I
LA DIALECTOLOGIE
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SEVER POP
EX-PROFESSEUR À L'UnIVERSITÉ DE BUCAREST,
« ViSITING PROFESSOR »
A l'Université catholique de Louvain.
LA DIALECTOLOGIE
Aperçu historique
et méthodes d'enquêtes linguistiques
PREMIÈRE PARTIE
DIALECTOLOGIE ROMANE
Ouvrage publié avec le concours de la Fondation Universitaire
de Belgique, patronné par le Comité International Permanent
de Linguistes et honoré d'une subvention de l'UNESCO.
LOUVAIN IMPRIMERIE
CHEZ L'AUTEUR J. DUCULOT
185, Avenue des .\lliés GEMBLOUX
UNIVERSITÉ DE LOUVAIN
RECUEIL DE TRAVAUX D'HISTOIRE ET DE PHILOLOGIE
3^ SÉRIE, FASCICULE 38
Chaque exemplaire est revêtu de la signature de l'auteur.
-^.•c^xiir^
•
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Tous droits de reproduction, traduction et adaptation réservés :
Sbver Pop, «visiting professer • à l'Université catholique de Louvain.
A VOUS, CHERS PAYSANS ROUMAINS,
FIDÈLES TÉMOINS DE NOTRE LATINITÉ
ET PRÉCIEUX COLLABORATEURS
DE MES ENQUÊTES LINGUISTIQUES.
AVANT-PROPOS
Le linguiste Antoine Meillet a affirmé avec raison qu'il n'y a pas
d'histoire de la langue sans une dialectologie et surtout sans une géo-
graphie linguistique complète et bien établie {Bull, de la Soc. de Ling.
de Paris, t. XXX, 1929, p. 200), En effet, malgré l'action constante des
autorités en faveur des langues littéraires qui ont eu la chance d'être
haussées à la dignité de langues nationales, les dialectes ont depuis long-
temps cessé d'être considérés par la science comme des « jargons informes
et grossiers, fruits de l'ignorance et du caprice ». Leur importance capi-
tale pour toute étude linguistique est aujourd'hui indéniable ; ils consti-
tuent des témoignages vivants qui ont pour au moins la
le linguiste
même valeur que les plantes pour le botaniste, les objets et les coutumes
pour l'ethnographe et le folkloriste, et les documents d'archives pour
l'historien.
La matière qui reste à engranger est tellement vaste dans ce domaine
que les nombreux travaux réalisés jusqu'à présent ne peuvent être
considérés que comme des études encore préliminaires pour sauver de
l'oubli le trésor spirituel des peuples, passé jusqu'à nous uniquement
par tradition orale.
Or, on fait des fouilles, on entasse des objets de toute sorte dans des
musées divers, on dépouille les documents historiques, on photographie
les pièces les plus précieuses des archives, on crée de magnifiques jardins
zoologiques, etc., mais on fait encore si peu pour sauver les parlers des
humbles qui n'ont pas eu la possibilité de s'approprier une langue policée.
Et pourtant, ces parlers constituent des docxmients d'ime importance
capitale pour l'histoire du langage humain. Mais ce dernier, étant du
domaine de l'esprit, ne retient pas l'attention des gens, qui aiment mieux
voir des objets que des « mots » rangés dans des fichiers.
Le linguiste doit toutefois admirer le travail sans relâche des dialecto-
logues qui ont quitté leur cabinet de travail pour passer de nombreux
—X—
jours dans la compagnie des fidèles gardiens du langage naturel, lequel
n'a connu que rarement l'honneur d'être employé comme
langue écrite.
Leurs contributions constituent aujourd'hui une documentation très
précieuse pour retracer l'histoire de l'évolution du langage humain, car
les anciens textes, dont le linguiste dispose pour reconstituer l'histoire
d'une langue, n'ont jamais été écrits pour reproduire le parler courant
et leur analyse demande une critique toute particulière et un travail
immense.
Cependant, le linguiste se trouve submergé par les innombrables faits
nouveaux mis à sa disposition par les dialectologues, et il considère
parfois comme une tâche trop rude l'analyse d'une carte linguistique
où les faits du langage parlé ne se présentent plus dans un ordre métho-
dique, mais dans une sorte de fermentation sans cesse, dans les patois,
;
l'esprit fait sauter les cadres rigides, et il faut un gros effort pour coor-
donner et interpréter les faits linguistiques.
Or, les cartes dialectales doivent avoir pour le linguiste qui désire
connaître l'évolution du langage au moins la même importance qu'ont
les cartes physiques pour le géographe qui examine la configuration du
sol.
Seules les cartes linguistiques peuvent montrer la complexité des faits
du langage libre de toute convention, ainsi que la dernière phase du
développement plusieurs fois séculaire des parlers locaux. Rédigées
d'après un plan mûri et d'après une méthode exempte de toute idée pré-
conçue, elles seules peuvent illustrer, pour n'importe quelle langue, le
sort des mots et leur histoire, leurs « luttes » contre les vocables ayant un
corps phonique presque identique, les influences qu'ils ont subies sous
l'action des centres culturels, économiques et sociaux, la manière dont
les vocables s'adaptent aux changements que leur impose le progrès
de la civilisation contemporaine, ainsi que la façon dont les parlers locaux
conservent encore des anciens termes, témoins du passé.
L'étude des dialectes s'avère de jour en jour plus complexe et de
beaucoup plus instructive que celle des langues littéraires, qui ont
d'ailleurs, elles aussi, à leur base un dialecte d'ime région quelconque,
employé par les écrivains célèbres d'un pays.
L'examen des cartes dialectales introduit le linguiste dans la biologie
et dans l'histoire de l'évolution du langage. Le linguiste, il est vrai,
n'aura plus sur son bureau de travail des « squelettes » de langage, qui
peuvent facilement être répartis sous les étiquettes des « lois phonétiques »,
mais disposera d'une « photographie » aussi exacte que possible du lan-
gage vivant, dont l'examen approfondi peut lui faire entrevoir des phases
d'évolution d'une langue quelconque que les textes écrits ne peuvent
pas lui révéler. Mais cet examen doit toujours se faire en étroite collabo-
— XI —
ration avec plusieurs disciplines, afin de pouvoir mieux reconstituer les
phases de l'évolution séculaire des langues et de leurs dialectes.
Il y a plus d'un siècle que Charles Nodier a af&rmé « que tout homme
qui n'a pas soigneusement exploré les patois de sa langue ne la sait encore
qu'à demi », et cette assertion est aujourd'hui considérée par plusieurs
dialectologues et linguistes comme un véritable axiome.
