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Attali Jacques - Karl Marx Ou L4esprit Du Monde - 2005

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Karl Marx ou l’esprit du monde

Jacques Attali
2005

« Ainsi, pour entendre l'Écriture, il faut avoir un sens dans lequel tous les
passages contraires s'accordent. Il ne suffit pas d'en avoir un qui convienne à
plusieurs passages accordants ; mais il faut en avoir un qui concilie les
passages même contraires. »
PASCAL,

Pensées.

« Je vis l'empereur, cette âme du monde, traverser à cheval les rues de la ville
[…]. C'est un sentiment prodigieux de voir un tel individu qui, concentré sur un
point, assis sur un cheval, s'étend sur le monde et le domine… Âme et non pas
esprit car il n'avait pas conscience du vrai sens de son œuvre. »
HEGEL

(au lendemain de la bataille d'Iéna).


Table des Matières
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Table des Matières

Page de Copyright

Du même auteur

Epigraphe

Dédicace

Introduction

Chapitre premier - Le philosophe allemand

CHAPITRE II - Le révolutionnaire européen

CHAPITRE III - L'économiste anglais

CHAPITRE IV - Le maître de l'Internationale

CHAPITRE V - Le penseur du Capital

CHAPITRE VI - Dernières batailles

CHAPITRE VII - L'esprit du monde

remerciements

BIBLIOGRAPHIE
Introduction
Aucun auteur n'a eu plus de lecteurs, aucun révolutionnaire n'a rassemblé plus
d'espoirs, aucun idéologue n'a suscité plus d'exégèses, et, mis à part quelques
fondateurs de religions, aucun homme n'a exercé sur le monde une influence
comparable à celle que Karl Marx a eue au XXe siècle.
Pourtant, juste avant l'aube du siècle suivant, où nous sommes, ses théories, sa
conception du monde ont été universellement rejetées ; la pratique politique
construite autour de son nom a été renvoyée aux poubelles de l'Histoire.
Aujourd'hui, presque plus personne ne l'étudie, et il est de bon ton de soutenir qu'il
s'est trompé en croyant le capitalisme moribond et le socialisme à portée de main.
Aux yeux de beaucoup, il passe pour le principal responsable de quelques-uns des
plus grands crimes de l'Histoire, et en particulier des pires perversions qui
marquèrent la fin du précédent millénaire, du nazisme au stalinisme.
À lire son œuvre de près, on découvre pourtant qu'il a vu, bien avant tout le
monde, en quoi le capitalisme constituait une libération des aliénations
antérieures. On découvre aussi qu'il ne l'a jamais pensé à l'agonie et qu'il n'a
jamais cru le socialisme possible dans un seul pays, mais qu'il a fait au contraire
l'apologie du libre échange et de la mondialisation, et qu'il a prévu que la
révolution ne viendrait, si elle advenait, que comme le dépassement d'un
capitalisme devenu universel.
À revisiter sa vie, on prend aussi conscience de l'extrême actualité de cet
extraordinaire destin considéré dans toutes ses contradictions.
D'abord, parce que le siècle qu'il traversa ressemble étonnamment au nôtre.
Comme aujourd'hui, le monde était dominé démographiquement par l'Asie et
économiquement par le monde anglo-saxon. Comme aujourd'hui, la démocratie et
le marché tentaient de conquérir la planète. Comme aujourd'hui, des technologies
révolutionnaient la production d'énergie et d'objets, les communications, les arts,
les idéologies, et annonçaient une formidable réduction de la pénibilité du travail.
Comme aujourd'hui, nul ne savait si les marchés étaient à la veille d'une vague de
croissance sans précédent ou au paroxysme de leurs contradictions. Comme
aujourd'hui, les inégalités étaient considérables entre les plus puissants et les plus
misérables. Comme aujourd'hui, des groupes de pression, parfois violents, voire
désespérés, s'opposaient à la mondialisation des marchés, à la montée de la
démocratie et à la sécularisation. Comme aujourd'hui, des gens espéraient en une
autre vie, plus fraternelle, qui libérerait les hommes de la misère, de l'aliénation et
de la souffrance. Comme aujourd'hui, nombre d'écrivains et d'hommes politiques
se disputaient l'honneur d'avoir trouvé la voie pour y conduire les hommes, de gré
ou de force. Comme aujourd'hui, des hommes et des femmes de courage, en
particulier des journalistes comme Marx, mouraient pour la liberté de parler,
d'écrire, de penser. Comme aujourd'hui, enfin, le capitalisme régnait en maître,
pesant partout sur le coût du travail, modelant l'organisation du monde sur celle
des nations européennes.
Ensuite, parce que son action est à la source de ce qui fait l'essentiel de notre
présent : c'est dans l'une des institutions qu'il a fondées, l'Internationale, qu'est née
la social-démocratie ; c'est en caricaturant son idéal que s'édifièrent quelques-unes
des pires dictatures du siècle passé, dont plusieurs continents subissent encore les
séquelles. C'est par les sciences sociales, dont il fut l'un des pères, que s'est
façonnée notre conception de l'État et de l'Histoire. C'est par le journalisme, dont
il fut l'un des plus grands professionnels, que le monde ne cesse de se comprendre
et donc de se transformer.
Enfin, parce qu'il est au point de rencontre de tout ce qui constitue l'homme
moderne occidental. Il hérite du judaïsme l'idée que la pauvreté est intolérable et
que la vie ne vaut que si elle permet d'améliorer le sort de l'humanité. Il hérite du
christianisme le rêve d'un avenir libérateur où les hommes s'aimeront les uns les
autres. Il hérite de la Renaissance l'ambition de penser le monde rationnellement.
Il hérite de la Prusse la certitude que la philosophie est la première des sciences et
que l'État est le cœur, menaçant, de tout pouvoir. Il hérite de la France la
conviction que la Révolution est la condition de l'émancipation des peuples. Il
hérite de l'Angleterre la passion de la démocratie, de l'empirisme et de l'économie
politique. Enfin, il hérite de l'Europe la passion de l'universel et de la liberté.
Par ces héritages qu'il assume et récuse tour à tour, il devient le penseur
politique de l'universel et le défenseur des faibles. Même si maints philosophes
avant lui ont pensé l'être humain dans sa totalité, il est le premier à appréhender le
monde comme un ensemble à la fois politique, économique, scientifique et
philosophique. À l'instar de Hegel, son premier maître à penser, il entend donner
une lecture globale du réel ; mais, à sa différence, il ne voit le réel que dans
l'histoire des hommes, et non plus dans le règne de Dieu. Manifestant une
incroyable boulimie de connaissances dans toutes les disciplines, dans toutes les
langues, il s'évertue jusqu'à son dernier souffle à embrasser la totalité du monde et
des ressorts de la liberté humaine. Il est l'esprit du monde.
Au total, l'extraordinaire trajectoire de ce proscrit, fondateur de la seule
religion neuve de ces derniers siècles nous donne à comprendre comment notre
présent s'est édifié sur ces hommes rares, qui choisirent de vivre en marginaux
démunis pour préserver leur droit de rêver à un monde meilleur alors que les
allées du pouvoir leur étaient ouvertes. Nous avons à leur égard un devoir de
gratitude. Dans le même temps, le destin de son œuvre nous montre comment le
meilleur des rêves en vient à déraper dans la pire barbarie.
Je le dis sans emphase ni nostalgie. Je n'ai jamais été ni ne suis « marxiste » en
aucun sens du mot. L'œuvre de Marx ne m'a pas accompagné dans ma jeunesse ; si
incroyable que cela puisse paraître, je n'ai même guère entendu prononcer son nom
pendant mes études de sciences, de droit, d'économie ou d'histoire. Mon premier
contact sérieux avec lui est passé par la lecture tardive de ses livres et par une
correspondance avec l'auteur de Pour Marx56, Louis Althusser. Depuis, le
personnage et l'œuvre ne m'ont jamais quitté. Marx m'a fasciné par la précision de
sa pensée, la force de sa dialectique, la puissance de son raisonnement, la clarté
de ses analyses, la férocité de ses critiques, l'humour de ses traits, la clarté de ses
concepts. De plus en plus souvent, au fil de mes recherches, j'ai éprouvé le besoin
de savoir ce qu'il pensait du marché, des prix, de la production, de l'échange, du
pouvoir, de l'injustice, de l'aliénation, de la marchandise, de l'anthropologie, de la
musique, du temps, de la médecine, de la physique, de la propriété, du judaïsme et
de l'histoire. Aujourd'hui, toujours conscient de ses ambiguïtés, sans presque
jamais partager les conclusions de ses épigones, il n'est pas un sujet dans lequel il
me soit donné de m'engager sans que je me demande ce qu'il en a pensé. Et sans
trouver un immense intérêt à le lire.
Sur cet esprit prodigieux, des dizaines de milliers d'études, des dizaines de
biographies ont été écrites, toujours hagiographiques ou hostiles, presque jamais
distanciées. Pas une ligne de lui qui n'ait suscité des centaines de pages de
commentaires rageurs ou éblouis. Certains en ont fait un aventurier politique, un
arriviste financier, un tyran domestique, un parasite social. D'autres ont vu en lui
un prophète, un extraterrestre, le premier des grands économistes, le père des
sciences sociales, de la Nouvelle Histoire, de l'anthropologie et même de la
psychanalyse. D'autres, enfin, sont allés jusqu'à voir en lui le dernier philosophe
chrétien134. Aujourd'hui, alors que le communisme semble s'être à jamais effacé de
la surface du globe et que sa pensée n'est plus un enjeu de pouvoir, il devient enfin
possible d'en parler avec sérénité, sérieusement et donc utilement.
Le moment est donc venu de raconter sans faux-semblants, de façon moderne,
son incroyable destin et son extraordinaire trajectoire intellectuelle et politique.
De comprendre comment il put rédiger à moins de trente ans le texte politique le
plus lu de toute l'histoire de l'humanité ; de révéler ses rapports singuliers avec
l'argent, le travail, les femmes ; de découvrir aussi l'exceptionnel pamphlétaire
qu'il était. De réinterpréter par la même occasion ce XIXe siècle dont nous
sommes les héritiers directs, fait de violences et de luttes, de détresses et de
massacres, de dictatures et d'oppression, de misère et d'épidémies, si étranger aux
flamboiements du romantisme, aux fumets du roman bourgeois, aux dorures de
l'Opéra et aux coulisses de la Belle Époque.
Chapitre premier

Le philosophe allemand

>(1818-1843)

