
axiomes ceux du calcul des énoncés plus l'axiome : p ZD Mp, qui a une matrice
caractéristique à quatre valeurs. Mais un tel système est aberrant en ce que la
modalité du nécessaire ne peut y affecter aucune thèse.
70 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

mêmes, en ce sens que chaque foncteur est défini par une matrice
dont les éléments sont pris parmi toutes les valeurs. On a ici
confirmation du fait de la distribution et de l'intrication du modal
entre des foncteurs et des objets.
De ces considérations on retiendra qu'une théorie formelle du
possible, telle qu'elle a été constituée et développée comme sys-
tème syntaxique à partir des idées pionnières de Lewis, se refuse à
une interprétation sémantique par des objets vides, tels que ceux
du calcul strictement logique des énoncés. Le fait mathématique
de l'exigence d'un modèle infini, et de la répartition du caractère
modal entre les foncteurs et les objets du calcul et des objets pro-
positionnels auxquels ils s'appliquent en témoigne. Toutefois,
l'aspect positif de cette présence de contenus formels dans tout
calcul abstrait du possible - étendu aux autres modalités qui par
composition et négation en découlent - se manifeste dans une
interprétation sémantique nouvelle, qui introduit pour ainsi parler
des objets non standard.

4.4. Telle est l'interprétation de Kripke avec sa sémantique des


« mondes possibles », nouveaux objets structurés (et non tout à
fait quelconques). Nous usons ici métaphoriquement de la qualifi-
cation de « non standard » ; car ces objets nouveaux redonnent un
sens intuitif intéressant à la complétude des systèmes modaux,
comme la mathématique non standard explique, et d'une certaine
manière pallie, l'incomplétude de l'arithmétique péanienne : il y a
des propositions valides (dans le système standard) qui ne sont
pourtant pas démontrables (parce que non valides dans des
modèles non standard).
Les modèles de « mondes possibles » seront de façon plus
appropriée désignés comme « mondes virtuels » au sens même ou
nous entendons ce mot. Considérons d'abord en effet, indépen-
damment de toute référence explicite à un monde actuel où nous
sommes, des mondes parallèles dans lesquels cependant, d'un
monde à l'autre, peuvent apparaître les mêmes énoncés comme
vrais ou comme faux. Si dans un de ces mondes la proposition p
est vraie, nous dirons que « p est possible » ; si elle est vraie dans
tous les mondes, que « p est nécessaire ». On observera que le jeu
classique des quantificateurs appliqués à l'ensemble des mondes
w, exprimant l'existence de ceux dans lesquels la proposition p est
vraie, suffit à justifier l'interdéfinition du nécessaire et du pos-
sible : Lp = df V w (p est vrai dans w), et Mp = df 3 w (p est vrai
71 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

dans w). De telle sorte que Lp ~3w p est vrai dans w) = df


~ M ~ On retrouve aisément à ce niveau de la construction du
modèle l'interprétation que nous avons proposée de la théorie
aristotélicienne des modalités. Mais si l'on envisage comme chez
les scolastiques les modalités comme des foncteurs itérables, il
faut compléter le modèle, enrichir le système des objets où pour-
ront être validés les axiomes et les thèses de la théorie. Et c'est là
l'invention très remarquable de Kripke (1965). Considérons une
relation R entre les mondes virtuels dite d'« accessibilité », wi R
W2 signifiant intuitivement que du monde wi la vérité ou la faus-
seté d'une proposition du monde W2 peut être reconnue. On dira
dès lors que p est possible en WQ si, de WQ, on reconnaît la vérité
de p dans au moins l'un des mondes accessibles de WQ.
On voit, d'une part, que l'on fait alors le choix d'un monde dis-
tingué WQ servant d'observatoire au locuteur, et d'autre part que
les propriétés formelles de R doivent déterminer les valeurs des
itérations de modalités, qui font intervenir ce qui, d'un monde, est
vu de ce qui est vu d'un autre monde, etc. Soit en effet à
interpréter l'énoncé LMp. On supposera donc que dans tous les
mondes wi, W 2 , . . . accessibles de WQ OÙ nous sommes, « p est
possible » est vrai. C'est-à-dire qu'il existe un monde W3,
accessible de wi par exemple, et un monde wg accessible de W2
par exemple, oîi p soit vrai.

WI p)

On a, dans ce schéma, réduit à deux le nombre des mondes


accessibles d'un monde donné. Si la relation R est transitive, W3 et
W6 sont alors indirectement accessibles de WQ, et l'on a donc, en
WQ non seulement « il est nécessaire que p soit possible », mais
aussi « p est possible », soit LMp 3 Mp. Mais si R n'est pas
transitive, W3 et W6 n'étant plus alors accessibles de WQ, on ne
pourra dire que, de WQ, « p est possible », puisqu'on a supposé ~ p
72 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

dans tous les seuls mondes WI, W2, accessibles alors de WQ.
L'énoncé LMp ZD Mp n'est donc plus alors une thèse. On vérifie
que si la relation R est seulement réflexive, le modèle vahde le
système T de Feys ; si elle est réflexive et symétrique, le système
dit de B r o u w e r ; enfin réflexive, symétrique et transitive, elle est
modèle de S5. Les mondes virtuels se partitionnent alors en
ensembles fermés dans chacun desquels les mondes sont équiva-
lents, accessibles entre eux et accessibles de WQ, lui-même acces-
sible de chacun d'eux. On retrouve bien la réductibilité de toutes
les itérations de modes au possible et au nécessaire ou à leurs
négations, la relation d'accessibilité étant en quelque sorte neutra-
lisée. D'une manière générale, une formule sera valide dans une
théorie si elle est satisfaite dans tout modèle correspondant à des
conditions déterminées d'accessibihté.
Mais nous avions fait aussi la remarque que, dans cette interpré-
tation kripkéenne, on choisit un monde distingué WQ, qui joue le
rôle de monde actuel. Cette décision, dont le sens s'affaiblit
lorsque R est une relation d'équivalence, prend toute sa valeur
lorsque l'on considère des énoncés quantifiés, dans lesquels on
distingue prédicats et individus. On a vu au paragraphe 3.4, à pro-
pos de la distinction du de re et du de dicto que des énoncés
quantifiés comme celui de Ruth Barcan Marcus : (x) L(j)(x) 3 L
(x) (|)(x) faisaient problème du point de vue syntaxique de la
déduction. Ils appellent également, pour lever les difficultés d'in-
terprétation sémantique, un nouvel enrichissement des modèles.
On distinguera alors les individus appartenant déjà ou non aux
différents mondes virtuel et actuel. Dans le cas le plus
simple, on évaluera la vérité d'un énoncé dans son monde
relativement à un domaine fixé d'individus communs au monde
actuel et à tous les mondes, dans lesquels ils ont ou non telle
propriété. L'énoncé de Barcan devient alors vahde dans S5, mais
indécidable dans S4, représentés par de tels modèles. Dans S5, les
individus des mondes virtuels étant en effet les mêmes que ceux
du monde actuel, grâce à la transitivité de R leurs propriétés sont
vérifiables à partir de tous les mondes dans tous les mondes.
L'énoncé dit alors que, si tout individu actuel est un (]) dans tout
monde vhtuel (oii, par définition du modèle, il existe), alors dans
tout monde virtuel tout individu (le domaine étant le même que

16. Ce système, plus faible que S5, est obtenu en ajoutant à T l'axiome :
LMp.
73 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

celui du monde actuel) est aussi un (|). Mais on peut concevoir


d'autres hypothèses sur l'existence ou l'inexistence des individus
du monde actuel dans les mondes virtuels, donnant alors lieu à des
modèles, barcusiens ou non, correspondant à des variantes du
calcul.
Il est ainsi tout à fait clair que les sémantiques adéquates des
théories abstraites du possible exigent que leurs objets soient spé-
cifiés en tant qu'appartenant à différents mondes virtuels. Elles
apparaissent donc comme des théories mathématiques, dans les-
quelles les objets, contrairement à ceux de la pure logique des
énoncés, sont pourvus de contenus formels.

Le concept du possible que nous avons voulu élaborer en tant


que simplement opposé à l'actuel a été présenté d'abord dans
l'usage naturel de la langue, puis comme élément de systèmes
formels. L'expression du possible dans la langue est obtenue de
façons variées. Souvent mal différencié de ce que nous appelons
le virtuel et le probable, il comporte néanmoins presque toujours,
caractéristique de son statut concret, un élément de temporalité.

Les tentatives pour donner au possible une autonomie et le


considérer par conséquent comme une nouvelle « valeur de
vérité », ont présupposé une dissociation plus ou moins radicale
d'avec cet élément tempc^l, qui lui-même est devenu l'objet
d'une mise en forme, avecUes « logiques temporelles » et les
« logiques des temps verbaux ». Dissociation que nous avons
considérée comme indispensable à une véritable théorie du pos-
sible ; on a donc laissé de côté ces « logiques » du temps. Mais
une authentique théorie formelle du possible doit-elle être mise
sur le même plan que la logique ? Nous avons vu que dans ces
systèmes formels, le possible en tant que foncteur applicable à des
énoncés, se trouvait en général codéterminé avec d'autres fonc-
teurs modaux, surgissant dans certains systèmes du seul fait de
règles algébriques spécifiques. Le possible s'y trouve donc réduit
à un possible opératoire abstrait. Le caractère originaire de corré-
lation du possible à l'actuel s'y reflète cependant encore faible-
ment dans le rapport qu'entretiennent alors les foncteurs modaux
avec la vérité des énoncés. Le vrai, reflet atténué de l'actuel, ne
saurait être assimilé lui-même à un mode ; il domine ceux-ci, en
ce sens que les énoncés modalisés pris dans leur simple statut
74 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

d'énoncé sont régis par la logique du vrai et du faux. L'énoncé :


« Il est possible que p soit nécessaire » exprime bien une proposi-
tion de possibilité et secondairement de nécessité, mais il est de
toute façon ou vrai, ou faux (ou peut être indéterminé).

D'autre part le système de ces énoncés modalisés contient tou-


jours le calcul logique ordinaire, soit que le premier ait été
construit comme extension du dernier, soit que celui-ci puisse
apparaître comme une restriction du premier. Mais dans l'un ou
l'autre cas on voit que les énoncés modaux, non seulement relè-
vent du vrai et du faux en général, mais peuvent encore acquérir
du fait du système déductif qui constitue leur milieu, les qualifi-
cations de démontré - logiquement vrai - ou de réfuté.
Métapropriétés qui ne sont pas davantage des modes, même si le
démontré peut être par certains systèmes identifié au nécessaire.
Si le rapport des modes, et singulièrement du possible, au vrai,
dans les systèmes formels peut être interprété comme le reflet
d'xme opposition à l'actuel, le rapport des modes à cette nécessité
« apodictique » d'enchaînement des énoncés peut être interprété
co^me trace d'une distinction d'avec le virtuel. En effet, la
n é ò e § ^ de démonstration établit la vérité d'un énoncé dans
toutes les situations vùtuelles, dans toutes les variantes, autorisées
par les variables du système. Mais plus généralement les théories
formelles du possible sont étroitement dépendantes de la notion
même du virtuel.
C'est ce que manifeste encorde plus fortement, quoique de
manière ambiguë, l'interprétation bar les mondes « possibles » de
Kripke. Ces mondes doivent être considérés, nous l'avons dit plus
haut, comme proprement virtuels. La nécessité modale est alors
définie comme vérité dans tous les mondes virtuels d'un modèle
représentatif. Mais on ne saurait oublier que la nécessité apodic-
tique correspond ici à autre chose. À la faveur de la complétude
des systèmes, elle peut être définie comme validité dans tous les
modèles de mondes virtuels compatibles avec les conditions du
système envisagé. Les énoncés d'une théorie formelle du possible
ne reçoivent donc une représentation sémantique satisfaisante, et
ne prennent en outre valeur de connaissance démontrée que par
l'intervention du concept de virtuel.
Revenant par ailleurs au rapport du possible à l'actuel faible-
ment ébauché dans ces théories, on constate qu'il ne saurait
déboucher vraiment sur des apphcations à l'empirie ; tout au plus
75 GRAMMAIRE, LOGIQUE OU ONTOLOGIE DU POSSIBLE ?

jouera-t-il comme on le verra au chapitre 5, le rôle


d'intermédiaire. Les « logiques » modales demeurent pour ainsi
dire dans l'entre-deux d'une théorie de l'objet abstrait
authentiquement quelconque, et d'une théorie prenant
effectivement en compte les conditions de l'actualisation
empirique. C'est un autre concept du non-actuel qui fournit les
moyens effectifs de ce passage ; nous l'avons évoqué sous le nom
de probable. Alors que le possible, soit demeure entaché de
subjectivité dans ses expressions concrètes, soit ne règle
symboliquement que des exigences purement formelles dans les
calculs modaux, en se tenant en deçà de toute expérience, le
virtuel et le probable vont nous apparaître comme des catégories
fondamentales de la pensée scientifique du monde. Le possible est
la catégorie qui convient à nos discours sur les actions et les pra-
tiques individuelles, si peu prévisibles, des hommes. Une science
d'objets, fût-ce de faits humains objectivés, pour autant que cette
objectivation réussisse, ce n'est pas sur le possible, mais sur le
virtuel et le probable qu'elle se fonde.
Chapitre 3

Le virtuel, degré zéro du non-actuel


les objets mathématiques

On a tenté dans l'Introduction de cet ouvrage une première


définition du virtuel, en taût que « non-actuel considéré essentiel-
lement et proprement en lui-même, du point de vue de son état
négatif, sans en envisager rapport à l'actuel » (§ 4), et on le dis-
tinguait alors, quant à sa fòi^ction de connaissance, de Vimagi-
naire, qui comporte une valeur existentielle pour le sujet imagi-
nant, et aussi très souvent une valeur esthétique. Il nous faut
cependant revenir un instant surcette collusion naturelle de l'ima-
ginaire et du virtuel, car^Ue^t susceptible de jeter quelque lueur
stu" la spécificité du virtuel cognitif même. L'un des exemples les
plus instructifs, en même temps que les plus esthétiquement réus-
sis, de l'usage d'un pseudo-virtuel en littérature nous sera fourni
par J. L. Borges. Bien que l'œuvre entière de Borges puisse sur ce
point de vue être attestée, je me bornerai au recueil intitulé El
jardin de los senderos que se bifurcan (Le jardin des sentiers qui
bifurquent, du nom de l'une des nouvelles qu'il contient, dans
Obras completas, Buenos Aires, EMECE editores, 1941). Quatre
thèmes me semblent y introduire ce pseudo-virtuel de façon parti-
culièrement significative.

1. En premier lieu, l'étrange entreprise de Pierre Ménard


(« Pierre Ménard auteur du Quijote »), de reconstruire tex-
tuellement, sans le copier, l'ouvrage de Cervantes, se présente
comme une image de la sélection de Vactuel à travers une
multitude de virtuels, sous la forme des brouillons et des variantes
78 LE VIRTUEL, DEGRÉ ZÉRO DU NON- AC TUEL...

que Ménard détruira par la suite. Ce qui l'intéresse dans cette


entreprise incongrue, c'est que l'actuel Quijote, l'œuvre de
Cervantes, « n'était pas inévitable [...]. Le Quijote est un livre
contingent, le Quijote est non nécessaire » (p. 448). L'actuel se
produit donc ici à la manière du réel leibnizien par la
détermination d'un « possible » parmi tous les autres (d'une
virtualité), selon des principes extrinsèques, ici la personne et
l'histoire de Cervantes. L'imaginaire personnel apparaît en ce cas
dans les variantes et esquisses détruites qui expriment le sujet
Pierre Ménard. Et dont Borges, maître humoriste, feint de
retrouver la trace distinctive dans quelques lignes du Quijote lues
comme écrites par Pierre Ménard, comparées aux lignes
absolument identiques, mais lues comme écrites par Cervantes, le
« précurseur ». Si extravagante qu'apparaisse l'expérience de
Pierre Ménard, il est pourtant possible à chacun d'entre nous d'en
entrevoir le sens concret, lorsque, ayant égaré un texte, nous
devons le réécrire, et qu'une fois retrouvé, nous comparons la
seconde version à l'original.

2. Une seconde apparition du thème du pseudo-virtuel se mani-


feste dans « La Bibliothèque de Babel ». Cette bibliothèque,
image du monde comme énigme et conime prison, contient, géné-
ralement indéchiffrables ou apparenmient:d^eurvus de sens, la
totalité des livres, c'est-à-dire toutes les combinakons possibles
des vingt-cinq signes supposés suffisants pour écrire une langue.
Chaque livre, en tant que représentation, est une des virtualités,
que le bibliothécaire Borges imagine du reste toutes avoir été ou
devoir être actualisées. Il conjecture en outre que la bibliothèque,
bien que composée du nombre fini des combinaisons différentes
de vingt-cinq lettres, « est illimitée et périodique. Si un voyageur
étemel la traversait dans une direction quelconque, il vérifierait au
cours des siècles que les mêmes volumes se répètent, dans le
même désordre (qui, répété, serait un ordre : l'Ordre) ». « Ma soh-
tude, conclut-il, se réjouit de cette élégante espérance » (p. 471),
transmutation affective évidente du simple virtuel en un imagi-
naire personnel.

3. Un troisième thème voisin du précédent est celui de la


coexistence de mondes et de situations ne différant entre eux que
par une atmosphère ou par des détails, comme dans les différents
79 LE VIRTUEL, DEGRÉ ZÉRO DU NON- AC TUEL...

actes de la pièce de Herbert Quain {Examen de l'œuvre de Herbert


Quain) : « L'intrigue des actes est parallèle, ainsi dans le second,
tout est légèrement horrible, tout est remis à plus tard ou frus-
trant » (p. 464). Dans la même nouvelle les mondes d'un roman
de Quain sont ramifiés, et décrits en remontant le temps - les
temps. « Le second chapitre raconte ce qui est arrivé la veille du
premier. Le troisième, ce qui est arrivé dans une autre veille pos-
sible du premier... » (p. 462). Et chacune de ces journées en pré-
cédant une autre se ramifie en trois autres veilles. La ramification
rétrograde du temps fait ainsi apparaître une multiplicité indéfini-
ment déployée de pseudo-virtualités réalisées, à quoi faisait déjà
allusion la fin de la nouvelle du « Jardin des sentiers qui bifur-
quent » : « Cette trame de temps qui se rapprochent, bifurquent, se
recoupent ou séculairement s'ignorent, embrasse tous les pos-
sibles » (p. 479) 1.

4. Le dernier thème est celui du rêve, apparenté quoique moins


explicitement au virtuel. Dans « Les Ruines circulaires », le héros
voulait « rêver un homme : il voulait le rêver dans son intégralité
minutieuse, et l'imposer à la réalité » (p. 451). Finalement, ayant
créé ce fantasme, le mage « comprit avec soulagement, avec
humiliation, avec terreur, que lui-même était une apparencé que
l'autre était en train de rêver » (p. 455). On est cette fois en(fermé
dans le royaume des virtuels mêmes, sans accès à une actualité. Et
le virtuel imaginaire est présenté alors comme illusion parJe
poète.
Bien que le mot de « possible » apparaisse à plusieurs reprises
pour qualifier ces non-actualités du poète, ce ne sont point des
possibles au sens précis du précédent chapitre. L'imaginaire y est
bien considéré purement et simplement comme tel, une espèce de
réalité en quelque manière incomparable à celle de l'actuel, mais
du même ordre, dont elle serait alors comme le degré zéro. Dans
sa fonction imaginative, le pseudo-virtuel est alors évoqué en tant
que manifestant, par opposition au terre-à-terre immuablement
fixé de l'actuel, le mystère du monde, son caractère illusoire peut-
être, et son infinité.

L Nous retrouverons à propos des théories physiques une très curieuse


hypothèse de temps ramifié établie par Everett, où les virtuels sont alors
purement cognitifs.
80 LE VIRTUEL, DEGRÉ ZÉRO DU NON- AC TUEL...

Dans sa fonction cognitive que nous voulons explorer, le virtuel


a évidemment perdu ce halo affectif sur quoi repose sa valeur
esthétique. Il demeure néanmoins, en tant que produit d'esprits
créateurs de science, profondément révélateur d'actes d'imagina-
tion. Ce n'est pas cet aspect psychologique de la pensée scienti-
fique qui fait l'objet de notre étude, mais sa trace effective dans
les œuvres que l'histoire des sciences nous propose. Nous exami-
nerons successivement la mathématique comme royaume du vir-
tuel, la place et la fonction du virtuel dans les modèles des
sciences de l'empirie, nous essaierons enfin de préciser le rôle très
particulier que joue le virtuel dans la connaissance historique.

1. Contenus formels : logique et mathématique

1.1. Que la mathématique traite du virtuel au sens oii nous


l'entendons ne souffre guère d'objection. La caractérisation aristo-
télicienne de cette science comme théorie de l'immuable non
séparé, c'est-à-dire non concret, conserve toute sa profondeur. Les
mathemata sont non actuels, non point en ce sens qu'ils seraient le
fruit instable de la fantaisie des hommes, mais en ceci qu'ils sont
essentiellement des abstraits, par exemple non réalisés comme tels
dans l'expérience sensible. On pourrait, il est vrai, songer à consi-
dérer plutôt les mathématiques conrnie théorie des possibles. Mais
il faudrait alors opter pour une interprétation empiriste. Le pos-
sible tel que nous le définissons, aussi bien dans son intégration au
sein d'un système formel que dans son caractère originaire d'op-
posé simple et pour ainsi dire provisoire à l'actuel, demeure en
effet associé à celui-ci. Et, dans le cas des mathématiques, à l'ac-
tualité du sensible ; de telle sorte que les mathemata conçus
comme des possibles apparaîtront alors comme extraits de l'ac-
tualité sensible. Or si au niveau de l'abstraction géométrique élé-
mentaire cette interprétation peut en effet sembler plausible et
naturelle, comment rendre compte dans un esprit empiriste d'ob-
jets mathématiques aussi éloignés de l'actuahté sensible que ceux,
par exemple, de la « géométrie non commutative » ? Ce n'est pas
que nous prétendions nier que de tels concepts, si élaborés soient-
ils, ne puissent servir à construire des modèles raffinés de l'expé-
rience, ni être intuitivement imaginés au moyen de représentations
81 LE VIRTUEL, DEGRÉ ZÉRO DU NON- AC TUEL...

sensibles partielles 2. Mais nous croyons reconnaître dans ces abs-


tractions mathématiques non pas des formes tirées de l'expé-
rience, mais des formes en général constituant un domaine élargi,
comprenant éventuellement des formes d'objets empiriquement
actualisables, comme modèles de l'expérience, mais aussi des
variantes non actualisées, et éventuellement non actualisables, de
ces formes. Et c'est bien là ce que nous caractérisions comme
virtuel. Il se peut que Leibniz ait raison, pour qui, on l'a vu, la
mathématique est la science générale des virtuels relevant de
l'imagination sensible ; et que Kant ait aussi raison de rapporter
les objets géométriques et arithmétiques aux propriétés a priori
des formes de l'intuition sensible. Mais c'est à la condition de
reconnaître dans l'un et l'autre cas que cette relation au sensible
ne caractérise qu'un premier état, en quelque sorte contingent,
historique, de la visée des mathématiques. Telle que ses dévelop-
pements historiques réels nous la montrent, la mathématique est
bien la science des formes virtuelles (possibles ou non) des objets
pensables en général.

1.2. Si donc les mathématiques explorent le virtuel, comment


leurs objets propres - qui sont des formes d'objets pensables en
général - , se rattachent-ils à la réalité ? Nous renouvelons ici la
remarque faite dans l'Introduction (§ 3) : que ce que nous nom-
mons actualité n'est nullement synonyme de réalité ; le réel
déborde l'actuel, et, tel que nous l'entendons, il inclut assurément
du virtuel. Quelle est donc l'espèce de réalité dont participent les
objets des mathématiques ? Nous dirons tout d'abord qu'ils n'ont
pas de « matière », si l'on entend par matière ce qui dans une
réalité n'est pas complètement déterminé par sa forme, et présente
par conséquent par rapport à celle-ci de la contingence. Au sens
où nous le comprenons, on voit que la matière introduit le pos-
sible. Une matière parmi d'autres, qu'admet la forme de la réalité
considérée, délimite parmi les propriétés virtuelles de cette forme
celles qui actuellement sont, et celles qui « pourraient être ». Un
objet mathématique, tel un nombre particulier, ou le concept géné-
ral de nombre algébrique, ou le concept de groupe fini, n'a pas de
matière en ce sens. Mais il a, certes, un contenu, c'est-à-dire que

2. Le cas des « géométries non commutatives » d'Alain Connes en est un


bon exemple. Son ouvrage Géométries non commutatives, Paris, 1990, contient
des figures, et propose des applications directes à la physique des particules.
82 LE VIRTUEL, DEGRÉ ZÉRO DU NON- AC TUEL...

sa forme détermine une pluralité de propriétés, et que, même,


toutes ces propriétés peuvent ne pas être déductibles à partir d'une
description axiomatique, opératoire de cette forme, bien qu'elles
lui soient essentiellement attachées. C'est comme on sait Gôdel -
et dans un autre langage, Tarski - qui a montré l'existence de
telles propriétés indécidables, quoique réelles en ce qu'on peut
vérifier que des modèles du système les possèdent. Nous appelons
de tels contenus, décidables ou non, des contenus formels
Il est cependant des théories, tout à fait comparables dans leur
forme aux théories proprement mathématiques, et qui néanmoins
sont sans contenus. De telles théories, nous les appellerons
logiques au sens strict. Nous avons déjà eu l'occasion au cha-
pitre 2 (§ 4.2) de faire apparaître les calculs modaux comme des
théories proprement mathématiques, c'est-à-dire à contenus for-
mels, et de refuser alors de les considérer comme de vraies
logiques. C'est que nous réservons ce titre à des théories dont les
objets « sans qualités » n'ont d'autres propriétés que la présence
ou l'absence virtuelles, ou si l'on veut le « posé » et le « non-
posé ». Le prototype de telles théories est assurément la logique
élémentaire classique, soit qu'on en représente les thèses
formelles comme constituant un calcul des énoncés, soit qu'on les
représente comme un calcul des classes (sans que soient alors
distingués des objets classes et des objets éléments, ni bien
entendu des classes finies et des classes non finies 4). Ces deux
façons de parler, formellement équivalentes, ne renvoient l'une et
l'autre qu'à une même théorie des formes d'objet en général,
obtenue par les opérations n (dite conjonction d'énoncés, ou
intersection de classes), ~ (dite négation d'énoncé, ou prise du
complément d'une classe), etc., réductibles du reste à une
opération unique (la barre de Sheffer : incompatibilité de deux
énoncés, ou l'opération duale de négation simultanée). L'absence
de tout contenu formel dans une telle théorie, associée à la parfaite
absence de restriction quant au domaine de l'objet vide, se
manifeste métathéoriquement par les propriétés de non-

3. Voir « The Notion of Formal Content », Social Research, vol. 49, n° 2,


1982, p. 359-382, et « Contenus formels et dualité », Manuscrito, vol. X, n° 2,
1987, p. 199-210, repris dans Formes, opérations, objets, Paris, 1994, chap. Il
et m.
4. Dans le langage des classes, le caractère « démontré » des thèses s'inter-
prète comme égalité à la classe universelle des classes correspondantes.
83 LE VIRTUEL, DEGRÉ ZÉRO DU NON- AC TUEL...

contradiction, de complétude et de décidabilité du système


L'enrichissement de l'objet, pris originairement, iiberhaupt, qui a
lieu quand on construit un calcul des prédicats, dans lequel l'objet
prédicat, ou fonction, est distingué de l'objet individu, se
manifeste alors par une perte de la métapropriété de décidabilité
au sens strict. Il n'existe plus alors d'algorithme général de
décision, assurant qu'en un nombre fini de pas il sera établi pour
un énoncé quelconque la propriété d'être ou non un théorème. Ne
considérant dans un tel calcul que des prédicats du premier ordre,
c'est-à-dire ne s'autorisant à quantifier que sur des individus et
non sur des prédicats, le système obtenu est lui-même caractéri-
sable par des métapropriétés spécifiques, trahissant d'une manière
globale la présence de contenus formels dans ses énoncés

1.3. La réalité du virtuel des mathématiques ne peut dépendre


de la présence de contenus empiriques ; elle dépend donc de ces
contenus formels. Les objets mathématiques sont toujours corréla-
tifs de systèmes d'opérations qui les déterminent comme formes.
Dans la logique stricto sensu - le calcul des énoncés - cette
détermination est complète et transparente, c'est-à-dire, en
d'autres termes, que ces objets n'ont pas à proprement parler de
contenus. Pour les théories proprement mathématiques, la corréla-
tion des systèmes opératoires et des objets est justement explicitée
dans les règles et axiomes. Même dans la perspective très ontolo-
giste d'Euclide, qui semble poser des objets, figures et nombres,
comme originairement indépendants d'un système opératoire, on
peut vérifier que les aïriQ^aTa concernent les possibilités d'opé-
rations, et que d'autres opérations mêmes demeurent sous-enten-
dues. Les mathemata sont en fait des virtualités, dont c'est le sys-
tème opératoire qui assure le déploiement et leur garantit des

5. Il y a des théories proprement mathématiques, à contenus formels, qui


possèdent aussi ces métapropriétés. Mais leur domaine d'objets est alors
spécialement délimité ; voir par exemple Tarski, The Completeness of
Elementary Algebra and Geometry, Paris, 1967.
6. C'est le théorème de Lindstrom, qui dit que, sous des conditions très
générales, un système formel satisfaisant au théorème de Lôwenheim-Sk0lem
(« Tout énoncé satisfaisable de S est satisfaisable dans un modèle dénom-
brable ») et au théorème de compacité (« Pour tout ensemble M d'énoncés de
S, si et seulement si toute partie finie de M est satisfaisable dans un modèle
dénombrable, M est satisfaisable dans un modèle dénombrable »), alors le sys-
tème est équivalent au calcul des prédicats du premier ordre.
84 LE VIRTUEL, DEGRÉ ZÉRO DU NON- AC TUEL...

contenus formels. Or ces contenus se manifestent de façon pour


ainsi dire dramatique lorsque le système des opérations qui
déterminent les objets d'un domaine se révèle comme inadéquat.
Nous ne reprendrons pas l'exemple souvent cité par nous de
l'aporie présentée aux mathématiciens du XVI® siècle par le cas
irréductible des équations du troisième degré, dont les solutions en
nombres ordinaires (« réels ») existent, car on sait les construire,
mais auxquelles l'application de la formule algébrique de résolu-
tion de Cardan obligerait à passer par l'extraction, interdite, de la
racine carrée d'un nombre négatif. Dans de telles situations, le
système opératoire se révèle trop restrictif, empêchant de produire
des objets dont on peut vérifier par ailleurs V existence. La solution
consiste alors à lever cette restriction en étendant le domaine des
objets mêmes : pour les nombres complexes, l'extraction de la
racine carrée est toujours possible.
Nous venons d'user du mot existence à propos d'objets mathé-
matiques. On assimile souvent cette existence du virtuel à la non-
contradiction. C'est ainsi que les objets virtuels que sont les
ensembles, déterminés par un système axiomatique comme celui
de Frege ou de Russell, se révéleront en un certain sens comme
irréels lorsque Russell tirera du système son paradoxe, c'est-à-dire
montrera qu'on en peut déduire deux énoncés contradictoires :
certains de ces objets virtuels pourraient alors avoir, conformé-
ment aux règles de leur construction, des propriétés qui s'excluent
logiquement. Le remède a été dans ce cas de restreindre le sys-
tème opératoire dans de nouvelles axiomatiques, moins libérales,
au prix sans doute d'une réduction du domaine des virtualités et
de la richesse de leurs contenus formels. C'est en somme l'inverse
de la solution rencontrée lors de la création des nombres com-
plexes.
Le point de vue que nous présentons permet d'interpréter ce
caractère purement logique de non-contradiction comme situation
au sein même de l'activité de connaissance mathématique. La ren-
contre d'une contradiction signifierait en effet que la production
opératoire des objets se heurte à une incompatibilité, à l'inap-
plicabilité aux objets des règles d'opération antérieures. Ainsi
l'existence des objets virtuels, leur rattachement à une réalité
mathématique, sont-ils directement corrélatifs de la capacité
d'exécution du système opératoire. On n'en conclura pas
néanmoins que la production des mathemata est arbitraire. On a
pu considérer en effet que, d'une part, il n'y avait pas lieu de
85 LE VIRTUEL, DEGRÉ ZÉRO DU NON- AC TUEL...

déceler par avance, dans le système opératoire axiomatisé, la


promesse d'obstacles ou au contraire l'assurance de leur absence ;
et d'autre part que le nouveau chemin emprunté par le
mathématicien à la suite de la rencontre d'un obstacle était
arbitraire, le chemin déjà antérieurement parcouru demeurant par
ailleurs indépendant de l'obstacle qui l'obstrue. Nous croyons au
contraire pouvoir constater dans l'histoire des mathématiques que
les obstacles rencontrés, soit qu'ils mettent en péril la réalité du
domaine des objets virtuels antérieurs, soit qu'ils en suggèrent
l'extension, sont l'expression de contenus formels positifs, c'est-
à-dire de la corrélation nécessaire de systèmes opératoires et
d'objets. Dans le premier cas, assez rarement rencontré (nous
citions le cas de la théorie des ensembles), ces contenus avaient
été inadéquatement exprimés dans l'axiomatisation du système
opératoire, qui était en quelque manière trop libéral relativement
aux objets. Dans le second cas, le système opératoire était au
contraire trop restrictif. Les solutions sont de toute façon
dépendantes de l'obstacle, c'est-à-dire de la nature des contenus
formels qui définissent la réalité des objets virtuels mal construits
ou limités sans nécessité.
Il y a donc bien des critères de réalité des objets virtuels de la
mathématique, qui ne se rapportent aucunement à leur usage éven-
tuel comme modèles des phénomènes. Leur virtualité ne saurait
donc se ramener à une possibilité au sens que nous avons défini.

1.4. Ces critères peuvent du reste être plus ou moins exigeants ;


l'exigence maximale a sans doute été formulée par les logiciens et
mathématiciens intuitionnistes. Nous nous bornerons ici à remar-
quer que, pour l'école intuitionniste, les objets mathématiques
réels sont des virtualités renforcées^. On exige alors pour qu'un
tel objet soit admis comme une réalité mathématique, que l'on
puisse effectivement l'exhiber. Ce qui signifie que l'on soit en
mesure d'effectuer, « en un nombre fini de pas », les opérations
corrélatives. Dans tous les cas où n'interviennent que des virtuali-
tés finies, l'exigence intuitionniste n'ajoute rien aux conditions de
réalité de la mathématique classique. C'est seulement lorsque
intervient l'infini que la présentation d'un objet virtuel n'est
valable pour l'intuitionnisme que moyennant précaution.

7. Nous avons assez longuement examiné la question de l'intuitionnisme


dans un ouvrage précédent, La Vérification, Paris, 1992, chap. 6, p. 145 s.
86 LE VIRTUEL, DEGRÉ ZÉRO DU NON- AC TUEL...

On pourrait croire qu'en pareil cas l'exigence accrue de l'intui-


tionnisme tend forcément à réduire le domaine des êtres virtuels
considérés. Il n'en est rien. L'exigence d'effectivité opératoire,
bien qu'elle conduise à rejeter certains êtres classiques comme
insuffisamment déterminés, permet souvent, en revanche, d'opérer
des distinctions qui obligent à dissocier le virtuel classiquement
reconnu, à en exfolier et en multiplier les concepts. Par exemple
pour l'intuitionnisme, l'une des définitions des réels comme suites
convergentes de rationnels, est obtenue par des suites de choix, et
non pas comme dans le cas classique par des suites supposées
données par avance. La convergence dans le cas classique signifie
simplement qu'à partir d'un certain rang qu'on laisse indéter-
miné, les différences entre les termes postérieurs demeurent aussi
petites qu'on voudra. Pour l'intuitionnisme, cette propriété doit
être effectivement vérifiable sans qu'on laisse indéterminé le rang
à partir duquel elle a lieu, ce qui oblige à préciser le mode de
choix des éléments de la suite. Dans ces conditions, la définition
de l'équivalence de deux suites comme définissant le même réel
bifurque en deux directions. Ou bien l'on se contentera de deman-
der, comme en mathématiques classiques, qu'à partir d'un certain
rang la différence des termes correspondants des deux suites
demeure aussi petite qu'on voudra. Et si cette clause d'équiva-
lence est niée - c'est-à-dire pour l'intuitionnisme si elle a des
conséquences absurdes - les deux suites seront dites définir deux
réels distincts qu'on dira « inégaux ». Ou bien l'on demandera,
pour que les deux réels ainsi définis diffèrent, que l'écart entre les
termes correspondants des deux suites reste au moins égal à une
valeur effectivement assignable dès que leur rang dépasse un rang
également déterminé. Les deux réels définis par les suites seront
alors dits « séparés ». Cette propriété nouvelle est évidemment
plus forte que la précédente, qu'elle entraîne. On voit donc sur cet
exemple en quoi l'exigence intuitionniste peut multiplier les vir-
tuahtés ; car dans la perspective classique où les êtres virtuels que
sont les suites définitoires de réels sont supposées données, la dis-
tinction de 1'« inégalité » et de la « séparation » n'a plus de sens.
Toutefois, le traitement de l'infini, et à plus forte raison de l'in-
fini non dénombrable, si l'on se refuse à le considérer jamais
comme réalisé en tant qu'être virtuel complet, restreint en un
autre sens le domaine des virtualités. C'est à cette restriction que
voulait échapper Hilbert, qui partageait pourtant à sa manière les
exigences d'effectivité des intuitionnistes. A cette fin, il reconnaît
87 LE VIRTUEL, DEGRÉ ZÉRO DU NON- AC TUEL...

aux objets introduisant le transfini un statut spécial d'existence


mathématique qu'il nomme « idéalité ». Les propositions mathé-
matiques « finitaires » se rapportent pour ainsi dire à des virtuali-
tés de premier ordre, reconnues par des opérations effectivement
menées à leur terme. Quant aux formules non finitaires, elles « ne
signifient rien en elles-mêmes, et sont les objets idéaux de la
théorie » (« Sur l'infini », p. 392). De notre point de vue, il s'agit
alors de virtualités qu'on pourrait dire du second ordre, mais qui
ne diffèrent pas essentiellement des virtualités mathématiques du
premier ordre. Dans l'un et l'autre cas, l'exploration du virtuel
suppose l'itération opératoire virtuellement indéfinie (et ceci sans
doute est déjà le cas dans une théorie élémentaire des prédicats).
La différence, certes significative, est que dans le cas des êtres
« idéaux », la notion d'itération indéfinie est elle-même thémati-
sée comme objet, et par conséquent explorée à ce niveau supérieur
de virtualité, qui caractérise l'invention cantorienne. Si l'on vou-
lait marquer une véritable différence de nature entre les virtuels,
ce serait à la notion d'un calcul logique stricto sensu qu'il faudrait
revenir. Dans ce cas, non seulement l'exploration des êtres vir-
tuels ne suppose point l'opposition d'un fini à un infini, thémati-
sée ou implicite, mais le domaine qu'elle produit ou si l'on veut
révèle, est vide de contenus, l'objet virtuel étant réduit au simple
trait de position ou de non-présence.

1.5. Ainsi peut-on dire que la logique des énoncés est, en un


sens radical, inféconde, ses objets étant dépourvus de contenus
formels, ou si l'on préfère présentant le degré zéro du contenu
formel. Il n'en est nullement ainsi des virtualités mathématiques,
et c'est là un aspect décisif de leur appartenance à une réalité. On
pourrait attribuer cette fécondité des développements mathéma-
tiques à la pensée même, envisagée alors comme activité auto-
nome d'un sujet transcendantal, ou comme ensemble des condi-
tions encadrant a priori cette activité. Il me semble pourtant
qu'une telle interprétation ne fait pas droit au hiatus explicité par
Gôdel entre les systèmes opératoires et les systèmes d'objets qui
leur sont corrélatifs. Dans le royaume des virtualités mathéma-
tiques, non seulement tout n'est pas permis, mais encore les objets
qui apparaissent peuvent échapper jusqu'à un certain point aux
procédures opératoires qui en établissent pourtant les propriétés et
l'existence. En contrepartie, à partir d'un système d'êtres virtuels
sont développées des virtualités nouvelles, imprévisibles, en ce
88 LE VIRTUEL, DEGRÉ ZÉRO DU NON- AC TUEL...

sens que leur mise au jour exige que de libres manipulations du


système opératoire ouvrent de nouveaux domaines d'objets. Car
les univers virtuels ne sauraient être conçus comme formés d'ob-
jets déjà présents mais cachés. Ce sont des configurations opéra-
toires qui les suscitent en tant que virtualités, et c'est le travail
exploratoire et constructeur du mathématicien qui les exhibe. Ces
objets appartiennent alors à la réalité mathématique, sauf erreur
logique dans le travail de ce dernier. Tel est le sens, qui me paraît
conforme à leur histoire, d'un réalisme et d'une fécondité des
mathématiques. Je m'efforcerai d'en donner un exemple pas
trop trivial, sans pourtant entrer dans des détails qui dépasseraient
de toute façon ma compétence. Il s'agira de VInvention des idéaux
de Kummer et Dedekind. On notera que le mot « invention » est
ici pris à dessein dans son double sens de découverte et de
création, et tel est bien en effet le statut de l'œuvre mathéma-
tique.

2. Un exemple de non-vacuité du virtuel : l'invention des idéaux

2.1. Emst Eduard Kummer (1810-1893) part d'une tentative


pour démontrer le grand théorème de Fermât », qu'il n'existe
aucune solution j , z en nombres entiers (ou rationnels) des
équations + = z« pour n > 3. Il est alors conduit au problème
général de la décomposition en facteurs premiers d'entiers qui
généralisent les entiers ordinaires (rationnels), à l'image des
nombres introduits par GauB : a + bi, oti a et ô sont des entiers
ordinaires et i l'unité imaginaire V ^ . Pour l'étude de l'équation
de Fermât, Kummer introduit donc des nombres qu'il nomme
encore « complexes », de la forme a + ba, avec aetb entiers
ordinaires et a racine primitive pième ¿e l'unité, c'est-à-dire tel
que a ^ = 1, en négligeant la solution triviale a = 1, et en suppo-
sant (provisoirement) A, premier ^ 2. De telles entités peuvent, à
l'instar des nombres complexes usuels, être figurées par le rayon
vecteur unité d'un cercle, incliné sur l'axe origine des angles d'un

8. Voir André Weil, Introduction, dans E. Kummer, Collected Papers,


p. 3-4.
89 LE VIRTUEL, DEGRÉ ZÉRO DU NON- AC TUEL...

angle qui suffit alors à définir l'entité. Si l'on convient que le pro-
duit de deux telles entités correspond à l'addition de lews angles,
on voit bien alors que la relation a'^ = 1 divise le cercle en À.
segments ayant des angles 0 ou de n, fournissant A, - 1 valeurs
de a. On montre que, pour une valeur fixée de X, a étant l'une
quelconque des À - 1 solutions primitives de a^ = 1, un « nombre
complexe » (appelé aujourd'hui entier d'un corps cyclotomique)
est toujours de la forme :

f(a) = a + aia +... +.fln - 1.0c ^ - ^


avec les ai entiers ordinaires. Kummer y définit alors des com-
plexes premiers, par analogie avec les nombres premiers ration-
nels (qu'il nomme integri reaies).
On observera que l'idée même de nombre, calquée implicite-
ment sur celle d'entier rationnel, n'est pourtant pas explicitement
caractérisée. Elle suppose cependant clairement que sur de telles
entités soient possibles les opérations d'addition et de multiplica-
tion, avec leurs propriétés formelles ordinaires ; mais ce n'est
qu'après les travaux de Dedekind (1841-1916) qu'on explicitera
complètement les règles de ce système d'opérations, corrélatif du
domaine d'objets qu'on nommera un « anneau ». En outre,
Kummer n'a pas un concept général opératoire explicite
d'« entiers algébriques » dans un corps (ici dans le corps Q (a),
qui est le corps des fractions de leur anneau). Il n'a pas les
moyens de caractériser les entités de la forme f (a) comme
représentant tous les entiers algébriques du domaine d'objets
virtuels engendré par a^. Or l'hypothèse que ces complexes
possèdent toutes les propriétés des entiers ordinaires est réfutée
par Kummer lui-même. La propriété essentielle, et dont il voulait
justement tirer parti pour démontrer le Fermât, est celle de
l'unicité de la décomposition d'un entier en facteurs premiers. Or
il s'aperçoit qu'il n'en est pas toujours ainsi 10.

9. « De sorte que ce fut un heureux accident pour Kummer que Z [a] se


trouve être l'anneau de tous les entiers dans Q (a). » (A. Weil, p. 4.)
10. Il démontre en fait, utihsant le concept de « norme » d'un complexe, que
tout entier ordinaire qui est norme d'un complexe doit être premier et congru à
1 mod /, mais que tout entier ordinaire premier et congru à 1 mod / n'est pas la
norme d'un entier complexe (par exemple dans le cas l = 23). Il en résulte
qu'un entier ordinaire premier de forme mÀ + 1 n'est pas toujours
décomposable en un produit de - 1 facteurs premiers complexes, et qu'un
90 LE VIRTUEL, DEGRÉ ZÉRO DU NON- AC TUEL...

Il paraît hautement déplorable [maxime dolendum videtur] que


cette vertu des nombres réels [des entiers rationnels] de pouvoir
être décomposés en facteurs premiers qui sont toujours les mêmes
pour un même nombre n'appartienne pas aux nombres complexes
[aux entiers algébriques de Q (a)] car s'ils la possédaient, toute
cette théorie, qui jusqu'à présent souffre de grandes difficultés,
pourrait être aisément résolue et menée à son terme. C'est pour-
quoi les nombres complexes dont nous traitons ici paraissent
imparfaits, et l'on peut se demander si l'on ne devrait pas leur
préférer d'autres nombres complexes qui pourraient être imaginés,
ou en rechercher d'autres qui sur ce point fondamental maintien-
nent l'analogie avec les entiers réels. [« De numeris complexis, qui
radicibus unitatis et numeris integris realibus constant », Journal
de mathématiques pures et appliquées, XII, 1847, p. 202.]

Mais, ajoute Kummer, ces nombres complexes ne sont pourtant


pas arbitraires ; ils sont tirés de la théorie même des nombres
entiers ordinaires, et leur raison d'être est qu'on ne peut s'en dis-
penser dans la théorie des divisions du cercle, et des résidus de
puissances supérieures à 2...
Nous ferons ici une première remarque. Construits à partir du
premier niveau d'objets virtuels (que nous avons ailleurs nommés
« naturels ») qui constituent les entiers ordinaires, et en vue de
poser adéquatement et de résoudre des problèmes, les
« complexes » de Kummer, opératoirement déterminés par le
moyen des entiers rationnels et des unités cyclotomiques simples,
racines primitives pièmes ¿g l'unité, se révèlent comme formant au
second niveau du virtuel, un univers nouveau qu'il va falloir
explorer. Car, contrairement à l'hypothèse préalable d'une
conservation des propriétés arithmétiques élémentaires, ces objets
s'y montrent rebelles. Le royaume mathématique du virtuel se
feuillette donc pour ainsi dire en plans ou degrés successifs, selon
lesquels s'introduisent, inattendues", de nouvelles propriétés for-
melles. Mais nous verrons cependant que Kummer n'a pas conçu

complexe même n'a pas toujours une décomposition unique en facteurs


premiers complexes.
11. Les premiers entiers complexes a + bi introduits par GauB se compor-
taient au contraire à l'égard de la décomposition en facteurs premiers comme
les entiers rationnels. On en rendra compte plus tard en montrant que tout idéal
de l'anneau Z [i] est principal, ce qui n'est pas le cas pour l'anneau des com-
plexes de Kummer.
91 LE VIRTUEL, DEGRÉ ZÉRO DU NON- AC TUEL...

sa géniale invention des « nombres idéaux » comme faisant passer


à un plan encore supérieur d'objets virtuels.

2.2. C'est en partant de l'obstacle présenté par la non-confor-


mité « déplorable » des complexes cyclotomiques que Kummer va
parvenir à l'idée décisive qui, dans notre langage, fait pourtant
effectivement passer la théorie à un degré supérieur du virtuel, par
l'invention des « facteurs premiers idéaux ». Ce « pas de géant »,
selon l'expression d'André Weil, est annoncé dans une lettre à
Dedekind du 18 octobre 1845, et développé en détail dans le
grand Mémoire de 1851 Nous ne chercherons pas à suivre ce
détail des démarches qui conduisent le mathématicien de Breslau
à l'invention de « nombres idéaux », nous efforçant seulement
d'en faire ressortir le mouvement essentiel. Kummer démontre, en
substance, que si et seulement si un entier premier rationnel q
divise le complexe F(a), lorsque l'on remplace les racines a i par
des sommes r| i de puissances de a i, introduites antérieurement
par GauB sous le nom de « périodes », le complexe F(a) apparaît
comme contenant l'un des facteurs premiers complexes, s'il
existe, de q. La transformation des a en r| permet d'associer
bi-univoquement aux T) des entiers ordinaires u, chacun d'entre
eux correspondant à l'un des facteurs premiers éventuels de q, s'il
existe comme nombre complexe.
La condition F ( a ) congrue à 0 modulo q pour r] = % définit
complètement le facteur contenu dans le nombre F(oc) toutes
les fois que le nombre premier (|)(ri) existe réellement, c'est-à-dire
que q est décomposable en facteurs premiers conjugués. [Mémoire,
p. 429.]

