L'amour Interdite PDF
L'amour Interdite PDF
EAN : 979-10-210-2381-9
C’était une froide journée de février, nous achevions notre première visite
auprès des deux amants les plus célèbres d’Afghanistan et nous dirigions vers un
semblant d’aéroport, celui de la ville de Bâmiyân – une large piste en gravier
face aux falaises majestueuses creusées de hautes cavités verticales qui abritaient
jadis les trois Grands Bouddhas. Une clôture grillagée protégeait quelques
conteneurs de fret, l’un d’eux tenant lieu de salle d’attente, et l’autre de bureau
pour l’administration de l’aéroport. Les Nations unies et une compagnie aérienne
privée afghane, East Horizon Airlines, qui exploitait des turbopropulseurs russes
hors d’âge, ne desservant cette destination que deux fois par semaine, il n’était
pas très utile d’y déployer une véritable infrastructure. Je me souviens de m’être
assis dans ce conteneur aménagé en salle d’attente en me blottissant tout près
d’un boukhari, le poêle à bois, copeaux de bois, charbon ou fuel, tâchant de me
réchauffer alors que je rédigeais pour le New York Times mon tout premier
article consacré aux amants. Quelle belle histoire, me disais-je, si triste, et dont
les suites évoquaient la chronique d’une mort annoncée. Je m’attendais à ce que
mon prochain et dernier article relate de quelle manière la famille de la jeune
fille était venue une nuit la traîner hors de son refuge, et elle, sous l’emprise de
la solitude et du désespoir, ou poussée par une volonté malencontreuse de croire
les promesses de son frère, imitait l’exemple de tant d’autres jeunes filles
afghanes quittant leur refuge pour retourner dans leur famille, s’imaginant
qu’elles y seraient en sécurité, et personne ne les revoyait plus jamais vivantes.
Nous en serions tous outragés, et puis nous tournerions la page.
C’est ainsi que de telles histoires s’achèvent, d’ordinaire, mais je me
trompais, car la leur ne faisait que commencer.
1
Remplacez les ormes par les bouleaux blancs qui se déploient fièrement sur
deux rangées depuis le versant sud de la vallée de Bâmiyân, où se situait le
refuge pour femmes, le long de chemins de ferme coupant droit vers la rivière
qui les traverse. Hauts et élancés, ces bouleaux rappellent les cyprès aussi effilés
que des flèches qui bordent les chemins de campagne en Toscane, si ce n’est que
leurs feuilles au dos argenté et leur écorce semblable à du mica chatoient même
à la lumière des étoiles. La ville de Bâmiyân est la capitale de la province du
même nom, une région de hauts plateaux adossés aux montagnes de l’Hindou
Kouch, une succession de vallées verdoyantes prises entre des chaînes
montagneuses arides, inhospitalières et loin de tout. La ville s’étend à cheval sur
deux larges plaines au sud de la vallée. La plus basse abrite la vieille ville,
ensemble de constructions en boue séchée peu différentes de celles qui existaient
des milliers d’années auparavant et ponctué de bâtiments en béton plus récents,
autour d’un bazar aux échoppes fermées par des portes métalliques peintes de
couleurs vives. Un peu plus loin en contrebas, c’est la rivière, où des îlots de
glace surnagent et dont les rives sont recouvertes de neige.
Quelques centaines de mètres plus haut et plus au sud s’étend le large
plateau du petit aéroport, avec son terminal de conteneurs et une série d’édifices
en dur de construction récente, essentiellement dédiés à des antennes du
gouvernement central et à des associations humanitaires3. Ces derniers ont été
construits grâce à des donateurs étrangers, en bordure de routes goudronnées de
fraîche date, des merveilles d’ingénierie parfaitement rectilignes et planes,
offertes par les gouvernements japonais et coréen, mais qui ne mènent à vrai dire
nulle part. C’est parmi ces bâtiments que se situe le refuge d’où Zakia s’apprêtait
à s’enfuir.
Bâmiyân jouissait de quatre heures d’électricité par jour, et encore, avec de
la chance. En cette heure tardive, le courant étant coupé, aucun halo de lumière
ne baignait le bourg plongé dans le noir, seuls les scintillements du firmament
l’éclairaient vaguement. Plus tôt ce soir-là, il était tombé une fine bruine froide,
mais vers minuit les températures chutèrent et l’eau se transforma en légers
tourbillons de neige.
La promenade jalonnée de bouleaux, en bordure de route, mène du fond de
la vallée vers ce plateau sur les hauteurs et là, même dans le noir et à quelque
trois kilomètres de distance de la paroi des falaises, les niches hautes et
profondes qui abritaient naguère les Grands Bouddhas de Bâmiyân forment un
spectacle impressionnant. Leur taille immense et leurs contours noirs et béants
sont immédiatement visibles, un spectacle à couper le souffle, sans égal dans le
monde. Ces falaises se dressent juste au nord de la rivière. La statue de Nelson,
sur Trafalgar Square, à Londres, paraîtrait déjà noyée dans la plus petite des
deux cavités, côté est, longtemps occupée par le bouddha Shahmama ; la grande
niche, côté ouest, qui abritait le bouddha Solsal, pourrait avaler la statue de la
Liberté en entier. Des artisans de l’Antiquité ont taillé ces statues monumentales
au marteau, au pic et au ciseau, une œuvre de la passion, et qui survécut une
éternité. À travers les âges, Solsal et Shahmama demeurèrent les deux plus
grands bouddhas debout de la planète4. Ils étaient vieux de quatorze siècles
quand, en 2001, en quelques jours, les talibans les détruisirent : ils alignèrent
leurs chars d’assaut face aux falaises, avant de les achever au moyen de charges
explosives5. Tant qu’il resta au pouvoir, le régime des talibans sema la
dévastation dans cette vallée et, motivé par la haine de leurs origines ethniques
(asiatiques plutôt qu’indo-européennes) et de leur religion (musulmane, mais
chiite plutôt que sunnite), massacra des milliers d’Hazaras qui vivaient là. Il ne
pouvait toutefois détruire la totalité de cette immense falaise de grès qui reste
une vision saisissante, avec ses tons fauves et mordorés dont les reflets sont
perceptibles même dans l’obscurité. Entre les niches des Grands Bouddhas
désormais vides et tout autour du site subsiste un très ancien dédale de corridors
et de grottes comprenant des cellules et des tombeaux de moines, certains aussi
spacieux que la nef d’une basilique européenne, d’autres aussi exigus que le
modeste repaire d’un ermite d’antan. Les falaises proprement dites semblent
avoir été aplaties, sculptées par des mains très anciennes, comme pour tendre des
toiles immenses et lisses où creuser ces sanctuaires, voici près de mille cinq
cents ans.
Tout ceci compose davantage que le simple arrière-plan de l’histoire de
Zakia et Ali qui, jeunes enfants, à l’arrivée des talibans dans la vallée, se sont
enfuis avec leurs familles pour se réfugier dans les montagnes, et n’y sont
retournés qu’après la fin des massacres. Ce qui s’est passé là-bas en des temps
reculés, mais aussi à une époque bien plus proche de la nôtre, a fait de ces deux
jeunes gens ce qu’ils sont devenus. Ces événements n’ont pas seulement modelé
le destin auquel ils avaient désobéi, mais aussi l’autre destinée qu’ils étaient sur
le point de se créer, en cette nuit où les montagnes tout autour d’eux
s’accrochaient coûte que coûte à l’hiver, quelques heures avant le nouvel an
persan. Étrangement, et de manière totalement inattendue, les talibans avaient
chamboulé tout l’univers de Zakia et Ali et, tant après leur défaite qu’avec leur
violente résurrection, façonné l’histoire de ces deux amants. Sans les talibans, il
n’y aurait pas eu d’intervention occidentale ; sans intervention occidentale,
l’histoire de Zakia et Ali serait restée un fait divers à l’issue sanglante.
S’agissant du sort réservé aux femmes, les seigneurs de la guerre qui ont
combattu les talibans et contribué plus tard à la formation du gouvernement
afghan qui leur a succédé étaient aussi néfastes et parfois pires que ce régime.
Seule l’insistance des pays occidentaux sur l’égalité des droits des femmes a
permis d’aboutir à une Constitution et à des lois les protégeant, du moins sur le
terrain juridique. Au plan culturel, c’est une autre affaire. Ces dernières années,
alors que les talibans menaçaient de revenir au pouvoir, les dirigeants afghans et
leurs alliés occidentaux avaient fini par renoncer à exploiter leur capital politique
en défiant les conservateurs au sein du gouvernement. En conséquence, la
plupart des progrès relatifs à la condition des femmes se limitèrent aux premières
années postérieures à la chute de leur régime, mais à partir de 2012, quand leur
pouvoir renaissant se fit plus menaçant, il s’accomplit relativement peu de chose.
L’intervention occidentale avait certes offert à Zakia la possibilité juridique de
choisir son époux et même de s’enfuir avec lui, mais s’était montrée trop
timorée, laissant les femmes afghanes comme elle dans une situation d’impasse
et d’incertitude, en les exposant à une hostilité à la fois culturelle et officielle.
Zakia était tadjike, et Ali, hazara ; elle était sunnite, lui chiite. La famille de
Zakia s’opposait à leur mariage pour des motifs culturels, ethniques et religieux.
Maintenant qu’elle s’était enfuie, elle avait violé un autre tabou culturel. Dans la
culture afghane, une épouse est la propriété de son mari ; une fille est la
propriété de son père ; une sœur, celle de son frère. Ce sont les hommes de la vie
d’une femme qui choisissent son époux et, en prenant la fuite, Zakia ne se
bornait pas seulement à défier leur volonté, elle les dépossédait de ce qu’ils
considéraient comme leur propriété légitime.
Ali se tenait devant le mur de terre entourant les constructions basses en pisé
composant les bâtiments de ferme de sa famille, dans le village de Surkh Dar, à
l’autre extrémité de la vallée de Bâmiyân, et à l’opposé de l’asile pour femmes
qui abritait Zakia. Le village se situait à l’extérieur du bourg, quelques
kilomètres après la plus grande des niches des Bouddhas, celle qui se dressait le
plus à l’ouest. Ali avait alors 21 ans, trois ans de plus que Zakia. N’ayant pas de
gants, il fourra ses mains dans les poches de son blouson en similicuir, mais cela
ne suffit guère à les réchauffer. Il avait lui aussi enfilé sa plus belle tenue,
s’apprêtant à retrouver son amante, la femme qu’il espérait bientôt épouser. Il
avait aux pieds des chaussures en cuir marron clair à bouts pointus, la seule paire
qu’il possédait, à part des sandales en plastique. Sans les trous sur les côtés et la
boue collée aux semelles, ces chaussures auraient été plus à leur place dans les
ruelles pavées de Vérone que dans les champs boueux de cette fin d’hiver. Ali
tapait des pieds contre le sol, pas seulement pour se réchauffer dans le froid et
sous la bruine glaciale, mais parce que habitué comme il l’était aux longues
journées de travail à la ferme, toute inactivité physique prolongée le mettait mal
à l’aise.
Il tournait et retournait dans sa tête la manière dont ils se salueraient quand
ils se reverraient enfin, pour la première fois depuis des mois, si l’on exceptait
les scènes d’invectives au palais de justice de la province. L’appellerait-elle de
son nom complet, Mohammad Ali, ce qui l’avait toujours enchanté et surpris
quand elle le lui avait murmuré durant toutes ces années de conversations
téléphoniques clandestines, si caractéristiques des premiers temps où ils se
faisaient la cour ? Zakia était la seule femme qu’il ait jamais entendue prononcer
son nom, ses sœurs et sa mère exceptées. Ou lui dirait-elle simplement « tu »,
usant de cette interpellation familière dans leur langue, le dari, un dialecte du
farsi (ou du persan moderne) ? Trois heures plus tôt, elle l’avait appelé et lui
avait annoncé que cette nuit serait celle où elle tiendrait sa promesse de
s’échapper avec lui, et qu’elle le rappellerait quand elle aurait franchi le mur,
mais ce n’était pas la première fois qu’elle lui faisait pareille promesse. Les
minutes s’égrenèrent, il était minuit passé, son téléphone ne sonna pas ; il finit
par perdre espoir. Il gardait le téléphone portable rangé contre son cœur, dans
une poche intérieure, pour le protéger de la bruine glaciale intermittente. Vieille
contrefaçon toute cabossée de Samsung Galaxy, ce smartphone chinois bas de
gamme rempli de chansons d’amour et de chants d’oiseaux enregistrés contenait
l’histoire de sa vie.
L’une de leurs chansons préférées, depuis tout le temps qu’ils se
fréquentaient, et qu’il avait choisie pour sonnerie ce soir, passait et repassait
dans sa tête en une boucle sans fin. C’était un morceau de Bashir Wafa, un
chanteur pop afghan, relatant l’histoire du prophète Joseph et de sa femme,
Putiphar qui, dans la version islamique de ce récit très ancien, s’appelaient
Zouleïkha et Youssef :
L’amour est un rossignol qui ouvre son cœur dans une chanson
pour une rose,
Supportant patiemment les cuisantes lacérations de ses épines13.
« Je ne sais ni lire ni écrire, et c’est pourquoi je ne connais aucun poème par
cœur, racontait Ali, mais j’aime entendre les poèmes d’amour des autres et les
écouter, dans la bouche de chanteurs. » Il savait qu’il y avait un monde dans
lequel la poésie existait indépendamment de la musique, et il connaissait même
quelques vers de poèmes fameux. En revanche, il avait retenu toutes les paroles
de ces chansons. Mémoriser les paroles en s’aidant de la musique n’était pas
compliqué, et il n’avait aucun besoin de savoir lire ; il n’avait souvent aucune
conscience de cet enracinement des paroles dans la poésie écrite, aucune
conscience de ce que, lorsqu’il prononçait des paroles sans musique, il récitait
tout simplement de la poésie. Pour lui, tout cela n’était que des vers, des flèches
dans son carquois.
Le chanteur préféré de Zakia, Mir Maftoon, était un Afghan originaire de la
province montagneuse du nord du Badakhshan, un endroit plus reculé que
Bâmiyân. Un matin, bien avant l’aube, au début d’un printemps encore hivernal,
Ali lui récita l’un des vers de Maftoon, tandis qu’elle était allongée sur le ventre,
sur le toit plat de la maison, le menton posé sur ses mains croisées, et regardant
en bas par-dessus le rebord :
Touchée par ces vers et par ce qu’il endurait dans le froid, et elle-même
glacée, Zakia finit par descendre le rejoindre dans le jardin. Et c’est ainsi que
leur histoire d’amour devint une liaison amoureuse, selon la délicate formule
d’Ali. Malgré le froid intense de ces matins-là, il serait volontiers resté là, mais
dès le premier appel à la prière, le subh, qui sur ces hautes plaines survenait
longtemps avant les premières lueurs de l’aube, les gens de la maisonnée
commenceraient à s’activer, iraient à la mosquée prier ou entameraient leurs
premières corvées, dans les enclos aux animaux et dans les champs. D’ici là, il
faudrait qu’il soit déjà loin de sa maison.
« Si une personne en aime une autre, elle doit avoir le courage de faire tout
ce qui doit l’être, conclut Zakia. J’ai longtemps réfléchi à la chose, j’ai réfléchi à
ce que cela signifiait, et pourquoi devrais-je le regretter, maintenant ? Ce poème
m’a émue, il m’a insufflé du courage. Ces journées étaient si froides, et lui, quoi
qu’il arrive, il venait néanmoins me voir, même si je lui disais de ne pas venir,
parce qu’il faisait très froid, il venait quand même, et il me récitait ce poème. »
Ce n’était qu’une question de temps avant qu’ils ne se fassent prendre. Ali
dormait dans la même chambre que son frère aîné Ismatullah, et ses escapades
nocturnes ne passèrent pas inaperçues. – Qu’est-ce que tu fais ? lui beuglait
Ismatullah. Je sais ce que tu fabriques, et c’est insensé !
Une nuit, Ali sortit à 3 heures la retrouver. « Zakia-jan et moi étions dans le
jardin, et nous avons dû beaucoup trop nous attarder, parce que sa mère nous a
vus. Elle ne m’a pas reconnu parce que je portais des vêtements différents – la
nuit, je portais un bonnet, que je ne portais jamais le jour. » Ali courut vers le
mur du fond du jardin, le franchit d’un bond et détala.
– Qui était-ce, là, dehors, avec toi ? demanda Sabza à sa fille, par la fenêtre.
Zakia répondit qu’elle s’était réveillée tôt pour moudre de la farine, qu’il y
avait dans le jardin un fermier venu mendier du pain, et qu’elle s’était approchée
de lui pour lui en donner un morceau. L’histoire était peu vraisemblable, et
Sabza n’en crut rien.
– Rentre à l’intérieur, espèce de fille de ton père mort, siffla Sabza à Zakia.
Cette malédiction l’atteignit au fond de son cœur. Son père était encore en
vie, bien sûr, mais dans la société afghane, il n’y avait rien de pire que de laisser
entendre qu’une fille risquait d’être privée de père, qu’il ne serait plus là pour la
guider dans le cours de son existence.
« Quand on me maudit, cela me bouleverse vraiment, me confia-t-elle. Je
déteste être la cible de ce genre d’imprécations. Après avoir compris que
j’entretenais une liaison secrète avec quelqu’un, ma mère n’a plus cessé de me
maltraiter de la sorte. J’aurais préféré qu’elle me batte, plutôt que de me jeter ce
genre de condamnations. » Malgré ces invectives, sa mère fit encore preuve de
bienveillance. Si elle soupçonna que sa fille ait pu commettre l’acte de chair, elle
garda ses soupçons pour elle – en faire part eût été prononcer la sentence de mort
de sa fille. C’était déjà un délit assez grave d’être surprise à témoigner de
l’intérêt à un garçon, et bien plus grave encore d’être prise sur le fait, seule en sa
compagnie ; en pareils cas, on présumerait toujours qu’il y avait eu relation
sexuelle. Sa mère préférait apparemment présenter l’affaire à la famille en
expliquant qu’elle suspectait un début de liaison, faute de quoi, pour les deux
amants, la situation serait devenue bien plus périlleuse. Et puis, elle n’avait en
réalité pas vu de qui il s’agissait, bien qu’elle sache parfaitement que ce devait
être Ali.
Les deux familles étant alertées et tout le monde étant maintenant sur le qui-
vive, il devenait encore plus difficile pour les deux jeunes gens de se retrouver.
Leurs villages respectifs s’étaient pour ainsi dire transformés en prisons, avec la
totalité de leurs familles et de leurs voisins pour gardiens, et eux deux pour seuls
détenus.
Avec le printemps, c’était l’avènement du nouvel an persan, 1392, année
importante, puisque c’était celle des 18 ans de Zakia, qui dès lors deviendrait
légalement une adulte. La date de son anniversaire demeurait inconnue, sa carte
nationale d’identité, comme celles de la plupart des Afghans, n’indiquant que
son année de naissance ; aussi, juridiquement parlant, aurait-elle 18 ans dès le
moment où l’on franchirait le seuil du nouvel an 1392 – soit le 21 mars 2013. À
cette date, en temps normal, son père se serait déjà occupé d’essayer de la
« vendre », en lui cherchant un mari dont la famille serait en mesure de verser
une dot assez conséquente. Zakia était jugée d’une grande beauté, la peau claire,
des mains douces, sans ces callosités que laissaient les travaux de la ferme. Les
filles de ce village étaient souvent mariées par leurs parents avant l’âge de 18 ans
et, en règle générale, cette dot se calculait en têtes de bétail : quatre chèvres ou
six moutons, tel était le montant couramment appliqué. Zakia rapporterait bien
plus, peut-être assez pour aider Zaman à acquérir un peu de terres ; ce dernier
affirmerait plus tard avoir refusé une offre de 11 lakhs d’afghanis – 1,1 million
d’afghanis, soit 20 000 dollars – en échange de la main de sa fille15. Cela
correspondait à un petit troupeau de moutons ou à un demi-jreeb de terre.
Le choix de celui qu’elle épouserait incombait à son père, et ce n’était pas
seulement le cas dans les régions rurales arriérées. C’est la pratique
prédominante dans tout l’Afghanistan : les pères régentent tous les aspects de la
vie de leurs filles, même quand elles sont adultes. Ce sont leurs pères qui
décident si elles peuvent aller à l’école, exercer un métier, quitter la maison,
consulter un médecin, porter la burqa ou un simple foulard. Une fois que les
femmes sont mariées, c’est au tour de leur mari de prendre cet ascendant sur
elles. En Afghanistan, personne ne remet en cause cette autorité masculine qui
s’exerce sur les femmes. Pour une raison ou une autre, si le père est absent ou si
le mari meurt jeune, un frère assumera cette mise sous tutelle de la femme. Zakia
pouvait s’estimer heureuse de ne pas avoir été mariée dès l’âge de 16 ans – l’âge
minimum légal, en Afghanistan, en vertu de la loi afghane et de la loi de la
charia – ou même à l’âge de 14 ans, une pratique qui demeure répandue, bien
qu’interdite par la Constitution et sujette à de lourdes peines, en application de la
loi sur l’Élimination de la violence contre les femmes (EVAW16). Dans la
plupart des pays, l’âge auquel on marie nombre de ces jeunes filles serait
considéré comme une forme de sévice sexuel17.
Après qu’ils eurent résolu de se marier, le premier réflexe d’Ali et Zakia fut
d’essayer d’agir dans le cadre des us et coutumes de leur société. Ali réussit à
convaincre son père de déposer une offre en son nom pour Zakia. Il existe des
exceptions à la pratique des pères choisissant le mari de leur fille, mais elles
restent enveloppées de secret, à seule fin de sauver les apparences et que le mari
semble demeurer le choix du père. De telles exceptions, dont personne ne parle
ouvertement, prennent en compte ce que les gens ressentent et leur manière
d’être. Dans le modèle traditionnel, l’épouse ne voit jamais son mari avant sa
nuit de noces. Dans les villes, parmi les élites et au sein des familles plus
évoluées, on peut prendre des dispositions pour que les futurs mariés, après
qu’ils ont été choisis par les pères, se rencontrent et apprennent à se connaître,
mais en restant couvés de près ; dans certains cas, ils nouent les liens du neka à
l’avance, de sorte qu’ils sont officiellement mariés, en vertu des règles de
l’islam, mais ne célébreront la fête de mariage et la nuit de noces que plus tard.
Cela leur permet de se faire la cour et de jouir d’un certain degré d’intimité, sans
commettre de délit juridique ou religieux aux yeux de la communauté. Mais que
l’idée de se marier puisse émaner de la jeune fille ou du garçon et être
ouvertement soumise à leurs familles respectives serait considéré comme une
déchéance. Le futur marié pourrait toutefois se liguer avec son père pour avancer
cette idée en tentant des ouvertures en direction du père de la mariée, et ce fut ce
que Zakia et Ali tentèrent de faire, de prime abord.
Ils furent agréablement surpris de constater que le père d’Ali, Anwar,
paraissait initialement acquiescer à cette idée.
« À ce moment-là, tout le monde savait, alors que personne n’en parlait
publiquement », m’expliqua Anwar. Il suffisait aux villageois de voir Ali
marcher par les sentiers en jouant de sa flûte pour comprendre qu’il était
amoureux, et s’ils repéraient aussi Zakia chantant toute seule dans les champs,
comme cela lui arrivait souvent, il ne leur en fallait pas davantage pour établir le
lien. Il arrive aussi que de telles interventions s’effectuent dans la coulisse, pour
les cas où tout le monde a déjà commencé de suspecter que la fille et le garçon
ont, en un sens, su trouver l’amour par leurs propres moyens.
Pour leur part, Ali et Zakia s’étaient entendus pour s’accorder un peu de
temps, d’abord pour que le souvenir de ces conversations téléphoniques
interceptées et de l’incident du jardin s’estompe, et aussi parce que le propre
frère de la jeune fille était sur le point de se marier. Après avoir consenti une
telle dépense – la famille du marié paie tout, y compris la dot de la mariée –,
peut-être son père se montrerait-il plus susceptible d’accepter un arrangement
qui l’aiderait à combler une partie de ses frais.
« Nous avons accepté d’attendre deux mois, mais au bout de quarante jours,
c’était devenu insoutenable », avoua Ali. Il convainquit son père d’effectuer
enfin la démarche.
La première fois que les deux vieillards se rencontrèrent, à la fin de l’été
2013, Zaman reçut Anwar aimablement et poliment, avec du thé vert, des
gâteaux et des noix, des pois chiches, du raisin et des sucreries disposés sur des
plateaux, par terre. Ils étaient assis en tailleur sur de minces coussins de sol. Ils
se connaissaient depuis toujours et avaient toujours été voisins, exceptés les
quelques années où ils avaient échappé aux talibans, en s’enfuyant chacun dans
des directions différentes. Leurs champs respectifs partageaient les mêmes
canaux et systèmes d’irrigation, et ils mettaient souvent leur main-d’œuvre en
commun.
Les premiers mots d’Anwar à Zaman furent tout à fait convenus, des
formules transmises de génération en génération, ce que l’on appelait le khwast-
gari, ou la requête18.
– Je te prie d’accepter mon fils en esclave de ta famille, lui dit Anwar.
Zaman n’en attendait pas moins et tenait sa réponse prête.
– Je ne veux pas être impoli, mais je te réponds que de telles unions entre
deux groupes ethniques différents n’ont jamais eu lieu dans le passé et ne sont
pas davantage de l’ordre du possible aujourd’hui, lui répliqua-t-il. Alors, je t’en
prie, ne reviens plus soulever cette question.
Anwar espérait pouvoir considérer cela comme une posture dans la
négociation, aussi, au cours du mois suivant, retourna-t-il deux fois rendre visite
à son voisin, en proposant finalement une partie de ses champs – l’héritage
d’Ali – ainsi que de l’argent et de l’or à titre de dot versée par le fiancé.
– Tu ne possèdes pas de champs toi-même. Je peux te donner des champs et
de l’argent, si tu veux, peut-être même suffisamment pour que tu construises une
maison à l’un de tes fils, dit encore Anwar à Zaman.
– Je me moque de ces choses-là. Si je marie ma fille hors de son groupe
ethnique et de sa religion, les membres de ma famille et les villageois de ma
communauté en seront très contrariés.
Ayant posé trois fois la question, Anwar jugea l’affaire close. Il devrait être
mis fin à cette romance, et ce fut ce qu’il annonça à son fils. Leurs familles
s’étaient trouvées dans deux camps opposés, durant la terrible guerre civile
afghane, et ce même s’ils avaient tous deux subi les rigueurs de la domination
talibane qui s’en était suivie. Mais alors que la paix avait régné entre Tadjiks et
Hazaras pendant plus d’une décennie, on avait la mémoire longue et les préjugés
avaient la vie dure. Anwar n’avait aucune intention de provoquer une guerre, et
il se plia au droit de Zaman à décider du sort de Zakia.
Les exemples de ce qui allait vraisemblablement arriver si l’on défiait cette
volonté du père ne manquaient pas. Vers la période où Zakia et Ali avaient
commencé à se faire la cour à Bâmiyân, une liaison interclanique similaire entre
Tadjike et Hazara venait de prendre fin, et elle avait été abondamment
commentée. Une jeune fille de 16 ans, Khadija, du village de Qarawna, dans le
district de Saighan, s’était réfugiée à l’asile pour femmes de Bâmiyân, pour
éviter un mariage avec un homme qu’avait choisi son père. Khadija, une Tadjike
comme Zakia, s’était aussi enfuie avec un Hazara, Mohammad Hadi, mais après
que des centaines d’autres villageois tadjiks eurent protesté, alors même qu’elle
était officiellement majeure et qu’elle avait épousé M. Hadi, la police l’avait
arrêtée. Cependant, après avoir vécu plusieurs mois dans cet asile, Khadija avait
fini par s’ennuyer de sa famille, qu’elle demanda à voir. Sous la supervision des
juges tadjiks de Bâmiyân, on réunit les anciens du village et les parents de la
jeune fille, notamment son père et ses frères, qui tous apposèrent leurs
empreintes digitales sur un document où ils promettaient de ne jamais lui faire
de mal. À l’époque, Fatima Kazimi, déléguée permanente du ministère des
Affaires féminines à Bâmiyân, convoqua une commission composée de
travailleurs sociaux, de responsables du refuge et de la police pour débattre de
l’affaire. La commission s’opposa au retour de Khadija dans sa famille, mais la
décision fut cassée par la cour. Depuis lors, personne n’a revu la jeune fille.
Quelques semaines plus tard, quand le ministère des Affaires féminines demanda
à la voir pour s’assurer qu’elle était indemne, la famille annonça calmement
qu’elle avait de nouveau pris la fuite, précisa Fatima. Cette fois, pourtant, ils ne
manifestaient aucune envie de la poursuivre. Dans les hautes terres de Bâmiyân,
il n’y a vraiment aucun endroit où une jeune fille pourrait se cacher. La police
l’aurait aussitôt repérée et arrêtée. « Je suis sûre qu’ils l’ont tuée et qu’ils ont
dissimulé son cadavre dans un endroit où personne ne le retrouvera plus
jamais », affirmait Fatima19.
Anwar avait conscience des enjeux, comme tous les protagonistes impliqués.
La famille de Zakia veillait à ce qu’elle reste encore plus cloîtrée que jamais, et
Ali arpentait en vain les sentiers de son village, sillonnant les champs en tous
sens en espérant l’apercevoir, et tenta même à plusieurs reprises de l’appeler,
mais en vain. Elle laissait son téléphone éteint, de peur d’être de nouveau
surprise avec. Tout cela était tellement déplorable, songeait Ali. « Pourquoi les
parents devraient-ils choisir qui l’on épouse ? Ce n’est pas la mère ou le père qui
ont ensuite à passer leur vie entière avec cette femme, c’est moi. Personne ne
peut vivre avec sa mère ou son père éternellement. Ce sont les maris et les
épouses qui passent le reste de leur vie ensemble. » Il jura que s’il avait un jour
une fille, il veillerait à ce qu’elle puisse choisir son mari. « J’ai ressenti ce que
c’était, et je ne permettrai jamais que cela puisse arriver à quelqu’un d’autre. »
Zakia lui téléphona, en coupant aussitôt la communication et, quand il la
rappela, il était au bord des larmes. Il avait envie de lui raconter l’histoire de
Leïla et Majnoun.
– Ali-jan, je connais cette histoire, lui répondit-elle. Mais raconte-la-moi
encore.
Leïla et Majnoun avaient grandi ensemble, mais dans des milieux différents
et, quand leur amour d’enfance s’épanouit en amour véritable, Majnoun
approche le père de la jeune fille et se fait éconduire20. Il devient fou et erre dans
les rues de leur bourg, composant et récitant des poèmes d’amour en l’honneur
de Leïla, que son père finit par marier à un autre, sur quoi Majnoun s’enfuit en
exil et mène une vie d’ermite. Cependant, elle refuse toutes les avances de son
mari et demeure chaste durant tout son mariage. Leïla et Majnoun se rencontrent,
mais ne vivent pas leur amour dans leur chair : ainsi, elle demeure malgré tout
fidèle à la relation de chasteté qu’elle entretient avec son mari. Finalement, son
mari meurt, elle enfile sa robe de mariée et entend rejoindre enfin Majnoun. À ce
moment-là, ce dernier, fou de chagrin, est parti dans le désert où personne n’est
capable de le retrouver. Croyant leur amour condamné, Leïla meurt. Majnoun
apprend ce qui s’est passé et se rue sur sa tombe, où il succombe à son tour. Ils
finissent unis dans la mort, et le site de leur sépulture devient un lieu de
pèlerinage.
Comme l’histoire de Youssef et Zouleïkha et comme un autre conte
populaire, celui de la princesse Shirin et de Farhad le tailleur de pierres,
l’histoire de Leïla et Majnoun demeure extrêmement populaire dans une société
où l’amour romantique est à peu près complètement proscrit – et précisément
parce qu’il y est hors-la-loi. L’histoire de Youssef et Zouleïkha a fait l’objet
d’une adaptation en trente épisodes diffusée par la télévision afghane tous les ans
pendant le mois sacré du ramadan – en partie parce qu’à l’inverse des autres
grands contes persans, et bien que ce soit un conte nourri de thèmes ayant trait à
l’adultère, à l’amour romantique et aux hommes qui convoitent les femmes des
autres, il s’agit aussi d’un récit sacré, enchâssé dans le Coran, de sorte que les
mollahs ne peuvent y opposer d’objection. La musique populaire afghane, tant la
pop occidentalisée que ses versions folkloriques, et la poésie sont enracinées
dans les contes romantiques traditionnels, en particulier ces trois-là ainsi que
leurs multiples variantes. Dans une société où la majorité des femmes subissent
des mariages arrangés auxquels elles n’ont pas consenti librement, ces chansons
et ces poèmes évoquent la vie affective qu’elles n’auront jamais la chance de
connaître21.
De temps à autre, même en Afghanistan, une véritable histoire d’amour
survient, qui possède des échos du passé et interpelle le pays entier. Ainsi, la
fameuse histoire de Munira et Farhad, en 1991, se déroulait à la fin du régime
communiste et au début de la période de la guerre civile. Kaboul était la proie de
troubles intestins, et les groupes de moudjahiddîn se combattaient tous. Des
factions rivales se servaient de conteneurs de fret pour barrer les routes et se
protéger des tirs d’obus et d’armes à feu, de sorte que ces conteneurs devinrent
un élément omniprésent du paysage urbain. Munira et Farhad étaient deux jeunes
gens, tombés amoureux, mais l’un étant chiite et l’autre sunnite, leur union était
interdite. Devant être l’un et l’autre mariés à un membre de leur clan le même
jeudi, ils s’organisèrent pour se retrouver une dernière fois en secret la nuit
précédente, mais le seul endroit qu’ils purent trouver pour s’isoler était l’un de
ces conteneurs de fret. Ils s’étaient cachés à l’intérieur quand le propriétaire
arriva et verrouilla la porte de l’extérieur. Ils étaient trop terrorisés pour crier, de
crainte d’être découverts ; quand le propriétaire rouvrit la porte, il n’y avait plus
d’oxygène dans le conteneur, et il les découvrit tous les deux morts, enlacés.
Lors de leur enterrement, leurs familles endeuillées, unies comme les Montaigu
et les Capulet par leur tragédie commune, les habillèrent tous deux de leurs
tenues de mariés, prévues pour leurs mariages arrangés, qui ne seraient jamais
célébrés.
Cette histoire enflamma l’imagination du pays et mit les mollahs en rage.
Aucun religieux n’accepta d’officier à leur double enterrement, des anciens des
deux familles durent s’en charger à leur place et célébrer les rites funéraires –
dans l’islam, toute personne éduquée a cette latitude.
Ni Zakia ni Ali n’auraient alors pu imaginer une telle issue, mais leur propre
mésaventure leur vaudrait bientôt une renommée du même ordre. Munira et
Farhad appartenaient à la génération de leurs parents. Une génération d’Afghans
plus jeune puiserait dans l’histoire de Zakia et Ali la justification nécessaire pour
exprimer son amour ouvertement et fièrement, et des Afghans plus âgés, qui
avaient aimé secrètement et coupablement, pourraient y trouver une justification,
sachant désormais qu’ils n’étaient plus les seuls.
3
À la fin de l’été 2013, regagnant péniblement son foyer après une longue
journée consacrée à travailler dans les champs, Mohammad Anwar ouvrit sa
porte. Zakia était assise par terre, installée sur des coussins à même le sol, et
buvait le thé avec sa belle-fille.
La maison d’Anwar était un logement d’une évidente pauvreté, mais d’une
propreté scrupuleuse – sols de terre balayés, tapis secoués et battus, toilettes
isolées et aseptisées à la chaux. L’habitation était composée de quatre pièces
séparées, chacune d’elles constituant une petite construction isolée face au mur
de la cour intérieure. Les Afghans aiment entourer leur résidence de murs ; c’est
ainsi qu’ils abritent leurs femmes du regard des étrangers. À court d’argent,
Anwar n’avait pu se payer de mur d’enceinte en pisé, et le sien n’était achevé
qu’aux trois-quarts, une brèche aux contours dentelés demeurant ouverte à
l’endroit où il espérait un jour installer un portail. Il n’y avait ni eau courante –
le point d’eau le plus proche était un puits à quelques centaines de mètres de
distance, près de la grande route – ni électricité, excepté dans une seule pièce
une minuscule ampoule au bout d’un fil électrique que l’on pouvait brancher sur
une pile de neuf volts, quand ils avaient de quoi l’acheter. Dans la journée, les
matelas afghans de la famille, épais de cinq centimètres, étaient repliés en quatre
et empilés contre les murs intérieurs des pièces ; là où ils n’avaient pas les
moyens de se doter de vrais tapis, des carpettes en bambou ou d’autres, moins
chères, en plastique, en tenaient lieu. Il n’y avait pas de meubles, de minces
coussins jetés au sol servaient de sièges. Aux heures des repas, que tout le
monde prenait en commun, on déroulait une nappe en plastique par terre, une
manière de créer un coin salle à manger, tout le monde se servant dans un plat
collectif avec les doigts, selon la coutume afghane. Comme le reste des
habitations du village de Surkh Dar, la ferme était nichée dans une étroite vallée,
en contre-haut de la route qui s’enfonçait vers les montagnes du nord ; ils
s’étaient servis de la forte déclivité de la ligne de pente pour créer le mur arrière
de certaines des quatre pièces. Au bout de dix petites minutes d’ascension des
coteaux voisins, on pouvait se retourner et la maison d’Anwar ainsi que le reste
du village semblaient disparaître, se fondre dans le paysage, les murs et les
toitures étant faits de la même terre que les pentes érodées qui les entourent. Qui
plus est, bâtie par son grand-père, la maison d’Anwar était déjà ancienne, et des
décennies de vent et d’orages en avaient arrondi toutes les arêtes, de sorte qu’elle
semblait moins avoir été construite qu’avoir poussé sur place.
Anwar s’était assis pour le thé avec Zakia, saisie de surprise. Elle se tenait le
poignet dans l’autre main, le tournait et le retournait, comme souvent quand elle
était sur les nerfs, mais à part cela, elle semblait posée. À cette période, Anwar
avait déjà de nombreux sujets de préoccupation ; la période du ramassage des
pommes de terre, leur culture de rapport la plus importante, n’était plus très loin.
Cette année-là, les prix étaient bons, et les récoltes seraient probablement
abondantes, quoique réclamant beaucoup de main-d’œuvre. Il pourrait même
commencer à rembourser les dettes qu’il avait contractées pour le mariage de
son fils aîné, Bismillah, plusieurs années auparavant, et de son deuxième fils,
Ismatullah, l’année suivante. En Afghanistan, les fils sont fortement dotés ; ils
donnent la mesure de la richesse d’un homme. Bien que les filles puissent
apporter à leur père une dot conséquente versée par le fiancé, elles sont un objet
de dédain. Un homme qui compte de nombreux fils est considéré comme un
homme riche, même s’ils l’appauvrissent. Père de cinq fils, mais de seulement
trois filles, Anwar était fier d’être perpétuellement désargenté.
Beaucoup d’hommes afghans ne savent même pas combien de filles ils ont ;
si vous leur demandez le nombre d’enfants que compte leur famille, s’ils ont par
exemple cinq fils et cinq filles, ils répondront sans doute « cinq », car les filles
ne comptent pas. Insistez pour savoir le nombre de filles et, souvent, pour s’en
assurer, ils devront consulter un enfant ou une épouse. Pourtant, Anwar n’est pas
de ces hommes-là.
Zakia lui servit calmement un peu de thé, comme si c’était le geste le plus
naturel du monde.
– Pourquoi sommes-nous tous réunis ici ? dit-il. Qu’y a-t-il, ma fille ?
Il employait ce terme comme un vieil homme s’adressant à une jeune
femme, rien de plus.
Depuis plusieurs mois maintenant, la situation avait atteint son paroxysme ;
après le retour d’Ali de l’armée, il s’était écoulé presque un an, et plusieurs mois
depuis leurs fiançailles secrètes. Zakia en était à son troisième téléphone, qu’elle
cachait dans ses sous-vêtements, après que son frère, d’abord, puis son père
avaient découvert les deux premiers. Bien que Sabza n’ait pu identifier Ali, à
l’aube, le jour où elle avait surpris sa fille avec lui dans le jardin, à l’instant où il
avait réussi d’extrême justesse à escalader le mur et à s’enfuir, à ce stade, tout le
monde s’était fait une idée assez précise de celui avec lequel Zakia entretenait
une liaison, même si personne ne pouvait le prouver. Après qu’Anwar avait
officiellement demandé la main de Zakia, ce n’était plus un secret, dans aucun
des deux villages. « Tout le monde était au courant. Je venais de trancher : ici,
chez moi, je ne suis plus libre, donc il faut que j’aille le rejoindre, et j’y suis
allée, expliqua-t-elle. J’ai simplement pensé à Ali, et je me suis dit : “Je dois
aller le rejoindre”. J’avais bon espoir qu’il me garderait ou m’accepterait, mais je
n’en savais rien. Il fallait que je le fasse, c’était tout, même si je ne prévoyais
rien ».
Ce qu’elle ne disait pas, ou ne pouvait dire, c’est qu’Ali et elle étaient
devenus amants et qu’elle n’avait pas d’autre choix. Jamais elle ne pourrait
accepter aucun autre mari afghan.
Elle confia à Anwar qu’elle voulait voir Ali, et qu’il leur fallait discuter d’un
certain sujet avec lui. Malheureusement, Ali était parti travailler assez loin du
village (il avait un emploi de journalier) et ne serait de retour que le vendredi.
– Je suis désolé, ma fille. Tu ne peux pas le voir, lui répondit Anwar.
Il fit semblant de ne pas comprendre de quoi il s’agissait, alors que ce n’était
que trop évident. Sa simple présence dans la maison d’un autre homme, même
chaperonnée par sa belle-fille, était une atteinte à la moralité publique. Il
raccompagna Zakia sur la moitié du trajet vers chez elle, jusqu’à la grande route
qui trace la frontière entre leurs deux villages.
À son retour, il vit des voisins rassemblés dans les ruelles, conversant à voix
basse, et il était clair que la nouvelle s’était répandue, que l’on avait remarqué
Zakia du mauvais côté de la route. L’un des voisins d’Anwar était venu lui en
parler, et il décida de couper court aux inévitables ragots en téléphonant à
Zaman, le père de Zakia. L’un de ses fils lui composa le numéro, car il ignorait
comment procéder.
– Ta fille s’est présentée dans ma maison, et elle pourrait désormais vouloir
s’enfuir avec mon fils, lui apprit Anwar. Il vaut mieux que tu donnes ton accord,
car si cela arrive, alors il sera trop tard.
– Si cela devait arriver, lui répliqua Zaman, je réclamerais 500 000 afghanis,
et je sais que tu es déjà endetté. Tu es au bord d’un précipice, tu plonges déjà le
regard dans le vide, et cela suffira à te faire basculer.
C’était une somme impensable, plus de 9 000 dollars.
– Mes dettes ne te regardent pas, mais si ces deux-là s’enfuient, toi, tu
n’auras rien.
Zaman s’obstina dans son refus.
Au cours du mois suivant, Ali et Zakia furent rarement en mesure de se
parler, tant la famille de Zakia la surveillait de près. Quand ils réussirent tout de
même à échanger quelques mots, elle lui promit de revenir et lui jura que si sa
famille ne la gardait pas captive, ils s’enfuiraient. Elle ajouta que désormais, elle
était légalement une adulte et que personne ne pourrait la retenir. « Nous
sommes tombés d’accord sur le fait que si la famille d’Ali n’acceptait pas d’en
tenir compte, alors nous partirions secrètement pour un endroit connu de
personne… Quelque part, c’est tout, mais nous n’avions pas la moindre idée
d’où ce serait. Après ma première visite à leur domicile, je les ai avertis qu’ils
pourraient m’éconduire dix fois, je reviendrais quand même. C’est parce que je
l’aimais vraiment. J’étais déterminée. J’aimais vraiment Ali, et ma décision était
sans appel. C’était une décision ferme.
Dès qu’elle entrevit une opportunité, elle prit donc l’initiative et se dirigea
vers la maison de l’oncle d’Ali au lieu de celle du jeune homme, croyant ainsi
échapper à ses poursuivants. L’oncle téléphona à Anwar, pendant qu’Ismatullah
empêchait Ali de partir la rejoindre. Ali se battit contre son frère, bien plus âgé
et plus corpulent que lui, et finalement, pour le maîtriser, Ismatullah, furieux, le
frappa au visage avec une pierre, lui laissant un hématome qui mettrait des mois
à se résorber. (La blessure était encore bien visible lors de ma première rencontre
avec lui, au mois de février suivant.)
Arrivé à la maison de son frère, Anwar s’expliqua avec Zakia.
– Tu ne peux pas faire ça, l’avertit-il. Qu’est-ce qui te prend ? Ma fille,
pourquoi te comportes-tu de la sorte ?
Elle l’implora ouvertement de l’accueillir au sein de sa famille, pour qu’elle
puisse épouser son fils.
– Nous nous aimons, nous voulons nous marier, et personne ne nous en
empêchera.
Déterminée à ne pas pleurer, elle avait les yeux secs.
– Cette décision ne t’appartient pas. Cela ne se pourra jamais, lui répondit
Anwar.
Il la prit par le bras et la raccompagna de force à son domicile, aidé par deux
de ses fils, tandis qu’Ismatullah empêchait encore Ali d’intervenir. Il était près
de minuit, et la maisonnée des Zaman, déjà en alerte, avait découvert que Zakia
avait détalé. Gula Khan était sur le toit avec un autre de ses frères.
– Allons-y avant qu’ils ne nous agressent, conseilla Anwar à ses fils, alors
qu’ils laissaient Zakia devant chez elle. Vous voyez bien qu’ils sont très en
colère.
À son retour chez lui, il frappa lui aussi son fils, Ali, en lui hurlant qu’il
avait attiré la honte et l’humiliation sur sa propre famille et sur celle de Zakia.
– Nous ne voulions pas faire honte à leur famille, protesta le jeune homme.
Quelques mois plus tard, sa réaction était plus partagée. D’un côté, il
acceptait la punition qu’il avait reçue, mais d’un autre côté, il demeurait encore
très en colère.
« Cette nuit-là aura été très pénible », se rappelait Zakia. Le lendemain
correspondait à la première journée de ramassage des pommes de terre, et tout le
monde devrait se rendre dans les champs, mais la famille entière resta debout
tard, en la réprimandant avec virulence. « Ce soir-là, mon père et ma mère m’ont
tous deux battue, m’expliqua-t-elle. C’était la toute première fois, cela ne leur
était encore jamais arrivé. » Gula Khan et les autres frères de la jeune fille
s’étaient toujours érigés en farouches gardiens de sa vertu. Ce fut au cours de
cette correction parentale qu’elle mesura enfin à quelle situation désastreuse elle
était réduite. « En me battant, ils me répétaient : “Si tu ne nous écoutes pas, nous
te tuerons. Nous sommes obligés d’agir ainsi. Nous serons obligés de te tuer.” »
Le lendemain, les deux familles étaient dans leurs champs respectifs, côte à
côte, et Zakia et Ali se sentaient tous deux meurtris. Le ramassage des pommes
de terre à la main est un travail éreintant et, de part et d’autre des murets de pisé
ou parfois des simples chemins de terre qui séparaient les deux domaines,
personne ne se parlait. Ils n’osaient pas se regarder.
Personne ne s’attendait à ce qu’elle tente à nouveau de décamper, cette
même nuit, et c’est pourtant ce qu’elle fit. Sa famille s’étant endormie, épuisée
par les efforts de la journée, vers 23 heures, elle se faufila dehors et retourna au
domicile d’Anwar. Cette fois, Ali s’attendait plus ou moins à sa venue et, à son
arrivée, il était encore debout.
« Toute ma famille voulait la renvoyer, expliquait-il. Jamais ils ne
l’accepteraient. J’ai compris que nous n’avions nulle part où aller, aussi je l’ai
conduite au siège local du ministère des Affaires féminines. Il était très tard,
mais les gardes devant le bâtiment firent descendre une femme qui dirigeait le
bureau provincial des droits de l’homme, une dénommée Aziza Ahmadi, qui
s’organisa pour faire admettre Zakia au Refuge pour femmes de Bâmiyân, à une
courte distance de là.
