Résoudre les équations algébriques
Résoudre les équations algébriques
Une équation n’est rien d’autre qu’une égalité entre deux membres. Souvent,
il s’agit de déterminer une certaine quantité, connaissant simplement une égalité
qui fait intervenir cette quantité inconnue. Comme le fait de nommer les choses
permet souvent de mieux les étudier, l’on donne alors un certain nom à notre
inconnue (le plus souvent on l’appelle x). On obtient ainsi une égalité que doit
vérifier x, c’est ce qu’on appelle une équation. Bien sûr, il y a des équations
de toutes sortes. Il y a les affines, c’est-à-dire celles de la forme ax + b = 0.
Il y a les équations de degré 2, celles de degré 3, etc. Mais il y en a aussi une
multitude d’autres, par exemple celles de la forme ax = b, ou encore l’équation
2
cos (5x + 1) = 3x − 2x. Résoudre une équation, c’est trouver tous les nombres
x qui vérifient l’égalité de départ.
Enfin, on appelle équation algébrique une équation pouvant se mettre sous
la forme an xn + . . . + a0 = 0, où les ai sont des nombres réels. Ce sont en fait les
équations polynomiales, d’un certain degré. Nous allons ici nous intéresser plus
spécifiquement à ce type d’équation, et voir notamment des méthodes générales
pour résoudre les équations algébriques de degré allant de 1 à 4.
Soit donc une équation an xn + . . . + a0 = 0, (n entier) On appelle P (x)
la quantité polynomiale an xn + . . . + a0 . L’idée fondamentale est que, si l’on a
trouvé une solution, c’est-à-dire un nombre a vérifiant P (a) = 0, on est ramené
à un problème plus simple qui est celui de résoudre une équation de degré n − 1.
En effet, pour tout entier k et tous réels x et y, on a la factorisation :
xk − y k = (x − y) xk−1 + yxk−2 + y 2 xk−3 + ... + y k−2 x + y k−1
En conséquence, P (x)−P (y) s’écrit sous une forme (x − y) Qy (x), où Qy est
une expression de degré n − 1 en x. En particulier si a est solution de P (x) = 0,
on peut écrire :
P (x) = (x − a) Qa (x)
Pour résoudre l’équation de départ, on est ramené à résoudre l’équation
Qa (x) = 0, de degré n − 1. On en déduit entre autre qu’une équation de degré
n a au plus n solutions.
1
Signalons toutefois qu’il faut faire attention au cas particulier où a = 0. Dans ce
cas, l’expression −b/a n’a aucun sens. Mais alors, résoudre l’équation est encore
plus simple. En effet, si b = 0, tout x est solution et si b 6= 0, il n’y a aucune
solution. Passons au second degré.
aX2 + bX + c = a (X − x1 ) (X − x2 )
2
Développant le membre de droite, on obtient par identification des coefficients :
x1 + x2 = −b/a et x1 x2 = c/a
soit p3 + q 3 + (p + q) (3pq + c) + d = 0
La condition supplémentaire que l’on aimerait imposer sur p et q est alors
3pq+c = 0, pour éliminer le terme du milieu. On obtient ainsi le système suivant
dont une solution va nous donner une solution de notre équation de départ.
3pq = −c
p3 + q 3 = −d
Ce système ressemble assez fortement au système somme/produit. Élevant
la première équation au cube (ce qui ne change rien à l’ensemble des solution,
la fonction cube étant une bijection de R dans R), on obtient le système :
3 3
p q = −c3 /27
p3 + q 3 = −d
3
−c3
p3 et q 3 sont donc racines de l’équation du second degré X2 + dX + = 0,
27
4c3
de distriminant d2 + . Lorsque celui-ci est positif, on obtient alors p3 et q 3 ,
27
dans le désordre, comme les nombres :
r
4c3
−d − d2 + r
2 3
r
d2 c3
27 = − d − d + c et − +
d
+
2 2 4 27 2 4 27
D’où une racine x = p + q du polynôme x3 + cx + d, à savoir :
s r s r
d d 2 c3 d d2 c3
3 3
− − + + − + +
2 4 27 2 4 27
2 3
N.B. On peut montrer que si d4 + 27 c
> 0, alors la solution que l’on a trouvé
précédemment est en fait l’unique solution de l’équation. Il suffit pour cela
2 c3
d’étudier la fonction f définie par f (x) = x3 +cx+d. Dans le cas où d4 + 27 = 0,
l’étude de la fonction montre qu’il
q y a en fait deux solutions, celle donnée
q par la
méthode précédente qui est −2 3 d2 et une autre racine, double, qui est 3 d2 . (Ces
deux solutions n’en sont en fait qu’une dans le cas très particulier où c = d = 0).
2 3
Le dernier cas, lorsque d4 + 27 c
< 0 est beaucoup plus frustrant. On peut
montrer, toujours en étudiant la fonction f , qu’il y a trois solutions réelles, mais
la méthode précédente n’en fournit aucune. En fait, ce que l’on aimerait faire,
c’est donner un sens aux racines carrées de nombres négatifs. Ceci se résout
par l’introduction des nombres complexes qui ont d’ailleurs été développés à
l’origine précisément pour résoudre ce genre d’équations.