Mais alors même que ces facteurs (j)(r|) n'existent pas dans q, la
procédure de calcul sur les u subsiste. Le pas décisif consiste alors
à considérer cette procédure, pour chaque u, comme définissant
non plus un facteur complexe - qui n'existe pas - , mais un
« nombre idéal » :
Si un nombre complexe F ( a ) satisfait à la condition f ( a ) = 0
mod q pour t j = «r, nous dirons qu'il contient le facteur premier

12. « Sxir la théorie des nombres complexes composés des racines de l'unité
et de nombres entiers », Journal de mathématiques pures et appliquées, XVI,
p. 377-498.
92 LE VIRTUEL, DEGRÉ ZÉRO DU NON- AC TUEL...

idéal du nombre premier q qui appartient à la substitution r) = «r


[Ibîd.].
En langage moderne, empruntons à André Weil la formulation
élégante et abrégée de cette audacieuse « inversion » de la
démarche mathématique :
Kummer avait d'abord trouvé que, si p = 1 mod X, un facteur
premier 7t de p dans Z [a] s'il existe, détermine un homomor-
phisme (j) de Z [a] sur Fp et que (j) = 0 si et seulement si
I est un multiple de p dans Z [a]. Il avait alors montré que,
toujours pour p=l mod X, un tel homomorphisme existe encore,
même si % n'existe pas. Mais que nous importe % ? C'est
Vhomomorphisme qui est le facteur premier.
Appelons-le P. Nous savons alors ce que signifie l'expression :
^ est un multiple de P; elle veut dire que = 0, et c'est tout ce
que nous avons besoin de savoir. [Introduction, p. 5.]
Nous ferons ici une nouvelle remarque, qui prolonge celle de la
fin du paragraphe 1.6. La définition de Kummer introduit les
Idéaux au moyen d'un système opératoire ; il définit aussitôt après
des opérations qui correspondent à des opérations arithmétiques
sur ces Idéaux, et établit enfin le théorème d'unicité qui était le
but premier de son entreprise :
Tout nombre complexe donné ne contient qu'un nombre fini de
facteurs idéaux [premiers] parfaitement déterminés. [Mémoire,
p. 437.]
Mais il ne parvient pas à les déterminer clairement comme des
objets corrélatifs de leurs opérations constitutives. Il les compare,
à la fin du Mémoire aux « radicaux hypothétiques » des chimistes
d'alors. Ces éléments, selon ces chimistes,
n'existent pas en eux-mêmes, mais seulement dans les combinai-
sons ; le fluor, en particulier, comme élément qu'on ne sait pas
représenter isolément, peut être comparé à un facteur premier
idéal. [Ibid., p. 447.]
Les Idéaux sont ainsi conçus par Kummer comme des inexis-
tants, mais se situant sur le même plan que les nombres

13. Rappelons qu'un homomorphisme est une apphcation d'une structure


dans ou sur une autre, qui conserve les lois de composition, ici celles de l'an-
neau Z[a] des polynômes en a à coefficients entiers. Fp est le corps fini Z ! pl.
des restes de la division des entiers par p, premier.
93 LE VIRTUEL, DEGRÉ ZÉRO DU NON- AC TUEL...

« existants ». Aussi les compare-t-il encore aux imaginaires clas-


siques, proposant alors que la notion de nombre complexe idéal
soit
employée aussi bien dans le sens plus large où les nombres
complexes existants, comme cas particuliers, sont compris parmi
les nombres complexes idéaux, que dans le sens plus étroit où les
nombres idéaux signifient le contraire des nombres complexes
existants, de même que, dans l'algèbre, le mot imaginaire est
employé dans ce double sens. [Ibid., p. 432.]
Or les progrès décisifs de la théorie des Idéaux vont justement
les interpréter comme de véritables objets nouveaux, mais comme
situés sur un autre plan du virtuel que les objets « existants » pri-
mitifs : ce sont des classes structurées (des sous-groupes abéliens
additifs, plus précisément des modules) de tels objets. On peut
donc dire que la géniale initiative de Kummer laisse inachevée la
production corrélative d'un système opératoire et d'un système
d'objets. C'est principalement l'œuvre de Dedekind et de ses suc-
cesseurs immédiats qui la mettra en pleine lumière, en même
temps qu'elle fonde et systématise la théorie générale des opéra-
tions désormais nommée algèbre.

2.3. Nous nous bornerons ici encore à indiquer les moments les
plus significatifs concernant la construction du concept d'idéal,
comme reformulation et objectivation du concept purement opéra-
toire de « nombre idéal » kummérien, et l'introduction concomi-
tante de concepts fondamentaux de l'algèbre. Dedekind part de la
découverte par Kummer de la non-unicité de la décomposition en
facteurs premiers de certains nombres « complexes », dont il
donne du reste un exemple n'appartenant pas aux corps cycloto-
miques de Kummer, mais au corps Q(0) où 9 est une racine carrée
de - 5 « Cette difficulté, apparemment insurmontable, écrit-il
est la source d'une découverte vraiment grande et féconde. »
Une première clarification des notions intuitives utilisées par
Kummer se manifeste par une définition du concept d'« entier
algébrique » : ce sera la solution d'une équation algébrique uni-
taire à coefficients entiers rationnels, un nombre algébrique quel-

14. Onç'a en effet par exemple 21 = 3.7 = (1+ 2e).(l - 20), tous les facteurs
étant cependant « premiers » dans ce corps en un sens à définir.
15. Dirichlet Vorlesungen über Zahlentheorie, 4® éd., 1893, Supplément XI,
§ 159, p. 452.
94 LE VIRTUEL, DEGRÉ ZÉRO DU NON- AC TUEL...

conque étant alors solution d'une équation à coefficients quel-


conques rationnels {op. cit., § 173, p. 524). Non seulement une
telle définition généralise, ou plutôt approfondit, la notion gaus-
sienne et kummérienne d'entier « complexe » (de forme a -i- b9, a,
b entiers rationnels, 9 racine d'une équation 9^ = 1) le, mais elle
est perçue par Dedekind conmie l'un des aspects d'une théorisa-
tion fondamentale. 11 écrit :
Il faut avant tout nous occuper des fondements les plus impor-
tants de l'algèbre d'aujourd'hui. [Op. cit., § 159-160, p. 452.]

Il va donc définir le concept de « corps », imphcitement utilisé


par des mathématiciens antérieurs, mais plutôt pour en considérer
les éléments que pour traiter le corps lui-même en objet propre. Il
l'introduit dès le premier paragraphe de son Mémoire, conrnie
« système » où les nombres « se reproduisent » par addition,
soustraction et multiphcation (comme dans le cas des entiers) et
en outre par division (comme dans le cas des rationnels).
Tout système de nombres réels ou complexes qui possèdent
cette propriété fondamentale, nous lui donnerons le nom technique
de corps [Körper]. [Op. cit., § 159, p. 435 ; aussi § 160, p. 452.]

H justifie le choix de la dénomination dans une note :


Ce nom doit, comme dans les sciences de la nature, en géo-
métrie et dans les sciences des sociétés humaines, désigner
ici aussi une certaine complétude [Vollständigkeit], perfection
[Vollkommenheit], clôture [Abgesschlossenheit] par quoi il appa-
raît comme un tout organique, une unité naturelle. [P. 452.]

Il en donne pour exemples le corps des Rationnels, le corps des


Réels, les corps quadratiques de nombres algébriques et le corps
de tous les nombres algébriques (§ 160, p. 453). Plus particuhè-
rement, un nombre algébrique 9 dont les n puissances 1, 9, 92,...
9 sont hnéairement indépendantes, n étant le plus grand entier
à posséder cette propriété, est dit algébrique de n degrés et
engendre un corps algébrique Q(9) dit par Dedekind « fini » (de
dimension finie) (§ 167, p. 492-493). Dedekind introduit du
même coup le concept de « substitution », ou d'« application »

16. Et il n'est pas vrai en général que l'anneau des entiers du corps Q(9) se
réduise à Z[9], comme c'est, heureusement pour Kummer, le cas dans les
corps cyclotomiques.
95 LE VIRTUEL, DEGRÉ ZÉRO DU NON- AC TUEL...

(Abbildung) d'un système d'objets dans un autre, dont il dit dans


une note que
sans elle aucune pensée n'est possible, et sur laquelle, en outre,
repose toute la science des nombres. [P. 456]

Il aurait même pu dire : toute l'algèbre. Il se restreint cependant


alors à la considération des homomorphismes, et s'intéressera
particulièrement aux automorphismes d'un corps. Mais il affirme
plus généralement que
dans la recherche de la parenté [Verwandschaft] entre des corps
différents consiste l'objet propre de l'algèbre d'aujourd'hui.
[§ 164, p. 456.]

2.4. Cependant, le concept qui va permettre à Dedekind de don-


ner aux Idéaux de Kummer leur statut de nouveaux objets est celui
de « module » (Modul). C'est un système de nombres « qui se
reproduisent par la soustraction » (§ 168, p. 493), c'est-à-dire tel
que la différence de deux nombres du module appartienne encore
au module. Il en résulte que le module contient aussi leur somme,
qu'il contient un élément 0, et par conséquent les opposés de tous
ses éléments ; et qu'en outre il contient tous les multiples par des
entiers rationnels d'un quelconque de ses éléments. Dedekind
notera [ ai, a2,... an] le module formé par tous les éléments de la
n
forme ^XiUi, les xi étant des entiers rationnels, les nombres ai
1
forment alors la base du module (de type fini) i». Par exemple [l,i]
est le module des entiers de Gauss, [1] est le module Z des entiers
rationnels.
L'idée de Modul est étroitement associée à celle de divisibilité
et de congruence, et le choix même du mot le montre, car,
remarque Dedekind, deux nombres a et p sont dits congrus selon
le module m^^si a-|3 est dans Wtl, et l'on écrira a = P (mod m)
(§ 171), généralisant le cas a = p (mod m) oti le module est
engendré par le seul nombre m. Une arithmétique des modules est

17. Le même concept, dans Was sind und was sollen die Zahlen (1888)
« s'écarte un peu, en apparence, des expressions utilisées » dans le Mémoire.
18. LQ Modul de Dedekind est donc un groupe additif abélien considéré
comme module, au sens bourbachique, sur l'anneau des entiers rationnels.
19. Dedekind note les modules (et les Idéaux) par des lettres gothiques.
96 LE VIRTUEL, DEGRÉ ZÉRO DU NON- AC TUEL...

alors développée : produit, somme, divisibilité (3)? est divisible


par S) si tout élément de M est aussi élément de S), ce qui est
noté paradoxalement - en apparence - W >"2) (§ 169).
L'importance du concept de module tient à ce que l'ensemble 0
des entiers d'un corps « fini » de nombres algébriques est un
module, dont la base est la même, considéré comme corps et
comme module (§ 175, p. 538).

2.5. On se souvient que dans la théorie de Kummer, ce sont des


congruences (d'entiers rationnels) qui déterminent une propriété
de divisibilité par des facteurs, même si ces facteurs n'existent
pas comme nombres « complexes » du système, et que Kunmier
désignera cependant comme « nombres idéaux ». Pour Dede-
kind, ces « nombres » déterminés par des congruences d'entiers
rationnels existants existent eux-mêmes, mais en tant que modules,
substituant ainsi à des « nombres individuels co de 0, des sys-
tèmes complets de tels nombres » (§ 177, p. 550). Dans le cas oii
existe effectivement un nombre, réel ou « complexe » p, divi-
seur du nombre |j,.co dans le corps algébrique Q, on considérera le
module SJÎ = ©.¡a, des multiples entiers de comme représen-
tant ce nombre. Dans un cas général, on introduira axioma-
tiquement le module ^ comme satisfaisant aux deux propriétés
formelles :
L II est composé d'entiers déterminés du corps il, et ces
nombres forment un groupe abélien additif « divisible » par le
module 0 des entiers du corps, c'est-à-dire que 0 le contient.
C'est donc un module.
II. Si À est un nombre du module, il en est de même de tout
nombre co... X, divisible par X, du corps Q. C'est-à-dire que le
produit de modules Q.W est divisible par M.
On a reconnu la définition moderne de l'idéal d'un anneau, sans
que soit exphcitement introduite cette notion d'anneau. Dedekind
fait alors la remarque capitale que, si le prototype de tels sys-
tèmes, dans le système [l'anneau] des entiers rationnels, est bien
l'ensemble des multiples d'un nombre m, qu'il baptise « idéal
principal » (Hauptideal), il est cependant d'autres possibilités :
l'idéal M peut être le module engendré par l'ensemble des racines
û) d'une congruence [Link] = 0 (mod a), avec v et a entiers
algébriques dans C. En pareil cas, il n'existe pas de nombre |i
diviseur commun des éléments du module. Mais le module ainsi
défini procure, du point de vue de la divisibilité, « un certain
97 LE VIRTUEL, DEGRÉ ZÉRO DU NON- AC TUEL...

substitut [Ersatz] pour le nombre (idéal) jj. qui fait défaut » (§ 177,
p. 551). De sorte que
ce phénomène nous permet de négliger complètement l'existence
d'un nombre (i qui pourrait engendrer un tel système 3K, et de
nous en tenir simplement aux propriétés I et H, qui ont en soi un
sens parfaitement clair et déterminé, indépendant de l'existence
d'un nombre générateur p. [Ibid.]

La définition d'un idéal dans © est alors ainsi formulée :


un module non réduit à 0, satisfaisant aux deux conditions [qui
traduisent I et II en termes d'arithmétique des modulesJ : M > 0 et
[Ibid.]

Ainsi Dedekind achève-t-il, d'une certaine manière, l'œuvre de


Kummer, en thématisant comme nouvel objet virtuel complet la
notion de « nombre idéal ». Sur cet exemple de la formation d'un
concept à partir de la recherche de solutions pour un problème
posé par les propriétés inattendues d'objets déjà existants, on voit
plus précisément en quoi consiste la virtualité de ces objets
mathématiques.
Et tout d'abord, qu'elle ne s'oppose aucunement à leur
« réalité » ou existence. La non-unicité de la décomposition en
facteurs premiers des « nombres entiers » de certains « systèmes »
de « nombres algébriques » constitue d'abord un obstacle effectif
par lequel ces objets, constitués à l'image des entiers naturels et
encore insuffisamment définis, résistent à une première hypothèse
analogique. L'œuvre créatrice du mathématicien consiste alors à
explorer ces virtualités encore opaques, et à en rendre raison, en
organisant à un niveau supérieur de nouvelles virtualités qui,
d'une certaine manière, gouvernent et dominent les premières.
Dans l'exemple choisi, le processus décrit de constitution d'un
univers d'Idéaux est encore incomplet : ce sont les successeurs de
Dedekind qui formuleront les conditions dans lesquelles est pos-
sible la décomposition en facteurs premiers, selon les propriétés
formelles du lieu pour ainsi dire naturel oti ils définiront les
Idéaux, à savoir les « anneaux » : anneaux dits justement, en
hommage, anneaux de Dedekind, anneaux nœtheriens, anneaux
euclidiens...
C'est qu'en second lieu les virtualités mathématiques se
constituent à différents niveaux, qui ne sauraient être cependant
désignés comme degrés de réalité, mais plutôt comme degrés de
98 LE VIRTUEL, DEGRÉ ZÉRO DU NON- AC TUEL...

profondeurLe mVeau auquei se situent ies virtualités dedekin-


diennes d'entier algébrique, de corps, d'idéal, apparaissent ainsi
comme une assise sur laquelle reposeraient les virtualités kum-
mériennes, et dont l'exploration permettra de réorganiser des
champs d'objets encore épars, et en ouvrira de nouveaux. Cette
superposition des feuillets d'une réalité mathématique toujours
ouverte, jamais véritablement donnée, est sans doute l'un de ses
caractères les plus significatifs, et qui exprime le mieux ce que
nous entendons par virtualité.

20. Sur cette notion, on se permet de renvoyer à l'article « Qu'est-ce qu'un


résultat profond en mathématique ? » Congrès de l'Académie internationale de
philosophie des sciences, Budapest, mai 1993.
Chapitre 4

Les modèles de l'empirie et le virtuel

1. Virtualité et référentiels

On vient de voir en quel sens la mathématique est le « royaume


du virtuel ». On voudrait maintenant montrer que les sciences de
l'empirie sont également sciences du virtuel i, mais considéré
conmie source possible de modèles abstraits grâce auxquels est
représentée, avec plus ou moins de succès, l'empirie. Le rapport
du virtuel à l'actuel commence donc ici à faire problème, puisque,
si nous maintenons que les objets de telles sciences sont
fondamentalement des virtualités, il n'en demeure pas moins que
ces sciences visent à représenter le monde tel qu'il est actuelle-
ment expérimenté dans le sensible et à nous y permettre des inter-
ventions efficaces. Toutefois, nous n'envisagerons dans ce cha-
pitre qu'un rapport de principe du virtuel à Vactuel, rapport certes
constitutif de l'objet scientifique, mais dégagé des réalisations
qu'exige la mise en œuvre d'une connaissance scientifique de
l'empirie. Car c'est dans cette mise en œuvre qu'apparaît,
croyons-nous, de façon explicite, le métaconcept dq probable, que
nous avons plus haut introduit, pour y jouer alors un rôle décisif.
Ainsi arrêterons-nous dans cette section nos analyses au seuil des
domaines oii la catégorie et l'outillage conceptuel du probable

1. Telle était l'une des conclusions d'un précédent ouvrage, La Vérification,


Paris, 1992, dont celui-ci est en quelque sorte le prolongement.
100 LES MODÈLES DE L'EMPIRIE ET LE VIRTUEL

deviennent essentiels. Mais nous n'en serons pas moins obligé, à


plusieurs reprises, de faire entrevoir qu'il commande d'une cer-
taine manière, dans les sciences de l'empirie, l'usage du virtuel.

1.1. Ce qui fait fondamentalement le lien entre le virtuel et V ac-


tuel dans les sciences de l'empirie, c'est ce que nous avons
nommé référentiel. Le mot est emprunté à la mathématique et
surtout à la mécanique, où il revêt des sens techniques précis. On
appellera, par exemple, référentiel ou repère dans un espace vecto-
riel ou dans un module 2, une base, c'est-à-dire, s'il en existe, un
ensemble d'éléments générateurs ai, tels que tout élément du
module ou de l'espace vectoriel soit représentable comme combi-
naison linéaire unique de ces éléments, à coefficients dans le
corps (ou l'anneau) des scalaires, et qui soient linéaire-
ment i n d é p e n d a n t s 3. Les coefficients scalaires Xi sont les
« coordonnées » de l'élément de l'espace vectoriel ou du module
qu'ils définissent. Un espace vectoriel a toujours des bases qui ont
toutes la même cardinalité, et donc, s'il est « de dimension finie »
(s'il a des systèmes finis de générateurs), ont toutes le même
nombre d'éléments : sa dimension. On voit ce que signifie ici
l'idée de référentiel. Un objet est univoquement et complètement
repéré par ses coordonnées, c'est-à-dire par les coefficients du
corps ou de l'anneau des scalaires qui permettent de le construire
comme combinaison linéaire des éléments de la base. Un trait
important de la notion de repère est que l'objet à déterminer l'est
au moyen d'un nombre fini d'éléments. Cette restriction caracté-
rise sans doute les cas les plus simples de détermination complète
du virtuel dans un référentiel. Mais d'une manière plus générale
que dans le cas exemplaire des espaces vectoriels de dimension
finie, les fondateurs du calcul infinitésimal, par exemple, ont eu
précisément à résoudre la détermination d'un objet virtuel (la

2. Rappelons qu'un module, au sens actuel, est un ensemble M d'éléments


muni d'une loi de composition interne notée * qui en fait un groupe abélien, et
d'une loi de composition externe notée par juxtaposition avec des opérateurs X
ou scalaires, formant un anneau A (+,., 1), lois telles que l'on ait, pour x,y dans
M et ^i, H dans A : . x ) = (A,. n )x, + n)x = Xx*|ix / X(x*y) = 'kx*'ky.
L'unité 1 de l'anneau a, comme opérateur, la propriété : \ x = x.
3. C'est-à-dire qu'il n'existe pas d'opérateurs Àj non tous nuls tels que
n
^^A^ai = 0, les Xj : scalaires dans le corps de base.
i= 1
101 LES MODÈLES DE L'EMPIRIE ET LE VIRTUEL

valeur de la somme d'une série infinie) introduit au moyen d'une


infinité de « coordonnées » qui étaient alors les coefficients des
puissances de la variable, termes de la série. La solution de tels
problèmes constituera l'un des aspects de l'histoire de l'Analyse ;
mais on sera conduit, à travers des considérations de théorie des
ensembles et de géométrie, à la conception d'autres types de réfé-
rentiels, au sens élargi où nous prenons le mot, par exemple au
concept de « topologie », où les objets ne sont plus localisés ou
construits au moyen de coordonnées, mais sont déterminés par des
relations à des sous-ensembles distingués appelés « ouverts ».
En mécanique, et plus généralement dans les sciences de l'em-
phie inanimée, l'idée de référentiel conserve le caractère primitif
d'un système de repérage tel que la donnée d'un nombre fini de
paramètres détermine complètement un objet virtuel : coordon-
nées spatio-temporelles d'un mobile, encore dans le cadre formel
simple de l'algèbre vectorielle, ou coordonnées dans des espaces
de représentation des mouvements ou des changements physiques,
dits « espaces des phases », en dynamique des systèmes et en
thermodynamique. Ce sens mécanique du référentiel n'est cepen-
dant qu'une forme particuhère, quoique originaire et fondamen-
tale dans les sciences de la nature physique, de la notion plus
générale que nous voulons introduire. Il s'agit en effet, indépen-
damment de toute possibilité de repérage par des comptages ou
des mesures, et du caractère algébrique de linéarité de la structure
du référentiel, de l'établissement d'un système canonique de
concepts dans lequel les objets virtuels d'une science de l'empirie
peuvent être repérés.

1.2. Le point important est alors que le fait virtuel est complè-
tement déterminé conmie tel dans le référentiel, alors que le fait
actuel dont il pourra être l'image est déterminé incomplètement.
Le référentiel apparaît d'abord, de ce point de vue, comme un
canevas informationnel définissant le cadre, le « format », des
éléments retenus comme descriptifs de Vactuel. C'est à cet aspect
que le Wittgenstein du Tractatus veut réduire la connaissance
scientifique du monde empirique. Elle aurait pour seul effet
d'« uniformiser la description du monde » {Tractatus, 6.341), et il
la compare à la représentation d'une figure au moyen des carreaux
noirs et blancs d'un quadrillage. Ainsi la forme qu'introduit la
science dans l'expérience serait
102 LES MODÈLES DE L'EMPIRIE ET LE VIRTUEL

arbitraire, car j'aurais pu utiliser avec le même succès un réseau à


mailles triangulaires ou hexagonales. Il se peut que la description
au moyen d'un réseau à mailles triangulaires soit plus simple...
Aux différents réseaux correspondent différents systèmes de des-
cription du monde. [Md.]
Dans ces conditions, les référentiels des sciences de l'empirie
ne diraient rien en tant que tels sur l'empirie elle-même. Cepen-
dant, ce qui caractérise celle-ci :
c'est qu'elle se laisse décrire complètement par un réseau déter-
miné, d' une finesse déterminée. [Ibid., 6.342.]
On voit que cette dernière remarque atténue considérablement
la portée de l'arbitraire que reconnaît Wittgenstein au choix du
référentiel. Mais l'extrême nominalisme de cette conception de la
science se manifeste à nouveau dans le refus de donner un sens
causal aux concomitances de faits ainsi décrits :
Rien ne contraint quelque chose à arriver du fait qu'autre chose
soit arrivé. [6.37.] Il n'est de nécessité que logique. [6.375.]
En fin de compte, qu'il y ait des lois de la nature se montre
seulement en ce qu'il est possible de décrire le monde de façon
systématique au moyen des images virtuelles des faits actuels,
déterminées dans des référentiels non univoquement imposés par
l'expérience, mais convenablement choisis.
Une telle conception me semble correcte en ce qu'elle accepte,
mais il est difficile de l'admettre en ce qu'elle refuse. L'évolution
progressive des sciences de l'empirie témoigne en effet d'un
apport des référentiels successivement adoptés au contenu de la
connaissance. Le canevas de description des phénomènes proposé
par la mécanique de la relativité restreinte, comparé à celui que
propose la mécanique newtonienne, par exemple, postule certai-
nement des propriétés du monde même allant bien au-delà d'un
simple mode de description. Un référentiel au sens oii nous l'en-
tendons, certes ne nous dit rien directement sur les faits actuels du
monde ; mais il présuppose une structure des faits virtuels qui
doivent en être des images. Ces faits virtuels, qui sont des élé-
ments ou des sous-ensembles d'éléments dans ces structures, ne
sont assurément pas liés essentiellement aux observations singu-
lières (même répétées) de faits actuels. Mais leur insertion dans un
référentiel caractérise déjà partiellement les faits actuels qu'ils
103 LES MODÈLES DE L'EMPIRIE ET LE VIRTUEL

doivent représenter, à travers des règles d'invariance auxquelles le


référentiel est soumis. L'un des aspects fondamentaux de la
découverte einsteinienne de la relativité restreinte consiste en
l'établissement d'un référentiel tel que les images virtuelles des
phénomènes électromagnétiques, en même temps que celles des
phénomènes purement mécaniques, puissent y être déterminées.
C'est-à-dire qu'elles puissent être insérées dans un réseau com-
mun de relations exprimables dans le référentiel. Le premier prin-
cipe fondamental explicitement assumé par Einstein est en effet
que la formulation des théories physiques doit conserver la même
forme si on les rapporte à des référentiels d'inertie quelconques,
de tels référentiels étant caractérisés par le fait qu'ils sont l'un par
rapport à l'autre dans un mouvement rectiligne uniforme, et que,
par définition, le mouvement d'un corps non soumis à des forces
externes est décrit conmie rectihgne uniforme dans un tel référen-
tiel. Or la formulation maxwellienne des lois de l'électrodyna-
mique, dans l'hypothèse d'un référentiel absolu d'espace-temps,
introduit une dissymétrie qui apparaît lorsque l'on considère le
courant produit dans un conducteur, fixe ou mobile, quand un
aimant se meut dans un éther supposé fixe, produisant un champ
magnétique et un champ électrique, ou qu'un aimant est supposé
immobile dans cet éther, ne produisant qu'un champ électrique ; le
courant produit cependant ne doit dépendre que du mouvement
relatif du conducteur et de l'aimant. Comme l'écrit Elie Zahar
(op. cit., p. 92) :
La relativité élimine cette asymétrie ; des équations ayant exac-
tement la même forme s'appliquent, que nous choisissions l'ai-
mant ou le conducteur comme système de référence. Il n'y a pas
deux champs séparés, électrique et magnétique, mais un seul ten-
seur antisymétrique qui se transforme globalement
C'est bien cette idée de règles de transformation associées à un
référentiel, ou plutôt au passage d'un référentiel à un autre, qui

4. Un autre aspect, non moins essentiel, serait le postulat de la constance de


la vitesse de la lumière, indépendamment du mouvement de la source. Ce
second principe résulte du reste du premier si l'on accepte comme lois de la
nature invariantes les équations de l'électrodynamique de Maxwell (voir sur ce
point E. Zahar, Einstein's Revolution, 1989, p. 1).
5. Ce sont les composantes de ce tenseur qui se transforment quand change
le référentiel, laissant invariant le tenseur lui-même, en tant qu'objet mathéma-
tique défini, expression d'un objet virtuel physique.
104 LES MODÈLES DE L'EMPIRIE ET LE VIRTUEL

donne à la notion un contenu. Ces règles de transformation


doivent assurer la stabilité formelle des lois de la nature. Dans le
cas considéré de la relativité restreinte, Einstein part donc des
équations de Maxwell prises comme exprimant, sous forme de
relations entre faits virtuels, dans un référentiel d'inertie, des lois
de la nature, qui représentent convenablement les faits actuels
décrits par Oersted, Ampère, Faraday. Il cherche alors quelles
transformations de coordonnées associées aux référentiels conser-
veront les équations écrites dans un nouveau référentiel galiléen,
de vitesse v relativement au premier. Il suppose d'abord l'espace
vide, avec une densité de charge nulle ; il retrouve alors les équa-
tions de transformation de Lorentz, mais en leur donnant immé-
diatement le sens d'une transformation de référentiel. Puis il
suppose cette densité de champ non nulle et trouve sa règle de
transformation, que Lorentz n'avait pu complètement interpréter.
Sous les règles ainsi formulées, et interprétées comme change-
ment de référentiel, l'invariance - la covariance - complète des
équations de Maxwell est alors établie. Et Einstein pourra en
déduire, par exemple, l'équivalence de la masse et de l'énergie,
conséquence formelle qui a manifestement un contenu physique,
quoique concernant une représentation dans le virtuel. On voit
donc que la notion de référentiel, si elle est d'abord un cadre de
description pour l'expérience, pour les faits actuels, elle se pré-
sente aussi et surtout comme un système de concepts opératoires
permettant de déterminer complètement des faits et des relations
virtuels. Et les propriétés formelles de ces systèmes entraînent des
conséquences quant à la nature de ces faits virtuels eux-mêmes.
Cette introduction de « contenus formels » dans les objets vir-
tuels par le choix de référentiels fait écho d'une certaine manière
au transcendantal kantien. Ces objets sont bien constitués par la
pensée, et cette constitution est en quelque sorte a priori, puisque
les objets virtuels ne sont pas en général la simple projection des
objets actuels, incomplètement déterminés, qu'atteindra l'expé-
rience. Mais leur constitution n'est nullement définitive ; ils sont
des projets, des épures pour une connaissance en progrès qui les
confrontera donc, avec plus ou moins de succès, aux faits actuels.
D'autre part, les contenus formels qu'apportent les référentiels ne
sauraient se substituer aux contenus empiriques. C'était pourtant,
jusqu'à un certain point, la thèse du jeune Carnap dans La
Construction logique du monde (1928), quand il pensait pouvoir
reconstituer sinon les contenus des perceptions élémentaires
105 LES MODÈLES DE L'EMPIRIE ET LE VIRTUEL

- subjectifs, et inconnaissables selon lui scientifiquement - du


moins la forme des concepts empiriques de qualités sensibles. Il
me semble que les objets virtuels des sciences de l'empirie ne
visent pas à cette constitution ultime de la forme du sensible telle
que l'entendait alors Carnap. Ne fût-ce que, justement, en raison
de leur détermination complète dans des référentiels, complétude
incompatible avec le statut des actualités empiriques.

2. Le virtuel et la mécanique analytique

2.1. Mais cette impuissance radicale du virtuel à atteindre V ac-


tuel est en quelque manière compensée par son pluralisme foison-
nant, opposé à la fixité, à l'unicité du fait actuel. On pourrait lui
appliquer, poétiquement parlant, ce que Valéry fait dire à Socrate
dans son dialogue aux Enfers avec Phèdre : « Je t'ai dit que je suis
né plusieurs et que je meurs un seul » (Eupalinos, dans Valéry,
Œuvres, « Bibl. de la Pléiade », 1.1, p. 114). Le propre du virtuel,
relativement aux sciences de l'empirie, outre sa détermination
complète, est en effet d'être capable de multiplicité. Le prototype
en est alors clairement donné par l'usage qu'en a fait la méca-
nique, et très explicitement d'abord celle de d'Alembert, puis celle
de Lagrange. C'est donc à partir de l'examen sommaire de
quelques conceptions exemplaires de la mécanique que nous vou-
drions montrer, dans les sciences de l'empirie, le fonctionnement
diversifié du virtuel, et les modalités de sa relation à l'actuel.
D'abord par les procédures de sélection des virtuels distingués,
représentation directe de l'actuel ; puis par l'introduction du pro-
bable qui permet la confrontation de la connaissance scientifique à
l'actuahté des expériences effectives. Nous nous bornerons, dans
ce chapitre, conformément à notre programme, à faire ressortir
l'importance décisive, d'une part de la constitution de référentiels
où le virtuel est défini, d'autre part de la formulation des principes
de sélection qui désignent parmi tous les virtuels, le virtuel actua-
hsable.
L'usage même du mot « virtuel » dans une interprétation de la
science remonte, on l'a dit, à Jean pr Bernoulli et d'Alembert
dans leurs travaux de mécanique. Le premier, dans une lettre à
Varignon datée de 1717, envisage des déplacements infinitési-
106 LES MODÈLES DE L'EMPIRIE ET LE VIRTUEL

maux dans la direction des forces, qui définissent les « vitesses


virtuelles » ; les produits de ces vitesses virtuelles par les forces
(qui ont donc, au sens moderne, la dimension d'une énergie) doi-
vent avoir une somme nulle. Plus explicitement, d'Alembert
considère des « mouvements virtuels ». Sa mécanique se veut en
effet une « théorie des mouvements seuls » (Traité de dynamique,
1732 ; voir aussi article « Méchanique » dans VEncyclopédie).
L'objet de la mécanique est ainsi déterminé comme « parcours
d'un certain espace en employant un certain temps ». D'Alembert
veut donc éliminer la notion newtonienne de « Force ^ » :
« entièrement inutile à la mécanique » (article « Force » dans
l'Encyclopédie), sinon par l'intermédiaire de la considération
d'« effets ». Et s'il faut se préoccuper des « causes » du mouve-
ment, on s'en tiendra aux impacts et à la gravitation (mais celle-ci
même demeure hors de la mécanique proprement dite : article
« Cause » de l'Encyclopédie). Le référentiel dans lequel est décrit
et déterminé l'objet mouvement est ainsi purement spatio-tempo-
rel. Mais le raisonnement sur les mouvements consiste à décom-
poser par la pensée chacun d'eux en un mouvement effectif et en
des mouvements non réalisés (virtuels) qui se détruisent mutuel-
lement. La mécanique est ainsi réduite à une détermination
d'équilibres (virtuels).

2.2. Mais l'exploitation véritable de la notion de mouvement


virtuel est due à Lagrange (Mécanique analytique, 1788) et à ses
successeurs : Poisson (1781-1840), W. R. Hamilton (1805-1865),
Jacobi (1804-1851). L'orientation générale du développement
d'une « mécanique analytique » pourrait être décrite, du point de
vue de la représentation des phénomènes de mouvement dans des
référentiels, comme une géométrisation au sens large. On consi-
dère ces référentiels comme des « espaces » abstraits, virtualités
mathématiques pures ; le prototype en est évidemment l'espace
euclidien ordinaire. Mais la structure, les propriétés métriques,
topologiques, algébriques spécifiques de ces espaces définissent
l'objet virtuel « mouvement » qui est en eux repéré. Les lois de la
mécanique énoncent alors des contraintes spécifiques imposées

6. Bien que l'on énonce souvent aujourd'hui le principe de d'Alembert, ou


des « travaux virtuels », sous la forme : la somme des travaux des forces
d'inertie dans les déplacements virtuels est égale à la somme des travaux des
forces appliquées, les travaux à.es forces de Uaison étant supposés nuls.
107 LES MODÈLES DE L'EMPIRIE ET LE VIRTUEL

aux mouvements pour qu'ils représentent convenablement des


phénomènes actuels. Ces derniers doivent évidemment, en dernier
ressort, être représentables, observables et mesurables dans un
référentiel d'espace-temps, comme valeurs actuelles de grandeurs
« dynamiques ».
La première formulation décisive d'une telle géométrisation,
postérieure à celle de Galilée et Newton, a consisté à redéfinir les
variables mécaniques d'un système de points matériels compor-
tant des liaisons limitant le mouvement : on choisira des para-
mètres q indépendants qui suffisent, en tenant compte de ces liai-
sons supposées indépendantes du temps, à exprimer les positions
et les vitesses de chaque point du système à un moment quel-
conque. Il y a bien ici géométrisation, en ce sens que les mouve-
ments virtuels sont définis sur une « surface » (une variété) de
l'espace des positions et des vitesses. Les q et leurs dérivées par
rapport au temps q' sont alors les coordonnées des points du sys-
tème sur cet « espace de phases », au moyen desquelles on peut
réécrire les lois fondamentales de la mécanique, et formuler en
particulier le travail virtuel (au sens de d'Alembert) des forces
apphquées : S ^ j . ^ r j = ^ k ^ q K les / k étant des nombres
j k
représentant les « forces généralisées », les ôçk des déplacements
virtuels des paramètres q. Ayant contribué, avec Euler, à fonder en
cette fin du XVIIP siècle, le calcul des variations^, Lagrange,
reprenant l'idée du principe maupertuisien de la moindre action,
montre alors que l'équation fondamentale (newtonienne) de la
dynamique équivaut à une condition d'extremum. Il a bien vu, en
effet, que, si le travail virtuel ST des forces générahsées dépend
d'un potentiel U (¿/ST = -d\J, e t / k = en introduisant la
fonction L = 2r + U (le « lagrangien^ », où 9" est l'énergie
cinétique), on peut déterminer les mouvements actuels comme

dx

7. Déterminer une fonction f ( x ) dépendant d'un paramètre, telle que

l'intégrale I = ¡fdt soit extrémale.


to
8. Qui n'est autre que la dérivée totale de l'action S par rapport au temps le
long d'une trajectoire.
108 LES MODÈLES DE L'EMPIRIE ET LE VIRTUEL

?
minimisant la fonction LÎZÎ qui caractérise un mouvement virtuel
to
quelconque, dans l'espace de phases des ( q , q ' ) entre deux
moments du temps, ce qu'expriment les équations aux dérivées
d aL 8L
partielles : ~ ^^ = L étant exprimé au moyen des q

et des q^ = L'idée féconde est ici de déterminer, dans l'espace


des {q,q parmi tous les mouvements virtuels (dont Lagrange
notait la « variation » par le symbole ô), définis complètement
dans cet espace par des valeurs de ^ et ^ ' et une certaine fonction
L, le mouvement représentatif d'un actuel, au moyen d'une règle
analytique d'extremum, qui est une équation différentielle du
second ordre.

2.3. Le second moment capital de cette institution d'une méca-


nique analytique est essentiellement marqué par le passage à un
autre référentiel, dit « espace des phases », où la représentation du
mouvement actuel devient particulièrement symétrique. Hamilton,
qui a systématisé l'idée variatiormelle de Maupertuis et Lagrange,
choisit conmae paramètres du mouvement les q^ de position, et de
nouvelles grandeurs, pi, définies à partir du lagrangien L :
aL
Pi = appelés moments conjugués des q, qui se substituent
ainsi aux « vitesses » q On introduit alors une nouvelle grandeur
caractéristique de tout mouvement virtuel, 1'« hamiltonien » H

9. Une idée analogue avait en effet été exprimée en 1744 par Moreau de
Maupertuis, affirmant que tout changement effectif des phénomènes était tel
que soit minimale la quantité d'« action » engagée, qu'il mesurait par la som-
mation des éléments mv dx. La présentation de Lagrange ici résumée se trouve
dans la Mécanique analytique, 4® éd., vol. 1 , seconde partie, section 2, 3 et 4.
10. Ce changement de variable constitue ce qu'on appelle une transforma-
tion de Legendre. Les indices des q sont supérieurs, conformément aux
conventions de l'algèbre linéaire : ce sont les composantes de vecteurs contra-
variants ; les indices des p sont inférieurs : ce sont les composantes de covec-
teurs, formes linéaires sur l'espace des vecteurs.
11. J.-M. Souriau, dans un prétnage (« Grammaire de la nature ») fait remar-
quer que la lettre H a été déjà utilisée par Lagrange pour désigner l'éner-
gie totale d'un système (peut-être en l'honneur de Huygens), et que
109 LES MODÈLES DE L'EMPIRIE ET LE VIRTUEL

fonction des nouvelles variables : H = X p i ^ ' ^ , dont on peut


i
montrer, en passant à l'ancien référentiel, qu'elle représente
l'énergie totale T-U du système 12. H résulte alors de la condition
d'extremum les déterminations simples et très symétriques des
paramètres p et q d'un mouvement actuel :
a n _ dq^
dq^ dt dp^ dt '
Ces équations, qui ne sont plus maintenant que du premier
ordre, déterminent donc, dans l'espace des phases, une figure
- une ligne - , représentant le mouvement actuel.
Une géométrisation encore plus poussée a été proposée par
Jean-Marie Souriau. Le référentiel fondamental qu'il introduit est
directement un « espace des mouvements » U, c'est-à-dire que les
points de cet espace représentent chacun un mouvement {virtuel)
dans son développement temporel complet. Chacun d'eux est
intégralement déterminé, dans les hypothèses usuellement admises
en mécanique, par des conditions initiales de position et de vitesse
(ou par les variables canoniques q^ et p\) au temps t. Dans un réfé-
rentiel d'« évolution », dont les coordonnées seraient les n
variables de position, les n variables de vitesse et la variable
temps, une image du mouvement actuel est déterminée par les
équations classiques de la mécanique comme une courbe décrite
au cours du temps par le point y, représentatif des conditions ini-
tiales. C'est une « ligne de force », ou une « feuille », tangente
dans la variété « espace d'évolution » aux directions définies par
les équations. Cependant, les 2n composantes canoniques du sys-
tème peuvent être considérées comme constituant des cartes de
coordonnées locales, à chaque moment, dans le référentiel dJ, de
l'espace des mouvements. En faisant varier t, on obtient ainsi un
« atlas » couvrant U, qui devient, moyennant certaines hypo-
thèses, une variété différentiable de dimension 2n. Un mouvement
sera donc représenté, selon le choix du référentiel, soit comme une
trajectoire dans l'espace de configuration à n dimensions de posi-

W. R. Hamilton n'avait que huit ans à la mort de Lagrange... H n'est donc pas
ici, comme on pourrait le croire, l'initiale du mathématicien irlandais.
12. C'est aussi, changée de signe, la dérivée partielle par rapport au temps de
l'action S (de dimension ML^T ~ : 3S/3t = - H. L'hamiltonien a donc bien la
dimension d'une énergie ML^T ~ ^
110 LES MODÈLES DE L'EMPIRIE ET LE VIRTUEL

tion ; soit comme une ligne décrite par un point dans l'espace des
phases à 2n dimensions, figure dans les deux cas paramétrée par le
temps ; soit comme une ligne atemporelle dans l'espace d'évolu-
tion à + 1 dimensions ; soit enfin comme un point atemporel
dans l'espace des mouvements à 2n dimensions Le point capital
est alors que la sélection des représentations de mouvements
actuels dans l'espace des mouvements s'effectue en annulant,
dans cette variété une 2-forme différentielle extérieure c(dy,8y)
indépendante du temps, dépendant seulement en chaque point
(pour chaque mouvement virtuel défini par ses conditions initiales
y) de deux différentielles arbitraires, ou variations du mouvement
dans l'espace vectoriel tangent, notées dy et Ôy Cette forme dif-
férentielle, sous certaines conditions (son caractère injectif et
l'aimulation de sa dérivée extérieure), confère à l'espace des mou-
vements une structure de variété « symplectique », et l'on montre
que son annulation en un point, quelles que soient les différen-
tielles dy et 6y, caractérise ce point comme image d'un mouve-
ment actuel, équivalant alors aux conditions hamiltonieimes d'ex-
tremum 15, et même les généralisant aux cas oii l'on ne peut définir
un lagrangien du système. Comme l'écrit J.-M. Souriau :
La considération directe de U met en évidence ce que l'on pour-
rait appeler le paradoxe du physicien : ce dernier, qui se garde bien
d'inventer un monde a priori, pense ne s'occuper que des faits
réels ; or l'évolution d'un système matériel, si complexe soit-il.

13. Voir Encyclopaedia universalis, art. « Mécanique analytique » ; voir


aussi J.-M. Souriau, Structure des systèmes dynamiques, Paris, 1970, et
« Matière et géométrie », dans L'Age de la science, 1969, t. 2, p. 87.
14. Cette forme différentielle fait correspondre aux deux variations un
nombre défini, dans l'espace d'évolution, par le « crochet de Lagrange » :
(mdv-¥dt).{?,r-v?)t) - (mSv - V?,t).{dr - vdt), qui contient l'expression de la loi
classique : F = mdv/dt, v = dridt. Souriau, parti des calculs de Lagrange qu'il
interprète en géométrie différentielle, montre qu'à une teUe forme dans l'espace
d'évolution correspond une forme analogue dans U lui-même. - La forme dif-
férentielle joue pour la géométrie de l'espace symplectique un rôle analogue à
celui du tenseur métrique g d'un espace riemannien. Les conditions sur a cor-
respondent alors pour g à l'annulation du tenseur de Riemann-Christoffel. Elles
signifient intuitivement qu'il existe un système de coordonnées (une carte) oîi
les composantes de g (de a) sont des constantes. De tels espaces sont, en un
certain sens, « plats ».
15. La condition d'annulation de la dérivée extérieure de o entraîne, dans le
système dynamique, que la force ne dépend pas des vitesses et dérive d'un
potentiel.
111 LES MODÈLES DE L'EMPIRIE ET LE VIRTUEL

n'est représentée que par un seul point de la variété U, les autres


points n'ont qu'une existence virtuelle ; et c'est pourtant en struc-
turant l'ensemble de ces virtualités que le physicien peut, dans une
certaine mesure, expliquer et prévoir le réel. [Structure des sys-
tèmes dynamiques, p. XXI.]
C'est exactement ce sur quoi nous avons insisté depuis le début
de ce chapitre, en étendant le thème de la virtualité des objets à
tous les domaines de la science.
La construction qu'effectue J.-M. Souriau de ce nouveau
royaume - symplectique - du virtuel, lui permet de passer de la
mécanique classique aux mécaniques relativistes et quantique.
Nous noterons seulement que se trouve alors, pour ainsi dire, ren-
forcé le caractère de virtualité des objets, dans la mesure où joue
un rôle essentiel l'idée du groupe des transformations symplec-
tiques de U, laissant invariante la forme a, et de ses sous-groupes,
appelés par J.-M. Souriau, « groupes dynamiques ». Il généralise
en particulier le théorème d'Emmy Noether, en montrant com-
ment les grandeurs dynamiques conservatives (le moment ciné-
tique, l'énergie...) sont associées aux symétries de la géométrie
symplectique de l'espace des mouvements i®.

3. Le virtuel et la mécanique quantique

3.1. Nous nous proposons maintenant de compléter ces


remarques par des observations touchant le sens et la fonction du
virtuel en mécanique quantique. Il ne s'agira nullement de déve-
lopper une interprétation nouvelle, ni de tenter de résoudre les
problèmes logiques que posent, dans l'état actuel de la science,
des paradoxes apparents ou réels. Nous croyons que le statut de ce
que nous avons nommé le virtuel peut et doit y être examiné pour
lui-même, indépendamment des solutions possibles proposées

16. Le théorème de Noether démontre que les grandeurs dynamiques


conservées dans un mouvement « actuel » sont définies par les groupes de
transformation qui laissent invariant le lagrangien. Ce théorème relie ainsi le
formalisme des théorèmes généraux de la mécanique au formahsme variation-
nel, qu'il dégage en un certain sens de toute interprétation finahste.
112 LES MODÈLES DE L'EMPIRIE ET LE VIRTUEL

pour ces difficultés, même si cette conception de la virtualité était


susceptible d'en préciser le sens, et de suggérer des solutions.
Observons tout d'abord c^'objets et événements sont premiè-
rement, dans ce domaine, caractérisés formellement par des « états
quantiques purs » qui sont bien, en tant que tels, complètement
déterminés dans les référentiels qui leur sont propres. Que cette
complète détermination corresponde ou non à une description
complète de la réalité des phénomènes n'est pas pour le moment
en cause ; mais la question sera posée par Einstein. Nous y
reviendrons à propos des rapports de la théorie au réel. Un état
quantique pur \|/ peut en effet être représenté, pour ainsi dire
comme entité non analysée, par un vecteur dans un espace vecto-
riel spécifique, dit espace de Hilbert Un tel espace sur le corps
des complexes est normé et complet On y a défini une forme
positive non dégénérée fCx, y) : E x E C dite hermitienne qui
joue le rôle du produit scalaire de l'espace vectoriel réel usuel, et
qui permet de définir une norme : ^[f{x,x)-, de tels espaces ont
éventuellement un nombre infini de dimensions. Un vecteur \|/
quelconque peut y être représenté par une somme, finie ou non,
combinaison linéaire d'états fondamentaux \j/i constituant une
base, affectés de coefficients ai. C'est ce que Dirac formule plus
généralement comme principe fondamental « de superposition » :

Un état quelconque peut être considéré comme le résultat de la


superposition de deux ou plusieurs autres états. [Les Principes de
la mécanique quantique, p. 8.]

