Levenement en Ligne
Levenement en Ligne
L’événement de réception. Un événement de parole du côté des publics.
Résumé
Cet article explore un phénomène de plus en plus présent dans les médias d’information en
ligne, à savoir, l’utilisation par les journalistes d’énoncés produits par les internautes en
réponse à des déclarations politiques. En recueillant ces données, le plus souvent sur Twitter
vu l’ergonomie de ces énoncés brefs, les journalistes se font écho des paroles des publics
médiatiques et construisent ce que nous appelons un « événement de réception ». Cet usage
s’inscrit dans la logique des médias sociaux, selon laquelle tout énoncé peut devenir
événementiel avec le cadrage adéquat.
Abstract
This paper explores how journalists are using discourse produced by ordinary citizens,
particularly twits written in response to a political statement. By collecting these easily
traceable reactions coming from online users, journalists amplify their voice and construct a
new kind of media event. This new trend fits into the social media logic, according to which
any reaction can become newsworthy with the right frame.
Resumen
Este artículo investiga un fenómeno cada vez más frecuente en los medios de información en
línea: la utilización por los periodistas de enunciados escritos por los internautas como
reacción a una declaración política. Al recolectar estas reacciones, mayormente provenientes
de Twitter (dada la ergonomía de sus enunciados breves), los periodistas construyen lo que
hemos llamado un “acontecimiento de recepción”. Esta tendencia refleja la lógica de los
medios sociales, según la cual cualquier enunciado puede ocupar la escena mediática con el
encuadre adecuado.
La notion d’événement politique en ligne nous invite à nous demander ce qui, dans la mise en
discours de l’événement, a changé avec le numérique. Nous entendons par événement en
ligne celui qui est mis en discours dans un environnement numérique et peut, pour cela,
adopter des caractéristiques des discours natifs du Web. Ainsi, s’il s’agit d’une nouvelle
catégorie ou sous-catégorie d’événement (ce qu’il faut encore démontrer), il faudra le situer
A paraître dans « L’événement politique en ligne », Brigitte Sebbah (éd.), Sciences de la société, n° 101
dans le dispositif sociotechnique qu’est le Web pour comprendre ce que le numérique a fait à
l’événement.
Interroger les mutations de l’événement en ligne implique nous pencher sur la question de la
réception. Parmi les changements provoqués par l’avènement du Web 2.0 dans le domaine du
journalisme, la participation des publics médiatiques constitue un enjeu majeur, comme en
témoigne la littérature scientifique consacrée au phénomène ces dernières années (voir par
exemple ces deux synthèses : Cheynel et Mercier 2014 ; Calabrese, Domingo et Pereira
2015). Ce nouvel acteur qu’est l’internaute, considéré comme un produser car il adopte une
attitude active face aux contenus médiatiques (et ce dans l’environnement numérique du
journal en ligne, et non dans le cadré privé de la cuisine familiale, le cadre professionnel de la
machine à café ou celui contrôlé et non interactif du courrier des lecteurs), va provoquer des
changements considérables dans la manière de consommer le discours journalistique. La
diversification des dispositifs dans lesquels les lecteurs peuvent s’informer ne fait que
multiplier les modes de consommation. Ainsi, lire une nouvelle est également partager,
commenter, socialiser la lecture, discuter, amender, critiquer ou encore construire son identité
en ligne (voir entre autres Calabrese 2016 ; Craft, Vos et Wolfgang 2016). Mais la
participation des publics va également donner naissance à de nouvelles pratiques dans la
manière de produire l’information, comme en témoignent de nombreux travaux publiés à ce
sujet (voir Mitchelstein et Boczkowski 2013).
Dans cet article, nous nous intéressons à un usage très particulier que les journalistes font des
interventions des internautes, lesquelles font partie du flux des big data produit
quotidiennement sur le Web. Ces interventions, glanées notamment sur des comptes Twitter,
sont utilisées par les journalistes pour prendre la température par rapport à un événement. En
cela, le site de microblogging remplit une fonction non pas de dissémination de l’information
mais de « radar », comme l’écrit Alfred Hermida : « it can be seen as a system that alerts
journalists to trends or issues hovering under the news radar. As Gillmor […] argues,
journalists should view Twitter as a collective intelligence system that provides early
warnings about trends, people and news (2010 : 302) ». Hermida appelle ce phénomène
ambient journalism, faisant par là référence à l’omniprésence et à la disponibilité de
l’information grâce aux médias sociaux.
