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Simondon G Imagination Et Invention-1965-1966 PDF

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tô5
T,4\
ou Ir,rÊun AUTEUR ç 5II GILBERT SIMONDON
3 ooË
Du Mod.e d'existence des objas techniqur-r, Paris, Aubier, l9y8 (réimpr. 1989, zoor).
L'Indiuidu et sa genèse physico-biologique, Paris, PUF, ry6+ (rééd. Grenoble, Millon,
rs9).
L'Indiuiduation psychique et collectiue, Paris, Aubier, 1989.
Deux leçons sur I'animal et l'homme,Paris, Ellipses, zoo4.
L'Inuention dans les techniques, Cours et conférences, Paris, Le Seuil, zoo5.
L'Indiuiduation à la lumière des notions dz forme et d'informatioz, Grenoble, Millon,
2OO5.
Cours sur la Perception Gg6+-rç6), Chatou, La Transparence, zoo6. IMAGINATION ET INVENTION
(t965-r966)

Edition établie par Nathalie Simondon


et présentée par Jean-Yues Chateau

*
LES EDITIONS DE r-A TRANSPARENc' I nHrlos""Jr?à
,
PRESENTATION

Une théorie de l'image


à la lumière de k notion d'inuention
et dr I'inuention à Ia lumière de k notion d'image

r. srTUATroN DU COURS nr. 1961-1966 OÂNS L'ENSETGNEMENT ET


t'c,uvnn DE GILBERT sIMoNDoN

Imagination et Inuention ' est un cours professé en 196;-1966, à Ia


Sorbonne (à I'Institut de Psychologie de la rue Serpente), dans le cadre
du certificat de psychologie générale qui, dans I'organisation des études
alors en vigueur, constituait la base des licences de psychologie et l'un
des quatre certificats obligatoires de la licence d'enseignement de philo-
sophie. Ce système, dont nous avons eu la chance de bénéficier juste
avant sa suppression à la fin de I'année suivante, ry66-r967, fut remplacé,
en philosophie, par une licence en trois années, dont tout enseignement
de psychologie fut supprimé. Ce cours est donc un ultime témoignage
de ce qui, vers la fin de cette époque, pouvait se faire dans cet enseigne-

t. Le cours sv Imagination et Inuention a été publié sous forme de polycopié distri-


bué aux étudiants, puis dans le Bulletin dz Psychologie entre novembre 1965 et mai ry66.
Nous en avons édité certains passages, qui correspondaient à l'invention dans le domaine
rsBN 978-2-3to5r-q7-8
des techniques, dans : Gilbert Simondon, L'Inuention dans les techniques, Cours et confé-
Dépôt légal : zoo8, octobre rences, Paris, Le Seuil, zoo5, édition établie et présentée par Jean-Yves Chateau. Pour ce
@ Les Éditions de La Transparence, zooS qui est d'une présentation simple de I'ensemble de la pensée de Simondon, on pourra
8, avenue des Pommerots, 784oo Chatou consulter none Vocabulaire dz Simondoz (Paris, Ellipses, zoo8 ; première édition dans
www. latrans parence. fr N Le Vocabukire [Link] philosophes, vol. V, Paris, Ellipses, zoo6). Dans la suite de cette
présentation, quand nous nous réftrerons au Cours sur Imagination et Inuention, nous
Assistante éditoriab :
Nathalie David s donnerons seulement I'indication de la page sans rappeler le titre.

\
r\
VIII IMAGINATION ET IN pnÉspNrettoN rx

ment de psychologie générale, qui constituait une part importante de la effet, si on le compare à celui qui avait été proposé aux étudiants trois
formation des philosophes, du moins de ce que Gilbert Simondon y ans auparavant, à la fois est nourri de réftrences internationales très
faisait, car il ne faut pas méconnaître la force de sa personnalité et son nombreuses à des travaux spécialisés de psychologie scientifique et
originalité. présente une conception d'une grande originalité, oir les autres doc-
Le Cours de ry65-r966 porte sur l'imagination et I'invention. D'un trines, notamment philosophiques, interviennent non pas tant pour être
certain point de vue, cela limitait par principe I'ampleur du dévelop- exposées, mais examinées, discutées, analysées, situées. Ce coprs est
pement et le degré de détail des analyses qu'il était possible de consacrer ainsi, en même temps, plus scientifique et technique par I'information
à chacune des deux notions, même si, on le verra, c'est une théorie qu'il expose, et plus théorique et philosophique par la conception d'en-
réunissant organiquement les deux qui est présentée ici, et oir, par semble qu'il propose. Des diverses doctrines étudiées, scientifiques ou
principe, aucune des deux ne peut pâtir de la place consacrée à I'autre. philosophiques, c'est la portée philosophique qui est avant tout et
Mais, de plus, divers éléments Peuvent être considérés en complément constamment recherchée, la manière dont elles permettent de construire
de ce cours, tant en ce qui concerne I'imagination que I'invention, qui non pas une théorie au sens d'une doctrine exclusive des autres, mais
étaient disponibles à l'époque pour les étudiants, outre ceux qui nous une perspective d'ensemble qui, sans chercher à discuter le détail des
sont accessibles aujourd'hui dans les cours ultérieurs de Simondon. autres doctrines si ce n'est pas utile au propos essendel, les présente
surtout pour faire apparaître par leur moyen les problèmes qu'on ne
a) En ce qui concerne I'irnagination, Simondon avait donné I'année peut manquer de se poser à propos de I'imagination. Simondon ne fait
précédente (1964-196), à la Sorbonne, un cours sur la perception', dans pas une grande confiance à la dialectique ou à la discussion réfutative
lequel il
abordait les relations entre perception et imagination, d'une pour avancer vers la vérité, ni même pour I'exposer. Bien sûr tout ne se
façon qui anticipe, nous y reviendrons, la perspective et les thèses du vaut pas, et sa ( théorie , disqualifie un certain nombre de thèses, mais il
.[Link] d. ry65-t966, en ce qu'elles ont de plus novateur et de plus cherche toujours avant tout ce qui peut être positif en elles et, chaque
radical. Dans la deuxième partie (à proPos de n I'image intra-perceptive fois que cela est possible, un point de vue suscepdble de faire apparaître
dans la percepdon des formes ) et du ( contour subjectif o, p' 8z), il se les thèses en conflit comme des positions qui ont quelque chose de juste
réftre explicitement à ce passage de son cours sur la perception. mais qui sont partielles, et qui se complètent lorsque I'on trouve le point
D'autre part, dans son cours sur lrnagination et Inaention (notam- neutre par rapport auquel elles se répartissent. La théorie recherchée est
ment dans les n lectures conseillées ) et dans la troisième Partie, p- r27 et celle qui permet de prendre les choses de façon suffisamment globale
r3o), Simondon renvoie à un cours sur I'imagination qui avait été fait en pour que les diverses réalités et les divers niveaux d'analyse, qu'il faut
ry62-r961 par un autre professeur de psychologie, Juliette Favez' savoir distinguer sans nécessairement les séparer, puissent être mis en
Boutonier, et publié au CDU (en 1965). Ce cours présentait les princi- relation. C'est ce que I'on peut rapporter à la méthode < génétique, de
pales théories classiques de I'imagination que l'on trouve chez des Simondon.
philosophes ou des psychologues proches de la philosophie' notamment Or ce cours se caractérise précisément par l'ampleur de la conception
depuis Taine (comme Ribot, Bergson, Sartre, Husserl, Freud, Jung, proposée, qui se fonde sur la psychologie scientifique, telle qu'on
Eliade, Lacan, Ortigues, Bachelard, Piaget). Simondon considère comme I'entend ordinairement, la psychanalyse, la psychologie génétique, la
acquise, grâce à ce cours récent, la connaissance de base de ces doctrines, psychologie animale, mais aussi la biologie, la zoologie, l'éthologie, la
atrxquelles il se réftre sans les réexposer dans leurs éléments et leurs littérature, I'esthétique, la sociologie, autant que sur la philosophie.
détails, et il caractérise son proPre cours, à la première phrase de son Dans la perspective retenue, la connaissance des travaux scientifiques
Préambule, comme la présentation d'une < théorie (p. l). Ce cours, en
" d'actualité exposés n'empêche pas Simondon de reprendre et de justifier
certaines des analyses des psychologues anciens, tels que Taine ou Ribot,
r. Ce cours, qui avait été distribué aux étudiants sous forme de polycopié, puis avait loin du mépris oir certains, pourtant moins savants, avaient tendance à
publiédans le Bulletin d.e Prychologie (de janvier à mai 1965), a été édité en z0o6 aux
été les tenir en les déclarant o dépassés o (attitude fréquente de Sartre).
éditions de La Transparence, avec une préface de Renaud Barbaras, sous le titre : Cazrrs
sur la Perception Q964-ry6).
L'ampleur de la conception se manifeste aussi par le fait qu'elle se pré-
X IMAGINATION ET INVE pnÉsBxrerroN xr

sente, ainsi qu'il est habituel chez Simondon, comme rendant compte chapitre, plus précisément, présentent de façon très synthétique les rela-
de manière homogène, bien que sans éviter de souligner les différences, tions entre imagination et invention dans une perspective qui corres-
des vivants animrux aussi bien qu'humains, enfants ou adultes, de la pond à celle que développe le cours de ry61-r966: unité génétique fondée
psychologie individuelle autant que des comportements de grouPes, sur un dynamisme transductif de I'image.
d.r faits de culture et de civilisation, des divers niveaux biolo- Ainsi, des compléments utiles et éclairants pouvaient être trouvés, au
"olr.
giques et psychologiques d'analyse du vivant, des fonctions psychiques moment même oir ce cours fut donné, dans d'autres textes concernant
q.tè I'o.r isole d'ordinaire, comme la motricité, la sensorialité, la percep- aussi bien I'imagination que I'invention et leurs relations. Mais surtout,
tion, I'imagination, et les fonctions intellectuelles (qu'on appelle parfois on le voit, pour des raisons de principe, I'association de ces detx notions
n supérieures ,). Notamment, il ne s'agit ni de tenir n imagination > et
dans le cours ne constitue en rien un alourdissement ni même une
u invention ) pour des termes à peu près synonymes' ni I'imagination
extension véritable de son objet, et il n'aurait pas été possible pour
pour une faculté intervenanr de I'extérieur dans le domaine de I'inven- Simondon de séparer les deux, même si l'intitulé de son cours ne s'était
iion, ni, généralement, d'étudier les rapports entre elles par la voic d'une rapporté qu'à I'une ou à l'autre : il présente une théorie qui, de manière
simple des notions, mais d'établir leurs relations efFectives décisive, sans les confondre, les rend solidaires comme des moments
"n"lyr.
comme déterminées dans le cycle d'une genèse. successifs dans le développement d'un même organisme.
b) En ce qai concerne l'inuention, notamment dans les techniques,
outre les couis qui seront réalisés les années suivantes et dont la lecture z. L'uNlrÉ cÉNÉrrque DE L'IMAGINATIoN ET DE L'ItnrENTIoN
peut compléter àujourd'hui celle du cours de ry65-r966 ', les étudiants
po.t'rraient lire Du Modz dbxistence des objets techniques', publiédepuis Le but du cours n'est pas d'analyser les relations entre ces notions,
i958, et auquel Simondon se réftre brièvement dans son cours. Cet ou- mais d'étudier chacune à la lumière de l'étude de I'autre, car c'est la
vrage (sa thèse secondaire) présente une rhéorie de I'invention des objets seule voie pour découvrir la nature de chacune d'elles, toutes deux pou-
techniques et précisément aussi des relations entre I'invention et I'ima- vant être considérées comme phases d'un même processus cyclique de
gination. Le premier chapitre de la première parrie Du Mode d'existence genèse, celui de I'image. Il s'agit de faire aussi bien une vraie théorie de
du objex techniques étudie (c'est son titre) le ( processus de concré- I'imagination suscepdble de rendre compte de l'invention (de la pos-
tisation ) caractéristique de Ia genèse de I'objet technique: il est ce qui sibilité et du fait de I'invention), qu'une vraie théorie de I'invention
exisre au terme d'une u genèse spécifique procédant de I'abstrait au apportant une lumière sur la nature de I'imagination et de I'image men-
concrer > ,. Le second chapitre, étudiant n l'évolution de la réalité tech- tale ; non pas une théorie de I'imagination et de I'image dont on pour-
nique n dont le mode d'existence a été ainsi caractérisé, monrre les rela- rait tirer secondairement des conséquences à propos de la création, voire
tions entre processus de concrétisation (point de vue technologique de l'invention, ni une théorie de la création et de I'invention qui
objectif) et invention (point de vue de I'inventeur, relevant, en un sens' envelopperait ou supposerait sans examen suffisant une représentation
de la psychologie), qui sont deux points de vue en quelque sorre solidai- de l'imagination et de I'image. Or ce risque de partialité est bien réel :
res ei même èquivalents : u I'invention est l'aspect mental' psycholo- < imagination ) est un terme qui présente une certaine ambiguïté (Simon-
gique, de .. -ô[Link] d'existence > n. Les S II et III de ce second don note que son usage possède pour cela avantages et inconvénients),
car on peut, pour en faire la théorie, soit considérer surtout l'imaginé et
construire la représentation de I'activité imageante ou imaginante qui
r. ce sont ces coufs dont nous avons publié et présenté les principaux dans:
(1. Simondon, L'Inuention dans les techniques, op. cit.
est censée y correspondre, soit considérer surtout I'activité imageante ou
z, Publié chez Aubier-Montaigne (Paris, 1958, rééditions en ry69, 1989 et zoor)'
imaginante et ( tirer quelques conclusions, sur Ia nature et le statut de
t, (i. Simondon, Du Modz d'existence des objets tecbniques, P- 23, 4c. I'objet imaginé. La théorie que présente Simondon ne joue pas de cette
4, L'lnucntion dans les techniques, cours de 1968 intitulé : L'Inuention et le déueloppe-
mrnt da uchniqucs, p.84. Telle est, de manière brève, la justification de cette insertion, technologie. De manière générale, sur les rapports de la psychologie et de la technologie
tpri pcut paraîti" éronnanre d'abord, dans un cours de psychologie, de considérations de chez Simondon, on pourra consulter la présentation que nous avons faite de l'ouvrage cité.
XII IMAGINATION ET INVENTION pn-É,srNtetroN xrrr

ambiguité, elle est de part en part théorie de I'imagination et de I'image inyente des réalités techniques effectives : il s'agit de penser l'image de
son titre sur telle manière que I'on puisse comprendre sa possibilité dans ces divers
-..rà., même dans la quatrième partie, qui porte selon
l'inuention', et théorie du -ouvement et de I'activité conduisant à la cas, mais sans non plus confondre ses différents régimes.
création et à I'invention, même dans les trois premières parries, qui por- Ainsi peut-on caractériser de la façon la plus générale la probléma-
tent explicitemenr sur I'image selon des points de vue différents cor- tique du cours de ry61-r966, mais aussi, on le verra, de la façon la plus
,.rpotJ"rrt à trois stades de son dévelopPement. Simondon note en décisive : il traite de la nature de l'imagination en relation avec celle de
conclusion que, s'il ne s'agit évidemment pas de confondre une chose I'invention : c'est tenir compte, dans la position du problème qu'il se
inventée et une image, p"t.. q,r. I'invention fait sortir fimage de donne, de la nécessité pour la théorie de l'imagination et de I'image de
I'intérieur de l'être vivant pour se réaliser dans le milieu (difftrence de pouvoir rendre compte de I'imagination créatrice, productrice d'æuvres.
nature ontologique : elles n'ont pas le même u mode d'existence '), En cela, il reprend, à certains égards, la manière dont les psychologues
cependant cetie < tendance à dépasser l'individu sujet qui s'actualise classiques français, en général, à partir de la seconde moitié du XIX.
dJns I'invention est (...) virtuellement contenue dans les trois stades an- siècle ', ont posé le problème de I'imagination en liant l'étude de sa
térieurs du cycle de l'image o (p. 186). Pour le dire rapidement avant de nature à celle de la création, voire de I'invention, même si Ia réponse
I'expliquer dans la suite, l'image sous toutes ses formes tend, indépen- qu'il apporte, toujours soucieuse de comprendre ce qui peut être inté-
dam*int et en dehors du moment de I'invention, à se dépasser et à ressant chez les auteurs les plus anciens, est cependant d'une grande
sortir d'elle-même comme dans I'invention, et l'invention proprement r. Taine (De l'intelligence,Il) étudie l'imagination des artistes; Ribot, dans son.6sraz
dite prolonge ce mouvement essentiel de I'image, toujours possible dans sur limagination créanice (Alcan, rgoo), également celle des invenreurs, dans le domaine
I'image même la plus statique, révélant ainsi ce qui est porentiel dans des sciences et des techniques ; Bergson se réfère à cet ouvrage dans son article sur
toutJ image et ce qui esi le régime général du développement de oL'effort intellectuel, (r9oz, recueilli dans L'Énergie spirituelle, édition du Centenaire,
I'image. Paris, PUF, r9j9, p.9+6), au cours de son analyse du rapporr du schéma dynamique à

Llnvention, dans les differents domaines oir elle est éildiée, et sur- l'image dans I'effort d'invendon, oir il prend l'exemple de la construction d'une
machine. Sartre dira de façon un peu cavalière er sans avoir vraiment cherché peut-être à
tout dans celui des techniques, n'est pas une conséquence, une applica- comprendre Bergson, que ce dernier ne dit pas u clairement ) ce que c'est que ce schéma
tion dans des conditions parriculières, de I'activité d'imagination que dynamique et comment il fonctionne (L'Imaginaire. Psychologie phénoménolagique dz
I'on aurait pu considérer èn général et sans prêter attention à ces diÊ l'irnagination, Paris, Gallimard, ry4o, rééd. coll. u Idées o, r97r, p. tzz; voir aussi p. rzo-
ftrences ; son révèle er permer de comprendre dans sa réalité tz1 et L'Imagination, Paris, PUF, 1936, z" éd,.,r948, notammenr p.6z-g). Or, il est
"nalyse notable que Sartre construit une théorie de l'imagination sans prendre vraimenr en
effective, vivante, génétique, concrète, la nature de I'imagination et de
considération la création artistique, sinon dans ses résultats (d'un point de vue de la
I'image. L'imaginaiion et I'image mentale ne sonr pas non plus étudiées réception), encore moins I'invention rechnique, et peut-être cela fait-il partie des condi-
sans tenir compte du fait qu'elles ne se rapportent pas toujours à un tions de son incompréhension, voire de son injustice à l'égard de Bergson. Si l'on peut
objet déjà p.tçn, dont on se souvient et que I'on " reproduit u de façon dire que Bergson ne développe pas I'analyse de I'imagination dans I'invention technique
plus ou -àitt déformée et recomposée, ni à un objet que I'on imagine de façon suffisamment détaillée et précise pour qu'elle se monrre justifiée, explicative,
àe façon créative (u productrice D' et non plus o reproductrice >), mais convaincante, elle n'est pas sans intérêt, même si elle est simplement esquissée. Simon-
don va, d'une certaine manière, la reprendre, la développer, lui apporter de Ia précision
parfois à un objet que I'on va réaliser matériellement dans l'extériorité et et, ce faisant, lui apporter une justification qui n'était pas jusque-là aussi apparente ou
qui, parfois (à la difference d'un objet ou d'une æuvre d'art), est effective. On peut bien sûr considérer que Simondon, comme souvenr, rectifie profon-
zusceptible de fonctionner techniquemenr : comment penser I'image .men- dément la doctrine b'ergsonienne par un tel apport de précision et que c'en est une
tale, pour què cela soit possible ? L'imagination reproductrice et I'ima- contestation ; mais on peut aussi considérer que, moyennant les précisions apportées, il
gination pràductrice ne sont ni opposées ni confondues, de même que en âit apparaître I'intérêt et la profondeur, en tout cas la capacité de trouver des renforts
dans la science la plus instruite et la plus inventive et de résister à des critiques rapides.
fimagin"iio.r productrice ou créatrice en général et I'imagination qui Telle est toujours l'ambiguité de l'apport de précision en philosophie, mais, quand la
critique prend cette forme, c'est une manière éminemment bergsonienne de critiquer et
r. un titre (ou un sous-titre) envisagé pour ce coufs paf Simondon, sur un ma- de philosopher (voir la première page de La Pensée et le mouaant: u Ce qui a le plus
nuscrit, est : n Images mentales et inventions ,. manqué à la philosophie, c'est la précision n).
XIV IMAGINATION ET INT pnÉsnNterroN xv

originalité par rapport à eux. D'une part, plus que tout autre, il accorde possible ou qui ramènerait de force à I'unité une forme hétérogène. Les
une place éminente et une attention excePtionnellement détaillée et problèmes de définition des notions ne paraissent pas, pour Simondon,
instruite à l'invention technique, prenant ainsi en comPte des contrain- ge qu'il y a de plus importanr, en tour cas pas ce qui peut se régler et se
tes très exigeantes pour la théorie de l'imagination, qui doit pouvoir fixer d'abord. Pour des raisons de principe, il ne comm..r.. p", p",
valoir pour elle aussi bien. D'autre part, les relations de l'imagination et chercher à établir une définition, qu'on pourrait utiliser ensuite .o--.
de I'invention ne sont pas seulement plus équilibrées, leur liaison est un instrument sans revenir sur sa valeur, mais il commence (dès le
intime, radicale, décisive, ne relevant de façon dernière ni de I'identité Préambule et l'Introduction) en soulignant les problèmes que posenr er
ni de la difference, mais d'une unité organique, génétique, transductive. que risquent de cacher les définitions er les simples significations arra-
chées aux mots comme < image o, u symbole ,, n perception ), (( désir o,
etc. (p. 4) ou u imagination , (p.ù.
3. L'IMAGE MENTALE ET L'ltllAGINATIoN : PRoBLÈMES Certaines définitions peuvent correspondre à des consrructions habi-
Le souci d'étudier I'imagination et I'invention comme une totalité les et cohérenres mais qui barrent I'accès au réel dans sa complexité
organique génétique et cyclique ne détourne donc pas Simondon de effective au lieu de le favoriser, parce qu'elles ne suivenr pas, malgié une
traiter, à sa manière et dans le cadre de son ample conception, mais de apparence er une argumenration parfois très élaborée, les articulations
façon détaillée et comme pour eux-mêmes, Peut-il sembler au moins du réel (comme on pourrait dire de façon platonicienne), er surtour son
dans un premier temps, des problèmes de l'image et de I'imagination', dynamisme génédque (or, c'esr seulemenr ainsi que ces articulations se
et notamment celui, qu'affrontent et sur lequel s'affrontent les psycho- révèlent réellement). Le grand risque est que les définitions les plus
logues et les philosophes, surtout depuis la fin du xIX" siècle, de leurs rigoureuses et les plus serrées détournent par narure de suivre .. q,ri .rt
rapports, difficiles à déterminer de façon juste, avec la perception. le plus caractéristique et le plus essentiel de la réalité: son évolurivité,
Notons qu'il ne s'agit pas, pour Simondon, de donner à ce traite- son caractère génétique (sur ce point, quelque critique qu'il puisse être
ment, comme tâche prioritaire, la forme d'une discussion de définitions amené parfois à formuler à l'égard de Bergson, il y a chez Simondon
possibles conduisant à l'élaboration de celle qui permettrait de rendre une position de principe et ce qu'on serait tenté d'appeler un o narurel ,
compte de ce que I'expérience semble nous aPprendre. Ici, on suit profondément bergsonien). Cela ne dispense en rien évidemment de la
d'abord ce que l'expérience la plus large, telle qu'en témoignent les uns tâche d'élaboration des définitions, cela accroît sa difficulté : il faut
et les autres de manière multiple et pas toujours cohérente, prétend détnir en tenant compre de la possibilité que ce que I'on définit de
nous apprendre ; on revendique, par méthode, de s'instruire avant tout façon peut-être juste à tel momenr comprenne en soi des potentiels
de I'expérience elle-même, avant toute construction systématique et propres qui le feront échapper à cette définition. Le risque est aussi bien
de tout ramener (par exemple tout ce que I'on nomme u image u dans la
toute définition préalable qui serait censée garantir une fois pour toutes
langue commune) à une seule déûnition, à un seul modèle, I une ,eule
de I'errance. C'est par une auscultation fine de I'expérience, de toutes les
ramifications que suggère d'abord I'expérience, que la nature de I'image essence, à quoi I'on cherche alors de force à réduire toute la diversité,
peut être déterminée sans exclure des variations qui lui seraient propres' que de multiplier inutilement les entités (par exemple , juger absolument
ni la possibilité de son évolution, car une définition de I'image qui hétérogènes les images menrales et les images matérialisees, les images
perceptives et les images mentales, etc.). En somme, le n rasoir d'Occam u
interdirait I'hypothèse d'une évolutivité génétique qui lui serait essen-
tielle relèverait, sans même y songer peut-être, du préjugé métaphysique doit être manié avec délicatesse er surtout de façon récurrenre, ou plutôt
aussi bien qu'une définition de son essence qui en exclurait une variété
transductive. Ce qui caraoérise la recherche de Simondon, ici càmme
souvent' en sorte d'échapper autant que faire se peut à cette difficulté de
r. Il n'est pas possible, on le voit, de considérer que ce qui intéresserait surtout principe, esr de reconnaître la plus grande quanriré de differences dans
Simondon serait la question technologique de l'invention, les considérations sur I'image la réalité telle que la propose I'expérience et de lui faire son droit en Ia
n'étant que prétexte de psychologie pour les aborder: les trois substantielles premières
recueillant non pas (seulement) dans I'unité du concept et de la
parties traitent de l'image, et, redisons-le, l'image, telle qu'elle y est analysée, donne un
fondement génétique et transductif à la compréhension de I'invention.
définition, mais dans I'unité transductive (c'est-à-dire qui opère de place
XVI IMAGINATION ET INVENTION pnÉsBNrerroN xvrr

en place) de ce dont on suit finement la genèse, l'évolution, voire la dis- lisante" de la conscience ), dont I'imaginaire esr le n corrélatif noéma-
paàtion : on a sans doute intérêt à appeler-n images o des réalités assez tique >'. C'est par réference et opposition à Ia o fonction du réel , de
àiffé[Link],.., car on cacherait sinon un air de famille réel entre elles et une Pierre Janet que certe caracrérisation originaire de l'imagination et de
continuité génétique effèctive, mais dont il serait difficile ou stérilisant I'image prend le sens d'une opposition er d'une incompatibilité radicales
de fixer la riotion à"r, ,rn genre commun (il serait rrès pauvre du fait de evec la perception.

sa généralité) ; il faut donà suivre les differences entre elles tout en fai- Or, selon Simondon, on ne peut ainsi séparer réellemenr imagina-
sani apparaître leur liaison, non Pas comme de genre à espèce ou d'es- tion et perception, même si l'on peut en distinguer les notions : n La
pèce à espèce d,un même genre, mais comme des phases d'un processus capacité de percevoir esr peu éloignée de la force d'imaginer, sans que
de développement quasi organique. I'on donne à ce mot le sens d'une construction fictive o ,. La perception
simondon avait abordé la question des rapports de l'imagination et et I'imagination ne sonr pas identiques (est significative la diftrence
de la perception dans son cours de I'année précédente sur la percep- indiquée par les rermes choisis pour les caracrériser ; capacité et force),
tion', avec lequel le cours sur lrnagination et Inuen'tion présente une mais, dès que I'on n'envisage pas exclusivemenr le pouvoir de fiction de
grande conrinuité. C'est que I'on ne peut séparer percePtion et imagina' I'imagination, on verra qu'elles ne sonr pas très diftrentes I'une de
"tior,
,r, même si on ne les confond pas, il faut les Penser ensemble' l'autre, tant elles sont étroitement liées I'une à I'autre en dcte. Percevoir,
C'est une thèse importante de ce cours, qui avait déjà été exposée dans ce n'est pas si diftrent que cela d'imaginer, dans la mesure otr il est
celui de I'année précédente sur la perception. impossible de percevoir sans imaginer, er or) I'imagination enrretienr des
cette thèse contredit frontalemenr noramment I'idée principale que rapports multiples avec la perception, qu'il ne faut pas commencer par
Sartre (auteur encore très en vue à l'époque de ce cours' notamment chercher à réduire. Encore faut-il avoir une conceprion juste de la
pour sa théorie de I'imagination) soutient comme un des fondements de perception autant que de l'imagination, pour saisir cette grande proxi-
sa doctrine : n I'image et la perception, loin d'être deux facteurs psy- mité et cette liaison intime, sinon cerre identité.
chiques élémentaires de qualiié semblable er qui entreraient simplement Sartre peut opposer I'image à la perception dans la mesure oùr celle-ci
[Link] des combinaisons diftrentes, représenrent les deux grandes atti- est analysée comme conscience de passivité, conscience de quelque chose
tudes irréductibles de la conscience. Il s'ensuit qu'elles s'excluent I'une qui s'impose, conscience d'une cerraine objectivité qui se donne. L'objet
I'autre o'. C'est qu'o exister en image, s'oppose absolument à < exister de I'imagination n'est pas vraiment un objet réel : < I'image est une
en fait > r. Pour le redire de façon netre : o la formation d'une conscience
conscience > r, cela veut dire notamment que ce n'est qu'une conscience,
imageante s'accompagne (...) d'un anéantissement d'une conscience pas une réalité objective. L'image esr ( une cerraine façon qu'a I'objet de
[Link]',r. et récipioquement > o. Sartre définit l'imagination, dès les paraître à la conscience, ou, si I'on préftre, une certaine façon qu'a la
pr.-ièt.t lignes âe i'Imaginaire, comme n la grande fonction "irréa- conscience de se donner un objet > +. Mais, précisément, cette façon se
caractérise par le fait que l'objet s'y donne comme ne s'y donnanr pas en

r. G. Simondon, Cours sur la Perception, op. cit' L'année 1966'1967, Simondon fit
chair et en os, il s'y donne comme absent : on ne peut pas vraiment
cours sur La Sensibilité et sur SensibilitJ et Perception, dans le cadre d'un cours d'Initia' I'observer, il ne peut être I'objet que d'une u quasi-observarion >
'.
tion à la psychologie moderne (Bulktin dr Ps\cholngie de décembre ry66 ù mai 1967). Tandis que n I'objet de la perception déborde constamment la cons-
L'intérêt â. Si-o'"do" pour les problèmes de perception, dont témoignent les cours cience ; l'objet de I'image n'est jamais rien de plus que la conscience
donnés à la sorbonne q.r. no,r, venons de citer (et il y en a d'autres encore), apparaissait a; il
qu'on en se définit par c€tte conscience > u. L'image n'est pas une
déjà dans sa thèse principale sur L'Indiuiduation, dont la troisième partie L'individua-
(n

tion psychique o) par un chapitre sur l'individuation des unités perceptives


"o--in..
.t d'"blrd leur ségrégation. voit : L'Indiuiduation à la lumière dcs notions de forme et r lbid., p. n.
d.'information, G.ÀoËI., Millon, zoo5, dont la première édition (partielle, sous le titre : z. G. Simondo n, Coars sur la Perception, p. zz9.
L'I;diuidu et sa genèse physico-biologique, Paris, PUF) date de ry64' 3. J.-P. Sartre, L'lmaginaire, p. 15.

z. J.-P. Sartre, L'Imaginaire, p. z3t. 4. Ibid., p. t9.


Ibid., p. zo.
3. L'Imagination, p.3.
5.
6. Ibid., p.25.
4. L'Imaginaire, p. z3r.
XVIII IMAGINATION ET INVENTION pnÉsnNrerroN xrx

perception, on n'y trouve que ce qu'on y met, c'est cela qui fait sa difficulté, car en cerrains cas, pour le sujet humain, une telle apparition
( pauvreté essentielle ), pauvreré en réalité objectiue. On peut dire ainsi consciente de I'image est ef[ectivement possible, paftiellement dans la
que n la conscience imageante pose son objet comme un néant o ' : elle situation d'anticipation, er surrout dans celle du symbole-souvenir ;
le vise comme irréel, elle l'irréalise. Pour Sartre, ce n'esr pas une simple mais rien ne nous prouve que même dans les cas les meilleurs la prise de
propriété observée de l'image, c'est sa définition nécessaire et essentielle. conscience épuise toute la réalité de cetre acriviré locale. On peut
Pour lui, il y a nécessité de trouver n dans []a nature intime [de supposer au contraire que les aspects conscients de I'activité locale sont
I'image] un élément de distinction radicale ) par rapport à la percep- des cas d'affleurement presque exceptionnels qui se rattachent à une
tion', un peu comme s'il y avait un danger vital de confusion (l'hallu- trame contin,r. o (p. 4). Simondon approuve sartre de lier essentielle-
cination, la maladie). Toute sa théorie semble reposer là-dessus. La ment fonction imageante et fonction symbolique', contrairement à
o spontanéité , de I'image r n'est qu'une < espèce de contrepartie indéfi- certains psychanalystes, dit Sartre, er notarnment à l,acan, précise Simon-
nissable du fait que I'objet se donne comme un néanr > +. don, auquel il consacre quelques pages; et il trouve que n I'interpréta-
Ainsi, pour Sartre, I'imagination est fonction o irréalisante >, néanri- tion de Sartre est extrêmement intéressante , dans la mesure oir o elle
sante. Elle s'oppose à Ia fonction de réel, dont la perception est la forme met I'accent sur le rapport d'existence et d'action entre I'objet et le sujet
majeure. S'efforçant de monrrer que rous les philosophes et psycho- qui se tisse à travers image ou symbole et non, comme la plupart des
logues ont fait la faute de penser I'imagination à partir de la perception doctrines, y compris celle de Husserl, sur les rapporrs de signification
et par difiërence avec elle (diffërence de degré), Sartre semble en prendre permettant de rapprocher plus ou moins images et symboles des signes o
le contre-pied de façon radicale et systématique. Mais peur-être s'en- (p. tlo). Cependant, c'esr la conceprion de la n conscience imageÀte o,
ferme-t-il lui-même dans cette problématique trop exclusive. Cela le comme consriturive du problème tel que le pose Sarrre, qui lui paraît
conduit aussi, dans L'Imaginatioz ', à s'opposer avec nerteté à Bergson discutable. c'èst donc I'insrrument même de la réfutation iadicale de la
(qui avait pourtant affirmé clairement, dans Matière et Mémoire, cha- théorie de Bergson qui est contesré et rerourné conrre sartre. si le mot
pitre III, qu'il n'y avait pas, entre souvenir er perception, une diffërence < imagination ,,, qui renvoie à la n psychologie des facultés ), a un
seulement de degré), dans la mesure oir il fait de l'image, dans Matière et intérêt, c'est dans la mesure oir n il suppose que les images menmles
Mémoire, chapitre I, une réalité existant dans le monde extérieur (toute procèdent d'un cerrain pouvoir, expriment une activité qui les forme, er
réalité est image, dans la mesure oir elle est susceptible d'être perçue, supposent peut-être l'existence d'une fonction qui les emploie , (p. ù.
même si elle ne I'est pas actuellement). Q". I'image puisse exister dans c'est dans cette mesure aussi que les analyses de sartre sont intéres-
I'extériorité objective, indépendammenr de I'activité d'une conscience, santes. Mais sa conception de la * [Link] imageante, (à laquelle il
autrement que comme une conscience, une < conscience imageante ,, réduit l'image) le conduit, en accordanr une n spàntanéité, abcolue à
cela paraît, à Sartre, impossible, voire absurde, et il en parle comme I'image (c'est-à-dire à la conscience imageante), à refuser du même geste
d'une bévue, d'un archaisme philosophique et psychologique. toute réalité objective des images. cerre conception de Ia o conscience
C'est précisément sur ce point fondamental, que Simondon, rour en imageante ) permer de donner roure sa parr au caractère subjectif des
reconnaissant clairement de grands mérites à son analyse, refuse de mais c'esr trop puisque, en même remps, elle fonde I'impossi-
images,.
suivre Sartre. Il rappelle tranquillement que la thèse de Sartre corres- bilité de reconnaître aux images un mode d'existence suffisammenr
pond en un sens à un usage courant aujourd'hui, mais non entièrement consistant et autonome.
justifié: < Le mot d'image est généralement compris comme désignant Comme souvent, Simondon ne s'oppose pas ranr à telle ou telle
un contenu mental dont on peut avoir conscience ; là est la principale thèse : il cherche plutôt à montrer que les thèses en présence ont toures
quelque chose de vrai, mais qu'elles sont insuffisanres ; il faut chercher
r lbid., p.28. un point de vue oir elles puissent se compléter, ou plutôt tel que la
z. Ibid., p. 293c..
réalité apparaisse de façon complète. Or, il faut bien reconnaîtrè une
3. Ibid., p.13.
a. Ibid., p. 3a.
5. Yoir L'Imagination, p. 4t-7o. r. Yoir L'Imaginaire, p. r89.
)O( IMAGINATION ET INVENTION pnÉsnNrerroN xxr

extériorité et une sorte d'objectivité aux images, sous peine de nier leur donner les préjugés, de o décrire o les images et de < laisser de côté les
réaIité, telle que nous en faisons communément I'expéiience. Simondon théories o (propos qui rappelle précisément celui de Bergson au début
fait donc porrer sur la théorie sarrrienne une critiquè comparable, sur ce du premier chapitre de Matière et Mémoire), Simondon demande de ne
point, à celle que l'on peut opposer à une n psychologie des facultés o : pas commencer par altérer et simplifier l'expérience : < pourquoi exclure
faire une parr trop importante, par principe, à la subjectivité. Tel est, comme illusoires les caractères par lesquels une image résiste au libre-
dit-il, le défaut du terme n imagination o : il risque d'induire en erreur, arbitre, refuse de se laisser diriger par la volonté du sujet, et se présente
dans la mesure où il conduirait à rattacher exclusivement les images au d'elle-même selon ses forces propres, habitant la conscience comme un
sujet qui les produit er n à exclure l'hlpothèse d'une extériorité primitive intrus qui vient déranger I'ordre d'une maison oir il n'esr pas invité ? >
des images par rapporr au sujet , (p.ù, Voici donc restaurée la thèse (p.Z). O" reconnaît bien ici la manière habituelle de Simondon : il ne
bergsonienne de I'extériorité de I'image : elle n'a rien d'absurde en elle- s'agit pas, pour lui, de polémiquer et de réfuter dans le détail les analyses
même et correspond à I'expérience la plus commune; il suffit de la de Sartre, mais il fait porter son difftrend sur le principr que constitue le
compléter par la caractérisation de ce qui est subjectif dans I'image, si recueil de l'expérience ; c'est I'ampleur séculaire de cette expérience, qu'il
I'on veut rendre compte de sa nature complète ,, nous le [Link]. invoque, qui le dispense d'avoir davantage à discuter et à dialectiser.
Simondon ne procède pas à une réfutation pointilleuse de Sarrre, com- Notons que si, malgré la force propre de l'argument fondé sur le
parable à celle à laquelle ce dernier se livre contre ses adversaires, mais il témoignage de l'expérience humaine la plus ancienne, Simondon avait
relativise l'argument sartrien du caractère ancien et dépassé de la ten- voulu trouver un appui chez un penseur conremporain célèbre pour ses
tative bergsonienne : refuser toute objectivité et toute force propre au écrits dans ce domaine, il aurait pu évoquer, par exemple, la conception
monde des images, ce serait aller contre le sens commun fondé sur une de l'imagination de Gaston Bachelard, q"'il pré[Link] pas lui-mème'
expérience fort ancienne de I'humanité. Certes, u [c]'est une attitude "e
mais qu'il cite dans sa bibliographie, en recommandant de lire roure ses
courante chez les penseurs contemporains pour qui I'image renvoie à æuvres (et o particulièrement La Psychanalyse du ft, ,). Sans doute, en
une "conscience imageante", selon I'expression de Sartre (ibid.), que un sens, Bachelard peut sembler proche de Sartre et l'avoir compris,
"
de rejeter I'extériorité des images. À cette mode intellectuelle récenre, en quand il dit dans LAir et les Songes: n percevoir et imaginer sonr aussi
somme, Simondon oppose I'ancienneté de l'expérience humaine (depuis antithétiques que présence et absence. Imaginer, c'est s'absenter ) 2.
Homère) : o fl]'aspect d'indépendance et d'objectivité de I'image a Mais c'est pour préciser dans la fin de sa phrase : u c'est s'élancer vers
[Link] les Anciens , (ibid.). Ce n'esr guère qu'à partir du xVII. siècle que une vie nouvelle r. Sans doute, ( souvent cette absence est sans loi, cet
,.. la description des images en termes de subjectivité s'est imposée o élan est sans persévérârrc€ )), cependant I'imagination poétique véritable
(p. s).À Sartre qui ptopoi., à la première ligne âe sa méthode ,, â'aban- inaite au uolage vers un autre monde, certes, mais un vrai monde, même
s'il est désormais enseveli ,, et elle établit un rapport effectif avec ce qui
[Link] qui n'esr pas l'objet premier de Bergson dans Matière et Mémoire: il s'agit s'y trouve : o Que de fois I'univers m'a soudain répondu... ô mes
pour lui d'abord de caractériser non pas tant la nature générde de l'image (comme objets ! comme nous avons parléo !o Ce monde imaginé n'esr pas sans
réalité matérielle), que la réalité matérielle comme image pour aurenr que nous pouvons
existence et sans force sur le rêveur, car o alors, s'impose le réalisme de
la percevoir (que ce soit actuellement ou non). < La marière, po.r, .rorrr, est un Àsemble
d"'images". Et par "image" nous entendons une cerraine .*[Link].. qui est plus que ce
que l'idéaliste appelle une représentation, mais moins que ce que l. èdirt. appelle une
chose une exisrence située à mi-chemin entre la "chose'i la "représentarion" ,
- et Mëmoire, édition du Centenaire, p. 16r). Simondon et
(Matière
r. Cela, sans doute, parce que le cours de Madame Favez-Boutonier sur I'imagina-
,r. ..pr..rà pas vraiment tion avait présenté assez longuement la conception bachelardienne.
la thèse de Bergson, dans la mesure où. il ne reprend pas son problème, mais il va z. Gaston Bachelard, LAir et les songes. Essai sur l'inagination du mouuement, Paris,
montrer que la formule bergsonienne qui fait de I'image un intermédiaire est tout à fait Corti, 1943, p. ro.
justiûable si I'on veut caractériser sa nature : une o réalité intermédiaire entre sujet et
3. Ibid., p. t2: << Que de fois au bord du puirs, sur la vieille pierre couverte d'oseille
objet, concret et abstrait, passé et avenir, (titre de la première section de I'Introduction sauvage et de fougère, j'ai murmuré le nom des eaux lointaines, le nom du monde
du cours, p. 7). enseveli... o
z. Voir J.-P. Sartre, L'Imaginaire, p. r1-r5.
+. Ibid.
XXII pnÉsnNrR:troN xxrrr

I'irréalité >'. C'est qu'on ne peur pas séparer la u fonction de l'irréel , de toute sa place à la puissance de I'imagination créatrice, mais sans que
la o fonction du réel o, affirme Bachelard en réponse à Sartre : n un cela ne conduise à négliger la force des images, de I'imaginaire comme
trouble de la fonction de l'irréel retentit sur la fonction du réel n'. C'est monde. Tandis que la psychologie sarrrienne de l'imagination, enrière-
que parfois o le rêve est plus fort que l'expérience ) r ; mais c'est qu'il ment centrée non pas seulement sur son opposition à la perception,
précède depuis toujours toute expérience objective, qui doit se gagner mais sur son incompatibilité avec elle, semble ne pas envisager véri-
sur et contre lui. Plutôt que de chercher à penser I'imagination à partir tablement (autrement que selon ses æuvres, ou plutôt ses résultats, une
de la perception (envisagée comme répétition de la perception, ou dans fois qu'ils sont donnés à percevoir, ou mieux à recevoir) la possibilité
sa diftrence avec la perception, qu'elle soit de degré ou de nature), il d'une imagination créatrice et encore moins d'une imagination
faut montrer n le caracrère primitif, le caractère psychiquement inventive d'un fonctionnement - effectif; comme dans les techniques : le
fondamental de I'imagination créatrice o, tel est I'objet que se donne réel objectif, pour elle, est objet de perception, de réceptivité, de
Bachelard au début de La Terre et les rêueries de la uolonté.. Car, quand passivité ; il ne semble jamais envisagé comme le produit possible d'une
le réel est présent dans toute sa force, comme dans la perception, on est réalisation, d'un devenir-réel à paftir de I'imagination'. La considé-
porté à oublier rout ce qui est inconscient et qui s'épanche dans la vie ration de I'imagination comme n fonction irréalisante o (par opposition
consciente, et il faut u redoubler d'attention si nous voulons découvrir à la n fonction du réel > que serait essendellemenr la perceprion) semble
I'activité prospective des images, si nous voulons placer I'image en avanr empêcher qu'on puisse la comprendre comme fonction de réalisation.
même de la perception, comme une aventure de la perception >r. Les
images ne sont pas toutes répétition ou représentation de ce qui a été
perçu ; il y a aussi des images qui précèdent et informent la perception,
des images créatrices.
Le monde imaginaire ainsi décrit est bien loin de la n néantisation o
sartrienne et de sa conception de I'imaginarion comme n fonction irréa- r. Quand il thématise le rapport à l'æuvre d'an comme telle (à I'exrême fin de
lisante >. On a affaire à deux atmosphères intellectuelles er de sensibilités L'Imaginaire, dans la seconde partie de sa conclusion : o il semble qu'il soit temps
diftrentes. Ici, les images dépendent de la force de l'imaginarion, mais de tirer quelques conclusions ,, p.162), Sartre organise son propos comme une polé-
mique contre I'idée qu'elle pourrait être considérée comme une réalisation: o On pense
elles s'imposent aussi avec leur force propre, elles font rêver, elles
qu'il y a eu passage de I'imaginaire au réel. Mais cela n'est point vrai. o n [l]l ne faut
constituent un monde que I'on peut contempler et explorer, dans lequel point se lasser d'affirmer r, dit-il, que ( ce qui est réel ), ce ne sonr que o les résultats des
on peut vivre et avec lequel il faut compter il y a de la n névrose, à coups de pinceau, I'empâtement de la toile, son grain, le vernis qu'on a passé sur les
vouloir y échapper, diagnostique Bachelard- : dans sa description, la couleurs >, mais que l'æuvre d'art comme telle, ce qui est o "beau", au contraire, c'est un
conscience n'est pas n imageante ), comme chez Sartre, elle est o imagi- être qui ne saurait se donner à la perception >, er Sarrre pousse sa systématisation jusqu'à
dire qu'il est n dans sa nature même, isolé de I'univers , (p. 16ù. Si I'on veut définir le
nante ), si I'on peut dire, elle peut être créatrice véritablement, er I'ima-
< type existentiel de l'æuvre d'art ,, de o I'objet d'art, (problématique qui consonne
gination créatrice (et non pas reproductrice) est ce qui précède toute bien avec celle du o mode d'existence , des objets techniques de Simondon, et des
perception et peut I'informer: elle est prospective du réel. n Le psy- images dont le rycle y conduit), il faut dire que n I'ceuvre d'art est un irréel , (p. 16z).
chisme humain se formule primitivement en images o 6. Bachelard fait Est-ce cette conception de I'image et de l'imagination, consrruite par opposition
notionnelle exclusive, massive, métaphysique, en tout cas essentielle, avec la perception,
qui interdit de penser une imagination n réalisante o, même dans le domaine artistique
t lbid., p. 13. (mais qu'en serait-il si on envisageait le domaine de l'objectivité technique !) ? Ou bien
z. Ibid., p. t4. est-ce plutôt I'absence de considération pour la possibilité de l'imagination inventive
3. G. Bachelard, La Psychanalyse du feu, Paris, Gallimard, ry38, rééd. coll. n Idées o, dans le domaine technique (où ce n'est pas seulement I'objectivation matérielle, mais le
1965, p. 4o. fonctionnement effectif, qui est requis), qui rend possible cette conception opposanr
4. Id., La Tene et les rêueries dz la aohntë. Essai sur I'imagination des forces, Paris, absolument le perçu et l'imaginé, le réel et I'image (contre Bergson qui, en revanche,
Corti, 1947, p. 3. andyse, même si c'est moins clairement et précisément que Sartre ne le souhairerait,
5. Ibid., p. a. I'invention technique d'une machine dans n L'effon intellectuel ,, in L Energie spirinelb,
6. Ibid., p. 5. édition du Centenaire, p. 946 ) ?
)OOV IMAGINATION ET INVENTION pn-ÉssNt{rroN )ocv

4. I.A THÉORIE: LE PRIMAT DE L'IMAGÊ. LË CYCLE DE L'IMAGE ET DE en des sens diftrents : image mentale, image matérielle, schéma' etc. ;
L'INVENTIoN et, note Simondon, plutôt qu'image, il faudrait Peut-être parfois dire
n symbole )), ( perception o, voire u désir ), etc. Or, il ne s'agit pas de
Ainsi donc, si I'on veut décrire la réalité et son expérience, en ramener ces diverses formes à I'identité, mais de montrer qu'en un sens,
mettant de côté d'abord préjugés et théories, on est bien conduit, selon n les aspects de I'image mentale qui ont fourni matière aux discussions et
Simondon, à reconnaltre la n relative indépendance des images )) r ( on aux études déjà publiées ne correspondent pas à diftrentes espèces de
ne peut les gouverner que de manière indirecte o ; o elles conservent une réalités, mais à des étapes d'une activité unique soumise à un processus
certaine opacité D ; ( contenant en quelque mesure volonté, appétit et de d&eloppement " (p. l). Il ne s'agit Pas non plus, cependant, de
mouvement, elles apparaissent presque comme des organismes secon- ( rernener toute l'activité mentale à I'image en cours de genèse, mais de
daires au sein de l'être pensant: parasites ou adjuvantes, elles sont montrer que, dans I'anticipation, puis au cours de la relation perceptivo-
comme des monades secondaires habitant à certains moments le sujet et motrice,, enfin dans le souvenir, et ultérieurement dans I'invention,
le quittant à d'autres o. On peut être hanté, possédé par certaines images existe une activité locale faisant du sujet un véritable générateur de
et on ne s'en délivre pas toujours facilement. Au total, il faut refuser de signatx servant à anticiper, puis à recevoir, enfin à conserver et à "recy-
choisir entre la thèse de la subjectivité radicale des images et cler" dans I'action les signaux incidents venant du milieu " (p. +).
I'affirmation de son caractère simplement objectif ; il faut dire que L'image est alors conçue comme un n quasi-organisme (...) habitant
I'image a un caractère à la fois objectif et subjectif, à la fois concret et le sujet et se développant en lui avec une relative indépendance par
absnait; ou bien, parfois, elle paraît réalité intermédiaire entre I'objectif rapport à I'activité unifiée et conscient., (P. 9). Les images mentâles
et le subjecti[ entre le concret et I'abstrait, entre le moi et le monde seraient ( comme des sous-ensembles structuraux et fonctionnels de
([Link]). Les images peuvent être purement mentales ou bien matéria-
lisées en n objets-images, (institutions, produits, richesses). Ainsi, n les
cette activité organisée qu'est l'activité psychique" (p. r8). Ainsi les
caractères observés des images, mais qui semblent parfois contradictoi-
images imprègnent les civilisations et les chargent de leur force o. res, peuvent trouver leur compatibilité et leur cohérence dans le cadre
L'image n'est pas seulement une n résultante D (comme si elle dépendait de cette conception qui semble dissoudre les oppositions traditionnelles
entièrement d'une pure n conscience imageante spontanée o), elle est en changeant le sens et la valeur de bien des formules utilisées jusqueJà :
aussi un ( germe o : les images ont ( un mode complexe d'existence et de on peut dire maintenant que I'image dépend du sujet et, en même
proliferation ,. On ne peut les ramener toutes à un seul statut, par temps, qu'elle a son propre dynamisme, qu'elle semble se confondre
exemple celui d'être la reprise et la reproduction plus ou moins défor- parfois avec la conscience elle-même dans son rapport à un objet exté-
mée ou recomposée de ce qui a déjà existé ; il faut distinguer les images rieur, mais parfois aussi qu'elle semble être dans le sujet et qu'on peut
qui sont tournées vers le passé (souvenir), celles qui sont tournées vers le l'observer comme un objet extérieur. Dans son développement quasi
futur (anticipation, attente, invention), et celles qui sont tournées vers organique, (r) I'image est d'abord, au début de la vie, un faisceau de
ce qui est présent (la perception), sans se laisser conduire pour cela à tendances motrices, anticiPation à long terme de I'expérience de I'objet.
oublier qu'elles se forment et se développent en étroite relation entre C'est le comportement programmé génétiquement, qui conduit le jeune
elles, en général. vivant dans son milieu, avant toute expérience et reconnaissance d'objet,
Dans ces conditions, pour ne pas être conduit à réduire toutes les dans une pure spontanéité motrice, en quoi consiste alors I'image.
sortes d'images à une seule essence, pour faire droit à la diversité poly- (z) Ensuite, I'image devient un mode d'accueil des signaux et informa-
morphe et sans cesse évolutive de la réalité des images et de l'imagina- tions venant du milieu et une source de schèmes de réponses à ces
tion, mais sans pour cela confondre et négliger les diffërences, la stimulations, les diverses images s'organisant progressivement en sous-
méthode consiste à examiner dans quelle mesure on peut en former une ensembles sous I'effet de I'expérience (c'est la phase de la perception).
conception génétique, à suivre de place en place la manière dont chaque (3) Enfin, les images s'organisent et se slttématisent en n un véritable
moment ou phase rend possible le suivant en constituant des conditions monde mental , (notamment sous I'influence de Ia résonnance affectivo-
en partie originales pour sâ genèse (cela correspond à ce que Simondon émotive), par lequel u le sujet possède un analogue du milieu extérieur >.
nomme u démarche transductive o). Car le mot n image ) peut être pris

,il&i
)OC\[ IMAGINATION ET INVENTION pnÉsnNrerroN rc<vrr
(4) L'inuention peut alors survenir comme un cltangement d'organisation proviennent des mouvements spontanés, et, pour ce qui est de leur rap-
du système des images, permerranr au sujet d'aborder le milieu avec de
Port aux perceptions, elles les précèdent et les informent.
nouvelles anticipations : elle marque la fin d'un cycle et le début d'un Il faut donc, si l'on ne veut pas défendre coûte que coûre, contre les
nouveau. n Ce qui caractérise l'image, c'est qu'elle est une activité locale, faits, une conceprion qui refuse le primat de la vie et du mouvemenr par
endogène, mais cette activité existe aussi bien en présence de I'objet
(dans la perception) qu'avant I'expérience, comme anticipation, ou fPport à la conscience et la perception, chez l'être vivanr, y compris
l'être humain, acceprer I'idée que les premières images ne sonr donc pas
après, comme symbole-souvenir , (p. +). La crainte de voir associer la conscientes, pas au sens, en tout cas, où la perception est consciente,
notion d'image à celles d'anticipation, de mémoire ou de perception, puisqu'elles précèdent la perception (réception des signaux venanr du
tient à des réflexes anti-associationnistes, mais c'est surtout la n psycho- milieu), elles sont motrices, liées aux conduites les plus simples par
logie des facultés > qui constitue une difficulté, < parce que les facultés lesquelles le vivant prend possession du milieu .t pto.èd. à la première
ont été définies d'après les tâches dominantes : anticiper, percevoir, se identification des objets (vivants ou non) qu'il y rencontre. Maii cela ne
rappeler ; aux trois moments du temps correspondent perceprion, v-eut pas dire que les conduites motrices primitives sont accompagnées
mémoire, imagination , (ibid.). Or, s'il ne faut pas confondre imaginer d'imaçs (considérées comme des représenrations conscienres qui, par
et percevoir, er si n fp]armi les souvenirs, tous ne sont pas des images r, exemple, pourraient motiver et orienter ces mouvements, leur donner
I'image joue ou peut jouer un rôle, chaque fois diftrent, dans ces un but, comme ce pourra être le cas ultérieurement, quand la percep-
fonctions. tion, le souvenir, I'expérience seronr là) ; les images morrices primitivis
C'est parce que Sartre pense I'image comme conscience et comme n'ont d'autre contenu que ces mouvements eux-mêmes (mouvements
une essence avant tout déterminée par rapport et contraste avec la per- autocinétiques non finalisés), tels qu'ils s'organisenr conformément à
ception, que sa conceprion ne peur que paraître insuffisante à Simon- des programmes spécifiques de I'individu et en fonction des renconrres
don'. Or, non seulemenr on peur dire avec Bachelard que I'imagination qui s'opèrent aléatoiremenr dans le cadre du milieu où il se trouve.
est plus primitive que la perception (l'imagination reproductrice n'érant r L'organisme est un ensemble de schèmes de conduite aussi nettement
pas le modèle ou I'essence de I'imagination, seulement un cas parri- définissables er ayant une valeur taxonomique aussi nerte que la forme
culier), mais, plus radicalement encore, il faut reconnaître que la senso- des phanères, le nombre de griffes, erc. Ces schèmes d'action existent
rialité n'est pas première, elle est précédée par la motricité (p. z93r)': donc dans l'être vivant comme anticipation des conduites possibles,
la perception et, généralemenr, les conduites de réaction au milieu ne Comme programmes partiels des comportements, et ils peuvent, virtuel-
sont pas premières ; ce sont les conduites motrices spontanées qui sont lement utilisés, fournir un contenu aux anticipations, sous forme de
primitives, ce que I'on méconnaît quand on fait de la perception une préparation des situations de renconrre de I'objet et d'anticipation des
essence sui generis exclusive de toute influence de I'imagination et, plus réponses; I'organisme peut, plus ou moins complètement, jouer à vide
originairement, de toure sponranéité motrice : Ies images ne provien- ses conduites avant de les appliquer à un objet réel ; se lever, artaquer, se
nent pas d'abord de perceptions antécédenres, et le souci de ne pas les cacher, fuir, faire face, ce sonr des séquences dont l'être vivant posèd. l.
confondre avec des perceptions n'est pas décisif pour les détnir ; elles programme en lui-même, comme il possède son propre corps ) (p. lù.
Les objets (vivants ou non) qui sont identifiés dans le milieu .r. .orrr p",
r. Sartre a aperçu n le rapport d'existence et d'action entre I'objet et le sujet, qui se
tisse à ravers image ou symbole >, ainsi que I'importance de I'action, du mouvement, de d'abord perçus, donnés sur le mode de ce qui peut être r.ç,r, [Link],
l'affectivité et du savoir, dans I'image; mais la condition pour que le mouvement, I'action progressivemenr reconnus (comme selon I'explication empiriste) ; ils
ou I'affectivité puissenr êrre sources d'images et analogon pour elles, c'est qu'ils aient été sont distingués, constirués, institués, identifiés, soit en très pèu de temps
d'abord objets de conscience, d'expérience, de vécu, de perception, par où s'est formé un (c'est le cas, par exemple, de la n prégnation >, < Priigungr, du rôle
savoir. Faisant de l'image une conscience et la considéranr comme incompatible avec la
maternel, p.%), soit progressivement et de façon différentielle, par
perception, refusanr toute possibilité d'inconscient, ignorant le problème de la réali-
sation d'une æuvre à partir de I'imagination, Sarrre ne conçoit pas que le mouvemenr lhctiuité motice d'exploration autocinétique, dont le sujet est capable en
puisse être origine première des images, images premières, par lui-même. fonction de son équipement organique et des aléas de la découverte du
z. Cf. G. Simondon, Cours sur la Perception, p. roo. milieu. Cette activité locale venanr du sujet, par laquelle il constitue, en

{*,
INVENTION pnÉsexterroN xxrx

les recrutant au cours des rencontres occasionnées par ses autocinèses, motrices à partir de cette source unique et première qu'est I'organisme
les objets que ses programmes comportemenraux rendent possibles pour avec ses schèmes moteurs rayonnant à partir du schéma corporel ,
lui (bons ou mauvais objets, proies ou prédateurs, lieu de repos, figure (p.+r).
maternelle ou substitut, c'est la même chose), ne peut correspondre à Il y a ici une réforme profonde qui est suggérée, non seulement de la
une perception (réception de signaux provenanr d'un objet du milieu), psychologie traditionnelle, mais aussi au moins d'une certaine phéno-
tant que ce recrutement et cette constitution ne sont pas suffisamment ménologie : la perception n'est pas première, la conscience non plus,
avancés : elle se présente comme une activité anticipatrice, une activité mais la vie, le mouvement, et quand le mouvement est organisé, I'image.
de l'imagination. <Une anticipation ne peut être seulement une La donation de l'objet dans la perception a comme condition de
initiative ; elle est une initiative organisée, ayanr une srrucrure, une possibilité dans le sujet une activité locale, d'origine endogène, qui n'est
consistance par rapport à elle-même, une forme , (p. lz). L'activité rien d'autre en quelque sorre que la vie, la vitalité, le mouvemenr un
motrice, en tant qu'elle n'est pas purement essai et errance, mais qu'elle peu organisé et constanr: c'esr la première forme de I'image. C'est par
se trouve être organisée et strucrurée avec un minimum de constance et elle que la rencontre avec I'objet propremenr dit, ce qui s'appelle
qu'elle conduit à I'identification d'un objet (c'est alors seulement que la perception, est possible : c'est elle qui le recrute. Si I'on a compris que
possibilité de la perception sera atteinte), mérite bien, dans ces I'image dans la situation motrice primitive pré-perceptive, otr, par prin-
conditions, d'être appelée u image >. L'image, dans ce cas, précède la cipe, elle ne peut être confondue ni avec la perception ni avec la cons-
perception et la conscience (en tout cas, la conscience qui caractérise la cience, peut les précéder et faire advenir son objet par anticiparion et
perception comme présence à ce dont la présence s'impose de façon Proprement recrutement, peut-être sera-t-on moins étonné de voir main-
irrécusable) ; elle n'est pas déterminée par l'objet (perçu ou quasi perçu), tenant que I'image peut avoir sa place inévitablemenr, essentiellemenr,
puisque I'on se situe avant la perception et la conscience (et I'on échappe dans la perception (n images intra-perceptives >), cela même qui paraît
aux problèmes embrouillés traditionnels concernanr les relations entre absurde et impossible pour la phénoménologie sarrrienne. Il ne s'agit
imagination et perception). C'est, pour ainsi dire, I'image qui fait advenir toujours pas de confondre perceprion et imagination, ni de reprendre
l'objet pour le sujet, qui le constitue en objet susceptible d'être perçu, un point de vue n associationniste ,, mais de tenir compte du fait que la
identifié, reconnu, recherché. Elle est produite par une activité locale du perception, que ce soit la conduite perceptivo-motrice la plus simple ou
système neryeux, capable, lors de la rencontre avec le milieu, de n faire la perception la plus élaborée, n'esr pas rapport statique à l'objet mais
naître perpétuellement des ébauches de mouvements qui ne sonr pas des sans cesse susceptible d'évoluer, en fonction de I'activité du sujet selon
réponses à des stimulations, er qui constituent ainsi le postulat de toutes toutes ses dimensions ; dans ces conditions, comment l'activité antici-
les conduites nouvelles (p. lr) ; elle est o anticipation de I'objet ,, patrice de I'imagination, que I'on a observée avant I'existence même de
"
o ébauche de perception r, peut-être < catégories de perception u. On la perception, pourrait-elle être éliminée durant la perception, que roure
devra dire qu'elle ne reçoit pas son objet comme dans une donation, activité du sujet peut faire évoluer ? Y compris dans les perceptions les
mais qu'elle Ie recrute (elle le rencontre, le retient, l'élit, de fait) au cours plus simples (conduites perceprivo-motrices progressives), u les images
de la conduite motrice et de I'activité de génération de signaux en apparaissent sous forme d'anticipation perceptives de potentialités,
direction du milieu qui I'accompagne, sans laquelle il n'y aurait aucune dans la mesure où u elles sont plus générales que les objets individuels o
ségrégation des signaux qui peuvent exister dans le milieu er, donc, (p. 66) au point qu'existe la possibilité de leur comparaison avec des
aucun signal provenant du milieu ne serait reçu comme tel. L'image, - Mais surtout, I'image intra-perceptive joue un rôle dans o I'effet
concepts.
dans ce cas, est ( une première forme de l'image a priori, dont le de constance >, qui assure le sentimenr que l'objet ne change pas de
contenu est essentiellement moteur (p. lo). Les images morrices se forme lorsqu'on fait varier sa position er donc ce qui ..r àt o lru o,
"
réfèrent au o schéma corporel ), rayonnent à partir de lui et lui sont comme un cercle que I'on fait pivoter sur l'axe d'un de ses diamètres
inhérentes (p.+o). < [L]a source primordiale de l'a priori paraît bien continue d'être perçu comme un cercle et non comme une ellipse
être, sous forme d'anticipations de mouvement, I'organisme. Cette b.ù.Mais il ne s'agit pas seulemenr de consrater que la perception
anticipation prend la forme d'une projection dans le milieu d'images d'un objet suppose les faces qui en restenr inaperçues (qu'o.t peur rap-

n
pnÉspNtarroN >oo<t

porter à la mémoire ou à un savoir général sur la structure de I'espace). d'imaginer, si on I'analyse d'assez près, au-delà des distinctions notion-
Certaines perceptions peuvent o d'un seul coup d'æil n renseigner sur nelles de base.
une situation complexe otr le nombre et I'enchevêtrement des facteurs On peut dire que, dans la perception, l'image est encore ce qui fait
est trop grand pour pouvoir être perçu (ce qu'on appelle parfois o in- que celleJà n'est pas pure passivité, mais activité différentielle, qui
tuition o) ; c'est le cas de la mère qui < voit que son enfant couve quel- recrute de quoi tendre à sortir du donné, ou du moins pouvoir en sortir
que chose ,, ou celui du berger qui, sans compter, voit qu'il manque une I tout moment. Elle participe à la vitalité de la perception. Elle n'est pas
ou plusieurs bêtes à son troupeau. Ce sont des cas de n perception diffé- un germe de néant au sein de la perception, elle ne détruit pas néces-
rentielle (p. Z8) : il y a une image riche et complexe, qui sert de fond à Sairement son rapport au réel. La possibilité de se souvenir, de sym-
"
Ia figure de ce qui est perçu et fait apparaître immédiatement la diffé- boliser, d'anticiper, constitue les formes majeures de cette tendance de
rence par rapport à ce qui est attendu. Mais, surtout, la considération I'image à se dépasser. Or, dans la symbolisation, cette tendance prend la
du ncontour subjectif u ou de nl'image associée, (p.82) fait apparaître forme d'un analogon du milieu, qui rend possible dele simuler ' de façon
que I'on ne peut sans artifice séparer perception et image dans I'expé- rédiste et efûcace, condition de I'invention technique. Le âit et la
rience. On ne peut rendre compte de ce qu'est effectivement percevoir puissance de la symbolisation et de l'invention technique sont une
sans faire intervenir la puissance et I'activité de I'imagination et de prcuve irréfutable que I'imagination peut être une fonction de réel, de
I'image, c'est un point sur lequel Simondon avait déjà insisté dans de rédisation. On voit l'importance décisive de la prise en compte de
fort belles pages du Cours sur la Perception de I'année précédente, auquel I'invention et de sa liaison étroite avec l'imagination dans la théorie de
il renvoie ici : quand, dans la perception, la relation figure-fond appa- l'image. Si I'on doit rendre compte de la possibilité d'une imagination
raît, I'efFet de contour apparaît, même quand ce contour n'est aucune- véritablement créatrice, productrice d'æuvres, et plus encore capable
ment matérialisé dans la réalité objective. La ségrégation des unités per- d'inventer des objets techniques fonctionnant effectivement, alors on ne
ceptives, leur classement, leur organisation en une figure et son contour peut attribuer à l'image, dans son essence universelle, la nécessité d'avoir
ressemblent à n une induction intra-perceptive >, mais instantanée, o ne tvec son objet une relation déréalisante, en quelque sens qu'on I'entende.
nécessitant pas un travail après la perception sur des images o, mais Les premières conduites sont motrices, spontanées, et l€s images sont
opèrant o à I'intérieur du champ percepdf lui-même, pendant I'activité d'abord motrices, conduisant à recruter dans le milieu des objets
perceptive. Il serait encore correct de dire que le contour subjectif est rcmplissant ses attentes programmées. Ensuite, dans la deuxième phase
une véritable image intra-perceptiue; cette image n'est pas un élément, du cycle de la genèse des images, elles jouent un rôle décisif comme
elle n'est pas non plus donnée par les éléments pris un par un, mais images n intra-perceptives ). Enfin, elles s'organisent entre elles comme
I'activité perceptive la suscite comme exprimant une configuration con- un système de symboles, auquel on peut se rapporter efficacement comme
forme à la distribution et à la valence des éléments o (on voit clairement I un analogue du monde. C'est ce qui rend possible à I'invention
que I'analyse n'a rien d'associationniste, mais est gestaldste, et même d'advenir. À tout.s les phases de ce cycle de l'image, il y a possibilité de
telle qu'un phénoménologue n'aurait rien d'essentiel à lui reprocher). nÊcrutement de réalité, I'image étant ainsi un processus potentiel
< [L]'image intra-perceptive est suscitée dans I'activité perceptive ) avec d'amplification du donné actuel à tout moment: lors de la phase de la
facilité et spontanéité, elle est isomorphe à la représentation du sujet, à rymbolisation, il y a passage à une universalisation de cette possibilité :
la dimension du sujet de la perception, ordre de grandeur intermédiaire le symbolisation permet de reconstruire tout le réel de façon objective et
entre le monde, qui enveloppe tout et échappe à la manipulation, et les calculée et elle peut êffe communiquée comme telle à tous les autres.
éléments, qui sont manipulables, elle est ce en quoi apparaît une struc- lors de I'invention, c'est à un changement d'ordre de grandeur qu'on a
ture de I'objet répondant directement au sujet de la perception. Cette rffaire : dans I'invention effective d'un objet technique, c'est un être
page du Cours sur la Perception ', qui mérite d'être relue attentivement, effectivement inédit qui peut êûe recruté, même s'il doit pour cela être
fait apparaître la difficulté de séparer l'activité de percevoir et celle d'abord possible (dimension ontogénétique de I'invention). On saisit la

r. Voir G. Simondon, Cours sur la Perception, p.46-47. r Cf. L'Inaention dans les techniques, p. z3o.

