Ethnomarketing et nutrition à Kindia
Ethnomarketing et nutrition à Kindia
Montpellier I
Agronomique de Montpellier Faculté de Sciences
Économiques
Alimentation, Nutrition et
Sciences sociales :
concepts, méthodes pour
l’analyse des représentations et
pratiques nutritionnelles des
consommateurs
Pour l'obtention du :
Le 4 septembre 2002
REMERCIEMENTS
Je remercie énormément Nicolas Bricas et Lucie Sirieix pour avoir assurer l’encadrement
de ce travail, pour les orientations suggérées, leurs précieux conseils, leurs apports très
enrichissants et leur soutien moral. Merci aussi d’avoir créer toutes les conditions favorables à
la réalisation de ce mémoire.
Je remercie également Muriel Figuié qui a bien voulu accorder de son temps à la lecture de
ce mémoire et m’apporter ses remarques et suggestions.
Je remercie toutes les personnes rencontrées au niveau des services de santé et de nutrition
(ACF, UNICEF et DPS de Kindia, Croix-Rouge, MSF, INSE, PAM) pour leur disponibilité et
les informations léguées.
Mes remerciements s’orientent également vers tous mes collègues guinéens de l’IRAG et
du CRAF en particulier, pour leurs encouragements et soutien quotidiens. Je remercie
particulièrement toute mon équipe du programme de technologie agroalimentaire, Dr Baïlo
Sidibé, Dr Cécé Bénémou, Ramata Diallo et Soriba Bangoura, pour leurs contributions et leur
intérêt porté au sujet. Un merci spécial à Soriba qui a accepté, avec beaucoup de motivation et
de dynamisme, de m’accompagner au cours de ces enquêtes et de jouer les interprètes ! Merci
vraiment pour votre disponibilité et votre volonté à motiver les troupes ! et pour ces discussions
passionnantes au sujet de l’alimentation de « vos parents » !
Enfin un merci général à tous mes amis en Guinée pour leurs encouragements et leur
soutien au quotidien.
SOMMAIRE
CONCLUSION GENERALE 92
Introduction et problématique générales
Avec la multiplication de crises sanitaires dans les pays du Nord, en particulier en France, et
avec le débat sur les OGM et la "malbouffe", les recherches sur l'alimentation se sont multipliées ces
dernières années. Les changements des comportements alimentaires et notamment leurs conséquences
sur la santé (obésité, diabète, maladies cardio-vasculaires, cancers) sont des thèmes à la mode comme
en témoigne le grand nombre de publications et de colloques récents. Qu'est ce que ces travaux
apportent, du point de vue scientifique, du point de vue des concepts et méthodes, sur la question
alimentaire dans les pays du Sud et en particulier en Afrique ?
On doit tout d'abord rappeler comment cette question a été abordée jusqu'à présent dans ces
pays. On peut schématiquement identifier trois grands champs de recherche sur l’alimentation en
Afrique : celui de la nutrition, celui de l'agronomie et de l'agro-alimentaire tropicale et celui de
l'ethnologie.
Du point de vue nutritionnel, les pays du Sud et en particulier les pays d'Afrique sub-
saharienne se caractérisent par une prévalence élevée de maladies induites par des carences en
nutriments. L'ampleur de ces situations, leur caractère dramatique dans un certain nombre de pays, ont
conduit de nombreux chercheurs à les caractériser et à tenter de les expliquer dans la perspective de
réduire ces maladies. Plusieurs disciplines se sont mobilisées pour cela : d'abord la nutrition et
l'économie et plus récemment la socio-anthropologie.
Les sciences de la nutrition se sont largement mobilisées pour caractériser les situations dans
leur diversité et, au travers d’études épidémiologiques, pour identifier leurs facteurs d'hétérogénéité,
leurs causes et leurs évolutions.
L'économie a largement cherché à analyser la concordance apparente dans ces pays entre
malnutrition et pauvreté. L'un des principaux indicateurs de bien-être de la population utilisé par les
économistes est le degré de satisfaction des besoins nutritionnels, considérés comme besoins
fondamentaux. Le seuil de pauvreté est ainsi aujourd'hui calculé comme le revenu minimum
nécessaire à l'acquisition d'aliments permettant d'assurer une ration calorique "normale". L'économie a
par ailleurs largement étudié d'une part le rôle explicatif des revenus et des prix dans la consommation
alimentaire et son évolution, et d'autre part les effets de la situation nutritionnelle sur les capacités
(productives, intellectuelles) de la population et le développement.
Dans la perspective d'actions correctives pour améliorer la situation nutritionnelle (promotion
de produits riches en nutriments, éducation nutritionnelle), la socio-anthropologie a été mobilisée par
les nutritionnistes pour mieux comprendre comment les maladies liées à la malnutrition étaient
connues et perçues par la population, comment les messages nutritionnels étaient compris et pour
identifier les facteurs psychologiques, sociologiques et culturels qui orientent les comportements
alimentaires.
Dans tous les cas, la fonction de l'alimentation est réduite in fine à la satisfaction des besoins
biologiques et nutritionnels en particulier. La consommation est essentiellement caractérisée par la
ration alimentaire, quantités d'aliments ingérés traduites en valeurs nutritionnelles et comparées aux
besoins. Les pratiques alimentaires d'acquisition, de transformation et de prises ne sont essentiellement
identifiées que dans la perspective d'analyser leur rôle sur la valeur nutritionnelle des aliments et des
rations (pratiques de sevrage, incidences des transformations technologiques sur la valeur
nutritionnelle des produits) ou pour mieux orienter les messages de l'éducation nutritionnelle. Si les
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Introduction et problématique générales
autres fonctions de l'alimentation, hédonique, sociale et culturelle sont reconnues, c'est essentiellement
comme des facteurs qui limitent les possibilités théoriques de satisfaction des besoins nutritionnels ou
qui doivent être pris en compte pour adapter les interventions. La fonction biologique de l'alimentation
est généralement considérée comme supérieure compte tenu de son lien étroit avec la santé.
C'est implicitement à partir des travaux du champ précédent, vulgarisés et relayés par des
organisations internationales (FAO, UNICEF, OMS, IFPRI) qu'une partie de la recherche sur le
secteur agricole a orienté ses travaux. Dans la lignée de Malthus, la demande alimentaire liée à la
démographie a été mise en relation avec l'offre agricole pour montrer le risque lié au décalage
croissant de ces deux facteurs lié à leurs rythmes différents d'évolution. Un tel constat a conduit à
rechercher les moyens de réduire ce décalage par le biais de politiques anti-natalistes et/ou par le biais
d'une augmentation rapide de la production agricole. C'est en particulier sur cet argumentaire qu'ont
été conduites les "révolutions vertes" en Asie. Intégrant les nouvelles préoccupations
environnementales, cette vision macro-économique de la question alimentaire continue aujourd'hui de
justifier la recherche agronomique et agro-alimentaire tropicale.
Dans un premier temps cette recherche a porté l'essentiel de ses efforts sur l'accroissement des
rendements et de la production agricole et de l'élevage. C'est plus récemment qu'elle a diversifié son
approche pour intégrer des préoccupations plus larges que la seule production et plus qualitatives.
Reconnaissant notamment l'importance de l'urbanisation et de son rôle d'entraînement sur la
production agricole, l'agronomie tropicale a étendu son champ de recherche aux filières de
commercialisation et aux comportements alimentaires, notamment des citadins. L'objectif de ces
travaux était d'identifier sur le terrain par des enquêtes, et non plus à partir d'hypothèses théoriques, les
attentes des consommateurs dans le but de mieux orienter l'offre en produits bruts et transformés :
sélection et amélioration des variétés prenant en compte leurs caractéristiques culinaires, adaptation
des produits transformés aux attentes de qualité des consommateurs, en particulier urbains. Les
concepts et méthodes utilisés sont alors empruntés et adaptés de l'économie, de la sociologie et du
marketing. Les chercheurs de ces champs étaient avant tout soucieux d'offrir aux producteurs agricoles
de nouveaux débouchés ou d'améliorer la productivité des filières vivrières locales dans un contexte de
recours croissant à des importations alimentaires pour satisfaire la demande urbaine. Dans cette
perspective, toutes les fonctions de l'alimentation ont été mises au même plan, sans forcément chercher
à privilégier celle de la nutrition. Les dimensions sociales et culturelles ont été particulièrement
étudiées comme moyens de promouvoir des produits en tenant compte des pratiques et des
représentations des consommateurs.
Dans le cadre initial des projets coloniaux de découverte, de "civilisation" et d'éducation, puis,
après les indépendances, de développement économique, l'Europe puis les autres pays dominants ont
développé un champ de recherche ethnographique puis ethnologique et anthropologique. Dans le cadre
de la description des modes de vie et de pensée des sociétés du Sud, l'alimentation de sociétés
"traditionnelles" a été finement décrite par certains auteurs. A partir de comparaisons entre ces
ethnographies, l'anthropologie sociale et culturelle s'est ensuite interrogée sur les caractères communs
et spécifiques aux différentes cultures et a alimenté débats et théories sur cette question. Plus
récemment, avec l'épuisement des lieux possibles d'une ethnographie faite auprès de populations
restées à l'écart de la "civilisation", l'ethnologie et l'anthropologie ont intégré dans leurs champs de
recherche les questions des dynamiques d'évolution s'investissant à la fois en milieu urbain et dans les
sociétés du Nord.
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Introduction et problématique générales
Comment les recherches menées sur l'alimentation dans les pays du Sud et en Afrique se sont-
elles articulées aux débats et évolutions théoriques dans les disciplines desquelles elles relevaient ?
Cette question fait l'objet de la première partie de ce travail de synthèse, mais appelle au préalable
deux remarques générales qui tiennent au contexte institutionnel et pratique de ces recherches.
Dans les trois champs de recherche présentés précédemment, et plus particulièrement dans les
deux premiers, les chercheurs en sciences sociales interviennent au sein d'institutions de recherche
appliquée ou finalisée. Ces institutions sont toutes, de façon diverse, plus ou moins engagées dans
l'action et les recherches sur l'alimentation qui y sont faites sont d'abord des instruments de projets de
changements des sociétés du Sud : projet colonial au départ, puis projet "développementiste" par la
suite.
Les nutritionnistes et les autres disciplines qui s'y associent (économie, socio-anthropologie)
s'investissent pour améliorer les situations nutritionnelles. Elles caractérisent les situations dans le but
de sensibiliser les décideurs politiques et de la coopération ou pour suivre et évaluer des actions, elles
cherchent à promouvoir des produits à fort potentiel nutritionnel (farines infantiles, aliments enrichis),
elles participent à des campagnes d'éducation nutritionnelle ou de marketing social.
Les "socio-économistes de l'alimentation" associés aux sciences techniques de l'agronomie ou
de l'agro-alimentaire cherchent à améliorer les performances de l'agriculture et de l'élevage et des
filières agro-alimentaires (commercialisation, transformation).
Les ethnologues et anthropologues cherchent au départ à comprendre les sociétés colonisées
dans la perspective de les "civiliser" puis, de mieux cibler les opérations de développement, mettant en
avant, plus récemment, la nécessité de conduire ces projets de façon participative (cf. J.P. Olivier de
Sardan).
Dans tous les cas donc, le moteur de ces recherches est peu académique, sauf sans doute pour
l'anthropologie dont la nature est fondée sur les comparaisons de sociétés à des degrés divers de
"civilisation" ou de "développement". Les chercheurs "tropicalistes" sont peu au cœur des débats
théoriques de leurs disciplines. Ils s'en informent, adaptent et utilisent les concepts et outils
méthodologiques issus des avancées de leurs disciplines respectives, mais sont aussi marqués par des
tentatives d'intégration pluridisciplinaire. Dans la plupart des cas, c'est la performance de ces concepts
et méthodes pour l'action qui constitue un critère de choix théorique. Il n'est donc pas étonnant qu'il
existe un certain décalage entre les débats théoriques les plus récents et les outils conceptuels et
méthodologiques utilisés par ces chercheurs. L'objet de ce travail est donc justement de tenter de faire
un point sur ces relations. Mais cette recherche est également motivée par un second constat.
Les trois champs de recherche présentés précédemment apparaissent peu intégrés comme en
témoignent les revues et ouvrages dans lesquelles sont publiées ces travaux : médecine et nutrition
pour le champ des nutritionnistes, économie et de sociologie agricole voire agronomie ou agro-
alimentaire pour les seconds, revues ethnologiques et anthropologiques pour les troisièmes.
C'est sur la base de ce double constat, qu'il intéressait particulièrement les chercheurs ayant
proposé ce sujet de mémoire (CIRAD et ENSAM intervenant tous deux plutôt dans le second champ
de recherche), de faire le point sur les concepts et théories provenant des avancées scientifiques d'une
part en économie et surtout socio-économie, et d'autre part en sciences sociales appliquées à
l'alimentation et la nutrition qui ont fait l'objet de travaux récents en particulier en France (travaux de
Fischler, Lalhou, Poulain, Corbeau notamment) et dans les pays anglo-saxons (synthèses de McIntosh,
etc.). Une attention particulière devait être portée notamment aux travaux récents en sociologie du
risque compte tenu de la nature des questions alimentaires contemporaines où les risques nutritionnel
et sanitaire apparaissent au cœur des débats. L'objet d'une telle synthèse est de toute évidence très
ambitieux et le présent travail n'en constitue qu'une ébauche.
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Problématique spécifique et justifications du sujet de recherche
Les sciences de la nutrition sont dominées par le modèle étiologique, empiriste et le postulat
positiviste (objectivation du fait alimentaire). Le projet explicite des nutritionnistes est de modifier les
comportements liés à l’alimentation et à la nutrition et d’ « éduquer » les individus et le corps socio-
médical pour résoudre les problèmes nutritionnels. Ils ont recours pour cela à l’éducation
nutritionnelle, basée sur une conception théorique des besoins nutritionnels de l’homme privilégiant
l’information scientifique. L’éducation nutritionnelle est fondée sur l’hypothèse que l’ignorance et le
manque de connaissances nutritionnelles et diététiques sont des causes importantes de malnutrition.
Les connaissances acquises (savoir, savoir-faire) influenceraient les attitudes qui conduiraient ensuite
à modifier les comportements des individus (modèle « KAB », « Knowledge, Attitude, Behaviour ») et
induiraient finalement une amélioration de l’état nutritionnel (modèle « KABNS » de Zeitlin, 1977).
Le modèle « conventionnel » relève ainsi de la pédagogie descendante par transmission d’un message
de « celui qui sait » à « celui qui ne sait pas », en vue de changer les comportements de ce dernier.
L’éducation nutritionnelle conventionnelle ne tente pas de saisir la rationalité des acteurs car
elle leur impute d’emblée des attitudes et des comportements biaisés, « irrationnelles ». Par ailleurs,
les sciences de la nutrition sont nées et se sont constituées dans le monde occidental. Des recherches
en sociologie des sciences ont montré que les pratiques et les productions des chercheurs sont
conditionnées par des présupposés culturels et des valeurs partagées par la communauté scientifique
(Marris, 1999). Dans leur analyse des risques, les chercheurs utilisent les paradigmes scientifiques
dominants dans leur milieu comme « vérité absolue ». Or, ces connaissances comportent des
incertitudes reconnues sur lesquelles ils se taisent ou dont ils font abstraction. De plus, les expériences
sont le plus souvent réalisées en laboratoire, en dehors du contexte biologique, social ou économique
du monde réel (Marris, 1999).
Ainsi, les nutritionnistes « conventionnels » se posent la question du « comment changer les
habitudes alimentaires ? » pour transformer les mauvaises pratiques en pratiques conformes aux règles
scientifiques de la nutrition, ce qui repose sur plusieurs présupposés (Adrien et Beghin, 1993) :
- les consommateurs sont stables dans leurs comportements « erronés » et leurs habitudes ;
- l’environnement social est plus ou moins stable ;
- les connaissances nutritionnelles sont définitives ;
- le consommateur est libre de ses choix et rationnel dans ses décisions ;
- l’accumulation et la compréhension des connaissances nutritionnelles changent nécessairement les
habitudes alimentaires.
Or d’une part, cette théorie individualiste est en contradiction totale avec la notion de modèle
alimentaire (Poulain, 2002a), d’autre part, la conception d’un mangeur libre de ses choix et seul devant
ses aliments est réductionniste.
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Problématique spécifique et justifications du sujet de recherche
Beghin, 1993). L’idée que l’alimentation peut être un levier de la santé n’est donc pas nouvelle et est
présente dans toutes les cultures (Poulain, 2002a). La limite de l’éducation nutritionnelle est qu’elle
place les aspects de santé et de nutrition en position dominante, éclipsant les autres univers
alimentaires comme le goût, l’identité et la socialité. Or, l’alimentation ne se réduit pas à la nutrition,
comme le montre le paradoxe américain (taux d’obésité le plus important dans un pays où la culture
nutritionnelle est la plus diffusée).
Le mangeur humain ou l’« homnivore » (Fischler) est soumis à des règles biologiques mais le
choix des produits dans lesquels il trouve ses nutriments, la façon de cuisiner, de manger sont très
largement déterminés par des facteurs sociaux, qui sont souvent méconnus. Les aliments trouvent leur
signification dans les rapports sociaux, les valeurs collectives, les règles de choix, préparation, rituels,
etc. (Poulain, 2002b). Les pratiques alimentaires sont des marqueurs identitaires, des codes de
différenciation sociale, des activités tournées vers les autres (faire plaisir et partager) et sous-tendent
des qualités symboliques, un enracinement affectif et culturel (coutumes, croyances, mentalités
régionales). La consommation est non seulement un processus d’acquisition, d’échange et d’utilisation
de biens et services mais aussi un construit social, une production sociale, c’est à dire un système de
comportements et de représentations de la vie sociale (Garabuau-Moussaoui, 2002). D’après
Halbwachs, les nutritionnistes buttent sur le « fait social » (Poulain, 2002b) car « la mécanique
digestive est sous la dépendance de dispositions mentales qui résultent elles-mêmes des habitudes, de
l’imagination, de l’entourage, des croyances et préjugés » ; de plus, « manger, c’est aussi se faire
plaisir et se positionner dans un espace socio-culturel » (Poulain, 2002a). La complexité du
raisonnement alimentaire tient donc à la superposition de plusieurs formes de rationalité ayant pour
horizon, la santé, le plaisir, le sens culturel et à un système de valeurs.
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Problématique spécifique et justifications du sujet de recherche
Malgré toutes ces contributions aux sciences de la nutrition, on constate globalement un échec
de l’éducation nutritionnelle conventionnelle telle qu’elle est appliquée dans les PED (Adrien et
Beghin, 1993). L’expérience et la littérature montrent que les tentatives d’éducation nutritionnelle de
la population ont peu d’impact décisif sur l’évolution des habitudes alimentaires et qu’elles
apparaissent le plus souvent inefficaces pour résoudre des problèmes nutritionnels des PED.
Par ailleurs, des études récentes pour quantifier la connaissance nutritionnelle, les croyances,
et les attitudes qui caractérisent les choix alimentaires semblent indiquer que celles-ci sont
insuffisantes pour la prise de décision. Ainsi, l’acquisition de connaissances et le savoir n’entraînent
pas nécessairement un changement de comportement (exemple de la cigarette), de même que de
nouvelles habitudes peuvent se créer en l’absence de toute connaissance rationnelle, les critères de
goût, de disponibilité à un moindre coût contribuant à l’adoption d’un produit (exemple, le cube
« Maggi », le coca-cola). De Walt et Pelto (1976) ont effectivement montré que même avec une
connaissance nutritionnelle scientifique adéquate, les considérations de goûts et de coûts sont des
critères plus importants que l’aspect sanitaire (Wilkinson, 1989). Les aliments sucrés et gras sont
souvent préférés même si leur consommation excessive peut être mauvaise pour la santé et malgré la
dissémination d’information nutritionnelle sur leurs effets. Les individus semblent choisir leur régime
davantage sur la base de son goût et de son apparence que sur sa valeur nutritionnelle et ses
conséquences sur la santé, bien qu’ils soient confrontés ou que leurs parents aient fait l’expérience de
ces relations de causes à effets (Wilkinson, 1989).
Les mass média jouent un rôle majeur dans la construction sociale de différents problèmes
sociaux impliquant l’alimentation et la nutrition (famine, obésité, législation sur la sécurité
alimentaire, etc.). Mais le foisonnement, les fluctuations et les contradictions des discours normatifs
-6-
Problématique spécifique et justifications du sujet de recherche
D’autres expériences sur la perception du risque ont démontré que la diffusion du savoir ne
modifie pas forcément les « conduites à risque » (étude de Moatti, Beltzer et Dab en 1993 sur le Sida,
in : Peretti-Watel, 2001). Elles montrent que les campagnes de prévention améliorent la connaissance
de la population, aident à la prise de conscience du risque encouru, renforcent la solidarité entre
personnes concernées, mais n’ont pas d’impacts réels sur les comportements des individus. L’adoption
d’une pratique préventive nécessite que la personne se sente vulnérable au risque considéré, qu’elle
puisse évaluer le danger et sa capacité à y faire face et qu’elle juge graves ses conséquences. Cela
dépendra aussi de ce qu’elle pense de la pratique préventive, de son efficacité et des bénéfices retirés
par rapport aux coûts que cela implique.
Par ailleurs, selon les valeurs auxquelles croit l’individu, son style de vie, il craindra ou
ignorera certains risques. Il peut s’exposer au danger, soit par ignorance, sans en avoir conscience, soit
sciemment en recherchant la prise de risque. Il peut ne pas percevoir les conséquences éventuelles de
ses actes ou il peut s’agir d’un défi qu’il se lance. Les « conduites à risque » (préjudiciables pour la
santé) incluent tous les comportements et attitudes pouvant être ou non conscients ou intentionnels. La
réponse à ces questions est cruciale pour définir une action de prévention (Perreti-Watel, 2001).
Ainsi, même dans les cas où le risque peut être facilement quantifié, on observe une
divergence souvent radicale entre son évaluation par les experts (risques « réels objectifs ») et sa
perception par le public non averti (risques « subjectifs) (Fischler, 1998 ; Marris, 1999). Les études sur
la perception des risques montrent que le public a sa propre façon d’appréhender l’incertitude et qu’il a
une perception complexe des risques. Les experts se focalisent sur la probabilité d’un événement
néfaste en mesurant les conséquences en termes quantitatifs, en se fondant presque exclusivement sur
la mortalité alors que les profanes intègrent des critères plus qualitatifs, s’intéressant plus à la nature
des conséquences qu’à leur probabilité (Marris, 1999). Ils accordent une importance particulière aux
circonstances entourant l’exposition aux risques, aux personnes concernées. Des entretiens
approfondis avec des mères en Bolivie (Lefèvre et De Surmain, 2002) ont montré que leurs
perceptions du bien-être des enfants étaient radicalement différentes des réponses techniques (mesure
de la taille et du poids) fournies par le système de santé.
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Problématique spécifique et justifications du sujet de recherche
des médias au savoir médical pour commenter certains aspects de la vie quotidienne est le signe des
nouvelles fonctions sociales des médecins. On assiste de plus en plus à un transfert de légitimité du
religieux et du magique vers le médical, de la famille vers les institutions médicalisées, etc. (Poulain,
2002a).
Par ailleurs, il ne s’établirait pas de relation de confiance entre l’éducateur et la population car
l’apprentissage passe le plus souvent par l’exposé, le discours, les conseils verbaux et il ne s’instaure
pas de dialogue entre éducateur et personne concernée. De nombreuses campagnes d’éducation dont
l’objectif était de réduire les comportements à risque ont fait l’objet de nombreuses critiques (Ryan,
1971 et Crawford, 1977, in : Poulain, 2002a) qui ont donné naissance à la théorie du « victim
blaming » mettant en évidence que ces campagnes transforment les victimes en coupables en blâmant
leurs comportements.
Par ailleurs, Fabre (1993) remet en cause le schéma de communication d’un message
préventif, qui ne doit pas se faire sur la base d’une transmission unilatérale d’un émetteur vers un
récepteur car le récepteur est susceptible de s’emparer, de modifier et de donner un autre sens au
message (Peretti-Wattel, 2001). De même Goldman-Jhally (cité in : McIntosh, 1996) dit que « les
messages publicitaires donnent au produit ses réelles significations, de même qu’il crée de nouvelles
significations pour des audiences particulières ». De plus, les supports utilisés sont parfois inadaptés
au public local et aux particularités du sujet traité et les messages mal formulés (Adrien et Beghin,
1993).
Finalement, l’échec des nombreux projets d’éducation nutritionnelle semble lié à des
contraintes économiques mais aussi à des erreurs conceptuelles, stratégiques et méthodologiques et à
des biais idéologiques de la part des scientifiques.
Les sciences de la nutrition ne s’intéressent qu’aux questions alimentaires par leurs relations
avec la santé et les problèmes nutritionnels (carences, obésité, cancer, etc.) et relèguent les autres
dimensions de l’alimentation (plaisir, identité) sur un plan secondaire ou, tout au mieux, comme des
facteurs de « déviance » par rapport à une rationalité privilégiée, la santé étant considérée comme
fonction « supérieure » de l’alimentation. De même, les sciences humaines et sociales appliquées à la
nutrition regardent l’alimentation au travers de sa fonction nutritionnelle considérant les autres
fonctions au regard de leurs conséquences sur la nutrition (recherche des causes des problèmes
nutritionnels, des déterminants des comportements, des pratiques inadéquates), en vue d’une éducation
basée sur les seuls besoins nutritionnels. L’alimentation est aujourd’hui subordonnée à un idéal plus
élevé de santé et les campagnes servent à éduquer la population sur les bonnes pratiques alimentaires à
suivre.
A partir de ces constats, il s’est ainsi avéré intéressant d’identifier les apports possibles de ces
recherches et en particulier celles centrées non pas sur la nutrition mais sur l’alimentation, pour l’étude
des comportements alimentaires en lien avec la nutrition. L’apport de la socio-anthropologie
alimentaire est de considérer a priori équivalentes les fonctions de l’alimentation (biologique/santé,
hédonique/plaisir et socio-culturelle/identité). Elle estime le repas non seulement sur le plan nutritif
mais encore par les satisfactions apportées à la totalité de l’être en s’attachant aux valeurs conscientes
et inconscientes.
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Problématique spécifique et justifications du sujet de recherche
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Les sciences sociales appliquées à la nutrition
Introduction
1.1. L'ECONOMIE
Introduction
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Les sciences sociales appliquées à la nutrition
de l’équilibre général (Pareto, Hicks, Robbins, Rawls et Davidson), selon laquelle les agents,
indépendants les uns des autres, cherchent à obtenir le plus grand bien-être possible en cédant une
partie des biens dont ils disposent pour en acquérir d’autres, jusqu’à ce qu’aucune transaction
librement consentie n’améliore plus la situation des deux agents. C’est une action rationnelle
instrumentale, c’est à dire basée sur un calcul coûts-avantages et orientée vers le résultat de l’action.
Les limites de cette approche sont liées à ce que l’agent agit consciemment en connaissant
toutes les conséquences de ses actions (information parfaite) et à son caractère statique alors que les
faits sont marqués par des évolutions. La théorie économique étudie les « possibles » d’une manière
normative (ce que ferait l’agent s’il était parfaitement rationnel) et non les faits eux-mêmes (ce que fait
réellement l’agent), pour pouvoir élaborer des théories permettant de rendre compte des faits
observables. L’économie néoclassique étudie les formes et les conséquences du comportement de
l’acteur intéressé et rationnel, sans se préoccuper de son environnement social, historique, culturel
dans lequel ce comportement se réalise.
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Les sciences sociales appliquées à la nutrition
Dans le domaine de la nutrition, les économistes combinent les deux approches. Ils étudient
d’une part les effets des revenus sur les achats alimentaires (lois de Engel), qui expliqueraient 80 à
90 % de la variance des dépenses alimentaires (McIntosh, 1996). Les études économiques cherchent à
montrer comment les revenus et les coûts alimentaires déterminent la sélection des aliments, et surtout
qu’ils peuvent dépasser les considérations de santé et même de goût. Elles considèrent également le
coût relatif entre le temps et l’argent nécessaire pour acquérir puis transformer certains aliments qui
entrent en compétition avec d’autres activités.
Certains économistes (Capps, Nayga, Popkin) s’intéressent à l’effet des revenus sur la
consommation de différents nutriments. Omawale (1980) conclue à partir d’une étude réalisée aux
Philippines sur les enfants en âge préscolaire que la malnutrition est corrélée avec le ratio revenu des
ménages/coût des calories du régime. Reutlinger (1982) a suggéré que l’aide alimentaire soit évaluée
comme un transfert de revenu et plusieurs auteurs ont développé des modèles économiques pour
prédire les protéines et calories additionnelles à atteindre pour des augmentations de revenu données
par rapport à un niveau de revenus particulier et des prix de produits (Wilkinson, 1989). Ces modèles
simulent une gamme de revenus avec un ensemble donné de ressources alimentaires évaluées à partir
d’un ensemble de critères. Par exemple, le désir ou besoin particulier d’aliments (viande, sel, graisses)
peut changer les préférences alimentaires et la disposition à les payer des gens. De même, les saisons
rituelles sont des occasions spéciales où les gens consomment plus d’aliments riches en nutriments, en
protéines, et dépensent plus que d’habitude, pour le prestige ou pour marquer leur appartenance
religieuse (Wilkinson, 1989). Les aliments relativement chers peuvent alors être consommés au dépens
d’autres parce qu’ils ont une forte valeur culturelle.
Les bilans de disponibilités alimentaires (BDA) sont des outils de la FAO obtenus à partir du
logiciel FAOSTAT, qui permettent d’estimer à l’échelle de la nation la disponibilité de divers produits
alimentaires sur le territoire intérieur, le niveau des productions locales ainsi que le niveau des
importations/exportations des mêmes produits. Ces données peuvent ensuite être traduites en
disponibilités énergétiques alimentaires (DEA) par conversion en calories. Cette approche permet de
distinguer les différents régimes nutritionnels qui caractérisent les pays ou régions du monde, de
suivre l’évolution de la valeur nutritionnelle des régimes alimentaires à travers les disponibilités en
nutriments. Le modèle agro-nutritionnel de Malassis et Ghersi (1992) est une représentation des
disponibilités alimentaires moyennes par habitant, calculée sur la base des bilans alimentaires et de la
classification agro-nutritionnelle des aliments.
Un certain nombre d’études ont montré qu’un développement économique pouvait engendrer
un déclin nutritionnel de la population. Certains économistes, comme Milikan, postulent qu’il est
nécessaire d’avoir des forts taux de croissance économiques pendant une très longue période pour
améliorer significativement le régime alimentaire des plus démunis dans les PED (McIntosh, 1996).
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Les sciences sociales appliquées à la nutrition
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Les sciences sociales appliquées à la nutrition
Par rapport à la question nutritionnelle, l'économie met l'accent sur deux points importants.
Le premier est que les situations nutritionnelles sont largement déterminées par les contraintes
de pouvoir d'accès à l'alimentation. Le revenu et les prix sont des facteurs très importants pour les
populations qui accèdent aux aliments par le biais du marché. L'accès aux moyens de production est
un facteur également important pour les ruraux qui auto-consomment largement leur production. Cette
conclusion concerne tant la microéconomie s'intéressant aux individus et aux ménages que la
macroéconomie s'intéressant aux sociétés (théorie du capital humain, théorie des systèmes mondiaux).
L'alimentation est caractérisée par les quantités consommées. Du point de vue méthodologique, celles-
ci sont généralement mesurées par le biais des dépenses et de l'autoconsommation traduite en valeurs
du marché, ces valeurs étant ensuite converties en quantités avec les données de prix. De fait,
l'économie porte peu d'attention aux pratiques et aux représentations. C'est ce qui est consommé qui
compte et qui est mis en relation avec les besoins nutritionnels dont le degré de satisfaction constitue
un indicateur de bien être.
En critique à la théorie économique et à son isolement par rapport aux autres sciences sociales,
il y a eu de nombreuses tentatives pour rapprocher la sociologie et l’économie. Le modèle de l’homo-
oeconomicus a été adapté par la substitution des sujets calculateurs par des sujets plus socialisés et
contextualisés, reconnaissant que les actions rationnelles ne forment qu’un type d’actions à côté
d’actions, qualifiées au départ de « non rationnelles » ou « non logiques », fondamentales pour
expliquer les phénomènes sociaux. Le rapprochement de la sociologie et de l’économie a permis un
foisonnement intellectuel à l’origine de l’émergence de nombreux courants théoriques mixtes, comme
la socio-économie et l’économie des conventions, la sociologie du risque, l’économie sociale (qui
s’intéresse à la gestion du domaine social par le marché et l’état) ou la sociologie économique (qui
tente de comprendre les comportements économiques et le marché à partir d’une analyse historique et
sociologique). Ces disciplines contribuent à la compréhension des interrelations entre les habitudes
alimentaires, les symboles et la structure sociale, et des changements dans les comportements,
attitudes, alimentaires, et dans la situation nutritionnelle, etc., comme nous allons le développer dans
le sous-chapitre suivant.
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Les sciences sociales appliquées à la nutrition
Introduction
Les sociologues, anthropologues et les historiens s’appuient surtout sur des études culturelles
pour expliquer l’utilisation alimentaire et la santé nutritionnelle.
Dans un premier temps, la sociologie a analysé l’alimentation en termes de paradigme puis
comme objet sociologique (acte alimentaire comme « fait social total », Mauss). C’est avec la
sociologie de l’alimentation née de Halbwachs que l’alimentation trouve une place dans la pensée
sociologique. Elle voit l’alimentation comme objet (matériel) ou symbole ayant des conséquences
symboliques ou matérielles pour les individus. Elle tente de comprendre la production alimentaire et
les achats, la consommation alimentaire en termes de nutriments et ses conséquences, la diversité des
goûts et les interfaces de l’alimentation avec le biologique et le physiologique. En sociologie, il y a des
ambiguïtés théoriques sur le statut de l’alimentaire et des problèmes de limites et de frontières entre le
social et le biologique d’une part et entre le social et le psychologique d’autre part (Poulain, 2002b).
