Simetierre : L'horreur de la perte
Simetierre : L'horreur de la perte
King
Simetierre
(Pet sematary, 1983)
Traduction de François Lasquin
L’auteur tient à adresser des remerciements particuliers à Russ Dorr et à
Steve Wentworth, tous deux résidents de Bridgton (Maine), le premier pour
lui avoir fourni des informations d’ordre médical, le second pour l’avoir
renseigné sur les coutumes funéraires américaines et l’avoir aidé à mieux
comprendre la nature de la douleur qu’on éprouve consécutivement à la perte
d’un être cher.
À Kirby McCauley.
Voici quelques individus qui ont écrit des livres pour relater leurs actions
et en expliquer les motifs :
[1]
John Dean . Henry Kissinger. Adolf Hitler. Caryl Chessman. Jeb
Magruder. Napoléon Bonaparte. Talleyrand. Disraeli. Robert Zimmerman, dit
Bob Dylan. Locke. Charlton Heston. Errol Flynn. L’ayatollah Khomeini.
Gandhi. Charles Olson. Charles Colson. Un Victorien anonyme. Le Dr X.
Par ailleurs, la plupart des gens sont persuadés que Dieu a écrit un ou des
Livres pour relater Ses actions et en expliquer (au moins partiellement) les
motifs. Étant donné que ces gens sont généralement aussi persuadés que Dieu
a créé les humains à Son image, on doit pouvoir Le considérer comme un
individu – ou, pour Le traiter avec les égards appropriés, Un Individu.
Et voici quelques individus qui n’ont pas écrit de livres pour relater leurs
actions – et témoigner de ce qu’ils ont vu :
L’homme qui a enterré Hitler. L’homme qui a autopsié le cadavre de John
Wilkes Booth. L’homme qui a embaumé Elvis Presley. L’homme qui a
embaumé (mal, au dire de la plupart des entrepreneurs de pompes funèbres)
le pape Jean XXIII. Les quarante fossoyeurs qui ont nettoyé Jamestown,
emballant les cadavres dans de grands sacs, ramassant les tasses en papier à
l’aide de bâtons à pointe semblables à ceux qu’utilisent les préposés à
l’entretien des parcs et jardins, faisant de grands moulinets des bras pour
chasser les essaims de mouches. L’homme qui a incinéré William Holden.
L’homme qui a enchâssé le corps d’Alexandre le Grand dans une chape d’or
afin que la putréfaction lui fût épargnée. Les hommes qui on momifié les
Pharaons. La mort est un mystère, et la sépulture, un secret.
PREMIÈRE PARTIE
LE SIMETIERRE
Jésus leur dit : « Lazare, notre ami, dort ; mais je vais le réveiller. »
Alors les disciples se regardèrent, et plusieurs sourirent, ignorant que Jésus
avait usé d’une métaphore. « Seigneur, s’il dort, il sera guéri. »
Alors Jésus leur dit ouvertement : « Lazare est bel et bien mort… mais
nous allons tout de même vers lui. »
Évangile selon Jean (paraphrase)
1
Louis Creed, qui avait perdu son père à l’âge de trois ans et n’avait jamais
connu aucun de ses deux grands-pères, ne se serait jamais attendu à se trouver
un père aux approches de l’âge mûr, et pourtant c’est exactement ce qui lui
arriva – quoiqu’il préférât donner à cet homme le nom d’ami, comme on est
bien forcé de le faire lorsqu’on est adulte et qu’on découvre le père qu’on
aurait voulu avoir dans une phase relativement tardive de l’existence. Louis
fit la connaissance de cet homme le soir où, en compagnie de sa femme et de
ses deux enfants, il vint s’installer à Ludlow dans la grande maison en bois
blanche où Winston Churchill (Church, le chat de sa fille Eileen) élit
résidence avec eux.
Le bureau de recherches de l’université avait fait traîner les choses en
longueur, ça n’avait pas été une mince affaire de dénicher une maison à
distance raisonnable du campus, et quand les Creed arrivèrent enfin à
proximité de l’endroit où Louis pensait que se trouvait leur nouveau logis
(« Tous les signes concordent, se disait-il macabrement, comme à la veille de
l’assassinat de César. »), ils étaient las, tendus et irritables. Gage, dont les
dents étaient en train de percer, n’arrêtait pas de pleurnicher et il refusait de
s’endormir obstinément en dépit de toutes les berceuses que Rachel
s’évertuait à lui chanter. Ce n’était pas l’heure de la tétée, et Gage connaissait
son horaire aussi bien (sinon mieux) que sa mère ; elle lui offrit tout de même
le sein, et il s’empressa de la mordre avec ses dents toutes neuves. Rachel qui
n’était pas encore vraiment acquise à l’idée de venir s’installer dans le Maine
(elle avait vécu à Chicago toute sa vie), fondit en larmes, et Eileen eut tôt fait
de l’imiter. À l’arrière du break, Church continuait à tourner inlassablement
sur lui-même, comme il n’avait pas cessé de le faire tout au long des trois
jours qu’il leur avait fallu pour descendre de Chicago jusqu’ici. Ils s’étaient
vite résignés à le délivrer du panier où ils l’avaient d’abord cloîtré pour mettre
un terme à ses miaulements insupportables, mais son va-et-vient continuel
s’était révélé presque aussi exaspérant.
Pour un peu, Louis y aurait aussi été de sa larme.
Une idée saugrenue, mais non sans attrait, se forma soudain dans sa tête :
il leur proposerait de rebrousser chemin pour aller manger un morceau à
Bangor en attendant l’arrivée du camion de déménagement et, aussitôt que ses
trois empêcheurs de danser en rond auraient mis pied à terre, il écraserait
l’accélérateur et s’enfuirait sans même un regard en arrière, engloutissant litre
sur litre d’essence hors de prix dans l’énorme carburateur à quatre cylindres
de la familiale. Il mettrait cap au sud et descendrait d’une traite jusqu’à
Orlando, en Floride, où il se ferait embaucher comme secouriste à Disney
World sous un nom d’emprunt. Mais juste avant d’arriver au péage de cette
bonne grosse vieille autoroute 95, il s’arrêterait sur le bas-côté et il foutrait
dehors cet abruti de chat.
Là-dessus ils franchirent un ultime virage et se retrouvèrent nez à nez avec
la maison, que Louis avait été le seul à voir jusqu’à présent. Il avait pris
l’avion pour venir inspecter les sept habitations possibles que Rachel et lui
avaient sélectionnées sur photos dès que le poste à l’université du Maine lui
avait été définitivement acquis, et il avait jeté son dévolu sur celle-ci. C’était
une grande baraque ancienne de style colonial, mais comme le revêtement
extérieur en bois venait d’être refait et isolé de neuf, les frais de chauffage,
quoique encore assez monstrueux, ne seraient tout de même pas au-dessus de
leurs moyens. La maison comportait trois grandes pièces au rez-de-chaussée,
quatre chambres à l’étage et une remise longue et basse que l’on pouvait
envisager de convertir ultérieurement pour y installer des chambres
supplémentaires, le tout entouré d’une luxuriante étendue de gazon qui restait,
même par cette chaleur d’août, d’un beau vert éclatant.
Derrière la maison, il y avait un grand pré où les enfants pourraient jouer
et au-delà du pré, des bois qui semblaient s’étaler jusqu’à l’infini. L’agent
immobilier avait expliqué à Louis que les terres contiguës à la propriété
appartenaient à l’État et que toute possibilité de construction nouvelle y était
exclue dans l’avenir immédiat en raison du litige qui opposait à leur sujet les
derniers survivants de la tribu des Micmacs et le gouvernement du Maine. Les
Indiens exigeaient la restitution de près de trois mille hectares à Ludlow
même et dans les villages avoisinants, et le procès, auquel le gouvernement
fédéral était également mêlé, était d’une telle complexité qu’il risquait de
traîner jusqu’à la fin du siècle.
Rachel s’arrêta brusquement de pleurer et elle se redressa sur son siège.
— Est-ce que c’est… ?
— C’est elle, dit Louis.
Il éprouvait une certaine appréhension. Ou plutôt, il avait la trouille. Et à
vrai dire même, une trouille bleue. Il avait hypothéqué douze années de leur
vie pour cette maison : d’ici à ce que la dernière traite soit réglée, Eileen
aurait dix-sept ans.
Il avala sa salive.
— Qu’est-ce que tu en penses ?
— Je la trouve magnifique ! s’écria Rachel, et Louis eut le sentiment
qu’un poids immense se soulevait de sa poitrine.
Il voyait bien qu’elle disait cela sérieusement, à la manière dont elle
regardait la maison tandis qu’ils s’engageaient dans l’allée bitumée qui
contournait le bâtiment pour aboutir à l’entrée de la remise. Le regard de
Rachel courait le long des fenêtres vides et Louis devina que son esprit était
déjà occupé à toutes sortes de supputations relatives à la cretonne des rideaux,
à la toile cirée des placards de cuisine et Dieu sait quoi encore.
— Papa ? fit la voix d’Ellie depuis le siège arrière.
Elle s’était arrêtée de pleurer aussi, et même Gage s’était calmé. Louis
savourait le silence.
— Quoi, ma chérie ?
Il apercevait les yeux de la fillette, qu’elle avait bruns sous des cheveux
châtain clair, dans le rétroviseur. Elle aussi inspectait du regard la maison, la
pelouse, le toit d’une autre maison un peu plus loin sur la gauche et le grand
pré qui s’étirait jusqu’aux vastes bois.
— C’est chez nous ?
— Oui, mon cœur, c’est ici qu’on va habiter, dit Louis.
— HOURRA ! glapit-elle d’une voix perçante.
Et Louis, qu’Ellie mettait parfois au comble de l’exaspération, décida qu’il
se fichait comme d’une guigne d’être condamné à ne jamais voir Disney
World ni la Floride.
Il se rangea devant la remise et coupa le contact.
Le moteur toussa une dernière fois et se tut. Le silence de l’après-midi
finissant, que brisait seul un doux babil d’oiseau, paraissait
extraordinairement profond après Chicago et le brouhaha continuel de State
Street et du Loop.
— Chez nous, fit Rachel à mi-voix, les yeux toujours fixés sur la maison.
— Sé nou, répéta Gage sur ses genoux, l’air ravi.
Louis et Rachel se regardèrent avec stupeur. Dans le rétroviseur, les yeux
d’Eileen s’agrandirent.
— Tu as… ?
— Est-ce qu’il… ?
— C’était une… ?
Ils avaient parlé tous les trois en même temps, et ils éclatèrent de rire
simultanément. Gage n’en avait cure ; il continuait à sucer son pouce le plus
tranquillement du monde. Cela faisait bientôt un mois qu’il avait commencé à
dire « M’man », et il s’était essayé une fois ou deux à articuler quelque chose
qui ressemblait vaguement à « papa » – ou peut-être que ce n’était que Louis
qui prenait ses désirs pour la réalité.
Mais cette fois, accident ou volonté délibérée d’imitation, il avait bel et
bien dit quelque chose. Il avait dit : Chez nous.
Louis souleva Gage du giron de sa mère et le serra sur son cœur.
C’est ainsi qu’ils arrivèrent à Ludlow.
2
Dans le souvenir de Louis Creed, cet instant allait toujours conserver
comme une aura magique, en partie sans doute parce que la magie y avait
effectivement joué un rôle, mais surtout par contraste avec la frénésie qui
domina le reste de la soirée. Au cours des trois heures suivantes, la paix et la
magie ne brillèrent que par leur absence.
Louis avait pris bien soin (car pouvait-il y avoir au monde être plus
soigneux, plus maniaque que Louis Creed ?) de placer les clés de la maison à
l’intérieur d’une petite enveloppe de papier kraft sur laquelle il avait
consciencieusement inscrit : « Maison Ludlow – clés reçues le 29 juin »,
avant de la ranger dans la boîte à gants de la Fairlane. Oui, c’était bien dans la
boîte à gants qu’il avait mis les clés. Il en était absolument certain. Et voilà
qu’à présent elles n’étaient plus là.
Tandis qu’il farfouillait partout, avec un énervement croissant, à la
recherche de ces maudites clés, Rachel s’accrocha le bébé à la hanche et elle
suivit Ellie jusqu’à un arbre qui se dressait au milieu du pré. Au moment où
Louis passait pour la troisième fois une main sous les sièges, sa fille poussa
un hurlement, puis elle éclata en sanglots.
— Louis ! cria Rachel. Ellie s’est coupée !
La fillette était tombée du vieux pneu monté en balançoire, et elle avait
heurté un rocher du genou.
Ce n’était guère plus qu’une écorchure, mais Louis se dit (assez
mesquinement) qu’à l’entendre brailler on aurait pu croire qu’elle venait de se
faire arracher la jambe. Il jeta un coup d’œil en direction de la maison située
en vis-à-vis de la leur, de l’autre côté de la route : il y avait de la lumière dans
la pièce de devant.
— Ça suffit comme ça, Ellie ! fit-il. Les voisins vont croire qu’on est en
train d’assassiner quelqu’un.
— Mais j’ai maaal !
Réfrénant son irritation, Louis regagna la voiture en silence. Les clés
n’étaient plus dans la boîte à gants, mais la trousse à pharmacie s’y trouvait
encore. Il s’en empara et revint sur ses pas. En la voyant, Ellie se mit à hurler
de plus belle.
— Non ! Pas le truc qui pique ! Ne me mets pas du truc qui pique, papa !
Non… !
— Eileen, ce n’est que du mercurochrome, tu sais bien que ça ne pique
pas…
— Sois une grande fille, dit Rachel. C’est seulement…
— Non ! Nnnnoooon !
— Arrête-moi ça tout de suite, sans quoi c’est ton derrière qui va te piquer,
fit Louis.
— Elle est fatiguée, Lou, dit Rachel d’une voix douce.
— Elle n’est pas la seule, crois-moi. Tiens-lui la jambe.
Rachel posa Gage par terre et souleva la jambe d’Eileen, que Louis tartina
de mercurochrome sans prendre garde à ses gémissements de plus en plus
hystériques.
— Quelqu’un vient de sortir sous la véranda de cette maison, là-bas, de
l’autre côté de la rue, fit observer Rachel avant de se baisser pour récupérer
Gage qui avait commencé à s’éloigner en rampant dans l’herbe.
— Nous voilà bien, maugréa Louis.
— Louis, Ellie est…
— Fatiguée, je sais, acheva-t-il en rebouchant le flacon de
mercurochrome. (Il considéra sa fille avec une expression hargneuse.) Voilà,
dit-il. Et ça ne t’a pas fait mal du tout, n’est-ce pas, Ellie ? Avoue !
— Si, ça m’a fait mal ! J’ai mal ! Très, très mal !
Une furieuse envie de lui flanquer une calotte le démangeait ; il referma sa
main libre sur le haut de sa cuisse et il serra de toutes ses forces.
— Tu as trouvé les clés ? interrogea Rachel.
— Pas encore, répondit-il en refermant la trousse à pharmacie d’un geste
sec. Je vais…
Gage se mit à hurler. Il ne pleurait pas, il ne vagissait pas : non, il hurlait
tout de bon en se tordant convulsivement dans les bras de sa mère.
— Mais qu’est-ce qu’il a ? s’écria Rachel en le balançant à Louis presque
comme elle aurait fait d’un paquet.
Louis supposait que sur ce plan-là au moins, le fait d’avoir épousé un
médecin était tout avantage : chaque fois que le marmot semblait à deux
doigts d’y passer, on n’avait qu’à le refiler au mari.
L’enfant portait ses deux mains à son cou avec des gestes désordonnés, en
hurlant désespérément. Louis le retourna et il aperçut une protubérance
blanchâtre qui grossissait à vue d’œil au-dessous de sa nuque. Il vit aussi,
accrochée à l’épaulette de sa barboteuse, une petite créature velue qui remuait
faiblement.
Eileen, qui s’était un peu calmée, se remit soudain à vociférer.
— Une abeille ! brailla-t-elle. UNE ABEILLE !
Elle fit un brusque saut en arrière, buta contre le rocher saillant sur lequel
elle était tombée tout à l’heure, s’affala lourdement sur son arrière-train et se
remit à sangloter sous l’effet conjugué de la douleur, de la surprise et de la
peur.
« Je suis en train de devenir fou, se dit Louis avec une espèce de stupeur
incrédule Aiiiieeee ! »
— Y a qu’à retirer le dard, grasseya derrière eux une voix aux inflexions
traînantes. C’est la bonne méthode. On ôte le dard, on frotte avec un peu de
bicarbonate et hop ! l’enflure s’en va.
Mais ladite voix avait un accent du Maine si prononcé qu’au premier
abord l’esprit las et confus de Louis n’enregistra qu’une sorte de bouillie
sonore où surnageaient des diphtongues indécises.
Il se retourna et aperçut, solidement planté sur l’herbe du pré, un vieillard
de peut-être soixante-dix ans, mais qui portait gaillardement son âge, vêtu
d’une salopette de coutil délavée et d’une chemise de travail en coton bleu
pâle d’où émergeait un cou plein de replis et couturé de rides. Son visage était
tanné par le soleil et il fumait une cigarette sans filtre qu’il écrasa entre le
pouce et l’index et dont il empocha soigneusement le mégot tandis que Louis
achevait de le détailler du regard. Puis il tendit ses deux mains devant lui, la
paume ouverte, et sa bouche se tordit en un sourire malicieux, un sourire par
lequel Louis, qui n’avait pourtant pas la sympathie facile, fut instantanément
séduit.
— C’est pas que j’veuille vous apprendre vot’ métier, Doc… dit le vieux.
Et c’est ainsi que Louis fit la connaissance de Judson Crandall, l’homme
qu’il eût aimé avoir pour père.
3
Crandall avait observé leur arrivée depuis l’autre côté de la rue et il avait
traversé pour voir s’il ne pourrait pas leur être de quelque secours lorsqu’il lui
avait semblé qu’ils étaient « un petit peu dans la mélasse » – pour reprendre
l’expression dont il usa lui-même.
Il s’approcha de Louis, qui tenait son fils sur l’épaule, inspecta brièvement
l’enflure qui déparait le cou de Gage et avança vers elle une grosse main
noueuse. Rachel ouvrit la bouche pour protester cette main lui paraissait bien
malhabile, et elle était presque aussi grosse que la tête de l’enfant – mais
avant qu’elle ait eu le temps de proférer le moindre son, les doigts du vieil
homme avaient exécuté un geste rapide et vif, avec la dextérité d’un
prestidigitateur qui fait danser des cartes sur son poing ou volatilise une pièce
de monnaie, et le dard de l’abeille reposait au creux de sa paume.
— C’est un dard de belle taille, fit-il observer. Peut-être pas digne d’une
médaille d’or, mais il décrocherait bien un ruban de consolation.
Louis éclata de rire. Crandall posa les yeux sur lui et, avec son drôle de
sourire en coin, il ajouta :
— Pas qu’il est de première bourre, c’dard-là ?
— Qu’est-ce qu’il a dit, maman ? interrogea Eileen, et là-dessus Rachel
éclata de rire à son tour.
C’était affreusement mal élevé, bien sûr, mais quelque chose faisait que ça
passait très bien. Crandall sortit un paquet de Chesterfield Kings de la poche
de sa salopette, ficha une cigarette dans l’angle de sa bouche bordée d’un
réseau de fines craquelures et tout en les regardant rire avec un hochement de
tête satisfait (Gage lui-même, oublieux de la piqûre d’abeille, s’était mis à
glousser gentiment), gratta une grosse allumette à tête bleue sur l’ongle de son
pouce. « Les vieux ont plus d’un tour dans leur sac, se dit Louis. De petits
stratagèmes modestes, mais il y en a qui sont rudement efficaces. »
Il s’arrêta de rire et tendit celle de ses deux mains qui ne soutenait pas
l’arrière-train (franchement humide à présent) de son fils.
— Ravi de faire votre connaissance, Mr… ?
— Jud Crandall, dit le vieux en lui secouant la main. Je suppose que vous
êtes le docteur.
— C’est bien moi, en effet. Louis Creed. Et voici Rachel, ma femme, ma
fille Ellie. Le petit bonhomme à la piqûre d’abeille se nomme Gage.
— Très heureux, dit Crandall.
— Ne m’en veuillez pas d’avoir ri… Ne nous en veuillez pas, plutôt.
C’était bien involontaire. C’est juste que nous sommes un peu… fatigués.
C’était tellement au-dessous de la vérité qu’il fut repris d’un rire nerveux.
Il était complètement exténué.
— C’est bien naturel, ma foi, dit Crandall en hochant la tête. (Son regard
se posa sur Rachel.) Venez donc à la maison avec votre petit gars et la fillette,
m’ame Creed. On va mettre un peu de bicarbonate de soude sur un torchon
humide, ça fera passer la piqure. Et puis ma femme sera heureuse de pouvoir
vous dire bonjour. Elle ne sort plus guère. Son arthrite a beaucoup empiré
depuis deux, trois ans.
Rachel jeta un coup d’œil en direction de Louis qui fit un signe
d’assentiment.
— C’est bien aimable à vous, Mr Crandall.
— Oh, vous n’avez qu’à m’appeler Jud, dit le vieil homme.
Soudain, un klaxon barrit bruyamment, on entendit le rugissement d’un
moteur qui rétrograde, et le gros camion de déménagement bleu parut à
l’angle de l’allée et s’y engagea lourdement.
— Nom d’un chien ! fit Louis. Et moi qui ne sais pas où j’ai mis les clés !
— Vous en faites pas pour ça, dit Crandall. Mr et Mrs Cleveland, vos
prédécesseurs dans cette maison, m’ont confié un jeu de leurs clés, ça doit
bien faire quatorze ou quinze ans. Ils ont vécu ici un sacré bout de temps.
Joan Cleveland était la meilleure amie de ma femme. Elle est morte il y a
deux ans et Bill est allé s’installer à Orrington, dans une de ces résidences
spécialement conçues pour les vieux. Je vais aller vous les chercher.
D’ailleurs, elles vous appartiennent à présent.
— Vous êtes trop gentil, Mr Crandall, dit Rachel.
— C’est la moindre des choses, voyons, dit Crandall. Ça va être une joie
pour nous d’avoir à nouveau de la jeunesse dans nos parages. Mais faudra pas
trop les laisser s’approcher de la route, m’ame Creed. Il y a beaucoup de gros
camions.
On entendit des claquements de portières. Les déménageurs avaient sauté
du haut de leur cabine et ils venaient dans leur direction.
Ellie, qui s’était détachée de leur petit groupe, demanda tout d’un coup :
— Papa, qu’est-ce que c’est que ça ?
Louis tourna la tête vers elle tout en continuant de marcher à la rencontre
des déménageurs. Un sentier d’un peu plus d’un mètre de large, nettement
délimité, soigneusement aplani, s’ouvrait en bordure du pré à l’endroit précis
où le gazon entretenu faisait place à l’herbe haute d’été et gravissait un flanc
de coteau en sinuant à travers des buissons bas et un bosquet de jeunes
bouleaux avant de disparaître à la vue.
— On dirait un genre de sentier, dit Louis.
— Ah oui ! fit Crandall en souriant. Un de ces jours, je te raconterai
l’histoire de ce sentier, petiote. Tu veux bien venir jusqu’à chez moi pour
qu’on soigne ton petit frère, à présent ?
— Bien sûr, répondit Ellie et, avec une note d’espoir dans la voix, elle
ajouta : Est-ce que ça pique, le bicarbonate de soude ?
4
Crandall fut bientôt de retour avec le double des clés, mais entre-temps
Louis avait retrouvé les siennes. La petite enveloppe avait glissé dans le
mince interstice qui surmontait la paroi du fond de la boîte à gants et elle était
restée accrochée dans les câblages. Louis l’avait repêchée et il avait ouvert
aux déménageurs. Crandall lui remit son jeu de clés, attachées à un vieux
mousqueton de chaîne de montre au métal noirci. Louis le remercia et il les
glissa distraitement dans sa poche tout en continuant d’observer les
déménageurs qui transportaient à l’intérieur de la maison des caisses, des
commodes, des buffets et les milles autres objets que les Creed avaient
accumulés au long de leurs douze années de vie conjugale. Vus ainsi, hors de
leur environnement familier, ils lui paraissaient soudain bien insignifiants.
« Ce n’est qu’un tas de vieux machins emballés dans des cartons », se dit-il,
et tout à coup il se sentit triste et abattu. Il présuma qu’il était en proie à ce
qu’on appelle communément le mal du pays.
— Déraciné et transplanté, dit Crandall.
Louis réprima un sursaut : le vieil homme s’était matérialisé à côté de lui
comme par enchantement.
— À vous entendre, on croirait que vous avez déjà éprouvé cette
sensation, répondit-il.
— En réalité, jamais, fit Crandall en allumant une cigarette. (La flamme de
l’allumette jaillit brusquement et brilla avec une intensité particulière dans les
ombres du jour déclinant.) Cette maison, de l’autre côté de la route, mon père
l’a bâtie de ses propres mains. Sa femme est venue y vivre avec lui elle y est
tombée enceinte et c’est là qu’elle m’a donné le jour, la même année que le
siècle, en 1900.
— Ce qui vous fait donc…
— Quatre-vingt-trois ans, dit Crandall.
Louis fut soulagé qu’il n’ajoutât pas : « Et toutes mes dents » ou une autre
de ces formules idiotes qu’il haïssait cordialement.
— Vous ne les paraissez pas.
Crandall eut un haussement d’épaules.
— J’ai vécu ici toute ma vie, expliqua-t-il. En 1917, je me suis engagé
pour aller combattre en Europe, mais le plus près que j’en ai été, c’est
Bayonne… dans le New Jersey. Sale coin, le New Jersey. Même en 1917,
c’était déjà un sale coin. J’ai eu bien du bonheur en me retrouvant ici. J’ai
épousé ma Norma, j’ai trouvé de l’embauche au chemin de fer et nous
n’avons plus jamais bougé. Mais pour ce qui est de la vie et du mouvement,
j’en ai vu tout mon content ici même, à Ludlow, ça vous pouvez me croire !
Les déménageurs s’arrêtèrent devant l’entrée de la remise avec le sommier
du grand lit double que Louis partageait avec Rachel.
— Où est-ce qu’on met ça, Mr Creed ?
— Au premier… Attendez, je vais vous montrer.
Louis ébaucha un pas dans la direction des deux hommes, puis il se figea
sur place et se retourna vers Crandall.
— Allez-y donc, fit le vieil homme en souriant. Moi, je vais aller voir si
tout s’arrange bien pour votre petite famille. Je leur dirai de venir vous
rejoindre, et je ne reviendrai plus me fourrer dans vos pattes. Mais un
déménagement, ça vous colle une sacrée pépie. Le soir, vers les neuf heures,
je m’installe toujours sous la véranda pour siroter une bière ou deux. Par les
chaleurs, j’ai plaisir à regarder tomber la nuit, et des fois Norma me tient
compagnie. Passez donc, si le cœur vous en dit.
— Ma foi, oui, pourquoi pas ? répondit Louis, qui n’en avait nullement
l’intention.
Il était sûr d’avance que cette soirée bucolique sous la véranda se solderait
par un examen sommaire (et gratuit) des rhumatismes de Norma. Il avait de la
sympathie pour Crandall ; il aimait bien son sourire en coin, sa manière de
s’exprimer simple et directe et son accent yankee d’où les consonances dures
étaient tellement absentes qu’on aurait pu croire que la langue qu’il parlait ne
comportait que des voyelles traînantes. Il se disait que c’était un brave
homme, mais lorsqu’on est médecin, on apprend vite à se méfier de tout le
monde. Car malheureusement, un jour ou l’autre, vos meilleurs amis eux-
mêmes en viennent à vouloir vous soutirer des consultations bénévoles. Et
lorsqu’il s’agit de personnes âgées, on n’en voit plus jamais le bout.
— Mais si vous ne me voyez pas venir, ajouta-t-il, ne restez pas debout à
m’attendre. J’ai eu une journée bien rude.
— En tout cas, vous savez que vous n’avez pas besoin d’un carton
d’invitation pour passer nous voir, dit Crandall, et il y avait tant de malice
dans son sourire en coin que Louis eut la distincte impression qu’il avait lu
dans ses pensées comme dans un livre.
Le vieil homme s’éloigna et Louis resta un moment à l’observer avant
d’aller rejoindre les déménageurs. Crandall marchait bien droit, à longues
foulées aisées ; sa démarche était celle d’un homme de soixante ans, et il était
plus qu’octogénaire. Louis éprouva envers lui une première et imperceptible
bouffée de ce qu’il fallait bien appeler de la tendresse.
5
À neuf heures, les déménageurs étaient repartis et les deux enfants, aussi
épuisés l’un que l’autre, s’étaient endormis dans leurs nouvelles chambres,
Gage dans son petit lit, Ellie sur un matelas posé à même le sol et entouré
d’une véritable montagne de cartons qui contenaient ses innombrables
crayons de couleurs (des crayons gras, en bâtonnets, qu’elle conservait
jalousement même lorsqu’ils étaient brisés ou émoussés), sa collection de
posters des personnages de Rue Sésame, ses livres d’images, ses vêtements, et
Dieu sait quoi encore. Et comme de bien entendu, Church dormait avec elle,
en émettant du fond de sa gorge une espèce de râle catarrheux – ce que ce
pauvre gros matou était capable de produire de mieux en guise de
ronronnement.
Un peu plus tôt, Rachel avait arpenté la maison en tous sens, le bébé dans
les bras, en révisant point par point les indications que Louis avait données
aux déménageurs et en leur faisant inlassablement rectifier l’ordonnance de
telle pièce, déplacer tel meuble, empiler tels cartons dans un ordre différent.
Louis n’avait pas égaré leur chèque ; il était toujours dans la poche de sa
chemise en compagnie de cinq billets de dix dollars qu’il avait prévu de leur
donner à titre de pourboire. Quand le camion fut enfin vide, il leur remit le
chèque et les billets, répondit à leurs remerciements d’un hochement de tête,
signa la décharge qu’ils lui tendaient et les raccompagna jusqu’à la véranda
d’où il les regarda remonter à bord de leur mastodonte. Il supposait qu’ils
feraient un arrêt à Bangor pour y siffler quelques bières, histoire de se rincer
le gosier de toute cette poussière. Lui-même, il aurait volontiers éclusé une ou
deux canettes. Du coup, l’image de Jud Crandall lui revint à l’esprit.
Il était assis à la table de la cuisine avec Rachel, et il s’aperçut qu’elle
avait des cernes sous les yeux.
— Toi, lui dit-il, il est temps que tu ailles te coucher.
— Ce sont les ordres du docteur ? interrogea-t-elle avec un pâle sourire.
— Mouais.
— C’est bon, j’y vais, dit-elle en se levant. Je suis sur les rotules et Gage
est fichu de se réveiller en pleine nuit. Tu viens ?
Louis eut un instant d’hésitation.
— Non, pas tout de suite. Ce vieux type qui habite de l’autre côté de la
rue…
— De la route. On est à la campagne, ici. On dit : « de l’autre côté de la
route » ou bien, quand on s’appelle Judson Crandall, « d’l’aut’côté d’la
route ».
— Bon, si tu veux, « d’l’aut’côté d’la route ». Il m’a proposé de passer
chez lui boire une bière. Je crois bien que je vais accepter son invitation. Je
suis pompé mais j’ai une telle marmelade dans le crâne que je n’arriverai pas
à m’endormir.
Rachel sourit.
— Je te vois d’ici en train d’interroger Norma Crandall sur la localisation
exacte de ses douleurs et le type de matelas qu’elle utilise.
Louis se mit à rire. Il trouvait plutôt drôle (bien qu’assez effrayante aussi)
cette faculté que les femmes acquièrent de lire dans l’esprit de leur mari au
bout d’un certain nombre d’années de vie commune.
— Il est arrivé à pic tout à l’heure, dit-il. Je lui dois bien une petite faveur.
— Retour au système du troc ?
Louis haussa les épaules. Il aimait mieux ne rien dire à Rachel de la
sympathie dont il s’était pris d’emblée à l’égard du vieil homme, et d’ailleurs
il ne voyait pas très bien de quelle façon il aurait pu lui en parler.
— Comment est Mrs Crandall ? demanda-t-il.
— Très gentille, répondit Rachel. Elle a pris Gage sur ses genoux et il s’est
laissé faire sans protester. Ça m’a étonnée : il a eu une journée éprouvante et
comme tu sais c’est un enfant qui ne se laisse pas apprivoiser facilement par
des gens qu’il ne connaît pas, même dans les meilleures circonstances. En
plus, elle avait une poupée et elle a laissé Ellie s’amuser avec.
— Et son arthrite, ça t’a paru sérieux ?
— Tout à fait sérieux.
— Elle est dans un fauteuil roulant ?
— Non… mais elle se déplace avec difficulté, et ses doigts…
Rachel leva ses propres doigts, qui étaient minces et fuselés, et les tordit
en forme de serres pour lui montrer ce qu’elle voulait dire.
— Mais ne rentre pas trop tard, hein, Lou ? Être seule dans une maison
inconnue, ça me fiche la frousse.
— Elle ne restera pas inconnue longtemps, dit Louis avant de l’embrasser.
6
À son retour, quelque temps plus tard, Louis se sentait penaud. Personne
ne lui avait demandé d’examiner Norma Crandall : au moment où il avait
traversé la rue (la route, rectifia-t-il mentalement avec un sourire), la vieille
dame s’était déjà retirée pour la nuit. Jud n’était qu’une silhouette indécise de
l’autre côté du fin grillage métallique qui entourait la véranda. Un rocking-
chair grinçait confortablement sur du linoléum usé. Louis frappa à la porte à
treillis, et elle cliqueta cordialement en heurtant son chambranle. La cigarette
de Crandall luisait comme une grosse luciole paisible dans la chaude nuit
d’été, et la voix étouffée d’un speaker de radio commentait en sourdine un
match de base-ball. Tout cela s’associait pour donner à Louis un sentiment
des plus étranges, proche de celui qu’on éprouve en retrouvant des lieux
depuis longtemps familiers.
— C’est vous, Doc ? fit la voix de Crandall. C’est bien ce qu’il me
semblait.
— J’espère que vous étiez sérieux au sujet de cette bière, dit Louis en
entrant.
— Oh, quand il s’agit de bière je suis toujours sincère. Un homme qui
n’est pas sincère en offrant une bière se fait des ennemis. Asseyez-vous, Doc.
J’en ai mis deux boîtes de plus dans la glace, à tout hasard.
La véranda, longue et étroite, était meublée de fauteuils et de canapés en
rotin. Louis se laissa choir dans un fauteuil et il fut surpris de le trouver si
confortable. Un seau en fer-blanc rempli de cubes de glace au milieu desquels
reposaient plusieurs boîtes de bière Black Label était posé à portée de sa main
gauche. Il en prit une boîte, remercia Crandall, l’ouvrit, et savoura avec
délices deux premières gorgées de bière fraîche.
— Tout le plaisir est pour moi, dit Crandall. J’espère que vous serez
heureux ici, Doc.
— Amen, dit Louis.
— Au fait, si vous voulez des biscuits ou quelque chose, je peux aller vous
en chercher. J’ai un pain de Cheddar qui est à peu près à point, vous en voulez
une tranche ?
— On vend le fromage en pain, par ici ?
— Oui, à la mode d’autrefois, précisa Crandall avec un soupçon
d’amusement dans la voix.
— Merci, mais la bière me suffira.
— Bon, ben on l’aidera à passer par nos propres moyens, fit Crandall en
rotant avec satisfaction.
— Votre femme est allée se coucher ? interrogea Louis en se demandant ce
qu’il lui prenait de tendre la perche de cette façon.
— Eh oui. Certaines fois, elle reste avec moi. D’autres fois non.
— Son arthrite la fait beaucoup souffrir, n’est-ce pas ?
— Vous avez déjà vu un cas d’arthrite qui ne faisait pas souffrir, vous ?
demanda Crandall. (Louis fit un signe de dénégation.) Ça paraît quand même
tolérable. Elle ne se plaint pas tant que ça. C’est qu’elle est vaillante aussi, ma
Norma.
Tandis qu’il disait cela, sa voix était empreinte d’une affection forte et
simple. Dehors, sur la route 15, un camion-citerne passa en grondant. Il était
si long, si gigantesque que l’espace d’un moment la maison de Louis, de
l’autre côté de la route, fut entièrement masquée à la vue. L’inscription sur le
flanc du camion était tout juste lisible dans les dernières lueurs du crépuscule.
Elle disait simplement : ORINCO.
— Il était bougrement gros, ce camion, fit observer Louis.
— L’Orinco est une usine d’engrais chimiques, du côté d’Orrington,
expliqua Crandall. Il y a un sacré va-et-vient, c’est sûr. Les camions-citernes,
les bennes à ordures, plus tous les gens qui s’en vont travailler le matin à
Bangor ou à Brewster et qui rentrent chez eux le soir. (Il secoua la tête.) C’est
la seule chose qui a cessé de me plaire à Ludlow. Cette fichue route. On n’a
plus jamais la paix. Ça roule sans arrêt, jour et nuit. Quelquefois, tout ce
boucan empêche Norma de dormir. Même moi, tenez, il arrive que ça me
réveille ; et pourtant, je dors comme un sonneur.
Louis, à qui cette étrange campagne du Maine paraissait d’une tranquillité
presque surnaturelle à côté du vacarme incessant de Chicago, se contenta de
hocher la tête.
— Bah ! Un de ces jours les Arabes vont nous couper les vivres, et on
pourra faire pousser des azalées du Japon tout le long de la ligne jaune, dit
Crandall.
— Ça se pourrait bien, en effet, renchérit Louis.
Il renversa sa boîte de bière au-dessus de sa bouche et s’aperçut avec
stupeur qu’elle était vide.
Crandall éclata de rire.
— Buvez-en donc une seconde, Doc, dit-il. Ça sera toujours ça de pris.
Louis hésita un instant avant de répondre :
— Bon, mais après celle-là j’arrête. Il faut que je rentre.
— Mais oui, mais oui. Pas que ça vous tue son homme, un
déménagement ?
— C’est radical, acquiesça Louis.
Après quoi ils restèrent un moment sans rien dire. C’était un silence
confortable, le genre de silence qui s’installe entre deux hommes qui se
connaissent depuis assez longtemps pour pouvoir se passer d’échanges
verbaux. Louis n’avait de cette sensation qu’une connaissance purement
livresque ; c’était la première fois de sa vie qu’il l’éprouvait pour de bon.
Il avait honte de la désinvolture avec laquelle il s’était imaginé un peu plus
tôt que le vieil homme n’attendait de lui qu’une expertise médicale gratuite.
Un semi-remorque passa en rugissant sur la route, ses feux de position
clignotant comme des étoiles tombées.
— Chiennerie de route, va ! fit Crandall.
Il avait dit cela d’une voix songeuse, presque lointaine. Ses yeux se
posèrent sur Louis. Un drôle de petit sourire plissait ses lèvres crevassées. Il
ficha une Chesterfield dans le coin de sa bouche, sans cesser de sourire, et
gratta une allumette sur l’ongle de son pouce. Ensuite il demanda :
— Vous vous rappelez ce sentier au sujet duquel votre petite fille vous a
interrogé ?
D’abord, Louis ne vit pas de quoi il parlait. Ellie lui avait posé
d’innombrables questions avant de succomber enfin au sommeil. Puis il se
souvint du petit chemin bien entretenu qui gravissait le flanc du coteau en
sinuant à travers les bouleaux.
— Ah oui ! dit-il. Vous lui avez promis que vous lui en parleriez un de ces
jours.
— Et je tiendrai ma promesse, assura Crandall. Ce sentier s’enfonce dans
les bois sur une distance d’à peu près trois kilomètres. Ce sont les gosses des
environs qui le maintiennent en état, car ce sont eux qui s’en servent. Au jour
d’aujourd’hui pourtant, la population des enfants n’est plus tellement stable…
Au temps où j’étais enfant moi-même, les gens n’avaient pas la bougeotte
comme à présent : on se fixait quelque part et on n’en partait plus. Mais
apparemment, ils se passent le mot et chaque printemps ils s’amènent en
bande, ils dégagent le sentier de ses mauvaises herbes et ils le tiennent propre
pendant tout l’été. La plupart des adultes de Ludlow et des environs ignorent
l’existence de ce sentier ; il y en a bien quelques-uns qui sont au courant, mais
guère plus d’une poignée. Par contre, tous les enfants le connaissent, j’en suis
sûr.
— Vous savez où il mène ?
— Au cimetière des animaux, dit Crandall.
— Un cimetière d’animaux ? répéta Louis, interloqué.
— Ça doit vous paraître bizarre, mais ça ne l’est pas tant que ça, dit
Crandall en tirant sur sa cigarette et en imprimant un mouvement de bascule à
son rocking-chair. C’est cette damnée route. Elle fait des ravages chez les
bêtes domestiques. Et pas seulement chez les chiens et les chats. Les enfants
Ryder avaient un raton laveur apprivoisé, et un de ces gros camions Orinco lui
est passé dessus. Ça remonte à quand, déjà, cette histoire ? Ça devait être en
1913, ou peut-être même avant. En tout cas, c’était avant que la législature
d’État ait adopté cette loi qui interdit la possession à domicile d’un raton
laveur ou d’un putois, même opéré.
— Pourquoi ont-ils fait ça ?
— La rage, expliqua Crandall. On a eu pas mal d’alertes à la rage dans le
Maine ces temps derniers. Il y a deux ou trois ans, dans le sud de l’État, un
gros saint-bernard l’a attrapée et il a tué quatre personnes. Ça a fait toute une
histoire. On s’est aperçu que ce pauvre chien n’avait pas été vacciné. Si ses
andouilles de maîtres avaient pensé à lui faire faire ses vaccins, rien de tout ça
ne serait arrivé. Mais avec un raton laveur ou un putois, ça ne marche pas
aussi simplement : il faut les faire piquer au moins deux fois l’an, et encore le
vaccin n’est pas toujours efficace. Pourtant, le raton laveur des petits Ryder
n’était pas méchant comme la plupart de ses congénères, loin de là. Il
s’amenait vers vous en tortillant son gros derrière – qu’est-ce qu’il était gras,
pauvre bestiole ! – et il vous léchait la figure exactement comme aurait fait un
chien. Leur papa l’avait même amené au vétérinaire pour le faire châtrer et lui
faire ôter ses griffes. Sûr que ça avait dû lui coûter une belle somme !
« Il travaillait chez IBM à Bangor, Ryder. Ils sont partis dans le Colorado
ça doit faire cinq ans… peut-être même six à présent. Ça me fait tout drôle de
penser que ces deux garnements sont pratiquement à l’âge de conduire. La
perte de ce raton laveur a été un vrai crève-cœur pour eux, c’est sûr. Matty
Ryder a pleuré pendant si longtemps que sa mère s’est affolée ; elle voulait le
traîner chez le docteur. Je suppose qu’il s’en est remis depuis, mais ils
n’oublieront jamais. Un gosse dont la petite bête familière se fait écraser sur
la route, ça n’oublie plus. »
Louis pensa soudain à Ellie et la revit telle qu’elle était lorsqu’il l’avait
quittée tout à l’heure, dormant à poings fermés avec Church lové à ses pieds
et émettant ce son de gorge qui évoquait un moteur rouillé.
— Ma fille a un chat, dit-il. Il s’appelle Winston Churchill, mais on dit
Church pour abréger.
— Il a encore ses bijoux de famille ?
— Pardon ? fit Louis, qui n’avait pas du tout saisi l’allusion.
— Est-ce qu’il est entier, ou est-ce que vous l’avez fait couper.
— Non, dit Louis. Non, on ne l’a pas fait couper.
À vrai dire, ce problème épineux avait occasionné quelques frictions à
Chicago. Rachel voulait faire stériliser Church ; elle avait été jusqu’à prendre
rendez-vous chez le vétérinaire. Louis avait annulé le rendez-vous. Il n’était
toujours pas certain d’avoir lui-même compris ce qui l’avait poussé à agir
ainsi. Ce n’était sûrement pas pour la simple raison qu’il assimilait sa propre
virilité à celle du gros chat mâle de sa fille ; il n’était tout de même pas idiot à
ce point. Ce n’était pas non plus à cause du ressentiment qu’il éprouvait à
l’idée d’être obligé de faire castrer Church pour que la grosse dame d’à côté
puisse s’épargner la fatigue de boucler le couvercle de ses poubelles en
plastique. Tout cela entrait en ligne de compte, bien sûr, mais sa réaction était
essentiellement partie d’une intuition vague, mais très forte, qui lui disait que
l’opération allait détruire en Church une chose à laquelle il tenait beaucoup,
qu’elle éteindrait à tout jamais la flamme insolente qui dansait en permanence
au fond des yeux verts du chat. Finalement, il avait eu raison des arguments
de Rachel en faisant valoir que ce problème ne se poserait bientôt plus étant
donné qu’ils allaient s’installer à la campagne. Et voilà qu’à présent Judson
Crandall lui faisait observer que la vie à la campagne, à Ludlow tout au
moins, consistait entre autres à prendre des mesures pour faire face à la
menace permanente que faisait peser une route trop fréquentée sur l’existence
des animaux domestiques et qu’il lui demandait s’il avait pris la précaution de
faire couper son chat. Un peu d’ironie, docteur Creed ? C’est un excellent
tonique sanguin.
— Si j’étais vous, je le ferais couper, dit Crandall en écrasant son mégot
entre le pouce et l’index. Un chat coupé perd pas mal de ses instincts
baladeurs. S’il est tout le temps à courir à droite à gauche, sa chance finira par
s’épuiser et il ira rejoindre le raton laveur des fils Ryder, le cocker du petit
Timmy Dressler et le perroquet de Mrs Bradley. Pas que le perroquet se soit
fait aplatir par un camion, bien sûr. Un jour, il a lâché la rampe et on l’a
retrouvé les pattes en l’air, simplement.
— Je réfléchirai à la question, dit Louis.
— Vous feriez mieux, approuva Crandall en se levant. Où en êtes-vous de
votre bière ? Finalement, je crois que je vais m’offrir une petite tranche de
Cheddar.
— J’ai tout bu, dit Louis en se levant aussi. Et il vaut mieux que je m’en
aille à présent. J’ai une journée chargée demain.
— Vous commencez à l’université ?
Louis fit oui de la tête.
— Les étudiants n’arriveront pas avant quinze jours, mais il faut que je
sois prêt à les accueillir de pied ferme.
— Oui, j’imagine que ça serait très embêtant si vous ne saviez pas où on
range les pilules, dit Crandall en lui tendant la main.
Louis la prit et la serra avec prudence, sachant que les vieillards ont les os
particulièrement sensibles.
— Vous n’avez qu’à revenir n’importe quel soir, dit Crandall. Je voudrais
vous présenter à Norma. Je crois que vous allez lui plaire.
— Entendu. J’ai été ravi de faire votre connaissance, Jud.
— Pareillement. Vous aurez vite fait de vous adapter, vous verrez. Peut-
être même que vous prendrez racine.
— J’espère bien, dit Louis.
Il descendit l’allée dallée de grosses pierres aux formes irrégulières qui
menait jusqu’à la route et dut s’arrêter sur le bas-côté pour laisser passer un
autre camion ; celui-ci roulait en direction de Bucksport, et il était suivi d’une
file de cinq voitures. Ensuite, il adressa un bref salut de la main à Jud,
traversa la rue (la route ! se morigéna-t-il une fois de plus) et pénétra dans sa
nouvelle maison.
Il y régnait la douce quiétude du sommeil. Ellie ne semblait pas avoir
bougé d’un poil depuis tout à l’heure, et Gage était toujours dans son lit-cage,
endormi dans une position typiquement gagesque, étalé sur le dos, les bras en
croix, un biberon à portée de la main. Louis resta un moment à regarder son
fils dormir, et tout à coup il sentit son cœur déborder d’un amour si violent
qu’il en paraissait presque dangereux. Il supposa que la violence de ses
sentiments était due pour une bonne part à un regret poignant des lieux et des
visages qu’il avait laissés derrière lui à Chicago, et dont la distance effaçait si
rapidement les contours qu’il lui semblait déjà qu’ils n’avaient jamais existé
vraiment. De mon temps, les gens n’avaient pas la bougeotte comme à
présent : on se fixait quelque part et on n’en partait plus. Il y avait du vrai là-
dedans…
Louis s’approcha de son fils et, profitant de ce qu’il n’y avait personne –
pas même Rachel – pour le voir faire, il déposa un baiser sur ses doigts et les
appuya d’un geste bref et léger sur la joue de Gage à travers les barreaux du
petit lit d’enfant.
Gage émit un bruit de succion mouillé et se retourna sur le côté.
— Dors bien, bébé, murmura Louis.
Il se déshabilla sans bruit et se glissa dans sa moitié du grand lit double qui
se réduisait pour l’instant à un matelas posé sur le sol. Les tensions
accumulées pendant la journée commençaient à se dénouer en lui. Rachel
était rigoureusement inerte. Les masses de cartons empilés dessinaient autour
d’eux des formes fantomatiques.
Juste avant de s’endormir, Louis se souleva sur un coude et il regarda par
la fenêtre. Leur chambre était en façade, et il pouvait apercevoir la maison des
Crandall de l’autre côté de la route. La lune était cachée par les nuages, de
sorte qu’il faisait trop sombre pour discerner précisément les formes, mais la
minuscule lueur de la cigarette de Jud rougeoyait encore au milieu des
ténèbres de la véranda. Il est toujours là, se dit Louis. Il n’ira sans doute pas
se coucher avant un bon moment. Les vieux ont du mal à dormir. On dirait
qu’il monte la garde. On dirait qu’il guette quelque chose.
Mais quoi ?
Louis remuait encore ces pensées dans sa tête au moment où il sombra
dans le sommeil. Il rêva qu’il était à Disney World. Il pilotait une camionnette
blanche, d’un blanc très cru, avec des croix rouges peintes sur ses flancs.
Gage était assis à côté de lui, et dans son rêve, il avait au moins dix ans.
Church, allongé sur le tableau de bord, fixait Louis de ses yeux verts
iridescents. Au milieu de la grand-rue minutieusement reconstituée, non loin
de la fausse gare de style 1890, Mickey Mouse échangeait des poignées de
main avec les mioches agglutinés autour de lui, et leurs petites mains
confiantes disparaissaient dans ses énormes gants blancs de dessin animé.
7
Au cours des deux semaines suivantes, la famille Creed fut absorbée par
de multiples occupations. Louis apprenait progressivement à s’adapter aux
exigences de sa nouvelle fonction (comment il se comporterait lorsqu’il se
trouverait face à dix mille étudiants parmi lesquels figureraient sans doute bon
nombre d’alcooliques et de drogués, sans parler des cas de maladies
vénériennes, de ceux qui présenteraient des syndromes d’angoisse à cause
d’une peur phobique des examens ou parce qu’ils avaient été arrachés du nid
familial pour la première fois, et de la douzaine d’anorexiques – en général de
sexe féminin… –, ce qui se passerait lorsqu’ils convergeraient tous ensemble
sur le campus, mieux valait ne pas trop y penser). Et tandis que Louis prenait
en main ses nouvelles tâches de responsable des services médicaux de
l’université d’Orono, Rachel prenait en main la conduite de la maisonnée.
Gage accumulait consciencieusement les plaies et les bosses qui allaient
de pair avec l’apprentissage de son nouvel environnement, et pendant un
temps ses réveils nocturnes prirent un rythme fâcheusement anarchique, mais
vers le milieu de leur deuxième semaine de vie à Ludlow les choses rentrèrent
dans l’ordre et il se remit à dormir normalement toute la nuit. En revanche,
Ellie, qui devait faire face à la perspective de commencer l’école primaire
dans un endroit entièrement nouveau pour elle, vivait dans un état de
surexcitation continuelle et avait sans cesse les nerfs à fleur de peau. Elle était
prise à tout bout de champ d’accès de fou rire auxquels succédaient des
périodes de dépression quasi ménopausales, et faisait des caprices pour un oui
ou pour un non. Rachel était certaine que cela lui passerait dès qu’elle aurait
constaté que l’école ne ressemblait en rien à l’affreux croque-mitaine assoiffé
de sang dont elle s’était construit l’image dans sa tête, et Louis inclinait à lui
donner raison. La plupart du temps, d’ailleurs, Ellie restait pareille à ce
qu’elle avait toujours été : un vrai petit ange.
Louis avait rapidement pris l’habitude d’aller retrouver Jud chaque soir
pour déguster une bière ou deux en sa compagnie. Au moment où Gage se
remit à dormir normalement la nuit, Louis commença à apporter
régulièrement avec lui, une fois sur deux peut-être, un pack de six bières. Il
avait fait la connaissance de Norma Crandall, une vieille dame douce et
affable qui souffrait de polyarthrite chronique évolutive, cette cochonnerie
qu’on appelle aussi grand rhumatisme déformant et qui empoisonne tout ce
qu’il aurait pu rester de joie dans l’existence de beaucoup de vieilles
personnes, au demeurant parfaitement saines. Mais Norma faisait front. Elle
ne capitulait pas devant la douleur ; elle ne baissait jamais pavillon ; elle
résistait pied à pied. Louis estima qu’elle avait encore devant elle cinq ou sept
années de vie productive, quoique pas tellement folichonne.
Contrevenant, une fois n’est pas coutume, aux règles qu’il s’était fixées à
lui-même, il examina la vieille dame de sa propre initiative et il éplucha
soigneusement les prescriptions de son médecin traitant habituel, auxquelles il
ne trouva strictement rien à redire. Il éprouva une déception cuisante de ne
pouvoir rien faire de plus pour elle, de n’avoir rien de mieux à lui suggérer,
mais son médecin, le Dr Weybridge, avait visiblement fait un tour aussi
complet que possible de la situation et prévu toutes les mesures à prendre
compte tenu de l’évolution prévisible du mal qui, à moins d’une rémission
subite sur laquelle il valait mieux ne pas trop tabler, ne pourrait qu’empirer
régulièrement. La seule alternative qui restait à Norma Crandall était
d’apprendre à faire bon ménage avec sa douleur ou d’aller passer le restant de
ses jours claquemurée dans une petite chambre à gribouiller des lettres à son
cher mari avec de gros crayons d’enfant.
Rachel et Norma s’aimaient bien, et elles avaient scellé leur amitié en
échangeant des recettes de cuisine à la façon de deux garçonnets qui troquent
de ces images de vedettes de base-ball qu’on trouve dans les paquets de
céréales précuites ; ça avait d’abord été le bœuf Stroganoff de Rachel contre
le pâté de pommes paysannes de Norma, et le reste avait suivi. La vieille
dame s’était vite attachée aux deux enfants, surtout à Ellie qui d’après elle
allait devenir en grandissant « une vraie beauté à l’ancienne ». Le soir, au lit,
Louis déclara qu’il était encore heureux que la vieille dame n’ait pas prédit à
Ellie qu’elle serait « une belle vieille peau » et Rachel fut prise d’un fou rire
si violent qu’elle en péta ; Louis fit chorus, et ils rirent si longtemps et si
bruyamment qu’ils réveillèrent Gage qui dormait dans la chambre voisine.
Le jour de la rentrée des classes, Louis, qui estimait s’être suffisamment
mis au courant pour assurer sans dommage le bon fonctionnement de
l’infirmerie du campus et des locaux de soins annexes, décida de prendre sa
journée (d’ailleurs, l’infirmerie était absolument vide pour le moment ;
l’unique patiente, une étudiante qui suivait des cours de rattrapage d’été et qui
s’était cassé la jambe sur les marches du bâtiment de l’Association des
étudiants, était repartie une semaine auparavant). Quand le gros autobus
scolaire jaune parut au croisement de Middle Drive et de la route 15 et vint
s’arrêter lourdement devant chez eux, Louis et Rachel, qui tenait Gage dans
ses bras, étaient debout sur la pelouse. Le chauffeur actionna l’ouverture de la
porte pliante et il s’en échappa des piaillements excités d’enfants qui se
répandirent dans l’air tiède de septembre.
Ellie se retourna brièvement vers ses parents et leur lança un drôle de
regard implorant comme pour leur demander s’il n’était pas encore temps
d’enrayer cette mécanique impitoyable qui était en train de l’aspirer.
Apparemment, ce qu’elle lut sur leurs visages la convainquit qu’il était trop
tard et que tout ce qui allait suivre cette journée fatidique était désormais aussi
inéluctable que la lente progression de l’arthrite de Norma. Elle tourna la tête
et gravit le marchepied de l’autobus, dont la porte se referma sur elle en
projetant au-dehors une légère vapeur qui faisait songer à l’haleine d’un
dragon. L’autobus s’éloigna et Rachel fondit en larmes.
— Allons, ne pleure pas, voyons, dit Louis qui était lui-même à deux
doigts d’éclater en sanglots. Il ne s’agit jamais que d’une demi-journée.
— Une demi-journée, c’est déjà bien trop, rétorqua Rachel d’une voix
pleine de reproche.
Ses larmes redoublèrent. Louis la serra contre lui, et Gage passa
nonchalamment un bras autour du cou de chacun. D’ordinaire, lorsque Rachel
pleurait, Gage faisait de même. Mais cette fois-là, non. « Le petit salaud, se
dit Louis. Il sait qu’il nous a tout à lui à présent. »
Ils attendirent le retour d’Ellie avec pas mal de fébrilité, engloutissant des
litres de café, se livrant à des spéculations sans fin sur son sort. Louis alla
s’enfermer dans la pièce dont il comptait faire son bureau, à l’arrière de la
maison, et il se mit à glandouiller bêtement sans arriver à faire grand-chose de
mieux que de remuer des papiers de-ci, de-là. Rachel commença à préparer le
déjeuner absurdement tôt.
À dix heures et quart, le téléphone sonna. Rachel se rua dessus, décrocha
avant même la seconde sonnerie et articula un « allô ? » exsangue. Louis était
debout dans l’encadrement de la porte qui séparait son bureau de la cuisine. Il
s’imaginait déjà que c’était la maîtresse d’Ellie qui appelait pour leur
annoncer que c’était râpé, que le grand estomac de l’Instruction publique
n’avait pas trouvé Ellie à son goût et avait décidé de la recracher. Mais ce
n’était que Norma Crandall qui téléphonait pour leur dire que Jud venait de
terminer la récolte du maïs et qu’une douzaine d’épis étaient à leur disposition
s’ils les voulaient. Louis se rendit chez les Crandall avec un sac à provisions
et il gronda Jud pour ne pas lui avoir demandé de l’aider à la cueillette.
— Bah ! de toute façon la récolte était merdeuse cette année, dit le vieil
homme.
— Tu serais gentil d’éviter ce genre de langage quand je suis à portée
d’oreille, dit Norma en pénétrant sous la véranda avec un antique plateau
Coca Cola en tôle sur lequel étaient posés trois grands verres de thé glacé.
— Navré, ma chérie, s’excusa Jud.
— Oh, il n’est pas plus navré que ça ! commenta Norma à l’intention de
Louis avant de s’asseoir avec une petite grimace de douleur.
— J’ai vu Ellie monter dans l’autobus, dit Jud en allumant une
Chesterfield.
— Tout ira bien pour elle, ne vous en faites pas, assura Norma. Ces
choses-là finissent presque toujours par s’arranger.
« Presque », songea lugubrement Louis.
Mais à son retour, Ellie se portait effectivement le mieux du monde. Elle
rentra sur le coup de midi, souriante et épanouie, sa robe bleue des grands
jours s’évasant gracieusement autour de ses tibias zébrés d’égratignures (elle
avait même une écorchure toute fraîche à un genou, qu’elle ne se fit pas faute
de leur exhiber fièrement). Elle brandissait d’une main un dessin qui
représentait peut-être deux enfants, à moins que ce ne fût un couple d’oies, le
lacet d’un de ses souliers traînait par terre, elle n’avait plus qu’un seul ruban
dans les cheveux et elle braillait :
— On a chanté Old MacDonald ! Maman ! Papa ! On a chanté Old
MacDonald, comme à l’école de Carstairs Street !
Rachel jeta un coup d’œil en direction de Louis qui était assis, Gage sur
les genoux, sur la banquette du bow-window. Le bébé dormait à moitié.
Rachel détourna très vite son regard, mais Louis y avait lu de la tristesse et
l’espace d’un instant une affreuse panique s’empara de lui. « C’est donc vrai
que nous allons vieillir, se dit-il. Vieillir pour de bon. Personne ne fera
d’exception pour nous. Ellie est partie pour grandir… et nous aussi. »
Ellie accourut vers lui et essaya de lui montrer simultanément son dessin
et son écorchure tout en lui parlant de sa nouvelle maîtresse, Mrs Berryman et
de la chanson qu’ils avaient chantée. Church passait et repassait entre ses
jambes en ronronnant et c’était miracle qu’elle ne trébuchât pas sur lui.
— Chut ! fit Louis en l’embrassant.
Ignorant tout ce remue-ménage, Gage s’était endormi.
— Laisse-moi juste le temps de mettre le bébé au lit, et après tu me
raconteras tout ça.
Le bébé dans les bras, il gravit l’escalier que baignaient les rayons
obliques et brûlants d’un soleil de fin d’été, et lorsqu’il parvint au palier de
l’étage, un pressentiment horrible et ténébreux s’abattit sur lui avec tant de
force qu’il se pétrifia sur place et regarda autour de lui avec stupeur en se
demandant d’où pouvait bien lui venir cette soudaine terreur. Il avait resserré
son étreinte sur l’enfant, qui se mit à se débattre faiblement dans son sommeil,
et il sentit que de grandes plaques de chair de poule s’étaient formées sur
toute la longueur de ses bras et de son dos.
« Qu’est-ce qui ne va pas ? » se demanda-t-il, épouvanté et confus. Son
cœur battait la chamade ; des frissons glacés lui couraient le long du crâne et
il lui sembla que son cuir chevelu se recroquevillait brusquement ; il sentit
une brusque giclée d’adrénaline en arrière de ses yeux. Louis savait qu’en cas
de peur extrême les yeux humains s’exorbitent vraiment : ils ne s’écarquillent
pas simplement, ils grossissent bel et bien à mesure que la pression sanguine
augmente et que la pression hydrostatique du liquide céphalo-rachidien
s’intensifie. « Mais qu’est-ce que ça peut bien être, bon Dieu ? Des
fantômes ? Bon sang, on dirait vraiment que quelque chose m’a frôlé en
passant près de moi dans le couloir – quelque chose qu’il m’a presque semblé
apercevoir. »
Au rez-de-chaussée, la porte à treillis qui doublait celle de l’entrée
principale se rabattit sur le chambranle avec un claquement sec.
Louis Creed tressaillit violemment et il réprima un hurlement. Puis il se
mit à rire. Il venait tout simplement de tomber dans une espèce de trou
psychologique, d’avoir une absence, une de ces brèves pertes de conscience
dont les épileptiques ne sont pas les seuls à souffrir : il arrive parfois que des
gens parfaitement normaux éprouvent ce genre de défaillances ; elles passent
aussitôt, et on n’en parle plus. Que disait le vieil Ebenezer Scrooge au
fantôme de Jacob Marley, dans le Conte de Noël ? « Il se peut bien que vous
ne soyez rien de plus qu’un peu de pomme de terre mal cuite. Vous me faites
penser à une sauce trop grasse plutôt qu’à une tombe. » Et c’était encore plus
juste (aussi bien du point de vue de la physiologie que du point de la
psychologie) que Charles Dickens ne l’avait sans doute soupçonné lui-même.