« Au début, j’étais heureuse de me trouver dans ce refuge, parce que je
savais qu’à présent ma vie était en danger, et je voulais que mon cas soit traité
sur un plan juridique », me confia-t-elle.
À cette époque, en octobre 2013, elle ignorait qu’elle y serait encore près de
six mois plus tard.
Au début, elle était inconsolable, et pleurait sans cesse.
« Elle pleurait pendant une ou deux heures sans interruption, même la nuit »,
me raconta la directrice du refuge, Najeeba Ahmadi1. Hormis un petit sac
plastique contenant des vêtements qu’elle avait apportés avec elle dans la maison
d’Anwar, son unique possession était la photographie toute cornée d’Ali qu’elle
couchait à côté de son mince matelas posé à même le sol. La mère d’Ali la lui
avait donnée quand elle s’était elle-même rendue en visite au refuge, en partie
parce que Chaman voulait s’assurer que les responsables de l’endroit savaient
que la famille d’Ali la soutenait, et en partie pour rassurer et réconforter Zakia.
Plus tard, quand la police pourchasserait les amants, les policiers confisqueraient
cette photo au refuge et en diffuseraient des copies aux postes de contrôle.
Les premiers jours, les employées restèrent auprès d’elle, s’efforçant de la
calmer.
– Tu es une fille courageuse, arrête de pleurer, lui répétaient-elles. C’est toi
qui as eu le cran de te battre pour tes droits.
– J’éprouve de la pitié pour mes parents, leur répondait-elle. Ils me
manquent, mais je redoute ce qu’ils vont faire.
Najeeba avait déjà été maintes fois confrontée à ce type de situation. « Dans
la société afghane, les familles renient leurs enfants et ne leur pardonnent pas,
soulignait-elle. C’était à cela qu’elle pensait, c’était cela qui la perturbait et la
mettait en pleurs. »
– Je l’aime, et je ne renoncerai pas à lui, leur déclara-t-elle dans un souffle,
avant d’avouer : Je ne sais que faire. D’un côté, il y a mon amant, et de l’autre,
ma famille.
Elle sollicita les conseils de Najeeba, mais tout ce que cette dernière put
suggérer à la jeune fille fut de sonder son propre cœur. « Nous nous refusions à
lui dire quel parti prendre. C’était sa responsabilité. Mais nous lui répétions
toujours : “Avant de prendre la moindre décision, réfléchis bien”.
Zakia en revenait toujours à la même intention.
– Je veux épouser ce garçon.
– Si c’est vraiment ce que tu souhaites, alors fais-le, lui répondit Najeeba.
– Vous ne pensez pas que c’est mal agir ?
– Si c’est ce que tu crois dans ton cœur, ce ne peut être mal, lui assura la
responsable. Maintenant que tu es tombée amoureuse, tu dois te battre pour cet
amour jusqu’au bout, jusqu’à ce que tu aies obtenu ce que tu veux. Quand tu
seras mariée, tu pourras toujours essayer de te réconcilier avec ta famille. Cela
risque d’exiger des années, quatre, cinq ou même huit ans. Cela pourrait se
produire bientôt, ou réclamer un certain temps.
Le moyen le plus simple d’apaiser ses crises de larmes était de l’amener à
parler d’Ali.
– Raconte-nous un peu quelles sont ses qualités. Quelles sont celles qui t’ont
poussée à vouloir l’épouser ? lui demandait Najeeba.
– Il me soutient, et quand on reçoit le soutien d’un être, on ne peut rien
espérer de plus de la vie. On recherche toujours quelqu’un qui se tiendra à vos
côtés et qui vous soutiendra, quoi qu’il arrive. Ali possède toutes ces qualités-là.
Il est très attentionné, dynamique, et il appartient à une famille qui est très
gentille, répondait-elle. Je ressens tellement d’amour pour lui, et je sens qu’il
m’aime autant que je l’aime. Il est travailleur, et il est prêt à tout sacrifier pour
moi. Et en plus, ajoutait-elle avec un sourire, il est bel homme.
Quand elle s’était calmée, elle se mêlait volontiers aux autres filles et jeunes
femmes présentes, dont un bon nombre d’entre elles avaient à peu près son âge.
Elle avait un sens aigu de ses droits individuels et faisait la leçon à ses
interlocutrices à ce sujet. D’après tous les témoignages, Zakia, considérée
comme la plus jolie des sept filles de Zaman, avait grandi adorée par son père,
admirée ou enviée par ses frères et sœurs, ce qui lui conférait une maîtrise de soi
peu courante chez une jeune femme afghane, une autorité naturelle qui s’était
transformée en colère et en ressentiment quand ses frères avaient tenté de
prendre l’ascendant sur elle, à sa majorité. « Bien que n’ayant reçu aucune
instruction, elle savait attirer l’attention sur elle. Elle faisait des plaisanteries,
racontait des histoires, récitait des poésies, expliqua Najeeba. Elle avait une
personnalité pleine de drôlerie et de charme et, dès son arrivée au refuge, toutes
les autres filles ont noué d’étroites relations avec elle. C’était une jeune femme
tout à la fois gentille, active, courageuse et amusante. »
Toutefois, les semaines et les mois se prolongeant, elle finit par se sentir
désabusée. « Au début, au refuge, j’étais heureuse. Plus tard, je me suis rendu
compte qu’ils étaient incapables de résoudre mon affaire. » Elle finit par
demander l’autorisation de quitter l’endroit, pour retrouver Ali. En théorie, ces
refuges pour femmes ne sont pas des prisons, mais dans la pratique, ils
remplissent bel et bien cette fonction dans le cadre d’un accord entre les
tribunaux, la police, les groupes de défense des droits des femmes et les jeunes
femmes elles-mêmes. Les responsables du refuge réunirent à plusieurs reprises
un comité de représentants de ces groupes afin de décider si l’on pouvait libérer
Zakia en toute sécurité, ainsi qu’elle en avait formulé la requête.
« Les membres du comité ont répondu en ce sens : “Si nous l’autorisons à
partir, où ira-t-elle ?” », me rapporta Najeeba. Il y avait toujours un membre de
la famille de la jeune femme qui attendait devant le refuge ou, s’il y avait
audience au tribunal, devant le palais de justice. Le comité rejeta donc sa requête
à plusieurs reprises.
De tels groupes constituent l’une des louables avancées de la loi
d’Élimination de la violence contre les femmes (EVAW), un texte qui marque
un tournant – mais, ainsi que Zakia le découvrit, ce ne sont pas les exemples de
limites à ce texte qui manquent. Lors de sa promulgation, en 2009, la loi EVAW
fut saluée comme un modèle de dispositif législatif pour la défense des femmes
oppressées dans de nombreux pays sous-développés2. À première vue, la
Constitution afghane adoptée après la chute des talibans avait déjà
admirablement permis de sanctuariser les droits des femmes3. Rédigée avec
l’aide experte d’universitaires américains et européens, elle stipulait que les
femmes devaient jouir de droits égaux à ceux des hommes, qu’une jeune fille
devenait légalement une adulte exerçant la plénitude de ses droits civiques dès
l’âge de 18 ans, qu’aucune jeune fille ne pouvait être mariée avant 16 ans ou
qu’elle devait consentir à toute union, pour ne citer que ces principaux aspects.
Le problème était qu’aucune sanction n’était prévue contre la violation de ces
déclarations d’égalité et qu’aucune législation n’avait été adoptée non plus, par
exemple pour sanctionner un père qui mariait sa fille à 14 ans ou qui battait sa
femme parce qu’elle avait lancé un regard à un autre homme. En vertu du code
pénal afghan, le viol même n’était pas un crime – jamais mentionné dans le droit
civil et criminel, il était traité comme une affaire familiale, relevant du ressort
des tribunaux religieux de la charia. Dans cet ordre d’idées, si un mari battait sa
femme, même s’il la battait à mort, la seule loi qui s’appliquait était celle de la
charia ; le plus souvent, les tribunaux islamiques approuvaient son crime, s’il
était fondé sur sa conviction d’avoir subi une violation de ses droits patriarcaux.
L’EVAW avait changé cela. Le viol, les sévices contre une femme, le
mariage forcé ou le mariage des enfants tombaient sous le coup de sanctions
criminelles. Beaucoup de pratiques coutumières étaient proscrites. L’une d’elles
concernait ce que la loi EVAW appelait l’« interdiction d’une relation », une
pratique selon laquelle les familles contrôlent le choix de l’époux. Dans les faits,
avant la loi, Zakia n’avait aucun droit juridique de choisir d’épouser Ali, ce
choix appartenait uniquement à son père, quel que soit l’âge de la jeune fille.
Antérieurement à la loi, les amants auraient été emprisonnés et poursuivis au
moins pour tentative d’adultère, et pour adultère s’il y avait eu suspicion de
relations sexuelles. L’adultère était sujet à des peines allant de la flagellation à
dix ans de prison, ou même à la mort par lapidation4. Sans la loi, les refuges pour
femmes n’auraient pas exercé le rôle qu’ils ont fini par remplir, en protégeant les
femmes contre une violence qui, avant l’adoption du texte, n’était même pas
considérée comme un crime. Et, sans des refuges comme celui de Bâmiyân,
Zakia aurait péri depuis longtemps. S’il est un facteur entre tous qui a rendu
l’histoire de Zakia et Ali possible, c’est la loi. En un sens, ils doivent en
remercier les talibans. La répression infligée aux femmes durant leurs six années
de pouvoir avait scandalisé la quasi-totalité de la planète et, après leur chute,
l’engagement en faveur d’un traitement correct pour les femmes afghanes fut
l’une des pierres angulaires de la politique internationale par rapport à
l’Afghanistan. Le texte était une conséquence directe de l’intervention
occidentale et une réaction aux excès du régime taliban qui l’avait précédée.
Néanmoins, Zakia et Ali avaient eu de la chance de survivre aussi
longtemps. C’est aussi un texte imparfait, en particulier s’agissant de sa mise en
œuvre dans une société farouchement patriarcale et dans des régions rurales
arriérées où la plupart des juges ne détiennent aucun diplôme juridique ou autre
qualification judiciaire. Nombre d’entre eux croient encore que la Terre est plate
et que c’est un non-sens ou un blasphème de suggérer le contraire.
Dans un autre village hazara de la province de Ghazni, un an et demi plus
tôt, une jeune fille de 16 ans, Sabira, avait reçu cent et un coups de fouet après
avoir été accusée d’adultère – alors qu’il avait été ensuite prouvé qu’elle était
encore vierge. Son seul crime était de s’être trouvée seule dans une boutique
avec un homme dont elle affirmait qu’il l’avait violée. Elle était apparemment
trop inexpérimentée pour comprendre ce qui était constitutif d’un viol. La loi
EVAW n’étant d’aucun poids pour sa défense, les juges locaux refusèrent de
l’appliquer, et les mollahs et anciens commandants djihadistes qui avaient
ordonné la flagellation n’ont jamais été punis, même après des protestations à
l’échelle nationale.
Tant qu’il n’y avait pas à Bâmiyân de juges disposés à sanctionner la famille
de Zakia pour avoir monté la garde devant le refuge et les tribunaux de Bâmiyân,
en la menaçant de violences, de manière implicite mais claire, si elle sortait, les
limitations de la loi étaient tout aussi claires. Seule l’intervention de gens comme
Fatima Kazimi, la représentante du ministère des Affaires féminines à Bâmiyân,
et des responsables du refuge la protégeaient contre les représailles familiales.
Malgré la menace qu’ils faisaient peser sur elle, les membres de la famille de
Zakia disposaient d’un droit de visite, et sa mère et son père venaient
fréquemment la voir, tout comme ses sœurs. « Ils me conjuraient de rentrer à la
maison et me répétaient : “Ce n’est pas bien, ce n’est pas juste que tu sois ici”,
me confia-t-elle. Ils me maudissaient, juste pour tenter de me faire comprendre.
Ils me répétaient : “N’aie pas peur de nous. Nous ne te ferons rien.” Mais je
savais qu’ils ne pouvaient me forcer à rentrer à la maison avec eux, c’était donc
leur moyen pour me faire rentrer, et je savais ce qu’ils me feraient. J’étais sûre à
cent pour cent qu’ils me tueraient avant même de m’avoir ramenée chez nous.
Avant que je ne sois venue m’abriter au refuge, ils me menaçaient et me
frappaient, uniquement parce que j’avais une liaison. Je savais qu’ils me feraient
subir un traitement terrible », ajouta-t-elle.
L’affaire de Zakia fut entendue plusieurs fois par les tribunaux, où les juges,
tous tadjiks, comme la famille de la jeune femme, insistèrent pour qu’elle ne
puisse épouser Ali qu’avec le consentement de son père. Pour sa part, la famille
d’Ali affirmait que Zaman et ses fils avaient soudoyé les juges pour qu’ils
prennent parti en sa faveur, et Zaman soutenait qu’Anwar et ses fils avaient
acheté le ministère des Affaires féminines, la police et le bureau du gouverneur,
afin qu’ils soutiennent Zakia. Ils avaient peut-être tous raison : en Afghanistan,
la corruption est omniprésente, en particulier à Bâmiyân. En dépit de tout, les
deux camps auraient accepté des pots-de-vin pour agir dans le droit-fil de leurs
allégeances ethniques.
Comme la plupart des juges afghans, le magistrat principal du tribunal de
première instance de la province de Bâmiyân, le juge Attaullah Tamkeen, n’était
pas diplômé en droit5. D’après l’un de ses collègues membres du jury qui statua
sur le cas de Zakia, le juge Saif Rahman, qui n’était non plus titulaire d’aucun
diplôme juridique, l’étude de la charia à l’université Balkh constituait la seule
expérience judiciaire de ce magistrat. Certains juges afghans sont même encore
moins instruits, simplement diplômés des madrasas, les écoles religieuses où les
étudiants consacrent l’essentiel de leur temps à apprendre à réciter intégralement
le Coran de mémoire. Dans une société qui révère les individus âgés de sexe
masculin, la plupart de ces magistrats sont cacochymes, et le peu de
connaissances juridiques qu’ils détiennent est antérieur à la Constitution afghane
actuelle et à toute la législation de la décennie précédente, qui ont accordé aux
femmes des droits, en particulier avec la loi EVAW. Si les juges avaient la
moindre connaissance de la Constitution afghane, ils sauraient que Zakia était
juridiquement une adulte et avait toute latitude de choisir son époux. Ainsi, la loi
EVAW rend ses droits plus explicites et transforme les actes de sa famille en
délits pénaux, bien que l’« interdiction de relation » soit probablement le moins
poursuivi de tous les crimes commis en Afghanistan.
« Dans toute société, la loi n’est pas seule à modeler les réalités, exposait
Rubina Hamdard, une juriste du Réseau des femmes afghanes, qui avait suivi
cette affaire de près. C’est le comportement des magistrats et leur manière
d’appliquer la loi. Ici, en Afghanistan, et particulièrement dans cette affaire, il
est vrai, les magistrats constituent la limitation de toute loi. Ils résolvent les
affaires de fugues en condamnant les jeunes filles fugitives à un an de prison,
alors qu’elles ont plus de 18 ans et qu’aucune législation ne pénalise ces
fugues… En revanche, il existe une loi contre la condamnation pénale de ces
fugues. »
Soutenue par le tribunal de Bâmiyân, l’insistance familiale eut finalement
raison de Zakia et, le 2 février 2014, elle fut conduite hors du refuge pour
rencontrer sa mère, son père et trois des juges, ainsi qu’une demi-douzaine de
sages de leur village. Selon leur version, Zakia avait introduit une requête pour
leur être confiée ; selon sa propre version, dans cette requête, elle réclamait
d’être libérée, parce qu’elle avait 18 ans. Lors de l’audience, le juge Tamkeen
avait convoqué les membres de sa famille et tenté d’élaborer un accord. Ils
promettaient de ne pas la tuer ni de lui faire aucun mal pour avoir fui le domicile
familial, et ils abandonneraient toute accusation contre elle (ce tribunal traitait
encore ce type de fuite du domicile comme s’il s’agissait d’un crime). En guise
de signature, son père, son oncle et plusieurs anciens avaient tous appliqué leur
empreinte digitale sur un document approuvé par le magistrat, confirmant à la
fois leur accord pour la ramener du refuge chez eux sans lui causer aucun mal, et
le consentement de la jeune femme. Convoquée devant le juge Tamkeen,
entourée des membres de sa famille visiblement furieux, elle avait accepté.
Les engagements comme ce document signé par la famille de Zakia revêtent
une valeur douteuse. En dépit de toutes les exégèses relatives à la conception
afghane de l’honneur, cette notion telle qu’appliquée en Afghanistan est sans
lien aucun avec le respect de la parole donnée, surtout quand il s’agit de
promettre de ne pas tuer une femme.
Gul Meena, une jeune fille de 18 ans, avait été mariée de force à un mari qui
la maltraitait, alors qu’elle n’était qu’une enfant prépubère. Elle s’était enfuie
avec un voisin, devenu son amant, un dénommé Qari Zakir, et en 2012, ils
s’étaient échappés de leur village, dans la province de Kunar. Ils avaient obtenu
de se marier au motif que son précédent mariage était illégal. Un an plus tard,
son frère et son père avaient réussi à la retrouver et lui avaient rendu visite sous
prétexte de se réconcilier avec elle6. Après leur départ, M. Zakir gisait mort dans
son lit, le cou presque entièrement tranché au couteau. Mademoiselle Meena
était couchée dans le lit voisin, grièvement blessée à la tête de quinze coups de
hache ; la police avait recherché le frère, qui avait perpétré cette agression. Ces
manifestations d’une violence extrême constituent souvent un trait distinctif des
meurtres d’honneur commis en Afghanistan7. Ce sont rarement des meurtres
« propres », car ils révèlent au contraire la profondeur des haines et des passions
que suscite la transgression de ces femmes. Grâce à un miracle et au travail des
médecins à l’hôpital de Jalalabad, Gul Meena avait pu survivre ; des journalistes
et des membres d’organisations humanitaires compatissants versèrent des
sommes d’argent pour couvrir en partie ses soins et à payer ses médicaments et
sa nourriture8, car il ne lui restait plus aucune famille susceptible de s’en
charger.
Ces familles ont fréquemment recours à des subterfuges pour faire revenir
les jeunes fuyardes. Dans un village du district de Dasht-e-Archi, à Koundouz,
en 2010, un homme de 25 ans, Khayyâm, et une femme de 19 ans, Siddiqa,
voulaient se marier, mais la famille de la jeune femme l’avait déjà promise à un
autre. Le couple s’était enfui dans la province de Kunar, mais des émissaires des
deux familles étaient allés les persuader que tout était pardonné et que plus rien
ne leur interdisait de rentrer dans leur village conclure un mariage en bonne et
due forme. Au lieu de quoi, une fois rentrés, ils avaient vu toute la population
masculine du village se rassembler pour entendre le commandant local des
talibans les déclarer coupables d’adultère et les condamner à mort par lapidation.
On les avait tous deux jetés dans deux grandes fosses, tandis que leurs voisins et
des membres de leurs familles s’étaient mis à leur lancer des pierres. Interrogé
par la suite, l’un des villageois, Nadir Khan, ne s’était pas opposé à cette
lapidation, mais affirmait n’avoir lui-même pas jeté de pierres. « Au début de
leur supplice, les amants avaient déclaré : “Nous nous aimons quoi qu’il
arrive” », rapportait-il9. L’exécution de la sentence avait suscité l’enthousiasme,
et certains villageois, s’armant de pierres si lourdes qu’elles étaient difficiles à
soulever, avait pilonné le couple de très près. L’enthousiasme de la foule face à
ces exécutions était manifeste, au vu des vidéos enregistrées par plusieurs
villageois dans leurs téléphones portables, dont des copies avaient circulé sur les
réseaux sociaux à l’échelle nationale10. On y voyait Siddiqa tombant lentement à
genoux, puis, après avoir été frappée à la tête par une pierre particulièrement
grosse, s’effondrer au fond de la fosse où on l’avait jetée, apparemment
inconsciente ; sa lente agonie est masquée par la burqa bleue qu’elle portait.
Revenant à elle, la jeune femme avait tenté de sortir de la fosse en rampant, et
l’un des hommes lui avait tiré trois balles de son AK-47 dans la tête. Son amant,
Khayyâm, n’est pas visible sur la vidéo, masqué par la foule des villageois, ses
voisins, agglutinés autour de son corps ; au cours des quelques minutes
suivantes, il avait été lapidé à mort11. Bien que ces lapidations aient été
perpétrées par des talibans, après la chute du village entre les mains
gouvernementales, la police afghane s’était montrée réticente à l’idée de
poursuivre les auteurs de ces agissements, et ce malgré l’abondance de preuves
de leur implication apparemment volontaire dans ces actes criminels, clairement
visible sur ces vidéos12.
Comme beaucoup de jeunes femmes de la société afghane, Zakia savait très
bien ce qui l’attendait si elle s’écartait du droit chemin, mais elle avait
néanmoins du mal à croire que ses proches deviendraient eux aussi ses assassins,
et elle avouait qu’elle hésitait entre son envie désespérée de croire à leurs
promesses et sa conviction d’être perdue si elle cédait. « Ils ont fait pression sur
moi pour me pousser à répondre que je voulais retourner auprès de mes parents.
C’était ce que je devais déclarer. Je n’avais aucun moyen de dire non », me
confia Zakia.
Le juge Tamkeen la prit à part et lui administra une leçon de loyauté
ethnique. « N’épouse pas ce garçon, sans quoi tu me déshonoreras, ainsi que
toute notre communauté ethnique », la semonça le magistrat, selon le récit
qu’elle m’en fit. Comme la plupart des juges de Bâmiyân, le magistrat était
tadjik et musulman sunnite. Ali, tout comme Fatima Kazimi, la fonctionnaire du
ministère des Affaires féminines à Bâmiyân, et la plupart des autres responsables
publics, notamment ceux de la police, étaient tous des Hazaras, et des
musulmans chiites.
Aucune des représentantes du refuge pour femmes n’avait pu assister à cette
audience – Najeeba Ahmadi, la directrice de l’établissement, était partie à
Kaboul pour affaires personnelles, et ne rentra qu’en fin de journée, et Fatima
Kazimi n’en avait pas été informée. Plus tard ce jour-là, au terme de pressions
exercées des heures durant par la foule des responsables et de la famille, Zakia
accepta d’apposer son empreinte digitale sur le document, consentant ainsi à
retourner au sein de sa famille. Najeeba était alors de retour de la capitale et,
tenue informée de l’accord, elle tenta de gagner du temps, arguant qu’il était trop
tard, que la journée était trop avancée, en raison de toutes les démarches
administratives à effectuer avant qu’elle ne puisse légalement laisser Zakia
partir. Ils devraient donc tous revenir se présenter dans la matinée. Elle passa la
nuit au téléphone, alertant d’autres dirigeantes et responsables favorablement
disposées sur ce qui était sur le point de se produire.
Le lendemain matin, le 3 février, elle conduisit Zakia du refuge au tribunal,
où sa famille s’était de nouveau rassemblée ; cette fois, le groupe était plus
étoffé, comprenant son frère Gula Khan, deux cousins, ses parents, Sabza et
Zaman, six anciens du village, augmentés du collège des trois magistrats, présidé
par le juge Tamkeen. Fatima Kazimi était là elle aussi, soutenue par le
gouverneur adjoint, Asif Mubaligh, et le chef adjoint de la police, Ali Lagzi.
Fatima Kazimi a de la présence ; forte, un peu ronde, généralement coiffée
d’un foulard en soie violette et pudiquement vêtue d’un imperméable de couleur
sombre, elle respire l’assurance et l’autorité. Le gouverneur adjoint et elle prirent
Zakia à part, malgré les vives objections de sa famille.
– Comprends-tu, lui demanda-t-elle, que tu as signé un accord pour retourner
chez toi, dans ta famille ?
– Oui, fit Zakia d’une voix fluette.
– Rien ne t’y oblige, reprit-elle. Tu peux toujours changer d’avis, et en ce
cas nous te protégerons. Tu dois juste déclarer au tribunal, devant les juges, que
tu ne veux pas y aller.
À leur retour en salle d’audience, Zakia se leva et déclara qu’elle voulait
rester au refuge. Le juge Tamkeen se leva d’un bond et ordonna aux policiers de
la faire sortir de force et de la reconduire dans sa famille.
– Je ne veux pas rentrer chez moi ! cria-t-elle.
Le juge menaça de les envoyer tous en prison.
– C’est une violence contre elle et une violence contre les femmes, répliqua
Fatima. Vous ne pouvez pas faire ça.
Elle demanda au chef de la police adjoint d’intervenir, et il ordonna aux
policiers de raccompagner la jeune femme au refuge. En fin de compte, ces
derniers obéirent à leurs supérieurs, qui étaient leurs semblables, des Hazaras, et
non aux juges, qui étaient tadjiks.
La famille de Zakia cessa alors complètement de feindre qu’elle ne lui
voulait aucun mal. Son père et son frère tentèrent de l’arracher physiquement à
Fatima et à la police, mais ce fut sa mère qui eut l’attitude la plus affligeante.
– Espèce de putain, lui hurla Sabza, la pire des invectives qu’une mère
afghane – ou une mère tout court – puisse lancer à sa fille.
– Tu ne vivras jamais en paix ! Nous te tuerons ! beugla l’un des hommes.
« Ma mère hurlait et me maudissait, mes frères et le fils de ma tante ont
essayé de me frapper, mon père et ma mère tiraient sur mes vêtements, et il a
même tenté de me les arracher, m’expliqua-t-elle. Je sentais que s’ils me
sortaient de là, je n’arriverais jamais chez moi. Ils m’auraient tuée en chemin.
« Ils étaient féroces, confirma Fatima. Dans notre esprit, cela ne soulevait
aucun doute… à l’évidence, si jamais ils mettaient la main sur elle, ils la
tueraient. »
Ils lui arrachèrent son foulard, et sa veste resta dans les mains de Sabza,
alors que la famille se battait avec la police pour récupérer la jeune fille.
– Il faut pendre cette fille ! hurlait Zaman.
« C’était leur intention. C’était leur choix, confirma Zakia. Au moins, à ce
moment-là, la police s’est aussi aperçue qu’ils me tueraient, aussi les policiers
nous ont assurés qu’ils ne me livreraient pas.
Zaman et son fils furent menottés, mis en état d’arrestation et détenus
jusqu’à ce qu’ils se fussent calmés, alors que la police expulsait de la salle
d’audience Sabza, qui continuait de pousser des cris et de proférer des
invectives.
Le gouverneur adjoint et le chef de la police adjoint, ainsi que Najeeba
Ahmadi, Fatima Kazimi et la responsable du bureau des droits de l’homme,
Aziza Ahmadi, furent tous témoins de ces débordements et de la véhémence de
leurs serments de tuer Zakia. On aurait pu attribuer ces propos à l’emportement,
le genre de paroles brutales que l’on vocifère dans un moment de conflit familial
qui échappe à toute mesure, si ce n’est que leur colère à eux ne se dissipait pas.
Des semaines et des mois plus tard, Najeeba recevait encore de la famille de
Zakia des menaces de mort au téléphone, et ils finiraient par sacrifier leur ferme,
leurs moyens d’existence et leur foyer à la poursuite obstinée de leur vengeance
contre Zakia et Ali.
Après l’échauffourée du tribunal de Bâmiyân, furieux, le juge Tamkeen émit
un arrêt suspendant Fatima Kazimi et Aziza Ahmadi de leurs fonctions. Il
ordonna même l’arrestation de Fatima, pour qu’elle soit interrogée par le bureau
du procureur général. « Le procureur général nous a commandé de la lui amener
pour l’interroger, expliqua le chef de la police provinciale, le général Khudayar
Qudsi. Mais une telle action ne repose sur aucun fondement, et nous refusons de
valider de telles requêtes. » Le gouverneur signifia simplement à la police
d’ignorer cet ordre, et Fatima continua d’aller travailler13.
Zakia était de retour au refuge, en sécurité, mais elle était loin d’avoir trouvé
une solution à son problème. Fatima accéda à la demande d’Ali d’être autorisé à
rendre visite à Zakia au refuge, ce qui, en temps normal, n’était absolument pas
permis, et Fatima affirma par la suite qu’elle savait qu’il introduirait
clandestinement un téléphone portable, mais elle avait fait comme si elle n’avait
rien vu. À ce stade, devenus experts en coups de téléphone clandestins, Zakia et
Ali se mirent à préparer leur évasion.
Elle n’avait plus aucune raison de rester au refuge. Aux yeux des deux
amants, l’endroit n’offrait aucune solution, rien d’autre qu’une sécurité
temporaire à laquelle il pouvait être mis un terme sans avertissement. Les juges
et la famille de Zakia bénéficiaient de tout le poids des coutumes sociales et des
pratiques afghanes, et pouvaient s’appuyer sur l’autorité potentielle du
gouvernement central. Nombre de coreligionnaires d’Ali, hazaras comme lui,
désapprouvaient les actes du couple.
Ils avaient aussi conscience des nombreux exemples du sort réservé aux
femmes afghanes qui s’écartaient du droit chemin avant de réintégrer une famille
en colère. « J’étais sûre à cent pour cent qu’ils me tueraient », avait déclaré
Zakia – et qui pouvait mieux connaître sa propre famille que l’une de ses filles ?
Si Fatima n’était pas intervenue pour l’empêcher de rentrer au domicile familial,
elle aurait risqué de finir comme Amina, une adolescente de la province de
Baghlan, au nord, âgée de 15 ou 18 ans (selon les versions14). Fille d’un
dénommé Khuda Bakhsh, Amina avait fui le giron familial quand son père lui
avait proposé de la marier à un homme bien plus âgé, dans leur village du district
de Tala Wa Barfak15. La police l’avait surprise errant dans le bazar de la capitale
provinciale de Pul-e-Kumri, interrogeant des passants pour savoir où trouver les
bureaux du ministère des Affaires féminines. Elle avait été arrêtée au simple
motif qu’elle était une femme seule.
Évitant de l’incarcérer, la police l’avait directement conduite à l’antenne
provinciale du ministère des Affaires féminines, le 20 mars 2014 – la veille du
jour où Zakia s’était enfuie de son refuge – et l’avait confiée à Uranus Atifi, chef
du service juridique. On l’avait placée dans un refuge de Pul-e-Kumri, où elle
avait séjourné un mois. Ensuite, un membre du conseil provincial, Samay Faisal,
avait contacté Mme Atifi pour l’informer que le frère et l’oncle d’Amina étaient
venus à Pul-e-Kumri et voulaient ramener la jeune fille chez eux. Monsieur
Faisal se portait garant, ajoutait-elle, aussi avait-elle reçu la famille, ils avaient
tous signé des documents de garantie formelle promettant de ne faire aucun mal
à la jeune fille si elle rentrait au bercail et de ne pas la contraindre à épouser le
fiancé qu’elle avait rejeté.
« Avant de remettre Amina aux mains de sa famille, nous lui avons parlé en
privé et demandé si elle souhaitait rentrer chez elle, nous expliqua Mme Atifi.
Elle m’a répondu qu’elle le voulait, en effet, parce qu’elle n’avait pas envie de
voir son affaire s’envenimer et créer davantage de problèmes. Madame Atifi
avait pris la précaution de filmer en vidéo, tant les promesses de la famille de ne
faire aucun mal à la jeune fille que le consentement de cette dernière. Pourtant,
Mme Atifi n’en étant pas moins inquiète, elle avait obtenu le numéro de
téléphone du frère et l’avait appelé afin de pouvoir parler à Amina, alors qu’ils
se trouvaient encore sur la route.
« Ce même soir, je l’ai appelée à 20 heures, je lui ai parlé, je lui ai demandé
si elle allait bien. Elle m’a répondu par l’affirmative et qu’ils étaient encore sur
la route. À 22 heures, je les ai rappelés, mais cette fois je n’ai pu obtenir de
réponse », me précisa Mme Atifi.
Le lendemain, elle avait rappelé le frère, et il lui avait froidement exposé
qu’un groupe de neuf hommes armés, le visage masqué, les avait stoppés, avant
de traîner Amina hors du véhicule et de l’abattre, sans blesser personne d’autre.
La famille n’avait pas pris la peine de signaler le crime à la police. S’agissant
pourtant du meurtre de sa propre sœur, le frère lui semblait d’un calme suspect.
Personne n’avait cru à l’histoire de la famille, qui prétendait que ces
hommes masqués devaient être des parents du fiancé éconduit. Si tel était le cas,
s’interrogeaient les sceptiques, pourquoi les parents du fiancé outragé n’avaient-
ils pas tué le frère, l’oncle et le cousin également présents sur les lieux, et qui
étaient censés ramener la jeune fille à la maison et prononcer l’annulation de ses
fiançailles ?
« Vous savez, si un mari découvre son épouse au lit avec un étranger et la
tue, il écope au maximum d’un an de prison, nous indiqua Shahla Farid,
professeure de droit qui siège à la direction du Réseau des femmes afghanes16.
Si elle tue son mari pour la même raison, elle peut être exécutée. C’est inscrit
dans le code pénal afghan17. » Plus vraisemblablement, en pareil cas, le mari ne
serait pas poursuivi ou, s’il l’était, ne s’exposerait qu’à une peine symbolique18.
« Je crois que les deux familles ont conclu un accord, mais je n’en suis pas
sûre, complétait Khadija Yaqeen, directrice des Affaires féminines pour la
province de Baghlan. Peu nous importent le marché ou les accords
interfamiliaux qui ont été ou seront conclus. Dans le cas d’Amina, quelqu’un a
été tué, et une enquête doit être ouverte, afin que justice soit faite. » Comme
dans tant d’affaires similaires, cela n’a apparemment jamais été suivi d’effet19.
À Bâmiyân, près de deux mois s’écoulèrent après l’audience au tribunal. En
fin de compte, le père de Zakia força l’issue en déposant une requête officielle
pour que la cour de Bâmiyân transfère le dossier de Zakia à Kaboul. Là, croyait-
il, il lui serait réservé un meilleur accueil, car dans la capitale, les responsables
du gouvernement et de la police ne seraient pas des Hazaras, mais des Tadjiks ou
des Pachtounes, et si un juge ordonnait son retour au sein de la famille, la police
obtempérerait. « Nous avons parlé avec la jeune fille et obtenu son accord pour
un transfert du dossier à Kaboul », affirmait Zaman. Évidemment, l’intéressée
répondit qu’elle n’avait donné aucun consentement à cet ordre et que c’était ce
transfert imminent qui avait précipité sa décision de fuir, ce qu’elle fit la nuit
précédant la date de l’opération.
Sa fuite, survenue si peu de temps avant le transfert, avait dû être organisée
par des fonctionnaires du ministère des Affaires féminines, estimait Zaman.
« Nous n’avons même pas été autorisés à la rencontrer, nous avons donc dû lui
parler au téléphone, afin d’obtenir son consentement. Elle a accepté de rentrer à
la maison. Elle n’est absolument pas coupable. C’est la directrice du service des
Affaires féminines qui craignait d’avoir des ennuis en raison de son implication
dans cet épisode, qui a décidé de les aider à s’enfuir. Sinon, comment une fille
qui vit dans un refuge gardé par la police peut-elle s’en échapper20 ? Il y a
sûrement eu une implication directe de cette femme et d’autres encore qui ont
organisé sa fuite. » Fatima Kazimi et Najeeba Ahmadi ont démenti les
allégations de Zaman, tout comme Ali et Zakia par la suite.
Ce qu’ils ignoraient tous, cependant, c’était que les appels de Zaman à un
renvoi de l’affaire devant un tribunal à Kaboul n’avaient aucun lien avec
l’imminence de ce transfert. Choukria Khaliqi, alors avocate auprès du groupe
des Femmes pour les femmes afghanes (Women for Afghan Women, WAW21),
avait eu vent du dossier et officiellement requis son renvoi dans la capitale, avec
l’approbation de responsables du ministère des Affaires féminines à Kaboul et
de défenseurs de droits des femmes au cabinet du ministre de la Justice. À
Kaboul, ils pensaient avoir trouvé un tribunal où siégeaient des juges qui étaient
de vrais juristes et possédaient une connaissance passable des textes. Dans le
dossier de ce couple, Choukria était convaincue de pouvoir gagner. Ensuite,
même s’ils restaient exposés à un risque d’agression de la part de la famille de
Zakia, il n’y aurait plus aucun obstacle juridique à leur mariage et aucune
justification au maintien de Zakia au refuge.
Toutefois, avant que Women for Afghan Women n’ait pu joindre Zakia pour
lui exposer tout cela, le couple avait déjà pris la fuite. Son père avait porté
plainte contre Ali pour enlèvement, et de ce fait, ils n’étaient plus des fugitifs
cherchant seulement à échapper aux représailles familiales, mais aussi à se
soustraire à la loi. Ils étaient ensemble, mais du point de vue de la police afghane
– et cela incluait celle de Bâmiyân –, il s’agissait de criminels recherchés qu’il
fallait poursuivre. Chez les Hazaras, la solidarité a ses limites. Aux yeux des
autorités afghanes, une femme en fuite serait toujours en tort, quelle que soit son
appartenance ethnique.
Toutefois, après leur départ, Zakia et Ali étaient aussi devenus des héros aux
yeux de nombreux Afghans, en particulier les femmes et les jeunes. Tout en
affirmant n’avoir joué aucun rôle dans l’évasion de la jeune femme, sur le
moment, Najeeba Ahmadi, du refuge de Bâmiyân, n’avait pas moins applaudi sa
décision. « Ses actes suffisaient à démontrer que tout le monde avait le droit de
se marier selon sa volonté. Elle a tenté d’exaucer ses vœux. Sa résistance et sa
bravoure constituent un bon exemple pour toutes les femmes et les jeunes filles
qui veulent garantir leurs droits. Quand les femmes résistent pour défendre ces
droits, cela leur donne la faculté d’atteindre leurs objectifs. Je ne crois pas que
Zakia ait rien fait de mal. Ses actes sont admirables et, où qu’elle soit, je lui
souhaite bonne chance et de réussir dans la vie. »
Pour leur part, Zakia et Ali visaient des objectifs modestes. Ils savaient
qu’en règle générale, la majorité des couples qui s’enfuyaient se faisaient
prendre, avec de terribles conséquences. Ils n’avaient jamais espéré aller bien
loin, mais ils étaient fermement déterminés à vivre ensemble quelques moments
authentiques, tant que c’était possible, même si cela signifiait la mort pour tous
les deux.
Un rabbin chez les mollahs
Cher M. Nordland 3 ,
Je m’appelle Fatima Kazimi, directrice du Département des Affaires
féminines (DoWA), antenne provinciale du ministère des Affaires
féminines (MoWA). Nous sommes le principal organisme de protection
et de défense des droits des femmes dans la province de Bâmiyân, en
Afghanistan.
J’irai droit au but, c’est-à-dire le cas d’une jeune fille (d’ethnie
tadjike) et d’un jeune homme (d’ethnie hazara) qui ont fui leur domicile
familial respectif et se sont présentés au Département des Affaires
féminines (DoWA) de Bâmiyân et devant la Commission indépendante
des droits de l’homme de Bâmiyân pour assurer leur sécurité et leur
protection, et enfin réaliser leur rêve, leur mariage. Nous suivons cette
affaire depuis le début, voilà environ trois mois, et nous avons enregistré
en vidéo la confession et les discours des deux amants.
En Afghanistan, et tout particulièrement à Bâmiyân, le mariage
entre ethnies différentes étant considéré comme tabou, la famille de la
jeune fille, tout comme quantité d’autres parties prenantes dans cette
affaire, insistent pour qu’elle rentre au domicile familial.
La jeune fille ne voulant pas retourner dans sa famille, et sachant
qu’elle s’expose à un grand danger de meurtre si elle rentre (comme
nous l’avons constaté dans des affaires précédentes), le DoWA et
d’autres organismes de protection des droits des femmes, notamment le
Bureau du gouverneur, la Commission indépendante des droits de
l’homme et le Forum de la société civile continuent de prendre fait et
cause pour ces deux amants.
Toutefois, au lieu de soutenir et de protéger les droits des femmes à
Bâmiyân, le tribunal provincial a ordonné ma suspension et celle de
deux autres fonctionnaires, nous privant de notre travail et nous
empêchant de poursuivre dans ce dossier, au seul motif que nous
suivions ce dossier de très près et du FAIT QUE LA MAJORITÉ DES
JUGES du tribunal provincial sont d’ethnie tadjike.
Vous pouvez contacter le Bureau du gouverneur de Bâmiyân, et la
Commission indépendante des droits de l’homme pour vérifier cette
information et quantité d’autres éléments dont nous disposons. Je me
demandais si vous ne diffuseriez pas cette nouvelle, car ce faisant vous
protégerez la vie de ce couple, et nous qui sommes menacés de mort.
J’espère recevoir une réponse de votre part.
Salutations distinguées,
Fatima Kazimi
Rester bien visible peut constituer une bonne cachette, jusqu’au moment où
vos poursuivants comprennent que c’est le seul endroit où ils ont négligé de
chercher. Zakia et Ali avaient clairement conscience qu’ils ne pourraient plus
longtemps se cacher dans la maison du citoyen le plus éminent de leur village. À
la fin mars, apparemment, le pays tout entier se passionnait pour la chasse aux
amants en fuite. La police de Bâmiyân avait beau se montrer compréhensive eu
égard à leur épreuve et tendre naturellement à se ranger aux côtés des Hazaras,
maintenant que Zakia s’était échappée du refuge, elle devenait la plus méprisée
de toutes les femmes afghanes, une fugitive. Le ministère de l’Intérieur, à
Kaboul, s’appuyait sur la police de Bâmiyân pour qu’elle traite l’affaire. Son
histoire était reprise partout, sur les chaînes de télévision et de radio afghanes,
sur les ondes et les sites d’information du pays – dont un bon nombre n’hésitait
pas à s’approprier et à republier les portraits des amants par Mauricio Lima,
parus sur le site [Link]. La police avait interrogé le personnel du refuge
de Bâmiyân et arrêté deux de ses gardes, maintenus en détention pour les besoins
de l’enquête, avant d’être ultérieurement libérés, n’étant coupables de rien
d’autre que de s’être endormis ou de ne pas avoir été suffisamment vigilants.
Fatima Kazimi, la responsable du ministère des Affaires féminines à Bâmiyân,
fut assiégée dans son bureau par le père de Zakia et une dizaine d’autres
membres de la famille, de sexe masculin, qui l’accusèrent d’avoir manigancé son
évasion. Bismillah, le frère de la jeune femme, fut arrêté et placé quatre jours
sous les verrous, son cousin Sattar emprisonné deux jours, et son autre frère
Ismatullah, lui-même officier de police, subit des pressions de sa hiérarchie pour
qu’il révèle où se trouvait son frère en fuite.
Najeeba Ahmadi, directrice du refuge de Bâmiyân, n’essuya pas que des
remontrances officielles. « Je crois que sa famille ferait tout son possible pour
nuire à Zakia, estimait-elle. Ils n’arrêtent pas de me téléphoner depuis différents
numéros, en me menaçant, s’ils ne la récupèrent pas, de me chasser de Bâmiyân
ou de me tuer pour se venger. J’ai beau essayer de communiquer de façon
pacifique, peu leur importe. »
Une voix masculine se faisait entendre sur sa ligne téléphonique portable
personnelle. « Tu as pris notre fille et tu l’as cachée quelque part. Tu sais où elle
est, mais tu ne nous dis rien. Alors, pour nous, la fille et toi c’est du pareil au
même, et vous en subirez toutes les deux les conséquences. »
Durant tous ces événements, j’étais à Kaboul, où je passais une heure chaque
matin à éplucher les e-mails des lecteurs, émanant surtout d’Américains inquiets
convaincus que, d’une manière ou d’une autre, je devais savoir où se trouvait le
couple et comment leur apporter de l’aide. Le rabbin Boteach manifestait une
détermination nouvelle à poursuivre l’affaire. Il me demanda si je pouvais tenir
lieu d’intermédiaire avec le couple et leur faire savoir qu’il disposait de
quelqu’un qui était prêt à venir à leur secours.
– Nous aimerions communiquer avec eux, leur signaler que nous voulons les
aider à sortir du pays et à se créer une nouvelle vie ailleurs, là où ils ne seront
plus en danger, m’écrivait-il dans un e-mail. Mais nous n’avons pour le moment
aucun moyen de les contacter. Si vous pouviez nous aider à cet égard, je vous en
serais très reconnaissant. À ce propos, veuillez, je vous prie, leur demander leur
autorisation, pour savoir si nous pouvons ou non entrer en contact avec eux.
Agir en qualité d’intermédiaire me mettait mal à l’aise, mais j’estimais ne
pas devoir doucher l’enthousiasme du rabbin ou rejeter en bloc l’inquiétude dont
il témoignait pour le jeune couple. Mon rédacteur en chef à New York, Doug
Schorzman, soumit l’affaire à Phil Corbett, rédacteur en chef responsable des
questions d’éthique et de déontologie. Il donna son accord pour que je mette le
rabbin Boteach en relation avec un « fixeur » et traducteur afghan. Il disposerait
ainsi d’un interlocuteur susceptible de contacter Zakia et Ali, indépendamment
de nous. Nous estimions aussi que nous pouvions communiquer les numéros de
téléphone des principaux protagonistes, pourvu que nous ayons une permission
de leur part. Grâce à notre équipe afghane, nous avons pu trouver un « fixeur »
indépendant, respecté pour son intégrité, Aimal Yaqubi, qui avait auparavant
travaillé pour la radio nationale publique.
Tout cela se révéla purement théorique. Ali ne répondait pas au téléphone,
qui délivrait en permanence un message indiquant qu’il se trouvait « en dehors
d’une zone de couverture », ce qui nous empêchait d’obtenir son autorisation de
communiquer son numéro à quiconque. Son père et ses frères affirmaient n’avoir
aucune idée de l’endroit où se trouvaient les deux amants, si ce n’était quelque
part dans les montagnes, et nous disaient ne pas non plus réussir à joindre le
jeune homme par téléphone. Il s’avéra par la suite que la famille avait été
contrainte de ne rien dévoiler de l’endroit où se trouvait le couple parce que
Zakia et Ali l’en avaient priée.
Le père de Zakia était lui aussi sur leur piste. Quand nous l’interrogeâmes, il
était clair qu’il avait déjà obtenu des informations précises sur les mouvements
du couple après la fuite de Zakia du refuge. Il nous avait indiqué où ils avaient
passé leurs deux premières nuits, le nom du mollah qui avait officié et noué entre
eux les liens du neka, l’endroit où ils s’étaient arrêtés ensuite, plus haut dans la
vallée de Foladi, en direction de Shah Foladi, et précisé qu’à présent la police
avait perdu leur trace, sur la route voisine du village d’Azhdar.
Ce qu’il ne suspectait pas, du moins pas encore, c’était qu’ils n’étaient plus
dans ces montagnes, mais qu’ils avaient fait demi-tour, regagné le village d’Ali,
où ils se cachaient à moins de trois cents mètres de là où Zaman nous parlait à
l’instant même.
– Je ne lâcherai pas, martelait-il, assis en tailleur sur le sol de sa maison, ses
plus jeunes enfants agglutinés autour de lui : du plus âgé au plus jeune, sa
progéniture couvrait presque trois décennies, le tout avec une seule épouse. Je
jure devant Dieu que même si cela me coûte tout ce que je possède, j’essaierai de
ramener ma fille au domicile. Elle fait partie de mon corps, comme si c’était l’un
de mes membres… Comment pourrais-je la laisser s’en aller avec ce garçon ? En
plus, elle était déjà mariée, et il est impensable de remarier l’épouse d’un autre,
une femme déjà mariée. C’est contraire à la loi et à la charia. En aucun cas je ne
la laisserai épouser ce garçon.
Cette accusation de bigamie fit l’effet d’une bombe. Auparavant, il avait
soutenu devant la cour qu’il avait fiancé sa fille à son neveu – et, comme chacun
le savait, il n’avait pas cessé de changer d’avis quant à l’identité de la tante du
neveu en question. Maintenant que sa fille était mariée avec Ali, il plaçait la
barre encore plus haut en affirmant qu’une union précédente avait bien été
conclue, que les liens du neka avaient déjà été noués entre Zakia et son cousin
germain. Il est plausible, et même courant, qu’un père noue ces liens du neka
sans la présence de sa fille – c’est-à-dire qu’il la marie à un homme de manière
tout à fait formelle. Il lui suffit de prononcer devant un mollah et d’autres
témoins le serment qu’elle a donné son consentement. Ce consentement est
officiellement requis, mais dans la pratique, il n’existe aucune obligation d’en
apporter la preuve, excepté par le biais du serment paternel. Il suffirait désormais
à Zaman de trouver, à l’appui de cette accusation de bigamie, un mollah
favorablement disposé et quelques témoins partageant le même état d’esprit, puis
d’antidater un document attestant le neka. Pourtant, même dans le cadre de cette
nouvelle version, son exposé des faits restait confus : tour à tour, Zakia avait fui
avec ce garçon, puis c’était le garçon qui l’avait enlevée. Ensuite, elle s’était
évadée du refuge, ou Ali l’en avait enlevée de force. Et ainsi de suite.
