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Un Matériau Structurel

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Un matériau structurel Introduction

Le béton armé moderne
fiche histoire n°3 Un matériau structurel
     Le béton précontraint
Conclusion

1 UN MATERIAU STRUCTUREL

1  2  3  4  5  6  7  8  9 
3  Configurations  géométriques  ­
Voiles  et  dalles
4  Configurations  géométriques  ­
Voûtes  et  coques

1  2  3  4  5  6  7 
6  Normalisation  européenne  sur  le
béton

Palais des sports de Rome. Vue de A  L  N  P  T  V 
la voûte en résille

Explicitement  ou  non,  les  brevets  du  XIXe


siècle  conçoivent  les  constructions  en  béton
armé  comme  des  réalisations  monolithes  qui
correspondent à trois types fondamentaux de
principes  structuraux  :  les  voiles  et  coques,
les  trames  et  les  résilles.  La  barque  de
Lambot ainsi que les bacs à fleurs, bassins et
autres citernes de Joseph Monier emploient le
matériau  comme  un  voile  continu,  une  
enveloppe.  Le  système  Monier  revêt  une
dimension historique d’autant plus importante
que son inventeur l’a diffusé en Allemagne où
il  est  exploité  par  l’entreprise  Wayss,  ce  qui
explique  l’avance  technologique  dont  vont
faire  preuve  les  entreprises  d’Outre­Rhin
dans  le  domaine  de  la  construction  en Palais de Turin, 1947­1949, détail de la retombée des
coques.  voûtes, P.­L. Nervi, ingénieur. photo d.r.

Le procédé préconisé par le Centralien Paul Cottancin se rapproche du principe mis au point par Monier, tout
en  relevant  d’un  concept  unique  pour  son  époque.  L’ingénieur  imagine  la  réalisation  de  voiles  nervurés.
Affirmant la dimension « informelle » du matériau, il n’associe son principe structurel à aucune forme précise
de  structure  ou  d’élément  constructif.  Ses  recherches  se  focalisent  sur  le  rôle  joué  par  la  configuration  du
réseau  des  armatures  constituant,  selon  lui,  le  principal  facteur  de  la  solidité  des  ouvrages  grâce  à  leur
adhérence  avec  le  béton  qui  les  enrobent(1).  Son  système  prévoit  l’exécution  de  nervures  ou  «  épines
contreforts  rationnelles».  Elles  peuvent  faire  corps  avec  le  voile  de  béton  qu’elles  raidissent  ou  être
exécutées sans, pour engendrer une résille surfacique. Séduit par l’invention, l’architecte Anatole de Baudot
l’a  notamment  employé  pour  réaliser  les  planchers  et  voûtes  en  voiles  minces  de  l’église  Saint­Jean­
l’Evangéliste (1894­1904), à Paris. 

   

Eglise Saint­Jean­l’Evangéliste,
Paris, A. de Baudot, architecte
P. Cottancin, ingénieur,1904.
photo d.r.

Les  «  systèmes  »  imaginés  par  Bordenave,  Hennebique,  Matrai  ou  celui  de  Monier  exploité  par  Wayss
débouchent sur généralement l’exécution d’ossatures en poteaux­poutres. 
Entrepôt construit par l’entrepreneur Wayss en exploitant le système Monier, ca 1887. photo d.r.

Enfin,  Edmond  Coignet  se  distingue  de  ses  concurrents  par  la  conception  de  structures  se  référant  soit  à
l’ossature tramée, soit aux coques de béton armé voire à l’association des deux systèmes. 

1.1 VOILES ET COQUES

Le  béton  armé  s’illustre  comme  la  première  technologie  constructive  permettant  l’exécution  de  surfaces
continues,  aux  géométries  les  plus  variées.  En  outre,  les  voiles  et  coques  ne  relèvent  pas  de  l’imitation  de
modèles  contrairement  aux  trames  et  résilles  de  béton  armé.  Celles­ci  reprennent  d’anciennes  formules
réalisées  en  bois,  briques,  pierres  ou  métal  alors  que  le  concept  du  voile  monolithe  correspond  à  une
innovation  qui  exploite  pleinement  les  qualités  propres  au  matériau  :  sa  résistance  à  la  compression,  à  la
traction et à la flexion ainsi que sa capacité à épouser toute forme par coffrage. 

A  partir  des  années  1890  apparaissent  les  premiers  voiles  plans  porteurs,  verticaux  ou  obliques,  dans  les
programmes  industriels  et  utilitaires  (silos,  citernes,...),  les  travaux  Publics  (canalisations,  murs  de
soutènement, quais, ...) et des ouvrages pour l’Etat­major (stand de tir). 

Silos à blé dans le port de Gênes, procédé
Hennebique. ©doc IFA   Îlot artificiel pour le lancement de torpilles en rade
de Hyères, 1909, procédé Hennebique. ©doc IFA

Mais c’est pour la réalisation de toitures et d’ouvrages d’art (ponts et viaducs) que le voile structurel de béton
est  mis  en  œuvre  selon  les  conceptions  les  plus  novatrices  qui  révèlent  une  nouvelle  esthétique
architecturale. 

Mur de soutènement à Berne, 1910, procédé Hennebique. ©doc IFA

Les voiles minces

Monier a joué un rôle essentiel dans le développement de la technique des voiles et coques. Dans le dernier
tiers  du  XIXe  siècle,  sur  des  bases  empiriques,  il  construit  les  premières  citernes  en  coques  de  quelques
centimètres d’épaisseur(2). La plus étonnante épouse une forme sphéroïde qui préfigure les réalisations des
années cinquante et soixante du XXe siècle. 
Citerne en voile de béton armé, ca 1880, Monier, entrepreneur. photo d.r.

Par la suite, dans les années 1890, apparaissent les couvertures en voile mince cylindrique dont la conception
est étayée par le calcul scientifique. En Allemagne, c’est l’entreprise Wayss & Freytag qui, vraisemblablement,
réalise les premières voûtes de ce type pour la couverture de silos. En France, le spécialiste de ces structures
est  le  centralien  Edmond  Coignet.  En  1895,  en  collaboration  avec  l’architecte  A.  Galeron,  il  conçoit  une  «
sphère céleste » de 46 m de diamètre pour 10 cm d’épaisseur. Le projet, prévu pour l’Exposition Universelle
de 1900 à Paris, n’a pas été réalisé. 

« sphère céleste » en voile de béton armé, ca 1900, Galeron, architecte, E Goignet, entrepreneur. photo d.r.

En  1897,  il  édifie  en  Belgique  les  séchoirs  d’une  cimenterie,  couverts  de  fines  coques  cylindriques,  dont  on
ignore si elles sont autoportantes ou si elles reposent sur une charpente interne. 

Cimenterie de Riel­en­Ruppel, Belgique, 1897, E. Coignet, ingénieur et entrepreneur. photo d.r.

D’après les brevets et documents iconographiques consultés, il semblerait en effet que les coques alors mises
en  œuvre  ne  constituent  pas  toujours  de  véritables  structures  spatiales  autoportantes  mais  de  simples
hourdis  courbes  reposant  sur  des  ossatures  porteuses,  à  fermes  et  pannes.  Dans  l’état  actuel  des
connaissances  et  selon  l’historiographie,  la  première  couverture  en  coque  de  béton  armé  réellement
autoportante  exécutée  en  France  est  attribuée  à  l’entreprise  Boussiron  pour  des  entrepôts  ferroviaires,  à
Paris. Il s’agit de voiles cylindriques de 10 m de portée, édifiés en 1910. 

 
Entrepôts de Paris­Bercy, Boussiron, entrepreneur,
1910. Vue extérieure. photo d.r.

Entrepôts de Paris­Bercy, Boussiron, entrepreneur,
1910. Vue intérieure. photo d.r.

Parallèlement, en 1917, en Allemagne, la firme Rank réalise sur la base militaire de Berlin­Karlhorst une série
de hangars aéronautiques couverts de dômes sphériques (coupoles), de 23 m de diamètre ­ les premières du
genre semble­t­il. 

Ces  exemples  montrent  que  la  technique  moderne  des  couvertures  en  coques  de  béton  armé  ne  prend
vraiment son essor qu’à partir des années 1910, en Allemagne et en France. L’évolution de la technique est
liée, une nouvelle fois, à la mise au point de méthodes de calcul rigoureuses mais aussi à la découverte des
principes fondamentaux qui président à la rigidité des fins voiles de béton. 

L’école allemande s’inscrit notamment à l’origine de la théorie scientifique de leur stabilité tandis que l’école
française se distingue surtout par ses innovations dans le domaine de leurs configurations géométriques. Les
voiles minces doivent leur résistance à leur forme même. Or la notion de « résistance de forme » repose sur
deux principes morphologiques majeurs : le pli et le jeu des courbures qu’épousent les surfaces exécutées. 

