Guide CP Lecture - Ecriture - PDF
Guide CP Lecture - Ecriture - PDF
sur l’état de
la recherche
Pour
enseigner
la lecture
et l’écriture
au CP
Cet ouvrage a été coordonné par le service
de l’instruction publique et de l’action pédagogique
et le service de l’accompagnement des politiques
éducatives de la direction générale de l’enseignement
scolaire du ministère de l’Éducation nationale
et de la Jeunesse. Son élaboration a été assurée
par le bureau des contenus pédagogiques et des langues.
Les formateurs et les professeurs ont pu s’emparer
du guide fondé sur l’état de la recherche Pour enseigner
la lecture et l’écriture au CP, dès le mois d’avril 2018.
INTRODUCTION
CHAPITRES
I 13
14
Comment devient-on lecteur et scripteur ?
L’invention de l’écriture
15 Des apprentissages différents
16 Éléments de linguistique
et origine de la compréhension
22 Les syllabes
26 Nombre et vitesse d’étude des graphèmes
30 Les écueils de la méthode mixte
39 Déchiffrer et comprendre
44 Lire et écrire
48 Comprendre en lisant
56 100 % de réussite au CP
134 Ouvrages
135 Articles
136 Rapports, contributions et conférences
6 — Introduction
Que signifie
« savoir lire » ?
Que signifie
« savoir écrire » ?
7 — Introduction
Savoir lire
Savoir lire suppose donc que l’identification des mots par le décodage soit suffisam-
ment automatisée pour permettre d’accéder à la compréhension : c’est ce qu’on
appelle la fluidité ou la fluence de lecture.
Exemple : « Il était une fois / une petite fille de village, / la plus jolie / qu’on eût su voir ; /
sa mère / en était folle, / et sa mère-grand / plus folle encore. » (Charles Perrault,
Le Petit Chaperon rouge).
Les chercheurs nous apprennent que la fluidité de lecture orale, ou fluence, est un
prédicteur direct de la bonne compréhension en lecture (les élèves qui obtiennent
les résultats les plus faibles sur le plan de la fluidité ont également les résultats les
plus faibles en compréhension). Elle se développe par un entraînement à la lecture
à haute voix, à partir de mots isolés, au moment des premiers apprentissages puis
de textes préparés.
9 — Introduction
Jusqu’à une époque récente, cette activité de compréhension n’était pas interrogée
en tant que telle, en raison, sans doute, de son caractère d’évidence pour celui qui
comprend et qui a du mal à expliciter les processus en jeu dans la compréhension. En
outre, cet apprentissage s’est fait pour bon nombre de lecteurs sans qu’ils en soient
conscients. Mais les évaluations en compréhension de l’écrit, nationales (Cèdre) et
internationales (PIRLS, PISA), révèlent des difficultés persistantes, et qui ne sont pas
seulement réductibles à des insuffisances d’acquisition du décodage. Si l’automa
tisation du décodage est une condition de la compréhension, cela ne suffit pas car
la compréhension ne découle pas seulement de l’identification des mots.
La compréhension, écrite comme orale, est une activité cognitive complexe et multi
forme. Comprendre un texte, c’est-à-dire se faire une représentation mentale cohé-
rente qui intègre toutes les informations du texte, suppose, une fois les mots identifiés,
d’en activer la signification mais aussi de comprendre leur mise en relation dans la
phrase et de mobiliser, pour cela, des connaissances grammaticales (morphologie
et syntaxe).
Il faut ensuite établir des liens entre les phrases, identifier pour cela les informations
reprises pour assurer la continuité du texte et les informations nouvelles qui le font
avancer, en prenant appui sur des éléments linguistiques (déterminants, pronoms,
adverbes de liaison par exemple) mais aussi en faisant ce qu’on appelle des inférences,
c’est-à-dire des raisonnements qui permettent de suppléer ce que le texte ne dit pas
explicitement (relations logiques entre deux actions, identification du personnage
auquel renvoie un pronom par exemple).
Les formes d’enchaînement et les modes d’organisation des informations sont diffé-
rents selon les types de textes (narratifs, documentaires, argumentatifs, etc.) et des
connaissances sur ces modes d’organisation facilitent la compréhension. Plus géné-
ralement, pour qu’un texte signifie quelque chose pour le lecteur, il faut qu’il dispose
de connaissances préalables sur ce à quoi renvoie le texte, c’est-à-dire son univers
de référence, que cet univers soit le monde réel ou un monde fictif, afin de mettre
en relation le texte avec ces connaissances.
Savoir écrire
L’écriture est une activité également complexe qui fait intervenir de nombreuses
opérations ou composantes de différentes natures. Elle est, de manière générale, plus
difficile que la lecture car elle suppose une gestion simultanée de contraintes multiples
dont l’effort en attention et en mémoire est important, surtout pour de jeunes enfants.
Connaître l’orthographe
et savoir structurer la phrase
sont pas audibles (un enfant, trois enfants ; un ciel bleu, une mer bleue ; tu joues, ils
jouent). Pour appliquer les règles d’accord, il faut en outre reconnaître les catégories
grammaticales des mots (l’accord du verbe ne fonctionne pas comme celui du nom
et de l’adjectif) et les relations des mots dans la phrase (relations syntaxiques) pour
savoir quel mot s’accorde avec quel autre.
Savoir écrire nécessite aussi une maîtrise du geste graphique, c’est-à-dire une capa-
cité à former correctement les lettres en écriture cursive et à enchaîner leur tracé de
manière suffisamment fluide et rapide. Cela suppose d’avoir appris à tenir de manière
adéquate crayon ou stylo et à tracer les lettres en respectant un certain sens et une
disposition spatiale, mais aussi que le geste graphique ait été suffisamment répété
pour acquérir régularité, vitesse et fluidité, et développer ainsi des automatismes. C’est
la condition pour libérer les ressources de mémoire et d’attention nécessaires à la
rédaction. L’écriture avec le clavier, qui doit faire l’objet d’un apprentissage spécifique,
ne peut remplacer l’écriture manuelle. La production manuscrite des lettres permet en
effet une meilleure mémorisation des mots écrits et aussi une meilleure reconnaissance
en lecture, la mémoire sensorimotrice venant assister la mémoire visuelle. Il est donc
important de pratiquer suffisamment l’écriture manuscrite pour que des difficultés,
ou une lenteur dans le geste graphique, ne nuisent pas aux autres composantes de
l’écriture, et en particulier à celles que met en jeu la rédaction d’un texte.
Savoir écrire c’est donc aussi savoir écrire un texte, savoir rédiger. Ces textes peuvent
être de formes variées (récits, descriptions, comptes rendus, textes explicatifs ou
argumentatifs, etc.) et relever, à l’école, des différentes disciplines. Cette dimen-
sion de l’écriture, qui permet de communiquer par écrit des contenus à un ou des
destinataires, a bien sûr une dimension langagière et linguistique : elle suppose de
disposer d’un bagage lexical suffisant, de savoir construire et enchaîner des phrases
de manière à produire un énoncé cohérent et compréhensible pour le destinataire, en
respectant les normes de la langue écrite. Cela suppose aussi des connaissances sur
la forme ou le genre de texte à écrire (comment fait-on pour raconter ? pour décrire ?
pour expliquer ? quels temps verbaux utiliser ? quelle personne ? quelle organisation
du texte ? quels mots pour faire comprendre cette organisation au lecteur ? quelle
disposition sur la page ?). Mais cette phase rédactionnelle particulièrement complexe
doit avoir été préparée et anticipée, et ne peut se faire simplement en écrivant de
manière linéaire. Même si la rédaction proprement dite génère et réorganise aussi
les idées, elle doit être précédée et accompagnée d’un travail de réflexion sur le texte
à produire (dans certaines modélisations de l’activité d’écriture, cette composante est
appelée « planification ») : que dois-je écrire ? pour qui ? avec quel enjeu ? quelle forme
adopter ? pour quel effet ? quelles connaissances mobiliser sur le thème ou le domaine
concernés ? quelles idées ? quel répertoire mental de mots ? quelle organisation
12 — Introduction
du texte ? quelles étapes ou quelle progression ? On voit que ces questions dépassent
largement le rôle traditionnellement dévolu au brouillon et supposent qu’un temps
important leur soit consacré, dont dépend la qualité de l’écrit produit.
Le processus d’écriture comprend enfin une autre dimension qui consiste à revenir
sur le texte produit, en cours d’écriture ou à la fin, pour l’évaluer, l’améliorer et le
corriger si nécessaire. Il s’agit d’une compétence importante qui relève de la métho-
dologie et de l’autoévaluation, donc d’un regard critique porté sur son texte.
Cette évocation de ce que peut recouvrir l’écriture dans ses différentes composantes
permet de comprendre les difficultés que rencontre le scripteur novice. C’est pourquoi
ces composantes ne peuvent être travaillées toutes en même temps et supposent
des apprentissages ciblés sur chacune d’entre elles. L’effet bénéfique de la dictée et
des tâches de production d’écrit, qui consistent à encoder des unités linguistiques
choisies par l’élève, a été constaté. Passer du temps à planifier la tâche d’écriture et
à revenir sur l’écrit produit a, en particulier, un effet positif significatif sur les scores
de compréhension en fin de CP ainsi que sur la capacité d’écriture, surtout pour les
élèves les plus faibles. Ainsi, l’ensemble des composantes de l’écriture doivent être
prises en compte dès les premiers apprentissages.
I
Comment devient-on
lecteur et scripteur ?
14 — Comment devient-on lecteur et scripteur ?
L’invention de l’écriture
Lorsque les enfants apprennent à lire et à écrire, ils s’inscrivent dans l’aventure
humaine de l’écriture. Inventée il y a 5 000 ans en Mésopotamie, elle a transformé en
profondeur notre rapport au savoir. L’écriture permet de stocker de l’information et
des savoirs sur des supports matériels : des pierres, des papyrus, des parchemins,
des livres, des dictionnaires, des encyclopédies, des disques durs, des clouds, ce qui
modifie considérablement les procédures de la pensée devenue capable de produire
de la grammaire, des mathématiques, de la philosophie, des connaissances scienti-
fiques dans tous les domaines.
Dans la parole, les locuteurs utilisent de la communication non verbale : des intona-
tions, des expressions du visage, des gestes, des postures du corps qui participent
de la signification de leurs messages. Cette situation disparaît dans l’écrit qui se doit
d’exposer explicitement le contenu de pensée qui est le sien, avec les seules res-
sources de la langue. Cela permet à la pensée matérialisée dans l’écrit de se conserver
indéfiniment et de se transmettre. Cette matérialisation visuelle du langage, qui a pour
effet d’offrir aux énoncés une objectivité permanente et consultable par tous, rend
possible le travail réflexif, critique, complexe, sans cesse repris, transmis et accumulé
de génération en génération. Elle est la source de tous les développements intellec-
tuels qui participent de l’histoire de l’humanité. Pour toutes ces raisons qui touchent
au statut de l’écriture, invention d’une « nouvelle technologie de l’intellect » 1 comme
la nomme Jack Goody, permettre aux enfants d’accéder à un bon niveau de lecture
et d’écriture, c’est leur donner la possibilité de s’inscrire activement dans l’exercice
de la pensée instruite et partout, dans la société contemporaine.
Apprendre à parler
L’acquisition de sa langue maternelle par l’enfant se fait par une sorte d’imprégna-
tion induite par les multiples échanges langagiers qu’il peut avoir avec son milieu.
Il ne reçoit pas un enseignement méthodique, systématique ; par essais et erreurs,
il s’exerce à parler, dans les interactions avec autrui qui le poussent à parler comme
il convient d’un point de vue linguistique, pour être compris. Il peut parler tout en se
livrant à d’autres activités, ce qui n’est pas possible dans la lecture et l’écriture qui
mobilisent forcément l’œil et la main dans une tâche séparée de toute autre.
Les fondamentaux
scolaires programmés les moyens d’une appropriation sûre, efficace, dans chacun
des domaines qui sont les leurs. Bien savoir lire et écrire ne garantit pas automatique-
ment la réussite dans les autres disciplines, mais sans ces savoirs l’avenir scolaire
des jeunes élèves est d’avance compromis.
Éléments de linguistique
et origine de la compréhension
L’ensemble des signes de toute langue écrite constitue un code, un système de sym-
boles qui représentent quelque chose d’autre qu’eux-mêmes. Le code de la Route est
fait d’un ensemble de symboles qui représentent des consignes : des interdictions,
des obligations, des avertissements, etc. Connaître le code de la Route signifie être
capable de retrouver, comprendre les consignes symbolisées sur les panneaux, pour
pouvoir les respecter. Beaucoup plus complexe que le code de la Route, l’écriture de
la langue est elle aussi un code. Elle codifie la langue parlée et doit donc être décodée
pour que l’on puisse comprendre ce qu’elle signifie.
LES PHONÈMES
Avant d’être écrite, la langue est parlée avec des mots qui sont tous construits à partir
de la prononciation de quelques phonèmes puisés dans un nombre restreint, 36 en
français. Chacun de ces 36 phonèmes est l’un des plus petits sons que nous articulons
lorsque nous parlons. Il est une unité indécomposable, par lui-même dénué de sens.
C’est toutefois par lui que la différence de sens apparaît entre « tour » et « pour » par
exemple, lorsque le phonème /t/ est remplacé par le phonème /p/, entre « sud » et
« sur », lorsque le phonème /d/ est remplacé par le phonème /r/. Chaque langue a
ses propres phonèmes. En français, tout ce que nous pouvons dire, des discours les
plus simples aux plus élaborés, se prononce à partir de ces seuls 36 sons, répartis
en consonnes et voyelles comme le montre le tableau ci-après.
17 — Comment devient-on lecteur et scripteur ?
VOYELLES CONSONNES
LES GRAPHÈMES
Les graphèmes sont la transcription écrite des phonèmes, à partir des 26 lettres de
l’alphabet. Ainsi le phonème /a/ de « chat » s’écrit avec un graphème d’une lettre ;
le phonème /ou/ de « boule » s’écrit avec un graphème de deux lettres ; le phonème
/on/ de « comptine » s’écrit avec un graphème de trois lettres et le phonème /in/ de
« vingt » s’écrit avec un graphème de quatre lettres. Les graphèmes sont en nombre
beaucoup plus élevé que les phonèmes parce que des phonèmes peuvent s’écrire
de plusieurs façons. Les phonèmes /a/, /v/ et /t/ par exemple ne s’écrivent que
d’une seule façon, mais le phonème /o/ peut s’écrire o, au, eau, aux, etc., quand
le phonème /in/ s’écrit in, ain, ein, un, ym, etc. On compte 24 graphèmes possibles
pour ce phonème-ci. C’est cette situation qui explique les difficultés orthographiques
du français, lorsqu’il s’agit de retrouver les graphèmes des mots entendus lors de
la dictée ou pensés lors de la production d’écrits.
18 — Comment devient-on lecteur et scripteur ?
Lorsqu’une langue comme le français s’écrit à partir d’un alphabet, elle repose sur
un principe alphabétique qui désigne le fait que les phonèmes sont représentés,
transcrits par des graphèmes, qui s’écrivent à partir des lettres de l’alphabet. D’où
la nécessité d’apprendre à décoder ces graphèmes et leurs combinaisons pour
apprendre à lire. On parle alors d’étudier les correspondances entre les graphèmes
et les phonèmes, ce que Stanislas Dehaene exprime de la façon suivante : « L’étape
charnière de la lecture, c’est le décodage des graphèmes en phonèmes, c’est le pas-
sage d’une unité visuelle à une unité auditive. C’est donc sur cette opération que
doivent se focaliser tous les efforts. » 2 Cette opération se fait normalement sans
considération des types de caractères utilisés.
« Lire, c’est savoir identifier tous les mots, qu’ils soient écrits en caractère Stanislas Dehaene,
d’imprimerie ou manuscrits, en majuscules ou en minuscules, et dans Les Neurones
toutes les tailles de police. Il s’agit de repérer ce qui ne varie pas – la suite de la lecture,
de lettres – en dépit des mille et une figures que peuvent prendre les Odile Jacob, 2007.
caractères. C’est ce qu’on appelle le problème de “l’invariance perceptive”. »
Signifié et signifiant
Le signe linguistique est toujours l’union d’un concept et d’une image acoustique,
appelés signifié (le sens) et signifiant (le son). Saussure précise que cette union est
aussi étroite que celle du recto et du verso d’une feuille de papier. Lorsque dans la
parole on articule le mot « bol » on utilise la suite de phonèmes /b/ /o/ /l/ (l’image
acoustique) unie intrinsèquement au concept, à l’idée de « bol ». Articuler le mot « bal »
passe alors par la substitution d’un phonème qui entraîne un changement du signifiant
et du signifié et donc du sens du mot.
Lorsque l’enfant comprend ce qu’il entend, cela veut dire qu’il accède aux signifiés
par les signifiants qui parviennent à ses oreilles puisque ces signifiants ne sont pas
de simples émissions de sons dépourvues de sens, en raison de l’union du signifiant
et du signifié qu’il a apprise en apprenant à parler. De son côté, s’il veut se faire
comprendre, il lui faut user de la bonne union, ce qu’il cherche à faire lors de tous
les essais et erreurs qui l’aident à parfaire sa maîtrise de l’usage des mots.
Ainsi, identifier le mot « cheval » écrit, c’est le décoder pour retrouver le mot connu
à l’oral. C’est donc maîtriser la correspondance entre les cinq graphèmes que l’on
voit (organisés en syllabes), et les cinq phonèmes que l’on entend lorsqu’il est parlé.
On retrouve alors immédiatement, spontanément, le sens de l’union entre le signifié
(l’idée de cheval) et le signifiant que l’on connaît déjà à l’oral, en passant par le déco-
dage du mot écrit.
Là se situe également la clé de la joie éprouvée par les enfants lorsqu’ils réalisent
qu’ils sont capables de lire « tous ces mots », dont le sens écrit leur échappait avant
d’avoir compris le principe alphabétique.
Décoder un mot inconnu c’est décoder un mot qui n’évoque aucun signifié, c’est devoir
se contenter dans un premier temps d’une prononciation sans signification. Mais c’est
gagner la possibilité de prendre conscience de sa méconnaissance, et donc, d’inter-
roger autrui ou le dictionnaire quand cela devient possible. Cette situation est une
source de développement du vocabulaire extrêmement féconde ; c’est pourquoi il est
important de donner à lire aux élèves très tôt des mots dont ils ne sont pas susceptibles
de connaître le sens à leur âge, afin qu’ils puissent chercher à se les approprier, et se
doter ainsi de nouveaux outils de pensée. À côté des mots censément connus qu’il est
indispensable de leur proposer, les mots inconnus trouvent dans l’apprentissage de
la lecture, une place qu’il est nécessaire de ne pas négliger. De plus, d’une manière
générale, les enfants sont friands des mots qui relèvent d’un lexique plus recherché
que le familier, et fiers de montrer qu’ils les connaissent.
Les syllabes
Définitions
La syllabe se définit comme ce qui se prononce d’une seule émission de voix. Toute
syllabe contient une voyelle, qui produit un son franc par elle-même lorsqu’on la
prononce. Prononcer des voyelles isolées est donc possible, ce qui n’est pas le cas
des consonnes qui doivent être en coarticulation avec les voyelles. Sans les voyelles
elles sont même imprononçables isolément. Comme leur nom l’indique, elles « sonnent
avec ». C’est à partir des syllabes /da/, /vou/, /mi/ que l’on entend les phonèmes
consonantiques et que l’on peut opérer la distinction avec /fa/, /nou/, /pi/.
Ainsi, les phonèmes qui composent la syllabe n’y sont pas simplement juxtaposés,
prononcés l’un après l’autre séparément, mais assemblés dans cette seule émission
de voix qu’est la syllabe, unité d’articulation des mots. Le mot /kan/ /gou/ /rou/
contient trois syllabes successives dans lesquelles s’articule la prononciation du
mot, composées chacune de deux phonèmes.
José Morais rapporte une expérience qui montre que l’on reconnaît bien mieux le mot
« chimpanzé » lorsqu’on présente d’abord CHIM, puis PAN, puis ZÉ, plutôt que CHI,
puis MPA, puis NZÉ.
