Expositions PDF
Expositions PDF
© Coll. part. / DR
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ette exposition raconte l’histoire de femmes, d’hommes
et d’enfants, venus d’Asie, d’Afrique, d’Océanie, des
Amériques et parfois d’Europe, exhibés en Occident et
ailleurs, dans des cirques, des cabarets, des foires, des
zoos, des villages itinérants ou d’importantes reconsti-
tutions dans les expositions universelles et coloniales.
L’Europe, l’Amérique et le Japon vont, pendant presque cinq siècles
(1490-1960), les exhiber comme de prétendus « sauvages ». C’est un
immense « spectacle », avec ses figurants, ses décors, ses impresarios,
ses drames et ses récits. C’est aussi une histoire oubliée, au carrefour
Exposition industrielle et publicitaire de Leipzig [Allemagne],
des histoires coloniales, de la science, du racisme et de celle du carte dessinée signée Thielé, 1897.
monde du spectacle et des expositions universelles… L’Occident
recrute aux quatre coins du monde de nouvelles troupes, familles
ou artistes, certains de force, la plupart par contrat. L’exhibition de
Exposition internationale d’Amiens. Une naissance au village [France],
groupes humains à une telle échelle demeure une pratique propre carte postale, 1906.
aux Occidentaux et aux nations coloniales. Elle contribue à légitimer
la hiérarchie entre les hommes selon leur couleur de peau et produit
encore ses effets dans le présent.
© Coll. Gilles Boëtsch
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e Achac
© Estate Brassaï – RMN / Michèle Bellot
Visite en famille.
Exposition coloniale
internationale de
Paris [France],
photographie, 1931.
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© Coll. Groupe de recherche Achac
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au sens large les « zoos humains », le passage d’un racisme
exclusivement scientifique à sa popularisation rapide.
Le Monde diplomatique (2000)
Les Malabares. Jardin d’Acclimatation [Paris, France],
affiche signée G. Smith, 1902.
Indiens Mapuches. Amérique du Sud.
Au Jardin parisien [France], affiche
signée A. Brun, 1895.
B A N Q U E P O P U L A I R E
Exposition coordonnée et réalisée par le Groupe de recherche Achac ([Link]) avec la Fondation Lilian Thuram. Éducation contre le racisme ([Link]), sous la conduite d’Emmanuelle Collignon, création graphique : Thierry Palau, recherche et documentation :
Tiffany Roux, Marie-Audrey Boisard et Nicolas Cerclé. Les textes de l’exposition ont été coordonnés par Pascal Blanchard à partir des travaux de Nanette Jacominj Snoep, Éric Deroo, Nicolas Bancel, Sandrine Lemaire et Gilles Boëtsch. Cette exposition s’inscrit dans le prolongement de l’ouvrage
de synthèse Zoos humains exhibitions coloniales. 150 ans d’invention de l’autre publié aux Éditions La Découverte (2011), et des colloques de Marseille 2001, Londres 2008, Paris et Lausanne 2012. Enfin, ce projet fait suite à l’exposition et à son catalogue Exhibitions. L’invention du sauvage présentée
au musée du quai Branly (2011-2012) sous le commissariat général de Lilian Thuram et le commissariat scientifique de Nanette Jacominj Snoep et Pascal Blanchard. Les organisateurs tiennent à remercier tout particulièrement le musée du quai Branly pour sa contribution.
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L’invention du sauvage
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© Library of Congress, Washinghton
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Aux armes de France. Bons, bons petits Français
dans le monde colonisateur, il marginalise les minorités. [France], chromolithographie publicitaire, 1895.
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© The Bridgeman Art Library / coll. part. Michael Graham-Stewart
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© British Museum, Prints & Drawings, Crace Coll.
