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Le Gai Savoir: Nietzsche:, Et La Crise de La Vérité (Livre 5) Analyse Des Fragments 352, 359, 360

Le document présente le point de départ de la démarche de Nietzsche qui consiste à mettre en question la morale et les valeurs de bien et de mal. Il explique que Nietzsche veut découvrir l'origine de ces valeurs à travers la généalogie, afin d'interroger leur valeur réelle. Le document aborde également la question de la valeur de la valeur selon Nietzsche.

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Le Gai Savoir: Nietzsche:, Et La Crise de La Vérité (Livre 5) Analyse Des Fragments 352, 359, 360

Le document présente le point de départ de la démarche de Nietzsche qui consiste à mettre en question la morale et les valeurs de bien et de mal. Il explique que Nietzsche veut découvrir l'origine de ces valeurs à travers la généalogie, afin d'interroger leur valeur réelle. Le document aborde également la question de la valeur de la valeur selon Nietzsche.

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Pascal Ortelli Fribourg, le 9 avril 2012.

Université de Fribourg
Proséminaire de Philosophie
Prof. François-Xavier Putallaz
SP 2012.

NIETZSCHE : Le gai savoir, et la crise de la vérité (Livre 5)

Analyse des fragments 352, 359, 360

Généalogie de la morale et le Crépuscule des idoles : les quatre grandes erreurs

Sources.

• NIETZSCHE F., Le gai savoir, trad. P. Volting, GF-Flammarion, Paris 2000.


 § 352, 359, 360.
• NIETZSCHE F., Généalogie de la morale, trad. E. Blondel, O. Hansen-Løve, Th.
Leydenbach, P. Pénisson, GF-Flammarion, Paris 2002.
 Introduction par Philippe Choulet, p. 7-20.
 Avant-Propos, p. 25-34.
 Deuxième traité § 24, p. 109-110.
• NIETZSCHE F., Le crépuscule des idoles, trad. H. Albert, GF-Flammarion, Paris
1985.
 Introduction par Christian Jambet, p. 7-60.
 Avant-Propos, p. 69-70.
 Les quatre grandes erreurs, p. 103-112.
• HEBER-SUFFRIN P., Nietzsche, Philo philosophes, ellipses, Paris 1997.

1. Le point de départ
« Là où il y a la généalogie, il y a le sang »
(Platon, Sophiste, 268 c).

Avant d’analyser nos trois fragments, il importe de bien cibler le point de départ de la
démarche de Nietzsche. Il nous est donné dans le fragment 345 (p. 290) du Gai savoir,
précédemment étudié dans le proséminaire :

« Personne par conséquent n’a encore examiné jusqu’à présent la valeur de cette
médecine célèbre entre toutes que l’on appelle morale : ce pour quoi il est nécessaire avant
tout de la – mettre en question. Eh bien ! Telle est justement notre tâche.-»

Un autre extrait, tiré cette fois de l’Avant-propos de la Généalogie de la morale (§ 3, p.28),


vient nous éclairer :

« dans quelles conditions l’homme s’est-il inventé ces jugement de valeur de bien et de
mal ? Et quelle valeur ces jugements ont-ils eux-mêmes ?Ont-ils inhibé ou favorisé jusqu’à
présent le développement de l’homme ? Sont-ils un signe de détresse, d’appauvrissement,
de dégénérescence de la vie ? Ou au contraire sont-ce la plénitude, la force, la volonté de
la vie, son courage, son assurance, son avenir, qui se montrent en eux ? »

1
Notre philosophe se propose de réaliser une tâche encore inédite : la mise en question de la
morale et même des valeurs de bien et de mal par exemple qui, jusqu’à présent, semblaient
stables, immuables et au-dessus de toute critique. Pourquoi ? Parce que la morale nous met
devant un fait accompli : son triomphe. En effet, elle triomphe dans les faits, parce qu’elle est
pour la plupart des gens la valeur suprême. L’enjeu est donc le suivant et se résume en une
seule question que Nietzsche pose : quelle est la valeur de la valeur ? Nous avons là le
fondement de ce qui constituera l’essentiel, selon lui, du travail du philosophe, à savoir la
généalogie.