17. On est amené, bien entendu, à considérer simultanément plusieurs


espaces d'états quantiques. On introduit alors la notion d'un espace produit ten-
soriel de plusieurs espaces, qui préserve en un certain sens la linéarité.
18. On rappelle qu'une norme I I u | | dans un espace vectoriel associe à un
vecteur un nombre réel positif, tel que I I u | | = 0 u = 0, que | | A,u | | = |
I. I I u I I pour tout X scalaire du coips de base, et qu'enfin : | | x + 3 ? M < | U I |
+ 1 I J I I . Une norme permet de définir une distance : d(x,y) = | U - j 1 1 et par
conséquent des suites de Cauchy. Un espace normé E est complet si toute suite
de Cauchy de vecteurs de E converge vers un vecteur de E.
19 . Une forme (f(Ji:,j) sur un espace vectoriel complexe E est hermitienne si
et seulement si :
î(x + x\ y) = f(x, y) + f(x', y), x,x',y dans E ; f(Xx, y) = X f(x, y), X dans
C ; y) = i(y, x)*, d'où f(x, x) réel et f(x, Xy) = X*i{x, y) ; (l'astérisque
notant la conjugaison complexe). - Elle est non dégénérée si f(x, y) = 0 <=^x =
0 o u y = 0.
113 LES MODÈLES DE L'EMPIRIE ET LE VIRTUEL

Utilisant une notation introduite par Dirac, on peut aussi formu-


ler cette représentation comme projection de sur ses états de
base \i/i : < \|/i | \\f> = a i formule qui désigne le « produit sca-
laire » (hermitien) de \j/ et de \|/i, et représente un nombre com-
plexe caractérisant cette projection, nommé « amplitude » pour
des raisons qui apparaîtront plus loin. Une telle projection corres-
pond par exemple au « filtrage » d'un faisceau d'atomes à travers
un appareil (un filtre de Stem-Gerlach) qui dissocie l'état com-
plexe de ce faisceau en états fondamentaux relativement à la
variable « orientation du spin ». Dans cette même interprétation,
le nombre < O | \j/ > sera l'amplitude caractérisant en général le
passage de l'état \|/ à l'état (j). A ce premier niveau du virtuel, le
mot de « probabilité » n'a pas à être prononcé, bien que les pro-
priétés formelles assignées aux coefficients complexes a{à\x
développement d'un selon certains états fondamentaux
d'un référentiel soient motivées par l'interprétation de leurs
carrés : | | aj | | 2 = a^ai* comme des probabilités. (On exigera
par exemple que la somme des carrés a\ pour chaque
représentation d'un \|/ soit finie, et même réductible à l'unité.) On
observera par ailleurs que, dans la notation de Dirac, un état
quantique est à la fois présenté comme objet et comme opéra-
tion. On peut l'écrire, en effet, | \(/ >, ce qui le désigne alors
comme multipliant scalairement un autre état quantique <E>,
opération caractérisée par l'amplitude < O | > qui en est le
résultat algébrique. Comme l'écrit Feynman {Lectures on Physics,
m . 2.1) :
La nouvelle façon de représenter le monde en mécanique quan-
tique - le nouveau cadre - est de donner une amphtude à tout évé-
nement qui peut se produire, et si l'événement comporte la récep-
tion d'une particule, on peut alors donner l'amplitude de trouver
cette particule à différents endroits et en différents temps.
V

A ce niveau d'abstraction du virtuel, la mécanique quantique se


présente donc comme un calcul d'amplitudes. Les règles concer-
nant ce calcul peuvent alors être ainsi formulées :
1. Si le phénomène représenté peut se produire de plusieurs
façons distinctes (selon plusieurs chemins), l'amphtude résultante
est la somme des amplitudes séparées.
2. Si le phénomène ne se produit que selon un seul chemin, en
plusieurs étapes, l'amphtude résultante est le produit des amph-
tudes relatives aux différentes étapes de ce chemin.
114 LES MODÈLES DE L'EMPIRIE ET LE VIRTUEL

3. L'inversion des états combinés correspond à la conjugaison


complexe des amplitudes : < o | \(/> = < \ j / |
Un problème physique peut alors être formulé comme détermi-
nation de l'amplitude du passage d'un état quantique initial à un
état quantique final, en fonction du temps et des circonstances
extérieures. C'est-à-dire, dans une certaine représentation de \(/, à
la détermination de la loi de variation des amplitudes relatives
aux différents états fondamentaux du référentiel où \\f est décrit.
Ne considérant que le temps, et dans une perspective non relati-
viste, la transformation de \(/ la plus simple et conforme au prin-
cipe de superposition dans cet univers vectoriel où elle est repérée
est fournie par un opérateur linéaire H, auquel on
peut donner la forme d'une matrice dont les termes Hij repré-
sentent le passage de l'état de base i à l'état de base j, de sorte que
si : v|/(i) = XCi¥i' les dérivées par rapport au temps ^ ^ ^

pourront s'écrire : XHij(OCj(i). Plus généralement, dans un


j
champ de forces de potentiel scalaire V, Schrôdinger écrit l'équa-
tion célèbre dormant la variation de \j/ au cours du temps 20. À ce
niveau, la représentation quantique des phénomènes est encore
parfaitement déterminée, en ce sens qu'un état quantique au temps
(i + Ai ) est complètement calculable à partir de l'état au temps t,
si aucun événement extérieur (par exemple une mesure) n'est
intervenuti.

20. ih ô\j//ôt = H \|/ qui s'écrit dans le référentiel des coordonnées spatio-
temporelles : ih ôi|//ôi = - ^¡yim. 72«? + V4', la constante Ü = h / 27t, liée au
quantum d'action, est introduite en raison de la variation discrète, expérimenta-
lement constatée, de l'énergie.
21. Nous laisserons ici de côté pour le moment le cas des systèmes dits
« mixtes », qui ne sont pas représentables par un mais par une « matrice de
densité », pour lesquels « il n'existe pas de système complet de mesures
conduisant à des résultats pouvant être prédits d'une manière univoque »
(Landau et Lifschitz, Mécanique quantique, p. 53). Ce cas est du reste le plus
général, lorsque l'on se propose des mesures portant seulement sur une partie
d'un système (dont l'état est quant à lui défini par un \|/), en interaction incon-
nue avec les autres parties ; on a alors une information incomplète sur l'état de
ce sous-système, formulable comme « mélange statistique » d'états purs. Sa
description au moyen de l'opérateur densité permet alors néanmoins d'effec-
tuer toutes les prédictions physiques portant sur les valeurs moyennes des
observables. (Voir Cohen-Tannoudji, Diu, Laloë, Mécanique quantique.
115 LES MODÈLES DE L'EMPIRIE ET LE VIRTUEL

3.2. Mais le but d'une description et explication physique des


phénomènes est de passer de ces virtualités du premier degré à des
virtualités directement associables à des mesures. Autrement dit,
passer d'une représentation dans des espaces de Hilbert au moyen
des référentiels d'états fondamentaux, à une représentation dans
des référentiels (relativistes ou non) d'espace-temps.
La théorie mathématique des espaces vectoriels fournit d'abord
le passage à des virtualités du second degré au moyen des
concepts de vecteurs et de valeurs propres. Nous avons déjà ren-
contré la notion d'opérateur (linéaire) dans des espaces, pour
décrire l'évolution des vecteurs d'état au cours du temps. Plus
généralement, un opérateur dans un espace de Hilbert transforme
un vecteur en un autre vecteur : Â\|/ = O 22. Pour souligner le fait
que nous nous trouvons bien ici dans le virtuel, citons une
remarque de Feyman à ce propos :

Quelquefois, un état obtenu de cette manière [par application


d'un opérateur] pourra être très particulier - il peut ne pas repré-
senter une situation physique susceptible d'être rencontrée dans la
nature... En d'autres termes, nous pouvons parfois obtenir des états
mathématiquement artificiels. De tels états « artificiels » peuvent
cependant être utiles, peut-être comme intermédiaires de quelque
calcul. [Op. cit., m. 20.2.]

Mais il peut exister dans un espace vectoriel (il en existe tou-


jours s'il est de dimension finie) des opérateurs linéaires qui ne
changent pas certains vecteurs, sinon en les multiphant par un sca-
laire : A = a De tels vecteurs et les scalaires correspondants
sont dits « propres » pour l'opérateur. On montre que les vecteurs
propres d'un opérateur arbitraire sont orthogonaux et constituent
un référentiel complet dans lequel tout vecteur peut être déve-
loppé. Tel est donc le sens mathématique des états fondamentaux
d'un \|/. Mais on a en outre à interpréter les valeurs propres corres-
pondantes. L'idée de D i r a c est que l'on peut faire correspondre
certains opérateurs à la détermination de grandeurs définies en

Hermann, 1973, p. 295 s.). On voit qu'à ce niveau la notion du probable s'in-
troduit nécessairement ; elle sera examinée au chapitre 7.
22. On note ordinairement les opérateurs au moyen du chapeau
circonflexe : Â.
23. Et du reste, avec un autre formalisme, celle des fondateurs, Heisenberg,
Bom et Jordan.
116 LES MODÈLES DE L'EMPIRIE ET LE VIRTUEL

coordonnées d'espace-temps ; l'application de l'opérateur figure


alors, virtuellement, une mesure ; et les coefficients ai sont les
valeurs que peut prendre actuellement la grandeur observée.
Toutefois, un opérateur peut avoir une même valeur propre ai
(« dégénérée ») qui corresponde à plusieurs vecteurs propres for-
mant alors un sous-espace propre de cette valeur. On peut toujours
choisir, dans ce sous-espace, un ensemble de vecteurs propres
indépendants et orthonormés. Mais c'est seulement lorsque cet
ensemble constitue une base de l'espace des états qu'on dira que
l'opérateur correspond à un observable.
L'assignation des grandeurs dynamiques à des opérateurs
dépend évidemment du contenu (encore virtuel, mais alors défini
dans un référentiel d'espace-temps) attribué aux vecteurs pure-
ment abstraits de l'espace de Hilbert représentant des états. À par-
tir de la vérification, ou de la démonstration dans des expériences
de pensée, du caractère discontinu de certains phénomènes, com-
parables aux interférences lumineuses, et aussi par la considéra-
tion des conséquences paradoxales d'une hypothèse continuiste
pour les micro-échanges d'énergie, les divers fondateurs de la
mécanique quantique ont été amenés à conjecturer pour la repré-
sentation des états quantiques dans le référentiel d'espace-temps
la forme d'une équation d'ondes, qui, dans le cas où l'énergie E et
le moment p sont bien définis et fixés, pourrait s'écrire : exp-i/t
(Et -pr), r étant la variable de position. L'analogie dkectrice a été
l'équation des ondes en mécanique macroscopique classique :
exp - i(cot - A:r), où = ti ^ et E = ti Les correspondances avec
des opérateurs 24 agissant dans les espaces de Hilbert peuvent alors
être fixées en accord avec les définitions macroscopiques des
grandeurs : à l'énergie totale correspond l'opérateur hamiltonien
-Îi2 ,
^ ^ V^ + V(r) ; aux coordonnées de position x, j , z correspondent
ces scalaires eux-mêmes opérant comme multiplicateurs, à la
grandeur moment cinétique correspond l'opérateur - t i / / . V.
Nous sommes alors, pour ainsi dire, à un second niveau du virtuel,
moins abstrait que le premier. Car c'est à ce niveau même que la

24. Ils doivent alors être tels que leurs valeurs propres soient réelles, ce qui a
lieu s'ils ont la propriété formelle d'être « auto-adjoints », c'est-à-dire que le
produit scalaire hermitien est invariant quand on applique l'opérateur u soit à
son premier, soit à son second terme : f{ux, y) = f(x, u y).
117 LES MODÈLES DE L'EMPIRIE ET LE VIRTUEL

théorie des opérateurs sélectionne entre les virtualités indétermi-


nées des valeurs des variables, celles qui seules pourront être
observées. Le passage achevé à l'actualité des expériences va
consister à observer et mesurer effectivement des grandeurs spa-
tio-temporelles. Et c'est à ce niveau, dans ce passage à l'actualité,
que la probabilité s'introduit. Nous réservons pour un prochain
chapitre (chap. 7, section 2) l'examen de cette introduction, qui
soulève d'intéressants problèmes, lesquels, me semble-t-il, se
trouvent être au cœur même des difficultés d'une interprétation
physique de la mécanique quantique. On s'est ici contenté de
noter que le concept abstrait d'amplitude (on voit maintenant
l'origine du mot avec l'interprétation ondulatoire des fonctions
d'état) fournissait, selon les règles énoncées par Max Bom, des
probabilités dans le passage à l'observation actuelle. Ajoutons,
suivant Dirac {op. cit., p. 11) et conformément à la présentation
précédente, que les états fondamentaux servant de référentiel sont
justement ceux pour lesquels « il existe une observation donnant
avec certitude un résultat déterminé ».

3.3. Remarque qui nous ramène à la question de l'indétermina-


tion quantique, dont nous avons noté qu'elle n'a pas lieu, à pro-
prement parler, au premier niveau des virtualités, où l'évolution
des vecteurs d'état est réglée par l'équation de Schrôdinger, tant
qu'on ne considère aucun processus de mesure.
Cependant, une première forme d'indétermination apparaît
concernant l'état quantique d'un système après mesure, du moins
dans l'interprétation de Copenhague, dite classique. Si la mesure
donne la valeur propre a{ (non dégénérée) de l'observable A, on
postule alors que l'état du système après la mesure est le vecteur
propre - unique - associé à A pour cette valeur. Postulat qui
signifie donc que l'opération actuelle de mesure réduirait de façon
discontinue et imprévisible l'objet virtuel fonction d'onde à l'une
de ses composantes (« réduction des paquets d'ondes »). Une
seconde mesure faite avant que le système n'évolue devra donc
redotmer ai à coup sûr. Mais si la valeur ai obtenue est dégénérée
- c'est-à-dire s'il lui correspond plusieurs vecteurs propres - l'état
du système après la mesure n'est plus déterminé. On postule en ce
cas que cet état composé est donné par la projection du vecteur
d'état avant la mesure sur le sous-espace propre des vecteurs de la
valeur a i Par ailleurs, l'indétermination se présente sous divers
autres aspects, selon le niveau où l'on se situe dans le passage du
118 LES MODÈLES DE L'EMPIRIE ET LE VIRTUEL

virtuel à l'actuel, de sorte que l'on doit interpréter en plusieurs


sens son origine.
A l'intérieur même du référentiel de représentation des phéno-
mènes par des vecteurs d'états dans des espaces de Hilbert, appa-
raît un autre sens tout à fait abstrait de l'indétermination. On vient
de voir que les valeurs possibles d'une variable sont données
comme valeurs propres réelles d'un opérateur (hermitien, auto-
adjoint). L'apphcation d'un opérateur à un vecteur d'état le trans-
formant en un vecteur d'état, on peut envisager le résultat de la
composition de deux opérateurs (de deux mesures successives), et
se demander si cette composition est commutative. Or c'est si et
seulement si  et B commutent qu'il existe un système complet de
vecteurs propres communs aux deux opérateurs. En ce cas, on peut
donc, appliquant A et B sur des vecteurs propres de ce spectre
commun, obtenir avec certitude une valeur propre de chacune des
grandeurs qui leur correspond. Il n'en est plus de même si  et B
ne commutent pas, puisqu'il n'existe alors aucun vecteur propre
qui leur soit commun. Une nouvelle forme d'indétermination
apparaît donc à ce niveau du virtuel : on ne peut obtenir à la fois
avec certitude la mesure de grandeurs pour des opérateurs non
commutables. Une formulation plus précise de cette indétermi-
nation, obtenue pour la première fois par Heisenberg, n'apparaît
que si l'on se place au niveau d'une représentation « dyna-
mique », dans le référentiel d'espace-temps où les vecteurs d'état
sont des fonctions d'ondes, et où les opérateurs correspondants
ont des expressions analytiques. On montre alors aisément par le
calcul que l'opération de mesure {virtuelle) des coordonnées, qui
correspond à la multiphcation par un nombre réel, et la mesure
d'un moment cinétique du même système, qui correspond à

l'opération ih ne commutent pas ; on calcule en effet la


différence :

= - ih (JC^ - = ¿h où ôik = 1 pour i = k


et 0 pour i îi k.
À parth de cette formule, la théorie démontre qu'on ne peut à la
fois mesurer (virtuellement), c'est-à-dke assigner avec certitude à
deux grandeurs non commutables l'une des valeurs propres de
leurs opérateurs. Plus précisément, le produit des fluctuations
moyennes des mesures actuelles des deux grandeurs sera néces-
119 LES MODÈLES DE L'EMPIRIE ET LE VIRTUEL

sairement supérieur à une borne fixée, dans le cas présent : [Link]


> ti/2.,7 = 1, 2, 3. Observons que cette dernière formulation, due à
Heisenberg, fait intervenir, pour calculer les écarts quadratiques
moyens des valeurs mesurées, les probabilités, déterminées ici au
niveau des vecteurs d'état, par les amplitudes. Nous aurons à
revenir sur cette introduction du probable dans un prochain cha-
pitre. Mais une autre remarque s'impose. C'est que, sous cette
forme, l'indétermination apparaît au niveau des virtualités figu-
rées dans un référentiel « dynamique » d'espace-temps, grâce au
calcul effectué sur la représentation assignée aux vecteurs d'état
d'être des fonctions d'ondes. Or, comme le note très opportuné-
ment Feynman, c'est le concept même de phénomène oscillatoire
qui implique que, si l'on considère un train d'ondes de longueur
finie, il n'est pas possible de déterminer exactement, mieux qu'à
une unité près, son nombre d'ondes, et par conséquent sa longueur
d'onde. On a dès lors pour tout phénomène oscillatoire classique-
ment représenté des relations d'incertitude du type àk.àjc > 2%,
[Link] > 271, k nombre d'ondes, co fréquence, T durée du train
d'ondes. La raison profonde de l'incertitude
n'a donc rien à voir avec la mécanique quantique. C'est simple-
ment que, si nous avons un train d'ondes fini, on ne peut compter
les ondes avec précision. [Feyimian, op. cit., III. 2.2^5]
C'est donc à plusieurs niveaux du virtuel que la mécanique
quantique, dans son interprétation classique, doit postuler l'incer-
titude.
Premièrement au niveau le plus abstrait de la représentation des
états quantiques par des vecteurs d'un espace de Hilbert, où cer-
tains opérateurs (auto-adjoints) permettent de séFectionner des
états fondamentaux et des valeurs propres qui seront les diverses
valeurs possibles des mesures d'une grandeur associée à l'opéra-
teur. Mais la fixation de la valeur propre obtenue demeure, dans
un état quantique, indéterminée avant mesure.
Deuxièmement, après une mesure, si on obtient la valeur propre
non dégénérée d'un état propre unique, l'état du système est alors
cet état propre ; sinon, on ne peut le prévoir avant la mesure.
Troisièmement, dans le référentiel où les états sont représentés
par des fonctions d'ondes, d'espace et de temps, il y a indétermi-

25. Mais cette remarque de Feynman ne s'applique évidemment pas à l'in-


certitude née de la non-commutativité des opérateurs.
120 LES MODÈLES DE L'EMPIRIE ET LE VIRTUEL

nation en ce que la mesure de grandeurs complémentaires, corres-


pondant à des opérateurs non commutables, n'est alors simulta-
nément possible qu'avec incertitude.
Quatrièmement enfin, la dispersion statistique actuelle des
mesures effectives constitue un troisième aspect de l'incertitude
dont nous parlerons à propos du probable.

3.4. L'une des caractéristiques profondes de la mécanique


quantique pourrait être alors la stratification essentiellement à
deux niveaux de l'usage du virtuel, qui n'est pas généralement
réalisée dans les autres sciences de l'empirie. Il s'agit alors du
niveau des vecteurs de l'espace de Hilbert, et du niveau des
fonctions d'ondes. Il faut naturellement en distinguer encore le
niveau de représentation directe de l'actuel empirique : le comp-
tage des clicks d'un compteur, la photographie des traces de tra-
jectoires dans le liquide en état de surchauffe des chambres à
bulle, la déviation d'une aiguille sur un cadran.
Il serait possible de ce point de vue de reconnaître les diverses
interprétations concurrentes de la théorie comme dépendant essen-
tiellement des rôles relatifs assignés aux deux niveaux du virtuel
et au niveau de l'actuel dans la détermination d'un réel. Si, repre-
nant la classification proposée par R. Healey {Philosophy of
Quantum Mechanics, Cambridge University Press, 1979), nous
distinguons une interprétation « réaliste naïve », une interprétation
de Copenhague « forte » et une interprétation de Copenhague
« faible », on les situera ainsi dans notre perspective.

1. Dans l'approche « réaliste naïve », les probabihtés données


par la règle de Bom s'apphqueraient directement aux valeurs de
grandeurs possédées par, inhérentes aux, phénomènes :
Toute variable dynamique quantique a toujours une valeur réelle
précise dans tout système quantique auquel elle appartient, et les
règles de Bom énoncent simplement les probabilités pour que cette
valeur se trouve dans un intervalle donné. [Op. cit., p. 8.]

Le passage du virtuel défini dans les référentiels hilbertiens au


virtuel du référentiel dynamique d'espace-temps est ici direct, et le
virtuel de ces variables dynamiques nous renseigne statistique-
ment sur l'actualité de l'empirie. Le réel se situe ici apparemment
au second niveau du virtuel quasi classique des fonctions d'ondes
et de leurs variables dynamiques.
121 LES MODÈLES DE L'EMPIRIE ET LE VIRTUEL

L'interprétation de David Böhm, dont il sera question à propos


de l'introduction du probable (chap. 7, § 2.4) apparaît comme une
variante « non naïve » du réalisme, en termes de variables
cachées, déterministes, non locales. Le virtuel est alors dédoublé,
sur un seul niveau, en représentation par des fonctions d'ondes et
représentation par des particules. Le réel exigerait cette double
représentation dans laquelle la fonction d'onde définit un champ
de « potentiel quantique » global s'ajoutant dans l'équation de
Schrödinger au potentiel scalaire, mais qui agit sur les compo-
santes dynamiques des trajectoires de particules par sa « forme »
plutôt que par son intensité. Un tel système représenterait sans
indétermination et complètement la réalité du phénomène quan-
tique.
Une des interprétations de la théorie d'Everett considère que
chaque événement quantique (par exemple une mesure) détermine
non pas une « réduction des paquets d'ondes » dans le virtuel,
mais l'évolution déterministe d'une fonction d'onde globale de
l'univers avec (du moins pour de Witt) un branchement de cet
univers en états réels correspondant aux états possibles prévus
avec de certaines probabilités par la théorie. C'est une espèce
quasi fantasmagorique de réalisme, dans lequel les réels, indéfi-
niment ramifiés, sont représentés complètement par les fonctions
d'ondes. Nous nous réservons également d'y revenir à propos de
l'introduction du probable, car c'est en effet la notion de probabi-
lité aussi bien que celle de réalité qui s'y trouve profondément
altérée.
2. Dans l'interprétation « idéaliste » de Copenhague, les règles
de Bom concernent seulement des résultats possibles de mesure,
et non pas des variables dynamiques prises en elles-mêmes, car
dans tout système il y a toujours des variables dynamiques qui
n'ont pas de valeurs précises. La notion de mesure est alors essen-
tielle, qu'elle soit posée comme terme primitif non défini, ou
comme interaction (mal définie) entre un système quantique et un
appareil classique de mesure. Le réel ne se situe pas alors aux dif-
férents niveaux du virtuel qui ne sont que des moyens limités de
connaître, mais au niveau de l'actualité observée.

26. Voir les articles de H. Everett (1965 et 1973) dans B. S. de Witt et


N. Graham, The Many Worlds Interpretation of Quantum Mechanics, Princeton
UP, 1973 ; et R. Fraissé, « Quelques arguments en faveur de l'interprétation de
la mécanique quantique par la ramification d'Everett », Synthèse, 1982.
122 LES MODÈLES DE L'EMPIRIE ET LE VIRTUEL

Dans la version dite « faible » par Healey, les variables dyna-


miques sont pleinement déterminées par l'état quantique, mais
leurs valeurs sont acquises comme résultat d'une mesure. Une
valeur ne peut donc être attribuée aux variables dynamiques que
dans le cas oii il existe un état quantique dans lequel les règles de
Bom assignent à cette valeur la probabilité 1. Dans cette interpré-
tation, oil se situe le réel ? On peut dire, me semble-t-il, que ce
réel, élusif au niveau proprement empirique et indéterminé au
premier niveau du virtuel, n'apparaît qu'à un niveau intermé-
diaire, entre le premier et le second niveau, défini par l'application
sélective des opérateurs à leurs vecteurs propres.
3. La version dite « forte » par Healey, plus radicale, pose que
c'est une erreur d'assigner un état quantique à un système indivi-
duel. Un état quantique ne saurait être correctement assigné qu'à
un
groupement [ensemble] de systèmes semblables (tels qu'un fais-
ceau d'atomes d'argent sortant d'un foyer), partageant une certaine
histoire physique que ne posséderait pas une réunion de systèmes
semblables dispersés dans l'espace-temps. Selon ces vues, assigner
un état quantique à un groupement à un moment donné, c'est ne
rien dire au sujet des propriétés dynamiques de ses éléments à ce
moment du temps. [Op. cit., p. 13.]

Il semble qu'ici le réel se trouve effectivement déplacé vers le


niveau proprement empirique :
la mécanique quantique n'a proprement rien à dire à propos des
variables dynamiques d'un système à un moment où il n'est pas
observé. [Ibid.]

3.5. La double leçon que nous voudrions tirer de ces interpréta-


tions divergentes d'une théorie pourtant fortement unifiée et
confirmée par des succès éclatants dans l'ordre des prédictions et
des exphcations {modulo ces interprétations « philosophiques »),
c'est d'abord que la détermination et l'exploration d'un réel
empirique par la science suggère la nécessité de préciser l'indisso-
luble association des plans du virtuel et de celui de l'observation
actuelle. Les dissocier pour privilégier l'un d'eux, ou pke encore
les confondre, entre eux ou avec l'actuel, conduit à des obscurités
et à des paradoxes. En particulier, dans le cas de la mécanique
quantique, on se trouve alors confronté aux contradictions engen-
123 LES MODÈLES DE L'EMPIRIE ET LE VIRTUEL

drées par des postulats de délimitation locale et causale des sys-


tèmes ; ou encore on se heurte à l'exigence « réaliste » de
« variables cachées », postulats et exigences qui n'ont peut-être de
sens véritable qu'au niveau virtuel des variables dynamiques, mais
perdent leur vertu à celui des vecteurs d'états quantiques hilber-
tiens, de sorte que la non-localité, par exemple, et le maintien de
l'unité « holiste » d'un système sur un plan très abstrait du virtuel,
ne contredit pas nécessairement la séparation sur le plan empi-
rique et même sur un autre plan du virtuel^''.
C'est en second lieu le rôle joué, et tout particulièrement dans
les théories quantiques, par les « expériences de pensée ». Nous ne
reprendrons pas ici les observations développées dans un précé-
dent ouvrage mais soulignerons seulement que cette importance
des expériences de pensée corrobore pleinement la thèse proposée,
que les sciences de l'empirie traitent fondamentalement du virtuel.
Lnaginer une expérience de pensée, c'est, se plaçant dans l'uni-
vers virtuel d'une théorie, échafauder par la pensée un montage
qui provoque des phénomènes virtuels, que cette théorie permet
de décrire, de calculer, éventuellement de prévoir. Le point capital
est évidemment alors que les circonstances jugées non pertinentes
de l'expérience ont été éliminées, et que le résultat imaginé a une
détermination complète, au sens et au niveau défini par le réfé-
rentiel de la théorie. Mais on observera que cette élimination du
non-pertinent a des limites, qui sont essentiellement déterminées
par l'obligation de se conformer aux conditions opératoires
essentielles, sans lesquelles le référentiel, et par conséquent les
faits et les objets qui y sont décrits, perdent leur sens, c'est-à-dire
l'éventualité d'une candidature à représenter l'actualité.
C'est de ce point de vue qu'une expérience de pensée, bien
qu'échappant aux aléas de l'actualité, peut être déclarée erronée.
Un cas exemplaire en serait fourni par une Gedankenexperiment
proposée par K. Popper pour montrer que la théorie de l'indéter-

27. On pourrait interpréter en ce sens une expression employée par


B. d'Espagnat, pourtant assez éloignée par ailleurs des propositions ici suggé-
rées : « La réalité indépendante — si cette notion a un sens — est une réalité non
locale, alors que toute notre expérience humaine est à base de localité. »
{Bulletin de la Société française de philosophie, 74® année, n° 1, 1980, p. 19.)
Mais pour M. d'Espagnat cette « réalité indépendante » ne saurait être assimilée
à l'un des niveaux de nos virtualités ; elle est essentiellement actuelle, mais
métaphysique et « voilée ».
28. La Vérification, chap. 7, § 3, p. 192-199.
124 LES MODÈLES DE L'EMPIRIE ET LE VIRTUEL

mination quantique dans la version de Heisenberg n'exclurait pas


la possibilité de mesures exactes et simultanées des positions et
impulsions d'une p a r t i c u l e Popper dira plus tard qu'il commit
alors « une faute grossière ». Or cette faute, relevée sur deux
points par von Weizsäcker et par Einstein, concerne bien en effet
des contraintes opératoires de la théorie : pour le premier, il s'agit
de la mesure supposée exacte d'une impulsion, dont l'exactitude
est justement exclue par la procédure (même imaginée) de la
mesure, dans les conditions admises par la théorie ; pour le second
cas, Einstein relève que l'expérience suppose une mesure exacte et
simultanée d'une énergie et d'un temps sur une même particule,
contrairement aux exigences postulées de la théorie.

Les analyses et les remarques qui viennent d'être faites tou-


chant le caractère virtuel des objets de la mécanique classique et
de la théorie quantique pourraient être transposées aux objets de la
thermodynamique, de la chimie, de la biologie, etc., et, mutatis
mutandis, aux objets encore incertains des sciences humaines. On
ne s'engagera pas dans les développements que devraient requérir
ces transpositions, et je pense qu'il aura suffi des exemples abor-
dés pour montrer ce qu'on a voulu dire en affirmant le caractère
virtuel des objets de la science. On voudrait pourtant conclure ce
chapitre par le bref examen d'une application de la thèse à un cas
extrême de la pensée en quête de science, celui de la connaissance
historique des faits humains.

4. Le virtuel et la connaissance historique

4.1. Si la mathématique est par excellence la science du virtuel,


si les sciences de l'empirie atteignent l'expérience à travers le
déploiement d'univers virtuels, l'histoire, tout au contraire, se
meut apparemment dans l'actualité. Certes, on conjoint d'ordi-
naire en la signification de ce mot, dans la langue usuelle, l'idée
d'effectif et l'idée de présent (quoique ce soit seulement par le

29. « Zur Kritik der Ungenauichkeitsrelationen », Die Naturwissenschaften,


22, 1934, p. 807-808. Voir exposé et commentaire dans M. Jammer, The
Philosophy of Quantum Mechanics, 1974, p. 174 s.
125 LES MODÈLES DE L'EMPIRIE ET LE VIRTUEL

premier terme que nous avons toujours caractérisé l'actualité). Il y


a donc apparemment un paradoxe de l'histoire, qui tend à
reconstituer le passé comme actualité concrète. L'historien a
ainsi, en tant que savant, consciemment ou non, une double visée :
re-création d'un réel dont l'actualité n'est pas présente, et connais-
sance explicative de ce réel.
Comme re-création d'un réel, l'histoire devient, à la limite, l'un
des arts littéraires. Et non pas seulement dans sa forme, à la
manière dont relève de l'art toute production d'une œuvre : le
mathématicien fait avec art de la mathématique, et il y a un art du
physicien pour produire de la science physique. Mais c'est, pour
l'historien, le contenu même de sa production qui, à la limite, relè-
verait de l'art. Nous disons bien : à la limite, car toute œuvre
d'historien est à la fois, à des degrés divers, œuvre de connais-
sance scientifique et œuvre d'art. Et l'histoire ne peut échapper à
cette dualité sans cesser d'être histoire, par la raison que ses objets
sont individuels. C'est en effet par elle que l'individuel humain, à
tous ses niveaux ou degrés, peut être proposé comme objet de
connaissance. Mais c'est aussi à son propos que se manifeste avec
le plus de clarté l'impossibilité radicale d'une connaissance
scientifique complète de l'individuel. Les sciences des faits
humains autres que l'histoire s'efforcent délibérément de neutrali-
ser r individuation de leurs objets concrets, à moins justement
qu'elles ne tentent au contraire d'en maintenir autant que possible
le caractère individuel, mais alors elles tendent vers un pôle histo-
rique, ou vers un pôle technique, de connaissance, qui les écarte
de la science stricto sensu. De tels phénomènes épistémologiques
de déplacement et de glissement de visée sont assurément très
instructifs ; nous les laisserons pourtant ici de côté afin de nous
intéresser, du point de vue du rôle du virtuel, à l'aspect propre-
ment scientifique de la connaissance historique. On remarquera
cependant que, dès lors qu'une réalité individuelle est, en dernier
ressort, visée, comme c'est le cas de toutes les sciences de
l'homme, l'effort de connaissance débouche soit sur une tech-
nique, soit sur l'histoire. L'une et l'autre touchent des réalités
individuées, mais la seconde se distingue essentiellement de la
première par son projet purement spéculatif. Aussi bien, si le
mouvement vers une technique définit un aspect clinique de la
connaissance de l'individuel, on peut bien dire, selon une formule
que je proposais naguère, que l'histoire est une « clinique sans
pratique ». Expression qui suppose, du reste, qu'une connaissance
126 LES MODÈLES DE L'EMPIRIE ET LE VIRTUEL

historique du présent conserve ou conserverait un sens, si elle se


faisait attentive non plus au passé, mais, sans visée d'apphcation,
aux singularités du monde que nous avons sous les yeux.

4.2, Au problème de la reconstitution d'une actualité indivi-


duelle passée, l'histoire répond d'abord par le récit, prototype de
tout exposé d'une connaissance historique. On voit par là combien
l'histoire s'écarte des sciences de l'empirie que nous avons prises
pour exemples, mais aussi en quoi elle demeure pourtant comme
telle une connaissance, et même, mais en un sens qu'on va tenter
de préciser sommairement, une connaissance scientifique.
Insistons tout d'abord sur l'aspect non scientifique du récit. Un
récit, une « histoire », est une suite de faits actuels concrets, et non
pas d'événements abstraits d'un univers virtuel. L'unité qui lui est
conférée n'est pas d'abord rapportée à des relations et à des
contraintes, formulées dans un tel univers de virtualités. Elle est
supposée lui venir d'une réahté individuelle, dont il est l'histoire,
et aussi du cours du temps lui-même, considéré plus ou moins
conrnie un personnage du drame, en ce qu'il produit une usure des
êtres et ménage des transformations, des « péripéties » selon l'ex-
pression de la Poétique d'Aristote. Le récit a un sens ; il est donc,
dans une certaine mesure, dans notre vocabulaire, l'effet non
d'une élaboration scientifique, mais d'une interprétation déjà
philosophique de l'expérience qu'on rapporte. Aussi bien ne sau-
rait-il être pris sans autre pour un objet de science, lequel est
certes constitué et construit comme représentation, dans un uni-
vers virtuel, des actualités que révèle l'expérience, mais ne pro-
pose aucune signification de celle-ci.
Cependant, un récit historique, s'il signifie et souvent même
outrepasse vers l'affabulation mythique l'interprétation propre-
ment philosophique de l'expérience, vise toujours à quelque
degré une compréhension des déroulements de faits actuels. Or
une telle compréhension suppose la confrontation de l'actuel avec
du non-actuel, et cette visée constitue l'aspect scientifique de
l'histoire.

4.3. Ainsi croyons-nous, conformément à la thèse proposée


dans ce chapitre, que l'historien fait œuvre de science lorsqu'il
montre avec plus ou moins de précision et de certitude conmient
l'actuahté qu'il décrit émerge d'un système d'événements vir-
tuels. Toutefois, l'institution d'un virtuel en histoire comporte des
127 LES MODÈLES DE L'EMPIRIE ET LE VIRTUEL

particularités et des obstacles qui font la singularité de cette disci-


pline en tant que forme limite d'une science des faits humains.
Dans les autres sciences de l'empirie, le travail de connaissance
consiste à construire un référentiel dans lequel des faits virtuels
seront définis, et dont certains seront distingués comme représen-
tation des faits actuels d'une expérience. Pour le physicien, par
exemple, les faits actuels complets de l'expérience sont bien au
point de départ et au point d'arrivée de sa recherche. Mais dans
l'entre-deux, c'est le jeu semi-libre du virtuel qui constitue l'es-
sentiel de son travail créateur. Pour l'historien, les données sont
des fragments actuels de faits actuels complets, mais passés, qu'il
lui faut tenter de reconstituer. Ces fragments sont des traces maté-
rielles ou des témoignages contemporains, qui sont déjà eux-
mêmes des reconstitutions ou des récits. De tels documents ne
sont point, pris en tant que tels, des faits proprement historiques. 11
leur faut associer une représentation dans un système de faits et de
concepts fournissant le canevas, le référentiel, dans lequel seraient
complètement définies les virtualités représentatives des actualités
irrémédiablement passées à restituer. Mais ce référentiel n'est ici,
en général, nullement formulable au moyen de concepts clairs et
distincts. Il s'agit du choix de traits essentiels d'un contexte qui
fournit le cadre spécifique d'un temps, d'un lieu, d'une société.
Aussi bien, les faits qu'il s'agit d'y décrire ne se présentent-ils
plus alors comme des virtualités simples ; ce sont plutôt ce que
nous avons appelé des possibles. Car l'historien, à partir des traces
du passé, se propose des conjectures directement conditionnées
par V actuel fragmentaire dont il dispose, et non pas seulement les
figures d'un jeu abstrait parmi lesquelles des lois ou des règles
sélectionneraient une représentation de l'actuel. C'est que les
données à partir desquelles les référentiels et leur contenu de pos-
sibles sont définis ne se prêtent qu'à un mode de représentation
spécifique, que nous avons nommé ailleurs une « image histo-
rique », dormant à ce mot, par opposition aux représentations des
sciences de la nature, le sens technique de « représentation d'un
fait en tant qu 'elle peut appartenir à une expérience humaine
vécue ». Et c'est justement en cela que la construction de l'objet
historique n'est pas réalisable dans un univers purement virtuel,
mais seulement dans un univers de possibles qualifiés. Détournant
sans doute quelque peu de son sens littéral une formule de

30. La Vérification, chap. 7, § 1.3, p. 185.


128 LES MODÈLES DE L'EMPIRIE ET LE VIRTUEL

Stendhal dans Le Rouge et le Noir (« Bibl. de la Pléiade » t. 1,


p. 632), on pourrait en celle-ci voir l'expression de ce qui sépare
ici le virtuel du possible : « Son imagination, dit Stendhal parlant
de Julien, était éteinte par le calcul des possibles. » L'imagination
serait ici la faculté du virtuel ; mais le « calcul des possibles » en
restreint le champ par la considération de tout ce qui exclut ou
paraît exclure l'actualisation, sans pourtant désigner univoque-
ment un actuel.
Une détermination univoque de l'actuel parmi les possibles ne
saurait être fournie, comme dans les sciences de la nature, par
l'équivalent d'un critère abstrait applicable à un univers de virtua-
lités. L'historien choisira parmi les « images » en faisant interve-
nir des décisions d'acteurs. Mais il aura recours alors le plus sou-
vent à une évaluation des degrés du probable. Nous sommes ici
ramenés à l'application de ce métaconcept qui apparaît toujours
lors du passage d'une pensée du non-actuel {virtuel ou possible) à
une représentation de l'actuel. Sans doute, le mode d'intervention
du probable est-il bien différent alors de ce qu'il peut être dans les
sciences de la nature. Dans ce dernier cas, la présence de référen-
tiels abstraits bien définis dans lesquels sont complètement
déterminés les faits virtuels autorise un usage étendu des mathé-
matiques pour le développement du métaconcept de probable.
Cette circonstance, dans le cas de l'exphcation historique, n'est
jamais qu'exceptionnelle, et de tels développements souvent illu-
soires. Mais dans l'un comme dans l'autre cas le problème fon-
damental est le même, d'une interprétation des formes et de la
validité de ce passage à une pensée de l'actuel. Tel sera le thème
de nos prochains chapitres, qui examineront le sens et l'usage du
probable.
Chapitre 5

Le probable comme mesure du possible

Toute science de l'empirie parachève, par un passage à l'actuel,


une coimaissance qui s'est déployée dans le virtuel, permettant
ainsi la confrontation avec l'expérience. Mais au niveau même de
la représentation, avant toute expérimentation effective, ce pas-
sage à l'actuel est préparé grâce à l'utilisation du probable. Or
intervient ici comme intermédiaire le métaconcept que nous avons
introduit sous le nom de possible. Dans cette opération, la fonc-
tion du possible est de restreindre le jeu des virtualités par diffé-
rentes contraintes, dont on peut quaUfier certaines de proprement
empiriques, d'autres de théoriques. Mais ces dernières ne sau-
raient être dites « logiques » au sens strict du terme, car elles
expriment, comme les empiriques mais à un niveau plus abstrait,
des propriétés attribuées aux objets, ou plus précisément aux
représentations de ces objets dans le virtuel. Au niveau du virtuel
propre, chaque théorie d'objets les doue du minimum de proprié-
tés qui en font des objets mathématiques, avec leurs contenus for-
mels. Mais ils deviennent des objets possibles (par exemple
« quantiquement » possibles) lorsque le développement de la
théorie même, et de l'interprétation du virtuel en vue de la repré-
sentation de l'expérience, conduit à les enrichir de propriétés nou-
velles, qui en même temps en restreignent le champ. Par exemple,
l'objet virtuel quantique primitif qu'est le vecteur d'un espace de
Hilbert, devient un objet possible lorsqu'on l'interprète comme
une fonction d'ondes, et que certains opérateurs linéaires auto-
adjoints sont introduits dans son espace comme représentant, sous
130 LE PROBABLE COMME MESURE DU POSSIBLE

certaines conditions, des opérations de mesure. Mais comme nous


l'avons déjà fait remarquer, la catégorie de possibilité dans cette
étape ne donne lieu à aucun développement formel, et c'est
simplement en tant qu'objet virtuel, mathématique, qu'est alors
manipulée la fonction d'ondes. Le rôle de cette catégorie est donc
d'introduire des restrictions permettant aux objets virtuels de
représenter des objets d'expérience ^
C'est le probable, qui, au contraire, rend efficaces des dévelop-
pements formels, mathématiques et logiques, en fonctionnant, me
semble-t-il, comme mesure du possible, c'est-à-dire en dévelop-
pant le rapport que celui-ci a seulement ouvert avec l'actuel. Mais
cette introduction de la grandeur suppose justement la construc-
tion préalable, à partir des virtualités, des modèles restrictifs du
possible. C'est d'une certaine manière ce que nous dit Kant dans
l'opuscule « Sur un ton grand seigneur »... (trad. Guillermit, p. 98)
en faisant remarquer que le probable ne s'applique pas à ce qui
dépasse les limites de l'expérience. Il veut ainsi en borner stricte-
ment l'applicabilité théorique ; mais c'est, il est vrai, pour en
reconnaître aussitôt l'applicabilité « moralement pratique ». La
connaissance probable a cependant pour lui un statut théorique
légitime de savoir {Logique, Introduction, X), mais reposant sur
des raisons partiellement suffisantes d'assentiment, « objective-
ment valable » pourtant, par opposition à ce qu'il nomme vrai-
semblance (verisimilitudo), qui est « simple force de persua-
sion ». La probabilité au contraire est une « approximation de la
certitude » {op. cit., p. 92). Mais elle ne donne pas lieu à une
logique (logica probabilium), car elle est l'objet d'une mesure et
d'un calcul ; si, en effet, « le rapport des raisons insuffisantes aux
raisons suffisantes ne peut être évalué mathématiquement, toutes
les règles ne servent à rien » (ibid.). Kant semble donc insister sur
le caractère quantitatif et même numérique de la probabilité, du
moins lorsque « ses moments sont homogènes ».
Certes, nous paraissons suivre cette thèse en désignant le pro-
bable comme « mesure » du possible. On verra néanmoins que ce
terme de mesure doit être pris en un sens assez large, qui, s'il met

1. Nous ferons à ce propos, en passant, la suggestion suivante. Dans le rêve,


ce ne seraient pas tellement les règles du raisonnement qui seraient perturbées,
mais plutôt les conditions de constitution des objets comme objets d'expérience.
De telle sorte que dans les univers virtuels du rêve ne seraient pas appliquées
les restrictions de la catégorie du possible.
131 LE PROBABLE COMME MESURE DU POSSIBLE

l'accent sur la probabilité comme grandeur extensive, n'exclut pas


la reconnaissance du probable comme grandeur intensive. Le
point essentiel est plutôt ici que notre métaconcept du probable
opère une organisation, une structuration du possible, qui introduit
le plus souvent la grandeur.
Nous commencerons par présenter deux interprétations histori-
quement originaires, apparemment opposées, de cette structura-
tion du possible et du calcul du probable, qui ne sont cependant
que des variantes complémentaires d'tm usage de la probabilité.

1. Deux orientations originaires du calcul du probable

1.1. En tant que structuration du possible, le calcul du pro-


bable se présente assurément depuis les premiers essais de ses
fondateurs, entre 1654 (Pascal et Fermât : le problème des
« partis ») et 1713 (Jacques Bernoulli, Ars coniectandï) comme
une théorie mathématique bien établie et en constant progrès.
Mais dans la mesure où la catégorie du probable est originaire-
ment pensée comme faisant directement passage entre les abs-
traits du virtuel et du possible et l'actualité des constats d'expé-
rience, elle suscite nécessairement une interprétation de son statut
dans ce rapport à l'actuel. Deux directions opposées de cette
interprétation se sont dès l'origine, plus ou moins distinctement,
fait jour.
D'une part, le problème des « partis » dont est sortie la théorie
moderne, est posé coname recherche d'une méthode rationnelle
pour contrebalancer par des paris les incertitudes de V actuel, dites
du hasard. Il ne s'agit donc pas alors d'établir des lois objectives
limitant ces incertitudes, mais bien plutôt de formuler des règles
d'action qui en modèrent les effets. Comme Pascal le dit en latin
dans sa missive à la « très célèbre académie parisienne de
science », grâce aux règles des partis :
la fortune incertaine est si bien maîtrisée par l'équité du raisonne-
ment [equitate rationis] qu'à chacun des joueurs on assigne tou-
jours ce qui lui revient selon la justice. [« Bibl. de la Pléiade »,
p. 74.]
132 LE PROBABLE COMME MESURE DU POSSIBLE

Il s'agit, comme on sait, lors de l'arrêt d'un jeu de hasard, d'at-


tribuer à chacun des joueurs une partie des mises. La continuation
actuelle des parties d'un jeu fournissant des résultats multiples et
imprévisibles le calcul de Pascal ou de Fermât est effectué sur
l'ensemble des résultats virtuels, d'où ils tirent une répartition
actuelle « équitable » des enjeux, à un moment donné de la partie.
La mesure du probable est donc ici considérée comme fondant
une règle d'action des sujets, qualifiée alors de « juste », parce
qu'elle accorde aux joueurs « ce qu'ils avaient droit d'espérer de
la fortune » (Traité du triangle arithmétique, dans ibid., p. 115) :
elle détermine les « valeurs » du jeu interrompu. Aussi bien le
concept mathématique essentiel du calcul pascalien est-il celui
d'« espérance mathématique » plutôt que celui de probabilité,
qui apparaît pourtant explicitement à propos d'événements
« équiprobables ». Les « chances » ou probabilités ne se présen-
tent d'abord chez Pascal que comme les coefficients servant à
estimer les valeurs des jeux, leur espérance mathématique, que
Pascal calcule directement par récurrence sur le nombre des par-
ties restant à courir. Elles tiennent chez Fermât, sous le nom de
« hazards », un rôle plus direct, et il les détermine par combina-
toire. Dans l'un et l'autre cas, tout se passe d'abord dans un uni-
vers virtuel. Cependant, pour Pascal en tout cas, les résultats obte-
nus ne sont pas d'abord présentés comme servant à décrire une
propriété actuelle du monde, mais comme permettant de former
des paris rationnels.
Au contraire Jacques Bernoulli mettra en vedette un concept
de probabilité défini comme idéalisation de la fréquence dans un
tirage au sort. On suppose alors dénombrés a priori les cas favo-
rables possibles, et l'ensemble de tous les cas. La probabilité est
définie comme quotient du premier nombre par le second, entiè-
rement déterminés dans un univers virtuel. C'est donc ici non plus
vers une règle d'action, mais vers une propriété objective qu'est
orienté le calcul. Mais propriété de quel objet ? Ce ne peut être, on
le voit, que d'un objet virtuel. Le problème que croit pouvoir

2. La règle de répartition doit « d'autant plus être demandée au raisonnement


qu'elle peut moins être recherchée par l'expérience [tentando] » (loc. cit.).
3. Bien entendu, Pascal n'ignorera pas l'équivalence de sa procédure de cal-
cul par récurrence des espérances et de celle des dénombrements de BemouUi.
La célèbre correspondance des deux mathématiciens aboutit justement à cette
reconnaissance.
133 LE PROBABLE COMME MESURE DU POSSIBLE

poser Bernoulli est d'établir par le raisonnement un rapport néces-


saire entre cette propriété et une propriété actuelle des expé-
riences, des suites de tirage au sort. Il expose ainsi son célèbre
théorème {Ars conìectandi, IV, chap. 5) :
Supposez donc que le rapport du nombre des cas fertiles
[favorables] au nombre des cas stériles soit exactement ou
T
approximativement - de sorte que son rapport au nombre de
T V
l'ensemble des cas soit T S
ou T,
î
rapport compris entre les
. r+ l r-1
himtes —-— et ——.
t 1
On voit déjà, par la formule « exactement ou approximati-
vement », que Bernoulli confond implicitement dès l'abord une
probabilité abstraitement (et exactement) définie dans un univers
virtuel fini, et une fréquence, qui lui correspondrait approxi-
mativement, dans un univers actuel.
Il faut montrer [poursuit-il] que l'on peut prendre un nombre
d'épreuves [experimenta] assez grand pour qu'il soit un nombre
donné i de fois plus vraisemblable [datis quotlibet verisimilius]
que le nombre de cas fertiles observé tombe entre ces limites plutôt
qu'en dehors, c'est-à-dire que le rapport du nombre des cas fer-
tiles au nombre total des cas ne soit ni supérieur à — ni infé-
. .r-1
neur a —-—.