Aussi loin qu'on remonte dans la généalogie de Karl Marx, du côté de son père
comme de celui de sa mère, on trouve des rabbins.
Au début du XVe siècle, un certain Ha-Levi Minz quitte l'Allemagne pour fuir
les persécutions. Son fils, Abraham Ha-Levi Minz, né vers 1408, devient rabbin
de Padoue. Parmi ses descendants figurent un Meir Katzenellenbogen, directeur de
l'université talmudique de Padoue, mort en 1565, et un Josef ben Gerson Ha-
Cohen, mort en 1591 à Cracovie215. Au début du XVIIe siècle, cette famille
revient, sous le nom de Minz, sur la terre de ses origines et s'installe à Trèves, en
Rhénanie.
Trèves est alors une toute petite ville, la plus ancienne d'Allemagne, fondée par
l'empereur Auguste à la jonction de ce qui deviendra plus tard les cultures
allemande et française. D'abord résidence impériale et l'une des quatre capitales
de l'Empire sous Dioclétien, rattachée ensuite au royaume des Francs lors du
partage de Verdun (843), puis de nouveau germanique, elle est restée catholique
alors que maints États allemands ont été convertis par Luther et les siens.
Établie là au XVIIe siècle, la famille Minz n'en bouge plus. Les garçons y
deviennent rabbins de père en fils ; les filles épousent d'autres rabbins dont les fils
deviennent eux-mêmes rabbins, en général à Trèves et toujours en Rhénanie. Et,
comme on ne vit pas de ce sacerdoce, ils sont aussi tailleurs, menuisiers ou
prêteurs sur gages. On trouve ainsi, au début du XVIIIe siècle, un Aron Lwów,
rabbin à Trèves puis à Westhoffen, en Alsace. Son fils, Josua Herschel Lwów,
devient lui aussi rabbin à Trèves avant d'être nommé en 1733 Landrabbiner à
Ansbach. Son fils, Moses Lwów, lui succède comme rabbin de Trèves ; et la fille
de ce dernier, Eva Lwów, épouse un autre rabbin de la ville, un certain Mordechai
Marx Levy, rabbin depuis 1788, lui-même fils d'un autre rabbin de la ville, Meier
Marx Levy, venu, lui, de Sarrelouis, ville de la Sarre que Vauban avait
transformée en forteresse et où il portait le nom d'Abraham Marc Halévy215. La
transformation de « Marc » en « Marx » ne tient donc qu'à des errements de
graphie dans la rédaction de pièces d'état civil.
Trèves est alors si totalement catholique que, si l'on en croit Goethe qui y
séjourne, « à l'intérieur de ses murs, elle est encombrée – non, oppressée – par des
églises, des chapelles, des cloîtres, des collèges, des maisons d'ordre et de
chevalerie ou des communautés monastiques ; à l'extérieur, elle est bloquée – non,
assiégée – par des abbayes, des fondations religieuses, des chartreuses124. »
La région reste disputée par le royaume de France et par certains États
allemands. Les Juifs y sont peu nombreux et y vivent dans une extrême pauvreté ;
presque toutes les professions, y compris l'agriculture, leur sont encore interdites.
Beaucoup sont prêteurs sur gages, seule profession qui leur soit largement ouverte
et qu'ils sont parfois contraints d'exercer62.
Tandis qu'en France se construit une nation moderne, le Saint Empire romain
germanique n'est encore qu'une confédération de principautés indépendantes
écartelées par la rivalité des deux États les plus puissants : la Prusse et l'Autriche.
Ni le peuple, maintenu dans l'analphabétisme, ni les princes, exclusivement
soucieux de la pérennité de leur dynastie, ne s'intéressent à l'idée de nation. Seuls
des marchands, des philosophes et quelques poètes rêvent à l'unification de
l'Allemagne.
Quand commence la Révolution française, Trèves devient un refuge pour les
aristocrates, l'avant-poste de la réaction, l'avant-garde de Coblence. L'armée de
Condé y croise les bataillons blancs ; des émigrés y trament des conspirations sans
nombre. Pourtant, en 1794, les armées de la Convention, qui viennent de défaire
les troupes royalistes au terme d'une foudroyante contre-attaque, y sont accueillies
dans l'enthousiasme. Une jeunesse conquise par les idéaux de la démocratie y
danse autour d'un arbre de la Liberté. Trèves devient le chef-lieu du département
français de la Sarre, des fonctionnaires arrivent de Paris pour l'administrer, des
notables vont créer un club des Jacobins.
Les Juifs de la ville sont alors quelque trois cents. Avec l'arrivée des Français,
ils espèrent obtenir l'émancipation politique dont ont bénéficié leurs
coreligionnaires français depuis la Constituante. En 1801, la France confirme son
emprise sur la ville quand le premier consul Bonaparte se voit concéder par
l'Autriche la rive gauche du Rhin.
Face à l'Empire napoléonien, les principautés allemandes s'effondrent les unes
après les autres. En 1806, une fois la Prusse et l'Autriche vaincues et occupées,
Napoléon dissout le Saint Empire.
Alors que se déroulent ces événements, Samuel, l'un des deux fils de Mordechai
Marx Levy, se prépare à succéder à son père comme rabbin de Trèves. Meier
Marx Levy meurt en 1798. L'autre fils de Mordechai, Herschel, né en 1777 – son
père était alors rabbin à Sarrelouis –, n'est, lui, pas du tout tenté par le rabbinat ; il
est même fort éloigné de la religion277. La Révolution française l'a beaucoup
marqué dans son adolescence. En 1799, avec l'accord réticent de son père, il part
– un des tout premiers parmi les Juifs de Rhénanie – faire des études juridiques en
français à l'université de Strasbourg215. Il s'y imprègne de l'esprit et du droit de la
Révolution. Il veut devenir avocat, en particulier pour défendre les Juifs contre
toute forme d'agression. Il est le premier de sa ville. Les Juifs de France peuvent
depuis peu exercer ce métier ; pas encore ceux de Trèves.
Comme tous les autres Juifs de l'Empire napoléonien, ceux de Trèves sont
appelés à désigner des délégués à l'assemblée réunie à Paris par Portalis, ministre
des Cultes, le 26 juillet 1806, pour définir le statut des Juifs de l'Empire62. Encore
étudiant à Strasbourg, Herschel Marx Levy est alors, comme la plupart de ses
coreligionnaires, un admirateur inconditionnel de Napoléon. Au même moment, en
septembre 1806, l'ambassadeur d'Autriche à Paris, Metternich, n'écrit il pas au
ministre des Affaires étrangères à Vienne, le comte Stadion : « Tous les Juifs
voient en Napoléon le Messie62 » ?
En 1807, alors que, à Paris, David achève Le Sacre de Napoléon et que, à
Berlin, Hegel publie La Phénoménologie de l'Esprit, le Code civil est introduit en
Rhénanie. Après un an de discussions, les 17 mars et 20 juillet 1808, un statut des
Juifs est édicté : la compétence des tribunaux rabbiniques est restreinte aux
questions religieuses, et les Juifs deviennent des citoyens comme les autres : ils
doivent porter un nom de famille, ils peuvent acheter des terres, se marier
librement, et surtout, grande libération qui concerne Herschel au premier chef, ils
peuvent exercer le métier de leur choix62. Mais il leur est interdit de quitter le
pays où ils vivent, tout comme il est interdit aux Juifs étrangers à l'Empire de s'y
installer, sauf à y acquérir une propriété agricole ou à y être employés. Plus
précisément, aucun Juif non encore domicilié dans le Haut-Rhin ou le Bas-Rhin ne
peut venir s'y établir, dans la mesure où ils s'y trouvent déjà trop nombreux. En
revanche – catastrophe pour les Juifs de Trèves ! –, le métier de prêteur sur gages,
le seul à leur offrir un contact avec les autres communautés, leur est désormais
interdit comme à tout un chacun, l'activité de prêteur étant dorénavant réservée aux
banques62. Autrement dit, Herschel peut exercer le métier qu'il veut, mais à Trèves
et nulle part ailleurs dans l'Empire. Herschel Marx Levy note aussi qu'en
interdisant aux Juifs de prêter de l'argent, ce qui revient à les priver de leur moyen
de subsistance, on risque d'encourager un esprit de revanche, ainsi qu'une
méfiance à l'égard de leurs nouveaux droits de citoyens.
Quelques rabbins rhénans, dont Mordechai Marx Levy et son fils Samuel,
tentent d'empêcher les membres de leur communauté de porter leurs conflits devant
les tribunaux impériaux. En vain : l'accès au travail, l'entrée dans les universités,
les relations avec les chrétiens bousculent règles et habitudes. Passionnés par l'ère
nouvelle, fascinés par la science, la démocratie, la philosophie et la liberté, les
plus jeunes redoutent plus que tout une défaite de l'Empire qui les priverait de
leurs droits nouveaux.
Herschel Marx Levy peut, quant à lui, espérer exercer le métier d'avocat dont il
rêve. Sans doute devient-il plus ouvertement athée. Il passe en tout cas pour un
excellent spécialiste du Code Napoléon qui, peu à peu, dans toutes ses
dimensions, entre en vigueur en Rhénanie comme dans le reste de l'Empire. En
1810 – il a trente-trois ans –, il s'installe enfin comme avocat à Trèves où son
frère Samuel est devenu rabbin à la mort de leur père Mordechai. Il est le premier
Juif établi comme tel dans la ville. D'autres le sont aussi à Cologne, première ville
de Rhénanie, où les Juifs sont plus nombreux, plus riches et mieux acceptés qu'à
Trèves. Quelques Juifs rhénans les rejoignent dans l'exercice de métiers
nouveaux : ils deviennent journalistes, magistrats, officiers, ingénieurs, chimistes,
industriels, peintres, musiciens, romanciers ou poètes. Plus une activité est
nouvelle, plus elle les attire, parce qu'aucun pouvoir, aucune caste n'a pu encore
en verrouiller l'accès, ce qui n'est déjà plus le cas de la profession d'avocat62.
D'aucuns, malgré les interdits, réussissent à quitter la Rhénanie pour Paris où ces
métiers nouveaux sont encore plus aisément accessibles.
En novembre 1812, alors que la Grande Armée se noie dans la Berezina, les
peuples de l'Empire grognent de plus en plus contre le poids des impôts et contre
la conscription. Paysans mosellans et fils d'artisans trévois meurent en grand
nombre, comme bien d'autres, dans les tribulations des armées impériales. La
flamme révolutionnaire menace de s'éteindre, le souffle bonapartiste faiblit,
l'indifférence fait place à l'hostilité. Les Juifs, eux, restent parmi les derniers
soutiens de l'Empire et sont même parfois accusés d'être des espions à la solde de
Napoléon. De fait, certains d'entre eux protègent la débandade de l'Empereur et de
ses troupes durant la retraite de Russie.
Et ils ont bien raison de le soutenir : la chute de Napoléon annonce pour les
Juifs d'Europe des temps troubles. Pendant tout ce temps, le roi de Prusse,
Frédéric-Guillaume III, a en effet maintenu l'obligation faite aux Juifs de son pays
de se convertir pour exercer une profession libérale ou une charge publique. Quant
au décret prussien qui a en principe aboli un certain nombre de dispositions
discriminatoires, leur ouvrant notamment écoles et universités, il n'a jamais été
appliqué. Il en va d'ailleurs de même en Autriche et en Russie.
Le 22 novembre 1814, alors que Napoléon vient d'être exilé sur l'île d'Elbe et
que s'ouvre le congrès de Vienne, l'avocat Herschel Marx Levy, alors âgé de
trente-sept ans, épouse à la synagogue de Trèves, ville encore sous administration
française, une Juive hollandaise de vingt-six ans, Henrietta Pressburg.
Henrietta est issue d'une famille juive d'origine hongroise fixée depuis
longtemps aux Provinces-Unies où, depuis le départ des Espagnols, les Juifs
bénéficient d'une liberté religieuse et économique unique en Europe. Son grand-
père maternel a été rabbin à Nimègue ; son père y est encore un commerçant
prospère ; une de ses sœurs vient d'épouser un banquier juif de la ville, Lion
Philips, aïeul du fondateur de la firme du même nom. Henrietta sait lire et écrire
en néerlandais, ce qui, à l'époque, n'est guère courant chez une femme ; elle
maîtrise mal l'allemand, appris à partir du yiddish qu'elle parle aussi, comme
toutes les familles de Juifs venus de l'Est215.
Henrietta reçoit pour son mariage une dot de 4 536 thalers, soit l'équivalent de
quinze ans d'un salaire honorable. Le jeune couple s'installe à Trèves dans une
belle maison au 664, Brückenstrasse (aujourd'hui le n? 10)215.
En janvier 1815, les onze mille habitants de la ville, qui avaient tant applaudi à
l'arrivée des Français, accueillent les coalisés en libérateurs. Trèves est rattachée
à la Prusse. Les plus heureux sont les quelque trois cents luthériens de la cité, de
même confession que le nouveau maître. Les Prussiens traitent la région avec
circonspection ; des fonctionnaires de haut niveau y sont envoyés avec mission de
respecter les particularités locales : la vente des biens nationaux n'y est pas remise
en cause ; le Code Napoléon y reste en vigueur ; les tribunaux y conservent la
procédure publique et orale. La Prusse ne règne qu'à distance en Rhénanie. En juin
1815, quand s'achève le congrès de Vienne, les vainqueurs créent une
« Confédération germanique », alliance princière et non État national, qui se
substitue au Saint Empire défunt. Le seul organe commun est une Diète sans
pouvoirs qui réunit à Francfort sous présidence autrichienne des émissaires
mandatés par les trente-neuf princes et souverains des différents États allemands.
Partout, la Sainte Alliance invalide les dispositions relatives à l'émancipation
des Juifs : à Florence comme à Francfort, ils sont renvoyés dans le ghetto. En
Rhénanie redevenue prussienne, il leur est interdit d'acheter des terres, de se
marier librement, de choisir leur lieu de résidence, d'exercer les métiers de leur
choix. Les rares Juifs qui, sous le régime français, avaient pu remplir des fonctions
officielles doivent quitter le service de l'État. À Trèves en particulier, trois Juifs
sont frappés par cette mesure, dont Herschel Marx Levy.
Il s'y attendait : depuis que l'Empire français s'était mis à vaciller, il savait que
le rêve allait se terminer et qu'il allait perdre le droit, si difficilement conquis,
d'exercer le seul métier qu'il connût et aimât. Il ne peut l'admettre, cherche des
appuis, veut obtenir une dérogation, frappe à toutes les portes.
Au lendemain de Waterloo, à la fin du mois de juin 1815, Herschel Marx Levy
s'adresse à la commission chargée par les Prussiens, à Trèves, d'organiser la
transmission des pouvoirs entre anciens et nouveaux maîtres : dans un mémoire, il
explique qu'il est un citoyen loyal et qu'il sera fidèle au roi ; il dit sa confiance
dans l'esprit d'équité de la Prusse et sollicite une dérogation. Le président de la
commission transmet sa requête à Berlin ; il conseille aux autorités d'occupation
de l'agréer en présentant Herschel comme « un homme fort instruit, plein de zèle et
parfaitement loyal248 ». La réponse se fait attendre, puis tombe : c'est un refus. Pas
de traitement de faveur ! Tous les Juifs de toutes les provinces allemandes sont
exclus des professions libérales.
Comme tous les autres Juifs de l'ancien Empire français, Herschel Marx Levy
doit donc choisir entre sa profession et sa confession.
Beaucoup de Juifs rhénans confrontés au même dilemme optent pour la
conversion. Herschel hésite : il est marié depuis peu, sa femme vient d'avoir un
enfant – une fille – et en attend déjà un autre. Il n'imagine pas d'exercer un autre
métier parmi ceux qui resteront autorisés aux Juifs. Il croit, mais pas à ce Dieu du
judaïsme, avec toutes ses particularités, mais à un Dieu abstrait qui parle plus aux
savants qu'aux prêtres. Cela fait longtemps qu'il ne se rend plus qu'épisodiquement
aux offices de son frère, dont il trouve le rituel archaïque. Il se reconnaîtrait mieux
dans les Juifs de Hambourg qui disent les prières en allemand et n'évoquent plus ni
le retour à Sion, ni la venue du Messie, ni les sacrifices du Temple, et chez qui
l'office hebdomadaire a même lieu le dimanche. Son frère, le rabbin de la ville, le
supplie de ne pas trahir leur peuple, de ne pas faire cette peine à leur mère
malade.
Herschel hésite, puis prend sa décision : il ne se convertira pas. Il se met en
congé du barreau et vit des subsides de sa famille. Ses amis chrétiens continuent
de le voir. Il persiste à espérer, à intriguer, à se démener. Il fait la connaissance
des nouveaux fonctionnaires arrivés de Berlin pour organiser la transition ; le
premier d'entre eux, le baron Ludwig von Westphalen, essaie de l'aider – en
vain215. Ce baron est un aristocrate atypique dont le père a été l'aide de camp du
duc de Brunswick pendant la guerre de Sept Ans et dont la deuxième femme était
fille d'un pasteur écossais issu d'une grande famille, les Argyll. Cultivé, sans
fortune personnelle, ce père de sept enfants des deux mariages reçoit le plus haut
traitement de la ville : 1 800 thalers annuels.
La situation matérielle de Herschel devient précaire. Sa première fille meurt
juste avant la naissance de sa sœur, Sophie, le 13 novembre 1816, soit quelques
semaines après la première réunion à Francfort de la Diète germanique. Il songe
un moment à partir pour la France, où les Juifs ont pu au moins en apparence
conserver leurs droits, mais il n'y est pas autorisé. Il ne voit ni où ni comment il
pourrait exercer son métier, et il ne s'imagine pas davantage quitter cette ville à
laquelle tant de liens l'attachent. Il ne se voit pas non plus vivre indéfiniment de
l'aide familiale.
L'année suivante, à la mort de sa mère, Herschel n'y tient plus. Il se résout à
sauter le pas : il renonce au judaïsme et troque le nom de Herschel Marx Levy
pour celui de Heinrich Marx. Il ne rompt pas pour autant avec sa communauté, en
particulier avec son frère. Afin de bien montrer que sa conversion n'est que
d'ordre politique, et qu'elle est sans doute provisoire, il n'opte pas pour la religion
dominante de la ville, le catholicisme, mais pour le luthéranisme, la religion des
maîtres berlinois, qui ne regroupe que quelque trois cents membres parmi les onze
mille quatre cents habitants – donc pas plus que les Juifs. Il redevient alors avocat.
Toute sa vie, il continuera d'assurer la défense de Juifs rhénans248 et de protester
contre l'injustice dont il se sent lui-même victime à l'instar des autres Juifs
allemands.
Son premier fils naît à Trèves le 5 mai 1818. Il n'est ni circoncis ni baptisé
conformément au rite luthérien. Comme par provocation, il porte, selon la tradition
juive, le nom de son père et celui de son grand-père, ancien rabbin de la ville :
Karl Heinrich Mordechai.
Karl Marx est né. Cette année-là, Schopenhauer publie Le Monde comme
volonté et comme représentation et Mary Shelley249 son Frankenstein dont la
lecture, vingt-cinq ans plus tard, impressionnera tant le jeune Karl. Cette année-là,
à la tête du gouvernement, le chancelier Hardenberg réorganise la Prusse en huit
provinces et instaure de nouveaux tarifs douaniers qui permettent de faire
prospérer la vigne en Rhénanie. Berlin encourage par ailleurs les Trévois à
renouer avec leur passé et subventionne massivement les fouilles que mènent
durant leurs loisirs médecins, avocats et professeurs : un moyen de les empêcher
de trop sacrifier à la soif de liberté.
Ailleurs, celle-ci est toujours vivace : l'année suivante a lieu la première
traversée de l'Atlantique par un bateau à vapeur, le Savannah, en vingt-huit jours,
tandis qu'une manifestation pour la réforme et les droits civils rassemble soixante
mille personnes près de Manchester ; sa répression fait six morts.
Herschel est redevenu un avocat prospère ; sa famille renoue avec l'aisance
matérielle et, en octobre, déménage dans une demeure confortable, au 1070,
Simeonstrasse (aujourd'hui le n? 8), près de la Porta Nigra215.
En 1820 – année de publication d'Ivanhoé de Sir Walter Scott, qui deviendra
l'un des livres préférés de Karl – naît une troisième fille, Henriette. Heinrich Marx
devient avocat à la cour d'appel qui vient de s'installer à Trèves. Passionné par la
chose publique, amoureux de la démocratie dans une Allemagne où la police est
omniprésente et où tout écart de langage risque de conduire en prison, Heinrich,
avec quelques amis – dont Hugo Wyttenbach, professeur de philosophie, directeur
du gymnase (lycée) Frédéric-Guillaume de Trèves –, fonde le Club Casino, un
cercle où se réunit la bourgeoisie éclairée de la ville. Il s'y lie avec le baron
Ludwig von Westphalen et avec les plus gros négociants catholiques de la ville.
Tous deviennent ses clients. On disserte prudemment philosophie, littérature et
même politique. On discute de la fabrication de la première pile thermo-électrique
par un physicien allemand, Thomas Seebeck, et, l'année suivante, en 1821, de la
création à Manchester de la première usine de tissus imperméabilisés par un
certain Macintosh.
Deux autres enfants voient le jour dans la famille : un garçon, Hermann, en
1821, et une autre fille, Émilie, en 1822. L'année suivante, Heinrich discute au
Club Casino d'un formidable mouvement d'opinion en Angleterre qui vient
d'obtenir l'adoption d'un texte légalisant les unions ou coalitions de travailleurs, et
autorisant les grèves.
Deux ans plus tard – en 1824, année de la fabrication à Londres du premier
moteur électrique –, Heinrich saute le pas et, malgré l'opposition de sa femme, fait
baptiser ses quatre enfants dans un temple luthérien de la ville. La rupture avec le
judaïsme est désormais totale : pour lui comme pour ses enfants, il ne croit plus à
un retour possible à la religion de ses aïeux. L'absolutisme, pense-t il, est là pour
trop longtemps.
Passionné de littérature, de philosophie, de science, il est soucieux de profiter
des rares interstices de liberté dont il peut disposer. En 1825, il apprend avec
émerveillement qu'une première voie ferrée vient d'être installée en Angleterre. Il
débat avec animation, dans son club, de la création, près de New York, d'une
première communauté dénommée « socialiste » à partir d'un mot inventé trois ans
auparavant par un certain Edward Oppen dans une lettre adressée à Robert Owen,
fondateur de ladite communauté67. Celui-ci, né au pays de Galles, est parti aux
États-Unis en 1824 pour fonder « New Harmony », dont les principes de base sont
l'égalité et l'autonomie.
Il discute aussi de l'œuvre du comte de Saint-Simon, qui meurt cette année-là. Il
est fasciné par sa théorie des « classes sociales » opposant à une majorité de
travailleurs exploités une minorité d'exploiteurs que sont les oisifs, les
propriétaires-rentiers et, plus généralement, tous ceux qui n'entreprennent pas. Il
admire son idée d'un « Conseil des Lumières » constitué de savants, d'artistes,
d'artisans et de chefs d'entreprise. Il en parle même à Karl, son fils, alors âgé de
sept ans, avec lequel il entretient déjà une relation très forte, adulte. L'enfant
semble doté d'une personnalité exceptionnelle ; celle-ci frappe aussi bien ses
sœurs, qui diront plus tard avoir admiré d'emblée ses talents de conteur277. La
propre fille de Karl, Eleanor, rapportera avoir entendu ses tantes décrire Karl
enfant comme un véritable tyran, les faisant dévaler la colline de Markusberg, à
cheval sur leur dos, et les obligeant à ingérer des « gâteaux » confectionnés avec
ses mains sales à partir d'une pâte à l'avenant, ce à quoi elles se soumettaient de
mauvaise grâce, désireuses qu'elles étaient de continuer à entendre les histoires
qu'il leur narrait277. Nanti d'un physique quelconque, d'un teint mat, d'une santé
plutôt fragile, Karl témoigne une grande tendresse à sa mère. Aisée, unie, la
famille mène pour l'instant une vie sans histoires…
En 1826, une grave crise financière, conséquence d'une surproduction agricole,
affecte l'Europe entière. À la même époque, Nicéphore Niépce tire la toute
première photographie (une vue de sa maison familiale). Les jours à Trèves
coulent doucement. Les Marx et les Westphalen se reçoivent. Jenny von
Westphalen, fille du baron, devient l'amie de Sophie Marx. Elle rencontre le frère
de celle-ci, Karl, en classe avec son propre frère, Edgar. Il a huit ans, elle en a
douze.
En 1827, un mois après la mort de Beethoven, un an avant celle de Goya,
Heinrich applaudit à l'ouverture de la première ligne de chemin de fer française
entre Saint-Étienne et Andrézieux. La même année meurt Samuel Marx Levy,
rabbin de Trèves, frère de Heinrich et oncle de Karl. Pour la première fois depuis
des siècles, le rabbin de la ville ne sera plus un membre de la famille. Heinrich,
quant à lui, est désormais ouvertement déiste.
L'année suivante, le Club Casino débat de l'abolition de l'esclavage dans l'État
de New York et de l'échec de la communauté américaine socialiste d'Owen, minée
par des dissensions internes. Heinrich, qui admire la France et suit tout ce qui s'y
passe, se réjouit de la voir faire retour sur la scène internationale : sous
Charles X, dix vaisseaux de guerre français traversent la Méditerranée pour aller
soutenir la révolte des Grecs ; alliée avec les Anglais et les Russes, la France
remporte une victoire navale à Navarin contre la flotte ottomane.
En 1829, Heinrich salue la fabrication par Stephenson de la première
locomotive destinée au transport de voyageurs. Comme tous les membres du Club
Casino, il devine que le chemin de fer va révolutionner l'Europe. Il traque avec
passion tout signe annonciateur du retour d'un vent de liberté : il applaudit à la
création, par les ouvriers porcelainiers de Limoges, de la première société de
secours mutuel, et apprend la fondation, qui se voulait secrète, par Auguste
Blanqui et Eugène Cavaignac, de la « Société des amis du peuple » qui ose militer
pour la république. C'est aussi l'année de la parution des Chouans, premier succès
d'Honoré de Balzac qui deviendra plus tard l'écrivain français préféré de Karl, au
point que celui-ci projettera de lui consacrer un livre.
En juillet 1830, comme tous les libéraux d'Europe, Heinrich assiste avec
enthousiasme à la révolution des Trois Glorieuses qui contraint Charles X à
abdiquer et fait de Louis-Philippe Ier le « roi des Français ». En Europe, les lignes
bougent : la Belgique se détache du royaume de Hollande ; en Italie du Nord, en
Pologne, dans certains États allemands du Sud, à Cologne même, éclatent des
émeutes. Un commerçant d'Aix-la-Chapelle, président du tribunal de commerce,
Hansemann, demande à Frédéric-Guillaume III de Prusse d'instaurer une
hégémonie prussienne sur l'Allemagne et de mettre en place un Parlement dans
lequel serait représentée « la partie la plus active de la nation » ; il va jusqu'à
écrire : « Supprimons les misérables vestiges de la féodalité ! » Comme beaucoup
de bourgeois de Trèves, Heinrich Marx croit venue en Rhénanie l'heure d'une
république bourgeoise sur le modèle hollandais, et le dit un peu imprudemment.
Dans le même temps, il applaudit à l'inauguration de la ligne de chemin de fer
reliant Liverpool à Manchester par le Premier ministre britannique, le duc de
Wellington : la démocratie, pense-t il, favorise à plein le progrès économique.
Cette année-là, Karl a douze ans, l'âge où les jeunes Juifs, ses cousins, font leur
bar-mitsva. Il côtoie la communauté juive de la ville, mais ne la fréquente plus
guère depuis la mort de son oncle. Même s'il sait que son père a dû se convertir
pour ne pas renoncer à son métier et que sa mère, se considérant toujours comme
juive, continue de se rendre aux offices, il entend s'assimiler. Même s'il lit
l'hébreu que sa mère lui inculque, il rejette l'image du Juif usurier que dénonce son
père et dont il se sait l'héritier. Il ne croit pas au Dieu de sa mère, un peu à celui
de son père. Il est en revanche fasciné par la famille von Westphalen, ces
aristocrates aisés qui gouvernent la ville sans vraiment travailler et pour qui
l'argent n'est pas un sujet de conversation. Le jeune Edgar von Westphalen est son
meilleur ami ; et Jenny, de quatre ans son aînée, est à ses yeux la plus jolie fille du
monde. Celle-ci aime tendrement son jeune frère, dont elle parlera plus tard
comme du « frère unique et bien-aimé, l'idéal de mon enfance et de ma jeunesse,
mon unique et cher compagnon50 ».
Cette année-là (1830), Trèves connaît une grave crise sociale et des conditions
économiques difficiles. La ville, qui tire une bonne part de ses revenus de la
vigne, voit les prix du vin s'effondrer : les cours baissent de 90 % par rapport à
ceux de 1818. Heinrich Marx s'investit dans les actions de lutte contre la pauvreté
en achetant des parts dans un dépôt public de vivres visant à vendre le pain à prix
réduit248.
Karl entre au lycée Frédéric-Guillaume de Trèves et y découvre les œuvres de
Heinrich Heine, poète juif allemand converti qui va bientôt s'exiler à Paris, ainsi
que celles de Goethe et d'Eschyle. Il exerce sa mémoire exceptionnelle en
apprenant par cœur des vers dans des langues qu'il ignore.
En France, la monarchie vacille à nouveau sous les coups de la crise
économique. La foule défile devant le Palais-Royal et les Tuileries, réclamant
« de l'ouvrage et du pain » ; à Lyon, quarante mille canuts se révoltent : ils gagnent
six fois moins que sous l'Empire. Cette même année 1831, Victor Hugo publie
Notre-Dame de Paris. En Virginie éclate une insurrection d'esclaves, alors que
l'invention de la moissonneuse mécanique par l'Américain McCormick annonce un
bouleversement dans l'agriculture mondiale. À Marseille, un ancien
révolutionnaire italien en exil, Giuseppe Mazzini, fonde la société secrète de la
« Jeune-Italie » avant de s'exiler à Londres. En Allemagne, une conspiration
échoue à Göttingen. À Berlin, au moment où meurt Hegel, le géant de la
philosophie prussienne, le pouvoir impérial, plus autocratique que jamais,
confisque sa chaire à un jeune philosophe d'Erlangen, Ludwig Feuerbach, qui vient
d'oser proclamer dans ses Pensées sur la mort et sur l'immortalité118 que seule la
raison, et non pas l'âme, est immortelle.
Comme la France, l'Allemagne continue d'être secouée de soubresauts
libertaires. Le 27 mai 1832, plus de vingt mille personnes manifestent à Neustadt
devant le château de Hambach pour réclamer la démocratie et l'unité allemande.
Le 28 juin, le roi de Prusse interdit aux journaux de parler politique ; seule la
Gazette d'Augsbourg, bénéficiant d'un traitement de faveur, reste autorisée à
publier des lettres de Heine, de Thiers ou de Moltke. À Paris, dans une série
d'articles parus dans La Tribune, Desjardins utilise le premier le mot
« prolétariat » pour désigner la classe ouvrière. Cette année-là, réfugié en France
depuis l'insurrection polonaise de 1830, un jeune pianiste, Frédéric Chopin,
stupéfie Paris par son premier récital donné chez Pleyel, cependant qu'une
épidémie de choléra fait dix-huit mille morts dans la capitale française, dont le
président du Conseil, Casimir Perier.
En 1833, l'avocat Heinrich Marx reçoit le titre de « conseiller de justice » et
devient bâtonnier du barreau de Trèves. Ses activités l'ont assez enrichi pour lui
permettre d'acquérir deux petits vignobles en Moselle, comme font les plus riches
Trévois. La fortune personnelle de sa femme est évaluée à 11 136 thalers215.
Karl a alors quinze ans. Il parle toujours autant avec son père de la France, du
judaïsme, de Dieu, de la morale, de la liberté. Le baron von Westphalen prend
l'adolescent en amitié et l'initie à Shakespeare. Ils parlent ensemble d'Homère, de
Cervantès, de Goethe – qui vient de disparaître – et du comte de Saint-Simon,
l'économiste français dont son père lui a déjà vanté les théories et qui a laissé à sa
mort, huit ans plus tôt, une trace profonde dans la société intellectuelle
européenne.
Sophie, la sœur aînée de Karl, est toujours la meilleure amie de Jenny, le « plus
beau parti de Trèves » ; la jeune fille est séduite par l'insolence et l'esprit de ce
gamin de quatre ans plus jeune qu'elle.
Le 1er janvier 1834, l'entrée en vigueur du Zollverein, union douanière créée à
l'initiative de la Prusse, marque la prise de conscience d'une communauté
d'intérêts économiques entre les trente-neuf États allemands réunis au sein de la
Confédération. Dans certains de ces États, dont la Rhénanie, la libéralisation
économique s'accompagne d'une amorce de libéralisation politique : y sont élues
des assemblées parlementaires dotées de maigres pouvoirs.
Pour fêter l'élection de quelques députés libéraux à l'assemblée rhénane,
Heinrich Marx porte, dans un dîner du Club Casino, un toast sarcastique au roi de
Prusse, aussitôt rapporté à la police. Le Club est alors mis sous surveillance, et
Heinrich Marx répéré comme « fauteur de troubles277 » ; son ami Wyttenbach,
directeur du lycée, est placé sous la tutelle d'un codirecteur nommé par
l'administration prussienne277.
Karl et son père épiloguent longuement sur ces mesures, ainsi que sur l'agitation
ouvrière en France : à Limoges, des ouvriers porcelainiers cessent une nouvelle
fois le travail pour protester contre la baisse des salaires, et des émeutes
républicaines tournent au massacre à l'heure où Balzac termine et publie Le Père
Goriot. Ils parlent aussi de l'abolition en Angleterre de la vieille « loi sur les
pauvres », qui les vouait à la prison, et de l'ouverture de workhouses chargés
désormais d'accueillir les indigents67. Pour sa part, Heinrich s'inquiète et se fait
plus prudent : il se veut avocat, rien de plus.
Après l'échec en Hesse, en 1834, de la conspiration de la Société pour les
droits de l'homme, affluent dans la capitale française des masses de réfugiés qui y
rejoignent Ludwig Börne et Heinrich Heine, lequel déclare être à Paris « pour
pratiquer son art dans les conditions de liberté qui lui sont indispensables132 ».
Pierre Leroux emploie le néologisme « socialisme » pour la première fois en
français en mars 1834 dans un texte intitulé « De l'individualisme et du
socialisme », publié dans La Revue encyclopédique. Leroux le définit comme « la
doctrine qui ne sacrifiera aucun des termes de la formule Liberté-Fraternité-
Égalité219 ».
En 1835, Alexis de Tocqueville publie la première partie de De la démocratie
en Amérique268, cependant que le Texas se proclame indépendant du Mexique et
que Colt invente le revolver à barillet. Une ligne de chemin de fer Saint-Étienne-
Lyon est ouverte aux voyageurs, et un décret autorise la construction d'une ligne
Paris-Saint-Germain-en-Laye. Karl est de plus en plus fasciné par le
développement de ce mode de transport et Jenny, à qui il vient de déclarer son
amour – il a dix-sept ans –, se moque de lui en l'affublant du sobriquet « Monsieur
Chemin de Fer »277.
Les premiers textes de Marx dont on ait gardé la trace sont trois dissertations
écrites cette année-là alors qu'il fréquente le lycée248. La troisième, « Réflexions
d'un jeune homme sur le choix d'une vocation », est la plus éclairante sur les
directions que sa vie va emprunter. Il y livre un autoportrait sensible, d'autant plus
intéressant qu'il n'y analyse pas ses préoccupations personnelles au travers du
prisme de ses vues ultérieures sur la nature de l'expérience humaine218. Marx
confesse que le jeune homme qui s'apprête à choisir une profession doit être guidé
par « le devoir, le sacrifice de soi, le bien-être de l'humanité, le souci de notre
propre perfection248 », et qu'il est faux de croire que ces types d'intérêt s'opposent
l'un à l'autre. Il lie sa foi dans le progrès de l'humanité à toute une série
d'angoisses concernant son propre avenir. Un mauvais choix professionnel,
soutient-il, risque de rendre un homme malheureux toute sa vie. De surcroît, au
moment d'opérer ce choix, tout jeune homme est soumis à des contraintes
personnelles dont les premières sont d'ordre social248. Notre constitution
physique, reconnaît Marx à regret, apporte aussi une limitation à nos aspirations.
Dès l'âge de dix-sept ans, il pose ainsi l'existence d'un conflit entre déterminations
« idéales » et déterminations « matérielles » de la vie humaine248.
En octobre de cette même année 1835, au sortir d'études secondaires plus
qu'honorables où il a appris le latin, le grec, le français et un peu d'hébreu, Karl
est envoyé par son père à Bonn étudier le droit. C'est une destination naturelle : là
se trouve l'université la plus proche, créée en 1786, où travaillent près de sept
cents étudiants. Comme il est naturel aussi, Heinrich destine son fils au métier
d'avocat ou de professeur de droit. Certains biographes123 prétendent que Karl est
envoyé là, pour l'éloigner de Jenny. Il n'en est rien : les deux mères s'inquiètent
certes d'une attirance trop précoce, mais en aucun cas d'une mésalliance qui n'est
jamais évoquée, si ce n'est par Ferdinand, demi-frère de Jenny, qui vit loin de
Trèves et déteste les Marx depuis qu'il a appris que son père fréquentait des Juifs
convertis.
À Bonn, où Karl arrive en octobre 1835, la vie estudiantine est bien organisée
et relativement plus libre qu'ailleurs en Allemagne. Pour s'intégrer, les nouveaux
étudiants doivent adhérer à l'une des nombreuses associations qui structurent la vie
universitaire. Elles sont de trois types : les Korps regroupent les jeunes gens d'une
même origine sociale (comme le Borussia Korps qui rassemble les héritiers de
l'aristocratie prussienne) ; les Landsmannschaften fédèrent les natifs d'une même
ville (tel le Treviraner Klub, qui réunit les Trévois), et les Burschenschaften sont
des associations politisées, extrêmement surveillées.
Significativement, Karl ne s'inscrit pas d'emblée à un club politique, mais au
Treviraner Klub qui compte alors plus de trente membres. Sur les sept Trévois qui
entrent cette année-là à l'université de Bonn, quatre viennent y étudier le droit, et
tous adhèrent à ce club-là.
Karl se fait tout de suite remarquer par sa force de travail et son rayonnement
personnel277. Il soigne son abondante chevelure et se laisse déjà pousser une petite
barbe. De taille et de corpulence moyennes, il s'exprime avec un léger zézaiement
et un accent rhénan marqué. Il commence par tout faire de façon extrême : le
travail, les nuits blanches, les violences verbales et physiques… et l'alcool248. Il
fréquente les bars, les salles de bal ; il se bat. Il fait même l'acquisition d'un
pistolet pour se prémunir contre ses rivaux. Il n'a pour toutes ressources que ce
que lui envoie son père, qu'il dépense sans compter à boire, manger, se loger,
acheter des livres. En quelques mois, il contracte des dettes pour le montant
considérable de 160 thalers, que son père doit rembourser en protestant
vivement230. Ainsi débute la relation éminemment complexe de Karl avec l'argent,
faite de fascination et de haine, qui bientôt le rendra proprement malade. Ainsi
commence aussi sa mise en procès du travail contraint, pour gagner sa vie. Du
travail salarié, du travail exploité. Et même, on le verra, de tout arrachement d'une
œuvre des mains de celui qui la produit.
Pendant que Karl passe l'hiver et le printemps 1836 à étudier le droit à Bonn, en
Angleterre est créée l'Association des travailleurs londoniens, qui revendique le
suffrage universel. En France, les frères Schneider prennent le contrôle des hauts
fourneaux du Creusot, Émile de Girardin lance son journal La Presse et la ligne de
chemin de fer Paris-Saint-Germain est mise en service. L'ouvrier-tailleur allemand
Weitling fonde à Paris la Ligue de Brennus.
Karl travaille beaucoup : à côté des cours de droit et des cours de littérature
latine sur Properce, il découvre la philosophie. C'est une révélation. Ce sera son
domaine. C'est là qu'il se sent le mieux. Il ne la quittera jamais plus.
Il découvre surtout Hegel, maître absolu de la philosophie allemande de
l'époque, pour qui c'est la Raison qui gouverne le monde. Chaque époque de
l'histoire des hommes est pour lui un moment logiquement nécessaire du
développement de l'Esprit. « La mort – lit-il dans la préface à La Phénoménologie
de l'Esprit – est la chose la plus redoutable, et tenir fermement face à ce qui est
mort est ce qui exige la plus grande force131. » Pourtant, poursuit-il, « ce n'est pas
cette vie qui recule d'horreur devant la mort et se préserve pure de la destruction,
mais la vie qui porte la mort et se maintient dans la mort même qui est la vie de
l'Esprit131 ». Hegel ajoute : « Il faut regarder avec l'œil de la Raison qui pénètre la
superficie des choses et transperce l'apparence bariolée des événements. » Karl
est fasciné de découvrir dans ce livre un sens à l'Histoire qui, entraînée par le
progrès de la rationalité, de la morale et de la liberté, tend vers un but que Hegel
appelle « Dieu », ou « Idée », ou « Esprit absolu », ou « Savoir absolu »,
réalisation d'un droit, lieu de l'universalité et de la liberté131. Pour le philosophe,
les individus, formes d'expression de la liberté, sont, sans le vouloir ni le savoir,
au service de l'Histoire par ce qu'il appelle une « ruse de la Raison ». Le rôle de
l'État, entité idéale et absolue, au-dessus de l'Histoire, est de permettre à chacun
de disposer de ce qui est nécessaire pour vivre « décemment », de veiller à ce que
« nul n'en soit privé, nul n'en fasse un usage abusif », et de mettre fin aux conflits.
Au terme de l'Histoire disparaîtra l'« aliénation », qui est à la fois pour Hegel
l'Entfremdung (se déshumaniser, s'extraire de l'essence de l'homme) et
l'Entäusserung (sortir de soi, devenir celui qu'on n'est pas131).
Cette rencontre avec Hegel marquera Karl à jamais. Par lui, il découvre
l'importance de la pensée, qui devient à ses yeux la première des activités
humaines, plus importante même que la quête du Bien. L'un de ses gendres, Paul
Lafargue, témoignera : « Je l'ai souvent entendu répéter le mot de Hegel, son
maître de philosophie au temps de sa jeunesse : “Même la pensée criminelle d'un
bandit est plus grande et plus noble que toutes les merveilles du Ciel.”161 » La
science passe avant l'éthique. L'analyse sociale doit être rationnelle et objective
avant d'être morale. Karl n'oubliera plus ce précepte.
Cette année-là, il correspond beaucoup avec son père et avec Jenny. Avec le
premier, il parle droit, littérature, politique et même philosophie ; son père lui
répond études et réduction des dépenses. Dans ses lettres, Heinrich fait l'éloge de
Kant et souligne que la foi en Dieu – le Dieu de « Newton, Locke et Leibniz » –
est une aide précieuse et nécessaire pour mener une vie morale. Dans une missive
datée de 1836, Heinrich écrit à son fils : « Si Dieu le veut, tu as encore devant toi
une longue vie à vivre pour ton bien, pour celui de ta famille et – si mes
pressentiments sont exacts – pour celui de l'humanité248. » Henrietta Marx adresse
à Karl des recommandations touchantes, exhortant son fils à « ne jamais
considérer l'ordre et la propreté comme des choses secondaires », car « la santé et
le bonheur en dépendent248 » ; elle s'inquiète de ce qu'il ne boive ni trop de vin ni
trop de café, ne mange pas trop épicé, ne fume pas, se couche et se lève tôt, « [se]
protège du rhume et ne danse pas tant qu'[il n'est] pas complètement rétabli248 ».
Avec Jenny, il échange des lettres d'amour ; la jeune fille est éprise, mais sage :
elle craint que la passion de Karl à son égard ne soit passagère, comme un amour
de jeunesse. Un homme, pense-t elle, n'aime pas qu'une fois. Comprenant l'intérêt
de Karl pour Hegel, la jeune fille, qui n'a pas fait d'études, se met à son tour à lire
de la philosophie.
Karl mène une vie si agitée qu'il est condamné en juin 1836 à un jour d'arrêts
pour ivresse et tapage nocturne. Comme il aime déjà commander dans tout ce qu'il
entreprend, il devient en juillet président du Treviraner Klub ; sur une lithographie
de l'époque représentant les membres de cette amicale en train de faire la fête à
l'auberge du Cheval Blanc, Karl est reconnaissable contemplant la scène avec la
dignité qui sied à un président de club230. En août 1836, alors qu'il termine sa
première année universitaire, une bagarre éclate entre les membres du Borussia
Korps et ceux du Treviraner Klub. Première lutte de classes… ? Marx est blessé à
l'arcade sourcilière gauche et en gardera toute sa vie une cicatrice. Son père est
furieux : l'avocat doit consentir beaucoup de sacrifices pour payer les études de
son aîné et voilà que celui-ci dépense cet argent en libations, qu'il se bat et va en
prison ! Inacceptable.
Karl a cependant étudié assez de droit pour recevoir, le 22 août 1836, un
certificat de fin d'année de l'université de Bonn qui loue « l'excellence de son
assiduité et de son attention », tout en faisant état d'une mise aux arrêts d'une nuit
« pour tapage et ivresse277 ». À la lecture de ces observations, son père décide de
le faire changer d'université mais Karl souhaite poursuivre ses études à Bonn pour
y étudier la philosophie, et non plus le droit ; il n'ose s'en ouvrir à son père. De
fait, la philosophie continue d'être mal vue, cette année-là, dans toutes les
universités allemandes : le gouvernement prussien refuse au jeune professeur qui a
déjà fait scandale quelques années plus tôt, Ludwig Feuerbach, le droit d'enseigner
à l'université, ce qui le pousse à rallier un groupe de jeunes philosophes critiques,
surnommés « jeunes hégéliens74 », pour qui l'État prussien tel qu'il est n'a rien
d'idéal et doit être réformé : ils n'osent pas encore se distinguer de Hegel, mais se
donnent le droit de l'interpréter ; être « jeune hégélien », c'est croire au rôle de
l'action politique dans la conquête des libertés.
En septembre 1836, Karl rentre à Trèves pour quelques vacances. Il ne sait pas
encore que son père ne veut plus le laisser étudier à Bonn. Il y retrouve sa mère,
son père, son jeune frère Hermann, malade, et ses quatre sœurs : Caroline, Louise,
Émilie et Sophie. Un début de tuberculose lui vaut d'être dispensé du service
militaire. Jenny et lui, qui se sont beaucoup écrit, décident de se fiancer. Heinrich
n'y voit pas d'obstacle : le mariage peut même ramener un peu de calme dans la
vie de son fils. Henrietta se montre plus réticente : Karl est trop jeune – il n'a que
dix-huit ans – et Jenny, qui en a vingt-deux, est habituée à un train de vie que Karl
ne pourra assumer.
Séduit par Karl, ébloui par son énergie et sa culture, le baron von Westphalen
est pour sa part favorable à l'union avec Jenny. Mais Ferdinand, le demi-frère,
alors premier conseiller du gouvernement à Trèves, fait tout pour s'y opposer ; il
demande à la police berlinoise un rapport sur la vie et les activités de son futur
beau-frère et fait connaître au baron les frasques de Karl à Bonn248. Ledit baron
s'en moque. On célèbre donc les fiançailles, tout en décidant que le mariage n'aura
lieu que le jour où Karl aura trouvé un emploi stable. Bien plus tard, l'une des
filles de Karl et de Jenny écrira : « Mon père disait qu'à cette époque il était une
sorte de Roland furieux. Mais la question fut vite réglée et il fut accepté comme
fiancé avant l'âge de dix-huit ans200. »
Puisque son père espère toujours que Karl deviendra comme lui avocat à
Trèves ou, au pis, professeur de droit, il l'envoie continuer ses études à Berlin.
Là-bas, il en aura au moins pour cinq ans. On verra alors ce qu'il sera advenu de
cette relation.
Dans cette ville austère, encore rurale, Heinrich pense que son fils sera soumis
à moins de tentations qu'à Bonn. C'est le contraire qui va se produire :
l'intolérance qui y règne va faire de lui un révolté.
La capitale du royaume de Prusse compte alors 190 000 habitants. Son
université, créée en 1810 en réaction à l'occupation française, est alors placée
sous haute surveillance, en particulier pour ce qui concerne les disciplines du
droit et de la philosophie74. La philosophie hégélienne sert de caution idéologique
à cette politique autoritaire. Pourtant de jeunes philosophes y font sécession : ils
partagent avec leurs aînés le postulat fondateur de la dialectique hégélienne selon
lequel « tout ce qui est réel est rationnel et tout ce qui est rationnel est réel129 ».
Mais, alors que les conservateurs mettent exclusivement l'accent sur la première
partie de la proposition, les jeunes progressistes insistent sur la seconde. En outre,
à Berlin la presse est muselée, les associations étudiantes, bâillonnées.
Le 22 octobre 1836, Karl loue une chambre à Berlin au 61, Mittelstrasse, à deux
pas de l'université Friedrich-Wilhelm. Il n'a que peu d'argent, la pièce est humide ;
il tombe malade. Il lit, boit, écrit à Jenny des poèmes enflammés (pas moins de
cent cinquante-deux dans un cahier de deux cent soixante-deux pages envoyé pour
Noël 1836)248. Il « possédait une imagination poétique d'une richesse
incomparable », dira l'un de ses gendres : « ses premières œuvres littéraires furent
des poésies. Madame Marx gardait soigneusement ces œuvres de jeunesse de son
mari, mais ne les montrait à personne161 ». Par sa correspondance avec son père50,
avec qui il entretient toujours une exceptionnelle complicité intellectuelle, on sait
tout de ses lectures de cette année-là : Schiller, Goethe, le Laocoon de Lessing,
divers écrivains aujourd'hui oubliés pour certains (Heinsius, Thibaut, l'Erwin de
Solger), l'Histoire de l'art de Winckelmann, l'Histoire allemande de Ludenv. Il
traduit en allemand la Germanie de Tacite, les Tristia d'Ovide, deux recueils de
jurisprudence latine. Il étudie l'anglais et l'italien tout seul, sans même l'aide d'une
grammaire. Il entreprend d'écrire un roman historique, Scorpion et Félix, qu'il
interrompt au bout de quelques chapitres, et une tragédie, Oulanam, dont il ne
compose qu'une scène qu'il envoie à son père. Il se veut écrivain, philosophe,
poète ; il se voit avant tout célèbre, connu du monde entier. Il dort peu, travaille
sans relâche, rature, réécrit. Il sait que ce qu'il écrit n'est pas bon, que de ses
pages la vie et la passion sont absentes. Il se désespère de ne pas trouver de
valeur à sa poésie. Il n'est pas doué pour écrire, finit il par penser.
Là apparaît un trait de caractère qui l'accompagnera toute sa vie et influencera
profondément son œuvre. L'impossibilité de considérer un manuscrit comme
terminé, de se laisser arracher une œuvre. Il en déduira que tout travail est
aliénant.
C'est au cours de ses années d'études à Berlin qu'on a commencé à l'appeler
couramment « le Maure », sobriquet qui restera son surnom préféré. Il lui vient
certes de son teint mat, mais recèle aussi une référence voilée à sa judéité248. Les
Berlinois des années 1830 ne connaissaient guère les Maures que par la littérature,
le plus célèbre d'entre eux étant Othello : Shakespeare est alors à la mode et
passionne Marx depuis que son futur beau-père le lui a fait connaître248. On trouve
aussi des Maures dans certaines pièces de Schiller et un personnage des
Brigands247, Karl von Moor (qui n'est pas maure cependant), un des plus grands
héros romantiques, sorte de justicier au grand cœur condamné à la violence par la
trahison d'un frère. La pièce, que Schiller a écrite à vingt-deux ans et qui fait écho
a ux Souffrances du jeune Werther de Goethe, autre drame de la rébellion
adolescente248, a pour morale que « les vices de la société l'empêchent de profiter
des vertus des meilleurs de ses membres247 ». Karl s'identifie à ce jeune Karl von
Moor qui entretient avec son père des relations à la fois orageuses et affectueuses,
qui ne sont pas sans rappeler celles qu'il a avec Heinrich Marx.
Le « Maure » a pour professeurs de droit Eduard Gens, Friedrich Carl von
Savigny, et surtout Bruno Bauer, théologien protestant lié aux mouvements libéraux
et que sa vaste culture, son sens des formules, son ironie et sa hardiesse portent
naturellement à la tête du mouvement des « jeunes hégéliens » de la ville ainsi qu'à
celle d'un club très fermé, le Doktorklub, qui regroupe les plus combatifs et les
plus doués de ces jeunes philosophes. Entre eux, les sujets de discussion ne
manquent pas. Pour certains, comme Bauer, il faut d'abord faire la révolution dans
les consciences ; car c'est par la pensée qu'on exercera une influence sur le monde.
Pour d'autres, comme Adolf Rutenberg – qui, à peine sorti de prison, parraine
l'entrée de Karl au Doktorklub –, il faut laisser tomber la réflexion pour passer à
l'action. Pour d'aucuns, la monarchie prussienne constitue la réalisation idéale de
l'État tel que l'a défini Hegel74. Les autres, au contraire, pour qui l'hégélianisme
est essentiellement une doctrine du mouvement, ne peuvent admettre que l'Histoire
se soit arrêtée et qu'elle ait atteint son achèvement dans cette monarchie. La gauche
hégélienne soutient donc qu'il y a en fait deux Hegel : l'authentique, foncièrement
athée, critique de l'ordre existant, qui se serait exprimé à l'intention des seuls
initiés, et un Hegel officiel qui aurait multiplié les concessions au pouvoir
politique de son temps74. Bien entendu, les jeunes hégéliens prétendent que l'État
prussien ne s'identifie en rien avec l'État idéal et rationnel, rêvé par Hegel en
Prusse. La cause essentielle en est pour eux la toute-puissance de la religion qui
entrave le développement de la liberté. Le sens profond et caché de la pensée de
Hegel, c'est l'athéisme. Il faut d'abord, disent-ils, libérer l'homme et l'État de
l'emprise de la religion74.
Karl pense comme Bauer et les « jeunes hégéliens » qu'une nouvelle
interprétation du monde est nécessaire et suffisante pour le transformer. Il décrit
alors à son père son ambition littéraire : « Une fois de plus, je voulais plonger
dans la mer, mais dans l'intention bien arrêtée d'établir que la nature de l'esprit est
tout aussi nécessaire, concrète et solidement définie que la nature du corps. Mon
but n'était plus de me livrer à des trucs d'escrimeurs, mais de faire venir de vraies
perles à la lumière du jour2. » Dans une lettre de la même année, il écrit, à propos
de sa mère, tout entière dévouée à sa famille, qu'elle est un « ange de mère248 ».
À la fin de l'hiver 1837, après six mois de fièvre et de toux dans sa chambre
berlinoise, Karl loue sur les conseils d'un médecin une chambre à la campagne,
chez l'un des habitants de Stralow, village de pêcheurs sur la rive droite de la
Spree, distant de l'université d'une heure de marche, à travers la forêt. Il tente
d'approfondir Hegel, mais, cette fois, il est déçu de ce qu'il y trouve248 : sa
« mélodie grotesque ne [l']inspire plus2 ».
Cette année-là, les progrès techniques se multiplient et la croissance
économique redémarre en Europe. Les Anglais Cooke et Wheatstone mettent au
point le premier télégraphe à impulsion électrique ; le Français Engelmann dépose
un brevet pour un procédé de lithographie en couleurs.
Karl s'absorbe encore dans les livres de droit pour préparer ses examens : une
étude de Savigny sur la propriété, un traité de droit criminel de Grolmann Cramer,
l e De verborum significatione, les Pandectes, recueils du Code Justinien
regroupant des extraits d'œuvres des jurisconsultes romains de l'époque classique.
Il étudie les livres de Wenning-Ingenheim et de Mühlenbruch commentant ces
Pandectes. Il se plonge dans les volumes de droit civil et de procédure de
Lauterbach, dans le Concordia discordantium canonum de Gratien, dans les
Institutiones de Lancelotti. Il étudie l'histoire du droit allemand et s'intéresse en
particulier aux capitulaires des rois de Franconie et aux bulles pontificales. Il
traduit en partie la Rhétorique d'Aristote, dévore le De augmentis scientiarum de
Francis Bacon ainsi que l'ouvrage de Hermann Samuel Reimarus sur l'instinct
artistique des animaux2. Il finit de se détacher de Hegel, dont les
accomplissements sont certes « d'une grandeur infinie », chez qui il a découvert
l'importance de la notion de « société civile » pour asseoir sa propre théorie
matérialiste, mais à partir duquel il a surtout perçu la nécessité d'aller plus loin en
acquérant la maîtrise d'une science nouvelle : l'économie politique. Il commence
alors à découvrir Adam Smith, Adam Ferguson, David Ricardo, François
Quesnay, Boisguillebert…
Dans sa chambre, les livres s'entassent en grand désordre. Son gendre Lafargue
écrira : « Marx ne permettait à personne de mettre de l'ordre – ou plutôt du
désordre – dans ses livres et ses papiers. Car leur désordre n'était qu'apparent : en
réalité, tout était à sa place et il trouvait toujours sans peine le livre ou le cahier
dont il avait besoin. Même, au cours d'une conversation, il s'interrompait souvent
pour montrer dans le livre un passage ou un chiffre qu'il venait de citer. Il ne
faisait qu'un avec son cabinet de travail, où livres et papiers lui obéissaient
comme les membres de son corps161. »
Karl commence ainsi à découvrir les textes de Feuerbach, ce jeune professeur
de philosophie chassé de l'université pour avoir fait scandale par son athéisme et
sa critique de Hegel. Il est fasciné par celui « qui a le courage d'être absolument
négatif et a la force de créer du neuf116 », qui ose reprocher à Hegel d'avoir posé
l'être comme une abstraction et d'avoir soutenu que les contradictions sont
nécessaires à la naissance du neuf, tout en prétendant que l'Histoire s'achèvera par
un système sans contradictions116.
Il cherche donc sa voie entre Hegel et Feuerbach. Il travaille énormément, écrit
régulièrement à son père, à Jenny, mais aussi sort et dîne avec ses amis, débat de
philosophie plus que de droit, boit beaucoup, voit des femmes. Soucieux de se
mesurer aux géants, Karl rédige un dialogue de vingt-quatre pages, Point de
départ et continuité nécessaire de la philosophie, critique radicale de Hegel,
l'idole déchue. Mais, après examen, il trouve son propre texte nul, enrage, le
déchire et le brûle avec ses amorces de romans. Pendant plusieurs jours, il est si
vexé qu'il est incapable de réfléchir ; il marche à l'aveuglette à travers bois et va
même jusqu'à accepter d'accompagner le propriétaire de son logement de Stralow
à la chasse, ce qu'il a jusque-là toujours refusé2.
Il commence à se demander si ses talents sont bien à la hauteur des ambitions de
son enfance. Il s'interroge sur sa carrière. Et s'il renonçait à tout ? Et s'il se
résignait à mener une petite vie ? Après tout, tant d'autres l'ont fait avant lui ! Il
croise un inspecteur des impôts, un dénommé Schmidthanner, qui lui conseille
d'entrer dans la magistrature – ce « qui serait plus à mon goût, car je préfère la
jurisprudence à toute science administrative2 », écrit-il à son père. Cet inspecteur
du fisc lui explique que cela lui permettra même d'entrer un jour à l'université par
une porte dérobée, fût-ce sans aucun talent. Ainsi lui, en trois ans, à Münster, a pu
atteindre un grade administratif lui donnant l'équivalence du doctorat en droit – ce
qui lui ouvre la perspective d'obtenir un poste de professeur de droit, poste qu'a
obtenu par le même canal, à Bonn, un ami qui n'avait à son actif qu'un médiocre
travail sur la législation provinciale2. Karl commence à penser qu'il pourrait fort
bien se contenter de ce genre de vie.
À l'été 1837, au terme de sa première année universitaire à Berlin, il revient
pour les vacances à Trèves, y retrouve sa mère, son frère Hermann, très malade, et
ses quatre sœurs. Il passe du temps avec Jenny, elle aussi souffrante, et avec le
baron von Westphalen, impressionné de voir le collégien moyen devenu un jeune
homme de dix-neuf ans cultivé, passionné de littérature et de philosophie, d'une
ambition sans bornes. Tous deux parlent de Berlin, dissertent sur la démocratie et
le progrès scientifique, sur le monde qui vient. Karl passe surtout de nombreuses
heures en compagnie de son père qui n'est pas jaloux de sa relation avec le baron.
Heinrich s'inquiète encore des dépenses de son fils à un moment où lui-même,
atteint d'une tuberculose sévère, ne dispose plus des mêmes revenus. Il n'aime pas
non plus le voir parler politique trop librement et estime qu'il s'abaisse en
s'intéressant à l'économie politique, science qui n'est guère prisée alors en
Allemagne ; il exhorte son fils à travailler davantage le droit et à ne pas renoncer à
faire une belle carrière.
Après l'été, Karl s'en retourne à Berlin, emportant avec lui un daguerréotype de
ce père qui lui a redonné confiance en son avenir230. Le Doktorklub, dont il est
maintenant l'un des membres les plus actifs, devient un lieu à la réputation
sulfureuse. Sous l'influence de Ludwig Feuerbach, le club n'hésite plus à afficher
son athéisme. Quoique beaucoup plus jeune que ses autres membres, Marx y
exerce une véritable fascination, y compris sur Feuerbach quand celui-ci vient y
rencontrer ses émules.
Karl se rêve désormais en professeur de philosophie, comme son maître Bruno
Bauer et comme Ludwig Feuerbach lui-même. Il ne veut plus se mentir, ni surtout
mentir à son père. Il décide donc de revenir à Trèves pour Noël et de tout lui
expliquer. Il lui écrit ses intentions. Mais Heinrich lui interdit d'y donner suite :
Karl doit achever au plus tôt ses études. Par ailleurs, il ne veut pas que son fils le
voie malade : sa tuberculose s'est brusquement aggravée.
Le 10 novembre 1837, Karl écrit à son père une nouvelle et très longue lettre47
dans laquelle il réitère sa demande de venir le voir au plus tôt. Il lui résume son
année de travail et lui laisse entendre qu'il va abandonner le droit pour passer à la
philosophie. La rédaction de cette missive lui prend toute la nuit ; à quatre heures
du matin, il doit s'interrompre, faute de chandelle. Ces pages si emphatiques,
révélatrices de la psychologie du jeune Karl – il n'a pas vingt ans –, méritent d'être
longuement citées :

