Histoire.
Thami El
Glaoui : Le pacha qui
aurait pu être roi
L’histoire de Thami El Glaoui s’apparente à une
success-story. Celle de l’ascension d’un chef de tribu
lambda, petit-fils d’un marchand de sel. Un seigneur
féodal qui, au final, a déposé deux sultans et marqué
de son empreinte l’histoire du Maroc. Un roi, à sa
manière.
A la fin du 19ème siècle, le sultan Moulay Hassan ne
dirige qu’une partie du pays. Si son autorité s’exerce sur
blad Makhzen, les territoires au-delà des contreforts de
l’Atlas sont trop loin du pouvoir central basé à Fès pour
que le souverain y ait une quelconque influence. C’est
blad siba, pays des tribus rebelles, promptes à défier
l’autorité du sultan. Les prédécesseurs de Moulay
Hassan ont tous dû mener régulièrement des campagnes
militaires pour les ramener dans leur giron. C’était, qui
plus est, le seul moyen de percevoir l’impôt et renflouer
les caisses vides des Alaouites. Le sultan, ruiné et en
quête de fonds, n’échappe pas à cette règle de
gouvernance. C’est ainsi qu’à l’automne 1893, Moulay
Hassan, à la tête d’une harka partie en expédition dans
le Tafilalet, revient par la vallée du Dadès. Ses troupes
sont harassées, la campagne a été rude et les morts de
faim et de froid nombreux. Telouet —fief des Glaoui
près de Ouarzazate— est un lieu de passage obligé pour
le sultan. Madani, le frère aîné de Thami El Glaoui, voit
là une occasion à saisir pour être bien en cour. En 48
heures, il fait pression sur ses vassaux pour qu’ils
rassemblent moutons, chèvres, mulets et chevaux et
organiser un accueil triomphal à Moulay Hassan.
Madani et Thami, alors âgé de 15 ans, vont à la
rencontre du sultan pour lui présenter leurs hommages.
Madani se prosterne devant Moulay Hassan et, le front
touchant le sol neigeux, lui déclare : “Seigneur tout
puissant, daignez accepter le peu que votre esclave peut
vous offrir”. Un doux euphémisme. Alors que les
troupes du sultan meurent de faim depuis des jours, les
frères Glaoui leur organisent un banquet où les plats se
succèdent. Ils réussissent l’exploit de nourrir 3000
hommes en campagne, “un rêve extravagant”, selon
l’expression de Gavin Maxwell, auteur d’El Glaoui
dernier seigneur de l’Atlas. Moulay Hassan, pour
récompenser Madani de son accueil, en fait son calife
personnel pour toute la région.
Par la grâce d’un banquet, les Glaoui gagnent le
commandement de toutes les tribus entre le Haut-Atlas
et le Sahara. Moulay Hassan ne se contente pas de leur
mettre le pied à l’étrier dans leur ascension vers le
pouvoir. Le sultan offre aux Glaoui, en plus d’armes
modernes, un canon Krupp qu’il transportait avec lui
pendant la harka. Les Glaoui se retrouvent ainsi en
possession de la seule pièce d’artillerie lourde de tout le
Maroc, exception faite de l’armée chérifienne. L’effet
est immédiat sur les tribus voisines. Les Glaoui étendent
leurs possessions en menant leurs propres harkas dans le
sud. Et “partout où le canon de bronze entrait en action,
il y avait des châteaux détruits et des têtes coupées.
Dans certains cas, la simple menace du canon ou
d’autres armes secrètes dont on soupçonnait l’existence
dans l’arsenal de Telouet suffisait à assurer la
soumission d’un ennemi puissant”, raconte Gavin
Maxwell.
Seigneur de guerre
A coup sûr, le canon offert par Moulay Hassan est le
petit plus qu’attendaient les Glaoui. Cette arme
destructrice leur permet de consolider leur position
privilégiée parmi les caïds de l’Atlas. Ils avaient déjà du
poids parmi cette confrérie de dominants, puisque leur
fortune n’était pas bâtie uniquement sur le pillage. Ils
possédaient une mine de sel prospère et accueillaient les
caravanes de dromadaires en provenance du Sahara, du
Soudan, de Mauritanie, de l’intérieur du Maroc et des
grandes oasis du désert. La demande en sel étant plus
forte que l’offre, les Glaoui s’offraient le luxe
d’augmenter le prix du sel et la taxe sur les caravanes à
leur guise. Une famille riche en somme, en possession
du nerf de la guerre, à qui il ne manquait que la
puissance des armes pour faire la différence et accentuer
leur pouvoir. Avant le canon Krupp offert par Moulay
Hassan, les Glaoui ne pouvaient rassembler que 2 à
3000 guerriers montés. Le cadeau royal leur donne une
autre stature.