*
pnÉsBNretroN xrorrrr

forme de l'unité de I'image, de l'imagination et de I'invention que pro- et qui deviennent dans des organismes plus complexes I'objet de fonc-
Pose cerre théorie. tions régulières n (ibid.)'.
n Selon cette théorie du cycle de I'image, imagination reproductrice Le Cours sur la Perception fait apparaître la perception ( comme une
et invention ne sont ni des réalités séparées ni des termes opposés, mais modalité privilégiée du rapport vivant et donc actif de I'homme à son
des phases successives d'un unique processus de genèse, comparable en monde >, comme le dit fort justement Renaud Barbaras, à la première
son déroulement [Link] autres processus de genèse que le monde vivant page de sa préface. Le cours sur Imagination et Inuentioz montre qu'on
nous présente (phylogénèse et ontogénèse) n (p. l). Cependant, dans pourrait en dire autant de I'imagination, et même plus radicalement,
I'invention, il s'opère à I'intérieur des images et entre elles o un change- pour les raisons qu'on vient de rappeler brièvement, puisque, dans une
ment de structure qui est aussi un changement d'ordre de grandeur, ccrtaine mesure, la fonction vitale de la perception et son rapport aux
(p. r8y; : < I'invention se distingue des images qui la précèdent par le fait ttructures motrices premières, dont elle provient, passe par l'image.
qu'elle (...) r. reste pas dans l'être vivant, comme une paft de Cctte théorie fait apparaître I'imagination et I'image comme une fonc-
l'équipement mental, mais enjambe les limites spatio-temporelles du tion vitale fondamentale, comme la voie par laquelle le psychisme vient
vivant pour se raccorder au milieu qu'elle organise, (p. 185-186). Tou- tu vivant (pas seulement humain). C'est la radicalité et la cohérence de
tefois, il faut noter que la ( tendance à dépasser I'individu sujet qui m signification biologique qui s'expriment dans le fait que I'image y
s'actualise dans I'invention est d'ailleurs virtuellement contenue dans les rpparaît elle-même comme une sorte d'organisme en développement.
trois stades antérieurs du cycle de I'image ; la projection amplifiante de [e théorie de I'imagination et de I'invention présentée ici permet de
la tendance motrice, avant I'expérience de l'objet, esr une hypothèse reisir de façon particulièrement claire et synoptique l'unité thématique
implicite de déploiement dans le monde ; les classes perceptives qui ct problématique de la pensée de Simondon.
servent de système subjectif d'accueil à I'information incidente postulent
une application universelle ; enfin, le lien symbolique des images-
souvenirs, s'il exprime, dans le sens centripète, I'attachement du sujet Jean-Yues Chateau
aux situations ayant constitué son histoire, prépare aussi et surtout
I'usage de réversibilité qui le convertit en voie d'accès vers les choses. À
aucun des trois stades de sa genèse, I'image mentale n'est limitée par le
sujet individuel qui la porte (p. 186). L'image, à tous ses stades, avanr
"
même celui de I'invention, tend à se dépasser et à sortir d'elle-même, et
I'invention proprement dite prolonge ce mouvement en révélant objec-
tivement ce qui est le régime général du développement des images :
n [l]a véritable invention dépasse son but; I'intention initiale de résou-
dre un problème n'est qu'une amorce, (p.ry1), elle recrute plus que ce
qu'elle prévoit, et auec l'inuention réussie, c'est de l'être qui est recruté, le
changement d'ordre de grandeur a une portée ontologique (n ontogé-
nétique o). < Si l'invention était seulement I'organisation d'un donné,
sans création d'un objet, cette incorporation à I'univers des choses pro-
ductibles d'une surabondance d'être n'aurait pas lieu, car l'organisation
se limiterait à la résolution du problème ; mais dès qu'apparaît un objet
séparé, les contraintes de cet objet impliquent un plus long détour, une
mesure plus large qui réalise une incorporation de réalité, à la manière t. Cette présentation s'est attachée principalement aux problèmes des rapports entre
lmegination et invention. Pour ce qui est de ceux qui sont propres à I'invention, notam-
dont procède l'évolution vitale selon Lamarck, incorporant aux orga- mcnt dans les techniques, on pourre se reporter à notre présentation du volume de cours
nismes des propriétés qui étaient laissées aux effets aléatoires du milieu, ct conférences de Simondon consacrés à L'Inaention dans les techniques, op. cit.

rtr*
IMAGINATION ET INVENTION

fte65ee66)
PREAMBULE

Ce cours présente une théorie : les aspects de l'image mentale qui


ont fourni matière aux discussions et aux études déjà publiées ne cor-
respondent pas à diftrentes espèces de réalités, mais à des étapes d'une
activité unique soumise à un processus de développement.
L'image mentale est comme un sous-ensemble relativement indé-
pendant à l'intérieur de l'être vivant sujet ; à sa naissance, I'image est un
faisceau de tendances motrices, anticipation à long terme de I'expérience
de I'objet ; au cours de I'interaction entre I'organisme et le milieu, elle
dwient système d'accueil des signaux incidents et permet à I'activité
perceptivo-motrice de s'exercer selon un mode progressif. Enfin, lorsque
lc sujet est à nouveau séparé de I'objet, I'image, enrichie des apports
cognitifs et intégrant la résonance affectivo-émotive de I'expérience,
devient symbole. De I'univers de symboles intérieurement organisé,
tendant à la saturation, peut surgir I'invention qui est la mise en jeu
d'un système dimensionnel plus puissant, capable d'intégrer plus d'ima-
ges complètes selon le mode de la compatibilité synergique. Après I'in-
vention, quatrième phase du devenir des images, le cycle recommence,
per une nouvelle anticipation de la rencontre de l'objet, qui peut être sa
production.
Selon cette théorie du rycle de l'image, imagination reproductrice et
invention ne sont ni des réalités séparées ni des termes opposés, mais des
phases successives d'un unique processus de genèse, comparable en son
déroulement aux autres processus de genèse que le monde vivant nous
présente (phylogénèse et ontogénèse).
l,a principale difficulté que rencontre cette théorie du cycle de I'image
provient de deux sources :
4 IMAGINATION ET INVENTION pnÉetvlnulr 5

r. Le même mot d'image paraît être appliqué à des réalités différentes blance intrinsèque ou une analogie entre la structure du signe et celle de
sans lien entre elles, il faudrait dire, selon les cas, n symbole o, ou I
{. Ia chose nommée, ce qui ferait du signe le chiffre, la formule de la
I
(( perception ), cfu ( désirr... En fait,
il ne s'agit pas de ramener toute * chose. Le symbole, au contraire, entretient avec le symbolisé une rela-
I'activité mentale à l'image en cours de genèsè, mais de monrrer que, i8,, :
*:'i
:{r tion analytique ; les symboles vont par paires, ce qui veut dire qu'un
dans l'anticipation, puis au cours de la relation perceptivo-motii.., :J, symbole est un fragment d'un tout primordial qui a été divisé selon une
enfin dans le souvenir, et ultérieurement dans l'inrrentiôn, existe une ligne accidentelle ; par rapprochement, les deux symboles, qui sont
activité locale faisant du sujet un véritable générateur de signaux servanr complémentaires, reconstituent I'unité primitive ; chaque symbole tend
à anticiper, puis à recevoir, enfin à conseryer et à ( reclrcler o dans vers I'autre symbole, il prend sens par la réunion avec son complémen-
laction les signaux incidents venant du milieu. c'est la psychologie des taire. Initialement, les symboles étaient les deux fragments d'un objet
facultés qui crée un barrage conceptuel, parce que les àcultés ont été unique scindé par rupture, comme dans le rite des relations d'hospita-
définies d'après les tâches dominantes *[Link].r,-percevoir, se rappeler; lité, où I'on brisait une pierre; chaque famille conservait et transmettait
aux trois moments du temps correspondent ' perception, mémoire, ima- à ses descendants le fragment reçu; sa réunion sans vide à I'autre frag-
gination. ce qui caractérise I'image, c'est qu'elle est une activité locale, ment authentifiait la relation. Le rapport qui existe entre la clef et la
endogène, mais cette activité existe aussi bien en présence de I'objet serrure est de cette espèce. Une clef sans serrure, ou une serrure sans
(dans la perception) qu'avant I'expérience, comme aniicipation, o,,
clef, ne sont pas des réalités complètes ; elles prennent sens par leur
çomme symbole-souvenir. Parmi les souvenirs, tous ,r. ,orrt p","pér,
d., réunion. La relation du couple humain est ainsi interprétée par Platon
images. comme reconstituant I'unité primitive de I'androgyne complet (mythe
z. Le mot d'image est généralement compris comme désignant un du Banquet). Ce sens primitif, qui est aussi le sens fort, se retrouve
contenu mental dont on peut avoir conscience; là est la principale diÊ quand le mot de symbole signifie critère de ralliement, permettant
ficulté, car en cerrains cas, pour le sujet humain, ,rrr. tËll. apparition l'authentification de tous ceux qui appartiennent à un groupe ; le
conscienre de I'image est effectivement possible, partiellemeni-dans la Symbole des Apônes ou le Symbole de Nicée sont des professions de foi
situation d'anticipation, er surrout dans celle du symbole-souvenir; réalisant la coïncidence mentale d'une pluralité d'hommes et écartant
mais rien ne nous prouve que même dans les cas les meilleurs la prise de I'hérésie.
conscience épuise toute la réalité de cette activité locale. on peut Dans l'étude de la genèse des images, nous nommerons symboles les
supposer au conrraire que les aspects conscienrs de I'activité locale sont images-souvenirs qui résultent d'un échange intense entre le sujet et une
des cas d'affleuremenr presque exceptionnels qui se rattachent à une situation; le sujet, ayant participé avec force à une action, à une situa-
trame conrinue ; ils se rattachenr à un soubassement qui les porte après tion, a donné quelque chose de lui-même à cette réalité ; en revanche, il
les avoir préparés, comme la partie visible du champignon, pàrtée par le conserye une image qui est assez intense pour être comme un fragment
mycélium plus durable, et aussi plus essentiel, et plus unirreisel, de la réalité de la situation, et permettre en quelque mesure de la
.rt
des champignons qui ne produisenr pas certe partie visible, sortanr ""iil d.e réactiver ; tel est le souvenir d'un combat, d'un grand danger, [Link]
terre ; ils n'en prolifèrenr pas moins, leur action sur le milieu n'en a pas d'une maison dans laquelle on a vécu ; le symbole est nostalgique, tend
moins de force. vers le milieu où se situe son répondant; il implique une tendance à la
reconstitution de I'unité primitive. L'image-symbole peut emprunter le
Enfin, un point important de terminologie mérite d'être éclairé pour secours de la matérialité des objets : un n souvenir ), ne serait-ce qu'un
éviter des confusions : celui du rapporr entre signe et symbole. Le signe fragment de métal venant d'un champ de bataille, un reste, une relique
est, par rapport à la réalité désignée, un terme supplémentaire, qui (la partie vaut le tout), est un mode d'accès au tout ; elle permet de le
s'ajoute à cette réalité; le tableau noir existe .t .rt .o-p1.t par lui-même susciter; par là on peut comprendre la valeur des objets symboliques
sans le mot qui le désigne ; on peur laisser de côté la-question du qui concrétisent I'image-souvenir, comme un drapeau pour un ancien
Cratyle, relative à la rectitude des dénominations, qui peuvent être soit combattant. Ils tirent leur sens de I'image-souvenir mentale, qui est réel-
arbitraires, d'institution conventionnelle, soit fond?es par une ressem- lement le symbole. Plus matériellement, les symboles, fragments d'objets
6 rrraecINetIoN ET INvENTION

en lesquels la partie vaut le rout et communique avec lui, sont la base


des voults seryant aux opérations magiques ; une simple mèche de che-
veux, un lambeau de vêtement pris à une personne sont un fragment de
sa réalité et permettent d'agir sur la personne, à distance, par
l'intermé-
diaire de la relation symbolique. Même sans matérialisation adjuvante,
les images mentales peuvenr être employées comme voults. Le symbole
n'est jamais flatus uocis ; il suppose un réalisme implicite.
Cette rédaction se présente comme symbole du cours. INTRODUCTION

A. L,IMAGE CoMME nfuulÉ INTERMÉDIAIRE ENTRE OBJET


ET SUJET, CONCRET ET ABSTRAIT, PASSÉ ET AVENIR

I. OBJET ET SUJET

Le mot d'n imagination , renvoie à la o psychologie des facultés o ;


cependant, il est précieux, car il suppose que les images mentales procè-
dent d'un certain pouvoir, expriment une activité qui les forme, et
supposent peut-être I'existence d'une fonction qui les emploie. Par
contre, le terme n imagination ) peut induire en erreur, car il rattache les
images au sujet qui les produit, et tend à exclure I'hypothèse d'une
extériorité primitive des images par rapport au sujet. C'est une attitude
courante chez les penseurs contemporains pour qui I'image renvoie à
une n conscience imageante D, selon l'expression de Sartre. Mais pour-
quoi exclure comme illusoires les caractères par lesquels une image
résiste au libre-arbitre, refuse de se laisser diriger par la volonté du sujet,
et se présente d'elle-même selon ses forces propres, habitant la cons-
cience comme un intrus qui vient déranger I'ordre d'une maison où il
n'est pas invité ?
L'aspect d'indépendance et d'objectivité de l'image a frappé les
Anciens : Homère, au livre YI de l'Odyssée, représente le songe se tenant
au chevet du lit de Nausicaa, au moment où Athéna apparaît à la jeune
princesse pour I'inciter à aller laver les vêtements sur le rivage oil Ulysse
8 rrrmcrNenoN ET INvENTIoN TNTRODUCTTON 9

aborde en naufragé. Le songe, avec les figures de rêve qui I'animent, cntièrement objective et objectiviste, respecte Ia charge d'extériorité et
n'est pas seulement ce que nous nommerions un événement subjecdf ; il de relative indépendance des images par rapport au sujet. C'est seule-
manifeste un pouvoir, une intention, une réalité qui n'a pas sa source ment à partir du XVII'siècle que la description des images en termes de
dans le sujet mais qui, au conrraire, vient à lui et le recherche. L'image subjectivité s'est imposée.
qui envahit le sujet esr une apparition; elle peut être plus forte que lui En fait, les images ne sont pas aussi limpides que des concepts ; elles
et changer sa destinée par un averrissemenr ou une interdiction. Elle n'obéissent pas avec autant de souplesse à I'activité de la pensée; on ne
n'est pas non plus du réel vulgaire et quotidien, mais a une charge de peut les gouverner que de manière indirecte ; elles conservent une cer-
présage ; elle révèle, manifeste, déclare, au-dessus de I'ordre des réalités taine opacité comme une population étrangère au sein d'un état bien
quotidiennes ; elle est du o numineux ,, à mi-chemin entre I'objectif et organisé. Contenant en quelque mesure volonté, appétit et mouvement,
le subjectifl La croyance aux fantômes er aux spectres esr peut-êrre un elles apparaissent presque comme des organismes secondaires au sein de
vestige dégradé de la relation au u numineux > ; mais elle traduit bien et l'être pensant : parasites ou adjuvantes, elles sont comme des monades
concrétise cer aspecr de relative extériorité de l'image. Toute image forte secondaires habitant à certains moments le sujet et le quittant à certains
est en quelque mesure douée d'un pouvoir ântomatique, car elle peur se autres. Elles peuvent être, contre I'unité personnelle, un germe de dédou-
surimposer au monde de la représenrarion objective et de la situation blement, mais elles peuvent aussi apporter la réserve de leur pouvoir et
présente, comme le fantôme esr dir passer au rravers des murailles. de leur savoir implicite au moment oùr des problèmes doivent être réso-
Les rites d'évocation (néhuia), la représentation des disparus par des lus. Par les images, la vie mentale contient quelque chose de social, car il
images, le remplacement temporaire des absents par leur colosse, statue oriste des groupements, stables ou mouvants, d'images en devenir. On
qui était honorée comme celui qu'elle représentait, renforçaient par des pourrait supposer que ce caractère à la fois objectif et subjectif des
perceptions la densité des images du monde numineux. Mais il est images traduit en fait ce statut de quasi-organisme que possède I'image,
important de noter que les plus rationalistes des philosophes anciens onr habitant le sujet et se développant en lui avec une relative indépendance
essayé d'expliquer par des causes physiques ce caracrère d'extériorité de
Par rapport à I'activité unifiée et consciente
l'image plutôt qu'à le nier. Lucrèce (De Rerum Natura, livre I$, expli-
que par des causes physiques commenr de nombreuses images se for-
ment sponranément dans I'atmosphère (vapeurs, nuages semblables à 2. CONCRET ET ABSTRAIT
des géants ou à de hautes montagnes). Les simulacres émis jadis par des
L'image n'est pas une réalité sans forces, sans efficacité ni consé-
objets ayant cessé d'exister peuvent se conseryer et s'unir les uns aux
quences ; dans la méditation et le recueillement, les images que la cons-
autres selon les hasards de leurs courses vagabondes ; comme des toiles
cience admet peuvent n'être pas virulentes, et ne posséder qu'un faible
d'araignée ou des feuilles d'or, ils se soudent les uns aux autres, donnant
< pouvoir idéo-moteur ,. Mais, dans l'action, dans les situations contrai-
des Centaures, des Cerbères, des Scyllas : le Cenraure provient de la
gnantes, intenses, pleines de danger, de besoins, de désirs ou de crainte,
soudure des simulacres provenant d'un cheval et d'autres simulacres
les images interviennent avec force. Montaigne, Pascal, avaient noté
provenant d'un homme. Dans le calme de la nuit, ces simulacres, faibles
combien la pompe des grands apporte de prestige à ceux qui s'entourent
et anciens, peuvent émouvoir l'âme, qui ne reçoit pas de stimulation
de gens d'armes et de tumulte. L'intensité des stimulations sensorielles
intense ; la vision de l'esprit est semblable à celle des yeux. Les simu-
et des réactions spontanées apporte un pouvoir moteur à I'image de la
lacres qui produisent les rêves existent réellement, bien que les êtres
justice, de la force armée, etc., même quand ces aspects concrets sont
dont ils sont issus aient disparu ; I'erreur du rêve consiste ieulement à
seulement évoqués et non perçus. Malebranche se défiait du pouvoir des
attribuer une vie actuelle à I'objet qu'ils représentenr; si nous croyons
imaginations fortes, car il savait combien l'image intervient dans la
voir bouger les figures de rêve, .. ,r'.it p"r p"t.. qu'elles vivent actuelle-
conduite de la vie. Spinoza a décrit la servitude humaine et a trouvé
ment (IV, Z6Z-IZ6), mais parce que nous recevons un grand nombre de
dans la connaissance inadéquate que donnent les images un des
simulacres successifs représentant des attitudes progressivement variées,
principes de cette servitude (voir l'analyse de la jalousie, en particulier).
ce qui restitue I'impression de mouvement. Une telle explication,
-
IO IMAGINATION ET INVENTION NII

Le cheminement vers la liberté commence avec la connaissance selon Dans les rapports entre nations et ethnies interviennent les clichés ou
l'ordre des causes. images stéréotypées que I'on nomme en anglais < stereotypes o (voir
Dans les situations d'urgence et d'inquiétude, ou plus généralement cnquête de I'UNESCO). En temps de paix, ces représentations semi-
d'émotion, les images prennent tour leur relief vital er amènenr la déci- ooncrètes expriment de manière statique des allures perceptives assez
sion ; ces images ne sont pas des perceprions, elles ne correspondent pas caricaturales : le Français est en Allemagne un n Monsieur décoré qui ne
au concret pur, car, pour choisir, il faut être à une certaine distance du rait pas la géographie, ; l'Anglais est pour un Français un voyageur en
réel, ne pas se trouver déjà engagé ; le semi-concrer de I'image comporre @stume à carreaux, avec de grandes dents; le Français, pour I'Anglais,
des aspects d'anticipation (projets, vision de l'avenir), des conrenus cst mangeur de grenouilles et d'escargots. En fait, ces images expriment
cognitifs (représentation du réel, de certains détails vus ou entendus), différents degrés de la distance sociale : le degré imaginaire de saleté
enfin des conrenus affectifs et émotifs ; I'image est un échantillon de vie, corespond à l'éloignement; les peuples proches (par exemple les Anglais
mais elle reste partiellemenr abstraite à cause de l'aspect lacunaire et vus par les Américains) sont considérés comme propres ; elles expriment
partiel de cet échantillon. Dans le choix d'une profession, l'échantillon lussi des attitudes, des craintes: les Français, en cçrtaines régions des
de vie que donne I'image de chaque profession envisagée possède des États-Unis, sont perçus comme des n Don Juan o. En cas de guerre ou
éléments d'anticipation (élan vers les voyages, recherche du pouvoir...) de conflit, la charge affectivo-émotive de ces images devient prépon-
qui sont des amorces d'activité en suspens, des données cognitives dérante; I'image de I'ennemi se pose sur n'importe quel individu dont
(exemple de ceux qui exercenr certe profession, modèles), enfin un un trait de physionomie ou un détail vestimentaire attire l'attention :
retentissement affectif (impression de sécurité, de pureté...). En ce sens, ctcst I'espion, I'agent secret. Fauconnet, dans son ouvrage sur La Res-
I'image, comme intermédiaire entre I'abstrait et le concret, synthétise en ponsabilité, a montré comment s'efFectue (surtout dans les sociétés pri-
quelques traits des charges morrices, cognitives, affectives; er c'esr pour midves) l'attribution de la responsabilité; I'auteur cite également des
cela qu'elle permer le choix, parce que chaque image a un poids, une Ertes du Moyen Âge énonçant comme présomptions supplémentaires
certaine force, et que I'on peut peser et comparer des images, mais non dc culpabilité < la mauvaise mine , d'un accusé, son air taciturne, ou n le
des concepts ou des perceprions. Grâce à cene synrhèse qu'opèrent les vilain nom qu'il porte >. En certains cas, il se produit un phénomène de
images, les moyens deviennent homogènes aux fins, tandis que la pensée causalité cumulative qui finit par faire exister comme attitude réelle et
conceptuelle les en sépare. On peut choisir une activité en pensanr à étet social objectif le contenu d'une image stéréotypée, purement men-
I'image du train ou de I'autorail qui nous permettra d'aller dans la ville tde et subjective à l'origine : c'est ce que montre Gunnar Myrdal dans
où I'on doit exercer cette activiré. l'importante enquête sur le statut des Noirs aux États-Unis ; les préjugés
La pensée abstraite est surtout un frein, un moyen de refus : elle qu'ont les employeurs ou logeurs Blancs sur les qualités et défauts des
calcule et montre les inconvénients, les conséquences lointaines ; les Noirs prédéterminent la possibilité ou I'impossibilité de telles ou telles
perceptions provoquent un enrraînement par la situation ; seule I'image conduites (par exemple les professions) ; à leur tour, et cette fois de
est en fait régulatrice, car elle est assez abstraite pour dégager le sujét des manière objective, les choix professionnels prédéterminent un certain
situations prégnantes et assez concrète pour fournir un échantillon ayant mode d'éducation des enfants, un certain niveau d'instruction, et des
chance d'être fidèle. La meilleure situation pour le choix est celle qui idéaux définis ; au bout de quelques rycles d'échanges récurrents allant
permet la formation et I'usage d'images réellement mixres, également de I'image au réel et du réel à I'image par la perception, I'image pri-
abstraites et concrères, ce qui implique, par rapporr à I'objet, une mitive s'est réalisée et trouve dans l'état social assez de justifications
distance moyenne. Chez I'enfanr se constiruent de telles représentations pour se stabiliser. Ce phénomène de causalité cumulative a joué un rôle
semi-concrètes des personnes qui vivent à moyenne distance (les édu- important dans l'établissement des stéréotypes des diverses minorités,
cateurs, les camarades), et de telles représenrations jouent un rôle déter- comme les Juifs dans les pays chrétiens d'Occident, Ies Femmes dans les
minant dans I'organisation de la conduire, en devenant des modèles. Les civilisations patriarcales, actuellement les adolescents dans nos sociétés :
réalités trop purement quotidiennes er concrères ne peuvent devenir la crainte et la haine des adultes les immobilise dans un rôle étroit, et
aussi ôrtement normatives : nul n'est prophète en son pays. matérialise n l'image du jeune ) que se font les adultes. C'est aussi un
12 IMAGINATION ET INVENTION TNTRODUCTION r3

phénomène de causalité cumulative qui a stabilisé pendant des siècles tccents, les o déformations professionnelles ) attirent moins I'attention
I'image de I'esclave antique, jusqu'à la forte prise de conscience de qu'au XVII' siècle (comédies de Molière) ; les costumes des corps de
Sénèque. rnétiers tendent aussi à disparaître. Mais la valeur imaginale de I'inter-
Si I'on peut considérer comme action I'ensemble des échanges médiaire entre sujet et objet se reporte sur les indices de niveau de vie,
économiques, le rôle joué par I'image dans la décision apparaît aisé- cur le véhicule, et sur des détails tels que la coiffure. En effet, I'image,
ment ; un produit ou un objet sonr tour habillés d'images (niveau social, comme réalité intermédiaire entre I'abstrait et le concret' entre le moi et
provenance étrangère) qui se surajoutent à leurs caractères propres. lc rnonde, n'est pas seulement mentale : elle se matérialise, devient insti-
Volontairement, le commerce crée des conditionnements donnant une tution, produit, richesse, est diffusée aussi bien par les réseaux commer-
existence imaginaire à des produits qui ne portenr pas en eux de carac- ciaux que par les o mass media n diffusant I'information. Son caractère
tères assez nets pour déterminer le choix; quand le produit est vendu intermédiaire, fait de conscience mais aussi [Link], lui donne une intense
emballé, c'est I'emballage qui est porreur d'images (cas des poudres à epecité de propagation ; les images içnprègnent les civilisations et les
laver) ; si le produit est vendu au distributeur, comme I'essence, il reste chàrgent de leur force ; en un senc, lles images expriment des faits
possible de le colorer (Azur) ou de charger d'images le distributeur lui- gociaux et économiques (par exemple, l'emploi des matières plastiques
même (le tigre Esso, avec un ruban tigré enroulé autour du tuyau, et des dans les vêtements), mais dès qu'elles sont matérialisées et objectivées,
queues de tigre à accrocher aux voitures). Chacune de ces images se cllcs constituent aussi une charge et introduisent une tension qui déter-
développe en éléments moteurs et affectifs ; l'azur esr couleur du ciel, le mine partiellement le devenir social. Pour cette raison, des phénomènes
tigre que I'on met symboliquement dans le moreur, pour bonasse et rcls que l'évolution de la mode ne sont nullement superficiels;'on ne
pacifique qu'il soit, est capable de bondir, quand il le veut. pcut les ûaiter comme une pure résultante, une expression' un épiphé-
Des phénomènes collectifs, tels que la mode, impliquent I'existence àomène, un aspect transitoire de superstructure ; I'image est une résul-
du caractère semi-abstrait de I'image. En adoptant une mode définie, ttnte, mais elle est aussi un germe : elle peut devenir une amorce de
une personne choisit un groupe d'attitudes, de limites, de possibilités, @ncepts et de doctrines. La causalité circulaire, Qui va du mental au réel
un certain style de vie ; I'allure de la mode féminine selon Courrèges objectif par les processus sociaux de causalité cumulative, va aussi du
n'implique pas les mêmes valeurs que celles de Chanel ; par la coupe des r{cl objectif au mental. Toute image est suscepdble de s'incorporer à un
vêtements, I'individu esr perçu comme moderne ou traditionnel. Par ses processus de récurrence matérialisant ou idéalisant; déposée dans la
traits particuliers, chaque personne apporre les données concrètes qui la t[ode, I'aft, les monuments' les objets techniques, I'image devient source
rendent reconnaissable; mais par I'usage qu'elle fait de la mode en tant dc perceptions complexes éveillant mouvement, représentation cognitive,
que faisceau d'attitudes manifestées et rendues perceptibles, la même rffections et émotions. Presque tous les objets produits par I'homme
personne affirme son appartenance à un groupe er son adhésion à un tont en quelque mesure des objets-images ; ils sont porteurs de signifi-
ensemble de normes partiellement conceprualisables et abstraites. Le Gttions latentes, non pas seulement cognitives, mais aussi conatives et
vêtement intervient comme sélecteur, car il adapte à certains gestes, rffcctivo-émotives ; les objets-images sont presque des organismes' ou
interdit d'autres gestes, préserve conrre la pluie ou le froid, ou, au tout au moins des germes capables de revivre et de se développer dans le
contraire, rend vulnérable ; ce rôle prothétique restreint le nombre des rujct. Même en dehors du sujet, à travers les échanges et I'activité des
possibilités, mais développe et amplifie les possibilités retenues, comme groupes, ils se multiplient, se propagent et se reproduisent à I'état néo-
le masque de théâtre qui immobilise I'expression de la physionomie tdnique, jusqu'à ce qu'ils ffouvent l'occasion d'être réassumés et déployés
mais donne à la voix une grande portée. Le vêtement, le masque, le jusqu'au stade imaginal en se trouvant réincorporés à une invention
personnage mettent I'organisme à une distance moyenne des choses et nouvelle.
stabilisent le rapport au monde physique et social en le médiatisant. L'étude de l'imagination doit opérer une recherche de sens des objets-
En ce sens, tout ce qui intervient comme intermédiaire entre sujet et images, parce que I'imagination n'est pas seulement I'activité de produc-
objet peut prendre valeur d'image er jouer un rôle de prothèse à la fois tion ou d'évocation des images, mais aussi le mode d'accueil des images
adaptatrice et restrictive. De nos jours, les particularités du langage, les concrétisées en objets, la découverte de leur sens, c'est-à-dire de la
14 IMAGINATION ET INVENTION ,r I5

perspective pour elles d'une nouvelle existence. Les objets-images pond à une seule fonction, il reste abstrait) et emploie des solutions qui
æuvres d'art' vêtements, machines -
entrent en obsolescence et Jevien- h rattachent au réseau des réalités contemporaines ; sa réalité d'image
- du passé qui s'amenuisent avec les
nent des souvenirs larvaires, fantômes Get alors paradigmatique : elle permet de comprendre d'autres réalités
vestiges des civilisations disparues. L'analyse esthétique et I'analyse connexes avec lesquelles elle s'articule et dont elle est solidaire.
technique vont dans le sens de I'invention, car elles opè..nt une redé- L'existence des différentes catégories d'objets-images, tierce réalité
couverte du sens de ces objets-images en les percevant comme orga- cntre I'objectif et le subjectif; appelle un mode particulier d'analyse que
nismes, et en suscirant à nouveau leur plénitude imaginale de réalité I'on pourrait nommer, au sens propre du terme, phénoménologique,
inventée et produite. Toute véritable et complète découverte de sens est puisque ce genre de réalité a pour sens de se manifester et d'imposer sa
en même temps réinstallation et récupération, réincorporation efficace nâture d'image.
au monde ; la prise de conscience ne suffit pas, car les organismes n'ont
pas seulement une srrucrure connaissable, ils tendent et se développent.
C'est une tâche philosophique, psychologique, sociale, de sauuer Li phA 3. nessÉ, ET AvENIR
nomènes en les réinstallant dans le devenir, en les remettant en inven-
Le mode complexe d'existence et de proliferation des images signalé
tion, par l'approfondissemenr de I'image qu'ils recèlent.
par de nombreuses métaphores appartenant aussi bien au domaine
Le concret de la réalité inventée n'esr pas, en effet, arbitraire et
viwnt qu'au monde non-vivant (cristallisation) fait des images, soit
subjectif comme un mouvement de fantaisie individuelle; il tend vers
purement mentales, soit matérialisées en objets-images, des intermé-
I'universel parce qu'il est plurifonctionnel; I'objet-image, esthétique,
diait.t entre passé et avenir, pour le sujet individuel comme pour les
prothétique, ou technique, esr un næud d'actualité [é1u réseau des
réalités conremporaines ; le moins stable en apparence, la mode vesti- tlouPes.
Pour la vie individuelle, I'image, en effet, peut tendre vers le sou-
mentaire par exemple, est invention réelle dans la mesure où le vêtement
vonir, et se manifester surtout comme une réftrence au passé, sous les
intègre en unité des disponibilités économiques et des normes opéra-
Ëpèces d'une reviviscence de sensations complexes. Cet aspect a été
toires_ou perceptives : les bottes blanches d'hiver et les manteaux imper-
rndysé par Taine, dans I'ouvrage intitulé De I'intelligence: :une image
méables de même couleur correspondent à la disponibilité de matières
Gtt une sensation spontanément renaissante, ordinairement moins éner-
plastiques synthétiques teintées dans la masse, ce qui assure la stabilité
gique et moins précise que la sensation proprement dite; tous les sens
chromatique, mais aussi à la recherche d'un haut àegré de perceptivité
ônt leurs images. L'image et la sensation correspondante ont des effets
dans de mauvaises conditions d'éclairage ; il existe ,rni p"r..rté.rrrr...,
égaux et semblables. Si I'image est différente de la sensation, ce n'est pas
vêtements et ceux des ouvriers travaillant sur les routes, une analogie
dens son contenu ou son mode propre d'apparition, c'est-à-dire en elle-
entre les vêrements bordés de blanc et les balisages ou repères que lùn
même, mais par I'effet des réducteurs de I'image, rectiûant Promptement
emploie en aviarion, en asrronautique ; les vêtemènts sonin opticalisés,
I'illusion qui accompagne I'image et se développerait en hallucination.
plus ou moins timidement, ce qui veut dire qu'ils se déclarent comme
L'image comporte toujours une hallucination plus ou moins longue,
objets prothétiques pour I'extérieur, pour tous les rerrains et tous les
mais dans les cas les plus fréquents cette hallucination est détruite par les
ciels, non comme vêtements de ville ou d'intérieur.
ænsadons antagonistes, ainsi que par les souvenirs et jugements
C'est cetre charge d'invention qui peut revivre quand I'objet-image
généraux, qui forment par leur cohésion un corPs de réducteurs auxi-
est redécouvert et analysé, au moyen, éventuellemént, d'une-transpo-
liaires, tandis que la sensation antagoniste est le réducteur spécial' Le
sition : ce qui, dans la parure ou le vêtement, a servi à la perceptior à.,
polypier d'images qu'est I'esprit est ainsi comparable au polypier de cel-
rangs sociaux et des grades, pour le vêtement de ville et d'intérieur,
lules qu'est le corps : les cellules sont en interaction les unes par rapport
pourrait être repensé selon des normes de perceptivité ayant un sens
rux autres ; les images aussi ; elles aboutissent dans l'état de veille rai-
fonctionnel pour la circulation sur les ro,tt.r, le tiavail en usine ou sur
rcnnable à un équilibre mutuel. L'image est le substitut de la sensation,
les chantiers. L'objet-image esr un véritable intermédiaire enrre concrer
instrument d'activité mentale plus maniable que la sensation elle-même'
et abstrait quand il condense plusieurs fonctions en unité (s'il corres-
16 IMAGINATION ET INVENTIoN TNTRODUCTTON r7

maniè[Link]ée, l'image est la base de I'anticipation, permet la G émotive, coloré de I'idée sociale, gonflé d'espérance; la dimension
_De
prefiguration d'un avenir proche ou lointain, et l'.ssai syrrrbàftque de dtrvenir restait mythique et recélait un recours voilé à la transcendance,
solutions aux problèmes prévus. L'activité d'andcipation .rt [Link].,
un rcfuge pour le désir d'éternité. Seul le passé, avec les historiens scien-
par son sens er son mode de déploiement, de l,emploi de I'image comme thtes, était devenu matière de science. Les nécessités de la prévision à
souvenir: dans I'anticipation, les réducteut, ,orri moins effiàces, et il bng term. pour I'action ont introduit la rationalisation dans la dimen-
peut se produire une proliferation amplifianre comparable à celle que La don d'avenir et en ont chassé le mythe, tout au moins en domaine éco-
Fontaine décrit dans la fable oùr pirrette voit àe,l ( veaux, .,r".h.r,
tromique et démographique; le temps commence à s'organiser comme
cochons, couvée o, jusqu'au bris du pot-àJait, qui agit brutalement
Itopace ; le futur est annexé par le savoir, il n'est plus le champ privilégié
comme réducteur. L'imagination des artistes et des écrivains peut pré-
& I'optatif, du désir, ou du vouloir. Et, cependant, I'image retrouve sa
former un nouvel état social, un nouveau visage de la vie, comme nous dcnsité et sa force qui la porte vers I'anticipation de I'avenir collectif, en
le trouvons dans les romans d'anticipation. À
llrrr forte raison, l'inven- &hors et au-dessus des rationalisations prospectives, qui sont surtout des
tion est si fortement tendue vers I'avenir qu'elie donne l'existence, hors drapolations, mais non de véritables inventions.
du sujet, à un mode nouveau de réalité. Ia fiction scientifique est une des voies par lesquelles I'image
_ Cependant, il est rrès rare que I'imagination soit puremenr repro_ tltrouve son pouvoir d'avenir, c'est-à-dire sa fonction prophétique; elle
d'ctrice ou purement créatrice. L'érrocatln du passé .r, u.r. nouvelle Glt I'image du monde réel saisi dans sa tendance et poussé plus loin,
vie, schématisée autremenr que I'ancienne, polià et formalisée par le r*llement anticipé, saisi par avance selon I'aspect cognitif et émotif,
souvenir actif, comme les estampes qui repréienrent des scènes h'istori-
non pes seulement supputé. Ce qui manque à la prospective pour être
ques,. ou_les images d'Épinal qui proclament la légende de l'épopée
Urc réelle anticipation, c'est ce pouvoir qualitatif cette physis qui donne
napoléonienne. cette évocation préiente des idéaux] véhicules d., .,r"-
I I'avenir sa véritable dimension comme développement en cours. Pour
leurs, et se projette vers I'avenir .à-*. exemple à suivre pour les autres prévoir, il ne s'agit pas seulement de voir mais d'inventer et de vivre : la
générations :_l'image-souvenir veut se réincarner .a ,. [Link]é,,rer, elle ap- t{ritable prévision est en une certaine mesure praxis, tendance au déve-
porte avec elle la sous-jacence d'une anticipation, et fait en une certaine loppement de I'acte déjà commencé. L'image, réserve d'émotion orien-
mesure violence au présent pour I'amenei à s'ouvrir vers un avenir
de lê liée à un savoir, assure cette continuité de l'acte fidèle à son progrès ;
reviviscence. L'anticipation, à son tour, reprend de vieux rêves, condent
dlc ajoute à la prospective une force u proactive D'
l'écho d'aspirations anciennes, déjà matérialisées dans d.'anciennes Une forme bien ancienne et oubliée de I'image est celle des religions,
images-objets, comme les anticipations du vol humain et d.u voyage prticulièrement dans I'acte prophétique, ainsi que dans _ I'opération
,< jusque ès signes célestes )),
gui répondent aux légendes d'Icare et à ircrificielle. Les religions sont pourtant des modes d'être selon lesquels
I'aventure prométhéenne. L'aile, pàur l'homme, esr souvenir autant prrsé et avenir, à travers I'image constituée, communiquent et se prêtent
qu'invention, mémoire autant qu'anticipation. brcc. Ce qui est détruit reviendra, ce qui meurt renaîtra, ce qui se
Pour la vie collective, [Link]écisé[Link]"nr la mesure où I'image men- Gorrompt refleurira en un immense cycle. Dans le livre des Macchabées,
tale se matérialise non seulemenr par les processus de causalité" cumu- ûn des premiers témoins, au moment oir, prêt à mourir, déjà exsangue,
lative, mais aussi selon les voies d. I'[Link]..rtion créant des objets-images il a jeté sur la foule ses intestins arrachés, s'écrie que Dieu lui rendra la
esthétiques, prothétiques, techniques, l'image incorpore du passé et peur vie et le fera renaître. Et I'on peut penser à la parole n si le grain ne
le rendre disponible pour le travail prospàctif. L" prorp..tive dans le meurt... ,. La douloureuse consommation du passé prépare une renais-
domaine collectif (entreprises, voire natiâns) corresponà l t" fonction hnce. La mort prépare une naissance; I'image complète de la mort
des projets et des anticipations rationnelles à court, moyen, ou long déclare et prophétise I'annonce d'une naissance. Le sang des martyrs est
terme : il existe des-spécialistes en prospective spéciarisée, selon la ponée tcmence. La prophétie comme image verbale accompagne et exprime ce
envisagée... cet efFort de rationalisation collective du regard cycle souterrain qui va du passé à I'avenir comme d'un Automne à un
leié sur
I'avenir esr une des caractéristiques du monde .orr.-por"in : au siècle Printemps.
dernier, le recours à I'avenir était empreint d'une fortË ch"rge affective
I8 IMAGINATIoN ET INVENTIoN INTRODUCTION r9

Cet ordre de tierce réalité n'est ni pleinement perceptible ni entière- cmbryonnaires de la croissance organique; chaque image, embryon
ment conceptualisable: l'étude de I'image doit en ce domaine se com- d'activité motrice et perceptive, se développe ici pour elle-même, comme
pléter par l'évocation des mythes du devenir, comme le chemin vers le une anticipation non contrôlée par la référence externe à l'expérience du
haut et le chemin vers le bas chez les philosophes grecs anciens, le milieu, et à l'état libre, c'est-à-dire sans corrélation étroite avec les autres
rythme
de conflagration et de déflagration, le rerour de la Grande Année, et sous-ensembles de I'organisation psychique. Elle montre des pré-adapta-
même la notion de Némésis. tions mais non des adaptations. Ensuite, l'image devient un mode
Une part de la réalité des groupes est faite d'images, matérialisées d'accueil des informations venant du milieu et une source de schèmes
sous forme de dessins, de statues, de monuments, de vêtements, d'outils de réponses à ces stimulations ; dans I'expérience percePtivo-motrice, les
:
et de machines, et aussi de rournures de langage, de formule comme les 'i{ images deviennent effectivement et directement fonctionnelles ; elles
proverbes qui sont de véritables images verbales (comparables aux slo- t, s'organisent et se stabilisent en groupements intérieurement corrélés
gans) : ces images assurent la continuité culturelle des groupes, et sonr celon les dimensions du rapport entre I'organisme et le milieu. Enfin,
perpétuellement intermédiaires entre leur passé et leur avenir: ils sont i après cette étape d'interaction avec le milieu correspondant à un
aussi bien des véhicules d'expérience et de savoir que des modes définis tpprentissage, le retentissement affectivo-émotif achève I'organisation
d'attente. dci imag.s selon un mode systématique de liaisons, d'évocations et de
cornmunications ; il se fait un véritable monde mental oir se trouvent
des régions, des domaines, des points-clefs qualitatifs par lesquels le sujet
possède un analogue du milieu extériear, ayant lui aussi ses contraintes,
B. HypoTHÈsn ou DyNAMrsMr cÉrvÉrrquE DE L'TMAGE: ir topologie, ses modes d'accès complexes. Autrement dit, les images
PHASES ET NIVEATIX rubiraient des mutations successives qui modifieraient leurs relations
llutuelles en les faisant passer d'un statut de primitive indépendance
mutuelle à une phase d'interdépendance au moment de la rencontre de
Les études d'ontogénèse ont montré que les processus de croissance l'objet, puis à un état final de liaison systématique et nécessitante où les
ne couvrent pas de manière uniforme tous les organes et systèmes fonc- éncrgies primitivement cinétiques sont devenues des tensions d'un sys-
tionnels d'un être vivant: il existe des déphasages de chacune de ces !èrne. L'invention pourrait alors être considérée comme un changement
croissances partielles par rapporr aux aurres, et des vitesses diffërentes, dbryanisatioz du système des images adultes rarnenant, par un chan-
surtout chez les organismes complexes, si bien qu'il est malaisé de pré- gpment de niveau, I'activité mentale à un nouvel état d'images libres
ciser le momenr où un organisme arrive à l'état adulte complet ; paiail-
Pcrme$ant de recommencer une genèse: I'invention serait une
renais-
leurs, croissance er développement manifestenr des étapes èt des cycles, nnce du cycle des images, permettant d'aborder le milieu avec de nou-
séparés par des périodes de transition ou s'effectue une dédiftrenciation vtlles anticipations d'où sortiront des adaptations qui n'avaient pas été
suivie d'une réorganisation. De tels processus sont très apparents au possibles avec les anticipations primitives, puis une nouvelle systémati-
cours des métamorphoses de certaines espèces vivantes, mais ils existent lrtion interne et symbolique. Autrement dit, I'invention opère un chan-
aussi dans le développement organique et I'ontogénèse du compor- gement de niveau; elle marque la fin d'un cycle et le début d'un
tement humain. nouu.",, cycle, chaque cycle comportant trois phases : l'anticipation,
Ne peut-on supposer, dans ces conditions, que les images menrales l'cxpérience, la systématisation.
sont comme des sous-ensembles structuraux et fonctionnels de ceme Chacune des phases de la genèse de l'image peut être mise en rapPort
activité organisée qu'est I'activité psychique ? Ces sous-ensembles pour- lvec une activité ou o fonction o dominante :
raient ainsi posséder un dynamisme génétique analogue à celui d'un Avant l'épreuve de I'objet apporté par le milieu, I'image, co1g
org?nç ou système d'organes en voie de croissance, et il serait possible de tnticipation, est riche en éléments moteurs endogènes ; elle
distinguer essentiellement trois étapes : d'abord celle de la croissance port evec les coordinations héréditaires de mouvements
pure et spontanée, anrérieure à I'expérience de I'objet à laquelle I'activité éthologiques ont révélées ; son intensité peut donc varier a
fonctionnelle se préadapte; ce serait, dans l'image, l'équivalent des étapes
20 IMAGINATION ET INVENTION INTRODUCTIOI\
t;

de motivation, jusqu'au mode hallucinatoire d'apparition et d'action ,t


.:T
représente un point d'insertion de l'activité mentale dans le milieu; il
(cas des Leerlaufreaktion en éthologie : ce sonr des aitivités à vide). c'est i:
'.F condense une situation, la conserve avec son réseau de forces et de
en ce sens que I'on peut parler d'images a priori, et la prédominance des i
g tendances, p€rmet de la faire renaître. En ce sens, le monde des images-
éléments moteurs primaires dans cette activité est à rapprocher du fait # souvenirs réalise un véritable univers mental, ou plutôt constitue les
que, dans le développement des espèces, comme peut-êtrè dans celui des $
s bornes et les voies d'un univers mental polarisé et tendu.
individus, la motricité précède la sensorialiré, comme anticipation à ï Cet univers oir les mouvements, liés à des structures exogènes, sont
long terme des conduites. devenus des forces et des énergies d'état en suspens selon le mode
Dans la relation directe au milieu, l'image fournit I'activité locale qui potentiel, est une organisation analogique de symboles ; c'est lorsqu'il
est un mode d'accueil des informations incidentes. Cetre anricipation à est saturé, ne pouvant plus accueillir d'expérience nouvelle, que le sujet
court terme, perpétuellemenr appropriée et réadaptée à la situation, doit modifier sa structure pour trouver des dimensions d'organisation
ajustée à la strucrure des objets sous forme de schème pré-perceptif ou plus vastes, plus o puissantes >, capables de surmonter les incompatibi-
intra-perceptif, est marquée par la prédominance des contenus cognitifs. lités éprouvées. L'échec du changement de structure de I'univers des
Par analogie er extension de vocabulaire, on pourrait parler d'irnages a symboles se manifeste dans des modalités pathologiques lorsque I'inven-
lraesenti qui peuvenr, en cerrains cas, se manifester à l'état séparé sous tion, comme changement de niveau, ne peut se produire et développer
forme d'erreurs ou d'illusions mais qui, habituellemerrt, p"[Link] inaper- un nouveau cycle.
çues parce qu'elles sont au service de I'activité perceptive. Une telle hypothèse générale de la genèse des images pourrait
Après la perception, c'est l'efFet affectivo-émotif, la résonance, qui conduire à une interprétation dialectique (l'image a posteriori a les
prend la place prépondérante ; I'image est alors le point remarquable qui caractères d'une synthèse), mais I'aspect dialectique des rapports entre
rê.
se conserve quand la situation n'exisre plus ; on pourrait dire qu'il s'agit I'organisme et le milieu n'est qu'un aspect partiel du processus de
3
'I'
ici, dans cette irnage a posteriori, d'un souvenir, et efFectiv.-.Àt la caté- genèse; la phase thétique, antérieure à I'expérience, traduit la sponta-
gorie des images-souvenirs, avec la capacité de reviviscence des situations néité de l'organisme et la préexistence d'une activité d'anticipation se
à partir de l'évocation de I'image, n'esr pas nouvelle en psychologie. déployant avant l'expérience; I'expérience est déjà la phase antithétique
Mais on doit noter que tout souvenir n'est pas une image. ùn souvenir correspondant à la relation la plus serrée entre I'organisme et le milieu.
est une véritable image a posteriori quand il se manifeste avec une Autrement dit, on peut penser qu'une étude approfondie des rapports
prégnance er une intensité qui lui conftrent un pouvoir organisateur ; ce entre I'organisme et le milieu permettrait de comprendre I'origine du
souvenir particulier est un point remarquable qui a un sens pour une schème dialectique et par conséquent conduirait à le situer, à le relativi-
topologie du système de l'expérience passée en train de s'organiier ; il est ser, au lieu de le conserver comme principe inconditionnel d'intelligi-
une source de réactivation des attitudes, il a un pouvoir qualitatif, et se bilité du devenir. Si l'idée d'une évolution dialectique peut être conser-
présente comme échantillon d'une situation plutôt que comme souvenir vée, c'est surtout comme affirmation d'une succession progressive des
d'une expérience. Par cette image qui conserve une densité objective et modes d'organisation des images à travers les diftrentes phases, ces
contient une référence à I'altérité du réel éprouvé, le sujet conserye er modes d'organisation étant autant de n logiques u qui peuvent fournir
détient en lui un analogon de la réalité extérièure qui peui se matérialiser des points d'appui à la pensée réflexive et systématisente.
en caricature, en voult, en æuvre d'art. La densité émotionnelle et le Si I'invention opère un changement de niveau, il devient nécessaire
faisceau de nuances qualitatives qui s'incorporent à ce souvenir parti- de définir les principaux niveaux auxquels peut se situer la genèse dyna-
culier constituent une charge, un état de système oir se conserveni., ,. mique des images.
condensent à la fois le mouvement spontané endogène de I'anticipation Le niveau primaire peut être nommé biologique, ou vital : c'est celui
à long terme qu'était I'image a priori et la pluralité hétérogène du,perçu qui implique la participation de tout I'organisme comme moyen d'ac-
afipoitée par I'expérience. Cette synthèse à proportions égales d'énergie $alisation, et qui engage cet organisme dans les situations selon des
endogène morrice et d'information venue du milieu est un symbole catégories telles que la relation au prédateur, à la proie, au partenaire;
concret de la relation enrre le sujet et le milieu; ce mixte particulier I'anticipation est en ce sens une préexistence des coordinations héré-
22 IMAGINATION ET IN\'ENTION INTRODUCTION 2J

ditaires d'actes instinctifs comme I'agression, la fuite, impliquant une cession ou de l'évolution ; il remonte idéalement à l'origine absolue de
participation de tout I'organisme. L'expérience perceptive est dirigée par I'existence actuelle et de I'expérience, et opère une anticipation pure. Ce
des formes ou < patterns o innés correspondant à la saisie du r*r à., même niveau formel d'activité se manifeste selon la modalité de I'expé-
situations selon les modes primaires du danger, de I'aliment, de la rience présente par une schématisation abstraite de la classification,
rencontre du partenaire, de I'attitude d'ascendance ou de soumission animée par un transfert analogique de niveau en niveau, comme on la
pour les espèces sociales. La résonance est faite surrour d'apprentissages voit à I'Guvre, par exemple, dans l'application du schème hylémor-
intenses mais limités à des situations rypiques comme les réalise le phique ; au monisme de I'intuition a priori s'oppose en ce cas la per-
phénomène de Prâgung étudié par les éthologistes. manente dualité des deux principes hétérogènes saisis ensemble ; la
Le niveau secondaire, que I'on peur nommer psychologique, bien situation réciproque de la matière et de la forme est comparable à celle
que ce terme ne soit pas pleinemenr satisfaisant, implique dans I'activité de I'apport exogène d'information incidente, venant du milieu, informé
locale constiruanr les images une participation plus spécialisée du sys- par l'activité locale qui lui confère I'unité. Enfin, si la logique implicite
tème nerveux ; au lieu d'engager directement I'organisme dans chaque des images a priori fournit le modèle primitif d'une réflexivité intuitive
situation de rapport au milieu, il développe un analogue mental de ce tandis que celle des images intra-perceptives est I'amorce d'une systéma-
rappoft primaire. L'anticipation, au lieu d'être l'éveil d'une activité tisation inductive ou déductive, le monde des images a posterizri paraît
instinctive, se manifeste sous forme de motivation er d'anricipation bien être le principe des réflexivités amplifiantes, capables de refaire
consciente, de désir, d'état de besoin éprouvé, de plan d'action, avec un idéalement la genèse des événements et de I'histoire à partir d'un nom-
enchaînement d'images qui préparenr la rencontre de l'objet. Dans bre limité de repères dotés d'une valence particulière I c'est ce tyPe
l'expérience, I'activité locale produisant les images ne serr plus de mode d'organisation des image s en analogoz de l'univers qui intervient dans
d'accueil à des catégories primaires d'exisrence, mais à la reconnaissance les pensées philosophiques de rype dialectique ; elles supposent comme
et à l'analyse de I'objet, à la perception de son étar présenr, à I'appré- source d'intelligibilité et de développement un éprouvé complexe, ayant
ciation des variations et des differences, à la saisie diftrentielle ûne des son origine dans des situations historiques.
signaux incidents ; l'image sert ici d'insrrument d'adaptation à l'objet; L'esquisse d'un rattachement des modes réflexifs à I'activité des ima-
elle suppose qu'il existe un objet, er non pas seulement une situation. ges, pris comme exemple non limitatif du niveau formel de cette acti-
Après I'expérience, I'image proprement psychique est le symbole affec- vité, ne vise pas seulement à faire apparaltre la relativité de l'intuition,
tivo-émotif de I'objet, conrenant I'association d'un trait représentatif et du discours, ou de la pensée dialectique, mais à montrer qu'aucune de
d'une modalité de réaction du sujet. Par exemple, d'une conversation, il ccs trois systématisations ne recouvre de manière complète I'activité
subsiste comme image quelques mots, une expression d'invention, trop peu stable pour servir de paradigme. À un niveau de
rypique avec une
certaine intonation de I'interlocuteur, unie à une valence affectivo-émo- formalisation moins élevé, l'activité a priori des images se déploie dans
tive définie. Ce complexe mémoriel est un repère pour I'organisation de lcs différentes espèces de pensée initiatique, tandis que I'usage a posteriori
la représentation du milieu, avec ses valences, chez le sujet. dimente la structuration des figurations et des mythes à signification
Il peut exister enfin un troisième niveau de I'activité des images que collective large ; en ce sens, il serait possible d'orienter l'étude de l'image
I'on devrait nommer formel ou, en un certain sens, réflexif; p"r-. q.,'il vers une analyse des contenus culturels.
opère des systématisations effectuées du point de vue du sujet dominant
son rapport au milieu. Comme anticipation, l'image a priori apparaît
sous forme d'intuition motrice, de schème de projection p"rt"ni d'[Link]
centre actif de spontanéité er rayonnant vers la pluralité des situations
ou des objets. De telles intuitions se rrouvent au principe de doctrines
philosophiques comme le platonisme, la doctrine de Plotin, ou celle de
Bergson avec I'idée d'élan vital ; le sujet, par I'intuition réflexive, s'iden-
tifie à la source unique et inconditionnelle de la projection, de la pro-
24 IMAGINATION ET INVENTION INTRODUCTION 25

C. CHAMPS D,APPLICATION DE I.A NOTION DE CYCLE


four nouveau; c'est pourquoi on dit que la nuit porte
CÉT.TÉ- conseil, parce
TIeuE DE L'IMAGE; L'IMAGE À r'ocrÉRIEUR DE L,rNDr_ qU,elle fait apparaître des solutions qui ne paraissaient pas contenues
VIDU dtns I'univers de la veille.

2. LA vIE coMME cYcLË DE r,t ceNÈsn DES IMAGEs


Dans la Narure, on observe que les activités
rycliques tendent à se
synchroniser, c'est-à-dire à se màttre en accord phénomènes si la vie est comparée à une journée dont la jeunesse serait le matin,
"rr..'1.,
récurrenrs qui sont susceptibles d'interftrer avec eiles. peut-on observer c'cst parce que le caractère de liberté illimitée du pouvoir moreur, prin-
des synchronisations dans le devenir génétique des images
mentales ? cipe àes aniicipations, est commun à ces deux phases- Le développe-
rnent de I'individu fait apparaître et successivement diverger à partir
r. syNcHRoNrsATroN AVEC LE RyTHME NycrnÉ,uÉner d'une commune origine une pluralité de pouvoirs qui sont autant de
pOstulats de rencontre des objets, autant d'anticipations -de.s situations
L'alrernance des jours et des nuits module plus ou moins profondé- âc h vie, imaginée selon les lignes du désir. Dans l'élan de l'être jeune,
ment (selon le type de vie, le degré d'urbanisatiàn...) I'activitéïumaine. I'illimité du vàuloir projette pour la vie entière I'enveloppe de toutes les
Chaque journée prend partieileÀent l'apparence d'un cycle complet réditgs possibles. Plus tard, dans I'expérience du réel éprouvé comme
qui
entraîne une variation conrinue de la prédominance de telle àu limite ei comme obstacle, le faisceau des actes potentiellement projetés
telle
catégorie d'images. Les images du soir, uitr"rrt après l'inrense activité æ diffirse, se réfléchit ou se réfracte; I'objet apparaît avec une organisa-
du
jour, sont celles du souvenir; l'évocation invâlontaire du passé tion dont la ligne ne prolonge pas toujours celle du projet anticipateur;
peut
prendre assez de relief pour faire surgir comme spectres I'imaç des
êtres lc meilleur ."i d"nr 1'adaptation réussie de la maturité, esr celui d'un
disparus ; les situations ancienne-Jrrt o,, .éc.Âment éprorirées
s'évo- parallélisme au moins partiel de I'ordre des événemenrs et de celui de
quent et reprennent vie; la journée et, plus largement, la vie, se réca- i'activité du sujet. Le sujet organise sa relation au réel comme un ter-
pitule quand I'action cesse ou se relâcÀe. Les"chapitres en sonr des ritoire où tout n'est pas construit, voulu, prémédité, fait selon un plan,
images et des visages' et le passé se systématise, s'ordànne en mais oir le plan du ionstruit tient compte du donné. L'image que le
ensembles
selon une topologie affectivo-émorive nuancée de regret ou lujct a de son activité et même de ses projets est le reflet d'une situation,
de satis-
faction. Au contraire, la première lueur de l'aube chassJtoute cette [Link] implique une réfërence au réel er une prépondérance des éléments
foule
des images du passé; après le repos et avanr le début de l'action
domi- cogttitifr. [Link] de la vie, au momenr où le sujet renonce partiellement
nent les anticipations du mouvemenr, les images qui sont des projets, à I'activité insérée, laisse la première place aux images-symboles, pre-
des amorces de réalisation ; c'est le moment oir-l'iniividu [Link]^I.
plus nant, sous forme d'honneurs et de titres, une dimension sociale, mais
fortement les motivations qui le portent à l'action, er senr quii eussi une résonance subjective et une force magique dans la conscience
..t
I'origine de ses conduites, éprouvant ,r.,. impression de liberté de soi, comme moyen de communicarion et de réévocation postfacto des
dans la
phase inchoative du ."ppoir aux objets ; 1., ligrr., de la journée rctes fondamentaux de la vie. Et pour aller jusqu'au bout de I'hypothèse
se
projettent comme les rayons qui divergent à partlr d'u., cent.e unique, analogique, il faudrait dire que la vieillesse correspond à la possibilité de
foyer et source : I'action futur. e-rt ima[i.ré. ,Ë1o., l. n priori, & l^ l,invention, du renouvellement. Il n'en va pas ainsi dans nos sociétés,
rencontre des objets réels se profile et stordonne dans ^od.-
I'expansion mais le rôle prophétique du vieillard s'ajoutait dans I'Antiquité à la
ampli-
fiante du projet. L'unité de I'intuition morrice ,,r.r.,rrâ l'anticipation possession de-la iagesse, fruit d'une longue expérience._ Les patriarches
de l'activité. La relation directe au milieu, tele qu'elle existe d'ans le [Link] conduire leur tribu vers la terre promise. Le déclassement actuel
tlavai], correspond au contraire aux images les plus directemenr insérées des vieillards a pour corrélatif un affaiblissement des modes prophé-
"temps
dans. la perception ; enfin. la nuit est le d,, .h"rrg.-ent de cycle tiques de l" [Link]ée collective et de I'usage officiel et public de la divi-
où s'opèrent parfois les changements de ,,À.,,rr. qui iont des inven- nation, remplacée par une pluralité de prospectives pratiques.
tions majeures ou mineures, conduisant à voir les situations sous un
26 IMAGINATION ET INVENTION TNTRODUCTION 27

3. L'IMAGINATToN ET LEs sAIsoNs forte charge d'images mentales ; les sciences pures ont bien une nais-
sance, mais elles sont plus progressives, plus cumulatives, comme le note
[Link] régions tempérées et plus encore dans les régions circum-
.
polaires, la vie collective a subi dans le passé et conrinue a-ctuellement à
Pascal comparant I'humanité à un homme unique qui apprendrait
subir le contrecoup des saisons soit selàn le rphme du travail agricole toujours et n'oublierait jamais. Par contre, les processus de croissance,
de maturation, puis de déclin correspondent directement au fonds com-
soit selon I'alternance du travail et des loisirs. Mauss a indi[ué la
manière dont la vie des Esquimaux est changée lorsque la longue nuit mun d'images constituant les cultures, et servant de normes à la connais-
sance et à l'action individuelles.
polaire ramène la vie collective avec ses rires et ses cérèmonies, Jors que
l'été est le temps de I'isolement et de I'activité individuelle, correspon- Dans la succession des phases primitive, classique, décadente, on
dant à une vision positive du monde. Dans norre mythologie, le prin- peut trouver deux traits dominants. læ premier est la prépondérance,
[Link] [Link] du renouveau, du désir, de l'élan, de, pÀ1.,, dans la phase primitive, des images a priori, tendues vers I'action, célé-
;1,Été, brant I'acte, I'exploit, et introduisant à une connaissance initiatique,
celui du réalisme du travail, de l'action en rrain d. ,'"..oÀplir, au midi
ésotérique, de valeurs élevées, selon une logique de la participation;
de l'année, quand les cultures sont dans toute leur for.Ë. p,rir,
"rr..
I'Automne, l'action se détend, I'année vieillit, le travail se roralise sous cett. .,[Link]. est à dominante aristocratique et sacrée, comme I'art de
forme de récolte faite; I'année a été bonne ou mauvaise, elle est consom- Pindare et d'Eschyle ou comme nos Chansons de Geste ; elle consacre la
mée. Alors.s'évoque le souvenir des morts. Enfin l'Hiver apporte en sa
gloire des héros et pousse à I'action élevée, comme les poèmes de Tyrtée.
dormance I'aftente d'une renaissance, comme la nuit .r,trË d..r* [Link]. classique, une culture trouve dans les images de la légende des
nées. Jadis, le début de l'année était à pâques, qui est comme re matin
1o.r.- situations actuelles et communes, perpétuellement présentes dans la vie
du rycle de I'année. Le 15 aofit esr comparable au momenr de midi et à comme sens des rapports humains au niveau moyen; elle se désacralise,
la pleine maturité de la vie, à Ia forci de l'âge : c'esr la culmination tend vers I'unité du hic et nunc approfondi qu'on nomme I'universel ;
au lieu de célébrer les hauts faits ou de susciter les forces qui poussent à
dans I'image poétique de nMidi, roites étés... o. La mytho-
[Link]
logie des saisons rejoint celle des âges de la vie et des heures du jour, agir, elle donne le spectacle de I'action en train de s'accomplir ; elle est
rèaliste parce que sa modalité est le présent de I'actuel complet. Enfin, la
parce que ces cycles ont plus ou moins profondément synchronisé
_rous période post-classique recherche les images affectivo-émotives intenses,
la genèse des images er sonr vus à rravers la pÉdomin"rr.. ,.*poraire de poignantes ; I'art n'y est plus spectacle mais substitut de la réalité sous
l'une des trois phases du rycle des images.
forme de symboles qui sont des pseudo-objets ; les formes culturelles se
détachent de la vie réelle comme un double qui la masque. Les valeurs
4. LE CYCLE DES IMAGES ET LE DEVENIR DES CIVILISATIONS esthétiques deviennent dominantes et constituentun univers complet,
un achèvement selon la subjectivité; c'est le monde du roman, du
En faisant un pas de plus vers le caracère collectif de la genèse des
.
images, on peur se demander si la notion de cycle ne permer pl"s d. ,.rr-
romantisme, de I'imaginaire comme un second réel, selon une logique
de l'identification. Autrement dit, les cultures archarques sont centrées
dre compte de la succession d'étapes qui se manifer,. à"r, le àéveloppe-
eutour de I'action, selon une perspective de projection vers l'avenir, les
ment du conrenu des cultures. Des expressions telles que u I'auror. âË t"
cultures classiques posent des perceptions, elles sont essentiellement
science gr€cque ) ou ( le crépuscule des idoles n ,emblent supposer que
plastiques, constructrices d'un réel objet, alors que les cultures à leur
les.métaphores analogiques du jour et de la nuit, de l" jeuness. et de la
àé.lin, au lieu d'inciter à I'action ou d'instaurer des perceptions d'un
vieillesse, s'appliquent en une certaine mesure aux successions histo- et aménagé, mais non doublé, produisent un univers
réel ordonné
riques_de phases (archa'r'que ou primitive, classique, puis décadente) par
d'images qui habille et masque le monde sans adhérer à lui; il se crée
lesq_uelles passenr les differentes modalités culturelles, sans qu'il y ait
dors une esthétique, c'est-à-dire non Pas une manière de percevoir, mais
d'ailleurs une coÏncidence nécessaire entre chacune des moàalités en
une façon d'éprouver les images apportées par I'art, ou même de traiter
évolution (religion, arts...). ceci signifie sans doure que les formes de
le monde comme une réserve d'images. Tout ce qui, dans le monde, est
culture soumises à un devenir cyclique sont celles qui impliquenr une luins' allure historique permet d'échapper
I'emorce d'une fissure
- -,
28 IMAGINATION ET II\TVENTION

à la perception pour entrer dans I'univers affectivo-émotif


; les symboles
prennent sens selon la perspective d'une vie antérieure imaginaire.
L'art
esthétique, par opposition à I'activité plastique, mer au passé
ce qu,il
produit: il construit des ruines. C'est cet [Link],r.t.,r. a'i*"g., qrr.
Platon chasse de la cité. "ri
.. A;tio1, perception, souvenir symborique seraient ainsi res trois moda-
lités fondamentales du contenu d'images constituant la base
des cultu- pnBvrrÈns PARTIE
res, diftrentes en cela des sciences, cai la troisième étape
n'est pas celle
de la positivité qu'Auguste comre découvre dans ra loi
àes troir lt"t, l.
;
savoir esr progressif et continu alors qu'après chaque
rycre les cultures se
désorganisent, changent de structure^, .i ,..r"irràt ,éro.,
d., priicipes
CONTENU MOTEUR DES IMAGES
nouveaux.
,)r-
L-IMAGE AVANT L EXPERIENCE
)
DE L OBJET

A. DONNÉES BIOLOGIQUES: COMMENT I-A MOTRICITÉ PRÉ-


cÈpn I-A SENSoRIALITÉ

r. AspECT pHvLocÉuÉrleuE : LE oÉvnroppnurNT DE r-e uornrcrrÉ


pnÉcÈns cELUI DE I-A sENsoRIArrrÉ ; lrnrueLISATIoN

Dire que la motricité précède la sensorialité, c'est affirmer que le


rchème stimulus-réponse n'est pas absolument premier, et qu'il se réfère
à une situation de rapport actuel entre I'organisme et le milieu qui a
déjà été préparé par une activité de I'organisme au cours de sa
croissance. Les recherches de Jennings sur les organismes les plus sim-
ples montrent que les réactions (conduites en présence d'un objet) sont
précédées par des spontanéités motrices existant avant la réception de
signaux caractéristiques d'un objet.
La notion d'objet mériterait d'ailleurs d'être analysée avec précision,
car elle correspond à un mode de relation entre I'organisme et le milieu
qui suppose un degré assez élevé d'organisation de la réception des
signaux. Chez les espèces les plus simples, c'est à I'occasion d'activités
lo IMAGTNATION ET TNVENTTON CONTENU MOTEUR DES IMAGES 3r

spontanées, non-réactionnelles, que les perceptions d'objets peuvenr ap-


une orientation, mais ne réalisent pas une adaptation. Ils constituent
paraître' chez les espèces supérieures, il se peut que les'.o-port.-.rrt,
une réaction à des agents plus qu'à de véritables objets,.et_conservent
de réponse à un objet soient beaucoup plus fréquents q.,. i., activités
donc une pan impoit"t t. d,t caracère autocinétique de la conduite
spontanées, mais chez les espèces inftrieures, c'est I'inverse qui se pro-
primaire dË I'org"nir-e. C'est seulement avec les pathies, ou avec les
duit; les conduites spontanées sont une anticipation p.r-"[Link]. ., conduites l-ro--é.r par Jennings " auoiding reactions o, qu'apparaît une
nécessaire des perceptions. De telles conduites manifestent I'existence Véritable réaction à un objet, adaptée, sur le modèle des conduites per-
d'une activité locale qui, même si elle disparaît ultérieurement [Link]ère ccptives.
les activités finalisées de recherche
d'objet,iontinue à fournir la base des Dire que la motricité précède la sensorialité dans le développement
anticipations. Et I'on peut supposer que chez les organismes supérieurs
des espècËs, c'esr affirmer que les êtres vivants les plus primitifs font un
grand- nombre de mouvements qui n'aboutissent à rien, parce que
c€tte sponranéité anticipatrice se conserve mais est intégrée à factivité
du système nerveux sous forme d'une source d'iniltiatives, d'une Ié[Link].-.t t perceptif est beaucoup plus pauvre q-u'il ne faudrait pour
fonction de nouveauré endogène, base de l'invention, moteur des chan- dirig.; .., -[Link].Âenrs er leur permettre de s'effectuer utilement, de
gements de structure que l'être vivant peut apporrer à son organisation
manière finalisée et économique; l'équipement moteur est en avance
ill..r:.de la représentarion analogique du milieu; selon ce-tte hypo_ rur l'équipemenr sensoriel. cela conduit à penser que cette avance de
thèse, l'activité qui se manifeste dani les mouvemenrs browno'rdes àes
l'équipe-e"t moteur se conserve avec le développement- du système
organismes inferieurs, ou dans les conduites d'essais et d'erreurs, four- mais se trouve intégrée à I'organisme sous forme d'une capacité
na*.,o,
nirait I'aspect le plus primitif de ce que deviendra la genèse d'images possédée par le système ,rà-.,r* de faire naître perpétuellement des
anticipatrices dans les organismes possédant un systèrne .rerveu* hi,r-
ib".r.h., à. -[Link].-ents qui ne sonr pas des réponses à des stimula-
tement centralisé et fortement télencéphalisé. Le hasard ne se manifeste tions, et qui constituent ainsi le postulat de toutes les conduites nou-
pas seulement, en effet, dans I'occurrence des stimuli provenant du
Velles, de toutes les tentatives Provenant de I'organisme et lui permettant
milieu et apportanr des informations, il se déploie aussi, e^fficacement, à d'aborder activemenr l. rappà.t au milieu avec une série complexe de
partir d'une source endogène, celle des initiaiives de I'organisme qui va possibilités de conduites déjà prêtes ; les images de mouvements seraient
à la rencontre du milieu. La relation [Link]. .r, alà t. .. ,..r, des schèmes de conduites prêtes à se réaliser, mais encore
second acte d'un drame dans lequel les déux piotagonistes, organisme er "n
Contenues dans le système nerveux au lieu d'être effectivement réalisées
milieu, existaient chacun comme source primordiJe d. ,ronà,rté et de les unes après les autres.
hasard. c'est la rencontre de ces deu* nourreautés qui fait la relation [Link]*.nt les conduites autocinétiques sont dangereuses puis-
perceptive: au faisceau de signaux, nouveauré exogèné, correspond I'ac- qu'elles peuvent porter I'organisme à.la rencontre d'un prédateur; elles
dvité local^e, l'anticipation endogène venue de I'organisme, et qui est la ne constituent un moyen efficace de recherche que dans un milieu
première forme de I'image a priori, dont le .orrt..ru .st errentiellemenr supposé homogène sur de grands parcours, comme le sont en général les
moteur.
,iti."* des oiganismes tres élémentaires, de petite taille_;_ dès. qu'in-
. Nous supposons donc que la première forme de I'anticipation avant terviennent des-discontinuités, dès qu'apparaissent de véritables objets et
la relation de I'organisme à I'objet est I'ensemble d'activitès faisant de non de simples gradients, les conduites spontanées d'anticipation ne
I'organisme un système auto-cinétique ; sans directivité marquée dans peuvent être adaptatives que si elles resrent virtuelles, comme tentative
les mouvements brownoTdes (comme le montrent les observations de
,.ra"rr, à I'intérieur de I'organisme, essai fictif qui ne conduit à I'acte
Viaud sur le mode de dispersion d'une population dans un milieu qu'après la réception de repères perceptifs permertant d'assurer l'ajuste-
homogène, le centre de gravité restant fixe), cette activité est seulemenr ment au milieu réel.
ralentie ou accélérée par les conditions du milieu (thermocinèses, pho-
tocinèses), mais non polarisée par le milieu ; les mouvements brownoi-
des et les cinèses sont plus primaires que les tropismes, et aussi plus
constants ; les tropismes eux-mêmes, encore très primitifs, manifestent
,2 IMAGTNATTON ET rN-TENTrON CONTENU MOTEUR DES IMAGES l'

2. LE sysrÈME D'ACTroN coMME BASE oNTocÉNÉrrqur DEs TMAGEs 3. LES cooRDINATIoNS rrÉnÉonernns D'ACTIoNS DANS LES TMAGES
MOTRICES MOTRICES

une anticipation ne peut être seulement une initiative; elle esr une Aux séquences élémentaires du système d'action s'ajoutent des coor-
initiative organisée, ayant une structure, une consistance par rapport à dinations héréditaires faisant partie des activités instinctives telles que
elle-même, une forme. Existe-t-il une base biologique d. .., ,tr-.r.t,rr., I'observation courante, puis les études éthologiques, les ont découvertes'
en ce qui touche à I'anticipation des conduites morrices ? Oui, sous Or, si les éléments du système d'action, assez Particuliers à chaque
-
les espèces drr système d'action, qui est l'équivalent dynamique et espèce, ne peuvent guère fournir la base d'une saisie directe du sens des
cinématique de ce qu'est, comme structure, I'anatomie d'un orgaÀisme. conduites par d'autres espèces, les coordinations héréditaires dépassent
Une espèce esr reconnaissable non pas seulemenr par la foime des souvent en généralité l'espèce qui les manifeste, si bien qu'elles peuvent
grganes, leur taille relative, le mode de leur agencemenr, mais aussi par non seulement alimenter des anticipations, mais servir d'instrument à
les schèmes de comportemenr: manière de boire, façon de progresser, un mode primitif de communication par les mouvements, espèce de
de sauter, de ramper, de saisir un objet. L'organisme.r, ,rt ..r..Àbl. d. langage naturel interspécifique. Le cri d'alarme, le rassemblement agressif;
schèmes de conduite aussi nertement définissables et ayanr une valeur les rites de pariade, la conduite des parents envers les jeunes comPortent
taxonomique aussi nerre que la ôrme des phanères, le nombre de griffes, des coordinations d'actions qui font image et peuvent être compris par
etc. Ces schèmes d'action existent donc dans l'être vivant .ô--. d'autres espèces.
anticipation des conduites possibles, comme programmes partiels des De plus, ces processus mettent en valeur très particulièrement la
comportements, et ils peuvent, virtuellement utilisés, fournir un contenu spontanéité du système nerveux et le jeu de la motivation. Lorenz et
aux anticipations, sous forme de préparation des situations de renconrre Tinbergen ont montré que les coordinationqhéréditaires ne sont Pas
de I'objet et d'anticipation des réponses ;I'organisme peut, plus ou nécessairement des réactions à des objets ou à des situations réelles ; si la
moins complètement, jouer à vide ses conduites avant de les appliquer à motivation est fort€, une faible stimulation externe suffit, et si la moti-
un objet réel ; se lever, attaquer, se cacher, fuir, faire fa.r, cà,[Link] d., vation est très forte, il n'est besoin d'aucune stimulation pour que le
séquences dont l'être vivant possède le programme en lui-même, comme programme instinctif se déroule. Enfin, après déclenchement par un
il possède son propre corps ; il y a là une base pour I'activité locale itimulus, I'action instinctive peut continuer à se dérouler en vertu d'un
d'anticipation, qui peut aller jusqu'à un jeu ordre complètement endogène. Il manque seulement à cette action les
-[Link] gratuit, les
situations étant improvisées, mais le fondement de I'activité étant fourni composantes taxiques qui l'adaptent à l'obiet réel lorsqu'il est présent
par ces schèmes que l'être possède et qu'il peut à rour momenr susciter, (cas du roulage d'æuf chez I'Oie grise).
comme s'il était dans une situation. De tels schèmes moteurs soulignent Ces découvertes sont importantes pour une recherche de I'origine
les rêves, au cours desquels on note, en particulier, des mouveÀ.rrr, des images de mouvement' car elles montrent que l'organisme possède
oculaires. Lucrèce les a notés au cours du sommeil chez les chiens. une réserve de schèmes complexes de conduite pouvant être activés de
Même pendant la veille, I'action imaginée avec force est accompagnée manière endogène, lorsque les motivations sont suffisantes ; il existe
d'anticipations motrices qui sont son conrenu organique lè plus donc une véritable base biologique de I'imaginaire, antérieurement à
constant : phonation esquissée, contractions musculaires, maiche, poirrg, I'expérience de I'objet. Genz a observé de jeunes Bondrées apivores qui,
serrés... Les émotions, gui ne sont pas seulement un retentissemenr, cn captivité, sans présence d'aucun nid d'Abeilles à déterrer, accomplis-
mais aussi une préparation à I'action, comportent des anticiparions mo- saient à vide, comme sur un nid imaginaire, les mouvements propres à
trices mettant en jeu des éléments du système d'acrion, comme Darwin la capture des abeilles. Le mouvement, préadapté à un objet, est une
I'a montré : rétraction des lèvres qui découvre les dents pour préparer à véritable anticipation pratique de sa présence et même de sa structure ;
mordre, dans la colère, etc. Il existe ainsi une séméiologie dei il postule I'objet. Les modalités de I'objet correspondant aux coordina-
corporelles propres à chaque espèce, selon son système dtaction. "ttitudet tions héréditaires ne sont pas précises; pourtant' il existe une certaine
préfiguration de I'objet spécifique correspondant au déclenchement des
activités instinctives. Râber l'a étudié chez le Dindon mâle élevé dans
J4 IMAGINATION ET INVENTION CONTENU MOTEUR DES IMAGES 3'