« Cher père, il y a des moments, dans la vie d'un homme, qui sont comme des
postes-frontières marquant la fin d'une période et indiquant clairement une
nouvelle direction. En de tels moments de transition, on se sent obligé de regarder
le passé et l'avenir avec des yeux d'aigle pour être conscient de la réalité. En
vérité, l'histoire du monde elle-même aime à regarder ainsi en arrière, à faire le
bilan, ce qui donne parfois un sentiment de recul ou de stagnation, alors qu'il s'agit
simplement de s'asseoir dans un fauteuil pour se comprendre soi-même et
embrasser intellectuellement toute l'activité de son propre esprit. En de tels
moments de mutation, chacun peut céder au lyrisme, car toute métamorphose est en
partie comme un chant du cygne, en partie comme l'ouverture d'un ample et
nouveau poème […]. Chacun a alors le sentiment qu'il doit élever un mémorial à
ce qu'il a vécu, de telle façon que l'expérience retrouve dans les émotions ce qui a
été oublié de l'action. Il n'y a pas meilleur lieu pour élever un tel mémorial que le
cœur d'un père, le plus indulgent, le plus empathique, dont le soleil de l'amour
réchauffe toutes nos actions. Et quel meilleur pardon espérer pour ce qui est
blâmable que de tenter de le faire reconnaître comme la manifestation d'une
nécessité ? Et comment faire au moins admettre que ce qui vient, pour l'essentiel,
du hasard ou d'erreurs intellectuelles ne mérite pas d'être critiqué comme résultant
de l'action volontaire d'un cœur perverti […] ? À la fin d'une année passée ici, je
regarde en arrière, mon cher père, et permettez-moi de regarder ma vie comme je
regarde la vie en général, c'est-à-dire comme l'expression d'une activité
intellectuelle se développant dans toutes les directions, en sciences, en arts et dans
la sphère privée […]. Attristé par la maladie de Jenny et par mes vains efforts
intellectuels pour échapper à l'idolâtrie qui m'animait pour une pensée que
maintenant j'exècre, je suis tombé malade, comme je te l'ai déjà écrit, mon cher
père. Quand j'ai été mieux, j'ai brûlé mes poèmes et mes débuts de romans,
pensant à renoncer totalement, car, jusqu'à aujourd'hui, rien ne me permet de
penser qu'il existe la moindre preuve de mon talent […]. Et même mon séjour à
Berlin, qui aurait dû me plaire infiniment, m'inciter à contempler la nature, m'a
laissé indifférent […] car, finalement, aucune œuvre d'art n'est aussi belle que
Jenny […]. Mais, mon cher, très cher père, ne serait-il pas possible d'en parler
avec vous personnellement ? La santé de mon frère, de ma chère maman, votre
propre maladie (que j'espère peu sérieuse), tout cela me fait désirer me précipiter
vers vous, et cela en fait presque une nécessité. Je serais déjà là si je n'avais douté
de votre permission de me voir quitter Berlin. Croyez-moi, mon cher, cher père, je
ne suis animé par aucune intention égoïste (même si ce serait une bénédiction pour
moi de revoir Jenny) ; mais il est une pensée qui m'émeut et que je n'ai pas le droit
d'exprimer. Et, bien qu'il soit difficile de l'admettre, comme me l'écrit ma chère
Jenny, ces considérations sont sans valeur, comparées à l'accomplissement de
devoirs sacrés. Je vous supplie, cher père, quoi que vous décidiez, de ne pas
montrer cette page de ma lettre à ma mère : mon arrivée à l'improviste pourrait
aider cette femme si magnifique à se rétablir […], tout en espérant que
s'éloigneront les nuages qui se sont assemblés sur la famille, et qu'il me sera donné
de souffrir et de pleurer avec vous, peut-être aussi de vous donner des preuves de
mon amour profond et démesuré que j'exprime en général si mal. Dans l'espoir que
vous aussi, cher, très aimé père, vous preniez en compte l'état de trouble de mon
esprit pour me pardonner les errances de mon cœur, submergé par mon esprit, et
que vous recouvriez vite votre santé en sorte que je puisse vous serrer dans mes
bras et vous dire toutes mes pensées. Votre fils à jamais aimant47. »