1.1.1 Le premier XXe siècle :

Dans  l’entre­deux­guerres,  en  Allemagne,  le  secteur  économique  de  la  construction  en  béton  armé  évolue
sensiblement  :  l’entreprise  Wayss  &  Freytag  perd  peu  à  peu  son  leadership  face  à  son  principal  concurrent
national, la firme Dywidag, qui va la surclasser pour devenir l’un des premiers entrepreneurs mondiaux(3). 
Rentabilité économique oblige, elle se spécialise tout d’abord dans la mise en œuvre de deux types de voiles
:  les  coques  à  simple  courbure  (cylindriques,  elliptiques,  paraboliques,…)  et  les  coupoles  hémisphériques
(surfaces  à  double  courbure  de  même  sens).  Ses  directeurs  techniques,  Franz  Dischinger  (1887­1963)  et
Ulrich Finsterwalder (1897­1958) mettent au point les fondements théoriques de leur stabilité, la « théorie des
membranes  ».  Forts  de  cet  atout  majeur  qui  conforte  la  puissance  commerciale  de  la  firme,  les  deux
ingénieurs diffusent mondialement leur technologie innovante, notamment en Europe orientale et aux USA. 

En  collaboration  avec  Walter  Bauersfeld,  directeur  technique  de  la  société  Zeiss  (le  célèbre  fabriquant  de
lentilles  optiques),  la  Dywidag  réalise  en  1923,  à  Iéna,  sa  première  coupole  ;  il  s’agit  d’un  prototype  d’une
portée de 16 m pour une épaisseur de seulement 3 cm. 

Prototype de coupole en voile mince Zeiss­Dywidag,
Iena, 1923. photo d.r.

Détail de l’armature métallique triangulée. photo
d.r.

L’année suivante, toujours en association avec Bauersfeld, le constructeur exécute à Iéna une coupole de 40
m  de  portée  de  6  cm  d’épaisseur  pour  couvrir  un  atelier  de  l’entreprise  Schott  &  Genossen,  une  filiale  de
Zeiss. 

Atelier couvert d’une coupole Zeiss­dywidag, 1924. photo d.r.

L’innovation  est  appliquée  en  1926,  à  Iéna  (comme  les  deux  réalisations  précédentes  d’ailleurs)  pour  la
construction  d’un  planétarium  Zeiss  de  25  m  de  diamètre.  La  conception  du  voile  sphérique  fait  rapidement
l’objet  d’un  brevet,  connu  sous  le  nom  de  système  Zeiss­Dywidag.  Il  se  rapporte  à  la  configuration  de
l’armature de la coque, une résille métallique aux mailles triangulaires. La structure va être exportée dans de
nombreux pays pour l’édification de planétariums utilisant les matériels de projection novateurs inventés par
Zeiss  en  1923.  Le  programme  est  notamment  exécuté  lors  de  l’Exposition  Universelle  de  1937,  à  Paris,  au
sein  du  Palais  de  la  Découverte.  La  Dywidag  ne  poursuit  toutefois  pas  longtemps  ses  recherches  dans  le
domaine des coques sphériques. 

Dès  1924,  Dischinger  et  Bauersfeld  conçoivent  des  voiles  minces  plus  économiques,  en  berceau,  qui  vont
rapidement devenir la principale spécialité de l’entrepreneur allemand, au détriment des coques sphériques.
La première application remarquable de l’invention est réalisée en 1928, pour l’édification du marché couvert
de Francfort­sur­le­Main où les voiles minces cylindriques sont conçus comme des poutres de quelque 37 m
de portée. 

La  Dywidag  exécute  dans  le  monde  entier  de  nombreux  ouvrages  industriels  et  utilitaires  exploitant  cette
technologie.  Ce  faisant  Dischinger  met  au  point  un  mode  de  conception  architecturale  inédit  par
agglomération  de  volumes  :  il  couvre  des  plans  de  préférence  rectangulaires  en  accolant  des  portions  de
voiles cylindriques, sphériques voire toriques, à l’instar de ces silo réalisé en Yougoslavie dans les années 30

Plan et coupe du silo. photo d.r.
Silo construit par la Dywidag en Yougoslavie, années
30. L’ouvrage est couvert de voiles minces toriques
et sphériques. photo d.r.

L’ouvrage est couvert de voiles minces toriques et sphériques. 

Dischinger  et  Finsterwalder  mettent  au  point  par  la  suite  des  coupoles  polygonales  qui  remplacent
avantageusement  les  coques  sphériques.  Ils  sont  construits  en  accolant  des  voiles  à  simple  courbure  entre
lesquels  sont  placées  de  puissantes  nervures  raidisseuses.  La  Dywidag  reprend  ici  le  modèle  historique  du
dôme  de  la  cathédrale  florentine  Santa  Maria  del  Fiore  (1420­1436)  de  Brunelleschi.  Dischinger  et
Finsterwalder  réalisent  plusieurs  projets  exceptionnels  sur  ce  principe,  notamment  :  le  marché  couvert  de
Leipzig  (1929)  dont  les  deux  coupoles  octogonales  présentent  un  diamètre  de  66  m,  celui  de  Bâle  (1929)
couvert d’un dôme de 90 m d’ouverture ou encore la halle de Budapest (1932). 
 

Marché couvert de Bâle, 1929. photo d.r.

Vue intérieure du marché de Leipzig. photo d.r. Vue intérieure du marché de Leipzig. photo d.r.

Il  s’agit  alors  des  couvertures  les  plus  légères  du  moment  couvrant  des  surfaces  au  sol  aussi  importantes.
Très élégantes, les coques nervurées reposent sur de fines arches courbes et inclinées, directement inspirées
des ouvrages d’art. 

Au  même  moment,  les  Français  apportent  aussi  une  contribution  majeure  au  développement  des  nouvelles
structures  en  voiles  de  béton.  Les  premières  coques  modernes  sont  en  fait  exécutées  en  France,  en  1916­
1917,  par  l’ingénieur  Eugène  Freyssinet  (1879­1962).  Sur  les  bases  militaires  d’aviation  d’Avord  et  Istres,  il
réalise des hangars en berceaux nervurés, aux portées record de 40 mètres(4). 

Hangars aéronautiques à Istres, 1916, Freyssinet, ingénieur. photo d.r.

C’est également Freyssinet qui conçoit les premiers voiles plissés : sur l’aérodrome de Villacoublay, il exécute
en  1919  une  remise  en  voûtes  d’arêtes  de  120  m  x  45  m  sans  point  d’appui  intérieur,  la  plus  vaste  du
moment.  En  1923,  à  l’heure  où  les  Allemands  réalisent  leur  première  coupole  mince  de  16  m  de  portée,
Freyssinet construit deux œuvres majeures, les hangars à dirigeables de la base militaire d’Orly. Identiques,
les projets constituent une coque monolithe, parabolique et plissée, atteignant 300 m de longueur pour 90 m
d’ouverture. 

Hangars d’Orly, Freyssinet, ingénieur, 1923. Vues
générales. photo d.r.

Hangar d’Orly, détail du voile plissé, vues
intérieures. photo d.r.
 

Mise en œuvre des voûtes d’Orly. photo d.r.

Freyssinet  innove  également  dans  le  domaine  des  voiles  minces  «  gauches  ».  Il  s’agit  de  surfaces  à  double
courbure  inverse  conférant  une  rigidité  supérieure  aux  coques  ce  qui  permet  la  suppression  des  coûteuses
nervures  raidisseuses.  En  1928­1929,  il  construit  des  bâtiments  industriels  couverts  de  sheds  conoïdes  qui
atteignent une portée de 60 m pour une épaisseur de 5 cm. 

Sheds conoïdes couvrant un atelier de la Compagnie Nationale des Radiateurs, Dammarie­les­Lys, 1929, Freyssinet,
ingénieur. photo d.r.

Ce type de coque avait fait l’objet d’un brevet d’invention déposé en 1927.Mais, à partir de 1929, Freyssinet
abandonne  ses  recherches  sur  le  béton  armé  pour  se  consacrer  à  la  précontrainte.  C’est  alors  le  centralien
Bernard Laffaille (1900­1955) qui développe ses travaux(5). Il applique ainsi le concept du pli à la réalisation
de voiles porteurs verticaux et préfabriqués à partir de 1933­1934. 

Hangar aéronautique de Metz, 1933­1934, façades en
voiles plissés préfabriqués, vue des façades avant et
arrière, Laffaille, ingénieur. ©doc IFA

Il construit aussi des coques à la fois gauches et plissées pour  les  hangars  aéronautiques  de  Châlons­Bouy,


Reims et Chartres, en 1932­1933. 

Hangar de Reims, 1932, Laffaille, ingénieur (doc. IFA). Vue de la voûte gauche plissée tout juste décoffrée. D’une
portée de 60 m pour 5 cm d’épaisseur, elle n’est raidie d’aucune nervure. ©doc IFA

De  telles  structures  permettent  d’exécuter  des  voiles  minces  particulièrement  performants,  par  leur  portée
(60  m),  leur  épaisseur  (5  à  6  cm)  et  leur  géométrie  (profil  extrêmement  surbaissé).  Elles  s’avèrent
parfaitement adaptées au programme des hangars d’aviation qui doivent en même temps couvrir de vastes
surfaces et présenter des hauteurs réduites afin de dégager au mieux le champ de vision des pilotes. 