Les fantômes, cela n’existait pas ; en tout cas, pas dans l’expérience de Louis
Creed. Il avait constaté une bonne vingtaine de décès au cours de sa carrière,
et pas une seule fois il n’avait eu la preuve d’une âme se séparant du corps.
Il porta Gage jusqu’à sa chambre et il le coucha dans son lit. Mais tandis
qu’il remontait la couverture de son fils, il sentit un frisson convulsif le long
de son dos et il eut la brusque vision du « hall d’exposition » de son oncle
Carl. Ce hall d’exposition, on n’y présentait ni bagnoles rutilantes, ni
téléviseurs nantis de tous les derniers perfectionnements, ni lave-vaisselle
dont les portes vitrées permettaient d’admirer le détergent magique en pleine
action. Il ne contenait rien d’autre que des boîtes oblongues aux couvercles
béants, éclairées chacune par un spot discret. Carl Creed, l’oncle paternel de
Louis, était entrepreneur de pompes funèbres.
« Bon Dieu, mais qu’est-ce qui a bien pu t’épouvanter comme ça ? Fais le
vide dans ton crane ! Oublie ces conneries ! »
Il posa un baiser sur le front de son fils et redescendit pour écouter Ellie
lui faire le récit de sa première journée à l’école des grands.
8
Le samedi suivant – Ellie venait d’achever sa première semaine d’école et
la rentrée universitaire n’était plus qu’à deux jours – Jud Crandall traversa la
route et s’approcha des Creed qui étaient réunis sur la pelouse. Louis et
Rachel étaient assis sur des chaises pliantes ; Ellie avait momentanément
lâché sa bicyclette pour venir boire un verre de thé glacé et Gage rampait dans
l’herbe, s’abîmant dans la contemplation de tous les insectes qu’il rencontrait
(il devait bien aussi en avaler un de loin en loin, car il n’était pas
particulièrement regardant sur l’origine de ses protéines).
— Attendez, Jud, dit Louis en se levant, je vais aller vous chercher une
chaise.
— Pas la peine, fit le vieil homme.
Il était vêtu d’un blue-jean, d’une chemise d’ouvrier bleue à col ouvert et
de bottes en caoutchouc vertes.
Il se tourna vers Ellie.
— Ça t’intéresse toujours de savoir où mène ce sentier, Ellie ?
— Oh oui ! s’écria Ellie en se levant d’un bond, les yeux brillants. À
l’école, un garçon qui s’appelle George Buck m’a dit qu’il menait au
cimetière des animaux, et je l’ai répété à maman, mais elle n’a pas voulu que
j’y aille. Elle a dit qu’il valait mieux vous attendre, parce que vous
connaissiez l’endroit.
— Je le connais, c’est vrai, dit Jud. Et si tes parents sont d’accord, je vais
t’y emmener faire un tour. Mais tu ferais mieux de mettre des bottes ; le sol
est un peu détrempé par endroits.
Ellie se précipita à l’intérieur de la maison.
Jud la regarda s’éloigner avec des yeux pleins d’une tendresse amusée.
— Peut-être que ça vous dirait de nous accompagner, Louis ?
— Volontiers, dit Louis. (Il se tourna vers Rachel.) Tu veux venir aussi,
chérie ?
— Et Gage, alors ? Il paraît que c’est à plus de deux bornes d’ici.
— Je vais le prendre dans le porte-bébé.
— Bon, d’accord ! dit Rachel en riant. Mais tu vas voir ton dos !
Ils se mirent en route dix minutes plus tard. Gage excepté, ils étaient tous
bottés. Gage se hissait debout dans le porte-bébé en prenant appui sur les
épaules de Louis et il regardait tout avec des yeux ronds. Ellie passait son
temps à courir en avant de leur petit groupe, pourchassant des papillons,
cueillant des fleurs.
L’herbe de la prairie montait jusqu’à mi-cuisse et elle était semée de
verges d’or, cette plante vivace qui à chaque début d’automne poudre les
champs de ses myriades de capitules jaune vif. Et pourtant ce jour-là il n’y
avait pas trace d’automne dans l’air ; le mois d’août était terminé depuis près
de quinze jours, mais le soleil, oublieux du calendrier, cognait comme en
plein été. Le temps qu’ils arrivent au sommet de la première montée,
lâchement éparpillés le long du mince ruban du sentier entretenu, de larges
auréoles de sueur s’étaient formées sous les aisselles de Louis.
Jud s’était arrêté. Louis pensa d’abord que le vieil homme était essoufflé ;
puis il vit le panorama qui s’étalait à présent derrière eux.
— La vue n’est pas mal d’ici, dit Jud en se glissant un brin d’herbe entre
les dents.
Louis se dit que cette phrase était sans doute le plus bel exemple
d’euphémisme à la mode yankee qu’il lui eût jamais été donné d’entendre.
— Mais c’est fabuleux ! haleta Rachel puis, se tournant vers Louis avec un
air presque accusateur, elle ajouta : Comment se fait-il que tu ne m’aies pas
parlé de cet endroit ?
— Je ne savais même pas qu’il existait, confessa Louis, un peu honteux.
Ils étaient encore sur leur propriété, mais jusqu’à présent il n’avait tout
bonnement pas trouvé le temps de gravir le coteau dont la pente prenait
pourtant juste derrière la maison.
Ellie, qui avait pris pas mal d’avance sur eux, revenait sur ses pas, suivie
de Church qui trottinait sur ses talons. Le regard de la fillette trahissait aussi
un émerveillement non déguisé.
L’élévation sur laquelle ils se tenaient n’était pas très haute, mais cela
suffisait. En avant d’eux, vers l’est, la vue était entièrement bouchée par des
bois épais, mais dans leur dos, à l’ouest, s’étalait un paysage de rêve,
doucement vallonné, figé dans une espèce d’assoupissement tranquille, et que
la chaleur de l’été finissant nimbait d’une impalpable brume d’or. La paix
était sans mélange : il n’y avait pas même un camion de l’Orinco sur la route
pour la troubler.
Cette vallée qui s’étendait à leurs pieds, c’était bien entendu celle de la
Penobscot, rivière le long de laquelle les bûcherons du nord-est de l’État
faisaient jadis descendre de grands trains de flottage à destination de Bangor
et de Derry. L’endroit où ils se trouvaient était nettement en aval de Bangor et
légèrement en amont de Derry. La rivière, large et paisible, déroulait
rêveusement son flot au creux de la vallée. Très loin au nord, Louis discernait
vaguement les contours plus sombres des villes de Hampden et de Winterport
et le mince ruban noir de la route 15 qui traçait un serpent parallèle à celui de
la rivière en direction de Bucksport et de la baie. Sur l’autre rive de la
Penobscot, au-delà d’une longue haie d’arbres au vert éclatant, on voyait des
chemins, des champs. La flèche de l’église baptiste de North Ludlow pointait
au-dessus d’un dais de très anciens ormes et un peu plus loin à droite Louis
apercevait la silhouette trapue d’une bâtisse rectangulaire en brique rouge qui
n’était autre que l’école d’Ellie.
Au ciel, des nuages blancs dérivaient lentement vers l’horizon qui était
d’un pâle bleu de jean délavé. Et de tous les côtés, glorieusement étalés dans
leur fauve splendeur, des champs moissonnés somnolaient au soleil, entamant
déjà leur sourd et patient travail de germination hivernale.
— C’est fabuleux, en effet, dit enfin Louis. Il n’y a pas d’autre mot.
— Fut un temps, ici, c’était un lieu-dit, expliqua Jud. (Il se ficha une
cigarette dans la commissure des lèvres, mais ne l’alluma pas.) On l’appelait
Prospect Hill. Il y a bien quelques vieux qui connaissent encore le nom, mais
depuis que des gens plus jeunes se sont mis à s’installer dans le coin, il est
plus ou moins tombé dans l’oubli. Et il est bien rare que des gens se donnent
la peine de monter jusqu’ici. D’en bas, on n’a pas l’impression qu’on pourra
voir grand-chose, tellement la colline paraît basse. Et pourtant, on voit…
Il fit un grand geste de la main sans rien dire de plus.
— On voit tout ! dit Rachel d’une voix où perçait une espèce de ferveur.
(Elle se tourna vers Louis :) Chéri, ça nous appartient ?
Et avant même que Louis ait eu le temps d’ouvrir la bouche, Jud déclara :
— Ma foi, oui, c’est compris dans votre propriété.
« Ce qui, pensa Louis, n’est pas tout à fait la même chose. »
Il faisait plus frais dans la forêt ; il devait bien y avoir six ou sept degrés
de moins. Le sentier conservait à peu près la même largeur, mais à présent il
était tapissé d’une épaisse couche d’aiguilles de pin, jalonné de loin en loin
par des pots de fleurs ou de modestes bouquets disposés dans de vieilles
boîtes de conserve (les fleurs étaient pour la plupart fanées et cuites). La pente
s’était inversée mais, au bout de quatre ou cinq cents mètres, Jud rappela
Ellie, qui s’était à nouveau détachée vers l’avant.
— Ce sentier fait une excellente promenade pour une petite fille comme
toi, lui dit-il d’une voix bienveillante. Néanmoins, je veux que tu promettes à
papa et à maman que lorsque tu viendras par ici, tu ne quitteras jamais le
chemin.
— Promis ! répondit spontanément Ellie. Mais pourquoi ?
Jud jeta un coup d’œil en direction de Louis, qui se reposait en attendant
qu’ils repartent. Même dans la relative fraîcheur de cette épaisse forêt de
conifères, ce n’était pas rien de se coltiner Gage.
— Est-ce que vous savez où vous êtes ? lui demanda Jud.
Louis passa mentalement en revue toutes les réponses possibles : À
Ludlow ? À North Ludlow ? Derrière chez moi ? Entre Middle Drive et la
route 15 ?
Comme aucune ne le satisfaisait, il secoua la tête en signe de dénégation.
Jud leva un poing, pouce tendu, au-dessus de son épaule.
— Là-bas derrière, il y a du monde : c’est par là qu’est la ville. Mais en
avant de nous il n’y a que des bois sur pas loin de cent kilomètres. On appelle
ça la forêt de Ludlow ici, mais en fait elle empiète au passage sur le territoire
d’Orrington et ensuite elle continue au nord-est jusqu’à Rockford. Après ça,
on arrive à ces terrains dont je vous ai parlé, ceux dont les Indiens exigent la
restitution. Je sais que ça doit vous faire drôle à entendre, mais c’est un fait :
cette belle petite maison dans laquelle vous vivez, au bord d’une route très
fréquentée, avec son téléphone, son électricité et sa télé par câble, se trouve à
la limite d’une contrée tout ce qu’il y a de sauvage.
Il se tourna à nouveau vers la fillette, et reprit :
— Ce que je voudrais que tu comprennes, Ellie, c’est simplement qu’il ne
vaut mieux pas trop musarder dans ces bois. Si jamais tu quittais le chemin, tu
risquerais de t’égarer, et Dieu sait où tu te retrouverais.
— Je ferai attention, Mr Crandall.
Visiblement, les paroles du vieil homme avaient fait forte impression sur
Ellie ; mais elle avait l’air plus captivé qu’effrayé. Par contre, Rachel
regardait Jud avec une expression franchement inquiète, et Louis ne se sentait
pas tellement à l’aise non plus. Il supposa que c’était dû à la terreur quasi
instinctive qu’éprouve tout bon citadin vis-à-vis de la nature sauvage. Louis
n’avait pas eu l’occasion une seule fois de manier une boussole depuis son
passage chez les scouts, vingt ans auparavant, et il ne se souvenait pas mieux
de la manière dont on s’y prend pour se repérer dans les bois par rapport à
l’étoile Polaire ou à la mousse des arbres que de l’art de nouer une corde en
demi-clef ou en jambe-de-chien.
En voyant la tête qu’ils faisaient, Jud eut un début de sourire.
— Oh, vous savez, on n’a perdu personne dans ces bois depuis 1934, les
rassura-t-il. Du moins, personne du pays. Le dernier à s’y être perdu
s’appelait Will Jeppson, et ça n’a pas été une bien grande perte. Je crois bien
que Stanny Bouchard mis à part, Will était le plus grand poivrot qu’on ait
jamais vu dans la région de Bucksport.
— Vous avez dit « personne du pays », fit observer Rachel d’une voix
qu’elle ne parvenait pas à rendre aussi désinvolte qu’elle l’aurait voulu.
Louis devina sans peine à quoi elle pensait : « Nous ne sommes pas du
pays ! » En tout cas, pas encore.
Jud resta un moment silencieux, puis il hocha la tête et dit :
— C’est vrai qu’il y a des touristes qui se perdent. Ça se produit une fois
tous les deux ou trois ans. Ils n’arrivent pas à imaginer qu’on puisse se perdre
aussi près d’une route à grande circulation. Mais on les a toujours retrouvés,
vous savez, M’ame Creed, n’allez pas vous remuer les sangs à cause de ça.
— Est-ce qu’il y a des élans dans cette forêt ? demanda Rachel d’une voix
pleine d’appréhension.
Louis eut un sourire. Quand Rachel trouvait une bonne occasion
d’angoisser, elle l’exploitait toujours au maximum.
— Il pourrait vous arriver d’en croiser un dans les parages, dit Jud. Mais
un élan ne vous fera jamais aucun mal, Rachel. Durant la saison des chaleurs,
ils sont parfois un peu nerveux, mais à part ça ils ne font pas grand-chose
d’autre que de vous regarder. En dehors des périodes de rut, ils ne s’attaquent
jamais à personne, sauf aux habitants du Massachusetts. Je ne sais pas
pourquoi ils ont une dent contre eux, mais c’est la vérité vraie.
Louis se dit que le vieil homme devait être en train de blaguer, mais il n’y
avait pas moyen d’en être sûr : Jud était sérieux comme un pape.
— J’ai vu ça bien des fois de mes propres yeux, poursuivit-il. J’ai trouvé
plus d’un pauvre diable venu d’une banlieue chic de Boston cramponné à la
plus haute branche d’un arbre et jurant ses grands dieux qu’il venait de se
faire attaquer par un troupeau d’élans tous aussi gros qu’un autocar. On dirait
que les élans sont capables de flairer l’odeur du Massachusetts sur quelqu’un,
qu’il s’agisse d’un homme ou d’une femme. Ou peut-être que c’est
simplement l’odeur des vêtements neufs de chez L.L. Bean qui les excite
comme ça – allez savoir ! J’aimerais bien qu’un de ces lascars qui étudient
l’éthologie animale à l’université nous ponde un mémoire sur la question,
mais je suppose qu’ils s’en fichent pas mal.
— C’est quoi, les périodes de rut ? demanda Ellie.
— T’occupe, dit Rachel. Ellie, je te défends de venir ici sans être
accompagnée d’au moins une grande personne, ajouta-t-elle en esquissant un
pas dans la direction de Louis.
Une expression peinée se forma sur les traits de Crandall.
— Je n’avais pas l’intention de vous alarmer, Rachel, dit-il. Ni votre petite
fille non plus. D’ailleurs, il n’y a aucune raison d’avoir peur. Ce sentier est
tout ce qu’il y a de sûr. Au printemps, la pluie y creuse des fondrières, et il a
toujours été un peu bourbeux – sauf en 1955, où on a eu une sécheresse
exceptionnelle pendant l’été –, mais à part ça il n’y a rien de bien méchant
dans ces bois, on n’y trouve même pas de sumac vénéneux, alors qu’il y en a
tout un buisson au fond de la cour de recréation de l’école de Ludlow. Soit dit
en passant, Ellie, tu ferais bien de ne pas t’en approcher si tu ne veux pas être
condamnée à prendre un bain d’amidon chaque jour pendant trois semaines
entières.
Ellie se plaqua une main sur la bouche pour étouffer un rire.
— Croyez-moi, ce sentier est parfaitement sûr, insista Jud en s’adressant
cette fois à Rachel, qui n’avait toujours pas l’air convaincu. Je parierais que
Gage lui-même n’aurait pas de mal à le suivre, et d’ailleurs les autres gosses
du pays viennent souvent par ici, comme je vous l’ai dit. Ce sont eux qui
l’entretiennent ; personne n’a besoin de leur donner des instructions à ce
sujet : ils font ça de leur propre mouvement. Je ne voudrais pas qu’à cause de
moi Ellie soit obligée de rester à l’écart de leur petit jeu.
Il se pencha au-dessus de la fillette et lui fit un clin d’œil.
— Dans la vie, c’est souvent comme ça, tu sais, Ellie. Si tu restes dans le
droit chemin, tout ira bien. Mais si jamais tu t’en écartes, à moins d’avoir
beaucoup de chance, tu t’égareras fatalement. Et on sera obligés d’organiser
une grande battue pour te retrouver.
Ils reprirent leur marche. Le porte-bébé occasionnait à Louis une peine
grandissante ; un début de crampe lui tiraillait les omoplates ; de loin en loin
Gage lui empoignait les cheveux à deux mains et tirait dessus avec
enthousiasme ou lui décochait gaiement un bon coup de pied dans les reins.
Des moustiques tardifs tourbillonnaient autour de sa figure et leur susurration
lui mettait des larmes aux yeux.
Le sentier suivait toujours une pente descendante. Après avoir zigzagué
entre des sapins aux allures vénérables, il coupait en ligne droite une assez
grande étendue de taillis enchevêtrés de ronces. À cet endroit, il y avait bel et
bien de la gadoue ; les bottes de Louis s’enfonçaient dans une boue molle
parfois couronnée d’eau stagnante. Ils arrivèrent bientôt à une zone carrément
marécageuse qu’ils franchirent malaisément en prenant appui sur les grosses
mottes de terre herbues qui affleuraient à la surface. Mais après ce passage un
peu dur, les choses s’arrangèrent. Le sentier gravissait un raidillon et il était à
nouveau bordé de hautes futaies. Louis eut l’impression que Gage avait
magiquement doublé de poids et que par l’effet d’une magie concomitante la
température s’était subitement élevée de six ou sept degrés. Une sueur
abondante lui ruisselait sur le visage.
— Tu es fatigué, chéri ? lui demanda Rachel. Tu veux que je le prenne un
moment ?
— Non, non, tout va bien, répondit Louis, et c’était vrai, à part que son
cœur cavalait à toute blinde dans sa poitrine.
Il se faisait volontiers l’apôtre de l’exercice physique auprès de ses
patients, mais il ne le pratiquait guère lui-même.
Jud et Ellie cheminaient côte à côte. Le pantalon jaune citron et le
chemisier écarlate de la fillette faisaient des taches vives dans la pénombre un
peu glauque des sous-bois.
— Lou, tu crois vraiment qu’il sait où il va ? interrogea Rachel d’une voix
chuchotante où perçait une pointe d’anxiété.
— Mais bien sûr, voyons ! protesta Louis.
Tout en marchant, le vieil homme tourna brièvement la tête vers eux et,
d’une voix pleine de bonne humeur, lança :
— Ce n’est plus très loin, à présent… Vous tenez bon, Louis ?
« Mon Dieu ! se dit ce dernier. Il a plus de quatre-vingts balais, et tout ça
ne lui a même pas mis la sueur au front ! »
— Ça va, ça va ! répondit-il avec un soupçon d’agressivité dans la voix.
Sa fierté l’aurait sans doute poussé à répondre de cette manière, eût-il
même été à deux doigts de la thrombose coronaire. Il s’arracha un sourire,
remonta un peu les courroies qui lui meurtrissaient les épaules et reprit sa
marche.
Passé le faîte de la deuxième colline, le sentier descendait en pente douce
à travers un fouillis de halliers inextricables, qui arrivaient à hauteur
d’homme, et devenait progressivement plus étroit. À quelques pas en avant de
lui, Louis vit Jud et Ellie passer sous une espèce d’arcade constituée de
vieilles planches abîmées par les intempéries au centre de laquelle une main
malhabile avait tracé le mot SIMETIERRE à la peinture noire. Les lettres
avaient pâli avec le temps et l’inscription était tout juste lisible.
Louis et Rachel échangèrent un regard amusé et ils passèrent sous l’arcade
d’un même mouvement en se prenant instinctivement la main comme deux
futurs mariés qui franchissent le porche d’une cathédrale.
Pour la seconde fois ce matin-là, Louis éprouva d’abord de la surprise,
ensuite de l’émerveillement.
La clairière dans laquelle ils venaient de pénétrer n’était pas tapissée
d’aiguilles de pin. C’était un cercle à peu près parfait de gazon soigneusement
entretenu qui devait bien faire dans les quinze mètres de diamètre, bordé sur
trois de ses côtés par d’épaisses haies de buissons enchevêtrés et sur le
quatrième par un énorme monceau d’arbres morts entassés pêle-mêle dont
l’aspect était aussi sinistre que menaçant. « Un homme qui voudrait passer à
travers cet amas de vieux troncs ou l’escalader aurait intérêt à se munir d’un
protège-couilles en acier », se dit Louis. Le périmètre de gazon était couvert
de petits monuments funéraires visiblement édifiés par des enfants à l’aide de
matériaux récupérés au petit bonheur : couvercles de cageots, chutes de
contre-plaqué, plaques de ferraille tordues. Mais ces stèles de fortune
maladroitement dressées au milieu d’un cercle de buissons mesquins qui
disputaient à quelques arbustes rabougris de pauvres restes d’espace et de
lumière étaient disposées avec une symétrie que leur modestie même faisait
paraître plus remarquables encore. Et, en guise de toile de fond, il y avait cette
vaste forêt qui conférait à l’endroit une teinte absurdement mystique, plus
propre à évoquer de très anciennes coutumes païennes que les rites de la
chrétienté.
— Comme c’est charmant, dit Rachel d’une voix dépourvue de toute
conviction tandis qu’Ellie laissait échapper une exclamation de stupeur
admirative.
Louis se déharnacha et extirpa Gage du porte-bébé afin qu’il puisse
ramper à son aise. Son dos en conçut aussitôt un intense soulagement.
Ellie courait d’une stèle à l’autre en poussant des cris ravis. Abandonnant
à Rachel la surveillance du bébé, Louis lui emboîta le pas tandis que Jud
s’asseyait en tailleur, le dos calé contre un rocher, et allumait une cigarette.
Louis s’aperçut très vite que la symétrie qui l’avait frappé en pénétrant
dans l’enceinte du cimetière n’était pas le fruit du hasard : les tombes avaient
été volontairement disposées en cercles à peu près concentriques.
Sur une croix grossière composée avec des lattes de caisses d’emballage,
une main d’enfant avait inscrit d’une écriture appliquée : « SMUCKY – LE
CHAT LE PLUS GENTTY DU MONDE », et au-dessous : « 1971-1974.
« Un peu plus loin sur le bord extérieur du même cercle, Louis avisa une
plaque d’ardoise véritable qui proclamait, en lettres rouges un peu passées :
« BIFFER ! « Et sous le nom on avait ajouté une épitaphe qui disait :
« BIFFER, BIFFER/TU AVAIS UN FLAIR/QUI ARRANGEAIT BIEN NOS
AFFAIRES. »
— Biffer, c’était l’épagneul des Dressler, expliqua Jud. (Toujours
soigneux, il avait creusé un petit trou dans le sol avec le talon d’une de ses
bottes et il s’en servait en guise de cendrier.) Un camion lui est passé dessus
l’an dernier. Hein qu’il est beau, ce petit poème ?
— Très beau, reconnut Louis.
Quelques-unes des tombes étaient fleuries. À de rares exceptions près, les
fleurs étaient fanées et parfois même complètement pourries. La peinture ou
l’encre de la moitié des inscriptions que Louis essaya de déchiffrer était
tellement délavée qu’elles étaient difficiles, voire impossibles à lire. Certaines
stèles étaient vierges et Louis devina que leurs inscriptions d’origine avaient
dû être tracées au fusain ou à la craie.
— Viens voir, maman ! vociféra Ellie. Il y a même un poisson rouge !
— Ça ne me dit rien, répondit Rachel.
Louis jeta un rapide coup d’œil dans sa direction. La jeune femme était
debout, seule, à l’extérieur du dernier cercle, et elle n’avait pas l’air dans son
assiette.
« Il lui en faut bien peu pour être bouleversée », se dit Louis. La plupart
des gens éprouvent un malaise plus ou moins prononcé en face des
représentations de la mort, mais chez Rachel ce sentiment confinait à la
phobie. Cela s’expliquait sans doute par le traumatisme qu’elle avait subi à la
mort de sa sœur Zelda.
La mort de Zelda était pour Rachel un sujet particulièrement sensible,
auquel Louis avait vite appris qu’il valait mieux éviter de faire allusion
pendant les premiers temps de leur mariage. Zelda avait été emportée très
jeune par une méningite cérébro-spinale ; son agonie avait dû être longue et
atroce, et il était naturel que Rachel en eût été marquée à vie : au moment de
la mort de sa sœur, elle était encore dans l’âge le plus impressionnable. Et
Louis comprenait très bien qu’elle préférât oublier tout cela.
Il lui adressa un petit clin d’œil et Rachel l’en remercia d’un bref sourire.
Louis leva les yeux vers le ciel. La clairière n’était pas une création
humaine : le soleil y pénétrait naturellement, et il se dit que c’était sans doute
cela qui expliquait que l’herbe y prospérât si bien. Mais pour obtenir un gazon
si parfait, il avait encore fallu beaucoup d’arrosages et de soins attentifs.
Autrement dit, les gosses avaient dû se farcir tout le chemin en trimbalant sur
leurs dos des bidons d’eau ou peut-être de ces grosses outres dont les Indiens
se servaient autrefois, et tout ça était encore plus lourd que Gage dans son
porte-bébé. Il avait du mal à imaginer que des enfants puissent faire preuve
d’autant de persévérance. De sa propre enfance, il avait gardé le souvenir
d’enthousiasmes violents mais éphémères, qui brûlaient d’une belle flamme
mais se consumaient comme un feu de paille, et c’était bien cela qu’il
retrouvait chaque jour en regardant vivre Ellie.
Plus on se rapprochait du pôle de la spirale, plus les tombes devenaient
vieilles. Les inscriptions lisibles étaient de plus en plus rares, mais celles que
Louis parvenait encore à déchiffrer indiquaient des dates régulièrement
décroissantes. Ainsi, un des cercles commençait par : « TRIXIE, ÉCRASÉE
SUR LA ROUTE LE 15/9/68 », et un peu plus loin Louis trouva une planche
large et épaisse, profondément enfoncée dans le sol, déformée et légèrement
gauchie par le gel, sur laquelle il eut quelque peine à lire : « EN SOUVENIR
DE MARTHA NOTRE LAPINE D.C.D. LE 1er MARS 1965 ». Dans la
rangée suivante, ce fut ensuite « GÉNÉRAL PATTON « (dont la stèle
proclamait qu’il avait été « UN BON CHIEN !!! », et qu’il avait péri en
1958), puis « POLYNESIA « qui devait être une perruche (puisque c’était le
nom du perroquet femelle qui enseigna le langage des animaux au Dr
Doolittle, si la mémoire de Louis était bonne) et qui avait émis son dernier
« Jacquot ! » pendant l’été de 1953. Après cela, il n’y avait plus rien de lisible
le long de deux cercles entiers, mais ensuite, alors qu’il était encore à bonne
distance du centre, Louis découvrit une plaque de grès sur laquelle on avait
maladroitement gravé une phrase qui disait : « HANNAH, LA MEILLEURE
CHIENNE DE TOUS LES TEMPS, 1929-1939 ». Bien sûr, le grès est une
roche relativement tendre (en conséquence de quoi il ne subsistait d’ailleurs
de l’inscription qu’un squelette), mais Louis n’en avait pas moins de mal à
s’imaginer les trésors de patience qu’il avait fallu à un malheureux gamin
pour tracer ces quelques mots dans la pierre. La charge d’amour et de
désespoir que cela représentait lui paraissait immense ; c’était un monument
comme aucun adulte n’en élèverait jamais à ses propres parents, ni même à un
enfant mort en bas âge.
— Il y en a qui ne datent pas d’hier, dites donc ! s’exclama-t-il à l’adresse
de Jud qui s’était levé pour le rejoindre et arrivait justement à sa hauteur.
Le vieil homme hocha la tête.
— Venez avec moi, Louis, dit-il. Je voudrais vous montrer quelque chose.
Ils continuèrent en direction du centre de la spirale et s’arrêtèrent dans la
troisième rangée. À cet endroit la circularité était si régulièrement ordonnée
qu’on ne pouvait pas croire une seconde que les choses s’étaient arrangées
ainsi par le plus grand des hasards, comme les anneaux extérieurs en
donnaient trompeusement l’impression. Jud s’était arrêté au-dessus d’une
petite plaque d’ardoise qui était tombée à plat sur le sol. Avec des gestes
précautionneux, il se mit à genoux et se redressa.
— Jadis, il y avait quelque chose d’écrit là-dessus, dit le vieil homme. Des
mots que j’avais tracés de mes propres mains à la pointe d’un ciseau ; mais
l’usure les a effacés. C’est ici que j’ai enterré mon premier chien. Il s’appelait
Spot. Il est mort de sa belle mort en 1914, l’année même de la Grande Guerre.
Ainsi donc, ce cimetière enfantin comptait des monuments plus anciens
encore que ceux de la plupart des cimetières ordinaires. Louis trouvait cette
idée effarante. Il gagna le centre du cercle et examina les stèles qui s’y
dressaient. Toutes leurs inscriptions étaient lisibles et pour la plupart elles
étaient à demi enfouies dans le sol. Il en redressa une que l’herbe avait
presque entièrement recouverte ; elle se décolla de la terre humide avec un
petit grincement de protestation ; des cloportes aveugles grouillaient sur le
bois pourri de la plaque funéraire. Louis frissonna légèrement. « Cette
nécropole pour animaux ne m’enchante pas tant que ça, après tout », se dit-il.
— Elles datent de quand, ces tombes-là ? demanda-t-il.
— Alors ça, j’en sais fichtre rien ! répondit Jud en fourrant les mains dans
les poches de son jean. À la mort de Spot, l’endroit existait déjà, bien
entendu. J’avais toute une bande de copains dans ce temps-là, et ils m’ont
aidé à creuser sa tombe. Le sol n’est pas commode à remuer par ici, vous
savez ; la surface est très dure, et par-dessous c’est bourré de caillasses. Et
moi aussi, je leur ai prêté main-forte à l’occasion.
Il ressortit sa main droite de sa poche et pointa un index calleux en
direction de plusieurs tombes successives en expliquant :
— Si je me rappelle bien, c’est là qu’on a enterré le chien de Pete
Levasseur, et là-bas, côte à côte, trois chatons d’une même portée de la chatte
à Al Groatley. Le vieux père Fritchie élevait des pigeons voyageurs ; il en a
un qui s’est fait boulotter par un chien et on l’a enterré là, Al Groatley, Carl
Hannah et moi.
Il s’interrompit et son visage prit une expression méditative.
— Vous savez, ajouta-t-il, je suis le dernier survivant de notre bande. Tous
les autres sont morts. Tous, oui, sans exception.
Louis ne fit aucun commentaire. Les mains dans les poches, il fixait les
tombes d’un air absent.
— De toute façon, conclut Jud, le sol de cette clairière est tellement
caillouteux qu’on n’aurait jamais pu y planter quoi que ce soit d’autre.
De faibles vagissements leur parvinrent, venant de l’autre extrémité du
cercle. Gage s’était mis à pleurer ; Rachel le jucha sur sa hanche et s’approcha
d’eux.
— Lou, le petit a faim, dit-elle. Il vaudrait mieux qu’on rentre.
Tout en disant cela, elle le regardait avec des yeux suppliants.
— D’accord, fit Louis.
Il passa à nouveau les courroies du porte-bébé autour des épaules et se
retourna afin que Rachel puisse y installer l’enfant.
— Ellie ! appela-t-il. Hé, Ellie, où es-tu ?
— La voilà, dit Rachel en montrant du doigt le grand amas d’arbres morts.
Ellie avait entrepris de l’escalader comme si c’était une variété sauvage de
ces cages à grimper qu’on trouve sur tous les terrains de jeux scolaires. D’une
voix où perçait un début d’anxiété, Crandall lui cria :
— Ellie, mon petit lapin, je t’en prie, ne monte pas là-dessus ! Si jamais tu
prends appui au mauvais endroit, tout l’assemblage va se démantibuler sous
toi, et tu risques de t’en tirer avec une cheville rompue !
Ellie sauta à terre, poussa un cri de douleur et s’approcha d’eux en se
frottant la hanche. Une branche morte l’avait éraflée au passage ; le tissu de
son pantalon était déchiré, mais la peau ne présentait qu’une ecchymose sans
gravité.
— Tu vois ce que je voulais dire ? fit Jud en lui ébouriffant les cheveux.
Même un forestier aguerri n’essaie pas d’escalader une tombée de vieux
arbres comme celle-là, quitte à faire un grand détour. Les arbres, ça n’aime
pas être entassés comme ça ; ça les rend méchants, et ils essaient de mordre
tout ce qui leur passe dessus.
— Vraiment ? fit Ellie.
— Mais oui. Tu vois, ils sont posés les uns sur les autres comme les
bâtonnets d’un jeu de mikado. Et si jamais tu mets le pied sur celui qu’il ne
faut pas, tout s’écroule, ça fait comme une avalanche.
La fillette se tourna vers Louis.
— C’est vrai ce qu’il dit, papa ?
— Oui, je crois.
— Beurk ! fit la fillette. Elle se campa face au monceau d’arbres morts et
glapit : « Sales cochons d’arbres, vous m’avez déchiré mon pantalon ! »
Les trois adultes éclatèrent de rire, mais le tas d’arbres morts resta
impassiblement à blanchir au soleil comme il le faisait depuis bien des lustres
sans doute. Louis trouvait qu’il évoquait assez bien les ossements de quelque
monstre antédiluvien – d’un dragon, peut-être, oui, d’un dragon terrassé jadis
par un preux chevalier, et dont le squelette effondré avait constitué cette
espèce de monstrueux mausolée.
Et tout à coup, il lui sembla que ces arbres morts étaient tombés là
beaucoup trop opportunément : situés comme ils l’étaient, ils interdisaient
tout passage entre le cimetière des animaux et les profondeurs de cette forêt
que Jud avait distraitement appelée tout à l’heure « la forêt des Indiens ».
Leur désordre même avait quelque chose de savant, leur confusion était trop
complète pour que ce fût l’œuvre de la seule nature. On aurait dit…
Sur ces entrefaites Gage lui tordit l’oreille en poussant des roucoulements
ravis et Louis oublia tout des arbres morts et de la forêt mystérieuse qui
s’étendait au-delà du cimetière des animaux. Il était temps de prendre le
chemin du retour.
9
Le lendemain, Ellie se présenta avec une figure tragique dans le bureau de
Louis alors que ce dernier était occupé à assembler un modèle réduit. En
l’occurrence, il s’agissait d’une Rolls-Royce Silver Ghost 1917 qui
comportait un total de six cent quatre-vingts pièces, dont une bonne
cinquantaine d’éléments articulés. La maquette était pratiquement terminée, et
Louis arrivait presque à s’imaginer le chauffeur en livrée, descendant d’une
longue lignée d’Anglais qui étaient cochers de père en fils depuis le XVIIIe
siècle, trônant raide comme la justice derrière son volant.
Louis avait attrapé le virus des modèles réduits à l’âge de dix ans. Il avait
commencé par la maquette d’un Spad, simple monoplace de la Première
Guerre mondiale que son oncle Carl lui avait offert pour son anniversaire,
puis il avait épuisé à peu près tout le catalogue de modèles réduits
d’aéroplanes de la marque Revell avant de passer le cap de la puberté et
d’accéder à des choses plus belles et plus complexes. Vers la fin de
l’adolescence, il s’était pris d’une passion pour les bateaux en bouteille, puis
il avait eu sa phase « machines de guerre « et même une assez longue période
au cours de laquelle il avait monté des armes à feu grandeur nature, des Colt,
des Winchester, des Luger, d’un réalisme si hallucinant qu’on avait du mal à
se résigner à ce que le coup ne parte pas lorsqu’on appuyait sur la gâchette.
La trentaine venue, il s’était mis aux paquebots et sa phase « transatlantique »
avait duré cinq ans. Un modèle réduit du Lusitania et un autre du Titanic
décoraient la bibliothèque de son bureau à l’université, et un Andrea Doria
miniature qu’il avait terminé juste avant leur départ de Chicago voguait à
présent sur la cheminée du living. Louis venait d’entrer dans une nouvelle
phase. Celle des voitures anciennes. Et si le mécanisme dorénavant bien établi
fonctionnait à nouveau, il faudrait encore quatre ou cinq ans avant qu’il
éprouve le besoin de passer à autre chose. Le modélisme était la seule
véritable marotte de Louis, son violon d’Ingres en quelque sorte ; Rachel
considérait cela avec l’indulgence bienveillante que toute bonne épouse se
doit d’accorder aux petites lubies de son mari, mais Louis soupçonnait que
son indulgence avait un fond de mépris et que même au bout de dix années de
mariage Rachel continuait à penser qu’il finirait par surmonter cette fixation
puérile. L’attitude de Rachel était peut-être en partie le reflet de celle de son
père, qui avait toujours soutenu qu’elle avait épousé un parfait débile.
« Peut-être que Rachel a raison, se dit-il. Peut-être que d’ici à deux ou
trois ans je vais décider un beau matin de remiser mes modèles réduits au
grenier et d’aller faire du deltaplane à la place. »
Tandis qu’il se faisait ces réflexions, Ellie le regardait avec un air grave.
Au loin, l’air limpide de la matinée répercuta le carillon des cloches qui
convoquaient les fidèles à l’office dominical.
— Bonjour, papa, dit la fillette.
— Salut, ma puce. Eh bien, qu’est-ce qui t’arrive ?
— Oh, rien, soupira Ellie.
Pourtant son expression démentait ses paroles ; son expression disait qu’il
se passait pas mal de choses, et des choses qui n’avaient rien de
particulièrement joyeux. Ses cheveux, qui venaient d’être lavés, lui tombaient
librement sur les épaules ; ils avaient tendance à foncer avec l’âge, mais dans
cette lumière ils paraissaient plus blonds que nature. Ellie avait mis une robe,
comme presque tous les dimanches, et Louis s’en étonna une fois de plus ;
pourtant, ils n’avaient jamais fréquenté l’église.
— Qu’est-ce que tu construis ? demanda la fillette.
Il le lui dit tout en collant soigneusement un garde-boue.
— Regarde, dit-il en lui tendant un minuscule bouchon de radiateur. Tu
vois les deux R entrecroisés ? Il n’y manque aucun détail. Si l’avion qu’on
prend pour aller à Chicago pour les fêtes de Thanksgiving est un L-1011 de la
Lockheed, tu verras exactement les mêmes R sur les moteurs.
— Bah, fit Ellie en lui rendant l’objet, ce n’est qu’un bouchon de
radiateur.
— Je t’en prie, Ellie, dit Louis. Quand on est l’heureux propriétaire d’une
Rolls-Royce, on appelle ça un « enjoliveur ». Si on est assez riche pour se
payer une Rolls, on peut se permettre de crâner un peu. Dès que j’aurai mon
deuxième million de dollars en banque, je m’en achèterai une moi-même.
Comme ça, quand Gage sera malade en voiture, il pourra dégobiller sur du
vrai cuir.
Et à propos, Ellie, qu’est-ce qui te tarabuste donc ?
Mais avec Ellie, ce n’était pas la bonne méthode. Pas question de
l’interroger ainsi de but en blanc. Ellie n’avait pas l’habitude d’étaler aussi
facilement ses sentiments, et c’était un trait de caractère que Louis admirait
beaucoup chez elle.
— Est-ce qu’on est riches, papa ?
— Non, dit Louis. Mais on n’est pas non plus dans la misère.
— Michael Burns m’a dit que tous les docteurs étaient riches. Il est dans
ma classe à l’école.
— Eh bien, tu diras à Michael Burns qu’il se trompe. Beaucoup de
médecins deviennent riches, c’est vrai, mais ça leur prend au moins vingt
ans… et on ne s’enrichit pas en dirigeant les services médicaux d’une
université. Pour se faire du fric, il faut avoir une bonne spécialité. Être
gynécologue, orthopédiste, neurologue. Ceux-là font vite fortune. Mais un
malheureux salarié comme moi, ça met rudement longtemps à s’enrichir.
— Mais alors pourquoi tu n’as pas une bonne spécialité, papa ?
Louis songea à nouveau à ses modèles réduits ; il se remémora le jour où
le goût des avions de combat lui avait brusquement passé ; il s’était lassé tout
aussi soudainement des tanks et des canons et après avoir mis des bateaux en
bouteille pendant des années avec une passion qui paraissait inextinguible, il
s’était subitement aperçu que c’était complètement idiot. Ensuite, il essaya de
s’imaginer ce qu’on pouvait ressentir quand on était condamné à passer sa vie
entière à palper des pieds d’enfants pour s’assurer qu’ils n’étaient pas
menacés d’hallux valgus ou à enfiler des gants en latex diaphane avant
d’enfoncer un doigt distingué dans le vagin d’une femme pour voir s’il ne
présentait pas une grosseur ou une lésion.
— Ça ne me plairait pas, voilà tout, dit-il.
Church entra dans la pièce et resta un moment immobile à les examiner
curieusement de ses grands yeux verts comme pour évaluer la situation, puis
il sauta sans bruit sur l’appui de la fenêtre et parut s’endormir.
Ellie jeta un rapide coup d’œil en direction de l’animal et elle eut un
froncement de sourcils que Louis trouva très étrange. D’habitude, Ellie
regardait Church avec des yeux qui débordaient d’une tendresse tellement
sirupeuse qu’on en avait presque mal au cœur. Elle se mit à errer çà et là dans
la pièce en examinant les modèles réduits disséminés un peu partout. Puis, sur
un ton de désinvolture admirablement étudié, elle lança :
— Qu’est-ce qu’il y avait comme tombes dans ce cimetière d’animaux !
Hein, papa ?
« Ah, c’est donc là que les Athéniens s’atteignent », se dit Louis, mais il ne
se retourna même pas. Il vérifia son schéma de montage et entreprit de placer
les lanternes avant de la Rolls.
— Il y en avait beaucoup, c’est vrai, dit-il. Plus de cent, à mon avis.
— Papa, pourquoi est-ce que les bêtes ne vivent pas aussi longtemps que
les gens ?
— Mais il y a des animaux qui ont une durée de vie équivalente à la nôtre,
dit Louis. Et il y en a même qui vivent beaucoup plus longtemps que nous.
Les éléphants vivent très longtemps, et certaines tortues marines sont
tellement vieilles qu’on ne sait plus l’âge qu’elles peuvent avoir… Ou peut-
être qu’on le sait mais qu’on n’arrive pas à y croire.
Ellie écarta tout cela avec beaucoup de simplicité en déclarant :
— Je parlais des animaux domestiques, papa. Les éléphants et les tortues
marines, ça ne compte pas. Les animaux domestiques ne vivent pas longtemps
du tout. Michael Burns m’a dit qu’une année de vie d’un chien correspond à
neuf ans de notre vie à nous.
— Sept, pas neuf, corrigea Louis. Je vois où tu veux en venir, Ellie, et tu
as raison de te poser ces questions. C’est vrai qu’un chien de douze ans est un
très vieux chien. Tout ça, tu vois, c’est à cause d’un truc qui s’appelle le
métabolisme. Le métabolisme, c’est ce qui règle la durée de vie des individus.
Oh, ça ne fait pas que ça, bien sûr ; il y a des gens à qui leur métabolisme
permet de manger énormément tout en restant minces – comme maman, par
exemple – tandis que d’autres se mettent très vite à grossir – c’est mon cas.
C’est simplement que nous avons des métabolismes différents, maman et moi.
Mais, à ce qu’il semble, la principale fonction du métabolisme des êtres
vivants, c’est de jouer un peu, si tu veux, le rôle d’une horloge interne. Les
chiens ont un métabolisme relativement rapide ; celui des humains est
beaucoup plus lent. En moyenne, on vit tous à peu près soixante-douze ans. Et
soixante-douze ans, c’est drôlement long, tu peux me croire.
Ellie avait l’air vraiment soucieuse, et Louis espérait que ses explications
la rassureraient. Elles étaient pourtant loin d’être sincères. Il avait trente-cinq
ans, et à vrai dire il lui semblait que toutes ces années étaient passées aussi
vite qu’un courant d’air qui s’engouffre brièvement par l’entrebâillement
d’une porte.
— Et quant aux tortues marines, reprit-il, leur métabolisme est encore plus
lent que…
— Et les chats ? coupa Ellie en jetant à nouveau un coup d’œil en
direction de Church.
— Eh bien, les chats vivent à peu près aussi longtemps que les chiens, dit
Louis. Enfin, la plupart d’entre eux.
C’était un mensonge, et il le savait. Les chats ont des vies violentes et bien
souvent aussi des morts atroces, mais en général tout cela se produit lorsqu’ils
sont loin du regard des humains.
Ce même Church qui en cet instant précis somnolait (ou feignait de
somnoler) au soleil, ce même Church qui roupillait paisiblement chaque nuit
lové aux pieds de sa fille et qui avait été, chaton, une adorable petite boule de
poils, Louis l’avait vu harceler sans trêve un oiseau à l’aile brisée avec dans
ses yeux verts une lueur de curiosité et aussi – Louis en aurait juré une
flamme glaciale de pure cruauté. Church achevait rarement les victimes de ses
jeux sadiques, mais il y avait eu au moins une exception de taille : un gros rat
qu’il avait probablement capturé dans l’étroit passage qui séparait leur
immeuble de l’immeuble voisin. Et avec ce rat, Church n’y avait pas été de
main morte. Il en avait même fait un tel carnage qu’en voyant ce sang et ces
tripes répandus partout Rachel, qui venait d’entamer son sixième mois de
grossesse, s’était précipitée dans la salle de bains pour vomir. Oui, les chats
vivent et meurent dans la violence. Un beau jour, un chien qui ne ressemble
en rien à ces bouledogues balourds qui s’essoufflent vainement à poursuivre
des matous espiègles dans les dessins animés du dimanche après-midi leur
plante ses crocs où il faut et les égorge proprement ; ou bien ils se font régler
leur compte par un mâle rival, avalent une boulette de viande empoisonnée ou
passent sous une voiture. Les chats sont les bandits du règne animal ; ils
vivent – et meurent – comme des hors-la-loi. Et la grosse majorité d’entre eux
ne finissent pas leurs jours paisiblement assoupis devant le feu.
Mais ce ne sont pas des choses qu’un père peut dire à sa fillette de cinq
ans qui se trouve confrontée pour la première fois à la réalité de la mort.
— Tu n’as qu’à calculer, reprit-il. Church n’a encore que trois ans ; tu en
as cinq. Ce qui veut dire que dans dix ans, il y a des chances pour qu’il soit
toujours vivant alors que toi, tu auras quinze ans et tu ne seras plus qu’à un an
de la fin de tes études secondaires. Tu VOIS, ça fait un bon bout de temps.
— Ça ne me paraît pas long, à moi ! protesta Ellie d’une voix qui à présent
tremblait un peu. Pas long du tout.
Renonçant à feindre plus longtemps d’être absorbé dans la confection de
sa maquette, Louis lui fit signe de s’approcher et il la fit asseoir sur ses
genoux. Une fois de plus, la beauté de la fillette, encore accusée par l’émotion
qui la remuait, le frappa en plein cœur. Avec son teint un peu olivâtre, elle
avait l’air d’une Levantine. Ce n’était pas pour rien que Tony Benton, un de
ses collègues de Chicago, l’avait surnommée « la princesse indienne ».
— Tu sais, chérie, lui dit-il, si ça ne dépendait que de moi, je laisserais
Church vivre cent ans. Mais ce n’est pas moi qui édicte les règles.
— Qui est-ce alors ? interrogea Ellie puis, avec une nuance de suprême
dédain dans la voix, elle répondit elle-même à sa propre question : Ça doit
être le Bon Dieu, sûrement.
Louis manqua éclater de rire, mais il se contint ; c’était trop sérieux.
— Que ça soit le Bon Dieu ou quelqu’un d’autre n’y change rien, dit-il.
Les aiguilles tournent, c’est tout ce que je sais. Et personne ne peut y
échapper, mon cœur.
— Je ne veux pas que Church soit comme toutes ces bêtes mortes ! s’écria
Ellie avec une soudaine fureur. (Elle était au bord des larmes.) Je ne veux pas
qu’il meure ! Jamais ! Church est mon chat à moi ! Il n’est pas le chat du Bon
Dieu ! Si le Bon Dieu veut un chat, Il n’a qu’à s’en trouver un autre ! Qu’Il
prenne tous les chats qu’Il veut et qu’Il les fasse mourir, je m’en fiche, mais
pas Church ! Church est à moi !
Des talons claquèrent dans la cuisine et Rachel passa une tête étonnée dans
l’entrebâillement de la porte. À présent, Ellie sanglotait, le visage niché au
creux de la poitrine de Louis. L’horreur avait été nommée, formulée, elle avait
une figure désormais, on pouvait la regarder dans le blanc des yeux. Et même
si on ne pouvait rien y changer, on pouvait au moins pleurer dessus.
— Ellie, dit-il en la berçant tendrement. Ellie, Ellie, Church n’est pas
mort ; il est là, regarde : il dort.
— Mais il pourrait être mort, sanglota-t-elle. Il pourrait mourir, n’importe
quand.
Louis la serra sur son cœur et continua de la bercer. Il savait, sans avoir
aucun moyen d’en être sûr, ce qui la faisait pleurer ainsi : c’était le caractère
irréductible de la mort, qui ne se laisse fléchir par aucun argument, pas même
par les larmes d’une fillette, et qui est si cruellement imprévisible ; et c’était
aussi cette prodigieuse et funeste faculté qu’ont tous les humains de tirer de
purs symboles des conclusions pratiques qui sont quelquefois belles et nobles
et d’autres fois d’une noirceur terrifiante. Puisque tous ces animaux étaient
morts et enterrés, on était forcé d’en déduire que Church pouvait mourir et
être enterré (n’importe quand !) à son tour ; et si ça pouvait arriver à Church,
pourquoi est-ce que ça n’arriverait pas aussi à son père, a sa mère, à son petit
frère – et à Ellie elle-même ? La mort n’était qu’une idée abstraite ; le
Simetierre existait bel et bien. Les inscriptions tombales maladroites
recelaient des vérités que même une enfant pouvait pressentir.
Louis n’aurait pu s’en sortir en inventant une fable, comme il l’avait fait
un peu plus tôt au sujet des espérances de vie d’un matou. Mais tous les
enfants du monde enregistrent les bons et les mauvais points de leurs parents
dans une espèce de bulletin scolaire permanent sur lequel ils reviennent un
jour pour dresser un bilan global, et un mensonge de cette nature risquait
d’alourdir singulièrement le passif de Louis. Jadis, sa propre mère lui avait
servi une fable du même tonneau, ce vieux conte suivant lequel les femmes
qui désirent un bébé le trouveront avec la rosée du matin dans le carré de
choux le plus proche ; le mensonge était bien anodin, mais Louis ne l’avait
jamais pardonné à sa mère, et il ne s’était jamais pardonné non plus d’avoir
gobé cette histoire à dormir debout.
— Mais, ma chérie, tout le monde peut mourir, dit-il. La mort est un des
éléments de l’existence.
— Eh bien c’est un élément qui est mauvais ! s’écria la fillette. C’est
dégoûtant !
Cette fois, Louis ne trouva rien à répondre. Ellie pleurait. Au bout d’un
moment, ses larmes s’arrêteraient. Elle était forcée d’en passer par là avant de
se résigner à vivre tant bien que mal avec une vérité à laquelle il n’y avait
désormais plus moyen de se soustraire.
Il serra sa fille contre lui en écoutant les derniers échos des cloches du
dimanche qui flottaient encore au-dessus des chaumes ; ses larmes avaient
cessé depuis quelque temps déjà lorsqu’il s’aperçut qu’elle avait rejoint son
chat dans le sommeil.
Il la porta dans sa chambre, la mit au lit et redescendit dans la cuisine.
Rachel remuait une pâte à gâteau avec une vigueur superflue. Louis lui fit part
de son étonnement ; ça ne ressemblait guère à Ellie de se mettre dans des états
pareils, surtout d’aussi bonne heure.
— Non, fit Rachel en posant son bol sur le plan de travail avec un
claquement sec, ça ne lui ressemble pas, mais je crois qu’elle n’a pas fermé
l’œil de la nuit. Je l’ai entendue se retourner dans son lit et Church a demandé
à sortir sur le coup de trois heures du matin. Il ne fait ça que quand Ellie a du
mal à dormir.
— Mais pourquoi est-ce qu’Ellie aurait… ?
— Comme si tu ne le savais pas ! coupa Rachel avec humeur. C’est à
cause de ce maudit cimetière d’animaux. Ça l’a vraiment remuée, Louis.
C’était la première fois de sa vie qu’elle voyait un cimetière et ça l’a…
bouleversée, voilà. Ne compte pas sur moi pour adresser des félicitations à
ton ami Jud Crandall pour la petite balade.
« Tiens, voilà que tout à coup c’est mon ami », se dit Louis avec un
mélange de surprise et d’accablement.
— Écoute, Rachel…
— Je ne veux pas qu’elle y retourne ! Jamais !
— Rachel, Jud disait vrai en ce qui concerne le sentier, il…
— Tu sais bien que ce n’est pas à cause du sentier ! dit Rachel en se
saisissant à nouveau du bol et en fouettant la pâte avec une vigueur redoublée.
C’est ce fichu cimetière. Moi, je trouve ça malsain, ces gosses qui grimpent
jusque là-haut pour entretenir les tombes, qui tiennent le sentier en état…
C’est morbide, là ! Bon Dieu de merde ! Je ne sais pas quelle maladie ont les
mômes dans ce pays, mais je ne veux pas qu’Ellie l’attrape.
Louis la regarda avec des yeux ronds, complètement désemparé. Leur
mariage était solide comme un roc, et pourtant chaque année ils voyaient
autour d’eux de nouveaux couples se désagréger, de nouveaux ménages partir
à vau-l’eau. Louis soupçonnait fortement que cette stabilité apparente de leur
union tenait à leur respect du mystère, de ce secret de Polichinelle que tout le
monde a plus ou moins percé sans jamais le dire ouvertement, qui est que,
quand on va vraiment au fond des choses, on s’aperçoit que le mariage est une
complète fiction, qu’il n’y a pas plus d’union des âmes que de beurre en
broche, que chaque âme reste enfermée à jamais dans une gangue
impénétrable d’individualité farouche et définitivement fermée à toute espèce
de raison. C’était cela, le mystère. Et même quand on croyait connaître son
partenaire comme sa poche, il arrivait encore qu’on tombe nez à nez avec une
muraille aveugle ou qu’on soit happé dans un trou sans fond. Et parfois même
on se trouvait égaré au milieu d’une zone de complète bizarrerie ; ça vous
arrivait tout à coup (quoique rarement, Dieu merci) et sans raison apparente,
comme il arrive à un avion qui vole au milieu d’un ciel parfaitement serein
d’être brusquement secoué par d’invisibles turbulences. Par exemple, on
découvrait chez son conjoint une attitude ou une croyance qu’on n’avait
jamais soupçonnée, une conviction tellement absurde (à vos yeux en tout cas)
qu’elle frisait la psychose. Dans ces cas-là, quand on tenait à préserver la paix
du ménage et sa propre tranquillité d’esprit, il valait mieux laisser pisser le
mérinos et se répéter que les seuls gens qui perdent patience lorsqu’ils
viennent de faire ce genre de découverte sont les insensés qui s’imaginent
qu’on peut vraiment connaître l’esprit de quelqu’un d’autre.
— Chérie, ce n’est qu’un cimetière pour animaux, dit-il.
— Après avoir vu la manière dont Ellie pleurait là-dedans tout à l’heure,
répliqua Rachel en agitant sa cuillère dégoulinante de pâte en direction de la
porte du bureau de Louis, tu crois vraiment que pour elle ce n’était rien de
plus qu’un cimetière d’animaux ? Non, non, Louis ! Ça l’a vraiment
marquée ! Il ne faut pas qu’elle y retourne. Ce n’est pas à cause du sentier,
c’est cet endroit. Tu vois : elle s’est déjà mis en tête que Church allait mourir.
L’espace d’un instant, Louis eut le sentiment absurde qu’il était encore en
train de discuter avec Ellie, que la fillette s’était simplement juchée sur des
échasses, avait enfilé une des robes de sa mère et s’était caché le visage sous
un masque de Rachel extrêmement bien imité. Jusqu’à leur expression qui
était la même : tendue, un peu revêche en surface, mais avec une sensibilité à
vif pointant dessous.
Louis resta longtemps à chercher ses mots ; il lui semblait soudain que
cette discussion portait sur un point fondamental, qu’il n’était plus possible de
l’éluder simplement pour laisser intact le mystère, préserver le secret de la
solitude des âmes. Il fallait qu’il réagisse, parce qu’il voyait bien que Rachel
était complètement à côté de la plaque ; non, il ne pouvait pas la laisser
s’aveugler à ce point.
— Rachel, lui dit-il, Church va mourir.
Elle le fixa d’un regard furibond.
— Ce n’est pas de ça qu’il s’agit, répondit-elle en détachant
soigneusement chaque syllabe comme si elle était en train d’expliquer une
évidence à un enfant attardé. Church ne va pas mourir aujourd’hui, ou
demain…
— C’est ce que j’ai essayé de faire comprendre à Ellie, justement…
— Ni la semaine prochaine non plus. Il ne mourra sans doute pas avant
des années…
— Voyons, chérie, comment veux-tu qu’on en soit sûrs ?
— Évidemment qu’on peut en être sûrs ! s’exclama-t-elle avec
indignation. On s’occupe de lui comme il faut, il ne va pas mourir, personne
ici ne va mourir, alors qu’est-ce que tu as à vouloir bouleverser une
malheureuse petite fille en remuant des problèmes qu’elle ne pourra
comprendre que lorsqu’elle sera beaucoup plus grande ?
— Écoute, Rachel…
Mais Rachel n’écoutait plus rien. Les yeux flamboyant de rage, elle
continua :
— Quand la mort d’un être aimé – une bête familière, un ami, un parent –
vous tombe dessus, c’est déjà assez dur d’y faire face, on n’a pas besoin d’en
faire une… une espèce de site touristique, une né… nécropole pour
bestioles… !
De grosses larmes roulaient sur ses joues.
— Rachel… dit Louis en essayant de la prendre par les épaules.
D’un geste sec et dur, elle se déroba.
— N’en parlons plus, tiens, lança-t-elle. De toute façon, tu n’y comprends
rien, mon pauvre Louis.
Il soupira.
— J’ai l’impression d’être tombé dans une trappe et d’avoir été happé par
une espèce de moulinette géante, dit-il en espérant que ça lui arracherait un
sourire.
Mais elle ne desserra pas les lèvres ; elle se contenta de river sur lui un
regard noir. Les yeux de Rachel lançaient des éclairs, et Louis comprit qu’elle
était furieuse ; son regard n’exprimait pas simplement la colère, mais une
fureur sans bornes.
— Et toi, Rachel, commença-t-il soudain sans même savoir exactement ce
qu’il allait dire, comment as-tu dormi cette nuit ?
— Ah, c’est malin ! dit-elle avec mépris. (Elle détourna les yeux, mais
Louis avait eu le temps d’y voir passer une brève flamme de douleur.) Tu es
drôlement perspicace, Louis. Décidément, tu ne t’améliores pas. Si quelque
chose ne tourne pas rond, ça ne peut être que dans la tête de Rachel, hein ?
Cette pauvre Rachel qui a encore un de ses accès bizarres d’hyperémotivité.
— Tu es injuste.
— Ah oui ?
Elle gagna l’autre extrémité du plan de travail et posa son bol de pâte à
côté de la cuisinière avec violence, puis elle entreprit de beurrer un moule à
manqué, les lèvres serrées.
— C’est normal qu’un enfant se pose des questions au sujet de la mort,
Rachel, dit Louis d’une voix patiente. Je dirais même que c’est nécessaire. La
réaction d’Ellie, ses larmes m’ont paru parfaitement naturelles. Elle a…
Rachel virevolta brusquement et planta à nouveau ses yeux dans les siens.
— Quoi de plus naturel, en effet ! s’écria-t-elle. Quoi de plus naturel que
de l’entendre verser des torrents de larmes au sujet d’un chat qui se porte on
ne peut mieux…
— Arrête, dit Louis. Tout ça ne tient pas debout.
— Je ne veux plus qu’on en parle !
— On en parlera, que ça te plaise ou non, riposta Louis, qui sentait la
moutarde lui monter au nez. La balle est dans mon camp à présent, c’est à ton
tour de m’écouter.
— Ellie ne retournera pas dans cet endroit, Point. Et en ce qui me
concerne, la discussion est close.
— Voilà déjà plus d’un an qu’elle sait d’où viennent les bébés, dit Louis
d’une voix posée. On lui a montré le livre de Myers et on lui a tout expliqué,
tu te rappelles ? Nous pensions l’un et l’autre que les enfants doivent savoir
comment ils sont venus au monde.
— Ça n’a aucun rapport avec…
— Si, justement ! coupa-t-il avec brusquerie. Pendant que je parlais de
Church avec Ellie tout à l’heure, je me suis mis à penser à ma mère et au
baratin qu’elle m’avait sorti au sujet des bébés qui naissent dans les choux. Je
ne lui ai jamais pardonné de m’avoir raconté ça. Je crois que les enfants ne
pardonnent jamais les mensonges de leurs parents.
— D’où viennent les bébés, c’est une chose, mais ça n’a strictement rien à
voir avec ce foutu cimetière d’animaux ! lui cria Rachel, et tandis qu’elle
lançait cela, ses yeux disaient : Tu peux établir tous les parallèles que tu veux,
Louis, tu peux y passer tes jours et tes nuits, tu peux argumenter comme ça
jusqu’à plus soif, ça ne me convaincra pas.
Mais il ne désarma pas.
— Ellie sait comment naissent les bébés ; cette petite balade dans les bois
lui a simplement donné envie d’en savoir plus sur ce qui les attend à l’autre
bout. C’est parfaitement naturel. En fait, je trouve même que c’est la chose la
plus naturelle du mon…
— Arrête de me bassiner avec ça ! hurla subitement Rachel.
Elle avait hurlé pour de bon et Louis, surpris, eut un mouvement de recul
instinctif. Son coude heurta le sac de farine ouvert qui était posé sur le plan de
travail ; le sac en papier s’abattit dans le vide et éclata au sol, soulevant un
nuage de poussière blanche.
— Oh, merde ! fit Louis avec consternation.
Dans une des chambres de l’étage, Gage se mit à pleurer.
— Bravo ! fit Rachel, qui à présent pleurait aussi. Pour couronner le tout,
tu as réveillé le bébé. Merci pour cette matinée de dimanche parfaitement
sereine, tranquille et sans heurts.
Elle se dirigea vers la porte, mais Louis l’arrêta au passage en lui posant
une main sur le bras.
— Laisse-moi juste te poser une question. Je suis médecin, et donc bien
placé pour savoir qu’il peut arriver n’importe quoi aux êtres vivants,
absolument n’importe quoi. Est-ce que c’est toi qui vas expliquer à Ellie ce
qui s’est passé si jamais son chat meurt d’un typhus ou d’une leucophénie
(c’est une forme de leucémie qui est très courante chez les chats) ou s’il se
fait écraser sur la route ? Hein, Rachel, est-ce que c’est toi qui lui
expliqueras ?