Il ajoute en post-scriptum :
« S'il vous plaît, cher père, excusez mon mauvais style et mon écriture illisible.
Il est presque quatre heures du matin, la chandelle arrive à sa fin, mes yeux sont
fatigués, une excitation extrême a pris possession de moi et je ne saurai calmer ces
spectres turbulents avant d'être avec vous, qui m'êtes si chers. S'il vous plaît,
faites part de mes pensées à ma douce et merveilleuse Jenny. J'ai lu sa dernière
lettre douze fois et j'y découvre chaque fois de nouvelles délices, y compris de
style. C'est à mon avis la plus belle lettre jamais écrite par une femme47. »
Marx expédie sa lettre et attend la réponse paternelle. Elle ne vient pas. Il reste
donc à Berlin pour Noël et continue d'étudier pendant l'hiver, inquiet de ce qui se
passe à Trèves, dont Jenny ne lui dit rien.
Le 10 février 1838, son père lui répond enfin : une lettre bouleversante, suivie
de deux post-scriptum, l'un de sa mère, l'autre de sa sœur Sophie. Une lettre qui, à
mon sens, va orienter toute la vie de Karl.
Heinrich s'y inquiète d'abord du rapport de Karl à l'argent ; il lui demande de ne
pas venir le voir, de continuer ses études, et lui donne allusivement son accord sur
son changement d'orientation. Il faut citer cette lettre presque intégralement du fait
de l'importance qu'elle va revêtir pour la suite.
« Cher Karl, […] Aujourd'hui, j'espère être capable de me lever quelques
heures et de voir si je suis capable de rédiger une lettre. En fait, je tremble, j'y
arrive, mais… je n'ai pas la force de m'embarquer dans une discussion théorique
avec toi. Tant mieux si ta conscience s'harmonise modestement avec ta philosophie
et est compatible avec elle. Sur un seul point, tu as sagement observé dans ta lettre
un silence aristocratique : sur la mesquine question de l'argent dont la valeur, pour
le père de famille, est grande, même si tu ne sembles pas le reconnaître. Je m'en
veux de t'avoir laissé trop libre sur ce sujet. Nous sommes au quatrième mois de
l'année scolaire et tu as déjà tiré 20 thalers. Or je n'en ai pas gagné autant cet
hiver. Tu as tort de dire que je te méjuge ou que je ne te comprends pas. Je fais
totalement confiance à ton cœur et à ta moralité. Je t'ai toujours fait confiance,
même dans ta première année de droit où je ne t'ai pas demandé d'explications sur
cette ténébreuse affaire [le duel de Karl]. C'est justement ma confiance en ta haute
moralité qui l'a permis. Et, Dieu merci, c'est encore le cas. Pour autant, cela ne me
rend pas aveugle […]. Tu dois croire que tu es au plus secret de mon cœur et que
tu es l'un des plus puissants leviers de ma vie. Ta dernière décision [changer de
sujet d'étude] est méritoire, sage, et mérite d'être mise en œuvre ; si tu fais ce que
tu as promis, cela portera ses meilleurs fruits. Sois sûr qu'il n'y a pas que toi qui
fasses un grand sacrifice. C'est vrai de nous tous. Mais la raison doit triompher. Je
suis fatigué, cher Karl, je dois m'interrompre […]. Ta dernière proposition me
concernant [venir le voir] se heurte à de grandes difficultés. Quel droit ai je de t'en
prier ? Ton père fidèle47. »

En contradiction avec tout ce que des biographes malintentionnés diront de ses


mauvaises relations avec son fils et avec Jenny, la mère de Karl ajoute :

« Mon cher Karl adoré, Pour l'amour de toi, ton cher père a pour la première
fois refait l'effort de t'écrire. Ton bon père est très faible ; Dieu fasse qu'il
recouvre vite ses forces. Je vais bien, cher Karl, et je suis calme, résignée à ma
situation. La chère Jenny se conduit comme une fille adorable pour ses parents, et
nous réconforte par son état d'esprit, comme si elle était une enfant de la famille
qui essaie toujours de voir le bon côté des choses. Écris-moi pour me dire si tu
vas bien. Je suis la plus fâchée que tu ne viennes pas pour Pâques. Je laisse mes
sentiments aller au-delà de la raison et je regrette, cher Karl, que tu sois, toi, bien
trop raisonnable. Tu dois prendre ma lettre comme une mesure de mon amour
profond. Il est des moments où l'on ressent beaucoup et où l'on dit peu. Aussi te
dis-je au revoir, mon cher Karl, écris vite à ton cher père, cela aidera
certainement à sa guérison rapide. Ta mère qui t'aime à jamais47. »
Visiblement, comme le lui avait demandé son fils, Heinrich n'a pas montré à sa
femme le passage de la lettre de Karl où celui-ci se proposait de venir à Trèves,
et il lui a fait croire que le jeune homme avait décidé de son plein gré de rester à
Berlin.
Suit un autre post-scriptum d'une des sœurs, Sophie, qui, à mots couverts, lui
annonce que la situation financière de la famille est tout aussi inquiétante que la
santé du père :

« Cher père se sent mieux. Les choses s'arrangent. Cela fait bientôt huit
semaines qu'il est au lit, et il n'en est sorti qu'il y a quelques jours pour qu'on
puisse aérer la chambre. Aujourd'hui, il a fait un gros effort pour t'écrire ces
quelques lignes de sa main tremblante. Notre pauvre père est maintenant très
impatient. Rien d'étonnant : il a été tout l'hiver hors de ses affaires. Le besoin qu'il
en ressent est maintenant quatre fois plus grand qu'avant. Chaque jour, je chante
pour lui et lui fais la lecture. Envoie-moi enfin la chanson que tu me promets
depuis longtemps. Écris vite. Cela sera une distraction pour nous tous. Caroline
n'est pas bien. Louise est couchée ; il semble qu'elle ait la scarlatine. Émilie
conserve un bon moral. Quant à Jette [Hermann, son frère cadet], il n'est pas
précisément de sa meilleure humeur47. »

Caroline, Émilie et Hermann mourront bientôt.

Cette lettre majeure qui accorde à Karl le droit d'étudier ce qu'il veut (« Je fais
totalement confiance à ton cœur et à ta moralité. […] Ta dernière décision
[changer de sujet d'étude] est méritoire, sage, et mérite d'être mise en œuvre ; si tu
fais ce que tu as promis, cela portera ses meilleurs fruits ») recèle aussi, à mon
sens, une phrase essentielle : celle qui évoque « [ton] silence aristocratique sur la
mesquine question de l'argent dont la valeur, pour le père de famille, est grande,
même si tu ne sembles pas le reconnaître. Je m'en veux de t'avoir laissé trop libre
sur ce sujet ». La façon dont le père assimile l'aristocratie à la faculté de ne pas
parler d'argent laisse augurer de ce que sera l'argent pour Karl : une chaîne de
servitude, une source de dépendance. Et il y aura plus tard, dans la dénonciation
de l'exploitation par Marx, comme une semblable idéalisation de la noblesse.
Exploitation par l'argent dont il ne faut se libérer ni en le gagnant, comme un
bourgeois, ni en n'en parlant pas, comme un noble, mais en combattant son
pouvoir, comme un prolétaire.
Obéissant à son père, Karl ne revient donc pas chez lui et passe Pâques à
Berlin. Il ne le reverra plus : le 10 mai 1838, Heinrich Marx meurt de la
tuberculose, à Trèves, à l'âge de soixante et un ans. À compter de ce jour et jusqu'à
sa propre mort, Karl portera dans la poche intérieure de son gilet, contre son
cœur, le daguerréotype que son père lui a remis un an auparavant, la dernière fois
qu'ils se sont vus.
Cette mort marque une rupture : Karl ne se rend pas, semble-t-il, à Trèves pour
l'enterrement et sa mère ne lui versera pas sa part d'héritage, soit la somme
appréciable de 6 000 francs-or, car il faudrait pour cela vendre la maison où vit
encore la famille.
Pour nombre de biographes, c'est par indifférence que Karl n'assiste pas aux
obsèques de son père, mais cela est démenti par leur dernier échange épistolaire.
Son absence – si elle est avérée – ne s'explique que par le temps nécessaire pour
le prévenir du décès. Au surplus, son père, dans sa dernière lettre, ne lui a-t il pas
demandé instamment de rester étudier à Berlin ? Enfin, s'il ne reçoit pas sa part
d'héritage, ce n'est pas parce que sa mère l'aurait rejeté ou qu'elle n'aimerait pas
Jenny – ce qui, comme l'atteste la même lettre, est tout aussi faux –, mais parce que
les sœurs et le frère, tous malades, doivent survivre avec leur mère sur le
patrimoine laissé par le père. Au demeurant, Henrietta continue de verser à son
fils son allocation mensuelle et reconnaît formellement lui devoir sa part
d'héritage.
Ainsi, tout comme son propre père avait attendu la mort de sa mère pour se
convertir, Karl, qui a obtenu l'accord de Heinrich dans sa dernière lettre, renonce
au métier d'avocat à la mort de ce dernier et se lance dans son nouveau rêve :
devenir professeur de philosophie.
C'est dire aussi qu'il va faire de la politique. Car, cette année-là, critiquer
Hegel est une autre façon de s'en prendre au régime prussien. Apparaît alors
l'expression étrange de « socialisme vrai », inventée par Karl Grün (pseudonyme
d'Ernst von Haide) pour désigner le mouvement des jeunes hégéliens, qui
s'exprime alors essentiellement dans des revues comme Le Miroir de la société ou
La Gazette de Trèves74. Le Doktorklub, leur repaire berlinois, devient le lieu le
plus surveillé de la capitale. Deux hommes qui joueront un rôle important dans la
vie de Marx y apparaissent :
Débarque d'abord Arnold Ruge, maître assistant de philosophie à Halle d'où il
dirige la revue Les Annales de Halle, point de ralliement des jeunes hégéliens et
de l'intelligentsia prérévolutionnaire, où Feuerbach publie sa sulfureuse
Contribution à la critique de la philosophie de Hegel.
Passe aussi par là l'ouvrier-tailleur allemand, Wilhelm Weitling, réfugié à
Vienne, puis à Paris, qui publie le manifeste d'une société secrète, la Ligue des
bannis, fondée à Paris deux ans plus tôt. L'Humanité telle qu'elle est et telle
qu'elle devrait être, texte dans lequel il dénonce l'exploitation des salariés par les
détenteurs du capital, et qui propose la mise en place, sans transition, à partir d'un
État fort, d'une propriété communautaire : « Si on a le pouvoir, il faut écraser la
tête du serpent […]. Il ne faut pas accorder d'armistice aux ennemis, ni ouvrir de
négociations avec eux, ni croire en leurs promesses276. »
Au même moment, Karl a le projet de traiter des derniers philosophes grecs
dans leur ensemble. Il écrit une lettre (perdue depuis lors) à Bruno Bauer afin qu'il
la transmette à un éditeur de Bonn, Marcus, pour le convaincre d'éditer son futur
texte. Bauer lui répond qu'il ne peut faire passer une lettre aussi cavalière : « Je
suppose que tu peux écrire à ta lingère plus ou moins de cette façon, mais pas à un
éditeur que tu cherches à convaincre ! » Il lui envoie une série de questions qu'on
retrouvera fréquemment posées tout au long de la vie de Marx : « Tu dois d'abord
m'écrire ce que tu aurais dû mentionner depuis longtemps à Marcus : si le livre
existe, s'il est terminé, combien de feuillets il comportera, quelle somme tu en
demandes… »
Peu après, Marx renonce à ce projet. Suivant les conseils de Bruno Bauer, il se
lance alors dans la rédaction d'unethèse au sujet apparemment étrange, beaucoup
plusrestreint : le matérialisme antique de Démocrite et d'Épicure1. Le titre
(Différence de la philosophie de la nature chez Démocrite et Épicure) imite
celui d'un essai de Hegel (Différence entre le système de Fichte et celui de
Schelling). Il s'agit à première vue d'un exercice de style. En réalité, c'est déjà
l'affirmation de son obsession de l'observation critique du réel de son
matérialisme. Les physiques de Démocrite et d'Épicure sont très proches, mais, à
partir de prémisses identiques, les deux philosophes se retrouvent
« diamétralement opposés pour tout ce qui concerne la vérité, la certitude,
l'application de cette science, le rapport de la pensée à la réalité en général1 ».
Alors que Démocrite réduit la réalité sensible à l'apparence subjective, pour
Épicure, au contraire, rien ne saurait réfuter les perceptions sensibles : c'est un
matérialiste. Alors que, pour Démocrite, la nécessité est déterministe, pour
Épicure le hasard est une réalité « qui n'a d'autre valeur que la possibilité1 ».
Marx expose que la mort de la pensée grecque a ressemblé à sa vie, renouant là
avec le thème hégélien : le destin, c'est le caractère. Toutes les écoles de pensée
grecques utilisent la figure du sophos – l'homme sage – pour expliquer la notion de
sagesse philosophique ; celle-ci appartient exclusivement au monde intérieur de
certains individus, et non au monde extérieur de la vie empirique248. C'est Socrate
qui a personnifié le mieux cette scission entre raison et existence. Divisé à
l'intérieur de lui-même et condamné, sa mort a figuré le destin de la pensée
grecque au sens large. Karl montre que la philosophie hégélienne, au contraire,
permet, si elle est dépassée, de découvrir la composante idéale de l'existence dans
la vie empirique, parce qu'elle a mis au jour la façon dont la raison a émergé des
combats du monde réel248. D'où le fait qu'elle n'a pas à se retirer de la vie au nom
de la pensée. Les philosophes modernes seraient ainsi protégés de l'isolement
destructeur qui fut le destin des Grecs. Karl lui-même pense avoir alors dépassé
ces symptômes de son idéalisme hégélien.
Tout en faisant ses gammes en philosophie, il met ainsi au point les bases de sa
conception du rôle du philosophe dans la société, lequel doit, en disant le vrai,
agir sur le réel. En travaillant sur les Grecs, il travaille en fait sur l'athéisme et le
matérialisme ; travailler sur Épicure est encore une façon de s'éloigner du
religieux et de s'approcher du social.
Car Karl s'intéresse de plus en plus à la politique. Il s'enthousiasme quand, à
Paris, des émeutes débouchent sur l'occupation de la Préfecture et de l'Hôtel de
Ville. Il découvre un nouveau mouvement anglais, le chartisme247, qui tire son nom
de la « Charte du peuple » publiée en mai de la même année 1838, et qui
revendique l'amélioration des conditions d'hygiène dans les faubourgs ouvriers, le
suffrage universel à bulletin secret, le droit d'être candidat sans être propriétaire ;
la principale publication du chartisme, The Northern Star, se vend d'emblée à
plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires277. Toujours passionné de chemin de
fer, Karl s'intéresse aussi à la première locomotive française sortie des ateliers du
Creusot, suivie quelques mois plus tard par le premier bateau à vapeur.
Sa relation épistolaire avec Jenny continue, tout aussi intense. Ils ont décidé de
se marier dès qu'il aura terminé sa thèse : soit au moins trois ans à attendre ! La
jeune fille lui écrit :