Chaque discipline a un rôle dans les sciences de l’alimentation et de la nutrition avec ses propres
présupposés et paradigmes.
La sociologie de l’alimentation est issue de la sociologie des pratiques alimentaires et se situe
dans le prolongement de la sociologie de la consommation (qui étudie l’évolution des modèles de
consommation, les origines du consumérisme et ses implications sur la société), d’une réflexion sur le
corps, de la sociologie de la culture, de l’imaginaire, de la mobilité, du quotidien, de la santé, du
travail, des religions. En fait, on parle maintenant de sociologies de l’alimentation (Poulain, 2002b).
Les sociologies de l’alimentation et de la nutrition partagent certains sujets avec la sociologie
rurale ou médicale. Leurs théories contribuent à des domaines de la sociologie comme le changement
social, l’état, la culture, l’organisation sociale ou la stratification sociale.
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Les sciences sociales appliquées à la nutrition
institutions comme « des habitudes mentales prédominantes, des façons de penser les rapports
particuliers et les fonctions particulières de l’individu et de la société » (Steiner, 1999).
Richards, Elias, Fischler sont de tradition maussienne.
Halbwachs (1912) voit le repas et son système normatif comme une « institution », jouant un
rôle fondamental dans le processus de socialisation et de transmission des normes. Pour Halbwachs,
un repas « acceptable » n’a de signification que dans un espace social donné ; la définition du besoin
« primaire », « secondaire », est une construction et une représentation sociales (Poulain, 2002b).
La famille est une des plus anciennes institutions sociales, représentant les principaux
mécanismes de socialisation et de contrôle social et ayant une incidence directe sur les comportements
économiques en favorisant la reproduction des comportements sociaux à travers sa fonction
d’apprentissage.
Dans le schéma de Parsons, la fonction de la famille est de créer un sens de solidarité entre ses
membres, dont la force et le maintien résulte de la participation des membres de la famille à des rituels
familiaux, religieux, communautaires. Un rituel central est le repas. Le moment du repas constitue un
contexte routinier pour l’interaction sociale, permettant la coordination des activités familiales, le
partage d’informations, les sanctions sociales, etc. (McIntosh, 1996). Certains auteurs (comme Pollitt
et Leibel) ont montré que le défaut de croissance des enfants apparaît plus fréquemment dans les
familles dans lesquelles il y a peu d’interaction verbale entre mère et enfants, et que lorsque les
relations familiales sont intimes et harmonieuses, l’individu a un meilleur état de santé (McIntosh,
1996).
Une deuxième fonction de la famille est la socialisation en fournissant les valeurs, normes,
croyances, capacités linguistiques, les outils pour l’entrée en société. La plupart des connaissances sur
l’identité des éléments considérés comme des aliments, des « bons » aliments, les normes et les outils
impliqués dans les manières de la table, les croyances sur les liens aliment-santé sont obtenues au
niveau individuel par la famille (McIntosh, 1996).
De plus, à travers l’interaction avec les membres de la famille et les autres, les individus
apprennent les émotions liées à l’alimentation, la plus profonde étant le dégoût. Les enfants les
acquièrent à travers les interactions avec les parents, pendant les repas, etc. (Rozin, 1988, in :
McIntosh, 1996).
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Les sciences sociales appliquées à la nutrition
Certains auteurs (Boubel, Grignon) insistent sur une certaine permanence des modèles
alimentaires familiaux (D’Hauteville, Rastoin, Sirieix, 1998) en s’appuyant sur des études montrant
notamment l’attachement des jeunes à certains rituels de repas bien ancrés dans les cultures locales.
Cependant, certaines études viennent relativiser l’influence familiale sur les choix alimentaires. Il
semble en effet exister un phénomène de rupture inter-générationnelle et Cofremca (1983) a montré
que le mangeur cherche à s’affranchir de plus en plus des règles familiales et des encadrements
sociaux. Birch (1988) a relativisé le rôle initiateur de la famille en matière de goûts, montrant que les
corrélations entre goûts des enfants et ceux de leurs parents ne sont pas supérieures à celles qui sont
observées entre les goûts de ces mêmes enfants avec les goûts de parents d’autres enfants d’une même
école (D’Hauteville, Rastoin, Sirieix, 1998).
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Les sciences sociales appliquées à la nutrition
Dans la conception culturaliste, c’est le système culturel qui détermine les pratiques
alimentaires. Une des approches culturaliste étudie l’ethnicité et s’intéresse au maintien de l’identité
ethnique, aux processus d’assimilation, d’exclusion, qui sont à l’origine d’habitudes alimentaires
différenciées et du manque d’accès à certaines sources d’aliments (Garine, 1996 « le style ethnique
alimentaire », in : Poulain, 2002b). Les études ont montré qu’il existe des différences ethniques dans
les pratiques liées à la santé, dans les perceptions des maladies liées à la nutrition. Les différences de
consommation, de statut nutritionnel semblent davantage varier avec l’ethnie qu’avec le degré de
pauvreté (Senauer et al, 1991 ; Nayga et Copps, 1994 in : McIntosh, 1996).
Ce courant de pensée a été critiqué du fait qu’il ne considère pas les interactions entre
contraintes biologiques et culturelles. Il considère que derrière la culture et la symbolique des
pratiques se cachent des logiques adaptatives d’ordre matériel, économique, écologique ou
nutritionnel. Il n’étudie l’alimentation qu’à travers la relation entre les facteurs matériels (production
et ressources) et le symbolisme culturel impliqué dans les concepts de santé, dans les relations sociales
à l’intérieur de la famille, la communauté, etc. (Poulain, 2002b).
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Les sciences sociales appliquées à la nutrition
Dans la sociologie du mangeur de Fischler, les activités biologiques sont étroitement liées à
des normes, interdits, valeurs, symboles, mythes, rites, c’est à dire au culturel. L’auteur explore les
liens entre psychologie, sociologie et physiologie dans l’alimentation. Il considère que les pratiques
alimentaires ne sont pas seulement des formes d’expression et d’affirmation des identités sociales
(comme dans la sociologie de la consommation ou du goût) mais qu’elles participent aussi au
processus même de la construction sociale, contrairement à Mauss. Il privilégie les dimensions
cognitives et imaginaires de l’acte alimentaire.
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Les sciences sociales appliquées à la nutrition
Le corps et les rythmes biologiques sont façonnés par les rythmes sociaux et culturels et le
biologique et le social interagissent. Le comportement alimentaire d’un nouveau-né est soumis à des
contraintes physiologiques, à l’alternance des sensations de faim, de satiété : « manger est un acte
déterminé avant tout par des besoins et des mécanismes biologiques et physiologiques (Chiva, 1996,
in D’Hauteville, Rastoin, Sirieix, 1998). Mais au fur et à mesure des interactions, ces mécanismes
biologiques vont connaître une influence sociale qui va façonner le goût, la mécanique digestive,
«l’acte alimentaire se situe dès le premier instant (la première tétée) dans un contexte social et
relationnel » (Chiva, 1996). En mangeant selon une forme socialement définie, l’enfant apprend le
sens de l’intime et du public, les règles de partages, le sens du « bon », pour le groupe d’appartenance.
Il intériorise les valeurs centrales de sa culture qui s’expriment dans les manières de la table (Poulain,
2002).
[Link].2. La catégorisation
Pour Fischler (1990) et Lahlou (1998), toute culture dispose d’un appareil de catégories et de
règles alimentaires, des prescriptions et interdictions sur ce qu’il faut manger et comment il faut
manger ; c’est ce qu’ils appellent la « pensée classificatoire ». C’est dans ses catégories imbriquées,
utilisés quotidiennement par les individus (sans qu’ils en aient réellement conscience) que s’exprime
la « raison alimentaire », à l’origine de la décision alimentaire (Corbeau et Poulain, 2002). Le
processus, qui transforme un produit naturel renfermant des nutriments en aliment, renvoie à des
logiques, des rationalités enracinées dans les représentations, l’imaginaire et le culturel. Le besoin
biologique de manger est inséré dans un système de valeurs et toutes les cultures fixent un « ordre du
mangeable » et du « non mangeable » qui classent les aliments végétaux ou animaux en aliments
« comestibles » ou « non comestibles » et s’organisent sur une échelle allant du « délicieux » au
« toxique » (Corbeau et Poulain, 2002 ; Poulain, 2002a).
Au sein de cet ordre du « mangeable », les éléments sont regroupés en sous-catégories selon
certaines fonctions (Poulain, 2002a) :
- la fonction nutritionnelle, qui s’appuie sur des connaissances sur la composition des aliments en
nutriments ;
- la fonction culinaire : la catégorisation se fait alors en termes d’aliments, d’ingrédients et de plats ;
- « les manières de table », qui représentent les règles d’organisation des prises alimentaires pendant
le repas ou hors repas.
Pour Poulain (2002b), pour qu’un aliment soit reconnu, il faut qu’il possède quatre qualités
fondamentales : des qualités nutritionnelles (nutriments énergétiques, éléments minéraux, vitamines et
eau), des qualités psychosensorielles (fonction de l’expérience alimentaire de l’individu et de ses
goûts), des qualités hygiéniques (absence de toxicité) et symboliques (signes, symboles, rêves). Ainsi
les représentations sociales, les pratiques, les croyances, les coutumes organisent « l’ordre du
mangeable » d’une société. La culture détermine donc beaucoup la construction du cadre alimentaire
et chaque individu se définit dans un « espace social alimentaire », connexion d’un groupe humain à
son milieu (Poulain, 2002b) qui recouvre :
- « l’espace du mangeable », ensemble des choix qu’opère un groupe humain dans un espace naturel
pour sélectionner, acquérir et conserver ses aliments dans le registre du mangeable ;
- le « système alimentaire », ensemble des structures technologiques et sociales qui permettent
d’arriver jusqu’au consommateur ;
- « l’espace culinaire », ensemble des opérations techniques, symboliques et rituels qui participent à
la construction de l’identité alimentaire d’un produit naturel et le rendent consommable ;
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Les sciences sociales appliquées à la nutrition
L’« espace social alimentaire » est un outil pour l’étude des modèles alimentaires, à partir de
l’ensemble des règles sociales et culturelles qui structure l’acte alimentaire.
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Les sciences sociales appliquées à la nutrition
L’ambivalence plaisir-déplaisir est celle selon laquelle l’alimentation peut être à la fois une
source de plaisir sensoriel, d’épanouissement mais peut aussi provoquer des sensations désagréables
pouvant aller jusqu’au dégoût, malaise, vomissement ; l’anxiété est dans ce cas à composantes
sensorielle et hédonique ; elle est gérée par la cuisine (règles technologiques et sociales de préparation,
etc.).
L’ambivalence santé-maladie concerne le fait que la nourriture est source d’énergie, de
vitalité, de santé et aussi un vecteur de contamination, une cause potentielle de maladie, de troubles,
qui peuvent se faire sentir à court (toxi-infections alimentaires) ou moyen termes (toxines, carence,
surcharge en certains nutriments) ; l’anxiété est alors d’ordre sanitaire et sa gestion est assurée par les
règles diététiques, les connaissances fondées sur l’expérience (méthodes d’essai-erreur), qui font le
lien entre alimentation et santé.
L’ambivalence vie-mort provient du fait que l’acte alimentaire, nécessaire au maintien de la
vie, implique la mort des animaux consommés ; certaines cultures lèvent ce paradoxe en posant des
interdits sur les aliments animaux comme le végétarisme ; elle est aussi gérée par l’acceptation morale
de la mise à mort des animaux à travers des prières, rituels, etc. Par exemple, dans l’Islam, la viande
ne peut être consommée que si l’abattage est réalisé selon un rituel précis et parfois même en présence
d’un Imam pour rendre la mort des animaux moralement acceptable (autorisation divine).
Richards a été la pionnière en anthropologie alimentaire à fonder les bases d’une théorie
sociologique de la nutrition (« Hunger and work in a savage tribe », 1932, in : Poulain, 2002b).
L’alimentation est posée comme une activité structurante et organisatrice du social. Elle est une des
premières ethnologues à rechercher les conditions d’une véritable « coopération entre anthropologue
et nutritionniste dans l’étude des régimes alimentaires indigènes » (Richards, 1937) et a participé à
plusieurs recherches pluridisciplinaires en Afrique (ses travaux ont été redécouverts grâce à Goody
dans les années 1980).
Les sociologues de la nutrition (McIntosh, Wilcox, Sobal) se basent sur l’approche
fonctionnaliste de Malinowski (1944), qui se focalise sur les arrangements culturels et sociologiques
en réponse aux besoins biologiques des êtres humains, pour construire des approches sociologiques de
la nutrition (McIntosh,1996). La sociologie de la nutrition interagit avec la sociologie rurale et
médicale.
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Les sciences sociales appliquées à la nutrition
Cette distinction a été reprise par McIntosh et Sobal dans le cas de la nutrition (McIntosh, 1996 ;
Poulain, 2002b) :
- la sociologie « in nutrition » rejoint l’épidémiologie sociale et a pour objet la recherche et
l’analyse des causes sociales des pratiques alimentaires inadaptées, d’un déficit nutritionnel, ces
états pouvant résulter de conséquences statutaires (ethnie, genre) mais aussi de problèmes
relationnels (entre adolescents et parents), culturels (régime amaigrissant) ou de différents types
d’inégalité sociale (Thompson, 1994) ;
- la sociologie « of nutrition » regarde en externe les systèmes d’actions dans lesquelles les
nutritionnistes exercent leur métier, en s’intéressant aux relations sociales dans le champ
nutritionnel, par exemple aux logiques d’action des nutritionnistes et des diététiciens en fonction
des organisations (hôpitaux, entreprises agroalimentaires, restauration), aux relations
nutritionniste-malade et aux effets des politiques économiques sur l’accès aux aliments, sur les
services liés à la nutrition (comme les programmes d’éducation alimentaire et nutritionnelle), etc..
Elle regarde les attentes des individus vis à vis du rôle des diététiciens ; elle étudie la bureaucratie,
la rationalisation de ces professions et leurs effets sur la délivrance d’éducation nutritionnelle et
d’autres services ; elle étudie l’impact des intérêts de l’industrie pour la diététique et la nutrition.
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Les sciences sociales appliquées à la nutrition
Les apports de ces recherches sociologiques aux sciences de la nutrition se situent dans la
décomposition du fait alimentaire et dans la compréhension des différentes dimensions qui fondent sa
complexité, en privilégiant l’entrée sous l’angle socio-culturel. Elles permettent ainsi d’apporter des
éléments d’explication de l’évolution et des changements de pratiques et de modèles alimentaires et de
faire le lien avec le statut nutritionnel des populations ; elles permettent aussi d’identifier les freins à
l’introduction d’aliments nouveaux ou de meilleure qualité nutritionnelle dans un groupe social, de
mettre en évidence les facteurs en cause et les pratiques inappropriées à l’origine des problèmes
nutritionnels, etc.
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Les sciences sociales appliquées à la nutrition
Introduction
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Les sciences sociales appliquées à la nutrition
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Les sciences sociales appliquées à la nutrition
Il existe des procédures pour évaluer les composants du goût dans la formation des préférences
alimentaires et des standards. L’anthropologie nutritionnelle s’intéresse aux origines génétiques des
préférences de goûts, aux valeurs des différents seuils de tolérances des aliments et aux préférences.
Les goûts et les formes de « rejet alimentaire » évoluent avec l’âge. Le goût sucré est un trait commun
à tous les enfants dès les premiers jours de leur vie, tandis que l’amertume est universellement rejetée ;
ces traits communs dans des cultures différentes pourraient se relier à des caractéristiques biologiques
de l’espèce humaine (Fischler, 1990). Mais les goûts sont aussi conditionnés culturellement et
l’apprentissage et la conformité à des normes semblent être des facteurs essentiels de l’évolution des
goûts et des dégoûts associés à chaque classe d’âge (Fischler, 1990). Ces considérations intéressent les
anthropologues dans la mesure où le développement de tolérances gustatives permet d’élargir la
gamme de substances nutritives que les individus sélectionnent à partir de leur environnement.
L’anthropologie nutritionnelle clarifie la composante culturelle des goûts et dégoûts
alimentaires par des analyses symboliques et linguistiques qui montrent par exemple comment les
flaveurs des aliments (goût psychologique et/ou significations culturelles étendues de la flaveur) sont
liées aux concepts de digestion et de santé. De même, l’étude des critères classificatoires des aliments
(caractéristiques visuelles –couleur, forme, taille-) permet aux nutritionnistes de connaître les idées
que se font les individus sur la qualité des aliments, leur digestibilité, leur valeur de prestige
(Wilkinson, 1989). De telles études symboliques illustrent les voies possibles d’investigation pour les
anthropologues sur les paramètres culturels et biologiques du goût et leurs implications pour la
consommation, la nutrition, la santé.
Elle collecte des informations sur l’utilisation de saveurs et d’épices particulières, qui sont
marqueurs de l’identité culturelle (Rozin, 1973, in : Wilkinson, 1989). De telles informations
permettent aussi de comprendre les différences nutritionnelles dans une communauté ou une région, et
les différences de statut. Les modèles de goûts sont souvent interprétés comme des marqueurs de
« classe » (Bourdieu), de même que les odeurs fortes dégagées par certaines cuisines qui peuvent
servir de barrières de socialisation culturelle (Wilkinson, 1989).
La texture est un autre indicateur essentiel pour les nutritionnistes car elle détermine une
structure familière de l’alimentation et peut influencer l’acceptation d’aliments nouveaux.
L’acceptabilité de la structure des aliments peut être liée aussi à la transformation (propriétés
gélifiantes). De telles qualités affectent souvent l’introduction de nouvelles variétés d’aliments
désignées pour améliorer la nutrition.
Les études ethnographiques sur les aliments typiques d’une culture, leurs propriétés, leur rang
de préférence, leur caractère « bon pour la santé », leur goût, leur prestige, etc. permettent ainsi de
déterminer les conséquences nutritionnelles en fonction des préférences (texture/densité énergétique,
etc.). De même elles peuvent déterminer comment les habitudes alimentaires interférent avec
l’introduction de nouveaux aliments ou avec la consommation de produits plus nutritifs.
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Les sciences sociales appliquées à la nutrition
qui veulent changer les régimes avec des variétés plus productives, ou augmenter la consommation des
céréales ou aliments de base existants conformément aux attentes de satiété des aliments.
Les ethnologues observent comment les nouveaux produits sont classés comme « bons » ou
« mauvais » sur la base des effets physiologiques perçus même s’ils sont facilement digérés. En plus
des caractéristiques sensorielles, les aliments peuvent être classés selon un nombre de facteurs
culturels. Par exemple, les effets physiologiques négatifs perçus à court-terme sont souvent liés à des
interdits alimentaires (interdits sur la consommation de porc), à des réactions génétiques (intolérance
au lactose des Chinois, qui ne consomment de ce fait aucun produit laitier même si certains d’entre
eux ne nécessitent pas de digestion gastrique) (Wilkinson, 1989). De plus, il peut y avoir des
proscriptions ou prescriptions envers les « groupes nutritionnellement vulnérables » comme les
enfants, les femmes allaitantes ou enceintes.
Parmi les dimensions binaires les plus utilisées pour classer les aliments dans différents
contextes culturels, on trouve : le « chaud-froid » (qui se réfère à une qualité intrinsèque du produit
plus qu’à sa température ou à son caractère épicé), le « sec-humide », « male-femelle », « lourd-
léger », « pure-impure », « mûr-vert », etc. Ces catégories sont souvent dites « symboliques » et ne se
réfèrent pas à des caractéristiques facilement mesurables ou objectives des aliments. Leur signification
nutritionnelle et les effets perçus des aliments sont très variables en fonction du contexte culturel mais
aussi des valeurs (Wilkinson, 1989), qui engendrent des croyances sur la maladie, établissant des
relations entre ingestion, digestion et santé. Pour mettre en place des interventions nutritionnelles
appropriées, les anthropologues en nutrition s’appuient sur les connaissances individuelles et
l’utilisation de ces systèmes de classification dans chaque culture pour comprendre s’ils influencent la
construction des régimes et donc s’ils ont une signification nutritionnelle. Ainsi, ils étudient comment
se forment ces classifications, comment elles sont transmises, comment les gens communiquent.
Messer (1981) a observé cependant que même si les gens partagent la même structure générale, les
mêmes règles de classification, ils ne jugent pas nécessairement tous les éléments de la même façon
selon les expériences individuelles, et en particulier en situations de maladie ou de faiblesse
(Wilkinson, 1989). Donc, les individus diffèrent dans la façon dont ils acquièrent l’information et dont
ils l’appliquent à leur propre régime et à leur santé. Ceci montre que même si les normes
comportementales, les classifications construites socialement, s'imposent aux gens, ils conservent une
relative liberté dans leurs interprétations et leurs usages.
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Les sciences sociales appliquées à la nutrition
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Les sciences sociales appliquées à la nutrition
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Les sciences sociales appliquées à la nutrition
L’anthropologie nutritionnelle se base soit sur des méthodes de recherche expérimentale, qui
prennent la forme de programmes alimentaires ou autres interventions dans une communauté et qui
consistent à évaluer leurs effets ou résultats, soit sur des méthodes dites « naturalistiques », semblables
à des études épidémiologiques (Wilkinson, 1989). Généralement, les deux types de méthodes sont
combinées et associent des données qualitatives et quantitatives à partir d’observations directes ou
indirectes (vidéos), de pesées et mesures des portions alimentaires et d’interviews compréhensives, de
conversations occasionnelles au cours d’une ethnographie de long-terme, etc. (Lefèvre, 2002). Ces
techniques permettent de générer des données sur les pratiques alimentaires, la connaissance
nutritionnelle et les croyances liées aux aliments, sur la communication en matière de nutrition, les
attitudes vis à vis des programmes, l’influence des facteurs économiques sur les habitudes alimentaires
et autres données anthropologiques en rapport avec la nutrition et l’alimentation. L’anthropologie
nutritionnelle vise ensuite à transformer cette information qualitative et descriptive en observations
quantifiables utilisables dans les analyses statistiques, c’est pourquoi, elle privilégie les descriptions au
niveau des unités individuelles ou des ménages, mêmes unités utilisées pour les mesures des variables
de nutrition et de santé.
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Les sciences sociales appliquées à la nutrition
Modèle de recherche expérimentale, focalisé sur Modèle naturalistique, focalisé sur des variables
une variable « expérimentale » ou indépendante dépendantes
Est-ce que le programme d’intervention a les effets Quels sont les principaux facteurs qui sont liés ou qui
prédits ? prédisent la variation du statut nutritionnel ou
sanitaire dans une communauté donnée ou une
région ?
Quels sont les effets nutritionnels d’un programme Comment les facteurs économiques, idéologiques,
de développement économique ? culturels interagissent et affectent la participation des
individus dans un programme alimentaire ?
Quels sont les effets sur la nutrition et la santé d’un Quels sont les principaux facteurs qui affectent les
programme ? individus dans leur choix des aliments disponibles sur
le marché, ayant des conséquences pour la santé ?
Quelles sont les différences entre deux groupes Peut-on identifier des différences dans le statut
ethniques dans leur statut nutritionnel dues à leurs nutritionnel et de santé entre deux groupes ethniques
systèmes de croyances ? d’une même communauté, et quels sont les facteurs
de différences ?
De plus, dans la pratique, il est très difficile d’identifier un groupe de contrôle qui n’est pas
sous influence du programme (messages culturels à travers les échanges économiques, perturbations
politiques, effets de « contamination »). Par ailleurs, même s’il est possible de comparer deux groupes
culturellement différents en terme de croyances sur la santé, aliments consommés, il existe une large
gamme d’autres variables qui vont affecter les comportements alimentaires et le statut nutritionnel
(comme l’âge, le ratio hommes/femmes, les ressources socio-économiques, etc.).
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Les sciences sociales appliquées à la nutrition
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Les sciences sociales appliquées à la nutrition
Les experts ont un mode de représentation des évènements fondés sur des outils statistiques et
le calcul probabiliste, la perception du risque étant réduite au produit de sa probabilité d’occurrence et
de la gravité de ses conséquences (Peretti-Watel, 2001). Le risque est alors essentiellement
« technique » et l’identification de ses causes est une première étape pour atteindre l’objectif du risque
zéro (Figuié et Bricas, 2002). Mais les modalités d’évaluation du risque différent entre scientifiques et
profanes. La perception du risque par ces derniers est moins quantitative et intègre les dimensions
sociale et psychologique (Kasperson, 1988, 1998), une dimension qualitative (sentiment de maîtrise et
de contrôle personnel, Marris, 1999), et est influencée par l’appartenance culturelle de l’individu, les
valeurs auxquelles il adhère et notamment par sa conception de la science ou de son propre corps
(Peretti-Watel, 2001 ; Poulain, 2002b). Ils raisonnent en termes de calculs coûts-bénéfices,
s’intéressant plus à la nature des conséquences d’un événement qu’à leur probabilité (Marris, 1999).
Slovic (1997, 1998) propose un « paradigme psychométrique » en proposant une liste des
principaux aspects que prend en compte le profane pour évaluer un risque et juger s’il est acceptable
ou non (Peretti-Watel, 2001 ; Marris, 1999) : risque individuellement contrôlable, volontaire ou
imposé, juste ou injuste, menace connue ou mystérieuse, etc. Dans son paradigme, la confiance joue
un rôle central car elle conditionne les autres aspects. Le sentiment de contrôle du risque dépend, entre
autres, du crédit accordées aux autorités, des ressources matérielles et culturelles, de la vulnérabilité
ressentie (Peretti-Watel, 2001 ; Fischler, 1998).
La diversité des opinions et des attitudes à l’égard du risque dépend des valeurs et de la culture
individuelles, qui donnent un sens, une signification particulière aux risques. Ce « biais culturel » rend
souvent inopérants les arguments scientifiques (Peretti-Wattel, 2001). A travers sa « typologie
culturelle », Douglas développe quatre types organisationnels, partageant des valeurs communes et
correspondant à quatre types culturels. Ceux-ci sont caractérisés par des attitudes spécifiques à l’égard
du risque et possèdent des conceptions du corps spécifique, ce qui expliquerait pourquoi le savoir
scientifique légitime, soutenu et diffusé par la structure hiérarchique peut se heurter à des résistances
et des contestations (Peretti-Watel, 2001).
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Les sciences sociales appliquées à la nutrition
Le profane mobilise donc les connaissances disponibles dans un univers incertain et tente de
gérer le risque. Pour certains auteurs (Mac Kenna, Assailly, Kouabenan et al.), la résistance aux
campagnes d’information serait liée à un excès de confiance coupable, qui recouvre d’une part le
« biais d’opportunisme », qui est la sous-estimation de la probabilité d’occurrence de la maladie et de
la probabilité d’être victime et d’autre part l’« illusion de contrôle », qui est une surestimation de la
capacité à maîtriser les situations (Peretti-Wattel, 2001).
Introduction
La sociologie alimentaire se préoccupe davantage des transformations sociales régulant
l’anxiété liée aux risques alimentaires (microbiologiques ou chimiques, ceux liés aux conséquences de
l’usage de nouvelles technologies, de l’émergence de nouvelles maladies, etc.) que des risques eux-
mêmes. Elle étudie la perception du risque alimentaire (par exemple des dangers liés à la qualité des
aliments) pour les experts et les profanes et le décalage entre leurs définitions.
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Les sciences sociales appliquées à la nutrition
la nature du risque perçu est déterminée par la nature des objectifs d’achat visés. L’incertitude peut
porter sur le produit ou sa catégorie (dépend des croyances, représentations, attentes), sur la situation
d’achat ou de post-achat, sur les conséquences liées à l’usage ou à la consommation (Dandouau,
2000). L’incertitude jouerait un rôle amplificateur dans la perception du risque alimentaire
(Apfelbaum, 1998).
Le risque perçu est subjectif, il est lié aux savoirs profanes et est marqué par des croyances,
superstitions, facteurs émotionnels, symboliques et affectifs (Kreziak et Joly, 2000). Il s’appuie sur le
concept de représentation et représente un état de dissonance cognitive (Fourny-Gallen, 2001).
Les spécialistes du marketing s’intéressent à la nature des risques perçus associés à l’achat
d’un produit, qui peuvent être de nature physique (risque lié à la sécurité, au danger pour la santé ou
l’environnement), financière ou économique (en cas de défection du produit), psychologique
(déception de l’individu vis à vis de lui-même, perte du « moi »), sociale (déception vis à vis de son
entourage), liés à la performance (aux aspects fonctionnels du produit, risque de non conformité aux
attentes du consommateur) ou à la perte de temps passé à l’achat du produit (Roselius, 1971 ; Jacoby
et Kaplan, 1972, in : Cases, 2000 et Fourny-Gallen, 2001).
Il existe une hiérarchie des dimensions du risque perçu en fonction des catégories de produit et
cette hiérarchie est la même pour des produits de mêmes catégories (produits alimentaires par
exemple) (Kaplan et al, 1974, in : Fourny-Gallen, 2001). D’après Brunel (2002), le consommateur est
capable de généralisations et donc la perception du risque liée à une classe de produit peut influencer
l’évaluation d’une autre classe de produits.
Pour les produits alimentaires, on retrouve la hiérarchie suivante (Brunel, 2000 ; Kapferer,
1998) :
1. le risque physique lié à la santé : l’incertitude porte sur les attributs non perceptibles qui ne se
révèlent qu’après l’ingestion ;
2. le risque psychologique, lié aux sensations hédonistes résultant de la stimulation sensorielle et de
la valorisation personnelle et sociale de l’image de soi ;
3. le risque social, risque de désapprobation de la part de l’entourage social des individus, qui se
réfère à l’image que l’individu va donner de lui à travers l’achat et la consommation du produit ;
4. le risque financier lié à la perte d’argent si le produit n’est pas bon ou s’il peut être trouvé moins
cher ailleurs ;
5. le risque de performance dont le risque sensoriel.
Hisrich et al. (1972) ont souligné que le risque est associé non seulement à l’objet acheté mais
aussi à la situation dans laquelle cet objet est acquis et l’importance des dimensions du risque varie en
fonction de la situation de choix à laquelle l’individu est confrontée (Cases, 2000).
Quelques travaux ont été consacrés au comportement de réduction de risque (Roselius, 1971,
travaux fondateurs) et en particulier à l’étude de la diminution du risque associé à l’achat d’un
produit ; « un réducteur de risque est toute action, à l’initiative de l’acheteur ou du vendeur, utilisée
en tant que stratégie de résolution du risque, jusqu’à un niveau jugé acceptable pour que le
consommateur décide d’acheter le produit » (Roselius, 1971). Bettman (1973) distingue le risque
inhérent (latent, inné) et le risque assumé (après les effets de l’information, le processus de réduction
des risques). La réduction du risque s’opèrerait entre ces deux types de risque. C’est dans cette
approche que Roselius (1971) a défini onze stratégies de réduction de risque adoptées en fonction du
risque perçu (Cases, 2000 ; Fourny-Gallen, 2001). Ces stratégies de réduction de risque consistent soit
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Les sciences sociales appliquées à la nutrition
à réduire la probabilité de faire un mauvais choix ou la perte encourue. Elles font appel à un ensemble
de réducteurs de risque, dont la recherche d’information sur le produit (publicité, communications
interpersonnelles, contacts avec les leaders d’opinion ; etc.). Mais Brunel (2002) critique le fait que la
recherche d’information soit considérée comme un facteur de réduction de risque alors que celle-ci
peut augmenter l’incertitude et donc le risque. Landwein (1998) a montré que l’incertitude interne1
(qui dépend des connaissances de l’individu) est liée à la familiarité (expériences du produit
accumulées par le consommateur, ensemble des contacts avec le produits tels que les expositions
publicitaires, la recherche d’information, l’usage des produits dans des situations diverses) et à la
capacité de développer une expertise du produit.
La réduction du risque peut passer également par la définition d’un niveau de risque
« acceptable » (acceptation du risque en dessous de ce seuil). Dans le domaine alimentaire, il est défini
à partir d’une motivation d’ordre sensoriel et affectif, d’une motivation basée sur l’anticipation des
conséquences de l’ingestion (physiques, nutritifs, toxiques) ou d’une motivation liée à la perception de
l’origine de l’aliment (Brunel, 2002).
La façon dont l’individu choisit les réducteurs de risque dépend donc des dimensions du risque
perçu et du niveau de risque global perçu.
De nombreux auteurs considèrent le risque perçu comme une source d’implication, car les
produits à forte implication sont susceptibles d’être positivement associés à un haut niveau de risque
perçu (Chaudhuri, 1998). Selon Kapferer (1998), l’implication est forte lorsque le choix d’une
mauvaise décision a des conséquences négatives. Au contraire, elle sera faible quand l’enjeu est nul ou
lorsque les individus ont confiance.
1
L’incertitude externe est liée aux informations disponibles dans la situation de choix.
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Les sciences sociales appliquées à la nutrition
Cette première partie avait pour objectif de faire un premier bilan de la façon dont les sciences
sociales abordent le thème de la nutrition. Il apparaît globalement que ces disciplines contribuent aux
sciences de la nutrition en apportant des outils de compréhension des causes de « déviance » par
rapport à une alimentation « nutritionnellement adaptée ». La socio-anthropologie est par exemple au
service de la nutrition pour décrire les pratiques alimentaires à l’origine des problèmes nutritionnels,
expliquer les facteurs en cause, proposer des voies de changements des pratiques et d’introduction
d’aliments plus nutritifs. La microéconomie permet entre autre d’évaluer la disposition à payer des
individus pour une alimentation de meilleure qualité nutritionnelle ou regarde les effets de revenus sur
l’amélioration du régime en termes nutritionnels. Dans la sociologie du risque, le risque est calculé par
les experts à partir de critères « objectifs » dans le but d’identifier ses causes pour atteindre l’objectif
de risque zéro, considéré comme risque de référence.
Finalement, ces disciplines ne regardent les différentes fonctions de l’alimentation qu’au
regard de leurs conséquences sur la fonction biologique et nutritionnelle. Les représentations de ces
spécialistes se concrétisent dans l’action par de la diffusion d’information en vue de développer la
connaissance nutritionnelle, de rassurer la population ou de lui faire prendre conscience des risques,
dans l’objectif final de modifier les conduites et d’améliorer le contenu nutritionnel des régimes
alimentaires par rapport à un standard jugé optimal.