En  concurrence  directe  avec  Laffaille,  l’ingénieur  des  Ponts  et  Chaussées  Fernand  Aimond  réalise  lui  aussi
plusieurs bâtiments pour l’aéronautique militaire en exploitant la typologie des paraboloïdes hyperboliques en
voiles  minces  de  béton  armé(6).  L’intérêt  de  cette  structure  repose  non  seulement  sur  ses  performances
fonctionnelles  et  économiques  mais  aussi  sur  le  fait  décisif  qu’elle  peut  être  aisément  modélisable  par  le
calcul  mathématique.  Comme  Laffaille,  il  reprend  le  mode  de  conception  des  Allemands  fondé  sur  la
combinaison  raisonnée  de  portions  de  coques.  Dans  les  années  trente,  Aimond  exécute  sur  ce  modèle  les
hangars et ateliers de Limoges­Feytat, Rochefort­Soubise, Châteaudun, Lanvéoc­Poulmic, Cuers­Pierrefeu et
Saint­Mandrier. 

Abri pour bouteilles à hydrogène, base de Cuers­
 
Pierrefeu, Aimond, ingénieur, 1933 (AA, n°11, 1936).
Vue générale, plan et coupe. Les coques sont des
p.h. en « selle de cheval ».

Hangar pour d’hydravions à Lanvéoc­Poulmic, 1934­
1939, Aimond, ingénieur. Vue de la couverture
constituée de parapluies identiques juxtaposés.
Chaque « parapluie » est composée de seize p.h.
photo d.r.

 
Garage de l’hydrobase de Saint­Mandrier, 1935,
Aimond, ingénieur.. Garage couvert de voiles en p.h.
formant coupoles octopartites. photo d.r.

Après  la  Seconde  Guerre  mondiale,  ces  structures  et  leurs  modélisations  mathématiques  vont  être  reprises
dans  le  monde  entier  par  les  architectes  et  les  ingénieurs,  tel  en  particulier  pour  la  conception  d’édifices  à
caractère monumental. En comparaison, les travaux des ingénieurs allemands ont connu une influence moins
prégnante  sur  l’architecture  moderne  du  second  XXe  siècle.  Cela  étant,  la  haute  compétitivité  de  leurs
prestations a permis la diffusion internationale de la technologie des voiles et coques, tout comme, trente ans
auparavant,  le  succès  commercial  planétaire  du  système  Hennebique  avait  répandu  l’emploi  du  béton  armé
dans la construction. 
En  marge  des  contributions  allemandes  et  françaises,  l’historiographie  repère  en  Europe  trois  créateurs  de
structures  en  voiles  et  coques.  Par  rapport  à  l’effort  collectif  d’innovation  des  deux  nations  leader  dans  ce
domaine,  ils  se  distinguent  par  leur  activité  à  la  fois  remarquable  mais  relativement  isolée  eu  égard  à  la
production de leurs nations respectives. Il s’agit de l’Espagnol Eduardo Torroja (1899­1961), de l’Italien Pier­
Luigi Nervi (1891­1979) et du Suisse Robert Maillart (1872­1940). 

A  la  suite  des  pionniers  allemands  et  des  français,  Torroja  réalise  dans  les  années  trente  trois  édifices
exemplaires  qui,  peut­être  mieux  que  tout  autre,  expriment  le  potentiel  technique  de  résistance  et  de
légèreté  des  voiles  et  coques,  leur  capacité  à  générer  des  formes  architecturales  inédites  ainsi  que  leurs
propriétés  expressives  et  esthétiques  novatrices.  A  ce  titre,  il  figure  parmi  ces  concepteurs  qui  inaugurent
une  nouvelle  représentation  du  savoir­faire  et  du  statut  professionnel  de  l’ingénieur  dans  la  mesure  où  ses
projets ont été considérés d’emblée comme des œuvres architecturales à caractère artistique. 

Dans  la  lignée  des  grands  inventeurs  de  structures  métalliques  du  XIXème  siècle,  Torroja  dégage  le  métier
d’ingénieur de sa connotation courante de technicien pour accéder au rang d’artiste, créateur de formes. D’où
sa  notoriété  internationale  alors  qu’il  n’a  exécuté  qu’un  nombre  limité  d’édifices  en  comparaison,  par
exemple,  avec  Freyssinet.  C’est  que  les  travaux  de  l’ingénieur  français  relèvent  davantage  de  l’invention  et
de  l’innovation  techniques.  Or  l’une  comme  l’autre,  immédiatement  communicables  et  assimilables  par  la
culture collective contemporaine, connaissent une réception, sinon anonyme, du moins peu personnalisée au
regard  de  la  médiatisation  dont  bénéficie  la  production  d’un  artiste.  L’œuvre  d’art,  fruit  d’une  individualité
puissante,  originale  et  unique  dont  les  ressorts  créateurs  demeurent  mystérieux  donc  non  communicables
cristallise  en  revanche  une  reconnaissance  fortement  personnalisée  à  travers  le  jeu  de  la  médiatisation
(publications, expositions…). 

Ainsi  seulement  trois  projets  majeurs  fondent  l’aura  internationale  de  l’ingénieur  espagnol.  La  tribune  du
stade  madrilène  de  la  Zarzuela  (1935)  peut  être  considérée  comme  son  chef  d’œuvre.  Torroja  construit  là
une  couverture  en  porte­à­faux  à  l’aide  d’hyperboloïdes  de  révolution.  Jamais  projet  n’avait  exprimé  aussi
magistralement la légèreté structurelle, au point de mettre à jour une nouvelle esthétique architecturale. 

Hippodrome de la Zarzuela, Torroja, ingénieur, 1935. Les tribunes sont couvertes de voiles minces en porte­à­faux
en forme d’hyperboloïdes de révolution. photo d.r.

La salle de sport des Recoletos, à Madrid (1935), possède la même grâce intrigante. Torroja utilise en façade
deux portions de coques cylindriques qu’il juxtapose, l’une sur l’autre, sur leur longueur, créant un équilibre
dynamique inédit qui déroute notre perception courante de la stabilité constructive. 

Salle de sport des Recoletos, à Madrid (1935), Torroja, ingénieur. Vue intérieure. photo d.r.

Enfin,  l’ingénieur  exécute  le  marché  couvert  d’Algésiras  (1935)  à  l’aide  d’une  coupole  sphérique  sur  plan
octogonal.  Son  profil  tendu  d’une  pureté  formelle  unique  surclasse,  sur  le  plan  esthétique,  les  réalisations
antérieures et techniquement similaires exécutées pour Zeiss par la Dywidag. 
Marché couvert d’Algésiras, 1935, Torroja, ingénieur. Coupole sur plan polygonal. photo d.r.

Comparé à Torroja, le cas de Robert Maillart paraît encore plus symptomatique de la différence de réception
qui s’opère au XXe siècle entre la création artistique d’une part et l’innovation technique d’autre part. Il aura
suffit à l’ingénieur suisse de concevoir un seul projet remarquable (en voile mince) pour que l’historiographie
lui  attribue  un  rôle  historique.  Il  s’agit  du  pavillon  du  ciment  Portland  de  l’Exposition  nationale  de  Zurich,
réalisé en 1939 en collaboration avec l’architecte Hans Leuzinger. 

Pavillon du ciment Portland de l’Exposition nationale de Zurich, 1939, R Maillart, ingénieur et H. Leuzinger,
architecte. photo d.r.

L’édifice ne vaut pas tant pour ses qualités techniques : à la fin des années trente, il n’apporte rien de neuf
au  niveau  du  concept  structurel.  Son  aura  tient  à  sa  dimension  esthétique  qui,  à  l’instar  des  réalisations  de
Torroja,  révèle  de  manière  particulièrement  expressive  les  propriétés  plastiques  des  structures  en  voiles  et
coques. Il préfigure en cela la production des architectes après la Seconde Guerre mondiale. 

Mentionnons  enfin  la  contribution  de  l’ingénieur­entrepreneur  italien  Pier­Luigi  Nervi,  qui  se  distingue  de  ses
contemporains par ses travaux sur l’épaisseur des coques qu’il parvient à réduire jusqu’aux limites possibles
des  propriétés  physiques  du  matériau(7).  Pour  ce  faire,  il  invente  un  nouveau  type  de  béton  armé,  le  «
ferrociment  »,  constitué  de  plusieurs  grillages  superposés,  aux  maillages  extrêmement  fins,  noyés  dans  du
mortier  de  ciment.  Il  réalise  ainsi  des  voiles  très  minces,  d’une  flexibilité  et  d’une  élasticité  exceptionnelles,
possédant  d’excellentes  capacités  de  résistance.  Ses  expérimentations  donnent  lieu,  à  partir  de  1943,  à  la
construction de navires et, en 1946, à la mise en œuvre d’entrepôts et autres pavillons en voiles plissés de 3
cm d’épaisseur. 