— Lâche-moi ! cracha-t-elle avec furie.
Mais son regard trahissait une souffrance et une terreur mille fois plus
fortes que la colère qui vibrait dans sa voix ; son regard lui criait : Je ne veux
pas parler de ça, Louis, et tu ne peux pas m’y forcer !
— Lâche-moi, je te dis, reprit-elle. Je veux aller chercher Gage avant qu’il
ne tombe de son lit…
— Il vaudrait peut-être mieux que ça soit toi qui t’en charges. Comme ça
tu pourras lui expliquer qu’on ne parle pas de ces choses-là, que les gens bien
élevés ne parlent pas de ces choses, qu’ils se contentent de les enterrer – oh,
pardon : il ne faudra pas dire « enterrer », ça risquerait de la traumatiser.
— Salaud ! sanglota Rachel en s’arrachant à son étreinte.
Louis regrettait déjà ce qu’il venait de dire, mais bien entendu il était trop
tard.
— Rachel…
Elle l’écarta brusquement en sanglotant de plus belle.
— Laisse-moi tranquille, Louis. Tu en as assez fait comme ça. Arrivée à la
porte, elle s’arrêta et se retourna vers lui, le visage inondé de larmes. Je ne
veux plus qu’on parle de ça devant Ellie. Je suis sérieuse Lou. La mort, ça n’a
rien de naturel. Rien ! C’est cela que tu devrais savoir en tant que médecin.
Elle tourna les talons et s’enfuit, abandonnant Louis au milieu de la
cuisine déserte qui résonnait encore de leurs éclats de voix. Au bout d’un long
moment, il se décida enfin à aller chercher un balai dans la dépense. Tandis
qu’il balayait, il médita ce que Rachel lui avait dit juste avant de s’en aller ;
leurs points de vue étaient diamétralement opposés, et pourtant cet
antagonisme était resté longtemps secret. Étant médecin, il était logique que
Louis considérât la mort comme la chose la plus naturelle du monde, la
naissance mise à part. Dans la vie, rien n’est inéluctable ; les impôts, les
brouilles familiales, les conflits sociaux, la réussite ou l’échec, rien de tout
cela n’est fatal. La seule fatalité, c’est que les aiguilles n’arrêtent pas de
tourner et qu’au bout du compte il n’en subsiste rien d’autre que des pierres
tombales dont le temps ronge et efface peu à peu les inscriptions. Même les
tortues marines et les séquoias géants finissent par y passer un jour.
— Zelda, dit-il tout haut. Bon Dieu, ça a dû lui flanquer un sacré coup.
La seule question était de savoir s’il valait mieux laisser tomber ou
s’obstiner à vouloir y changer quelque chose.
Il vida la pelle à ordures au-dessus de la poubelle ; la farine s’en détacha
avec un bruit soyeux et poudra les cartons de lait chiffonnés et les boîtes de
conserve vides.
10
— J’espère qu’Ellie n’a pas pris tout ça trop à cœur, dit Jud Crandall.
Une fois de plus, Louis se dit que le vieil homme avait le don (un peu
malsain, finalement) de mettre immédiatement le doigt sur le point sensible.
Louis, Jud et Norma prenaient le frais sous la véranda des Crandall en
sirotant du thé glacé au lieu de leur habituelle bière vespérale. Sur la route, le
trafic était nettement plus intense qu’à l’accoutumée à cause des retours de
week-end : l’été touchait à sa fin, et les citadins se disaient sans doute que
désormais tout week-end un peu ensoleillé risquait d’être le dernier. Louis
devait prendre son service le lendemain à la tête de l’infirmerie de l’université
d’Orono ; depuis la veille, les étudiants affluaient par vagues successives,
s’installant dans des immeubles de studios du centre-ville ou dans les
pavillons de la cité universitaire du campus, renouant de vieilles
connaissances, et se lamentant probablement déjà à l’idée qu’ils allaient être
obligés pendant une nouvelle année de se lever aux aurores et de partager le
piètre ordinaire des restau-U. Rachel lui avait battu froid (un froid polaire)
toute la journée et il savait que lorsqu’il retraverserait la route tout à l’heure, il
la trouverait déjà endormie, probablement avec Gage dans les bras, tellement
recroquevillée contre le bord du lit que le bébé serait en danger de tomber. Sa
moitié de lit se serait augmentée d’un bon quart, et elle lui ferait l’effet d’un
grand désert aride.
— Je vous disais que j’espérais qu’Ellie…
— Excusez-moi, dit Louis. Je rêvassais. Ça l’a un peu perturbée, en effet.
Comment l’avez-vous deviné ?
— Oh, c’est qu’on en a vu passer, des gosses, nous autres, dit Jud en
prenant la main de sa femme et en lui souriant tendrement. Pas, ma bonne ?
— Ah ça oui, des tripotées, assura Norma. Nous aimons beaucoup les
enfants.
— Souvent, ce cimetière d’animaux est leur premier vrai face-à-face avec
la mort, expliqua Jud. Bien sûr, ils voient des gens mourir à la télé, mais ils
savent bien que c’est de la blague, pareil que dans ces vieux westerns qui
autrefois passaient au cinéma chaque samedi après-midi. À la télé et dans les
westerns, c’est juste des types qui se cramponnent le ventre ou la poitrine à
deux mains avant de s’écrouler. Mais pour la plupart d’entre eux, ce petit
cercle de gazon sur la colline est bien plus réel que tous ces films et toutes ces
dramatiques de télé mis ensemble, vous pensez bien.
Louis fit un signe d’assentiment en songeant : « Vous devriez expliquer ça
à ma femme. »
— Il y a des enfants qui ne sont pas affectés du tout, en apparence du
moins, mais moi je penserais plutôt qu’ils se… qu’ils mettent ça dans leur
poche, en quelque sorte, pour l’examiner plus tard bien à leur aise, comme ils
le font avec tous les objets curieux qu’ils ramassent. En général, ça ne fait pas
de drame, quoique parfois… Tu te rappelles le petit Holloway, Norma ?
La vieille dame hocha la tête, et les glaçons s’entrechoquèrent dans son
verre avec un son cristallin. Ses lunettes pendaient sur le devant de sa robe, et
la chaîne qui les retenait étincela brièvement dans la lueur des phares d’une
voiture qui passait sur la route.
— Il a eu des cauchemars épouvantables, dit-elle. Il rêvait de trépassés qui
revenaient de sous la terre, tout ça. Et là-dessus son chien a crevé. En ville,
tout le monde a pensé que cette pauvre bête avait dû manger d’un appât
empoisonné, pas, Jud ?
— Ma foi, oui, fit Jud en hochant la tête. Quelqu’un avait dû lui refiler une
boulette de viande assaisonnée de mort-aux-rats. Le chien est mort en 1925.
Billy Holloway avait dans les dix ans à l’époque. Il a fait du chemin plus
tard ; d’abord, il a décroché un siège à la législature d’État, et ensuite il s’est
présenté aux élections pour la Chambre des représentants, mais il a été battu.
C’était juste avant le début de la guerre de Corée.
— Il a organisé de belles funérailles à son chien avec ses copains, tu te
rappelles ? reprit Norma. Ce n’était qu’un petit corniaud, mais Billy avait
beaucoup d’attachement pour lui. Ses parents n’étaient pas très chauds pour
ces obsèques, suite aux cauchemars que Billy avait eus et tout, mais elles se
sont très bien passées. Ce sont deux garçons un peu plus âgés qui lui ont
fabriqué son petit cercueil, hein, Jud ?
Jud fit oui de la tête et vida le fond de son verre de thé.
— Oui, ce sont les frères Hall, Dean et Dana, qui ont fait ça, avec l’aide
d’un autre copain à Billy – je ne me rappelle plus son prénom, mais je suis sûr
que c’était un des fils Bowie. Tu te rappelles les Bowie, Norma ? Ils
habitaient l’ancienne maison des Brochette, sur Middle Drive.
— Mais oui ! s’écria Norma, aussi excitée que si tout cela datait de la
veille (et peut-être que dans son esprit, il en allait bien ainsi). C’était un des
petits Bowie ! Alan, ou Burt…
— Ou peut-être Kendall, renchérit Jud. En tout cas, ils se sont drôlement
disputés au moment où il a fallu décider qui c’est qui porterait les cordons du
poêle. Le chien n’était pas bien gros, ce qui fait qu’il n’y avait pas de place
pour plus de deux porteurs. Les frères Hall trouvaient que ça leur revenait de
droit, vu que c’étaient eux qui avaient fabriqué le cercueil, et comme en plus
ils étaient jumeaux, ça allait bien pour faire une paire. Billy leur a répondu
qu’ils n’avaient pas été assez intimes avec Browser – c’était le nom de son
chien – pour pouvoir porter son cercueil. « Tenir les cordons du poêle est un
honneur qu’est réservé aux amis intimes du défunt », qu’il leur disait. « On ne
peut pas laisser faire ça au premier charpentier venu. »
Les Crandall s’esclaffèrent, et Louis s’arracha un sourire.
— L’affaire était à deux doigts de dégénérer en bagarre, continua Jud,
mais là-dessus Mandy Holloway, la sœur à Billy, s’est précipitée dans la
bibliothèque et elle en a sorti le volume IV de l’Encyclopaedia Britannica.
Son père, Stephen Holloway, était le seul médecin de toute la région qui va de
Bucksport à Bangor dans ce temps-là, et leur famille était la plus riche de
Ludlow, la seule qui avait les moyens de s’offrir une encyclopédie.
— Ils ont aussi été les premiers à avoir l’électricité chez eux, nota
incidemment Norma.
— Bref, reprit Jud, voilà Mandy qui déboule comme une folle l’escalier du
perron, soulevant son jupon d’une main et brandissant de l’autre un livre qui
paraissait d’autant plus gros qu’elle n’avait guère plus de huit ans, au moment
même où Billy et le petit Bowie – ça devait être Kendall, celui qui s’est écrasé
avec son avion de chasse au cours d’un vol d’entraînement dans la baie de
Pensacola, en Floride, au début de l’année 1942 – étaient sur le point d’en
venir aux mains avec les jumeaux Hall pour savoir qui c’est qu’aurait
l’insigne privilège de porter ce malheureux corniaud jusqu’à sa dernière
demeure.
Depuis un moment déjà, Louis sentait une sourde hilarité monter en lui ;
tout à coup il éclata franchement de rire, et la tension qui était restée incrustée
en lui depuis sa désolante altercation avec Rachel s’allégea enfin.
— Mandy se précipite sur eux en gueulant : « Non ! Non ! Attendez !
Regardez ce que j’ai trouvé ! » et les voilà qui s’arrêtent tous pour voir de
quoi il s’agit et qui s’écrient : « Oh, putain de bon Dieu ! », vu que…
— Jud ! coupa Norma sur le ton de l’avertissement.
— Pardon, chérie ; quand je raconte une histoire, j’ai tendance à me
relâcher un peu…
— Ça, je vois bien, bougonna-t-elle.
— Et les voilà qui s’écrient : « Oh, sacré nom d’une pipe ! », vu que la
fillette a ouvert l’encyclopédie de son papa à l’article FUNÉRAILLES, qu’il
est illustré d’une grande photo de la reine Victoria en train de partir pour son
dernier voyage et qu’au moins quarante-cinq bonshommes se sont placés de
chaque côté de son cercueil pour le porter jusqu’au trou, les uns suant sang et
eau parce que c’est un vrai sarcophage d’impératrice qui pèse sacrément
lourd, les autres poireautant simplement en queue-de-morue, un tuyau de
poêle vissé sur le crâne, comme s’ils attendaient le départ du derby d’Epsom.
Et Mandy leur fait : « Quand il s’agit de funérailles nationales, on a le droit de
mettre autant de gens qu’on veut pour tenir les cordons du poêle ! C’est écrit
dans le livre ! »
— Et c’est comme ça que le problème a été réglé ? demanda Louis.
— Oui, du coup tout s’est arrangé. Les gosses se sont mis à vingt pour
porter le cercueil de Browser, et l’effet d’ensemble était quasiment le même
que sur la photo des obsèques de la reine Victoria, à part qu’il n’y avait ni
queues-de-pie ni hauts-de-forme. Mandy s’est chargée d’organiser la
cérémonie comme il fallait. Elle les a fait tous aligner sur deux rangs, elle leur
a distribué à chacun une fleur des champs – dent-de-lion, marguerite ou
coucou – et le cortège s’est ébranlé. Soit dit en passant, c’est bien plutôt
Mandy Holloway qu’on aurait dû envoyer siéger au Congrès ; le pays se
porterait autrement mieux avec des élus de cette trempe. (Jud eut un petit rire
et il hocha la tête.) Quoi qu’il en soit, à dater de ce jour, Billy Holloway n’a
plus jamais fait aucun cauchemar au sujet du cimetière des animaux. Une fois
passé le deuil de son chien, il a repris le cours normal de sa vie. C’est ce
qu’on fait tous dans ces cas-là, j’imagine.
Louis repensa à l’état de quasi-hystérie dans lequel Rachel s’était mise.
— Votre petite Ellie s’en remettra, dit Norma en changeant de position
dans son siège. Vous devez penser que la mort est notre sujet de conversation
favori, Louis. C’est vrai qu’on en parle beaucoup, Jud et moi, on doit vous
faire l’effet d’être deux vieux corbeaux amateurs de charogne…
— Mais non, voyons, ne dites pas de bêtises ! protesta Louis.
— … mais il vaut peut-être mieux se rappeler qu’elle existe, parce qu’au
jour d’aujourd’hui… je ne sais pas, mais… on dirait que plus personne ne
veut en entendre parler, ni même seulement y penser. Ils ont banni la mort de
la télé sous prétexte que c’est un spectacle malsain pour les enfants, qui
risquerait de leur pervertir l’esprit. Et puis maintenant les gens veulent des
cercueils fermés pour ne plus contempler les dépouilles mortelles de leurs
défunts… on dirait qu’ils veulent l’oublier, la mort, voilà.
— Et cela au moment même où nous arrive la télévision par câble qui
passe tous ces films montrant des gens en train de… (Jud lança un coup d’œil
en direction de Norma, et il se racla la gorge)… de faire des choses qu’on ne
fait habituellement que derrière des rideaux tirés, conclut-il. C’est drôle ce
que ça peut changer d’une génération à l’autre, pas vrai ?
— Oui, vous devez avoir raison, dit Louis.
— On est d’une autre époque, nous autres, reprit Jud d’un ton où perçait
presque comme de la gêne. D’une époque où on vivait dans la proximité
quotidienne de la mort. Nous avons vu la grande épidémie de grippe
espagnole aussitôt après la guerre de quatorze ; il était courant alors que les
femmes meurent en couches, et les enfants succombaient à des infections ou à
des fièvres que les médecins d’à présent savent faire disparaître comme d’un
coup de baguette magique. Au temps où nous étions jeunes, Norma et moi, si
vous attrapiez le cancer, ça équivalait à un arrêt de mort instantané. Dans les
années vingt, la radiothérapie, ça n’existait pas. Deux guerres mondiales, des
assassinats, des suicides…
Jud s’interrompit et il resta silencieux un moment.
— Pour nous, la mort était à la fois une amie et une ennemie, reprit-il
enfin. Mon frère Pete est mort d’une appendicite aiguë ; c’était en 1912, sous
la présidence de Taft. Il venait tout juste de fêter ses quatorze ans, et il était le
meilleur batteur de baseball du pays. En ce temps-là, on n’avait pas besoin
d’aller au collège pour étudier la mort, elle venait de son propre chef vous
faire une petite visite, et même des fois elle s’incrustait pour le dîner, elle
vous collait après comme la merde aux souliers.
Cette fois, au lieu de le reprendre, Norma se contenta de hocher la tête
sans rien dire.
Louis se leva, s’étira et déclara :
— Bon, à présent il faut que je vous quitte. J’ai une journée chargée,
demain.
— C’est vrai que c’est demain que le grand branle-bas commence pour
vous, dit Jud en se levant aussi.
Voyant que Norma s’efforçait de l’imiter, le vieil homme lui tendit la
main, et elle se hissa debout avec une grimace.
— Ça vous fait très mal, ce soir ? demanda Louis.
— Oh, pas tellement, répondit-elle.
— Vous devriez mettre une bouillotte cette nuit.
— Bien sûr, dit Norma. Je le fais toujours. Et Louis… ne vous faites pas
de mauvais sang au sujet d’Ellie. Cet automne, elle sera bien trop occupée à
lier connaissance avec ses nouveaux amis pour se soucier outre mesure de ce
vieux cimetière. Peut-être bien qu’un de ces jours ils s’y rendront tous en
bande pour repeindre quelques pancartes, arracher les mauvaises herbes ou
planter des fleurs. Des fois, l’envie leur en prend, subitement, comme ça. À ce
moment là, elle se sentira mieux ; elle commencera à se familiariser avec
l’idée de la mort.
« Si ma femme a son mot à dire, ça ne risque pas d’arriver. »
— Passez donc demain soir si vous avez un moment, proposa Jud. Vous
me raconterez comment les choses se sont arrangées à l’université, et je vous
flanquerai une pile au cribbage.
— À moins que je ne vous saoule d’abord, dit Louis, et qu’ensuite je ne
vous mette capot.
— Doc, fit Jud avec beaucoup de sincérité, le jour où je ferai capot au
cribbage, j’aurai tellement besoin de me faire soigner que je n’hésiterai même
pas à faire appel à un charlatan comme vous.
Il les quitta sur un dernier rire et traversa la route pour regagner sa maison
assoupie dans les ténèbres épaisses de cette belle soirée de fin d’été.
Rachel dormait à l’extrême bord du lit, recroquevillée en position de
fœtus, le bébé dans les bras. Louis se dit que ça finirait bien par lui passer. Ils
avaient eu leur lot de disputes et de fâcheries au cours de leur vie conjugale,
mais jamais encore elles n’avaient pris une tournure aussi inquiétante. Louis
éprouvait un mélange de colère et de tristesse. Il espérait une prompte
réconciliation, mais il ne voyait pas très bien comment la provoquer et il
n’était même pas certain que ce fût à lui de faire le premier pas. Et puis tout
cela était tellement gratuit ; une tempête dans un verre d’eau qui, à la suite
d’un incompréhensible tour de passe-passe intellectuel, avait pris les
proportions d’un véritable ouragan. Des différends, ils en avaient eus, certes ;
mais bien peu avaient donné lieu à des altercations aussi âpres que celle qui
avait suivi les interrogations et les larmes d’Ellie. Il suffisait sans doute d’un
petit nombre de chocs de cette nature pour qu’un mariage soit ébranlé dans
ses fondations mêmes ; et un beau jour, au lieu d’apprendre la triste nouvelle
par la lecture des journaux ou en recevant d’un ami un petit mot hâtivement
griffonné : « Lou, je préfère te le dire moi-même plutôt que d’attendre que
quelqu’un d’autre te l’apprenne : Maggie et moi, nous avons décidé de nous
séparer…», c’était à vous que ça arrivait.
Il se déshabilla sans bruit et régla le réveil sur six heures. Ensuite il prit
une douche, se lava les cheveux, se rasa et croqua un comprimé d’Acidrine
avant de se brosser les dents car il éprouvait une légère sensation de brûlure
dans la région épigastrique. Peut-être que le thé glacé de Norma lui avait
causé des aigreurs d’estomac – à moins que ce ne fût d’avoir trouvé au retour
Rachel recroquevillée sur elle-même à l’autre extrémité du lit. N’avait-il pas
appris, lorsqu’il étudiait l’histoire au collège, que le territoire est la base de
tout ?
Après s’être méticuleusement acquitté de toutes ses obligations vespérales,
Louis se mit au lit, mais il n’arriva pas à trouver le sommeil. Il y avait
quelque chose qui le tarabustait. Tout en écoutant Rachel et Gage respirer
presque au même rythme, il tournait et retournait dans sa tête les événements
des dernières quarante-huit heures. « GÉNÉRAL-PATTON »… « HANNAH,
LA MEILLEURE CHIENNE DE TOUS LES TEMPS »… « EN SOUVENIR
DE MARTHA NOTRE LAPINE »… La fureur d’Ellie : Je ne veux pas que
Church meure !… Il n’est pas le chat du Bon Dieu ! Si le Bon Dieu veut un
chat, il n’a qu’à s’en trouver un autre ! La fureur de Rachel, tout aussi
excessive : C’est cela que tu devrais savoir en tant que médecin ! Norma
Crandall disant : On dirait que plus personne ne veut en entendre parler. Et
Jud, avec sa voix implacablement ferme, pleine d’une certitude terrifiante, sa
voix d’un autre âge : Et même des fois elle s’incrustait pour le dîner, elle vous
collait après comme la merde aux souliers.
La voix de Jud se fondit tout à coup avec celle de la mère de Louis Creed
qui avait mis son fils au fait des choses du sexe dès l’âge de quatre ans, mais
ne lui avait dit la vérité sur la mort que huit ans plus tard, après que sa cousine
Ruthie eut été tuée dans un stupide accident de voiture. Ruthie avait été
broyée à bord de la voiture de son père par un adolescent qui avait décidé de
s’offrir une petite balade au volant d’un bulldozer de la direction des Travaux
Publics dont la clé avait été oubliée sur le tableau de bord et s’était aperçu
trop tard qu’il ne savait pas comment arrêter l’énorme engin. Le jeune gars
s’en était tiré avec quelques coupures et contusions sans gravité, mais la
Fairlane de l’oncle Carl était en miettes. La mère de Louis lui avait annoncé la
chose sans détour, et il avait réagi en disant : Mais non, voyons, c’est
impossible, Ruthie ne peut pas être morte. Il avait bien entendu ses paroles,
mais il n’arrivait pas à leur trouver un sens. Qu’est-ce que tu entends par
« morte » ? De quoi parles-tu ? Et puis, après quelques instants de réflexion,
il avait ajouté : Qui est-ce qui va s’occuper des funérailles ? L’oncle Carl
avait beau être entrepreneur de pompes funèbres, Louis n’arrivait pas à
l’imaginer enterrant sa propre fille. Dans l’état de confusion et de terreur
croissante dans lequel il se trouvait, cette question lui était apparue comme la
plus importante de toutes. C’était une véritable énigme, comme de savoir qui
coupe les cheveux de l’unique barbier du village.
Je suppose que c’est Donny Donahue qui va s’en charger, avait répondu
sa mère. Le bord de ses paupières était rouge, et elle paraissait extrêmement
lasse ; Louis avait eu l’impression qu’elle était presque malade de fatigue. De
tous ses confrères, c’est celui que ton oncle Carl aime le mieux. Ah, Louis…
cette pauvre petite Ruthie… quand je pense à ce qu’elle a dû souffrir… Prie
avec moi, Louis, tu veux bien ? Faisons une prière pour Ruthie. J’ai besoin
que tu m’aides.
Louis et sa mère étaient tombés à genoux dans la cuisine, ils s’étaient mis
à prier et c’est la prière qui lui avait enfin fait voir la vérité telle qu’elle était :
si sa mère priait pour l’âme de Ruthie Creed, il fallait bien en conclure qu’elle
n’avait plus de corps. Devant ses yeux fermés, il avait vu surgir l’image
épouvantable de Ruthie venant prendre part à la fête de son treizième
anniversaire avec ses yeux décomposés lui pendant sur les joues et une
moisissure bleuâtre mangeant ses cheveux roux, et cette vision n’avait pas
seulement fait naître en lui un violent dégoût, mais un élan douloureux
d’amour sans espoir.
Ravagé par une souffrance spirituelle comme il n’en avait encore jamais
connu, il s’était écrié : Elle ne peut pas être morte ! MAMAN, ELLE NE
PEUT PAS ÊTRE MORTE, JE L’AIME !
Sa mère lui avait répondu d’une voix sans timbre et pourtant évocatrice de
toutes sortes d’images champs morts écrasés sous un ciel lourd de novembre,
pétales de roses éparpillés racornis et virant au brun, bassins vides envahis
d’une mousse verdâtre, putréfaction, corruption, poussière :
Si, mon chéri, je suis navrée, mais c’est ainsi. Ruthie nous a quittés.
Louis frissonna et il se répéta : « Quand on est mort, on est mort – que
veux-tu que je te dise ? »
Et tout à coup il se rappela ce qu’il avait oublié de faire, comprit ce qui
l’avait tenu éveillé à ressasser de vieilles douleurs alors que son premier jour
de service commençait le lendemain de bonne heure.
Il se leva, prit la direction de l’escalier mais juste avant de l’atteindre fit un
brusque crochet et gagna la chambre d’Ellie, à l’autre bout du corridor. La
fillette dormait paisiblement, la bouche ouverte, dans son pyjama d’enfant
bleu qui devenait décidément trop court. Mon Dieu, Ellie, se dit-il, qu’est-ce
que tu pousses vite. Church, étalé entre les jambes écartées de la fillette,
dormait d’un sommeil tout aussi bienheureux.
Au rez-de-chaussée, près du téléphone mural, se trouvait un panneau de
liège auquel étaient punaisés des messages, des pense-bêtes, des factures. Sur
la bordure supérieure du panneau, Rachel avait inscrit en grosses capitales
bien nettes : CHOSE À REPOUSSER LE PLUS LONGTEMPS POSSIBLE.
Louis ouvrit l’annuaire du téléphone, y chercha un numéro et le reporta sur
une feuille de bloc-notes vierge. Sous le numéro de téléphone, il nota :
Quentin L. Jolander, vétérinaire. Téléphoner pour RV Church. Si Jolander ne
stérilise pas, demander l’adresse d’un confrère.
Il regarda sa note en se demandant s’il était bien temps de faire cela, en
sachant que oui. Il fallait bien que tout ce malaise aboutisse à quelque chose
de concret, et à un certain moment de la journée, Louis avait décidé (sans
même le savoir) qu’il ne voulait plus que Church traverse la route s’il pouvait
faire quelque chose pour l’en empêcher.
Il sentit se réveiller en lui les sentiments qu’il avait toujours éprouvés à ce
sujet, l’idée que la castration diminuerait l’animal, qu’elle le transformerait
prématurément en un vieux chat obèse qui se contenterait de roupiller sur le
radiateur en attendant qu’on veuille bien lui remplir son plat. Louis ne voulait
pas que Church devienne ainsi. Il l’aimait tel qu’il était, svelte et teigneux.
Dehors, dans l’obscurité, un gros semi-remorque passa en grondant sur la
route 15, et c’est cela qui le décida. Il punaisa sa note au panneau de liège et
monta se coucher.
11
Le lendemain matin, à l’heure du petit déjeuner, Ellie vit le nouveau
pense-bête affiché sur le panneau et demanda à son père ce qu’il signifiait.
— Ça veut dire que Church va subir une petite intervention chirurgicale,
lui expliqua Louis. Il faudra probablement qu’il passe une nuit chez le
vétérinaire après l’opération. Et à son retour, il restera dans le jardin et il
n’aura plus envie de rôdailler autant qu’avant.
— Ou de traverser la route ? demanda Ellie.
« Elle n’a peut-être que cinq ans, songea Louis, mais on ne peut pas dire
qu’elle ait l’esprit lent. »
— Ou de traverser la route, admit-il.
— Chouette ! fit Ellie et la conversation en resta là.
Louis s’était attendu à des protestations passionnées et même peut-être à
une crise de nerfs lorsqu’il annoncerait que Church allait passer une nuit à
l’extérieur, et il fut assez déconcerté en voyant qu’Ellie acceptait la chose
avec autant de sérénité. Du même coup, il mesura toute l’étendue de l’anxiété
qui devait la ronger. Peut-être que Rachel n’avait pas eu entièrement tort
quant à l’effet que le Simetierre avait eu sur elle.
Rachel, qui était occupée à faire ingurgiter à Gage son œuf à la coque du
matin, venait d’ailleurs de lui adresser un bref coup d’œil à la fois
approbateur et reconnaissant, et Louis se sentit soudain le cœur plus léger. Ce
regard l’informait que la brouille était passée, que la hache de guerre était
enterrée. Pour de bon, espérait-il.
Un peu plus tard, lorsque le gros autobus scolaire jaune eut englouti Ellie
pour la matinée, Rachel s’approcha de lui, lui entoura le cou de ses bras et
l’embrassa tendrement sur les lèvres.
— C’est rudement gentil d’avoir fait ça, lui dit-elle, je m’excuse d’avoir
été si garce.
Louis lui rendit son baiser, mais il éprouvait tout de même un certain
malaise. Ce « Je m’excuse d’avoir été si garce » n’était pas, loin s’en fallait,
une déclaration typique dans la bouche de Rachel, mais il lui semblait bien
tout de même l’avoir déjà entendu quelquefois. En général, c’était quand
Rachel venait de faire prévaloir son point de vue.
Pendant ce temps-là, Gage s’était dirigé vers la porte d’entrée de son pas
maladroit et, un peu en titubant, avait collé son nez contre le rebord inférieur
de la vitre et à présent il regardait la route déserte.
— Tobus, fit-il en remontant nonchalamment d’une main sa couche-
culotte avachie, Ellie-tobus.
— Il grandit vite, dit Louis.
Rachel hocha la tête.
— Et même un peu trop vite à mon goût.
— Attends qu’on n’ait plus besoin de le langer, dit Louis. À ce moment-là,
il pourra s’arrêter.
Rachel éclata de rire, et soudain tout se remit en place, tout alla pour le
mieux entre eux – le mieux du monde. Elle fit un pas en arrière, rajusta un
peu la cravate de Louis et l’examina de haut en bas d’un œil critique.
— Satisfait de votre inspection, mon adjudant ? demanda Louis.
— Tu es très chic.
— Je sais bien, mais est-ce que je ressemble à un cardiologue ? Est-ce que
j’ai la dégaine d’un mec qui se fait deux cent mille dollars par an ?
— Non, tu ressembles seulement à ce vieux Lou Creed, dit Rachel en se
marrant. La bête du rock and roll.
Louis jeta un coup d’œil à sa montre.
— Il faut que la bête du rock and roll enfile ses chaussures de concert et
qu’il mette les bouts en vitesse, dit-il.
— Tu as le trac ?
— Oui, un peu.
— Tu devrais pas, dit Rachel. On te file soixante mille dollars par an pour
poser des bandelettes sur des chevilles foulées, prescrire des remèdes contre
le rhume et la gueule de bois, distribuer des pilules anticonceptionnelles à des
jeunes filles en fleur…
— N’oublie pas la lotion contre les poux et les morpions, dit Louis en se
remettant à sourire.
L’une des choses qui l’avaient le plus surpris lors de sa première visite des
locaux était le nombre impressionnant des flacons de Quell alignés sur les
étagères de la pharmacie ; il lui avait semblé qu’une pareille quantité de lotion
insecticide aurait été plus à sa place dans l’infirmerie d’une grande base
militaire que dans celle d’un campus de taille relativement modeste.
Miss Charlton, l’infirmière-chef, lui avait expliqué avec un sourire
cynique :
— Dans le coin, les appartements loués à des étudiants par des
propriétaires privés sont plutôt du genre cradingue, vous verrez.
Louis avait supposé qu’elle disait vrai.
— Bonne journée, lui dit Rachel avant de l’embrasser à nouveau, et
beaucoup plus longuement cette fois. Mais lorsqu’elle décolla ses lèvres des
siennes, elle prit une expression de feinte sévérité pour ajouter : « Et pour
l’amour du ciel, Louis, n’oublie pas que tu n’es plus un petit externe, que tu
n’es plus en deuxième année d’internat, mais que tu es chef de service à
présent ! »
— Bien, docteur, fit Louis en prenant un ton humble, et ils rirent à
nouveau.
L’espace d’un instant il joua avec l’idée de lui demander : Est-ce que
c’était Zelda, chérie ? C’est ça la mouche qui t’a piquée ? C’est cela, la zone
de basse pression – Zelda, et la façon dont elle est morte ? Mais ce n’était pas
le moment de lui poser ce genre de questions. En tant que médecin, il savait
énormément de choses, et le fait que la naissance et la mort sont aussi
naturelles l’une que l’autre était sans doute la plus importante de toutes ; mais
il savait aussi qu’il ne faut jamais tripatouiller une plaie qui vient à peine de
se refermer et quoique moins primordial, ça n’en avait pas moins son
importance.
Si bien qu’il embrassa Rachel sans rien lui demander et sortit.
La journée démarrait bien. L’été du Maine jetait ses derniers feux ; le ciel
était bleu, sans nuages, et le thermomètre semblait s’être fixé à la température
idéale de vingt-deux degrés. Louis se laissa rouler sans hâte le long de l’allée
du jardin et s’arrêta à l’extrémité le temps de s’assurer que la route était libre ;
il se disait que jusqu’à présent il n’avait pas vu la moindre trace de ce
feuillage d’automne multicolore pour lequel le Maine est si réputé. Mais il
avait tout son temps.
Il sortit du garage la Civic qu’ils avaient élue comme voiture d’appoint et
s’engagea tranquillement sur la route en direction de l’université. Rachel
téléphonerait au vétérinaire tout à l’heure, ils feraient couper Church et cela
mettrait un point final à la paranoïa morbide qui s’était emparée d’eux et à
tout ce délire au sujet du Simetierre (curieux comme cette orthographe
défectueuse finissait par s’imprimer dans votre esprit au point d’en paraître
presque normale). Et pouvait-on remuer des pensées de mort par une belle
matinée de septembre comme celle-ci ?
Louis alluma la radio et déplaça l’aiguille de l’indicateur jusqu’à ce qu’il
tombe sur les Ramones en train de brailler Rockaway Beach. Il augmenta le
volume et chanta en chœur avec eux – pas très juste, mais avec jubilation.
12
Dès qu’il eut franchi les limites du campus, il se trouva pris brusquement
au milieu d’un vaste tohubohu de voitures, de bicyclettes et de coureurs à
pied. Deux joggers surgirent soudain à l’angle d’une allée, l’obligeant à
stopper net. Il donna un coup de freins si brutal que sa tête aurait heurté le
pare-brise sans la ceinture de sécurité qui le retenait à l’épaule. Il klaxonna
rageusement ; il avait toujours été exaspéré par cette habitude qu’ont les
joggers (tout comme les cyclistes d’ailleurs) d’affecter de décliner toute
espèce de responsabilité à partir du moment où ils sont lancés. Après tout, ils
font de l’exercice, eux. L’un des deux coureurs lui adressa un signe obscène
du doigt sans même se retourner. Louis poussa un soupir et il redémarra.
En arrivant en vue du petit parking réservé à l’infirmerie, il constata que
l’ambulance n’était pas à sa place habituelle, et il tiqua avec irritation.
L’infirmerie était équipée pour traiter à peu près n’importe quelle maladie, et
toute espèce d’accident dans le court terme ; au-delà des salles de consultation
et de soins qui ouvraient directement sur le hall d’accueil, elle comportait
encore trois grandes salles de quinze lits chacune. Par contre, elle ne disposait
pas d’une salle d’opération, ni de rien qui puisse en tenir lieu. En cas
d’accident grave ou de malaise vraiment sérieux, on ne pouvait compter que
sur l’ambulance, qui devait être prête en permanence à véhiculer un malade
d’urgence jusqu’au centre hospitalo-universitaire de Bangor. Steve Masterton,
le médecin en second, qui avait guidé Louis lors de sa première visite des
installations, lui avait exhibé avec une fierté compréhensible les registres des
deux années précédentes : au cours de ce laps de temps, l’ambulance n’était
sortie qu’un total de trente-huit fois, ce qui n’était guère excessif dans la
mesure où l’université comptait plus de dix mille étudiants inscrits, soit une
population totale de presque dix-sept mille personnes.
Et voilà que le matin même où Louis allait pour la première fois faire
réellement face à ses obligations, l’ambulance était partie.
Il se gara sur l’emplacement face auquel le mur s’ornait d’un panonceau
fraîchement peint qui proclamait : « RÉSERVÉ AU DR CREED », descendit
de voiture et pénétra hâtivement à l’intérieur des locaux.
Il s’engouffra dans la salle de soins numéro un et y trouva miss Charlton,
une quinquagénaire encore très fringante en dépit de ses cheveux gris,
occupée à prendre la température d’une jeune fille vêtue d’un blue-jean et
d’un tee-shirt à dos nu. Louis nota que la fille avait pris un coup de soleil
voilà peu ; elle pelait d’abondance. Il salua l’infirmière-chef et lui demanda :
— Où est l’ambulance, Joan ?
— Oh, nous avons eu une vraie tragédie, répondit miss Charlton en ôtant
le thermomètre de la bouche de l’étudiante et en l’examinant. En arrivant ce
matin, sur le coup de sept heures, Steve Masterton s’est aperçu qu’il y avait
une grosse flaque sous le moteur. Fuite du radiateur. On a du faire venir une
dépanneuse.
— Génial, maugréa Louis. (Mais il éprouvait un net soulagement ; au
moins, il ne s’agissait pas d’un transport d’urgence, comme il l’avait d’abord
craint.) Quand est-ce qu’ils nous la ramènent ? interrogea-t-il.
Joan Charlton éclata de rire.
— Sachant ce que valent les mécanos de l’université, ils nous la renverront
peut-être à la mi-décembre, avec un joli ruban de Noël, répondit-elle. (Elle
jeta un regard en direction de l’étudiante et lui annonça :) Vous avez 37.05.
Prenez deux aspirines et évitez les bars et les ruelles obscures.
La fille redescendit de la table d’examen, jaugea Louis d’un rapide coup
d’œil et sortit.
— Notre première cliente du semestre, dit miss Charlton avec aigreur, tout
en secouant énergiquement son thermomètre.
— Ça n’a pas l’air de vous réjouir tant que ça.
— Je connais bien cette espèce-là, expliqua l’infirmière. Oh, bien sûr, nous
en avons aussi de l’autre espèce : les athlètes qui s’obstinent à jouer avec un
os fêlé, une tendinite et tout le reste parce qu’ils ne veulent pas sauter un
match, parce qu’ils veulent être des mecs, des vrais, parce qu’ils ne veulent
pas laisser tomber les copains même si ça risque de leur interdire à tout jamais
une carrière de pro par la suite. Et puis, nous avons les patientes du genre de
notre petite miss Trente-sept cinq de fièvre…
Charlton désigna la fenêtre d’un mouvement du menton, et Louis aperçut
la fille au coup de soleil qui s’éloignait dans la direction des bâtiments de la
cité universitaire. Dans la salle de soins, elle lui avait donné l’impression
d’être quelqu’un qui ne se sentait pas bien du tout mais s’efforçait de ne pas
trop le laisser paraître. Mais à présent elle marchait d’un pas alerte, en
tortillant des hanches ; les garçons se retournaient sur son passage, et elle leur
rendait leurs regards.
— C’est l’hypocondriaque type, modèle universitaire, reprit Charlton en
replaçant le thermomètre dans son stérilisateur. Vous la reverrez une bonne
vingtaine de fois cette année, et la fréquence de ses visites augmentera juste
avant chaque nouvelle série d’examens. Une semaine environ avant les
examens de fin d’année, elle se persuadera qu’elle est atteinte d’une
pneumonie ou d’une mononucléose infectieuse et comme les analyses ne le
confirmeront pas, elle se rabattra sur une bronchite. Ça lui permettra de
couper à quatre ou cinq épreuves, celles dont les examinateurs ont la
réputation d’être particulièrement « peau de vache », en espérant que les
épreuves de rattrapage seront plus faciles. Les patients de cette sorte-là sont
toujours plus malades dans le cas où l’examen est du genre questions-
réponses et moins lorsqu’il s’agit de traiter un sujet d’ordre général sous
forme de dissertation.
— Je vous trouve bien cynique ce matin, Charlton, dit Louis qui de fait
était un peu interloqué.
Miss Charlton fit un clin d’œil qui le dérida instantanément.
— Je ne le prends pas trop à cœur, docteur. Vous n’avez qu’à faire comme
moi.
— Où est Steve ?
— Dans votre bureau. Il répond au courrier et il se casse la tête à essayer
de comprendre quelque chose aux tonnes de paperasse dont les caisses
d’assurance maladie nous ont encore inondés ce matin.
Louis poussa la porte de son bureau. En dépit du cynisme de miss
Charlton, il avait l’agréable impression de bien mener sa barque.
En y re-songeant par la suite (dans les rares moments où il pouvait
supporter d’évoquer ces événements en pensée) Louis situa le début du
cauchemar à l’instant précis où l’on amena à l’infirmerie Victor Pascow, le
garçon qui était en train de mourir.
C’était aux alentours de dix heures. Jusque-là, tout s’était déroulé le plus
tranquillement du monde. À neuf heures, soit une demi-heure après l’arrivée
de Louis, les deux aides-soignantes bénévoles qui étaient de service ce jour-là
vinrent prendre leur poste. Elles devaient rester jusqu’à quinze heures. Louis
leur offrit une tasse de café et un beignet et il leur fit un topo d’un quart
d’heure pour leur expliquer ce qu’il attendait d’elles, en insistant plus
particulièrement sur la valeur symbolique de leur fonction. Ensuite miss
Charlton prit le relais. Au moment où elle les précédait hors du bureau, Louis
l’entendit demander :
— Vous n’êtes pas allergiques à la merde ou au dégueulis, au moins ?
Parce que ici vous en verrez beaucoup…
Louis murmura : « Mon Dieu ! » et il se couvrit les yeux d’une main. Mais
il souriait. Charlton avait beau être une vieille dure à cuire, ça ne retirait rien à
sa compétence.
Il entreprit de remplir les interminables questionnaires de la caisse
d’assurance maladie, ce qui revenait tout bonnement à dresser un inventaire
complet des stocks de médicaments et de matériel médical dont disposait
l’infirmerie. (« Bon Dieu, lui avait dit Steve Masterton d’une voix plaintive,
chaque année ils nous refont ce coup-là ! Vous n’avez qu’à inscrire “Unité
complète pour transplantation cardiaque, valeur approximative : huit millions
de dollars”, Louis ! Ils cafouilleront complètement ! ») Repoussant à la
périphérie de son esprit l’idée de boire une seconde tasse de café, il
s’immergea totalement dans son travail, mais il en fut soudain arraché par la
voix de Steve Masterton qui venait de la salle d’attente et qui hurlait :
— Louis ! Hé, Louis, ramenez-vous, vite ! On a une emmerde !
Il y avait une trace de panique dans la voix de Masterton, et Louis réagit
instantanément. Il jaillit littéralement hors de son fauteuil ; on aurait presque
dit qu’une obscure prémonition l’avait averti à l’avance de ce qui se préparait.
Venant de la direction d’où lui étaient parvenus les hurlements de Masterton,
un cri de femme s’éleva, strident et effilé comme un éclat de verre, suivi par
le claquement sec d’une gifle et la voix dure de miss Charlton qui
s’exclamait :
— Arrêtez ça, ou je vous sors ! Arrêtez, vous m’entendez !
Louis fit irruption dans la salle d’attente, et d’abord il ne vit rien d’autre
que du sang : il y en avait partout. L’une des aides-soignantes bénévoles avait
éclaté en sanglots. L’autre, pâle comme un linge, pressait ses deux poings
fermés sur les commissures de ses lèvres, et sa bouche formait un rictus
horrifié. Masterton, à genoux, essayait de soulever la tête d’un jeune type
étalé de tout son long sur le sol.
Steve leva sur Louis des yeux écarquillés d’horreur et il essaya de parler,
mais sans parvenir à former le moindre son.
Une foule était en train de s’amasser de l’autre côté des grandes portes
vitrées qui ouvraient sur le hall d’accueil du centre de médecine universitaire.
Les gens s’efforçaient de distinguer ce qui se passait à l’intérieur en disposant
leurs mains en visière au-dessus de leurs yeux pour ne pas être aveuglés par le
reflet des vitres. La scène fit remonter du fond de la mémoire de Louis une
vision qui, hormis l’analogie de situation, était parfaitement saugrenue : il se
revit à l’âge de cinq ou six ans, assis devant la télé avec sa mère, le matin,
avant qu’elle parte à son travail ; ils regardaient l’émission matinale de la
NBC, Today, animée par Dave Garroway, et des passants s’agglutinaient
devant les fenêtres de leur living pour regarder bouche bée les gesticulations
muettes de ce bon vieux Dave. Il se retourna et s’aperçut que d’autres
étudiants se pressaient aussi aux fenêtres. Il n’y avait rien à faire pour les
portes ; par contre…
— Tirez les rideaux, ordonna-t-il sèchement à l’aide-soignante qui venait
de crier.
Comme la fille tardait à réagir, miss Charlton lui assena une claque sur les
fesses en disant :
— Allez, mon petit, remuez-vous !
L’aide-soignante se mit en branle et tira hâtivement les rideaux de toile
verte. D’instinct, miss Charlton et Steve Masterton s’étaient placés entre le
corps étendu sur le sol et les portes, faisant écran du mieux qu’ils le
pouvaient.
— Civière, docteur ? interrogea Charlton.
— Allez la chercher si vous le jugez nécessaire, répondit Louis en
s’accroupissant à côté de Masterton. Moi, je n’ai même pas pu le regarder
encore.
— Venez avec moi, fit Charlton en s’adressant à la fille qui avait tiré les
rideaux.
Elle s’était à nouveau collé les poings sur les côtés de la bouche, étirant
ses lèvres en un sourire sans joie. Elle se tourna vers l’infirmière-chef et
gémit :
— Aaah…
— Oui, aaah, vous avez raison. Allez, venez !
Miss Charlton tira énergiquement la fille par le bras, et le bas de sa blouse
de nylon à rayures rouges lui balaya les mollets avec un bruit soyeux.
Louis se pencha sur son premier patient de l’université d’Orono.
C’était un garçon d’une vingtaine d’années, et Louis ne mit pas plus de
trois secondes à établir son diagnostic, qui était sans appel : ce garçon allait
mourir. Il avait le crâne en bouillie, la nuque brisée et l’extrémité blanchâtre
de l’acromion dépassait de son épaule droite enflée et tordue. Un flot de sang
mêlé d’un liquide jaunâtre et purulent s’écoulait de son crâne ouvert,
imprégnant lentement la moquette. À travers le pariétal éclaté, Louis
apercevait la masse grise et palpitante du cerveau. La brèche faisait bien cinq
centimètres de large ; s’il avait eu un bébé à l’intérieur du crâne, il aurait pu
en accoucher, tel Zeus engendrant par le front. Le plus incroyable était qu’il
fût encore en vie. Louis crut entendre résonner au fond de son esprit les
paroles de Jud Crandall : Elle vous collait après comme la merde aux souliers.
Et celles de sa mère : Quand on est mort on est mort. Une envie de rire
insensée s’empara de lui. Ça oui, ma foi, quand on est mort, on est mort. Tout
juste, Auguste.
— Vite, appelez l’ambulance ! ordonna-t-il à Masterton d’une voix brève.
Il faut que nous…
— Mais Louis, l’ambulance est…
— Nom de Dieu ! s’écria Louis en se frappant le front. (Son regard se posa
sur miss Charlton.) Joan, qu’est-ce qu’on est censé faire en pareil cas ?
Alerter les services de sécurité du campus, ou appeler directement l’hôpital ?
Joan Charlton avait l’air bouleversé ; Louis se dit qu’il devait être bien
rare de la voir décontenancée comme cela. Pourtant, c’est d’une voix
relativement calme qu’elle lui répondit :
— Je ne sais pas, docteur. Depuis que je travaille ici, nous n’avons jamais
été dans une situation comme celle-ci.
Louis réfléchit rapidement.
— Appelez la police du campus, dit-il enfin. On n’a pas le temps
d’attendre que l’hôpital nous envoie une ambulance. Au besoin, ils pourront
toujours le transporter à Bangor à bord d’une voiture de pompiers. Au moins
comme ça ils auront une sirène, un gyrophare. Dépêchez-vous, Joan, allez.
Avant de sortir, miss Charlton gratifia Louis d’un long regard compatissant
qu’il n’eut aucune peine à interpréter. Ce garçon superbement bronzé et bien
musclé (sans doute avait-il passé l’été à travailler à l’air libre, comme
cantonnier ou peintre, à moins qu’il n’eût donné des leçons de tennis), qui
portait pour tout vêtement un short rouge à bandes blanches, allait mourir en
dépit de tout ce qu’ils pourraient tenter. Et il n’y aurait pas eu de chances de le
sauver si l’ambulance avait été au parking et prête à démarrer au moment où
on l’avait amené.
L’agonisant bougeait. Louis avait du mal à le croire, mais c’était un fait.
Ses cils battirent et il ouvrit les yeux. Ils étaient bordés de sang, et leurs iris
bleus fixaient le vide sans voir. Le jeune homme fit mine de remuer la tête
mais Louis l’en empêcha en exerçant une légère pression : il avait la nuque
brisée, et bien qu’il eût le crâne en marmelade, il n’était pas exclu qu’il puisse
encore éprouver de la douleur.
« Ah, ce trou dans sa tête, mon Dieu ! »
— Qu’est-ce qui lui est arrivé ? demanda-t-il à Steve, en réalisant aussitôt
qu’étant donné les circonstances sa question était imbécile et superflue.
C’était une question de badaud. Il est vrai que c’est à ce rôle que le réduisait
le crâne troué de cet homme ; il n’était guère plus qu’un badaud.
— Ce sont les appariteurs qui l’ont amené ?
— Non, dit Steve, des étudiants. Ils l’ont transporté dans une couverture
transformée en civière de fortune. J’ignore tout des circonstances de
l’accident.
Mais il fallait que Louis songe avant tout à ce qui allait se passer
maintenant. C’était surtout cela qui était de son ressort.
— Allez voir si vous ne pouvez pas les trouver, dit-il. Faites-leur faire le
tour du bâtiment, et dites-leur d’attendre derrière. Je veux les avoir sous la
main, mais je ne tiens pas à ce qu’ils en voient plus qu’il n’est nécessaire.
L’air soulagé de pouvoir se soustraire enfin à ce spectacle pénible,
Masterton marcha jusqu’à la porte et l’ouvrit. Un brouhaha confus de
questions et d’exclamations salua son apparition. Louis entendit aussi le
ululement d’une sirène de police qui s’approchait. Les hommes du service de
sécurité du campus arrivaient. Louis éprouva un lâche soulagement.
Des gargouillements indistincts s’échappèrent de la gorge du mourant. Il
essayait de dire quelque chose. Louis distingua des sons qui ressemblaient à
des syllabes, mais les mots ne prenaient pas forme.
Il se pencha au-dessus du visage du jeune homme et lui souffla :
— Tout va s’arranger, mon petit gars, t’en fais pas.
Au moment où il prononçait ces paroles, l’image de Rachel et d’Ellie se
forma dans son esprit, et il sentit son estomac se soulever. Il se couvrit la
bouche d’une main et étouffa un renvoi.
— Rhaa, fit le mourant. Rhaaaaaaaa…
Louis regarda autour de lui. Ils étaient momentanément seuls dans la
pièce. Au loin, il entendit la voix de Joan Charlton qui engueulait les aides-
soignantes bénévoles :
— Mais puisque je vous dis que la civière est dans le placard de la salle de
soins numéro deux !
Louis doutait que les deux filles fussent capables de faire la différence
entre la salle de soins numéro deux et les testicules d’une grenouille ; après
tout, c’était leur premier jour de boulot. Foutrement joyeux pour une première
prise de contact avec l’univers exaltant de la médecine ! À présent, une
grande tache violacée s’élargissait peu à peu sur la moquette verte autour du
crâne démoli du garçon, mais Dieu merci, le liquide céphalorachidien ne
suintait plus de sa blessure béante.
— Le Simetierre des animaux… croassa le mourant.
Là-dessus ses lèvres s’écartèrent et formèrent un rictus étonnamment
semblable à la grimace hystérique de l’aide-soignante qui avait tiré les
rideaux.
Louis le fixa d’un regard interdit, et tout d’abord son esprit se refusa à
enregistrer les paroles qu’il venait d’entendre. Puis il se dit qu’il avait dû être
victime d’une hallucination auditive. « Il a encore émis des sons informes, et
mon subconscient les a liés en un tout cohérent en les rapportant à ma propre
expérience. » Mais cette explication ne résista qu’un instant au choc de la
réalité. Une terreur atroce s’empara de lui, et une chair de poule fourmillante
lui couvrit instantanément les avant-bras et le ventre ; il lui semblait sentir sa
peau se hérisser par vagues… et pourtant, il refusait toujours de croire qu’il
avait bien entendu cela. Oui, il avait vu les lèvres sanglantes du mourant
étendu sur la moquette former ces mots au moment même où ses oreilles les
percevaient, mais ça voulait simplement dire que son hallucination avait été
visuelle autant qu’auditive.
— Qu’avez-vous dit ? murmura-t-il.
Et cette fois, bien que les paroles du mourant rendissent un son étrange,
pareil à celui que peuvent produire un perroquet ou un corbeau auquel on a
fendu la langue, Louis les perçut très distinctement.
Il avait dit :
— Ce n’est pas le vrai cimetière.
Ses yeux étaient vacants, aveugles, bordés de sang ; sa bouche aux lèvres
retroussées souriait comme celle d’un poisson mort.
Une épouvante sans nom avait pris possession de Louis ; une terreur
glaciale referma sur son cœur ses serres broyeuses. Il se sentit rapetisser,
devenir de plus en plus minuscule, jusqu’à ce que l’envie le prenne de détaler
sans demander son reste, de fuir à toutes jambes cette tête mutilée qui lui
parlait tout en se vidant de son sang sur la moquette de la salle d’attente.
Louis n’avait reçu qu’une éducation religieuse très sommaire, et il n’avait
jamais eu d’inclination pour la superstition ou l’occulte. Rien ne l’avait
préparé à affronter ce genre de… phénomènes.
Il mit tout ce qu’il avait de force à maîtriser sa terreur, et au lieu de
s’enfuir il se contraignit à s’approcher encore plus du visage du mourant.
— Qu’avez-vous dit ? interrogea-t-il pour la seconde fois.
Cet horrible rictus !
— Un cœur d’homme a un sol plus rocailleux encore, Louis, articula le
mourant d’une voix à peine audible. On y fait pousser ce qu’on peut… et on
le soigne.
« Louis », se dit-il. À partir de son nom, sa conscience n’avait plus rien
enregistré. « Ô, mon Dieu, il m’a appelé par mon nom ! »
— Qui êtes-vous ? demanda Louis d’une voix tremblante et cassée. Qui
êtes-vous ?
— Indien pêche poisson.
— Comment savez-vous mon…
— Nous pas s’approcher. Nous savoir…
— Est-ce que vous… ?
— Rhaa, fit le garçon.
Louis crut sentir dans son haleine la mort, les lésions internes, le cœur
désaccordé, la rupture, la chute dans le néant.
— Quoi ? s’écria-t-il en réprimant une envie absurde de le secouer.
— Rhaaaaaaaaaa…
Le garçon en short rouge fut agité de frissons spasmodiques, puis soudain
il se pétrifia comme si tous ses muscles s’étaient coincés d’un coup. Un court
moment, ses yeux perdirent leur expression vacante et ils accrochèrent
brièvement le regard de Louis. Ensuite, il se relâcha entièrement. Une odeur
nauséabonde s’éleva. Louis attendait qu’il parle encore ; il le fallait ! Mais ses
yeux redevinrent vides… puis ils devinrent vitreux. Il était mort.
Louis se redressa, tomba assis. Il sentit vaguement que ses vêtements lui
collaient au corps ; il était inondé de sueur. Les ténèbres s’épanouirent en une
noire corolle autour de lui, effleurant ses yeux de leur aile immense, et
l’univers se mit à tanguer vertigineusement. Réalisant ce qu’il était en train de
lui arriver, Louis se détourna du cadavre, se mit la tête entre les genoux et
s’enfonça les ongles du pouce et de l’index de la main gauche dans les
gencives jusqu’à ce que le sang lui afflue de nouveau au visage.
Au bout de quelques instants, les objets reprirent leurs contours familiers.
13
Sur ces entrefaites, les gens affluèrent de nouveau dans la pièce. On aurait
dit qu’il s’agissait d’un mouvement parfaitement réglé, comme s’ils eussent
été des acteurs entrant en scène sur un signal donné, et cela ne fit qu’ajouter
au sentiment d’irréalité et de désorientation qu’éprouvait Louis. Ces
sentiments, qu’il avait étudiés au temps où il suivait des cours de psychologie
expérimentale mais jamais éprouvés personnellement, étaient d’une acuité
terrifiante. Il supposa que c’était à peu près ce qu’on devait ressentir après
avoir bu un café dans lequel on vous avait glissé en douce une dose massive
de LSD.
« On dirait une mise en scène réglée spécialement à mon intention, se dit-
il. D’abord, la pièce est providentiellement vidée de tous ses occupants afin
que l’augure mourant puisse me réciter en tête à tête quelques phrases
sibyllines, et dès qu’il a rendu son dernier souffle, tout le monde revient. »
Les deux aides-soignantes entrèrent d’un pas mal assuré, cramponnée
chacune à un bout de la lourde civière à armature fixe que l’on réservait
d’ordinaire aux cas de fracture des vertèbres et du rachis. Joan Charlton parut
à leur suite et elle annonça à Louis que les vigiles étaient en route avec la
voiture de pompiers et que le jeune type avait été heurté par une auto pendant
qu’il faisait du jogging. Louis repensa aux deux coureurs qui avaient surgi
brusquement devant lui ce matin-là et il sentit ses tripes se nouer.
Steve Masterton entra derrière Charlton avec deux flics du service de
sécurité du campus.
— Louis, les gens qui nous ont amené Pascow sont dans… commença-t-il,
puis il s’interrompit brusquement et interrogea : Vous vous sentez bien,
Louis ?
— Oui, oui, ça va, répondit Louis en se levant. (De nouveau, une sensation
d’étourdissement l’envahit, puis reflua.) Il s’appelle Pascow ? demanda-t-il
d’une voix un peu incertaine.
— Victor Pascow, répondit un des vigiles. C’est la jeune fille avec laquelle
il faisait du jogging qui nous a appris.
Louis vérifia l’heure sur son bracelet-montre et en retrancha deux minutes.
Une femme sanglotait bruyamment dans la salle où Masterton avait consigné
les gens qui avaient transporté Pascow. « Joyeuse rentrée des classes, ma
petite dame, songea-t-il. J’espère que vous aurez bien du plaisir ce
semestre. »
— Mr Pascow est décédé à dix heures neuf, annonça-t-il.
L’un des deux vigiles s’essuya la bouche du revers de la main.
— Vous êtes sûr que ça va bien, Louis ? insista Masterton. Vous avez une
tête épouvantable.
Au moment où Louis ouvrait la bouche pour lui répondre, une des aides-
soignantes lâcha brusquement les poignées de la civière et se précipita dehors
en projetant un jet de vomissure sur le devant de sa blouse. Le téléphone se
mit à sonner.
La jeune femme qui pleurait dans la salle fermée se mit à hurler le prénom
du mort en le répétant sans arrêt :
— Vic ! Vic ! Vic !
La salle d’attente devenait un vrai pandémonium.
Un des vigiles réclama une couverture pour en envelopper le corps et miss
Charlton lui répondit qu’elle n’était pas sûre d’avoir le droit de lui en remettre
une sans autorisation écrite. Louis eut soudain l’impression qu’il s’était égaré
au milieu d’une scène de Helzapoppin.
Il réprima non sans peine le début d’hilarité qui lui chatouillait le gosier.
Ce Pascow lui avait-il vraiment parlé du Simetierre ? Avait-il vraiment
prononcé son nom ? Voilà ce qui avait manqué le faire défaillir, c’était à cause
de cela qu’il s’était senti aspiré au fond d’un grand vide intersidéral comme
un satellite arraché à son orbite. Mais déjà son esprit tissait autour de ces
instants une espèce de pellicule protectrice ; il modifiait les éclairages,
remodelait la pâte, corrigeait les angles. Le mourant n’avait pas pu dire cela ;
il avait forcément dit quelque chose d’autre (ou peut-être même qu’il n’avait
rien dit) et dans le choc et le trouble de ce terrible moment Louis avait mal
interprété ses paroles. Le plus probable était que Pascow n’avait émis que des
sons sans suite, comme il l’avait d’abord pensé.
Louis fit un effort pour se ressaisir, tâtonna à la recherche de cette part de
lui-même grâce à laquelle il avait su convaincre l’administration de lui confier
cet emploi en lui donnant la préférence sur cinquante-trois autres postulants.
Il fallait que quelqu’un reprenne la situation en main ; personne ne prenait
d’initiative, la pièce était pleine de gens qui tournaient en rond.
— Steve, allez administrer un sédatif à cette jeune femme, dit-il, et
aussitôt qu’il eut prononcé ces paroles il se sentit beaucoup mieux.
Il lui semblait être aux commandes d’une fusée qui s’élevait rapidement
dans l’espace en abandonnant derrière elle une petite lune lugubre. Ladite
lune étant bien sûr ce moment de pur délire pendant lequel il avait cru que
Pascow lui parlait. On l’avait embauché pour prendre les choses en charge ;
eh bien, c’est ce qu’il allait faire.
— Joan ! Donnez une couverture à ce monsieur.
— Docteur, nous n’avons pas encore inventorié…
— Donnez-lui quand même une couverture, et ensuite vous irez voir ce
qui se passe avec l’aide-soignante.
Le regard de Louis se posa sur la seconde bénévole ; elle n’avait pas lâché
l’autre extrémité de la civière et fixait la dépouille de Victor Pascow d’un œil
hypnotisé.
— Mademoiselle ! dit-il sèchement.
Les yeux de la fille s’arrachèrent brusquement à la contemplation du
cadavre.
— Que… qu-qu-quoi ?
— Comment s’appelle votre amie ?
— Qu-qui ?
— Celle qui a dégueulé, précisa-t-il avec une brutalité délibérée.
— J-Ju-Judy. Judy De Lessio.
— Votre nom ?
— Carla, répondit-elle d’une voix un peu plus assurée.
— Eh bien, Carla, allez voir comment va Judy. Et apportez-nous cette
couverture. Vous en trouverez une pile dans la petite armoire murale qui se
trouve à côté de la porte de la salle de soins numéro un. Allons-y, tout le
monde. Conduisons-nous un peu en professionnels.
Ils obtempérèrent. L’instant d’après, les hurlements cessèrent dans la pièce
voisine. Le téléphone, qui s’était tu, se remit à sonner. Louis enfonça la
touche d’attente sans décrocher le combiné.
Le plus âgé des deux vigiles avait l’air moins émotif que son collègue, et
Louis s’adressa à lui :
— Qui devons-nous avertir ? Vous avez une liste ?
Le vigile fit un signe d’acquiescement avant de dire :
— C’est notre premier accident mortel depuis six ans. Voilà une année qui
débute mal.
— Ça, vous pouvez le dire, fit Louis.
Il déverrouilla la touche d’attente et souleva le combiné.
— Allô, fit une voix surexcitée. Qui est-ce qui…
Louis coupa la communication, après quoi il entreprit de passer la longue
série de coups de fil obligatoires.
14
La fièvre ne retomba qu’un peu avant seize heures, après que Louis eut
présenté une déclaration à la presse en compagnie du directeur des services de
sécurité du campus, Richard Irving. La victime, un étudiant du nom de Victor
Pascow, était en train de faire son jogging quotidien avec deux camarades
(dont sa fiancée lorsqu’une automobile pilotée par Tremont Withers, vingt-
trois ans, résidant à Haven (Maine), avait franchi sans avertissement un
carrefour protégé. La voiture de Withers, qui remontait l’allée conduisant au
gymnase des femmes au centre du campus, avait heurté Pascow de plein fouet
et l’avait précipité la tête la première contre un arbre. Pascow avait été
transporté à l’infirmerie dans une couverture par ses amis et deux passants. Il
était mort quelques minutes plus tard. Withers avait été écroué sous la triple
inculpation d’excès de vitesse, de conduite en état d’ivresse et d’homicide
involontaire.