À première vue, Zaman ne semblait pas assez redoutable pour tenter quoi
que ce soit. Il faisait bien plus vieux que son âge, approximativement la
soixantaine, frêle et voûté, la peau aussi ridée qu’un fruit séché. Cinq de ses onze
enfants étaient plus jeunes que Zakia, certains beaucoup plus jeunes ; le plus
petit n’avait apparemment pas 4 ans. À l’évidence, il était pauvre, mais il avait
aussi des fils, des cousins, des gendres, qui tous se pressaient dans son salon
pour lui apporter son soutien. « Je ne suis pas homme à renoncer facilement,
disait-il. Si un homme perd ses poulets, il cherchera à les ramener au bercail.
Comment pourrais-je ne pas chercher ma fille, qui faisait partie de mon propre
sang ? Je peux tout tenter pour la récupérer. J’essaierai d’approcher le président,
et si cela ne marche pas, je déciderai d’agir par mes propres moyens. En ce sens,
du moins, nous ne sommes pas si faibles. »
Il niait qu’il s’agisse là de menaces de violences – il ne possédait pas
d’armes, affirmait-il, même pas une lime à ongles –, mais les postillons qui
jaillissaient de sa bouche quand il prononçait ces mots, la dureté du ton, tout cela
suggérait le contraire, comme les menaces de mort que ses fils et lui-même
avaient proférées devant de nombreux témoins, au palais de justice de Bâmiyân.
À l’observer, il faisait surtout l’effet d’être le père d’une fille déjà morte.
Pour sa part, le frère de Zakia, Gula Khan, qui devait avoir 20 ou 21 ans, ne
feignait nullement l’impuissance. Quand je l’avais joint au téléphone, vers cette
période, il hurlait au bout du fil. Le ton était en soi plus éloquent que les termes
employés, eux-mêmes déjà pourtant si brutaux et si sacrilèges qu’ils
offusquèrent profondément mon collègue afghan, Jawad, très choqué. Ce fut
seulement sur mon insistance réitérée pour qu’il ne me cache rien qu’il me
traduisit l’intégralité des réponses du frère à mes questions.
« Si nous étions des hommes, à l’heure qu’il est, nous aurions tenté d’agir,
disait-il. Si nous avions des couilles, nous aurions pris notre revanche. Comment
peut-on nous voler une femme et n’accorder aucune attention à notre
souffrance ? Elle a vraiment déshonoré notre famille, et l’homme auquel elle
était promise réclame un dédommagement. Il nous a prévenus, soit nous lui
retrouvons sa femme, et nous la lui rendons, soit nous devrons lui verser 10
lakhs de roupies1. »
« Quand leur fille prenait la fuite avec un homme, leur monde tout entier
s’en trouvait chamboulé, m’expliqua la directrice exécutive de Women for
Afghan Women, Manizha Naderi. Son organisme gère sept refuges pour
femmes, mais pas celui de Bâmiyân2, et Manizha est sans conteste le défenseur
des droits des femmes la plus efficace d’Afghanistan. « Cet événement a
véritablement réduit à néant leur sens de l’honneur, tant au sein de leur famille
que de leur communauté. À cause de Zakia, ils ont perdu toute la crédibilité qui
leur permettait de garder la tête haute devant autrui. Et, pour recouvrer leur
honneur, ils pensent qu’ils doivent tuer Ali, et surtout Zakia. C’est le seul moyen
pour eux d’interpeller les membres de leurs familles en ces termes : “Nous
sommes des hommes d’honneur. Nous l’avons tuée. Notre honneur est plus
important que notre fille, qui nous a couverts de honte.” C’est réellement
tragique, mais la plupart des familles pensent de la sorte, en Afghanistan. Dès
lors que les membres féminins de leur clan sont réputés avoir commis un méfait,
au lieu de perdre la face devant la communauté, ils préfèrent les tuer. »
« L’honneur », au sens où les Afghans emploient ce terme, ne revêt pas la
même signification que celle que nous lui prêterions, à savoir un comportement
caractérisé par la décence et l’honnêteté qui vaut à un individu l’estime publique
et le respect. Ils n’en usent pas non plus dans sa connotation plus traditionnelle
de pureté ou de chasteté, telle qu’elle s’applique aux femmes, et qui est encore
l’une des définitions de certains dictionnaires. Pour les hommes afghans,
« l’honneur » est bien plus qu’un synonyme du mot « femme », en particulier
quand il s’agit des épouses en âge de procréer, considérées comme la propriété
des hommes. L’autre sens de ce terme, évoquant le traitement honorable réservé
à une femme – autrement dit, le fait d’éviter de la tromper, au plan sexuel ou
amoureux – est ici totalement absent, ce qui ne laisse pas de surprendre, si l’on
considère la fréquence à laquelle, en Afghanistan, on peut invoquer l’honneur
dans le traitement qui leur est réservé.
Dans le vénérable dictionnaire persan, le Dekhoda, le mot « honneur »,
namoos3, en langue dari, avec les connotations que nous lui attribuerions,
n’existe pas. D’après ce dictionnaire, la seule acception du mot qui, chez les
Afghans, désigne « l’honneur », renvoie à des notions d’estime et du respect que
l’on accorde à celui qui soutient et défend la foi religieuse. Les Afghans
associent en effet l’honneur à la religion et aux femmes, car ils usent de cette
religion comme d’une justification au traitement qu’ils réservent à ces dernières
(souvent pour des motifs théologiques douteux), mais dans leur emploi moderne
de ce vocable, cette première strate de signification s’est souvent dissoute.
Penchons-nous sur l’article 398 du code pénal afghan qui, pour les hommes,
limite la peine infligée pour meurtre à deux années d’emprisonnement
seulement, quand il s’agit de crimes passionnels commis contre des femmes de
leur famille. (Il n’existe aucune limitation comparable s’appliquant aux femmes
qui commettent des crimes passionnels.) Ainsi que l’a relevé Shahla Farid,
militante de la condition des femmes et professeur de droit à l’université de
Kaboul, l’article 398 stipule que le châtiment réservé aux hommes pour meurtre
est limité aux cas où les actes de la victime affectent l’honneur de l’homme, et le
texte définit implicitement son « honneur » comme « concernant les femmes, les
sœurs, les filles, les nièces, les tantes, les mères et autres membres de la famille
de sexe féminin ». En d’autres termes, selon la lecture du professeur Farid, dans
l’article 398, cette définition de « l’honneur » s’applique aux femmes présentes
dans la vie d’un homme, sur lesquelles il détient propriété ou autorité. Et c’est en
ce sens que les Afghans emploient le mot4.
Quand des hommes afghans affirment, comme c’est souvent le cas : « Nous
sommes de pauvres gens, et nous n’avons que notre honneur », en réalité, ils
disent : « Nous sommes de pauvres gens, et nous n’avons que nos femmes. »
C’est de là qu’émanent la purdah et la volonté obsessionnelle, fanatique des
Afghans de tenir leurs femmes éloignées des regards. C’est de là que naît cette
conception qui veut que le viol ne soit pas un crime, puisqu’une femme ne
devrait jamais se trouver en position de se faire violer. Si un viol se produit, c’est
qu’il y a eu dérive de comportement au sein de la famille de la victime ; soit la
famille ne l’a pas protégée, soit elle a échappé à sa protection.
J’entendis des propos similaires dans la bouche du père de Zakia, Zaman, et
à plusieurs reprises. « Je suis un pauvre homme. Je n’ai que mon honneur. »
C’est pourquoi il lui semblait logique d’assimiler la perte de sa fille au vol d’un
de ses poulets ; simplement, elle représentait un bien beaucoup plus précieux.
Peu après notre rencontre avec Zaman, nous nous rendîmes dans le village
voisin de Surkh Dar, pour écouter aussi l’avis d’Anwar, le père d’Ali. Nous lui
fîmes part des informations précises que détenait Zaman relatives aux premières
journées de leur fuite. Anwar rapporta ensuite ces informations à Zakia et Ali, ce
qui les persuada de fuir encore plus loin. Il leur semblait évident que le père de
Zakia connaissait quelqu’un qui les avait aperçus en chemin, et il ne lui faudrait
peut-être plus beaucoup de temps pour en déduire que, pour deux fugitifs mal
équipés, une fois arrivés au village d’Azhdar, il serait plus commode de prendre
au nord et de redescendre dans la vallée, plutôt que de s’attaquer aux sommets
imposants, enneigés du Shah Foladi, qui culminaient à près de cinq mille mètres.
Anwar était catégorique, aucun mariage n’avait été célébré antérieurement,
c’était un stratagème inventé après coup par un père plein de rancœur, et il
redoutait d’autres implications. La bigamie était à la fois un crime et un terrible
péché (pour une femme, pas pour un homme, qui, selon la tradition afghane,
peut avoir quatre épouses), et Ali risquait également d’être inculpé
d’enlèvement, un crime passible de la peine de mort. En théorie, la bigamie étant
aussi une forme d’adultère, ils s’exposaient tous deux à l’exécution par
lapidation.
Anwar tiraillait nerveusement sur sa barbe blanche et nous demanda si nous
pouvions aider Zakia et Ali.
Peut-être, si nous réussissions à les trouver.
Jawad était convaincu que le vieil homme savait où ils étaient et connaissait
probablement aussi le numéro de téléphone actuel d’Ali, mais qu’il avait cessé
de nous accorder sa confiance lorsqu’il avait compris que nous dialoguions aussi
avec la famille de Zakia. Le père en colère défendant le statu quo culturel, et qui
battait son fils parce qu’il avait essayé de déshonorer la communauté, avait déjà
accompli un long cheminement. Pour notre part, il nous faudrait un peu de temps
pour comprendre ce qui l’avait mené à cette transformation, mais il avait
manifestement pris parti pour Ali et Zakia.
Les cris du cœur des journalistes du New York Times m’avaient convaincu
de ce qu’il nous fallait mettre notre récit à jour et aller au-delà de la simple
parution d’articles dans le journal. Mes rédacteurs en chef s’accordèrent à ce
sujet estimant, maintenant que les amoureux étaient réunis, qu’obtenir des
photos d’eux, ensemble, serait un élément clef qui permettrait de fortement
entretenir l’intérêt. Pour que ces deux êtres deviennent bien réels, nos lecteurs
avaient besoin de les voir ; c’était autant une histoire d’amour qu’une plongée
dans le cœur ténébreux d’une société profondément troublée et dans la forêt
d’obstacles sociaux et culturels qui avaient interdit d’enregistrer des progrès
réellement significatifs concernant les droits des femmes afghanes. Sans photos
des deux amants, cette histoire resterait fondamentalement abstraite, privée de la
faculté d’émouvoir – et peut-être même de toucher un lecteur capable, le cas
échéant, de leur apporter son aide. Nous ne disposions que des portraits de
Mauricio Lima, qui les avait pris séparément, et, dans l’éventualité où nous les
retrouverions, le journal engagea donc un autre photographe, ainsi qu’un
vidéaste pour tourner un sujet sur leur passion et leur évasion5.
Tout cela restait purement hypothétique car il ne saurait exister de visuels
tant que nous ne les aurions pas retrouvés, et personne ne nous renseignait à ce
sujet. Ils avaient quitté leur village natal de Surkh Dar en secret, peu après nos
entretiens avec les deux pères. Tout d’abord, Zakia, enveloppée tout entière dans
un châle, accompagnée de la mère d’Ali, avait pris un taxi, le soir, pour la
bourgade de Nayak Bazaar, le centre administratif du district montagneux de
Yakawlang. Un parent avait accepté de la loger chez lui pour une nuit, avec
Chaman, mais pas le couple, qui se ferait trop aisément remarquer. Le lendemain
soir, Ali et son père avaient également pris un taxi pour Nayak Bazaar, et Anwar
y avait laissé les deux amants. Ils avaient cru facilement trouver un lieu où
résider, mais s’étaient rapidement rendu compte que quelques habitants les
observaient déjà d’un œil suspicieux. Séparés, ils pouvaient éviter de se faire
repérer, mais ensemble, ils devenaient Zakia et Ali, et les gens seraient vite en
mesure d’établir certains recoupements. Dans ces régions de montagnes
reculées, tous les inconnus sortent du lot.
La route qu’ils avaient empruntée pour arriver à Nayak Bazaar était une
nationale flambant neuve, construite par les Japonais sur les soixante premiers
kilomètres, certainement la meilleure du pays, du moins tant qu’elle résisterait.
Cet hiver, les chutes de neige avaient été d’une abondance inhabituelle et, dans
leur fuite, ils avaient longé les pistes de ski récemment damées sur les flancs de
la chaîne de Koh-i-Baba, encore fréquentées à cette période par de rares skieurs
occidentaux de fin de saison6. La route entre Bâmiyân et Band-e-Amir est si
bonne qu’une ONG bénéficiant de financements occidentaux se consacre à la
promotion du cyclisme féminin, et elle est sillonnée par des groupes de
randonnées à VTT, un sport auparavant inconnu des femmes afghanes et assez
malaisé à pratiquer quand on porte la burqa7.
La portion de chaussée asphaltée s’achevait après Nayak Bazaar. Ils avaient
gravi cette route de terre à la sortie de la ville, avant de la quitter pour un sentier
de montagne, Zakia agrippant deux sacs plastique de vêtements et Ali chargé
d’un petit sac à dos. Cette première nuit, ils avaient finalement dormi dehors, en
allumant un feu au bord du sentier, et le lendemain ils avaient marché toute la
journée jusqu’au village de Kham-e Bazargan, où ils savaient qu’ils seraient
reçus au domicile de parents éloignés qui, dans un lointain passé, avaient été
leurs voisins au village de Surkh Dar. Ils n’avaient pas songé combien Kham-e
Bazargan était vaste : le village s’étendait le long de la nationale, sur des
kilomètres, dans les profondeurs des gorges de Yakawlang, et la petite place du
marché était située très loin de la ferme qu’ils cherchaient. Ali était déjà venu,
une fois, en voiture, pas à pied, mais cela remontait à de nombreuses années. Ce
soir-là, au lieu de traverser le marché et de risquer de croiser la mauvaise
personne, ils s’étaient réfugiés au fond d’une grotte, dans un endroit si aride
qu’ils n’avaient même pas pu ramasser suffisamment de brindilles pour allumer
un feu. Ces montagnes n’étaient pas aussi hautes que le Koh-i-Baba, mais elles
culminaient tout de même à plus de quatre mille deux cents mètres et, en ces
premières semaines d’avril, elles étaient encore partiellement couvertes de neige.
Les journées étaient aussi douces et ensoleillées que les nuits étaient froides et
rigoureuses. Après une deuxième nuit dans cette grotte, ils avaient enfin trouvé
la maison de Zahra et Hadji Abdul Hamid, sise sur un promontoire en surplomb
de la rivière Yakawlang, au flanc d’une gorge escarpée, au pied des montagnes
qui dominaient de part et d’autre.
C’était une demeure rurale afghane typique, un ensemble de corps de
bâtiments entouré d’un mur de clayonnage enduit de torchis, abritant des jardins
et des cours intérieures, plusieurs constructions adjacentes en pisé offrant une
succession d’espaces privés aux épouses des fils et d’espaces collectifs aux
hommes. Le minuscule hameau perché sur cette éminence comptait trois autres
habitations, mais elles appartenaient toutes à de proches parents. Le hameau était
visible de la grande route en terre au revêtement bien égalisé, mais il se situait à
près de deux kilomètres de marche, tout au bout des terres alluviales, de l’autre
côté de la rivière, et on y accédait en franchissant une passerelle en bois
branlante et en montant tout en haut du promontoire en pente raide où se dressait
la bâtisse.
Ce n’était pas la première fois que Zakia et Ali s’approchaient d’une maison
sans avoir aucune garantie de l’accueil qui leur serait réservé. C’étaient
d’anciens voisins, des cousins éloignés qui conservaient des liens de parenté
avec presque tous les habitants de leur village, mais ils n’avaient aucun moyen
de savoir avec certitude comment ces gens allaient réagir. Heureusement, quand
le couple avait relaté à Hadji et Zahra ce qui lui était arrivé au cours des deux
semaines écoulées, ces gens âgés avaient volontiers accepté de leur offrir un
refuge.
« Quand nous étions en fuite, à toutes les portes où nous frappions, nous
expliquions : “Nous fuyons parce que nous sommes amoureux”, et
généralement, les gens nous accueillaient et nous venaient en aide, m’expliqua
Ali. Ce n’était pas parce que nous étions des Hazaras, comme eux. C’est parce
que tout le monde a au moins une fois vécu l’amour dans sa jeunesse, et ils
savaient ce que cela signifiait d’être amoureux, même s’ils avaient perdu l’être
aimé. Quand Zakia-jan séjournait au refuge, la gouverneure m’avait dit : “Ce
n’est pas parce que vous êtes hazara que je vous aide, mais parce qu’elle vous
aime et parce qu’elle ne doit pas être privée de vous8.” »
La maison de Zahra et Hadji était le premier endroit où Zakia et Ali s’étaient
sentis en sécurité depuis leur évasion de la ville de Bâmiyân. C’était aussi un
logement en pisé, mais les châssis des fenêtres étaient tous en bois raboté à la
main, égayés d’une peinture bleu ciel ; l’enceinte était soigneusement balayée,
les sols en terre damée aussi propres que possible. Le toit était soutenu par des
étais en troncs de bouleau noueux. Dans ces terres alluviales, les semis de maïs
et de pommes de terre commençaient déjà à germer, leur tapis de verdure offrant
un net contraste avec le brun et l’or pâle des coteaux de terrain nu qui
s’étendaient au-dessus. Plus haut à flanc de montagne, une autre coulée verte
était apparue, un saupoudrage de touffes d’herbes naissantes arrosées par un
reste de fonte des neiges. « Cela faisait du bien d’entamer une nouvelle vie avec
la verdure et le printemps », nous expliqua plus tard Ali. Ils partaient marcher
dans les pâturages en pente raide, réminiscence des coteaux où ils avaient passé
leur enfance à conduire des troupeaux de moutons. C’était ce qui leur tiendrait
lieu de lune de miel. « Ils semblaient si heureux, ensemble, se souvenait Zahra.
Pendant toute la semaine où ils étaient ici, jamais ils ne se sont disputés, jamais
ils n’étaient en colère. »
Ensuite, un jour, les enfants de Zahra étaient rentrés de l’école en racontant
que d’autres gamins leur avaient demandé qui étaient ces gens qu’ils cachaient
chez eux. Une vieille femme, autre parente éloignée de Surkh Dar, avait surpris
les propos des écoliers. Elle était montée chez Zahra, en rentrant chez elle, et
avait remarqué le couple.
Hadji les avait aussitôt avertis qu’ils devraient bientôt s’en aller ; avant que
la nouvelle ne se transmette de la vieille femme à Surkh Dar, puis à la famille de
Zakia, à Kham-e-Kalak, ou aux autorités de la ville de Bâmiyân, ce n’était plus
qu’une question de temps. Ce soir-là, Ali avait grimpé en haut de la montagne,
où il avait pu obtenir un signal avec son téléphone portable, et il avait appelé son
père. Zakia et lui en étaient réduits à leurs 1 000 derniers afghanis, environ
20 dollars, sans nulle part où aller. Anwar était lui aussi presque à sec et n’avait
pas de quoi payer une course en taxi pour les rejoindre. « Appelle les
journalistes, lui avait suggéré son fils. Peut-être qu’ils pourront t’amener jusqu’à
nous. » Son père lui avait promis d’essayer, mais il n’était pas du tout certain de
pouvoir se fier à nous ; il essaierait aussi de réunir un peu d’argent auprès de
membres de la famille, avait-il ajouté.
Mon collègue Jawad avait obstinément tenté d’appeler Anwar, tous les jours,
en quête de nouvelles, et l’avait finalement joint peu après avoir parlé à son fils.
Anwar lui avait dit ne pas savoir au juste où se trouvait son fils, mais ce dernier
serait bientôt à court d’argent et il voulait absolument essayer de le localiser. Il
avait accepté de nous aider à le rejoindre, dans l’espoir que notre implication
dans cette affaire puisse permettre au couple de sortir du pays. Le lendemain
matin, nous étions à bord d’un avion pour Bâmiyân. Sur place, à l’aérodrome,
nous étions accueillis par deux de nos chauffeurs les plus expérimentés du
bureau du Times, Fareed et Kabir, qui avaient traversé l’Hindou Kouch depuis
Kaboul en voiture dans la nuit ; en voyageant par voie terrestre, le risque de
tomber sur des postes de contrôle tenus par les talibans était trop grand, sauf à la
rigueur pour les étrangers les plus téméraires, mais ils étaient rares. Fareed et
Kabir avaient pris la précaution de dépouiller leurs véhicules, leurs personnes et
le contenu de leurs téléphones de tout lien avec l’étranger. Il y avait déjà eu des
épisodes où des talibans avaient mis à mort des voyageurs sur la route
conduisant de la vallée de Ghorband au col de Shibar simplement parce qu’ils
avaient des dollars dans leur portefeuille, au lieu d’afghanis.
Nous nous mîmes en route au petit matin, en prenant au passage Anwar et
son fils Bismillah un kilomètre et demi à l’extérieur de Surkh Dar, de crainte que
la famille de Zaman ne nous repère, et nous dirigeâmes vers le cœur de la région
des hauts plateaux du centre. Nous étions à deux voitures, avec huit personnes à
bord, y compris les conducteurs. Avec Jawad et moi, il y avait aussi Ben
C. Solomon, un vidéaste du Times9, et Diego Ibarra Sánchez, un photographe qui
était alors en mission de reportage pour nous. Anwar restait prudent quant à
notre destination, et Jawad nous signifia clairement qu’il n’était toujours pas
certain de pouvoir nous faire confiance, question qu’il n’avait pas encore
tranchée. Nous permutâmes nos places, de sorte que Jawad et moi puissions
monter avec le vieil homme et Bismillah et nous employâmes, au cours des deux
heures suivantes, à gagner la confiance et la loyauté d’Anwar. Nous lui
promîmes de ne jamais révéler la localisation de Zakia et Ali et de ne pas
divulguer le rôle qu’ils avaient eu, ses fils ou lui, en les aidant à se cacher.
Nous nous arrêtâmes à Nayak Bazaar, où nous prîmes tous un petit-déjeuner
composé de pains pitas tout juste sortis du four et d’œufs frits, dans une pièce
basse de plafond, tout en longueur, où des feuilles de plastiques tendues devant
les fenêtres, à la manière d’une serre, empêchaient la chaleur du soleil de
pénétrer. Notre présence dans le bazar, simplement composé d’échoppes sur près
d’un kilomètre, le long de la route en terre, suffit à provoquer l’émoi. Deux
voitures pleines d’étrangers ne pouvaient guère passer inaperçues – nous aurions
aussi bien pu faire partie d’un cirque en tournée. Avec Anwar, nous
échafaudâmes un plan pour tenir les photographes à l’écart de la cachette du
couple, après que nous l’aurions trouvée, le temps de nous assurer que les deux
jeunes gens puissent nous rejoindre en toute sécurité – et de savoir s’ils avaient
la volonté et l’aptitude de coopérer.
J’éprouvais des doutes profonds et un sentiment de culpabilité croissant. Si
nous trouvions le couple, nous l’exposerions vraisemblablement au danger, sans
la moindre garantie que leur consacrer un article au style plus visuel soit de
nature à leur sauver la vie. En fait, il pourrait se produire l’inverse : cela
risquerait d’aider leurs poursuivants à les débusquer. Je songeais à tout annuler,
mais je me suis ensuite dit que si le vieil homme avait souhaité que nous
venions, c’était sans doute la bonne décision. Ce pays n’était pas assez vaste
pour que des fugitifs s’y dissimulent longtemps. Il n’y avait simplement pas
assez d’endroits où se cacher, à moins de véritablement se retrancher dans des
grottes, et combien de temps pourraient-ils encore se le permettre ? Les régions
les plus reculées d’Afghanistan étaient quand même habitées, fût-ce par des
populations très disséminées, et ils seraient toujours contraints de sortir chercher
de l’eau et de la nourriture.
Or, au sein de cette société, il était particulièrement difficile pour une femme
de se cacher où que ce fût. Amina, l’adolescente mise à mort après avoir fui le
mariage arrangé par sa famille dans la province de Balkh10, avait été
appréhendée par la police une heure après son arrivée, en plein jour, dans le
bazar de la capitale provinciale, Pul-e-Kumri. Bibi Aisha, vendue comme
épouse-enfant à un commandant taliban, avait fui alors que son mari était parti
combattre, et s’était rendue dans le bourg le plus proche, où la police l’avait
promptement arrêtée et restituée à sa famille, alors même que, dans cette région,
il était clair qu’il s’agissait d’une famille talibane. Bibi Aisha était cette jeune
fille au nez tranché par son époux, une punition pour s’être échappée, et qui avait
figuré en couverture du magazine Time11. Le fait d’être en compagnie d’un
homme n’offre un camouflage suffisant que s’il est considéré comme un frère ou
un mari, et les Afghans flairent rapidement ceux qui ne sont ni l’un ni l’autre.
Quand Soheila12, âgée de 16 ans, offerte en mariage des années avant sa
naissance à un vieil homme, avait fui avec son cousin Niaz Mohammad, ils
avaient été contrôlés à plusieurs reprises par la police, avant même que la famille
ne se soit lancée à leur poursuite. Les policiers avaient réussi à comprendre
qu’ils n’étaient pas mariés.
S’il y avait des étrangers à proximité, il serait bien plus compliqué pour les
deux amants de réussir à fuir. Au cours de nos recherches, nous étions trop
visibles, étant sans doute les seuls Occidentaux dans un rayon de cent cinquante
kilomètres. Nous avions cheminé plusieurs heures jusqu’aux gorges de
Yakawlang, un site spectaculaire, mais inhospitalier, sur une seule et unique
route poussiéreuse, sans la moindre route transversale sur des kilomètres. Quand
nous atteignîmes Kham-e Bazargan et le corps de ferme où ils se cachaient,
Anwar continua de faire mine de ne pas savoir où ils étaient. Au lieu de quoi, il
nous dit qu’il allait continuer et monter demander son chemin dans cette ferme
qu’on voyait au loin, sur ce petit promontoire, deux kilomètres à l’écart de la
grande route. Craignant que, s’ils s’étaient cachés là-bas, notre présence ne les
trahisse à coup sûr, je demandai à nos deux chauffeurs de séparer nos véhicules,
en les stationnant à un kilomètre et demi de distance l’un de l’autre, puis je
convainquis les photographes de ne pas se montrer et de cacher leur matériel.
Leur imposer ce long périple sans leur offrir la perspective d’une seule image,
pour eux, la pilule était amère, mais Ben et Diego le prirent tous deux avec leur
mélange habituel de nonchalance et de frustration.
Anwar et Bismillah revinrent au trot. C’était bien le repaire où se cachait le
couple, et Zakia était encore là, mais pas Ali. La veille au soir, Hadji les avait
avertis qu’ils devraient s’en aller aujourd’hui même. Ali était parti avant l’aube –
les fermiers ne savaient pas trop où il était allé, mais il avait sans doute fait de
l’auto-stop jusqu’au prochain village, à trois heures de route. Hadji s’était lancé
à sa poursuite, furieux qu’il n’ait pas emmené Zakia avec lui, ainsi qu’il l’en
avait prié. Il avait pris le volant du minibus qu’il possédait, avec lequel il
assurait, à titre privé, un service officieux de navette sur les routes de montagne.
Si terrible que soit la situation, c’était là une aubaine qui nous délivrait d’un
dilemme : la crainte de révéler par inadvertance la localisation du couple et de
compromettre sa sécurité. Nous les avions trouvés au moment même où l’on
venait de les expulser de cet endroit, et nous n’y étions pour rien.
Toutefois, Zakia refusait de sortir avant le retour de son mari, ne fût-ce que
pour nous parler, et ce même en la présence de son beau-père, Anwar. Nous
nous assîmes avec Anwar et Zahra, pour patienter, en discutant de ce qui avait
transpiré. « Je suis profondément inquiète. Maintenant, ils doivent s’en aller. J’ai
agi au nom de Dieu, pour les aider, expliquait-elle. J’approuve ce qu’ils ont
fait… ils s’aiment… mais le problème, c’est que si cela provoque une querelle
entre familles, ils risquent de s’entre-tuer, et de nous tuer, nous aussi. Ils
pourraient les mettre à mort, les tailler en pièces. »
Hadji était rentré, sans avoir réussi à trouver Ali, mais des amis l’avaient
appelé pour l’avertir que Nayak Bazaar bruissait de rumeurs au sujet du couple
qui se cacherait chez lui. Ils l’avaient mis en garde, il devait s’attendre à voir la
police arriver bientôt sur place pour les appréhender. « Les policiers pourraient
tous nous arrêter pour cela, expliquait-il, l’air navré, mais il était catégorique.
Maintenant, ils appellent cela un enlèvement. » Il voulait que nous partions sur-
le-champ, en emmenant Zakia avec nous. Mais elle refusait de sortir du
logement des femmes, Zahra n’allait pas la forcer, et aucun homme n’oserait y
pénétrer. Je promis à Hadji de les emmener avec nous dès le retour d’Ali, ce qui
nous plaçait dans la position assez inconfortable d’avoir à leur fournir des
véhicules pour s’enfuir, mais il semblait ne pas y avoir d’autre solution. Je
justifiai la chose en expliquant que nous mettrions à profit ce trajet en voiture
pour les interviewer et les photographier en toute sécurité, ce qui était devenu
impossible dans la maison de Hadji, sans les exposer tous au danger d’une
arrestation. J’étais aussi péniblement conscient que nous franchissions la limite
qui sépare les journalistes de leurs sujets. En dépit de tout ce que nous pouvions
nous raconter, ou plus exactement, en dépit de tout ce que je pouvais me raconter
et, en tant que principal responsable de tout ce que j’imposerais à ceux qui
m’accompagnaient, nous devenions partie prenante de leur histoire.
Tandis que nous patientions, Zahra nous confia les espoirs qu’elle caressait
pour ses six enfants, qui étaient tous scolarisés : son aîné, un garçon de 18 ans,
Ahmed Zia, en terminale, était premier de sa classe, il voulait entrer à
l’université étudier l’ingénierie, et il était fier d’avoir pu récemment voter à
l’élection présidentielle pour la toute première fois. (Plus tard, quand nous
parlâmes avec Ahmed Zia, il manifesta tout son mépris envers Ali et Zakia. « Ce
qu’ils ont fait, c’était mal », s’insurgea-t-il. Il ne tolérerait jamais qu’une de ses
jeunes sœurs se comporte de la sorte, ajouta-t-il. Mais il se refusait aussi à livrer
Zakia et Ali, par respect pour ses parents.) Pour sa part, Zahra savait lire et
écrire, mais n’avait fréquenté les bancs de l’école que quelques brèves années, et
son mari, qui était instituteur, possédait un peu de terre. En Afghanistan, dix ans
plus tôt, rien de tout cela n’aurait été possible. En fait, nous affirma Zahra, Zakia
et Ali n’auraient pas été possibles. Aujourd’hui, s’ils étaient poursuivis par la
société et par les lois, c’était la faute d’individus ignorants, illettrés, comme leur
voisine. « Cette femme stupide », comme elle ne cessait de l’appeler.
Tant de changements étaient intervenus, depuis l’époque des talibans,
songeait-elle, du temps où elle enseignait à ses filles, en secret, à la maison, car
le régime avait fermé toutes les écoles pour filles13. À présent, elles avaient toute
latitude d’étudier sans se cacher, et les jeunes filles hazaras de leur région en
faisaient autant. Elles avaient le droit de regarder à la télévision des films
d’amour produits par Bollywood, d’écouter de la musique romantique à la radio
et sur leur téléphone portable, appareils qui, précédemment, étaient aussi
prohibés. Pourtant, elles vivaient encore dans l’ombre de cette époque. Les
talibans avaient inoculé dans la culture profondément secrète de l’Afghanistan
un virus inédit et malfaisant : l’idée que l’honneur, tel qu’il s’appliquait aux
femmes, ne constituait pas seulement un enjeu pour l’homme dont l’honneur
était en cause, l’homme qui possédait ces femmes. En réalité, cela concernait
tout un chacun : en effet, non seulement l’État, mais tout homme avait
l’obligation de faire respecter cette notion d’honneur, telle qu’il la concevait. Les
talibans avaient disparu, mais l’attitude intrusive de leur ministère de la
Promotion de la vertu et de la Répression du vice, de triste réputation, subsistait,
notamment chez des individus comme « cette femme épouvantable », ainsi que
la qualifiait Zahra, ou, en l’occurrence, au sein de la police de Bâmiyân, qui
poursuivait alors une jeune fille de 18 ans pour son crime supposé, s’être
« enfuie » d’un endroit où elle résidait en toute légalité et de par sa seule
volonté.
Anwar était assis en tailleur, tour à tour composant le numéro de téléphone
portable de son fils en regardant de temps à autre par la fenêtre. Le photographe,
Diego, ne tenait plus en place et s’était éclipsé. Nous avions découvert plus tard
qu’il était allé en cuisine, dans le logement des femmes, et qu’il y avait
découvert Zakia, l’avait invitée à poser dans un rayon de soleil qui perçait par un
trou de cheminée de la toiture en pisé. Diego était friand de ses rayons de soleil
et s’efforçait sans cesse d’en repérer un, dans ces sombres intérieurs afghans. Il
dit n’avoir pas compris que les hommes n’étaient pas admis dans les logements
réservés aux femmes. C’était une grave atteinte à la coutume qui, si elle
survenait dans une maison particulièrement inhospitalière, pouvait valoir à un
homme de se faire tuer. Diego maîtrisait plus ou moins un anglais lacunaire. Il
était difficile de démêler avec certitude ce qu’il n’avait pas compris de ce qu’il
avait choisi de ne pas comprendre, surtout si cela risquait de l’empêcher de
réaliser sa photo.
Je demandai à Anwar comment il se faisait qu’ayant frappé son fils parce
qu’il avait noué une liaison avec Zakia, il était maintenant prêt à partir à l’autre
bout du monde pour lui.
– Il est vrai que je l’ai puni, à l’époque, mais maintenant, j’ai changé d’avis.
Cela m’est venu parce que j’ai vu que ma belle-fille soutenait mon fils et qu’elle
avait le courage de déclarer qu’elle l’aimait. Par conséquent, c’est maintenant un
honneur pour nous de la soutenir », m’expliqua-t-il.
Rien que de l’écouter, Zahra en avait les larmes aux yeux.
– Maintenant, elle fait partie de ma famille, elle est comme ma fille. C’est un
membre de cette famille, et je ferais n’importe quoi pour elle, comme pour lui.
Et plus encore pour elle.
La réponse, assez insatisfaisante, n’évoquait rien de plus qu’un slogan passe-
partout, fût-il sincère. Lorsque la famille de Zakia s’était mise à dénoncer
publiquement leur fils et à le menacer de mort, cela représentait surtout
vraisemblablement un défi lancé à la fierté d’Anwar et de ses fils, et c’était peut-
être ce qui les avait incités à se rallier à sa cause. Poussé par sa fierté, Zaman
voulait voir sa fille morte ; poussé par cette même fierté, Anwar tenait plutôt à
voir sa bru honorée.
Vers le milieu de l’après-midi, Ali fit enfin son apparition, et son arrivée fut
précédée de celle d’une demi-douzaine d’enfants de la ferme qui avaient monté
la garde sur le chemin depuis la route. Une fois encore, il avait fait de l’auto-
stop. Il était allé dans un village situé plus loin sur la nationale, où il pensait
réussir à nous contacter en nous appelant de son téléphone portable. Or, à ce
moment-là, nous avions atteint son repaire, où nos téléphones ne captaient que si
nous montions en haut des collines.
Sa sonnerie, ce jour-là, que nous avions déjà entendue à quelques reprises en
gravissant ces pentes pour l’appeler, et priant pour réussir à le joindre avant
l’arrivée de la police, était une chanson d’amour pachtoune de Latif Nangarhari :
Zakia et Ali furent sauvés à maintes reprises par la bonté d’inconnus. Des
villageois qui les abritèrent dans leur fuite. Des passants qui les repérèrent et
choisirent de ne pas appeler la police. Des journalistes qui écrivirent à leur sujet,
ce qui, petit à petit, interdisait de se débarrasser d’eux – et il ne s’agissait pas que
de nous, mais aussi de nombreux journalistes afghans qui avaient repris cette
histoire à leur compte. Des défenseurs des droits des femmes qui avaient usé de
leur influence en leur faveur, bravant la désapprobation officielle. Ensuite, il y
eut des inconnus du monde entier, mais en particulier aux États-Unis, qui se
sentirent assez émus par leur histoire pour tenter d’intervenir, des lecteurs qui
m’encouragèrent, et parfois me firent honte, en soulignant l’obligation où j’étais
de couvrir leur affaire. Plus tard, ces soutiens devinrent des contributeurs dont
l’argent, des dons modestes pour l’essentiel, permit au couple de tenir bon.
Quand vous êtes deux fugitifs, la pauvreté est un puissant ennemi.
Il y eut des centaines de ces lecteurs, qui leur tendirent la main. Un
Américain, Walker Moore, se demandait s’il ne pourrait pas verser la dot de la
fiancée qui rendrait l’union de Zakia et Ali acceptable pour les deux familles –
Walker Moore se révéla être le nom de pinceau de deux peintres qui
travaillaient en tandem, John Walker et Roxann Moore. L’histoire de Zakia et
Ali, m’expliqua M. Walker, leur rappelait leur propre union, à laquelle s’était
vivement opposée la famille conservatrice de Roxann, membre de la Convention
baptiste du Sud, au Texas. Adele Goldberg, professeur de psychologie à
l’université de Princeton, proposa de verser un don pour aider à reloger le
couple. Le Dr Douglas Fleming, médecin et chercheur en cancérologie de
Princeton, offrit de leur envoyer 100 dollars par mois pendant un an pour couvrir
leurs dépenses tant qu’ils étaient en fuite, et ses dons ultérieurs se révélèrent une
aide précieuse. E. Jean Carroll, qui écrivait une chronique de conseil conjugal
dans le magazine Elle et dirigeait aussi un site de rencontre en ligne,
[Link], proposa des « billets d’avion pour les États-Unis, un chaperon
pour Zakia, et un point de chute » – jusqu’à leur mariage. Par la suite, elle
envoya elle aussi de l’argent, ce qui les aida dans leur fuite. Beth Goodman offrit
également de les accueillir aux États-Unis. Nombre d’entre eux émettaient
également des demandes plus vagues, mais non moins sincères. « Je suis
française, je suis une femme et je vis sur la même planète, m’écrivit Louisa
Roque. Comment pouvons-nous aider leurs parents à ouvrir leurs esprits et leurs
cœurs ? »
Quand nous eûmes finalement des photos et des vidéos d’eux, ensemble,
pour accompagner les mots, les réactions dépassèrent toutes les espérances. Il
était gratifiant de constater que nous avions touché une corde sensible et ému
tant de monde. Je n’avais plus l’impression d’une affaire sans espoir. En même
temps, c’était frustrant. Aider Zakia et Ali à fuir n’était pas plus soutenable, à
long terme, que quantité d’autres actions que des Occidentaux bien intentionnés
avaient pu mener pour le compte des Afghans, qu’il s’agisse de leur verser des
salaires dix fois supérieurs aux normes en vigueur1 dans le pays ou de fournir à
leur armée du carburant fortement subventionné, dont la plus grosse partie fut
détournée pour finir sur le marché noir2. Personne ou presque ne pouvait faire
grand-chose pour les aider à titre permanent, à moins qu’un gouvernement
n’intervienne et ne leur permette de quitter leur pays. Concernant les États qui
auraient pu œuvrer dans ce sens, c’était politiquement épineux – en partie à
cause de la réaction populaire contre l’immigration, virulente dans de
nombreuses nations européennes, et en partie parce que nombre de ces pays
avaient besoin de montrer aux sceptiques, chez eux, que sur le plan des droits de
l’homme, l’Afghanistan s’améliorait et méritait le maintien des investissements
émanant de ces États. Face aux poursuites pénales auxquelles s’exposaient les
deux amants, il devenait délicat, au plan diplomatique, et contradictoire, de la
part de pays qui avaient versé tant d’argent pour participer au développement de
l’État de droit en Afghanistan, de faire ensuite volte-face et de déclarer qu’ils
n’avaient plus aucune confiance dans un système judiciaire afghan au sein
duquel tant d’individus fermement convaincus que la Terre était plate maniaient
le marteau du magistrat. À eux seuls, en 2014, les États-Unis avaient dépensé
plus d’1,2 milliard de dollars en programmes de renforcement de l’État de droit3,
destinés à former des juges et à promouvoir l’égalité des droits des femmes.
Le président Hamid Karzai avait toujours la latitude d’intervenir et de les
gracier ou de décréter l’abandon des charges. Mais c’était une issue extrêmement
improbable. Son épouse, obstétricienne avant leur mariage, s’était rarement
montrée en public depuis lors et n’exerçait plus sa profession4. Jadis perçu
comme un champion des droits des femmes, M. Karzai était désormais
généralement considéré par la majorité des militantes féministes comme un
traître à leur cause.
Si tous ces lecteurs ne pouvaient pas tenter grand-chose pour apporter une
aide directe aux deux amants, leur argent leur procurerait de quoi respirer un peu
et, assez vite, des sommes ne tardèrent pas à s’accumuler sur le compte de
Women for Afghan Women5, après ma réponse au courrier des lecteurs avec
cette note :
Chers lecteurs,
Chasseurs d’honneur
Les amants n’avaient pas idée du nombre d’amis qu’ils s’étaient créés, mais
à la fin mai et au début du mois de juin, il devenait difficile de les convaincre
qu’ils en aient même un seul. Pour eux, tout semblait aller de mal en pis. La
famille de Zakia les recherchait activement. Ils se cachaient misérablement.
S’évader à l’étranger paraissait impossible. Ils seraient bientôt à court d’argent.
Et, confrontés comme ils l’étaient à une situation désespérée, leur refus suspect
d’accepter l’aide qui leur était proposée ne faisait qu’aggraver les choses.
Si leur cachette dans la maison de la tante d’Ali, sur la colline de Chindawul,
leur paraissait sûre, les lieux étaient trop fréquentés, trop exigus, et il devenait
compliqué de s’y éterniser. Rester cachés était de moins en moins supportable,
en particulier pour Ali, mais si l’un ou l’autre tenait encore à s’enfuir à
l’étranger, ils avaient une curieuse façon de le montrer. Ils ne répondaient plus
du tout au téléphone – ni au « fixeur » du rabbin Shmuley Boteach, Aimal, ni au
chargé d’affaires du bureau des droits de l’homme de l’ambassade des États-
Unis, ni même à nous, le New York Times. Ils avaient peu de perspectives, et
presque plus aucun espoir.
Leurs poursuivants avaient investi la capitale en force, et on avait déjà pu
repérer les frères et cousins de Zakia à plusieurs reprises. Le père avait quitté
Bâmiyân et s’était installé chez de proches parents, dans Kaboul. C’était
notamment parce qu’ils avaient subi de telles marques de mépris de la part de
leurs voisins hazaras, après s’être acquis une réputation de scélérats, à l’échelle
nationale, pour avoir persécuté Zakia et Ali, mais aussi parce que Zaman ne
pouvait tolérer l’humiliation d’être confronté à ses voisins tadjiks, après avoir été
privé de son honneur. Surtout, ainsi qu’ils le répétaient à qui voulait bien les
entendre, ils voulaient se venger des deux amants, quoi qu’il leur en coûtât.
Zaman et ses fils avaient résilié le bail de leur ferme à Bâmiyân et cherchaient
dans la capitale le peu de travail qu’ils pourraient y trouver en tant que
journaliers, s’attendant à y dénicher le couple.
« L’honneur et le déshonneur, c’est comme ça : selon la loi islamique et la
loi de la charia, la jeune fille ne peut fuir de chez elle, m’expliqua Najibullah,
cousin de Zakia, garçon de ferme sans instruction. Les gens considéreront la
chose ainsi : “Ha, ta fille est partie. Tu ne dois plus vivre dans ce village. Si elle
n’avait pas fui, son père n’aurait jamais quitté le village. Il est parti parce qu’il a
été tellement déshonoré qu’il ne peut plus vivre ici”, résuma-t-il. Tous les gens
d’ici le ridiculiseront, ils lui lanceront des moqueries : “Si tu étais un homme,
pourquoi ta fille se serait-elle enfuie ? Pourquoi ne l’en as-tu pas empêchée ?” Ils
profèrent ce genre d’insultes, et on ne peut pas tolérer ça. C’est son père, et moi
je suis le fils de son oncle, mais cela blesse notre honneur, à nous aussi. Quand
ils répètent que la fille de mon oncle est partie, je ne peux plus vivre à Bâmiyân
moi non plus. Nous n’avons pas su la ramener, alors les gens vont nous dire : “Si
vous étiez des hommes, si vous aviez du cran et du courage, pourquoi ne
réussiriez-vous pas à ramener votre fille, à la reprendre au gouvernement ?” »
L’un des autres cousins de Zakia, Mirajuddin, était assis à côté de
Najibullah ; les deux jeunes hommes comptaient parmi les membres de la
famille restés à Kham-e-Kalak, même s’ils ne cultivaient plus la terre et s’ils
allaient bientôt rejoindre Zaman et ses fils à Kaboul afin de participer à la traque
du couple. Ils étaient présents au palais de justice quand avait éclaté cette rixe,
bien que Zakia ait précisé qu’ils ne figuraient pas parmi les membres de sa
famille qui l’avaient agressée physiquement. Ils n’avaient pas de liens du sang
suffisamment étroits pour se sentir le droit de lui arracher ses vêtements et de
poser la main sur elle, fût-ce avec violence. « Votre vie, c’est votre honneur,
comme votre femme, qui est aussi votre honneur, et si votre honneur vous quitte,
si quelqu’un d’autre s’en empare, alors cette vie ne vaut plus rien, expliquait
Mirajuddin. Si quelqu’un te prend ton épouse, ta vie ne vaut plus la peine d’être
vécue. » Leur position reflétait une plus vaste préoccupation sociétale, du point
de vue des cousins. « Si aujourd’hui le gouvernement ne fait rien à ce sujet, alors
demain la femme d’un fermier s’enfuira avec un collégien ou avec un
représentant de commerce, et elle racontera qu’elle ne peut plus supporter de
vivre avec son époux. Si bien qu’après le départ de la première, les autres vont
suivre. » Autrement dit, Zakia avait lancé un défi à la structure de la société
patriarcale afghane tout entière, et si on ne l’en empêchait pas, toutes les femmes
abandonneraient le mari qui leur avait été choisi. (« La première veut la liberté /
Et ensuite le monde tout entier veut sa liberté », selon la formule du défunt Gil
Scott-Heron dans sa chanson B Movie.)
En fait, pour le mouvement du droit des femmes afghanes, l’enjeu est de
taille, et dépasse largement les frontières du pays. En raison de l’intervention
occidentale, depuis 2011, l’Afghanistan est le seul pays où de gros efforts sont
en cours pour améliorer la condition des femmes. « L’Afghanistan est encore le
grand champ de bataille de la lutte pour les droits des femmes au XXIe siècle »,
explique Nasrine Gross, une sociologue afghane et militante du droit de la
femme. Si les femmes pouvaient obtenir une certaine égalité entre les sexes et
une égalité de traitement devant la loi, dans un pays aussi arriéré et maltraitant
que l’Afghanistan, cela servirait d’exemple, d’incitation à réagir pour celles qui
sont dépossédées de leurs droits dans d’autres pays comme l’Arabie Saoudite et
la Somalie, le Pakistan et le Yémen, les satrapies du Golfe et l’Iran. « Il est des
pays qui sont à certains égards très puissants, et qui refusent de débattre des
droits des femmes », souligne Mme Gross. Par « certains égards », elle entend le
pouvoir émanant de la possession de vastes ressources pétrolières et gazières.
