Les graines du figuier sauvage torrent
Les graines du figuier sauvage torrent
Il était une fois, dans un pays si perdu que personne ne sait plus où…
Était-il féroce…
…comme tous les dragons ?
Il avait pour voisin, un exécrable sorcier beaucoup moins naïf que lui et qui voulait régner
en maître sur la contrée. Pour cela il décida de se débarrasser de ce dragon si peu redoutable en
l'envoyant au loin.
"Animal si sot, ruminait-il, je le bernerai facilement."
Ainsi donc, le sorcier, ayant revêtu son habit le plus sombre, se rendit dans la tanière du
monstre, lui tenant ce discours :
"Grand est mon Pouvoir et des Choses inconnues de tous me sont révélées. Je Sais… Je
Sais… qu'il existe dans le monde une fleur magique…
une fleur magique qui veut ta mort."
"Je Sais cela, répliqua le sorcier, car mon Pouvoir est Grand. Ta seule chance d'échapper à
la mort est de partir à la recherche de cette fleur pour la détruire. Crois-moi ! Fais vite !"
J'ai dit déjà que le dragon était naïf; c'est ici qu'on le voit : il se laissa convaincre et partit à
la recherche de la fleur magique…
…Pour la détruire.
Il venait de rencontrer une de ces fleurs magiques qui poussent sur terre pour rendre tous
les êtres heureux mais - naïf et aussi passablement obtus - il ne lui laissa pas le temps de
s'expliquer, se précipita sur elle et la piétina sauvagement. Quand il s'arrêta, épuisé, croyant
avoir sauvé sa vie, il ne restait plus rien de la fleur.
Plus rien…
… ou presque.
Car…
…la bête imbécile ignorait que la plante avait terminé sa maturation et qu'en la piétinant,
elle n'avait fait que hâter la dissémination de milliers de graines prêtes à répéter dans le monde
la beauté de la fleur-mère. Le monstre sema ainsi sur son chemin de retour toutes les graines
qu'il portait à ses griffes et dans le moindre interstice de ses écailles…
Il en sema sur son chemin.
Il en sema autour de sa caverne.
01 Le Dragon Bleu 2
Il en sema dans tout le pays.
Il s'appelait Dioula.
Il s'appelle toujours Dioula.
Voici :
"Voilà, concluait le saint homme, le sort qui attend chacun : à peine quelques instants de
sagesse avant la mort."
Cette dissertation fut interrompue par un fait extraordinaire : là, juste sous la cascade
terrifiante, un homme venait de se jeter à l'eau.
Le sage et son disciple se hâtèrent vers la vasque d'eau où le corps du malheureux devait
immanquablement s'échouer.
"Quel désespoir, se lamentait l'ancien; voici un homme déjà si brisé par la vie, qu'il renonce
à lutter. Mais ce suicide n'est-il pas la confirmation de mon enseignement ?"
(Ses disciples rapportent que depuis ce jour le vieux sage parla beaucoup moins et donna
l'impression de penser beaucoup plus.)
04 Histoire d’un Ours Gris 7
Il était une fois un tout petit ours rond et gris que sa maman avait appelé Vilain.
(Mon histoire raconte comment un ourson si mal nommé comprit plusieurs choses
importantes.)
Un jour, cherchant du miel dans un tronc creux, il trouva une petite caisse qu'il se pressa
d'ouvrir, pensant y trouver quelque chose à manger : curiosité de jeune animal !
Grande fût sa déception puisqu'il ne trouva à l'intérieur que des choses rondes, brillantes et
dures que sa maman appela "pièces d'or", disant qu'elles ne servaient à rien.
Vilain décida de chercher ce qu'il pouvait faire de ces choses dures, brillantes et ne servant
à rien. Il alla donc tour à tour
chez la pie
chez le renard
chez le loup
et chez le vieil hibou qui habite (toujours !) dans le chêne creux près de la
source.
Il trouva la pie occupée à ranger dans son nid tout un bric-à-brac de choses dures et
brillantes…
- Tu sauras peut-être me dire à quoi servent ces choses, toi qui en possèdes un si grand
nombre, demanda Vilain à la commère.
- Oh! c'est joli, mais cela ne sert à rien. Je les amasse et les entasse seulement pour le
plaisir de les compter et de les regarder…
Le loup, il le trouva en train d'enseigner à ses petits les pistes conduisant aux profonds
ronciers qui font des cachettes sûres contre les chasseurs…
- Tu sauras peut-être me dire à quoi servent ces choses, toi qui connais tant de secrets,
demanda Vilain au vieux leu.
- Oh! c'est joli mais cela ne sert à rien. Ces choses me font penser à la lune pleine et pâle
qui éclaire nos promenades nocturnes… Tu sais que les loups sont sensibles à cette magie."
Enfin, il trouva le hibou - oiseau sage - occupé à méditer dans la pénombre de sa cache en
faisant clignoter ses gros yeux (ronds et brillants comme ces choses trouvées).
L'ourson sollicita l'oiseau en ces termes:
- Tu m'éclaireras peut-être, toi qui es si vieux et si sage.
- Oh ! on a dû te raconter beaucoup de bêtises à propos de ces pièces…
- C'est un peu vrai, admit l'ourson,
la pie les entasse parce que c'est joli et qu'elle ne résiste pas à l'attrait de leur
scintillement.
Le loup, lui, croit qu'il s'agit d'images de la lune porteuse de toutes les magies.
Quant au renard, il pense qu'elles peuvent apporter la puissance comme ces armes que les
hommes portent parfois.
_ Les humains, ajouta le hibou, croient tout cela à la fois et bien plus encore… Car ces
pièces que tu as trouvées ont été créées par l'homme et n'ont de sens que dans son monde.
Dans notre forêt, chacun essaie de les comprendre selon ce qu'il sait de la vie. Tu as fait là une
trouvaille qui peut t'aider sur ton propre chemin."
Puis le vieux hibou éteignit ses grands yeux ronds et brillants pour signifier que l'entretien
était terminé. Vilain, regagna sa tanière sans même voir les fleurs du chemin tant l'absorbait la
04 Histoire d’un Ours Gris 8
réflexion née en lui après les paroles énigmatiques de l'oiseau-sage. Il en resta éveillé toute la
nuit et au matin, sa décision était prise.
Quand il se mit en marche, la lumière emplissant l'espace du sous-bois se colorait des verts
et des bleus les plus fins où luisait doucement tout un trésor de perles de rosée.
Vilain se sentait léger. Il prit les pièces et les porta toutes (sauf quatre) à la pie en la priant
de les accepter pour que son trésor soit encore plus grand et plus beau.
Alors, Pie se prit à jacasser en sautillant, donnant à l'ourson maints signes d'amitié et de
reconnaissance et
Vilain sut qu'elle était heureuse.
Des quatre pièces restantes, il donna trois au renard pour qu'il n'en ait pas peur et pour lui
rappeler que les choses dangereuses ne sont pas toujours celles que l'on croit.
Quand une étincelle passa dans le regard vif de Renard
Vilain sut qu'il était heureux.
Ensuite, il fit cadeau de la dernière pièce au loup pour qu'il dispose toujours de l'image de
la lune, même par les nuits d'orage.
Comme Loup grognait de satisfaction
Vilain sut qu'il était heureux.
Enfin, il alla raconter au vieux hibou ce qu'il venait de faire et termina en disant :
- Pour toi, vieil oiseau-sage, je n'ai gardé aucune pièce car je pense que ton expérience te
met à l'abri des erreurs qui encombrent la vie de chacun."
Voyant les plumes de l'oiseau se hérisser de plaisir, Vilain sut que si l'expérience met à
l'abri de certaines erreurs, elle protège assez mal de la vanité.