En publicisant la parole des publics, comme les médias ont traditionnellement l’habitude de le
faire pour le discours politique, les journalistes construisent ce que nous appellerons un
« événement de réception » qui transforme profondément le statut de cette parole. Nous
A paraître dans « L’événement politique en ligne », Brigitte Sebbah (éd.), Sciences de la société, n° 101
avancerons que les médias d’information écrite adoptent, ce faisant, une logique propre aux
réseaux sociaux, qui érigent des énoncés provenant des publics en événement. Pour
développer cette hypothèse nous ferons appel à l’analyse du discours, dans le but d’expliquer
ce qu’est un événement discursif et comment celui-ci est utilisé pour construire l’actualité
politique. La notion d’événement discursif sera articulée avec les pratiques professionnelles
des journalistes, ce qui nous permettra d’observer une migration des usages propres aux
réseaux sociaux vers le discours journalistique.
Nous entendons par événement médiatique « une occurrence (c’est-à-dire ce qui advient dans
le monde phénoménal) perçue comme signifiante dans un certain cadre » (Krieg 2009) ; ainsi
l’événement « n’est-il pas une réalité brute mais une réalité signifiée qui demande à être
comprise » (Calabrese et Veniard à paraître). Par ailleurs, « la réception de l’événement est
indissociable de celui-ci, car c’est à ce moment-là qu’un sens social lui est attribué, sens qui
mobilise des informations factuelles, mais aussi des ressources symboliques et culturelles, des
croyances et des conventions sociales » (ibidem).
Or, tous les événements n’ont pas la même nature. En plus des occurrences phénoménales qui
font sens pour le corps social (une grève, un attentat, une canicule), des gestes ou des paroles
prononcées par certains acteurs provoquent souvent l’événement. Il en est ainsi des
polémiques, lapsus et autres petites phrases1 que les femmes et hommes politiques prononcent
dans différents contextes communicationnels (interview, meeting, émission télévisée). Si ces
segments de discours sont un objet d’analyse privilégié par les discursivistes, la définition du
phénomène (le fait qu’un énoncé constitue un événement) n’est pas pour autant stabilisée.
Pour la linguistique énonciative, qui est une linguistique de la parole, tout acte d’énonciation
est un événement, car elle implique « un acte individuel d’utilisation » (Benveniste 1974 :
80). A partir de là, la notion d’événement devient particulièrement productive dans les études
discursives, comme le note Alice Krieg (2009). Ainsi pour Michel Foucault (1969 : 34), tout
énoncé est un événement dans la mesure où pour l’analyser il faut se reporter à ses conditions
de production, qui sont évidemment uniques. Irene Fenoglio restreint un peu la notion
d’événement, en considérant que seulement certains phénomènes discursifs font événement
car ils constituent une rupture dans une série. Elle appelle « événements d’énonciation » des
1
« Ces brèves citations qui sont découpées pour être reprises dans les émissions d’information, car jugées
significatives dans un état déterminé de l’opinion » (Maingueneau 2006 : 111).
2
Ces « événements discursifs » sont à distinguer des « événements de discours » que sont les formules, « une
A paraître dans « L’événement politique en ligne », Brigitte Sebbah (éd.), Sciences de la société, n° 101
phénomènes de parole tels que des « malentendus, ce qu’il est convenu d’appeler les ‘lapsus’,
les mots d’enfants qui sur bien des points s’y apparentent, mais aussi certaines ruptures
marquées (silence, ou refus de poursuivre etc.) » (Fenoglio, 1997 : 41). Pour sa part, Alice
Krieg utilise les dénominations « événements discursifs » et « événements de parole » pour
désigner le phénomène des petites phrases2. En analysant l’énoncé « casse toi pauv’ con »
prononcé par Nicola Sarkozy, Sitri et Mellet (2012) parlent elles aussi d’événement discursif.