« L’importance de la syllabe dans l’identification des mots écrits est José Morais,
amplement démontrée. (…) Cet avantage du groupement syllabique L’Art de lire,
sur le groupement non syllabique est observé aussi bien sur Odile Jacob, 1999.
les pseudo-mots que sur les mots. Cela veut dire que le processus
de segmentation syllabique n’est pas conditionné par les connaissances
lexicales, mais exclusivement par la connaissance qu’a le lecteur
des syllabes possibles dans la langue et des frontières probables
entre les syllabes. »
« Chimpanzé » se lit à partir de six graphèmes associés dans trois syllabes qui
correspondent aux six phonèmes et aux trois syllabes du mot parlé.
« Pour apprendre à lire dans une écriture alphabétique, on doit utiliser Liliane Sprenger-
les correspondances graphème-phonème. Il faut donc avoir des capacités Charolles, Les Débuts
correctes de discrimination phonémique (être capable de différencier de l’apprentissage de
bol de vol). Il faut aussi être capable de segmenter les mots oraux la lecture en français,
en phonèmes pour comprendre les relations entre ces unités LPC-AMU-BRLI, 2017.
et les graphèmes. »
José Morais montre également que la perception de la parole repose sur des repré-
sentations automatiques et inconscientes de phonèmes, et que la prise de conscience
de ces phonèmes passe par un apprentissage explicite de leur association aux lettres.
C’est donc, selon ce chercheur, dans l’apprentissage du code alphabétique que nous
apprenons à trouver les correspondants phonémiques des graphèmes, à les analyser
consciemment.
Michel Fayol montre que l’usage de la syllabe est d’autant plus aisé au fur et à mesure
de la rencontre avec l’écrit.
« En français, la syllabe se révèle facilement accessible : les enfants Michel Fayol,
parviennent précocement à la repérer (découper, ajouter, manipuler). L’acquisition de l’écrit,
Les phonèmes sont, eux, plus difficiles à isoler et leur apprentissage Que sais-je ?, Puf,
se développe en interaction avec celui de la lecture. On a donc à la fois 2013.
une sensibilité phonologique précoce qui facilite l’apprentissage
et une instruction qui s’appuie sur celle-ci pour diriger la prise de conscience
de tous les phonèmes et de leurs associations avec les graphèmes. […]
Au début de l’apprentissage les connaissances phonologiques sont
partielles et limitées. La fréquentation de l’écrit et l’instruction entraînent
un raffinement de ces connaissances : l’expérience d’un système
alphabétique semble nécessaire pour développer la conscience
phonémique ».
Il est parfois difficile d’obtenir d’un élève qu’il discrimine finement la différence entre
« vache » et « fâche » à l’oral. En revanche, après l’étude des graphèmes /v/ et /f/, les
exercices d’encodage feront apparaître les confusions. C’est alors que le professeur
et l’élève pourront identifier et mettre des mots sur les « mal-entendus ».
24 — Comment devient-on lecteur et scripteur ?
Il est clair pour les enfants qu’ils sont bien en train d’apprendre à lire lorsqu’ils sont
confrontés d’emblée à l’écrit, donc aux graphèmes. Beaucoup de manuels partent du
phonème, dont la correspondance graphémique est lue à l’intérieur d’un mot illustré
par un dessin. Par exemple, le phonème /p/ peut se lire dans les mots « panier »,
« pomme » ou « chapeau », écrits sous des dessins. Un des inconvénients de cette
entrée réside dans le fait que, ne pouvant pas déchiffrer les mots, l’élève est amené
à les deviner grâce aux dessins pour pouvoir entendre le phonème du jour dans
le graphème contenu dans chaque mot. Cette situation est une incitation à entrer
dans la « lecture » globale des mots en question.
Partir des phonèmes, c’est faire des « leçons de sons ». Alors qu’une grande majorité
de graphèmes n’ont qu’une prononciation à apprendre, beaucoup de phonèmes
admettent chacun plusieurs écritures, ce qui nécessite un effort de mémorisation
beaucoup plus important avec le départ phonémique qu’avec le départ graphémique.
De plus, les sources de confusions sont nombreuses. Par exemple, quand le graphème
/ch/ de « chat » fait /k/ dans « chorale », il convient d’espacer l’étude de ce graphème
qui se prononce différemment. De plus, cette approche montre bien que la langue
écrite n’est pas une simple traduction de l’oral ; elle a son histoire propre qui ne coïn-
cide pas avec celle de la langue parlée.
L’ENTRÉE GRAPHÉMIQUE
Par exemple la lettre « o » se lit la plupart du temps /o/, mais inversement
le son /o/ peut s’écrire o, au, eau, aux, ot, oo dans zoo, etc. ; certains
sons comme /é/ peuvent avoir jusqu’à 15 orthographes différentes.
C’est pourquoi, au début de l’apprentissage de la lecture, nous suggérons
de n’énoncer qu’une seule relation graphème-phonème à la fois
(« o » se prononce /o/). Certains manuels montrent immédiatement toutes
les écritures possibles d’un son, ce qui fait trop de choses à retenir,
tout au moins dans les premières leçons. Lorsque les sons sont transcrits
par plusieurs graphies, le son /o/ par exemple, on présentera très tôt
en début d’année, la graphie la plus simple et la plus fréquente, (lettre « o »
correspond au son /o/), puis plus tard les deux autres graphies principales
(au et eau). La plupart des autres graphies sont dérivées de ces trois
graphies principales, et peuvent être traitées comme la graphie principale
suivie d’une lettre muette. Toutes les graphies pourront être reprises en fin
d’année à l’occasion d’un travail sur la morphologie, très important pour
l’apprentissage de l’orthographe et la construction des représentations
orthographiques impliquées dans la voie directe. »
Partir du graphème pour, sans détour par le dessin, apprendre à lire les syllabes qui
le combinent, donne à la syllabe sa valeur de clé universelle pour la lecture de tous les
mots. Avoir appris à décoder « pa » permet de lire « paquet », « campagne », « espagnol »,
« tapage », etc., ainsi que tous les autres mots contenant cette syllabe, à condition bien
sûr que les autres syllabes de chacun de ces mots soient connues. Cela implique une
progression suivie rigoureusement dans l’étude des graphèmes qui conduit les élèves
à ne jamais être confrontés à des mots indéchiffrables, totalement ou partiellement.
Aucune leçon ne contient des « trous » dans l’étude des combinaisons graphémiques
3 — [Link]/fileadmin/user_upload/Projets/
conference_role_experimentation_domaine_educatif/MANUELS_
CSEN_VDEF.pdf
26 — Comment devient-on lecteur et scripteur ?
dont a besoin la lecture des mots qu’elle contient. Au terme de ce travail à partir des
graphèmes et des syllabes-clés universelles, les élèves peuvent lire tous les mots sans
jamais en avoir appris aucun. Ils peuvent lire les noms de personnes, de personnages,
de pays, de villes, de villages, de médicaments, de marques, etc, inatteignables dans
leur diversité et leur nombre par la reconnaissance globale ou la devinette.
Déchiffrabilité et tempo
Menée sur un échantillon très important, l’enquête Lire et écrire 4, dirigée par Roland
Goigoux, a mesuré ce qu’elle nomme le rendement effectif des textes donnés à lire aux
élèves. « Nous avons appelé “rendement effectif” le pourcentage de graphèmes déchif-
frables des textes supports à l’enseignement de la lecture utilisés en dixième semaine. »
simples mais elles permettent à l’élève de prendre conscience que la lecture lui est
rapidement accessible : l’élève apprend que lire, c’est déchiffrer un écrit pour com-
prendre un message ainsi oralisé.
LA DÉCHIFFRABILITÉ
Si on remplace les graphèmes non encore étudiés par des points, voici ce que
les élèves ont sous les yeux :
• Au mois d’octobre :
Mais tu es fou. Si je te prends sur mon dos, tu vas me piquer, et je vais mourir.
Graphèmes étudiés : a /a, à/, i /i, y/, r /r, rr/, l /l, ll/, u, p /p, pp/, o, ou, t /t, tt/, é /é, er, ez/.
• Au mois de novembre :
Un •••• •at•• Pi•rre ou•ri• la porte •u jar••• et •’en alla dans l•• pré• •••••.
•ur la plu• •••te •ra•••• •’un gra•• ar•re, ét••• •••••é un peti• ••••••, a•i ••
Pi••••. « Tou• est •al•e i•i. » •azou••••••-il •••e•e•t. Un •a•ar• arri•a ••••tô•
en •e ••••i•a••, tou• •eureux q•e Pi•rre •’••• pa• f•r•é la porte •u jar•••.
Un beau matin Pierre ouvrit la porte du jardin et s’en alla dans les prés verts. Sur la
plus haute branche d’un grand arbre, était perché un petit oiseau, ami de Pierre.
« Tout est calme ici. » gazouillait-il gaiement. Un canard arriva bientôt en se dandi-
nant, tout heureux que Pierre n’ait pas fermé la porte du jardin.
Graphèmes étudiés :
—— voyelles : a, e, é, i, o, u ;
—— voyelles deux lettres : ou, eu ;
—— consonnes fricatives : f, j, z ;
—— consonnes occlusives : p, t ;
—— consonnes liquides : l, r ;
—— lettre muette : e muet.
L’enquête Lire et écrire nous indique que le taux de déchiffrabilité était de 43 %
en moyenne, ce qui apparaît comme un taux beaucoup trop éloigné de l’horizon de
déchiffrabilité souhaitable. La plateforme Anagraph5, issue de la même enquête Lire
et écrire, offre aux professeurs la possibilité de calculer la part déchiffrable par
leurs élèves des textes qu’ils utilisent comme supports d’apprentissage de la lecture.
5 — [Link]
28 — Comment devient-on lecteur et scripteur ?
Après avoir indiqué les graphèmes étudiés et les mots entiers mémorisés, le profes-
seur voit apparaître dans le texte qu’il soumet à l’analyse, les graphèmes étudiés en
rouge, les graphèmes non étudiés en noir et les mots entièrement mémorisés en vert.
Par exemple, le mot « chaperon » peut laisser apparaître les graphèmes /ch/ et /on/,
en noir, et les graphèmes /a/,/ p/, /e/, /r/ en rouge. Un pourcentage de déchiffra-
bilité est alors renseigné, ce qui peut aider l’enseignant à prendre en compte cette
dimension cruciale de l’apprentissage de la lecture.
« Un tempo rapide s’avère bénéfique aux apprentissages des élèves Lire et écrire.
en code et en écriture. En code, cette influence atteint son maximum Synthèse du rapport
pour un tempo de 14 ou de 15 CGP étudiées pendant les neuf premières de recherche Étude de
semaines. Les élèves initialement faibles progressent davantage en code l’influence des pratiques
lorsque le tempo est compris entre 12 et 14. Les tempos les plus lents, d’enseignement
inférieurs à 8, freinent les apprentissages des élèves, en code, bien sûr, de la lecture
mais aussi en écriture. » et de l’écriture sur
la qualité des premiers
apprentissages, sous
la direction de Roland
Goigoux, Ifé, Lyon, 2016.
Cette vitesse du tempo doit rester mesurée au tout début de l’année. Un tempo trop
rapide ne permet pas de bien consolider les premiers apprentissages sur lesquels
s’appuient les compétences que les apprentis lecteurs construisent de leçon en leçon.
Apprendre à décoder les syllabes, à lire les mots, les phrases, travailler l’écriture
à partir du tracé des lettres, la copie, les dictées, et, lorsque c’est possible, les pre-
mières productions écrites, demande du temps, un temps qu’il est important de savoir
prendre, en s’assurant que tous sont bien engagés dans l’apprentissage. Quand les
élèves sont bien entrés dans le principe alphabétique, il est possible d’aller plus vite,
mais sans renoncer à s’assurer de la solidité des apprentissages.
29 — Comment devient-on lecteur et scripteur ?
La mesure de la fluence repose sur un test qui indique le nombre de mots lus correc-
tement en une minute à partir d’un texte, donc en contexte, ou isolés. À la fin du CP,
le nombre de mots correctement lus par minute doit atteindre au moins 50.
L’enquête Lire et écrire a réalisé cette mesure de la fluence dans 131 classes, auprès
de plus de 2 500 élèves. Elle montre des résultats très contrastés dont certains
peuvent être dits très inquiétants, d’autant que les 131 maîtres de ces classes ont été
choisis pour leur expérience déjà importante en CP et leur assurance professionnelle
(17 années dans le métier et 8 au CP en moyenne). L’inexpérience de ceux-ci ne pou-
vant être invoquée, reste la conduite des apprentissages dont le choix des modalités
n’incombent pas, loin s’en faut, à la seule responsabilité des professeurs dans leur
ensemble, comme nous le verrons.
50 %
ne lisent pas plus
de 18 mots/minute
30 %
(34 mots maximum) lisent en moyenne
11 mots/minute
(21 mots maximum)
20 %
lisent en moyenne
8 mots/minute
(15 mots maximum)
lisent en moyenne
10 % 4 mots/minute
(8 mots maximum)
L’importance du nombre de classes observées (131) offre une fourchette qui autorise
à projeter une estimation raisonnable sur l’ensemble des élèves fréquentant le CP
en 2013-2014 (année de l’enquête). En cette année scolaire, ils étaient 845 000, ce qui
pourrait signifier que 84 500, 169 000 et 253 000 élèves environ, ne lisaient pas plus
de 4,8 et 11 mots en moyenne en une minute à l’issue de l’année de CP.
Apparaît clairement ici la forte corrélation entre les capacités de déchiffrage des
élèves et la façon dont est conduit l’enseignement des correspondances grapho-
phonémiques. Proposer des textes trop peu déchiffrables va de pair avec un enseigne-
ment insuffisamment systématique de ces correspondances, ce qui ne peut qu’avoir
des conséquences négatives immédiates sur la compréhension.
30 — Comment devient-on lecteur et scripteur ?
Lorsqu’ils sont en mesure de déchiffrer des phrases et de petits textes, les élèves
apprennent à focaliser leur attention sur la ponctuation et les liaisons dans les textes
lus. La lecture doit être régulière et le débit adapté aux effets souhaités. Il est impor-
tant de faire comprendre aux élèves qu’il ne s’agit pas de lire vite ; il suffit seulement
de décoder vite et de donner à la voix les inflexions nécessaires au service du sens.
En période 4 et 5, ils préparent leur lecture à voix haute, à partir de textes de plus
en plus long. Une grille d’évaluation, qui leur est communiquée, explicite les attendus
du professeur. Elle leur permet d’améliorer leur lecture à voix haute.
L’opposition entre les méthodes globale et syllabique n’a plus de sens. Aujourd’hui,
la méthode encore largement utilisée, appelée « méthode mixte », est à interroger car
elle repose sur plusieurs stratégies d’identification des mots : le décodage, la recon-
naissance globale, le déchiffrage partiel, le contexte et le dessin dans le processus
d’apprentissage de la lecture. Tous les professeurs et les manuels introduisent
un enseignement du décodage dans leurs leçons ; il ne saurait être question de nier
ou même de minimiser cette réalité. Le débat n’a donc pas lieu d’être sur cet aspect
des apprentissages. Il porte sur la différence qu’il convient de faire entre le suivi
d’une progression dans l’étude des graphèmes et l’introduction de diverses straté-
gies d’identification des mots qui s’en écartent. C’est la raison pour laquelle la mise
en œuvre de ces stratégies est généralement assortie de textes qui ne sont jamais
complètement déchiffrables, parfois dans des proportions très importantes comme
nous l’avons vu.
Cependant, tous les mots, même irréguliers, doivent être catégorisés selon des cri-
tères de tri clairement explicités aux élèves (catégories grammaticales, catégories
lexicales) ; ils ne peuvent se regrouper sous le vocable mots-outils au prétexte qu’ils
contiennent des graphèmes non étudiés ou qu’ils sont d’un usage très fréquent.
32 — Comment devient-on lecteur et scripteur ?
Parmi les mots-outils que nous pouvons lire dès les toutes premières leçons dans les
manuels qui en font usage, nous trouvons par exemple : « il y a », « était », « aussi », « il »,
« de », « dans », « sur », « mais », « trop », « des », « le », « c’est », « une », etc. Sans compter
que certains de ces mots peuvent être déchiffrés très tôt, la valeur motivante des
phrases qui les intègrent est loin d’être toujours supérieure à celle des phrases des
manuels syllabiques. De plus, on peut être étonné de voir que, même à la toute fin de
l’année, il est possible de trouver dans la catégorie des mots-outils, des mots tels que
« après », « comment », « plus », « aucun », alors que tous ces mots sont normalement
déchiffrables à ce moment.
Au tout début de l’année, des phrases telles que « L’otarie lisse sa moustache », « Milo
a avalé la fumée. », peuvent être totalement déchiffrées dans des manuels qui ne
proposent pas de mots-outils. En revanche, lire dans d’autres manuels : « Il y a un
pyjama. » ou « Mais il est fort, il s’en sort ! C’est la folie ! » nécessite l’apprentissage
de mots-outils déjà nombreux. Ces exemples, et beaucoup d’autres, ne sont pas
particulièrement démonstratifs de l’intérêt majeur de disposer de mots-outils pour
construire des phrases qui peuvent avoir un intérêt motivant qui les distinguerait.
Introduits au fil de la programmation, beaucoup de mots dits outils (« je », « il », « tu »,
« avec », « le », « la », « sur », « dans ») se déchiffreront aisément, dans le cadre d’un
enseignement explicite des correspondances entre graphèmes et phonèmes. Les
mots répondant à des règles de lecture plus complexes seront étudiés si leur usage
est nécessaire. Rares sont les mots à la fois irréguliers et très fréquents. Concevoir
une démarche d’enseignement en fonction des exceptions est un choix qui prive les
élèves d’une clarification du système d’écriture.
Quelques exemples :
Quand on demande aux élèves ce que ces mots représentent, nombreux sont
ceux qui répondent : « ce sont des mots-outils à savoir ». Rares sont les élèves qui
identifient ces mots comme des pronoms personnels (catégorie grammaticale
à construire sans toutefois la nommer comme telle au CP, se reporter aux Repères
annuels de progression). Ils ne perçoivent pas spontanément le rôle des pronoms
personnels, très fréquents dans la phrase (de qui ou de quoi on parle, ce qui en est
dit, ce qui se passe). Très tôt dans l’année, il faut enseigner la signification des pro-
noms (reprises anaphoriques) et aider les élèves à les déchiffrer.
—— « est ». S’il faut utiliser ce mot, alors il faut l’enseigner. C’est le verbe être, conju-
gué au présent à la 3e personne du singulier. L’enchaînement « e-s-t » est bien
33 — Comment devient-on lecteur et scripteur ?
autre chose qu’un mot-outil quand il représente le verbe être. C’est parce qu’il
désigne le verbe être qui s’oralise /è/ à la 3e personne du singulier. Ce n’est pas
le cas dans « nord est », « teste » ou « festin ».
Le lecteur expert sait que « est » peut être le verbe être conjugué ou un nom com-
mun. En analysant le contexte d’emploi (il « est » venu, à l’ « est »), il sait déterminer
les catégories grammaticales du mot « est » ; il est en mesure à l’oral comme à l’écrit
de bien les distinguer. Le professeur doit toujours s’interroger sur les connais-
sances qu’il utilise, lui, lecteur expert, quand il déchiffre. Par cet exemple, il faut
comprendre que tout s’explique et donc s’enseigne. L’expert se doit alors d’expli
citer plus finement aux élèves le chemin à prendre.
Au cours préparatoire, l’élève doit pouvoir s’exercer à rédiger sans recourir à des
mots-outils. En effet, une fois les correspondances grapho-phonémiques étudiées,
l’élève n’a pas besoin de mots-outils pour écrire. Il a besoin du verbe être « est », du
pronom sujet « il », de la conjonction de coordination « et » pour écrire « Il est avec Léo
et Léa ». Dès le début de l’année, des activités guidées préfigurent la rédaction. Dans
le cadre d’un entraînement très régulier, l’élève rédige des écrits très courts, selon
des contraintes données à partir de mots qu’il est en capacité d’encoder : un mot sous
un dessin, une phrase sous un dessin, des exercices qui reposent sur la reproduc-
tion puis la transformation de phrases prototypiques, des exercices à partir de mots
ou de groupes de mots inducteurs, la transcription de messages oraux connus
des élèves. La présence du professeur facilite le retour d’information nécessaire
à une remédiation immédiate. Peu à peu, l’élève, qui progresse parallèlement dans
le geste graphique, et dans la maîtrise des correspondances grapho-phonémiques,
peut écrire de manière plus aisée des phrases de sa main.