Si l'étude des dialectes reste l'un des premiers devoirsde la linguistique
contemporaine, leur comporte d'énormes dijB&cultés,
enregistrement
lorsque le dialectologue ne se contente pas de faire un simple travail de
lexicographe, mais veut donner des détails sur la biologie du langage,
c'est-à-dire sur la marche de l'esprit sous les mots qui sont en quel-
que sorte son vêtement.
On considère trop souvent l'étude des patois comme une tâche très
facile. L'on croit qu'il suffit de quitter une ville, de séjourner quelque
temps à la campagne en interrogeant un certain nombre de paysans qui
connaissent encore le vieux langage du pays, de noter un bon nombre de
textes dialectaux et de rapporter cette récolte, pour préparer ime belle
étude dialectologique, qui permettra souvent d'obtenir un grade imiversi-
taire.
Un bon nombre de travaux dialectologiques de tous les domaines
linguistiques appartiennent à la catégorie sommairement caractérisée
ci-dessus. Dans bien des pays pour obtenir un grade universitaire né-
cessaire à leur carrière, les étudiants sont tenus de présenter une contri-
bution scientifique. Très souvent dans le domaine de la dialectologie, le
travail une fois publié, l'activité des diplômés cesse à jamais.
J'ai depuis longtemps qu'un progrès des théories lin-
la conviction
guistiques n'est réalisable que par un examen plus minutieux des faits
dialectaux et par une méthode plus affinée dans les enquêtes linguistiques.
Il est indispensable pour cela, de connaître de façon approfondie le
développement de la dialectologie et les méthodes suivies jusqu'à présent
dans ce domaine.
Mes recherches dans cette direction ont commencé il y a plus d'une
vingtaine d'années. En 1926, j'ai publié im premier essai qui devait
me servir en quelque sorte de guide pour la réalisation de l'Atla» lin-
guistique roumain (cf. mon travail Buts et méthodes des enquêtes dialectales,
dans les Mélanges de l'École roumaine en France, 2® partie, 1926). L'expé-
rience acquise depuis lors (au cours d'enquêtes dialectologiques dans
plusieurs pays romans et surtout dans plus de 300 localités de mon
pays pour l'Atlas linguistique roumain, ainsi que lors de la publication
de plus de 700 cartes linguistiques) m'a poussé à accorder dans mon
enseignement imiversitaire la plus grande importance à la méthode
d'exploration dialectale. En effet, plusieurs années de suite, j'ai donné à
la Faculté des Lettres de l'Université de Cluj des cours concernant les
méthodes d'enquêtes, en les complétant par des exercices sur place, car
— XII —
la théorie sans pratique n'est rien dans ce domaine. Les futurs cher-
cheurs devaient s'apercevoir par eux-mêmes des nombreux problèmes
que soulève un examen soigné des parlers vivants. De plus, en interpré-
tant defc cartes linguistiques dans les travaux de séminaire, il fallait
toujours commencer par examiner la méthode des chercheurs, avant
d'analyser les données dialectales, qui sont toujours conditionnées — je
ne cesse de le répéter — par le procédé d'enquête.
Vu l'importance capitale des patois dans l'histoire de tous les peuples,
il fallait tenter d'exposer dans ses grandes lignes le développement de la
dialectologie et de ses méthodes.
Cet examen en outre aux chercheurs des indications très utiles,
offrira
je l'espère, sur le degré de confiance que méritent les matériaux linguis-
tiques recueilUs par des enquêtes sur place.
ii
Je crois nécessaire d'indiquer la distribution de la matière
dans mon ouvrage. Elle est divisée en deux grandes parties :
1° La dialectologie romane, où j'ai groupé les travaux par domaines
non par pays. Puisqu'il s'agit d'un examen dialectolo-
linguistiques et
gique, ce groupement me paraît plus légitime que celui qui tiendrait
compte seulement des frontières politiques, lesquelles ne coïncident pas
toujours avec les limites linguistiques.
Cette partie de mon exposé est plus développée que la seconde, parce
que je m'adresse avant tout aux romanistes, et que les recherches dans
les autres domaines linguistiques ont été presque toutes déterminées
ou influencées par les grandes réalisations de la dialectologie romane.
2" La dialectologie non romane, où la matière est distribuée non seule-
ment par groupes linguistiques, mais aussi par pays, afin de faire mieux
apparaître les grandes réalisations dialectologiques propres à chaque
pays non roman.
Vu l'étendue du sujet, il a fallu limiter cette partie de mon exposé aux
travaux dialectaux les plus importants, qui pouvaient offrir, avec im
aperçu du développement de la dialectologie, des informations utiles sur
les méthodes d'enquête employées.
Dans la première partie, j'ai donné des indications sur la division
dialectale des parlers et sur le nombre d'individus qui les emploient. Ces
indications n'ont qu'un caractère d'information, puisqu'il y a souvent,
concernant ces problèmes, des discussions qui ne pouvaient pas retenir
mon attention. Dans la seconde partie, j'ai dû supprimer ou réduire forte-
ment ces indications, pour ne pas enfler démesurément cet ouvrage qui
dépasse largement les dimensions prévues.
— XIII —
Quant à la méthode, je me suis toujours efforcé de déterminer le
plus exactement possible, pour chaque grand domaine linguistique, les
phases les plus caractéristiques du développement de la dialectologie,
car le point de vue historique me paraît essentiel dans une tentative de
ce genre. Cette présentation permet de mieux reconnaître l'évolution et
le rayonnement des idées qui ont déterminé les grandes œuvres dialecto-
logiques considérées comme des modèles pour les enquêtes dialectales.
Dans la partie consacrée exclusivement aux travaux dialectaux, j'ai
dû faire un choix, où intervient évidemment un élément subjectif. Il
fallait en tout premier lieu dégager la méthode appliquée à l'étude des
patois, et celle-ci devait être cherchée dans les travaux qui pouvaient
offrirdes informations plus amples et plus importantes.
Les travauxd'interprétation, c'est-à-dire ceux qui ne sont pas
appuyés sur des matériaux recueillis personnellement par les auteurs,
n'ont pas pu être pris en considération. Il serait indispensable, je le crois
du moins, qu'on esquisse un jour aussi les résultats de la dialectologie,
quand tous ces travaux occuperont la place d'honneur qu'ils méritent.
On devrait en outre rédiger une bibliographie critique des travaux
de dialectologie les bibliographies qui ne donnent que des titres ne
;
pourront jamais déterminer im progrès de la dialectologie. Il faut semer
en terre scientifique les idées contenues dans les ouvrages, car elles seules
peuvent germer une coquille n'a jamais produit un noyer.
:
Les recherches scientifiques modernes réclament de plus en plus
des instrmnents d'investigation qui puissent offrir des indications pré-
cises et dignes de toute confiance. Ces instruments faisant défaut dans
la plupart des domaines de la dialectologie, il faut consacrer ses efforts
et son temps à les créer et à faciliter ainsi le travail des successeurs.