I'isolement; un chiffon noir suspendu er agité par le vent déclenche la certaines espèces, le phénomène de Prâgung (imprinting); une conduite
conduite agressive ; un objet noir aplati sur le sol amène au contraire la définie, par exemple I'ensemble d'attitudes du jeune Oiseau par rapport
conduite précopulatoire. Il existe donc certains <patterns o perceptifs à la mère, est préformée ; mais la perception du stimulus o mère o n'est
jouant le rôle de stimuli déclenchants. ce n'esr pas É fieu d'en faire I'in- pas du tout sélective ; un chien, un homme, pourvu qu'ils se présentent
ventaire pour analyser les images motrices, mais on peut se demander si, un certain nombre de jours ou d'heures après la naissance des jeunes,
en cas de très forte motivation, la mise en jeu endàgène de comporte- sont pris comme u être à suivre o ; ultérieurement, la relation devient
ments instinctifs en I'absence du stimulus adéquain'amène p", .r.r. plus sélective (la n mère, doit répondre à certains signaux spécifiques).
représenration hallucinatoire du stimulus spécifique, induite pai l'anti- Cependant, il importe de noter que I'image de la mère, en ce cas, est
cipation motrice, sous une forme schématique et fruste. surtout I'anticipation d'une conduite ; elle est l'être que I'on peut suivre-
Nous savons cependant que les images de mouvement n'ont pas Cet apprentissage qui se fait complètement et en une seule fois est
toujours pour contenu I'anticipation de conduites inscrites dans le pro- nommé n Prtigungo par l'école éthologique; sa force et sa rapidité
gramme spécifique des coordinations héréditaires ; c'esr le cas, pour montfenr le rôle de I'image comme anticipation essentiellement motrice
I'homme, des images de vol. Jung a donné une interprétation de ielles des situations, dans le cas des coordinations instinctives ; un comporte-
images en supposant que l'évolution avait laissé subsister dans les espè- ment est déjà virtuellement prêt; il demande seulement un support
ces supérieures des images provenanr de formes vivanres apparues à âes objectif. On peut se demander si de telles périodes sensibles où se réalise
stades antérieurs de l'évolution (par exemple le dragon, se rapportant à une < Prliguag o n'existent pas aussi chez I'homme dans le cadre des
I'image du reptile). cette interprétation est séduisanie, intéresianre, tour conduites instinctives (passions, coup de foudre, sentiment d'élection
en restant conjecturale. Elle pourrait être partiellement confirmée par le définitive, de prédestination du partenaire). Ce serait l'origine des diffe-
fait que certains animaux par exemple des mammifè1s. 1s11ç51.;5 rences individuelles dans les catégories primordiales de la représentadon
savent nager sponranément, - même si leur espèce n'a jamais -
vécu près des parents, des éducateurs' et peut-être du socius en général, consé-
des cours d'eau depuis très longtemps. Mais on [Link] se demander aussi quences d'expériences primitives faites sur la base d'anticipations ins-
si_les images motrices du vol sont bien de véritables anticipations, ou si tinctives.
ellrs otont.t nent de la perception des oiseaux, après transposition
subjective. Le cadre des coordinations héréditaires est probatlement
trop étroit pour permertre d'expliquer la genèse et le contenu de toutes 4, sloNreNÉIrÉ oBs ANTIcIIATIoNS MoTRIcES AU couRs DE t'oNTo-
cÉ,NÈsB
les images à contenu essentiellement
-[Link], mais il montre que ces
images peuvent avoir un conrenu antérieur à une perception définie,
Les études des embryologistes (Coghill, Carmichael) montrent que le
même si ultérieurement ce contenu est transformé par une élaboration
développement moteur peut être contemPorain du déveloPpement per-
complexe. Au sujet des images du vol, on peut norer, d'après les récits
ceptif mais qu'il ne lui est ni postérieur ni subordonné étape par étape ;
anciens des tentatives réelles de vol, que des schèmes de mouvement
t dit, la mise en jeu du développement perceptif sous forme
inessentiels chez les oiseaux, mais très importants dans la locomotion ".rit.-.t
d'exercice et d'apprentissage impliquant réftrence aux objets, n'est pas
humaine (le saut et l'élan) étaient incorporés à ces anticipations ; les
nécessaire pour que le développement moteur fasse apparaître des schè-
premiers essais de vol ont utilisé le saut dans I'air, préparé par une
mes organisés ; I'anticipation motrice des conduites se produit en vertu
course, et soutenu par des ailes battantes. Ceci montre que I'homme
du développement endogène; I'organisation des mouvements' au cours
imagine partiellement le vol à partir de l'élan de la course èt du saut en
de I'ontogénèse, n'est pas une séquence de réactions ; elle a ses lois pro-
longueur, qui fait partie de son système d'action et intervient dans ses
pres, qui ne sont pas tirées de la perception, et ne résultent pas de I'in-
coordinations héréditaires.
fluence du milieu. Cette réalité autonome des conduites virtuelles est
L'importance des coordinations héréditaires est d'aurant plus grande
une base organique d'anticipations, et constitue I'une des bases des ima-
que la relation au stimulus spécifique peut être relativement aléatoire.
ges motrices.
Les études de l'école éthologique ont montré qu'il se produit, chez
IMAGINATION ET INVENTIoN CONTENU MOTEUR DES IMAGES 37
'6
coghill a étudié l'ontogénèse du comportemenr de la natation chez garde avec attitude d'intimidation, etc. Chez l'être humain, les condui-
les Urodèl^es, apparaissanr comme une forme progressivement dévelop- ies instinctives apparaissent aussi de manière inversée, et recrutent des
pée et diftrenciée de manière endogène. carmichael, sur un matérÈl objets substitutifs pour le jeu, qui est l'exercice préalable des activités
expérimental analogue, a montré qu'une immobilisation de plusieurs d'exécution au moment oir les activités de préparation et de recherche
jours par I'action d'une substance chimique ne rerarde pas I'accès à la sont encore impossibles. Ainsi, le jeu de la poupée correspond à la fin
pleine capacité motrice. \feiss, toujours sur des UrodÈles, a montré des séquences de compoftement de la reproduction, à un moment oir
I'inhérence à I'organisation nerveuse et à la structure du corps des I'immaturité sexuelle rend impossible les phases préalables de ce com-
schèmes organisés de mouvements : la transplantation des membres portement; il demande seulement un objet mès élémentaire et à peu
perturbe les réactions actrices au point qu'aucun apprentissage, même près quelconque : un ourson en peluche, une boule de chiffons, un ani-
au bout d'une année, ne peut compenser les effeti de I'inve"rsion des mal familier ; I'essendel est que cet objet puisse être pris dans les bras,
membres. Des résultats analogues ont été obtenus par Grohmann étu- bercé, transporté ; il est support et but de mouvements préformés, cons-
diant expérimentalement I'apparition des mouvemints de vol chez les tituant tn K Pattern r. La ressemblance perceptive joue ici un rôle
pigeons (par immobilisation d'un groupe-témoin). parmi toutes ces beaucoup moins accentué que Ia convenance motrice comme substitut ;
recherches, celles de Kortlandt sont particulièrement importantes, car de là vient I'erreur des adultes qui, non-motivés, fabriquent pour les
elles montrenl que, dans un comporrement complexe, les iéquences qui enfants des poupées qui sont des objets d'art, de véritables automates
apparaissent les premières au cours de I'ontogénèse sont lis activiiés mimant I'enfant véritable d'un point de vue perceptif : pour le jeu, de
d'exécution, correspondant à la phase de consommation qui, dans le telles constructions ne valent pas plus que la poupée de chiffons, informe
comportement complet, est la dernière; ainsi, de jeunes Cormorans selon les normes perceptives, mais conforme aux ?dtterns moteurs de
possèdent le mouvement qui leur permet de construire un nid par I'enfant. L'essentiel du jeu est pré-perceptif. Le jeu primaire et instinctif
fixation de brindilles avant de savoir porter les brindilles, les prendre, les n'a pas besoin de figurations perceptives, mais seulement d'une grande
rechercher; I'activité d'exécurion, la plus purement motricè et la plus variété d'objets quelconques Pouvant être recrutés par les tendances
stéréorypée, ne peut donc, au début, s'exercer sur un objet, cai les motrices groupées en configurations. Si I'on ajoute à cette manière de
phases préparatoires de recherche et de rransporr de l'objet font défaut; voir I'idée que des capacités motrices créent un besoin quand elles
l'anticipation commence par la fin du [Link] réei complet. arrivent à l'état de plein développement, on peut comPrendre I'existence,
À partir de cette obsèrvation, qui a [Link] portée générale, on peut chez I'adulte, de pouvoirs spécifiques de recrutements d'objets quel-
saisir une des causes de I'activité imaginaire d'anticipalion ; I'organisme conques comme supports moteurs de tendances motrices (agression,
jeune est en possession d'un savoir-faire qui n'aurait de sens que si le protection...), quand ces tendances ne sont pas absorbées par les situa-
problème de la recherche de l'objet était résolu ; un tel pou.,roi. opéra- tions intégrées à I'existence quotidienne ; telles sont les adoptions d'ani-
toire suscite comme supporr objectif un substitut. maux traités de manière maternelle par des adultes, ou bien la chasse et
Les conduites de jeu et les activités à vide peuvent s'interpréter au la mise à mort ritualisée; en chaque cas, il se constitue une image non
moins partiellement à partir de cette genèse à rebours des séquences de pas à partir des caractéristiques objectives de l'objet-substitut, mais à
comportement; quand la phase d'exécution des comportements est partir de la configuration des tendances motrices préalables. Les êtres
prête,. elle peut s'actualiser à propos d'un objet-substitut, c'est-à-dire humains eux-mêmes peuvent être recrutés comme suPports de jeu
possédant seulement les caractères de support de I'opération motrice. moteur, c'est-à-dire devenir des images de ce qui doit être combattu,
Un jeune Chat, capable de saisir avec ses griffes et de mordre, mais non rejeté du groupe, sexuellement recherché, etc. Des phénomènes col-
de chercher des proies et de les détecter, piend pour substitut de la proie lectifs se greffent sur cette activité de recrutement à partir des tendances
un objet- presque quelconque : une bobine sur li plancher, une peloie de motrices pré-perceptives, mais la condition première de possibilité de
laine; c'est que I'image de la proie est encore [Link] un faisceau de ces phénomènes est I'existence de motivations préalables ; or, un foyer
mouvemenrs de capture; le même objet presque quelconque peur de motivations est constitué par l'inhérence à I'individu de montages
d'ailleurs être I'occasion de difftrenrs ( jeux ) moreurs ,i"pt.,r., mise en
J8 IMAGINATION ET II{VENTION CONTENU MOTEUR DES IMAGES J9

moteurs organisés, correspondanr à un besoin d'agir selon une direction apprentissages, très diftrents de tout jeu, et impliquant un recours à
définie par ce montage moreur. I'information perceptive, au lieu de I'image.
Ces occasions de fonctionnemenrs séparés, insulaires en quelque Ces remarques ne permettent pas de résoudre le problème, évoqué
façon, ne se produiraient pas si le développemenr ontogénétique du plus haut, de I'origine de schèmes moteurs a priori (en apparence au
comportemenr s'accomplissait selon un plan de simultanéité absolue de moins), comme celui qui donne chez I'homme des images de vol, avec
la croissance des sous-ensembles. Mais en fait, les études de Gesell ont d'assez fortes motivations. Peut-être s'agit-il de schèmes moteurs extrê-
montré que I'ontogénèse du comportement est semblable à la croissance : mement primitifs, comme ceux des réactions ou mouvements libres de
non seulement elle se fair selon des principes de polarité, d'orienration, I'enfant flott".rt, avant la naissance, dans le liquide amniotique, qui le
selon des gradients, er non pas de façon homogène comme un ballon libère des effets contraignants de la pesanteur Par I'effet de la poussée
que I'on gonfle, mais de plus elle s'efFecrue selon des cycles successifs hydrostatique ; à cause de son carâctère très primitif et très large, un tel
séparés par des dédiftrenciations préparant de nouvelles structurarions. schème -[Link] pourrait animer des images allant jusqu'à I'intuition du
Chaque étape (voir u Prone progression in human infant aboutit en fin
") vol orbital avec une liberté relative par rapPort à I'habitacle ; mais il ne
de cycle à un comporremenr défini, qui pourrait se suffire à lui-même faut voir Ià qu'une conjecture, parmi d'autres possibles, sur l'origine des
s'il n'était seulement un momenr d'une genèse plus vasre; provisoi- images de mouvement.
rement abandonné, il sera réincorporé dans ses lignes essentielles au
" définitif plus complexe, synthétique. C'esr cetre existence des
< pattern
LES IMAGES MOTRICES ET L'IMITATION; PTTÉUOUÈNCS O'TNOUCTION
lignes essentielles d'un comportemenr que I'on peut considérer comme
fournissant le contenu des images motrices d'anticipation des conduites.
'. SYMPATHIQUE

Ce sont elles également qui permerrenr le jeu, qui n'est pas seulement Les phénomènes dits n d'imitation o sembleraient devoir faire penser
une dépense motrice incoordonnée, une agitation, mais une organisa- que la perception d'un mouvement est nécessaire pour que ce mouve-
tion o gestaltisée > de mouvemenrs, généralement appuyés sur un sup-
port objectif (poupée, ballon...). -.trt [Link]. ètre reptoduit par un autre individu de la même espèce ; il
s'agirait donc d'une forme d'apprentissage ne suPposant pas de sPonta-
Le rôle joué par les apprentissages dans les conduites définitives peut
néiié ni la préexistence d'une image motrice chez le sujet qui reproduit
être considérable sans rien enlever au caracrère primitif d'images motri-
un mouvement, une attiûde caractéristique. En fait, des notions telles
ces correspondant à des systématisations partielles du comportement;
que celle de u singerie ,,' supPosant la possibilité chez les animaux de
les apprentissages peuvent, chez I'homme, modifier de manière très l;imitation servile des mouvements perçus, ne rePosent sur aucun fon-
importante les adaptations sensori-motrices, avec une grande plasticité,
dement sérieux. Certains faits d'imitation existent chez les Oiseaux
(expériences sur les effets du port de lunettes prismatiques déformantes),
(mots du langage humain, airs musicaux, perfectionnement du chant
mais ces apprentissages interviennent surtour dans le cadre des relations
spécifique) ; mais de tels faits sont rares et entrent plutôt dans la caté-
perceptivo-morrices, non dans la réorganisation de la < Gestah > motrice ;
gorie gZnérale des perfectionnements d'un schème inné que dans celle
or, c'est la disponibilité de la Gestah morrice, avec les besoins corres- à'une l-itation pure. Il n'a pas été possible d'apprendre à écrire à des
pondant à l'exercice de cette disponibilité constiruée, qui est la base du singes en guidant leur main pendant de longues heures. Ces animaux ne
recrutement d'objets quelconques comme supporrs d'images. D'ailleurs,
p..rn trt non plus apprendre à se servir d'un dispositif comme la serrure
les phénomènes adjuvants d'apprentissage, servant à insérer une confi-
à'une boîte en voyant agir un de leurs congénères qui sait la faire
guration de mouvements dans le milieu perceptivo-moteur réel et fonctionner.
concret' existent aussi chez les animaux en liaison avec les stéréotypies
Les phénomènes pris pour des faits d'imitation sont généralement
motrices les plus nettes et les plus stables : le schème du vol est inné
des cas d'induction sympathique : Katz et Revesz ont découvert ce phé-
chez les Oiseaux, mais ce schème a priori ne rienr pas compte de l'incli-
nomène en observant des Poules d'abord nourries solitairement jusqu'à
naison du sol, de Ia nécessité pour l'Oiseau de compenser pour se poser
refus de la nourriture ; mises avec d'autres Poules à.ieun, en présence de
l'effort du vent, etc. L'insertion du schème dans le milieu dem"nde det la même espèce de nourriture, les premières' pourtant rassasiées, recom-
'T
5T
,i
40 IMAGINATION ET INVENTION CoNTENU MOTEUR DES IMAGES 4r

mencent à manger dès que les secondes se jettent sur la nourriture ; le ble après lésion. Goldstein cite une expérience au cours de laquelle des
mouvement et le bruit de picorage exercenr une induction sympathique cobayes, anesthésiés, sont amputés des quatre membres ; quand I'anes-
qui équivaut à la renaissance de la motivation qui avait disparu ; il ne thésie cesse, ces animaux aussi gravement mutilés n'essayent pas de se
s'agit pas d'imitation, car la conduite de picorage, chez les Poules, est traîner sur les moignons de leurs membres ; ils adoptent d'emblée un
innée absolumenr ; au sortir de l'æuf, le poussin sait picorer ; I'induc- mode de reptation comparable à celui des animaux qui n'ont pas de
tion sympathique suppose la préexistence d'une image motrice ayant pattes ; la motricité est réorganisée comme un tout à partir des possi-
valeur de motivation. De tels effets d'induction existent chez I'homme, bilités fonctionnelles restantes de tout I'organisme ; il s'effectue une
en particulier pour les activités les plus instinctives ; la détection des restructuration complète. Naturellement, cette interprétation est conforme
difftrents rypes d'induction sympathique pourrait servir de mode d'in- au principe holistique de Goldstein, développé en théorie générale de
vestigation des conduites instinctives ; cet effet est sensible pour la prise I'organisme et de ses fonctions, selon une doctrine qui généralise le
de nourriture, pour des conduites telles que se rassembler, se mettre à rapport figure-fond énoncé par la Psychologie de la Forme ; mais, sous
fuir, entrer dans une salle, se lever et partir. .. Il est plus sensible encore cet aspect particulier, I'organisme traduit bien la correspondance entfe
pour les rites de pariade (films dits érotiques) et pour la manifestation I'intuition motrice, image semi-concrète des possibilités du corps, et
de la violence (phénomènes dits o de foule , jadis étudiés par Le Bon), I'organisation du corps. La base primordiale des differentes images mo-
utilisée par la propagande des régimes totalitaires. Tous les modes de trices, c'est l'intuition des mouvements possibles dans leur organisation
reproduction et de transmission de séquences temporelles peuvent susci- et leur enchaînement. La modalité des images motrices est le possible,
ter I'induction sympathique : télévision, films, mais aussi discours, chanrs, parce qu'elles sont issues d'un système d'action d'abord éprouvé comme
musique (discours de Hitler, chants révolutionnaires, marches militaires) ; le réseau organisé des mouvements du corps ProPre.
la u force de l'exemple o s'exerce par les effets de l'induction sympathi- En fait, une image concrète de mouvement implique toujours en
que ; elle intervient essentiellement dans les domaines où il existe des quelque mesufe une réference au schéma corporel du sujet. Avoir l'in-
conduites instinctives, c'est-à-dire selon les catégories primaires des tuition concrète du mouvement d'un objet, c'est en quelque mesure se
conduites. mettre à sa place et dans sa situation, comme si notre corps était cet
objet. Par exemple, imaginer un avion qui décolle, selon I'intuition
6. rNrrÉnrNcE DEs TMAGES MorRrcEs eu scHÉue coRpoREL motrice, c'est développer en soi-même cette Progressive application de
toutes les forces à l'élan, de plus en plus vite, en éprouvant I'impression
On nomme schéma corporel la représentation que chacun se fait de qu'on libère son énergie sans réserve et en risquant le tout pour le tout,
son corps, et qui sert de repère dans I'espace. Cette représentation sché- sans hésitation ni ralentissement, ni recul, ni déviation possible, Parce
matique constante et nécessaire à la vie normale peut subir des altéra- qu'il faut s'élever en bout de piste et franchir, à force de vitesse, les
tions, soit en fonction de lésions du cerveau (lobe pariétal), soit par suite obstacles sur lesquels on se précipite. Cette image motrice Peut se déve-
d'amputations ou d'incapacités motrices de divers ordres ; sans doute, le lopper avec une assez bonne précision analogique parce qu'elle est du
schéma corporel intègre des données sensorielles de divers ordres, -ê-. ordre que celle de la course à grande vitesse pour prendre élan et
bien
extéroceptives er proprioceptives, mais la part des anticipations morrices franchir un obstacle, comme une haie, un ruisseau, qui correspond
dans I'organisation du schéma corporel est considérable. En reprenant la à un usage des possibilités motrices humaines. Par contfe' il est beau-
notion de système d'action déjà présenrée, on pourrait dire que le .otrp -[Link] aisé d'imaginer un avion qui va atterrir, parce que ce ralen-
schéma corporel contient I'intuition du système d'action de chaque tissemçnt, cette approche de la piste sous un angle défini ne correspon-
individu. Il correspond au fait que l'individu sair se servir d'emblée de dent pas à un usage du schéma corporel humain. Le schéma corporel
l'ensemble de ses organes, non seulement lorsque I'ensemble du corps intervient comme un sélecteur dans l'anticipation imaginative des diÊ
est intact, mais après une mutilation. Goldstein, dans I'ouvrage intitulé férents mouvements. Les mouvements qui Peuvent être imaginés sont
La Stntcture de l'organisme, a accordé une importance particulière aux ceux qui correspondent à une mise en æuvre possible du schéma cor-
phénomènes de récupération des fonctions par réorganisation d'ensem- porel humain, résumé exhaustif et organisé des intuitions motrices.
T;
:

42 IMAGINATION ET INVENTION
I
I CoNTENU MOTEUR DES IMAGES 4J
i!

Il est probable que certaines pressions culturelles interviennent chez d


fonctionnement de l'organisme qui n'engage Pas cet organisme tout
l'adulte humain pour limiter l'emploi des images motrices comme entier dans la situation, mais qui fait appel surtout au système nerveux
moyen d'intuition de la réalité ; par ailleurs, le plein développemenr des et aux organes des sens ; comme tel, le niveau psychique de l'activité se
conduites intègre les spontanéités motrices à des séquencei-organisées, réÊre à un milieu déjà exploré et organisé selon le mode biologique,
ce qui réduit leur disponibilité pour le jeu, mais on doir norer iombien c'est-à-dire à un territoire ; les catégories et les activités psychiques ne
I'utilisation motrice du schéma corporel est étendu e, chez les enfants, s'opposent pas à l'ensemble des activités primaires : elles viennent après,
pour mimer des objets en mouvement; un enfant qui joue n'esr pas et supposent que le milieu soit déjà inventorié et classé selon les
seulement automobiliste ou cavalier, mais aussi en même remps auto- catégories primaires (défense, attaque, proie, prédateur...) pour pouvoir
mobile et cheval; le schéma corporel s'étend jusqu'à I'animation inrerne s'exercer. Devant une situation inconnue, le sujet est ramené d'abord à
des objets d'usage les plus immédiatement liés .o-portement. L'in- une activité de niveau primaire ; puis, quand le milieu est devenu
".,
tuition motrice, sous forme d'anticipation du comporrement, réalise un territoire, ce monde déjà organisé est traité selon le mode secondaire,
animisme implicite. Plus tard, les catégories de la perception I'empor- psychique, ce qui veut dire que le sujet passe des situations aux objets ;
tent peu à peu sur celles de I'image motrice ; la gesticulation, comme enfin, le mode logique (ou formel) apparaît quand les objets sont pris
mode d'expression, recule devant I'emploi de la parole ou de l'écrit. comme cadres ou supports de relations, ce qui suppose qu'ils aient déjà
Mais une étude de l'origine des modes de I'expression verbale devra très été identifiés au niveau secondaire, selon les catégories percePtivo-
probablement restiruer les conditions primitives d'une sémantique du motrices de I'action courante.
geste, impliquant la projection sur le réel des images du mouvemenr
selon la logique du schéma corporel humain, et des iéq,[Link].., d'activité
r. pHoBIEs nr BxecÉnerloNs coMPULsrvEs: cARAcrÈRE AMPLIFIANT
dont il est le principe.
ons Érnrs D'errENTE
En résumé, la source primordial e de l'a priori paraît bien être, sous
forme d'anticipations de mouvement, l'organis-è. [Link]. anticipation On nomme phobie, au sens propre du terme, la peur morbide de
prend la forme d'une projection dans le milieu d'images motiices à certains objets, de certains actes, ou de certaines situations (agoraphobie,
partir de cette source unique et première qu'est I'organisme avec ses claustrophobie). Toutefois, ce phénomène existe de manière atténuée
schèmes moteurs rayonnant à partir du sché[Link].l.
dans le psychisme courant : les coordinations héréditaires d'actions rela-
tives à la fuite, au dégofit, aux mouvements de rejet et d'évitement,
recrutent, au cours de I'ontogénèse, des objets qui peuvent être sélec-
tionnés soit par certaines conditions de l'expérience individuelle, soit
B. LES IMAGES DANS LES Érers D'ATTENTE ET D'ANTICI- par des modalités culturelles. Ainsi, pour nos ancêtres, le serpent et le
PATION crapaud étaient des occasions de manifestation de dégoirt très accentué ;
Perrault, dans le conte intitulé La Belle au Bois dormant, imagine un
supplice ordonné par une ogresse : [Link] la reine et ses enfants dans
I.'évocation précédente des conditions organiques de I'anticipation
-
de la perception et de I'acrion montre qn., pô,tr I'ensemble de
.rrr^.^.rrrr. pleine o d. .r"p"tdt, d. vipères, de couleuvres et de serpents ,- À
la la suite d'une heureuse péripétie, l'arrivée inopinée du roi, l'ogresse,
conduite, les lignes de l'avenir postulé onr autanr d'importance que les
enragée de ne pouvoir faire exécuter sa vengeance, se jette elle-même la
données du présent ou le retentissement de l'expéri.r.. ,ous forme de
tête la première dans la cuve, et est n dévorée en un instant par les vilai-
souvenir. Ce même caracrère d'une logique projective de I'anticipation
nes bêtes qu'elle y avait fait mettre ,. De telles croyances ne Peuvent
apparaît dans la dynamique des états d'arrenre et d'anticipation du sujet,
évidemment s'appuyer sur I'expérience perceptive. Elles peuvent seule-
à un niveau qu'on peur nommer psychique. Le terme n psychique o,
ment résulter d'une activité mentale d'anticipation pré-perceptive Pro-
pour caractériser un niveau, est délicat à employer; peut-êrre vaudrait-il
longeant les catégories primaires des coordinations héréditaires et se
mieux dire o secondaire ) par opposition à primaire. Pour éviter des
déploypt à vide, sans contrôle ni limite perceptive, Provenant d'un
confusions, on peut admettre que le niveau psychique correspond à un
*I

44 IMAGINATION ET INVENTION CoNTENU MOTEUR DES TMAGES 45

objet réel. L'élaboration psychique suit ici les lignes du système d'action dans nos sociétés, les mythes de mangeurs d'hommes et de dévoreurs
de I'organisme ; dans le bestiaire imaginaire, il n'existe pas seulement d'enfants tendent à disparaître : c'est que la hantise de la faim, comme
des animaux repoussants correspondant au dégoût, au vomissement motivation de base, tend à s'efFacer. L'ogre, le monstre carnivore, la
mais aussi des animaux - dévorants et agressifs correspondant à la Bête mangeant troupeaux et bergers, comme celle du Gévaudan, ce sont
-,
réaction d'évitement -
er d'aurres enfin à l'étouffemenr, au manque des images du passé. Pour bien imaginer l'ogre, il faut avoir faim, et être
-
d'air : c'est, en particulier, le o souffle ), cette salamandre imaginaire qui hanté par le désir de dévorer ses semblables, comme cela s'est produit
suffoque celui qui respire son exhalaison toxique ; il existe aussi, selon dans le siège de certaines villes, au cours des guerres. Rejetée comme
les mêmes catégories imaginaires, un ( souffle , qui est une grosse che- horrible hors de la personnalité, cette tendance sert Pourtant de germe à
nille, mortelle pour le bétail, quand elle est cachée dans I'herbe. Il est I'image de I'ogre, quand elle est amplifiée et projetée à I'extérieur, sur un
probable que ces croyances ne sonr pas absolument gratuites : le crapaud être ayant forme humaine mais qui est supposé chercher à se nourrir
a en effet, dans la peau, un venin, mais c'est surtout chez lui un moyen toujours et par élection de chair humaine fraîche. Le Minotaure, le
de défense, tout à fait passive, et d'ailleurs peu efficace, contre des Morhout de la légende de Tristan et Yseult, les Goules, etc., représen-
agresseurs ; I'intervention de l'activité imaginaire se manifeste ici par tent le résultat à diftrentes époques et dans diffërents contextes cultu-
une véritable projection amplificatrice de cette propriété d'avoir du rels, de la même projection.
venin ; le crapaud imaginaire a aussi une ( bave n empoisonnée, et de Mais en d'autres cas le processus d'amplification continue à s'exercer
plus il lance à ceux qui I'approchent des jets d'urine qui brûlent les sans produire une projection ; autrement dit, le mythe n'apparaît pas, il
yeux. On assiste donc ici à une amplification par projection en divers n'y a ni crapaud mangeur ni ogre dévorant, seulement une exagération
sens et selon diverses modalités de I'action vénéneuse. Quant aux compulsive de certains aspects de protection, de préparatifs, de précau-
n souffles o, salamandres ou chenilles, il est possible que des accidents tions. Ombredane, dans le cours sur la motivation et le problème des
réels aient été causés ; certaines chenilles peuvent faire des piqûrres veni- besoins, analyse un certain nombre de cas d'exagérations compulsives.
meuses dans l'æsophage, lorsqu'elles sont absorbées par les ruminanrs, La compulsion est une conduite que l'individu accomplit sans autre
et I'enflure peut gêner la respiration ; mais la grande crainte des bouviers motivation que d'écarter I'angoisse ou la culpabilité qui s'élèveraient si
vise la météorisation du bétail, qui a une origine très differente ; la l'acte n'était pas accompli ; l'exagération compulsive est I'amplification
malfaisance imaginaire des n souffles , résulre de I'amplification et de la démesurée d'une activité pouvant, à l'origine, être une précaution rai-
projection en divers sens du pouvoir de faire enfler et d'étouffer. Les sonnable. L'exagération traduit cet effet d'amplification lié à I'aspect a
images motrices, comme schèmes de comportement ou comme intui- priori de l'anticipation motrice dans I'imagination en exercice ; la
tions du déroulemenr interne des phénomènes, sonr amplifiées par une crainte de manquer de nourriture, au lieu de se projeter en images
activité psychique qui les agrandit, les systémarise, er surrour les projette d'ogres ou de monstres, peut s'exprimer par I'amassement indéfini de
sur les choses supposées objectives et réelles. Ces choses, en fair, sont réserves alimentaires (sucre, sel) ; certains aspects de I'avarice peuvent
avant tout des résultats de I'activité de projection amplifiante caractéù- être interprétés comme exagérations compulsives ; Ombredane cite les
sant le fonctionnement psychique a priori, illimité, sans frein objectif et personnes qui ne partent jamais sans un ( en-cas )), Petit rePas portâtif
stimulé de manière endogène par la force des morivations. permettant de lutter contre une brusque privation de nourriture, même
Ces automatismes de I'amplificarion et de la projection pourraient si un trajet purement urbain rend cette précaution totalement inutile ;
sans doute être découverts dans les différenrs aspecrs des mythes col- Ombredane cite aussi les exagérations des soins de propreté, la lutte
lectifs ou des croyances individuelles ; selon les lieux et selon les temps, contr€ les microbes, etc. Naturellement, ces conduites ont bien été
les objets offerts par le monde comme écran de cette projection ampli- notées dans les maladies mentales, mais elles existent aussi dans la vie
fiante sont differents ; mais les dimensions fondamentales de l'activité courante non-pathologique, et peuvent prendre une tournure collective,
qu'il projette restent les mêmes, parce que le réseau de motivations change au point d'être de véritabl es patterns of culture, : chaque civilisation
<<

peu. Tout au moins, ce réseau de motivations exprime des conditions amplifie certains modes de défense, avec les exagérations correspon-
qui ne se modifient que lentement au cours du remps ; de nos jours et dantes : contre la pauvreté, contre la maladie, contre la transgression de
46 IMAGINATIoN ET INVENTIoN CoNTENU MOTEUR DES TMAGES 47

certaines normes, etc. Ceci équivaut à une projection imaginaire collec- leur, car on suppose qu'il y aura un moment où l'on sera ce cadavre et
tive sous forme d'images mythiques, complémentaires de ces conduites oir, pourtant, conscience et sensibilité seront conservées. Ce dédou-
d'anticipation exagérée (le Juif errant, le Diable comme renrareur er blement, Lucrèce le combat et le réfute, car selon le matérialisme
séducteur...). Des phénomènes comme la course aux armemenrs sont, atomistique strict, dès que l'homme meurt, les atomes (molécules) qui le
au moins partiellemenr, de I'ordre de I'amplification par exagération composaient se dispersent ; l'âme, qui n'existe que sous la forme du
compulsive ; ils ont pour corrélatifs des images mphiques de l'ennemi : rassemblement des atomes légers contenus dans l'enveloppe corporelle,
le péril jaune, les rouges, etc. Mac Laren, dans le film Neighbours (les se disperse, et il n'y a plus de conscience ; les forces de liaison qui
voisins) a traduit ces phénomènes d'amplification et d'accélération des faisaient le composé vivant ayant cessé d'exister, rien ne subsiste de ce
conduites rivales et opposées. composé que des éléments aussi dispersés après la mort qu'avant la
(Jmbredane indique
Ombredane rndrque par ailleurs comment la
par ailleurs la montée de de I'anxiété naissance ; le néant d'après est tout à fait analogue au néant d'avant ;
recrute des indices de plus en plus précoces d'une situation objective avent notre naissance, nous ne sentions ni n'avions conscience ; après
pouvant conduire à un manque, bien avant le moment où le manque est notre mort, nous ne sentirons ni n'aurons conscience de rien. Mais il ne
réel : la peur de manquer d'air sous un runnel, liée à la claustrophobie, suffit pas de décrire I'illusion de l'imagination stimulée par la crainte ; il
fait ressentir vivement les ffaces de fumée, de poussière, qui indiquent le faut encore analyser ses effets pour les combattre.
caractère confiné de l'atmosphère du lieu ; une psychose des n pauvres L'animal, quand il éprouve la peur, absorbe sa peur dans la réaction
gens privés d'air pur ) commence à se développer dans les grandes villes, de fuite. L'homme connaît d'avance I'inutilité de la fuite quand le dan-
alors que la composition chimique de I'atmosphère est loin d'indiquer ger est omniprésent, comme la tempête ou I'orage. Privé de tout refuge
un danger d'asphyxie. Peut-on considérer certaines allergies comme dans le monde physique, I'homme invente alors un recours transcen-
comparables à ces processus d'amplificadon d'une activité de défense ? dant en un être plus puissant: il forge I'image des dieux pour pouvoir
Oui sans doute, en ce qui concerne les ef[èts, mais I'aspect psychique les supplier. En fait, c'est encore à partir de lui-même que I'homme
d'activité est voilé, dans le cas des allergies, tandis qu'il est ner er opère un dédoublement en posant à I'extérieur de lui l'image d'un être
conscient pour les exagérations compulsives, qui s'accompagnent d'une analogue mais plus puissant. Le malheur est que, après le danger, I'image
multitude de justifications et de raisonnemenrs. dédoublée, réalisée, matérialisée, demeure, et menace l'homme du haut
du ciel : il faut lui rendre un culte, l'honorer, lui offrir, pour apaiser son
2. ASPECTS PARTICULIERS DES IMAGES DE rA CRAINTE; rn nÉoou- courroux, des sacrifices honteux, sanglants, criminels comme celui
BLEMENT d'Iphigénie. En somme, par ce dédoublement qui lui a permis d'apaiser
momentanément sa crainte, I'homme a perdu sa liberté. Il s'est aliéné,
L'attente négative, la crainte, a son mode particulier d'organisation pour employer une expression qui sera reprise plus tard par Feuerbach.
des images. Elle a été attentivemenr étudiée et décrite par Lucrèce, qui a La religion est la crainte superstitieuse liée à cette image réalisée,
voulu faire de la pensée philosophique, avec I'esprit critique, un moyen ritualisée, et aux rites qui s'y rattachent. L'analyse de Lucrèce (reprise
de délivrer I'humanité des effets de la crainre, c'est-à-dire des images chez Horace) conduit à voir le surnaturel comme un ensemble d'images
qu'elle engendre et des exagérations qu'elle produit. Selon Lucrèce, la tirées du réel et de la vie humaine, puis illusoirement agrandies et sépa-
crainte fondamentale qui afflige l'homme est celle de la mort. Toutes les rées pour servir de support au geste de supplier, de but aux sacrifices et
craintes annexes, par exemple celle de la maladie, de la pauvreté, ne sont aux rites auxquels l'homme est conduit par la peur.
que des aspects détournés er mineurs de la réaction devant la menace de De manière accessoire, Lucrèce propose des méthodes destinées à
la mort. La crainte de la mort a pour caracrère essentiel que, dans cet lutter contre le pouvoir de I'imagination, avec ses prestiges et ses illu-
effet de I'imagination, I'homme se dédouble : il se voit debout à côté de sions qui enlèvent à I'homme sa liberté, en particulier dans les passions
son propre cadavre et se lamente sur ce pauvre mort qui est lui-même, amoureuses ; on voit s'ébaucher une sorte de médecine des passions par
un peu comme lorsqu'on voit un ami mort. Ce dédoublement ima- I'intermédiaire de la représentation objective de la nature. La sagesse
ginaire et illusoire conduit à ressentir par anticipation une grande dou- épicurienne vise à donner à I'individu la connaissance exacte de ses
48 IMAGINATION ET INVENTIoN CONTENU MOTEUR DES IMAGES 49

limites et aussi de ses besoins réels, qui sont très modestes (il suffit d'évi- 3. I'IMAGE DANS LEs Érars D'errENTE posITIFs
ter la douleur et de satisfaire les besoins naturels et nécessaires). On
pourrait dire que la sagesse épicurienne consiste à donner au présent Q"*d les états d'affente sont positifs, impliquant désir et recherche
toute sa plénitude en ne le laissant pas dévorer par les forces de I'ima- active, I'image correspond bien aussi à une projection amplifiante, mais
gination qui perpétuellement anticipe et arrache l'homme au présent il ne se crée pas un dédoublement, parce que la dichotomie du proche et
pour le lancer à la recherche de tout ce qui n'est pas actuellement du lointain n'est plus postulée ; l'état d'attente positive agit comme par
donné. Au lieu de rester en repos dans les limites de son présent, une suppression des obstacles et des distances réelles. Le désir positif
I'homme va courir les mers, essaye de s'emparer du pouvoir, veut des constitue des images selon une relation d'immanence, à l'inverse de la
richesses, et dilapide ainsi sa seule richesse : un peu de temps pour vivre. transcendance constituée par la crainte.
L'imagination est une force qui arrache au présent, empêche le repos L'analyse de Lucrèce ne s'applique peut-être pas à tous les dieux des
dans l'état d'ataraxie, tire vers l'avenir anticipé er vers des réalités que Anciens: ils n'étaient pas tous au même degré ceux que l'on invoque
I'actuelle sensation ne donne pas. L'imagination a le pouvoir de rendre dans la crainte et à qui on offre des sacrifices sanglants ; sous la religion
I'homme étranger à la situation présente et indiftrenr à ce qui lui est lointaine et ofÊcielle de la cité se développaient des cultes initiatiques
donné réellement, comme si ce n'était pas à lui. En rermes actuels, ou ayant davantage de sens pour l'homme intérieur dans le recueillement
tout au moins récenrs, on pourrait dire que l'image altère la sensation, la de ses pensées quotidiennes que pour les cérémonies collectives. De
dénature, diminue la force du présent, base de la sagesse. plus, la crainte n'est pas le seul motif puissant qui puisse stimuler le
Pour lutter contre I'image en ranr que pouvoir d'anticipation, désir de s'adresser à une image ; le regret de la perte des disparus, la
Lucrèce a effectivement éré amené à bien reconnaître I'effet de projec- volonté de les retrouver, de continuer à vivre avec eux, est une motiva-
tion qui la caructérise. Mais le dédoublemenr paraît très particulière- tion aussi puissante ; passer de l'état d'actuelle séparation à une nouvelle
ment lié aux érats d'aftenre négatifs, impliquant une crainre ; I'indé- réunion future, c'est chercher le chemin qui conduit aux Enfers pour
pendance apparente de I'image, séparée du sujet bien qu'elle I'exprime, aller, comme Orphée, chercher Eurydice et la ramener à la lumière.
correspond à une barrière que le sujet instaure entre lui-même et la Voyage, cheminement, passage, purifications et attentes ont pour sens
réalité posée par le dédoublement. Dans la crainte, le sujet se met à de renouer ce qui a été rompu, de retrouver une médiation 1à où la mort
I'intérieur d'une espèce de camp retranché, édifié avec les moyens qu'il a a porté son glaive. L'espérance cherche des voies et prépare un voyage ;
à sa disposition ; I'avenir est étranger parce qu'il est à I'extérieur ; le les images de I'espérance ne visent pas à écarter pour se défendre ; elles
monde se dichotomise en intérieur et extérieur parce que I'apparition de ne posent pas de transcendance, mais tracent le chemin d'une conti-
la barrière est le résultat du mouvement de défense, d'expulsion ; les nuité entre les rivages de la vie et de la mort ; c'est le sujet qui doit se
dieux eux-mêmes qui sont imaginés pour lutter conrre les réalités ffansformer et se purifier pour être digne du voyage ; I'au-delà com-
menaçantes sont étrangers à l'ordre humain actuel du sujet, parce qu'ils mence dès maintenant et dès les premiers pas.
sont au-delà de cette barrière défensive. Ce qui esr au point de départ, Médiation, immanence de la révélation, destinée du divin à travers
c'est le geste défensif qui sépare le proche du lointain, installe des l'humanité et sous la forme de I'existence humaine, c'est ce qui se trouve
défenses pour conserver la réalité proche, et dédouble en quelque ma- dans la religion d'espérance qu'est le Christianisme naissant. L'idée
nière le sujet pour envoyer un émissaire de lui-même, sous forme d'un même d'incarnation et f image de la nativité résument ce mouvement
Dieu plus fort, combattre l'adversité menaçante dans le camp extérieur. qui est le contraire de I'aliénation : le divin peut être là, hic et nunc, dans
Le sujet a envoyé combaftre hors du camp retranché un autre moi qui la paille et sur le bois, comme sur cette planche oir nous posons nos
emporte un peu de sa réalité, et ainsi crée le point de départ de l'alié- mains. La nativité est l'image de I'absence de distance du divin ; comme
nation, qui est, en fait, une dualisation. la vie d'un enfant, le divin commence là. Le mot d'immanence ne
convient d'ailleurs pas parfaitement pour exprimer cette genèse sans
hiatus, car l'immanence paraît enfermer et contenir ce qui est imma-
nent. L'anticipation selon I'espérance amène une continuité par rapPort
au présent qui est comme une naissance.
IMAGINATION ET INVENTION CoNTENU MOTEUR DES IMAGES 5r
'O
La dimension d'éternité prend elle aussi un sens diftrent, comme I'expression qu'Edgar Morin a employée pour caractériser certains phé-
anticipation de l'avenir personnel, dans les religions individuelles de nomènes culturels et de transmission d'information.
I'espérance ; l'éternité personnelle est une nouvelle vie, une résurrection, Un exemple de cette tierce réalité est fourni par le merveilleux actuel
symbolisée par le matin et par la flamme, comme on le voit dans les des princes, artistes, actrices : ces personnages ne sont pas parmi les plus
lanternes des morts surmonrées d'un Coq (cimetière de Germigny près importants, mais ils entourent les plus importants, ont commerce avec
d'Orléans). Palingénésie et résurrection se rrouvenr dans des modÀ d'anti- eux : c'est la cour et non le souverain ; la cour tend vers la ville, se
cipation où la réalité présente n'est jamais définitive, jamais irréversible : rapproche du quotidien, tend vers une médiation qui s'arrête à mi-
la mort même n'esr pas un obstacle absolu, une barrière ; I'anticipation chemin ; pour tisser le voile de merveilleux actuel, les princesses sont
de la réincarnation ou de la résurrection dépasse la morr, et renàue la supérieures aux reines, parce qu'elles sont moins installées, moins éloi-
continuité du temps avec la première existence. gnées, et surtout plus virtuelles, car elles peuvent devenir des reines. La
Il n'est pas possible d'évoquer, même sommairemenr, roure la richesse participation au merveilleux est rendue possible par la presse (surtout les
et la diversité des images par lesquelles les diftrents peuples ont évoqué hebdomadaires à grands tirages photographiques) et aussi par la radio-
la vie future ; il existe, au moins pour les croyances de l'Antiquité, un diffusion et la télévision ; ces moyens constituent précisément un écran
ouvrage beau et profond : Lux Perpetua, deFranz Cumont. intermédiaire, flottant entre les réalités de fond et le sujet. Les moments
d'accès à ces écrans sont ceux du loisir, qui fait partie d'une catégorie
4. LEs IMAGES D'ANTrcIpATroN DANS rns Érers MIxrEs; LE MER- intermédiaire entre I'engagement dans le présent des situations et I'ab-
vEILLEtrx coMME carÉconrn DE L'ANTTCIpATIoN MIxrE sence, le voyage.
On peut noter que la participation à ce monde intermédiaire est
La projection amplifianre apparaît toujours dans l'æuvre de l'image rendue possible par le fait que les personnages merveilleux sont décrits,
anticipatrice, soit avec la direction centrifuge du geste qui écarte pour photographiés, filmés, dans des circonstances relativement communes
éloigner, dans la crainte transcendantalisante, soit avec la recherche im- de leur vie, comparables à celles de I'existence quotidienne et vulgaire
médiate de communication initiatique, de communion, qui caractérise que chacun mène ; il s'ensuit un effet de rapprochement subjectif ; mais
I'anticipation du renouvellement selon l'espérance. Le dédoublement par ailleurs, ces personnages portent des signes d'appartenance à un
suivi d'aliénation est le contraire de I'introduction initiatique. monde éloigné, supérieur, non-accessible, en raison des barrières de la
Mais ces cas purs, visibles surtour dans les images religieuses, sont naissance, de l'étiquette, de l'extrême richesse, ou encore de l'éloigne-
rares ; le cas mixte des états d'attente, oir crainte et espérance se mêlent ment spatial. La participation au merveilleux historique comme monde
en proporrions variables, esr bien plus fréquent. L'Amour, dit Platon, intermédiaire s'établit de la même manière, par la description des aspects
est fils de Poros et de Pénia (Abondance et Privation) ; il est fils, aussi, quotidiens de l'existence des personnages historiques les plus prestigieux:
de crainte et d'espérance mêlées. En ce cas, la projection amplifiante amours des rois, chronique de la n petite histoire ,.
continue à exister, mais elle ne prend ni le sens exclusif d'un mouve- Le déversement des désirs dans le monde intermédiaire du mer-
ment vers I'extérieur, posanr le rranscendantal de I'image dédoublée veilleux a pour corrélatif un appauvrissement de l'horizon du réel ; le
devenue idole, ni celui de la participation intérieure selon le monde de recours au merveilleux, né des limites éprouvées dans la vie quotidienne,
la naissance dans le hic et nunc immédiat : par rencontre de ces deux e pour effet de priver cette vie réelle, intégrée au corps social, d'une part
mouvements tendant I'un vers la transcendance et I'autre vers l'imma- de ses motivations ; le recours au merveilleux traduit l'existence de fortes
nence, il se produit une espèce d'immobilisation des images projetées à limites et de la monotonie des situations ou des tâches, comme celles de
une distance intermédiaire entre celle de la vraie rranscendance et celle la ménagère ou de la dacrylo, qui n'ont pas grand espoir de voir leur
de I'immanence par rapport au sujet : ainsi se consrirue un monde condition, éprouvée comme limitée et déterminée, se transformer. Le
imaginaire des images d'anticipation, flottant enrre I'extrême distance et roman a été longtemps le support de I'activité d'imagination comme
la parfaite proximité, immobile, comme I'arc-en-ciel qui est toujours pouvoir d'évasion ; il opère un déploiement imaginaire du pouvoir per-
entre nous-mêmes et l'horizon. Il s'agit là d'une n rierce réalité ,, selon sonnel par la participation à la geste d'un héros. Sous la forme du feuil-
52 IMAGINATION ET IN-r'ENTION CoNTENU MOTEUR DES TMAGES
')
leton, il alimente très directement les états d'attenre et d'anticipation par jeune fille. Dans un autre conte de Perrault, LAdroite Princesse, la
le suspense qu'il crée entre les épisodes, surrout dans le feuilleton. Cette quenouille de verre de Finette, de Nonchalante et de Babillarde est un
modalité temporelle, qui est ici essentielle, se traduit dans la perte analogon de leur virginité ; Finette seule conserve sa quenouille intacte.
d'intérêt qui intervient quand la fin est dévoilée prématurément. La [,a bague d'or de Peau d'Âne, trouvée par le prince dans le gâteau, joue
conservation de l'état d'aftente après la fin du roman peut susciter des aussi un rôle d'analogon qui permet de retrouver, dans la souillon que
suites multiples, des enchaînemenrs illimités d'épisodes, comme on le tous méprisent, la véritable princesse. Dans ce dernier conte, la bague-
voit dans les romans du XIX. siècle. symbole sert d'amorce à la métamorphose de la souillon en princesse, en
chaque type d'état d'arrenre suscite un merveilleux qui lui corres- même temps qu'à I'exacerbation du désir par I'attente : la bague a déi\
pond : Cendrillon rêve au Prince ; les guerriers, dans I'insécurité et le été vainement essayée à toutes les femmes du pays, en allant des hautes
danger, au milieu de la confusion des menaces de bataille, pensenr aux classes aux classes inftrieures et de la ville aux campagnes, lorsqu'enfin il
grandes actions claires et illustres oir I'on a pour soi la netteté d'une faut faire venir la gardeuse de dindons. Le lien symbolique qui existe,
juste cause et le soutien du surnaturel. Les qualités du merveilleux sont selon la catégorie de l'anticipation, entre des objets, n'est pas I'expres-
le contretype de celles du réel vécu. sion d'une communication perceptive entre les deux réalités ; la pan-
En d'autres cas, cet aspect complémentaire de I'imaginaire par toufle ou la bague ne sont pas perceptivement liées à la femme désirée ;
rapport au réel, au lieu d'être figuré dans le déroulement de I'action du ce sont les modes du devenir qui fondent I'analogie, parce que I'objet-
héros (ce qui autorise la participation du sujet), réside dans I'objet ; symbole suscite, en miniature, les mêmes désirs et les mêmes craintes
chargé d'aftente, pofteur des chances du désir, I'objet reçoit un pouvoir que le symbolisé ; la bague, or et diamant, est précieuse ; elle peut être
de métamorphose, comme dans LÂge d'or, ou comme dans lei conres perdue ; elle est cachée dans la farine et se trouve tout à coup décou-
et mythes. Souvenr, l'animal esr en fait un être humain en disgrâce qui verte, comme Peau d'Âne, cachée sous son manteau et sous la suie qui
doit être racheté et sauvé par beaucoup d'amour et de .o,.rr"gè, parfois couvre ses joues, se révèle dans la splendeur de sa robe blanche lorsque
même par un véritable sacrifice ; la clef de I'avenir est dans l'intensité de glisse la peau d'âne, au moment de l'essai de la bague. La quenouille de
l'état présent de désir, porté sur un objet apparemmenr ignoble mais verre est un symbole de la virginité parce qu'elle se brise d'un seul coup
transfigurable : le crapaud peut redevenir un prince, mais seulemenr et de manière irréversible. Il existe aussi des symboles perceptifs, que la
pour celle qui aura eu le courage de le mettre dans son lit. L'oiseau psychanalyse a étudiés, mais ceux du merveilleux existent selon la dimen-
Bleu aussi est un prince, enchaîné par un sort dans son état animal. sion des modes du devenir anticipateur, anté-perceptif qui impliquent
Parfois, l'objet n'a pas été métamorphosé, mais il esr en un état voisin de des catégories d'action, non de perception.
la mort, et seule l'intensité du désir peut lui rendre la vie ; la Belle au L'accès au merveilleux peut parfois se nuancer de surnaturel, quand
Bois dormant, blessée par un fuseau, a certes conservé ses couleurs ver- la métamorphose des objets est une métamorphose demandant le
meilles, mais elle est dans un château entouré de ronces et de buissons, concours d'un pouvoir surnaturel ; il s'opère en ce cas une conversion
que I'on dit hanté ou habité par un ogre ; il faut I'ardeur d'un prince de I'objet devenant, de figuration, réalité, ou de cadavre, être vivant. Un
qui se sent ( tout de fsu , pour que tous les grands arbres, les ronces et tel changement de nature prolonge et amplifie le mouvement des
les buissons s'écartent d'eux-mêmes, et se referment dès que le prince a sentiments humains, qui apparaissent alors comme un appel à un pou-
passé. L'extrême désir se projette dans l'objet qu'il suscite et transfigure : voir surnaturel pour qu'il réalise ce que l'être humain peut seulement
la princesse attendait, elle aussi : n Esr-ce vous, mon prince ? lui dit-elle ; appeler de ses væux et attendre. C'est le miracle qui vient après l'attente
vous vous êtes bien fait attendre. , extrême. Il en est ainsi dans la légende o De l'Enfant qu une femme tendit
on doit préciser la diftrence importante qui existe entre I'objet à h Vierge Marie, pour I'amour du sien qu'elle auait perdu o. Ici, le plus
métamorphosable, support de l'attenre chargée de désir er de crainte, et fort des sentiments humains, I'amour maternel, franchit la barrière de la
I'objet-symbole, qui ne subit pas de métamorphoses, mais reste l'ana- sacralité et appelle un miracle. On peut évoquer encore LAnnonce faite
logon d'une aurre réalité; la pantoufle de vair (zibeline) perdue par à Marie de Claudel, otr l'enfant de Mara, mort et déjà froid, reprend vie
cendrillon est un analogon, un symbole qui permer d. tè[Link] la en se métamorphosant au moment où Violaine l'allaite ; ici, le miracle
!!

IMAGINATION ET INVENTION CONTENU MOTEUR DES IMAGES


'4 "
est muldple, car il est aussi la métamorphose de la jeune fille, lépreuse, souffrances éprouvées au cours de la vie antérieure que la plupart des
solitaire et délaissée, en mère qui allaite son enfanr, et en épouse spiri- âmes se réincarnent dans un corps de lutteur, de ryran, ou de Paon.
tuelle de Pierre de craon, qu'elle a fidèlement aimé. plus simplemenr Ces images de l'avenir, précisément Parce que le Dieu dégage sa
mais aussi plus généralemenr, des légendes supposent la présènce du responsabilité, ne comportent pas d'élément créateur ; elles sont seule-
surnaturel dans les métamorphoses qu'on pourrait nommer ampli- ment le contre-type de situations réellement éProuvées ou perçues.
fiantes : là où il n'y avair rien, quelque chose se manifeste, ce qui éiait L'image elle-même de la cité idéale est pleinement déterminée et limi-
desséché reverdit, i. cadarrr. laisr. pi".e au vivanr ressuscité ; ainsi, le tée, dans une conception ryclique du temPs qui revient sur lui-même au
Chevalier au barillet, qui n'avait pu puiser une seule gourre d'eau dans bout de la Grande Année.
son baril, sent son cæur se fendre et pleure au souvenir de ses fautes Le recours au merveilleux, au surnaturel, n'est pas la seule voie qui
passées ; une larme tombe sur la bonde ouverte du baril, et aussitôt cette permette à l'anticipation imaginaire de l'avenir d'exercer son pouvoir
larme se multiplie et bouillonne ; le baril déborde et donne naissance à amplifiant, facteur de réalité dans le temps projeté. Il existe aussi dans
un ruisseau d'eau vive; après Pénia, Poros, venant de I'excès même de I'individu humain des forces productives qui, plus modestement, Peu-
Pénia. Telles sonr aussi les légendes hagiographiques où les Bâtons de vent construire un monde réservé où s'exerce et se concrétise le schème
pèlerin' secs et noueux, jettent racines, feuilles .t fl.,rrr, redevenant des moteur: c'est le travail de l'amateur, c'est-à-dire de I'homme qui agit
arbres vivants. Dans la métamorphose, la présence du surnaturel permet par amour de ce qu'il fait. Le postulat initial de I'amateurisme est une
à l'irréversible d'être délié de son irréversibilité, et à ce qui n'a plur de relative dichotomie qui isole du temps et du lieu de I'obligation col-
vie de la rerrouver. Le saint est celui qui renverse le cours dé I'irré- lective le théâtre et I'objet de la passion constructive. Parfois cependant,
versible, grâce à lui, I'irrémédiable n'exisre plus : saint Nicolas, arrivant les amorces du monde imaginaire se trouvent dans les moments de
un soir chez le boucher qui a tué trois petits enfanrs, pose la main sur le moindre tension de l'activité obligatoire et collective ; le facteur Cheval,
bord du saloir où ils reposenr, et les enfants reviennent à la vie. Grâce au qui a construit pendant de longues années le palais idéal à Hauterives,
surnaturel, regret et remords peuvent se transmuer en repentir, parce découvrait au cours de sa tournée les pierres aux formes singulières qu'il
qu'il existe à nouveau ce sens de I'ouverture et cette dimetrrion illimitée organisait en ensembles fantastiques ; si elles étaient assez légères, ces
d'avenir selon laquelle aucune action particulière ne peur créer un pierres étaient ramassées aussitôt ; les plus lourdes étaient prises plus
irrémissible n jamais plus ,. En ce sens, I'image cohérenie du possible tard et ûansportées au moyen d'une brouette. Cet homme, travaillant
comme anticipation pensée selon I'avenir et la crainte intervient dans ce seul pendant de longues années, a donné corps, selon son récit, à un
que I'on nommait en philosophie u la vie morale r, er I'on peur se rêve qu'il avait eu. Parmi les formes ainsi créées, plusieurs (en particulier
demander si elle ne joue pas un rôle aussi essentiel que celui [Link] e,e celles des grandes statues) appartiennent à la catégorie de o l'imagination
accordé à l'obligation. Bergson a ressenri profondémenr cerre nécessité " reproductrice n ; elles s'inspirent des temples du Cambodge, que Cheval
d'ouverture pour la vie morale, et il l'a liée à I'intuition du mouvemenr, avait vus pendant son service militaire ; mais d'autres, surtout les arran-
alors que l'obligation se ratrache àla uis a tergl, à la force déterminante gements non-figuratifs de pierres, expriment véritablement ce pouvoir
et nécessitante selon I'ordre des causes qu'exerce sur le sujet la pression amplifiant, proliftrant, du geste de construire qui se diversifie en allant
sociale. de I'avant, dirigé seulement par I'intuition primordiale d'une ligne, d'un
Quand le devenir n'esr pas conçu comme amplificateur (soit par thème moteur. Les Surréalistes ont accordé beaucoup d'importance à
I'intervention de la grâce, pouvoir amplifiant du surnaturel, soit p"i l. cette manifestation de I'imagination humaine qui s'exerce en dehors des
mouvement de la vie et de l'évolution créatrice), l'image de I'avenir voies de I'imitation. Un film intitulé Violons dTngres présente le palais
comme destinée individuelle ou collecdve rencorrrr. d., limites et idéal, avec d'autres exemples des produits de ce même genre d'activité
éprouve une cerraine fermeture ; elle peut être jugée et se rrouve prédé- chez d'autres amateurs.
terminable, comme les vies que choisissent les âmes dans le mythe pla- Le développement du bricolage dans les sociétés industrielles
tonicien, au moment où le héraut a annoncé que n le Dieu dégagi sa contemporaines ne correspond pas seulement à certaines nécessités
responsabilité , ; c'est alors en fonction des seuls désirs et des reul., socio-économiques (raréfaction des serviteurs, coirt élevé des réparations
!'ji

IMAGINATION ET INVENTIoN CoNTENU MOTEUR DES IMAGES


'6 '7
et de I'entretien des principaux objers d'usage) et à I'utilisation d'un cellaire des tâches de la vie courante, dans un n travail en miettes ,, selon
équipement complexe dans un habitat décentralisé ; le bricolage appa- I'expression de Friedmann. On peut noter l'importance du dévelop-
raît aussi comme l'organisation d'une disponibilité opératoire perma- pement de ce genre d'activité dans utte société comme celle des Ét"ts-
nente d'outils et de matières ouvrables, en régime de loisir et de liberté, Unis, à niveau économique élevé, avec une participation importante des
pour I'individu ; c'esr la réinstallation d'un artisanat d'honneur, désin- Classes aisées, sans rapport direct avec le o travail noip des classes
téressé, dans le cadre du loisir laissé par les occupations de la société laborieuses, vestige des emplois de "factotttm>>, où il y a indépendance
industrielle ; I'atelier privé restitue la dimension à. production locale de la conception et de la réalisation, le factotum devant à tout instant
indépendante de l'économie domaniale et manoriale; grâce à lui, répondre, selon le hasard des urgences, à des demandes imprévisibles
I'ouvrier, le salarié, l'employé, le fonctionnaire, retrouvent l'accès im- non préparées par un projet.
médiat à des instrumenrs de producrion, er ils deviennent maîtres de En résumé, on peut dire que I'image, comme anticipation motrice,
I'ensemble de l'æuvre, depuis la première ébauche selon I'intuition de cc déploie selon diftrents contextes culturels en apportant une méta-
l'image jusqu'à l'achèvemenr concrer de la réalisation. L'imagination morphose amplifiante de I'objet, soit par l'identification à un monde
comme anticipation n'esr plus ainsi une fonction qui détache de la imaginaire oir d'autres agissent à la place du sujet, dans un décor où se
réaliré et se déploie dans I'irréel ou le fictif ; elle amorce une activité multiplie la splendeur du réel, soit par le recours au merveilleux ou au
effective de réalisation, parce que le sujet qui projette I'image est le surnaturel, soit enfin par une action véritable sur une matière ouvrable
propriétaire des instrumenrs de production et le détenteur de la matière en situation de loisir ; mais, dans tous les cas, I'effet de I'anticipation
ouvrable nécessaire. La modalité de l'imaginaire est celle du potentiel ; comme image a priori est une prolifération amplifiante à partir d'une
elle ne devient celle de I'irréel que si I'individu est privé de faccès aux origine unique située dans le sujet ; cette proliferation multiplie dans
conditions de réalisation. En analysant de près les caractères de l'équi- l'avenir les voies et les formes ; elle est I'analogue d'une croissance, d'une
pement destiné aux bricoleurs, on retrouve cette préoccupation de la maturation, d'un développement comportant differenciation et supplé-
disponibilité de l'opérarion fabricatrice par rapport à l'intention imagi- ment d'être ; elle opère vers I'avenir la projection amplifiante des poten-
nante, poussée parfois jusqu'à un excès non-fonctionnel ; les machines tidités du présent du sujet.
destinées aux amateurs se présentent volontairement et systématique-
ment comme parfaitemenr convertibles, adaptables à toutes les tâches, à
tous les matériaux, pouvant être alimentées avec toute espèce de courant
électrique... En fait, la flexibilité esr souvent plus apparente que réelle, C. L,TNTUITION COMME IMAGE A PRIORI PURE, PRINCIPE
et I'impression de liberté peut n'être qu'apparenre, ou compensée par
DE CONNAISSANCE NÉ,PTBXTVB
une grande perte de remps quand il faut changer, d'une tâche à I'aurre,
les montages et combinaisons d'outillage ; de tels équipements parais-
sent avoir été pensés selon le sentiment de la liberté illimitée d'un usage r. rn, scHÈME DE I-a pRoJEcrIoN DANs LE PI-AToNIsME; nôrs pn
virtuel (donc selon la logique du projet, dans une perspective d'[Link], L'INTUITION
pur), plutôt que selon la préoccupation d'un usage fonctionnel. Ces
machines à tout faire réservent abstraitemenr une parfaite liberté selon L'intuition de la projection amplifiante à partir des potentialités
I'anticipation à long rerme, mais elles exigent ensuite la non-simulta- actuelles peut servir de base à une opération réflexive par laquelle le sujet
néité des différentes opérations d'usage, ce qui nuit à l'anticipation à s'installe dans I'unicité du mouvement-source pour accomPagner intui-
court terme et à I'adaptation dans le présent qui caractérise l'organi- tivement la différenciation dans le multiple et dans le devenir successif
sation intra-perceptive des tâches d'exécution. La rhétorique de la de cette intention ou force initiale. Une telle vision est, partiellement au
virtualité est l'indice d'anticipation imaginaire caractérisant I'activité de moins, initiatique ou mystique, même si elle emploie comme relais le
bricolage, née partiellement comme un mode de compensation de la pouvoir de structures conceptuelles. Comme principe d'une pensée phi-
régularité contraignante, du manque d'autonomie, et du caractère par, losophique, I'image a priori est idée, non pas concept; elle est même
plus purement inconditionnelle et plus parfaitement unique que les
IMAGINATIoN ET INVENTIoN CoNTENU MOTEUR DES IMAGES 59
'8
idées ; les idées, multiples sous un cerrain aspecr, jouent dans la projec- plus de source de lumière assez petite Pour Pouvoir être traitée comme
tion amplifiante un rôle qui n'esr pas celui de la source de la projection ; un point géométrique, ce qui aurait rendu la netteté indépendante du
derrière les idées, comme origine première de la projecrion, existe, au- npport d'agrandissement. La relation de modèle à copie est la base de la
delà de I'essence et de I'exisrence, la source une de toute projection, participation ; cette relation est assimilable à celle de l'être Par raPPort
analogue au soleil qui, dans le monde des sensibles, éclairant les objets, ru devenir, de l'Un par rapport au multiple, et finalement de I'essence
leur permet de porter ombre, ce qui les amplifie, les multiplie, mais per rapport à I'existence dans le sensible. Sensible, imprécis, multiple, se
aussi les dégrade. trouvent du côté de la copie alors que le modèle possède I'unité de
Dans la doctrine platonicienne, l'excellence er la supériorité du Bien l'unicité et la perfection de I'essence intelligible ; le passage de I'essence
par rapport au multiple et au devenir ne pourraient se comprendre sans intclligible parfaite à l'existence selon la génération et la corruption est
un postulat essentiel : le Bien esr source de l'intelligibilité et de la par- lndogue, comme copie démiurgique, à la projection qui dégrade et
ticipation dans le monde des intelligibles; il est le Soleil du monde éloigne. La dialectique philosophique, qui remonte vers les intelligibles,
intelligible ; il éclaire les idées-archérypes ; l'exisrence esr une projection pcrmet d'assister à la démiurgie qui projette les existences comme si un
des essences, directe dans le monde des intelligibles, démiurgique lors- Spectateur, au lieu de rester entre les thaumaturges et l'écran, les yeux
qu'on passe des intelligibles aux sensibles ; la connaissance fait à I'envers tournés vers le mur oir se portent les ombres, venait se placer entre la
le chemin suivi par la projection ou par I'imitation démiurgique. C'esr tource de lumière et l'estrade où les thaumaturges brandissent les
ce qui donne sa portée au mFthe de la caverne, à partir des ombres et cilhouettes qui portent ombre. Le savoir philosophique est un regard qui
des reflets du monde de génésis et pbtora, c'est-à-dire à partir des images accompagne la projection en train de se faire, la démiurgie en train de
les plus multipliées et les plus inconsistanres de la projection, il est s'accomplir, en étant non plus parmi les copies et dans les existences en
possible, à qui se retourne d'un effort violent, de voir les modèles eux- devenir, mais tout près de la source même d'où partent les rayons en
mêmes et la source de la projection ; cerre méthode de conversion, em- lcur unité. La contemplation philosophique n'est pas une participation à
ployée analogiquement à partir du paradigme des sensibles, peur encore I'activité démiurgique, mais elle est I'intuition du mouvement des
s'appliquer au cheminemenr de la connaissance dans le monde intelli- rayons qui projettent ; elle installe donc bien I'esprit, comme il est dit
gible, ce qui permet, par étapes successives de purification et d'initia- du Bien, au-delà de l'essence et de l'existence, c'est-à-dire à la source,
tion, d'arriver au terme de l'une des dialectiques dans le vestibule du bien avant les ombres portées (existences) et même avant les modèles
Bien. La connaissance remonte en sens inverse de cette projection par (essences). Dans I'illuminisme, le regard contemplatif va dans le sens des
degrés successifs qui donne l'existence sensoriellement perceptible. rayons qui projettent l'existence ; le sujet du regard coïncide avec I'unité
Il peut paraître paradoxal de considérer la théorie platonicienne de la de la source d'où ils émanent.
participation comme exprimant une image primordiale de mouvemenr L'initiation philosophique la plus haute n'est donc pas seulement
pur, puisqu'elle apparaît avant tour comme un exemple de théorie une connaissance des modèles (Idées) mais un mode d'être qui fait coïn-
contemplative. Cependant, il faut saisir cerre théorie de la connaissance cider le philosophe avec la source absolue des formes et des existences ;
à partir de I'expérience de la dégradation progressive d'un modèle origi- c'est bien l'intuition de l'anticipation à l'état pur qui est cherchée dans
nal (archérype) à travers les diftrentes images, plus ou moins éloignées, cette remontée au principe le plus inconditionnel, à l'a priori le plus
qui peuvent le représenrer, et qui deviennent d'aurant plus imprécises complet et le plus radical, le plus antérieur à tout mode d'être. Ce n'est
qu'elles sont plus éloignées de la réalité première, comme les copies de pas le mouvement, mais I'intuition de toute projection vers I'existence et
copies, ou les reflets de reflets. Dans la projection d'ombres (thauma- le multiple.
turgie), I'ombre est d'autant plus grande qu'elle est éloignée du modèle
portant ombre, mais elle devient aussi plus floue, parce que la projection
à partir d'une source de lumière se fait selon le principe des triangles
proportionnels ; les Anciens ne connaissaient pas les sysrèmes d'optique
qui permettent d'obtenir la ponctualité ; ils ne connaissaienr pas non
6o IMAGINATION ET INVENTION CoNTENU MoTEUR DES IMAGEs 6t