Pour aider l’élève à encoder des mots, le professeur indique une démarche immuable.
Par exemple :
La reconnaissance globale
La reconnaissance globale de mots conserve une place non négligeable dans une
majorité de manuels, au-delà de la mémorisation de mots-outils. L’entraînement de la
mémorisation de mots est préconisé dans les conseils méthodologiques de nombreux
34 — Comment devient-on lecteur et scripteur ?
guides pédagogiques qui accompagnent les manuels, car il faudrait que l’élève puisse
reconnaître automatiquement un lexique de base afin de pouvoir concentrer son
attention sur le sens. On conseille de proposer des mots de nombreuses fois pour
en faciliter l’imprégnation, de les photographier pour les stocker dans la mémoire.
L’élève identifie alors les mots par la reconnaissance de leur patron visuel qu’il a
mémorisé. Des cahiers d’exercices s’appuyant sur cette reconnaissance globale
font un large usage d’étiquettes de mots que les élèves doivent disposer pour faire
des phrases ou les compléter, en remplissant les trous qu’elles laissent apparaître,
sans que tous les mots soient déchiffrables.
Bien que la méthode globale ne soit plus guère utilisée, nous voyons que des reliquats
de ses pratiques persistent, qui tombent sous le coup de la critique que Stanislas
Dehaene réserve aux principes qui l’ont animée.
« La méthode globale est issue d’une idée généreuse : refuser le “dressage” Stanislas Dehaene,
des enfants, que l’école primaire est parfois accusée de transformer Les neurones
en petites mécaniques à ânonner “pa, pe, pi,po, pu, papa a le tutu de Lili”. de la lecture,
Récusant la primauté de la mécanique, elle souhaite replacer le sens Odile Jacob, 2007.
au centre de la lecture en donnant d’emblée aux enfants des textes censés
les intéresser, leur laissant le plaisir d’y trouver eux-mêmes les phrases,
puis les mots, puis les règles orthographiques. Ne redonne-t-elle pas ainsi
l’initiative aux enfants ? À eux de construire leur propre apprentissage,
en découvrant par eux-mêmes les règles de la lecture. Et tant pis si,
au départ, l’enfant joue aux devinettes et lit : “Le minou a très soif” au lieu
de : “Le chat boit du lait” – il est sur la bonne voie, prétendent certains
partisans de la lecture globale, car il grandit en autonomie et découvre
d’emblée le plaisir du sens. »
Le déchiffrage partiel
Devant un texte nouveau, les élèves peuvent décoder certains mots. Mais comme ils
ne peuvent pas tous les décoder, ils sont invités à chercher les mots qu’ils connaissent
déjà pour les avoir stockés dans leur capital de mots. Pour essayer d’identifier les mots
qui résistent à ces pistes de lecture, ils doivent procéder par analogie en cherchant
à reconnaître des syllabes qu’ils connaissent dans d’autres mots. On reconnaît ainsi
que « camélia » commence comme « caméra », que « diminuer » commence comme
« dimanche », « carnaval » commence comme « caramel », se termine comme « cheval »
et contient le « na » de « banane ». Les erreurs de lecture dues à ces recherches ana-
logiques finissent par amener les élèves – lancés sur l’à-peu-près –, à lire « coulé »
pour « couleur », « chameau » pour « chapeau », « capable » pour « coupable », « deux »
35 — Comment devient-on lecteur et scripteur ?
pour « doux ». Il n’est pas envisageable de se satisfaire d’erreurs de ce type car il y va
des fondamentaux de la formation intellectuelle des élèves.
« Le système visuel d’un bon lecteur est d’une efficacité redoutable Stanislas Dehaene,
pour filtrer et rejeter quantités de variations qui ne sont pas Les Neurones
pertinentes pour la lecture […] il doit fréquemment préserver de la lecture,
et même amplifier des détails, parfois minuscules, qui différencient Odile Jacob, 2007.
deux mots très proches. Considérons les mots « deux » et « doux ».
Nous accédons immédiatement à leur sens et à leur prononciation,
mais c’est seulement en nous penchant attentivement sur leur forme
écrite que nous prenons conscience qu’ils ne diffèrent l’un de l’autre
que de quelques taches d’encre. Notre système visuel est sensible
à la minuscule différence entre les mots « deux » et « doux », et l’amplifie
d’étape en étape afin d’accéder, en bout de chaîne, à des sons et à des sens
radicalement différents. Dans le même temps, il ne prête guère attention
à des différences bien plus grandes, comme celles qui séparent les mots
« deux » et « DEUX ».
Le contexte
Le contexte est utilisé pour que les élèves cherchent à identifier les mots en faisant
des hypothèses de sens, des recherches d’indices puisées dans ce qu’ils ont compris
du texte lu par le professeur, ou dans quelques éléments qu’ils ont pu découvrir eux-
mêmes. La consigne qui demande à l’apprenti lecteur de s’appuyer sur le contexte
pour essayer de deviner les mots que l’on ne peut pas déchiffrer trouve son origine
dans l’idée que c’est à partir du sens du message que l’on construit le sens des mots.
Considérons ces énoncés simples qui contiennent les mêmes mots « Pierre lit un livre. »
et « Pierre livre un lit. » Le sens de chaque phrase est déterminé par chacun des mots
choisis, et par leur ordre d’apparition. « Pierre lit » commence à engager un sens
différent de « Pierre livre », qui se verra précisé par la suite. C’est bien le contexte qui
permet de comprendre qu’il s’agit du verbe « lire » dans la première phrase et « livrer »
dans la seconde. Dans toute phrase, chaque mot a besoin du contexte pour que son
sens soit précisé, et chaque mot participe de la construction du contexte pour les
autres mots. La lecture, comme la parole, est linéaire, le sens de chaque phrase se
découvre dans le mouvement progressif de la lecture de gauche à droite en français,
d’où la nécessité absolue du déchiffrage de chaque mot qui joue sa partition dans l’éla-
boration du sens de la phrase. Il n’y a donc pas un sens du message auquel il faudrait
d’abord accéder pour saisir le sens des mots qui le composent. Le contexte est mobilisé
en permanence tout au long d’une lecture, mais il le fait sur fond de déchiffrage de
tous les mots dans leur ordre d’apparition que suit la lecture. Essayer de comprendre
un mot par l’intermédiaire du contexte ne contredit pas ce principe puisque le mot est
déchiffré : en possession de son signifiant, il s’agit d’essayer de trouver son signifié
dans le texte, à défaut d’interroger autrui ou d’ouvrir un dictionnaire.
Les élèves qui cherchent à identifier les mots qu’ils ne décodent pas en essayant
de s’appuyer sur le contexte, sont écartés du principe linguistique et intellectuel
qui veut que la littéralité, l’objectivité d’un texte interdit de lire « s’amuser » à la place
36 — Comment devient-on lecteur et scripteur ?
Les élèves comprennent que les combinaisons syllabiques n’ont pas de sens en elles-
mêmes, mais qu’ils en ont besoin pour lire précisément les mots qui les contiennent.
Ils apprennent alors que la précision de leur lecture est nécessaire à leur accès au
sens. L’éthique intellectuelle qui consiste à ne pas se contenter du possible, du pro-
bable, du prédictible, leur devient familière. Chercher à comprendre un texte, l’inter-
préter, n’est pas en bousculer la lettre ; le travail qui se fait en classe sur les textes
ne peut pas s’abstraire de cette règle primaire qui en est la condition. Les exercices
intéressants, qui travaillent sur des modifications volontaires de textes, permettent
d’être en permanence dans la conscience du décalage et donc dans celle de l’original.
« L’utilisation plus importante du contexte par les mauvais lecteurs José Morais,
est une conséquence de leur infériorité au niveau du décodage. L’Art de lire,
C’est parce que le décodage est insuffisant ou lent que la connaissance Odile Jacob, 1999.
dérivée du contexte intervient pour permettre la reconnaissance du mot.
Le contexte joue donc un rôle compensatoire ».
Dans un manuel à dominante syllabique, les mots aussi sont restreints dans chaque
leçon, mais la règle de cette restriction est totalement différente : c’est celle qui com-
mande de ne jamais proposer des mots qui ne contiennent pas le graphème de la leçon
du jour et de toutes les leçons précédentes. Au début de l’apprentissage, beaucoup
de mots sont écartés, mais très vite ils deviennent si nombreux qu’un choix drastique
s’impose pour chaque leçon. Le choix se fait en fonction des connaissances d’enfants
de CP, mais aussi de la volonté d’enrichir leur vocabulaire avec des mots méconnus.
Ce choix n’est d’ailleurs pas limitatif pour les élèves puisqu’ils auront acquis la capacité
de lire tous les mots qui contiennent les graphèmes étudiés. Grâce à cette démarche,
à la fin de l’année, tous les mots sont accessibles à leur lecture effective.
L’intervention du dessin
Cette place du dessin dans l’apprentissage de la lecture a pour but de rendre plus
concret un apprentissage qui passe par l’abstraction de la lettre, et à maintenir
le contact avec le sens dont les seuls graphèmes et syllabes s’éloignent. La question
n’est pas d’opposer les graphèmes et les syllabes au sens, mais de réaliser comment
ces signes privés de sens en eux-mêmes nous offrent la possibilité de produire tous
les sens de l’écrit et d’en maîtriser la lecture.
Les mots n’appartiennent pas au même symbolisme que les dessins. Le dessin peut
entretenir un rapport de ressemblance avec ce qu’il représente, ce qui n’est jamais
le cas des mots. Qu’ils soient parlés ou écrits, les mots sont purement arbitraires.
« Arbitraires » ici ne signifie pas qu’ils dépendent du libre arbitre de quelqu’un, qu’ils
sont aléatoires, qu’ils ne tiennent pas compte de la réalité ni de la logique, mais qu’ils
ne ressemblent pas aux choses, qu’ils sont purement conventionnels. Cela représente
pour les enfants un apprentissage tout nouveau sur lequel il est important de garder
le cap, sans mélanges, sans confusions. Ce travail n’est pas sans présenter des diffi-
cultés, parfaitement normales au demeurant, mais traitées pour elles-mêmes et de
façon persévérante, elles sont surmontables par tous les enfants qui comprennent
vite la spécificité du nouvel apprentissage dans lequel on les installe.
38 — Comment devient-on lecteur et scripteur ?
« Si l’on s’accorde pour considérer que les procédures habituellement Liliane Sprenger-
utilisées pour identifier les mots jouent un rôle clé dans la lecture […], Charolles et Abdelhamid
il est bien évident que la description des procédures mises en œuvre Khomsi, Les stratégies
de façon dominante, d’une part par les bons lecteurs et, d’autre d’identification des
part par des enfants en difficulté d’apprentissage de la lecture, est mots dans un contexte-
importante. Or, les réponses des enfants en difficultés d’apprentissage image : comparaisons
de la lecture, dans l’épreuve présentée ci-dessus, se caractérisent […] entre « bons » et
par des stratégies de reconnaissance globale des mots s’appuyant « mauvais » lecteurs,
parfois, à titre de vérification, sur quelques indices graphiques locaux. dans L’Apprenti lecteur.
En outre, et surtout, les réponses des mauvais lecteurs s’expliquent Recherches empiriques
par le recours à des anticipations contextuelles, via l’image, et il semble et implications
que c’est essentiellement le résultat de cette anticipation qui est confronté pédagogiques, sous
au mot écrit. On peut penser que ces stratégies ne sont utilisées la direction de L. Rieben
qu’à titre « compensatoire » par ces enfants pour pallier leur incapacité et Ch. Perfetti, Delachaux
à mettre en œuvre des procédures d’identification des mots pertinentes, et Niestlé, 1997.
et automatisées ».
Déchiffrer et comprendre
L’étude du code a souvent été présentée par le passé comme une activité de bas niveau
qui ne répondrait pas aux exigences de la compréhension et donc produirait des
déchiffreurs non lecteurs. Au fil des décennies, cette vision du code a changé : tous
les professeurs aujourd’hui le travaillent avec leurs élèves sans se sentir coupables
de les détourner de la voie du sens. Toutefois, même si l’importance du déchiffrage
n’est plus contestée, perdure toujours de la méfiance vis-à-vis de la syllabique dite
« stricte », afin de valoriser une démarche réduite à une simple « visée syllabique »
qui permet de s’accommoder de ce qui contredit la nature même de la démarche
proprement syllabique.
Utilisant ou pas des manuels, la grande majorité des professeurs adoptent les prin-
cipes essentiels de la méthode mixte qui conjugue les stratégies d’apprentissage
décrites ci-dessus. Comme nous l’avons vu, ces différentes stratégies proposent,
pour chercher à identifier les mots, de la reconnaissance globale, du déchiffrage
partiel, de la recherche d’indices, d’hypothèses dans le contexte, et un appui sur des
dessins. Ainsi, lorsque les élèves sont invités à lire, il leur faut chercher la stratégie
d’identification des mots qui leur paraît la mieux appropriée à chaque fois. La connais-
sance des correspondances grapho-phonémiques se trouve alors en concurrence
avec les autres choix d’identification auxquels les élèves sont confrontés : elle perd
beaucoup de son efficacité. L’attention au code est affectée, les hésitations, les
imprécisions, les erreurs, les confusions se multiplient. L’ensemble des recherches
qui démontrent le caractère décisif d’un déchiffrage fluide, pleinement automatisé
pour pouvoir accéder au sens, doivent nous amener à reconsidérer l’introduction
de stratégies pour identifier les mots, qui s’écartent de l’apprentissage par les seules
combinaisons syllabiques.
« Ces 20 heures annuelles éventuelles pendant lesquelles l’élève serait Bruno Suchaut,
réellement engagé sur l’apprentissage du code apparaissent bien dérisoires Alice Bougnères,
face au défi que représente l’apprentissage de la lecture pour les élèves Adrien Bouguen,
les plus fragiles. Ce temps d’engagement correspond à environ 7 minutes 7 minutes pour
quotidiennes. (…) le volume de temps disponible aux apprentissages, apprendre à lire : à la
principalement celui pendant lequel l’élève est engagé sur la tâche, est recherche du temps
largement insuffisant pour permettre d’aborder l’apprentissage de la lecture perdu, document
dans de bonnes conditions pour tous les écoliers. » de travail, mars 2014.
Il s’agit bien du temps d’engagement de l’élève sur la tâche, du temps où l’élève est
sollicité directement et individuellement sur une activité précise, ce qui bien sûr pose
la question de la dimension qualitative du temps d’enseignement, de l’usage qui en est
fait. Le dédoublement des classes de CP en Rep+ et en Rep, qui permet d’accroître
pour chacun le temps de lecture à haute voix nécessaire à l’apprentissage du code
et au déchiffrage fluide et précis, est une réponse à cette question, notamment pour
les élèves les plus fragiles. La conjugaison de l’effectif réduit et du temps de l’activité
sur un tel contenu offre à l’apprentissage une dimension qualitative évidente.
« En fin d’école primaire, le niveau de compréhension des écoliers les plus Bruno Suchaut,
faibles est en baisse. (…) Dans [les établissements relevant de l’éducation Alice Bougnères,
prioritaire], ce sont toutes les dimensions de la lecture qui sont concernées Adrien Bouguen,
par cette dégradation, y compris les mécanismes de base, à la différence 7 minutes pour
des établissements hors éducation prioritaire. (…) Une piste pertinente apprendre à lire :
[de solutions envisageables] relève de mesures structurelles dans à la recherche
l’organisation de l’école, comme la diminution massive des effectifs d’élèves du temps perdu,
par classe dans les secteurs socialement défavorisés. Cette mesure document de travail,
peut entraîner des effets nettement positifs sur les progressions des élèves mars 2014.
au début de l’école élémentaire. En revanche, les dispositifs de soutien
ou d’accompagnement sur le temps scolaire ont un impact très limité,
surtout au regard des ressources mobilisées. Les causes possibles
de cette relative inefficacité sur les progrès des élèves sont probablement
liées au ciblage insuffisant des interventions sur les domaines
de compétences pertinents et à une intervention trop tardive, quand
les difficultés sont installées et qu’elles ralentissent déjà la progression
dans les nouveaux apprentissages. »
Importance de la ponctuation
L’intérêt majeur de la lecture à haute voix porte certes sur l’identification des mots
mais aussi sur le respect de la ponctuation. Pour y parvenir, il est nécessaire que
l’enseignement de la ponctuation soit explicite et rigoureux. Dès les premières leçons,
il faut passer en revue tous les signes et leur rôle dans la lecture. La lecture à haute
voix, qui s’appuie sur la lecture silencieuse préparatoire, permet d’entendre la pré-
sence forte de ces signes qui ont la particularité de ne pas avoir de correspondants
phonémiques.
Un exemple d’exercice de lecture – faire lire des corpus ambigus – pour montrer
aux élèves l’importance de la ponctuation :
Qui ne voit le sens de la suppression de la première virgule dans cette phrase de Victor
Hugo : « Savoir, penser, rêver : tout est là. » ou bien celle de « Ils veulent partir, là-bas. » ?
Demander aux élèves de théâtraliser leurs lectures « comme des comédiens », est
un puissant recours pour engager un travail sur la compréhension à la virgule,
aux points, à l’accent près.
« …aimer aussi les voix un peu coupantes et métalliques qui détachent Françoise Héritier,
chaque syllabe dans une prononciation parfaite où l’on sent l’orthographe, Au gré des jours,
la syntaxe et même, ô perfection !, la ponctuation… » Odile Jacob, 2017.
La portée de l’automatisation
L’automatisation du déchiffrage n’a pas de finalité propre : elle est tout simplement
incontournable pour faire naître et entretenir le désir de lire chez les élèves. Il leur
faut pouvoir déchiffrer de façon habile, fluide, précise et rapide pour avoir envie
de se plonger dans la lecture. La très insuffisante maîtrise du code leur rend la tâche
trop pénible et explique immanquablement une large part du peu d’appétence pour
la lecture chez les élèves qui s’en détournent.
« La capacité de décodage est une sorte de propulseur, dont la seule fonction est
de mettre sur orbite les processus du lecteur habile pour s’évanouir ensuite dans les
oubliettes de l’enfance. » 13 écrit José Morais. Il est rejoint par Michel Fayol qui de son
côté nous alerte : « Moins le traitement des mots est automatique et plus les activités
associées à la compréhension se trouvent pénalisées. » 14
La voie orthographique, ou directe, s’entend en deux sens : une voie pour apprendre
à lire et une voie pour lire lorsque l’on est devenu un lecteur expert. La première signi-
fie que l’on demande à l’élève de mémoriser la suite des lettres d’un mot. Après avoir
caché le mot qu’il a visualisé, il s’exerce à l’entourer autant de fois que nécessaire,
dans une liste de mots qui contiennent toutes les lettres du mot cible et des mots qui
ne les contiennent pas tous. Or, la suite des lettres d’un mot, prises une à une, n’est
pas prononçable. La prononciation dépend du décodage syllabique : il faut passer par
/mai/ /son/ pour lire le mot, et non pas par « m-a-i-s-o-n ». Il faut donc dire à l’enfant
comment ce mot se prononce pour qu’il puisse le lire dans cette suite de lettres, afin
qu’il ne se contente pas d’en retenir la photographie muette qui ne lui permet pas
de le lire vraiment. Nous ne sommes pas loin d’une reconnaissance globale.
Traiter toutes les lettres du mot ne signifie pas échapper à la lecture syllabée, mais
être capable de faire la différence de façon spontanée entre « porte » et « porté »,
« chasseur » et « chasser », « encre » et « ancre », « joli » et « jolie », etc. Lorsqu’on atteint
ce niveau automatisé de la lecture, on ne peut même plus s’empêcher de lire tout mot
ou groupe de mots qui tombent sous nos yeux. Leur lecture est irrépressible.
