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6 Duruisseau
Kévin DURUISSEAU
Résumé
Le système énergétique dominant est confronté à deux limites inhérentes à ses propriétés : la
raréfaction des énergies fossiles et fissiles conventionnelles et le réchauffement climatique. Il est
également confronté à une hausse soutenue de la demande énergétique mondiale. Ces éléments
contraignent le système à une nouvelle transition énergétique. Le concept émergent de transition
énergétique devient un objet de recherche pour la géographie. L’objectif de cet article est de
caractériser les apports de la géographie dans la construction du concept à travers les prismes
spatiaux et scalaires de la géographie.
Mots-clés
transition énergétique, énergies renouvelables, territorialisation, Multi-Level Perspective, sys-
tème socio-technique
Abstract
Energy system is confronted with two limits attached to its attributes: depletion of fossil and
fissile energies and the global warming. It is also confronted with a sustained increase in the
world’s energy demand. These elements force the system to a new energy transition. The emerg-
ing concept of energy transition is becoming a research problem for the geography. The aim of
this paper is to characterize the place of geography in the construction of this concept from the
point of view of space and geographical scales.
Keywords
energy transition, renewable energies, territorialization, Multi-Level perspective, socio-tech-
nical system
des énergies nouvelles renouvelables (EnR) et définir une transition comme le passage d’un état
l’amorce d’une nouvelle transition énergétique de chose [initial] à un autre [à venir]. Dans le cas
(Brücher, 2008 ; Smil, 2010 ; Fouquet et Pearson, de la transition énergétique émergente, l’état initial
2012 ; Defeuilley, 2014). Cette transition énergé- correspond à un système énergétique carboné limité
tique doit déboucher sur un système énergétique en ressources tandis que l’état à venir correspond
durable. Dans le contexte européen, marqué par une à un système énergétique décarboné durable. Une
forte dépendance énergétique et une insécurité des telle transition ne pourra se limiter à un ensemble
approvisionnements, s’ajoute la recherche d’une de substitutions énergétiques. Elle prendra la forme
indépendance énergétique (Keppler, 2009). d’un ensemble de ruptures majeures dans le sys-
tème socio-technique actuel – que nous définissons
L’objectif de cet article est de caractériser les comme les « relations entre les systèmes techniques
apports de la géographie dans la construction du et l’ensemble de ce qui est généralement entendu
concept de transition énergétique. Nous nous inté- sous le vocable de « contexte » ou d’« environ-
resserons aux questions spatiales et scalaires dans nement », et qui va de l’organisation sociale aux
un cadre européen en étudiant la territorialisation représentations du monde physique et naturel, en
(Douillet, 2003 ; Reghezza-Zitt, 2012) du système passant par les modèles culturels » (Akrich, 1989)
électrique. Nous nous proposons également de – et de substitutions énergétiques. Nous pensons,
montrer la possible utilisation par la géographie avec Fouquet (2010), que l’étude des transitions
du Multi-Level Perspective (MLP) (Rip et Kemp, énergétiques dans l’Histoire constitue un cadre
1998 ; Geels, 2002, 2005, 2010) comme outil d’analyse pertinent de cette transition énergétique.