La Vénus hottentote (1815) exhibitions d’hommes de la Terre de Feu en 1829, de Guyanais en 1839
ou de Bushmen en 1847, à la veille de la première Exposition universelle
En mars 1815, Saartjie Baartman est « invitée » par le directeur du
de 1851, alors que le peintre américain George Catlin s’emploie à popu-
Muséum d’histoire naturelle, Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, pour
lariser la figure de l’Indien à travers toute l’Europe. Aux États-Unis, les
des observations scientifiques. À cette occasion, un certificat, attestant
que Saartjie Baartman est une véritable « sauvage », est délivré à son « shows » d’Indiens et de « Freaks » (monstres) sillonnent désormais
impresario. À sa mort, l’anatomiste Georges Cuvier la dissèque, réalise le territoire avant de s’exporter sur le continent européen. Le célèbre
un moulage complet de son corps, en prélève le squelette ainsi que le Phineas Taylor Barnum débute sa longue carrière avec Joice Heth, une
cerveau et les organes génitaux qui seront placés dans du formol. Ce esclave afro-américaine, puis décide de bâtir son musée new-yorkais
moulage de son corps a été exposé jusqu’en 1976 au musée de l’Homme où se croisent des frères siamois, des femmes à barbe, des hommes-
(il est aujourd’hui conservé au Muséum loin du regard du public). squelettes et tous les peuples de la Terre. En moins d’une génération, on
En 2002, les restes de son corps sont rendus par la France à l’Afrique passe de quelques individus exhibés à une véritable industrie du spectacle Hippodrome. Les vrais Chinois [France], affiche lithographiée
du Sud, pour des funérailles nationales. exotique avec des troupes organisées, des costumes, des impresarios, signée Delas et Cie, 1854.
des scénarios, des contrats, des intermédiaires pour le recrutement…
© RMN / Musée national du Château de Versailles / DR
George Catlin
En 1828, George Catlin, peintre portraitiste américain,
conçoit le projet de garder une trace de la culture
amérindienne. Il monte plusieurs expéditions,
recueille des objets traditionnels et peint environ cinq
cents tableaux, dont trois cents portraits, qu’il expose
dans un musée itinérant, sillonnant ainsi les États-
Unis et l’Europe entre 1845 et 1848.
Maun-gua-daus. Grand Héros [France],
huile sur toile signée George Catlin, 1846.
© musée du quai Branly, Paris, photo Claude Germain (estampe d’Horace Vernet, inv. 70.2008.31.3)
Louis-Philippe assiste à une danse [Indiens Hovas] dans le salon de la Paix aux Tuileries [France],
huile sur toile signée Karl Girardet, 1845.
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[Paris, France], couverture de partition musicale, 1888.
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© Coll. part. / DR
Darwin, avec son ouvrage De l’origine des espèces (1859), évoque pour Groupe d’Aborigènes d’Australie sur la scène des
la première fois l’idée d’un « chaînon manquant » entre l’homme et le Folies-Bergère [Paris, France], photographie du prince
singe, alors que les musées anatomiques (comme le Grand Musée Roland Bonaparte, tirage sur papier albuminé, 1885.
anatomique du docteur Spitzner à partir de 1856) popularisent la
science sur les champs de foire. S’appuyant sur les travaux de savants, Le prince Roland Bonaparte
des polémistes comme le comte de Gobineau (Essai sur l’inégalité Le prince Roland Bonaparte, amateur de sciences,
des races) en France ou Houston Stewart Chamberlain (Fondements se passionne dans les années 1880 pour la photo-
du XIXe siècle) en Angleterre vont vulgariser la pensée raciste alors graphie appliquée à l’anthropologie. Il réalise une
que les empires coloniaux se bâtissent. Au même moment, certains, série de portraits photographiques des populations
comme Joseph Anténor Firmin avec De l’égalité des races humaines, exhibées en Europe, mêlant ainsi monde du spectacle
dénoncent cette vision du monde et une science qui affirme hiérarchiser et monde des sciences.
les individus selon leur couleur de peau.
© Coll. Groupe de recherche Achac
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© Coll. part. / DR
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© Roger-Viollet / Irène Andreani / Musée Carnavalet
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c’est à peine si l’on peut croire que ce soient des créatures
humaines, des habitants du même monde que le nôtre. Esprit noir. Indien Osage [France],
buste signé Jean-Pierre Dantan, 1827.
Charles Darwin, Journal (1845)
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De 1840 à 1914
Mort de Custer. Reconstitution [Chicago, États-Unis], photographie de studio, 1897.
LE SPECTACLE DE LA DIFFÉRENCE
DES ZOULOUS À BUFFALO BILL
© musée du quai Branly, photo Nicolaas Henneman (inv. PP0187417)
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u milieu du XIXe siècle, l’Amérique va donner naissance à
© Coll. Groupe de recherche Achac
Souvenir de Barnum & Bailey. Les Phénomènes de Barnum & Bailey (1841-1868)
[Grande-Bretagne], carte postale, 1905.