2. Qu’entend-on par généalogie ou comment susciter un événement capable de


« surprendre les idoles » ?

La note 285 (p.401) du Gai savoir nous donne une définition de la généalogie. Il s’agit de la
« recherche des origines pulsionnelles des valeurs et d’une enquête sur la valeur de ces
valeurs. » Cette tâche consiste donc à « mettre en lumière l’origine des « a priori » moraux,
des catégories de la raison, des évidences religieuses, des partages qui « vont de soi ». »1. Le
philosophe cherche par conséquent à découvrir d’autres a priori vitaux. Pour ce faire,
Nietzsche va surprendre les idoles et poser des questions à coups de marteaux, comme il le dit
lui-même dans l’Avant-propos du Crépuscule des idoles (p. 69-70) :
« Un autre moyen de guérison que je préfère encore le cas échéant, consisterait à
surprendre les idoles… Il y a plus d’idoles que de réalités dans le monde (…) Poser ici des
questions avec le marteau et entendre peut-être comme réponse ce fameux son creux qui
parle d’entrailles gonflées -(…) – pour moi, vieux psychologue et attrapeur de rats qui
arrive à faire parler ce qui justement voudrait rester muet… »

Le marteau, c’est la généalogie des valeurs dans sa fonction critique, valeurs qu’il s’agit de
transmuer. Cela revient à les renverser, à les changer en un sens alchimique, ce qui consiste à
métamorphoser les partages, les oppositions, les hiérarchies qui font que le monde prend sens
pour nous.2 Nietzsche se propose de remettre en question tout ce qui constitue notre bios et
notre ethos ! Pour lui, les valeurs sont finalement ces idoles qui fondent la réalité, mais qui
sont aussi fausses et illusoires. Elles ne se limitent pas seulement à nos croyances religieuses
ou morales, mais sont fondation de notre conception du monde. On peut ainsi définir l’idole
comme « unité d’une forme de la volonté de vérité et de l’erreur qu’elle exprime. »3

« Transmutation de toutes les valeurs, ce point d’interrogation si noir, si énorme, qu’il jette
des ombres sur celui qui le pose, - une telle destinée dans une tâche nous force à chaque
instant de courir au soleil, de secouer un sérieux qui s’est mis à trop nous peser. Tout
moyen y est bon, tout « événement » est le bienvenu. Avant tout la guerre. »4

Ce moyen, Nietzsche le trouvera dans la généalogie qui revient à reconnaître la réalité


effective de ce qui est caché sous le pieux mensonge de l’idéal moral. 5 Cette réponse
n’apporte aucun répit et aucune certitude, d’où le thème du combat permanent dont fait
référence la guerre. Ainsi la genèse de l’événement ne suffit pas, il faut reculer le problème
d’un cran et briser le « grand miroir » en posant la question de la généalogie6. Si la morale
triomphe dans les faits, nous devons à plus forte raison en interroger la valeur de cette valeur.

1
Le crépuscule des idoles, Introduction p. 12.
2
Cf. Le crépuscule des idoles, Introduction p. 10.
3
Le crépuscule des idoles, Introduction p. 11.
4
Le crépuscule des idoles, Avant-propos, p. 69.
5
Cf. Généalogie de la morale, Introduction p. 17.
6
Cf. Généalogie de la morale, Introduction p. 14.