pertinent de son étude. Nous montrerons, tout
d’abord, que nos sociétés occidentales ont déjà A. Les transitions énergétiques-ruptures dans
connu plusieurs transitions énergétiques au cours l’Histoire
de leur histoire et réaliserons, ensuite, un état des
lieux des recherches sur le concept de transition Nous proposons de qualifier de transition énergé-
énergétique en montrant la place que peut prendre tique-rupture les transitions énergétiques corres-
la géographie dans celles-ci. Nous définirons, enfin, pondantes à des substitutions énergétiques majeures
la territorialisation du système électrique et des et à des ruptures d’ampleur dans le système so-
EnR comme une des conditions de la durabilité de cio-technique. Smil (2010) identifie dans l’Histoire
la transition énergétique. deux transitions énergétiques majeures que nous
classons dans cette catégorie : [1] la transition
combinée du passage des énergies biomasses aux
II. LES TRANSITIONS ÉNERGÉTIQUES énergies fossiles et du passage de la force animale à
DANS L’HISTOIRE : UNE APPROCHE POUR la force mécanique ; [2] l’invention puis la diffusion
APPRÉHENDER LA TRANSITION ÉNERGÉ- de l’énergie électrique. Leur diffusion mondiale
TIQUE EN COURS ? s’est étalée sur plusieurs siècles et se poursuit
actuellement dans certaines régions du monde. En
Le développement durable doit générer un nouveau effet, ces deux transitions se sont réalisées dans les
modèle de développement ainsi qu’un nouveau sys- pays du Nord au cours des révolutions industrielles
tème énergétique capable de résoudre « l’équation successives mais n’ont été amorcées que dans la
de Johannesburg » (Chevalier, 2004). Un système seconde-moitié du 20e siècle dans les pays émer-
énergétique est « la combinaison originale de di- gents et des Suds.
verses filières de convertisseurs qui se caractérisent
par la mise en œuvre de sources d’énergie détermi- Pour la première, le passage progressif, au cours des
nées et par leur interdépendance » (Debeir et alii, révolutions industrielles, des énergies biomasses
2013). Tout système énergétique se caractérise par aux énergies fossiles fait intervenir de multiples
une élasticité technique, des résurgences de techno- facteurs. Dans une étude de cette transition au
logies anciennes, une concurrence entre les filières Royaume-Uni, Solomon et Krishna (2011) ont
et une variation de son aire géographique d’appro- pu identifier ces facteurs : il s’agit d’un ensemble
visionnement. Le nouveau système énergétique de processus combinés liés à l’urbanisation, au
nécessite une transition que tout le monde s’accorde commerce, aux innovations technologiques et à
à nommer transition énergétique. Nous pouvons la découverte d’importants gisements de charbon.
L’émergence du concept de transition énergétique. Quels apports de la géographie ? 23
Cette transition énergétique « a aussi été la réponse rurale et proto-industrielle en une société urbaine
aux défis pressants de pénuries répétées d’énergie, et industrielle. De telles transitions ne peuvent
de terres, de ressources » (Debeir et alii, 2013). s’inscrire que dans une longue durée.
Le choix du Royaume-Uni comme terrain d’étude
est pertinent car c’est le premier pays au monde B. Les transitions énergétiques-substitutions
à avoir connu la Révolution Industrielle faisant dans l’Histoire
ainsi émerger une société dont les caractéristiques
se diffuseront dans tous les pays du Nord. C’est Se distinguant des transitions énergétiques-ruptures,
également dans ce pays que se sont développées par une absence de rupture du système socio-tech-
l’ensemble des technologies énergétiques associées. nique et une inscription dans le système énergétique
Fouquet (2010) a également analysé cette transition dominant, les transitions énergétiques-substitutions
à travers les utilisations des ressources énergétiques se caractérisent par l’introduction de nouvelles
(chauffage, énergie, transport et éclairage). Il a énergies, des technologies associées combinées
pu identifier près de quatorze substitutions éner- à des réajustements du système socio-technique
gétiques et ainsi démontrer que les deux facteurs dominant. Une courte durée suffit à ce que ces
les plus importants de cette transition énergétique nouvelles énergies entrent en concurrence ou se
furent la capacité à fournir des services énergétiques substituent aux énergies du système énergétique
à meilleur prix et de meilleure qualité. Il a montré initial.