Le Barnum’s American Museum réinvente
la mise en scène du « monstre » dans un
espace dédié aux loisirs, en programmant Peaux-Rouges. Jardin d’Acclimatation [Paris, France],
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des « conférences scientifiques », des tours affiche signée Charles Tichon, 1883.
de magie et des reconstitutions théâtrales.
Les frères siamois Chang & Eng, les
« derniers Aztèques », le mythique « Krao
le chaînon manquant » du Laos, ou l’Afro-
Américain « What is it? » sont au carrefour
du monde des « monstres » et de celui des
« non-Européens ».
The Barnum & Bailey Greatest Show on Earth
[France], affiche signée Paul Dupont, 1901.
© Bildarchiv Preussischer Kulturbesich,
Berlin / dist. RMN / Dietmar Katz
Chang-Yu-Sing,
le Chinois géant. Barnum
[Broadway, États-Unis],
Buffalo Bill’s Wild West. carte-photo, 1894.
Congrès des dresseurs de chevaux
[tournée européenne], affiche, 1892.
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quart de siècle ne manquera pas d’apprécier les leçons de choses du Wild West Show.
The Evening Citizen, Glasgow (1891)
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© musée du quai Branly, Paris, photo Prince Roland Bonaparte (inv. PP0021545)
De 1850 à 1914
Bushmen [Paris, France], photographie du prince Roland Bonaparte, tirage sur papier albuminé, 1886.
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ès le milieu du XIXe siècle, l’exhibition s’installe partout (théâtres, foires,
fin du second tiers du XIXe siècle, les zoos et jardins se tournent progressivement
vers l’exhibition d’humains. Ce phénomène s’étend à travers toute l’Europe
(notamment en Suisse, en Grande-Bretagne, en France, en Espagne et en
Allemagne), et le Jardin zoologique d’Acclimatation de Paris accueillera, par exemple,
plus de trente-cinq exhibitions ethniques entre 1877 et 1931. Dans cette dynamique,
Carl Hagenbeck, à Hambourg, va créer son zoo en 1907 pour exhiber régulièrement
des troupes et des animaux exotiques. Aux côtés des jardins d’acclimatation, qui reçoivent
des visiteurs et des savants venant à la rencontre des prétendus « sauvages », les
théâtres et cabarets deviennent également des étapes incontournables pour ces spectacles.
Dès lors, se côtoient sur scène des familles d’Aborigènes à Londres et à Berlin, des
Zoulous aux Folies-Bergère, des Indiens à Bruxelles et à Hambourg, des Dahoméens
au Casino de Paris, des acrobates japonais dans toute l’Europe et jusqu’à Saint-Pétersbourg,
des charmeuses de serpents, des danseuses du ventre ou des artistes malabares sur
les scènes des théâtres italiens ou des cirques hollandais. La frontière est alors ténue
entre exhibition ethnique et représentation théâtrale, une troupe pouvant passer d’un
genre à l’autre comme le démontre l’activité de l’impresario Guillermo Farini. De l’acteur Exposition nationale de Palerme.
Village d’Érythrée [Italie],
afro-américain Ira Aldridge au clown cubain Chocolat, de la danseuse japonaise Hanako guide du village, 1891-1892.
aux trois Grâces Tigrées à l’Olympia, des danseuses cambodgiennes fascinant Auguste
Rodin aux black face minstrels, tous s’imposent progressivement comme des artistes
à part entière en Occident.
Guillermo Antonio Farini avec ses Earthmen [Londres,
Grande-Bretagne], photographie de studio (à l’occasion de
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Guillermo Farini
L’Américain William Hunt (1838-1929), alias Guillermo
Farini, débute sa carrière comme funambule avant de se
lancer comme manageur d’êtres humains. Passionné de
machineries théâtrales et de découvertes scientifiques, il
exploite avec succès la fascination naissante des Occidentaux
pour le continent africain en exhibant des bushmen et
d’autres « troupes » dans toute l’Europe, devenant ainsi le
« roi de l’étrange ».
du spectacle ethnique
À partir de 1884, un groupe d’Aborigènes est montré
à travers tous les États-Unis puis en Europe dans
les plus grands théâtres. À la fin de ce périple, ils ne
seront plus que trois survivants lorsqu’ils arrivent
en France, aux Folies-Bergère. Dès le tournant du
siècle, toutes les scènes des capitales européennes Marquardt’s Beduinen Karawane [Glogow, Pologne], carte postale, 1912.
programment ce type de spectacles tel le Musée Castan
à Bruxelles, l’Alhambra à Londres ou l’Arkadia
de Saint-Pétersbourg.