2
Quel son produit-elle ? Ce fameux son creux dont nous parle Nietzsche peut-être, alors qu’on
le croyait bien plein ?

3. La question de la valeur de la valeur.

Cette question de la valeur de la valeur est abordée en filigrane dans notre fragment 352 En
quoi il est difficile de se passer de la morale, où notre philosophe montre les effets qu’elle a
sur les Européens et surtout la légitimité avec laquelle elle s’est imposée jusqu’à devenir la
maladie de l’humanité. Cette même problématique sera reprise dans le fragment 359 du Gai
savoir : La vengeance sur l’esprit et autres arrière-plan de la morale, plus difficile à traiter,
avant qu’il mette en perspective dans le fragment 360 Deux sortes de causes que l’on prend
l’une pour l’autre, deux types d’erreur « vieille comme le monde » concernant la causalité
que nous reprendrons à la lumière du texte des quatre grandes erreurs du Crépuscule des
idoles.
Nous noterons, en guise de conclusion de ce point, que Nietzsche, pour répondre à ces faits de
victoire de la morale, ne propose aucun idéal, car un idéalisme moral qui répond à un
idéalisme pragmatique est toujours un idéalisme ! La réponse, comme il nous est dit à la page
16 de l’introduction à la Généalogie de la morale, se réalise dans le fait qu’il va s’agir de
démonter, « en mettant au jour le mode de constitution progressive de l’invention ascétique. »
Il s’agit bien « d’enlever la belle peau mensongère pour découvrir un monstre »7.
Avant d’entrer de pied ferme dans le fragment 352, citons encore un dernier passage de
l’Avant-propos de la Généalogie de la morale (§6, p. 31) qui va nous aider à cerner la
définition de cette dernière et éclaircir le lien omniprésent dans notre fragment de la morale
perçue comme maladie. Il s’agit d’un extrait pivot qui résume bien tout ce que l’on a dégagé
jusqu’à présent ; cela justifie son extrême longueur.

« Ce problème de la valeur de la pitié et de la morale de la pitié (…) paraît d’abord n’être


qu’un point particulier, un point d’interrogation à lui seul ; mais celui qui s’y attarde, qui
apprend à questionner, passera par où je suis passé : - une perspective immense et nouvelle
s’ouvre devant lui, une possibilité le saisit tel un vertige, toutes sortes de soupçons, de
craintes surgissent, la foi en la morale, en toute morale, vacille, - et finalement se fait jour
une nouvelle exigence. Exprimons-la, cette nouvelle exigence : nous avons besoin d’une
critique des valeurs morales, c’est la valeur de ces valeurs qu’il faut commencer par mettre
en question – et pour cela il faut une connaissance des conditions et des circonstances qui
les ont produites, dans lesquelles elle se sont modifiées (la morale comme conséquence,
comme symptôme, comme masque, comme tartuferie, comme maladie, comme malentendu ;
mais aussi la morale comme cause, comme remède, comme stimulant, comme entrave,
comme poison), une connaissance telle qu’il n’en a jamais existé et telle qu’on n’en a même
jamais désiré de pareille jusqu’ici. On prenait la valeur de ces « valeurs » pour donnée,
pour réelle, au-delà de toute question ; jusqu’ici on a placé la valeur « du bon » plus haut
que celle « du méchant », sans l’ombre d’un doute ni d’une hésitation, plus haut au sens de
promotion, d’utilité, de croissance pour l’homme en général (y compris l’avenir de
l’homme). Eh quoi ? Et si le contraire était vrai ? Eh quoi ? Si dans le « bon » se nichaient
aussi un symptôme de recul ainsi qu’un danger, un égarement, un poison, un narcotique
grâce auquel le présent vivrait aux dépens de l’avenir ? »

4. Le fragment 352 En quoi il est difficile de se passer de la morale.

Notre fragment s’ouvre sur un premier constat : les Européens n’aiment pas se mettre à nu
(première ligne du fragment et comparaison des convives participant « au plus joyeux des
banquets »). Pourquoi ? La réponse nous est donnée à la fin, parce que « la morale pare

