Extrait 1 : « Je vois un gros en toi »
Jun survit en vendant des bricoles au coin d'une rue très passante de Tokyo.
Tous les matins, Shomintsu, vieux maître dans l'art du sumo, s'arrête devant
lui et l'interpelle.
Alors que j'étais maigre, long, plat, Shomintsu s'exclamait en passant devant moi :
‐ Je vois un gros en toi.
Exaspérant ! De face, j'avais l'air d'une peau de hareng séchée sur du bois d'allumette
; de profil... on ne pouvait pas me voir de profil, je n'avais été conçu qu'en deux
dimensions, pas en trois ; tel un dessin, je manquais de relief.
‐ Je vois un gros en toi.
Les premiers jours, je n'avais pas répliqué parce je me méfie de moi : il m'arrive souvent
de penser que les gens m'agressent en paroles, en grimaces, en gestes, puis de
découvrir mon erreur, j'ai interprété, déformé, voire rêvé.
Paranoïa, je crois, on appelle ce genre d'illusion à répétition, oui, je fais de la paranoïa,
en plus de l'allergie.
‐ Jun, calme‐toi, tu te massacres, me sermonnai‐je. Ce vieux bancal n'a pas pu dire
ça.
La troisième fois, à l'approche de Shomintsu, inutile de préciser que j'avais les oreilles
aussi écartées que les jambes d'un gardien avant un tir au but : pas question de
manquer un mot, de rater une syllabe, j'intercepterais le moindre grognement que cet
enfariné1 m'enverrait.
‐ Je vois un gros en toi.
‐ Va te faire foutre !
Ce coup‐là, j'étais certain d'avoir bien entendu.
Lui, en revanche, semblait ne pas avoir enregistré ma réponse : il sourit et reprit sa
promenade comme si je n'avais pas réagi.
Le lendemain, en s'arrêtant, il s'écria, avec la mine inspirée de celui qui venait de
l'inventer à l'instant :
‐ Je vois un gros en toi.
‐ Tu as le cerveau en potage ou quoi ?
Pas moyen de s'en désengluer2! Vlan tous les jours, il remettait ça.
‐ Je vois un gros en toi.
Éric‐Emmanuel Schmitt, Le sumo qui ne pouvait pas grossir,
Albin Michel, 2009, p. 7‐9.
1
Enfariné : a ici le sens de « homme ridicule »
2
Désengluer : S’en défaire, s’en débarrasser.
Cours CAP Français – J. DELACHAMBRE