L’envoyé du quotidien des étudiants demanda s’il pouvait écrire que
Pascow avait succombé des suites de multiples blessures à la tête. Revoyant
en esprit la large brèche ouverte sur le cerveau palpitant, Louis lui répondit
qu’il aimait mieux laisser au coroner du comté de Penobscot le soin
d’annoncer les causes officielles du décès. Le même journaliste lui demanda
alors s’il n’était pas possible que les quatre jeunes gens qui avaient transporté
Pascow à l’infirmerie dans une couverture aient provoqué
inintentionnellement sa mort.
— Non, répondit Louis. C’est tout à fait exclu. Malheureusement, Mr
Pascow a été mortellement blessé sur le coup. En tout cas, c’est mon opinion.
On lui posa encore quelques questions pour la forme, mais cette dernière
déclaration avait virtuellement mis fin à la conférence de presse. À présent,
Louis était assis à son bureau (Steve Masterton était rentré chez lui une heure
auparavant, aussitôt après le passage des journalistes, avec une hâte suspecte
dont Louis avait déduit qu’il espérait se voir au journal télévisé du soir) et il
essayait de récupérer un peu du temps perdu pendant la journée – ou peut-être
qu’il s’efforçait simplement de masquer la réalité de ce qui lui était arrivé
sous un dérisoire glacis de routine. Il classait avec l’aide de miss Charlton les
fiches des « prioritaires », ces étudiants qui se cramponnent désespérément à
leurs chères études en dépit de diverses invalidités. Le fichier « priorités »
comportait vingt-trois diabétiques, quinze épileptiques, quatorze
paraplégiques, et tout un assortiment d’autres cas : leucémies, scléroses en
plaque, dystrophies musculaires progressives. Il y avait aussi des aveugles,
deux sourds-muets et même un cas d’anémie à hématies falciformes, une
affection tellement peu répandue que Louis n’en avait encore jamais rencontré
au cours de sa carrière.
À un certain moment de l’après-midi, juste après le départ de Steve, Louis
avait vraiment cru toucher le fond. Miss Charlton était entrée dans son bureau
et avait posé devant lui une feuille de bloc-notes sur laquelle il avait lu :
Bangor-Moquettes nous livrera demain matin à neuf heures.
— Ils nous livreront quoi ? avait demandé Louis.
— Il faut bien qu’on fasse remplacer la moquette, lui avait expliqué
Charlton d’un ton d’excuse. On ne peut pas faire disparaître une tache
pareille, docteur.
Non, évidemment. Là-dessus, Louis s’était rendu dans la pharmacie et il
avait avalé un comprimé de Tuinal, un barbiturique d’une efficacité
redoutable que le premier compagnon de chambre qu’il avait eu à l’école de
médecine désignait sous le sobriquet affectueux de « Train du rêve ». « Monte
dans le Train du rêve avec moi, Louis, lui disait-il, et je mettrai un disque de
Creedence. » La plupart du temps, Louis déclinait poliment, et il avait sans
doute bien fait de se montrer circonspect ; son camarade de chambre s’était
fait lamentablement recaler à tous ses examens et son « Train du rêve » l’avait
finalement débarqué au Viêt-Nam, où on l’avait affecté comme brancardier au
service de santé. Quelquefois, Louis l’imaginait dans son antenne de
campagne, défoncé jusqu’aux oreilles et écoutant Creedence dans Run
through the Jungle.
Mais il était bien forcé de prendre quelque chose s’il fallait qu’il supporte
de voir ce bout de papier rose glissé sous le pince-notes de sa tablette à écrire
chaque fois qu’il lèverait les yeux des fiches étalées devant lui.
Il était gentiment parti quand Mrs Baillings, l’infirmière de nuit, passa le
nez dans l’entrebâillement de la porte et lui dit :
— Votre femme vous demande sur la ligne un, docteur Creed.
Louis consulta sa montre. Il était près de cinq heures et demie. Et lui qui
avait prévu de quitter son poste à quatre heures !
— Je la prends, dit-il. Merci, Nancy.
Il souleva le combiné et enfonça la touche numéro un.
— Salut, Rachel. Je suis juste en train de…
— Louis, tu te sens bien ?
— Oui, ça va.
— J’ai appris la nouvelle par la radio, Lou. Je suis vraiment désolée. (Elle
marqua un temps avant de poursuivre :) Je t’ai entendu répondre aux
questions des journalistes. Tu donnais bonne impression.
— Ah bon ? Tant mieux.
— Tu es vraiment sûr que tu te sens bien ?
— Je te dis que ça va, Rachel.
— Rentre à la maison, dit-elle.
— Oui, fit Louis.
Ce « rentre à la maison » avait quelque chose d’appétissant.
15
Quand Rachel vint l’accueillir à la porte, Louis en resta comme deux ronds
de flan. Elle portait pour tout vêtement le soutien-gorge en résille qu’il aimait
tant et une culotte à moitié transparente.
— Tu me mets l’eau à la bouche, dit-il. Où sont les enfants ?
— Missy Dandridge les a pris. Nous sommes livrés à nous-mêmes jusqu’à
huit heures trente… ce qui nous laisse deux heures et demie. Ne les gaspillons
pas.
Elle se serra contre lui. Il huma une senteur délicieuse et subtile – était-ce
de l’attar de roses ? Il l’enlaça, lui entoura la taille de ses bras puis ses mains
trouvèrent ses fesses tandis qu’elle promenait légèrement sa langue sur ses
lèvres avant de la plonger dans sa bouche et de l’embrasser avec avidité.
Quand leurs lèvres se séparèrent enfin, Louis demanda d’une voix un peu
rauque :
— Vous êtes le plat de résistance, ce soir ?
— Non, je suis le dessert, répondit Rachel en remuant lascivement des
hanches et en se frottant à son bas-ventre. Mais je puis vous promettre que
vous ne serez pas forcé de manger d’un plat qui ne vous convient pas.
Il voulut l’enlacer à nouveau, mais elle se déroba et le prit par la main.
— Non, montons d’abord, dit-elle.
Elle lui fit couler un bain brûlant, le déshabilla lentement et le fit asseoir
dans la baignoire. Elle enfila le gant de toilette au tissu-éponge un peu rêche
qui était toujours accroché au pommeau de la douche mais qu’ils n’utilisaient
pour ainsi dire jamais, lui savonna tout le corps avec beaucoup de douceur,
puis le rinça. Louis avait l’impression que la journée – son horrible première
journée de service – s’écoulait hors de lui avec le savon. Rachel était trempée,
et sa culotte adhérait à elle comme une seconde peau.
Louis fit mine de vouloir sortir de la baignoire, mais elle le repoussa
doucement en arrière.
— Mais qu’est-ce que… ?
Le gant de toilette l’empoigna sans brutalité, et se mit à le manier
lentement de haut en bas. Son contact rugueux fit aussitôt naître en lui une
volupté presque insoutenable.
— Rachel…
Il s’était mis à transpirer à grosses gouttes, et ça n’était pas dû seulement à
la chaleur du bain.
— Chut !
Il lui sembla que son plaisir se prolongeait indéfiniment ; chaque fois qu’il
approchait de l’orgasme, le gant de toilette ralentissait son mouvement,
l’arrêtait presque. À la fin, au lieu de freiner, la main de Rachel le serra
encore plus, relâcha son étreinte, puis serra à nouveau jusqu’à ce que Louis
éjacule avec tant de force qu’il crut que ses tympans allaient éclater.
— Mon Dieu ! chevrota-t-il quand il fut à nouveau capable d’articuler. Où
as-tu appris à faire ça ?
— Chez les girl-scouts, répondit-elle en prenant un air de sainte-nitouche.
Elle avait préparé un bœuf Stroganoff qui avait mijoté à feu doux durant
l’épisode de la salle de bains et Louis qui, quatre heures plus tôt, aurait juré
qu’il avait perdu l’appétit pour au moins deux mois, en reprit deux fois.
Ensuite, elle l’entraîna de nouveau à l’étage.
— À présent, dit-elle, on va voir ce que tu peux faire pour moi.
Louis jugea que, vu les circonstances, il s’en tirait plus qu’honorablement.
Quand ce fut terminé, Rachel enfila son vieux pyjama bleu et Louis mit
une chemise de flanelle et un pantalon de velours côtelé informe pour aller
chercher les gosses.
Missy Dandridge le pressa de questions au sujet de l’accident, et il lui en
brossa un récit très sommaire, beaucoup moins juteux sans doute que le
compte rendu qu’en donnerait le Bangor Daily News du lendemain. Il faisait
cela à contrecœur, avec le sentiment qu’il était en train de colporter des ragots
sordides, mais Missy avait refusé qu’il lui payât la garde des enfants et il lui
devait bien ça en échange de la soirée qu’il avait passée grâce à elle en tête à
tête avec Rachel.
La maison des Dandridge était à moins de deux kilomètres de chez eux. Le
temps qu’ils fussent rendus, Gage dormait déjà comme une souche ; de son
côté, Ellie avait les yeux un peu vitreux et elle bâillait sans arrêt. Louis
changea les couches de Gage, lui passa une grenouillère et le fourra au lit.
Après quoi il alla lire une histoire à Ellie. Bercée par les diableries rimées
du Chat au chapeau, elle s’endormit au bout de cinq minutes et Rachel la
borda dans son lit.
Quand Louis regagna le rez-de-chaussée, Rachel était assise sur le canapé
du living, un verre de lait à la main, un roman policier de Dorothy Sayers
posé, ouvert et retourné, en travers de sa longue cuisse fuselée.
— Louis, tu es sûr que tu te sens bien ?
— Mais oui, chérie, je vais très bien, dit-il. Et au fait, merci. Merci pour
tout.
— Vous plaire, c’est notre devise. (Un sourire un peu grivois lui retroussa
les lèvres.) Tu vas boire une bière chez Jud ?
Louis secoua la tête.
— Pas ce soir, dit-il. Je suis trop pompé.
— J’espère que j’y suis pour quelque chose.
— Tu n’y es pas pour rien, c’est sûr.
— Dans ce cas, avalez-vous un verre de lait en vitesse et allons nous
pieuter, docteur.
Louis s’attendait plus ou moins à rester un bon moment sans dormir,
passant et repassant dans sa tête le film des événements, comme cela se
produisait toujours à la fin d’une journée particulièrement éprouvante au
temps où il était interne. Mais il se sentit aussitôt aspiré dans le sommeil et
s’y abandonna avec délices. Ce fut une chute longue et douce, comme s’il
avait roulé lentement sur une planche lisse, très légèrement inclinée. Il avait
lu quelque part qu’il faut en moyenne sept minutes à un être humain pour
bloquer tous ses circuits de veille et se déconnecter du monde. Sept minutes
pour que le subconscient prenne la relève de la conscience, un peu à la
manière d’un mur truqué qui s’escamote en tournant sur lui-même dans la
maison hantée d’un luna-park. Ça avait un petit côté surnaturel.
Au moment où il sombrait, il entendit l’écho lointain de la voix de Rachel
qui disait :
— … le prendre après-demain.
— Hmmmm ?
— Jolander. Le vétérinaire. Il opère Church après-demain.
— Oh…
Church. « Profite de tes cojones pendant que tu les as encore, mon pauvre
vieux. » Et là-dessus il glissa au fond d’un noir abîme, oublia tout et
s’endormit d’un sommeil profond et sans rêves.
16
Tard dans la nuit, il fut réveillé par un bruit anormal, un fracas assez
sonore pour qu’il se dressât brusquement sur son lit en se demandant si ce
n’était pas Ellie qui avait roulé à terre ou le lit-cage du bébé qui s’était
effondré. Et puis la lune surgit de derrière un nuage, inondant la chambre
d’une lumière froide et blafarde, et il aperçut Victor Pascow debout dans
l’encadrement de la porte. Ce fracas, c’était lui qui l’avait produit en ouvrant
la porte d’une poussée brutale.
Il était planté sur le seuil avec son crâne en bouillie derrière sa tempe
gauche. Sur son visage, le sang séché avait formé de longues traînées
violacées qui évoquaient des peintures de guerre indiennes. La pointe blanche
de son omoplate luisait au-dessus de son épaule difforme. Il souriait.
— Venez, docteur, dit Pascow. On va faire un petit tour.
Louis regarda autour de lui. Masse indécise sous la grosse couette jaune,
Rachel dormait à poings fermés. Il se retourna vers Pascow. Pascow était mort
et, inexplicablement, il vivait. Pourtant Louis n’éprouvait aucune frayeur.
Aussitôt qu’il l’eut constaté, il sut pourquoi.
« C’est un rêve, se dit-il, et son soulagement le força à se rendre compte
qu’en réalité il avait eu très peur. Les morts ne ressuscitent pas ; c’est
impossible, du seul point de vue de la physiologie. Ce garçon se trouve
actuellement dans un tiroir frigorifique de l’Institut médico-légal, à Bangor,
avec un tatouage en forme de Y renversé sur la poitrine, à l’endroit où on l’a
incisé pour l’autopsie. Le médecin légiste a probablement fourré son cerveau
dans l’ouverture de sa poitrine après y avoir prélevé un échantillon de tissu et
colmaté la cavité crânienne avec du papier kraft pour empêcher tout
écoulement ; c’est plus simple : replacer un cerveau à l’intérieur d’un crâne
est un véritable casse-tête chinois. C’est son oncle Carl, le père de
l’infortunée Ruthie, qui l’avait informé que c’était la procédure usuelle ; il lui
avait donné bien d’autres détails sur les pratiques mortuaires, dont le moindre
eût sans doute fait pousser à cette pauvre Rachel des cris d’épouvante. Mais
quant à Pascow, il ne pouvait pas être là. Rien à faire. Pascow était dans un
tiroir frigorifique, avec une étiquette accrochée au gros orteil. « Et on ne lui
aurait sûrement pas laissé son short rouge pour le ranger là-dedans. »
Pourtant, une impulsion irrésistible le poussait à obéir, à se lever. Les yeux
de Pascow étaient rivés sur lui.
Il rejeta les couvertures et posa les pieds par terre.
Il éprouva très distinctement le contact pelucheux et froid des petites
boules de laine de la descente de lit au crochet (cadeau de mariage de la
grand-mère de Rachel). Son rêve était d’un réalisme hallucinant.
À tel point même qu’il attendit que Pascow ait tourné les talons et se soit
engagé dans l’escalier avant de lui emboîter le pas. Pour intense que fût la
force étrange qui le poussait à le suivre, il ne voulait pas courir le risque
d’effleurer, même en rêve, un cadavre ambulant.
Mais il le suivit bel et bien. Le short de Pascow luisait dans la pénombre.
Ils traversèrent le living, la salle à manger, la cuisine. Pascow se dirigea
vers la porte de communication entre la cuisine et la remise qui tenait lieu de
garage, et Louis s’attendait à ce qu’il tourne le verrou et fasse jouer le pêne,
mais non : au lieu d’ouvrir la porte, il passa tout bonnement à travers.
Louis le regarda faire avec une stupeur très moyenne. « C’est donc aussi
simple que ça ? se disait-il. Remarquable ! C’est à la portée du premier
venu ! »
Il tenta l’expérience, et constata non sans satisfaction que le panneau de
bois ne se dissolvait pas devant lui. Apparemment, même en rêve, il
demeurait d’un pragmatisme à toute épreuve. Il tourna le bouton du verrou de
sûreté, actionna le pêne et s’introduisit dans le garage. Le break et la Civic s’y
trouvaient bien, mais Pascow non. Louis se demanda brièvement s’il ne s’était
pas tout simplement volatilisé. Les créatures des rêves s’évanouissent
facilement. Il en va de même des lieux : à un moment vous êtes à poil au bord
d’une piscine avec une trique à tout casser en train de proposer une partie
carrée à (par exemple) Roger et Missy Dandridge, et le temps de battre une
seule fois des cils vous vous retrouvez en train d’escalader un volcan
hawaïen. Peut-être qu’il avait perdu Pascow parce que le deuxième acte allait
commencer.
Mais lorsqu’il émergea du garage, Pascow était à nouveau visible, debout
dans la lueur pâle de la lune à l’extrémité de la pelouse… Juste devant
l’entrée du sentier !
Cette fois, la peur prit Louis pour de bon, s’insinuant en lui, comme une
fumée noire, à travers tous les orifices de son corps. Il ne voulait pas aller là-
bas. Il se figea sur place.
Pascow se retourna vers lui. Ses yeux jetaient des lueurs d’argent sous la
lune. Louis sentit une horreur sans nom lui tordre l’estomac. Cette omoplate à
nu, ces caillots de sang durcis ! Mais les yeux de Pascow l’attiraient avec une
force irrésistible. Ainsi donc, c’était un rêve de domination et d’hypnose… ou
peut-être un rêve sur son impuissance à changer les choses. Cette impuissance
qu’il avait éprouvée face au fait brut de la mort de Pascow. Quand on vous
amène un gars qui a heurté un arbre avec assez de violence pour avoir une
brèche de cinq centimètres dans le crâne, vous avez beau avoir étudié la
médecine pendant vingt ans, vous n’y pouvez absolument rien. Autant faire
venir un plombier, un faiseur de pluie ou le chevalier blanc d’Ajax.
Et tandis que ces pensées lui traversaient l’esprit une force mystérieuse le
poussa en avant et il s’engagea sur le sentier, suivant le short de jogging qui
dans cette lumière avait pris la même teinte vineuse que le sang séché sur la
face de Pascow.
Décidément, ce rêve ne lui plaisait pas. Et même il lui déplaisait
souverainement. Il était trop réel.
Le contact froid des petites protubérances du tapis, son incapacité à passer
au travers de la porte de la remise alors que dans tout rêve digne de ce nom on
doit pouvoir jouer les passe-murailles à volonté… et à présent le frôlement
humide de la rosée du soir sur ses pieds nus, et la caresse légère d’une brise
nocturne – guère plus qu’un imperceptible souffle d’air – sur son corps vêtu
en tout et pour tout d’un slip Kangourou. Dès qu’ils eurent pénétré dans le
sous-bois, des aiguilles de pin lui adhérèrent aux pieds – nouveau détail un
petit peu trop réel à son goût.
« Peu importe. Ce n’est rien. Je suis chez moi, au lit. Ce n’est qu’un rêve.
Si palpable qu’il paraisse, et comme tous les autres rêves il me semblera
ridicule au réveil. Ses incohérences me sauteront aux yeux. »
Une branche morte lui érafla brutalement un biceps et il tressaillit de
douleur. Loin devant, Pascow n’était plus qu’une ombre indécise et
mouvante ; à présent, la terreur de Louis semblait s’être cristallisée dans son
esprit avec un relief aveuglant : « Je suis en train de m’enfoncer dans les bois
à la suite d’un homme mort, un homme mort qui me conduit au Simetierre des
animaux, et ce n’est pas un rêve. Ah, mon Dieu, ce n’est pas un rêve ! Ça
m’arrive vraiment ! »
Ils passèrent la crête du coteau boisé et amorcèrent la descente. Le sentier
serpentait paresseusement entre les arbres, puis il filait tout droit à travers les
broussailles. Pas de bottes cette fois. Les pieds nus de Louis s’enfonçaient
dans une boue froide et gélatineuse qui les aspirait avec des bruits de succion
répugnants et ne les relâchait qu’à contrecœur. La fange molle s’insinuait
entre ses orteils, les écartant comme à plaisir.
Il essayait de se cramponner à l’idée que tout cela n’était qu’un rêve avec
l’énergie du désespoir.
Mais elle s’entêtait à le fuir.
Lorsqu’ils pénétrèrent dans la clairière, la lune surgit à nouveau de derrière
l’épais rideau de nuages qui l’avait masquée jusque-là, baignant les tombes de
sa clarté spectrale. Les formes des stèles de fortune – fragments de planches,
vieilles boîtes de conserve découpées à l’aide des cisailles paternelles et
martelées en forme de rectangles grossiers, lames de schiste et d’ardoise
mangées d’écaillures – se détachaient avec un relief saisissant, projetant des
ombres très noires, aux contours parfaitement nets.
Pascow s’arrêta à la hauteur de la pancarte qui disait : « SMUCKY – LE
CHAT LE PLUS GENTTY DU MONDE », et il se retourna vers Louis. Louis
sentait l’épouvante, l’horreur enfler en lui, lentement, mais avec une force si
implacable qu’il lui semblait que leur pression allait le faire éclater comme un
ballon.
Les lèvres tuméfiées de Pascow étaient retroussées en un sourire hideux, et
dans la clarté livide de la lune son corps athlétique et bronzé paraissait aussi
blême que celui d’un cadavre enveloppé dans les plis lâches d’un suaire sur le
point d’être cousu.
Il leva un bras et le tendit, l’index pointé. Louis regarda dans la direction
qu’il indiquait. Un gémissement s’échappa de sa poitrine, ses yeux
s’exorbitèrent et il écrasa contre ses lèvres le dos de son poing fermé.
Il sentit un froid humide sur ses joues et il comprit que dans l’excès de sa
terreur il s’était mis à pleurer.
Le grand amas d’arbres morts, celui-là même qu’Ellie avait voulu
escalader et dont Jud Crandall l’avait fait descendre avec une alarme visible,
s’était mué en un tas d’ossements. Les ossements remuaient.
Ils ondulaient et s’entrechoquaient ; mâchoires et fémurs, cubitus et tibias
claquaient les uns contre les autres. Louis distingua des crânes ricanants,
humains et animaux. Un squelette de main agitait ses doigts morts ; un pied
décharné pliait ses jointures livides.
Ah ! mon Dieu ! cela avançait ; le tas d’ossements rampait vers lui…
À présent, Pascow venait dans sa direction, avec son visage barbouillé de
sang noir qui paraissait encore plus sinistre dans la clarté lunaire. Louis sentit
que ses derniers et maigres restes de lucidité étaient en train de le fuir ; une
seule idée lui tournait sans arrêt dans le crâne, comme une litanie plaintive :
« Il faut hurler pour te réveiller tant pis si tu fais peur à Rachel à Ellie à
Gage tant pis si tu les réveilles tant pis si tu réveilles tout le monde à des
kilomètres à la ronde il faut que tu hurles pour te réveiller hurle réveille-toi
hurle hurle hurle…»
Mais il ne parvint à émettre qu’un vague crachotement pareil au son que
peut produire un garçonnet qui s’essaie pour la première fois à siffler dans ses
doigts.
Lorsqu’il fut arrivé à sa hauteur, Pascow se mit à lui parler.
— Il ne faut pas ouvrir le portail, dit-il en abaissant son regard sur Louis –
car ce dernier était tombé à genoux.
Son visage avait une expression étrange, que Louis prit d’abord pour de la
pitié. Mais non, ce regard-là ne trahissait pas le moindre soupçon de
compassion ; seulement une espèce d’horrible patience. Pascow désigna à
nouveau le tas d’ossements ondoyants.
— Ne franchissez pas cette barrière, docteur, même quand vous en
éprouverez très vivement la nécessité. C’est la limite à ne jamais dépasser.
Souvenez-vous bien qu’au-delà d’elle réside un pouvoir inimaginable. Une
chose sans âge, mais qui n’est jamais en repos. N’oubliez jamais cela.
À nouveau, Louis essaya de hurler. À nouveau, ce fut en vain.
— Je viens en ami, reprit Pascow.
Mais avait-il réellement prononcé le mot ami ?
Non, après tout. On aurait dit que Pascow s’exprimait dans une langue
autre, que Louis comprenait par l’effet de quelque magie de rêve ; et le terme
« ami » était ce que l’esprit harassé de Louis pouvait produire de mieux pour
restituer le sens du mot employé par Pascow.
— Votre destruction et celle de tous ceux que vous aimez sont très
proches, docteur.
Il était si près à présent que Louis sentit l’odeur de mort qui émanait de
lui.
Les mains de Pascow se tendaient vers lui.
Le crépitement lugubre, affolant, des ossements qui s’entrechoquaient…
Louis eut un mouvement de recul si violent pour échapper aux mains de
Pascow qu’il perdit l’équilibre.
Sa main heurta une plaque funéraire qui s’abattit à plat sur le sol. Le
visage de Pascow se penchait inexorablement vers lui ; bientôt, il boucha
entièrement le ciel.
— Docteur… N’oubliez pas !
Louis essaya de hurler, l’univers se mit à tourbillonner autour de lui, et
tout s’abolit – excepté la rumeur sourde des ossements qui s’entrechoquaient
sous la lune dont l’éclat illuminait le profond caveau de la nuit.
17
S’il faut en moyenne sept minutes à l’être humain pour s’endormir, le
Manuel de physiologie de Hand précise qu’en revanche il lui faut entre quinze
et vingt minutes pour s’éveiller, comme si le sommeil était un puits dont on
émerge plus difficilement qu’on ne s’y engloutit. Un dormeur qui s’éveille
remonte du fond du sommeil palier par palier, passant progressivement au
sommeil léger puis à ce qu’on appelle parfois le sommeil paradoxal, un état
de semi-conscience qui permet à l’homme (ou à la femme) endormi de
percevoir les sons et même de répondre à des questions dont il (ou elle) ne
gardera aucun souvenir par la suite, sinon peut-être sous la forme de bribes
éparses de rêve.
Louis entendait toujours un bruit d’ossements entrechoqués, mais
graduellement le son augmenta, prenant une tonalité de plus en plus
métallique. Il y eut un choc sourd. Un cri bref. De nouveau, des sons
métalliques ; Était-ce quelque chose qui roulait ?
« Tu sais bien, répondit son esprit encore cotonneux, c’est la samba des
osselets. »
Il entendit la voix de sa fille qui criait :
— Vas-y, Gage ! Va chercher l’auto !
Gage répondit à cela par un roucoulement ravi et c’est à cet instant précis
que Louis ouvrit les yeux et aperçut le plafond de sa chambre à coucher.
Il se figea dans une immobilité de statue en attendant que la réalité, la
bonne, la bienheureuse réalité, ait repris définitivement le dessus.
Il avait donc rêvé. Il avait fait un cauchemar affreux, un cauchemar
terriblement réel, mais qui n’était pourtant qu’un rêve. Un fossile remonté du
tréfonds de son subconscient.
Le son métallique lui parvint à nouveau. C’était celui d’une des petites
voitures de Gage qui zinguait le long du corridor de l’étage.
— Va la chercher, Gage !
— Chercher ! brailla Gage. Chercher-chercher-chercher !
Les petits pieds nus de l’enfant martelèrent avec des chocs sourds – clop !
clop ! clop ! clop ! – le tapis du couloir. Il riait, et Ellie riait en même temps
que lui !
Louis tourna la tête. La moitié droite du lit était vide, les couvertures
rejetées. Le soleil était déjà haut dans le ciel. Il consulta sa montre et elle lui
apprit qu’il n’était pas loin de huit heures. Rachel l’avait laissé dormir bien
au-delà de l’heure normale de son réveil. Intentionnellement, sans doute.
En temps ordinaire, il en aurait conçu de l’irritation, mais ce n’était pas un
matin comme les autres.
Il prit une profonde inspiration et l’exhala avec bonheur ; il n’était que
trop heureux d’être étendu là avec le rai de soleil qui pénétrait obliquement
par la fenêtre et d’éprouver le poids indubitable de la simple réalité. Des
particules de poussière dansaient dans le soleil.
Du rez-de-chaussée, la voix de Rachel cria :
— Ellie, ton casse-croûte est prêt ! Viens le chercher et va-t’en vite, sans
quoi tu vas rater ton bus.
— D’accord ! fit Ellie. (Ses talons claquèrent.) Tiens, Gage, prends ton
auto. Il faut que j’aille à l’école.
Gage se mit à pousser des clameurs indignées. Ce n’était qu’une bouillie
de sons d’où se détachaient quelques rares mots audibles (« Gage », « auto »,
« chercher « et « Ellie-bus »), mais le message n’en était pas moins clair :
Ellie devait rester, et l’instruction publique pouvait aller se faire cuire un œuf.
La voix de Rachel résonna à nouveau :
— Ellie ! Va donc secouer papa avant de descendre !
Ellie entra dans la chambre. Elle avait mis sa robe rouge et noué ses
cheveux en queue de cheval.
— Je suis réveillé, poussin, dit Louis. Va donc prendre ton bus.
— D’accord, papa.
Elle s’approcha de lui, déposa un rapide baiser sur sa joue un peu hirsute
et se rua vers l’escalier.
Le cauchemar commençait à se dissiper, à perdre peu a peu son sens.
Bonne idée, tiens.
— Gage ! cria-t-il. Viens embrasser papa !
Mais Gage fit la sourde oreille. Il avait foncé dans l’escalier à la suite
d’Ellie et la pourchassait en braillant à pleins poumons :
— Chercher l’auto ! CHERCHER L’AUTO !
Louis eut tout juste le temps d’entrevoir son petit corps trapu et courtaud
vêtu simplement de couches et d’une culotte de caoutchouc.
La voix de Rachel s’éleva à nouveau :
— C’était toi, Lou ? Tu es réveillé ?
— Oui, dit-il en se dressant sur son séant.
— Je te l’avais bien dit, maman ! cria Ellie. Bon, salut, je m’en vais !
Cette déclaration fut ponctuée par un violent claquement – celui de la
porte d’entrée – et par un beuglement scandalisé de Gage.
— Un œuf ou deux ? cria Rachel.
Louis repoussa les couvertures et posa les pieds sur la descente-de-lit au
crochet ; il était sur le point de répondre qu’il se passerait d’œufs, qu’il
avalerait juste un bol de corn-flakes en vitesse – mais ses paroles
s’étranglèrent dans sa gorge.
Ses pieds étaient couverts d’une croûte de boue séchée mêlée d’aiguilles
de pin.
Son cœur bondit dans sa poitrine comme un diable à ressort désarticulé.
Avec des gestes frénétiques, les yeux agrandis par l’horreur, sans même
s’apercevoir qu’il se mordait la langue à belles dents, il repoussa la literie à
coups de pied. De son côté, tout le bas du lit était jonché d’aiguilles de pin ;
les draps étaient souillés, maculés et grasse.
— Louis ?
Il aperçut quelques aiguilles de pin qui étaient restées collées à ses genoux,
et tout à coup il examina son bras droit. Il avait une égratignure toute fraîche
en travers du biceps, à l’endroit exact où la branche morte l’avait éraflé – en
rêve.
« Je vais hurler ! Je sens que je vais hurler ! »
Et il n’en aurait pas fallu beaucoup, en effet, déjà le cri s’enflait dans sa
poitrine, porté par une énorme vague de terreur glaciale. La réalité vacillait
autour de lui. La réalité (la vraie réalité), c’était cela : les aiguilles de pin, la
boue qui tachait ses draps, l’égratignure sanglante qui barrait son bras nu.
« Je vais hurler, et ensuite je perdrai la raison et je n’aurai plus à me
préoccuper de tout ça…»
— Louis ? (Rachel gravissait l’escalier.) Louis, tu t’es rendormi ?
Pendant les deux ou trois secondes qui suivirent, il se démena comme un
beau diable pour se ressaisir, il lutta de toutes ses forces pour reprendre le
contrôle de ses émotions comme il l’avait fait au cours des instants
d’épouvantable confusion qui avaient suivi l’arrivée de Pascow mourant dans
les locaux de l’infirmerie. Et il y parvint. L’idée qui avait fait pencher la
balance du bon côté était qu’il ne fallait surtout pas que Rachel le voie ainsi,
avec ses pieds encroûtés de boue sèche et d’aiguilles de pin et les couvertures
retroussées jusqu’au sol révélant le drap du dessous éclaboussé de boue.
— Je suis réveillé ! lança-t-il d’une voix enjouée.
Il s’était coupé en crispant involontairement les mâchoires, et sa langue
saignait. Ses pensées tourbillonnaient follement dans sa tête et tout au fond de
son esprit, à l’écart de cette agitation, une part de lui-même se demandait s’il
avait toujours vécu à l’extrême limite d’un invisible abîme de folie, et si
c’était le cas de tout le monde.
— Un œuf ou deux ? répéta la voix de Rachel.
Dieu merci, elle s’était arrêtée au bout de quelques marches.
— Deux, répondit-il en se rendant à peine compte de ce qu’il disait.
Brouillés, s’il te plaît.
— Il était temps ! fit Rachel avant de rebrousser chemin.
Dans son soulagement, Louis ferma brièvement les yeux, mais il les
rouvrit aussitôt : dans l’obscurité, il lui avait semblé voir le regard d’argent de
Pascow.
Il fit le vide dans son esprit et passa rapidement aux actes. Il arracha toute
la literie du matelas. Les couvertures étaient intactes. Il sépara les deux draps
du reste, les roula en boule, sortit avec dans le couloir et les jeta dans le vide-
linge.
Ensuite il se précipita dans la salle de bains, abaissa fébrilement la manette
de la douche, et se planta sous le jet d’eau bouillante. Elle lui brûlait la peau,
mais il n’en avait cure. Il se frotta les jambes et les pieds pour en faire partir
la boue.
Il commençait à se sentir mieux ; il reprenait peu à peu le contrôle de lui-
même. Tandis qu’il se séchait, l’idée lui vint que c’était à peu près comme
cela que devait se sentir un meurtrier qui vient de se débarrasser de tous les
indices susceptibles de l’incriminer.
Il éclata de rire. Il continua de se sécher, tout en riant de plus belle.
Irrépressiblement.
— Eh, là-haut ! cria la voix de Rachel. Qu’est-ce qu’il y a donc de si
drôle ?
— C’est une blague toute personnelle, répondit-il sans s’arrêter de rire.
Il était terrifié, mais la peur cédait devant ce rire inextinguible qui s’élevait
d’un ventre aussi dur et tendu qu’un mur de briques pleines. Il se dit
qu’expédier les draps dans le coffre à linge sale avait vraiment été une idée de
génie. Missy Dandridge venait cinq jours par semaine faire le ménage et la
lessive. Bien sûr, Missy aurait pu interroger Rachel au sujet de ses draps
crottés, mais Louis était persuadé qu’elle n’en ferait rien. Elle se bornerait
sans doute à chuchoter à l’oreille de son mari que les Creed se livraient à des
jeux sexuels bizarres au cours desquels ils se barbouillaient le corps d’un
mélange de boue et d’aiguilles de pin.
À cette idée, il se mit à rire encore plus fort.
Son rire se résorba peu à peu pendant qu’il s’habillait et quand ses derniers
gloussements se furent calmés il s’aperçut qu’il se sentait un peu mieux. Il
ignorait comment il s’y était pris, mais il s’était remis à peu près d’aplomb.
Mis à part le lit dépouillé de ses draps, la chambre avait retrouvé son aspect
normal. Il s’était débarrassé du poison. Il aurait sans doute été plus juste de
parler de « preuves », mais dans son esprit il percevait plutôt cela comme un
poison.
C’est peut-être ce que les gens ont coutume de faire avec l’inexplicable,
songea-t-il. Ce qu’ils font de tout ce qui est irrationnel, de tout ce qui refuse
de se plier au déterminisme étroit qui régit le monde occidental. C’est sans
doute ainsi que réagit un individu normal qui aperçoit un beau matin une
soucoupe volante suspendue dans l’air au-dessus de son jardin, projetant sur
sa pelouse une petite flaque d’ombre bien noire ; qui se trouve pris sous une
averse de grenouilles ; ou dont une main surgie de sous le lit vient caresser les
pieds au beau milieu de la nuit. On fait une crise de larmes, on est pris d’un
fou rire nerveux, et puis comme l’objet de la terreur reste entier et refuse
obstinément de s’évanouir en fumée, on finit par l’évacuer d’un bloc, comme
un calcul rénal impossible à dissoudre.
Assis dans sa chaise haute, Gage était occupé à en décorer le plateau
couvert de vinyle en le frottant vigoureusement d’une pâte informe de petit
déjeuner cacaoté.
Rachel sortit de la cuisine avec une assiette d’œufs brouillés et une tasse
de café.
— Qu’est-ce qui était si désopilant, Louis ? Tu bramais comme un cerf en
rut. Ça m’a fait un peu peur.
Au moment où il ouvrait la bouche, Louis n’avait pas la moindre idée de
ce qu’il allait dire. Il débita machinalement une blague idiote qu’il avait
entendue le samedi précédent au supermarché du coin ; il y était question d’un
tailleur juif qui faisait l’acquisition d’un perroquet dont tout le vocabulaire se
réduisait à : « Ariel Sharon se trripote ! »
Quand il en eut terminé, Rachel riait aux éclats, et Gage, ne voulant pas
être de reste, s’empressa de faire chorus.
« Excellent. Notre héros a brouillé toutes les pistes. Escamoté les draps
boueux et le fou rire suspect dans la salle de bains. À présent, notre héros
s’en va lire le journal du matin (ou tout au moins l’ouvrir) afin que la matinée
qui s’engage soit bien marquée au coin de la normalité. »
Et tout en se disant cela, Louis s’empara du journal et le déplia.
« Oui, c’est bien ce qu’il faut faire, songeait-il avec un immense
soulagement. On expulse ça comme un calcul, et on n’en parle plus… à moins
de se retrouver autour d’un feu de camp avec quelques amis par une nuit de
grand vent, et que la conversation s’oriente sur les phénomènes inexplicables.
Car, par ces nuits-là, quand la tempête qui couve fait danser les flammes du
feu, on devient facilement bavard. »
Louis avala ses œufs, embrassa Rachel et Gage et c’est seulement au
moment de passer la porte qu’il jeta un coup d’œil furtif en direction du coffre
en bois laqué de blanc auquel aboutissait le conduit du vide-linge. Tout allait
on ne peut mieux. Il faisait un temps magnifique. L’été semblait bien parti
pour se prolonger indéfiniment, et rien ne clochait, absolument rien. Tandis
qu’il sortait du garage en marche arrière, son regard se posa brièvement sur le
sentier, mais ça ne lui fit ni chaud ni froid, il n’eut même pas un frémissement
de paupières. Ces choses-là s’excrètent d’un coup, comme un calcul.
Tout continua d’aller pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles
jusqu’à ce qu’il ait parcouru une vingtaine de kilomètres en direction
d’Orono, et à ce moment-là il fut pris de tremblements si violents qu’il n’eut
d’autre recours que de quitter la route et d’aller se ranger dans le parking
désert du Sing’s, un restaurant chinois qui se trouvait dans le voisinage
immédiat du centre hospitalo-universitaire de Bangor. C’est là qu’on avait dû
transporter le corps de Pascow. À l’hôpital, pas chez Sing’s.
Jamais plus Vic Pascow ne mangerait une autre portion de moo goo gai
pan, ah, ah !
Impuissant et terrorisé, Louis s’abandonna aux tremblements incoercibles
qui secouaient tout son corps avec une force déchirante. La peur qui le
torturait n’était pas d’essence surnaturelle, le soleil était bien trop
resplendissant pour cela, simplement, il était terrifié à l’idée qu’il était peut-
être en train de perdre la raison. Il avait l’impression qu’un long et invisible
fil de métal lui tournoyait dans la tête.
— Assez ! balbutia-t-il. Assez, par pitié !
Il alluma la radio à tâtons et tomba sur Joan Baez qui chantait Diamonds
and Rust. Sa voix de soprano douce et liquide le rasséréna, et lorsque la
chanson fut terminée, il se sentit à nouveau capable de conduire.
En arrivant dans les locaux de l’infirmerie, il lança un bonjour rapide à
miss Charlton et se faufila aussitôt dans la salle de bains. Il était persuadé
qu’il devait avoir une gueule à faire peur. Mais non : il avait bien un léger
creux au-dessous des yeux, mais tellement peu prononcé que Rachel elle-
même n’y avait pas pris garde. Il se passa un peu d’eau froide sur le visage, se
sécha, se donna un coup de peigne et gagna son bureau.
Steve Masterton s’y trouvait en compagnie de Surrendra Hardu, le
médecin indien qui assurait le service de nuit. Les deux hommes, un gobelet
de café à la main, continuaient le classement des fiches des prioritaires que
Louis avait commencé la veille.
— Ça va, Lou ? fit Masterton.
— Ça va.
— Espérons que ça ira mieux qu’hier matin, dit Hardu.
— C’est vrai que vous avez loupé un beau remue-ménage.
— Surrendra a eu son lot d’émotions fortes cette nuit, dit Masterton en
grimaçant un sourire. Racontez-lui, Surrendra.
Hardu retira ses lunettes et se mit à les essuyer en souriant.
— Deux garçons m’amènent leur copine aux alentours d’une heure du
matin, expliqua-t-il. Elle est ronde comme un… comment dites-vous, déjà ?
Ronde comme une bille, voilà. Elle voulait fêter la rentrée, vous comprenez.
Et elle s’était ouvert la cuisse en tombant. Une très vilaine coupure. Je lui dis
qu’il faudra au moins quatre points de suture, mais que ça ne laissera pas de
cicatrice. Elle me dit : « Bon, eh bien, vous n’avez qu’à suturer alors », et moi
je le fais en me penchant comme ceci…
Hardu mima la scène, se courbant au-dessus d’une cuisse invisible.
Pressentant ce qui allait suivre, Louis esquissa un sourire.
— … et tandis que je lui recouds sa plaie, elle me vomit sur la tête.
Masterton s’esclaffa bruyamment, et Louis l’imita.
Hardu souriait benoîtement, comme si tout cela lui était déjà arrivé des
milliers de fois au cours de milliers d’existences antérieures.
— Surrendra, ça fait combien de temps que vous êtes en service ?
demanda Louis une fois que son rire se fut apaisé.
— Depuis minuit, dit Hardu. Je m’en vais maintenant. J’étais seulement
resté pour pouvoir vous dire bonjour.
— Eh bien, bonjour, dit Louis en serrant sa main petite et brune. Et à
présent rentrez chez vous dormir.
— Le fichier des prioritaires est quasiment prêt, dit Masterton. Vous
pouvez crier alléluia, Surrendra.
— Vous m’excuserez, fit Hardu avec un sourire mais je ne suis pas
chrétien.
— Dans ce cas, vous n’avez qu’à chanter le refrain d’Instant Karma –
vous savez, la chanson de Lennon.
— « Puissiez-vous briller comme le soleil et la lune » récita Hardu sans se
départir de son sourire, après quoi il se glissa discrètement dehors.
Louis et Steve Masterton restèrent un moment à fixer d’un air interdit la
porte qui venait de se refermer sur lui, puis ils se regardèrent et éclatèrent de
rire. Jamais un rire n’avait paru si bon à Louis – il était tellement normal !
— Ça tombe bien qu’on ait fini de classer ces satanées fiches, dit Steve.
C’est aujourd’hui que les trafiquants de drogue débarquent.
Louis hocha la tête. Le défilé des représentants en produits
pharmaceutiques allait commencer à dix heures. Steve Masterton disait en
manière de boutade qu’à l’université d’Orono, si le mercredi était le jour où
l’on célébrait le culte du Spaghetti-Roi, le mardi était consacré à Saint-Dé, Dé
étant l’acronyme de Darvon, le plus populaire de tous les tranquillisants.
— Soyez sur vos gardes, ô Grand Chef ! dit Steve. Je ne sais pas comment
ces gars-là se comportaient à Chicago, mais ceux d’ici n’hésitent pas à
recourir aux arguments les plus vils : ça va de l’expédition de chasse tous
frais payés au lac Chamberlain en novembre à l’abonnement annuel gratuit au
Club familial de bowling de Bangor. Un jour, un de ces zèbres-là a même
essayé de me corrompre à l’aide d’une poupée gonflable. Moi ! Et je ne suis
qu’un simple auxiliaire ! Ils sont prêts à tout pour arracher une vente.
— Vous auriez dû la prendre, cette poupée gonflable.
— Bah, elle était rouquine. Je n’aime pas les rousses.
— Moi, je suis d’accord avec Surrendra, dit Louis. Tout pourvu que ça
aille mieux qu’hier matin.
18
Le représentant des laboratoires Upjohn avait pris rendez-vous à dix
heures ; comme il tardait à se matérialiser, Louis trompa l’attente en appelant
le bureau des inscriptions. Il eut une certaine Mrs Stapleton qui lui promit de
lui expédier sur-le-champ le dossier de Victor Pascow. Au moment où il
raccrochait, le V.R.P. de chez Upjohn fit son entrée. Il ne lui offrit aucun pot-
de-vin, mais lui demanda simplement s’il serait éventuellement intéressé par
un billet à tarif réduit donnant accès à tous les matches de football des Patriots
de Boston au cours de la prochaine saison.
— Non, répondit laconiquement Louis.
— C’est bien ce que je pensais, fit le représentant d’un air morose avant de
prendre congé.
À midi, Louis se rendit à la cafétéria à pied, y fit l’acquisition d’un
sandwich au thon et d’un maxi-coke et regagna son bureau où il déjeuna en
épluchant consciencieusement le dossier de Pascow. Il espérait y dénicher un
fil conducteur permettant de relier l’existence de Pascow à la sienne ou à
North Ludlow et au Simetierre. Il se figurait – sans trop y croire que même un
phénomène aussi singulier que celui-ci devait avoir ne serait-ce qu’un vague
début d’explication rationnelle. Peut-être que ce garçon avait passé son
enfance à Ludlow ; peut-être même qu’il avait inhumé un chien, un chat, au
Simetierre.
Mais il ne découvrit aucune trace du lien qu’il cherchait. Pascow était
originaire de Bergenfield, une petite ville industrielle du New Jersey, et il
s’était inscrit à Orono en vue d’y passer un diplôme d’ingénieur électricien.
Ces quelques feuillets dactylographiés ne recelaient aucun indice susceptible
d’établir le moindre rapport entre Louis et le jeune homme qui était mort dans
le hall d’accueil de l’infirmerie – en dehors de sa mort elle-même, bien
entendu.
Il vida ce qui lui restait de Coca en écoutant le crachotement de la paille
qui aspirait les dernières gouttes au fond du gobelet de carton, puis jeta les
emballages vides dans la corbeille à papier. C’était un repas plutôt succinct,
mais il l’avait mangé de bon appétit. En fait, il se sentait plutôt bien. Ses nerfs
semblaient s’être remis en place ; ses tremblements n’avaient pas repris, et il
ne subsistait plus de son épouvante du matin que le souvenir d’un cauchemar
absurde et violent qui s’effilochait peu à peu dans sa mémoire.
Il tambourina nerveusement des doigts sur le buvard de son sous-main,
haussa les épaules et décrocha le téléphone encore une fois. Il fit le numéro du
centre hospitalo-universitaire de Bangor et demanda la morgue.
Lorsqu’il eut au bout du fil l’employé chargé de la tenue du registre
mortuaire, il donna son identité et dit :
— Vous avez actuellement chez vous un de nos étudiants, un certain
Victor Pascow…
— En effet, nous l’avions, coupa la voix à l’autre bout du fil. Mais il nous
a quittés.
Louis sentit sa gorge se nouer. À la fin, il parvint tout de même à articuler :
— Que… Comment ?
— Le corps a été rapatrié dans sa famille hier, en fin de soirée. C’est
l’entreprise de pompes funèbres Brookings-Smith qui s’est occupée de régler
les détails de l’expédition. On l’a embarqué sur le vol Delta numéro, euh… (Il
y eut un bruit de pages rapidement tournées.) Ah, voilà : vol Delta numéro
109, à destination de Newark. Où est-ce que vous imaginiez qu’il avait pu
partir ? Draguer à la discothèque d’à côté ?
— Non, dit Louis. Bien sûr que non, c’est simplement que…
Simplement que quoi ? Qu’avait-il besoin de s’acharner là-dessus, bon
Dieu ? Ça ne rimait à rien de vouloir résoudre ce problème de façon
rationnelle. Il fallait laisser tomber, tirer un trait sur tout ça, ne plus y penser.
Autrement, il était sûr de se trouver entraîné dans un tas de complications
inutiles.
— C’est simplement que ça me semblait bien subit, acheva-t-il niaisement.
— Oh, vous savez, le Dr Rynzwyck l’a autopsié hier après-midi à… (à
nouveau, bruit de pages tournées)… quinze heures vingt. Entre-temps, son
père avait fait toutes les démarches nécessaires. Le corps a dû arriver à
Newark aux environs de deux heures du matin.
— Bon, eh bien, dans ce cas…
— À moins qu’un convoyeur ne se soit gouré et ne l’ait expédié ailleurs,
poursuivit l’employé de la morgue d’un ton jovial. Ça nous est déjà arrivé,
vous savez. Pas avec Delta, remarquez. Chez Delta, ils bossent correctement.
On a eu un gars qui était mort pendant une expédition de pêche dans un coin
perdu du comté d’Aroostook, un de ces bleds tellement minuscules qu’ils
n’ont même pas de nom, juste un numéro sur la carte. Il s’était étranglé en
avalant la languette d’une boîte de bière, le con. Ses compagnons ont fabriqué
un traîneau de fortune, et il leur a fallu deux jours entiers pour le ramener du
fin fond de la cambrousse. Dans un cas pareil, on ne peut jamais être sûr que
l’embaumement marchera. Mais on lui a tout de même injecté sa ration
d’antiseptiques en priant le Bon Dieu que ça veuille bien tenir le coup et on
l’a expédié chez lui, à Great Falls, Minnesota, dans la soute à bagages d’un
avion régulier. Mais ces abrutis-là, ils se sont mélangé les pédales. D’abord,
ils l’ont envoyé à Miami, puis de là à Des Moines ; ensuite il s’est retrouvé à
Fargo, dans le Dakota du Nord, et la quelqu’un s’est enfin aperçu que ça ne
tournait pas rond, mais entre-temps il s’était écoulé soixante-douze heures. Et
la préparation pour l’embaumement n’avait pas pris du tout ; on aurait tout
aussi bien pu lui injecter du Seven-Up à la place du phénol. Le client était
noir comme du charbon et il puait si fort la barbaque que six bagagistes se
sont trouvés mal. En tout cas, c’est ce qu’on m’a raconté.
La voix à l’autre bout du fil éclata d’un rire gras.
Louis ferma les yeux et il dit :
— Bon, écoutez, merci…
— Si vous voulez, je peux vous donner le numéro personnel du Dr
Rynzwyck, docteur Creed. Mais en principe, le matin il va faire son golf à
Orono.
— Merci, ça ira comme ça, dit Louis.
Il replaça le combiné sur sa fourche. « Voilà qui règle tout, se dit-il.
Pendant que tu faisais un cauchemar insensé, le corps de Pascow reposait
selon toutes probabilités dans un salon mortuaire du New Jersey. Ça met un
point final à toute l’histoire ; restons-en là. »
L’après-midi, alors qu’il roulait en direction de Ludlow, il trouva enfin une
explication plausible à ces traces boueuses au pied de son lit, et un immense
soulagement l’envahit.
Il avait été victime d’une petite crise de somnambulisme, d’un épisode
aigu mais sans conséquence d’automatisme ambulatoire provoqué par le choc
psychologique violent qu’il avait forcément subi en voyant un étudiant
mortellement blessé lui claquer dans les bras alors qu’il venait à peine
d’entamer son premier jour de service à l’infirmerie.
Cela expliquait tout. Son rêve lui avait paru extrêmement réel, c’est qu’il
comportait effectivement de larges pans de réalité : le contact de la descente
de lit sous ses pieds, celui de la rosée humide et, bien sûr, la branche morte
qui l’avait égratigné. C’était aussi pourquoi il n’était pas parvenu à passer à
travers la porte comme Pascow.
Une image prit lentement corps dans son esprit : celle de Rachel
descendant l’escalier la nuit dernière et pénétrant dans la cuisine au moment
même où, le regard fixe, les pupilles étroites, il essayait vainement de passer à
travers la porte de la remise. Cette idée lui arracha une grimace. Pauvre
Rachel, ça lui aurait sûrement flanqué un coup terrible.
L’hypothèse de la crise somnambulique une fois admise, il devenait
possible de démonter les ressorts de son rêve, et il se hâta de le faire. S’il
avait marché dans son sommeil jusqu’au Simetierre, c’est parce que dans son
esprit l’endroit était associé à une situation de stress encore toute fraîche. En
fait, il avait même été à l’origine d’une sérieuse dispute entre Rachel et lui…
et aussi, se dit-il avec une excitation grandissante, il était associé dans son
esprit à la première rencontre de sa fille avec l’idée même de la mort,
événement avec lequel son inconscient était sans doute encore aux prises au
moment où il s’était mis au lit la veille au soir.
« Encore heureux que je sois arrivé à rentrer indemne. Je ne me rappelle
même pas le retour. Je suis sans doute revenu en pilotage automatique. »
Ça valait mieux, du reste. Il préférait ne pas s’imaginer reprenant
conscience ce matin à côté de la tombe de Smucky le chat, désorienté, couvert
de rosée et vraisemblablement mort de trouille (quoique sûrement pas autant
que Rachel).
Mais à présent, c’était fini.
Quel soulagement, mes aïeux !
« Tire un trait là-dessus, Louis », se dit-il. Son intelligence essaya bien de
protester. « Et comment expliques-tu les dernières paroles de Pascow,
hein ? », mais il eut vite fait de lui imposer silence.
Le même soir, alors que Rachel était occupée à repasser et que les deux
enfants, assis dans le même fauteuil, ingurgitaient béatement un nouvel
épisode de la série des Muppets, Louis annonça d’un ton désinvolte qu’il
allait peut-être bien sortir faire un petit tour, histoire de prendre un peu l’air.
— Ne reste pas trop longtemps parti, Louis, dit Rachel sans même lever
les yeux de sa planche. J’aimerais mieux que tu sois là pour m’aider à coucher
Gage, tu sais qu’il fait toujours moins d’histoires avec toi.
— Entendu, dit Louis.
— Où tu vas, papa ? interrogea Ellie sans quitter la télé des yeux, car miss
Piggy était sur le point d’expédier un marron à Kermit.
— Je vais faire un tour dans la campagne, c’est tout, ma chérie.
— Ah bon.
Louis sortit de la maison, et un quart d’heure plus tard il se retrouva au
Simetierre, regardant curieusement autour de lui, en butte à un fort sentiment
de déjà vu. Il était venu ici la nuit dernière, ça ne faisait pas le moindre doute :
la petite pancarte qui tenait lieu de plaque commémorative au chat Smucky
gisait à terre. C’est lui qui l’avait renversée au moment où le visage grimaçant
de Pascow s’était approché de lui à la fin de son rêve, ou du moins de la partie
de son rêve dont il avait gardé le souvenir. Il la redressa machinalement et se
dirigea vers le monceau d’arbres morts.
Ces branches et ces troncs blanchis par les intempéries lui faisaient froid
dans le dos ; il les avait vus se muer en un tas d’ossements, et le souvenir de
cette vision le glaçait encore d’effroi. Il se força à avancer la main et à toucher
une des branches. Elle était en équilibre précaire au sommet de la pile
désordonnée de bois mort ; le seul contact des doigts de Louis suffit à l’en
déloger, elle roula jusqu’à terre et il dut faire un saut en arrière pour l’éviter.
Il examina les taillis qui flanquaient le tas de bois mort. D’un côté comme
de l’autre, ils étaient extraordinairement touffus et tout à fait impénétrables.
Et ce n’était pas le genre de broussailles à travers lesquelles on pouvait
essayer de se frayer un chemin, à moins d’être cinglé. Le sol était recouvert
d’une masse luxuriante et compacte de sumac vénéneux (toute sa vie, Louis
avait entendu des gens se vanter d’être insensibles à ce poison, mais il savait
qu’il affectait tout le monde à un degré ou à un autre), auquel succédait un
inextricable fouillis de ronces énormes aux épines d’aspect redoutable.
Louis revint lentement sur ses pas, et il se campa face à l’endroit où devait
se trouver le milieu du tas de bois mort. Il le considéra longuement, les mains
enfoncées dans les poches arrière de son jean.
Dis donc, tu vas quand même pas essayer d’escalader ce machin ?
Moi ? Ça va pas la tête, non ? Pourquoi est-ce que j’irais faire une
connerie pareille ?
Ah bon, parce que tu vois, Lou, tu commençais à m’inquiéter un peu, là.
Évidemment, si t’as envie de te retrouver patient dans ta propre infirmerie
avec une cheville pétée, tu peux toujours tenter le coup.
T’as raison. Et d’ailleurs, il commence à faire un peu trop noir.
Certain d’être parfaitement décidé et en complet accord avec lui-même,
Louis se mit en devoir d’escalader l’empilement d’arbres morts.
Il était à mi-chemin du sommet lorsqu’il le sentit céder sous son poids
avec une espèce de craquement très singulier.
« Tu vas tomber sur un os, toubib ! »
Une autre branche se déroba sous lui, et il se hâta de redescendre avec des
gestes que l’affolement rendait maladroits. Les pans de sa chemise étaient
sortis de son pantalon.
Il regagna la terre ferme sans anicroches et épousseta les débris d’écorce
pulvérulents qui lui maculaient les paumes. Puis il se dirigea vers l’entrée du
sentier qui le ramènerait chez lui – à ses enfants qui réclameraient une histoire
avant de dormir, à Church dont la carrière de matou certifié et de tombeur de
minettes touchait définitivement à sa fin ce soir même, au thé dans la cuisine
avec Rachel une fois les enfants au lit.
Avant de se mettre en route, il se retourna une dernière fois pour embrasser
la clairière du regard. Il y régnait comme un grand silence vert, et de minces
volutes de brume surgies d’on ne sait où s’étaient mises à s’enrouler
lentement autour des plaques funéraires. Ces cercles concentriques… On
aurait dit qu’inconsciemment des générations successives d’enfants de North
Ludlow avaient construit une espèce de Stonehenge miniature.
« Tu es sûr qu’il n’y a que ça, Louis ? »
Il n’avait eu le temps de jeter qu’un coup d’œil extrêmement bref au-
dessus de la pile d’arbres morts avant que la sensation d’un effondrement
imminent l’ait dissuadé de s’aventurer plus loin, mais il aurait juré qu’il avait
aperçu de l’autre côté un chemin qui s’enfonçait encore plus profondément
dans les bois.
C’est pas tes oignons, tout ça, Louis. Laisse tomber, va.
Oui, chef.
Louis tourna les talons et prit le chemin du retour.
Rachel était montée se coucher depuis une heure, mais Louis s’attardait
encore, feuilletant une pile de revues de médecine qu’il avait déjà passées au
crible et refusant d’admettre que l’idée d’aller au lit – et de s’endormir – le
rendait nerveux. Jamais auparavant il n’avait été victime d’une attaque de
somnambulisme, et il n’avait aucun moyen d’être sûr qu’il s’agissait d’un
épisode isolé ; il fallait d’abord voir s’il se reproduisait ou pas.
Il entendit Rachel se lever, et sa voix étouffée qui, depuis le palier de
l’étage, l’appelait :
— Lou ? Tu ne viens pas te coucher, mon chéri ?
— Si, j’allais justement monter, répondit-il en éteignant le plafonnier qui
éclairait sa table de travail et en se levant.
Ce soir-là, il lui fallut nettement plus de sept minutes pour désactiver ses
circuits. Rachel dormait profondément et le bruit de sa respiration lente et
régulière donnait un surcroît de réalité à l’image de Victor Pascow qui le
harcelait sans trêve. Chaque fois qu’il fermait les yeux, il voyait la porte
s’ouvrir brutalement et Victor Pascow (notre vedette surprise !) apparaissait
sur le seuil, vêtu de son short de jogging écarlate, livide sous son bronzage
d’athlète, avec la pointe blanchâtre de son omoplate qui lui dépassait de
l’épaule.
Quand il glissait dans le sommeil, il se demandait soudain quel effet cela
lui ferait de se réveiller grelottant au beau milieu du Simetierre, d’ouvrir les
yeux sur ces cercles de tombes éclairées par la lune et d’être obligé de s’en
retourner à pied, et réveillé, le long du sentier qui sinuait à travers la forêt. Et
ces pensées l’arrachaient brutalement à son assoupissement.
Quelque temps après minuit, le sommeil le prit en traître et s’abattit sur
lui. Il ne fit pas de rêves.
À sept heures et demie, il fut réveillé brusquement par le son d’une pluie
froide d’automne qui battait les carreaux. Il rejeta les couvertures avec une
certaine appréhension, mais son drap du dessous était irréprochable. La même
épithète aurait bien mal convenu à ses pieds avec leurs talons cerclés de
durillons, mais en tout cas ils étaient propres.
Louis se surprit à siffloter gaiement sous la douche.
19
C’est Rachel qui se chargea de conduire Winston Churchill chez le
vétérinaire après avoir confié Gage à Missy Dandridge : Ce soir-là, Ellie resta
éveillée jusqu’à plus de onze heures en gémissant qu’elle ne pouvait pas
dormir sans Church et en réclamant verre d’eau sur verre d’eau. À la fin,
Louis refusa de lui en apporter un de plus en alléguant qu’elle allait finir par
mouiller son lit. Ce refus déclencha une crise de larmes d’une telle sauvagerie
que Louis et Rachel en restèrent médusés. Ils échangèrent un regard interdit,
les sourcils en accent circonflexe.
— Elle a peur pour Church, dit Rachel. Laissons-la vider l’abcès, Lou.
— À ce train-là, elle s’épuisera vite, dit Louis. Enfin, j’espère.
Il ne se trompait pas. Au bout d’un moment, les cris déchirants d’Ellie se
muèrent en sanglots brefs, en geignements et en hoquets. Puis ce fut le
silence.
Louis remonta pour voir ce qui se passait et il la trouva endormie à même
le sol, serrant étroitement entre ses bras la corbeille en osier dans laquelle
Church ne daignait dormir que très exceptionnellement.
Louis lui ôta la corbeille des bras, la mit au lit, écarta doucement les
cheveux qui s’étaient collés à son front humide de sueur et l’embrassa. Mû
par une impulsion subite, il gagna la petite pièce qui tenait lieu de bureau à
Rachel et y prit une feuille de papier sur laquelle il griffonna en grosses
majuscules : « JE RENTRE DEMAIN, GROSSES BISES, CHURCH. » et
qu’il épingla au coussin de la corbeille à chat.
Ensuite il pénétra dans sa chambre à coucher en espérant que Rachel s’y
trouverait. Rachel était bien là. Ils firent l’amour et s’endormirent dans les
bras l’un de l’autre.
Church regagna ses pénates vendredi ; son retour coïncidait avec la fin de
la première semaine de travail de Louis. Ellie s’en fit toute une fête ; elle
consacra une bonne partie de son argent de poche à l’achat d’une boîte de
croquettes particulièrement délectables et alla même jusqu’à faire mine de
gifler Gage parce qu’il se mêlait de vouloir caresser l’animal. Ce geste
arracha au garçonnet des larmes plus abondantes qu’il n’en avait jamais versé
à la suite d’une réprimande de son père ou de sa mère. Essuyer une rebuffade
d’Ellie était comme essuyer une rebuffade du Bon Dieu.
Louis ne pouvait pas regarder Church sans éprouver une pointe de
tristesse. Il avait perdu toute trace de son ancienne vivacité. Il n’avait plus sa
démarche chaloupée de tueur de l’Ouest ; il allait d’un pas lent et
précautionneux de convalescent. Il se laissait nourrir à la main par Ellie et ne
manifestait pas la moindre velléité de sortir, ne serait-ce que pour aller fureter
dans le garage. Il avait changé.
En définitive, ce changement ne pourrait sans doute lui faire que du bien.
Apparemment, ni Rachel ni Ellie ne remarqueraient la différence.
