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Kabyles : Culture et Résilience

Le document décrit les différences entre les Berbères et les Arabes en Afrique du Nord. Il se concentre sur les Kabyles, un peuple berbère vivant dans les montagnes du Djurdjura en Algérie. Le document explique comment les Kabyles ont réussi à préserver leur culture berbère originale dans cette région montagneuse, contrairement aux autres Berbères.

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Kabyles : Culture et Résilience

Le document décrit les différences entre les Berbères et les Arabes en Afrique du Nord. Il se concentre sur les Kabyles, un peuple berbère vivant dans les montagnes du Djurdjura en Algérie. Le document explique comment les Kabyles ont réussi à préserver leur culture berbère originale dans cette région montagneuse, contrairement aux autres Berbères.

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11.

La civilisation des Kabyles*


Extrait de Leo FROBENIUS 1973-1973,
1973 Inter Nationes
BONN-BAD GODESGERG, pages 138 à 151

Berberès et Arabes
A la suite des migrations de peuples, qui ont balayé
l'Afrique du Nord au cours des millénaires, il s'est constitué
ici deux groupes principaux d'habitants ; établis côte à côte,
brassés les uns avec les autres, ils manifestent une certaine
disparité : les Arabes et les Berbères. Ces deux produits de longs
brassages ethniques prédominent tellement que jusqu'aux colo-
nisations modernes, tous les petits restes d'autres peuples,
comme les Juifs et les Turcs, n'entrent pratiquement pas en
ligne de compte par comparaison. Les Arabes et les Berbères
ne diffèrent pas seulement par la langue. Encore une fois, les
uns et les autres sont l'aboutissement de longues séries
d'évolutions et de mélanges. Ni les Berbères, ni les Arabes ne
doivent être considérés comme une race. La qualité de Berbère et
la qualité d'Arabe sont des formes d'expression de mentalités
diverses. C'est ce qu'illustre bien l'importance que revêt
pour eux la mosquée. Les Berbères et les Arabes sont
aujourd'hui musulmans. Mais pour le Berbère, la djemaa, la
mosquée, est aujourd'hui encore la maison de réunion des
hommes, la mairie ; c'est ici que se tiennent les services divins ;
mais c'est également ici que les hommes se réunissent pour
discuter de choses sérieuses ; c'est ici que passent la nuit les
amis ; la djemaa est l'incarnation du sentiment communautaire,
et c'est également de ce sentiment communautaire que dérive le
cérémonial religieux, l'exercice du culte. - Mais pour l'Arabe,
la mosquée est le symbole d'une religion à l'échelle du monde,
qui unit et unifie. Pour l'Arabe, une mosquée est le lieu du culte
de l'Islam, qui est partout pareil, tandis que pour le Berbère, la
mosquée est le temple de son sol natal. L'Arabe ne connaît
qu'un cosmos, le cosmos ; pour le Berbère, le pays natal est
un microcosmos dans le macrocosmos.
Ces divergences sont d'une grande importance. La
conception de l'univers des Arabes connaît des légendes et
des idéaux généraux, celle des Berbères connaît des idées
personnelles et des mythes cosmogoniques. La créativité des
Arabes s'est exprimée dans l'idéal unique de l'Islam ; le
démoniaque berbère a donné au christianisme un grand nombre
de pères de l'Eglise.
« L'Arabe mange le berbère », dit un proverbe. Il dit
vrai. La langue berbère perd un oasis après l'autre, une région
après l'autre. La langue arabe est presque partout victorieuse.
Ce processus se déroule devant nos

* Extrait de « Volksmarchen der Kabylen ,., Ier tome, 1921, p. 3-51.

138
yeux entre l'oasis d'Arnmon et la côte atlantique du Maroc. Les
Berbères sont en régression ; le processus se déroule d'autant
plus vite que le pays est plus plat et se prête mieux à l'élevage
du chameau : et d'autant plus lentement que le pays est plus
rocheux et montagneux et donc impropre à l'élevage. A la
périphérie septentrionale de l'Afrique, la population berbère ne
s'est conservée dans toute son originalité que dans la partie
orientale du Maroc et autour du massif du Djurdjura, dans la
Kabylie .