Pavillon du ferrociment, Nervi, ingénieur, 1945. ©Tullia Lori

1.1.2 Le second XXe siècle : la révolution formelle

Après  1945,  les  avancées  en  terme  de  morphogenèse  des  voiles  se  développent  selon  quatre  axes
principaux.  Dans  la  continuité  des  expérimentations  de  l’entre­deux­guerres,  l’ingénieur  français  Nicolas
Esquillan (1902­1989) parvient à modéliser scientifiquement la dernière famille de surfaces simples à double
courbure, les coques toriques. Les tores en voile mince avaient pourtant fait l’objet de recherches théoriques
de la part de Franz Dischinger, dans les années vingt. Mais l’ingénieur de la Dywidag avait fini par abandonner
ses travaux en raison des difficultés rencontrées pour établir leur modélisation scientifique. 

C’est  donc  à  Esquillan  que  revient  la  contribution  historique  de  la  mise  au  point  de  la  méthode  de  calcul
rigoureuse  de  cette  surface.  En  1951,  il  utilise  des  voiles  toriques  de  100  m  de  portée  pour  la  construction
d’un  hangar  aéronautique  sur  l’aéroport  de  Marignane  (Auguste  Perret,  architecte).  Il  réalise  alors  les  plus
vastes voûtes de béton armé du moment. 

Hangar aéronautique à Marignane, 1951, Esquillan, ingénieur. Couverture en coques toriques en béton armé moulées
au sol puis levées par vérins. photo d.r.
 

Poursuivant  ses  recherches,  il  emploie  une  structure  similaire  pour  exécuter  le  célèbre  CNIT  à  Paris­La
Défense, en 1958. Constitué d’une double coque, raidie de tympans internes et d’une portée libre de 220 m,
l’ouvrage représente la plus vaste coque en béton armé jamais réalisée. La voûte est exécutée en s’inspirant
de la technologie des voiles toriques que Nicolas Esquillan met au point pour le hangar de Marignane (1951). 

Le CNIT achevé, Esquillan, ingénieur. Vue aérienne de 1959. photo d.r.

   

Structure de la voûte du CNIT conçue
comme une double coque, à portions
toriques, stabilisée par des cloisons
internes. Détail des coffrages. photo
d.r.

Felix  Candela  (né  en  1910),  ingénieur  espagnol  émigré  au  Mexique,  s’inscrit  lui  aussi  dans  la  culture
constructive de l’avant­guerre. Ingénieur et entrepreneur, il s’intéresse surtout aux voiles minces monolithes
en  paraboloïdes  hyperboliques  (p.h.)  mis  au  point  par  Laffaille  et  Aimond.  En  ce  sens,  l’importance  de  son
oeuvre  réside  dans  ses  recherches  esthétiques  et  non  dans  le  développement  technologique  de  la
performance, à l’encontre de la posture d’Esquillan. 

Candela  est  le  concepteur  qui  va  révéler  le  potentiel  expressif  des  coques  en  p.h..  Pour  ce  faire,  il  élabore
des  surfaces  aux  courbures  beaucoup  plus  prononcées  que  celles  des  années  vingt  et  trente.  L’ingénieur
opère également un travail particulièrement poussé sur la configuration de leurs rives qu’il profile selon des
schémas  plus  complexes  mais  jamais  gratuits.  Comme  Torroja,  il  va  être  davantage  considéré  comme  un
créateur  que  comme  un  inventeur  au  point  que,  fort  injustement,  l’historiographie  mentionne  rarement  les
architectes  qui  ont  collaboré  avec  lui  pour  la  mise  au  point  de  tous  ses  projets.  Sa  première  oeuvre
médiatisée est le laboratoire d’étude des rayons cosmiques de l’Université de Mexico (1951 ; Jorge Gonzales
Reyna, architecte). 

Laboratoire d’étude des rayons cosmiques de l’Université de Mexico, 1951, Felix Candela, ingénieur, Jorge Gonzales
Reyna, architecte. photo d.r.

Le  petit  bâtiment  s’inspire  directement  des  découvertes  de  Freyssinet  et  Laffaille  :  couvertures  en  p.h.  de
béton  armé,  tympans  en  voiles  plissés  verticaux.  Monté  sur  d’élégants  pilotis  en  portiques  incurvés,  le
pavillon  revêt  une  plasticité  formelle  digne  d’une  architecture  à  la  fois  novatrice  et  d’une  qualité  artistique
remarquable. Par la suite, Candela s’illustre par la conception de nombreuses églises. 

Toutefois, l’une de ses oeuvres les plus célèbres est le restaurant Los  Manantiales  à  Xochimilco,  un  quartier


de Mexico (1958 ; J. Alvarez Ordonez, architecte). Fine coque monolithe aux résonances florales, la structure
épanouit le jeu de ses courbes avec une sensualité qui masque la virtuosité technique de sa conception(1). 
   

Le restaurant Los Manantiales à Le restaurant Los
Xochimilco, Mexico, 1958, Candela, Manantiales à Xochimilco,
ingénieur, J. Alvarez Ordoñez, Mexico, 1958, Candela,
Le restaurant Los Manantiales à
architecte. Vue extérieure. photo d.r. ingénieur, J. Alvarez
Xochimilco, Mexico, 1958, Candela,
Ordoñez, architecte. Dessin
ingénieur, J. Alvarez Ordoñez,
architecte. Vue intérieure. photo d.r. montrant la géométrie de la
surface constituée d’une
association complexe de
surface en p.h. photo d.r.

En  rupture  avec  les  exemples  précédents,  la  période  postérieure  à  1945  voit  émerger  de  nouvelles
morphologies de voiles qui échappent au répertoire strict des configurations géométriques mises au point par
les ingénieurs de l’entre­deux­guerres. Ces derniers avaient étudié des surfaces de translation et de rotation,
engendrées par des directrices et génératrices rectilignes ou à simple courbure. 

Les expérimentations qui apparaissent après la guerre se libèrent de ces méthodes de conception pour créer
ce  qu’on  appelle  désormais  des  «  formes  libres  »  inédites  qui,  toutefois,  correspondent  toujours  à  des
surfaces  structurelles,  dont  la  stabilité  repose  sur  le  concept  technique  de  «  résistance  de  forme  ».  La
première  catégorie  de  voiles  aux  formes  libres  se  caractérise  par  l’étude  de  surfaces  de  translation  ou  de
rotation  dont  les  directrices  et  génératrices  présentent  désormais  des  profils  plus  complexes.  En  France,
Bernard Laffaille et René Sarger ouvrent la voie dans ce domaine avec le marché couvert de Royan (1954­
1956)  :  coque  mince  monolithe  obtenue  par  la  rotation  d’une  parabole  convexe  dont  le  point  bas  suit  une
directrice sinusoïdale circulaire. 

Géométrie du marché de Royan. photo d.r.

Vue aérienne du marché de Royan en chantier.
photo d.r.

 
Vue du coffrage et de la voûte achevée. photo d.r.

Marché couvert de Royan, 1954­1956. ©doc IFA

Parallèlement  à  ces  expérimentations,  d’autres  concepteurs  s’attachent  à  découvrir  des  morphologies


novatrices  de  voiles  dont  la  performance  ne  relève  pas  de  leur  portée  mais  de  l’économie  maximale  de
matière  employée.  Cette  piste  est  notamment  explorée  par  l’Allemand  Frei  Otto  (né  en  1925),  le  Français
Robert  Le  Ricolais  (1894­1977)  et  le  Suisse  Heinz  Isler  (né  en  1926).  Les  trois  concepteurs  abandonnent
l’usage  abstrait  de  la  géométrie  pour  élaborer  des  «  modèles  physiques  expérimentaux  ».  Ils  mettent  au
point  les  «  surfaces  minimales  »,  utilisant  le  minimum  de  matière  en  fonction  de  la  configuration  de  leurs
rives.  Théorisées  au  XIXe  siècle  par  le  mathématicien  Euler,  ces  surfaces  présentent  nécessairement  une
double  courbure  inverse.  Pour  analyser  leurs  morphologies,  Frei  Otto,  Le  Ricolais  et  Isler  ont  observé  la
géométrie qu’épousent des bulles de savons enserrées dans des cadres aux profils divers. 

Surface minimale réalisée par Frei Otto avec un film de savon. photo d.r.

D’autres « modèles physiques » ont été employées telles : 
 des membranes élastiques, 

Modèles physiques expérimentés par Frei Otto pour la définition d’une forme libre tendue à partir d’une membrane
élastique déformée. photo d.r.
 des dispositifs gonflables, des matériaux emboutis ou extrudés, ou encore des toiles suspendues, qui sont
déformées puis figées et enfin inversées. 

Modèle physique expérimental en toile suspendu par Heinz Isler. photo d.r.