Tous ces concepts utilisent l’image de l’événement pour souligner l’unicité d’une production
discursive, qu’il s’agisse de n’importe quelle énonciation (Benveniste) ou énoncé (Foucault),
d’un accident d’énonciation (Fenoglio) ou d’une unité discursive qui devient remarquable
dans le discours social (Krieg, Sitri et Mellet). Or, ce sont notamment les événements
d’énonciation (comme le lapsus) et les événements discursifs (l’énoncé politique) qui
provoquent une rupture dans la scène de communication et demandent à être compris. Suite à
ces constats, nous définissons l’événement discursif comme tout événement de parole qui
donne lieu à un énoncé remarquable et remarqué par les médias d’information, c’est donc tout
à la fois ce qui est dit et la prise de parole (d’un acteur social éminent) qui font événement.
Ces énoncés (en général provenant d’acteurs politiques au sens large, y compris la société
civile) constituent une part importante du discours rapporté par les journalistes d’information.
En réalité, toute parole politique est une citation en puissance et un événement discursif
potentiel, car le discours journalistique est formaté pour mettre en exergue des unités de
discours (Krieg 2015) qui vont contribuer à construire l’actualité. Comme l’événement-
occurrence, l’événement-citation peut être exceptionnel ou routinier3, relevant la plupart du
temps de la simple déclaration d’un personnage public.
Comme n’importe quel événement, les événements discursifs font leur apparition dans le titre,
mais sont introduits comme tout énoncé rapporté : par des formes de discours direct, indirect
ou des formes mixtes :
Le rôle du média dans la médiatisation des événements discursifs est décisif car,
contrairement aux événements-occurrence, ils n’ont aucune remarquabilité (pour reprendre
l’expression d’Alice Krieg), aucune indépendance, ils sont découpés et rendus visibles
exclusivement par le travail journalistique. Comme les petites phrases, il s’agit d’un « objet
coproduit par les médias (c’est-à-dire non seulement par les journalistes mais aussi par les
médias en tant que dispositifs de médiation et de médiatisation) et les politiques (et par les
communicants qui en sont les auxiliaires) » (Krieg 2011 : 29).
Dans le cadre tendu des relations interculturelles en France, les propos de Valls (1) tiennent
lieu d’événement car ils représentent la voix officielle de l’Etat en faveur d’une certaine paix
sociale. Dans le discours rapporté en mode direct par Le Soir, l’événement est la prise de
parole du premier ministre « sorti de sa réserve », expression qui tient lieu d’introducteur de
discours rapporté. C’est donc tout à la fois la prise de parole et l’énoncé qui constituent
l’événement. Au minimum, toute citation politique rapportée nous dit que « un homme ou
femme politique a pris la parole et cette parole mérite d’être rapportée » ; dans certains cas,
l’événement de parole constitue une vraie rupture et peut atteindre le statut de citation
patrimoniale, ce qui n’est pas le cas la plupart du temps. Beaucoup de petites phrases ont cette
vocation mémorielle.
De plus en plus d’événements discursifs ont lieu dans un environnement numérique, terrain
privilégié de la communication politique. Certains dispositifs, comme Twitter et Facebook,
favorisent la production d’énoncés détachables en soumettant les discours à des contraintes
formelles particulières, comme le format court et l’absence de co(n)texte. Ainsi, on peut dire
que le statut Facebook et le tweet ont une énorme « détachabilité », car ces énoncés « se
donnent comme autonomes d’un point de vue textuel (pas besoin de prendre en compte ce qui
A paraître dans « L’événement politique en ligne », Brigitte Sebbah (éd.), Sciences de la société, n° 101
précède et ce qui suit pour les comprendre) » (Maingueneau 2012). Selon le linguiste, il s’agit
d’une « aphorisation primaire » car il n’y a pas de texte original dont l’énoncé se détache. Les
tweets en particulier sont facilement citables en raison de leur brièveté et leur autonomie
référentielle, deux caractéristiques que Maingueneau reconnaît aux énoncés détachables4.