Lire et écrire
Michel Fayol fait la remarque suivante : « qu’il s’agisse des pratiques des enseignants
ou des recherches effectuées, une asymétrie se perpétue concernant les durées
consacrées aux deux activités, les activités de lecture (incluant la compréhension
de textes) l’emportant presque toujours sur celles de production. » 15 Cette remarque
l’amène à demander que l’on travaille précisément la question de la force et de
la nature des relations entre lecture-compréhension et écriture-rédaction. C’est que
la nature de ces relations nous confronte aux ambitions fortes qui guident le travail
au CP où il s’agit bien d’apprendre à lire et à écrire. Mais pour y parvenir, il faut
s’appuyer sur des apprentissages plus modestes en apparence mais fondamentaux,
tels que celui de l’orthographe dans ses liens avec la lecture et bien sûr l’écriture.
Entre la lecture et l’écriture, il y a un lien très étroit. Ne négligeons donc pas ce qu’im-
plique ce rapport fécond dès les premiers apprentissages. Grâce à l’écriture, les élèves
entrent dans une expérience de la langue qui les conduit à renforcer la perception
des mots qu’ils rencontrent en lecture. Écrire un mot qu’ils savent lire leur permet d’en
fixer l’orthographe, qui, à son tour, en conforte la lecture. Liliane Sprenger-Charolles
exprime cette relation de la façon suivante :
« Alors qu’il faut passer du graphème au phonème pour lire, pour écrire, Liliane Sprenger-
il faut passer du phonème au graphème. La seconde opération est plus Charolles, Les débuts
difficile que la première, particulièrement en français (…). Toutefois, de l’apprentissage
au-delà de ces différences, les similitudes entre apprentissage de la de la lecture
lecture et de l’écriture sont fortes. Ainsi, quel que soit le niveau scolaire, en français,
les corrélations entre lecture et écriture de mots sont très élevées : LPC-AMU-BRLI, 2017.
les enfants qui lisent bien les mots les écrivent également bien tandis
que ceux qui les lisent difficilement les écrivent également difficilement. »
« Au cours de ces apprentissages [de la lecture et de l’écriture], l’écriture Linnea C. Ehri,
pénètre l’esprit de l’élève et influence la façon dont celui-ci perçoit Apprendre à lire
et traite le langage parlé. Apprendre comment l’écriture reflète la parole et à écrire les mots
améliore la prise de conscience des constituants phonémiques du langage, dans L’apprenti lecteur.
ainsi que la capacité à les manipuler. Connaître l’orthographe d’un mot Recherches empiriques
donné procure un symbole visuel de la façon dont il doit être prononcé. et implications
Ce symbole est conservé en mémoire et influence la façon dont les sons pédagogiques,
des mots sont conceptualisés, ainsi que la façon dont les mots sont dits sous la direction de
et la façon dont les relations entre les mots sont traitées ». L. Rieben et Ch. Perfetti.
Delachaux et Niestlé,
1997.
La Note d’information de la Depp de novembre 2016 qui porte sur Les performances
en orthographe des élèves en fin d’école primaire (1987-2007-2015), montre une
dégradation continue de ces performances. À une même dictée, en 2015 les élèves font
en moyenne 17,8 erreurs contre 14,3 en 2007 et 10,6 en 1987. Entre 1987 et 2015,
les élèves « à l’heure » passent de 8,4 à 16,6 erreurs, et les élèves « en retard », de
15,0 à 28,1 erreurs.
La dégradation touche les enfants issus de tous les milieux sociaux. Si les enfants
d’ouvriers passent de 12,6 à 19,2 erreurs entre 1987 et 2015, les enfants de cadres
et professions intellectuelles supérieures passent, dans la même période, de 6,6
à 13,2 erreurs.
« Il est à noter que l’écriture avec le clavier, qui doit faire l’objet Liliane Sprenger-
d’un apprentissage spécifique, ne peut remplacer l’écriture manuelle. Charolles, Les Débuts
Il a en effet été montré que la production manuscrite des lettres de l’apprentissage
permet une meilleure mémorisation des mots écrits et aussi une meilleure de la lecture,
reconnaissance en lecture, la mémoire sensorimotrice venant assister LPC-AMU-BRLI, 2017.
la mémoire visuelle. »
Sophie Morlaix et Bruno Suchaut ont montré que les connaissances orthographiques
à l’entrée du CE2 constituent le meilleur prédicteur de l’ensemble des apprentissages
en français au cycle 3 (compréhension en lecture, capacités rédactionnelles, enrichis-
sement du vocabulaire, etc.). 17 Comme l’acquisition des connaissances dans toutes
les disciplines passe par la confrontation permanente à l’écrit, l’orthographe, qui
joue un rôle déterminant dans la construction du sens, revêt un caractère crucial.
Lorsque l’on fait écrire les élèves au CP, on considère parfois qu’une attention pré-
cise à l’orthographe ne s’impose pas. Une écriture phonétique suffirait afin de leur
éviter toute « surcharge cognitive ». Cela est très risqué et surtout injustifié du point
de vue de la solidité de l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Dans le rapport
de l’enquête Lire et écrire dirigée par Roland Goigoux, nous pouvons lire que la dic-
tée de la phrase « Les lapins courent vite » connaît des résultats très faibles en fin
de CP. Les trois quarts des élèves ne mettent aucune marque du pluriel, le dernier
quart se partage entre marques correctes et marques incorrectes, et seulement 1 %
des élèves marquent correctement le pluriel sur le nom et sur le verbe. En fin de CE1,
les marques de nombre nominales et verbales sont maîtrisées par seulement 30 %
des élèves.
« La langue n’est pas vécue comme possédant une cohérence réglée, Elisabeth Bautier,
n’est pas davantage vécue comme un ensemble de règles à respecter, Sonia Branca-
à respecter parce que les règles appartiennent au bien commun, Rosoff, Pratiques
au savoir collectif et qu’il ne dépend pas de chacun de décider linguistiques des élèves
de l’orthographe d’un nom ou d’un verbe à respecter parce que en échec scolaire
seul ce respect permet la compréhension partagée, la construction et enseignement,
de la signification souhaitée et la participation à un collectif. » Ville-École-Intégration
Enjeux, n° 130,
septembre 2002.
Comme toutes les autres erreurs, les erreurs des élèves dans les dictées font partie
de l’apprentissage : il convient donc d’en faire un objet de travail exigeant, interrogé
en permanence dans la classe. L’erreur n’est pas un droit ; elle relève de l’apprentis-
sage. Si apprendre est bien essayer de faire ce qu’on ne sait pas encore bien faire,
il est difficile de ne jamais se tromper. « L’erreur est mouvement de l’esprit, écrivait
Stella Baruk. Vouloir empêcher ce mouvement c’est vouloir empêcher de penser. » 18
Comprendre en lisant
La compréhension en lecture ne peut que profiter amplement de tout ce qui est lu par
le professeur, à partir de multiples échanges dont le texte peut être l’objet. On peut
chercher à le raconter, à identifier les personnages et leur état d’esprit, à situer leurs
actions dans le temps et l’espace, à discuter des pratiques et réactions qui jalonnent
l’histoire, à l’interpréter. Mais pour travailler la complexité de la compréhension,
on ne saurait réserver aux textes longs et complexes entendus, les activités struc-
turées d’apprentissage, dans l’attente des habiletés de décodage de textes simples.
Ce n’est pas qu’au cours du CP que les élèves peuvent être confrontés à des textes
déchiffrables permettant une lecture autonome. C’est dès les toutes premières leçons
que s’engage la capacité de lecture autonome à partir de la déchiffrabilité complète
des textes dont la complexité va croissant.
Comprendre un texte passe par l’appropriation des contraintes de l’écrit telles que
l’accentuation, la ponctuation, les signes diacritiques. Il est essentiel que les élèves
se familiarisent très tôt avec ces contraintes, ainsi qu’avec les ressources propres
de l’écrit. Lire « texte en main », c’est être en possession d’un énoncé fixé, objectivé,
stable, que l’on peut parcourir lentement, sur lequel on peut s’arrêter pour s’assurer
d’une compréhension, revenir sur une interprétation, obtenir une précision.
Lors des toutes premières leçons, la richesse du vocabulaire est forcément réduite,
mais très vite, elle augmente considérablement, ce qui permet de proposer des textes
de plus en plus ambitieux. Tout dépend des efforts faits par les auteurs des manuels
en ce sens. Mais il est essentiel que les élèves puissent entrer dans la compréhension
de l’écrit effectivement lu qui est l’objectif de l’apprentissage de la lecture, en étant
en possession des moyens nécessaires pour le faire. En toute logique, la littérature
de jeunesse, d’un intérêt culturel ambitieux, leur sera assez vite accessible. Mais
en attendant, la finalité de l’étude du code grapho-phonologique n’aura pas été
que « technique », elle aura été éprouvée dans les effets induits par cette étude dans
de véritables textes.
Un manuel qui ne donne à lire que des textes entièrement déchiffrables prend au
sérieux le fait que lire, c’est chercher du sens aux textes lus de façon autonome.
Cette autonomie est décisive : elle est au cœur de la motivation du jeune lecteur, fier
de s’approprier les compétences de la lecture, et elle encourage son désir de s’em-
parer par lui-même de la culture de l’écrit.
Quand tous les élèves ont le même texte sous les yeux, l’inattention et la mémoire
ne s’immiscent plus dans leur travail. Ils peuvent tous s’appuyer sur une même litté-
ralité pour discuter des réponses aux questions qu’on leur pose ou qu’ils se posent :
texte en main, ils ont la possibilité de participer efficacement aux débats sur ce qu’ils
comprennent et interprètent des écrits qu’on leur soumet. Le texte sous les yeux,
ils peuvent opérer toutes les vérifications nécessaires : grâce à une telle démarche,
les élèves se familiarisent avec une des ressources majeures des exigences du travail
intellectuel, rendues possibles par l’invention de l’écriture.
C’est la raison pour laquelle la lecture autonome se doit de commencer dès que les
premières syllabes et les premiers mots sont étudiés. Les phrases sont forcément
d’une très grande simplicité, mais elles sont déjà susceptibles de montrer aux élèves
la relation profonde qui s’établit entre le déchiffrage et la compréhension. Un manuel
qui commence l’étude des graphèmes consonantiques par le « l » ne pourra guère
aller au-delà de « Léo lit. », « Léa a lu. » ou bien encore « Il a lu. », « Lui, il lit. ». Mais dès
cette toute première lecture, les élèves prennent conscience du sens que cela a de
devenir capable de déchiffrer, ce qui pour eux est source d’une grande motivation qui
les mobilise pour la suite. Il est important ici de nous départir de nos réactions de lec-
teurs adultes, pour qui de telles phrases ont un intérêt assurément limité. Les élèves,
de leur côté, vont très vite dépasser cette simplicité et faire l’expérience de phrases
et de textes plus complexes, en mesure de nourrir leur appétit de déchiffrage réussi,
et de compréhension de l’écrit.
50 — Comment devient-on lecteur et scripteur ?
Travailler la compréhension
La lecture est, pour les élèves de CP, une nouvelle voie d’entrée dans la langue, qui
jusqu’ici n’était possible que par la parole. L’apprentissage de la compréhension du
langage parlé qui débute à la naissance de l’enfant, se poursuit à l’école maternelle,
au cycle 2, et tout au long de la vie. À l’école maternelle, la compréhension des textes
est travaillée exclusivement à l’oral, à partir de textes choisis et lus par le professeur.
Au cours préparatoire, la compréhension travaillée à partir de lectures offertes,
sur des textes dits résistants, textes lus à haute voix par le professeur, permet,
dans un esprit de continuité avec l’école maternelle, de poursuivre :
21 — Selon Pisa, 150 000 jeunes se retrouvent à 15 ans « en grande
difficulté de compréhension de l’écrit ».
51 — Comment devient-on lecteur et scripteur ?
Au cours préparatoire, dès que l’élève est en mesure de déchiffrer, c’est avec le texte
sous les yeux, guidés par le professeur, que les élèves apprennent véritablement
à accéder au sens. Ce travail ne fait pas appel aux mêmes compétences que celles
qui sont décrites ci-dessus. Les élèves prennent l’habitude de porter leur attention
sur chacun des mots, d’en interroger le sens, de prendre des indices éclairant la
compréhension, tels que les marqueurs grammaticaux et la ponctuation. Ils s’auto-
risent à effectuer des retours en arrière pour vérifier leurs hypothèses quant au sens
des mots, et à la signification des segments de phrase et des phrases. Le professeur
invite les élèves à reconsidérer, à l’aune du texte écrit, leur compréhension. Tout
nouvel élément d’information sur les mots du texte amène chacun à restructurer
la compréhension initiale qu’il avait du texte. C’est en analysant les mots écrits qu’il
fait évoluer ses représentations. Le travail de compréhension à partir des mots lus,
participe à un système évolutif, qui remet en question, à chaque nouvelle découverte,
le sens provisoire accordé à l’écrit en première lecture. La permanence de l’écrit,
par opposition au texte entendu, permet ce travail en profondeur.
Laurent Lima, pour sa part, insiste sur le fait que toutes ces habiletés doivent être
précisément et explicitement enseignées.
Les faibles lecteurs sont ceux qui sont le moins susceptibles de faire les inférences
requises par le texte, qui repèrent moins souvent les endroits du texte qui leur font
problème tels que les mots inconnus, la complexité de la syntaxe ou de certaines
tournures de l’écriture. Le repérage de ces difficultés, qui différencie les meilleurs
des moins bons compreneurs, ne peut se faire que si, précise Laurent Lima, il fait
appel à un traitement lui aussi explicite, délibéré. 23
« L’enseignement explicite est un état d’esprit qui n’exclut en rien l’appel Maryse Bianco,
à la réflexion et à l’utilisation d’activités de résolution problème et/ou Du langage oral
de découverte, ni surtout la confrontation progressive à des situations à la compréhension
complexes. En proposant d’établir les fondations de l’expertise, de l’écrit, Presses
l’enseignement explicite a précisément pour vocation de préparer le terrain universitaires
de la découverte et de la construction autonome des connaissances. de Grenoble, 2015.
De la même manière que l’acquisition du principe alphabétique donne
aux enfants de cours préparatoire les procédures pour décoder de manière
autonome des mots encore jamais rencontrés, l’acquisition des procédures
et stratégies pour comprendre possède cette même fonction générative ;
elle permet à l’élève d’accéder à une interprétation autonome et réfléchie
des textes. Doter de ces habiletés, les élèves les plus faibles et notamment
ceux issus de milieux culturellement peu favorisés, leur ouvre certainement
le chemin vers une compréhension autonome des textes et l’acquisition
de nouvelles connaissances. »
Le rappel
—— Quels sont les différents moments
d’événements
de l’histoire dont tu te souviens ?
disjoints
Le début de
—— Au début de l’histoire, que s’est-il passé ?
l’organisation
—— Et après ?
d’une histoire
—— La carte de récit, telle qu’elle est définie par Jocelyne Giasson 25, permet de
construire l’ossature du texte afin de lever les incompréhensions et de mieux
comprendre l’histoire. Elle répond à cinq questions : Qui ? Les personnages ou
les animaux les plus importants de l’histoire. Où ? L’endroit où l’histoire se passe.
Quand ? Le moment où l’histoire se passe. Quel est le problème ? Le problème ren-
contré par le personnage. Qu’arrive-t-il ? Ce que fait le personnage pour essayer
de régler le problème. Quelle est la solution ? Comment le problème est réglé.
—— Le plan de récit est une représentation organisée des différentes étapes de
l’histoire pour rendre visibles la structure du récit et son organisation interne.
Quand le professeur guide l’élève à la réalisation d’une carte de récit ou d’un plan
de récit, il questionne, provoque des retours au texte, rend explicite toutes les infor-
mations implicites. Muni de ces deux outils, l’élève peut, de façon plus aisée, raconter
l’histoire qu’il a lue.
Après une lecture autonome, il est beaucoup plus efficace de s’assurer de la compré-
hension en confrontant l’élève à une manipulation des mots, des phrases du texte, en
réalisant une série d’actions qui évolueront et se complexifieront au cours de l’année :
Comme pour les activités autour des textes entendus, il est nécessaire de synthé-
tiser et de rédiger des écrits structurants, prenant appui sur les activités pro-
posées en lecture-compréhension. Outre les traces qui ont pu être construites,
comme le plan ou la carte du récit, les dictionnaires de situations (personnages,
actions, lieux, archétypes ou stéréotypes), un carnet, un journal de lecteur est
aussi un moyen de garder une trace de textes lus et entendus. Il a pour objet de
donner à la fois l’envie de lire, de stimuler la lecture et de donner des repères dans
l’avancée des lectures. Il permet au lecteur de garder en mémoire les contenus
et de s’exprimer sur ses goûts.
La diversité des travaux à proposer à un apprenti lecteur pour construire ses habile-
tés en compréhension illustrent bien l’importance de la prise en compte des besoins
individuels et des difficultés à dépasser. Il s’agit là d’un geste pédagogique essentiel
en CP pour permettre à tous les élèves d’une classe de comprendre et écrire un texte.
Ces différentes tâches visent à favoriser l’engagement actif de tous les élèves dans
la recherche de sens.
« Un organisme passif n’apprend pas. Pour maximiser sa curiosité, Stanislas Dehaene,
il faut veiller à présenter à l’enfant des situations d’apprentissage Fondements cognitifs
qui ne soient ni trop faciles, ni trop difficiles : c’est le principe d’adaptation des apprentissages
de l’enseignement au niveau de l’enfant. Afin de préserver l’engagement scolaires – L’attention
et la curiosité, l’enseignant doit faire intervenir les enfants, les tester et le contrôle exécutif,
fréquemment, les guider tout en leur laissant découvrir certains aspects cours au Collège de
par eux-mêmes ». France, 13 janvier 2015.
—— les contenus (des tâches et/ou des étayages et/ou des supports différents pour
l’acquisition d’une même compétence) ;
—— les processus (les démarches des élèves et les démarches didactiques du
professeur) ;
—— les structures (les modalités d’organisation de la classe) ;
—— les productions (les productions écrites, orales, graphiques, multimédias, etc.).
56 — Comment devient-on lecteur et scripteur ?
Pour que le professeur puisse mettre en œuvre cette approche pédagogique diver-
sifiée, la réflexion sur la relation entre l’aménagement de l’espace de la classe et les
intentions pédagogiques sera particulièrement travaillée en CP, dans la continuité
de ce qui est recommandé à l’école maternelle. La classe est aménagée de façon
lisible pour les élèves. Les éléments de l’espace ne sont pas des « éléments de décor »,
mais ouvrent des possibilités d’apprentissage. Les affichages produits par les élèves
développent un sentiment d’appropriation de l’espace qui influence positivement
l’apprentissage. Les espaces délimités sont modulaires et flexibles, la circulation et
les interactions sont rendues possibles. L’ensemble améliore la réussite des élèves
car il permet de faire varier des stratégies pédagogiques et des modalités d’appren-
tissage avec aisance : espace de regroupement et d’institutionnalisation, espace
de travail collectif ou dirigé, espace numérique, espace écriture, espace lecture
et écoute, permettent au professeur de diversifier son approche, ses interactions
avec les élèves et entre pairs.
100 % de réussite au CP
Un principe réaliste
Nous devons à Jean-Pierre Terrail d’avoir explicité ce que sont ces ressources
langagières. Lorsqu’on en mesure la consistance, elles reconfigurent nos attentes
vis-à-vis de l’école en ce moment décisif qu’est l’entrée dans l’écrit. 26 Elles indiquent
également que l’apprentissage du lire et écrire n’a pas à s’étirer sur tout un cycle.
José Morais le précise : « En fin de CP, l’élève doit être lecteur et scripteur autonome.