« Mon cher et seul aimé, […] L'amour d'une fille est différent de celui d'un
homme. Une fille, évidemment, ne peut donner à un homme plus que son amour, et
elle-même comme elle est, et à jamais […]. Mais, Karl, pensez à moi : vous
n'avez aucune considération, aucune confiance en moi. Je sais depuis le début que
je ne conserverai pas longtemps votre amour romantique d'aujourd'hui. […] Votre
amour magnifique, touchant, passionné, les belles choses que vous me dites, me
rendent malheureuse, parce que je crains que cela ne cesse un jour. Les seules
choses qui me rendent heureuses sont les moments où je pense que je pourrais être
votre petite femme. […] Je voudrais rattraper mon retard de lectures et me
distraire. Vous connaissez peut-être un livre un tantinet difficile, pour que je ne
comprenne pas tout, mais auquel je pourrais tout de même comprendre quelque
chose, un peu comme ces livres que tout le monde aime à lire. Pas un livre de
contes ni de poésie, je ne les supporte pas. Cela me ferait du bien d'exercer mon
esprit47… »
Elle redoute les perspectives limitées que la vie offre aux femmes248 : s'oublier
dans l'amour d'un homme. Elle a tendance à se faire des idées sombres. Karl se
montre méfiant : elle est durablement bouleversée lorsqu'il soupçonne l'existence
d'un rival. Devant la sécheresse des reproches qu'il lui adresse dans ses lettres,
elle craint alors que de passionné et attentif il ne devienne froid et renfermé,
partageant ainsi l'image que Heinrich a de son fils : ardent et lyrique, il peut
parfois sembler sec et détaché. Jenny, en tâchant de ramener Marx au monde réel,
reprend le rôle joué par ses parents. Les lettres de celle-ci révèlent une
dépendance et un sens du sacrifice mutuels : dans l'une d'entre elles (de 1839),
elle imagine même Karl ayant perdu sa main droite dans un duel et la gardant pour
toujours à ses côtés pour écrire ses textes248.
En 1839, Karl continue de travailler à sa thèse quand Bruno Bauer doit quitter
Berlin pour aller enseigner à Bonn. Le jeune professeur incite son élève à la
prudence pour ne pas se faire interdire ; il lui conseille, le jour venu, de soutenir
sa thèse à Iéna, université un peu plus libérale que celle de Berlin. Il lui promet de
continuer à suivre son travail et de le prendre ensuite comme son assistant à Bonn.
Karl voit ainsi s'ouvrir à lui une carrière de professeur de faculté. Au même
moment, le 4 novembre 1839, en Angleterre, un millier de mineurs qui tentaient de
s'emparer de la ville de Newport sont repoussés par les tirs de l'armée.
Bauer rédige alors un pamphlet anonyme248, La Trompette du Jugement dernier
contre Hegel, l'athée et l'Antéchrist, dont Marx est censé écrire la seconde partie
tout en travaillant à sa propre critique de Hegel.
L'année 1840 voit se poursuivre la radicalisation du mouvement politique. En
Prusse, un nouveau monarque, Frédéric-Guillaume IV, déçoit tous les espoirs de
libéralisation en nommant Schelling chancelier, en instaurant la censure de la
presse et en abolissant les franchises universitaires, alors qu'avant son
couronnement le nouveau roi avait fait publiquement part de son respect des
principes démocratiques, jugés par lui compatibles avec le patriotisme et la
monarchie74. Frédéric-Guillaume IV se fait d'emblée le fidèle relais de Metternich
pour réprimer les démocrates partout en Europe.
La vie des étudiants berlinois devient difficile. Le Doktorklub se radicalise ;
ses membres prennent alors le nom d'« Amis du peuple » ou Freien (affranchis)74.
En France, le médecin Louis-René Villermé dénonce la condition ouvrière dans
son Tableau de l'état physique et moral des ouvriers dans les fabriques de laine
et de soie. Un ouvrier devenu philosophe, Pierre-Joseph Proudhon, publie Qu'est-
ce que la propriété ?, qui cristallise les oppositions les plus radicales à la société
capitaliste en train de naître228. Des « émeutes de pommes de terre » éclatent à
Lens. Le vocable « communisme » apparaît pour désigner la doctrine économique
du juriste français Étienne Cabet67 ; un premier « banquet communiste » se tient à
Paris, cependant que le transfert des cendres de Napoléon Ier aux Invalides
déclenche une immense émotion populaire.
Karl est maintenant plein de projets, tous étroitement liés à Bruno Bauer : ils
parlent d'enseigner ensemble, de publier ensemble des Archives de l'athéisme, de
lutter ensemble contre leurs adversaires. Karl accède aussi, cette année-là, aux
meilleurs milieux de Berlin, dont le salon de la poétesse Bettina von Arnim, née
Brentano, qui fut l'amie de Beethoven et de Goethe. En 1841, il croise peut-être
sans le voir un jeune homme de deux ans plus jeune que lui, qui passe alors par
Berlin pour y faire son service militaire et jouera un très grand rôle dans sa vie :
Friedrich Engels.
L'arrière-grand-père de Friedrich, Jean Gaspard Engels, avait fondé à Barmen,
à côté de Wuppertal, un petit commerce de fil qu'il transforma en fabrique de
dentelles, de rubans et de linge de maison ; à sa mort, son fils aîné y ajouta un
commerce de soie en gros. Après lui, les trois petits-fils, qui ne s'entendent pas,
tirent au sort à qui écherra l'entreprise. L'un des deux perdants a l'audace de fonder
avec deux frères nommés Ermen des filatures de coton, d'abord à Manchester
(Angleterre), où se trouvent les meilleures machines, puis à Barmen et à
Engelskirchen. Son fils Friedrich, élevé, par une mère qu'il vénère, dans un
univers ultra-religieux, est passionné d'histoire et de philosophie, de
mathématiques, de biologie, de chimie, de botanique, de physique et même de
stratégie militaire (ce qui lui vaudra le surnom de « Général ») ; il rêve d'étudier
et ne souhaite pas prendre la suite de son père. Mais en 1837, à dix-sept ans, il est
contraint par celui-ci de quitter le lycée pour entrer dans l'entreprise familiale.
Friedrich en concevra une aversion tenace pour le monde du travail. En 1841, il
débarque à Berlin pour une année de volontariat dans l'artillerie de la Garde –
prétexte pour échapper à l'usine et nourrir sa passion de la stratégie – et en profite
pour fréquenter les jeunes hégéliens et divers membres du Doktorklub, mais pas
Karl.
Cette année-là, Karl lit dès sa parution L'Essence du christianisme117 de
Feuerbach, pièce maîtresse de son œuvre dans laquelle il soutient que, pour
permettre l'avènement d'une société vraiment humaine, la philosophie doit trouver
son prolongement dans la politique, seule capable de libérer l'homme de ses
aliénations par l'abolition de la propriété privée et donc du salariat. Il faut, dit
Feuerbach, réunir l'humanité souffrante, qui pense, et l'humanité pensante, qui est
opprimée, autrement dit les manuels et les intellectuels ; il faut transformer
radicalement l'État, car il n'est pas, comme le croyait Hegel, l'incarnation d'un
absolu au-dessus des classes, mais le reflet des rapports économiques, juridiques
et sociaux d'une époque117. Aucune classe sociale ne peut promouvoir
l'émancipation générale si elle n'est pas confrontée à la nécessité à laquelle le
prolétariat, seule classe où l'humain est totalement nié, est seul absolument
confronté117.
Comme beaucoup de jeunes Allemands de son temps, Marx est profondément
touché par ce livre. « Il faut avoir éprouvé soi-même l'action libératrice » de cette
lecture, écrira plus tard celui qui deviendra son meilleur ami, Friedrich Engels,
alors encore à Berlin. « Nous fûmes tous d'emblée des feuerbachiens74 ! »
Après quatre ans de travail, Karl parachève enfin sa thèse1. Texte difficile sur
le rapport entre la philosophie et le monde, sur le lien entre la pensée accédant à
l'être et la matière accédant à l'idée. L'opposition entre Démocrite et Épicure y
apparaît comme un système d'oppositions à fronts renversés : alors que Démocrite
est un « sceptique » et Épicure un « dogmatique », c'est le sceptique qui s'attache
aux sciences empiriques alors que le dogmatique, qui tient le phénomène pour
réel, « ne voit partout que du hasard, et son mode d'explication tend plutôt à nier
toute réalité objective de la nature ». L'originalité de l'approche de Marx tient à ce
qu'au rebours des commentateurs qui ont fait de la physique épicurienne une copie
de la théorie de Démocrite, il montre que ce dernier était un pur matérialiste là où
Épicure a vu la nature comme une composante de la vie idéale. La principale
contradiction d'Épicure – le déni d'une rationalité de la nature – est aussi, selon
Marx, son apport le plus profond, et l'aspect le plus sage de son système248 : la
conscience individuelle de soi s'y affirme comme le véritable élément principal.
Marx fait ainsi d'Épicure la figure du sage grec par excellence ; avec lui, la
philosophie grecque connaît une mort héroïque. Démocrite, quant à lui, est
confronté dès le départ à une contradiction : l'atome est l'élément principiel de
l'existence, et pourtant aucun phénomène naturel ne rend les atomes perceptibles
dans le monde visible. Cela le conduit à abandonner la philosophie pour l'étude
empirique de la nature. En définitive, tandis qu'Épicure renverse la religion,
« avec Démocrite, la porte reste grande ouverte aux superstitions et au mysticisme
servile1 ». Leurs conceptions les ont conduits à prôner deux modes de vie
opposés : une vie de retrait et de passivité, pour Épicure ; une vie passée à
parcourir le monde et à s'initier à toutes les disciplines afin d'assouvir une soif
inextinguible de connaissances, pour Démocrite. Sans savoir qu'il évoque là sa vie
à venir, Marx écrit248 : « Dans les temps de grande crise, la philosophie se doit de
devenir pratique, mais la pratique de la philosophie est elle-même théorique2. »
Karl dédie cette dissertation au père de Jenny : « Je n'ai pas besoin de prier
pour votre bonne santé physique. Vous vous en êtes remis à l'Esprit, qui est un
grand physicien versé dans la magie277. » Il obtient de l'université de Berlin son
certificat de fin d'études le 30 mars 1841. Après divers pourparlers213, il envoie
sa thèse de doctorat, le 6 avril, à l'université d'Iéna, connue à l'époque pour la
facilité avec laquelle elle délivre les diplômes de docteur. Dès la semaine
suivante, le doyen présente à la faculté de philosophie le candidat Karl Heinrich
Mordechai Marx ; son grade de docteur porte la date du 15 avril. Il rejoint alors
Bauer à Bonn, après un bref passage par Trèves.
Au début de l'été 1841, Karl Marx et Bruno Bauer se rendent à Cologne,
capitale des cités rhénanes, dépendant de la Prusse, devenue un grand centre
industriel et commercial grâce au développement de la « Société de remorquage à
vapeur sur le Rhin » et à la construction de la première ligne de chemin de fer
Cologne-Aix-la-Chapelle. La plupart des grandes entreprises modernes
allemandes y ont leur siège. La bourgeoisie de Cologne, qui compte quelques
Juifs, dont une famille Marx !, plaide pour l'unification des États allemands autour
d'institutions démocratiques garantissant le droit des personnes, la liberté de la
presse et la liberté religieuse.
Karl y rencontre un groupe de jeunes commerçants et industriels libéraux qui,
mécontents de La Gazette de Cologne (ultramontaine et conservatrice), fondent
une société en commandite pour renflouer un autre journal, La Gazette rhénane215.
Parmi eux, Moses Hess, un jeune Juif de vingt-huit ans, écrivain et sociologue qui
se dit « communiste », animé en fait d'un idéal anarchiste ; Dagobert Oppenheim,
frère du banquier Salomon Oppenheim ; Georg Jung, haut fonctionnaire, marié à la
fille d'un autre banquier de Cologne215 ; et des industriels comme Ludolf
Camphausen et David Justus Hansemann – dont on reparlera.
Karl revient à Bonn où, en juillet 1841, Jenny et lui trouvent enfin un subterfuge
pour se voir seuls. La jeune femme, qui doit se rendre à Neuss, prévient
respectueusement sa mère qu'elle s'arrêtera à Bonn pour y voir Karl, ce qu'accepte
Mme von Westphalen, à condition qu'Edgar, son jeune frère, lui serve de
chaperon123. Rappelons que Jenny a alors vingt-sept ans, et Karl vingt-trois…
De retour à Trèves, Jenny lui écrit peu après123 :

« Ah ! mon petit cœur, qu'il est lourd, le poids que tout cela a fait tomber sur
mon âme ! Et cependant, Karl, je n'éprouve, je ne puis éprouver aucun remords. Je
ferme les yeux et je vois ton regard heureux. […] Je sais parfaitement ce que j'ai
fait, comme cela me vaudrait la mise au ban, la réprobation publique, et pourtant
je n'échangerais le souvenir de ces heures pour aucun trésor au monde. »

Il voudrait qu'elle revienne, mais elle ne peut pas. Elle le lui écrit le 10 août
1841 dans une lettre qui montre ses efforts pour parvenir à partager sa culture :

« Mon petit ours sauvage, […] Je regrette que tu ne me félicites pas un peu pour
mon grec et tu aurais pu consacrer un paragraphe louangeur à mon érudition. Mais
vous, messieurs les hégéliens, vous ne reconnaissez rien, même excellent, si ce
n'est pas exactement en accord avec vos vues ; alors je dois être modeste et me
contenter de mes propres lauriers […]. Maintenant, tu te mêles aussi de politique !
C'est la chose la plus risquée qui soit. Je dois donc te laisser en te disant Vale
faveque, puisque tu m'as demandé de t'écrire deux lignes […]. Si je n'étais pas si
malade, j'aurais depuis longtemps fait mes paquets pour te rejoindre […]. Je pense
à toi dans mes nuits sans sommeil et je t'envoie mes bénédictions… Je pose un
baiser sur chacun de mes doigts, qu'ils volent vers mon cher Karl, qu'ils ne soient
pas les messagers muets de mon amour, mais lui murmurent toutes les expressions
mignonnes, douces et secrètes de l'amour… Adieu, seul être aimé… Adieu, cher
petit Chemins de fer. Adieu, mon cher petit homme. C'est sûr, n'est-ce pas, que je
vais t'épouser47 ? »

