Derrida Fantôme - Catherine Paoletti
Derrida Fantôme - Catherine Paoletti
Catherine Paoletti
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CATHERINE PAOLETTI
Derrida fantôme
Qu’est-ce que donner à lire ce qui fut déjà donné à entendre par la voix ? Une voix portée par une scène 1, en
colloque, ex cathedra quoiqu’on dise. D’un colloque (cum-loqui) à son origine mystérieux et confidentiel
qui s’est élargi pour devenir public au point que son succès se mesure désormais à l’aune de son « public ».
Pourquoi s’est imposé ce 11 décembre 2014 un supplément de scène : un dispositif / une disposition fantômes,
construit(e), par la diffusion d’un enregistrement, à commencer par la voix numérisée de Derrida, soutenue par
la projection de l’œuvre, fantôme-textuel, de Robert Malaval : Le fantôme et Carte postale pour un
fantôme (1980) 2. Beaucoup trop de fantômes direz-vous.Toujours plus de deux, certes, puisque l’intervenante
elle-même y ajouta sa voix « propre », pour l’écouter hors-scène dans le public et tenter ainsi d’entendre encore
quelque chose, ou peut-être autre chose, dans et par l’effet de voix d’un devenir texte qui s’essaierait à en
retrouver une lecture initiale stupéfiante qui, presque par facilité, court toujours le risque de s’émousser et
devenir « inhertiante ».
Ébranler les racines d’une passivité active, traduire et se retraduire sans cesse et « lier ce que l’on sait avec
ce que l’on ignore 3 » pour tenter, à tort ou à raison, la chance et risquer un pas de plus, un autre pas vers
une nouvelle aventure possible.Tenter de retraduire sans prétention la nouveauté du fantôme, de la marge,
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du différant, du public, de la scène etc., réveiller le passible pour qu’il emporte le passif de la capacité
anesthésiée contemporaine d’aventure. Car c’est à partir du fantôme que nous sommes toujours vivant !
Évoquer Derrida et les fantômes, comme lui-même n’aurait pas manqué de le faire remarquer
avec cette ironie impitoyable propre au « philosophe qui voit clair / voyant ? », c’est d’abord
invoquer son propre fantôme (étrange farce, d’ailleurs, où invoquant le sien, on ne peut
qu’invoquer les siens, les nôtres, les miens et donc le sien qui fut mien). Or, il s’agit là de faire
revenir le fantôme du philosophe qui avoua ne pas savoir s’il croyait ou non aux fantômes, mais
qui pourtant un jour affirma : « Vive les fantômes ! », « Que vivent les fantômes ! » Réveiller
en quelque sorte le fantôme de celui qui se savait déjà fantôme, un fantôme à la puissance n, et
qui l’attesta de son vivant : « Est-ce qu’on demande à un fantôme s’il croit aux fantômes ? Ici
le fantôme, c’est moi ! » Il s’agit donc de revenir sur le philosophe qui a fait du festin (ou du
destin) philosophique une affaire de fantômes, et qui sans conteste, fut un infatigable, non pas
chasseur, mais traceur de fantômes. Traceur de traces qui font récits, qui sont récits et donc
pratiques d’écriture. Fantômes, auxquels il n’aura de cesse de rendre la justice qui leur est due
en les convoquant dans son travail philosophique, ou plus simplement, en les invoquant. Car,
pour Jacques Derrida, il n’est de devoir de justice ou de responsabilité qui n’est à répondre,
d’un « au-delà de la vie présente ou de son être là effectif, de son effectivité empirique ou
ontologique : non pas vers la mort mais vers une sur-vie, à savoir une trace dont la vie et la
mort ne seraient elles-mêmes que des traces et des traces de traces, une survie dont la
possibilité vient d’avance disjoindre ou désajuster l’identité à soi du présent vivant comme de
toute effectivité » (Spectres de Marx). C’est parce qu’ainsi il y a de l’esprit, et certainement plus
d’un, que Jacques Derrida fit de la tâche du philosophe un incessant appel aux fantômes, aux
spectres et aux esprits qui hantent, entre autres, la culture occidentale. « Et il faut, dit-il,
compter avec eux. On ne peut pas ne pas devoir, on ne doit pas ne pas pouvoir compter avec
eux, qui sont plus d’un : le plus d’un. » (Spectres de Marx) Et, déjà, du (+) comme
augmentation, résonne le plus du manque, celui d’un un qui n’a jamais existé tant il est déjà
depuis toujours contaminé par d’autres, par tant d’autres.
mémoire autant que de sa perte. « Enter the Ghost, exit the Ghost, re-enter the Ghost », dit Hamlet,
cité dans Spectres de Marx.