L’abstraction de la langue
« Ce n’est pas un hasard, naturellement, si l’explosion lexicale, qui André Ouzoulias,
démarre entre 2 et 3 ans, s’accompagne de l’apparition des premiers Lecture écriture,
énoncés à deux mots (« cassée voiture »), puis du développement accéléré Quatre chantiers
de la syntaxe : « elle est cassée, la voiture » ; « la voiture, elle roule prioritaires
plus parce qu’elle est cassée », etc. Le développement de la syntaxe pour la réussite,
est le moteur invisible mais puissant de l’essor du vocabulaire. » Retz, 2014.
La réflexivité du langage
Tous capables ?
Des élèves sont plus éloignés de la culture écrite que d’autres lorsqu’ils entrent
au CP, mais cela ne signifie pas qu’ils n’ont pas les ressources langagières pouvant
leur permettre d’entrer sans embûches majeures dans cette culture : la meilleure
réussite de certains n’implique pas, n’explique pas l’échec des autres. L’approche
par le manque, le déficit comparatif est une impasse qui condamne ceux qui sont,
par leur milieu, moins proche de la culture écrite de l’école. A contrario, l’approche
par les ressources suffisantes chez tous pour entrer dans l’écrit, des ressources
qu’ils ont en tant qu’êtres de langage, permet à l’école de se mobiliser pour mettre en
place des modalités d’apprentissage de la lecture et de l’écriture efficaces. C’est à une
telle mobilisation que renvoie l’exigence du 100 % de réussite au CP, une exigence qui
n’a rien d’utopique au sens de déraisonnable, d’irréaliste. L’étude suivie d’une leçon
type permettra de le montrer.
60 — Comment devient-on lecteur et scripteur ?
En résumé
L’automatisation du code est donc un impératif parce que seul un lecteur expert passe
directement des chaînes de lettres à leur signification. Il n’y a pas d’autre voie pour
accéder au sens des mots. L’automatisation de la reconnaissance des mots facilite
la compréhension comme le montre une étude menée aux États-Unis par le National
Reading Panel en 1999, qui révèle également que cette pratique favorise fortement
la réussite des élèves les plus fragiles.
« Ce sont les classes dans lesquelles l’apprentissage est résolument Jérôme Deauvieau,
centré sur le déchiffrage, considéré comme la clé de l’accès au sens, et qui Odile Espinoza,
organisent son étude de façon progressive et systématique, l’élève pouvant Anne-Marie Bruno,
déchiffrer de façon autonome tout ce qu’on lui propose à lire, sans recours rapport de recherche,
à la lecture devinette, qui obtiennent des résultats dont la supériorité est Lecture au CP : un effet-
statistiquement bien établie. La fluidité du déchiffrage s’avère difficilement manuel considérable,
séparable, dans ces résultats, de l’appréhension du sens […] » novembre 2013.
Par exemple, le phonème [l] s’écrit ‘l’. Le mot « bol » peut être écrit à l’aide de trois
phonèmes : [b], [o] et [l]. Si l’exemple présente une correspondance simple entre
les lettres et groupes de lettres (graphèmes) et les sons (phonèmes), d’autres cor-
respondances sont complexes :
—— des suites de lettres correspondent à des racines, des préfixes, des suffixes ou
des terminaisons grammaticales et donnent des renseignements sur le sens. Les
préfixes sur/super marquent la supériorité comme dans survoler et superposer.
Apprendre à lire nécessite de maîtriser toutes les correspondances entre les lettres
ou groupes de lettres (graphèmes) et les sons (phonèmes) pour pouvoir les combiner
pour lire ou écrire les mots.
Les principes énoncés et retenus ci-dessous sont actés par les recherches récentes
et leur mise en œuvre permet de viser l’objectif de 100 % d’élèves lecteurs à la fin
du CP. Ils aident également à choisir un manuel.
PREMIER PRINCIPE
Identifier les graphèmes et leur prononciation, et étudier leurs combinaisons.
Ce principe est unanimement reconnu et constitue l’entrée première apparaissant
dans les recommandations du Cnesco suite à la conférence « Lire, comprendre,
apprendre » 29. Pour cela, il faut s’accorder sur une progression et l’organiser
sur l’année.
DEUXIÈME PRINCIPE
Éviter de confronter l’élève au déchiffrage des graphèmes qui ne lui ont pas été
enseignés. Une démarche efficace permet à l’élève, au cours de la progression,
de tout déchiffrer, ce qui rassure et met en confiance. La totalité de l’apprentis-
sage peut se réaliser au sein de la classe sans jamais être externalisé au domicile
de l’élève. La déchiffrabilité de l’écrit est une condition essentielle pour un appren-
tissage de la lecture efficace.
Pour répondre à ce principe, il est possible de choisir des manuels qui permettent
de proposer aux élèves des textes 100 % déchiffrables au cours de la progression.
Selon le principe de déchiffrabilité, « le », « la », « un », « une », « des », « est », « mes »,
« dans » peuvent être déchiffrés puisque constitués de graphèmes et doivent donc
ne pas être appris par cœur.
C’est à force d’entraînement que l’élève va passer d’une reconnaissance indirecte
(le déchiffrage) à une reconnaissance directe.
TROISIÈME PRINCIPE
L’oral reste une entrée possible pour la compréhension, mais l’essentiel du travail
de compréhension s’effectue texte en main avec un guidage du professeur.
QUATRIÈME PRINCIPE
L’écriture conforte l’apprentissage de la lecture en permettant aux élèves d’écrire
les graphèmes correspondant aux sons entendus, ce qui nécessite de se posi-
tionner sur le choix du graphème qui code le son entendu. Elle favorise également
la mémorisation de l’orthographe.
CINQUIÈME PRINCIPE
Accéder à la compréhension des textes déchiffrés en lien avec une ambition
concernant le vocabulaire utilisé. Le principe de déchiffrabilité retenu permet rapi-
dement aux élèves de tout lire et donc de s’interroger sur ce qu’ils lisent. Au-delà
de phrases simples, il faut donc proposer des phrases résistantes qui permettent
d’exercer la compréhension immédiatement après le déchiffrage.
Exemple : Rassasié, le chat s’assoupit sur le tapis.
Le guidage du maître, la capacité des élèves à manifester leur incompréhension
sans crainte pour interroger collectivement le texte déchiffré par tous et le recours
à des ressources diverses, accessibles par le biais de livres et/ou d’outils numé-
riques par exemple, permettront de construire la compréhension et de doter les
élèves de stratégies pour y parvenir. La systématisation des procédures d’accès
à la compréhension créera des comportements favorables et placera les élèves
dans une attitude dynamique face aux textes proposés. La démarche syllabique
utilise ce procédé et, en ce sens, participe pleinement à la construction de la com-
préhension. La leçon type figurant dans le focus page 78 explicitera ce point.
Progression et programmation
de l’apprentissage de la lecture
La plupart des manuels syllabiques s’appuient sur ce type de progression avec des
variantes concernant l’ordre d’étude. Il faudra veiller au rythme d’acquisition des
graphèmes qui sera différent au début de l’apprentissage, en cours d’apprentis-
sage et en fin d’apprentissage. Une marge dans la progression est proposée pour
prendre en compte les rythmes d’apprentissage mais tous les graphèmes devront
avoir été étudiés en fin d’année. Il sera également nécessaire de prendre en compte
le calendrier des vacances scolaires qui module le nombre de semaines de travail
des périodes selon les zones.
Focus | Un exemple
de progression dans l’étude
des correspondances
graphèmes-phonèmes
La progression est spiralaire : chaque leçon s’appuie sur les leçons antérieures
pour amorcer les nouveaux apprentissages. Le rebrassage permet de consolider
les acquis.
En début d’année, les voyelles peuvent être étudiées par 2 afin de ne pas consacrer
un temps trop important à l’étude de l’ensemble.
a ami
é été
i image
o olive
u une
Consonnes liquides (l, r)
ou fricatives 1 (f, j)
l + a, é, i, o, u lune
r + a, é, i, o, u rire
PÉRIODE 1
(septembre- f + a, é, i, o, u fini
octobre)
j + a, é, i, o, u jeu
Structures syllabiques niveau 1
Combinaison Consonne-Voyelle (CV) Mots et mots
et Voyelle-Consonne (VC) inventés li-il, ro-or
Voyelles orales niveau 2 -
deux lettres pour un phonème
l, r, f, j + ou ouvrir, mots
inventés : lou,
rou, jou, vou
l, r, f, j + e prononcé ‘eu’ le, je
l, r, f, j + eu jeu, feu
68 — Quelles stratégies retenir pour apprendre à lire et écrire ?
RÉVISIONS
RÉVISIONS
Consonnes occlusives 2
c prononcé ‘k’ ‘c’ devant ‘a’,
‘o/ou’, ‘u’ ou
consonne : car,
cou, clou, école
k prononcé ‘k’ kilo, ski
q prononcé ‘k’ qui, que, chaque,
équipe
g prononcé ‘g’ g devant ‘a’, ‘o/ou’,
gu prononcé ‘g’ ‘u’ ou consonne
Voyelles nasales 1
un un, chacun, lundi
an blanche, cantine,
PÉRIODE 3 tante
(janvier-février) am prononcé ‘an’ graphème ‘m’
devant m, p, b :
ampoule
ant prononcé ‘an’ en partant et tous
les participes
présent
en prononcé ‘an’ endive, vendre,
prendre
em prononcé ‘an’ graphème ‘m’
devant m, p, b :
décembre
ent prononcé ‘an’ souvent et
adverbes en ‘ment’
on prononcé ‘on’ ongle, oncle
om prononcé ‘on’ graphème ‘m’
devant m, p, b :
ombre, bombe
70 — Quelles stratégies retenir pour apprendre à lire et écrire ?
RÉVISIONS
ell, ess, err, ett (‘e’ suivi par elle, nouvelle, belle,
une double consonne) tresse, pressé,
terre, verre,
PÉRIODE 4
galette, chaussette
(mars-avril)
er (‘e’ suivi par 2 consonnes) merci, perte
es, ec geste, reste,
rectangle, insecte
71 — Quelles stratégies retenir pour apprendre à lire et écrire ?
ai air, aide,
faire, chaise
ei peine, neige
er final, ez final, et final chanter, jouer, nez,
chez, assez, jouet,
paquet, bouquet
Lettre muette 2 - le ‘h’
‘h’ en début de mot heure, habit
‘h’ après une autre consonne ‘th’ thé, théâtre
‘h’ muet milieu de mot entre 2 voyelles brouhaha
Consonnes fricatives 4 - le graphème ‘ph’
ph prononcé ‘f’ photo, pharmacie,
dauphin
Consonnes fricatives 5 - les différents
graphèmes pour les phonèmes ‘s’ et ‘j’
c prononcé ‘ss’ ‘c’ devant e/é et i/y
garçon
ç prononcé ‘ss’ ‘s’ en début
s prononcé ‘ss’ de syllabe : ourson
‘s’ en fin
PÉRIODE 4 de syllabe : veston
(mars-avril) scie, science
sc prononcé ‘ss’
sç prononcé ‘ss’
g prononcé ‘j’ g devant e/é et i/y :
girafe
ge prononcé ‘j’ pigeon
Semi-consonnes 2 - le yod ‘i’
i = yod ciel, miel, pied
triage
Cas particuliers 3 - le graphème ‘x’
x prononcé ‘gz’ examen, exemple
x prononcé ‘ks’ taxi, axe
Voyelles nasales 2
ain, aim, ein, yn, ym prononcé ‘in’ pain, bain,
faim, daim,
plein, ceinture,
synthèse, symbole,
sympathique
um prononcé ‘un’ parfum
um prononcé ‘om’ maximum, album
72 — Quelles stratégies retenir pour apprendre à lire et écrire ?
RÉVISIONS
Il paraît souhaitable que les élèves écrivent lors de deux séances quotidiennes qui
sont complétées par une dictée. La durée de ces séances oscille entre 10 et 20 minutes
selon la période de l’année.
Ces exercices sont fondamentaux. Il faut que les élèves maîtrisent l’écriture de
toutes les lettres minuscules parfaitement. Il ne faut pas oublier le temps d’appren-
tissage pour cibler la maîtrise des correspondances entre les lettres en écriture
cursive de l’écriture manuscrite et celles en écriture imprimée des livres.
L’écriture des majuscules en cursive peut être abordée dès le cours préparatoire,
mais l’enjeu majeur reste l’écriture sans hésitation des mots que l’élève déchiffrera
aussi sans aucune hésitation.
—— le professeur présente la lettre, le son ou le mot à écrire et écrit devant les élèves ;
—— les élèves sont invités à reproduire le tracé sur un support imaginaire dans un
premier temps, puis à faire le geste sur leur table dans un second temps ;
—— sur l’ardoise, ensuite, pour s’exercer et apprendre le bon geste graphique ;
—— mise en condition des élèves pour les centrer sur la tâche d’écriture ;
—— écriture des mots ou des phrases.
Séyès. Sur cette réglure, un interligne en plus gras permet d’asseoir l’écriture des
lettres. Les interlignes du dessus et du dessous servent à positionner soit les lettres
qui montent, soit les lettres qui descendent. Il faut éviter les modèles trop grands
(4 à 5 mm) qui nécessitent des tracés des lettres avec un mouvement du poignet.
Dès le niveau de grande section, on débute l’apprentissage avec une réglure de 3 mm,
puis de 2,5 mm en cours de CP, pour atteindre la réglure standard de 2 mm en fin de CP.
Lors de l’étude d’un graphème, le professeur est amené à demander aux élèves
d’écrire des lettres, des syllabes, des mots, puis des phrases. Il est important que
le geste graphique s’automatise pour que les élèves se concentrent efficacement
sur la tâche demandée.
Dès l’étude du premier graphème [a], l’élève est amené à écrire en copiant avec modèle,
puis sous la dictée. Ces deux activités se complètent et se complexifient tout au long
de l’étude des graphèmes pour permettre l’écriture de syllabes, de mots, puis de
phrases dès la troisième semaine d’apprentissage.
La copie présente un intérêt puisqu’elle permet à l’élève d’écrire les lettres d’un mot
dans l’ordre et en ce sens participe à la construction de l’orthographe. Le professeur
centrera l’attention des élèves sur des particularités, des régularités. Ce travail sera
essentiellement collectif.
La dictée doit constituer un temps d’apprentissage. Les syllabes, les mots et les
phrases lus seront dictés aux élèves. Cet exercice favorise la mémorisation orthogra-
phique et devra être quotidien. Il sera l’occasion de mémoriser les consonnes doubles,
les lettres muettes, les accords en genre et en nombre, d’identifier des préfixes, des
suffixes, des terminaisons de verbes (morphèmes) pour établir les premières régu-
larités observables. Il faut que les observations soient réalisées sur les phrases ou
les textes du manuel, déchiffrés par les élèves. Les erreurs seront considérées comme
le matériau essentiel de l’apprentissage mais aucune d’elles ne devra rester sans
solution pour les élèves. Son traitement sera collectif ou individuel. Une procédure
pour enseigner l’orthographe en s’appuyant sur la dictée est présentée dans la leçon
type proposée dans le focus en page 88 de ce chapitre.
Au-delà de la copie et des dictées qui représentent les premiers écrits produits,
les élèves sont progressivement amenés à écrire une phrase avec l’aide du maître
à partir des mots connus et déchiffrés.
Le maître soulignera les erreurs et guidera l’élève en lui rappelant les observations
collectives réalisées sur les mots, les premiers accords, etc. L’élève corrigera tout
ce qu’il peut corriger. Ce qui ne peut être orthographié par manque de connaissance
sera recopié à partir d’un modèle. Il pourra également être proposé des productions
d’écrits collectifs permettant de réactiver ce qui a été observé, appris au cours de
la progression.
78 — Quelles stratégies retenir pour apprendre à lire et écrire ?
Le type de séquence présenté est identique tout au long de l’année avec une pro-
gression quant au volume de texte à lire. Il est important de rappeler que le principe
de déchiffrabilité, capacité des élèves à lire tous les mots sans qu’ils ne soient
confrontés à des graphèmes inconnus, est essentiel dans la démarche proposée
et représente la condition du succès.
Ce principe aide fortement les élèves les plus fragiles à l’entrée au CP et montre
des réussites importantes que formulent les professeurs qui enseignent la
démarche syllabique. Ils relèvent une efficacité bien supérieure à la démarche
mixte qu’ils utilisaient auparavant.
Nous proposons ici une leçon qui intègre toutes les dimensions utiles à l’apprentissage :
Le travail doit être régulier et fréquent. Il intègre l’étude du principe alphabétique qui
veut qu’à une lettre isolée ou à un groupe de lettres (graphèmes) correspond un son
(phonème), la lecture à voix haute et l’écriture. Il suit strictement la progression choisie.
Les dix heures prévues par le programme pour enseigner le français sont à verser
intégralement à l’apprentissage de la lecture dans toutes les dimensions exposées ici.
Nous avons choisi le graphème s prononcé /z/ qui, sans être très tardif dans
l’année, ne se situe pas non plus dans les toutes premières leçons. Nous nous pro-
posons de montrer comment les principes fondamentaux de la démarche syllabique
peuvent être pris en charge concrètement lors d’une leçon particulière qui peut
servir de modèle à toutes les autres dans les différentes phases de l’étude.
S /z/
Dictée
Assise sur le sable, Lisa lit le journal.
Nous voyons ici se distinguer quatre phases dans la progression de la leçon : la lec-
ture des combinaisons syllabiques, des mots, des phrases et un court texte, puis
une dictée. Des propositions de travail de chacune de ces phases sont décrites
ci-après. Ces phases peuvent correspondre à plusieurs séances, le découpage
dans le temps est laissé à l’appréciation des professeurs en lien avec les contextes
de classes différents et l’avancée dans l’année. On se reportera aux marges éta-
blies dans la progression proposée.
LE DÉCODAGE
Les élèves vont apprendre ce qu’ils ne savent pas encore, la prononciation des
syllabes, l’objectif étant la précision du décodage. Ils savent déjà comment se pro-
nonce le s de « sol » ou de « bosse ». Dans cette leçon, il leur faut apprendre comment
se prononce le s de « musée » selon la règle qui veut qu’entre deux voyelles un seul
s se prononce /z/. Les syllabes peuvent être reproduites au tableau ou sur le TBI
(tableau blanc interactif) ; il est important qu’elles se détachent bien du reste pour
éviter toute distraction visuelle. Montrées par l’enseignant, elles sont lues chacune
très distinctement.
Dans un premier temps, les élèves prononcent chacune des syllabes lues collec-
tivement à l’unisson. Cette démarche permet une bonne mobilisation et un entraî-
nement par le groupe. On peut se « caler » sur les autres, ne pas se sentir seul face
à la tâche. Puis, les élèves lisent individuellement. On proposera le « jeu du furet »
qui oblige les élèves à lire un à un dans l’ordre d’apparition des syllabes et permet
de s’assurer de leur attention et de l’apprentissage en corrigeant immédiatement
toutes les erreurs. On pourra ensuite demander à plusieurs élèves de lire toute
une ligne, en prêtant une attention particulière à ceux qui ont le plus de difficultés.
Ce premier aspect de la lecture à voix haute est indispensable et doit être soigné.
L’inversion des graphèmes dans les syllabes est normale dans un premier temps.
Les élèves lisent volontiers « la » à la place de « al », « si » à la place de « is ». Un bon
moyen pour aider les élèves à ne plus se tromper consiste à leur demander quelle
lettre vient en premier. Cette erreur peut durer quelques temps, sans corrélation
avec une éventuelle dyslexie dans l’immense majorité des cas.
L’ÉCRITURE
Il importe de consacrer à la graphie le plus grand soin dans tous ses aspects :
la posture du corps, la tenue du crayon (les guides-doigts peuvent être très utiles),
la formation des lettres sont autant de « techniques » de l’écriture qui doivent être
travaillées assidument. Les ductus, tracés fléchés de la lettre, sont particuliè
rement utiles pour permettre au jeune scripteur de s’exercer.
La copie, quant à elle, est parfois considérée comme une activité de bas niveau peu
motivante pour les élèves. Or, elle leur permet d’être particulièrement attentifs
81 — Quelles stratégies retenir pour apprendre à lire et écrire ?
aux lettres, aux syllabes, aux mots : ils apprécient beaucoup les progrès qu’ils
peuvent constater par eux-mêmes lorsqu’on leur accorde tout le temps indis-
pensable pour s’entraîner efficacement. La préoccupation de la qualité du tracé
des lettres, comme l’orthographe, est nécessaire dès le début du CP.