également que la réalisation de ces caractéristiques
dépend obligatoirement d’une chaîne d’innovations Depuis les années 1990, nous assistons à une
technologiques et énergétiques concomitantes. multiplication d’études sur des transitions énergé-
tiques-substitutions dans l’Histoire, toutes amor-
Pour la seconde, l’invention puis la diffusion de cées après la Seconde Guerre mondiale. À titre
l’énergie électrique, principalement dans les pays d’exemple, nous pouvons évoquer le passage du
du Nord au cours du 20e siècle, s’expliquent par charbon et pétrole au gaz naturel, aux Pays-Bas,
trois facteurs : [1] une efficacité énergétique su- à la suite de la découverte du gisement de Gro-
périeure aux énergies fossiles ; [2] une meilleure ningen en 1959 (Van Der Woude, 2003 ; Verbong
productivité ; [3] et une réelle flexibilité dans ses et Geels, 2007 ; Solomon et Krishna, 2011) ou
utilisations domestiques et industrielles (Smil, bien encore le choix de la France de développer
2010). Smil (2010) a identifié également deux une filière électronucléaire dans les années 1970
phases distinctes dans cette seconde transition en réponse à son niveau élevé de dépendance au
énergétique-rupture. La première, qui a eu les pétrole (Ikenberry, 1986 ; Taylor et alii, 1998 ;
conséquences les plus importantes, est l’utilisation Solomon et Krishna, 2011 ; Evrard, 2013). Cette
massive d’énergies fossiles pour générer l’énergie transition énergétique-substitution française doit sa
électrique. La seconde est l’apparition et le déve- réussite à un environnement politique favorable, des
loppement, progressivement, d’un mix-énergétique ressources financières disponibles considérables et
diversifié pour générer l’énergie électrique. Dans une réelle maîtrise technologique, dans le contexte
cette seconde phase, l’électricité n’est plus unique- du premier choc pétrolier qui révélait la dépen-
ment produite à partir d’énergies carbonées mais dance énergétique française. Pour atténuer cette
aussi à partir d’énergies décarbonées. dépendance, l’État lança, en 1974, un programme
électronucléaire et facilita sa mise en œuvre par
Loin d’être restreinte à des substitutions énergé- l’entreprise publique Électricité de France. Les
tiques successives et à des changements de « para- programmes successifs ont donné ses principales
digme technologique » (De Brandt, 2002), ces deux caractéristiques actuelles au système énergétique
transitions sont des « processus de changement français (Figure 1) et plus particulièrement à son
multidimensionnels relatifs aux technologies, aux système électrique (Figure 2). De cette transition,
marchés, aux industries, aux politiques mais aussi a découlé une décarbonisation involontaire du
aux valeurs et comportements » (Jaglin et Verdeil, mix-électrique français réduisant la portée de l’in-
2013). Elles s’inscrivent donc bien dans ce que jonction climatique pour la France. Notons que les
nous avons appelé une transition énergétique- transitions énergétiques-substitutions se sont toutes
rupture. Elles incluent des ruptures du système réalisées dans un cadre national s’appuyant sur une
socio-technique qui ont fait muter une société ressource et/ou une culture technologique nationale
24 Kévin DURUISSEAU
spécifique. Des choix politiques nationaux forts et plissement sur une courte durée en développant
des fonds considérables ont permis leur accom- massivement des technologies émergentes.
C. Transitions énergétiques dans l’Histoire et ergy from space à une energy for space (Brücher,
espace 2001, 2008).
industries au fil de l’eau et dans les forêts, au plus concept émergent présente une polysémie générant
près des sources énergétiques (Debeir et alii, 2013). des modèles de transition opposés et inconciliables.
Si la variété des définitions du concept est faible, l’utilisation d’un capital qui se compose d’un capital
le nombre de dénominations est, quant à lui, très naturel et d’un capital construit, la durabilité pose
important. Nous tenterons ici de les présenter en les la question de la substitution du capital naturel par
rapportant à un niveau scalaire (Figure 4). Ainsi, le capital construit. Pour les tenants de la durabilité
Bradshaw (2010) s’interroge sur les voies à suivre faible, cette substitution est possible tandis que pour
pour assurer la sécurité des approvisionnements, les tenants de la durabilité forte, cette substitution
répondre à une demande énergétique croissante est imparfaitement réalisable voire impossible
et générer un système énergétique décarboné (Mancebo, 2007).