L'assimilation est alors pleinement évidente. C'est bien un


nombre d'épreuves actuelles (experimenta) qu'il s'agit de déter-
miner pour que la probabilité (abstraite, définie par un quotient
dans l'univers des virtualités) soit aussi grande qu'on veut, d'avoir
une fréquence (actuelle) conforme à la probabilité a priori du cas
« fertile ». Nous reviendrons sur cette assimilation trop immédiate
du virtuel et de l'actuel à propos des « lois de grands nombres ».

1.2. Mais ce sur quoi je voudrais pour l'heure insister, c'est que
les deux points de vue originaires que l'on vient de présenter ne
sauraient être adéquatement qualifiés, comme on a tendance à le
faire, l'un de « subjectif », l'autre d'« objectif ». Apparemment en
effet, le point de vue adopté par Bernoulli privilégie bien l'idée
134 LE PROBABLE COMME MESURE DU POSSIBLE

que le probable correspond à une qualité des choses, alors que le


point de vue pascalien privilégie l'idée que le probable est la
mesure de l'attente d'un sujet, et comme le diront explicitement
plusieurs interprètes plus récents, une qualité ou mesure de nos
croyances. Je voudrais insister sur le fait que, dans l'un et l'autre
cas, le jugement de probabilité exprime toujours un savoir partiel,
pour reprendre l'expression de Kant, savoir qui vise en dernier
ressort non un état d'âme du sujet, mais (virtuellement) le monde.
La véritable différence qu'ont illustrée les exemples de Pascal et
de Bemoulli ne serait pas d'objet mais d'attitude. Un même juge-
ment de probabilité peut être formulé en vue d'une connaissance
théorique, ou en vue d'une action, d'une décision. Dans l'un et
l'autre cas cependant, il exprime une connaissance complète,
développée dans un univers de virtualités, mais incomplètement
applicable à un état actuel du monde, l'imperfection de ce savoir
étant, dans notre thèse, inhérente au passage à l'actuel. Sans doute
est-il possible de mettre l'accent sur la visée pragmatique de
décision, et de décrire le calcul comme réglant la cohérence des
choix d'un sujet ; mais cette cohérence même ne saurait avoir de
sanction et de sens que si les résultats actuels des décisions
confirment, d'une certaine manière et jusqu'à un certain point,
une connaissance objective. Le trait caractéristique des juge-
ments de probabilité n'est point leur couleur subjective, qui n'est
que la conséquence d'une essentielle imperfection objective ; mais
ils formulent des propriétés d'univers virtuels comme applicables
à l'actualité. Nous voudrions montrer, en présentant succinc-
tement plusieurs interprétations dites « subjectives », comment
elles ne diffèrent en effet d'une interprétation proprement « objec-
tive » que par l'accent mis sur l'usage qui est fait du juge-
ment probable en vue de décisions touchant l'actualité des
événements.

2. Les interprétations « subjectivistes »

2.1. Nous prendrons un premier exemple de quelques-unes des


remarques que Ch. S. Peirce a consacrées à la probabilité dans ses
ouvrages actuellement publiés. La doctrine du philosophe
« pragmatiste » est ici particulièrement significative, car elle dis-
tingue clairement, à la suite de Venn {The Logic of Chance, 1866),
135 LE PROBABLE COMME MESURE DU POSSIBLE

une conception « matérielle », ou matérialiste (materialistic) et


une conception « conceptualiste » du probable, tout en en voulant
conserver le double aspect. « La théorie des probabilités, écrit-il
en 1878 (CP 2667, Buchler, 157) est simplement la science de la
logique traitée quantitativement. » Il veut alors dire que le calcul
des probabilités consiste à tirer les conséquences de certaines
hypothèses ou constats (CP 2669, Buchler, 177), la probabihté
d'une conséquence étant « le nombre de fois oîi antécédent et
conséquent se produisent ensemble, divisé par le nombre total de
fois où se produit l'antécédent » (Buchler, 174). Le concept
s'applique donc alors à des collections d'événements, ou plus
exactement à des collections d'énoncés portant sur des événe-
ments, ce qui caractérise le point de vue « matériel ». Mais on
peut pourtant parler de la probabilité (chance) d'un événement
(unique, et c'est ce que veut le point de vue « conceptuahste »), en
désignant par ce mot de probabilité
la combinaison de tous les arguments qui se rapportent à cet évé-
nement dans un état donné de notre savoir ; pris en ce sens, il est
indéniable que la probabilité d'un événement a une liaison intime
avec le degré de croyance que nous lui attribuons. [Buchler, 177.]
Mais cette croyance est certainement plus qu'un « simple senti-
ment », car « elle varie avec la probabilité de la chose crue en tant
que déduite de tous les arguments » (ibid.). Il faut donc entendre
que le jugement de probabilité repose en définitive, par l'intermé-
diaire de ces « arguments » sur une connaissance partielle du
monde actuel obtenue par déductions opérées dans le virtuel. Que
cette connaissance partielle soit bien pour Peirce une connaissance
du monde objectif apparaît encore dans la distinction qu'il pro-
pose entre « plausible » (ce qui se fonde sur une hypothèse expli-
cative), likely (ce qui se fonde sur une hypothèse confirmée), et
enfin « probable » (ce qui exprime une habitude des choses, le
would be du dé jeté). Car Peirce va même jusqu'à parler d'une
espèce d'« habitude » des choses (habit), anticipant la notion que
Popper nommera propensity, qui se traduirait par la réalisation à la
longue de fréquences stables approchant de leurs probabilités qui
en seraient les limites :

4. Hypothèse qui, sous cette forme, peut paraître étrange. Elle a néanmoins
été reprise avec éclat par Popper avec sa théorie des « propensions » {L'Univers
irrésolu, trad. 1984 du Post-Scriptum II à La Logique de la découverte
136 LE PROBABLE COMME MESURE DU POSSIBLE

La réalisation d'une certaine ligne de comportement à travers


une succession indéfinie d'occurrences constitue, très décidément
et sans exception, une habitude. [CP 2578, Buchler, 171
Quant à l'aspect proprement « conceptualiste », sans doute
Peirce ne le rapporte-t-il pas explicitement dans les textes cités
portant sur un fait unique à une attitude active de pari sur l'actuel,
comme nous le proposons. Cependant, il est permis de supposer
avec vraisemblance que le « pragmatisme » de Peirce est parfai-
tement cohérent avec cette interprétation.

2.2. La distinction d'une probabilité « subjective » et d'une pro-


babilité « objective » traduirait donc la différence d'attitude entre
le moment du pari sur la réalisation d'un fait et le moment de l'in-
sertion d'une représentation de ce fait dans le réseau virtuel des
possibles. Dans le premier moment, l'attention est focalisée sur
l'occurrence qui va se produire (ou est considérée comme s'étant
produite, car ici, contrairement aux apparences, le temps ne fait
rien à l'affaire) ; mais l'acte de décision subjectif, partiellement
arbitraire, alors effectué, révèle avec plus ou moins de distinction
et de clarté l'univers objectif de virtualités de l'exploration duquel
des inférences ont été tirées, et cet aspect relève du second
moment de la conception du probable. C'est pourquoi un calcul
des probabilités peut apparaître selon le mot cité de Peirce, quoi-
qu'en un sens impropre du terme, comme une « logique ». Dans
cette perspective, dont l'origine se trouverait sans doute dans le
Tractatus de Wittgenstein, la notion centrale est celle d'une liai-
son d'inference affaiblie entre des propositions.
La liaison logique de conséquence (Folgesatz, Folgern) est
définie dans le Tractatus en 5.12 :
La vérité d'une proposition « p » suit de la vérité d'une proposi-
tion « q » quand tous les fondements de vérité de la seconde sont
fondements de vérité de la première.

scientifique, 1982, et « Un univers de propension », trad. 1992). EUe joue du


reste, dans un style peut-être trop anthropomorphique, le rôle du « postulat sta-
tistique » dont nous reconnaîtrons ultérieurement la nécessité pour justifier le
succès des applications du calcul des probabilités à l'empirie.
5. On ne saurait oublier, du reste, que Ch. S. Peirce s'est qualifié lui-même
de « réaliste scolastique d'une espèce quelque peu extrême ». (CP 4648,
Buchler, 274.)
137 LE PROBABLE COMME MESURE DU POSSIBLE

Or les fondements de vérité d'une proposition dépendent uni-


quement des « possibilités de vérité » de ses arguments, c'est-à-
dire des combinaisons de vérité et de fausseté des propositions
élémentaires qu'elle contient ; ces fondements de vérité sont
constitués par l'ensemble des combinaisons de vérité et de faus-
seté des propositions élémentaires dans lesquelles cette propo-
sition est vraie (5.10). La relation de conséquence entre proposi-
tions a donc évidemment lieu dans un univers de virtualités, et
l'ensemble des fondements de vérité d'une proposition quel-
conque détermine une information sur la structure (virtuelle) du
monde. Quand « p » suit le « q », les fondements de vérité de
« q » sont contenus dans ceux de « p », les combinaisons de vérité
et de fausseté de propositions élémentaires qui vérifient « q »
vérifient aussi « p », ce qui veut dire que « le sens de " p ", est
contenu dans le sens de " q " » (5.122). De sorte que l'infor-
mation apportée par une proposition, qui restreint les possibles, est
représentée par le complément de ses conditions de vérité dans
l'ensemble virtuel de l'univers logique. Les conditions de vérité
de la tautologie, par exemple, s'identifiant à l'univers logique tout
entier (à l'ensemble de toutes les combinaisons de vérité et de
fausseté de toutes les propositions élémentaires), apportent une
information nulle, et la tautologie est conséquence de n'importe
quelle proposition.
La liaison de probabilité apparaît alors comme une conséquence
partielle. Si deux propositions ont des fondements de vérité par-
tiellement communs, elles se donnent l'une à l'autre un certain
degré de probabilité. Comme mesure de ce degré de probabilité,
Wittgenstein choisit le rapport des nombres de combinaisons de
propositions élémentaires qui constituent les fondements de vérité
respectifs :
Si Vf est le nombre des fondements de vérité de la proposition
« r », Vrs. le nombre des fondements de vérité de la proposition
« s » qui sont en même temps fondements de vérité de la proposi-
tion « r », nous nommons le rapport ^ ^ mesure de la probabilité
que la proposition « r » confère à la proposition « s ». [5.15.]
Il résulte de cette conception du probable conmie découpage
relatif des possibles détemainé par deux propositions dans le vir-
tuel, quatre conséquences :
138 LE PROBABLE COMME MESURE DU POSSIBLE

1. Que la relation qualitative de probabilité entre deux proposi-


tions est symétrique, la dissymétrie n'étant obtenue que dans la
définition quantitative du rapport.
2. Qu'une proposition prise en elle-même n'a pas de probabi-
lité : « Un événement se produit ou ne se produit pas, il n'y a pas
de milieu » (5.153).
3. Que la probabilité exprime bien une connaissance partielle :
« les circonstances - dont je n'ai pas par ailleurs une connais-
sance plus poussée - confèrent à la production d'un événement
déterminé tel ou tel degré de probabilité » (5.155. C'est moi qui
souligne). Et encore : « Ce n'est qu'à défaut de certitude que nous
utilisons la probabilité. Quand nous ne connaissons pas un fait
complètement, tout en sachant quelque chose au sujet de sa
forme » (5.156).
4. Qu'il n'y a pas d'objet particulier propre aux propositions de
probabilité (5.1511).
La seconde conséquence signifie, dans notre perspective,
qu'une proposition (vraie) prise en elle-même renvoie à un fait
actuel ; la troisième et la quatrième, que l'énoncé d'un lien de
probabilité concerne les virtualités. De sorte que la probabilité
n'est pas un instrument de prévision dans l'actuel : « Les événe-
ments futurs, nous ne pouvons les conclure à partir des événe-
ments présents » (5.1361).
C'est de cette conception logique du Uen de probabilité comme
conséquence affaiblie que procèdent la plupart des interprétations
« subjectivistes ».

2.3. La théorie de J. M. Keynes (A Treatise on Probability,


1921) en est un premier exemple, qui exploite le thème de la pro-
babilité comme inférence partielle. 11 existe, dit Keynes, une rela-
tion logique, notée V{alh) : probabilité de a si h, entre deux pro-
positions quelconques, et l'on peut attribuer à l'intensité de cette
relation un nombre réel entre 0 et 1, de telle sorte que : V{alh) = 1
si et seulement si a est la conséquence (logique) de h. Les axiomes
qu'il énonce alors peuvent être répartis en trois groupes. Les uns
sont des axiomes d'existence (par exemple : ia){h) 3 ! p V{alh) =
p, pourvu que h ne soit pas contradictoire) ; des axiomes de liaison
avec la logique des énoncés (par exemple : si P ((a o Z?) //?) = 1,
alors (x) V{xl {a.h)) = P(x/ {b.h)) ; des axiomes métriques (par
exemple, pour toutes valeurs P et Q de probabilités, P + Q > P
sauf si Q = 0).
139 LE PROBABLE COMME MESURE DU POSSIBLE

La théorie de F. P. Ramsey (« Truth and Probability », 1926,


repris dans The Foundations of Mathematics, 1936), au lieu de
partir d'un virtuel tel que le « monde » wittgensteinien, part des
actes de décision d'un sujet imaginant une situation actuelle à
quoi des virtuels sont comparés, et détermine les règles selon
lesquelles les paris de ce sujet concernant cet actuel peuvent
correspondre à des degrés de croyance rationnelle qui révèlent
finalement des probabilités définies dans un univers de
virtualitésRamsey revient donc délibérément au pari, c'est-
à-dire au choix entre situations aléatoires supposées actuelles
comme révélateur de probabilités. Les règles qu'il propose comme
axiomes sont censées définir un comportement rationnel ; cette
rationalité reflétant toutefois le bien-fondé des « croyances »,
c'est-à-dire l'adéquation du calcul dans le virtuel aux expériences
possibles dans l'actuel. Elle ne saurait simplement consister en
une cohérence purement formelle, intérieure à un univers de
propositions vides. C'est pourquoi le calcul des probabilités,
même du point de vue « subjectiviste », n'est pas une simple
« logique », pour laquelle cette cohérence ne serait que la
coïncidence d'un système d'opérations et d'un corps d'objets
vides de contenus. Les « degrés de croyance » corrects du pro-
bable ont donc un lien avec les faits actuels du monde, lien
assurément malaisé à décrire, aussi bien dans les interprétations
« subjectivistes » que dans l'interprétation « objectiviste » de la
probabilité.
Dans la théorie de Ramsey, le concept fondamental est celui de
valeur d'un « billet de loterie », qui s'exprime par un choix entre
une situation a (la chose sûre), indépendante de l'actualisation
d'un événement virtuel exprimé par une proposition p, et la situa-
tion obtenue p si l'événement p a lieu, y s'il n'a pas lieu (le « billet
de loterie » noté : p;? y). Le choix supposé du sujet entre la chose
sûre et le billet de loterie révélerait, non pas directement un degré
de croyance dans l'actualisation de p, mais une différence
(d'abord purement qualitative) des valettrs qu'il attribue aux situa-
tions en jeu, formulées comme billets de loterie (avec pour cas
limite la « chose sûre »). Cette échelle des différences est
construite explicitement par Ramsey en introduisant d'abord le

6. On a développé plus en détail la théorie de Ramsey, et celle de Savage,


dans Essai d'une philosophie du style, du point de vue de leurs différences sty-
listiques (voir chap. K , § 29-31, p. 287 s.).
140 LE PROBABLE COMME MESURE DU POSSIBLE

concept d'« événement éthiquement neutre », l'égalité de valeur


de deux situations ne dépendant pas dans ce cas de l'actualisation
d'un tel événement ; on définit alors par ce moyen la grandeur 1/2
du degré de croyance en un tel événement p éthiquement neutre :
si a p p a même valeur pour le sujet que |3 p a pour tout couple de
situations a et p de valeurs distinctes, le degré de croyance en p
sera dit être 1/2. Deux différences de valeurs entre deux couples
de situations seront alors définies comme égales (a-p = y-ô) s'il
existe un événement p éthiquement neutre et de degré de croyance
1/2 tel que les deux billets de loterie a p ô et p p y soient équiva-
lents. Les autres axiomes de Ramsey sont formulés de façon à
rendre possible une injection dans R de l'ensemble des valeurs
des situations en conservant l'échelle de leurs différences. La
mesure des degrés de croyance est alors dérivée de celle des
valeurs de situations. Soit un événement r ; s'il existe des situa-
tions dont les valeurs numériques, notées comme les situations
mêmes par abus de langage, sont a, P, y, telles que le sujet juge
équivalente la situation a sûre, indépendante de l'actualisation
de r, et le billet de loterie P r y, le degré de croyance en r sera
mesuré par le quotient : oc — Y C'est-à-dire, intuitivement, en
termes de pari sur r, que le degré de croyance en r sera le rapport
des différences entre le gain en cas d'échec et le gain sûr
d'une part, le gain en cas d'échec et le gain en cas de succès
d'autre part

2.4. La théorie de Ramsey postule que des valeurs soient attri-


buées aux situations, déterminant les choix dans des paires, choix
qui révéleraient eux-mêmes les degrés de croyance dans les
aspects aléatoires des situations comparées. On peut y voir l'in-
fluence très manifeste des théories économiques contemporaines,
mais nous ne développerons pas ce point d'histoire des concepts.
La théorie de L. J. Savage {The Foundations of Statistics, 1954)
peut être considérée comme un raffinement, très strictement
axiomatisé, de celle de Ramsey. Mais Savage analyse les situa-

7. En termes d'espérances mathématiques on voit qu'on a : E(a) = E(P r y) =


p.E(r) + y.E(non r), E(r) étant la probabilité de r. D'oîi : a = p.C^ + y (1 - C^j,
Cr étant le degré de croyance en r, et E(a) = a, chose sûre. De sorte que
a-y
Cr = pTT^ Si r est sûr, on a évidemment g = 0 et p = a, d'où C^ = 1.
141 LE PROBABLE COMME MESURE DU POSSIBLE

lions en « événements », et en « conséquences », sous-ensembles


des états du monde, et définit des « actes » comme applications
des événements sur les conséquences. Le postulat de départ est
alors l'existence d'un ordre total sur l'ensemble des actes, qui
leur confère donc des valeurs (ordinales). La machinerie logico-
ensembliste instituée par Savage permet alors de transférer cet
ordre des actes à un ordre des conséquences, puis des événements
eux-mêmes. Ce dernier ordre est obtenu par l'introduction de la
notion de pari. Un pari est un acte particulier appliquant les parti-
tions de l'ensemble des événements, c'est-à-dire si l'on veut
appliquant des événements distingués ou favorables sur l'en-
semble des conséquences. L'ordre qui est alors induit par l'ordre
des conséquences sur l'ensemble des événements est une
« probabilité qualitative » : l'événement A n'est pas plus probable
que l'événement B si et seulement si la conséquence du pari sur A
a une valeur inférieure ou égale à la conséquence du pari sur B.
Savage passe ensuite aux « probabilités quantitatives » au moyen
d'une fonction numérique définie sur les parties de l'ensemble des
événements conservant leur ordre qualitatif, choisie en vue de
satisfaire aux axiomes usuels de Kolmogorov. Savage dit explici-
tement que cette construction a pour but d'établir « un code de
cohérence... et non un système de prédiction pour les événements
du monde » (pp. cit., p. 59). Sans doute. Ce qu'il faut noter cepen-
dant, c'est que la structure abstraite de probabilité qui découle des
axiomes énoncés aux différents niveaux de la construction consti-
tue une organisation des événements virtuels identique à celle
qu'établit un calcul « objectif » dans cet univers, parce que les
axiomes de Savage, comme ceux de Ramsey, ont été choisis en
vue de cet accord. Ils ne dérivent pas comme tels de l'appareillage
« subjectif » d'un ordre sur les situations ou sur les « actes », qui
fournit seulement un cadre à leur insertion dans l'actuel. La coor-
dination de cette structure purement mathé-matique d'un univers
d'événements aux décisions concernant les faits actuels, au moyen
de « billets de loterie » et de « paris » fait assurément l'intérêt de
telles interprétations. Mais elle ne saurait constituer le fondement
d'un calcul du probable. Leur mérite, depuis les écrits de Pascal,
est d'avoir mis en vedette le problème spécifique posé par le pro-
bable, qui est celui d'une articulation du virtuel et de l'actuel
dans une connaissance scientifique. Comme le disait avec profon-
deur Jean Cavaillès :
142 LE PROBABLE COMME MESURE DU POSSIBLE

Le pari se trouve à la ligne de partage entre action pure vécue et


spéculation ; à la fois élan vers l'avenir, reconnaissance d'une nou-
veauté radicale, risque, et d'autre part essai de domination par
imposition d'un ordre, établissement de symétries. [« Du collectif
au pari », Revue de métaphysique et de morale, 1940, p. 163.]

3. La structuration du virtuel et les catégories fondamentales du


calcul des probabilités

3.1. Avant d'examiner cette articulation du virtuel à l'actuel,


qui est le propre du probable, et par conséquent d'analyser les
modalités d'application d'un calcul des probabilités, on voudrait
mettre en lumière de la façon la plus insistante le caractère stric-
tement mathématique de ce calcul. À la faveur des considérations
interprétatives qui viennent d'être présentées, on a souvent ten-
dance en effet à prendre d'emblée ce calcul comme se rapportant
directement à l'empirie, soit comme croyances d'un sujet, soit
comme propriétés du monde actuel. Or tout l'intérêt épistémolo-
gique, et disons-le, tout le mystère des succès empiriques éclatants
de l'usage du probable tient justement à ce que l'instrument qu'il
met en œuvre est une construction rigoureusement effectuée dans
le virtuel. Organisation d'un univers d'objets strictement virtuels,
dans lequel il introduit une spécification et éventuellement une
mesure des possibles, le calcul des probabilités n'est en aucune
manière, en tant que tel, un modèle des phénomènes. C'est une
théorie mathématique qui ne nous dit rien de l'expérience. Ainsi
que tous les concepts et structures mathématiques, cette théorie
constitue une forme abstraite d'objets, tout à fait indépendants par
nature des contenus empiriques actuels qui sont ici des événe-
ments concrets, auxquels on pourra peut être l'appliquer. Bien
entendu, historiquement et psychologiquement parlant, cette
théorie mathématique a été justement conçue et créée à l'occasion
de problèmes posés par un désir de mettre en forme et de com-
prendre l'empirie, et donc en vue même de cette apphcation. Mais
on ne saurait trop insister sur le fait épistémologique essentiel, qui
est qu'une fois institué, l'outil se trouve complètement reconfiguré
dans son état autonome de théorie du virtuel. Afin de marquer le
143 LE PROBABLE COMME MESURE DU POSSIBLE

plus fortement qu'il se pourra ce statut, nous renonçons donc ici à


en présenter les catégories fondamentales en suivant les moments
de son histoire, pour les offrir d'emblée dans leur réalité d'objets
mathématiques purs. On devrait, il est vrai, même en prenant ce
parti extrême, distinguer deux niveaux dans cette institution d'une
« géométrie du hasard ». Au niveau le plus radicalement abstrait,
qui est aussi le plus récemment mis au jour, celui qui se situe en
deçà de tout résidu empirique, on construit un calcul sur des
ensembles d'objets sans autre propriété que des spécifications
ptirement mathématiques. Et ce sont ces spécifications seules qui
en font une théorie d'objets particuliers, au même sens où l'al-
gèbre, la géométrie algébrique, l'analyse fonctionnelle déter-
minent des aspects particuliers de la mathématique. L'autre niveau
se prête apparemment mieux à une saisie intuitive directe des
objets du calcul comme modèles de populations d'événements.
On y introduit comme objets, mais pourtant toujours encore
comme objets purement mathématiques, des suites d'occurrences
d'« événements ». Toutefois, il ne s'agit alors nullement de suites
d'événements actuels, le mot « suite » n'impliquant aucune notion
proprement temporelle, mais seulement celle d'un ordre abstrait,
et la différence des deux présentations d'une même structuration
du virtuel n'est finalement que de style. Dans l'un et l'autre cas,
cette structuration spécifique fait apparaître, au sein d'un univers
neutre d'objets pour ainsi dire indifférents, des degrés du possible,
qui marquent certes, comme on l'a dit plus haut, une orientation
vers l'actuel, mais sans quitter jamais le royaume des virtualités
mathématiques. Dans le dessein de faire apparaître dans toute sa
rigueur cette appartenance du calcul des probabilités au virtuel,
c'est donc au premier niveau, le plus abstrait, que nous allons
d'abord nous placer.

3.2. C'est le concept de l'objet mathématique « espace de pro-


babilité » que nous allons brièvement présenter, en distinguant les
moments principaux qui l'articulent.

1. Le « référentiel », au sens du chapitre 4, est un ensemble Q


quelconque, structuré de la façon suivante. On y considère une
famille de parties qu'on appellera « événements », formant une
tribu borélienne P ou o-algèbre. C'est-à-dire que la famille est
fermée pour la complémentarité et pour l'intersection des
ensembles. Il en résulte qu'elle contient à la fois toutes les inter-
144 LE PROBABLE COMME MESURE DU POSSIBLE

sections finies et réunions finies d'« événements ». On adjoindra


la condition de contenir toutes les réunions dénombrables (et par
voie de conséquence également toutes les intersections dénom-
brables). Il résulte élémentairement de ces propriétés définitoires
de laCT-algèbreque la famille P contient Q lui-même et donc
aussi la partie vide 0, « événements » que l'on désignera par anti-
cipation d'une interprétation intuitive, comme l'événement
« certain » et l'événement « impossible ».
On définira en outre sur P une fonction réelle, positive ou
nulle, P (« probabilité »), de P dans [R+ qui se trouve alors être
une mesure des parties de O.

2. Les axiomes spécifiant ce référentiel comme « espace de


probabilité » ont été formulés par Kolmogorov (1929 en russe,
1933 en allemand : Grundbegrijfe der Wahrscheinlichkeitsre-
chnung):

a) P(Q) = 1.

b) P(U Ai) = Xp(Aí), si Ai n Ak = 0 pour i ^ k, l'indice i


i
pouvant varier de 1 à l'infini.

On déduit des axiomes, dans le « référentiel », que : P(0) = 0 ;


que si
A C B, P(A) < P(B) ; que pour tous A, 0 < P(A) < 1 ; que P(A)
+ P(CA) = 1 ; et enfin que P(A u B) = P(A) + P(B) - P(A n B).
Tel est complètement défini l'objet du calcul.

3.3. Introduisons maintenant les catégories fondamentales que


ce calcul manipule.

1. La notion de « variable aléatoire ». Si l'on considère une


variable dont les valeurs ne sont pas fixées arbitrairement par
avance, mais dépendent d'une « épreuve » quelconque, on peut
associer à ses valeurs « possibles », supposées par exemple muné-
riques, un espace de probabilité. C'est-à-dire qu'à chacune d'elles,
si elles sont en nombre fini ou même dénombrable, correspondra
un « événement » de cet espace et par conséquent une probabilité.
Par exemple, la valeur du n° chiffre, comprise entre 0 et 9, du
développement décimal de n est une variable aléatoire. Ou encore.
145 LE PROBABLE COMME MESURE DU POSSIBLE

dans une population fixée d'individus humains, les valeurs, par


exemple au gramme près, du poids d'un individu, comprises entre
un maximum et un minimum dans cette population peuvent être
considérées comme valeurs d'une variable aléatoire. On inter-
prétera immédiatement le cas d'une variable classique « non
aléatoire », ne prenant toujours qu'une valeur fixée indépen-
damment de toute « épreuve », en attribuant à celle-ci la pro-
babilité 1.
Pour la variable aléatoire discrète qu'on vient de définir, les
valeurs correspondent à des « événements » disjoints, incompa-
tibles, et leur somme de probabilité est 1. On appellera la donnée
d'une loi de probabilité pour ces valeurs « distribution » de proba-
bilité de la variable aléatoire. Si l'ensemble des valeurs de la
variable n'est pas dénombrable, on ne peut définir en ce sens une
distribution de probabilités. On introduit alors, première appari-
tion du continu dans l'objet de la théorie, le concept « densité » de
probabilité. Il y a en effet un sens à dire alors que la probabilité
pour la variable X d'avoir une valeur dans un intervalle infiniment
petit [x, X -I- A;c] est déterminée. On définit la densité de probabilité
f(x) en X de cette variable X comme la limite, si elle existe, quand
. . . P(x < X < x+Ax) _ , . ,
Ax tend vers 0, du quotient : f(x) = . On doit donc
oo

avoir en ce cas, en vertu de l'axiome (d) : Jf(x)dx= 1.


— oo

Dans ce cas continu, on le voit, l'intérêt du calcul n'est pas


d'associer à chaque valeur ponctuelle de la variable un « événe-
ment » et une probabilité, mais une densité de probabilité
On peut introduire un autre concept pour définir une variable
aléatoire, discrète ou continue, qui est sa « fonction de réparti-
tion » : F(A:) = P (X < X), somme ou intégrale des probabilités des
valeurs inférieures à une valeur fixée x : probabilité pour que la
variable ait une valeur inférieure à x. On constate aisément que la
densité de probabilité est la dérivée (si elle existe) de la fonction
de répartition.

2. On cherchera à décrire, au moins de façon partielle, le com-


portement d'une variable aléatoire au moyen d'un petit nombre de

8. On peut néanmoins appeler « événements élémentaires » les singletons,


parties de Î2 réduites à des points, les densités étant alors attachées à ces points.
146 LE PROBABLE COMME MESURE DU POSSIBLE

paramètres numériques qui caractériseraient suffisamment sa loi


de distribution. L'analogie (toujours purement mathématique) qui
peut le mieux éclairer le sens d'une telle description est four-
nie par la mécanique. Soit une distribution de masses sur les
points d'un axe ; on la caractérisera mécaniquement en don-
nant l'abscisse de son centre de gravité, et son moment d'iner-
tie, racine carrée de la somme des produits du carré de la dis-
tance de chaque point au centre de gravité par sa masse. Si l'on
compare la distribution de probabilité de la variable aléatoire
constituée par des positions possibles sur un axe à la distribu-
tion des masses, les densités de probabilités correspondant aux
densités massiques, à l'abscisse du centre de gravité corres-
pondra la valeur moyenne ou « espérance mathématique » de la
masse des points : E(x) = X ^iPi ou _ xi(x)dx sur l'ensemble de son
i
champ de variation. Au moment d'inertie correspondra la
« variance », prise par exemple par rapport à la valeur moyenne

E(x) = m : ou . (x - m)2 f(;ç) àx ; on utilise plus sou-


i
vent que la variance sa racine carrée, ou écart typeCT,mesure
intuitive de la dispersion des points aléatoirement distribués sur un
segment. Ces deux paramètres numériques suffisent à déterminer
complètement la distribution de probabihté de certaines variables,
mais ce n'est nullement là une propriété générale. On rappellera
bientôt quelques exemples du premier cas. Mais on voudrait ici,
pour souligner au contraire, une fois de plus, la nature strictement
mathématique - virtuelle - de la probabihté dans le calcul, noter
que la possibilité de décrire une distribution à l'aide de tels
« moments » est un phénomène mathématique pur. Si l'on intro-
duit en effet (Lagrange, puis Laplace), pour chaque valeur x de la
variable aléatoire X l'expression complexe : e'^ = cos tx + i sin tx,
avec iréel quelconque, c'est une nouvelle variable aléatoire de t
de module constant 1, dont l'espérance mathématique (j)(0 =
existe et est une fonction complexe de t :
+ 00 4-00
(j) {t) = Jcos tx f(x)dx + i _ sin txf(x)dx, appelée fonction
— 00 — 00
caractéristique de la variable aléatoire X, de densité de probabihté
f(x). On démontre alors qu'une telle fonction caractéristique (d'où
147 LE PROBABLE COMME MESURE DU POSSIBLE

ce nom) ne peut l'être que d'une seule et unique fonction de


répartition de X^. Or sous certaines conditions, la fonction
caractéristique permet le calcul des « moments » successif^ d'une
variable aléatoire, qui généralisent l'espérance mathérfiatique,
moment du premier ordre, et la variance, moment du second
ordre, et fournissent même, sous des conditions plus restrictives,
une description complète de la distribution de probabilité de la
variable aléatoire. Si en effet le développement de ^(t), à partir du
développement de en série entière de it, est valable, il s'écrit :
(it)^
(])(0 = 1 + Pi iY + p2 + — les mk étant les moments successifs
d'ordre k, s'ils existent. Indépendamment de l'interprétation
intuitive de la valeur moyenne et de l'écart type centré, la
possibilité de décrire une distribution de probabilité par des
« moments » apparaît ainsi comme un pur phénomène d'analyse.

3.4. Nous avons donc fortement insisté à dessein sur la présen-


tation la plus abstraite du calcul des probabilités. Il convient
cependant, sans aucunement quitter le domaine du virtuel et les
pures mathématiques, d'en proposer une formulation qui, plus
proche de l'intuition ordinaire du probable, se prête justement à
des interprétations qui, toutefois prématurément et illégitimement,
associent, sinon confondent, le virtuel et l'actualité des expé-
riences. Le concept fondamental est alors celui de suites d'occur-
rences. L'origine intuitive est évidemment l'expérience de suites
d'occurrences effectives d'un événement actuel distingué, dans un
jeu comme pile ou face. Mais il s'agit alors, en calcul des probabi-
lités, de suites d'occurrences virtuelles, comme il apparaît claire-
ment lorsque l'on recense par combinatoire tous les cas virtuelle-
ment possibles de telles occurrences. La probabilité élémentaire
de l'événement « pile » est alors mesurée par le quotient du
nombre des événements virtuels distingués, ici « pile », par le
nombre de tous les événements virtuels à considérer. Pour une
partie de pile ou face il y a seulement deux événements virtuels

9. Le passage d'une fonction de répartition F(A:) à la fonction caractéristique


(l)(i) n'est autre que la transformation de Fourier de F(x). La densité f(jc) = 112%
+ 00
J(|)(i) dt est alors le coefficient du terme correspondant dans le
— CXD

développement trigonométrique de (¡>(1) écrit plus haut.


148 LE PROBABLE COMME MESURE DU POSSIBLE

possibles, dont l'un est favorable, et la probabilité de celui-ci est


donc 1/2. Ce qui suppose évidemment, à ce niveau, une parfaite
symétrie des événements virtuels du jeu élémentaire, dits en ce cas
« équiprobables » (mais le mot, s'il est pris pour autre chose que
signifiant cette symétrie abstraite, couvre alors une pétition de
principe). On peut montrer bien entendu que cette conception de
la probabihté attachée à des suites satisfait, mutatis mutandis, les
axiomes de Kolmogorov qui la rattachaient à des parties d'en-
semble.
Si l'on considère maintenant toutes les suites virtuelles d'évé-
nements élémentaires, et les fréquences relatives virtuellement
possibles de l'événement distingué dans de telles suites, on
constate que celles-ci peuvent prendre différentes valeurs que le
recensement dénombre dans cet univers virtuel, définissant par
conséquent une variable aléatoire. C'est ainsi que dans ce même
jeu de pile ou face, pour une partie de n coups, on dénombre
2« suites virtuelles possibles, présentant les diverses fréquences
relatives possibles de pile entre 0 et 1.
Si l'on considère maintenant les suites virtuelles elles-mêmes
comme des occurrences d'événements du second ordre, ou
« méta-événéments », et que l'on recense les fréquences lo d'oc-
currence (vktuelle) des suites qui présentent la même fréquence
relative de l'événement distingué, la question se pose de détermi-
ner, dans cet univers virtuel même, si quelque régularité révélée
par le calcul peut y apparaître lorsque le nombre des occur-
rences croît indéfiniment. On voit que l'on peut dire alors avec
C. F. von Weizsäcker que l'on a « transféré le concept courant
imprécis (de probabilité) du plan des événements au plan des
méta-événements " ». Considérant les fréquences relatives de
l'événement distingué dans chaque suite virtuelle du premier
ordre, on recensera le nombre des suites virtuelles présentant
telle fréquence de l'événement distingué. C'est ce que fait
Jacques Bemoulh dans son théorème, calculant que pour n fini,
le nombre des parties de pile ou face (des suites virtuelles de piles
et de faces) comportant k piles est égal au nombre des arran-
gements de n objets käk:(l)= , fourni par le triangle
^ k!(n-k)\ ^

10. Nous abrégerons souvent « fréquences relatives » en « fréquences ».


11. Aufbau derPhysik, 2® éd., 1986, p. 110.
149 LE PROBABLE COMME MESURE DU POSSIBLE

arithmétique de Pascal, ou par les coefficients des monômes


pkqti - k dans le binôme (p + q)^.
Cependant, quand le nombre des occurrences d'événements
élémentaires (et des suites) tend vers l'infini, on est conduit à
envisager la hiérarchie de ces fréquences virtuelles comme servant
à déceler et mesurer une stabilité des fréquences du premier ordre,
prises alors comme exprimant la probabilité de l'événement dis-
tingué. La limite des fréquences des suites dans lesquelles l'évé-
nement distingué a telle fréquence mesurera la stabilité des fré-
quences du premier ordre de l'événement distingué. Le prototype
de cette démarche est donné exemplairement et élémentairement
par le lemme de Bienaymé-Tchebychev.
Soit la variable aléatoire X constituée par la fréquence de l'évé-
nement distingué dans une suite virtuelle quelconque. Le lemme
dit que la probabilité pour que l'écart entre cette fréquence dans
toutes les suites possibles de suites du premier ordre et l'espérance
mathématique de X soit supérieur ou égal à t fois l'écart type de X,
est au plus égale à Ht^ : Pr ( | X-E(Z) \ > to) < l/t^. La probabilité
apparaît ici à deux niveaux : comme stabilisation d'une fréquence
à l'oo dans les suites de suites d'événements : Pr \ X-E{X) |,
lorsque l'on introduit une probabilité des différentes espèces de
suites de suites ; et comme stabilisation de la fréquence de l'oc-
currence distinguée dans les suites du premier ordre, lorsque l'on
introduit son espérance mathématique : E(X). Un tel théorème est
démontré uniquement à partir des définitions de l'espérance
mathématique et de l'écart type. Il ne nous dit rien sur des suites
effectives d'événements actuels. Mais supposant pourvue de sens
la probabihté d'un événement, comme rapport limite du nombre
des cas virtuels de ses occurrences à la totalité des occurrences de
cas virtuels dénombrés, il énonce une conséquence concernant
non les fréquences actuelles des écarts à la moyenne présentés par
les fréquences de l'événement dans toutes les suites actuelles du
premier ordre, mais une propriété de ces fréquences virtuelles.
Autrement dit, on est renvoyé, dans le virtuel, de fréquences pos-
sibles dans des suites à des fréquences possibles de suites
(distinguées) dans des suites de suites, et ainsi, en principe, indé-
finiment, sauf à décider à un certain niveau que les fréquences vir-
tuelles sont stabilisées comme probabilités, ce que sous-entend la
formule de Tchebychev.
150 LE PROBABLE COMME MESURE DU POSSIBLE

3.5. C'est cette stabilisation qui est précisée par les lois dites
« de grands nombres », qui établissent dans quelles conditions des
fréquences virtuelles relatives de suites de suites sont assez voi-
sines de l'unité pour que les fréquences virtuelles du niveau infé-
rieur puissent être considérées comme des fréquences virtuelle-
ment stables définissant alors des probabilités. Les exemples les
plus simples en sont fournis justement d'abord par le lemme de
Bienaymé-Tchebychev, et avant lui par le théorème célèbre de
Jacques Bemoulli. Ce dernier montre que, dans un tirage virtuel
d'ume contenant des boules blanches et des noires, où l'on remet
les boules après tirage, la probabilité pour que la fréquence de la
boule noire obtenue (virtuellement) par n tirages approche la pro-
babilité p de cette boule (sa fréquence dans l'ume) à moins de e
près est égale à 1 • Ce qui ne signifie nullement que,
pour un certain nombre de suites actuellement réalisées de n
tirages effectifs, la fréquence actuelle des suites où la proportion
des noires tirées différera de p d'au plus e sera effectivement de

ne/-
Cependant, à l'intérieur même des univers virtuels où se situent
les suites et où se développent les calculs, il est possible de préci-
ser le rapport des fréquences (virtuelles) de niveau supérietir et des
probabilités, en définissant des concepts de convergence. Ces
concepts concernent plus généralement des suites de variables
aléatoires. On définira comme convergeant « en probabilité » vers
une variable aléatoire S une suite de variables indexées si Ve >
tend vers 0 au sens de l'analyse, quand n tend
vers l'infini. Considérons par exemple un jeu (virtuel) de pile ou
face ; soit F„ la fréquence relative de pile dans la suite virtuelle
des n premières parties ; F„ converge en probabilité vers la pro-
babilité 1/2 de pile, c'est-à-dire que | F„ - 1/2 ! > e a une probabi-
lité aussi petite qu'on veut pour n assez grand. Toutefois, les
suites où ÎF„' -1/2 |> e, pour n' >n sont en nombre infini, et si
petites que soient leurs probabilités, la soname de celles-ci pourrait
être non négligeable, car une infinité de telles suites pourrait
(virtuellement) se produire.
C'est pour écarter cette éventualité qu'est définie une conver-
gence plus stricte, la « convergence presque sûre ». On exige alors
que les variables S„ forment une suite tendant vers S au sens
151 LE PROBABLE COMME MESURE DU POSSIBLE

de l'analyse avec une probabilité i . Il y a convergence presque


sûre, dans le cas de tirage dans une urne par exemple, si, la fré-
quence actuelle dans l'urne (probabilité élémentaire) de la boule
distinguée étant p, presque toutes les suites de suites virtuelles de
n tirages, sauf un nombre négligeable, sont telles que les valeurs
des fréquences relatives de l'occurrence de la boule distinguée,
dans les suites du premier ordre qui les composent, forment une
suite tendant vers p au sens de l'analyse quand n tend vers l'infini.
Une « loi des grands nombres » exprime domrd'une manière
générale qu'une fréquence virtuelle tend vers une probabilité
lorsque le nombre des éléments croît indéfiniment. Dans le même
ordre d'idée, on appelle encore quelquefois « loi des grands
nombres » la propriété mathématique suivante de la somme des
valeurs de variables aléatoires indépendantes d'écart quadratique
moyen borné : la moyenne arithmétique de cette somme tend, en
probabilité (loi faible), ou presque sûrement (loi forte), vers la
somme des espérances mathématiques respectives de ces
variables, et de même pour la variance cfl.
Ainsi donc, le calcul au sein du virtuel conduit-il à superposer
aux suites d'événements des suites de suites de différents ordres,
et à considérer à chaque niveau ÛQS fréquences virtuelles et leurs
limites dans des suites infinies, évidemment virtuelles. Les condi-
tions dans lesquelles ces limites sont des approximations de
mesures des possibles demeurent de nature strictement mathéma-
tique et ne concernent en rien l'actualité des phénomènes. Nous
examinerons dans un prochain chapitre comment ces abstractions
peuvent s'appliquer cependant à l'empirie. Mais une question
préalable mérite d'être soulevée : peut-on, à ce niveau du virtuel,
donner un sens précis à la notion même à'aléatoire ?

3.6. On a vu que le comportement d'une « variable aléatoire »


est défini par sa fonction de répartition, et, si elle est continue, par
sa densité de probabilité, concepts qui se transposent immédiate-
ment au point de vue des suites virtuelles. Or certaines lois de
distribution ont été d'emblée assimilées à des représentations du
hasard dans un univers virtuel. Nous en commenterons briève-
ment deux : la distribution de Laplace-Gauss pour un ensemble
continu d'événements ; la distribution de Poisson pour un
ensemble discontinu.
La première, désignée justement très souvent comme « loi
normale » (du hasard) est la fonction de répartition continue
152 LE PROBABLE COMME MESURE DU POSSIBLE

- donc relative à des suites virtuelles infinies - dérivée de la dis-


tribution polynomiale - donc relative à des suites virtuelles finies.
Dans cette dernière perspective, Bemoulli se proposait, on l'a vu,
de calculer le nombre de tirages dans une urne suffisant pour en
conjecturer la composition à une approximation donnée, mesurée
par la fréquence virtuelle - une probabilité - de l'écart avec la fré-
quence réelle de composition de l'urne. Le passage à un nombre
infini de boules et d'occurrences de tirages est déjà préparé par de
Moivre puis opéré par Laplace et Gauss, le premiei remplaçant
dans le calçuLla factorielle n\ par la valeur approchée de Stir-
hng : n^ê - " 'sjlnn et conduisant finalement à la loi continue de
densité fix) = o u , en introduisant l'espérance
mathématique m de Z et son écart quadratique moyen s :
. 1 , ,
t(x) = 7=-exp (-1/2 2 — O n constate que la distribution
syln ^
est complètement déterminée par ses deux premiers moments m et
s, et on vérifie a i s é m e n t q u e l'intégrale entre -°o et de cette
densité est égale à 1, probabilité pour la variable d'avoir l'une
quelconque des valeurs possibles de son champ.

D'où vient que cette extension continue du schéma d'urne de


Bemoulli puisse être considérée comme une espèce de prototype
formel du hasard ? Sans doute d'abord à cause du caractère élé-
mentaire du schéma originake : les tirages de l'ume donnent des
suites virtuelles que la combinatoire énumère, mais dont aucune
loi ne peut déterminer l'actuahté à chaque tirage singulier. Chaque
suite actuellement effectuée apparaît donc comme un effet typique
du hasard. Mais c'est aussi parce que la stracture mathématique de
la distribution de probabilité continue autorise qu'on la considère,
sous des conditions très larges, comme décrivant également celle
d'une somme de variables aléatoires indépendantes, de lois incon-
nues. Les conditions de cette tendance vers une loi de Laplace-

+ 00

12. En utilisant la fonction eulérienne T = ] u ¿¿¡cavec r(l/2) =


0
. 7 1 l e changement de variable u = i^/i symétrie de la fonction intégrale
gaussienne.
153 LE PROBABLE COMME MESURE DU POSSIBLE

Gauss ont été étudiées par les mathématiciens et cette circons-


tance apparaît assurément comme un moyen fécond de construire
des modèles abstraits relativement simples de phénomènes com-
plexes, saisis intuitivement comme aléatoires, pour autant que l'on
sache articuler la mathématique du probable à l'empirie.