Dans certains chapitres de mon
dû souvent concentrer
ouvrage, j'ai
mon exposé pour pouvoir accorder une plus grande place aux travaux
dialectaux qui offrent plus d'enseignements méthodologiques. En ce
cas aussi, j'ai donné au lecteur quelques informations bibliographiques,
pour l'aider à poursuivre des recherches de détail.
La bibliographie dans mon ouvrage est très réduite. Il m'a paru
inutile de mentionner un grand nombre de travaux, comme on le voit
souvent dans certaines contributions scientifiques contemporaines. En
citant les revues, etc., j'ai évité les sigles qui sont particuliers à chaque
domaine linguistique et dont on abuse dans les travaux contemporains,
sans les expliquer : certains directeurs de revues n'impriment qu'une fois
la liste des abréviations, notamment dans leur premier numéro.
Comme mon ouvrage concerne des domaines très différents, j'ai em-
ployé un système de renvoi destiné à orienter rapidement le lecteur. J'ai
indiqué, au commencement de chaque chapitre, les abréviations qui y
figiu"ent.
— XIV —
Mon ouvrage contient un certain nombre de citations, pour la raison
suivante le chercheur contemporain est souvent trop pressé, et se
:
contente fréquemment de puiser ses informations dans des ouvrages
qui ne sont pas toujours bien documentés. C'est là la cause des nom-
breuses contradictions et affirmations erronées existant dans plusieurs
travaux fondamentaux de notre discipline. Mon intention n'a pas été
de mettre en relief les inexactitudes de certains chercheurs, mais de
souligner par des textes ce qui peut être erroné dans leurs opinions.
On constate souvent qu'un chercheur est obligé de justifier sa méthode
par des arguments qu'infirment les observations faites par un autre
enquêteur. En ce cas, je me suis contenté d'un renvoi aux textes qui
contredisent catégoriquement ces opinions.
Je dois en outre ajouter que j'ai renoncé à imposer au futur chercheur
ime méthode de recherche cela me paraissait injustifiable, puisque
;
chaque méthode présente des avantages et des inconvénients. J'ai donc
présenté aussi objectivement que possible les méthodes appliquées pour
réaliser les plus importants travaux dialectaux, afin d'établir le degré
de confiance que méritent les matériaux présentés.
Dans l'aperçu historique sur le développement de la
dialectologie, et surtout dans mes conclusions, je me suis tou-
tefois efforcé de tirer quelques enseignements méthodologiques et d'indi-
quer la meilleure voie à suivre dans ime enquête dialectale.
Dans ce chapitre, j'ai voulu aussi signaler quelques contributions
des enquêtes dialectales à la linguistique générale, qui se dégagent norma-
lement d'un examen des méthodes. Ce chapitre pourra peut-être servir
un jour comme point de départ à celui qui se chargera d'examiner les
résultats de la dialectologie pour faire l'histoire du langage parlé en se
fondant sur des documents d'une valeur indiscutable.
enregistrements de parlers vivants ont été eux aussi
Les l'objet
de mon étude. J'ai ajouté, à la fin de chaque grand chapitre, im exposé
sommaire des plus importants enregistrements, ainsi que des travaux
de phonétique qui me paraissent les plus caractéristiques. Les débuts
de ces recherches sont souvent mentionnés dans la première partie de
chaque grand chapitre.
L'examen des méthodes d'enquêtes linguistiques m'a amené à soule-
ver un problème d'une importance capitale pour les études dialectologi-
ques:la création d'un centre international de dialectologie.
On sait aujourd'hui que le progrès dans un domaine scientifique est en
rapport direct avec l'esprit de collaboration qui anime les chercheurs.
Sans échanges d'idées, sans la connaissance approfondie de tout ce
qui se passe dans d'autres domaines linguistiques voisins ou plus
éloignés, le progrès des études dialectologiques est désormais presque
impossible.
— XV —
Je me rends parfaitement compte des obstacles qui s'opposent à la
création d'un centre international de dialectologie, mais je crois cependant
qu'on trouvera un jour une Université capable de réaliser ce vœu,
puisqu'il s'agit d'accorder un abri commim à tous ceux qui s'efforcent
de sauver de l'oubli le trésor dialectal, témoignage vivant de nos
aïeux.
Les s o X a n t e-d ix-sept planches veulent donner une idée plus
concrète de la façon dont les matériaux dialectaux sont présentés sur
les cartes linguistiques, ainsique des divisions dialectales dans le do-
maine des langues romanes. J'aurais voulu augmenter le nombre des
cartes pour les langues non romanes, mais il a fallu renoncer à ce désir, à
cause des frais considérables qu'entraîne l'exécution des clichés.
Je considère comme un devoir de m'adresser aussi, dans cet avant-
propos, aux enquêteurs etauteurs des travaux dialec-
taux, dont la méthode de au fond l'objet principal de mon
travail est
étude. Qu'ils veuillent bien me pardonner si je me suis permis de
relever, pages qui suivent, certains côtés faibles de leurs
dans les
enquêtes linguistiques, tout en leur reconnaissant le mérite d'avoir
apporté de remarquables contributions à la science. J'ai été en mesure
de faire cet examen peut-être mieux qu'un autre, puisque j 'ai aussi peiné
comme eux pour enregistrer les parlers roumains. Il a donc été plus facile
pour moi de découvrir les points faibles de leurs travaux.
En appuyant parfois sur ces critiques, je n'ai eu d'autre intention que
de rendre plus aisé le travail des successeurs et de contribuer ainsi au
développement de la dialectologie.
Comme l'écrit le savant italien G. Bottiglioni, «les divergences de
méthodes ne peuvent pas nous empêcher, étant donné les graves diffi-
cultés que nous cherchons à surmonter, de nous sentir frères dans la
commune besogne ».
En rédigeant cet ouvrage, qui embrasse plusieurs domaines souvent très
éloignés de mes recherches personnelles, j'ai toujours eu, comme il se
devait, lesouci d'être leplus complet et le plus exact pos^
s i b 1 e aussi bien dans la présentation du développement de la dialecto-
,
logie que dans l'exposé des méthodes d'enquête. Les bibliothèques que
j'ai pu atteindre n'avaient pas toujours les ouvrages indispensables
à l'élaboration d'un tableau fidèle de la dialectologie. Elles n'ont
pas pu être complétées immédiatement dans la période de l'après-
guerre. J'ai donc dû faire appel à la collaboration d'im grand nombre de
maîtres, de collègues et de confrères qui étaient en mesure soit de me
donner des informations supplémentaires, soit de me prêter les études
désirées.