Nous pouvons ajouter une autre caractéristique, pointée par Dana Boyd (2010), à savoir la
« searchability », c’est-à-dire le fait que les contenus sont clairement indexés et retraçables.
Toutes ces caractéristiques sont illustrées par l’exemple 3 :
Le rôle de Twitter comme source d’information pour les journalistes n’est plus à démontrer,
comme l’indiquent plusieurs études (Cheynel et Sebbah 2012, Moon et Hadley 2014, Pérez-
Soler 2016). Consciente de son potentiel pour façonner les pratiques journalistiques, la
plateforme a lancé en 2011 un guide pour tirer le meilleur parti du réseau de microblogging,
Tweeter for newsrooms. La logique algorithmique des réseaux sociaux numériques (RSN),
qui tend à mesurer la popularité d’une idée ou buzzword, est adoptée par les journalistes pour
gagner des followers et des likes, mais également pour prendre la température des
controverses numériques, dans lesquelles la parole profane et politique se croisent en
permanence.
C’est ici que la logique des RSN se greffe à la logique des médias d’information, lesquels se
nourrissent autant d’événements-occurrences que d’événements de parole. Or dans les RSN,
dont la logique est basée sur la production de contenu des usagers et la connectivité (Van
Dijck 2013a), tout énoncé peut devenir événementiel, et non seulement celui qui est produit
par des personnalités publiques. En cela, ces dispositifs avaient déjà emprunté à la logique
mass-médiatique, visible dans la présentation narrative de la Timeline de Facebook, dont José
Van Dijck dit qu’elle « gives each member page the look and feel of a magazine – a slick
publication, with you as the protagonist » (2013a : 55). Ainsi, sur les RSN, dont le but est de
4
La détachabilité d’un énoncé repose sur plusieurs marqueurs textuels et discursifs: la position saillante, la
valeur généralisante de l’énoncé, le recours à des figures au niveau formel ou sémantique (syllepse, métaphore),
le marquage métadiscursif de l’énoncé (Maingueneau 2012).
A paraître dans « L’événement politique en ligne », Brigitte Sebbah (éd.), Sciences de la société, n° 101
construire et gérer son image en ligne, les faits et gestes de chacun apparaissent comme autant
d’événements qu’on doit partager avec ses amis ou followers.
Le caractère événementiel des énoncés sur les réseaux sociaux repose sur trois facteurs. En
premier lieu, un tweet ou un statut Facebook sont événementiels au sens où ils sont des
occurrences uniques qui plus est surassertées. En deuxième lieu, l’énoncé fait événement par
sa médiatisation, qui a la capacité de modifier son statut. Comme l’a remarqué Jean Widmer
par rapport à la question des problèmes publics,
Une pensée échangée a plus de valeur qu’une pensée purement privée ; si cette pensée
est, par exemple, proposée au parlement, elle revêt une valeur nouvelle, dans ce cas
politique. […] Si cette pensée est ensuite reprise par la presse, elle acquiert encore une
nouvelle valeur – elle sort de l’espace public de l’arène politique pour entrer dans
l’espace public médiatisé (2010 : 207).
Par ailleurs, les pratiques de consommation numériques, selon lesquelles les internautes
consomment l’actualité du jour à la fois journalistique et sociale5, attestent du rapprochement
entre événement privé et événement médiatique.
En troisième lieu, tout énoncé produit dans les RSN annonce une chaine d’événements de
parole, puisqu’ils sont produits dans le but de provoquer des réactions. Ce sont à la fois les
usagers et les responsables de la plateforme qui cherchent ces réactions. Alors que les
premiers sont en quête de connexion (connectedness) dans le but de partager des données
entre eux, les seconds cherchent la connectivité (connectivity), dont le but est de partager des
donnés produites par les usagers avec des tiers (Van Dijck 2013a : 46-47). Ainsi, un énoncé
en appelle un autre, dont l’attente se verrait frustrée en l’absence de réaction. L’effet des RSN
est ainsi d’événementialiser les énoncés ordinaires et de les mettre côte à côte avec les
énoncés politiques très prisés par les médias.