Le Djurdjura

Le Djurdjura, un puissant massif, s'élève à l'est de la


ville d'Alger et son point culminant, couvert de neiges et de
glaces éternelles, se dresse à plus de 3200 mètres. De profonds
ravins articulent ce massif en chaînes et séries de montagnes. Les
rivières qui coulent dans les vallées encaissées de 200-2000
mètres de profondeur, font leur jonction dans le Sebau, qui se
jette dans la mer près de Dellis. L'ensemble est un pays de
montagnes par excellence. Toutefois, les montagnes de la
Kabylie sont majestueuses en elles-mêmes, et pas seulement
par leurs dimensions. Mais leur nature est aussi peu africaine
que possible. Le chêne, le frêne, l'eucalyptus, dans les jardins :
le vin, les figues, les oliviers, le blé, l'orge sont
caractéristiques. Souvent, en parcourant la Kabylie, je me suis
demandé si ce monde végétal de la Grande Kabylie n'était pas le
dernier vestige d'une forme culturelle typique autrefois pour
toute l'Afrique Mineure, qui a trouvé refuge dans ces
montagnes, de même que les Berbères, qui ont peuplé jadis
toute l'Afrique du Nord, n'ont réussi à se conserver dans toute
leur pureté intellectuelle que dans ce périmètre.
Les Kabyles, qui habitent ces montagnes, n'ont pas
toujours porté leur nom actuel. Le mot « Kabyle » provient de
l'arabe et désigne les gens qui regroupent leurs clans en
villages. D'après la légende, les Kabyles s'appelaient autrefois
« amathir» (plur. : imathiren). Mais ils ont pratiquement oublié
ce nom et je ne l'ai trouvé que par hasard dans un fragment de
leur mythe de la création. Mais le nom d'Amathir est le même
que portent tous les vieux peuples berbères et que l'on retrouve
aussi dans l'expression «Temaschirt » (caractères berbères). Au
point de vue de l'esprit de la langue et aussi de la race, les
Kabyles sont des Berbères, comme tous les autres sédentaires
des pays au nord du Sahara. Mais ils ont dans leur nature un
trait qui les distingue des autres de leur espèce : les Kabyles
sont des Berbères assimilateurs !
Nous connaissons diverses tribus arabes qui se sont
établies en Kabylie et qui sont devenues Kabyles. Des
nègres, des Byzantins, des Romains,

139
voire des Français sont venus en Kabylie et sont devenus
Kabyles. Je dis bien : il ne s'agit pas d'une hypothèse, d'un ou de
plusieurs événements du passé, de quelque chose d'unique ou
de fortuit. Nous avons affaire ici à un phénomène éminemment
important ! En effet, tous les autres Berbères sont résorbés par
une vague récente de migration, au point de fusionner avec
elle ; mais ces Kabyles sont les seuls Berbères qui
conservent leur nature, leur manière d'être et résorbent tout ce
qui est étranger !
Ce qui est important dans ce phénomène saute aux
yeux quand on se remémore ce que j'ai dit au début : le fait
berbère est une forme culturelle, une mentalité ! Cette mentalité
est intimement liée au pouvoir d'adhérence, à la résistance de la
végétation. Elle s'effondre là où, comme dans la plupart des
régions de l'Afrique du Nord, les cultures font place au désert.
Elle prospère tranquille et indestructible là où la nature dresse
une barrière à l'envahissement du désert. - Ainsi, la région
montagneuse autour du fier massif du Djurdjura constitue-t-elle
une sorte d'ilôt sur lequel s'est conservé dans toute sa pureté le
dernier reste de la civilisation berbère. Par conséquent, ce que
nous pouvons constater aujourd'hui chez les Kabyles ce sont les
caractères essentiels de cette civilisation berbère qui s'étendait
sur toute l'Afrique du Nord à une époque où la nature n'était
pas encore desséchée et envahie par le désert.
Il y a énormément d'apport étranger dans la forme
culturelle kabyle, et pourtant à y regarder de plus près, elle
nous apparaît comme une civilisation assimilatrice et stylisante.
Elle intègre le nouveau, mais en l'élaborant selon le style qui
lui est propre depuis la plus haute antiquité.

L'architecture kabyle

S'il est vrai que l'on retrouve chez les Kabyles toutes les
caractéristiques de la nature berbère avec ses diverses formes
d'expressions et variantes, il est pourtant très important de
souligner que cette réalité ne se manifeste pas dans toute sa
nudité, qu'il faut commencer par déblayer pas mal d'apport
moderne et étranger, et surtout actuel, avant que n'apparaisse
le caractère original. Je voudrais en donner ici un exemple, qui
servira en même temps d'introduction aux formes de vie
sociales des Kabyles. Dans ce qui suit je me propose de décrire
leurs agglomérations et la manière dont ils construisent leurs
maisons.
Toutes les localités kabyles sont perchées sur des
collines, généralement sur des croupes. Les lignes des toits et des
faîtages épousent bien les formes du terrain. A la différence de
ce que j'ai pu observer chez d'autres Ber-
140

