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Guide Des Égarés: Jean D Ormesson

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milog.

com

JEAN D ’ ORMESSON
de l’Académie française

GUIDE
DES ÉGARÉS

GALLIMARD
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DU MÊME AUTEUR

Aux Éditions Gallimard


LA GLOIRE DE L’EMPIRE (« Folio », no 1065).
AU PLAISIR DE DIEU (« Folio », no 1243).
AU REVOIR ET MERCI.
LE VAGABOND QUI PASSE SOUS UNE OMBRELLE TROUÉE
(« Folio », no 1319).
DIEU, SA VIE, SON ŒUVRE (« Folio », no 1735).
DISCOURS DE RÉCEPTION DE MICHEL MOHRT À L’ACA-
DÉMIE FRANÇAISE ET RÉPONSE DE JEAN D’ORMESSON.
DISCOURS DE RÉCEPTION À L’ACADÉMIE FRANÇAISE
DE MARGUERITE YOURCENAR ET RÉPONSE DE JEAN
D’ORMESSON.
ALBUM CHATEAUBRIAND (Iconographie commentée).
GARÇON DE QUOI ÉCRIRE (Entretiens avec François Sureau)
(« Folio », no 2304).
HISTOIRE DU JUIF ERRANT (« Folio », no 2436).
LA DOUANE DE MER (« Folio », no 2801).
PRESQUE RIEN SUR PRESQUE TOUT (« Folio », no 3030).
CASIMIR MÈNE LA GRANDE VIE (« Folio », no 3156).
LE RAPPORT GABRIEL (« Folio », no 3475).
C’ÉTAIT BIEN (« Folio », no 4077).
JE DIRAI MALGRÉ TOUT QUE CETTE VIE FUT BELLE.

Suite des œuvres de Jean d’Ormesson en fin de volume


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guide des égarés


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JEAN D’ORMESSON
de l’Académie française

GUIDE
DES ÉGARÉS

gallimard   ÉDITIONS HÉLOÏSE D’ORMESSON


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Il a été tiré de l’édition originale de cet ouvrage


quatre-vingt-dix exemplaires sur vélin rivoli
des papeteries Arjowiggins numérotés de 1 à 90.

© Éditions Gallimard – Éditions Héloïse d’Ormesson, 2016.


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Mode d’emploi

Le titre de ce manuel de savoir-­vivre à l’usage


de ceux qui s’interrogent sur les mystères du
monde, je l’ai emprunté à Maimonide, philo-
sophe et médecin juif né à Cordoue, alors musul-
mane, au temps de Philippe Auguste, de saint
François d’Assise, de l’empereur Frédéric II et de
Saladin, il y a un peu moins de mille ans.
Aujourd’hui comme hier, nous sommes tous
des égarés. Nous ne savons toujours pas ce que
nous voudrions tant savoir  : pourquoi nous
sommes nés et ce que nous devenons après la
mort. Derrière les accidents de notre vie de
chaque jour qui suffisent à nous occuper, les
motifs et le sens de notre passage sur cette pla-
nète que nous appelons la Terre nous restent très
obscurs.

— 9 —
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Les pages qui suivent constituent un essai


de réponse à la question : Qu’est-­ce que je fais
là ?
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l ’ étonnement

Je suis là. J’existe. Vous êtes là. Vous existez.


Nous sommes là. Nous existons. Ne chipotons
pas. C’est un étonnement. C’est une stupeur.
Mais c’est comme ça. Nous participons tous
ensemble, sans avoir rien demandé, à une évi-
dence fragile, lumineuse et confuse à laquelle
nous tenons plus qu’à tout en dépit du mal qu’il
nous arrive d’en dire : la vie.
Autant que nous sachions et au moins
jusqu’à aujourd’hui, cette vie, qui est notre bien
le plus précieux, se déroule sur une planète pri-
vilégiée et banale, fraction minuscule et fran-
chement risible de l’immense univers.