2. PROCESSION ET CONVERSION mouvant n'est plus contrainte de s'absorber dans la pure anticipation du
geste créateLû a priori; quittant la source, elle accompagne le fleuve à
une seconde voie est possible dans l'usage de I'intuition d'anticipa- trevers son cours, suit l'évolution dans son développement, car l'élan
tion : celle que Plotin emploie pour monter vers I'Un, supérieur à toutes Vital est un perpétuel a priori, il reste source à travers l'existence; la
les hypostases ; la contemplation, préparée par I'exercice (lectures des Création n'est pas localisée à l'origine, elle reste présente à travers les
textes, conversation), se fait dans le recueillement et le silence ; après la étapes du devenir, car I'intuition permet de saisir l'évolution comme
contemplation, qui est comme une extase, I'esprit exprime ce qu'il a vu créatrice. fæs automatismes et les aspects de fermeture s'ordonnent selon
en paroles et en discours. Plotin compare la contemplation au moment oir ce mouvement unique qui les dépose au cours de sa marche : instincts et
les géomètres, après avoir cherché, voient ; après avoir vu, les géomètres Sociétés closes sont comme les eaux qui tournent en rond pendant que
écrivent, tracent la figure de la solution. Autrement dit, la contemplation lc front d'eau du fleuve poursuit sa marche. L'origine est toujours
révélatrice est le point de départ du discours, de I'explication, du geste présente, le mouvement n'éloigne Pas de l'origine, il n'est jamais isolé de
de communication. La connaissance est une conversion qui amène au son passé, car il n'y a pas de dégradation. Selon une telle doctrine,
point où il est possible de saisir la procession qui organise les existences I'intuition est une participation au mouvement créateur de l'évolution ;
à partir de l'Un. Dans cette doctrine encore, l'intuition donne la connais- la connaissance est rendue possible Parce que le sujet est dépositaire de
sance parce qu'elle s'efFectue au terme d'une remontée qui permet de l'élan vital : il retrouve en lui ce qui existe au dehors ; ce qui est en lui
retrouver une anticipation absolue, et de saisir le monde selon la pro- n'est pas autre chose que l'élan originel qui maintenant se prolonge à
cession, dans un état qui est un complet a priori par rapport à tout travers le sujet, comme une phrase unique que l'on aurait commencée
déploiement de l'expérience sensorielle et de I'existence temporelle. depuis longtemps, et qui, toute couPée d'incises, serait pourtant tou-
jours la même en train de durer. À n'importe quelle étape de son déve-
3. INTUITIoN DU MoLTvANT ET coNNAIssANcE DE t'ÉvoturIoN loppement, le mouvement est toujours inchoatif ; on pourrait dire que
cnfurnrcp le mouvant est une perpétuelle origine qui se prolonge, une Permanente
anticipation de lui-même. Aussi bien, I'image, en ce cas, n'est pas simple
Une intuition pure du mouvant permet, selon Bergson, de saisir en métaphore ; l'intuition n'est pas, non plus, pure subjectivité ; le sujet,
sa nature profonde la vie sans l'obstacle des concepts, qui ont un rôle découvrant la manière dont il particiPe, prolonge et continue sa Partici-
pragmatique et utilitaire mais pluralisent et immobilisent le réel ; la parion ; il continue l'évolution, il anticipe. Teilhard de Chardin a ajouté à
pensée logique et conceptuelle correspond à une connaissance de ce qui la dimension individuelle ou personnelle de cette participation à un
e$ partes extra partes, selon l'ordre du quantitatif et du statique. Par un devenir créateur celle du collectif, car l'aboutissement à l'épanouisse-
violent effort de torsion sur soi-même, le philosophe peut se détacher ment de la personne lui paraît une limite arbitraire, reflétant un certain
des habitudes du langage et des servitudes mécanisées de la pensée aspect de la civilisation.
conceptuelle pour saisir par intuition les continuités qualitatives et Les doctrines philosophiques de I'intuition diftrent selon les épo-
dynamiques du moi profond, qui est liberté et unité. On trouve, en ce ques si I'on s'attache aux idéaux normatifs : celle de Platon propose des
sens, chez Bergson, une âttitude dualiste qui reflète assez bien celles de ,irr.r.t,rr., fixes que la projection amplifiante a seulement pour rôle de
Platon et de Plotin. Mais ce n'est pas toute l'existence, toute la tempo- multiplier et de faire exister ; celle de Plotin invite à l'extase dans la saisie
ralité, qui se trouvent rejetées au profit de la source unique connue par mystique de I'lJn, au principe de la procession ; la conversion n'est pas
intuition et participation. Ce qui, chez Bergson, est l'équivalent de la nécessairement suivie d'une redescente vers l'existence temporelle,
participation et de la procession n'est plus une dégradation obligeant le comme chez Platon qui veut faire du philosophe le magistrat d'une cité
philosophe à s'attacher à la contemplation de I'unité en son origine ; aux lois fixes, images des nombres ; au contraire, Bergson et plus encore
I'unité du jaillissement primordial se conserve dans la continuité du Teilhard de Chardin font de I'intuition le point de départ d'une partici-
mouvement de la vie qui va se diversifiant à travers la matière ; la ma- pation réelle au devenir de la vie à travers I'humanité. Mais Pourtant' le
tière elle-même est comme un mouvement qui se défait ; l'intuition du caractère primordial du contenu moteur en toute image d'anticipation a
t*

6z IMAGINATIoN ET INVENTIoN

priori, malgré la fixité des archérypes, était latent chez Platon ; la phi-
losophie est aussi une connaissance des mixtes, de la dyade indéfinie, de
la génésis eis ousian, selon la métrétique philosophique des idées-nom-
bres. Aussi, cette doctrine philosophique riche en images a priori a-t-elle
pu devenir très naturellement l'inspiratrice de la plus haute école de
philosophie politique du monde antique, et le modèle des plus auda-
cieux des réformateurs. Les images a priori sont ftcondes, même et sur- [Link]ÈME PARTIE
tout lorsqu'elles se réinsèrent dans le monde comme des anticipations à
long terme, après la longue route tèn mahran hodon de la pensée
- -
philosophique. CONTENU COGNITIF DES IMAGES

IMAGE ET PERCEPTION

A. DONNÉES BIOLOGIQUES SUR LES FONCTTONS PERCEPTTVES

r. cerÉconrEs BIoLocIeuEs IRIMAIRES ET cATÉcoRIEs PsYcHIQUES


sEcoNDAIREs. nôrn DU MILIEU oRcANIsÉ EN TERRIToIRE

On peut considérer comme biologique la relation au milieu qui


s'efFectue selon les catégories primaires de valence et de signification ; la
première prise d'information que l'être vivant doit effectuer est celle qui
permet de répondre à des questions telles que o s'agit-il d'un prédateur,
d'une proie, d'un partenaire sexuel, d'un jeune de la même espèce... ? o.
À chacune de ces catégories de situation corresPond une mobilisation
définie du système d'action de I'organisme, donnant l'adaptation glo-
bale à une situation ainsi qualifiée ; ici, I'objet n'est Pas encore identifié
en tant qu'individuel, reconnu comme étant cet objet-ci, déjà saisi dans
I'expérience ; la catégorie informationnelle du biologique est celle de la
première adaptation dans un milieu qui n'est Pas encore organisé,
reconnu et classé, oùr par conséquent n'importe quoi peut apparaître
n'importe oir et n'importe quand ; c'est l'état d'alerte et de vigilance
qu'un être vivant est obligé de conserver hors de son territoire-
64 IMAGINATIoN ET INVENTIoN coNTENU cocNrrrF DEs IMAGES 65

Dans le territoire, c'est-à-dire dans un monde où il n'y a plus de 2. L'IMAGE coMME ANTrcrpATroN rvuÉoIATE DANS I'IDENTIFICITIoN
nouveauté selon les carégori€s vitales de I'attaque, de la défense, etc., Dn r'oB;nr. IMAGE ET coNcEPT
l'être vivant peut déployer une activiré proprement psychique, c'esr-à-
dire postérieure à I'identification de I'objet après ce premier dégros- Les éthologistes ont défini avec précision, au moyen d'expériences et
sissage qu'est le classement selon les catégories vitales. Il ne s'agit pas d'observations, des conduites de rype percepdf primaire où la prise de
d'opposer I'animal à I'homme, mais de situer la fréquence des conduites position par rapport au milieu ne peut attendre que l'information soit
de rype biologique ou psychique; or, plus I'organisation du milieu est complète ; il faut parler, c'est-à-dire commencer à agir, prendre une atti-
poussée, plus aussi la nécessité préalable d'efFectuer, dans les occurrences tude active et se rapprocher, ce qui est une véritable conjecture opéra-
de signaux, le dégrossissage préalable selon les catégories primitives est toire sur la nature possible de l'objet comme appartenant à I'une des
réduit ; après un très court repérage catégoriel, le champ est libre pour catégories auxquelles s'applique le système d'action de l'individu. Ainsi,
I'activité psychique, car il n'y a pas de doute sur la classe de l'objet. le Philanthe qui chasse les Abeilles domestiques n'a pas assez de capacité
Quand le système nerveux est moins développé, quand les possibilités de synthèse sensorielle et d'intégration de l'information prise à distance
de concentration plurisensorielle de l'information sont plus faibles, pour masser toute la prise d'information avant de commencer à se jeter
I'activité d'organisation primitive prend plus de place ; à la limite, on sur sa proie ; s'il attendait d'avoir réuni assez d'information pour atta-
peut supposer que les animaux ne peuvenr avoir d'activité propremenr quer à coup sfir, il manquerait toutes les occasions. Ici, la conduite est
psychique qu'à I'intérieur de leur territoire, er que ce territoire est perceptivo-motrice en ce sens qu'elle est faite de vagues successives de
d'autant moins vaste et fortement organisé que I'animal a moins de prises d'information et de réactions motrices qui modifient le rapport
capacités perceptives et de possibilités d'intégration. Ceci a pour consé- entre l'organisme et le milieu, rapprochant le Philanthe de I'Abeille et
quence, en particulier, que les résolutions de problèmes impliquant une lui permettant de mettre en æuvre un sens diftrent du précédent.
imagination inventive comme celle que I'homme déploie (détour, ins- Chaque vague de données sensorielles est le " releaser o (déclencheur)
truments) réussissent beaucoup mieux lorsqu'un animal se rrouve dans d'une réaction définie qui permet de recevoir une nouvelle vague
son territoire que lorsqu'il est dans une situation oùr il n'a pas pu d'informations fournies par un autre [Link]. À la fin de I'action, autant
organiser le milieu. On a noté, en particulier, que le Jaguar, capable de d'informations sont recueillies pour identifier I'objet que si la synthèse
grands détours compliqués quand il chasse, se monrre d'une grande sensorielle avait été possible à partir de la position primitive d'observa-
inertie quand on lui propose en captivité un problème qui se résoudrait tion, mais avec cette conduite perceptivo-motrice progressive, il n'est
aisément par un détour simple. C'est que, dans ce monde nouveau et pas possible d'éviter I'erreur, car l'insuffisance de I'information unisen-
inorganisé, il vit selon un régime biologique de perceptions, s'attendant sorielle des premières étapes, de la première surtout, laisse de grandes
à trouver des ennemis ou des proies, ou encore des partenaires, mais il chances d'erreur, par exemple 9 sur ro. Ces conduites sont cependant
ne voit pas les choses comme des objets permertanr des conduites intel- possibles et fëcondes selon leur logique d'erreurs et d'essais de plus en
ligentes. L'homme, d'ailleurs, agit de même, et ce que I'on nommait plus engagés, en fonction des erreurs évitées, parce que les premiers
jadis régression peut parfaitement se comprendre comme une mise en essais engagent relativement peu d'activité et sont parfaitement réver-
æuvre de catégories perceptives de type biologique, par suite de la sibles ; se rapprocher pour rien d'une proie possible, se cacher pour rien
nouveauté ou du caractère émouvant de la situation. Toute situation dans son terrier à la moindre alerte, ce sont des conduites qui se défont
entièrement nouvelle, toute rupture intense dans une situation normale, aussi rapidement qu'elles s'accomplissent, à la diffërence des actions
constituent une occasion de repriseà.2éro de la classification perceptive, consommatoires intervenant en fin d'opération, au contact direct de
qui commence par le dégrossissage selon les valences primaires. I'objet, après la perception massée ou après les étapes successives de
conduite d'approche.
Or, dans les conduites perceptivo-motrices progressives, le rôle des
images intra-perceptives est primordial : comme la perception n'est
donnée qu'en fin d'activité, au moment de la consommation, chaque
étape qui précède se fonde sur une ébauche de perception qui est préci-
66 IMAGINATIoN ET INVENTIoN coNTENU cocNITIF DEs IMAGEs 67

sément I'image ; l'image est I'anticipation de l'objet à rravers des carac- de l'école éthologique sur la perception du prédateur par les Oiseaux de
tères potentiels plus riches que la saisie de I'objet identifié ; I'objet basse-cour; pour que la réaction d'alarme intervienne, il faut non
volant qui déclenche I'approche du Philanthe peut être Abeille domes- seulement que le leurre présente le stimulus ( cou court >, mais encore
tique, Bourdon, Abeille sauvage... C'est une classe entière qui déclenche que le bec soit situé en avant, dans le sens du déplacement ; il y a donc
la poursuite ; ultérieurement, les apports des autres sens viendront liaison a priori, dans cette configuration, de la forme et du mouvement.
réduire cette anticipation riche de possibles, supposant la compatibilité Dans d'autres configurations, il y a liaison a priori de la couleur et du
primordiale nécessaire pour qu'une attitude effective de réponse soit <<pattern, de mouvement, par exemple dans les réactions de poursuite
amorcée et permette de continuer I'approche. Dans le cas de I'homme, so<uelle du papillon Eumenis Semele mâle. On peut citer encore la
il est possible de donner des exemples de ces images supposant une vaste combinaison gestaldsée d'attitude (tête levée), de forme (abdomen
compossibilité et amenant une attitude définie; quelque chose de gonflé) et de couleur (gris et non rouge) qui est l'image perceptive I
terrible, ou de menaçant, avant que I'on ait vu ce que c'est, comporte priori de l'Épinoche femelle pour le mâIe, amenant la nage caractéris-
une vaste compossibilité et amène une attitude, soit de fuite, soit de tique de la conduite de cour. Ces a priori gestaltisés sont habituellement
défense, soit de prise d'information prudente et détournée. L'impression organisés en série plus ou moins complexe, chaque configuration, au
qu'il se passe quelque chose, qu'un évènement important vient d'arriver cours d'une conduite comme la parade sexuelle, étant le signal qui
est la plus riche de toutes, bien qu'elle ne comporte aucune précision permet la séquence suivante ; mais, ce qui importe, c'est le caractère 4
informationnelle. Cet intérêt du nouveau arnenant un haut niveau de priori et gestaldsé de chacune des images permettant une séquence d'ac-
vigilance peut ensuite se diversifier selon des catégories définies : arrivée tion ; c'est cette configuration qui accueille les données sensorielles ; elle
de personnes amicales ou hostiles, bonne ou mauvaise nouvelle, sur- constitue la clef neurophysiologique de la réaction ; si les stimuli inci-
gissement d'une obligation... ; par vagues successives, la situation se dents n'ont pas les caractères correspondant à l'image, la réaction ne
referme sur I'identification d'un objet, avec laquelle commence I'activité peut avoir lieu. Si elles ne sont pas des concepts, ces configurations
proprement psychique. Un rassemblement autour d'un accident, une stables permettent à la perception d'être efficace et suivie d'action sélec-
émeute, la bousculade de gens qui fuient sont d'abord perçus de tive même quand elle ne s'adresse pas à un individu déterminé, mais
manière primitive, même par I'homme, quand le sujet esr dans une seulement à un représentant de l'espèce présentant les caractères requis
situation où les données sensorielles arrivent de manière nouvelle et (voir le cours sur I'Instinct de ry64-t96)' ; ces configurations sont
imprévue. donc, pour les conduites instinctives, des analogues des concepts pour
Les images apparaissent ainsi, sous forme d'anticipations perceptives les conduites plus élaborées fondées sur des apprentissages.
de potentialités, comme plus générales que les objets individuels. Faut-il
les considérer comme analogues aux concepts, et comme base des
3. CenecrÈREs PARTTCULTERS DES IMAGES DANS LES PERCEPTIONS
concepts ? Elles sont diftrentes des concepts en ce qu'elles sont des a
rNsrrNcrrvEs sELoN rns nspÈcrs. AspEcrs soclALrx
priori permettant I'insertion de l'être vivant dans son milieu, non pas les
résultats d'une expérience inductive, donc des constructions a posteriori L'éthologie a mieux analysé les o releasers, dans les conduites ani-
résumant I'expérience. Mais on peut les considérer comme la base de males que dans les conduites humaines, parce que les faits d'apprentis-
certains concepts qui sont en fait des images enrichies et précisées par sage jouent un rôle masquant dans les conduites humaines. Le type de
I'expérience, parfois en une seule fois (Prligung). En fait, ces catégories u figurations varie selon le sens dominant de chaque espèce ; pour les
priori de la perception sont une des bases des associations et évocations Oiseaux, il s'agit souvent de groupements de stimuli visuels, si précis
spontanées qui interviennent après la perception ; elles prolongent les que, sous forme de phanères, ils peuvent assurer l'évitement des croise-
images d'anticipation à long terme et s'insèrent dans la relation au ments entre variétés de la même espèce (cas des plumes colorées et
milieu même si les motivations sont moins fortes que celles qui per-
mettent aux images complètement pré-perceptives de s'exprimer. Les r. Le cours sur l'Instinct a paru dans le tome XVIII ft964-r96) du Bulletin de
images de classes sont gestaltisées, comme I'ont montré les expériences Psycbologie. (N. D. É.)
68 IMAGINATION ET INVENTION coNTENU cocNITIF DES IMAGES 69

arrangées en étendards que les Canards ont sous les ailes ; la cour du nées pour recevoir des formulations differentes quand elles intervien-
mâle comporte des battements d'ailes qui montrent ces groupements de nent dans les formes d'art ou les représentations magiques et religieuses.
plumes) ; les chants, les mouvements, peuvent aussi jouer le rôle de Tinbergen estime enfin que les déclencheurs des conduites instinc-
stimuli-clefs du comportement ; prédateurs, proies, parents, correspon- tives ne peuvent agir que dans une situation perceptive concrète ; Parti-
dent, pour un très grand nombre d'espèces, à des images intra-percep- culièrement, il existe une régulation des conduites qui intervient à
tives. Tinbergen suppose que la même fonction existe chez I'homme, trevers les changements de configuration que la situation concrète et
qui perçoit certaines allures et configurations ayant un sens pour les complète comporte ; une luffe, si elle est stimulée au début par la vision
conduites instinctives. Ainsi, il existe une configuration caractéristique de I'adversaire, est au contraire freinée dès que I'adversaire est vu à terre,
de l'enfant perçu par les parents (front bombé, menton effacé); cette blessé, sanglant ; la perception du sang versé inhibe très fortement
image se retrouve dans les ersatz animaux permettant de combler un I'agressivité ; elle correspond à une image instinctive. (Effectivement, on
besoin de satisfactions instinctives ; une femme qui n'a pas d'enfant, peut noter l'existence, au cours des combats entre animaux, d'attitudes
quand elle adopte des animaux, choisit ceux qui ont les caractères de de soumission ou d'abandon qui inhibent l'agressivité de l'adversaire,
I'image de I'enfant ; les poupées, fabriquées par les adultes, sont des même avant toute blessure.) Tinbergen estime que les guerres contem-
ersatz d'enfants ; l'enfant optimum, sélectionné pour les besoins de poraines sont devenues très meurtrières non seulement à cause de
I'industrie du film (jadis Shirley Temple) incarne I'image qui est le I'augmentation du pouvoir des armes, mais aussi parce que les armes
n releaser o des conduites instinctives. Un Oiseau à long bec pointu frappent au loin, sans qu'il soit possible d'avoir I'image des ennemis
n'appelle pas les sentiments maternels, tandis que le Moineau ou le blessés ou morts ; la situation est devenue boiteuse, car la stimulation
Rouge-gorge sont traités maternellement. On peut noter aussi que l'in- des conduites agressives se fait autant ou plus qu'avant par l'image de
dustrie du film réalise parfois des groupements, des condensations de I'adversaire, tandis que le frein instinctif du déploiement de la conduite
configurations perceptives (par exemple, I'image de la femme-enfant, agressive I'image du cadavre n'sxi51s plus. Parfois, les journalistes
ayant d'une part des caractères correspondant aux n releasers o sexuels,
- -
ou photographes de guerre jouent le rôle de capteurs de I'image inhi-
d'autre pan les traits de I'enfant). Ces condensations sont possibles parce bitrice ; au moment de la guerre de Corée, les journaux du monde
que chaque image, étant seulement une configuration, un groupement entier ont publié la photographie d'une petite coréenne de 4 ou 5 ans,
de traits, et non un objet déterminé, ne pose nullement de principe du pleurant sur le champ de bataille ses parents morts, toute seule au
tiers exclu. Shirley Temple, en plus de son allure de bébé optimum, milieu d'un terrain chaotique. Le même fait s'est produit en France
était sexualisée par des danses, des chants, des situations oùr elle était le assez récemment lorsqu'une petite fille nommée Delphine a été victime
partenaire d'adultes masculins. Brigitte Bardot, qui correspond à I'allure d'un attentat terroriste.
féminine optimum, est aussi, en certains de ses rôles, sinon I'enfant, En fonction du développement de chaque individu, les images intra-
tout au moins la o gamine o. Enfin, certaines circonstances collectives perceptives élémentaires apparaissent les unes après les autres, rendant
ont réalisé d'autres groupements, tels que celui du petit soldat, qui est à possible la perception des réalités avec un sens défini ; c'est ce que l'on
la fois l'enfant à protéger et le héros viril, le n poilu o. pourrait nommer la n conscience possible o de l'individu ; il ne s'agit pas
Les images biologiques correspondant aux conduites instinctives ici d'un développement perceptif ou intellectuel global, mais de la
sont-elles constantes pour une même espèce à travers le temps ? C'est capacité de saisir perceptivement le sens d'une situation ; ainsi, un en-
une question délicate, en particulier pour l'espèce humaine ; les n idoles fant, non encore éveillé sexuellement, pourra percwoir comme bataille la
schématiques o, rycladiques ou minoennes, manifestent une allure de la parade sexuelle des animaux. À la représentation d'une pièce de théâtre
femme qui n'est pas conforme aux canons des sociétés européennes classique, un enfant perçoit mal les situations qui se rapPortent aux
modernes. Les statuettes stéatopyges préhistoriques sont encore plus sentiments amoureux; ces scènes sont Pour lui sans structure, vides ; au
surprenantes ; on peut donc supposer que les images intervenant dans la contraire, une dispute comme celle du début du Cid, pour un modf
perception sont ou bien soumises à évolution, ou bien assez indétermi- d'injustice subie, est parfaitement saisie par un enfant jeune, parce que
les situations de compétition correspondent à sa relation au milieu.
70 IMAGINATION ET INVENTTON CoNTENU COGNITTF DES TMAGES 7t

La notion de conscience possible concerne bien la perception des L'existence d'images constituant les catégories primitives de la per-
situations selon un mode primitif pourtant, il est difficile d'en rendre ception, avant d'être affirmée de manière définitive et universelle, méri-
compte à partir des notions de gestaltisation définies par l'éthologie, car terait des recherches plus précises. En effet, il n'est guère douteux que
elle implique un aspect collectif : à une certaine époque et dans une des possibilités de qualifier d'emblée des groupements de stimuli selon
situation déterminée, un groupe défini est capable de saisir le sens de les catégories instinctives existent chez de nombreuses espèces, surtout
certaines situations, alors que d'autres situations n'ont pas de sens pour dans le registre de la sensibilité dominante de chaque espèce ; par exem-
lui. Par exemple, au moment de la Révolution russe, les paysans ont ple, chez le Vairon, il existe une substance, contenue dans le sang, qui se
saisi immédiatement le changement de propriété de la terre, mais non le répand dans I'eau dès que I'un des individus du groupe de Vairons est
fait que l'autorité politique n'était plus détenue par le Tsar ; la cons- blessé ; cette substance porte la terreur dans le groupe entier ; dès que les
cience possible agit comme un sélecteur d'informations incidentes, différents individus détectent sa présence dans I'eau, ils ont une réaction
accueillant certains traits, refusant d'autres traits ; dans la genèse des de fuite immédiate; il ne s'agit pas d'un dressage, d'un apprentissage.
mythes et Ia déformation des nouvelles, la propagation des rumeurs, la Le sens visuel étant dominant chez les Primates, des psychologues (en
conscience possible joue un rôle de premier plan ; ainsi, le Christia- particulier ceux de l'É,cole de la Forme) ont tenté de ffouver des struc-
nisme a été vu à Rome comme une religion initiatique qui faisait des tures visuelles jouant ce rôle de signal d'derte ou possédant un pouvoir
sacrifices humains de jeunes enfants, parce que cette conception cor- d'appel; un jeune Chimpanzé est effraÉ par une poupée dont les yeux
respondait à la représentâtion de cultes initiatiques réels dans certaines sont faits de boutons de bottines ; ce serait une structure visuelle
religions de pays éloignés ; la conscience possible est ici celle du ( non- < pithécophobogène n ; mais Guiraud critique cette interprétation, affir-
Romain o, mêlant tout ce qui est exotique et barbare. Naturellement, mant que la poupée effraye le jeune singe parce qu'elle est nouvelle dans
puisqu'il s'agit de représentations conscientes et appartenant par un son expérience, inattendue ; selon Guiraud, les structures innées servant
biais aux contenus culturels, on pourrait dire qu'il n'y a rien de biolo- de base à la perception ne pourraient atteindre un pareil degré de
gique dans ces manières de percevoir. Pourtant, elles sont bien primai- sélectivité et de précision, si toutefois elles existent. Il est effectivement
res, quoiqu'il s'agisse d'un primaire collectif ; elles se modifient selon les très difficile de dire quel est le degré de généralité (donc la richesse de
conditions collectives (sentiment du danger, pression dans le sens de potentialité en formes compossibles) que recèle une perception pri-
I'uniformité) et constituent la base des régulations psychosociales ; la maire. Y a-t-il une perception réellement primaire de I'effrayant, du
représentation de l'étranger, du déviant, est en fait une véritable percep- dangereux, ou bien les deux seules catégories primaires sont-elles celles
tion ; le socius est perçu immédiatement, de façon aussi primaire et aussi de la répulsion et de l'appel ? Mais la nouveauté est-elle répulsive ou
gestaltisée que le partenaire ou le parent nourricier ; I'idée que le attrayante ? Elle est répulsive comme danger possible, présence d'un
domaine des réalités sociales est celui des apprentissages tandis que les prédateur éventuel, mais elle est aussi attrayante comme présence pos-
catégories directement biologiques selon les instincts seraient spontanées sible d'un objet quelconque qui peut être proie ou partenaire, il paraît
est très théorique. Sur le plan des phénomènes, il y a des images intra- donc assez malaisé d'affirmer que le nouveau est par lui-même répulsif
perceptives qui ont un sens pour les situations psychosociales ; elles ne ou attrayant ; le nouveau est une catégorie qui contient en elle toutes les
sont pas moins spontanées et moins primaires que celles qui permettent possibilités de réactions ; la mobilisation préalable des réactions est l'état
l'adaptation primordiale aux situations de danger, de rapport aux de vigilance exaltée ; cet état, après la première vague de prise d'infor-
parents ou aux jeunes ; le visage humain vu de face, en tant que familier mation, pourra être aiguillé vers la mise en jeu du système d'action pour
ou inconnu, est sans doute une des premières perceptions gestaltisées de la fuite ou pour I'approche ; toutefois, cet état primaire absolu n'existe
I'enfant ; la valence de familiarité ou d'étrangeté est impliquée dans la que lorsque I'arrivée d'information est trop faible pour que la dicho-
saisie perceptive comme celle du prédateur ou de la proie. Ceci laisse tomisation en réactions de fuite ou d'approche soit possible I c'est
prévoir I'importance du caractère perceptif et primaire des stéréorypes fréquemment le cas pour le jeune, qui a des adaptations sensorielles im-
(clichés) culturels, avec les réactions qui leur correspondent. L'Homme parfaites ; la réponse est alors la vigilance, la curiosité. Mais en certains
est zoon politikon. cas les réactions orientées paraissent être imposées à l'organisme par la
çry,
i*
:

72 TMAGTNATTON ET rN'TENTrON
j
CONTENU COGNITIF DES IMAGES 7J

structure du stimulus ayant un sens immédiat ; une Tourterelle ayant ælon le régime progressif, un passage direct et abrupt à une activité
toujours vécu en cage réagit par la fuite à la présentation d'un Serpent, d'cxécution ; une telle réaction a formellement les caractères d'une
sans réaction préalable de vigilance ou de curiosité. De jeunes Singes ont réaction instinctive (réponse directe et immédiate à un stimulus confi-
des réactions d'effroi devant un être humain habillé de grands voiles gurationnel), mais elle n'est pas une véritable réaction instinctive, car
noirs correspondant à l'image du fantôme. Dans ces conditions, il est elle a commencé comme une perception de régime progressif et a dévié
difficile de dire si toute perception commence par des étapes très géné- vers une réaction spontanée, comme si l'image des compossibilités avait
rales telles que la réaction à la nouveauté, pour se dédoubler ensuite été confondue avec un déclencheur spécifique. Certains faits de délin-
selon un plan dichotomique en attitude de fuite ou d'approche, et quance paraissent bien pouvoir être interprétés selon ce schéma du
continuer ainsi jusqu'à l'activité de consommmation-exécution, ou bien passage brusque à l'activité d'exécution, particulièrement dans les cas où
si certaines perceptions commencent d'emblée par la réception d'un la préméditation intervient peu ; par analogie avec l'étude des procédés
signal déjà fortement orientant, sélectivement reçu sans apprentissage, et d'orpression, on pourrait dire qu'il s'agit d'anacoluthes du comporte-
entraînant une réaction définie appropriée, comme dans un fonctionne- mcnt; ainsi, voir une femme, comme première perception selon le
ment automatique. Il est probable que les deux modalités perceptives régime progressif, c'est se diriger vers une identification progressive qui
existent, avec une importance differente selon les espèces, et avec des aboutit à la reconnaissance de la personne, ou tout au moins à une
conséquences diftrentes pour I'introduction d'apprentissages, car la différenciation de type social et collectif (une jeune bourgeoise, une
réponse stéréotypée à un stimulus-clef manque de plasticité et d'adapta- élégante, une employée...); les attitudes possibles (salut, indiftrence)
bilité, parce qu'elle n'est pas progressive. apparaissent seulement comme conclusion de la perception progressive;
au contraire, l'intervention d'une séquence de comportement instinctif,
nôrr DE L'IMAGE INTRA-pERcEprIvE DANS LEs cHolx; vICTIMo- comme celui de cour, à partir de la simple perception de classe initiale,
4.
marque un saut brusque dans le régime de la perception, et n'est pas
LOGIE ET PSYCHOLOGIE DES PROFONDEURS
conforme aux normes collectives ; ce saut brusque est délictueux, et non
On pourrait dire, en résumé, que l'image, dans les perceptions pri- pas seulement inconvenant, s'il franchit les étapes des séquences ins-
maires de rype progressif, comportant des dichotomies successives, joue tinctives elles-mêmes, réversibles au début, et enchaîne directement l'ac-
un rôle de déclencheur d'attitudes et de sélecteur d'informations, mais tivité consommatoire (tentative de viol). Les disputes et les coups sont
non de déclencheur d'une activité de consommation ou d'exécution ; de même type et marquent la bifurcation des séquences progressives de
ceci expliquerait le caractère de large compatibilité des images, ne comportement vers des réactions instinctives.
comportânt point de logique du tiers exclu : ce sont les principes d'une Mais ce schéma général de I'anacoluthe de comportement reste trop
logique des classes comme système de compossibilité. Mais à côté de sommaire ; la bifurcation vers les activités brusques d'exécution n'est
cette image de compossibilités en régime de perception progressive, il probablement pas complètement aléatoire; on ne peut pas en rendre
faut faire une place à des configurations spécifiques ayant un sens compte en invoquant seulement I'impulsivité du sujet, son manque de
prédéterminé, et capables de déclencher directement une activité de contrôle des émotions. Il faut tenir compte aussi de la présence des
consommation ou d'exécution, comme la vision d'un Serpent par un stimuli configurationnels qui amorcent le court-circuit opératoire, et
Oiseau. induisent, partiellement au moins, le comportement du sujet; autre-
Cette fonction de déclencheur direct d'une réaction d'exécution est ment dit, les victimes sont en certains câs porteuses de n Patterns ) per-
d'autant plus effacée que les conduites fondées sur l'apprentissage rem- cepdfs qui stimulent telle ou telle catégorie de réactions instinctives,
placent plus complètement les conduites instinctives autonomes ; comme s'il y avait chez la victime un certain pouvoir d'appel des gestes
cependant, la coexistence dans le même être vivant des deux emplois de délictueux. Selon Mendelssohn, de Jérusalem, c'est la sffucture du cou-
I'image intra-perceptive (comme classe potentielle ou comme déclen- ple agresseur-victime qui explique les actes délictuetx, et non le délin-
cheur) peut être l'occasion de changements du régime de corrélation quant seul ; cet auteur préconise des mesures de prévention et de cure
entre perception et activité amenant, après une réception d'information s'adressant aux victimes, car les victimes possèdent un ( potentiel victi-
r r--

74 TMAGTNATTON ET TNVENTTON CoNTENU COGNITIF DES IMAGES 75

mal o qui stimule les agresseurs éventuels. Effectivement, il s'opère une rapport à ce savoir. L'information n'est plus en ce cas relative à la classe
certaine concentration de délits de même espèce sur certaines personnes ou à I'identité de l'objet, qui est le terme extrême de la prise d'informa-
(par exemple les tentatives de viol), ce qui permet de supposer que les tion selon les classes et le passage à la saisie diftrentielle, qu'on peut
victimes émettent une certaine information orientant les actes délic- nommer de niveau secondaire, proprement psychique.
tueux. Il faudrait cependant un supplément de recherches, avec une L'image intra-perceptive ,oue toujours le rôle du modèle, du
méthodologie rigoureuse, pour valider l'hypothèse de base de la victi < pattern, de plus grande généralité auquel est rapporté I'ensemble des

mologie. signaux incidents ; mais, dans une perception de rype secondaire, la


Szondi, dans un ordre de recherches voisin, également conjectural, diftrence entre les données sensorielles et I'image est interprétée comme
mais qui mérite d'être cité, a pensé que la perception permettait des un état de l'objet ; I'image est le système de compossibilité des états ;
choix correspondant à des pulsions très sélectives du sujet, pulsions qui I'information incidente intervient comme élément de décision dans
prédisposent à telle ou telle catégorie d'actes (par exemple, tendance à cette compossibilité. Enfin, comme I'objet peut évoluer pendant la
étrangler) ; I'interprétation théorique de Szondi s'appuie sur la distinc- perception elle-même, I'activité locale permet la sélection d'une infor-
tion des caractères dominants et des caractères récessifs ; elle aboutit, mation relative à cette variation actuelle ; cette fonction peut être nom-
dans la pratique, à I'usage de tests de choix de photographies de diffe- mée dérivation. Il convient d'étudier successivement l'identification de
rentes catégories de criminels ; la non-indifftrence à telle ou telle caté- I'objet, la prise d'information différentielle, enfin la dérivation ; ces trois
gorie de photographies indiquerait sélectivement I'existence dans le sujet activités sont de plus en plus fines et prolongent la prise d'information
d'une pulsion capable d'orienter sélectivement vers une catégorie définie progressive du régime primaire.
d'actes, en laissant toutefois la liberté des diverses sublimations sociale-
ment admises.
r. nôrn DE L'TMAGE INTRA-pERcEprrvE DANS L'IDENTIFICATIoN DE
La théorie de Szondi est contestée, mais elle présente formellement
L'oB;ET. coNsrANcE pERcEpTIVE ET ADAPTATIoN
l'intérêt d'une hypothèse audacieuse qui attribue le déterminisme des
choix personnels profonds à des perceptions complexes décelant chez les On nomme constance un effet général de la perception qui assure la
autres sujets des tendances qui ne s'expriment pas dans I'action quo- saisie des objets comme des faisceaux de propriétés absolues malgré les
tidienne et courante ; cette hypothèse se comprend mieux si I'on admet rapports variables et changeants qu'ils entretiennent avec le sujet au
une structure de la personnalité en couches et niveaux (psychologie des cours de leurs déplacements et malgré les changements de conditions de
profondeurs) ; les tests projectifs de perception prennent un relief milieu (éclairement, proximité d'autres objets, angle sous lequel I'objet
intense dans la perspective de la théorie des pulsions de Szondi. est vu). Le principe de constance se décompose en plusieurs aspects
particuliers, par exemple celui de la constance des formes ; un objet cir-
culaire continue à être perçu comme circulaire même si le plan du cercle
n'est pas perpendiculaire au rayon visuel ; cependant, la constance des
B. ROLE DE L IMAGE [Link] DANS I-A PRTSE formes a des limites ; quand le plan du cercle est presque parallèle aux
D'INpoRMATIoN rayons visuels, la constance peut être en défaut ; il existe une constance
des couleurs, une constances des tailles, une constance des degrés de
gris, etc. En chaque catégorie, la constance a des limites ; par exemple,
Quand les perceptions de type instinctif n'ont pas lieu d'exister, par la constance des couleurs se maintient malgré les changements de
exemple quand la réception d'informations se fait dans un territoire où composition chromatique de l'éclairage, tant qu'il s'agit d'un spectre
l'objet est identifié et où les domaines d'apparition de chaque catégorie continu de radiations dans le visible, même si la température de couleur
de données se trouvent déjà classés et ordonnés, l'activité locale du sujet de la source varie dans de larges limites (de celle du Soleil, vers 6yoo" K,
est avant tout différentielle, ce qui veut dire que le signal utile est à celle de la flamme d'une bougie). Par contre, les couleurs sont altérées
I'indice de la diftrence entre ce que I'on sait déjà de I'objet (quiddité, si la structure du spectre de radiations devient discontinue, comme c'est
formes, dimensions, couleurs) et ce qui est effectivement nouveau par
CoNTENU COGNITIF DES IMAGES 77
76 TMAGTNATTON ET INVENTION

le cas avec les sources électroluminescentes à vapeur de mercure. Très paraît plus gros que les rails fixés aux traverses. Inversement, des objets
généralement, pour étudier la constance percePtive, on fait appel à la de maison, mis à I'extérieur, paraissent plus petits ; pendant la guerre,
perception réduite, c'est-à-dire à une situation de l'objet où le champ les maisons éventrées laissaient voir à la lumière du jour et à l'extérieur
dimensionnel (ou qualitatif) est limité; par exemple, la vision à travers des meubles, des papiers peints : tout cela paraissait different de ce que
une lunette de visée, qui découpe une petite plage sans entourage, per- l'on voit quand on pénètre dans un appartement, et très sale sous la
met de saisir un objet en vision réduite. L'activité PercePtive, relative- lumière du soleil.
ment à la constance, est comparable à un calcul implicite rapide de La fonction perceptive de constance implique la mise en jeu d'une
l'échelon dimensionnel ou chromatique, donc de la situation sur un activité d'anticipation à court terme comParable à celle des servo-
continuum, d'un objet connu. L'information reçue est comparée à ce mécanismes et des prédicteurs qui assurent la poursuite des objets en
< pattern, de situation sur un continuum ; c'est par raPPort à ce masque pointage automatique ; elle comporte des postulats relatifs à un type
prédéterminé, actuellement anticipé, que les signaux incidents sont déterminé d'objets, et pouvant être modifiés par l'éducation ; ainsi,
reçus et interprétés comme donnant connaissance d'une personne grande pour presque tous les objets mobiles d'abord détectés par le son, la
ou petite, en fonction de la distance et des objets qui I'entourent. Si les recherche visuelle est dirigée vers le point de I'espace où I'objet paraît
conditions imposent spontanément une percePdon réduite (par exemple émettre un son ; objet sonore et objet visuel sont supPosés être en
lorsqu'une personne apparaît au sommet d'une falaise, sans objets de coincidence spadale ; mais avec les avions rapides, cefte anticipation à
dimension connue dans I'entourage immédiat), la perception de la taille court terme est déçue : visuellement l'avion est en avant du point d'oùr
reste aléatoire ; on ne saurait s'il s'agit d'un adulte ou d'un enfant, sans provient le son, pârce que le son qui arrive en ce moment-ci est celui
le rapport intrinsèque de la dimension de la tête par rapport à la qui a été émis par I'avion une ou deux secondes plus tôt; au bout de
dimension du corps. L'image, ici, est comme un objet virtuel dont quelques essais, I'anticipation est réadaptée, quand on entend le son
I'apparition en tel ou tel lieu est anticipée à partir de I'entourage, d'un avion à réaction au-dessus de la tête, on cherche à le voir plus loin ;
anticipée sur le continuum de la taille, de la couleur, de la forme ; I'image intra-perceptive de l'avion à réaction tient compte du décalage
quand I'objet apparaît, c'est par rapport à ces images qu'il est saisi ; la entre la localisation sonore et la localisation visuelle. La constance au
réception est donc, déjà en ce cas, differentielle, comparative. S'il s'agit sens habituel du terme est un cas Particulier de I'activité d'anticipation à
d'un unique objet qui se déplace, I'anticipation imaginaire des change- court terme permettant I'identification de l'objet et la réception perma-
ments de ses dimensions et aspects permet, si les données perceptives nente des signaux permettant de le suivre; l'image supPose donc un
cadrent avec ces anticipations, de saisir I'objet comme constant. code de ffansformation de l'objet, une formule de potentialité permet-
La constance, impliquant activité d'anticipation, production d'ima- tant de prévoir les transformations des signaux reçus en fonction de
ges, contient réftrence à I'expérience, et n'est pas universelle ; il y a des l'entourage et de l'action en cours.
univers de constance pour un objet déterminé, c'est-à-dire des rypes
d'entourage permettant I'anticipation dimensionnelle et I'activité com- 2. L'TMAGE DANS LA pERcEprIoN plrpÉnnNTTELLE
parative. Entre deux univers de cette espèce, il peut exister une disconti-
nuité d'ordre de grandeur provoquant, quand l'objet sort de son Quand, par le jeu de la constance, les données sensorielles sont
reçues de manière stable et normalisée, le schème de I'objet constituant
entourage habituel, une impression de non-constance (agrandissement,
son image en tant que système de compossibilités intrinsèques Permet la
rapetissement, couleurs changées...). L'univers des toits n'est pas celui
perception de l'état actuel comme une figure sur le fond des compos-
de I'intérieur des maisons; une poterie de cheminée, posée dans un
sibles intrinsèques. Ainsi, un homme que I'on connaît, identifié malgré
escalier, paraît énorme, de taille nettement supérieure à celle des autres
la distance, le mouvement, I'entourage, l'éclairement, apparaît secondai-
qui sont sur les massifs de cheminées ; c'est qu'il n'y a pas d'image des
rement comme fatigué, gai, tendu... La sensibilité à l'état demande une
poteries de cheminées dans les maisons. Un isolateur de ligne téléphoni-
image perceptive riche et précise. Ce que I'on nomme u intuition ) ou
que, posé sur une table, paraît beaucoup plus gros que sur le poteau ; un
o pressentiment )), comme celui d'une mère qui saisit avant le médecin
morceau de rail de chemin de fer, pris comme enclume dans un atelier,
que son enfant est malade, qu'il n couve quelque chose )' peut être attri-
78 rMAcrNATroN ET nwENTroN CoNTENU COGNTTTF DES rMAGËS 79

bué à la richesse de I'image de la compossibilité des états de I'enfant que sans compter,il voit qu'il manque une ou plusieurs bêtes ; pourtant, il
seule la mère possède ; le médecin ne peut comparer cet enfant qu'à ne pourrait pas compter mentalement ses moutons au moyen de
d'autres enfants du même âge, et l'image tirée inductivement de I'expé- l'image ; cette image ne joue son rôle que dans la perception, et c'est le
rience d'autres enfants du même âge (il s'agit d'ailleurs plutôt d'un décadrage entre I'image et les données de la percepdon qui apparaît avec
concept) ne peut pas être aussi bien adaptée à la perception diftrentielle netteté ; il n'y a pas de représentation indépendante de I'image comme
que celle qui vient des différents états de cet enfant lui-même, organisée réalité énumérable et manipulable. Par exemple, un cas souvent cité est
en système de n masques o, de clichés auxquels est comparée la manière celui de l'image des colonnes du Panthéon; l'image mentale ne
d'être actuelle. Les personnes qui ont longtemps veillé un malade savent permettrait pas de compter les colonnes, mais elle rendrait sensible un
percevoir avec une grande finesse le moment où son état s'améliore ou changement s'il était possible de modifier en une seule nuit le nombre
bien, au contraire, se détériore ; c'est qu'elles ont pu former un schème des colonnes de cet édifice; un grand nombre d'images mentales, en
interne qui permet de percevoir l'état actuel par rapport au modèle particulier celles des voyants, présentent ce caractère de masque non-
particulier du sujet. Cette dimension de l'individuel comme système de détaillable, non-manipulable, et par conséquent non-descriptible ; sans
compossibilité d'un certain nombre d'états liés entre eux se trouve la présence de I'objet perçu, ces images restent des schèmes, des ten-
illustrée et mise en valeur par la méthode clinique d'observation, dont dances qui donnent au sujet une impression définie, mais elles ne peu-
l'essence est de dwelopper chez I'observateur une représentation concrète vent remplacer I'objet; en fait, elles sont un mode d'accueil de I'objet,
du sujet, assez fine pour servir de base à une perception de l'état actuel une anticipation à court terme de ses états possibles, qui permet au
dans la signification qu'il prend pour le sujet. Cette représentation sujet, après identification de I'objet, d'avoir une perception de son état.
concrète est une image. Le mot d'intuition est souvent employé quand la perception d'un
La perception difftrentielle des états de l'objet ne s'adresse d'ailleurs état implique que le sujet tienne compte d'un grand nombre de données
pas seulement à un être humain ; elle apparaît aussi dans les techniques à la fois, sans se livrer à aucune opération discursive et à aucune explo-
et plus généralement dans I'intuition du connaisseur assez familiarisé retion ; c'est ce que Pascal nomme le cæur, répondant aux problèmes à
avec une réalité organisée pour connaître concrètement la compossibilité résoudre qui comportent un très grand nombre de principes très sub-
de tous ses états ; cette perception déborde parfois sur l'état actuel, tils ; la disposition de difftrentes personnes dans une salle, la diversité de
comme I'intuition de la mère devant son enfant qui commence à être leurs conditions, la nécessité de les saluer sans froisser personne et sans
malade ; un amateur de montagne est plus capable qu'un profane de oublier de saluer d'abord les personnages les plus importants, voilà des
percevoir l'état qui précède un orage, une chute de neige ; parfois même exemples d'application de I'esprit de finesse ; l'esprit de géométrie ne
le pressentiment d'une avalanche peut précéder l'événement qui paraît pourrait résoudre ces problèmes en un temps assez court, carla mise en
aléatoire et imprévisible. Ce genre de perception de l'état demande une équation de ces ordres préftrentiels interftrant avec une topologie com-
connaissance singulière du lieu en tous ses détails ; il faut que le lieu soit plexe serait fort ardue. Mais en fait, il s'agit de la perception d'un état ;
devenu un territoire, et non pas seulement un champ d'activité ; c'est pour pouvoir résoudre le problème de l'esprit de finesse, il faut avoir
pourquoi les animaux qui habitent un territoire défini sont souvent les une image assez précise de cette société pour qu'elle puisse être vue non
premiers à percevoir un changement irréversible, un état alarmant ; comme une pluralité discrète de personnes, mais comme un véritable
avant l'éruption de la Montagne Pelée, on a vu les Serpents quitter en organisme dans telle ou telle attitude, contracté, étiré, étalé... Le mode
masse le lieu où allait se produire le cataclysme et aller se noyer dans la opératoire découle naturellement de cette perception d'état ; l'esprit de
mer. Les réactions des Oiseaux ou des Insectes sont parfois utilisées pour finesse habite celui qui possède déjà une image de l'organisme qu'il
prédire le temps par les personnes qui les ont longuement observées ; ces aborde. Le bon président de séance perçoit l'état de I'assemblée comme
réactions sont appropriées à l'état perçu de I'ensemble de l'atmosphère, on saisit les attitudes successives d'une bête ; un orateur a aussi une
de I'humidité, de la lumière. perception d'état de son public, lorsqu'il le connaît bien ; Pourtant,
Dans le cas de la perception différentielle, I'image qui sert de fond à l'image qui permet cette perception ne serait pas assez mobilisable pour
la perception est comparable à celle qu'un berger a de son troupeau ;
8o IMAGINATIoN ET INVENTIoN coNTENU cocNITIF DEs IMAGES 8r

permettre l'énumération, après la réunion, de tous les présents ; I'image dans le sujet. On pourrait dire que I'image interne des rythmes et des
seule est aussi obscure que la perception sans le secours de l'image. régularités neutralise les occurrences de signaux, en tant que porteurs de
Ce rôle joué par I'image intra-perceptive permet de rendre compte nouveauté possible, contenu de réception psychique. Tout un ensemble
la
de capacité énorme de réception sensorielle d'information, alors que de phénomènes d'habitudes, au sens où I'on entend le mot d'habitude
la faculté d'appréhension attentive d'éléments discrets et nouveaux est quand il s'agit d'une adaptation diminuant la vigilance, aPPartient à
limitée à quelques unités binaires par seconde ; à quoi servent les mil- cette genèse de modèles de neutralisation des occurrences Perceptives ;
lions de points distincts que la vue peut recueillir en un court laps de on s'adapte au passage régulier des trains la nuit, au bruit des machines,
temps ? ils alimentent précisément cette activité réceptrice diftren- etc., par contre, une irrégularité dans le régime des signaux incidents
tielle, qui- reçoit les données extérieures comme on corrige des réponses déclenche une véritable réception psychique, qu'il s'agisse d'une occur-
codées en appliquant une grille ; seules les erreurs, c'est-à-dire les non- rence surnuméraire ou d'une absence, assez forte pour éveiller un sujet
coïncidences entre l'image (jouant le rôle normatif de la grille) et les endormi. (On peut citer aussi I'exemple ancien du tic-tac du moulin.)
données actuelles incidentes (les réponses), sont transmises au véritable L'efficacité de ces masques subjectifs des incidences est telle qu'elle peut,
récepteur, au sujet de la perception. lorsqu'elle porte à faux, créer des illusions PercePtives intenses ; dans
Si les données sensorielles sont trop pauvres pour équilibrer l'image, I'expérience du mouvement consécutif visuel, l'arrêt de la courroie raÉe
mais sufÊsantes cependant pour la susciter, c'est I'image qui structure le ou du disque porteur de spirale crée un effet consécutif de mouvement
message reçu par le sujet; tel est le phénomène de la boule de cristal, où illusoire, en sens inverse du mouvement primaire; cet effet peut d'ail-
les reflets suscitent les images, mais ne les saturent pas, car ils sont plus lcurs se produire sur n'importe quel fond (par exemple un visage humain),
pauvres que les images, moins précis qu'elles ; une personne vue à tra- pourvu qu'il porte quelques amorces de structure, quelques détails. En
vers le brouillard, ou dans la pénombre, est ( comme un fantôme, ce cas, l'image interne du mouvement reçu, jouant le rôle d'un négatif
parce que les données sensorielles sont juste suffisantes pour susciter des Cinématique des occurrences perceptives, possède une certaine inertie ; il
images ; une photographie floue, un tableau seulement esquissé peuvent faut à peu près zo secondes pour la constituer pleinement, et, quand le
avoir une force d'évocation plus grande que des æuvres précises et tnouvement primaire cesse, le négatif des signaux externes continue à
achevées ; le caractère mystérieux de la Joconde, et de tous les tableaux agir pendant plusieurs secondes ; comme rien ne lui fait équilibre, il
qui paraissent regarder le spectateur, ne viendrait-il pas d'une certaine cause, par effet diftrentiel et dérivation, une impression illusoire de
imprécision mêlée à des traits qui appellent les images mentales ? Un mouvement inverse du mouvement primaire. Ce sont les mêmes images
grand nombre d'arts utilisent la suggestion, qui est essentiellement un d'incidences régulières qui permettent de receuoir les accélérations et les
appel d'images avec des données perceptives inachevées, moins riches ralentissements comme réalité nouvelle sur un fond de mouvement déjà
que les images. donné ; la perception fonctionne en ce cas comme un comparateur qui
envoie à la réception proprement psychique les signaux de dérivation.
L'image est asservie aux incidences, mais avec un retard, nécessaire et
3. nôrr DE L'IMAGE DANS I'ADArTATIoN AU CHANGEMENT. pERcEp-
essentiel pour que la comparaison puisse s'effèctuer. C'est ce retard qui
TroN DE r-a. nÉRrveuoN
permet à I'image de surgir sous forme de signal différentiel envoyé illu-
On peut assister à une mise au point de I'activité réceptrice pendant soirement à la réception psychique, quand la variation des occurrences
la perception elle-même, lorsque les données apportées par les signaux perceptives est trop rapide ; un arrêt brusque du bruit fait percevoir le
incidents présentent une régularité, par exemple une loi d'occurrence silence comme un véritable signal positif, sous forme d'un coup d'arrêt
itérative ; en ce cas, après quelques secondes d'adaptation, les rythmes et du bruit. Seules les occurrences complètement aléatoires ne Peuvent être
variations continues font partie du système d'accueil des signaux inci- neutralisées par l'image, auxiliaire de la perception.
dents, et seuls les décadrages par rapport à ces modèles sont effective-
ment perçus au sens propre du terme, c'est-à-dire saisis comme nou-
veaux et capables de déclencher une attitude nouvelle ou une action
8z IMAGINATIoN ET INvENTIoN coNTENU cocNrrrF DEs TMAGEs 83

C. L,IMAGE INTRA-PERCEPTIVE DANS I-A PERCEPTION DES Si les déformations perceptives proviennent de l'introduction de
forces imaginaires dans la conûguration des objets, et non d'effets pro-
FORMES. TMAGES CÉOVIÉTRIQUES
prement optico-géométriques, on doit découvrir une diftrence entre les
illusions perceptives produites avec un matériel non-significatif et celles
r. coNTouR suBJEcrIF ET IMAGE essoclÉn que produit un matériel significatif ayant les mêmes propriétés géo-
métriques. C'est ainsi que I'illusion de Poggendorf a été montée par
L'existence d'images intra-perceptives a été découverte au cours des Filhene en version significative ; la bande venicale à bords parallèles
études sur la perception visudle des formes, et mise en lumièrer parti- devient un frt de colonne antique dans un décor de ruines, et l'oblique
culièrement, par Schumann, dans I'expérience du contour subjectif (voir interceptée est une corde que tendent deux diables. Éliane Vurpillot a
le cours sur la Perception, dans le Bulletin d'e Psychologie de mai t965, égdement comparé différents montages de l'illusion de Poggendorf en
'Woodworth emploie pour désigner cette catégorie
p. n84 et suivantes) '. version non-significative ou en version significative ; ici encore, I'obli-
de phénomènes perceptifs l'expression d'u image attachée o, considérée que devient une corde ou un filin tendu sur une poulie par un ouvrier
comme étant d'origine purement centrale. qui soulève un sac. Piéron a proposé que l'on monte cette configuration
Des effets, centraux et psychologiques, non périphériques, interve- dans un ensemble non seulement significatif mais concret et réel, par
nant comme un pouvoir de modification des dimensions et des rapports exemple avec un homme tirant l'eau du puits au moyen d'une corde
des sous-ensembles perceptifs, correspondent bien à la théorie dynami- passant derrière une planche. Effectivement, c'est bien dans ce sens qu'il
que de Lipps G8gù, qui nomme Einfthlung (empathie) cette introduc- faudrait conduire la recherche si l'on veut détecter et mesurer avec
tion dans I'objet perçu d'une tendance, éprouvée par le sujet en présence précision et objectivité I'influence sur la perception de I'imaginaire
du spectacle des choses, et introduite dans les objets, où elle Provoque actuel ; dans un grand nombre d'expériences sur des représentations
élargissement, rétrécissement, élévation, contraction, expansion de I'une géométriques ou des maquettes réalistes, il se produit un changement
des parties par rapport aux autres. L'objet se modifie dans la représen- d'ordre de grandeur de l'objet perçu lorsqu'on passe de la version non-
tation perceptive de manière conforme à la tendance implicitement significative, n peinture muette sur un tableau o, à la version significa-
introduite par le sujet. Les architectes constructeurs de vastes monu- tive, qui est le symbole graphique de réalités de grande taille comme un
ments (temples, théâtres) corrigent d'emblée les lignes, les espacements, monument ou des êtres humains; il est malaisé en ce cas d'éviter les
les dimensions, pour que ces déformations induites par le sujet soient interftrences venant de I'adaptation perceptive à l'échelle du phéno-
harmonieusement compensées ; c'est pour cette raison que les colonnes mène perçu (effets de perspective, représentation du schéma corporel
des temples ne sont ni parallèles ni également espacées, et que les vastes dans la situation...). Pour faire des expériences concluantes sur ces effets
plans horizontaux sont affectés d'une certaine courbure, comPensant dc I'image intra-perceptive, il faudrait que les figures géométriques non
d'avance la déformation perceptive qui les ferait paraître gauches. Selon significatives aient la même taille que les figures significatives réelles,
Lipps, un carré, primitivement isolé, puis inséré dans une pile de rectan- c'est-à-dire celle des portes, des barrières, des colonnes qui constituent
gles et de carrés verticalement superPosés où il apparaît comme une les éléments significatifs. On arriverait peut-être à montrer que les effets
pierre supportant le poids de tout l'édifice, manifeste une déformation de l'Einf;hlung ne sont nullement exceptionnels ou rares, et qu'il existe,
qui exagère sa dimension vefticale, au point que le carcé apparaît comme sinon un animisme implicite, tout au moins un organicisme latent de la
un rectangle quand il est vu dans la situation d'une pierre qui supporte perception qui suppose des tensions, des forces, des résistances, des
du poids ; cet effet, expliqué selon la théorie del'Einf)hlung, serait causé actions dans les formes des choses.
par la force verticale de réaction élastique que le sujet imagine dans la On pourrait peut-être en effet résumer aussi bien les phénomènes de
pierre. contours subjectifs que ceux del'Einfihlungen disant que le sujet de la
perception a tendance à saisir dans les configurations du réel des sous-
ensembles ayant non seulement la taille moyenne de I'organisme humain
r. Voir G. Simondon, Cours sur h Perception (ry64-ry6), Chatou, La Transparence,
zoo6, p.216 s4. (N. D. É.)
vivant, mais encore les propriétés de base de tous les organismes, c'est-à-
8+ TMAGTNATToN ET rNvENTroN coNTENU cocNITIF DES IMAGES 8y

dire la capacité de se mouvoir, la polarité, I'orientation des mouvements bilités, impliquant changements spontanés au cours de la perception qui
et du schéma corporel. Les groupements percepdfs ne se font Pas au ee prolonge, peuvent apparaître, c'est que la potentialisation continue à
hasard, ni non plus en vertu des seules symétries et des seuls équilibres s'accomplir pendant la perception elle-même ; autrement dit, le régime
géométriques ; un contour enveloppe un sous-ensemble qui pourrait de la perception comportant des configurations réversibles est formelle-
être un organisme vivant, se mouvoir en bloc, tendre tout entier dans le ment semblable à celui d'un basculeur, qui bascule de lui-même lorsque le
même sens ; il n'y a pas de contour subjectif quand les détails à grouper condensateur gouvernant l'élément inactif atteint la diftrence de
n'existent pas ou ne sont pas apparents. Contrairement à I'erreur habi- potentiel convenable pour que cet élément devienne conducteur.
tuelle des amateurs de technique photographique en grandes masses vio- Les réversibilités apparaissent particulièrement avec les figures géo-
lentes et contrastées, ce n'est pas l'opposition toute simple des blancs et nrétriques pouvant être vues selon une perspective spatiale, comme
des noirs qui découpe des régions dans un ensemble ; il faut aussi de la I'escalier de Schrôder; comme il n'y a pas de lignes de fuite, le point de
précision, du n piqué o dans la vue prise pour que des ensembles se vue subjectif est tantôt au-dessus de I'escalier, tantôt au-dessous ; au
détachent ; un aft totalitaire d'oppositions violentes, anéantissant les moment du basculement perceptif, un saut brusque fait passer de l'une
détails par un développement et un tirage n durs r, donne I'impression des configurations à l'autre. Le même phénomène se produit avec la
d'un dessin à l'encre de Chine, mais ne présente pas réellement I'effet de croix de Rubin, ensemble de deux croix de Malte imbriquées, l'une en
masses de la réalité. Un contour est la frontière active d'une population arcs de cercle, I'autre en rayons ; quand I'une est figure, I'autre est fond
d'éléments, d'une république de détails ; elle a un sens fonctionnel comme et paraît se prolonger sous la figure. Les inversions se font d'elles-
le tégument d'un organisme par rapport aux organes qu'il recouvre et mêmes, mais elles peuvent aussi être induites par I'attention volontaire,
dont il manifeste la pluralité groupée. L'Einf:ihlung pevt être rapprochée au moins en une certaine mesure, ce qui montre que l'équilibre figure-
de ces effets de saisie de sous-ensembles organisés et organiques comme fond n'est pas assimilable à un équilibre stable. Ce qui correspondrait à
intermédiaires entre l'ordre élémentaire des microstructures et l'ordre l'équilibre stable, ici, ce serait l'état dégradé d'une configuration désor-
des configurations d'ensemble ; percevoir une corde comme droite parce donnée oir se mélangeraient simultanément, en se superposant l'un à
qu'elle est tendue par une force, c'est se mettre soi-même comme orga- I'autre, les divers types possibles de configurations perceptibles.
nisme à la place de cette corde ; c'est faire de la corde le prolongement
du bras, ou I'imaginer comme le corps qui s'étire dans I'effort de ten- L'ruecE coMME srNGUr-ARrrÉ ou svsrÈME pRrvILÉcIÉ os coMpA-
3.
sion, se dilate pour soulever un fardeau. L'ordre de grandeur des contours pERcEprrvE ENTRE oRDREs DE GRANDEUR
flsrtrrÉ
et des images attachées est le même que celui oir se manifestent les effets
habituels de l'Eiffihlung parce qu'il correspond à une des catégories les Il est possible de redonner un sens au principe d'isomorphisme de la
plus primaires de la perception, la rencontre de répondants vivants du Psychologie de la Forme en I'appliquant au niveau intermédiaire et
sujet dans l'univers. De semblables groupements en unités organiques moyen d'ordre de grandeur des réalités perçues ; ce qui fait image, dans
sont possibles avec des sons, par exemple à partir d'un bruit blanc offrant, un ensemble perceptif ce n'est ni les microstructures ni les configura-
à cause de son caractère aléatoire, des chances multiples de structuration dons d'ensemble, si parfaites et géométriques qu'elles soient, mais la
subjective. correspondance, la compadbilité, toujours précaire et tendue, entre I'or-
dre moléculaire et I'ordre solaire des réalités. Ainsi, la n bonne forme o
2. LEs nÉvpnsrsrrrrÉs des nids d'abeilles correspond à un système de compadbilité, rare et
précieux, entre les alvéoles individualisées et le rayon qui les groupe,
Un deuxième argument important en faveur du caractère métastable d'une part grâce à la structure hexagonale, d'autre part en raison du
des équilibres perceptifs est l'existence de réversibilités ; ces effets de mode d'adossement des cellules les unes contres les autres par l'imbri-
réversibilité ne seraient guère concevables si I'on supposait que la per- cation des fonds ; c'est la formule du maximum de contenance et de
ception définitive correspond à l'état le plus probable, au minimum solidité avec le minimum de cire employée; il s'agit d'un équilibre, en
d'énergie potentielle du système, donc à un état dégradé. Si des réversi- un certain sens, mais de cet équilibre particulier et rare que réalisent les
!
X

86 IMAGINATIoN ET INVENTIoN coNTENU cocNrrrF DES TMAGEs 87

inventions humaines, ou bien les compatibilités d'organes dans un corps certaine formule singulière qui caractérise chaque personne en tenant
vivant, ou encore les æuvres d'art qui instituent une harmonie entre la compte de certains aspects accidentels. Dans I'existence et dans les
structure de chacun des éléments et celle du tout ; cet équilibre, gagné diverses situations, ce qui est prégnant, c'est la source de nouveauté qui
sur la menace du désordre et du chaos, n'est évidemment pas le même fait piège pour une action continue (scandale signifie u piège ,) ; c'est
que celui qui, au terme de I'amortissement de toutes les oscillations par I'imprévisible qui s'impose et devient figural sur le fond des régularités.
dégradation de l'énergie, donne la surface plane et horizontale des eaux Il est vrai pourtant qu'en certains cas les régularités sont éminem-
ou la surface sphérique de la goutte en suspension dans un liquide ment remarquables et deviennent prégnantes, mais ces cas sont précisé-
isotonique ; ce qui, cependant, rattache ces structures de systèmes en ment ceux oir I'apparition d'une régularité sur un fond de chaos ou de
état stable aux formes prégnantes (ligne droite, sphère), c'est que sous confusion aléatoire est une singularité qui marque que I'on change de
certains aspects ils réalisent des minima dimensionnels, comme la ligne domaine ; elle cause un état d'alerte et un sursaut de la vigilance comme
droite qui est le plus court chemin d'un point à un autre, ou la sphère un véritable signal de changement de régime ou d'imminence d'une
qui est la plus petite surface permettant d'enfermer un volume déter- rencontre; les cercles parfaits et les carrés, les triangles sont rares dans la
miné; ces minima deviennent des optima, non en tant que systèmes nature sauvage. Si, au milieu d'une lande et de terres inhabitées, on
dont l'énergie est dégradée, mais quand ils sont pris comme solutions rencontre tout à coup un cercle bien découpé sur le sol, cette forme est
d'un problème, donc quand, au lieu d'être la formule du système d'en- prégnante et saute aux yeux; elle est nouvelle en ce lieu, rare et impré-
semble, ils sont des moyens, des sous-ensembles apparaissant comme visible : elle indique que I'Homme a passé par là, et qu'on se trouve sur
jouant un rôle de médiateurs et d'intermédiaires, entre une configura- un fond de hutte préhistorique ou sur quelque trace d'une activité
tion plus vaste et une matière élémentaire ; la forme sphérique est une humaine plus récente, comme les fondations d'une tour de guet. Les
bonne forme quand c'est une structure intermédiaire telle que la citerne, formes géométriques sont habituellement artificielles ; leur rencontre est
le ballon, I'ampoule en verre mince qui enferme un filament et le sous- prégnante dans la nature sauvage ; ce ne sont pas les formes elles-mêmes
trait à I'action de I'atmosphère ; le bathyscaphe, par exemple, est I'enve- qui sont prégnantes, mais leur présence insolite comme signal, source
loppe d'un univers au sein d'un autre univers ; il est fonctionnellement possible d'information, occurrence d'originalité. Même produites par la
le système de compatibilité entre deux milieux inclus I'un dans I'autre. nature, comme un cercle de champignons, elles sont interprétées au
Le cas des figures géométriques comme images prégnantes ne signifie moyen de croyances légendaires, et deviennent les cercles des fees ou les
donc pas que la prégnance s'attache aux états d'équilibre stable et aux pas de danse des sorcières ; dues à l'érosion, les n cheminées des ftes ,
formes les plus probables d'après les lois du hasard, car il y a des cas où qui se dressent sur les sols friables recouverts de grosses pierres plates
les formes géométriques sont au contraire des solutions d'exception au surprennent par la finesse de leurs lignes verticales et minces, au milieu
problème de maxima et de minima que pose le rapport entre deux d'un décor chaotique de ravinement. Dans un milieu de configurations
ordres de grandeur de la réalité. déatoires une forme géométrique est prégnante parce qu'elle est forcé-
ment potentialisée comme signal virtuel. Derrière elle se profilent les
a. Les singukrités sont plus prégnantes que les régularités interdits, les dangers, les clôtures des lois et des institutions humaines ;
la plus simple de toutes les formes géométriques, la ligne droite, est déjà
Dans la perception la plus courante, ce qui fait image et se détache,
le signe de la frontière, du fossé qu'il ne faut pas franchir sous peine
ce n'est pas la régularité, le caractère géométrique pur et constant. Sur la
d'être abattu par son frère, comme dans I'antique et dure légende de la
route bien plane et droite, ce qui saute aux yeux, c'est le nid de poule,
fondation de Rome.
I'irrégularité, l'amorce de virage après la longue monotonie des parcours
sans détail ; ce qui est prégnant, au milieu d'un visage lisse et régulier,
b. Des formes géométriqaes peuaent deuenir prégnantes par lcurs rapports
c'est la cicatrice ou la tache. Et de manière générale, l'information
mutuels
apporte la connaissance de la nouveauté, donc de I'imprévisible, de
I'accidentel, du singulier. Une personne se diftrencie d'une autre parce Un arc en plein cintre, dans un monument qui est tout entier de
que les régularités et les symétries de I'organisme s'ordonnent selon une style homogène, n'a pâs une particulière prégnance ; cette prégnance n'est
88 IMAGINATION ET INVENTION coNTENU cocNrrrF DES TMAGES 89

pas due aux caractères intrinsèques de I'arc en demi-cercle pur, car, si der par les fibres, par opposition au rarabiscot, instrument de torture des
l'on représente géométriquement sur une feuille de papier ce genre formes implicites: ce rabot ûace des moulures, aussi fines et nombreu-
d'arc, il n'est pas particulièrement prégnant ; pourtant, il peut le deve- ses que le désire I'artisan, sans rapport défini avec la sûucrure matérielle.
nir, quand il est comme le médiateur d'autres formes qui, par rapport
au plein-cintre, s'éloignent également de part et d'autre de cette propor-
- L'art a été longtemps de type synthétique, ajoutant aux objets des
objets supplémenraires, comme un tableau qu'on suspend devant le mur
tion moyenne. C'est le cas de la cathédrale d'Orléans (Sainte-Croix) vue quand la maison esr consrruite. Mais il commence à se dégager un arr
du cloître de la cathédrale, c'est-à-dire à partir du Sud : un ârc en plein- analytique, qui ne produit pas des objets supplémentaires eisàcondaires
cintre est surmonté d'un arc surbaissé et encadré par deux fenêtres en venant masquer les objets de base, primitifs ; cer art consisre à traiter du
ogive, le tout étant saisi d'une seule vue ; dans cet ensemble, qui est premier coup la matière pour qu'elle apparaisse avec la texture et
comme un dialogue des trois formes, le plein-cintre joue un rôle média- l'aspect qui s'intégreronr directement à la configuration, sans peinture et
teur intense ; il est comme le centre actif à partir duquel se dédoublent sans plâtre. Une muraille construite en blocs bien ajustér .t ti.n taillés
et s'opposent les caractères extrêmes des formes surbaissée et ogivale. Il de granit ou de porphyre n'aurair besoin d'aucun plâtre, d'autre pein-
serait possible sans doute de trouver des exemples analogues dans les arts ture. Chaque matériau possède déjà les microstrucrures, la texrure origi-
du son, oùr les formes prégnantes ne sont effectivement pas toujours les nelle que la taille, le polissage, le ffaitemenr au jet de sable peuvàt
plus singulières, mais celles qui jouent dans un ensemble le rôle du média- manifester sans rien ajouter ou cacher.
teur entre des termes extrêmes de hauteur ou de timbre ; en ce cas, le Les textures peuvent d'ailleurs être produites de manière artificielle,
caractère prégnant s'attache aux qualités moyennes non parce qu'elles volontairement ou involontairemenr ; ainsi, une plaque de métal sorrant
sont I'effet d'une dégradation tendant vers I'homogénéité, mais parce du laminoir se plie de façon diftrente selon la direction du pli par
qu'elles sont comme la mesure unique qui rend compadbles les termes rapport au sens de la déformation causée par le laminoir ; plus .[Link].-
extrêmes : elles représentent la singularité réussie de cette compatibilité. ment encore, les tôles nervurées devant résister à la déformarion, comme
celles dont on revêt les wagons des trains rapides ou cerrains immeubles
c. L'image intra-perceptiue est le style commun de k texture et de la modernes (rue Croulebarbe à Paris), ne peuvenr être posées de manière
confguration arbitraire par rapport à la configuration de l'ensemblè dans lequel elles
jouent un rôle ; on accepterait mal un wagon dont les tôles seraient
Une pareille médiation est une rencontre rare, tendue, et qui peut ne
nervurées verticalement, et non horizontalement, c'est-à-dire dans le
pas se produire dans les occasions courantes. Entre la matière et la forme
scns de la longueur du wagon, de la longueur du train conforme à I'ho-
peut exister un rapport violent et arbitraire, la forme découpant et
rizontalité des voies, des caténaires, des ouvrages d'arr, et au sens générd
maîtrisant la matière avec la dureté artificiellement normative de la géo-
métrie à travers la nature, comme ces ifs que le jardinier découpe selon
du mouvement du train, qui est comme l'essence petceptivJ de la
configuration. De même encore, il serait contraire à I'harmonie percep-
la fantaisie pauvre en formes du maître des lieux ; la forme naturelle de
tive de disposer sur un immeuble les tôles nervurées dans le sens hoii-
I'arbre est remplacée par la monstruosité de cubes ou de boules végétales
(Musset a décrit les ifs ( en rangs d'oignon o de Versailles ; on peut voir zontal, quand I'immeuble comme celui de la rue Croulebarbe a la
brme d'une tour élancée et - très élevée. on peut consrarer - que
d'ailleurs
aujourd'hui le jardin du château de Villandry). Or, il existe des formes
cctte esthétique analytique correspond à une perception implicite de
élémentaires dans la matière, comme les lignes du bois ; chaque bois a
I'opération des choses : les nervures verticales, sur un irain, amorceraient
ses lignes, les fibres du chêne n'ont pas le même dessin que celles du
une multitude de petits remous et seraient contraires à I'aérodynamisme
châtaignier ou de l'érable. Une forme géométrique violente, comme celle
des surfaces ; une disposition horizontale, sur une maison, ne corres-
que donne le tournage en imposant une figure de révolution au bois, ne
pondrait pas au meilleur écoulement possible des filets d'eau ; enfin,
respecte pas, ne prend pas en charge, ne prolonge pas les formes implici-
dans tous les cas, des nervures parallèles à la plus grande dimension d'un
tes et muettes de la matière brute devenue matière ouvrable. Plus I'outil
objet correspondent à la meilleure résistance à la torsion er au flambage,
est primitif, mieux on peut suivre les lignes réelles de la matière ; telle
lorsque les surfaces elles-mêmes, devenues plurifonctionnelles, ne sonr pas
est la plane, ce ( couteau à deux mains o des tonneliers qui se laisse gui-