05 Histoire du Bonhomme Gris et de l’Arc-en-ciel 9
Dans un pays tout gris, un bonhomme tout gris s'était cogné un jour dans un arc-en-ciel.
Cela se passait au temps où ces phénomènes avaient la délicatesse de descendre réellement
jusqu'à terre… Pas comme ces frimeurs d'arcs-en-ciel actuels qui font semblant de sortir de terre
là-bas, très loin, à l'horizon, mais si loin - c’est machiavélique - que le soleil les a effacés avant
que tu n'atteignes le pays d'où ils surgissent.
Le soleil ou la pluie…
Se cogner dans un arc-en-ciel ! Pour une aventure, c'était une aventure ! Quand on est tout
gris, depuis si longtemps… Tu te rends compte ? C'était comme s'il avait avalé deux ou trois
volcans en éruption.
Faut dire que pour se cogner dans un arc-en-ciel (même dans ces temps où ils
descendaient jusqu'à terre) il fallait y mettre de la mauvaise volonté; ça se remarque quand
même, une chose pareille. D'habitude les gens faisaient attention et prenaient un détour. Pour
les éviter.
Et lui, non.
PAF ! La gueule dedans.
Bon. Il a eu de la chance parce que ça ne faisait pas mal. Mais alors là ! pas mal du-tout-du-
tout, si tu vois ce que je veux dire.
Voilà; ça été très bon pendant un long temps. Le bonhomme se gavant de couleurs, se
vautrait dans les nuances les plus folles; les bleus les plus magiques; les rouges les plus
ébouriffants; ou bien il passait des jours entiers dans la contemplation d'une seule parcelle de tel
turquoise iridescent et l'abandonnait à regret, sollicité par le chatoiement d'une couleur nouvelle
en gestation. Et il voyait l'immenciélité d'un orage troué par la fulgurance d'une lumière
étonnante. Et il voyait la sombreur des fonds marins habités par le scintillement des vies qui
vivent là.
Entendons-nous bien !
Je ne sais pas si l'arc-en-ciel s'est éteint parce que le bonhomme était parti ou si le temps
était venu pour le soleil d'effacer les arcs-en-ciel.
(Pour le soleil, ou pour la pluie…)
Le résultat reste que, quand le bonhomme est repassé par là, il s'est trouvé devant un ciel
vide et - tu me croiras si tu veux - il a eu l'impression d'être victime d'une injustice.
Cette histoire, que j'ai écrite pour une petite fille qui s'appellerait Amandine, se termine ici.
Elle a peut-être une moralité quelque part mais je ne sais pas bien où…
06 Histoire pour les Enfants qui Savent Encore écouter…
et pour les Parents qui savent encore raconter… 10
Ils n'écoutaient pas les oiseaux quand c'était la saison des oiseaux.
Ils n'écoutaient pas les chanteurs des rues quand c'était la saison des chanteurs des rues.
D'ailleurs, on ne voyait plus de chanteurs dans les rues (et je me demande pourquoi ils y
seraient restés).
Ils n'écoutaient plus les anciens raconter leur vie quand c'était la saison pour eux de faire
ce genre de chose. D'ailleurs, leurs anciens, les gens de ce triste pays les rassemblaient - tassés
-serrés-bien-fort- dans de tristes maisons pour qu'ils puissent se raconter leurs histoires entre
eux. Imagine la tristesse d'un grand-père et d'une grand-mère sans un peu de jeunesse autour
pour entendre leurs histoires ! Aussi les vieux avaient-ils cessé de raconter leur vie; et c'était
dommage : de bonnes vies bien remplies comme ça !
Mais le plus étrange, dans ce pays où plus personne n'écoutait, était le développement et
le perfectionnement des machines à faire du bruit.
Il faut que je vous raconte ça.
Ces fous-là inventaient des trucs et des machins faramineux, des machines merveilleuses
capables de reproduire tous les bruits du monde (je dis bien : tous les). Depuis le murmure d'un
ruisseau dans l'ombre d'un sous-bois, jusqu'au grondement de l'orage, en passant par tous les
cris, tous les chants, tous les grincements, tous les chuchotements, tous les hurlements, tous les
rires, tous les pleurs, toutes les joies du monde. Non seulement ces fous-là pouvaient mettre les
bruits en boîte, mais ils pouvaient aussi les acheter chez le marchand du coin - comme une
vulgaire conserve.
- Bonjour monsieur le marchand, je voudrais une petite boîte de musique très gaie - de
celle qui donne envie de remuer les pieds en tapant dans ses mains. Vous voyez ce que je désire
?
- Mais certainement cher ami et néanmoins client, j'ai ici quelque chose qui vous
conviendra…
Mais il y a pire :
Ces cinglés-là savaient également faire des musiques en couleurs…!
Rendez-vous compte : tous les ors d'une forêt de l'automne dans une boîte ! Ou le bleu
métallique d'un élytre de cétoine ! Ou le blanc laiteux des fleurs de cerisier !
Alors, il arriva ceci :
Non seulement ces idiots-là n'écoutaient pas leurs musiques mais ils devenaient tellement
persuadés d'avoir le monde en boîte chez eux, que le monde - le vrai monde - ne les intéressait
plus. C'était donc un pauvre pays que ce pays-là.
Les forêts de l'automne se paraient longuement de leurs plus jolis décors pour le seul
regard des écureuils trop occupés par la confection de leurs réserves d'hiver; raison recevable
dans leur cas, pour ne pas se perdre en la contemplation des trésors accrochés encore
vaguement aux bras des arbres.
La cétoine paradait dans son armure du dimanche devant ses seuls congénères.
06 Histoire pour les Enfants qui Savent Encore écouter…
et pour les Parents qui savent encore raconter… 11
Si les cerisiers du printemps accrochaient encore des flocons de fleurs à leurs branches,
c'était seulement par conscience professionnelle et ils se vexaient secrètement de n'entendre
personne les applaudir.
Oui, triste pays.
Une idée pour sortir les gens de la pauvre habitude dans laquelle ils sombraient !
A cette époque-là et dans ce pays-là, j'ai trouvé une solution.
(Ah, oui, j'ai oublié de dire que j'habitais aussi ce pays-là. Comment croyez-vous que je
connaîtrais cette histoire autrement ?)
Pour rester modeste : avouer que j'ai trouvé la solution sans le faire exprès et qu'elle s'est
répandue comme une maladie contagieuse. (Bien trop paresseux pour poursuivre un effort
même quand ce serait une bonne idée !) Voici comment les choses se sont passées :
En ce temps-là, comme cela a été dit, les gens n'écoutaient plus les gens. Par exemple, si
quelqu'un demandait à quelqu'un :
- KOMENTALEVOU ?
il partait aussitôt sans attendre la réponse. L'autre disait :
- ILVAFERBO.
et s'en allait de son côté.
En ayant plus qu'assez de ces histoires de sourds, j'avais pris l'habitude de répondre à tous
ceux qui me parlaient par un seul mot :
- NOREILLE.
Chez des personnes ordinaires, j'aurais bien vite été traité de fou ou au moins de farceur,
mais dans ce pays-là et à cette époque-là, comme personne n'écoutait personne, cela ne se
remarquait même pas… Cela ne se remarquait pas mais le mot devait résonner dans la tête
creuse de ces sots-là car il fut bientôt utilisé par un nombre grandissant de gens.
Chez les amoureux :
- MOISELLE Jeanne, vous êtes PLUJOLIKIHAIR.
- NOREILLE.
A la télévision :
- Monsieur le PREMIER MACHIN que pensez-vous de la KONJONKTUR ?
- NOREILLE.