Le profil des toiles tendues est travaillé à volonté en leur accrochant des charges ponctuelles (des poids) aux
emplacements appropriés en fonction de critères fonctionnels et plastiques. Les voiles ainsi modelés offrent le
double  avantage  d’épouser  des  configurations  inédites  tout  en  ne  résistant  qu’à  une  seule  famille  de
contraintes, les tractions. La nature même de la toile, molle, garantit en effet l’absence de toute autre force,
en particulier des compressions, puisque la surface textile ne peut absorber que des efforts de tension pour
stabiliser  sa  forme.  Une  fois  figées  et  retournées,  les  résilles  génèrent  alors  nécessairement  des  coques
minces  soumises  uniquement  à  des  contraintes  de  compression.  Frei  Otto  et  Heinz  Isler  ont  beaucoup
travaillé à la mise au point de ces méthodes avant que l’ordinateur ne les rendent obsolètes. 

1.2 La contribution des architectes

Si,  incontestablement,  les  ingénieurs  maîtrisent  la  technique  de  conception  et  de  mise  en  œuvre  des  voiles
structurels,  les  architectes  vont  à  partir  des  années  1940  étendre  ces  avancées  à  l’invention  de  nouvelles
morphologies  «  libres  ».  S’appropriant  l’innovation  constructive  dans  un  but  esthétique  et  plastique,  ils  vont
adapter la technologie novatrice à des programmes de plus en plus complexes dans le domaine des édifices
urbains.  Ces  ouvrages,  contrairement  aux  bâtiments  industriels,  sont  soumis  à  une  organisation  interne
complexe et doivent revêtir une dimension symbolique éloquente, adaptée à leur fonction. 

Le mouvement est lancé par le Brésilien Oscar Niemeyer lors de la construction de la chapelle Saint­François
d’Assise à Pampulha, au Brésil (1941­1943). 

Chapelle Saint­François d’Assise, Pampulha (Brésil), 1941­1943, Niemeyer, architecte et Cardozo, ingénieur. photo
d.r.

Exemple  pionnier  de  l’exploitation  artistique  de  la  technique  des  coques,  le  projet  initie  le  mouvement
d’avant­garde  des  formes  libres  qui  n’utilise  plus  le  répertoire  des  surfaces  géométriques  simples  mises  en
œuvre par les ingénieurs dans l’entre­deux­guerres. 

Rationnel,  fonctionnel  mais  aussi  lyrique  et  sculptural,  l’esprit  du  projet  de  Niemeyer  va  être  très  vite  imité
dans le monde entier. Parmi les chefs­d’œuvre du moment conçus dans cette veine, figurent notamment les
célèbres aérogares élaborées aux Etats­Unis par Eero Saarinen. 

Terminal de la TWA, aéroport de New­York Idlewild.
Vue de l’espace intérieur. photo d.r.
Terminal de la TWA, aéroport de New­York Idlewild,
E Saarinen, architecte et Amman & Whitney,
ingénieurs, 1962. photo d.r.

Une technologie aujourd’hui caduque ?

A  partir  des  années  60,  la  technique  des  voiles  courbes  en  béton  armé  commence  à  être  délaissée  puis
finalement  abandonnée  au  tournant  des  années  80.  Pourquoi  ?  A  cause  de  leur  coût  de  mise  en  oeuvre
devenu trop élevé mais aussi en raison de l’évolution de la réglementation qui rend obsolète la construction
en  coques,  en  particulier  sur  le  plan  de  la  sécurité.  Mais  la  principale  explication  semble  être  leurs  limites
fonctionnelles  face  aux  performances  offertes  par  de  nouveaux  types  de  structures,  notamment  les
charpentes métalliques tridimensionnelles. 

La nécessité de placer sous la toiture divers réseaux et canalisations, l’impossibilité de suspendre à un voile
mince des charges importantes paraissent constituer des arguments décisifs en faveur de leur abandon pour
des  ossatures  plus  économiques  car  produites  industriellement,  qui  résistent  aux  charges  suspendues
ponctuelles. De surcroît, les ossatures tridimensionnelles présentent une configuration à la fois épaisse mais
largement ajourée ; elles peuvent donc accueillir le nombre croissant d’éléments techniques qui, relevant du
second oeuvre ou de dispositifs fonctionnels, améliorent la qualité d’usage des ouvrages. 

Aujourd’hui,  le  regain  d’intérêt  suscité  par  les  configurations  architecturales  dites  «  non  standard  »  pourrait
relancer la construction en voiles et coques. La mise au point de nouveaux bétons extrêmement performants
joue  en  faveur  d’une  telle  «  résurrection  ».  Toutefois  les  problèmes  soulevés  par  le  coût  et  l’exécution  de
telles surfaces demeure encore à résoudre. 

1.3 TRAMES ET DALLES
Le principe de l’ossature tramée s’inspire directement de la construction traditionnelle en bois, en maçonnerie
ou  en  métal,  à  savoir  :  un  squelette  de  poteaux  et  de  poutres  assemblés  orthogonalement.  Appliquée  au
béton armé, le concept de la trame a d’abord été reproduit fidèlement. 

 
Deux trames traditionnelles en béton armé, procédé
Hennebique. ©doc IFA

Puis  il  a  connu  une  évolution  considérable  en  raison  de  la  capacité  du  matériau  à  générer  des  structures
monolithiques.  Ainsi,  les  propriétés  du  matériau  ont  conduit  à  l’invention  d’ossatures  en  poteaux  et  dalles
(tabouret) ou de constructions entièrement constituées de voiles plans (étagère). En outre, la trame peut être
«  pleine  »  lorsqu’elle  contient  des  poteaux  dans  le  volume  bâti  ou  bien  «  vide  »  :  dans  ce  cas,  les  piles
porteuses  sont  placées  à  la  périphérie  des  planchers  afin  de  libérer  les  espaces  internes  de  tout  obstacle
nuisible  à  l’usage  de  l’édifice.  La  trame,  enfin,  est  susceptible  d’épouser  d’autres  configurations  que  celle,
courante,  du  parallélépipède  régulier.  Certaines  voient  les  piliers  traditionnels  remplacés  par  différents
dispositifs inspirés des ouvrages d’art, tel le portique ou l’arche. 

1.3.1 L’époque « moderne »

Projets de moulins par Hennebique (1893­1895)
conjuguant structures en poteaux­poutres ­ossature
principale­ et voiles continus ­silos. ©doc IFA

La  majorité  des  brevets  du  XIXe  siècle  envisagent  implicitement  leurs  «  systèmes  »  comme  générateurs
d’ossatures à poteaux et poutres. Mais dès l’origine, la trame pleine a la capacité d’intégrer d’autres types de
structures,  en  particulier  des  éléments  en  voiles  continus.  Les  projets  utilitaires  élaborés  par  le  bureau
d’études  Hennebique  (moulins,  minoteries,  raffineries  de  sucre  et  autres  programmes  industriels)  en
fournissent une illustration particulièrement probante. 

Entre  1900  et  1940,  l’ossature  tramée  est  développée  par  les  architectes  de  diverses  manières.  Dans  la
continuité des expérimentations du XIXe siècle, le système poteaux­poutres configure une trame prismatique
pleine  (cas  le  plus  courant)  ou  bien  vide,  à  l’instar  du  concept  emblématique  de  la  maison  «  Dom­Ino  »
imaginé en 1914 par Le Corbusier. 

Toutefois, ingénieurs et architectes ne tardent pas à faire évoluer le principe initial de l’ossature tramée. Dans
le  domaine  des  couverture  notamment  :  en  1912,  Max  Berg  conçoit  sa  célèbre  Halle  du  Centenaire,  à
Breslau,  en  réalisant  une  trame  circulaire  déclinant  plusieurs  types  de  systèmes  porteurs  :  piles  obliques,
verticales ou encore structures en arches gauches. L’ouvrage représente alors la plus vaste voûte en béton
armé. 

Halle du Centenaire à Breslau, 1912, Max Berg,  
architecte, Dywidag, entrepreneur. Vue intérieure.
Halle du Centenaire à Breslau, 1912, Max Berg,
photo d.r.
architecte, Dywidag, entrepreneur. Détail de la
structure. photo d.r.
Quant  aux  éléments  horizontaux  de  stabilisation,  il  s’agit  principalement  de  voiles  plans.  De  la  même
manière,  Auguste  Perret  (1874­1954)  a  su  détourner  avec  brio  le  principe  de  la  trame  pure.  A  de  rares
exceptions  près  (comme  l’église  du  Raincy,  1923,  et  autres  bâtiments  couverts  de  coques),  il  affirme  la
primauté du système constructif en poteaux­poutres qui constitue l’essence même du projet architectural et
qu’il souligne visuellement. Tout autre dispositif structurel, même l’ossature courbe, est subordonnée à la loi
ordonnatrice  de  la  trame  orthogonale.  Cela  ne  l’empêche  cependant  pas  de  jouer  avec  les  différentes
typologies structurelles. 