!I

90 IMAGINATION ET [Link] CoNTENU COGNTTTF DES IMAGES gl

seulement des revêtements, mais jouent un rôle dans la rigidité de haute perceptivité pour en faire un usage rhétorique, détaché de la fonc-
I'ensemble (technique de construction des véhicules sans châssis, selon le tionnalité, arbitraire par rapport à la configuration, donc irritant et vain
principe de la poutre, employé pour certains autocars). En ce dernier au sens propre de ces deux termes.
cas, le sens de la n rationalité intra-perceptive o demande que la direc- Une recherche logique et mathématique sur les textures a été faite
tion des nervures soit parallèle à la plus grande dimension de chacune par César Jannello, de Buenos Aires : un point, un rectangle, une ligne
des plaques de tôle, lorsqu'elles sont rectangulaires. On peut nommer peuvent se dwelopper selon la formule d'une progression définie d'avance
image ce style commun à la configuration d'ensemble et à l'élément; selon un réseau pluridimensionnel, engendrant des impressions de
I'image n'est pas donnée par les seuls éléments, qui en créent seulement courbure, de gonflement, de creusement des surfaces. De telles formules
le besoin chez le sujet; elle n'est pas non plus imposée par les lignes de sont intéressantes pour I'architecture, particulièrement lorsqu'on dispose
l'ensemble, capables de créer seulement, par effet totalitaire, de fausses de l'ordonnance de vastes surfaces et de grands volumes où I'on peut
fenêtres ; l'image est la rencontre réelle du postulat des éléments et du organiser selon une progression définie le réseau des fenêtres, des
postulat de I'ensemble en une axiomatique perceptive de compatibilité. cheminées, et l'étagement des plans en hauteur. Le Corbusier a été très
Le baroque au moins dans ses développements les plus automa- sensible au rapport des microstructures à la configuration. Cet architecte
tisés et vulgarisés- pourrait se définir par I'indépendance des micro- ne dissimule pas ses matériaux, n'emploie pas de plâtrage; le ciment
-
structures par rapport aux configurations, ce qui laisse flottante et indé- apparaît comme ciment, les tuyaux et câbles, au lieu d'être cachés dans
terminée I'image intra-perceptive ; n'importe quel détail peut être ajouté les coins et noyés sous les revêtements, s'alignent, bifurquent, se rassem-
à la configuration d'ensemble, et cet apport de détails f1uis5, fleurs, blent, progressent avec de longues lignes de fuite dans les couloirs, sus-
rocailles
-
est illimité en surcharge et complexité. Un baroque contem- pendus géométriquement à des T renversés en cornière. Comme dans
-
porain apparaît et se développe avec les automatismes proliftrants de un organisme vivant, chaque ligne de la configuration d'ensemble est
l'Optical Art, des modfs microstructuraux, géométriques et contrastés, plurifonctionnelle ; un couloir est un lieu de passage ; ce collectif est un
sont développés pour eux-mêmes, puis servent à habiller des objets collecteur et distributeur, non seulement d'êtres humains pour les
ayant déjà leur forme et leur sens ; par exemple, des rouleaux de ruban différentes pièces, mais encore d'énergie, d'air, d'eau, d'informations ;
adhésif o opticalisé ) peuvent être collés sur des voitures automobiles, ce qui est plurifonctionnel reste ouvert, non saturé ; sur les T renversés
sur des meubles, sur divers objets. Le corps humain lui-même peut être des couloirs du couvent dominicain de I'Arbresle, on pourrait faire
n opticalisé ,, c'est-à-dire surchargé selon le mode baroque par le bijou passer d'autres canalisations, si des formes encore inconnues d'énergie
ou des modfs peints ou collés: camées en forme d'échiquier, boucles devaient un jour être distribuées. On pourrait aussi, grâce à la concep-
d'oreilles ,eproàuisant en noir et blanc le dessin du signal à'arrêt absolu tion modulaire, prolonger sans rupture le couvent pour I'agrandir, à
des chemins de fer (un carré divisé en quatre carrés blancs et rouges) ; I'opposé de la chapelle. Enfin, on peut noter que cet art analytique est le
peintures et tatouages de diverses espèces montrent que le vêtement est plus accueillant, le plus capable d'intégrer des réalités nouvelles, précisé-
remplaçable, dans ses fonctions perceptives, par un apport de micro- ment parce que son unité est celle de I'image qui n'est pas matérielle et
structures qui se surimposent à la forme du corps humain de manière qui fait le pont entre les textures et la configuration. Il n'existe sans
relativement arbitraire, jouant un rôle de masque. Naturellement, il ne doute pas beaucoup de couvents au monde dont le style pourrait admet-
faut pas confondre avec cette prolifëration automatique des microstruc- tre que l'on dépose une citerne métallique de propane tout près des
tures perceptives des recherches oir les microstructures sont intégrées à la bâtiments, à quinze mètres de la chapelle ; cela est possible avec le style
configuration de manière à souligner les articulations de cette configu- de Le Corbusier. Enfin, la non-dissimulation du matériau permet de
ration, à exdter leur perceptivité, par un véritable balisage en réseau faire converser en image les textures et les configurations ; au couvent de
(chaussures blanches, ourlets de couleur vive à un vêtement) ; en fait, il l'Arbresle, l'intérieur des cellules a été crépi d'un revêtement dur à base
n'est pas impossible que la mode de I'opticalisation elle-même s'inspire de ciment, soufflé en vagues et crêtes par un ( canon o qui projetait
de techniques de balisage (pistes, routes, cibles, mires, drapeau utilisé latéralement I'enduit; dans ces longues cellules, la lumière accentue le
dans les courses d'automobiles) ; mais elle s'est emparée de ces modfs à relief de I'enduit, et I'on éprouve un peu I'impression d'être dans une
*tl'
1

I
92 IMAGINATION ET INVENTION

caverne en roc brut, comme s'il y avait un lien d'unité profonde et


substantielle entre la nature et la technicité.
Dans I'art analytique, le lien entre la narure et la technicité apparaît
lorsque la configuration se rattache à la réalité géographique sur laquelle
I'ouvrage d'art a été construit ; un cours d'eau à franchir, une dénivel-
lation à vaincre peuvent suffire pour créer ce couplage (qui est I'image
intra-perceptive) entre la dimension de I'ensemble intégré au monde er TROISIÈME PARTIE
les microstructures de l'ouvrage humain ; tel est le segment d'autoroute
par lequel, en venant de Paris, on arrive à Clermont près de Montfer-
rand, avec ses hauts lampadaires, son revêtement granuleux, et le pay-
sage de fond des montagnes et de la ville ; tel est aussi le segment du
CONTENU AFFECTIVO-ÉUOTIT'
nouveau parcours de la route traversant Châtelleraulq en déviation à
travers le quartier neuf.
DES IMAGES
Cette stabilité de I'image comme opération commune de la texture
et de la configuration ne se limite pas à un effet perceptif fermé sur lui-
IMAGE A POSTERIORI, OU SYMBOLE
même ; elle est l'amorce de I'expression concrète de forces, de rendances,
de significations qui se dégagent de I'acte perceptif et donnent à un
monument sa portée. Tel est le sens de ce monument aux morts de tous
les maquis, érigé au Mont Mouchet. Ce bloc massif et simple, devant le
vaste horizon ouvert, est comme le prolongement de la- pierre de la
montagne ; il n'est entouré d'aucune limite, d'aucun décor; il est en
quelque façon la dernière des pierres tumulaires qu'on rrouve au long de
la route, sur ce plateau âpre et sauvage. En redescendant vers Saugues, on
A. NIVEAU DES CONDITIONNEMENTS ÉTÉVTENTAIRES :

trouve de ce même granit riche en quarrz, la pierre du pays, taillé à PRÂGUNG ET PÉRIoDES SENsIBLES
grands éclats, et servant de suppons aux clôtures, ou de bornes. Étant né
du sol et restant attaché au lieu comme la mémoire qu'il perpétue, le r. r-e pnÉcNATroN (r,nÀcuNc, rnannrNrrNc)
monument prend sens parce qu'il est la sûucrure de singularité qui
collecte et concentre la force des choses. Lorcnz a décrit en r9j, un mode d'acquisition consisranr en une
En résumé, la prégnance des formes est l'expression de l'inhérence de sorte d'imprégnation très brève et très précoce. Ce mode d'acquisition
I'image intra-perceptive ; cette image n'est pas donnée, et ne résulte pas engendre des modes d'activité et de réactions aux stimuli pris pour des
d'un état d'équilibre stable. Elle est l'acte du sujet qui rrouve sens à tous instincts congénitaux alors qu'il s'agit en fait d'apprentissages d'une
les ordres de grandeur du réel perçu, dans la compadbilité tendue et espèce particulière. Lorenz a découvert ce mode de conditionnemenr
pensée des matières les plus élémentaires et des vasres configurations parce qu'il a estimé que I'impératif catégorique des chercheurs, en étho-
insérant cette part de réel dans le monde. L'équilibre qui s'exprime dans logie, était de vivre avec des animaux dans un cadre narurel, en les
I'image intra-perceptive est celui du vivant par rapport à un milieu, non laissant libres de conserver le tempo de leur exisrence spontanée. De
celui du plus bas niveau d'énergie d'un système ; il ne s'agit pas de l'état même, Lorenz a perfectionné cette méthode d'observation par partici-
de repos d'un système unique, mais du couplage de deux systèmes, suier pation en apprenant les gestes, les émissions vocales, les attitudes qui
et monde ; I'image intra-perceptive est le point-clef d'insertion dans le permettent à l'être humain d'intervenir en formant avec I'animal obser-
monde de ce couplage; elle est symétrique de l'exisrence de I'organisme vé un groupe naturel ; par exemple, I'Homme peut jouer, par rapport à
du sujet par rapport à la limite qui sépare Ie sujet du monde. un Oiseau né en incubatrice artificielle, le rôle de la mère, s'il sait répon-
94 IMAGINATION ET INVENTION coNTENU errBcuvo-ÉMorrF DEs TMAGES 95

dre aux diftrents cris du jeune Oiseau comme le ferait sa mère. Lorenz (habitudes alimentaires, préférence pour tel ou tel genre d'habitat, et
a étudié I'ensemble des conduites de l'oison Martina en apprenanr ce peut-être aussi réaction de symparhie ou d'antipathie à l'égard de per-
que veut dire le n wiwiwiwi , de I'oison (n je suis ici, où es-tu ? ,), le sonnes ayant telle ou telle allure, répondant à telle ou telle image ; les
n wirrrrr, wirrrrr ), etc., et les difftrents cris de I'adulte, ( gangangan- réactions de défense ou de sympathie peuvent porrer la marque détermi-
gang )), ou bien n gangingang ), ou encore ( ran ). En instituant ainsi nante d'apprentissages précoces et irréversibles, aussi bien que les préft-
une relation très précoce entre le jeune animal et I'observateur, Lorenz a rences alimentaires ou les autres réactions de choix; les apprentissages
noté qu'il se produit des apprentissages en très peu de temps ; un certain ne sont pas seulement représenrarifs ou moteurs ; ils impliquent associa-
nombre d'heures ou de jours après sa naissance, un jeune Oiseau (Oie tion d'une certaine modalité du comporrement à un ensemble caracté-
grise, Canard) fixe en lui l'image de l'être-parent, qu'il s'agisse du parent ristique de stimuli ayant fait partie du milieu, et ayanr acquis une
naturel ou d'un parent adoptif, Homme ou animal d'une autre espèce; valence déterminée.
pour cela, un certain nombre de signaux et de réponses sont nécessaires ; On peut d'ailleurs aller plus loin ; selon certaines recherches, il
la prégnation s'effectue, ou tout au moins se fixe selon un régime semble que les réactions de choix devant des configurarions du milieu
d'échanges entre le jeune et son entourage ; ainsi, un oison peut com- puissent non seulement faire l'objet d'apprentissages individuels, mais
mencer par suivre un chien, mais il abandonne bientôt ce parenr adoptif aussi de conditionnements héréditaires, transmissibles aux descendants.
qui ne répond pas à ses signaux caractéristiques, alors que la relation Des chercheurs américains ont capturé des rongeurs d'une même espèce,
avec un parent nourricier humain peut être parfaitement durable si les uns dans un milieu de rase campagne, sans arbres, les autres en forêt.
l'être humain a appris à répondre selon la sémantique de I'espèce. Ces rongeurs étaient ensuite élevés en laboratoire, dans des conditions
Ces observations ne sont pas isolées ; on peur les rapprocher de identiques ; puis, les descendants de chacun des deux groupes étaient
plusieurs catégories de faits, qu'il s'agisse des animaux ou des hommes. amenés dans un dispositif expérimental constitu é par un souterrain
Particulièrement, on a remarqué que les variétés parasites de I'espèce débouchant à la limite enrre un espace boisé et un espace découverr,
Coucou, celles dont les femelles pondent leurs æufs dans les nids avec possibilité pour les sujets de se diriger aussi bien vers le bois que
d'autres Oiseaux, sont dotées du pouvoir de reconnaîrre I'espèce des vers le terrain découvert ; parmi les descendants des rongeurs ayant vécu
parents nourriciers ; le jeune Coucou, devenu adulte, est capable de en terrain boisé, la proportion de ceux qui choisissaient le même habitat
reconnaître le nid de l'espèce qui lui a servi d'hôte, er c'est dans le nid que celui de leurs parents était plus élevée que celle des sujets âisant le
de cette espèce qu'il pond de préférence ; I'apprenrissage équivaut ici à choix contraire. Naturellement, cerre expérience globale ne permer pas
une ( seconde nature n, puisque les descendants du Coucou né, par de dire quel est le siège de ce principe de choix qui s'est transmis ; il
exemple, dans un nid de Fauvette, continuent à pondre dans des nids de peut s'agir, par exemple, d'une disposition organique (développement
Fauvette. Sans faire d'hypothèses sur les représenrarions chez les ani- plus ou moins grand des surrénales) modifiant le régime des besoins,
maux, on peut donc dire que pratiquement le fait d'être né dans un l'équilibre thermique, la sensibilité à la lumière, et le choix diftrentiel
milieu déterminé permet la reconnaissance de ce milieu à certains sti- peut être I'effet d'une recherche de preferendum. Cependanr, le fait
muli caractéristiques et crée la tendance à choisir ce milieu de préférence reste ; la valence des diverses configurations de stimuli peur êrre modi-
à d'autres. Chez l'Homme, les cas observés d'enfants-loups onr montré fiée par I'apprentissage individuel précoce, peur-êrre en cerrains cas par
la prédilection de ces enfants pour le genre de nourriture (par exemple I'expérience héréditairement ûansmise. D'ailleurs, le support de I'infor-
de la viande crue) qu'ils avaient eu à manger chez leurs parents nourri- mation dans les organismes n'esr peur-être pas exclusivement cérébral,
ciers animaux ; ces faits sont remarquables parce qu'ils apparaissent ce qui expliquerait que le remplacemenr d'un système nerveux par un
comme une interference du non-humain avec l'humain, et ils ont attiré autre (transmission héréditaire des seules strucrures de I'espècc), s'il
I'attention sur I'irréversibilité de ces apprenrissages fondamentaux. Mais cfface les n traces o mnésiques nerveuses, peut laisser place à unc rrans-
un très grand nombre d'autres apprentissages, qui paraissent être des mission d'information ou de dispositions réactionnelles par unc voie
traits de caractère et des caractéristiques innées de la personnalité, sonr chimique non-nerveuse (expériences sur les Planaircs) ; lcs rrrorlllités
probablement aussi des apprentissages reçus de manière très précoce réactionnelles, de type affectivo-émotif, qui jouent un si grantl rirlc tllrrs
96 IMAGINATION ET INVENTIoN coNTENU eppccrrvo-ÉMorrF DES TMAGES 97

les choix, définissent et fixent la valence des images, qui sont une des 3. LES IMAGES DE r'oB;ET
bases de I'organisation du comportement.
Il est assez probable que les premières expériences ne comporrenr pas
de difftrenciation accenruée entre les images d'êtres vivanis (p"[Link],
2. AspEcrs HUMATNS DEs coNDrrroNNEMENrs ÉrÉupNTArREs congénères) et les objets ; mais il se produit ensuite un dédoublement
qui sépare les images de la relation aux êtres vivants de celles qui repré-
Les études de psychanalyse ont insisté sur I'importance des expé-
sentent le milieu comme base du territoire peu à peu organisé. Étho-
riences précoces de I'enfant en présence de la mère, puis des éducateurs,
logie et psychanalyse onr mis I'accent sur les phénomènes d'appren-
et plus généralement de l'entourage. En outre, le processus d'introjec-
tissage irréversible relevant de la relation primitive aux parenrs et aux
tion, incorporation imaginaire d'un objet ou d'une personne aimée ou
autres êtres vivants. L'autre catégorie, celle des objets, a été analysée avec
hai'e dans le moi ou le surmoi du sujet, constitue une base très durable
beaucoup moins d'attention ; souvent, elle n'a été envisagée qu'à rravers
de réactions affectivo-émotives à des situations déterminées ; ce sont des
le rattachement symbolique à la première. Mais on peur se demander s'il
images complètes qui sont ainsi introduites dans le psychisme élémen-
ne s'agit pas là d'une vision quelque peu anthropocentrique des dift-
taire (voir les études de Mélanie Klein) et qui servenr de modèles aux
rentes situations. Même dans le cas de I'Homme, la réalité n'est proba-
choix et aux réactions ultérieures du sujet. Mais on peut dilater cerre
blement pas aussi simple ni aussi homogène.
interprétation, et considérer cette acquisition de valences affectivo-
émotives comme pouvant s'instituer toutes les fois que le sujet se trouve
En ce qui concerne les animaux, le caractère très précoce de la
relation aux objets sans rapport direct avec le parenr ne fait pas de
dans une situation neuve, où l'éveil des motivations est intense, et où le
doute, tout au moins pour certaines espèces. Pour les Oiseaux, par
manque de structures préalables laisse à la conduite une certaine marge
exemple, les parents sont les intermédiaires nécessaires entre le jeune et
d'indétermination. Stekel a étudié sous cet angle la sexualité humaine,
le monde dans le cas des nidicoles, complètement dépendants de leurs
dans les deux ouvrages intitulés L'Homme impuissant et Ld Femme fri-
parents pour la nourrirure ; seul le nid est une réalité non vivante ayanr
gide, oit I'auteur analyse les causes d'un grand nombre de cas de dyspa-
rang d'objet ; mais pour les nidifuges, le parent a surrour une valence de
reunie. Les conduites d'une vie entière apparaissent comme dirigées par
protecteur, de guide ; la nourriture esr recherchée et prise dès la nais-
les composantes affectivo-émotives de certains moments fondamentaux
sance par le jeune, qui a déjà des adaptarions sensorielles et les automa-
de I'histoire du sujet, qui ne se rapportent pas nécessairement à l'enfance.
tismes coordonnés du système d'action rendant cette activiré autonome
La nécessité, au cours de l'ontogénèse, de la constitution de réactions
(tendance à picorer, à gratter le sol, à déterrer les nids d'insectes souter-
affectivo-émotives définies fait apparaître des périodes privilégiées que
rains comme chez les Bondrées); le rapporr à I'objet esr aussi primitif
I'on peut nommer périodes sensibles ; ainsi, un enfant abandonné a
que le rapport au socius ou au parenr ; enfin, dans certaines catégories, le
besoin de constituer en lui I'image de la mère à un âge déterminé ;
parent est absent ou déjà mort (Reptiles, Insectes) au moment de la
lorsque cet âge est dépassé, même si I'enfant est bien traité dans une
naissance du jeune. Dans tous ces cas, les prégnations concernent le
famille adoptive, il peut continuer à présenter les caractères de la conduite
milieu, et on peur supposer qu'il se produit des élections d'objets privi-
des abandonniques (indifférence affective, mise à l'épreuve permanenre
légiés ayant la même valence que le parenr dans les cas cités par Lorenz.
de I'affection de ceux qui I'entourent) qui rendent l'adaptation difficile
La nourriture n'est d'ailleurs pas le seul rype de fonction pouvanr pro-
et souvent provoquent le rejet : il manque l'image complète de la mère,
voquer des prégnations qui définissent des images primordiales ; I'abri,
incluant une réponse affectivo-émotive à un groupement défini d'images,
le refuge, sont des réalités aussi primordiales, car les réactions de fuite
d'attitudes, de perceptions offertes par les adultes.
devant le signal indiquant I'approche du prédateur spécifique peuvenr
Mais toutes les images ne concernent pas les êtres humains ; il existe
être aussi précoces que celles de recherche de nourrirure. Ce domaine
aussi une relation primitive aux objets, et I'entourage comporte des
permettrait de nouvelles recherches pour une éthologie plus générale,
objets privilégiés aussi bien que des êtres privilégiés comme la mère.
peut-être moins intéressante pour une comparaison avec I'homme, mais
permeftant d'analyser les déterminants des conduites d'espèces placées
moins haut dans l'échelle des vivants.
TT.

98 IMAGINATIoN ET INVENTIoN coNTENU errBcuvo-ÉMorrF DEs rMAcEs 99

Et pour l'homme, il n'est pas que I'humain qui soit réel. Une édu- soit pas toujours ce que I'adulte entend par ce mot. En eftèr, ce peut être
catrice de génie, Maria Monressori, a compris l'importance du rapport un animal, un arbre, des pierres, un vieux réveil. .. le symbolon admet
direct entre I'enfant er les objets ; elle a voulu faire un o milieu révé- des remplacements ; une poule jaune, élue comme objet préféré, et
lateun d'objets autour de l'enfant, parce qu'elle a pensé que I'enfant nommée u Jaunette ), peur être remplacée par une autre poule jaune,
avait besoin de trouver des objets manipulables, préhensibles, stables, considérée, à tort ou à raison, comme la fille de la première, et baptisée
autant qu'il a besoin de trouver des présences humaines aimantes et u Jaunette 2 ,. C'est toute une dynastie d'objets élus qui peur se suc-
généreuses. La Casa dei Bambini est un milieu riche en objets stimu- céder ainsi, un peu comme l'adulte choisit des voitures selon une série,
lants et non-trompeurs, non-décevants, ne provoquant pas d'expériences habilement éditée par le construcreur, qui sait ménager des successions
affectivo-émotives négatives. Pour emprunter une métaphore à I'orni- et filiations dans les noms et les formes, pour que le nouveau prolonge
thologie, on pourrait dire que Maria Monressori a voulu ne pas faire de affectivement I'ancien ; ceci ne signifie pas malgré l'interprétation
l'enfant un être artificiellement nidicole, ou rour au moins un nidicole psychanalytique - du Moi en rant que
que I'objet soit le symbole
artificiellement prolongé ; elle a mis à la mesure des prises de l'enfant les représentant du Moi,- image du Moi. Il en est le répondanr er I'associé,
objets qui sont les points-clefs de son univers matériel : des lavabos qui sans confusion avec le Moi (sauf en certains cas exrrêmes où les apparre-
ne soient pas à la taille de l'adulte, des boutons de porte qui obéissent nances deviennent comme une enveloppe, un épiderme du Moi);
atx forces et au type de préhension des jeunes enfants, des boutons en l'objet est l'autre, par rapport au Moi, er non le même, mais un autre en
clef de barrique qui se laissent saisir en préhension palmaire (1" couplage serré avec le Moi, son meilleur ami.
préhension digitale vient plus tard et manque de force pendant long- En ce sens et dans cette mesure, on peut saisir toute I'importance
temps). La pédagogie de Maria Montessori est un beau travail de phy- normative et pédagogique de la consrruction des jouets, qui constituent,
siologie des fonctions perceptivo-motrices chez I'enfant, permeftanr à dans les centres urbains, une des sources majeures des objets d'élection
I'enfant d'organiser lui-même son territoire d'objets sans avoir recours pour les enfants ; ces jouets, occasion de la formation des images, sont
de manière permanente à I'adulte soigneur pour s'habiller, se laver, ainsi les protofypes de la relation à I'objet, et leurs caractères sonr occa-
satisfaire ses besoins organiques. La civilisation américaine de l'époque, sion de prégnation dans l'enfant. Laissons de côté les poupées, arsenal
très ouverte aux objets, se développant dans des pays où la densité des jeux de rôle, faux objets par lesquels I'enfant rrouve un plus petit
humaine était faible et le personnel peu nombreux, a fait un large que soi qui lui permet d'être semblable à un adulte dans un monde de
accueil à ce principe de la méthode Monressori. Nous ne cherchons pas convention et d'artifice ; d'ailleurs, le jeu de la poupée se déroule par-
à développer ici les aurres aspecrs de cette méthode pédagogique, mais il tiellement en présence de l'adulte, de la mère surtout, quand il est jeu de
est évident qu'à partir de telles bases une place aussi importante que rôle et non première expression des activités d'exécution de I'instinct
possible est faite à la découverte sponranée par la manipulation et parental.
I'observation, et que I'aspect didactique ou autoritaire est réduit d'au- Les normes de I'adulte restent à I'extérieur de I'objet d'élection : le
tant ; mais il ne suffirait pas de dire qu'il s'agit d'une méthode acrive, modèle réduit, reproduction à l'échelle de véhicules ou d'engins, esr
car une méthode peut être acrive tour en faisant appel à des réalités encore une occasion de jeu de rôle par laquelle l'enfant peur jouer à être
essentiellement humaines ; ici, il s'agit d'activités centrées sur les objets. comme adulte, capitaine attaquanr le fort Alamo, chef de l'équipe lan-
En dehors de cet aspect systématique et cohérenr, on peut considérer çant les missiles ou les satellites, ou plus simplement chef de gare ; ce
le jouet (ou I'objet familier recruré par I'enfanr sans intention de sont des jouets-accessoires, à moins qu'ils ne deviennent semblables à
I'adulte) comme correspondant à des prégnations relatives âux choses. des instruments (modèles réduits d'auromobiles utilisés comme auto-
En effet, le jouet est le répondant du moi dans le milieu, pour le meil- mobiles de courses lancées à la main). Ces normes adultes, outre qu'elles
leur et pour le pire; il forme couple avec lui, comme le symbolon avec enchaînent la liberté de choix dans l'élection de l'objet-symbole, impo,
I'autre symbolon, moitié du tout dorigine dont les symbolà proviennent sent un caractère déjà socialisé à ce choix, qui passe par I'intermédiaire
par division aléatoire. De là résulte ce lien profond er essentiel dans la d'un achat, donc de barrières économiques, de ritualisations (achat à
vie de I'enfant avec I'objet élu, qu'on peur nommer jouet, bien qu'il ne NoëI, cadeaux), et de relations avec les adultes représentatifs ou de troc
li
T
i

IOO IMAGINATION ET INVENTION CoNTENU erpnctlvo-ÉMorlF DES TMAGEs ror

avec les camarades, ainsi que de formes d'imagination traduisant les trouve sa couvée normale à côté d'une couvée ( supra-normale o com-
traditions et les goûts d'une population définie (série Mickey Mouse). portant soit un plus grand nombre d'æufs, soit des æufs plus gros, soit
De plus, le mythe du jouet chez I'adulte amène assez généralement le enfin des æufs dont le motif tacheté est plus vigoureusement dessiné,
mépris des normes de fiabilité : le jouet n'esr pas sérieux ; il suffit donc avec un plus fort contraste, choisit la couvée supra-normale artificielle
qu'il fonctionne au moment de la vente, sur le comptoir du magasin. ou étrangère et délaisse la sienne ; le stimulus supra-normal joue donc
Cela réserve de cruelles et amères déceptions lorsque l'objet a été réelle- un rôle en certains cas dans les choix suivis de prégnations.
ment élu et qu'il se casse entre les mains de I'enfant, au lieu de I'accom- Les élections d'objets peuvenr faire sentir leurs effets, chez l'être
pagner fidèlement dans sa croissance, en résistant à I'usure et aux chocs, humain, à l'âge adulte, sous des formes multiples, dans les choix. En
et en ne se détruisant pas si I'enfant l'ouvre. Un très grand nombre de certaines civilisations qui laissent subsister une certaine continuiré entre
jouets sont comme la soupière d'un conre d'Auvergne : les hôtes du I'enfance et l'âge adulte, comme la civilisation américaine conremporaine,
Dauphin d'Auvergne ne devaient pas I'ouvrir sous peine d'être chassés. le conditionnement (emballage) des produits de consommation couranre
L'objet-symbole, cet associé parfait du moi, ne doit pas être une réserve manifeste une recherche des couleurs vives et des contrastes ; les civilisa-
de secret, une enceinte mystérieuse qu'il ne faut pas ouvrir, une clef de tions qui opposent les valeurs d'enfance à celles de l'âge adulte n'agissent
Barbe-Bleue devant des parents qui, eux, n'ouvrenr jamais les objets pas de même ; pour les produits de qualité, elles offrent un emballage
dont ils se servent, même quand ce serait utile. Nous ne prétendons pas discret, en demi-teintes, s'adressant à des connaisseurs, avec une rhétori-
faire une analyse du retentissement sur I'enfant des avatars du jouet que du signe de reconnaissance, de la signature du fabricant...
devenu objet d'élection, mais le seul fait que le jouet puisse devenir En résumé, les divers aspecrs de l'élection des objets sous forme de
objet d'élection souligne l'imporrance de sa consrrucrion selon des prégnation restent à étudier de manière méthodique et objective, mais
normes de fiabilité élevée; un jouet, pour assurer et remplir pleinement on peut relever d'assez fortes présomptions en faveur de I'existence de
son rôle élémentaire de point-clef du monde objet, devrait durer toure tels effèts.
une enfance, peut-être toute une vie, et n'avoir ni secret ni faiblesse ; il
est, pour I'enfant, le protorype du monde.
Il resterait à dire selon quels caractères perceprivo-moreurs s'effecruenr
les apprentissages irréversibles de la relation entre l'enfanr er les objets ; B. NIVEAU DES PROCESSUS PSYCHIQUES : L,IMAGE MENTALE,
quelques observations sur la préftrence marquée pour les objets pré-
LE SYMBOLE
sentant des couleurs saturées er vives plutôt que des teintes délavées aux
couleurs atténuées, chez les jeunes enfanrs, semblent indiquer que la
netteté des catégories sensorielles intervient dans la prégnation. Cet effet r. L'IMAGE coNsÉcurrvn
peut être rapproché du rôle joué, dans la prégnation chez les animaux,
par les motifs (n panerns r) très inrenses, conrrasrés, vivemenr colorés qui Si I'on entend par n image > une représentation concrète à contenu
servent de stimuli spécifiques et interviennenr comme de véritables clefs sensoriel construite en I'absence de stimulations sensorielles ou
de la prégnation ; tels sont les motifs de l'intérieur du bec et du gosier apparaissant en I'absence de ces stimulations -
le phénomène nommé
des jeunes Oiseaux ouvrant le bec dans I'attente de la nourriture ;
-, son nom, car la sti-
n image consécutive ) ne mérite que paftiellement

l'ouverture du bec du jeune au moment de I'approche du parenr est un mulation sensorielle y joue un rôle, bien que l'objet ne soit plus présent.
stimulus-clef sélectif qui conditionne le don de nourriture. Dans ce cas Cependant, comme il y a une transition presque continue entre les
précis, on peut dire qu'il n'y a pas besoin de prégnations, I'image du effets d'images consécurives et les véritables images-souvenirs n'impli-
jeune demandant la nourriture étant spécifiquement prédéterminée; quant pas de stimulation périphérique récenre, il importe d'envisager
mais il y a continuité entre ce cas d'extrême sélectivité et d'aurres cas où I'image consécutive.
la prégnation peut intervenir à I'intérieur d'une marge d'indétermina- Le sens de la vue est chez I'homme celui qui peur convoyer (au
tion. Par exemple, le grand Pluvier, devant une situation de choix où se moins dans les récepteurs périphériques) le plus d'information ; à cette
prééminence correspond une aptitude élevée des organes ou des voies
IO2 IMAGINATION ET INVENTION coNTENU errncnvo-ÉMorrF DEs TMAGEs roi,

nerveuses, peut-être aussi des centres, à faire réapparaître après un court contraste en blanc et noir; les images consécutives surimposées aux
intervalle la stimulation réelle causée par les objets ; cerre réapparition, objets sont alors en gris, parfois légèrement teinté.
intermédiaire entre la perception er le souvenir, est nommée n image Les premières images consécurives sont vraisemblablement dues à
consécutive o ; elle peur se produire par vagues et selon diftrentes des phénomènes rétiniens, car elles suivent les mouvemenrs des yeux et
modalités, d'où les noms d'images consécutives primaires, secondaires, changent de grandeur selon que l'écran sur lequel on fixe les yeux est
tertiaires. . . plus ou moins éloigné (Cuvillier, Manuel dz Philosophie, tome r, page
L'image consécutive visuelle primaire esr nommée image de Hering; r9o) ; c'est la raison pour laquelle Cuvillier refuse à ces phénomènes le
elle se produit après stimulation de l'æil par une plage lumineuse; loÀ- nom d'images, et propose celui de n sensations consécutives r. On ne
que la stimulation cesse er se trouve remplacée par I'obscurité, la plage peut cependant affirmer qu'il s'agisse seulemenr de phénomènes de
lumineuse paraît renaître après un bref intervalle, et cette impression fatigue des différentes parties de la rétine ; les oscillations de phases
subsiste pendant quelques centièmes de seconde. Si la plage est très positives et négatives des images consécutives (phases de Hess) peuvenr
brillante (il s'agit d'une plage blanche), on observe dans I'image consé- être rapprochées des ondulations de prééquilibre observées par Broca er
cutive une fuite de couleurs (vert, jaune, rouge, pourpre, bleu, vert, Sulzer; or, ces phénomènes appartiennenr à la catégorie de I'inhibition
etc.). Après un second intervalle, I'image naît une seconde fois, géné- adaptative active bien plutôt qu'à celle de la fatigue.
ralement avec une coloration complémentaire si la plage stimulante était Les images consécutives appartiennent-elles seulement à la vision, ou
colorée ; cette image secondaire se nomme image de Purkinje, ou bien peut-on parler, par exrension du rerme, d'images consécutives
satellite de Hamaker, ou encore < ghost o (fantôme, revenanr) de Bid- sonores, tactiles, olfactives ? Théoriquemenr, si les images consécutives
well ; l'image secondaire est de courte durée ; enfin, après un intervalle se rattachent aux phénomènes d'adaptation sensorielle active, on peut
assez long se présente I'image tertiaire (image de Hess), durant plusieurs s'attendre à trouver des images consécutives d'autant plus nettes qu'un
secondes, et parfois une image quaternaire ou image négative de Hama- sens est plus largement adaptable ; I'audirion, rour en étant moins large-
ker. on peut obtenir certains de ces effets (au moins les deux premiers) ment adaptable que la vision, qui possède plusieurs régimes (photopique,
en fermant brusquement les yeux après avoir fixé une plage colorée, ou mésopique, scotopique), couvre cependant une étendue considérable
blanche, une fenêtre par exemple ; mais les paupières sonr translucides dans les rapports d'énergie (rzo à r3o décibels) et les rapporrs de fré-
et la lumière continue à passer à travers la peau en se coloranr par rrans- quence (rz octaves) ; et effectivement, après I'audition d'un son intense,
mission à travers le sang, ce qui donne en général une teinte pourpre on peut observer un son consécutif, si les récepteurs onr été vivement
persistante qui se surimpose aux effets proprement consécutifs et inter- stimulés sans possibilité d'adaptation préalable, par exemple par une
fère avec eux. explosion ; mais le son-image n'esr pas la répétition du stimulus ; que le
L'interftrence des effets consécutifs avec une stimulation lumineuse stimulus soit continu ou transitoire, le son-image se présente comme un
diffirse à travers les paupières produit des résultats qui sont d'une grande faible son continu, en général de fréquence élevée (on dit que o les
richesse esthétique ; on peut les obtenir en fixant d'abord ,rn. régiort oreilles sifflent o). Les effèts consécutifs paraissent être d'aurant moins
lumineuse du ciel (pas le soleil lui-même, car cela peut détruire des élé- marqués que la capacité d'adaptation er la capacité de réception d'in-
ments rétiniens), puis en fermant les paupières sous le soleil, et en les formation d'un sens sont moins grandes.
serrant plus ou moins, ce qui fait varier à la fois la quantité de lumière En résumé, il semble judicieux d'accepter la distinction qu'établit
transmise et sa composition chromatique. Yves Le Grand dansl'Optique physiologique, tome II, page 3r3 : les effets
Les images consécutives peuvent d'ailleurs se superposer aux percep- de contraste consécutif (ou contraste successif) sont nommés à tort
tions, si la stimulation a été assez forte ; si, après avoir fixé une figure de images consécutives : ce sont des images consécutives de fatigue, c'est-à-
couleur vive, on porte son regard sur un écran blanc, on y voit I'image dire des effets d'adaprarion qui, selon Yves Le Grand, n'onr rien à voir
consécutive sous forme d'une figure de même forme teintée de la cou- avec les images consécutives véritables ; les images consécutives vérita-
leur complémentaire; ce phénomène se produit aussi pour des figures à bles sont des phénomènes de persistance, mais, dans la pratique, l'image
n de fatigue ,, résultant d'un phénomène d'adaptation, peut se super-
IO4 IMAGINATION ET INVENTION coNTENU erructryo-ÉMorrF DEs TMAGEs rot
poser à une véritable image de persistance et I'annuler ; dans le cas des tachistoscopique) ; ce n'est d'ailleurs pas seulement l'image immédiate
stimulations lumineuses intenses, d'après les recherches de Roberrson et qui intervient, mais aussi des souvenirs plus anciens et éventuellement
Fry, l'équilibre entre le contraste successif et l'image se produit au bout des normes collectives. Dans le cas de la perception du mouvement
de deux minutes environ, avec une stimulation initiale de roo b/m'et un autocinétique (Charpentier, Aubert), les suggestions venant d'autres
champ d'observation ultérieure de roo b/m'. personnes sont très efficaces. Dans le registre tactile, on peut citer parmi
d'autres l'expérience suivante : on montre à une personne un disque,
2. TMAGES rvuÉnrerBs ET rMAcEs ErnÉrrques comme une pièce de monnaie, qui adhère légèrement à la peau quand
on I'applique en appuyant, mais qui peut se décoller au moindre
On donne le nom d'image immédiate à un mode de persistance plus mouvement ; ensuite, on applique sur le front du sujet, en appuyant, un
complexe, acceptant un délai plus grand que celui de la persistance disque semblable, mais on l'enlève en cessant d'appuyer, et on invite le
sensorielle à caractère périphérique, er apparaissanr comme la persis- sujet à faire tomber le disque sans s'aider de ses mains : la personne
tance ou la répétition d'une donnée déjà structurée, donc d'une percep- essaye effectivement de faire tomber un disque imaginaire, qu'elle conti-
tion et non d'une simple donnée sensorielle, pour autant que la distinc- nue à sentir collé à son front, alors qu'il n'y a rien. Un très grand nom-
tion entre sensation et perception puisse être adoptée comme désignant bre de ( tours , de prestidigitateurs et de jeux de société utilisent cette
de manière pratique une activiré périphérique d'une activité centrale confusion de I'image immédiate et des données sensorielles.
plus intégrée. Egger, dans La Parole intérieure, p. to6 (cité par Cuvillier), Le bruit de fond des organes des sens apporte une stimulation qui
décrit les cas d'audition lointaine d'une cloche ou d'une horloge : n Plu- interfère avec les signaux effectivement apportés par le milieu et qui
sieurs fois, il m'est arrivé d'écouter les sons lointains d'une cloche ou peut alimenter I'image immédiate ; si ce bruit de fond était un bruit
d'une horloge. Je remarquais bientôt qu'ils se répétaient indéfinimenr, blanc, il conduirait seulement à une élévation des seuils ; mais, générale-
et la chose me paraissait invraisemblable. C'est que mon imagination en ment, il n'est pas équiénergétique ; plus il est sélectif (ou u coloré ,),
prolongeait la série après que mon oreille avait cessé de percevoir. plus il peut soutenir la confusion entre des images immédiates et des
Comme les sons perçus étaient très faibles et aussi peu localisés que perceptions objectives. Dans le registre auditif, la courbe des seuils
possible, le dernier entendu et le premier imaginé avaienr présenté les inferieurs indique que, pour les sons faibles, la sensibilité des récepteurs
mêmes caractères et je n'avais pu les distinguer à temps. , est plus grande entre 6oo et Sooo Hertz, ce qui est précisément l'éten-
Les images immédiates sont celles qui, chez le sujet normal, peuvent due du registre de la voix humaine avec ses harmoniques ; plus les sons
être le plus aisément confondues avec la perception réelle d'un objet, sont faibles, plus l'oreille fonctionne comme un sélecteur et éventuelle-
lorsque les organes récepteurs sont stimulés de manière juste liminaire ; ment un générateur sélectif de bruits endogènes ; cette sélectivité
cette stimulation liminaire peur se produire d'ailleurs de diftrentes disparaît pour les énergies plus élevées (courbes de Fletcher) ; aussi bien,
manières, soit par suite de la faible énergie des signaux, soit parce que le les images immédiates auditives les plus courantes sont des paroles, des
n bruit de fond , des récepteurs ou des centres (si toutefois on peut chants, des bruits se situant dans la bande de fréquences que sélection-
admettre qu'il existe un n bruit de fond o des voies nerveuses et des nent les récepteurs auditifs quand ils reçoivent des sons faibles. Les
centres) constitue par lui-même une source de signaux. récepteurs visuels ne manifestent pas chez l'homme le même change-
Le cas des faibles signaux extérieurs est celui qui est cité par Egger ; il ment de sélectivité en fonction du niveau des signaux, malgré le phé-
se retrouve dans le registre visuel, et aussi dans le registre racdle : si I'on nomène de Purkinje, assez peu accentué, ce qui ne prédétermine pas le
projette une lumière sur un écran, en la faisant décroître de manière < brouillard de fond, visuel à alimenter telle catégorie d'images immé-
progressive, il arrive un moment où le sujet ne peut plus dire si l'écran diates plus qu'une autre.
est encore faiblement éclairé, ou s'il paraît être éclairé ; plus le sujet est Quel est le degré de précision de l'image immédiate ? Il semble très
motivé, plus il fait effort, plus aussi les images peuvent être prises pour diftrent selon les sujets, selon le sens considéré, et aussi selon l'âge; on
des stimulations réelles et objectives, et ceci de manière progressive à nomme image eidétique une image surtout visuelle qui a un degré de
partir des conditions initiales d'une vision correcte (expérience de vision précision comparable à celui de la perception directe et qui se prête à
r
rc6 IMAGINATIoN ET INVENTIoN i
CoNTENU erprcrrvo-ÉMorrF DEs TMAGES ro7
I

l'exploration mentale ; par exemple, un mot, vu écrit, peut être épelé l.


à {i S'agit-il d'une aptitude élevée ou assez primitive ? Taine affirme que
I'envers ; des nombres peuvent être soumis à des opérations, comme s'ils irr ( ce ne sont pas les plus profonds joueurs qui poussent le plus loin ce
étaient écrits sur un tableau ; le développemenr de l'eidétisme passe par tour de force u ; certains joueurs peuvent mener simultanément, en
un maximum chez les enfants de ro à 14 ans ; il permet I'apprentissage vision eidétique, plusieurs parries, avec une étendue er une lucidité
rapide de I'information mise sous forme concrère, comme d.i ."rt.r à. d'imagination tout à fait prodigieuses ; mais les très grands joueurs,
géographie, des diagrammes, des schémas. On peur norer que certe comme La Bourdonnais, ne peuvent jouer mentalemenr que deux parties
3
capacité coïncide avec le maximum d'activité perceptive (produisant le ensemble ; cette remarque irait dans le sens des observations faites sur
maximum d'illusions optico-géométriques de ro à 14 ans). Taine, dans les jeunes calculateurs prodiges, qui sont parfois très ignorants et
De I'intelligence (r,8o) rapporte le cas des jeunes calculateurs prodiges, arrivent malaisément à se perfectionner dans la théorie mathématique.
en particulier de Colburn, ne sachant ni lire ni écrire, mais o .rroy".rt Devant de tels cas, Essertier (Les Formes inferieures dc lbxplication, p.81)
clairement devant lui, ses calculs. Taine, dans le même ouvrage, cite le a émis I'hypothèse d'une nature primitive des images eidétiques : elles
cas des joueurs d'échecs qui peuvent conduire une partie d'échecs les seraient une survivance ( de cette mémoire prodigieuse que l'on ren-
yeux fermés, la tête tournée conrre le mur : u On a numéroté les pions et contre parfois chez le primitif... les derniers témoins d'un univers men-
les cases ; à chaque coup de I'adversaire, on leur nomme là pièce tal aujourd'hui disparu o. Cette hypothèse est peut-être exagérément
déplacée et la nouvelle case qu'elle occupe ; ils commandent eux-mêmes conforme à une théorie de l'évolution unilinéaire, enveloppant les
le mouvement de leurs propres pièces, et continuent ainsi pendant mentalités en même temps que les formes sociales. Elle est intéressante
plusieurs heures ; souvenr ils gagnent, er conrre de très habiles dans la mesure oir on peut ratracher le phénomène des images eidétiques
,ior'[Link].
Il est clair qu'à chaque coup la figure de l'échiquier tout entier, avec à un régime défini de I'activité mentale er à un niveau de vigilance
l'ordonnance des diverses pièces, leur est présente, comme dans un diftrent de celui qui donne la pensée réflexive ou I'attitude critique;
miroir intérieur, sans quoi ils ne pourraient prévoir les suites probables tout sujet, en efFet, peut avoir I'expérience des images eidétiques
du coup qu'ils viennent de subir et du coup qu'ils.,[Link] .o-Àander. , lorsqu'il se ffouve dans une situation de violente stimulation émotive;
Pour Taine, et selon la description de l'un de ses amis, américain, qui a certains traits concrets de la situation se fixent et peuvenr faire réappa-
cette faculté, le sujet voit simuhanément tout l'échiquier et to,.rt.i 1., raître plus tard la scène de manière presque hallucinatoire, avec une très
pièces telles qu'elles étaient en réalité au dernier coup joué. n Et au fur et ferme prégnance des détails.
à mesure qu'on déplace une pièce, l'échiquier m'apparaît en enrier avec Et même s'il fallait admettre que l'eidétisme est un aspect de la
ce nouveau changement. Et lorsque j'ai quelque doute dans mon esprit pensée sauvage, ce ne serait pas une raison pour considérer cette activité
sur la position exacte d'une pièce, je rejoue mentalemenr rour .. q,ti mentale comme une simple survivance ou un signe de < régression o.
été joué de la partie, en m'appuyanr particulièremenr sur les mouve-" L'eidétisme peut au contraire apparaître comme une des racines de
ments successifs de cette pièce. Il est bien plus facile de me uomper I'imagination artistique, et peut-être de I'imagination inventive en géné-
lorsque je regarde l'échiquier qu'aurrement... Je vois la pièce, l" case .t ral ; une activité de rype assez primitif, intégrée au développement d'un
la couleur exactement telles que le rourneur les a faites, c'àst-à-dire que je symbolisme intellectuel, donnerait une base à la créativité, qui suppose à
vois l'échiquier qui est devant mon adversaire, ou tour au moins j en ai la fois une vue directe, neuve, concrète du réel, et une aptitude sym-
une représentation exacre, et non pas celle d'un autre échiquier o bolique abstraite très développée, nécessaire à la construction ordonnée
(ouvrage cité, p. 8r). ce joueur affirme qu'avant de commencer if com-
et organisée d'une æuvre nouvelle ; la créativité suppose, comme aptitu-
mence par bien regarder l'échiquier tel qu'il esr au début, afin de des réunies dans le même sujet, les termes extrêmes de I'ancien et du
pouvoir se rattacher et revenir mentalement à certe première impres- nouveau, de la pensée sauvage er d'un symbolisme abstrait.
sion ; d'ordinaire, il ne voit ni le tapis verr, ni I'ombre des pièces, .ti l.t En ce sens, Taine note qu'une mémoire concrète riche en images
très petits détails de leur srructure ; mais, s'il veut les voir, il le peut. comparables aux images eidétiques existe chez de nombreux arrisres :
Taine ajoute que ces représentations se répètent ou durent involoniaire- certaines images bien plus irrégulières, plus nuancées, plus difficiles à
ment, revenant, par exemple, pendant les insomnies. rappeler que celles des joueurs d'échecs se présentenr avec une précision
IO8 IMAGINATIoN ET INVENTIoN coNTENU errnctlvo-ÉvorlF DES IMAGES ro9

égale, chez certains peintres, dessinateurs ou statuaires qui, après avoir mais conservation des déplacemenrs, des directions, des positions) ; les
considéré attentivement un modèle, peuvenr faire son portrait de caractères conservés par I'image eidétique consriruenr comme autanr de
mémoire. ( Gustave Doré a cette faculté ; Horace Vernet I'avait; Aber- points de soudure entre le sujet et son enrourage ; ces points de soudure
crombie cite un peintre qui, de souvenir et sans I'aide d'aucune gravure, réservent les voies d'accès ultérieures du sujet aux objets du milieu ; ils
copia un marcyre de Saint-Pierre par Rubens, avec une imitation si offrent aussi des éléments pour une activité combinatoire. D'ailleurs,
parfaite que, les deux tableaux étant placés I'un près de I'aurre, il fallait plusieurs auteurs, observant I'eidétisme, ont noté la plasticité de ces
quelque attention pour distinguer la copie de l'original. o Taine cite images ; le point de départ est bien fourni par l'état initial d'une situa-
également le cas de Mozart qui, ayant entendu deux fois le Miserere tion effectivement perçue ; mais le sujet peut ensuite agir mentalement
d'Allegri, à la chapelle Sixtine, le nota tour entier de mémoire : n il était sur I'image eidétique en lui imposant des transformadons, comme s'il
défendu d'en donner copie, et l'on crut le maître de chapelle infidèle, agissait effectivemenr sur des objets (écrire un nombre à la craie sur un
tant le tour de force était grand >'. De même, Balzac revoyait les objets tableau imaginaire, modifier la position des pièces sur l'échiquier ima-
en lui-même, éclairés et colorés comme ils l'étaient au moment où il les giné en vision eidétique) ; quand la représentarion devient incerraine,
avait aperçus ; Testut, anatomiste, allait à ses cours en ayant devant les I'image eidétique, d'après les témoignages des joueurs d'échecs étudiés
yeux ( la vue imaginaire de la région à décrire o. Ces deux derniers cas, par Taine, peut être restaurée par une récapitulation des différentes
cités par Cuvillier, sont à rapprocher d'une expérience d'apprentissage modifications successives qui onr eu lieu au cours de la partie. \flood-
de Brière de Boismont, cité par Taine ; Brière de Boismonr s'esr exercé à worth cite les recherches d'Urbantschitsch (rgoù sur les images eidéti-
imprimer en lui la figure d'un de ses amis, er esr arùvé à avoir une ques, ainsi que celles de Jaensch, er estime, à l'inverse de I'opinion de
représentation mentale visible, paraissant exrérieure et o placée dans la Taine, que l'image eidétique est notablement diftrente de la percep-
direction du rayon visuel ), avec la grandeur et les attributs du modèle ; tion ; elle ne ressemble pas à une photographie, parce que ses détails ne
o I'image est vâporeuse et d'une autre nature que la sensation objec- sont pas tous simultanémenr présents ; elle se développe progressive-
tive..., mais limitée, colorée ,. Taine affirme que des écoles de dessin de ment ; lorsqu'une question relative à un détail est demandée, il peut se
Paris entraînent leurs élèves à reproduire de mémoire un ensemble Passer un certain temps avant que ce point s'éclaircisse suffisamment
d'objets vus pendant peu de temps ; cerre aptitude se développe : au Pour permettre une réponse. o De petits détails se révèlent, alors que des
début, les élèves éprouvent de la difficulté ; l'image disparaît dès que parties adjacentes de I'image resreronr en blanc (Kltiver r9p). La quan-
I'objet est voilé ; ensuite, I'image revient et peur être maintenue pendant tité de détails signalés ne correspond en aucune façon à la somme de ce
un temps suffisant pour permettre le dessin. On peut ajouter que les qu'on pourrait trouver dans une image réelle. o La plasticité de I'image
prestidigitateurs développent ce mode de mémoire par image eidétique ; eidétique est telle que certains sujets peuvenr la modifier délibérément
après avoir vu le public d'une salle pendant quelques secondes, cerrains ou sous l'influence de la suggestion ; les objets peuvenr changer de
sont capables, les yeux bandés, de décrire les personnes qui composent forme ou de couleur, er se mouvoir à I'intérieur de l'image. EnfiÀ, chez
le public, comme s'ils étaient doués de perception exrra-sensorielle ; en les enfants, on nore que les sujets n'obdennent de bonnes images que
fait, ils utilisent I'image eidétique. des scènes qui les intéressent; les images eidétiques fixent les objets
L'image immédiate se distingue de I'image eidétique par le fait que significatifs d'une siruarion, et les traits significatifs de ces objets parti-
l'image immédiate, très proche de la sensarion et de la perception, culiers ; elles sonr en ce sens très diftrenres des photographies ou des
conserve des caractères concrets dépounnrs de significarion ; dans I'image tableaux des peintres qui s'intéressent aux rapports des masses d'ombre
eidétique, les caractères, tout en restant concrets, sont déjà sélectionnés et de lumière sans dégager les lignes saillantes des objets remarquablcs
dans le sens de leur fonction typique et significative (absence des ombres (\Woo dwor th, Psy c h o lo gi e exp é r im enta le, p. 6 z- 61) .
et des détails de sculpture des differentes pièces dans le jeu d'échecs, Pour \(/oodworth, I'image eidétique esr un phénomène dc nrérrrrirc
beaucoup plus que de perception ; elle possède les caracre\r'cs dcs innl;,cs
r. Il faut avoir entendu soi-même ce Miserere pour apprécier l'ampleur et la pré- mnésiques, et non pas ceux de la perception. Cette [Link] sc rlrl)-
cision d'une telle mémoire musicale. proche assez de celle de Binet, étudiant la mémoire du jouctrr d'[Link]
J
I
!
IIO IMAGINATION ET I}iN/ENTION t coNTENU ermcrrvo-ÉMorlF DEs TMAGES rrr

et découvrant qu'elle contient la représentation du mouvement que la t selon la perspective de I'eidétisme, car rien ne permer, théoriquement,
pièce peut faire (n le Fou n'est point telle pièce de forme baroque, c'est de restreindre à la seule catégorie visuelle ces phénomènes d'empreinte
j
essentiellement une pièce qui a une marche oblique v, fTspnux du I perceptivo-sensorielle ; on rrouve d'ailleurs chez Prousr d'autres images
-
laboratoire d.e psychologie d.e k Sorbonne, t892, page 44).On peut dire
T
T
! eidétiques olfactives, comme celle de I'odeur de pétrole d'une auromo-
i bile, noyau d'une multitude d'impressions visuelles, sonores, relatives
que I'image eidétique est déjà, en un certain sens très élémentaire, le
symbole, parce qu'elle découpe la perception et la stylise en fonction du aux voyages, aux horizons des routes, aux paysages traversés. La revivis-
sujet conservant le souvenir. Le fait que l'image eidétique mérite d'être cence, selon la description de Proust, se produit par I'intermédiaire de
étudiée comme phénomène mnésique n'enlève d'ailleurs rien au carac- cette odeur, de longues années plus tard, et dans une situation bien
tère particulier de son acquisition. Et I'on pourrait peut-être noter, sous difftrente de celle du voyage, puisque le sujet senr I'odeur de pétrole qui
réserve de recherches ultérieures, qu'il existe une certaine continuité monte de la rue alors qu'il se réveille dans un hôtel parisien. (Nous
entre les phénomènes d'empreinte et ceux d'eidétisme ; les situations i employons le mot n eidétique , en opéranr une cerraine généralisation,
$
intenses, amenant un haut degré de vigilance, favorisent I'acquisition ? car ce terme, à l'origine, ne s'appliquait qu'à la catégorie visuelle.)
d'une image eidétique qui peut d'ailleurs ne pas concerner directement L'existence d'un centre eidétique actif dans I'image-souvenir se heurte
I'objet créant l'émotion et suscitant la vigilance élevée. Ainsi, au cours à un argument souvent présenté et devenu classique, celui de I'impossi-
d'une conversation téléphonique apprenant une nouvelle importante et bilité de l'énumération des éléments de I'objet représenté ; en parti-
demandant des réponses attentives et précises, il peut arriver que l'on culier, si I'on demande à une personne déclarant qu'elle n voit , bien le
acquière en vision eidétique le souvenir d'un détail visuel sans rapport Panthéon en imagination, de compter les colonnes qu'elle o voit,,,
logique avec le contenu de la communication, qui ne demande aucune l'énumération est généralement impossible ; à partir de l'épreuve de
activité perceptive visuelle : image du filetage d'une vis de l'appareil de cette incapacité, certains auteurs ont contesté le caractère concret des
téléphone, d'un détail du mobilier, etc. Le plus souvent, les images images-souvenirs er ont considéré les descriptions d'images comme un
eidétiques acquises au cours d'une situation intense sont liées à l'objet pur bavardage. En fait, une telle épreuve n'est nullement concluante ;
central et significatif autour duquel s'organise cette situation ; mais si la les chercheurs qui ont étudié les difftrentes opérations d'analyse per-
situation est abstraite et symbolique, intéressant un seul sens, comme ceptive (en particulier le Professeur de Possel, pour consrruire une
dans une conversation téléphonique, I'image fixée peut ne pas être liée à machine à lire), onr reconnu I'importance des supporrs concrers, des
l'objet central et significatif, ce qui montre que la situation n chaude o points d'arrêt qui permetrenr au regard qui analyse d'avoir des repères
suscite pour les diftrents ordres d'activités perceptivo-sensorielles un dans I'objet. Il est à peu près impossible, en effer, de compter les
état comparable aux périodes sensibles favorisant I'empreinte. barreaux d'une grille, les rangs de briques d'un mur, sans prendre des
repères. Quand les hétérogénéités naturelles de I'objet offrent d'elles-
mêmes ces repères (un barreau rouillé, un auffe plus mince, erc.), I'ana-
3. LEs IMAcEs-souvENrRS ; NorIoN D'IMAGINATIoN REIRODUCTRICE; lyse perceptive est aisée. Dans un objet réel vu en situation concrère, les
LES ( TypEs TMAGTNATTFs) ; LES IMAcES cÉNÉnlquns
hétérogénéités locales peuvenr être importantes er progressives, accom-
L'image-souvenir est celle qui peut réapparaître un temps quelconque pagnant et guidant I'activité perceptive : les colonnes du Panthéon,
après la fin de la situation perceptive à laquelle elle se rapporte ; l'image disposées en cercle, sonr roures éclairées de manière difftrente par la
est alors I'occasion d'une représentation, d'une reviviscence, caractéri- lumière ; de plus, les intervalles apparents qui les séparent, du point de
sant l'état secondaire et le distinguant de l'état primaire, qui se prolonge vue de I'observateur, sont en progression ascendante, par I'effet de la
plutôt qu'il se représente dans I'image consécutive et dans l'image perspective, des extrêmes vers le centre. La résistance de ces repères,
immédiate. Une question théorique se pose: en quelle mesure faut-il points d'appui de l'activité perceptive analysanre, n'exisre plus dans
distinguer I'image-souvenir de I'image eidétique ? En fait, le noyau I'image, parce que l'image est déjà plus abstraite et plus ( pure u que la
d'image éidétique peut servir de centre actif à une image-souvenir com- perception ; sur I'image menrale du Panthéon, il ne reste plus les
plexe. L'exemple célèbre de la madeleine de Proust pourrait être analysé ombres ni les détails, les diftrences de reinte, qui individualisent les
IIZ IMAGINATION ET INVENTION coNTENU arrectrvo-ÉMorrF DEs TMAGES lj
colonnes, donnant une structure interne à la série. Par contre, l'énumé- relevant d'autres sens, et trouve, s'il est poète, des métaphores exprimant
retion des éléments d'une image eidétique reste possible quand ces cette conversion (Hugo dit : n les dentelles du son que le fifre découpe o).
éléments sont differenciés par leur fonction significative, comme c'est le Hugo employait la gravure, le dessin à I'encre de Chine, avec de fortes
cas pour un mot écrit (les lettres, en tant que leffres, sont différentes les oppositions d'ombre et de lumière, pour traduire sa vision de scènes et
unes des autres, non seulement dans la perception, mais dans I'image). de situations complexes oir interviennent aussi des éléments non-visuels
Les chercheurs de la deuxième moitié du XIX' siècle ont été sensibles (par exemple: un orage sur un château accroché au flanc d'une colline
aux diftrences individuelles en matière de vivacité et de précision des escarpée). Il déclarait que les idées abstraites évoquaient en lui des ima-
images-souvenirs ; d'abord, on peut se demander si toutes les personnes ges concrètes : la loi, c'est I'image de juges en robe rouge, la couleur,
ont à un même degré cette capacité de représentation mentale semi- I'opposition du vert d'une plante et du rouge d'une draperie, la forme,
concrète ; mais les descriptions et analyses subjectives sont délicates à o un bloc rond, une épaule de femme > (cité par Cuvillier, d'après Ribot,
interpréter, si on cherche à les utiliser comme base d'estimation absolue Idees généralrt, [Link]).Le type visuel peut d'ailleurs se diversifier selon la
pour mesurer le degré de u concrétude , des images des différents sujets. prédominance des représentations concrètes des formes, des couleurs,
Par contre, une rypologie a des chances d'être moins arbitraire quand il des rapports géométriques, des signes typographiques. Michel-Ange,
s'agit de comparer, chez une même personne, le degré de vivacité et de devenu presque aveugle, employait le toucher pour reconnaître et
précision des images relevant des différentes catégories sensorielles. admirer les statues. Un peintre comme Delacroix accorde la primauté,
Cet aspect diftrentiel, d$ù noté dans la littérature et dans les arts, a dans son æuvre, à la recherche des couleurs intervenant non seulement
été signalé par Fechner en 186o et étudié par Galton (r88o). Fechner, comme éléments, mais comme image, parce qu'elles donnent I'atmo-
demandant à ses sujets d'évoquer l'image d'un objet défini, notait des sphère de la scène (voir p{ exemple le tableau intitulé < Femmes
différences d'aptitude dans cette évocation. Galton avait constitué un d'Alger ), tout inondé d'une lumière blonde baignant les objets et les
questionnaire de la n table à déjeuner o : les sujets étaient invités à évo- personnages) ; un autre tableau de Delacroix s'intitule o Bataille entre
quer I'image de leur table à déjeuner au moment où ils prennent leur un cheval bai et un cheval bai-brun dans une écurie o. Naturellement, il
repas du matin, en précisant le degré de définition des objets, l'éclat plus faut tenir compte de la culture romantique de l'époque (la couleur est
ou moins vif de la scène, le caractère des couleurs (distinctes, natu- un manifeste contre le classicisme de la ligne ; Hugo dit : n je mis un
relles...). Les érudits et les savants interrogés par Galton avaient ten- bonnet rouge au vieux dictionnairs o), mais la couleur a chez Delacroix
dance à répondre qu'ils n'avaient pas d'images mentales; mais d'autres une force significative qu'elle n'a pas chez tous les peintres de la même
réponses montraient que certains objets (un ou deux, par exemple, de époque. La mémoire visuelle géométrique concrète correspond à des
ceux qui étaient posés sur la table) restaient nets dans I'image-souvenir performances telles que celles des joueurs d'échecs. Quant au type n visuel
de plusieurs sujets ; après avoir cherché à établir une corrélation (inverse) typographique ), il se trouve chez les personnes qui voient mentalement
entre la vivacité de I'imagination et les dons intellectuels, les investiga- imprimé chaque mot qu'on prononce ; Bourdon, dans L'Intelligence,
teurs continuant les recherches de Galton se tournèrent vers l'étude des p. 44, cite le cas d'un étudiant qui voyait ses propres paroles écrites ou
types imaginatifs, selon la diversité des aptitudes de chaque sujet pour imprimées, n généralement en plus gros caractères que celles des autres o.
I'imagerie visuelle, auditive, etc. Les études de Charcot sur l'aphasie ont Fernald (tgo) a montré que I'image proprement ( photographique o
montré que telle ou telle classe d'images prédomine selon les individus d'un mot est très rare ; il n'a jamais trouvé, au cours de ses expériences,
considérés ; en systématisant ses observations, Charcot a ramené à qua- un sujet réellement capable de lire les lettres d'un mot d'arrière en
tre les ( types imaginatifs ) : type uisuel, type audit$ type moteur, Vpe avant, sur I'image mentale ; généralement, les sujets à qui on demande
mixte. ce travail se plaignent que les lettres ne restent pas toutes à leur place,
Le n visuel o se rappelle un texte en se représentant la page où il est quand ils essayent de lire à I'envers ; les sujets qui ont de bonnes apti-
imprimé ; au moment de I'apprentissage, il a recours à des schématisa- tudes pour évoquer les images visuelles arrivent à lire à I'envers quand ils
tions spatiales, emploie les gravures, les repères colorés, les graphiques ; ont trouvé un procédé consistant à décomposer le mot en plusieurs
il a de plus tendance à convertir en représentations visuelles des données groupes de syllabes et à renverser séparément chaque syllabe. Au contraire,
rr4 IMAGINATION ET ITWENTION coNTENU eprnctrvo-ÉMorrF DEs TMAGEs rrt

les sujets qui n'ont pas de bonnes images visuelles ont finalement bles qui se répètent dans le texte, comme les noms suivis de l'épithète de
recours à un procédé moins efficace, tel que d'épeler le mot d'un bout à nature, est favorable à la fixation des images sonores ; on la trouve sur-
I'autre à plusieurs reprises, et d'éliminer chaque fois une lettre (cette tout dans les textes composés aux époques où l'écriture était peu répan-
méthode séquentielle unidirectionnelle est comparable à celle que I'on due : ce n pharmahon >>, comme dit Platon, c'esr-à-dire cette drogue
pourrait employer sur une image auditive ; les séquences sonores sont contre l'oubli, a fait perdre I'usage des procédés de mémorisarion sans
très malaisément réversibles par travail sur l'image mentale ; ce n'est support matériel, au nombre desquels se rrouvaienr rous les aspects
qu'abstraitement qu'on peut renverser le cours du temps). Les rares cas récurrents des séquences sonores, si nets en poésie et en musique. D'ail-
où des sujets, généralement des enfants, se montrent capables de lire à leurs, dans un texte dit, dans une séquence sonore complexe, tout n'est
l'envers un mot long et inhabituel, par exemple dans une langue pas également source d'image mentale : il existe des structures privilé-
étrangère inconnue- efl vision eidétique, doivent être considérés giées que même les sujets les moins doués pour les images auditives
-,
comme illustrant les propriétés de I'image eidétique proprement dite ; retiennent sans déformation, comme n Rodrigue, as-tu du cæur ? )
ces propriétés, dans I'image mentale courante, sont réduites, générale- n Tout autre que mon Père l'éprouverait sur I'heure ! , ; cette aptitude- à
ment et pour les sujets les mieux doués en imagerie visuelle, à la vision devenir image n'est pas directement liée à la significadon théorique,
neffe d'un groupe inversible de deux ou trois lettres au maximum. abstraite, conceptuelle ; le titre du poème de Hugo o Oceano nox )
On doit noter d'ailleurs que la supériorité du n visuel o ne s'étend constitue facilement une image auditive sans que I'on songe à la signi-
guère au-delà du retournement de la séquence allant de gauche à droite fication : n Nuit sur I'Océan ,.
en séquence inverse ; l'image visuelle n'est pas assez complète pour Egger, dans La Parole intérieure, affirme que route pensée s'accom-
permettre de lire dans toutes les directions, même si le sujet a une pagne d'une sorte de bruit intérieur, qui est comme une parole mentale.
tendance visuelle très marquée ; c'est ce que montre l'épreuve du cané Sans reprendre I'exemple de Mozart, déjà cité, il est possible de citer
d.e lemes, composé de 16 ou 25 lettres disposées en carré, et qu'il faut celui de Beethoven qui, devenu sourd, se répétait intérieurement d'énor-
apprendre, dans l'acquisition, en lisant à la manière habituelle. Binet, mes symphonies, et celui de Mendelssohn, qui était capable dès l'en-
Fernald, Mûller, ont constaté que le sujet qui a appris ainsi le carré fance d'accompagner de mémoire des opéras enriers. Dans la littérature,
éprouve d'importantes difficultés à le réciter de bas en haut, et de plus le sort fait aux bruits, aux sons, est plus ou moins important selon les
importantes encore à le réciter en suivant les lignes obliques. auteurs, et aussi selon les écoles. Daudet a une grande tendresse pour les
Selon Mùller, la méthode employée pour vaincre cette difficulté est bruits, les sons, les mots n pittoresques , qui font image ; les onomato-
la même chez le n visuel ) ou ( I'auditif o ; elle consiste à utiliser des pées sont assez nombreuses dans les Contes, et on y rrouve ce que l'École
groupements et des localisations ; tous les sujets travaillent de la même de la Gestalt nommait des u significations implicites o incluses dans la
façon. structure des noms des personnes et des lieux : Tistet Védène, Pampéri-
Le type o auditif o est décrit par Binet comme correspondant à la gouste...
traduction en noms et mots des signes utilisés pour une opération faite Le rype imaginatif moteur est parfois associé, selon certains cher-
mentalement, sans support graphique : pour faire de tête une addition, cheurs, au type auditif, parce qu'il existe un lien entre la représentation
les auditifs se répètent verbalement les noms des chiffres (Psychologie du auditive et les mouvements permetrant de prononcer un mot ou d'émettre
raisonnement, p. zr, cité par Cuvillier). Binet note aussi que les person- un son ; on peut cependant norer que l'étendue du registre de la voix
nes de ce type, pour apprendre un texte, se gravent dans l'esprit le son humaine n'est pas aussi considérable que celle de I'audition, bien que le
de leurs paroles. Il existe un ensemble considérable de procédés mné- maximum de sensibilité de I'audition corresponde aux sons habituel-
motechniques qui utilisent les images sonores : liste des noms des empe- lement présents dans l'expression verbale et le chant ; le couplage n'esr
reurs romains, liste des paires de nerfs crâniens... La structuration des donc pas total entre la phonation et I'audition.
séquences (rimes, assonances, rythme) facilite la mémorisation et permet Stricker a particulièrement étudié le rype moreur, dans I'ouvrage
de reprendre l'évocation à I'un des points d'articulation (strophe, vers) intitulé Du langage et de la musique. Stricker affirmait être lui-même un
sans recommencer à réciter tout le texte ; I'existence de blocs indissocia- cas typique ; ses mots-images, au lieu d'être visuels ou auditifs, étaient
fi6 IMAGINATION ET INVENTIoN coNTENU erprcrrvo-ÉMorlF DEs IMAGEs n7

presque tous kinesthésiques, faits d'images et peut-être aussi de sensa- comme un robinet, un boulon, un écrou, le disque d'appel de I'appareil
tions de mouvements articulatoires. Stricker avait défini une épreuve de téléphone, un bouton de sonnette ; la vivacité des images de mouve-
permettant de montrer I'importance de l'élément moteur d'une image ment liées à ces objets apparaît dans la tendance à agir sur ces objets,
verbale si l'on essaye de penser des mots ne pouvant être prononcés sans besoin réel, qui porte les enfants à toucher aux robinets, aux appa-
qu'en fermant la bouche (comme n bubble>>, << mutter>>, << utisp r), en se reils de téléphone, aux sonnettes, etc.
contraignant d'avance à maintenir la bouche ouverte, certains sujets Charcot ajoute à ces trois types purs un type mixte : selon leur
n'arrivent pas à imaginer ces mots, ce qui prouve que leurs images ver- origine, leur acquisition, les images sont, chez le même sujet, tantôt
bales sont essentiellement motrices. Au contraire, un o auditif n peut motrices, tantôt auditives, tantôt visuelles. Selon 'W'oodworth, le rype
imaginer les mots cités en conseryant la bouche ouverte. mixte est en fait le rype le plus commun ; les types purs sont rares. Il est
On pourrait ajouter que la part motrice de certaines images comme d'ailleurs possible que certaines personnes représentent une tendance
celles des mots, des chiffres, peut être importante chez certains sujets ; vers un type olfactif ou gustaûf : Zola, étudié par Toulouse en 1897,
pour retrouver I'orthographe d'un mot, certaines personnes ont besoin serait de rype olfactif : la représentation de personnes, de rues, de
de l'écrire, après avoir mobilisé ce registre de représentations kinesthé- maisons, évoquait pour lui des odeurs. Dans l'æuvre de Baudelaire, les
siques concrètes par quelques mouvements arrondis du poignet, sans notations olfactives sont fréquentes, insistantes, sans cependant repré-
écrire, un peu comme on s'éclaircit la voix avant de chanter. Naturelle- senter une inépuisable variété comparable à celle des images sonores ou
ment, en ce cas, on peut parler d'habitudes ; mais comment distinguer visuelles ; en fait, le phénomène le plus courant est le pouvoir remar-
exactement I'habitude motrice de I'image motrice ? La véritable ques- quable d'évocation d'images des autres registres que possèdent les sti-
tion qu'il faudrait se poser, en fait, c'est celle de la légitimité du parallèle mulations olfactives ou gustatives : odeur de goudron des routes, saveur
établi ainsi entre le contenu acteur des images et les contenus per- de résine d'une aiguille de pin mise dans la bouche... Cuvillier estime
cepdfs ; il existe évidemment des réceptions liées au mouvement et que chez un gourmet comme Brillat-Savarin, auteur de la Physiologie du
permettant de I'adapter aux objets, à la situation (contrôle moteur et goût, devaient exister de riches images gustatives. Enfin, le registre tactile
perceptivo-moteur) ; mais la perception n'épuise nullement la réalité du ne paraît pas avoir été jugé digne, par les anciens chercheurs, de
mouvement du corps propre ; le mouvement perçu est, beaucoup plus constituer à lui seul un rype d'imagination. C'est que nos civilisations
essentiellement, le mouvement des objets dans le champ perceptif ; à ce ne sont guère manouvrières ; les mots du registre tactile sont peu nom-
titre, il peut y avoir des images de mouvement dans la catégorie visuelle, breux si I'on sort de la catégorie des tissus et de I'ameublement (soyeux,
d'autres dans la catégorie sonore, d'autres encore dans la catégorie tactile. velouté...). Pourtant, il existe des images tactiles; ce sont elles qui per-
Ce n'est pas essentiellement I'organe des sens recevant l'information qui mettent d'évoquer telle matière, sable, poussière, bois, terre de telle ou
détermine à lui seul une classe d'images mentales, mais plutôt d'autres telle consistance, et constituent un des aspects de l'attachement aux
caractères relevant de la situation : configuration stable et simultanée, détails concrets du monde et à certaines modalités du travail.
séquence irréversible, séquence réversible, récurrences ; il serait impor- La dominance de tel ou tel type d'imagerie chez un sujet peut être
tant d'analyser les caractères de I'imagerie de manière moins sensorielle étudiée par des ( tests objectifs d'imagerie > progressivement perfection-
et plus formalisée, plus logique, en traitant les images comme des grou- nés depuis Binet par Angell, Fernald, Mtller, Davis, Bowers. Le Manuel
pements de signaux; on verrait alors que I'indice de mouvement (stabi- pratique de Psychologie expérimentalc de M. Paul Fraisse expose la méthode
lité, durée, altération, changement de configuration de la situation) affecte la plus complète et la plus récente, celle de la comparaison systématique
un très grand nombre d'images. L'étude de la perception de la causalité par paires entre les images de registre diftrent ; le sujet doit estimer
par Michofte permet de discerner quelques cypes d'images de mouve- quelle image est la plus nette et la plus vive. Au terme de ces estima-
ment (reptation, choc, poursuite) qui apparaissent dans les catégories tions, le classement correspondant à toutes les réponses du sujet est
perceptives et peuvent aussi se conserver dans la représentation mentale. comparé à la manière dont il estime lui-même appartenir à tel ou tel
L'image kinesthésique du mouvement est cependant nette dans la repré- type imaginatif, et des divergences assez sensibles peuvent apparaître,
sentation de certains objets dont l'usage implique un geste très défini,

a.
II8 IMAGINATION ET IN'r'ENTION coNTENU arrucrrvo-ÉMorrF DEs TMAGEs rrg

comme I'avait constaté Betts en r9o9, en étendant le questionnaire de main, le nez, mais c'est toujours une main particulière, un nez parti-
Galton. culier, avec forme et couleur particulières ; n de même, I'idée que je me
Les images mentales sont-elles génériques ou Particulières ? Ç's51 forme d'un homme doit êffe d'un homme blanc, noir, basané, droit,
là une question qui, en raison du rôle joué en théorie de la -
connaissance courbé, grand, petit ou moyen. Aucun effort de pensée ne pourra me
par la réponse qu'on lui donne, a mérité longuement I'attention et procurer l'idée abstaite r. On ne peur, selon Berkeley, imaginer séparé-
l'étude de la philosophie. Considérer les images mentales comme parti- ment d'un objet des qualités qui ne peuvenr exister qu'incarnées dans
culières, c'est faire remonter I'origine de leur acquisition à une cir- cet objet ; I'objet ne peur pas être imaginé sans ses qualités. Cette affir-
constance, historiquement bien déterminée dans l'existence du sujet, mation est contraire à la conceprion de I'induction chez Aristote ; dans
comme dans le cas de I'empreinte. Les considérer comme génériques, le passage des sens particuliers au sens commun s'effecrue déjà un travail
c'est affirmer qu'il se produit o dans la mémoire ), entre une pluralité de de généralisation et d'abstracrion, er ce travail se continue dans le passage
circonstances perceptives d'acquisition et la réapparition d'une image- de l'intellect patient à l'intellect agenr.
souvenir unique, un travail de condensation, de sommation, de Taine (De I'intelligence,ll, z6o) montre comment s'efFecrue le pas-
simplification, d'organisation qui donne à I'image une signification gé- sage des perceptions particulières aux images génériques, par un pro-
nérique compatibilisant une pluralité d'expériences concrètes ; I'image cessus de fusion. Quand un sujet a vu vingt ou rrenre araucarias, aucune
est en ce cas le résultat d'un processus d'induction primaire et concrète ; de ces images particulières n'a survécu complètemenr dans son esprit :
ce processus ne s'arrête pas à un premier degré, et il est alors possible de < les vingt ou trente résurrections se sont émoussées les unes les autres ;
chercher à expliquer toute I'activité mentale à partir de cette activité ainsi délabrées, agglutinées par leur ressemblance, elles se sont confon-
dont l'image générique est un premier résultat. Taine, dans le tome II dues, et ma représentation actuelle n'esr que leur résidu o. Huxley pense
de l'ouvrage intitulé De l'intelligence, a étudié la possibilité de cette que les images génériques se consriruenr comme les portraits génériques
interprétation générale de l'activité mentale. Le problème est de savoir si obtenus par photographies composites selon le procédé mis au point par
l'on peut passer graduellement des perceptions aux idées abstraites, sans Galton vers r88o. Galton, prenanr plusieurs membres de la même
hiatus marquant une difference de nature entre le contenu des famille, arrive à dégager les traits communs, constituant I'air de famille
perceptions et celui des idées, ou bien si, au contraire, la pensée abstraite reconnaissable, par un procédé purement physique d'atténuation des
est radicalement differente de la n pensée concrète , (o abstrait o ne détails individuels et de conservarion des caractères se présentant chez
signifie pas ici o résultant d'un processus d'abstraction o mais hautement un grand nombre de sujets du groupe considéré. Après avoir bien centré
formalisé, comme les théories scientifiques). C'est la question qui et cadré l'appareil (pour que les yeux er la ligne du nez de tous les sujets
oppose I'empirisme (affirmant la continuité) à I'idéalisme qui, même coïncident sur la plaque sensible), on photographie sur la plaque unique
quand il admet I'origine perceptive du contenu des images, refuse la chacun des sujets pendant une fraction du remps de pose total
continuité entre ces contenus percepdfs et la pensée théorique haute- correspondant à la somme de toutes les prises de vues successives ; s'il y
ment formalisée, pour laquelle il faut alors chercher une origine et une a dix sujets, et si la prise de vue, éranr données les conditions d'éclairage,
source non-percePtive (innéité, vision en Dieu). Descartes a affirmé avec doit durer une seconde, on photographie chaque sujet pendant un
vigueur la discontinuité entre la perception et les principes du savoir dixième de seconde ; ainsi, le temps total d'exposition de la plaque
théorique (idées innées) ; le doute méthodique conduit à rejeter aussi sensible est bien d'une seconde en rour. Après développemenr, fixage, er
bien les idées adventices que les idées factices. Berkeley, dans les Prin- tirage en positif, on voit que seuls apparaissent nerrement les traits
ciples of Human Knowledge, a nié également la continuité, et a déclaré ne présents chez sept, huit, dix sur dix sujets, les aurres détails sonr flous,
pas posséder o I'admirable faculté d'abstraire ses idées o ; Berkeley ne se ou, plus exactement, ayanr été photographiés dans des conditions de
reconnaît que la faculté d'imaginer, de se représenter I'idée des choses surexposition telle qu'ils n'apparaissenr que faiblement chacun, en se
particulières qu'il a perçues, de les composer et de les diviser de diverses superposant de façon aléatoire à d'autres détails individuels, si bien que
manières (homme à deux têtes, centaure), mais toujours avec une forme les détails fortement marqués sonr ceux qui ont bénéficié d'un processus
et une couleur particulière ; on peut bien imaginer détaché du corps la physique de sommation des quantités de lumière successivemenr appor-