Exemple : La méthode décrite est impuissante face à l’équation x3 −2x+1 = 0
sans l’aide des complexes : si l’on pose x = p + q, on se ramène à l’équation :
p3 + q 3 + (p + q)(3pq − 2) + 1 = 0
3pq = 2
La méthode consiste à chercher p et q vérifiant le système
p3 + q 3 = −1
( 8
xy =
Donc p3 et q 3 sont solutions de 27
x + y = −1
8
On cherche donc p3 et q 3 comme racines du polynôme X2 + X + . Mais ce
27
dernier polynôme a pour discriminant −5/27 < 0, donc pas de racines réelles.
√ √
−1 − 5 −1 + 5
On vérifie pourtant que 1, et sont trois solutions de
2 2
l’équation x3 − 2x + 1 = 0. (Ce sont les seules puisque le polynôme est de degré
3). Si l’on s’autorise les complexes, on obtient p3 et q 3 sous la forme :
r r
1 i 5 1 i 5
− − et − +
2 6 3 2 6 3
Mais cette fois (dans C), nos deux nombres ont 3 racines cubiques chacun.
Soit au total 9 possibilités pour x = p + q, qui ne peuvent toutes être racine
du polynôme de degré 3. Ceci s’explique par le fait qu’élever au cube l’équation
4
3pq = 2 est légitime dans R, mais dans C on perd de l’information. Il s’agit de
trouver un couple de racines cubiques de nos deux nombres dont le produit vaut
2
. Pour un tel couple, on aura une racine du polynôme de degré 3.
3
N.B. On est ramené au problème de l’extraction d’une racine cubique dans
C. Celui-ci est en général équivalent à la résolution d’un polynôme de degré 3,
puisqu’il s’agit de déterminer cos x/3 connaissant cos x. (En pratique, si l’on
cherche la rascine cubique du complexe sous forme algébrique, on retombe assez
rapidement sur l’équation de départ.)
Enfin, il n’y a pas de méthode plus simple, c’est-à-dire qui ne demanderait
que de savoir résoudre des problèmes de degré 2. Sinon, on saurait trisecter un
angle quelconque à la règle et au compas. . .
L’idée sous-jacente est d’essayer de faire en sorte que la partie entre cro-
chets de l’expression précédente puisse s’écrire comme un carré, car dans ce cas,
on saurait factoriser notre expression et l’on n’aurait plus qu’à résoudre deux
équations de degré 2, ce que l’on sait
déjà faire.
Si t est tel que 4 (2t − c) t2 − e = d2 (discriminant nul), alors on a :
2
d
(2t − c) x2 − dx + t2 − e = (2t − c) x −
4t − 2c
Pour conclure, il suffit de voir que trouver un nombre t vérifiant la relation
4 (2t − c) t2 − e = d2 est un problème de degré 3. On peut toujours trouver un
réel qui marche (par la méthode de Cardan, quitte à passer par les complexes. . .).
4 Et après . . .
De telles méthodes générales n’existent plus pour les degrés supérieurs à
5. . . Abel a en effet montré, au XIXème siècle, que la résolution par radi-
caux de l’équation du cinquième degré était impossible dans le cas général.
Indépendamment, Galois a généralisé cette démonstration à tous les degrés
n ≥ 5 (voir par exemple [3]). On est souvent réduit à chercher une racine
5
« au hasard » pour pouvoir se ramener à une équation de degré inférieur. Dans
quelques cas très particuliers, il existe des méthodes efficaces. Par exemple,
lorsque l’équation n’a que des termes de degré pair (généralisation des équations
bicarrées), un changement de variable X = x2 permet de diviser par 2 le degré
de l’équation à traiter.
n/2
(bi − bn/2+1 ci )(xi + 1/xi )
P
Or, par hypothèse de récurrence, l’expression
k=1
s’écrit comme un polynôme en X de degré au plus n/2. On a donc obtenu
l’expression (1) comme un polynôme en X, de degré n/2 + 1, et le résultat
annoncé est établi par récurrence.
Exemple : Par le changement de variable X = x + 1/x, on se ramène ainsi de
l’équation de degré 6 : x6 − 2x5 + 3x4 − 3x3 + 3x2 − 2x + 1 = 0 à l’équation
de degré 3 : X3 − 2X2 + 1 = 0. Il ne reste plus qu’à appliquer la méthode de
Cardan, puis à résoudre des équations du type x + 1/x = c, de degré 2 donc.
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Annexe : historique
Antiquité : La notion moderne d’équation n’émerge qu’assez tardivement, et
ce que l’on appelle « algèbre » dans l’antiquité correspond le plus souvent à la
résolution de problèmes numériques concrets visant à déterminer une certaine
quantité, qui dépend algébriquement des données.