Cependant, le faible impact des campagnes de prévention ou des interventions montre que les
individus ne considèrent pas cette dimension bio-nutritionnelle comme supérieure aux autres et qu’ils
intègrent d’autres préoccupations d’ordre sosio-culturel, hédonique, etc. On ne peut donc pas se limiter
à caractériser l’alimentation par les seules quantités de nutriments ingérées et il est important de porter
attention à la dimension sociale de l’alimentation à travers les pratiques et les représentations ; « les
hommes ne mangent pas des nutriments mais des aliments cuisinés, combinés entre eux au sein de
préparations culinaires… selon un protocole fortement socialisé » (Poulain, 2002a/b). L’hypothèse de
rationalité « optimisatrice », comme celle de l’intériorisation inconsciente de règles (concept d’habitus
de Bourdieu et autres concepts structuralistes) sont remises en cause.
A partir de ce constat, il a semblé intéressant de regarder l’approche des sciences sociales et
humaines, notamment appliquées à l’alimentation, qui traite la problématique alimentaire en ne
privilégiant pas a priori une fonction par rapport à une autre, et considérant que ces différentes
dimensions sont en interaction. Les apports importants de ces disciplines pour l’étude des dimensions
nutritionnelles de l’alimentation sont leurs approches par les représentations qui sous-tendent les
pratiques et par les situations influençant les représentations et les pratiques. Ces contributions
théoriques et méthodologiques font l’objet de la deuxième partie de ce mémoire.
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Les apports des sciences sociales et humaines à l’étude des représentations, des pratiques et des situations
Introduction
Cette deuxième partie fait le bilan des contributions des sciences sociales et humaines
notamment appliquées au domaine alimentaire, pour l’étude des représentations liées à l’alimentation
et à la nutrition, des pratiques alimentaires, ainsi que pour la prise en compte des situations entourant
l’acte alimentaire. Le premier sous-chapitre synthétise l’apport des approches socio-économiques et
cognitivistes pour l’analyse des représentations et des pratiques. Le sous-chapitre suivant présente
comment les différentes disciplines scientifiques appréhendent les liens entre représentations, normes
et pratiques et l’influence des situations sur celles-ci.
A une conception naturalisée de l’économie, résultant de contraintes naturelles et suivant des
lois immuables, s’est substituée une approche qui tient compte des représentations individuelles et
collectives et s’intéresse aux dynamiques intersubjectives. Cette nouvelle conception s’ouvre sur des
dimensions cognitive et interprétative et s’intéresse à la représentation qu’ont les agents économiques
des diverses interactions économiques dans lesquelles ils sont engagés. Elle montre que la
détermination des valeurs économiques repose sur un choix social et sur l’adhésion à certaines
conventions (Dosse, 1997).
La véritable innovation dans le changement de paradigme des sciences sociales et humaines
est l’introduction d’objets à l’intérieur du champ d’investigation des sciences humaines. Il nie la
séparation entre objets d’un côté et sujets de l'autre, et part du principe d’une égalité entre éléments de
la nature et ceux de la société, remettant en cause l’idée d’objectivisme et de déterminisme (Dosse,
1997). Alors qu’à l’extrême, l’anthropologie des sciences revendique une indistinction entre objets et
sujets, l’économie des conventions dans son principe de la justification place les objets dans les
modalités de justification des acteurs sociaux et les sciences cognitives qualifient les objets en fonction
de leur capacité à s’insérer dans le monde que le sujet construit.
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Les apports des sciences sociales et humaines à l’étude des représentations, des pratiques et des situations
La convention est une construction sociale parce qu’elle existe par l’accumulation de
comportements mimétiques auxquelles elles donnent un sens. Les règles conventionnelles n’ont de
sens que si la conviction est partagée quant à son existence, elles sont juste un cadre permettant aux
agents de mesurer leurs choix dans différentes situations, les acteurs gardant la liberté d’adopter ou
non la convention (Gomez). Quéré et Favereau repèrent deux dimensions hétérogènes quant à la
nature de la convention économique : une dimension « procédurale », méthode de coordination a
priori des anticipations croisées des agents (selon une rationalité portant sur les procédures de
résolutions de problèmes) et une dimension « substantielle » qui serait à l’origine de représentations
collectives extériorisées (Dosse, 1997).
Les économistes des conventions revendiquent un individualisme méthodologique complexe
et une rationalité « située » des agents. Les études en terme de conventions s’ouvrent davantage sur la
prise en compte du social et du contexte et considèrent que les individus ont une capacité de calcul
limité, fortement contrainte par le contexte (Dosse, 1997). Pour contourner ces limites de la rationalité
individuelle, les économistes des conventions s’appuient sur une multiplicité de procédures et d’objets
collectifs (grâce aux notions de conventions, règles, coordinations) qui forment le point de contact
entre holisme et individualisme méthodologique.
Boltanski et Thèvenot ont développé un paradigme des économies de la grandeur comme outil
d’analyse des organisations. Ils ont fait apparaître la pluralité des modes de coordination et de
justification en rapport avec la situation, en travaillant sur les compétences évaluatives des agents et
sur les processus de dénonciation des injustices et de généralisation de la protestation.
Dans « De la justification » (1991), les auteurs proposent les « Cités » comme modèles de
grandeur des individus. Ils considèrent que la réalité est plurielle et que c’est à partir de la pluralité des
mondes d’action que s’articulent les processus de subjectivation. Les justifications données par les
acteurs de leurs actions ou de leurs critiques servent d’explication de leurs intentions et de leurs
motivations car elles se référent à une échelle de valeurs partagées, légitimées (valeurs universelles,
locales ou singulières). Dans le modèle des Cités, la situation joue un rôle majeur de détermination et
d’ajustement des procédures de justifications et les situations deviennent compréhensibles par leur
interprétation par les acteurs eux-mêmes. Ce modèle des Cités est une analyse à la fois descriptive,
interprétative et pragmatique des accords ou conventions qui régissent les relations sociales.
Selon la théorie des conventions, les choix et les goûts du consommateur se construisent par la
confrontation entre ses actes et ses préférences en se référant à autrui pour lui fournir des raisons aux
actions qu’il entreprend (Camus, 2000). Selon la pensée conventionnaliste, l’explication des
comportements provient de ce qui se fait en général et les agents s’accordent sur les attributs des
produits en suivant des règles partagées. Ils s’appuient sur ces conventions pour prendre leurs
décisions en vue de pallier à l’incertitude. La question qui se pose à l’agent concerne moins l’objet de
sa décision que les procédures qui permettent l’évaluation des résultats (Gomez). L’individu décide
alors par mimétisme ou anti-mimétisme (comportement rationnel pour maximiser son utilité en
situation d’incertitude), par rapport à l’environnement social ; « dans une situation d’incertitude
radicale…. la seule conduite rationnelle est d’imiter les autres » (Keynes cité par Dosse, 1997). Les
conventions sont relativement stables mais peuvent se modifier en fonction des choix que font les
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Les apports des sciences sociales et humaines à l’étude des représentations, des pratiques et des situations
acteurs. Dans le domaine alimentaire, cet ordre consensuel ou « procédure commune » se traduit par
une « convention de qualification », s’appuyant sur la qualité perçue des produits (convention
domestique, industrielle, marchande, convention de réputation, civique, de l’inspiration). Le sujet fera
appel à une ou plusieurs de ces procédures ou conventions en fonction des situations spécifiques
auxquelles il sera confronté.
La sociologie économique met l’accent sur le rôle des représentations et des institutions
(Durkheim, Simiand, Veblen) et sur le sens de l’action (Weber) en reconnaissant l’importance de la
dimension cognitive (informations, connaissances, compétences cognitives, etc.) mais aussi des
valeurs en fonction desquelles les individus prennent leurs décisions (Steiner, 1999). A ces différents
niveaux sont associées différentes formes de rationalité (instrumentale, axiologique, cognitive, etc.).
Dans la « nouvelle » sociologie économique, l’action économique, toujours socialement située, prend
place dans des cadres relationnels et institutionnels (Granovetter).
La sociologie économique définit le concept de représentation comme le « mécanisme cognitif
par lequel les agents se représentent le monde économique et agissent en conséquence » (Steiner,
1999). Ces représentations, assimilées à des institutions, confèrent une permanence à certains
comportements économiques même s’ils ne sont plus en phase directe avec la situation des agents
(mobilité économique, nouveau statut). Pour Halbwachs, il existe des différences de représentations au
sein du même groupe social selon le type de dépense effectuée (montant, fréquence) (Steiner, 1999).
La sociologie de la connaissance est une branche de la sociologie économique qui s’intéresse
aux connaissances de sens commun (réellement mobilisées ou mobilisables) et aux représentations
communes des agents pour comprendre leur comportement, leur réaction, le sens de leurs actions et
expliquer les régularités (Solow, Pharo, Thompson et la « représentations du juste », in : Steiner,
1999). Cette discipline considère que les connaissances des agents ne sont pas seulement issues de la
norme théorique économique mais sont aussi fonction des intérêts de chacun selon la place qu’il
occupe dans l’activité économique, des valeurs (d’ordre politique, éthique, religieux, etc.) auxquelles
il adhère, qui « contextualisent » les connaissances (Steiner, 1999). Les représentations et les
connaissances économiques en interaction sont conçus comme médiatrices entre les données
économiques et les résultats économiques.
Les sciences cognitives visent à étudier non seulement les représentations, les fonctionnements
mentaux et leurs résultantes mais aussi les voies de les stimuler. Elles se sont appuyées sur les apports
de la cybernétique dans les années 1940-1950 (modèle d’intelligence artificielle), de l’informatique et
de la linguistique. Elles étudient surtout les processus de traitement des informations et de prise de
décision.
Le paradigme cognitiviste prône l’interdépendance entre l’environnement physique et les
dimensions psychologiques et physiques de l’individu, dépassant le caractère mécanique du
« behaviorisme » (schéma d’explication comportementale à partir de stimulus-réponse). Il considère
que les représentations humaines résultent d’un travail interprétatif constant que le cerveau exécute et
stocke, ce système de traitement se trouvant dans la nature physique et biologique du système mental
(Dosse, 1997).
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Les apports des sciences sociales et humaines à l’étude des représentations, des pratiques et des situations
Les sciences cognitives s’intéressent aux processus selon lesquels les consommateurs
recherchent et évaluent l’information qui va guider leurs choix dans la satisfaction de leurs besoins.
Elles constituent donc une base de connaissances sur les fondements de l’action rationnelle, des
procédures de la décision, de la prise de risque, sur les notions de règles, de conventions, etc. et
permettent d’éclairer à ce titre les sciences sociales et humaines dans leurs recherches sur le
comportement du consommateur, la formation des préférences et sur les représentations.
Le cognitivisme est constitué d’une constellation de disciplines engagées dans des
programmes de recherche communs : neurosciences, psychologie, sciences du langage, philosophie,
anthropologie et informatique, marketing qui ont chacune leur spécificité et leur objet. Le marketing se
rapproche des sciences cognitives dans l’étude des représentations mentales, de la perception et des
capacités des individus à mobiliser des connaissances en vue d’un comportement donné (Ganascia,
1996, in : Fourny-Gallen, 2001).
Les psychologues, d’une manière générale, tentent d’expliquer les variations dans le
comportement individuel à travers les différences dans les traits biologiques et psychologiques des
sujets (McIntosh, 1996). La psychologie de l’alimentation étudie les désordres alimentaires (comme la
boulimie, l’anorexie, l’obésité), l’acquisition des préférences alimentaires individuelles, la réputation
des aliments en termes de santé et de goût et les mécanismes physiologiques impliqués dans le goût et
l’odeur.
La psychologie cognitive a en particulier pour champ de recherche les activités mentales, tels
que la perception, l’apprentissage, la mémorisation et le raisonnement. Les capacités perceptives
laissent apparaître des invariances, une certaine stabilité des représentations (Dosse, 1997). La
perception apparaît construite à la fois par l’organisme sous l’influence du traitement des informations
provenant de l’environnement et contrainte par les mécanismes propres au système perceptif lui-
même.
La psychologie socio-cognitive et les sciences cognitives en général, sont fondées sur la notion
de représentation mentale et sur un ensemble d’hypothèses fonctionnalistes : le comportement des
individus dépend de connaissances, considérées comme des représentations mentales symboliques,
manipulées par le système cognitif.
1
Les spécialistes définissent trois composantes de l’attitude, bien que des désaccords existent concernant leur indépendance et leur
interaction (Fourny-Gallen, 2001) : la composante cognitive (ensemble des connaissances, croyances sur les attributs, etc.)
représentant l’attention et la prise de conscience ; la composante affective (ensemble des sentiments et émotions associés au produit ;
la composante conative (intention de comportement du sujet envers l’objet, action à entreprendre pour satisfaire le besoin).
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Les apports des sciences sociales et humaines à l’étude des représentations, des pratiques et des situations
guide et détermine l’action, les attitudes envers les objets et les situations, l’idéologie, les
présentations de soi aux autres, les évaluations, jugements, justifications, comparaisons de soi avec
les autres et efforts pour influencer les autres » (Rokeach, 1973, cité in : Pras, 1999). Ce sont donc des
croyances générales à propos des buts fondamentaux et des modes de comportement socialement
désirables. Chauvel (1993) les définit comme des « croyances normatives, des visions sur ce que le
monde devrait être et sur les comportements que les individus devraient adopter ».
En psychologie sociale, la théorie fonctionnelle des attitudes permet de relier les jugements de
valeurs aux motivations des individus (Aurier, Evrard, N’Goala, 1999). Les valeurs individuelles
entrent donc consciemment ou inconsciemment dans la formation des attitudes, influençant les
comportements et les actions des individus. Ainsi, par exemple, les valeurs individuelles contribuent à
la formation des attitudes lors d’une exposition à des messages publicitaires (Rouvrais-Charron, 2002).
Différents modèles de la psychologie cognitive s’appuient sur les concepts d’attitudes et de
croyances. En psychologie éducationnelle, 3 modèles explicatifs du comportement sont couramment
utilisés (Adrien et Beghin, 1993) :
- le modèle multi-attributs de Fishbein et Ajzen (1980) ou « théorie de l’action raisonnée », issu du
modèle de Rosenberg, qui considère que le comportement peut être prédit par les attitudes du sujet
(croyances envers les attributs des objets et anticipation par l’individu des conséquences de son
comportement) et des normes subjectives du sujet (fonction de la croyance qu’a le sujet sur ce que
les autres attendent de lui et de la motivation du sujet à se conformer au désir des autres) ; il est
fondé sur un comportement rationnel et donc ne s’applique pas aux circonstances dans lesquelles
l’individu agit de manière inconsciente et incontrôlée ; la « théorie du comportement planifié » de
Ajzen (1988) ajoute l’influence du degré de contrôle possible du comportement de l’individu ;
- le modèle de Bandura ou « théorie de l’apprentissage social » ou concept de la « self-efficacity »,
fondé sur le principe que l’adoption d’une conduite dépend des anticipations de l’individu sur les
résultats de son comportement et de leurs interprétations ; il renvoie à l’image et l’estime de soi
comme déterminants du changement individuel ;
- le modèle de Rosenstock ou « modèle des croyances relatives à la santé » ou « Health Belief
Model », qui met l’accent sur le rôle des croyances pour expliquer les modifications de
comportement ; Rosenstock (1988) distingue 5 types de perceptions ou croyances : la propre
vulnérabilité, la gravité du problème de santé, les bénéfices attendus du changement de conduite,
les coûts de l’adoption de cette conduite et la motivation générale du sujet à éviter les problèmes
de santé ; ce modèle postule que les croyances précèdent et déterminent les comportements, or ils
s’influencent réciproquement et les croyances peuvent aussi servir à rationaliser a posteriori les
comportements et les choix (Festinger, 1942, 1957). La pratique d’une conduite donnée influence
en retour les représentations, attitudes et valeurs.
Ces modèles ont été critiqués par Bagozzi (1989) parce qu’ils ne permettent pas de
comprendre les liens de causalité entre les différents facteurs influençant le choix des consommateurs
et leur comportement, postulant que ce sont les perceptions qui stimulent les préférences et amènent au
choix. Pour Bagozzi, il est nécessaire selon lui d’intégrer le processus motivationnel car une attitude
intègre à la fois les motivations, les perceptions et l’apprentissage. Il a développé des modèles de
causalité ou modèles d’équations structurelles, comme le « modèle du comportement prémédité »
(Adrien et Beghin, 1993 ; Fourny-Gallen, 2001). De même, le modèle de Leclercq (1987) intègre
diverses composantes de ces modèles et relativise la portée du savoir sur les processus internes de
décision en incluant des variables d’ordre affectif comme la motivation, l’image de soi et les
préférences (Adrien et Beghin, 1993).
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Les apports des sciences sociales et humaines à l’étude des représentations, des pratiques et des situations
Finalement, il n’existe pas de délimitation claire dans les définitions des concepts de valeurs,
d’attitudes, de croyances et de représentations. En sociologie et en psychosociologie, l’étude des
croyances se confond avec celle des représentations, de même qu’en marketing qui définit les
représentations comme des « ensembles de croyances, d’images mentales, de systèmes de référence
permettant au sujet de comprendre son environnement » (Tapia et Roussay, 1991, in : Fourny-Gallen,
2001).
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Les apports des sciences sociales et humaines à l’étude des représentations, des pratiques et des situations
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Les apports des sciences sociales et humaines à l’étude des représentations, des pratiques et des situations
- « petits plats », « plats bien préparés » ; dans ce cas les réponses tournent autour de la préparation
culinaire ; son articulation avec la classe « manger ce qu’on aime » peut expliquer la persistance
des goûts alimentaires de l’enfance et leur reproduction lors de la constitution d’une nouvelle
cellule familiale ; c’est avec la mère que se fait l’apprentissage de la séquence besoin-manque-
désir-objet, qui conditionne la capacité de nouer des relations de partage et une proximité affective
mère-enfant ;
- « convivial », qui voit les repas non comme occasion de manger mais de se réunir autour d’une
table, de faire la fête ; le commensalisme et l’ambiance apparaissent dans les réponses et la notion
sociale du bien manger est introduite ;
- « restaurant » : facette gastronomique, rituel, etc.
Ce paradigme de base de « manger » de Lahlou a comme corollaire le « principe
d’incorporation ». La structure de la représentation explique la « pensée magique » et le principe
d’incorporation de Rozin et Fischler. Les sujets peuvent refuser d’ingérer des substances
psychologiquement « contaminés » sans que leur valeur nutritive soit mauvaise ou qu’ils présentent un
danger sanitaire, se traduisant par des comportements décalés avec la rationalité nutritionnelle (Rozin,
1994).
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Les apports des sciences sociales et humaines à l’étude des représentations, des pratiques et des situations
Dans le domaine alimentaire, l’approche par les représentations permet d’appréhender la façon
dont les individus conçoivent les liens entre alimentation et santé, alimentation et plaisir et les
hiérarchisations des aliments qui en découlent. L’intérêt de ce concept est que « les représentations
sont au cœur du processus par lequel un produit contenant des principes nutritifs est reconnu comme
un aliment, et par lequel l'acte alimentaire prend sens et devient possible » (Poulain, 2002a).
Les différentes approches utilisées pour l’étude des représentations sont :
- l’approche en termes d’aliments essentiels, qui cherche à comprendre comment les mangeurs
hiérarchisent les aliments (méthode utilisée par Jean Trémolières et l’INSERM dans les années
1960, in : Poulain, 2002a) et permet d’étudier les représentations globales des aliments ;
- l’étude des perceptions des liens entre l’alimentation et la santé ;
- l’étude des représentations liées à l’univers culinaire.
Les principaux déterminants des représentations alimentaires sont (Fourny-Gallen, 2001 ; Lahlou,
2002 ; Poulain, 2002a) :
! l’apprentissage, qui se fait par le biais de la famille, des médias, de l’école ; l’enfance est à la base
de la structuration des représentations (Masson et Moscovici) ;
! l’expérience directe ou indirecte, qui constitue l'un des supports principaux d'information : l’effet
d’exposition et la familiarité augmentent semblent augmenter la probabilité de l’accepter et de
l’apprécier, le mangeur recherchant souvent en priorité la stabilité (Poulain, 2002a ; Fischler,
1990, Fisher, 1996) ; lorsque l’individu rencontre de nouveaux produits par exemple, les
représentations sont bouleversées et ne regagnent leur stabilité qu’après de multiples contacts
entre le sujet et l’objet (Rosa, 1997) ; la familiarité semblerait dans la pratique être le critère
principal de choix d’un produit alimentaire (Lahlou, 1998) ;
! les préférences : en matière alimentaire, à l’exception des saveurs sucrées qui sont innées (Rozin,
1994 ; Apfelbaum, 1998), les préférences sont acquises au cours de la vie au travers d’expériences
(Capaldi, 1996) ; l’enfance est la période la plus importante dans l’acquisition des préférences
alimentaires (Koster, 1997), mais elles continuent d’être acquises au cours de la vie ;
! les facteurs sociaux, qui jouent un rôle dominant dans la formation des préférences des enfants et
des adultes (Rozin) ; ils recouvrent les êtres admirés, normes et valeurs transmises par les
pratiques alimentaires familiales, qui vont s’inscrire dans les représentations ; les enfants imitent
les adultes dans un but d’identification, d’appartenance à un groupe (Apfelbaum, 1998) ; ils
chercheront ensuite à se distinguer notamment durant l’adolescence (Lambert, 1996) et le système
de représentation alimentaire s’élargira petit à petit modelant les attitudes et préférences ; par
ailleurs, la nourriture est une entité sociale et à une histoire sociale (Rozin et Fischler), l’acte
alimentaire a un rôle d’intégration et de différenciation sociale, et les repas, certains aliments
contribuent à renforcer le lien social entre les individus ;
! la cuisine et son appareil normatif (ingrédients, règles de préparation et de consommation, etc.) ;
! la culture et ses normes, ses rituels, ses significations morales, la catégorisation des aliments, le
rôle de la nourriture dans la vie quotidienne ;
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Les apports des sciences sociales et humaines à l’étude des représentations, des pratiques et des situations
! et le contexte (Rozin) dans lequel est présenté l’aliment ; les représentations peuvent être
influencées par la présence, les conseils des personnes présentes au moment de l'achat ou de la
consommation qui vont influencer les préférences, choix, pratiques alimentaires (effets directs) ;
l’environnement (prix, actions commerciales, etc.) a aussi des effets indirects, ainsi que les
expériences socio-culturelles (culture, normes sociales, croyances vis à vis de l’image du corps)
(Sirieix, Fischler, Filser, Giraud).
Cependant, même si les individus ont des représentations des situations alimentaires
auxquelles ils sont confrontés, ils ne peuvent pas toujours les mettre en pratique faute de ressources
matérielles, cognitives, temporelles (Lahlou, 1998) ou de contraintes économiques. Le contexte social
interpersonnel influe aussi sur les représentations (certains aliments conviennent mieux aux hommes,
femmes ou enfants, personnes âgées, aux occasions ordinaires que festives) (Fischler, 1990).
Le langage et la linguistique sont très importants dans les sciences cognitives. Diverses
techniques pour reconstruire ces représentations et découvrir leurs éléments constitutifs ont été mises
au point, comme les enquêtes auprès des sujets.
De nombreux outils de traitement du langage (analyse du discours, hypertexte informatisé,
etc.) se sont développés. En marketing ou dans les recherches s’intéressant aux représentations
sociales et aux préférences des consommateurs, l’analyse lexicale est très utilisée. Elle est basée sur
l’hypothèse que les termes utilisés renvoient à des représentations et tente de dégager, à partir des
textes, des mondes lexicaux (idées utilisées par les auteurs pour élaborer leur discours) et de regrouper
les réponses en fonction du vocabulaire utilisé (Sirieix, 2000). Il existe pour cela des méthodologies de
traitement des données textuelles comme ALCESTE (Analyse des Lexèmes Coocurrent dans les
Enoncés Simples d’un Texte) ou des programmes informatisées sophistiqués d’analyse du contenu
comme "QSR-N6", anciennement ("QSR-NUD*IST".)
Ainsi dans son analyse d’un corpus de textes liés au terme « manger », Lahlou (2002) a
distingué des univers sémantiques qui leur est associé ; parmi ces éléments, certains renvoient à des
schèmes moteurs (prendre, avaler par exemple), d’autres à des objets (aliments, etc.).
Ainsi dans une langue, un mot est inséré dans un réseau d’associations qui les lient entre eux
et donnent à chacun sa signification dans le cadre de chaque culture. On peut extraire la structure des
représentations sociales par la méthode des « associations libres » en repérant les termes qui lui sont
associés. La langue représente l’aspect codifié, socialisé du langage, c’est un ensemble de
conventions, « une institution » (Poulain, 2002a).
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Les apports des sciences sociales et humaines à l’étude des représentations, des pratiques et des situations
Les études sur les représentations se sont multipliées surtout dans les domaines scientifiques
qui cherchent à comprendre ou à modifier les comportements (sciences de la nutrition, de la
consommation, socio-économie, marketing).
L’économie des conventions étudie la coordination des agents à travers les normes,
institutions et règles, qu’elle définit comme des « conventions », qui régulent les actions individuelles
et collectives et réciproquement en sont les résultats. Les économistes des conventions placent les
« objets » au cœur des modalités de justification des acteurs. A travers leur modèle des « Cités »,
Boltanski et Thèvenot cherchent à mettre en lumière les « grandeurs » et valeurs partagées par les
individus, qui sont dépendantes des situations et des buts poursuivis. Ils s’appuient pour cela sur les
justifications et jugements des individus sur leurs actes pour accéder à leurs représentations, intentions
et motivations. Dans la recherche sur le comportement du consommateur en matière d’alimentation,
cette théorie a contribué à l’étude de la qualité perçue des aliments et aux conventions partagés par les
individus pour effectuer leurs choix.
La sociologie économique s’intéresse également au rôle des institutions, des valeurs et de la
connaissance dans l’explication du comportement économique des acteurs. Les représentations sont
vues comme des institutions conférant à certains comportements économiques une régularité.
L’approche cognitiviste s’intéresse au fonctionnement psychique et en particulier aux
représentations mentales, à l’origine des processus de recherche d’information et de décision des
consommateurs. Elle est l’apanage de nombreuses disciplines dont la psychologie socio-cognitive et le
marketing, qui ont beaucoup travaillé à la définition du concept des représentations. Ces sciences
cognitives sont fondées sur l’hypothèse fonctionnaliste selon laquelle les connaissances et
informations issues du champ de cognition de l’individu influent son comportement à travers les
représentations mentales.
De nombreux modèles en psychologie éducationnelle ont été développés pour justifier le
comportement. Ils sont basés sur les concepts encore mal délimités d’attitudes, de valeurs, de
croyances, représentations et motivation, comme facteurs déterminant les actions et les comportements
individuels.
La psychologie sociale a contribué à préciser les processus d’élaboration et de structuration
des représentations au niveau mental, qui sont très liées aux contextes sociaux et culturels. Les
psychologues montrent que, dans le domaine alimentaire en particulier, les représentations sont issues
d’un phénomène de catégorisation des aliments, conception partagée par certains sociologues de
l’alimentation comme Fischler qui a mis en évidence la pensée classificatoire des mangeurs. Cette
structure de la représentation expliquerait la « pensée magique » et le « principe d’incorporation » de
Rozin et de Fischler, fondés sur la croyance d’un transfert de substances entre mangé et mangeur
s’opérant dans l’imaginaire.
Finalement, dans le domaine alimentaire, cette approche en termes de représentation est
intéressante pour rechercher les liens entre alimentation et santé et donner du sens aux actions et
pratiques des mangeurs. De manière générale, les sciences du langage sont très sollicitées dans la
recherche sur les représentations, qui se manifestent à la fois au niveau comportemental mais aussi
verbale.
- 49 -
Les apports des sciences sociales et humaines à l’étude des représentations, des pratiques et des situations
Introduction
Le « nouveau » paradigme en sciences humaines cherche à mettre en évidence la place de
l’interprétation dans la structuration de l’action et considère que le fait social est porteur de sens : « le
faire dans le dire » et le « vouloir dans le faire » (Dosse, 1997). Cette nouvelle configuration
intellectuelle à réalité plurielle donne la prévalence au vécu et au présent en tenant compte de la
mémoire du passé dans les actions. Les travaux de Paul Ricoeur (paradigme de la lecture, philosophie
de l’Agir, herméneutique) sur le sens de l’action humaine, qui considère que cette subjectivité
interprétative est indispensable à l’acte de jugement, ont été déterminants (Dosse, 1997).
Le nouveau paradigme en sciences sociales et humaines est descriptif et porte attention à
l’ordre de l’évidence, de la quotidienneté et à la pratique. Elle cherche à comprendre le sens du
quotidien et traite le monde familier non pas comme une donnée de la nature mais comme une
construction. A travers la description, le paradigme se soucie de mieux connaître la diversité sociale. Il
s’ouvre à la participation active des individus, transformant ainsi une culture d’ « experts ».
L’ethnométhodologie a beaucoup contribué à l’émergence de ce nouveau paradigme en
recherchant les similitudes entre les explications scientifiques et celles fournies par les acteurs eux-
mêmes. L’approche ethnométhodologique privilégie les situations de la vie quotidienne à partir des
pratiques des acteurs (Dosse, 1997).
- 50 -
Les apports des sciences sociales et humaines à l’étude des représentations, des pratiques et des situations
2.2.2. L’ethnométhodologie
C’est Garfinkel qui a défini ce nouveau courant aux EU, qui est une discipline scientifique
empirique dont les méthodes permettent de comprendre comment les individus donnent du sens à leurs
actions quotidiennes (Dosse, 1997). L’ethnométhodologie traite les activités pratiques et ordinaires
comme des champs d’étude empirique. Elle vise à identifier les méthodes ou les moyens que les
individus mettent en œuvre dans leurs activités quotidiennes routinières ou non (Landwein, 2002).
Introduite en France par Quéré, Caillé, Pharo et al., elle est une alternative aux démarches
hypothético-déductives en sociologie, qui suppose l’existence de normes ou de structures préexistantes
sous la forme de représentations conditionnant les activités des individus. L’ethnométhodologie
considère au contraire que les acteurs, par leurs interactions, jugements ou raisonnements, actualisent
les normes ou les structures sociales et que leurs activités révèlent les règles et routines qui leur sont
associées (Dosse, 1997). « Les faits sociaux ne sont donc pas donnés a priori mais découlent de
structures, de normes implicites et des interactions sociales qui les mobilisent ou les adaptent »
(Garfinkel, 1984, in : Landwein, 2002).
L’ethnométhodologie s’appuie sur quatre impératifs méthodologiques qui sont liés : Décrire,
Expliquer, Comprendre, Evaluer. Elle met l’accent sur trois propriétés principales des pratiques
sociales et langagières (Dosse, 1997) :
- leur indexicalité qui traduit le fait que toute expression renvoie à un contexte particulier et à une
situation qui devient source de l’occurrence de mots types ; elle ne correspond pas seulement à des
indicateurs de personnes, de lieu et de temps, mais aussi à toutes les expressions du langage
ordinaire dont le sens n’est pas réductible à la signification « objective » des mots de l’expression ;
chaque fois que le contexte pragmatique change, la signification de l’expression est modifiée ; le
contexte n’est plus en position externe, il devient un élément constitutif de l’action de sa
description ;
- 51 -
Les apports des sciences sociales et humaines à l’étude des représentations, des pratiques et des situations
- leur réflexivité : l’ordre social est fondé sur la pratique « en train de se faire » et donc les faits
sociaux sont considérés comme des accomplissements pratiques ;
- leur descriptibilité : la description élaborée par le sens commun renvoie à des pratiques construites
et donc à une compétence propre.
L’ethnométhodologie privilégie donc le contexte, la singularité de la situation dans la
compréhension du sens des pratiques. Elle porte attention aux opérations et procédures des agents et se
positionne en rupture avec le déterminisme. Ce programme descriptif ne pose pas la question du
« pourquoi » car pour lui les phénomènes sont des séquences qu’on ne peut que constater, décrire et
restituer (rationalité de l’action) mais plutôt du « comment » et l’échelle d’analyse passe du niveau
général à celle de l’étude des micropratiques. Il n’a donc pas de dimension macrosociale totalisante
(Dosse, 1997).
Cette approche est issue de l’économie des conventions. Elias élargit la notion de situation à
« l’ensemble des relations perçues, connues et utilisées consciemment par les acteurs sociaux…. aux
interdépendances, aux recompositions complexes d’éléments antérieurs, à des variants à travers
l’histoire, des discontinuités et continuités » (cité par Dosse, 1997). Les contraintes situationnelles
sont plus ou moins fortes sur les actions des individus ; plus la société est ouverte et plus les
dispositions individuelles peuvent se déployer à l’intérieur d’un champ large des possibles (Popper).
Elster et Van Parijs distinguent les contraintes structurales (qui tiennent à la situation qui rend l’action
possible ou non), les normes, les règles et les conventions (qui orientent les choix des agents), le choix
rationnel et la motivation propre des agents (Dosse, 1997).
L’analyse situationnelle a pour objectif de construire une théorie des décisions. Les individus
donnent un sens à l’événement en même temps qu’ils le suscitent (couple évènement-situation)
(Dosse, 1997)
- 52 -
Les apports des sciences sociales et humaines à l’étude des représentations, des pratiques et des situations
- 53 -
Les apports des sciences sociales et humaines à l’étude des représentations, des pratiques et des situations
Ledrut, Corbeau et al ont défini le « triangle du manger », constitué par (Corbeau, 2002b) :
- le mangeur socialement identifié (genre, niveau d’étude, âge, origine, etc) ; chaque mangeur suit
un itinéraire socio-culturel différent qui évolue dans l’espace et dans le temps ;
- l’aliment (représentations dans l’univers socioculturel) ; les aliments également varient à travers le
temps (technologies) et l’espace (goûts, coûts, marchés) ;
- la situation, c’est à dire le contexte social identifié où a lieu l’interaction entre le mangeur et
l’aliment (type de partage, ordinaire ou festif, domicile ou hors foyer, public-privé…).