7
Généalogie de la morale, Introduction p. 16.

3
l’Européen » qui ne peut se passer de cette « mascarade que l’on appelle vêtement » (l.10). En
effet, en tant qu’ « animaux apprivoisés » nous offrons un « spectacle scandaleux » et avons
besoin du « travestissement de la morale » (Cf. l. 21).
Le thème du travestissement est omniprésent et revient à sept reprises dans cet extrait sous
des termes comme vêtement, déguisement et travestissement. Qu’en dégage-t-on ? La morale
y est tout d’abord perçue comme masque ou vêtement capable de cacher la nudité de
l’Européen. Nous attestons cela grâce à la ligne 12 où le lien entre travestissement et morale
est clairement établi : « Mais le travestissement des « hommes moraux », leur déguisement
sous des formules morales, (… )» L’homme se cache derrière des concepts « exprimant la
bienséance, toute la bienveillante dissimulation de nos actes sous les concepts de devoirs, de
vertu, de solidarité, d’honorabilité, d’abnégation (…) » (l. 13 à 16). Nous avons encore besoin
du vêtement de la morale, parce nous vivons – oh spectacle scandaleux !- en animal
apprivoisé. Par qui ? Par cette dernière, nous le croyons.
Relevons qu’il s’agit moins, selon Nietzsche, de « déguiser par là la méchanceté et la bassesse
humaine, bref la bête sauvage en nous » (l.18-19), car l’Européen est loin « d’être assez
mauvais pour pouvoir se « montrer » sous cet aspect (pour être beau sous cet aspect-) » (l. 24-
25). On assiste là à la preuve en acte qu’il n’y a plus de valeurs stables – et c’est important de
le relever. La bête sauvage que ne représente pas l’Européen peut être tour à tour considéré
comme mauvaise ou belle. Nous assistons ici à une véritable transmutation des valeurs, telle
que décrite plus haut.
Venons-en maintenant à la thèse de ce fragment, à ce qui en constitue le cœur : « L’Européen
se travestit de morale parce qu’il est devenu un animal malade, souffreteux, infirme qui a de
bonnes raisons d’être «apprivoisé » parce qu’il est presque un avorton, quelque chose
d’amputé, de faible, de gauche… » (l. 26 à 30). La morale y est perçue cette fois comme
maladie. La note 42 (p. 195), relative à l’extrait cité plus haut de l’Avant-propos de la
Généalogie de la morale (§6, p. 31) nous renseigne sur ce sujet : la morale rend en effet
l’homme malade de la vie ; il est un animal malade, car il est un animal moral ! Devenu
souffreteux et presque un avorton, l’Européen se laisse « apprivoisé », parce qu’il est malade,
parce que la morale le rend malade : il n’a plus la force d’être. Il n’est que « l’animal de
troupeau avec sa profonde médiocrité, la peur et l’ennui qu’il s’inspire lui-même » (l. 33 à 35)
Nietzsche, relevons-le, ne s’en prend pas, comme on pourrait le croire à un peuple, mais à un
type d’homme, le débile moral issu de la plèbe, de la foule, du troupeau.8
En conclusion, si l’Européen se pare de morale, c’est bien pour se rendre plus important que
ce qu’il est devenu à cause d’elle. Cela est particulièrement manifeste à la fin du fragment :
« La morale pare l’Européen – avouons-le !- pour le rendre plus noble, plus important, plus
respectable, « divin ».-» (l. 35 à 37).

5. Le fragment 359 La vengeance sur l’esprit et autres arrière-plans de la morale

Nietzsche ouvre ce fragment sur une question : « - La morale- où croyez-vous donc qu’elle
trouve ses avocats les plus dangereux et les plus insidieux ?... » (l.1 à3) Chose curieuse, il ne
répond pas d’emblée à la question mais établit une comparaison avec un « raté » (l.3). Ce
dernier a les caractéristiques suivantes : il ne possède « pas assez d’esprit » (l.3), il est
« ennuyé, dégouté » (l. 5), c’est un homme qui « méprise » (l.6), privé de la « bénédiction du
travail » (l. 8), au fond « il a honte de son existence » (l.10), il est « empoisonné » (l.15). Tout
le gangrène, à savoir l’esprit, l’éducation, la fortune, la solitude (Cf. l7-18). Une telle
personne, selon notre philosophe, trouve, cependant, toujours le moyen de « se gâter toujours
davantage et de se rendre vaniteux et irritable » (l.12-13) Telle est la thèse de ce fragment :