À l'automne, Karl est toujours à Bonn, d'où il observe la révolte qui monte et
gronde en Europe. À Paris, alors que Guizot lance son « Enrichissez-vous par le
travail et par l'épargne ! », des manifestants défilent au cri de « Vive la
République ! », cependant qu'une loi limite le labeur des enfants dans les
manufactures et fixe à huit ans l'âge minimum du travail.
En septembre 1841, tous les rêves professionnels de Marx se trouvent
menacés : à la demande du roi Frédéric-Guillaume IV, Bruno Bauer est en effet
suspendu de son poste à l'université pour avoir participé à une manifestation
libérale et y avoir prononcé un discours hostile à la censure. Mais Karl ne perd
pas espoir : la sanction n'est pas définitive.
Moses Hess propose à Marx de participer à son futur journal, La Gazette
rhénane, dont le rédacteur en chef sera Adolf Rutenberg, le « meilleur ami de Karl
à Berlin230 », qui l'avait parrainé au Doktorklub. Karl accepte tout en restant à
Bonn, où il espère encore que Bauer et lui seront autorisés à enseigner.
Le périodique est surveillé avant même d'exister. Un décret du 24 décembre
1841 soumet en effet les journaux à un contrôle accru ; sont en particulier censurés
tous ceux qui critiquent les « principes fondamentaux de la religion » et « offensent
la morale ». On va même jusqu'à interdire l'annonce d'une traduction de la Divine
Comédie au motif qu'« on ne fait pas de comédie avec les choses de la
religion123 » !
Comme tous ceux qui l'approchent, Moses Hess est fasciné par la culture
vertigineuse, l'impressionnante intelligence et surtout l'aplomb du jeune Marx. En
janvier 1842, au moment où paraît le premier numéro de La Gazette rhénane qui
compte moins de mille abonnés, Hess confie à l'un de ses amis, Berthold
Auerbach248 : « Tu peux te préparer à rencontrer le plus grand – peut-être le seul
véritable – philosophe de la génération actuelle. […] Imagine Rousseau, Voltaire,
d'Holbach, Lessing, Heine et Hegel réunis en une seule et même personne – je dis
bien réunis, et non juxtaposés –, tu as le docteur Marx. » En mars, Hess lui
demande d'écrire une série d'articles sur la liberté de la presse en réaction au
« décret de décembre ». Karl rédige alors six articles contre la censure, expliquant
qu'elle n'a pas à se mêler de philosophie. Ils sont publiés. Karl propose ensuite un
article sur les mariages mixtes : il y soutient qu'un mariage entre personnes de
confessions différentes doit pouvoir être laïc. Le rédacteur en chef de la Gazette,
Rutenberg, refuse l'article, le trouvant par trop tolérant à l'égard du fait religieux.
Les deux hommes s'affrontent. Karl reproche à Rutenberg de critiquer la religion
sans voir qu'elle n'est que le produit des conditions sociales. En outre, il pense
que Rutenberg se compromet dangereusement avec les extrémistes qui clament un
mépris simpliste de la religion et de l'État prussien et qui envoient au journal des
textes confus sur la liberté248. L'article de Marx est finalement publié sur décision
de Hess.
En avril 1842, toujours à Bonn, Karl ne se montre pas lui-même spécialement
prudent. Il manifeste contre la censure pour « irriter les dévots, heurter les
philistins, indigner les bourgeois », et aide Bruno Bauer à finir La Trompette du
Jugement dernier contre Hegel, l'athée et l'Antéchrist commencé deux ans plus
tôt et qui paraît sous la signature fictive d'un chrétien bien-pensant.
Tout cela n'aide pas Bauer à s'attirer la mansuétude du pouvoir. En mai, il est
définitivement révoqué de l'université. Tout poste de service public reste interdit à
quiconque prétend mettre en cause les fondements de l'État ou de la religion. Ni
Bauer, ni Marx, ni aucun autre jeune hégélien n'ont plus la moindre chance de
mener une carrière universitaire.
Cela ne remet pas en cause le mariage avec Jenny, fixé pour le mois de mars
suivant. Karl vient rarement à Trèves ; il voit peu sa mère et ses sœurs, avec qui
les relations restent excellentes. Il s'inquiète de la maladie de son jeune frère, qui
s'aggrave.
Une partie des jeunes hégéliens, dont Bauer qui s'en revient à Berlin, se
réfugient alors dans le pessimisme philosophique et le renoncement politique. Karl
refuse de les y rejoindre : la rupture du maître et du disciple n'est pas loin.
En juillet 1842, Marx est attaqué dans La Gazette de Cologne par le rédacteur
en chef, Karl Heinrich Hermes, pour avoir défendu dans la revue de Hess l'idée
d'un mariage laïc ; en réponse, dans cette même Gazette de Cologne, Karl précise
qu'il est partisan d'un État laïc, libre et rationnel, sur le modèle de la Révolution
française, et il utilise pour la première fois à cette occasion la notion
de « fétichisme » pour désigner l'obsession, puisée dans un ouvrage de Charles
Debrousses paru en 1760. En août, il s'en prend à l'École historique du droit
dirigée par Friedrich Carl von Savigny, son ancien professeur à Berlin. À la
lecture de cet article, les fonctionnaires berlinois lui reprochent de « diffuser en
Rhénanie la francophilie et des idées françaises248 ». Il est désormais placé sous
haute surveillance policière. Il ne cessera plus de l'être.
Karl entame un long processus d'arrachement à l'influence de ses maîtres. Après
Hegel, Bauer et Savigny, c'est au tour de Rutenberg d'essuyer ses attaques, tant et
si bien que Hess, patron de La Gazette rhénane, décide de remplacer le rédacteur
en chef par Karl, moyennant un salaire de 500 thalers. Son premier emploi, son
dernier salaire.
Le jeune homme s'installe alors à Cologne et prend le contrôle de la Gazette.
C'est le début d'une intense relation avec le métier de journaliste, qu'il exercera
jusqu'à sa mort. Il entend rendre la revue plus rigoureuse et exigeante. Il refuse en
particulier certains articles trop radicaux de jeunes bourgeois de Cologne, leur
reprochant de manquer de rectitude intellectuelle et de mépriser les faits. Hess
s'inquiète : ces jeunes gens sont à la fois ses amis et ses abonnés ; pourquoi ne pas
les publier ? Karl répond à Hess par une lettre péremptoire où percent déjà la
violence et le sentiment de supériorité de ce jeune homme de vingt-quatre ans105 :
« Meyer et consorts nous ont adressé en effet par monceaux des barbouillages
incendiaires et vides d'idées, écrits sans soin et vaguement mêlés d'athéisme et de
communisme (que ces messieurs n'ont jamais étudié). Je n'ai pas cru devoir tolérer
plus longtemps que ce journal serve de dépotoir47. » Sans appel. Il est le patron !
Le 16 octobre 1842, alors que son jeune frère vient de mourir à Trèves, Karl
écrit son premier article politique : « Le communisme et Die Augsburger
Allgemeine Zeitung ». Il y explique que le « communisme » est un mouvement dont
les origines remontent à Platon, aux sectes juives et aux premiers monastères
chrétiens, et qu'il est en marche en France, en Grande-Bretagne et en Allemagne.
De cette période date la mort de son frère et la rupture avec sa mère et ses
sœurs, qu'il délaisse totalement et qui lui reprochent tant ses opinions politiques
que son indifférence à leur sort. De fait, il n'a plus rien à leur dire. Il ne remettra
pratiquement jamais plus les pieds à Trèves et ne reverra que fort épisodiquement
sa famille. Trèves, c'était son père, et rien d'autre.
Exactement au même moment, à Berlin, les Annales allemandes d'Arnold Ruge
publient « La réaction en Allemagne », texte politique d'un dénommé Jules
Élysard, pseudonyme d'un jeune intellectuel russe, Michel Bakounine : « Oh !
l'atmosphère est lourde et porte la tempête en ses flancs ; c'est pourquoi nous
crions à nos frères aveuglés […] : Ouvrez les yeux de l'esprit, laissez aux morts le
soin d'enterrer ce qui est mort, et comprenez enfin que ce n'est pas au sein des
ruines effondrées qu'il faut chercher l'esprit éternellement jeune, l'éternel nouveau-
né70 ! » Trente ans plus tard, il sera le pire ennemi de Marx.
En ce même mois d'octobre 1842, une loi de Rhénanie punit le ramassage de
brindilles et branchages dans les forêts privées, délit passible de prison277. Pour
justifier ce texte, un aristocrate déclare à l'Assemblée rhénane : « C'est
précisément parce que le chapardage du bois n'est pas considéré comme un vol
qu'il se produit aussi souvent277. » À quoi Marx réplique en novembre dans un
article rageur230 : « Par analogie, le législateur pourrait conclure : C'est parce
qu'une gifle n'est pas considérée comme un meurtre qu'elle est devenue si
fréquente. Il devrait donc être décrété qu'une gifle est un meurtre. »
La préparation de cet article portant sur la propriété lui montre que ses
connaissances en économie politique sont encore très faibles. Il se plonge alors
dans la lecture des premiers socialistes français. Il lit Saint-Simon – dont lui a tant
parlé son père –, qui affirme l'égalité entre hommes et femmes, la primauté de
l'économique sur le politique, et qui parle lui aussi de classes : « Avant la
Révolution, la nation était partagée en trois classes, savoir : les nobles, les
bourgeois et les industriels [les travailleurs de l'industrie]. Les nobles
gouvernaient, les bourgeois et les industriels les payaient. Aujourd'hui, la nation
n'est plus partagée qu'en deux classes : les bourgeois et les industriels242… ». Il lit
Sismondi, pour qui le travail produit plus que ce que permet d'acheter le salaire ;
il y découvre les termes de mieux-value et de plus-value, ainsi qu'une première
analyse de la concentration du capital et de la paupérisation du prolétariat ;
Sismondi propose de faire accéder les salariés à la propriété du capital et
d'obliger les entrepreneurs à payer les salaires, même en cas de chômage
technique ou de maladie250. Il lit James Mill, père de John Stuart, qui suggère la
constitution de coopératives ouvrières et – audace extrême pour l'époque – la
limitation de l'héritage en fonction de la fortune de l'héritier. Il lit Robert Owen, le
mécène américain revenu en Angleterre, pour qui « le caractère de l'homme est un
produit dont il n'est que la matière première », et qui prône un système social d'où
serait bannie la propriété privée. Il lit Louis Blanc, qui propose l'ouverture
d'ateliers nationaux et préconise la planification. Il lit Charles Fourier, qui suggère
de créer des phalanstères où toutes les activités humaines seraient de l'ordre du
paradisiaque, seuls ceux qui travaillent ayant accès à la propriété67 : « Le droit
individuel de propriété ne peut être fondé que sur l'utilité commune générale de
l'exercice de ce droit, utilité qui peut varier selon le temps […]. Plus la propriété
s'accroît, plus l'ouvrier est obligé d'accepter à vil prix un travail trop disputé ; et,
d'autre part, plus le nombre des marchands s'accroît, plus ils sont entraînés àla
fourberie par la difficulté des bénéfices […]. Tout industrieux est en guerre avec
la masse et malveillant envers elle par intérêt personnel. » Il lit aussi Proudhon,
cet autodidacte jurassien, fils d'un tonnelier ruiné, typographe et correcteur entre
deux bourses d'études, qui vient de publier, on l'a dit, Qu'est-ce que la propriété ?
C'est le vol, ouvrage dans lequel il écrit : « Cinq mille ans de propriété le
démontrent : la propriété est le suicide de la société228 », et dans lequel il propose
de créer des coopératives où tous les ouvriers seraient propriétaires de l'outil de
production et éliraient leurs chefs.
Karl Marx pense alors que l'économie est le soubassement de toutes les autres
sciences sociales. Et que rien ne saurait échapper à ses lois non plus qu'à celles du
matérialisme. Il délaisse l'utopie communiste pour inventer le socialisme
scientifique. En novembre 1842, il écrit dans La Gazette rhénane : « Le même
esprit qui construit les systèmes philosophiques dans le cerveau des philosophes
construit les chemins de fer avec les mains des ouvriers. » Désormais, il pense
même qu'une logique matérialiste est à l'œuvre qui fait dépendre l'art, la
philosophie et le droit des structures socio-économiques et de la propriété.
Le matérialisme ! Le blasphème est absolu. La coupe est pleine. Le gouverneur
de la province, Herr Oberpräsident von Schaper, adresse un avertissement à Karl.
Lequel répond avec prudence et courtoisie : pas question de mettre en danger la
Gazette. La police envoie alors de Berlin Wilhelm Saint-Paul, un censeur spécial,
pour contrôler et viser tout article avant de l'expédier ensuite au bureau de
Cologne du Regierungspräsident, Karl Heinrich von Gerlach.
C'est à ce moment précis, le 16 novembre 1842, que débarque à Cologne, au
siège de la revue, un jeune homme de deux ans le cadet de Karl, croisé un an
auparavant à Berlin, Friedrich Engels, qui vient y proposer un article, mais sans
rencontrer le jeune rédacteur en chef. Deuxième rencontre manquée entre Marx et
Engels.
Sous la direction de Karl, La Gazette rhénane obtient un franc succès, le
nombre de ses abonnés triple et l'on se précipite pour y écrire.
Karl continue de se battre sur tous les fronts. C'est maintenant son maître, Bruno
Bauer, qu'il affronte ouvertement à propos du statut des Juifs. Bauer soutient en
effet qu'il ne faut leur accorder de droits et de libertés politiques qu'à la condition
qu'ils se convertissent au christianisme. Marx, qui n'a jamais oublié l'humiliation
subie avant sa naissance par son père, même s'il lui en a peu parlé, pense au
contraire, ainsi qu'il l'a écrit dans deux articles de la Gazette, que l'émancipation
politique doit leur être accordée sans les contraindre à remettre en cause leur
identité religieuse, comme c'est déjà le cas aux États-Unis et comme ce fut le cas
en Rhénanie occupée par les Français62. Cette émancipation politique constituerait
un formidable progrès pour l'Allemagne, et il n'y a pas de raison, à ses yeux, de
privilégier le christianisme, qui n'est pas plus acceptable que le judaïsme. Il ajoute
néanmoins que cette émancipation politique ne suffira pas à garantir le droit des
plus faibles d'entre eux ; car la vraie liberté n'est pas un simple statut individuel,
mais le résultat d'une situation collective, et il n'est pas de liberté possible tant
qu'on ne s'est pas débarrassé de toute religion, et non pas spécifiquement du
judaïsme. Il introduit ainsi une distinction entre l'« émancipation politique » et ce
qu'il appelle en termes vagues une « émancipation humaine248 », dont il ne précise
pas encore le contenu.
Ayant ainsi rompu en décembre 1842 avec Bruno Bauer, Karl se dispute en
janvier 1843 avec Wilhelm Weitling, le tailleur-écrivain qu'il trouve décidement
trop stupide et infatué de lui-même. Le seul de ses anciens amis du Doktorklub de
Berlin avec qui il s'entende encore est Arnold Ruge, le professeur de Halle, qui
continue de publier, depuis Berlin, les Annales allemandes, seule revue de langue
allemande qu'admire Karl, tout comme le périodique de Karl est le seul que Ruge
condescende à respecter en Allemagne.
Mais Karl vient à commettre une erreur : dans La Gazette rhénane du 4 janvier
1843, il signe une violente diatribe accusant la Russie tsariste d'être le principal
soutien des dictatures européennes74. Cette haine de la dictature russe sera
d'ailleurs une de ses constantes, qui l'amènera à juger toujours d'une politique
étrangère à l'aune de ce qu'elle rapporte ou coûte au tsar. Informé, Nicolas Ier
exige immédiatement de son allié prussien qu'il « tienne » mieux sa presse. Le
21 janvier, Frédéric-Guillaume IV dénonce « l'existence et les activités de cette
clique de Juifs74 » qui ose publier un organe de presse dont il ordonne la fermeture
avant le 31 mars suivant. Les actionnaires veulent négocier avec le pouvoir. Georg
Jung propose à Marx une indemnité de 1 000 thalers s'il démissionne. Ce que Karl
fait sans déplaisir : la Gazette est trop modeste pour ses ambitions.
Son départ ne sauve pas pour autant le journal. Pas plus que beaucoup d'autres :
Frédéric-Guillaume IV obtient aussi du gouvernement de Saxe la suspension des
Annales allemandes d'Arnold Ruge et de La Gazette universelle de Leipzig que
dirige Gustav Julius. À moins d'être aux ordres du pouvoir, il n'est plus possible
en Prusse d'être journaliste ou professeur de philosophie.
Karl n'en est pas surpris et lie pour partie cette interdiction à sa récente prise de
position sur le droit de propriété. Il pense que cette interdiction « fait avancer la
conscience politique en Allemagne », et il n'est pas mécontent de reprendre sa
liberté.
C'est alors qu'Arnold Ruge lui propose de fusionner leurs deux périodiques en
un seul qu'ils iraient publier en commun et diffuser depuis Genève.
Karl est tenté d'accepter. Il a vingt-quatre ans. Il vient de rompre avec sa mère
et ses sœurs qui n'apprécient guère des engagements politiques qu'elles trouvent
maintenant « vulgaires », indignes d'un bourgeois de Trèves. Rien ne le retient en
Rhénanie, sinon Jenny qu'il va bientôt épouser. Or, elle est prête à le suivre
n'importe où.
Le 25 janvier 1843, il écrit à Ruge, qui est maintenant son confident : « Je me
suis brouillé avec ma famille et, du vivant de ma mère, je n'aurai aucun droit sur
ce qui me revient […]. Il est pénible de se charger de besognes serviles, même
pour la cause de la liberté, et de combattre avec des épingles en guise de massues.
J'étais las de nos tours et détours, de nos contorsions et de tout cet épluchage
verbal. Le gouvernement m'a donc libéré2. » Il ajoute : « Nous apportons au monde
les principes que le monde a lui-même développés en son sein. Nous lui montrons
seulement pourquoi il combat, de façon précise, et la conscience de lui-même est
une chose qu'il devra acquérir2. » Cette dernière phrase résume tout ce qui lui
reste à vivre.
Va-t-il partir ? Nombre de démocrates quittent le pays, pensant que plus rien n'y
est possible. Beaucoup partent pour Paris, Bruxelles, Londres ou New York. Il
faut imaginer cette masse de proscrits allemands sur les routes du monde. Parmi
eux, Bakounine s'installe à Berne dans la famille du professeur Wilhelm Vogt –
dont on reparlera.
Au début de mars 1843, pendant leurs préparatifs de mariage et malgré les
efforts que déploie Ferdinand pour convaincre son père de ne pas laisser sa demi-
sœur épouser ce Juif révolutionnaire, Jenny et Karl parlent de quitter l'Allemagne,
peut-être pour Genève ou Strasbourg. Jenny pense que ce ne sera pas pour
longtemps : l'autoritarisme ne durera pas, les principes de la démocratie finiront
par l'emporter. Elle est acquise aux idéaux de Karl, parfois même plus radicale
que lui. Elle se prépare à vivre avec beaucoup moins d'argent qu'elle n'en a eu
jusqu'à présent. Elle adresse à Karl, qui est alors à Cologne, une lettre pleine
d'humour dans laquelle elle lui reproche habilement de ne pas lui avoir écrit
depuis son départ et de dépenser trop : « Bien que la dernière conférence au
sommet des deux grandes puissances n'ait pas été claire sur un point et qu'aucun
traité n'ait stipulé l'obligation d'entamer une correspondance, et que, par
conséquent, il n'existe aucun moyen de rétorsion, néanmoins le petit scribe bouclé
s'estime intimement obligé d'ouvrir le bal… » Sur le même ton, elle continue :
« Te souviens-tu de nos brillantes conversations, de nos devinettes, de nos heures
d'assoupissement ? » Puis, pour la première fois, elle parle d'argent comme s'ils
étaient déjà mariés : « Quand tu es parti, le barbier est venu réclamer sa dette. Et
je n'ai pas su lui réclamer la monnaie sur ce que je lui ai donné […]. De manière
générale, mon chéri, n'achète rien sans moi, de façon que si quelqu'un nous vole,
ce soit ensemble […]. Si tu veux acheter des fleurs, que ce soit des roses, ça ira
mieux avec ma robe verte. Mais il vaut mieux ne pas le faire […]. Au revoir, mon
seul aimé, mon noir et doux petit mari. Quoi ? Comment ? Ah, ton air fripon !
Talatta, talatta, au revoir, écris vite, talatta, talatta47 ! »
Le 13 mars 1843, Karl Marx parle à Arnold Ruge de l'imminence de son
mariage, prévu pour la semaine suivante : « Je puis vous assurer sans aucun
romantisme que j'aime éperdument […]. Je suis fiancé depuis plus de sept ans et
ma fiancée a presque ruiné sa santé en livrant pour moi les plus dures
batailles… » Dans la même lettre, il réitère son point de vue sur l'émancipation
des Juifs, ajoutant une précision éclairante : « Je viens juste de recevoir la visite
du chef de la communauté juive ici [il ne dit pas qu'il s'appelle Raphaël Marx], qui
m'a demandé de faire une pétition à l'Assemblée provinciale en faveur [de
l'émancipation] des Juifs, et je suis disposé à le faire. Si fort que je déteste la foi
juive, le point de vue de Bauer d'obliger les Juifs à se convertir me paraît trop
abstrait. Le point est de faire autant de brèches que possible dans l'État chrétien et
d'introduire autant que nous le pouvons, en contrebande, le rationnel47. » Le
judaïsme est pour Karl un moyen d'introduire le rationnel dans l'État chrétien. Pour
la première fois, il ose aussi déclarer qu'il déteste le judaïsme ; il va bientôt
expliquer pourquoi. À la surprise générale, celle de Marx incluse, l'Assemblée
accède à cette requête élevant les Juifs, pour la première fois de l'histoire de
l'Allemagne, au rang de citoyens ordinaires.
Mais, quelques jours après cette lettre, meurt le père de Jenny ; le mariage est
reporté de trois mois. La baronne von Westphalen envoie Jenny dans leur maison
de Bad Kreuznach, ville d'eaux rhénane, pour la faire échapper à l'influence de son
demi-frère qui, aux obsèques de leur père, fait tout pour la convaincre de renoncer
à cette mésalliance248.
Karl rejoint Jenny à Bad Kreuznach, où il retrouve la poétesse Bettina von
Arnim dont il a fréquenté naguère le salon berlinois et qui le monopolise pour de
longues promenades, au grand dam de Jenny.
Trois mois plus tard, le 19 juin 1843, Karl Marx épouse Jenny von Westphalen
au temple protestant de Bad Kreuznach. Là encore, c'est après la mort d'un parent
– cette fois, celle du père de Jenny – que se décident les bifurcations importantes.
Un contrat les place sous le régime de la communauté des biens tout en stipulant
que « chacun des conjoints demeure seul responsable des dettes qu'il a pu
contacter ou dont il a pu hériter avant mariage ».
Les biographes épilogueront beaucoup sur cette union, sur l'attirance de Karl
pour une aristocrate (c'est-à-dire, comme le lui écrivait son père, pour ceux qui
peuvent ne pas parler d'argent), sur son désir de s'affranchir du travail, de se
désaliéner. Tout a déjà été dit là-dessus dans la dernière lettre de Heinrich à son
fils, cinq ans plus tôt.
Bien plus tard, une des filles du couple, Laura Marx, écrira : « Ayant joué
ensemble, enfants, et s'étant fiancés très jeunes, ils restèrent ensemble dans la
bataille de la vie. Et quelle bataille ! Des années dans le besoin, sans cesse
soupçonnés, calomniés, livrés à une indifférence glacée. À travers ça, bonheur et
malheur, ils ne faillirent jamais, fidèles jusqu'à la mort qui ne les sépara pas. Marx
était amoureux de sa femme200. »
Bien plus tard aussi, Charles Longuet, mari d'une de ses autres filles, Jenny,
parlera dans le journal La Justice de l'opposition à ce mariage du demi-frère aîné
de Jenny, Ferdinand, et y ajoutera celle d'un oncle prénommé Georg. En lisant cela
un an avant sa mort, Karl (qui aimait à mêler toutes les langues en écrivant)
protestera auprès de Jenny, alors très malade, avec sa cruauté et sa mauvaise foi
habituelles : « Toute cette histoire is a simple invention. There was no prejugés à
vaincre. Je ne me trompe pas en créditant le génie inventif de M. Charles Longuet
de cet enjolivement littéraire. M. Longuet m'obligerait grandement en ne
mentionnant jamais mon nom dans ses écrits2. »
Une fois mariés, Karl et Jenny partent en lune de miel sur les chutes du Rhin. Ils
dépensent sans compter, d'auberge en auberge 248, et passent l'été 1843 dans la
maison de Bad Kreuznach. Il a vingt-cinq ans ; elle, vingt-neuf. Karl a emporté
quarante-cinq volumes et lit Rousseau, Montesquieu, Machiavel, Diderot qu'il
porte au pinacle, et encore Feuerbach dont Les Thèses introductives à la réforme
de la philosophie viennent d'être publiées. Il n'a renoncé à aucune de ses
ambitions d'adolescent et se fixe un programme pour les années à venir : être le
plus grand des philosophes, relier tous les savoirs et, à la différence des autres
penseurs qui l'ont précédé, produire une critique de l'ordre existant tout en parlant
le langage de son temps, accessible à des ouvriers avertis. Tout est décidé dans
ces deux mois de premier bonheur conjugal.
Ils ne sont pas longtemps seuls : Arnold Ruge vient discuter de leur projet
commun. Où déplacer le siège de la revue ? En Suisse, qui se plie de plus en plus
aux ordres de Berlin ? À Bruxelles, où la colonie allemande est bien peu
nombreuse ? Ils optent pour Paris, où se trouve réfugiée la majeure partie de
l'intelligentsia allemande. Jenny applaudit : Paris !… Ils se préparent au départ. Ils
habiteront ensemble chez Georg Herwegh, célèbre poète, ami d'Arnold, riche de
par son mariage, qui vient de s'y installer.
Marx propose un titre pour leur futur mensuel : Les Annales franco-allemandes,
afin de faire le lien entre la philosophie allemande et la pratique révolutionnaire
française. L'éditeur de Dresde, Fröbel, que Ruge finance, accepte de distribuer
leur périodique en Allemagne.
Les deux amis ne sont cependant déjà pas d'accord sur les perspectives : Ruge
espère en un mouvement de la bourgeoisie allemande. Marx, lui, déjà beaucoup
plus radical, ne croit pas en une révolution bourgeoise et mise sur l'intervention
populaire et dénonce « le système de l'industrie et du commerce, de la propriété et
de l'exploitation de l'homme », qui conduit « à une rupture au sein de la société
actuelle ».
Cet été-là, à Bad Kreuznach, Karl travaille aussi à deux textes : Critique de la
philosophie du droit de Hegel et La Question juive. Dans l'un et l'autre, il
présente le prolétariat comme une force historique capable de renverser les
rapports sociaux et de réaliser cette « émancipation humaine » dont il a déjà parlé.
En écrivant, il découvre qu'il peut discuter avec Jenny de ses idées, de ses
lectures, de ses manuscrits. Elle devient sa première lectrice et restera la seule
capable de déchiffrer parfaitement son écriture161 ; il lui fera même recopier ses
textes avant de les envoyer chez l'imprimeur161.
Dans Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, Marx,
dans le droit fil de Feuerbach, propose de « renverser la dialectique hégélienne
pour la remettre sur ses pieds16 », c'est-à-dire de partir non plus d'un principe
théorique, mais des conditions de vie réelles des hommes. Pour lui, ce sont les
hommes qui ont créé Dieu à leur image, et la prière les éloigne de la revendication
sociale. Il formule pour la première fois l'idée que la fonction historique du
prolétariat est de renverser le capitalisme16. À la différence de Hegel, il répète
que ce n'est pas l'État qui gère l'Histoire, mais l'Histoire qui façonne l'État ; et que
les hommes ne peuvent se libérer que par leur propre action, non par le caprice
d'un mécène ou la volonté d'un dictateur éclairé. La révolution ne peut venir que
d'une « classe libératrice par excellence16 », en opposition à la « classe
d'oppression par excellence16 ». Il reproche à Feuerbach de ne pas comprendre
que les hommes, ayant besoin de fraternité, sont sensibles à la religion qui leur
donne le sentiment d'appartenir à une communauté248. Il affirme, contre ses anciens
camarades du Doktorklub, que la religion n'est que le produit et le reflet déformé
des conditions sociales dans lesquelles les hommes vivent. « La religion est le
soupir de la créature opprimée, les sentiments d'un monde sans âme, elle est
l'esprit de conditions sans esprit. Elle est l'opium du peuple16. » Religion « opium
du peuple » : formule qu'il a entendu prononcer par Moses Hess. L'homme est la
finalité de l'action humaine. Il affirme : « L'homme est pour l'homme l'être
suprême16. » Soucieux de rappeler son statut de savant, il écrit : « Nous apportons
au monde les principes que le monde a lui-même développés en son sein16. » Il
lance contre les hégéliens de gauche cette célèbre et menaçante exhortation :
« L'arme de la critique ne saurait remplacer la critique des armes. La force
physique doit être anéantie par la force physique ; mais la théorie aussi peut
devenir une force physique sitôt qu'elle entre en possession des masses16. » Enfin,
en opposition à Ruge qui croit en l'imminence d'une révolution bourgeoise en
Allemagne, Marx conclut : « Si l'Allemagne ne peut s'atteler qu'à une libération
humaine radicale, c'est précisément parce que la voie d'une révolution bourgeoise
lui est interdite du fait de son retard politique même […]. L'Allemagne, qui aime
aller au fond des choses, ne peut faire de révolution sans tout bouleverser de fond
en comble. L'émancipation de l'Allemand, c'est l'émancipation de l'homme […].
Quand toutes les conditions intérieures auront été remplies, le jour de la
résurrection allemande sera annoncé par le chant éclatant du coq gaulois16. »
D'où sa fascination pour la situation politique française, avant-garde de la
réforme en Europe, qu'il se réjouit d'aller observer de près. La France, tant adorée
par son père, sera toute sa vie sa référence. Il parle pour la première fois de
« révolution prolétarienne » et identifie la cause de la classe laborieuse
européenne à cette volonté d'intégrer idéal rationnel et vie réelle. Il écrit à Ruge sa
joie de partir : « À Paris, la vieille école de philosophie, absit omen et la
nouvelle capitale du nouveau monde. »
Dans le même temps, il affine, dans un autre texte sur la « question juive », sa
réponse à Bruno Bauer sur la compatibilité de l'émancipation politique et de
l'identité religieuse, ainsi que sur son concept d'« émancipation humaine25 ». Pour
lui, celle-ci suppose de mettre fin à l'aliénation religieuse et passe par une
libération du travail.
L'émancipation complète des Juifs implique donc non pas leur conversion, telle
qu'on l'a imposée à son père et à lui-même, mais la disparition de toutes les
religions, dont le judaïsme n'est qu'une expression parmi d'autres :
« L'émancipation politique du Juif, du chrétien, de l'homme religieux, en un mot,
c'est l'émancipation de l'État par rapport au judaïsme, au christianisme, à la
religion en général25… »
En finir avec le judaïsme, c'est aussi en finir avec l'argent. Et l'on touche là à
l'essentiel – au lien entre le judaïsme et l'argent : « L'argent est le dieu jaloux
d'Israël, devant qui nul autre dieu ne doit subsister. » Sa propre histoire lui a
appris à identifier les Juifs à la figure du marchand. Marx écrit : « Quel est le fond
profane du judaïsme ? Le besoin pratique, l'utilité personnelle. Quel est le culte
profane du Juif ? Le commerce. Quel est son dieu profane ? L'argent. […] La
nationalité chimérique du Juif est la nationalité du commerçant, de l'homme
d'argent. » En en finissant avec le judaïsme, on en finira avec l'argent qui « abaisse
tous les dieux de l'homme et les change en marchandise. L'argent est la valeur
générale et constituée en soi de toutes choses ». Dans la société bourgeoise, « le
seul lien qui unit, c'est la nécessité naturelle, le besoin et l'intérêt privé, la
conservation de leur propriété privée et de leur personne égoïste25 ».
En finir avec le judaïsme permettra de faire s'effondrer à la fois le christianisme
et le capitalisme, dont le judaïsme constitue le fondement. « Comme l'identité
juive est fondatrice, en se débarrassant d'elle on se débarrassera du christianisme
qui en découle et du capitalisme qui a pris le relais […]. Le judaïsme n'atteint son
apogée qu'avec la perfection de la société bourgeoise, mais la société bourgeoise
n'atteint sa perfection que dans le monde chrétien. » Pour émanciper les croyants,
mais aussi les nationalistes, il faut en finir avec toutes les religions, mais aussi
avec toutes les nations, avec le capitalisme qu'elles fondent, avec les droits de
l'homme qui « ne concernent que l'homme égoïste, l'homme en tant que membre de
la société bourgeoise, c'est-à-dire un individu séparé de la communauté,
uniquement préoccupé de son intérêt personnel et obéissant à son arbitraire
privé25 ». Aussi est-ce « seulement quand l'homme aura reconnu et organisé ses
forces propres comme forces sociales […] que l'émancipation humaine sera
consommée25 ».
Ainsi, pour Marx, judaïsme, religion, individualisme et argent sont
indissociables. Pour se libérer de l'argent, il faut se libérer de toutes les religions,
et en particulier du judaïsme qui les fonde. En libérant le Juif de toute identité
religieuse, on supprimera les bases de toute religiosité, et celles du capitalisme
dont il est la matrice. On ouvrira la voie à l'émancipation de tous les hommes et à
la transformation des États « théologiques » en sociétés civiles où l'homme sera un
« être profane ».
Ainsi, après son mariage dans un temple protestant et sa rupture avec ses
ennemis berlinois, Karl tourne le dos à sa jeunesse, se préparant à partir pour
Paris, laissant derrière lui sa mère, quatre sœurs, la tombe de son père, de son
frère, de deux de ses sœurs et de tous ses ancêtres. Du moins le croit-il. Car, bien
plus tard, il écrira : « La tradition de toutes les générations disparues pèse comme
un cauchemar sur le cerveau des vivants20. »
CHAPITRE II

Le révolutionnaire européen

(octobre 1843-août 1849)