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© The National Archives, UK
e tous temps, les monstres et les difformes ont fasciné. Comme les animaux
« exotiques », les personnes visuellement différentes ont excité l’imagination.
Aristote, Cicéron, Saint-Augustin et Montaigne expliquaient par la science ou
le divin ces différences corporelles. Dès le XVIe siècle, le cabinet de curiosités
devient le réceptacle de l’étrange et rassemble de nombreuses collections.
Puis le « monstre » intègre le monde des cirques itinérants, avant d’investir les tavernes,
les foires et les rues des grandes villes. L’exemple de Maximo et Bartola est une bonne
illustration de l’imagination des organisateurs de freaks shows. Ils ont été présentés au
public comme « les derniers descendants aztèques », et se produiront au Barnum’s
American Museum à New York pendant plusieurs années. En 1860, une année après la
publication de L’Origine des espèces de Darwin, Barnum exhibe « What is it? » qu’il
présente comme le « chaînon manquant ». Bien entendu, tout cela est inventé. Le faux
et le vrai n’ont plus de frontières. Le monstre devient une attraction majeure pénétrant
le monde du spectacle comme la Bartholemew Fair de Londres, puis investissent les
The world’s greatest little people [New York, États-Unis], carte postale, 1912.
musées anatomiques. La femme à barbe croise en 1852 les Sauvages de Bornéo (en
réalité les frères Davis, nés dans l’Ohio), les siamois Chang & Eng Bunker (nés au Siam
en 1811) annoncent les géants chinois ou les sauvages de Cunningham… Comme Krao,
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affichette, 1887.
Chang & Eng, les frères siamois célèbres
dans le monde entier [Londres, Grande-
Bretagne], affiche signée Nathaniel Currier
et James Merritt Ives, 1869.
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Elephant Man, film de David Lynch, photogramme, 1980.
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a première exposition universelle a lieu à Londres, en 1851. Mais il faut
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anthropologique, présente un village philippin de près de vingt hectares peuplé entre 1899 et 1918, il reste l’organisateur des représentations
de plus de mille deux cents figurants. Si la mise en scène du « sauvage » se poursuit scéniques les plus élaborées de l’époque autour des mondes
jusqu’à la Grande Guerre (1914), à Liège en 1905, à Milan en 1906, à Bruxelles en coloniaux et exotiques et devient le metteur en scène de
1910, à Gand en 1913 et enfin à San Francisco en 1915, c’est bien au cours de ces l’empire britannique.
trois décennies (1885-1915) que la présence des mondes coloniaux a constitué
une part essentielle du décorum des expositions.
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Vue de face d’un pavillon. Tôkyô Taishô Exhibition [Japon], carte-photo, 1914.
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errière les discours officiels, les images tronquées et les fausses interviews,
quelques récits d’exhibés nous sont parvenus. Ils nous renseignent sur
leurs conditions d’exhibition, leur ressenti, et la façon dont ils ont perçu
les cultures et les modes de vie européens. Ces récits — comme ceux
©
Arc
de l’impresario indien Maungwudaus, de l’un des Zoulous de la troupe hive
s
Nati
mais aussi les nombreuses histoires reconstituées — comme celles d’Ota Benga,
Canad
pour des études scientifiques (comme à Saint-Louis en 1904 ou avec les Galibis en Portrait de
1892 en France) ; les morts de figurants (comme les Congolais à Bruxelles-Tervuren Maungwudaus,
en 1897 ou les Philippins en Espagne en 1887) ; les conditions d’hébergement dit George Henry
[New York, États-Unis],
déplorables (comme à Chicago en 1893 ou pour les Inuits en 1900). Très vite, on carte-photo, c.1846.
décide de vacciner les figurants (ce que l’on médiatise, notamment par le biais de
la carte postale), on généralise les contrats avec droits et obligations, et, de leur côté,
les autorités coloniales interdisent les « captures » et réglementent le recrutement
des troupes : le métier de « sauvage » se professionnalise à partir de 1890-1900.