« Ils se servent des droits des femmes comme d’un moyen d’asseoir leur
contrôle sur leur pays, et ils entendent tenir l’Afghanistan en respect sur cette
question, afin que ce pays ne devienne pas un modèle pour leurs propres
sociétés. Une nation si pauvre, si illettrée, si arriérée qu’ils ne pourraient
supporter l’idée de voir cet Afghanistan si démuni devenir un modèle pour les
droits des femmes. »
Au plan intérieur, l’Afghanistan est depuis longtemps un champ clos pour
les droits des femmes, mais la bataille qui s’y livre est de celle que leurs
défenseurs et elles-mêmes ont toujours perdue. Il n’existe sans doute aucun autre
pays1 où tant de gouvernants ont été renversés sur cette question en particulier,
depuis le roi Habibullah, qui ouvrit les toutes premières écoles pour filles et
instaura certains droits pour les femmes, avant d’être assassiné, en 1919. Son
fils, le roi Amanullah Khan, est allé bien plus loin, en interdisant le voile pour
les femmes, en instituant l’éducation des petites filles dans les zones rurales et en
proscrivant la polygamie. Le roi Amanullah entama son règne en souverain
apprécié de son peuple, crédité d’avoir vaincu les Britanniques au terme de la
troisième guerre anglo-afghane. À son retour d’un voyage officiel en Europe,
avec sa reine d’esprit progressiste, Soraya Tarzi, il déclara lors d’une
manifestation publique que l’islam n’imposait pas aux femmes de se couvrir, sur
quoi la reine Tarzi arracha son voile et les autres épouses de membres du
gouvernement présentes sur les lieux l’imitèrent. Sous son règne, les femmes
étaient autorisées à divorcer et à choisir leur époux, les dots payées par le fiancé
prohibées, et elles étaient encouragées à étudier et à travailler. Mais dans un pays
privé de routes et de toute infrastructure ou presque, dirigé par un gouvernement
et une administration centrale faibles, Amanullah fut incapable de persuader ses
compatriotes d’adhérer à ses réformes et provoqua au contraire un soulèvement
des mollahs et des conservateurs, qui le chassèrent du pouvoir en 19292.
Ce soulèvement fut en partie fomenté par des agents britanniques, la
couronne étant très désireuse de s’en prendre au roi Amanullah, après
l’humiliation qu’elle avait essuyée. Ils firent circuler des photos de la reine Tarzi
vêtue d’une robe sans manches lors d’une réception étatique et acceptant qu’on
lui baise la main durant une visite officielle en Europe. Aujourd’hui encore, les
femmes les plus éduquées ne serrent pas la main des hommes, et des épaules et
des bras nus en public provoqueraient une émeute dans Kaboul.
Le successeur d’Amanullah, Nadir Shah, tenta de promouvoir des réformes,
mais fut à son tour assassiné. Les souverains afghans qui lui succédèrent se
montrèrent bien plus prudents sur la question des droits des femmes. Il fallut
attendre l’ère communiste des années 1970 pour constater la moindre tentative
d’élargissement de leurs droits un tant soit peu couronnée de succès, et les
progrès considérables décrétés par les communistes sur le plan de l’égalité des
sexes furent la raison majeure du soulèvement déclenché par les moudjahiddîn et
leurs partisans3. Leur réticence concernait le féminisme, non le communisme.
Leur djihad était avant tout dirigé contre les droits des femmes, et plus tard
contre la scolarisation des jeunes filles, le droit au divorce et la présence des
femmes sur le lieu de travail et dans la vie publique. Ils ne s’opposaient en rien
au communisme en tant que système économique et politique ; c’était l’égalité
des droits accordée aux femmes qui les inquiétait. Quand nombre de ces chefs
moudjahiddîn unirent plus tard leurs forces à celles des Américains pour chasser
les talibans, cette alliance n’était pas motivée par les politiques sociales de ces
derniers ; dans la plupart des cas, les seigneurs de la guerre afghans adoptaient
une ligne tout aussi intransigeante sur les questions féminines que les talibans, et
souvent même encore plus régressive. Les talibans avaient, quant à eux, au
moins proscrit le baad, et ils désapprouvaient officiellement les meurtres
d’honneur non fondés sur leurs propres procédures judiciaires4.
Le concept d’honneur et de meurtre des femmes comme moyen de défendre
ce statut n’est pas propre au seul Afghanistan. Dans la Rome antique, le
paterfamilias ou le mâle dominant au sein du foyer détenait un droit juridique de
tuer une sœur ou une fille qui entretenait des relations sexuelles extraconjugales
ou une épouse qui avait commis l’adultère5. La mise à mort de Desdémone,
assassinée de la main d’Othello, était un meurtre d’honneur, et caractéristique de
ces actes où la femme ne se voit accorder aucun véritable recours pour plaider sa
cause ; la culpabilité ou l’innocence de la victime est subordonnée au sentiment
de violation de son honneur que peut éprouver l’homme. Ceci explique en partie
le meurtre des victimes de viol par leurs propres familles, en Afghanistan.
Thomas Barfield, éminent anthropologue à l’université de Boston, président
de l’Institut américain des études afghanes6, atteste l’existence d’une sorte de
territoire des querelles de sang, où ces meurtres touchant les femmes étaient
historiquement endémiques, qui s’étend de l’Espagne à tout le bassin
méditerranéen, au Moyen-Orient, à l’Arabie, à l’Iran et à l’Afghanistan, avant de
s’achever au Pakistan. À l’est, au nord, au sud de cette région – en Chine ou en
Mongolie, en Asie du Sud-Est ou dans l’Afrique subsaharienne, en Europe du
Nord ou en Russie –, au lieu d’être socialement acceptable et répandue, la notion
de meurtre d’honneur reste pathologique et rare.
Toutefois, à la notable exception de l’Arabie Saoudite, la plupart des
sociétés modernes rattachées à ces régions du meurtre d’honneur, y compris les
sociétés islamiques, ont réussi à criminaliser cette pratique, tout comme la quasi-
totalité des sociétés se sont écartées de la notion que les femmes seraient la
propriété des hommes7. Même l’ayatollah Ali Khamenei, dans un Iran
fondamentaliste, a condamné cette pratique et, de concert avec la plupart des
érudits islamiques, sunnites et chiites, il affirme que ce type de meurtre ne
possède aucun fondement théorique dans l’islam8.
Tout au long de l’histoire afghane moderne, un gouvernement central faible,
trente-cinq années de guerre et de faibles niveaux d’instruction et
d’alphabétisation9 ont contribué à soutenir des pratiques coutumières de sévices,
comme celles de ces meurtres10. « En Afghanistan, le seul fait d’aborder le statut
des femmes a entraîné le renversement de plus de régimes que tout autre
problème », explique le professeur Barfield. Les réformes prématurées du roi
Amanullah et les efforts excessivement ambitieux du communisme ont provoqué
de violentes réactions, contribué au maintien de coutumes porteuses de violences
et dissuadé la majorité des dirigeants modernes du pays d’affronter les
conservateurs sur des questions aussi controversées. Même les groupes actuels
de défense des femmes qui protestent contre ces mises à mort s’abstiennent
généralement de remettre en cause les conceptions sous-jacentes à ces actes,
selon lesquelles les femmes seraient la propriété des hommes qui détiennent une
maîtrise absolue des règles régissant leur comportement.
Dans ce très ancien territoire du meurtre d’honneur, l’Afghanistan est resté
un obstacle de taille11. « En Afghanistan, l’État n’a pas été capable d’appliquer
ses décrets aux affaires familiales. Les Afghans estiment que ce domaine ne
relève pas de sa responsabilité », souligne le professeur Barfield. D’autres
nations, d’un bout à l’autre de cette zone, ont développé des systèmes juridiques
forts où l’État pouvait s’introduire dans les affaires familiales et sociales, et
n’hésitait pas à le faire. « Dans le reste du monde, l’État a étendu ses pouvoirs en
descendant jusqu’au niveau de la famille, mais en Afghanistan, aujourd’hui
encore, il demeure très hésitant à l’idée de réglementer la sphère familiale. En
cas de meurtre par vengeance, quand cet acte est porté à son attention, parce que
c’est un crime de sang, il agira, mais si personne n’attire son attention sur une
telle exaction, il n’investiguera pas de son propre chef. »
Au vu de l’attitude de la famille de Zakia, Ali et elle faisaient de leur mieux
pour demeurer cachés, mais dans la petite habitation trop pleine de Chindawul
Hill, à flanc de colline, Ali se montrait de plus en plus irritable. Avec la tante et
ses enfants, il y avait là au total jusqu’à huit personnes partageant un espace
d’une quarantaine de mètres carrés avec sa minuscule cour intérieure. Le
moindre achat de nourriture, chaque seau d’eau imposaient une ascension
épuisante au sommet de cette colline très pentue. Et, compliquant encore leurs
affaires, Zakia ne se sentait pas bien et se plaignait constamment de crampes
d’estomac, de douleurs et de nausée – la dysenterie sévit partout dans une ville
qui excède depuis longtemps les capacités d’un réseau d’égouts rudimentaire et
limité. Elle ne souffrait pas vraiment de l’impossibilité de sortir, mais elle sentait
que la tante d’Ali n’appréciait guère sa présence et n’approuvait pas leur
mariage. Elle les tolérait parce que son frère, Anwar, l’en avait priée. Et puis
Zakia se sentait seule. Sa mère et son père, ses frères et sœurs, ce foyer animé,
regorgeant de présences, où elle avait vécu l’entièreté de son existence,
continuaient de lui manquer, et ce en dépit de leur volonté de la tuer. Razak
surtout lui manquait, son frère âgé de 9 ans, le plus jeune mâle de la famille,
tellement plein de vie et dont elle était si folle. « Je l’aime tant, confiait-elle à
Ali. C’est difficile de penser que je ne le reverrai plus jamais. »
Zakia et Ali se mirent à se quereller à propos de toutes sortes de détails. Il
réagissait, l’air perdu, sur la défensive. Leur vie ensemble ne ressemblait guère à
ce qu’il avait espéré. Les longues journées passées à se cacher dans ce qui leur
tenait lieu de domicile le mettaient mal à l’aise, mais quand il sortait, elle
craignait constamment que sa famille ou la police ne le débusquent. Subitement,
un jour, sur un coup de tête, il décida de rejoindre l’armée. Il lui restait une
année d’enrôlement à accomplir et il pourrait réintégrer la vie militaire sans
s’exposer à aucune sanction pour désertion. Zakia y était hostile, et ils s’étaient
disputés à ce sujet, mais elle avait fini par accepter.
« Je ne pouvais pas rester indéfiniment sans emploi, expliquait-il. Il faut que
je fasse quelque chose pour rembourser ces sommes que nous avons empruntées
à ces gens. Ils ne vont pas nous autoriser à conserver définitivement leur argent,
un jour ils nous le réclameront. » Il avait joui de deux mois de liberté avec sa
femme, et il était maintenant grand temps de se remettre au travail, ainsi qu’il
formulait la chose. Mais les 200 à 250 dollars de solde mensuelle qu’il toucherait
au sein de l’armée ne réduiraient que peu leurs dettes. Il avait un autre motif plus
pratique pour vouloir réintégrer la vie militaire : une fois dans l’armée, posté sur
une base, il bénéficierait pratiquement de l’immunité, et ne risquerait plus d’être
arrêté par la police. « Je sortais beaucoup, et ce n’était pas bon pour moi – c’était
dangereux –, alors je me suis dit : “Pourquoi ne pas rejoindre l’armée, la
sécurité, et en plus, gagner de l’argent ?” » Par l’intermédiaire de l’oncle d’un
des maris de ses sœurs, il avait réussi à obtenir l’autorisation de réintégrer une
unité de l’armée nationale afghane, en qualité de garde du corps d’un
commandant hazara. Ce commandant étant en poste à l’aéroport international de
Kaboul, Ali ne serait pas loin de Zakia et aurait la possibilité de lui rendre visite
tous les week-ends. En outre, l’uniforme l’aiderait à passer inaperçu, même si
cela signifiait que ses longs cheveux noirs allaient être coupés ras, selon les
exigences de la tenue militaire. Cette coupe de cheveux se révéla un assez bon
déguisement. Un jour, alors qu’il regagnait leur logement, en permission de
week-end pour retrouver Zakia, il passa juste devant son beau-père, et Zaman ne
le reconnut absolument pas.
À cette époque, nous avions renoué le dialogue avec le couple, et nous
avions décidé qu’il était temps d’aborder avec eux l’option rwandaise avancée
par le rabbin Shmuley. Ils ne se résoudraient apparemment jamais à traiter
directement avec Aimal Yaqubi, et Shmuley insistait pour que nous leur offrions
cette opportunité. Cela me plaçait dans une position délicate, mais je ne me
sentais pas le droit de les laisser manquer une occasion pareille faute d’avoir eu
le bon messager. Nous avons convaincu Ali et Zakia de rencontrer Anwar,
Jawad et moi-même, pour en parler plus à fond. Une fois encore, nous leur avons
expliqué à quoi ils pouvaient s’attendre en Afrique, six mois au minimum au
Rwanda, le temps de recevoir leurs visas – et, malgré de bonnes chances de les
obtenir, sans aucune garantie à cet égard. Il était clair que cette idée avait fini par
leur déplaire, mais en tout état de cause, l’absence de passeports était
rédhibitoire. Zakia avait maintenant une nouvelle tazkera, ou carte d’identité,
mais ils n’avaient pas envie de courir le risque de se rendre au service des
passeports alors qu’ils restaient sous le coup de charges pénales, et sans
passeport l’option du Rwanda était vouée à l’échec. Le rabbin Boteach, déçu, ne
désarmait pas. Quelques jours après, il m’appela pour m’annoncer qu’il était
excédé et prêt à prendre une initiative, et il voulait mon avis sur ce qu’il fallait
faire au sujet de Fatima Kazimi.
– Nous sommes amis, n’est-ce pas ?
– Bien sûr.
– Alors dites-moi la vérité.
– D’accord.
– Faut-il sauver Fatima ?
Il me fallut un moment pour reprendre mes esprits, le temps de comprendre
ce qu’il entendait sans doute par là.
– La sauver comment ?
– La sortir de là, la sauver. Le Rwanda.
– D’accord, je vois. Vous me laissez le temps de réfléchir ?
En ce mois de juin, nous étions tous à bout, impatients de passer à l’action,
sous une forme ou une autre. Cet immobilisme n’était dans l’intérêt de personne,
et surtout pas celui de Zakia et Ali, qui restaient évasifs et imprévisibles, même
envers Jawad et moi. Le fixeur Aimal Yaqubi et l’ambassade américaine avaient
encore plus de mal à mettre la main sur Ali. L’ambassade finit par m’appeler
pour essayer de le convaincre de répondre à leurs appels téléphoniques, et Aimal
nous contacta pour se plaindre : il n’aboutissait à rien. Il nous accusa même
d’user de notre influence auprès du couple pour entraver ses efforts. Il avait
500 dollars à leur remettre, un don de la mystérieuse bienfaitrice du rabbin
Shmuley, expliquait-il, et ils refusaient malgré tout de coopérer (depuis la
dernière fois que nous en avions entendu parler, le montant avait diminué).
Shmuley s’agaçait plus que quiconque de cette inaction. Il me relata une
longue conversation qu’il avait eue avec un fonctionnaire d’ambassade, l’attaché
en charge des affaires publiques, Robert Hilton, au sujet de ce dossier.
– Nous sommes ici confrontés à une situation qui résume toute la raison de
notre présence là-bas, une histoire qui a enflammé l’imagination des Américains,
et vous, messieurs, vous ne vous engagez même pas à nous aider. Vous avez
laissé cela à une bande de profanes comme nous, qui ne savent pas ce qu’ils font.
Monsieur Hilton lui avait répondu, m’expliqua Shmuley, que l’ambassade
devait tenir compte des sensibilités du pays hôte, réponse qui ne fit qu’exaspérer
le rabbin.
– Et les sensibilités des lecteurs américains ? Et les sensibilités des centaines
de milliers de soldats stationnés là-bas et du trillion de dollars que nous avons
dépensé, et malgré cela vous n’êtes pas fichus d’aider à sortir de ce pays une
femme qui va se faire tuer ? Un foutu trillion de dollars, je lui ai rappelé le
chiffre !
Hilton avait relevé que des charges criminelles pesaient sur le couple. Il
faudrait se prononcer, d’une manière ou d’une autre. Les États-Unis ne
pouvaient donner l’impression de contourner le système judiciaire afghan, après
y avoir investi plus d’un milliard de dollars.
– Êtes-vous en train de me raconter que vous allez vous conformer à l’arrêt
d’un juge corrompu de la renvoyer dans sa famille, pour se faire tuer ou violer ?
Quand Shmuley se lançait dans une diatribe moralisatrice, il le faisait avec
une force qu’il était difficile d’ignorer.
– C’est ridicule. Cette histoire cristallise toute la raison d’être de notre
présence sur place. Nous sommes là-bas pour protéger des gens comme Zakia.
(Il avait bien retenu son prénom, désormais.) Il nous suffit de procurer un
passeport à cette femme.
Après m’avoir rapporté cette conversation, le rabbin était blême de rage.
– Je ne pense pas que l’ambassade nous sera d’une grande aide, mais nous
allons les sortir de là, d’une manière ou d’une autre, et quand ce sera fait, ce sera
un événement auquel le gouvernement américain n’aura pris aucune part,
continua-t-il. Après avoir dépensé un trillion de dollars, nous sommes incapables
d’épargner à une femme un meurtre d’honneur, parce que nous redoutons de
heurter quelqu’un au sein de l’exécutif ? Le gouvernement américain en est
incapable ? Il a peur du gouvernement afghan ? Il devrait avoir encore plus peur
de l’opinion américaine. Qu’est-ce qui leur prend ? Qu’avons-nous réussi à
changer, là-bas ? Nous ne pouvons laisser ces gens mourir sans aboutir à rien.
Alors maintenant, deux cinglés du New Jersey vont se charger de ce que
Washington est incapable de prendre à sa charge. On dirait qu’ils ont reçu des
ordres stricts : sortons d’Afghanistan sur la pointe des pieds, sans créer de
vagues.
Au cours de la dernière phase de l’intervention occidentale en Afghanistan,
cette sorte d’accommodement est omniprésente. Le cas d’une jeune fille, une
dénommée Gulnaz, contrainte d’épouser l’homme qui l’avait violée, en est un
bon exemple. L’Union européenne avait maintenu sous le boisseau un film
qu’elle avait pourtant commandé, racontant son supplice, car Bruxelles craignait
d’incommoder le gouvernement afghan. La cinéaste britannique Clementine
Malpas avait trouvé Gulnaz, alors âgée de 19 ans seulement, dans la prison pour
femmes de Kaboul, Badam Bagh, où elle était détenue depuis plus d’un an, et la
montrait dans ce documentaire sur les femmes en Afghanistan, financé par
l’Union européenne, qu’elle avait intitulé In-Justice. Dans ce film, Mme Malpas
relatait de quelle manière Gulnaz avait écopé d’une peine de trois ans de prison
après avoir été violée par un cousin, Assadullah Sher Mohammad. La jeune fille
avait mis au monde leur enfant alors qu’elle était en prison. Quand elle avait
interjeté appel, la sentence avait été alourdie à douze années d’emprisonnement,
mais un juge afghan lui avait proposé la liberté si elle acceptait d’épouser son
violeur12.
Dès que les responsables de la mission de l’Union européenne à Kaboul
avaient visionné le film, ils avaient décidé d’en reporter la sortie, en menaçant la
réalisatrice d’une action judiciaire si elle autorisait sa diffusion. Officiellement,
leur motivation était de protéger les femmes visibles dans le film, Gulnaz, ainsi
que deux autres victimes, de toutes représailles. L’Union européenne avait rejeté
l’argumentation de la cinéaste, qui soulignait que Gulnaz et les autres femmes
ayant participé au tournage avaient donné leur accord en toute connaissance de
cause. C’était là encore une capitulation des diplomates européens face aux
sensibilités culturelles afghanes. Ce fut confirmé par le New York Times, qui
signala que l’attachée de l’Union européenne en charge du respect de l’État de
droit et des droits de l’homme, Zoe Leffler, avait signifié par une série d’e-mails
à la réalisatrice que l’Union européenne devait « replacer ses relations avec les
institutions judiciaires dans le contexte du reste de son travail dans le secteur ».
Face à la colère qui éclata, le président Hamid Karzai ordonna la libération
de la jeune fille, mais selon le récit qu’en fit la journaliste du New York Times,
Alissa J. Rubin, il laissa clairement entendre qu’il attendait d’elle qu’elle épouse
son violeur, ainsi que l’avait ordonné le tribunal13.
« Gulnaz a déclaré : “Mon violeur a détruit mon avenir”, rapportait
Mme Malpas, se référant à leur conversation. “Personne ne m’épousera, après ce
qu’il m’a fait. Je dois donc épouser mon violeur, pour le bien de mon enfant. Je
n’ai pas envie que les gens la traitent de bâtarde et maltraitent mes frères. Tant
qu’il ne m’aura pas épousé, mes frères n’auront pas retrouvé leur honneur dans
notre société.” »
Des groupes de défense des femmes s’y sont opposés et ont usé de leur
influence pour que Gulnaz soit accueillie dans un refuge. Ensuite, les médias
sont passés à autre chose et tout le monde s’est désintéressé de l’affaire. Le
documentaire n’a jamais été officiellement diffusé – 50 000 euros
supplémentaires de l’Union européenne jetés par les fenêtres, une petite partie
des 18,2 millions d’euros que l’Union dépense annuellement en programmes
consacrés à l’égalité des sexes, sans compter les dons bilatéraux de ses États
membres14.
En 2014, l’affaire de Gulnaz connaissait une révision. Mary Akrami, chef de
l’organisation Centre de développement des compétences des femmes afghanes,
qui a été la première à ouvrir un refuge pour femmes en Afghanistan (et qui
aurait été financé par l’organisation des Femmes de l’ONU, comme le refuge de
Bâmiyân), affirmait que la presse internationale et, en particulier, l’avocate de
Gulnaz, Kimberley Motley (qui avait pris l’affaire en main après qu’avait éclaté
la controverse autour du documentaire), avaient délibérément déformé ce qui
était arrivé à la jeune femme. « La cour l’a mariée avec son consentement,
soutenait Mme Akrami. Elle n’a pas été violée, mais en fait elle aimait ce garçon
et avait eu une liaison amoureuse avec lui. Ensuite, elle avait accepté de
l’épouser. Sa famille s’est réconciliée avec celle de cet homme. Ils vivent
ensemble, à présent, et sont heureux. Ils ont un enfant et habitent à Kaboul. »
Ce n’est pas ainsi que Kim Motley voyait les choses, et elle avait rendu
visite à Gulnaz dès la mi-2014. La jeune femme, alors âgée de 22 ou 23 ans, était
en effet mariée à son ancien violeur et ne niait pas ce qu’il était. Il la traitait
décemment, avait-elle déclaré à Mme Motley, ne la battait pas, et subvenait à ses
besoins et à ceux de leur fille. L’avocate ajoutait qu’après l’éclatement de la
controverse sur le documentaire, elle avait reçu des offres d’une dizaine de pays
européens, pour fournir un asile à Gulnaz. À l’époque, cette dernière habitait
dans le refuge de Mary Akrami. « Le ministre des Affaires féminines et le refuge
m’empêchaient de l’emmener pour lui procurer un passeport, affirmait-elle. Ils
considéraient la réconciliation et le mariage avec son violeur comme la seule
solution qui soit dans son intérêt et, pour que cela devienne possible, il fallait
juste réécrire l’histoire, expliquait-elle encore. Pas une fois elle n’a nié devant
moi que son cousin ait été son violeur, et elle avait 15 ans quand c’est arrivé. Il
l’avait même ligotée avant de la violer. Il n’y a jamais eu d’ambiguïté à ce sujet.
Elle l’a finalement épousé, mais c’est parce que cela devenait le seul moyen pour
elle de sortir de ce foutu refuge : épouser ce type. »
En 2014, les offres d’asile que Gulnaz avait initialement reçues s’étaient
taries, car davantage de femmes afghanes considéraient la fuite loin de leur pays
comme leur seule planche de salut, et les pays occidentaux commençaient à
redouter qu’accorder l’asile dans de telles affaires ne sape leurs efforts pour
promouvoir les droits des femmes à l’intérieur même du pays.
C’était cette attitude qui, dans le cas de Zakia et Ali, avait rendu un
sauvetage par l’ambassade de moins en moins vraisemblable et d’autant plus
compliqué qu’ils étaient visés par une procédure pénale. Le dilemme soulevé par
cette procédure exaspérait le rabbin Boteach.
– C’est le comble du grotesque. On tombe amoureux de quelqu’un et cela
devient une affaire criminelle ? J’espère que vous allez écrire quelque chose sur
tous ces Américains morts, Dieu seul sait combien, et sur ce trillion de dollars du
trésor américain dépensé pour que notre gouvernement puisse surtout témoigner
son respect à un gouvernement de barbares. C’est cela qu’on appelle l’État de
droit ? Je ne comprends même pas comment ils osent sérieusement soutenir une
chose pareille. Les couvrir de honte dans les médias, c’est la seule méthode qui
fonctionnera. Ces jeunes gens sont obligés de se terrer comme des rats. Aidons-
les à se tirer de là.
Pourtant, il ne pouvait faire sortir Ali et Zakia tant qu’ils n’auraient pas de
passeports – ou un moyen légal de s’en procurer. Mais il pouvait sauver
quelqu’un d’autre ; sa mystérieuse bienfaitrice acceptait de financer ce geste, le
gouvernement rwandais voulait bien favoriser cette initiative et, concluait-il, ils
étaient prêts. Ils sauveraient Fatima Kazimi. Un aspect seulement le gênait :
Fatima Kazimi avait-elle vraiment des raisons de craindre pour sa vie ? Il voulait
que je lui réponde avec franchise.
– Je crains qu’elle ne cherche éventuellement à profiter de la situation et
qu’elle ne tente de s’en servir pour partir d’Afghanistan alors que nous nous
efforçons plutôt de concentrer nos efforts sur Zakia et Ali, qui semblent en bien
plus grand danger.
Oui, cela ressemblait assez à Fatima, en effet, mais je gardai cette réflexion
pour moi. Lui répondre me plaçait dans une position délicate au plan éthique. Si
je lui avais fait part de mon avis sincère et sans fard, je lui aurais répondu : Non,
en réalité, je ne pense pas qu’elle soit en danger. Si cela gâchait cette chance
que lui offrait Shmuley de s’échapper d’Afghanistan, qu’en serait-il si elle se
révélait réellement en danger ? De quel droit déciderais-je de son sort et
probablement de celui de sa famille en exprimant mon opinion, surtout si je me
trompais ? Je réservais mon avis, voilà tout ce que je pus lui répondre, une
position déjà assez accablante en soi.
À Bâmiyân, les alliés de Fatima écartaient eux-mêmes toute idée de danger
pesant sur sa vie. – Elle n’est exposée à aucune menace, que ce soit contre elle
ou contre sa famille. Nous ne le permettrions pas, m’assura le chef de la police,
le général Khudayar Qudsi. Quand le bureau du procureur général avait tenté de
l’interroger, me précisa-t-il, la police était intervenue pour s’y opposer. C’était
une démarche dénuée de fondement, aussi nous n’admettrons aucune
intervention de cet ordre. Le procureur général de la province fondait sa requête
sur des accusations de la famille de Zakia, mais nous ne possédons aucune
preuve de l’implication de Fatima Kazimi dans l’évasion de la jeune femme du
refuge, souligna le chef Qudsi.
Et qu’en était-il des risques que la famille de Zakia ferait peser sur elle ?
– Ce n’est pas vrai. Elle a ses propres gardes du corps qui se chargeront
d’assurer sa sécurité, des gardes du corps de la police. C’est notre mission et
notre responsabilité. Je pense que c’est simplement un prétexte pour lui
permettre de quitter le pays.
Comme beaucoup d’Afghans, ce que voulait Fatima Kazimi semblait clair,
une vie meilleure, et elle désespérait de jamais la trouver en Afghanistan.
Cependant, cela ne pouvait aucunement être considéré comme une « crainte
légitime de persécution » ou autres motifs généralement acceptés pour accorder
l’asile ou le statut de réfugié.
J’estimais ne pas avoir d’autre choix que de faire part de cet avis à Shmuley.
Suite à mes reportages, elle était perçue comme l’une des héroïnes du drame, et
le rabbin était sur le point de l’en récompenser. Pourtant, avant que je n’aie eu
l’occasion de contacter le rabbin, Fatima m’appela et m’annonça qu’elle partait
le jour même pour l’Inde, où elle retirerait son visa pour le Rwanda. La veille au
soir, elle venait d’essayer de partir par l’aéroport international de Kaboul, avec
un visa du gouvernement rwandais émis en ligne, mais les employés de la
compagnie aérienne afghane, n’ayant encore jamais vu de visa électronique,
l’avaient refoulée.
Shmuley avait agi promptement. Je le rappelai plus tard ce jour-là, et il était
d’humeur enjouée.
– Fatima est arrivée à Delhi. Elle est sortie d’Afghanistan, Dieu merci, et
j’espère que nous leur aurons procuré la sécurité. Ils sont en route pour le
Rwanda. Merci pour tout.
Je lui répondis que j’avais fini par en arriver à la conclusion qu’elle avait
dupé tout son monde. En y repensant, je me disais qu’elle avait sans doute tout
planifié depuis le jour de son premier e-mail.
– Nous éprouvons un sentiment de satisfaction, me répliqua Shmuel, nous
l’avons sortie de là, Dieu merci. Certaines personnes ont beau considérer qu’ils
n’étaient pas en danger, nous avons fait ce qu’il fallait.
Il me rappelait un peu Diego, le photographe, quand il venait de repérer un
rai de lumière tombant du plafond et refusait de rien entendre.
En plus du droit de s’installer au Rwanda – et très certainement de devenir
les tout premiers Afghans à y mettre les pieds –, Fatima, son mari et leurs quatre
enfants se verraient accorder un logement par le président Kagame, et la
bienfaitrice du rabbin Boteach leur verserait un revenu de 20 000 dollars qui leur
permettrait de vivre un an, une somme plus que suffisante au Rwanda.
– Nous voulons leur éviter un état de dépendance malsain, ajouta-t-il.
Il était enfin prêt à me révéler qui était cette bienfaitrice.
– Elle est disposée à ce qu’on mentionne son nom, à une condition : que cela
ne fasse courir aucun danger au couple.
Il s’agissait de Miriam Adelson, l’épouse de Sheldon Adelson, le
multimilliardaire magnat des casinos.
En tant que juive, Mme Adelson ne souhaitait pas se voir attribuer le mérite
d’avoir arraché un couple de musulmans à une société arriérée. Elle s’était
simplement sentie émue par leur histoire et voulait leur venir en aide, ainsi qu’à
quiconque était également atteint par cette affaire. Elle ne poursuivait aucun
autre objectif. Les motivations de Miriam Adelson étaient purement
humanitaires, insistait-il.
– Le vrai héros de cette histoire, ce n’est pas moi, c’est Miriam Adelson, qui
m’a amené à m’intéresser à leur cas. Au bout d’un certain temps, j’ai fini par
m’impliquer personnellement. Et maintenant, je tiens réellement à savoir quelle
tournure cela va prendre.
Fatima s’arrêta deux jours en Inde, une étape qui coïncidait avec un gala que
le World Values Network du rabbin Boteach organisait dans le New Jersey avec
tout un aréopage de célébrités et de politiciens de premier plan, parmi lesquelles
Sean Penn, le gouverneur du Texas, Rick Perry, le gouverneur du New Jersey,
Chris Christie, et Elie Wiesel15. Les assistants de Shmuley organisèrent un
duplex vidéo avec New Delhi pour qu’elle puisse remercier Miriam et le
président Kagame de l’avoir secourue. Miriam ne nourrissait sans doute aucune
arrière-pensée, au contraire de Paul Kagame. Jadis perçu comme un héros par
l’Occident pour avoir permis à son pays de surmonter le génocide du peuple
rwandais, ces derniers temps, M. Kagame avait grand besoin de recueillir un peu
de presse favorable, après avoir été accusé du meurtre d’opposants, d’avoir
étouffé toute dissidence et transformé le Rwanda, autrefois grand territoire
d’espoir de l’Afrique noire, en État autocratique dirigé par un homme fort de
plus16. Comme Shmuley, Miriam Adelson était un fervent soutien et partisan
d’Israël et, pour sa part, Israël demeurait un allié fidèle du Rwanda. Les soutiens
des deux pays s’estimaient liés par l’épreuve commune du génocide. Leurs
détracteurs les considéraient comme deux gouvernements aux bilans similaires,
tout aussi désastreux au plan des droits de l’homme, en butte à un statut de plus
en plus marqué d’États-parias, et ce en dépit de toute la noblesse de leur passé.
Le lendemain, Fatima et sa famille embarquaient à bord d’un vol long-
courrier de Delhi à Dubaï, et de Dubaï à Kigali.
Lors de notre conversation suivante avec Ali, cette fois au téléphone, nous
lui annonçâmes que Fatima s’était enfuie en Afrique après avoir expliqué aux
gens qui souhaitaient aider le couple des amants qu’elle avait elle aussi besoin
d’être secourue. Il était abasourdi.
– Fatima est partie en Afrique ?
Il réagit d’abord par un rire, avant de reprendre une contenance. C’était une
raison de plus pour ne plus envisager l’Afrique comme une possible porte de
sortie, observa-t-il. Zakia et lui n’avaient aucune envie de se retrouver dans un
pays où la seule personne parlant leur langue serait Fatima Kazimi.
Sa véhémence me surprit, et je lui demandai pourquoi il réagissait de la
sorte.
– Elle ne nous a absolument pas aidés, elle ne m’a pas aidé, elle n’a pas aidé
Zakia à s’échapper, elle n’a rien fait pour nous. Un jour, nous tomberons sur elle
et nous lui dirons deux mots.
C’était là une réaction très émotionnelle.
Je lui objectai qu’assez indéniablement, Fatima avait empêché la famille de
Zakia de la traîner hors du tribunal, ce jour-là, et probablement de la mettre à
mort.
– C’est tout ce qu’elle a fait, ce que je respecte, mais à part ça, elle ne nous a
rien apporté d’autre.
Que Fatima ait ou non utilisé la situation du couple à son propre avantage,
c’était un peu trop la dénigrer. Je ne comprenais pas son attitude et ne la
comprendrais pas avant un certain temps.
8
Les irréconciliables
Miser sur l’espoir ne constitue jamais un plan très fiable, mais ils n’en
avaient pas d’autre. « Ce monde est suspendu à nos espérances, le passé se fonde
sur nos espérances, et nous passons nos existences à espérer », philosophait Ali
de manière rêveuse, l’une des rares fois où nous avons pu nous contacter, en ce
mois de mai, « et j’espère juste maintenant que Dieu nous viendra en aide ».
Quand il choisissait enfin de répondre au téléphone, soit il nous écoutait à peine,
soit il nous conjurait subitement de prendre des décisions à leur place. Le pire,
c’était qu’il refusait de redescendre sur terre et d’aborder sérieusement la
question de leur sécurité à tous les deux. Au vu du nombre de signalements de
parents de sexe masculin de Zakia dans les parages de Chindawul, à Kaboul, où
le couple se cachait chez la tante d’Ali, il était clair que leur repaire n’était plus
sûr. La tante étant une sœur d’Anwar, la famille de Zakia n’aurait aucun mal à
découvrir où elle habitait, tout au moins à localiser le quartier, et à surveiller les
lieux jusqu’à ce que l’un ou l’autre se montre. C’était peut-être déjà ce qui se
passait, puisqu’on avait frôlé la catastrophe à plusieurs reprises. Chaque fois que
nous lui faisions la leçon à ce sujet, Ali acquiesçait toujours, mais nous aurions
aussi bien pu nous adresser à un mur.
Un jour, Jawad et moi décidâmes de dresser une liste d’arguments en vue de
notre prochaine conversation téléphonique avec lui, au moment où il serait plus
ou moins d’humeur à nous écouter ou quand nous serions en mesure de le
rencontrer, lors d’une des permissions que lui accordait l’armée :
• Ils ne peuvent se cacher indéfiniment. Tôt ou tard, ils se feront prendre.
C’est une réalité que rappellent tous ceux qui travaillent à résoudre ces querelles
familiales.
• S’ils se font prendre, ils finiront tous deux en prison. Cela signifie que
Zakia pourrait fort bien subir des sévices sexuels, en détention, ce qui se produit
régulièrement. Pour une femme, la prison est bien plus pénible qu’un refuge, qui
est au moins dirigé par d’autres femmes.
• Ils devraient au moins envisager de s’entretenir avec les responsables du
refuge de Women for Afghan Women. Rien ne les oblige à suivre leurs conseils,
mais qu’ils écoutent au moins ce qu’elles ont à leur dire.
• Les juristes de Women for Afghan Women sont excellentes, et elles ont
récemment gagné dans une affaire similaire à celle de Zakia et Ali. Pendant la
procédure, la femme concernée n’a été contrainte de séjourner qu’un mois dans
leur refuge.
• Les juristes considèrent que leur dossier est solide et s’estiment certaines
de pouvoir l’emporter sur le terrain judiciaire. Toutefois, cela ne leur sera
possible que si Zakia cesse d’agir en fugitive et si elles sont en mesure de
l’amener à comparaître devant le tribunal. Rien ne l’empêche de s’abriter au
refuge tandis qu’Ali continuera de se cacher.
• La directrice de Women for Afghan Women, Manizha Naderi, acceptera
volontiers de dialoguer avec Ali, et bien qu’elle soit en ce moment aux États-
Unis, elle lui téléphonera dans la soirée, et voici le numéro d’où elle l’appellera.
• Le refuge de Women for Afghan Women n’a rien à voir avec celui de
Bâmiyân. S’ils décident de s’y rendre pour débattre de leur affaire avec les
juristes présentes sur place, nous aurons toute latitude d’y aller avec eux et de
leur garantir qu’ils peuvent en repartir s’ils le souhaitent.
• Si jamais ils changent d’avis et se résolvent à partir d’Afghanistan, ils
auront besoin de passeports, et ils ne seront pas en mesure de s’en procurer tant
qu’ils sont visés par des poursuites pénales. Ils doivent régler ce dossier
judiciaire. Les seuls pays où ils auraient la possibilité de se rendre sans
passeports sont l’Iran, qui est dangereux, et le Pakistan, destination qui présente
certaines complications.
Nous martelions cette série d’arguments chaque fois que Jawad avait Ali au
téléphone, et auprès de son père et de ses frères, mais il refusait de se rendre au
refuge et d’écouter ce que les juristes avaient à dire, excluant même que Zakia
s’y présente, afin que leur affaire soit jugée par un tribunal. Et quand nous
parlions à cette dernière, elle s’en remettait à lui.
Une semaine ou plus s’écoula sans que nos appels n’obtiennent d’autre
réponse qu’un message signalant que son numéro était inaccessible, avant que ne
retentisse enfin l’une de ses sonneries habituelles, avec la voix de Moein, le
chanteur iranien aveugle, et sa chanson Past (« Le passé ») :
Cette fois, Jawad put progresser un peu et Ali accepta de nous rencontrer le
vendredi de cette semaine-là. Son commandant lui avait accordé une permission
de trois jours. « Il avait peur, me confia Jawad. Je lui ai expliqué : “Écoute, nous
ne t’avons jamais nui. Nous sommes allés chez toi, nous avons vu ton père, nous
aurions pu te livrer à tout moment. Il faut simplement que tu nous fasses
confiance”.
– Aujourd’hui encore, je n’ai pas dit à ma femme que j’allais vous
rencontrer, parce qu’elle aurait pu refuser, lui expliqua Ali. La dernière fois que
vous êtes venus nous voir… (quand nous avions aperçu le frère de Zakia aux
abords du cinéma Pamir)… eh bien, elle était très inquiète à mon sujet. Elle ne
veut absolument pas que je sorte. Elle pense que je vais me faire arrêter, et
qu’ensuite elle aura de gros ennuis.
C’était d’autant plus une raison d’envisager pour elle la solution du refuge,
jusqu’au règlement de leur procédure judiciaire, lui avons-nous laissé à nouveau
entendre. Manizha Naderi, de Women for Afghan Women, avait suggéré de
rendre cette solution plus acceptable aux yeux d’Ali en lui offrant un emploi de
vigile au refuge, où il monterait la garde devant le mur d’enceinte. Il ne serait
pas autorisé à pénétrer à l’intérieur, car les lieux étaient strictement réservés aux
femmes, mais il aurait l’assurance que sa femme était en sécurité, et ils
pourraient avoir quelques entrevues de temps à autre, en présence d’un tiers.
Rien de tout cela ne suffisait à le convaincre.
– Ma femme m’a répondu qu’elle était incapable de rester là-bas ne serait-ce
qu’une journée. Elle ne supporte pas d’être séparée de moi, même pas une
journée, insista-t-il.
Je me demandais qui tenait ce langage, sa compagne ou lui.
Manizha et sa principale juriste à l’époque, Choukria Khaliqi, purent
élaborer une solution. Choukria avait trouvé un moyen de plaider la cause du
couple devant la cour sans que Zakia réside au refuge. « Il leur suffit de nous
donner l’autorisation de reprendre le dossier, exposait Manizha. Il leur suffirait à
tous deux de rencontrer Choukria. Elle a la latitude de se rendre à l’endroit de
leur choix et recueillir leurs témoignages. Ensuite, après l’audience devant le
juge, Zakia aurait seulement obligation de se présenter au tribunal pour effectuer
sa déposition. Sinon, je redoute vraiment que la police ne finisse par les
appréhender. » Si tel était le cas, il serait alors trop tard, Zakia ne pourrait plus
opter pour un placement au refuge. Les femmes ont le droit de volontairement
s’installer dans ces refuges pendant l’instruction de leur procédure judiciaire,
mais seulement si elles s’y rendent de leur plein gré. Après leur arrestation, elles
sont écrouées jusqu’à la date de l’audience.
Poussé par l’impécuniosité, Ali accepta finalement une entrevue avec
Choukria, mais en l’absence de Zakia. Ils étaient de nouveau sans le sou, et
n’avaient la possibilité de toucher l’argent des donateurs conservé par Women
for Afghan Women qu’en main propre, afin que les comptables de l’ONG soient
en mesure de vérifier que les sommes parviennent aux bons récipiendaires. Dans
une société où la corruption est la norme, les gens doivent recourir à toutes
sortes d’extrémités à seule fin de prouver l’honnêteté de leurs démarches. Ali
nous avait priés à maintes reprises d’aller récupérer ces sommes à sa place. Il
n’était tout simplement pas acceptable de nous immiscer de la sorte, et, en outre,
nous voulions le convaincre de rencontrer les juristes compétentes de Women
for Afghan Women.
Ferme, claire et précise, Choukria est un peu autoritaire et, dès les premiers
instants, elle sut prendre l’ascendant sur Ali, en l’enjoignant de se fier à elle.
– En un mois, je vais résoudre cette affaire, lui affirma-t-elle. Je vais
travailler sur ce dossier jusqu’à ce que je trouve une issue positive. Je vais
obtenir de mes contacts au ministère de l’Intérieur qu’ils multiplient les
pressions sur les anciens du village, et je vais le faire en toute confiance… Je ne
vais même pas inscrire ce dossier au registre des causes, de sorte que mes
collaborateurs n’en sauront rien.
Assis dans le sofa près de son bureau, il l’écoutait, en se tenant en retrait, et
sous l’effet de son discours, donnait l’impression de physiquement rapetisser.
Ensuite, le comptable entra, lui remit plus de 1 000 dollars de dons que
Women for Afghan Women avait reçus, en respectant un rituel souvent appliqué
quand un récipiendaire analphabète est partie prenante d’une transaction
officielle. Le comptable lui lut à voix haute un document stipulant qu’Ali
confirmait la réception du paiement. Ali confirma ensuite verbalement avoir
compris, marqua le document de l’empreinte de son pouce qu’il venait
d’appuyer sur le tampon encreur, avant d’échanger le document contre la
somme. Une assistante filma la transaction en vidéo.
Après quoi, nous le sentîmes rasséréné.
– Tant qu’ils ne nous imposent pas de me séparer à nouveau de Zakia, c’est
bon, vous pouvez vous charger de l’affaire, nous répondit-il. Je suis prêt à aider
toute personne qui défendra la vérité.
Il était dans de si bonnes dispositions qu’il accepta de nous organiser une
entrevue en tête-à-tête avec Zakia et de l’amener à Choukria, pour qu’elle puisse
formellement confirmer son accord et être représentée par Women for Afghan
Women.
Il se ragaillardit encore un peu plus quand il apprit que Jawad avait reçu un
appel d’un des anciens de Kham-e-Kalak, le village de Zakia, et que cet homme
souhaitait venir nous parler de leur affaire. Ce vieillard s’imaginait que le New
York Times était une espèce d’ONG et que nous serions en position d’agir en
qualité d’intermédiaires entre la famille de la jeune femme et le couple. L’ancien
s’appelait Abdul Rab Rastagar, et Jawad et moi convînmes de le rencontrer au
restaurant Herat, à Shar-e-Naw, dans le centre de Kaboul. C’était un vaste
établissement, toujours bondé, un endroit très public, avec ses espaces
traditionnels de repas autour de tables basses, comme autant de petits dais
disséminés entre les arbustes et agencés autour d’un jardin, mais sans aucune
séparation susceptible d’assurer un peu d’intimité. Les clients laissaient leurs
chaussures sous les tables basses et s’asseyaient en tailleur au milieu des tapis de
sol et des coussins. Dans les foyers afghans, prendre son repas installé par terre
sur des tapis de sol est la norme. C’était ici un raffinement de cette coutume,
sans doute conçue à l’origine pour maintenir le bétail à l’écart de la table. Un
paon déployant sa plus belle parure se pavanait dans les allées entre les tables
basses, laissant traîner derrière lui sa queue longue de deux mètres en criaillant
bruyamment. Nous arrivâmes tôt et nous choisîmes des sièges d’où nous
pourrions surveiller l’entrée principale, pour le cas où M. Rastagar viendrait en
force. Nous savions qu’il avait été en contact avec Gula Khan. La dernière fois
que celui-ci nous avait parlé au téléphone, il avait paru en colère contre nous, à
propos de sa sœur. Apparemment, quelqu’un lui avait lu ou relaté les articles du
New York Times relatifs à l’affaire.
Monsieur Rastagar arriva seul ; il paraissait assez inoffensif. C’était un
homme d’âge mûr, probablement la cinquantaine, mais très sûr de lui. Chez les
Afghans, le terme « aînés » peut désigner des hommes âgés, respectés pour leur
grand âge, tout autant que des hommes d’influence, révérés pour leur pouvoir.
Monsieur Rastagar constituait un exemple de promotion sociale obtenue grâce à
des aides étrangères massives. Durant les deux années postérieures à la chute du
régime des talibans, il avait travaillé pour un organisme, ONU-Habitat, qui
pilotait des programmes de développement rural à Bâmiyân. Ensuite, il avait
occupé un poste de superviseur du centre provincial de détention juvénile, une
institution sous tutelle gouvernementale également financée par des donateurs
internationaux. Son titre ronflant lui conférait une place qui avait fortement
impressionné la famille de Zakia et qui l’avait convaincue de lui confier
l’importante mission de contacter le New York Times, cette ONG mondialement
connue, qu’elle croyait en contact étroit avec le couple. Plus tard, nous avons
appris que M. Rastagar n’était qu’un garde amélioré, un simple chef d’équipe.
Il retira ses souliers, ses chaussettes étaient trouées. Il s’assit jambes croisées
autour de notre table basse, vêtu d’une shalwar kameez2 brune et coiffé du pakol
afghan, le couvre-chef plat omniprésent dans le pays. Il alla droit au but.
– Dans cette histoire, personne ne vous dit la vérité. Mohammad Zaman a dû
tout quitter et venir ici, à Kaboul, travailler comme simple journalier, à cause de
cette affaire. La vérité, c’est que la fille a été trahie par la sœur d’Ali. Elle l’a fait
sortir pour que Mohammad Ali puisse venir la violer. Ensuite, la sœur est allée la
voir et lui a dit : “Zakia, maintenant, ton fiancé refusera de t’épouser.”