Thami El Glaoui est adoubé en 1901 lieutenant de son
frère aîné Madani. Ce dernier lui confie la charge
sensible de prendre la dernière forteresse refusant la
domination totale des Glaoui sur le sud du Maroc. Agé
d’à peine 21 ans, Thami part à la tête de 2000 hommes à
l’assaut de la dernière poche de résistance. Il fait tirer 30
salves contre la forteresse en dissidence et, au passage,
fait couper plusieurs têtes, exaspéré par la résistance
qu’on lui oppose. On pourrait juger cette série de
décapitations comme un signe de cruauté chez Thami,
mais à l’aune des mœurs guerrières de l’époque, il faut
la relativiser, juge Gavin Maxwell. Thami El Glaoui, en
tant que seigneur de guerre, ne doit faire preuve
d’aucune pitié, au risque de passer pour faible aux yeux
de ses opposants.
Durant le règne du sultan Moulay Abdelaziz, successeur
de Moulay Hassan, Madani et Thami El Glaoui décident
en 1902 de se rappeler au bon souvenir du Makhzen en
participant à la harka contre Bou Hmara, qui s’est
autoproclamé sultan à la place du sultan. Les guerres de
répression et de consolidation de leur pouvoir avaient
entraîné les Glaoui loin au sud et à l’est de l’Atlas.
“Beaucoup trop loin du trône” pour qu’ils puissent
recevoir leur “juste part des faveurs impériales”,
souligne Gavin Maxwell. La campagne des Glaoui
contre Bou Hmara se solde par un échec militaire, mais
ils marquent le coup en montrant leur fidélité au sultan
régnant.
Courtisans armés
Madani et Thami El Glaoui jugent cependant l’accueil
de Moulay Abdelaziz glacial à Fès, à l’aune des
sacrifices faits pour consolider son trône. En tous les
cas, loin du faste qu’ils pensent leur être dû, vu leur
puissance au sud du royaume. Frustrés dans leurs
ambitions, Madani et Thami sont convaincus qu’il faut
déposer le sultan Moulay Abdelaziz. Les deux frères se
savent en position de force, d’autant que le sultan
régnant est en partie ruiné à cause de ses dépenses
extravagantes en jouets et gadgets occidentaux.
L’époque des “commis voyageurs”, expression de
l’époque pour définir tous les marchands plaçant au prix
fort leurs gadgets auprès du sultan, bat son plein. Eux,
de leur côté, se sont enrichis, alors que, croulant sous les
emprunts étrangers, Moulay Abdelaziz a hypothéqué
son trône. Madani décide alors de jouer la carte Moulay
Hafid, frère aîné du sultan régnant, qu’il soutient dans
sa prise du trône. En novembre 1907, Madani El Glaoui
et Moulay Hafid marchent sur Fès à la tête de 40 000
guerriers sous les ordres du Glaoui. Moulay Abdelaziz
accepte sa défaite et se retire à Tanger.
L’empire des Glaoui est désormais établi. “Il y avait
tout juste quatorze ans que le sultan Moulay Hassan,
peu de temps avant sa mort, était passé par Telouet et
avait fait don d’un canon de bronze à un chef de tribu
insignifiant”, souligne Gavin Maxwell. Or, le chef de
tribu insignifiant était devenu en moins d’une
génération ministre de la guerre, puis grand vizir de
Moulay Hafid. “Ce dernier titre faisait de lui un
véritable dictateur administratif, qui gouvernait tout le
Maroc au nom du nouveau sultan”, assène Gavin
Maxwell. Madani El Glaoui assure son pouvoir au sud,
pourvoyant tous les postes de caïds en piochant dans les
membres de sa famille. Thami El Glaoui, son benjamin,
est ainsi nommé pacha de Marrakech, placé au sommet
de la hiérarchie au sud du Maroc. Le pouvoir des
Glaoui, concrétisé par leurs possessions, s’étend
désormais sur un tiers du Maroc. Ce qui n’est pas sans
inquiéter Moulay Hafid, qui craint que les deux frères
ne décident de fonder leur propre état. Sans doute pour
calmer l’ambition des Glaoui, le sultan s’allie
maritalement avec eux. Moulay Hafid prend comme
première épouse la fille de Madani, qui, de son côté,
épouse une fille du souverain. Thami, lui, fait un
échange de filles avec El Mokri, ministre des Finances
et à la tête d’une des familles les plus puissantes du
royaume.