3.7. Une autre fonction de répartition pourrait être également


candidate à une représentation formelle du hasard, cette fois pour
une variable discontinue. C'est la distribution de Poisson.
L'origine intuitive est la répétition d'événements à des mc^ments
aléatoires au cours d'une certaine période de temps. La variable
peut alors prendre les valeurs entières 0, 1, 2,... n, et la probabilité
cherchée est celle de la réalisation de p événements dans la
période fij^ée (par exemple l'unité de temps). L'exemple type est
celui des communications téléphoniques arrivant à un standard, ou
des clients se présentant à un comptoir. La schématisation mathé-
matique consiste à considérer une distribution de points distingués
sur un segment, sous les conditions suivantes :
1. Pour tout couple d'intervalles disjoints du segment, la proba-
bilité de présence de points distingués sur l'un des intervalles ne
dépend pas du nombre de points distingués sur l'autre intervalle.
2. La probabilité de présence d'un point distingué sur un inter-
valle infiniment petit Au est un infiniment petit du même ordre
XAu, X fini.
3. La probabilité de présence de plus d'un point distingué sur
un intervalle infiniment petit est un infiniment petit négligeable,
d'ordre supérieur.
Ces conditions permettent d'écrire une équation différentielle
in^
qui, intégrée, donne la probabilité py^ = -j^ de rencontrer
k points sur le segment. Le paramètre m, qui suffit ici à déterminer
complètement la distribution, est l'intégrale jÀ^u, prise sur tout le
segment, égale au nombre moyen de points distingués sur le seg-
ment : E(X) = m. On montre que E(Z2) = o^ est aussi égale
àmw.
13. Voir par exemple Fortet, Calcul des probabilités et statistique, 1950,
p. 141 s. ou Pugachev, Théorie des probabilités, Mir, 1982, p. 52 s.
14. La loi de Poisson peut aussi être considérée comme approximation d'une
loi binomiale : = P^ -p) 'le probabilité élémentaire p petite par
rapport à n, nombre de tirages.
154 LE PROBABLE COMME MESURE DU POSSIBLE

3.8. Ces deux distributions typiques de probabilité pour des


variables continues ou discontinues proposent donc des modèles
abstraits d'occurrences d'événements virtuels, et de mesure des
possibles dans de tels schémas. On peut assurément les considérer
comme des mises en forme particulières de la notion même
d'aléatoire. Pourtant, les spécifications qu'elles introduisent lais-
sent insatisfait. En dehors de ces déterminations particulières de
distribution de probabihté, ne serait-il pas possible de caractériser
en général, de façon purement formelle, une suite virtuelle aléa-
tohe, en demeurant donc strictement dans le domaine du virtuel ?
Rien n'empêche, bien entendu, le mathématicien d'humeur statis-
tique de viser surtout à formuler des critères applicables à la
détermination des suites d'événements actuels dans l'empirie qui
se produiraient vi^aiment « au hasard ».
MaiV^r le terrain oii nous nous plaçons dans ce chapitre, la
question posée doit se situer délibérément dans l'univers virtuel
des réalités mathématiques.
Ce problème a été traité par plusieurs mathématiciens, et il
convient de l'aborder sur deux plans. L'un proprement théorique,
et l'on tentera alors de formuler les conditions mathématiquement
exprimables selon lesquelles une suite d'éléments sera considérée
comme aléatoire ; l'autre sera théorique et semi-technique. Dans
ce dernier cas, le problème est à'imiter le hasard en construisant
effectivement des suites aléatoires, question qui se pose non seu-
lement dans certains domaines de la physique, et pour la solution
des problèmes de théorie des jeux, mais encore même dans
quelques parties de l'analyse, oii la théorie démontre la possibilité
de résoudre approximativement un problème d'intégration par
simulation d'un chemin aléatoire ; c'est alors la « méthode de
Monte-Carlo », dont on reparlera plus bas.
Est-il donc possible, à l'intérieur même de l'univers virtuel des
mathématiques, indépendamment de ce qui effectivement arrive,
de définir l'aléatoire, comme un terme théorique pourvu de sens ?
Nous nous bornerons à commenter quelques-uns des concepts
élaborés dans ce dessein. Toutes ces tentatives de définition
consistent en fait à postuler l'existence de fréquences limites des
éléments d'une suite, et à en formuler des propriétés supposées les
rendre stables en un sens à définir.
155 LE PROBABLE COMME MESURE DU POSSIBLE

1. Von Mises, dans un chapitre de sa Théorie des probabili-


tés définit des suites aléatoires comme des « suites infinies
d'expériences uniformes dans lesquelles les limites des fréquences
relatives de chaque résultat individuel existent ». On voit que von
Mises semble parler de suites d'événements actuels. Et en effet,
pour lui, le calcul des probabilités « demeure une science natu-
relle, la théorie de certains phénomènes observables que nous
avons idéalisés dans le concept de collectif » (Probability,
Statistics and Truth, éd., 1957, p. 100 ; texte allemand, 1928).
Mais les limites dont il parle ne peuvent avoir de références claires
que comme limites au sens de l'analyse, dans des suites infinies.
Et les suites numériques de fréquences qui tendent vers ces limites
nous font regagner le royaume des objets virtuels.
2. Outre l'existence de ces limites, il faut encore obtenir l'assu-
rance qu'elles vérifient les axiomes élémentaires du calcul, tel que
par exemple la loi de multiplication des probabilités (des fré-
quences limites) d'événements indépendants dans la suite. Faute
de quoi la suite considérée serait trop « régulière », comme dans
l'exemple suivant d'une suite dentiers : 0, 1, 2, 3, 4, 5, 0, 1, 2, 3,
4, 5, 0... indéfiniment répétée. La fréquence limite de chacun des
éléments - 0, 1, 2, 3, 4, 5 - existe bien, et est évidemment calcu-
lable, égale à 1/6. Mais la fréquence limite de l'occurrence de la
succession des éléments 0, 1 est égale à 1/3, et celle des éléments
0, 3 est nulle, alors que l'une et l'autre devraient être égales à
1/6 X 1/6 = 1/36, les occurrences des termes dans chaque couple
étant, dans la suite, indépendantes
Von Mises, dans l'ouvrage qu'on vient de citer, appelle
« collectifs » des suites d'éléments obtenues par des opérations
indépendantes bien définies, et dont certaines propriétés égale-
ment bien définies permettent d'y recoimaître des éléments distin-
gués. Ces précisions sont nécessaires si l'on veut éviter des para-
doxes triviaux. Par exemple, si l'on tire 14 lettres au hasard dans
un jeu de 26, l'obtention de la suite « Constantinople » n'a rien
d'étonnant dans le collectif constitué par des suites quelconques
(où chactme a la même probabilité de 26"^^. Il n'en est plus ainsi

15. Dans Feys (éd.). Théorie des probabilités, exposés sur ses fondements et
ses applications, Louvain, 1952.
16. On peut toutefois se demander ce que signifie vraiment cette indépen-
dance, puisque justement l'élément 1 suit toujours, et l'élément 3 jamais, l'élé-
ment 0.
156 LE PROBABLE COMME MESURE DU POSSIBLE

si l'on distingue les suites pourvues de sens, et si l'on considère


alors un autre collectif, où de telles suites ont une autre probabi-
lité).
Von Mises caractérise 1'« irrégularité » des suites aléatoires
d'un collectif par deux propriétés. En premier lieu, toutes les sous-
suites infinies obtenues par « sélection de position » doivent avoir
les mêmes fréquences limites d'éléments que dans la suite origi-
naire. De telles sélections consistent à choisir des éléments indé-
pendamment de leurs propriétés, autres que leur place dans la
suite : par exemple tout élément de rang divisible par 3, ou tout
élément succédant à une suite de deux éléments de propriété
déterminée... En second lieu, si l'on parie sur les éléments de la
suite, une martingale doit être impossible, c'est-à-dire une sélec-
tion qui permettrait d'accroître indéfiniment le gain. Ces deux
caractères sont, aux yeux de von Mises, « des restrictions que
nous imposons sur la base de nos expériences antérieures, à notre
attente du cours futur des événements naturels » {ibid., p. 26). Ce
sont donc pour lui des espèces de principes ou lois générales de la
nature, qui garantiraient par conséquent d'emblée les apphcations
du calcul à l'empirie. Mais, comme on le notait plus haut, la
notion de fréquences limites qui enveloppe nécessairement l'infini
fait obstacle à cette interprétation « actualiste ».
3. Reichenbach {The Theory of Probability, 2^ éd., 1971 ; texte
allemand 1934) élabore et raffine la conception de von Mises en
précisant la notion de sélection des sou^s-suites, et celle d'« effet
postérieur » (Nachwirkung, after ej^ecíj consistant en ce que le
fait d'être constamment précédés par la même constellation d'élé-
ments influe sur la fréquence limite des éléments ainsi choisis. Il
définit alors comme suites « normales » des suites « libres d'effet
postérieur » et dont les fréquences limites des éléments sont inva-
riantes dans les sous-suites obtenues en sautant X termes : a„, a«
+ Â>. %+ ••• De telles exigences, surtout les secondes, ne
peuvent manquer de paraître bien arbitraires pour définir la notion
générale de suite aléatoire.
4. Jean Ville tente une caractérisation en exploitant le concept
de « martingale » avancé déjà par von Mises. Une suite aléatoire
considérée comme base de paris serait telle qu'un joueur pariant
sur les éléments de la suite ne pourrait améhorer son espérance
mathématique de gain calculée sur les seules fréquences limites,
au moyen d'une martingale consistant à sélectionner le rang des
éléments sur lesquels il parie. Caractérisation qui fait aussi inter-
157 LE PROBABLE COMME MESURE DU POSSIBLE

venir la stabilité des fréquences, mais demeure encore assez


vague.

3.9. Cavaillès, dans un article de 1940, « Du collectif au pari »,


consacré à un compte rendu critique de telles entreprises (Revue
de métaphysique et de morale, 1940, p. 151), remarque que les
théories du « collectif »
avaient pour premier but de fixer son Uen avec le réel ; or elles
prétendent le faire en assignant au calcul un objet qui, par défini-
tion, ne se rencontre nulle part.
Cette remarque appelle un commentaire. Jean Cavaillès y
constate, premièrement que les théories du « collectif » visent à
reher la mathématique des probabilités au « réel », deuxièmement
qu'elles rencontrent un échec dont il précise la cause. En ce qui
concerne le premier point, l'intention principale des auteurs cités
est manifestement celle que Cavaillès indique, comme le montre
clairement la citation que nous avons faite de von Mises. On ne
saurait pourtant minimiser le fait que cette mise en relation du cal-
cul et de l'expérience repose sur des essais pour donner à la notion
intuitive et vague d'aléatoire un statut mathématique authentique.
Pour le second point, la cause de l'échec serait que l'on assigne-
rait alors au calcul « un objet qui ne se rencontre nulle part ». Que
signifie cette dernière expression, sinon que cet objet du calcul
demeure un objet mathématique pur, c'est-à-dire dans notre pers-
pective un objet virtuel, qui ne saurait évidemment avoir en tant
que tel une existence dans l'actualité des suites d'é^nements que
fournit l'expérience ? Entre autres traits qui lui confèrent « par
définition » la non-actualité, on a déjà souligné l'introduction
nécessaire de l'infini.
Mais moins sévère que mon maître Cavaillès, je pense que cette
situation, quel que soit le succès incertain des solutions particu-
lières ici considérées, est tout à fait analogue à celle de n'importe
quel objet mathématique dans son usage comme modèle de l'em-
pirie. La critique que l'on pourrait faire à bon droit à ces tenta-
tives ne serait pas d'imaginer un objet « qui ne se rencontre
nulle part ». Ce serait plutôt d'être trop vagues pour instituer adé-
quatement un objet mathématique consistant, et d'autre part
de laisser régner une certaine confusion entre le domaine
mathématique propre et celui des actualités empiriques. La
question qui est finalement posée, quoique ici mal résolue, est de
158 LE PROBABLE COMME MESURE DU POSSIBLE

bien construire un être mathématique nécessairement virtuel, en


ménageant pourtant sans ambiguïté la possibilité d'en user dans
une représentation de l'actuel. On voit que les essais de
caractérisation générale de l'aléatoire dont nous venons de parler
ne peuvent guère être présentés que conmie des demi-succès.
Restent finalement les caractérisations spécifiques de différents
types d'aléatoires fournies par les formules de distribution de
probabilité, comme celles de Laplace-Gauss et Poisson, qui, dans
leurs domaines délimités, sont mathématiquement rigoureuses et
exphcites.

3.10. Nous faisions cependant allusion plus haut à des essais de


réponses différentes à la question d'une détermination générale
d'un concept de l'aléatoire, par la voie d'une imitation du hasard.
Nous en dirons maintenant quelques mots avant de clore ce cha-
pitre.
S'il semble paradoxal à CavaiUès de tenter de caractériser les
suites ^atoires empiriques par des propriétés qui n'ont de sens
effectif que dans le virtuel, il pourrait le sembler encore davantage
de vouloir construire des algorithmes déterministes produisant de
telles suites. Ces algorithmes, opérant dans un univers virtuel
d'objets mathématiques, font en effet correspondre à un état
déterminé de cet univers un élément également déterminé, et c'est
l'itération de cet algorithme qui engendrerait ainsi au moyen
d'une règle une suite que l'on veut irrégulière par nature. Il y a
manifestement ici une contradiction apparemment profonde entre
la notion même de loi de production des éléments et celle -
négative et vague il est vrai, mais sûrement antinomique de celle
de loi - de succession aléatoire. Dans le cas précédemment
considéré de la formulation de critères de l'aléatoire, la seule
difficulté fondamentale résidait en ce que l'on voulait, semble-t-il,
appliquer directement à l'empirie des critères introduisant
essentiellement l'infini. On ne proposait alors aucune loi de
production de l'aléatoire ; on proposait seulement de justement
déceler une régularité qui l'exclut. Mais le succès n'en aurait été
garanti, il est vrai, que par une application indéfiniment itérée,
pourvue de sens seulement dans le virtuel. Dans le cas présent, la
difficulté est plus radicale, puisque l'on se propose de produire
positivement une irrégularité essentielle au moyen d'un procédé
régulier.
159 LE PROBABLE COMME MESURE DU POSSIBLE

Cependant, la question de la production de l'aléatoire par un


algorithme n'est pas aussi simple. Considérons par exemple l'un
des algorithmes fournissant des valeurs successives approchées de
7117 comme développement décimal. Si l'on envisage la suite
indéfinie des entiers de 0 à 9 qui composent ces valeurs appro-
chées, prenant ces dix entiers comme éléments d'un « collectif »,
il semble que sa détermination pourtant complète par l'algorithme
n'interdise pas de conjecturer le caractère aléatoire éventuel de la
distribution dans la suite de ces dix éléments. Ce que détermine en
effet l'algorithme au «ième pas, c'est la valeur de la fonction 7c(n),
non pas la qualité du nième terme du développement en tant que
membre de l'ensemble [0,1,... 9]. La plausibilité de l'irrégularité
de la distribution de ces éléments dans la suite se manifeste aussi
par l'inexistence d'un autre algorithme qui fournirait, pour chaque
espèce d'élément, tous lès rangs oîi il doit apparaître dans la
suite : on ne conçoit pas de loi indiquant les rangs d'occurrence
du 1, du 8, etc. /Si l'on admet cette distinction dans le fonc-
tionnement de l'algorithme, la production d'une suite aléatoire de
nombres exprimés dans un certain système arithmétique par
une règle qui détermine pourtant strictement leurs valeurs comme
fonction n'apparaîtra plus comme une contradiction gros-
sière
Bien entendu, le caractère aléatoire effectif de la suite obtenue
devrait relever des critères du type précédemment exposé. Plus
exactement, le mathématicien Émile Borel a proposé un critère
spécifique relatif à la suite des chiffres du développement d'un
nombre dans une base déterminée. Il appelle ce nombre
« normal » dans une base b si chacun des chiffres (0, 1,... b - 1) de

17. Par exemple le calcul de la série de Leibniz : 7t = 4 (1 - 1/3 + 1/5 - 1/7


+...).
18. Nous trouvons, après coup, une excellente formulation de cette idée dans
Coumot, Essai sur les fondements de nos connaissances, 1851, chap. III, p. 38,
note 1, rééd. Pariente, 1975 : « Les formules mathématiques desquelles résulte,
avec une approximation définie, la détermination du rapport de la circonfé-
rence au diamètre, sont indépendantes de la construction de notre arithmétique
décimale, et doivent, lorsqu'on y applique le calcul décimal, amener une série
de chiffres qui offre tous les caractères de la succession fortuite. » Von aussi
Traité de l'enchaînement des idées fondamentales, 1861, rééd. Bruyère, 1982,
p. 64 s.
19. E. Borel, « Les Probabilités dénombrables et leurs applications arithmé-
tiques », Rendiconti del circulo di Palermo, 27, 1909, p. 241-271, et aussi
Leçons sur la théorie des fonctions, 1928, p. 197.
160 LE PROBABLE COMME MESURE DU POSSIBLE

cette base apparaît dans le développement du nombre avec la


même fréquence Hb ; et si en outre toutes les suites possibles
de n chiffres apparaissent avec les fréquences respectives 1/Z?". Il
s'agit alors de fréquences limites, valables dans le virtuel, et Borel
a montré que tous les réels, sauf au plus un nombre « négli-
geable » (« presque tous les réels ») sont absolument normaux,
c'est-à-dire normaux pour n'importe quelle base de représentation
de leur développement. Mais on ne connaît pas de procédure
mathématique permettant en général d'établir qu'un réel est nor-
mal ; on ne sait justement pas par exemple si le nombre K l'est.
C'est qu'en fait une telle suite, en tant qu'effectivement cal-
culée, tombe dans le domaine de l'actuel, et n'est jamais connue
que finie ; l'application stricte d'un critère qui suppose l'infi-
nité des opérations est alors impraticable. On est ainsi ramené à
un problème de passage ùu^yirtuel à l'actuel ; la suite pro-
duite n'est plus véritableinent un pur objet mathématique, mais
doit être prise, en jah certain sens, comme une donnée
d'expérience.
Aussi bien a-t-on pensé pouvoir appliquer à de tels objets les
concepts de la théorie de l'information, qui permettent alors de
dissocier clairement la définition de la valeur d'un réel par un
algorithme, évidemment déterministe, de l'indétermination de la
suite des chiffres de son développement effectivement calculé. On
voit qu'ici l'idée de l'aléatoire se trouve déplacée vers celle de
conditions de calculabilité effective, mesurées par une informa-
tion. Un caractère plus fort que celui de normalité est alors défini
pour le développement d'un nombre par la notion d'« algorith-
miquement aléatoire 20 » ; si pour calculer n bits d'un développe-
ment il faut un programme informatique d'au moins n bits, on dira
que la suite du développement est algorithmiquement aléatoire,
en ce sens que les termes n'en peuvent être prévus qu'en construi-
sant la suite même. De ce point de vue, le développement de % par
exemple n'est évidemment pas algorithmiquement aléatoire puis-
qu'on connaît des algorithmes de taille finie pour le calculer. En
tout état de cause, les méthodes employées pour construire des
algorithmes supposés fournir des suites de nombres aléatoires
semblent bien être essentiellement empiriques, validées seulement

20. Voir par exemple, G.-J. Chaitin, « Le Hasard et les Nombres », La


Recherche, 232, 1991, vol. 22, p. 613 s., avec une bibliographie.
161 LE PROBABLE COMME MESURE DU POSSIBLE

par le succès pragmatique des critères de randomness appliqués


aux résultats
De toute manière, ce sont principalement les applications qui
conduisent à formuler des exigences, et à préciser des critères
auxquels doivent satisfaire les tables de nombres au hasard. Il
s'agit alors de simuler des phénomènes, soit dans le domaine de la
physique atomique (les premiers travaux en ce sens sont de von
Neumann et S. Ulam, en vue de modéliser le fonctionnement de
réacteurs atomiques), soit dans celui des sciences de l'homme.
Cependant cette méthode, dite généralement « de Monte-Carlo »,
trouve une application curieuse dans le domaine même des
mathématiques, ou plus exactement, il est vrai, du calcul numé-
rique, qui comme nous le notions plus haut, participe déjà du
domaine de l'actuel. L'un des aspects significatifs de la méthode
concerne le calcul des valeurs d'une fonction h a r m o n i q u e 22 dans
un domaine, étant fixées ses valeurs sur la frontière du domaine.
L'idée génératrice est que, si l'on recouvre le domaine par un qua-
drillage et que l'on y considère une « promenade au hasard », la
probabilité de passer par ^ point de coordonnées (x, y) sur le

21. Ces suites de nombres « pseudo-aléatoires » fournies par des algorithmes


déterministes ne sont donc pas algorithmiquement aléatoires, même lors-
qu'elles sont « normales ». L'une des familles d'algorithmes repose sur
l'application itérée d'opérations de « congruences multiplicatives ». On part
d'un nombre XQ et l'on produit la suite des x-^ tels que Xn + 1 = kxn + c (mod
M), en choisissant les constantes k,CQiM de façon à ce que la périodicité
éventuelle de la suite obtenue soit suffisamment grande relativement à
l'application considérée (voir W. M. Kruskal et J. M. Tanur, dans « Random
Numbers », International Encyclopaedia of Statistics, vol. 2, 1978. Nous
empruntons à Y Encyclopaedia of Mathematics dirigée par Vinogradov (vol. 6,
1990) la description de l'un des algorithmes de production d'une suite « quasi
aléatoire » de nombres par cette méthode « des résidus ». Soient les termes
successivement calculés par récurrence mq = 1, % = % - l + ^ (mod 2"). Le
«ième nombre aléatoire a^ sera égal à : Un2~"'. Le paramètre m caractérise le
format d'impression des chiffres par l'ordinateur, et p est le maximum de q tel
que 52« + 1 < 2«.
22. Une fonction harmonique P de deux variables {x, y), ou de la
variable complexe qu'elles définissent, satisfait à l'équation de Laplace :
32p a2p
^ +^ = 0. On appellera « problème de Dirichlet » la détermination d'une
"x "x
fonction de variable complexe dans un domaine, assujettie à prendre des
valeurs fixées sur sa frontière, et c'est un tel problème que résout approximati-
vement la méthode de Monte-Carlo.
162 LE PROBABLE COMME MESURE DU POSSIBLE

quadrillage étant notée P(jc, j), on peut démontrer que cette fonc-
tion P, lorsqu'on fait tendre vers 0 le côté du quadrillage, est
nécessairement harmonique. Le domaine et son contour étant
donnés, on peut alors déduire, par des considérations purement
mathématiques, dans les cas assez simples, la forme de la fonction
harmonique P qui prend par exemple la valeur 1 sur un arc déter-
miné du contour et 0 sur l'arc complémentaire. Dans les cas plus
complexes, oii la forme de la fonction harmonique ne peut être
déduite, on simulera, à partir d'une table de nombres au hasard,
une promenade aléatoire effective dans le domaine, partant d'un
point M. Le nombre des sorties du domaine par ces chebains qui
coupent un arc de la frontière, en tant que valeur approchée ^'une
probabihté, donnera une valeur approchée en M de la fonction
harmonique cherchée, prenant pour valeur 1 sur cet arc et 0 sur
son complément. On voit que le rôle de l'aléatoire est ici de simu-
ler un phénomène actuel, et que c'est à la favem d'une propriété
purement virtuelle de la fonction, interprétée comme fonction de
probabihté du phénomène, que les résultats empiriques - actuels -
fournissent une solution approchée du problème de Dirichlet.
Mais on ne saurait conclure du succès de cette méthode à la
présence du probable - de l'aléatoire - dans les objets mêmes des
mathématiques. Il s'agit ici plus exactement du traitement de
résultats actuels de calculs effectifs, et la question posée est alors
de même nature que celle suscitée par l'application de la mathé-
matique des probabihtés à l'empirie, qui fera l'objet des prochains
chapitres.

Nous avons tenté de préciser dans le présent chapitre comment


le calcul des probabilités structure le possible en tant que pro-
bable, et par conséquent s'oriente vers l'actualité, mais en demeu-
rant strictement une théorie mathématique. Ce calcul, en tant que
tel, ne nous dit rien des expériences actuelles, individuées. L'objet
mathématique qu'il constitue et explore peut cependant être utilisé
par les sciences de l'empirie comme modèle de certaines collec-
tions d'expériences individuées. On essaiera de décrire aux cha-
pitres suivants, et d'interpréter les conditions, les modahtés et les
justifications de cette apphcation effective du virtuel à l'actuel.
Nous avons dû, par ailleurs, examiner et critiquer la dualité que
spontanément suggère le principe même de cette apphcation, entre
une interprétation « subjective » et une interprétation « objective »
163 LE PROBABLE COMME MESURE DU POSSIBLE

du calcul. Nous avons cru pouvoir en atténuer la portée, dans la


mesure où, même considéré comme réglant d'abord la cohérence
de nos croyances à l'égard de l'état du monde, le calcul du pro-
bable ne peut véritablement sanctionner cette cohérence que parce
qu'il postule et vise des propriétés objectives d'un monde actuel,
bien qu'il traite originairement d'un monde de virtualités. En fait,
l'opposition entre une attitude subjectiviste et une attitude objecti-
viste pourrait s'appliquer aussi bien - ou, si l'on veut, aussi mal -
à l'ensemble de la mathématique. Car la connaissance que celle-ci
procure n'est une charte des obligations de pensée garantissant la
cohérence des raisonnements d'un sujet mathématisant sur des
objets, que parce qu'elle est en même temps une théorie de cek
objets, auxquels, quoique purement virtuels, il me paraît difficile^
de refuser au moins une certaine forme de réalité.
L'interrogation essentielle sous-jacente aux prochains chapitres
ne portera donc pas sur ce dilemme : objectif ou subjectif. Nous
prendrons pour acquis que le versant objectif et le versant subjec-
tif du calcul sont deux faces d'une même application de la pensée
ratioimelle à une connaissance des faits et des objets d'un monde.
Mais au lieu d'insister, comme présentement, sur le caractère vir-
tuel qui est d'abord conféré aux objets que la connaissance repré-
sente, nous nous attacherons au passage du virtuel à l'actuel, qui
est en fin de compte la raison d'être, dans la science, d'une pensée
du probable.
Chapitre 6

Le probable et la connaissance de l'empirie


I. Probabilité et déterminisme

Si le probable, comme structuration et éventuellement mesure


du possible nous est apparu, dans le calcul qui l'élabore, coname
se situant dans le virtuel, il n'en constitue pas moins la forme du
non-actuel la plus directement orientée vers l'actualité. C'est qu'il
introduit, assez paradoxalement, dans le virtuel même, la figure,
ou si l'on veut la place en creux, des événements, qui sont l'actua-
lité par excellence. De là son intervention inéluctable dès que les
modèles virtuels de la science sont effectivement utilisés pöur
connaître l'empirie. Nous comprenons en ce sens la profonde
remarque de C. F. von Weizsäcker :

Expérience [Erfahrung] et probabilité sont en prise l'une avec


l'autre [auseinandergreifen], d'une manière telle qu'il soit exclu
que l'on saisisse ce que nous entendons par expérience si nous
n'avons déjà l'usage de quelque concept de probabilité. [Außau
der Physik, p. 101.]

L'expérience, la saisie des faits actuels, ne peut en effet être


pour ainsi dire injectée efficacement dans les systèmes de virtuali-
tés que sont les modèles, qu'en les relativisant en tant qu'appro-
chés, et les insérant dans une structure de probable. Mais c'est
encore à d'autres niveaux que la probabilité et son calcul jouent
leur rôle comme éléments alors proprement constitutifs de l'objet
et comme instrument de raisonnement. Ce sont donc les modahtés
et les raisons de son succès qui nous retiendront dans ce chapitre
166 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

et le suivant, ainsi que, au regard de cet usage du probable, le sta-


tut de l'hypothèse déterministe.

1. « Calculs » des probabilités et géométries

1.1. Une observation préliminaire doit cependant être faite. Si le


calcul des probabilités est bien une partie des mathématiques, et
ne concerne en tant que tel que le virtuel, faut-il assimiler son
application à l'empirie à celle d'une autre théorie du virtuel, je
veux dire la géométrie ? Certes, dans la thèse que nous avons pro-
posée sur les mathématiques, les géométries apparaissent bien,
quelles que soient du reste les origines sociales et psychologiques
de leur formation, comme constituant leur objet dans le virtuel,
conmie des systèmes formels suscitant des contenus eux-mêmes
formels, libérés totalement, en principe, du sensible de l'expé-
rience. Que telle géométrie serve adéquatement de référentiel à un
certain domaine de l'expérience, que même l'idée abstraite de
géométrie fournisse un schéma de construction pour tout référen-
tiel d'expérience, rien de ces opportunités d'application ne modi-
fie la nature de l'objet géométrique, dans son statut d'objet virtuel.
On ne saurait nier assurément que de tels objets sont, assez sou-
vent - et peut-être toujours, aux origines de la géométrie -
construits en vue de fournir ÙQS formes virtuelles d'objets actuel-
lement expérimentés. Mais justement leur application à l'actuel ne
pose alors qu'un problème d'approximation, problème universel
de passage du virtuel, complètement déterminé, à l'actuel,
incomplètement descriptible. Or il n'en est plus de même du sys-
tème virtuel des probabilités. D'une part, contrairement aux
notions d'espaces géométriques, cette notion, ou métaconcept, de
probable enveloppe déjà, au sein même du virtuel, son opposition
à une actualité. C'est à quoi nous faisions allusion plus haut en
parlant d'une figure, ou image affaiblie, de l'événement posée par
le probable en termes de virtualités. D'autre part, ou plutôt, à vrai
dire, dans le prolongement de ce trait, le concept de mesure des
possibles ne développe sa fécondité que par la considération de
l'infini. Non pas seulement de l'infini strictement virtuel, comme
dans les autres parties des mathématiques, mais d'une infinité des
167 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

événements actuels eux-mêmes, à travers leurs pâles images vir-


tuelles. D'un infini, pour ainsi parler, virtuellement actuel. De
sorte que l'application des probabilités à l'empirie pose d'autres
problèmes que n'en suscite l'application des géométries.

1.2. Je viens justement de rappeler, par ce pluriel, la multiplicité


des systèmes virtuels de géométrie. Se pourrait-il qu'il en soit de
même des systèmes matbématisés du probable ? Un système
« quantique » de probabilités a pu être en effet construit, mais à
partir d'une base « logique » non classique, qui, à nos yeux, n'est
autre qu'une protophysique des objets quantiques virtuels, impor-
tant déjà des propriétés qui leur permettent de représenter conve-
nablement à ce niveau l'empirie. Une telle « logique » est alors
présentée comme un treillis, dont les éléments - interprétables
comme ensembles, ou propositions, ou en général conmie objets
mathématiques éventuellement porteurs de contenus formels -
sont munis d'une relation de préordre déterminant pour tout
couple une borne supérieure et une borne inférieure, pouvant être
notées respectivement aub et an b, ou avb et aAb selon une
interprétation des éléments comme ensembles ou comme proposi-
tions. On introduit l'opération de complémentation : a, définie par
des axiomes tels par exemple : (aub) = â nb, ou : a n â = 0, et
l'axiome d'orthocomplémentation relative : a C b => 3 a' (a' C â
& a u a' = è) 1. De certains de ces axiomes résulte la distributivité
du treilhs : a u (è n c) = (a u è) n (a u c). Un choix convenable
des autres axiomes fait du treillis, dit alors booléien, une image de
la logique classique, dont les éléments apparaissent ainsi comme
des objets absolument quelconques et dont le système opératoire
ne révèle aucune propriété formelle autre que la position et la non-
position, complètement définies par l'opération de complémenta-
tion. En modifiant ce système d'axiomes, on obtient, par exemple,
une « logique » intuitionniste, ou encore une « logique » quan-
tique, caractérisée par la non-distributivité du treillis. Mais on
vérifie que dans ce dernier cas la structure du système des objets
qui la satisfont est exactement l'image de l'ensemble des sous-
espaces linéaires d'un espace de Hilbert, l'opération u correspon-
dant à l'engendrement d'un sous-espace par union des bases des
opérandes, et de même à leur intersection pour l'opération n ; la

1. La relation d'inclusion a db est définie par équivalence avec a = a nb,


oub = aub.
168 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

complémentation, qui figure alors dans l'interprétation « logique »


la négation, correspond au supplément orthogonal d'un sous-
espace 2, et l'on peut constater sur ces objets mathématiques que la
distributivité n'est pas vérifiée, ni par exemple la propriété clas-
sique : (a Ab = 0) (a (Z b). Intuitivement, on le voit sans peine
en considérant un espace vectoriel usuel à trois dimensions, forme
dégénérée d'un espace de Hilbert, et ses sous-espaces, droites et
plans. Par exemple, sur la figure 1 :

a, b droites concourantes non contenues dans le plan C ;


a nb = (le point P) ;
a n C = (le point a') ;
bnC = (le point b') ;
au b = le plan engendré par les deux droites concourantes a
etb;
C n(aKj b) = la. droite d, intersection de ce plan et du plan C ;
(C n a) u(Cr\b) = la réunion des deux points a' et b'.

On a donc bien : C n (a u è) # (C n a) u (C n Z?).

2. L'orthogonal d'un sous-espace A d'un espace vectoriel E muni d'une


forme bilinéaire symétrique non dégénérée/(ou d'une forme hermitienne dans
le cas d'un corps de base complexe) est un sous-espace A' tel que, pour tout
vecteur x de A et j de A', f{x,y) = 0. Cet orthogonal A! est supplémentaire de A
dans E si tout vecteur de E est représentable d'une seule manière comme une
somme z + ¿,z dans A, z! dans A' ; E est dit alors somme directe de A et A'. - Si
E est un plan, un supplément orthogonal d'une droite de ce plan est une droite
perpendiculaire. Tous ces suppléments sont isomorphes. On voit que le supplé-
ment orthogonal diffère du complément ensembliste, qui dans une représenta-
tion de la logique classique correspondait à la négation.
169 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

1.3. Un système de probabilités w pourra être défini sur un


treillis quelconque, en assignant une valuation à ses éléments,
conformément aux axiomes :
w(fl u è) = max (w(a), w(b)) (w(a)= \-w{a)
w{a nb) = min (w(a), wQ})) w u è) = min (l,w(è) - w{a) + 1).
Sur un treillis booléien (distributif et orthocomplémenté), une
telle valuation se réduit aux deux valeurs 0 et 1, images du vrai et
du faux de la logique classique. Une probabilité classique est
obtenue sur un tel treillis booléien en ajoutant aux axiomes de
valuation un axiome de « modularité » : w(a ub) = w(a) + w(b) -
w(a n b). Enfin, sur un treillis quantique, non distributif, le sys-
tème de valuation est analogue aux probabilités classiques, mais
avec une loi affaiblie des « probabilités totales » : au lieu que la
relation w(a u b) = w(à) + w(b) - w(a n b) soit impliquée sim-
plement, comme sur un treillis booléien, par a n b = 0 , elle ne
l'est plus que par la condition, ici plus forte : aC [Link] peut alors
définir en termes de ces probabilités nouvelles les notions utilisées
pour le traitement des objets virtuels que sont les états quantiques.
Peut-on dire que ce calcul est un nouveau calcul des probabili-
tés, non classique, au même sens que sont nouvelles les géomé-
tries non euclidiennes ? En fait, la nouveauté vient ici de la base
adoptée, qui est, comme on l'a dit, une protophysique de l'objet
quantique. Ce n'est donc pas au niveau même de la catégorie du
probable que la déviation a lieu, mais pour ainsi dire par-delà, au
niveau de la construction d'un système d'objets auquel on adapte
le calcul du probable. Le calcul classique, lui seul, est fondé par
nature sur un système d'objets quelconques, parallèlement au cal-
cul logique strict, et ne fait qu'emichir minimalement cet objet
quelconque par une mise en opposition, encore interne au virtuel,
du virtuel à l'actualité. Le calcul quantique, fondé sur un nouveau
système d'objets, toujours virtuels mais pour lesquels est définie
autrement et de façon plus précise cette opposition à l'actuel,
apparaît ainsi comme avançant d'un degré vers la représentation
d'une actualité empirique. Ce n'est pas ainsi qu'on peut com-
prendre la différence entre une géométrie non euclidienne et l'eu-
clidienne. L'une et l'autre constituent également deux espèces
d'objets virtuels, sans aucune référence à une éventuelle actualité ;
elles se fondent l'une et l'autre sur la notion commune d'objet
quelconque (régie par la logique classique). On voit donc que, si
la structuration du possible par le calcul des probabilités, explici-
170 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

tement orientée vers la représentation virtuelle des événements


actuels, est originairement adaptée à l'objet virtuel quelconque,
c'est par adaptation aux différents domaines des objets de l'empi-
rie qu'elle est susceptible de présenter des variantes, et non pas en
tant que pure théorie du probable.
Ces remarques sur la spécificité du calcul du probable vont ser-
vir de préambule aux développements principaux de ce chapitre,
et du suivant, selon le plan que voici :

1. L'aspect cosmique et négatif du probable : le hasard dans la


nature.

2. Le probable comme expression et qualification de la causa-


lité.

3. La pluralité des niveaux d'introduction du probable dans les


modèles des sciences de l'empirie.

4. Qu'est-ce qu'un raisonnement probabiliste dans la connais-


sance de l'empirie ?

2. Le hasard et la nature : Aristote et Coumot

2.1. La première apphcation du probable à l'empirie s'est sans


doute faite sous la forme d'une notion cosmique et négative : le
hasard. Certes, nous avons déjà rencontré cette notion ; mais en
tant qu'abstraite, en tant que construite dans le virtuel comme
modèle éventuel très élaboré des actualités, sous le nom d'aléa-
toire. Il s'agit maintenant d'une véritable entrée dans l'empirie, et
cette entrée s'effectue aussi bien sur le mode d'une pensée pra-
tique et quotidienne que sur celui d'une philosophie et d'une pro-
to-science. Le hasard, négation ou plutôt privation du probable,
est alors traité, presque toujours, d'un double point de vue :
ontologique comme propriété du monde, épistémologique comme
limitation de notre connaissance de ce monde, contrepoint de
l'opposition entre les interprétations subjective et objective de la
probabilité. Cette présentation préliminaire, à beaucoup d'égards
déviante par rapport à une apphcation strictement scientifique du
171 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

probable à l'empirie, nous sera cependant utile pour en révéler les


principes et les conséquences, qui seront examinés aux sections
suivantes.
Nous avons choisi deux exemples très significatifs de cette pré-
sentation du hasard dans la nature. L'une, celle d'Aristote, appar-
tient au domaine de la pensée antique, et doit être située, malgré le
caractère très anticipateur du Philosophe, à l'âge d'une proto-
science. La seconde, celle d'Augustin Cournot, est pour nous
contemporaine ; elle se développe dans le contexte d'une science
de l'empirie déjà très avancée dans les domaines mécanique et
physique, et dominée, aux yeux de Coumot lui-même, par une
mathématique lagrangienne puissante et novatrice. Qu'il nous soit
permis en passant de remarquer que Coumot philosophe (il est
peut-être moins oublié comme économiste) est très injustement
négligé de nos jours. Malgré les différences, c'est bien chez l'un
et l'autre la notion cosmique de hasard qui est en cause plutôt que
le concept virtuel de l'aléatoire, avec les essais pour le réduire au
calcul tels qu'ils nous sont apparus au précédent chapitre.

2.2. La théorie du hasard développée par Aristote principale-


ment au hvre B de sa Physique (195 b 31 à 198 a 53) est certes un
classique de l'histoire de la philosophie. Mais elle présente en
outre pour le philosophe de la pensée scientifique, et du point de
vue particuher que nous adoptons ici, un intérêt majeur. Aristote y
analyse en effet le rapport du concept du non-probable à l'actua-
lité en tant que cas particuher de causalité. Il l'oppose alors à la
causahté des faits qui se produisent toujours de même manière (va
(lev àei ùaavTOVç) et à la causahté de ceux qui se produisent
fréquenmient (rà ôè Ù)Ç èni noÀv). Mais il ne s'agit aucunement
de dénier tout effet causal à ce que le sens commun et les philo-
sophes anciens désignent sous les noms de « fortune » (TÒ ànò
Tvxriç) et de « hasard » (ànò TavrofiaTOv). Certes, « il y a une
cause déterminée de toute chose que l'on dit arriver par hasard ou
fortune » {Phys. B, 196 a 12) ; hasard et fortune n'en sont pas
moins eux-mêmes des causes, mais qui se présentent comme indé-
terminées (àópiara). Ici apparaît le premier exposé de l'exemple
célèbre : un homme vient sur l'Agora et y rencontre un homme
auquel il n'avait pas pensé : ce qui a pour cause déterminée le fait
de se rendre sur l'Agora. On dira cependant que la rencontre a eu
lieu par fortune, et c'est la fortune qui est la cause, mais en tant
qu'indéterminée : « Indéterminées donc, il faut nécessairement
172 LE PROBABLE ET LA C O N N A I S S A N C E DE L'EMPIRIE

que le soient les causes de ce qui arrive par fortune. » Et de là


vient l'opinion de certains, en un sens correcte puisqu'il y a tou-
jours par ailleurs des causes déterminées, qu'il n'y aurait point de
faits de fortune (196 b 12).
On voit par là que le hasard aristotélicien est une privation de
probable qui se rattache, dans le pur virtuel, au sens indéterminé
du possible ontologique {ôvvarôv, voir ici chap. 1, § 1.4), l'indé-
termination étant alors explicitement attribuée à une capacité cau-
sale (196 b 25). Il y a en effet une multiplicité infinie d'accidents
possibles pour une même chose (196 b 28). Il semble donc que
pour Aristote la causalité fortuite apparaisse en raison de la plura-
lité indéfinie des causes déterminées possibles, dont l'effet serait
alors accidentel. S'il est des choses qui arrivent en effet par
fortune, c'est au sens où leur cause est accidentelle {xarà
avfxôEôiQxôç yàp yiverai, 196 b 12), « car en un sens absolu
(ànÀùJç) la fortune n'est cause de rien » (196 b 15).
Mais ce caractère accidentel ne suffit pas à distinguer le fortuit
comme espèce originale de causalité. Il faut encore qu'il présente
un défaut ou privation de finalité :
C'est quand ce caractère accidentel se présente dans les faits se
produisant comme orientés vers une fin [ev TOÎÇ évexà TOV
yevô^evoiç] qu'on les dit de fortune [TO áno TVXÛÇ] ou de hasard
[ánó TáuTOfiárou]. [196 b 29.]
La définition complète est alors ainsi formulée en 197 a 32 :
La fortune et le hasard sont des causes par accident, pour des
choses susceptibles de ne se produire ni absolument {ànkùç, ici :
par nécessité] ni le plus souvent /"¿)g- èni TO TTOÀV], et en outre sus-
ceptibles d'être produites en vue d'une fin.
2.3. Le fortuit a donc bien ici un sens ontologique ; toutefois le
privilège naturel reconnu par le Philosophe à l'homme, dont la
(pvaiç est une âme ((¡JVXTQ) capable de pensée (vovç), conduit à la
distinction de deux espèces de causalité fortuite dans l'actualité du
monde en devenir, parce qu'il y a deux espèces de finalité. L'une,
la fortune ( ro àno rvxnç) concerne seulement les faits de pratique
humaine (197 b 2). Elle ne saurait s'appliquer aux êtres qui ne
sont pas des sujets pratiques au sens aristotélicien : ni aux ani-
maux, ni aux enfants, ni aux choses inanimées (197 b 7). La pra-
tique humaine dépend de la pensée judicatoire (ôiavoia) et de ses
décisions ou choix (npoaipsaiç). Il y a donc fait de fortune (et
173 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

l'on parle alors d'heureuse et de mauvaise fortune : évrvxia,


ôvarvxia, 197 a 27) quand ce qui arrive pourrait avoir eu pour
cause la pensée, mais arrive par accident. Ou encore, selon la
définition de 197 b 18 :
Quand, dans le domaine des choses qui ont lieu absolument
[ànXûç, c'est-à-dire : nécessairement, de façon naturelle] en vue
d'une fin, un effet est produit sans avoir en vue le résultat [TOV
avfxôâvTOç], la cause lui étant extérieure.

Définition qui se rapporte ici au hasard, TO àno ràvroyiàTov,


mais qui convient aussi bien aux faits de fortune, en l'appliquant
alors au domaine des choses susceptibles de décision et de choix
(ibid.).

2.4. C'est que le hasard est une notion plus ample, dont la for-
tune est un cas : tout effet de fortune est effet de hasard, mais tout
effet de hasard n'est point de fortune (197 a 37). Le fait de hasard
pourrait avoir pour cause déterminée une nature ((pvaiç) quel-
conque, le fait de fortune seulement une pensée (vovç) (198 a 4),
qui sont bien les deux espèces de détermination finalisée du réel.
Mais, ajoute le Philosophe, « la pluralité de ces causes est indéfi-
nie », confirmant l'interprétation avancée plus haut. Que les effets
de fortune et de hasard sont bien des effets par défaut de finalité
est souligné par une sorte de commentaire étymologique de
VavrofiâTOV. Nous usons, dit Aristote, de l'expression « en
vain » (fiàriQv) quand « l'effet n'est pas celui qui était visé, mais
un autre [^lo yévTQrai ro ov évexa àÀÀ ' ô èxeivov évexa, 197 b
23] ». De sorte qu'il y a hasard, selon l'étymologie même du mot,
quand l'effet a eu lieu « en vain », c'est-à-dire détaché de son
statut de fin naturelle ou choisie. Voilà pourquoi l'effet fortuit est
« contraire à la raison », napàXoyov (196 b 18), par opposition au
rationnel dans le monde et dans les actes humains, qui se marque
par des faits constants, àei ôvrot, ou du moins fréquents, oiç èni
ro noÀv. Aussi de tels faits échappent-ils à la science :
Du fortuit il n'y a pas de science démonstrative, car le fortuit
n'est ni nécessaire, ni fréquent. [Anal, post., 30, 87 b 19].
On voit donc que le concept aristotélicien du non-probable est
présenté comme marquant la frontière de V èniariQiiï]. Le pro-
bable, nous l'avons vu, apparaît alors dans l'actuel sous le seul
aspect du fréquent, et ne donne pas lieu chez le Stagirite à une
174 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

quantification ; il se trouve simplement présenté comme une des


réalisations du possible virtuel, et réintégré comme tel dans la
syllogistique modale qualitative, sans véritablement ménager un
passage vers un traitement de l'actuel. Mais si la notion du non-
probable n'a qu'une place secondaire et purement négative dans la
théorie aristotélicienne de la science, son sens cosmique et onto-
logique demeure manifestement essentiel. On ne saurait com-
prendre en effet sans lui l'articulation de la métaphysique ration-
nelle des essences avec la physique et la cosmologie d'Aristote
d'une part, avec son éthique et son esthétique de la tragédie
d'autre part ; mais ce n'est ici le lieu que de mentionner ce dernier
point en passant.

2.5. La conception coumotienne du hasard se rapproche sur


plus d'un point de celle d'Aristote, et son aspect cosmique
demeure également essentiel ; mais elle s'ouvre directement sur le
calcul des probabihtés, et se prolonge, par ailleurs, en une véri-
table philosophie de l'histohe étrangère à la pensée d'Aristote.
Pour Coumot cependant, comme pour le Stagirite, la privation
du probable ne signifie nullement une négation de la causalité :
De même que tout doit avoir sa raison, ainsi tout ce que nous
appelons événement doit avoir une cause [...]. Ni l'impuissance oîi
nous nous trouvons d'appliquer le principe de causalité, ni les
méprises oîi il nous arrive de tomber, en voulant l'appliquer
inconsidérément, n'ont pour résultat de nous ébranler dans notre
adhésion à ce principe, conçu comme une règle absolue et néces-
saire. [Essai sur les fondements de nos connaissances, 1851 ; rééd.
Pariente, 1975, p. 33.]
Le hasard n'est donc ni absence de cause, ni effet de notre
ignorance, comme le voudraient Hume et Laplace {ibid., p. 41),
mais :
La notion d'un fait vrai en lui-même, et dont la vérité peut être
dans certains cas étabhe par le raisonnement, ou plus ordinaire-
ment constatée par l'observation, comme celle de tout autre fait
naturel. [Considérations sur la marche des idées, 1872 ; rééd.
Robinet, 1973, p. 9.]
2.6. Du point de vue que nous avons proposé, le hasard coumo-
tien apparaît ainsi comme une qualification de l'actuel, de l'évé-
nement, correspondant à l'apphcation d'une certaine configura-
tion des liens de causalité, configuration qui constitue le canevas
175 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

des modèles virtuels indispensables à toute description et explica-


tion des événements. Cette qualification de l'actuel, relativement à
des causes, est présentée elle-même comme un fait, tant comme
un fait virtuel (« établi par le raisonnement »), que comme un fait
actuel (« constaté par l'observation »). Cette constatation du
hasard, selon Coumot, n'est autre que la vérification des calculs
de probabilité, c'est-à-dire de
la théorie des rapports mathématiques, tous liés à la notion du
hasard, et qui deviennent dans l'ordre des phénomènes autant de
lois de la nature, susceptibles à ce titre d'être constatées par
l'expérience et l'observation statistique. [Essai sur les fondements
de nos connaissances, p. 41.]

La théorie des probabilités est en effet définie par Coumot dans


son Exposition de la théorie des chances (1843, p. III) comme
ayant pour objet « certains rapports numériques qui prendraient
des valeurs fixées et complètement déterminées si l'on pouvait
répéter à l'infini les épreuves des mêmes hasards ». Le calcul,
portant sur des faits purement virtuels, est donc applicable à la
faveur d'une répétition indéfinie des événements. Pour Coumot, le
système des faits virtuels « établis par le raisonnement », se réa-
lise ainsi « statistiquement » dans 1'« actualité des événements ».
Mais pourquoi cette réalisation a-t-elle lieu ? En vertu d'une cer-
taine configuration du système cosmique des causes, dont la
caractérisation constitue justement la définition coumotienne du
hasard.
On trouve cette définition en différents endroits de ses œuvres.
Elle consiste, on le sait, à supposer l'existence de séries causales
linéaires, mutuellement indépendantes ; de telles séries, lors-
qu'elles se croisent, produisent des événements qui dépendent
ainsi de « plusieurs séries distinctes de causes génératrices »
(Essai sur les fondements de nos connaissances, p. 33). La for-
tuité qui naît de cette indépendance des séries causales, et exclut
ainsi une prévision rigoureuse, n'exclut cependant pas du même
coup
l'idée d'une suspension commune de tous les chaînons à un même
anneau primordial, par-delà les limites, ou même en deçà des
limites où nos raisonnements et nos observations peuvent
atteindre. [Considérations sur la marche des idées, p. 9.]
176 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

Le hasard serait donc l'effet, réel et même actuel, d'une sorte de


dilution, mais non pas annulation, de la causahté, qui conduirait,
par une compensation des effets divergents de causes multiples, à
une réalisation progressive et approximative dans l'actuel des
« rapports numériques » exacts du calcul des virtualités. Ainsi le
hasard à la Coumot apparaît-il paradoxalement comme la condi-
tion de l'introduction du probable dans la connaissance de la
nature, par application du calcul virtuel des probabilités.
Application qui, jusqu'à un certain point neutralise le hasard en
dissociant les causes demeurées accidentelles des causes
constantes {ibid.. Prolégomènes, p. 17). Mais le hasard n'en appa-
raît pas moins comme appartenant à ce que Cournot appelle
1'« ordre des choses », ou encore « l'ordre rationnel », par opposi-
tion à 1'« ordre logique », qui ne tient qu'à « la constraction des
propositions, aux formes et à l'ordre du langage ». Cette distinc-
tion des deux ordres est proposée dans le Traité de l'enchaînement
des idées fondamentales, 1861 (rééd. Nelly Bray ère, 1982, p. 45)
à propos de l'essentiel et de l'accidentel en mathématiques, mais
elle s'applique apparemment aussi bien à l'essence du hasard, de
sorte que l'on pourrait dire paradoxalement que l'accidentel, le
fortuit dans les événements, est une propriété essentielle de la
nature, qu'il appartient à son ordre rationnel. À tel point que
même une intelligence supérieure à celle de l'homme ne saurait
abolir complètement le hasard.