20
L’été indien arriva, puis repartit. Les arbres se parèrent de flamboyantes
couleurs cuivrées dont l’éclat s’estompa vite. Vers la mi-octobre, des
cataractes de pluie glaciale s’abattirent du ciel et aussitôt après les feuilles se
mirent à tomber. Chaque jour, Ellie rentrait de l’école les bras chargés
d’ornements de Halloween qu’elle avait confectionnés en classe ; un soir, elle
raconta à Gage l’histoire du cavalier sans tête et Gage passa le reste de la
soirée à gazouiller gaiement des phrases sans queue ni tête qui tournaient
[2]
toutes autour d’un certain Escabeau d’Laine Rachel fut prise d’un fou rire
incoercible.
Ce début d’automne fut une période heureuse pour eux tous.
À l’université, le travail de Louis avait pris un rythme de croisière, et en
dépit de son aspect routinier il en retirait bien des satisfactions. Il recevait ses
patients, assistait aux réunions du Conseil de l’université et rédigeait
consciencieusement les inévitables « tribunes libres » qu’il se devait de faire
paraître dans le quotidien des étudiants pour promettre aux jeunes filles que
leur anonymat serait soigneusement préservé si elles venaient se faire traiter
pour une maladie vénérienne à l’infirmerie du campus et pour exhorter
l’ensemble du corps étudiant à se faire vacciner contre la grippe asiatique,
dont une épidémie était prévue cet hiver. Il prenait part à des groupes de
discussion qu’il lui arrivait de présider. Dans le courant de la deuxième
semaine d’octobre, il se rendit à Providence pour y assister à un congrès
régional de médecine universitaire auquel il soumit un exposé consacré aux
répercussions légales de certaines thérapeutiques spécifiques au milieu
étudiant. Le cas de Victor Pascow y était mentionné à titre d’exemple, mais
Louis avait eu soin de le baptiser du nom fictif de « Henry Montez ».
Son exposé fut favorablement accueilli. Il s’attela ensuite à l’élaboration
d’un projet de budget pour la prochaine année scolaire.
Le soir, il avait aussi désormais ses petites habitudes bien réglées : après le
dîner, il passait un moment avec les gosses, puis s’en allait boire une ou deux
bières avec Jud Crandall. Rachel l’accompagnait parfois quand Missy pouvait
venir garder les enfants pendant une heure, et quelquefois aussi Norma venait
se joindre à eux, mais la plupart du temps Louis et Jud restaient en tête à tête.
Louis éprouvait un plaisir sans cesse renouvelé dans la compagnie du vieil
homme qui lui contait intarissablement toutes les histoires de Ludlow en
remontant jusqu’à trois siècles en arrière avec autant d’aisance que s’il les eût
intégralement vécues lui-même. Il parlait beaucoup mais ses discours ne se
perdaient jamais en digressions oiseuses, et Louis ne se lassait pas de
l’écouter. Par contre, il avait remarqué que Rachel se couvrait souvent la
bouche d’une main pour dissimuler un bâillement.
En général, il retraversait la route sur le coup de dix heures pour réintégrer
ses pénates, et, presque immanquablement, la soirée s’achevait par des ébats
amoureux avec Rachel. Ils n’avaient pas fait l’amour avec une telle fréquence
depuis la première année de leur mariage, et jamais ils ne l’avaient fait aussi
voluptueusement. Rachel était d’avis que c’était dû aux effets bénéfiques de
l’eau de leur puits artésien ; Louis inclinait à penser que c’était plutôt le bon
air du Maine qui les vivifiait ainsi.
Le souvenir de la mort atroce de Victor Pascow et des perturbations
qu’elle avait occasionnées le jour de la rentrée s’effaçait rapidement de la
mémoire collective des usagers du campus et de celle de Louis.
Sans doute le pleurait-on encore dans sa famille. Le père de Pascow avait
appelé Louis au téléphone, et il s’était longuement entretenu avec lui ;
l’homme était au bord des larmes, et Louis avait remercié le ciel de ne pas
être obligé de supporter la vue de son visage. Il désirait seulement que Louis
l’assurât qu’il avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour sauver son fils, et
Louis lui en donna sa parole et lui certifia que tout le personnel de l’infirmerie
avait fait preuve d’un maximum de diligence. Mais il ne mentionna ni le
début de panique ni la tache de sang qui les avait obligés à remplacer la
moquette et ne lui précisa pas non plus que son fils était déjà cliniquement
mort à l’instant où on l’avait amené à l’infirmerie ; Pourtant, c’étaient
précisément ces détails-là que Louis était certain de ne jamais pouvoir oublier
lui-même. Mais pour ceux à qui le nom de Pascow n’avait jamais rien évoqué
d’autre qu’un fait divers sanglant, tout cela se fondait désormais dans des
lointains vagues.
Louis n’avait pas oublié son rêve et la crise de somnambulisme qui l’avait
accompagné, mais à présent il lui semblait presque que c’était arrivé à
quelqu’un d’autre, ou qu’il s’agissait d’une scène d’une dramatique télé déjà
vieille. Il avait conservé une impression analogue de son unique visite à une
prostituée, qui avait eu lieu à Chicago six ans auparavant ; c’étaient des
événements aussi négligeables l’un que l’autre, de brèves escapades hors du
cours normal de son existence qui résonnaient artificiellement, comme des
sons produits dans une chambre d’échos.
Il ne pensait plus jamais aux paroles que Pascow avait ou n’avait pas
prononcées en mourant.
Le soir de Halloween, un tapis de givre recouvrait la campagne. Louis et
Ellie commencèrent leur tournée des petits fous par la maison des Crandall.
Ellie tournoya à travers la cuisine en chevauchant son balai et en poussant
d’affreux ricanements grinçants et sa prestation lui attira les louanges
attendues.
— A-t-on jamais vu sorcière plus mignonne ! s’écria Norma. Pas, Jud ?
Jud dit qu’il était bien de cet avis, puis il alluma une cigarette.
— Où est Gage, Louis ? interrogea-t-il. Je croyais que vous l’aviez
déguisé aussi.
Ils avaient effectivement prévu d’emmener Gage faire la tournée des petits
fous avec eux ; Rachel s’en était même fait toute une fête à l’avance, puisque,
avec l’aide de Missy Dandridge, elle lui avait improvisé une espèce de
costume d’insecte avec en guise d’antennes des cintres tordus entourés de
papier crépon. Malheureusement, Gage avait contracté un vilain rhume et
Louis, constatant d’une part que les poumons de l’enfant produisaient un son
un peu catarrheux et d’autre part que le thermomètre fixé à l’extérieur de la
fenêtre indiquait à peine trois degrés à six heures, avait prononcé un veto
catégorique. Rachel, quoique déçue, s’était rendue sans peine à ses raisons.
Ellie avait solennellement promis à Gage qu’elle lui céderait une partie de
son butin, mais son air peiné avait quelque chose de tellement théâtral que
Louis s’était demandé si au fond elle n’était pas plutôt heureuse d’être
débarrassée de Gage, qu’il aurait fallu traîner comme un boulet… et qui aurait
risqué de lui voler un tant soit peu la vedette.
— Pauvre petit Gage ! s’était-elle exclamée du ton qu’on emploie plutôt
d’habitude pour plaindre quelqu’un qui est atteint d’un mal incurable.
Ignorant de ce qu’il était en train de manquer, Gage regardait
tranquillement la télé, assis sur le canapé à côté d’un Church sommeilleux.
— Ellie-sorcière, avait répondu Gage sans grand intérêt et il s’était
replongé dans la contemplation de la télé.
— Pauvre Gage ! avait répété Ellie en poussant un gros soupir.
Louis, pensant à des larmes de crocodile, avait souri. Elle s’était
cramponnée à sa main et s’était mise à le tirer vers la porte en criant :
— Allez, papa, on y va ! On-y-va, on-y-va, on-y-va !
— Gage a un début de bronchite, disait à présent Louis à Jud Crandall.
— Oh, c’est-y pas malheureux ! s’exclama Norma. Mais il n’en profitera
que mieux l’an prochain. Tiens, Ellie, ouvre-moi ton sac… ouïe !
La vieille dame avait pris une pomme et une petite tablette de nougatine
chocolatée dans le saladier plein de friandises de Halloween qui était posé sur
la table, mais elles lui avaient échappé l’une et l’autre. Louis eut un serrement
de cœur en voyant à quel point sa main était déformée. Il se baissa pour
rattraper la pomme qui roulait sur le sol tandis que Jud ramassait la tablette de
nougatine et la glissait dans le sac d’Ellie.
— Je vais te donner une autre pomme, mon petit lapin, dit Norma. Celle-ci
sera talée.
— Mais non, voyons, elle n’a rien, dit Louis en faisant mine de fourrer la
pomme dans le sac d’Ellie.
Mais la fillette fit un pas en arrière en serrant son sac contre sa poitrine.
— Je ne veux pas d’une pomme tachée, papa ! s’écria-t-elle en regardant
Louis comme s’il était devenu fou. Des marques brunes… beurk !
— Ellie, ne sois pas malpolie, bon sang !
— Ne la grondez pas parce qu’elle dit la vérité, Louis, protesta Norma.
Vous savez bien que les enfants disent toujours la vérité. Sans ça, ce ne
seraient pas des enfants. C’est vrai que ces taches brunes sont dégoûtantes.
— Merci, Mrs Crandall, dit Ellie en décochant à son père un regard
vindicatif.
— Il n’y a pas de quoi, mon petit chou, dit Norma.
Jud les raccompagna jusqu’à la véranda. Deux petits fantômes étaient en
train de monter l’allée, et Ellie les reconnut : ils étaient de son école. Elle
retourna dans la cuisine avec eux, si bien que Jud et Louis restèrent un
moment seuls sous la véranda.
— L’arthrite de Norma a beaucoup empiré, fit observer Louis.
Jud hocha la tête et il éteignit sa cigarette en la pinçant entre le pouce et
l’index au-dessus du cendrier.
— C’est vrai, dit-il. Son état s’aggrave toujours en automne et en hiver,
mais cette fois-ci ça bat tous les records.
— Qu’est-ce qu’en dit son docteur ?
— Il ne peut rien en dire, vu que Norma n’est pas allée le consulter.
— Comment ? Mais pourquoi ?
Jud se tourna vers Louis. Dans la lumière des phares du break qui attendait
les deux petits fantômes, son visage avait une expression de désarroi
inaccoutumée.
— Je voulais attendre un moment plus favorable pour vous demander cela,
Louis, mais j’imagine que le moment est toujours mal choisi lorsqu’il s’agit
d’abuser de l’amitié de quelqu’un. Accepteriez-vous de l’examiner ?
De la cuisine, les sons de la joyeuse cacophonie de Halloween parvinrent à
Louis. Les deux fantômes poussaient des bouh-ouh caverneux et Ellie avait
repris ses ricanements de sorcière (auxquels elle s’était exercée toute la
semaine).
— Y a-t-il autre chose qui ne va pas avec Norma ? demanda-t-il. Est-ce
qu’elle a peur d’autre chose, Jud ?
— Elle a des douleurs dans la poitrine, admit le vieil homme d’une voix
étouffée. Et elle refuse d’aller consulter le Dr Weybridge. Je suis un peu
inquiet.
— Et Norma, est-elle inquiète ?
Jud hésita un moment avant de répondre.
— Je crois qu’elle a la frousse. À mon avis, c’est pour ça qu’elle ne veut
pas aller chez le docteur. Une de ses plus vieilles amies, Betty Coslaw, est
morte d’un cancer le mois dernier à l’hôpital de Bangor. Norma et elle avaient
exactement le même âge. Ça lui a fichu la frousse.
— Je l’examinerai bien volontiers, dit Louis. Sans problème.
— Merci, Louis, dit Jud d’une voix pleine de gratitude. Un de ces soirs, on
n’aura qu’a la coincer à nous deux, et…
Il s’interrompit brusquement et pencha la tête dans une attitude
interrogative. Son regard rencontra celui de Louis.
Louis ne parvint jamais à se rappeler précisément par la suite comment il
était passé d’une émotion à l’autre. Tout essai d’analyse ne faisait que lui
donner le vertige. La seule chose dont il se souvenait avec certitude était que
sa curiosité s’était rapidement muée en angoisse : il sentait que quelque chose
de terrible venait d’arriver – mais il ignorait où. Ses yeux plongeaient dans le
regard de Jud et n’y lisaient aucune trace de malice. Il fut un long moment
sans savoir quelle attitude prendre.
« Bouh-ouh-ouh-ouh ! » mugissaient les fantômes de Halloween dans la
cuisine. « Bouh-ouh-ouhouh ! » Puis tout à coup, le « ouh ! » monta dans les
aigus et se transforma en un ululement vraiment terrifiant : « Ouh-ouh-OUH-
OUH-OUH-OUH !…»
Un des deux fantômes hurlait de terreur.
— Papa ! cria Ellie d’une voix stridente, un peu étranglée par l’angoisse.
Papa ! Mizzis Crandall est tombée !
— Ô, mon Dieu ! gémit Jud.
Ellie se précipita vers la véranda à toutes jambes, agrippant
convulsivement son balai, les pans de sa robe noire flottant derrière elle. Son
visage couvert de fard vert, décomposé par l’horreur, lui donnait l’air d’un
poivrot pygmée au stade ultime de l’intoxication alcoolique. Les deux petits
fantômes parurent à sa suite, en larmes.
Jud se rua à l’intérieur en criant le nom de sa femme. Ses mouvements
étaient étonnamment vifs pour un octogénaire. Plus que vifs, même. Presque
aussi souples et lestes que ceux d’un adolescent.
Louis se pencha sur Ellie et il la prit aux épaules.
— Attends-moi ici, Ellie. Tu ne bouges pas de la véranda. Compris ?
— J’ai peur, papa ! balbutia la fillette.
Les deux fantômes les dépassèrent en coup de vent et dévalèrent l’allée à
fond de train en glapissant le nom de leur mère. Leurs sacs pleins de
friandises craquetaient comme des maracas.
Ignorant les cris d’Ellie qui le suppliait de revenir, Louis traversa le
vestibule d’entrée en courant et fit irruption dans la cuisine.
Norma était étalée de tout son long sur le linoléum bosselé au milieu d’un
grand fouillis de pommes et de plaquettes de nougatine. Apparemment, elle
s’était cramponnée au saladier en s’écroulant et l’avait retourné. Il gisait un
peu plus loin, tel un minuscule aéronef de pyrex. Jud frictionnait le poignet de
Norma. Il leva vers Louis un visage ravagé par l’angoisse.
— Aidez-moi, Louis, dit-il. Aidez-la. Je crois qu’elle est en train de
mourir.
— Poussez-vous un peu, dit Louis.
En s’agenouillant, il écrasa une pomme. Il sentit le jus qui traversait le
genou usé de son vieux pantalon de velours côtelé, et une odeur aigrelette
envahit soudain la cuisine.
« Ça y est, c’est le coup de Pascow qui recommence », se dit Louis, puis il
chassa cette idée de son esprit à grands coups de pompes dans le train.
Il chercha le pouls de Norma. Il était faible, sautillant, fugace ; on aurait
plutôt dit des spasmes que des pulsations. Arythmie complète, bien près de
provoquer la fibrillation des ventricules et l’arrêt définitif du cœur.
« Comme Elvis Presley, Norma », se dit-il.
Il déboutonna sa robe, découvrant une combinaison en soie d’un jaune
crémeux. Bougeant à son propre rythme à présent, Louis tourna la tête de
Norma sur le côté et il entreprit de lui administrer un massage cardiaque.
— Jud, écoutez-moi bien, dit-il.
Paume de la main gauche à plat sur le sternum, quatre centimètres au-
dessus de l’appendice xiphoïde.
De la main droite, saisir fermement le poignet gauche, serrer
vigoureusement, imprimer une forte pression. « De la fermeté, mais pas de
panique – elle est vieille, ses côtes sont fragiles. Et pour l’amour du ciel, fais
attention à ne pas lui enfoncer les poumons ! »
— Je suis là, fit Jud.
— Allez prendre Ellie, lui dit Louis. Faites-lui traverser la rue.
Prudemment – n’allez pas vous faire écraser. Racontez ce qui est arrivé à
Rachel, et dites-lui qu’il me faut ma trousse. Pas celle qui est dans mon
bureau, l’autre, qui est rangée au sommet de l’étagère de la salle de bains.
Rachel comprendra. Dites-lui aussi d’appeler l’hôpital de Bangor et de
demander une ambulance.
— Il y en a un à Bucksport, dit Jud. C’est plus près.
— À Bangor, ils sont plus rapides. Allez-y. Ne faites pas le coup de fil
vous-même ; laissez Rachel s’en charger. Il me faut absolument cette trousse.
« Et une fois que Rachel saura ce qui se passe, songea-t-il, ça
m’étonnerait qu’elle soit disposée à me l’apporter. »
Jud sortit. Louis entendit la porte à treillis se refermer en claquant. Il était
seul avec Norma Crandall et l’odeur des pommes. Le tic-tac régulier du gros
régulateur mural lui parvenait du living.
Tout à coup, Norma émit un long soupir rauque et elle cligna des
paupières. Une certitude froide, horrible, envahit brusquement l’esprit de
Louis.
« Ses yeux vont s’ouvrir… oh, bon Dieu, ses yeux vont s’ouvrir et elle va
se mettre à me parler du Simetierre. »
Mais la vieille dame se borna à poser brièvement sur lui un regard où
perçait une lueur de conscience un peu trouble avant de refermer les yeux.
Louis se sentit confus, et il eut honte de cette peur idiote et qui lui ressemblait
si peu. En même temps, il éprouvait un mélange de soulagement et d’espoir. Il
avait vu de la souffrance dans les yeux de Norma, mais visiblement elle
n’était pas dans les affres de l’agonie. Donc, c’était une attaque sérieuse, mais
pas mortelle.
À présent, il avait l’haleine courte et il était en nage. La respiration
artificielle, ça paraît simple comme chou quand ce sont des secouristes de la
télé qui en font la démonstration. Mais en fait un massage de la poitrine
exécuté avec la force et la régularité indispensables vous pompe énormément
de calories et le lendemain matin il aurait les épaules courbaturées.
— Je peux faire quelque chose ?
Louis tourna la tête. Une femme vêtue d’un pantalon coupe sport et d’un
gros chandail marron se tenait debout dans l’encadrement de la porte, l’air un
peu hésitant, serrant une main crispée contre sa poitrine.
— Non, dit-il, puis, se ravisant : Si. Mouillez un torchon, s’il vous plaît,
ensuite tordez-le bien et posez-le lui sur le front.
La femme s’avança vers l’évier et fit ce qu’il disait.
Louis rabaissa son regard sur Norma. Ses yeux s’étaient rouverts.
— Louis, je suis tombée, fit-elle d’une voix exsangue. Je crois bien que je
me suis évanouie.
— Vous avez eu un petit infarctus, dit Louis. Ça n’a pas l’air trop grave.
Détendez-vous à présent, et évitez de parler, Norma.
Il se reposa un instant, puis il lui prit à nouveau le pouls. Les battements
étaient trop rapides. Son cœur faisait du morse : il battait régulièrement,
produisait soudain une série de pulsations proches de la fibrillation, puis
reprenait sa cadence régulière.
Toc, toc, toc, WHOMPA-WHOMPA-WHOMPA, toc, toc, toc. Pas génial,
mais tout de même un poil mieux que l’arythmie complète.
La femme s’approcha avec le torchon mouillé, le plaça sur le front de
Norma et s’écarta d’un pas indécis. Jud reparut alors, la trousse de Louis à la
main.
— Louis ?
— Ça va s’arranger, fit Louis. (Son regard était tourné vers Jud, mais c’est
à Norma que cette affirmation s’adressait.) L’ambulance est en route ?
interrogea-t-il.
— Votre femme était en train d’appeler l’hôpital quand je suis parti, dit
Jud. Je n’ai pas voulu m’attarder.
— Je ne veux pas… aller à l’hôpital, articula Norma.
— Vous irez, que ça vous plaise ou non, dit Louis. On vous gardera cinq
jours en observation et sous médication, et après ça vous rentrerez chez vous
en pleine forme, ma bonne Norma. Et maintenant, si vous dites un mot de
plus, je vous force à avaler toutes ces pommes. Trognons compris.
La vieille dame esquissa un pâle sourire et ses yeux se refermèrent.
Louis ouvrit sa trousse, farfouilla dedans, trouva le flacon d’Isodil, le
retourna ouvert au-dessus de sa paume et en fit tomber une pilule à peine plus
grosse qu’une tête d’épingle. Il reboucha le flacon et prit la minuscule pilule
entre le pouce et l’index.
— Norma, vous m’entendez ?
— Oui.
— Vous allez ouvrir la bouche. Vous avez fait la petite folle de Halloween,
vous allez recevoir votre friandise. Je vais vous placer sous la langue une
toute petite pilule. Je veux que vous la gardiez là jusqu’à dissolution
complète. Ça va être un peu amer, mais ne vous en occupez pas. D’accord ?
Norma ouvrit la bouche, exhalant une bouffée d’haleine fétide qui sentait
le vieux dentier, et l’espace d’un instant Louis éprouva une poignante
tristesse.
Cette vieille femme effondrée sur le linoléum de sa cuisine au milieu d’un
désordre de pommes et de confiseries de Halloween avait été jadis une fille de
dix-sept ans avec des seins que guignaient tous les garçons du voisinage,
trente-deux dents fermement plantées et sous sa robe à corsage monté un petit
cœur gonflé à bloc.
Norma abaissa sa langue sur la pilule et elle eut un début de grimace. C’est
vrai que l’Isodil n’est guère agréable au goût. Mais Norma n’était pas comme
Victor Pascow, hors d’atteinte et impossible à soulager. « Elle va vivre, se dit
Louis, elle a encore du ressort. » Elle leva une main tâtonnante et Jud s’en
saisit tendrement.
Louis se redressa, récupéra le saladier retourné et entreprit de rassembler
son contenu épars. La femme vint lui prêter main-forte en lui annonçant
qu’elle se nommait Mrs Buddinger et qu’elle habitait un peu plus bas sur la
route. Lorsqu’ils en eurent terminé, elle déclara qu’il valait mieux qu’elle
retourne à sa voiture parce que ses deux fils devaient être morts de peur.
— Merci de votre aide, Mrs Buddinger, dit Louis.
— Je n’ai rien fait, répondit-elle avec simplicité. Mais ce soir je
remercierai Dieu à genoux pour votre intervention, docteur Creed.
Louis leva une main avec embarras.
— Eh bien comme ça, nous serons deux, dit Jud.
Ses yeux cherchèrent ceux de Louis et il le regarda bien en face, sans
ciller. Il avait repris le contrôle de lui-même. Son bref moment de peur et de
confusion était passé.
— Je vous dois une fière chandelle, Louis.
— Laissez tomber, dit Louis.
Il salua d’un geste Mrs Buddinger qui s’apprêtait à sortir. Elle sourit et lui
fit un signe de la main en retour. Louis prit une pomme et mordit dedans. Elle
était d’une saveur si douceâtre qu’il lui sembla que ses papilles gustatives se
hérissaient – mais la sensation n’était pas si désagréable que ça. « Tu as gagné
ce soir, Louis ! » se dit-il et il entreprit de dévorer la pomme à belles dents. Il
avait une faim d’ogre.
— C’est vrai, pourtant, dit Jud. Quand vous aurez besoin d’un service,
Louis, venez d’abord me voir.
— Entendu, dit Louis. J’y penserai.
L’ambulance arriva vingt minutes plus tard. Tandis qu’il regardait les
ambulanciers hisser Norma Crandall à l’arrière de leur engin, Louis aperçut
Rachel qui observait la scène depuis la fenêtre de leur salle de séjour. Il agita
un bras dans sa direction et elle lui fit un signe de la main.
Debout côte à côte, Jud et lui regardèrent l’ambulance s’éloigner. Son
gyrophare clignotait, mais sa sirène était muette.
— Je crois bien que je vais m’en aller à l’hôpital à présent, dit Jud.
— Ils ne vous laisseront pas la voir ce soir, Jud. Ils vont lui faire passer un
électrocardiogramme, puis ils la mettront dans une unité de soins intensifs,
avec interdiction de visites pendant les douze premières heures.
— Est-ce qu’elle va se remettre d’aplomb, Louis ? Vraiment d’aplomb ?
Louis haussa les épaules.
— Ça, personne ne peut le garantir, dit-il. C’était bien un collapsus
cardiaque. Moi, je pense qu’elle va s’en tirer, mais ce n’est jamais qu’une
opinion. Peut-être même qu’elle ira mieux que jamais à condition qu’elle
suive une thérapeutique adaptée.
— Je vois, fit Jud en allumant une Chesterfield.
Louis sourit et il jeta un coup d’œil à sa montre.
Il constata avec stupeur qu’il n’était que huit heures moins dix. Il lui
semblait que tout cela avait duré infiniment plus longtemps.
— Jud, il faut que j’aille chercher Ellie pour lui faire terminer sa tournée.
— Oui, bien sûr. Dites-lui d’extorquer le plus de friandises possible,
Louis.
— Je lui dirai, c’est promis.
En rentrant, Louis trouva Ellie toujours costumée en sorcière. Rachel avait
essayé de la persuader de mettre sa chemise de nuit, mais la fillette n’avait
rien voulu entendre, car il y avait encore une chance pour que la partie de
plaisir interrompue par la crise cardiaque puisse reprendre. Quand Louis lui
dit de mettre son manteau, Ellie se mit à pousser des cris de joie et à battre
des mains.
— Il commence à être bien tard pour elle, Louis.
— On va prendre la voiture, dit Louis. Allez, quoi, Rachel. Ça fait un mois
qu’elle attend ça.
— Eh bien… fit Rachel, et elle sourit.
En apercevant ce sourire, Ellie poussa de nouveaux cris et elle se rua sur la
penderie pour y prendre son manteau.
— Norma va bien ?
— Oui, je crois. (Il se sentait heureux. Fatigué mais heureux.) Ce n’était
qu’une attaque bénigne. Il va falloir qu’elle prenne des précautions, mais
quand on a soixante-quinze ans, on est bien forcé d’admettre que le temps des
cabrioles est passé.
— Quelle chance que tu te sois justement trouvé là. On dirait presque un
acte de la Providence.
— Je me contenterai de la chance, dit Louis. (Il sourit à Ellie qui revenait.)
Tu es prête, petite fée Carabosse ?
— Oui, je suis prête ! s’écria-t-elle. On-y-va, on-y-va, on-y-va !
Une heure plus tard, alors qu’ils s’en retournaient avec un sac à moitié
plein de friandises (Ellie avait protesté lorsque Louis avait finalement décidé
d’y mettre le holà, mais pas trop vigoureusement : elle n’en pouvait plus), la
fillette lui posa une question ahurissante :
— Est-ce que c’est moi qui ai fait avoir une crise cardiaque à Mrs
Crandall, papa ? demanda-t-elle. En refusant de prendre la pomme tachée ?
Louis la regarda avec effarement en se demandant où les enfants pouvaient
bien aller chercher ces drôles d’idées un peu superstitieuses. Mets ton pied
dans un trou, ta mère te casse le cou. Il m’aime un peu, beaucoup, pas du tout.
Pleure à midi, papa a peur, ris à minuit, papa meurt. Du coup, il repensa au
Simetierre et à ses cercles rudimentaires. Il aurait voulu sourire de sa propre
pusillanimité, mais il ne put s’y résoudre.
— Mais non, ma chérie, dit-il. Pendant que tu étais dans la cuisine avec
ces deux fantômes…
— Ce n’étaient pas des fantômes ! C’étaient juste les jumeaux Buddinger !
— Bon, eh bien, pendant que tu étais dans la cuisine avec eux, Jud m’a
expliqué que Norma avait des douleurs dans la poitrine. En fait, c’est peut-
être grâce à toi qu’elle a eu la vie sauve, ou en tout cas que l’attaque n’a pas
pris un tour trop grave.
Ce fut au tour d’Ellie d’avoir l’air interdit.
Louis hocha vigoureusement la tête.
— Elle avait besoin d’un médecin, chaton. Je suis médecin, mais si je me
trouvais là, c’est uniquement parce que je t’accompagnais pour faire la
tournée des petits fous.
Ellie médita là-dessus un long moment avant de faire un signe
d’approbation, puis, sur un ton de froide objectivité, elle ajouta :
— De toute façon, elle mourra, sûrement. Les gens qui ont des crises
cardiaques finissent toujours par mourir. Même si ça ne les tue pas du premier
coup ; ils ne tardent pas à faire une autre crise, puis une autre, et encore une
autre jusqu’à ce que… crac !
— Et d’où tires-tu toute cette science, s’il te plaît ?
Pour toute réponse, Ellie se borna à hausser les épaules. Haussement
d’épaules dans lequel Louis reconnut avec amusement un geste dont il était
lui-même coutumier.
Ellie l’autorisa à porter son sac de friandises, ce qui représentait une
marque de confiance quasi absolue. Mais son attitude avait plongé Louis dans
un abîme de réflexions. Imaginer Church mort l’avait menée au bord de
l’hystérie. Par contre, elle envisageait la mort éventuelle d’une charmante
vieille dame comme Norma Crandall avec le plus grand calme, comme si
c’était la chose la plus évidente du monde, comme si cela allait de soi.
Comment avait-elle dit cela ? « Une autre crise, et encore une autre jusqu’à ce
que… crac ! »
La cuisine était déserte, mais Louis entendit Rachel qui allait et venait à
l’étage. Il posa le sac de sucreries d’Ellie sur la table et déclara :
— Ce n’est pas forcément comme ça que ça se passe, Ellie. La crise
cardiaque de Norma n’était pas grave du tout, et par chance, j’ai pu la traiter
sur-le-champ. Je doute que son cœur ait été sérieusement éprouvé. Elle va…
— Oui, oui, je sais, acquiesça Ellie d’une voix presque joyeuse. Mais elle
est vieille, alors de toute façon elle mourra bientôt. Mr Crandall aussi. Je peux
manger une pomme avant d’aller au lit, papa ?
— Non, dit Louis en la considérant d’un œil pensif. Monte vite te brosser
les dents, ma chérie.
« Y a-t-il quelqu’un au monde qui s’imagine vraiment qu’on peut
comprendre les enfants ? » se demandait-il.
Quand tout fut en ordre dans la maison et qu’ils se retrouvèrent allongés
côte à côte, Rachel lui demanda d’une voix douce :
— Ça n’a pas été trop dur pour Ellie, Lou ? Elle n’a pas été trop
bouleversée ?
« Oh non ! songea-t-il. Elle sait bien que les vieux claquent à intervalles
réguliers, exactement comme elle sait qu’il faut lâcher une sauterelle quand
elle crache… que quand on s’emmêle les pieds dans la corde au treizième
saut votre meilleur ami va mourir… et que les tombes doivent être disposées
concentriquement dans le Simetierre des animaux…»
— Non, fit-il. Elle s’est très bien comportée. Dormons à présent, Rachel,
tu veux bien ?
Cette nuit-là, tandis qu’ils dormaient dans leur maison et que Jud restait
allongé sans fermer l’œil dans la sienne, il y eut un nouveau coup de gel.
Aux premières lueurs du jour un vent glacial se leva, arrachant aux arbres
la plupart des rares feuilles qui leur restaient (elles étaient d’une insipide
couleur brune à présent).
Louis fut réveillé par le vent, et il se dressa sur les coudes, encore tout
hébété de sommeil. Il percevait des pas dans l’escalier – des pas lents et
traînants. Pascow était de retour. Mais deux mois s’étaient écoulés depuis sa
mort. Quand la porte s’ouvrirait, Louis se trouverait en face d’un horrible
cadavre décomposé, le short rouge couvert d’une croûte de moisissure
verdâtre, des chairs arrachées par pans entiers, le cerveau réduit à l’état d’une
bouillie informe. Seuls, les yeux seraient vivants ; ils jetteraient des éclairs
maléfiques. Cette fois, Pascow ne parlerait pas ; ses cordes vocales putréfiées
seraient incapables d’émettre le moindre son. Mais ses yeux… ses yeux lui
feraient signe de se lever et de le suivre.
— Non ! hoqueta Louis et les pas s’évanouirent.
Il se leva, marcha jusqu’à la porte et l’ouvrit, les lèvres retroussées par un
rictus terrifié et résolu à la fois, tous ses muscles comme tétanisés. Pascow
serait là, en face de lui, et avec ses deux bras levés il aurait l’air d’un chef
d’orchestre zombie sur le point de déchaîner les premières mesures
tonitruantes de la Nuit de Walpurgis.
Mais il n’y avait pas plus de Pascow que de beurre au bout du nez, comme
aurait pu dire Jud. Le palier était désert, silencieux. On n’entendait d’autre
bruit que celui du vent. Louis retourna se coucher et il se rendormit.
21
Le lendemain, Louis fit le numéro de l’hôpital de Bangor et demanda le
service des soins intensifs.
Norma figurait toujours sur la liste des patients dont l’état était jugé
critique, conformément à la procédure réglementaire que l’on applique
systématiquement dans les vingt-quatre heures qui suivent une attaque
cardiaque. Par contre son médecin traitant, le Dr Weybridge, se montra
nettement plus optimiste.
— Il n’y a pas eu infarctus du myocarde à proprement parler, déclara-t-il.
Aucune lésion cicatricielle. Elle a eu une sacrée veine que vous soyez là,
docteur Creed.
Quelques jours plus tard, cédant à une brusque impulsion, Louis se
présenta à l’hôpital avec un petit bouquet et s’entendit annoncer que Norma
avait quitté le service des soins intensifs pour une chambre semi-privée du
rez-de-chaussée. C’était bon signe.
Jud était avec elle.
Norma s’extasia sur les fleurs et sonna l’infirmière pour lui réclamer un
vase. Ensuite, elle donna des directives très spécifiques à Jud sur la manière
de les arranger et les lui fit placer sur la commode d’angle.
— Comme vous voyez, Norma reprend du poil de la bête, dit Jud avec une
pointe d’acidité dans la voix après qu’elle l’eut par trois fois obligé à rectifier
son arrangement floral.
— Ne sois pas impertinent, Judson.
— Oui, ma bonne.
Norma se tourna enfin vers Louis.
— Je veux vous remercier de ce que vous avez fait, lui dit-elle avec un
embarras d’autant plus touchant qu’il était absolument sincère. À ce que Jud
me dit, vous m’avez sauvé la vie.
— Il exagère, fit Louis, gêné.
— Vous savez très bien que je n’exagère pas du tout, dit Jud. (Il regardait
Louis, les yeux plissés, avec un demi-sourire.) Votre maman ne vous a donc
pas enseigné qu’il ne faut jamais faire fi de la gratitude des gens, Louis ?
Pour autant que Louis pût s’en souvenir, sa mère ne lui avait jamais rien
dit de semblable, mais il lui semblait bien qu’elle lui avait expliqué un jour
que la fausse modestie était le début de l’orgueil.
— Norma, quoi que j’aie pu faire pour vous, croyez-moi, j’en suis
heureux, dit-il.
— Vous êtes un brave garçon, dit Norma. Emmenez donc mon mari
quelque part pour qu’il vous paie une bière. J’ai sommeil, moi, et il n’y a pas
moyen de le faire décarrer d’ici.
Jud ne se le fit pas dire deux fois.
— Sacrebleu ! s’écria-t-il en jaillissant de son siège. Vous savez, Louis,
moi, je ne demande pas mieux. Filons vite avant qu’elle change d’avis !
La première neige survint le jeudi précédant celui de Thanksgiving. Le 22
novembre, il en tomba encore dix bons centimètres ; par contre, la veille du
Thanksgiving fut une belle et froide journée, avec un ciel d’azur. Louis
emmena tout son petit monde à l’aéroport de Bangor pour les mettre dans un
avion à destination de Boston, où ils prendraient une correspondance pour
Chicago afin d’y passer les fêtes avec les parents de Rachel.
— Ce n’est pas juste ! répétait Rachel pour la vingtième fois peut-être
depuis que les discussions sur ce sujet avaient commencé à prendre un tour
vraiment sérieux, un mois auparavant. L’idée que tu vas passer la journée de
Thanksgiving à tourner en rond tout seul dans une maison vide me défrise
profondément. Enfin, quoi, Louis, Thanksgiving est censé être une fête
familiale !
Louis fit passer Gage sur son autre bras. Avec ses yeux écarquillés et son
anorak kaki de trois tailles trop grand, il avait l’air d’une gigantesque
grenouille.
Ellie s’était avancée jusqu’à une des grandes baies vitrées pour assister au
décollage d’un hélicoptère de l’Air Force.
— Rien n’indique que je vais rester seul à pleurer sur ma bière, dit Louis.
Jud et Norma m’ont invité ; J’aurai droit à une belle grosse dinde garnie
comme il faut. Bon sang, ce serait plutôt à moi de me sentir coupable. De
toute manière, je n’ai jamais aimé ces grandes réjouissances familiales. À
trois heures de l’après-midi, je commence à picoler en regardant un match de
foot à la télé, à sept heures je tombe dans les vapes, et le lendemain je me
réveille avec l’impression que toute la troupe des Bluebell Girls me danse le
french-cancan dans le crâne en poussant la tyrolienne. Et puis ça ne me plaît
pas de te laisser te dépatouiller seule avec les deux gosses.
— Tout ira bien, dit Rachel. En première classe, j’aurai l’impression d’être
une princesse. Et Gage roupillera sûrement pendant tout le trajet de Boston à
Chicago.
— Rêve toujours, dit-il, et ils éclatèrent de rire.
Le haut-parleur annonça le vol à destination de Boston et Ellie se précipita
vers eux en criant :
— C’est nous, maman On-y-va, on-y-va, on-y-va ! L’avion va partir sans
nous !
— Mais non, voyons, fit Rachel, qui avait sorti ses trois cartes
d’embarquement roses et les serrait précieusement dans son poing.
Elle avait mis son manteau de fourrure. C’était une fourrure synthétique
d’un beau marron lustré, qui était censée imiter… Qu’était-ce déjà ? Le
ragondin ? Louis n’en était pas sûr, mais imitation ou pas, Rachel était
absolument superbe dedans.
Ses yeux trahissaient sans doute ce qu’il était en train de penser, car mue
par une impulsion subite, Rachel l’enlaça et le serra contre elle, écrasant un
peu Gage au passage. Gage eut l’air étonné, mais pas spécialement contrarié.
— Je t’aime, Louis Creed, dit Rachel.
— Maman ! s’écria Ellie d’une voix que l’impatience faisait trembler. On-
y-va, on-y-va, on-y…
— Bon, bon, soupira Rachel. Sois sage, Louis.
— Ne t’inquiète pas, dit-il avec un sourire fourbe, j’effacerai toutes les
traces. Salue tes parents pour moi, Rachel.
— Toi, alors ! fit-elle en lui adressant un petit froncement de nez. (Rachel
n’était pas dupe ; elle était parfaitement au courant des raisons de la défection
de Louis.) Quel humour tu as !
Il les regarda pénétrer dans la rampe d’embarquement… et disparaître à sa
vue jusqu’à la semaine suivante. Ils lui manquaient déjà et, d’avance, la
maison lui semblait bien vide. Il se dirigea vers la baie vitrée d’où Ellie avait
observé la piste tout à l’heure et, les mains enfoncées dans les poches de son
manteau, il regarda les bagagistes charger les soutes de l’avion.
La vérité était toute simple. De prime abord, Mr Irwin Goldman, qui
résidait dans la banlieue prospère de Lake Forest, ainsi d’ailleurs que sa digne
épouse avaient pris Louis en grippe. Non seulement il était issu d’un milieu
social détestable, mais pis encore il avait le culot d’escompter que leur fille le
ferait vivre pendant toute la durée de ses études de médecine, lesquelles ne
tarderaient d’ailleurs sans doute pas à tourner lamentablement court.
Louis aurait pu s’accommoder de leur attitude ; du reste c’est ce qu’il avait
fait au début. Et puis il s’était passé quelque chose que Rachel ignorait et
ignorerait toujours (du moins si cela ne tenait qu’à lui). Irwin Goldman lui
avait offert de lui payer l’intégralité de ses études à condition que pour prix de
cette « bourse » (c’est le terme même dont il avait usé) il acceptât de rompre
sur-le-champ ses fiançailles avec Rachel.
Louis Creed était alors à un âge de la vie où l’on tolère particulièrement
mal ce genre d’infamies, mais il est vrai que l’on fait rarement des
propositions aussi mélodramatiques (et bassement vénales a des gens qui ont
passé l’âge de s’en formaliser – âge qui pour lui devait se situer aux alentours
de quatre-vingt-cinq ans. D’abord, il était fatigué. Il passait dix-huit heures
par semaine en cours, vingt autres à potasser ses manuels, et quinze de plus à
travailler comme serveur dans une pizzeria du centre-ville. Ensuite, il était
nerveux. Ce soir-là, Goldman avait fait montre d’un enjouement insolite qui
contrastait radicalement avec sa froideur habituelle et lorsqu’il avait entraîné
Louis dans son bureau pour y fumer un cigare, ce dernier avait cru surprendre
un échange de regards significatif entre lui et sa femme. Plus tard (beaucoup
plus tard, quand il fut enfin capable de prendre le recul nécessaire), Louis
s’était dit que les chevaux éprouvent sans doute ce genre d’angoisse un peu
floue lorsqu’ils flairent la première fumée d’un feu de prairie. Il s’attendait à
ce que Goldman lui révèle d’un instant à l’autre qu’il savait que Louis et
Rachel avaient couché ensemble.
Mais au lieu de ça, il lui avait fait cette incroyable proposition – allant
jusqu’à sortir son chéquier de la poche de sa veste d’intérieur à parements de
satin dans un geste qui lui donnait l’air d’un mondain dissolu dans un
vaudeville de Noël Coward – et Louis avait explosé. Il avait accusé Goldman
de vouloir préserver sa fille sous une cloche de verre comme une pièce de
musée, de n’avoir de considération pour personne d’autre que lui-même et
d’être un salopard bouffi d’arrogance et dépourvu de sensibilité. Ce n’est que
bien longtemps plus tard qu’il finit par s’avouer à lui-même que sa fureur
l’avait fortement soulagé.
Toutes ces observations relatives au caractère d’Irwin Goldman n’étaient
sans doute pas sans fondement, mais il aurait fallu les assaisonner d’un
soupçon de diplomatie pour qu’il puisse les digérer.
Tout à coup, Noël Coward fut bien loin, et s’il y eut de l’humour dans la
suite de la conversation, il fut d’une espèce nettement moins légère. Goldman
somma Louis de déguerpir de chez lui et l’avertit que s’il se représentait
jamais à sa porte il l’abattrait comme un chien galeux. Louis rétorqua qu’il
pouvait se mettre son chéquier au cul. Goldman déclara qu’il avait vu des
clodos à plat ventre dans le caniveau qui avaient plus de potentiel que Louis
Creed. Louis dit qu’en plus de son chéquier il pouvait aussi se fourrer au
même endroit son jeu complet de cartes de crédit, à commencer par sa carte
d’or American Express.
Tout cela ne constituait évidemment pas un premier pas prometteur vers
des rapports cordiaux entre Louis et ses futurs beaux-parents.
En fin de compte, Rachel les avait ramenés à de meilleures dispositions
(entre-temps ils avaient eu tout loisir l’un et l’autre de regretter ces paroles un
peu vives, quoiqu’ils n’eussent pas varié d’un pouce pour ce qui était des
sentiments qu’ils se portaient mutuellement). Il n’y avait pas eu d’autre éclat
mélodramatique, et surtout pas de grande scène théâtrale du genre
« dorénavant-je-n’ai-plus-de-fille ». Goldman n’aurait sans doute même pas
renié Rachel si elle s’était piquée de vouloir épouser l’Étrange Créature du lac
noir. Néanmoins, le jour de leur mariage, le visage qui surmontait la jaquette
gris perle d’Irwin Goldman évoquait fortement ces faces austères qui sont
parfois gravées dans la pierre des sarcophages égyptiens. En guise de cadeau
de mariage, ils avaient reçu un service de six couverts en porcelaine du
Staffordshire et un four à micro-ondes, mais pas d’argent. Pendant la plus
grande partie des études de médecine de Louis (une équipée démentielle de
bout en bout), Rachel travailla comme vendeuse dans un magasin de prêt-à-
porter pour femmes. Et de ce soir-là à aujourd’hui, elle avait simplement su
que les rapports entre ses parents et son mari étaient « tendus » et que la
« tension » était spécialement vive entre Louis et son père.
Louis aurait volontiers été faire un petit séjour à Chicago avec les siens,
quoique son emploi du temps à l’université l’eût obligé à reprendre l’avion
trois jours avant Rachel et les enfants. Ça n’avait rien d’une corvée. En
revanche, il ne pouvait pas en imaginer de plus pénible que d’être obligé de se
farcir quatre jours durant le pharaon Aménophis et le Sphinx femelle qui lui
tenait lieu d’épouse.
Comme cela se produit souvent dans ces cas-là, les enfants avaient
considérablement pacifié les beaux-parents, et Louis soupçonnait que pour
sceller définitivement leur réconciliation il lui aurait suffi de feindre d’avoir
oublié ce qui s’était passé ce soir-là dans le bureau de Goldman. Goldman
aurait su qu’il jouait la comédie, mais ça n’y aurait rien changé.
À dire vrai (et sur ce point Louis avait au moins le courage de ne pas
tricher avec ses propres sentiments), il ne tenait pas vraiment à opérer ce
rapprochement.
Dix ans, cela fait un sacré bout de temps, mais ça n’avait pas suffi à
dissiper tout à fait le goût nauséabond qui lui avait rempli la bouche au
moment où après avoir rempli deux verres de fine, le vieil homme avait glissé
une main sous le revers de cette grotesque veste d’intérieur pour en extraire le
chéquier qu’elle dissimulait. Bien sûr, il avait été soulagé que les nuits (cinq
au total) qu’il avait passées avec Rachel dans le lit à une place au sommier
défoncé de son appartement d’étudiant n’eussent pas été découvertes, mais
cela n’avait en rien atténué sa surprise et son dégoût, dont la violence n’avait
pas varié d’un iota en dépit des années qui s’étaient écoulées depuis.
Il aurait pu aller à Chicago, mais il préférait expédier à son beau-père ses
petits-enfants, sa fille et un message.
Le Boeing 727 de la Delta quitta l’aire de décollage, fit demi-tour, et il
aperçut Ellie qui lui faisait des signes frénétiques depuis un des hublots de
l’avant de l’appareil. Louis répondit à son salut en souriant, et là-dessus
quelqu’un (Ellie ou Rachel) hissa Gage jusqu’au hublot. Louis lui fit un signe
de la main, et Gage agita la sienne en retour – soit qu’il l’ait effectivement vu,
soit qu’il ait simplement voulu singer Ellie.
Louis marmonna une courte prière pour souhaiter aux siens un vol sans
encombre, puis il remonta la fermeture Éclair de son anorak et regagna le
parking. Il y soufflait un vent si furieux que sa casquette de chasse fut à deux
doigts de s’envoler et qu’il fut obligé de la maintenir d’une main tout en
déverrouillant sa portière à tâtons. Au moment où il manœuvrait pour quitter
son emplacement de parking, il vit le Boeing s’élever au-dessus du bâtiment
du terminal dans un grand rugissement de turboréacteurs, le nez dressé vers
un ciel uniformément bleu.
Louis agita la main une dernière fois. À présent, il se sentait orphelin – et
il était ridiculement proche des larmes.
Ce soir-là, lorsqu’il retraversa la route 15 après avoir éclusé deux petites
bières en compagnie de Jud et de Norma, il était encore tout cafardeux.
Norma avait bu un verre de vin, car le Dr Weybridge, non content de lui
autoriser le vin, l’encourageait à en boire. Eu égard au changement de saison,
ils avaient émigré de la véranda dans la cuisine.
Jud avait bourré jusqu’à la gueule le petit poêle à bois, ils s’étaient assis
autour avec des bières fraîches et dans la bonne chaleur Jud avait raconté
comment les Indiens Micmacs avaient repoussé, deux siècles plus tôt, un
débarquement anglais dans la baie de Machias. En ce temps-là, expliqua Jud,
les Micmacs étaient assez redoutables. Et, ajouta-t-il, ils devaient le paraître
encore aux avocats que l’État du Maine et le gouvernement fédéral avaient
chargés de négocier avec eux dans cette affaire de revendications territoriales.
La soirée aurait dû être des plus plaisantes, mais Louis avait constamment
présente à l’esprit l’idée de cette maison déserte qui l’attendait. Il coupa par la
pelouse recouverte d’une mince couche de gel qui craquait sous ses pas. Il
l’avait à moitié franchie lorsque le téléphone se mit à sonner dans la maison.
Il piqua un sprint, ouvrit la porte à la volée, traversa le living en trombe en
renversant un porte-revue, au passage et franchit presque toute la longueur de
la cuisine d’une seule glissade car ses semelles encroûtées de gel patinaient
sur le lino. Il agrippa le téléphone et haleta :
— Allô ?
— Louis ? (La voix de Rachel était un peu lointaine, mais parfaitement
égale.) Nous sommes bien arrivés à Chicago, annonça-t-elle. Le voyage s’est
passé sans problème.
— Bravo ! fit-il et il s’assit pour poursuivre la conversation en songeant :
« Ah, que j’aimerais vous avoir ici avec moi ! »
22
Le repas de Thanksgiving que Jud et Norma avaient confectionné était
succulent. Après le déjeuner, Louis retourna chez lui repu et somnolent. Il
monta dans sa chambre, resta un instant à savourer le silence et la paix qui y
régnaient, puis il ôta ses mocassins et s’étendit. Il était un peu plus de trois
heures ; dehors, un pâle soleil d’hiver éclairait la colline.
« Je vais juste faire un petit somme », se dit-il, et il sombra aussitôt dans
un sommeil de plomb.
C’est la sonnerie du téléphone posé sur la table de nuit qui le réveilla. Il
chercha le combiné à tâtons en s’efforçant de rassembler ses esprits,
désorienté par la pénombre crépusculaire qui à présent s’appesantissait sur la
campagne. Il entendait le vent qui tournoyait en mugissant autour de la
maison et le ronflement lointain de la chaudière.
— Allô ? marmonna-t-il, certain d’avance que c’était Rachel qui le
rappelait de Chicago pour lui souhaiter un heureux Thanksgiving.
Elle lui passerait Ellie qui lui dirait quelques mots, puis ce serait au tour de
Gage qui gazouillerait des paroles indécises… Mais comment diable avait-il
fait son compte pour roupiller tout l’après-midi alors qu’il avait prévu de
regarder la finale de football à la télé… ?
Seulement ce n’était pas Rachel. C’était Jud.
— Louis ? J’ai bien peur que vous n’ayez un petit embêtement.
Louis se souleva du lit d’un coup de reins en s’efforçant toujours de
chasser les brumes du sommeil qui obscurcissaient ses idées.
— C’est vous, Jud ? Quel embêtement ?
— Ma foi, il y a un chat crevé sur la pelouse, devant chez nous. Et il se
pourrait bien que ça soit celui de votre fille.
— Church ? interrogea Louis, en éprouvant une brusque sensation de vide
au niveau de l’estomac. Vous en êtes sûr, Jud ?
— Ça, je ne pourrais pas vous jurer que c’est lui, dit Jud. Mais il lui
ressemble drôlement.
— Oh, merde ! J’arrive, Jud.
— À tout de suite alors, Louis.
Louis reposa le combiné et il resta encore une minute assis au bord du lit,
puis il alla faire un tour aux toilettes, se rechaussa et descendit au rez-de-
chaussée.
« Peut-être que ce n’est pas Church, après tout. Jud t’a dit lui-même qu’il
ne pouvait pas en jurer. Bon sang, ce sacré chat ne monte même plus
l’escalier tout seul à présent, il faut qu’on le porte à l’étage… Pourquoi est-
ce qu’il irait traverser la route ? »
Mais tout au fond de son cœur, il était certain qu’il s’agissait bien de
Church. Qu’allait-il dire à Rachel si elle l’appelait ce soir (et elle l’appellerait
sûrement) ? Qu’allait-il dire à Ellie ?
Absurdement, il entendit l’écho de sa propre voix en train de chapitrer
Rachel : « En tant que médecin, je sais qu’il peut arriver n’importe quoi aux
êtres vivants, absolument n’importe quoi. Est-ce toi qui vas expliquer à Ellie
ce qui s’est passé si jamais son chat se fait écraser sur la route ? » En disant
cela, est-ce qu’il pensait vraiment que quelque chose pouvait arriver à
Church ? Non, sûrement pas.
Il se rappela qu’un jour Wickes Sullivan, un de ses partenaires de poker,
lui avait demandé comment il était possible qu’il bande pour sa femme si les
nanas à poil qu’il voyait défiler du matin au soir ne lui filaient pas la gaule.
Louis avait essayé de lui expliquer que la chose n’avait rien à voir avec l’idée
un peu grivoise qu’en ont la plupart des gens, qu’une femme qui venait se
faire faire un frottis vaginal ou apprendre à procéder à une auto-palpation du
sein ne se découvrait pas d’un coup devant lui pour apparaître dans tout
l’éclat de sa nudité telle Vénus surgissant des flots. On voyait un sein, une
vulve, une cuisse. Le reste était pudiquement masqué d’un drap, et l’examen
avait toujours lieu en présence d’une infirmière qui était plus là pour protéger
la réputation du médecin que pour autre chose. Mais Wicky Sullivan était
resté sceptique. Un nichon, c’est un nichon, soutenait-il ; un con, c’est un con.
Ou bien ils te font tous bander, ou bien tu ne bandes pas du tout. À cet
argument écrasant, Louis n’avait su opposer qu’une seule réponse : quand le
nichon est celui de ta femme, c’est différent.
« Et pareil quand il s’agit de votre propre famille, se disait-il à présent.
Votre famille, c’est différent. »
Church n’était pas supposé mourir parce qu’il faisait partie du cercle
magique de leur famille. Ce qu’il n’était pas parvenu à faire comprendre à
Wicky, c’était que les médecins règlent leurs existences à partir des mêmes
distinguos arbitraires que tout un chacun. Un nichon qui n’est pas celui de
votre femme n’est pas un nichon. Dans un cabinet de consultation, un nichon
devient un cas. Même quand on passe sa vie à jongler avec les statistiques sur
la leucémie infantile de symposiums en colloques, on n’est pas prêt à
admettre que son propre enfant puisse être atteint d’un mal incurable. Mon
enfant ? (Ou même : le chat de mon enfant ?) Docteur, vous plaisantez ou
quoi ?
« Oublie tout ça. Tu brûles déjà les étapes. »
Mais il avait du mal à garder la tête froide. L’hystérie qui s’était emparée
d’Ellie à l’idée que Church allait mourir un jour était encore trop présente
dans sa mémoire.
Foutu con de chat ! Qu’est-ce qu’on a eu besoin de s’encombrer de cette
foutue bestiole ?
Justement, la foutue bestiole n’était plus capable de foutre elle-même, et
c’était censé l’empêcher de se faire tuer.
— Church ? appela-t-il mais le seul ronronnement qui lui répondit fut
celui de la chaudière qui ronflait gaiement en consumant dollar sur dollar.
Le canapé du living, au creux duquel Church avait passé le plus clair de
son temps ces derniers jours, était vide. Il n’était pas non plus vautré sur un
radiateur. Louis alla secouer son plat, seule chose qui ne pouvait manquer de
le faire débouler ventre à terre s’il était dans les parages, mais cette fois
Church n’accourut pas, et Louis craignait bien qu’il n’accoure plus jamais.
Il enfila son anorak, coiffa sa casquette et se dirigea vers la porte puis,
cédant à ce que son cœur lui dictait de faire, il revint sur ses pas, ouvrit le
placard de l’évier et s’accroupit devant. Il contenait deux tailles de sacs-
poubelle en plastique : de petits sacs blancs qu’ils utilisaient pour les
corbeilles à papier et les poubelles disséminées à travers la maison, et des sacs
verts grand format dont ils tapissaient leur grosse boîte à ordures. Louis jeta
son dévolu sur un des grands sacs verts. Church avait pris de l’embonpoint
depuis son opération.
Il fourra le sac-poubelle dans une des poches de son anorak ; le contact du
plastique lisse et froid entre ses doigts était des plus déplaisants. Ensuite il
sortit par la porte de devant et se dirigea vers la route.
Il pouvait être cinq heures et demie. Le crépuscule s’achevait. Le paysage
avait un aspect macabre. Il ne restait du soleil qu’un étrange liseré orange qui
soulignait l’horizon de l’autre côté de la rivière. Le vent qui galopait à toute
allure le long de la route 15 engourdissait les joues de Louis et éparpillait le
nuage blanc de son haleine en petits tourbillons fugaces. Il frissonna, mais ce
n’était pas à cause du froid. Ce qui le faisait frissonner ainsi, c’était un
sentiment de solitude fort et pénétrant, dont aucune métaphore n’aurait pu
rendre l’intensité. C’était un sentiment sans forme ni visage. Louis avait
simplement l’impression d’être entièrement clos sur lui-même, intouchable et
incapable de toucher.
Il aperçut la silhouette de Jud de l’autre côté de la route. Le vieil homme
était emmitouflé dans un gros parka de couleur verte et ses traits étaient noyés
dans l’ombre du capuchon bordé de fourrure qu’il avait rabattu sur son front.
Il était campé bien droit sur sa pelouse gelée, aussi inerte qu’une statue, et la
mort semblait l’avoir effleuré de son aile avec tout le reste de cette campagne
crépusculaire que n’égayait aucun chant d’oiseau.
Au moment où Louis posait le pied sur la chaussée, la statue se mit en
mouvement. Jud lui fit signe de reculer en lui criant quelque chose qui se
perdit dans le mugissement de la tempête. Louis fit un pas en arrière ; il s’était
soudain rendu compte que le hurlement du vent était devenu assourdissant.
L’instant d’après, un gros avertisseur barrit et un camion de l’Orinco passa en
grondant, si près que son pantalon se plaqua contre ses mollets et que les pans
de son anorak se soulevèrent. Il s’en était fallu d’un cheveu que l’énorme
engin ne lui passât dessus.
Cette fois, avant de tenter à nouveau la traversée, il inspecta
soigneusement la route dans les deux sens, mais il ne vit que les feux arrière
du camion-citerne qui diminuaient au loin.
— J’ai bien cru que ce gros cul allait vous rentrer dedans, lui dit Jud.
Faites un peu gaffe, Louis.
Même à cette distance, Louis ne parvenait pas à discerner les traits du vieil
homme, et il n’arrivait pas à se défaire du sentiment troublant que cette
silhouette aurait aussi bien pu être celle de quelqu’un d’autre – d’absolument
n’importe qui.
— Où est Norma ? interrogea-t-il en évitant toujours de poser les yeux sur
le petit tas de fourrure informe étalé aux pieds de Jud.
— Elle est allée à l’église pour assister à l’office de Thanksgiving,
expliqua le vieil homme. Elle restera à dîner, je suppose, mais elle ne mangera
probablement rien. Elle est devenue bien pignocheuse.
Une rafale de vent souleva brièvement les bords du capuchon, et Louis fut
certain que c’était bien Jud – qui d’autre aurait-ce pu être, du reste ?
— Ces affaires-là, c’est surtout un prétexte pour se retrouver entre dames,
dit Jud. Après le gros repas de midi, elles ne mangent guère plus qu’un
sandwich. Norma devrait être de retour vers les huit heures.
Louis s’agenouilla pour examiner la dépouille du chat. « Ô mon Dieu,
faites que ça ne soit pas Church ! implora-t-il avec ferveur en lui-même
tandis qu’il soulevait doucement la tête de l’animal du bout de ses doigts
gantés. Faites que ça soit le chat de quelqu’un d’autre, faites que Jud se soit
trompé. »
Mais bien entendu, c’était Church. Il n’était pas réduit en bouillie, ni
méconnaissable ; il n’avait pas été écrasé par un des énormes camions-
citernes ou semi-remorques qui circulaient continuellement sur la route 15.
« Au fait, qu’est-ce que ce camion de l’Orinco faisait sur la route le jour de
Thanksgiving ? » se demanda-t-il distraitement au passage.
Les yeux entrouverts de l’animal étaient vitreux ; on aurait dit deux agates
vertes. Un mince filet de sang avait coulé de sa gueule, qui était également
ouverte.
Il n’avait pas saigné des masses ; juste assez pour teinter le plastron blanc
de sa poitrine.
— Alors, Louis, c’est bien le vôtre ?
— Oui, c’est le mien, reconnut-il.
Il soupira. Pour la première fois, il mesurait à quel point il était attaché à
Church ; il ne l’avait peut-être pas idolâtré comme Ellie, mais il l’avait aimé à
sa manière, un peu distraite. Au cours des semaines qui avaient suivi sa
castration, Church avait changé. Il était devenu gras et indolent, avait restreint
ses mouvements à une suite de déplacements machinaux qui le menaient de la
chambre d’Ellie au canapé et du canapé à son plat, et ne l’entraînaient que
bien rarement hors de la maison. Mais à présent, dans la mort, Louis
reconnaissait en lui l’ancien Church. Sa gueule mince et ensanglantée,
retroussée sur des crocs effilés, était figée dans un rictus carnassier. Il y avait
une sorte de rage dans ses yeux morts.
On aurait dit qu’après la brève période de placidité bovine de sa vie
d’eunuque Church avait retrouvé sa véritable nature dans la mort.
— Oui, c’est bien Church, dit-il. Oh, Bon Dieu, comment je vais faire
pour annoncer ça à Ellie ?
Il eut une illumination subite : il enterrerait Church dans le Simetierre des
animaux ; une sépulture anonyme, sans aucune marque. Ce soir, lorsqu’il
aurait Ellie au téléphone, il ne lui dirait rien au sujet de Church ; demain, il lui
ferait négligemment remarquer qu’il ne l’avait pas vu de la journée ; et le jour
suivant, il lui suggérerait que Church avait peut-être fait une fugue. Les chats
font cela quelquefois. Ellie en serait toute tourneboulée, bien sûr, mais au
moins la chose n’aurait pas ce côté irrévocable, la phobie morbide de Rachel
ne causerait pas de nouvelles scènes sanglantes, elles garderaient une lueur
d’espoir qui s’étiolerait progressivement…
Froussard ! lui cracha sa conscience avec dégoût.
« Je suis lâche, oui… c’est indéniable. Mais à quoi bon aller se fourrer
dans ce guêpier ? »
— Ellie l’aime beaucoup, ce chat-là, hein ? interrogea Jud.
— Oui, répondit distraitement Louis.
Il souleva à nouveau la tête de l’animal. La rigidité cadavérique s’était
déjà installée, mais la tête bougeait encore facilement. Ainsi, Church avait eu
la nuque brisée. À partir de là, il était facile de reconstituer ce qui s’était
passé. Pour Dieu sait quelle raison, il avait voulu traverser la route ; une
voiture ou un camion l’avait pris en écharpe et l’avait projeté, la nuque brisée,
sur la pelouse des Crandall. Ou peut-être qu’il s’était tué en s’écrasant sur le
sol durci par le gel. Ça n’avait pas d’importance. Quelque hypothèse que l’on
retînt, la conclusion était la même : Church était mort.
Louis leva un œil sur Jud pour lui faire part de ses déductions, mais le vieil
homme avait le regard tourné vers le mince trait de lumière orangée qui
vacillait encore au-dessus de l’horizon. Son capuchon était à demi relevé, et il
avait une expression grave, méditative… et même sévère.