Créature de Lyautey
Thami El Glaoui participe en chef de file à la
pacification du Maroc pour le compte du protectorat.
Lyautey, qui instaure une politique des caïds pour
conquérir les territoires encore en dissidence, s’appuie
largement sur le pouvoir du pacha de Marrakech. Ce
dernier mène ainsi plusieurs expéditions pour instaurer
l’ordre français dans le Moyen-Draâ, le Dadès et le
Todgha entre autres. A la mort de Madani, son frère
aîné, en 1918, Thami El Glaoui se voit récompenser par
Lyautey qui l’adoube seul héritier de l’empire Glaoui.
Un échange de bons procédés, comme l’explique
Yvonne Samama dans son étude sur le pacha de
Marrakech : “Si la puissance de Madani était liée au roi
auquel il avait fait allégeance, celle de Thami était
directement attachée au Protectorat dont il tira un grand
bénéfice. Les Français avaient besoin d’un intermédiaire
fort qui se faisait respecter et sur lequel ils pouvaient
compter dans un pays sujet à la dissidence (blad siba,
ndlr)”.
A l’époque où Thami El Glaoui prend possession de
l’héritage de son frère, il possède de fait “un pouvoir
plus grand que celui du sultan lui-même, qui, d’après les
conventions du protectorat, était privé de tous ses
ministres”, constate Gavin Maxwell. Tel était le rapport
de forces entre El Glaoui et son supposé souverain, celui
d’un roi privé de ses pouvoirs régaliens face à un
puissant pacha qui sait tout devoir à Lyautey. El Glaoui
déclare d’ailleurs au résident général au moment de son
départ du Maroc en 1925 : “Qui que ce soit qui vous
remplace, vous seul resterez toujours mon maître”.
En 1928, le Maroc est pacifié en très grande partie grâce
à Thami El Glaoui. Cette année symbole est marquée
par la visite du résident général Steeg dans le sud. Le
pacha de Marrakech rameute plus de dix mille guerriers
pour accueillir un cortège de voitures aux couleurs de la
France qui, pour la première fois, va traverser le col du
Tizi n’ Tichka et entrer en fanfare dans l’arrière pays
tenu par le tout-puissant Glaoui. “Ces milliers de
montagnards, endurants et téméraires, que les troupes
du Makhzen auraient mis des années à soumettre par la
force, la collaboration du Glaoui les a acquises à la
France sans combat”, souligne Georges R. Manue dans
Sur les marches du Maroc insoumis.
Le pacha prédateur
Dans les années 1930 et 1940, Thami El Glaoui est au
summum de sa gloire. Un dicton populaire affirme que
“les paroles du Glaoui brisent les pierres”. Il est devenu
un véritable mythe en Europe aussi, un homme auquel
s’attache “une image de splendeur, de merveilleux
oriental, avec laquelle même les fastueux maharajahs de
l’Inde ne pouvaient rivaliser”, souligne Gavin Maxwell
(voir encadré p.50). Thami El Glaoui se rend souvent en
Europe avec une suite considérable et une partie de son
harem. “Peu à peu, il en vint à créer ainsi ce qui fut
appelé ‘la tribu des Glaoua de l’oued Seine’, c’est-à-dire
un clan de Français de la métropole, qui le considéraient
comme un demi-dieu”, illustre Maxwell.
Pour financer son train de vie extravagant, le Glaoui
accapare tous les marchés du sud, avec un monopole sur
le chanvre, les oranges, les olives, le safran, les dattes et
la menthe. Thami El Glaoui est aussi le propriétaire
d’une multitude d’entreprises commerciales, acquises
grâce à sa coopération avec la politique française
d’exploitation des ressources du Maroc.
C’est ainsi qu’il est président honoraire de l’Omnium
Industriel du Maghreb (sucre, savon, thé) sans avoir
déboursé un centime, président d’une société minière
exploitant le cobalt, président d’une société chimique et
métallurgique et vice-président de l’Hygienic Drinks
Compagny of Casablanca, distributrice de Coca-Cola au
Maroc. El Glaoui a un pied dans tous les secteurs
économiques. Il est, entre autres, président de l’Omnium
nord-africain, plus connu comme ONA, et contrôle donc
la majeure partie des concessions minières du pays.