Au début, cela ne dérangeait personne pour les raisons que j'ai dites mais le point critique
fut atteint le jour où un GRANJOURNALNASSIONAL n'imprima sur toutes ses pages, dans tous ses
articles que le mot NOREILLE.
NOREILLE NOREILLE NOREILLE
En petit, en gros, en noir, en couleurs.
C'était très beau.
Mais ce fut la révolution.
Les gens se rassemblèrent TREZENKOLAIR, criant :
- DEKISSMOKTON ?
Alors, ils s'aperçurent très vite qu'ils pouvaient se parler et s'entendre. A partir de là, mon
histoire devient ordinaire : les gens réapprirent à se servir des mots et à écouter…
Êtes-vous bien sûrs que le pays que vous habitez, ici et maintenant, ne risque pas pareille
mésaventure ?
Si c'était le cas, n'oubliez pas LE mot : NOREILLE.
07 Histoire des Aboyeurs de Printemps 12
Lorsque j'étais enfant, ma grand-mère - qui n'est pas vraiment française - me racontait que
pendant sa jeunesse à elle, et dans son pays de montagnes à elle, existaient des "Aboyeurs de
Printemps". Elle me les a décrits avec l'assurance des gens qui disent une vérité très vraie (Oh,
ne souris pas ! Chacun sait qu'il existe des vérités plus ou moins vraies; sans parler de celles qui
ne sont pas vraies du tout, mais là, ça devient compliqué).
Ma grand-mère qui était à cette époque une petite fille éveillée, a toujours soupçonné les
adultes de régler ces successions les soirs de neige, quand le feu de la veillée mourant dans
l'âtre incitait les hommes, les chiens et les enfants à se resserrer autour du rougeoiement
amical, tournant le dos à l'ombre de l'hiver. Le groupe des enfants, occupé surtout à boire
jusqu'à la dernière goutte la quiétude émanant du feu, ne percevait les conversations des
adultes que comme un bruit réconfortant. Un peu comme le chant du ruisseau, en été : il raconte
mille histoires mais on ne l'écoute pas vraiment. On entend seulement qu'il dit : "Je suis là… Si tu
veux de la fraîcheur, je suis là… Si tu as soif, je suis là…"
Le ruisseau, c'est pour le temps de la lumière. Pour le temps du gel et de l'ombre, les
enfants entendaient les "grands" et les anciens à l'heure de la veillée, sans vraiment les
comprendre. Sans chercher à comprendre. Il suffisait que cela signifie : "Je suis là… Demain,
j'allumerai encore le feu… Je donnerai aussi les ordres pour répartir la tâche… Mais pour l'heure,
le temps est disponible… Je suis là…"
J'ai beaucoup de peine à imaginer que ma grand-mère a été une petite fille. (Tout le monde
doit être petit avant d'être grand ! Eh bien, pour elle, cela m'est difficile à croire.)
Ta grand-mère a été petite fille un jour ?
Elle a connu des Aboyeurs de Printemps ?
Cela dépend peut-être du pays qu'elle habitait…
Voici comment était Aboyé le Printemps. (Et je dirai aussi les circonstances qui ont permis à
mon aïeule de comprendre beaucoup de choses; mais elle n'est pas sûre d'avoir fait une bonne
affaire, si j'en crois son propre récit.)
L'entrée dans l'hiver est marquée par la nuit la plus longue de l'année, celle du solstice. Les
ténèbres ont dévoré la lumière jusqu'aux derniers jours de Décembre, peu avant les fêtes de la
Nativité, mais à partir de cette date l'Aboyeur commençait son office. Il était dans ses bottes
avant le lever du jour et, campé sur son seuil ou devant le four à pain, tantôt il invectivait le
soleil, l'exhortant à plus de vigueur, lui rappelant que les hommes attendaient de lui plus de
chaleur et de lumière, le traitant parfois franchement de bon à rien, de veule, de pusillanime;
tantôt il le cajolait, l'encensait, le flattait, usant de la plus basse flagornerie; et même certains
Aboyeurs réputés offraient au soleil ces chansons de montagnards que leur voix puissante jetait
dans la combe pour que l'écho s'en amuse.
Le jeu se répétait chaque matin durant tout l'Hiver et même au-delà de l'équinoxe de
Printemps.
Les enfants se régalaient de voir et d'entendre cet homme planté fièrement sur la
montagne, exigeant le retour de la belle saison. Il leur semblait que rien de plus beau ne pouvait
exister mais ce qui les laissait béats d'admiration, c'est qu'il l'obtenait, son Printemps !
07 Histoire des Aboyeurs de Printemps 13
Toujours !
Personne n'avait souvenance d'un Aboyeur ayant manqué son coup… Il ne s’arrêtait que
quand une jeune fille lui apportait la première fleur de pommier. Les enfants, alors, se sentaient
capables de dominer le monde et on faisait un peu la fête.
Et puis il y eut le temps de l'Hiver triste où le groupe des quelques familles habitant cette
montagne fut bouleversé par une rumeur qui n'épargna aucun des villages alentour.
Ma grand-mère qui n'était pourtant plus tout à fait une enfant, ne comprenait pas bien ce
qui se passait… Des hommes, partis on ne sait quand, revenaient on ne sait d'où; avec de
l'argent; contant des histoires de travail, de mines, de pays étranger.
Alors chacun s'aperçut qu'il était pauvre et qu'il fallait abandonner cette terre trop chiche.
Chaque famille perdait ses hommes : le père, le frère, l'oncle, le cousin… Et l'Hiver qui suivit ne
trouva personne pour se battre contre lui. Le village perturbé laissait le soleil se lever seul. Sans
un compliment ou une insulte.
Oh, il faisait quand même son métier, le vieux soleil, mais l'angoisse indécise qui grignotait
le cœur des enfants marquait la place laissée vide par l'Aboyeur.
Et pourtant…
Ma grand-mère continue à soutenir que l'homme y était pour quelque chose puisque ses
printemps étaient plus beaux, arrachés jour après jour par une volonté tenace.
Je ne sais pas si on doit croire tout ce que racontent les grand-mères, mais il me vient
l'envie de me battre contre un Hiver.
Pour voir.
08 Comment Rodamain introduisit
la Pierre de Folie
dans le Grand Ordinateur Central 14
Le Grand Ordinateur Central, c'est une construction humaine que j'ai volée à l'avenir.
D'époques non encore advenues, j'ai rapporté cette histoire d'un grand cerveau artificiel, gérant
impavide de la destinée des hommes. Pour être franc, il est possible que je l'aie rêvée.
Dans ce souvenir du futur, les hommes obéissaient à leur propre génie éteint. Je vais dire
comment.
Malgré les heurts, hoquets et soubresauts de son histoire, l'homme, toujours cherchant son
paradis perdu, avait arraché opiniâtrement à son avenir immédiat un peu de sécurité, puis un
peu plus. Et toujours plus. Ceci grâce à un Grand Ordinateur Central qui organisait chaque jour
plus efficacement la paix et le bonheur du monde. La fierté de générations de chercheurs et de
techniciens étant d'enrichir inlassablement ses mémoires et ses programmes.
Le Grand Ordinateur s'enflait.
Nourri de toutes les connaissances de l'humanité, il les recombinait si finement qu'il
extrayait du néant des vérités superbes ou baroques pour grossir encore ses richesses. Il rutilait
de sciences et de pouvoir comme une Caverne d'Ali Baba.
Sa nature même lui épargnant les faiblesses humaines, il ne commettait jamais d'erreur,
prenait toujours la décision la mieux adaptée au bonheur de ses créateurs s'interdisant
rigoureusement de distribuer la moindre parcelle de souffrance. Si je ne craignais de choquer, je
dirais que l'homme avait créé Dieu et l'avait domestiqué.