Les figurants sont désormais des acteurs qui suivent les scénarios écrits par des
organisateurs s’embarrassant peu de la vérité.
© Coll. part./DR
© Coll. part./DR
Le récit d’Ota Benga (1904) Une femme somalie et son enfant devant les visiteurs au Jardin d’Acclimatation de Paris [France],
Ota Benga, pygmée du Congo belge, a été amené aux photographie de Maurice Bucquet, 1890.
États-Unis en juin 1904 à l’âge de 19 ans par Samuel
Phillips Verner, pour participer à l’Exposition de Guerriers Zoulous. Princesse et enfants
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Série de photogrammes : Repas de Négrillons, extrait du film Village d’Ashantis des frères Lumière [Lyon, France], 1897 ;
Village africain et Braves Indiens splendides et sauvages, Exposition universelle de Saint-Louis [États-Unis], 1904 ; La Rhodésie
du sud accueille la reine mère Mary et la princesse Margaret. Visite d’un village indigène [actuelle Zambie], 1953.
Ota Benga
Taille : 4 pieds 11. Poids : 103 livres
Âge : 23 ans
Visite tous les après-midi durant le mois de septembre
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© Collections Bibliothèque municipale de Rouen/ photographie Thierry Ascencio-Parvy
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n parallèle des expositions universelles et coloniales, les villages ethniques itinérants et les
villages coloniaux s’imposent comme un nouveau mode d’exhibition du prétendu « sauvage »
qui touche l’ensemble du monde occidental, la moindre petite ville d’Europe, du Japon ou
des États-Unis, et dont l’Allemand Carl Hagenbeck est le précurseur à partir de 1874. Très
vite, il comprend l’intérêt commercial de ce type de spectacles et lance de nombreuses
tournées de villages ethnographiques à travers toute l’Europe. Son succès est très vite imité par des
impresarios européens, américains et plus tard japonais. Ces « villages », présentés comme « séné-
galais », « ceylanais », « indiens », « soudanais » ou « noirs », viennent à la rencontre d’un public qui
peut ainsi « voyager » et observer la supposée « vie quotidienne authentique » des peuples. L’illusion
d’un voyage immergé dans un univers étranger se double d’une fascination bien réelle du public
devant des spectacles parfaitement organisés, et le visiteur peut même repartir avec un souvenir
(des cartes postales par exemple) ou « échanger » et toucher le figurant. Ainsi le village esquimau
présenté à Madrid en 1900 devient rapidement l’attraction la plus importante de la capitale et, en
France, les « villages noirs » deviennent les incontournables des expositions provinciales et une
véritable spécialité des organisateurs français. Dans toute l’Europe, les impresarios français et
allemands (y compris Nayo Bruce, originaire du Togo actuel) se spécialisent dans le genre, exportant
dans plus d’une vingtaine de pays leurs « Dahoméens », « Malabares » et autres « Caravanes
égyptiennes ». Des troupes présentées tels des cirques en tournée (par Hagenbeck par exemple),
dans le cadre d’expositions officielles (comme à Dresde en 1911) ou commandées par les puissances
coloniales (comme à Lyon en 1894). Le succès rencontré s’observe par la multiplicité des événements,
l’ampleur géographique du phénomène et par les entrées qui se chiffrent en dizaines de millions
de visiteurs en France, en Belgique, en Italie, aux Pays-Bas, en Allemagne, en Autriche, en Suisse,
Africains de la Côte-de-l’Or au village indigène de Wembley [Grande-Bretagne], carte postale, 1924. en Grande-Bretagne, dans les pays nordiques, mais aussi aux États-Unis.
© Coll. Groupe de recherche Achac
© Archivio Storico della Città di Torino
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car vous les verrez à l’état de nature, ils vivent comme chez eux.
Visitez-les comme une attraction curieuse.
Guide Bleu, Exposition coloniale de Lyon (1894)
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© musée du quai Branly, Paris, photo Claude Germain (photographie de Joannès Barbier, inv. PA000408-181-039)
Village africain reconstitué au Champ-de-Mars [Paris, France], photographie de Joannès Barbier, 1895.