*-
r
Ii

I2O IMAGINATION ET INVENTION CoNTENU arrrcrrvo-ÉMorrF DES IMAGES rzr


tées sur les mêmes régions de la plaque par les dix prises de ,rues. À classe est donnée dans la première expérience, er le cheminement du
l'époque, le procédé fut appliqué non seulement aux différents membres savoir concret a plutôt une srructure d'arbre se développant en ramifi-
d'une même famille, mais à des groupes ethniques $uifs, Anglais), cations de plus en plus complexes qu'une structure de sommation, c'est-
professionnels, etc. Ce procédé n'a pas été systématiquement exploité, à-dire au fond de concentration du multiple en unité. C'est ce qui expli-
mais on pourrait le perfectionner ; il constitue, par un système analogi- que la dichotomie fréquente en n bons ) er ( mauvais o, vrais et faux : il
que, un véritable mode de calcul automatique, quoiqu'il soit un peu a fallu rajouter des sous-classes, ramifier I'arbre ; quand on connaît le
rigide, car il exige des coïncidences euclidiennes alors que les êtres cèpe, le bolet Satan devient un n faux o ; les dichotomies viennent d'em-
vivants ont plutôt une structure topologique. preintes secondaires, non-superposables aux données de I'empreinte
Avant de rejeter en bloc la thèse empiriste, il faut comprendre sa primitive, origine de la classe, mais pourranr rattachées à cette ligne de
portée, et voir que l'affirmation d'Aristote selon laquelle u l'âme ne savoir par une sorte de greffe ; s'il ne s'agissait pas d'empreintes succes-
,
pense jamais sans image n'est pas seulement la reconnaissance d'une sives venant s'embrancher sur une expérience primordiale, il serait
infirmité impliquant nécessité d'extraire et d'apprendre ; elle contient difficile d'expliquer la grande généralité de la dichotomie dans la pensée
aussi I'idée que le savoir progresse à partir de l'expérience, en se tota- concrète; la dichotomie provient simplement de ce qu'il faut rajouter, à
lisant. L'image est déjà un procédé de connaissance partiellement for- une classe déjà constituée, I'apport d'un savoir nouveau ; ce qui est
malisé et permettant la généralisation par systématisation analogique. dichotomique, c'esr le nouveau par rapport à l'ancien, le réel est habi-
Quand Aristote dit avec audace qu'une plante est comparable à un tuellement beaucoup plus complexe et plus simultané ; une refonte
animal qui vivrait tête en bas, la bouche dans le sol, comme l'arbre y a théorique du savoir conserve raremenr les cheminements dichotomiques
ses racines, il fait peut-être partiellement une erreur sur le rôle trophique de la découverte. C'est l'image qui, de I'empreinte primitive aux étapes
des racines, mais il exploite énergiquement les possibilités de systéma- successives, divise et subdivise une classe en sous-classes, comme I'arbre
tisation et de découverte de I'image, en essayant de former par superpo- qui, recommençant chaque année son processus initial de germination
sition mentale, après inversion de r8oo, l'image générique des animaux manifesté par le tronc, se subdivise progressivemenr depuis les maîtres-
et celle des végétaux. En fait, I'empirisme contient et affirme, à travers le ses branches jusqu'aux ramuscules. La connaissance inductive par les
véhicule qu'est I'image, la possibilité de progrès indéfini de la pensée. images a été efficace dans I'Histoire naturelle ancienne, peut-être à cause
Il resterait pourtant à savoir si l'induction s'efFectue selon le pro- d'une connaturalité des processus de croissance ou d'évolution des
cessus de totalisation par sommation dont les portraits composites sont vivants et des modes de développemenr des images.
l'équivalent physique (assez peu différent du processus physiologique de On peut noter en effet que la connaissance inductive qui servait de
frayage des voies invoqué pour expliquer la formation des habitudes de base à Aristote par son adéquation avec la réalité objective est celle qui
manière uniquement mécanique chez Descartes), ou bien si la dynami- porte sur le monde vivant considéré comme objet d'investigation taxo-
que des images se rapproche plus de la croissance des êtres vivants. En nomique ; or, les diftrentes variations du rype d'une espèce végétale ou
fait, malgré la théorie de Ribot qui adopte Ia conception de Taine et de animale à partir d'une souche primitive s'efFectuent selon un processus
Huxley sur les images génériques, on peut noter que le nombre de de réactions adaptatives à des conditions nouvelles (altitude, climat,
présentations des objets n'intervient qu'indirectement dans la formation interaction avec les autres espèces) qui présente une importante analogie
d'une image; on peut avoir vu des milliers d'arbres sans avoir aucune- formelle avec celui de I'image-souvenir s'enrichissanr er se diftrenciant
ment une image précise de ces arbres, même s'ils appartiennent à une à partir d'une empreinte primitive, au cours des expériences successives
espèce unique dont les diftrents individus sont très semblables. Par qui apportent des caractères nouveaux. Autrement dit, la sffucture
contre, il suffit d'être tombé une seule fois dans une touffe d'orties pour d'embranchement est commune à la taxonomie du naturaliste, qui tra-
en conserver une image précise, et pour former aussitôt, à partir de cette vaille sur le résultat actuel d'un processus d'évolution des êtres vivants,
première empreinte, la classe de ce qui ressemble aux orties, avec ou sans et à I'activité de l'image qui, au cours de la vie du sujet, reçoit à partir de
poils urticants : le lamier blanc, le lamier rose, etc. Les classes inductives, la souche première (l'empreinte initiale) des embranchemenrs mani-
pratiquement, ont un germe, une origine absolue dans l'expérience ; la festant les empreintes ultérieures venues s'ordonner par apporrs succes-

.*..
T22 IMAGINATION ET INVENTION coNTENU errecrrvo-ÉMorrF DEs TMAGES rz)
sifs partiellement divergents autour du tronc premier. Cette structure des normes pour toutes les empreintes successives. Si cet araucaria de
d'arbre, d'embranchements, est beaucoup moins nette lorsque les pro- notre première expérience était petit et verr foncé sur un terreau noir,
cessus de formation, dans la nature, n'impliquent pas une évolution à un autre plus grand et jaune sera vu comme o un grand araucaria
étapes successives à partir d'une souche, mais de multiples interactions jaune ), et un troisième comme un araucaria au tronc lisse ou aux
selon un mode de simultanéité;la classification des roches, avec tous les branches non recourbées ; autremenr dit, les expériences successives (en
phénomènes de métamorphisme, est moins perméable à I'induction tant que sources d'images-souvenirs) s'inscrivent comme des variantes
taxonomique que les espèces d'animaux ou de plantes, oùr la connais- par rapport à un texte de base dont l'antériorité est respecrée comme un
sance courante a déjù reconnu, avant le travail scientifique, des familles, terme de réftrence absolu er une source inépuisable de normes compâ-
des variétés, des groupes, des lignées. ratives. L'origine des classes esr contenue dans une empreinte jouant un
Tout en cherchant à expliquer les raisons qui ont permis la réussite rôle archérypal de premier modèle, de principe. C'est en ce sens que la
épistémologique d'une connaissance par images, encore peu formalisée, maison paternelle est le modèle de toutes les maisons, que la Mère ou le
il importe de se demander si le schéma de I'empirisme rend bien compte Père sont le modèle de l'autorité ou de la source des biens, du recours en
du devenir des images, particulièrement dans I'image-souvenir. En effet, cas de détresse. Les expériences ultérieures se définissent par des apports
le schéma empiriste devenu traditionnel semble bien supposer qu'il de divergence ayant un sens par embranchement secondaire sur la
s'opère une réduction progressive de plusieurs cas à une notion plus source archérypale originelle: la mauvaise mère, la belle-mère, onr un
commune et plus abstraite (compréhension de la classe) ; les differents sens par rapport à la mère donnée à l'origine, devenant la bonne mère
cas concrets observés sont ainsi théoriquement simultanés et aussi de façon explicite seulement quand les expériences ultérieures onr révélé
importants les uns que les autres, ils sont équivalents en ce qui concerne l'existence de mauvaises mères ; mais il n'y a pas, malgré les apparences
leur apport informatif à la compréhension de la classe vers laquelle ils du langage, symétrie entre la bonne mère et la mauvaise mère, selon les
convergent ; pour abstraire la définition du chien à partir des différents images ; la mauvaise mère et la belle-mère sonr moins fondamentales
chiens effectivement rencontrés, tel chien, petit et roux, a la même que la bonne mère, qui est la mère selon I'empreinte originelle.
importance que tel autre, grand et blanc ; tous sont également, dans la Cette manière de présenter le cheminement de l'image dans le
même mesure et simultanément, des chiens ; tous les individus sont souvenir par des embranchements asymétriques s'écarte donc assez nota-
logiquement équivalents comme source d'information ; il n'y a pas de blement d'une ligne inducdve rassemblant dans la compréhension de la
privilège ni d'antériorité par rapport à d'autres cas ; I'induction efface classe le contenu commun aux différenrs câs individuels concrets anré-
I'historicité des apports d'information, qui ne peuvent être que suc- rieurement rencontrés ; selon l'image, la classe est déjà donnée avec la
cessifs dans I'expérience du sujet. Il en va de même, d'ailleurs, dans le première empreinte ; elle sert de souche aux apports ultérieurs qui
processus de déduction exploitant les résultats de I'induction (déduction modifient I'extension de la classe sans remanier complèremenr sa com-
n formelle ,) : les conséquences sont au même niveau les unes que les préhension, dans laquelle les traits primitifs continuenr à jouer un rôle
autres ; les divergences déductives, allant de l'unité des principes à la majeur. Pour prendre un exemple plus âcile à analyser que celui de la
multiplicité des conséquences, sont symétriques aux convergences in- bonne mère et de la mauvaise mère, on sait que les Cygnes ont été consi-
ductives. Mais il s'agit là d'une systématisation idéale, vraie peut-être dérés comme des Oiseaux nécessairement blancs jusqu'au jour où I'on a
lorsqu'on parle d'une connaissance conceptuelle, non lorsqu'on veut trouvé des Cygnes noirs en Australie ; logiquement, et selon l'induction,
décrire la genèse de I'image et le mode de connaissance qu'elle donne : le caractère de blancheur aurait dû disparaître de la compréhension du
les divergences et les convergences des images sont marginales, adven- Cygne ; en fait, et de manière assez paradoxale, l'exrension s'esr effecti-
tives ; elles sont asymétriques. Pour reprendre l'exemple de I'araucaria vement étendue, mais la compréhension ne s'esr pas appauvrie de la
ç
choisi par Taine, tous les araucarias que nous avons vus ne sont pas sur caractéristique de la blancheur du plumage ; pour la compréhension, le
le même plan ; il y a un premier araucaria, une image originelle de cet contenu de I'image du Cygne comporre encore la blancheur, er le Cygne
arbuste régulier aux aiguilles vertes et drues, qui restera la plus vraie, la noir d'Australie apparaît comme marginal, un peu aberrant, une excep-
plus authentique, la plus éminente dans le souvenir, et qui sera source tion en ce qui concerne la couleur. De même, la mauvaise mère est

1
ç
,t
r24 TMAGTNATION ET II{VENTION
T
CoNTENU errectrvo-ÉMorlF DEs IMAGES rz,
( contre nature )), une espèce de monstre, de contrefaçon de la mère, qui st
ri empreintes relatives à cet objet, avec un équilibre inrerne qui constitue
ne peut être connu et pensé que par réference à la mère originelle et i la cohérence mais aussi en même remps la tension de ce système.
authentique. La caractéristique épistémologique la plus importante de Ainsi, pour que I'image-souvenir puisse évoluer au point de devenir
t,
I'image-souvenir est l'indépendance de l'extension par rapport à la com- 3 i un symbole, il faut qu'elle condense une expérience intense, accenruée,
::-
préhension ; la connaissance selon I'image est donc differente de la liant énergiquement l'être vivant au milieu, er se développanr à travers
connaissance inductive classiquement décrite. une série d'empreintes successives qualitativemenr difftrentes, irréducti-
On doit d'ailleurs noter que Taine, qui fait sortir toute la vie men- bles les unes aux autres ; c'est I'hétérogénéité des empreintes rattachées à
tale des images et de leurs relations, dans le tome II de l'ouvrage intitulé une même source qui donne au symbole sa rension interne, et qui le
De I'intelligence, a recours en fait à I'idée d'un processus de développe- rend difftrent d'une totalisation comparable à celle du portrait compo-
ment analogue dans le cas des phénomènes naturels et dans celui des site. Nous ne prétendons nullemenr que I'hypothèse de la constitution
images mentales; il s'agit plutôt de ce que l'on nommera plus tard iso- des images génériques par un procédé de totalisation ne rend pas
morphisme (Théorie de la Forme) que d'une véritable induction impli- compte d'un certain nombre de processus ; il est possible que la totali-
quant réception passive des données reçues par la perception. sation intervienne dans les cas où il n'existe pas d'empreinte, c'est-à-dire
Enfin, à parrir d'une conception de la constitution de I'image-souvenir dans les cas où l'acquisition des souvenirs se fait avec des motivations
par embranchement d'empreintes successives sur un tronc commun et relativement faibles et resre près du fonctionnemenr de la mémoire
primitif provenant de la première empreinte, fondatrice de la classe, on immédiate; mais les souvenirs lointains, forrement accentués émotive-
peut prévoir le processus de saturation de l'image et de formation du ment' et par ailleurs relativement pauvres en information, n'attendent
symbole ; un ( arbre , d'images-souvenirs développées à partir d'une pas pour trouver leur organisation que toutes les n prises de vues o
première empreinte tend à devenir un symbole quand les tendances successives et partielles aienr pu avoir lieu ; pour prolonger la métaphore
opposées des empreintes successives amènent la structure primitivement photographique, on peut dire que I'action du révélateur a lieu après
asymétrique (la mauvaise mère comme cas aberrant de la mère primitive) chaque apport de I'expérience, et que le souvenir, au lieu de rester à
à un état de symétrie où I'image est un couple de qualités incompatibles l'état d'organisation latente jusqu'à la fin de la série, est corrigé er rema-
et pourtant liées ensemble (la mère qui est à la fois bonne et mauvaise, nié à chaque nouvel apporr d'une expérience inrense, surchargé par les
nourricière et captative, source de vie et menace d'absorption niant empreintes successives qui constituent ainsi une série dans laquelle les
I'individu-enfant). Ce couple de qualités incompatibles et pourtant liées ',i
aPPorts nouveaux peuvent entrer en conflit avec les apports anciens sans
exprime l'état de sursaturation de l'image-souvenir, état métastable qui les effacer.
est la condition nécessaire de I'invention, c'est-à-dire d'un changement lL
Enfin, le processus de totalisation décrit par Taine, Huxley, Ribot,
de structure, restituant la compatibilité dans un système nouveau. .s
tf peut exister à l'intérieur de la constitution progressive de l'image en
L'image devenue symbole condense une expérience contradictoire ; elle il
ffi! progrès vers l'état de symbole : quand les dichotomies principales sont
se présente sous cette forme avec I'opacité d'un véritable objet, irréduc- tr
ffir efFectuées, les expériences, homogènes les unes par rapport aux autres
+i*
tible à toute ( attitude de conscience ), et partiellement réfractaire même à e&
&F dans I'une des voies dichotomiques, peuvenr se recouvrir et effacer ainsi
isr
une élucidation par la conscience ; I'image-symbole attache le sujet aux *i
:l
partiellement leur individualité historique : la liste des bienfaits, d'une
événements dont il a le souvenir complexe, et le fait dépendre de ces part, et des méfaits, d'autre part, d'une même personne, ouvre le registre
événements dont il conserve un fragment réel et représentatif; équi- de deux images génériques séparées de totalisation ; si les bienfaits er les
valent de l'objet comme concret, et des situations comme envelop- méfaits interftraient dans un unique registre, ils s'effaceraient les uns les
pantes ; inversement, le symbole est aussi le chemin vers I'objet, en ce autres ; or, I'image d'une personne aureur d'une longue liste de bienfaits
sens qu'il est un moyen pour le susciter, le restituer, à partir des traces. et d'une aussi longue liste de méfaits n'est pas du tout la même que celle
Et les ffaces sont efficaces pour susciter I'objet quand tous les diffërents d'une personne qui ne fait ni bien ni mal, resrant perpétuellement
aspects de I'objet sont simultanément représentés dans le système des neuffe ; pour que les totalisations puissent s'effecruer, il faut que les
dichotomies préalables, consriruant les classes de totalisarion, soienr

t
ro
126 IMAGINATION ET [Link] :
CoNTENU errBcrrvo-ÉMorrF DEs TMAGES tz7

effectuées par un mode plus implicite et plus primitif de mémoire, celle r. NorIoN D'IMAGo ; EN euEL sENs L'IMAGo Esr uN syMBoLE
qui correspond aux empreintes ; les processus décrits par les théories
empiristes correspondent à des mémoires partielles ; I'image est anté- Lacan (tome VIII de l'Encyclopédiefançaise) nomme Imago I'entité
rieure à la répartition des tâches entre ces mémoires partielles, et au paradoxale, représentation inconsciente qui est sous le complexe et
cours de l'expérience, le passage progressif de l'image au symbole se fait constitue I'un des organiseurs du développement psychique : I'Imago
par interaction entre ces mémoires partielles : I'image est antérieure aux organise des images et des pensées ; elle rend compte d'attitudes mani-
empirismes partiels et elle se développe en allant plus loin que leurs festant le næud de forces contradictoires qu'est tout complexe, et est
résultats. ainsi à la base de certaines structures dont le complexe est un facteur
concret. Telle est, par exemple et en particulier, l'Imago du sein mater-
nel qui est à la base du complexe du sevrage. La situation d'origine de
I'enfant humain est la relation d'extrême dépendance vis-à-vis de la
mère ; le sevrage correspond à la naissance de I'autonomie, apportant
c. L'TMAGTNATRE coMME MoNDE oRGANIsÉ ; vourrs ET
d'autres satisfactions mais faisant perdre la sécurité et les satisfactions
oBJETS-SYMBOLES rattachées à la dépendance. Pour reprendre les expressions employées
plus haut, on pourrait dire qu'une dichotomie se produit au moment
L'image-souvenir, selon la perspective qui vient d'être évoquée, peut où la possibilité d'autonomie vient se greffer sur la relation primitive à
donc avoir les propriétés d'une image générique, et même de plusieurs la mère ; tant que la possibilité d'autonomie reste asymétrique, occa-
images génériques en relation d'interaction, sans que la source de l'in- sionnelle, vraiment marginale par rapport à la relation à la mère, il ne se
formation soit constituée par une pluralité d'individus de la classe envi- crée pas une Imago ; l'Imago se constitue comme une figure d'équilibre
sagée : ce peut être un individu aussi bien que la pluralité d'individus tendu qui, revenant sur le caractère absolument premier du rapport à la
constituant une famille, un groupe ethnique, une nation ; c'est pour- mère, met cette relation sur le même plan et au même niveau que
quoi le développement de I'image dans la direction du symbole s'efFec- I'indépendance; I'Imago est la figure d'équilibre qui rend symétriques
tue de la même manière, que l'image soit celle d'une personne unique I'indépendance et la liaison à la mère, en faisant après-coup, et par
ou d'un groupe ; la connaissance selon I'image confond I'individu et le rattrapage, de cette liaison, une dépendance éprouvée comme menace et
groupe ; I'image de I'Anglais, de I'Américain, de l'Italien, pour tel indi- danger d'absorption, retour à une existence intra-utérine ; la représen-
vidu, a un contenu mental analogue à celui de l'image d'une personne : tation inconsciente qu'est I'Imago du sein maternel correspond à la
le caractère générique de la portée d'une image disparaît quand I'image dualité simultanée de la liaison étroite avec la mère, objet d'aspiration,
est constituée ; aussi la connaissance selon les images entraîne-t-elle la et du désir d'affranchissement correspondant au développement person-
substitution possible d'un individu à un autre comme support de la nel de I'enfant ; la simultanéité tendue de ce couple divergent d'aspira-
responsabilité (otages, etc.). tions s'exprime symboliquement dans le désir de la mort lié aux formes
La tendance du symbole à se développer en action manifeste la ten- précoces de lien avec autrui ; la mère est représentée comme une espèce
sion interne que recèle le groupement de caractères divergents ; mais de lieu de repos, de nirvana, de renoncement à I'individualité séparée
cette action peut soit s'exprimer directement, sans construction inter- (voir le cours de Madame Favez-Boutonier sur L'Imagination, p. 8S-S9).
médiaire, par des conduites et des attitudes, soit employer le corps L'Imago réunit donc en un équilibre tendu et symétrique deux situa-
comme [Link] intermédiaire (imitation, mimique expressive), soit recru- tions qui, en fait, se sont manifestées I'une après I'autre dans leur pleine
ter ou même construire de nouveaux objets qui sont des analogues de la expression, et de manière asymétrique. L'Imago est symbole parce
réalité représentée par I'image. qu'elle renvoie à une réalité autre que celle du moi, et elle peut renvoyer
à cette réalité autre parce qu'au lieu de résumer et de condenser linéaire-
ment les expériences successives, elle les concrétise et les condense en
une entité paradoxale qui est Ia manifestation, au sein du moi, du rap-
port réel avec autrui comme source d'altérité. Le symbole induit des

t
F
.,

728 IMAGINATIoN ET INVENTIoN coNTENU errucrrvo-ÉMorrF DEs TMAGEs rz9

pensées, des images, des attitudes qui rejoignent autrui de manière biva- naire ouvre une classe plus large pour I'interprétation de I'expérience
lente; la dualité, la bivalence contenues dans I'Imago expriment la dua- qu'une formalisation ternaire; le mode binaire répond à la succession
lité réelle d'autrui et du sujet, parce qu'elles résument les changements temporelle de l'hétéro généité des attitudes et des rapporrs dans une
1
de situation provoqués par le développement du sujet dans son rapport 1
situation qui se modifie, tandis que la formalisation rernaire implique
:
à une même personne ; I'Imago maternelle est la réunion en couple ,
4l
une simultanéité objective et une pluralité dans le champ des objets (par
simultané des deux perspectives successives du rapport avec la mère, du exemple le père et la mère simultanément présents par rapport à I'enfant
point de vue de l'enfant. L'Imago est symbole parce qu'elle ramène à et en rapport entre eux comme couple en même temps qu'ils sont
I'objet dans toute l'étendue de ses manifestations possibles, qui sont individuellement en rapporr avec I'enfant). Plus une formalisation est
comprises entre les termes extrêmes inclus dans I'Imago (ici, la mère élémentaire, plus elle peut accueillir d'expériences, le rapport bipolaire
comme source de toute subsistance et la mère comme anéantissement de entre la vie et la mort enveloppe rout ; il peut tour contenir, parce qu'il
I'individualité de l'enfant) ; I'Imago, tension entre des termes extrêmes, marque les termes extrêmes de I'expérience.
contient virtuellement tout l'éventail des situations possibles par rapporr Naturellement, il peut paraître étrange de considérer des modes pri-
à un être déterminé ; elle est par avance le résumé exhaustif des rapports maires de pensée comme des formalisations; pourrant, c'est bien d'une
concrets, et constitue donc aussi un mode d'accès à la réalité symbolisée, formalisation qu'il s'agit dans les images et les symboles faisant le fond
à partir du sujet. L'Imago n'est pas seulement le résumé de l'éprouvé ; commun d'une culture, en particulier selon la perspective des études de
elle marque le début de la réversibilité vers I'action. Mircea Eliade. Mircea Eliade reprend à peu près l'idée d'archérype de
Lacan cite d'autres complexes et I'Imago correspondante : au com- Jung: l'archétype est comme un schéma de I'imagination, un moule
plexe de I'intrusion correspond l'aber ego, qui est à la fois une réplique d'images appartenant au passé de I'humanité (et peur-êrre à des étapes
du moi, vivement attirante, et le rival, puis le complexe d'CEdipe. Dans pré-humaines du devenir de I'espèce). Pour Mircea Eliade, le symbole
la perspective de Lacan, il existe une difference entre I'image et le est surtout religieux, alors que les images se réêrent à l'existence
symbole, le symbole apparaissant au niveau des complexes où il y a trois individuelle ; cette distinction revient à peu près à dire que les images
termes (complexe d'CEdipe), alors que les images expriment une dualité sont plus primitives que les symboles, les symboles formalisant des rypes
de personnes. Toutefois, même s'il faut admettre que la réalité du sym- d'empreinte où intervient, en plus des variations de la relation à autrui
bole est plus complexe que celle de l'image, I'Imago comme organiseur formalisables en spectre continu, la présence efficace d'un tertium quid
est bien déjà un symbole élémentaire, parce qu'elle contient en repré- (le Père, la Loi, la Société, la Nature ...) qri ne peur être formalisé par la
sentation, consciente ou non-consciente, une gamme de possibilités qui simple bipolarité d'un spectre qualitatif continu, mais nécessite une
la rendent capable de correspondre à toutes les situations réelles du structure au moins ternaire. Les structures ternaires permettent
rapport à une réalité : la mère, l'intrus, etc. ; l'Imago, grâce à la dualité effectivement aux individus d'un même groupe de communiquer, parce
des termes extrêmes, déploie un large spectre de relations possibles qu'elles formalisent I'expérience de l'interaction et donnenr un terrain
jalonnées par des situations effectivement éprouvées. L'Imago est d'universalité correspondant à l'expression intellectualisée, adulte, vigi-
symbole parce qu'elle fait passer du spectre discontinu de I'expérience lante et consciente. Mais les srrucrures binaires aussi permettent la com-
historique au spectre continu des possibles contenus entre des termes munication, selon des modalités moins universellement collectives, moins
extrêmes antithétiques ; elle condense et réordonne l'expérience pour en insérées dans I'action du groupe, er n'impliquant pas le même degré de
faire un mode d'accès universel à une réalité donnée. Elle formalise la vigilance : les contes et légendes, les myrhes, présentent parfois des
série aléatoire des empreintes. Mais il ne semble pas qu'il y ait de structures binaires (l'ogresse, la marâtre ; richesse et pauvreté, orgueil et
diftrence de nature entre une formalisation de type primaire, comme humilité, oscillations de la Némésis). Enfin, il existe un cerrain raccor-
celle du spectre des qualités et attitudes entre deux termes extrêmes dement qui rattache au sein d'une même culture les srructures binaires
opposés (comme la vie et la mort, la dépendance et l'autonomie) et une individuelles aux structures ternaires impliquanr la présence de la Société,
formalisation plus
fôrmalisation fâisant intervenir une structure ternaire,
complexe faisant
plus complexe de la Loi, de la Divinité : tel est, en particulier, le salut individuel dans
comme celle du complexe d'G,dipe. Simplement, une formalisation bi- une religion ; la dichotomie de la vie et de la mort individuelles s'y
I3O IMAGINATION ET INVENTION coNTENU errncrrvo-ÉMorrF DEs TMAGEs r1r

retrouve dans un contexte de surnaturel, puisqu'il s'agit d'une vie et chez I'enfant, rattache la distinction entre image et symbole à celle qu'il
d'une mort éternelles ; la conversion du binaire en rernaire est rendue établit entre les fonctions d'accommodation et les fonctions d'assimila-
possible par une structure intermédiaire (sacré-profane, créé-créateur, tion ; mais il existe, déjà dans I'image, une activité de construction qui
temporel-éternel) qui est, si l'on peut dire, à double enrrée, car elle n'est fait qu'elle n'est pas le simple prolongement de la perception : n l'image
dichotomique qu'à l'un de ses termes extrêmes, celui du rappoft au moi, simple est une imitation intérieure de I'objet auquel elle se rapporte, de
mais elle s'insère dans une structure plus complexe du point de vue du même que l'imitation extérieure est une copie directe du modèle au
terme privilégié (le sacré, le créateur, l'éternel) qui est supérieur et moyen du corps propre ou de mouvements projetant les caractères
antérieur à l'autre; ces structures de rattrapage sont aussi des structures imités en une reproduction matérielle o. La distinction entre image
de conversion. Les actions éthico-religieuses de passage et de transfor- simple et symbole correspond à I'accès au niveau de la représentation :
mation de soi, comme le sacrifice, ne peuvent recevoir leur formalisa- quand les images admettent l'établissement de correspondances af;Fec-
tion que dans de telles structures de conversion entre la forme binaire et tives entre elles, le passage au niveau symbolique s'efFectue ; le jeu, par-
les formes plus complexes. ticulièrement, utilise des symboles manifestant I'affectivité (intentions,
Donc, quelle que soit sa portée, I'image-souvenir peut déjà recevoir désirs) ; plus tard, les symboles stabilisés par les conventions, en parti-
une formalisation, même quand elle concerne l'individu seul ou son culier par le langage, font la transition avec les concepts ; le propre de la
rapport très primitif au parent ; il vaudrait donc mieux parler de n sym- fonction symbolique est la connexion entre des signifiants et des signi-
bole binaire )) ou o symbole ternaire o plutôt que d'image dans le pre- fiés ; selon Piaget, elle n'apparaît vraiment qu'à un niveau oùr il y a au
mier cas et de symbole dans le second, car il y a symbole dès qu'il y a moins le jeu, permettant, comme le rêve, I'assimilation du réel au moi,
formalisation des empreintes ; si les symboles binaires n'étaient pas for- et donnant la signification. La théorie de Piaget, tout en maintenant
més, serait-il même possible d'acquérir des symboles ternaires permer- dans une perspective génétique la distinction entre I'image et le sym-
tant la communication avec autrui sur un mode universel ? Le monde bole, n'exclut pas la possibilité de formes de transition entre images et
de I'imaginaire individuel prépare l'accès au registre habituellement symboles, les images étant plus primitives que les symboles. Ce que
nommé symbolique ; I'imaginaire individuel reflète des conditions très nous voulons dire, c'est qu'il s'opère une véritable formalisation impli-
universelles d'existence dans la mesure où il exprime la vie et la mort, la cite des images selon les dimensions les plus simples, correspondant à la
santé et la maladie, la joie et la tristesse, le plaisir et la douleur; le vie individuelle, c'est-à-dire sous forme d'un spectre continu de rype
registre de l'individuel est binaire, mais il comporre bien une formalisa- binaire, permettant les correspondances ; cette formalisation donne déjà
tion des expériences, une symétrisation des empreintes, er par là même aux images une signification et une portée symboliques.
un pouvoir symbolique. (Pour une étude des diffërenres carégories de
I'imaginaire et une discussion de la terminologie, voir le cours sur
z. t'onyET-sYMBoLE
L'Imagination par MadameFavez-Boutonier, p. 92 et suivanres, et parti-
culièrement le commentaire de la thèse de M. Ortigues sur Le Discours Le cas pur de l'image ou du symbole comme réalités mentales ne
et le symbole.) Sartre, dans L'Imaginnire, nie la distinction entre la fonc- pourrait être entièrement étudié qu'en faisant appel à l'analyse de la
tion imaginaire et la fonction symbolique: il s'agit de la pensée irré- rêverie et des rêves, nécessitant une étude spécialisée qui est laissée de
fléchie, qui vise la possession de l'objet. Bien que la définition de la côté dans ce cours, faute de temps. Par contre, il est nécessaire, dans la
n conscience imageante n de Sartre puisse être discutée, I'interprétation perspective d'une étude ultérieure de I'invention et de la création, d'en-
de Sartre est extrêmement intéressante, parce qu'elle met l'accent sur le visager quel rôle jouent les objets employés comme supports ou instru-
râpport d'existence et d'action entre l'objer et le sujet qui se risse à ments de la formalisation symbolique. L'apparition de l'invention dans
travers image ou symbole et non, comme la plupart des doctrines, y I'activité humaine n'est pas une nouveauté absolue et brusque ; elle se
compris celle de Husserl, sur les rapporrs de signification permetrant de fait de manière progressive par le recours à des objets qui, simples
rapprocher plus ou moins images et symboles des signes. Enfin, il im- adjuvants au début, prennent de plus en plus de relief et d'indépen-
porte de signaler la théorie de Piaget qui, dans La Formation du symbole dance en concrétisant, condensant et organisant en système de compa-
r3Z IMAGINATION ET INVENTION coNTENU epplcrrvo-ÉMorrF DEs IMAGES rJj
tibilité une pluralité de fonctions simultanées et successives. On peut les leur substrat concret à ces aspects abstraits d'une évocation intégrale à
nommer objets intermédiaires ou analogues. travers le corps propre comme objet intermédiaire le plus disponible.
_ Le premier, le plus facilement utilisable de tous les objets intermé- En dehors du corps propre, les objets intermédiaires les plus faci-
diaires est le corps, dans I'imitation expressive. La fonction symbolique lement mobilisables sont ceux qui peuvent être détachés, manipulés,
de l'imitation, quand elle est employée de façon inrense, .[Link] emportés, conseryés, comme des fragments de vêtement, un éclat de
bien à la reviviscence du souvenir ; elle suscite l'objet mimé et le fait pierre, une boucle de cheveux, un peu d'eau d'un fleuve, comme celle
vivre par évocarion, comme si l'objet mimé prenait possession de celui que Chateaubriand rapporta du Jourdain. On nomme < souvenirs , ces
qui mime. Dans les funérailles de la Rome anrique, le cortège était pré- objets symboliques, et la croyance en leur force opérante est si forte
cédé de mimes qui évoquaient la mémoire du disparu en repioduisant sa qu'elle peut produire des mouvements collectifs puissants: au moment
manière de marcher, ses tics, tout ce qui constituait la caricature motrice oùr Lindbergh se posa au Bourget après avoir traversé l'Atlantique, la
et les attitudes individuelles appartenant en propre à cette personne. foule se précipita sur le héros pour le porter en triomphe, mais aussi sur
Cette activité du mime avait le même sens que les portraits, lés star.r.r, le Spirit Of Saint-Louis pour en arracher des morceaux afin de les
les imagines des ancêtres. De nos jours .[Link]., l'évàcation des disparus conserver comme souvenirs. Prendre un souvenir-symbole, c'est retenir
s'accompagne d'un certain effet d'induction de leurs habitudes, des i, quelque chose de la réalité à laquelle on l'emprunte, car cette réalité est
choix qu'ils auraient faits, des paroles qu'ils auraient prononcées dans !6
i privée de I'une de ses parties, si minime soit-elle, et il s'effectue ainsi
,
telle ou telle circonstance ; la mémoire fournit, à rravers l'image, des * partiellement une assimilation au sujet, par l'intermédiaire du lien de
normes, et elle induit l'imitation mimétique prenanr le corps comme 4
propriété ; le souvenir est un analogon de la réalité sur laquelle il a été
s
objet intermédiaire. Notre culture restreint I'aitivité mimétique, consi- j prélevé, et il constitue un mode d'accès à cette réalité, mode d'accès par
.i
dérée comme vulgaire; pourranr, dans la fonction de souvenir et d'évo- le savoir conscient, mais aussi mode d'accès selon une opération d'in-
{
cation, on voit le corps propre servir d'objet intermédiaire quand il s'agit, ïi fluence qui prend sens dans I'opération magique. Selon les catégories du
t:
entre anciens élèves du même professeur, de faire revivre non seulement souvenir devenu image-symbole, les appartenances d'une personne sont
tI
l'enseignement du professeur, mais toute I'ambiance du temps où cette en une certaine mesure en relation symbolique avec elle. Un auteur
$
promotion écoutait ses leçons : rous ceux qui symbolisent ainsi en ,i'
ancien se moque de I'admirateur d'un sage qui, après la mort de ce sage,
T
imitant sont membres d'un groupe, liés par une espèce de rituel : le ton :1
acheta sa lampe d'argile, persuadé qu'il pourrait, en étudiant à la lueur
&
de voix, I'accent, les gestes habituels, les tournures expressives, les t
de cette lampe, s'imprégner du savoir du philosophe ; le ffait est sans
concepts les plus fréquemment utilisés par le maître dont le souvenir esr doute inhabituel en matière de pensée philosophique ; les sectateurs des
en même temps consacré et profané par I'imitarion, tous ces éléments grands maîtres sont en général moins matériellement idolâtres. Mais la
interviennent dans la célébration du passé; il s'agit bien d'une caricarure recherche des appartenances est courante, selon le mode de la participa-
multiforme plutôt que d'une photographie uniforme ; c'est le spectre tion par possession d'objets, dans des conduites moins purement
entier du souvenir qui se réincarne, avec le meilleur et le pire, la réflexives : certaines maisons, de nos jours et en France, revendent des
remémorarion des bonnes et des mauvaises notes, des triomphei et des robes ou des manteaux ayant appartenu à des actrices ; notre culture est
humiliations ; c'est le bon et mauvais maître qui revit p"r.. qu'il est pourtant globalement défavorable à l'emploi d'objets achetés d'occa-
joué. on peut noter d'ailleurs combien les significarions sont [éàs à des sion ; mais la recherche de participation à la vie d'une personne célèbre
conditions concrères d'activité, combien elles adhèrent aux symboles ; et admirée, par usage d'un symbolon matériel, est plus forte que la
telle ou telle manière d'utiliser les schémas dialectiques peur resrer répugnance à porter des vêtements qui ne sont pas neufs. De la même
indissociable de I'image du professeur qui les a enseignês, si bi.r, qu'ort manière, les demeures jadis habitées par un personnage célèbre ûouvent
peut éprouver I'impression non de penser par soi-même mais de s'expri- plus âcilement des acheteurs à un prix élevé. Chaque culture définit
mer à la manière de ce professeur lorsqu'on emploie les mêmes sché- d'ailleurs la classe d'objets permettant la participation selon le mode du
mas : I'activité d'expression, et en particulier I'activité verbale, prêtent transfert d'appartenances ; les vêtements et les maisons occupent une
place éminente comme objets intermédiaires, sans doute parce qu'ils
I34 IMAGINATION ET INVENTION coNTENU errBcrrvo-ÉMorrF DES TMAGES t1,
sont comme des enveloppes du corps propre ; ils sont suivis par les profonde à une fonction, à un rang; dans cette même mesure, le mode
objets d'usage comme les meubles, puis les objets de collection. Dans d'être des organes de manifestation peut, dans les espèces dont les
une catégorie voisine, on rrouve les objets directement produits par une phanères ne sont pas aisément modifiables, appeler un complément
personne : leftres manuscrites, dessins, travaux d'amateurs... instrumental prothétique qui fixe et immobilise en symbole matérialisé
Ces objets sont des points remarquables, des rermes extrêmes de la (donc détachable) le médiateur de la manifestation ; le sceptre est une
réalité ; ils expriment les < points chauds , des situations et des êrres, ce figuration matérialisée de la u main de gloire o à I'index étendu. Les
par quoi ils s'articulent de manière efficace er remarquable avec le mode armes d'un guerrier, le sceptre d'un empereur sont des appartenances
naturel et social, selon un mode ( sauvage , de perception et d'action ; très directement symboliques parce qu'elles prolongent de manière pro-
I'idée que les cheveux et les ongles détiennent de la force vitale, même thétique les organes de manifestation, et aussi parce que, dans la liaison
détachés du corps, est à peu près comparable à la croyance selon laquelle prothétique, la suppression de l'objet-instrument enlève au corps l'un de
la corde de pendu porte bonheur ; les cheveux et les ongles ont la vertu ses pouvoirs. Naturellement, ce fait que la perte de I'objet prothétique
des extrémités ; ils expriment l'insertion du corps dans le monde soit comme une mutilation pour celui qui savait l'employer n'amène pas
extérieur, ils matérialisent et expriment ses limites, ses frontières acrives ; comme conclusion selon une logique conceptuelle la possibilité d'un
tout ce qui est mobile, visible, est déjà virtuellement détachable de transfert de force ou de pouvoir à n'importe quelle autre personne ayant
I'individu pour continuer à exprimer sa force, ses possibilités d'action ; pu s'emparer de I'objet, sans apprentissage préalable ; mais la logique
ce qui, du corps, est assez souple et mobile pour servir à I'expression, implicite des images permet précisément cette croyance au transfert du
comme les cheveux et l'extrémité des membres, a tendance à être choisi pouvoir par le moyen de I'objet prothétique, car la manifestation du
comme objet intermédiaire conservanr des propriétés absolues ; la fonc- pouvoir apparaît dans les attitudes et les phanères, et non pas, stric-
tion symbolique est en conrinuité avec celle des phanères dans les dift- tement, dans les organes moteurs proprement dits ; c'est aussi la mani-
rentes espèces, car les phanères manifestenr une capacité relationnelle de festation qui forme I'amorce du souvenir tendant à restituer I'objet et la
I'organisme, et existent pour l'extérieur et vers I'extérieur, comme orga- situation ; la manifestation, parce qu'elle déborde vers I'objet le sujet qui
nes de manifestation. Il existe ainsi une catégorie de réalité intermédiaire manifeste, peut être perçue comme indépendante de ce sujet. Ce statut
entre I'organisme comme Éalité autosuffisante et nécessaire, avec les intermédiaire entre celui d'un organisme et celui d'un objet du milieu
organes de base, et les objets du monde extérieur soumis à manipula- rend possible la formation du symbole à partir de la manifestation
tion, organisation, et qui forment des instruments ou un territoire : c'est *i. perçue à travers un objet. La manifestation, en effet, n'est univoque que
la catégorie des organes ou mouvemenrs de manifestarion, liés à 1'
lorsqu'elle est orientée, portée par un organisme comme le sceptre au
I'extérieur et chargés d'expression plus que les organes nécessaires à la bout du bras ; elle devient un système tendu et métastable quand le
vie. Ce sont précisément ces organes de manifestation qui sont recrutés même objet prothétique, détaché de tout organisme, est en même temps
en premier comme symboles, parce qu'ils sont détachables sans nuire à celui qui, porté par autrui, s'adresse au sujet, et celui que le sujet charge
la vie, et aussi parce que leur relative extériorité leur permet d'être de transmettre au monde le pouvoir de son propre organisme ; l'objet
surchargés artificiellemenr de vernis, de couleur, de parures et bijoux, et prothétique est alors aussi bien centripète que centrifug. t le sceptre
d'être traités dans le sens d'une intensification ou d'une spécialisation de perçu est dirigé en un seul sens ; mais le sceptre devient symbole quand
leur fonction perceptive (ongles longs, diftrents rypes de coiffirres) ; les il est à la fois dirigé contre le sujet et dirigé par le sujet vers le monde ;
organes de manifestation se raccordent de manière continue au les deux sens, les deux orientations se croisent et déploient entre elles le
vêtement et à la parure (perruques) ; par là, ils se raccordenr au monde, spectre continu des occasions imaginaires d'expérience, remplaçant la
d'une manière très différente de celle des organes essenriels, dans des série linéaire et discontinue du souvenir. L'image-souvenir, à I'origine
fonctions telles que la respiration ou la nutrition ; ce sonr des effecteurs vivement asymétrique, devient ainsi progressivement symétrique, parce
qui ne portent pas sur des objets, qui n'opèrent pas sur le monde, mais que le porteur du sceptre s'évanouit alors que le sujet le prend en main ;
qui manifestent et affichent un mode d'être, un étar, une attitude, géné- de même, I'arme symbolique est à la fois une menace contre le sujet et
ralement plus durables qu'une simple acrion, et parfois liés de manière un objet qu'il peut prendre en main pour menacer autrui. Le symbole
86 TMAGTNATToN ET rNvENTroN coNTENU eprEcrrvo-ÉMorrF DEs IMAGEs rj7
est une apPartenance ayant srmultanement
est plusleurs propnétalres
simultanément plusieurs propriétaires et des points-clefs des situations, des objets ou organes de manifestation,
plusieurs orientations vers I'objet. Par là, en devenant symétrique, chargés de sens et de force ; le relatif détachement de ces objets signifi-
I'image-souvenir tend vers le sratur de l'objet, mais de manière complè- catifs les mobilise, les rend disponibles, âit d'eux les pierres d'attente de
tement différente des objets du milieu, qui ne sonr pas faits de l'équili- I'imagination inventive ; les symboles sont des o objets absolus ,, déta-
bre entre deux orientarions opposées se neutralisant provisoirement. Le chés des circonstances empiriques de leur apparition, mais ayant conservé
symbole n'est qu'un pseudo-objet, chargé de toute l'énergie potentielle leur pouvoir, leur capacité d'expression, leur capacité d'indiquer des po-
d'un système métastable, prêt à amorcer un changement de structure. tentiels.
Comme exemple supplémentaire, on peut prendre celui de la croix : elle Le sujet en qui la majorité des images se convertit en symboles perd
est souvenir tant qu'elle perpétue la mort du Christ ; mais elle devient partiellement ses souvenirs en tant qu'historiques, datés, particuliers,
symbole à I'intérieur de la Chrétienté quand elle devient en plus le signe avec des objets orientés ayaît un sens défini et univoque par rapport au
dtr kbarum ou celui des Croisés, car son sens esr alors renversé quand il sujet lui-même ; dans le symbole, le successif devient simultané, l'indi-
est dit : n in ltoc signo uinces ) ; ce passage à la fonction de symbole est viduel prend une portée universelle, ce qui était aux autres commence à
d'ailleurs I'indice d'un changemenr de la portée du Christianisme par appartenir virtuellement au sujet, en même temps qu'il perd ses propres
rapport à la réalité temporelle. appartenances ; les symboles ne sont pas situés par rapport au moi, ce
L'évolution de l'image-souvenir vers l'état de symbole esr un certain i qui fait qu'ils ne peuvent adapter le sujet comme organisme agissant à
processus d'abstraction, au sens où n abstraction ) signifie o extraction à :
son milieu, à son territoire ; ils traduisent aussi bien la force des choses
partir de , ; mais il s'agit d'une extraction des éléments de manifesrarion t
que les virtualités d'action du sujet ; ils sont des pouvoirs sans support,
à partir des situations complères ; ces rermes extrêmes des situations, sans sujet aussi bien que sans milieu extérieur pour les insérer. Le
sortes de points-clefs porteurs des forces, se concrétisent pendant que le monde des symboles est une espèce de pandémonium flottant entre la
souvenir des organismes porteurs et des circonstances particulières se situation d'objet et celle de sujet, s'interposant entre le vivant et le
fond et s'estompe. L'image-souvenir est devenue un symbole quand milieu. Dans les maladies mentales, les symboles peuvent être pris pour
l'orientation, la direction particulière de la manifestation a perdu son du réel objectif; ou bien ils peuvent habiter le sujet qui se sent possédé
univocité originelle devant la dualité possible des orientations. Le et qui perd sa liberté et son pouvoir d'initiative dans I'action ; les arts
souvenir de I'arme tenue en main par le sujet, tout comme celui de pratiquent un certain exorcisme qui, au lieu de laisser flotter I'univers
I'arme menaçante dans la main d'un autre, ne donnent que des images. des symboles entre le monde des objets et le sujet, le fixe en le repré-
Mais ces images forment un symbole quand l'arme esr en même remps sentant, en le ritualisant, en I'insérant dans le monde objectif et dans la
saisie comme pouvant menacer le sujet er être prise en main par lui pour régularité sociale ; la magie puise dans l'imaginaire des moyens d'évoca-
menacer autrui ; ces deux directions de I'arme marquent les termes tion ou d'influence en matérialisant des symboles qu'elle réindividualise,
extrêmes de I'attaque et de Ia défense ; I'arme-symbole n'est ni tenue en baptise d'un nom propre, façonne à la ressemblance d'un être vivant,
main par le sujet ni brandie conrre lui par autrui ; elle est la tension pour l'employer comme mode d'accès dans I'opération analogique d'in-
entre ces deux images, comme une arme vue de profil qui contient vocation ou d'envoûtement ; le voult est un analogon de l'être à envoû-
potentiellement le geste qui la tournera vers aurrui ou contre le sujet ; ter, mais il est pétri d'imaginaire, construit avec le plus grand nombre
on pourrait dire, en langage héraldique, Que le symbole est toujours possible d'objets-symboles empruntés à l'être réel. Tous ces emplois de
( passant > et jamais o issant ,, tandis que l'image est issante et non l'imaginaire symbolique sont naïfs en une certaine mesure, car ils
passante. La formalisation du souvenir qui donne le symbole est I'opé- reprennent un contenu formalisé, celui de symbole, en essayant de le
ration qui transforme les objets < issants o, sirués par rapport au sujet et rendre à nouveau concret sans continuer le cycle de l'image qui s'est
à la situation, en objets ( passants o qui attendent d'être repris en main formalisée en symbole en perdant les attaches du souvenir daté et
selon le projet ori ils reffouveront une orientarion. personnel. Mais le cycle de l'image ne peut être inversé ; ce n'est pas de
De manière concrète, on pourrait dire que le monde mental des l'intérieur et sans opération constructive, productive, créatrice, modifi-
symboles est celui des objets n vus de profil ,, alors qu'ils sonr pourranr catrice des structures, que l'insertion dans l'univers peut être retrouvée
I38 IMAGINATIoN ET INVENTIoN

lorsque la formalisation s'est accomplie; le symbole est un mixte de


sujet et d'objet qui a valeur instrumentale pour I'invention ; dans la
magie, le rêve, la fantaisie, il ne peur que se dégrader er consrruire illu-
soirement un faux concret, un monde artificiel d'apparences; la critique
platonicienne des arts comme fauteurs d'illusion s'applique essentielle-
ment aux arts qui cherchent à rerrouver une existence à partir de sym-
boles, en inversant un devenir dont l'achèvemenr ne peut être que dans QUATRIÈME PARTIE
I'invention, et dans le recommencement d'un nouveau rycle de rapport
avec le réel, non dans une inversion du cycle déjà accompli. Le souvenir,
)
sous sa forme la plus condensée, celle du symbole, n'esr qu'un momenr
du devenir de I'image, qui a auranr de sens fonctionnel par rapport à
L INVENTION
I'action à entreprendre après l'invention que par rapporr à I'action déjà
accomplie. Dès qu'une action est accomplie et une expérience faite, le
souvenir, en se formalisant en symbole, propose des instruments pour rt
une action nouvelle ; le symbole absorbe la manifestarion, mais la mani- $
festation ne s'épuise pas en elle-même ; elle ne s'épuise pas non plus ,!i
'.-è;"

dans l'imaginaire, qui n'est qu'une étape, au rerme de laquelle devient *t


possible un nouveau cycle d'action à rravers I'objet inventé.
r*é A. L'TNVENTToN ÉrÉrranNrerRE ; RôLE DE L'AcrrvrrÉ LrBRE
,T

Il serait certes intéressant d'étudier pour eux-mêmes les emplois s


.}
i
DANS LA DÉCOUVERTE DES MÉDIATIONS
directs de I'imaginaire comme modes d'expression, de communication f'
ti;l
ou d'influence dans les arts, la rhérorique, la magie ; toutefois, comme il l:'
i1
r. LEs orrrÉnnurps nspÈcEs DE coMpATrBrLrrÉ; r-A coNDulrE ÉrÉ-
s'agit d'emplois qui interrompent le cycle de I'image et I'empêchent t:
I
;r MENTATRE ou pÉroun
d'arriver à son état d'achèvement, l'étude de ces modalités présente plus .\
rl
d'intérêt pour I'histoire des groupes et des cukures que pour I'explici- 'il À quelle situation correspond I'invention ? À un problème, c'est-à-
tation du devenir complet de I'image considérée comme une quesrion +
r dire à I'interruption par un obstacle, par une discontinuité jouant le rôle
de psychologie u générde o. Mais il importe de noter que le cycle de
3

d'un barrage, d'un accomplissemenr opératoire continu dans son projet.


l'image est une genèse marquée en chacune de ses étapes par une Est problématique la situation qui dualise I'action, la tronçonne en la
décantation, par une réduction du nombre des élémenrs conservés et séparant en segments, soit parce qu'il manque un moyen terme, soit
proposés finalement comme matières d'invention ; roures les tendances parce que la réalisation d'une parrie de I'action détruit une aurre partie
motrices ne reçoivent pas la confirmation d'une expérience perceptive ; également nécessaire ; hiatus et incompatibilité sont les deux modes
seules subsistent celles que fixe I'empreinte d'une situation intense ; et problématiques fondamentaux; ils se ramènent à I'unité sous les espèces
parmi les images-souvenirs ainsi collectées, quelques-unes seulement se d'un défaut d'adaptation intrinsèque de I'action à elle-même dans ses
formalisent en symboles pour organiser le monde de l'imaginaire servanr diftrentes séquences et dans les sous-ensembles qu'elles impliquent ; les
de base à I'invention. Ainsi s'explique le fait que le monde imaginaire solutions apparaissent comme des restitutions de continuité autorisant
puisse paraître plus riche que celui de I'invention : les images sont plus la progressivité des modes opératoires, selon un cheminement anté-
nombreuses que les symboles, quand elles sont seulemenr des images- rieurement invisible dans la strucrure de la réalité donnée. L'invention
souvenirs. est I'apparition de la compatibilité extrinsèque entre le milieu et l'orga-
nisme et de la compatibilité intrinsèque enrre les sous-ensembles de
l'action. Le détour, la fabrication d'un instrument, l'associarion de
plusieurs opérateurs sont diftrents moyens de rétablir la compatibilité

&
t
rt
I4O IMAGINATION ET INVENTION L'INVENTIoN r4r
;
i
intrinsèque et extrinsèque. Quand le problème est résolu, la dimension ment-problème (un barrage sur le passage de chacun), dont les données
de I'acte final du résultat englobe, dans ses caractères dimensionnels, le ,. tro.r.r..rt modifiées : dans la nouvelle persPective du résultat collectif
régime opératoire qui I'a produit; par exemple, selon le thème d'une (et non plus individuel) I'opération devient le déplacement Pâr chaque
fable classique, le rocher qui a roulé au milieu d'un chemin encaissé voyageur d'une fraction du rocher ; or, le résultat collectif est comPa-
arrête successivement plusieurs voyageurs, car il est trop lourd pour un tible avec le résultat individuel, le chemin étant ouvert à chacun quand
seul homme, mais il est aisément mis de côté par rous les voyageurs il est ouvert au groupe ; de même, I'action individuelle de pousser est
unissant leurs efforts ; le problème, ici, est insoluble selon les données de compatible avec la somme des actions des autres individus grâce à la
départ, qui font du chemin le lieu de passage de plusieurs itinéraires simultanéité additive des poussées parallèles ; c'est cette comPatibilité
individuels sans couplage muruel ; par conrre, le groupe des voyageurs I
&
intrinsèque qui rend possible la compatibilité extrinsèque du rapport
existe virtuellement selon le résultat, car c'est au même instant qu'ils entre la force d'un homme et le poids d'une fraction du rocher.
peuvent tous reprendre leur voyage, bien qu'ils soient arrivés devant t Dans un cas semblable, I'invention est facilitée par le fait que les
I'obstacle à des moments diftrents, dérerminés par chaque voyage p{- f sujets sont en même temPs des opérateurs virtuels ; I'interruption de
ï
ticulier. Le couplage des effons, visible dans I'unité du résultat, régresse 1 I'action causée par l'évènement-problème amorce le passage à I'ordre de
t
vers l'acte de résolution er vers I'invention ; d$à, dans les conditions du rt grandeur du résultat, qui est celui de la compatibilité : les diftrentes
problème se manifestent négativemenr les lignes possibles d'une solu- * interruptions des voyages primitivement indépendants créent la collec-
.r
tion ; I'accumulation de gens arrêtés par le rocher les uns après les aurres !
.$ tivité des voyageurs arrêtés, réalisant ainsi par un effet négatif le champ
constitue progressivement une simultanéité des attenres et des besoins, t: dans lequel peut se déployer I'action compatible; l'association par com-
r{. s
donc la tension vers une simultanéité des départs quand l'obstacle sera munauté d'intentions au sein d'un groupe homogène est un cas pri-
levé ; la simultanéité virtuelle des départs imaginés régresse vers la vilégié, car il ne demande pas de médiation instrumentale ni de division
simultanéité des efforts, en laquelle gît la solution. L'anticipation et la du travail. Dès que le problème ne Peut trouver sa solution que dans un
prévision ne suffisent pas, car chaque voyageur est parfaitement capable ordre de grandeur très diftrent de celui de l'individu et du geste
d'imaginer tout seul commenr il continuerait à marcher si le rocher était élémentaire par la taille ou la complexité, le recours à des médiations
déplacé ; il faut encore que cerre anticipation revienne vers le présent en hétérogènes est nécessaire, et la tâche d'invention, portant sur ces
modifiant la structure et les conditions de I'opération actuelle ; dans le médiations, est plus considérable ; mais l'invention conserve sa place
cas choisi, c'est I'anticipation collective qui modifie chacune des actions fonctionnelle de système de transfert entre des ordres différents ; les
individuelles en construisant le système de la synergie. machines simples, comme le levier, le treuil de carrier, ou même le plan
Il s'effectue ainsi un rerour structuranr du contenu de l'anticipation incliné, le cabestan, manifestent dans leur structure Ia fonction de ûans-
sur la formule de l'action présente ; il s'agit là d'un rerour d'informa- fert essentielle que ces dispositifs matérialisent. Avec un treuil ou un
tion, ou plutôt d'un retour d'organisation dont la source est I'ordre de palan, un opérateur unique, à chacun de ses gestes, agit comme s'il
grandeur du résultat, le régime de I'opération pensée comme achevée et âéplaçait une infime fraction de la charge, comPatible avec ses forces ;
complète. L'invention établit un certain rype d'action en retour, d'ali- en fait, il déplace toute la charge indivisible, mais sur un trajet infime.
mentation récurrenre (feed-back) qui va du régime du résultat complet à L'invention consiste en ce cas, tout en respectant le principe de la
I'organisation des moyens et des sous-ensembles selon un mode de conservation du travail, à faire varier les deux facteurs, intensité de la
compatibilité. Dans l'exemple du rocher, I'organisation de la compati- force et déplacement, de manière à les adapter aux capacités de I'orga-
bilité sous la forme de la synergie revient à mettre en balance la force de nisme de I'opérateur. Le problème est résolu quand une communication
chacun des voyageurs avec une fraction du rocher à déplacer ; comme le est établie entre Ie système d'action du sujet pour qui se pose le
rocher n'est pas divisible, cette mise en balance ne peut avoir lieu que si problème et le régime de réalité du résultat ; le sujet fait partie de l'ordre
le tout du rocher est poussé au même instant par tous les voyageurs. La àe réalité en lequel le problème est posé ; il ne fait pas parrie de celui du
racine de la solution est la communication entre deux ordres de gran- résultat imaginé ; I'invention est la découverte de médiation entre ces
deur, celui du résultat (le chemin ouverr pour tous) et celui de l'événe-

ô
T
;
I4Z IMAGINATION ET INVENTION sI L IN'r'ENTION r43
?

it
deux ordres, médiation grâce à laquelle le système d'acrion du sujet peut t suppose aussi un détour cognitif, une subordination de la chaîne acto-
5
avoir prise sur la production du résultat par une action ordonnée. ,!
nale de sélection ou fabrication de I'objet à la poursuite du but, avec
substitution temporaire de l'objet-instrument à l'objet-but ; un cas
Pour les problèmes de déplacemenr des fardeaux (il y a problème
quand le système d'acrion et les forces corporelles ne sonr p"i dir..t.- 'tf fl
intermédiaire entre I'invention de détour et la médiation instrumentale
ment efficaces), les inventions les plus élémentaires consistent en l'usage est l'usage, comme objets intermédiaires, d'animaux ou plus générale-
d'un médiateur adaptatif qui relie le régime du résultat aux aptitudes àe ment d'êtres vivants, qu'il n'est pas nécessaire de construire, mais seule-
I'op_érateur; ainsi, pour transporrer un liquide, le corps humain est ment de choisir, de capturer, de dresser, de déveloPper : la classe consi-
inefficace ; il faut un solide intermédiaire, outre o., torrrè"r, qui est, par dérable des animaux domestiques et des plantes cultivées a été sans
au liquide, comme une enveloppe, er par rapport à lbrganisme doute une des premières dépositaires de l'activité inventive de l'espèce
Japport
humain, comme un solide manipulable; il en va di même pour les humaine, en un temps où les instruments étaient encore peu nombreux
corps pulvérulents ou les petits objets, qu'il faut mettre dans un sac, ou et rudimentaires. Cette catégorie de l'être vivant modifié, conservant sa
mieux dans une besace, bien appropriée au porrage sur l'épaule. spontanéité et son pouvoir d'auto-reproduction, est comParable à un
euand
c'est le volume du fardeau qui crée le problèm., I'obj.t médiateur est objet intermédiaire aux multiples propriétés ; le dressage est I'institution
une barre,, un plateau, comme dans le porrage des grandes pièces de d'un détour de comportement, chez I'animal, mais c'est I'homme qui
gibier. Enfin, quand le problème vient de la diqproporiion de la force de est bénéficiaire de ce détour.
I'opérateur et de la masse du fardeau, l'objet médiateur renrre dans la L'étude des situations impliquant un détour a été faiæ généralement
catégorie générale des adaptateurs d'impédance, dont quelques cas pour mesurer I'intelligence dans les différentes espèces animales ; il est
concrets ont été cités plus haut. Ces diftrentes médiations ont une cependant nécessaire de noter que les diftrentes situations expérimen-
essence commune comme système d'adaptation ; les molécules de tales ne permettent la mesure que si les conditions de base sont com-
liquide ou les grains de poudre sonr d'un ordre de grandeur qui ne les parables ; or, pour un très grand nombre d'espèces, la poursuite d'un
rend pas efficacement manipulables par le corps humain sans un objet but, par rapport à laquelle peut intervenir une conduite de détour, ne
intermédiaire qui les rassemble par milliards ; les fardeaux solides, s;ils peut être dissociée de l'organisation préexistante d'un territoire ; c'est
ne peuvent être divisés, sonr manipulés par I'intermédiaire de machines selon les lignes différenciées de ce territoire que le détour est possible,
qui réalisent I'adaptation des forces ; dans les deux cas, I'organisme de sous forme d'un changement d'itinéraire, d'abandon d'un itinéraire
I'opérateur, en agissant sur I'objet intermédiaire, opère comme s'il principal très fréquenté pour un itinéraire secondaire plus rarement pris,
s'adressait à un objet solide d'un ordre de grandeur hàmogène au sien, mais pourtant non quelconque, et déjà marqué, comme I'itinéraire
et de caractéristiques physico-chimiques comparibles avec la conser- principal. Autrement dit, les détours possibles font partie de manière
vation de l'organisme (température moyenne, prises non coupanres, actuelle du territoire ; ils ont été prédéterminés au moment de la recon-
composition ni toxique ni corrosive...). Des objets intermédiaires sonr naissance, et existent comme résultat d'un apprentissage généralement
nécessaires pour sauvegarder I'intégrité du corps dès que I'objet esr rrop précoce, qui a formé des images dirigeant l'action. En dehors du terri-
fortement hétérogène par rapport à I'organisme sèlon I'une de ses toire, Ia conduite de détour peut ne Pas aPParaître parce qu'il n'y a pas
caractéristiques (température extrême, acidité, causticité, toxicité). eu d'organisation préalable ; tout au moins, le détour réalisable sans
Par l'invention, la compatibilité intrinsèque de I'organisme s'étend à organisation préalable du territoire est un détour à courte distance du
une situation qui, primitivement, comme problème, ne réalise pas cette but, le but étant déjà perceptible mais ne pouvant être directement
compatibilité; mais il existe difftrents niveaux de découverie de la atteint, ce qui correspond seulement à la phase terminale d'un compor-
médiation réalisant la compatibilité; si la médiation consiste seulemenr tement. À cette première réserve sur la généralité de la conduite de
en un mode opératoire modifié ou supplémenraire, elle est moins détour comme invention s'en ajoute une seconde : le détour' Pour une
complexe que si elle fait intervenir un objet intermédiaire dont la sélec- espèce déterminée, fait partie d'une conduite définie, correspondant à
tion et l'usage demandent des modes opératoires médiats ; le détour par une motivation déterminée, à un certain niveau de vigilance' etc. :
I'instrument, en efFet, n'est pas seulement un détour opératoire ; il conduite de prédation, fuite, etc. Parfois, le détour est sPontané dans

t
I44 IMAGINATION ET INVENTION t'ItnrENTIoN r4t

une situation définie et fait réellement parrie du système d'action de diftrentes espèces de détour, selon que le parcours implique des alter-
I'animal, avec des transitions insensibles depuis les schèmes moteurs nances de rapprochement et d'éloignement par rapport au but ou bien
simples (comme le saut tortillé du Lapin, lié à la course) jusqu'aux au contraire possède un caractère progressif et continu ; un grillage dis-
comportements spécifiques plus complexes (la fuite en zigzagdu Lièvre) posé en spirale autour d'un but, l'animal partant de l'extérieur, consti-
et aux ( manæuvres , des femelles qui entraînent le prédateur loin de tue un détour progressif et continu, alors que le même grillage, quand le
leur petit (caille, Phoque) ; le détour apparaît aussi bièn comme moda- but est à I'extérieur de la spirale, l'animal partant du centre, est au
lité de la fuite ou de la défense que comme aspecr de la poursuite des contraire un obstacle impliquant des maxima et des minima de plus en
proies, permettant au prédateur de s'approcher sans être vu ou éventé ; plus importants dans la distance par rapport au but ; un Chat réussit à
en ce cas, le détour n'est pas exactement un détour par rapport à un but, f résoudre un problème de détour progressif mais non un problème
mais un mode d'action spécifique ; c'esr seulement dans la phase impliquant des oscillations de distance par rapport au but. 'W'. et K.
I
I
terminale du comporremenr près du refuge, ou à faible distance de la T
Mac Dougall attribuent les succès dans les problèmes de détour à une
proie I'on peut parler- de détour au sens anthropomorphique du intuition anticipatrice comparable à l'Einsicht remarquée par Kôhler
terme -_que
; il s'agit alors en fait, pour I'animal, d'une véritable substùution dans diftrents types de tâches, et particulièrement dans les apprentis-
d'un mode d'action à un aurre, par exemple du remplacement du bond sages de labyrinthes avec repères visuels ; la présence de l'Einsicht se
terminal du prédateur par un prolongement de I'approche lente en manifeste par une augmentation brusque des succès, donc par une
reptation. C'esr donc, de manière générale, en rermes de flexibilité du discontinuité dans la courbe des erreurs en fonction des temps. Les
comportemenr que se posent les problèmes de détour correspondant à la expériences de détour ont été tentées sur un grand nombre d'espèces
majorité des situations expérimenrales, plutôt qu'en termes d'invention animales ; les expériences sur les Singes sont devenues classiques, ainsi
d'un trajet nouveau; pour pouvoir faire un détour, I'animal doit que les observations sur les Poules, qui éprouvent beaucoup plus de
d'abord arriver à la catégorie de compomement dans laquelle le détour difficultés que les Singes ou les Chiens devant un problème de détour.
existe, malgré le rype de stimulation pouvant déclencher une conduite Fischel a posé à des Tortues un problème de détour en leur donnant un
ne comporranr pas le détour mais, par exemple, le bond ou le vol morceau de Lombric derrière une paroi de celluloid ; la réussite apparaît
rectiligne ; c'est ce changement de catégorie, de classe de comporte- d'un seul coup. On peut rapprocher de ce dispositif celui que Piéron a
[Link]!, qui n'est pas toujours possible ou qui demande un apprenrirr"g.. employé pour le Poulpe, ainsi que des expériences de Bierens de Haan
Ainsi, un détour possible dans I'explorarion, peur ne plus l'ètre dans la sur le même animal. Bierens de Haan donne à un Poulpe la possibilité
fuite, parce que la classe de comporrement est changZe. peut-on, dans de uoir à petite distance un Crabe ; une plaque de verre, invisible dans
ces conditions, considérer le détour comme une invention dans les I'eau, barre à mi-hauteur I'aquarium dans lequel se déroule cette
conduites animales ? tentative de capture du Crabe par le Poulpe ; or, la stimulation ayant été
Oui, mais à condition de préciser qu'il s'agit du détour impli- visuelle, le Poulpe est arrêté par l'obstacle tactile et moteur de la plaque
-
quant une représentarion, une image, plus qu'une perception directe ; 'I de verre ; même si par hasard un tentacule du Poulpe vient à rencontrer
ce type de détour est celui qui implique la représenration àes effets éloi- le Crabe, il n'y a pas intégration de cette donnée sensorielle tactile au
gnés des actes (n foresight ,) et le maintien prolongé d'une direction problème initialement posé en termes de stimulus visuel ; la donnée
d'activité, selon les expériences de [Link]. èt de Bierens de Haan ; la tacdle est pourtant une indication qui pourrait amorcer la solution du
perception du but inhibe les actes qui détournent de ce but. Lewin a problème de détour : le tentacule a effectué le détour qui permettrait la
signalé la difficulté qu'éprouvent les jeunes enfants à s'approcher d'un capture du Crabe. Cette observation présente un intérêt très grand pour
but à reculons. (par exemple pour s'asseoir sur une chaisei alors que la l'étude théorique du détour comme invention ; elle montre que l'inté-
marche à reculons fait partie de la conduite de défense, dans les ,it,r"- gration perceptive des données de plusieurs sens est un adjuvant impor-
tions créant la crainte ; par conrre, la marche à reculons esr une conduite tant pouf la découverte des solutions ; le concret perceptif unisensoriel
spontanée chez cerraines espèces rransporrant un fardeau (Fourmis, doit être dépassé par une activité centrale de synthèse pour que I'intui-
Pompiles), en le tirant. De ce point de vue, on doit norer qu'il existe tion de la solution apparaisse ; nous retrouvons ici, même au sein de la

a
146 IMAGINATIoN ET INVENTIoN L'TNvENTIoN r47

situation perceptive, cette actiuité locale servanr de système récepteur aux Pourtant, l'usage des instruments se trouve chez les espèces animales,
signaux sensoriels ; le contexte cognitif dans lequel peut apparaître la dans des conditions qui tantôt indiquent une activité stéréorypée se
situation de détour est plus complexe que le fonctionnement des orga- retrouvant généralement chez les differents individus d'une même
nes des sens comme récepteur ; l'image, sysrème actif de réception des espèce, tantôt sont plus rares et paraissent bien devoir être attribuées à
données sensorielles, quand elle peut se développer comme mode de une invention individuelle.
compatibilité plurisensorielle, est une réserve de solutions pour l'inven- En r9o5, les Peckham ont observé une Guêpe, Ammophih urnaria,
tion concrète, un peu comme une carte routière est une réserve toujours en train de damer la surface du sol au-dessus de son nid avec un petit
prête d'itinéraires. On comprend pourquoi I'organisation préalable d'un caillou tenu entre ses mandibules. Mais s'agit-il d'une invention indi-
territoire avec explorations multiples et variées esr une des conditions de viduelle ? Minkiewicz, en r93j, a observé des Ammophiles polonaises en
la résolution des problèmes de détour, car c'est l'occasion du développe- train de faire la même opération avec des écailles de fruits de bouleaux,
ment d'images compatibilisant les données des divers sens ; les détours ce qui implique une certaine plasticité et adaptabilité aux données du
possibles préexistent dans l'image, er ils sont d'auranr plus rapidemenr milieu dans la sélection de l'instrument ; malgré cela, Piéron estime
découverts que cette image est plus précise. qu'on ne peut en ce cas parler d'invention, d'innovation individuelle,
Le détour comme invention concrère a d'ailleurs sa réciproque sous mais plutôt d'une confusion analogique ou d'une extension de I'ins-
la forme du raccourci, qui apparaîr comme une amélioration des condui- tinct; il s'agit d'une manæuvre habituelle à tous les individus de
tes, par exemple dans les cas d'apprentissages de labyrinthes admettant I'espèce, propriétaire de la recette. La Fourmi rouge des tropiques, Oeco-
plusieurs solutions, et qui survient aussi comme invention brusque. phylk smaragdina, qui vit dans les manguiers, rapproche plusieurs feuil-
les les unes des autres, six ou sept Fourmis les tirant, puis les fixe bord à

z. re uÉontroN TNSTRUMENTALE
bord en utilisant comme navette une larve sécrétant un fiI. Ridley,
Doflein, Bugnion, Hingston, ont observé cette construction des nids de
Le recrutement d'un objet appartenanr primitivemenr au milieu feuilles, qui se retrouve chez d'autres espèces de Fourmis, du genre
extérieur et son emploi comme instrumenr a été considéré longtemps, Pofurhachis, ou chez Camponotus senex. Là encore, ce comportement im-
particulièrement chez les philosophes et moralistes, comme une mani- pliquant usage, comme outil ou instrument, d'un être vivant, est une
festation propre de I'intelligence humaine, d'où le nom d'n Homo faben recette appartenant à I'espèce, ce qui permet un comPortement collectif
choisi pour désigner notre espèce. Les Stoi'ciens onr fréquemment repris avec division du travail (certaines ouvrières maintiennent les feuilles
le développement du thème suivant : chaque espèce animale possède bord à bord pendant que d'autres manient les larves). On peut donc
sous forme d'organes spécialisés son équipemenr propre pour la défense, parler d'organisation, mais non d'invention individuelle, bien qu'il y ait
l'attaque, la construction du nid...; I'homme, au contraire, ne possède * usage d'une médiation instrumentale semblable à celles qu'emploie
ni ces organes-outils (pince, tarière) ni le savoir opératoire inné pour les 1.
I'activité artisanale humaine. Lansiaux et Roussy ont noté chez des Arai-
t
employer sans apprentissage préalable ; il doit façonner des outils et gnées I'utilisation d'une petite pierre comme poids tenseur de la toile
apprendre à s'en servir; mais alors que l'équipement et le savoir-faire quand I'ancrage de I'un des rayons inferieurs était rendu impossible par
inné des animaux se trouvent limités, donnés une fois pour roures l'absence de support ; ce cas est comparable à celui des différentes utili-
comme un caractère de l'espèce, les capacités humaines ne sonr pas sâtions d'instruments citées plus haut, mais il apparaît dans des condi-
limitées ; ce qui fait I'infirmité initiale par défaut d'équipemenr tour tions oir l'instrument remplace comme fragment détaché des autres
constitué assure aussi la supériorité finale. Ces idées se rrouvent aussi objets une occasion convenable que la situation aurait pu offrir d'elle-
chez les Sophistes et chez Lucrèce, avec une idée plus générale du pro- même ; la petite pierre transportée correspond à une réorganisation du
grès étroitement lié aux capacités inventives et à leur retentissement sur milieu ; ce cas établit la continuité entre les simples organisations (apla-
la société. C'était donc un lieu commun réflexif important dans I'Anti- nissement du sol, creusement, etc.) et I'usage d'un instrument bien déta-
quité classique ; on pourrait le retrouver même dans la mythologie, avec ché du milieu et rattaché à I'organisme comme une prothèse.
Icare, Prométhée.