bères, l'ensemble n'est pas surmonté en général par des silos en


forme de tour, à moins que tel ou tel second étage ou un « askif »
recouvrant la rue ne donnent cette impression. Les Kabyles
proprement dits ne possèdent pas de ville. Ils établissent une
distinction entre hameaux, petits villages et gros villages. Le
village se compose de fermes dispersées parfois sur le terrain,
mais en général blotties les unes contre les autres dans la
commune.
La maison kabyle moderne n'a rien de bien particulier.
C'est une petite maison en torchis avec toit en pignon,
recouvert de tuiles importées de France. Les murs sont
généralement à caissons, comme nos constructions en béton, et
le comble repose avec le plafond directement sur ces murs
«monoblocs». L'intérieur est compartimenté en pièces
séparées par des murs à portes ; les fenêtres ménagées dans le
mur extérieur sont à vitres. Quelques bahuts byzantino-arabes,
des lits de fer européens, des ustensiles de cuisine européens et
du mobilier divers ; tout au plus, l'ancien berceau suspendu par
quatre cordes comme une balance. A partir des casernements
français il faut encore deux bonnes heures de marche vers
l'intérieur pour découvrir, par exemple à Beni Yenni, que si le
toit de tuiles et le comble européen sont généralisés, le plafond et
le comble ne reposent pas sur les murs, mais prennent appui sur
des pieux de soutènement et que la disposition des pièces au rez-
de-chaussée est restée la même que dans les anciens temps : il y a
le séjour et à côté l'étable.
Mais pour vraiment connaître la vieille maison
kabyle authentique il faut marcher encore pendant plusieurs
heures : à Tirual l'habitation est restée telle quelle. Un village
entier est enfoncé dans la dépression de la croupe. Les toits à
deux pentes recouverts de tuiles y ont fait place à une couverture
légèrement voilée en forme de tonneau. Chaque maison, chaque
ferme est disposée en fonction de la vie économique et de la vie
du clan. Suivant le nombre de familles dont se compose le clan,
une ferme se compose de une à cinq maisons, qui sont en principe
toutes les mêmes, bien qu'en fait l'exécution diffère
considérablement suivant le degré de prospérité et d'assiduité des
habitants.
La maison comprend une ossature en bois. Quatre
poutres rectangulaires plantées en terre supportent deux lourdes
solives transversales, dont les éxtrémités d'un côté sont
encastrées dans les embrèvements de la paire de poutres
correspondante, tandis que de l'autre côté les extrémités
dépassent de beaucoup la seconde paire de poutres de manière
à recouvrir l'étable faisant saillie de ce côté-là. Les charpentes
de combles sont formées de nervures arquées. Les parois qui
en enveloppent cette ossature jusqu'aux combles et qui n'ont
pas la moindre fonction de support, se composaient autrefois de
pieux en bois et de treillages en osier avec platrage en torchis.

141

Dans les temps modernes, les murs sont fabriqués en pierres et


en torchis ; ils sont ainsi plus solides et peuvent supporter la
charpente du toit et les chevrons. La couverture se composait
autrefois de terre tassée sur les nattes (étendues sur les
nervures). Suivant le cintrage des nervures, le toit était
légèrement voûté et permettait à la pluie de s'écouler.
L'intérieur de la maison comprend trois pièces. En
entrant par la façade principale, du côté large, nous pénétrons
dans la salle de séjour : au centre le trou de l'âtre, à gauche un
banc en torchis avec des cruches, et à droite le banc sur lequel
sont disposées les grandes jarres à provisions, dont une partie
renferme la récolte de céréales. Disons tout de suite
qu'aujourd'hui encore, les Kabyles ne conservent pas toutes leurs
provisions dans ces jarres. Ils ont encore des silos dans les
fermes et dans des endroits cachés. Ces silos sont des fosses en
forme d'entonnoir, évasés vers le bas. Au pied du banc des jarres
il y a trois orifices. A côté du banc une grande porte conduit
vers le bas ; au-dessus du banc, une petite porte vitrée,
ressemblant plutôt à une lucarne, mène au « taricht », lit sur
pilotis aménagé au-dessus de l'étable ; par la grande porte on
accède à l'étable en contre-bas, où se trouve le bétail et les ânes
: ils passent leurs têtes par les orifices pratiqués au pied du banc
des jarres. Mais dans la plupart des maisons, qui sont
apparement si simples et transparentes, il y a un secret, la «
baerka ». Dans le banc des jarres se trouve dans ces cas-là une
ouverture, qui est généralement cachée par une jarre
magnifiquement ornée. Son existence passe donc inaperçue à
l'observateur superficiel, ce qui est tout à fait dans l'intention des
habitants. En effet, cet orifice conduit à une cachette en forme
d'entonnoir, où l'on conserve ce que la famille a de plus
précieux et où les protégés peuvent se dissimuler et se
soustraire aux regards indiscrets.
Mais cette « baerka » peut avoir aussi les dimensions
d'une véritable cave. Aménagée sous la salle de séjour, son
plafond, de même que la salle de séjour, est soutenu par un
système de colonnade et on y accède par deux voies différentes :
soit par une sorte de rampe partant de l'étable, soit par l'orifice
pratiqué dans le banc des jarres, en se servant d'un tronc à
encoches. Ces « baerkas » peuvent dissimuler des quantités de
gens et de bétail pendant un certain temps. C'est une institution
extrêmement ancienne. Les moulins à huile primitifs y étaient
aménagés aussi dans le temps.
En dehors des cavernes naturelles, qui ont été agrandies
artificiellement, il y a aussi des habitations souterraines creusées
dans la pente de collines plates. Il y a deux entrées, à savoir
une porte qui, du bas de la colline, conduit de plain pied dans
l'habitation, et un regard pratiqué dans la partie supérieure de la
colline, qui permet d'accéder à l'habitation par une