Le fantôme est le sourire de la vitesse. Il passe toujours très vite : « à la vitesse infinie d’une
apparition furtive, dans un instant sans durée, présence sans présent d’un présent qui
seulement revient ». Mais son apparition n’est pas rien. Il ne s’agit en rien d’une apparence,
mais bien d’un apparaître en référence au phainesthai [manifestation] qui suggère ce « presque
invisible » par défaut de corporéité. Et ce qui n’a pas de corps nous met à l’épreuve de notre
propre corps, au corps du texte. Et le présent qui revient n’est autre que la fable de la
philosophie sous le masque, la personne du revenant ou survivant que traduit tout récit, toute
fiction. « Cette “synthesis as a ‘phantom’” permet de reconnaître, dans la figure du fantôme, l’œuvre
de ce que Kant ou Heidegger assignent à l’imagination transcendantale dont les schèmes
temporalisateurs et le pouvoir de “synthèse” sont bien ceux d’un fantastique et, selon le mot de
Kant, d’un art caché dans les profondeurs de l’âme » (Mémoires, pour Paul de Man). La
philosophie est donc bien une affaire de fantômes.
que passé absolu, depuis ce passé absolu, grâce à l’autre dont la sur-vivance, c’est-à-dire l’être-
mortel aura toujours excédé le “nous” d’un présent commun ? » (Mémoires, pour Paul de Man).
La théorie derridienne du « fantôme » s’articule donc à la question du deuil. Question qui se
poursuit en filigrane à travers toute son œuvre. À commencer par Glas où le travail du deuil
« serait coextensif de tout travail » : ce qu’il ne cessera de répéter jusque dans Échographies –
de la télévision, en passant par Schibboleth, Feu la cendre, De l’esprit. Heidegger et la question (où le
revenant apparaît à l’ouverture même du texte 5), Mémoires – pour Paul de Man, Donner le temps,
Spectres de Marx et autres « survivre », sans oublier tous les spectres qui hanteront ses ouvrages
suivants, tels que Chaque fois unique la fin du monde, Adieu ou Apories... Il faut ajouter toute une
conceptualisation affinée concernant la mémoire, l’effacement, la trace, la lisibilité qui efface
la date et son inscription même, la revenance, la survivance, l’adresse, l’envoi, le poème, la
main, le gage, la promesse, l’alliance et la chance, la signature, la différance, la restance, la
cendre, la coupure, le partage, le propre, la frontière, la dette et le don, sans compter
l’héritage… Il en serait ainsi de la mémoire comme du deuil. De même qu’il existe une
différence, déjà déployée par Hegel dans son Encyclopédie, entre intériorisation du souvenir
comme incorporation (Erinnerung) et mémoire pensante (Gedächtnis), il existe une différence
entre le deuil normal, décrit par Freud comme processus d’intériorisation et d’idéalisation, et
le deuil « pathologique » dans lequel, en raison d’une mauvaise incorporation « le mort est
pris en nous, mais ne devient pas nous-même ». Il se prend à parler tout seul à « ventriloquer
notre propre corps, notre propre discours, tant et si bien que le fantôme est retenu en nous
comme dans une crypte. De sorte que nous devenons un cimetière pour les fantômes... »
(Jacques Derrida, dans Ghost Dance, Kenneth McMullen). Toutefois, la théorie de la « crypte »,
développée par Nicolas Abraham et Maria Torok, ne recouvre pas entièrement celle du
« fantôme », car celle-ci retient plutôt un mort-vivant qu’un fantôme, même si le fantôme
reste lié à la crypte. « Le fantôme, cela peut être aussi notre propre inconscient, mais
précisément c’est l’inconscient d’un autre. C’est l’inconscient de l’autre qui parle à notre
place. C’est non seulement notre inconscient mais l’inconscient d’un autre qui nous joue des
tours, ce qui peut être terrifiant... » (Jacques Derrida, dans Ghost Dance, Kenneth McMullen).