A  ce  titre,  le  théâtre  des  Champs­Elysées  (1911­1913)  représente  un  chef  d’œuvre  technique  et  esthétique.
Telle une cage, la trame de béton armé soumet à son rythme le dispositif des arches faîtières soutenant les
espaces  supérieurs  de  l’édifice,  tout  comme  elle  englobe  les  voiles  courbes  utilisés  pour  les  balcons
suspendus de la grande salle et sa couverture. Afin de résoudre une difficulté fonctionnelle similaire ­ comme
c’est le cas notamment pour les ateliers Esders (1919) ­, Perret reprend la même recette : réalisation d’une
trame  d’enveloppe  en  employant  le  dispositif  de  l’arche  porteuse  pour  soutenir  les  niveaux  périphériques
horizontaux.  S’il  exploite  dans  ses  premiers  édifices  les  voiles  de  béton  armé,  l’architecte  en  abandonne
l’usage  progressivement  pour  ne  conserver  que  la  trame  structurelle  orthogonale  en  béton  apparent,
comprise à la fois comme un système technique et une rhétorique esthétique. 

Le  musée  des  Travaux  Publics  (1936­1946)  correspond  à  sa  première  oeuvre  majeure  où  il  commence  à
expérimenter cette philosophie. Il y développe un jeu subtil entre deux échelles de trames emboîtées : celle,
principale, constituant l’enveloppe unitaire de l’édifice, un ordre colossal ­ « l’abri souverain » ou le « portique
»  ­  qui  supporte  la  toiture  et  l’autre,  interne  ­  le  «  châssis  »  ­,  étayant  les  étages  tout  en  définissant  les
différents espaces et leurs usages. L’emploi radical des systèmes à poteaux­poutres orthogonaux répond au
souci  rationaliste  de  Perret  de  dissocier  les  éléments  structuraux  et  les  pièces  de  remplissage  tout  en
détachant la couverture et les parois à l’instar du modèle du temple classique qui illustre alors sa principale
référence  architecturale.  C’est  sur  ce  modèle  que  les  projets  de  la  reconstruction  de  la  Ville  du  Havre  sont
d’ailleurs élaborés par l’Atelier Perret. 

D’autres conceptions de la trame sont mises au point dès le début du XXe siècle. L’une des plus marquante
est mise au point en 1902 par Robert Maillart qui invente les « planchers­champignons ». Ils substituent aux
anciennes  ossatures  à  poutres  et  hourdis  une  simple  dalle  continue  qui  intègre  dans  sa  masse  les  sommets
des piles porteuses auxquelles elle se trouve reliée de sorte à réaliser un ensemble monolithe  d’une  grande
résistance et donc particulièrement adapté aux programmes industriels. 

Cette innovation sera reprise dans le monde entier. La trame en poteaux et dalles prend souvent l’appellation
de « tabouret » ou de « table ». Elle peut être employée pour un édifice à plusieurs étages par superposition
des « tabourets », à l’instar des laboratoires pharmaceutiques Boots, édifiés en 1930­1932 par Owen Williams
à Beeston, en Grande­Bretagne. 

Laboratoires pharmaceutiques Boots, à Beeston, en Grande­Bretagne, 1930­1932, Owen Williams, architecte. La
structure superpose trois étages de planchers­champignons dont les façades libres sont enveloppées d’un mur­rideau
entièrement vitré. photo d.r.

Une autre façon d’exploiter le potentiel esthétique et fonctionnel de la construction en poteaux­dalles revient
à  l’utiliser  comme  un  «  portique  »  auquel  sont  suspendus  les  différents  niveaux  internes  du  bâtiment.  En
1907,  Edmond  Coignet  construit  selon  ce  schéma  hardi  la  salle  Gaveau,  à  Paris,  en  collaboration  avec
l’architecte  Jacques  Hermant.  Dans  la  même  veine,  Eugène  Freyssinet  élabore  des  hangars  d’aviation  à
Chartres  (1924)  et  Villacoublay  (1928)  qui  reprennent  une  ossature  imitée  des  ponts  à  tabliers  suspendus.
L’ingénieur  emploie  pour  ce  faire  des  arcs  en  bow­string  qui  soutiennent  par  de  fins  câbles  la  couverture
suspendue constituée de coques cylindriques. 

Hangar d'aviation à Villacoublay (1928) Freyssinet ingénieur. photo d.r.

Après la Seconde Guerre mondiale, l’industrialisation du bâtiment sous la houlette de l’Etat conduit ingénieurs
et  entrepreneurs  à  l’exécution  d’ossatures  où  les  poteaux  et  poutres  antérieures  sont  remplacés  par  des
voiles plans préfabriqués puis assemblés à pied d’œuvre. Rompant avec le principe « moderne » de la fluidité
spatiale,  les  panneaux  de  façades  assument  un  rôle  porteur  à  l’instar  des  voiles  internes  de  refend.  Ce
principe est celui de la préfabrication lourde qui domine en France durant les Trente Glorieuses, tout au moins
dans le domaine du logement collectif. 

Logements collectifs réalisés par préfabrication lourde, Coignet entrepreneur, ca 1958. ©Coignet

Comme au XIXe siècle, le concept s’appuie sur l’invention brevetée de « systèmes » spécifiques mis au point
par  les  entreprises,  tel  Coignet,  Balency  &  Schuhl,  Boussiron  ainsi  que  d’importants  bureaux  d’études,
notamment l’Omnium Technique de l’Habitation (OTH) et quelques ingénieurs, devenus entrepreneurs comme
Raymond Camus, ou exerçant en libéral tel Jean Barets. 
 

Mise en œuvre d’un édifice à l’aide du procédé de
préfabrication lourde « Camus », ca 1955. photo d.r.

Ce  schéma  constructif  connaît  quelques  exceptions  notables.  Dans  le  domaine  du  logement  collectif,  l’Unité
d’habitation (1946­1952) de Le Corbusier à Marseille reprend le système tramé plein en poteaux­poutres de
béton  armé.  Son  deuxième  programme  similaire,  à  Rezé­les­Nantes  (1952­1957),  procède  d’une  autre
logique de l’ossature. 

Pour  des  raisons  économiques,  techniques  et  fonctionnelles  (isolation  phonique  et  thermique),  la  structure
procède aussi du système tramé mais il se distingue de l’exemple marseillais par l’emploi de voiles porteurs,
tant horizontaux que verticaux, tel un casier à bouteilles. 

Par  la  suite,  Le  Corbusier  reprend  souvent  des  principes  structurels  similaires,  quoique  plus  complexes
puisqu’ils hybrident l’emploi des voiles et des poteaux comme éléments porteurs, à l’instar du Parlement de
Chandigarh  (1950­1965),  au  Punjab,  en  Inde,  ainsi  que  dans  quelques  villas  qu’il  réalise  alors  dans  les
environs. 

1.4 L’ère contemporaine

Kunsthall à Rotterdam, 1993, Rem Koolhass, architecte et Cecil Balmond, ingénieur. Vue extérieure. ©N.
Nogue

Vue du rez­de­chaussée où l’on aperçoit les piliers inclinés. ©N. Nogue

Les  ossatures  en  béton  armé  contemporaines  innovent  en  développant  le  système  de  la  trame  selon  deux
axes  distincts  qui  partagent  toutefois  l’idée  commune  de  la  structure  «  non­standard  »  :  celle­ci  n’emploie
plus d’éléments constructifs identiques mais utilise des modules différents pour générer une configuration non
répétitive.  Ainsi  la  Kunsthall  à  Rotterdam,  réalisée  en  1993  par  l’architecte  Rem  Koolhass  (né  en  1944)  et
l’ingénieur Cecil Balmond met en oeuvre une ossature dont les planchers sont obliques, tout comme les piles
porteuses  d’ailleurs  qui,  de  surcroît,  ne  sont  plus  placées  les  unes  sous  les  autres  mais,  comme
aléatoirement, à des endroits différents d’un étage à l’autre. 
 

Salle de conférence. Vue extérieure du plancher Salle de conférence. Vvue intérieure du volume avec
oblique. ©N. Nogue ses piles non orthogonales. ©N. Nogue

Koolhaas  et  Balmond  ont  développé  ce  concept  pour  un  projet  de  bibliothèque  (non  réalisé),  élaboré  à
l’occasion d’un concours international lancé en 1993 par l’Université parisienne de Jussieu. Dans la proposition
de  Koolhaas,  la  trame  traditionnelle  se  trouve  disloquée.  Si  les  piles  gardent  encore  leur  position
traditionnelle,  c’est­à­dire  en  enfilade  verticale,  les  planchers  en  revanche  sont  pensés  comme  une  dalle
continue  qui  s’élève  du  rez­de­chaussée  au  dernier  étage  de  l’édifice,  d’où  sa  morphologie  plissée,
déchiquetée  même,  et  sa  géométrie  chaotique  combinant  des  plans  horizontaux  et  obliques  inhabituels.
L’architecte souligne : 
« All the planes are connected by a single trajectory, a wraped interior boulevard that exposes and relates all
programmatic elements. The visitor becomes a beaudelairean flâneur. » 

L’innovation  de  Koolhaas  et  Balmond  s’inscrit  dans  une  filiation  historique  de  réalisations  aisément
repérables.  La  trame  à  planchers  inclinés  continus  se  retrouve  en  effet  déjà  dans  l’une  des  icônes  du
Mouvement Moderne : l’usine Fiat du Lingotto à Turin, construite en 1924­1926 par l’ingénieur Giacomo Mattè
Trucco. 