Voici :
Grâce à ce faux dieu domestique, le monde était redevenu le Jardin d’Éden qu'il n'aurait
jamais dû cesser d'être. L'homme se reposait sur ce serviteur parfait de toutes les tâches lui
assurant vie et quiétude. Depuis longtemps même, il était inutile d'alimenter mémoires et
programmes que le Grand Ordinateur Central nourrissait lui-même, enfantant de sa puissance,
un surcroît de puissance.
Les humains, condamnés à jouir d'une vie désertée par la souffrance et le désir, marinant
doucement dans ce Nirvâna obligé, voyaient s'écouler lentement hors d'eux leur humanité
même. Quelques-uns, estimant que le bonheur à ce prix n'était pas le bonheur, tentèrent de
réagir par l'agression délibérée de leur bienfaiteur électronique. Ils furent immédiatement
ramenés à la raison avec tous les égards dus à leur tout récent statut de "malades".
Vint Rodamain au nom mille fois béni, au nom mille fois honni.
Il était de ceux qui n'acceptaient pas la dissolution de leur qualité d'homme et comme il ne
pouvait se défaire par la force de ce distributeur poisseux de non-humanité, il y introduisit la
Pierre de Folie.
La question était pourtant simple. Rodamain avait demandé au Grand Ordinateur Central,
ce qui était le plus important dans une cruche : la terre dont elle est faite ou le creux ainsi
délimité.
Le peuple de la terre vécut à ce moment une autre cabriole qui serait assez cocasse à
conter aussi, mais je ne raconte jamais qu'une histoire à la fois. Et ne me demandez pas si
j'aurais agi comme Rodamain : je n'ai jamais eu l'occasion de me gaver de bonheur; ou alors une
seule toute petite fois et ça n'a pas duré assez longtemps pour que je m'en fatigue.
09 Histoire où il est dit que le Danseur de Rêves
ne faisait pas un Métier si futile 16
Le vieil homme, qu'on appelle Trois-Paroles et qui a porté le nom de Soleil-Blanc, est seul
devant son feu…
… Seul, il parle pourtant :
<<C'est un très vieux métier que celui de Danseur de Rêves mais il est peu probable que
vous en trouviez encore mention. D'ailleurs, qui rêve assez aujourd'hui pour justifier à
d'éventuels rescapés possesseurs de cette très ancienne science, la survivance d'un métier
perdu?
Voici une Parole sur les rêves que je tiens de mes frères Oglalas.
Ils connaissent quatre formes du Rêve comme ils reconnaissent quatre directions à
l'horizon et quatre éléments pour enfanter le monde.
Deux Rêves de Jour dont l'un est néfaste au rêveur et l'autre, bénéfique. Pareillement deux
Rêves de Nuit dont l'un est creux et l'autre utile à qui sait le lire… ou le danser. Mais aussi,
incluant tous les jours et toutes les nuits, le Grand Rêve qui s'appelle la Vie dans certains pays et
ne porte même pas de nom dans d'autres contrées.
Pour ce qui est des Rêves de Jour, celui-ci est néfaste qui entraîne l'homme à rêver
sempiternellement son passé ou son avenir : c'est là un jeu stérile qui dérobe à celui qui en est
porteur le vrai fruit savoureux de son histoire personnelle : son propre présent. Il a nom Rêve
Endormi De Jour… Et celui-là est bon qui palpite au présent avec le rêveur. Loin d'occulter sa vie,
il l'enrichit et la sature de sa sève brûlante. Il a nom Rêve Éveillé De Jour.
Quant aux Rêves de Nuit, ils se nomment Rêve De L'Ombre et Rêve Du Miroir. Le premier
présente au rêveur sa propre personne comme vue de l'extérieur. Pour cela il est creux et
fallacieux : c'est un rêve sans maître qui n'est même pas habité par son créateur. Le second,
rêvé de l'intérieur, présente à son rêveur - s’il sait le lire (ou le danser) - sa propre recherche
d'harmonie… Cadeau inestimable mais encombrant. Ainsi devient parfois nécessaire l'Autre qui
aidera à tirer un vrai bénéfice de ce cadeau.
Et surtout, nommer le rêve qui croise son chemin est le premier signe qui désigne l'homme
à l'homme.>>
Le visage du conteur sans public redevient impassible et ses yeux à demi fermés volent
encore une étincelle au feu de son campement. Il se nomme Trois-Paroles et il est très vieux, né
aux temps anciens où le souvenir de la puissante Nation indienne habitait encore toute les
mémoires; maintenant un vieil homme, réchauffant dans ses phrases calmes des bribes de
l'histoire de son peuple, un vieillard ayant porté avant son âge d'homme le nom de Soleil-Blanc
et croupissant maintenant dans les baraquements de la Réserve.
Il connaît l'histoire de sa Nation. Il sait dire le combat désespéré mais victorieux que
menèrent les derniers grands chefs dans la vallée de la Little Big Horn River où l'ultime
embrasement de la liberté indienne a fait resplendir les noms respectés de Cheval-Fou, de Gall,
de Cheval-Rouge ou de l'Homme-Médecine que les blancs appelaient Taureau-Asssis alors que
son identité réelle était : Celui-Qui-S'assoit-Sur-Le-Taureau…
Il connaît les souffrances qui jalonnent l'histoire de son peuple jusqu'au massacre qui a vu
le vieux chef Grand-Pied accompagner la moitié de sa tribu dans la mort à Wounded Knee.
Le battement sourd des mots qui évoquent le passé de sa race rappelle le battement des
tambours de jadis :
"Les chevaux et les bisons
sur la prairie passeront,
mais l'indien
n'existe plus."
Ce soir, il a dit des Paroles sur le rêve mais, comme souvent, comme presque toujours, il a
dit pour le vent et pour la nuit… Nécessité de parler, transmise par son père au temps où lui-
même portait encore son nom d'enfant, au temps où il s'appelait encore Soleil-Blanc; absence
douloureuse, aujourd'hui, d'un fils à qui transmettre les mots du passé. Oh, des fils, il en a; de
nombreux; et des petits fils et des arrière-petits enfants…! Mais aucun susceptible de recevoir LA
parole. Aucun assez fort pour porter le passé de sa race. Assez fort ou assez courageux…
J'imagine que le vieux conteur les regardera par-dessus son maigre feu et parlera une
dernière fois:
"Quand le temps est venu de transmettre à des étrangers l'histoire d'un peuple, c'est d'un
peuple mort qu'on parle."
Puis il se taira.
Définitivement.
10 Histoire du Chat qui avait décidé de devenir Magique 18
Si vous aussi vivez avec une de ces bestioles à qui prend parfois la fantaisie de devenir
magique, vous savez que c'est un mauvais moment à passer. Moi, qui ai l'habitude, je devrais
me méfier !
J'avais bien remarqué dès mon réveil, un je-ne-sais-quoi dans l'air. Comme un souvenir qui
s'arrête au bord de la mémoire mais du mauvais côté. Un je-ne-sais-quoi qui évoquait des jours
sombres. Puis j'ai vu l'œil vert pétiller et j'ai compris; mes souvenirs basculant du côté clair de la
mémoire, je me suis précipité sur l'animal mais il était déjà trop tard : sans faire le moindre
mouvement, il s'était déplacé de plusieurs mètres. Comme ça, sans bouger ni patte ni queue !
J'avais devant moi une journée folle à vivre, le problème étant de savoir si j'osais la vivre ou…
(suicide immédiat ?!). J'optai pour la solution courageuse : vivre, tout en me disant que je faisais
une mauvaise affaire.