Cette ergonomie de l’énoncé surasserté fait système avec l’injonction d’accorder une place
grandissante aux publics médiatiques, un « appel à l’activité » permanent comme l’appelle
Yves Jeanneret (2014). Ainsi, les événements discursifs, traditionnellement réservés à des
figures sociales médiatiques et rendus visibles par des types de textes institutionnels, se
déplacent vers des espaces publics-privés tels que les réseaux sociaux. Par le cadrage auquel
5
Selon une enquête du Pew Research Center datant de 2014, 48% des Américains accèdent à l’actualité
politique via Facebook ([Link]
ideology/).
A paraître dans « L’événement politique en ligne », Brigitte Sebbah (éd.), Sciences de la société, n° 101
le soumet le média d’information, l’énoncé écrit par un internaute acquiert le statut
d’événement discursif, avant réservé au discours politique ou à des acteurs saillants de
l’espace public. De cette manière, parmi la masse de user generated content, les
commentaires ordinaires surassertés deviennent une source d’information pour les
journalistes, qui disposent là d’un matériel prêt à l’emploi, formaté selon les contraintes mass-
médiatiques de l’événement de parole.
De la même manière que l’événement discursif politique est nommé par le biais d’une
panoplie de noms appartenant au champ sémantique du dire (dérapage –ex. 4–, propos –ex.
5–, bourde –ex. 12–, déclaration(s), sortie –ex. 7–, gaffe –ex. 8–), l’événement de réception
va être marqué comme tel par le discours médiatique grâce à des termes métalangagiers
comme tollé (ex. 5), polémique (7), protestations (ex. 5), débat (ex. 6) ou encore backlash en
anglais6 (ex. 8). Ces mots constituent des noms d’événements, ils font référence à des actions
ponctuelles, ancrées dans le temps et dans l’espace, et ce indépendamment d’un agent
(Vandevelde 2006).
La ministre des droits des femmes, Laurence Rossignol, a fait mercredi 30 mars un
parallèle entre les femmes qui choisissent de porter des vêtements islamiques et les
« nègres » qui étaient favorables à l’esclavage, avant de reconnaître une faute de
langage ». Ses propos ont suscité de nombreuses protestations sur les réseaux sociaux.
Une pétition a été lancée en ligne pour réclamer des sanctions à son égard.
6) « Papa où t’es ? » Le dessin en « une » de « Charlie Hebdo » blesse la Belgique (Big
Browser, blog de [Link])
Charlie Hebdo a consacré son dernier numéro aux attentats du 22 mars à Bruxelles. Le
journal, n’était en kiosque que le mercredi 30 mars, mais le dessin en « une » a été
partagé dès mardi sur les réseaux sociaux. Le dessin, fidèle à la philosophie de
l’hebdomadaire, n’a pas manqué de susciter le débat, et de heurter bon nombre
d’internautes, particulièrement dans le public belge.
Les mots soulignés par nous dans l’exemple 6 mettent en évidence la logique de l’événement
de réception : les publics (devenus internautes) réagissent à un événement de discours (la une
de Charlie Hebdo) par un autre (ici matérialisé et exemplifié par quelques tweets), transformé
en données quantifiables et retraçables par le biais du partage. L’événement de réception est
donc un type d’événement médiatique qui s’insère très logiquement dans les nouvelles
routines professionnelles des journalistes, lesquels disposent d’un énorme flux de données
quantitatives émanant des lecteurs (nombre de visites, likes, tweets, commentaires, temps
moyen de lecture par page, provenance des internautes, voir par exemple Christin 2015).
La parole des publics, ainsi mise en avant, se retrouve au même niveau que le discours
politique, au point de faire cause commune comme dans l’exemple 7 :
« costards », le ministre de l’Économie s’est agacé, répondant sur un ton pouvant
paraître méprisant : « Vous n’allez pas me faire peur avec votre tee-shirt (...) la
meilleure façon de se payer un costard, c’est de travailler ».