à l’échelle mondiale, nommant cette transition
« global energy dilemmas ». À la même échelle, Si la question du degré de substitution entre capital
c’est sous la dénomination de « troisième révolu- naturel et construit constitue le point de divergence
tion industrielle » que Rifkin (2012) présente les entre tenants de la durabilité faible et tenants de
cinq piliers de la transition énergétique. Chevalier, la durabilité forte, c’est la question du degré de
Derdevet et Geoffron (2012) utilisent la dénomina- confiance accordé à la technique pour résoudre
tion « nouvelle frontière » pour définir la gageure l’équation énergétique qui constitue le point de
de construire des systèmes énergétiques sobres et divergence entre partisans d’une transition faible
renouvelables. À l’échelle régionale et nationale, et partisans d’une transition forte. Nous proposons
les travaux de Deshaies (2006, 2007) sur la pro- d’assimiler la transition faible aux transitions
blématique « énergie et environnement » peuvent énergétiques-substitutions et la transition forte aux
être identifiés comme des études portant sur la transitions énergétiques-ruptures. Les partisans
transition. À l’échelle nationale et locale, c’est la d’une transition faible postulent qu’une simple
dénomination de « croissance verte » qui est utilisée substitution d’énergies de stock par des énergies de
dans de multiples travaux, la croissance verte appa- flux est possible. Grâce à de multiples innovations
raissant comme une mise en œuvre du concept de technologiques, l’émergence d’un mix-énergétique
développement durable associé à celui de transition décarboné ou renouvelable permettra au modèle de
énergétique (Crifo et alii, 2012 ; Chevalier, 2013). développement et au système énergétique domi-
À l’échelle locale, de nombreux travaux de pros- nants de perdurer (Rojey, 2008 ; Safa, 2013). Les
pective et d’analyse d’expérimentations utilisent partisans de la transition forte pensent qu’au-delà
le terme de « transition postcarbone » pour décrire de la simple substitution d’énergies de stocks par
des villes ou des sociétés postcarbones (Allio et alli, des énergies de flux, de profonds changements so-
2013 ; Emelianoff et Mor, 2013 ; Theys et Vidalenc, cio-techniques accompagneront nécessairement la
2013). Jaglin et Verdeil (2013) préfèrent, quant à transition (Dubois, 2009 ; Rumpala, 2010, 2013 ;
eux, le terme de « changements énergétiques » à Raineau, 2011). Notre travail s’inscrit dans cette
celui de transition énergétique. Toujours à l’échelle dernière conception.
locale, c’est sous le terme de « transition vers le fac-
teur 4 » qu’un certain nombre de travaux identifie La transition énergétique émergente doit conduire
la transition énergétique dans les territoires (Mor, notre société à passer d’un système énergétique car-
2011 ; Chanard et alii, 2011 ; Baratier et alii, 2013). boné, à ressources finies à forte densité énergétique,
à un système énergétique décarboné, exploitant des
B. Les deux courants du concept : transition ressources à « faible densité énergétique ». La pres-
faible et transition forte sion démographique impose également une baisse
importante de la consommation d’énergie par habi-
Si la polysémie peut provenir de l’échelle à la- tant. Les incertitudes des évolutions technologiques
quelle on essaie de définir le concept, elle découle ne permettent pas de prédire la construction d’un
surtout des différentes conceptions développées système énergétique dans lequel lieux de production
sur le degré de bouleversement qu’elle impliquera et de consommation se confondraient. Ces trois
dans nos sociétés. En effet, à l’image des travaux évolutions du système énergétique se feront sur la
sur le développement durable qui opposent une longue durée en trois phases successives (Figure 5) :
durabilité faible à une durabilité forte, ceux sur la [1] une phase de déstabilisations du système domi-
transition énergétique émergente opposent, quant nant à forte inertie sous la pression des contraintes
à eux, une transition faible à une transition forte. énergie-climat globales ; [2] une phase de mutations
L’activité économique pouvant être définie comme du système dominant caractérisée par des ruptures
28 Kévin DURUISSEAU
majeures du système socio-technique incluant des s’imposera comme le nouveau système énergétique
substitutions énergétiques ; [3] et une phase de dominant. Nous nous situons actuellement dans la
stabilisations d’un nouveau système durable qui première phase.