Les élèves prononcent à voix haute les syllabes au moment où ils les copient. Peut
suivre alors une dictée de syllabes sur l’ardoise lignée (les lignes sont importantes
ici). Lorsque les élèves lèvent leur ardoise, le professeur peut voir les erreurs ou
les graphies défaillantes et demander des corrections. Une dictée dans le cahier per-
met de consolider l’apprentissage. Les élèves vérifient eux-mêmes leurs copies ou
à deux en s’échangeant leur cahier, en ouvrant le manuel. La vérification est dévolue
aux élèves qui comprennent vite que l’objectif n’est pas de les prendre en faute mais
de leur permettre d’apprendre et de le faire en responsabilité active. Bien sûr, le pro-
fesseur conserve un regard bienveillant sur les corrections qui auraient été oubliées.
Bien installée, cette pratique, valable également pour la dictée, est source d’un climat
de classe apaisé : l’appréhension devant l’erreur disparaît et les conduites d’évi
tement s’effacent au profit d’un investissement très positif dans les apprentissages.
Dès l’étude des tout premiers graphèmes, on aura appris aux élèves ce qu’est une
voyelle qui produit un son franc par elle-même, et une consonne qui a besoin d’une
voyelle pour être prononcée, ce que l’on vérifie dès l’introduction de la première
consonne. Dès qu’apparaîtront les lettres accentuées, on n’hésitera pas à utiliser les
mots qui conviennent : accent aigu, accent grave, accent circonflexe. Les élèves s’ins-
tallent très volontiers dans ce genre de précisions lorsqu’elles leur sont apportées.
À ce stade, les élèves sont en capacité de lire tous les mots de la leçon, compte
tenu de tout ce qu’ils ont appris dans les leçons précédentes et des nouveautés
syllabiques dues à l’introduction du nouveau graphème. Mais bien sûr, il va falloir
s’entraîner sérieusement pour dépasser toutes les hésitations et erreurs qui ne
manqueront pas d’apparaître. Ils pourront alors aller vers une lecture fluide et
rapide, la seule lecture qui permet de comprendre la signification des mots lus,
lorsque par ailleurs on la connaît à l’oral.
82 — Quelles stratégies retenir pour apprendre à lire et écrire ?
La lecture à voix haute par tous les élèves, parmi lesquels on n’hésitera pas à solli-
citer les plus fragiles, s’impose avec beaucoup d’attention. En effet, nous atteignons
là le premier moment où l’union du signifié et du signifiant produit ses premiers
effets décisifs que les élèves éprouvent en découvrant ce que lire veut dire concrè-
tement : comprendre ce qu’ils lisent de la même façon qu’ils comprennent ce qu’ils
entendent. Déchiffrer sans erreur et rapidement « s’amuse », « assise » ou « le vase »,
leur donne immédiatement la signification du mot : il est essentiel de leur proposer
des mots comme ceux-ci qu’ils sont censés connaître à leur âge. Mais un peu plus
tard dans la leçon, le déchiffrage de « rassasié » risque bien de leur permettre de
réaliser leur méconnaissance, ce qui sera l’occasion d’enrichir leur vocabulaire.
Ils apprendront alors qu’être rassasié c’est avoir beaucoup mangé, être repu :
ils seront fiers d’accéder à ces savoirs « recherchés ». Pour les mots qui ont un
référent dans la réalité matérielle, Internet ou des images peuvent montrer à quoi
ils correspondent. Pour les autres, en plus des définitions que l’on peut donner,
chercher des phrases qui les contiennent est très efficace.
Il est important de proposer des mots qui reflètent l’ambition de voir les élèves
développer leur lexique. Dans cette démarche, les élèves sont mis en confiance
dans leur capacité à déchiffrer, et la bienveillance constante du professeur vis-
à-vis de leurs méconnaissances, qui dans certains cas peuvent même être assez
importantes, les aident aussi à développer leur curiosité, sans crainte. Cela leur
donne la possibilité de poser la question des significations sans retenue. On redoute
parfois un lexique jugé trop pauvre. On peut proposer aux élèves de lire chacun un
mot à tour de rôle suivant la pratique du « furet ». La lecture d’un mot par un élève,
si elle est validée par le professeur, permet aux autres élèves d’entendre le mot
que l’on a sous les yeux, ce qui participe de la régulation des erreurs et de l’auto
matisation du déchiffrage. On peut aussi choisir au hasard un mot dans la liste et
demander de lire les trois mots qui suivent par exemple, pour que la régularité
de la présentation dans le manuel n’induise pas de la mémorisation du mot entier.
Concernant les lettres muettes figurant dans certains mots, les élèves seront forcé-
ment tentés de les prononcer dans une première lecture. La lecture à voix haute per-
mettra une autorégulation. Sinon, l’élève sera encouragé à se corriger par le sens.
L’ÉCRITURE
Comme pour les syllabes, les élèves s’entraînent à copier les mots dans leur
cahier, en procédant de la même façon qu’avec les syllabes : copie à voix haute, véri-
fication individuelle ou à deux, correction si nécessaire. On demande aux élèves de
prononcer ce qu’ils écrivent à voix haute pour que l’oreille entende ce que la main
s’applique à écrire. Cette interaction directe entre ce qu’ils entendent et ce qu’ils
écrivent est fondamentale pour s’approprier l’orthographe grâce à la concordance
de la vue du mot et de l’écoute de sa sonorité.
83 — Quelles stratégies retenir pour apprendre à lire et écrire ?
Après la copie, une dictée de mots pourra suivre, qui poursuivra la même démarche.
Dans la mesure où il est très important que les erreurs soient traitées rapidement
pour qu’elles ne s’enracinent pas, demander à plusieurs élèves, avant toute véri
fication personnelle, d’aller au tableau écrire chacun un mot, permet d’en visualiser
certaines et de se tourner vers la classe pour indiquer les corrections nécessaires.
L’erreur doit faire partie de l’apprentissage et en constituer une étape. On veillera
à ce qu’elle ne soit pas perçue négativement.
La signification des mots à lire dans cette phase d’apprentissage renvoie à celle
que l’on trouve dans le dictionnaire. Pour montrer aux élèves comment vit la poly-
sémie des mots dans les énoncés qui en fixent le sens, il est très intéressant de
leur demander de faire des phrases à l’oral contenant un mot que l’on souhaite
mieux connaître. Les élèves sauront faire des phrases avec « visite », « arrosé »,
« s’amuse ». Le mot « bise » permettra sans doute aux élèves de penser à « Se faire
la bise. ». Mais une phrase comme « La bise est très froide ce matin. », proposée par
le professeur a toutes les chances d’être source d’apprentissages pour les élèves.
L’exercice est plus ou moins abordable et fructueux du côté des élèves en fonction
des mots ciblés, mais il importe au plus haut point de ne pas renoncer aux mots
« résistants », comme peuvent l’être certains textes.
Là aussi, comme pour les mots, les élèves sont en capacité de tout lire par eux-
mêmes : grâce à la leçon du jour et à toutes les autres leçons, ils connaissent toutes
les syllabes-clés universelles qui composent les mots des phrases. Mais il leur faut
continuer à s’exercer en travaillant la ponctuation sans laquelle l’accès au sens
est compromis.
Dans notre leçon type, la ponctuation est très présente et, bien sûr, les élèves
devront en avoir appris tous les signes Dès la première phrase de l’année, ils doivent
savoir qu’elle commence par une majuscule et se termine par un point. Très tôt,
il leur faut apprendre ce qu’impliquent dans la lecture, les virgules et les différents
points qui doivent s’entendre quand on lit à haute voix, « comme des comédiens ».
84 — Quelles stratégies retenir pour apprendre à lire et écrire ?
LA COMPRÉHENSION
Avec des textes entendus par les élèves à l’école maternelle, tout un travail déjà
copieux et fécond a dû être mis en place sur différents types d’écrits (littérature de
jeunesse, documentaires …) choisis pour leur intérêt, une syntaxe et un vocabu-
laire ambitieux. La classe de CP n’a pas à rompre avec cette pratique qui entretient
le désir de savoir lire et le contact avec tous les aspects de la richesse de l’écrit.
Mais elle inaugure un autre rapport à l’écrit, celui de la lecture autonome de
l’apprenti lecteur.
Tout lecteur joue sa partition dans la lecture, surtout lorsqu’il s’agit de textes
à visée littéraire. Mais avant cela, les élèves doivent être conduits à comprendre
ce que dit exactement un texte. C’est un préalable à l’interprétation individuelle et
à l’imagination quand celle-ci suit l’audition ou la lecture d’un texte.
Au CP, il est essentiel d’inviter les élèves à discuter entre eux de leurs évocations,
de leurs interprétations, de ce qu’ils imaginent à partir de leurs lectures. Ils sont
ainsi amenés à développer des capacités d’argumentation en cherchant à se fonder
sur la littéralité, l’organisation du texte et leurs connaissances, ce qui continue
de renforcer leur aisance dans le déchiffrage.
L’oralisation par les élèves des textes qu’ils lisent et écrivent est d’un intérêt parti-
culièrement important.
Il est important de proposer des textes « résistants », qui ne livrent pas leur sens
aisément, contenant par exemple des inférences, des implicites, sans laisser aux
textes lus par le professeur le soin d’être le support principal de ce travail. Cette
lecture par l’enseignant est encore très importante et doit occuper toute la place
qui lui revient au CP, mais il est nécessaire de permettre aux élèves de confronter
leur déchiffrage habile à des textes qui ne sont pas limpides au premier abord.
Les ambitions intellectuelles que l’on se doit d’avoir pour des enfants de cet âge
en capacité de se les approprier trouvent dans ce type de travail un ancrage solide.
L’aisance dans l’usage de la langue orale facilite l’entrée dans la lecture et l’écriture,
mais c’est surtout la confrontation à tout ce qui se joue dans l’écrit, très différent
de l’oral, qui permet de développer chez les enfants, l’abondance du vocabulaire et
la précision de la syntaxe propre à l’écrit. L’aisance orale de certains élèves doit
l’essentiel de son étendue à la fréquentation régulière et soutenue de l’écrit. Cette
richesse du rapport entre l’oral et l’écrit peut commencer à être construite chez
tous les élèves dès leur première entrée dans l’écrit.
On pourra par exemple :
À partir de la production d’écrits, demander aux élèves de dessiner leur histoire est
une activité riche pour développer le contenu imaginaire des mots. Elle ne contredit
pas l’absence de dessins dans l’apprentissage puisqu’ils y sont postérieurs et ne
s’y inscrivent pas. On peut aussi leur demander de dessiner à partir d’un texte
lu et travaillé en vue de la compréhension. Comparer les dessins pour discuter
du sens de leurs différences, enrichit une poursuite possible du travail du texte.
Cette activité de dessin peut être un bon moyen de travail autonome pour pouvoir
s’occuper à part des élèves moins performants du moment, en lecture et en écri-
ture. Au moment où ceux-ci sont avec le professeur, les autres dessinent. Bien qu’il
s’agisse d’une activité pertinente, ceux qui ne dessinent pas à ce moment-là ne sont
pas pénalisés, car ce n’est pas une activité qui touche au cœur de l’apprentissage
de la lecture et de l’écriture. Et on pourra toujours leur demander de dessiner leur
histoire à d’autres moments.
Se pose ici la question de l’évaluation du quotidien, celle qui a pour objectif d’amé-
liorer les apprentissages des élèves en les observant apprendre et en s’appuyant
sur les erreurs de chacun pour réguler la pratique pédagogique. Elle contribue
à éviter le décrochage dans la progression et donc l’échec scolaire.
Les observations régulières tirées des évaluations se calent forcément sur les
progressions dans l’étude des graphèmes puisque tout, dans chaque leçon, doit
être déchiffrable. Les exemples proposés ici sont en phase avec la leçon du S /z/
présentée dans ce guide et la progression proposée (période 2).
La lecture à haute voix des syllabes et des mots, pratiquée chaque jour en classe
entière, permet au professeur de juger des compétences acquises par ses élèves.
Toutefois, des tests individualisés proposés plusieurs fois dans l’année sont à envi-
sager pour affiner l’évaluation.
Nous proposons 12 syllabes et 12 mots (sans compter ici les articles). Conserver
tout au long de l’année le même nombre de syllabes et de mots peut offrir un repère
pour évaluer la progression de chaque élève. La même démarche pourra être uti-
lisée pour la lecture de textes. Afin de ne pas trop alourdir le temps de passation
du test, on pourra ne retenir que quelques phrases lorsque le texte est long, en pro
posant un nombre de mots qui peut être à peu près identique à chaque fois.
89 — Quelles stratégies retenir pour apprendre à lire et écrire ?
‘S’ ‘S’
Je lis les syllabes Je lis des mots
ési ousi asa usa une visite le musée une usine une buse
lisi asi usi osé le vase la poésie une rose arrosé il
éso isé dési ese s’amuse Venise désolé rassasiée
Nous avons rappelé plus haut les principes qui guident la dictée de phrase(s). Cette
dictée peut prendre toute sa place dans ce type d’évaluation, mais on n’oubliera pas
la dictée de syllabes et de mots. Un tableau du type présenté ci-dessous permet de
visualiser pour chaque élève l’évolution de ses performances tout au long de l ’année,
en inscrivant ses résultats pour chaque leçon qui aura fait l’objet de la dictée.
ENCODAGE
ÉLÈVE 1 5 6 6 6 5 7 6 8
ENCODAGE
ÉLÈVE 1 5 6 6 6 5 7 6 8
90 — Quelles stratégies retenir pour apprendre à lire et écrire ?
Il s’agit d’évaluer la lecture des syllabes, des mots et des textes lus en une minute,
voire 30 secondes si on prend des textes courts. Cet entraînement régulier permet
aux élèves d’accéder à une lecture fluide et précise qui aide à la compréhension
des phrases et des textes.
—— proposer des affirmations vraies ou fausses sur un texte. Les élèves doivent
manifester leur compréhension en écrivant « vrai » ou « faux » ;
—— donner aux élèves une copie du texte sans ponctuation et leur demander de
la rétablir ;
—— toujours avec une copie du texte leur demander de souligner les personnages,
les mots qui disent ce qu’ils font, etc.
—— chercher des mots qui appartiennent au même champ lexical dans le texte
et les souligner ;
—— produire une phrase à partir d’un ou deux mots du texte.
En résumé
De premières activités
À l’école maternelle, les élèves ont été conduits à développer des habiletés langagières
dans le domaine de l’oral et de l’écrit, dans le cadre scolaire d’apprentissages et d’ac-
tivités destinées à les engager à parler, écouter, réfléchir et essayer de comprendre.
Au début du cycle 2, ils poursuivent ces apprentissages et la découverte du principe
alphabétique se développe au CP en un travail incontournable sur le code. Les acti-
vités visant la maîtrise du fonctionnement du code phonographique sont régulières,
quotidiennes et progressives. Ce sont des gammes indispensables pour que les élèves
parviennent à l’automatisation de l’identification rapide des mots.
Cette attention portée aux régularités de la langue déjà initiée à l’école maternelle,
se développe au CP sous la forme de nombreuses activités à l’oral, qui attirent la
vigilance des élèves sur le sens et la forme du mot, sur les changements qui s’en-
tendent. Lors des activités de décodage de l’écrit, l’observation porte également sur
la variation des formes des mots et développe la sensibilité des élèves aux « lettres
qui ne s’entendent pas » en fin de mots mais qui marquent des variations spécifiques
en genre et en nombre. Ainsi, une approche progressive, fondée sur l’observation et
la manipulation des énoncés et des formes, leur classement et leur transformation,
commence à construire une première structuration de connaissances.
Pour doter les élèves de procédures efficaces, il est tout d’abord nécessaire de les
aider à développer des stratégies pour mémoriser l’orthographe lexicale, l’image
« orthographique », des mots. En effet, les travaux de Stanislas Dehaene mettent en
évidence les trois facteurs qui maximisent la mémoire :
Exemple avec le mot CHINOIS : deux syllabes et une lettre qui ne code pas de
phonème, le –s terminal non audible.
CHI NOI S
(chinois, chinoise, chinoiserie). Avec ce type d’activité, le professeur peut cibler une
famille de mots par semaine, en privilégiant en CP les mots où la racine ne varie
pas : un mot fréquent est choisi parmi la liste de fréquence lexicale de référence 40,
et le professeur propose de construire collectivement la famille de ce mot. Les diffé-
rents mots de la famille sont réutilisés, tout au long de la semaine, dans des activités
diverses qui mobilisent la mémoire, en vue de leur appropriation et de la consoli-
dation des connaissances dans des exercices et des situations de lecture, copie,
dictée et production d’écrits. L’approche par famille de mots permet un enrichis-
sement orthographique (on n’oublie pas le doublement des deux « r » dans terrier,
terrien ou terrestre, si on peut associer ces trois mots à la famille de terre), comme
un enrichissement lexical (un mot a d’autant plus de sens qu’il est attaché à d’autres
mots). Ces deux aspects sont essentiels pour les nombreux élèves réussissant à
décoder des mots, sans pour autant les comprendre, souffrant d’un déficit lexical
qui rend vaine leur activité de lecture.
Mais connaître l’orthographe lexicale d’un mot est loin de suffire puisque certains mots
varient selon leur usage en contexte alors que d’autres non, que ces transformations
suivent des règles et des exceptions et enfin, que des mots comportent des lettres
que l’on n’entend pas mais qui sont pourtant des marqueurs de changement de sens
(je fais/je ferai, une souris/des souris, etc.). D’autres activités sont par conséquent
nécessaires pour étudier la relation entre l’oral et l’écrit dans des formes relevant de
l’orthographe grammaticale. Ces activités pédagogiques engagent les élèves dans une
observation vigilante des mots, leur permettant de remarquer, mettre en évidence,
catégoriser, et prendre ainsi conscience que les lettres codent soit le son, soit le
sens. Lorsqu’un élève de CP écrit une phrase simple, il est confronté à ces variations
inaudibles (un lapin/des lapins, je joue/ils jouent). Plus tard, une démarche sera en
place : retrouver la forme du mot à écrire en mémoire, analyser la classe gramma-
ticale de ce mot dans le contexte, l’écrire en fonction. Mais au début du cycle 2, cette
analyse est encore particulièrement complexe car elle demande, de la part de l’élève,
de comprendre des notions encore abstraites et inconnues.
« Pour accorder un adjectif, il faut d’abord le reconnaître comme adjectif Catherine Brissaud
et trouver avec quoi il s’accorde ; pour accorder un verbe, il faut d’abord et Danièle Cogis,
le reconnaître comme verbe et trouver avec quoi il s’accorde ; il faut Comment enseigner
savoir ce qui n’est ni un adjectif ni un verbe. C’est là une vraie difficulté l’orthographe
de l’orthographe grammaticale, sans compter celle qui consiste à penser aujourd’hui ?,
sans cesse en production écrite aux règles à appliquer. » Édition Hatier, 2011.
Plusieurs types d’activités peuvent être envisagées pour attirer l’attention des élèves
sur ces lettres donnant des informations grammaticales (les morphogrammes gram-
maticaux souvent non audibles) en genre et en nombre (la fleur bleue/les chats/les
gâteaux), ou marques de personne pour les verbes (tu danses/ils jouent), et l’approche
de la grammaire au CP se manifeste alors explicitement comme une réponse aux
problèmes de compréhension et de rédaction.