La situation modifie l’attente du consommateur ou valorise un aspect particulier du produit. Elle
permet le développement de formes de sociabilité et peut déprécier ou renforcer les valeurs des
aliments partagés. Elle constitue la « rencontre des nourritures avec les itinéraires des mangeurs »
(Corbeau et Poulain, 2002).
Les attitudes et les comportements vis à vis de l’alimentation évoluent donc dans le temps, en
fonction des situations et contextes sociaux et des aliments.
Poulain (1996, 1998) s’est intéressé aux décalages existant entre les normes relatives aux repas
et les pratiques réelles. Il distingue deux types de normes qui s’influencent mutuellement, à l’origine
de « normes personnelles » (Poulain, 2002b) :
- la « norme sociale », qui est l’ensemble des conventions relatives à la composition structurelle des
prises alimentaires (repas et hors repas) et aux conditions et contextes de leur consommation ; par
exemple en France, la norme sociale de la structure du repas définit ce qu’est le « repas normal »
(entrée, plat, fromage et dessert) ;
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Les apports des sciences sociales et humaines à l’étude des représentations, des pratiques et des situations
- la « norme diététique », qui rassemble l’ensemble des prescriptions issues des connaissances
scientifiques nutritionnelles et diffusées pas les milieux médicaux. Elle fluctue en fonction des
découvertes scientifiques et décrit, en termes quantitatifs et qualitatifs, ce qui devrait être un « bon
repas », un « repas équilibré », l’organisation de la prise alimentaire, etc.
L’auteur distingue les pratiques réelles objectivées (par observation, au travers de variables
socio-économiques) des pratiques « rapportées » par les interviewés, qui peuvent faire l’objet de
transformation, de restructuration sémantique, d’oubli, de déformation, etc. Les études réalisées par
Poulain et al. sur la dynamique des pratiques alimentaires (Corbeau et Poulain, 2002) ont mis en
évidence des décalages importants entre ce que les mangeurs font et ce qu’ils prétendent faire. Ce
décalage entre le déclaratif et les comportements réels peut être réduit en croisant les données
comportementales obtenues par observation des pratiques et les normes individuelles. Cependant,
même si les règles fonctionnent, elles ne sont pas rigides et il y a souvent plusieurs alternatives face à
une occasion et le résultat est fonction du contexte (temps, pressions situationnelles, etc.) (Poulain,
2002b).
Les normes et les pratiques peuvent être simplifiées dans certaines situations. Poulain parle de
« cohérence traditionnelle » quand les individus expriment une norme traditionnelle et la respectent
dans leurs pratiques quotidiennes et de « cohérence nouvelle » quand les individus se réfèrent à une
norme simplifiée et la respecte (Poulain, 2002b).
Les sociologues ont défini le concept d’anomie, qui est « l’absence de normes ou leur
prolifération » (Corbeau et Poulain, 2002). Besnard et Reynaud définissent l’anomie comme une
« perte de légitimité de l’appareil normatif, des règles et des normes » (cité par Poulain, 2002b), se
caractérisant par l’affaiblissement de la régulation légitime, le foisonnement de discours
contradictoires normatifs « il faut ». Fischler parle de « cacophonie alimentaire », qui recouvre les
fluctuations et contradictions du discours diététique, pouvant engendrer des crises des modèles
culinaires, etc.
Pour Corbeau et Poulain (2002), l’anomie favoriserait la compréhension et l’émergence de
l’individuel (au sens de « homme détenant le sens ») ; c’est une « rupture institutionnelle dont résulte
une créativité collective ou individuelle », qui permet la conceptualisation de l’identité, la construction
d’un répertoire du mangeable et du comestible et l’innovation culinaire.
- 55 -
Les apports des sciences sociales et humaines à l’étude des représentations, des pratiques et des situations
conscience ou non, et qui modèlent le statut de tout être humain vivant en société ; elle réduit les
individus à quelques déterminants identiques (civilité, normalisation des images corporelles,
contraintes économiques, diététiques) ; elle correspond à la « réalité objective extériorisée » de
Berger et Luckman ;
- la « sociabilité » est le processus interactif dans lequel l’individu dans un contexte précis va mettre
en œuvre les règles imposées par la socialité, en choisissant les formes de communication,
d’échanges qui le lient aux autres, pouvant ainsi satisfaire ses passions, ses désirs, son imaginaire
et lui permettre de transgresser les codes.
L’« ethos » matérialise la rencontre entre la socialité et la sociabilité et relate à la fois l’impact
de déterminismes auxquels est confronté l’individu et les efforts entrepris pour y échapper (Poulain,
2002b). C’est par les décalages entre socialité et sociabilité que les pratiques sociales évoluent et se
transforment. Pour Corbeau, les mangeurs sont donc en partie surdéterminés par leurs origines sociales
mais disposent d’un espace de liberté qui leur permet d’adapter, de modifier et de faire évoluer leurs
pratiques alimentaires (Corbeau et Poulain, 2002).
Le phénomène de « dissonance cognitive » est induit par une non-conformité entre les
représentations. Lorsque le produit n’est pas en conformité avec les représentations catégorisées en
mémoire, l’individu est confronté à une situation de choix difficile (Fourny-Gallen, 2001).
Ce concept est issu des recherches de Festinger (1957) en psychologie sociale et a été
largement repris en marketing. Il caractérise l’état interne inconfortable de l’individu confronté à une
situation de choix (Landwein, 1999) ; quand la dissonance cognitive est perçue par l’individu, elle
provoque un inconfort mental (Festinger) auquel le sujet tentera de remédier. La dissonance cognitive
est donc définie (Fourny-Gallen, 2001) comme l’existence de relations incohérentes entre :
- deux éléments de cognition (de connaissances, d’idées, d’opinions, d’attitudes, de croyances) d’un
même objet ;
- entre un élément de cognition et le comportement ;
- entre un élément de cognition et les informations reçues.
Pour éviter les changements brutaux susceptibles d’entraîner une rupture dans ses croyances et
représentations, l’individu va chercher à faire concorder ces éléments pour maintenir une certaine
harmonie interne, stabilité (« homéostasie ») (Dubois et Jolibert, 1989, in Fourny-Gallen, 2001), en
tentant soit de modifier son comportement, ses représentations ou sa structure cognitive, soit en
réinterprétant l’information (Fourny-Gallen, 2001).
En marketing, la dissonance cognitive est surtout appréhendée dans une perspective post-
décisionnelle, donc après la décision d’achat, c’est à dire celle qui survient entre attitude et
comportement. Le marketing s’intéresse à l’influence des attitudes sur le comportement et à leur
capacité de prédiction de celui-ci. Les relations entre l’affect, la cognition et le comportement seraient
de nature bidirectionnelles : les attitudes et les comportements s’affecteraient réciproquement (Fazio,
1986, in : Fourny-Gallen, 2001).
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Les apports des sciences sociales et humaines à l’étude des représentations, des pratiques et des situations
Mais la dissonance cognitive peut aussi intervenir avant l’acte d’achat ou de consommation
(ante-décisionnelle) lors de l’échec de la tentative de catégorisation du produit dans les
représentations mentales existantes, lors de la confrontation sujet-produit. Ce type de dissonance se
rapproche du concept de non-satisfaction déterminée par l’écart entre attentes et perceptions des
produits par les consommateurs (Fourny-Gallen, 2001). En marketing, les attentes sont surtout
étudiées à travers les modèles de satisfaction, découlant d’un processus comparatif (qualité perçue et
performance du produit, évaluation globale de l’expérience de consommation) (Sirieix et Dubois,
1999).
Les spécialistes s’accordent sur le fait qu’il n’existe pas de réelle rupture en matière
d’alimentation mais simplement des décalages. Une rupture impliquerait en effet une perte d’identité
et il existerait des systèmes adaptatifs (Fourny-Gallen, 2001).
Lorsque la dissonance porte sur un produit alimentaire, elle provoque un inconfort mental lié à
l’inquiétude d’incorporation d’un « mauvais produit » (Fischler, 1990) en raison de l’incertitude sur
les conséquences possibles de son incorporation. Cette incertitude naît d’une part de :
- l’incertitude sur la qualité des produits alimentaires, surtout liée à l’impossibilité de traçabilité du
produit, de l’asymétrie d’information entre acheteur et offreur (Perrouty et d’Hauteville, 2000) et
d’un écart entre la nature des représentations et la réalité du produit ;
- la menace d’une perte d’identité des consommateurs du fait de l’impossibilité d’identifier l’origine
des produits, leur histoire, leur préparation, etc. (Fourny-Gallen, 2001).
Ces situations d’incertitude, de stress psychologique favorisent l’émergence de la « pensée
magique » à cause du manque d’information, de l’incertitude, d’une incapacité à expliquer certains
phénomènes (Giora, 1994, in : Fourny-Gallen, 2001).
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Les apports des sciences sociales et humaines à l’étude des représentations, des pratiques et des situations
Le marketing social s’intéresse à toutes les facettes de la personne humaine pour étudier les
mobiles des comportements des individus, en vue d’influencer ses valeurs et habitudes et de faire
évoluer les besoins dans le sens d’une idée sociale préétablie (Rodhain, 2002). Il vise à changer les
comportements mais aussi l’environnement social. Il recherche les freins et les moteurs à l’adhésion
d’une cause avant que la campagne soit engagée. Il utilise les « 4P » du marketing commercial :
- proposition de produits alternatifs (par exemple des produits nutritifs) ;
- stratégies d’influence comme des stratégies d’incitation ou de facilitation économique ;
- mises à disposition de points de vente ;
- mise en place d’une campagne de communication.
Une campagne de marketing social s’apprécie principalement par la durée d’adoption du
nouveau comportement (Rodhain, 2002). Elle met l’accent sur les systèmes éducatifs pour favoriser la
prise de conscience.
Les thèmes principaux du marketing social sont les problèmes « tabou » (SIDA, avortement,
réduction des naissances), les produits « limites » (alcool, cigarette), la santé (problèmes nutritionnels,
hygiène), l’environnement (pollution) et les problèmes humanitaires (pauvreté, racisme, maltraitance).
Ce sont des problèmes propres à une culture, sous-tendus par des croyances et des habitudes. Le
marketing social a été choisi comme le principe de nombreuses campagnes de communication sur la
santé ou la nutrition, pour résoudre des problèmes de santé publique, pour promouvoir l’utilisation de
services de santé, l’adoption d’un produit (Adrien et Beghin, 1993). Il a développé des méthodes et
techniques d’étude des comportements, des attitudes et représentations, des outils d’enquête et de
diffusion de messages.
Une première limite de ce courant réside dans la définition même de son but, qui est la
recherche du « bien-être social », alors que les valeurs fondamentales sont très variables d’un groupe
culturel à un autre. Le problème est formulé à partir d’un construit social (un taux de natalité trop
« élevé », une consommation « inadaptée »), reposant sur un système de valeurs, véhiculant une image
de société, une idéologie. Par ailleurs, les groupes concernés ne sont pas engagés dans la recherche de
solutions et dans l’élaboration des messages et méthodes de communication sociale pour promouvoir
de nouvelles pratiques. Le marketing social repose sur un modèle relevant de la pédagogie
descendante (Rodhain, 2002 ; Adrien et Beghin, 1993).
Une deuxième limite concerne l’opposition entre les valeurs de liberté individuelle et les
objectifs sociaux de bien-être. Enfin, le marketing social repose sur un mécanisme de persuasion dans
un but commercial et pour servir des entreprises, en stimulant les besoins pour la vente de produit et la
fidélisation. Il est au cœur d’un arbitrage entre la cause défendue et la vente de produit. Mais ces deux
objectifs vont parfois de pair, la campagne de sensibilisation pouvant être utile à la population sans
pour autant se traduire par une vente (Rodhain, 2002).
- 58 -
Les apports des sciences sociales et humaines à l’étude des représentations, des pratiques et des situations
- 59 -
Les apports des sciences sociales et humaines à l’étude des représentations, des pratiques et des situations
Le marketing social développe des techniques pour agir sur les idées, représentations ou
valeurs des individus en vue de les orienter et de modifier les comportements dans le sens d’une idée
sociale préétablie. Il étudie les facteurs humains à l’origine du comportement, pour comprendre les
freins et les moteurs à l’adhésion des causes et formuler des messages (par exemple nutritionnels) qui
modifient les représentations et les pratiques des consommateurs.
- 60 -
Conclusions théorique et méthodologiques pour l’étude des représentations du « bien manger » et des pratiques alimentaires
Ce travail sur les dimensions nutritionnelles de l’alimentation part du constat qu’il existe un
écart entre ce que les personnes interviewées disent, pensent implicitement et ce qu’elles font en
réalité. Pour en tenir compte, il se centre sur les représentations du « bien manger », les pratiques
alimentaires rapportées par les individus et les situations de consommation qui les influencent.
La socio-économie, la sociologie du risque et la psychologie soulignent l’intérêt de
comprendre les représentations pour comprendre les pratiques et le sens que les sujets donnent à leurs
actes. Ces disciplines montrent que les comportements des individus découlent de leurs
représentations, qui guident les choix alimentaires et les processus de décision (ce qu’il faut manger ou
pas par exemple). C’est notamment par les savoirs, le système cognitif et les représentations que les
sciences sociales et humaines abordent l’alimentation.
Cette entrée se justifie par le projet implicite des nutritionnistes de modifier les
comportements par le biais de l’éducation nutritionnelle. La compréhension de l’acte alimentaire lui-
même « comprendre ce que bien manger veut dire » et des dimensions nutritionnelles dans les
représentations et les pratiques alimentaires pourrait contribuer à expliquer les échecs de changement
des comportements liés à l’alimentation et à la nutrition et à rendre plus efficace les actions de
communication ou de prévention.
Les travaux de recherche initiés s’appuient sur une démarche pragmatique et empirique.
L’approche est inductive : les significations et les catégories issues du discours émergent des données
recueillies.
Cette étude part des postulats suivants :
- les représentations permettent de comprendre le sens que les individus donnent à leurs pratiques et
en particulier de faire ressortir les différentes dimensions de l’acte alimentaire (hédoniques,
nutritionnelles, identitaires) ;
- les représentations ont une influence sur les pratiques alimentaires et réciproquement les pratiques
influent sur les représentations ;
- les situations déterminent les représentations et les pratiques.
Cette étude des représentations du « bien manger » et des dimensions nutritionnelles des
représentations et des pratiques alimentaires est un essai d’application de quelques-unes des bases
théoriques et méthodologiques des disciplines scientifiques précédemment exposées.
Bien qu’ayant pour objet d’étudier les préoccupations nutritionnelles des individus, la
démarche adoptée ne repose pas sur une entrée par la nutrition mais se veut plus globale, suivant une
vision neutre des fonctions de l’alimentation et n’induisant pas une hiérarchie de celles-ci a priori.
- 61 -
Conclusions théorique et méthodologiques pour l’étude des représentations du « bien manger » et des pratiques alimentaires
« bien manger » veut dire dans des situations de consommation différenciées, et s’il existe pour
chacune de ces situations, une problématique nutritionnelle particulière : situation ordinaire ou festive,
état physiologique (bonne santé, enceinte, malade), période de l’année (sèche ou humide), période du
cycle de vie (enfant, âge adulte, vieux) et moment des prises de repas.
L’économie des conventions est sollicitée par la prise en compte des justifications des
pratiques par les agents, pour accéder aux valeurs, conventions et représentations du « bien manger »,
dépendantes de la situation et des buts recherchés par les individus. Elle permet de comprendre les
relations entre les personnes, les « objets » et les représentations et les mécanismes de coordination
entre les individus (au sein de la famille, partage des rôles, etc.) et ainsi les différentes formes de
rationalités (en finalité, en valeurs) des sujets. Ce que Boltanski et Thèvenot ont montré est que ces
justifications et les « grandeurs » auxquelles elles se rapportent peuvent être révélées à l’occasion de
divergences de point de vue ou de sujets à débat. Les justifications de ce qui engendre les divergences
d’opinion pourraient ainsi révéler les valeurs qui interviennent dans les comportements. Ainsi, nous
avons tenté d’identifier les composantes nutritionnelles lors de confrontations de points de vue (par
exemple sur les différences de préférences des jeunes, des hommes par rapport aux femmes) et pour
des situations où des négociations s’imposent (choix des plats, etc.).
Ce travail s’est également basé sur une approche institutionnelle du repas et de la famille, en
s’intéressant aux pratiques rapportées par les individus sur la structure des repas consommés
(composition, fréquence, horaire) et les règles qui organisent la famille pendant la prise de repas (lieu,
distribution, partage). Cette approche permet de faire ressortir les fonctions sociales des repas à travers
son système normatif. Le repas et le « bien manger » sont des constructions sociales. Ces règles et
codes alimentaires informent sur les relations sociales et influencent la sélection des aliments et la
nutrition des individus.
A travers les questions d’accès différencié aux ressources (aliments réservés ou préparés
spécifiquement aux hommes, femmes, enfants), la théorie de la stratification sociale a permis de
regarder la détermination des facteurs de genre et d’âge dans la distribution et le partage des aliments
et dans l’obtention d’avantages, qui ont un effet sur le statut nutritionnel individuel.
L’approche économique a été mobilisée pour évaluer l’effet d’une augmentation du revenu sur
la consommation, en termes de quantités, qualité, allocation, etc. On considère donc que le revenu est
un facteur déterminant essentiel de la consommation. On ne se situe pas dans la théorie micro-
économique classique, qui postule que le comportement du consommateur est déterministe, les choix
définitifs et que le consommateur se satisfait uniquement de la consommation des produits utilisés. On
considère que les préférences de l’individu ne sont pas stables, que celui-est un être « socialisé », qui
recherche un niveau acceptable de satisfaction, en fonction de caractéristiques qui ne concernent pas
uniquement les attributs des produits mais aussi d’un certain nombre de caractéristiques hédoniques et
identitaires.
Cette étude fait aussi référence à la sociologie du mangeur humain de Fischler et en particulier
aux principes de catégorisation et d’incorporation des aliments. En effet, l’approche en termes de
représentation permet d’expliquer la « pensée magique » et le principe d’incorporation de Rozin et
Fischler, qui explicitent les liens perçus entre alimentation et santé. La référence à la catégorisation
des aliments en « bons/mauvais », « interdits/recommandés » renvoie aux univers symboliques et aux
- 62 -
Conclusions théorique et méthodologiques pour l’étude des représentations du « bien manger » et des pratiques alimentaires
croyances des individus sur les aliments ingérés et leurs effets physiologiques sur le corps. La
catégorisation, à l’origine de la décision alimentaire et de la consommation, permet de révéler les
réglementations (interdictions, recommandations culturelles ou religieuses, par exemple prescriptions
ou proscriptions en fonction du cycle de reproduction, des stades physiologiques) en matière
d’alimentation, de nutrition et de santé.
De plus, l’entrée par les catégories a un intérêt pour comprendre les formes de rationalité qui
leur sont associées : en finalité (économique, santé, etc) ou en valeur (lien alimentation et valeurs
morales).
Cette étude des représentations et des pratiques alimentaires relève de la théorie de « l’agir
communicationnel » et de l’ethnométhodologie. Elle considère le langage et le sens « communs »
comme producteurs de savoirs et s’appuie sur un travail analytique et interprétatif du langage et du
discours pour comprendre le sens que les individus donnent à leurs actes. Les travaux d’interprétation
se sont inspirés du « paradigme de base » de la représentation du « manger » de Lahlou, et des classes
de représentations qu’il a défini organisées autour des quatre éléments de la représentation (désir,
prise, aliment, repas). Ce paradigme postule que le repérage des « noyaux de sens », l’étude de leurs
relations et conditions d’enchaînement permettent de donner un sens aux représentations.
Ce travail de recherche privilégie la singularité de la situation pour comprendre le sens des
pratiques. Il considère que la parole est un acte « contextualisé », et donc que le contexte d’émission
du discours a une influence et peut modifier les paroles échangées, qui est un apport important de
l’ethnométhodologie et de la théorie de l’agir communicationnel.
La troisième partie de ce mémoire concerne l’étude de terrain sur les représentations du « bien
manger » et les pratiques alimentaires réalisée dans la région de Kindia, en Guinée maritime. Le cadre
théorique et méthodologique général ayant été présenté dans cette conclusion, la partie suivante
présente en premier lieu la méthodologie adoptée pour l’étude. Les résultats issus d’un recueil
bibliographique sur les données de la situation alimentaire en Guinée et à Kindia sont ensuite exposés
ainsi que les résultats de l’enquête. La dernière sous-partie synthétise et interprète les résultats puis
conclue sur une analyse critique de la méthodologie et du cadre théorique pour l’étude des
représentations et des pratiques.
- 63 -
Etude des dimensions nutritionnelles dans les représentations du « bien manger » et les pratiques alimentaires des guinéens
Introduction
Cette troisième partie présente, dans un premier temps, les éléments méthodologiques mis en
œuvre et pris en considération pour l’étude. Elle présente ensuite les résultats obtenus, d’une part, à
partir d’une revue générale de la bibliographie sur l’alimentation et la nutrition en Guinée et à Kindia
(zone d’étude), et d’autre part, à l’issue d’enquêtes effectuées à Kindia (entretiens et « focus group »).
Finalement, les résultats sont synthétisés, interprétés et discutés.
L’étude des dimensions nutritionnelles dans les représentations « du bien manger » a pour
objectif de comprendre les logiques et les points de vue des acteurs (perceptions, attitudes,
significations, motivations, pratiques au niveau conscient et/ou inconscient). Elle s’appuie donc
largement sur des méthodes qualitatives pour collecter des informations sur la façon dont les acteurs
perçoivent la réalité, leurs représentations (opinions, valeurs, normes) et pour confronter le discours
aux pratiques afin d’identifier les éventuelles contradictions entre ce que les individus se représentent
et ce qu’il disent qu’ils font. Cette confrontation permet de dévoiler les logiques sous-jacentes et les
rationalités propres à l’action des acteurs.
Dans la recherche en alimentation et nutrition, les données sur les comportements, les
attitudes, croyances, représentations culturelles, perceptions et les motivations des individus peuvent
être obtenues par différentes méthodes de recueil (observation, entretien, groupe de discussion
focalisé). Les sciences sociales et humaines utilisent plusieurs voies d’entrée pour étudier les faits
alimentaires : les statistiques économiques des disponibilités d’aliments à l’échelle d’un pays, les
statistiques régionales et nationales sur la production alimentaire et sur la distribution, les données sur
les dépenses économiques ; les achats par catégories sociales à l’intérieur d’un même pays ; les
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Etude des dimensions nutritionnelles dans les représentations du « bien manger » et les pratiques alimentaires des guinéens
enquêtes au niveau des ménages et les enquêtes au niveau des individus. Il existe en effet des liens
entre les différents niveaux. Les méthodes de recueil de données qualitatives mobilisables et les
différentes échelles d’analyse sont présentées de façon détaillée en annexe 5.
A travers les discours sur les pratiques, représentations, sur ce qui les organisent, les
déterminent et les justifient, ces entretiens avaient pour but d’informer sur les rapports des individus à
l’alimentation et à la nutrition, de comprendre l’influence du contexte socioculturel, de dévoiler les
dimensions prioritaires de l’alimentation pour les Guinéens. Les « focus group » ont permis de
confirmer et de préciser certaines données obtenues et de confronter les points de vue.
Le recueil des opinions (ce que déclare « penser » un individu d’une pratique ou d’un
« objet ») permet d’accéder par l’expression verbale spontanée aux valeurs et aux symboles des
individus et de faire émerger le sens que les individus donnent à leurs pratiques.
Il est important de rappeler que les pratiques sont celles rapportées par les individus et non
celles observées. Cela implique qu’il faut tenir compte du fait qu’il existe probablement des décalages
entre les propos recueillis sur les pratiques (« ce que la personne dit qu’elle fait ») et ce qu’elle fait en
réalité.
Les enquêtes ont été réalisées en collaboration avec un collègue guinéen, Mr Soriba Bangoura,
chercheur au CRA (Centre de Recherche Agronomique) de Foulaya, du programme de technologie
agroalimentaire. Elles ont été enregistrées sur cassettes et les discours ont été retranscris.
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Etude des dimensions nutritionnelles dans les représentations du « bien manger » et les pratiques alimentaires des guinéens
Lors de certains entretiens individuels ou de groupe, les questions ont été posées de façon
projective « autour de vous ?, pour les autres ? » de manière à orienter la question à propos des autres
et non de soi-même. Ceci est un apport méthodologique de la psychologie et du marketing.
Les descripteurs des représentations et pratiques choisis sont donc de différente nature
(classification de Poulain, 2002) :
- temporelle : rythmes journaliers, saisons de consommation, temps de prise des repas,
- structurelle : composition des repas, combinaison d’aliments, fréquence et organisation des repas,
- spatiale : lieux de consommation,
- situationnelle : repas ordinaire, festif, hors foyer, âge, statut nutritionnel, état physiologique,
- économique : revenu,
- de logique de choix : décision du mangeur, choix alimentaires, négociation, préférences,
- de perception des aliments et des régimes : acceptabilité en fonction des aliments (aliments
« bons » ou « mauvais »), valeur de prestige, « qualité » perçue,
- d’environnement socio-culturel et de consommation : avec qui on mange, interdits alimentaires,
règles, normes.
Le repas contient en langue soussou le terme « bandé » qui signifie le riz préparé ; cela
s’explique par le fait que l’aliment de base est le riz en Guinée et qu’il est constitutif du repas dans la
grande majorité des cas. Le repas se réfère surtout au repas principal de la journée (du midi ou du soir
en fonction de la fréquence des prises de repas dans la journée), constitué de riz.
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Etude des dimensions nutritionnelles dans les représentations du « bien manger » et les pratiques alimentaires des guinéens
« Bien manger » est souvent confondu à « bon manger » et il ne semble pas y avoir de
différences significatives entre les deux expressions. De même, l’aliment, la nourriture ou le manger
s’expriment indifféremment par « Donsé » ou « Dégué ».
Dans cette étude, au total 109 personnes ont été interviewées au cours d’entretiens individuels
au sein des ménages, et collectifs au cours de « groupes de discussion focalisée ».
36 entretiens individuels ont été menés auprès de :
- 14 hommes dont : 7 d’âge adulte (entre 35-60 ans mariés) dont 2 cadres et 5 villageois
(agriculteurs), 3 jeunes hommes (16-35 ans non mariés) et 4 vieux (>60 ans) ;
- 22 femmes dont : 14 adultes, dont 1 cadre, 4 commerçantes et 9 villageoises, 4 vieilles et 4 jeunes
filles.
10 « focus groupe » ont été réalisés, composés de 4 et 10 personnes, le plus souvent de
composition mixte hommes-femmes, de même niveau socio-économique, de même milieu socio-
culturel (même lieu d’habitation -ménage, concession ou village- ou même lieu professionnel). Les
groupes de discussion étaient composés respectivement de 10 cadres d’âge adulte (dont 1 femme), de
8 cadres adultes (dont 3 femmes), 4 commerçantes adultes, 6 villageois d’âge supérieur à 60 ans (dont
1 femme), de 7 personnes dont 5 enfants (de 6 à 10 ans) et 2 jeunes hommes, de 5 adultes
commerçants (dont 3 femmes), de 10 enfants, de 7 vieux villageois, de 10 villageois adultes (dont 8
femmes) et de 6 villageoises d’âge adulte.
L’analyse des discours et des réponses, des notes et retranscriptions issus des entretiens et des
« focus group » peut être effectuée par des analyses formelles des structures textuelles (analyse de
discours), une méthode d’analyse lexicale qui permet de reproduire, par des algorythmes statistiques,
des mécanismes de catégorisation par analogie et contraste.
L’impossibilité d’accès à des outils de traitement des textes sophistiqués n’a permis qu’une
analyse « primaire » des discours. La technique employée avait pour objectif d’extraire les
représentations des réponses des sujets en repérant les associations à propos du « bien manger », les
thèmes et mots récurrents pour identifier les catégories ou les variables émergentes. Les données sur
les représentations ont été interprétées de façon partielle par le repérage des noyaux de sens et des
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Etude des dimensions nutritionnelles dans les représentations du « bien manger » et les pratiques alimentaires des guinéens
mots typiques communs aux individus interrogés, se rapportant aux différentes classes
« représentationnelles » définies par Lahlou (désir, prise, nourriture, repas).
Dans un premier temps, une revue bibliographique a été réalisée dans le but d’obtenir des
données statistiques et générales sur la situation alimentaire et nutritionnelle en Guinée (mesure de
l’état nutritionnel des populations, déterminants de la malnutrition, etc). Elle a permis également de
recueillir des données plus générales sur le contexte géographique, économique, socio-démographique
de la Guinée et de Kindia en particulier. Des entretiens auprès de personnes ressources dans les
instituts de recherche ou les centres de santé guinéens (ACF, MSF, UNICEF, DPS, Croix-Rouge,
PAM, INSE) ont permis de compléter ces données et de faire le point en particulier sur les
programmes d’éducation nutritionnelle mis en œuvre en Guinée et à Kindia.
La Guinée (pour plus de détails sur le pays, voir annexe 7), malgré d’importantes ressources
naturelles, demeure classée parmi les pays à faible revenu avec un PIB par habitant estimé à 550 US$
en 1995 (BM, 1997), ce qui est toutefois un peu supérieur à la moyenne de l’Afrique sub-saharienne
(490 US$) et la situe au 121ème rang mondial (FAO, 1999).
La population était estimée en 1996 à 7.518.000 habitants et l’indice de développement
humain à 0,306 ce qui classe la Guinée au 167ème rang des pays les « moins avancés » sur 175 pays
(PNUD, 1997, in : FAO, 1999).
L’Enquête Intégrale Budget Consommation (EIBC) de 1994-1995 menée sur un échantillon
représentatif de l’ensemble de la population guinéenne a défini deux seuils de pauvreté : 40 % de la
population se trouve au dessus du seuil de satisfaction des besoins essentiels, et 13 % n’atteignent pas
le seuil de satisfaction des besoins alimentaires minimum. La pauvreté est un phénomène davantage
rural (52,5% de la population) qu’urbain (24,3%) et c’est en Haute et Moyenne Guinée que l’on
rencontre le plus de ménages pauvres (respectivement 62% et 51% de la population). L’analyse
montre que les ménages pauvres sont en moyenne de plus grande taille, qu’il s’agit essentiellement
d’agriculteurs, et que parmi les ménages pauvres les taux de scolarisation ou d’accès aux soins sont
nettement plus faibles.
L’évolution des besoins énergétiques totaux de la Guinée est croissante depuis 1965 et
s’accélère progressivement, selon l’augmentation de la population (FAO, 1999). En raison de la
poursuite de l’urbanisation en Guinée, la part des besoins urbains croit plus vite que celle des besoins
en milieu rural. En 1995, les besoins énergétiques moyens par personne étaient de 2114 Kcal/jour pour
une disponibilité énergétique alimentaire par personne de 2169 Kcal/jour1. Toutefois, selon les
1
La FAO et l’OMS indiquent un standart de 2500 Kcal et 30 g de protéines animales correspondant aux besoins moyens pour
un adulte ; ce standard varie ensuite en fonction des situations de chaque individu (âge, sexe, physiologie, activité, etc.).
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Etude des dimensions nutritionnelles dans les représentations du « bien manger » et les pratiques alimentaires des guinéens
estimations de la FAO (1996), en 1990-1992 environ 1,5 millions de personnes en Guinée, soit 25%
de la population, étaient sous-alimentées (besoins énergétiques supérieurs aux disponibilités).
La ration énergétique en Guinée est caractérisée par une contribution protéique faible (8,6% -
1993-95- protéines à 88,9% d’origine végétale) et une contribution lipidique modérée (18,9%), donc
pour un solde glucidique de 72% (FAO, 1999). Ces chiffres sont restés stables sur les trente dernières
années mais la place de chaque aliment dans l’apport calorique et protéique quotidien a changé (cf.
annexe 6 pour plus de détails).
Les seules données à l’échelle nationale sur la consommation alimentaire sont issues du
Ministère de la France de la France d’Outre-Mer (1955) et de l’EIBC (1994-1995) et sont obtenues à
partir des informations sur la dépense alimentaire, avec estimation monétaire de l’autoconsommation.
L’étude de l’ENCOMEC (1990-1992) sur Conakry montre que les ménages allouaient en moyenne
53,6 % de leur budget à l’alimentation, cette proportion augmentant pour les classes les plus pauvres
(63,7 %), comme prévu par la loi de Engel. Plus les ménages sont pauvres, plus ils sont de grande
taille (10,6 membres en moyenne pour le quintile des « plus pauvres » et 3,7 pour les « plus riches »).
L’aliment de base des guinéens est le riz, consommé quotidiennement et en grande partie auto-
produit. En 1992, le riz apportait 74% de l’énergie totale amenée par l’ensemble des céréales et 37%
de l’apport protéique. En 1992, le riz était l’aliment le plus important en termes de dépenses à Conakry
(16,2% du budget alimentaire et 9,1% des dépenses totales).
L’EIBC montre que les régimes alimentaires et les conditions de satisfaction des besoins
nutritionnels sont variables selon les régions et le milieu, du fait de l’hétérogénéité des systèmes de
production existants et de leur proximité avec les circuits de distribution des marchandises. En Guinée
Forestière et en Basse Guinée, le riz fournit environ la moitié des apports énergétiques, mais en Haute
et Moyenne Guinée il se retrouve à égalité avec le maïs et le fonio ; en Haute Guinée, le maïs apporte
même davantage d’énergie que le riz (29,4% contre 27,4%). En milieu urbain, le riz est le plus souvent
importé alors qu’il est de production locale en milieu rural. En milieu urbain, la consommation de pain
est non négligeable (6,7% de l’apport calorique total apporté par les céréales à Conakry) (Seres, 1996).
Le manioc et les autres racines ou tubercules (igname, taro, patate douce) sont consommés dans tout le
pays et leur utilisation est le plus souvent complémentaire à celle du riz (interviennent dans la
préparation des sauces et plats traditionnels). Ils ne représentent une part significative des apports
énergétiques qu’en Haute Guinée et en Guinée Forestière, de même que la banane plantain (Seres,
1996).