Ainsi, le fantôme pose la question de la voix. Qui parle, et par quelles voies ? Notre voix est
hantée par la cohorte des fantômes qui répondent à notre place, et nous condamnent à être
ventriloqués par la voix d’un autre, par le chœur de ces voix qui nous ont précédés, qui
hantent à notre insu autant qu’à notre su, le corps de notre esprit et donc son cœur. « Croyant
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parler de ma voix, précisément parce que je crois parler de ma voix, je la laisse parasiter par la
voix de l’autre, pas de n’importe quel autre mais de mes propres fantômes si l’on peut dire ; à
ce moment-là il y a des fantômes, et ce sont eux qui vont vous répondre, qui vous ont peut-
être déjà répondu… » (Jacques Derrida, dans Ghost Dance, Kenneth McMullen).
« la fuite des dieux » et pour « jouer le rôle d’un fantôme exténué ». L’usage ou les « effets de
drogues » constituent le mode le plus classique « d’une provocation méthodique, d’une
technique d’appel au fantôme : à l’esprit (ghost, Geist), à l’inspiration, à la dictée », mais c’est
aussi le plus retors, car il s’agit là d’une « méthodologie du contre-fantôme ». Un « fantôme
qu’on joue contre un autre fantôme mais aussi bien le fantôme du fantôme, le fantôme alibi,
l’autre fantôme. N’aurait-on le choix qu’entre des fantômes ou simulacres de fantômes ? »
(« Rhétorique de la drogue », dans L’Esprit des drogues).
au moment de la sortie du film), il aura pourtant avoué : « C’est au fond pour tenter les
fantômes que j’ai accepté de figurer dans un film en me disant que, peut-être, on aurait, les
uns et les autres, la chance de laisser venir à nous des fantômes : fantôme de Marx, fantôme de
Freud, fantôme de Kafka, fantôme de cet américain ! Vous, je vous connais depuis ce matin, et
déjà vous êtes traversée pour moi par toutes sortes de figures fantomatiques ». De même qu’il
avouera plus tard que sa visite au fantôme de Kafka lui valut l’accusation d’être un passeur de
drogue, alors qu’il était en réalité le contrebandier de textes interdits. Et il n’est peut-être pas
anodin de souligner que c’est précisément à ce moment-là, qu’à son corps défendant, il fut
surpris par la télévision allemande dans le train qui le ramenait de son incarcération de
Prague. Une crypte aura permis de faire ressurgir le fantôme qu’il était. Tel un effet de pensée
qui passe par le procès qu’engage sans appel la déconstruction dans son inscription d’une
certaine répétition, ainsi que son effet de drogues qui, bien sûr, est à différencier de l’effet des
drogues sur la pensée.
Est-il encore besoin d’une autre preuve pour rendre visible l’intime enchâssement de ces
deux logiques : logique spectrale et logique déconstructive ? La logique spectrale est
définitivement « l’élément de hantise où la déconstruction trouve son lieu le plus hospitalier,
au cœur du présent vivant, dans la pulsation la plus vive du philosophique »
(« Spectographies », Échographies – de la télévision). Ensemble, elles conjuguent les ressources
diaboliques de la boîte de Pandore et du tonneau des Danaïdes. « Tenter les fantômes » comme
on tente la chance pour « laisser venir à nous des fantômes » cette incitation toute derridienne
ne provoque-t-elle pas, réciproquement, une nouvelle interrogation ? Quel espace, quel lieu
n’aurions-nous pas annexé aux fantômes pour qu’au lieu « d’être livrés » ou « en proie »,
commandés ou ventriloqués, il devienne possible d’entendre cet autre murmure spectral :
« Les intrus s’en vont ce matin, mais d’autres viendront ensuite. Nous pourrons sentir leur
présence, quelquefois pas du tout, il en a toujours été ainsi 9. »
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BIBLIOGRAPHIE
Charles Alunni, « Spettro di Derrida », dans Spettri di Derrida, Analli fondazione europea del
disegno (Fondation Adami, 2009/V), Genova, Il Melangolo, 2010, p. 355-374.