La copie différée permet une observation, puis une analyse du rôle et du sens des
lettres non audibles dans les mots d’une phrase. Une phrase simple, mais présen-
tant un intérêt orthographique bien ciblé, comme « Les jeunes chatons miaulent
sur un mur », est écrite au tableau. Le professeur l’analyse collectivement avec les
élèves pour repérer tous les endroits où ce que l’on entend ne correspond pas à ce
que l’on voit. Les informations grammaticales non audibles, portées par les mots
jeunes, chatons, miaulent, sont précisées : les premiers éléments de la compré-
hension de la notion de la « chaîne d’accords » pour déterminant, nom, adjectif, sont
verbalisés ; la relation sujet/verbe est mise en évidence. La phrase est ensuite entiè-
rement cachée et chaque élève tente de la copier en prenant appui sur ce dont il se
souvient. Cette activité permet par ailleurs d’évaluer très précisément les acquis
des élèves. Bernadette Kervyn, dans l’enquête Lire et écrire, a listé des critères
possibles pour l’évaluation de la tâche de la copie différée. Ces critères peuvent
constituer des repères de progressivité pour le professeur, en se focalisant sur le
temps mis par l’élève pour copier une phrase cachée (inférieur à 2 minutes, de 2 à
3 minutes, plus de 3 minutes), sur le nombre de mots copiés, sur les procédures
engagées par l’élève (le nombre de fois où il a retourné la feuille pour regarder
la phrase écrite au verso ; l’utilisation d’une technique d’oralisation personnelle),
sur le tracé des lettres (une maîtrise suffisante de toutes les lettres en écriture
cursive, un tracé approprié des lettres), sur des erreurs répétées (la majuscule
manquante, les lettres manquantes, les lettres erronées, etc.).
Le repérage proposé de façon ritualisée entraîne les élèves à mémoriser des mots
et des formes : il est possible de confronter régulièrement les élèves à une copie
de mots et/ou de phrases dans lesquels ils doivent surligner les lettres que l’on
n’entend pas.
La capacité à observer et analyser les différentes parties d’un mot afin d’en com-
prendre le sens est une habileté importante en lecture et écriture. En effet, l’application
des règles de correspondances graphèmes-phonèmes ne permet d’orthographier
Au cours du cycle 2, les élèves sont conduits à centrer leur attention sur la forme
de l’énoncé lui-même, à relativiser certains aspects sémantiques pour privilégier
un regard sur la formation des mots (la morphologie) et sur les relations entre les
mots (la syntaxe) 43. La morphologie étudie les types et la forme des mots ; elle est soit
dérivationnelle soit flexionnelle. La morphologie dérivationnelle concerne le mode
de formation de mots nouveaux à partir de mots existants. Elle permet d’augmenter
le capital lexical (le vocabulaire) et permet de mémoriser des régularités orthogra-
phiques en procédant par analogie (chat, chaton, chatière, chatoyer). La morphologie
flexionnelle a trait aux accords en nombre et en genre des noms, des adjectifs et des
verbes ainsi qu’aux marques de temps et modes de conjugaison. C’est dans le domaine
de la morphologie flexionnelle que se rencontrent les plus grandes différences entre
écrit et oral.
En CP, il est par conséquent nécessaire de proposer, dans les scénarios d’apprentis-
sage, des séances au cours desquelles les élèves portent précisément leur attention
sur les morphogrammes lexicaux et les morphèmes dérivationnels. S’intéresser
à la formation des mots conduit ainsi à être en mesure de mieux comprendre des
textes lus ou entendus et de mieux écrire. Les morphogrammes lexicaux, marques
orthographiques qui permettent le lien avec les mots dérivés de la même famille
(lait, marchand, tard, etc.), les morphèmes dérivationnels, préfixes et suffixes (fleur :
fleuriste, refleurir, etc. ; goût : dégoûter, etc. ; amande : amandier, etc.), les affixes por-
teurs de sens (tel que le suffixe -ette qui signifie « plus petit », donc, une maisonnette
est probablement une petite maison), sont repérés, étudiés, utilisés en permettant
la construction de mots nouveaux qui vont enrichir le capital lexical. Par exemple, à
partir du mot « terre », on peut écrire sans erreur les mots terrain, terreau, terrasse,
déterrer, enterrement, en comprenant leur sens. L’ensemble de ces stratégies d’ensei-
gnement permet la construction chez l’élève d’une image mentale d’un réseau de mots
constitué de termes reliés entre eux par des relations de forme et/ou de sens. Cette
focalisation de l’élève sur la structure morphologique des mots dans des activités
scolaires régulières peut accélérer notablement le développement du vocabulaire.
Un enseignement systématique de l’analyse morphologique orale constitue donc une
piste de travail très prometteuse pour l’enseignement du vocabulaire et, par voie de
conséquence, celui de la compréhension.
Pendant des activités de lecture (ou d’écriture), lorsqu’un élève est confronté à
un mot inconnu, le professeur l’aide à trouver, à l’intérieur de ce mot, une base,
un radical connu afin de pouvoir lui donner une définition. Il éveille chez l’élève
une « conscience morphologique ». En diversifiant et en multipliant les interactions
orales, le professeur invite ses élèves à observer, à manipuler les mots.
Pendant les activités d’écriture, le professeur veille à faire utiliser activement les mots
découverts et travaillés, les mots fréquents travaillés, en dictée de phrases ou en pro-
duction de phrases, car l’écrit est un puissant activateur de la mémoire. La production
de phrases de façon autonome, déjà initiée en maternelle, s’enrichit quand les élèves
utilisent les nombreux outils référentiels construits collectivement qui permettent de
soutenir leur mémoire orthographique des mots : collectes (affichages de mots, de
groupes de mots ou de phrases avec une structure commune), mots-référents, tableau
de syllabes, familles de mots, fiches morphologiques, etc. Bien que l’élève gagne ainsi
en autonomie dans l’écriture, il n’en reste pas moins que le professeur poursuit ses
feedbacks immédiats en oralisant la phrase que l’élève vient d’écrire. Il sollicite ainsi
la forme sonore de l’écrit et fournit l’écriture normée. L’élève revient sur ce qui a été
rencontré et verbalise ses procédures afin que la mémorisation erronée des formes
orthographiques ne puisse s’installer.
automatise les procédures. Elle porte sur des notions qui font l’objet ou qui ont fait
l’objet d’un enseignement explicite. Au CP, la dictée est également à privilégier pour
développer la morphologie dérivationnelle. Le professeur suit une approche structu-
rée : la phrase dictée est tout d’abord lue à haute voix par le professeur. Les élèves
sont ensuite invités à compter le nombre de mots de la phrase oralisée, puis à iden-
tifier si les constituants de la phrase sont au singulier ou au pluriel. Il est possible de
leur faire manifester ce repérage : par exemple, lever une main ou deux mains dès
qu’ils repèrent le signal sonore leur précisant le nombre attaché à la phrase 45.
« L’enseignant peut alors introduire les termes de donneur et de receveur Catherine Brissaud
pour signifier que le nom est un donneur parce qu’il donne sa marque et Danièle Cogis,
de singulier ou de pluriel au déterminant et à l’adjectif. Le déterminant et Comment enseigner
l’adjectif sont des receveurs parce qu’ils reçoivent leur marque de singulier l’orthographe
ou de pluriel du nom. On dit aussi que dans un groupe du nom, le déterminant aujourd’hui ?,
et l’adjectif s’accordent avec le nom, parce qu’ils se mettent comme le nom. » Hatier, 2011.
Une consolidation de ces différentes notions est absolument nécessaire dans des
temps de lecture et d’écriture où l’élève est sans cesse confronté à cette rencontre
avec des groupes nominaux qui lui donnent des indications sur le nombre. Par exemple,
le professeur conduit explicitement l’élève à interroger le texte sur le nombre de
personnages ou sur les objets concernés, uniquement en observant la construction
syntaxique de la phrase. Peu à peu les connaissances sont, grâce à ces échanges,
mobilisées de manière consciente. Au début du CE1, l’étude du nombre dans le groupe
du nom sera reprise en utilisant une terminologie plus précise et en complexifiant
les phrases proposées au départ.
Développer le vocabulaire
nouveau, permettre son rappel dans toutes ses dimensions : la forme sonore et graphique,
le champ sémantique, la représentation commune, les situations et contextes d’utilisation
expérimentés en classe, les textes du patrimoine et la littérature qui l’ont mis en scène, la
charge affective et sensorielle qui le traverse, etc.
—— travailler prioritairement sur les mots fréquents qui sont aussi les plus poly-
sémiques, sans négliger les mots plus rares mais importants découverts par la
fréquentation des ouvrages de la littérature de jeunesse. Les mots fréquents et
polysémiques sont des mots particulièrement riches : ils ont des sens propres
et des sens figurés. Si le sens premier est souvent connu, les autres peuvent
rester transparents et engendrer des incompréhensions importantes dans un
texte de lecture. Ces mots vont également entrer dans de nombreux réseaux
très étendus : champs lexicaux, synonymes, antonymes, dérivés, etc.
—— travailler aussi sur les mots des disciplines : la justesse du vocabulaire spécifique,
par exemple mathématique ou scientifique, a une importance majeure à l’école ;
—— choisir systématiquement des noms, des verbes et des adjectifs, des mots
grammaticaux (déterminants, pronoms, mots de liaison), dans un corpus qui
structure le lexique et donne la possibilité à l’élève de réemployer les mots ;
—— travailler les mots dans une phrase pour faire vivre les structures syntaxiques
indispensables à une maîtrise de la langue. Les mots lexicaux et les mots gram-
maticaux ne peuvent pas s’envisager l’un sans l’autre ;
—— construire des outils variés, explicites, organisés, raisonnés, pour structurer
l’apprentissage et soutenir et solliciter la mémoire par des modalités diverses ;
—— s’engager dans un enseignement explicite et structuré, avec des objectifs
bien définis, l’acquisition implicite du vocabulaire étant certes réelle et intéres-
sante mais peu travaillée donc peu mémorisée.
Cette stratégie globale requiert de ne pas se contenter, après découverte de mots nou-
veaux, de construire des traces écrites du type listes, répertoire, cahier ou classeur
de vocabulaire, affiches ou boîtes à mots, même si tous ces outils sont bien entendu
exploitables en classe. Il est indispensable de mettre en œuvre une structuration
explicite du vocabulaire. Pour contribuer à cette structuration, plusieurs supports
permettent la représentation des réseaux et catégories, l’extension d’associations
entre des mots connus et des mots nouveaux, communs et plus rares. Le lexique peut
être ainsi envisagé comme un ensemble structuré et organisé, constitué de réseaux
auxquels chacun, apprenti lecteur ou lecteur, peut faire référence pour comprendre
un mot nouveau et le mémoriser en le mettant en relation avec les mots déjà connus.
En effet, les mots appartiennent dans leur grande majorité à une classe de mots et
même à plusieurs classes qui s’emboîtent les unes dans les autres. Par exemple, dans
la catégorie fruit, on trouve les agrumes et à l’intérieur des agrumes, les oranges
(sanguines ou amères), les citrons (verts ou jaunes), les mandarines, etc. Expliquer à
un élève que la mandarine est un fruit, un agrume, réactive une catégorie déjà consti-
tuée dans ses grands traits, auquel s’ajoute simplement un élément supplémentaire.
La mise en relation avec le connu implique un travail cognitif car ajouter un mot à un
ensemble déjà présent entraîne la réorganisation des connaissances antérieures.
Au terme du CP, l’élève doit être capable de commencer à catégoriser les mots selon
différents critères et à les mettre en résonance, à faire des liens : champ lexicaux,
réseaux sémantiques, synonymes, antonymes, mots de la même famille. Au fur et à
mesure de l’année, les critères vont s’affiner pour aboutir à des catégories de plus en
plus précises et subtiles. Cette structuration permet la mémorisation effective du mot,
c’est-à-dire la capacité à le réemployer dans la syntaxe de l’oral ou dans des activités
d’écriture, et à le comprendre dans d’autres contextes de lecture. Des activités de
tris, de classements et de jeux pour rebrasser le vocabulaire soutiennent cette mise
en mémoire. Elles donnent lieu à des traces écrites qui organisent les découvertes
et observations, agencées autour de l’essentiel à garder en mémoire. Ces différents
outils sont créés par les élèves et ils vont être évolutifs tout au long de l’année, se
complétant par toutes les trouvailles issues des lectures.
« Tous les outils sont structurants et bien organisés. Les mots ne sont pas Micheline Cellier,
présentés « en vrac » mais réunis de façons logique et sur la base claire Guide pour enseigner
de classement pour donner une image structurée de ce qu’est la langue, c’est-à- le vocabulaire à l’école
dire un système de mots solidaires les uns les autres, d’un certain point de vue. » maternelle, Retz, 2014.
La fleur lexicale permet de récapituler et classer les noms, verbes, adjectifs, expres-
sions, etc. se rattachant à un mot ou à un concept. À partir d’une lecture d’un texte
court, les élèves relèvent tous les mots d’un même champ lexical et classent ces mots
en les rangeant dans des « pétales » de la fleur lexicale. Par exemple, pour le champ
lexical de la peur, sont repérés et organisés :
Les mots ne sont ainsi plus considérés dans le texte, mais réunis et organisés dans une logique
linguistique, qui participe à l’enrichissement et à la construction des réseaux de mots.
Enfin, structurer le vocabulaire en identifiant des familles de mots oriente les élèves
vers une logique morphologique qui aide à la compréhension. Les mots d’une même
famille sont réunis par le même radical. Leur dérivation consiste à ajouter des affixes
à une base (un radical) : soit un préfixe placé à gauche du radical (avec les trois
principaux préfixes in-, dé- et re-) soit un suffixe placé à droite. L’ensemble des mots
formés par affixes autour d’un même radical constitue une famille de mots liés par
le sens et l’orthographe. En CP, les objectifs sont de faire identifier les familles de
mots, oralement et visuellement, à partir du radical commun, puis de construire des
familles de mots à partir de radicaux. Des activités de tris et de manipulation sont
proposées aux élèves : une famille par semaine peut être envisagée avec une phrase
de construction, une phase de mémorisation et une phase de réutilisation de ces mots
dans des activités de copie, dictée ou production d’écrit.
L’appropriation lexicale ne peut être effective que si les mots rencontrés et structurés
sont réutilisés dans un contexte à l’oral ou à l’écrit. Le réinvestissement des mots se
fait lors des lectures, des productions, des situations de classe ou de vie quotidienne ;
de nombreuses recontextualisations sont nécessaires pour explorer les constructions
syntaxiques acceptées par la langue et autorisées par les catégories : l’élève comprendra
ainsi que l’on peut dire « ça sent bon » mais pas « ça sent succulent ».
—— À l’oral, en situation de production, les élèves sont amenés à réutiliser les mots
rencontrés dans des activités de rappel de récit avec contraintes. Par exemple,
ils doivent raconter l’histoire qu’ils ont entendue ou lue, en prenant la parole à
tour de rôle, mais en utilisant obligatoirement un mot qui leur a été précisé. Ces
différents mots font partie du bagage lexical déterminé par le professeur.
—— À l’écrit, le besoin d’utiliser des mots nouveaux ou le réemploi de mots étudiés pour
une production de phrase(s) ou pour une dictée de phrase(s) permet de renforcer
la maîtrise d’un lexique à mettre en mémoire. Les élèves peuvent aussi réutiliser les
mots dans le cadre d’ateliers d’écriture à contraintes. Un élève annonce à l’oral à son
camarade la phrase qu’il va écrire. Puis, à l’aide des outils laissés à sa disposition,
l’élève encode sa phrase en veillant à réutiliser les mots contraints de la consigne. Le
professeur, par un feedback individuel et immédiat, lui sonorise la phrase qu’il vient
d’écrire. Les ajustements orthographiques et lexicaux sont consécutifs à l’interven-
tion du professeur. Dans une adaptation du principe de cette activité, l’outil numé-
rique peut être envisagé : la reconnaissance vocale ou la synthèse vocale permet
aux élèves de dicter à l’ordinateur une phrase et de l’écouter.
106 — Quelle étude de la langue pour soutenir ces apprentissages
et permettre leur développement ?
En résumé
L’appui sur un manuel de lecture s’avère rassurant pour l’élève qui l’identifie comme
un élément essentiel de son année de CP. Manipuler régulièrement le livre, se repé-
rer dans l’organisation des pages développent chez l’élève des habiletés de lecteur.
Le rapport privilégié entretenu avec le manuel contribue à développer et à cultiver
le plaisir d’apprendre à lire, tout comme il autorise l’appropriation pleine et entière
de l’acte de lire.
109 — Comment analyser et choisir un manuel de lecture pour le CP ?
L’usage du manuel scolaire n’est pas généralisé dans les classes. Dans le rapport
de recherche Lire et écrire (Étude de l’influence des pratiques d’enseignement de la
lecture et de l’écriture sur la qualité des premiers apprentissages, Ifé, 2015) l’en-
quête révèle que 31 % des enseignants n’utilisent pas de manuel. Or, la construction
par le professeur de sa propre démarche pédagogique, et l’élaboration de ses sup-
ports d’enseignement personnels, conduisent dans la grande majorité des situations
au montage hétéroclite de documents qui interroge la structuration et la cohérence
des apprentissages des élèves. Le recours aux photocopies en noir et blanc, sous
forme de feuilles dispersées dans des porte-vues ou des classeurs, parfois associées
à des documents préparés par le professeur de la classe interroge aussi la façon dont
l’élève entre dans le savoir et la culture pour cette première année d’école élémentaire.
« Les quelques études qui ont cherché à mesurer l’efficacité des manuels François-Marie
scolaires semblent montrer qu’il s’agit d’un outil efficace, permettant Gérard, Le manuel
d’accroître la qualité des apprentissages des élèves qui les utilisent. scolaire, un outil
Il est vrai que ces études semblent montrer que les manuels sont surtout efficace, mais décrié
efficaces dans les premières années de scolarité, spécialement dans Éducation
pour l’apprentissage de la langue. » & Formation,
janvier 2010.
« Le manuel favorise des échanges autour du savoir, ce qui n’est pas
mince dans certains milieux ; son organisation, ses couleurs, prêtent
leurs repères à la mémoire, souvent pour le long terme, pour stabiliser
des connaissances. »
111 — Comment analyser et choisir un manuel de lecture pour le CP ?
Les outils associés au manuel de lecture (guide du maître, livres d’activités) peuvent
contribuer à la structuration de l’enseignement de la lecture mais ne constituent pas,
à eux seuls, une clé de voûte de la réussite de cet apprentissage. Si le livre du maître
permet de comprendre comment le manuel et les activités ont été conçus, l’utilisation
du livre d’activités, quant à elle, n’est pas recommandée. L’usage du cahier du jour
est plus efficace pour travailler le lire-écrire que celui d’un cahier d’activités, appelé
aussi fichier de l’élève. Le cahier du jour présente en effet plusieurs avantages : la part
d’écriture de l’élève y est généralement plus importante, les modèles d’écriture en
cursive sont tracés par le professeur, le contenu est plus étroitement lié aux activités
de la classe. Il est le support privilégié des activités d’écriture, de dictée et de copie
qui vont, à ce stade, renforcer l’apprentissage de la lecture et de l’orthographe.
112 — Comment analyser et choisir un manuel de lecture pour le CP ?
L’équilibre entre les textes et les illustrations doit être respecté. Les images agré-
mentent le contenu de la page mais peuvent être des distracteurs pour les jeunes
élèves et diminuer significativement la part de texte contenu dans un manuel. Il convient
donc de veiller à ce que la place accordée aux illustrations ne se fasse pas au détri-
ment de celle réservée à l’étude du code : les activités de systématisation doivent être
privilégiées et proposer à l’élève des temps suffisants d’entraînements à la lecture.
—— l’insistance sur le nom des lettres. Les noms des lettres (r se dit « aire »), qui
sont appris dès la maternelle, ne sont pas forcément reliés à leur prononciation
(r se prononce /r/). L’insistance sur le nom des lettres, et non sur leur pro-
nonciation, risque de semer la confusion chez l’enfant : comment peut-il com-
prendre que r+o fait le son /ro/ et non pas « aire-o » ou « héros » ? ;
—— la récitation de l’alphabet. Les lettres ne sont pas les chiffres et connaître leur
ordre alphabétique ne joue aucun rôle dans la lecture (même s’il sera utile plus
tard pour rechercher des mots dans le dictionnaire). Par exemple, quel intérêt
de consacrer la quatrième leçon de lecture à « écrire les lettres qui manquent
dans l’alphabet » ;
113 — Comment analyser et choisir un manuel de lecture pour le CP ?