COLONISATION ET EXHIBITIONS
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À
partir de 1815, l’Empire britannique connaît le début coloniaux des expositions universelles. Les grandes puissances
de son siècle d’apogée (1814-1914), pour la France coloniales peuvent ainsi « exhiber » les richesses des pays
la conquête de l’Algérie (1830) marque une dynamique colonisés, rendre « vivants » les expositions et moments de
séculaire semblable (1830-1931), et à un niveau propagande, justifier la colonisation en montrant que ces contrées
moindre, les Belges, les Pays-Bas, les Portugais, les sont encore peuplées de « sauvages » devant être civilisés et
Dinka village. Earl’s Court Exhibition [Grande-Bretagne], carte postale, 1900. Américains (aux Philippines notamment) les Allemands, et plus enfin mettre en scène de manière ludique les principes de
tard les Japonais ou les Italiens entrent dans le jeu colonial. la « hiérarchie des races » en créant une distance entre les
Cette dynamique impériale dite « moderne » voit aussi la fin visiteurs et les indigènes exhibés. Les grandes expositions
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de l’esclavage pratiqué par les puissances occidentales : de coloniales de Wembley en 1924-1925, de Glasgow en 1938 et
l’interdiction de la traite en 1807 en Grande-Bretagne à l’abo- de Vincennes en 1931 vont être les points d’orgue de cette mise
lition définitive de la traite en France en 1848, cette période en scène impériale durant l’entre-deux-guerres, imitées par
correspond à celle de l’émergence des exhibitions ethno- les expositions italienne (Naples) et portugaise (Porto) de 1940,
graphiques. Au moment où les grands empires coloniaux fixent mais aussi allemande malgré la perte de l’empire après la
leurs frontières (entre 1860 et 1910), le phénomène des « zoos Grande Guerre avec la Deutsche Kolonial de Dresde en 1939.
humains » connaît son apogée. L’un et l’autre sont liés, comme Dans ce contexte, les villages coloniaux reconstitués et les
le montre la place des exhibitions humaines dans les grandes exhibitions intégrées dans les grandes expositions participent
expositions coloniales (à partir de 1883) ou dans les pavillons à la domination coloniale.
Exposition internationale.
Exposition universelle
de Bruxelles [Belgique],
affiche signée H. Reymond, 1897.
The Takushoku Exposition.
Les Taïwanais [Japon],
carte postale, 1912.
© Bidarchiv Preussischer Kultubesitz, Berlin
Les Zoulous [Allemagne], aquarelle et gouache signée Adolph von Menzel, 1852.
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les races inférieures…
Jules Ferry (1885)
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© Centro excursioniste de Catalunya de Barcelone/DR
en Grande-Bretagne, au Portugal, en Belgique, en Allemagne, en Italie et en Afrique le Dahomey, la Chine, le Japon, l’île de Madagascar, le
du Sud (voir le panneau n°17). Congo, le Mexique ou la Colombie…
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Le village sénégalais. Les Musiciens. Exposition nationale écossaise [Edimbourg, Écosse], carte postale, 1908.
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Exposition internationale
Japan-British Exhibition
coloniale et d’exportation
[Londres, Grande-Bretagne],
[Amsterdam, Pays-Bas],
guide officiel, 1910.
affiche signée Eerlich Van Gogh, 1883.
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Exposition ethnographique.
Villages sénégalais dahoméens.
Exposition coloniale de Lyon [France],
affiche signée Francisco Tamagno, 1894.
“ Ne parlons pas de droit, de devoir… La conquête que vous préconisez, c’est l’abus pur et simple
de la force que donne la civilisation scientifique sur les civilisations rudimentaires pour s’approprier
”
l’homme, le torturer, en extraire toute la force qui est en lui au profit du prétendu civilisateur.
Réponse de Georges Clemenceau au discours de Jules Ferry (1885)
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© Gaumont Pathé Archives/DR
La tribu du capitaine Hiak [Foire du Trône de Paris, France : Occidentaux grimés comme des « sauvages »], extrait du film Forains de Jean Loubignac, 1933.