— XVI —
Je suis heureux de pouvoir afl&rmer hautement que cette collaboration
ne m'a jamais manqué. Plusieurs maîtres linguistes, un grand nombre
de collègues et de confrères ont bien voulu me donner des informations
très utiles et exactes sur les travaux réalisés dans leur pays. Ce concours
précieux a toujours été pour moi un encouragement dans mes efforts.
Qu'il me soit permis de dire ici qu'après avoir presque fini la rédaction
de la première partie de cet ouvrage, j'ai eu l'honneur de passer en revue
le développement de la dialectologie romane avec le maître J. Jud. Cette
journée entière passée à Zollikon m'a donné la plus grande satisfaction
scientifique, et il m'est très agréable de la rappeler à cette occasion.
Il est de mon devoir de mentionner ici les noms des maîtres linguistes,
des collègues et des confrères qui ont bien voulu me prêter leur concours
précieux en complétant la documentation de mon ouvrage. Leurs noms
seront groupés par ordre alphabétique en trois divisions concernant :
1° la lecture de certains chapitres 2° les informations sur les
;
travaux dialectologiques ;30leprêtdelivres.
1° Plusieurs collègues ont lu avec beaucoup d'empressement et d'atten-
tion les chapitres que je leur ai envoyés. En leur réitérant mes remercie-
ments les plus sincères, je mentionne leur nom, en indiquant entre paren-
thèses le chapitre de mon ouvrage auquel ils ont apporté leurs concours :
P. Andersen (Danemark). A. Basset (Domaine berbère), E. Blancquaert
(Belgique et Pays-Bas), M. de Paiva Boléo (Le portugais), E. Dieth (Les
Archives phonographiques de l'Université de Zurich; Grande-Bretagne). H.
Draye (Le centre de Louvain L'Institut d'Onomastique de Louvain), M.
;
Eriksson (Suède), V. GarcIa de Diego (L'espagnol), Mgr P. Gardette (La
région du Forez L'Atlas linguistique du Lyonnais La région du Dauphiné),
; ;
P. Geiger (L'Atlas de Folklore suisse), Mgr A. Griera (Le catalan), L.
Grootaers (Belgique et Pays-Bas), R. P. W. A. Grootaers (Le chinois Le ;
coréen), M^^ Mathilde Hain (L'Atlas du Folklore allemand), L. Hakulinen
(Langes finno-ougriennes Finlande), R. Hallig (L'Atlas linguistique de la
;
Lozère), R. Hotzenkôcherle (L'Atlas linguistique de la Suisse alémanique),
R. P. G. HuLSTAERT (Domaine bantou), K. Jaberg (Glossaire des patois
de la Suisse romande), J, Jud (L'Atlas linguistique et ethnographique de
l'Italie et de la Suisse méridionale La région du Tessin Le groupe desGrisons)
; ; ;
É. Legros (La région wallonne), J. Mejers (Grand-Duché de Luxembourg),
A. MiRAMBEL (Le grec moderne), W. Mitzka (Allemagne), Gr. Nandri? (Lan-
gues slaves). W. Pée (L'Atlas dialectal de la Flandre occidentale et de la
Flandre française), L. Remacle (Le français Le franco-provençal), A. ;
Saareste (Estonie), A. Schorta (Le romanche-ladin), E. SchOle (Glossaire
des patois de la Suisse romande Tableaux phonétiques des patois suisses
;
romands), G. Serra (L'italien; Le sarde; Le dalmate), A. Sommerfelt
— XVII —
(Langues celtiques Norvège), D. Strômbâck (Suède), L, Tesnière (Lan-
;
gues slaves), R. Weiss (L'Atlas de Folklore suisse), G. Vidossi (L'Atlas
linguistique italien).
J'ai toujours indiqué, soit dan? le texte même, soit en note, les infor-
mations complémentaires que je dois à ces collègues, et j'ai en outre
signalé celles de leurs opinions qui diffèrent des miennes.
2° Le nombre des collègues et confrères qui ont bien voulu répondre
à mes demandes concernant certains ouvrages de dialectologie est beau-
coup plus grand. Il offre au lecteur im témoignage évident de l'esprit de
collaboration qui anime tous les linguistes et les dialectologues.
Voici leurs noms : A. Alonso, P. Andersen, G. Bârczi, A. Basset, E. Blanc-
quaert, V. Bertoldi, M. de Paiva Boléo, G. Bolognesi, G. Bottiglioni, J. Bour-
ciez, E. Çabej, G. Contini, A. Dauzat, M. Deanovic, R. de Sa Nogueira, R.
Devigne, E. Dieth, M. Eriksson, Chan. F. Falc'hun, P. Fouché, Mgr P. Gar-
dette, P. Geiger, B. Gerola, T. Gossen, Mgr A. Griera, L. Grootaers, R. P
W. A. Grootaers, M^e m. Hain, L. Hakulinen, R. Hallig, L. Hjelmslev. R
Hotzenkôcherle, R. P. G. Hulstaert, Tr. loneçcu-Niçcov, K. Jaberg, J. Jud
St. K. Karatzas, H. Kurath, É. Legros, R. P. Marcelino de Castellvl, P. J
Meertens, C. Mario, K. Michaëlsson, A. Mirambel, M"e Chr. Mohrmann, Gr
Nandris, O. Nandris, T. Navarro, J. Orr, E. Pauliny, W. Pée, E. Platz, J
Régulo Perez, L. Remacle, K. Roelandts, G. Rohlfs, M. Rufiini, A. Saareste
P. Scheuermeier, A. Schiaffini, A. Schorta, E. Schiile, G. Serra,
A.Sommerfelt
D. Strômbâck, A. T. Szabô, A. Tausch, R. Todoran, E. Turdeanu. H. J
van de Wijer, V. Vâiny, G. Vidossi, M. L. Wagner, R. Weiss, J. Warland, W
v. Wartburg, la Direction de l'Idiotikon (Zurich).
3° J'ai dû demander à im grand nombre de collègues et confrères de
me prêter certains ouvrages de leurs bibliothèques personnelles ou de
me faciliter l'acquisition de certains autres. Leurs réponses bienveillantes
m'ont facilité la rédaction de mon ouvrage.
En leur réitérant mes remerciements sincères, je cite ici leurs noms : G.