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cheminée inclinée garnie d'une échelle en osier. L'une des


habitations souterraines dont j'ai fait connaissance en Kabylie
n'était rien moins qu'un «sombre repaire caverneux». Les
murs étaient admirablement polis et colorés. Les pièces
secondaires étaient joliment décorées, les passages
soigneusement traités. J'ai appris à respecter les Kabyles comme
troglodytes.
Ce type de construction souterraine, dont le secret est
si bien gardé en Kabylie, était fort répandu chez les Berbères.
Les habitations troglodytiques dans les montagnes de Gharian
en Tripolitaine sont bien connues. Dans la vallée de la
Medjerda en Tunisie, ainsi que près de Silla, j'en ai connu des
vestiges ; il y en a au Maroc. - Mais nulle part le style n'est
aussi bon, aussi noble, que chez les Kabyles, nulle part
l'exécution n'est si bien conservée, jusque dans les détails. En
outre il n'y a eu nulle part une fusion aussi remarquable de ce
style souterrain avec un style de surface, comme dans cette
maison d'Aït Bo Mahdis, par exemple.
De tous temps j'ai observé que presque tous les peuples
ont deux formes de hutte différentes, l'une pour l'usage courant
et l'autre pour la construction rapide en voyage. Il arrive plus
fréquemment que les deux formes de hutte doivent leur
existence à divers principes de style. Chez les Berbères j'ai pu
déceler partout deux styles : un pour la construction en solide
(charpente en bois cubique et construction en pierre ou briques
en limon) et un pour le voyage. Aujourd'hui, les Berbères
adoptent de plus en plus la tente arabe en lainage pour le
voyage, et il est relativement rare qu'ils construisent encore
leurs «vieux gourbis» (nom donné par les Français aux
paillottes des nomades).
/2 Les vieux gourbis des Berbères étaient tout à fait
particuliers ; leur architecture intérieure se composait
essentiellement de deux pieux fourchus, plantés à une
distance de 1 m, 50 - 3 m l'un de l'autre, et d'une poutre
transversale posée horizontalement entre les dents des
fourches. Le tout était recouvert d'un clayonnage de baguettes
faisant angle droit avec la poutre transversale et arquées à
leurs extrémités, qui étaient enfoncées dans la terre. On
obtenait ainsi une hutte ovale : La forme ovale, qui est parfois
modifiée par la construction en forme hélicoïdale d'un mur
en pierres de ½ m à 1 m de haut, dans lequel est ménagé une
porte, est le principe de base de la vieille hutte berbère, dont je
puis dire avec certitude que dans les temps préhistoriques elle ne
servait pas seulement de hutte de voyage avec charpente en
bois, mais aussi de demeure permanente avec colonnes en
pierre. En effet, j'ai trouvé à plusieurs reprises des ruines de ce
genre.
La charpente tectonique composée des deux fourches
et de la traverse, et que je désignerai par le terme de« potence»
(traduction littérale), avait

143

une certaine signification mythique chez les Berbères. Dans


l'Aurès, j'ai entendu une fois ce proverbe : «Quiconque s'est
trouvé une fois sous la potence avec son ennemi juré, ne peut
plus rien lui faire». Il suffit même que ce soit la «potence » qui
sert parfois de chambranle dans les maisons en pierre. Par
ailleurs, on fixe à la «potence» des amulettes qui portent
bonheur ou malheur à celui qui passe en dessous, qui lui font
du mal ou le protègent. Autrefois, il était particulièrement
important que des gerbes de blé de semence soient suspendues à
une «potence», cela portait bonheur à tous ceux qui s'arrêtaient
en-dessous. Toutes ces formes de croyances en rapport avec la
«potence» ont pour ainsi dire disparu - tout comme la
«potence» elle-même. C'est bien naturel. En effet, dans les
pays berbères, la végétation disparaissant, il n'y a plus de bois
pour la fabrication des «potences». Par suite, le faîtage repose
de plus en plus sur les murs au lieu des fourches. La «potence»
est formée généralement de deux, mais parfois aussi de trois ou
de cinq piliers. Dans ces cas-là, le pilier central est plus haut
que les autres. La poutre faîtière supportée par les fourches
était considérée par les Kabyles comme la pièce maîtresse de
la maison. J'ai pu compiler un petit recueil mythologique, selon
lequel la «potence» et plus particulièrement la poutre faîtière
est le père de la maison : elle s'appelait autrefois « tatheleth »
(féminin !) et s'unissait par des liens conjuguaux avec l'« ishgua
» (les piliers fourchus).
Ce qui chez les autres Berbères s'est étiolé ou a
disparu, s'est au con- traire développé et perfectionné chez les
Kabyles dans un style pur. L'extinction de la communauté
berbère sur les grandes étendues qu'elle peuplait autrefois et
son regroupement vigoureux en Kabylie se manifeste ici encore
plus nettement. C'est comme si une grande plante aux
nombreuses ramifications avait cessé de fleurir et s'étiolait,
mais juste avant de mourir ramassait tout ce qui lui restait de
vitalité dans une semence qui renferme l'«espèce».
Et puis : la légende de la création reflète clairement le
souvenir de l'évolution de la construction. Les ancêtres
habitaient des grottes sous la terre ; ce sont les générations
plus récentes qui construisent au-dessus du sol. Quelles sont
profondes les racines de l'être et du savoir historiques !