— 11 —
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la disparition

Sur cette Terre où nous vivons, tout se hâte


de disparaître. C’est la règle. Personne n’y peut
rien. Le temps s’en va, les années s’en vont,
la vie s’en va, et nous nous en allons. Rien ne
dure. Tout passe. Sans la moindre exception.
Nos bonheurs, nos chagrins, nos habitudes, nos
croyances, nos langues, nos civilisations. Notre
Terre n’est qu’une longue ruine, et elle passera
tout entière. Et aussi notre Soleil et notre galaxie.
Et l’univers ? Longtemps, les hommes ont cru
que l’univers était éternel. Mais vers le début du
siècle dernier, par le calcul et l’observation, plus
près de la Genèse que de la plupart des philo-
sophes, la science a découvert qu’à la façon de la vie
l’univers aussi avait une histoire. Il a eu un début
et il aura une fin. Il passera comme les hommes.

— 12 —
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l ’ angoisse

À la question  : « Qu’y a-­ t‑il après notre


mort ? » comme à la question  : « Qu’y avait-­il
avant le début de l’univers et qu’y aura-­t‑il
après sa fin ? » plusieurs réponses s’opposent
et aucune ne s’impose.
La première : il n’y a rien.
La deuxième : il y a autre chose – par exemple
une infinité d’histoires, d’univers et d’esprits.
La troisième : il y a Dieu.
Et ces trois réponses, qui nous divisent si
fort, ne sont peut-­être pas incompatibles. Vous
pouvez soutenir par exemple que, radicalement
différent de tout ce qu’il nous est permis d’ima-
giner ou de concevoir, Dieu tire le monde de
rien –  c’est-­à-­dire de lui-­même où le tout et le
rien sont à jamais confondus.

— 13 —
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Entre le début et la fin, sur la nature, les


hommes, la marche des événements, nous
savons presque tout – et en tout cas de plus en
plus. Avant le début et après la fin, c’est une
autre histoire. Nous ne savons rien. Nous ne
pouvons rien savoir.
Un vide. Une angoisse. On dirait un secret.
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le secret

Enfermés dans le temps, dans l’histoire, dans


notre vie, dans le monde, nous avons le droit d’ima-
giner, avec incertitude et dans le vague, ce qu’il y
avait avant et ce qu’il y aura après. Nous ne pouvons
rien en dire d’incontestable ni de définitif. À nous,
les égarés, l’univers, le temps, l’histoire, le sens de
notre vie apparaissent comme un secret.
Tout secret suppose une vérité retenue et
cachée. Successeur d’une multitude de forces
magiques, puis d’une flopée de déesses et de dieux
à la généalogie compliquée. Dieu a longtemps été
le détenteur et le garant de cette vérité dissimulée.
Mais beaucoup, depuis un siècle ou deux – et même
avant, en moins grand nombre –, se demandent s’il
existe. Beaucoup assurent que non. Voir un secret
dans l’univers serait préjuger Dieu.

— 15 —
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l ’ énigme

Est-­il alors permis de parler d’une énigme ?


Mais, par définition, toute énigme a sa solution.
Peut-­être n’y a-­t‑il pas de solution au problème
posé par l’univers et par notre destin ? Il n’est
pas impossible que le monde soit absurde, que
tant de bien et tant de mal, tant de souffrances,
tant de bonheurs, tant de beauté et d’amour
tombent à jamais dans le néant et l’oubli et que
la vie, qui nous est si chère, n’ait pas le moindre
sens.

— 16 —
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le mystère

Plutôt qu’un secret ou une énigme, l’univers


est un mystère et notre vie est un mystère. Et il
nous est interdit de percer ce mystère.
Que faire ? Peut-­être vaudrait-­il mieux en
prendre notre parti ? À quoi bon nous débattre ?
Renonçons à connaître ce qu’il nous est impos-
sible de connaître. Fermons les yeux. Profitons
d’une existence qui est une sorte de miracle.
Soyons heureux.
Une voix venue nul ne sait d’où et qui ne se
lasserait jamais nous souffle pourtant en silence
que ce n’est pas tout d’être heureux. Nous ne
sommes pas là pour rigoler. Ou pas seulement
pour rigoler.
Mais alors pour quoi ? Seulement pour pas-
ser le temps ? Seulement pour nous ruer, pieds