L’autoconsommation alimentaire représente 34 % de la dépense alimentaire, au niveau
national (mais 53% en milieu rural contre 8 % en milieu urbain, et moins de 3 % à Conakry)
(ENCOMEC, 1992). L’accompagnement des céréales se fait le plus souvent avec une sauce à base de
feuilles, légumes et d’arachide ou d’huile de palme. Toutefois la consommation de cette dernière est
plus faible en Haute Guinée, les zones de forte production et de consommation étant la Guinée
forestière et maritime. Les huiles végétales apportaient près de 12,5% de la ration calorique journalière
en 1992 et l’apport en lipides des arachides représentait 75% de l’apport total des oléagineux
(ENCOMEC, 1992).
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Etude des dimensions nutritionnelles dans les représentations du « bien manger » et les pratiques alimentaires des guinéens
Enfin, la consommation de viande, lait et produits laitiers est assez faible dans tout le pays,
même dans les zones d’élevage. La consommation de poisson, quant à elle, n’est significative qu’à
Conakry et en Guinée maritime. Les poissons et fruits de mer fournissaient 18% de l’apport calorique
total d’origine animale en 1992 et 34% de l’apport en protéines animales (Seres, 1996). La viande et le
poisson sont néanmoins importants dans le régime en termes de dépenses (13,7 et 11,7% du budget
annuel par personne respectivement à Conakry, ENCOMEC, 1992). Les ménages les plus pauvres
consomment plus de poisson que de viande et la situation est inversée pour les ménages les plus
riches. La consommation de poisson tend donc à diminuer et à être substituée par la viande avec
l’augmentation des revenus. Le poisson (surtout fumé, semi-fumé ou d’eau douce) est un produit peu
onéreux et traditionnel et constitue un apport protéique important des classes les plus pauvres ; le
poisson de mer frais et la viande sont perçus comme un aliment de luxe de part leur prix élevé et leur
faible disponibilité sur les marchés, de même que le lait et les produits laitiers qui sont des produits
chers et peu intégrés dans les régimes alimentaires (Seres, 1996).
L’élasticité-revenu est comprise entre 0 et 1 pour la plupart des biens (biens « normaux ») sauf
pour la viande, les autres céréales (hors riz, comme les pâtes alimentaires), les produits laitiers et les
boissons pour lesquelles elle est supérieure à 1 (biens « de luxe »).
Du point de vue saisonnier, la consommation alimentaire en Guinée est marquée par une
période de soudure allant de juin/juillet à août/septembre, les récoltes céréalières commençant en
général fin septembre début octobre. Pendant cette période, la pénurie céréalière est surtout ressentie
dans les familles pauvres en milieu rural et est compensée par une augmentation de la consommation
de tubercules, de légumineuses (haricots, arachides) et de fruits (Seres, 1996).
En campagne, l’alimentation se compose surtout de produits locaux et dans une moindre
mesure de produits importés comme le riz et la farine de blé. En ville, la consommation de produits
importés est plus importante mais la consommation de produits locaux reste prédominante. Les
produits locaux ont une forte élasticité-prix. Dans les villes, si les prix des denrées locales augmentent,
les consommateurs les substituent par des produits meilleur marché comme les produits importés ; les
consommateurs préfèrent les produits locaux et consomment les céréales importées pour leur avantage
économique. Dans les campagnes, les producteurs de riz autoconsomment leur production et ne
consomment le riz importé qu’en période de soudure généralement (ENCOMEC, 1992 ; Seres, 1996).
L’alimentation hors foyer (restaurants, gargotes) est réservée aux ménages les plus aisées
(13,7% du budget alimentaire à Conakry), aux hommes jeunes et/ou célibataires (47,6% de la ration
calorique des célibataires) et aux ménages de petite taille (ENCOMEC, 1992).
Des interdits alimentaires existent dans l’ensemble de la Guinée, limitant le plus souvent
l’accès à des aliments protéiques d’origine animale (viande, oeufs, lait, poisson,) pour les groupes des
jeunes enfants et des femmes enceintes ou allaitantes. Il existe de surcroît quelques interdits
spécifiques liés à la religion (viande de porc pour l’islam) ou bien à caractère totémique (un aliment
particulier, un animal le plus souvent, est interdit dans une famille ou un groupe ethnique) (FAO,
1993, 1997).
Les apports nutritionnels calculés à partir des données de l’EIBC, exprimés en kg/personne,
font état d’une consommation annuelle de céréales de 171 Kg, de 44 kg de racines et tubercules et de
81 kg de fruits. Les apports énergétiques représentent 2.441 Kcal/personne/jour (Seres, 1996) mais il
existe des disparités importantes, à la fois qualitatives et quantitatives.
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Etude des dimensions nutritionnelles dans les représentations du « bien manger » et les pratiques alimentaires des guinéens
Conakry est donc la zone la plus défavorisée sur le plan de l’énergie, traduisant ainsi les
problèmes de pauvreté liés à l’urbanisation, et la Haute Guinée, zone soudanienne pour le climat, est la
région où les apports protéiques et lipidiques sont les plus faibles (FAO, 1999).
Pour ce qui est des vitamines et minéraux, la population guinéenne présente un déficit en
thiamine, lié essentiellement à l’importance de la consommation de riz pauvre en vitamine B1, et en
riboflavine. Les besoins en calcium ne sont pas non plus couverts d’une façon générale, notamment en
milieu rural. En moyenne, les besoins en fer semblent couverts par les apports mais ils demeurent
insuffisants pour le groupe particulier des femmes en âge de procréer. Une étude faite en 1980 chez les
femmes enceintes et allaitantes dans les régions de la Haute, Moyenne et Basse Guinée a révélé des
prévalences d'anémie de l’ordre de 60% chez les femmes enceintes et allaitantes (FAO, 1993, 1997).
La carence en iode constitue un problème majeur et l’endémie goitreuse en Guinée est l’une des plus
importantes de toute l’Afrique sub-saharienne (rapportée depuis l’ère coloniale) (FAO, 1999). Les
enquêtes effectuées en 1989 autour de Labé (moyenne Guinée) ont montré une prévalence moyenne de
70 % de goitres pour tous âges et sexes confondus (58 % chez les hommes et 79 % chez les femmes).
55 % des enfants dans cette préfecture étaient porteurs d'un goitre qui apparaît souvent entre 2-3 ans.
(FAO, 1993, 1997). Une nouvelle enquête effectuée en mars 1991, a montré qu'en milieu urbain la
prévalence de goitres était moins élevée qu’en milieu rural. Depuis quelques années un programme de
lutte par iodation du sel a été mis en place dans tout le pays.
Les données épidémiologiques sur la carence en vitamine A sont limitées aux statistiques des
consultations médicales. Il apparaît que cette carence affecte surtout la zone Nord du pays et qu’elle
présente une variabilité saisonnière (FAO, 1993, 1999).
En ce qui concerne l’alimentation des jeunes enfants, l’allaitement est la règle, autant en
milieu urbain qu’en milieu rural, et s’appliquait à 98 % des enfants en 1994-95 (MPC, 1994-1995).
L’allaitement exclusif entre 0 et 4 mois est pratiqué dans 52% des cas et l’allaitement continue dans
15 % des cas jusqu’à 20-23 mois (UNICEF, 1998). La durée d’allaitement est plus importante en
milieu rural (24,6 mois) qu’en milieu urbain (21,4 mois) (données 1992, in : FAO, 1999).
L’introduction d’aliments de complément solides ou semi-solides dans le régime alimentaire des
enfants est tardive : 31,2% seulement des enfants de 6-9 mois en reçoivent (1992). De plus, les
aliments employés (bouillies à base de céréales –maïs, riz, mil, fonio- sucrée et parfois lactée) sont le
plus souvent de qualité insuffisante (faible densité énergétique notamment) et donc ne permettent pas
de couvrir les besoins nutritionnels de l’enfant (FAO, 1999).
la Guinée possède des taux très élevés de mortalité infantile (128‰) et de mortalité des
enfants de moins de 5 ans (219‰), la plaçant au 7ème rang mondial (UNICEF, 1997).
Les données anthropométriques sur les enfants montrent tout d’abord qu’il existe en Guinée
un important problème de malnutrition aiguë, avec des taux d’émaciation supérieurs à 12% (l’OMS
fixe à 10% le seuil au delà duquel une population est « gravement touchée »), quasiment dans toutes
les régions, sauf en Guinée Forestière (vraisemblablement en raison de meilleurs apports alimentaires
en général et d’une soudure moins prononcée) (FAO, 1999). Les causes de cette malnutrition ne sont
pas identifiées avec précision, la pauvreté semblant toutefois jouer un rôle important.
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Etude des dimensions nutritionnelles dans les représentations du « bien manger » et les pratiques alimentaires des guinéens
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Etude des dimensions nutritionnelles dans les représentations du « bien manger » et les pratiques alimentaires des guinéens
La préfecture de Kindia (région administrative de Kindia) est située en Guinée maritime. (voir
ci dessous la carte de situation de la zone d’enquête). Elle est limitée :
! à l’est par la région administrative de Mamou,
! à l’ouest par les préfectures de Dubréka, Coyah,
! au nord par les préfectures de Télimélé, Pita et Dalaba,
! au sud par la république de Sierra Leone et la préfecture de Forecariah.
Carte de situation de la zone d’enquête (source : Office National de Tourisme de la Guinée, 2002)
Le climat de la région est du type tropical semi-humide comprenant une saison pluvieuse
allant du mois de mai au mois d’octobre. La pluviométrie moyenne annuelle varie de 3000 mm (dans
la plaine côtière) à 1500 mm (sur les hauts plateaux continentaux) avec un maximum aux mois d’août
et septembre durant lesquels elle reçoit plus de la moitié des pluies (Enquête agricole, 1995, Service
national des statistiques agricoles, in : ACF, 2002).
La population totale de Kindia est estimée à 288.007 habitants dont 50,8 % de femmes
(Recensement de la population et de l’habitat, 1996, in : ACF, 2002). La densité de population est de
37 hab/km² à Kindia. Au niveau de composition ethnique, le groupe dominant est composé des
Soussous, suivi par les Peulhs, Malinkés et autres ethnies minoritaires, qui pratiquent essentiellement
deux types de religion (à majorité musulmane et chrétienne). Il existe également quelques réfugiés,
notamment de l’ethnie « Téminé », qui sont bien intégrés dans la communauté autochtone.
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Etude des dimensions nutritionnelles dans les représentations du « bien manger » et les pratiques alimentaires des guinéens
Suite à l’étude menée par ACF en 2002, deux catégories de ménages (riche/pauvre) ont été
distinguées au sein de la population, caractérisés par les points suivants :
- Le ménage riche :
! possède un cheptel de plus de dix têtes, pratiquant l’agriculture permettant de sauvegarder
leurs animaux ;
! possède une grande plantation d’arbres (fruitiers) et donnant une bonne récolte ;
! cultive une grande superficie en riz et cultures maraîchères, avec une récolte suffisante pour
couvre toute l’année, ayant une possibilité de vendre l'excédant pour couvrir d’autres besoins ;
! peut assurer au moins 2 à 3 repas par jour à tous les membres de sa famille.
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Etude des dimensions nutritionnelles dans les représentations du « bien manger » et les pratiques alimentaires des guinéens
- Le ménage pauvre :
! n’a pas de bétail ;
! est dépourvu de moyens de production, et est obligé de s’endetter pour l'acquisition d'intrants
(semence et engrais), de petit outillage et de main d’œuvre, avec une production annuelle qui
dépasse à peine 5 sacs de 100 Kg en riz paddy ;
! manque de bras valides (essentiellement composés des enfants et des personnes âgées) ;
! coupe de bois ou paille pour la vente ;
! mange une fois par jour ou, suivant les périodes, une fois tous les deux jours, avec des repas
qui sont composés souvent de manioc avec un peu de riz.
La catégorie des ménages pauvres constitue la plus grande proportion des ménages dans la
région de Kindia.
La plus grande partie des revenus est dépensée en nourriture dans les deux catégories de
ménages. La sécurité alimentaire ainsi que l’autosuffisance ne semblent pas assurées chez les
agriculteurs. La catégorie la plus vulnérable semble être la catégorie des agriculteurs qui n’exercent
pas d’autres activités génératrices de revenus.
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Etude des dimensions nutritionnelles dans les représentations du « bien manger » et les pratiques alimentaires des guinéens
L’évaluation de la sécurité alimentaire dans la préfecture de Kindia montre qu’il existe des
groupes de vulnérabilité et pauvreté. La situation s’est dégradée suite aux incursions rebelles fin 2000.
La catégorie la plus vulnérable semble être celle des agriculteurs pauvres qui n’exercent pas d’autres
activités génératrices de revenus. La nourriture est le poste de dépense le plus important, même pour
les familles considérées comme « riches ». La période la plus difficile se situe entre les mois de juillet
et mi-octobre.
L’intégralité des résultats issus des entretiens individuels et collectifs figurent en annexe 8.
[Link]. QU’EST CE QUE « BIEN MANGER » VEUT DIRE POUR LES GUINEENS ?
De façon générale, lorsque l’on demande aux Guinéens ce que « bien manger » veut dire, les
réponses se réfèrent quasi-systématiquement au plat de riz, repas principal de la journée : « je peux
manger des petits plats la journée mais c’est quand je mange le riz j’ai bien mangé ». Le repas se dit
d’ailleurs en langue locale soussou « bandé lengué » (« bandé » signifiant le riz). « Bien manger » se
réfère aussi à la notion de territorialité « c’est quand tu manges le riz du pays ».
Pour la majorité des hommes et des femmes, « bien manger » signifie un plat bien cuisiné,
dont la qualité gustative satisfait la personne « quand c’est un bon repas, bien préparé », « c’est la
qualité, quand la sauce est douce, même si je mange un peu, je suis rassasiée ». Plusieurs femmes se
rapportent à l’importance du pouvoir d’achat pour la réalisation d’un bon repas « il faut que tu aies les
moyens pour acheter tous les ingrédients et condiments nécessaires pour faire une bonne sauce ».
Certaines femmes cependant nuancent ce langage en mettant en avant le savoir-faire de la préparatrice
« ça dépend des condiments qu’il y a dans la sauce mais des femmes aussi, car même si il y a tous les
condiments, si la femme ne sait pas préparer, ce ne sera pas doux ».
Quelques individus associent goût et plaisir « c’est quand tu manges un bon repas, que tu as le
goût et le plaisir de manger » ; certains recherchent un repas diversifié, avec « sortie » (dessert) « tu
manges bien si après le riz tu as deux bananes ou de la tomate en rondelles avec du sel ou du poisson
frit, quand tu as un peu de tout ».
D’autres au contraire ne considèrent que la quantité et estiment bien manger lorsqu’ils se sont
rassasiés : « je mange bien quand je suis rassasiée, qu’il y a la quantité », « quand j’ai mangé à ma
faim ». Surtout les hommes et les enfants (de 6 à 10 ans) expriment le bien manger comme une
combinaison entre qualité et quantité « bien manger c’est une bonne sauce et tu manges à te
rassasier ». La satiété est un critère d’appréciation des mères de famille sur la qualité de leur repas et
sur le « bien manger » de la famille : « tu fais bien ta cuisine, tu mets tout dedans, si ta famille mange
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Etude des dimensions nutritionnelles dans les représentations du « bien manger » et les pratiques alimentaires des guinéens
jusqu’à se rassasier, c’est qu’elle aura bien mangé ». D’autres évaluent la qualité de leur repas par
rapport aux appréciations des autres « c’est quand tu donnes à manger à quelqu’un est qu’il ne te fait
pas de reproches ».
« Bien manger » pour certaines mères de famille, c’est avant tout lorsque la famille mange
bien « si la famille mange bien (vide le plat), là, j’aurais le cœur tranquille », « je pourrais dire que
j’ai bien mangé ».
Certaines personnes estiment bien manger lorsque leurs désirs et préférences alimentaires sont
comblées : « bien manger, c’est quand tu manges ce que tu désires », « quand je mange ce que j’aime
manger », « un plat de ma préférence ».
Bien manger, c’est également quand il n’y a pas de contraintes de disponibilités ou de
contraintes financières : « c’est quand tu as tout à ta disposition, quand tu as les moyens ».
Quelques individus évoquent des préoccupations de santé et d’hygiène, « bien manger », c’est
« être en bonne santé », « quand tu manges et que ça ne te rend pas malade », « il faut que ce soit
propre ». C’est principalement dans les réponses des individus de niveau socio-économique moyen et
chez les « intellectuels » (qui ont étudié, comme les cadres, médecins) que ressortent fréquemment des
critères liés à la santé et à la nutrition : « bien manger » signifie « manger des fruits, des aliments,
légers, la tomate, le citron, ce qui contient des vitamines » (médecin), « ce n’est pas manger
beaucoup, se remplir le ventre ; c’est quand j’ai reçu une alimentation équilibrée ». Mais même s’ils
ont conscience de l’importance de la qualité nutritionnelle de leur régime alimentaire, les cadres
privilégient le goût « moi, si c’est riche en aliments nutritifs mais que le goût ne me plaît pas, je dirais
que je n’ai pas bien mangé », et le plaisir « je peux me faire plaisir avec des aliments pauvres comme
le tô de manioc même si ça ne m’apporte pas les éléments essentiels pour mon organisme ».
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Etude des dimensions nutritionnelles dans les représentations du « bien manger » et les pratiques alimentaires des guinéens
mangent occasionnellement (faute de moyens) et une diversité de plats « c’est la viande que je veux
manger », « c’est quand il y a un peu de tout, la salade, du rôti, ça doit sortir de l’ordinaire ».
Au moment des cérémonies (mariages), quelques personnes ont des attentes vis à vis de
l’environnement festive du repas : « c’est l’ambiance qui compte ; moi qui suis forestier, si tu
m’invites à une cérémonie, il faut qu’il y ait la gourde (le vin), la viande, la musique ».
Un jeune homme a évoqué sa gêne lors de repas de fête : « je ne mange pas bien à une
cérémonie, si il y a plein de monde ; je ne suis pas à l’aise, je mange un peu seulement ou si je mange,
c’est que j’ai trop faim ».
Certaines femmes distinguent les deux situations par rapport à leur exigence d’hygiène : « à
une cérémonie et à la maison, ce n’est pas pareil ; certaines femmes ne préparent pas proprement ou
elles ne préparent pas bien, donc tu ne peux pas bien manger ».
Que ce soit lors d’un repas ordinaire ou d’une cérémonie, certains individus maintiennent le
critère de goût comme prioritaire.
Enfin les individus à faibles revenus se préoccupent avant tout du reste de leur famille et ne
disent bien manger que lorsque les besoins de la famille sont satisfaits, ou quand le repas est partagé
avec elle : « c’est à la maison que je peux bien manger ; quand je suis au dehors, même si je gagne un
bon plat, quand je pense à ma famille derrière, je ne mange pas bien ».
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Etude des dimensions nutritionnelles dans les représentations du « bien manger » et les pratiques alimentaires des guinéens
sécher et que tu piles ; tu en fais bouillir un peu et les femmes enceintes prennent la décoction ; ça
rend propre l’enfant à l’accouchement et ça élimine le sel de l’organisme », comme les « les feuilles
de certains variétés de mangue, c’est bon pour les femmes enceintes », « avant d’accoucher, il y a une
plante que tu fais griller avec du poisson et de l’oignon ». Bien manger pour une femme enceinte ou
allaitante se rapporte donc à des préoccupations sanitaires et physiologiques.
De plus, « les femmes enceintes ont des goûts spéciaux ; elles ne mangent pas beaucoup ; elles
mangent en fonction de leur goût ».
Généralement, « bien manger » dans le cas d’un malade se perçoit lorsqu’il regagne l’appétit,
qu’il réclame les aliments qu’il aime ou qui lui redonne le goût de manger.
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Etude des dimensions nutritionnelles dans les représentations du « bien manger » et les pratiques alimentaires des guinéens
certaines personnes perçoivent manger moins en saison sèche par ce que « l’alimentation est plus
diversifiée, il y a le petit manger, on mange moins de riz ».
Mais le plus souvent, les gens interviewés déterminent les aliments « bons » ou « mauvais » en
fonction de leurs effets physiologiques sur l’organisme et leurs conséquences sur la santé : « ce qui est
bon, c’est tout ce qui est mangeable, qui ne te rend pas malade », alors que « ce qui est mauvais, c’est
ce qui te crée des problèmes de santé, même si c’est un aliment de bonne qualité )»..
Un « bon » aliment, c’est un aliment qui facilite la digestion : « un bon aliment, c’est ce qui
facilite la digestion, comme les fruits, les aliments légers ».
Lorsque cela concerne les enfants, les individus font référence aux dimensions nutritionnelles,
au caractère riche de la sauce et aux effets sur la santé des aliments : « on ne laisse pas la patate douce
aux enfants, s’ils en mangent beaucoup, ils tombent malades ».
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Etude des dimensions nutritionnelles dans les représentations du « bien manger » et les pratiques alimentaires des guinéens
Tout le monde s’accorde sur le fait qu’il n’existe pas de situations de conflit ou de désaccord
au sein de la famille au sujet de l’alimentation et de la négociation des repas.
Le choix des repas revient quotidiennement à la femme qui gère le budget alloué par son mari
et qui prépare en tenant compte des goûts familiaux, la responsabilité lui incombant de cuisiner une
sauce « douce » : Il est fréquent que la femme demande aux membres de la famille ce qu’ils désirent
manger : « je demande aux autres la sauce qu’ils veulent sinon, c’est la femme qui décide ».
Mais le chef de famille peut décider du repas, commander un plat dont il a envie. Lorsqu’il a
les moyens, il peut soit faire des achats exceptionnels (comme la viande) et demander à sa femme de
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Etude des dimensions nutritionnelles dans les représentations du « bien manger » et les pratiques alimentaires des guinéens
préparer un plat spécial ou donner l’argent à sa femme en lui explicitant le plat qu’il veut manger ce
jour.
Pour certaines personnes, le décideur des repas est la personne qui prépare : « c’est celle qui
prépare qui décide de la sauce ». D’autres, au contraire déclarent que c’est la personne qui apporte
l’argent pour l’alimentation qui décide : « c’est celui qui fait la dépense qui décide de sa sauce ; le
jour où l’homme ne donne pas la dépense, la femme fait la préparation de son choix ».
Il n’y a généralement pas de plats spécifiques ou typiques pour les hommes, femmes ou
enfants. Le plus couramment, la femme prépare un plat commun pour toute la famille en fonction du
budget qu’elle a reçu de son mari : « on ne discute pas pour cela, ce que la femme prépare, c’est ce
que tout le monde mange ». Si un ingrédient ne convient pas à un membre de la famille, soit on
prépare le plat en son absence ou on prélève sa part avant de l’ajouter à la sauce ou au riz. Et lorsqu’un
membre de la famille n’aime pas le plat du jour, on peut lui cuisiner un plat spécial/
En matière d’aliments spécifiques, les femmes préparent occasionnellement pour leur mari ou
copain (petit ami), ce qu’elles appellent des « petits plats ». Mais même dans ce cas, il est très rare
qu’une partie ne soit pas mise de côté pour le reste de la famille.
Pour les enfants, les aliments dits « spécifiques » concernent les aliments de « grignotage »
donnés en dehors des repas ou les aliments pour bébés.
En cas de maladie également, on prépare des plats spécifiques : « les plats spécifiques, c’est
quand tu es malade ».
Quelque soit ce que la femme parvient à acquérir ou à préparer, les morceaux de choix et la
priorité de consommation sont réservés au père de famille, soit parce que c’est lui qui travaille et
ramène l’argent pour nourrir la famille, soit parce que les co-épouses cherchent à se positionner :
« c’est surtout pour l’homme qu’on prépare ; quelque soit la quantité minime préparée, l’homme est
prioritaire ».
Le repas est le plus communément composé d’un plat unique, le plat de riz sauce mais peut
être précédé occasionnellement d’une salade composée (laitue, tomate, concombre, oignon, avocat,
choux…) et suivi d’un « dessert » (fruits, yaourt, etc.).
Les plats consommés en Guinée maritime et dans la région de Kindia sont cités de façon
invariable par toutes les personnes interrogées ; ils sont essentiellement à base de riz accompagné
d’une sauce, dont la composition et la fréquence varient « en fonction de la hauteur de la dépense ».
Il peut s’agir de la sauce aux feuilles de patate ou de manioc ou autres feuilles, la « soupe » ou
sauce « tomate » ou la sauce arachide, etc. Ces différentes sauces peuvent être plus ou moins
assaisonnées en fonction des moyens financiers des familles ; lorsque la femme ne peut acquérir que le
minimum de condiments, elle prépare une sauce « façon ». En fonction des goûts, on met du piment
dans la sauce (très consommé par l’ethnie Soussou) et on mélange le gombo au riz. Ce sont
essentiellement pour ces deux légumes que les différences de goût et de préférence sont marquées.
La fréquence et les heures de repas dépendent des moyens financiers de la famille ; en
fonction du niveau économique de la famille, les Guinéens peuvent prendre trois repas par jour : un petit
déjeuner le matin à partir de 6-7 heures (après la première prière), un repas le midi vers 13-14 heures et un dîner
le soir à partir du crépuscule (après la prière) vers 19 heures ; deux repas par jour, le matin et le soir à partir de
17 h, voire un repas par jour.
Au petit déjeuner, la consommation de riz est très répandue ; certains déjeunent également
avec des gâteaux à base de farine de riz accompagnés souvent de jus de gingembre ou de bissaap,
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Etude des dimensions nutritionnelles dans les représentations du « bien manger » et les pratiques alimentaires des guinéens
d’autres avec le manioc, la patate douce, la banane plantain grillés ou bouillis et consommés avec le
sel et/ou l’huile rouge. Les plus aisés prennent généralement le café au lait avec le pain garni
(mayonnaise, omelette, beurre et/ou œufs).
Le midi et le soir, le riz est consommé indifféremment avec les autres sauces
Très souvent, le tô, les couscous (semoule de céréales), les ragoûts sont considérés comme des
aliments d’accompagnement.
A côté de tous ces aliments, les Guinéens sont très consommateurs de « petits aliments » au
cours de la journée comme des sandwichs, du café, la banane verte grillée, les fruits, les gâteaux,etc.
Ces aliments sont rarement énumérés de façon spontanée au cours de l’interview.
Les boissons de consommation courante sont l’eau, les boissons sucrées gazeuses de type soda
(dénommés « jus »), les « bonbons glace » comme le bissaap (feuilles d’oseilles de Guinée), etc. Le
thé, le kinkiliba et le café sont très consommés à tout moment de la journée. Puis viennent les boissons
alcoolisées, (jamais citées dans les entretiens).
L’alimentation hors foyer est peu signalée par les personnes qui ont été entretenues ; elles
concernent principalement les jeunes hommes célibataires, les étudiants et les gens de passage. Mais
les observations ont montré qu’elle était fréquente sur les marchés et sur les lieux publics au moment
du petit déjeuner.
Lorsque les femmes finissent de préparer le repas, une part est prélevée pour ceux qui sont
présents, le reste est réparti pour les autres « je répartis le repas en trois parts : une pour le père de
famille ; une pour les enfants (les plus-petits), une pour les femmes ; les garçons à partir de 12 ans
mangent généralement dans le même plat que le père de famille ». Dans certaines familles, « on met à
part un plat pour les jeunes garçons, un plat pour les jeunes filles, un plat pour le père de famille et un
plat pour la femme et les tous-petits ».
Il n’y a pas de lieu de consommation fixe à la maison, sauf le père de famille « mange sur la
table ; les autres mangent là où ils veulent, à la cuisine, à la maison, il n’y pas de lieu fixe ». Les
occasions de réunion autour du repas sont les périodes de carême.
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Etude des dimensions nutritionnelles dans les représentations du « bien manger » et les pratiques alimentaires des guinéens
D’après les déclarations sur les représentations du « bien manger », les dimensions
gustatives, hédoniques, physiologiques et économiques semblent être prioritaires par rapport
aux aspects nutritionnels, qui ressortent essentiellement dans le discours des cadres.
« Bien manger » se réfère d’abord à la consommation du plat de riz traditionnel et au goût
lié soit à la méthode de préparation, à la composition du plat et au niveau de la dépense. Le goût
est considéré comme critère de qualité d’un plat. Il est parfois associé au plaisir et surtout aux
critères quantitatifs de satiété (propriété rassasiante, satisfaction de la faim). La satiété et les
quantités ingérées sont les critères principaux d’appréciation par les mères du bien manger de leur
famille.
Bien manger signifie, pour certaines personnes, le respect de conditions hygiéniques lors de
la préparation du plat et lorsque les aliments n’engendrent pas de problèmes de santé. Pour
d’autres, c’est l’absence de contraintes financières qui permet de bien manger (disponibilité
alimentaire et quiétude).
Même dans le cas d’une prise de conscience de l’effet de leur alimentation sur la nutrition et
de l’importance de la nutrition sur leur statut de santé et leur état physiologique, les individus avouent
que le goût, le plaisir et les habitudes alimentaires (utilisation de certains condiments) priment sur
ces préoccupations. Les moyens économiques semblent guider les choix en matière d’alimentation
et être déterminants sur l’adoption de régimes alimentaires de qualité nutritionnelle.
D’après les discours recueillis sur les représentations et les pratiques, on retrouve des réponses
proches du contenu de certaines classes représentationnelles du « bien manger » définies et décrites
par Lahlou. Ainsi, on retrouve :
- les déclarations centrées sur le noyau « repas », avec des descriptions qualitatives se rapportant
aux méthodes culinaires, aux séquences de gestes pendant la préparation, à la composition du plat
(description des tous les ingrédients et condiments nécessaires) ; elles ne se réfèrent globalement
pas à un ordre formel du menu (qui est constitué généralement d’un plat principal) sauf dans de
rares cas (entrée, sortie) : à la question « qu’est-ce que bien manger veut dire », le sujet semble
être incité à répondre ce qu’il faut faire et à se ramener à ses pratiques ; cela s’expliquerait par le
fait que la représentation sert à agir sur le monde (Lahlou, 1998) ;
- des réponses centrées sur les noyaux « désir » et « prise », bien manger signifiant « manger à
sa faim », « se rassasier », « se remplir le ventre », à la recherche de satisfaction de l’appétit ;
cette philosophie constituerait des règles de vie générale, qui consistent à tenir sa place dans la
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Etude des dimensions nutritionnelles dans les représentations du « bien manger » et les pratiques alimentaires des guinéens
société, sans déborder de l’espace qui nous est accordé (manger à sa faim mais pas plus); ces
comportements de limitation ont une utilité sociale : une société nécessite le partage et donc la
limitation des appétits individuels de chacun ; ces règles intériorisées limiteraient l’expression
excessive du désir individuel ; cela montre que la représentation est une construction sociale et
qu’une forme de représentation peut servir plusieurs fonctions (physiologique, sociale et
morale) (Lahlou, 1998) ;
- bien manger, c’est « manger ce qu’on aime », ce qui fait plaisir, que l’on désire ou dont on a
envie ; cette représentation fournit un principe d’action fondé sur le désir et les dimensions
hédoniques de l’alimentation ;
- les discours sur la nutrition : « manger équilibré », « des éléments nutritifs et vitaminés » ;
l’imbrication des domaines de connaissance populaire et scientifique traduit un phénomène
d’ancrage et la trace d’une évolution de la pensée sociale ; cette classe fait référence au principe
d’incorporation selon lequel l’individu incorpore les vertus de la nature de l’aliment ingéré, toute
carence étant source de déséquilibre (le corps doit ingéré en quantités équilibrées les éléments
fondamentaux) (Lahlou, 1998) ;
- bien manger, c’est « manger des plats bien préparés », « des petits plats » (dans le cas d’une
cérémonie) : ces réponses se réfèrent à la cuisine familiale, aux recettes traditionnelles, au savoir-
faire féminin et au groupe ; les noyaux centraux sont « repas » et « prise » ; cette représentation
joue un rôle d’articulation avec les affects, l’histoire personnelle du sujet et son sentiment
d’appartenance de groupe (Lahlou, 1998).
Les références au « convivial », « restaurant » et « pas trop de » ne ressortent pas dans les
représentations générales du « bien manger » mais la dimension conviviale est très présente dans une
situation de repas festif.
Les avis sont généralement partagés lorsqu’il est demandé de faire le lien entre représentations
et situations.
D’une part, on n’observe pas de changement de représentations en fonction de la
situations, en particulier lorsque cela concerne l’âge et le genre. Certains Guinéens diront ainsi que
bien manger pour un enfant et un adulte signifie indifféremment que l’aliment doit répondre à des
critères de goût et de quantités, de même que pour un homme ou une femme. Cependant pour les
enfants, les aspects de santé et de nutrition (pour les cadres) sont davantage présents dans les
représentations mais sont contraints par les ressources financières.
Il en est de même lorsqu’il s’agit des différentes prises alimentaires (repas) de la journée,
le goût, les préférences alimentaires, la satiété, la composition du repas (riz) et les horaires
restant déterminants dans les représentations que ce soit pour le « bien manger » du matin, midi ou
soir. Les nuances portent sur le fait que le repas (riz sauce) du midi ou du soir (en fonction des
fréquences des repas) reste le repas principal qui doit allier qualité et quantité, le petit déjeuner ayant
plus un caractère rassasiant et le dîner un caractère de complément.
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Etude des dimensions nutritionnelles dans les représentations du « bien manger » et les pratiques alimentaires des guinéens
Cette question sur les propriétés binaires des aliments « bonnes ou mauvaises »,
« recommandées/interdites » renvoie à la pensée classificatoire de Fischler. Toute culture définit des
catégories, des prescriptions, interdictions de ce qu’il faut ou non manger. Ce sont elles et les
représentations que les individus en ont qui sont à l’origine de l’ « ordre du mangeable » ou du « non
mangeable ».