Louis sortit le sac-poubelle vert de sa poche et il le déplia en le maintenant
avec force pour que le vent ne le lui arrache pas des mains. Le son du
plastique qui claquait au vent sembla ramener subitement Jud à la réalité.
— Oui, elle l’aime beaucoup, c’est sûr, dit-il.
Il avait parlé au présent ; ses paroles en prenaient une résonance insolite.
Et d’ailleurs, toute la scène, avec le froid, le vent, les derniers feux du soleil
qui rougeoyaient encore à l’horizon avait une aura un peu surnaturelle de
roman noir.
« Et voici Heathcliff perdu au milieu de la lande immense et désolée, se dit
Louis en grimaçant sous une rafale de vent glacé. Et s’apprêtant à fourrer les
restes du chat familial dans un sac-poubelle de cent litres. Oui, mon pote ! »
Il empoigna la queue de Church d’une main, écarta l’ouverture du sac en
plastique de l’autre et souleva l’animal. En se détachant du sol auquel le gel
l’avait fait adhérer, le petit cadavre produisit une espèce d’affreux crissement
et Louis eut une moue dégoutée.
Le chat lui parut incroyablement lourd, comme si la mort avait accru en lui
l’effet normal de la pesanteur.
« Bon Dieu, on croirait presque un sac de sable ! »
Jud l’aida à maintenir le sac ouvert, et il y laissa tomber l’animal, heureux
d’être débarrassé de ce poids étrange et déplaisant.
— Et à présent qu’est-ce que vous allez faire de lui ? interrogea Jud.
— Je vais le mettre dans le garage, dit Louis. Et demain, j’irai l’enterrer.
— Dans le Simetierre des animaux ?
Louis eut un haussement d’épaules.
— Oui, j’imagine, fit-il.
— Vous allez le dire à Ellie ?
— Euh… il va falloir que je gamberge un peu là-dessus.
Jud resta un long moment sans rien dire, puis un air de résolution se
peignit sur son visage.
— Ne bougez pas, Louis, je n’en ai que pour une minute, dit-il, et il
s’éloigna aussitôt.
Apparemment l’idée que Louis n’avait peut-être pas envie de l’attendre ne
fût-ce qu’une minute dans cette bise glaciale ne l’avait même pas effleuré. Il
avançait à longues foulées aisées, avec cette démarche élastique qui était si
étrange pour un homme de son âge. Louis s’aperçut qu’en fait aucune
protestation ne lui venait aux lèvres. Il lui semblait tout à coup qu’il n’était
plus lui-même. Il resta planté là à regarder le vieil homme s’éloigner avec une
sorte de satisfaction béate.
Lorsqu’il eut entendu le cliquetis de la porte qui se refermait derrière Jud,
il leva la tête et il fit face au vent. Posé entre ses pieds, le sac qui contenait le
cadavre de Church faisait entendre un bruissement feutré.
De la satisfaction.
Oui, c’était bien ce qu’il éprouvait. Pour la première fois depuis son
arrivée dans le Maine, il avait la sensation d’être à sa place, d’être chez lui.
Seul dans ce crépuscule blafard, à l’extrême bord de l’hiver, il éprouvait
une sombre mélancolie, et en même temps une étrange jubilation, un curieux
sentiment de plénitude. Jamais depuis son enfance il ne lui avait semblé être
en si complète harmonie avec lui-même, ou en tout cas il ne se le rappelait
pas.
« Il va se passer quelque chose, mec. Je sens qu’il va t’arriver des trucs,
là, et drôlement bizarres en plus. »
Il rejeta la tête en arrière et aperçut de froides étoiles d’hiver au milieu
d’un ciel qui s’obscurcissait rapidement.
Combien de temps resta-t-il là à contempler la voûte étoilée ? Il n’aurait su
le dire, quoique son attente fût sûrement de courte durée si on la mesurait en
minutes et en secondes. Ensuite, une lumière vacilla sous la véranda des
Crandall, dansa jusqu’à la porte à treillis et descendit l’escalier du perron.
C’était celle d’une grosse lanterne électrique que Jud tenait d’une main.
Dans l’autre, il portait un objet en forme de croix ; lorsqu’il fut un peu plus
près, Louis s’aperçut qu’il s’agissait d’une pelle et d’une pioche.
Le vieil homme tendit la pelle à Louis, qui s’en saisit de sa main libre.
— Bon Dieu, Jud, qu’est-ce que c’est que cette histoire ? On ne peut tout
de même pas l’enterrer en pleine nuit.
— Si, on peut. Et c’est ce que nous allons faire.
Le cercle aveuglant de la lampe-torche interdisait à Louis de distinguer ses
traits.
— Il fait noir, Jud. Il est tard. Et en plus il fait froid…
— Allons, venez, dit Jud. Dépêchons-nous.
Louis secoua négativement la tête, et il voulut parler à nouveau, mais ses
lèvres refusaient de former les paroles de raison et de pondération qui se
bousculaient dans sa tête. Elles paraissaient tellement dérisoires à côté de ce
vent hurleur, de ce semis d’étoiles clignotantes qui germait sur le ciel d’encre.
— Ça peut attendre à demain, quand il fera jour…
— Ellie aime ce chat, n’est-ce pas ?
— Oui, mais…
D’une voix douce, avec une espèce d’imparable logique, Jud poursuivit :
— Et vous aimez Ellie, non ?
— Bien sûr que j’aime Ellie, puisque c’est ma fi…
— Dans ce cas, suivez-moi.
Louis le suivit.
Ce soir-là, tandis qu’ils marchaient en direction du Simetierre, Louis
essaya par deux fois, et peut-être même trois, d’engager la conversation avec
Jud, mais Jud ne lui répondait pas, si bien qu’à la fin il capitula et se tut. Son
espèce de béatitude, bien étrange dans de telles circonstances mais
incontestablement réelle, ne l’avait pas quitté. Tout contribuait à son bonheur,
même la douleur qui lui tiraillait les muscles à cause du poids de Church qu’il
portait d’une main et de celui de la lourde pelle qu’il tenait dans l’autre,
même la morsure cruelle du vent qui engourdissait toutes les parties exposées
de sa peau. Le vent s’enroulait autour des arbres en mugissant
continuellement. Lorsqu’ils eurent pénétré dans la forêt, la neige s’espaça
sous leurs pas, puis disparut. Louis éprouvait aussi du bonheur à voir la lueur
dansante de la lanterne de Jud qui le précédait de quelques mètres. Il avait le
pressentiment de quelque obscur secret, d’un mystère dont le poids tangible,
magnétique, imprégnait tout.
Les ténèbres s’éclaircirent, et il sentit l’espace s’élargir autour de lui. De la
neige luisait faiblement à ses pieds.
— On va faire une petite pause, dit Jud.
Louis déposa son sac à terre et il essuya d’un revers de manche son front
trempé de sueur. Comment ça, une pause ? Mais puisqu’ils étaient arrivés !
Il avait entrevu les plaques funéraires que le faisceau de la lampe
électrique avait balayées au passage quand le vieil homme était tombé assis
sur la neige mince. Jud s’était caché le visage entre ses bras.
— Ça ne va pas Jud ?
— Mais si. J’ai besoin de reprendre un peu mon souffle, c’est tout.
Louis s’assit à côté de lui et il inspira et expira profondément à cinq ou six
reprises.
— Vous savez, Jud, dit-il, ça faisait des années que je ne m’étais pas senti
aussi bien. Ça paraît fou de dire une chose pareille quand on est sur le point
d’enterrer le chat de sa fille, mais c’est la vérité, je vous assure. Je me sens
super-bien.
À son tour, Jud respira profondément, puis il répondit :
— Oui, je sais. Ça peut arriver à tout le monde. On ne choisit pas plus ses
moments de bonheur que l’inverse. L’endroit y est certainement pour quelque
chose, mais ne vous y fiez pas surtout. Quand les drogués s’injectent leur dose
d’héroïne dans le bras, ça leur fait du bien, mais en même temps ça les
empoisonne. Corporellement et spirituellement. Cet endroit peut produire un
effet analogue, Louis. N’oubliez jamais ce que je vous dis là. Dieu veuille que
je ne me trompe pas en pensant que je suis en train d’accomplir une bonne
action. Je n’arrive pas à en être certain. Parfois, tout s’embrouille dans mon
esprit. Ça doit être le début du gâtisme.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez, Jud.
— Cet endroit a du pouvoir, Louis. Ici, ce n’est pas tellement perceptible,
mais là où nous allons, par contre…
— Jud…
— Allons-y, dit le vieil homme en se redressant brusquement.
Le faisceau de la torche électrique illumina le tas d’arbres morts. Jud se
dirigeait vers lui. Soudain, Louis se remémora son accès de somnambulisme.
Que lui avait donc dit Pascow pendant le rêve qui l’avait accompagné ?
Ne franchissez pas cette barrière, docteur, même quand vous en
éprouverez très vivement la nécessité. C’est la limite à ne jamais dépasser.
Mais à présent, ce rêve, ou ce présage, lui semblait bien loin, aussi loin
que s’il avait daté de plusieurs années, alors qu’il avait à peine deux mois.
Louis se sentait étonnamment dispos, vibrant d’une énergie magique, prêt à
affronter n’importe quoi, et tout cela l’émerveillait. L’idée lui vint que ce qu’il
était en train de vivre ressemblait étrangement à un rêve.
Là-dessus Jud se retourna vers lui et il lui sembla qu’il n’y avait plus rien
sous le capuchon de son parka ; L’espace d’un instant, il se figura que c’était
Pascow en personne qui était debout devant lui, que la lueur éblouissante de
la torche allait se retourner pour révéler un crâne ricanant qui baragouinerait
des paroles incompréhensibles, et une peur glaciale l’envahit a nouveau.
— Jud, dit-il, on ne peut pas escalader ce truc. On va se casser chacun une
jambe, et nous mourrons probablement de froid en essayant de redescendre.
— Vous n’avez qu’à me suivre, dit Jud. Prenez le même chemin que moi
et ne regardez pas vos pieds. N’hésitez pas et ne baissez pas les yeux. Il y a un
passage que je connais, mais il faut le franchir vite et d’un pied sûr.
Louis en vint à penser que c’était peut-être bien un rêve après tout, que son
petit somme de l’après-midi durait encore. « Si j’étais réveillé, se dit-il, je
n’aurais pas plus envie de grimper sur ce tas de branches que de me saouler
la gueule et d’aller sauter en parachute. Et pourtant, je vais le faire. Je suis
sûr que je vais le faire. C’est donc que je suis en train de rêver… c’est forcé,
non ? »
Jud obliqua légèrement vers la gauche, s’écartant du centre de l’amas de
bois mort, et le faisceau de sa lampe éclaira directement un enchevêtrement
(d’ossements) de troncs et de branchages inextricablement enlacés. À mesure
qu’ils s’approchaient, le cercle lumineux devenait plus petit en même temps
que plus intense. Jud entama son escalade sans la moindre hésitation, sans
même vérifier d’un bref mouvement circulaire de sa lanterne qu’il était à la
bonne place. Il ne se mit pas à quatre pattes ; il ne prit pas non plus la posture
courbée d’un homme qui grimpe un flanc de colline rocailleux ou un
escarpement sablonneux. Il montait, simplement, comme on gravit un
escalier, et son allure était celle de quelqu’un qui sait exactement où son
prochain pas se posera.
Louis monta à sa suite et de la même façon.
Il ne regardait pas ses pieds, il ne cherchait pas de points d’appui. Une
certitude étrange, mais absolue, s’était emparée de lui : celle que l’amas de
bois mort ne pourrait pas lui faire de mal sans son consentement. C’était
monstrueusement con, bien sûr, aussi con que l’assurance idiote d’un
conducteur complètement schlass qui se sent en sûreté parce qu’il a sa
médaille de Saint-Christophe autour du cou.
Mais ça marcha.
Aucune branche morte ne céda sous lui avec un claquement sec, il ne
dégringola pas au fond d’une anfractuosité hérissée de branches brisées,
desséchées et blanchies dont les pointes coupantes ne demandaient qu’à
lacérer et a transpercer de la chair vive.
Les semelles de crêpe de ses mocassins en daim marron (chaussures pas
vraiment idéales pour escalader des tas d’arbres) ne glissaient pas sur les
vieux lichens secs qui couvraient la plupart des troncs. Il ne penchait ni vers
l’avant ni vers l’arrière. Tout autour d’eux, le vent chantait à tue-tête dans les
sapins.
L’espace d’un instant, il vit Jud dressé de tout son haut au sommet du tas
d’arbres, puis le vieil homme commença à descendre l’autre versant. Ses
mollets disparurent sous lui, puis les cuisses, les hanches, le torse. Le faisceau
de sa lampe sautillait çà et là sur les branches battantes des arbres alignés de
l’autre côté de… de la barrière. Car c’était bien ça, oui, pourquoi se le
dissimuler ? Une barrière.
Louis atteignit le sommet à son tour et s’y arrêta un moment, le pied droit
fermement appuyé au tronc d’un vieil arbre qui s’enfonçait par le travers dans
l’amas de bois mort et formait avec lui un angle de trente-cinq degrés, le
gauche posé sur quelque chose de plus élastique – étaient-ce de vieilles
branches de sapin entremêlées ? Il n’abaissa pas les yeux pour vérifier, mais
se contenta d’échanger le pesant fardeau du sac en plastique chargé du
cadavre de Church qu’il portait à la main droite contre la pelle plus légère
qu’il tenait de la gauche. Il leva le visage, et le souffle régulier du vent déferla
sur lui, soulevant ses cheveux. Le vent était si froid, si pur, et tellement
constant.
Il entama la descente d’un pas dégagé, presque nonchalant. À un moment,
une branche qui devait avoir à peu près l’épaisseur d’un poignet musculeux se
brisa sous lui, mais il n’éprouva pas le moindre soupçon d’inquiétude, et son
pied fut arrêté dans sa chute par une branche plus grosse au bout d’une
dizaine de centimètres. Il avait à peine chancelé. À présent, il comprenait ce
qui avait permis à des officiers d’infanterie de la guerre de quatorze de se
balader le long du pourtour de leurs tranchées au milieu d’un déluge de balles
en sifflotant It’s a Long Way to Tipperary. C’était complètement fou, mais
cette folie même avait quelque chose de formidablement exaltant.
Il poursuivit sa descente en regardant, droit devant lui, le petit cercle de
lumière éblouissante de la lampe de Jud. Jud l’attendait, debout et immobile.
Louis toucha terre et l’allégresse flamba soudain en lui comme des braises
arrosées d’un jet de pétrole.
— On a réussi ! cria-t-il.
Il lâcha la pelle et assena une claque sur l’épaule de Jud. Il se souvenait du
pommier qu’il avait escaladé enfant en se hissant jusqu’à la cime qui oscillait
sous le vent comme un mât de navire. Cela faisait vingt ans, et peut-être
même plus, qu’il ne s’était pas senti aussi jeune, aussi viscéralement vivant.
— Jud, nous avons réussi !
— Pourquoi, vous en doutiez ? demanda Jud.
Louis ouvrit la bouche pour lui répondre (« Si j’en doutais ? Mais c’est
une veine qu’on ne se soit pas tués ! ») puis il la referma. À partir du moment
où Jud s’était dirigé vers le tas d’arbres morts, il ne s’était plus posé aucune
question. Ils auraient à répéter la même opération en sens inverse, mais ça ne
le préoccupait pas non plus.
— Non, non, fit-il.
— Allons-y, dit Jud. On a encore du chemin à faire. Il y a bien cinq ou six
kilomètres.
Ils se mirent en route. Le sentier continuait bel et bien. Par endroits, il
paraissait très large ; la lueur mouvante de la lanterne de Jud ne révélait pas
grand-chose, mais Louis éprouvait le sentiment de l’espace, devinait que les
arbres étaient plus éloignés.
Une fois ou deux, il leva les yeux et vit des étoiles en grappes entre deux
lignes d’arbres noirs et touffus.
Une autre fois, quelque chose traversa le chemin d’un bond un peu en
avant d’eux et la lampe accrocha fugitivement le reflet d’une paire d’yeux qui
lançaient des lueurs vertes.
À d’autres moments, le sentier devenait si exigu que les broussailles
griffaient de part et d’autre les épaules de l’anorak de Louis. Il faisait souvent
passer ses fardeaux inégalement lourds d’une main dans l’autre, mais à
présent ses omoplates étaient constamment douloureuses. Ses pas avaient pris
une cadence régulière dont l’effet était quasiment hypnotique. Ce lieu avait du
pouvoir, oh oui, il le sentait. Vers la fin de sa dernière année de lycée, avec sa
petite amie et un autre couple, ils étaient allés se perdre dans la campagne et
leur vadrouille les avait menés sur un chemin de terre qui s’achevait en cul-
de-sac à proximité d’une centrale électrique. Ils s’étaient mis à se rouler des
pelles, mais au bout de quelques minutes la petite amie de Louis avait déclaré
qu’elle voulait rentrer, ou du moins faire ça ailleurs, parce que toutes ses
dents (en tout cas celles qui étaient plombées, et elles l’étaient pour la plupart)
lui faisaient mal. Louis n’était pas mécontent lui-même de quitter cet endroit.
L’air autour de la centrale lui mettait les nerfs en pelote et tous les sens à vif.
Ce qu’il éprouvait ce soir était de même nature, en beaucoup plus intense. La
vibration était puissante, mais nullement désagréable. On aurait dit…
Jud venait de s’arrêter au pied d’une longue montée, et Louis était entré en
collision avec lui.
Jud se retourna vers lui.
— Nous sommes presque arrivés à présent, lui annonça-t-il d’une voix
tranquille. Pour la dernière portion de chemin, faites comme avec le tas
d’arbres morts. Il faut marcher d’un pas régulier et sûr. Contentez-vous de me
suivre et ne regardez pas où vous posez vos pieds. Nous venons de descendre
une colline, vous l’aviez remarqué, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Nous sommes à la limite de ce que les Micmacs appelaient autrefois le
marais du Petit Dieu. Les trappeurs, eux, lui avaient donné le nom de
marécage de l’Homme Mort et ceux d’entre eux qui avaient réussi à le
traverser évitaient généralement d’y revenir.
— Il y a des sables mouvants ?
— Oh oui ! Partout. Et des tas de petits ruisseaux qui bouillonnent à
travers les alluvions sableuses qui ont été laissées par un ancien glacier. Le
sable est siliceux, plein de minuscules éclats de quartz.
Jud posa son regard sur Louis, et l’espace d’un instant ce dernier crut
discerner au fond des prunelles du vieil homme une petite flamme à la lueur
un peu trouble.
Mais Jud orienta différemment la lumière de sa lanterne, et cette drôle de
lueur s’effaça.
— Il y a pas mal de phénomènes bizarres dans ce coin-là, Louis. L’air y est
plus dense, plus électrique… enfin, quelque chose dans ce goût-là.
Louis réprima un sursaut.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? fit Jud.
— Oh, rien, répondit-il.
Il songeait à ce qui leur était arrivé cette nuit-là, sur le chemin sans issue.
— Vous verrez peut-être de ces flammeroles que les marins appellent des
feux Saint-Elme, poursuivit Jud. Elles prennent parfois des formes étranges,
mais n’y faites pas attention. Ce ne sont que des mirages. S’il y en a qui vous
importunent trop, vous n’aurez qu’à regarder ailleurs : Peut-être aussi que
vous croirez entendre des voix, mais ce sont juste les huards qui chantent là-
bas au sud, du côté de Prospect. Le son porte loin, par ici. C’est bizarre.
— Des huards ? fit Louis, sceptique. À cette époque de l’année ?
— Des huards, oui, dit le vieil homme d’une voix parfaitement impassible,
qui ne trahissait aucune espèce d’émotion.
Un instant, Louis souhaita désespérément que son visage lui fût à nouveau
visible. Cette étrange lueur qu’il avait cru distinguer au fond de ses yeux…
— Où allons-nous, Jud ? Qu’est-ce que nous fichons ici, au milieu de nulle
part ?
— Je vous le dirai quand nous serons arrivés, répondit Jud en tournant les
talons. Marchez sur les touffes de laîche.
Ils se remirent en route en faisant de grandes enjambées pour passer d’un
monticule herbu à l’autre. Les pieds de Louis ne les cherchaient pas à tâtons,
n’hésitaient pas ; ils trouvaient le sol automatiquement, sans aucun effort
conscient de sa part.
Il ne perdit pied qu’une seule fois lorsque sa chaussure gauche creva une
mince croûte de gel et s’enfonça dans une flaque d’eau croupie, froide et
bizarrement visqueuse. Il ôta rapidement son pied de la fondrière et continua
d’avancer en se guidant sur la lueur dansante de la torche de Jud. Cette
lumière qui flottait dans l’épaisseur des bois lui ramena à la mémoire les
histoires de pirates dont il s’était délecté dans son enfance. Un groupe de
sinistres forbans enterrait des doublons au clair de lune, et bien entendu, l’un
d’entre eux était précipité dans la fosse avec le coffre après avoir été tué d’une
balle en plein cœur parce que les pirates croyaient (en tout cas c’était ce que
soutenaient avec un profond sérieux les auteurs de ces histoires sanguinaires)
que le fantôme de leur compagnon mort monterait la garde sur le trésor.
« Sauf que ce n’est pas un trésor que nous allons enterrer, mais le chat
castré de ma fille. »
Il réprima le début du fou rire qui lui bouillonnait dans la poitrine.
Il n’entendit pas le son de ces « voix » dont Jud lui avait parlé, et il
n’aperçut pas le moindre feu follet, mais au bout d’un certain nombre
d’enjambées il abaissa son regard et constata que ses pieds, ses mollets, ses
genoux et le bas de ses cuisses étaient entièrement dissimulés par une brume
d’un blanc laiteux, de consistance absolument lisse, et rigoureusement
opaque. On aurait dit qu’il marchait à travers une neige incroyablement
légère.
Les ténèbres étaient moins denses à présent ; l’air semblait doté d’une
luminosité propre. Et il faisait moins froid aussi, il l’aurait juré. Il distinguait
clairement la silhouette de Jud qui marchait à grandes enjambées régulières en
avant de lui, la panne de sa pioche accrochée à l’épaule. Cette pioche ne
donnait que plus de relief à l’illusion que c’était un homme qui allait enfouir
un trésor.
Louis éprouvait toujours cet absurde sentiment d’exaltation. Tout à coup, il
se dit que Rachel était peut-être en train de l’appeler et il imagina le téléphone
qui sonnait et re-sonnait dans la maison vide.
Cette sonnerie de téléphone qu’il entendait en esprit était bien rationnelle,
bien terre à terre. Si jamais…
Il faillit entrer en collision avec le dos de Jud pour la seconde fois. Le vieil
homme s’était arrêté net au milieu du chemin. Il penchait la tête de côté, l’air
concentré, les lèvres serrées.
— Jud ? Qu’est-ce que vous…
— Shhh !
Louis ravala ses questions et il regarda autour de lui avec un sentiment de
malaise. La brume s’était beaucoup éclaircie, mais elle masquait encore
entièrement ses chaussures. Tout à coup, il entendit un grand fracas de taillis
froissés et de branches brisées.
Quelque chose remuait dans les fourrés. Une très grosse bête.
Il ouvrit la bouche pour demander à Jud si ça ne pouvait pas être un élan
(en fait c’était plutôt l’idée d’un ours qui lui était passée dans l’esprit), mais
sa question mourut sur ses lèvres. Le son porte loin par ici, avait dit Jud.
À son tour, il pencha la tête de côté sans se rendre compte qu’il mimait
inconsciemment la posture de Jud, et il tendit l’oreille. D’abord, il lui sembla
que le son venait de loin, puis il lui parut très proche ; il s’éloignait puis,
menaçant, revenait dans leur direction. Louis avait le front baigné de sueur, et
il sentit la transpiration qui dégouttait sur ses joues gercées.
Il fit passer d’une main dans l’autre le sac-poubelle qui contenait le corps
de Church. Il avait les mains moites et le plastique vert lui glissait peu à peu
entre les doigts comme s’il eût été enduit de vaseline. À présent, la chose qui
remuait dans les fourrés paraissait si proche que Louis s’attendait à la voir se
matérialiser devant lui d’un instant à l’autre ; il se figurait déjà la silhouette
horrible d’une créature velue dressée sur ses pattes de derrière, si immense
qu’elle occulterait complètement les étoiles.
Ce n’était déjà plus à un ours qu’il pensait.
Mais à quoi, alors ? Il ne le savait pas au juste.
Sur ces entrefaites, le bruit s’éloigna, puis mourut.
À nouveau, Louis ouvrit la bouche, mais au moment où il allait s’écrier :
Mais qu’est-ce que c’était ? – la question était déjà sur ses lèvres –, un rire
dément résonna soudain dans les ténèbres, un rire strident, hystérique, qui
montait et descendait cycliquement, avec d’horribles gloussements grinçants
qui vous blessaient l’oreille autant qu’ils vous glaçaient les sangs.
Louis eut l’impression que toutes les articulations de son corps s’étaient
gelées d’un coup et qu’il était soudain devenu très lourd, tellement même que
s’il s’avisait de faire demi-tour et de détaler, le sol mouvant du marécage
l’engloutirait à coup sûr.
Le rire stridula jusqu’à l’extrême limite de l’aigu, puis il se fragmenta en
grincements secs dont le son évoquait la vision d’un rocher
extraordinairement friable qui se lézardait de partout ; il monta jusqu’au cri
perçant, puis se mua en une série de ricanements gutturaux qui seraient sans
doute devenus des sanglots s’ils ne s’étaient subitement tus.
Quelque part, il y avait un bruit d’eau qui goutte et, au-dessus d’eux, la
plainte monotone du vent pareille au roulement incessant d’un grand fleuve
qui eût coulé dans l’immense lit du ciel. Hormis cela, le marais du Petit Dieu
était muet.
Louis se mit à frissonner de partout, et une chair de poule qui semblait
irradier à partir de son abdomen se mit à lui ramper sur toute la peau. Ramper,
oui, c’était le mot : il lui semblait que son épiderme hérissé se déplaçait pour
de bon. Il avait la bouche complètement sèche. On aurait dit qu’elle ne
contenait plus une seule goutte de salive. Pourtant, son étrange exaltation ne
l’avait pas quitté ; c’était un délire bien dur à secouer.
— Bon Dieu, Jud, qu’est-ce que c’était ? articula-t-il d’une voix rauque.
Le vieil homme se retourna vers lui et, dans le clair-obscur, Louis vit un
visage qui paraissait âgé d’au moins cent vingt ans. Il n’y avait plus trace de
cette drôle de lueur dansante au fond des prunelles de Jud. Son regard
n’exprimait qu’une épouvante nue, et il avait les traits décomposés. Mais
lorsqu’il parla, ce fut d’une voix à peu près égale.
— Ce n’était qu’un huard, dit-il. Allons-y. Nous sommes pratiquement
rendus.
Ils se remirent en marche. Bientôt, ils n’eurent plus à sauter d’une touffe
d’herbe à l’autre ; ils étaient à nouveau sur de la terre ferme. Louis avait la
sensation d’être en rase campagne, mais à présent l’air avait perdu sa sourde
luminosité et c’était à peine s’il parvenait à distinguer le dos de Jud à trois pas
devant lui. Sous ses pieds, il y avait maintenant une herbe courte et drue, toute
raidie de gel, qui craquait comme du verre brisé. Ensuite, il y eut encore de la
forêt. Il sentait une odeur prenante de sapin, des aiguilles sèches amortissaient
ses pas et de loin en loin des branches ou des brindilles se frottaient à lui.
Louis avait perdu toute notion de la durée et de la direction, mais ils
n’avaient pas cheminé longtemps lorsque Jud s’arrêta une nouvelle fois et se
retourna vers lui.
— Il y a un escalier ici, dit-il. Taillé à même le roc. Il a quarante-deux
marches, ou quarante-quatre, je ne sais plus. Suivez-moi, vous verrez bien.
Quand nous serons en haut de cet escalier, nous aurons atteint notre
destination.
Jud commença à monter et, une fois de plus, Louis lui emboîta le pas.
Les marches de pierre étaient assez larges, mais la sensation du sol qui
s’éloignait lui donnait un peu le vertige. Çà et là, des cailloux épars et des
éclats de roc crissaient sous ses semelles.
… douze… treize… quatorze…
Le vent était plus froid, plus cinglant, et il eut vite le visage engourdi. Il se
demanda s’ils étaient plus haut que les cimes des arbres. Il leva les yeux et vit
des myriades d’étoiles luisant d’un éclat froid sur le ciel ténébreux. Jamais
encore il ne s’était senti si petit, si infime, si insignifiant en regardant les
étoiles. Il se posa cette question qui vous vient toujours à contempler les
galaxies (Y-a-t-il des créatures intelligentes là-haut ?) mais au lieu
d’émerveillement l’idée fit naître en lui une sensation de froid horrible,
comme s’il s’était demandé l’effet que ça lui ferait d’avaler une poignée de
larves grouillantes.
… vingt-six… vingt-sept… vingt-huit…
« Qui a bien pu creuser le roc comme ça, au fait ? Les Indiens ? Est-ce
que les Micmacs avaient des outils ? Il faudra que je le demande à Jud. »
L’idée des Indiens fit surgir dans sa tête des images de nature sauvage, et il
repensa à cette chose qui était passée près d’eux dans la forêt. Il fit un faux
pas, et il se retint de la main gauche à la paroi rocheuse pour ne pas perdre
l’équilibre. Sous ses doigts gantés, il sentit une pierre qui était vieille ; un peu
poreuse, ravinée, écailleuse. « On dirait une peau très sèche et très usée », se
dit-il.
— Vous vous êtes fait mal, Louis ? lui demanda Jud à voix basse.
— Non, ça va, répondit-il, bien qu’il fût très essoufflé et que le poids du
cadavre de Church lui contractât les muscles plus douloureusement que
jamais.
… quarante-deux… quarante-trois… quarante-quatre…
— Il y en a quarante-cinq, dit Jud. J’avais oublié. Ça doit bien faire douze
ans que je n’étais pas venu par ici. Je n’aurais jamais pensé que j’aurais une
autre raison d’y revenir. Tenez, Louis, grimpez donc jusqu’ici…
Il lui tendit le bras et l’aida à se hisser au sommet de la dernière marche.
— On est arrivés, dit Jud.
Louis regarda autour de lui. La réverbération des étoiles faisait régner une
clarté diffuse. Ils se tenaient sur un promontoire parsemé d’éboulis qui
jaillissait comme une langue noire de la terre fine d’un plateau volcanique.
Louis se retourna et il aperçut les cimes des sapins à travers lesquels ils
avaient cheminé avant d’atteindre l’escalier. Apparemment, il les avait
amenés au sommet d’une de ces hautes mesas étonnamment plates comme on
en voit beaucoup en Arizona ou au Nouveau-Mexique, et qu’un caprice
extravagant de la géologie avait fait surgir au beau milieu du Maine. Le faîte
de cette mesa (ou bien fallait-il dire colline ? volcan éteint ? montagne
tronquée ?) était recouvert d’un tapis d’herbes folles, mais par contre il ne
comportait pas un seul arbre, si bien que le soleil en avait fait disparaître toute
trace de neige. En se retournant à nouveau vers Jud, Louis vit de hautes
herbes courbées par le vent glacial qui lui soufflait dans la figure, et il comprit
qu’il s’agissait non d’une mesa isolée mais de l’avancée d’une colline. À
quelque distance en avant d’eux, le terrain s’élevait à nouveau, et il y avait
des arbres. N’empêche que ce terre-plein était bien vaste et bien saillant et
qu’il faisait un étrange contraste avec les collines basses et comme rabougries
qui composent l’ordinaire du paysage dans toute la Nouvelle-Angleterre.
Les Micmacs avaient des outils ! lui souffla soudain sa raison.
— Venez, Louis, lui dit Jud et il le mena vers les arbres, à une trentaine de
mètres de là.
À cet endroit, le vent était encore plus violent, mais il paraissait aussi plus
salubre. Juste à l’extérieur de la poche d’ombres ténébreuses que les arbres
projetaient devant eux (c’étaient des sapins, les plus immenses et les plus
anciens qu’il eût jamais vus), Louis discerna une multiplicité de silhouettes
immobiles. L’effet d’ensemble que produisait ce lieu désertique et élevé était
celui d’un grand vide, mais un vide qui vibrait profondément.
Les silhouettes étaient celles de tumulus de pierre en tout point semblables
à des cairns celtiques.
— Ce sont les Micmacs qui ont raboté le sommet de la colline, expliqua
Jud. Personne ne sait comment ils s’y sont pris, pareil que pour les Mayas
avec leurs pyramides. Et les Micmacs l’ont oublié eux-mêmes, tout comme
les Mayas.
— Mais pourquoi ? Pourquoi ont-ils fait ça ?
— C’est ici qu’ils enterraient leurs morts, dit Jud. C’est pour ça que je
vous ai fait trimbaler le chat d’Ellie jusqu’ici. Pour lui faire une sépulture. Les
Micmacs ne faisaient aucune discrimination, vous savez. Ils enterraient les
animaux aux côtés de leurs maîtres.
En entendant cela, Louis pensa aussitôt aux Égyptiens, qui avaient même
fait mieux dans le genre : quand un de leurs souverains mourait, ils
immolaient toutes ses bêtes afin qu’elles suivent l’âme de leur maître dans
l’au-delà. Il se rappelait avoir lu qu’à la suite du décès d’une fille de pharaon
on avait massacré plus de dix mille animaux, dont six cents porcs et deux
mille paons. Avant d’égorger les porcs, on les avait aspergés avec de l’attar de
rose, car c’était le parfum préféré de la défunte princesse.
« Et les Égyptiens ont construit des pyramides, eux aussi. Personne ne sait
exactement à quoi servaient les pyramides des Mayas (certains soutiennent
que, tout comme les mégalithes de Stonehenge, elles étaient utilisées à des
fins de navigation astronautique), mais par contre nous savons très bien
quelle était la destination de celles des anciens Égyptiens. C’étaient
d’immenses monuments funéraires, les plus grands tombeaux du monde. Ci-
gît Ramsès II, le Pharaon le Plus Gentty du Monde…»
En imaginant cette épitaphe, Louis ne put se retenir de glousser bêtement.
Jud le considéra d’un œil impassible.
— Enterrez votre bête, Louis, dit-il. Pendant ce temps-là, moi, je vais en
griller une. Je vous aiderais bien, mais il faut que vous fassiez ça seul. Chacun
enterre ses propres morts. C’était la règle dans ce temps-là.
— Jud, à quoi ça rime, tout ça ? Pourquoi m’avez-vous amené ici ?
— Parce que vous avez sauvé la vie de Norma, répondit le vieil homme.
Cette réponse avait un accent de sincérité sans équivoque, et Louis eut la
certitude que Jud lui-même croyait à ce qu’il disait. Mais en même temps, une
intuition subite, d’une évidence aveuglante, l’avertit qu’il mentait… ou qu’on
lui mentait et qu’il se faisait l’écho de ce mensonge auprès de Louis. Il se
souvint de la lueur bizarre qu’il lui avait semblé apercevoir dans ses yeux.
Mais à présent, tout cela lui paraissait dénué d’importance. C’était bien
moins important que le vent, ce grand fleuve d’air dont le flot déchaîné
l’environnait de toutes parts, lui hérissant les cheveux au-dessus du front et
des oreilles.
Jud s’installa au pied d’un arbre, le dos appuyé au tronc, et alluma une
Chesterfield dans le creux de ses mains disposées en coupe.
— Vous voulez vous reposer un peu avant de commencer ? interrogea-t-il.
— Non, non, ça va, dit Louis.
Il aurait pu continuer à le presser de questions, mais au fond il n’avait pas
vraiment envie d’insister.
Il n’arrivait pas à décider si c’était une bonne ou une mauvaise chose, et en
fin de compte il jugea préférable d’en rester là, en tout cas pour l’instant.
Mais il y avait une question qu’il lui fallait tout de même poser, à des fins
purement utilitaires.
— Vous croyez vraiment que je vais arriver à creuser une tombe ici ? La
couche de terre a l’air bien mince.
Il fit un signe de tête en direction du terre-plein, au sommet des marches,
où le roc affleurait par places. Jud hocha lentement la sienne.
— C’est vrai qu’il n’y a pas beaucoup de terre, dit-il. Mais généralement,
quand le sol est assez profond pour que l’herbe s’y enracine, c’est qu’il y en a
assez pour enfouir quelque chose. Et puis cet endroit existe depuis des temps
immémoriaux, et on y a toujours creusé des sépultures. Mais ça ne va pas être
de la petite bière, je vous préviens.
Et ça ne fut pas commode, en effet. Le sol était dur et rocailleux, et Louis
comprit vite qu’il n’arriverait pas à creuser une tombe assez profonde pour y
enfouir Church s’il n’usait pas de la pioche. Il se mit donc à alterner ; d’abord
il cassait les mottes de terre dure et les rochers à coups de pioche, puis il
dégageait les débris à la pelle. Ses mains ne tardèrent pas à lui faire mal. Son
corps engourdi par le froid se réchauffait rapidement, et un besoin impérieux
de faire de la belle ouvrage s’était emparé de lui.
Il se mit à fredonner entre ses dents, comme il le faisait quelquefois en
recousant une plaie. Parfois, la pioche frappait le roc avec tant de force que
des étincelles jaillissaient et qu’une onde de choc remontait le long du
manche et lui vibrait dans les mains.
Il sentait que des ampoules étaient en train de se former sur ses paumes, et
cela lui était égal ; pourtant, en temps ordinaire, il était, comme beaucoup de
médecins, excessivement soucieux de l’état de ses mains. Au-dessus de sa tête
et tout autour de lui, le vent chantait sans trêve la même chanson d’arbres.
En contrepoint de la rumeur déferlante du vent, Louis perçut un bruit léger
de pierres entrechoquées.
Il regarda par-dessus son épaule et vit Jud qui, à croupetons, sélectionnait
dans le déblai les caillasses les plus grosses et en faisait un tas à part. Voyant
que Louis le regardait, il expliqua :
— C’est pour votre cairn.
— Ah ! dit Louis, et il se remit au travail.
Sa fosse faisait à peu près soixante centimètres de large sur un mètre de
long (« Ce satané chat aura une tombe de roi », se dit-il) et lorsqu’il eut
atteint une profondeur d’environ cinquante centimètres, à laquelle il soulevait
des gerbes d’étincelles à chaque coup de pioche, il jeta ses outils au loin et
demanda à Jud si ça pouvait aller.
Jud s’approcha et procéda à un rapide examen.
— Moi, ça me paraît très acceptable, dit-il. Mais là-dessus c’est votre
point de vue à vous qui doit primer.
— Allez-vous me dire pourquoi vous me faites faire tout cela à présent ?
Jud esquissa un sourire.
— Les Micmacs croyaient que cette colline était magique, dit-il. Ils
croyaient que toute la forêt qui s’étend au nord-est du marécage était
magique. Ils ont bâti cette espèce de tertre pour y ensevelir leurs morts, loin
de tout. Les Indiens des autres tribus évitaient cet endroit comme la peste. Les
Penobscots racontaient que la forêt était hantée. Par la suite, les trappeurs qui
s’étaient aventurés jusqu’ici ont répandu des bruits analogues. J’imagine que
certains d’entre eux avaient vu des feux follets dans le marais du Petit Dieu et
qu’ils les avaient pris pour des fantômes.
Le vieil homme eut un sourire, et Louis se dit : « Jud, Jud ! Ce n’est pas
du tout cela que vous pensez ! »
— Avec le temps, continua le vieil homme, les Micmacs eux-mêmes ont
cessé de traîner dans les parages. Un membre de leur propre tribu leur avait
juré qu’il avait aperçu un Wendigo par ici ; il disait aussi que la terre s’était
gâtée, qu’elle avait tourné à l’aigre. Les Micmacs ont tenu un grand
conciliabule à ce sujet… du moins c’est ce que j’ai entendu dire quand j’étais
gamin, Louis. Évidemment, c’est ce vieux Stanny Bee qui m’a raconté ça,
alors… Son vrai nom était Stanley Bouchard, mais tout le monde l’appelait
[3]
Stanny Bee , rapport à l’araignée qu’il avait au plafond. Et Stanny n’était
jamais le dernier à vous débiter un bobard…
Louis, qui savait seulement que le Wendigo est une espèce de démon dans
le folklore des Indiens du Nord, demanda :
— Vous croyez que la terre a tourné à l’aigre ?
Jud sourit, ou du moins ses lèvres s’écartèrent.
— Je crois que c’est un endroit dangereux, dit-il d’une voix douce, mais
pas pour les chats, les chiens ou les hamsters. Allez, Louis, enterrez-la, votre
bête.
Louis déposa le sac-poubelle au fond du trou puis il se saisit de la pelle et
le recouvrit de terre avec des gestes lents. À présent, il sentait le froid et la
fatigue. Le crépitement de la terre qui s’abattait en pluie sur le plastique le
déprimait, son sentiment d’exaltation se dissipait et il commençait à avoir
envie que cette aventure s’achève. Il leur restait encore une sacrée trotte pour
retourner.
Le crépitement se fit plus étouffé, puis il cessa et il n’y eut plus que le
frottement sourd de la terre contre la terre. Il racla le peu qui restait et le
poussa dans le trou du bout de sa pelle (Une phrase de son oncle le croque-
mort, qui lui paraissait dater d’au moins mille ans, lui revint à l’esprit : Il n’y
a jamais assez de terre pour reboucher une fosse qu’on vient de creuser.),
puis il se tourna vers Jud.
— Votre cairn, dit Jud.
— Écoutez, Jud, j’en ai vraiment plein le dos, moi…
— C’est le chat d’Ellie, dit Jud avec une douceur implacable. Elle voudrait
que vous fassiez les choses comme il faut.
Louis soupira.
— Vous avez sûrement raison, dit-il.
Il passa dix minutes de plus à empiler l’une sur l’autre les grosses pierres
que Jud lui passait. À la fin, un tumulus modeste, de forme conique,
surmontait la tombe de Church, et Louis, malgré sa lassitude, en éprouva une
pointe d’euphorie. La vue de ce tumulus dressé parmi les autres dans la clarté
des étoiles lui donnait un sentiment d’accomplissement.
Ellie ne le verrait sans doute jamais (s’il avait annoncé qu’il emmenait leur
fille dans un marécage plein de sables mouvants, les cheveux de Rachel en
seraient devenus blancs), mais Louis, par contre, l’avait vu et c’était une
bonne chose.
Jud s’était redressé et il brossait de la main ses genoux terreux.
— Mais ils sont presque tous écroulés, lui dit Louis.
Il y voyait un peu plus clair à présent, et il distinguait nettement par
endroits de petits éboulis formés par des cairns affaissés. Jud aurait pu puiser
parmi ces ruines, mais il avait soigneusement veillé à ce que Louis n’use pour
son propre tumulus que de pierres qu’il avait déterrées lui-même.
— Eh oui, fit Jud. Je vous l’ai dit : tout ça est très ancien.
— Est-ce qu’on en a terminé, cette fois ?
— Oui, dit Jud en lui tapant sur l’épaule. Vous avez fait du bon travail,
Louis. Comme je m’y attendais. Rentrons maintenant.
— Jud… commença Louis, mais déjà le vieil homme avait empoigné la
pioche et il se dirigeait vers l’escalier.
Louis s’empara de la pelle et il démarra au trot pour le rattraper, puis il se
ravisa : il fallait qu’il économise son souffle pour la longue marche. Il se
retourna une dernière fois, mais le cairn qui marquait l’emplacement de la
tombe du chat Winston Churchill était noyé au milieu d’une masse indistincte
d’autres tumulus, et il n’arriva pas à le repérer.
Un moment plus tard, ils émergèrent de la forêt et pénétrèrent dans la
prairie qui surplombait la maison de Louis. « On a juste repassé le film à
l’envers », se dit Louis, moulu. Il ne savait pas au juste combien de temps ils
avaient mis ; cet après-midi, avant de s’allonger sur son lit, il avait ôté sa
montre-bracelet et l’avait posée sur l’appui de la fenêtre, où elle se trouvait
sans doute encore. Il savait seulement qu’il était crevé, vidé, rétamé. Le
dernier coup de pompe aussi terrassant qu’il avait éprouvé remontait à seize
ou dix-sept ans : c’était à la fin de sa première journée au sein des services de
la voirie de Chicago, qui embauchaient des lycéens comme éboueurs pendant
l’été.
Au retour, ils s’étaient comportés sensiblement comme à l’aller, mais les
détails du trajet s’étaient comme estompés dans sa mémoire. Il se souvenait
seulement qu’il avait perdu l’équilibre en franchissant le tas d’arbres morts ; il
s’était senti précipité dans le vide et, absurdement, il avait pensé à Peter Pan
(Ô Jésus, j’ai perdu mes pensées heureuses et voila que je tombe.) mais Jud
l’avait retenu d’une main ferme et sûre, et quelques instants plus tard ils
étaient passés devant les derrières demeures du chat Smucky, de la chienne
Hannah et de Martha la lapine et ils s’étaient engagés sur le sentier le long
duquel ils avaient cheminé un jour en compagnie de toute la famille de Louis.
Il se souvenait vaguement aussi d’y avoir suivi l’ombre de Victor Pascow
au cours d’un rêve doublé d’un accès de somnambulisme, mais son esprit
fatigué se refusait à établir le moindre lien entre cette marche nocturne et celle
de ce soir. Une autre idée lui passa par la tête : celle que cette équipée lui
avait fait courir des dangers bien réels, même si elle semblait droit sortie d’un
roman-feuilleton frénétique de Wilkie Collins. Qu’il se soit mis des ampoules
plein les mains après être tombé dans une espèce de transe qui était bien
proche du somnambulisme, ce n’était pas le plus grave. Mais il aurait suffi
d’un rien pour qu’il se tue en escaladant le tas d’arbres morts. Ils auraient pu
se tuer tous les deux. Comment avait-il pu se laisser entraîner à des
divagations pareilles ? Dans l’état d’épuisement où il se trouvait, il était prêt à
attribuer ce comportement aberrant à un désordre mental momentané
consécutif à la perte d’un animal familier que toute sa famille chérissait.
Il en était arrivé là de ses réflexions lorsque la silhouette de sa maison se
profila devant eux.
Ils se dirigèrent vers elle en silence et s’arrêtèrent au sommet de l’allée du
jardin. Le vent gémissait plaintivement. Sans un mot, Louis tendit la pelle à
Jud.
— Vaut mieux que j’y aille, dit enfin le vieil homme. Une des dames de la
congrégation ne va pas tarder à ramener Norma, et elle risque de se demander
où je suis passé.
— Vous avez l’heure ? demanda Louis.
Il était étonné que Norma ne fût pas encore rentrée ; à en juger par ce que
ses muscles lui disaient, il lui semblait qu’il devait être plus de minuit.
— Bien sûr, dit Jud. J’ai toujours ma tocante sur moi, du moins tant que je
suis habillé.
Il pêcha une montre à double boîtier dans la poche de son pantalon et en fit
lever d’une pichenette le couvercle guilloché.
— Il est huit heures trente, annonça-t-il avant de refermer le boîtier.
— Comment ? fit Louis avec stupeur. Huit heures trente, c’est tout ?
— Quelle heure vous pensiez qu’il était ? demanda Jud.
— Je pensais qu’il était plus tard que ça, dit Louis.
— Bon allez, Louis, à demain, dit Jud en tournant les talons.
— Jud ?
Le vieil homme pivota sur lui-même et il regarda Louis d’un air
interrogateur.
— Jud, qu’avons-nous fait ce soir ?
— Nous avons enterré le chat de votre fille.
— C’est tout ce que nous avons fait, Jud ?
— Et quoi d’autre ? fit Jud. Vous êtes un brave garçon, Louis, mais vous
posez trop de questions. Quelquefois, on doit faire certaines choses parce que
ça paraît juste de les faire. Parce que, au fond de son cœur, on sait qu’il le
faut. Mais si après les avoir faites on ne se sent pas bien, si on pose des tas de
questions au point d’en avoir comme une indigestion, à part que c’est dans la
tête et pas dans les boyaux, on commence à se dire qu’on a mal agi. Vous
voyez ce que je veux dire ?
— Oui, dit Louis, en songeant que Jud avait dû lire dans ses pensées tandis
qu’ils traversaient la prairie en direction de la maison.
— Dans ces cas-là, il vaut peut-être mieux douter des incertitudes qui vous
rongent que de votre propre cœur, poursuivit Jud en posant sur le visage de
Louis un regard scrutateur. Qu’est-ce que vous en pensez, Louis ?
— Je pense que vous devez avoir raison, répondit Louis d’une voix lente.
— Et quand un homme a des choses comme celles-là sur le cœur, ça ne lui
sert pas à grand-chose d’en parler, n’est-ce pas ?
— Eh bien…
— Non, reprit Jud, comme si Louis avait simplement opiné, ça ne lui sert à
rien. (Et de cette voix pleine d’une assurance implacable qui faisait
immanquablement passer un frisson dans le dos de Louis, il ajouta :) Il y a des
choses qui doivent rester secrètes. On dit que les femmes sont très fortes
lorsqu’il s’agit de garder un secret, et je crois que c’est souvent vrai, mais une
femme qui connaît un peu la vie vous dira toujours qu’elle n’est jamais
vraiment arrivée à lire dans le cœur d’un homme. Un cœur d’homme a un sol
plus rocailleux, Louis. Un sol pareil à celui de l’ancien cimetière des
Micmacs, avec du roc à fleur de terre. On y fait pousser ce qu’on peut… et on
le soigne.
— Jud…
— Ne doutez pas, Louis. Acceptez ce qui est fait, et n’écoutez que votre
cœur.
— Mais…
— Il n’y a pas de mais. Acceptez ce qui est fait, Louis, et n’écoutez que
votre cœur. Nous avons fait ce que nous devions faire. En tout cas, je l’espère
de toute mon âme. À un autre moment, ça aurait pu être une erreur grave.
Néfaste, même.
— Répondrez-vous au moins à une question ?
— Posez-la toujours, et nous verrons.
— Comment avez-vous appris l’existence de cet endroit ?
Cette question, Louis se l’était également posée sur le chemin du retour, et
simultanément le soupçon lui était venu que Jud avait peut-être lui-même du
sang indien. (Mais si tel était le cas, il devait être bien dilué ; tout en lui
portait la marque d’une hérédité cent pour cent anglo-saxonne.)
— Ben, c’est Stanny Bee qui m’en a parlé, répondit le vieil homme d’un
air surpris.
— Il vous en a parlé, c’est tout ?
— Non, admit Jud. Ce n’est pas le genre d’endroit qu’on mentionne
simplement comme ça au détour d’une conversation. À l’âge de dix ans, j’y ai
enterré Spot, mon chien. Il s’était égratigné à du vieux barbelé rouillé en
pourchassant un lapin. Les plaies se sont infectées et ça l’a tué.
Il y avait quelque chose qui ne collait pas là-dedans, quelque chose qui
était en contradiction avec ce que Louis en avait précédemment entendu dire,
mais il était trop las pour mettre le doigt sur ce qui clochait. Jud n’ajouta rien ;
il se contentait de poser sur Louis son regard insondable de vieil homme.
— Bonne nuit, Jud, dit Louis.
— Bonne nuit.
Jud Crandall traversa la route avec sa pelle et sa pioche.
Impulsivement, Louis lui cria :
— Merci !
Le vieil homme ne se retourna pas. Il se borna à lever une main pour lui
signifier qu’il avait entendu.
Et tout à coup le téléphone se mit à sonner dans la maison.
Louis partit au galop – en serrant les dents, car le haut de ses cuisses et le
bas de son dos l’élançaient violemment – mais lorsqu’il parvint dans la
chaleur de la cuisine, le téléphone en était déjà à sa sixième ou sa septième
sonnerie. Il s’arrêta de sonner au moment précis où il posait la main dessus. Il
décrocha tout de même le combiné et fit « Allô ? » mais il n’y avait plus que
le bourdonnement de la tonalité.
« C’était sûrement Rachel, se dit-il. Je vais la rappeler. »
Mais tout à coup, il eut le sentiment que la tâche était au-dessus de ses
forces. Après avoir formé le numéro sur le cadran, il lui faudrait encore
échanger quelques platitudes gênées avec bonne-maman (ou pis encore, avec
le dégaineur de chéquiers le plus rapide du Nord-Est) avant d’avoir enfin
Rachel… qui lui passerait Ellie. La fillette serait certainement encore debout ;
à Chicago, il était une heure de moins. Et Ellie lui demanderait des nouvelles
de Church.
« Church ? Oh, il va très bien. Un camion de l’Orinco lui est rentré
dedans. Je ne sais pas pourquoi, mais je suis absolument certain qu’il
s’agissait d’un camion de l’Orinco. Sans doute histoire de garder à cette
triste affaire toute sa cohésion dramatique, tu vois ce que je veux dire ? Non,
tu ne vois pas ? Tant pis, ce n’est pas grave. Church a été tué sur le coup mais
il n’a quasiment pas de marques. J’ai été l’enfouir à l’endroit où les Micmacs
enterraient leurs morts jadis ; c’est une espèce d’annexe du Simetierre des
animaux, tu vois ce que je veux dire ? Tu sais, lapin, ça fait une balade
rudement chouette. Je t’y emmènerai un de ces jours et on mettra des fleurs
au pied de sa tombe… pardon, de son cairn. Enfin, on attendra que les sables
mouvants aient gelé et que les ours soient entrés en hibernation. »
Il reposa le combiné, traversa la cuisine et remplit l’évier d’eau très
chaude. Puis il ôta sa chemise et il se lava. Il avait sué comme un cochon
malgré le froid, et il répandait une âcre senteur de bauge.
Il découvrit un reste de rôti de viande hachée dans le réfrigérateur et le
débita en carrés qu’il disposa artistiquement sur une tranche de pain complet
prédécoupé, puis il coiffa le tout de deux épaisses rondelles d’oignon et resta
un moment à admirer son œuvre avant de l’inonder de ketchup et de plaquer
par-dessus une deuxième tranche de pain spongieux.
Si Rachel et Ellie avaient été là, elles auraient eu toutes deux le même
froncement de nez dégoûté. Beurk, atroce !
« Eh bien, c’est raté, mesdames », se dit Louis avec une indéniable
satisfaction avant de bâfrer son sandwich. Dieu, que c’était bon ! « Confucius
dire : lui qui sentir cochon, bouffer comme porc », philosopha-t-il, et sa
maxime pidgin lui arracha un sourire.
Il fit descendre le sandwich à l’aide de plusieurs grandes gorgées de lait
qu’il but à même le carton (autre vilaine habitude qui lui attirait régulièrement
les foudres de Rachel), après quoi il monta dans sa chambre, se déshabilla et
se mit au lit sans même s’être brossé les dents. Ses douleurs et ses crampes
s’étaient fondues en une seule palpitation sourde qui était presque
réconfortante.
Sa montre était toujours à l’endroit où il l’avait laissée. Il la consulta. Neuf
heures moins dix. Il avait du mal à en croire ses yeux.
Il éteignit la lumière, se retourna sur le flanc et s’endormit.
Il se réveilla un peu après trois heures du matin et se dirigea d’un pas
traînant vers les toilettes.
Tandis qu’il urinait, debout, en papillotant comme un hibou dans la
lumière crue du tube fluorescent, la contradiction lui apparut soudain, grosse
comme une maison, et ses yeux s’écarquillèrent. C’était un peu comme si
deux pièces de machine qui auraient normalement dû s’articuler s’étaient
heurtées et avaient rebondi au loin.
Tout à l’heure, Jud lui avait raconté que son chien était mort lorsqu’il avait
dix ans – d’une infection consécutive à des blessures qu’il s’était faites en
s’accrochant dans de vieux barbelés rouillés. Mais à la fin de l’été, le jour où
ils étaient tous montés ensemble jusqu’au Simetierre des animaux, Jud lui
avait dit que son chien était mort de sa belle mort et qu’il était enterré là ; il
lui avait même désigné l’écriteau qui marquait l’emplacement de sa tombe,
dont le passage des ans avait complètement effacé l’inscription.
Louis tira la chasse, éteignit la lumière et retourna se coucher. Il y avait
autre chose qui ne collait pas et il mit très vite le doigt dessus. Jud était né en
1900, et ce jour-là, au Simetierre, il avait expliqué à Louis que son chien était
mort l’année de la Grande Guerre. Si c’était à l’année où la guerre avait éclaté
en Europe qu’il pensait, il aurait donc eu quatorze ans, ou bien dix-sept s’il
faisait allusion à l’entrée en guerre des États-Unis.
Mais tout à l’heure, il avait bien dit qu’il était âgé de dix ans à la mort de
Spot.
« Bon, mais il est vieux et les vieux ont souvent la mémoire qui flanche, se
dit-il avec embarras. Il admet lui-même qu’il a des trous de mémoire de plus
en plus fréquents, qu’il doit se creuser la tête pour retrouver des noms et des
adresses qu’il savait par cœur autrefois, et qu’il lui arrive de se lever le matin
en ayant perdu tout souvenir des besognes qu’il s’était fixées la veille en
s’endormant. Pour un homme de son âge, il s’en tire encore rudement bien…
Il serait bien excessif de parler de sénilité dans un cas pareil ; Jud est sujet à
des pertes de mémoire occasionnelles, voilà tout. Rien d’étonnant à ce qu’un
homme comme lui oublie la date exacte de la mort d’un chien alors que c’est
un événement qui remonte peut-être à plus de soixante-dix ans. Et à ce que les
circonstances exactes de sa mort se soient brouillées dans sa tête. Ne te mets
pas martel en tête pour ça, Louis. »
Mais il ne se rendormit pas sur-le-champ ; il resta longtemps éveillé, trop
conscient de cette maison vide et du vent qui hurlait dehors en s’engouffrant
dans les chéneaux du toit.
Puis, insensiblement, le sommeil le prit. Il ne se rendit même pas compte
qu’il était passé de l’autre côté ; il devina seulement qu’il devait bien en être
ainsi car, au moment où il sombrait dans le néant il lui sembla entendre un
bruit de pas étouffé dans l’escalier. Il pensa : « Laisse-moi, Pascow, va-t’en,
ce qui est fait est fait, ce qui est mort est mort. »
Le bruit de pas s’évanouit et, dans la suite de cette funeste année pourtant
fertile en événements inexplicables, le spectre de Victor Pascow ne revint plus
jamais importuner Louis, que ce soit dans le sommeil ou dans la veille.
23
À son réveil, il était neuf heures. Un soleil éclatant entrait à flots dans la
chambre par les fenêtres orientées à l’est. Le téléphone sonna. Louis étendit
un bras et s’en saisit.
— Allô ?
— Salut ! fit la voix de Rachel. Je te réveille ? J’espère que oui.
— Oui, tu m’as réveillé, sale garce, grogna-t-il en souriant.
— Ooooh, ce n’est pas beau de parler comme ça espèce d’ours mal léché,
dit-elle. J’ai essayé de t’appeler hier soir. Tu étais chez les Crandall ?
Louis hésita, mais pas plus d’une fraction de seconde.
— Oui. J’ai bu quelques bières avec Jud. Norma était allée à un dîner de
Thanksgiving. J’ai bien pensé à te passer un coup de fil, mais… tu sais bien.
Ils échangèrent de menus propos. Rachel lui donna des nouvelles fraîches
de ses parents, chose dont il se serait volontiers passé, mais il éprouva tout de
même une joie mesquine en apprenant que la calvitie d’Irwin Goldman
semblait s’étendre à une allure accélérée.
— Tu veux parler à Gage ? lui demanda Rachel.
— Je veux bien, mais tâche de t’arranger pour qu’il ne me raccroche pas
au nez comme la dernière fois.
Il y eut une succession de bruits confus à l’autre bout de la ligne. Au loin,
il entendit la voix de Rachel qui cajolait l’enfant pour le persuader de dire :
« Bonjour, papa. »
À la fin, Gage lui cria :
— ’jour, wa-wa !
— Salut, Gage, répondit-il d’une voix enjouée. Comment vas-tu ?
Comment va ta vie ? Est-ce que tu as encore fichu par terre le porte-pipe de
ton grand-père ? Je l’espère bien. Cette fois, pour faire bonne mesure, tu
pourrais peut-être aussi lui saccager sa collection de timbres…
Pendant une demi-minute environ, Gage lui déversa dans l’oreille un flot
de borborygmes et de glouglous joyeux entrecoupés d’un certain nombre de
mots distincts tels que maman, Ellie, mammy, papy, auto, camion et caca. Son
vocabulaire s’enrichissait sans cesse.
Sur ce, Rachel lui arracha le téléphone des mains et il émit un geignement
indigné. Louis en fut relativement soulagé. Il adorait son fils, et Gage lui
manquait terriblement, mais une conversation avec un enfant de cet âge est
aussi éprouvante pour les nerfs que pourrait l’être une partie de cartes avec un
fou : vous échafaudez des combinaisons savantes pendant que votre
adversaire étale n’importe quoi n’importe comment, et au bout d’un moment
vous perdez la tête à votre tour.
— Tout va bien là-bas ? lui demanda Rachel.
— Tout à fait bien, répondit Louis, sans l’ombre d’une hésitation cette
fois.
Mais il savait qu’il avait franchi une limite invisible tout à l’heure, quand
il avait affirmé à Rachel qu’il avait passé la soirée de la veille chez Jud. En
esprit il entendit soudain la voix de Jud Crandall disant : Un cœur d’homme a
un sol plus rocailleux, Louis… On y fait pousser ce qu’on peut, et on le
soigne.
— Enfin, pour être franc, je m’ennuie un peu, ajouta-t-il. Vous me
manquez.
— Quoi, tu n’es donc pas heureux d’avoir échappé à tout ce cirque ?
— Oh, la paix et le silence sont bien agréables, admit Louis. Mais au bout
de vingt-quatre heures, ça commence à me faire tout drôle.
— Je peux parler à papa ? fit la voix d’Ellie en arrière-plan.
— Louis, Ellie te demande.
— Bon, passe-la-moi.
Il bavarda avec Ellie pendant près de cinq minutes.
Elle lui raconta en pépiant gaiement que sa grand-mère lui avait donné une
poupée, que son grand-père l’avait emmenée visiter les abattoirs (« Qu’est-ce
qu’ils sentent mauvais, papa ! » s’exclama-t-elle, et Louis songea : « Ton papy
ne sent pas la rose non plus, ma chérie. »), qu’elle avait aidé à faire le pain et
que Gage s’était sauvé pendant que Rachel était en train de le changer. Il avait
couru jusqu’à l’autre bout du couloir et avait fait un gros caca sur le seuil du
bureau de papy. (« Bien joué, mon petit Gage ! » se dit Louis en souriant
jusqu’aux oreilles.)
Il pensait qu’il avait tiré son épingle du jeu (du moins pour ce matin-là),
mais alors qu’il s’apprêtait déjà à prier Ellie de lui repasser Rachel pour qu’il
puisse lui dire au revoir, la fillette lui demanda :
— Comment va Church, papa ? Est-ce que je lui manque ?
Le sourire de Louis s’effaça mais il répondit aussitôt, d’une voix
parfaitement dégagée :
— Church va bien. Enfin, je suppose. Je l’ai fait sortir hier soir après lui
avoir donné le reste du ragoût, et je ne l’ai pas encore vu ce matin, mais je
viens à peine de me lever.
« Ah, dis donc, tu aurais fait un parfait meurtrier. Quel sang-froid !