L’
image apparaît d’emblée comme un fantastique support de
d’artistes constituent un immense album d’images qui popularise une carte postale dessinée, 1912.
certaine représentation du prétendu « sauvage » dans toutes les strates
de l’opinion. La photographie est au cœur de ces représentations :
preuves scientifiques pour les savants, supports pour les cartes postales
© Coll. Groupe de recherche Achac
Souvenir de l’expo…
En matière d’images, tout se vend dans les exhibi-
tions humaines… Dans un atelier souvent présent
au cœur du village, le figurant se transforme en
dessinateur : il propose aux visiteurs des cartes
qu’il dessine lui-même et signe de sa main. Les
cartes réalisées à l’unité sont vendues directement
aux visiteurs. L’artiste partage ensuite les bénéfices
avec l’impresario.
Souvenir du village noir. Exposition internationale
Installation de photographie anthropométrique en plein air [Pulacayo, Bolivie], photographie, 1895. de Reims [France], carte dessinée, 1903.
© Coll. Groupe de recherche Achac
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Série de photogrammes : Ouoloves. Jardin zoologique d’Acclimatation [Paris, France], kinétoscopes de Félix-Louis Régnault, 1895 ; The Buffalo Bill’s Wild West Show [États-Unis], 1916.
”
Cirque Robinson et ses peuplades sauvages
[France], affiche d’après photographie, 1900.
La publicité pose, expose, impose une nouvelle table de valeurs,
un style de vie […]. Elle dit comment il convient de vivre et d’être…
Louis Quesnel (1971)
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© Coll. part./DR
Le village irlandais. Exposition de Chicago [États-Unis], photographie de C. D. Arnold & H. D. Higginbotham, 1893.
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© Coll. Groupe de recherche Achac / Adagp, Paris, 2012
De 1920 à 1940
« L’exposition coloniale » [Paris, France], dessin signé Georges Dubout in Le Rire, 1931.
© Coll. part. / DR
© Coll. part. / DR
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© Musée Albert Kahn, Boulogne-Billancourt
d’entrée de la contre-exposition
[France], 1931.
”
et philosophes modernes […] cesseront de fabriquer des études
Portrait d’Abraham Ulrikab [Allemagne],
photographie, 1881. dont le seul but est de calomnier des races opprimées.
Africanus Horton, homme politique et intellectuel sierra-léonais (1868)
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L’invention du sauvage
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© Coll. Groupe de recherche Achac
À partir de 1930
Un groupe de la population du royaume de Lilliput. Exposition internationale de Paris [France], carte postale, 1937.
D
© Syracuse University Library, Special Collections Research Center
L’Exposition universelle et
internationale de Bruxelles (1958)
À l’occasion de cette exposition, Bruxelles espère promouvoir sa
candidature comme siège des institutions européennes, en exaltant
les notions de modernité et de progrès. Dans ce contexte, le discours
paternaliste tenu par la Belgique sur sa colonie, le Congo belge, à travers
l’installation d’un village congolais, choque. Après diverses polémiques
et plaintes, notamment de jeunes étudiants congolais en Belgique, une
grande partie des artisans décide de quitter le village congolais avant
la fin de l’exposition.
Femme à plateaux ubangi (actuelle république démocratique du Congo) [États-Unis],
Exposition universelle de Bruxelles [Belgique], photographie (positif monochrome), 1948.
affiche signée Bernard Villemot, 1958.
© Coll. Groupe de recherche Achac
© Coll. Groupe de recherche Achac
La caravane du désert. Greater East Asia Construction Exposition. Pavillon juif de la Palestine. Foire internationale
Ôsaka [Japon], dessin extrait de la brochure officielle, 1939. de New York [États-Unis], carte postale, 1939.
© Cinémathèque suisse / DR
”
des idées fausses sur les indigènes des colonies.