Le clan patriarcal et les groupes d'âge

La mentalité berbère est encore si vivace chez les


Kabyles, que malgré toutes les influences étrangères elle est
demeurée fidèle à son essence et à son principe. Et ceci ne
s'applique pas seulement aux formes d'expression de la
civilisation comme celles que j'ai décrites jusqu'ici ; cela vaut
aussi pour la vie sociale ; et pourtant, considérée du point de
vue purement extérieur, c'est elle qui a été le plus exposée aux
influences transformatrices de l'Islam. L'Islam, et sa législation
créatrice de formes, sont prédo- minantes, leur emprise n'est pas
relative, mais absolue. C'est ce qu'ont bien montré Hanoteau et
Letourneux dans «La Kabylie et les coutumes kabyles». Mais
elles ne sont prédominantes qu'en tant que formes, ce ne sont que
des outils et non pas du contenu.
Tout le système social des Kabyles repose sur le principe
de la division patriarcale en clans. Le clan comprend tous les
descendants mâles d'une lignée mâle, soit le grand-père, le père et
ses frères, les fils et leurs cousins issus des frères du père, etc.
Sont comprises également dans le clan, bien que sans aucuns
droits, toutes les femmes qui y sont entrées par alliance, mais
jamais leurs frères, pères etc. Comme toutes les femmes sont a
priori sans droits, le clan ne se compose pour ainsi dire que
d'hommes.
Les membres du clan habitent souvent tout près les uns
des autres et constituent de grandes fermes agricoles, parfois des
coins de village. Ces « imaulan » sont divisés sur le plan
intérieur en groupes d'âge et sur le plan extérieur il y a
ségrégation par suite de l'obligation commune de vengeance du
sang.
Autrefois, la division par groupes d'âge était
rigoureusement la même, à savoir : 1) les vieillards, 2) les patres
familias (les «vrais hommes»), 3) les hommes jeunes et 4) les
garçons avant l'âge de la puberté. Les petits enfants, aussi bien les
garçons que les filles, étaient rattachés aux femmes et ne faisaient
absolument pas partie de la ligne masculine.
La quatrième groupe, celle des garçons qui n'avaient pas atteint
l'âge de la puberté, était chargée des jeux des cérémonies. Cela
peut parahre curieux, étant donné qu'ils étaient considérés comme
manquant de maturité. Mais cela s'explique fort bien par le fait
que ces garçons n'avaient pas encore répandu de sang, qu'ils
n'avaient donc pas encore attiré dans leur sillage d'esprit de
vengeance : la «pureté de sang» et la «pureté sexuelle » en
faisaient des innocents, purs et sans péchés. En ce sens, ces
garçons «encore purs» convenaient bien pour la célébration du
culte, de même que les vieillards «redevenus purs» pouvaient les
y initier.
Un seul souvenir nous précise de quelle manière les
garçons devenaient adolescents ou jeunes gens et pouvaient ainsi
participer aux réunions d'hommes : c'est par le meurtre et par la
période d'abstention que le garçon devenait adolescent. Les
interprétations des légendes sont plus explicites : les pères
vigilants cherchaient à détourner leurs enfants du premier meurtre
par une éducation dans l'isolement ; de vieilles femmes mauvaises
les y poussaient avec force. Il est certain qu'un jeune Kabyle
n'avait le droit

145

de se marier qu'après un meurtre, que ce fût à la chasse ou au


combat. Et ce pour la bonne raison qu'auparavant le jeune
garçon était certes pur, mais sa semence n'était pas encore
féconde. Le sperme ne devient fécond qu'après un meurtre, ce
qui explique le point de vue selon lequel tout ennemi vaincu
équivaut à une augmentation des forces magiques. Mais ce
qui est sûr c'est que le pouvoir magique nécessaire pour la
procréation n'émanait, selon la conception kabyle, que de
l'homme, et en aucune façon de la femme. La femme était et
continue de n'être qu'un réceptacle transitoire. Un vieux Kabyle
m'a dit cette phrase caractéristique : «De même qu'Itherther * :-
laisse tomber son sperme dans la coupe de pierre, de même
l'homme dans la femme. La femme est comme la coupe de
pierre, d'où ont jailli les gazelles vivantes. La coupe de pierre
c'était la femme d'Itherther. » - L'homme c'est donc la partie
donnante, créatrice, et il n'acquiert le pouvoir créateur que par
l'action et la purification qui suit l'action.
Venons en maintenant à l'assemblée des hommes.
Tout village kabyle, tout groupe de fermes et, si elle est seule,
même la ferme a au moins un « tajmait », une place en plein
air, qui est caractérisée par des séries de sièges en pierre
disposés en cercle. Les gens s'y réunissent pour les délibérations à
l'échelon du clan, du village, de la tribu ou de la fédération.
Les femmes n'y ont jamais accès. Outre la place hors du village,
il y a aussi dans le village une « maison des hommes », qui
s'appelle aujourd'hui « djemaa » : elle sert en même temps de
mosquée et c'est là qu'on héberge les amis de passage. La
djemaa n'a rien de l'exclusivité du tajmait.
Le tajmait réunit les hommes de la première à la
troisième groupe d'âge. Les vieillards font part de leur
expérience, les hommes expriment leurs convictions et les
jeunes gens se taisent. On y discute et on y décide de toutes les
questions concernant le droit et la propriété, le bien commun.
Mais les vieux s'y réunissent aussi le soir avec les jeunes, et
c'est là que les leçons morales sont données sous forme de contes
et de légendes. C'est sur le sol du tajmait que vit la vieille
civilisation berbère.
Mais en dehors du tajmait il y a aussi le« thimamorth »
et le « tachluit ». Le tajmait est le lieu de réunion purement
profane, c'est la place des hommes qui est encore répandue
partout. Tandis que le thimamorth et le tachluit sont tout les
deux tenus secrets en tant que refuge des vieilles
coutumes païennes. Avec la victoire de l'Islam dogmatique,
ils ont été refoulés au second plan et souvent il n'en reste plus
que le souvenir.
Le thimamorth avait pour objet la juridiction
criminelle ; il s'y réunissait