Docteur Creed, quand avez-vous vu le défunt pour la dernière fois ? Il a
mangé ici hier soir. Une belle portion de bœuf-carottes, pour être précis. Je
ne l’ai pas revu depuis. »
— Tu l’embrasseras pour moi, hein ?
— Pouah ! C’est ton chat, tu n’as qu’à l’embrasser toi-même, se récria
Louis, et Ellie éclata de rire.
— Tu veux encore dire quelque chose à maman ?
— Oui, passe-la-moi.
Tout avait marché comme sur des roulettes. Louis et Rachel se parlèrent
encore deux minutes, mais il ne fut pas question de Church. Ils échangèrent
d’ultimes « je t’aime » et Louis raccrocha.
— Et voilà ! déclara-t-il à la chambre vide et ensoleillée.
Le plus moche dans tout cela, c’était qu’il n’éprouvait aucun remords,
qu’il avait le cœur parfaitement léger.
24
Vers neuf heures et demie, Steve Masterton appela pour proposer à Louis
de venir faire une partie de squash à l’université. Les courts étaient déserts,
annonça-t-il avec allégresse, et ils pourraient jouer toute la sainte journée si ça
leur chantait.
Louis comprenait la jubilation de Steve : en temps normal, la liste
d’attente était si longue qu’il fallait souvent s’inscrire quarante-huit heures à
l’avance pour obtenir un court pendant une maigre demi-heure. Mais il
déclina tout de même l’invitation en expliquant à Masterton qu’il voulait
travailler à l’article qu’il préparait pour la Revue de médecine universitaire.
— Vous en êtes sûr ? dit Steve. Ça vous ferait du bien de vous détendre un
peu.
— Rappelez-moi tout à l’heure, dit Louis. Peut-être que je me sentirai plus
d’attaque.
Steve dit que c’était entendu et raccrocha. Cette fois, Louis n’avait menti
qu’à moitié : il avait bel et bien conçu le projet de travailler à son article, qui
avait pour thème le traitement de certaines maladies infectieuses comme la
varicelle et la mononucléose dans le cadre d’une infirmerie de campus. Mais
la véritable raison de son refus était tout autre : c’était qu’il était perclus de
douleurs et de courbatures. Il s’en était aperçu sitôt finie la conversation avec
Rachel, lorsqu’il s’était rendu à la salle de bains pour se laver les dents. Il
avait les muscles du dos complètement noués, ses épaules moulues d’avoir
trop longtemps supporté le poids de ce maudit sac poubelle le torturaient, et
ses jarrets étaient aussi tendus que des cordes de guitare accordées trois
octaves trop haut. « Bon Dieu, se dit-il, et tu avais la bêtise de t’imaginer que
tu étais en forme ! » Il aurait eu l’air fin s’il avait essayé de jouer au squash
avec Steve. Il se serait traîné comme un vieux podagre.
En parlant de podagre, cette virée dans la forêt d’hier soir, il ne l’avait pas
faite seul, mais en compagnie d’un individu âgé de près de quatre-vingt-cinq
ans. Il se demanda si Jud s’était réveillé ce matin avec d’aussi méchantes
courbatures que lui.
Il passa une heure et demie sur son article, mais il n’avança guère. Le
silence et le vide l’énervaient trop. À la fin, il rangea ses blocs-notes et ses
tirés à part sur une étagère, juste au-dessus de la machine à écrire, puis il
enfila sa parka et sortit.
Il alla tout droit chez les Crandall ; Jud et Norma étaient absents, mais il y
avait une enveloppe à son nom punaisée à la porte d’entrée. Louis s’en
empara et la décacheta du pouce.
Louis,
La bourgeoise et moi on est allés à Bucksport faire quelques emplettes et
jeter un œil à une petite commode style rustique qui est en vente à
l’Emporium et que Norma guigne depuis des siècles. On cassera sans doute
une graine chez McLeod’s, ce qui fait qu’on ne sera de retour qu’en fin de
journée. Mais venez donc boire une bière ce soir si le cœur vous en dit.
Votre famille est votre famille. Je ne veux pas fourrer mon nez dans des
affaires qui ne me regardent pas, mais si Ellie était ma fille j’attendrais un
peu avant de lui dire que son chat s’est fait écraser sur la route. Autant la
laisser profiter de ses vacances, non ?
Et soit dit en passant, Louis, si j’étais vous je n’irais pas non plus crier sur
les toits ce qui s’est passé hier au soir. À North Ludlow, il y a d’autres gens
qui connaissent l’ancien cimetière des Micmacs ; il y en a même quelques-uns
qui y ont personnellement enterré des bêtes… bref, si vous voulez, c’est un
peu comme un complément du Simetierre des enfants. Croyez-le ou non, on y
a même enseveli un… taureau ! Le père Zack McGovern, qui habitait
Stackpole Road, y a creusé une sépulture à son taureau en 1967 (ou 68). Un
animal primé qui s’appelait Hanratty. Ah, la bonne blague ! Quand il m’a
raconté qu’il s’était coltiné ce taureau jusque là-bas avec l’aide de ses deux
fils, j’ai tellement rigolé que j’ai bien cru que j’allais m’en faire péter la rate.
Mais les habitants d’ici n’aiment pas parler de ça, et ils n’aiment pas non
plus que des gens qu’ils considèrent comme des « étrangers » soient au
courant. Bien sûr, ce ne sont que de sombres superstitions vieilles de trois
siècles ; n’empêche que les gens du pays y croient plus ou moins : Et ils
s’imaginent qu’un « étranger » qui s’en apercevrait les prendrait pour des
zozos. Est-ce que c’est clair ? J’ai l’impression que non, mais en tout cas
c’est comme ça. Alors soyez gentil, motus et bouche cousue sur tout ça,
d’accord ?
Nous en reparlerons (dès ce soir, peut-être) et ça vous deviendra plus clair.
En attendant, toutes mes félicitations. Vous vous êtes montré à la hauteur.
J’en étais sûr, d’ailleurs.
Jud
P.S. Norma ignore tout de ce que je vous dis dans ce mot (je lui ai servi
une explication de mon cru) et j’aimerais autant qu’elle continue à l’ignorer
si ça ne vous fait rien. En cinquante-huit ans de mariage, j’ai dit plus d’un
mensonge à Norma. Je suis sûr que tous les maris racontent des tas de
fariboles à leurs femmes, mais vous savez, ce sont des mensonges que pour la
plupart ils pourront confesser au Bon Dieu le jour du Jugement sans avoir à
baisser les yeux devant Lui.
Faites donc un saut chez moi ce soir, qu’on s’humecte un peu la glotte.
J.
Quand Louis acheva de lire ce billet, debout sur la dernière marche de
l’escalier de la véranda des Crandall (vide à présent : ils avaient remisé les
meubles de rotin jusqu’au prochain printemps), il avait les sourcils froncés.
Ne pas informer Ellie du triste sort de son chat ? Il ne lui en avait rien dit.
Mais qu’est-ce que c’était que cette histoire d’animaux qu’on avait déjà
enterrés là, des superstitions vieilles de trois siècles ?
… et ça vous deviendra plus clair.
Il effleura cette phrase du bout d’un doigt et pour la première fois il
s’autorisa à revenir volontairement en esprit sur ce qu’ils avaient fait la veille.
Les événements étaient flous dans sa mémoire ; ils avaient l’imprécision
floconneuse du rêve ou des actions que l’on a commises dans une brume
d’alcool ou de drogue. Il se rappelait l’escalade du tas de bois mort, l’étrange
lumière assourdie qui baignait le marécage, la subite élévation de la
température qu’il avait cru y déceler ; mais tout cela était un peu flottant,
comme l’écho des dernières paroles échangées avec un anesthésiste juste
avant qu’il vous colle son masque sur le nez.
… je suis sûr que tous les maris racontent des tas de fariboles à leurs
femmes.
« Sans parler de leurs filles », se dit Louis. Jud paraissait avoir eu une
prescience quasi surnaturelle de ce qui allait se passer dans la tête de Louis –
et au téléphone – ce matin.
Il replia lentement le mot que Jud avait écrit sur une feuille de papier dont
la réglure rappelait celle d’un cahier d’écolier, et il le replaça à l’intérieur de
l’enveloppe. Puis il fourra l’enveloppe dans sa poche revolver et il retraversa
la route.
25
Le même jour, aux alentours d’une heure de l’après-midi, Church, tel le
chat du Cheshire, reparut comme par enchantement. Louis était dans le
garage, où il s’était lancé cinq ou six semaines auparavant dans un grandiose
projet auquel il travaillait à ses moments perdus : il s’agissait de bâtir des
étagères suffisamment hautes pour mettre hors de la portée de Gage tous les
matériaux dangereux ou toxiques – bouteilles de lubrifiant pour essuie-glaces,
bidons d’antigel, outils acérés. Il était en train d’enfoncer un clou quand
Church pénétra dans le garage, la queue en point d’exclamation. Louis ne
lâcha pas le marteau ; il ne l’abattit pas non plus sur son pouce.
Son cœur s’accéléra, mais sans à-coups trop brusques ; il eut la sensation
d’une violente brûlure au creux de l’estomac, mais elle s’effaça aussitôt,
comme la chaleur intense mais éphémère du filament d’une ampoule qui
saute. En y réfléchissant par la suite, il se dit qu’on aurait pu croire qu’il avait
passé toute la matinée à attendre le retour de Church, comme si quelque
atavisme immémorial enfoui dans le tréfonds de son subconscient l’avait
averti dès le début de la signification véritable de l’expédition de la veille.
Il reposa son marteau avec précaution, et après avoir recraché dans sa
paume les clous qu’il s’était fichés entre les lèvres, il les glissa dans la poche
du gros tablier de coutil qu’il mettait pour bricoler. Ensuite il s’approcha de
Church, le prit dans ses bras et le souleva.
« Il pèse son poids vif, se dit-il avec une espèce d’excitation morbide. Le
même qu’avant de se faire tuer. C’est du poids vif, j’en suis sûr. Il pesait plus
lourd dans le sac. Il pesait plus lourd mort. »
Les battements de son cœur redoublèrent brusquement, et l’espace d’un
instant il lui sembla que le garage tournoyait autour de lui.
Church, les oreilles couchées, se laissait manipuler sans protester. Louis
sortit du garage, le chat dans les bras, et s’assit au soleil sur les marches de la
porte de derrière. Church fit mine de vouloir lui fausser compagnie, mais
Louis le maintint sur ses genoux tout en le caressant.
D’une main douce, il fouilla dans le collier de fourrure épaisse qui
entourait le cou de l’animal en se remémorant cette tête molle qui pendait
lamentablement sur sa nuque brisée le soir précédent. À présent, ses doigts ne
trouvaient plus à cet endroit que du muscle solide, du tendon bien dur. Il
souleva l’animal et il examina son museau avec soin. Aussitôt, il laissa
tomber Church sur le gazon, ferma les yeux et se plaqua une main dessus. Un
vertige brutal faisait tourner, danser l’univers entier devant lui.
C’était une sensation qu’il lui était déjà arrivé d’éprouver à la fin de
longues beuveries, juste avant de se mettre à rendre tripes et boyaux.
Il avait vu une croûte de sang séché sur le museau de Church et, pris dans
ses longues moustaches deux minuscules lambeaux de plastique vert sombre.
Des petits bouts de sac-poubelle.
Nous en reparlerons, et ça vous deviendra plus clair.
Bon sang, ça ne l’était déjà que trop !
« Et si ça continue comme ça, se dit-il, ça risque même de devenir
tellement lumineux que ça me conduira tout droit à l’hôpital psychiatrique le
plus proche. »
Il fit entrer Church dans la cuisine, posa son plat en plastique bleu sur la
table et ouvrit une boîte de pâtée thon et foie. Tandis qu’il transvasait la
matière grisâtre et glutineuse à l’aide d’une cuillère, Church se frotta à ses
chevilles en faisant entendre un ronronnement intermittent. Au contact de
l’animal, Louis sentit sa peau se hérisser de partout et il dut serrer les dents
pour se forcer à ne pas le chasser à coups de pied. Le pelage abondant et lisse
de ses flancs lui paraissait soudain trop doux, trop velouté – d’une douceur
répugnante. Louis comprit que plus jamais il n’aurait envie de toucher
Church.
Lorsqu’il se pencha pour poser le plat à terre, Church se précipita en avant
et une âcre odeur de terre pourrie monta jusqu’aux narines de Louis. On aurait
dit que sa fourrure s’en était imprégnée.
Il fit un pas de côté et observa le chat tandis qu’il mangeait. Il avalait
gloutonnement, avec des lapements bruyants. Church avait-il toujours émis
ces bruits de succion en mangeant ? Ce n’était pas impossible ; peut-être que
Louis n’y avait tout simplement jamais fait attention. Mais quoi qu’il en soit,
ils étaient écœurants. Beurk ! aurait dit Ellie.
Subitement, Louis tourna les talons et il se dirigea vers l’escalier. Au début
il marchait normalement, mais lorsqu’il arriva au palier de l’étage il courait
presque. Il se déshabilla, fit un paquet de ses vêtements et les jeta dans le
vide-linge bien qu’il se fût changé de pied en cap le matin même. Ensuite, il
se fit couler un bain brûlant, le plus brûlant possible, et il s’immergea dedans.
Des nuages de vapeur s’élevaient autour de lui, et il sentit que ses muscles
se décontractaient peu à peu sous l’effet de l’eau très chaude. En même temps
que le corps, le bain lui relaxait l’esprit, si bien que lorsque l’eau commença à
tiédir une douce torpeur l’avait pris et ses idées s’étaient à peu près remises en
place.
Le chat était revenu comme par enchantement, d’accord. Et alors ? La
belle affaire !
Tout ça n’avait été qu’une affreuse méprise. D’ailleurs, ne s’était-il pas fait
la réflexion hier soir que Church paraissait extraordinairement peu abîmé
pour un chat qui s’était fait heurter par une auto ?
« Rappelle-toi toutes les bestioles écrabouillées que tu as vues sur la
route, se dit-il. Des chiens, des chats, des marmottes, aplatis, éclatés, leurs
tripes éparpillées partout. Y en a plein la chaussée, comme le nasille Loudon
Wainwright dans cette drôle de chanson qu’il a consacrée à un skunks écrasé,
en technicolor…»
Oui, à présent, c’était l’évidence même : Church avait été heurté
violemment, et le choc l’avait assommé. Le chat qu’il avait transporté
jusqu’au cimetière des Micmacs était inconscient, mais pas mort. On dit bien
que les chats ont neuf vies, non ?
Heureusement qu’il n’avait rien dit à Ellie ! Ainsi, elle n’aurait jamais
besoin de savoir que Church en avait réchappé de justesse.
Le sang sur son museau et sa poitrine… son cou désarticulé…
Mais Louis était médecin, pas vétérinaire. Il avait fait une erreur de
diagnostic, voilà tout. Il n’était pas dans une posture idéale pour se livrer à un
examen approfondi, puisqu’il avait fait cela à croupetons sur la pelouse des
Crandall, par moins six degrés, sous un ciel presque entièrement noir. Et en
plus, il portait des gants. Dans ces conditions, il aurait…
Une ombre s’enfla soudain sur les carreaux de faïence qui recouvraient le
mur de la salle de bains jusqu’à mi-hauteur, difforme, boursouflée, telle la tête
d’un petit dragon ou d’un serpent gigantesque, et quelque chose effleura
légèrement son épaule nue.
Louis se redressa sur son séant avec autant de violence que s’il avait reçu
une décharge électrique, soulevant une gerbe d’eau qui éclaboussa le tapis de
bain. Il se retourna lentement, la tête rentrée dans les épaules, et ses yeux se
posèrent sur le regard glauque pailleté de lueurs jaunes du chat de sa fille, qui
s’était juché sur le couvercle baissé de la cuvette des toilettes.
Church oscillait lentement d’avant en arrière. On aurait pu croire qu’il
était ivre. Louis l’observa, des fourmillements de dégoût sur tout le corps, ses
mâchoires serrées contenant d’extrême justesse le cri qui lui montait aux
lèvres. Jamais Church ne s’était comporté ainsi ; jamais il ne s’était mis à
onduler imperceptiblement sur lui-même comme un serpent en train
d’hypnotiser sa proie, ni avant sa castration ni après. Pour la première fois (et
la dernière), l’idée vint à Louis que ce chat n’était peut-être pas celui d’Ellie,
mais un autre qui lui ressemblait beaucoup et qui était entré par hasard dans le
garage où il bricolait, et que le véritable Church reposait toujours au pied de
son cairn sur ce promontoire rocheux perdu au fond des bois. Mais les
marques étaient les mêmes, c’était la même oreille irrégulièrement découpée,
et il avait aussi cette espèce de morsure bizarre à une patte, celle sur laquelle
Ellie avait refermé la porte de derrière de leur pavillon de banlieue au temps
où Church n’était encore qu’un chaton.
C’était bien Church, il n’y avait pas à tortiller.
— Fiche-moi le camp d’ici, grommela Louis d’une voix rauque.
Un instant encore, les yeux de Church restèrent fixés sur lui (Ces yeux ! Ils
avaient changé, Dieu sait comment, ce n’étaient plus les mêmes qu’avant.),
puis il sauta à terre. Son mouvement était entièrement dépourvu de grâce
féline. Il atterrit lourdement, chancela, donna bruyamment de l’arrière-train
contre le bas de la baignoire ; ensuite, il s’éclipsa.
Louis sortit du bain et il se sécha rapidement, avec des gestes saccadés. Il
était rasé et plus qu’à moitié vêtu lorsque le téléphone sonna. La sonnerie
résonnait avec une étrange stridence à travers les pièces désertes. En
l’entendant, Louis pirouetta brusquement sur lui-même, les yeux écarquillés,
en levant les mains dans un geste instinctif de défense. Il abaissa lentement sa
garde. Son cœur cognait à toute allure. Il lui semblait que tous ses muscles
étaient bourrés d’adrénaline.
C’était Steve Masterton qui rappelait pour voir s’il avait changé d’avis au
sujet de la partie de squash.
Louis lui annonça qu’il le retrouverait à la porte du gymnase dans une
heure. Il allait perdre un temps précieux, et taper sur une balle avec une
raquette était bien la dernière chose dont il avait envie en ce moment, mais il
fallait absolument qu’il sorte. Il voulait échapper à cet animal étrange, ce chat
saugrenu qui n’avait rien à faire là.
Prenant soudain le mors aux dents, il rentra hâtivement sa chemise dans
son pantalon, se saisit d’un sac de sport, y fourra son short, un maillot de
corps et une serviette-éponge et déboula l’escalier.
Church était couché de tout son long en travers de la quatrième marche.
Louis trébucha sur l’animal, et il perdit l’équilibre. Il se rattrapa à la rampe
d’extrême justesse, échappant de très près à une mauvaise chute.
Il s’arrêta au bas de l’escalier, le souffle court, le cœur battant la chamade,
des flots acides d’adrénaline lui giclant dans tout le corps.
Church se releva, s’étira. On aurait dit qu’il ricanait.
Louis ouvrit la porte et s’en alla. Il savait qu’il aurait dû faire sortir le chat,
mais il s’en abstint. Il sentait bien qu’il n’aurait pas pu se résoudre à le
toucher.
26
Jud alluma une cigarette à l’aide d’une grosse allumette de cuisine
qu’ensuite il secoua et dont il jeta le bout noirci dans un cendrier de fer-blanc
cabossé au fond duquel subsistaient encore, illisibles, les vestiges d’un slogan
à la gloire du whisky Jim Beam.
— Oui, ma foi, c’est Stanley Bouchard qui m’a parlé de cet endroit…
Il s’interrompit et s’abîma dans ses réflexions.
Deux verres de bière à peine entamés étaient posés devant eux sur la toile
cirée à carreaux rouges et blancs de la table de la cuisine. Dans leur dos, le
réservoir de la cuisinière à pétrole, solidement arrimé au mur par de gros
boulons de serrage, émit trois longs gargouillis, puis se tut. Louis avait dîné
en vitesse d’un sandwich géant en compagnie de Steve Masterton à la
cafétéria du campus, où ils étaient pratiquement les seuls clients. Dès qu’il
avait eu l’estomac plein, il avait senti son angoisse diminuer et il lui avait
semblé qu’il serait capable d’affronter le retour de Church avec un peu plus
de sang-froid.
Malgré cela, il n’était pas particulièrement ravi à l’idée qu’il lui faudrait
regagner sous peu cette maison vide et obscure où ce satané chat était tapi
quelque part à l’attendre.
Norma était restée un long moment avec eux, regardant la télé d’un œil
tout en travaillant à une broderie sur canevas qui représentait un petit temple
campagnard dont la croix faîtière se détachait en noir sur un soleil couchant
orange. Elle avait expliqué à Louis qu’elle comptait la vendre durant la fête
paroissiale qui avait lieu chaque année une semaine avant Noël, et qui était en
quelque sorte le clou de la saison à Ludlow. Les doigts de Norma maniaient
avec agilité la grosse aiguille qu’elle faisait passer et repasser à travers le tissu
tendu dans le cercle d’acier du tambour. Son arthrite n’était guère visible ce
soir.
Louis se dit que cela venait peut-être du temps : il était froid, mais
extrêmement sec. Norma s’était parfaitement remise de son attaque cardiaque
et Louis, à qui rien ne pouvait laisser soupçonner qu’une congestion cérébrale
l’emporterait d’ici à quelques semaines, lui trouvait un air moins hâve et
même dans l’ensemble, une physionomie plus juvénile. Ce soir, il n’avait pas
de mal à l’imaginer telle qu’elle avait été dans sa jeunesse.
Elle s’était retirée à dix heures moins le quart après leur avoir souhaité
bonne nuit, et à présent Louis était seul en compagnie de Jud, qui avait
soudainement cessé de parler et s’abîmait dans la contemplation de la fumée
de sa cigarette qui montait en volutes paresseuses vers le plafond avec l’air un
peu hébété d’un enfant qui fixe une enseigne de coiffeur en essayant de
comprendre où vont les stries.
— Stanny Bee, lui rappela Louis d’une voix douce.
Jud cligna des paupières et il parut revenir à lui.
— Ah oui ! dit-il. C’est comme ça que tout le monde l’appelait à Ludlow,
et je suppose que c’est aussi sous ce nom-là qu’on le connaissait à Bucksport,
à Prospect et à Orrington. En 1910, l’année où mon chien Spot est mort
(l’année où il est mort pour la première fois, plus exactement), Stanny était
déjà un vieil homme et il était aussi plus qu’à moitié timbré. D’autres
habitants du coin étaient au courant de l’existence du cimetière des Micmacs,
mais c’est Stanny Bee qui m’en a parlé. Lui-même tenait cela de son père, qui
avait été initié par le sien. Les Bouchard étaient d’une vieille lignée de
Canadiens français, vous savez, ces fameux Canucks à tête de pioche.
Jud s’esclaffa et il but une gorgée de bière.
— Il me semble encore l’entendre baragouiner dans son mauvais anglais.
Il m’avait trouvé assis dans la cour de derrière de l’écurie de louage qui se
trouvait alors à l’emplacement approximatif de l’usine Orinco, en bordure de
la route 15 (sauf qu’à l’époque on disait simplement « la route qui va de
Bangor à Bucksport »). Spot n’était pas encore mort, mais il n’en avait plus
pour longtemps. Papa m’avait envoyé à l’écurie voir si le père Yorky ne
pourrait pas nous vendre un peu de grain pour nos poules. Mais nous n’avions
pas plus besoin de grain qu’une vache n’a besoin d’un tableau noir, et je me
doutais bien de la raison pour laquelle il m’avait chargé de cette mission.
— Il allait abattre votre chien ?
— Et comme il savait la tendresse que je portais à Spot, il avait trouvé un
prétexte pour m’éloigner. J’ai demandé au père Yorky de me donner ce grain,
et tandis qu’il me remplissait mon sac, je suis allé faire un tour dans son
arrière-cour. Il y avait là une grosse meule de moulin abandonnée ; je me suis
assis dessus et je me suis mis à pleurer comme un veau.
Jud souriait encore, mais moins largement. Il secoua la tête lentement,
avec douceur.
— Et là-dessus, voilà ce vieux Stannv Bee qui entre dans la cour,
poursuivit-il. Les gens d’ici étaient très partagés à son sujet ; la moitié
pensaient que ce n’était qu’un pauvre idiot, les autres lui attribuaient un
pouvoir malfaisant. Son grand-père avait été un grand trappeur et un
négociant fameux au début du siècle dernier. Le grand-père de Stanny
parcourait d’incroyables distances, depuis les provinces maritimes du Canada
jusqu’à Bangor et parfois même encore plus au sud, vers Skowhegan et
Fairfield, pour acheter des fourrures, du moins c’est ce qu’on racontait. Il se
déplaçait à bord d’un grand chariot bâché couvert de peaux écrues tout pareil
à ceux de ces charlatans qui autrefois allaient de bourg en bourg avec leur
troupe de bateleurs pour vendre de l’huile de serpent et des poudres de
perlimpinpin. Son chariot était aussi hérissé de croix, car le vieux Bouchard
était un chrétien dévot qui se lançait dans de grands prêches sur la
Résurrection dès qu’il en avait un coup dans le nez (ça, c’est Stanny qui me
l’a raconté, il aimait beaucoup parler de son grand-père). Mais à côté des
croix, il avait aussi des tas d’amulettes et de gris-gris indiens, car il avait la
conviction que tous les Peaux-Rouges, à quelque peuplade qu’ils
appartiennent, étaient issus d’une seule et même tribu qui n’était autre que la
tribu perdue d’Israël dont il est question dans la Bible. Les Indiens étaient des
païens, disait-il, qui rôtiraient tous en enfer ; mais en même temps il était
persuadé que leur magie était efficace parce qu’ils étaient aussi, sans le savoir,
des chrétiens dévoyés à la suite d’un bizarre maléfice.
« Le grand-père de Stanny faisait du troc avec les Micmacs et il continua à
faire d’excellentes affaires avec eux longtemps après que les autres
marchands blancs qui n’avaient pas pris la route de l’Ouest y eurent renoncé.
D’après Stanny, c’était parce qu’il ne les estampait pas, et aussi parce qu’il
connaissait la Bible par cœur et que les indiens aimaient bien l’entendre
prêcher la bonne parole comme les hommes en robe noire qui les avaient
visités longtemps avant l’arrivée des trappeurs et des coureurs de bois. »
Jud resta un moment silencieux, et Louis attendit sans rien dire.
— Les Micmacs avaient parlé au grand-père de Stanny Bee de ce
cimetière qu’ils n’utilisaient plus à cause du Wendigo qui en avait aigri le sol.
Ils lui avaient aussi parlé du marais du Petit Dieu, de l’escalier taillé dans le
roc et de tout le reste.
« Cette histoire de Wendigo circulait à travers tout le Grand Nord dans ce
temps-là. C’était une légende qui était aussi nécessaire aux Indiens que
peuvent l’être pour nous tant de légendes chrétiennes. Si Norma m’entendait
dire cela, elle crierait au blasphème, mais c’est la vérité, Louis. Parfois, quand
l’hiver n’en finissait pas de durer et que la disette s’aggravait, certaines tribus
d’Indiens du Nord se retrouvaient acculées à une situation où la seule
alternative qui leur restait était soit de mourir de faim, soit… d’avoir recours à
des moyens extrêmes. »
— Le cannibalisme ? fit Louis.
Jud eut un haussement d’épaules.
— Peut-être bien, dit-il. Peut-être qu’ils prenaient quelqu’un qui était bien
vieux et irrécupérable, et qu’ils avaient de quoi faire bouillir la marmite
pendant quelque temps. Et qu’ensuite ils inventaient une histoire comme quoi
le Wendigo aurait visité leur village ou leur camp pendant leur sommeil et les
aurait touchés. Car le Wendigo était censé donner le goût de la chair humaine
à ceux qu’il touchait.
Louis hocha la tête.
— En somme, ils prétendaient que c’était le diable qui les avait poussés à
le faire.
— Exactement, dit Jud. À mon avis, les Micmacs du coin ont été
contraints de recourir à cet expédient à un certain moment, et ils ont enfoui les
restes des gens qu’ils avaient mangés (un ou deux vieillards sans doute, une
douzaine au grand maximum) dans ce cimetière, là-haut, sur la colline.
— Et là-dessus ils ont décidé que la terre avait tourné à l’aigre, murmura
Louis.
— Donc, voilà Stannv Bee qui s’amène dans l’arrière-cour de l’écurie de
Yorky, reprit Jud. C’était sans doute pour y prendre sa chopine d’alcool de
grain. D’ailleurs, il était déjà pas mal imbibé. Son grand-père avait laissé à sa
mort une fortune de près d’un million de dollars (du moins c’était ce que
prétendait la rumeur publique), mais Stanny n’était qu’un pauvre hère qui en
était réduit à crocheter dans les poubelles. Il m’a demandé ce qui n’allait pas,
et je le lui ai dit. Voyant que j’avais pleuré, il m’a pris en pitié et il m’a dit
qu’il y avait peut-être moyen d’arranger la chose, à condition que je sois
brave et que j’y tienne vraiment.
« Je me suis écrié que je donnerais n’importe quoi pour que Spot guérisse,
et je lui ai demandé s’il connaissait un vétérinaire capable de le soigner. “Ça
non, je n’connaissions point d’vétérinaire, a fait Stanny. Mais je sais moyen
de réparer ton chien, petit. Va-t’en rentrer maintenant, et dis à papa de ranger
le chien dans un sac à grain, mais l’enterre pas, hein ! Tu le portes au
Simetierre des animaux et là tu le mets cache dans l’ombre du tas d’arbres
morts. Après tu retournes et tu dis qu’il est sépulturé.”
« Je lui ai demandé à quoi ça m’avancerait, et il m’a simplement dit de
rester éveillé ce soir-là et d’attendre qu’il m’appelle en jetant un caillou dans
la fenêtre de ma chambre. “Et ça sera minuit, petit, alors si t’oublies Stanny
Bee et tu roupilles, Stanny Bee t’oublie pareil et adieu, chien, chien s’en va
tout droit en enfer !” »
Jud leva les yeux sur Louis et il alluma une nouvelle cigarette.
— J’ai suivi les instructions de Stanny à la lettre. Quand je suis rentré à la
maison, mon père m’a dit qu’il avait tiré une balle dans la tête de Spot pour
abréger ses souffrances. Je n’ai même pas eu besoin de mentionner moi-même
le Simetierre des animaux : mon père m’a immédiatement demandé si je ne
pensais pas que Spot aurait été heureux que je l’y enterre. J’ai répondu qu’il
avait sûrement raison, et j’y suis parti en traînant derrière moi mon chien mort
emballé dans un sac de jute. Mon père avait offert de m’aider, mais j’avais
refusé à cause de ce que Stanny m’avait dit de faire.
« Ce soir-là, tandis que je restais éveillé dans mon lit, il me semblait
qu’une éternité s’écoulait. Vous savez comment un enfant perçoit
l’écoulement du temps. J’avais l’impression que ça faisait si longtemps que je
me forçais à ne pas dormir que le matin ne devait pas être loin, et là-dessus
l’horloge sonnait dix heures, onze heures. Deux ou trois fois j’ai manqué
m’assoupir, mais je me réveillais en sursaut à la dernière seconde. On aurait
presque dit que quelqu’un m’avait secoué en me disant : “Réveille-toi, Jud !
Réveille-toi !” Comme si quelque chose voulait être sûr que je ne m’endorme
pas. »
Lorsque, Louis entendit cela, ses sourcils se soulevèrent. Jud haussa les
épaules et continua :
« Quand l’horloge du vestibule a sonné les douze coups de minuit, je me
suis dressé d’un bond sur mon séant et l’ai attendu, assis sur mon lit, face à la
lune qui illuminait ma fenêtre. Et voilà que l’horloge sonne la demie, puis la
voilà qui sonne une heure, et toujours pas de Stanny Bee. Je me dis : Il m’a
oublié, cet abruti de Français », et au moment où je m’apprêtais à me
déshabiller et à me remettre au lit, deux pierres s’abattent sur mes carreaux
avec une force telle qu’il s’en est fallu de peu que les vitres ne volent en
éclats. D’ailleurs, l’une d’elles avait bel et bien fêlé un carreau, mais je ne
m’en suis aperçu que le lendemain et ma mère n’a remarqué la fêlure que
l’hiver suivant, en sorte qu’elle a cru que c’était le gel qui l’avait causée.
« Je me suis rué sur la fenêtre et je l’ai aussitôt levée. Le châssis a grincé
bruyamment contre le chambranle, chose qui apparemment ne peut pas
manquer de vous arriver quand vous êtes gosse et que vous voulez sortir en
douce après minuit…»
Louis, qui ne se souvenait pas d’avoir jamais tenté de se glisser hors de la
maison la nuit à l’âge de dix ans, ne s’en esclaffa pas moins. Il était sûr que
s’il avait voulu faire cela, sa fenêtre aurait émis des craquements sinistres
alors même qu’elle était parfaitement silencieuse durant le jour.
— Je me dis que mes parents allaient croire que des voleurs étaient en
train de s’introduire chez nous, mais quand les battements de mon cœur se
sont calmés, les ronflements de mon père, qui dormait au premier étage,
étaient toujours aussi sonores. J’ai passé la tête au-dehors, et j’ai vu Stanny
Bee debout au milieu de l’allée et qui se balançait sur lui-même comme un
homme pris dans une tempête alors qu’il y avait à peine un souffle de brise. Je
suis sûr qu’il n’aurait jamais eu le courage de venir me chercher s’il n’avait
pas ingurgité assez d’alcool pour en arriver au stade ou on est aussi réveillé
qu’un hibou atteint de diarrhée et où on se fiche complètement de tout.
Et il se met à vociférer (tout en étant sans doute persuadé qu’il
murmurait) : « Alors petit, tu descends, ou faut-y que j’monte te chercher ? »
« Je lui réponds : “Chut ! Tais-toi !”, mort de frousse à l’idée que mon père
allait se réveiller et me flanquer la plus belle raclée de ma vie. “Qu’est-ce que
tu dis ?” braille Stanny avec sa voix de rogomme. Si la chambre de mes
parents avait été en façade, Louis, ce coup-ci j’étais bon comme la romaine.
Mais par bonheur, ils dormaient dans la même chambre que Norma et moi à
présent, celle dont les fenêtres donnent sur la rivière. »
— Vous avez dû dégringoler l’escalier rudement vite, dit Louis. Vous
n’auriez pas une autre bière, Jud ?
Il en avait déjà bu deux, soit une de plus que d’habitude, mais ce soir ça
lui paraissait raisonnable. Et même nécessaire.
— Si, j’en ai d’autres et vous savez où on les met, répondit Jud avant
d’allumer une nouvelle cigarette.
Il attendit que Louis ait regagné sa place avant de reprendre :
« Oh non, je n’aurais pas osé tenter de prendre par l’escalier, car alors
j’aurais dû passer devant la chambre de mes vieux. Je suis sorti par la fenêtre
et j’ai dégringolé aussi vite que je pouvais le long du lierre de la façade. Je
n’en menais pas large, je vous promets ; mais je crois que dans cet instant-là
j’avais cent fois plus peur de me faire pincer par mon père que de monter au
Simetierre en compagnie de Stanny Bee. »
Il écrasa la cigarette qu’il venait d’entamer.
« Nous avons pris le sentier et tandis que nous grimpions Stanny s’est
cassé la figure une bonne douzaine de fois. Il était vraiment très parti, et vu
l’odeur qu’il répandait, on aurait pu croire qu’il était tombé dans une cuve de
moût. Une fois même, il a bien failli se transpercer la gorge avec une branche
pointue. Il avait apporté une pelle et une pioche, et je m’attendais plus ou
moins à ce qu’il me les passe en arrivant au Simetierre et à ce qu’il tourne de
l’œil pendant que je creusais mon trou.
« Au lieu de ça, il a eu l’air subitement un peu dégrisé, et il m’a annoncé
qu’on allait continuer, escalader le tas d’arbres morts et prendre un chemin
qui menait à un autre cimetière, tout au fond de la forêt. J’ai regardé Stanny,
tellement ivre qu’il tenait à peine sur ses pieds, puis mes yeux se sont posés
sur ce gros tas de bois mort et j’ai dit : “Tu ne peux pas grimper là-dessus,
Stanny, tu vas te rompre le cou.”
« Il m’a répondu : “Non, je vais pas rompre mon cou, ni toi non plus. Je
marche avant, et toi tu portes le chien.” Et il avait raison. Il a escaladé ce tas
d’arbres les doigts dans le nez ; on aurait dit qu’il lui avait poussé des ailes. Et
moi, j’ai grimpé derrière lui en trimbalant Spot, qui devait pourtant bien faire
ses quinze kilos alors que je n’en pesais moi-même guère plus de quarante.
Faut dire aussi qu’en me réveillant le lendemain j’avais tous les muscles en
compote – au fait, Louis, comment est-ce que vous vous sentez
aujourd’hui ? »
Louis ne répondit pas ; il se borna à hocher la tête.
« On a marché, marché tant et plus, poursuivit Jud. Il me semblait qu’on
marcherait jusqu’à la fin des temps. À l’époque, la forêt était encore bien plus
fantasmagorique qu’aujourd’hui. Les arbres étaient pleins d’oiseaux qui
lançaient des cris tous plus bizarroïdes les uns que les autres, et on entendait
des bêtes remuer dans l’obscurité. Probable que c’étaient juste des cerfs, mais
dans ce temps-là il y avait encore beaucoup d’élans, sans parler des ours et
des pumas. Je trainais le corps de Spot derrière moi, et au bout d’un moment,
une idée bizarre m’est venue : celle que Stanny Bee n’était plus là et qu’à
présent c’était un Indien que je suivais ; lequel Indien, lorsque nous aurions
cheminé encore un certain temps, se retournerait vers moi, avec des yeux
noirs comme du charbon et un visage grimaçant barbouillé de ces peintures
malodorantes qu’ils confectionnaient avec de la graisse d’ours, il aurait un
tomahawk fait d’un fragment d’ardoise tranchant attaché à un manche de
frêne par des lanières de cuir grossier, il m’empoignerait par la nuque et il me
scalperait d’un seul coup de hache en m’arrachant toute la peau du crâne en
même temps que les cheveux. Stanny ne titubait plus et il ne trébuchait plus ;
il marchait bien droit, à grandes enjambées, la tête haute, et ça alimentait ces
idées fantastiques qui me remuaient sous le crâne. Mais quand nous sommes
arrivés au marais du Petit Dieu, il s’est retourné vers moi pour me parler, et
j’ai vu que c’était bien Stanny et que c’était la terreur qui l’empêchait de
tituber et de tomber. La terreur l’avait complètement dessaoulé.
« Il m’a dit toutes ces choses que je vous ai dites hier au soir ; il m’a parlé
des huards, il m’a parlé des feux follets, et il m’a bien recommandé de ne
faire attention à rien de ce que je verrais ou entendrais. « Et surtout, surtout,
m’a-t-il dit, si tu entends une voix qui te parle, ne lui réponds pas. » Après ça,
nous avons traversé le marécage, et j’ai bel et bien vu quelque chose. Je ne
vous dirai pas quoi, Louis. Sachez seulement que depuis cette première visite
au cimetière des Micmacs, au temps de mes dix ans, je suis retourné sur ces
lieux une petite demi-douzaine de fois et que je n’y ai plus jamais rien vu de
semblable. Et ça ne risque plus de m’arriver, vu que le voyage d’hier soir était
le dernier que je ferai jamais au cimetière des Micmacs. »
« Est-il possible que je sois vraiment assis là en train de gober tout ça ? »
se demanda Louis. Cette question, il se la posait avec une certaine
insouciance, et sans doute les trois bières qu’il s’était enfilées l’incitaient à la
légèreté, du moins pour ce qui était de converser avec lui-même « Est-ce que
je suis vraiment en train de croire à cette folle histoire de vieux Canucks, de
cimetière indien, de Wendigo et d’animaux qui ressuscitent ? Bon Dieu, ce
chat était simplement sonné ; une bagnole l’a heurté, et le choc l’a assommé.
Pas besoin d’en faire toute une affaire. Ce ne sont que des divagations de
vieux sénile. »
Mais il n’en était rien, Louis en était parfaitement conscient et trois bières
(ou même trente-trois) ne suffiraient jamais à noyer cette certitude.
Primo, Church avait réellement été tué ; secundo, il était revenu à la vie ;
tertio, il avait changé, changé du tout au tout, et à présent il y avait en lui
quelque chose de foncièrement maléfique. Que s’était-il donc passé ? Jud
avait fait cela pour régler une dette qu’il estimait avoir envers Louis, mais la
magie qui opérait dans l’ancien cimetière des Micmacs n’était peut-être pas
entièrement blanche, et quelque chose dans le regard de Jud lui disait que le
vieil homme ne l’ignorait pas. Louis repensa à la lueur qu’il avait vue, ou cru
voir dans ses yeux le soir précédent.
Cette espèce de flamme jubilante qui dansait dans ses prunelles. Et il se
souvint d’avoir eu le pressentiment que Jud n’avait peut-être pas pris
entièrement de son propre chef la décision d’entraîner Louis et Church – dans
cette expédition nocturne.
« Mais qui lui a soufflé cette idée, alors ? » interrogea sa raison. Et comme
il était incapable d’y répondre, Louis chassa de son esprit cette question
gênante.
— J’ai enseveli Spot et je lui ai édifié un cairn, continua Jud d’une voix
sans timbre. Quand j’en ai eu terminé, Stanny Bee ronflait comme un
sonneur, et il a fallu que je le secoue de toutes mes forces pour le réveiller,
mais le temps qu’on ait descendu ces quarante-quatre marches…
— Quarante-cinq, marmotta Louis.
Jud hocha la tête.
— Oui, ma foi, quarante-cinq, vous avez raison. Le temps, donc, qu’on ait
descendu ces quarante-cinq marches il marchait bien droit et il semblait à
nouveau tout à fait dégrisé. On a repassé par le marécage, repris le chemin qui
coupe à travers la forêt, escaladé le tas d’arbres morts en sens inverse, puis on
a retraversé la route et on s’est retrouvés devant chez moi. J’avais
l’impression qu’il s’était bien écoulé une dizaine d’heures depuis notre départ,
et pourtant il faisait encore nuit noire.
« “Qu’est-ce qui va se passer maintenant ?” je demande à Stanny Bee, et il
répond : “T’as qu’à attendre, et tu verras.” Là-dessus, il tourne les talons et il
s’éloigne d’un pas qui était redevenu aussi lourd et titubant qu’au début. Je
suppose qu’il a passé le reste de la nuit sur un ballot de paille au fond de
l’écurie au père Yorky. En fin de compte, Stanny Bee a vécu deux ans de
moins que Spot. Son foie, qui était très abîmé, a fini par le lâcher et deux
gamins l’ont trouvé étalé de tout son long au milieu de la route, raide comme
un passe-lacet, le 4 juillet 1912. Il s’était tout de même arrangé pour claquer
le jour de la fête nationale…
« Et quant à moi, cette nuit-là, j’ai regrimpé le long du lierre, je me suis
mis au lit et à peine ma tête avait-elle frôlé l’oreiller, je me suis endormi
profondément.
« Le lendemain, j’ai dormi jusqu’à neuf heures et j’aurais sans doute
dormi encore si ma mère ne m’avait appelé. À cette époque, papa travaillait
aux chemins de fer, comme poseur de rails, si bien qu’il partait sur le coup de
six heures…»
Jud s’interrompit un moment, et parut réfléchir.
« Ma mère ne m’appelait pas simplement comme ça, Louis. Elle hurlait
mon nom. »
Jud se leva, marcha jusqu’au réfrigérateur et en sortit une bouteille de
bière Miller’s qu’il décapsula en s’aidant de la poignée d’un des tiroirs du
petit buffet sur lequel étaient posés la boîte à pain en tôle émaillée et le gros
toasteur en acier chromé.
Dans la lueur de la suspension en opaline festonnée, son visage était de la
même teinte ocrée qu’un doigt taché de nicotine. Il vida d’un trait la moitié de
sa bière, lâcha un rot sonore, puis il laissa dériver son regard en direction du
corridor qui menait à la chambre où il dormait avec Norma avant de le
reposer sur Louis.
« Ça m’est difficile de parler de cette histoire, dit-il. Je l’ai ressassée dans
ma tête pendant des années et des années, mais je n’en ai jamais rien dit à
personne. D’autres savaient ce qui s’était passé, mais ils ne m’en ont jamais
parlé non plus. C’est un peu comme les choses du sexe, si vous voulez. Mais
à vous, Louis, il faut bien que je vous le dise parce qu’à partir de dorénavant
vous avez un chat qui n’est plus pareil. Pas forcément dangereux, mais
différent. Peut-être l’avez-vous déjà remarqué ? »
Louis songea à la maladresse de Church lorsqu’il avait sauté du siège des
toilettes en heurtant de l’arrière-train le flanc de la baignoire ; il revit ce
regard glauque, trouble, un peu stupide, qui s’était planté dans le sien.
Et il fit un signe d’assentiment.
« En descendant, reprit Jud, j’ai trouvé ma mère rencognée tout au fond de
la dépense, entre la glacière et une étagère. À ses pieds, il y avait une espèce
de masse blanche informe – des rideaux qu’elle était sur le point de poser – et
mon chien Spot était là, debout sur le seuil. Il était couvert de terre, il avait les
pattes toutes boueuses et le pelage de son ventre était crasseux, raide et
emmêlé. Il se tenait là, simplement, sans rien faire, il ne grondait pas ni rien,
mais de toute évidence il avait acculé ma mère dans un coin, même si c’était
involontaire. Elle était terrorisée. J’ignore ce que vous éprouviez pour vos
parents, Louis, mais moi, les miens, je les aimais énormément. Et l’idée que
j’avais fait quelque chose qui était susceptible de terroriser ma pauvre mère
m’a gâché toute la joie que j’aurais pu ressentir en constatant que Spot était
de retour. Et en l’apercevant, je n’ai même pas été surpris. »
— Je connais ce sentiment, dit Louis. En voyant Church ce matin, j’ai
juste… il m’a semblé que c’était… (Il s’interrompit brièvement. La chose la
plus naturelle du monde ? C’étaient les mots qui s’étaient spontanément
formés dans son esprit, mais ils ne le satisfaisaient pas.)… que ça devait
fatalement se produire, acheva-t-il.
— Oui, dit Jud. (Il alluma une autre cigarette. Ses mains tremblaient
imperceptiblement.) Et dès qu’elle m’a vu là, encore en caleçon et en tricot de
corps, ma mère s’est mise à hurler : « Donne à manger à ton chien, Jud ! Tu
vois bien qu’il a faim ! Fais-le sortir d’ici sans quoi il va me cochonner mes
rideaux ! »
« J’ai ramassé quelques rogatons, j’y ai mis dans sa gamelle et je l’ai
appelé. D’abord il n’a eu aucune réaction, on aurait dit qu’il ne reconnaissait
pas son nom, et l’idée m’a traversé l’esprit que ce n’était peut-être pas Spot,
mais un chien errant qui lui ressemblait simplement…»
— Oui ! s’écria Louis, et Jud hocha la tête.
— Au deuxième ou au troisième appel, il s’est tout de même mis en branle
et il est venu vers moi, mais avec des gestes tellement saccadés qu’en sortant
à ma suite sous la véranda il a buté contre le chambranle de la porte et il est
tombé les quatre fers en l’air. Malgré tout, il avait une sacrée fringale ; ces
rogatons, il n’en a fait qu’une bouchée. Moi, entretemps, je m’étais remis de
ma frayeur initiale et je commençais à saisir ce qui s’était passé. Je suis tombé
à genoux et j’ai serré mon chien contre mon cœur. J’étais si heureux de le
revoir ! Là-dessus, il s’est mis à me lécher la figure et…
Jud frissonna et il avala son reste de bière.
— Il avait la langue toute froide, Louis. Il me léchait, et moi j’avais la
même impression que si on m’avait frotté la joue avec un poisson crevé.
Un moment, ils restèrent tous deux silencieux. À la fin, Louis dit :
— Continuez, Jud.
— Quand il a eu fini de manger, je suis allé chercher le vieux baquet qu’on
gardait à cet usage sous l’escalier de la porte de derrière, et je lui ai fait
prendre un bain. Spot détestait qu’on le baigne, et en temps normal il fallait
qu’on s’y mette à deux, papa et moi, et c’était une si rude affaire qu’on s’en
sortait tout débraillés et trempés jusqu’aux cuisses, avec mon père abreuvant
d’insultes ce pauvre Spot qui nous regardait de cet air penaud qu’ont
fréquemment les chiens. Et plus souvent qu’à son tour, aussitôt qu’on avait
fini de l’étriller il courait se rouler dans la boue, il allait se secouer près de la
corde à linge où ma mère venait juste d’étendre la lessive et en voyant ses
draps tout maculés ma mère se mettait dans tous ses états et elle nous gueulait
qu’un de ces jours elle finirait par l’abattre, ce satané cabot.
« Mais ce jour-là, Spot est resté assis bien tranquillement dans son baquet
et il s’est laissé laver stoïquement, sans même un mouvement de recul. Moi,
ça ne m’a pas plu du tout. J’avais l’impression de savonner un quartier de
viande. Après l’avoir baigné, je l’ai séché en le frottant avec une vieille
serviette éponge. À l’endroit où les barbelés l’avaient blessé, tout le poil était
parti, et il n’y avait pas la moindre croûte ; les cicatrices n’étaient plus que de
petits sillons bien nets, semblables à ceux qui peuvent rester de plaies qui se
sont refermées depuis au moins cinq ans. »
Louis hocha la tête. Dans son métier, il lui arrivait parfois de rencontrer de
vieilles blessures comme celles-là, des plaies dont les bords ne se sont jamais
complètement rejoints, et elles le faisaient régulièrement songer aux fosses
qu’il creusait lorsqu’il était apprenti croque-mort ; la terre qu’on en retirait ne
suffisait jamais à les combler tout à fait ensuite.
— Et puis, poursuivit Jud, j’ai remarqué qu’il avait une autre de ces
fossettes sur la tête, juste derrière l’oreille, sauf qu’à cet endroit le poil avait
repoussé en formant un petit cercle blanc.
— La marque qu’avait laissée la balle de votre père, dit Louis, et Jud
acquiesça de la tête. Vous savez, Jud ; une balle dans la tête, ce n’est pas aussi
infaillible que ça en a l’air, qu’il s’agisse d’un humain ou d’un animal. Il y a
des candidats au suicide qui se retrouvent à l’hôpital dans un stade de coma
avancé, ou même parfois s’en sortent absolument indemnes parce qu’ils
ignoraient qu’une balle peut ricocher sur la paroi du crâne et ressortir de
l’autre côté sans même avoir effleuré le cerveau. J’ai personnellement vu un
gars qui avait voulu se brûler la cervelle en s’appuyant le canon de son
revolver juste au-dessus de l’oreille droite et qui n’était mort que parce que la
balle lui avait perfore la jugulaire interne après avoir fait un demi-tour
complet autour de son crâne. Le tracé du trajet parcouru par la balle
ressemblait à celui d’un sentier chevrier sur une carte d’état-major.
Jud eut un sourire et il hocha la tête.
— Il me semble avoir lu quelque chose de la même eau dans une de ces
feuilles de chou auxquelles Norma est abonnée – le Star, ou l’Enquirer. Mais
si mon père avait dit que Spot était mort, c’est que ça ne faisait pas l’ombre
d’un doute, Louis.
— Soit, dit Louis. Je ne peux pas vous contredire sur ce point.
— Est-ce que le chat de votre fille était bien mort ?
— Il en avait l’air, c’est sûr.
— Vous devriez avoir une opinion plus définitive là-dessus, Louis. Vous
êtes médecin.
— La médecine n’est ni omnisciente ni infaillible, rétorqua Louis. Il faisait
nuit…
— Il faisait nuit, d’accord, mais la tête de cet animal pivotait autour de son
cou comme si elle avait été montée sur roulement à billes ; et puis, Louis,
quand vous l’avez soulevé, vous l’avez arraché du sol et ça a fait le même
bruit qu’un ruban de scotch qui se décolle d’une enveloppe. S’il était pris
dans le gel, c’est qu’il était mort ; aussi longtemps qu’on est vivant, on
dégage assez de chaleur pour faire fondre le givre à l’endroit où on est
couché.
L’horloge de la salle de séjour sonna la demie de dix heures.
— Qu’a dit votre père lorsqu’il a vu le chien en revenant du travail ?
interrogea Louis.
— Je m’étais installé dans l’allée et je jouais aux billes en l’attendant, dit
Jud. Je me sentais coupable étant sûr d’avoir mal agi, et je supposais que
j’allais être bon pour une fessée. Vers huit heures, il a poussé la grille du
jardin et il est entré. Il portait sa salopette bleue et une de ces casquettes
rondes taillées dans de la toile à matelas comme on en faisait dans ce temps-
là… vous en avez déjà vu, Louis ?
Louis fit signe que oui tout en étouffant un bâillement avec le dos d’une
main.
— C’est vrai qu’il se fait tard, dit Jud. Faut que je me dépêche d’en finir.
— Oh, il n’est pas si tard que ça, protesta Louis. C’est juste que j’ai
nettement dépassé ma ration de bière habituelle. Continuez, Jud. Tout ça
m’intéresse beaucoup.
— Papa emportait toujours son casse-croûte dans une gamelle de fer-
blanc, continua Jud, et quand il est entré dans le jardin, il tenait sa gamelle
vide au bout d’un bras et il la balançait en sifflotant. La nuit était déjà tombée,
mais il m’a aperçu dans la pénombre et il s’est exclamé : « Hé, Judkins !
Salut, bonhomme ! » comme il le faisait toujours, puis il a ajouté : « Où est
ta… ? » Mais avant qu’il ait eu le temps de terminer sa phrase, voilà Spot qui
émerge tout à coup de l’obscurité et qui s’avance vers lui. Spot ne se
précipitait pas vers mon père, il ne bondissait pas sur lui pour lui faire fête
comme à l’accoutumée ; non, il s’approchait de lui à pas lents, en frétillant de
la queue, et en le voyant mon père a laissé tomber sa gamelle et il s’est mis à
reculer. Je crois bien qu’il aurait tourné les talons et qu’il se serait enfui à
toutes jambes si son dos n’était pas entré en contact avec un des piquets de la
clôture. Il est resté là à regarder le chien s’approcher et quand Spot a fait mine
de bondir sur lui, il lui a attrapé les pattes et l’a maintenu debout, comme s’il
tenait les mains d’une dame en attendant que l’orchestre attaque une valse. Il
a examiné mon chien pendant un bon moment, puis il s’est tourné vers moi et
il m’a dit : « Jud, ce chien a besoin d’être lavé. Il a gardé l’odeur de la terre
dans laquelle tu l’as enseveli. » Après quoi il est entré dans la maison.
— Et qu’avez-vous fait ? demanda Louis.
— Je lui ai fait prendre un deuxième bain. Il s’est laissé faire aussi
passivement que la première fois. Quand j’ai regagné la maison, ma mère
était déjà montée se coucher ; pourtant, il n’était même pas encore neuf
heures. Mon père m’a dit : « Faut qu’on parle, Judkins. » Je me suis assis en
face de lui et il m’a parlé d’homme à homme pour la première fois de ma vie ;
je me rappelle que la pièce embaumait à cause de l’odeur du chèvrefeuille
qui, venant jusqu’à nous depuis la maison d’en face – celle où vous vivez à
présent – se mêlait à celle des églantines de notre propre jardin.
Jud Crandall lâcha un long soupir.
— J’avais toujours espéré qu’un jour il se déciderait à me parler comme
cela, mais ça n’a pas été un plaisir. Vraiment pas. Et ce qu’il m’a dit, je suis
en train de vous le redire ce soir, Louis. J’ai l’impression de regarder dans un
miroir et d’y trouver le reflet d’un autre miroir placé juste en face, dans lequel
se reflète un troisième miroir et ainsi de suite jusqu’à former un dédale sans
fin. Je me demande combien de fois cette histoire a été ainsi répercutée – une
histoire qui ne varie jamais, hormis pour ce qui est des noms et des dates. Je
vous ai dit que c’était un peu comme les secrets du sexe ; c’est juste, non ?
— Votre père était au courant ?
— Ma foi, oui. Il m’a demandé : « Qui c’est qui t’a conduit là-haut,
Judkins ? » Je lui ai dit qui c’était et il a hoché la tête comme s’il s’y était
attendu. Je suppose qu’il avait deviné, d’ailleurs. Plus tard, j’ai appris qu’il y
avait sept ou huit personnes à Ludlow qui connaissaient l’endroit dans ce
temps-là et auraient pu m’y conduire, mais mon père s’était sans doute dit que
Stanny Bee était le seul qui fût assez cinglé pour tenter vraiment l’aventure.
— Vous ne lui avez pas demandé pourquoi il ne vous y avait pas conduit
lui-même, Jud ?
— Si, dit Jud. À un certain moment de la conversation – qui fut très
longue –, je lui ai posé la question. Il m’a répondu qu’il n’aurait pas fait ça
parce que l’endroit était plutôt néfaste qu’autre chose et qu’en général son
action n’était bénéfique ni sur les gens qui avaient perdu des bêtes ni sur les
bêtes elles-mêmes. Il m’a demandé si j’aimais Spot autant qu’avant et je dois
vous dire que j’ai eu beaucoup de mal à lui répondre, Louis… Il faut que je
vous explique mes sentiments à ce sujet, parce que je sais que tôt ou tard vous
me demanderez pourquoi je vous ai mené là-haut avec le chat de votre fille si
je savais d’avance que le résultat ne serait pas bon. Et vous vous le demandez
déjà, n’est-ce pas ?
Louis fit oui de la tête. Qu’est-ce qu’Ellie penserait de Church à son
retour ? Tout au long de la partie de squash avec Steve Masterton, cette
question n’avait pas cessé de le tarabuster.
— Peut-être que j’ai fait ça parce qu’il vaut parfois mieux faire
comprendre aux enfants qu’il y a des états pires que la mort, expliqua Jud
d’une voix soudain moins assurée. C’est une chose que votre Ellie ne sait pas,
et à mon avis si elle ne le sait pas, c’est peut-être parce que votre femme
préfère l’ignorer. Si je suis dans l’erreur, vous n’avez qu’à me le dire, et nous
en resterons là.
Louis ouvrit la bouche, puis il la referma.
Jud continua. À présent, il parlait avec une extrême lenteur ; on aurait dit
qu’il passait d’un mot à l’autre comme ils étaient passés d’un monticule
herbeux à l’autre en traversant le marais du Petit Dieu la veille au soir.
— Au fil des ans, j’ai vu bien des fois la même histoire se reproduire,
commença-t-il. Je crois que je vous ai raconté que Zack McGovern avait
enterré son taureau là-haut. Un taureau d’Angus à la robe entièrement noire
qui s’appelait Hanratty. Pas que c’est un nom ridicule pour un taureau ? Il
avait crevé d’un genre d’ulcère aux intestins, et Zack et ses deux fils ont
trimbalé le cadavre de leur taureau jusque là-haut après l’avoir attaché à un
traîneau. Comment ils s’y sont pris, comment ils ont fait pour lui faire
franchir le tas d’arbres morts, ça j’en sais fichtre rien, mais le fait est qu’ils y
sont arrivés. On dit que la foi soulève les montagnes, et c’est sûrement vrai
aussi du désir d’aller enfouir quelque chose dans ce cimetière-là.
« Ce qui fait que Hanratty est revenu parmi nous. Sauf que Zack l’a de
nouveau expédié ad patres deux semaines plus tard, d’un coup de fusil. Le
taureau était devenu quinteux, et même méchant. Mais à ma connaissance
c’est la seule fois où ça s’est produit avec un animal revenu de là-haut. Pour
la plupart, ils paraissent juste un peu… hébétés… un peu ralentis, un peu…»
— Un peu morts ? suggéra Louis.
— Oui, dit Jud. Un peu morts, comme s’ils étaient revenus, mais
seulement partiellement, de… de l’endroit où ils avaient été. Évidemment,
votre fillette ne saura rien de tout cela, Louis. Elle ne saura pas que son chat a
été heurté par une auto, qu’il a été tué et qu’il est revenu. Donc, vous pourriez
m’objecter qu’on ne peut pas apprendre une leçon à une enfant qui ne sait
même pas qu’elle se trouve en face de quelque chose dont il y a un
enseignement à tirer. Sauf que…
— Sauf que quelquefois, on peut apprendre sans en avoir l’air, dit Louis en
s’adressant plus à lui-même qu’à Jud.
— Oui, acquiesça le vieil homme. Quelquefois c’est possible. Peut-être
que ça lui apprendra quelque chose au sujet de la mort, quelque chose dont la
plupart des gens ne sont pas conscients, et qui est que la mort n’est pas
seulement la fin de la vie, mais aussi le lieu où la souffrance cesse et où les
bons souvenirs prennent racine. Ce sont des choses que vous ne pourrez
jamais lui expliquer ; il faudra qu’elle les comprenne par ses propres moyens.
« Et si votre Ellie est un tant soit peu comme je l’étais moi-même, elle
continuera d’aimer son chat malgré tout. Il ne sera pas devenu méchant, il ne
mordra pas, ni rien de ce genre, alors elle continuera à l’aimer… mais elle
tirera ses propres conclusions… et quand il se décidera enfin à mourir, elle se
sentira bien soulagée. »
— C’est donc pour cela que vous m’avez conduit là-haut dit Louis.
Il se sentait le cœur plus léger tout à coup. Il avait enfin une explication.
Bien confuse sans doute et étayée par une logique plus intuitive que
rationnelle, mais eu égard aux circonstances il lui semblait qu’il pourrait s’en
accommoder. Et du même coup, il pourrait oublier cette flamme de joie
mauvaise qu’il avait cru voir danser dans le regard de Jud le soir précédent.
— Bon, reprit-il, ça me…
Avec une soudaineté presque brutale, les bras de Jud se levèrent et il
enfouit son visage dans ses mains. L’espace d’un instant, Louis crut que le
vieil homme avait été saisi d’une douleur brusque ; il se dressa à demi sur sa
chaise, plein d’une sollicitude inquiète, et il s’aperçut alors que la poitrine de
Jud était soulevée de spasmes convulsifs : il luttait simplement pour retenir
ses larmes.
— Oui, c’est pour cela, mais ça n’explique pas tout, articula-t-il d’une
voix étranglée. Ce qui m’a incité à vous conduire là-haut, c’est ce qui avait
poussé Stanny Bee à m’y conduire ; c’est ce qui a incité Zack McGovern à y
emmener Linda Levesque quand son chien s’est fait écraser sur la route. Son
taureau avait été pris d’une espèce de rage, il se lançait aux trousses de tous
les enfants qui avaient le malheur de s’aventurer dans le pré où il paissait, si
bien qu’en définitive Zack avait été contraint de l’abattre, et malgré ça, il a
conduit Mrs Levesque là-haut. Il savait, et il l’a fait quand même, comment
est-ce qu’on peut expliquer une chose pareille, Bon Dieu ?
La voix de Jud s’était faite plaintive, presque gémissante.
— Où voulez-vous en venir, Jud ? demanda Louis, un peu alarmé.
— Stanny et Zack ont fait ça pour la même raison que moi, Louis. On fait
cela parce que l’endroit prend possession de vous. Parce que ce cimetière est
un lieu secret, parce que vous êtes rongé par l’envie de transmettre ce secret à
quelqu’un, et dès que vous trouvez une raison qui paraît un tant soit peu
valable, vous êtes…
Jud ôta ses mains de devant son visage et il posa sur Louis un regard qui
était incroyablement vieux, incroyablement hagard.