Dans l’analyse du discours sur ces questions, on remarque que les aliments bons et mauvais,
recommandés et interdits sont rassemblés en sous-catégories selon les fonctions qui leur sont
attribuées :
- nutritionnelle, s’appuyant sur la connaissance profane ou scientifique sur la composition en
nutriments des aliments ; cette fonction revêt un caractère important surtout lorsqu’il s’agit de
l’alimentation des enfants ;
- sensorielle : gustative, hédonique, etc ;
- culinaire, qui renvoie aux aliments, aux plats, à la manière de les cuisiner mais aussi à la
l’hygiène et à la confiance portée à la cuisinière ;
- symbolique : nature de l’aliment (sauvage ou domestiquée), croyance en l’effet bénéfique de
certains aliments (maturité, pourrissement) ;
- physiologique, qui se rapporte aux effets physiologiques des aliments sur la santé mais aussi à
l’état physiologique des aliments ;
- identitaire : par exemple, différenciation des goûts, interdits spécifiques en fonction des ethnies.
Les recommandations rejoignent les fonctions nutritionnelles et physiologiques de
l’alimentation. Lorsqu’il s’agit de recommandations, les expressions des locuteurs sont du domaine du
« on » : « il faut que », « on nous a dit que », « on a constaté que », « les gens disent que », exprimant
un système normatif (médicalisé ou traditionnel), ce qui serait une forme de protection. Lorsqu’il
utilise le « nous », l’individu évoque les règles, la famille, le groupe ou la condition sociale et le
« moi » ou le « je » permet à l’individu de se positionner comme mangeur singulier. L’enchevêtrement
dynamique de ces trois paliers structure l’image que l’on veut donner de soi (Corbeau et Poulain,
2002).
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Etude des dimensions nutritionnelles dans les représentations du « bien manger » et les pratiques alimentaires des guinéens
Cette catégorisation des aliments selon les fonctions attribuées aux aliments renvoie aux
différentes formes de rationalité des agents : rationalité en finalité (physiologie, santé, goût) ou
en valeur (symboles, cuisine, plaisir).
Les interdits alimentaires sont soit d’ordre religieux, soit considérés comme tels par la
tradition (habitudes alimentaires, totem) ; ils sont attachés à une fonction identitaire forte. D’un
point de vue des représentations, ils émanent du principe d’incorporation (Rozin, Fischler),
reposant sur l’idée que l’ingestion d’un aliment confère ses propriétés au mangeur. Ainsi, il est interdit
dans la religion musulmane de consommer du porc, impur et pouvant souiller l’âme. C’est ce principe
qui donne une valeur symbolique à l’aliment et ces croyances sont très actives.
Ces classifications font ressortir les ambivalences définies par Beardsworth et leurs modes de
gestion :
- l’ambivalence plaisir-déplaisir à composante sensorielle et hédonique, géré par le système
culinaire ;
- l’ambivalence santé-maladie, gérée par les règles diététiques ;
- et l’ambivalence vie-mort, gérée par les interdits et l’acceptation morale.
L’idée sous-jacente à cette question était de provoquer la justification des individus dans des
situations conflictuelles de choix ou de confrontation en rapport avec l’alimentation, comme lors de
différences de préférences, de la négociation des repas. Ainsi, il semblait possible de faire émerger les
valeurs, règles, conventions et représentations des sujets en lien avec l’alimentation.
Les enquêtes n’ont pas révélé de situation de confrontation, de divergences d’opinions
lorsqu’il s’agit de choisir et de négocier la composition des repas ou lors des autres négociations
liées à l’alimentation entre les membres de la famille (préférences). Par contre, lorsqu’il s’agit
d’aliments ou condiments spécifiques (comme le cube Maggi), il semble qu’il existe des
confrontations de point de vue entre hommes et femmes quant à leur utilisation, ou lors de repas
en dehors du foyer (repas festif), le manque de confiance exprimé envers la préparatrice semble être
source de divergences d’opinion.
Dans le contexte familial, les décisions alimentaires sont généralement déléguées à la
maîtresse de maison, qui gère le budget alimentaire, fait ses achats en fonction et fait le choix du plat
en conséquence. Le pouvoir de décision du repas semble néanmoins dans certains cas lié au pouvoir
économique et le mari peut décider lorsqu’il a les moyens.
Même si la femme est maître des décisions, le choix du repas peut être négocié en
concertation de tous les membres de la famille et la femme prend en compte les différences de goûts
de la famille pour cuisiner. Elle mettra ainsi de côté les aliments que les uns n’apprécient pas ou
préparera occasionnellement un plat spécifique pour la personne si les ressources financières le
permettent. Mais dans la majorité des cas, tous les membres de la famille consomment les mêmes plats
et il n’est pas apparu dans les discussions, de plats spécifiques ou typiques pour les hommes, femmes
ou enfants. Lorsqu’elle a un budget qui lui permet ou que son mari lui remet de l’argent à ces fins, la
femme peut préparer un plat « spécial » pour lui mais même dans ce cas, elle mettra toujours une part
de côté pour les autres membres de la famille.
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Etude des dimensions nutritionnelles dans les représentations du « bien manger » et les pratiques alimentaires des guinéens
La question sur les pratiques et les normes alimentaires (organisation des repas, structure, etc.)
avait pour but de faire apparaître une éventuelle dissonance entre les représentations et les pratiques.
Tous les ménages, quel que soit leur niveau socio-économique, ont les mêmes habitudes
alimentaires et le menu est invariablement composé d’un plat de riz sauce, plus ou moins riche
en condiments et ingrédients en fonction des moyens financiers. Le repas familial est pris une à
trois fois par jour selon le niveau économique de la famille.
La consommation s’organise en fonction du sexe et de l’âge des membres de la famille. La
répartition de la ration alimentaire est inégale et tend à défavoriser les femmes et les jeunes enfants en
faveur du père de famille, à qui on réserve les morceaux de choix.
Les mets et les boissons en dehors du repas ne ressortent pas spontanément des discours
car ils sont souvent « non pensés » parce que cumulées avec d’autres activités et sociabilités
(Corbeau, Poulain, 2002).
D’une part, les décalages entre les représentations et les pratiques n’apparaissent pas à
première vue. Les gens déclarent donner la priorité au goût, au mode de préparation des aliments, à
leurs préférences alimentaires et disent prendre en considération ces préoccupations dans la pratique.
La préparation des plats tient compte en effet des goûts et préférences de chacun, cela en fonction des
moyens disponibles.
Les personnes, qui se référaient à l’importance des dimensions nutritionnelles du régime,
consomment les mêmes plats que tout le monde, et justifient l’écart entre leurs représentations
et leurs pratiques du fait de contraintes économiques.
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Etude des dimensions nutritionnelles dans les représentations du « bien manger » et les pratiques alimentaires des guinéens
D’une manière générale, les représentations du « bien manger » se traduisent dans les discours
généralement en termes de pratiques (recettes culinaires, listing des aliments et ingrédients, etc.).
L’approche par les situations a permis de mettre en évidence des changements de
perceptions et de représentations en fonction de situations différenciées. En particulier l’état
physiologique, le caractère festif ou ordinaire d’un repas jouent sur les représentations. Par
exemple, lors d’un repas festif, la présence d’autres mets, de plaisirs, de contraintes de sociabilité
modifient les repères et représentations. Dans ce cas, c’est le lien de causalité entre représentations
et comportements qui permettrait d’expliquer que le comportement alimentaire se modifie selon la
situation (lieu de vie, hors domicile, situations de commensalité).
La méthode basée sur les justifications (Thèvenot et Boltanski) n’a pas permis de faire
émerger des discussions des contradictions ou confrontations. Seuls ont été évoquées des
divergences de point de vue lorsqu’il s’agissait d’aliment spécifiques comme le cube maggi, ou pour
des repas pris hors foyer (manque de confiance). Cela peut être en partie dû à un problème
méthodologique, car il n’est pas fréquent que les individus confrontent leurs opinions publiquement et
en particulier les hommes et les femmes ; par ailleurs, il n’est pas aisé pour l’enquêteur d’insister sur
les contradictions qui ressortent des discours. Des entretiens en face à face approfondis auraient peut-
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Etude des dimensions nutritionnelles dans les représentations du « bien manger » et les pratiques alimentaires des guinéens
être été nécessaires. De plus, il semble difficile de faire émerger des situations de tension dans le cas
de sujets trop globaux et il semblerait intéressant de focaliser les discussions sur un sujet ou un aliment
plus spécifique.
L’étude a montré qu’il pouvait y avoir des dissonances entre les représentations et les
pratiques décrites par les individus. Par exemple, les cadres intègrent des dimensions nutritionnelles
dans leurs représentations, d’autres considèrent les dimensions de goût et de complétude du plat
(présence de tous les ingrédients) comme déterminant le « bien manger », alors qu’elles ne se
traduisent pas dans les faits. Les acteurs justifient ce décalage exclusivement par manque de moyens
économiques. Dans beaucoup de cas, ce décalage entre représentations et pratiques n’a pas été
perçu. Il est possible que la durée de l’entretien (d’environ 1 heure) n’ait pas permis d’aller à un
niveau de détail suffisant des pratiques pour faire ressortir les éventuelles dissonances (entretien centré
surtout sur les plats, les activités de préparation et les normes de consommation). Les contextes
sociaux, temporels et spatiaux qui contraignent aussi les choix à travers les interactions sociales ont été
peu précisés.
Les contraintes financières sont ressorties clairement au cours des entretiens comme les
freins majeurs à l’adoption de régimes de meilleure « qualité », qu’elle soit sensorielle,
hédonique ou nutritionnelle. L’approche économique de la consommation a permis de confirmer que
la contrainte principale aux changements de la consommation alimentaire était d’ordre économique.
En effet, la levée de la contrainte budgétaire réduit fortement voire élimine le décalage entre
représentations et pratiques rapportées.
D’une manière générale, les entretiens et la méthode des groupes de discussion focalisée
ont soulevé quelques problèmes. Le premier concerne les difficultés d’expression des femmes sur
leurs pratiques courantes. Ceci pourrait être lié au fait que les règles et mécanismes sont intériorisés et
qu’il devient difficile de parler du quotidien et des activités courantes, qui sont du ressort de
l’évidence et de la logique. D’autre part, le groupe ou l’individu refuse généralement de s’exprimer
sans en référer à l’autorité administrative ou traditionnelle, qui considère les enquêteurs et en
particulier les « experts » comme des porteurs potentiels de projet. Par ailleurs, il est très rare de
pouvoir s’entretenir avec une femme sans la présence systématique d’un homme, qui « contrôle » les
paroles échangées. De plus, dans les discussions de groupe émerge toujours un leader ou porte-parole,
représentant l’opinion du groupe, qui n’est jamais remis en cause.
Il est important de souligner que le contexte dans lequel ont été réalisés les entretiens a un
rôle déterminant sur les réponses obtenues. En effet, la mission s’est présentée aux personnes
interviewées comme relevant du centre de recherche de Foulaya et travaillant sur les problématiques
de transformation, de valorisation et de technologie des produits agricoles et alimentaires. Cela
pourrait expliquer la nature des réponses orientées vers les pratiques culinaires. D’autre part, une
mission est généralement porteuse d’un projet et le dialogue entre chercheurs et « profanes »
représente un enjeu (économique et social) pour les populations. L’ethnométhodologie et la théorie de
l’agir communicationnel font prendre conscience de l’importance de la situation dans laquelle a lieu
l’entretien.
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Etude des dimensions nutritionnelles dans les représentations du « bien manger » et les pratiques alimentaires des guinéens
L’approche en terme de représentations pose le problème de leur catégorisation du fait que les
individus ont des catégories de compréhension qui ne sont pas nécessairement celles du chercheur. Le
chercheur possède une évolution et des conventions différentes de celles de l’individus, si bien que
l’interprétation est très dépendante du « lecteur ».
Ce travail d’analyse et d’interprétation des résultats reste un travail inachevé. En effet, les
discours sont très riches et il ne s’agit ici que d’une analyse « primaire » des résultats. Le concours de
spécialistes et/ou l’utilisation de logiciels de traitement de discours permettraient d’aboutir à un niveau
d’analyse plus poussée.
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Conclusion générale
CONCLUSION GENERALE
Manger est un acte social complexe, « un fait social total » (Mauss) qui a de multiples
horizons, comme la santé, le plaisir, l’esthétique, la convivialité, etc. et plus largement « le sens »
(Corbeau et Poulain, 2002). Selon les contextes et les situations, les mangeurs se situent dans un
horizon spécifique et mobilisent une forme de rationalité particulière (raisonnement probabiliste,
rationalité en valeurs liées au contexte socio-culturel, à la science, au religieux, au symbolique, etc.).
Un repas doit donc non seulement s’estimer sur le plan nutritif mais encore par les satisfactions
apportées à la totalité de l’être inconscient (plaisir de sucer, croquer, etc.).
Les sciences de la nutrition et les sciences sociales centrées sur les problèmes nutritionnels
privilégient l’horizon biologique de l’alimentation au détriment des autres fonctions qui ne sont prises
en compte qu’au regard de leurs conséquences sur la fonction biologique et nutritionnelle. Or,
l’évaluation du risque n’est pas réduite aux dimensions nutritionnelles et sanitaires objectives mais
comprend aussi les univers gustatifs et symboliques. Les sciences sociales, non plus centrées sur la
nutrition mais, appliquées à l’alimentation présentent l’intérêt de considérer a priori équivalentes les
différentes dimensions de l’alimentation.
En sciences sociales, deux conceptions opposées sont mobilisées pour comprendre la
construction des décisions par le mangeur et pour développer des logiques de communication à des
fins de santé publique ou à buts économiques. Corbeau et Poulain (2002) distinguent ainsi :
- le mangeur de raison, libre de ses décisions et de ses choix ; cette conception est à l’origine de
nombreux courants de recherche en économie, marketing alimentaire et nutrition, qui posent la
décision du mangeur comme la résultante d’un raisonnement en termes de coûts-avantages en
fonction du poids relatif que l’individu accorde aux critères qu’il mobilise pour son analyse ; cette
conception interprète toute décision « irrationnelle » comme le résultat d’un déficit d’information
et considère que toute intervention doit s’orienter vers la diffusion d’informations et
l’augmentation du stock de connaissances du mangeur ;
- le mangeur surdéterminé agissant selon des phénomènes qui échappent à sa conscience et à sa
volonté (goûts, sensations de faim, etc.) ; les causes de ses décisions peuvent donc être de
différentes natures : biologiques, psychologiques, sociologiques, économiques, etc. ; les discours
des individus sur les motifs de leurs choix et de leurs actions sont vus comme des justifications a
posteriori (des rationalisations) ; cette perspective fait l’hypothèse que le mangeur n’a pas accès
consciemment aux causes qui gouvernent ses décisions et ses actions ; elle se décompose en trois
courants :
! les mangeurs vus comme des êtres bio-logiques : c’est à cette conception universaliste
qu’adhèrent de nombreux spécialistes du comportement alimentaire et nutritionnistes qui
posent que la décision est déclenchée par l’état physiologique de l’individu et que les
comportements sont des réponses à des états physiologiques de manque ; mais cette
conception gomme les particularités socioculturelles ;
! les mangeurs vus comme des êtres socio-logiques : dans cette perspective culturaliste,
l’hypothèse posée est que c’est l’appartenance à un groupe social qui déterminent les goûts et
les choix des individus, que c’est la culture qui détermine l’ordre du mangeable, les formes de
prises alimentaires, de convivialité, etc ;
! les mangeurs vus comme des êtres psycho-logiques : cette grille de lecture se base sur le fait
que les actions des individus relèvent du psychologique et qu’elles sont plus ou moins
inconscientes.
- 92 -
Conclusion générale
Ainsi, chaque discipline privilégie une entrée par rapport à une autre. Or le mangeur possède à
la fois un espace de liberté et est surdéterminé par un ensemble de facteurs sociaux, culturels et
biologiques et par conséquent, il suit des logiques et des rationalités plurielles (Corbeau et Poulain,
2002).
L’objectif ultime des recherches et apports des sciences sociales et humaines à la nutrition est
de comprendre le sens qu’une société donne à un aliment, à sa préparation, consommation, d’identifier
les canaux, relais, réseaux pour in fine changer les comportements et introduire de nouvelles
significations conformément aux normes nutritionnelles reconnues. Pour cela, elles s’appuient sur une
théorie de l’information alors que « ce n’est pas parce que les gens savent qu’ils font nécessairement »
(Lahlou, 1998) et il ne suffit pas de démontrer le fait pour qu’il acquière une validité universelle.
L’interaction sociale, le positionnement des individus dans l’espace social, le processus de co-
construction des représentations sont des facteurs plus importants que la « vérité » et même que les
faits. Les associations entre les aliments et la santé s’appuient non seulement sur des connaissances
nutritionnelles mais aussi sur des représentations symboliques (Poulain, 2002a).
Un des apports importants de la socio-économie, sociologie du risque, de la socio-
anthropologie et des sciences cognitives est de prendre en compte les représentations pour comprendre
le sens que les individus donnent à leurs actes et les décalages pouvant exister entre les
représentations, les normes et les pratiques réelles des sujets. Elles considèrent que les représentations
orientent les pratiques et que réciproquement ces dernières participent à la construction des
représentations. Mais la compréhension des choix entre pratiques et entre produits ne peut se faire
qu'en tenant compte des situations et des itinéraires de consommation, pratiques, représentations et
situations interagissant. L’étude exploratoire menée en Guinée a montré qu’il existait un lien entre
représentations et pratiques en fonction de situations de consommation différenciées. Un apport
méthodologique de ce travail est qu'une analyse trop générale des représentations (ce que bien manger
veut dire) ne permet pas d'identifier les facteurs d'arbitrage à l'œuvre dans les choix et les
comportements alimentaires.
L’éducation nutritionnelle est une intervention qui vise à modifier les codes et les règles qui
régissent la vie sociale pour améliorer la nutrition des individus. Elle passe par la substitution de
nouvelles pratiques à celles jugées indésirables, ou par le renforcement des pratiques jugées positives.
Cela renvoie tout d’abord à des questions d’éthique, à celles de la légitimité de l’éducation
nutritionnelle mais de manière plus générale de la légitimité de toutes les composantes entrant dans le
cadre d’une intervention plus large (politique, commerciale). « Comment apporter des informations
utiles, des conseils en nutrition sans prétendre une supériorité de certaines valeurs par rapport à
d’autres jugées « irrationnelles », sans injecter des valeurs occidentales ? », « y a-t-il une organisation
idéale d’une journée alimentaire, un nombre idéal de repas par jour ? » (aucun argument décisif
n’émerge pour le moment en faveur d’un modèle plutôt qu’un autre (Poulain, 2002a)), « comment
allier respect de la culture, des modes de vie, de la dignité humaine et volonté de changement des
comportements ? », « comment éviter la manipulation commerciale des personnes touchées par les
problèmes nutritionnels et la nécessité de rentabilité des entreprises productrices de produits
nutritionnels ? », « comment éviter la manipulation idéologique, le détournement de l’éducation
nutritionnelle comme moyen de maintenir un ordre social qui avantage le pouvoir établi ? », etc.
- 93 -
Conclusion générale
Les modifications de comportement ont des répercussions objectives pour la santé, l’état
nutritionnel ou le bien-être et il ne semble pas illégitime de vouloir modifier les comportements.
Cependant en alimentation et nutrition, il est nécessaire que les conditions soient considérées
universelles en nature et non sujettes à des interprétations relativistes associées à la culture, la structure
sociale ou des intérêts (McIntosh, 1996). Les limites de l’approche normative en nutrition tiennent au
fait qu’elle implique que les membres de la société soient capables de se mettre d’accord sur ce qui
constitue un problème nutritionnel, or il existe de nombreux désaccords sur la perception des risques et
des problèmes. De plus, la démarche la plus répandue, une fois les problèmes identifiés, est un
processus d’information descendant, à sens unique et la persuasion des individus que le problème
existe. Fassin (1998) écrivait que « la médicalisation est une construction sociale qui confère une
nature médicale à des représentations et des pratiques qui n’étaient jusqu’alors pas socialement
appréhendées en ces termes » (Poulain, 2002a). La modification des comportements doit résulter d’un
acte volontaire de la part des personnes concernées, le problème devant être perçu et le changement
souhaité.
Les questions sont alors de savoir « comment concevoir l’éducation nutritionnelle pour qu’elle
s’intègre mieux dans la communication sociale en nutrition existante dans toute société ? » et « quelles
sont les contributions possibles de la socio-économie à la résolution de problèmes alimentaires et
nutritionnels ? ».
- 94 -
Conclusion générale
national car elle repose sur un système très démocratique limitant le contrôle des autorités politiques
(Adrien et Beghin, 1993).
Cependant, ce modèle est intéressant dans le domaine de la nutrition en particulier parce qu’il
ouvre la voie vers une réflexion et une action collective et ne ferme pas la nutrition à un domaine
réservé au spécialiste, ce qui est en totale rupture avec les approches « conventionnelles ». L’efficacité
de ce système d’animation communautaire et d’analyse collective des problèmes nutritionnels,
renforcé par des méthodes d’animation nouvelles (comme la radiodiffusion en milieu rural) a été
démontrée par exemple en Tanzanie, dans le cadre du programme « Iringa », qui s’est traduit par une
amélioration importante de l’état nutritionnel des enfants (Monetti et Yee, 1989, in : Adrien et Beghin,
1993).
- 95 -
Conclusion générale
Finalement, ces constats soulignent l’intérêt de raisonner en terme de représentation plutôt que
de perception du risque car les risques sont des construits, sont à l’origine de représentations et il y a
autant de représentations d’un risque que de positions, de situations et de trajectoires sociales (Peretti-
Watel, 2001).
Les problèmes liés à l’alimentation et à la nutrition ont trait à des mécanismes complexes
(physiologiques, cognitifs, affectifs, résultats d’apprentissages culturels, de réponses à des contraintes
économiques, sociales, d’interactions symboliques) et exigent une complémentarité entre disciplines et
une intersectorialité : médecine, épidémiologie, nutrition, agronomie, économie, socio-anthropologie,
éducation, communication, psychologie, etc.).
Etudier le mangeur est donc l’objet de nombreuses disciplines qui possèdent chacune leurs
méthodes, leurs concepts et qui produisent des données conformément à leur point de vue et leurs
problématiques. Mais un des problèmes majeurs est le manque de cadres théoriques et conceptuels
communs pour parvenir à un consensus sur les questions de recherche, pour la collecte et l’analyse des
données.
Les perspectives de recherche dans le domaine des stratégies et des méthodes d’intervention
dans la communication en nutrition sont donc ouvertes. Elles doivent être orientées de manière à
rendre compatible la stratégie générale d’intervention avec l’exigence de participation effective des
personnes concernées par les problèmes nutritionnels et alimentaires.
Dans le domaine de la recherche agronomique ou industrielle, on voit émerger des recherches-
actions, des partenariats entre scientifiques et opérateurs (avec des organisations paysannes par
exemple). Cependant, dans le domaine alimentaire, les consommateurs ne restent pris en compte que
par le biais d'enquêtes d'économistes, de sociologues, de spécialistes du marketing, ou lorsqu’ils sont
intégrés dans des démarches participatives, leur consultation ne se traduit pas dans les faits. Plusieurs
auteurs (Marris et Joly, 1999 ; Bonny, 2000) ont montré que bien que la volonté affichée de la part des
politiques soit de prendre en compte le savoir « commun » et les avis du public (conférence des
citoyens sur les OGM en France, de l’ESB, comité de nutrition), la démarche souffre d’une ambiguïté
(exposé des scientifiques, non valorisation du sens commun auprès des experts, non remise en cause
du système, résolution technique des problèmes) (Figuié et Bricas, 2002).
Il semble donc intéressant de tester une nouvelle façon d'établir un dialogue réel entre experts
et profanes, s'appuyant sur les théories de la recherche-action et sur celles de la co-construction de
l'acceptabilité sociale des risques. Ainsi, l’approche en termes de représentations sociales et
alimentaires, dont est issu le risque perçu, pourrait être mobilisée pour comprendre ses différentes
dimensions perçues par les consommateurs. Cela remet en cause la conception du mangeur comme
consommateur en bout de chaîne, passif ou seulement réactif par rapport à l'offre et sa prise en
considération uniquement au travers d'enquêtes d'opinions. La recherche pourrait se traduire par le test
de moyens de tisser un vrai dialogue entre citoyens et experts scientifiques, s'inspirant des conférences
de citoyens sur la gestion des risques technologiques majeurs telles que pratiquées aux USA et au
Danemark.
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- 103 -
Annexe 1 : Fiche de lecture sur la sociologie du corps
Les fonctionnalistes suivent une approche traditionnelle du « corps physiologique » ainsi que
la sociologie médicale, alors que les relations sociales affectent et sont affectées par les aspects du
corps (Sobal) et que le corps ne concerne pas seulement des processus physiques et physiologiques
(McIntosh, 1996).
-1-
Annexe 1 : Fiche de lecture sur la sociologie du corps
Les psychologues ont trouvé que les enfants développent un sens précoce de satiété. Des signaux
internes régulent l’ingestion et la cessation basée sur l’expérience de la faim et de la satiété. Les
influences environnementales cependant peuvent annuler ces régulateurs internes.
Quand le corps est malade, l’individu ressent une séparation avec son corps qui ne lui est plus
familier et qui devient « aliéné ». L’expérience de la faim, de la maladie a un effet aliénant par le non
confort ressenti par le corps, comme la perte des aptitudes, de la capacité de concentration. Dans de
tels cas, l’individu expérimente des changements corporels et des changements de ses capacités
d’interaction avec les autres (McIntosh, 1996).
-2-
Annexe 2 : Fiche de lecture sur la sociologie du risque
Depuis la fin des années 1970, l’économie du risque tend à se rapprocher des préoccupations
des sociologues. Ces derniers s’intéressent davantage aux problèmes de la formation des croyances,
des mécanismes cognitifs sous-jacents et des influences interpersonnelles éventuelles entre les
individus (Peretti-Watel, 2001). Ils étudient les situations où :
- l’univers est incertain : l’agent sait quels évènements peuvent se réaliser dans le futur mais pas
leur probabilité d’occurrence ; il va alors élaborer des probabilités « subjectives » qu’il évalue ;
- l’univers est indéterminé : l’agent ne connaît ni les évènements possibles et donc leur probabilité ;
il va devoir lister les évènements et évaluer leur probabilité.
Les « cindyniques » représentent la sciences des risques (née fin des années 1980) selon une
approche pluridisciplinaire, incluant toutes les sciences humaines et de l’ingénieur.
-1-
Annexe 2 : Fiche de lecture sur la sociologie du risque
ou de son propre corps (Poulain, 2001b ; Peretti-Wattel, 2001). Ils raisonnent en termes de calculs
coûts-bénéfices, s’intéressant plus à la nature des conséquences d’un événement qu’à leur probabilité.
Les profanes accordent une importance particulière aux circonstances de l’exposition au risque et aux
types de personnes concernées (Fischler, 1999).
Il existe donc des conflits stratégiques et un affrontement de rationalités (Beck, 1999, in :
Poulain, 2002b) entre experts et profanes. La sociologie considère que la perception des profanes n’est
pas irrationnelle mais plus complexe que celle des experts (Marris, 1999). Ce constat d’une perception
différente des risques a amené à compléter l’approche technique du risque par une approche en terme
de communication (Figuié et Bricas, 2002). Ainsi se développent de nombreuses théories justifiant cet
écart d’évaluation par une asymétrie de l’information (knowledge theorie), par des différences de
personnalité (personnality theories), par des différences de niveau économique (economics theory,
l’aversion au risque étant déterminée par le niveau de richesse) ou des « styles de vie » différenciés
(théorie culturelle de Douglas et Wildavsky, 1984).
Les travaux en sociologie du risque s’intéressent surtout aux « nouveaux risques » liés aux
nouvelles technologies et au changement de la nature des relations sociales dans les sociétés
postmodernes. Dans leurs études sur l’amiante, les sources de radioactivité et la vache folle,
Chateauraynaud et Torny (1999) montrent comment des profanes peuvent devenir des « lanceurs
d’alerte », en se substituant à des experts, par leur capacité à capter, réunir des indices, à recouper des
témoignages, pour monter une argumentation cohérente et la diffuser. Ils peuvent ainsi parvenir à
concurrencer l’expert en constituant et en interprétant ses propres données statistiques. Cela nécessite
que le profane acquière par lui-même une expérience, une compétence technique et scientifique
(Peretti-Watel, 2001).
L’évaluation du risque dépend donc de quel point de vue on se place. L’expert et le profane
peuvent défendre 2 conceptions distinctes de la connaissance et de l’action sur l’environnement.
Slovic (1997, 1998) propose un « paradigme psychométrique » en proposant une liste des principaux
aspects que prend en compte le profane pour évaluer un risque et juger s’il est acceptable ou
non (Peretti-Wattel, 2001 ; Marris, 1999) :
- risque individuellement contrôlable ;
- risque volontaire ou imposé ;
- risque juste ou injuste (produit par certains, supporté par d’autres);
- menace connue ou mystérieuse ;
- conséquences immédiates ou différées à long terme (générations futures) ;
- conséquences planétaires ou localisées ;
- incidences néfastes ou non pour les générations futures ;
- nombre de personnes exposées ;
- confiance aux autorités et aux évaluations d’experts, etc.
Le cadre d’analyse de Slovic souligne la diversité des perceptions profanes du risque. Dans
son paradigme, la confiance joue un rôle central car elle conditionne les autres aspects. Moins le
consommateur accordera de crédits aux autorités et aux experts officiels, moins il aura le sentiment de
pouvoir contrôler le risque et plus il aura le sentiment de subir injustement les conséquences de leurs
erreurs ou de leurs mensonges. La confiance accordée aux autorités dépend en particulier des
préférences politiques à l’égard du pouvoir en place, et aussi du niveau scolaire (Peretti-Watel, 2001).
De même, en fonction de leurs ressources matérielles et culturelles, suivant la vulnérabilité ressentie,
les individus auront plus ou moins le sentiment de pouvoir contrôler ou non un risque. Le sentiment de
contrôle du risque est central dans la perception.. On tolère mieux un risque que l’on a choisi
délibérément de courir, on craint davantage ce qui invisible et incontrôlable (Fischler, 1998).
-2-
Annexe 2 : Fiche de lecture sur la sociologie du risque
-3-
Annexe 2 : Fiche de lecture sur la sociologie du risque
passive et ils n’ont pas d’opinion arrêtée sur la science; leur fatalisme et leur position de
vulnérabilité sociale s’accordent avec la conception d’un corps « poreux, perméable donc
vulnérable », dans lequel les corps étrangers pénètrent facilement ; ils auront donc une attitude
fataliste à l’égard de la prévention.
Les valeurs influencent la perception des risques par l’individu car selon la culture, il va
privilégier telle source d’information, aura telle conception du corps, etc.
Les usages de certains produits sont le résultat d’un apprentissage social et la condamnation de
la consommation du produit peut remettre en cause les normes sociales et morales. L’opinion évolue
avec l’usage des produits et l’utilisateur apprend à rationaliser progressivement sa pratique, à la
justifier, en s’appuyant sur ses propres expériences (Becker, 1985 sur le Cannabis). Un individu peut
s’adonner à une conduite à risque tout en ayant pas le sentiment de prendre un risque, parce qu’il a
neutralisé la norme sociale qui désigne à risque cette pratique ; l’usager peut récuser le risque en
déclarant sa capacité à maîtriser la consommation de ce produit. Il a alors le sentiment de maîtrise et
de contrôle de la situation et de sa consommation (Peretti-Watel, 2001).
Pour maîtriser une pratique, l’individu apprend à l’exercer de façon routinière et oublie
certains risques. Il gère une multitude de risques en y prêtant le moins d’attention possible et peut
surestimer sa capacité à s’adapter à chaque situation, à réagir correctement. Il ne se sentira alors pas
concerné par les statistiques, les campagnes de prévention, en pensant qu’elles ne concernent que les
autres (déni du risque). D’où les conduites ne sont pas forcément l’expression d’une insouciance ou
inconscience particulière ; la résistance aux campagnes de prévention s’interprète aussi par leur déni
du risque (Peretti-Watel, 2001).
Goffman défend la thèse que les hommes et les animaux oscillent entre deux états d’activité :
la veille et l’alarme, passant du premier au second lorsqu’un signal attire leur attention sur un danger
survenant dans leur environnement immédiat ; certains individus sont plus sensibles que d’autres à ces
signaux et plus prêts à réagir. Pour lui, les progrès de diffusion de l’information démultiplient les
attitudes à percevoir les menaces alentour (Peretti-Watel, 2001). Plus une société calcule et
communique sur le risque, plus la perception du risque augmente (Giddens, 1991, in : Peretti-Watel,
2001).
-4-
Annexe 3 : Fiche de lecture sur l’économie des conventions
Déjà dans le courant régulationniste, issu de la théorie standard, la nécessaire articulation entre
état et marché a conduit les tenants de ce courant à valoriser le rôle des relations intermédiaires
institutionnelles et ainsi à intégrer des rationalités « plurielles » des groupes sociaux. C’est dans ce
courant hétérodoxe qu’est née l’économie des conventions, en rupture avec la théorie néoclassique
selon laquelle la forme exclusive de coordination est le marché. Elle considère que la coordination des
agents passent par la médiation des règles, normes et institutions et analysent les entités qui fondent le
lien social (Dosse, 1997).
Les régulationnistes partent du holisme alors que les économistes des conventions
revendiquent un individualisme méthodologique complexe et une rationalité « située » des agents. Les
études en terme de conventions s’ouvrent davantage sur la prise en compte du social et du contexte et
considèrent que les individus ont une capacité de calcul limité, fortement contrainte par le contexte.
Les économistes des conventions préfèrent la notion de rationalité « située » plutôt que celle de
rationalité limitée, qui elle présuppose un modèle de rationalité parfaite qui serait incomplète, alors
que pour eux il n’y a pas de rationalité parfaite mais des rationalités en construction. Quéré et
Favereau repèrent deux dimensions hétérogènes quant à la nature de la convention économique : une
dimension « procédurale », méthode de coordination à priori des anticipations croisées des agents et
une dimension « substantielle » qui serait à l’origine de représentations collectives objectivées,
extériorisées (Dosse, 1997).
Elles reprennent la réflexion herméneutique de Ricoeur (rapport à la narration) dans laquelle la
relation entre la compréhension de la totalité et la restitution du détail est centrale, en cherchant à
interpréter la « raison pratique » à partir de l’observation et de l’analyse de l’expérience humaine.