Elle ferait seulement avec une plus grande sûreté, ou même


avec une exactituderigoureuse,la part qui revient au hasard dans
le développement successif des phénomènes [...] En un mot elle
pousserait plus loin que nous et apphquerait mieux la théorie des
rapports mathématiques qui constitue le calcul des probabilités.
[Essai sur les fondements de nos connaissances, p. 41.]

2.7. Mais cette conception du hasard se trouve entraîner, chez


Coumot, une théorie originale de la connaissance de l'actuel en
général. La connaissance de l'actuel par excellence, c'est-à-dire
des événements, spécialement dans le monde humain, mais aussi
bien, à la rigueur, dans la nature, est une connaissance historique,
qui ne peut consister, selon Coumot, qu'en une critique de la
subordination des faits les uns aux autres, en vertu des liens de
causahté. On ne saurait prétendre aller au-delà, et découvrir de
véritables lois en histoire. Aussi bien cette discipline n'est-elle pas
à proprement parler une science, ne comportant point de
177 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

« démonstrations irrésistibles », son rôle se bornant à faire valoir


des analogies, des inductions du genre de celles « dont il faut que
la philosophie se contente » {Considérations sur la marche des
idées. Préface, p. 4). Coumot désigne cependant cette discipline
critique, plutôt que du nom de « philosophie de l'histoire », de
celui d'« étiologie historique » {ibid, p. 10). Elle consiste en effet
en

l'analyse et la discussion des causes ou des enchaînements de


causes qui ont concomn à amener les événements dont l'histoire
[l'histoire purement descriptive, la chronique] offre le tableau.
[Ibid]

La connaissance historique est ainsi en quelque manière une


récupération partielle de fragments d'intelligibilité que laisse sub-
sister dans les événements le jeu complexe des causes qui est le
hasard.
Elle ne peut guère tirer parti de la stmcturation mathématique
du probable. Elle est le prototype de ce qu'on pourrait appeler une
espèce de métaconnaissance du probable, qui domine la
constraction même des hypothèses et la formulation provisoire
des lois de la science au sens propre. Coumot en nomme le résul-
tat « probabilité philosophique ». Sans pouvoir appliquer le calcul,
elle préside aux décisions du savant quand il propose une loi pour
tel ensemble de phénomènes observés. Le critère principal est
alors selon Coumot la simplicité, critère dont il voit bien pourtant
le caractère relatif et ambigu, et qu'on ne peut réduire à l'apphca-
tion d'un calcul mathématique, en raison de la multiplicité et de
l'indétermination des hypothèses possibles convenant à chaque
ensemble de données empiriques. C'est néanmoins la simplicité
qui guiderait le savant dans la formulation des lois, dans la procé-
dure d'induction. Le jugement d'induction serait alors précisé-
ment justifié par le caractère aléatoire des choix d'événements
ayant servi à conjecturer la loi ; si l'on rejette le critère, il faudrait
en effet supposer alors

que le hasard a fait tomber plusieurs fois de suite, parmi un


nombre infini de valeurs, précisément sur celles pour lesquelles la
loi en question prend une forme constante et simple. [Essai sur les
fondements de nos connaissances, p. 55.]
178 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

On voit ainsi que, chez Coumot comme chez Aristote, cette


privation de probabihté qu'est le hasard appartient à l'être même
de la réahté, en tant qu'actuelle. Mais alors que pour le second
elle constitue essentieUement une limite de la connaissance scien-
tifique théorique, en ce qu'elle signifie une fausse finahté, et que
la reconnaissance des finalités authentiques est ce qui fonde les
èniaTïj[xai dans le domaine des natures (^vaeiç), et dans celui
des âmes ((pvxai), pour le premier elle est d'une certaine manière
le point d'appui même d'une connaissance des faits de l'empirie
en tant qu'événements, soit qu'elle conditionne une apphcation à
cette empkie du calcul, soit qu'eUe justifie une analyse partielle
des causes. Et dans ce demier cas la considération du hasard
donne lieu à la connaissance non démonstrative d'une
« probabihté philosophique ».

3. La probabilité comme qualification de la causalité : probabilité


et déterminisme

3.1. Il nous est également apparu, en exposant Aristote et


Coumot, que la question de l'articulation du virtuel à l'actuel,
préparée - ou même réalisée, dans une perspective ontologique -
par le probable, se trouve étroitement associée à l'élaboration de
la notion de cause.
Mais il convient de dissocier ici deux usages de l'idée de cause.
L'un, proche de ses sens usuels dans la pratique naturelle de la
langue, concerne une relation entre événements. L'intuition origi-
naire est alors sans doute de production dans l'actualité, voire
d'engendrement, du second par le premier. L'autre, qui peut appa-
raître - et est appara, par exemple à RusselP - comme la dissolu-
tion même du concept de cause. Le mot de cause en ce second
sens renvoie alors à l'interconnexion, logiquement ou mathémati-
quement formulée, d'éléments, faits et objets virtuels, dans un
système abstrait. S'il est vrai, cependant, que les lois des sciences
de l'empirie expriment bien très généralement de telles relations,
il n'en reste pas moins que le passage du virtuel à l'actuel suppose

3. La cause est « une relique d'un âge révolu » ; voir « On the Notion of
Cause », dans Mysticism and Logic, 1918.
179 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

nécessairement la considération d'événements saisissables dans


une expérience, et que l'application du savoir construit dans les
univers virtuels entraîne alors la formulation d'un rapport entre
ces événements. A fortiori, passant de la connaissance scientifique
à une connaissance proprement technique s'exerçant au contact
direct d'une pratique actuelle, on voit bien que la relation causale
entre événements y devient centrale. C'est telle circonstance ou tel
fait actuels bien délimités qui sont pour le mécanicien habile la
cause des ratés de ce moteur, et sur quoi il doit agir, bien que la
théorie sous-jacente au fonctiormement et à l'existence même de
cet engin expose des codéterminations de variables virtuelles
thermodynamiques et mécaniques, formant un réseau de relations,
plutôt qu'elle ne décrit l'engendrement d'un événement par un
autre.
C'est donc sous ces deux aspects qu'il faudra examiner le rôle
joué par la probabilité dans la conceptualisation de l'idée de
cause, alors même que c'est sous celui de relation entre événe-
ments qu'apparaît vraiment le passage du virtuel à l'actuel. Le
rappel de la théorie bayesienne^ nous dormera d'abord un exemple
de la combinaison de ces deux applications fort distinctes de la
probabilité à la détermination de la notion de cause.
Soit la formulation du théorème de Bayes au moyen du sym-
bole de probabilité conditionnelle, = probabilité de a
si b :

[Link]/si)
i
L'effet C est supposé pouvoir dériver de l'une des n causes Si.
S'il s'est actuellement réalisé, on demande la probabilité P{B\JC)
pour qu'il provienne de la cause

1. Le symbole PiByJC) désigne donc la probabilité d'action de


la cause 5k supposée, C étant effectivement observé. Il s'agit alors
d'une probabilité s'appliquant à deux événements, l'un C actuel.

4. Th. Bayes, « Essay towards Solving a Problem in the Doctrine of


Chances », dans Phil. Transat., Londres, pour l'année 1763. Le théorème est
énoncé sous sa forme actuelle par Laplace, Mémoire sur la probabilité des
causes par les événements. 111 A.
180 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

l'autre jBt conjecturé comme actuel, parmi l'ensemble des événe-


ments Bi pris en tant que causes virtuelles de C.
2. Le symbole P (By^) désigne une probabilité dite souvent a
priori de la cause Reichenbach ^ fait remarquer avec raison
que l'adjectif a priori suggère à tort une connotation « méta-
physique » et préfère l'adjectif : antécédente. Ce sont donc ici des
probabilités appliquées aux causes Bi considérées alors comme
événements actuels.

3. Le symbole P{CIBi) enfin signifie la probabilité de produc-


tion de l'événement C par l'événement Bi, en tant que les Bi sont
des objets virtuels dans un système où sont recensées les diffé-
rentes causes de C.

On voit que l'application des probabihtés s'effectue alors tantôt


en quahfiant une « causahté » au sens d'inter-relation dans un sys-
tème d'objets virtuels, ce qui est le cas de (3), tantôt, dans (2), en
quahfiant l'existence des causes comme événements positivement
réalisés, supposés effets d'une situation actuelle générale du
monde, non explicitée dans notre formule (mais qui l'est dans
Reichenbach, qui la désigne par A, et note P(A,5k), c'est-à-dire
PiByJA), ce que l'on a noté simplement P(5k). Enfin dans (1) la
probabihté de la cause B^, une fois observé l'effet C, semble reher
dkectement l'événement actuel C et l'événement virtuel B^.
Cet enchevêtrement du virtuel et de l'actuel est essentiel à
l'usage du probable comme intermédiaire entre systèmes théo-
riques de représentation et atteinte concrète de l'empirie. Une
conception récente du concept opérationnel de causalité dans les
sciences va nous montrer comment une telle articulation s'élabore,
et en quel sens peut être féconde, et du reste inéluctable, son
ambiguïté.

3.2. Patrick Suppes, dans A Probabilistic Theory of Causality^,


propose, en conservant dans la pensée scientifique l'usage de la
relation de causahté, de la définir à partir d'une probabihté condi-
tionnelle. Son point de départ est manifestement humien, et il cite
du reste le Traité de la nature humaine (p. 9-10). La causalité est
donc pour lui essentiellement saisie dans l'expérience, et par

5. The Theory of Probability, 2® éd., 1949, § 21.


6. Actafennica, fase. XXIV, Amsterdam, 1970.
181 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

conséquent concerne des faits actuels et leur consécution pro-


bable.
Un événement est la cause d'un autre si l'apparition du premier
est suivie avec une haute probabilité de l'apparition du second, et
s'il n'y a aucun événement tiers que nous puissions utiliser pour
éliminer [factor out] la relation de probabilité entre le premier et le
second. [P. 10.]
Ainsi la causalité va-t-elle être, au départ, définie entre événe-
ments, et impliquer un ordre temporel. Comme il le dit explicite-
ment :
Les considérations temporelles sont au cœur de la théorie de la
causalité ici développée. [P. 58.]
Le point essentiel est alors d'inclure le moyen d'éliminer le
tiers événement éventuel dont il est question dans la définition
citée, et qui pourrait être la véritable « cause » cachée.
Nous n'entrerons pas dans le détail de l'élaboration formelle du
concept développé en vue de ce résultat, et en indiquerons seule-
ment le thème directeur, qui est l'opposition d'une causalité
authentique (genuine) et d'une causalité apparente (spurious).
Suppes définit d'abord la notion générale qui couvre éventuelle-
ment les deux, et qu'il nomme causalité prima fade, causalité « à
première vue » : l'événement Bt' au temps f est cause prima fade
de l'événement At au temps t, f antérieur à t, si et seulement si : la
probabilité de B{ est non nulle, et la probabilité conditionnelle de
At si Bf est plus grande que la probabilité de At. C'est-à-dire, en
termes intuitifs, que l'actualité de l'événement B antérieurement à
l'actualité de l'événement A accroît la probabilité de ce dernier
(déf. 1, p. 12). On observe par conséquent que l'ordre temporel
des événements est bien ici essentiel, et que l'instrument mathé-
matique de probabilité conditionnelle ^ qui prend originairement
son sens dans l'univers du virtuel, est appliqué directement aux
actualités.
La difficulté qui apparaît alors, directement dépendante de la
nature temporelle des événements à relier, vient de ce que les
conditions de la causalité prima fade n'excluent pas qu'un évé-
nement tiers Ct", antérieur à f , ne confère déjà à lui seul à A une

7. Définie, ainsi que le rappelle Suppes dans l'Appendice, comme le quotient


P{AIB) : probabilité de A si fi =
182 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

probabilité égale à celle qu'elle lui confère jointe à la cause


d'abord supposée, B^ ' : P{A[/ {B^'Cf) = P(At /Cr), qui deviendrait
alors une cause apparente. Suppes prescrit même une condition
supplémentaire en excluant que le tiers événement C joint à la
cause apparente B accroisse la probabilité due à celle-ci : P(At /
Bi'.Cx")>P {Al!Bi'). Plus généralement même, il exclut qu'il
existe une classe d'événements antérieurs à Ct" possédant cette
propriété. On considérera donc seulement comme cause authen-
tique une cause prima fade qui ne répond pas aux conditions
d'une cause apparente.
Mais comme dans l'observation de l'empirie la dissociation des
causes apparentes ne se fait pas le plus souvent de façon tranchée,
Suppes introduit le concept de e-spurious cause, de cause
apparente à 8 près. Il s'agit alors de mettre en forme l'idée que la
cause Bi prima fade examinée n'a sur la probabihté de l'événe-
ment At qu'une influence trop petite pour être une cause authen-
tique. La propriété décisive s'écrit, Cf étant un événement quel-
conque antérieur à : I P{Ai / {Bt'.Cf)) - P(At / Q") I < e.
On voit qu'avec beaucoup d'ingéniosité le concept de hen cau-
sal entre événements est réduit par Suppes à une relation de pro-
babihté, et que la question effective qui se pose à l'observateur et
à l'expérimentateur est le problème général d'assignation aux
événements actuels de probabilités, qui sont originairement
attributs d'événements virtuels.
Cependant, la construction de Suppes se déploie dans une
dkection qui rend manifeste la collusion du virtuel et de l'actuel.
Il introduit par exemple une relation entre « propriétés quanti-
fiées » (chap. V), c'est-à-dire finalement non plus entre événe-
ments mais entre variables aléatoires. La définition formelle qu'il
en donne signifie alors intuitivement que la probabilité condition-
nelle d'une valeur croissante de la variable X en t est accrue par la
présence Quf <t d'une valeur croissante de la variable Y, celle-ci
pouvant alors être dite cause prima fade de la propriété X (p. 61).
Le lien de causalité ne prend plus son sens dans un domaine
d'événements actuels, ou du moins dans l'image directe d'un tel
domaine, mais dans un domaine décidément virtuel de fonctions,
qui renvoient en effet à des classes d'événements virtuels. Sans
doute décèlerait-on la même inflexion dans la présentation de ce
que P. Suppes appelle « théorie quahtative des relations causales »
(chap, m) et « algèbre causale » (chap. IV). Dans la première, la
considération de la succession est apparemment éliminée, et par
183 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

conséquent neutralisée l'idée même d'événement actuel. Elle


développe une algèbre de la relation abstraite à quatre places : AIB
> CID : « A si 5 est au moins aussi probable que C si D. » La
seconde est une algèbre de la relation de causalité prima fade sans
index de temps explicites, mais Suppes nous dit que les démons-
trations y sont dépendantes d'hypothèses temporelles. L'une et
l'autre ne nous en éloignent pas moins de la considération des
événements comme figures de faits actuels, pour déplacer la
représentation vers un univers de pures virtualités.

3.3. Ainsi avons-nous vérifié que l'usage de la notion de pro-


bable comme insertion du virtuel dans l'actuel jouait nécessaire-
ment sur une ambiguïté des deux catégories. Le premier exemple
emprunté à des conceptions ontologiques du non-probable aussi
bien que le second, pris d'une tentative de définition de la causa-
lité à partir de la probabilité l'ont montré. Nous voudrions mainte-
nant reprendre la question de la causalité sous un jour plus
contemporain, en examinant le rapport qui s'est établi dans diffé-
rentes sciences entre la codétermination des phénomènes et leur
pré visibilité.

On distinguera tout d'abord pour les besoins de l'analyse, entre


la détermination virtuelle par solution d'équations différentielles,
et la détermination actuelle, au niveau des faits expérimentés.
L'idée classique, laplacienne, du déterminisme, est en effet
directement associée à la propriété purement mathématique de
l'existence d'une solution unique satisfaisant aux conditions
« initiales » d'une équation différentielle^. Il est clair que cette
détermination est définie au niveau du virtuel, et n'engage direc-
tement aucune propriété de l'enchaînement des phénomènes. Par
ailleurs, dans le domaine virtuel oti la solution est définie, son
existence n'est établie que localement. Ce dernier trait est à mettre
en relation avec une difficulté posée dans cette conception du

8. C'est le théorème de Cauchy, dont une formulation plus moderne pourrait


être : l'équation dx/dt =f{t, x) a une solution et une seule, u telle que M(îo) = Xq,
si/est continûment dififérentiable par rapport a t et x (ou holomorphe dans le
cas complexe). Que u soit une solution signifie alors que la dérivée duldt est
égale àf(t,u(t)) pour tout t pris dans une boule ouverte convenable centrée sur ÎQ
(voir par exemple Dieudonné, Fondements de l'analyse moderne, chap. X).
Cette solution est alors elle-même continûment différentiable (ou holomorphe
dans le cas complexe).
184 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

déterminisme par l'existence dans certains cas de solutions singu-


lières.
Prenons pour simplifier le cas d'une seule équation différen-
tielle du premier ordre : F{x,y,y') = 0. Si elle a en chaque point
une solution unique, dans les conditions de Cauchy, l'en-
semble des courbes qui représentent en tous les points cette solu-
tion est formulée par une expression, dite intégrale générale, dont
les formes particulières en chaque point dépendent de la fixation
d'un paramètre. Mais il peut arriver que l'ensemble de ces cotirbes
admette une enveloppe, c'est-à-dire une courbe, de formule diffé-
rente, tangente à chacune d'elles en des points où elle a par consé-
quent même tangente, de pente j', et satisfaisant à l'équation dif-
férentielle. Cette solution, qui ne peut être dérivée de la solution
générale par fixation du paramètre, est dite alors « singulière ». En
de tels points x^ le problème du calcul de la fonction j , prenant la
valeur et ayant pour valeur de sa dérivée y\ est donc indéter-
miné, puisqu'il fournit la solution générale et l'intégrale singu-
lière, qui lui est irréductible. Poisson® a remarqué ce « paradoxe »,
et continue pourtant d'affirmer que « le mouvement dans l'espace
d'un corps soumis à l'action d'une force donnée, et partant d'une
position et d'une vitesse aussi données, doit être absolument
déterminé » (loc. cit., p. 106). La question a été reprise ultérieu-
rement par Coumot, dans son Traité élémentaire des fonctions et
du calcul infinitésimal (1841, rééd. 1984), et par le physicien
Boussinesq (Compléments au tome HT de son Cours de physique
mathématique de la faculté des sciences, 1922). Le premier a bien
signalé le problème posé par une application à la mécanique :
Si X désigne le temps ou une quantité croissant avec le temps,
on ne voit pas de raison pour que la fonction y, dont la loi de
variation est exprimée par l'équation [différentielle], soit représen-
tée, pour des valeurs de x plus grandes que l'abscisse du point de
contact de l'enveloppée avec l'enveloppe, plutôt par l'ordonnée de
l'arc appartenant à l'enveloppée, que par celle de l'arc appartenant
à l'enveloppe ; et cependant il est impossible que cette fonction,
partant d'une valeur initiale donnée, ait, à la même époque, ou
pour la même valeur de x, deux valeurs différentes. [Loc. cit.,
Hvre VI, chap. VI, p. 344 ; 426 dans l'édition de 1984.]

9. « Mémoire sur les solutions particulières des équations différentielles et


des équations aux différences », Journal de l'École polytechnique, 6, cahier 13,
1806.
185 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

Et il prétend « lever la difficulté » par un artifice de calcul ; il


donne à l'équation de l'enveloppe une forme telle que, prenant la
valeur 0 au point de tangence avec la courbe particulière
(l'enveloppée), elle reste nulle pour toute valeur supérieure de la
variable (représentant le temps). De sorte, affirme-t-il,
que la fonction y, représentée dans la première partie de son cours
par l'ordonnée de l'enveloppée, est représentée ultérieurement par
l'ordonnée de l'enveloppe. [Ibid., p. 345.]
Manœuvre peu convaincante qui laisse subsister la difficulté
posée par la bifurcation de la trajectoire.
Quant à Boussinesq, il postule que les cas oii apparaissent les
intégrales singulières concernent seulement les phénomènes où
entrent en jeu les corps « animés », et suggère que le choix entre
les voies bifurquantes fournies par la pluralité des solutions
dépend du hbre exercice d'un « pouvoir directeur ».

Il me semble plutôt que l'apparition du « paradoxe » montre


justement la réahté de la distinction originaire entre représentation
virtuelle et apphcation à l'actualité. L'existence d'intégrales sin-
gulières est en effet parfaitement assignable, dans le système
purement virtuel des équations différentielles, par des conditions
nécessaires que doit remplir l'équation Et dans ce domaine du
virtuel la bifurcation ne fait point paradoxe. Il semble alors que
l'on doive postuler que ces conditions ne peuvent correspondre à
une représentation de phénomènes actuels.

3.4. C'est en effet seulement lorsque l'on se propose de consi-


dérer les « conditions initiales » comme représentant des actualités
que l'indétermination des trajectoires elles-mêmes actuelles, résul-
tant alors de l'indétermination essentielle de leur représentation,
fait problème, et suggère l'application des probabilités à la réali-

10. Soit (1) F{x, J, / ) = 0 cette équation. Pour qu'il existe une enveloppe des
courbes qui la satisfont, il faut que F{x, y, m), où m est un paramètre représen-
tant la pente de la tangente, ait une racine double : (2) 3F / 3 m = 0 ; pour que
cette enveloppe ait même tangente que la courbe intégrale particulière en
chaque point, il faut que : (3) 3F/ dx + mdf/dy = 0 ; et pour que l'enveloppe soit
une intégrale de l'équation différentielle, elle doit évidemment la satisfaire. La
condition nécessaire cherchée est donc que les trois équations (1), (2) et (3)
soient compatibles le long de la courbe ainsi définie. Cette courbe est, en géné-
ral, un lieu de points de rebroussement des courbes intégrales particulières.
186 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

sation de leurs différentes variantes. La détermination, dans les


l^efér^entiels où est décrit le virtuel, des conditions initiales et des
trajectoires est par définition complète ; il n'en est pas de même
de la détermination des faits actuels, et par conséquent en particu-
lier des conditions initiales. Ainsi déterminisme et pré visibilité se
trouvent-ils exemplairement dissociés.

La « sensibilité » aux conditions initiales, c'est-à-dire à leurs


variations, définies seulement dans le virtuel mais indéterminées
dans leur actualité, a cependant pu donner lieu à une théorie abs-
traite des limites de l'imprédictibilité " des trajectoires elles-
mêmes. À partir de quoi s'est développée, dans des directions
diverses, la théorie assez malencontreusement nommée aujour-
d'hui : mathématique du chaos. Nous nous bornerons toutefois à
quelques remarques sur l'introduction de concepts probabilistes
dans cette théorie qui, déterministe mais traitant essentiellement
de l'imprévisible, leur est pourtant originairement tout à fait
étrangère.
Il nous faut, pour en reconnaître le sens, remonter brièvement à
ses origines mêmes dans l'œuvre de Poincaré, puis dans celle de
Hadamard. C'est en effet d'abord au niveau du pur virtuel de
l'analyse mathématique que va se présenter une occasion nouvelle
de mettre en cause l'association du déterminisme et de la prédic-
tibilité. La représentation des phénomènes de mouvement par un
système dynamique s'exprimant dans des équations différentielles
soulève en effet, plus généralement que pour le cas précédemment
cité des solutions singulières, la question de Vintégrabilité. Qu'un
système différentiel soit intégrable signifie que la recherche de ses
solutions, qui représentent les trajectoires du mouvement, puisse
être ramenée à des quadratures 12. C'est du reste Henri Poincaré
qui démontre en 1889 que le problème des trois corps, système

11. J'opte pour cette forme de néologisme, plutôt que pour « impré-
dicibilité ». Est imprédictible en effet ce qui ne peut faire l'objet d'une
prédiction.
12. C'est-à-dire au calcul de fonctions y primitives de fonctions / données :
y = iy'dx, soit au moyen de fonctions déjà connues (fractions rationnelles,
exponentielles, fonctions circulaires, logarithme...), soit au besoin en
définissant des fonctions nouvelles (fonctions elliptiques, fonctions eulériennes,
fonction de Bessel...). La non-intégrabilité ne signifie donc pas la non-existence
de solutions, mais l'impossibilité de leur détermination par quadrature.
187 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

mécanique régi par la loi de Newton, est effectivement non


intégrable, les trajectoires, quoique bien déterminées par des
conditions initiales, ne pouvant être calculées que par des procé-
dures d'approximation. Mais l'idée féconde du géomètre astro-
nome est alors de s'attaquer d'une façon générale, sinon au calcul
explicite, du moins à la reconnaissance de l'allure qualitative des
solutions de telles équations différentielles. Le point de départ est
l'examen des formes possibles d'une courbe intégrale au voisi-
nage d'un point singulier de l'équation d i f f é r e n t i e l l e Trois
configurations peuvent se présenter : ce point est un « nœud » où
convergent toutes les courbes intégrales du voisinage, un
« centre » autour duquel elles forment des cycles emboîtés, un
« col » au voisinage duquel deux familles d'intégrales se
disposent comme deux branches d'hyperbole, un « foyer » autour
duquel s'emoulent en spirale les lignes, en approchant sans jamais
l'atteindre. Ces figures, purement locales, se révéleront cependant
comme prototypiques pour la description quahtative globale des
courbes intégrales. Poincaré montre en effet, sous des conditions
assez générales, que les courbes qui n'aboutissent pas à un nœud
ou sont des cycles, ou ont la forme de spirales s'enroulant autour
de tels cycles dits alors « cycles limites ^^ ». L'intérêt d'une telle
typologie, du point de vue de la prédictibilité des mouvements
dans un système dynamique, apparaît clairement lorsque l'on se
pose des questions de stabilité, et particulièrement pour Poincaré
« le grand problème astronomique de la stabilité du système
solaire » {Sur les courbes définies par des équations différen-
tielles, 1885, dans Œuvres, I, p. 47). Le concept abstrait important
devient alors celui de faisceau de courbes intégrales issues de
conditions initiales assez voisines, mais qui peuvent demeurer ras-
semblées, toxumant autour d'un cycle hmite et définissant alors des
mouvements périodiques (ou plutôt quasi périodiques). Poincaré
montre que de telles solutions infiniment voisines existent juste-
ment dans le problème des trois corps. Pour en étudier l'évolution,
le géomètre imagine alors d'en couper orthogonalement le fais-
ceau par un plan ou par une variété à deux dimensions, et d'exa-

13. Par exemple, pom- une équation du type dy/dx = P(x, y)IQ{x, y), P et g
étant des polynômes, un point {x, y) oii s'annulent P et g est en ce sens un point
singulier.
14. H. Poincaré, Mémoire sur les courbes définies par une équation différen-
tielle (1882), dans Œuvres, théor. xn, 1.1, p. 90.
188 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

miner dans cette variété la succession des points de section d'une


solution quasi périodique. Il retrouve alors sur cette section (dite
« de Poincaré ») l'analogue des configurations canoniques
décrites par les lignes intégrales planes autour d'un point singu-
lier. Et la connaissance de la loi de passage d'un point de section
au suivant, ou « application du premier retour », lui permet des
prévisions au moins qualitatives sur la trajectoire périodique, mal-
gré la non-intégrabilité de son équation.
Le passage à des équations différentielles assez générales dans
l'espace des phases d'un système dynamique conduit par ailleurs
le mathématicien à considérer des lignes intégrales dessinées non
plus sur un plan, ou, comme il l'a fait tout d'abord (Mémoire, de
1882) sur une sphère (qui en serait l'image obtenue par un chan-
gement de coordonnées faisant correspondre opportunément aux
points à l'infini du plan ceux d'un grand cercle), mais sur une sur-
face moins simple, comme un tore. C'est à cette occasion que le
génie de Poincaré, à la suite de Gauss et Riemann, pose les bases
de ce qui deviendra la topologie algébrique. Mais íes développe-
ments qui sont ici pour nous les plus significatifs concernent la
notion de stabilité des trajectoires particulières, définie comme
retour sur les tours successifs d'une ligne intégrale à des positions
très v o i s i n e s Dans le cas où cette stabilité n'est pas garantie
pour toutes les lignes intégrales originairement voisines, on peut
se demander si elle l'est néanmoins pour « presque toutes », sauf
pour un ensemble de conditions initiales de mesure négligeable, et
nous voyons ici déjà s'introduire pour un problème de prédiction
purement virtuel, par le biais de la mesure d'ensembles, la notion
de probabilité. Considérant du reste d'un autre point de vue des
ensembles de trajectoires, on introduit de même une autre notion
de stabilité mesurant l'écart des solutions voisines.
On voit sur quelles perspectives extraordinairement fécondes
ouvrait la pensée de Poincaré touchant les rapports du détermi-
nisme purement virtuel des systèmes dynamiques définis par des
équations différentielles et les limites de la prédictibilité. Le pro-
blème étant toujours alors posé dans le domaine du virtuel même,
ces limitations découlant à la fois de la non-intégrabilité des
équations et de la sensibilité de leurs solutions aux conditions ini-

15. Dans l'article de 1885 cité, il caractérise une trajectoire stable comme
décrivant autour d'un point de départ une sphère ou un cercle de rayon r, qui
après en être sortie y rentre une infinité de fois, si petit que soit r.
189 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

tiales. Par le biais de la mesure relative des ensembles de trajec-


toires non stables, on a vu que déjà pouvait s'introduire, dans ce
domaine abstrait, la probabilité. On observera que Poincaré lui-
même, non pas il est vrai dans ses œuvres mathématiques mais
dans Science et méthode, donne cette sensibilité aux conditions
initiales comme définition du hasard, ou plus exactement de l'ap-
parence du hasard Nous verrons pourtant que cette assimilation
peut être trompeuse, et que l'introduction du calcul du probable
dans la représentation déterministe des phénomènes d'impré-
visibilité « chaotique » n'est pas aussi simple. Mais nous vou-
drions d'abord dire quelques mots du développement qu'a donné
sur ce point aux idées de Poincaré un autre mathématicien de
génie, Jacques Hadamard.

3.5. Dans son célèbre article de 18971"', Hadamard considère les


hgnes intégrales solutions d'un système dynamique comme géo-
désiques tracées sur une variété dont le ds'^ est défini, dans l'es-
pace des phases, par les équations du système ; c'est-à-dire d'un
point de vue plus élémentaire, que l'on considère par exemple le
mouvement d'un point matériel assujetti à ghsser sans frottement
sur une surface. Il étudie le cas où de telles surfaces sont à cour-
bure partout négative, dont les exemples intuitivement les plus
simples sont le paraboloide hyperbolique et l'hyperboloïde à une
W p e . La question intéressante est alors de prévoir la configura-
tion d'un faisceau de géodésiques originairement très voisines,
lorsqu'on s'éloigne sur la surface. Hadamard met en lumière à ce
propos de façon précise, sur le cas exemplaire des surfaces à cour-
bure négative, le fait que « tout changement si minime qu'il soit,
apporté à la direction initiale d'une géodésique qui reste à distance
finie, suffit pour amener une variation absolument quelconque
dans l'allure finale de la courbe » {pp. cit., § 58, p. 772).
Un tel phénomène mathématique dépend des propriétés topo-
logiques globales de la surface, intuitivement du nombre de ses

16. Une cause très petite qui nous échappe, détermine un effet considérable
que nous pouvons ne pas voir, et alors nous disons que cet effet est dû au
hasard [...]. Il peut arriver que de petites différences dans les conditions initiales
en engendrent de très grandes dans les phénomènes finaux [...]. La prédiction
devient impossible et nous avons le phénomène fortuit. » {Science et méthode,
1916, chap. IV, p. 68.)
17. J. Hadamard, « Les Surfaces à courbure négative et leurs géodésiques »,
dans Œuvres, t. H.
190 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

« bords » et du nombre de ses « trous » i®. Sur certaines surfaces, il


n'existe pas de géodésiques fermées ; c'est le cas du paraboloide
hyperbolique, et naturellement du plan, dont l'ordre de connexité
est 0 ; toutes les géodésiques vont alors à l'infini. Il en existe au
contraire sur l'hyperboloïde à une nappe, dont l'ordre de
connexité est 2. Dans ce demier cas, certaines des géodésiques
s'éloignent à l'infini, d'autres demeurent asymptotes à une géo-
désique fermée, un « cycle hmite » de Poincaré. Hadamard
montre alors que, sur certaines surfaces d'ordre de connexion plus
grand que 2, il existe une troisième espèce de géodésiques, qui ne
sont ni fermées, ni asymptote à une géodésique fermée, ni ne
s'éloignent à l'infini. Une telle géodésique s'emoulera autour
d'une géodésique fermée sans pourtant s'en rapprocher indéfini-
ment, puis, en un point imprévisible, la quittera pour s'enrouler
autour d'une autre géodésique fermée, et ainsi de suite indéfini-
ment. Hadamard retrouve ainsi une propriété reconnue par
Poincaré à propos des équations de la mécanique céleste, et cite
alors sa description : « Une solution périodique (dont la période
peut il est vrai être très longue), telle que la différence de deux
solutions soit aussi petite qu'on veut pendant un temps aussi long
qu'on le veut. »
Ainsi, sur ces surfaces à courbure négative, l'ensemble des
géodésiques ne s'éloignant pas à l'infini est tel qu'au voisinage de
chacune d'elles, il en existe une infinité qui n'appartiennent pas à
cet e n s a b l e , certaines s'éloignant à l'infini, d'autres étant
asymptotes à une géodésique fermée, d'autres enfin appartenant à
la troisième catégorie ; de telle sorte qu'une variation, si petite
soit-elle, de la direction initiale qui donnait une géodésique restant
à distance finie peut faire passer à une géodésique d'une tout autre
allure. On voit que l'étude de Hadamard donne un sens très précis
et une description quahtative complète d'un cas de sensibihté aux
conditions initiales, entièrement défini au niveau des virtualités
mathématiques. C'est le physicien philosophe Pierre Duhem qui
va l'interpréter comme conflit des déterminations virtuelles
« exactes » et de déterminations actuelles approchées.

18. Le nombre n des bords correspond à celui des nappes infinies qu'ils
pourraient borner, le nombre g des trous à la moitié du nombre des cycles tra-
çables sur la surface sans la couper en deux morceaux séparés. Pour la sphère,
n = g = 0 ; pour le tore, « = 0, g = 1. Riemann avait introduit le nombre 2g + n,
« ordre de connexité » de la surface, que Hadamard va utiliser.
191 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

3.6. Pierre Duhem, dans sa Théorie physique (1906), rappelle le


résultat de Hadamard, qu'il dorme comme « exemple de déduction
mathématique à tout jamais inutilisable » (chap. II, § 3). Soit, dit
Duhem, la « donnée d'un faisceau de faits théoriques », le résultat
déduit étant un autre faisceau de faits théoriques.

On est naturellement porté à conclure [que] quelque délié que


soit le faisceau de faits théoriques qu'on souhaite d'obtenir comme
résultat, la déduction mathématique pourra toujours lui assurer
cette minceur, pourvu qu'on resserre suffisamment le faisceau de
faits théoriques qui représentent les données. [Op. cit., p. 207.]

Or, l'étude de Hadamard montre qu'en certains cas on aura


beau resserrer suffisamment le premier faisceau, « on n'est pas
maître de dominer autant qu'on le veut l'écartement du second
faisceau ». Et Duhem de prendre pour exemple imagé d'une sur-
face à courbure négative ayant des nappes infinies (d'ordre de
connexion supérieur à 2) « le front d'un taureau, avec les émi-
nences d'oîi partent les cornes et les oreilles, et les cols qui se
creusent entre les éminences », tout en allongeant indéfiniment les
cornes et les oreilles. Sur une telle surface, on peut imaginer les
différentes espèces de géodésiques décrites par Hadamard : cer-
taines se ferment sur elles-mêmes, d'autres, sans jamais repasser
par leur point de départ, ne s'en éloignent jamais indéfiniment,
d'autres tournent sans cesse autour de l'une ou l'autre corne ;
d'autres font alterner les tours autour de chacune des cornes ;
d'autres enfin, le long d'une oreille ou d'une corne, s'en iront à
l'infini.
Duhem note alors que la donnée avec une entière exactitude
d'une position et d'une vitesse initiales permet bien de déterminer
sans ambiguïté la géodésique du mouvement. Mais « il en sera
tout autrement si les conditions initiales ne sont pas données
mathématiquement, mais pratiquement » (p. 210).

On aura beau augmenter la précision avec laquelle sont déter-


minées les données pratiques [...], jamais la géodésique qui
demeure à distance finie en toumant sans cesse autour de la come
droite ne pourra être débarrassée de ces compagnes infidèles qui,
après avoir tourné comme elle autour de la même come, s'écarte-
ront indéfiniment. [P. 211.]
192 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

Duhem en conclut, comme on sait, non point à une sorte d'indé-


terminisme, mais à « l'inutilité physique, absolue, irrémédiable,
de certaines déductions mathématiques » (p. 212).
Quels que soient l'intérêt et le bien-fondé de la référence faite
par le physicien philosophe à l'article du grand géomètre, cette
conclusion demande assurément à être nuancée. Sans doute,
Duhem lui-même en précise-t-il la portée en disant que les
conclusions du mathématicien sont cependant utiles lorsqu'on est
en mesure d'en établir la stabilité : telle proposition demeurant
alors à peu près exacte, quand sa condition est à peu près exacte,
et encore faut-il « délimiter l'amplitude de ces deux à-peu-près »
(p. 214). Mais alors même que ces conditions de stabihté ne sont
pas satisfaites, le développement d'une théorie dite du chaos
semble montrer l'intérêt de spéculations plus poussées sur les
conditions de l'imprédictibilité dans certains systèmes dyna-
miques déterministes.

3.7. C'est alors le mode d'introduction du probable et de son


calcul dans la représentation de tels phénomènes qui va nous inté-
resser. On observera tout d'abord que le fait mathématique de sen-
sibihté aux conditions initiales n'enveloppe point originairement
de référence au probable, ni d'appel au calcul des probabihtés. On
a noté cependant que déjà chez Poincaré apparaissait l'idée nou-
velle d'une mesure des ensembles de trajectoires instables, et par
conséquent les prémisses d'un usage de concepts probabihstes (ici
même § 3.4). Ce n'est pourtant pas au sein même des modèles
virtuels des phénomènes « chaotiques » que s'introduisent ces
concepts, puisqu'il s'agit alors de représentations strictement
déterministes. De tels modèles, lorsqu'ils peuvent être explicite-
ment formulés, sont des systèmes d'équations différentielles dont
la seule caractéristique apparemment décelable est la non-linéa-
rité, entendue au double sens d'une présence dans les équations de
termes non linéaires, et de la structure non réduite à un hyperplan
de la variété de l'espace des phases sur laquelle est représentable
le mouvement du système Mais ce qui caractérise phénoméno-

19. On cite souvent comme exemple la modélisation simplifiée d'un état de


l'atmosphère proposée par E. N. Lorenz (1963). Le système d'équations non
linéaire non intégrable qu'il pose peut être résolu par simulation à l'ordinateur.
Ses solutions actuelles présentent bien les caractères du comportement
« chaotique ».
193 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

logiquement de tels systèmes dynamiques, c'est en réalité le com-


portement, dans une actualité réalisée par simulation à l'ordina-
teur par exemple, c'est-à-dire la configuration des trajectoires, ou
orbites, ainsi fictivement obtenues pour ainsi dire instant après
instant, dans l'espace des phases, à partir de conditions initiales
diverses. On constate alors qu'apparaissent les types de figure
reconnus lors des investigations pionnières de Poincaré et de
Hadamard. Ainsi deux espèces prototypiques d'orbites, ou
« attracteurs ». L'une est caractérisée par la quasi-périodicité et la
stabilité sous des perturbations assez petites, soit des conditions
initiales, soit de la loi même de passage d'une position à la
suivante, dans un processus temporel supposé discret ; elle corres-
pond aux cycles limites de Poincaré et aux lignes intégrales voi-
sines. Dans l'autre, les points de la trajectoire s'éloignent indéfi-
niment dans une direction et se rapprochent indéfiniment dans
l'autre, comme sur une branche d'hyperbole. Mais d'autres confi-
gurations topologiquement plus complexes apparaissent, aux-
quelles on donne le nom d'attracteurs « étranges », déjà remarqués
par Duhem (les rotations alternées et imprévisibles autour des
deux cornes du taureau...).
Dans un article récent 20, le mathématicien A. Douady propose
trois caractères définitoires du comportement chaotique, qui
concerne donc non la structure virtuelle du modèle formulé en
équations différentielles, du reste généralement inconnu, mais la
suite supposée discrète des positions actuelles du système dans
son espace de phases, observées empiriquement ou calculées sur
ordinateur, dans le cas où les équations du modèle ont été formu-
lées. Ces caractères seraient : en premier lieu, la sensibilité aux
conditions initiales, qui fut comme on l'a vu à l'origine de la théo-
rie du chaos ; puis deux autres traits destinés à singulariser les
configurations des états successifs, par rapport aux comporte-
ments purement virtuels prévisibles décrits par la mécanique clas-
sique, et qui justifient jusqu'à un certain point la métaphore du
chaos : la densité de presque toutes les orbites 21, et la densité de

20. « Déterminisme et indéterminisme dans un modèle mathématique », dans


Chaos et déterminisme, Dolmenico et al, Dahan 1992.
2L C'est-à-dire que, pour presque toutes (au sens de la théorie de l'intégra-
tion de Lebesgue) les données initiales, la proportion des points x{t) de l'orbite
compris dans un intervalle quelconque de l'espace des phases tend vers la lon-
gueur de cet intervalle quand t tend vers l'infini.
194 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

l'ensemble des points « périodiques » de l'espace des phases


(article cité, p. 14). Douady illustre ce comportement « chao-
tique » par l'exemple suivant. Soit le mouvement discret d'un
point sur un cercle tel que le passage de x(t) à + 1) d'un état au
suivant consiste à doubler l'angle repérant modulo 2 TI le point sur
le cercle. Si l'on représente la valeur de cet angle x(t) par son
développement dyadique, la loi de progression par doublement sur
l'orbite revient à supprimer le premier chiffre après la virgule et à
décaler les auhes d'un rang vers la gauche ; par exemple de x(t) =
0,1011... on passe à + 1) = 0,011... Chaque position initiale XQ
détermine ainsi complètement une orbite, qui est l'ensemble des
nombres dyadiques 2^ Xo pour les valeurs entières de t, et le
modèle est déterministe. Douady montre qu'on vérifie cependant
sur cet exemple les trois caractères proposés du comportement
chaotique. Il permet aussi de constater une propriété très signifi-
cative du rapport de ce comportement et d'un comportement pro-
prement aléatoire. Si l'on fait subir en effet, lors de chaque pas, à
la valeur de l'état suivant une perturbation tirée au hasard dans un
intervaUe très petit, par exemple [- 10 - iq - 15]^ l'incertitude
sur la prévision de la n° valeur est doublée à chaque pas et, selon
Douady, en une cinquantaine de coups les valeurs possibles rem-
phssent tout l'espace, c'est-à-dire tout le cercle. On démontre
cependant (« lemme de poursuite ») qu'à une tehe trajectoire alté-
rée aléatoirement correspond toujours une condition initiale dont
l'orbite déterministe la suivra à 10 " pj-^g. On voit donc que,
tout en différant radicalement par leur construction comme
modèles virtuels, une interprétation probabiliste et une
interprétation déterministe chaotique sont indiscernables à partir
de l'observation de trajectoires actuelles du système. On pourrait
croire dès lors qu'il n'y a pas heu de distinguer ces deux cas
d'imprédictibilité.
En fait, les critères de cette distinction ont pourtant été élaborés,
et c'est leur application de principe qui nous intéresse ici spécia-
lement, car elle nous permettra de constater à la faveur de quelle
fievàôaaiç èiç âÀÀo ysvoç la probabihté est ici introduite dans la
description et la caractérisation des configurations effectives de
trajectoires. En effet, les régularités statistiques postulées ou
constatées concernent alors non les événements mêmes actualkant
les états du système, mais les objets plus complexes que sonWes
orbites selon lesquelles ces événements se déploient dans le
temps. Le caractère aléatoire ne s'attache donc pas aux événe-
195 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

ments - états qui sont complètement déterminés, mais aux événe-


ments - orbites issues de conditions initiales voisines. Comme le
dit l'un des créateurs de la théorie,
le comportement chaotique n'exige aucunement l'hypothèse d'un
mécanisme aléatoire extérieur complémentaire pour l'applicabilité
des lois de la théorie des probabilités. Les lois statistiques sont
souvent le résultat de la manifestation de propriétés déterministes
de certains systèmes dynamiques. Une de ces propriétés est l'ins-
tabilité du mouvement. Plus le mouvement est instable, plus s'y
manifestent avec stabilité des lois statistiques 22.
Si l'on représente un segment de trajectoire par la suite des
cellules de l'espace des phases où le système se trouve aux temps
successifs, on constate que, au moins dans certains comporte-
ments chaotiques, le nombre des types de segments différents
pendant un temps T, c'est-à-dire la dispersion des trajectoires,
croît exponentiellement avec la longueur de ce temps. La théorie
mathématique du chaos tentera de donner un sens quantitatif plus
précis à cette dispersion moyetme, qu'on peut alors interpréter en
termes de mesure d'ensembles de trajectoires, et par conséquent
de probabilités. Elle introduit par exemple une grandeur compa-
rable à l'entropie de la thermodynamique (1'« entropie de
Kolmogorv-Sinaï »), dont la signification intuitive, dans un cas
simple, serait la suivante. Entre deux instants séparés par un temps
assez long, on constate que certaines orbites se présentent plus
souvent que d'autres, et que leur nombre est, en fonction du
temps, proportionnel à où H est un coefficient indépendant de
t, la probabilité de chacune de ces orbites étant alors 2" C'est le
coefficient H, caractéristique du comportement chaotique du
système, qui en mesure 1'« entropie » ; si elle est nulle, l'orbite
actuelle est unique dans cet intervalle de temps, en ce sens qu'elle
est de probabilité 1, et par conséquent prévisible.
Une autre mesure, celle des « exposants de Liapounov », calcu-
lables eux aussi à partir d'orbites effectivement réalisées, fournit
un indice du taux moyen de séparation des orbites issues de points
initiaux assez voisins. Leur calcul repose toutefois sur l'hypothèse
« ergodique » qui postule que des moyetmes successives prises sur

22. Y. G. Sinai', « L'Aléatoire du non-aléatoire », dans Dalmenico et al,


Dahan, p. 87.
196 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

une seule orbite tendent à être égales aux moyennes des valeurs
simultanées prises sur la totalité des orbites. Hypothèse exphcite-
ment probabiliste dont nous aurons bientôt à commenter le sens
fondamentalement virtuel à propos de la mécanique statistique,
mais dont on sait pourtant aujourd'hui qu'elle est incompatible
avec une majorité de systèmes dynamiques h a m i l t o n i e n s

De cet examen des systèmes dynamiques à comportement


« chaotique » résulte bien, semble-t-il, que les concepts probabi-
hstes introduits dans la représentation des phénomènes ne s'oppo-
sent point nécessairement à des hypothèses déterministes. Dans le
virtuel, les modèles des systèmes en question sont en effet stric-
tement déterministes : une orbite (virtuelle) du système est com-
plètement définie par les données initiales dont elle est issue.
Néanmoins, le devenir actuel à long terme du système ne peut être
prédit, en raison de la sensibilité aux conditions initiales virtuelles
et de l'imprécision essentielle de leur détermination actuelle. On
applique alors au niveau de la réalisation observée, ou simulée,
des orbites, des considérations de mesure d'ensembles directe-
ment interprétables comme probabilités. Description certes vir-
tuelle des ensembles actuellement observés, mais à un autre
niveau que celui du modèle premier. Il faut souhgner alors, dans
ce cas particulier, cette pluralité des niveaux d'application du
calcul du probable aux modèles de l'empirie, et c'est le
développement et la généralisation de cette remarque qui feront
l'objet principal du demier chapitre.