8
Cf. Généalogie de la morale, Introduction p. 19-20.

4
cet homme « finit par tomber dans un état habituel de vengeance, de volonté de
vengeance… ? » (l.19-20), car il se crée en lui-même une « apparence de supériorité » (l.22).
Cette personne faible cherche en effet à atteindre les hautes sphères des hommes plus
spirituels. Le faible tente de devenir fort afin de « se donner le plaisir de la vengeance
accomplie » (l.24). Pour y arriver, de quoi a-t-il besoin ? La réponse est simple : « toujours de
la moralité » (l.25). La morale est donc un tremplin qui permet à l’homme faible de se hisser
du côté des forts.
Nous assistons là à ce que Nietzsche va appeler la morale des esclaves qui se comprend en
opposition à celle des aristocrate. Qu’entendre par là ? La morale aristocratique, commençons
par là, a comme exigence suprême le respect de soi (Cf. Par delà le bien et le mal, VII, 203).
On a, en filigrane, l’idée d’autonomie et de respect, issue de Kant et de Rousseau. Nietzsche
va toutefois plus loin qu’eux et lui donne une ampleur toute nouvelle qui confère à sa morale
une originalité telle qu’il serait peut-être plus juste de parler d’ «immorale ». 9 Ainsi,
l’autonomie de l’aristocrate n’est plus liberté d’obéir, mais liberté de commander. Il devient
créateur des valeurs, d’où être aristocrate, c’est bien procéder à la « transmutation » 10 !
Citons, en dernier lieu, un court extrait de la page 30 du Nietzsche d’Héber-Suffrin : « Être un
aristocrate, c’est donc, pour finir, savoir qu’il n’y a pas d’autre Dieu que soi-même et c’est
faire l’impossible pour réaliser en soi cette divinité. »
En ce qui concerne la morale de l’esclave, nous nous référons à la description qu’en donne
Nietzsche au paragraphe 10 du Premier traité de la Généalogie de la morale (p. 48).
Eclairante, elle se passe de commentaire :

« - L’insurrection des esclaves dans la morale commence lorsque le ressentiment lui-même


devient créateur et engendre des valeurs : le ressentiment d’être tels que la véritable
réaction, celle de l’acte, leur est interdite, qui ne s’en sortent indemnes que par une
vengeance imaginaire. Alors que toute morale noble procède d’un dire-oui triomphant à
soi-même, la morale des esclaves dit non d’emblée à un « extérieur », à un « autrement » à
un « non-soi » ; et c’est ce non-là qui est son acte créateur. Ce retournement du regard
évaluateur, cette nécessité pour lui de se diriger vers l’extérieur au lieu de revenir sur soi
appartient en propre au ressentiment : pour naître, la morale des esclaves a toujours
besoin d’un monde extérieur, d’un contre-monde, elle a besoin, en termes physiologiques,
de stimuli extérieurs pour agir ; son action est fondamentalement réaction. C’est l’inverse
qui se passe dans le mode d’évaluation noble : il agit et croît spontanément, il ne cherche
son antithèse que pour se dire un oui à lui-même, encore plus reconnaissant, encore plus
jubilatoire. Sa notion négative du « vil », du « vulgaire » du « mauvais » n’est qu’un pâle
repoussoir, venant après coup de sa notion positive de départ, tout imprégnée de vie et de
passion (…) »

De tels hommes, esclaves, « ennemis nés de l’esprit » (l.35) peuvent, cependant contribuer à
l’histoire en devenant saints et sages. C’est le faible qui devient fort ! La mention de saint
Augustin est là pour nous rappeler qu’il est au fondement de la chrétienté européenne. De
plus, dans ses Confessions, il se pare de morale, ce qui pour Nietzsche est intolérable. Notre
philosophe critique, toutefois, cette « prétention à la sagesse » (l. 44) qui est en fait une
cachette où l’on se réfugie « en raison de la fatigue, de l’âge, du refroidissement, de
l’endurcissement » (l. 56-58), comme des animaux « face à la mort » (l. 60). La sagesse n’est
ainsi plus vue comme amour de la vérité, mais comme une manière de se recroqueviller sur
soi, au contraire de l’esprit qui est créateur de vie. Nietzsche est sage, mais pas de cette
sagesse qui est « calme, modeste sérénité, ataraxie indifférente et résignation raisonnable »11.
Pour lui, en effet, elle est ambition d’authentique grandeur et doit donner vie.