Des propos qui passent très mal du côté des réseaux sociaux, où internautes et
personnalités politiques se sont offusqués de l’attitude du ministre. À tel point qu’un
hashtag a rapidement émergé pour moquer le comportement d’Emmanuel Macron :
#UnTShirtPourMacron.
L’exemple 8 est intéressant car il superpose l’événement-occurrence (Trump a été reçu par
des manifestants mécontents) et l’événement de réception (il a été l’objet d’une réaction
violente sur Twitter de la part d’internautes Ecossais), ce qui renforce l’idée de l’événement
de réception comme forme d’action politique ou sociale :
Trump also faced a backlash after tweeting that people in Scotland were « going wild »
following the United Kingdom’s decision to leave the European Union. Many Scots are
angry at his tweet because most actually voted to remain inside the EU.
A paraître dans « L’événement politique en ligne », Brigitte Sebbah (éd.), Sciences de la société, n° 101
Le journal nous rappelle l’événement discursif ayant déclenché ce backlash : la Brexit gaffe
(ce dernier étant un nom d’événement), à savoir un tweet du candidat républicain sur le
Brexit.
9) Los memes tras el insólito error del periódico USA Today sobre Lionel Messi
Nous voyons qu’une première caractéristique des événements de réception est le fait de
subsumer la réaction des publics dans des métonymies telles que les réseaux sociaux, la toile
(10), la twittosphère (11) ou le Web (12), co-référents de les internautes :
10) Divorce de #Brangelina: la toile réagit avec des photos de Jennifer Aniston
([Link] 20/9/2016)
11) Le Nobel de littérature à Bob Dylan déchaîne les vents contraires sur la twittosphère
littéraire ([Link] 14/10/2016)
Ce 11 mai, une nouvelle bourde littéraire a fait la joie des internautes. […] A l’occasion
d’un meeting aux Pavillons-sous-Bois […] il a souhaité souligner l’importance de
l’éducation nationale. Et le chef de file de l’opposition d’appuyer ses propos par une
belle référence à un ouvrage classique... A ceci près que le livre, tel que mentionné par
l’ex-chef d’Etat, n’existe pas.
7
Si « meme » n’est clairement pas un nom d’événement, il peut cependant être considéré comme la trace de
celui-ci.
A paraître dans « L’événement politique en ligne », Brigitte Sebbah (éd.), Sciences de la société, n° 101
En deuxième lieu, les exemples montrent comment les médias inscrivent ces réactions dans
une logique événementielle en utilisant des noms d’événements. Nous adoptons ici une
perspective discursive qui ne questionne pas la nature événementielle des occurrences
présentées comme telles par les médias, mais se focalise sur la manière de mettre en discours
l’événement (Calabrese 2013). Ainsi, est un événement ce qui est présenté comme tel, mis en
discours selon une série de protocoles journalistiques. Dans les exemples que nous avons
analysés, la réponse à un événement discursif émanant notamment du monde politique ou
médiatique était une polémique, controverse, tollé, backlash.
Les internautes sont loin d’avoir apprécié. Les critiques ont plu sur les réseaux sociaux.
Elles lui reprochent notamment de faire un amalgame, d’associer islam et terrorisme.
Parfois, la réaction des publics est un élément parmi d’autres, comme dans l’exemple 14, qui
se focalise sur l’événement discursif (la campagne de Greenpeace) et mentionne en passant la
réponse des réseaux sociaux :
14) Une campagne explosive et ratée de Greenpeace contre les pesticides ([Link]
28.06.2016)
A paraître dans « L’événement politique en ligne », Brigitte Sebbah (éd.), Sciences de la société, n° 101
Sur Twitter, l’histoire provoque le courroux ou l’hilarité, certains postant les photos
d’un clavier maculé de jus séché ou d’un plafond éclaboussé d’un marron peu
appétissant. Preuve que les détonations ont pu être fortes.