23. Les théorèmes KAM (des noms de leurs créateurs Kohnogorov, Arnold,
Moser) démontrent que de petites perturbations, dans les systèmes hamilto-
niens, préservent les mouvements quasi périodiques, excluant ainsi en pareil cas
l'ergodisme et un comportement chaotique.
Chapitre 7

Le probable et la connaissance de l'empirie


n. Instrument et essence

Dans son application à la connaissance scientifique de l'empi-


rie, le concept du probable se situe donc à différents niveaux de
l'articulation du virtuel à l'actuel. Pour interpréter correctement le
rôle et les capacités du calcul des probabilités, il importe de déce-
ler et distinguer ces niveaux dans chacune des applications aux
objets que constitue la science. Si la connaissance scientifique de
l'empirie consiste bien à construire des systèmes d'objets virtuels,
et à établir des protocoles contrôlables de leur mise en correspon-
dance avec des actualités d'expérience, l'édifice ainsi construit
comporte le plus souvent des couches superposées de virtualités,
comme on a pu le voir à propos de la mécanique quantique
(chap. 4, section 3). Il faut par conséquent s'attendre à ce que
l'usage des probabilités se présente aussi selon ces diverses
couches avec des sens différenciés, au moins dans les théories les
plus complexes. C'est ce qu'il nous faudra vérifier sur quelques
exemples.
Il convient toutefois de proposer une distinction préliminaire
très générale. Le calcul du probable apparaît dans certains cas
comme un instrument pour ainsi dire extrinsèque au modèle vir-
tuel des faits et objets de la théorie, en vue de les manipuler
comme données empiriques. C'est grâce à cette élaboration que
ces données deviennent alors intégrables au système des virtuali-
tés, et conférables aux résultats des calculs. Tel est le cas d'un
aspect au moins de l'usage des probabilités en statistique, et sur-
tout de leurs applications à l'estimation des valeurs actuelles.
198 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE
/
expérimentales, des grandeurs théoriques, ainsi qu'aux tests de
validation et de « signification » des données. Mais il est un tout
autre usage des probabihtés, que l'on peut qualifier d'essentiel, en
se gardant toutefois d'attribuer à ce mot un sens ontologique
absolu. Il s'agit en effet d'introduire les concepts et le calcul du
probable à l'intérieur même des modèles virtuels, comme élé-
ments constituants. Ils font alors partie du « référentiel » de des-
cription et de concaténation des objets virtuels d'une théorie,
préalablement à, et indépendamment de, toute articulation avec les
événements saisis par l'expérience. Ce n'est plus ici la distribution
empirique des événements qui est soumise au calcul du probable,
mais bien la structure même des objets virtuels qui doivent repré-
senter l'expérience. Il est permis en ce sens de parler d'une parti-
cipation essentielle de la probabihté à une représentation du réel
scientifiquement connaissable, sans pour autant prendre nécessai-
rement parti touchant l'ontologie du probable comme dans la
perspective évoquée au début du précédent chapitre à propos du
hasard selon Aristote et Coumot. Néanmoins, on ne peut manquer
de s'engager alors à récuser une conception purement subjectiviste
du probable, et à admettre celui-ci comme faisant partie du réel,
au sens oîi nous l'avons entendu au début de cet ouvrage.
Afin de marquer assez précisément la multiplicité des modes
d'application et la diversité des sens et des portées du calcul des
probabilités, nous examinerons tout d'abord deux exemples de
théories mécaniques, dans lesquelles à différents niveaux jouent
un rôle fondamental les concepts et les procédures de ce calcul.
Puis nous présenterons et discuterons pour lui-même l'un des
aspects, le plus nettement instmmental de l'usage des probabihtés,
à savoir les raisonnements probabihstes dans les sciences.

1. Le probable et la mécanique statistique

1.1. L'originalité de la mécanique statistique, du point de vue


qui nous intéresse ici, réside dans le fait que l'objet même de la
théorie, telle que l'a conçue J. W. Gibbsi, est la distribution dans

1. Principes élémentaires de mécanique statistique (1902), txad. Cosserat et


Rossignol, 1926.
199 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

un espace de phases des points représentatifs de systèmes méca-


niques, distribution qui s'exprime assez naturellement par des
mesures d'ensembles, pouvant définir des probabilités2. Il s'agit,
dit Gibbs,
d'imaginer un grand nombre de systèmes de nature identique, dif-
férant suffisamment pour embrasser toutes les combinaisons pos-
sibles de configuration et de vitesse. [Op. cit., Préface, p. XI.]
Le problème est alors
non pas de suivre un système particulier dans la suite de ses confi-
gurations, mais de déterminer les distributions de l'ensemble des
systèmes parmi toutes les configurations et toutes les vitesses qu'il
peut prendre à un instant quelconque, quand cette distribution a été
définie à un instant donné. [Ibid.]
Le référentiel de base dans lequel sont décrits les systèmes
mécaniques, complexes ou simples (éventuellement, à la limite,
des points matériels) est l'espace des phases hamiltoniendont
les coordonnées sont des positions (des « configurations », dit
Gibbs), et des impulsions. Ces systèmes, que la théorie n'exami-
nera pas comme des objets individuels, mais n'en considérera que
des ensembles, ne sont cependant pas quelconques, mais spécifiés
comme étant conservatifs pour l'énergie, et d'un nombre fini de
degrés de liberté (Gibbs, op. cit., chap. « Les Analogies thermo-
dynamiques »). Le problème posé par les précurseurs de la méca-
nique statistique, Boltzmann et Maxwell, était alors de calculer la
distribution des positions et des vitesses individuelles de systèmes
réduits à des particules, par exemple les molécules d'un gaz, des
grandeurs moyetmes correspondant aux variables macroscopiques,
phénoménologiques, de la thermodynamique.
Le p o i n t j i e ^ ^ de Gibbs est plus ambitieux, et accorde à la
probabilité un statut véritablement essentiel. Pour lui, la méca-
nique statistique est la « science rigoureuse » dont la thermody-
namique est une approximation.
Les lois de la thermodynamique [écrit-il au dernier chapitre de
son ouvrage] forment la limite vers laquelle tendent les lois

2. L'exposé de la mécanique statistique, dans le livre très original déjà cité


de J.-M. Souriau, Structure des systèmes dynamiques, manifeste explicitement
ce trait en débutant par une présentation des mesures sur une variété.
3. Voir chap. 4, § 2.3.
200 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

exactes de ces systèmes [de la mécanique statistique] quand le


nombre de leurs degrés de liberté croît indéfiniment. [Op. cit.,
p. 156.] ^

1.2. Dans cette théorie « rigoureuse », un état au temps t de la


distribution des systèmes dans l'espace des phases se transforme
en un état au temps i + Ai de telle façon que la trajectoire d'un
point représentatif d'un système soit figurée par l'orbite d'un
point dans une transformation de l'espace en lui-même. Mais ce
ne sont pas directement ces trajectoires elles-mêmes qui font
l'objet d'une mécanique statistique. Ce qui est en elles alors inté-
ressant, c'est que les mouvements effectifs des systèmes (Gibbs
dit : « naturels ») sont délimités par des propriétés formelles de la
transformation globale de l'espace hamiltonien des phases. Il nous
suffira de les signaler. C'est, d'une part, la conservation de la
mesure d'une cellule infinitésimale de cet espace, qui correspond
donc à une conservation de la probabilité de présence des sys-
tèmes au cours du temps, théorème de Liouville, connu et cité par
Gibbs. C'est, d'autre part, l'hypothèse dite ergodique, selon
laquelle la moyenne d'une fonction de phases (par exemple
l'énergie) prise sur un ensemble simultané de systèmes est égale
(tend à être égale) à la moyenne temporelle de cette fonction prise
sur la trajectoire indéfinie d'un seul système. Hypothèse dont les
conditions de validité ne sont nullement triviales et font encore
aujourd'hui problème.
En tout état de cause, la question la plus générale posée par
Gibbs est
de donner la variation par unité de temps du nombre des systèmes
compris dans des intervalles infinitésimaux quelconques de confi-
guration et de vitesse. [Op. cit., Préface, p. XI.]

Le pas essentiel est donc de décrire non pas directement l'évo-


lution d'un système, niâis^évolution de la distribution des sys-
tèmes possibles dans l'espace des phases, et « ceci n'est autre que
la probabilité qu'un système non spécifié [...] soit situé dans les
limites fixées » {ibid, p. 17), c'est-à-dire dans une cellule infinité-
simale ou dans une couche infiniment mince de cet espace. Ce qui
intéresse Gibbs, en vue naturellement d'une application particu-
lière à la thermodynamique, ce sont les distributions en équilibre
statistique, qu'il définit comme celles où la vitesse de variation de
la densité de remplissement de l'espace des phases soit identi-
201 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

quement nulle. Ainsi définit-il des distributions « canoniques »


répondant à cette condition. Dans la distribution dite macro-
canonique, la densité en phase P dépend d'une fonction de
phases particulière, l'énergie Ë, selon la formule suivante :
\\f-E
P = e Q , et 0 étant des constantes ; la première est le niveau
d'énergie pour lequel la probabilité de présence d'un système
d'énergie E en un point quelconque de l'espace des phases est 1,
c'est-à-dire que la distribution des systèmes d'énergie E est alors
simplement proportionnelle au volume de l'espace des phases ; la
seconde G, qu'il nomme « module », caractériserait complètement
une distribution pour chaque valeur de l'énergie. Son analogie
avec la température thermodynamique est clairement soulignée
^ij — E
par Gibbs. De même que celle de log P =--q— avec l'entropie,
dont il montre qu'elle est minimale dans la distribution canonique,
comparée à toute autre distribution en phases ayant même
distribution en énergie. C'est du reste par cette propriété extrémale
qu'est aujourd'hui le plus souvent définie la distribution ou
« ensemble » de Gibbs.
Postérieurement une nouvelle interprétation probabiliste,
« épistémique », sera donnée de l'entropie (ou de l'entropie chan-
gée de signe) comme « quantité d'information manquante », dans
la mesure où elle caractérise en effet l'importance du nombre des
systèmes présents dans une cellule de phases. Von Weizsäcker
interprète assez clairement cette relation entre l'information et
l'entropie, qui repose sur la distinction entre deux niveaux de
l'objet : le microniv^au, dans le cas présent, est celui des sys-
tèmes, le macrotüveau celui de la distribution des systèmes dans
l'espace des phases. Il introduit la notion de « nouveauté »
{Neuigkeit) d'un événement virtuel (présence d'un système dans
une cellule), et pose qu'il serait raisonnable de la mesurer par une
fonction décroissante de la probabilité de présence, fonction
devant être additive pour la combinaison d'événements indépen-
dants. La fonction Nk = - iogPk satisfait à ces deux conditions
pour l'événement k. Considérant un ensemble d'événements indé-
pendants de probabilités respectives Pk, il est alors naturel de
mesurer sa nouveauté comme l'espérance mathématique, ou nou-

4. DerAußau der Physik, 2« éd., 1986.


202 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

veauté moyenne, des différents événements de l'ensemble, soit


H = - ^Pk log Pk, qtti est l'information shanonnienne. C'est, dit
k
von Weizsäcker,
une mesure de ce que je pourrais savoir mais ne sais pas mainte-
nant. Une mesure de savoir potentiel et pour autant une mesure de
non-savoir. [Op. cit., p. 170.]
Dans le cas de la thermodynamique - et l'on peut transposer ici
au cas de la mécanique statistique - l'entropie est une mesure du
nombre des micro-états (des systèmes) dans un macro-état (dans
une cellule ou une surface d'énergie constante de l'espace des
phases). Elle mesure donc ce que, connaissant le macro-état, on
pourrait encore connaître, si l'on apprenait à connaître les micro-
états (ibid.). L'entropie d'un macro-état est en effet le logarithme
du nombre des micro-états compatibles avec le macro-état qui les
peut contenir. C'est l'information potentielle contenue dans le
macro-état. En thermodynamique elle est maximale à l'équilibre ;
mais l'information effective sur les micro-états est alors minimale,
à une entropie minimale correspondant un discernement minimal
du peuplement des cellules, de sorte que cette information est
mesurée par l'entropie changée de signe.

1.3. On voit que la probabilité en mécanique statistique, en tant


que théorie mathématique pure, intervient comme déterminant le
référentiel même de description des objets virtuels de la théorie
physique, qui sont alors les distributions de systèmes. Elle fait
donc partie intégrante de ces objets, jouant un rôle non pas ins-
trumental mais essentiel. On remarquera que les seules hypo-
thèses, qu'on pourrait dire physiques, adjointes aux axiomes du
calcul des probabilités, sont la structure hamiltonienne des sys-
tèmes, dont découle le théorème de Liouville^, et l'hypothèse
ergodique. Cette dernière demande à être justifiée dans le cadre du
référentiel hamiltonien et probabiliste, dont elle n'est nullement
une conséquence. Physiquement, elle est pourtant rendue néces-
saire par le fait que les mesures de valeurs de fonctions de phases
ne peuvent être effectivement réalisées que comme moyennes dans
des sous-ensembles de l'espace des phases et non pas directement

5. Ce théorème dépend en effet de l'invariance des équations de Hamilton


pour les transformations dites canoniques de l'espace des phases.
203 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

comme moyennes temporelles prises sur une suite d'instants théo-


riquement infinie. Des conditions de validité mathématiques de
l'hypothèse ergodique ont été étabhes par G. D. Birkhoff, J. von
Neumann, A. I. Khinchin, et les problèmes mathématiques posés
par l'ergodicité ont donné lieu à de nombreux développe-
ments théoriques. Cependant, dans les systèmes virtuels destinés à
représenter des phénomènes physiques, l'hypothèse d'ergodicité
apparaît souvent comme peu naturelle et même contradictoire,
bien qu'elle soit motivée par les conditions effectives des
mesures.
Quoi qu'il en soit, la mécanique statistique, contrairement à ses
applications dans la théorie cinétique des gaz ou la thermodyna-
mique, nous propose une forme exemplaire, et peut-être unique,
d'introduction sur un seul niveau de la probabihté dans un modèle
physique. Le calcul des probabilités fonctionnant alors pour ainsi
dire de façon constitutive dans l'univers même de l'objet physique
virtuel, et non pas comme procédure de passage du virtuel à l'ac-
tuel.

2. La probabilité en mécanique quantique

2.1. Nous prendrons justement un tout autre exemple de cette


introduction des probabihtés avec la mécanique quantique. Dans
cette partie de la physique, on peut en effet reconnaître un éventail
apparemment complet des usages possibles du concept de pro-
bable et de son calcul, en distinguant comine nous le suggérions
au chapitre 4 (§ 3.4 et 3.5) différents niveaux du virtuel dans les
modèles de cette mécanique. Cette diversité et œtte onmiprésence
de la probabilité a conduit le physicien von Weizsäcker à une
assimilation peut-être abusive de l'ensemble de cette mécanique à
une théorie des probabihtés :
La théorie quantique n'est rien d'autre [écrit-il] qu'une théorie
générale des probabilités, c'est-à-dire des espérances mathéma-
tiques de fréquences relatives dans des ensembles statistiques.
[DerAußau derPhysik, p. 309.]
Mais on notera que, dans cette citation, le concept du probable
et son calcul semblent réduits à leur usage statistique. Or c'est
204 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

précisément la multiplicité des fonctions et des sens de ce concept


en théorie quantique que nous voudrions établir et commen-
ter. Signalons cependant une position qui, radicalement opposée
en son principe, conduit à Cette même réduction de l'usage du
concept. C'est celle de David Böhm qui, de son côté, écrit :
Cependant, dans l'interprétation usuelle [de la mécanique quan-
tique] le besoin d'une description probabiliste est regardé, comme
inhérent à la description de la matière [...] tandis que dans notre
interprétation [...] il naît [...] de ce que, d'une mesure à la suivante,
nous ne pouvons en pratique prédire ou maîtriser la position pré-
cise d'une particule, ce qui résulte de perturbations correspon-
dantes, imprédictibles et non maîtrisables, introduites par l'appareil
de mesure. Ainsi dans notre interprétation, l'usage d'un ensemble
statistique n'est (comme en mécanique statistiquequ'une
nécessité pratique et non pas le reflet d'une limitation inhérente de
la précision avec laquelle il est pour nous correct de concevoir les
variables qui définissent l'état du système''.
On voit que David Böhm, loin de donner à la probabilité un rôle
majeur en théorie quantique, comme le proclame von Weizsäcker,
la considère seulement comme un instrument de passage à l'actua-
lité des expériences et la réduit à n'être qu'un auxiliaire statis-
tique. Conception qui rejoint pourtant finalement celle de von
Weizsäcker. Nous verrons bientôt comment une telle réduction,
chez Böhm, se trouve être cohérente avec son interprétation
« réaliste », et déterministe, dont on a déjà indiqué le sens au cha-
pitre 4 (§ 3.4). Néanmoins, quel que soit l'attrait que peut exercer
cette manière de comprendre le modèle et le phénomène quan-
tiques, il me paraît impossible de ne pas reconnaître, dans les
diverses autres interprétations, une stratification des niveaux où
intervient le probable.

2.2. Dans l'ouvrage déjà cité. Philosophy of Quantum


Mechan ics, R. Healey définit trois niveaux. Un niveau « de
base », qui est celui où « toutes les interactions induisent des

6. On voit que cette conception du rôle et du statut du probable en méca-


nique statistique est en quelque sorte diamétralement opposée à celle que nous
proposions plus haut.
7. « A Suggested Interpretation of the Quantum Theory in Terms of Hidden
Variables », I, dans Wheeler et Zurek (éd.), Quantum Theory and Measu-
rement, Princeton, 1983.
205 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

transitions indétemiinistes parmi les systèmes dynamiques inter-


agissants » (loc. cit., p. 45). Le calcul des probabilités permet
alors une mesure quantitative de la
disposition physique d'un système à subir, durant l'interaction,
l'une ou plusieurs des transitions dynamiques possibles. [Ibid.]
Healey suggère d'interpréter ces probabilités comme des
« propensions » (propensities). Que recouvre exactement ce
vocable ? Si on l'entend au sens de Popper^, la notion se rapporte
à une conception objective des probabilités. Elle désigne une
espèce de force généralisée tendant à engendrer de façon stable
certaines moyennes statistiques, et dépendant de situations
[op. cit., p. 32-35). J'accepte pour ma part l'idée d'une objectivité
de ce probable, malgré l'ambiguïté du mot de « propension », car
son expression nécessairement mathématique semble une garantie
suffisante contre le syndrome de la « vertu dormitive ». Mais il me
semble difficile de situer cette objectivité directement au niveau
de l'actuel de la réalité empirique, comme semblent le faire
Popper et Healey. La « propension » en tant que propriété s'atta-
cherait sinon à des objets du moins à des configurations (ou
« situations ») de l'univers virtuel d'un modèle des phénomènes.
Ce ne sont pas les régularités statistiques elles-mêmes qui consti-
tuent la « force » de propension, mais, au niveau purement virtuel
du modèle, l'objet strictement mathématique qu'est une probabi-
hté, et même plus exactement une amplitude de probabilité.
La seconde couche du probable dans le modèle quantique appa-
raîtrait selon Healey lorsque l'on considère les états d'un sys-
tème composé et ceux de leurs composants, comme régis par une
« loi probabiliste de coexistence ». Le paradigme est alors celui
de la conception de la mécanique statistique. On considère un
« ensemble hypothétique » de systèmes semblables (satisfaisant à
« la même description », par exemple la même énergie). La pro-
babihté correspond alors
à la fraction (attendue) de cet ensemble dont l'état microscopique
se trouve dans la région donnée de l'espace des phases. Mais le
contenu de la proposition de probabilité ne requiert pas l'existence
actuelle d'un tel ensemble. [Op. cit., p. 46.]

8. A World of Propensities, Bristol, Thoemmes Press, 1990 ; trad. A. Boyer,


Un univers de propensions, Paris, Éd. de l'Éclat, 1990.
206 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

Il s'agit bien ici d'une espèce de la probabilité que nous avons


nommée « essentielle », et manifestement située au niveau des
virtualités.
Le troisième niveau de Healey concerne les probabilités « qui
apparaissent dans les règles de Bom® » appliquées dans un proces-
sus de mesure. Elles ne correspondent pas, dit Healey, à des pro-
babilités de transition d'états quantiqùesrà des propensions, mais
à un rapport aux appareils de mesure.

2.3. Nous ne retiendrons pas telle quelle la stratification propo-


sée par Healey, mais en proposerons une autre, qui sans doute la
recoupe, mais qui nous semble décrire plus généralement la plu-
ralité des usages du probable en mécanique quantique, et surtout
se référer plus clairement aux différentes couches du virtuel que
nous avons cm pouvoir y discerner. Nous distinguerons donc,
premièrement, une introduction de la probabilité au niveau de la
représentation des « états purs » par des vecteurs d'un espace de
Hilbert. En second lieu, une introduction au niveau des « états
mixtes », collections aléatoirement distribuées d'« états purs ».
Enfin, au niveau statistique empirique des collections actuelles de
résultats de mesures effectives.
La probabilité qui apparaît dans le premier cas, comme
interprétation des amplitudes, est un concept ayant son sens dans
l'univers strictement virtuel. Il n'exclut nullement en tant que tel,
comme on l'a vu (chap. 4, § 3.1) une détermination complète, si
l'on considère que les amplitudes définissent intégralement, dans
ce référentiel, les transitions d'états quantiques. À vrai dire, le
calcul du probable porte ici non sur des événements actuels, mais
sur les différentes valettrs propres d'un opérateur correspondant à
un observable de l'état considéré, indépendamment de toute
observation effective, qui ferait sortir du plan du virtuel,jet
révélerait alors les distributions statistiques d'événements actiiels
que la représentation virtuelle gouveme.
Dans le second cas, tout en demeurant dans l'univers du virtuel,
l'introduction du calcul des probabilités est occasionnée par le fait
que l'objet virtuel considéré est incomplètement défini i« en ce

9. Les règles assignant, aux valeurs propres d'un opérateur pour un vecteur
d'état, des probabilités égales aux carrés des amplitudes.
10. Il redevient naturellement complètement défini, comme tout objet vir-
tuel, justement en tant qu'objet probabiliste.
207 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

sens qu'il s'agit d'un mélange d'états purs, dont on connaît seu-
lement la distribution statistique. On sait par exemple que le sys-
tème considéré peut être soit dans l'état | v¡/i > avec une pro-
babilité p\, soit dans l'état I \|/2 > avec une probabilité p2... Le
système n'est plus représentable par un simple vecteur de l'espace
de Hilbert. Dans le traité de Cohen-Tannoundji-Diu-Laloë on
remarque très opportunément que les probabilités interviennent
alors à deux niveaux différents, premièrement en raison « du
caractère incomplet de l'information initiale sur l'état du sys-
tème » (c'est un « mélange » d'états purs), deuxièmement à cause
de « l'incertitude spécifiquement quantique liée aux processus de
mesure » (c'est la probabilité essentielle de notre premier niveau).
La différence fondamentale est alors que le « mélange » ne se
comporte pas comme une superposition linéaire d'états purs.
Certes, le système représenté par le vecteur I > = ^ c k I w >.,
k
superposition d'états purs, donnera bien avec des probabilités
des mesures correspondant aux valeurs propres du vecteur
propre mais il n'est pas équivalent à un mélange qui aurait la
probabilité {ck)^ d'être dans l'état I \j/¿t >, car la superposition
linéaire des états purs y fait apparaître en général des effets d'in-
terférence. On introduit alors pour décrire un « mélange » un opé-
rateur agissant dans l'espace des états, l'opérateur « densité », qui
donne directement la probabilité pour que la mesure d'un obser-
vable sur un tel système donne l'une des valeurs propres corres-
pondant à l'un des vecteurs propres des éléments du « mélange »,
et la valeur moyenne des résultats de la mesure virtuelle d'un
observable.
Notre demier niveau d'intervention du probable se situe dans
l'actualité des résultats de mesures effectives. Le calcul est alors
appliqué comme dans toute discipline empirique sur des suités
finies de grandeurs actuelles, et ne comporte aucune spécificité
quantique. Nous en reparlerons bientôt à propos de ce que nous
nommons raisonnement probabiliste.

2.4. Il convient ici de commenter brièvement deux modifica-


tions profondes et particulièrement instmctives de l'introduction
du probable en mécanique quantique. Le point de vue de David

II. Mécanique quantique, Paris, 1973, Compl. E3.


208 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

Böhm, qui supprime tout à fait au niveau essentiel l'intervention


du probable, et les théories d'Everett et de Witt qui, d'une certaine
manière, en font aussi l'économie ou en tout cas en altèrent le
sens.
Dans la première conception, celle de Böhm et Hiley^^à
laquelle nous avons déjà fait allusion, la fonction d'onde demeure
bien une détermination virtuellement complète du phénomène
quantique. Mais cette détermination virtuelle, au niveau des
amplitudes, ne se développe plus au moyeh^e coefficients proba-
bihstes de valeurs propres. On part de l'équation de Schrödinger :
3 /î^
z/î = - ^ V2\|/ + V\|/, où V est comme d'ordinaire le potentiel.
On en déduit en écrivant la fonction \|/ sous la forme polaire :
iS
= Rej^,o\x s est l'hamiltonien, une équation entre l'hamiltonien
et la variable de position R, qui ne diffère de l'équation classique :
dS (V5)2
~dt 2m ~ 0 du mouvement d'une particule d'impulsion
^ h^^'^R , .
VS que par un terme '• Q - ~ 2m s ajoutant au potentiel
dynamique V. Böhm et Hiley interprètent ce terme comme un
« potentiel quantique », l'équation déterminant alors
complètement l'état dynamique du système, sans intervention, à ce
niveau, de la probabilité. Toutefois, c'est au prix de ce que les
deux théoriciens nomment un double postulat « ontologique ». Le
phénomène quantique élémentaire supposerait alors deux objets
(virtuels) : une particule (électron, par exemple), dont la position
et l'impulsion seraient déterminées et varieraient causalement et
un champ de potentiel quantique fixé par l'entité \\f et variant
causalement selon l'équation de Schrödinger. Ce champ
quantique, non locahsé, dépendant du système dans son ensemble
(non d'une interaction entre particules), agirait, disent-ils, à la
manière d'une « information active » : « une forme douée d'une
faible énergie intervient sur une entité d'énergie beaucoup plus
grande et la guide [directs] » (op. cit., p. 35). Ce qui suppose que

12. D. Böhm et B. J. Hiley, 7%e Undivided Universe, Londres, 1993.


13. Selon l'équation quasi classique qui fait intervenir les deux potentiels :
209 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

la particule, pour recevoir ce « guidage », ait une « structure


interne complexe et subtile », inconnue (ibid., p. 37). Resterait à
expliquer la coïncidence des effets empiriques de cette interpréta-
tion du potentiel quantique, fonction de iî, et de l'interprétation
classique de R^ comme densité de probabilité. C'est ce que les
auteurs tentent de montrer, en considérant des ensembles de parti-
cules, observées ou non, qui ont une réalité actuelle. Leur distribu-
tion « chaotique » n'a pas un statut différent dp-Celui des distribu-
tions aléatoires d'objets en physique classiquéTAinsi
la probabilité n'est ici considérée en aucun sens comme fondamen-
tale. Ce sont plutôt les propriétés du système individuel qui sont
prises comme primitives, et les probabilités sont interprétées à
partir de ces propriétés. [Op. cit., p. 42.]
Böhm et Hiley consacrent donc un chapitre à montrer comment
le comportement « chaotique » des particules conduit à des proba-
bilités qui « tendent à approcher I \|/12 », bien
qu'il n'y ait aucune raison de principe pour que la probabilité ne
soit pas différente de | \|/1 ^ même si elle est égale à I \|/12 dans tous
les cas que nous avons rencontrés jusqu'à présent. [Op. cit.,
p. 181.]
L'interprétation probabiliste de | \|/1 2 « est une signification
secondaire de la fonction d'onde » (ibid.).
Que la démonstration du chapitre 9 soit ou non convaincante
pour le physicien théoricien, on voit que l'idée de Böhm est bien
de refouler l'introduction du probable du niveau fondamental des
virtualités de la représentation quantique, celui des vecteurs d'état,
vers le niveau purement statistique des actualités empiriques
d'événements.

2.5. Dans une perspective différente, les théories des mondes


multiples issues de la thèse III de Hugh Everett se dispensent
également du recours à une probabilité intrinsèque, introduite au
niveau fondamental des objets de la théorie, les vecteurs d'état. La
motivation d'Everett est d'éliminer ce que Jammer appelle

14. « Relative State Formulation of Quantum Mechanics », Review of


Modem Physics, 29, 1957, p. 453-462, repris dans Quantum Theory and
Measure, Wheeler et Zurek (éd.), Princeton, 1983. On citera d'après cette der-
nière édition.
210 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

r « événement magique » de la réduction du paquet d'ondes lors


d'une mesure (Max Jammer, The Philosophy of Quantum
Mechanics, New York, 1974, p. 508). L'idée centrale va être de
considérer la mesure non comme un événement extérieur au sys-
tème observé, mais comme intérieur à une totalité dont tous deux
font partie, complètement et causalement déterminée par une
fonction d'onde « universelle ». Dans cette représentation de la
totalité de l'empirie (dans le référentiel de la relativité générale),
chaque sous-système est dépendant de l'état des autres sous-sys-
tèmes :
Ainsi sommes-nous confronté à une relativité fondamentale des
états qui est impliquée par le formalisme des systèmes composés.
[Op. cit., p. 317.]
Dans la fonction d'onde de l'univers se trouvent donc superpo-
sées les fonctions d'onde des sous-ensembles, et en particulier du
sous-ensemble de l'appareil d'observation, ou d'un sous-ensemble
en interaction quelconque avec le sous-ensemble observé. La
fonction d'onde de l'appareil est elle aussi une
superposition d'états, pour chacun desquels il aurait enregistré
une valeur définie, et le système est laissé dans l'état propre de
mesure correspondant. Le saut discontinu dans un état propre n'est
ainsi qu'une proposition relative, dépendant du mode de
décomposition de la fonction d'onde en la superposition, et
relative à une coordonnée arbitrairement choisie de l'appareil.
[Op. cit., p. 318.]
Everett doit donc postuler que l'observateur (la machine eme-
gistreuse de l'observation) comporte une mémoire conservant les
traces de mesure antérieures. Ainsi il y a dans la fonction d'onde
totale une représentation, en termes de superposition, des états du
système observé et des états corrélatifs de l'observatetir.
Avec chaque observation (ou interaction) successive, l'état de
l'observateur se ramifie en un certain nombre d'états différents.
Chaque branche représente un résultat différent de mesure, et l'état
propre correspondant de l'objet système. Toutes les branches
existent simultanément dans la superposition après toute suite
donnée d'observations. [Ibid., p. 320.]
Il n'y a à aucun moment réduction, collapsus, de la super-
position des ondes. Tel est le sens de la many worlds theory. Mais
211 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

Everett a fait remarquer, corrigeant quelque peu l'interprétation


hyperréaliste de son commentateur de Witt, que ce n'est pas tant
une physique à univers multiple que la théorie d'un univers
unique avec différents points de vue. Car
ce n'est pas tant le système observé qui est affecté que l'observa-
teur qui devient corrélé au système [...]. Seul l'observateur a
changé. [« The Theory of the Universal Wave Function », dans
The Many Worlds Interpretation of Quantum Mechanics, Witt et
Graham (éd.), Princeton, 1976, p. 116.]
Or c'est dans la succession des résultats « mémorisés » d'une
même mesure supposée répétée sur des systèmes identiques
qu'Everett va faire apparaître l'aspect probabiliste, jusqu'à présent
absent de la théorie. Il considère, dans le style de la mécanique
statistique, les « trajectoires de la mémoire » de l'observateur,
trajectoires évidemment ramifiées. Pour obtenir des résultats
quantitatifs décrivant alors les fréquences relatives des différents
états possibles emegistrés dans cette mémoire, il faut définir une
mesure sur les éléments de la superposition dans la fonction
d'onde globale. Everett, imposant des conditions formelles jugées
raisonnables à cette mesure comme fonction des coefficients
complexes ai de ces éléments, est conduit finalement à lui donner
la forme c | ai | ^ qui n'est autre que la définition classique de la
probabilité d'un état au moyen du carré d'une amphtude. On a
donc introduit par pure déduction à partir de la structure des objets
virtuels vecteurs d'état, et moyennant des hypothèses purement
mathématiques, une probabilité qui apparaît d'abord comme dis-
tribution définie sur des ensembles de systèmes, comme en
mécanique statistique mais qui correspond en fait à des distri-
butions défaits actuels expérimentés dans des suites de mesures.
On voit donc comment se trouverait ici exclue de la théorie quan-
tique une notion de probabilité intrinsèque exphcitement attachée
aux vecteurs d'état, et comment, d'autre part, les deux autres
fonctions que nous reconnaissons au probable apparaîtraient non
pas comme adjointes de l'extérieur à la représentation fondamen-

15. « La situation, remarque en effet Everett (op. cit., p. 321), est tout à fait
analogue à celle de la mécanique statistique classique, oîi l'on munit d'une
mesure les trajectoires des systèmes dans l'espace des phases lui-même, après
quoi on fait des hypothèses (telles que l'ergodicité ou la quasi-ergodicité, etc.)
qui valent pour " presque toutes " les trajectoires. »
212 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

taie des objets et des faits quantiques, mais comme déduites de


leur nature même.

2.6. On a pu voir sur les deux exemples privilégiés de la méca-


nique statistique et de la mécanique quantique, et spécialement à
propos des interprétations hétérodoxes que l'on vient d'examiner,
que l'usage du probable dans les sciences de l'empirie se situait
bien à des niveaux différents. On a pu constater alors qu'une dis-
tinction principale se manifestait entre un usage que nous nom-
mions « essentiel » ou « intrinsèque », et un usage auxiliaire, ins-
trumental. Nous avancions au début du présent chapitre que
l'usage intrinsèque du probable n'impliquait pas nécessairement
une prise de parti touchant son ontologie. On peut maintenant pré-
ciser cette assertion. Ce que nous voulons dire, c'est que le carac-
tère essentiel alors attribué au probable (et donc corrélativement à
l'indéterminé) lui confère bien une réalité qui le soustrait à l'em-
pire du subjectif. Mais cette appartenance au réel se situerait au
niveau des systèmes de virtualités, non arbitraires quoique généra-
lement provisoires et relatifs, qui fournissent des référentiels de
description et d'explication de l'empirie. Il est assurément loisible
de penser cette probabilité intrinsèque conmie propriété du réel en
un sens absolu ; nous en avons indiqué des exemples empruntés
Aristote et à Coumot. Mais il ne s'agit plus alors d'un concept
scientifique ; le point de vue adopté est celui d'une interprétation
du sens du réel, c'est-à-dire d'une métaphysique, d'une philoso-
phie de la nature ou de l'esprit. Notre propos est bien ici égale-
ment philosophique, mais il vise plus spécifiquement une interpré-
tation des actes et des œuvres de la connaissance scientifique.
Dans cette perspective, le probable, avec son organisation en cal-
cul, ne peut se présenter que comme propriété des systèmes vir-
tuels de représentation du réel.
Ce que nous avons constaté en examinant le système quantique,
c'est que cet usage intrinsèque apparaissait en association et
opposition avec un usage instmmental. Si le premier usage
conceme la constitution même des objets de la science comme
représentant abstraitement le réel, le second se rapporte au traite-
ment, à la manipulation, à l'évaluation des jugements portés dans
l'activité scientifique sur l'aspect actuel de la réalité saisi par l'ex-
périence. C'est cette forme générale de l'usage du probable dans
le passage du virtuel à l'actuel que nous voudrions maintenant
aborder.
213 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

3. Les raisonnements probabilistes

3.1. Nous entendrons ici le mot « raisonnement probabiliste »


en un sens restreint. Ce qui nous intéresse en effet est la stratégie
d'application du calcul des probabilités aux données actuelles que
sont des suites ou ensembles d'événements. Cette stratégie, telle
qu'elle apparaît dans les différentes sciences de l'empirie, à des
degrés divers de perfectionnement et d'efficacité, ne saurait être
décrite à proprement parler comme une logique du probable.
Certes, comme toute argumentation véritable qui a pour fin de
« convaincre » et non d'« agréer », selon la distinction pascalienne
(« De l'art de persuader », « Bibl. de la Pléiade », p. 592 s.), le
raisonnement probabiliste se conforme aux règles de la logique
ordinaire. Mais on ne saurait réduire ses démarches propres ni à la
subordination aux règles d'une « logique » autonome du possible,
ni aux calculs d'une « logique » probabiliste spécifique adaptée,
par exemple, à la mécanique quantique. Ni l'une ni l'autre ne sont,
comme on l'a vu, à proprement parler des logiques ; l'une et
l'autre opèrent sur des objets de pensée déjà qualifiés. La pre-
mière, comme théorie modale, s'en tient à l'exploration de
mondes virtuels trop éloignés de l'actualité empirique, du moins
de celle des objets de la nature, pour pouvoir en régler la connais-
sance objective. La seconde n'est que la mise en forme très abs-
traite d'une protophysique de l'objet quantique ; de toute façon, à
supposer même que l'on reconnaisse l'une ou l'autre comme ins-
trument effectif d'une pensée probabiliste, leur usage n'en serait
pas moins subordonné en demier ressort à l'observance, comme
meifl-règles, des règles de la logique ordinaire. Sur ce point,,
cependant, nous ne suivrons pas Brano de Finetti qui assme que /
si par « argument » nous entendons quelque chose de fondé sur
la logique - la logique de la certitude, la logique ordinaire - il est
clair que 1'« argument inductif » n'est pas un argument. [Theory
of Probability, n, Chichester, John Wiley, 1975, p. 198.]
II est clair pour nous qu'il s'agit bien d'argument, car ses énon-
cés, à supposer même qu'ils soient formulés dans une « logique
probabiliste » (qui pour de Finetti est une « théorie de la probabi-
214 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

lité subjective »), ils n'en sont pas moins, en tant qu'assertions,
vrais ou faux, et soumis à la logique ordinaire. Par ailleurs, ce que
de Finetti nomme « argument inductif « se réduit à la probabilité
conditiormelle », et à une modification réglée du contenu de nos
informations sur l'empirie [ibid., p. 202]. Soit P(E) la probabilité
attribuée à un événement futur E, sur la base de l'information
obtenue par la réalisation de l'événement complexe A ; soit HQ le
complexe des informations antérieures initiales, et P^{E) = P(E si
H^) la probabilité attribuée initalement à E. On aura donc par
définition : P{E) = P{E si (HO et A)). En appliquant la « version
bayesienne du théorème des probabilités composées » on doit
donc avoir :

^ ^ P0(A) PO(A)
La probabilité P, postérieurement à l'observation de A, serait
donc ainsi calculée à partir de la probabilité P^ antérieure à cette
observation et du supplément d'information qu'elle fournit.
L'équation bayesienne signifierait la possibilité d'évaluer P(£) de
deux manières :
Directement en pensant à l'état final de l'information
HOplusA,
ou en évaluant P^{E) et pO(A et E), en pensant seulement en
termes de l'état d'information antérieur H". La cohérence exige
que les deux réponses coïncident. [Ibid., p. 204.]
« C'est là, conclut de Finetti, tout ce sur quoi porte le raison-
nement inductif. » De cette définition de l'induction, indépen-
damment de l'interprétation qui s'en veut radicalement subjective,
nous retenons que la démarche inductive consiste à intégrer une
information nouvelle dans notre représentation virtuelle des faits
actuels expérimentés. Mais nous la formulerons en termes plus
généraux comme la procédure réglée qui déduit d'un fait actuel
une modification de l'univers virtuel oii on l'insère, exprimée en
termes de probabilités, pour en tirer des conséquences touchant
les phénomènes actuels. Le calcul des probabilités, qui porte sur
une réalité virtuelle (qu'il serait erroné de réduire à l'interpréta-
tion subjective qu'il peut assurément admettre), sert ici d'inter-
médiaire entre cette réalité du modèle abstrait et, celle hic et nunc,
de faits individuels actuellement observés, entre l'organisation
mathématique démontrée des ensembles ou suites infinis d'occur-
rences de faits virtuels, et l'actualité donnée des ensembles ou
215 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

suites finis, partiels, d'événements. La stratégie inductive consiste


alors à régler le passage des jugements portés démonstrativement
sur les objets mathématiques à partir du calcul, aux jugements
portés sur l'empirie. Un tel passage, qui ne s'effectue point à l'in-
térieur même du système de représentation virtuelle et qui est
gouverné par ses seules règles, ne saurait être fondé d'une part que
sur le degré d'adéquation du modèle virtuel des objets auxquels le
calcul directement s'applique, d'autre part sur un postulat
fondamental auquel renvoie finalement toute affirmation portant
sur les conséquences du calcul des probabihtés dans l'actuel.
Avant de développer ces deux points, nous voudrions présenter
succinctement une théorie de l'induction très raffinée, celle de
Rudolf Carnap, qui nous intéresse particulièrement parce que
centrée sur les conditions d'application du calcul des probabilités
à l'expérience. Elle tente de résoudre le passage du virtuel à l'ac-
tuel au moyen d'une réélaboration essentiellement logique du
concept de probabihté qui devient alors un « degré de confirma-
tion ». Tentative qui, croyons-nous, se solde par un échec, mais
par un échec instructif, dans la mesure oii elle ne parvient qu'à
prolonger un calcul logico-mathématique du probable en enrichis-
sant l'univers du virtuel oii il prend sens

3.2. La théorie de Carnap a été présentée dans plusieurs


ouvrages et a considérablement évolué. Mais, à travers d'impor-
tantes modifications techniques, l'intention primitive n'en a pas
varié.
L'idée de Carnap est de constituer une théorie du raisonnement
inductif qui soit une logique a priori de l'usage du calcul des pro-
babilités. Non que les inférences qui s'y conforment possèdent le
caractère démonstratif de celles de la logique « déductive » ;
néanmoins, cette « logique non démonstrative » a cela de commun
avec la logique ordinaire qu'elle explore, elle aussi, « des relations

16. Nous aurions aimé présenter également une théorie de l'induction à tort
assez oubliée, celle du philosophe français Jean Nicod, très prématurément
décédé (Le Problème logique de l'induction, Paris, 1924). Mais il s'agit plutôt
d'un examen des stratégies rationnelles de la formation des lois expérimentales
qui nous éloignerait par trop de notre étude du probable.
17. Principalement dans Logical Foundations of Probability, (1950),
Chicago, 1962 ; The Continuum of Inductive Methods, Chicago, 1952 ; Replies
and Systematic Expositions, repris dans The Philosophy of R. Carnap, Schilpp
(éd.), La SaUe, 1963.
216 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

logiques entre énoncés » {Logical Foundations, p. 205). Autre-


ment dit, si les résultats énoncés par ces raisonnements ont bien
des contenus empiriques, et demeurent en tant que tels incertains,
la forme des démarches qui les produisent ne doit rien devoir à
l'expérience : « la relation inductive entre l'hypothèse et la don-
née [evidence] est purement logique » (Logical Foundations,
p. 181). Pour plus de précision, rappelons ici les cinq espèces
d'inférences inducrives recensées par Carnap dans Logical
Foundations (p. 207 et p. 567-571) :

1. L'inférence « directe » va d'une population d'individus à un


échantillon ; par exemple de la fréquence connue d'une propriété
dans la population à sa fréquence dans l'échantillon.
2. L'inférence « prédictive » va d'un échantillon à un autre, dis-
joint du premier. « La plus importante et fondamentale inférence
inductive » (Logical Foundations, p. 207).
3. L'inférence « par analogie » va d'un individu à un autre. On
connaît que les individus A et 5 ont en commun certaines proprié-
tés ; l'inférence consiste à attribuer à B une autre propriété dont on
sait seulement que A la possède.
4. L'inférence « inverse » qui va d'un échantillon à la popula-
tion dont il est issu.
5. L'inférence « universelle » va d'un échantillon observé à une
hypothèse de forme universelle.
On voit que, sauf dans le cas de l'inférence par analogie l'in-
férence inductive produit, à partir d'une connaissance relative à
une collection d'individus, une connaissance relative à une autre
collection d'individus. Il apparaît également, exphcitement dans
les cas 1,2 et 4, que cette connaissance concerne très spécifique-
ment les fréquences d'une propriété. Il semblerait donc que la
théorie de Carnap débouche bien, et tel est son but, sur une
connaissance de faits actuels, obtenue à partir d'une base elle-
même actuellement donnée, au moyen de démarches que Carnap
qualifie d'« analytiques ». En fait, la situation est moins claire.
Notre propos est alors ici de mettre au jour dans cette théorie le
véritable rapport de l'actuel au virtuel, et le statut exact du calcul
des probabilités.

18. Mais justement « ni la théorie classique ni les théories modernes de la


probabilité n'ont été capables d'en rendre compte ni de la justifier de façon
satisfaisante » {Logical Foundations, p. 569).
217 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

11 importe d'abord de rappeler en quoi consiste pour Carnap


la connaissance obtenue par inférence inductive. Il l'appelle
« degré de confirmation », expression déjà utilisée par Popper
mais en un sens très différent i®. Le degré de confirmation,
P{h, e) conféré à l'énoncé h par la connaissance de ce qu'ex-
prime l'énoncé e, signifie, objectivement, « le degré auquel
l'hypothèse h est confirmée (confortée, établie) par la donnée
[evidence] de e, et, " subjectivement ", le degré auquel le sujet X
est rationnellement en droit de croire en h sur la base de e »
{Replies, p. 967). Deux points de vue qui, comme nous le
soulignions au chapitre 5, ne se contredisent ni ne s'excluent.
Camap fournit du reste trois « explications » de ce concept P{h, e)
substitué à celui de probabilité comme son représentant actuel :

1. C'est « le quotient de pari équitable » sur h, étant connu e.


C'est-à-dire que, si h est réalisé, le parieur recevant la valeur g, et
donnant p à l'adversaire dans le cas contraire, le quotient de pari
est g^^p- Le parieur acceptant de jouer ^ ^ ^ = q contre \ -q fera
en effet un pari équitable, en ce sens que connaissant e, parier q
sur h ou, se substituant à l'adversaire, 1 - ^ sur non - h sont pour
lui des paris équivalents.
2. Si h est une prédiction attribuant la propriété M à un indi-
vidu, non mentionné dans e, P{h, e) est aussi la valeur d'une
« estimation de la fréquence relative de M dans une classe quel-
conque d'individus non mentioimés dans e ».
3. Si l'on offre à un sujet de recevoir la valeur g quand l'évé-
nement h se produit, et rien s'il ne se produit pas, P{h, e) est le
coefficient dont doit être affectée la valeur g pour mesurer l'utilité
subjective de l'offre faite au sujet.
On remarquera ici incidemment que l'introduction de la troi-
sième explication constitue une inflexion de la pensée de Camàp
vers une théorie « économique » de la probabilité, absente de
Logical Foundations et due sans doute à l'influence de Savage.
Mais l'observation la plus importante de notre point de vue est
que se trouvent ici réunies et assinùlées une interprétation de la
probabilité conditionnelle - du degré de confirmation - comme
évaluation d'une conjecture en même temps que comme estima-

19. Voir Replies, p. 996, n. 49.


218 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

tion d'une fréquence. Comment Camap justifie-t-il cette assimila-


tion, et sur quels objets porte cette fréquence ?