14
I48 IMAGINATION ET INVENTION r'[Link] r49
'w.
Krihler a étudié I'emploi de médiations instrumenrales chez les Un aspect voisin de I'instrument pour atteindre un but éloigné est
Singes dans des situations où, ne pouvanr atteindre directement un but
celui du problème de I'instrument servant à attirer un objet hors de
(par exemple un fruit suspendu au-dessus de la cage), ces animaux
uti- portée directe, particulièrement sous la forme de la ficelle ou du fil
lisent soit des bâtons emmanchés les uns dans les -"[Link].r, soit un écha- attaché à cet objet, avec ou sans obstacles (barreaux) rendant la saisie des
faudage de caisses ou une échelle qu'on laisse à leur disposition dans la rapports plus complexe. Bierhens de Haan a trouvé des Chardonnerets
cage parmi d'aurres objets; la conduire que l'on observè met en æuvre
capables de résoudre ce problème du premier coup, alors que d'autres
surtour une sélection perceptive, I'objet recruté en premier lieu comme doivent apprendre la manæuvre ; Erhardt affirme que de tels actes de
instrumenr étant un objet long (planche, bâton). i" .orrt.,rction pro- traction sont normalement utilisés dans les conditions naturelles de vie
prement dite d'un instrumenr demande une capacité d'intégration plus de plusieurs espèces d'Oiseaux (Mésanges, Chardonnerets), comme
:1."î et une expérience préalable sous forme àe manipulàorrs ; *.r1,
les Singes supérieurs qui manipulent spontanément le, tâton, emman-
aussi l'acte de coincer un fruit pour le manger dans des creux d'écorce
d'arbre (chez les Sitelles). Les Bouvreuils agissent de même pour câsser
chables qu'on met à leur disposirion, avanr roure conduire finalisée, les écailles des pommes de pin. Goélands et Corbeatx brisent les coques
arrivent à emmancher ensuite les segmenrs pour résoudre le problème dures en les laissant tomber sur des rochers, de haut.
du fruit suspendu au-dessus de la cige ; on pourrait dire q,r., d*, .. Il y a, en un certain sens, continuité entre le détour, le recrutement
cas, c'est l'image de I'emmanchement (réalité perceptivo-motric.) qui est
dans le milieu d'un instrument, et les conduites indirectes comme celle
recrutée au moment de la difficulté, er que I'emploi de l'instrument à qui consiste, pour un Oiseau, à élever dans les airs une coque et à la
reconsrruire est découvert à ûavers I'image mentale déjà constituée au laisser tomber sur un rocher oir elle se brise ; ces conduites indirectes
cours de cet apprentissage ouverr, .o-p"àble à une e*ploration pour la abondent dans les modes opératoires des diffërentes espèces ; nous avons
structurarion du territoire. On voit ici toute l'import".r.. du rôie joué observé chez la Fourmi rousse de nos contrées l'utilisation de la pesan-
par la spontanéité des conduites conrenant à l;origine des éléÉnts teur pour transporter des charges ; au lieu de Porter les charges une à
moteurs (n besoin , d'exploration, jeu de manipulatiàn) qui servent de une d'une planche en bois oir elles se trouvaient, à r,5o m du sol, la
système d'accueil à des données perceptives ; cLst grâce à ces éléments
Fourmi a fait basculer dans le vide successivement les charges (il s'agis-
moteurs qu'il se constitue une image mentale active pouvant servir de sait de cadavres de Fourmis) et est descendue ensuite sur le sol pour
solution à un problème. La simple enquête perceptive au moment où le achever le transport, après avoir décroché les quelques Fourmis mortes
problème est posé conduit bien à des sélections d'objets comme média- qui avaient été retenues au bord de la planche par des fibres de bois
teurs, mais sans discernement adéquat de leurs propriétés opératoires provenant du sciage brut; la Fourmi n'a cependant Pas récupéré un
complexes ; ainsi, des caisses or.t ,rné échelle, données^toutes faites à des
certain nombre de cadavres qui, déviés dans leur chute par le vent,
linges' sont choisies en verru de leurs qualités perceptives pour servir étaient tombés sur le bord d'une table au lieu d'aller jusqu'au sol ; cette
d'éléments d'échafaudage, mais ,"rr, ,.ip..t des règi.s de l'équilibre conduite peut être rapprochée de la découverte du raccourci, car la
dans la superposition ou dans l'appui contre les parols (qui correspon- longueur totale des déplacements et le temps de travail se trouvaient à
[Link] forçage dans l'.mmanihemenr des bâtons) ;'le sing.'-., peu près divisés par quinze par rapport à ce qu'auraient demandé des
aussi. bien une grande caisse sur une petite qu'une petite ,ù, ,r.r.
montées et descentes successives complètes. Mais s'agit-il bien d'une
grande ; il place l'échelle verticalemenr conûe unè paroi ians l,incliner invention individuelle ou plutôt d'une conduite spécifique ? Il s'agit à
;
dans ces conditions, s'il atteint le but, c'est en ,. ,.*"rr de ces objets coup sûr d'une conduite bien adaptée à la situation, efficace et rapide,
comme point d'agpui instantané pour sauter, er non pour grimper, ce expéditive, quoiqu'elle ait conduit à un certain gaspillage de la charge ;
qui demanderait des conditions mécaniques d'équilibrË stable. Linven- mais nous n'avons pu faire assez d'observations pour savoir si l'emploi
tion instrumentale demande non pas sé[Link] une perception, mais de la chute libre pour faire descendre des fardeaux est courant chez les
une image mentale complète formée grâce aux élémenti Fourmis ; en tout état de cause, il s'agissait ici d'une conduite parfaite-
qués dans la manipularion et l'exploration.
-[Link] impli-
ment individuelle et à I'extérieur de la fourmilière, ce qui prouve que
des conduites qu'on peut dire, par application de normes humaines

{
I'O IMAGINATION ET INVENTION t'[Link] r5r

d'organisation des tâches, ingénieuses, ne sonr pas seulement collectives représentation du problème ; la découverte de solutions pratiques (de la
chez les Insectes. praxi) est très analogue aux simplifications et structurations qui inter-
D'ailleurs, I'argument le plus courant pour refuser à de telles réussites viennent au cours d'un apprentissage ; pour qu'un problème puisse être
chez les animaux le nom d'invention consiste à dire que les conduites en résolu, il faut d'abord qu'il soit posé en termes cohérents, c'est-à-dire
question se trouvent communément dans une espèce; c'est ce que Pié- homogènes, faisant partie du même système, de la même axiomatique;
ron nomme une recerre spécifique ; si le comporrement est stéréotypé, il les modes opératoires avec leur contenu moteur constiruent par eux-
ne s'agit effectivemenr pas d'invention, mais le fait qu'un comporre- mêmes la plus élémentaire des axiomatiques qui n'a pas besoin d'être
ment se rencontre fréquemment dans une espèce ne prouve pas qu'il ne construite, parce que c'est l'organisme qui la donne. Mais encore faut-il
résulte pas d'une multitude d'inventions concordanres er parallèles ; que tous les termes du problème aient auParavant été convertis en termes
I'extrême complexité des conditions de I'acrion humaine fait que les opératoires, eu'une distance entre objets soit un Parcours effectivement
inventions se signalent habituellemenr par une dispersion des modes accompli, qu'une masse soit ce qui a été soulevé avec un effort défini, ou
opératoires, alors que l'emploi d'une formule apprise d'une recerte ce qui a résisté à tout effort de déplacement. Voilà pourquoi la condi-
conduit à I'uniformité; mais, si l'on tient compte- des cadres plus tion des inventions concrètes est I'exploration, la manipulation, I'orga-
-pauvres et du sysrème d'action beaucoup plus limité de la plupart des nisation préalable du territoire oir se posera le problème et oùr seront
espèces animales, I'uniformité des modes opératoires ne prouve pas que trouvés les instruments de la solution ; à travers I'activité s'effectuent des
le processus d'invention soir absent : le nombre de possibles est limité. traductions en termes homogènes d'opération des dimensions et Pro-
C'est pourquoi il est raisonnable de considérer comme un crirère priétés des choses, comme en une algèbre implicite ; les rapports éprou-
d'adaptation inventive la réponse, par une conduite organisée et écono- vés des objets avec les capacités d'action effectuent la plus primitive des
mique, à des facteurs aléatoires qui surviennent dans I'exécution d'une formalisations.
tâche, soit pour les utiliser s'ils sont favorables, soit pour les neutraliser
s'ils sont défavorables ; le problème de la capacité d'invention chez les
animaux coïncide ici avec celui de leur intelligence. Des observations et 3. r,nolmÉ,rÉs coruuuNns DE re, coNDUITE DE oÉroun ET DE LA

des expériences ont été faites, en particulier celle de Fabre sur les uÉprerroN INsTRUMENTALE
Nécrophores essayant d'ensevelir une Taupe que I'expérimenrateur a
Dans les deux cas, il s'agit du recrutement sélectif de certaines don-
attachée à une baguette l'empêchant de descendre (les Nécrophores
a nées de l'expérience passée par la représentation actuelle du but concret
finissent par venir voir ce qui se produit ; ils découvrent les liens et les ,'.
l
$ à atteindre. L'invention, comme organisation, est ici un détour par le
coupent) ; cette expérience est commentée par Viaud qui, à I'inverse de "1,

t passé ; dans I'expérience passée, au cours des explorations et des mani-


Fabre, voit dans la réaction des Nécrophores une marque d'intelligence ; *
n
I
pulations, ont été établies, parfois fortuitement, des relations de conti-
Viaud ajoute des observations qu'il a faites dans la plaine d'Alsace sur
nuité entre l'organisme et l'objet qui constitue le but ; dans la situation
des Nécrophores essayant d'enfouir un Campagnol dans des crevasses r-
g
! problématique, caractérisée par une discontinuité, la proximité du but
du sol, explorant la forme de la crevasse, puis orientant et inclinant le ?

et I'intensité de la motivation créent une forte Pente, un champ gradient


cadavre plat du Campagnol pour qu'il glisse le mieux possible dans la
important qui entre en interaction avec toute la population d'images
crevasse de dimension convenable.
mentales condensant l'expérience passée. Cette interaction entre le chamP
Dans la vie humaine comme dans la vie animale, il existe une
de la finalité (gradient de but de l'action anticipée) et le champ de
nécessité permanente de faire face à la nouveauté partielle des situations
l'expérience permet paradoxalement à une situation simple, mais intense
par une activité d'organisation des modes opératoires ; plus I'image
à cause de la tension vers un but proche, de moduler une population
mentale de la situation et des objets est riche et précise, plus les chances
d'images mentales portant le résultat d'explorations et de manipulations
de découverte d'une organisation adéquate sont élevées ; l'invenrion la
ayaint demandé une très longue et très complexe activité ; il s'opère une
plus simple est celle qui porte sur les modes opératoires, parce qu'il y a
organisation parce que la sûucture la plus simple et la plus petite (un
homogénéité entre ces modes, impliquant des schèmes moreurs, et la
but à atteindre dans I'action actuelle) gouverne un ensemble plus vaste

&
r'2 IMAGINATION ET INVENTION r'TNvENTIoN rt1

et plus complexe, mais à plus faible gradient. Cette condition esr for- contribué à I'invention de l'avion. La plus modeste des inventions pra-
mellement la même que celle d'une amplification par interaction de tiques est aussi le résultat d'un acte d'amplification qui tire en quelques
champs. Si les processus d'acquisition étaient aussi fortement polarisés instants profit de longs apprentissages antérieurs, peu finalisés, c'est-à-
que les situations problématiques, I'invention organisatrice ne serait pas dire engendrant des images mobiles, détachables, obéissant aux lignes de
possible, parce que sa condition, à savoir ce recrurement amplifiant des force d'un champ de finalité.
images déjà constituées antérieuremenr par le champ de finalité immé-
diate du problème, manquerait de sa condition de base : un gain
supérieur à I'unité, grâce à un couplage aussi irréversible qu'il se peut
entre I'actuel et le passé ; pour que l'amplificarion exisre, il faut que les B. L,I}. TENTION PORTANT SUR LES SIGNES ET LES SYMBOLES
images condensanil'.*pé[Link] passée ,à[Link], aussi près q,.r. porrùI. d.
l'état neutre, sans être pourtant complètement neutres, car elles n'oÊ
friraient plus alors aucune prise au champ modulant développé par la r. I-a FORMALTSATTON Ir{ÉTROTOCIQUE OBJECTIVE: DES TECHNIQUES
situation finalisante ; on comprend dans ces conditions, pourquoi les AI''X SCIENCES
situations violemment stimulantes (émotion intense, excès de la récom-
pense ou de la punition), ne laissent pas des images aisément utilisables,
Comment a pu s'effectuer, particulièrement dans le cas de I'Homme,
mobiles, coordonnables, dans une situation problématique ultérieure, le passage des situations concrètes à une formulation symbolique per-
alors que l'acquisition désintéressée, c'esr-à-dire faiblement polarisée, mettant de résoudre non seulement I'infinie diversité des problèmes
pratiques en chaque situation, mais aussi des problèmes généraux et théo-
prépare de manière optimale l'organisation inventive; pour que l'inven-
riques par rapport auxquels les difficultés réelles apparaissent comme des
tion ait les meilleures chances d'exisrer, il faut donc une alternance de
cas particuliers (comme ce fut le cas, dès I'Antiquité, pour bon nombre
longues durées (exploration, manipulation libre) oir I'activité est faible-
ment motivée, faiblement finalisée, er de courres durées (situations pro- de problèmes de mécanique ou d'hydrostatique) ?
blématiques) à fort gradient de but ; on peut nommer gain le rapporr *i
On peut supposer que ce passage des cas particuliers concrets aux cas
des mesures de ces durées entrant en relation d'interaction et se faisant
't'
I généraux et théoriques s'est effectué, à partir de I'action, par I'inter-
I médiaire de la formalisation partiellement théorique et abstraite que
équilibre sous forme de champ d'expérience et de champ de finalité T

dans la situation problématique. Ce n'est donc pas la seule association , demande I'emploi des auxiliaires vivants dont il âut organiser I'action
J
I en vue d'une fin, au moyen d'ordres et d'un système univoque et cohé-
de souvenirs, ou évocation d'images mentales qui permet l'invention
organisatrice ; si une image actuelle, développée par la situation fina-
*
rent de données directrices pour I'exécution des tâches. Tant que cha-
lisante, fait surgir une seule image du passé, porteuse d'expérience, assez i
que individu imagine, invente et exécute, la pensée pratique peut rester
fortement polarisée pour faire équilibre à I'image actueilè et la neutra-
.t
;i implicite, parce qu'elle ne sort pas de I'opérateur qui est le milieu de la
{i

fiser, le rapporr est de tl4 ce qui veut dire qu'il n'y a pas d'ampli- ;
formalisation et de I'exécution, du projet et de la réalisation. L'emploi
fication ; des images rrop accentuées ne permettenr pas I'invention, mais d'animaux domestiques pour effectuer une tâche demande déjà à celui
seulement I'itération, la persévération ; pour que les images soient des
,l
j
qui les dirige une représentation plus théorique de I'activité des opéra-
instruments d'invention obéissant à la situation finalisée où elles s'orga-
i
I teurs, de I'application des forces, de la résistance des masses et de la
nisent, il faut qu'elles soient dans un état voisin de la neutralité tout en
t direction des outils ; toutefois, le conducteur restant à côté des auxi-
i
restant faiblement chargées ; cet état de faible polarisation correspond ii
liaires animaux, l'effort de symbolisation n'est pas contraint de se
au résultat du processus de saturarion décrit plus haur, er qui se produit I déployer en un système indépendant de signes. Lorsque, au contraire,
après I'expérience de I'objet ; I'image fortement polarisée du schème ou
I'homme fait appel à d'autres hommes, serviteurs ou esclaves, Pour
du projet, du désir ou de la crainte, ne peur être matière de véritable exécuter une tâche, la transmission des ordres ne Peut rester un assujet-
invention pratique porranr sur le réel, mais seulement un contenu de tissement pas-à-pas ; pour rendre cohérents les efforts finalisés d'une
phantasmes; les images qui expriment le désir de voler n'ont guère équipe, pour synchroniser les activités et harmoniser les exécutions frag-
mentaires, une conception communicable et Par conséquent exprimable

.l,
t
T'4 IMAGINATION ET INVENTION L'[Link] rii

donc formalisable de I'ensemble du projet esr nécessaire. Le recours à la dons abstraites des problèmes de géométrie en analyse se sont universa-
représentation abstraite commence avec l'usage des animaux domesti- lisées à l'époque oir l'on a cherché à construire des machines capables de
ques et prend sa pleine extension avec I'esclavage ou avec des formes du ffacer toutes les courbes.
travail impliquant subordination, donc formulation de la tâche de ma- Un aspect supplémentaire de la nécessité de formalisation des modes
nière univoque à rravers un système d'ordres. L'architecture (construction opératoirès impliquant leur réinvention explicite et préparant leur
par une équipe ayant un chef), la consrruction des navires, la navigation, oÈjectivation est celui de l'enseignement à des enfants ou à des adultes
sont des techniques qui ont tôt développé des positions abstraites de non par I'apprentissage direct par pratique et manipulation mais sous
problèmes ; on senr leur influence dans la stéréométrie des Anciens et formè d'e"prèssion claire ; la recette doit se convertir en modalité logi-
dans les formulations oir il s'agit, en termes opératoires, de construire à que, exprimable en nombres et figures. cette difficulté est si grande
partir d'un élément donné, de ûacer, de mener une ligne ayant telles qu'elle àonduit souvent à des formalisations n théoriques ,, c'est-à-dire
propriétés ; la forme de I'ordre donné est resrée dans le style de la simplifiées, et à des représentations qui ne sont que pédagogiques. Tou-
géométrie pendant des siècles, probablemenr parce qu'elle a incorporé à [Link], la prise de conscience de la valeur logique des inventions et de la
son contenu un ensemble d'énoncés qui jouaient un rôle dans la possibilité de représenter clairement les modes opératoires dans un
transmission des ordres d'exécution rationnels. La règle et le compas i"ttg"g. universel coihcide bien, dans nos civilisations, avec le mouve-
sont des instruments d'exécution, même si, à un stade ultérieur de la nt.n,t,t progrès au siècle des Lumières (voir en particulier l'Enryclopédie
recherche, le géomètre est pour lui-même, en une seule personne, celui de Diderot ei d'Alembeft comme exemple d'une expression explicite des
qui donne I'ordre et celui qui cherche à I'exécuter avec sa propre règle et modalités opératoires des métiers). La recherche de modes d'expression
son propre compas. Ordre et organisation, ordre donné et structure de précis et iniégraux des techniques a conduit à l'universalisation (à des
I'exécution se ûouvent être des formalisations de la tâche selon les hns d'homogénéité et d'univocité) des unités de mesure et du système
exigences de la transmission d'information de celui qui sait et veut à interne qui lés rattache les unes aux autres (système métrique décimal) ;
celui qui exécute et obéit. la métroiogie n'est pas encore la science comme symbolisme universel
Un aspect particulier de la formalisation des tâches aux fins de l:
des opérations de conversion, mais elle lui prépare des instruments et lui
transmission des ordres s'est manifesté avec I'apparition des machines t ouvre un domaine fonctionnel. En particulier, l'universalisation métro-
automatiques complexes capables de recevoir tous les ordres avant le logique permet de mesurer des grandeurs et de découvrir des constances
début de I'opération, sous formes de données et de règles ; il a fallu par conversion d'une forme concrète en une autre' ce qui est une Source
réinventer logiquement de manière explicite les activités pratiquées par à'in rention. L'idée que rien ne se perd et rien ne se crée, qu'il s'agisse de
I'homme selon des règles mi-implicites, mi-explicites ; par exemple, une matière ou d'énergie, traduit d'abord un idéal métrologique étendu à
des premières machines à jouer aux échecs obéissait à toutes les règles I'ensemble de l'univers. Un grand nombre d'inventions apparaissent
codifiées du jeu d'échecs, mais mertait deux ou plusieurs pions I'uniur comme une organisation des conditions de la constance, de la conserva-
l'autre dans la même case : cetre règle, faisant partie du savoir implicite tion de l'énergie ou de la matière malgré les changements de signe ou
et pratique, n'avait pas été insérée dans le système donné comme ordre d'état physique. Ainsi, les funiculaires oir le câble est fixé, à l'un des
au joueur automatique ; c'est seulement après réussite de la transmission bouts, à ung voiture montante et à I'autre bout à une voiture descen-
complète des règles du jeu d'échecs à une machine automatique que I'on dante, réalisent une invention par maintien d'une quantité constante
a pu considérer ce système comme complètement formulé. Le recours à d'énergie potentielle du système pour des voitures supposées- également
une médiation instrumentale sous forme d'un autre être vivant ou d'une chargéés ; il reste seulement, pour la machine' à vaincre les frottements
machine provoque, par le recrurement des effets supplémentaires impré- et à assurer les accélérations et décélérations des départs et arrêts, qui ne
vus qui apparaissent, la traduction en termes uniformément explicites se neutralisent pas d'une voiture à l'autre. Plus est parfait le développe-
des tâches et des problèmes, ce qui esr une réinvention des modès opé- ment du système symbolique de mesure, plus la compatibilité peut
ratoires achevant de les rendre indépendants du sujer, et préparant s'efFectuer par mise en rapport de réalités percePtivement hétérogènes.
l'existence d'un monde indépendant de réalités inventées. Les formula- Ainsi, le schème du funiculaire, oùr la compatibilité est directement
ry6 IMAGINATIoN ET INaTENTIoN r'TNVENTIoN rj7

percepdble sous forme de mouvement de montée et de descente, peut universelle de détours et de médiations dans I'exercice de l'activité
donner naissance à celui des ffamways ou des trains électriques couplés inventive.
par le circuit électrique d'alimentation ; les machines de Gramme de Ce premier niveau de formalisation, en continuité avec les procédés
l'un des véhicules fonctionnenr en réceptrices (donc comme moteurs) opératoires des techniques, prépare I'invention scientifique et développe
pendant que celles de I'autre fonctionnenr en génératrices (donc comme une représentation du monde où le savoir et le pouvoir sont mutuelle-
frein), ce qui donne la même conservarion d'énergie mécanique, par ment convertibles l'un dans I'autre. On pourrait dire que ce mode de
conversion en électricité, que dans le cas des funiculaires, et étend de formalisation est objectif aussi indépendant que possible des réferences
plus la compatibilité aux accélérations et décélérations synchronisées ; à un sujet ; il tend vers l'exécution des tâches par un opérateur imper-
un troisième seuil pourrait être franchi par une seconde conversion en sonnel, non-humain ou même non-vivant; c'est une formalisation pour
énergie chimique dans des batteries d'accumulareurs, car la synchronisa- un opérateur quelconque qui offre un terrain au développement du
tion de la montée de I'un des véhicules avec la descente de I'aurre, ou du savoir scientifique comme système universel des compatibilités.
ralentissement de I'un avec le démarrage de l'aurre, ne serait plus néces-
saire. Le symbolisme métrologique, en s'érendanr, permet de compren-
dre et d'inventer des compatibilités de plus en plus vasres ; avec le funi- 2. FoRMALTsATIoNs DE TypE suBJEcrrF (Nonu,rrrvrs ET ARTISTrquns)

culaire, il faut non seulement le synchronisme mais le parallélisme et la


Mais un autre mode de formalisation est possible, se séparant du
proximité des voies; avec les machines de Gramme, il faut encore le
premier par une dichotomie nécessaire pour que I'homogénéité des
synchronisme mais la proximité n'esr plus nécessaire ; avec les batteries-
modes opératoires soit conservée i tout ce qui n'est pas opératoire, c'est-à-
tampon' il n'est besoin ni de synchronisme ni de proximité pour que la
dire ce qui, dans le rapport avec le monde, est affectivo-émotif, peut
compatibilité soit conservée.
aussi se formaliser et s'exprimer selon des catégories subjectives autori-
Ce cas cité des funiculaires et des machines de Gramme des tram-
sant la participation et l'action par communication d'un sentiment,
ways est seulement pédagogique, c'esr-à-dire simplifié ; mais il contient
d'une émotion, d'un mode défini de retentissement ou d'une moti-
malgré tout des schèmes d'inventions réelles du )ox siècle rentrant dans
vation. En ce sens, l'action, individuelle et collective, se distingue de
le cadre des applications du principe de la conservation de l'énergie.
I'opération ; elle a, elle aussi, ses modes de compatibilité, qui sont des
Quant à la conservation des masses, condition de possibilité des normes et des ritualisations mais non des procédés. Les arts et les
mesures employant comme instrument la balance (par I'intermédiaire
modalités religieuses de la vie collective correspondent à la formalisation
des poids) ou plus directement les systèmes élastiques, elle a permis de
de l'action par opposition aux opérations, selon une dichotomie qui se
formaliser la métrologie de base de la Chimie au remps de Lavoisier,
traduit par la séparation du loisir et de l'activité de travail, même si les
après avoir rationalisé l'étude technique des combustions pour l'éclai-
célébrations ponctuent les grandes phases de changement du travail au
rage puis des autres oxydations (respiration de I'Homme).
cours des saisons. Très exactement d'ailleurs, c'est la formalisation artis-
Ainsi, les formalisations d'opérations, utiles au point de départ
tique qui est le pendant de celle des modes opératoires du travail (le
comme moyen de communication pour donner des ordres ou opérer un
temps de l'art est celui du loisir), tandis que la formalisation religieuse
dressage éducatif lorsque I'opérateur délègue à un tiers la fonction
est le principe et le garant de cette dichotomie et du rythme d'alternance
d'exécution tout en gardant la direction du travail, se détachent pro-
entre temps de loisir et temps de travail, soulignant les transitions, les
gressivement de cette fonction asymétrique de communication pour
T changements de régime, ritualisant les moments-clefs de début et de fin
devenir une symbolique universelle et homogène qui sert de base aux
l des travaux et des jeux, servant à la propitiation des débuts du travail
opérations abstraites, donnant un niveau plus élevé d'expansion, hors
par les prémices offertes, donc à la séparation mais aussi à la compati-
des situations homogènes et concrètes, à I'activité d'invention. Néces-
bilité des modes de travail et de loisir : le calendrier est religieux, avec les
saire pour franchir la distance et I'hétérogénéité entre la conceprion et
structures complexes du faste et du néfaste selon les temps et les lieux,
l'exécution, la formalisation symbolique tisse un monde abstrait de
selon une logique implicite des commencements et des fins, des arrêts et
représentations d'objets et de formules de relations qui est la réserve
des reprises.

Ê
I'8 IMAGINATION ET INVENTION L'INvENTIoN r59

Cette modalité religieuse de formalisarion, dans nos sociétés, cor- empirique de chacun des sujets. L'invention, dans Ie domaine normatif
respond au rFhme des fttes et des commémorations, des cérémonies aussi, tend vers I'universel.
Quant à I'invention artistique, dans la mesure oir elle opère la
d'inauguration, de baptême de promotion, aux rites d'initiation ou for-
d'exclusion, à tour ce qui opère une action comme origine absolue ou mafiùtion du loisir, elle produit aussi une représentation complète et
fin d'une existence, à ce qui institue, anéantit, ou .orrrroait de manière universalisable, ayant la logique proPre de chacun des genres et de cha-
essentielle. En toutes ces occasions, l'invention donne des modes d'ex- cune des formes d'art ; les inventions successives de formes symboliques
pression et de communication nécessaires à la participation collective et recrutent par élargissement des effets et des modes d'apparition de la
opère une découverte de compatibilité avec I'ensemble des idéaux du réalité qui n'avaiettt p"t primitivement droit de cité en domaine artis-
groupe. Une déclaration de guerre ou la signature d'un traité sont des tique ; ù formalisation va dans le sens de I'extension' de la découverte
actions qui existenr comme manifestations formalisées, communicables, d. .o*p"tibilité entre des données à I'origine hétérogènes. Si I'on prend
et qui tendent vers une expression universelle. Les révolutions aussi, er seule-ént la cinématographie, encore récente, on Peut voir que cet art'
une grande part de la pensée politique théorique se déploienr en inven- considéré à I'origine comme une formalisation de la vision du mouve-
tant à chaque étape un système de compatibilité [Link].".r, créateur de ment, rrr...rri*ment admis le son, puis la couleur, en découvrant des
normes et d'une systématique complète des rapporrs enrre les individus "
modes de compatibilité de leur emploi simultané; à chaque nouvelle
et entre les groupes ; le droit, avec I'ensemble d'un univers juridique, est incorporatiorr, Ln. réaction de puristes, au nom de I'homogénéité.de
un des développemenrs contemporains de la formalisation de l;action. .h"q.t. att, a proclamé le vrai cinéma détruit ; cet art' pourtant, s'est
chaque nouvelle extension du domaine de l'action humaine se marque développé; il èst en train de découvrir en ce moment la logique de sa
par une invention qui autorise une systématique de compatibilité englo- .o*p",ibilité avec le mode nouveau de transmission et de production
bant ce domaine (droit international, puis droit spatial). À chaque élo- qrr'.r, la télévision, et avec une technique autorisant cette compatibilité
que, les inventions normatives opèrent une découverte de compatibiiité éiroite, celle de I'enregistrement d'images sur une bande magnétique. La
pour des modes d'existence qui n'avaient pas de sens ni àe point clef de ces extension, ,,r...rrives, c'est qu'un nouvel élément n'est plus,
d'insertion dans les srrucrures normatives pié.é[Link].s. Elles [Link] après incorporation, ce qu'il aurait été à l'état isolé, comme moyen
une symbolique de I'action en produisanr un univers exprimable de d^'expression unique ; ainsi, le son a d'abord été parole au cinéma, c'est-
normes, et répondent à des problèmes ; ainsi, le Christianisme a offert à-diie apporr du rôle des acteurs ; et en cela, évidemment, il doublait
des normes pour les rapports entre ceux qui avaient des droits er ceux I'image t"tt t. fondre avec elle ; le film devenait une tribune de dis-
qui n'avaienr pas de droits selon les cités anciennes ; il a donné une cité de tirades, d'argumentations ; puis, avec l'élargissement de la
des normes résolvant le problème de la compatibilité entre les empires, "[Link]
nodon et de la technique de la bande sonore' le son a incorporé aussi
les nations, les individus, er dépassant, ,.i.r de la cité, les limites des des bruits, et les parol.i ,. ,orrt mises au même niveau que les bruits et
interdits religieux (le sabbat est âit pour "., l'Homme er sons, devenant parfois non-compréhensibles ou insignifiantes ; sous
non I'Homme
pour le Sabbat), et la barrière juridique coutumière (que celui qui est cefte nouvelle foime, tantôt en exergue et tantôt accessoires, les paroles
sans faute jette la première pierre), ou les normes dei rapporrs entre par rapport à l'ensemble du contenu sonore et par râpport à l'image
riches et pauvres, hommes du même pays et étrangers. Les formalisa- rotrt dè[Link] compatibles ; la couleur aussi sera complètement comPa-
tions axiologiques s'adressenr aux points-clefs et [Link]-clefs de tible avec les autres asPects composants quand elle sera, en alternance
I'action, principalemenr sous forme d'un système ".rr d'axiomes de décision avec ces composants, iantôt remarquable et tantôt à peine visible, au
entraînant une représentation universelle du monde et des hommes, et cours de h mème æuvre, au lieu d'être une occasion de choix de sujets
s'exprimant par une symbolique de I'action pouvanr être enseignée et hauts en couleurs.
propagee. Cette symbolique établit un système de conversion des àctions ce qui esr vraiment I'invention d'une époque, dans le domaine du
les unes dans les autres, permet de les comparer et de les metffe en symboliime artistique, c'est un mode de compatibilité entre des formes
rapport même si elles se déploient dans des conditions hétérogènes et précédemment isolées. Au XVII' siècle, c'est I'architecture qui a joué ce
concrètement dissemblables selon les lieux, les moments, et I'enlourage rOl. d. panégyrie permanente et universelle des arts' parce qu'elle per-

Ê
160 IMAGINATIoN ET [Link] t'[Link] t6l

mettait I'intégration de la sculpture, de la peinture, de l'ébénisterie, de 3. LEs pRocnssus D'AMPLIrICATIoN DANS I-A' FoRMALISATIoN
l'art du jardinier et du fontainier, dans des ensembles synthétiques orga-
nisés comme les palais ou les hôtels particuliers. L'Italie de la Renais- La source de compatibilité dans les inventions de formalisation est
sance avait montré la voie en ce domaine. Plus anciennement, l'archi- aussi un processus d'amplification, de recrutement' Paf lequel une struc-
tecture religieuse avait aussi constitué le milieu et le système symbolique ture petite et simple [Link]. et module des réalités plus vastes, plus
universel intégrant sculpture, peinture, musique et chant. À la fin iu .o-pl.".r, plus puissantes. Dans la formalisation métrologique, la com-
xvIII'et surrout au XIX siècle, ce fut la littérature qui offrit un domaine patibilite esi réalisée par la découverte' en ayant des réalités complexes
ouvert aux modalités particulières, s'efforçant de faire voir et enrendre, Lo--. les volumes, les densités, d'une structure simple qui est la base
absorbant à la mesure de ses moyens les arts plastiques, la peinture, le du système (unités fondamentales) et leur mode de combinaison (par
dessin (illustrations, gravures) et faisant du livre le milieu àe la com- e*.Àple l'ordre décimal avec les préfixes déca, hecto, kilo...). Les rela-
patibilité des arts, grâce au développement de la diffusion du texte im- tions les plus complexes entre grandeurs à mesurer trouvent ainsi une
primé. Le cinéma, puis la télévision, ont pris le relais du livre et du possibilité de réduction et de commutation ; elles deviennent commen-
journal comme véhicule des arts ; ce serait une erreur de vouloir les surables.
traiter comme des arts à part, comparables à la musique, à la sculpture, Dans le domaine axiologique, il en va de même ; inventer une morale,
au théâtre; ils sont plutôt des systèmes symboliq,.t.r d. .o-p"ribilité par exemple, c'est trouver un système des unités fondamentales assez
reposant sur une invention technique en voie de développemenr, comme ii-ple, assez près du sujet pour qu'il soit antérieur à tout cas complexe
était naguère I'imprimerie s'adjoignanr la lithographie et les gravures à soumis à la décision normative ; les morales de chacune des classes ou
grand tirage; chaque progrès de I'invention technique servanr J. ,,rpport des castes, dans les cités anciennes, n'avaient pas de point commun'
permet un élargissemenr de la compatibilité entre les [Link], n'étaient pas compatibles entre elles ; l'invention d'une morale de com-
"rts
dans la mesure où cinéma et télévision sont comme I'architecture patibilité, avec le stoicisme, consiste à installer comme source de nor-
âu
XWI' siècle et le livre au XIX' siècle, une maison des arts er non un arr mativité une image fondamentale, primordiale, plus simple que celle de
cherchant à se fermer sur lui-même sous la poussée d'un groupe profes- toute activité déjà codifiée, et donc capable de moduler ces activités :
sionnel inhibant I'ouverrure de I'invention permanente. celle du rôle, de la persona, qui peut être aussi bien rôle de soldat que
Les formalisations s'accompagnent toujours de dominances ; dans le d'empereur, .t porrède une normativité intrinsèque comme rôle (jouer
domaine normatif, ce fut tantôt la pensée religieuse, tantôt la théorie jusqu bo,.rt, bie., jouer). Quand les Anciens onr découvert que les
"u
es.l".res étaient des hommes et non des biens ou des outils qui parlent,
politique, tantôt la recherche juridique qui offrit aux ( valeurs o un
groupement compatible en constituant un système complet d'après le ils ont donné une structure normative à la relation du maître aux
problème dominant de l'époque qui devenair comme une vasre demeure esclaves en la modulant au moyen du modèle de la relation plus simple
pour tous les aurres problèmes ; au système juridique du temps de la et plus primordiale entfe le père et ses enfants (justice, Protection...):
Révolution de ry89 a fait suite un système économiio-social [Link] [Link]- .'.rt l* plus petit. réalité, et la plus simple, qui sert de paradigrye à la
pore à son rour les autres aspecrs de la normativité en les situant par plus gr"nde, it l" gouverne. Dans la morale chrétienne, la règle de réci-
rapport à ses catégories. Cette démarche esr comparable à celle que nous prociie (ne faites ["t autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous
",t*
voyons à l'æuvre dans les arts, où se manifeste à chaque époqui un arr ht), et de façon pl.r, .orr.tète le modèle de la fraternité comme base de
dominant servant de système de référence et de conrenant âux autres. toutes les relations humaines donnent à une situation très simple et très
Pour cette raison, les symboliques de I'acrion et les symboliques artisti- dépouillée, moins chargée de formalisation sociale que la relation du
ques sont affectées de relativité historique ; leur capacité [Link]étiq,;. .rt pèie aut enfants, le pouvoir de modeler l'infinie diversité des relations
celle d'une dominance organisante plutôt que d;une absolue univer- à',r.. ; la fraternité est la situation-étalon, Pure et simple, qui
"rr.r,rien gouvefnant les relations avec autrui selon la morale de la
salité : chaque système s'insère dans une chaîne d'inventions. s'amplifie
chariié. De cètte manière, une morale plus récemment inventée s'ins-
talle, par sa normativité plus fine, dans I'intervalle d'indifference qui
restaiiau-dessous du seuil des morales précédentes ; elle ne contredit pas

L"
T62 IMAGINATIoN ET INVENTIoN L'INvENTIoN r6J

ces morales mais évite d'avoir recours à elles, résolvant le problème [Link],lagenèse des images, jusqu'à l'état sursaturé qui suit la rencontre de
lvant que la normativité ancienne enrre en jeu. Ainsi, dans l'épisode de I'objet, produit [Link] l.r synthèses mentales un contenu disponible
la femme adultère qui allait être lapidée, le Christ fait porter ia mor"le .o-p"r"-ble à celui que les Processus d'assimilation procurent à I'orga-
de la charité sur I'intervalle d'indiftrence qui sépare ia lapidation en nis-. en voie de croissance ; des molécules en état métastable sont, dans
elle-même du jet de la première pierre pat l" phr"se n que Ëelui qui est leurs rapports externes, presque neutres' ce qui les rend faciles à
'
sans faute jette la première pierre o, il crèe distribuèr au moyen de forces de faible niveau; mais, intérieurement,
dans I'exam..t d. .[Link]..
la situation de réciprocité entre le jugement de soi et le jugement elles recèlent une énergie potentielle élevée, qui devient disponible
d'autrui ; pour pouvoir jeter la pierre à la femme adultère, il fauàrait se quand elles sont distribuées dans I'organisme constitué ; I'organisation
la jeter aussi à soi-même ; et ainsi, la première pierre ne fut jamais jetée, est possible parce qu'elle s'opère pendant l'état de latence des réalités
parce que la nouvelle norme s'installait en deçà de la loi, dans l,inter_ soumises à ltorganisation. La genèse des images, saturadon progressive
valle entre le jugement de soi et la décision d;agir conrre auûui, entre au cours d.s ph"ses, donne une réserve de contenus en état de latence,
I'homme intérieur et le geste. Kant a proposé ,irr. ,ror-"tivité encore extérieurement presque neutres, mais intérieurement' intrinsèquement'
plus universelle, parce qu'elle ne retient pas même l'être concret avec riches en possibilités de transformation. Telle est I'Imago avec son
toute son affectivité, mais seulement la volonté bonne et le respect de la caracrère dè plurivocité ; à I'intérieur de I'Imago complexe, l'expérience
raison en soi-même et en autrui, ce qui revient à considérer la personne condensée cônstitue un système potentialisé comparable aux grosses
humaine comme une fin er non comme un moyen. ce sont àinsi des molécules de la chimie organique ; I'Imago, qui peut être suscitée Par un
structures de plus en plus simples qui servent de base à la formalisation champ faible, apporte avec elle une réserve considérable d'expérience
normative, constituant autant d'inventions. accumulée ; tels-sont aussi les résultats de I'exploration, de la manipu-
Les diftrentes formalisations apporrenr la compatibilité sous forme lation libre, de n I'expérience Pour voir > ; autour de chaque centfe
d'interaction enrre les diftrenm oodr., de grandùr d'une réalité qui fourni par la réference PercePtive et motrice à l'objet s'est construit un
s'échelonne (famille, cité, terre habitée entière) ; l'invention d'une.rù- système plurivoque de-propriétés des choses et de modes d'accès de
velle formalisation revienr à découvrir un modèle plus petit, plus simple, l;organisme, exré;ieurement plus près de l'état neutre que ne l'étaient
plus rapproché du sujet, et servanr de paradig-. ordr., à. g."rrd.,r, I'iniliative motrice spontanée ou la rencontre percePtive. L'organisation
plus considérables ; la formalisation dànne ainsi ".r*une valeur a"Ëlogique se produit quand le simple dirige un flux de réalités complexes ; et ceci
exemplaire à un acte. de plus en plus puremenr inchoatif, ce qui ..rriË.rt est possible parce que les réalités complexes peuvent être provisoirement
à augmenter la sensibilité et en même temps I'universalite de h forma- .n ét"t de latence, ce qui leur permet de se manifester extérieurement
lisation, grâce à la structure interne d'ampliâcation. comme faiblement polarisées, et de libérer leur contenu lorsqu'elles ont
sous certe forme, l'invention, prarique ou symbolique (formalisation) été mises en place.
est le résulrar d'une interaction enrre un champ de finalité er un
champ_ d-,expérience accumulée. L'acte d'inveniion ".rrr.l
n'esr pas essentielle-
ment diftrent des modes de croissance avec organisation qui canctéri-
sent les organismes : au cours de la croiss"r.., .n. structure recrure et C. L,INVNNTION COMME PRODUCTION D'UN OBJET CREÉ
répanit pour un résultat amplifiant des ressources fournies par le milieu
; OU D'UNE CEUVRE
la réalité endogène faible et minime gouverne et distribu e la réalité
exogène. Pour que I'interaction organisatrice puisse s'exercer, il faut que
les matériaux organisés soient homogènes et sensibles aux champs qui Le processus d'invention se formalise le plus parfaitement quand il
les répartissent en modulant leur flux ; or, tandis que les donrrees d. la produii un objet détachable ou une æuvre indépendante du sujet,
perception conservenr une hétérogénéité relative et adhèrent aux objets, transmissible, pouvant être mise en commun' constituant le support
les images résultant de I'expérience et I'exprimant possèdent un. homo- d'une relation de participation cumulative. Sans vouloir nier la possi-
généité relative er une fluidité qui les rendent
-otil.r. Mutatis mutan- bilité théorique ou l'existence actuelle de cultures dans certaines espèces
animales, on p..r, noter que la principale limite de ces cultures réside

,l
r ?.

164 IMAGINATIoN ET INVENTIoN L'INvENTIoN r6t

dans la pauvreté des moyens de transmission successive, faute d'un objet r. L,c cRfurIoN DEs oBJETS TEcHNTQUES
constitué comme détachable des êtres vivants qui l'ont produit, mais
pourtanr interprétable par d'aurres êtres vivants qui le réutilisenr en La continuité du créé, avec sa double dimension d'universalité
prenant pour point de départ le résultat de I'effort terminal de leurs spatiale et d'éternité temporelle, n'apparaît nettement que si l'on fait
prédécesseurs. Autrement dit, ce n'esr pas rant la capacité de spontanéité atrtraction de la destirr"tiott d'utilité des objets techniques ; une défi-
organisatrice qui manque aux sociétés animales que le pouvoir de nition par I'utilité, selon les catégories des besoins, est inadéquate et
création d'objets, si I'on entend par création la constitution â,.rr. chose inesseniielle, parce qu'elle attire l'attention sur ce par quoi de tels objets
pouvant exister et avoir un sens de manière indépendante de I'activité sont des prothèses de l'organisme humain ; or, c'est précisément sous ce
du vivant qui I'a faite. La création d'objets permet le progrès, qui est un rapport que l'universalité et I'intemporalité sont le plus directement
tissu d'inventions prenant appui les unes sur les lJ, plus récenres entia,oées, dans la mesure oùr tout ce qui s'adapte à l'être humain court
englobant les précédenres. L'organisation d'un ".r,r..,
nid ou d un territoire le risque de devenir un moyen de manifestation et d'être recruté comme
s'efface avec le couple ou le groupe qui l'a constitué ; tout au moins, phanères supplémentaires. Un grand nombre d'objets techniques sont
c'est dans les formes les plus élémentaires que la conservation de I'objet irabillés .tt ô[Link] de manifestation, ce qui leur ajoute des significations
constitué ou sécrété par les générations précédenres esr la plus .[Link] locales et transitoires qui surchargent le contenu technique, le dissimu-
comme support organisé des générations suivantes (coraux, humus des lent, et parfois lui imposent une distorsion. En prenant comme exemple
forêts) ; ces effets de causalité cumulative ne réapparaissenr guère ensuire, l'a,rtomàbile dite de n tourisme o (bien que ce mot n'ait plus grand sens
de manière nefte et décisive, qu'avec I'espèce^humaine er sous forme par rapport à la majorité des usages actuels), on tfouve diftrentes cou-
d'objets créés ayant un sens pour une .ultur.. Il n'y a pas de progrès àh.r q"1 vont de l'objet de manifestation (à l'extérieur) à I'objet techni-
assuré ranr que la culture, d'une parr, er la production dbbjets,
i'"i,r. que à peu près purement créé (dans les parties peu visibles ou inconnues
part, restent indépendanres l'une de I'autre ; l'objet créé est précisément de la majorité des utilisateurs, les engrenages, la transmissio n, la. généra-
un élément du réel organisé comme détachable p"... qu'il a été produit trice d'électricité) ; la couche intermédiaire de réalité, mi-technique et
selon un code contenu dans une culture qui peÀet dË I'utiliser loin du miJangage, est aussi celle des organes partiellement visibles et descripti-
lieu et du temps de sa création. bles, càmme le moreur, qui affiche sa cylindrée, son taux de comPres-
Le caractère d'universalité et d'intemporalité de l'objet créé est sus- sion, le nombre de paliers, et les solutions employées pour les circuits
ceptible de se manifester à des degrés pl,rr o.t moins élevés, car les annexes (filtre d'huiË, etc.) ; il y eut l'époque des longs moreurs à grand
cultures se modifienr avec les sociétes ; chaque objet et chaque æuvre nombre de cylindres en ligne, puis les moteurs à cylindres en V, d'autres
ont à une époque donnée une aire de diffusion limitée; cependant, il en nflat-twinr, depuis peu le moteur incliné, sans parler de l'incor-
existe dans I'objet créé une universalité et une éternité virtuelles, cor- por"iio.,, fréquente en Italie, de la mesure de la cylindrée à la dénomi-
respondant au senriment intérieur du sujet créareur qui pense produire nation du rype ou de la série.
un n htéma es aei )', selon I'expression de Thucydid., o,, âé.1".".r, Les variaiions sur la couche externe sont à la fois infinies en nombre
comme le poète latin : < non omnis moriar rr, ,, j, ne mourrai pas tout et assez limitées ; infinies, parce qu'elles sont continues' sans saut néces-
entier r. Cette virtualité consisre en une possibilité permanenre de réin- sairement imposé par la nature des choses ; tous les coloris, toutes les
corporations à des æuvres ou à des créations ultérièures sous forme de [Link] d. for-., sont possibles, comme dans le domaine du
schème ou d'élémenr, même si l'individualité de l'objet créé n'est pas vêtement ; toutefois, ces modifications sont limitées par la compatibilité
conservée au cours des inventions successives. avec I'emploi, tout comme celles du vêtement se trouvent limitées par la
Le processus de création d'objets apparaît en divers domaines, mais il forme du, corps, la nécessité de ménager une relative liberté de mouve-
est particulièrement net, au moins pour nos civilisations, dans le ments, et de conserver une suffisante utilité ; s'il y a création dans le
domaine des techniques er dans celui des arrs. domaine de la couche externe de manifestation, c'est comme invention
d'une compatibilité entre l'automobile de tourisme et d'autres produc-
r. Chose acquise pour touiours. tions techniques (par exemple la carrosserie unique pour voitures com-
merciales et pour n breals , de type familial) ou entre I'automobile et

û
166 IMAGINATIoN ET INVENTIoN r'[Link] 167

d'autres catégories d'objets, selon un cype défini de lignes er de volumes, apprentissages durables et fait rayonner des normes perceptives :t
qui n'est pas non plus sans influence sur le vêtement (angles vifs ou op"ér"[Link] la maison à vastes surfaces vitrées a imposé à I'automobile
formes arrondies et amples, tendance vers les grandes ou les petites ses grandes glaces presque planes, comparablgs à d1s baies, victorieuses
dimensions) ; cette esthétique des objets créés, qui les fait appàraître d. ii*tody"-"misme d.i foi-.r; comme le placard intégré aux murail-
comme le produit d'une époque er d'une civilisation, esr plus une les, le .off. à bagages de l'automobile, jadis rapporté à la carrosserie de
sémantique qu'une esthétique ; elle se manifeste simultanément dans un l'exrérieur, fait Àaintenant partie de I'ensemble et reçoit un grand
très grand nombre de catégories de la production, er esr déjà plus pro- développement. Chaque objet créé participe ainsi à factivité contem-
fonde que la simple manifestation exrerne ; elle enregisrre et incorpore porairre^de création selon d.s modalités générales unifiant les solutions
aux objets un certain mode de communication entre I'homme et les et les alignant soir sur les techniques de pointe soit sur les réalisations
choses, en explorant à chaque momenr les possibilités les plus récentes, dont l'uàge constant impose des normes communes à I'ensemble d'une
comme s'il fallait que l'homme ûouve en chaque objet une occasion populatioÀ, par exemple l'habitation moderne. Cette communication
d'explorer l'effet des plus récentes découvertes, participant ainsi, dans la .rrir. 1., corrch.s moyennes des objets créés fait qu'il existe à chaque
mesure oir il le peut, à toute l'activité contemporaine, selon une norme moment non pas seulement des collections parallèles des objets créés,
d'actualité. Par là, on quitte la couche de manifesrarion externe de la répartis selon 1., catégories d'usage, mais un monde des objets créés,
réalité technique pour passer à la couche intermédiaire de la communi- une création.
cation avec I'utilisateur, discontinue, plus réservée, s'adressant partiel- Toutefois, dans la couche interne et la couche moyenne, il ne s'agit
lement au connaisseur. encore que d'une organisation de compatibilité extrinsèque, comparable
Cette sémantique de I'actualité du créé se traduisait, dans l'auromo- aux règLs d'une langu. tendant à devenir une koinè. Au contraire,
bile de r9zr, par I'emploi visible d'alliages légers ou d'aluminium ayant l'organîation de la couche interne et Proprement technique fait de
un sens fonctionnel dans la construction aéronautique, au moment oùr I'objet crééle produit d'une véritable invention qui le formalise concrè-
la toile était remplacée par des surfaces métalliques ; au même momenr, ,.-..,, en lui donnant les caractères d'un organisme, par la recherche
on trouve les alliages légers dans les appareils médicaux, dans les agran- des conditions d'une compatibilité intrinsèque : il ne s'agit plus ici d'un
disseurs photographiques, dans un très grand nombre d'appareils ména- acte de manifestation ni à'rrt. relation sémantique avec I'univers des
gers, et jusque dans I'ameublement (boutons de portes, poignées). techniques en voie de progrès, mais d'une adéquation directe et immé-
L'utilité du choix de I'aluminium en petites quantités, par exemplè pour diate entre l'acte d'[Link] et I'objet créé ; I'objet créé est un réel
un tableau de bord d'automobile, est à peu près nulle, car I'ensemble est institué par l'invention, en son essence ; cette essence est première et
ainsi allégé de manière inûme ; mais l'apparition de ce métal au point- peut exister sâns manifestation ni expression.
clef qu'est le tableau de bord permer à I'auromobile de parler, dans la Lamanifestation (couche externe) et I'expression (couche moyenne)
communication avec son conducreur, le langage de l'avion ; à ce ne pourraient exister si elles n'étaient portées par. la couche interne,
moment, en raison du caractère n pilote u de I'aviation progressant à pas .roy"., de technicité productive et résistante, sur laquelle les couches
de géants, I'aluminium était un métal plus u technique o qr.l., autrË, ; externe er moyenne se développent en parasites, avec une importance
après la Seconde Guerre mondiale, on vit sur l'auromobile de rourisme variable [Link] i.s circonstances sociales et psycho-sociales. Les situations
une proliftration d'automatismes mineurs et d'asservissements ùyant de danger, de difficulté extrême, de guerre, réalisent un décapag: q.
une utilité dans la marine et l'aviation, où les masses à mouvoir dépas- l'inesseitiel faisant apparaître I'objet inventé à l'état fondamental ; la
sent la force d'un homme, et oùr les instruments de bord sont nécessai- version primitive d',t.t. invention est aussi plus n sauvage _> que la
res. L'emploi d'un matériau manifestant I'actualité ne reflète d'ailleurs productiàn ultérieure à grande [Link] ; la réaction des couches exter-
pas seulement, au sein d'une technique définie, le prestige d'une techni- .r., ,.rr l'objet inventé peut en certains cas causer une régression, comme
que triomphante en laquelle le matériau a une utilité fonctionnelle; cet cela s'est produit récemment dans le domaine de la photographie, oir
emploi correspond aussi à la transposition en tous domaines d'une I'on voit se généraliser I'usage d'appareils dont les caractéristiques
"très
tendance qui s'est affirmée dans un secreur si général qu'il institue des optiques sont au-dessous des possibilités actuelles de production,

il
168 IMAGINATIoN ET INvENTIoN L'INVËNTIoN 169

mais qui possèdent en revanche quelques automarismes assez limités, loisir, dont ils sont une manifestation' et à laquelle ils se ffouvent
permeffant d'éviter de grosses erreurs sur les temps d'exposition, et négativement adaptés par le fait que leurs automatismes n'ont pas
ouvrant sans apprentissage l'usage de la photographie à un large public d'é"tendue ,,rffir"ri. po.r, ,'"ppliquerà des conditions éloignées de celles
ignorant tout de l'optique et de la photométrie. En s'éloignant du lieu d'un jour lumineux èt de sujets situés à plusieurs mètres de I'opérateur..
et du momenr de I'invention, I'objet technique peut d'ailliurs subir un Itblet technique comme produit de l'invention se caractérise de
c_hy-aSe selon les différentes couches, qui prennenr une importance manière essentielle par son caractère organique, que I'on pourrait nom-
difftrente selon les usages et les milieux sociaux ; ainsi, la photàgraphie mer aussi ,r.t. structurale et fonctionnelle, s'opposant à
".rto-iorrélation
s'est d'abord développée chez les amateurs savanrs et les piofessiànnels, la divergence de l'évolution adaptative qui spécialise le produit selon les
sachant non seulement utiliser correcremenr un appareil de prises de catégorËs d'utilisateurs. Particulièrement, dans l'exemple qui a été
vues, mais aussi développer et rirer les éléments sensibles ; un premier .hoËi, le soubassemenr de la photographie comme invention ne doit
clivage s'est produit quand la grande majorité des amateurs a abandonné pas être cherché seulement d"ns I'appareil de prises de vues, mais dans la
à des artisans le soin de développer er tirer les pellicules ; à ce momenr, compatibilité entre cette réduction de chambre noire qu'est un appareil
I'appareil d'amareur est devenu un appareil à pellicules roulées, faciles à .. ..ï. surface chimique photo-sensible ; les chambres noires et les
transporter et à expédier, alors que I'appareil professionnel conservait le produits photo-chimiques tels que le bitume de Judée étaient connus
système de la plaque sensible sur support de verre ou en plan-fiIm. La I'invention de la photographie ; l'invention a consisté à faire tra-
troisième dichotomie s'esr produite avec le lancement industriel du "lr"rr,
vailler directement et automatiquement la lumière sur une matière
développemenr er du tirage qui ne permet plus le contrôle ni I'adap- photo-sensible à I'intérieur d'une petite chambre noire formant une
tation unitaire de chaque tirage aux écarrs du temps d'expositio.r, ,,.rr- i-"g. réelle des objets ; les différents perfectionnements successifs ont
tout pour les vues en couleur qui tolèrent peu d'erreurs ; c'est à cette appàrte les conditions d'une compatibilité plus parfaite entre le phéno-
industrialisation que correspondent les appareils de prise de vue utilisant physique, surtout par
-Érr. photo-chimique et Ie phénomène d'optique
des chargeurs fermés, avec une optique très élémentaire er un réglage h déàuverte d'unle prépaiation conservant longtemps sa sensibilité
automatique de I'ouverrure du diaphragme, sans mise au poini àe après la fabrication, .[Link].*ant également sans altération I'effet de la
distance. L'ancien appareil d'amareur n'a pas disparu, mais il s'est spé- lumière après exposition sous forme d'image latente jusqu'au dévelop-
cialisé dans la fonction de reportage en se perfectionnant. Ces deux pement ; i" .o-p"tibilité réside dans la mise en suspens de l'activité
dichotomies successives onr donné une tripaitition finale au rerme de .hi-iq,t. du materiau sensible entre la fabrication et le développement'
laquelle on rrouve, pour la couche purement technique, la chambre ce qui permet d'insérer la prise de vue dans cet intervalle temporel. Et,
photographique équipée de plan-fiIm, dans les emplois scientifiques, .r ,.p*."nt les spécialisations divergentes selon diftrentes couches, on
géographiques, er la prise de vue professionnelle ; la couche intermé- peut ïoir q.r. l',.rr*ge donnant la première place à la couche la plus
diaire, correspondant à la prédominance de l'expression, se concrétise essentielle .rt [Link] ielui qui maintient le degré le plus élevé de com-
dans les appareils de reportage, pourvus de tous les réglages optiques et patibilité entre les processus oPtiques et les Processus_ chimiques : avec
photométriques; enfin, la couche exrerne de manifeit"iiott i'exprime un [Link] professiànnel utilisant des plaques ou du plan-fiIm, et même
dans la grande diffirsion des appareils simplifiés mais automatiiés et plus perfectionnés des appareils de rePortage' il est possib]e de
fermés. On peut norer que certe tripartition correspond à des fonctions "rr..^1., de".loppement vue par vue. Le système Polaroi'd Land, qui
passer
nettement séparées de l'usage de la photographie par les diftrents ",t
p.r-.. le développement et le tirage quelques secondes ou dizaines de
opérateurs ; la chambre photographique est dans les mains d'un homme ,..ord., après la prise de vue, aPPorte une comPadbilité temporelle et
dont la fonction essentielle, au moment où il opère, est de prendre une locale ent; les dàu" processus dont I'interaction constitue la photo-
photographie ; l'appareil de reportage appartient à un journaliste qui graphie comme inveniion ; or, ce sysrème met en æuvre un appareil
prend des photographies à l'occasion d'une enquête ou d'un .t oy"g. il" IoÂp"t"ble à une chambre photographique professionnelle, au moins
prise de vue a une valeur professionnelle, mais de manière auxifiaire; en ce qui concerne le grand fot-"t employé et le dispositif du soufflet'
enfin, les appareils à grande diffusion correspondent à une fonction de L'appaieil Polaroid Laid, au lieu de continuer l'évolution divergente qui

t
T7O IMAGINATION ET INVENTION L'[Link] r7l

écarte l'aspect de manifestation


et l'aspect d'expression de la chambre liferer les bouilleurs autour du corps de la chaudière ; mais ce dispositif
photographique fondamentale, rassemble en unité ces faisceaux diver- ne peur être appliqué, en particulier, à un véhicule rerrestre, à cause de
gents et couvre route l'étendue des emplois possibles, depuis I'usage pro- sorgrand poiàs et de son encombrement, ainsi que de sa fragilité, et de
fessionnel jusqu'à celui des loisirs, en passanr par le [Link],"g.1.r l.t la nécessitè d'un bâti réftactaire pour canaliser la flamme autour des
emplois analogues, comme la mise en place des personnages avanr une bouilleurs. Marc Seguin a rendu compatibles la chaudière simplement
prise de vue cinématographique, avec rétro-action des photographies sur cylindrique et une multitude de bouilleurs en inversant le schéma des
I'attitude des acteurs. cette nouvelle vague d'inventiàn en-màtière de bouilleuis et en les mettant dans la chaudière' ce qui non seulement
photographie augmente à ce point la compatibilité entre le processus accroît la surface de chauffe, mais aussi diminue la masse d'eau à
physique et le processus chimique qu'elle rend possible la rétro-action à échauffer; l'inversion du schéma des bouilleurs consiste en ce que ce
I'intérieur de la prise de vue, une première photographie servant à n'est plus l'eau qui est dedans et les gaz chauds au dehors, mais les gaz
améliorer le cadrage, la disposition des sujets et le réglagè optique de la dans àes tubes tia'[Link] la chaudière parallèlement à son axe et I'eau
photographie suivante. Naturellemenr, I'invention d" diiporiti' pokroid autour des tubes. De cette manière, l'entourage réfractaire est supprimé,
Land est un fruit de I'industrialisation très poussée ; mais, selon un effet le foyer envoyant directement la flamme et les gaz chauds dans les tubes
courant en matière technologique, certe véritable invention, qui porte tr"rré.r"n, la chaudière ; ces tubes deviennent ainsi plurifonctionnels, car
sur l'essentiel, et qui apporte un progrès majeur, restirue ceri"ini d.s ils acheminent I'air chaud, d'une part, et servent d'autre part à l'échange
aspects de l'activité des amareurs, en particulier la décentralisation thermique ; il n'y a rien d'autre que ces tubes entre le foyer et la boîte à
extrême de I'activité d'exécution, et d'indépendance opératoire complète fumée, situés atx deux extrémités de la chaudière. De manière Presque
par rapport à un univers industriel concentrarionnaire. Dans cette paradoxale, l'enveloppe extérieure de la chaudière peut être calorifugée,
même mesure, le franchissemenr d'un échelon de progrès essentiel a le lout l'échange thermique étant condensé à I'intérieur. Le caractère
pouvoir de faire reconverger en unité de base les difftrentes branches plurifonctionnel se complète par le fait que le foyer, plus réduit, effectue
d.u1e technique primitivement unique, que des progrès mineurs [Link].-.nt une part de la combusdon, qui se prolonge à I'intérieur des
d'adaptation sociale ou économique avaient superficiellement diftren- rubes, tout le long de la chaudière, lorsqu'on emploie des charbons
ciées.
fournissant beaucoup de gaz; ainsi, l'invention apporte une vague de
D'autres exemples pourraient être pris, s'il s'agissait d'étudier en eux- condensations, de concrétisations qui simplifient l'objet en chargeant
mêmes les faits d'évolution des objets techniques ; mais il importe avant chaque structure d'une pluralité de fonctions ; non seulement les fonc-
tout de noter pour la présente étude le fait que I'inventio., o,., ,.rrt tioni anciennes sont conservées et mieux accomplies, mais la concréti-
progrès majeur revenant sur un dispositif déjà inventé pour le perfec-
sation apporte en plus des propriétés nouvelles, des fonctions complé-
tionner est un acte instituant une compatibilité entre des processus pri- mentaires qui n'avaient Pas été recherchées, et qu'on pourrait nommer
mitivement incompatibles ; pour la photographie, il s'agit du proceisus o fonctions surabondantes ), constituant la classe d'un véritable avène-
physique de formation d'image réelle et du [Link] photo-Àimique, ment de possibilités venant s'ajouter aux propriétés attendues de l'objet.
compatibilisés par le phénomène de I'image latente; cetre compatibilité Par cet amplifiant, I'invention est occasion de découverte en
appartient à la catégorie des états d'équilibre, autorisant la succession "tp..t
matière ,..[Link].r.,- car les propriétés de I'objet dépassent l'attente ; il
temporelle des phases par la mise en suspens d'une activité. En d'aurres serait partiellement faux de dire que l'invention est faite pour atteindre
cas, la compatibilité est d'ordre topologique ; telle est I'invention de un bui, réaliser un effet enrièrement prévisible d'avance ; l'invention est
llarc seguin qui a créé la chaudière tubulaire propre à la production réalisée à l'occasion d'un problème ; mais les effets d'une invention
d'énergie thermique à poste mobile (locomotives, navires, loàomobiles). dépassent la résolution du problème, grâce à la surabondance d'efficacité
A poste fixe, pour augmenter le rendement du rapporr foyerlchaudière, de l'objet créé quand il est réellement inventé, et ne constituent pas
la surface de chauffe avait été accrue par I'adjonction de bouilleurs seulement une organisation limitée et consciente de moyens en vue
extérieurs au corps rylindrique de la chaudière ; ce dispositif aurait d'une fin parfaitement connue avant la réalisation. Il y a dans la véri-
naturellemenr pu être généralisé, car on pourrait imaginer de faire pro- table invention un saut, un pouvoir amplifiant qui dépasse la simple