Usine Fiat du Lingotto à Turin, 1924­1926, Giacomo Mattè Trucco, ingénieur. Les planchers s’élèvent en ellipse pour
devenir plafond. photo d.r.

S’en  inspirant,  Le  Corbusier  a  réalisé  la  villa  Savoye  (1929­1931)  sur  le  thème  de  la  «  promenade
architecturale » que favorise la présence de rampes obliques permettant de cheminer du rez­de­chaussée de
l’édifice  à  son  sommet,  aménagé  en  terrasse  et  solarium.  Puis  Frank  Lloyd  Wright  (1868­1959)  reprend  le
même  thème  pour  concevoir  les  espaces  du  musée  Guggenheim  de  New­York  (1955).  Oscar  Niemeyer
(1907­2007)  a  développé  le  même  principe  en  lui  donnant  une  fluidité  et  une  sensualité  exceptionnelle,
notamment pour son projet de Palais de l’Industrie (1951­1954) à Sao Paulo. 

Quant  à  l’emploi  de  piliers  obliques,  Viollet­le­Duc  le  préconise  déjà  au  XIXe  siècle.  Par  la  suite,  Gaudi
exploite cette configuration, en particulier au parc Güell à Barcelone. Mais c’est surtout Pier­Luigi Nervi qui lui
donne  l’expression  la  plus  aboutie  grâce  à  l’emploi  du  béton  armé.  Il  met  au  point  ses  premières  piles
inclinées en 1940 pour des hangars d’aviation à Orvieto (1935) et Ortobello. (1939­1942) 

Hangar d’aviation à Ortobello. (1939­1942), Nervi, ingénieur. photo d.r.

Leurs  profils  élégants  résultent  de  la  nature  des  charges  à  supporter  mais  ils  illustrent  également  d’emblée
l’incontestable talent de plasticien de l’ingénieur italien. Nervi les emploie après la Seconde Guerre mondiale
dans de nombreux projets où il renouvelle constamment leurs formes. 

C’est  au  petit  Palais  des  sports  de  Rome  (1960)  que  ses  recherches  trouvent  leur  accomplissement  avec  la
conception  des  béquilles  périphériques  en  Y  soutenant  la  coupole  du  bâtiment  et,  surtout,  les  piles  internes
auxquelles il confère une géométrie complexe, particulièrement dynamique. 

Petit palais des sports de Rome, 1960. Vue des béquilles extérieures. ©S. Chardonnet
Petit palais des sports de Rome, 1960. Vue des béquilles intérieures soutenant les gradins. photo d.r.

Les  dispositifs  novateurs  proposés  par  Koolhaas  et  Balmond  peuvent  donc  être  interprétés  comme  la
synthèse  créatrice  de  deux  procédés  constructifs  «  modernes  »  qu’ils  développent  au  point  d’en  faire  un
nouveau concept contemporain. 

En  marge  de  leurs  travaux,  une  autre  innovation  structurelle  marquante  a  récemment  émergé  dans  le
domaine  des  ossatures  tramées.  Elle  reprend  l’idée  initiale  du  système  «  Dom­Ino  »  de  Le  Corbusier,
système  qui  consiste  à  placer  à  la  périphérie  des  planchers  tous  les  poteaux  porteurs  afin  d’obtenir  des
plateaux entièrement « libres ». Aujourd’hui, l’idée est retravaillée de façon à remplacer l’enfilade verticale et
discontinue des poteaux par une ossature porteuse continue et verticale, placée en façade. 

La  trame  structurelle  extérieure  est  conçue  selon  deux  configurations  divergentes  :  soit  comme  une  grille
régulière (orthogonale ou non), soit au contraire comme un treillis chaotique engendré par (au moins) deux
nappes  croisées  de  poutres  obliques.  Cette  dernière  solution  a  livré  des  oeuvres  étonnantes,  à  savoir(4)  :
l’immeuble  Tod’s  de  Toyo  Ito  à  Tokyo,  l’ensemble  de  logements  et  bureaux  Towered  Flats  de  Tomoyuki
Utsumi  et  Milligram  Studio  édifié  aussi  à  Tokyo  ou  encore  le  Centre  chorégraphique  national  d’Aix­en­
Provence de Rudy Ricciotti.(voir étude de cas Aix­en­Provence) 

Centre chorégraphique national, Aix­en­Provence, 2006, Rudy Ricciotti architecte. Vues de la trame porteuse à
la configuration non standard. ©S. Chardonnet

Les  autres  types  de  trames  externes,  à  mailles  régulières,  s’avèrent  également  novatrices,  même  si  elles
s’inscrivent, il est vrai, dans une tradition constructive « moderne » qu’elles rénovent. Elles se caractérisent
par  la  perfection  de  leur  finition  et  la  qualité  esthétique  remarquable  des  bétons  employés.  Parmi  les
nombreux  projets  réalisés  et  médiatisés,  citons  par  exemple  le  Centre  sportif  Lindner  (2006)  de  Bernard
Tschumi,  construit  sur  le  campus  de  l’Université  de  Cincinnati  (Ohio,  USA).  Le  bâtiment  se  distingue  par  sa
volumétrie générale, courbe et la conception d’une trame sur pilotis dont les mailles régulières échappent au
répertoire des grilles orthogonales pour définir un treillis triangulé. 

1.5 LES RESILLES

Outre  les  couvertures  en  voiles  et  les  ossatures  tramées,  un  troisième  genre  de  dispositif  structurel  a  vu  le
jour au XXe siècle : celui de la résille (dont le modèle est issu de la construction en bois, métal et pierre ).
Elle est notamment mise au point techniquement par Paul Cottancin dans ses brevets de la fin du XIXe siècle.

 
Planches du brevet déposé par Paul Cottancin en 1897
relatif à la réalisation de « couvertures Cottancin » en
voiles nervurés. photo d.r.

L’architecte Anatole de Baudot a appliqué les idées de l’ingénieur à la construction de l’église Saint­Jean­de­
Montmartre  et  pour  concevoir  des  projets  utopiques  qui  emploient  des  résilles  et  voiles  nervurés  comme
couvertures. 

Étude pour « un grand espace éclairé par le haut »,
de Baudot, architecte, 1914. Dessin du volume
intérieur et dessin de la résille projetée sur le plan.
photo d.r.

Le concept est ensuite repris par les disciples de l’architecte rationaliste, en particulier E. Chaine, J. Périllard,
P. Genuys ou encore P. Vorin. En 1911, ce dernier emploie ainsi une résille de béton armé pour la couverture
d’un remarquable projet de hangar pour dirigeables (non réalisé). 

Projet de hangar pour dirigeables, Vorin, architecte, 1911. photo d.r.

Un  autre  type  de  résille  a  été  mis  au  point  au  début  du  XXe  siècle.  Il  s’agit  des  structures  en  «  béton
translucide », constituées comme un voile ajouré. Elle est exécutée en enrobant de béton un simple  maillage
métallique. Entre les nappes de la résille rigide ainsi obtenue sont intercalés des pavés de verre. Devenue la
spécialité  de  quelques  entrepreneurs,  notamment  les  établissements  Dindeleux,  cette  structure  a  été
couramment employée jusque dans les années 1960. 

Lycée Camille­Sée (1912­1918), Paris, François Le Cœur, architecte. Le hall d’entrée vers 1914, couvert d’une résille
en béton translucide. photo d.r.
Mais  c’est  sans  conteste  Pier­Luigi  Nervi  qui,  au  XXe  siècle,  se  place  à  la  pointe  de  l’innovation  dans  cette
spécialité  de  l’art  de  bâtir.  Il  initie  ses  recherches  pour  la  construction  de  hangars  aéronautiques  dans  les
années  trente.  Il  met  alors  au  point  un  système  de  résille  exécutée  à  partir  d’éléments  préfabriqués.  Par
souci d’économie, les deux nappes engendrant le maillage suivent les lignes surfaciques les plus courtes de la
toiture, c’est­à­dire un profil géodésique. 

Hangar aéronautique, années 1930, Nervi, ingénieur. photo d.r.

Après la Seconde Guerre mondiale, l’ingénieur­entrepreneur italien développe ses travaux vers la conception
de nouvelles résilles, non géodésiques, réalisées à l’aide d’un matériau de son invention, le « ferro­ciment ».
Il  demeure  toutefois  attaché  à  la  préfabrication  des  modules  constructifs.  Il  les  modèle  de  sorte  qu’une  fois
assemblés, ils engendrent une structure particulièrement expressive. Dans la lignée de la pensée rationaliste
de  Viollet­le­Duc  et  d’Anatole  de  Baudot  mais  inspirés  également  par  la  culture  constructive  italienne,  les
édifices de Nervi respectent le principe de la vérité constructive, de la lisibilité du schéma structurel dictant sa
configuration  à  l’ouvrage.  L’ingénieur  a  su  par  ailleurs  illustrer  avec  brio  un  autre  axiome  rationaliste
fondamental : celui de l’osmose entre l’ossature et l’ornementation. Au Palais de Turin (1947­1949), la voûte
résillée dessine une fascinante ossature zoomorphe. 