Thami El Glaoui investit aussi dans le 4ème pouvoir
pour mieux asseoir son emprise. Il prend le contrôle
financier de quatre des cinq quotidiens de la place : Le
Petit Marocain, La Vigie marocaine, Le Courrier du
Maroc et l’Echo du Maroc. “Cette combinaison du
pouvoir et du contrôle absolu de la presse prit une
énorme importance lorsque Thami El Glaoui entreprit
de détrôner son sultan (le futur Mohammed V, ndlr)”,
écrit Gavin Maxwell.
Rébellion contre Mohammed V
A l’orée des années 1950, le protectorat veut se
débarrasser de Mohammed Ben Youssef, qui refuse de
condamner les visées indépendantistes de l’Istiqlal. Tout
naturellement, ils utilisent leur allié de toujours, Thami
El Glaoui. La veille de l’Aïd Al Mawlid, en 1950, le
pacha de Marrakech, venu se prosterner devant le futur
Mohammed V comme le veut la tradition, se voit
confier par les Français la mission de lui remonter les
bretelles pour son soutien à l’Istiqlal. Le sultan, mis au
courant des intentions du pacha de Marrakech, le fait
attendre et l’accueille après les membres du parti
nationaliste, alors que jusque-là le Glaoui était toujours
reçu en premier. En réponse aux plaintes du Glaoui, le
souverain lui coupe la parole et déclare : “à partir
d’aujourd’hui, vous allez modifier vos conceptions à ce
sujet, car nous allons travailler à l’indépendance du
Maroc”. Le Glaoui, furieux, lui rétorque : “Vous n’êtes
que l’ombre d’un sultan ! Vous n’êtes pas le sultan du
Maroc, vous êtes le sultan de l’Istiqlal !”. Suite à cet
affront, Mohammed Ben Youssef fait savoir au pacha
de Marrakech qu’il ne le recevrait plus et qu’il ne
remettrait jamais les pieds dans aucun palais du sultan.
Thami El Glaoui jure alors de déposer le monarque et de
l’humilier comme il l’avait été lui-même. Il organise la
propagande contre la modernité des enfants du sultan
Ben Youssef. Dans le collimateur, plus
particulièrement, la princesse Lalla Aïcha, critiquée
pour s’être affichée en maillot de bain, argument
populiste pour demander la destitution de Mohammed
V. Le quotidien France Soir publie une photo de la
princesse en compagnie de Moulay Hassan, en maillot
de bain sur la plage, avec une légende on ne peut plus
explicite : “Cette photo a scandalisé les pachas et caïds
du Maroc”.
En mai 1953, Thami El Glaoui passe à l’action. Il réunit
270 caïds et pachas qui demandent via une pétition
publique la déposition du sultan. Le pacha de
Marrakech tient enfin sa revanche. Au lendemain de
l’exil de Mohammed V, Thami El Glaoui regagne
Marrakech pour célébrer avec les caïds du sud l’Aïd El
Kébir et, par la même occasion, la déposition du sultan
qui, “par sa désinvolture bravache avait éclipsé celle de
Moulay Abdelaziz par son frère Madani”, juge Gavin
Maxwell.
Mais une fois Ben Arafa, son homme lige, placé sur le
trône, le Glaoui s’inquiète de plus en plus de la situation
politique du Maroc qui risque d’entraîner le retour du
sultan déchu. Il demande l’assurance formelle aux
résidents généraux -qui se succèdent à une vitesse
record- que Mohammed V ne récupérera pas son trône.
Le vent tourne, le Glaoui pas dupe le sent, comme il sait
qu’il n’a plus prise sur les évènements. Homme de
l’ancien temps, il n’a pas senti la montée du
nationalisme, force nouvelle qui submerge le Maroc
qu’il a connu et dont il n’a pas perçu à sa juste mesure
l’importance. Il a toutes les raisons de s’inquiéter des
attentats et manifestations organisées pour obtenir le
retour d’exil de Mohammed V. Car le “Maroc aux
Marocains”, si la revendication se concrétise, mettra fin
à son pouvoir.