Ahlbom, A. Alonso, P. Andersen, R. Aramon i Serra, M. Atzori (f ), A. Badia
Margarit, A. Basset, C. Battisti, V. Bertoldi, E. Blancquaert, M. de Paiva
Boléo, P. Bosch-Gimpera, G. Bottiglioni, V. Buescu, E. Çabej, G. Caraga^a,
R. P. P. Carbon, Petre Ciureanu, R. P. G. Cosma, A. Dauzat, M. Deanovié,
R. de Sa Nogueeia, R. Devigne, E. Dieth, A. Dietrich, A. Doppagne, H. Draye,
Chan. F. Falc'hun, P. Fouché, L. Gâldi, E. Gamillscheg, M. Garcia Blanco,
V. Garcia de Diego, Mgr P. Gardette, D. Gàzdaru, P. Geiger, R. P. A. Gemelli.
W. Gerster, R. Giacomelli, R. P. F. Giet, Mgr A. Giera, L. Grootaers, R. P.
W. A. Grootaers, Chan. P. Groult, L. Hakulinen, R. Hotzenkôcherle, R.
P. G. Hulstaert, J. Inez Louro, K. Jaberg, H. H. Jansen, O. Jodogne, J. Jud,
St. K. Karatzas, O. Keller (f), L. Kettunen, O. Kjellén, G. G. Kloeke, A. Kuhn,
H. Kurath, É. Legros, A. Lombard, A. Maissen, P. J. Meertens, H. Meier,
C. Merlo, B. Migliorini, W. Mitzka, M^ie Chr. Mohrmann, A. Monteverdi, T.
— XVIII —
Onciulescu, R. Oroz, O, ParlangeH, §t. Pasca, W, Pée, J. Ferez Vidal, Sully-
André Peyre, M. Piron, J. Prati, J. Pult, L. Remacle, O.
Régulo Pérez, A.
Ribeiro, K. Roelandts, G. Rohlfs, A, Roncaglia, A. Rosetti, Mario Ruffini,
A. Saareste, A. Schiaffini, A. Schorta, E. SchUle, G. Serra, A. Steiger, G.
Straka, D. Strombâck, A. T. Szabô, C. Tagliavini, B. Tcrracini, L. Tesnière,
P. Toschi, E. Turdeanu, M. Valkhoff, G. Vidossi, M. L. Wagner, R. Weiss,
W. V. Wartburg, H. J. van de Wijer et A, Zamora Vicente.
L'aide des Bibliothèques, Institutset Archives dialectales
a été très appréciable. La documentation de mon ouvrage a été beaucoup
facilitée par mon long séjour à Rome (1942-1947) en qualité de directeur
adjoint de l'Académie roumaine de Rome, au cours duquel j'ai pu con-
sulter de nombreux ouvrages dans les bibliothèques suivantes : Bihlio-
teca ApostoUca Vaticana, Biblioteca Alessandrina, Biblioteca Vittorio
Emanuele, ainsi que dans les Bibliothèques de VÉcole française d'archéolo-
gie, de VAcademia Belgica, de Y Accademia Svedese et de VIstituto storico
olandese. J'ai pu en outre examiner quelques travaux dans la bibliothèque
personnelle du regretté savant italien Giulio Bertoni.
Il m'a été possible d'obtenir des travaux de la part des bibliothèques
de l'Université d'Upsal, de l'Institut d'Études catalanes (Barcelone), de
l'Institut Antonio de Nebrija (Madrid), de l'Institut de Philologie de
l'Université de Buenos-Aires, de l'Institut de Philologie romane de Rome,
de la Bibliothèque polonaise de Paris, de l'Institut Grand-Ducal (Section
de Linguistique, de Folklore et de Toponjmiie, Luxembourg), du Musée
de la Langue roumaine (Cluj) et de l'École Normale Supérieure de Pise.
Lors de mon séjour à Lisbonne en 1948, j'ai pu compléter la documen-
tation de mon ouvrage grâce à la bibliothèque du Centre d'Études philo-
logiques, qui est très bien fournie surtout en ce qui concerne les domaines
portugais, espagnol et catalan.
La Bibliothèque de l'Université de Louvain a cependant énormé-
ment facilité ma tâche par l'achat d'un grand nombre de travaux et par
son service d'échange, qui m'a permis de consulter des ouvrages de la
Bibliothèque Royale de Bruxelles, de la Bibliothèque de Gand et de la
Bibliothèque de Liège, sans déplacement ni perte de temps.
Un travail presque ininterrompu de plus de six ans m'a permis de
réunir une documentation suffisamment complète pour esquisser le dé-
veloppement de la dialectologie et présenter les méthodes suivies pour
l'étude des patois.
Le fruit de mon travail a failli être anéanti à la fin de l'année 1947,
lorsqu'il m'a fallu choisir entre la fidélité à mes conceptions de vie et
l'obéissance aux dispositions d'une « autorité » qui voulait imposer ses
propres vues.
— XIX —
Ma ferme décision de ne pas transiger avec mes principes de vie m'a
obligé à abandonner l'Académie roumaine de Rome, à placer mes livres
de mon ouvrage dans le sous-sol de la maison d'un collègue
et les fiches
de Rome, et à chercher la possibilité d'assurer de quelque façon l'existence
de ma famille.
La solidarité intellectuelle du monde occidental s'est montrée dans
mon cas spécialement secourable. Plusieurs personnalités et collègues
ont bien voulu me prêter leur appui très précieux et faciliter le travail
d'un homme devenu officiellement apatride.
Qu'il me soit permis de mentionner en tout premier lieu, avec la plus
profonde gratitude, Son Éminence le Cardinal E. Tisserant, qui a daigné
m'obtenir, dans ces moments très difficiles, l'hospitalité d'mi couvent
de Rome.
L'attention confraternelle du maître Jakob Jud, de mes collègues Mgr
Pierre Gardette, Eugen Dieth, Giandomenico Serra, Bengt Hasselrot,
Jakov Malkiel, le D^ Mario Bottaliga et de mon compatriote, le Rév. Père
Gheorghe Cosma a été pour moi une précieuse consolation. Je leur en suis
sincèrement reconnaissant.
Retiré dans la chambre du couvent de Rome, j'ai toutefois continué
la rédaction de certains chapitres de mon ouvrage, dont les fiches pou-
vaient être transportées assez facilement. Il y a donc dans mon étude
des pages qui me rappellent que le travail scientifique reste la seule
satisfaction dans les moments de la vie d'un chercheur.
les plus difficiles
La publication de mon ouvrage dans ces conditions me paraissait un rêve,
mais la joie que procure la recherche patiente m'a donné le courage de le
continuer.
L'Université de Louvain a été la première qui a bien voulu ouvrir
ses portes à un chercheur dans la peine, et cela grâce aussi à une recom-
mandation chaleureuse de la part de mon collègue, Mgr P. Gardette,
recteur des Facultés catholiques de Lyon.
L'aimable invitation de Mgr H. van Waeyenbergh, recteur de l'Univer-
sité catholique de Louvain, constitue pour moi un événsment d'impor-
tance capitale dans ma vie nouvelle.
Une fois arrivé à Louvain, j'ai été accueilli de la manière la plus cha-
leureuse par Mgr H. van Waeyenbergh, qui m'a toujours honoré de ses
conseils très précieux et d'un appui très efficace pour me permettre de
continuer mes recherches scientifiques.