9
Cf. HEBER-SUFFRIN, Nietzsche, p. 27.
10
Cf. HEBER-SUFFRIN, Nietzsche, p. 28.
11
Cf. HEBER-SUFFRIN, Nietzsche, p. 34.

5
6. Le fragment 360 Deux sortes de causes que l’on prend l’une pour l’autre

Ce fragment, pour une fois, se prête bien à une certaine systématique. Nous allons donc nous
efforcer de l’être. Nietzsche y décrit la découverte qu’il fait et qu’il caractérise comme « l’un
de mes pas et progrès les plus essentiels » (l. 1). Comme nous avons affaire à un point
essentiel de sa doctrine, cela justifie peut-être son extrême clarté.
La thèse est la suivante : il nous faut distinguer la causalité de l’agir de celle de l’agir de telle
ou telle manière (de l’agir dans cette direction, de l’agir en-visant-ce-but) (Cf. l. 2 à 5). Il nous
faut « une critique du concept de fin ». (l. 34)
Commençons par analyser ce qui se passe « d’ordinaire » (l. 20). La position que nous allons
exposer ci-dessous, relevons-le, Nietzsche la caractérise « d’erreur vieille comme le monde »
(l. 23). En quoi consiste donc cette erreur ? La cause de l’agir de telle ou telle manière qui
équivaut au but (fins et vocations) est considérée généralement comme la force de propulsion
alors qu’elle est en réalité, selon notre philosophe, que la force directrice. L’erreur est d’avoir
pris le but pour la causalité de l’agir, autrement dit le pilote (la causalité de l’agir de telle ou
telle manière) pour la vapeur qui est la causalité de l’agir.
Or, venons- en maintenant à la position de Nietzsche et cherchons à mieux cerner ce que
signifie causalité de l’agir et cause de l’agir de telle ou telle manière. Pour cela, nous avons
relevé dans un tableau les termes utilisés dans cet extrait relatifs à ces deux notions.

Causalité de l’agir Cause de l’agir de telle ou telle manière

quantum de force (l. 6) Quelque chose de tout à fait insignifiant (l.8)


qui fait pression (l. 18) petit hasard (l. 10)
baril de poudre (l. 13) allumette (l. 12)
« fins », « vocations d’existence » (l. 13-14)

Une première conséquence que l’on peut tirer est la suivante : il y a beaucoup plus d’énergie
dans la causalité de l’agir, un véritable baril de poudre, que dans celle de l’agir de telle ou
telle manière, une simple allumette. La puissance de vie est donc à rechercher davantage dans
cette première cause, au lieu de se focaliser sur la deuxième, peut-être parce que la première
est plus « créatrice ». La fin demeure en fait un « simple prétexte à enjoliver, un simple
aveuglement de soi suscité après coup par la vanité (…)» (l. 27 à 29). Il nous faut admettre
que le navire suit son cours, dans le sens du courant, où il est placé par hasard, sans pilote.
Qu’est-ce à dire ? Deux questions restent ouvertes. Nietzsche, très concis à la fin de l’extrait,
reste obscur. Avec ce fleuve et ce bateau qui suit son cours, n’y-a-t-il pas une sorte de
nécessité ? Avons-nous perdu cette liberté de remonter à contre-courant ?

Dans le Crépuscule des idoles, Nietzsche consacre tout un chapitre à l’énonciation de quatre
grandes erreurs relatives à la causalité. On y trouve l’erreur de la confusion entre la cause et
l’effet (p. 103), une « véritable perversion de la raison » qui porte le doux nom de « religion »
ou « morale ». Elles se limitent à cet impératif « Fais telle ou telle chose, ne fait point telle ou
telle autre – alors tu seras heureux ! » (Cf. § 1 et 2).
La deuxième erreur consiste en une causalité fausse (p.105) Citons Nietzsche à la page 106
qui déclare : « en partant de là nous avions créé le monde, comme monde des causes, comme
monde de la volonté, comme monde des esprits. C’est là que la plus ancienne psychologie,
celle qui a duré le plus longtemps, a été à l’œuvre, elle n’a absolument fait autre chose : tout
événement lui était action, toute action conséquence d’une volonté ; le monde devint pour elle
une multiplicité de principes agissants, un principe agissant (un « sujet ») se substituant à tout
événement. » (Cf. § 3)