L’heure de la soumission
“Un mouvement pour l’indépendance du pays était
inévitable, et l’indépendance signifierait non seulement
la fin des Français au Maroc mais aussi la fin du
royaume du Glaoui qu’ils avaient parrainé. La situation
exigeait une habileté de gouvernement; Thami ne la
possédait pas car, jusqu’à la fin de son règne en 1955, il
ne pensa qu’en termes de remèdes traditionnels”, note à
ce propos Gavin Maxwell. Le retour de Mohammed V
au Maroc pour calmer l’agitation populaire est devenu
inévitable. Le Glaoui, gangrené par un cancer, est obligé
de l’admettre : son coup d’état a échoué.
Le 8 novembre 1955, Thami El Glaoui quitte Marrakech
pour Paris où le sultan, de retour de son exil à
Madagascar, règle les dernières questions avant de
rentrer au Maroc en chantre de l’indépendance arrachée
aux Français. Le sultan accepte de recevoir Thami El
Glaoui en audience, mais il l’humilie. “Pour la première
fois de sa vie, le pacha de Marrakech doit faire
antichambre pendant une heure entière. Après avoir ôté
ses souliers, Thami pénétra seul dans le salon où
Mohammed V était assis sur un canapé. Il se mit à
genoux, avança dans cette position jusqu’aux pieds du
sultan, puis se prosterna le visage contre terre. D’une
voix à peine perceptible, il supplia le sultan d’accorder
sa miséricorde à un pauvre homme qui s’était écarté du
droit chemin. On aida Thami à se relever, et il sortit à
reculons, en chancelant”, raconte Gavin Maxwell.
Le 30 janvier 1956, Thami El Glaoui décède d’un
cancer. Le pays sera indépendant dans quelques mois.
“Le corps enveloppé dans un linceul de moire noire fut
porté à bout de bras sur un brancard, cahotant au-dessus
des têtes d’une foule immense. Dans cette multitude se
coudoyaient Français et Marocains, notables et gens du
commun, caïds et militants de l’Istiqlal, hommes et
femmes, uniformes, vestons et djellabas. Le service
d’ordre de l’Istiqlal collaborait vigoureusement avec la
police pour canaliser cette marée et l’émotion étreignait
aussi bien ceux que le pacha avait favorisés de ses
largesses que ceux contre qui il avait longtemps sévi,
car tous étaient conscients de la noblesse et de la
grandeur du disparu”, raconte conciliant André Hardy,
contrôleur civil du protectorat. Avec le décès du Glaoui,
une époque s’achève, celle des grands seigneurs
féodaux dont il fut le meilleur exemple. Une nouvelle
ère s’ouvre, celle de la pleine-puissance du trône
alaouite.
Harka. Le Glaoui en campagne
Le pacha de Marrakech a été élevé selon le paradigme blad Makhzen vs blad
siba. La meilleure illustration est la relation de voyage du docteur Hérisson,
médecin chef du groupe sanitaire mobile de Marrakech, qui accompagne la
harka du Glaoui en 1919. L’armée du pacha est composée de 5 à 6000 soldats
partis en campagne pour quatre mois, askris du maître de la ville ocre. L’armée
du Glaoui traverse le sud du Maroc et, à chaque étape, le pacha est accueilli par
la population locale avec des dattes et un bol de lait. Les femmes “saisissent
l’étrier du pacha pour lui baiser le genou”, tandis que les hommes alignés
“déclenchent une salve d’honneur” à son passage. “De nouveaux contingents
arrivent tous les jours. La harka fait boule de neige(…) Tous les cent mètres, un
ksar, une délégation, un taureau, une salve de bienvenue, un groupe de gens
armés qui s’ajoute à nous”, narre le docteur Hérisson. L’armée du Glaoui, munie
du canon Krupp offert par le sultan Moulay Hassan, détruit plusieurs kasbahs à
coups d’artillerie. Le pacha de Marrakech, avec ses effectifs nombreux, soumet
toutes les tribus dissidentes, souvent lors d’affrontements durant moins de trois
heures. El Glaoui, reconnaissant pour ses combattants les plus valeureux, les
récompense en espèces sonnantes et trébuchantes sur les lieux mêmes de
l’affrontement. Entre deux combats, El Glaoui chasse la gazelle et le lièvre. “Le
pacha en tue deux avec son fusil de chasse. C’est un excellent tireur ( …) Il a
touché un étui de cartouche posé sur un bâton à 25 mètres au deuxième coup, et
une orange à 120 mètres au premier coup”, constate le docteur Hérisson.