* L'archétype mythologique des buffles.

146

les hommes de la première et de la seconde classe. A la suite de


sacrifices préliminaires, les hommes de la seconde classe
étaient initiés aux secrets des mythes de la création. Mais le
tachluit était le domaine le plus mystérieux, où seuls se
réunissaient les hommes les plus âgés et dont les autres
hommes ne devaient s'approcher que lorsque la dépouille d'un
vieillard était enterrée. Le tachluit était recouvert de dalles de
pierre et entouré d'une série de sièges en pierre. Les vieillards
qui s'étaient particulièrement distingués par leur sagesse, leur
bonté et leur pureté étaient enterrés sous les dallages. Ces
dépouilles étaient alors revêtues de tuniques telles qu'il n'en
existe plus aujourd'hui : elles étaient en tissu de jonc, avec une
fente au milieu pour le passage de la tête ; les pans tombaient
jusqu'aux genoux et couvraient les bras. Une ceinture serrait la
taille. Si le vieillard avait été un grand chasseur, des jeunes
gens allaient à la chasse, tuaient une antilope et la portaient au
tachluit. La bête était décapitée à côté de la place, une corne
était détachée du crâne, remplie du sang du gibier et déposée
à côté de la dépouille.
Un mets était préparé avec le sang, le foie, quelques
morceaux de viande et un peu d'eau. La peau de l'animal, et si
c'était un buffle sa panse (d'après la légende) servait à faire un
sac, qui était rempli des ingrédients. On allumait alors un grand
feu entre deux pierres debout, qui étaient puissamment
chauffées. Une fois qu'il était réduit, on le laissait couver
pendant la cuisson. Si les flammes venaient à jaillir trop haut
quand on rajoutait du bois, on les rabattait avec une massue.
La cuisson se faisait de la façon suivante : les deux pierres
servaient de point d'appui aux deux extrémités d'une broche
passée à travers le sac. C'est ainsi que se préparait le repas
funéraire pour le chasseur décédé ; il était consommé ensuite
par l'ensemble des vieillards rassemblés au tachluit, pour autant
qu'ils avaient été chasseurs à l'âge mûr. Les vieillards qui
n'avaient pas beaucoup chassé pendant leur vie, ne participaient
à ce repas qu'en mangeant quelques galettes grillées sur place
au-dessus d'une dalle de pierre. En effet, tous les hommes âgés
qui n'étaient pas des chasseurs avaient l'habitude en vieillissant
de se contenter d'une nourriture végétarienne, surtout au
tachluit.
C'étaient les hommes de la seconde groupe d'âge qui
étaient les véritables chefs du clan et les administrateurs du
patrimoine du clan, qui autrefois dépassait de beaucoup la fortune
privée. Mais les vieillards étaient les gardiens de la vie
spirituelle, les conservateurs de la vieille tradition, les chefs de
tous les sacrifices et jeux de sacrifice.
C'est ainsi que les forces se groupaient sur les diverses
places des hommes. Autrefois, tout était rigoureusement séparé,
au plan intérieur comme

147

au plan extérieur. Aujourd'hui, la mosquée a souvent éclipsé la


place des hommes, tout au moins dans sa diversité, et elle l'a
parfois même évincée, de sorte que les groupements de forces
ne s'expriment plus autant par des formes extérieures et ne
peuvent plus s'accentuer en soulignant les formes extérieures.
Néanmoins, les forces continuent toujours d'exister. Elles sont
si mûres et vont tellement de soi qu'elles n'ont plus besoin
comme au stade de la jeunesse de s'appuyer sur les béquilles des
usages formels. Aujourd'hui leur action s'exerce inconsciemment,
mais d'autant plus sûrement. C'est exactement comme dans
beaucoup d'autres domaines de la vie culturelle. Même chez
nous, nous ne comprenons maintes actions internes qu'en nous
rendant compte des formes qui leur ont donné leur empreinte
dans leur jeunesse.
Aujourd'hui, les Kabyles n'ont plus besoin de souligner
extérieurement les groupes d'hommes. Cela leur est passé dans
le sang. Et nous ne comprenons maintes décisions selon la «loi
islamique» que lorsque nous prenons conscience de la particularité
plus ancienne et plus forte qui est demeurée prépondérante sous
le voile de l'Islam.