— 17 —
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et poings liés, dans les charmes puissants et


amers de ce « divertissement » dénoncé par Pas-
cal ? Seulement, dans le meilleur des cas, pour
essayer de grappiller des bribes du peu toujours
changeant et déjà dépassé qu’il nous est permis
de savoir ?
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les nombres

Comment jeter un peu de lumière sur le mys-


tère dont nous sommes prisonniers ? Sur quoi
compter pour résoudre les problèmes qu’il
nous pose ? Compter, problèmes, résoudre. La
réponse est dans la question : sur les nombres.
Dans ce monde éphémère où règnent le chan-
gement et la précarité, les nombres semblent
apporter une sorte de nécessité et presque
d’éternité. Tout passe. Rien ne dure. Mais,
dans un triangle, le carré de l’hypoténuse est
égal, a toujours été égal et sera toujours égal
à la somme des carrés des deux autres côtés.
Et les trois angles du triangle valent à jamais
deux droits. Du coup, de grands esprits ont pu
soutenir que les nombres étaient antérieurs à
la pensée des hommes et même à la Création :

— 19 —
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« Dum Deus calculat fit mundus. Dieu calcule et


le monde se fait. »
Qui peut croire pourtant qu’il y ait des
nombres hors de l’espace et du temps ? Avant
l’explosion primordiale d’où sort notre univers,
avant le mur de Planck qui le protège de notre
curiosité comme dans l’éternité où chacun de
nous sera plongé après sa mort, il n’y a ni formes
ni couleurs, ni grand ni petit, ni long ni court,
ni haut ni bas. Il n’y a rien. Ou du moins rien
que nous puissions connaître. Il n’y a pas de
nombres.
Les nombres –  comme tout le reste  – ne
prennent un sens qu’avec les hommes, chez
les hommes, grâce aux hommes. La Terre est
minuscule, mais les hommes sont puissants.
Les nombres leur permettent d’explorer et de
comprendre le monde. Il n’y a pas de formule
de l’univers, mais, s’il y en avait une, elle serait
mathématique.
Les nombres ne servent pas seulement à
calculer. Sous les espèces de la quantité, ils
permettent de distinguer et d’unir. Ils sont le
socle, le ciment et peut-­être le sens de tout – et
du Tout.
Avant et après notre monde, il ne suffit pas

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de dire que toutes les vaches sont noires  : il


n’y a pas de vaches du tout. Pas question de les
compter. Dans le rien, tout est confondu. Dans
le monde où nous vivons, en revanche, il n’y a
pas seulement des vaches, mais des objets, des
individus, des idées, des sentiments distincts les
uns des autres et que nous séparons ou rassem-
blons grâce aux nombres. Il y a un Soleil, nous
avons deux yeux, la plupart des trèfles ont trois
feuilles, l’année compte quatre saisons, nous
avons cinq doigts à chaque main. Le monde
n’est que rencontres et combinaisons.
Surgissant d’un rien qui ne se distinguait
pas du tout, notre tout à nous, immense mais
limité, durable mais passager, aurait pu prendre
les visages les plus divers et les plus invraisem-
blables. Livré aux nombres qui règnent sur lui,
il est une collection dans l’espace et une succes-
sion dans le temps.
la science

Appuyée sur les nombres qui constituent à la


fois la matière de ses investigations et son ins-
trument de travail, la science, sous des noms
divers, déchiffre l’univers dans l’espace et le
temps. Elle monte très haut dans l’infiniment
grand, elle descend très bas dans l’infiniment
petit. Entre ces deux extrêmes, qui se répondent
l’un à l’autre, elle explore ce que nous appelons
le monde réel –  c’est-­à-­dire le nôtre. Presque
tout ce que nous savons de l’univers et de nous
– presque tout, mais pas tout – vient des nombres
et de la science.
Grâce aux nombres, la science contribue à
construire un avenir qui n’existe pas encore
et elle remonte dans un passé évanoui qu’elle
reconstitue jusqu’à le recréer. Au bout de ce

— 22 —

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