Mes collègues A. Camoy, Chanoine A. de Meyer, J. van de Wijer,
le
U. Vaes, le Chanoine Sobry, Chanoine P. Groult, Ch. de Trooz, O.
le
Jodogne, J. Hanse et H. Draye m'ont témoigné une attenticMi soutenue,
dont je leur sais gré.
— XX —
En reprenant ainsi la rédaction de mon ouvrage dans des conditions
meilleures, j'ai pu compléter ma documentation d'une façon satisfaisante,
grâce aux travaux trouvés à la Bibliothèque de l'Université de Louvain
et à l'appui très précieux dont je suis redevable à mon très honoré col-
lègue E. van Cauwenbergh, bibliothécaire en chef.
Quant à la publication de mon ouvrage, je tiens à souligner
tout spécialement que, sans le soutien et les conseils de Mgr H. van
Waeyenbergh, mon étude n'aurait pas été imprimée en Belgique.
La publication de mon
ouvrage n'a été possible que grâce à l'appui de
la Fondation Universitaire de Belgique, du Comité International Per-
manent de Linguistes, de l'UNESCO, du Comité de direction du Recueil
de travaux d'histoire et de philologie de l'Université de Louvain et d'un
bon nombre de collègues et confrères, qui ont bien voulu retenir des
exemplaires.
Je dois en outre remercier particulièrement le Romanian Catholic
Relief Committee et le Comitéroumain d'Amérique qui se sont empressés
— le premier grâce à la proposition des Rév. Pères M. Todericiu et O.
Bârlea, le second grâce à la décision prise par M. A. Cretzianu de —
retenir un certain nombre d'exemplaires.
Que Mgr le Recteur de l'Université catholique de Louvain, la Di-
rection de la Fondation Universitaire de Belgique, le Comité Internatio-
nal Permanent de Linguistes, l'UNESCO, la Direction du Recueil de
travaux d'histoire et de philologie, le R. P. Louis Puçcaç, président
du Romanian Catholic Relief Committee et M. Alexandru Cretzianu,
membre du Comité roumain, veuillent bien trouver ici l'expression de
ma gratitude la plus profonde et la plus sincère.
Enfin, la révision du texte au point de vue du stylea
été l'un mon séjour à Rome, les
de mes soucis constants. Pendant
Rév. Pères Sévérien Sala ville et Martin Jugie, A. A., et mes con-
frères Jacques Arrighi et É. Jossier ont revu une partie de mon
ouvrage.
Cependant, une révision complète a été faite par un étudiant suisse,
Hans Scheidegger, élève de mon collègue et ami
Heinimann, de l'Uni-
S.
versité de Berne. M. H. Scheidegger a en outre bien voulu me rendre le
service très précieux de contrôler dans les bibliothèques suisses de nom-
breuses citations de textes qui ne se trouvaient pas dans les biblio-
thèques belges, et de me donner un bon nombre d'informations supplé-
mentaires dont je lui sais bon gré. Pour cette tâche ingrate dont il a bien
voulu se charger, je le remercie de tout cœur.
— XXI —
Et, pour la correction des épreuves, j'ai eu le bienveillant
concours de plusieurs collègues et confrères dont voici les noms G. :
Garitte, M. Michaux, l'abbé G. Fransen, L. Remacle, l'abbé J.
Mogenet, K. Roelandts et les Rév. Pères J. Cornélis et D, Deraedt, A. A.
Je leur réitère ici l'expression de mes remerciements les plus sincères.
Pour terminer, je remercie sincèrement la maison J. Duculot, qui a
donné tous ses soins à la réalisation technique de cet ouvrage
ainsi que la maison J. Malvaux, qui a exécuté les clichés.
Louvain, juin 1950. Sever Pop
INTRODUCTION
Aperçu historique sur le développement de la dialectologie.
<t Le romanisme est le domaine
qui se prête le mieux à illustrer
les développements linguistiques,
et celui où les méthodes qui con-
viennent à l'histoire des langues se
laissent le mieux discuter » (A. Meii.-
LET, Bull, de la Soc. de Ling. de
Paris, t. XXIV, 1923 n" 74, p. 80).
C'est seulement à la fin du XYIII^ siècle que les dialectes ont retenu
d'une manière constante l'attention des linguistes ; auparavant, les
recherches portaient principalement sur le problème de la formation
des langues littéraires et de l'évolution du langage, car les théories de
l'antiquité dans ce domaine ne satisfaisaient plus les savants. Pendant
plusieurs siècles, on a cherché avec acharnement une solution à ces
questions. Il serait injuste de ne pas donner au moins un aperçu des
travaux et des événements qui ont préparé la voie à la linguistique mo-
derne. Nous ne mentionnerons, bien entendu, que les plus importants.
Aux XII® et XIII® siècles sont fondées les Universités de Bologne (vers
iioo), de Paris (vers 1150) et de Padoue (1222), qui deviennent des centres
importants pour les études de droit et d'histoire. Tout chercheur consi-
dère alors comme une sorte de devoir d'aller s'instruire en Italie (p. 475) (i).
Au XII« siècle, Giraldus Cambrensis (Girald Barry), neveu de l'évêque
de Saint-David et chapelain de Henri II, entreprend un voyage en Irlande
et a ainsi l'occasion de recueillir des matériaux pour sa Topographie de
l'Irlande, qui, en 1187, fut lue publiquement à Oxford pendant trois
jours {Biographie universelle). Il fait, dans sa vie, trois voyages en Italie
et affirme, dans son ouvrage Descriptio Cambriae (1194), avoir observé
des rapports intimes entre le gallois, le grec et le latin. Il a été conduit à
énoncer cette thèse, affirme V. Tourneur, parce que, avec Gildas et Nen-
nius, il croit à l'origine troyenne des Bretons {Esquisse, iio) (pp. 928-
929).
(i) Sauf indication contraire, je renvoie, dans ce chapitre, aux pages correspon-
dantes de mon étude.
— XXIV —
En 1246, La Société des Notaires de Bologne fait la première tentative
en vue de l'unification de l'italien elle exige des candidats au diplôme
:
de notaire la connaissance des écritures en langue vulgaire (p. 474,
note 3).
Au commencement du XIV^ siècle, Dante démontre l'unité linguistique
de l'Europe et des pays romans il passe en revue les dialectes italiens,
;
qu'il divise en quatorze catégories, et fonde sur eux la langue écrite,
dont il est le principal créateur. Grâce à lui, l'italien se fixe plus tôt que
les autres langues romanes, et leur sert d'exemple (pp. 474-475).
La tentative des bourgeois de Toulouse, toujours au commencement
du XIV® siècle, en vue de défendre la langue d'oc, n'a pas eu de résultats
appréciables (p. 283).