Des castes aux partis

Le groupement en clans et à l'intérieur des clans le


groupement en groupes d'âge constituent le fondement de tout
l'ancien système social kabyle. Un groupe de clans constitue la
commune, le regroupement des communes apparentées
constituait la tribu et plusieurs tribus se regrou- paient à leur
tour pour former une fédération. Il n'y avait pas d'Etats au sens
où nous l'entendons. A la longue, un prince berbère à la mode
euro- péenne aurait été incompatible avec le système social.
D'ailleurs, toutes les tentatives d'instauration d'une dynastie ont
toujours échoué dans l'anti- quité, après avoir végété sous
l'influence de puissances étrangères.
Mais chaque village a son chef, qui est désigné
aujourd'hui par le mot arabe « amin », mais qui autrefois était
l'« agelith ». - Il est élu. Il est secondé par les « tamen », c'est-
à-dire les chefs des groupes de clans. Les chefs des fédérations
sont également élus. Les chefs des partis proprement dits sont
arrivés par leur influence personnelle. En somme donc : pas
un seul poste héréditaire, tout repose sur la confiance et la
personnalité, le maximum d'autonomie est accordé à chacun à
tout point de vue.
Du fait que les clans se groupent pour constituer des
villages, et ceux- ci à leur tour en tribus, qui s'unissent pour
former une fédération, nous avons affaire à une direction
ascendante vers des points de vue plus élevés. Cette ligne qui
émane du système de clans et du système de groupes d'hom-

148

mes est la ligne verticale. La fédération est le «leitmotiv» dans


le groupe- ment des groupes d'âge d'un clan, et c'est la même
impulsion qui pousse les tribus à se fédérer.
Mais cette ligne verticale est coupée par des
articulations et par une autre idée de la vie sociale, que
j'appellerai une évolution horizontale.
Dans les anciens temps, les Kabyles, comme d'ailleurs
tous les Berbères, étaient divisés en castes. En tenant compte de
toutes les variétés, on peut dire qu'il y avait quatre castes.
La première caste était celle des « igelithes » (sing. :
agelith). C'était l'aristocratie possédante. Ses représentants
étaient les chefs des groupes de clans et des localités. Ils étaient
propriétaires des fermes, chefs de guerre et héros de l'«époque
des contes de fées». Le mot « agelith » évoque pour le peuple la
notion de «très bon», «vrai», «pur» et «intelligent».
Aujourd'hui, il n'y a plus d'igelithes. Lorsque les Kabyles
parlent de gens nobles, ils ont recours au mot «l'harr ».
L'agelith a été remplacé par l'amin, qui est un chef éligible. Il
est très important de savoir que ces igelithes n'étaient pas
seulement seigneurs des terres et chefs de guerre. Ils étaient
aussi chefs du feu, et voilà pourquoi, selon l'explication
mythique, les forgerons, ou « ichadethes », en faisaient partie.
Mais à ce point de vue, le système social berbère est en
contradiction flagrante avec le système social arabe. En effet,
bien que les Arabes soient enclins à poser en aristocrates les
nomades qui sillonnent le désert face aux paysans, il n'y a
rien de plus pitoyable pour un Arabe que le forgeron. Tous
les Arabes africains placent le forgeron au bas de l'échelle des
professions. Mais chez les Kabyles, le forgeron est toujours
considéré comme un homme très estimé, sa profession est fort
respectable. C'est facile à comprendre quand on se souvient
qu'il appartenait autrefois à la caste aristocrate.
La seconde caste était représentée par les « l'hasos ».
C'étaient des clans qui n'avaient pas conservé leur pureté et
dont la fortune avait périclité. Ils étaient considérés comme des
descendants de la caste agelithe, mais des descendants appauvris
et déchus ; or, selon le point de vue kabyle, les appauvris et
les déchus ne peuvent pas conserver leur pureté et voilà
pourquoi ils constituent une seconde caste. Le mot « l'hasos »
est encore assez courant dans le langage populaire. On entend
par là les renégats, les gens sur qui on ne peut pas compter et
aussi les téméraires.
La troisième classe ce sont les « ichamasses », les serfs.
Les l'hasos habitaient encore des fermes rurales, qui cependant
étaient plus ou moins données en nantissement aux igelithes.
Mais ils jouissaient encore d'une entière liberté de personne
et de famille. Ils pouvaient quitter leur domicile. Ils
pouvaient travailler pour qui ils voulaient. Les ichamasses
n'avaient plus cette liberté.