(Monsieur Rastagar évoquait là le fiancé putatif que Zaman avait choisi pour
Zakia – l’un de ses neveux.) Voyez-vous, la sœur voulait épouser le fiancé de
Zakia, et c’est pourquoi elle a manigancé tout cela. Par conséquent, elle a dit :
“Je vais l’épouser, et toi tu peux te marier avec Mohammad Ali.” Mais Zakia ne
voulait absolument pas vivre avec Mohammad Ali. Elle s’était fait violer, et
c’est pour cela qu’on l’avait conduite au refuge. Ils n’ont pas permis à son père
et à sa mère de lui rendre visite parce qu’elle regrettait ce qui s’était passé et elle
voulait rentrer chez elle.
Monsieur Rastagar marqua une pause, soutenant notre regard non sans
difficulté, le temps de mesurer l’effet de son discours.
– Et cela ne s’arrête pas là.
– Vraiment ?
– Oui, deux de ses autres sœurs sont des prostituées. Nous savons tous que
ce sont des prostituées, et je suis sûr que c’est leur faute ce qui est arrivé.
Comment le savait-il ?
– J’ai travaillé avec elles pour ONU-Habitat, poursuivit-il. Bien sûr que ce
sont des prostituées. Elles travaillaient là-bas, pour les étrangers.
Comme lui, n’est-ce pas ?
– Oui, mais elles, ce sont des filles. Tout le monde au village savait que
c’étaient des prostituées. Quand un étranger arrivait, nous savions tous dans
quelle maison il irait.
Il nous livrait ce contre-récit avec une assurance lisse, comme si c’était
l’explication la plus évidente possible et comme si, une fois informé, celui qui
l’aurait entendue concevrait toute la justesse de la cause du père de Zakia.
Je lui laissai entendre que Zakia n’aurait pas escaladé le mur du refuge de
Bâmiyân pour prendre la fuite avec Ali si c’était un violeur.
– C’est le gouvernement qui a monté cette évasion de toutes pièces, me
rétorqua-t-il. Elle ne voulait pas. Elle se cache. Personne ne sait où elle est, ni si
elle n’est pas avec lui dans les montagnes. Et bon, admettons qu’elle soit avec lui
dans les montagnes, en fait, elle n’avait aucune envie d’aller là-bas.
Sincèrement, dans cette affaire, l’opprimé, c’est le père.
Le père de Zakia était la vraie victime de toute cette histoire.
– Maintenant il est à Kaboul, presque réduit à la mendicité, parce qu’il a tout
perdu, tout, insistait-il. Il n’a pas pris soin de ses enfants, surtout pas de ses
filles. Il ne s’est pas bien conduit envers eux, c’est vrai. Sur ce plan, je
n’approuve pas la conduite de cet homme. Il n’aurait pas dû laisser sa fille
traîner dans les champs, car sans cela cette liaison n’aurait jamais eu lieu.
– Mais vous parliez d’un viol ?
– Oui, ou ce viol n’aurait jamais eu lieu. S’il n’avait pas laissé sa fille se
promener dans les champs sans personne pour lui servir de chaperon, jamais cela
n’aurait pu se produire. J’aurais moi-même voulu battre Zaman, tant j’étais en
colère contre lui.
Il était particulièrement remonté au sujet du refuge, qui avait laissé une jeune
fille s’enfuir de la sorte.
– Le refuge a dû l’aider à fuir, prétendait-il. J’ai vingt-cinq enfants à ma
charge, et pourquoi ne s’enfuient-ils pas, eux ? Ce n’est tout bonnement pas
possible.
Il était aisé d’imaginer M. Rastagar soumettant une ribambelle de bambins à
sa volonté.
À Bâmiyân, les autorités avaient tout envenimé en n’écoutant pas le vieux
Zaman et ses fils et en l’expulsant de leurs bureaux quand il était venu se
plaindre, ce qui lui arrivait souvent, d’après tous les témoignages.
– Le gouverneur a dit à Zaman : “Ne m’adressez plus la parole, ou la
prochaine fois je vous fais enfermer en prison”, nous expliqua encore notre
visiteur.
Cela avait conduit à une situation instable, à une déchirure dans l’ordre
social, qui aurait pu avoir des conséquences d’une grande portée.
– Cela aura des suites néfastes. Le mari va tenter quelque chose, le premier
mari (celui qu’il avait auparavant évoqué comme le fiancé), il est armé à présent,
et il serait prêt à tuer n’importe qui, dans cette histoire. J’ai vu le père, il veut
mettre fin ses jours. Le père, Zaman, il est faible, c’est un être faible, mais il
répète qu’il va se tuer ou alors qu’il va partir rejoindre les talibans, du côté de
Ghorband (un district bien connu, contrôlé par les talibans, de part et d’autre de
la grande route reliant Kaboul à Bâmiyân) et s’il croise un Hazara sur la route, il
le tuera.
En d’autres termes, suicide ou destruction, et exécution sommaire
d’inconnus qui auraient le tort d’appartenir à la mauvaise ethnie, c’était le genre
d’actes qui s’ensuivaient naturellement quand deux individus étaient assez sots
pour tomber amoureux.
– Je n’aime pas son père. Il n’a pas convenablement élevé ses enfants,
décréta ensuite M. Rastagar. (Il semblait à présent soucieux de mettre en avant
sa bonne foi de négociateur sincère.) Il n’a pas envoyé ses enfants à l’école, et ils
ont donc fini par s’aveugler, et quand des individus qui s’aveuglent sortent
s’exposer au monde extérieur, ils se créent des ennuis.
Et si nous lui versions 5 000 dollars, cela suffirait-il à satisfaire le vieux
Zaman ? Je posai la question, à titre purement hypothétique.
Monsieur Rastagar ne réagit pas à cette offre.
– Je veux déployer tous les efforts possibles pour résoudre cette affaire.
Sept mille ?
– Le père ne retournera pas à Bâmiyân. Il ne lui reste plus rien. Tout le
monde s’est retourné contre lui. Nous avons un proverbe, en Afghanistan :
“Quand tu es dans le besoin, tes amis deviennent des étrangers.”
Dix mille ?
– Tout cela aura des conséquences désastreuses. Le premier mari va tenter
quelque chose, ce sera irréversible, et personne ne sera en mesure d’y remédier.
Monsieur Rastagar promit de parler au père. Il savait déjà, ajouta-t-il, que le
premier mari avait dû dépenser 20 000 dollars à cause de la fuite du couple, afin
de rembourser la dot de la fiancée, et tout cela pour une fiancée sur laquelle il
n’avait jamais pu poser le regard et pour une noce qui n’avait jamais eu lieu. Il
parlerait à Zaman. En fait, il le rencontrait l’après-midi même. Nous lui
répondîmes que nous trouverions quelqu’un qui serait habilité à négocier au nom
du couple, ce qui n’était pas de notre ressort. Nos questions étaient purement
exploratoires.
Lorsque nous prîmes congé, son dernier commentaire revêtit une tonalité
singulière.
– S’ils s’aiment vraiment, c’est bien.
Cette rencontre constituait une évolution légèrement encourageante. Si mal
intentionnée que soit la version des événements colportée par M. Rastagar, il
était clairement prêt à négocier et agissait sans doute au nom du père de Zakia.
Cumuler des accusations de prostitution et de viol n’était qu’un moyen de faire
monter les enchères et de renforcer la position de Zaman dans la négociation.
Pour leur part, face à la perspective d’un règlement négocié avec la famille de la
jeune femme, Ali et Zakia étaient aux anges. Ils avaient beau être conscients que,
selon toute vraisemblance, la famille accepterait n’importe quelle somme
d’argent à titre de dédommagement, non sans essayer malgré tout de les tuer,
cela signifierait néanmoins le retrait des charges criminelles qui pesaient sur eux,
qu’ils ne seraient plus recherchés par la justice et seraient libres d’obtenir des
passeports. Apprenant le montant de 20 000 dollars évoqué lors de l’entrevue,
Ali s’esclaffa.
– En roupies, cela équivaut à 10 lakhs, calcula-t-il, voulant parler d’afghanis.
Dans notre village, d’habitude, la dot de la fiancée ne dépasse pas 3 lakhs. Avec
10 lakhs, tu aurais de quoi épouser trois femmes.
Il était exclu que Jawad et moi nous impliquions dans la moindre tractation
formalisée, aussi, avec l’approbation du couple, nous nous tournâmes vers
Women for Afghan Women et Choukria. Nous informâmes cette dernière du
chiffre de 20 000 dollars avancé par Rastagar, et elle se contenta d’en rire. Elle
serait surprise, commenta-t-elle, que la famille ne s’estime pas quitte avec
5 000 dollars, ce qui rendrait possible un règlement se situant dans la fourchette
de ce que les donateurs avaient déjà envoyé au couple. Nous lui rappelâmes que
certains de ces donateurs avaient aussi promis de combler la perte correspondant
à la dot de la fiancée, au cas où cela ne suffirait pas.
Nous étions dans le bureau de Choukria quand elle téléphona à Rastagar et
engagea une première discussion au sujet de l’affaire. Elle prit vite la mesure du
personnage et se mit à lui aboyer ses instructions. Il irait chercher le père de
Zakia et le ramènerait à son cabinet pour discuter de l’affaire, lui ordonna-t-elle.
Non, pas la semaine prochaine, mais dans deux jours, samedi, insista-t-elle. Il
promit d’obtempérer.
– Ne soyez pas en retard, je suis quelqu’un de très occupé, le semonça-t-elle.
– C’est fantastique, commenta Manizha Naderi. Ne vous souciez pas trop de
ce que raconte cet homme pour l’instant. Ils procèdent toujours de la sorte. C’est
ce que les gens racontaient au sujet de mon neveu… qu’il l’avait violée et
kidnappée. En réalité, ce sont vraiment d’excellentes nouvelles. Nous avons
peut-être une chance de clarifier cette histoire.
Manizha se référait au cas de son propre neveu et de son épouse, qui
présentait des similitudes frappantes avec celui d’Ali et Zakia. Ce couple s’était
enfui contre la volonté de sa famille à elle, qui ne s’y opposait toutefois pas en
raison de différences ethniques ou religieuses, mais de classes. La jeune fille
était issue d’une famille des Sayed, qui se considèrent comme les descendants
directs du prophète Mahomet, une sorte de noblesse islamique qui tend à vouloir
marier ses enfants avec d’autres Sayed. Après la fuite du couple, la famille de la
jeune fille avait prétendu être déjà mariée à son cousin germain, et elle avait
même fait appel à un mollah et à des témoins affirmant qu’ils étaient présents
quand son père (certes en l’absence de la jeune fille) avait noué les liens du neka
en son nom. Ils avaient aussi produit un document attestant le neka. Manizha
avait convaincu son neveu d’amener la jeune fille au refuge, et elle y était restée
pendant que Choukria plaidait sa cause devant la cour. Elle l’avait emporté grâce
à un stratagème fort simple : elle avait défié la famille de la jeune fille et leurs
témoins de produire une seule photo de cette prétendue cérémonie de noces.
Comme à l’heure actuelle toute personne ou presque disposant d’un minimum de
moyens possède un smartphone capable de prendre des photos, nombre d’invités
présents à la cérémonie prennent généralement des vidéos ou des photos de
mariage. Aucun d’eux n’ayant été capable de produire de telles images à
l’audience, le juge avait invalidé le neka de la famille et validé celui du couple.
C’était ce précédent dossier qui inspirait tant confiance à Choukria, convaincue
de gagner dans la procédure d’Ali et Zakia, puisqu’elle disposait de témoins
susceptibles de confirmer qu’avant la fuite des amants, le père de la jeune fille
s’était borné à affirmer qu’elle était fiancée, et non mariée, et qu’il avait changé
de version concernant le cousin auquel elle était promise.
La bonne nouvelle concernant une possible conciliation fut pour le couple un
encouragement fort bien venu, alors même que sur le front de leur domicile
provisoire, la situation commençait à se déliter. Les relations avec la tante d’Ali
s’étaient tendues, et pas seulement parce que l’appartement était trop plein. « Ils
se sentent également en danger. Et nous aussi, avouait Ali. Tant que nous
n’aurons pas négocié et conclu un accord, tant que nous ne serons pas réunis,
nous nous sentirons en danger. Il y a même un risque quand on se retrouve avec
des amis. Un ami peut te faire plus de mal qu’une personne qui ne te connaît
même pas. Un mari pourrait ne pas réaliser les effets de ce qu’il raconte à ton
sujet. Si c’est un proche, il peut devenir dangereux. »
Un jour, il téléphona à Jawad, extrêmement agité. Nous lui avions remis une
lettre, sur papier à en-tête du New York Times, en dari et en anglais, un
exemplaire chacun, pour lui et sa femme, avec l’intitulé « À qui de droit »,
comprenant les numéros de téléphone de Jawad et moi-même, et invitant toute
personne qui la lirait à contacter notre bureau de Kaboul. Mon raisonnement
était le suivant : si l’un des deux amants tombait aux mains de la police, la
manifestation d’intérêt d’un pays étranger pour leur affaire pourrait
éventuellement leur éviter le pire – en particulier à Zakia – et les aider à plus
rapidement nous alerter sur leur situation. Or, à présent, Ali nous appelait de son
cantonnement militaire pour demander si cette lettre protégerait Zakia d’une
arrestation par la police si elle sortait seule et se faisait appréhender.
Non, ce courrier ne la protégerait pas, lui répondîmes-nous. Tout au plus
pouvions-nous espérer qu’il soit de nature à la protéger d’un viol, et encore, cela
restait sujet à caution – la grande majorité des policiers ne sachant ni lire ni
écrire, il faudrait donc qu’elle ait la chance de tomber sur un interlocuteur qui
possède assez de maturité et de bon sens pour se soucier de ce que risquaient de
penser des étrangers. Les chances étaient infimes.
Que se passait-il ? lui demandâmes-nous. Il avait été transféré à la base
aérienne de Bagram, l’immense base militaire américaine située à deux heures
de route de la capitale.
– Mon épouse m’a téléphoné et s’est plainte de ma tante et de sa belle-fille,
qui la maltraitent. Elle était bouleversée et m’a demandé de la renvoyer à
Bâmiyân. J’ai pensé que ma tante était une personne de confiance et j’espérais
qu’elle nous offrirait un refuge, mais maintenant son attitude me fait l’effet
d’une gifle et ma femme ne peut plus rester chez elle. Je ne sais pas quoi faire.
Parfois, je pense que je ferais mieux de me suicider.
Le pays entier était en suspens, dans l’attente des résultats de l’élection
présidentielle âprement disputée d’avril, et il était clair qu’il devrait y avoir un
deuxième tour en juin. En conséquence, l’unité d’Ali avait été placée sur le pied
de guerre, en préparation d’un déploiement quelque part dans les provinces, où
elle protégerait les bureaux de vote, ce qui expliquait ce transfert à Bagram. Il
n’était plus question de jours de permission le week-end. Dorénavant, Zakia et
lui en seraient réduits à se parler au téléphone, et il n’aurait pas de prochaine
permission avant la tenue des élections, dans de nombreuses semaines.
Dans leur repaire, la situation dégénérait, et la tante exigeait que Zakia s’en
aille dès que possible. Depuis plusieurs jours, Zakia se sentait malade et voulait
qu’Ali la conduise à l’hôpital. Les relations avec la tante d’Ali s’étaient
envenimées au point que cette femme refusait de l’y conduire, et Zakia ne
pouvait espérer trouver son chemin toute seule. Sortir supposerait aussi d’avoir
un homme pour l’escorter. Les contraintes sociales la mettaient presque dans
l’impossibilité de chercher et de gagner un autre endroit de la ville par ses
propres moyens et, de toute manière, Ali avait eu l’imprudence – tout à fait
caractéristique de sa part – d’emporter la quasi-totalité de leur argent avec lui.
Il fit savoir qu’il essaierait d’obtenir l’autorisation de quitter la base, mais le
lendemain quand nous lui parlâmes, il était encore plus découragé. Ayant essuyé
un refus de sa demande de permission en raison du déploiement imminent de son
unité, il avait tenté de convaincre un garde posté devant le mur d’enceinte de le
laisser sortir en douce, mais s’était encore vu opposer un refus. Il avait appelé
son père pour qu’il vienne de Bâmiyân prendre soin de sa femme, mais il
faudrait à Anwar deux jours pour effectuer ce trajet, et Zakia était de plus en plus
désespérée et pressée de s’en aller.
« C’est à cause de ma malchance que toutes ces choses n’arrêtent pas de
nous arriver », se lamentait-il, et il avait expliqué à Zakia, au téléphone, qu’il
tâcherait de s’évader. Dans un moment plus lucide, bien plus tard, il se montra
plus honnête à son propre sujet. « Ce sont tes propres décisions qui attirent le
danger à toi. »
Nous l’implorâmes de ne pas tenter de fuir Bagram, l’avertissant que cela ne
pourrait que mal tourner. Il se pouvait qu’il ne connaisse pas bien cette base,
mais moi si. Bagram, qui était la plus grande base américaine du pays, était
puissamment gardée, avec des patrouilles, des moniteurs de surveillance high-
tech, des fils de détente, des capteurs de pression, des caméras vidéo, des ballons
dirigeables d’observation et plusieurs niveaux de clôtures. Les cantonnements de
l’armée nationale afghane se situaient à l’intérieur du périmètre de la base
américaine. Non seulement il serait presque impossible de s’en échapper, mais
s’il s’y risquait, Ali s’exposait au danger de se faire tirer dessus.
Nous lui proposâmes plutôt de nous organiser pour nous-mêmes conduire
Zakia en lieu sûr, peut-être dans une pension de famille ou au domicile d’une
autre femme. Je téléphonai à une Afghano-américaine qui habitait à l’extérieur
de Kaboul avec sa famille afghane – des gens éduqués, occidentalisés qui
compatissaient aux épreuves de Zakia et Ali – et elle accepta de loger la jeune
femme jusqu’à ce que son compagnon puisse la rejoindre. Il refusa
catégoriquement son offre, et nous nous disputâmes à ce sujet ; je lui demandai
pourquoi il ne se fiait pas à nous.
– Je me fie à vous, je me fie même à vos chiens, me répliqua-t-il, une
expression courante inspirée du mépris presque universel des Afghans envers les
canidés. Mais Zakia n’accepterait jamais d’habiter chez quelqu’un qu’elle ne
connaît pas.
Autrement dit, il n’accepterait jamais de l’y autoriser. Nous lui suggérâmes
qu’elle se rende au refuge de Women for Afghan Women jusqu’à ce qu’il puisse
la rejoindre, mais il rejeta cette idée d’emblée.
Deux jours s’écoulèrent avant qu’il ne se manifeste à nouveau. Il avait cessé
de répondre au téléphone et nous en conclûmes, à juste titre, qu’il avait mis en
œuvre son plan d’évasion. Avec deux amis, ils avaient escaladé la clôture
principale, avec une couverture pour envelopper les chevaux de frise déployés de
part et d’autre. Il rampait au-dessus du barbelé quand une patrouille était arrivée
et l’avait capturé.
« Quand ils m’ont vu au milieu des barbelés, ils ont failli me tirer dessus »,
nous avoua-t-il quand nous l’eûmes au téléphone. Pendant les deux jours où
nous n’avions pu le joindre, il avait été enfermé dans une cellule de confinement
solitaire. « J’ai passé un sale moment, ils m’ont accusé d’être un espion. Ils
m’ont demandé de me justifier, j’étais dans l’armée depuis à peine un mois et je
voulais déjà sortir de la base en douce ? » Les infiltrés talibans étaient une
inquiétude constante de l’armée nationale afghane.
Au cours de la semaine suivante, il avait essayé à deux autres reprises de
s’enfuir de la base et, chaque fois, avait écopé d’une sanction. « Je les ai
prévenus qu’ils auraient beau m’arrêter cent fois, j’essaierais encore de
m’enfuir. »
Anwar avait pu rallier Kaboul au terme d’un périlleux périple de plusieurs
jours. Les Hazaras doivent faire très attention, sur les deux routes nationales
reliant Kaboul à la vallée de Bâmiyân, l’une traversant la province de Wardak
légèrement au sud, et l’autre celle de Parwan au nord. Ces deux routes
comportent des tronçons qui traversent le territoire taliban, et si elles sont
normalement sous contrôle gouvernemental, les talibans réussissent de temps à
autre à dresser des barrages volants, comme ils les appelaient, et quand cela se
produisait, les Hazaras ne franchissaient pas ces régions vivants. Des
informations relatives à la présence de ces barrages plus loin sur leur itinéraire
l’avaient forcé à faire deux fois demi-tour. Anwar avait lui aussi été retardé, par
l’enterrement d’un habitant de leur village. Si pressantes que fussent les
suppliques de sa belle-fille, les enterrements avaient la préséance sur presque
tout le reste, et Anwar était un vieil homme, plutôt porté sur le long terme.
Cependant, une fois à Kaboul, il avait calmé sa sœur. Elle avait accepté de
leur accorder encore quelques jours pour qu’ils trouvent un autre endroit où
loger. Je remis au vieil homme un peu d’argent pour l’y aider – Ali était encore
aux arrêts, sur la base, ce qui l’empêchait d’aller récupérer des sommes auprès
de Women for Afghan Women –, et s’il était une chose que nous voulions éviter
à tout prix, c’était que Zakia et son beau-père errent dans les rues de Kaboul et
s’exposent à une arrestation.
Ayant appris l’arrivée de son père, Ali était plus calme, et il pensait bientôt
trouver un moyen de s’éclipser de la base pour les rejoindre. En attendant, il
avait une requête. Dès qu’ils auraient fait sortir Zakia de la maison de sa tante,
pourquoi ne convaincrions-nous pas Women for Afghan Women de leur
remettre tout l’argent qu’ils avaient reçu ? Il achèterait une maison, à Kaboul, et
n’aurait ainsi plus de loyer à payer. Quelques milliers de dollars suffiraient à
l’achat d’une petite habitation, croyait-il.
– Ali, lui rétorquâmes-nous, ta femme se cache. La police vous recherche
tous les deux. La famille de Zakia cherche à vous tuer. Tu es en prison sur cette
base. Et tu veux t’acheter une maison ?
Ce jour-là, Jawad reçut un appel d’Anwar, qui considérait lui aussi qu’être à
la fois propriétaire et fugitif était une idée vraiment stupide. Jawad avait déjà
appelé Anwar précédemment, d’ordinaire par l’intermédiaire d’un de ses fils,
mais le vieil homme ne l’avait encore jamais appelé, et ce jour-là il avait eu
recours à l’aide de Bismillah. Il voulait tous nous remercier de notre action en
faveur de son fils, et nous faire savoir qu’il jugeait que ce dernier avait tort et
qu’il était bien sot d’avoir rejeté les propositions d’aide, avant de rejoindre
l’armée. À moins qu’ils ne soient en mesure de conclure un marché avec la
famille de Zakia – et même s’ils y parvenaient –, le seul espoir du couple de
réellement vivre en paix serait de quitter l’Afghanistan. Anwar voulait aussi
nous rencontrer en personne. Il avait transporté depuis Bâmiyân un tapis de
feutre tissé à la main, qu’il nous présenta comme un cadeau de remerciements
pour l’aide apportée à son fils. Il valait sans doute un mois de revenus, pourtant
je n’avais pas d’autre choix que d’accepter.
Ismatullah m’appela à son tour.
– Ali ne réalise pas ce qu’il doit faire, me dit-il. Il est trop jeune pour
comprendre ce qui est bon ou mauvais pour lui. Expliquez-lui qu’il doit vous
écouter. Il faut qu’il sorte du pays. Sa vie est en danger.
Jawad demanda à Ismatullah pourquoi il ne l’expliquait pas à son frère lui-
même. Mais Ali ne répondait pas au téléphone à son frère aîné.
– Il est fatigué d’entendre tout le monde lui répéter ce qu’il doit faire, acheva
Ismatullah.
Ensuite, quelques jours plus tard, nous eûmes la surprise d’apprendre qu’Ali
avait été libéré de sa cellule, sur la base, et qu’il avait même réussi à sortir de
Bagram, en permission officielle, et cette fois bien déterminé à déserter pour de
bon. Quand nous le rencontrâmes à Kaboul, Jawad et moi consacrâmes presque
toute cette entrevue à essayer de le persuader de trouver un meilleur endroit où
se cacher, où nous pourrions leur rendre visite en courant moins de dangers que
s’ils partageaient une maison avec une famille afghane. Il fallait éviter de
séjourner chez des parents. Les parents risquaient de fournir une piste remontant
jusqu’à eux. Pour sa part, Ali réagit à sa manière habituelle, un mélange de
manque d’assurance, de nervosité et de désinvolture excessive. Il espérait que la
médiation entreprise par Choukria auprès du père de Zakia porterait ses fruits.
En outre, le fils de la tante, Shah Hussein, avait eu une entrevue avec les frères
de Zakia pour débattre d’un marché. « Il ne vous est pas venu à l’esprit, lui
demandâmes-nous, que ses frères pourraient suivre le fils de sa tante, découvrir
où il vivait, la trouver et ensuite vous tomber dessus ? » Une fois encore, il
balaya l’argument. Nous ajoutâmes que nous voulions bien leur procurer une
habitation discrète, entourée d’un mur, au bout d’une allée, ce qui nous
permettrait de nous garer à bonne distance, dans la rue, sans être remarqués par
leurs voisins quand nous conviendrions de leur rendre visite. Nous verserions les
400 dollars mensuels de loyer. Enfin, Ali accepta, rien que pour ne plus nous
avoir sur le dos, comme souvent, mais au lieu de s’installer dans le genre
d’endroit que nous lui avions suggéré, il déménagea de la maison de sa tante à
Chindawul dans une autre, quelques centaines de mètres plus bas sur la colline.
Elle ne coûtait que 100 dollars par mois, et il suggéra donc que nous pourrions
lui verser les 300 dollars mensuels économisés par rapport à notre propre
proposition. Nous refusâmes de lui verser le moindre centime. Nous avions un
allié en la personne d’Anwar, et Jawad s’employa à convaincre le vieil homme
que déménager encore, s’éloigner de Chindawul pour s’installer en lieu sûr,
constituerait un bon choix pour eux tous comme pour nous. Devoir assumer la
responsabilité de sa capture était bien la dernière chose que je souhaitais.
D’autre part, l’accord de conciliation familial semblait de moins en moins
plausible. Choukria se heurtait à toutes sortes d’écueils avec Zaman, ses fils et
ses soutiens. Initialement désireux de dialoguer, le père de Zakia était devenu
agressif et peu coopératif. Il accusait Choukria de cacher sa fille au refuge de
Women for Afghan Women et exigeait d’être autorisé à aller la chercher là-bas.
« Cet homme a employé un langage tellement grossier, nous rapporta-t-elle.
C’était inacceptable. » Face à ses cris et ses imprécations, elle l’avait chassé de
son bureau et des locaux administratifs de Women for Afghan Women. Il s’était
en effet produit un incident qui rendait la famille de Zakia plus réticente à l’idée
de négocier un règlement, et nous ne tarderions pas à découvrir ce que c’était.
Mon implication croissante dans la vie de ce couple me stupéfia moi-même à
maintes reprises. La ligne de partage entre le statut d’observateur et celui
d’acteur avait été franchie une première fois lorsque nous les avions aidés à
échapper aux poursuites policières à Yakawlang, et maintenant, chaque semaine
qui s’écoulait, il semblait plus simple d’accepter de nouveaux compromis que
d’y opposer un refus pur et simple : les aider à trouver un logement, les
conseiller, tenter de les dissuader de s’enferrer dans des situations qui risquaient
de se révéler désastreuses, les conjurer d’adopter une ligne de conduite
raisonnable. C’est tout le problème, lorsque vous dépassez une limite. Une fois
qu’elle est franchie, il est difficile de ne pas s’enfoncer plus avant. Après les
avoir aidés à aller aussi loin, comment pouvais-je me borner à tout arrêter ? Je
savais que si je tournais le dos à ce couple de jeunes amants souvent un peu
écervelés, jamais je ne pourrais de me le pardonner. Pourtant, plus j’en faisais
pour eux, plus leurs attentes vis-à-vis de moi grandissaient. Plus ils devenaient
dépendants, plus ils voulaient paraître indépendants. Plus j’agissais, plus je me
sentais obligé d’agir. Je me sentais comme le Frère Laurent de Roméo et Juliette,
mêlé à un scénario de plus en plus voué à l’échec.
Le cas de Zakia et Ali n’avait rien de particulièrement épouvantable. À ce
stade, sur l’échelle des horribles sévices infligés aux femmes en Afghanistan, la
situation de Zakia n’était pas la plus grave. Songeons à Lal Bibi, la jeune femme
enlevée et violée par le commandant d’une milice progouvernementale, qui
l’avait ensuite épousée pour éviter des poursuites judiciaires ; à Bibi Aisha, à qui
son mari taliban avait tranché le nez et les oreilles ; ou à Gul Meena, découpée
en morceaux à coups de hache et laissée pour morte… Toutes ces affaires étaient
bien plus graves.
Il en existait d’autres, similaires à celle de Zakia, comme celle d’Amina,
dont la famille avait fourni des garanties et des assurances similaires aux
promesses de sa famille, si elle acceptait de rentrer au domicile3. Ensuite, ils
l’avaient tuée sur la route du retour, en la ramenant d’un refuge – exactement le
sort que Zakia redoutait si elle en quittait un pour retourner auprès des siens. De
la même manière, Siddiqa s’était laissé convaincre de revenir à la maison, avant
d’être lapidée à mort par ses voisins et ses parents, avec son futur époux4.
L’histoire de Khadija et Mohammad Hadi, un couple mixte, de Bâmiyân, tadjik
et hazara eux aussi, présentait encore plus de similitudes. Quand Khadija avait
été mise sous les verrous, saisis de colère, les voisins de son amant avaient
chassé toute la famille de ce dernier de Bâmiyân, puis il avait perdu contact avec
Khadija, jusqu’à ce qu’elle disparaisse et perde elle aussi contact avec tout le
monde5.
S’il existait en effet des cas bien plus graves, ils n’en constituaient pas moins
autant d’expressions du destin qui attendait Zakia et Ali si nous laissions les
événements suivre leur pente naturelle. Si la situation ne s’était pas dégradée
autant qu’on aurait pu le craindre, rien n’interdisait de croire qu’elle pût encore
s’envenimer. Que cela me plaise ou non, leur histoire était devenue la mienne, et
je ne pouvais plus m’en détourner comme j’avais failli le faire après cette
première rencontre de février 2014. Il était devenu clair que personne
n’interviendrait pour se porter à leur secours, en leur offrant une porte de sortie
vers une existence protégée, en Amérique ou en Suède. Je me rendais bien
compte que j’allais devoir commencer à réfléchir sérieusement au moyen de les
faire sortir moi-même d’Afghanistan. J’avais déjà franchi une limite. Pourquoi
ne pas poursuivre cette histoire jusqu’à sa conclusion inévitable ? S’ils
finissaient par en mourir, je regretterais toujours de ne pas avoir consenti
davantage d’efforts. Or, au milieu de ces efforts, j’avais un soutien, le rabbin
Shmuley. Lors d’une de nos conversations nocturnes, après une diatribe contre le
gouvernement américain, il s’en prit à moi.
– Vous êtes le seul qui soit en mesure d’y arriver. Vous devez veiller à ce
que cette histoire connaisse un heureux dénouement, et vivre au fond d’une
grotte, en Afghanistan, cela n’a rien d’un heureux dénouement.
9
Une femme afghane seule est facile à débusquer. Or, subitement, un jour de
juin 2014, cela devint le sort de Zakia. On venait de lui arracher son mari, sa
tante était prête à la renier, la police quadrillait activement le quartier de
Chindawul à sa recherche. Sa famille avait finalement attrapé le couple, capturé
Ali, et l’avait livré aux autorités. Tout cela s’était produit en l’espace de
quelques jours, après que Zakia eut appris ce que tout le monde avait fini par
soupçonner : elle était enceinte.
Esprit pourtant toujours positif, Jawad décrirait plus tard cette journée
comme la plus stressante de sa vie. Je ne sais au juste ce qui était le pire, se
trouver pris au cœur des événements, comme l’était Jawad, ou être
complètement tenu à distance, comme je l’étais. Lorsque l’appel annonçant
l’arrestation d’Ali survint, Jawad profitait d’un vendredi hors de la ville, à une
heure de Kaboul, et j’étais à Doha, au Qatar, occupé à travailler sur un article
consacré aux talibans. Jawad avait été informé de ce coup de téléphone émanant
de Shah Hussein, le cousin d’Ali et le fils de la tante qui avait accueilli le couple
avant de finalement le mettre à la porte. Shah Hussein et Ali s’étaient tous deux
fait cueillir par la police. Il était à peu près 13 heures quand Jawad l’avait appris,
et il avait regagné précipitamment Kaboul, passant la presque totalité des huit
heures suivantes au téléphone, sans interruption. De mon côté, tout ce que je
pouvais faire était de m’informer à intervalles réguliers et de tenter de démêler
les choses. « Ce jour-là, j’ai dû passer cinquante coups de téléphone et en
recevoir cinquante autres, rappelait Jawad. Il disposait de deux lignes, sur deux
des réseaux de téléphonie mobile du pays, et les utilisait tous les deux, ainsi que
celui de la ligne fixe du bureau. Son premier appel fut destiné à Anwar qui, au
moment de l’arrestation, était avec Zakia à leur nouveau domicile. Shah Hussein
les avait déjà appelés pour leur annoncer la nouvelle, et ils étaient tous les deux
en larmes. « Pouvez-vous nous trouver une solution, je vous en prie ? » avait
demandé Zakia à Jawad.
À son tour, Jawad m’appela au Qatar, pour me consulter :
– Que dois-je leur répondre ?
Je lui demandai où l’on avait emmené Ali. Appréhendé non loin de l’endroit
où Zakia, Anwar et lui habitaient, à Chindawul, au milieu de ces squats qui
chaque année empiètent un peu plus sur les flancs escarpés de la petite colline
qui s’élève au-dessus du cinéma Pamir, il était détenu au quartier général du
district de police 1. Si la police l’avait capturé dans les parages du Pamir, ce
n’était sûrement qu’une question de temps avant qu’elle ne passe au peigne fin
tout ce quartier à flanc de coteau et ne débusque aussi Zakia. Pour Ali, cela se
limiterait à une arrestation, assortie d’un séjour en prison, le cas échéant. Pour
Zakia, il était fort possible que cela scelle la fin de son existence telle qu’elle
l’avait vécue jusqu’alors, qu’elle subisse en cellule la honte et la souillure de
sévices sexuels, et plus encore que la police la livre ensuite à sa famille, ce qui
signifierait qu’un terme serait mis à sa vie.
– Il n’y a qu’une chose à faire. Dis-leur qu’ils doivent s’éloigner de là-bas
aussi vite que possible, il leur faut se séparer et partir chacun de leur côté.
Jawad transmit ce message.
Ali avait cru que son cousin Shah Hussein serait le garant de sa sécurité, et
après leur installation dans un nouveau domicile, loin de la tante, ils étaient
restés en termes amicaux. Shah Hussein leur rendait souvent visite, à la fois par
amitié et à titre de protection. C’était un sous-officier assez haut gradé dans
l’armée nationale afghane, il tenait plus ou moins lieu de frère aîné à son cousin,
de sept ans son cadet, et tentait de le refréner. Ali s’était mis à sortir
fréquemment, pour rendre visite à des amis ou simplement s’aérer, et cela
affolait toute la famille, surtout Zakia. Shah Hussein avait pris le parti de la
jeune femme et tenté d’édicter certaines règles. « Ne quitte pas la maison, avait-
il enjoint à son cousin. Si je reviens et si je m’aperçois que tu es sorti, je
t’enchaîne à un meuble. » Étant dans la police militaire, il exhiba une paire de
menottes pour concrétiser cette menace.
Mais en ce 6 juin 2014, Shah Hussein était en permission et il avait suggéré
qu’Ali et lui se rendent ensemble à un mariage. Zakia avait donné son accord,
car étant un homme il ne saurait rester constamment enfermé entre quatre murs.
Elle avait une maison à entretenir, des plats à cuisiner, du linge à laver… Les
hommes n’avaient rien à faire, dans un intérieur. Shah Hussein était grand et
bien bâti, c’était un homme imposant. « Au cas où nous tomberions sur la
famille de Zakia, s’il l’accompagnait, il pensait que tout irait bien », rappelait
Ali. Ils étaient donc sortis en tenues civiles et venaient à peine d’arriver au bas
de la colline et de s’engager sur la route longeant la rivière Kaboul (plus un
égout à ciel ouvert où les héroïnomanes traînent sous les ponts qu’un cours
d’eau) devant le cinéma Pamir. Subitement, Ali, qui avait entendu quelqu’un
hurler son nom s’était retourné et, au même moment, le frère cadet de Zakian,
Razak, âgé de 9 ans, s’était jeté sur lui en l’agrippant par le revers de sa veste et
en criant : « Espèce de kidnappeur ! Espèce de fuyard ! Maintenant tu as compris
que c’est pas si facile ! » Ali avait repoussé le gamin, mais avait aussitôt vu un
policier surgir derrière lui, en braquant son fusil d’assaut AK-47. « Ne bouge
pas. Si tu fais un geste, je te tue, s’était exclamé le policier. Je suis déjà accusé
d’avoir tué quelqu’un, avait-il ajouté, comme pour attester de ses penchants
violents, alors un de plus, un de moins… »
Juste derrière lui se tenait Gula Khan. Ils l’attendaient tous, et surveillaient
sans doute le quartier. Le policier avait ordonné à ses deux prisonniers de se
diriger vers un abri de gardien tout proche et, à ce moment-là, six membres de la
belle-famille d’Ali, tous de sexe masculin, les avaient encerclés, Shah Hussein et
lui. Ils les avaient malmenés, exigeant de savoir où se trouvait Zakia, jusqu’à ce
que la police arrive et rétablisse l’ordre. Ils avaient été aussitôt transférés au
poste du district de police 1 et jetés en cellule.
« La police voulait savoir où elle était, et j’ai répondu à Bâmiyân, me
raconta Ali. Je me moquais qu’ils me frappent. Je n’allais pas avouer et la
trahir. » En effet, ainsi qu’il ne l’ignorait pas, la cachette de sa bien-aimée se
situait à quelques centaines de mètres seulement de la colline escarpée voisine.
Les policiers lui avaient signifié que son beau-père l’avait accusé d’avoir enlevé
et tué Zakia, et ils voulaient savoir où il s’était débarrassé du corps. S’imaginant
le pire, ils l’avaient frappé à coups de crosse de leurs fusils, puis l’avaient jeté
dans une cellule et encore roué de coups dans le but de le forcer à parler.
Il avait réussi à passer son téléphone à son cousin, pour que ce dernier puisse
appeler Anwar, Zakia et Jawad, car Shah Hussein n’avait pas leurs numéros.
Après que les membres de la famille de Zakia eurent confirmé que Shah Hussein
n’était pas impliqué dans l’affaire, la police l’avait libéré, mais à sa sortie du
poste du district 1, un groupe de parents de Zakia lui était tombé dessus, l’avait
frappé à coups de briques jusqu’à ce qu’il réussisse à leur échapper. Il regrettait
de ne pas avoir porté son uniforme – jamais ils n’auraient osé le traiter de la
sorte en public. Après s’être assuré que personne ne le suivait, Shah Hussein
avait gravi la colline jusqu’à la nouvelle maison d’Ali, mais le temps qu’il arrive
en haut, Zakia et Anwar avaient pris la fuite. Chez la tante, le cousin s’était
changé, avait enfilé son uniforme et s’était lancé à leur recherche.
Personne ne découvrit au juste comment la famille de Zakia avait retrouvé
leurs traces, mais certaines hypothèses se firent jour. En Afghanistan, la famille
élargie est d’une certaine manière une entité puissante, et généralement si vaste,
entretenant des liens à des degrés de parenté si lointains que même la plus
pauvre des familles compte des parents un peu partout, dans toutes les couches
sociales. En l’occurrence, un de leurs lointains parents était chauffeur de taxi et,
avant toute cette affaire, il avait conduit Shah Hussein de Bâmiyân jusqu’à une
maison où la tante d’Ali avait auparavant habité. Bien qu’elle ait ensuite
déménagé, son nouveau logement n’était guère éloigné de l’ancien. C’était du
moins la théorie d’Ali. L’autre possibilité serait que Shah Hussein, après avoir
rencontré Gula Khan et des cousins de Zakia dans une tentative de conciliation,
aurait pu être suivi à son domicile. Selon la théorie d’Anwar, quelqu’un l’avait
suivi depuis les montagnes lorsqu’il était venu en ville, la semaine précédente. Il
avait eu cette sensation sinistre d’être suivi, soutenait-il, sans avoir pu repérer
quiconque.
Quelle était ma théorie personnelle ? La tante les avait dénoncés. Leurs
relations avaient viré à l’aigre, elle était lasse d’assumer la responsabilité du
couple et ne s’entendait pas avec sa nouvelle nièce. Ils avaient heureusement
déménagé de sa maison juste avant leur capture, mais étaient partis s’installer
non loin de là, ce qui expliquerait pourquoi la famille avait surveillé le quartier,
mais pas leur habitation proprement dite. Quelle que soit la véritable explication,
c’était une leçon qui démontrait toute la difficulté qu’il y avait à se cacher, en
Afghanistan, fût-ce dans une ville de cinq millions d’habitants, pour une bonne
part entassés dans des bidonvilles très denses. Maillée de réseaux familiaux
puissants, la société afghane n’offre tout simplement pas assez d’anonymat.
La maison de la tante avait constitué la première étape de Zakia et Anwar,
où la jeune femme avait emprunté un hijab intégral, vêtement qu’elle ne portait
presque jamais1. Pour une évasion discrète, il était difficile de faire mieux : on
ne pouvait voir que ses yeux et ses chaussures à talons hauts. La burqa bleue
aurait encore mieux valu, mais comme elle le répétait souvent, elle n’accepterait
pas de mourir dans cet accoutrement. Anwar avait prié sa sœur de la conduire en
ville, et les deux femmes s’étaient frayé un chemin entre les maisons en pisé
parallèles à la rivière, tout en haut de la colline. Zakia était incapable de se
repérer dans Kaboul, et tout aussi incapable d’y circuler sans éveiller les
soupçons. La sœur avait donc accepté d’aider à la guider, non sans clairement
laisser entendre qu’elle n’était guère enchantée de cette perspective. Anwar avait
descendu le chemin escarpé jusqu’à la rivière.
« Pour nous tous, la journée aura été difficile, rapporta plus tard Jawad. Ils
n’arrêtaient pas de m’appeler. “Que peux-tu faire pour nous ?” Shah Hussein
m’a téléphoné. Zakia m’a téléphoné. Anwar m’a téléphoné, et on sentait la
douleur et le désarroi dans sa voix, puis il a fondu en larmes. “Que dois-je faire,
que puis-je faire ?” »
Jawad me contacta de nouveau à Doha.
– Que dois-je leur répondre ?
– Il n’y a qu’une solution. Tu dois les persuader de l’emmener au refuge
avant que la police ne la trouve. Ont-ils quitté la maison ?
– Oui.
– Pourquoi ne leur proposes-tu pas de te retrouver à ta voiture, ça leur
évitera d’errer dans la rue, et vous roulez, en attendant d’avoir pris une
décision ?
Il accepta, et c’est ainsi que débuta une sorte de course-poursuite de
plusieurs heures où ils cherchèrent tous les trois à se rejoindre. Jawad ne sait
toujours pas si c’était le fruit d’un hasard, tant ils connaissaient mal la ville, ou si
Zakia et Anwar redoutaient qu’il les oblige d’une manière ou d’une autre à la
placer au refuge, ce qui les poussait à l’éviter.
La tante de Zakia et Ali avait assez vite pu organiser un rendez-vous avec
Shah Hussein, qui ne connaissait pas la ville non plus, puis elle était rentrée chez
elle, soulagée, en laissant Zakia avec le cousin d’Ali. « Tu vois un peu tout ce
que tu nous as imposé ? » lui avait lancé la tante en prenant congé. Toutefois,
sortir dans la ville en compagnie de Shah Hussein était assez périlleux, car
n’étant pas pour Zakia un véritable mahram – ni un parent de sexe masculin ni
un époux –, il n’était donc pas assez proche pour être autorisé à l’escorter, bien
qu’Ali l’ait prié de bien vouloir faire cela pour eux deux. S’ils devaient être
arrêtés, la police risquait d’invoquer une tentative de zina, ce nouveau délit
afghan de présomption d’adultère, où un couple non-mahram était réputé
s’apprêter à avoir une relation sexuelle, du seul fait que l’homme et la femme se
retrouvaient seuls, fût-ce même en public, en pleine rue.
Pour compliquer les choses, Shah Hussein avait reçu des instructions strictes
d’Ali, qui les lui avait chuchotées au moment où son cousin sortait du poste du
district de police 1 : « Ramène-la dans les montagnes et ne la laisse sous aucun
prétexte rejoindre le refuge de Women for Afghan Women. » Zakia avait
retransmis ce message à Jawad et, pendant presque toute cette journée, elle
n’avait eu d’autre objectif en lui parlant que de l’implorer de recourir d’une
manière ou d’une autre à nos pouvoirs supposés pour sortir Ali de prison. Elle
avait refusé de laisser Jawad venir la chercher, là encore en raison de
l’inconvenance qu’il y aurait eu à être vue en compagnie d’un homme qui n’était
pas un parent. Aussi Jawad s’était-il concentré sur un autre objectif, celui de
retrouver Anwar, en calculant que ce dernier saurait faire entendre raison à la
jeune femme, et qu’ainsi elle aurait auprès d’elle un mahram acceptable. « C’est
un idiot. Mon fils est stupide, s’exclama ce dernier avec colère, lors d’un de ses
nombreux coups de téléphone à Jawad. Quel besoin avait-il d’assister à ce
mariage ? Il n’écoute jamais. Comment pourrais-je aller la chercher,
maintenant ? Je n’ai nulle part où aller. »
Jawad tint informés les gens de Women for Afghan Women de la tournure
des événements, et la juriste Choukria téléphona à Zakia, en essayant de la
persuader qu’en tant que femme seule, gagner le refuge était sa seule option
sûre, et qu’elle n’y connaîtrait pas la situation de type carcéral qu’elle avait
endurée à Bâmiyân.
Enfin, Anwar avertit Jawad qu’il se trouvait non loin d’un pont enjambant la
rivière Kaboul et qu’il y avait un hôpital à proximité. Ce ne pouvait être que
l’hôpital Ibn-Seena, aussi Jawad se rendit-il sur place, se gara devant un kiosque
d’agent de la circulation désaffecté, sur le pont, et expliqua à Anwar où il
pourrait le retrouver. Plusieurs appels téléphoniques plus tard, le vieil homme
grimpait dans la voiture. Anwar enfin présent, ils avaient avec eux quelqu’un
susceptible de tenir lieu de mahram à Zakia. Jawad fut ainsi en mesure de la
convaincre de le laisser passer la prendre. Ainsi elle serait enfin en sécurité. Il la
retrouva non loin d’Allauddin Crossroads, dans un quartier hazara de l’ouest de
Kaboul, en bordure de route, avec Shah Hussein, qui était maintenant dans son
uniforme de l’armée.
Elle ne voulait toujours pas entendre parler du refuge. Dans la voiture, elle
retira son voile, le visage dégoulinant de larmes, son maquillage gâché par les
coulures, des auréoles de mascara lui dessinant des yeux de raton laveur.
– Allons dans les montagnes, mon oncle, dit-elle à Anwar.
Elle avait pris l’habitude de s’adresser à son beau-père en ces termes, « mon
oncle », en gage d’affection et de respect. Il l’appelait « ma fille », comme en ce
premier jour où elle était venue lui soumettre sa supplique chez lui. Il avait
accepté, et ils avaient demandé à Jawad de bien vouloir les conduire à la sortie
de la ville. Il y avait là une station de minibus, où ils pourraient monter dans
l’une des dernières navettes franchissant le mont Paghman qui ceinture le haut
plateau de Kaboul par l’ouest, avant de rejoindre Bâmiyân. De nuit, cette route
était risquée. Au danger que représentaient les talibans s’ajoutait celui de la
famille de Zakia, qui risquait de les guetter en embuscade, sachant que c’était
pour elle l’itinéraire de fuite le plus plausible. Shah Hussein ne pouvait partir
avec eux. Le lendemain matin, il était de service, une obligation qu’il prenait au
sérieux, à l’inverse de son jeune cousin. Zakia et le vieil homme seraient donc
livrés à eux-mêmes. La police la recherchant, ils ne seraient pas en mesure de
rester à Bâmiyân ou dans leur village. Les autorités de Bâmiyân, sans nul doute
alertées elles aussi de l’arrestation d’Ali, s’attendaient au retour de Zakia dans la
vallée.