C. Le Multi-Level Perspective (MLP) : un mo- en géographie (Rip et Kemp, 1998 ; Geels, 2002,
dèle pertinent pour la géographie dans l’analyse 2005, 2010). Cet outil d’analyse, utilisé dans le
de la transition énergétique ? cadre de l’Histoire des Techniques et des Sciences
de l’innovation, propose « une organisation des
La transition énergétique « doit conduire à univers sociotechniques en trois niveaux » (Jaglin et
une profonde refonte des systèmes sociotech- Verdeil, 2013). Le niveau micro – « Technological
niques énergétiques » (Jaglin et Verdeil, 2013). niches » – est formé de niches technologiques
Ce concept de « système socio-technique » qui sont de véritables lieux d’innovation placés à
(Akrich, 1989) s’est construit sur ceux de « régime l’abri de la pression des marchés. Le niveau meso
technologique » (Nelson et Winter, 1977) et de – « Socio-technical regime » – est constitué par le
« système technique » (Rip et Kemp, 1998). Le régime socio-technique défini plus haut. Le niveau
concept de régime technologique codifie les règles macro – « Landscape » – correspond à l’environ-
formelles et informelles régissant la production, en nement le plus large affectant les évolutions du
s’intéressant aux groupes sociaux impliqués dans la régime socio-technique (mondialisation, problèmes
production. Le concept de système socio-technique environnementaux, changements de mentalités).
intègre au régime technologique d’autres groupes
sociaux extérieurs au monde de la production mais Le MLP « conceptualise l’avènement du change-
interagissant entre eux et avec lui. ment à partir de mécanismes de déstabilisation du
niveau intermédiaire […] qui, dans les fenêtres
Un certain nombre de travaux récents ont essayé d’opportunité ainsi ouvertes, suscitent des pro-
de modéliser différentes transitions sociotechniques cessus de concurrence et de sélection des innova-
(Van den Bergh et alii, 2011). Parmi ceux-ci, le tions » (Jaglin et Verdeil, 2013). Le MLP permet
modèle du MLP apparaît comme pertinent pour la de séquencer les transitions sociotechniques en
construction du concept de transition énergétique quatre phases successives. Dans la première phase,
L’émergence du concept de transition énergétique. Quels apports de la géographie ? 29
des innovations émergent au niveau micro plus ou IV. ÉVOLUTION DU SYSTÉME ÉLEC-
moins indépendamment des deux autres niveaux. TRIQUE ET TRANSITION ÉNERGÉTIQUE
Dans la seconde phase, ces innovations trouvent EN COURS : QUELLES LIMITES LES EnR
leurs premiers débouchés sur des marchés de niche IMPOSENT-ELLES À SA TERRITORIALI-
jusqu’à ce que les différents groupes du régime SATION ?
socio-technique se les approprient via de nouvelles
productions et de nouveaux usages. Dans la troi- La transition énergétique en cours émerge dans un
sième phase, ces innovations entrent en concur- contexte d’ouverture à la concurrence et de libérali-
rence avec le régime socio-technique dominant sation des systèmes électriques nationaux qui remet
et se substituent à ce dernier quand celui-ci subit en cause le modèle monopolistique intégré. Ce mo-
des pressions internes et/ou des pressions externes dèle, composé de structures à fortes capacités pro-
provenant du niveau macro. Dans la quatrième ductives placées sous l’égide d’un État-providence
phase, ces nouvelles technologies remplacent les centralisateur et planificateur, mute, malgré une
anciennes technologies dominantes créant progres- forte inertie, en un modèle concurrentiel à structures
sivement un nouveau régime socio-technique. À aux capacités productives plus variées régulées par
partir de cet outil, Geels et Schot (2007) ont dégagé un État plus décentralisé et libéral (Evrard, 2013).
quatre éléments fondamentaux qui définissent les Dans ce nouveau cadre, l’étude des nouveaux rôles
véritables transitions sociotechniques : [1] de mul- pouvant être joués par les territoires locaux dans la
tiples changements et co-évolutions dans le régime reconfiguration du système électrique semble une
sociotechnique ; [2] de multiples interactions entre perspective prometteuse pour la géographie.
les acteurs de ce régime et des acteurs d’autres ré-
gimes ; [3] des ruptures technologiques majeures se A. Les mutations du système électrique : vers
diffusant lentement ; [4] et un processus long d’une une résurgence de l’échelle locale ?
durée comprise entre 40 et 50 années.