6
La troisième erreur est celle des causes imaginaires (p. 107). Notre philosophe part du rêve :
« à une sensation déterminée, par exemple celle que produit la lointaine détonation d’un
canon, on substitue après coup une cause (souvent tout un petit roman dont naturellement la
personne qui rêve est le héros) » (p. 107). Cela se passe de la même manière quand nous
sommes éveillés : « La plupart de nos sentiments généraux – (…) – provoquent notre instinct
de causalité : nous voulons avoir une raison pour nous porter en tel ou tel état, - pour nous
porter bien ou mal. » (p. 107). (Cf. § 4 à 6)
La quatrième erreur, celle qui va rejoindre notre fragment, consiste en une erreur du libre
arbitre (p. 110). Nietzsche dans ce paragraphe ne mâche pas ces mots. Il ne veut plus de
l’idée de libre arbitre pour laquelle il ne lui reste plus aucune compassion puisqu’elle sert à
rendre l’humanité dépendante des théologiens (p. 110). Avec le libre arbitre, c’est toujours
l’instinct de punir et de juger qui est à l’œuvre. La tâche de notre philosophe sera donc de
nettoyer l’histoire et les institutions de cette infection : « il n’y a plus à nos yeux d’opposition
plus radicale que celle des théologiens qui continuent, par l’idée du « monde moral », à
infester l’innocence du devenir, avec le « péché » et la « peine ». Le christianisme est une
métaphysique du bourreau… » (p.111). (Cf. § 7 et 8)
Le passage qui nous intéresse (p. 111- 112) et que nous allons citer en guise de conclusion
pour éclairer l’analyse de notre fragment se situe dans le paragraphe 8 de ce chapitre.
Nietzsche y dénonce cette volonté de tout ramener à un but. On y comprend également mieux
cette question de la nécessité laissée en suspens à la fin de la section précédente.

« L’homme n’est pas la conséquence d’une intention propre, d’une volonté, d’un but ; avec
lui on ne fait pas d’essai pour atteindre un « idéal d’humanité », un « idéal de bonheur »,
ou bien un « idéal de moralité »,- il est absurde de vouloir faire dévier son être vers un but
quelconque. Nous avons inventé l’idée de « but » : dans la réalité le « but » manque… On
est nécessaire, on est un morceau de destinée, on fait partie du tout, on est dans le tout, - il
n’y a rien qui pourrait juger, mesurer, comparer, condamner notre existence, car se serait
là juger, mesurer, comparer, et condamner le tout… Mais il n’y a rien en dehors du tout ! –
Personne ne peut plus être rendu responsable, les catégories de l’être ne peuvent plus être
ramenées à une cause première, le monde n’est plus une unité, ni comme monde sensible, ni
comme « esprit » : cela seul est la grande délivrance, - par là l’innocence du devenir est
rétablie… »

7. Conclusion générale

Pour terminer ce parcours, laissons la parole à notre philosophe. Après avoir déconstruit la
morale en la considérant comme maladie (§ 352) et après que le raté s’en soit servi pour
marquer sa supériorité (§359), concluons sur une note plus positive qui rejoint le titre de notre
ouvrage à l’aide d’un extrait du paragraphe 7 (p.33) de l’Avant-propos de la Généalogie de la
morale :

« On y gagnera par exemple d’obtenir peut-être un jour la permission de prendre la morale


avec belle humeur. Car la belle humeur, ou pour le dire dans mon langage, le gai savoir,
est un gain : le gain que procure un certain sérieux durable, courageux, zélé, et souterrain,
qui n’est certes le fait de n’importe qui. Mais le jour où nous voulons dire de tout cœur : «
En avant ! Notre ancienne morale relève elle aussi de la comédie ! », nous avons découvert
pour le drame dionysien du « destin de l’âme » une nouvelle péripétie et une nouvelle
éventualité- ; et il saura s’en servir, on peut le parier, lui qui fut de tout temps le grand
auteur comique de notre existence !... »

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