tr
r7Z IMAGINATION ET INVENTION L'[Link] t7i
finalité et la recherche limitée d'une adaptation. Les fonctions surabon- par exemple, la voûte comme procédé de construction, on s'aperçoit du
dantes peuvenr parfois être secondaires, simplement utiles comme adju- caractère plurifonctionnel des divers éléments, intervenant d'une part
vantes_; elles peuvenr aussi devenir primordiales, si bien que la décou- comme maillon d'un transfert de forces de compression et d'autre part
verte l'emporre sur l'intention initiale ; comme exemple de fonction comme partie d'une surface de couverture ; chaque pierre est partielle-
seulement adjuvante, on peur prendre, à l'occasion du à"s déjà évoqué, ment toiture et muraille et même la clef de voûte reçoit et transmet les
le fait que la paroi externe d'une chaudière tubulaire [Link] rempl".., ,r., forces provenant des autres éléments ; cette communication des forces
châssis, en raison de sa grande rigidité et de sa forme géométrique par- fixe les uns contre les autres les éléments par le seul fait de leur taille en
faitement rectiligne que ne surcharge plus aucune adjo=nction dè bouil- tronc de pyramide, sans nécessité de cheville ou ciment ; la pesanteur,
leur; cette aptitude a été utilisée dans les locomobiles, ce qui apporte un qui crée la difficulté et pose le problème de l'équilibre, est employée
allègement et un gain de place. Par conrre, lorsque ree de For.r, comme moyen de cohésion de l'édifice terminé ; la pesanteur est inté-
introduit une grille de commande entre cathode eianode dans la valve" grée à la voûte, elle travaille dans l'édifice ; une partie de voûte serait,
primitive à effet thermoélecrronique, il n'a pas seulement rendu réglable prise seule, en déséquilibre ; roures les parties d'une voûte, prises en-
le flux électronique, ce qui fournit un interiupteur à une infinité j;état, iemble, se font mutuellement équilibre, si bien que non seulement
intermédiaires enûe la fermeture totale et la pleine ouverrure : la triode l'ensemble est en équilibre, sans élément plan pouvant fléchir, comme
à vide est devenue en quelques années la pièce cenrrale de l'amplificateur les poutres, mais que, de plus, les déséquilibres comPensés apportent des
pour courants téléphoniques, dans la bande des fréquences musicales, fories qui rapprochent les unes des autres les diftrentes parties de
puis elle a manifesté ses très remarquables propriétés pour les fréquences l'édifice, principalement vers le haut : cette surabondance fonctionnelle
correspondant aux ondes hertziennes, non seulemeni dans les pefmet d'employer la voûte pour Porter une autre voirte au-dessus
-à.rt"g.,
amplificateurs ou oscillateurs, mais dans les fonctions modulatrices et à'eile, t,[Link] de plusieurs étages, comme on le voit dans le
détectrices. LJne nouvelle vague de propriétés du tube électronique s'esr "rr..
Pont du Gard. Les forces développées dans I'ensemble formalisé et
manifestée avec l'inrroduction (à des fins d'isolement électrosiatique) plurifonctionnel qu'est la voûte dépassent son ordre de grandeur ; la
d'une grille-écran enrre la grille de commande et l'anode; la grille-écran, iésolution du problème par formalisation crée un objet artificiel pos-
en^accomplissant sa fonction d'écran électrostatique, produiien plus un sédant des propriétés qui dépassent le problème. La véritable invention
effet accélérateur du flux d'électrons, augmenrant la résistance inrerne dépasse son but ; l'intention initiale de résoudre un problème n'est
du tube et rendant le flux à peu prei independant de la tension qu-'une amorce, une mise en mouvement; le progrès est essentiel à l'in-
instantanée d'anode ; I'introduction d'une troisième grille, tout près de vintion constituant un objet créé parce que I'objet, en possédant des
I'anode, comme suppresseur d'émission secondaire, ,r. ..-piit pas propriétés nouvelles en plus de celles qui résolvent le problème, amène
seulement cette fonction de barrage à sens unique, mais apporre en -déparrement
un des conditions qui étaient celles de la position du
outre une possibilité de modulation par voie électronique I chaqu. problème.
invendon, au lieu de se borner à résoudre un problème, le gain Si I'invention était seulement I'organisation d'un donné, sans créa-
d'une surabondance fonctionnelle'. "ppott.
don d'un objet, cette incorporadon à I'univers des choses productibles
Il n'est d'ailleurs pas du tout nécessaire, pour décrire les caractères d'une surabondance d'être n'aurait pas lieu, car l'organisation se limi-
principaux de I'invention comme formalisation, de prendre exclusive- terait à la résolution du problème ; mais dès qu'apparaît un objet séparé,
ment des exemples dans les objets techniques du monde industriel ; les contraintes de cet objet impliquent un long détour, une mesure plus
I'objet technique industriel fait partie de la catégorie plus générale des large qui réalise une incorporation de réalité, à la manière dont procède
objets artificiels qui représenrenr en divers do-aines les réussites d'une l'évolution vitale selon Lamarck, incorPorant aux organismes des pro-
formalisation conduisant à la surabondance fonctionnelle. Si I'on prend, priétés qui étaient laissées aux effets aléatoires du milieu, et qui devien-
nent datts des organismes plus complexes l'objet de fonctions régulières.
r' Un exemple plus récent est fourni par la turbine Guimbal, incluse avec I'alterna- Cet enjambement amplifiant dépassant les conditions du problème
teur dans la conduite forcée. est nécessité, dans la création d'objets par invention, par les obstacles
I74 IMAGINATION ET II\WENTION t'INVENTIoN 175

que suscite une organisation limitée à une finalité directe et stricte ; compatible avec lui-même ; de cette manièfe, par la nécessité du progrès
ainsi, lorsqu'on a voulu remplacer la construction en pierres par du des techniques, le groupe des objets créés incorpore de plus en plus de
béton, on s'est heurté à des effets négatifs qui empêchaient le rempla- réalité naturelle. lJne vue superficielle, non-dialecdque, pourrait faire
cement direct, non-amplifiant (possibilité de fissures, jeu de la dilata- croire que la technique capitalise une somme toujours plus grande de
tion, mauvaise résistance des blocs aux efforts de traction) ; il a fallu réalités naturelles, appauvrissant l'univers de ces réalités ; mais en fait, le
armer le béton en lui adjoignant des barres métalliques ; ces éléments groupe des objets créés, incorporant toujours plus d'effets ( sauvages ))'
élastiques, travaillant en traction, jouaient au mieux leur rôle s'ils res- est de moins en moins arbitraire, de moins en moins artificiel en chacun
taient perpétuellement en traction, d'oir résulte la technique du béton de ses éléments ; la nature se recrée comme formalisation nécessitante et
non seulement armé mais précontrainr, réalisant l'enjambement ampli- concrétisation à l'intérieur de l'univers des techniques. Plus les techni-
fiant caractéristique de I'objet inventé : le béton précontraint permet de ques se font objet, plus elles tendent à faire Passer la nature dans le créé ;
réaliser non seulement ce que I'on aurait pu construire en pierres, mais ltévolution progressive des techniques, grâce à la plus-value amplifiante
aussi des poutres et des porte-à-faux que seuls le bois ou le métal de chaque invention constituant un objet, fait passer les effets naturels
auraient permis de réaliser, avec le gain de raccordements homogènes à dans le monde des techniques, ce qui a pour résultat le fait que les
l'ensemble de la construction, er avec le bénéfice de I'identité des coeffi- techniques, progressivement, se naturalisent. L'invention créatrice d'ob-
cients de dilatation; le bâtimenr en béton précontraint dépasse celui qui jet est ainsi la dernière phase d'un processus dialectique qui passe parla
aurait été possible en pierre, bois, et fer. Un effer secondaire nocif dont perception ; la perception correspond à la phase en laquelle I'effet
il faut bien tenir compte dans la recherche de compatibilité exigée par la dépend du milieu, se produit devant le sujet i par la plus-value de
formalisation de I'objet créé (auto-corrélation structurale et fonction- I'invention, l'efFet entre dans le système de l'objet créé ; l'invention tient
nelle), d'abord limité par des palliatifs, devient ensuire une partie posi- compte de la nature comme supplément nécessaire à la simple finalité
tive du fonctionnement d'ensemble. Ainsi, dans les tubes électroniques, pratique et anthropocentrique, qui opérerait seulement, selon la voie la
l'émission secondaire d'électrons par l'anode a d'abord été un inconvé- pl,.tr .[Link]., une orgânisation ; ce supplément, nécessaire pour que I'ob-
nient, limité par I'emploi de la troisième grille (suppresseur) dans la jet créé soit compatible avec lui-même, opère un recrutement imPrévu
structure penthode ; ensuire, cet effet a été positivement incorporé au dans le projet de résolution du problème, et amène une solution plus
fonctionnement d'ensemble dans la cellule dite photomultiplicateur, où grande que le problème. Le progrès, au sens majeur du terme, est la
l'effet d'émission secondaire est systématiquement provoqué en cascade, conséquence des actes d'invention ; il va au-delà des perfectionnements
de dynode en dynode, pour provoquer l'amplification d'un faible flux visés par I'inventeur, et de ses intentions, parce que, selon l'expression
initial de photo-électrons. L'objet créé, pour être complètement orga- de Teilhard de Chardin, n les pièces sont plus grandes que la maison u
nisé, doit être plus complexe et plus riche que ne le suppose le projet que I'on voulait construire. L'invention complète la perception non
strict de résolution du problème ; il possède alors des propriétés nou- seulement pârce qu'elle réalise en objet ce que la perception saisit, mais
velles qui lui permettent de résoudre, par surabondance d'être, d'aurres aussi parce qu'elle ajoute des effets aux conditions primitives au lieu de
sélectionner des effets pour une prise d'information, comme fait la
r.i
problèmes. Il incorpore, involontairemenr, d'aurres effets de I'univers, I
e

car il n'existe généralemenr pas de solution parfaitemenr sur mesure à perception, qui choisit parmi les possibles offerts par la situation. Pour
un problème particulier. cefte raison, les inventions créatrices d'objets, grâce à ce recfutement
L'incorporation dans un ensemble qui esr non seulement logi- d'efFets, apportent à la découverte scientifique des données que I'obser-
quement mais aussi réellement et matériellement formalisé, comme un !)
$r vation perceptive ne Peut extraire du réel.
f,
organisme, d'effets non recherchés par I'intention finalisée de résolution Par ailleurs, cet effet d'amplification Paf recrutement d'effets nâtu-
du problème par organisation conduit à un dépassement des conditions rels dans l'invention technique a des conséquences pratiques et sociales
du problème en puissance et en universalité d'applications. Cet accrois- parallèles aux conséquences théoriques. Le mécanisme de la plus-value
sement est comparable à une plus-ualue fonctionnelle due au travail des économique que Marx a décrit dans Le Capital exprime dans le monde
réalités naturelles incorporées à I'objet créé pour qu'il soit entièrement du travail humain une des conséquences de la mise en æuvre des

l"
176 IMAGINATIoN ET INVENTIoN L INVENTION t77

inventions techniques ayant permis la révolution industrielle ; cela tion de l'objet à un système d'usages virtuels qui ne correspondent pas
signifie que le travail des opérateurs ouvriers était incorporé dans le du tout à un concept univoque; ainsi, dans le monde rural français de
schème des inventions, et était recruté comme un effet naturel ; mais la petite propriété, de la polyculture, de l'élevage, la production efficace
l'effet d'amplification ne se limite pas au domaine du travail des opéra- de machines agricoles s'est longtemps heurtée à un manque d'adapta-
teurs ; il est seulement visible de manière privilégiée dans ce domaine tion des machines aux fonctions réelles pour le travail ; ces machines' et
qui est un cas particulier touchant de près la société humaine. L'évolu- particulièrement les tracteurs, étaient conçues à partir d'un emploi idéal
tion dialectique amplifiante n'est pas non plus seulemenr humaine, en régions planes de monocultures sur de grandes surâces continues,
sociale et politique ; elle caractérise tout le domaine des objets créés par parce que ces régions avaient franchi les premières le seuil économique
invention, non seulement dans leur rapporr avec la société humaine, de I'accès au machinisme industriel ; le ffacteur agricole a été réinventé
mais aussi dans leurs rapports avec la narure ; par I'intermédiaire des après r95o, en France, pour les régions de polyculture et de petite ou
objets créés, c'esr le rapporr de l'homme à la nature qui est soumis à un moyenne propriété, et sa diffirsion a été rapide, ce qui montre qu'il ne
processus d'évolution dialectique amplifiante dont le fondement actif s'agissait pas, pour I'essentiel, de préjugés à vaincre ou de conditions
est dans l'invention, exprimant efficacement le rycle de I'image, par économiques à attendre ; sous sa nouvelle forme, le tracteur n'est plus
I'expansion hors de l'individu de la phase terminale d'invention créa- seulement agricole (fait pour remorquer une charrue), mais il devient à
trice. la fois un générateur de force motrice à poste fixe, un tracteur routier
La recherche complète des applications de cerre conception de l'objet monté sur pneumatiques et pouvant rouler vite, et un porteur universel
technique créé par invention dépasserait une étude de psychologie d'outils alimentés directement en énergie mécanique par le moteur, ce
< générale ), car non seulement les conséquences mais aussi les condi- qui crée la compatibilité étroite de l'effet de remorquage et de I'effet de
tions de la genèse d'une invention impliquent des contenus collectifs et source d'énergie: l'invention du mode intrinsèque de compatibilité
des aspects historiques, avec la manière particulière dont le savoir et le entre ces deux effets a rendu possible la compatibilité extrinsèque par
pouvoir se transmerrenr sous forme d'objets constitués ou de procédés adaptation du ffacteur multifonctionnel à une gamme continue d'usages
de production, er avec I'exigence des conditions d'accueil, qui ne sont entre I'emploi comme tracteur et l'emploi comme moteur, en Passant
pas seulement économiques mais culturelles (vok Du Mod.e d'existence par I'emploi comme tracteur et moteur. Une étude analogue pourrait
des objets techniqaes, Paris, Aubier, r9t8). Leroi-Gourhan a étudié les être faite sur le marché de I'automobile en France ; l'échec de certains
phénomènes de diffusion, de transmission, de rransposition des techni- modèles (Frégate de Renault) ne tient pas à des défauts techniques, mais
ques dans le cadre de I'ethnologie, avec des phénomènes complexes à un défaut de connaissance des compatibilités extrinsèques nécessaires,
comme ceux qui se produisent lorsqu'une population esr mise en en particulier de la double destination (transport des personnes et des
présence d'objets manifestant un développemenr plus avancé que le sien choses) ; le succès du modèle 4L répond au contraire à une bonne étude
(outils de métal importés dans un pays qui emploie des outils de pierre) de la pluralité des besoins. Plus généralement, Ie perfectionnement d'un
dans les ouvrages intitulés L'Homme et la Matière et Milieux et Techni- objet technique dans le sens de la concrétisation et de l'élévation du
ques. A ce point de vue, nos sociétés voienr se poser le problème du niveau de la compatibilité interne produit une adaptabilité externe que
rapport d'information récurrenre entre le producteur er le consom- l'on désigne en Amérique par I'adjectif <uersatile) et que I'on peut
mateur, qui est en fait un utilisateur-opérateur et non pas un consom- comparer à la flexibilité, au sens que prend ce terme en psychologie. Or,
mateur, lorsqu'il s'agit d'objets techniques ; une étude complète de la plurifonctionnalité d'usage correspond à I'une des fonctions essen-
marché, en ce domaine, doit comporter l'étude des voies de diffusion tielles de l'invention comme créatrice de compatibilité ; le fait que I'in-
d'une invention, car un objet technique véhicule avec lui une infor- vention soit créatrice d'objets joue ici un rôle essendel, car I'objet peut
mation implicite et explicite sur ses conditions d'emploi er sur le choix être une synthèse réelle, alors que les conceps d'usage et de finalité,
des modèles ; inversemenr, la mise au point des caractéristiques d'un univoques et limités, restent abstraits, et permettent d'organiser la pro-
modèle par le consrrucreur esr une étude de compatibilité non seule- duction d'une chose en vue d'une fin préétablie, mais non de créer
ment intrinsèque mais aussi extrinsèque, puisqu'elle implique I'adapta- I'objet comme matérialisation d'une image, sPectre continu reliant des
ç
!

r78 TMAGTNATToN ET rNvENTroN L'INVENTIoN 179

termes extrêmes comme le tracteur et le moteur, I'automobile devant la source, le noyau résistant de sacralité (voir l'étude sur Tecltnicité et
transporter des personnes et I'automobile devant transporter des mar- saualité, partie d'un cours de psychologie sociale fait à la Faculté des
chandises. L'objet peut totaliser er condenser les prises d'informations Lettres d. Lyon, publié danr le Bulletin de l'École prarique de Psy-
exprimant les besoins, les désirs, les atrenres ; la circulation récurrente chologie de l'Université de Lyon)'. Sans doute, l'objet sacré n'est pas
d'information entre la production et I'utilisation virtuelle fait communi- multipliable comme I'objet technique inventé ; mais la sacralité se Pro-
quer directement I'image et I'objet créé, permettanr l'invention compa- page en une certaine mesure par contact et intention, ou par fragmenta-
tibilisante, alors qu'une définition concepruelle selon la finalité réalise tion d'un objet primitif unique ; enfin, la ritualisation du sacrifice cons-
seulement une abstraction unifonctionnelle, et élude l'invention. Pour ritue une réticulation spatiale et temporelle qui universalise la sacralité et
la même raison, une étude puremenr économique de la genèse et de crée entre nature et sacralité une interaction formellement comparable à
I'emploi des objets techniques est insuffisante, parce qu'elle ne tient pas celle qui caractérise le développement des objets techniques. Peut-être
compte de leur mode d'existence, qui est de résulter d'une invention même le processus dialectique décrit plus haut peut-il se produire aussi
condensant en objet un faisceau d'informations contenues dans la réalité avec la diffirsion du sacré, selon des voies analogues à celles qu'emPrunte
d'une image parvenue au terme de son devenir. la technicité. Ceci permettrait de dire que Pour une Part la sacralité
Il ne s'agit naturellement pas de réduire routes les techniques à des correspond à une activité de création concrétisant une genèse d'images,
productions d'objets ; de nombreuses techniques ont consisté et consis- avec incorporation d'effets qui ne sont contenus ni dans I'intention
tent encore en découvertes de procédés, c'esr-à-dire en organisation finalisée ni dans le projet de ritualisation, à la manière dont procède
d'une action efficace, selon le postulat de la praxéologie ; routefois, c'esr I'amplification concrétisante des techniques, et avec la même opacité par
quand la technique rencontre I'objet et le façonne qu'elle se constitue rapport à une analyse conceptuelle en termes d'univocité.
-
comme réalité spécifique et indépendante, pouvanr dépasser les barrières La catégorie des objets esthétiques se prête, dans nos sociétés, plus
temporelles et culturelles. De I'immense empire romain qui fut un cheÊ facilement à I'observation, sinon à I'analyse ; le mode d'existence de ces
d'æuvre d'organisation en de multiples domaines, ce qui est parvenu objets âit apparaître une pluralité de couches plus ou moins profondes,
jusqu'à nous et agit encore, c'est ce qui a été créé comme objet, aque- c'est-à-dire plus ou moins rapprochées du résultat de I'invention, avec
ducs, voies, po'ts, demeures. Si tous les chemins mènent à Rome, -'est les modes, de rype superficiel, et les sryles, qui impliquent la diffusion
parce que les Romains de I'Antiquité ont inventé la consrruction des au sein d'un groupe d'amateurs Partiellement initiés et parfois capables
routes comme objets stables, concrétisant la technique des communica- de reproduire, d'imiter, d'organiser un monde limité selon les normes
tions, des voyages rapides, du commerce, des ffansports, et formalisant tirées de I'objet créé, comme on dispose un mobilier en fonction des
toute l'étendue de l'image d'un pouvoir dont le siège était à Rome mais objets d'art qu'il doit mettre en valeur et dont il sera le milieu.
qui tirait sa subsistance des provinces, par la circulation continue des Toutefois, les analogies topologiques entre les diftrentes couches des
choses et des êtres humains. ce réseau d'objets a survécu à I'empire, objets ne constituent pas l'essentiel des effets de l'activité d'invention
parce qu'il dépassait par l'invention la finalité particulière de chacun des comme terme de la genèse des images ; l'essentiel, c'est I'effet d'am-
actes, et incorporait une nature. plification par recrutement de réalités primitivement non prévues et
inclusion de ces réalités, avec des pouvoirs nouveaux dépassant l'origine,
dans un système formalisé ; le déveloPPement de cette formalisation,
2. AUTREs cerÉconrns o'on;nrs cnÉÉs ; pARTlcuI-rÈntueur, L'on;ET
conséquence du caractère cumulatif des inventions, entraîne I'incorpora-
nsrrrÉrrqun
tion de réalités d'abord non humaines à un monde ayant sens Pour
L'existence de plusieurs couches autour d'un objet répondant à des l'homme. Or, c'est bien ce qui se produit aussi dans l'évolution des
images mentales n'est pas une caractéristique exclusive de l'objet techni-
r. Cours publié sous le titre Psycbosociologie de la Tecbnicité dansle Bullztin de lEcole
que ; on la trouve aussi dans le domaine du sacré, rattaché au profane pratique dc Psychohgie et de Pédagogie, Lyon, en trois numéros : novembre-décembre
par différentes zones qui médiatisent et protègent, mais cachent àussi en t96o,,4spects psycho+ociaux dz la genèse dz l'objet dhsage; janvier-fevrier 196r, Historicité
une certaine mesure ce qu'il y a d'essentiellement sacré, ce qui constitue dc I'objet technique; mars-juin :96r, Tecbnicité et saualité. (N. D. E')
I8o IMAGINATIoN ET INVENTIoN L'INVENTToN r8r

differents arts, dans la mesure où ils produisent des æuvres indépen- cas des objets techniques, l'attitude et la tendance de ceux qui, sans être
dantes de leur créateur et plus vastes que les conditions de leur inven- des créateurs, emploient les arts comme un auxiliaire de leur activité
tion. Une æuvre est moins vaste que les conditions de son invention principale, sous la forme du n violon d'Ingres o pratiqué avec goût et
quand elle est dirigée par une finalité prédéterminée et prédéterminanre distinction, mais de manière relativement marginale par raPPort à l'acti-
qui se donne la possibilité de choisir un objet à modifier en le détachant vité centrale, comme le journaliste emploie la photographie ; le journa-
des conditions de son existence naturelle. Ainsi, choisir un paysage, une liste demande à la photographie d'être techniquement réussie et satisfai-
maison, des arbres, pour les peindre, en fonction du caractère déjà pitto- sante comme auxiliaire de sa recherche ou de sa découverte, qui est celle
resque de ces objets, c'est extraire par sélection un aspect déjà constitué, d'une réalité exprimée, pour I'essentiel, dans le texte écrit. De même, un
en restant dans la couche superficielle du réel, modifié selon les remps er amâteur éclairé demande à I'objet d'art d'être satisfaisant et réussi dans
les lieux. Cette activité, au lieu d'amplifier, capre et réduit ; elle épuise un univers marginal et limité, producteur de ses propres normes ; pour
son sujet comme on épuise une énergie naturelle, parce qu'elle prend cette raison, l'amateur d'art a tendance à être conservateur, c'est-à-dire à
dans le monde des réalités homogènes ; I'obsolescence de ces formes apprécier des techniques raisonnablement anciennes ; de nos jours et en
d'art est comparable à celle des objets techniques en lesquels prédomine France, selon une remarque de M. Ignace Meyerson, un public assez
la couche superficielle qui fait d'eux les accessoires d'une attitude étendu de gens cultivés apprécie les toiles impressionnistes.
définie ; l'objet décoratif et la chanson à la mode font partie de cette Conformément au schéma de ce retournement dialectique, I'activité
catégorie superficielle ; comme exemple actuel, on peut prendre celui des créateurs en matière d'art devrait être archaïsante, ou tout au moins
des objets opticalisés, sans rapport avec le sens, I'usage, ou la narure, elle pourrait apparaître comme primitive. Et cela est vrai. La musique de
depuis les vêtements et les bijoux jusqu'aux automobiles er au mobilier ; Xenakis (par exemple télé-tecteur présenté en avril ry66 par I'ORTF)
ce qui manque le plus en ce cas pour qu'il y ait invention est la décou- déconcerte les musiciens professionnels ; une violoniste de I'orchestre
verte de compatibilité ; le motif opticalisé est produit à part, et se rrouve montrait avec une tristesse sensible les objets qui lui avaient été donnés
imposé de manière violente à des formes dont la genèse ne prévoyait pas comme instruments : un n sifflet à bouche ), un autre objet en forme de
cette rencontre ; le commerce livre des rubans adhésifs opticalisés que coloquinte, toutes choses qui sont habituellement confiées o aux col-
I'on peut coller sur n'importe quel objet de n'imporre [Link]. manière. lègues de la batterie o ; cette violoniste se résignait à utiliser ces objets
L'art agit ici par apport d'une pellicule superficielle préétablie sur des n selon le rythme imposé n, mais n'acceptait pas que I'on nomme cela
choses qui ne sont pas modifiées selon leurs caracrères essentiels ; il n'est n musique ,. Or, malgré la noblesse de cette attitude de refus selon des
pas créateur parce qu'il n'est pas démiurgique, mais seulemenr mas- normes élevées, le morceau de Xenakis est Pourtant une æuvre qui
quant, additif sans activité d'incorporation. Naturellemenr, les motifs intègre des sons et des bruits très primitifs produits par des instruments
optiques peuvent avoir un sens et être intégrés, lorsqu'ils soulignent les faciles à construire, existant depuis des millénaires ; on Pourrait dire
points remarquables d'un objet, comme une fusée, une cible, une mire, qu'il s'agit de sons bruts aussi bien que de sons musicaux ; cette æuvre
une bouée, une borne ; mais en ce cas précisément, ces motifs sont de intègre les effets d'une matière sonore ( sauvage u, l'incorpore à une
forme, de taille et de couleur adaptées à I'objet et à la situation. formalisation si complète qu'elle détermine, au cours de I'exécution, des
Cet usage superficiel n'est pas récent : à d'autres époques, ce furent déplacements de la source localisable du son dans la masse des exé-
les profusions de rubans ou de fleurs, sur les vêtements, les meubles, etc. cutants, comme faisant partie de la PercePtion esthétique. Dans le
La couche moyenne de la production d'objets créés esthétiques est domaine de I'architecture, nous avons cité le pouvoir de découverte de
celle où l'activité n'est ni un plaquage aléatoire ni une invention ampli- la pensée de Le Corbusier, et le caractère à la fois futuriste et sauvage de
fiante mais une élaboration qui reste sur place, sans accroissement ni son emploi des matériaux, bruts ou industriels, sans dissimulation : ce
diminution des limites, sans perte ni profit, dans un univers fermé et qui sort du travail industriel, comme le ciment, est brut d'une certaine
choisi de connaisseur qui opère en chapelle. Une manière d'agir er un façon ; les marques de l'activité humaine constructrice, comme les traces
ensemble de procédés se conservent et se transmettent à travers le temps des planches de coffrage, peuvent être conservées pour le mode percepdf
sans apprendre, ni oublier ; cette modalité représenre, comme dans le définitif de la construction ; l'æuvre définitive intègre en modalités

L
I82 IMAGINATIoN ET IIVVENTIoN
L'[Link] r83
perceptives les moments de sa fabrication qui restent ainsi perpétuel-
art). Les avions-cargos contemporains sont adorés par les indigènes de
lement présents, comme en train d'être actuellemenr accomplis, dans
Fort Moresby (n cargo-cuhr), qui construisent dans leurs villages des
l'æuvre constituée. L'amplification esthétique recrute des effeis acruels,
aires d'atterrissage et une tour de contrôle sommaire pour les inviter à se
comme l'empreinte d'un bois de coffrage dans le ciment emplissant les
poser parmi eux ; or, ce déplacement de catégorie est possible parce que
vides, et les consritue en système compatible pour toure la durée de
les indigènes attribuent à leurs ancêtres la création de ces avions, et
l'æuvre. L'æuvre donne une dimension d'avenir au geste transitoire ;
considèrent les Blancs comme de simples voleurs et détenteurs, non
elle l'universalise temporellemenr; elle donne aussi une dimension comme les constructeurs véritables des avions. Le passage de la techni-
d'universalité spatiale à une réalité locale en I'insérant dans un ensemble
cité à la sacralité, sans aucune modification de l'objet, est rendu possible
oir elle joue un rôle plein, éminent, seule de son espèce en certe place ; par le rejet dans le passé de I'origine de l'objet, non Pas dans un passé
les galets roulés et polis de la rivière la plus proche ànt été incorptrés à
historique, mais dans le passé absolu des sources originelles ancestrales
la façade du couvent de I'Arbresle, [Link]",.t bâtiment le pouvoir de
et mythiques. La catégorie du sacré est celle du passé absolu et originel,
manifester la réalité aurochrone en sa matérialité perceptiblé; seule au
c'est-à-dire impliquant et portant l'existence actuelle du sujet individuel
monde de son espèce, certe matérialité formalisée par llnvention, dans
et collectif ; la maison paternelle, le domaine des ancêtres, comme objet
la relation de compatibilité qu'elle enrretient avec I'univers des autres construit et organisé par les êtres primordiaux par rapPort à notre exis-
f
æuvres d'art, conêre I'universalité spatiale à ce qui la consrirue, comme b
tence, est revêtue de sacralité. À l'itrrer.e, I'objet esthétique n'est com-
si elle avait pour sens d'être une manifestation du caractère local des F
i' plètement cohérent par rapport à lui-même et au monde que selon une
choges en tanr qu'elles sont I'aspect particulier unique d'un univers
i perspective dont le point de fuite est dans un avenir indéterminé; la
multiforme, comme un mot ou une tournure dans unè langue indéfini-
sacralité échappe vers I'indéfini du passé à toute causalité historiquement
ment enrichissable ; archai'sme de la réalité sauvage er caracrère local de assignable, comme la véritable essence esthétique échappe à toute finalité
la manifestation perceptive de la matière, telles sànt les sources d'effets
assignable vers I'indéfini de l'avenir ; le sacré est au-delà du causal et le
que l'art majeur, c'est-à-dire invenreur d'objets créés, recrute et mani-
caractère artistique au-delà du fonctionnel ; dans I'objet technique qui,
feste en les dilatant vers le temps à venir et I'universalité d'un espace.
par contre, est au présent, l'interaction étroite du causal et du
Tout inventeur en matière d'art est futuriste en une certaine mesure, fonctionnel produit le plus grand rapprochement possible de I'objet créé
ce qui veut dire qu'il dépas se le hic et nunc des besoins et des fins en
et de la réalité naturelle, qui divergent dans la sacralité et la catégorie
enrôlant dans l'objet créé des sources d'effets qui vivent et se multiplient
esthétique.
dans l'æuvre ; le créateur est sensible au virtuèI, à ce qui demand., d., L'invention technique se perfectionne par la résonance interne de
fond des remps et dans I'humilité étroitement située d'un lieu, la I'objet produit, c'est-à-dire par la situation en laquelle chaque sous-
carrière de I'avenir et I'ampleur du monde comme lieu de manifesta-
ensemble est modulateur de tous les autres ; une invention ( naïve )
tion ; le créateur sauve les phénomènes parce qu'il est sensible à ce qui, ordonne selon la finalité et de manière uni-directionnelle, en vue d'un
en chaque phénomène, esr une demande de manifestation amplifiante,
résultat, les differents sous-ensembles qui sont ainsi comme des auxi-
le signe enjambement postulé vers I'avenir. Il est celui en qui la liaires recrutés et situés ; la finalité reste ainsi provisoirement supérieure
_d'un
genèse des images révèle le désir d'exister des êtres ; d'exist.i, or', aux relais de causalité qu'elle asservit ; mais le perfectionnement consiste à
plutôt d'exister une seconde fois en renaissant dans un - univers signi- élever le niveau de compatibilité intrinsèque en resserrant le couplage
ficatif où chaque réalité locale communique avec l'universel et où entre les sous-ensembles, ce qui revient à donner à chacun d'eux un
chaque instanr, au lieu d'être enseveli dans le passé, est I'origine d'un I
pouvoir modulateur sur la sûucture des autres, comme dans un orga-
écho qui se multiplie er se nuance en se diversifiant. !
nisme, selon un processus d'individuation.
Il serait possible d'étudier les conditions qui facilitent I'invention
Il existe une relation logique entre les trois types de formalisation de
chez les individus et dans les groupes ; d'assez nombreuses techniques de
l'objet, si_bien qu'un même objet peut, au cours à.r t.-p, ou en passanr
facilitation de I'invention (ou d'augmentation du niveau de créativité)
d'une culture à une aurre, changer de catégorie (sacralité, technicité, ont été présentées, par exemplele o brainstormingo d'Osborn. Ces techni-

t
I84 IMAGINATIoN ET INVENTIoN

ques s'énoncent souvenr sous forme de règles négatives : refus des


préjugés, des coutumes, de la relation hiérarchique, de l'attirude systé-
matique et critique (n think ap or shut up, d'Osborn) ; les règles posi-
tives sont plus floues (essai de solutions inverses de celles qui existent,
tentative de suppression d'un élément, etc.) ; en fait, I'esprit de ces
méthodes, en plus d'un aspect général de recherche ouverte, tend à
éliminer les modes d'activité mentale produisant des représentations
strictement univoques, comme la déduction systématique, pour laisser CONCLUSION
la place à la genèse (sous forme d'images) de représentations complexes
et non univoques, par transposition, inversion, changement d'échelle.
L'invention technique peut ainsi servir de paradigme à des processus de
création s'exerçant .n â'",r,r., domaines r [Link] gZnéralement, la résolu-
tion des problèmes dans les groupes est âcilitée par rour ce qui aug-
mente la plurivocité des représentations et la pluralité des attitudes en
chaque participant membre du groupe; le changement de rôles est un nÉceprrur-arroN
des moyens pour substituer progressivement à une strucrure de finalité
hiérarchisante un état de résonance interne du groupe ; le groupe de-
Les trois premières parties du cours étudient la genèse de l'image à
vient organisme dans la mesure où chaque membre module les autres ;
travers les étapes du cycle direct de la croissance, du développement et
c'est à ce moment que le groupe devient capable de création, au lieu
de la saturation d'un élément sous-individuel de I'activité mentale consi-
d'être un système hiérarchisé d'exécution.
déré, mutatis mutandis, comme un organisme ou un organe au sein d'un
Il existe un couplage possible entre la créativité dans le groupe et
I'attitude inventive chez I'individu : la dialectique socratique en esr un organisme plus vaste. La dernière veut montrer comment, lorsque le
des plus illustres exemples.
point de saturation de cet élément est atteint (point de saturation qui
dépend des capacités d'organisation de l'information possédées par cha-
[æ groupe découvre des significations er arrive à résoudre un problème
en s'inventant lui-même comme organisme. La distribution concrère que être vivant), il s'opère, au cours d'un processus critique globalement
désigné sous le nom d'invention quand ses résultats sont positifs, un
t,

des doctrines, des attitudes et des spécialités parmi les membres du


groupe donne en quelque manière des supports vivants aux représenta- changement de structure qui est aussi un changement d'ordre de
t grandeur, par l'établissement d'une réciprocité entre les éléments sous-
tions : chaque état des rapporrs entre les personnes matérialise un essai
de combinaison des principes. Un groupe s'organise dans la mesure où,
individuels (images à l'état de symboles) et les lignes directrices d'un
par les échanges, chacun des membres n module ) tous les autres. sur-ensemble qui, au cours des trois étapes précédentes, n'existait pas à
l'état d'actualité, mais seulement sous forme de contraintes, de limites, ou
de sources d'information extérieures à l'être vivant. Ceci signifie que
I'invention, induite par un besoin de compatibilité interne, s'opère et
s'exprime dans la position d'un système organisé incluant comme sous-
ensemble l'être vivant par lequel elle advient.
Formellement comparable à un changement de milieu (le désir de
changer de milieu est d'ailleurs I'un des substituts de I'invention man-
quée), I'invention se distingue des images qui la précèdent par le fait
qu'elle opère un changement d'ordre de grandeur ; elle ne reste pas dans
l'être vivant, comme une pârt de l'équipement mental, mais enjambe les
limites spatio-temporelles du vivant pour se raccorder au milieu qu'elle

I
186 IMAGINATIoN ET IIVVENTIoN coNcLUsIoN t87
organise. La tendance à dépasser l'individu sujet qui s'acrualise dans I'individu et médiatisent son rapport avec le milieu. C'est topologique-
I'invention est d'ailleurs virtuellement conrenue dans les trois stades ment qu'il faut caractériser cette médiation. Instrument, outil, ou struc-
antérieurs du cycle de I'image; la projection amplifiante de la tendance ture particulière d'un territoire, I'objet porteur du résultat d'une activité
motrice, avant I'expérience de I'objer, esr une hypothèse implicite de d'invention a reçu un supplément de cohérence, de continuité, de com-
déploiement dans le monde ; les classes perceptives qui servent de sys- patibilité intrinsèque et aussi de compatibilité avec le reste non-élaboré
tème subjectif d'accueil à l'information incidente postulent une appli- du milieu et avec l'organisme. Ces deux compatibilités externes, avec le
cation universelle; enfin, le lien symbolique des images-souvenirs, s'il milieu ( sauvâge ) et avec l'individu vivant, sont le résultat de la compa-
exprime, dans le sens centripète, I'attachement du sujet aux situations dbilité intrinsèque qui permet à un même objet d'accomplir une plu-
ayant constitué son histoire, prépare aussi et surtour l'usage de réver- ralité simultanée de fonctions. Une voie de passage, pour exister selon la
sibilité qui le convertir en voie d'accès vers les choses. À aucun des trois compatibilité interne, doit être douée de cohérence et de stabilité en
stades de sa genèse, l'image mentale n'est limitée par le sujet individuel tant qu'objet physique (imperméabilité, répartition égale des charges sur
qui la porte. le terrain...).t la recherche de cette compadbilité interne est ce qui
c'est cette relative extériorité qui se réalise dans l'invention par la apparaît en premier lieu comme le but de I'invention consciente et
position d'objets créés servanr d'organiseurs au milieu. Un objet créé volontaire : il peut exister plusieurs formules de compatibilité selon les
n'est pas une image matérialisée et posée arbitrairement dans le monde matériaux employés ; la voie romaine est fondée sur le système de la
comme un objet parmi des objets, pour surcharger la nature d'un sup- rigidité des assises ; elle est fondée comme un édifice ; les routes actuel-
plément d'artifice ; il est, par son origine, et resre, par sa fonction, un les sont, bien plutôt, des ensembles relativement élastiques mais qui
système de couplage enrre le vivant er son milieu, un point double en doivent être très imperméables et parfaitement drainés ; leur formule est
lequel le monde subjectif et le monde objectif communiquent. Dans les la continuité souple de la bande de surface, beaucoup plus que la résis-
espèces sociales, ce point esr un point triple, car il devienr une voie de tance bloc par bloc des assises. En vieillissant, la route romaine se déni-
relations entre les individus, organisant leurs fonctions réciproques. En velle dalle par dalle tandis que la route contemporaine se déséquilibre en
ce cas, le point triple est aussi organiseur social. longues ondulations ou en plis. La compatibilité externe par rapport au
Pour ces raisons, le système des objets créés, dans la double perspec- sujet se résume dans la viabilité pour un mode de parcours et d'opéra-
tive de la relation avec une nature tendant, par l'æuvre de ce système, à tion défini (traction par chevaux qui proscrit les fortes pentes mais auto-
devenir le sur-ensemble organisé des territoires compatibles, et de la rela- rise les virages, portage à dos de mulet, véhicules rapides à moteur...):
tion avec le social, sur-ensemble de fonctions organisables en synergie, c'est la caractéristique d'adaptation à l'être vivant, directe ou à travers
constitue l'enveloppe de I'individu. une nouvelle médiation plus petite (véhicule). La compatibilité externe
par rapport au milieu général est faite du tracé de la route, selon le relief
et la cornposition des terrains, selon même les possibilités d'avalanches,
de glissements de terrain... ; la route, en tant que chaussée, développe
PoRTÉE DE I-A coNcEPTIoN PRoPosÉn autour d'elle, pour se raccorder au milieu sauvage, des médiations sup-
plémentaires telles que ponts, viaducs, tunnels, haies d'arbres, dispositifs
Il convient de préciser d'abord le caractère relatif de l'objet créé ; contre les avalanches, plantations préventives, parfois à de grandes dis-
l'objet créé est en fait un point du milieu réorganisé par I'activité tances, comme des postes avancés. La compatibilité interne qui fait de la
orientée d'un organisme. On ne peut opposer ni I'opération construc- route une construction consistante apparaît ainsi comme un système de
tive humaine à la pratique animale, ni la fabrication d'instruments, plus transfert dans les deux sens entre l'être vivant et le milieu ; quand elle est
petits que I'organisme et portés par lui, à la mise en place de routes, de établie, elle permet à l'individu de se mouvoir à travers le milieu d'une
chemins, de remises, de limites à l'intérieur d'un territoire servant de manière continue; mais inversement, elle permet aussi la conservation
milieu à l'organisme, donc plus grand que lui. L'outil et I'instrument et l'amélioration des défenses, des sécurités, des ouvrages d'art. Ce carac-
font, comme les chemins et les protections, partie de I'enveloppe de tère auto-constituant de I'objet créé est tellement fort que l'invention est
I88 IMAGINATIoN ET INvENTIoN coNclusroN r89

généralement une manière de supposer le problème résolu par un biais ou le fouissage d'un terrier, et plus généralement la constitution d'un
non-tautologique ; si la route était déjà faite, il ne serair pas difficile d'en territoire. L'objet créé existe dès qu'une activité définie surdétermine le
construire une autre à quelques mèffes, grâce au transport aisé des monde naturel et lui confère une topologie qui exprime la présence des
machines, des hommes, des matériaux ; la solution consisre à faire équi- êtres vivants selon un mode sélectif de conduites. Le simple marquage
valoir à ce n problème résolu D une gradation d'opérations qui se ren- olfactif ou visuel constitue déjà un bornage cohérent, lui-même en
dent possibles les unes les aurres jusqu'à l'achèvement : nivellemenr, rapport avec les emplacements fonctionnellement rattachés aux autres
empierrement de base, erc., jusqu'à la dernière couche de revêtement activités (repos, emmagasinage de la nourriture, retraite...). Du même
pour laquelle le travail du profileur demande déjà une chaussée coup, le marquage a un sens pour les relations sociales intra-spécifiques
parfaitement nivelée. L'objet créé est cumulativemenr organisé par des et interspécifiques. Les objets créés les plus concrets et les plus complets
opérations liées de manière cohérente, rapprochant I'ordre de grandeur comme les nids, les terriers, sont également des næuds de relations
du milieu ( sauvage o de celui de l'opérateur individuel. La catégorie du intra-spécifiques et interspécifiques, ainsi que des médiateurs de la
créé est donc plus large que celle de I'invention, car elle commence à relation entre les êtres vivants et le milieu. En certains cas, l'objet créé
exister dès qu'il y a un effet cumulatif et cohérent d'organisation de est hautement plurifonctionnel, comme la termitière qui, en plus de
rapports entre I'individu et le milieu, faisant exister un mode de toutes les fonctions habituelles du nid poussées à un degré élevé (ther-
médiation intermédiaire ; mais elle peut aussi intégrer des inventions, à morégulation) est en plus une voie d'accès aux objets sur lesquels les
cause du caractère de cohérence interne, de compatibilité multiple de termites travaillent. L'objet créé est d'abord le monde comme réalité
l'objet créé, qui se développe au mieux quand on peur employer la organisée en territoire ; il est aussi l'enveloppe des existences concrètes
méthode du o problème résolu o. Le progrès de I'objet créé consiste en individuelles, de manière si étroite que pour certaines espèces il se
un développement de la compatibilité intrinsèque de I'objet qui étend la confond presque avec l'organisme, comme chez les Coraux. Le cæno-
portée du couplage enrre le milieu et l'être vivant : rel esr, par exemple, sarque est-il objet créé ou organisme ? On saisit ici la continuité entre
le développement de tous les objets créés que sont les moyens de cdm- les fonctions de croissance et I'activité de création, genre dont I'inven-
munication d'origine humaine, dérivés des voies de passage naturelles tion est une espèce ; croissance et invention convergent dans la produc-
jadis employées, mais tendant de plus en plus vers des modes internes de tion du réseau des objets créés.
compatibilité qui permerrenr une pénétration plus étendue et plus On ne saurait nier pourtant qu'il existe une diftrence, au moins de
universelle du milieu naturel. Ce n'esr pas chaque objet créé qu'il faut degré, entre les capacités actuelles de production d'objets créés chez
considérer à part des aurres, mais I'univers de médiation qu'ils forment l'homme et chez les mieux doués des animaux sous ce rapport. Une des
et en lequel chacun sert partiellement de moyen aux aurres. raisons principales de cette difference réside dans la multiplication des
Si l'on considère I'objet créé comme un médiateur du rappoft enûe médiations qui existe chez I'homme entre I'objet créé et la nature, d'une
les êtres vivants et le milieu, il est moins malaisé de trouver le lien entre part, et entre I'objet créé et l'opérateur, d'autre part ; le réseau de
I'invention dans les espèces animales et chez I'homme ; en effet, I'usage moyens d'accès dans les deux sens, de la nature vers l'homme et de
d'instruments est assez rare chez les animaux ; mais rien n'oblige à I'homme vers la nature, est indéfiniment anastomosé et comporte une
considérer la construction et la fabrication des insrruments comme multitude de relais ; aussi les ordres de grandeur mis ainsi en communi-
I'occasion principale de I'invention ; I'insrrumenr et I'outil ne sont cation et en interaction sont-ils beaucoup plus importants que dans le
qu'un relais de la création d'objets, une médiation de plus entre l'objet règne animal, même dans les meilleurs cas (sociétés de Termites), où
créé et l'être vivant qui le crée. Comme un très grand nombre d'ani- I'activité de I'opérateur ne peut disposer d'un enchaînement complexe
maux sont pourvus soit d'organes spécialisés, soit de modes opératoires de médiations. Le seul biais par lequel un équivalent de la pluralité
eux-mêmes très spécialisés, en rapport avec l'usage de ces organes, la humaine de médiations se déploie dans les espèces animales est la
médiation instrumenrale n'est pas nécessaire, en raison de cette pré- spécialisation anatomo-physiologique des individus travaillant en coopé-
adaptation. Il existe un rapport direct des modes opératoires et des râtion ou I'enchaînement des spécialisations successives des individus au
organes à I'activité créatrice d'objets, comme la construction d'un nid cours de leur vie (Abeilles) : par là se retrouve la pluralité des phases de
I9O IMAGINATION ET INVENTION coNcLUsIoN r9r

développement, le caractère de cycle organisé que l'on voir à l'æuvre facture artisanale et I'opération industrielle comme objet complètement
dans le devenir de l'image mentale tendant vers l'invention. organisé, et à ce titre absolu, mais pourtant singulier. Dans I'objet arti-
Selon cette perspective fournie par l'analyse de l'objet créé, l'étude de sanal, I'invention reste à I'intérieur des limites de I'exécution, opérant
rI'image menfale pourrait
rmage mentale oevenlr un
pourrarr devenir oe l'étude
particulier de
un cas partrcuiler c un
I etude d'un des raccords partiels d'organisation ; dans I'objet industriel, I'invention
ensemble plus vaste de phénomènes ; c'esr par la phase finale d'inven- déborde I'exécution ; dans I'objet d'art, invention et exécution sont
tion que le cycle de I'image menrale révèlerait son apparrenance à la contemporaines I'une de I'autre et de même dimension.
catégorie générale des processus d'auro-organisation de l'activité, dont L'étude de l'image mentale et de I'invention nous conduit ainsi à la
un des aspects [Link] est dans la société humaine I'organisation du ! praxéologie, ( science des formes les plus universelles et des principes les
travail. On comprendrait pourquoi, guidée à son origine par la ligne des ]l
t plus élevés de I'action dans I'ensemble des êtres vivants ,, selon la défi-
tendances motrices projetant la rencontre des objets, I'image mentale se
&
L nition donnée en r88o par Alfred Espinas dans l'article intitulé Les Ori-
gines dz h technologie, paru dans la Reuue philosophique d.e k France et de
T
charge d'information extéroceptive puis se formalise en symboles du réel â
il
avant de pouvoir servir de base à I'invention organisatrice. En ce sens, à i I Étranger. La praxéologie, avec les recherches de Slutsky, puis de Bog-
côté des cirs exceptionnels où une réorganisation spectaculaire et de danov (Tecnlogie, Moscou, rgzz), s'est développée dans le sens de l'éco-
grande envergure se propage à travers une société er fait date, il exisre un nomie et de I'organisacion de I'activité humaine. Hostelet a également
tissu continu de réorganisations implicites, intriquées dans le travail, qui confirmé cette tendance vers l'étude de l'activité humaine, ainsi que
ne sont pas généralisées, ne se propagenr pas en dehors du champ Thadée Pszczolowslct (Les Principes dz l'action fficace, Varsovie, 196o,
d'application pour lequel elles ont été faites ; or, ces réorganisations cité par Kotarbinski dans Les Origines dz h praxéologie) '. Mais on est en
mineures sont aussi des inventions, et un effort d'inventions distribuées droit de penser qu'après avoir séparé I'homme des animaux et I'action
au cours d'une tâche, chacune étant trop minime pour pouvoir se utile de I'action en général, la praxéologie pourrait devenir une praxéo-
propager à I'extérieur de la situation, peut êrre aussi imporranr qu'un logie générale, incorporant l'étude des formes les plus élémentaires de
acte dtinvention massé qui réorganise d-'un coup une situation .t tàrlt., I'activité, ce qui serait d'ailleurs assez conforme aux autres recherches
les situations analogues. Tel est en particulier le cas de l'activité animale d'Espinas. À .. -ott ent, le cycle de l'image mentale Progressant vers
de création d'objets, ajustant dans le détail er en cours d'exécution les l'invention apparaîtrait peut-être comme un degré élevé de I'activité de
tâches à elles-mêmes et au milieu ; tel est aussi le cas de la production l'être vivant considéré, même dans les formes les plus primitives, comme
artisanale. Chaque tâche comporre un certain nombre d'actes d'organi- un système autocinétique en interaction avec un milieu. Le caractère
sation ; si la portée de chacun de ces actes esr inftrieure à la dimension autocinétique, qui se manifeste par I'initiative motrice dans les formes
de la tâche, I'objet créé reste essenriellement dépendanr des conditions les moins élevées, se ûaduit, chez les formes à système nerveux com-
particulières de son insertion dans le milieu, de sa destination, des plexe, par la spontanéité de fonctionnement qui amorce, avant la
moyens concrets de sa réalisation ; les inventions ne se manifestenr pas rencontre de I'objet, le cycle de I'image, et qui s'achève dans I'invention.
en dehors de l'opérateur, qui peut les répéter à l'occasion de tâches
analogues, mais non les formaliser comme un absolu; c'est le cas de
I'activité animale ou de type artisanal, en lesquelles I'invention est dis-
tribuée au long de I'exécution. Si au conrraire I'acre d'invention est
massé, couvrant plusieurs tâches, il se formalise en invention détachable
des conditions d'exécution, comme dans le travail industriel. Enfin, un
cas particulier remarquable est celui de I'adéquation dimensionnelle
entre une æuvre et une invention organisatrice : I'objet créé est tout
entier organisé en un seul acte, sans résidu ni zone floue, mais cet acte
ne déborde pas en dehors des limites de I'objet créé, qui reste ainsi r. Tadeuz Kotarbinski, Les Oigines dz h praxéologie, Académie Polonaise des Sciences,
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TNDEX DES NOMS PROPRES

Antiquité et Moym Age

Aristote iug,r2o,rzr. Pindare 27.


Épicure | 47-48. Platon : j, 22, 28, fo, J4,58, 6o,
Eschyle:27. 6r-62, rt1, r38.
Plotin : zz,6o-6r.
Homère: 7.
Horrce:.47. Sénèque: rz.

Lucrèce :8, Thucydide: 164.


12, 46-48, 49, 146,
Tyrtée:27.
Macchabées: ry.

Âge clnsique et Telnps modemes

Abercrombie J. : Io8. Brillat-Savarin J. A. : rr7.


d'Alembert J. Le Rond : ryJ. Broca A. : ro3.
Allegri G. : ro8. Bugnion E.: r47.
Angell J. R. : rr7. Carmichael L.:71,36.
Auben H. R. : roy. Chanel G. : rz.
Balzac H. de: ro8. Charcot J.-M . , rrz, rr7.
Bardot B. : 68. Charpentier A. : ro5.
Baudelaire C.: t7. Chateaubriand F.-R. de : 41.
Beethoven L. van : rr5. Claudel P. : g.
Bergson H. t zz, j4,6o,6t. Coghill G.8.t15,36.
Berkeley G. : rr8-u9. Colburn Z.: rc6.
Betts G. H. : u8. Comte A. : 28.
Bidwell S. : roz. Courrèges A.: n.
Bierens de Haan J. A. : r44, r41. Cumont F. : yo.
Binet A. : ro9-rro, rr4, rr7. Cuvillier A. : ro3, ro4, ro8, rr1, tr4,
BogdanovA. : r9r. rt7-
Bourdon B. : n3. Darwin C. R. :32.
Bowers P. E. : rr7. Daudet A. : rr5.
Brière de Boismont A. : ro8. Davis: rr7.
I98 IMAGINATIoN ET [Link] rNDEx r99
De Forest L. : r7z. KarzD. t 39. Piaget J. :r3o-rjr. Stekel'Sf. : 96.
Delacroix E. : rr3. Klein M. : 96. Piéron H. : 83, r45,r47,rto. Stoïciens : 146, r6t.
Descartes R. : rr8, rzo. Klûver H. : ro9. Possel R. de: rrr. Stricker S. : 115-116.
Diderot D. : r5y. Kohler'W'. : r4y, r48. Proust M. : rro-ur. Sulzer D. : ro3.
Doflein F.:47. Kordandt A.: g. Pszczolowski T. : r9r. Surréalistes: ;5.
Doré G. : ro8. Kotarbinski T. : r9r. PoggendorfJ. C. : 83. Szondi L.,14.
Egger V. : ro4, rrt. l-a Bourdonnais L.-C. Mahé de rc7. Purkinje J. E. : roz, ro5. Taine H. : t1, to6-ro9, rt8,-tt9, tzo,
Eliade M.: n9. Lacan J. : n7-r28. Râber H. : 33. 122, t24, tzr.
Erhardt A.:49. La Fontaine J. de : 16. Revesz G. , J9. Teilhard de Chardin P. : 6r, t71.
Espinas A. : r9r. LamarckJ.-B. de Monet de: ryy Ribot T. i rrj, rzo, rzj. Temple S. : 68.
Essertier D. : rc7. Lansiaux: r47. Ridley: r47. Testut L. : ro8.
H. : r5o.
Fabre J. Lavoisier A. : ry6. Robenson V. M. : ro4. Tinbergen N. r 33, 68,69.
Fauconnet P. : u. Le Bon G. : 4o. Roussy: r47. Toulouse E. : v7.
Favez-Boutonier J. : rz7, r42. Le Corbusier : 9r, r8r. Rubens P. P. : ro8. Urbantschitsch V. : ro9.
Fechner G. T. : rrz. Le Grand Y. : ro3. Rubin E. : 85.
Leroi-Gourhan A.: ry6. Vernet H. : ro8.
Fernald M. R. : rrJ-Lr4, rr7. Sanre J.-P. i 7, r1.o.
Lewin K.:44. Viaud G. : 3o, ryo.
Feuerbach L.t S9. Schrôder E. : 85.
Lindbergh C. A.: ry3. Vurpillot E. : 83.
Filhene \7. : 83. Schumann F. : 82. 'Weiss
Fischel'W. : r4y. Lipps T. : 82. A. P. :36.
Seguin M. : t7o-r7t. 'Woodworth
Fletcher H. : ro5. Lorenz K. t J1,, 9J-94, 97. R. S. : 82, ro9,rt7.
Slutsky E. : r9r.
P.: u7.
Fraisse Mac Dougall \7. et K. : r4y. Sophistes : 146. Xenakis I. : r8r.
Friedmann G.t SZ. Mac Laren N. : 46. Spinoza B. de: 9. ZoIaE.: tr7.
FryG.A. : ro4. Malebranche N. , 9.
Galton F. : rrz, rr8, u9. Marx K. : r7y.
Genz Mauss M.:26.
31,.
Gesell A. L. : Mendelssohn B. ,23.
38.
Goldstein K. : 4o-4r. Mendelssohn J. L. F. : rry. INDEX DES [Link] CONCEPTS
Gramme Z.T.: ry6. Meyerson I. : r8r.
Grohmann I.t 16. Michel-Ange: rr3.
Abstrait i ro, r2-t1,, zj, ro7, rro, rrr, An : 28, 84,89-9r, t59-t6o, r81.
Guiraud P.:7r. Michotte A. : 116.
Minkiewicz R.: r47.
rr3, rr8-rr9, r2z, tt4-rtr. + sacralité, technicité.
Hamaker H. G. : roz.
Molière : 13.
4 concret. Axiomatique : 90, rtr.
Hering E. : roz.
Montaigne M. de : 9.
Action i j, 12, 28, j4, j7, 8r, 87, Baroque: 90, rro.
Hess C. von : ro2, ro3. 126, rj9, t58, r78.
Montessori M. : 98. Causalité/finalité : u-r3, 16, l:.6, r5r-
Hingston R.I7'. G. : r47. --â réaction.
Morin E. : yr. rjl, 162, t64, r7z, r74, r7S, r77-
Hitler A. : 4o. Amateurisme: 28, r8r.
Mozart'\ù7'.A. : ro8-rr5.
Hobhouse L.T.:44 Analogon i zo, zJ, jz-j), rjt, rj7. r78, r8o, r83-r84.
Mtiller G. E. : rr4,rt7.
Hostelet G. : r9r. + image, Imago, mémoire, Cinèse: 3o.
Hugo V. : rr3, rrt.
Musset A. de : 88.
souvenir.
J tropisme.
Myrdal K. G.: u. Compatibilitél. 66,85-86, 88, 9o,
Husserl E. : r1o. Animisme :42,83. l,
Huxley 1 rr9, rzo, tz1. Ombredane A. t 45-46. rjj-t62,
92, tr&, rz4, r)9-r43, 146,
Ortigues E. : r3o.
-) organicisme.
t65, 167, r69-t7r, t74-r78, r8o,
Jaensch E. R. : ro9. Anticipation i T4, ro, r6-t7, t9-z1,
r8z, r83, r85, r87-r88.
Jannello C. : 9r. Pascal B. t
9,27,79. to-36, 4c, 4t-57, 6o-62, 6j-67,
Peckham G. \f. &.8. G.: t47.
Concret : 9-ro, r1-tt, zo, 83, ro8,
Jennings H. S. : 29, 3r. 76-77,79, r4o.
Perrault C.t 4), j1,. ---+ initiative. rrr, rr7, r24, r33, r17-ry8, r45.
Jung C. G. : 14, rz9. ---+ abstrait.
Archérype i t8, 62, rz9.
2OO IMAGINATION ET INVENTION INDEX 2OI

Concrétisation r7r, t7t, r77. image eidédque : rot-ro6, ro8-rr2, Machine: 14, r8, 16, t4r-t42, t14- Pattern. zz, )4, 17-j8, 4j, 67, 74-
Constance | 7r-77, rtj. rr4. t16, t77, t88. 76, too.
Corps image immédiate : ro4-rot, ro8, Magie : 25, 6g, rj1, rj7-rJ8. Pensée
corps propre :
4r, u6, ryr-rj4. IIO. 4 voult. pensée pratique: rt3.
schéma corporel : 4o-42,83-84. image intra-perceptive : 72, 7J, Mémoire : 4, 16, ro7-Lto, rrJ, rrr, pensée sauvage : ro7.
Créateur : 6r, r3o, t64, r8o-tïz, 77,80,83, 9o, 92. tt8, tz5-t26, t3z. Perception: 4, ro, rr, rJ, 2c, 24,
Décision : ro, 12, 7J, rJ8, t6t-t62, image motrice 19-42, rt6. + analogon, image, Imago, 27-28, Jo, )43j, 42, 53, 63-86,
Détour : 64, t39, r4z-t46, r49, rtr, image-objet: 16. souvenir. toz, 1c.4-1c,6, ro8-rr2, 116, rr8-
r57, r73. image olfactive : ro3, rrr. Merveilleux i jr-j7. rrg, rr4, t6z, t75, t8z.
J obstacle. image-souvenir: y, 16, rto-rtl, + imaginaire. Pnigung (irnpinting) : zz, 31, 66.
Dialectique : zr, z7, 18-19, ry2, r2r-rzz, tz4-t26, ryo, ry5-ry6. Métastabilité :84, tz4, t15-ry6, 163. Praxéologie: r78.
ryy
176, t79-r8r. image-symbole: S, rz4, r33. Microstructure : 84, 85,89-92. Prascis : 17, rtr.
Divin : 49, rz9.
image tactile : to3, ro4-to5, rt6, --+ forme, structure, Prégnation | 93-94, g7-rot.
Einf)hlung (empathie) : 8z-84.
II7. suPerstructure. Problème : g, 16, 64, 79, 86, 49-
image visuelle : rr4. Milieu (relation au) : 3, rg-zt, zg- 146, t48-r49, rtr-rrt, ry8, 16o,
Einsicht: 45.
-+ anabgon, Imago, mémoire, Jt, j8-19, 41,, 6j-66,69, g4-91, 16z,r7t-t76, r84, r88.
-+ intuition.
souvenir. 97-98, rzt, rJ7, r3g, r81-tgt.
---) solution.
É,motion : ro, r3, 17, zo, 73, rro,
Itz, rt7.
1.z,
Imaginaire . 27-28, )6, 44, 46-47, + nature, [Link], territoire. Progrès : 17, rzo, t46, t51, t6o, 164,

Ensemble i 24, jz, 47, 15, 81-86, to-rz, jr-r7, 83, ro8, r1o, r37-r78. Motivation I zo, 22, 24, j3-34, j7, 167, t7o, t73, t75, t88.
+ merveilleux. ]g-4o, 44-4J, 49, 1r, 66, 96, r2t, Psychisme i 43, g6.
88, 89-92, rrr-rjz, 16o, t71-t74,
Imagination r43, rtr, rt7. Psychologie
r8z.
9 imagination créatrice : 16, t17. Psychologie de la Forme i 4r,8i,
sous-ensemble, sur-ensemble.
imagination reproductrice i j, t6,
Nature : 2{t l/t
87-88, 92, 9t-94,
rlt, t24.
r22, r24, r2g, rJ4, t74-t76, t79-
Figure/fond : 4r, 77, 83, 81-86, roz- ,r. psychologie des facultés I /, l,
ro4. r8o, r83, 186, r89.
Imago : rz7-r29, 161. 20, t77.
Formalisation i 23, rz}-rjt, 136, r38,
-+ milieu, organisme, territoire.
rrr, rtj-r6j, t72-r7r, r79, r8r, t8z.
-) analogon, image, mémoire,
Nouveau : t6, t9, zL, 26, 28, 3c., pqychologie des profondeurs : 74.
souvenir. i g,22, zg, )t, jJ, jJ-J6,
Forme (Geçah) : t6, zz-27, j2,34- 64, 66, 7r-72,8r,86-87, 99, ro7, Réaction
Imitation i t9-4o, 55, 58, ro8, rz6, r2r, r24, r3t-r32, r38, rto, 158-159. 44, 46-47, 6t, 67,70-74,78, 9?,
j5, 37-)8, 51, 66-67, 7o-7r, 7j, r3r-r32.
8z-83, 85-92, roz, 1c,6, to9, rri,, Objet 9t-97, r2r, rro.
rr;, rr8-rr9, r)o, rrt, r59, 161-166,
Information ; r9-zo,30, i19, jr, 6]-
objet-but : r43.
J action.
66, 7o-76, 8o, 86-87, 9J, ro1, Réalisme:6.
r8o. 116, r2z, tlt, ï26, t4o, t71-t76, objet-instrument i tJj, r4J.
objet intermédiaire : tz6, tlz-r34, Résonance i J, zo, zz, 2r, r83-r84.
bonne forme : 8y-86. r78, 185-186, r9o.
--+ information, structure. 142-r4t. Rêve:8, )z,rjj, r3r, r38.
--+ forme, sémantique, signe,
objet-symbole : 12, 99-roo, rJt. Sacralité i t), r79, r8z-r83.
Habitude :8r,95, 16, rzo, r3z. simulacre, symbole.
Initiative : 3o,32, rj7, r6j, r9r. Obstacle i zt, 4r, 49, r39-r4o, r4j, â art, technicité.
Idée : 17, 57-18,tli,, rr8-rr9.
--+ anticipation. r49, r73-r74. Sacrifice | {/, 49, 52,70, r?'o, r7g.
Image
Institution i 4, r1,, 86, 87, 96, r4j,
+ détour. ( sauver les phénomènes ) : 14, r82.
cycle de I'image ; 3-4, tr, 19, 26- Sémantique (ou séméiologie): 32,
rS8, r66-t67, t7o. Organicisme :81, r9r.
28, t37-r18, t76, 185-186, r9o-r9r.
image anticipatrice : 5o. Intuition; zz-24, 40-42, 44, ,4, j6,
-* animisme. 42,94, r66-t67.
image a posteriori : zo-zr, 66. 57, 59-62,77-8o, r41.
Organisme : J, )t r3-r4, r8-r9, 2r- -+ information, signe,
-+ Einsicht.
22, 2g-j3, 40-43, 79,8t-84, 95, simulacre, symbole.
image a priori: zo, zz,3o, 17-58.
rJ4-r3r, r37, r42, t5t, t6z-r63, Signe: 4-J, jr, 87, ror, ro7, rt4,
image attachée: 82. Jeu: 3639, 42, 99, rlr, rj4. 167, r83-r89. r)o, r53.
image auditive : rr4, rr5. Jouet : 98-roo. + milieu, nature, territoire. -+ information, sémantique,
image consécutive : ror-ro3, rro. simulacre, symbole.
ZO2 IMAGINATION ET INVENTION

Simulacre: 8. Superstructure: r3.


---+ information, sémantique,
-) forme, structure,
signe, symbole. microstructure.
Socius : 3j, 70, 97. Surabondance (fonctionnelle) : r7r-
Solution : rS, 16, 6o, 64, 86, ry9- 174.
t4r, t4y-r46, r48, ryr, r7L, r7)-r7r, Sur-ensemble : 18y-r86.
r84. + ensemble, sous-ensemble.
+ problème. Symbole i j-6,2o-zz, z7-28, Sz-51, TABLE DES MATIÈNTS
Sous-ensemble :
3, r8-r9, 1,8, 82, 99, rro, tz4-t38, r8y, r9o.
83-84, 86, r1g-r4o, r83, r8y. symbole-souvenir: 4.
--* ensemble, sur-ensemble. ---) information, sémantique,
Souvenir: l, J, t1-t6, zo, 24, 28, signe, simulacre.
pnÉsnNtlrloN, par Jean-Yves Chateau, vII
42, rO2, rO5, rO8, rr}, rz2-r25, Technicité i 92, 167, t79, r83.
rj}-ul, r15, 46-118, t5z. ---+ art, sacralité.
souvenir-symbole : r33. Téléologie --+ causalité. PRÉAMBULE,3
-+ analogon, image, Imago, Territoire i zt, 43, 63-64, 78, 97,
mémoire. TNTRODUCTTON,7
98, t34, rJ7, r4j, 146, r48, t1t,
Stéréotype : rr,16,18,70,72, r47, 164, t86-r89. A. L'TMAGE coMME nÉ,[Link]É TNTERMÉ,DrArRE ENTRE oBJET ET suJET, coNcRxr
rto. + milieu, nature, organisme. ET ABSTRAIT, PASSÉ, ET AVENIR, 7
Structure i j, 14, zo-zr,24, 1,o, Jz, Tropisme :3o3r.
jj,6t, 69, 7t-72, 73-74, 8o,85- r. Objet et sujet, 7
86, 96, ro4, rrr, r2o-r22, rz4, -) cinèse.
[Jn : 6o, 6r. z. Concret et abstrait, 9
rz7-t)o, 136, t4o, ri:-r52, t6t-
Usage: ro, rz, zJ, 4r-42, 16, rt6, rt
t6z, r74 r83, 18y. 3. Passé et avenir,
---) forme, microstructure, super- r)j-r)4, r4z-t4j, r47, r54, t67-
r7o, r77, r8o, r88. B. I{YPOTHÈSE DU DYNAMISME GÉNÉTIQUE DE L'IMAGE; P}IASES ET NTVEAIIX, I8
structure.
Superstition : 47. Voult : 6, zo, r37.
+ magie.
c. clrAMps D'AppLrcATIoN DE Ij. NorroN DE cycl,E cÉNÉrtqun DE L'TMAGE;
L'IMAGE À r'nxrÉ[Link] DE L'INDTvIDU, 24

r. Synchronisation avec le rythme nycthém&d,, z4


z.I-avie comme cycle de la genèse des images, z5

3. L'imagination et les saisons, z6


[Link] qcle des images et le devenir des civilisations, z6

PREMIÈRE PARTIE CONTENU MOTEUR DES IMAGES ; L'IMAGE AVANT


-
t'nxpÉntnNcE DE t-'on1nr, z9
A. DoNNÉEs BIoLoGIQUES; COMMENT I-A MOTRICITÉ pNÉCÈOB I-A SENSO-
RTALTTÉ, 2g

r. fupect phylogénétique : le développement de la motricité précède


celui de la sensorialité ; virtualisation,2g
z. [æ système d'action comme base ontogénétique des images motrices, 3z
3. Les coordinations héréditaires d'actions dans les images motrices, tJ
2O4 IMAGINATION ET INVENTION TABLE ors uerlÈn-es 2ot

4. Spontanéité des anticipations motrices au cours de l'ontogénèse, 35 C. L'IMAGE INTRA-PERCEPTIVE DANS LA PERCEPTION DES FORMES. IMAGES
y. Les images motrices et l'imitation; phénomènes d'inducdon sympa- cÉor"rÉrnrquEs, 82
thique, 39 r. Contour subjectif et image associée, 8z
6. Inhérence des images motrices au schéma corporel, 4o z. Les réversibilités, 84

B. LEs IMAGES DANS LEs Érers D'ATTENTE ET D'ANTIcrpATroN,42 3. L'image comme singularité ou système privilégié de compatibilité
perceptive entre ordres de grandeur, 85
r. Phobies et exagérations compulsives ; caractère amplifiant des états
a) Les singukrités sont plus prégnantes que les régul"arités,86
d'attente, 43
b) Des formes géomëniques ?euaent deaenir prégnantes par leurs rapports
z. fupects particuliers des images dans la crainte ; le dédoublement, 46
mutuels, ST
7. L'image dans les états d'attente positifs, 49 c) L'image inta-perceptiae est le slyle commun de k textare et de la confgu-
4. Les images d'anticipation dans les états mixtes ; le merveilleux comme ration,88
catégorie de I'anticipation mixte, yo
TROISIÈME PARTIE CONTENU AFFECTIVO_ÉMOTIF DES IMAGES
c. L'INTUITToN coMME IMAGE A pRIoRI puRl, pRINcIpE DE CoNNAISSANCE - ou syMBoLE),
(rvrecr A posrERIoRI, 93
nÉrunxwr,57
r. Le schème de la projection dans le platonisme ; rôle de I'intuition, A. NTVEAU DES CoNDITIONNEMENTS ÉrÉueNreIRES : PRÀcUNG ET PÉRIODES
57
z. Procession et conversion, 6o
SENSTBLES, 9l
Intuition du mouvant et connaissance de l'évolution créatrice, 6o r. La prégnation (Prtigung, imprinting), 93
3.
z. fupects humains des conditionnements élémentaires, 96
[Link]ÈME PARTIE CONTENU COGNITIF DES IMAGES; IMAGE ET 3. Les images de I'objet, 97
PERCEPTION, 63
-
B. NTyEAU DES pRocEssus psycHleuEs : L'IMAçE MENTALE, LE 5YMB6LE' ror
e. ooNNÉns BrolocreuEs suR LEs FoNcrIoNs pERcEprrvns, 63 r. L'image consécutive, tot
r. Catégories biologiques primaires et catégories psychiques secondaires. z. Images immédiates et images eidétiques, ro4
Rôle du milieu organisé en territoire, 63
3. Les images souvenirs ; notion d'imagination reproductrice ; les types
n
z.L'image comme anticipation immédiate dans l'identification de I'objet. imaginatifs , ; les images génériques, rro
Image et concept, 65
c. L'IMAGINATRE coMME M6NDE onceNrsÉ; voulTs ET oBJETs-s\Mnotæs, rz6
3. Caractères particuliers des images dans les perceptions instinctives selon
les differentes espèces. fupects sociaux, 67
r. Notion d'Imago; en quel sensl'Imago est un symbole, rz7
z. L'objet-symbole, r3r
4. Rôle de I'image intra-perceptive dans les choix; victimologie et psy-
chologie des profondeurs, 72
eUATRIÈME PARTIE 1'111vBNTION, r39
s. nôrr DE L'IMAGE INTRA-pERcEprrvE DANS LA pRrsE D'INFoRMATIoN, 74 -
A. L'TNyENTION ÉLÉMENTAIRE ; nôrn DE L'ACTIVITÉ rrsRx DANS I-A oÉCOu-
r. Rôle de l'image intra-perceptive dans I'identifiiation de I'objet. Cons-
VERTE OBS l"rÉOrerloNs, r39
tance perceptive et adaptation, 7y
r. Les difftrentes espèces de compatibilité ; la conduite élémentaire du
z. L' image dans la perception différentielle, 7 7
détour, r39
3. Rôle de I'image dans l'adaptâtion au changement. Perception de la
z. La médiation instrum ennfe, 146
dérivation, 8o
2c,6 IMAGINATIoN ET INVENTIoN

3. Propriétés communes de la conduite de détour et de la médiation


instrumentale, ryr
B. L'INvENTIoN noRTANT suR LEs SIGNES ET LES syMBoLEs, rt3
r. [a formalisation métrologique objective : des techniques arrx sciences, ry3
z. Formalisations de rype subjectif (normatives et artisriques), r57
3. Les processus d'amplification dans la formalisation, 16r
c. L'INVENTIoN coMME pRoDUcrIoN D'uN oBJET cnÉÉ ou D'UNE c,rrvnr, 163

r. La création des objets techniques, 165

2. Autres catégories d'objets créés ; paniculièremenr, I'objet esthétique, r78

coNclusroN, r85

nÉceprrurl,troN, r8y
poRTÉE DE LA coNcEprroN pnonosÉr, 186

BIBLIOGRAPHTE, I93
rNDEX DES NOMS PROPRES, rg7
Cet ouvrage a été achevé d'imprimer
rNDEX DES pRrNCrpAIrx coNcEpTs, rgg
en octobre zooS dans les ateliers de
Normandie Roto Impression s.a.s.
(6nyo Lonrai - France)

N'd'édition : rr7
N" d'impression : o83127

Imprimé en France

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