Paulette Nardal, Le Soir (1930)
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L’invention du sauvage
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© Coco Fusco / Photo Nancy Lytle/ DR
HÉRITAGES ET MÉMOIRES
Q
ue nous reste-t-il aujourd’hui de ces exhibitions humaines ? Malgré
© Coll. part. / DR
© Courtesy Lyle Ashton Harris / Renee Cox / GRG Gallery, New York/ DR
Orlan s’inspire des Indiens de George Catlin dans une série de tableaux réalisée
en 2005. Enfin, des happenings, dans des zoos notamment, dénoncent ces
exhibitions anciennes et leurs formes contemporaines comme ce village
Venus Hottentot 2000 [États-Unis], photographie bamboula érigé dans un Safari Parc à Port-Saint-Père (près de Nantes) en
de Lyle Ashton Harris et Renee Valerie Cox, 1995. 1994, ce Village africain dans le Jardin zoologique d’Augsbourg en Allemagne
en 2005, ou des pygmées baka exhibés dans le parc Rainforest à Yvoir en
Belgique en 2002.
© Yves Forestier/ Corbis
© Coll. part. / DR
“En Amérique et en Europe aussi, la police chasse des stéréotypes, des coupables du délit de faciès.
Chaque suspect qui n’est pas blanc confirme la règle écrite, à l’encre invisible, dans les profondeurs
”
de la conscience collective : le crime est noir, ou marron, ou au minimum jaune.
Eduardo Galeano (2005)
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L’invention du sauvage
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© De Martignac / Presse Sports
Nelson Mandela et Lilian Thuram à l’occasion d’un match de l’Équipe de France en Afrique du Sud, photographie de De Martignac, 2000.
L
ilian Thuram, ancien footballeur renommé de l’Équipe de France, est le
président de la Fondation « Éducation contre le racisme », qu’il a créée en
2008. « On ne naît pas raciste, on le devient » est la pierre angulaire de la
réflexion de la Fondation, le but étant de démontrer que le racisme est avant
tout une construction politique et intellectuelle. Il est aujourd’hui nécessaire
de prendre conscience que l’Histoire nous a conditionnés, de génération en génération,
à nous voir avant tout comme des Noirs, des Blancs, des Maghrébins, des Asiatiques…
Pour cela, il est nécessaire de déconstruire cette culture du regard, afin de mieux
interroger nos préjugés, et c’est dans cette perspective que cette exposition sur les
« zoos humains » a été réalisée. Grâce aux travaux des sociologues, psychologues,
philosophes, historiens, généticiens, nous pouvons déconstruire nos imaginaires
et dépasser nos croyances. Nous sommes tous différents et uniques, quelle que
soit notre couleur de peau, quel que soit notre sexe. L’objectif de la Fondation est
donc la transmission de cet enseignement par le biais de supports pédagogiques
(tel que Nous Autres, double DVD à destination des professeurs des écoles),
d’organisation d’événements (conférences et expositions), d’édition d’ouvrages
(Mes étoiles noires, de Lucy à Barack Obama, prix Seligmann contre le racisme en
2010, et le Manifeste pour l’égalité en 2012) et d’inculquer ces valeurs par l’intermédiaire
des parents, de l’école et du sport. C’est dans le prolongement de ces actions et à
la suite de l’ouvrage sur les « zoos humains », que la Fondation s’est engagée avec
Entrée de l’exposition Exhibitions. L’invention du sauvage le musée du quai Branly et le Groupe de recherche Achac pour réaliser l’exposition
Exhibitions. L’invention du sauvage.
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au musée du quai Branly [France], photographie, 2011. s é
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L’exposition Exhibitions.
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Pour Lilian Thuram, commissaire de l’exposition
dont nous héritons aujourd’hui… Exhibitions. L’invention du sauvage, présentée
au musée du quai Branly (de novembre 2011 à
Pascal Blanchard, [Link] (2010) juin 2012 avec 265.000 visiteurs), il s’agit d’expliquer
à travers cette exposition l’histoire du racisme et
de mieux comprendre ses mécanismes. Cette histoire
fait partie de notre patrimoine commun, mais elle
est encore trop peu connue, c’est pourquoi une telle
© Coll. Groupe de recherche Achac
© DR
Les différentes éditions : Zoos humains et exhibitions coloniales (La Découverte, 2011) ;
Zoo Umani (Ombre Corte, 2004) ; MenschenZoos (Le Crieur Public, 2012) ; Human Zoos
(Liverpool University Press, 2008); Human Zoos (Actes Sud/musée du quai Branly, 2011).
”
Mes étoiles noires. De Lucy à Barack
ni ses capacités physiques, ni ce qu’elle aime ou déteste. Obama, couverture du livre aux éditions du
Seuil, 2011 (première édition 2010).