À cet égard, les mathématiciens Mésopotamiens furent particulièrement
avancés. Les Babyloniens, par exemple, sans pour autant dégager de formule
générale, disposent de méthodes systématiques de résolution des problèmes de
degré 1 ou 2, dont certaines mettent en jeu des systèmes, linéaires ou non. Dans
quelques cas particuliers, ils résolvent même des problèmes de degré 3 ou 4.
Par comparaison, l’algèbre égyptienne de la même époque (début du IIe
millénaire avant notre ère) peut paraı̂tre assez rudimentaire. Pénalisés par un
système de numération inadapté et des notations lourdes (pour les fractions par
exemple), les Égyptiens résolvent au cas par cas des problèmes du premier degré
uniquement, et ce par des méthodes qui nous sembleraient aujourd’hui bien peu
rigoureuses.
Les Grecs eux-mêmes, à cause peut-être de la fameuse crise des irration-
nels, se méfient un peu de l’algèbre et l’ont peu fait progresser. Ni les Py-
thagoriciens (plus préoccupés des entiers), ni les successeurs d’Euclide (qui se
consacrent avant tout à la géométrie) ne s’y sont beaucoup intéressés. Le dixième
livre des Éléments constitue néanmoins le fondement de nombreuses recherches
algébriques du Moyen-âge.
Exception éclatante : Diophante d’Alexandrie, mathématicien du IIIe siècle
après J.C., dont les Arithmétiques constituent peut-être le premier traité qu’on
peut qualifier d’« algèbre classique ». Il y introduit en effet la notion d’équation
algébrique, c’est-à-dire la relation entre les puissances successives d’un nombre
inconnu (arithmos) qu’il s’agit de déterminer par des transformations succes-
sives de la relation. Sa démarche déductive est certes en recul par rapport à la
démarche axiomatique d’Euclide, mais il se permet notamment de considérer les
fractions et les irrationnels comme des nombres à part entière, ce qui renforce
la généralité de ses méthodes.
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muqabala, dont l’algèbre tire son nom. Il reprend les méthodes de Diophante et
la numération indienne, qu’il contribue à populariser. Néanmoins, il est encore
gêné par les nombres négatifs, ce qui n’est pas le cas de son principal successeur,
Abu Kamil.
Forts des progrès de l’algèbre arabe vers l’abstraction, al-Karaji à la fin
du Xe et al-Samaw’al au XIIe siècle développent une puissante arithmétique
des polynômes et des fractions rationnelles : multiplication, division, et même
1
extraction des racines et une sorte de développement limité en O . Dès le
xn
XIe siècle, l’équation cubique suscite par ailleurs un vif intérêt. Le Persan Umar
al-Khayyam donne notamment de nombreux éléments d’une étude géométrique,
voire en des termes modernes « analytique » du problème.
Les travaux de Léonard de Pise (le célèbre Fibonacci) au début du XIIIe
siècle diffusent en Europe le savoir algébrique arabe. Son Liber Abaci constitue
la source principale des nombreuses recherches de ses successeurs. De plus, il pro-
pose avec l’empereur Frédéric II des sortes de « défis scientifiques », sous forme
de problèmes réunis dans le Liber Quadratorum et comprenant la résolution de
plusieures équations de degré 3.
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traité, on trouve également la solution de l’équation générale de degré 4 que
l’on peut attribuer avec certitude à l’élève de Cardan, Ferrari (auquel on pense
en fait devoir un grand nombre des résultats publiés par Cardan). . .
Une particularité de la méthode de Tartaglia est de faire intervenir, au cours
des calculs, des racines carrées de nombres négatifs, ce qu’il avait d’ailleurs du
mal à prendre en considération. Le premier à avoir véritablement admis les
complexes en tant que nombres, plutôt qu’artifices calculatoires, est Bombelli. Il
présente les règles générales de calcul sur les complexes et tous les progrès récents
de l’algèbre peu avant sa mort, dans Algebra, parta maggiore dell’arithmetica
(1572).
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parvient aux alentours de 1826 à l’impossibilité de la résolution par radicaux de
l’équation générale de degré premier supérieur ou égal à 5.
Son raisonnement présente encore des difficultés, il maı̂trise mal ses propres
méthodes, qui ne se formalisent correctement que dans le cadre de la théorie des
corps (laquelle n’émergera que bien plus tard). Galois est le premier à adopter
une méthode très générale, en introduisant la notion de groupe d’une équation
(l’ensemble des permutations des racines conservant les relations algébriques
entre celles-ci). Dans des mémoires successifs rédigés de 1830 à 1832, il dégage
le critère général de résolubilité par radicaux d’une équation algébrique. Ainsi
Galois clôt-il définitivement la question essentielle de l’algèbre classique, tout
en posant, plus encore que Gauss, les jalons de l’algèbre moderne.
Références
[1] G. Godefroy L’aventure des nombres, Odile Jacob, 1997.
[2] E. Cousquer La fabuleuse histoire des nombres, Diderot Editeur, 1998.
[3] I. Stewart Galois Theory, Chapman and Hall, 1973.
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