— Eh bien, il ne vous reste plus qu’à vous lancer là-dedans une fois de
plus. Vous inventez des raisons qui paraissent valables, mais ce qui vous
pousse vraiment à faire ça, c’est que vous en avez envie. Ou que quelque
chose vous y oblige. Mon père ne m’a pas conduit au cimetière ; il savait qu’il
existait, mais il n’y était jamais allé lui-même. Stanny Bee y avait été, lui… et
il m’y a emmené… et voilà qu’à mon tour, au bout de soixante-dix ans…
voilà que ça m’a pris aussi, tout à coup…
Jud secoua la tête. Une toux sèche le prit brièvement, et il se couvrit la
bouche d’une main.
— Écoutez, Louis, reprit-il. À ma connaissance, le taureau de Zack
McGovern est le seul animal qui soit vraiment devenu méchant après son
retour de là-haut. Je crois que le chow-chow de Linda Levesque a mordu le
facteur après, mais rien qu’une seule fois, et j’ai entendu dire que d’autres
bêtes étaient devenues un peu cabochardes, avec des pointes de méchanceté,
mais Spot, lui, est toujours resté un bon chien. On avait beau le laver et le
relaver, il répandait toujours la même puanteur de terre aigre, mais c’était une
brave bête. Ma mère n’a plus jamais voulu le toucher, mais ça ne l’a pas
rendu moins gentil. Cela dit, Louis, si vous jugez préférable d’abattre votre
chat dès ce soir, ce n’est pas moi qui essaierai de vous en dissuader.
« Cet endroit… aussitôt que vous y avez mis les pieds, il prend possession
de vous… et vous vous inventez les intentions les plus louables du monde
afin d’avoir un prétexte pour y retourner… J’ai peut-être eu tort, Louis. Zack
McGovern a peut-être eu tort, et Stanny Bee aussi. Je ne suis pas infaillible ça
non. Je ne suis pas le Bon Dieu. Mais tout de même, ressusciter les morts…
L’homme qui peut faire cela se sent bien près d’être un dieu lui-même, vous
ne croyez pas ? »
Une fois de plus, Louis ouvrit la bouche pour dire quelque chose et il la
referma aussitôt. La phrase qu’il avait failli prononcer lui avait soudain paru
injuste et cruelle, il avait failli dire : Jud, après tout ce que vous m’avez fait
subir, je ne vais tout de même pas aller retuer ce satané chat.
Jud but les dernières gouttes de bière qui restaient encore au fond de sa
bouteille, puis il la plaça soigneusement à côté des autres bouteilles vides.
— Bon, cette fois, j’ai fini, dit-il. Je vous ai dit tout ce que j’avais à vous
dire.
— Je peux vous poser encore une question ? demanda Louis.
— Allez-y, dit Jud.
— Est-ce qu’on a jamais enterré un être humain là-haut ?
Jud sursauta avec tant de violence que son coude heurta le bord de la table
et que les bouteilles de bière vides s’écroulèrent comme une rangée de quilles.
Deux d’entre elles roulèrent au sol, et l’une des deux se brisa.
— Miséricorde ! s’écria-t-il. Qu’allez-vous chercher là, Louis ? Non ! Qui
c’est qui s’en irait faire une horreur pareille ! Comment pouvez-vous
seulement me poser la question ?
— Simple curiosité, dit Louis mal à l’aise.
— Eh bien, il y a des choses au sujet desquelles la curiosité est toujours
malvenue, répliqua Jud.
Pour la première fois depuis qu’il le connaissait, Louis Creed lui trouva
l’air vieux et décrépit lui trouva l’air d’un homme qui sait que le bord de la
tombe n’est plus qu’à quelques pas.
Un peu plus tard, chez lui, il réalisa que dans cet instant-là l’expression
égarée de Jud avait trahi plus que cela.
Il avait eu l’air, aussi, d’un homme qui sait qu’il est en train de mentir.
27
Louis ne s’aperçut vraiment qu’il était ivre que lorsqu’il eut pénétré à
l’intérieur du garage.
Dehors, les étoiles et un frileux halo de lune adoucissaient les ténèbres. La
lumière était trop diffuse pour que Louis projette une ombre en marchant,
mais il y voyait à peu près clair. Aussitôt entré dans le garage, il fut aveugle.
Il y avait bien un commutateur quelque part, mais il n’était pas fichu de se
rappeler où. Il avança lentement dans le noir, en tâtant prudemment le sol du
pied. La tête lui tournait et il s’attendait à tout instant à heurter un objet dur du
genou ou à trébucher sur un jouet – la bicyclette d’Ellie avec son stabilisateur
formé de deux petites roulettes rouges, le tricycle de Gage avec son museau
d’alligator en plastique ; il était sûr que le choc le terrifierait et qu’il se
retrouverait à plat ventre sur le ciment.
Où était Church ? Est-ce qu’il l’avait laissé dans la maison ?
Il s’arrangea pour s’égarer et entra en collision avec une cloison. Une
écharde se planta dans sa paume et il lâcha un « Merde ! » sonore à l’intention
des ténèbres traîtresses. Dès que le juron eut franchi ses lèvres, il se rendit
compte qu’il exprimait plus de peur que de colère. Il lui semblait que le
garage était sens dessus dessous, qu’il avait sournoisement pivoté sur lui-
même. À présent, il ne s’agissait plus simplement du commutateur : il
n’arrivait à rien repérer, à commencer par la porte de la cuisine.
Il se remit en mouvement, très précautionneusement. Sa paume lui cuisait.
Il songea : « Voilà donc ce que ça serait d’être aveugle », et cela lui ramena à
la mémoire un concert de Stevie Wonder auquel il avait assisté avec Rachel.
À quand cela remontait-il ? Six ans ? Oui, ça faisait forcément six ans, si
invraisemblable que cela paraisse, puisqu’à l’époque Rachel était encore
enceinte d’Ellie. Deux roadies avaient piloté Stevie Wonder jusqu’à son
synthétiseur en le soulevant pour qu’il ne s’empêtre pas dans les câbles qui
sillonnaient la scène en tous sens. Ensuite lorsqu’il s’était levé pour danser
avec une de ses choristes, elle lui avait pris la main et l’avait guidé avec
précaution jusqu’à un endroit où le plancher était bien dégagé. Louis se
souvenait d’avoir été frappé par l’agilité de Wonder. C’était un danseur
époustouflant, mais il avait d’abord fallu qu’une main secourable le guide
jusqu’à un endroit où il pourrait s’éclater sans dommages.
« Moi aussi, j’aurais bien besoin qu’une main secourable me guide
jusqu’à la porte de ma cuisine », se dit Louis… et tout à coup, il frissonna.
Si une main secourable avait surgi de l’obscurité pour prendre la sienne à
cet instant précis, il se serait mis à hurler et il aurait été incapable de s’arrêter.
Il se figea sur place, le cœur cognant à grands coups. Allons, Louis, se
morigéna-t-il. Arrête de déconner, tu veux ?
Mais où était ce foutu chat de merde ?
Et là-dessus, il rentra bel et bien dans quelque chose. C’était le pare-choc
arrière du break, dont le métal coupant lui racla le tibia. Une onde de douleur
lui remonta dans tout le corps, si brutale qu’il en eut les larmes aux yeux. Il
leva sa jambe endolorie et la frotta en se tenant en équilibre sur l’autre, dans
la posture d’un héron endormi. Mais comme ça au moins, il avait repéré sa
position et la topographie du garage lui apparaissait à nouveau clairement.
D’ailleurs, ses yeux commençaient à s’habituer à l’obscurité, et les formes des
objets se dessinaient peu à peu devant lui avec ces contours violets
caractéristiques de la vision nocturne. Il se souvint enfin qu’il avait laissé le
chat à l’intérieur de la maison parce qu’il aurait fallu qu’il le prenne dans ses
bras pour le mettre dehors et qu’il n’avait pas eu le courage de le toucher.
À ce moment précis, il eut la sensation qu’une flaque d’huile visqueuse lui
léchait les pieds, et le corps chaud et velu de Church se frotta à ses chevilles
puis sa queue répugnante s’enroula autour de ses mollets comme les anneaux
d’un boa. La bouche de Louis s’ouvrit toute grande et un cri perçant
s’échappa de sa gorge.
28
— Papa ! vociféra Ellie.
Elle se précipita vers lui le long du couloir des arrivées, en louvoyant
parmi les passagers fraîchement débarqués comme un demi d’ouverture qui
tente une percée avec le ballon à travers les lignes adverses. Les gens
s’écartaient sur son passage avec des sourires indulgents. Louis était un peu
embarrassé par ce déploiement d’exubérance, mais il sentit qu’en dépit de sa
gêne un sourire niais s’étalait largement sur sa propre figure.
Gage était dans les bras de Rachel et en entendant le cri d’Ellie il leva les
yeux et aperçut Louis. À son tour, il se mit à piailler : « Wawa ! » d’un air
exultant en se tortillant dans les bras de sa mère.
Rachel eut un sourire (dans lequel Louis distingua une pointe de lassitude)
et elle déposa l’enfant à terre. Il se mit à courir dans le sillage d’Ellie en
pédalant vaillamment sur ses petites jambes : « Wawaaa ! Wawaaa ! »
Louis eut tout juste le temps de remarquer que Gage arborait une salopette
inconnue de lui – et de subodorer que le grand-père avait encore fait des
siennes. Puis Ellie se jeta sur lui et l’escalada comme un arbre.
— Bonjour, papa ! beugla-t-elle en déposant un baiser retentissant sur sa
joue.
— Bonjour, lapin, répondit Louis en se baissant pour attraper Gage. (Il prit
le garçonnet au creux de son bras et il les serra tous les deux sur son cœur.)
Que je suis content de vous revoir !
Rachel parvint à leur hauteur. Elle avait un sac de voyage et son sac à
main accrochés à une épaule, et à l’autre la sacoche en skaï qui contenait les
couches de Gage, et dont le flanc rebondi était barré d’une inscription qui
disait : « BIENTÔT JE SERAI GRAND », et visait sans doute plus à consoler
les malheureux parents qu’à stimuler le zèle de l’enfant à qui étaient destinées
les couches. Rachel avait l’air d’une photographe qui vient d’achever un
reportage particulièrement éprouvant.
Louis avança la tête entre celles des deux gosses et lui effleura les lèvres
d’un baiser.
— Salut !
— Salut, Doc, fit Rachel, et elle sourit.
— T’as l’air claquée, dis donc.
— Je suis claquée. On est arrivés sans problème à Boston. On a eu notre
correspondance sans problème. L’avion a décollé sans problème. Mais au
moment où il virait sur l’aile au-dessus de la ville, Gage s’est penché par le
hublot pour regarder le panorama, il a dit : « Joli ! Joli ! » et il s’est vomi
dessus.
— Oh ! purée !
— J’ai dû l’emmener aux toilettes pour le changer, dit Rachel. Mais je ne
crois pas qu’il ait attrapé un virus ni rien. C’était juste le mal de l’air.
— Rentrons à la maison, dit Louis. J’ai mis du chili à mijoter.
— Du chili ! Du chili ! lui hurla dans l’oreille une Ellie au comble de
l’allégresse et de l’excitation.
— Du chiwi ! Du chiwi ! lui hurla Gage dans l’autre, en sorte qu’elles
tintèrent également toutes les deux.
— En route, dit Louis. Allons récupérer vos valises et tirons-nous d’ici.
— Comment va Church, papa ? lui demanda Ellie au moment où il la
reposait a terre.
Louis avait anticipé cette question, mais pas l’expression inquiète qui
s’était peinte sur le visage de la fillette ni le gros pli soucieux qui s’était formé
entre ses yeux d’un bleu sombre. Louis fronça les sourcils et son regard
chercha celui de Rachel.
— Ellie s’est réveillée en hurlant dans la nuit de samedi à dimanche, lui
expliqua-t-elle calmement. Elle avait eu un cauchemar.
— J’ai rêvé que Church s’était fait écraser, dit Ellie.
— À mon avis, elle s’est un peu trop goinfrée de sandwiches
confectionnés avec les restes de la dinde de la veille, expliqua Rachel. Elle a
eu la colique en plus. Tranquillise-la, Louis, et fichons le camp de cet
aéroport. J’ai vu assez d’aéroports en une semaine pour au moins cinq ans.
— Church va bien, poussin, déclara Louis d’une voix lente et douce.
« Oui, il va très bien. Il reste alangui toute la journée à me fixer de son
drôle de regard trouble. On dirait qu’il a vu quelque chose qui a anéanti en
lui toute espèce d’intelligence (si tant est que les chats en soient doués). Il se
porte incroyablement bien. Le soir, je le fais sortir à l’aide d’un balai parce
que je ne supporte pas de le toucher. J’esquisse un geste dans sa direction
avec mon balai, et il décampe. Et tu sais quoi, Ellie ? L’autre jour quand je
lui ai ouvert la porte, il avait une souris dans la gueule. Enfin, le peu qui en
restait. Il lui avait arraché les tripes et il les avait réduites en compote. Il y en
avait partout. Ce matin-là, je me suis passé de petit déjeuner. À part ça…»
— Vraiment bien, renchérit-il.
— Ah ? fit Ellie, et le pli qui s’était creusé entre ses sourcils s’effaça.
J’aime mieux ça. Après ce rêve que j’ai eu, j’étais sûre qu’il était mort.
— C’est vrai ? dit Louis en souriant. C’est bizarre, les rêves, tu ne trouves
pas ?
— Les wêves ! brailla Gage, qui apparemment avait accédé à ce stade du
perroquet que Louis avait déjà pu observer chez Ellie vers le même âge.
Wêêêêves ! fit-il encore en attrapant les cheveux de Louis à pleine poigne et
en les tirant gaiement.
— Allez, on y va ! dit Louis, entraînant sa petite troupe vers l’escalator qui
menait à la réception des bagages.
Ils étaient arrivés au parking et s’approchaient du break lorsque Gage se
mit soudain à gazouiller : « Zoli, zoli » d’une voix bizarrement hoquetante. Et
ce coup-ci il lâcha tout sur le pantalon neuf que Louis avait décidé d’étrenner
à l’occasion de ces retrouvailles à l’aéroport. Apparemment, pour Gage,
« joli » était un mot de code qui voulait dire : Désolé, faut que je dégueule,
alors garez-vous vite.
En fin de compte, il se révéla que c’était bien un virus.
Le temps qu’ils aient parcouru les vingt-sept kilomètres qui séparaient
l’aéroport de leur maison de Ludlow, Gage manifestait déjà les premiers
symptômes d’une forte poussée de fièvre et il était tombé dans un
engourdissement torpide. Pendant que Louis opérait sa marche arrière pour
rentrer dans le garage, il entrevit du coin de l’œil Church qui se faufilait le
long d’un mur, la queue levée, son étrange regard fixé sur la voiture. La bête
disparut dans les derniers feux du jour mourant, et l’instant d’après, Louis
aperçut une souris étripée qui gisait au pied des pneus empilés près de la porte
(il avait remplacé ses pneus ordinaires par des pneus antidérapants pendant
l’absence de Rachel et des enfants). Les boyaux de la malheureuse bestiole
jetaient des lueurs roses et crues dans la pénombre du garage.
Louis descendit de voiture à la hâte et il heurta délibérément les pneus
superposés comme des pions de dames. Les deux pneus qui étaient au sommet
de la pile glissèrent à terre, masquant le cadavre de la souris, et Louis fit :
— Oh, zut !
— T’es pas un peu toctoc, papa ? demanda Ellie d’un ton plus bienveillant
que caustique.
— Si ! Je déraille complètement, répondit Louis avec un entrain forcé.
Il n’en aurait pas fallu beaucoup pour qu’il s’écrie : « Joli, joli ! » et qu’il
asperge tout autour de lui. Si loin qu’il pût s’en souvenir, Church n’avait
jamais tué qu’un rat avant son extravagante résurrection ; il lui arrivait bien
parfois de capturer une souris et de s’en amuser avec ce sadisme gradué dont
font montre les chats dans ces cas-là, et qui aurait peut-être abouti à des
meurtres si lui-même, Rachel ou Ellie n’étaient chaque fois intervenus avant
qu’il soit trop tard. Et il savait qu’une fois stérilisé, un matou se borne
généralement à lever un œil vaguement intrigué en apercevant une souris, du
moins aussi longtemps qu’il est convenablement nourri.
— Quand tu auras fini de rêvasser, tu pourras peut-être m’aider à sortir cet
enfant de là, dit Rachel. Redescendez de la planète Mongo, docteur Creed !
On a besoin de vous, nous autres Terriens !
À en juger par le ton de sa voix, elle devait être à bout de nerfs.
— Oh, pardon, chérie, dit Louis.
Il contourna le break et il lui prit Gage des bras.
Le garçonnet était tout brûlant à présent.
Si bien qu’ils ne furent que trois à déguster le mirifique chili con carne à la
mode de Chicago qu’avait préparé Louis ; Gage, étendu sur le canapé du
living, apathique et fiévreux, suçotait un biberon de bouillon de poule tiède en
regardant une émission de dessins animés.
Après le dîner, Ellie alla jusqu’à la porte du garage et elle appela Church.
Louis, qui s’était attelé à la vaisselle tandis que Rachel montait défaire les
bagages, priait intérieurement pour que le chat ne vienne pas, mais il parut
presque aussitôt et s’avança vers la fillette de son pas lourd et clopinant,
comme s’il avait été aux aguets dans les ténèbres.
— Salut, Church ! s’exclama Ellie, sur quoi elle prit la bête dans ses bras
et la serra contre elle.
Louis observait la scène du coin de l’œil et ses mains, qui tâtonnaient au
fond de l’évier à la recherche d’un éventuel couvert oublié, s’immobilisèrent.
L’expression joyeuse d’Ellie se mua progressivement en perplexité. Le chat
restait absolument inerte dans ses bras, les oreilles couchées, les yeux rivés
sur ceux de la fillette.
Au bout d’un long moment (en tout cas, il parut très long à Louis), Ellie
reposa Church à terre.
L’animal se dirigea gauchement vers la salle à manger sans même jeter un
regard en arrière. « L’éventreur de petites souris regagne son repaire, se dit
Louis. Ô mon Dieu, qu’avons-nous fait ce soir-là ? »
Il avait beau s’escrimer à essayer de reconstituer le film des événements,
tout cela était aussi lointain et flou dans sa mémoire que la mort horrible de
Victor Pascow sur la moquette du hall d’accueil du centre de médecine
universitaire. Il ne se rappelait clairement que le grand fleuve de vent charrié
par le ciel et la neige qui scintillait faiblement sur le pré derrière la maison.
— Papa ? fit Ellie d’une toute petite voix.
— Qu’est-ce qu’il y a, Ellie ?
— Church a une drôle d’odeur…
— Ah bon ? dit Louis en se forçant à prendre un ton détaché.
— Je t’assure ! s’écria Ellie avec consternation. Il sent mauvais ! Jamais il
n’a senti mauvais comme ça. Il sent… il sent le caca !
— Bon, eh bien c’est qu’il a dû se rouler dans quelque chose de
malpropre, ma chérie, dit Louis. Mais d’où que puisse venir cette mauvaise
odeur, il finira par la perdre.
— Espérons-le, soupira comiquement Ellie avant de s’éloigner.
Louis ramena une ultime fourchette du fond de l’évier. Après l’avoir lavée,
il retira la bonde et il resta là à contempler la nuit de l’autre côté de la fenêtre
tandis que l’eau grasse et savonneuse s’engloutissait dans le trou
d’écoulement avec des gargouillis bruyants.
Quand les gargouillis cessèrent, il perçut le sifflement assourdi du vent qui
ululait dehors – une bise aigre qui rabattait vers eux l’hiver glacial du Grand
Nord –, et il comprit qu’il avait peur, et que sa peur était de la même nature
viscérale et un peu simplette que celle qui vous envahit lorsqu’un nuage
masque brusquement le soleil et qu’on entend rouler au loin une série de sons
graves et sourds.
— Trente-neuf trois ? s’exclama Rachel. Ô, mon Dieu, Louis. Tu es sûr ?
— C’est un virus, déclara Louis en se contenant du mieux qu’il pouvait.
La voix de Rachel avait un accent presque accusateur qui lui écorchait les
oreilles. Mais Rachel était fatiguée. Elle avait eu une longue et dure journée ;
elle venait de traverser la moitié du pays avec ses deux marmots et bien qu’il
fût onze heures passées, la journée ne se décidait toujours pas à finir. Ellie
était dans sa chambre, profondément endormie. Gage était couché sur leur lit,
dans un état plus ou moins comateux. Louis lui avait injecté une ampoule de
Liquiprine depuis déjà une heure.
— L’aspirine fera tomber sa fièvre d’ici à demain matin, Rachel.
— Tu ne pourrais pas lui injecter aussi de l’ampicilline ou un truc du
même genre ?
— Je le ferais s’il s’agissait d’une angine ou d’une autre infection à
streptocoques, expliqua Louis d’une voix patiente. Mais ce n’est pas le cas.
Gage a attrapé un virus, et l’ampicilline n’a aucune espèce d’action sur les
virus. Ça lui donnerait simplement la diarrhée, et il est déjà bien assez
déshydraté comme ça.
— Tu es sûr que c’est un virus ?
— Si tu doutes de mon diagnostic, tu n’as qu’à en établir un toi-même !
aboya Louis.
— Ce n’est pas la peine de gueuler ! gueula Rachel.
— Je ne gueule pas ! répondit Louis sur le même ton.
— Si, tu gueules ! Tu n’arrêtes pas de m’engu-gu-gueuler… commença
Rachel, et là-dessus ses lèvres se mirent à trembler spasmodiquement et elle
se couvrit la bouche d’une main.
Louis s’aperçut qu’elle avait de grands cernes brunâtres sous les yeux et il
se sentit soudain tout honteux.
— Je suis désolé, dit-il en s’asseyant à côté d’elle sur le lit. Bon Dieu, je
ne sais pas ce qui m’a pris. Je te demande pardon, chérie.
— À quoi bon récriminer et épiloguer sans fin sur nos états d’âme ? se
reprit Rachel en esquissant un pâle sourire. Tu te souviens ? C’est la leçon
que tu m’as faite toi-même un jour. Le voyage a été très dur. Et depuis que
nous sommes rentrés, je n’ai pas cessé d’avoir peur que tu ouvres les tiroirs de
la commode de Gage et que tu piques une crise. Il vaut sans doute mieux que
je t’en parle maintenant, pendant que tu compatis à mes misères.
— Pourquoi est-ce que je piquerais une crise ?
À nouveau, une ombre de sourire passa sur les lèvres de Rachel.
— Mes parents lui ont acheté dix tenues neuves. Des combinaisons et des
salopettes comme celle qu’il portait aujourd’hui.
— J’avais remarqué qu’elle était toute neuve, dit Louis d’une voix brève.
— Et moi j’avais remarqué que tu l’avais remarqué, rétorqua Rachel avec
une grimace facétieuse qui fit sourire Louis bien qu’il ne se sentît guère
d’humeur à plaisanter. Ils ont aussi offert six robes neuves à Ellie, ajouta-t-
elle.
— Six robes ! s’exclama Louis en refrénant à grand-peine une envie de
hurler. (Il éprouvait soudain une fureur noire, nauséeuse, accompagnée d’un
sentiment d’humiliation qu’il avait du mal à s’expliquer.) Mais pourquoi,
Rachel ? Pourquoi as-tu laissé ton père faire ça ? On n’a pas besoin… nous
avons les moyens de…
Il se tut brusquement. Il était tellement furieux qu’il n’arrivait plus à
former ses mots. Brièvement, il se revit en train de cheminer pesamment à
travers la forêt en faisant passer d’une main dans l’autre le lourd sac en
plastique qui contenait le cadavre du chat… et pendant ce temps-là, cette
espèce de vieille crapule de bourgeois puant d’Irwin Goldman s’efforçait
sournoisement d’acheter l’affection de sa fille en dégainant une fois de plus
son célèbre chéquier en lézard et son célèbre Parker en or.
Il fut à deux doigts de se mettre à vociférer : « Il lui a peut-être acheté six
robes neuves, mais moi je lui ai ressuscité son foutu chat ! Alors qui est-ce qui
l’aime le plus, hein ? »
Mais il ravala ses paroles. Jamais il ne dirait une chose pareille. Jamais.
Rachel lui caressa doucement la nuque du bout des doigts.
— Ce n’était pas seulement mon père, Louis. Ils ont fait cela à tous les
deux. Essaie de comprendre. Je t’en prie, Louis. Ils adorent les enfants, et ils
les voient si rarement. Et puis, ils deviennent vieux. Je t’assure, Louis, tu
aurais du mal à reconnaître mon père.
— Oh si, je le reconnaîtrais, bougonna Louis.
— Je t’en prie, chéri. Essaie de comprendre. Sois un peu généreux. Quel
mal est-ce que ça peut te faire ?
Il la dévisagea longuement avant de répondre.
— Ça me fait du mal, c’est tout, dit-il à la fin. Peut-être que j’ai tort, mais
c’est comme ça.
Au moment où Rachel ouvrait la bouche pour lui répondre, Ellie les appela
de sa chambre.
— Papa ! Maman ! Venez vite !
Rachel fit mine de se lever, mais Louis la retint.
— Reste avec Gage, dit-il. J’y vais.
Il pensait savoir le genre d’ennuis qu’avait Ellie.
Pourtant, il avait bien fait sortir le chat, Bon Dieu.
Après qu’Ellie fut allée se coucher, il l’avait trouvé en train de fureter
autour de son plat dans la cuisine, et il l’avait fichu dehors. Il ne voulait pas
que Church continue à dormir avec Ellie. Plus jamais. Chaque fois que
l’image du chat entortillé dans les jambes de la fillette se formait dans son
esprit, il pensait à des infections bizarres et il revoyait le salon mortuaire de
l’oncle Carl.
« Ellie va se rendre compte qu’il y a quelque chose qui ne va pas, que
Church n’est plus aussi gentil qu’avant. »
Il avait mis le chat dehors, mais lorsqu’il entra dans la chambre d’Ellie, il
trouva la fillette dressée sur son séant, encore plus qu’à moitié endormie, et
Church étalé de tout son long sur le couvre-lit en piqué. Sa silhouette évoquait
vaguement l’ombre d’une chauve-souris en vol et ses yeux mi-clos brillaient
d’un éclat stupide dans la lumière qui filtrait du couloir.
— Fais-le sortir, papa ! dit Ellie d’une voix geignarde. Il sent tellement
mauvais !
— Chut, Ellie, rendors-toi, dit Louis, d’une voix si calme qu’il en fut lui-
même stupéfait.
Il repensa soudain à ce qui lui était arrivé le matin qui avait suivi son accès
de somnambulisme, le lendemain de la mort de Pascow. Il se revit entrant
dans les locaux de l’infirmerie et se glissant subrepticement aux toilettes pour
se regarder dans la glace, sûr d’avance qu’il verrait une figure à faire peur.
Mais il s’était trouvé une mine plutôt normale. De quoi se demander si on
n’était pas environné de gens qui dissimulaient tout au fond d’eux-mêmes
d’affreux secrets.
Mais Bon Dieu, il n’y a pas de secret ! Il n’y a que ce chat !
Ellie avait raison, en tout cas. Qu’est-ce qu’il puait !
Louis sortit de la chambre avec la bête et il la porta au rez-de-chaussée en
s’efforçant de ne respirer que par la bouche. Il y avait des puanteurs pires que
celle-ci ; par exemple, et pour appeler les choses par leur nom, la merde puait
plus. Un mois plus tôt, leur fosse septique s’était mise à leur jouer des tours,
et ils avaient dû faire curer le bac de prélèvement.
Jud était venu observer les ouvriers pendant qu’ils installaient leur pompe
et il avait lancé : « Ça ne sent pas le Numéro Cinq de Chanel, hein, Louis ? »
Une plaie gangreneuse (en tout cas lorsqu’il s’agit de gangrène humide)
répand aussi une odeur bien plus infecte que ça. Et même l’odeur qui se
dégageait du convertisseur catalytique de la Civic lorsqu’il faisait tourner le
moteur au ralenti dans le garage était plus nauséabonde.
N’empêche que ce chat cocottait drôlement. Et puis comment avait-il fait
pour rentrer dans la maison ? Louis l’avait poussé dehors en s’aidant du balai
un bon moment plus tôt, dès que toute sa petite troupe avait évacué le rez-de-
chaussée. C’était la première fois qu’il prenait Church dans ses bras depuis le
jour de sa résurrection, une semaine auparavant. L’animal produisait une
chaleur intense ; on aurait dit qu’il couvait une maladie. « Par quel interstice
t’es-tu glissée, sale bête ? »
Soudain, il pensa à son cauchemar de l’autre fois, et il revit Pascow
passant à travers la porte qui menait de la cuisine au garage.
Peut-être qu’il n’avait pas eu besoin d’un interstice.
Peut-être qu’il était passé à travers un mur comme un spectre.
— Déconne pas, Louis, se dit-il tout haut, d’une voix un peu étranglée.
Tout à coup il eut le pressentiment que le chat allait se débattre, essayer de
lui échapper, lui griffer la figure. Mais Church resta absolument inerte,
exhalant sa chaleur stupide et ses effluves nauséabonds et fixant le visage de
Louis comme s’il était capable de lire ses pensées à mesure qu’elles défilaient
dans son crâne.
Il ouvrit la porte et il jeta le chat dans le garage, un poil trop brutalement,
en lui lançant :
— Casse-toi. Va-t’en étriper une souris ou Dieu sait quoi.
Church entra lourdement en contact avec le sol, ses pattes arrière
s’affaissèrent sous lui et il s’affala brièvement sur l’arrière-train. Il coula un
regard en direction de Louis, qui crut entrevoir une flamme meurtrière au
fond de ses yeux verts, puis il s’éloigna de son pas titubant et disparut.
« Bon Dieu, Jud, se dit Louis, vous auriez mieux fait de la boucler ! »
Il se dirigea vers l’évier, ouvrit le robinet et se savonna les mains et les
poignets avec autant de vigueur qu’un chirurgien qui se prépare à opérer.
On fait ça parce que ce lieu prend possession de vous… vous vous inventez
des raisons… qui paraissent solides… mais ce qui vous pousse vraiment à
faire ça, c’est qu’une fois que vous avez été là-haut, vous vous appropriez
l’endroit et vous devenez sa chose du même coup… vous vous trouvez les
meilleures raisons du monde…
Non, ce n’était pas la faute de Jud. Il était allé là-bas de son plein gré,
personne ne l’y avait forcé.
Il n’y avait pas de raison qu’il fasse porter le chapeau au vieil homme.
Il ferma le robinet, prit un torchon sur le porte-serviettes et entreprit de se
sécher. Tout à coup, il interrompit son mouvement et il fixa d’un œil
hypnotisé le petit rectangle de ténèbres qui se découpait en face de lui dans le
panneau supérieur de la fenêtre à guillotine.
« Est-ce que ça signifie que je me suis approprié l’endroit, moi aussi ?
Que je suis devenu sa chose à mon tour ? Non. Il faudrait encore que je le
décide. »
Il raccrocha le torchon sur sa barre et il remonta à l’étage.
Rachel était au lit, les couvertures remontées jusqu’au menton, et elle
tenait Gage pelotonné contre elle. Elle regarda Louis avec un air d’excuse.
— Ça ne t’ennuie pas, chéri ? Rien que cette nuit ? Je me sentirai mieux si
je le garde près de moi – il est brûlant.
— Ça ira, va, dit Louis. Je dormirai en bas sur le canapé-lit.
— Sûr ? Tu n’es pas fâché ?
— Non. Ça ne peut pas faire de mal à Gage, et toi ça te fera du bien. (Il
s’interrompit, sourit et poursuivit :) Évidemment, il y a des chances qu’il te
refile son virus. C’est même quasiment garanti. Mais je suppose que ça ne te
fera pas changer d’avis, n’est-ce pas ?
Rachel lui rendit son sourire et elle secoua négativement la tête.
— De quoi est-ce qu’Ellie se plaignait, Lou ?
— De Church. Elle voulait que je le vire de chez elle.
— Ellie voulait que tu vires Church ? Mais c’est le monde à l’envers.
— Ça, tout à fait, approuva Louis, puis il ajouta : Elle prétendait qu’il
sentait mauvais, et à vrai dire il m’a bien semblé qu’il avait une drôle d’odeur.
Il s’est probablement roulé dans un tas de fumier, ou quelque chose.
— Pauvre Ellie, dit Rachel en se retournant sur le côté. Tu ne peux pas
savoir à quel point Church lui a manqué. Autant que toi, à mon avis.
— Tiens donc, dit Louis.
Il se pencha sur sa femme et lui effleura la bouche d’un baiser.
— Dors à présent, Rachel.
— Je t’aime, Lou. Je suis si heureuse d’être rentrée. Excuse-moi pour le
canapé.
— Ça ne fait rien, fit Louis en éteignant la lumière.
Il ôta les coussins du canapé, les empila par terre et tira le lit pliant en
essayant de se préparer mentalement à l’idée que la barre transversale du
sommier lui briserait les reins toute la nuit à travers le mince matelas en
mousse. Le lit était muni d’une housse et d’un drap, c’était toujours ça de
gagné. Il alla prendre deux couvertures sur l’étagère du haut de la penderie de
l’entrée et il les disposa sur le lit. Il commença à se déshabiller, mais il
s’interrompit presque aussitôt.
« Quelque chose te dit que Church est de nouveau dans la maison, hein ?
Bon, eh bien, tu n’as qu’à faire une petite tournée d’inspection. Ça ne mange
pas de pain, même si c’est idiot. Tu seras rassuré, comme Rachel. Et toi, au
moins, tu ne risques pas de choper un virus en vérifiant que les portes sont
bien fermées. »
Il fit un tour complet du rez-de-chaussée en vérifiant soigneusement toutes
les portes et toutes les fenêtres. La maison était hermétiquement bouclée, et il
n’y avait pas trace de Church.
— Et voilà ! fit-il tout haut. Ça me ferait mal que t’arrives à t’introduire ici
cette nuit, crétin de chat.
Après quoi il souhaita in petto à Church de bien se geler les couilles.
Façon de parler, bien sûr, puisqu’il n’en avait plus, de couilles.
Il éteignit les lumières et se mit au lit. La barre d’acier lui pénétra
instantanément dans les reins ; il se dit qu’il n’allait sûrement pas fermer l’œil
de la nuit et la seconde d’après il sombra comme une pierre. Au moment de
s’endormir, il était recroquevillé sur le flanc au bord du lit pliant, dans une
position très précaire, et à son réveil il se retrouva…
… dans l’ancienne nécropole des Micmacs, par-delà le Simetierre des
animaux. Cette fois, il était seul. Il avait tué Church de ses propres mains, et
pour une raison ou une autre il avait décidé de le ramener à la vie une
seconde fois. Qu’est-ce qui pouvait bien l’inciter à faire une chose pareille ?
Alors, là, mystère et boule de gomme ! Seulement, ce coup-ci, il l’avait enfoui
plus profondément et le chat ne pouvait pas se frayer un passage à travers la
couche de terre trop épaisse. Louis l’entendait crier quelque part sous le sol.
Ses cris ressemblaient à des pleurs d’enfant. Le son montait par tous les pores
de la terre, il traversait sa chair caillouteuse – d’où s’exhalait aussi l’odeur
de Church, cette puanteur doucereuse et fade de viande putréfiée. Rien qu’à
humer ces miasmes écœurants, Louis se sentait oppressé, comme s’il avait un
poids sur la poitrine.
Ces cris… ces pleurs…
… les pleurs continuaient…
… et il avait toujours ce poids sur la poitrine.
— Louis !
C’était la voix de Rachel, tremblante d’angoisse.
— Louis, viens vite !
C’était même plus que de l’angoisse : une véritable terreur. Et ces cris
étranglés, désespérés… Gage !
Les paupières de Louis se soulevèrent et il vit deux yeux verts pailletés de
mouchetures jaunes qui le fixaient. Ils étaient à moins de dix centimètres des
siens. Church était couché sur sa poitrine, ramassé sur lui-même comme un de
ces démons suceurs d’haleine des contes de bonne femme. Il dégageait des
effluves putrides qui s’élevaient en lentes vagues jusqu’aux narines de Louis.
Et il ronronnait.
Louis laissa échapper un cri d’horreur et de surprise mêlées.
Automatiquement, il leva les deux bras et mit ses mains ouvertes devant lui
dans une attitude défensive. Church sauta du lit, atterrit pesamment sur le
flanc et s’éloigna de son pas trébuchant.
« Ah, mon Dieu, la Bête était sur moi ! La Bête était vautrée sur moi ! »
Il n’aurait pas éprouvé un dégoût plus intense s’il s’était réveillé avec une
araignée dans la bouche.
L’espace d’un instant, il crut qu’il allait vomir.
— Louis !
Il rejeta les couvertures et tituba jusqu’à l’escalier.
Dans le rai de lumière qui s’échappait de la porte entrebâillée de leur
chambre, il distingua la silhouette de Rachel debout, en chemise de nuit, au
sommet des marches.
— Louis, Gage a recommencé à vomir… Je crois qu’il est en train de
s’étouffer… J’ai peur.
— J’arrive.
Louis gravit l’escalier pour la rejoindre en se disant : « Il est entré dans la
maison. Je ne sais pas comment mais il est entré. Par la cave, probablement.
Il doit y avoir un carreau cassé à la cave. Oui, forcément, c’est la fenêtre du
soupirail. J’irai vérifier demain en rentrant du boulot. Ou même avant de
partir, tiens ! Je…»
Les pleurs de Gage cessèrent brusquement et une série d’affreux
gargouillis étranglés leur succéda.
— Louis ! hurla Rachel.
Louis se rua à l’intérieur de la chambre. Gage était allongé sur le flanc, et
un filet de vomissure s’écoulait de sa bouche sur la vieille serviette de toilette
que Rachel avait étalée sous lui. Il vomissait, mais beaucoup trop peu.
Apparemment, le plus gros était resté coincé au fond de son gosier, et son
visage était en train de virer à l’écarlate. Il suffoquait.
Louis prit l’enfant sous les bras et il le souleva en notant distraitement au
passage que ses aisselles dégageaient une chaleur de four sous le tissu-éponge
de sa grenouillère. Il le posa sur le ventre en travers de son épaule comme
pour lui faire faire son rot, puis il se projeta brusquement vers l’arrière, en
entraînant l’enfant dans son mouvement. Le cou de Gage fut violemment
secoué, il émit une espèce d’aboiement et cracha d’un coup une énorme
masse de vomissure agglutinée qui s’éparpilla en l’air, aspergeant
copieusement le plancher et la coiffeuse. Gage se remit aussitôt à pousser des
braillements déchirants qui résonnèrent comme une musique suave aux
oreilles de Louis. Pour brailler aussi fort que ça, il fallait avoir des poumons
débordant d’oxygène.
Les genoux de Rachel fléchirent sous elle et elle s’écroula sur le lit, la tête
dans les mains. Elle tremblait de tous ses membres.
— Il a failli mourir, hein, Louis ? Il a failli s’étouff… Ô mon Dieu !
Louis se mit à aller et venir à travers la pièce, son fils dans ses bras. Les
pleurs de Gage se muèrent progressivement en geignements assourdis, puis ils
s’apaisèrent. Il s’était pratiquement rendormi.
— Il y avait neuf chances sur dix pour qu’il évacue ça tout seul, Rachel. Je
lui ai juste prêté main-forte.
— Mais il s’en est fallu de peu quand même, dit Rachel.
Elle leva la tête et regarda Louis. Ses yeux soulignés de cernes livides
étaient pleins d’une stupeur incrédule.
— Il s’en est fallu d’un cheveu, Louis !
Il la revit soudain dans la cuisine inondée de soleil, en train de lui crier : il
ne va pas mourir ! Personne ici ne va mourir !
— Chérie, dit-il, notre existence à tous ne tient qu’à un cheveu. En
permanence.
C’était le lait qui avait déclenché les vomissements de Gage ; Louis en
était quasiment certain. Vers minuit, une heure après que Louis se fut couché,
Gage s’était réveillé en pleurs. Rachel en avait déduit qu’il avait faim et elle
lui avait préparé un biberon.
Elle s’était rendormie avant qu’il ait fini de le boire.
Une heure après, l’enfant avait commencé à suffoquer.
Louis émit l’avis qu’il valait mieux éviter de lui donner du lait jusqu’à
nouvel ordre, et Rachel acquiesça d’un air presque penaud.
Quand Louis regagna le rez-de-chaussée, il était deux heures moins le
quart, mais il passa encore quinze bonnes minutes à fureter partout en quête
du chat. Comme il le soupçonnait, la porte qui faisait communiquer la cuisine
avec la cave était entrouverte. Jadis sa mère lui avait parlé d’un chat qui avait
attrapé le coup pour ouvrir les portes munies de loquets à l’ancienne mode
semblables à celui qui commandait l’ouverture de la porte de la cave. Le chat
en question se hissait tout bêtement le long du battant et il donnait des coups
de patte à la clenche jusqu’à ce qu’elle se soulève du mentonnet. Louis
trouvait ce tour d’adresse bien sympathique, mais il n’avait nullement
l’intention de laisser Church s’y exercer trop souvent. Après tout, si la porte
de la cave comportait également un verrou, ce n’était pas pour rien. Ayant
découvert Church sous la cuisinière, où il somnolait, il l’empoigna par la peau
du cou et le porta jusqu’à l’entrée de devant, d’où il le jeta dehors sans
ménagement. Avant de regagner le canapé-lit, il alla refermer la porte de la
cave.
Et cette fois, il prit soin de pousser le verrou.
29
Le lendemain matin, la température de Gage était redevenue presque
normale. Ses joues étaient rouges et gercées, mais à part cela il avait l’œil vif
et une pêche d’acier. En l’espace d’une semaine, la parole lui était subitement
venue, à la place du tissu de borborygmes et d’onomatopées dont se
composaient jusque-là toutes ses conversations, il débitait à présent des
flopées de mots. Et il répétait pratiquement chaque parole que l’on proférait
devant lui. Mais tout ce qu’Ellie voulait l’entendre dire, c’était « merde ».
— Dis merde, Gage, lui suggéra-t-elle entre deux bouchées de porridge.
— Merde, Gage, déclara obligeamment l’enfant qui était installé quant à
lui devant un bol de Cocoa Bears, ces petites boulettes de céréales chocolatées
qu’il affectionnait.
Louis avait autorisé le porridge, à condition que Gage veuille bien se
contenter d’une quantité de sucre très minime. Et, pour ne pas changer, Gage
préférait nettement tartiner la table de sa bouillie que de la manger.
Ellie se tordait comme une petite folle.
— Dis prout, Gage, fit-elle encore.
— Prout-Gage, dit Gage et un sourire radieux s’étala sur son visage
barbouillé de bouillie brunâtre. Prout-merde ! ajouta-t-il.
Louis et Ellie n’y tenaient plus. Ils éclatèrent de rire simultanément.
Mais Rachel n’avait pas l’air si amusée que ça.
— Bon maintenant, ça suffit, dit-elle en tendant une assiettée d’œufs à
Louis. Vous avez dit assez de gros mots pour aujourd’hui.
— Prout-merde, prout-merde, prout-merde ! psalmodia Gage avec entrain
et Ellie dissimula son rire en se couvrant la bouche d’une main.
Un tic de contrariété retroussa brièvement la lèvre supérieure de Rachel.
Louis lui trouvait bien meilleure mine en dépit de la nuit mouvementée
qu’elle venait de passer. C’était sans doute le soulagement qui lui avait
redonné du tonus. Gage paraissait guéri, et elle avait retrouvé le cocon
familial.
— Change de disque, Gage, tu veux ? fit-elle.
Histoire de rompre la monotonie, Gage s’écria : « Joli ! » et il rendit toute
la bouillie qu’il avait avalée dans son bol.
— Mweuark ! Dé-goû-tant ! cria Ellie en se levant d’un bond et en
s’enfuyant.
Louis fut pris d’un fou rire irrépressible. Il rit aux larmes, et ses larmes
furent si abondantes qu’il se remit à rire encore plus fort. Rachel et Gage le
regardaient avec effarement, comme s’il avait perdu la raison.
Non, je ne suis plus fou ! aurait-il pu leur dire. Je l’ai été, mais je suis à
nouveau sain d’esprit. Je crois que ça va aller à présent.
Est-ce que c’était vraiment terminé ? Il n’en savait rien, mais il lui
semblait qu’il suffirait qu’il ait le sentiment que tout était rentré dans l’ordre
pour que les choses aillent bien.
Et les événements lui donnèrent raison – du moins pour un temps.
30
Le virus de Gage resta en suspens une semaine encore – avec des hauts et
des bas – puis il s’éclipsa.
Une semaine plus tard, il contracta une bronchite qui n’était pas trop
méchante, à part qu’elle se communiqua à Ellie. Rachel l’attrapa à son tour et
ils passèrent toute la première quinzaine de décembre à graillonner et à
expectorer comme trois vieux asthmatiques en prenant des airs de chien battu.
La contagion épargna Louis, et Rachel semblait le prendre comme une espèce
d’affront personnel.
À l’université, la dernière semaine de cours fut particulièrement épique,
non seulement pour Louis, mais aussi pour Steve, Surrendra et Charlton. La
grippe n’avait pas encore frappé, mais par contre la bronchite faisait des
ravages et ils se retrouvèrent aussi avec plusieurs cas de mononucléose et
quelques pneumonies bénignes. Et l’avant-veille des vacances de Noël, six
garçons qui appartenaient tous à la même fraternité leur furent amenés d’un
coup par des copains compatissants. Ils étaient tous les six lamentablement
ivres, et ils chialaient à qui mieux mieux. Ils s’étaient entassés à six sur un
toboggan canadien (à cinq en fait, le sixième s’étant juché sur les épaules du
dernier, d’après ce que Louis avait cru comprendre) et ils s’étaient lancés du
haut de la colline au-dessus de la centrale thermique. Drôlement fendard,
comme idée. Seulement voilà, le toboggan avait pris beaucoup trop de vitesse,
une violente embardée l’avait expulsé hors de la piste et il était allé s’écraser
contre un des canons de la guerre de Sécession qui montent la garde au pied
de la colline. Bilan : deux bras cassés, un poignet démis, un total de sept côtes
fêlées, une fracture du crâne et d’innombrables contusions. Seul de toute la
bande, le garçon qui s’était juché sur les épaules du lugeur de queue s’en était
tiré indemne. Au moment où le toboggan avait percuté le canon, le petit
veinard était parti en vol plané et il avait atterri la tête la première dans un
gros monticule de neige.
Soigner les rescapés de ce naufrage imbécile n’avait rien eu de drôle, et
Louis les avait copieusement vitupérés, tandis qu’il recousait leurs plaies,
bandait leurs membres démis et examinait leurs pupilles.
Mais plus tard, en racontant toute l’histoire à Rachel, il avait à nouveau été
pris d’un fou rire inextinguible.
Rachel l’avait regardé d’un drôle d’air ; visiblement, elle ne comprenait
pas ce que ça avait de comique, et Louis ne pouvait pas le lui dire. L’accident
avait été spectaculaire et personne n’y avait laissé sa peau.
Son rire était dû pour une part au soulagement, et pour une part aussi à un
sentiment de triomphe – Louis, tu as fait des étincelles aujourd’hui ! Personne
ne t’a claqué dans les bras !
La bronchite à répétition qui semait la zizanie au sein de la famille Creed
se calma enfin à l’approche des vacances scolaires (l’école d’Ellie fermait ses
portes le 16 décembre), si bien qu’ils abordèrent tous les quatre avec une
égale bonne humeur la période des fêtes de Noël, qu’ils entendaient bien fêter
joyeusement et à l’ancienne mode campagnarde. La maison de North Ludlow
leur avait paru un peu étrange lorsqu’ils y avaient pour la première fois
pénétré au mois d’août (étrange et même hostile puisque, à peine arrivés, Ellie
et Gage s’étaient fait simultanément l’une ouvrir un genou par une pierre
coupante l’autre piquer par une abeille), mais à présent ils s’y sentaient
vraiment chez eux.
Le soir de Noël, quand les enfants furent enfin endormis, Louis et Rachel
se faufilèrent au grenier comme des voleurs et ils en descendirent en tapinois,
les bras chargés de paquets multicolores qui contenaient toutes sortes de
cadeaux : des voitures de course format boîte d’allumettes pour Gage (qui
venait de découvrir les joies des autos miniatures), des poupées Barbie et Ken
pour Ellie, un tricycle Batman, des habits de poupée, une petite cuisinière
jouet avec une minuscule ampoule qui s’allumait quand on ouvrait la porte du
four, et diverses autres babioles.
Louis était en robe de chambre, et Rachel arborait un pyjama d’intérieur
en soie. Ils s’assirent côte à côte dans la lueur clignotante des guirlandes de
l’arbre de Noël, et ils se mirent en devoir de disposer tout cela en bon ordre. Il
y avait bien longtemps que Louis n’avait pas passé une aussi délicieuse
soirée.
Un feu crépitait dans la cheminée et de temps à autre, l’un d’eux se levait
pour aller y jeter une autre bûche de bois de bouleau.
À un moment, Winston Churchill fit mine de vouloir se frotter contre
Louis, qui le repoussa d’un pied négligent en fronçant machinalement le nez –
cette odeur ! Quelques instants plus tard, Church tenta de se lover contre la
jambe de Rachel, mais elle l’écarta d’une légère tape assortie d’un « Kss ! »
impatient, sur quoi elle se frotta distraitement la paume contre la cuisse de son
pyjama de soie, comme on peut le faire lorsqu’on a l’impression d’avoir
touché quelque chose de sale ou d’infecté. Louis eut le net sentiment que
Rachel ne se rendait même pas compte de ce qu’elle était en train de faire.
Church se dirigea sans hâte vers la cheminée et il s’affala lourdement sur
les dalles de protection en brique. Le chat paraissait avoir perdu toute son
ancienne grâce depuis cette nuit fatidique à laquelle Louis s’interdisait de
penser trop souvent. Et il n’avait pas perdu que cela. Dès le début, Louis avait
perçu ce subtil changement, mais il lui avait fallu un bon mois pour le repérer
précisément. Church ne ronronnait plus jamais ; jadis, pourtant, et surtout en
dormant, il émettait un vrombissement incroyablement sonore. À tel point
même que Louis était parfois obligé de se lever et d’aller fermer la porte de la
chambre d’Ellie parce que ce bruit de moteur l’empêchait de dormir.
À présent, le chat dormait dans un silence de pierre. Comme un mort.
Non, s’objecta Louis à lui-même, il y avait eu une exception. La nuit où il
s’était réveillé sur le canapé-lit et avait trouvé Church pelotonné sur sa
poitrine comme un édredon puant, le chat ronronnait, ou en tout cas il émettait
un son qui ressemblait à un ronronnement.
Mais ainsi que Jud Crandall l’avait prophétisé, la transformation de
Church n’avait pas eu que des effets purement négatifs. Grâce à lui, Louis
avait découvert un carreau cassé dans la cave ; il avait dû faire venir un vitrier
pour le remplacer, mais cela leur avait tout de même fait économiser un joli
paquet de dollars en leur épargnant de brûler inutilement une quantité de fuel
appréciable. Le soupirail se trouvant derrière la chaudière, il n’aurait sans
doute pas décelé cette vitre brisée avant des semaines (des mois peut-être) si
Church n’avait pas attiré son attention dessus. On pouvait donc dire qu’il lui
devait une certaine reconnaissance.
Ellie ne laissait plus Church dormir dans sa chambre, d’accord, mais il lui
arrivait parfois, lorsqu’elle était devant la télé, de laisser le chat s’assoupir
dans son giron. Quoique la plupart du temps, se dit Louis en farfouillant dans
le sachet qui renfermait les bidules en plastique avec lesquels il était censé
fixer le carénage du tricycle d’Ellie, elle le fît descendre au bout de quelques
minutes en lui disant : « Va-t’en, Church, tu pues ». Mais elle le nourrissait
avec autant de régularité et d’affection qu’avant, et Gage lui-même ne
répugnait pas à tirer occasionnellement la queue de ce brave vieux chat –
Louis y voyait plutôt une marque d’amitié que de la cruauté délibérée, et il
trouvait que Gage avait l’air d’un minuscule sonneur de cloches arc-bouté sur
une corde bizarrement poilue. Dans ces cas-là, Church, avec des gestes lents
et gourds, allait se réfugier sous un radiateur, hors de portée de l’enfant.
« Le changement aurait peut-être été frappant s’il s’était agi d’un chien,
songea Louis. Mais les chats sont des animaux si indépendants. Ils sont
fantasques imprévisibles. Ils ont même un petit côté spirite, tiens. » Au fond,
il n’y avait rien d’étonnant à ce que les anciens pharaons eussent tenu à faire
momifier leurs chats familiers et à les faire placer auprès d’eux dans leurs
mausolées triangulaires afin qu’ils leur servent de guides pour passer dans
l’autre monde. Ce sont des animaux tellement bizarres…
— Comment tu t’en tires avec ce tricycle, mon grand ?
Louis exhiba fièrement l’objet, dont il avait enfin achevé l’assemblage, et
lança le cri de triomphe de Super Dingo : « Ta-da-da ! »
Rachel tendit le doigt en direction du sachet, qui contenait encore trois ou
quatre schmilblicks en plastique.
— Et ça, c’est quoi ? demanda-t-elle.
— Des pièces de rechange ? suggéra Louis avec un sourire coupable.
— Espérons-le, dit Rachel, sans quoi notre petite morveuse bien-aimée va
se casser la margoulette.
— Non, ça, c’est programmé pour plus tard, dit Louis avec une grimace.
Pour ses douze ans, quand elle voudra faire de l’épate avec sa planche à
roulettes neuves.
— Doc, tu n’es qu’un sale vieux babouin ! s’exclama Rachel avec une
feinte indignation.
Louis se mit debout, plaça ses deux poings sur ses reins et s’étira le torse.
Ses vertèbres craquèrent.
— Voilà, tous les jouets sont en place, dit-il.
— Et ils sont entiers. Tu te rappelles l’année dernière ? interrogea Rachel
en riant, et Louis eut un sourire.
L’année précédente, ils s’étaient débrouillés pour n’acheter pratiquement
que des jouets en kit, et ils avaient dû ramer jusqu’à près de quatre heures du
matin pour les assembler tous. Ils étaient montés se coucher en ronchonnant,
ils s’étaient levés de mauvais poil et Ellie n’avait même pas attendu que la
journée de Noël soit terminée pour décider que tout compte fait elle s’amusait
mieux avec les emballages qu’avec ce qu’ils contenaient.
— Mweuark, dé-goû-tant ! gémit Louis en parodiant sa fille.
— Viens, dit Rachel, allons au lit que je te fasse un petit cadeau prématuré.
— Femme, dit Louis en se rengorgeant, ce n’est pas un cadeau, puisque je
suis ton seigneur et maître et que tu me le dois.
— Cause toujours, fit Rachel, tu m’intéresses.
Puis elle se mit à rigoler dans sa barbe, une main sur la bouche. Dans ces
instants-là, elle ressemblait énormément à Ellie – et à Gage.
— Attends une minute, dit Louis. J’ai encore un truc à faire.
Il courut jusqu’à l’entrée, ouvrit la penderie et en sortit une de ses bottes.
Ensuite, il se dirigea vers la cheminée et ôta le pare-feu grillagé qui protégeait
l’âtre.
— Louis, qu’est-ce que tu tra…
— Tu vas voir.
Du côté gauche du foyer, le feu était éteint et il ne restait plus qu’un tapis
épais de cendres grises et floconneuses. Louis enfonça la semelle de la botte
dans la cendre, laissant une empreinte profonde. Puis il marqua de la même
manière le dallage de brique, en maniant sa botte comme un tampon de
caoutchouc géant.
— Et voilà, dit-il après avoir rangé la botte dans le placard. Tu aimes ?
Rachel s’était remise à rire.
— Ô Louis, Ellie va sauter au plafond en voyant ça !
Durant la première quinzaine de classe, une rumeur alarmante s’était
répandue à travers toute la maternelle : le Père Noël n’existait pas ! Le Père
Noël n’était en réalité que papa-maman ! Et la foi ébranlée d’Ellie en avait
encore pris un sérieux coup lorsqu’elle avait aperçu, quelques jours plus tôt,
un Père Noël maigre et hâve qui dégustait un cheeseburger au comptoir d’un
marchand de glaces du centre commercial de Bangor. Le Père Noël avait tiré
sa fausse barbe sur le côté afin de pouvoir manger plus confortablement, mais
ce n’était pas ça qui avait le plus troublé Ellie – c’était le cheeseburger lui-
même.
Rachel s’était évertuée à lui expliquer que les Pères Noël des grands
magasins, tout comme ceux de l’Armée du Salut, n’étaient que des
remplaçants que le véritable Père Noël était obligé d’embaucher parce qu’il
était bien trop occupé lui-même à dresser son inventaire final et à lire les
missives de dernière minute pour pouvoir cavaler d’un bout de l’univers à
l’autre et faire toute sa promotion seul, mais ce cheeseburger avait laissé Ellie
bien dubitative.
Louis remit le pare-feu en place avec soin. À présent, il y avait deux
empreintes de pas bien nettes dans la cheminée, l’une dans les cendres et
l’autre sur les briques de l’âtre. Elles étaient pointées toutes les deux en
direction de l’arbre de Noël ; ainsi, on avait l’impression que le Père Noël
avait agilement atterri sur un pied et qu’il s’était immédiatement avancé pour
déposer le lot de joujoux destiné à la famille Creed. L’illusion était parfaite
aussi longtemps qu’on ne remarquait pas qu’il s’agissait de deux pieds
gauches ; et Ellie avait beau être fine mouche, elle n’était tout de même pas
aussi perspicace que ça.
— Je t’aime, Louis Creed, dit Rachel en l’embrassant.
— En m’épousant, tu as décroché le gros lot, baby, fit Louis avec un
sourire parfaitement sincère. Reste avec moi, et je ferai de toi une star.
Ils se dirigèrent vers l’escalier. Louis désigna du bout du doigt la table de
bridge qu’Ellie avait placée devant la télé, et sur laquelle elle avait disposé
une poignée de biscuits aux flocons d’avoine, deux bouchées au chocolat
fourrées de crème et une boîte de bière Micheloeb, le tout accompagné d’une
petite carte sur laquelle elle avait inscrit en grosses capitales appliquées :
BON APPÉTIT, PAPA NOËL.
— Qu’est-ce que tu préfères ? demanda-t-il. Biscuit ou bouchée au
chocolat ?
— Bouchée au chocolat, dit Rachel, et elle l’enfourna aussitôt, tandis que
Louis retirait la languette de la boîte de bière.
— Si je bois une bière à cette heure-ci, ça va me flanquer des aigreurs
d’estomac.
— Foutaises, fit Rachel avec bonne humeur. Allez, Doc, quoi…
Louis reposa la bière et tout à coup il porta une main à la poche de sa robe
de chambre comme s’il venait brusquement de se rappeler quelque chose (en
fait, il n’avait pas oublié une seconde le petit paquet qu’elle contenait, et il en
avait senti le poids toute la soirée).
— Tiens, dit-il. C’est pour toi. Tu peux l’ouvrir tout de suite, il est plus de
minuit. Joyeux Noël, ma chérie.
Rachel retourna entre ses mains le petit paquet enveloppé de papier
argenté et entouré d’un ruban de satin bleu.
— Qu’est-ce qu’il y a là-dedans, Louis ?
— Sais pas, dit-il en haussant les épaules. J’ai oublié. Une savonnette ? Un
échantillon de shampooing ?
Rachel dénoua le ruban tout en marchant et elle ouvrit le paquet au
moment où elle posait le pied sur la première marche de l’escalier. En voyant
l’écrin de chez Tiffany, elle ne put retenir un cri. Elle retira le petit bourrelet
d’ouate qui protégeait son contenu puis elle resta pétrifiée, la bouche un peu
pendante.
— Alors ? interrogea Louis avec une pointe d’inquiétude dans la voix.
(C’était la première fois de sa vie qu’il lui offrait un bijou, et il avait un peu le
trac.) Il te plaît ?
Elle sortit le pendentif de son écrin, enroula la fine chaîne d’or autour de
ses doigts et leva le minuscule saphir vers le plafonnier de l’entrée. Il oscilla
paresseusement dans l’air, jetant autour de lui de froides lueurs bleues.
— Ô Louis, il est tellement merveilleux…
Sa voix se brisa, et Louis fut à la fois alarmé et touché en constatant
qu’elle avait les larmes aux yeux.
— Ah non, tu ne vas pas chialer, dis ! protesta-t-il. Allez, mets-le.
— Mais Louis, nous n’avons pas de quoi… tu n’as pas les moyens de…
— Chut ! fit-il. Depuis la Noël de l’an dernier, je me suis fait un bas de
laine – en grappillant un dollar par-ci, un dollar par-là. Et puis ce n’était pas
aussi cher que tu crois.
— Combien tu l’as payé ?
— Ça, Rachel, je ne te l’avouerai jamais ! s’écria Louis. Tout un régiment
de tortionnaires chinois n’arriverait pas à me le faire dire… Deux mille
dollars.
— Deux mille dollars ! (Elle se jeta dans ses bras avec impétuosité et le
serra contre elle avec tant de force qu’il fut à deux doigts de dégringoler
jusqu’au bas de l’escalier.) Ô Louis, tu es complètement cinglé !
— Mets-le, dit-il à nouveau.
Cette fois, elle obtempéra. Il l’aida à boucler le fermoir puis elle se
retourna vers lui et déclara :
— Je vais monter dans la chambre pour me regarder. J’ai envie de me
pavaner un peu.
— Pavane-toi tant que tu veux, dit Louis. Moi, pendant ce temps-là, je vais
faire sortir le chat et éteindre les lumières.
— Je le garderai pour faire l’amour, dit Rachel en plantant son regard dans
le sien. Ce saphir sera l’unique rempart de ma nudité.
— Dans ce cas, abrège la pavane, dit Louis en riant.
Il prit Church dans ses bras. Depuis quelque temps, il n’avait plus guère
recours au balai, et il en concluait qu’une certaine familiarité s’était à nouveau
créée, vaille que vaille, entre le chat et lui. Il se dirigea vers le fond du
vestibule en éteignant les lumières au passage. Lorsqu’il ouvrit la porte qui
séparait la cuisine du garage, un courant d’air froid lui lécha les chevilles.
— Allez, Church, et joyeux No…
Sa voix s’étrangla dans sa gorge. Le cadavre d’un corbeau gisait sur le
paillasson de crin. L’oiseau avait le crâne en marmelade et une de ses ailes,
arrachée, était recroquevillée derrière lui comme une feuille de papier
calcinée. Instantanément, Church s’était mis à gigoter dans les bras de Louis
et dès qu’il l’eut lâché, il s’approcha du cadavre de l’oiseau et le flaira
avidement en frémissant du museau. Tout à coup, ses oreilles se couchèrent,
sa gueule se détendit brusquement vers l’avant, et il arracha l’œil gauche du
corbeau, qui était vitreux et d’un blanc lactescent.
Son mouvement avait été si vif que Louis n’eut même pas le temps de se
détourner.
« Church a encore frappé », se dit-il avec un léger haut-le-cœur. Il tourna
la tête, mais il n’avait pu s’empê