Jawad était peiné de voir le vieil homme aussi bouleversé. « Il avait l’air si
fatigué et si abattu. » Il avait compris que s’enfuir dans les montagnes leur
imposerait de renoncer à emprunter les routes en voiture, ils seraient obligés de
grimper et d’escalader, et il se sentait tout bonnement trop fatigué pour cela.
Leur première fuite à travers les montagnes de Shah Foladi avait failli le tuer,
rappelait-il, et il s’estimait incapable d’affronter à nouveau pareille épreuve.
Pourtant, il tint sa langue et ne s’opposa pas ouvertement au plan d’évasion de
Zakia, si ce n’est pour expliquer qu’il s’inquiétait de sa tension artérielle trop
élevée. Et, ajouta-t-il en s’adressant à Jawad :
– Zakia est enceinte. Elle ne devrait pas courir dans les montagnes.
La jeune femme comprit le message d’Anwar : c’était au-dessus de ses
forces. Peut-être ressentait-elle la même chose. Elle se tourna face à lui, pour lui
parler. Elle paraissait très calme, déterminée à se montrer forte.
– Mon oncle, ne t’inquiète pas pour moi. Je serai en sécurité, je resterai à tes
côtés, et nous allons faire sortir ton garçon de là. J’irai au refuge.
Jawad vit bien qu’elle venait surtout de prendre cette décision pour le vieil
homme. Elle savait que son mari voulait qu’elle continue de fuir, mais si cela
supposait qu’elle se lance dans cette expédition sans Anwar ou qu’elle s’en
sépare quelque part en chemin, alors ce serait aussi au-dessus de ses forces.
Choukria avait quitté son bureau de Women for Afghan Women et regagné
son domicile. Jointe par téléphone, elle se montra d’abord réticente à l’idée de
ressortir mais finalement, au milieu de la nuit, elle appela le refuge. Ils lui
envoyèrent un minibus, et elle rejoignit Jawad. Tout le monde s’entassa à bord
du véhicule, pour effectuer le trajet jusqu’au refuge de Women for Afghan
Women. S’exprimant posément, Zakia ne cessait de rassurer son beau-père, lui
répétant que tout irait bien. Au refuge, les portes du mur d’enceinte s’ouvrirent,
les hommes descendirent, et le minibus entra, avec seulement Zakia et Choukria
à son bord. Jawad prit ensuite sa voiture et déposa Anwar dans un quartier où ce
dernier croyait connaître quelqu’un. « Je me sentais désolé pour lui, me confia
Jawad. Il avait tout perdu, il n’avait nulle part où aller, son fils était en prison, sa
belle-fille au refuge, ils pensaient tous que cet abri serait comparable à celui de
Bâmiyân et qu’elle y resterait des mois. » Jawad rappela Shah Hussein, pour lui
faire savoir qu’il avait déposé son oncle. Ce numéro ne répondant pas, il l’appela
sur celui d’Ali, que Shah Hussein avait conservé sur lui.
Il était configuré avec une nouvelle sonnerie, la chanson Majnoon, de
Moein, le chanteur iranien.
– Zakia est au refuge, annonça-t-il à Shah Hussein. Ton oncle est en sécurité.
Cette nuit-là, Anwar dormirait dans la rue.
Au poste de police, Ali avait vécu des moments difficiles. Aux yeux des
policiers, s’étant échappé avec une femme sans l’accord de la famille, c’était à
tout le moins un criminel sexuel, très certainement un kidnappeur, et peut-être
même un meurtrier. « Ils m’ont frappé à coups de crosse, m’expliqua-t-il plus
tard. Des coups répétés, jusqu’à ce que j’attrape la crosse de leur fusil et les
supplie : “S’il vous plaît, arrêtez, vous n’avez pas le droit de me faire du mal, et
je suis ici uniquement parce que je l’aime et parce qu’elle m’aime.” » Les coups
avaient bien cessé un moment, mais on lui refusait toute nourriture ou le droit
d’aller aux toilettes. Partageant une cellule avec quatre autres hommes, il en était
réduit à faire sous lui et à coucher dans sa propre urine.
Le lendemain, des inspecteurs de la Division d’enquête criminelle étaient
revenus l’interroger, et il avait persisté dans sa version, selon laquelle Zakia était
restée quelque part dans les montagnes de Bâmiyân et lui était venu à Kaboul
seul. « Ils ne m’ont pas cru. Ils étaient convaincus d’en savoir déjà tellement sur
mon affaire », ajouta-t-il. Quelqu’un avait parlé. Ils savaient dans quelle maison
il avait vécu, avec sa tante, puis que le couple avait récemment déménagé dans
une autre maison à proximité, et où elle se situait. Zakia et Anwar n’avaient été
en position de s’échapper que parce que la bureaucratie policière avait été trop
lente à agir, après l’arrestation d’Ali.
J’ai suggéré à Jawad d’aller au poste de police dès le lendemain, samedi,
pour essayer de voir Ali, pendant que j’écrirais un article basé sur les
informations qu’il venait de me communiquer au sujet de ce qui était arrivé au
couple. Il restait tout juste assez de temps pour le bouclage de la première
édition du dimanche (l’édition papier qui paraît le samedi après-midi), et j’avais
un peu d’avance car j’avais déjà écrit une ébauche pour un article de cette nature
quand nous avions commencé de suspecter que Zakia était enceinte et qu’Ali se
ferait prendre3.
À l’arrivée de Jawad et Anwar au district de police 1, la famille de Zakia
était là en force, rôdant devant le poste, leur lançant des regards noirs et des
quolibets sur leur passage. Devant la cellule, les geôliers leur annoncèrent que
seul le vieil homme pouvait rendre visite à son fils, mais cela laissait à Jawad
une chance de s’entretenir avec le chef du district, la colonelle Jamila Bayaz.
Elle était connue pour être la première policière nommée à la tête d’un district de
police afghan4. Je l’avais interviewée lors de sa nomination, plus tôt cette année-
là. C’était un choix dont le ministère de l’Intérieur aimait se vanter5, car
l’absence de femmes officiers de police, surtout à des postes importants,
constituait un manquement lourd aux yeux de la communauté internationale6.
J’avais entendu dire que la colonelle Bayaz était tout à fait compétente – plus
tard, en 2014, elle fut promue générale de brigade, l’une des quatre seules
femmes officiers généraux du ministère de l’Intérieur et de ses services de police
à cette date. Le ministère en avait nommé une cinquième, en charge des
questions liées à l’égalité entre les sexes, la générale de brigade Shafiqa
Quraishi, mais elle avait fui le pays et demandé l’asile à l’étranger7. Lors de mon
précédent entretien avec la colonelle Bayaz, son adjoint, un homme, un officier
supérieur qui refusait de communiquer son nom, un autre gradé et deux ou trois
autres policiers avaient tous envahi la pièce. Lorsque je posais des questions à
Jamila Bayaz, ils répondaient à sa place. « Quand des événements comme ma
nomination se produisent, cela motive d’autres femmes à aller plus loin », avait-
elle déclaré quand elle avait enfin réussi à placer un mot, dans le cadre de
l’interview. Toutefois, elle avait ajouté une autre réflexion, sans sollicitation de
ma part et sur le mode de la plainte, et qui revêtirait ultérieurement tout son
sens : « Je suis certaine que nos amis au plan international ne nous
abandonneront pas », m’avait-elle soufflé. J’appris par la suite, de la bouche de
diplomates occidentaux en poste à Kaboul, qu’elle avait déposé une demande
d’asile auprès du gouvernement canadien8.
Cependant, à l’époque de l’arrestation d’Ali, la colonelle Bayaz, en poste
depuis six mois, avait acquis la réputation d’être fermement partisane d’un
traitement plus clément des femmes par les forces de police, et semblait avoir
son commissariat de district tout à fait en main. Jawad l’avait trouvée pleine de
compréhension par rapport à l’affaire de Zakia et Ali – bien qu’elle ne sût rien
des mauvais traitements infligés en cellule à ce dernier par les inspecteurs (elle
n’avait sous sa responsabilité directe que les officiers de police en tenue). « Je
sais qu’il s’agit d’une histoire d’amour et que le garçon s’est enfui avec une
jeune fille qui l’aimait. Des officiers de ma hiérarchie m’ont dit : “Vous êtes
priée de veiller à ce qu’il ne s’échappe pas.” » Comme chacun le sait en
Afghanistan, les évasions des cellules et des prisons sont monnaie courante et ne
coûtent pas très cher, une occasion pour les gardiens de se créer quelques
compléments de revenus.
Personne n’en avait plus conscience que les membres de la famille de Zakia,
qui montaient la garde devant le commissariat de district. « Nous savons que
vous voulez graisser la patte de cette femme qui est chef de la police, pour le
sortir de là, mais nous ne vous laisserons pas faire, avait jeté Zaman à Anwar à
l’instant où il avait franchi la porte. Nous avons des amis, nous aussi, tu verras. »
Choukria arriva au poste de police plus tard ce jour-là, munie d’une
déposition écrite de Zakia attestant qu’elle n’avait pas été enlevée. Les
accusations de bigamie étaient levées – sa famille avait peut-être déjà compris
qu’elle ne réussirait pas à maintenir de telles charges, alors qu’elle continuait
d’affirmer qu’elle était mariée à un cousin, sans l’avoir jamais rencontré. Ou
peut-être le bureau du procureur général ne croyait-il pas à cette accusation de
bigamie, les juges de Bâmiyân ayant eux-mêmes témoigné que Zakia était
fiancée, et non mariée – or, la rupture de fiançailles est une affaire civile, non
pénale. Mais les inspecteurs en charge du dossier n’étaient guère intéressés par
les éléments d’argumentation que leur présentait l’avocate. Ils traitèrent le
dossier comme une affaire d’enlèvement, un délit pénal, et jugèrent très
insuffisante une simple lettre à décharge de l’épouse d’Ali et victime présumée.
Le deuxième jour, nous expliquerait Ali par la suite, il avait été frappé par
les officiers et s’était vu refuser toute nourriture et l’accès aux toilettes. Plus tard
dans la journée, on l’avait placé avec d’autres détenus dans un conteneur de fret
où régnait une chaleur étouffante, qui servait de cellule temporaire en raison du
surpeuplement de celle du commissariat de district. « Nous étions cinq dans ce
conteneur, et ils ont fait venir une grue pour l’installer à un autre emplacement. »
– Vous ne voulez pas d’abord faire sortir les détenus ? avait suggéré le
grutier à l’inspecteur responsable.
– Non, ces gens sont des criminels, à ne pas traiter comme des êtres
humains. Bouge-moi ce conteneur avec eux à l’intérieur.
Les prisonniers s’étaient juste faits un peu secouer, mais le temps de
quelques minutes effrayantes, ils avaient cru Kaboul frappée par un tremblement
de terre. Après coup, chaque fois qu’il aurait à déplacer une cage à oiseau
contenant une caille ou un canari, Ali repenserait toujours à ce supplice. Rien
n’est plus désorientant qu’une prison qui bouge, les détenus n’ayant aucune idée
de l’endroit où ils vont.
Ali prenait avec philosophie ces mauvais traitements policiers dans la cellule
du district 1. « La vie n’est facile pour personne. J’ai subi beaucoup d’épreuves,
mais je tiens à la vie. » Concernant son bourreau, il eut ces propos : « C’est peut-
être une personne qui n’est peut-être pas très bien dans sa peau. Peut-être qu’il
n’aime tout simplement pas sa femme. Il se peut qu’il soit marié avec quelqu’un
qu’il n’aime pas. Il se peut que son père ou sa mère l’aient forcé à épouser sa
femme. Je remercie Dieu de ne pas avoir ce problème. »
Sur le moment, cependant, il avait cru sa vie finie. Et Zakia croyait elle aussi
sa vie finie. Quant à Anwar, il était au moins certain, lui, que leur vie en
commun était bel et bien terminée.
J’étais soulagé. Le couple n’avait désormais plus d’autre choix que de laisser
Women for Afghan Women porter son affaire en justice. Dès qu’ils ne seraient
plus des fugitifs au regard de la loi, ils pourraient aisément obtenir la délivrance
de leurs passeports. Et puis Zakia était en sûreté. Sa grossesse n’était pas une
grande surprise. Nous avions appris qu’elle ne s’était pas sentie bien tel ou tel
jour ou qu’elle s’était rendue à l’hôpital en se plaignant de nausées – les maux
habituels des trois premiers mois. Comme la plupart des Afghans, Zakia et Ali
ne prêtaient aucun intérêt aux notions de planning familial, à moins que la
formule ne désigne ici la création d’une famille nombreuse. Quand nous lui
avions demandé s’ils voulaient des enfants, il avait éclaté de rire. « Cela m’est
égal. Oui, pourquoi pas ? Il faut bien qu’une personne ait des enfants, pour
qu’après sa mort quelqu’un se souvienne d’elle. » En d’autres circonstances,
nous n’aurions sans doute pas découvert cette grossesse aussi vite. Ce n’est pas
un événement que beaucoup de couples afghans ont envie de divulguer hors du
cercle familial, surtout quand cela ne se voit pas, mais c’était Anwar qui avait
lui-même accidentellement confirmé la chose, dans l’excitation de la veille au
soir. À présent, Juliette attendait un enfant et son Roméo était en prison, entre les
griffes des Capulet et de leurs soutiens, fût-ce indirectement et au sens figuré. Si
cela ne suffisait pas à valoir aux amants des soutiens dignes de ce nom, en
Afghanistan et à l’extérieur, alors peut-être rien n’attirerait jamais de tels
soutiens.
10
Un arbre qui tombe fait-il du bruit si personne n’est présent dans la forêt
pour entendre sa chute ? Nous avions là une variation autour de cette parabole :
Zakia et Ali pourraient-ils vraiment devenir des célébrités, s’ils n’en étaient pas
ou peu informés ? Que pouvait signifier la renommée, au sens moderne du
terme, pour quelqu’un qui n’avait jamais utilisé un ordinateur ou surfé sur
Internet ? Quelqu’un qui ne savait ni lire ni écrire, n’avait jamais regardé la
télévision et ne possédait pas de radio ? Un individu qui, en résumé, était
déconnecté de la société électronique (à l’unique exception des téléphones
portables, qu’ils savaient partiellement utiliser) ? Nombre d’Afghans
considéraient désormais le couple comme des vedettes. La quasi-totalité des
stations de radio, des chaînes de télévision et des journaux couvraient leur
capture, surtout les médias en langue dari, et de jeunes Afghans avaient créé des
pages Facebook et des campagnes de soutien sur Twitter. Jawad était assiégé par
des journalistes afghans recrutés par la BBC, la production de l’émission
américaine de la chaîne CBS, 60 minutes, ou des télévisions australiennes,
canadiennes et allemandes, afin de couvrir l’affaire. Or, tous deux enfermés,
sans téléphone portable, Zakia et Ali n’avaient guère idée de la tempête
médiatique qui couvait autour de leur fâcheuse situation.
Au siège de Women for Afghan Women, Choukria œuvrait d’arrache-pied à
élaborer une solution dans leur dossier et, parce qu’elle avait déjà entamé ce
travail avant l’arrestation d’Ali, elle avait déjà bien avancé. Sa première
initiative juridique concernait une requête devant le cabinet du ministre de la
Justice afin d’obtenir le renvoi de l’affaire devant un tribunal des affaires
familiales, à titre de litige entre familles, et non plus de dossier pénal. Ensuite,
elle avait conclu un arrangement pour que la police vienne interroger Zakia au
refuge de Women for Afghan Women. « Ils ne l’arrêteront pas pour la conduire
dans un centre de détention, me certifia Manizha Naderi, membre de l’ONG. Ils
l’autoriseront à rester au refuge jusqu’à sa condamnation par un tribunal. Et nous
ne permettrons pas qu’elle soit condamnée. Croisons les doigts ! »
Entre-temps, Zakia avait quantité de choses à déclarer et ses propos étaient
partout repris. L’ONG Women for Afghan Women n’était que trop heureuse
d’organiser des interviews, Manizha considérant l’information et l’éducation du
public comme un aspect vital de la mission de l’organisme auquel elle
appartenait1. En ces circonstances, s’exprimer semblait à Zakia la démarche la
plus naturelle qui soit, et elle ne craignait plus d’entendre le son de sa propre
voix, même si elle eût été surprise d’apprendre quel était leur niveau de
notoriété, à Ali et elle. « Je suis de son côté et, au tribunal, je témoignerai que
personne ne m’a enlevée, que je suis partie de mon plein gré, et que je veux
vivre le reste de ma vie avec lui, affirmait-elle. Si je vois mon père et mes frères,
je leur dirai : “Ce qui s’est passé est passé, et vous ne pouvez rien y changer. En
quoi cela vous regarde-t-il ? Cela s’est passé, et c’est tout. Vous ne pouvez pas
changer ce qui existe dans mon cœur, alors arrêtez d’essayer de vous en
mêler.” »
Elle s’inquiétait encore des représailles de sa famille. « Si je tombe entre les
mains de mes parents, ils me feront quelque chose, ils me tueront, ou même pire
encore. Ils ne veulent rien d’autre que me tuer. Je n’ai même jamais rencontré le
fils de ma tante… comment aurait-on pu me marier avec lui ? Il n’y a jamais eu
de neka. Comment serait-ce possible ? Je l’ai dit à mon père et je leur ai
demandé : “Pourquoi mentez-vous ?” Mais si cela doit dépendre de mon père et
de ma mère, ils ne se mettront jamais d’accord avec moi, même dans dix ans. »
Et surtout, elle s’inquiétait au sujet d’Ali et de son beau-père. « Il est malade, il
souffre d’hypertension, il doit être très soucieux. Il faut qu’ils libèrent ce garçon,
c’est tout. »
Le père de Zakia, Zaman, était stupéfait de cette vague d’intérêt pour
l’affaire de sa fille. Pour un meurtrier d’honneur potentiel, rien ne saurait être
plus irritant que la lumière crue de la publicité. Et Zaman n’avait pas tardé à
adapter sa version des événements à ce qu’il percevait de l’humeur dominante.
« Mon jeune fils (il devait s’agir de Razak) l’a vu, il est allé à la police
déclarer que cet individu avait commis ce crime, qu’il avait enlevé ma fille. Que
pouvons-nous y faire ? Si nous pouvions tenter quelque chose, nous le ferions. Je
suis pauvre et je n’ai aucun pouvoir de causer du mal à personne. Que puis-je
faire ? Si j’étais riche et puissant, j’agirais. Personne ne m’écoute. Si je le tuais,
tout le monde m’accuserait. Mais comme vous avez pu voir, nous l’avons livré à
la police. » Il disait vrai, mais c’était Zakia qu’ils voulaient par-dessus tout. Ils
avaient espéré qu’Ali conduirait les autorités et, par conséquent, la famille
jusqu’à Zakia. Il n’y a guère d’honneur à tuer l’auteur du délit, car un homme
sera toujours perçu comme ayant fait ce que font les hommes, d’ordinaire, qu’il
s’agisse de séduction ou de viol. Non, c’est la mort de la femme que requiert une
telle conception de l’honneur.
« La police m’a demandé de venir faire une déposition, et j’y suis allé,
expliquait encore Zaman. J’ai déclaré aux policiers ce qu’avait commis ce
garçon. Il a enlevé ma fille. N’est-ce pas la vérité ? Nous voulons récupérer la
fille, la restituer à son mari et voir comment il se conduit avec elle. » Il parlait là
de son neveu, le mari présumé de Zakia, celui d’un premier mariage auquel elle
n’avait jamais pris part. « Le garçon que nous avons marié à Zakia s’est retourné
contre moi. Il a dépensé beaucoup d’argent, et il veut soit le récupérer, soit
récupérer sa femme. Tout ce que je souhaite, moi, c’est que la jeune femme soit
restituée à son premier époux. Ensuite, qu’il accepte ou non d’accueillir sa
femme à ses côtés, cela ne dépend que de lui. Si cela ne fonctionne pas, je m’en
remettrai à Dieu. Je ne peux tout faire moi-même. J’ai tout perdu, je suis venu
ici, à Kaboul, avec quinze membres de ma famille, et nous travaillons tous dans
la rue. »
La police n’était pas pressée d’aller interroger Zakia au refuge. Le dimanche
suivant, Choukria se rendit donc au ministère de l’Intérieur et obtint un accord
pour que la procédure pénale contre Ali soit annulée si elle réussissait à
convaincre Zakia de déclarer sous serment qu’Ali ne l’avait pas kidnappée et
qu’ils étaient mariés. Avec trois employées de Women for Afghan Women, elle
conduisit la jeune femme au commissariat du district 1, et Zakia effectua cette
déposition. Ils avaient réussi à la faire entrer et sortir par une porte dérobée, afin
d’éviter la famille. Par la suite, quand Choukria retourna au district 1 pour
informer Ali de l’évolution de la situation, le père de Zakia et son oncle la virent.
Ils lui barrèrent le passage et exigèrent d’avoir le droit de rendre visite à Zakia
au refuge de Women for Afghan Women. Choukria accepta de les y recevoir
deux jours plus tard, après qu’ils se seraient calmés. Ils étaient dans une telle
colère qu’elle comprit clairement que, sur le moment, ils auraient aussitôt tué la
fille ou Ali.
– Arrêtez de me hurler dessus ! ordonna-t-elle aux hommes, en hurlant à son
tour. Vous ne la verrez jamais sans mon autorisation, et vous n’obtiendrez pas
cette autorisation, à moins de vous calmer et de vous conduire avec respect.
N’ayant jamais été confrontés à une femme qui leur criait dessus, et surtout
pas une femme respirant l’autorité, les parents de Zakia se soumirent facilement
– pour le moment.
Après la visite de Zakia et Choukria, la police accepta de lever toutes les
poursuites pénales, pour ne maintenir que les charges relatives à un litige
familial. Ali ne tarda pas à constater une différence dans le traitement qui lui
était réservé. Les passages à tabac cessèrent, on lui donnait à manger et on
l’autorisait à utiliser les toilettes. « Ils m’ont même offert des cigarettes »,
s’amusait-il. Il avait arrêté de fumer, sur la demande de Zakia, après leur arrivée
à Kaboul, et c’était la première fois qu’il rompait cette promesse qu’il lui avait
faite.
Le lendemain de leur rencontre avec Choukria, les membres de la famille de
Zakia ripostèrent. Son père et son frère, Gula Khan, se présentèrent dans les
locaux de Women for Afghan Women, accompagnant l’entourage d’un haut
fonctionnaire du ministère de l’Intérieur, qui se présenta comme un directeur
général, le chef d’un département. Il ne déclina pas son nom, mais exigea de
savoir pourquoi le New York Times avait confié la jeune femme au refuge et le
rôle joué par le journal dans toute cette affaire.
– Nous savons que le New York Times a amené la fille ici, pourquoi ont-ils
fait ça ? Nous savons que l’ambassade américaine et le New York Times ont aidé
la fille et le garçon, et qu’ils les ont soutenus.
Derrière lui, Zaman et ses fils, enhardis par la présence de ce puissant
personnage avec eux, vociférèrent un torrent d’imprécations contre Choukria et
les autres femmes présentes, exigeant qu’on les conduise auprès de Zakia.
Choukria leur tint fermement tête, déclara au fonctionnaire qu’elle ignorait de
quoi il voulait parler et fit en sorte que les gardiens empêchent les visiteurs
d’accéder aux logements du refuge.
Ensuite, Zaman fit déposer une requête par un avocat en vue d’obtenir le
renvoi de l’affaire civile du tribunal des affaires familiales vers le cabinet du
procureur général et la réouverture d’une procédure pénale. Il surprit tout le
monde en produisant un neka signé par un mollah et quantité de témoins, quinze
en tout, arguant que Zakia était mariée au neveu de son père. Le neka était daté
d’un an et demi auparavant, mais cette pratique n’a rien d’inhabituel.
« Au stade des fiançailles, beaucoup de gens font établir ce type de neka car
cela laisse au couple davantage de liberté pour se fréquenter, se parler et se
rendre ici ou là sans que les gens médisent, nous expliqua Manizha. Ma propre
famille en a fait autant. Ils établissent un neka préliminaire pendant les
fiançailles et ensuite un autre lors de la cérémonie de mariage. C’est donc
légal. » Si c’était vrai, alors cela signifiait qu’en application de la loi afghane,
Zakia était juridiquement mariée à son cousin, ou du moins que sa famille
disposait d’assez de témoins pour établir que tel était le cas.
Manizha et Choukria étaient inquiètes. « Après avoir parlé à Mohammad
Ali, son père et Zakia, nous ne pensions pas que le couple ait établi de neka,
écrivit Manizha dans un e-mail. Ils se sont simplement enfuis, et c’est tout. Ils
n’ont pas de neka nama (certificat de mariage), identique à celui que détient son
père. Et pas de témoins non plus ! Comme vous le savez, un neka n’est pas légal
sans au minimum deux témoins de sexe masculin ! Le père d’Ali a demandé à
Choukria si elle pouvait en créer un de toutes pièces. Ce n’est pas bon ! Cela
attirera des ennuis au couple. Et le père de Zakia est très têtu. Il préférerait la
voir pourrir en prison plutôt que de simplement abandonner l’affaire. »
Il faisait peu de doute que le père avait concocté de toutes pièces ce premier
mariage a posteriori, mais il serait difficile de le prouver. Zaman ne prétendait
pas que cette union aurait été consommée ou même que sa fille ait jamais
rencontré son cousin et époux putatif. Au tribunal, devant témoins, il s’était
contenté d’évoquer des fiançailles. À Bâmiyân, les magistrats, par ailleurs si
favorablement disposés envers la famille, en avaient ouvertement pris note. Mais
à présent, ils avaient reçu un document établissant la réalité d’un mariage,
contresigné par des témoins, parmi lesquels un mollah.
Zakia et Ali n’avaient rien à y opposer, aucune pièce officielle prouvant
qu’ils avaient réellement noué les liens du neka, à Foladi, le lendemain de
l’évasion de la jeune fille. De prime abord, ils avaient déclaré posséder ce
document à leur domicile, mais aucun des frères d’Ali n’avait pu le produire.
Ensuite, ils avaient soutenu que le mollah qui l’avait signé, mollah Baba Khalili,
avait disparu. Enfin, ils auraient joint ce mollah par téléphone, mais il avait
refusé d’attester qu’il avait signé le neka. Nous finîmes par considérer que
Manizha et Choukria avaient raison, et qu’ils avaient tout simplement omis de se
donner cette peine. Ne sachant pas lire, ils n’auraient pas jugé le document du
neka aussi important que le simple fait qu’une cérémonie du neka ait bien eu
lieu, présidée par un mollah, devant deux témoins de sexe masculin, comme il
était requis. Le papier n’était qu’une formalité qui revêtait peu de sens à leurs
yeux, puisqu’ils ne savaient pas le lire.
Ma position en tant que journaliste semblait elle aussi devoir se déliter
rapidement. Nous nous rendîmes à un séminaire public parrainé par le ministère
des Affaires féminines (MoWA) à destination de ses directeurs provinciaux. Il y
avait là une vingtaine de journalistes afghans, ainsi que Jawad et moi. Husn
Banu Ghazanfar, l’impérieuse ministre des Affaires féminines, présidait la
séance. À son entrée, accompagnée de son entourage, elle nous remarqua, sur les
bancs de la presse, et cela suffit à la mettre en colère. Nous savions qu’elle était
contrariée par une interview d’elle que j’avais publiée quelques semaines
auparavant. Seuls de maigres extraits de ses propos avaient finalement été
retenus, car elle n’avait à peu près rien déclaré de valable2. La seule citation que
j’avais reprise de l’entretien concernait ses critiques adressées à la déclaration de
Fatima Kazimi, où cette dernière prétendait que sa vie était en danger3.
La colère de la ministre Ghazanfar ne s’arrêta pourtant pas là. Interrompant
la séance dès qu’elle nous aperçut, elle fit signe au conseiller en relations
publiques du MoWa, Abdul Aziz Ibrahimi, de s’approcher pour s’entretenir avec
lui. Comme une bonne partie des employés du ministère des Affaires féminines,
ce conseiller est un homme. Il vint nous informer de ce que la ministre souhaitait
nous faire expulser de cette séance publique.
– Elle est mécontente parce que le Parlement et le président se plaignent de
ce que le MoWA nous aide à transformer cette histoire d’amour en un Roméo et
Juliette afghan, ce qu’elle juge inacceptable. Le président Karzai est
particulièrement mécontent de savoir que vous en avez fait une véritable histoire
à la Roméo et Juliette.
J’avais envie de tenir tête en refusant de me laisser évincer de la sorte,
puisque d’autres journalistes étaient présents, mais cela semblait peu conseillé.
La mise en vedette du New York Times dans toute cette affaire n’était déjà que
trop gênante. L’animosité du président Karzai envers le journal était bien
connue. À cette date, il n’avait encore pas accordé la moindre interview à aucun
de nos représentants depuis 20084. Le conflit armé ne cessait de s’aggraver. Le
fiasco de l’élection s’envenimait et, au cours de cette année-là, le gouvernement
de M. Karzai qui, avec ce que nous pensions être son aval, avait aussi menacé de
m’expulser du pays, essaierait bientôt de chasser le correspondant du New York
Times, Azam Ahmed5, sans succès. Or, plus tard cette même année, il réussirait
à chasser du pays le correspondant du quotidien, Matthew Rosenberg6. Les
griefs retenus contre nous étaient fallacieux et sans aucun rapport avec l’histoire
des amants, mais j’avais parfaitement conscience que mon rôle dans l’affaire de
Zakia et Ali risquerait de gêner le journal, en cette période délicate.
Le 9 juin, Choukria déclara à Jawad que la famille d’Ali devrait produire un
certificat de neka lors de l’audience programmée pour le lendemain.
– Faute de quoi, les relations qu’ils ont entretenues ces trois derniers mois
seront jugées inappropriées et ils seront accusés d’adultère, prévint-elle.
En droit pénal, cela pouvait être passible d’une peine de dix années
d’emprisonnement. En application de la loi de la charia, le couple risquait d’être
condamné à mort. En théorie, les tribunaux avaient le choix d’appliquer l’un ou
l’autre code juridique. Jawad rencontra Anwar et les frères, et ils admirent
finalement devant lui qu’ils ne disposaient d’aucun neka. Selon leur version, le
mollah et les témoins avaient tous signé une feuille de papier vierge, dans
l’intention de la remplir plus tard avec toutes les subtilités juridiques et les
tampons requis. Ce papier était chez le mollah Baba Khalili, et il était trop
dangereux de se rendre à son domicile, dans le district Beshood de la province
de Wardak.
– Et, à présent, ajouta Anwar, le mollah ayant appris l’arrestation du couple,
il a peur et ne veut plus nous remettre cette lettre du neka. Il nie même avoir
noué les liens de ce neka. Il a envoyé mon fils lui parler et le convaincre de nous
donner la lettre. Je lui ai versé tout cet argent pour nouer le neka, et il a promis.
C’est un vrai menteur. Mais maintenant je suis inquiet. Si leur affaire remonte
jusqu’au cabinet du procureur général, il va falloir de l’argent pour soudoyer
quelqu’un, et je n’ai aucune somme d’argent à leur glisser.
Aux yeux d’Anwar, en Afghanistan, tous les problèmes de cette sorte ne se
réglaient que d’une seule manière : grâce à des pots-de-vin suffisamment
conséquents versés aux bonnes personnes. Dans ce cas précis, cela serait sans
effet, bien qu’il soit compliqué de l’amener à comprendre que cette affaire se
révélait trop sensible pour que la vieille règle – celui qui verse les plus gros pots-
de-vin remporte la cause – s’applique.
À Kaboul, l’arrestation d’Ali et la détention de Zakia constituaient des
informations capitales, et la jeunesse fut prompte à les aduler. Les groupes sur
Facebook et les fils sur Twitter qui leur étaient consacrés avaient continué de
proliférer7. Des vidéos des amants transférées du site du New York Times étaient
insérées dans des pages web afghanes, postées sur YouTube, doublées en dari et
en pachtoun.
L’une des plus grands fans de Zakia, Zahra Mousawi, était une ancienne
présentatrice de Tolo TV, qui refusait de jouer le jeu des règles patriarcales. En
pleine controverse autour de la détention du couple, elle était entrée en coup de
vent dans le restaurant Blue Flame et s’était dirigée vers un box situé à l’écart,
dans ce restaurant jardin aux allures discrètes, en compagnie de deux hommes
avec lesquels elle n’entretenait aucun lien de parenté. Elle n’avait pas de foulard
sur la tête – elle n’en avait même pas sous la main – et portait un chemisier et
une jupe normaux. On était loin de l’habituel imperméable informe au-dessus
d’une robe longue que la plupart des femmes afghanes choisissent de porter en
public. Zahra était arrivée au Blue Flame au volant de sa voiture, seule, sans
aucun mahram. Elle ne se contente pas de serrer la main aux hommes – la
plupart des femmes afghanes, même celles qui exercent des responsabilités
publiques, s’y refusent –, mais elle salue les messieurs qu’elle connaît bien d’une
étreinte ou d’un baiser sur la joue, même en public.
C’est l’une des rares en Afghanistan à oser se conduire de la sorte. « Je
conduis, je ne me coiffe d’aucun foulard, et cela ne m’attire guère d’ennuis, me
confia-t-elle. Les autres femmes militantes répètent toutes : “Mais nous sommes
en Afghanistan. Il faut se conduire comme les Afghans.” Moi, je m’y refuse et je
suis prête à en payer le prix, mais personne d’autre n’y est prêt. Ils ne sont
franchement pas prêts à vivre de grands changements. » À certains égards, elle
exagère la facilité de la chose. Elle bénéficie d’une double citoyenneté, suédoise
et afghane, elle peut donc s’en aller à tout moment, et elle est entourée d’une
famille très éduquée, tolérante. Elle avait elle aussi débuté une campagne sur
Facebook afin de libérer Zakia et Ali. « Le seul espoir réside chez les jeunes. Le
futur appartient aux jeunes, et c’est pourquoi j’ai envie d’applaudir Zakia. C’est
sa vie, et elle a choisi de quelle manière elle voulait la vivre. »
Au bureau du procureur général, de jeunes couples commençaient à se
présenter à l’Unité d’éradication de la violence contre les femmes (EVAW),
principalement tenue par des juristes, afin d’y déposer des plaintes pour
interdiction de relations, initiatives impensables un an plus tôt. « L’histoire d’Ali
et Zakia aura un grand impact sur les générations futures, m’assura Qudsia
Niazi, la directrice de l’unité EVAW. Les jeunes commencent maintenant à
réaliser qu’il n’existe aucune restriction dans la religion ou dans la loi quant au
choix de la personne que l’on épouse. Tout musulman a le droit d’épouser un
autre musulman. » Il y eut même des manifestations pour protester contre
l’incarcération du couple.
Mais plus les soutiens se multipliaient, plus les perspectives de résolution de
leur dossier juridique s’amenuisaient. Si le mollah possédait bien ce document, il
n’allait pas le leur fournir.
Ensuite, alors que la situation d’ensemble paraissait sans espoir, le 11 juin, le
bureau du procureur général rendit tout à coup public un ordre prononçant la
libération d’Ali sans que soit requis de caution, et l’abandon de toutes les
charges.
21/3/1393 8
Procureur général de la république islamique d’Afghanistan
Ordre de libération
Le dossier de ces deux personnes devra être étudié, vérifié et
conservé jusqu’à complet achèvement de l’enquête. Mohammad Ali, qui
a noué le neka avec Zakia doit être libéré de sa détention, et elle doit lui
être confiée. Le ministère des Affaires féminines doit les aider à former
une famille et à trouver un lieu de résidence.
Dûment notifié, Bureau des relations gouvernementales
Dossier à transmettre au Bureau juridique pour formalités
juridiques complémentaires.
Ali était libre, mais Zakia était encore bloquée au refuge, jusqu’à ce qu’elle
puisse produire le neka. Le bureau du procureur général devait y veiller, avant
que sa libération ne soit approuvée. Son frère trouverait peut-être le mollah et se
procurerait le document – s’il existait, bien qu’aucun de nous ne crût encore la
chose possible. Ensuite, la nouvelle tomba subitement : Ali, Anwar et trois
témoins pourraient se rendre au bureau du procureur général avec Zakia et
officiellement ratifier un nouveau neka.
Comment en était-on arrivé là ? Cela restait mystérieux, mais quoi qu’il en
soit, il n’était plus nécessaire qu’ils produisent le neka original que le mollah
aurait ou non établi pour eux à Foladi le deuxième jour de leur fuite. Ce
dénouement ne résultait pas du versement d’un pot-de-vin. Il était clair
qu’Anwar n’avait pas d’argent – il nous demandait même de petites sommes
pour l’aider à survivre, et nous tentions chaque fois de nous organiser pour
retirer les dons conservés sur le compte de Women for Afghan Women.
L’avocate du couple, Choukria, avait pris acte, sans explication aucune, et son
ton de voix laissait entendre que nous ne devions pas non plus lui poser trop de
questions à ce sujet. Et ainsi, les autres fils d’Anwar arrivèrent de Bâmiyân avec
un tout nouveau neka signé par un mollah bienveillant, assorti du témoignage de
deux hommes de leur village. Ils le remirent à Women for Afghan Women, pour
délivrance au procureur général.
Ali était aux anges.
– Avant d’être arrêté, j’étais heureux à cent pour cent. Maintenant qu’on m’a
libéré des griffes du gouvernement et qu’on a relâché ma femme, je vais être à
mille pour cent heureux. Nous sommes si heureux que nous n’entrons même
plus dans nos vêtements.
Zakia était encore au refuge, mais maintenant que l’on avait pu produire ce
neka, elle serait bientôt dehors. Nous lui avions parlé la veille du jour où ils
devaient se rendre au bureau du procureur général, faire enregistrer et valider le
nouveau neka.
« J’ai l’impression de venir une nouvelle fois au monde, nous avait-elle
confié. Il m’a tellement manqué que je suis incapable de mesurer à quel point. Je
suis si heureuse que je n’arriverai pas à trouver le sommeil, cette nuit. Je
souhaite qu’après notre libération nous puissions mener de nouveau une vie
heureuse et aller vivre dans un endroit qui soit sûr pour tous les deux. Nous ne
pouvons plus rester à Bâmiyân ou à Kaboul. Je l’aime tant que je ne saurais vous
l’expliquer. »
Qudsia Niazi, de l’unité juridique EVAW, rattachée au bureau du procureur
général, déclara à Zakia que si elle voulait porter plainte contre ses parents pour
avoir tenté illégalement de lui imposer de se marier contre sa volonté et de
l’empêcher d’épouser Ali, ce qui constituait des crimes aux termes de la loi
EVAW, elle avait cette latitude. Zakia se montra réticente. – Concernant mon
père, mon sentiment, c’est qu’il vaudrait mieux qu’il donne son accord, mais
maintenant qu’il a affirmé son désaccord, je ne peux lui parler de cette affaire.
Mais je n’ai pas non plus envie de les poursuivre en justice, parce que ce sont
mon père et ma mère, et je ne pourrais supporter de leur infliger ça. Suite à une
telle histoire, je n’envisage pas qu’il puisse leur arriver quoi que ce soit, à eux ou
à mes frères. Une fois que je serai partie d’ici, mon père et ma mère ne voudront
même plus me revoir, je le sais, mais je n’ai pas envie pour autant de leur créer
d’ennuis.
Plus tard, nous lui demandâmes comment elle s’était sentie au refuge de
Women for Afghan Women, comparé à celui de Bâmiyân. Elle était contente
que son séjour au refuge de Kaboul ait été si bref, mais elle avait encore moins
apprécié l’endroit que celui de Bâmiyân.
– Ils étaient tellement stricts, ici.
Ali s’esclaffa.
– Les femmes ne sont contentes que lorsqu’elles sont libres de se maquiller,
ironisa-t-il.
Ayant traversé quelques crises, à Kaboul, quand certains ultraconservateurs
avaient qualifié le refuge de Women for Afghan Women dans la capitale de
bordel et les responsables qui le géraient de maquerelles, les animatrices de
Women for Afghan Women étaient sensibles à tout ce qui pouvait fournir aux
conservateurs des munitions contre elles. Le maquillage en faisait partie, et il
était donc proscrit dans leurs refuges.
À l’époque, les détails quant à la manière dont leur affaire avait pu être
réglée, et avec une telle célérité, demeuraient encore un complet mystère. En
outre, Zaman, ses fils et ses neveux disparurent de la scène du jour au
lendemain, comme si quelqu’un était arrivé et les en avait éjectés d’un coup de
balai. Quand Ali sortit du commissariat du district 1, il n’y avait plus trace de
surveillance de la belle-famille, et quand il retrouva enfin Zakia au refuge, quand
elle franchit les murs d’enceinte et sortit dans la rue, ils jetèrent des regards
autour d’eux, non sans appréhension, mais la famille de la jeune femme n’était
plus là non plus. Certains émirent l’hypothèse que le président Karzai avait dû
intervenir en coulisses, mais on avait peine à le croire, après les manifestations
d’antipathie de sa ministre des Affaires féminines, quelques jours plus tôt – que
ses conseillers attribuaient à la colère du palais présidentiel face à l’extrême
sensibilité de cette affaire et à tout l’embarras qu’elle causait au pays.
Toute cette attention du public rendait Zakia et Ali eux aussi très nerveux. Ils
étaient perdus et ne savaient comment réagir. Ils ne connaissaient Facebook ni
l’un ni l’autre, et pas davantage les agences de presse en ligne, ou même
Internet, si ce n’était qu’il s’agissait d’outils bien mystérieux, comme par
exemple le New York Times, et susceptibles d’exercer un grand impact sur leurs
existences. Ils n’appréciaient guère leur célébrité. Chaque fois que des gens les
abordaient dans la rue et leur demandaient de prendre des selfies avec eux, Zakia
abaissait un voile sur son visage, et Ali obtempérait, mais à contrecœur.
Les amants décidèrent assez vite de retourner à Bâmiyân. Ali expliquait ce
choix en ces termes : « À Kaboul, je sais que nous sommes dans une grande
ville, mais je ne connais pas et je ne sais pas qui sont les habitants. Et si je les
regarde, je ne sais pas lesquels me connaissent, aujourd’hui. » Leurs visages
étaient aisément reconnaissables, en raison des multiples reportages que leur
consacrait la presse locale, et je me sentais quelque peu responsable de leur
situation peu enviable. « S’ils me connaissent, moi, je ne les connais toujours pas
et je ne sais pas si je dois les craindre. À Bâmiyân, vous connaissez votre
ennemi, à Kaboul, non. » Ce n’était cependant pas la seule raison. Ali gardait ce
dernier grief pour lui, mais il fulminait encore que nous ayons encouragé Zakia à
se rendre au refuge.
Pour l’heure, ils avaient décidé de ne pas partir pour l’étranger, ajouta-t-il.
Ils avaient déjà exclu l’Afrique. En Amérique, il existait quelques foyers
afghans, mais ils y seraient comme deux âmes perdues. « En Amérique, nous ne
saurions même pas où se trouve le magasin d’alimentation. Où peut-on trouver
l’endroit où on peut emprunter de la nourriture à crédit et payer plus tard ? Nous
ne saurions où aller pour bénéficier de ce genre d’avantage. » Je ne pris pas la
peine de lui expliquer qu’en Amérique, les magasins ne fournissent pas de
denrées à crédit.
Vers cette époque, Zmaryalai Farahi, à l’ambassade américaine, lui
téléphona. Toute cette publicité, ajoutée aux pressions sur le front intérieur,
grâce au rabbin Shmuley Boteach et à ses amis haut placés, avait de nouveau
éveillé leur intérêt. Maintenant que le couple n’était plus exposé à des charges
criminelles, il n’y avait plus aucune raison politico-diplomatique de leur refuser
leurs visas. Cette fois, au lieu de les prier de passer sous les fourches caudines
policières et de le voir à l’ambassade, Zmaryalai Farahi leur proposa de venir les
rencontrer à l’endroit de leur choix.
Ali lui répondit qu’il préférait s’entretenir au téléphone et lui demanda, au
cas où ils obtiendraient des visas pour l’Amérique, s’ils auraient le droit
d’emmener son père, sa mère, ses frères, ses sœurs et leurs enfants, dix-huit
personnes en tout. Zmaryalai lui répliqua qu’il en doutait fortement, et Ali lui
rétorqua platement qu’ils avaient changé d’avis, qu’ils restaient en Afghanistan
et n’avaient plus envie de fuir à l’étranger. Il réduisait à néant le peu de chances
qu’ils avaient de partir pour l’Amérique, du moins à brève échéance. S’ils ne
poussaient pas en ce sens, aucune intervention de tiers n’emporterait la décision
en leur nom. Je demandai à Ali pourquoi il ne se laissait pas le choix en gardant
ses doutes pour lui, tout en poursuivant le dialogue avec l’ambassade. Il me
répliqua avec cet aphorisme curieux, venant d’un individu originaire d’un
Afghanistan rural où l’on ne connaissait pas la pasta :
– C’est mon assiette, les spaghettis sont servis. Ce qui est là est là. Plus tard
peut-être, nous y réfléchirons.
Face aux menaces de mort qui planaient encore sur eux, ce « plus tard »
semblait bien lointain.
Pour les responsables américains, c’était un soulagement. L’ambassade
signala à l’équipe de Samantha Power qu’Ali, son dossier pénal étant maintenant
annulé, avait décidé de rester en Afghanistan et ne cherchait plus l’asile à
l’étranger. Problème résolu.
« Je n’avais jamais travaillé autant sur une affaire depuis l’épisode
Wikileaks », aurait confié l’un des conseillers de Samantha Power au rabbin,
d’après ce qu’il m’en rapporta lui-même. Je suis tellement exaspéré par le peu de
volonté de leur venir en aide, du côté de notre ambassade. »
Quoi qu’il en soit, désormais, ils n’avaient plus besoin de rien faire.
Même si Ali et Zakia avaient décidé d’essayer de quitter le pays,
l’ambassade des États-Unis avait peu de solutions à leur proposer. Tant que des
charges criminelles pesaient sur eux, la répugnance des diplomates était
compréhensible. Maintenant que ces accusations étaient levées, toutefois, toute
la légation américaine acceptait volontiers de leur prodiguer ses conseils : fuir
vers un autre pays, y déposer une demande pour obtenir un statut de réfugié. Le
haut-commissaire des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) étudierait
ensuite leur demande de réinstallation et les États-Unis informeraient l’UNHCR
qu’ils suivaient le dossier. Tout cela pourrait aider à faire progresser la situation
plus vite, pourrait aboutir à une réinstallation aux États-Unis, mais ce serait sans
garantie. Je m’entretins avec les responsables de l’UNHCR à Kaboul, et ils
admirent que la procédure serait très longue, même si les États-Unis suivaient le
dossier, même si des mécènes fortunés voulaient bien les aider et leur garantir un
emploi, une formation d’apprentissage de la langue anglaise, un cursus scolaire9.
Le couple devait s’attendre à vivre six ou sept mois comme réfugiés avant de
pouvoir obtenir leur réinstallation aux États-Unis, et ce délai serait peut-être
deux fois plus long – ce seulement dans l’hypothèse où les responsables
fédéraux américains suivaient leur dossier, ce qu’ils avaient plus ou moins
promis de faire – en ajoutant toujours que ce serait « sans garantie ». Il existe
une autre méthode que les officiels américains auraient pu employer, mais qu’ils
avaient écartée, j’imagine, de crainte qu’elle n’ouvre la porte à d’autres victimes
potentielles de meurtres d’honneur. C’était la libération conditionnelle
humanitaire10, et elle peut être utilisée pour faire immédiatement sortir des
individus de leur pays d’origine, sans nécessité qu’ils deviennent d’abord des
réfugiés. On s’en sert dans des cas d’extrême urgence, comme pour les individus
qui ont besoin de recevoir, aux États-Unis, des soins médicaux spécialisés
inaccessibles dans leur pays. Ou dans les cas où la vie de la personne est exposée
à un danger imminent. En l’occurrence, les amoureux répondaient à la première
condition. En revanche, dans l’interprétation de la libération conditionnelle
humanitaire telle qu’appliquée par l’ambassade, Ali et Zakia ne satisfaisaient pas
à la seconde condition : leurs vies n’étaient pas en danger immédiat.