Le 3 octobre 1843, juste avant de quitter Trèves et la Prusse, Karl demande à


Feuerbach d'écrire pour sa future revue parisienne un article contre Schelling,
important philosophe idéaliste qui règne alors sur l'université berlinoise.
Ce n'est qu'à son arrivée à Paris qu'il apprend que Feuerbach refuse pour ne pas
se commettre avec ses admirateurs dans le débat politique, indigne de son rang. La
place de « philosophe engagé » en politique est donc vacante : Karl l'occupera.
D'abord comme philosophe, ensuite comme économiste, puis comme penseur
global, jusqu'à devenir lui-même un dirigeant révolutionnaire. C'est à Paris que ce
glissement s'accomplira pendant les deux vertigineuses années où il y séjournera.
La ville où débarquent Jenny et Karl le 11 octobre 1843 est encore la capitale
intellectuelle du monde. Économiquement, l'industrie commence à se développer
en France sur le modèle anglais autour de la sidérurgie et du textile ; une lutte
sévère oppose les propriétaires fonciers, maîtres de l'agriculture et de l'armée, et
la nouvelle bourgeoisie, maîtresse de l'argent et des fabriques. Sans doute le
capitalisme industriel français est-il moins avancé que son homologue britannique.
Mais son développement n'en affecte pas moins l'ensemble de la société française.
Des émeutes éclatent fréquemment dans le sud du pays, en réaction aux conditions
faites aux ouvriers par leurs employeurs74. La corruption généralisée au sommet
de l'État et au sein de l'administration alimente une profonde défiance à l'égard du
pouvoir, qui laisse augurer d'une crise imminente74.
Politiquement, la situation est paralysée par l'inertie de Louis-Philippe, les
intrigues de Guizot et les ambitions de Thiers. Le système institutionnel reste celui
d'une monarchie autoritaire, mais infiniment moins policière que partout ailleurs
sur le continent. On dénombre alors en France 750 journaux, dont 230 à Paris ! Les
rêveurs y parlent ouvertement de « révolution », utilisant indifféremment dans
leurs discours et articles les mots « démocrates », « socialistes » et
« communistes » pour désigner ceux qui sont favorables au suffrage universel, à
l'éducation gratuite pour tous, à l'amélioration des conditions de vie des plus
pauvres. Les propriétaires des entreprises sont parfois nommés « capitalistes ». Et
alors que, en 1840, Proudhon a été poursuivi puis acquitté pour avoir écrit :
« Qu'est-ce que la propriété ? c'est le vol », Lamartine peut s'indigner sans risque
en écrivant en 1843 : « Au lieu du travail et de l'industrie libres, la France est
vendue aux capitalistes ! »
Paris est donc, avec Genève, Bruxelles et Londres, un des refuges des émigrés
qui affluent par vagues de toute l'Europe centrale, en particulier d'Allemagne, pour
échapper à la censure politique et aux persécutions policières. Certains arrivent
après un détour par la Suisse, tel le tailleur Wilhelm Weitling, ou directement de
Prusse, tels les fils de banquiers Ludwig Bamberger, Jakob Venedey et le poète
allemand alors célèbre Georg Herwegh.
Les Allemands de Paris ont plusieurs journaux, dont les Pariser Horen (Heures
parisiennes) et surtout le Vorwärts (En avant !), hebdomadaire fondé par Heinrich
Bernstein, seule publication de gauche en langue allemande non censurée en
Europe. Ils se réunissent dans de nombreux clubs au fronton desquels on peut lire,
le plus souvent en plusieurs langues : « Tous les hommes sont frères. » Les
sociétés secrètes pullulent. Parmi elles, la Ligue des bannis, fondée à Paris en
1836 par Weitling et organisée de façon pyramidale, avec sections locales,
cercles et autorité centrale. Tous ces mouvements font l'objet d'une étroite
surveillance de la part de la police de Louis-Philippe.
Quand Karl, à vingt-cinq ans, débarque à Paris, il pense à son père pendant un
temps citoyen français, ayant étudié en français le droit français, amoureux fou de
la Révolution française qui lui avait permis d'exercer son métier en tant que Juif,
puis séparé de la France en 1815. Ce père aux yeux de qui la France était le
principal chantier du progrès social, et la classe ouvrière française l'avant-garde
de la révolution mondiale. Ce père aux trois cultures mêlées – juive, allemande,
française – qui avait si bien su transmettre à son fils le goût de la liberté et de
l'universalisme. Il songe à toutes les conversations qu'il a eues avec lui, et qu'il
aurait tant aimé reprendre ici, à Paris. Il porte encore sur lui – et regarde souvent –
le portrait qu'il lui avait donné lors de leur toute dernière rencontre à l'été 1837.
Heinrich Marx n'est mort que cinq ans auparavant – mais, depuis, tant de choses
se sont produites ! Tout ce qui entourait alors le jeune homme a disparu. Il a perdu
son second père, le baron von Westphalen. Il a perdu son frère et deux sœurs. Il a
renoncé à tout espoir de devenir professeur, comme l'escomptait son père. Il s'est
éloigné de sa mère et de ses quatre sœurs.
Il dispose d'un peu d'argent remis par sa mère et par la mère de Jenny – qui
pleurait tant à leur départ –, auquel s'ajoutent les 1 000 thalers d'indemnité versés
par les commanditaires de la revue de Cologne, Dagobert Oppenheim, Moses
Hess et Georg Jung. Arnold Ruge, qui tient les finances de leur revue commune, lui
a promis un salaire mensuel de 550 thalers, plus 250 thalers de royalties par
numéro. Ce qui, à Paris, constitue un revenu plus qu'honorable. Mais surtout il y a
Jenny, la femme de sa vie, dont il n'osait rêver qu'elle l'épouserait, et qui est là,
avec lui, déjà enceinte. Rien de fâcheux ne peut plus lui arriver.
Comme tous les Allemands débarquant au même moment à Paris, il espère que
l'exil sera de courte durée, même s'il y retrouve des compatriotes installés depuis
plus de vingt ans. Comme prévu, les Marx emménagent d'abord avec les Ruge chez
les Herwegh, arrivés peu avant eux, dans une confortable maison. Si Georg
Herwegh est un poète échevelé, sa femme, fille d'un riche banquier berlinois, a
l'habitude d'avoir ses aises et veut même tenir son propre salon littéraire. Elle
n'est pas transportée d'enthousiasme devant l'invasion des nouveaux venus : selon
elle, « jamais cette petite Saxonne [Mme Ruge] et la très intelligente et très
ambitieuse Mme Marx ne pourront vivre ensemble123 ». Elle n'a pas tort : au bout
de quelques mois, le couple Marx déménage et s'installe au 30, rue Vaneau, dans
un appartement convenable. Ils prennent une servante à qui Jenny verse
l'équivalent de 4 thalers par jour, ce qui est cher payé248.
Karl commence à fréquenter les groupements de réfugiés allemands. Il
s'entretient de nouveau avec Wilhelm Weitling, croisé à Berlin, premier
travailleur manuel qu'il rencontre ; il assiste aux réunions de la Ligue des bannis,
le groupe d'émigrés que le tailleur a fondé sept ans plus tôt. Il se lie d'amitié avec
le poète Heinrich Heine, son aîné de vingt et un ans, lointain cousin par la branche
maternelle de sa famille – ce qu'ils ignorent alors l'un et l'autre. Le poète est
fasciné par l'intelligence de ce jeune philosophe tombé du ciel, et vient presque
tous les jours rue Vaneau pour discuter politique et littérature. Ils partagent un
même goût pour les utopistes français. Heine parle de Saint-Simon à Karl, qui
l'exhorte à mettre son génie poétique au service de la liberté : « Laissez donc, dit
Karl, ces éternelles sérénades amoureuses, et montrez aux poètes comment il faut
s'y prendre avec le fouet123. » Heine sollicite les remarques du jeune homme sur
une grande satire politique et sociale à laquelle il travaille (Allemagne : conte
d'hiver132), quoiqu'il déteste d'ordinaire les critiques ; il se plaint d'ailleurs
souvent auprès de Karl des attaques de journalistes contre son œuvre. Eleanor, une
des filles de Karl, se souviendra, longtemps après, d'avoir entendu ses parents
raconter : « C'est Jenny qui ramenait à la raison le poète désespéré, grâce à son
charme et à son esprit. Jenny l'a ensorcelé ; elle a tant de grâce, d'humour,
d'élégance, un esprit si pénétrant et fin253… » Paul Lafargue, qui deviendra le mari
de Laura, une sœur d'Eleanor, confirme le fait sans avoir été davantage le témoin
des relations parisiennes entre les deux hommes : « Heine, l'impitoyable satiriste,
craignait l'ironie de Marx, mais il avait une grande admiration pour l'intelligence
fine et pénétrante de sa femme161. »
Karl découvre alors les idées du monde ouvrier français ; non pas en visitant
des ateliers – qui ne se visitent pas –, mais en fréquentant le communiste Étienne
Cabet, qui vient de publier son Voyage en Icarie, et le socialiste Louis Blanc,
dont il apprécie l'idée d'utiliser un État puissant, pour préparer l'avènement d'une
société sans classes et sans appareil répressif. Il estime leur intelligence politique
et leur culture théorique, mais s'irrite de leurs constantes références religieuses. Il
cherche alors à rencontrer Proudhon : il admire en lui, depuis qu'il l'a lu à Berlin,
l'enfant prodige, né d'un père ouvrier brasseur et d'une mère cuisinière, placé
comme bouvier à six ans avant d'entrer à dix, comme boursier, au collège royal de
Besançon où ses brillantes études ont été interrompues faute d'argent. Mais l'auteur
de Qu'est-ce que la propriété ? vit à Lyon, et la rencontre tarde à se produire.
Karl visite Paris avec enthousiasme. Il est ébloui par l'Exposition industrielle
qui vient de s'ouvrir et par l'éclairage par arc électrique de la place de la
Concorde. L'électricité, qui surgit à peine, le fascine : il y voit le symbole de
l'avènement d'une société nouvelle où tout sera abondant, accessible et différent. Il
fréquente le salon de la comtesse d'Agoult, y croise Ingres, Liszt, Chopin, George
Sand et Sainte-Beuve. Rien n'indique qu'il se soit lié particulièrement avec l'un
d'eux. Il dévore les romans de Balzac, de Hugo et de Sand. Balzac reste son
préféré. Il lit aussi le Frankenstein249 de Mary Shelley, paru beaucoup plus tôt,
qui l'impressionne fort277 et dont il tirera une métaphore de la monstruosité du
capital, « suceur de sang ». Il lit avec passion Le Juif errant d'Eugène Sue, prend
des notes sur tout volume qui lui tombe sous la main et songe à écrire à son tour,
mais n'arrive pas à choisir un sujet. Quelques mois plus tard, Ruge, qu'il côtoie
quotidiennement, note à ce propos230 : « Marx voulait critiquer le droit naturel de
Hegel du point de vue communiste, puis écrire une histoire de la Convention, enfin
une critique de tous les socialistes. Il aspire toujours à écrire sur ce qu'il a lu en
dernier lieu, mais poursuit sans arrêt ses lectures et en reproduit de nouveaux
extraits. » Cette remarque, déjà faite à propos de ses premières œuvres, sera l'une
de ses constantes : ne jamais lâcher les textes. On verra qu'il en fera même
inconsciemment l'un des axes de son analyse du travail et de l'aliénation.
Sa personnalité s'est encore affirmée sans changer. Conscient de sa valeur,
travailleur, entier, volontiers violent, bagarreur, il fume toujours beaucoup et il lui
arrive aussi souvent, témoignent certains des visiteurs de la rue Vaneau, de trop
boire de vin – qu'il aime bon.
Ruge et lui travaillent fébrilement à leur revue, mais se rendent vite compte
qu'ils sont partis sur un malentendu : Arnold veut en faire le point de ralliement
des libéraux d'Allemagne et de France, alors que Karl entend au contraire en faire
un instrument révolutionnaire pour diffuser une « critique implacable de tout ce qui
existe10 » et faire valoir « la conscience de classe contre la conscience
politique10 ». Arnold croit à l'existence d'une « conscience politique et morale
universelle », indépendante des conditions matérielles où elle se constitue, alors
que Karl pense qu'il n'existe pas de morale absolue et que les intérêts des groupes
sociaux sont nécessairement antagoniques. De jour en jour, les débats entre les
deux hommes se font plus âpres.
Un autre souci vient s'ajouter à ces dissensions : tous les auteurs français
sollicités pour écrire dans la revue s'esquivent. Cabet, Leroux, Considérant et les
fouriéristes ne veulent pas associer leurs noms à ceux de ces deux Allemands qui
se disent ouvertement athées ; ils craignent en outre que ce nouveau périodique
n'en appelle à la lutte armée. Louis Blanc, Lamennais et Lamartine acceptent, puis
se rétractent pour les mêmes raisons. Marx présente Ruge à Heine, qui veut bien
écrire dans leur revue, même s'il n'aime pas l'associé de Karl dont il dénonce le
conformisme en usant de cette curieuse formule typique du style du poète248 :
« Quel que soit son enthousiasme pour la nudité hellénique, il ne peut se résoudre
à renoncer au barbare pantalon moderne, ou même au caleçon germano-chrétien de
la moralité ! »
Karl reçoit alors de Moses Hess les épreuves d'un livre que celui-ci compte
bientôt publier et qui va beaucoup le marquer : De l'essence de l'argent. Hess y
applique les notions hégéliennes d'aliénation et d'inversion à la relation entre
développement social et développement économique. Il écrit : « L'argent est la
richesse aliénée des hommes. » Il prédit la fin de la spéculation philosophique et
religieuse, la fin de la spéculation commerciale, et même la fin du règne de
l'argent, remplacé par des « échanges immédiats et humains entre individus136 ».
À la fin de décembre 1843, c'est l'échec : Arnold et Karl n'ont obtenu de
contributions à leur revue qu'émanant d'Allemands de Paris, ainsi que d'Engels qui
envoie depuis Barmen une « contribution à la critique de l'économie politique »,
court texte dont Karl dira plus tard qu'il l'a beaucoup marqué248. Engels y fustige
l'hypocrisie et l'immoralité d'un système économique qui découle de l'intérêt privé
et du commerce libre. Il pose que « la valeur est le rapport entre les coûts de
production et l'utilité tel qu'il s'exprime dans la concurrence110 ». Il dénonce les
économistes qui ne parlent pas de la valeur des choses « de peur que l'immoralité
du commerce ne devienne par trop visible110 », et qui font donc reposer
l'économie sur sa tête et non sur ses pieds. Grâce à ces deux textes de Hess et
d'Engels, Marx commence à entrevoir qu'un pont peut être jeté entre la philosophie
et l'économie248.
Faute d'articles français, le projet de revue est dénaturé. Son titre même
(Annales franco-allemandes) perd tout son sens. Ruge est déçu et tarde à payer
son salaire à Marx.
En février 1844 paraît néanmoins le premier numéro. Karl y écrit en ouverture :
« L'existence de l'humanité souffrante qui pense et de l'humanité pensante qui est
opprimée deviendra nécessairement insupportable et indigeste au monde animal
des philistins qui jouit passivement, incapable de penser. Et plus les événements
permettront à l'humanité pensante de devenir consciente, et à l'humanité souffrante
de s'assembler, plus parfait naîtra le fruit que le présent porte dans ses flancs. »
L'émancipation de l'homme n'est possible à ses yeux que si sont transformées
radicalement les bases de la société civile par une révolution dont l'instrument ne
peut qu'être le prolétariat.
Heinrich Heine y signe une ode satirique à Louis II de Bavière. Dans le même
numéro sont publiés les deux textes de Karl rédigés au cours de l'été précédent :
Sur la question juive et Contribution à la critique de la philosophie du droit de
Hegel. Karl a hésité à donner ces deux textes : il ne les sent pas parfaits ; comme
dans son enfance et son adolescence, comme durant toute sa vie, il a beaucoup de
mal à considérer un texte comme achevé et à le lâcher. Il ajoute encore un passage
à celui sur les Juifs25 : il y distingue la simple émancipation politique de ce qu'il
nomme l'« émancipation humaine » et souligne le rôle positif joué par les Juifs
dans l'histoire moderne. Là où Bauer identifiait les Juifs à la « masse » par
opposition à lui-même, censé incarner l'Esprit, Marx revendique son appartenance
aux Juifs « de masse » et fait la différence entre « un socialisme absolu », idéaliste
et illusoire, et « un socialisme et un communisme de masse, profanes248 ».
Presque entièrement rédigées en allemand, les Annales franco-allemandes ne
reçoivent pas beaucoup d'écho dans Paris. Elles n'ont guère de lecteurs français et
sont très mal accueillies dans les pays germanophones277. À Vienne, Metternich
promet de lourdes sanctions aux libraires qui tenteraient de vendre ce « document
répugnant et dégoûtant74 ». À Berlin, le gouvernement prussien fait saisir les
exemplaires passés outre-Rhin et donne même l'ordre d'arrêter les fondateurs de la
revue s'ils viennent à se présenter sur le sol allemand277.
Voilà que Karl, parti de Prusse de son plein gré, ne peut plus y revenir. Mais
les deux amis ne renoncent pas et travaillent au deuxième numéro.
L'heure est même à l'allégresse, car le 1er mai 1844, rue Vaneau, Jenny donne
naissance à une fille que Karl prénomme comme elle, et qu'ils surnommeront tout
de suite « Jennychen ». Quelques jours plus tard, l'enfant est prise de violentes
convulsions. Karl et sa femme s'affolent, d'autant plus qu'à cette époque trois
enfants sur quatre meurent encore au cours de leur première année. La légende
familiale veut que Heinrich Heine soit là et que, voyant Jennychen trembler, il
s'écrie : « Il faut la baigner, cette petite ! », puis prépare lui-même le bain et y
plonge l'enfant, lui sauvant la vie277.
Arnold s'éloigne de la revue et, en ce même mois de mai, publie dans le journal
des Allemands de Paris, le Vorwärts, un article très dur contre la Prusse qui vient
de lui fermer ses portes, intitulé « Le roi de Prusse et la réforme sociale ». Karl,
de son côté, travaille beaucoup à un autre texte dont il n'a pas encore décidé s'il le
publiera ; il entend tirer les conclusions de ce qu'il pense de la philosophie
allemande, en particulier du concept qui est au centre de la pensée de Hegel,
l'aliénation, et le relier à sa façon à l'économie. S'il voit encore en Feuerbach « le
seul penseur qui ait accompli une véritable révolution théorique14 », c'est à Hegel
qu'il revient. Il relit certains passages oubliés du maître de sa jeunesse et
approfondit deux termes clés de sa philosophie, laissés jusque-là en friche :
« aliénation » et « inversion ». Il reprend à son compte l'idée que l'« aliénation »
est un processus par lequel l'esprit se détache de lui-même pour tenter de se
trouver et revenir sur lui-même, agissant contre soi pour prendre conscience de
soi. Par ailleurs, comme Hegel, il pense que la philosophie se définit comme
l'« inversion » du sens commun et qu'elle établit donc la proximité entre la raison
et son contraire, la folie248. L'unité véritable est donc inséparable d'un processus
de mise en pièces : la folie est la condition de la vérité de l'être. C'est ce que vit
Karl à ce moment. Et, comme l'avait fait Hegel alors qu'il travaillait à La
Phénoménologie de l'Esprit, Karl se plonge dans Le Neveu de Rameau de
Diderot, dans la traduction de Goethe ; il se retrouve dans cet être original,
excentrique, aux marges sociales et intellectuelles des Lumières françaises,
bouleversant la morale ordinaire et les valeurs du sens commun. Bien plus tard,
Marx enverra à Engels un exemplaire du Neveu en en soulignant maints
passages248.
Dans une lettre à Feuerbach du 15 mai 1844, Arnold s'inquiète à nouveau du
comportement de Karl : « Il lit beaucoup. Il travaille d'une manière
extraordinairement intensive. Il a un talent critique qui dégénère parfois en un pur
jeu dialectique, mais il n'achève rien, interrompt chaque recherche pour se plonger
dans un nouvel océan de livres. Il est plus énervé et violent que jamais, surtout
quand il s'est rendu malade à force de travail et ne s'est pas couché de trois ou
quatre nuits. » Il ajoute : « De par ses dispositions savantes, il appartient
complètement au monde germanique ; mais, de par sa façon de penser
révolutionnaire, il s'en exclut. »
Karl s'intéresse à tout, en particulier et de plus en plus au progrès technique.
Passionné par les premiers usages de l'électricité (servant à l'éclairage de
quelques rues), il est tout aussi fasciné d'apprendre que, le 24 mai 1844, Samuel
Morse a expérimenté une ligne télégraphique entre Washington et Baltimore. Il y
voit l'annonce d'une mutation du capitalisme qui accélérera les communications et
augmentera la productivité du travail.
Comme nombre de ses contemporains, il est choqué, le 6 juin de cette même
année 1844, par le massacre de tisserands silésiens révoltés contre leurs
employeurs. Àlui comme à beaucoup en Europe, l'événement fait comprendre que
les ouvriers peuvent se soulever par eux-mêmes sans nul besoin d'inspirateur ni de
guide. Balzac parle248 de « ces modernes barbares qu'un nouveau Spartacus,
moitié Marat, moitié Calvin, mènerait à l'assaut de l'ignoble bourgeoisie à qui le
pouvoir est échu ». Au même moment, Engels clame son admiration pour les
ouvriers irlandais, ajoutant : « Avec quelques centaines de gaillards de leur
trempe, on pourrait révolutionner l'Europe ! » À Ruge qui nie l'importance de
l'épisode, Karl répète : « Sans révolution, le socialisme ne peut pas devenir
réalité248. »
Au début de l'été 1844, Karl envoie sa femme présenter leur fille à sa mère à
Trèves. Elle y retrouve Edgar, son cher frère, qui vient de prendre dans la ville un
modeste emploi de fonctionnaire après avoir obtenu un diplôme de droit à Bonn.
Karl, resté seul à Paris, lit, écrit, prend des notes sans se décider encore à choisir
un sujet de livre. Après les événements de Silésie, il entend relier les luttes
sociales et politiques locales aux enjeux économiques mondiaux. Il s'éloigne donc
peu à peu du matérialisme « critique » de Feuerbach et s'applique à mieux
comprendre la condition ouvrière. Mais, pour cela, il se rend compte que sa
culture philosophique ne suffit pas, que les concepts hégéliens ne lui sont d'aucune
utilité et que ce qu'il a lu en économie pour rédiger son article sur les voleurs de
bois dans les forêts de Prusse est par trop sommaire. Il se lance alors dans une
étude systématique de ceux des grands théoriciens de l'économie classique qu'il
n'a pas encore étudiés.
Il lit William Godwin, qui considère que nos sociétés sont malades de la
propriété privée67 : « Les vices qui sont inséparables du système actuel de la
propriété disparaîtraient dans une société où tous partageraient également les dons
de la nature. » Il lit Thomas Spencer et William Ogilvy, pour qui la propriété
privée foncière67 « a, pendant des siècles, porté atteinte et constitué un obstacle au
bonheur de l'humanité bien davantage que, tout à la fois, la tyrannie des rois,
l'imposture des prêtres et les chicanes des hommes de loi ». Il découvre François
Quesnay qui, dans son Tableau économique, développe une théorie de la division
de la société en classes en fonction des sources de revenus et de leur rôle dans
l'accroissement du « produit net » : « La nation est réduite à trois classes de
citoyens : la classe productive, la classe des propriétaires et la classe stérile. » Il
lit Oray, qui voit dans le profit industriel une part de la valeur volée aux
travailleurs : « Le travail est le seul fondement de la propriété et, en fait, toute
propriété n'est rien de plus que du travail accumulé229. » Il lit John Stuart Mill, qui
considère lui aussi que la répartition des richesses est injuste, même si, à ses yeux,
« l'explication de cette injustice se trouve dans un accident historique et non pas
dans la nature même du capitalisme207 ». Il lit surtout David Ricardo, qui démontre
que le travail du salarié de l'industrie est la véritable source de la richesse et que
les propriétaires fonciers et les financiers s'enrichissent sans travail au détriment
des capitalistes et des salariés67. Il s'intéresse en particulier à son idée – reprise
de Smith – de valeur travail, qui définit le salaire comme le prix naturel du
travail, c'est-à-dire comme la somme, variable dans le temps et l'espace, des
biens et des richesses « permettant aux travailleurs de perpétuer leur espèce ». Il
relit Saint-Simon pour qui, si l'histoire des sociétés est celle de la lutte des
classes, c'est des lumières de la seule Raison et des progrès techniques permis par
elle que l'humanité doit attendre son salut. Une technocratie vertueuse suffirait à la
libérer242. Saint-Simon, aristocrate terrien ruiné par la Révolution, qui comprend
et énonce la nécessité de la suppression de sa classe, fait ainsi maintenant figure
de prophète de la bourgeoisie progressiste.
Karl étudie encore l'économiste suisse Sismondi, le premier à percevoir une
spécificité décisive du capitalisme par rapport aux modes de production
antérieurs67. Le développement spectaculaire des moyens mécaniques de
production met les capitalistes dans la nécessité de trouver des débouchés pour
écouler une production toujours croissante. Ils se livrent donc une lutte à mort pour
conquérir les marchés et pour diminuer le coût de la production en réduisant les
salaires et en augmentant le temps de travail afin de rattraper des concurrents plus
compétitifs ou de conforter leur avance sur des rivaux qui le sont moins250. La
pauvreté s'accroît donc à mesure que s'accroît la production, ce qui conduit à des
crises aiguës et au chaos social. Pour prévenir ce chaos et protéger les classes
laborieuses de la misère, Sismondi s'en remet à un État régulateur qui serait chargé
de contrôler l'accumulation du capital250.
Enfin, Marx relit Proudhon – qu'il n'a toujours pas rencontré –, pour qui
l'homme se réalise grâce au travail social, à la justice sociale et au pluralisme
social74, et qui rêve d'« une science de la société méthodiquement découverte et
rigoureusement appliquée226 ». Proudhon revendique à la fois l'anticapitalisme
(« négation de l'exploitation de l'homme par l'homme »), l'anti-étatisme (« négation
du gouvernement de l'homme par l'homme ») et l'antithéisme (« négation de
l'adoration de l'homme par l'homme »). Pour Proudhon l'anarchiste, deux forces
s'opposent à la justice : l'accumulation du capital, qui accroît continûment les
inégalités, et l'État qui, sous couvert d'institutions démocratiques, légalise et
légitime l'appropriation des richesses par les seuls capitalistes ; ce qu'il reproche
à l'État, c'est d'organiser la dépossession des individus les plus fragiles de leur
droit naturel à la propriété226. Il est donc contre le capital et contre l'État. Karl
estime alors que c'est « le penseur le plus hardi du socialisme français74 ».
Il lit aussi l'ouvrage de Lorenz von Stein, Socialisme et communisme dans la
France d'aujourd'hui, paru en Prusse en 1842 et qui a répandu en Allemagne les
idées des grands utopistes français. Il étudie les premières tentatives – qui ont
échoué – de sociétés communistes aux États-Unis sous forme de modestes
établissements agraires où le travail des champs est organisé collectivement sans
que l'argent circule à l'intérieur de la communauté. Dans les livres de Thomas
Hamilton, il découvre également l'existence, à New York, d'un groupe de
radicaux, les Workies, pour qui la démocratie parlementaire finira dans le chaos et
qui réclament une redistribution périodique des fortunes et des terres67 : « La
démocratie débouche nécessairement sur l'anarchie et la confiscation ; la longueur
du chemin qui mène à une société autre n'a aucune importance. »
Karl commence alors à travailler à son propre projet : une théorie globale de la
société. Son ambition est désormais illimitée. Il se pense comme un analyste
global, un esprit du monde. Il esquisse une répartition des individus en deux
classes sociales selon la nature des biens qu'ils possèdent : travail ou capital. Les
relations de propriété entre les classes constituent l'infrastructure de la société,
note-t il, « sur laquelle s'élève une superstructure juridique et politique, et à
laquelle correspondent des formes définies de conscience sociale14 ». Autrement
dit, l'individu n'existe et ne survit qu'à travers la classe à laquelle il appartient, et
c'est cette classe qui agit. Contre Hobbes et Hegel, mais à l'instar des Carnot père
et fils dont il vient de découvrir les travaux sur l'énergie, Marx parle la langue du
progrès, de l'évolution au fil du temps, de l'Histoire. Il décrit d'ailleurs déjà le
conflit de classes comme le « moteur » de l'Histoire14.
Il travaille encore avec Arnold au deuxième numéro de leur revue encore
difficile à boucler quand, en juillet 1844, le gouvernement prussien fait pression
sur Paris pour que les autorités françaises interdisent ce périodique scandaleux.
Guizot hésite : il a bien d'autres difficultés à affronter et préfère attendre que ce
périodique tout juste né, qui ne se mêle pas de politique française, s'éteigne de lui-
même faute de lecteurs et de subsides. Et il est vrai que l'entreprise se porte mal,
que le journal s'est très mal vendu et que Ruge songe à l'arrêter.
Le 31 juillet 1844, Karl est encore seul à Paris quand il reçoit de Berlin un
exemplaire du nouveau numéro de la nouvelle revue mensuelle de Bruno Bauer,
La Gazette générale littéraire, devenue l'organe des jeunes hégéliens berlinois.
Lisant que Bauer y nie l'importance de la révolte des tisserands de Silésie, Karl
laisse éclater son indignation dans un courrier à ses amis de Cologne. L'un d'eux,
Georg Jung, lui suggère de développer et publier ses griefs248 : « Il serait bon que
vous transformiez vos remarques sur Bruno Bauer en une critique pour un journal,
en sorte d'amener Bauer à sortir de sa réserve énigmatique. Jusqu'ici, il n'a
exprimé aucune opinion franche et nette sur un sujet quelconque ; Bauer est si
entiché de la manie de tout critiquer lui-même qu'il m'a écrit récemment que l'on
ne devrait pas critiquer simplement la société, les privilèges, les propriétaires,
mais aussi – chose dont nul ne s'était avisé jusqu'alors – les prolétaires ; comme si
la critique des riches, de la propriété, de la société, ne résultait pas de la critique
de la condition inhumaine et indigne du prolétariat. »
Cette suggestion de Jung ne débouchera pas sur un article dirigé contre Bauer,
son ancien professeur, mais constituera la trame de toute l'œuvre à venir de Karl
Marx, et il essaiera d'y répondre en particulier dans Le Capital, vingt-trois ans
plus tard.
Il s'y attelle tout de suite. Durant cet été où il se trouve seul à Paris, il
rassemble, pour clarifier ses concepts, dans un manuscrit23 qu'il ne destine pas à la
publication (et qui ne sera publié qu'en 1932, en Union soviétique stalinienne, sous
le titre Manuscrits de 1844), ses premières idées sur la philosophie et l'économie.
Il s'agit d'un essai à usage personnel, dont l'auteur n'entend pas se séparer.
D'aucuns voudront y voir ultérieurement le « vrai Marx » et l'utiliseront pour
établir qu'il n'est pour rien dans les monstruosités commises plus tard en son nom.
D'autres critiqueront ce texte « dépassé et contredit », selon eux, par ses œuvres
ultérieures, reprochant à ceux qui y voient la pensée authentique de Marx d'y
chercher le « crâne de Voltaire enfant 56 ». Ce texte majeur constitue en fait une
étape essentielle dans la formation d'une pensée qui évoluera sans cesse sans
jamais se contredire, et qui gardera toujours pour base le double principe ici
posé : l'homme doit être au centre de toute réflexion et de l'action politique ;
aucune révolution ne vaut la vie d'un homme, puisque sa finalité est de le libérer.
Dans ce travail, Marx souhaite se situer par rapport à la philosophie de Hegel,
et en particulier à réfléchir sur l'aliénation. Il entend ainsi, dit-il, « dépasser le
subjectivisme et l'objectivisme, le spiritualisme et le matérialisme, l'idéalisme et
le matérialisme23 ». Pas moins ! Pour lui, l'aliénation n'est pas un concept abstrait,
comme elle l'est pour Hegel, mais une production de la société : l'homme est
aliéné par le travail, et par rien d'autre.
Dans le même temps, sans le vouloir, il parle de lui-même dans ce texte : lui qui
refuse désormais tout emploi salarié concentre son analyse sur l'aliénation par le
travail ; lui qui a déjà fort mal vécu la condition de salarié comme rédacteur en
chef de deux revues soumises au caprice de leurs commanditaires va faire de son
propre rapport à l'argent la base d'une théorie universelle ; lui qui a le plus grand
mal à abandonner un manuscrit à un éditeur voit justement le fondement de
l'aliénation dans la séparation de l'homme d'avec son œuvre ; lui qui n'a d'autre
métier que d'écrire pense qu'une société idéale serait celle où tout un chacun
pourrait s'adonner gratuitement à tous les métiers qu'il se sentirait capable
d'exercer.
Marx commence par adresser un reproche fondamental aux économistes qu'il
vient de lire : tous, pense-t-il, considèrent la propriété privée comme une donnée
de la condition humaine et aucun n'explique historiquement son apparition. Or,
pour lui, tout est travail et tout produit du travail, à commencer par l'homme lui-
même : « Le travail est l'acte d'engendrement de l'homme par lui-même23 », et c'est
dans « le travail que […] l'homme se réalise ». Tout objet n'est que du travail (ou
presque) : « La valeur des choses leur vient en quasi-totalité du travail. » Le
capital n'est que du « travail cristallisé », du « travail accumulé », du « travail
mort qui, semblable au vampire, ne s'anime qu'en suçant le travail vivant23 »,
écrit-il, en se référant implicitement au personnage du Frankenstein de Mary
Shelley qu'il vient de lire277. Et l'Histoire elle-même, comme les diverses formes
de société et de religion tout comme les régimes de propriété, n'est que le produit
du travail.
Marx fait ensuite l'éloge de Feuerbach « avec qui commence un discours
critique positif, humaniste et naturaliste23 ». D'après lui, la théorie économique
n'est d'aucune utilité pour comprendre le développement humain sous un angle
philosophique. C'est pour pallier cette lacune qu'il développe alors une analyse du
« travail aliéné » : « Plus le travailleur produit de richesse, plus sa production
augmente en pouvoir et en volume, plus le travailleur devient pauvre23. » Mais,
selon lui, ce n'est pas la propriété privée qui est à la source du travail aliéné : à
l'inverse, elle en est la conséquence. L'aliénation est, à ses yeux, intimement liée
au travail lui-même. À la différence de Hegel qui la définit comme l'extériorité de
l'homme à lui-même, puis de Feuerbach qui l'identifie aux religions, Marx situe
l'aliénation dans le rapport de l'homme à la réalité par le travail dont découlent les
organisations sociales et les religions.
Il distingue dès lors trois niveaux d'aliénation, qu'il relie tous trois au travail :
• L'« objectivation » : le fait que l'homme produit par son travail une réalité
extérieure à lui-même sous forme d'objets qui ont ensuite une existence propre.
« Son travail devient un être séparé, extérieur, qui existe en dehors de lui,
indépendamment de lui, étranger à lui, et devient une puissance autonome vis-à-vis
de lui ; la vie qu'il a prêtée à l'objet s'oppose à lui, hostile et étrangère23. » Le
travail est une peine, une souffrance qui « ruine son esprit et meurtrit son corps »,
« son activité lui apparaît comme un tourment […], sa vie est le sacrifice de sa
vie23 ». Marx avance ainsi déjà l'idée que tout travail est souffrance, parce que
tout travail crée quelque chose qui est voué à se séparer de son auteur. Sans doute
faut-il voir là aussi une notation autobiographique poignante, une explication de la
difficulté qu'il éprouvera, tout au long de sa vie, à se détacher du moindre texte et
à le considérer comme achevé. Comme pour mieux souligner que, pour lui, mettre
le mot « fin » au bas d'un manuscrit constitue un déchirement, il décrit cet
arrachement, à l'aube de son propre travail, par une réflexion sur la nature même
de tout travail et sur la relation intime entre un individu et toute œuvre.
• Le « dessaisissement » : le fait que, dans la société capitaliste, le salarié est
dépossédé par le capitaliste du fruit de son travail. « L'ouvrier consacre sa vie à
produire des objets qu'il ne possède ni ne contrôle23 », « il ne s'appartient pas lui-
même, mais appartient à un autre23 ». Là encore, il s'agit d'une évocation de ce
qu'il a lui-même vécu dans son rapport aux éditeurs dont il fut naguère le salarié –
en tant que rédacteur en chef de revue à Cologne – et qui l'ont amené à produire un
objet – un journal – « qu'il n'a ni possédé ni contrôlé ».
• Enfin, l'« asservissement » : le fait que le salarié ne peut échapper à
l'engrenage qui le conduit à acheter lui aussi, pour survivre, des biens marchands
fabriqués par d'autres salariés, et qu'il finit par n'accorder aux choses aucune autre
valeur que l'argent qu'elles coûtent ou qu'elles rapportent. L'économie de marché
pousse à l'individualisme du consommateur, dirait-on aujourd'hui. « Le mobile de
celui qui pratique l'échange n'est pas l'humanité, mais l'égoïsme23 », écrit Marx.
« À la place de tous les sens physiques et intellectuels est […] apparue la simple
aliénation de tous ces sens, le sens de l'avoir23. » Là encore, il y a comme une
allusion à son propre rapport à l'argent qu'il aime à dépenser et dont il analyse fort
bien comment on en devient dépendant : « La propriété privée nous a rendus si
stupides et si bornés qu'un objet n'est le nôtre que lorsque nous le possédons, qu'il
existe donc pour nous comme capital ou qu'il est immédiatement possédé, mangé,
bu, porté sur notre corps, habité par nous, qu'il est utilisé par nous23. » Même le
capitaliste se trouve incité par la compétition et la rationalisation du travail à
cultiver un idéal absurde, fait de privation : « Son véritable idéal est l'avare
ascétique mais usurier, et l'esclave ascétique mais producteur […]. Moins tu
manges, tu bois, tu achètes de livres, moins tu vas au théâtre, au bal, au cabaret,
moins tu penses, tu aimes, tu fais de la théorie, moins tu chantes, tu parles, tu fais
de l'escrime, etc., plus tu épargnes, plus tu augmentes ton trésor23. » Ne faut-il pas
voir là aussi un écho de sa propre attirance pour la dépense, en même temps
qu'une expression de son aversion pour ceux qui prônent l'épargne et la frugalité ?
Sans doute faut-il également lire cette phrase comme une réminiscence de ce qu'il
a tant entendu pendant toute son enfance de la bouche de ses parents qui lui
reprochaient de trop parler, trop aimer, trop boire, trop disserter, d'acheter trop de
livres et d'être enclin à trop se battre.
Le salarié devient alors une marchandise comme une autre, produit lui aussi par
le travail, et il entre donc dans le jeu général de l'asservissement. Le statut et la
vie du salarié sont ainsi déterminés par la même loi qui régit le prix des choses :
« La demande d'hommes règle nécessairement la production des hommes comme
de toute autre marchandise. Si l'offre est plus grande que la demande, une partie
des ouvriers tombe dans la mendicité ou la mort par inanition. L'existence de
l'ouvrier est donc réduite à la condition d'existence de toute autre marchandise23. »
La nourriture de l'ouvrier est l'équivalent de l'entretien de la machine, car « le
salaire a […] tout à fait la même signification […] que l'huile que l'on met sur les
rouages pour les maintenir en mouvement ». Le capitaliste est tout-puissant, car il
peut choisir de surseoir à la mise en valeur de son capital, alors que l'ouvrier doit
absolument vendre sa force de travail pour survivre : « Le capitaliste peut vivre
plus longtemps sans l'ouvrier que l'ouvrier sans le capitaliste23. »
Dans cette description radicalement neuve du rapport de l'homme au travail et
au marché, issue d'une confession/ réflexion personnelle sur son propre rapport à
l'argent, Marx passe ainsi du concept, philosophique, d'aliénation à celui,
économique, d'exploitation. Une part importante de la révolution qu'apportera plus
tard sa théorie économique est déjà en place. Reste à élaborer les lois qui
permettront de mesurer cette exploitation et d'en suivre l'évolution. Ce qui passe
par la mise au point du concept de « plus-value », lequel verra le jour onze ans
plus tard.
Avec sa théorie de l'aliénation, Marx pense avoir prouvé la supériorité de la
philosophie sur la théorie des économistes. En même temps, il fait de la
philosophie une science sociale influencée par l'environnement du philosophe :
« L'activité et l'Esprit, chacun selon son contenu et son mode d'existence propres,
sont sociaux : l'activité sociale et l'Esprit social23. »
Marx continue à réfléchir à la société qui pourrait en finir avec cette aliénation,
et définit le « communisme » comme un système social permettant la désaliénation,
la réappropriation des choses, la libération de la jouissance et du travail par une
libre association des producteurs. « Le communisme est […] appropriation réelle
de l'essence humaine par l'homme23 » ; il se résume à « l'abolition de la propriété
privée et [à] la libération totale de tous les sens […] ; il est cette émancipation
précisément parce que ces sens […] sont devenus humains […]. Le besoin ou la
jouissance ont perdu, de ce fait, leur nature égoïste, et la nature a perdu sa pure et
simple utilité, car l'utilité est devenue l'utilité humaine23 ». Le travailleur aliéné
trouve alors, selon Marx, son plaisir dans le travail, tout en produisant ce qui est
utile à d'autres, et chacun devient pleinement humain : « C'est seulement grâce à la
richesse déployée objectivement de l'essence humaine […] qu'une oreille devient
musicienne, qu'un œil perçoit la beauté de la forme […]. L'œil humain jouit
autrement que l'œil grossier non humain, l'oreille humaine autrement que l'oreille
grossière, etc. […] ; les sens de l'homme social sont autres que ceux de l'homme
non social23. » Individualité et collectivité peuvent dès lors se confondre dans une
nature humaine transcendée : « L'essence ontologique de la passion humaine atteint
et sa totalité et son humanité23. » C'est aussi la fin de la solitude, et même la
victoire sur la mort : « La mort apparaît comme une dure victoire du genre sur
l'individu déterminé », alors que « le communisme est la vraie solution de
l'antagonisme entre l'homme et la nature23 ».
Ce communisme messianique se réalisera par le jeu de l'Histoire, non par celui
de la seule politique. Il ne saurait être instauré qu'à la fin de l'Histoire, non à sa
place. « Le communisme […] est l'énigme résolue de l'Histoire […]. Le
mouvement entier de l'Histoire est […] l'acte de procréation de ce
communisme23. »
Cet été-là, pendant qu'il prend ces notes qui constitueront le matériau de base de
toute son œuvre, Marx fait plusieurs rencontres déterminantes.
Au début de juillet, il rencontre le jeune révolutionnaire russe Bakounine,
poursuivi par une demande d'extradition du gouvernement tsariste et qui vient
d'arriver à Paris pour y retrouver Arnold Ruge, lequel a déjà publié, on l'a vu, un
de ses articles sous pseudonyme dans son journal allemand. Ruge lui demande un
texte pour les Annales franco-allemandes et le présente à Marx. La rencontre se
passe bien : contrairement à ce qu'on en dira ultérieurement, Marx n'éprouve pas
d'aversion, à l'époque, pour celui qui deviendra vingt-cinq ans plus tard son pire
ennemi.
À la fin de juillet, c'est enfin la rencontre à Paris avec Proudhon, que Karl
cherche à connaître depuis son arrivée en France et sa lecture de Qu'est-ce que la
propriété ? Karl tente – vainement, selon le propre aveu de Proudhon248 – de lui
expliquer Hegel ; il terrifie le plus célèbre des socialistes français en lui exposant
qu'il faut conquérir le pouvoir d'État, par la violence là où la démocratie n'existe
pas, pour en faire l'instrument d'une transformation économique et sociale.
Proudhon lui répond qu'il est possible de réaliser une redistribution équitable des
richesses par voie de réforme. Il ne veut pas d'une « Saint-Barthélemy des
propriétaires », qui en ferait des martyrs. Les deux hommes se revoient souvent,
cet été-là, pour des discussions qui se prolongent parfois toute la nuit. Leur
influence réciproque sera néanmoins limitée, sauf à prétendre248 – ce qui est peu
plausible – que la notion de « plus-value » telle que Marx la concevra onze ans
plus tard ait trouvé son origine dans le concept flou d'« erreur de comptes » par
lequel Proudhon reprochait au capitaliste de ne pas payer « la force immense qui
résulte de l'union et de l'harmonie des travailleurs, de la convergence et de la
simultanéité de leurs efforts226 ».
Après cette rencontre, Marx écrit à Feuerbach pour lui redire son admiration
pour les ouvriers français, admiration qu'il a héritée de son père et dont il ne se
départira jamais. Il commence par ailleurs à s'intéresser au matérialisme en tant
que tel. Empruntant à Feuerbach et à Hegel, il fait du prolétariat humilié et indigné
le protagoniste de l'émancipation future et de la révolution.
Karl écrit aussi sans cesse à Jenny, encore à Trèves chez sa mère. Elle lui
répond, autour du 15 août, pour lui transmettre un peu du climat de leur ville natale
qui lui est interdite depuis que le roi a interdit aux éditeurs de séjourner en
Prusse :