3.3. La réponse est dans l'élaboration « sémantique » donnée


par Carnap du concept de probabilité, issue apparemment du
Tractatus (voir ci-dessus chap. 5, §. 2.2). Elle est fondée sur la
structuration d'un univers purement virtuel, descriptible dans un
langage du premier ordre comportant un nombre éventuellement
infini d'individus, mais un nombre fini de prédicats. La probabi-
lité - le degré de confirmation -, comme chez Wittgenstein, est
alors une relation de déductibilité affaiblie entre propositions ou
classes de propositions. La grandeur attribuée à cette relation sera
formulée au moyen d'une mesure définie pour des ensembles de
propositions, et l'originalité de Camap sur ce point tient essentiel-
lement à la définition de cette mesure. La notion de « description
d'états » et de « portée » (range) d'une proposition, et leur mesure
naturelle par le nombre de propositions qu'elles contiennent, suf-
fisaient à Wittgenstein. Camap, en vue de donner à son univers
virtuel des propriétés susceptibles d'en faire un référentiel plus fin
de description de l'expérience, va introduire différentes spécifica-
tions. Il considérera par exemple les « descriptions de stmcture »,
formées de la disjonction de classes de descriptions d'état iso-
morphes, c'est-à-dire invariantes par permutation des individus.
Il définit alors une mesure des descriptions d'états dans un
langage, et le degré de confirmation c(h, e) par le quotient
mesure (e & h) 20
mestire e
Les propriétés formelles exigées de la mesure choisie et du
degré de confirmation renvoient naturellement de façon implicite
aux axiomes de Kolmogorov (voir les conventions C. 53, p. 285-
287, et la définition D. 55, p. 295 de Logical Foundations). Une
famille générique de fonctions c est ainsi définie ; cependant,
cette première notion n'est qu'une base encore insuffisamment
déterminée pour fournir une explication complètement adéquate
du degré de confirmation. Certaines des exigences qui le

20. Le diagramme de Logical Foundations, p. 297, montre clairement que la


fonction c peut être figurée par le rapport des aires de rectangles, représentant
les portées des propositions (c'est-à-dire la classe des descriptions d'état oii
elles sont vraies), et comparée comme chez Wittgenstein à une déductibilité
partielle.
219 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

déterminent alors font apparaître, explicitement dans Replies, que


le degré de confirmation ne se réduit pas à la probabilité définie
dans l'univers virtuel très peu déterminé du calcul, mais prend
sens dans un univers plus spécifique d'individus et de prédicats,
quoique toujours virtuel. C'est ainsi que, parmi les axiomes
« spéciaux » proposés dans Replies (p. 975-977), se trouve un
axiome dit par Camap de « pertinence positive des occurrences »
(positive instantial relevance) dont l'une des formes serait : « Si
> 5'j, alors : C(hx, es) > C(h\, es). » C'est-à-dire que la confirma-
tion fomnie par une donnee portant sur un plus grand nombre
d'individus est plus grande. Propriété qui ne semble nullement
découler de la simple probabilité classique, et transpose dans le
virtuel une propriété supposée de l'actuel, selon laquelle l'expé-
rience peut nous apprendre quelque chose. Carnap va donc
enrichir l'univers décrit par le langage en déterminant le concept
de mesure par des propriétés relatives aux prédicats et aux
individus. Nous n'entrerons pas ici dans le détail de cette élabo-
ration, du reste inachevée : construction des fonctions c symé-
triques, puis des fonctions c*, enfin des fonctions c du système X,
qui précise les exigences d'invariance de ces fonctions pour les
permutations d'individus. L'important, me semble-t-il, est que
tous les essais de perfectionnement qu'elle met en œuvre
consistent à enrichir de propriétés nouvelles l'univers virtuel, pour
ainsi dire protophysique, oil se trouve défini le degré de confirma-
tion, sans que jamais soit atteint un univers d'actualités. L'assimi-
lation d'un degré « subjectif » de confirmation à l'estimation
d'une fréquence est ainsi obtenue pour ainsi dire par définition,
mais en ne considérant les fréquences, cas particulier des mesures
d'ensembles, que comme fréquences défaits virtuels, à la faveur
des propriétés spécifiques de l'univers virtuel décrit par le
langage considéré.
On peut se demander dans ces conditions si cette réinterpréta-
tion « sémantique » du calcul des probabihtés fournit véritable-
ment le passage à l'actuel requis dans le raisonnement inductif.
Certes, la construction par Camap d'un degré de confirmation
prenant sens dans un type défini d'univers virtuel constitue un très
grand progrès dans l'analyse des réquisits d'apphcation du calcul
des probabilités à l'expérience. Mais ne s'y trouve pas résolu le
paradoxe de l'inférence universelle : pour un univers ayant un
nombre infini d'individus, le degré de confirmation carnapien
d'une hypothèse du type (x)(Mx cz M'x), M étant un prédicat,
220 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

devient nul, excluant toute inférence universelle 2'. Et plus généra-


lement, on ne peut dire que la théorie révèle les raisons du succès
de l'inférence inductive. D'une certaine manière, Camap le recon-
naît lui-même, qui pose à la fin de sa présentation dans les Replies
(p. 978) qu'« il est impossible de donner une justification pure-
ment déductive de l'induction », et que, d'autre part, les « raisons
[d'accepter les axiomes du degré de confirmation] sont a priori »,
fondées seulement sur « nos jugements intuitifs concernant la
validité de l'induction ». Il veut dire par là que ces raisons ne
sauraient dépendre des succès empiriques effectifs des infé-
rences, ni non plus de « principes universels synthétiques
concemant le monde, par exemple d'un principe d'uniformité »
{ibid., p. 979). Il admet cependant comme justifiant les inférences
inductives un principe d'uniformité affaibli qu'il formule en ces
termes : « Il y a un degré élevé d'uniformité du monde » {Logical
Foundations, p. 179), qui nous assure seulement que nos infé-
rences inductives seront vérifiées « à la longue », que « le succès
est à la longue probable » (ibid.). On peut craindre, du reste, que
l'adjonction de la clause de probabilité au principe d'uniformité
ne le rende pas finalement circulaire, puisque sa vérification serait
elle -même une procédure inductive. Mais ce principe est pour
Camap non empirique et non vérifiable, ce qui le fait échapper à
la circularité. Il nous faudra bientôt discuter de la forme et du
statut sinon du principe d'uniformité carnapien, du moins d'un
principe pouvant jouer le même rôle, question qui constitue
justement le second des deux points que nous formulions au
paragraphe 3.2.

3.4. Le premier point, « Dans quelle mesure le succès du


processus inductif dépend-il de l'adéquation du modèle virtuel
dont il part ? », conceme le choix d'un modèle de virtualités
conmie représentation des phénomènes. Il correspond au sens le
plus général de la procédure d'induction, indépendamment de tout
usage des probabilités. Tel est bien ce qu'Aristote, dans la
perspective qui lui est propre, nomme une ènaYoyyr), mot que l'on
traduit justement par « induction ». Sans doute cette opération de

21. Camap propose alors (Logical Foundations, p. 572) la notion d'instance


confirmation, degré de confirmation, connaissant e, de l'hypothèse qu'un nou-
vel individu n'appartenant pas à e satisfera la loi. Mais on voit bien que
l'inférence universelle devrait fournir une connaissance d'une autre nature.
221 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

la pensée s'effectue-t-elle selon le Philosophe par répétition de la


perception d'objets singuliers (rà xa9' exaava) dont naît par une
sorte d'arrêt de la pensée, le concept (Aôyoç) qui est un universel
(TO xaOôÀov), comme le décrit la célèbre métaphore de l'armée en
déroute : « Un soldat s'arrêtant, un autre s'arrête, puis un autre
encore, jusqu'à ce que la troupe primitive soit reconstituée » (An.
post, 100 a 11). Mais ce n'est pas l'exhaustivité du recensement
des faits individuels, ni même leur grand nombre, qui est invoqué
par Aristote comme fondant la validité de ce qu'il nomme
« passage de l'individuel à l'universel » (Topiques, I, 105 a 13).
L'opération de Venayoyyin est considérée par le Stagirite comme
l'acte noétique primitif, antérieiurement à toute démonstration, qui,
à partir de la sensation, produit l'universel, lequel est principe de
toute science (An. post., 100 b 5)^2. C'est ce que nous exprimions
dans la perspective qui est la nôtre en soulignant que le moment
préalable et essentiel à toute induction au sens contemporain
même consiste dans le choix d'un système virtuel comme repré-
sentation des phénomènes. Comment s'effectue ce choix dans les
différents contextes où se constituent les diverses sciences, nous
ne nous proposons pas ici d'en discuter (et c'est en raison de cette
limitation que nous avons qualifié de restreint le sens ici donné
aux raisonnements probabihstes). Nous le mentionnons seulement
comme condition déterminante d'application du calcul des pro-
babihtés.
On ne peut manquer en effet de noter que ce premier moment
d'une stratégie inductive commande très directement le succès des
applications du calcul du probable à une connaissance de l'actua-
hté.
Rappelons tout d'abord à titre d'exemple simple le paradoxe de
Joseph Bertrand, propre à montrer l'importance décisive d'une
définition précise du modèle abstrait adopté, qui détermine le pro-
cessus actuel de formation des fréquences de l'événement consi-
déré. Prenant au hasard une corde parmi celles d'un cercle, quelle
est la probabihté que sa longueur soit supérieure à celle du côté du
triangle équilatéral inscrit ? La réponse varie selon la précision

22. Il y a bien chez Aristote un « syllogisme de l'induction », qui n'est nul-


lement un substitut dianoétique, discursif, de l'induction, mais une mise en
forme, postérieurement à l'acquisition du concept, des énoncés traduisant les
perceptions. On a exposé et commenté cette interprétation dans La Philosophie
aristotélicienne de la science, Paris, 1976, chap. VI, § 6.7 s.
222 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

apportée à l'expression « Prenons une corde parmi les cordes du


cercle », et par conséquent selon le processus de production des
suites d'événements.
1. Si l'on se fixe arbitrairement une extrémité de cette corde,
c'est sa direction qui, pouvant varier de 180°, la détermine, et
seules les cordes comprises dans un angle de 60° ont une longueur
supérieure à celle du côté du triangle. La probabilité demandée est
donc 60/180 = 1/3.
2. Si l'on se fixe arbitrairement la direction de la corde, celle-
ci est déterminée par sa distance au centre, qui varie entre 0
et r. On voit que la longueur de la corde sera supérieure à celle
du côté du triangle si et seulement si cette distance au centre est
inférieure au demi-rayon : la probabilité cherchée est donc ici
r/2:r=l/2.
3. Enfin, si l'on se donne arbitrairement le milieu de la corde,
celle-ci est alors suffisamment définie en ce qui concerne la
propriété considérée par la position de ce point dans le cercle. Et
sa longueur excédera celle du côté du triangle si et seulement si
ce point est intérieur à un cercle concentrique au premier et de
rayon r/2. La probabilité est en ce cas mesurée par le rapport des
aires des deux cercles, soit : r^lA : r^ = 1/4.
On peut alors remarquer que les différents cas correspondent à
la détermination des conditions d'actualisation de l'événement,
qui en définissent, dans le modèle virtuel, la densité de probabi-
lité.
Un exemple non géométrique relevant d'une combinatoire finie
sera emprunté à P. Rosenstiehl et J. Mothes (Mathématiques de
l'action, Paris, 1965, p. 250). Soit à répartir 13 objets entre 3 per-
sonnes A, B, C. Si l'on considère la liste de toutes les répar-
titions possibles entre 3 personnes discernables de 13 objets
indiscernables entre eux, il y aura un nombre de répartitions
égal au nombre des combinaisons avec répétition de 3 éléments
13 à 13, noté [3, 13], toutes de même probabilité, 1/ [3, 13] =
15 !
I 3 I • La distribution aura lieu en ce cas par tirage au sort,
chacun des trois individus tirant au sort une répartition. Mais si
l'on tirait au sort chaque objet avec un dé à trois faces
correspondant aux trois individus, ces objets étant alors
discernables, il y aurait 3^3 répartitions possibles, distinctes quant
à leurs probabilités. Par exemple la répartition donnant 2 objets à
223 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

13V/llV.r3
X X
2
A, 8 à fi et 3 à c aura la probabilité Ï Î ^ L A Î A - W - 9.10-11-13
313 313 '
évidemment différente de la probabilité commune attribuée aux
répartitions dans la première interprétation 23.
Cette dépendance de l'application du calcul des probabilités par
rapport au schéma adopté pour la représentation de la formation
des suites ou ensembles actuels d'événements est en quelque sorte
technique et assurément triviale. C'est le second point mentionné
plus haut sur lequel il convient d'insister : comment formuler avec
précision le postulat qui autorise la liaison de la notion de proba-
bilité, définie dans un univers virtuel, à la notion de fréquence
actuelle des événements ?
3.5. Tel est bien en effet la question de fond que doit résoudre
une épistémologie de la démarche inductive probabiliste. Le cal-
cul des probabilités ne nous dit rien en tant que tel sur les suites
actuelles, singulières, d'événements. Il ne concerne que les suites
d'occurrences^'^ défaits virtuels, les suites d'occurrences de suites
virtuelles, etc. Que les théorèmes portant sur les probabilités
d'occurrences puissent nous renseigner sur les fréquences d'évé-
nements est une constatation que le calcul ne saurait démontrer, ni
justifier aucun raisonnement de pure logique. Il faut donc le
demander en énonçant un « postulat statistique ».
La forme la plus simple, qui correspondrait à l'interprétation
correcte d'une « loi de grands nombres » pourrait être : « La. fré-
quence de l'événement distingué dans une suite d'événements
(actuels) tend vers la probabilité des occurrences dans une suite
virtuelle qui la représente, quand la suite est prolongée indéfini-
ment. »Toutefois, le mot « tend vers » demeurerait ici indéter-
miné. En fait on a vu que, dans le domaine du virtuel, il revêt des
sens précis qu'il a fallu définir (chap. 4, § 3.5). Il suffit pour se
rendre compte de l'insuffisance de cette formulation du postulat
statistique de constater comment est effectivement apphqué à une
suite d'événements actuels l'un des prototypes des théorèmes

23. Le symbole ^ j désigne comme d'ordinaire le nombre des combinaisons


sans répétition de n éléments p&p.
24. Nous emploierons de préférence « occurrences » pour les faits virtuels,
« événements » pour les faits actuels.
224 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

mathématiques dits « lois de grands nombres », comme par


exemple le lemme de Bienaymé-Tchebychev ou le théorème de
Bemoulli. Ce demier dit que la probabilité pour que la fréquence
des occurrences distinguées dans les suites de n tirages (virtuels)
successifs approche à moins de e près la probabilité p du fait vir-
tuel distingué qui sert à la calculer, est la fonction 1 - du
nombre des tirages virtuels. En appliquant le postulat aux tirages
actuels, on assure alors que la fréquence des suites de tirages
actuels dans lesquelles l'écart de la fréquence de l'événement

distingué à p sera au plus e « tendra vers « 1 ~ • C'est-à-


dire pratiquement que l'on admet que toutes (presque toutes) ces
suites comportent une fréquence de l'événement distingué aussi
proche de p qu'on voudra, selon la formule écrite, si est assez
grand le nombre des tirages actuels. Mais il faudrait en conclure
rigoureusement non pas à une propriété de ces suites d'événe-
ments, suites du premier ordre, mais à une propriété des suites de
telles suites. Vérifier que les fréquences actuelles dans de telles
suites approchent la probabilité calculée suppose ainsi que l'on
expérimente des suites de suites, puis des suites de suites de
suites, etc. Le postulat doit assurer que cette progression indéfinie
n'est pas nécessaire, et justifier l'attitude pratique ci-dessus
indiquée. Il pose donc que les suites actuelles d'événements, et les
suites actuelles d'événements du n°ordre que sont les suites de
suites de suites... actuelles, se comportent comme des suites
virtuelles d'occurrences, les valeurs des fréquences de différents
ordres d'événements approchant, quand les suites sont assez
longues, les probabilités, conformément aux formules démontrées
rigoureusement pour les suites virtuelles. C'est donc à la faveur de
ce postulat que l'application du calcul dans le schéma théorique
de représentation nous fournit une connaissance, pour n assez
grand, sur un objet actuel, singulier, qui est ici une suite ou
ensemble d'événements que nous qualifions de suite du premier
ordre.
Quelle est la nature d'un tel postulat ? Dans un précédent
o u v r a g é e s , nous avons suggéré que le postulat statistique (mal
baptisé alors « sémantique ») exprimait « une certaine propriété

25. La Vérification, chap. 7, § 4.4, p. 208.


225 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

empirique des choses ». Nous maintiendrons en un sens cette


suggestion, mais il nous semble aujourd'hui que le statut du
postulat est plus complexe. Certes, il semble bien exprimer une
propriété du monde, conmie il apparaît assez clairement dans sa
première formulation simplifiée au précédent paragraphe. Ne nous
assure-t-il pas en effet que, pour une suite assez longue
d'événements apparemment indépendants, la fréquence actuelle
de l'événement distingué sera voisine de la probabilité de ses
occurrences dans le modèle probabiliste abstrait qui le
représente ? C'est dire que les suites ou ensembles de faits actuels
se distribuent conformément à la distribution des faits virtuels qui
en sont l'image, strictement régie quant à elle, indépendamment
de toute expérience, par un calcul mathématique. C'est dire aussi,
par exemple, que la moyenne arithmétique des valeurs d'une
grandeur actuellement observées dans des conditions supposées
invariantes, s'écarte peu d'une valeur moyenne virtuelle, para-
mètre caractéristique de la distribution théorique. Il faut observer
cependant que cette concordance de l'actuahté contingente et des
modèles universels de probabilité n'est à proprement parler ni
vérifiable, ni réfutable strictement par l'expérience, puisque toute
distribution singulière actuelle est alors compatible avec le
modèle. Mais c'est justement l'effet du postulat que de nous
assurer qu'un événement ou suite d'événements dont l'image
virtuelle a une probabihté assez voisine de zéro ne se produira
(presque) jamais.
L'objet auquel s'applique le raisonnement probabiliste n'est pas
directement proposé par l'actuahté singulière d'un fait. Son statut
d'objet est de n'être véritablement défini que par l'application du
postulat statistique à un modèle, dans lequel les suites ou
ensembles de faits virtuels forment le référentiel obligé d'une
détermination comme objet du fait actuel singulier. À vrai dire,
une suite quelconque d'événements n'est pas comme tel un objet
statistique ; il n'y a d'objet statistique que par application du
postulat. Ne pourrait-on dire, dans cette perspective, que notre
postulat joue un rôle transcendantal ? C'est lui qui rend possible la
pensée du phénomène aléatoire qui sans lui ne peut être constitué
comme objet. Nous venons d'employer l'expression : « phéno-
mène aléatoire ». Nous voulons désigner par là un phénomène
apparemment non représentable par un élément inséré dans un
réseau virtuel de relations strictement déterministes. Mais sa
définition positive véritable n'est-elle pas justement donnée par
226 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

l'applicabilité du postulat statistique, qui joue bien ainsi le rôle de


constitutif d'une espèce d'objet. Au reste, n'importe quel fait pris
dans son actualité empirique toujours incomplètement déterminée
peut être considéré comme représentable dans un modèle proba-
biliste, que l'on considère son indétermination comme relevant
d'une théorie des erreurs ou comme relevant d'une incomplétude
de son modèle théorique. C'est en ce sens large que nous enten-
dons le mot de C. F. von Weizsäcker deux fois cité sur l'insépa-
rabilité de l'expérience et de la probabilité (chap. 6, Introd.).

3.6. Si le postulat statistique apparaît bien comme ne pouvant


au sens strict être ni réfuté ni vérifié par l'expérience, il nous
assure cependant que le calcul des probabilités appliqué à cette
expérience peut nous informer. Non pas directement sur les suites
d'événements prises comme objets du premier ordre, mais indirec-
tement par la médiation d'objets virtuels d'ordre supérieur, les
suites de suites de suites..., et les probabilités qui y prennent sens.
Les procédures spécifiques de cette application présentent toutes
le caractère commun de superposer des probabilités dans le virtuel
pour parvenir à justifier des conjectures sur un objet statistique
actuel. Nous nous bornerons à une analyse de quelques traits
essentiels de ces procédures, propres à en faire apparaître le sens
avec plus de diversité et de précision.
Le problème général de cette induction probabiliste est soit
l'assignation de valeurs probables aux paramètres définissant
l'image virtuelle d'une distribution actuelle, soit l'acceptation ou
le rejet d'une hypothèse en fonction de la probabilité que lui attri-
bue le calcul et de l'observation de distributions actuelles. Mais
dans tous les cas, la stratégie fondamentale repose sur l'évaluation
de la probabilité d'une hypothèse, elle-même probabiliste.
Prenons tout d'abord l'exemple de l'estimation d'un paramètre
par utilisation du théorème de Bayes. La donnée empirique est,
par exemple, la fréquence de l'événement x distingué dans une
suite effective de n épreuves, que l'on considérera comme valeur
d'une variable aléatoire virtuelle, de densité dépendant d'un ou
plusieurs paramètres. Un tel paramètre, 0, par exemple la
moyenne de la distribution virtuelle ou son écart type, sera lui-
même considéré comme une « cause » de la distribution empiri-
quement constatée. Mais cette cause, en tant que valeur inconnue
du paramètre, peut elle-même être considérée comme une variable
aléatoire dépendant des valeurs des fréquences effectivement
227 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

observées. Si l'on connaît a priori la densité de probabilité de


cette variable, on pourra appliquer le théorème de Bayes fournis-
sant, postérieurement à la connaissance de la distribution empi-
rique des événements, la probabilité des différentes valeurs du
paramètre considérées comme des causes. On pourra dès lors
choisir par exemple la valeur centrale, le calcul donnant en outre
le degré de dispersion de ces valeurs. On voit qu'il faut ici suppo-
ser connue la loi de distribution a priori f{Q,x) du paramètre d à
estimer, ce qui est loisible par exemple si on peut la calculer à
partir de la forme de la loi de distribution virtuelle, alors supposée
connue par avance, des événements expérimentés, dont on
cherche justement à estimer les paramètres. Le mode d'estimation
repose sur l'hypothèse soit d'un modèle probabiliste du phéno-
mène étudié lui-même, soit, à un niveau d'abstraction plus élevé,
d'un modèle de la variable aléatoire du second ordre constituée
par le paramètre du premier modèle. On suppose, dans le premier
cas, au moins connue la. forme d'une distribution dont on cherche
à estimer les paramètres ; on suppose dans le second cas complè-
tement connue une densité de probabihté. Le résultat du succès de
la stratégie est alors non pas vraiment une valeur unique de la
grandeur estimée, mais des probabihtés, ou une densité de proba-
bihté, assignée aux valeurs possibles du paramètre.
Dans une autre méthode d'estimation, dite du maximum de
vraisemblance, on suppose complètement connue la densité/(9,x)
ou la loi discontinue de probabihté du représentant virtuel x du
phénomène, dépendant du paramètre 9 à estimer. On pose alors
que la valeur cherchée de ce paramètre doit rendre maximale la
probabihté de la distribution actuelle observée. Le problème n'est
plus en ce cas qu'un problème d'analyse se ramenant au calcul des
Ti-f
solutions 9 de l'équation aux dérivées partielles ^ = 0- Oii voit
que l'on a ici supposé connue la forme de la densité de la variable
aléatoire, image virtuelle des distributions observées, et que,
d'autre part, on applique assez grossièrement le postulat statis-
tique à la probabilité de ces distributions, en admettant que c'est
l'occurrence virtuelle de probabilités maximales qui représente
l'événement actuel. Ici encore, la valem estimée n'est unique que
par convention.
Un troisième point de vue dit de 1'« intervalle de confiance »
consiste, la densité de probabilité de la distribution virtueUe étu-
228 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

diée étant inconnue, à déterminer à partir des résultats actuelle-


ment observés, le plus petit intervalle aléatoire de valeurs tel que
la probabilité pour que le paramètre (ou une fotu-chette d'évalua-
tion du paramètre) lui soit intérieur, soit égale à un niveau de pro-
babilité choisi à l'avance. Un tel calcul suppose cependant que
l'on connaisse la forme de la densité de probabiUté à estimer, ou
qu'on la fixe par une hypothèse. Dans ce demier cas, la méthode
prend le nom de « test d'hypothèse » ; elle conduit à accepter ou
rejeter l'hypothèse selon que les valeurs expérimentales de la dis-
tribution contredisent ou non, avec une probabilité qu'on se fixe,
le calcul fait à partir de l'hypothèse. Si l'on figure les n valeurs
expérimentales d'une suite par un point dans un n-espace, le test
consiste à déterminer une région de cet espace telle que, selon que
le point actuel tombe dans cette région ou en dehors, on décide de
conserver ou rejeter l'hypothèse. On peut étendre la méthode à des
hypothèses probabilistes plus compliquées, par exemple
concemant l'identité ou la différence, la dépendance ou l'indé-
pendance de plusieurs phénomènes aléatoires actualisés par des
suites d'événements. On peut aussi introduire des fonctions
particulières des variables testées, comme le ¿ont densité
de probabilité pour n infini ne dépend pas des paramètres de la
distribution hypothétique à tester. Des tables peuvent donc en être
établies qui fournissent alors les valeurs p telles qu'il y ait une
probabilité r] fixée que leur soit supérieure. Si la valeur
empirique de gg^ elle-même supérieure à p, on rejettera

26. On divise en k intervalles arbitraires non vides le domaine des valeurs


possibles de la variable dont on veut tester la distribution. Une hypothèse faite
sur cette distribution permet de calculer les probabilités pj^ conditionnelles sous
cette hypothèse, d'appartenance des valeurs de la variable aux intervalles. La
suite observée de n épreuves fournit les valeurs nj actuelles d'appartenance aux
intervalles, avec naturellement ^ « j = n. La valeur observée de la fonction x^,
i
qui mesure l'écart de la distribution observée des valeurs dans les k intervalles à
n
la distribution hypothétique, est la somme - npj)^/npj . On démontre
7=1
que, dans le modèle virtuel hypothétique, la distribution de x^ a une densité
Umite de la forme : /(p) = A(p) - 3 ) / 2 g - p/2^ qyj dépend pas des pj^
donc est la même quelle que soit l'hypothèse, et peut être tabulée en fonction de
p et de k.
229 LE PROBABLE ET LA CONNAISSANCE DE L'EMPIRIE

l'hypothèse, qu'elle soit pourtant la bonne avec une probabilité


d'autant plus faible que tj est plus petit.
Qu'il s'agisse d'estimation de paramètre ou de tests d'hypo-
thèse, la stratégie d'apphcation du calcul des probabilités est tou-
jours la même, avec des tactiques différentes. On pose, dans le
virtuel, un modèle probabiliste plus ou moins précisé comme
image du phénomène aléatoire expérimenté. Les caractéristiques
de ce modèle sont alors elles-mêmes des variables aléatoires par
rapport aux valeurs actuelles du phénomène observé. Dans ce
modèle, on effectue des calculs fournissant les probabilités
d'occurrences de faits virtuels. Le postulat statistique permet de
comparer ces probabilités à des fréquences ou à des valeurs de
paramètres actuellement observés, et de prendre une décision
éventuelle d'estimation correcte d'un paramètre ou d'acceptation
d'une hypothèse, qui revient finalement à conjecturer, pour le
modèle virtuel, la forme d'une distribution aléatoire.
3.7. On a insisté, dans le titre même de ce chapitre, sur la
double fonction des probabilités dans la connaissance scientifique
de l'empirie. L'une, qui se situe au niveau de la construction des
modèles abstraits, dans le virtuel, contribue intrinsèquement à leur
structure. Les concepts probabilistes participent alors directement
à cette structure des objets virtuels qui seront pris comme repré-
sentation des phénomènes. On a vu sur les exemples de la méca-
nique statistique et de la mécanique quantique la place décisive
qu'y occupent ces concepts. L'autre fonction du probable et de
son calcul, apparemment auxihaire, se situerait dans le traitement
des suites ou ensembles de données empiriques, considérés
comme réalisations de variables aléatoires quelconques ; le calcul
des probabilités est alors un instrument de raisonnement au
contact immédiat de l'empirie. Mais nous venons de voir que cette
application directe du probable à l'expérience sous-entend pour-
tant un postulat qui garantit la constitution de l'actualité de cette
expérience en objets d'un type spécifique que nous avons nommés
objets statistiques. Il faut donc dire que, même en tant qu'instru-
ment, le probable et son calcul ont encore un rôle essentiel dans la
constitution des objets mêmes des sciences de l'empirie. Ainsi se
trouve justifiée, croyons-nous, la place que nous avons attribuée
au probable dans le passage du virtuel à l'actualité de l'expé-
rience.
Conclusion
Le réel

1. Ici l'interprétation de la connaissance scientifique débouche


sur une question proprement métaphysique qui conceme, par-delà
cette connaissance même, la signification globale de notre expé-
rience du monde. Le virtuel, le possible et le probable ont été
conçus comme des catégories de connaissance objective. Nous les
avons désignées comme des figures du non-actuel, dont nous
avons voulu montrer qu'elles sont essentielles à la constitution des
objets de science, à partir des phénomènes actuels de l'expérience.
Ainsi la conception que nous présentons de la coimaissance scien-
tifique produit-elle un paradoxe qu'il nous faut d'abord élucider.
La science, en effet, vise le réel. Aucune coimaissance, même
rigoureusement déduite et ordonnée, ne saurait à nos yeux mériter
le nom de science si elle ne vise que des entités imaginaires. Or
nous avons voulu montrer que la science, bien que visant le réel,
se déploie d'abord et fondamentalement dans le royaume du non-
actuel, qui ne s'identifie certainement pas avec la réalité. Il
convient donc de préciser le rapport de ce non-actuel, et particu-
lièrement du virtuel, à la réalité. Ce que nous appelons le virtuel
dans la démarche scientifique est une figure - une représentation -
des choses et des faits détachée des conditions d'une expérience
complète, c'est-à-dire d'une saisie individuée, singulière, vécue
comme présente. C'est une telle saisie au contraire que nous
entendons par l'actuel, et admettons à travers ces circonlocutions
comme indéfinissable. La question qui se pose est alors la sui-
vante : le réel se réduit-il à des actualités ? La réponse que nous
232 CONCLUSION

proposons est décidément négative. Certes, nous ne concevons pas


une réalité qui n'inclurait pas de l'actuel ; en revanche nous ne
concevons pas davantage un réel réduit à la singularité actuelle
d'expériences. Il faut donc dire que le concept de réalité est une
construction comportant une facette d'actualité, et une facette
composite de virtuel et de probable. Qu'atteint alors la science
dans sa quête d'un réel ? Notre réponse a mis l'accent sur l'élé-
ment virtuel ; et sur les procédures de passage de ce virtuel aux
actualités de l'expérience. Or un tel passage ne s'effectue jamais
qu'imparfaitement, en ce sens que la conceptualisation virtuali-
sante des phénomènes en objets n'atteint jamais proprement l'in-
dividuel. L'inachèvement obligé de cette approche de l'individuel
n'a sans doute qu'une importance minime ou nulle dans certaines
des sciences du monde physique, où la connaissance très poussée
dans le détail des objets virtuels suffit souvent à produire des pré-
visions et des interventions très précises et puissantes dans l'ac-
tuel. Il n'en est pas de même des faits humains, pour lesquels les
traits d'individuation sont essentiels, de telle sorte que leur repré-
sentation dans des univers de virtualité offre des obstacles jusqu'à
ce jour bien mal surmontés ^ On voit donc que, dans son principe,
la connaissance scientifique ne saurait complètement embrasser
une réalité dont 1'individuation, en toute rigueur, lui échappe. Il
est par conséquent hors de propos de demander à la science de se
substituer strictement à l'expérience de l'actuel dans la saisie du
réel, si même une substitution quasi parfaite peut avoir lieu dans
quelques cas. Néanmoins, ce que la science nous dit du réel,
aucun autre mode de connaissance ne nous le peut donner, et ce
privilège vient justement de ce qu'elle nous procure des représen-
tations des phénomènes dans le virtuel.

2. Car cette représentation dans le virtuel rend possible une rec-


tification et une amplification de nos expériences. L'actualité de
l'expérience comporte en effet une composante sensible et une
composante que nous avons déjà nommée « imaginaire » (Introd.,
§ 4, et chap. 3, au début). Notre saisie actuelle du monde, par le
jeu partiellement libre de nos sens et la projection de notre propre
réalité individuelle dans l'imaginaire, peut donner lieu à ce que

L Comme ces questions ont fait l'objet de plusieurs de mes écrits antérieurs,
je n'ai pas cru devoir les reprendre dans le présent ouvrage, non que j'imagine
les avoir en rien résolues.
CONCLUSION 233

l'on appelle illusions, qui sont des variantes tout à fait actuelles de
cette saisie, éventuellement reconnaissables dans leur diversité par
comparaison avec la saisie d'autres sujets ou avec nos propres
saisies dans des conditions que nous jugeons très semblables. Ces
illusions font bien partie d'un réel, mais en quelque sorte d'un réel
provisoire. Or l'un des premiers effets de la connaissance
scientifique est d'en expliciter la nature et d'en réduire la portée.
Ce traitement de l'illusion s'effectue justement par la
représentation des phénomènes au moyen de virtualités multiples,
permettant de resituer la représentation actuelle illusoire conmie
déterminée dans un contexte. Le réel ainsi rectifié ne se substitue
pas nécessairement aux réels illusoires de nos expériences
subjectives. La composante sensible de ces réels vécus, si son
interprétation peut bien être corrigée et des modèles abstraits en
être proposés, ne saurait absolument être reconstituée comme telle
par la connaissance scientifique. Telle est la limitation fon-
damentale de l'aspect du réel procuré par la science. En contre-
partie, celui-ci se caractérise par les explications au moins par-
tielles que comporte sa représentation de l'expérience. Exphquer,
c'est insérer ces représentations dans des systèmes de virtualités
oîi elles s'enchaînent, et formuler des règles déterminant celle de
ces virtualités qui sera l'image, sous certaines conditions, d'un
événement actuel. Le réel scientifique introduit en ce sens la
nécessité, du moins celle que nous avons nommée « apophan-
tique », qui concerne non pas directement les faits, mais les
énoncés sur les faits. Bien entendu, cette nécessité n'exclut
nullement, comme on l'a vu, l'usage de la catégorie et du calcul
du probable, car ehe peut porter sur l'enchaînement de jugements
de probabilité même. Comme nos expériences actuelles ne peu-
vent être complètement déterminées alors que le sont par nature
leurs représentations virtuelles, on ne s'étonnera pas que le réel
de la science seul introduise vraiment la nécessité. Il apparaît à
son degré le plus parfait avec les objets mathématiques, formes
pures d'objets sans contenus sensibles qu'apparents, appartenant
pourtant au réel en ce que certaines sont formes nécessaires de
représentation des phénomènes. Réalités « non séparées » disait
profondément Aristote, c'est-à-dire totalement dépourvues de pro-
priétés même formelles les préparant à l'actualisation comme pos-
sibles ; ce sont de pures virtualités. Les objets qui constituent le
réel des sciences de l'empirie sont déjà, quant à eux, quoique vir-
tuels, doués de propriétés schématisant les faits actuels, notam-
234 CONCLUSION

ment leur aspect sensible. 11 en est bien ainsi par exemple, nous
l'avons vu, des « objets quantiques », exemple énigmatique et
merveilleux d'une réalité, virtuelle au sens le plus strict au niveau
des espaces hilbertiens, enrichie cependant comme fonction
d'onde de propriétés explicatives d'un grand nombre de faits
actuels, par passage des probabilités du système virtuel aux distri-
butions statistiques d'événements actuellement observés. Le réel
de la science substitue alors une ontologie virtuelle, mais précise
et robuste, à l'ontologie prégnante mais partiellement indétermi-
née et élusive de l'expérience des actualités. Ainsi la science
révèle-t-elle une face du réel cachée à l'expérience, efficace assu-
rément quoique susceptible d'être révisée et reformulée selon les
progrès de la connaissance, mais qu'il serait en tout cas absurde
d'assimiler à de l'actualité, autrement qu'en l'introduisant par un
jeu de V imaginaire dans notre réel vécu : les atomes comme des
petits objets sensibles, les fonctions comme des ondulations
d'un milieu accessible à nos sens.

3. Efficace disions-nous, et c'est par là d'abord que le virtuel de


la science manifeste sa réalité. Le virtuel joue-t-il donc, dans la
connaissance technique dont la raison d'être est justement l'effi-
cacité, un rôle encore plus essentiel que dans la science ? Il
convient peut-être à ce propos, pour dissiper ce que je crois être
un malentendu, de développer brièvement quelques idées sur la
technique et sur l'art. La technique se distingue essentiellement de
la science en ce qu'elle vise non la construction de modèles abs-
traits explicatifs des phénomènes, mais la constraction de modèles
abstraits conduisant à produire des effets. L'une s'intéresse pri-
mordialement aux objets, l'autre aux résultats de procédures.
Certes les techniques apparaissent aujourd'hui comme des
sciences appliquées ; mais il n'en fut guère ainsi avant le début du
xixe siècle, les inventions techniques étant alors le plus souvent le
frait de l'ingéniosité imaginative et des nécessités matérielles,
nôpoç comme disaient les Anciens, fils de Uevia - moins
Expédient, fils du Besoin. C'est que la connaissance technique en
tant que telle vise pour ainsi dire directement l'actualité. Au
niveau du réel où se situe l'acte technique, le virtuel est
complètement investi dans l'actuel ; il fonctionne comme
possibilité plutôt que comme virtualité au sens que nous avons
défini, comme ce que l'on pourrait faire plutôt que comme ce que
l'on peut penser. Et ainsi le virtuel ne joue-t-il dans la
CONCLUSION 235

connaissance technique qu'un rôle effacé, du moins dans la


mesure où celle-ci, dans le contact direct avec l'actuel, n'est pas
simple application de la science.
Il me semble que dans l'œuvre d'art sa disparition est encore
plus radicale. En elle, tout est actuel, et, même dans une esquisse,
une fois livrée au contemplateur, tout est définitivement exécuté.
Comment concilier cette absence du virtuel avec la définition que
nous proposions naguère du style ? C'est, disions-nous, une orga-
nisation a parte post, non préalablement codifiée et largement
hbre, d'éléments originairement non pertinents dans l'objet œuvre
d'art, considéré comme produit d'un travail et adressé comme
message au contemplateur. Cette libre organisation ne serait-elle
pas justement une construction de virtualités, plus virtuelles
encore pour ainsi dire que les objets de la connaissance scienti-
fique ? Nous pensons qu'il n'en est rien. Ces constructions, qui
reposent sur des éléments non pertinents, matériels ou formels, de
l'œuvre achevée, sont de la nature de Vimaginaire, non du virtuel.
C'est-à-dire qu'elles sont des projections actuelles de la réahté du
sujet contemplant. Une psychologie scientifique de la perception
esthétique pourrait ou devrait sans doute tenter de proposer une
représentation en termes d'objets virtuels de cette actualité ; mais
en tant que phénomène vécu elle ne participe en rien du virtuel.
Elle est une réalisation individuelle de l'imaginaire d'un sujet, qui
fait donc partie de ce que nous avons appelé « réahté provisohe »,
peut-être fugace, mais assurément sur le versant actuel de la réa-
hté. Cet imaginaire, nous le rapprochions cependant du virtuel au
début du chapitre 3, en commentant des textes de Borges. Nous
parlions alors de « collusion naturelle » du virtuel et de l'imagi-
naire, et soulignions les traits qui pourraient le faire prendre pour
une variante du non-actuel, parallèle en quelque sorte à la virtua-
hté. Mais l'imaginaire est au contraire une forme, faible ou forte
comme on voudra l'entendre, d'actualité. Le virtuel, dans la
science, se présente comme une multiphcité d'objets, qui se ferme
en système ; l'imaginake au contrake se donne comme une actua-
hté unique, pour le sujet contemplant, mais ouverte en tant qu'in-
complètement définie.

4. Le réel s'oppose ainsi, en un sens, à l'imaginaire, qui pour-


tant en fait partie, aspect irremplaçable de ce que nous avons
nommé les « réels provisokes ». L'opposition radicale n'a lieu en
effet que sur le plan de la connaissance objective, qui est celui de
236 CONCLUSION

la science. Il faut donc dire que la notion de réalité, dans son


acception complète, est une notion composite, que chacun se
construit autour d'un noyau dur, actuellement perçu et vécu à tra-
vers les illusions de nos sens et nos fictions imaginaires, et auquel
la science tente de donner une représentation dégagée des illusions
et universelle. Cependant, ni la coimaissance que celle-ci élabore
ne doit être posée comme éliminant ce qui est actuellement vécu,
ni ce qui est actuellement vécu ne peut récuser le savoir de la
science, au motif qu'il est fondé d'abord sur des constructions
virtuelles. C'est finalement une vision trop unilatérale du réel qui
sous-tend un empirisme trop radical : le réel serait alors essentiel-
lement réduit à l'actuel dans sa composante sensible ; mais aussi
un réalisme intransigeant des idées : le réel se réduirait aux
notions par le moyen desquelles on le représente - virtuellement.
À propos des êtres mathématiques, nous avons proposé un réa-
lisme « modéré ». C'est-à-dire que ce sont pour nous des formes,
non données par avance mais indéfiniment produites, quoique non
arbitraires en ce que ce ne sont pas des formes imaginaires, mais
des formes d'objets virtuels. Si ces virtualités n'appartenaient pas
à une facette du réel, tout serait permis en mathématiques. Mais il
nous faut admettre que ce réel des mathématiques est, en tant que
tel, un réel sans facette sensible. On ne peut en effet se le repré-
senter par les sens que paradoxalement et approximativement sur
le mode de l'imaginaire, à la faveur d'un travail de l'imagination.
Mais cette représentation joue sans doute un rôle dans le proces-
sus psychologique d'invention de la mathématique, considérée
alors comme l'un des beaux-arts...
Pour les objets des sciences de l'empirie, ils sont tout d'abord
construits pour représenter virtuellement, dans un référentiel pro-
visoirement adopté, des objets et des faits actuels. La science s'ef-
force alors de fournir des critères permettant de déterminer par le
calcul parmi ces virtualités multiples celles qui représenteront le
plus exactement possible des objets et des événements actuels
dans des expériences toujours singulières. Elle ne saurait pré-
tendre que sa représentation puisse épuiser de cette manière toutes
les faces de ces actualités, saisies comme individuelles.
Mais c'est bien un réel qu'elle permet d'atteindre ; réel assuré-
ment inaccessible si l'on exigeait qu'il fût embrassé totalement et
d'un coup par la science, mais réel progressivement représenté de
façon toujours plus détaillée et plus sûre. Le succès des applica-
tions qu'on en tire ne constitue certes pas une justification suffi-
CONCLUSION 237

santé, mais un signe de sa vertu. La justification véritable de ce


détour par le virtuel de la science est sans doute ailleurs. Il faut,
croyons-nous, oser dire qu'elle est avant toute chose dans la satis-
faction, l'étonnement et peut-être pour certains la terreur même,
que l'on peut éprouver devant la possibilité de comprendre un
aspect actuel du réel en le représentant au moyen d'images vir-
tuelles, par les seules forces de l'esprit humain.

Cassiopée, 27 juillet 1994.


Ouvrages cités

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240 OUVRAGES CITÉS

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Index

Actuel, 11, 21, 33, 53, 73, 76, Chellas, B. F., 64.
99, 126, 128, 178 sqq. Chi deux, 228.
Aléatoire (variable), 144 sqq., Chinoise (langue), 36.
154 sqq., 159 sqq. Cohen-Tannoundji, C., 207.
Analytique (philosophie), 31. Collectif, 155.
Alembert J. d', 106. Conditions initiales, 186 sqq.
Analytique, 63, 216. Confiance (intervalle de), 227.
Aristote, 12, 47 sqq., 170 sqq., Connes, A., 81 note.
220. Contenus formels, 80 sqq.
Contingent, 14, 27, 60.
Barcan (formule de), 58, 72. Convergence, 150
Bayes, bayesien, 179, 226. Cournot, A.-A., 159 note, 174,
Belaval,Y., 28, 30. 199, 184.
Bemoulli, Jacques, 29, 132 sqq.
Bemoulü, Jean P', 29, 105.
Bertrand, J. (paradoxe de), 221. Dedekind, R., 88 sqq.
Bienaymé-Tchebychev (lemme de re, de dicto, 58.
Dirac, P. A. M., 112 sqq.
de), 149, 224.
Douady, A., 193.
Birkhoff, G. D., 203.
Dugundji, 68.
Böhm, D., 121, 204, 216 sqq.
Duhem, P., 190 sqq.
Bolzmann, L., 199.
Borel, E., 159.
Einstein, A., 104, 124.
Borges, J. L., 77 sqq.
Entropie, 195, 201 sqq.
Bom, M., 120.
Ergodique (hypothèse), 200, 202.
Boussinesq, J., 185.
Espace vectoriel, 100.
Brunschwig, J., 22.
Espaces de Hilbert, 112, 167.
Camap, R., 104, 215 sqq. Espagnat, B. d', 123 note.
Cauchy (théorème de), 183 sqq. Everett m. H., 79, 121, 209 sqq.
Causalité, 176, 178 sqq.
Cavaillès, J., 142, 157. Fermât (théorème de), 89 sqq.
Chaotique (comportement), 192 Feynman, R. P., 115, 119.
sqq. Feys, R., 62 note.
244 INDEX

Finetti, B. de, 213. Leibniz, G. W., 23 sqq.


Frege, G., 85. Lewis, C. E., 61.
Lindstrôm, P., 83 note.
Gauss, K. F., 152. Liouville (théorème de), 202.
Gedankenezperiment, 123. Logique, 23, 30, 63, 119 sqq.,
Géométrie, 166 sqq. 129, 167 sqq., 213.
Gibbs, J. W., 199 sqq. Lorentz, H. A., 104.
Godei, K., 82. Lorenz, E. N., 192 note.
Grands nombres (loi des), 150 Lôwenheim-Skolem, 83 note.
sqq., 223. Lukasiewicz, J., 69 note.
Guillaume, G., 39 sqq.
Mathématique, 27, chap. 3 pas-
Hadamard, J., 189 sqq. sim, 142 sqq.
Hamilton, W. R., 108 sqq. Maxwell, 104, 199.
Harmonique (fonction), 161. Mécanique, 105, 111 sqq., 198,
Hasard, 170 sqq. 203 sqq.
Healey, R., 120, 204 sqq. Mesure, 130, 144, 218.
Heisenberg, W., 118. Mises, R. von, 155 sqq.
Hermitien, 112 sqq. Modalités, 17 sqq., chap. 2 pas-
Hilbert, D., 86. sim.
Hiley, B. J., 208. Modul, 95.
Histoire, 124 sqq., 111. Module, 95 note.
Hume, D., 180. Moivre A. de, 152.
Monte-Carlo (méthode de), 154,
161.
Illusions, 213.
Imaginaire, 77 sqq., 232 sqq., 235.
Nécessaire, Nécessité, 17 sqq.,
Indéterminisme, 117
47 sqq., 74.
Individuel, 8, 124, 232.
Neumann, J. von, 161, 203.
Induction, 215 sqq.
Nicod, J., 205 note.
Infini, 27, 68, 86, 144.
Noether, E. (théorème de ), 111
Information, 201.
note.
Intuitionnisme, 65 sqq., 85 sqq.
Ontologie, 24, 34, chap. 2 pas-
Jackendoff, R. S., 38. sim.
Jammer, M., 124 note, 210.
Pari, 140, 217.
Kant, I., 55 130. Pascal, B., 29, 131 sqq., 213.
Keynes, J. M., 138. Peirce, Ch. S., 134 sqq.
Khinchin, A. L, 203. Performatifs, 38.
Kolmogorov, A., 144. Poincaré, H., 186 sqq.
Kripke, S., 70 sqq. Poisson (distribution de), 152.
Kummer, E., 88 sqq. Popper, sir K., 123, 205.
Postulat statistique, 135 note,
Lagrange, J.-L., 106 sqq. 224 sqq.
Lakoff, G., 38. Princesse de Clèves, 36.
Lakoff, R., 37. Prior, A. N., 54.
Lambert, J.-H., 15. Proust, M., 33.
Laplace, P.-S., 151, 174. Pseudo-virtuel (voir Imaginaire).
INDEX 245

Quine, W. V., 58. Stirling (formule de), 152.


Suppes, P., 180 sqq.
Raggio, A., 56. Syllogisme, 21, 54, 221 note.
Ramsey, F. P., 139 sqq. Symbolisme, 34.
Réalité, Réel, 13, 81, 97,
conclusion passim. Tarski, A., 83 note.
Récit, 126. Technique, 179, 234.
Référentiel, 99. Temps, 51 sqq., 181 sqq.
Reichenbach, H., 158. Treillis, 167 sqq.
Relativité, 103 sqq.
Valéry, P., 105.
Rêve, 79, 130.
Venn, J., 134.
Riemann, B., 190 note.
Ville, J., 156.
Rosensthiel et Mothes, 222.
Vuillemin, J., 46 sqq.
Russell, B., 84, 178.
Weil, A., 88 note, 89 note, 92.
Savage, L. J., 140, 208. Weizsäcker, C. F. von, 124, 148,
Schrôdinger (équation de), 208. 165, 202, 226.
Sémantique, Syntaxe, Witt, B. S. de, 211.
Pragmatique, 37 sqq., 63 sqq. Wittgenstein, L., 101, 136 sqq.
Sinaï, Y. G., 195 note. Wright, G. H. von, 37, 58, 64.
Souriau, J.-M., 109 sqq., 199.
Stefanini, J., 41 note. Zahar, E., 103.
Stendhal, 128. Zhao Yuanren, 36.
Table des matières

Avant-propos 7
Introduction. 11

Chapitre 1 : Les formes du non-actuel chez Aristote et Leibniz 17

1. L'univers modal d'Aristote 18


2. Le domaine leibnizien des « possibles » 23

Chapitre 2 : Grammaire, logique ou ontologie du possible ? 33

1. Les traitements grammaticaux du possible 35


2. Entre grammake et logique : l'argument dominateur 46
3. Des théories abstraites du possible 54
4. Syntaxes et sémantiques du possible 63

Chapitre 3 : Le virtuel, degré zéro du non-actuel : les objets mathéma-


tiques ^^

1. Contenus formels : logique et mathématique 80


2. Un exemple de non-vacuité du virtuel : l'invention des idéaux... 88

Chapitre 4 : Les modèles de l'empirie et le virtuel 99

L Virtualité et référentiels 99
2. Le virtuel et la mécanique analytique 105
3. Le virtuel et la mécanique quantique 111
4. Le virtuel et la connaissance historique 124
248 T A B L E DES M A T I È R E S

Chapitre 5 : Le probable comme mesure du possible 129

1. Deux orientations originaires du calcul du probable 131


2. Les interprétations « subjectivistes » 134
3. La structuration du virtuel et les catégories fondamentales du
calcul des probabilités 142

Chapitre 6 : Le probable et la connaissance de l'empirie 165


1. Probabilité et déterminisme 165

L « Calculs » des probabilités et géométries 166


2. Le hasard et la nature : Aristote et Coumot 170
3. La probabilité comme qualification de la causalité : probabilité
et déterminisme 178

Chapitre 7 : Le probable dans la connaissance de l'empirie 197


n . Instrument et essence 197

1. Le probable et la mécanique statistique 198


2. La probabilité en mécanique quantique 203
3. Les raisonnements probabilistes 213

Conclusion : Le réel 231

Ouvrages cités 239

Index 243
gilles-gaston granger
C'est du réel que nous parle la science. Mais quel
réel ? Il s'agit d'épures, de configurations abstraites,
incomplètes au regard de nos expériences. Ce sont ces
abstractions qui forment le réel de la science, à partir
duquel sont de nos jours élaborés les procédés
techniques les plus efficaces et les plus puissants. Le
probable, le possible et le virtuel, ces modes du non-
actuel, sont donc des moments essentiels à toute
connaissance du monde empirique.
Gilles-Gaston Granger, analysant la construction de
l'objet scientifique et le rapport du non-actuel avec
l'expérience, poursuit son exploration de la rationa-
lité moderne.

Gilles-Gaston Granger, qui a été professeur


d'épistémologie comparative au Collège de France, est
'notamment l'auteur de Pour la connaissance
philosophique et de La Vérification.

le probable, le possible
et le virtîiel

9 782738 102973 ISBN2.7381.0297.2 180 F

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