Même si les États-Unis avaient choisi d’offrir cette libération conditionnelle
humanitaire – et si l’ambassade refusait les suggestions de Washington d’agir en
ce sens –, ce n’était plus la formule magique que ce fut jadis dans les cas
extrêmes. On y avait eu recours, par exemple, dans le cas de Bibi Aisha,
défigurée par son mari taliban. Le Grossman Burn Center de Los Angeles avait
offert de lui reconstruire le visage, une médecine de pointe que personne, en
Afghanistan, n’était assez qualifié pour exercer et, avec le soutien sans réserve
de l’ambassade dans un dossier aussi sensible, Women for Afghan Women avait
déposé pour elle une demande de mesure d’exception humanitaire. S’appuyant
sur des avocats spécialisés dans l’immigration, aux États-Unis, Women for
Afghan Women avait en effet réussi à obtenir cette clause humanitaire pour Bibi
Aisha – après huit mois d’attente, un délai essentiellement dû au Département de
la sécurité intérieure, qui avait procédé à des vérifications de sécurité très
complètes afin de confirmer avec entière certitude que cette victime des talibans,
âgée de 17 ans, n’était pas une terroriste tentant de s’infiltrer aux États-Unis sous
couverture médicale.
Il n’est guère étonnant que le couple ait cessé d’en parler à tout le monde et
renoncé à partir. Toutefois, nos deux amoureux auraient pu se montrer plus
patients. Tant que l’ambassade voyait un intérêt suffisant à poursuivre le
dialogue avec eux, il y aurait toujours la possibilité de dégager une solution.
L’option africaine de Shmuley n’étant plus viable elle non plus, leurs existences
à tous les deux étaient livrées au jeu du hasard, exposées au risque de voir
Zaman et ses frères trouver un moyen d’assouvir leur volonté de vengeance.
« Dès que nous avons eu connaissance de votre histoire, j’ai eu la chance
d’avoir des amis haut placés au sein du gouvernement américain, susceptibles de
vous venir en aide, m’expliqua le rabbin quand je lui parlai de l’impasse où se
trouvaient désormais les deux amants. Le sénateur Cory Booker, par exemple,
avec qui j’ai discuté de l’affaire, et surtout Samantha Power, qui occupait une
position idéale pour vous venir en aide, en raison de sa position internationale –
elle s’en est toujours souciée, immédiatement, énormément –, m’a accordé
beaucoup de son temps, c’est à porter à son crédit, à une période où elle était
déjà extrêmement sollicitée par les affaires du monde. Elle aurait facilement pu
me répondre : “C’est une histoire épouvantable, mais c’est un cas parmi des
millions qui requièrent notre attention”, et pourtant, telle n’a pas été sa réponse.
Malgré tout cela, le gouvernement américain continuait d’avancer à une allure
d’escargot. Les contraintes n’étaient pas seulement liées à l’immigration. Après
le 11 septembre, ce sont là des restrictions compréhensibles, j’en ai conscience.
Pour moi, l’aspect décevant tenait plus à l’incapacité de Washington à
condamner officiellement la violence, ou les intentions violentes, dirigées contre
cette femme. Il n’y avait pas un Américain qui, lisant ces articles consacrés au
couple, ne se disait : “Oh, je compatis avec cette famille.” Le gouvernement ne
peut même pas émettre de condamnation officielle, parce que nous ne voulons
pas donner l’impression de régenter la culture musulmane. Et je ne crois pas non
plus possible d’avoir perdu des milliers de soldats pour libérer l’Afghanistan de
la barbarie monstrueuse des talibans, pour ensuite ne pas avoir le droit de nous
exprimer contre cette barbarie. Nous n’aurions pas le droit de dicter son mode de
vie au peuple afghan ? Quelle mascarade ! La brutalité contre les femmes n’est
pas un enjeu de politique intérieure. Nous ne parlons pas ici d’une femme qui a
envie de mettre une minijupe pour sortir danser en boîte… Elle souhaite épouser
l’homme qu’elle aime et mener une existence islamique, dans sa religion. Si
nous n’avons pas la latitude de condamner le traitement qui lui est réservé, notre
mission n’a aucun sens. Certes, le gouvernement américain ne voulait pas
froisser les susceptibilités chez son homologue afghan, mais qu’en est-il des
sensibilités de l’opinion américaine ? Les responsables auxquels je me suis
adressé étaient tous bien intentionnés, mais ils me confiaient qu’ils étaient pieds
et poings liés, et ils n’adhéraient pas à cette idée que les États-Unis n’auraient
pas à contrôler l’Afghanistan. C’est l’argent du contribuable qu’on dépense là-
bas… nous avons le droit d’exiger que tout cela ait un minimum d’impact sur le
pays. Si nous ne pouvons même pas nous prononcer sur ce plan, aider les gens
qui sont dans ce type de situation, alors quel est le but de toute la mission
américaine ? Il faut bien honorer les vies perdues de nos soldats en compensant
cela avec un tant soit peu de progrès moral. »
11
À trop aider les autres, on ne leur apprend pas à s’aider eux-mêmes. Les
gouvernements ne l’ignorent pas, mais cela ne les empêche pas de distribuer de
l’argent à des sociétés de plus en plus dépendantes. Nous ne l’ignorions pas non
plus, mais cela ne nous avait pas empêché d’aider Zakia et Ali. Ils étaient dans
l’incapacité de s’en sortir tous seuls, semblait-il. Simplement, ils accumulaient
les mauvaises initiatives.
Le lendemain de la sortie de Zakia du refuge, ils disparurent, et les frères
d’Ali étaient eux-mêmes incapables de les retrouver. D’après la rumeur, ils
auraient fui en Iran. Enfin, Ismatullah, son frère aîné, reçut un appel de leur part
le priant de nous approcher pour leur obtenir de l’argent de Women for Afghan
Women et qu’ils puissent s’envoler vers Herat, une ville de l’ouest de
l’Afghanistan. Nous lui répondîmes qu’il leur suffisait de contacter le refuge et
de réclamer une part de l’argent des donateurs, mais il fallait qu’ils le fassent
d’eux-mêmes, ils ne pouvaient attendre qu’on s’en charge à leur place. Le refuge
devait vérifier qu’ils touchaient bien la somme personnellement.
Ali gardait ses distances vis-à-vis de nous parce qu’il était en colère que l’on
ait confiné Zakia au refuge. Il estimait qu’elle n’aurait jamais dû y aller, qu’elle
aurait plutôt dû s’enfuir avec son père et son cousin. C’était là une attitude
complètement irrationnelle, mais enfin, il l’avait attendue plus de six mois
devant un autre refuge, à Bâmiyân, et sa réaction était aussi sotte qu’elle était
compréhensible. Il n’avait pas l’air de mesurer qu’au cours de cette brève
semaine qu’ils avaient tous deux passée en détention, ils avaient vu tous leurs
problèmes juridiques se résoudre.
À certains égards, Herat semblait être une bonne cachette. Cette ville de
l’ouest jouissait d’une ambiance bien plus décontractée que d’autres régions du
pays, et elle était assez grande, ethniquement assez diverse, pour qu’on y perde
votre trace. Mais elle était aussi proche de l’Iran, c’était donc le tremplin de
beaucoup d’Afghans qui s’enfuyaient chez ce voisin, et nous craignions tous que
le couple ait maintenant l’intention d’emprunter cette voie. Après que nous
eûmes refusé d’intervenir à sa place, Ali appela lui-même Manizha Naderi, au
siège de Women for Afghan Women, et la persuada de lui remettre un autre
versement de 1 000 dollars prélevé sur l’argent des dons. Il avait réclamé
davantage, mais redoutant qu’il ne s’en serve pour passer en Iran, Manizha
décida de limiter chaque montant que lui remettrait l’organisme. En
conséquence, le couple n’avait pas de quoi s’acheter les billets d’avion pour
Herat.
Trois jours plus tard, le 22 juin, nous reçûmes un autre coup de téléphone
d’Ismatullah.
– Ali et sa femme sont maintenant à Bâmiyân, où ils se cachent. Ils sont
repartis là-bas parce qu’ils ne pouvaient rejoindre Herat par la route, précisa-t-il.
Les routes étaient en effet trop peu sûres. C’est là un fait éloquent, que
quatorze ans après le début de l’intervention américaine en Afghanistan, nombre
des principales villes et capitales provinciales du pays sont reliées par des routes
où il est dangereux de voyager, même pour les Afghans.
Le frère ajouta qu’il tenterait de persuader Ali de nous téléphoner et de nous
parler.
– Je voudrais que vous les aidiez à quitter le pays, acheva-t-il. Nous avons
vraiment besoin de votre aide. Ils ne peuvent s’éterniser ici. Des parents de
Zakia ont déjà tenu une réunion de famille parce qu’ils savaient qu’ils venaient à
Bâmiyân. Ils vont sûrement tenter quelque chose.
Le lendemain, Ali appela et nous manqua, mais Jawad le rappela. Sa
sonnerie était une chanson de Jamshid Parwani, un crooner afghan, intitulée
Gonjeshkak Telayee :
Ali nous posa la même question qu’à l’ambassade américaine : au cas où ils
seraient en situation d’atteindre un pays tiers, la famille tout entière pourrait-elle
les accompagner ? Nous lui répondîmes que c’était douteux. Certains Afghans
ont réussi à faire sortir des familles entières de la sorte, pour des raisons de
regroupement familial, mais cela prend des années, parfois des décennies. Ils
pourraient être autorisés à emmener quelques proches parents, mais c’était tout.
Ce furent les dernières nouvelles que nous eûmes de lui avant presque un mois.
Le jour où ils refirent surface, nous apprîmes que le couple était reparti au
domicile familial d’Anwar, à Surkh Dar, à la fin de ce mois de juin, quand le
père et les frères de Zakia étaient encore absents. La famille de la jeune fille
ayant renoncé à ses champs pour s’installer à Kaboul et les pourchasser, il leur
était impossible de reprendre les travaux de la ferme. C’était trop tard, et ils
restèrent à Kaboul, où ils travaillaient comme journaliers, marchands ambulants
et autres petits métiers de cet ordre. Les parents plus éloignés – cousins et belle-
famille – et certains des frères et sœurs cadets de Zakia étaient restés dans la
maison de Zaman, mais ils avaient moins d’intérêt, à titre personnel, à se lancer
à leur poursuite. Les champs étaient verts et mûrs, la récolte de pommes de terre
s’annonçait exceptionnelle, et les jeunes amants étaient ravis de se retrouver à
nouveau au milieu de la famille d’Ali, de mener une vie presque normale. Le
soir, Ali et ses frères montaient la garde devant la maison chacun leur tour, mais
ils ne s’inquiétaient pas outre mesure.
Tout était relatif, mais Ali et Zakia ne manquaient pas d’argent ; les
1 000 dollars de Women for Afghan Women étaient plus que suffisants pour
satisfaire leurs besoins élémentaires, aussi Ali et Anwar décidèrent-ils d’en
dépenser la plus grosse part en bijoux en or, bracelets et chaînettes pour Zakia.
C’était une méthode pour placer de l’argent, l’investir dans de l’or – même si les
courtiers vendent cher et achètent à bas prix – et le dissimuler sur la personne
d’une femme, réputée intouchable, une cachette à peu près sûre. C’était aussi un
moyen de montrer tout le prix qu’ils lui accordaient. « Nous lui avons acheté de
l’or, alors que nous étions endettés et que nous ne pouvions nous le permettre,
admit plus tard Anwar. Parce que nous étions heureux avec elle et nous voulions
le lui montrer, que nous l’aimions, et nous savions qu’elle avait abandonné sa
famille pour la nôtre, aussi nous lui avons acheté cet or et nous lui en aurions
volontiers acheté davantage si nous l’avions pu. »
Zakia avait renoncé à quantité de choses pour épouser Ali, et cela lui fut
rappelé quand il rencontra son petit frère, Razak, un jour où il se dirigeait à pied
vers le bazar, en ville. Razak lui barra le passage, en brandissant un canif.
– Je vais te poignarder, et ensuite tu verras si c’est si facile de t’enfuir avec
des filles, lui lança-t-il.
Ali lui rit au nez et l’écarta de son chemin, mais c’était là le rappel d’une
colère persistante, omniprésente au sein de toute la famille.
Face à cette haine acharnée de son petit frère, Zakia avait le cœur brisé. « Je
l’aime tellement, plus que n’importe qui d’autre dans la famille, avouait-elle.
Tout ceci l’a tellement bouleversé. Il avait encore plus de colère en lui que mes
autres frères plus âgés. C’est très triste. Je l’aime vraiment. » Ne pourrait-il y
avoir un jour une chance de se réconcilier avec lui, une occasion de lui expliquer
ce qui s’était passé, quand il serait assez grand pour comprendre ? « Il refuserait
d’écouter, il refuserait d’accepter, même si je le lui expliquais. Peut-être
changera-t-il, en grandissant, et finira-t-il par comprendre. Peut-être tombera-t-il
amoureux, et alors il sera à même de comprendre. Je l’espère. »
Malgré le déplaisant épisode de cette rencontre avec le petit frère, ces
premières journées furent heureuses. Le couple organisa une fête pour la famille
proche et quelques aînés du village de Surkh Dar qui, après toute cette publicité
autour de leur histoire, les soutenaient beaucoup plus – tout au moins du côté
hazara de la route. La famille et les amis d’Ali ne s’en vantaient pas, mais le
soutien parmi les Hazaras, bien plus nombreux à Bâmiyân que les Tadjiks, était
l’un des facteurs qui, outre leur honte et leur gêne, avaient incité les membres
masculins de la famille de Zakia à s’en aller. Les anciens d’ethnie hazara
voulaient que la famille d’Anwar organise une noce pour le village entier – ils
avaient vraiment insisté –, de sorte qu’ils allaient devoir s’y plier bientôt, avant
le début du ramadan, le mois du jeûne, qui commencerait en juillet 2014.
La mère d’Ali était enchantée de voir son fils de retour. Ils avaient toujours
été proches, soulignait-elle, et il savait qu’elle était malheureuse de leur départ, à
Zakia et lui, et de leur envie de quitter le pays. Maintenant, il était sous le même
toit que les deux femmes de sa vie.
Chaman avait dit un jour au jeune amoureux : « Tu es le fils d’un homme
pauvre, alors essaie de faire le bien et d’améliorer ton existence. »
« Je n’ai jamais oublié ce conseil », admettait-il. Par exemple, Chaman
détestait le voir fumer, et le priait d’arrêter. « Et j’ai bel et bien arrêté, dit-il, en
riant. Pendant une journée. » Mais après cet épisode, il veillait à ce qu’elle ne le
voie plus fumer.
Durant la longue période où il avait fait la cour à Zakia, il s’était lié d’amitié
avec un jeune Tadjik à peu près de son âge, qui vivait au village. C’était devenu
son confident, un conspirateur, un complice qui croyait aussi en l’amour. Ils
avaient fait l’armée ensemble, et après que l’histoire des amants eut acquis une
notoriété sulfureuse, il avait invité Ali à raviver leur amitié – secrètement, de
peur d’être perçu comme un traître par d’autres Tadjiks. Cela se révéla être une
alliance fructueuse. Un jour, début juillet 2014, Ali travaillait dans les champs, il
arrosait des parterres de légumes après une vague de sécheresse, quand son ami
tadjik l’appela.
– Gula Khan est de retour, lui annonça-t-il. Ils ont l’intention de venir te
capturer dans les champs, et ils sont en route. Il a un pistolet et un couteau.
Courant sur les talus qui subdivisaient les fossés d’irrigation, Ali fonça à
travers champs et, empruntant un détour, regagna Surkh Dar et la maison
familiale. Il aperçut Gula Khan qui lui courait après, mais il avait assez d’avance
pour se mettre en sécurité. Après un conseil de famille improvisé, le couple
décida de retourner se cacher dans les montagnes. Leur noce devrait attendre que
soit fini le ramadan.
Ils retournèrent à Yakawlang, mais cette fois, au domicile de Zahra et Haji
Abdul Hamid, à Kham-e Bazargan, l’accueil fut plus tiède. « Nous leur avons
proposé de payer notre nourriture et tout le reste, mais ils nous ont répondu
qu’ils n’avaient pas les moyens de nous garder, et nous ne sommes restés là-bas
que quatre jours », expliqua Ali. La notoriété rendait leur présence nuisible, à ce
qu’il semblait, et ce malgré les marques antérieures de sympathies du couple. Ou
alors peut-être Haji était-il encore furieux du tour de passe-passe que leur avait
joué le jeune homme la fois précédente, quand il avait disparu en leur laissant sa
dulcinée, contre la volonté de leur hôte.
Repartant de Yakawlang, ils s’enfoncèrent dans les montagnes, atteignirent
presque la province de Ghor, en payant le gîte et le couvert chez des familles de
ces régions si reculées que personne n’y avait entendu parler de leur histoire.
« Nous sommes montés jusqu’à Dara-i-Chasht, où nous n’avions pas de
membres du clan chez qui nous arrêter, se rappelait-il. Nous ne connaissions
personne là-bas. Pour nous, c’était un rude moment. Nous n’avions pas
beaucoup d’argent, nous mangions peu, et nous avons tenté de survivre. Il faisait
encore froid la nuit et nous n’avions pas assez de vêtements, beaucoup d’objets
de première nécessité nous manquaient. Il n’y avait pas d’électricité, et nous
n’avions qu’une lanterne à huile. Personne de ma famille ne montait nous rendre
visite. C’était un long trajet, très difficile d’arriver là-haut, il n’y avait pas de
réseau de portable. Il n’y avait même pas de routes accessibles en voiture, et il
fallait marcher trois heures pour monter jusque-là. Pour nous, c’était vraiment
très dur. »
Contraints de passer le ramadan puis la quasi-totalité du mois de juillet 2014
dans cet endroit reculé, ils ressentirent d’autant plus vivement l’absence de la
famille. Les épreuves partagées du jeûne quotidien du ramadan, sans rien boire
ni manger de l’aube au coucher du soleil, et la rupture de ce rituel du jeûne avec
le repas du soir de l’Iftar constituent une expérience intense, d’ordinaire vécue
collectivement, et c’était la première fois qu’ils la vivaient isolément, en
compagnie d’inconnus, ou simplement livrés à eux-mêmes.
Et, pendant toute cette période, Zakia était enceinte. Sans femmes plus âgées
autour d’elle, elle n’avait aucun moyen d’évaluer si ses nausées matinales et ses
autres maux liés à la grossesse constituaient des raisons de s’alarmer. Le centre
de soins le plus proche se situait à Nayak Bazaar, à trois heures de marche,
suivies d’une longue attente, avant trois heures de route en bus… une journée
entière, épuisante, pour le trajet aller-retour. Ils l’effectuèrent à deux reprises,
pour des examens, mais le dispensaire n’employait que des infirmières de
maternité, pas de docteurs ou de sages-femmes. Si quelque chose devait mal
tourner, le trajet pour recourir à de véritables soins médicaux serait encore plus
long. « Tout était compliqué, là-haut. Pour nous, c’était juste un refuge, se
souvenait Zakia. Cela valait la peine, car nous étions ensemble, mais nous
voulions vivre pleinement notre vie et, au bout d’un certain temps, cela devenait
pénible à supporter. »
Un jour, Bismillah, l’un des frères d’Ali, effectua le trajet à pied jusqu’à leur
repaire et les supplia de revenir à Bâmiyân. S’ils rentraient, le chef de la police
se portait garant de leur sécurité et les anciens du village tenaient encore à ce
qu’ait lieu cette noce. « Je souhaitais juste que mon beau-père et mes beaux-
frères abandonnent et nous laissent en paix, fit Ali. Le passé est le passé. Ils
doivent oublier et nous pardonner. »
Ils rentrèrent donc chez eux. La noce se tint au domicile d’Anwar, et ce fut
une assez grande réception, en présence de deux cent cinquante invités. Anwar
dépensa 50 000 afghanis en nourriture et préparatifs – s’endettant ainsi de
quelque 1 000 dollars supplémentaires. En fin de compte, ce fut pour la famille
un moment plutôt sombre, tout le monde ayant conscience d’une menace dont
personne ne croyait qu’elle se dissiperait. Un tel événement s’accompagnait d’un
important dispositif de sécurité, mais après le départ des invités, la menace
subsistait.
Pendant la période où Ali et Zakia étaient restés cachés dans les montagnes,
la famille du jeune homme était parvenue à une décision unanime, qu’elle
souhaitait maintenant le convaincre d’accepter : aucune des deux familles ne
connaîtrait la paix si le couple restait en Afghanistan. Ils en avaient conclu que
les deux amoureux devaient quitter le pays, ainsi qu’ils l’avaient eux-mêmes
envisagé auparavant. Il était temps de passer à l’acte, de retourner à Kaboul et
d’obtenir des passeports. Il leur fallait rétablir leurs contacts avec les
journalistes, l’ambassade et même leurs interlocuteurs africains. Il n’y avait
aucun espoir d’emmener la famille entière, mais rien n’empêchait Anwar de les
accompagner. De la sorte, Ali pourrait trouver du travail et Zakia aurait encore
un mahram à ses côtés.
La famille nous avait déjà signifié que c’était l’issue souhaitée, et elle
sollicitait notre aide pour convaincre le couple que c’était la seule solution.
Anwar ajouta qu’il veillerait à ce que son fils réponde au téléphone.
Quand nous appelâmes Ali, sa sonnerie du jour se composait des vers de la
célèbre chanson d’Ahmad Zahir, le chanteur pop afghan et martyr, I Don’t Say
It. C’était l’Elvis Presley d’Afghanistan, un crooner aujourd’hui encore
populaire mais qui, dans les années 1970, avait véritablement électrisé son
public – surtout les jeunes femmes et les jeunes filles, suscitant la fureur de
l’establishment conservateur. Fils d’un ancien Premier ministre, Zahir était si
populaire que les communistes le craignaient eux aussi, et nombre de ses
chansons étaient truffées de formules à double sens, à forte tonalité critique. Aux
débuts du régime communiste, le président Hafizullah Amin le fit jeter en prison.
Ensuite, le président maria sa fille. En prenant le pouvoir, les communistes
s’étaient juré de proscrire les mariages arrangés et les pratiques coutumières
abusives comme le baad, qui permettait de vendre des filles dès leur plus jeune
âge pour solder une dette ou une vendetta, et le baadal, où les familles
s’échangent frères et sœurs par le mariage, un marché qui, d’ordinaire, garantit
qu’au moins une ou deux épouses seront malheureuses. Le président Amin
vantait l’idéologie socialiste et organisa pour sa fille, Ghul Ghutai, et son fils,
Abdur Rahman, un mariage selon la coutume du baadal, avec leurs cousins
germains, le fils et la fille du frère du président. Furieuse, Ghul Ghutai combattit
farouchement ce projet de mariage, avant de finalement s’y résoudre. Toutefois,
à la dernière minute, elle refusa de se présenter à sa propre cérémonie de noces,
à moins qu’Ahmad Zahir puisse venir y chanter. Le président ordonna donc sa
libération et l’abandon des charges qui le visaient, s’il acceptait de chanter à ce
mariage. La première chanson qu’il choisit fut donc I Don’t Say It :
À leur retour à Kaboul, les amants s’aperçurent que leur histoire appartenait
déjà au passé. La célébrité qui s’était emparée d’eux à leur insu avait été
éphémère. Incapable de les attendre plus longtemps, le Léviathan de
l’information avait poursuivi sa route, les effaçant au passage. Comme il ne
s’était pas produit grand-chose de neuf, le New York Times s’était naturellement
désintéressé de l’affaire, et mes rédacteurs en chef m’avaient prié de lâcher
l’histoire de Roméo et Juliette. Pour refaire la une de nos pages d’actualité, il
faudrait au moins que nos amoureux se fassent tuer. Quelques titres de la presse
locale publièrent de rares articles sur eux et, au mois d’août, la BBC diffusa un
journal vidéo comportant une interview du couple, juste avant son départ de
Bâmiyân, mais leur manque d’accessibilité avait refroidi l’intérêt de la presse
locale1. En revanche, l’intérêt de la famille de Zakia restait toujours aussi
brûlant. De temps en temps, nous les appelions, juste pour prendre des nouvelles
et la température, toujours voisine de l’ébullition. À part cela, loin de toute
l’intense attention de la presse, au lieu d’incarner l’histoire de Zakia et Ali, nos
amoureux n’étaient désormais plus qu’eux-mêmes, un couple de jeunes fermiers
venus de nulle part, dans un pays en guerre – un conflit que l’Amérique perdait
et qui perdait peu à peu tout intérêt à ses yeux. Même le rabbin Shmuley avait
fini par m’appeler moins souvent : Gaza était à feu et à sang, le Hamas tirait ses
roquettes sur Israël, l’Europe prenait le parti des Palestiniens. Et tout cela
alimentait peut-être la crise de relations publiques la plus grave que l’État hébreu
ait jamais connue – tout au moins depuis la précédente – et provoqua cet été-là
une vague épouvantable d’attentats antisémites d’un bout à l’autre du Vieux
Continent. Shmuley Boteach m’avait demandé de le tenir informé de la situation
du couple, ce que je fis plus tard en ce mois d’août, mais je le sentis perturbé et
plus tout à fait aussi passionné par leur épopée.
– Donc, en somme, la seule singularité de leur histoire, c’est l’intérêt que
vous leur portez encore, à titre personnel, mais vous ne publiez plus d’articles
sur eux, n’est-ce pas ?
Penaud, je concédai la chose – à moins d’un grand coup de chance dans
leurs existences, ce qui n’avait apparemment rien d’imminent, ou d’un désastre,
comme l’agression physique d’un de leurs frères, ce qui demeurait une réelle
possibilité. Et même en pareil cas, je n’étais plus si sûr que de nouveaux
rebondissements dans leur histoire leur seraient d’une grande utilité. Pour moi,
ils représentaient tout le tourment de ma mauvaise conscience. Il était en soi déjà
assez grave d’avoir enfreint toutes les règles pour leur venir en aide, mais de les
avoir enfreintes sans même les avoir suffisamment aidés… c’était tout
bonnement inacceptable.
En ce mois d’août, après leur retour à Kaboul, l’ambassade des États-Unis
prit bel et bien des dispositions pour que le chargé de mission responsable des
réfugiés reçoive Zakia et Ali, accompagnés d’Anwar. Maintenant qu’ils n’étaient
plus des fugitifs, cela ne constituait plus pour eux un problème de s’y rendre et
d’y rencontrer des fonctionnaires américains, ainsi que le personnel afghan et
des interprètes. Comme je l’expliquai aux responsables américains avant cette
entrevue, Zakia et Ali avaient espéré pouvoir trouver une solution qui leur
permettrait de rester en Afghanistan, auprès de la famille d’Ali, mais le temps
passant, il devenait clair à leurs yeux que la famille de Zakia ne se laisserait
jamais fléchir et que, s’ils restaient dans leur pays, elle les traquerait
indéfiniment. Avec l’avancement de sa grossesse, l’exil qu’ils avaient dû endurer
dans les montagnes les avait poussés (et la famille d’Ali plus encore) à réfléchir
à leur avenir et à ce qu’il leur réservait, à leur enfant et à eux. Il leur avait fallu
traverser cette épreuve et se priver de toute possibilité d’évasion pour se
confronter à ce que serait leur existence sans cette porte de sortie. Maintenant
qu’ils s’étaient confrontés à cette réalité, et après avoir échappé de justesse à
Gula Khan, ils étaient d’autant plus déterminés à partir. Les attachés
d’ambassade leur exposèrent encore ce que serait la position américaine dans
leur cas : les acheminer vers un pays tiers, soit le Pakistan, l’Inde ou le
Tadjikistan, où ils déposeraient une demande pour obtenir le statut de réfugié
auprès de l’UNHCR, après quoi Washington manifesterait éventuellement son
intérêt pour leur dossier. Ils sortirent de cette réunion encouragés par tant
d’attentions et de sollicitude, sans qu’on leur ait promis grand-chose de
substantiel.
Après cette visite à l’ambassade, nous les avons retrouvés tous les trois au
New Design Café, dans le quartier de Wazir Akbar Khan, à Kaboul. Très
certainement le restaurant le plus agréable de tout l’Afghanistan, cet
établissement a été conçu par l’architecte afghan Rahim Nomad, avec des murs
en briques artisanales et enduits de boue séchée, de hautes coupoles intérieures,
une cour-jardin centrale très paisible, et l’ensemble est agrémenté de meubles
massifs dans le style Nuristani et de coussins en tissus ethniques. Il émane de
l’endroit un caractère afghan authentique et charmant, qui en a fait un lieu très
apprécié des milieux expatriés de la capitale. Et pourtant, à cette période, les
lieux étaient presque désertés, la dégradation des conditions de sécurité dans la
capitale interdisant aux étrangers de se rendre au restaurant. En janvier 2014,
juste au coin de la rue, à quelques mètres du New Design Café, des insurgés
talibans avaient fait irruption dans la Taverna du Liban, et abattu tous les clients
qu’ils avaient pu atteindre de leurs balles, des étrangers pour la plupart, des
diplomates et des employés d’organismes humanitaires, vingt-quatre victimes en
tout2. En revanche, situé dans la même rue que l’ambassade de Norvège, le New
Design Café bénéficie de son dispositif de sécurité. Pratiquement déserté par les
autres clients dans la journée, cela en faisait un lieu de rendez-vous à la fois
discret et sûr.
Je leur demandai si, forts des conseils de l’ambassade, ils avaient réfléchi au
pays où ils comptaient partir. Ils me firent une réponse en forme de question : où
pensais-je, moi, qu’ils devaient aller ? Je protestai, leur rappelant que ce n’était
pas à moi d’en décider, que nous ne pouvions assumer de leur dire quoi faire de
leurs vies. Je ne pris pas la peine de leur expliquer, une fois encore, que ce serait
outrepasser mon statut de journaliste. Jawad et moi leur expliquâmes plus en
détail ce que les conseils de l’ambassade signifiaient pour eux, en termes
pratiques, bien qu’ils l’aient déjà entendu à maintes reprises. L’Iran serait une
impasse, ils me répondirent qu’ils en avaient conscience, sans vouloir exclure
cette solution pour autant – ils connaissaient des gens qui étaient partis pour
l’Iran, y avaient trouvé du travail, s’étaient recréés une nouvelle vie là-bas et en
étaient revenus, mais ils avaient aussi entendu parler d’autres exilés partis dans
ce pays et dont on n’avait plus jamais entendu parler. Le Pakistan serait un autre
choix beaucoup plus raisonnable, puisqu’il ne leur faudrait pas de passeports. La
frontière est poreuse, très fréquentée, et une petite enveloppe de l’ordre de 10 ou
20 dollars suffit à la franchir. Une fois au Pakistan, ils pourraient se rendre
directement au bureau de l’UNHCR d’Islamabad, afin d’y obtenir le statut de
réfugiés et de demandeurs d’asile. Écueil de taille, au Pakistan, le pays abritait
déjà deux millions de réfugiés afghans, pachtouns pour la plupart, et le dari ne
serait pas la langue commune. Le couple avait aussi souvent entendu évoquer la
difficulté de vivre au Pakistan, et la prédominance des Pachtouns les inquiétait.
Après tout, en Afghanistan et au Pakistan, les talibans étaient des Pachtouns, qui
haïssaient les Hazaras.
S’ils patientaient jusqu’à la délivrance de leurs passeports, il leur restait deux
autres options. Ils pourraient aller en Inde, où vivait une petite population de
réfugiés afghans, mais là encore, relativement peu de gens parleraient le dari.
Enfin, il y avait le Tadjikistan. Après tout, l’ancienne république soviétique était
peuplée de Tadjiks, et si beaucoup de Tadjiks parlaient le russe, la plupart parlait
aussi le dialecte tadjik du farsi, presque identique au dari. Toutefois, il y avait
assez peu de réfugiés afghans au Tadjikistan, la plus pauvre des anciennes
républiques soviétiques, et y entrer requerrait non seulement un passeport mais
aussi un visa – et, pour les Afghans, obtenir la délivrance des visas n’était pas
facile. Pourtant, c’était possible, et ils admirent que le Tadjikistan semblait le
meilleur choix.
Nous leur expliquâmes qu’il leur faudrait déposer des demandes de
passeports, mais il devint vite évident que même une procédure aussi simple
serait déjà assez déroutante, et ils acceptèrent seulement après que Jawad leur
eut proposé de les accompagner. – Il faut nous aider, insista Zakia. Sans vous,
nous sommes comme trois aveugles.
Ils avaient de la chance, car le bureau des passeports de Kaboul avait
récemment connu une réorganisation, visant à éradiquer la corruption.
Auparavant, sans le versement d’énormes pots-de-vin, il fallait des semaines ou
des mois pour obtenir la délivrance d’un passeport afghan. À présent, n’importe
qui pouvait se présenter et, si les papiers du requérant étaient en ordre, avoir
l’assurance de recevoir un passeport en quelques jours, moyennant paiement de
modestes frais administratifs. C’était là un succès, immense et rare, pour les
initiatives que prenait ce pays contre la corruption.
Le lendemain, Jawad les conduisit tous les trois au bureau des passeports,
dans un complexe abritant toutes sortes d’administrations centrales. Il y avait
partout des files de postulants et des masses de gens agglutinés autour
d’écrivains publics, accroupis devant des caisses servant à rédiger ou à copier
des documents à la main. Des photocopieurs étaient installés dehors, dans des
cours intérieures, une installation assez commode dans un pays où, pendant trois
cents jours par an, il ne pleut jamais.
Au moment où Zakia et Ali entrèrent dans les locaux, ils créèrent la
sensation. « Je me suis vraiment inquiété pour eux », me confia Jawad. Des gens
les photographiaient avec leur téléphone, certains les approchaient, d’autres
voulaient être photographiés avec eux. Dans l’ensemble, les réactions étaient
positives, admiratives, en particulier de la part des jeunes. Il y avait aussi des
mollahs et beaucoup de gens qui passaient des coups de fil pour partager la
nouvelle qu’ils avaient croisé les amants afghans. Jawad avait bien conscience
que l’un de ces individus pouvait être un parent éloigné contactant Zaman et le
clan, ou simplement un citoyen d’opinion conservatrice ou un nationaliste tadjik.
« C’était un gros risque que nous prenions, en allant là-bas, rappelait-il. Tout
aurait pu arriver. » Heureusement, Jawad fut autorisé à prendre leurs reçus, de
sorte qu’il puisse revenir retirer leurs passeports à leur place, sans que Zakia et
Ali ne s’exposent au risque d’une seconde visite.
Les passeports seraient délivrés sur la base de leurs tazkeras, ces cartes
nationales d’identité que tous les Afghans sont censés avoir. Ces documents ne
comportent que l’année de naissance, le nom de la personne, le nom du père, et
guère plus. Pour se conformer aux normes internationales appliquées aux
passeports, Zakia et Ali devaient tous les deux choisir un patronyme, et ils
reprirent tous deux le nom paternel, Ahmadi pour elle, et Sarwari pour lui. Ils
devaient aussi choisir une date de naissance. La plupart des Afghans ne
connaissent pas la leur, car d’ordinaire les naissances ne sont pas enregistrées.
La majorité d’entre eux n’ont qu’une idée approximative de leur âge, car en
temps normal on ne fête pas les anniversaires. À titre de coïncidence, ils
choisirent tous deux le 23 août. Les anniversaires jumelés d’Ali et Zakia, les
premiers de leurs vies, n’étaient que dans six jours : ils auraient 22 et 19 ans.
Quand je vis ces dates de naissance identiques sur leurs passeports, je les
questionnai à ce sujet et, se rendant compte qu’ils étaient officiellement nés le
même jour, visiblement amusés, ils éclatèrent de rire.
Vers cette période, je réussis à porter leur dossier à l’attention des autorités
canadiennes. Le nombre d’Afghans sur le territoire du Canada et des États-Unis
offre un contraste révélateur. Le Canada, qui a retiré ses troupes combattantes
d’Afghanistan en 2011, comptait 62 815 réfugiés et migrants afghans3. Les
États-Unis, dix fois plus peuplés que le Canada et affichant une présence
militaire et civile en Afghanistan bien supérieure, n’en comptaient que 70 000,
selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). Le Canada était
bien plus favorable aux demandes d’asiles afghanes, à telle enseigne que les
Afghans qui réussissent à s’introduire aux États-Unis se dirigent en général vers
le nord de la frontière, au Canada, avant d’y déposer une demande d’asile. Un
autre avantage – potentiellement déterminant dans le cas du couple – tenait à ce
que la procédure canadienne d’immigration offrait ce qui s’appelait l’exception
ministérielle, dans le cadre de laquelle le ministre canadien de l’Immigration,
des Réfugiés et de la Citoyenneté peut exempter certains postulants des
conditions normalement requises pour l’obtention du droit d’asile. Alors que la
procédure équivalente aux États-Unis, la mesure d’exception humanitaire,
requiert souvent de nombreux mois, le système canadien ne prend parfois que
quelques semaines. Les Canadiens se sont révélés des soutiens enthousiastes de
la cause des femmes en Afghanistan, et la réaction initiale de leurs diplomates à
l’affaire, quoique formulée strictement en privé, exprimait la sympathie et
l’inquiétude. Il semblait utile que le couple se cache quelques semaines, le temps
de voir comment évoluerait la requête canadienne. En outre, j’avais eu recours à
un canal informel au sein du gouvernement américain pour voir s’il subsisterait
encore un espoir de ce côté-là. Dans cette autre hypothèse, il s’écoulerait sans
doute des semaines avant la moindre réponse.
Pour le couple et Anwar, la vie à Kaboul se transformait peu à peu en jeu de
patience fastidieux. Cette fois, Zakia réussit à imposer ses vues, en insistant pour
qu’Ali reste à la maison et n’erre pas dans les rues et, en règle générale, il
l’écoutait. Pour eux, nous le savions, ce n’était pas facile, surtout pour les deux
hommes. Zakia admettait que rester enfermée lui paraissait naturel, et cela ne la
dérangeait pas. L’évolution de sa grossesse avait amplement de quoi l’occuper.
Les seules fois où ils sortaient tous ensemble, c’était en compagnie de Jawad,
quand il venait les chercher en voiture pour les conduire au New Design Café,
qu’Anwar appréciait particulièrement. Nous tâchions de les y emmener aussi
souvent que possible, ne serait-ce que pour leur changer un peu les idées, dans
cette vie monotone et lugubre passée à se cacher dans deux pièces louées à une
famille afghane. Chichement meublée, ceinte de murs en maçonnerie et
comptant une demi-douzaine de chambres, cette maison avait été subdivisée
pour permettre de loger trois ou quatre autres petites familles. Plus de vingt
personnes partageaient ce logement et sa minuscule cour en terre derrière un
haut mur en pauvres briques effritées.
Les hommes avaient en effet besoin de sortir, à l’occasion, pour faire les
courses et se chargeaient de ces expéditions à tour de rôle, par souci de sécurité.
« Quand c’est mon tour, je sors marcher jusqu’au bout de la rue, racontait
Anwar. J’essaie de trouver quelqu’un à qui parler, un inconnu qui a envie
d’engager la conversation. Si personne ne se présente, je m’assieds et je regarde
la circulation et les passants, ce qui me soulage. »
La première fois que j’aperçus Ali au New Design Café, ce fut assez frappant
– je ne l’avais plus revu depuis des semaines. Les vêtements neufs, à la fois
tapageurs et bon marché, ne constituaient pas une surprise, mais à l’inverse de la
dernière fois qu’il était venu à Kaboul, cette fois, il s’était donné beaucoup de
mal pour changer d’apparence. La barbe (qu’il détestait) poussait déjà, encore
courte, mais assez fournie. Il avait rasé ses longues boucles pour se faire une
coupe en brosse à la manière militaire – mais plus courte que celle qu’il arborait
quand il était dans l’armée. Et puis il avait l’air nerveux, jetant sans cesse des
regards autour de lui, s’agitant sur sa chaise jusqu’à ce que je lui demande ce qui
n’allait pas.
– J’ai arrêté de fumer.
Sur l’insistance de Zakia ?
– Oui. Elle n’aime pas l’odeur de la cigarette.
Je lui répétai cette vieille formule qu’il trouva hilarante : embrasser un
fumeur, c’est comme lécher l’intérieur d’un cendrier.
Je lui demandai quelle était sa sonnerie de portable ce jour-là, ce qui le fit
rire. Sans en connaître le titre, il nous la fit entendre ; il s’agissait d’un autre
poème célèbre mis en musique, un verset du poète persan du XIIIe siècle, Saadi
Shirazi qui, comme nombre de poètes persans, fasciné par les rossignols et les
roses, imaginait souvent un lien singulier entre les deux, plus littéraire que
littéral.
Ensuite, étonnamment, Anwar se joignit à lui, avec son sourire d’elfe, et ils
continuèrent de réciter à l’unisson :
Même si tu es un prince,
C’est une épreuve à endurer.
Tant de tapis s’étalent
Peut-être sous tes pieds délicats,
Et cependant ils te sembleront un lit d’épines9.
Le grand vizir du sultan qui traversait les bois, entendant son chant, arrêta
son cheval et vit les jeunes filles s’empresser de coiffer leur voile.
– Qui est ce mollah Mohammad Jan ? demanda-t-il à Aisha, et elle raconta
son histoire d’amour au grand vizir.
Il en fit part au sultan, qui convoqua l’érudit et entendit aussi son récit. Le
sultan réunit sa garde et ils marchèrent droit sur le camp du général Issaq, où il
ordonna au père d’Aisha de célébrer le mariage.
Mazar-i-Sharif est une ville afghane du Nord réputée non seulement pour ses
champs de tulipes au printemps, mais aussi pour son sanctuaire du beau-fils du
prophète Ali et, chaque année, les jeunes mariés de l’année précédente effectuent
un pèlerinage à la grande Mosquée bleue de Mazar, en l’honneur d’Ali, une
coutume encore honorée à ce jour. Cette année-là, Aisha et mollah Mohammad
Jan s’y rendirent, accompagnés de musiciens de la cour, déclamant le chant
d’Aisha : « Où vas-tu, mollah Mohammad Jan ? »
J’avais espéré qu’un individu semblable au sultan arriverait et offrirait à
Zakia et Ali l’heureux dénouement que méritait leur histoire, et ainsi, quand ils
avaient personnellement fait appel à moi pour les sauver, leur trouver une
solution, leur dire quoi faire et comment, et même quand le faire, je n’avais pas
dit grand-chose. Il est vrai, pourtant, ainsi que l’avait remarqué Zakia, qu’à
chaque journée qui passait, le risque d’être découvert allait croissant. Ali
m’appela pour m’annoncer qu’ils étaient à court d’argent, aussi acceptâmes-nous
de les conduire, Anwar et lui, dans les bureaux de Women for Afghan Women.
Nous le retrouvâmes dans la petite ruelle creusée d’ornières du quartier de Saray
Ghazni, à un coin de rue qui était devenu notre lieu de rendez-vous habituel.
C’était près de l’endroit où ils se cachaient, mais pas trop. Ils pouvaient s’y
rendre à pied sans traverser de grandes artères et risquer de se faire repérer. Nous
ne voulions pas courir le risque qu’un de nos quatre chauffeurs puisse repérer
exactement où ils habitaient et, intentionnellement ou non, propager cette
information. Au moment où nous passions devant le parc Zarnegar, non loin de
la mosquée centrale de la ville Abdul-Rahman, Ali se tassa derrière le montant
de la portière, pour se cacher. Il nous souffla qu’il croyait avoir aperçu, à
l’instant, Gula Khan, le frère de Zakia, sur le bas-côté, occupé à vendre de
petites bouteilles d’eau. Je regardai dans cette direction, et c’était en effet Gula
Khan. L’homme n’avait pas l’air heureux.
Ce fut vers cette période que nous découvrîmes de quelle manière s’était
réellement résolue l’affaire du couple. J’étais tombé sur Hussain Hasrat, un
militant des droits des femmes et ancien fonctionnaire de la Commission
indépendante pour les droits de l’homme en Afghanistan (AIHRC), l’un de ceux
qui avaient créé les premières pages Facebook pour faire campagne en faveur du
couple. Soulagé de les voir libres, M. Hasrat n’en était pas moins découragé par
l’issue du dossier car, soulignait-il, ce n’était aucunement une victoire au plan
juridique. La procédure légale, ou le peu qui existait, avait été contournée et, sur
ordre secret du président Karzai, le procureur général avait émis le décret
résolvant toute l’affaire. Sima Samar, la présidente de l’AIHRC, avait
personnellement rendu visite à M. Karzai et lui avait demandé d’ordonner la
libération de prison pour Ali et d’autoriser la confirmation du mariage.
– Trois heures plus tard, ils étaient libres.
J’allai voir Mme Samar, et elle me confirma cette version.
– Oui, je suis allée soumettre ce dossier au président Karzai, et il a
immédiatement agi. Il a prié son cabinet d’appeler [le ministre de l’Intérieur
Mohammad Umer] Daudzai et de faire libérer [Ali]. Je lui ai expliqué qu’il
s’agissait simplement d’une jeune fille tadjike et d’un garçon hazara. Leur seul
soi-disant crime était leur différence d’appartenances ethniques, et j’ai souligné
qu’il était illégal [d’essayer d’empêcher leur mariage]. C’est un couple
officiellement marié.
Sa commission des droits de l’homme, si véhémente sur d’autres questions,
est restée silencieuse au plan public sur cette affaire, peut-être par crainte de
soulever la question ethnique. Madame Samar est elle-même hazara, et les
ennemis de la commission l’ont parfois dénigrée comme une institution hazara,
bien que d’autres groupes ethniques y soient également bien représentés.
Pareillement, M. Karzai n’a jamais publiquement reconnu son rôle dans leur
libération, de sorte que cela ne constituait guère un précédent juridique, et c’est
sans nul doute ce qu’il souhaitait. Selon le bon vouloir du sultan.
Le long été afghan touchant à sa fin, je finis par comprendre qu’il n’y aurait
aucune intervention d’un deus ex machina, en tout cas pas à court terme, aucun
secours d’un émissaire ou d’un grand vizir. Et le couple n’attendrait plus très
longtemps, à s’éterniser dans Kaboul jusqu’à ce qu’un membre de la famille de
Zakia les débusque. Soit ils renonceraient et s’enfuiraient en Iran soit, puisqu’ils
refusaient d’envisager le Pakistan, nous devrions leur procurer des visas pour le
Tadjikistan.
Jawad et moi effectuâmes une rapide visite de reconnaissance à l’ambassade
du Tadjikistan, Street 15, en plein quartier de Wazir Akbar Khan. L’atmosphère
fétide de la corruption y était notable, même pour un pays comme l’Afghanistan,
qui se range constamment parmi les plus corrompus de la planète11. À
l’ambassade tadjike, rien que pour franchir le seuil devant le gardien au portail,
il faut verser un pot-de-vin, avant de soudoyer le garde en faction à la porte du
consulat. Tout cela rien que pour entrer se procurer un formulaire de demande de
visa. Cela fut de l’argent dépensé en pure perte, puisque d’autres Afghans munis
de formulaires similaires de demandes de visa afghan attendaient depuis des
jours devant le portail d’avoir l’opportunité de les remettre au bon bureau.
– Vous n’obtiendrez jamais de visa, à moins de payer, nous avertit l’un des
postulants dans la file d’attente devant l’entrée.
C’était un robuste commandant de patrouille de la police des frontières
afghane, chef d’un avant-poste éloigné dans la province de Badakhshan, au nord,
une région où l’unique route traversait une partie du Tadjikistan. Cette enclave
lui imposait de se procurer un visa, qu’il avait eu lui aussi le plus grand mal à
obtenir. Quoique muni de lettres du commandement de la police des frontières,
du ministère de l’Intérieur, du ministère des Affaires étrangères, il attendait déjà
depuis une semaine. Tous les jours, les fonctionnaires l’obligeaient à repartir se
procurer une nouvelle missive.
– Tout ce qu’ils veulent, c’est de l’argent, nous expliqua-t-il. C’est la seule
chose qui compte dans ce pays.