En 1882, l’Edison Electric Illuminating Company
Ce modèle s’inscrivant dans un cadre espace-temps, of New York produit, distribue et vend de l’électri-
il s’agit pour nous d’explorer la possibilité d’as- cité aux consommateurs du quartier de Wall-Street
socier, aux trois niveaux du modèle, des échelles à New-York. Cette expérience pionnière pose les
géographiques. Bien que certains travaux aient déjà bases du système et du modèle électriques intégrés
rejeté cette identification (Coenen et alii, 2012), des qui se diffuseront dans le monde (Grand et Veyrenc,
recherches pourraient être menées, selon nous, pour 2011 ; Finon, 2013). Elle inscrit l’industrie de pro-
tester l’identification suivante : le niveau macro à duction d’électricité dans la catégorie des industries
l’échelle mondiale (contraintes énergie-climat) ; le de réseau (Crozet, 2003).
niveau meso à l’échelle régionale et nationale (po-
litiques énergie-climat européennes et nationales, À l’image de celui-ci, les premiers systèmes
modes de production, mentalités, etc) ; et le niveau électriques intégrés s’inscrivent à l’échelle locale
micro à l’échelle locale (technopôle, SPL, etc). traduisant la territorialisation du système. Au début
du 20e siècle, standardisation des technologies et
Utilisé avec succès dans l’analyse de transitions amélioration du transport de l’électricité conduisent
sociotechniques anciennes et contemporaines, le à la constitution de systèmes électriques régionaux.
modèle a été utilisé comme cadre d’analyse dans Après la Seconde Guerre mondiale, la réorganisa-
des recherches de nature prospective sur la tran- tion et l’interconnexion des systèmes électriques
sition énergétique en cours (Shackley et Green, régionaux mettent en place un système électrique
2007). Ces analyses débouchent sur une démarche national (Bouneau et alii, 2007 ; Grand et Veyrenc,
de « transition management » qui identifie, pour 2011). La nécessaire régulation des systèmes élec-
les acteurs concernés, les dynamiques existantes triques locaux puis régionaux et l’importance des
pouvant leur permettre de réaliser leurs objectifs investissements indispensables à l’électrification
(Rotmans et alii, 2001 ; Rumpala, 2010). Ces dy- – vecteur du développement et de la structuration
namiques trouvant le plus souvent une expression du territoire national – expliquent cette évolution
à l’échelle locale, l’étude de la territorialisation scalaire et la prise en main du système par l’État.
du système électrique et des EnR s’impose à la La nationalisation des systèmes électriques na-
géographie. tionaux européens donne naissance au modèle
30 Kévin DURUISSEAU
monopolistique intégré qui repose sur le tryptique environnementaux et [4] la mutation des économies
« nationalisation-monopolisation-planification » des pays du Nord avec la substitution d’un capital
(Grand et Veyrenc, 2011). Les systèmes électriques naturel par un capital construit. La conscientisa-
nationaux ont donc connu une double intégration tion ouvrant à la mobilisation d’acteurs locaux et
verticale et horizontale que l’on peut caractériser l’informatisation pourrait permettre une production
par : [1] une centralisation du système électrique ; décentralisée et une gestion intelligente des sys-
[2] une dissociation entre lieux de production et tèmes électriques.
de consommation ; [3] et un retrait du rôle des
territoires devenus simples territoires-supports. B. La territorialisation des EnR : une des condi-
tions d’une transition énergétique réussie ?