L’enfant doit comprendre que la lecture est basée sur un code qui associe chaque
lettre ou groupe de lettres avec un phonème, dans un ordre systématique, de la
gauche vers la droite. Ce code n’est pas intuitif et toute tâche qui l’en détourne, non
seulement ne l’aide pas mais peut être nuisible en l’orientant vers la mauvaise stra-
tégie. La lecture-devinette est à proscrire dans les premières semaines d’appren-
tissage. Quand il sera meilleur lecteur et aura bien intégré le principe de ce code, on
peut être moins strict car un enfant plus expert pourra faire des hypothèses et donc
pourra déduire certains sons en fonction de ce qu’il sait déjà, même s’il ne connaît
pas tous les graphèmes présentés.
Ne pas donner à lire des mots ou phrases entières impossibles à décoder par l’enfant.
Exemple : demander aux enfants de distinguer une recette de cuisine d’un article de
journal, dès la première semaine, alors que l’enfant ne sait pas lire. Non seulement
cette activité n’a rien à voir avec l’apprentissage de la lecture, mais on ne voit pas
comment l’enfant peut éviter la devinette pure.
50 — [Link]
conference_role_experimentation_domaine_educatif/MANUELS_
CSEN_VDEF.pdf
114 — Comment analyser et choisir un manuel de lecture pour le CP ?
Le contenu du manuel doit prendre appui sur un lexique qui tienne compte de la fré-
quence d’usage des mots. Le lexique choisi permet non seulement à l’élève d’acquérir
des mots nouveaux et d’étendre son vocabulaire mais également d’en mémoriser
l’orthographe lexicale (mise en évidence des morphèmes lexicaux et grammaticaux,
des mots-outils les plus fréquents, etc.). L’acquisition de l’orthographe lexicale et
grammaticale participe à l’automatisation de la reconnaissance des mots tout comme
à l’accès au sens.
115 — Comment analyser et choisir un manuel de lecture pour le CP ?
Il ne propose que des mots et des textes décodables (un texte décodable est défini
comme un texte contenant une forte proportion de mots réguliers composés de
relations graphèmes-phonèmes qui ont déjà été enseignées).
Sa progression est rationnelle, du plus simple au plus complexe ; elle est établie
selon la fréquence et la régularité des graphèmes (cf tables de fréquence).
Les révisions sont très régulières : éléments appris dans les semaines ou les mois qui
précèdent révisés régulièrement pour faciliter la mémorisation et l’automatisation.
Il offre des textes à lire d’une complexité et d’une longueur progressive (structure
des textes adaptée aux capacités linguistiques des enfants), variés, attrayants,
de plus en plus complexes et abordant des genres diversifiés. Il distingue bien les
textes lus par l’adulte et les textes lus par les élèves.
Il apporte aux élèves des outils efficaces pour accéder au sens de ce qu’ils lisent,
d’abord à l’oral puis en intégrant progressivement l’écrit, en visant le développe-
ment du vocabulaire et l’apprentissage des aspects formels du langage (morpholo-
gie et syntaxe).
La partie dédiée à la compréhension peut, le cas échéant, faire l’objet d’un manuel
séparé du manuel d’enseignement du code alphabétique.
51 — [Link]
conference_role_experimentation_domaine_educatif/MANUELS_
CSEN_VDEF.pdf
118 — Comment analyser et choisir un manuel de lecture pour le CP ?
En résumé
L’évaluation
PRINCIPES GÉNÉRAUX
La question de l’évaluation des élèves peut s’appréhender sous diverses formes ;
par exemple on peut distinguer l’évaluation des connaissances scolaires atten-
dues à la suite d’une séquence pédagogique (pour la lecture, quel est le niveau de
compréhension auquel a accédé l’élève à l’issue de la lecture du texte lu ?) et celles
relatives aux processus impliqués compte tenu de ce que l’on connaît de la littérature
scientifique. Nous aborderons uniquement cette dernière question en présentant
des tests développés par des chercheurs et proposant des normes suite à un éta-
lonnage. Le terme de « test » est précis, il désigne un instrument dont les qualités
métrologiques, fidélité et validité ont été dûment vérifiées. Un test permet de mesurer
notamment les différences inter-individuelles en situant l’enfant en fonction de son
niveau scolaire et de son âge par rapport à une norme nationale. Un écart à la
norme est un indicateur permettant de décrire le profil du lecteur (voir plus loin) et
121 — Comment repérer les difficultés en lecture et y répondre ?
Pour obtenir un niveau de performances en lecture chez les jeunes apprentis lecteurs
de CP, le Timé2 (test d’identification de mots écrits), qui évalue la lecture dans des
tâches de lecture silencieuse à choix forcé, peut être proposé en passation collec-
tive. L’objectif est de repérer rapidement les enfants en difficulté de lecture à partir
de leurs connaissances orthographiques dans plusieurs tâches, l’une où il s’agit
de reconnaître un mot fourni oralement par l’examinateur, une autre où il s’agit
de reconnaître le mot écrit correspondant à une image ; la troisième est une tâche
de catégorisation sémantique : à partir d’un mot inducteur, l’enfant doit associer un
mot sémantiquement ou pragmatiquement proche. Dans les trois tâches, un mot
cible est à rechercher dans une liste composée de cinq items tests, le mot ortho-
graphiquement correct (Mc chapeau), un pseudo-mot phonologiquement plausible
(homophone : Ho chapo), un pseudo-mot visuellement proche (Vp chapeou), un « voisin
orthographique chameau » (Vo) et un pseudo-mot comportant une séquence illégale
de lettres (nC cpaheu). Au total, l’enfant devra identifier trente-six mots (soit 12 par
condition) ce qui donne un score maximal de mots corrects de 36. Il permet ensuite
d’établir un âge lexical et d’évaluer le retard ou l’avance d’un enfant par rapport à son
âge chronologique. L’analyse des réponses correctes et des types d’erreurs permet
aussi d’identifier les processus éventuellement déficitaires entrant en jeu. L’étude des
différences individuelles a permis d’établir des profils de lecteurs en tenant compte
à la fois des réponses correctes et des erreurs. Sur la base de ces profils le repérage
des enfants en difficulté peut être réalisé. Ce test permet d’évaluer une caractéris-
tique des processus d’identification de mots écrits, la précision des représentations
orthographiques mais non la vitesse d’accès à celles-ci. Ce test s’adresse aux enfants
âgés de 6 à 8 ans (soit du CP à la fin du CE1 ; étalonnage sur 933 enfants). Sa durée
moyenne de passation est de 20 à 30 minutes.
Ce test permet aux professeurs de repérer rapidement et tout au long de l’année les
élèves qui nécessitent des aides spécifiques.
Signalons pour l’évaluation des habiletés phonologiques, le test THaPho 53 qui permet,
via différentes tâches, d’examiner le niveau phonologique en début et en milieu de CP.
À partir du CE1, l’une des batteries papier-crayon les plus complètes est la Bale
(batterie analytique du langage écrit). Elle est composée de différentes épreuves de
lecture, en IME et en compréhension, et d’épreuves évaluant les compétences asso-
ciées (phonologiques, visuelles, dénomination rapide). Sa passation est individuelle.
L’étalonnage a été réalisé du CE1 au CM2. La batterie, aisément accessible 54, est
clairement présentée.
Le Timé3 (Test d’identification de mots écrits)55 a un étalonnage plus étendu (du CE1
à la 3e) et il peut être administré en passation collective (par groupe de demi-classe),
ce qui constitue un gain de temps. Dans la continuité de l’Oura, Elfe 56 (Évaluation
de la Fluence en lecture) permet d’évaluer la fluence au-delà du CP.
Pour conclure, il est délicat de se fonder sur le résultat d’un seul test pour déterminer
le niveau de lecture d’un enfant. L’établissement d’un véritable diagnostic suppose
l’utilisation d’une combinaison de tests.
Un enseignement de la lecture qui n’est pas suffisamment explicite sur ses fonda-
mentaux peut engendrer des malentendus dans l’esprit de l’élève et être source
de difficulté.
Les méthodes dites « mixtes » qui proposent aux élèves en début d’année des supports
qui ne sont pas 100 % déchiffrables, induisent chez les élèves une représentation
erronée de l’acte de lire. Il leur est demandé de mémoriser certains mots globale-
ment, d’en déchiffrer d’autres, de deviner ceux qui n’ont pas été mémorisés et ne
sont pas encore déchiffrables, ce qui introduit une très importante confusion sur les
opérations cognitives à effectuer pour lire. Les élèves pensent que lire c’est recon-
naître des mots qu’ils ont appris. Ils prennent peu à peu conscience des limites de
ce mécanisme de mémorisation et se découragent. Lorsque le professeur passe au
bout de quelques semaines du traitement global à l’enseignement du code, les élèves
doivent changer radicalement de procédure : de la reconnaissance globale, il leur faut
passer au déchiffrage des mots. Certains élèves sont très déstabilisés et continuent
à utiliser leur première stratégie. L’enseignement qui privilégie un départ global avec
125 — Comment repérer les difficultés en lecture et y répondre ?
des textes partiellement indéchiffrables maintient les élèves toute l’année dans la
confusion entre les différentes stratégies présentées. Ils ne savent jamais ce qu’ils
doivent faire pour lire un mot : faut-il l’avoir appris et le retrouver en mémoire, faut-il
le deviner ou faut-il le décomposer ?
Les difficultés en lecture que rencontrent certains élèves en classe de cours pré-
paratoire nécessitent en premier lieu de s’interroger sur leurs stratégies à l’œuvre
face aux mots nouveaux. Il convient de s’assurer qu’ils ont compris véritablement
ce que représente l’acte de lire pour un apprenti lecteur.
Outre ces difficultés liées à des pratiques, il convient de distinguer d’autres causes
de l’échec en lecture, dues à des facteurs environnementaux (par exemple un envi-
ronnement social défavorable) ou linguistiques (les enfants allophones) de celles
liées à des déficits cognitifs généraux (par exemple un retard intellectuel), sensoriels
(surdité, cécité), à des troubles du langage oral (dysphasie) ou des troubles de l’atten
tion. Au-delà de cet ensemble de causes, il faut mentionner la dyslexie qui est un
trouble spécifique de l’identification des mots écrits qui a pour origine un trouble
neurobiologique. Ces enfants présentent des difficultés en lecture tout en disposant
de bonnes capacités linguistiques et générales. L’enfant dyslexique a des difficultés
particulières avec l’identification des mots, plutôt qu’au niveau de la compréhension du
texte. Lorsqu’il identifie les mots d’une phrase, les capacités de compréhension écrite
de l’enfant dyslexique correspondent à ses capacités de compréhension orale (qui
sont souvent préservées). La compréhension écrite est affectée car l’identification des
mots est déficitaire (ce qui différencie souvent le dyslexique de la plupart des autres
lecteurs en difficulté). La dyslexie est un trouble multidimensionnel ; il existe différents
sous-types de dyslexie, chacun caractérisé par un déficit spécifique. On distingue les
dyslexies phonologiques et les dyslexies visuelles, chacune nécessitant une remédia-
tion spécifique. Le diagnostic de dyslexie ne peut pas être posé avant l’entrée en CE2.
Le diagnostic repose sur la note obtenue à une épreuve standardisée d’exactitude ou
de compréhension de la lecture qui se situe à au moins deux écarts-types en dessous
de la norme, compte tenu de l’âge et du quotient intellectuel de l’enfant (QI).
Dès le CP, les professeurs doivent repérer le plus tôt possible les enfants en dif
ficulté de lecture sans préjuger de la cause. Un diagnostic formel de dyslexie ne peut
pas être posé avant la fin du CE1. Il ne s’agit pas d’attendre le diagnostic pour aider
un enfant en difficulté : il faut évidemment proposer des aides avant que l’enfant soit
en échec et par conséquent ne pas attendre l’entrée en CE2 et l’éventuel diagnostic
de dyslexie. Au début de l’apprentissage de la lecture, il est difficile de déterminer
l’origine des difficultés, véritable déficit d’origine neurologique, comme c’est le cas
de la dyslexie, ou simple retard attribuable à une exposition à l’écrit insuffisante.
Autrement dit, en CP et CE1, il paraît raisonnable d’intervenir auprès de tous les
enfants en difficulté de lecture, aussi bien ceux qui deviendront dyslexiques, que
ceux qui ont un trouble du langage ou encore ceux qui ont un simple retard, ou
ceux qui sont défavorisés d’un point de vue socio-culturel, etc. Les enfants repérés
en difficultés d’apprentissage de la lecture par les professeurs peuvent bénéficier
de la mise en place d’une réponse pédagogique préventive. Les enfants qui, en fin de
CP, n’arrivent pas à maîtriser la combinatoire ont besoin d’une évaluation précise
pour la mise en place d’une intervention adaptée dès le CE1.
127 — Comment repérer les difficultés en lecture et y répondre ?
« L’idée centrale qui se dégage des travaux de recherche actuels Monique Sanchez,
est la nécessité d’intervenir très tôt, sans attendre les critères classiques Jean Écalle, Annie
de sévérité et persistance du trouble, auprès des enfants qui rencontrent Magnan, « Diagnostics
des difficultés dans les premières acquisitions en lecture et de ceux et troubles spécifiques
qui présentent des facteurs de risque (trouble du développement du langage écrit »,
du langage oral et/ou antécédents familiaux de dyslexie développementale) Langage et Pratiques,
avant l’apprentissage formel de la lecture. L’objectif est de proposer 50, 69-77, 2012.
à ces enfants une aide ciblée et motivée théoriquement pour leur permettre
d’entraîner les habiletés nécessaires à l’apprentissage de la lecture […]
et d’apprendre les bases du décodage grapho-phonémique. La « réponse
à l’intervention » pourra ensuite être utilisée dans le diagnostic, les enfants
qui ne répondent pas – ou trop peu – à une telle intervention (et qui ne sont
pas concernés par les critères d’exclusion habituels) étant alors assimilés
aux dyslexiques et pris en charge en tant que tels. Cette évaluation
plus dynamique vise à éviter aux enfants dyslexiques d’accumuler
des années d’échec scolaire. »
Les interventions de nature pédagogique les plus efficaces portent sur un entraîne-
ment de la conscience phonologique, un enseignement systématique des relations
graphèmes-phonèmes.
En résumé, une intervention pédagogique précoce basée sur des études scientifiques
permet d’améliorer les performances de faibles lecteurs. Toutefois, et au-delà de
la difficile distinction à opérer précocement entre dyslexiques et faibles lecteurs,
il est possible de repérer un profil de lecteur.
En tenant compte des deux composantes de la lecture, l’une portant sur l’IME et l’autre
sur la compréhension orale, on peut alors dégager quatre type de profils de lecteurs
en fonction du caractère préservé (+) ou déficitaire (-) du processus impliqué.
128 — Comment repérer les difficultés en lecture et y répondre ?
+
Compréhension
Faibles Normo-
identifieurs lecteurs
- +
Faibles Faibles
lecteurs compreneurs
mixtes spécifiques
-
IME
C’est à partir de tests normés qu’une telle distinction peut se faire en tenant compte
des écarts à la norme. C’est sur cette approche différentielle des difficultés en lecture
que des interventions ciblées peuvent être proposées.
129 — Comment repérer les difficultés en lecture et y répondre ?
Les dispositifs d’aides aux élèves en difficultés peuvent prendre plusieurs formes,
des aides type papier-crayon pilotées par les professeurs et réalisées au cours
d’ateliers avec des séquences tenant compte précisément des difficultés qui ont été
détectées lors des tests de lecture ou des aides informatisées, point sur lequel nous
allons ici insister. Le principe de ces dispositifs est de maximiser le temps d’appren-
tissage de la lecture pour chaque enfant. En effet, sur un plan pédagogique, ces
aides ont un double avantage : elles offrent une autonomie d’apprentissage à l’élève
en classe et elles permettent d’augmenter et d’optimiser le temps d’apprentissage
nécessaire aux faibles lecteurs, quel que soit le type de déficit relevé.
Sur le plan des processus stimulés, l’aide informatisée a deux autres avantages, elle
permet de solliciter l’enfant de façon intensive avec feedbacks et surtout elle offre
l’opportunité de présenter les unités (syllabes, mots et textes) en double modalité,
orale et écrite. C’est dans cette perspective qu’a été conduit un certain nombre
de recherches qui ont examiné l’impact d’entraînements informatisés sur les per
formances en lecture.
Dans une étude menée en CP, les résultats ont montré, après entraînement, que le
groupe « traitement grapho-syllabique » a des performances supérieures à l’autre
groupe « traitement grapho-phonémique », supériorité qui se confirme sur le moyen
terme (16 mois après, en fin de CE1). Dans une autre étude menée en CE1 auprès de
faibles identifieurs et compreneurs, le groupe « entraînement à la compréhension »
voit ses performances plus progresser en compréhension écrite que celles du groupe
entraîné au traitement grapho-syllabique. Ce gain de performances se maintient
11 mois après. Dans une troisième étude, il a été établi des profils de faibles compre-
neurs en fonction du type de difficultés révélées en compréhension à l’oral (faibles
performances sur les questions littérales et/ou inférentielles). Après entraînement, les
groupes déficitaires sur un ou deux processus voient leurs performances atteindre
un niveau proche de celles de leurs pairs normo-lecteurs. Pour le groupe le plus
faible (difficultés sur les processus littéral et inférentiels) seules les performances
en compréhension littérale atteignent un niveau proche de la norme. Enfin, dans une
quatrième étude réalisée en CE1, il est proposé une aide adaptée au profil du faible
lecteur. Trois profils ont été distingués en fonction de leurs difficultés en identification
de mots écrits et en compréhension orale. Un groupe de faibles identifieurs spécifiques
a bénéficié d’un entraînement grapho-syllabique, un groupe de faibles compreneurs
spécifiques a bénéficié d’un entraînement à la compréhension orale et écrite et un
groupe de faible lecteurs (faibles identifieurs et faibles compreneurs) a été réparti
en deux sous-groupes, l’un entraîné avec traitement grapho-syllabique et l’autre en
compréhension. Les principaux résultats montrent que les enfants entraînés au trai-
tement grapho-syllabique ont progressé significativement en lecture de mots, ceux
entraînés à la compréhension ont progressé en lecture de mots et en compréhension
orale et écrite (pour les faibles lecteurs).
L’ensemble de ces résultats recueillis en classe montre l’efficacité de ces deux formes
d’entraînement explicites auprès d’enfants en difficultés de lecture. Ce type d’études
participe à la mise en œuvre de pratiques « raisonnées », c’est-à-dire fondées sur
des preuves (evidence-based practices).
131 — Comment repérer les difficultés en lecture et y répondre ?
« La recherche offre un certain nombre de pistes pour viser à réduire Jean Écalle
les difficultés en lecture. Pour résumer il s’agit 1/ d’évaluer, 2/ de stimuler/ et Annie Magnan,
renforcer et 3/ de réévaluer. La création d’ateliers « réduction des difficultés « Comment lutter contre
en lecture » (ARDiLec) regroupant les élèves en fonction de leurs difficultés les difficultés en lecture
spécifiques et bien repérées pourrait constituer une condition favorable. à l’école : de la
Après avoir évalué les processus en lecture et les compétences associées, prévention précoce
puis déterminer les profils de lecteurs et les processus déficitaires à l’aide informatisée »,
(et préservés), des interventions ciblées devraient être mises en œuvre Développements, 18-19,
de façon répétée et intensive sur une période déterminée (quelques 93-108, 2015.
semaines). Puis, une évaluation (quantitative) serait réalisée pour
examiner les gains obtenus et les éventuelles résistances à l’intervention
afin de continuer à proposer d’autres interventions toujours mieux ciblées
et adaptées. Pour les faibles identifieurs, l’entraînement pourra porter
sur les trois niveaux, phonologique, orthographique et sémantique […].
Pour la compréhension, l’entraînement pourra porter sur le traitement
syntaxique (savoir traiter des phrases de plus en plus complexes), sur
le traitement littéral (savoir extraire les informations explicites du texte)
et sur le traitement inférentiel ».
En résumé
OUVRAGES
ARTICLES
Exécution graphique
Août 2019 Opixido
Impression
ISBN 978-2-11-152104-9 MENJ