Jacques Derrida, De l’Esprit, Paris, Éditions Galilée, coll. « La philosophie en effet », 1987,
184 p.
Jacques Derrida, Mémoires pour Paul de Man, Paris, Éditions Galilée, coll. « La philosophie en
effet », 1988, 252 p.
Jacques Derrida, Spectres de Marx, Paris, Éditions Galilée, coll. « La philosophie en effet »,
1993, 279 p.
Jacques Derrida, Penser à ne pas voir (Écrits sur les arts du visible 1979-2004), Paris, Éditions de La
Différence, coll. « Essais », 2013, 385 p.
Catherine Paoletti, Sur Parole (avec Jacques Derrida), Éditions de L’aube, 1999, 20053.
Catherine Paoletti, « Feu la mort », dans Le Passage des frontières. Autour du travail de Jacques
Derrida, Paris, Éditions Galilée, 1994.
Catherine Paoletti, « Aldo G. Gargani. Du (dé)constructivisme en philosophie », dans
Philosophes en Italie II, Archives de Philosophie, Paris, Éditions Beauchesne, 1994/2.
RÉFÉRENCES AUDIOVISUELLES :
Alejandro Amenabar. Les Autres, Espagne, 2001, 1h 45min, avec Nicole Kidman,
Elaine Cassidy, Christopher Eccleston.
Kenneth McMullen, Ghost Dance, Looseyard Productions for Channel 4, Zweites Deutsches
Fernsehen (ZDF), Grande Bretagne et Allemagne de l’ouest, 1982, 35mm, 94 min, avec
Jacques Derrida, Pascale Ogier, Robbie Coltrane, Dominique Pinon.
Catherine Paoletti, « Speculum tabulae » & « La fable de Psyché », dans Effets de miroir, Les
Chemins de la Connaissance, France-Culture, 2 x 30 min, (14 et 15 juin 1990).
NOTES
2. 1980, date de parution d’une autre « carte postale » : La Carte postale. De Socrate à
Freud et au-delà, Éditions Flammarion, collection « La philosophie en effet », par un
curieux hasard objectif, découvert dans l’après-coup de la scène du colloque.
3. Jacques Rancière, Le Spectateur émancipé, Paris, Éditions La Fabrique, 2008, p. 28.
4. Et ce n’est pas un hasard si dès l’ouverture de Spectres de Marx, Jacques Derrida
relève celui initial, déjà levé par Marx, incipit au Manifeste : « Un spectre hante
l'Europe – le spectre du communisme », « Ein Gespenst geht um in Europa – das Gespenst des
Kommunismus », p. 15-16.
5. « Je parlerai du revenant, de la flamme et des cendres », p. 11.
6. P. 119.
7. Voir Penser à ne pas voir, « La danse des fantômes » : « Le cinéma est un art fantôme,
c’est à dire qu’il n’est ni image ni perception. Il n’est pas comme la photographie ou
comme la peinture. La voix au téléphone a aussi une apparence fantomatique. C’est quelque
chose qui n’est ni réel ni irréel : qui revient, qui est reproduit, enfin, c’est une
question de reproduction. À partir du moment où la première perception d’une image est
liée à une structure de reproduction, on a affaire à du fantomatique », p. 308.
8. En effet, dans son art de cultiver les « greffes » de spectralités, le cinéma
« inscrit des traces de fantômes sur une trame générale, la pellicule projetée, qui est
elle-même un fantôme […] Mémoire spectrale, le cinéma est un deuil magnifique, un travail
de deuil magnifié », op. cit., « Le cinéma et ses fantômes, » p. 322.
9. Une dernière affirmation tout droit sortie de la bouche même des fantômes, fait le pont
avec toute une réflexion essentielle de Jacques Derrida sur l’hospitalité, l’hôte et le
parasite, qui n’est pas forcément celui attendu, dont le rapport n’est certainement pas
aussi univoque que nos mythologies contemporaines le laissent accroire, et qui constitue
en quelque sorte l’avatar politique de la problématique des spectres. S’il fallait
insister, aujourd’hui, la problématique du fantôme s’arc-boute à celle de l’exil.