La Renaissance apprend aux peuples de l'Europe et surtout aux
grammairiens comment les Grecs, puis les Romains ont pu imposer
leur langue aux peuples vaincus, et qu'il faut bien codifier ime langue
pour qu'elle devienne un moyen d'expansion nationale (L. Kukenheim
grammaire italienne, p. 202). Dès cette
Ez., Contribution à l'histoire de la
époque, grammairiens se jugent capables de diriger le développe-
les
ment des langues en leur imposant des règles que l'État appuie souvent de
son autorité.
Le roi D. Duarte du Portugal donne, dans son ouvrage le «Loyal
conseiller », des indications pour bien traduire en portugais (pp. 441-
442), et reconnaît, par exemple, que le terme portugais satuiade « regret »
n'a pas d'équivalent dans d'autres langues.
A la même époque, l'Italien Flavio Biondo da Forlî (qui signait Blondus
Forliviensis) soutient que qu'une continuation nor-
l'italien parlé n'est
male du latin ancien (cf. Enciclopedia italiana) et qu'il est possible de
rédiger une grammaire de la langue « vulgaire » (p. 475).
L'Espagnol Elio Antonio Nebrija publie en 1492, après un séjour
de dix ans en Italie, la première grammaire d'une langue romane ;
pour cette raison, le savant A. Griera le considère comme le père et le
fondateur de la philologie moderne (pp. 387-388).
A la fin du XV® siècle, on se sert pour la première fois de l'Oraison
dominicale pour révéler l'aspect de langues presque inconnues à cette
époque. C'est le cas dans l'ouvrage Reisen des Johannes Schiltberger aus
Milnchen in Europa, Asia und Afrika von 1394 bis 1427, qui obtint un
succès considérable il eut au XV® siècle six éditions, dont la dernière
;
est datée de Francorft 1494 (i).
Au XVI® siècle, l'impulsion de la Renaissance se manifeste nette-
(i) Cf. l'édition publiée par Valentin Langmantel, Hans Schiltbergers Reisehuch
nach der Nurnberger Handschrift herausgegeben (Tubingen, 1885, in 8°, V-197 p.),
qui contient des spécimens de l'Oraison dominicale en langue tatare (p. 38) et armé-
nienne (p. 157).
— XXV —
ment dans le domaine de la grammaire. Au cours de ce siècle, l'Italie
produit à peu près soixante grammaires, la France plus de trente-cinq
et l'Espagne une vàngtaine (p, 475). Le nombre des étrangers qui fré-
quentent les Universités italiennes est remarquable (p. 475).
Le cardinal italien P. Bembo, l'un des plus célèbres écrivains du XVI®
siècle, enseigne avec méthode dans son ouvrage Prose délia volgar lingua
(i^e édition, Venise, 1525), les règles de la langue toscane, et influence
fortement l'activité de Balthasar Castiglione, dont le livre // cortegiano
(imprimé en 1528) sera une sorte de modèle pour l'Espagnol Juan de
Valdés. Ce dernier considère la langue de la Cour comme la norme su-
prême, et découvre dans l'espagnol des éléments préromains, germaniques
et arabes, à côté d'éléments latins qui prévalent. Juan de Valdés recon-
naît en outre certaines évolutions phonétiques et le rôle de l'homonjnnie
dans l'économie du langage il soulève aussi le problème des mots d'em-
;
prunt qui doivent enrichir l'espagnol (pp. 388-389).
Dans la première moitié du XVI« siècle, on prend les premières mesures
contre l'emploi des dialectes. En d'Union du Pays de Galles
effet, l'Acte
à l'Angleterre (de 1535) contient, dans sa troisième clause, ime disposi-
tion qui stipule que « la jouissance de toute espèce de charge sur tous les
États du Roi serait refusée aux personnes employant la langue galloise...
à moins qu'elles n'adoptassent la langue anglaise » (p. 928). Trois ans
plus tard (en 1539), des mesures identiques sont prises en France par
François 1^^ dans son ordonnance de Villers-Cotterets (p. 9).
Lesavanthébraïsant, géographe et mathématicien, Sébastien Munster
mentionne, dans son ouvrage Cosmographia universalis (en latin et en
allemand, 1544), quelques mots appartenant aux par 1ers saxons de Tran-
sylvanie, afin de mettre en lumière la communauté linguistique entre ces
parlers et les idiomes allemands appartenant au francisque de la Moselle
(p. 783).
Le Gallois William Salesbury fonde la lexicographie galloise, en com-
posant d'abord (vers 1546) un recueil de proverbes et plus tard (en 1547)
un dictionnaire gallois-anglais devant permettre aux Gallois d'acquérir
la connaissance de l'anglais (p. 929). Il rédige en outre vu traité de la
prononciation galloise à l'usage des Anglais résidant au Pays de Galles
(p. 929).
En 1549, Joachim du Bellay publie sa Défense et illustration de la
langue française, considérée comme le manifeste de l'école de Ronsard
ou de la Pléiade, où il expose les moyens d'enrichir la langue française :
l'emprunt de mots aux Grecs et aux Latins, la formation de mots com-
posés, ainsique l'emploi de termes dialectaux. Une bonne partie de son
ouvrage traduite littéralement du Dialogo délie lingue composé
est
sept ans plus tôt par Sperone Speroni, ce qui prouve l'importance de
l'exemple italien pour la formation de la langue française (H. Schei-
degger).
XXVI —
Un médecin et naturaliste suisse, Conrad Gesner (ou Gessner) (i)
publie en 1555 à Zurich le premier recueil de vingt-deux spécimens de
l'Oraison dominicale. Pour lui, l'établissement de la parenté des langues
est une des tâches les plus importantes du chercheur ; comme tous ses
contemporains, il considère l'hébreu comme la langue la plus pure. A
partir de cette date, les versions de l'Oraison dominicale augmentent, et
chaque érudit se fait im devoir de réunir de tels spécimens. On ouvre
ainsi la voie aux enquêtes par correspondance (cf. pp. 783-784).
Le marchand et homme de lettres italien Filippo Sassetti (né en 1540,
mort en 1588) entreprend un voyage de Lisbonne aux Indes et de là
envoie des lettres en Italie, où il donne de précieuses indications sur les
langues du pays. Dans sa seconde lettre (1585), il souligne l'identité
du sanscrit avec plusieurs langues européennes, montrant ainsi une intui-
tion empirique de la parenté linguistique bien avant W. Jones à la fin
du XVIII® siècle {Enciclopedia italiana).