Suivit une crise d'héroïsme qui me fit adresser la parole à la bestiole en ces termes :
- Discutons d'homme à homme et évitons la folie…
Je prenais des risques mais le matou se contenta de miauler sur un ton ironique et je me
corrigeai :
- Oui, d'homme à chat, c'est ce que je voulais dire. Et je te le répète, évitons la folie. Ta
dernière journée magique, il m'a fallu un an pour m'en remettre et j'en subirai les séquelles
durant le reste de ma vie.
- Tu exagères, fut la réponse.
D'habitude, mon chat ne parle pas, mais dans ces circonstances exceptionnelles, il est
capable de tout…(au moins). Se sentant en verve, il continua :
- Mes entrechats du côté de l'irrationnel devraient te combler d'aise; tu ne sais
malheureusement pas en profiter.
- En profiter ?! m'écriai-je effaré, tandis qu'affluaient en ma mémoire le souvenir des mille
folies qui avaient investi mon quotidien lors des précédentes expériences, en PROFITER,
vraiment !?
L'indignation m'étouffait, ce qui accentuait encore le sourire du matou. (Ah ! méfiez-vous
des chats qui savent sourire…)
- Bien sûr ! Quelqu'un a dû oublier de te donner le mode d'emploi, le jour de ta naissance…
J'aurais volontiers étranglé la bestiole si ne m'avait arrêté la considération que, les chats
ordinaires ayant déjà sept vies (ou peut-être même neuf), il était peu probable que je vienne à
bout d'un chat magique. J'en étais donc réduit à la négociation.
- Écoute mon Chaminou, dis-je sur le mode sirupeux (j'étais veule et m'en voulais de ce
manque de consistance, mais l'espoir d'échapper aux galipettes fantastiques de ce suppôt du
diable m'aurait fait accepter toutes les compromissions), écoute… Cela ne peut-il se régler
autrement ? Je suis prêt à dévaliser tous les bouchers du village pour toi si tu renonces à tes
diableries… S'il te plaît, mon Raminagrocha…
_ Tu rigoles !
- Le jeu n'est pas amusant pour moi s'il te fait souffrir, miaula-t-il. Pour pouvoir jouer, je dois
t'expliquer… un peu.
Reprenons, pour l'exemple, une des chajoleries dont je t'ai gratifié dans le passé. Te
rappelles-tu le jour où j'ai transformé ton repas en quelque chose que tu disais "innommable" ?
J'étais maintenant raisonnablement impatient mais il se roula en boule et, fermant les
yeux, il ronronna :
- Oh ! ce long discours m'a fatigué. Remettons cela à un autre jour, veux-tu ?
J'attendis longtemps.
Il n'a jamais plus recommencé ses pitreries magiques et j'attendrais encore aujourd'hui si
je n'avais, en désespoir de cause, décidé de devenir magique moi-même. Quand je décore ma
vie de rêve ou de poésie, je vois bien dans son œil qui scintille qu'il est content de moi.
11 Histoire volée aux Indiens Naskapis 20
Au siècle dernier, dans le district d'Ungava, à la limite du territoire des esquimaux Inuit,
descendant la rivière Koksoak, arrivaient à Fort Chimo des bandes d'indiens Nenenot (que les
Montagnais appellent péjorativement "Naskapis"). Ils venaient faire du troc : fourrures et peaux
contre outils de fer, perles et tissus. Ils campaient peu de temps; assez cependant pour que soit
recueillie cette histoire.
Leur tradition rapporte qu'une ourse ayant eu deux petits, elle les éleva pendant toute la
belle saison au creux douillet de la tanière où ils grandirent. Abondance de la nourriture que la
mère fournissait, sécurité des parois de roche,… dans cette douceur le temps passa si vite que,
quand les oursons manifestèrent le goût et la force d'aller gambader dehors, la saison sans soleil
était arrivée immobilisant la contrée sous sa morsure glaciale. Les petits, faisant leur deuil des
courses dans l'herbe, les reportèrent au printemps suivant et s'immergèrent béatement dans la
vie sans soucis que l'ourse, maternelle, s'appliquait à leur procurer.
Pendant tout l'hiver elle leur raconta comme la vie est belle entre la Rivière-Aux-Feuilles et
la Petite-Rivière-A-La-Baleine quand le soleil reprenant ses droits détrône les draperies
fastueuses des aurores boréales. Elle leur dit les fleurs, les bourgeons et les feuilles vertes, les
baies à profusion, la montaison des saumons qui transforme le moindre cours d'eau en trésor
rutilant; l'activité comique des castors qui s'affairent opiniâtrement comme des humains; le lent
passage des caribous; le vol lourd des oies bernaches qui sont si sottes qu'il suffit aux hommes
quand elles passent, de faire le plus de bruit possible pour qu'elles perdent tous leurs moyens et
tombent au sol où elles sont capturées… Ceci et tant d'autres merveilles…
Le temps passait ainsi, sans couleurs, dans une douce somnolence ponctuée de plantureux
repas, car l'ourse, bonne mère, rapportait toujours de ses sorties de chasse des choses
savoureuses et abondantes. Quand elle rapporta des écorces tendres et une brassée de Tripes-
de-Roches, le premier frère demanda :
- Mère, est-ce le temps des feuilles vertes ?
Le second :
- Mère, pouvons-nous sortir ?
L'ourse secoua la tête :
- Oh ! A'Quan' (le diable) m'entend ! Qu'il me punisse si je mens.
C'est de la nourriture d'hiver que je rapporte là.
Pourtant un jour (ou une nuit ! comment savoir dans la pénombre de l'antre ?), tandis que
l'ourse dormait la bouche ouverte, les petits virent entre ses dents, des morceaux de feuilles
vertes. Ils se regardèrent interloqués et s'éloignèrent pour se concerter.
- Comment est-ce possible ? demanda le premier frère; il ne peut exister de feuilles vertes
en plein hiver.
- Est-il possible, demanda le second frère, que notre mère ait menti ?
Dans la caverne, quand l'ourse s'éveilla, l'obscurité lui sembla plus profonde et plus vide;
immédiatement elle comprit que ses oursons étaient dehors. Alors elle se dressa et sortit en
jouant l'étonnement, feignant d'appeler ses enfants d'une voix sucrée :
- Oh ! venez vite mes petits, la belle saison est arrivée ! Venez voir ! Venez vous réjouir !
Cachés dans un buisson, les deux frères se regardaient en grinçant des dents. Le premier
parla ainsi :
- Que A'Quan' (le diable) qui l'entend, la punisse.
Le second dit encore :
- Oui, qu'il la punisse pour nous avoir menti.
Et A'Quan' (le diable) qui attendait son heure, se précipita sur l'ourse pour l'arracher à ce
monde. Cachés dans le buisson, les deux frères entendirent alors leur mère pousser des cris
effroyables mais ni ses gémissements, ni ses supplications n'empêchèrent A'Quan' (le diable) de
l'entraîner dans le monde qui attend les menteurs et les tricheurs.
Épouvantés parce qu'ils venaient de souhaiter et d'obtenir la fin de leur mère, les oursons
s'enfuirent, emportant avec eux la culpabilité de leur acte qui jamais ne les laissa en repos.
La légendes des indiens Nenenot (appelés péjorativement "Naskapis" par les Montagnais)
rapporte aussi que les deux frères errent encore entre la Rivière-Aux-Feuilles et la Petite-Rivière-
A-La-Baleine, traînant le poids de leur faute qui les rend féroces. Aussi, s'il est admis que
rencontrer un ours est quelques fois dangereux, en rencontrer deux l'est toujours puisqu'il peut
s'agir des deux frères qui font payer à n'importe qui leur propre faute.