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Ils appartenaient corps et famille à un agelith quelconque,


dont ils cultivaient les fermes ; leur travail était rémunéré par
une quote-part de figues, d'huile, de blé, etc. Si leur maître
avait une grande ferme, ils y habitaient dans une
dépendance. Si la ferme était petite, ils habitaient de petites
maisons champêtres. - A la longue, les ichamasses sont
devenus des ouvriers libres. En effet, au fur et à mesure que la
prospérité des igelithes allait en s'amenuisant, la fortune des
pauvres gens augmentait ; les échanges en nature firent place à
la monnaie, de sorte que l'ouvrier arriva, lui aussi, à faire son
chemin. Mais comme il n'y avait pas d'esclavage pour les
membres de la race claire, il n'y eut pas de grands obstacles à
surmonter.
La quatrième caste était constituée par les « icharases »
et les «ichenaijes », les corporations des corroyeurs et des
bardes. Chez les anciens Kabyles, il semble que la préparation
du cuir ressortissait d'abord aux femmes. On m'a dit une
fois que le linceul en cuir des vieillards était confectionné
par leurs filles ou belles-filles ; puis : les femmes
confectionnaient les tentes en cuir. C'est elles qui
manufacturaient les couvertures et qui les montaient. - Voilà
pourquoi les corroyeurs étaient considérés comme les
représentants d'une profession « feminine ». Mais il est encore
plus intéressant d'apprendre ce que la tradition nous a livré
d'une autre particularité de cette corporation. A la manière
patriarcale, tous les Kabyles prennent le nom de leur père
( « fils de » ). Or, on dit que les icharases dans le temps
devaient prendre non point le nom du père, mais celui de la
mère.
Aujourd'hui, les corroyeurs le nient bien entendu et ils sont
même indignés si on leur pose la question. - Mais ces icharases
sont dignes d'intérêt pour une autre raison encore. Même
parmi les Touaregs et chez les peuples nègres, les « garasas »
et « garatas » constituent une caste à part en tant que corroyeurs.
Je n'ai pas grand chose à raconter sur les ichenaijes, les
chanteurs. Leur jeu de guitare s'est déjà tu depuis longtemps. Ils
ont disparu avec l'agelith, avec les «grands combats», avec la
chasse au gros gibier. On prétend qu'ils suivaient les igelithes
et célébraient leurs exploits. Je n'ai rien trouvé sur les grands
poèmes épiques. Aujourd'hui il n'y a plus d'ichenaijes, au sens
ancien ; ils ont été évincés par toutes sortes de chanteurs des
rues arabes.
Enfin, il y avait encore des esclaves ; mais c'étaient
des nègres et des métis, dont la vénalité les rendait
méprisables. Ils n'avaient pas de situa- tion sociale
correspondant à une caste.
Les castes chevauchaient à l'intérieur des
associations de clans. Une fédération de castes était présidée
par le chef de lignée du «clan noble»

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correspondant, c'est-à-dire l'agelith. Chaque clan d'agelith


comprenait des l'hasos, ichamasses, icharases et ichenaijes, ainsi
que quelques nègres et métis. L'expression « achrum » (plur. :
echrumen) s'appliquait d'abord à la caste. Mais comme toute la
fédération tenait son nom du clan de l'agelith, et comme la
différence entre «pur» et «impur» au sens racial tendait à
disparaître de plus en plus, le terme d'achrum signifia de
plus en plus «coin de village» d'une part, et d'autre part
société secrète issue de plusieurs fédérations.
A la tête de cette société secrète (sorte de parti) se
trouvait l'agelith, c'est-à-dire un noble. Les derniers igelithes à
avoir présidé à de tels partis sont encore connus du peuple.
C'étaient deux frères, qui sont morts il y a cent ans. Depuis lors,
la fonction de chef n'est plus héréditaire. Les sociétés secrètes
perdirent de plus en plus le caractère propre aux divisions en
castes et devinrent des partis politiques : il y en a partout
deux, qui s'af- frontent rudement.
En effet, le même attachement tenace qui lie tous les
Berbères à leur clan et à leur caste et dont témoigne aussi bien
l'histoire des peuples berbères d'Ibn Chaldun que les formes
d'existence des Touaregs dans le Sud : cet attachement s'est
communiqué à l'idée de parti. Dans les anciens temps, lorsque les
castes étaient tenues en haute estime, un impur au point de vue
racial était désigné par le terme « l'hasos », Le l'hasos
d'aujourd'hui c'est celui qui abandonne son parti pour en
rejoindre un autre. En effet, ce ne sont plus des sociétés
secrètes, mais des partis publics, et tout homme ap- partient
avec son clan à un parti, il ne milite plus seulement en secret,
mais publiquement. Le Kabyle fait tout pour le parti. Il a
toujours du temps et de l'argent pour lui, et il est toujours prêt à
se battre et à mourir pour lui. Lorsque le Kabyle part en voyage
pour un certain temps, il mange à tour de rôle chez tous les
membres de son parti. Quand il revient, la première chose qu'il
fait c'est de les inviter chez lui. Les réunions des membres ne
se font pas au tadjmait. Ils n'ont pas de « clubs» comme les
groupes d' âge. Ils continuent aujourd'hui encore de se rencontrer
soit à la maison du chef ou dans un bois, qui généralement lui
appartient. C'est un vestige du système de castes, qui florissait
aussi à l'époque dans l'agglomération.
Le système de parti n'a donc rien à voir avec les
groupes d'âge. Les deux lignes d'évolution chevauchent souvent
et c'est la raison pour laquelle je parle d'un système social
«horizontal» et d'un système social «vertical».

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Extrait de Leo FROBENIUS 1973-1973,


1973 Inter Nationes
BONN-BAD GODESGERG, pages 138 à 151

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