Pour contourner ces limites de la rationalité individuelle, les économistes des conventions
s’appuient sur une multiplicité de techniques, de procédures et d’objets collectifs (grâce aux notions de
contrats, règles, conventions, coordinations) qui forment le point de contact entre holisme et
individualisme méthodologique et impliquent le passage de l’échelle macro à l’échelle micro. Ils
stipulent que la convention « doit être appréhendée à la fois comme le résultat d’actions individuelles
et comme un cadre contraignant les sujets » (Revue économique, mars 1989). Cette notion de collectif
est donc en constante construction, le sujet agissant sous contrainte et ses actions s’exposant à une
remise en question permanente. Un des postulats des économistes des conventions est que les formes
de coordination s’articulent dans le temps selon 3 modes : la simultanéité, la succession et la
confrontation (Dosse, 1997). Si le concept de convention se réfère à des phénomènes collectifs, le
point de départ de l’analyse reste du ressort de l’individualisme méthodologique.
-1-
Annexe 3 : Fiche de lecture sur l’économie des conventions
1. La « convention »
Le mot « convention » a été utilisé pour la première fois par Keynes qui l’a défini comme « la
manière dont les gens sont capables d’anticiper et de faire des prévisions sur un marché financier »
(Dosse, 1997), dont l'intuition était que les conventions ne sont pas la manifestation d’une
« irrationalité » mais permettent de suppléer aux défaillances de marché.
Pour Lewis (1969), la convention répond à un problème de coordination et donc implique un
savoir commun partagé (notion de « Common Knowledge ») qui est incorporé à l’intérieur même de la
situation. La convention tire ses origines des circonstances (du moment, du lieu, des personnes, des
précédents). Cela cautionne l’existence d’une pluralité de conventions en rapport avec la situation et
l’appropriation de telle ou telle norme en fonction de l’action. Lewis a redynamisé la théorie de la
main invisible de Smith, « l’obéissance aux normes apparaissant comme le produit non intentionnel de
l’agrégation de comportements individuels guidés par l’intérêt ». Cette notion de convention, loin
d’être stabilisée est en France tantôt envisagée comme « une théorie », un « paradigme », un « modèle
cognitif », un « sens commun », un « système de représentation » ou un « système de connaissance »
(Dosse, 1997).
Dans « De la justification » (1991), les auteurs proposent les « Cités » comme modèles de
grandeur des individus. Ils pluralisent le monde social en considérant que la réalité est plurielle et que
c’est à partir de la pluralité des mondes d’action que s’articulent les processus de subjectivation. Ils
sortent ainsi du dilemme entre holisme et individualisme méthodologique. Dans leur enquête
empirique sur les cas de litiges, ils cherchent à construire une «grammaire de la justification» en
utilisant 2 axes : individuel/collectif et singulier/général. Les justifications données par les acteurs de
leurs actions ou de leurs critiques servent d’explication de leurs intentions et de leurs motivations.
Lorsque l’accord est difficile à obtenir, les acteurs doivent se justifier en démontrant que leur cas ne
relève pas d’une situation singulière mais d’un cas général et en argumentant leur justification. L’axe
singulier/général configure une « économie de la Grandeur ».
Les « grandeurs » ne sont pas les mêmes pour tous, elles peuvent être de nature différente. Les
disputes et litiges se référent à une échelle de valeurs partagées, légitimées (valeurs universelles,
locales ou singulières). Les grandeurs ou « Cités » sont incommensurables entre elles et définissent
-2-
Annexe 3 : Fiche de lecture sur l’économie des conventions
chacune un monde commun d’équivalences, une humanité commune qui fonde une identité collective
mais aussi un ordre établi. La modélisation des « cités » s’est inspirée des œuvres de philosophie
politique (Dosse, 1997) :
- la cité de Dieu de St Augustin pour la modélisation de la « Cité inspirée » dans laquelle la
grandeur est acquise par l’accès à un état de grâce (relation avec le principe supérieur) ; dans ce
« monde de l’inspiration », la valeur de l’ « objet » émane de l’inspiration créatrice de l’auteur et
non pas de sa valeur utilitaire, économique ou social ;
- la politique tirée des écrits de Bossuet qui fournit le modèle de la « Cité domestique », dans
laquelle la grandeur correspond à une place dans un ordre hiérarchisé ; la valeur réside ici dans la
famille, la tradition, le passé et la hiérarchie domestique; l’efficacité domestique est fonction de la
capacité à suivre les anciens et les règles du milieu ;
- le « Leviathan » de Hobbes qui constitue le modèle de la « Cité du renom ou de l’opinion », dans
laquelle la grandeur d’une personne dépend entièrement de l’opinion des autres, de son renom,
origine ;
- le « Contrat social » de Rousseau qui illustre la « Cité civique », dans laquelle les liens entre
personnes sont médiatisés par la volonté générale ; l’intérêt collectif, le droit d’expression
individuelle, la solidarité et l’équité prime sur l’intérêt individuel ;
- la « Richesse des nations » de Adam Smith traduisant la « Cité marchande », dans laquelle les
liens entre personnes sont assurés par les biens rares circulant librement et dont la grandeur
dépend de l’acquisition des richesses ; cette grandeur est régie par les lois du marché ;
- enfin, l’œuvre de Saint-Simon révèle la « Cité industrielle », où la grandeur dépend de l’efficacité
qui s’appuie sur la performance technique et la science et détermine les capacités professionnelles.
Ces modèles relativisent le concept « d’habitus » de Pierre Bourdieu, selon lequel les acteurs
intériorisent des conditions/structures objectives, une manière d’être, des habitudes issues de leur
éducation. L'habitus est remis en cause car il se veut valide en toute situation alors que cela rendrait le
monde social impossible car aucun accord ne serait trouvé entre des gens n’ayant pas le même
« habitus » (Dosse, 1997).
De même, ce modèle des « Cités » dépasse les théories behavioristes, dans lesquelles les conduites
sont déterminées par des forces extérieures ou sont des réponses mécaniques à des stimuli.
Dans le modèle des Cités, la situation joue un rôle majeur de détermination et d’ajustement
des procédures de justifications et les situations deviennent compréhensibles à l’aide de
l’interprétation par les acteurs eux-mêmes des situations. La justification représente pour l’individu le
moyen de rendre compréhensible ses conduites en vue de vivre avec autrui selon des accords, valeurs
de référence et principes communs (Camus, 2000). Ce modèle des Cités est une analyse à la fois
descriptive, interprétative et pragmatique de ces accords ou conventions.
Les 6 Cités définies sont en interaction, elles sont présentes à tous les niveaux et les qualités
d’un monde peuvent valoir sur un autre. Ainsi, les principes d’autorité et de responsabilité peuvent
qualifier à la fois la relation père/enfant de la sphère domestique et celle de supérieur/subordonné du
monde industriel. Les organisations sont considérées comme des systèmes relevant chacune de
plusieurs mondes. Le modèle des Cités permet de mesurer les arrangements tacites ou explicites entre
les diverses parties. Les ensembles de relations cohérentes regroupées dans 6 mondes au sein desquels
se développent les grandeurs constituent les situations.
Ce modèle s’appuie sur l’action « située », l’action en contexte, sur le court-terme mais
connectée au passé, qu’il ne considère pas comme déterminant mais comme un « univers de ressources
actualisables » (Dosse, 1997).
-3-
Annexe 3 : Fiche de lecture sur l’économie des conventions
-4-
Annexe 4 : Fiche de lecture sur le concept de représentation mentale en psychologie sociale
Le concept des représentations mentales est issu de la psychologie sociale (des travaux
fondateurs de Moscovici, 1961), pour rendre compte des interactions des individus avec leur
environnement. Il est central en psychologie cognitive car il s’insère dans les 3 étapes de la cognition
(encodage, filtrage, décodage de l’information) (Lahlou, 2002). En psychologie, la représentation est
définie comme « un ensemble de connaissances ou de croyances, encodés en mémoire et que l’on peut
extraire et manipuler mentalement » (Dortier, 2002). Dans l’acceptation courante, la représentation est
« une forme de savoir pratique reliant un sujet et un objet » (Jodelet, 1989).
Ainsi, le concept de représentation est basé sur le principe que le monde perçu n’est qu’une
construction mentale de la réalité et que le réel est filtré et mis en forme par le mental (Lahlou, 1998,
Dortier, 1999). Les représentations sont organisées selon des lois qui leur sont propres. Elles se
structurent à travers un processus d’objectivation (concrétisation de ce qui est abstrait), d’ancrage (fait
le lien avec ce qui est déjà connu en mémoire) puis de catégorisation. Cette dernière, qui s’élabore
depuis l’enfance, intervient dans les situations de confrontation entre le sujet et un stimulus (objet,
produit, marque, individu, situation, etc.). Elle consiste à comparer ce stimulus avec les connaissances
existantes sur celui-ci et « l’objet » est identifié et catégorisé par ressemblance avec un objet de
référence (théorie des prototypes développée par Rosch dans les années 1970, Dortier, 2002). Ce
processus est ce que Landwein appelle « l’encodage » (Lahlou, 2002). L’individu organise donc son
système de représentations autour de catégories en fonction des objectifs de consommation du produit,
de la fonction remplie par celui-ci, de ses propriétés. Les catégories varient d’un individu à l’autre
(Landwein), car chaque individu appartient à des groupes sociaux différents, est exposé à des
informations différentes, n’a pas la même capacité à traiter l’information, etc. et chacun a donc sa
propre signification des objets. Les principaux facteurs contextuels qui influencent les représentations
sont le système culturel et l’expérience de l’individu (variabilité inter-individuelle). Les catégories
varient aussi d’une situation à une autre pour un même individu (variabilité intra-individuelle).
Ainsi dans le domaine alimentaire, le système de représentations alimentaires s’élabore par la
constitution d’une catégorisation des produits alimentaires en comestible/non comestible,
bon/mauvais, etc. (pensée classificatoire de Fischler). C’est la représentation que l’on se fait du
produit qui semble déterminer le type de catégorisation adopté en fonction de ses vertus, qualités,
dangers, goût, perceptions sensorielles, plaisir procuré, etc. (Chiva, 1996).
Cette activité débouche sur une pensée, une décision ou une action (verbale ou
comportementale) et donc elle a une incidence sur le comportement. Les représentations sont alors
observables dans les discours (la représentation linguistique est une transformation de la représentation
perceptive), les mots, les messages médiatiques, les conduites, etc (Jodelet, 1998, in : Lahlou, 2002).
Elles guident les pratiques mais inversement les pratiques contribuent à construire les représentations.
La représentation est à la fois processus (sujet-objet-contexte) et structure (produit un « objet »). Les
représentations et les pratiques évoluent progressivement en parallèle. Mais les variations sont
relativement faibles.
-1-
Annexe 4 : Fiche de lecture sur le concept de représentation mentale en psychologie sociale
Les représentations sont relativement stables dans le temps car elles sont le fait d’un triple
ancrage : social, institutionnel et psychologique (Dortier, 2002) :
- l’enracinement psychologique profond des représentations mentales est lié à la formation de
schèmes de perception et de comportement acquis dans l’enfance (Piaget, Morin, « imprinting »
culturel) et la capacité à classer les objets serait programmée ;
- l’ancrage social relève des routines mentales, mécanismes d’influence et de subordination aux
normes du groupe qui assurent une stabilité aux représentations dans la vie quotidienne,
professionnelle, etc. mais certaines représentations (sociales) s’enracinent plus que d’autres car
elles assument d’autres fonctions que celle du décryptage du monde ; elles peuvent avoir une
fonction cognitive, d’orientation de l’action, de justification des pratiques, une fonction identitaire
(Aubric) ;
- l’enracinement institutionnel (Halbwachs, Douglas, Anderson) induit que les représentations se
reproduisent et sont véhiculées par le biais d’institutions (école, partis politiques, état, médias,
etc).
Les représentations sont donc issues d’une construction sociale et historique. Les
représentations sociales sont fondées sur des processus d’influence sociale ; elles sont issues et
héritées de la société et portent sur des phénomènes sociaux (Dortier, 1999). Elles ont des spécificités
individuelles mais elles sont partagées par les individus d’un même milieu social ; elles peuvent varier
d’une culture à une autre et même à l’intérieur d’une même culture. La distinction du comestible et du
non-comestible sont issues de représentations sociales, de même que les autres aspects de
l’alimentation et de la santé (Adrien et Beghin, 1993). Les hommes apprennent les représentations les
uns des autres, ils les co-construisent, les font évoluer. Une représentation dans une situation donnée
est le produit d’une longue chaîne d’apprentissage, de choix, de décisions (script comportemental).
Les représentations construisent les goûts et les dégoûts à l’égard de notre environnement. « C’est la
même représentation à peine modifiée qui va servir à un individu toute sa vie ; il connaît l’ensemble
des conduites possibles mais n’applique que celles qui correspondent à son cas » (Lahlou, 2002).
Mais dans le cas d’un changement des représentations, elles basculent d’une conception à une autre,
totalement opposées (théories épistémologiques de la diffusion des idées). Toute représentation, en
passant d’un cerveau à un autre est soumise à un processus de filtrage cognitif qui déforme et
réinterprète les informations échangées dans les catégories nouvelles, il se produit alors une
« ouverture du sens » (science des signes) (Dortier, 2002).
-2-
Annexe 5 : Les méthodes de recueil de données qualitatives sur l’alimentation et la nutrition et les échelles d’analyse
La technique de l’observation qui est orientée vers les comportements, pratiques et discours
sur ceux-ci ; elle s’appuie sur des enregistrements de séquences ou gestes techniques (préparation d’un
aliment par exemple), sur le recueil des réactions et des discours spontanés, parfois sur des
conversations occasionnelles et informelles; l’observation peut être participante ou indirecte pour
minimiser l’effet de l’observateur sur le comportement (vidéos, participation neutre à un repas) ; elle
est généralement utilisée dans le cadre d’étude ethnographique longue pour observer les règles
culturelles en médecine ou nutrition, la consommation alimentaire actuelle, pour voir comment les
gens parlent de la nutrition, de la maladie, etc ; l’observation peut être « armée » (grilles de lecture
précises).
L’entretien a pour but de recueillir des individus, dans leurs propres termes, les sentiments ou
les opinions à propos d’une situation, d’un problème, d’un comportement, etc. Les entretiens sont
particulièrement pertinents pour comprendre comment les gens perçoivent ou se représentent un
problème/un projet/un système/un comportement, comprendre le pourquoi des comportements
alimentaires observés (motivations, cadres conceptuels qui déterminent le comportement) (Lefèvre).
L’entretien est mené sur la base d’un questionnaire qui peut être « ouvert », « semi-directif » ou
« dirigé », il peut se faire en face à face ou par voie téléphonique.
-1-
Annexe 5 : Les méthodes de recueil de données qualitatives sur l’alimentation et la nutrition et les échelles d’analyse
Les phénomènes sociaux peuvent être appréhendés à des échelles d’observation différentes,
auxquelles correspondent des méthodes, des théories et des concepts spécifiques (Poulain,
2002b) :
- l’échelle macrosociologique qui permet de décrire et d’expliquer les différenciations ou régularités
au niveau des catégories sociales ou des groupes humains de grande taille à partir d’agrégats
statistiques, des concepts de classes sociales, de styles de vie en économie ou marketing ;
- l’échelle mésosociologique qui étudie les relations entre acteurs dans des petits groupes, les
processus décisionnels ; elle explique les interactions sociales à travers : le sens, le symbolique,
l’intention, l’affectivité, les décisions d’achat, l’intérêt, les rapports de pouvoir, l’imaginaire….
c’est une approche en terme de construction identitaire et de réseaux sociaux ;
- l’échelle micro ou individuelle qui est centrée sur l’individu et s’intéresse aux raisonnements, aux
prises de décision, à la cognition en termes de besoins, de goûts, préférences ;
- l’échelle biologique (Desjeux, 1998) qui permet de saisir l’impact des phénomènes sociaux au
niveau des données biochimiques et physiologiques de la nutrition et des choix alimentaires.
-2-
Annexe 6 : Guide d’entretien pour l’étude des représentations du « bien manger » et des pratiques alimentaires (rapportées)
-1-
Annexe 7 : Données générales sur la Guinée.
La Guinée est subdivisée en 33 régions administratives plus Conakry. Avec un PNB de 4,12
milliards de dollars (données Hachette, 95), la Guinée se situe au 101ème rang mondial sur 163 (FAO,
1999).
-1-
Annexe 7 : Données générales sur la Guinée.
Seuls 1,6 millions d’hectares sont mis en culture chaque année, exploités selon un système
traditionnel, pluvial et extensif. Environ 72% des ménages gèrent une exploitation agricole, dont la
taille moyenne est de 5,3 ha (MPC, 1994-1995) et 59% des ménages pratiquent l’agriculture-élevage.
La pêche (300 km de côte sur l’Atlantique) produit 200.000 tonnes par an. La part de l’agriculture
dans le PIB est en baisse (24% du PIB en 1995 (BM, 1997)). Les cultures sont principalement
vivrières et destinées à l’autoconsommation : le riz, le maïs, et le fonio pour les céréales, ainsi que le
manioc et l’arachide, et à un moindre degré l’igname et la pomme de terre. Les cultures d’exportation
sont principalement les fruits (bananes, ananas, agrumes), l’huile de palme, le café, le coton et l’hévéa.
La Basse Guinée est la zone par excellence des cultures vivrières et commerciales (banane et ananas),
mais aussi de la pêche maritime, tandis que la moyenne Guinée est une zone d’élevage (bovins, ovins,
caprins), d’agrumes et de maraîchage. La Haute Guinée est également une zone d’élevage et de pêche
fluviale, et la Guinée Forestière, une zone de cultures vivrières et industrielles (thé, café, cacao, huile
de palme) et d’élevage de porcins.
Bien que les volumes de production progressent pour la plupart des produits (riz, manioc et
igname notamment, stabilisation pour le maïs et le fonio), les importations continuent d’augmenter, ce
qui montre l’insuffisance de la production locale par rapport à l’augmentation de population et la
faible compétitivité des produits intérieurs par rapport aux produits importés. Les importations
alimentaires représentaient 22,4% des importations totales en 1993-1995 (16% en 1989-1991;
Exportations alimentaires 1993-95 : 3,9 % des exportations totales ; FAO, 1999). Dans l’ensemble, le
rapport en volume des importations de céréales sur la production locale reste stable depuis les
dernières années. La production locale de riz est passée de 343.000 à 676.000 tonnes entre 1991 et
1996 et les importations tendent maintenant à diminuer (MAEF, 1997, in : FAO, 1999). Les
exportations, notamment de fruits et oléagineux, sont devenues très faibles (de 25% au début des
années 60, à moins de 4% en 1993-1995).
Entre décembre 1991 et mars 1999, les conflits qui ont lieu au Liberia et en Sierra Leone ont
obligé des dizaines de milliers de personnes à quitter leurs foyers pour se réfugier dans les grandes
villes de leurs pays respectifs ou vers la Guinée. En septembre 2000, les attaques rebelles qui ont
provoqué un mouvement général des populations guinéennes et réfugiées situées dans les zones
frontalières (Forécariah, Kindia, Macenta, Gueckedou et Kissidougou). Environ 75% de la population
déplacée est actuellement retournée dans les villages d’origine (ACF, 2002). Ces endroits ont connu
une forte destruction des infrastructures et une certaine dégradation des ressources. Les mouvements
migratoires ont considérablement perturbé les activités économiques causant une détérioration des
conditions de vie des populations.
Ainsi, l’aide alimentaire qui avait considérablement baissé (de 25 à 30.000 tonnes de riz par an
au début des années 90) a repris depuis le début de l’année 1997, sous forme de semoules de maïs
essentiellement, en faveur des réfugiés libériens et sierra léonais (l’aide alimentaire en céréales sur la
période 1993-95 était de 7% des importations en céréales).
-2-
Annexe 7 : Données générales sur la Guinée.
Si jusqu’en 1984 la Guinée était un pays d’émigration pour des raisons économiques et
politiques, elle est devenue maintenant un pays d’immigration, avec le retour des émigrants, l’accueil
de ressortissants d’autres pays d’Afrique de l’Ouest et l’arrivée de réfugiés du Liberia ou de Sierra
Leone.
La population est répartie en trois groupes ethniques majoritaires (38,7% de peuls, 23,2% de
malinkés, 11,1% de soussous) et en de nombreux autres ethnies minoritaires (Kissis, Tomas, Guerzés,
Manos, etc). Le français est la langue officielle.
La religion dominante est l’islam (84,7%) (Hachette, 1998, FAO, 1999) pour 7,9% de
chrétiens et 7,2% d’animistes.
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Annexe 7 : Données générales sur la Guinée.
vaccination antitétanique (au moins une injection) est de 28% (avec vérification) (MEFP, 1996). Le
système de santé s’est beaucoup amélioré depuis le développement des Soins de Santé Primaire à la
fin des années 80 (programme réalisé dans 291 préfectures sur 340) et l’accès aux services de santé est
estimé à 80% sur la période 1990-1995 (UNICEF, 1997). Toutefois, l’accessibilité réelle était estimée
à 35% seulement en 1994 (FAO, 1999). Ainsi, la Guinée conserve des taux très élevés de mortalité
infantile (128‰) et de mortalité des enfants de moins de 5 ans (219‰), la plaçant au 7ème rang
mondial (UNICEF, 1997). L’accès à la vaccination est nettement inférieur en milieu rural, et d’une
façon plus générale l’accès aux soins et le suivi sanitaire des mères au cours des grossesses, se
traduisant par une mortalité infantile plus importante en milieu rural.
La Guinée présente un des taux bruts de scolarisation primaire les plus bas d’Afrique de
l’Ouest (54% en 1999 –UNICEF, 2002- contre 72% en moyenne pour les pays africains au sud du
Sahara). Ce taux global cache des disparités importantes selon le sexe (57% pour le sexe masculin et
37% pour le sexe féminin), selon le milieu de résidence (111% à Conakry, 27% en zone rurale) et ne
rend pas compte des redoublements et abandons fréquents (25% chez les garçons et 28% chez les filles
en 2000, Unicef, 2002) et de l’âge des élèves. Le taux net de scolarisation n’est que de 33,6% en
primaire, et 12,5% dans le secondaire. Le taux d’analphabétisation est estimé à 74% (63% pour les
hommes et 85% pour les femmes) (UNICEF, 2002). Les causes de cette situation sont multiples :
faiblesse de l’offre d’éducation, faible qualité de l’enseignement, pauvreté, raisons socio-culturelles,
etc. Le nombre d’enfants vivant dans et de la rue est croissant (UNICEF, 2002).
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Annexe 7 : Données générales sur la Guinée.
L’apport total calorique journalier diffère fortement en fonction de la taille des ménages, les
ménages de plus de 10 personnes n’atteignant pas le minimum calorique requis par jour et souffrant de
sous-alimentation (ENCOMEC, 1992). Les ménages de grande taille ont une part calorique importante
provenant des céréales et notamment du riz et la consommation des produits amylacés augmente avec
la taille des ménages. Les légumes ont une place relativement stable dans la ration des ménages, sauf
pour les ménages de plus de 16 personnes qui voient leur consommation baisser. Les légumes sont
relativement onéreux et ce sont les seuls aliments avec le poisson dont la consommation diminue dès
que les revenus augmentent. La demande en sucre est peu élastique et les ménages de petite taille ont
une consommation significativement plus importante en fruits (ENCOMEC, 1992).
-5-
Annexe 8 : Résultats des entretiens individuels et collectifs
Pour la majorité des hommes et des femmes, « bien manger » signifie un plat bien cuisiné,
dont la qualité gustative satisfait la personne « quand c’est un bon repas, bien préparé », « quand la
sauce est douce », « c’est la qualité, quand la sauce est douce, même si je mange un peu, je suis
rassasiée », « si c’est à ton goût, même si ce n’est pas beaucoup mais que c’est doux, tu manges
bien ». Plusieurs femmes se rapportent à l’importance du pouvoir d’achat pour la réalisation d’un bon
repas « c’est la façon de dépenser ; si tu as une bonne dépense (de l’argent), tu peux acheter des bons
condiments et ingrédients au marché (l’huile rouge, la viande, le poisson, le gombo, le cube
« Maggi », le sel, le piment, les feuilles, l’oignon, la tomate fruit, le concentré de tomate, l’aubergine,
la pâte d’arachide) ; tu peux alors préparer une bonne sauce », « il faut que tu aies les moyens pour
acheter tous les ingrédients et condiments nécessaires pour faire une bonne sauce : ». Certaines
femmes cependant nuancent ce langage en mettant en avant le savoir-faire de la préparatrice « ça
dépend des condiments qu’il y a dans la sauce mais des femmes aussi, car même si il y a tous les
condiments, si la femme ne sait pas préparer, ce ne sera pas doux », « une sauce de 5000 ou
10000 FG, ce n’est pas la même chose, mais ça dépend aussi de la façon de préparer, tu peux faire
une meilleure sauce avec 5000 FG qu’avec 10000 FG, ça dépend de la cuisinière ». Bien manger se
rapporte donc aussi au savoir-faire de la préparatrice : « bien manger, c’est le bon riz avec la bonne
sauce ; le riz : tu le piles bien, tu le laves bien ; tu nettoies bien ta marmite et tu mets le riz au feu ; tu
mets du gombo, du sel ; quand la cuisson est finie, tu rassembles le riz, tu lui donnes une bonne forme
en boule, tu donnes à ton mari ; la sauce : tu broies la tomate, tu découpes l’oignon, tu piles le piment,
tu mets le sel ; tu mets l’huile sur le feu, quand la fumée commence à sortir tu grilles le poisson puis la
tomate, le sel et le piment, tu couvres ; quand le poisson se prend avec l’huile à l’intérieur, tu dilues la
pâte d’arachide dans de l’eau, tu malaxes et tu mets dans la marmite ; quand l’huile d’arachide et
l’huile de la pâte d’arachide se prennent, c’est fini ; là, ça devient doux ».
Quelques individus associent goût et plaisir « c’est quand tu manges un bon repas, que tu as le
goût et le plaisir de manger », « je mange bien quand j’ai un plat qui me plaît, dont le goût m’a plu, là
je me fais plaisir » ; certains recherchent un repas diversifié, avec « sortie » (dessert) « tu manges bien
si après le riz tu as deux bananes ou de la tomate en rondelles avec du sel ou du poisson frit, quand tu
as un peu de tout ».
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Annexe 8 : Résultats des entretiens individuels et collectifs
D’autres au contraire ne considèrent que la quantité et estiment bien manger lorsqu’ils se sont
rassasiés : « je mange bien quand je suis rassasiée, qu’il y a la quantité », « quand j’ai mangé à ma
faim ». Surtout les hommes et les enfants (de 6 à 10 ans) expriment le bien manger comme une
combinaison entre qualité et quantité « bien manger c’est une bonne sauce et tu manges à te
rassasier », « bien manger, c’est d’abord la qualité, c’est manger un bon repas, quand c’est doux et
en quantité suffisante », « quand on prépare le riz, on mange jusqu’à se rassasier complètement,
jusqu’à se remplir le ventre », de même que certains vieux « si c’est bien préparé, je mange en
quantité ». La satiété est un critère d’appréciation des mères de famille sur la qualité de leur repas et
sur le « bien manger » de la famille : « si tu prépares bien, tu vois la famille qui mange très bien, qui
vide les bols », « tu fais bien ta cuisine, tu mets tout dedans, si ta famille mange jusqu’à se rassasier,
c’est qu’elle aura bien mangé », « si mon enfant finit ce que j’ai mis dans son bol, je saurais qu’il a
bien mangé ». D’autres évaluent la qualité de leur repas par rapport aux appréciations des autres
« c’est quand tu donnes à manger à quelqu’un est qu’il ne te fait pas de reproches ».
« Bien manger » pour certaines mères de famille, c’est avant tout lorsque la famille mange
bien « si la famille mange bien (vide le plat), là, j’aurais le cœur tranquille », « je pourrais dire que
j’ai bien mangé ».
Certaines personnes estiment bien manger lorsque leurs désirs et préférences alimentaires sont
comblées : « bien manger, c’est quand tu manges ce que tu désires », « quand je mange ce que j’aime
manger », « un plat de ma préférence », « quand j’ai eu l’aliment que j’ai demandé », « quand je
mange ce que je veux ».
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Annexe 8 : Résultats des entretiens individuels et collectifs
Bien manger, c’est aussi faire trois repas dans la journée, manger de la viande matin et midi et
pouvoir s’offrir les compléments au plat principal de riz que l’on désire : « si c’est le matin, je vais
bien manger si je gagne la viande ; le midi, si j’ai les moyens, je donne à ma femme pour qu’elle paie
la viande, l’avocat, des œufs, le concombre ; je mange le riz et je mange le reste en complément ou en
dessert ; le soir, tu manges tout ce que tu veux la salade ; c’est ça bien manger ».
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Annexe 8 : Résultats des entretiens individuels et collectifs
couscous de maïs ou de fonio, là tu manges bien », « c’est quand tu manges ce que tu n’as pas
l’habitude de manger pour faute de moyens ».
Au moment des cérémonies (mariages), quelques personnes ont des attentes vis à vis de
l’environnement festive du repas : « c’est l’ambiance qui compte ; moi qui suis forestier, si tu
m’invites à une cérémonie, il faut qu’il y ait la gourde (le vin), la viande, la musique, là c’est
100% ! », « tu manges bien si tu trouves beaucoup de riz et de la sauce avec la viande et si tu t’amuses
très bien pour le mariage ».
Un jeune homme a évoqué sa gêne lors de repas de fête : « je ne mange pas bien à une
cérémonie, si il y a plein de monde ; je ne suis pas à l’aise, je mange un peu seulement ou si je mange,
c’est que j’ai trop faim ».
Certaines femmes distinguent les deux situations par rapport à leur exigence d’hygiène : « à
une cérémonie et à la maison, ce n’est pas pareil ; certaines femmes ne préparent pas proprement ou
elles ne préparent pas bien, donc tu ne peux pas bien manger », « certaines appliquent des règles
d’hygiène, d’autres non ».
Que ce soit lors d’un repas ordinaire ou d’une cérémonie, certains individus maintiennent le
critère de goût comme prioritaire « il faut que ce soit très doux, même si c’est un peu », « le
fondamental pour moi, c’est le goût, la préférence », « bien manger à une cérémonie, c’est lorsque les
plats sont bien préparés, c’est à dire qu’il y a tous les ingrédients et les condiments nécessaires
dedans », « à une cérémonie, on trouve plusieurs plats mais parfois la façon dont c’est préparé ne te
convient pas ; tu peux aller à une cérémonie et te retourner sans manger parce que ça ne te plaît
pas ».
Enfin les individus à faibles revenus se préoccupent avant tout du reste de leur famille et ne
disent bien manger que lorsque les besoins de la famille sont satisfaits, ou quand le repas est partagé
avec elle : « c’est à la maison que je peux bien manger ; quand je suis au dehors, même si je gagne un
bon plat, quand je pense à ma famille derrière, je ne mange pas bien », « si ta femme et tes enfants
sont à la maison et en bonne santé, l’homme sera à l’aise », « toi, chef de famille, si tu vas à une
cérémonie, que tu manges bien là-bas, si tu sais que qu’il n’y a rien à la maison, tu ne vas pas bien
manger », « ce que tu manges à la maison, tu connais la valeur de ça ; c’est différent de manger
dehors parce que tu as la famille derrière ; tout ce que tu manges avec ta famille, ton cœur est
tranquille ; si tu es seul, tu te remplis le ventre, mais si tu sais que ta famille est derrière, tu te
rassasies à moitié » ;
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Annexe 8 : Résultats des entretiens individuels et collectifs
D’autres distinguent les deux et pensent qu’un enfant aura bien mangé s’il mange avant tout à
satiété, les critères de goût étant secondaires : « c’est la quantité et la qualité chez un adulte, la
quantité chez un enfant », « bien manger pour un enfant, c’est quand il est rassasié, qu’il a le ventre
rempli », « je dirais que mon enfant a bien mangé, si je lui ai fourni un repas copieux, à sa
suffisance », « l’enfant cherche à remplir son ventre seulement », « les adultes et les vieux recherchent
le goût ; si ce n’est pas bien préparé, ce sont les enfants seulement qui peuvent continuer ».
Certains cadres ont une conception de repas équilibré, structuré et nutritionnel lorsqu’ils
parlent de leurs enfants « c’est différent quand je dis que j’ai bien mangé et que mon enfant a bien
mangé ; je veux voir mes enfants manger des aliments variés ; s’il mange le riz seulement, pour moi, il
n’aura pas bien mangé ; je voudrais qu’il mange le lait, des aliments à base de protéines comme le
poisson ; moi, je peux me passer de lait et ne prendre que le café, je préfère voir mes enfants prendre
le lait », « les enfants ont besoin de croître, leur alimentation doit être variée, équilibrée, être riche en
éléments nutritifs », « bien manger pour un enfant, ce n’est pas ce qui est bourratif ; il faut rechercher
la qualité ; le miel est un élément énergétique avec l’arachide ; son régime doit être constitué de
beaucoup de légumes : salade, choux, avocat, citron, huile d’arachide », « je peux ne pas déjeuner,
mais je tiens à ce que mes enfants déjeunent ; après le retour de l’école, il faut qu’ils trouvent le
repas ; si les trois rations sont prises, matin, midi et soir, je pourrais dire que mon enfant a bien
mangé ».
Certaines personnes se soucient surtout de la santé de leurs enfants : « c’est si mes enfants ne
sont pas malades, qu’ils sont en bonne santé ».
D’autres perçoivent le bien manger chez l’enfant sur la base d’expressions et de signes
physiques « quand l’enfant est joyeux, c’est qu’il a bien mangé, sinon il deviendra timide, il ne voudra
même pas te parler », « à partir du moment où tu prépares un aliment doux et que les enfants sont en
bonne santé, ils vont bien manger, dans la joie ». « tout le monde mange la même chose mais celui qui
mange le mieux c’est l’enfant ; s’il mange bien, il aura la peau qui brille ».