Les indiens Nenenot (que leurs rivaux Montagnais traitent péjorativement de "Naskapis")
aimaient certainement sourire entre les mots car je trouverais toujours hautement dangereux,
pour ma part, de rencontrer deux ours même si on peut me jurer qu'ils n'ont pas vendu leur
mère au diable.
Non, non - vous croyez que raconter est facile - eh bien, non ! Ça ne marche pas à tous les
coups. Ou alors il faut aussi accepter les histoires tristes comme celle-ci que m'a dite une petite
chouette chevêche en échange d'un service rendu.
Oui, oui. Il est possible que ma mauvaise humeur provienne simplement de ce que le "Dit
de la Chevêche" me chatouille la glande à colère. On verra bien quel effet cela vous fera…
Si la forêt d'hiver est cruelle pour les animaux dans nos régions douces, elle l'est
terriblement plus au Pays des castors et des carcajous. On raconte qu'il y fait si froid que les
branches cassent comme du verre filé. On dit que la neige est si épaisse qu'on s'y enfonce
jusqu'aux oreilles. On rapporte que l'eau est si gelée qu'on pourrait sortir toute une rivière de
son lit d'un seul coup, comme une tarte de son moule. Vous pensez bien qu'à l'approche de la
saison froide, les animaux et les hommes - qui là-bas sont des indiens Montagnais - doivent se
préparer sérieusement. On fait des réserves, on mange beaucoup pour être fort et surtout, on
prépare un abri
Alors, voici les caribous qui marchent vers le sud où ils hiverneront dans les forêt protégée;
voilà l'écureuil qui s'enferme dans une de ses nombreuses caches remplies de graines; et le
carcajou qui s'enfonce dans son terrier, comptant sur sa graisse pour hiberner en rêvant
longuement; et le castor qui se calfeutre dans sa drôle de hutte ronde au milieu de son lac
artificiel…
…Entendez bien ! Seul le castor ordinaire se protège et disparaît.
Le Castor D'Hiver lui - au contraire - se prépare à une longue saison de travail (car cette
espèce très particulière de Castor est en charge selon la tradition des misères de l'hiver). En
vérité, je crois que le Castor D'Hiver n'existe que dans les légendes racontées par les indiens,
malgré la petite chevêche de qui je tiens cette histoire qui, elle, soutient "qu'exister dans la tête
des hommes, c'est exister assez."
La tâche du Castor D'Hiver est de parcourir la forêt figée par l'hiver et d'aider tous ceux -
hommes ou bêtes - que la mauvaise saison mettrait en danger. On pense qu'il a des pouvoirs
magiques et sa magie c'est surtout son expérience, sa ténacité et son amitié pour tous les êtres
vivants. Par exemple, il sait que les écureuils font beaucoup plus de réserves que nécessaire et
oublient la plupart de leurs caches à nourriture; alors pourquoi ne pas en faire profiter un plus
démuni - homme ou bête ? Il sait aussi les endroits protégés de la forêt où la neige est moins
épaisse : on peut trouver dessous des mousses et des lichens bons à manger pour un affamé -
homme ou bête. Il connaît des buissons abrités par des ronciers qui portent encore des baies
bien conservées par la neige : voici un régal pour un malade - homme ou bête.
La légende dit que son intarissable amour des êtres vivants lui donna un jour la force de
traîner un chasseur blessé jusqu'à l'orée de son village, l'arrachant ainsi à une mort certaine.
Un jour d'hiver, un carcajou encore bien gras décida une expédition de chasse bien qu'il
n'ait aucun besoin de se nourrir. Il faut savoir que le carcajou est horriblement gourmand… et un
peu tueur. Supputant les plaisirs à tirer de la chasse et du festin qui en découlerait, il pointa son
museau hors de la tanière. Le nez à peine dehors, il aperçut un Castor D'Hiver qui s'affairait à la
recherche de détresse à secourir suivant son habitude. Le carcajou jubila et échafauda dans
l'instant un plan pour obtenir les plaisirs du repas prévu en s'évitant la fatigue d'une longue
traque à la recherche d'une proie. Comme il croyait lui aussi à la magie du Castor D'Hiver, il ne
l'attaqua pas de front. Il se coucha dans la neige en poussant des gémissements à fendre l'âme
la plus noire :
- Oho, que je souffre ! Oho, que j'ai faim ! Qui m'entendra ? Qui m'aidera ? Je sens la mort
s'approcher et déjà mon regard se voile.
Le Castor D'Hiver, déjà trop enclin à aimer, se laissait convaincre peu à peu.
- Hélas, carcajou, je ne peux rien pour toi. Tu restes carnassier et je ne saurais te procurer
que des graines, des mousses ou des écorces tendres… Je n'ai pas de viande à te donner.
- Comment !? Comment !? récrimina la bestiole, abandonnant son rôle de moribonde, et
toi ?! tu n'es pas de la viande, peut-être ?!
Le Castor D'Hiver réprima un frisson et admit, une drôle de lueur dans l'œil :
- Tu as raison, je suis de la viande…
C'est ainsi que le carcajou (gourmand, tueur et un peu comédien) s'offrit un festin en plein
hiver et c'est ainsi que la contrée vit depuis ce temps-là, beaucoup plus de souffrances et de
détresses que personne ne vint secourir.
En tous cas, ne comptez plus sur moi pour écrire des histoires pareilles : ça me casse la
santé !
13 Une Histoire de Chèvre et de Loup
que racontait mon Grand-Père 24
Mettons-nous d'accord avant de commencer : pour lire ce qui suit, il vaudrait mieux ne pas
savoir lire car les mots d'une Histoire n'ont pas toutes leurs saveurs quand ils passent
directement du papier où ils sont imprimés à l'intérieur d'une tête. Une Histoire, il faut qu'on
vous la raconte et les mots tiédis dans la parole d'un conteur acquièrent un tout autre fumet.
Ne pas savoir encore lire mais connaître la longue pliure de l'échine qu'exige la cueillette
des fleurs de jasmin dans le mordant du petit matin.
Analphabétisme et jasmin ne vous feraient pas encore récepteur idéal; il faudrait avoir
senti le soleil devenir écrasant jusqu'à l'heure immobile de midi où l'air est si saturé de chaleur
qu'il éloigne le chant des cigales; avoir suivi le sentier bruissant d'herbes sèches jusqu'à la
source du vallon pour en rapporter un cruchon d'eau fraîche; avoir regardé pour la cent millième
fois l'armée des oliviers dans sa torture immobile, grimper interminablement à l'assaut de la
colline; s'être gorgé des senteurs subtiles que le soleil évapore des résines et des plantes qu'il
sèche; avoir dégusté le fruit juste cueilli du figuier, assis parmi ses troncs blanchâtres mollement
abandonnés alentour; avoir baigné tout le jour dans une solitude si pleine de lumières qu'elle
surpasse la compagnie de vos amis les meilleurs; avoir marché à pieds nus sur les pierres
brûlantes du chemin, sautant pour éviter la tige flexueuse de la salsepareille; avoir froissé dans
ses mains le fenouil, le thym ou la menthe sauvage, communiant pas à pas avec la flore hirsute
du chemin; avoir vu la fleur étonnante du câprier - en un matin épanouie et flétrie - offrir aux
morsures du soleil la fragilité tremblante de ses innombrables étamines en sa corolle blanche; au
long des murets de pierres sèches, la fuite d'un lézard ocellé (cadeau-frayeur d'une rencontre
rare); dans la myrte, la sauterelle ou la hiératique mante religieuse que l'on capture en la
cravatant d'un nœud d'herbe souple.
Sous un grand ciel vibrant doucement de puissance, revenir à sa vraie taille humaine, dans
la peau d'un enfant capable de se prendre les pieds de l'âme dans la magie du quotidien.