« Mon très cher, j'ai reçu ta lettre au moment où toutes les cloches sonnaient, où
les canons tonnaient, et où la foule pieuse se pressait dans les églises pour
envoyer des alléluias au Dieu du Ciel pour avoir sauvé si miraculeusement leur
Dieu terrestre. Tu peux imaginer avec quel sentiment particulier je lus les poèmes
de Heine durant cette cérémonie où carillonnaient les hosannas47. »

Tombe alors une mauvaise nouvelle : l'éditeur Julius Fröbel, dont Ruge est un
des financiers, suspend sa participation aux Annales franco-allemandes. Ruge se
retire alors en refusant toujours de verser à Marx les salaires promis et en
abandonnant les invendus à son associé. Celui-ci demande de l'aide à un ami de
Cologne, Georg Jung, qui lui envoie encore 250 thalers en signe de soutien, mais
c'est la fin des Annales : Karl n'a pas assez d'argent pour faire paraître d'autres
numéros. Il n'a ni soutien financier, ni contributeurs français, ni surtout lectorat
suffisant.
Son installation à Paris n'a plus de raison d'être. Mais il ne peut pas non plus
rentrer chez lui puisque, à cause même de ce périodique éphémère, il est
désormais interdit de séjour en Prusse.
Comme les Annales s'arrêtent, il écrit dans le journal des Allemands de Paris,
le Vorwärts. Le 10 août 1844, il donne un article sur Weitling, réfugié comme lui
à Paris. Il qualifie un petit texte prétentieux de ce tailleur (intitulé « Les garanties
de l'harmonie et de la liberté ») « d'immenses et brillants débuts littéraires des
ouvriers allemands10 ».
Le 28 août, événement majeur : Friedrich Engels, croisé deux ans plus tôt à
Cologne, débarque rue Vaneau en provenance de Barmen, près de Wuppertal, où il
travaille dans l'usine de son père ; il vient proposer un nouvel article aux Annales,
pensant que la revue est toujours vivante. Il entend y retracer le développement du
capitalisme, depuis le mercantilisme jusqu'au système industriel anglais. Karl est
ébloui par la connaissance du monde ouvrier du jeune autodidacte qui, plus tard,
pourra se targuer de savoir lire et écrire vingt-quatre langues (l'un des tours de
force dont il se vantera sera d'avoir appris le persan en l'espace de trois
semaines)215. Du 28 août au 6 septembre 1844, les deux jeunes gens ne se quittent
pas et passent, selon une légende qu'ils entretiendront, dix jours en beuveries et
discussions interminables.
Karl explique à Friedrich comment il compte s'arracher à la philosophie
allemande à laquelle il a consacré tant d'années d'études, parce qu'elle néglige le
rôle des rapports de force sociaux dans l'analyse des concepts ; il lui expose
comment il entend expliquer l'histoire des hommes et des États par leur rapport à
l'économie et à la propriété. Friedrich relate à Karl ses contacts avec le chartisme
anglais et lui fait part de son projet d'écrire une histoire de la condition de la
classe ouvrière – thème de l'article qu'il est venu proposer – en mêlant ses propres
observations dans les manufactures familiales et les informations qu'il a tirées des
commissions parlementaires et des rapports de fonctionnaires de la Santé dont il
apprend l'existence à Karl. « Je trouve mon bonheur dans le témoignage de mes
adversaires ! » explique-t-il à son compagnon ébloui. Voilà enfin, se dit Karl,
quelqu'un qui connaît le monde du travail, qui a mis les pieds dans une usine et qui
peut, avec des mots d'autodidacte, parler aussi bien de philosophie que de la vie
concrète des hommes !
Karl ne vivra jamais comme la classe ouvrière – même quand il en partagera le
pire dénuement – et il ne mettra jamais les pieds dans une usine ; il usera donc du
même matériau que Friedrich pour la comprendre : les rapports, la presse, le
témoignage d'autrui.
Bien plus tard, Friedrich décrira ainsi leur rencontre : « Lorsque je rendis visite
à Marx à Paris pendant l'été 1844, il apparut que nous étions en complet accord
dans tous les domaines de la théorie, et c'est de là que date notre collaboration.
Marx n'était pas seulement arrivé à la même opinion que moi, il l'avait aussi déjà
généralisée dans les Annales franco-allemandes : ce n'est pas, somme toute, l'État
qui conditionne et régit la société bourgeoise, mais la société bourgeoise qui
conditionne et régit l'État ; il faut donc expliquer la politique et son histoire en
partant des conditions économiques et de leur développement, et non
l'inverse112. »
De fait, les deux jeunes gens se ressemblent et se complètent. L'un et l'autre ont
besoin pour écrire d'une cible, d'un adversaire qui leur permette, au détour d'une
phrase, de procéder à des avancées théoriques. L'un et l'autre ont besoin de
s'appuyer sur des faits : ils sont journalistes dans l'âme. Mais ils sont aussi
notablement différents. L'un est pauvre, porté sur la théorie, et a coupé les ponts
avec sa mère après la mort d'un père vénéré ; l'autre est riche, d'esprit pratique, et
très lié à sa mère dans sa haine du père. L'un est docteur en philosophie ; l'autre a
arrêté, contraint et forcé, ses études avant d'entrer à l'université. L'un est marié ;
l'autre ne tient pas à s'embarrasser d'une famille (il vivra plus tard avec une
ouvrière, Mary Burns, mais connaîtra aussi de nombreuses liaisons passagères, y
compris avec la propre sœur de sa compagne). Et Karl retrouve en Friedrich le
frère trop tôt disparu et qui avait le même âge.
Dans la vie comme dans la réflexion et l'action, Friedrich et Karl seront
désormais inséparables. Un témoin privilégié de leur relation, Paul Lafargue,
notera : « Marx et Engels ont réalisé dans notre siècle l'idéal de l'amitié que les
poètes de l'Antiquité ont dépeint161. »
Ils découvrent surtout qu'ils ont en commun beaucoup d'ennemis. L'essentiel de
leurs conversations, pendant les dix jours de leurs retrouvailles à Paris, a
d'ailleurs dû consister à dire du mal des philosophes allemands qu'ils détestent ou
qui les ont déçus : Hegel, Bauer, d'autres aujourd'hui moins connus. Karl vient en
particulier de lire L'Unique et sa propriété259, d'un certain Max Stirner,
pseudonyme de Johann Kaspar Schmidt, jeune philosophe qui enseigne à Berlin et
qui se prétend « hégélien anarchiste », oxymoron qui en dit long sur l'audace de sa
pensée ! La prétention de Stirner est sans bornes ; il écrit entre autres : « Je suis
Unique », « Il n'y a rien au-dessus de Moi », « J'ai fondé Ma cause sur rien ». Il
soutient que toute institution est une abstraction, que seule est réelle la conscience
individuelle qui détermine librement ses besoins. Marx pressent que derrière la
logorrhée de Stirner va surgir un mouvement politique majeur : l'anarchisme. Il
faut à tout prix le combattre, car il n'est fondé, pense-t-il, sur aucune réalité
sociale. Sans compter que Karl est furieux d'être présenté dans le livre, au détour
d'une phrase, comme un « disciple » de Feuerbach259. Lui, disciple de qui que ce
soit ? Jamais !
Au moment même où se déroule cette rencontre, le 29 août 1844, Arnold Ruge,
qui vient de rompre avec Karl, écrit de façon prophétique105 : « Je crois encore
possible que Karl Marx écrive un très grand livre pas trop abstrait dans lequel il
fourrera tout ce qu'il a accumulé. »
Au bout de dix jours, Engels doit repartir en Allemagne pour l'usine familiale
de Wuppertal. Les deux hommes décident de rester en contact et de travailler
ensemble, à distance, à des articles communs. Et d'abord à un projet commun
contre les philosophes allemands de leur temps.
En octobre 1844, à Barmen, Friedrich rédige vingt pages en allemand qu'il
expédie à Karl – dont il reçoit quelques semaines plus tard, à sa grande stupeur,
trois cent