En 1978, aux États-Unis, la loi dite Public Utility
Regulatory Policies Act (PURPA) amorce la re- La territorialisation observable des systèmes élec-
mise en cause du modèle monopolistique intégré triques et en particulier des EnR pourrait ainsi,
en imposant aux opérateurs historiques le rachat faire de l’échelle locale, l’échelle-clé de la tran-
de l’électricité produite par des opérateurs émer- sition énergétique et sa prise en compte une des
gents (Chevalier, 2004), initiant ainsi l’ouverture conditions de sa réussite (Dunsky, 2004 ; Raineau,
à la concurrence et la libéralisation des systèmes 2011 ; Rumpala, 2013). Douillet (2003) définit le
électriques nationaux. Ces évolutions s’appuient concept de territorialisation comme « relativement
sur la théorie des marchés contestables (Baumol et flou quant à ce qu’il désigne ; se confondant parfois
alii, 1982) qui remet en cause celle, dominante, des avec la décentralisation ou la déconcentration, il
monopoles intégrés. L’ouverture à la concurrence évoque aussi plus largement la montée en puis-
remet en cause l’intégration horizontale des sys- sance des « acteurs locaux » ou la valorisation de
tèmes monopolistiques intégrés quand le processus la « proximité » » (Douillet, 2003). Les travaux
de dissociation, lié à la libéralisation, remet en cause de Reghezza-Zitt (2012) affinent cette approche
leur intégration verticale. En Europe, ces processus et postulent qu’il ne s’agit pas d’une simple
s’accompagnent d’une ouverture à la concurrence décentralisation ni d’une déconcentration mais
de la production et de la fourniture d’électricité, d’une réinscription à l’échelle locale qui « aspire
d’une dissociation du transport et de la distribution à adapter les cadres spatiaux de l’action publique
et de la création d’une autorité de régulation veillant à la nouvelle réalité des territoires, en opérant un
à l’accès des tiers au réseau (Chevalier, 2004). Ces changement d’échelle » (Reghezza-Zitt, 2012). Or,
évolutions ont vu l’apparition et la réapparition des travaux tempèrent ce qui apparaissait comme
de deux échelles dans les systèmes électriques une évidence.
nationaux : [1] une échelle régionale avec l’inclu-
sion d’entreprises électriques étrangères ; [2] et Ces travaux ont analysé ce niveau scalaire à l’aune
une échelle locale avec l’émergence de nouveaux des différentes dimensions du concept de dévelop-
acteurs électriques qui symbolise une nouvelle pement durable : [1] la redistribution des richesses
territorialisation. Ces évolutions et la complexifi- produites, [2] la gouvernance et [3] les rapports
cation des systèmes électriques nationaux dues au du global au local. Dubois et Thomann (2012)
développement des EnR accélèrent la construction montrent que l’implantation de centrales photovol-
d’un système électrique intégré européen. taïques au sol (CPVS) dans les territoires du Sud de
la France, qui est présentée comme un vecteur de
Cette intégration des systèmes électriques natio- développement durable, conduit à une redistribution
naux à l’échelle européenne ne peut cependant très imparfaite de la richesse produite à toutes les
pas ignorer l’échelle locale qui devient un niveau échelles géographiques. Ils mettent en évidence une
scalaire important au sein de cette reconfiguration. polarisation de la richesse produite. Grijol (2012)
Dunsky (2004) a isolé quatre facteurs interagis- évoque également des ambiguïtés sur la gouver-
sant dans cette reconfiguration : [1] l’innovation nance locale des projets de parcs éoliens dans les
technologique permettant la miniaturisation et la territoires locaux français et montre qu’il existe
décentralisation des unités de production d’élec- une confusion entre information des populations et
tricité renouvelable ; [2] la rupture de l’intégration concertation prenant en compte l’intérêt de toutes
verticale et horizontale du système électrique ; [3] les parties prenantes. Cette ambiguïté est en partie
la conscientisation de la société aux problèmes liée aussi au caractère polysémique de cette notion
L’émergence du concept de transition énergétique. Quels apports de la géographie ? 31
(Chevalier, 2003). Bridge, Bouzarovski, Bradshaw À ces limites spatiales, s’ajoutent des limites
et Eyre (2013) pensent que la transition énergétique technologiques. Les EnR mettent en œuvre, à ce
émergente conduira à une nouvelle géographie des jour, des technologiques de conversion énergétique
systèmes énergétiques qu’ils caractérisent comme présentant un faible rendement comparativement
« géographiquement enchâssés ». Des contraintes aux énergies dominantes. De plus, l’intégration des
technologiques interdisent, actuellement, de penser EnR dans un système électrique pose des problèmes
une territorialisation complète de la transition éner- importants du fait du caractère intermittent de
gétique en cours. Les interconnexions des réseaux ces sources. Il existe un écart important entre la
électriques, à différentes échelles géographiques production des EnR et leur capacité installée dû
sont nécessaires car elles permettent à ceux-ci à leur faible facteur de charge. En 2013, les EnR
de s’équilibrer les uns les autres. D’autre part, le représentaient 11 % de la capacité de production
caractère fatal de la production d’électricité photo- électrique de la France pour une production réelle
voltaïque et éolienne impose des interconnexions de moins de 5 % (Deshaies, 2013, 2014).