A la fin du jour - images, fragrances entêtantes, silences habités - l'ombre fraîche du soir
soulage le regard, caresse suavement la peau; lentement le cortège bruissant des silences de la
nuit détrône un à un les signes du jour. Dans ces moments mon grand-père prend la parole.
C'est alors le temps du dire calme, le temps d'une histoire maintes fois entendue mais délivrant
un plaisir nouveau, car nourrie de l'attente des auditeurs qui guettent chaque mot aux détours
des phrases comme l'on attend un ami quand il arrive par un sentier familier.
L'histoire dite inclut la fleur du jasmin, le lézard ocellé et la mante religieuse; la chaleur des
chemins et la limpidité de l'eau de source dans le cruchon; elle somnole de la tiédeur de l'ombre
du figuier; elle vibre des contorsions immobiles de l'olivier; elle embaume du parfum de ces
mêmes plantes que froissent en les frôlant, les deux animaux héros du récit.
*
Lasse de son rôle d'esclave, la chèvre est partie à l'aventure sans vraiment penser à
s'échapper; sauter, grignoter, musarder, la conduit face au loup qui lui propose fort civilement
une promenade dans la colline, histoire (dit-il) de bien faire connaissance avec la liberté.
- Eh, là ! Je te connais de réputation, bêle la belle biquette. Tu as croqué plusieurs de mes
cousines; pourquoi ne fêterais-tu pas la liberté sans moi ? Et surtout, à chacun sa liberté ! Bien le
bonjour !
- Holà ! Foin de ces querelles traditionnelles, ma chèvre ! Je suis seigneur en ces lieux
depuis aussi loin que remonte la mémoire de ma lignée. Ma démarche était de pure hospitalité,
car chacun sait - hormis vous, semble-t-il - que le loup qu'on a le temps de voir est inoffensif,
puisque rassasié. Sachez, qu'affamé, je mets mon point d'honneur - c’est une tradition familiale -
à dévorer ma victime avant qu'elle n'ait le temps de me poser la moindre question. Ainsi j'aurais
pu vous croquer dans le temps qu'un veau reste en l'air en sautant…
Acceptez-vous maintenant, charmante amie, mon invitation ?
Derrière son sourire encombré de canines étincelantes, le loup promène un regard narquois
qui semble dire :
- Pauvre petite chèvre, esclave des hommes !
Pauvre petite vie à l'horizon borné !
Pauvre petit appétit, incapable de goûter les vraies succulences !
Ébranlée par le pimpant du discours, la chèvre bascule dans le gouffre du sourire encombré
de dents pointues. A dire vrai, elle s'y jette délibérément : Fi de la prudence et vive la vie !
13 Une Histoire de Chèvre et de Loup
que racontait mon Grand-Père 25
Les voici, jusqu'au soir, qui parcourent de concert les sentes et les chemins ombreux vers
le sommet de la plus haute colline de la contrée; tantôt dissimulés derrière le tendre feuillage du
cytise pour éviter le pâtre, son troupeau et ses chiens; tantôt arrêtés à l'ombre d'un arbousier
que la chevrette ne peut dépasser sans piller quelques-uns de ses fruits aigrelets : les sabots
avant appuyés contre l'écorce écailleuse, cou tendu, mufle frémissant, elle happe d'un
mouvement délicat des lèvres et croque avec délectation sous le regard amusé de son étrange
compagnon de route.
Plus loin, la capricieuse saute dans un éboulis pour aller visiter un genévrier ou grignoter
une touffe de polygale. Ailleurs, au détour du bouquet de chênes-verts, il faut sauter pour éviter
le fragon piquant et laisser quand même quelques poils aux crochets de la garance voyageuse.
Le soleil se couche quand la chèvre et le loup traversent la dernière pente habillée d'une
robe d'asphodèles dans la lumière mauve du soir qui ravive la palette - ocres et verts - de la
colline. Comme désencombré de la chaleur presque palpable du jour, l'air paraît plus limpide sur
la tête des deux animaux et le ciel, plus immense. L'autre versant de la colline court en pente
abrupte vers une garrigue que noie l'ombre violette emplie déjà du chant des grillons. Arrêtée au
bord du vide, la chevrette séduite déguste la douceur du moment quand la voix du loup la
rappelle à la réalité :
- As-tu faim ?
- Non, non, répond-elle surprise par tant de sollicitude; tu m'as vue au long du chemin : une
feuille ici, un brin là, je me suis bien rempli la panse… J'ai mangé, merci.
- Ce n'est pas mon cas, rétorque le loup. Dieu m'est témoin que je n'avais aucune mauvaise
intention à ton égard mais je me trouve à cette heure, dans l'obligation de me nourrir. Tu
conviendras avec moi que c'est contraint par ma nature que je te mange…
- Nous y voici donc, béguète la pauvrette. J'ai été bien crédule en échangeant ma vie contre
une journée de ton amitié suspecte. Te résister serait ridicule mais accorde-moi au moins le
temps de dire mon testament.
- Bien sûr, bien sûr ! ricane le loup qui salive déjà.
Et voici notre biquette qui entreprend sur le ton monocorde de circonstance, l'inventaire
morbide d'elle-même pour en répartir chaque partie suivant son désir :
- Ma chair je te l'assigne évidemment, puisque tu me la prends; mais respecte ma volonté
en ce qui concerne les restes de moi : premièrement qu'on fasse de ma peau un gilet pour le
pâtre et quelques sandales pour les garnements du village. Mes pattes avec leurs sabots
serviront, une fois séchées, de clenches ou d'espagnolettes : je ne servirai que quatre
ouvertures. Avec mes boyaux, que l'on fasse des ficelles ou de préférence, des cordes pour
quelque vièle rudimentaire qui mènera le bal sous les platanes de la place…
Couché dans l'ombre d'un pistachier, le loup écoute, ramolli de tendresse par tant de
naïveté, la litanie que dévide son "repas". Il ne peut s'empêcher de ricaner :
Ah ! je n'ai jamais prétendu que l'histoire de mon grand-père se terminerait comme les
calembredaines de Monsieur Daudet. Peut-être parce que mon grand-père était de ce peuple
pour qui une chèvre est plus importante qu'un loup et qu'à l'esthétique sombre du petit
périssant sous les crocs du grand, il préférait l'autre morale du faible qui n'est pas
obligatoirement dévoré par le fort.
Et je n'ai jamais prétendu non plus, que les loups n'ont pas de cul…
14 Les Deux Flèches 26
Dès la première rencontre, le maître qui s'entraînait seul dans son jardin, dépita Onua en
lui jetant qu'il n'envisageait plus la formation de disciples mais que, par exception, il lui
permettrait d'assister à ses tirs bien modestes, bien prosaïques puisque susceptibles même
d'être troublés par une visite incongrue.
Un thé minutieusement préparé réunit face à face Onua, étourdi de bonheur, et le maître
qui précisa ainsi sa condition incontournable :
_ J'accepte de tenter la transmission de mes pâles compétences en la "voie de l'arc" - voie
que vous maîtrisez déjà passablement si j'ai bien entendu votre réputation - mais à une
condition sur laquelle je ne transigerai pas… Quand le temps de l'étude me semblera à son
terme, je veux que nous nous affrontions en un duel, face à face comme aujourd'hui mais à la
distance idéale de vingt huit pas et avec des flèches armées pour tuer. Promettez ou ne
reparaissez plus à ma vue."
Ayant parlé, le vieux s'occupa à savourer son thé, utilisant à ce moment le "regard qui voit
sans regarder" -le "Yuki No MeTsuke" que l'on nomme aussi "regard de neige" -ce regard des
adeptes de la voie de l'arc qui transperce symboliquement la cible avant même le trait non
14 Les Deux Flèches 27
encore décoché. D'Onua par contre, le regard brouillé disait assez le désarroi : en lui
s'affrontaient l'opportunité inespérée des leçons du maître et la promesse folle d'un duel à mort !