Palais de Turin, 1947­1949, Nervi, ingénieur (photo d.r.).Vues intérieures avec la voûte maillée. photo d.r.

Palais de Turin. Détail de la voûte. photo d.r.
Palais de Turin. Vue des éléments préfabriqués constituant la voûte. photo d.r.

Au petit Palais des sports de Rome (1956­1957 ; Annibale Vinellozzi, architecte), Nervi élabore une immense
rosace aux nervures harmonieusement entrelacées. 

Palais des sports de Rome. Vue de la voûte en résille. ©Sabine Darmaillacq Chardonnet

Aujourd’hui,  l’héritage  de  Nervi  se  retrouve  par  exemple  dans  l’œuvre  de  l’architecte­ingénieur  Santiago
Calatrava Vals qui conçoit pour ses projets des résilles d’une remarquable plasticité, comme à la gare TGV de
Lyon­Saint­Exupéry (1993). 

Gare TGV de Lyon­Saint­Exupéry, 1993, Santiago
Calatrava, architecte. Vues de la résille couvrant les voies
ferrées. ©N. Nogue

1.6 TYPOLOGIES HYBRIDES

L’ingénierie  de  la  période  «  moderne  »  présente  cette  spécificité  qu’elle  a  le  plus  souvent  cherché  à
n’employer  qu’un  seul  type  de  matériau  (ossatures  entièrement  métalliques  ou  réalisées  seulement  à  partir
du  béton  armé  …)  voire  qu’un  seul  type  de  structure  associée  à  un  unique  matériau,  à  l’instar  des  hangars
d’Orly de Freyssinet qui ne sont élaborés qu’à l’aide de voiles de béton armé. Le modèle iconique du « tout­
béton  »  connaît  cependant,  dès  l’époque  «  moderne  »,  de  célèbres  exceptions  qui  préfigurent  la  période
contemporaine. 

1.6.1 Au­delà du « tout­béton »
Ainsi Le Corbusier édifie­t­il en 1930­1932 le pavillon suisse de la Cité Universitaire de Paris en juxtaposant
une  ossature  porteuse  à  pilotis  en  béton  armé  et  une  superstructure  métallique,  reniant  avec  jubilation
l’héritage rationaliste puisqu’il utilise différents types de parements bruts, en particulier la pierre de meulière,
masquant la trame d’acier. 

L’une  des  manifestations  majeures  de  l’hybridation  du  béton  armé  avec  un  autre  matériau  structurel  réside
dans l’évolution qu’a connu la construction des gratte­ciel. D’abord entièrement métalliques, leurs structures
vont être exécutées à l’aide de deux ossatures disjointes. Le coût des hautes constructions métalliques et le
développement  des  espaces  de  travail  totalement  «  ouverts  »,  sans  poteaux  internes,  a  en  effet  modifié  la
donne. 

Le  nouveau  principe  statique,  similaire  à  celui  inventé  par  Fritz  Leonhardt  à  Stuttgart,  comprend  un  «  tube
creux  »  porteur  en  béton  armé,  intégrant  notamment  les  ascenseurs,  principaux  réseaux  et  autres
canalisations.  Il  est  édifié  au  centre  de  l’édifice  tandis  qu’un  treillis  métallique  porteur  consolide  la  tour  se
comportant comme une console rigide face aux efforts dus aux vents. Les planchers, souvent en béton armé,
relient le noyau à la périphérie faisant de la structure une immense structure tridimensionnelle. Le projet qui
a  diffusé  ce  modèle  constructif  est  conçu  par  l’ingénieur  Fahzur  R  Kahn  de  l’agence  Skidmore,  Owings  &
Merrill dans les années 1960. 

La majeure partie des tours réalisées à La Défense à Paris ou encore celle de Montparnasse imitent le même
schéma d’ossature qui permet l’emploi de murs rideaux et la réalisation d’enveloppes continues d’une facture
parfaite. 

Ce  schéma  se  trouve  aujourd’hui  totalement  remis  en  question.  Plusieurs  architectes  conçoivent  désormais
des tours à façades structurelles, sans noyau central. Les enveloppes porteuses reprennent le plus souvent le
modèle  de  la  résille,  au  maillage  non  standard.  C’est  le  cas  par  exemple  de  l’ouvrage  imaginé  par  Jacques
Ferrier, la tour « hypergreen », de quelques 250 m de hauteur. La résille de contreventement, à laquelle sont
fixés les planchers, est réalisée en béton UHP post­contraint. 

Tour « hypergreen », Jacques Ferrier, architecte, projet 2008, vue de la résille d’enveloppe en éléments préfabriqués
de configuration non standard. ©Lafarge

1.6.2 Hybridations structurelles

Le  phénomène  d’hybridation  ne  concerne  pas  seulement  l’emploi  des  matériaux  mais  aussi  le  concept  des
structures. Le chapitre précédent les classe en trois groupes ­ voiles, trames et résilles – présentés dans des
chapitres  distincts.  Pour  autant,  ces  modèles  constructifs  se  fondent  sur  des  principes  technologiques
fondamentaux qui peuvent dialoguer entre eux et même s’hybrider pour opérer une synthèse qui révèle les
limites de la sémantique discursive au regard de la complexité du réel. Ainsi Dischinger, Nervi et Torroja ont
brillamment montré dans leurs projets la parenté technique liant voiles et résilles. 

Salle de sport des Recoletos, 1935, Torroja, ingénieur, Dywidag, constructeur. La parenté entre voiles et résilles est
ici illustrée par le jeu structurel des deux concepts constructifs qui forment la continuité de l’enveloppe de l’édifice.
photo d.r.

La  nature  continue  des  premiers  et  discontinue  des  secondes  ne  constitue  pas  une  distinction  technologique
fondamentale  au  regard  de  ce  qui  les  unit  en  tant  que  structures,  à  savoir  leur  configuration  surfacique  à
courbure(s). La preuve en est que le calcul des voiles de béton est opéré en découpant leur surface selon un
maillage  vectoriel,  c’est­à­dire  une  résille  virtuelle.  A  partir  du  moment  où  une  résille  surfacique  courbe
présente  un  maillage  suffisamment  fin,  sa  modélisation  mathématique  s’identifie  à  celle  d’un  voile.  C’est
d’autant  plus  légitime  que,  a  contrario,  les  coques  de  béton  possèdent  une  armature  interne  formant  une
résille  de  tiges  métalliques.  A  ce  titre,  le  brevet  du  célèbre  procédé  Zeiss­Dywidag  décrivant  la  construction
de  voiles  minces  cylindriques  et  hémisphériques  porte  simplement  sur  la  conception  et  le  montage  de
l’armature métallique triangulée qui est ensuite enrobée par une fine pellicule de béton projeté. 

Armatures métalliques triangulées du système Zeiss­Dywidag pour la construction de voiles minces de béton armé.
photo d.r.
On comprend dès lors que Dischinger, Nervi et Torroja élaborent des projets qui combinent voiles et résilles.
Ceux­là servent de couverture, celles­ci d’ouvertures pour l’éclairage intérieur. 

De  même,  le  distingo  sémantique  entre  trames  et  résilles  trouve  rapidement  ses  limites.  On  a  considéré  ici
que les trames correspondent aux superstructures porteuses, parallélépipédiques tandis que les résilles sont
décrites comme des systèmes de couverture et d’enveloppe tridimensionnelles. On a montré qu’il est possible
d’envisager l’évolution des trames modernes comme un travail sur les poteaux porteurs. D’une part, ils sont
progressivement  rejetés  à  la  périphérie  puis  à  l’extérieur  du  volume  couvert,  en  façade  ;  d’autre  part,  ils
abandonnent leur juxtaposition spatiale verticale pour suivre des profils obliques selon au moins deux nappes
sécantes qui, dès lors, enveloppent, voire couvrent, l’édifice… à l’instar d’une résille. 

Ces correspondances structurelles proviennent de la nature même du matériau qui est lui­même un hybride.
Soit  l’imaginaire  constructif  des  ingénieurs  l’emploie  en  privilégiant  sa  composante  béton,  c’est­à­dire  sa
capacité  à  générer  des  structures  monolithes.  Ils  convoquent  alors  le  modèle  traditionnel  de  la  construction
en  pierre  de  taille  ou  celui,  moderne,  de  l’enveloppe  textile.  Soit  la  culture  technique  des  constructeurs  lui
préfère  sa  composante  métal  qui  mène  à  la  conception  de  systèmes  d’ossatures,  donc  discontinus  et
assemblés.  Ils  se  réfèrent  alors  à  l’art  de  bâtir  ancestral  du  charpentier  qui  trouve  une  illustration  moderne
dans  les  treillis  en  hyperboloïdes  de  révolution  de  l’ingénieur  russe  Vladimir  Chouchov  ainsi  que  les  mailles
prétendues, à la manière de Frei Otto ou René Sarger. 

Dans  les  deux  cas,  le  béton  armé  apporte  une  dimension  nouvelle  eu  égard  aux  schémas  constructifs
antérieurs : celle de l’organisation spatiale de la matière configurant des structures tridimensionnelles et non
plus planes. 

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