Si nous avons insisté sur le noms servant à nommer l’occurrence (parfois remplacé par des
syntagmes verbaux) c’est parce qu’il est partie intégrante de l’événement de réception et sert à
le distinguer d’autres usages que les journalistes font des tweets, notamment de ce qui a été
appelé le journalisme citoyen, qui existe à des degrés divers selon les médias et les nouvelles
dont il s’agit. C’est le cas de l’exemple suivant, tiré du live du Soir après les attentats du 22/3
à Bruxelles, où les journalistes utilisent du matériel amateur :
15)
Le journaliste fait ici un usage plus classique des données produites par les internautes, dans
une situation où le lieu de l’événement est de difficile accès (Aubert 2011).
Après avoir passé en revue quelques exemples et décrit les caractéristiques principales de
l’événement de réception, nous pouvons nous poser la question s’agit-il d’une nouvelle
catégorie d’événement ? Le premier élément de réponse est qu’il s’agit d’un événement
discursif natif du Web, construit par les médias grâce à l’ergonomie des tweets et la
sercheability. La nature même des énoncés produits sur Twitter, couplé à l’injonction
médiatique de produire des nouvelles partageables et de se rapprocher du public, en font une
source d’information journalistique, que Canavilhas et Ivars appellent « sources 2.0 » car
c’est le Web collaboratif qui transforme des énoncés profanes produits dans un tout autre
contexte en une source potentielle8.
8
Les
auteurs distinguent entre les sources push (qui arrivent à la rédaction par le biais de différents dispositifs) et
pull (que le journaliste va chercher de sa propre initiative par le biais de mots clés dans différentes plateformes :
moteurs de recherche, sites, forums ou réseaux sociaux).
A paraître dans « L’événement politique en ligne », Brigitte Sebbah (éd.), Sciences de la société, n° 101
Ainsi, c’est grâce à la conjonction de plusieurs facteurs que les énoncés ordinaires accèdent à
la célébrité médiatique :
1) L’injonction des médias d’information d’accorder une place grandissante aux publics
médiatiques ;
3) L’événementialisation de la parole des publics qui découle de la nature même des RSN.
Le but de cet article était de montrer que, au-delà du phénomène des sources 2.0, amplement
documenté, les journalistes font un usage particulier des tweets pour identifier, ou plutôt
créer, des tendances du côté des publics et transformer ensuite cette parole en événement
discursif. Nous avons défini ce dernier comme un événement de parole qui donne lieu à un
énoncé remarquable et remarqué par les médias d’information. Si à la base ces tweets n’ont
pas pour vocation d’informer ou d’apporter un éclairage particulier sur un événement
(contrairement à celui de l’exemple 15, qui relève clairement de ce qui a été appelé du
journalisme citoyen), la mise en corpus par le journaliste (qui va rassembler quelques tweets
pour l’exemple) ainsi que le cadrage événementiel via les noms d’événements ou syntagmes
verbaux en font un matériel informatif.
Si la parole ordinaire peut passer du RSN au média d’information c’est parce que le discours
d’information la considère pertinente, car comme le note Taina Bucher,
(devenue à son tour événement discursif) convergent, nous permettant de matérialiser la
rumeur du Web, ce flux de données en continu qui peut, avec le cadrage adéquat, devenir
newsworthy.
Cette tendance à calquer la logique des médias sociaux s’inscrit dans la série de mutations qui
ont vu les médias glisser vers le numérique, en accordant une part chaque fois plus importante
à la réaction des publics médiatiques. La presse d’information perpétue ainsi la logique des
RSN selon laquelle un sujet, thématique ou idée accèdent à la popularité grâce à des mesures
algorithmiques. En publicisant les trendig topics, les journalistes se font une chambre d’échos
des médias sociaux, qui fonctionnent selon une logique qui est tout sauf spontanée, car elle
repose sur la visibilité et la traçabilité des énoncés produits. Comme le note José Van Dijck,
« the logic of social media […] is gradually dissipating into all areas of public life » (2013b :
3) ; cette logique permet aux énoncés des internautes de devenir des événements de parole qui
ont toute leur place dans la presse d’information en ligne, et qui font office de commentaire
de l’actualité politique.
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