Estimant qu'il ne pouvait laisser échapper sa chance, il repoussa l'horreur d'un duel dans
l'improbable du temps et… promit.
Le lendemain et les jours suivants virent pour un long temps rivaliser de force et de
précision deux grands arcs asymétriques dans le jardin changeant sous les saisons. Neige en
chapeau sur la lanterne de pierre; la corde de l'arc claquait. Pousse du bambou; le trait sifflait.
Carpes béates dans le bassin; la cible résonnait. Et quand l'érable rougeoyait, on recueillait
toujours les flèches pour encore affiner un geste, parfaire une respiration.
Mais le geste et l'action n'étaient pas le seul monde des deux archers car le maître
augmentait son enseignement du tir d'un attirail étonnant.
Buvant le thé, il pouvait dire :
_ Onua, combien de pattes a cette araignée derrière moi?
_ Huit, maître, s'empressait l'élève.
Et la réponse tombait :
_ Tu n'as pas vu ou tu n'as pas regardé : cette bête est abîmée, une patte lui manque; j'ai
vu son reflet dans le thé que je bois.
Alors, Onua s'astreignait à voir.
Saison sur saison amenèrent les deux archers à ce jour de printemps lumineux où le maître
délaçant son gant de tir, dit à l'élève sur le ton le plus anodin :
_ Mon enseignement prend fin aujourd'hui; tu savais beaucoup; je t'ai appris un peu; tu
pourras enseigner éventuellement si l'occasion se présente…
Mais avant cela, comme il était convenu, nous nous affronterons en duel à la distance
idéale de vingt-huit pas et avec des flèches armées pour tuer… Ce sera demain… Pour cette
occasion, je porterai un Hakama de soie noire et le Kimono frappé du "Mon" au lotus noir,
emblème de ma lignée paternelle. Tu m'honorerais en te préparant de manière aussi
cérémonieuse. Maintenant va et laisse-moi me recueillir…
Seule la crainte de détruire l'harmonie du vieux Senseï retint Onua de se jeter à ses pieds
en l'implorant de renoncer à ce duel insensé. Il passa une épouvantable nuit blanche à la
poursuite de sa pensée en désordre, pensant dix fois briser son arc, mais au matin il fit effort sur
son désarroi et regagna le calme nécessaire à ce qui l'attendait : Il parlerait au maître d'abord
mais, si le combat était inévitable, il garderait son honneur en l'acceptant.
Au petit matin, vêtu de son habit de cérémonie, portant les deux sabres d'apparat en plus
de son arc et du carquois-pour-deux-flèches, il se présenta à la porte du jardin qui avait vu la
lente maturation de sa science du tir. Le vieux souriait gentiment sous un prunus en fleurs.
_ Quelle belle journée, ne trouves-tu pas, Onua…?
L'interpellé se lança aussitôt dans un discours mûri durant la nuit :
_ Maître, je tiendrai la promesse que j'ai faite comme un jeune écervelé. Je la tiendrai si
vous l'exigez. Autorisez-moi cependant à plaider contre ce duel… Le courage de l'archer est
d'aller nu au combat ce qui m'a depuis longtemps éloigné de craindre la mort mais vous devez
admettre que nous sommes maintenant sensiblement de la même valeur et penser que grâce à
14 Les Deux Flèches 28
votre enseignement je suis peut-être capable aujourd'hui de vous tuer me révulse. Par ailleurs,
l'honneur m'interdit de rater délibérément mon tir…
_ Ah, ça ! trancha le vieux; Onua, aurais-tu perdu la raison ? Il est hors de question de
manquer ce tir. J'exige au contraire le trait le plus précis de ta vie… Assez parlé pour l'heure…
Examinant les fers acérés des flèches, le vieux souriait mais Onua n'était pas sûr
d'apprécier cet humour : qui parlerait à qui dans la prochaine heure ?
_ Nous utiliserons tes si fameuses "deux flèches", Onua; je vois qu'elles sont de qualité
superbe…
Ayant sur la poitrine un tout petit cercle de tissu blanc bordé de rouge, chacun prit position
et, à ce moment, Onua oublia tout sauf sa pratique du tir.
De part et d'autre les gestes s'enchaînèrent harmonieusement, les arcs ployant jusqu'au
plus fort de la tension où un ordre bref du maître libéra le vol des deux flèches devant trancher
qui du Senseï ou de l'élève verrait l'ombre du prunus tourner jusqu'à l'est.
Derrière son "regard de neige", dans la position du Zanshin - tous les gestes figés depuis
l'instant qui suit la décoche - instant où le tireur fait le bilan de son tir, Onua se sentit défaillir de
joie : les deux tirs étaient si parfaits que les traits - fer, bois, plume - se fracassaient l'un contre
l'autre au juste milieu de leur vol. Alors, perdant toute retenue, négligeant sa dignité, l'élève
s'écrasa à deux genoux devant son maître, front au sol.
_ Vous saviez! Vous saviez! Et je croyais que vous vouliez périr par la perfection même de
votre enseignement. Vous saviez que nos traits se rencontreraient et j'étais assez sot pour croire
me mesurer à vous. Vous saviez que nous avions atteint la parité…; la vanité de mon jugement
est impardonnable.
_ Oh! ne crois pas cela, Onua, rétorqua le maître. Je ne savais rien. L'omniscience n'est le
lot que des enfants ou des Dieux.
_ Ce qui n'ôte rien à ma bêtise : je pensais que vous m'enfermiez dans un piège alors que
je profitais de votre ultime leçon… Mais si mon tir avait été subtilement moins juste que le vôtre,
… Senseï, pardonnez mon impertinence…, nous étions morts.
_ Eh! répliqua l'autre, il fallait bien que je sache si mon enseignement est aussi bon que tu
m'as fait l'amitié de le croire. Viens, allons boire du thé. Nous parlerons…
En guise de Conclusion,
une Histoire Alchimique 29
Il y a deux chemins pour rencontrer la beauté. Deux chemins et un autre qui est
acharnement de recherche : ce troisième passage laisse sa marque sur le visage et sur l'âme des
hommes que l'on dit fous ou ceux que l'on dit artistes. Comme personne ne connaît bien le sens
de ces deux mots, je laisse à quelque sage la parole sur cette troisième voie et ne te parlerai que
des deux sentiers communs.
Ta seconde quête sera plus facile : au printemps, dans une haie, tu chercheras le
muscardin occupé à la construction de son nid et tu le captureras sans lui faire le moindre mal.
Alors ayant dans ta main la fleur de pierre et, dans l'autre, le petit animal qui tremble, tu
tiendras les deux images de la beauté. La pierre et l'animal accomplis et parfaits, tous deux en
équilibre exact avec leur être. Le cristal construit, structuré dans sa rigueur incontournable.
L'animal doux, tiède - complet - si bien inséré dans sa vie qu'il semble être par nécessité
naturelle. A ce moment tu te demanderas (peut-être) si un choix est possible entre la pierre
parfaite dans ta main…
… et dans ta main, le petit animal pantelant.
Pour moi le choix est simple : tu reconnaîtras la plus grande beauté dans la main où
palpitera la peur.
Plus tard, vers ta maturité, tu tenteras de discriminer la place que tu accordes à la trace
que laisse celui qu'on dit fou… celui qu'on dit artiste.
CATALOGUE 30
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CATALOGUE
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EN GUISE DE CONCLUSION UNE…
HISTOIRE ALCHIMIQUE 1 FL.
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