à des niveaux supra-locaux. La redéfinition d’un
système énergétique à l’échelle locale ne peut, ainsi, Renvoyant à des limites de concurrence spatiale,
pas être pensée, en dehors de cette interdépendance des limites sociales au déploiement des EnR appa-
entre tous les systèmes énergétiques aux différentes raissent ces dernières années. Dubois et Thomann
échelles. La territorialisation nécessaire à la tran- (2012) décrivent le mouvement de protestation
sition énergétique doit donc, selon nous, se penser contre la construction de plusieurs CPVS à Cur-
dans une dimension multiscalaire. C’est donc cette bans, dans les Alpes-de-Haute-Provence (France).
dimension multiscalaire qu’il faut convoquer si on L’association Clarency mettant alors en cause le
veut penser les limites au déploiement des EnR. projet dans un combat pour la biodiversité locale.
Deshaies (2013) décrit une initiative citoyenne
C. Les limites au déploiement des EnR contre un projet de construction d’éoliennes dans
la forêt du Soonwald, en Rhénanie-Palatinat (Alle-
La transition énergétique en cours marque un magne). Cette lutte se cristallisait autour des effets
retour à des energy from space. La puissance catastrophiques des éoliennes pour les paysages.
produite redevient proportionnelle à la surface de
production. La limitation de l’espace énergétique
est ainsi posée. Le déploiement actuel des EnR ne V. CONCLUSION
s’effectue pas en terrain vierge, il entre en concur-
rence avec l’ensemble des activités anthropiques. Le système énergétique dominant confronté « aux
À ce problème de concurrence spatiale, s’ajoute murs » de la finitude des ressources énergétiques et
une inégale répartition des ressources disponibles des conséquences de l’effet de serre anthropique,
sur les territoires (Brücher, 2008). Ces limitations est contraint à une nouvelle transition énergétique.
tempèrent la vision optimiste de certains travaux Comme lors de la construction du concept de
désignant l’énergie solaire comme substitut aux développement durable, le concept de transition
énergies de stock (Scheer, 1999, 2005). En France, énergétique passe progressivement d’une phase
le niveau d’irradiation solaire varie d’un facteur exclusivement constituée de discours à un objet
2 entre le Nord et le Sud du territoire. En consé- d’étude de la recherche scientifique. Centrale dans
quence, les CPVS sont principalement concentrées les questionnements géographiques, les questions
dans le Sud de la France. Ces deux facteurs limitent spatiales et scalaires traversent l’étude et les tenta-
actuellement la capacité à construire un système tives de modélisations des transitions énergétiques
énergétique dans lequel aires de production et aires historiques.
de consommation se confondraient. D’ailleurs, des
projets récents – les parcs éoliens off-shore en Mer Si la constitution des modèles monopolistiques
du Nord et dans la Manche ou le projet Desertec intégrés nationaux, après la Seconde Guerre
– dissocient complètement aires de production et mondiale, a transformé les territoires locaux en
aires de consommation en utilisant des espaces territoire-support du système électrique national
sans concurrence anthropique et optimisant les et a posé l’échelle nationale comme référent, la
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32 Kévin DURUISSEAU
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Universitaires de Rennes. [email protected]