Chasser ou montrer son adresse au fusil sur des cibles au milieu d’une bataille
peut sembler incongru, mais telles étaient les mœurs d’un seigneur de guerre, ce
qu’était Thami El Glaoui au début de sa carrière. Le sud, une fois entièrement
sous sa domination, il put enfin mener la vie de château dans son palais de
Marrakech.
Fastes. Vie de pacha
Le pacha de Marrakech mélangeait mondanités et politique. Son carnet
d’adresses comprenait tous les puissants de son époque, à l’instar de Winston
Churchill dont il était très proche, du souverain de Roumanie Carol II, de l’Aga
Khan, du roi d’Arabie Saoudite Abdelaziz Al Saoud ou du général de Gaulle. A
sa table défilaient, en plus des hommes politiques, des artistes, des stars de
cinéma comme Charlie Chaplin, et des hommes d’affaires de renom qu’il
accueillait toujours avec magnificence, n’hésitant pas à leur offrir joyaux et tapis
précieux. “à ses invités européens, Thami donnait littéralement ce qu’ils
désiraient : une bague de diamant, une somme en pièces d’or, une fille berbère
ou un garçon du Haut-Atlas”, énumère son biographe Gavin Maxwell. Une
manière d’entretenir son mythe de prince des Mille et une nuits, grâce à un
“accessoire de théâtre essentiel (…) un étalage de pouvoir et de faste sans égal”,
relève l’auteur. Le palais du Glaoui s’étendait sur 10 hectares, en plein cœur de
Marrakech, et comportait d’immenses parcs et jardins. Le pavillon européen
réunissait “la quintessence de tout le confort qu’il avait rencontré dans les
meilleures maisons, les plus beaux palais et les hôtels les plus luxueux
d’Europe”, décrit son fils Abdessadeq El Glaoui dans Le ralliement : le Glaoui,
mon père. Le pacha de Marrakech s’était fait aménager un golf de 18 trous dans
son palais où il invitait à taper la balle tous les hôtes illustres de passage dans la
ville ocre, ainsi que les meilleurs joueurs du monde entier. Sa demeure était
aussi un passage obligé pour les stars égyptiennes comme Farid El Atrache et
Samia Gamal. Quand il se rend à Paris, avec sa suite et son harem, il va à
l’Opéra et se distraie le soir en dînant au Lido tout près de son hôtel préféré, le
palace Le Claridge, sur les Champs Elysées. A étaler tant de luxe, le pacha de
Marrakech “était devenu pour beaucoup d’Européens une mode comme le jazz,
le charleston ou le cubisme. Connaître le Glaoui et pouvoir lui parler avec
familiarité, c’était ‘être dans le vent’”, conclut Gavin Maxwell.
Hassan II et El Glaoui. Entre revanche et pardon
“Thami El Glaoui représentait cette féodalité anachronique, férocement égoïste
et capable de tout pour défendre ses privilèges”, jugeait Hassan II dans Le défi.
Un anachronisme dont on s’empresse de confisquer les biens au lendemain de
l’indépendance. Le caïd Brahim, fils du pacha de Marrakech, est condamné à 15
ans d’exil, tandis que 4 autres fils sont arrêtés et emprisonnés 18 mois. On
pourrait vite conclure à un règlement de compte entre les Alaouites, sortis
vainqueurs et héros de l’indépendance, et les Glaoui sortis vaincus comme
collaborateurs du protectorat. Sauf qu’avec Hassan II, tout est beaucoup moins
simple qu’on ne le croit. Le roi défunt dribble tout son monde en choisissant de
maintenir dans son sérail l’un des fils du pacha de Marrakech, à savoir Hassan
El Glaoui, qui intègre son secrétariat particulier en tant que chargé de mission
spécialisé dans le golf. Peintre avant tout, ce dernier, entre deux tableaux de
chevaux, multiplie les toiles à la gloire de Hassan II. Le roi défunt, qui a
finalement accordé sa mansuétude aux fils du pacha de Marrakech, n’a
cependant pas oublié de punir leur paternel, à l’origine de l’exil de Mohammed
V. Hassan II a tué El Glaoui dans les mémoires. Il a ainsi laissé à l’abandon la
kasbah de Telouet, symbole de son pouvoir, tandis qu’il faisait de la kasbah
d’Agdz, autre possession du pacha de Marrakech, un centre de détention secret
pour les opposants au régime entre 1976 et 1982.