Quelques personnes disent que c’est fonction des moyens : « si on a les moyens, le chef de
famille est content mais les enfants aussi sont contents, l’espoir fait naître l’appétit », « pour les
enfants, si tu n’as pas les moyens, ils ne vont pas manger à leur faim ».
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Annexe 8 : Résultats des entretiens individuels et collectifs
plante que tu fais griller avec du poisson et de l’oignon ». Bien manger pour une femme enceinte ou
allaitante se rapporte donc à des préoccupations sanitaires et physiologiques.
De plus, « les femmes enceintes ont des goûts spéciaux ; elles ne mangent pas beaucoup ; elles
mangent en fonction de leur goût ».
Généralement, « bien manger » dans le cas d’un malade se perçoit lorsqu’il regagne l’appétit,
qu’il réclame les aliments qu’il aime ou qui lui redonne le goût de manger : « au fur et à mesure que le
malade se rétablit, il mange plus ; à partir d’un moment, lui-même réclame ce qu’il veut, de la
bouillie, de la pépé soupe ; quand il commence à manger, qu’il augmente les quantités, tu te sens à
l’aise et tu peux dire qu’il aura bien mangé ce jour », « si tu es malade, tu demandes ce qui passe, la
pépé soupe, la banane verte en pépé soupe, le tarot, la bouillie, le concombre avec le piment »,
« quand tu es malade, tu as certaines envies ; en fonction de ta maladie ou de ton état de santé, il y a
des aliments que tu n’aimes pas, tu cites ce que tu veux manger, le tô, ou le fonio ; du bouillon, ça te
remonte», « le malade généralement commande ce qu’il veut comme de la pépé soupe, ça peut l’aider
à se rétablir, ça lui donne le goût, ça l’aide à se retrouver », « le malade aime le goût acide, il peut
vouloir du riz fade avec un goût acide, comme la soupe de feuilles d’oseille de Guinée (« santuiyé »),
ça donne le goût », « le malade réclame souvent une alimentation légère, comme la bouillie fade sans
sucre, sans rien ».
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Annexe 8 : Résultats des entretiens individuels et collectifs
Les Guinéens soulignent cependant les difficultés (pénurie de riz, manque de moyens
financiers) rencontrées pendant la période de soudure et la nécessité de diversifier la nature des plats et
de substituer le riz par les aliments disponibles, ou de diminuer la consommation et la fréquence des
repas : « en saison sèche, il y a le riz partout, tu peux manger la bouillie le matin, le riz le midi mais
en saison pluvieuse, les réserves sont épuisées donc on mange des ragoûts, ce qu’on peut quand il n’y
a pas de riz ; on revend les productions (l’arachide, les légumes, le maïs…) pour acheter le riz » ; « en
saison sèche, les greniers sont pleins, tu peux manger le riz matin, midi et soir ; mais en saison
humide, c’est la patate ou le manioc ou le riz réchauffé le matin ; et un plat la nuit », « on mange les
mêmes plats toute l’année mais en saison humide, on ne fait qu’une dépense par jour : on mange un
plat de riz sauce lafidi le matin ou une bouillie de riz, et un plat principal le soir au crépuscule ».
La saison humide est aussi la période des travaux champêtres et ce sont les plats consistants
qui sont privilégiés : « en saison humide, nous consommons souvent la sauce d’arachide et les sauces
feuilles (de manioc, patate, feuilles « rouges ») et l’huile rouge aussi avec le riz ; les paysans ne
consomment pas beaucoup la soupe parce qu’il préfèrent les sauces lourdes, concentrées pour se
remplir le ventre et maintenir l’équilibre, car c’est la période des travaux champêtres ». Par ailleurs,
certaines personnes perçoivent manger moins en saison sèche par ce que « l’alimentation est plus
diversifiée, il y a le petit manger, on mange moins de riz, on a la mangue, l’avocat, les tubercules
comme le manioc, la patate, le fonio, le couscous de maïs».
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Annexe 8 : Résultats des entretiens individuels et collectifs
Mais le plus souvent, les personnes interviewées déterminent les aliments « bons » ou
« mauvais » en fonction de leurs effets physiologiques sur l’organisme et leurs conséquences sur la
santé : « ce qui est bon, c’est tout ce qui est mangeable, qui ne te rend pas malade », alors que « ce qui
est mauvais, c’est ce qui te crée des problèmes de santé, même si c’est un aliment de bonne qualité »,
« les mauvais aliments, c’est ce qui peut te donner la diarrhée », « ça dépend de l’adaptation
alimentaire ; chez certains, le gombo donne des douleurs abdominales, ça fait vomir ; certains
prennent le piment, d’autres n’osent pas car ça leur donne la diarrhée ; certaines feuilles aussi
donnent des boutons sur le corps à certaines personnes », « si c’est mauvais pour la santé, c’est
l’organisme de l’individu qui peut l’indiquer ; ça peut être doux mais ça te rend malade ; par
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Annexe 8 : Résultats des entretiens individuels et collectifs
exemple, si tu as des hémorroïdes, tu ne manges que la viande sèche ; le soumbara aussi peut te
donner des maux de ventre, de la diarrhée », « le manioc, quelque soit la façon de manger, il ne rend
pas malade, de même que la mangue, quelque soit la quantité que tu manges, tu n’as pas de
problème ; le mil par contre, si tu en manges beaucoup, ça te donne mal au ventre ; le fonio, le riz, ça
ne donne pas de maux de ventre », « il y a beaucoup d’aliments qui sont bons pour la santé, le miel
améliore la santé, les agrumes (citron, orange, pomelos), les feuilles de kinkiliba, le cantigni, le
moké (fruits sauvages)».
La référence est le plus souvent faite aux huiles et oléagineux : « on ne consomme pas toutes
les huiles comme l’huile de palmiste blanchie, en Basse Côte, on ne la digère pas, c’est lourd, on
consomme généralement l’huile rouge, l’huile de karité », « l’huile de palmiste donne des maux de
ventre et des hémorroïdes », « il y en a qui disent que l’huile de palmiste diminue la puissance
sexuelle des hommes, l’huile de coco aussi », « la pâte d’arachide, on mange peu, ça n’est pas bon
pour un homme, ça l’affaiblit !, l’arachide bouilli aussi, si tu en manges trop, ça te donne la
diarrhée ».
Un « bon » aliment, c’est un aliment qui facilite la digestion : « l’huile d’arachide et le riz
importé peuvent me donner des constipations ; un bon aliment, c’est ce qui facilite la digestion,
comme les fruits, les aliments légers », « chez nous, on aime beaucoup la sauce Gbonté, ça te vide le
ventre (facilite la digestion), mais si tu mets trop d’eau, ça te donne la diarrhée ».
Lorsque cela concerne les enfants, les individus font référence aux dimensions nutritionnelles,
au caractère riche de la sauce et aux effets sur la santé des aliments : « on ne laisse pas la patate douce
aux enfants, s’ils en mangent beaucoup, ils tombent malades », « pour les enfants, les bons aliments,
c’est le poulet, l’avocat, la salade, la viande avec le riz », et « c’est le riz avec la sauce préparée avec
le cube maggi, le poisson, le gombo, l’oignon, la tomate, l’aubergine, le piment », « c’est la viande
grillée, la sauce feuilles de manioc, la patate, les mangues, le poisson grillé, la soupe ».
Les interdits sont surtout d’ordre religieux et concernent surtout les produits animaux et leur
mise à mort : « comme la viande porc ou de sanglier », « on ne mange pas le sanglier1 et le porc, la
religion l’interdit ; dans le coran, on a vu que le porc est sorti de la saleté, qu’il n’est pas propre pour
la consommation », « les aliments interdits par la religion, c’est le porc, le sanglier, l’alcool, la
drogue ; si le bœuf n’est pas bien égorgé aussi c’est interdit ».
Certains musulmans s’interdisent la consommation de conserves qu’ils assimilent aux
conserves de porc (le pâté essentiellement) : « beaucoup de musulmans fanatiques ne consomment pas
les boites de conserves car c’est équivalent à la viande de porc ».
La plupart des Guinéens interviewés considèrent aussi la viande de singe comme interdite « le
singe aussi, c’est interdit », « on ne mange pas le chimpanzé parce que c’est exactement comme un
homme », « on ne mange pas non plus le singe, le chimpanzé, on n’a jamais vu nos ancêtres manger
cela donc on n’ose pas », « de même que les reptiles ».
1
« on a entendu par certains karamoko qu’un jour, le prophète et ses adeptes étaient dans un bois et ont
rencontré un sanglier, qui a soulevé sa tête et a dit du prophète « le jeune-là est beau, si j’étais un homme,
j’allais lui donner une de mes filles en mariage » ; le prophète a enlevé sa paire de chaussures et il a interdit à
tous ses adeptes de manger la chair de cet animal ».
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Annexe 8 : Résultats des entretiens individuels et collectifs
En dehors des interdits religieux, les Guinéens ne consomment pas les animaux totem de leur
patronyme : « chez les Bangoura en Basse Côte, on ne mange pas la panthère, même la peau de
l’animal totem pour la prière, tu ne la trouveras pas à la maison », « j’ai appris par mes frères dans
l’enfance que les Camara ne mangent pas le « tourounna » ou « kouranyi », qui est un petit oiseau
rouge, parce que sinon tous les poils du corps vont partir et tu risques d’avoir le crâne rasé »,
« l’animal Totem des Soumah, c’est le Lion ». Chez les forestiers chrétiens, « il n’y a pas d’interdits
sauf les totems ; par exemple, chez les Bénémou, on ne mange pas la panthère, chez d’autres, on ne
mange pas la biche ».
Sinon, « en dehors de la religion, tu peux tout manger ; tous les aliments sont mangeables,
chacun a son goût ; il y en a qui ne mangent pas de poulet, de canard », « en dehors de la viande, on
mange tout, tous les végétaux sauf certaines plantes amères qui tuent ».
Parmi les aliments recommandés, les sources d’informations sont variables : corps médical,
parents, radio rurale, radio nationale.
Les recommandations concernent les aliments ayant des propriétés bénéfiques en cas de
maladies : « les aliments recommandés, c’est lorsque tu es malade ; le médecin peut te dire, si tu as la
gastrite, de ne pas manger les aliments acides comme le piment, le citron ; ou il peut te conseiller de
manger des aliments légers, comme la bouillie de riz ou de fonio, si tu as la diarrhée, ça dépend des
maladies », « à la radio, même les parents recommandent le miel comme médicaments pour la tension
artérielle, la diarrhée, la gastrite, les hémorroïdes, de même que le kinkiliba », « la viande séchée, ça
augmente le sang, ; la viande fraîche, le tô de manioc-fonio évite la constipation ».
Elles peuvent aussi relever de croyances sur l’effet physiologique des aliments en fonction du
genre, de l’âge ou de l’état de la personne : « aux jeunes hommes et aux jeunes femmes, on dit de ne
pas manger la manioc cru avec du sel, car ça excite, de même que la bouillie avec du sucre ; les
jeunes filles aussi ne doivent pas manger du riz trempé avec le sucre, on dit que ça donne des pertes
blanches », « les nourrices ne doivent pas manger les feuilles de manioc ou de patate, seulement les
autres feuilles, sinon l’enfant peut tomber malade ».
Les aliments recommandés pour les enfants se rapportent à des préoccupations d’ordre
nutritive et nutritionnelle : « le sel iodé, les feuilles de patate ou les feuilles de manioc avec la pâte
d’arachide, avec l’huile rouge sont recommandés pour les enfants », ainsi que « les légumes, les fruits
car ils ont des carences en vitamines, et des protéines, la viande », « on ne doit pas donner aux
enfants le piment, trop de sel, on ne leur donne qu’à un certain âge », « l’avocat, la tomate, le
concombre, on dit que ça contient des vitamines ; si je gagne ça, tout le monde mange », « pour les
enfants, ce qui est bon, ce sont les œufs, le lait gloria, l’eau Coyah » D’autres mères de famille ou
nourrices distinguent des aliments et préparations recommandés pour les bébés ou très jeunes enfants
« pour assurer la croissance » : « pour les bébés, on recommande la bouillie de maïs avec du lait ou du
Cérélac », « il y a des aliments recommandés pour les jeunes enfants comme le lait, la pomme de terre
en purée avec du lait, ou l’avocat tapé avec du lait, des œufs de la banane et des biscuits », « on lui
donne à manger à partir de 6 mois, de la bouillie de maïs ; quand il marche à 4 pattes, tu lui donnes le
riz pour qu’il ait de l’énergie pour marcher, en plus des fruits, de l’avocat, ça contient des
vitamines ». D’autres personnes déclarent que « pour les enfants, il n’y a pas d’aliments
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Annexe 8 : Résultats des entretiens individuels et collectifs
recommandés, c’est ce que chacun aime que l’on prépare », « pour les enfants, le principal c’est qu’il
y ait le riz ».
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Annexe 8 : Résultats des entretiens individuels et collectifs
Tout le monde s’accorde sur le fait qu’il n’existe pas de situations de conflit ou de désaccord
au sein de la famille au sujet de l’alimentation et de la négociation des repas.
Le choix des repas revient quotidiennement à la femme qui gère le budget alloué par son mari
et qui prépare en tenant compte des goûts familiaux, la responsabilité lui incombant de cuisiner une
sauce « douce » : « si mon mari me remet la dépense, c’est moi qui fait les courses et qui prend la
décision de ce qu’on va manger, personne ne conteste ; l’essentiel, c’est que ce soit bien préparé »,
« c’est généralement la femme qui gère en fonction des moyens, elle sait ce qu’elle doit faire ; les
hommes ne sont pas exigeants, ils donnent la dépense et tu prépares ce que tu veux ; tu sais ce que tu
as en main et tu t’arranges pour faire une sauce douce », « dans la famille, la femme connaît les goûts
de chacun ; elle joue sur ces différents goûts pour varier les sauces en fonction de la dépense : sauce
feuille, sauce arachide avec la viande ; si elle a plus de moyens, elle peut préparer le riz gras, le
couscous, le tô, etc ; elle évite les plats que la majorité n’aime pas ou que le père de famille n’aime
pas », « de façon générale, je ne sais pas ce que je vais trouver sur la table, c’est Mme qui connaît ce
qu’il faut faire », « si aujourd’hui, c’est le riz avec du poisson fumé, le jour où j’ai les moyens, on
mange la viande ; si il n’y a rien de tout cela, on fait en fonction de la poche » (un homme). Il est
fréquent que la femme demande aux membres de la famille ce qu’ils désirent manger : « je demande
aux autres ce qu’ils veulent manger aujourd’hui », « on peut demander la sauce qu’on veut, sinon,
c’est la femme qui décide », « je ne prépare pas à mon goût, je demande aux enfants ce qu’ils veulent
que je prépare aujourd’hui ; l’homme aussi peut dire ce qu’il désire, ce qu’il aime », « les enfants
commandent parfois la sauce feuille ou la patate, le manioc ; des fois je leur demande aussi ce qu’ils
veulent manger, parce que si ne prépare pas à leur goût, ils ne vont pas beaucoup manger ».
Mais le chef de famille peut décider du repas, commander un plat dont il a envie « parfois, on
se consulte et c’est Madame qui est la maîtresse de maison et qui a le choix des sauces, sauf si
spécialement l’homme veut autre chose ou a des envies particulières, comme la viande, le lafidi ». Il
peut aussi demander de varier le régime « c’est le chef de famille et la femme qui décident ; si tu
manges tous les jours la même chose, tu vas dire de changer et tu commandes autre chose ». Lorsque
le mari a les moyens, il peut soit faire des achats exceptionnels (comme la viande) et demander à sa
femme de préparer un plat spécial ou donner l’argent à sa femme en lui explicitant le plat qu’il veut
manger ce jour : « si je n’ai pas les moyens, c’est Madame qui gère, si j’ai les moyens, je peux alors
donner les recommandations pour que Madame prépare autre chose en fonction de ce que
j’ajoute », « quand j’ai un peu de moyens, je demande la salade par exemple », « si tu veux équilibrer
ton alimentation mais que tu n’as pas les moyens, tu acceptes ce que te prépare Madame ; si tu veux
que Madame prépare telle sauce, tu donnes la dépense en conséquence ».
Pour certaines personnes, le décideur des repas est la personne qui prépare : « c’est celle qui
prépare qui décide de la sauce », « l’homme ne fait que donner la dépense et en fonction de ça, la
femme fait ses analyses pour faire une bonne sauce », « c’est Madame qui décide, qui sait ce qu’elle
doit préparer ». D’autres, au contraire déclarent que c’est la personne qui apporte l’argent pour
l’alimentation qui décide : « c’est celui qui fait la dépense qui décide de sa sauce ; le jour où l’homme
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Annexe 8 : Résultats des entretiens individuels et collectifs
ne donne pas la dépense, la femme fait la préparation de son choix », « si le père donne la dépense à
la femme, il peut exiger sa sauce préférée », « ce que je dépense, c’est ce qu’on prépare » (un
homme), « les jours où mon mari a les moyens, il décide de la sauce ce jour ; si c’est moi qui a les
moyens, je fais ce que je veux », « c’est la femme qui décide chez moi, comme je n’ai pas les moyens
pour satisfaire mes femmes pour qu’elles achètent tous les ingrédients et condiments, ce qu’elles
préparent, c’est ce que je mange ; quand je donne la dépense, je peux faire des commandes
spécifiques comme le ragoût de manioc, la bouillie de riz du pays avec du sel iodé ».
Il n’y a généralement pas de plats spécifiques ou typiques pour les hommes, femmes ou
enfants. Le plus couramment, la femme prépare un plat commun pour toute la famille en fonction du
budget qu’elle a reçu de son mari : « on ne discute pas pour cela, ce que la femme prépare, c’est ce
que tout le monde mange », « on ne peut pas tenir compte des goûts de chacun sinon ça joue sur la
poche de l’homme ; la femme doit gérer le peu qu’elle gagne et prépare les sauces conséquemment ;
on n’a pas toujours les sauces qu’on veut ; il y a des préférences mais c’est l’argent qui compte », « il
n’y a pas de plats pour les femmes, les enfants ou les hommes, ce qu’il y a, c’est ce qu’on mange »,
« si tu n’as pas les moyens, tu ne dis pas que tu veux ça ou ça », « il n’y a pas de plats spécifiques
pour chacun ; ce qui est bon pour moi et bon pour les enfants ».
Si un ingrédient ne convient pas à un membre de la famille, soit on prépare le plat en son
absence ou on prélève sa part avant de l’ajouter à la sauce ou au riz : « il n’y a pas de plats spécifiques
pour les enfants, femmes ou hommes, ça dépend des goûts uniquement ; si le plat ne plaît pas au chef
de famille, la femme le prépare quand il est en déplacement ou elle met de côté un plat pour lui », « on
ne met pas le soumbara par exemple pour celui qui n’aime pas, ou le piment ou le gombo, donc tu
retires la sauce pour ceux qui n’aiment pas avant de les ajouter dans la sauce ».
Mais lorsqu’un membre de la famille n’aime pas le plat du jour, on lui cuisine un plat spécial :
« il n’y a pas de problèmes pour choisir les repas, tout le monde est d’accord ; si par exemple, l’un
n’aime pas un plat, tu prépares un plat pour lui et nous on mange autre chose », « si ton enfant n’aime
pas telle sauce, ce jour-là, tu prépares un plat pour lui ».
Parfois, même si le chef de famille n’aime pas un plat, il doit se rabattre sur le goût général :
« l’homme peut demander des feuilles par exemple, mais ce n’est pas du goût général, on peut le
contraindre à manger ce que l’ensemble veut ; on fait la sauce aimée de la majorité », « parfois aussi,
si je n’aime pas, j’accepte parce que c’est au goût des enfants ; ou je paie le lait pour ma sauce ».
En matière d’aliments spécifiques, les femmes préparent occasionnellement pour leur mari ou
copain (petit ami), ce qu’elles appellent des « petits plats » : « tu peux préparer le riz pour toute la
famille mais si tu as les moyens, tu peux faire des plats spéciaux pour ton mari: la salade en petite
quantité, tu fais rentrer ça dans sa chambre avec de la viande, le haricot, du taro », « il y a des
aliments que tu ne prépares que pour ton mari, des petits plats », « tu peux préparer le lafidi pour tes
enfants et tu fais des petits plats pour messieurs : l’avocat, des œufs, de la tomate, du concombre, de
l’oignon, avec de l’huile et du maggi ; ou tu lui fais de l’omelette, du poisson grillé, du poulet rôti ;
tout ça dépend des moyens », « à mon copain, je peux lui envoyer des petits plats, comme du poisson à
la braise, des hamburgers ». Mais même dans ce cas, il est très rare qu’une partie ne soit pas mise de
côté pour le reste de la famille : « à certaines périodes, tu fais la salade, des tomates, l’avocat pour
ton mari mais tu enlèves toujours une partie pour les enfants ».
Pour les enfants, les aliments dits « spécifiques » concernent les aliments de « grignotage »
donnés en dehors des repas : « tu peux préparer quelques aliments que tu donnes en flash aux enfants
pour goûter, mais sinon, ils mangent comme toute la famille », « les mangues, les bananes, tu peux les
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Annexe 8 : Résultats des entretiens individuels et collectifs
préparer pour les enfants » ou les aliments pour bébés : « il y des aliments spécifiques pour les bébés :
vers 3 à 7 mois, on leur donne de la purée d’avocat, de la bouillie de maïs (farine de maïs grillé, avec
la pâte d’arachide, la poudre de poisson), de la purée de banane, des oranges pressées ; si il
commence à manger le riz avec la sauce, tu lui donnes ».
En cas de maladie également, on prépare des plats spécifiques : « les plats spécifiques, c’est
quand tu es malade ou que la femme ou l’homme a des envies spéciaux, alors elle prépare à côté ».
Quelque soit ce que la femme parvient à acquérir ou à préparer, les morceaux de choix et la
priorité de consommation sont réservés au père de famille, soit parce que c’est lui qui travaille et
ramène l’argent pour nourrir la famille, soit parce que les co-épouses cherchent à se positionner :
« c’est surtout pour l’homme qu’on prépare ; quelque soit la quantité minime préparée, l’homme est
prioritaire », « la femme doit choyer son mari ; si tu es plusieurs à la maison, tu te bats pour être la
« baté » (la préférée) ; tu prépares bien pour lui, si il y a quelque chose, c’est pour lui », « si tu as
quatre bananes seulement, c’est pour l’homme » (un homme).
Le repas est le plus communément composé d’un plat unique, le plat de riz sauce mais peut
être précédé occasionnellement d’une salade composée (laitue, tomate, concombre, oignon, avocat,
choux…) et suivi d’un « dessert » (fruits, yaourt, « thiakry » -semoule de mil et lait caillé-, etc.).
Les plats consommés en Guinée maritime et dans la région de Kindia sont cités de façon
invariable par toutes les personnes interrogées ; ils sont essentiellement à base de riz accompagné
d’une sauce, dont la composition et la fréquence varient « en fonction de la hauteur de la dépense ».
Il peut s’agir de :
- la sauce aux feuilles ou « borékhé », composée de feuilles de patate (« wolé ») ou de manioc
(« yoca ») ou d’épinards ou autres feuilles, cuisinée avec l’huile rouge, le poisson fumé ou frais
plus rarement, parfois la viande hachée ou la peau de vache traitée séchée, parfois la poudre de
crevettes, l’oignon, le cube maggi, le sel, et avec la pâte d’arachide et l’huile d’arachide dans le
cas des feuilles de manioc ;
- la « soupe » ou « Yétinsé » (littéralement l’« eau claire ») ou sauce « tomate » : elle est préparée à
partir d’huile (d’arachide ou rouge ou de palmiste), avec de la viande, ou du poisson frais ou
séché (« Konkoé »), ou des boulettes (viande, poisson ou poulet), avec des aubergines (pour
épaissir la sauce), des tomates fruits, du concentré de tomate, des oignons bulbes et feuilles, du
choux, assaisonnée avec du cube maggi ; on peut cuire du manioc ou de la pomme de terre dans
la sauce ;
- la sauce arachide ou « Kansiyé », dans laquelle on retrouve tous les ingrédients de la soupe avec
en plus la pâte d’arachide ; certaines femmes la préparent sans huile ;
- la sauce « gombo », préparée à base de gombo, avec la pâte d’arachide et tous les condiments
habituels ;
- la sauce « Gbantöé », originaire de Boké (nord de Guinée maritime) ; elle se cuisine à partir de
l’eau de lavage des noix de palme (émulsion eau et huile rouge), avec le poisson frais pilé grillé,
avec des tomates, assaisonnés avec les condiments habituels ;
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Annexe 8 : Résultats des entretiens individuels et collectifs
Une variation du régime alimentaire peut être recherchée à travers l’alternance des sauces ou
le remplacement du riz par d’autres céréales ou racines et tubercules (tô de manioc, râgouts). En saison
humide, à défaut de riz, les femmes préparent des ragoûts : de manioc, d’igname, de patate douce, de
banane plantain ou douce verte, de mangue, avec du poisson ou de la viande. Dans les familles peules
et très occasionnellement dans les familles soussous, le riz peut être remplacé par le fonio (céréale de
la Moyenne Guinée) ou par le couscous de maïs, qui sont généralement accompagnés de sauce
arachide et/ou de lait caillé « les enfants sont très sensibles aux variations d’alimentation ; le jour où
on prépare du tô, ou du couscous, c’est un jour de luxe pour eux ».
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Annexe 8 : Résultats des entretiens individuels et collectifs
Mais, cela est aussi fonction de la physiologie de l’individu : « ici, on ne mange pas matin,
midi et soir ; si tu manges bien le matin, c’est en fin de journée seulement que tu remanges ; même si
tu as les moyens, ça dépend de l’organisme, si tu manges bien le matin, tu n’auras pas faim d’ici le
soir ».
Au petit déjeuner, la consommation de riz est très répandue ; on le consomme soit réchauffé
(le riz « rassi » ou riz « endormi ») avec la sauce de la veille ou on prépare la sauce « lafidi ». Certains
déjeunent également avec des gâteaux à base de farine de riz accompagnés souvent de jus de
gingembre ou de bissaap, d’autres avec le manioc, la patate douce, la banane plantain, la banane douce
verte ou la mangue, grillés ou bouillis et consommés avec le sel et/ou l’huile rouge, le soumbara. Les
plus aisés prennent généralement le café au lait avec le pain garni (mayonnaise, omelette, beurre et/ou
œufs). Dans les villages, le pain est peu fréquent, il est réservé aux étrangers ou occasionnellement au
père de famille.
La bouillie de riz (à partir du riz non étuvé), de maïs (Haute Guinée) ou de fonio, est
consommée « simple » ou avec du lait, salée ou sucrée, soit le matin ou la nuit.
Le midi et le soir, le riz est consommé indifféremment avec les autres sauces (le « lafidi »
étant quand même généralement réservé pour le petit déjeuner). Le tô de manioc ou de maïs peut être
consommé à tous les repas avec la sauce arachide claire ou une sauce gluante (gombo sec, « bonga » –
poudre de poisson séché-, sel, piment), de même que les ragoûts et le fonio. L’ « attiéké » ou « gari »
de manioc est consommé le plus souvent la nuit, accompagné de « salade » (tomate, concombre,
oignon) et de poisson grillé.
Très souvent, le tô, les couscous (semoule de céréales), les ragoûts sont considérés comme des
aliments d’accompagnement : « pour les enfants, si on prépare le tô, c’est un aliment
d’accompagnement ; s’ils ne mangent pas le riz, ils diront qu’ils n’ont pas mangé aujourd’hui ; il faut
nécessairement le plat traditionnel de riz le soir », « au cours d’un séminaire au Bénin, on a dû se
rebeller pour avoir du riz ; on nous donnait toute sorte de recette à base d’igname, de maïs, de niébé
mais on voulait le riz, c’est une question d’habitude », « même dans les cérémonies peules où on
prépare le couscous de maïs, le fonio, on prépare souvent un plat de riz pour les autres ».
Pendant les travaux champêtres en saison humide, l’entraide est une pratique courante. Dans
ce cas, un plat de riz est cuisiné pour l’ensemble des travailleurs, le « kélibandé » « avec une sauce
lourde, concentrée, comme la sauce d’arachide ou la sauce Gbantöe » ; «sinon, une partie du plat du
soir est envoyée sur le champ au travailleur : « on peut t’envoyer au champ soit une partie du plat (riz
sauce) qu’on a préparé à la maison et tu manges le reste le soir ; si tu as les moyens, tu trouveras un
autre plat le soir en rentrant ».
A côté de tous ces aliments, les Guinéens sont très consommateurs de « petits aliments » au
cours de la journée comme des sandwichs, du café, la banane verte grillée ou le « soumbara banane »,
les « boules d’acassa » (arachide + sucre pilé), les boulettes de manioc « Khouti » avec une sauce
pimentée, les boulettes de viande « Gbantui », la banane plantain, les fruits, les gâteaux, le yaourt, etc.
Ces aliments sont rarement énumérés de façon spontanée au cours de l’interview.
Les boissons de consommation courante sont l’eau, les boissons sucrées gazeuses de type soda
(dénommés « jus »), les « bonbons glace » ou « gingean » comme le bissaap (feuilles d’oseilles de
Guinée), le gingembre, les boissons à base d’arômes artificiels (banane, orange, citron) ou de
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Annexe 8 : Résultats des entretiens individuels et collectifs
concentré industriel (jus d’orange de type « Caprisone »). Le thé, le kinkiliba et le café sont très
consommés à tout moment de la journée. Puis viennent les boissons alcoolisées, (jamais citées dans les
entretiens).
L’alimentation hors foyer est peu signalée par les personnes qui ont été entretenues ; elles
concernent principalement les jeunes hommes célibataires, les étudiants et les gens de passage. Mais
les observations ont montré qu’elle était fréquente sur les marchés et sur les lieux publics au moment
du petit déjeuner.
Lorsque les femmes finissent de préparer le repas, une part est prélevée pour ceux qui sont
présents « tu ne manges pas ensemble parce que tu ne manges pas au même moment » ; « le reste, on
le couvre et on le dépose sur la table pour le chef de famille, qui peut prélever dans son plat pour
donner à des amis, des étrangers ». Moi, « je répartis le repas en trois parts : une pour le père de
famille ; une pour les enfants (les plus-petits), une pour les femmes ; les garçons à partir de 12 ans
mangent généralement dans le même plat que le père de famille ». Dans certaines familles, « on met à
part un plat pour les jeunes garçons, un plat pour les jeunes filles, un plat pour le père de famille et un
plat pour la femme et les tous-petits ».
Il n’y a pas de lieu de consommation fixe à la maison, sauf le père de famille « mange sur la
table ; les autres mangent là où ils veulent, à la cuisine, à la maison, il n’y pas de lieu fixe ». Les
occasions de réunion autour du repas sont les périodes de carême.
En terme de qualité, il s’agit par exemple de la variation des plats « la qualité, c’est varier les
aliments », « c’est souhaitable quand il y a une variation de l’alimentation, un accompagnement
comme la salade ». « Si j’avais les moyens, aujourd’hui, le mange le riz, demain je fais du tô, après
demain, du ragoût, je varie les sauces et l’alimentation de la famille », « tu achètes des bons aliments,
la viande ou le fonio, tu varies les aliments », de la substitution du riz : « certains jours, si tu as les
moyens, tu ne paies pas le riz ; tu manges du manioc, du taro, de la patate et tu prépares un ragoût ;
un autre jour, tu manges des légumes, de la salade avec du concombre, du poisson et du citron », « si
j’avais les moyens, j’allais varier l’alimentation, aujourd’hui, c’est le riz, demain le couscous de fonio
ou de maïs ; tu peux faire des petits plats aussi », « je varie les plats, mais je n’abandonnerais jamais
le riz ».
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Annexe 8 : Résultats des entretiens individuels et collectifs
Pour d’autres personnes, l’amélioration des revenus permettrait d’augmenter la quantité des
aliments consommés, soit par augmentation de la fréquence des repas « le matin, je fais le riz du pays
avec une bonne sauce avant d’aller au travail, je prépare bien le midi et le soir, on fait trois repas », «
si j’avais plus de moyens, le matin je mangerais du « lafidi », d’ici 13 heures, tu manges le riz sauce et
vers 20 heures, tu peux manger de l’attiéké ou de la bouillie », soit par l’augmentation de la quantité
d’un aliment : « si tu n’as pas les moyens, tu paies 1 kg de viande pour toute la famille ; le jour où tu
as les moyens, tu paies 3 kg », « j’augmenterais la dépense, les quantités et je prépare un bon plat
pour mon mari et mes enfants ».
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Sigles
SIGLES
CONCLUSION GENERALE 92
BIBLIOGRAPHIE 97
ANNEXES
SIGLES
SUMMARY
The identification of the concepts and theories of social sciences applied to nutrition shows that they tackle the food
through its consequences on health and nutrition. They characterize the practices et try to understand the representations
of people, to give tools to explain the factors of deviant behaviours in relation with a privileged rationality : the health
and nutrition as superior biological fonctions of food. These disciplines relagate the others dimensions of food (pleasure,
identity) to a position of secondary importance and only study it in regard to their relations with some pathologies.
The approach of social and human sciences, notably applied to food, presents the interest to treat the food question
without favour a priori one fonction from an other. One of the interesting contribution of these disciplines (social
psychology, socio-économy, risk sociology) for the study of behaviours is to recognize the importance to attach to the
way people give sense to their acts and to the representations they have of it. So, they evolve not towards an opposition
between the (objective) representations of the experts and the (subjective) representations of the profanes anymore, but
towards a co-construction of the values associated with food.
This study, realised in Guinea (Kindia), aimed to applicate the approach by the representations to identify the nature of
the eating patterns and of the components concerning nutrition and health. This approach permit to underscore the
potentiel discrepancy between discourses and pratices and to make the logics and the values underlying the practices
stand out. The carried vision was neutral in concern with the different fonctions of food and didn’t favour the enter by the
nutrition. The study was also based on the recent contributions of the marketing paying special attention to the situations
of consumption, wich influence the representations and the practices.
This methodological attempt revealed some difficulties linked to the operationalization of the methods to study the
representations, due notably to the position of the one who conducts the survey as regards to the one who is investigated.
This approach appeared interesting especially in the case of specific products or situations.