Nous attendîmes des heures, sur le qui-vive, bien conscients qu’à quelques
centaines de mètres de là, dans Street 15, plus tôt cette année-là, un journaliste
de la radio suédoise, Nils Horner12, interviewait des Afghans au sujet de
l’attentat contre la Taverna du Liban, quand deux hommes étaient arrivés en
courant et l’avaient abattu d’une balle en pleine tête. C’est une rue remplie
d’organes de presse, de groupements d’aide humanitaire, d’ambassades, et par
conséquent pleine de policiers et de gardes, mais les tueurs n’ont jamais été
capturés.
À la fin de la journée, l’office consulaire tadjik ferma sans que nous ayons
eu l’occasion de parler avec aucun agent du service des visas. Comme nous nous
refusions à leur graisser la patte, nous avions été réduits à l’inexistence. Attendre
dehors dans cette rue si longtemps avait été un risque inutile, un risque que nous
n’allions pas courir deux fois.
Le consultant était un homme jeune, la fin de la vingtaine, qui s’exprimait
avec douceur et prudence, maître de lui et débordant d’onctuosité, un homme
habitué à répondre aux nécessités les plus extrêmes d’autrui. Il était trapu, rasé
de près, le cheveu gominé, vêtu d’une shalwaar kameez blanche et empesée, et
d’un long gilet noir à chevrons – l’incarnation de la prospérité kaboulienne.
Obtenir des visas pour le Tadjikistan, pour quatre personnes ? Aucun
problème, dit-il. Il comprenait toute la complication qu’il y avait à emprunter les
canaux normaux, la difficulté d’attendre la journée entière au soleil, parfois des
jours d’affilée, alors qu’au fond, c’était si simple. Les Afghans étaient bienvenus
au Tadjikistan, tout comme l’étaient les Tadjiks en Afghanistan. Non seulement
il s’en chargerait, mais il le ferait sans doute le jour même, en un ou deux jours
au maximum, à la rigueur trois, s’il avait affaire à des circonstances
exceptionnelles. Il ne voulait rien pour lui-même, rien du tout. Il souhaitait
seulement s’assurer que tout se déroule sans accroc. Il ne réclamerait que le
remboursement des frais qu’il débourserait. Il n’en retirerait aucun bénéfice. Il se
montrait charitable. Il ne toucherait pas un afghani de plus que n’en exigerait ce
dossier.
Le lendemain matin, Jawad lui remit les passeports, mais trois jours plus tard
ils attendaient encore. Des obstacles inattendus s’étaient présentés, expliqua le
consultant : une fête nationale avec un jour férié lié à l’investiture du président,
et d’autres complications non précisées. Enfin, une semaine plus tard, Jawad se
rendit au bureau de l’individu, une petite échoppe à la devanture miteuse, sur le
trottoir, une seule pièce avec un bureau face à une baie vitrée, peinte à hauteur
des deux-tiers pour un semblant de confidentialité, des latrines à l’odeur
nauséabonde juste derrière la porte du fond et de la poussière accumulée partout.
La crasse de l’endroit contrastait nettement avec l’allure tirée à quatre épingles
du consultant.
– Nos passeports ? demanda Jawad de son ton poli et mesuré, nullement
agressif, alors que le délai était dépassé depuis dix jours.
D’un geste désabusé, le consultant désigna une pile de documents en
désordre sur son bureau, des centaines de passeports afghans, sous leur
couverture marron, et tout un lot de passeports d’autres nationalités.
– Revenez demain.
Le lendemain, il fit monter Jawad dans ce qu’il appelait son bureau mobile,
une Toyota Corolla rouge vif et flambant neuve, constellée de lampes LED
clignotantes bleu et blanc, sous les pare-chocs avant et arrière et le long des
marchepieds – les pimp lights, comme les appelaient les gens, les éclairages
customisés. Ils roulèrent un bon moment, puis le consultant désigna la boîte à
gants. Jawad souleva le couvercle, et il y avait là une pile de quarante ou
cinquante passeports. Le consultant ignorait où étaient les leurs, mais il invita
Jawad à fouiller dedans pour les trouver, ce qui lui prit peu de temps.
Deux semaines plus tard, il conduisait le couple et Anwar devant le
consultant. Quand Jawad l’avait appelé pour lui demander de rencontrer ceux
qu’il appelait « mes amis », à seule fin de leur donner quelques conseils
concernant leur départ pour le Tadjikistan, ce dernier s’était méfié. Ce n’était
normalement pas compris dans ses services, avait-il observé, et il allait
raccrocher quand Jawad mentionna qu’il acceptait de lui verser une commission
de 50 dollars. Le consultant répéta qu’il n’avait besoin d’aucun paiement, qu’il
n’était pas question d’argent, mais comme il était très occupé, il allait devoir
laisser tomber d’autres missions et accepta donc tout de même les 50 dollars. Il
leur fixa un rendez-vous devant la boulangerie de Lane 6, une ruelle qui donnait
dans Street 15, et dès l’arrivée de Jawad et des trois autres, le consultant attrapa
le vieil homme, Anwar, par le bras et les conduisit à l’ombre d’un grand arbre au
coin de la rue. Il n’avait aucune intention de les recevoir à son bureau.
Sous cet arbre, il les toisa de la tête aux pieds, non sans grossièreté. Certes,
cela faisait partie de sa mission de vérifier la tenue de ses interlocuteurs, mais en
Afghanistan, personne ne regarde les femmes de la sorte, en tout cas pas
ouvertement. Zakia était dans sa robe longue bleu électrique, avec sa multitude
de petites attaches en corne fermées jusqu’au col, tendues à craquer du fait de la
grossesse, même si cette grossesse n’avait rien d’évident, sauf pour ceux qui la
connaissaient bien, et elle s’était coiffée d’un élégant foulard bleu assorti. Quant
aux chaussures en cuir blanc à hauts talons, elle devrait y renoncer, décréta-t-il
aussitôt. Il faudrait des chaussures ordinaires. La robe, ce n’était pas un
problème, puisqu’elle devrait porter le hidjab noir intégral et garder le visage
voilé, si bien que de toute manière la robe ne serait pas visible. Ali avait enfilé
un t-shirt et un pantalon tout à fait quelconques. Cela pourrait convenir, mais il
faudrait supprimer les chaussures blanches à bout pointu. Ensuite, il y avait
Anwar qui, tâchant de se faire moins remarquer, avait troqué son vieux turban en
soie contre une sorte de calotte blanche. En revanche, le reste de ses vêtements,
propres, mais très usagés, trahissait le fermier et, là où ils allaient, une tenue
pareille serait synonyme de « réfugié ». Concernant Anwar, il fallait donc tout
changer, trancha-t-il, il fallait du neuf.
– Regardez Jawad, leur dit-il. (Jawad portait des vêtements occidentaux,
mais rien de très voyant.) C’est comme cela que vous devez vous habiller.
– Écoute, l’oncle, continua-t-il en se concentrant sur Anwar, qu’il
considérait comme le maillon faible, tu parles la langue, donc tu n’auras aucun
problème. Sois courageux, ne fais pas le timoré. Si tu te montres timide, ils te
soupçonneront et tu auras des problèmes. Dis-leur que tu viens juste en visite au
Tadjikistan, et que tu pourrais revenir pour te lancer dans certaines affaires. Dis-
leur que tu as un commerce en Afghanistan…, n’importe quoi, ce qui te passera
par la tête. Mais surtout, change de vêtements. Et n’aie pas peur d’eux. À
l’aéroport, s’ils te demandent un pot-de-vin, tu glisses juste quelques billets dans
ton passeport et tu les laisses les prendre. Ils sont très cupides. C’est dans leur
nature, ils sont ainsi. La police en particulier est très vénale, mais ne t’inquiète
pas, ce ne sera pas un problème.
Le prochain vol pour Douchanbé décollait mercredi, trois jours plus tard ; ils
prévoyaient d’y embarquer, tous les trois, avec Jawad. En tant qu’Américain, je
n’avais pas besoin de visa, mais je décidai de ne pas les accompagner, car cela
attirerait encore plus l’attention sur eux, même si je faisais semblant de voyager
séparément. Rares sont les étrangers qui s’envolent d’Afghanistan vers le
Tadjikistan.
Avant leur départ, ils reçurent tout de même quelques bonnes nouvelles.
Zakia avait eu une nouvelle crise de nausées matinales et les deux hommes de sa
vie la conduisirent d’urgence à l’hôpital, une visite rituelle désormais.
D’ordinaire, les médecins les renvoyaient avec une ordonnance et, comme ils ne
savaient pas lire, ils ignoraient si c’étaient juste des vitamines, un simple
placebo. Cette fois, pourtant, les médecins s’inquiétèrent assez pour prescrire
une échographie. Heureusement, le bébé allait bien, leur annonça l’obstétricien,
mais – il regrettait de le leur annoncer – c’était une fille.
Comment Ali prenait-il la nouvelle ? « Une fille ? Et pourquoi pas ? Nous
sommes heureux d’avoir une petite fille. Quand j’ai appris ça, j’étais content.
Nous avons envie que cet enfant soit un bel enfant, c’est tout. Évidemment, les
pères préfèrent avoir des fils, et les mères des filles, parce qu’en grandissant les
filles aideront leur mère et les fils leur père. Mais moi, j’étais très heureux. » Il
donnait un peu l’impression de chercher à s’en persuader lui-même. « Au moins,
elle choisira son mari, parce que c’est elle qui devra vivre avec lui, pas nous. » Il
n’avait aucune intention de reproduire les vastes familles de la génération de son
père, ajouta-t-il. « Ce que j’aimerais, au maximum, c’est une fille et un fils. Dès
qu’ils sont plus nombreux, c’est tellement compliqué de subvenir à leurs
besoins. Dans le passé, les gens n’en avaient pas trop conscience et n’étaient pas
très éduqués, ils ne savaient pas grand-chose, et c’est pour ça qu’ils faisaient tant
d’enfants. Bien sûr, c’est Dieu qui aimera et protégera les enfants, mais il vaut
mieux veiller aussi sur eux nous-mêmes. » Le couple s’entendit pour que ce soit
Zakia qui choisisse le prénom de leur fille, mais elle refusa de le dire.
Songeant à cette petite fille, Zakia se montrait plus introspective. « Bien sûr,
que ce soit un garçon ou une fille, cela nous est égal… Garçon ou fille, ils
appartiennent toujours à Dieu… Mais ce qui est important, c’est que je ne veux
pas qu’ils soient comme nous. Maintenant, nous allons au Tadjikistan, et nous ne
savons même pas lire et écrire. Je ne suis jamais allée nulle part, jamais ailleurs
qu’à Bâmiyân, Kaboul et dans les montagnes. Je ne sais même pas où est le
Tadjikistan. J’ai envie qu’elle soit éduquée, qu’elle soit bien, et un jour, après
toute cette mauvaise expérience que nous avons eue, ces durs moments, j’ai
envie qu’elle puisse faire ce qu’elle aura envie de faire. »
C’était une chose que d’être illettré, à la ferme. Là-bas, savoir lire ne
constituait jamais une telle nécessité. En revanche, ces mois de fuite, surtout
cachés dans une grande ville, leur avaient fait vivement ressentir leur handicap.
« Ne pas savoir lire et écrire, c’est comme être aveugle », confiait-elle. Les
panneaux de rues sont mystérieux. Les chiffres sur les billets de banque, dénués
de signification. Les instructions sur les emballages de médicaments, les
étiquettes au supermarché, une pancarte sur la porte d’une boutique annonçant
« De retour dans une heure », un mot du médecin… tout cela restait
indéchiffrable. En règle générale, la moitié des aliments sous conditionnement
en vente dans les supermarchés de Kaboul ont dépassé leur date de péremption
depuis longtemps, et ils n’en savaient jamais rien. « Un jour, j’espère que nous
pourrons apprendre à lire et écrire, me dit-elle. Cela devrait être possible,
puisque nous sommes encore jeunes et nous aurons une longue vie… bien qu’on
ne sache jamais vraiment combien de temps on vivra. »
Ses sourires illuminaient la pièce où elle se trouvait, et elle souriait
beaucoup, durant ces trois dernières journées en Afghanistan.
– Nous sommes prêts. J’ai un voile, il ne me fallait pas grand-chose. Les
hommes avaient besoin de changer bien plus de choses. En un sens, je suis
heureuse, je suis excitée, parce que là-bas nous serons libres, mais d’autre part je
suis inquiète, car nous n’avons jamais été là-bas. Arriverons-nous à vivre
correctement ?
Ali réagit à sa manière habituelle, par un poème d’amour mémorisé sous sa
forme chantée. Comme d’habitude, il ne connaissait ni le titre ni le nom de
l’auteur, rien d’autre que les paroles13 :
7. L’une des filles au moins résidait encore dans cet asile plus d’un an après, soit début 2015, selon
des sources du gouvernement provincial de Bâmiyân. Leurs noms ont été modifiés, pour des raisons
de sécurité.
8. En juillet 2010, l’Assemblée générale des Nations unies a créé ONU Femmes, l’entité des Nations
unies pour l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes. [Link] (N.d.T.)
9.
10.
11. « À l’heure actuelle, on considère comme une honte qu’une personne connaisse le nom de votre
femme », m’a expliqué Wazhma Frogh, une militante afghane du droit des femmes à l’Institut de
recherche pour les femmes, la paix et la sécurité. « Personne n’est autorisé à le demander. Nous
sommes considérées comme la propriété du père, du mari, du frère – même votre frère cadet a sur
vous un droit de propriété. Vous n’êtes pas une personne, vous êtes l’épouse ou la sœur d’une
personne. Nous ne sommes pas considérées comme des êtres humains de plein droit. »
12. Une plaisanterie très populaire raconte ceci : « On frappe à la porte d’un mollah, il l’ouvre et
découvre sa fille en pleurs. “Que se passe-t-il ?” lui demande-t-il. Elle lui apprend que son mari l’a
frappée. Immédiatement, il la gifle et lui ordonne de rentrer chez elle. Ensuite, il téléphone au mari et
le sermonne pour avoir frappé sa fille. “Enfin, je t’ai réservé un chien de ma chienne, ajoute-t-il. Je
viens de flanquer une baffe à ta femme. Qu’en penses-tu ?” »
1. Hazarajat se réfère aux hauts plateaux du centre de Bâmiyân et aux provinces voisines, où le peuple
hazara est prédominant. À cette période, d’autres régions reculées du nord comme la province de
Badakhshan, à l’extrême nord-est, s’étaient aussi affranchies du contrôle des talibans.
2. Ce courant de pensée musulmane apparu fin XIXe siècle à Deoband, dans l’Uttar Pradesh, défendait
un islam apolitique en réaction contre le colonialisme et l’union de l’islam et de l’hindouisme. Il a
fortement inspiré les Talibans.
3. Au XIXe siècle, les Hazaras ont été soumis à des campagnes de massacre qu’ils qualifient de
génocide, suivies de leur asservissement massif, organisé par la société pachtoune, en position de
domination. Les talibans sont en majorité pachtouns. Les Hazaras ont longtemps été la classe
inférieure de l’Afghanistan, mais leur statut n’a commencé à changer que récemment. Voir
[Link]/hazara/history/[Link].
4. Bien que l’éducation soit gratuite, avoir des enfants scolarisés est coûteux pour les familles de
fermiers, en raison de la diminution de la main-d’œuvre.
5. En raison de la foi douteuse des Afghans en la sainteté religieuse de la burqa, le port de ce vêtement
peut en réalité se révéler périlleux pour des femmes d’origine étrangère, comme le font certaines de
mes collègues de sexe féminin dans les régions les plus dangereuses du pays. La porter ne constitue un
déguisement efficace qu’à bonne distance. Les Afghans sont prompts à repérer les étrangères en
burqa, soit à leurs chaussures, soit à leur manière de se tenir dans un vêtement auquel elles sont peu
habituées. De même, les hommes kamikazes qui ont essayé de s’habiller en burqa pour s’approcher
d’une cible sont généralement vite repérés par les gardes afghans. Les hommes afghans se vantent
souvent de pouvoir dire si une femme est belle, même quand elle porte la burqa.
6. Leïli et Madjnoun en persan, cette histoire ancienne est très populaire au Moyen-Orient, en Asie
centrale, en Inde et au Pakistan. (N.d.T.)
7.
14.
15. Unité de compte du système de numération indien, également en vigueur en Birmanie, au Népal,
au Pakistan et en Afghanistan, qui équivaut à 100 000 unités. (N.d.T.)
16. On trouvera un bon résumé des dispositions de la loi EVAW dans ce rapport de la Mission
d’assistance des Nations unies en Afghanistan, « A Long Way to Go », novembre 2011,
[Link]/Documents/Countries/AF/UNAMA_Nov2011.pdf.
17. Unicef, « Monitoring the Situation of Women and Children », mai 2015. À l’âge de 15 ans, 15 %
des jeunes filles afghanes sont mariées ; 40 % sont mariées avant 18 ans. L’âge légal du mariage, en
vertu de la loi afghane, est fixé à 16 ans. Voir [Link]
18.
19. Le mari de Khadija, Mohammad Hadi, vit maintenant à Kaboul, où il s’est de nouveau marié à 23
ans, et affirme ne pas savoir si Khadija a été tuée ou si elle a pu échapper à sa famille ; il refuse de
croire au pire et l’aime encore, dit-il. Malheureusement, la famille de Mohammad a été la cible de
telles menaces après la controverse relative à leur mariage qu’elle s’est installée à Kaboul vers
l’époque de la disparition de Khadija. « Elle a eu beaucoup de courage, elle a été assez téméraire pour
s’échapper, mais nous avons dû fuir notre foyer, et elle n’aurait pas su où me trouver », m’a-t-il
expliqué. Il espère encore qu’un jour Khadija le retrouvera et m’a affirmé que sa deuxième épouse ne
constituerait pas un obstacle. « Si elle revenait, je vivrais avec elles deux », m’a-t-il déclaré. En vertu
de la loi de la charia, il est licite d’épouser jusqu’à quatre femmes, et en Afghanistan, il n’est pas rare
qu’un homme ait deux épouses.
20. La version afghane s’inspire étroitement du grand récit épique du XIIe siècle, adaptation de
l’histoire arabe originelle par le poète persan Nezami. Voir « Persian Poetry : Nezami Ganjavi », sur le
site de l’université d’Arizona, [Link]
21. Selon Global Rights, mars 2008, « Living with Violence. A National Report on Domestic Abuse in
Afghanistan », 58, 8 % des femmes afghanes vivent un mariage forcé, soit un mariage arrangé auquel
elles s’opposaient, soit un mariage conclu alors qu’elles étaient encore enfants. Voir :
[Link]/Library/Women%27s%20rights/Living%20with%20Violence%[Link].
4. L’article 398 stipule : « Si une personne voit sa femme ou un parent de sexe féminin en état de
commettre l’adultère, ou de partager un lit avec une autre personne, et si, pour défendre son honneur,
cette personne tue ou blesse subitement l’un ou l’autre individu, ou les deux, elle est exemptée des
peines de mort ou de flagellation, et sera punie d’une peine qui ne sera pas supérieure à deux années
de prison. »
5. Vidéo en ligne consacrée aux amants, réalisée par le New York Times : « On the Run in the Hindu
Kush », [Link] ; « Video Notebook, [Link] ; « Searching for Zakia
and Mohammad Ali », [Link]
6. Plusieurs ONG, dont le Réseau de développement de l’Aga Khan (Aga Khan Development
Network, [Link]/afghanistan), ont versé des sommes considérables pour le développement du
ski à Bâmiyân, notamment dans des programmes pour former des femmes afghanes à un sport que
même les hommes afghans n’ont jamais pratiqué (les programmes d’« émancipation des femmes » de
presque toute nature sont assurés de recevoir de généreux financements occidentaux). Cela impose
aussi d’apprendre à remonter les pentes à skis ou en raquettes, car il n’existe pas de vrais remonte-
pentes ; les montagnes d’Afghanistan sont bien trop escarpées et souvent trop peu enneigées, même en
hiver, pour favoriser n’importe quel type de ski alpin ou d’autres sports de neige. À l’hiver 2014-2015,
des vols commerciaux d’East Horizon Airlines vers Bâmiyân ont été annulés pour cause de
maintenance des appareils, même si quelques skieurs occidentaux assez téméraires empruntaient
encore la route nationale de Kaboul, périodiquement exposée à la menace de barrages routiers des
talibans.
7. Le site Internet de l’organisation Mountain to Mountain se trouve ici :
[Link] Voir aussi Molly Hurford, Bicycling, 12 février 2015, « Afghan
Cycles, Mountain to Mountain, and Pedaling a Revolution », [Link]/culture/afghan-
cycles-mountain-mountain-and-pedaling-revolution.
8. Habiba Sarobi, gouverneure de la province de Bâmiyân, était à l’époque la seule femme
gouverneure d’Afghanistan ; elle a quitté ce poste pour se présenter à la vice-présidence, en 2014, sans
succès.
9. Cette année-là, Ben Solomon partagerait le Prix Pulitzer décerné au journal pour son reportage sur
l’épidémie de fièvre Ebola.
10. Le cas d’Amina est abordé en détail au chapitre 3.
11. New York Times, 5 août 2010, p. A6, « Portrait of Pain Ignites Debate over Afghan War »,
[Link]/2010/08/05/world/asia/[Link]. Voir aussi Time, 9 août 2010, « What
Happens If We Leave Afghanistan », [Link]
12. On lira d’autres informations sur le cas de Soheila au chapitre 14.
13. John F. Burns, New York Times, 14 février 1996, « Cold War Afghans Inherit a Brutal New Age »,
[Link]/1996/02/14/world/fiercelyfaithful-special-report-cold-war-afghans-inherit-brutal-
[Link].
14.
1. Par exemple : l’employée la moins payée, au bureau du New York Times, une femme de ménage,
gagne 500 dollars par mois, la paie d’un colonel de la police nationale. Le bureau a perdu un
journaliste afghan payé 2 000 dollars par mois, débauché au ministère de l’Intérieur, où les
compléments de salaire financés par des donateurs étrangers ont porté sa rémunération de conseiller en
relations publiques à 5 000 dollars par mois – certes supérieure au salaire initial de la profession, en
Amérique, mais représentant une fortune en Afghanistan, où 200 dollars mensuels sont considérés
comme un revenu viable.
2. Special Inspector General for Afghan Reconstruction (SIGAR), Rapport trimestriel au Congrès, 30
janvier 2015, [Link]/pdf/quarterlyreports/[Link].
3. SIGAR, Rapport trimestriel, 30 avril 2014, [Link]/pdf/quarterlyreports/[Link].
4. BBC News online, 8 mars 2013, « Zinat Karzai, Afghanistan’s “Invisible” First Lady »,
[Link]/news/world-asia-21699353.
5. Women for Afghan Women possède des bureaux aux États-Unis et en Afghanistan, où
l’organisation gère un vaste réseau de refuges et d’autres installations destinées à apporter de l’aide
aux femmes afghanes. Voir [Link].
6. Alissa J. Rubin, New York Times, 3 mars 2014, p. A1, « A Thin Line of Defense against Honor
Killings », [Link]/2015/03/03/world/asia/afghanistan-a-thin-line-of-defense-against-
[Link].
7. Site Internet du haut-commissaire des Nations unies aux réfugiés, « 2015 UNHCR country
operations profile, Islamic Republic of Iran », [Link]/pages/[Link].
8. Bakhtar News Agency, [Link]/eng/politics/item/241-deadline-for-afghan-
[Link].
9. Human Rights Watch, « Unwelcome Guests : Iran’s Violation of Afghan Refugee and Migrant
Rights », novembre 2013, [Link]/sites/default/files/reports/iran1113_forUpload_0.pdf.
10. Joseph Goldstein, New York Times, 11 décembre 2014, p. A1, « For Afghans, Name and Birthdate
Census Questions Are Not So Simple », [Link]/2014/12/11/world/asia/for-afghans-name-
[Link].
11. Western Union exige aussi un nom de famille ; ce champ ne peut rester vierge. Dans ce champ, les
banques afghanes acceptent le nom tribal du père, s’il figure sur la tazkera de la personne. Dans le cas
d’Ali, c’était le prénom, Mohammad Ali, et le patronyme, Sarwari.
12. New York Times, 22 avril 2014, p. A4, [Link]/2014/04/22/world/asia/afghan-couple-
[Link].
13. New York Times, 31 mars 2014, p. A6, [Link]/2014/03/31/world/asia/afghan-couple-
[Link].
14. Selon une source à l’antenne du ministère des Affaires féminines de Bâmiyân, qui préférait ne pas
être identifiée.
15. 4 mai 2014, p. A10, [Link]/2014/05/04/world/asia/in-spiteof-the-law-afghan-honor-
[Link].
16. Time, 9 août 2010, « What Happens If We Leave Afghanistan »,
[Link]
17. UN Dispatch, 2011, « Afghan Government Cracks Down on Women’s Shelters »,
[Link]/afghan-government-cracks-down-onwomens-shelters.
18. Maria Abi-Habib, Wall Street Journal, 3 août 2010, « TV Host Targets Afghan Women’s
Shelters », [Link]/articles/SB10001424052748704875004575374984291866528.
19. New York Times, 15 février 2011, « Afghan Official Says Women’s Shelters Are Corrupt »,
[Link]/2011/02/16/world/asia/[Link].
20. À l’époque, le sous-traitant s’appelait DPK Consulting, mais c’est devenu Tetra Tech DPK. C’est
l’un des nombreux sous-traitants privés, pour la plupart des entités lucratives, qu’elles soient
officiellement à but non lucratif ou non ; elles ne sont pas considérées par les Nations unies et par la
communauté des ONG comme des organismes indépendants, caritatifs ou à vocation humanitaire.
Elles agissent comme agences de mise en œuvre au nom d’administrations gouvernementales, en
particulier pour le compte du principal organisme donateur en Afghanistan, l’USAID. Voir
[Link]/en/countries/11-asia/[Link].
21. Parmi les recrues de la police nationale afghane, l’alphabétisation est de 10 % inférieure au taux
d’alphabétisation de la population, qui est de 15 % (38 % chez les individus âgés de plus de 15 ans).
Voir New York Times, 2 février 2010, « With Raw Recruits, Afghan Police Buildup Falters »,
[Link]/2010/02/03/world/asia/[Link]. Les données sur l’alphabétisation sont
consultables dans le CIA World Factbook, « Afghanistan », en ligne sur
[Link]/library/publications/the-world-factbook/geos/[Link].
22. New York Times, 25 septembre 2010, p. A4, « Afghan Equality and Law, with Strings Attached »,
[Link]/2010/09/25/world/asia/[Link].
23. New York Times, 26 mai 2013, p. A10, « Foreign Projects Give Afghans Fashion, Skate Park and
Now 10,000 Balloons », [Link]/2013/05/26/world/asia/western-aid-finances-afghan-
[Link].
24. Série éducative créée en 1969 sur la chaîne publique américaine PBS (Public Broadcasting
Service), et reprise sous plusieurs formes en France, entre 1978 et 2007. Le monstre Grover est l’une
des marionnettes de la série, comme Kermit la Grenouille, du jadis célèbre Muppet Show (N.d.T.).
25. New York Times, 26 mai 2013, p. A10, « Foreign Projects Give Afghans Fashion, Skate Park and
Now 10,000 Balloons », [Link]/2013/05/26/world/asia/western-aid-finances-afghan-
[Link].
Un rectificatif grinçant fut apporté à cet article : « Dans une version antérieure de cet article, une
erreur s’est glissée quant au nom du personnage de Sesame Street avec lequel Ryan C. Crocker,
ancien ambassadeur des États-Unis, a été photographié à Kaboul. Il s’agissait de Grover, non de
Cookie Monster ».
26. À Kaboul, en règle générale, une conférence de presse, comme une présentation par le ministre de
la Lutte contre le trafic des stupéfiants ou le gouverneur de la province de Khost, attirerait plus de
vingt équipes de télévision, dont tout au plus une ou deux équipes de médias étrangers.
27.
Chasseurs d’honneur
1. Huma Ahmed-Ghosh, Journal of International Women’s Studies, vol. IV, no 3, p. 2, « A History of
Women in Afghanistan. Lessons Learnt for the Future ». L’auteur impute l’absence d’égalité entre les
sexes en Afghanistan à « la nature patriarcale des relations sociales et entre les sexes, profondément
ancrée dans des communautés traditionnelles » et à « l’existence d’un État central faible, qui a été
incapable de mettre en œuvre des politiques publiques et des objectifs de modernisation face au
féodalisme tribal ».
2. Ibid., p. 14.
3. Ibid., p. 7. « C’est pourquoi les périodes soi-disant progressistes des années 1920 et 1970, tout en
visant à améliorer la condition des femmes, n’ont pas seulement été infructueuses, mais ont aussi
conduit à des réactions violentes, fondamentalistes de la part des gouvernements successifs. Au cours
de ces deux périodes, les chefs tribaux qui se sont opposées à toute redéfinition du statut des femmes
par l’État et à la diminution de leur autorité se sont efforcés de contrecarrer le processus de
modernisation. »
4. En plusieurs occasions, pendant la guerre civile afghane, les moudjahiddîn avaient aussi essayé de
détruire les Grands Bouddhas de Bâmiyân, en tirant dessus avec leur artillerie et en profanant les
sanctuaires bouddhiques anciens à proximité.
5. Matthew A. Goldstein, Politics and the Life Sciences, vol. XXI, no 2 (2002), p. 28-37, « The
Biological Roots of Heat-of-passion Crimes and Honour Killings ».
6. Thomas Barfield, Afghanistan. A Cultural and Political History, Princeton, New Jersey, Princeton
University Press, 2010.
7. Voir aussi le documentaire anglais de 1977, Death of a Princess, à propos d’une princesse
saoudienne exécutée pour avoir eu des relations sexuelles hors mariage, sur ordre de son grand-père,
étudiée dans un Livre blanc de Harvard, accessible à [Link]
[Link]. Dans une affaire de 2009, l’asile a été accordé à une autre princesse saoudienne en Grande-
Bretagne, au motif qu’elle aurait été exposée à la mort par lapidation pour avoir commis l’adultère.
Voir [Link]
8. Département de la Justice, Canada, Monographie, 7 janvier 2015, « Preliminary Examination of So-
called “Honour Killings” in Canada ».
9. Seuls 38 % de la population de plus de 15 ans sait lire et écrire.
Voir le World Factbook de la CIA, [Link]/library/publications/the-world-
factbook/geos/[Link].
10. Rapporteur spécial des Nations unies pour l’Afghanistan, Commission des droits de l’homme,
rapport 2006, [Link]
OpenElement. « Les tendances actuelles de violence faite aux femmes en Afghanistan ne peuvent être
uniquement réduites à la culture et à la tradition sans tenir compte de la situation pendant et après le
conflit » et « En outre, les limites que le cadre normatif traditionnel a imposées à l’exercice du pouvoir
masculin sur les femmes, en refrénant l’arbitraire pur, ont dans une large mesure été balayées par
vingt-trois années de guerre à outrance, qui ont désintégré le tissu social de la société. Quand la règle
du pouvoir, qu’il soit entre les mains d’acteurs étatiques ou non étatiques, remplace la règle de droit,
ce sont ceux qui ont le moins de pouvoir qui en paient le prix, en particulier les femmes et les enfants.
Dans ce contexte, beaucoup d’acteurs déforment l’islam et la culture, qui, de source de justice et
d’équité, se transforme en justification de leurs actes tyranniques contre les femmes. »
11. C’est également vrai au Pakistan, en particulier dans les provinces de la frontière du Nord-Ouest,
essentiellement peuplées de tribaux pachtouns qui s’identifient étroitement à la minorité pachtoune
d’Afghanistan. On constate aussi des taux élevés de meurtres d’honneur dans d’autres secteurs de la
société pakistanaise, sans conteste aussi graves ou plus graves qu’en Afghanistan.
12. C’était la parole de Gulnaz contre celle de l’homme, et il a maintenu qu’il s’agissait d’un rapport
sexuel consenti, non d’un viol, alors même qu’elle avait 15 ans à l’époque des faits et qu’elle était
pieds et poings liés pendant l’incident. Le juge a cru l’homme.
13. Alissa J. Rubin, New York Times, 2 décembre 2011, p. A1, « For Afghan Woman, Justice Runs
into Unforgiving Wall of Custom », [Link]/2011/12/02/world/asia/for-afghan-woman-
[Link].
14. European Union External Action, « Factsheet », 8 mars 2015, « EU Support to Promoting Women
Leaders »,
[Link]/factsheets/docs/150308_01_factsheet_promoting_women_leaders_en.pdf.
15. Les temps forts du gala 2014 de World Values Network Gala sont visibles ici :
[Link]
16. Human Rights Watch, World Report 2015, Rwanda, [Link]/world-report/2015/country-
chapters/rwanda.
Les irréconciliables
1.
2. Littéralement, « pantalon-chemise », porté indifféremment par les hommes ou les femmes, soit un
pantalon assez ample et flottant et une chemise longue ou tunique à mi-cuisse, tenue répandue dans
toute l’Asie centrale et l’Asie du Sud.
3. L’affaire d’Amina est abordée en détail au chapitre 3.
4. L’affaire de Siddiqa est abordée en détail au chapitre 3.
5. L’affaire de Khadija est abordée en détail au chapitre 2.
Comme des oiseaux en cage
1. Le mot hidjab, employé en Afghanistan, désigne la robe longue et noire qui couvre tout, sauf le
visage d’une femme, ou ne dévoile parfois que les yeux ; dans d’autres régions, on parlerait d’abaya
ou de tchador, alors que le terme hidjab ou hijab renvoie au foulard islamique que portent les femmes.
2.
3. « Sa Juliette pense être enceinte de l’enfant de son Roméo. Voilà une bonne nouvelle en demi-
teinte ». Voir New York Times, 8 juin 2014, p. A14, [Link]/2014/06/08/world/asia/for-
[Link].
4. Un district de la police nationale afghane est comparable à un precinct (circonscription
administrative) d’une ville américaine ; Kaboul en compte seize.
5. Ambassade d’Afghanistan, Washington D.C., communiqué de presse, « Afghanistan Ministry
Designates First Female Police Chief in the Country », [Link]/article/afghan-
ministry-of-interior-designates-first-female-police-chief-in-the-country. Voir aussi International
Security Assistance Force, communiqué de presse, 7 juillet 2014, « Afghan Police Academy graduates
51 female officers », [Link]/article/isaf-news/isaf-generals-attend-female-anp-academy-
[Link].
6. Alissa J. Rubin, New York Times, 2 mars 2015, « Afghan Policewomen Struggle against Culture »,
[Link]/2015/03/02/world/asia/[Link].
7. Le site Internet Good Afghan News, 10 mars 2010, montre Shafiqa Quraishi recevant l’International
Women of Courage Award (Prix international du courage féminin) des mains d’Hillary Clinton et
Michelle Obama. Voir [Link]/2010/03/10/shukria-asil-and-shafiqa-quraishi-of-
afghanistan-at-the-the-2010-international-women-of-courage-awards-event.
8. Pour plus d’indications sur le cas de Jamila Bayaz, voir p. 253. Elle a été révoquée de son poste de
chef de la police en 2015.
1. La plupart des autres organisations gérant des refuges pour femmes en Afghanistan, notamment
l’organisme ONU-Femmes, évitaient la publicité, même pour les affaires les plus horribles et les plus
désespérées.
2. Le principal argument de Mme Ghazanfar consistait à avancer que la violence contre les femmes,
en Afghanistan, n’était qu’un problème mineur, aucunement différent de la violence contre les femmes
dans les pays développés, et que la loi EVAW obtenait des résultats remarquables, améliorant la
situation alors même qu’il n’y avait guère de nécessité de l’améliorer, et ainsi de suite dans cette
même veine.
3. New York Times, 19 mai 2014, p. A10, « Afghan Lovers’ Plight Shaking Up Lives of Those Left in
Their Wake », [Link]/2014/05/19/world/asia/afghan-lovers-plight-shaking-up-the-lives-
[Link].
4. Le président Karzai a bel et bien accordé une interview à Elizabeth Rubin, collaboratrice
indépendante du New York Times Magazine en 2009 (9 août, « Karzai in His Labyrinth »), mais pas au
quotidien proprement dit. Voir [Link]/2009/08/09/magazine/[Link]. Monsieur
Karzai a finalement été interviewé par le journal le 16 juin 2015, p. A4, « Karzai, Vowing That He’s
Done, Discusses His Afghan Legacy », [Link]/2015/06/16/world/asia/ex-president-karzai-
[Link].
5. Quand ces tentatives furent abandonnées, dans mon cas, et annulées, dans celui d’Azam Ahmed, en
recourant aux procédures juridiques mêmes mises en place par l’État, le New York Times choisit de ne
pas provoquer le gouvernement en rendant ces manœuvres publiques. Dans mon cas, des diplomates
américains avaient persuadé des fonctionnaires gouvernementaux de ce qu’expulser le chef du bureau
de Kaboul, poste que j’occupais à l’époque, serait peu judicieux. Par la suite, M. Karzai approuva
personnellement l’expulsion de Matthew Rosenberg.
6. New York Times, 21 août 2015, p. A4, « Calling Article “Divisive”, Afghanistan Orders Expulsion
of Times Correspondent », [Link]/2014/08/21/world/asia/afghanistan-orders-expulsion-
[Link].
7. Deux pages Facebook typiques consacrées au couple (la plupart sont en dari) :
[Link]/pages/Campaign-for-Supporting-Afghan-Lovers/1498540123693615 et
[Link]
8. 11 juin 2014.
9. Pour avoir droit à l’asile, Zakia et Ali devraient d’abord déposer une demande pour obtenir le statut
de réfugié dans un pays voisin (ou tout pays qu’ils seraient capables d’atteindre). Ensuite, ils auraient
à démontrer leurs craintes fondées de persécution, basées au moins sur un critère reconnu : persécution
à cause de raisons politiques, ethniques ou religieuses ou de par leur appartenance à un groupe social
objet de persécutions. Ils répondaient à quatre de ces critères : ethnique et religieux, car l’opposition à
leur mariage était fondée sur le fait qu’elle était tadjike et lui hazara, et qu’elle était sunnite et lui
chiite ; ethnique encore car les Hazaras sont ethniquement différents des Tadjiks ; et l’appartenance à
un groupe social persécuté, en ce cas précis les Afghans qui insistent pour choisir leurs conjoints
parmi les leurs. Ainsi, leur dossier serait sans doute instruit assez rapidement et ils se verraient
accorder l’asile dans un de ces pays voisins, qui pourraient être l’Inde, le Pakistan ou le Tadjikistan ;
ce ne pourrait pas être l’Iran, qui interdit les nouvelles demandes de refuge et d’asile. Une fois qu’ils
seraient arrivés dans un pays voisin et inscrits comme réfugiés, dans la pratique, il reviendrait à
l’UNHCR de décider du pays le plus approprié pour la réinstallation du couple, et des responsables
américains avaient souligné que le pays le plus approprié serait sans doute la Suède ou un équivalent,
pays qui offre des programmes de langue et d’alphabétisation généreusement dotés ainsi qu’un soutien
social aux réfugiés illettrés. Aux États-Unis, pour les réfugiés, c’est quitte ou double ; même les
immigrants légalement déclarés ne reçoivent que 2 000 dollars et un soutien volontaire pour les
piloter. La situation du couple était différente, toutefois, dans la mesure où ils jouissaient de parrains
bien disposés sur le territoire américain, et dotés de moyens substantiels, ce dont, en temps normal,
peu de réfugiés bénéficient.
10. United States Citizenship and Immigration Services, « Humanitarian Parole », contient une
définition des grandes lignes de la loi sur la libération conditionnelle pour raisons humanitaires :
[Link]/humanitarian/humanitarian-parole.
1.
2.
5. Ali avait souscrit un abonnement sonneries auprès de son opérateur de téléphonie mobile ; il payait
à Etisalat un forfait de 50 afghanis pour adhérer à leur programme de sonneries, télécharger des airs en
nombre illimité, et 5 afghanis supplémentaires (à peu près 10 cents américains) pour renouveler ce
plan tous les mois. Les menus étaient pilotables à la voix, donc il pouvait naviguer dedans sans avoir
besoin de savoir lire.
6.
7. En droit, ce n’est pas une hypothèque, car le prêt d’argent avec intérêt est considéré comme
contraire à l’islam et les Afghans les plus dévôts s’en abstiendront. À la place, le créancier devient
l’usufruitier de la terre et de tout le profit qu’il en retire, ce qui peut rapporter au créancier autant ou
davantage que le versement d’un intérêt, mais cela dépend de sa capacité à travailler la terre et de
l’abondance de la récolte, et c’est donc considéré comme une solution de contournement acceptable au
plan religieux. Une fois que le débiteur a remboursé le capital, la terre lui revient sans charges
d’intérêt.
8. Un esprit occidental pourrait frémir à l’idée d’une corruption aussi répandue, mais dans l’ensemble,
les Afghans ne perçoivent pas les choses de la sorte. La corruption fait tellement partie intégrante de la
vie publique que la plupart des gens sans instruction et sans relations partent du principe que c’est le
seul moyen d’essayer de peser sur le cours des événements. Pour eux, c’est plus un mode de vie qu’un
acte criminel.
9.
10.
11. L’Afghanistan se classe à la 172e place sur 177 pays étudiés en 2014, alors que le Tadjikistan est
162e. Voir Transparency International infographic, Corruption Perceptions Index,
[Link]/cpi2014/infographic.
12. Matthew Rosenberg, New York Times, 17 mars 2014, p. A3, « Facts Elusive in Kabul Death of
Swedish Reporter », [Link]/2014/03/17/world/asia/facts-elusive-in-kabul-death-of-
[Link].
13. Nous avons été incapables de déterminer la source de ces vers.
14.
1. Ce télégramme au Département d’État, révélé par Wikileaks, a été publié en ligne par le Guardian,
[Link]/world/us-embassy-cablesdocuments/248969.
2. En outre, cet homme d’affaires, qui s’exprime de façon confidentielle parce qu’il a encore des
membres de sa famille qui vivent au Tadjikistan, a été forcé par le percepteur de payer ses impôts sur
le compte privé de ce dernier, avant d’être accusé d’évasion fiscale pour ne pas avoir acquitté des
impôts au gouvernement. Quand il s’en est plaint, il a été également accusé d’extorsion de fonds et de
diffamation. « Ce sont les individus les plus cupides que j’aie jamais vus, m’a-t-il dit. Par
comparaison, ils feraient passer les Afghans pour des Suisses. » Il a réussi à franchir la frontière en
soudoyant quelqu’un, et en abandonnant ses investissements. Je l’ai rencontré quelques mois après son
évasion.
3. [Link] online news report, 25 août 2011, [Link]/node/64092. Ce télégramme au
Département d’État peut être consulté : https ://[Link]/cable/
2006/12/[Link].
4. Piedras Negras, au Mexique, Doha, au Qatar, et Djeddah, en Arabie Saoudite possèdent toutes des
drapeaux plus grands que celui du Tadjikistan. Voir [Link]/world-
records/largest-flag-flown.
5. En vertu des lois du Tadjikistan, la « détermination du statut de réfugié » n’est pas arrêtée par
l’UNHCR, comme c’est normalement le cas dans la plupart des pays, mais en réalité par le
gouvernement tadjik, qui intervient à travers l’ONG Rights and Prosperity au motif que cette
organisation est indépendante du gouvernement, ce qu’elle n’est pas. Cela permet aux autorités
tadjikes de fortement limiter le nombre de réfugiés qui accèdent à ce statut juridique, et leur fournit
aussi bien plus d’opportunités d’extorquer et de maltraiter les demandeurs d’asile et les réfugiés.
6. Les responsables de l’UNHCR avaient conscience du problème de ces demandes du statut de
réfugié au Tadjikistan, m’a expliqué Babar Baloch, un porte-parole. « Dans certains cas, les
demandeurs d’asile peuvent être soumis à des actes de harcèlement, de détention arbitraire et de
déportation. Nous avons soulevé ces problèmes auprès des autorités tadjikes, en application du mandat
de l’UNHCR et restons activement engagés pour soutenir le Tadjikistan dans l’application des
procédures de demandes d’asile en application de la Convention sur les réfugiés de 1951 et dans le
cadre de la loi adoptée par les Tadjiks en matière de réfugiés. »
1. Le boûkhari est une sorte de poêle, le plus souvent à bois ou à charbon, fabriqué avec de vieux
bidons.
2. Takfiri est une épithète qui désigne les extrémistes sunnites qui accusent les chiites d’être apostats et
infidèles à l’islam. Outre les talibans, les autres takfiris sont l’État islamique, ou SIS, et les extrémistes
d’Al-Qaïda.
3. L’Afghanistan jouissait d’un taux de natalité de 3,88 % en 2014. Voir CIA World Factbook,
Afghanistan, accessible en ligne : [Link]/library/publications/the-world-factbook/geos/[Link].
4. Voir le site de Development and Support of Afghan Women and Children Organization :
[Link]
5. New York Times, 9 mars 2015, p. A7, « Back in Afghanistan Modern Romeo and Juliet Face Grave
Risks, », [Link]/2015/03/08/world/back-in-afghanistan-modern-romeo-and-juliet-face-
[Link].
6. New York Times, 20 octobre 2014, p. A6, « Bartered Away at Age 5, Now Trying to Escape to a
Life She Chooses », [Link]/2014/10/20/world/asia/times-video-presents-to-kill-a-
[Link]. Il ne s’agit pas de la même Soheila que la jeune fille de Kaboul qui a fui au Pakistan,
évoquée plus haut dans ce chapitre. Elles portent simplement le même prénom.
7. Sa famille envisagea de la marier à 5 ans, mais l’union ne pourrait pas être consommée avant la
noce, quand elle aurait atteint l’âge légal requis. Dans beaucoup de familles, cela survenait après la
puberté, mais dans le cas de Soheila, ce devrait être à 16 ans, l’âge du consentement légal, en
Afghanistan. Cela permettait aussi à la famille de nier devant les tribunaux qu’elle ait été illégalement
mariée à 5 ans. Et cela garantissait à l’autre parti qu’elle ne pourrait se soustraire à cet arrangement
quand elle serait plus grande, car aux yeux de l’islam, de leur point de vue, elle était déjà mariée en
toute légalité.
8. En Afghanistan, l’espérance de vie est de 48,5 ans pour les hommes, 46 ans pour les femmes, selon
l’indice du développement humain du Programme de développement des Nations unies pour 2014 :
[Link]
9. Center for Investigative Reporting, To Kill a Sparrow, vidéo : http ://[Link]/feature/kill-
sparrow.
10. Personne n’a jamais pensé à montrer à Soheila la vidéo de la réalisatrice iranienne. Apparemment
fâchée des restrictions imposées à son filmage, Mme Soleimani en avait supprimé toute mention de
Women for Afghan Women, alors que le groupement avait sauvé la vie de Soheila et son mari de la
prison, gagné son procès, l’avait installée quatre ans dans un refuge, à l’abri des menaces et des
agressions, et leur avait finalement permis de se marier officiellement et dans les règles. La jeune
femme vit cette séquence, téléchargée sur un iPhone, quand je l’ai interviewée dans les locaux de
Women for Afghan Women. Au début, elle était captivée, intéressée, bien que sidérée de se voir si
jeune quand le tournage avait débuté, au refuge – se rendant compte d’y avoir vécu une grande partie
de sa jeunesse, protégée de son père et de son frère, mais pas réellement libre. Elle regarda, le visage
presque entièrement masqué par un voile, par pudeur et pour tenter de cacher ses émotions. Il y avait
une scène très touchante, au début, quand son père, Rahimullah, l’ayant fait jeter en prison avec son
jeune enfant, sur ses accusations mensongères de bigamie et d’adultère, venait lui rendre visite à la
maison d’arrêt. Tout en jouant avec son petit-fils, alors en bas âge, il évoquait abondamment les
décrets de l’islam, qui imposent aux filles d’obéir à leur père, car c’est le seul habilité à leur choisir un
époux. En le regardant jouer, c’est comme si elle entrevoyait ce qui aurait pu se passer si son père
avait autre chose que cette profonde misogynie dans le cœur, et elle sanglotait. Plus tard, son père
exigeait qu’elle tue son fils, si elle voulait se réconcilier avec la famille. Ensuite, son demi-frère,
Aminullah, apparaissait à l’écran, jurant de la tuer. De dégoût, elle repoussa mon téléphone et refusa
d’en regarder davantage. Voir aussi New York Times, Times Video, To Kill a Sparrow,
[Link]/2014/10/20/world/asia/[Link].
Épilogue