En 1584, Léonard Salviati entreprend la traduction en douze dia-
lectes de l'Italie neuvième nouvelle de la première journée du
de la
Décaméron de Boccace, afin de mettre en lumière les différences entre
la langue écrite et la langue parlée (pp. 477-478). Le Vocabulaire publié
par VAccademia délia Crusca, dont la rédaction est due à la proposition
de Salviati, aura une grande influence sur les travaux similaires qui paraî-
tront plus tard (p. 475).
Au commencement du XVII® siècle, l'érudit gallois Edward Lhwyd
affirme que toutes les langues dites celtiques sont étroitement parentes
entre elles pour cette raison Victor Tourneur le considère comme le pre-
;
mier fondateur de la philologie celtique comparée (p. 935).
En 1630, le roi Gustave-Adolphe de Suède recommande, dans une réso-
lution officielle, l'étude des dialectes et des noms de lieu (p. 852, note i).
Dans la seconde moitié du XVII® siècle et au commencement du
XVIII®, le philosophe G. W. Leibniz cherche à enrichir la langue litté-
raireallemande par des mots d'origine patoise, en accordant une grande
attention à tous les idiomes de la famille des langues germaniques il ;
obtient souvent par correspondance des informations plus précises (p. 783).
Dans son ouvrage Atlantica (Upsal, 1675), le savant suédois Olof
Rudbeck (né en 1630, mort en médecin et botaniste distingué,
1702),
affirme avoir retrouvé en Suède l'Atlantide de Platon. Son fils, Olof
Rudbeck (né en 1660, mort en 1740) voyage en Laponie et s'occupe de
médecine et de philologie il soutient la parenté des Hébreux, des Lapons,
;
des Goths et des Chinois, etc.
(1) Né en 1516, mort en 1565. Il suivit les cours du célèbre jurisconsulte français
Jacques Cujas, étudia la philologie et l'hébreu, puis, sous la direction du Suisse
Jean Frisius, les langues orientales. Il est l'auteur d'ouvrages de médecine et de
zoologie.
— XXVII —
A du siècle, le philologue et antiquaire anglais Georg Hickes
la fin
(né en 1642, mort en 1715) af&rme, dans son ouvrage Institutiones gram-
maticae anglo-saxonicae et moeso-gothicae (Oxford, 1689), que l'anglais,
le saxon, etc. dérivent du moeso-gothique, et l'islandais, le suédois, le
danois, etc. du suévo-gothique il fait un tableau des rapports de ces
;
langues avec le grec, le latin et le franco-théodisque. Il traite en outre
des dialectes de la langue anglo-saxonne (cf. Ch. Pougens, Essai sur les
antiquités du Nord, 2^ éd., Paris, 1799, pp. 22-33).
Au courant du XVIII® siècle, les travaux concernant directement
ou indirectement la dialectologie sont nombreux. Je ne puis signaler
que ceux qui me semblent les plus caractéristiques.
En 1711, l'orientaliste Joh. Joachimus Schroeder (né en 1680, mort en
1756) publie à Amsterdam une grammaire arménienne, intitulée Thésau-
rus linguae armenicae antiquae et hodiernae (in-40).
Le Portugais D. Jeronimo Contador de Argote soutient en 172 1 la
grammaire de la langue vulgaire,
nécessité d'enseigner en premier lieu la
avant de faire comprendre aux élèves la grammaire latine il consacre, ;
quatre années plus tard (en 1725), im chapitre aux dialectes portugais
(p. 442).
Le religieux minime Sauveur André Pellas publie en 1723 un Diction-
naire -provençal et françois (p. 283).
En Suède, l'archevêque Erik Benzelius engage en 1726 ses prêtres (et
antérieiuement, ses étudiants d'Upsal) à noter les provincialismes, inau-
gurant ainsi dans ce pays une enquête par correspondance (p. 852, note).
Le moine Martin Sarmiento entreprend à partir de 1730 des enquêtes
sur place en Galice ; il note soigneusement les noms des objets, et affirme
la nécessité que la jeunesse apprenne le latin par l'intermédiaire de sa
langue maternelle. Il recommande la rédaction d'un dictionnaire général
des langues romanes et envisage des lois phonétiques pour déterminer
l'origine des mots, ainsi que l'histoire des choses et de leurs propriétés
(pp. 390-391)-
L'érudit espagnol Gregorio Mayans y Siscar publie en 1737 un ouvrage
sur l'Origine de la langue espagnole, qu'on peut considérer comme une
sorte de grammaire historique ; il y expose d'une façon rudimentaire
les lois qui déterminent l'évolution du langage, en précédant ainsi d'un
siècle, la Grammaire des langues romanes de F. Diez (pp. 389-390).
En M. Richey publie son Hamburgisches Idiotikon (p.
1743, 738). Au
Danemark, on fonde en 1745 la « Société danoise pour l'histoire et la lan-
gue de la patrie » (p. 880).
Erik Pontopidan, pasteur de la cour à Copenhague, pubHe en 1749 le
premier ouvrage lexicologique, où sont enregistrés les mots dialectaux
norvégiens que les Danois ne comprennent pas. Il se propose d'éclairer
et d'améliorer la langue commune, et considère les dialectes comme les
restes authentiques de l'ancienne langue commune du Nord (p. 880).
— XXVIII —
A partir de 1751, les botanistes pratiquent la méthode par correspon-
dance afin de mieux connaître les noms populaires des plantes (pp. 106-
107).
L'abbé Pierre-Augustin Boissier de La-Croix-de-Sauvages expose,
en 1756, les difficultés qu'éprouvent les Provençaux lorsqu'ils doivent
s'exprimer en français (pp. 283-284). N. Desgrouais publie en 1766 son
ouvrage Les Gasconismes corrigés, qui eut plusieurs éditions (p. 284).
En 1758, Élie Bertrand examine pour la première fois la formation de
la langue romande de la Suisse occidentale, en essayant de délimiter ses
principaux dialectes et de fixer ses limites par rapport à l'allemand
(p. 161).
Martin Felmer veut, en 1764, déterminer l'origine des Saxons de
Transylvanie, en s 'appuyant sur les données offertes par la topon5miie
(p. 784). Deux chercheurs allemands, E. Tiling et Dreyer publient à
partir de 1767 l'ouvrage Versuch eines Bremisch - Niedersàchsischen
Wôrterbuchs, considéré comme l'un des premiers dictionnaires dialectaux
(p. 738).
L'ouvrage le plus remarquable de cette période est cependant le
Glossarium Suiogothicum (Upsal, 1769, 2 vol., in-fol.), où J. Ihre donne
non seulement l'explication raisonnée des mots de la langue suédoise,
mais aussi des observations sur les analogies et sur les étymologies des
langues en général. Il recommande non seulement l'étude de l'islandais
qu'il considère comme celui de tous les anciens idiomes du Nord qui s'est
le mieux conservé dans sa pureté originelle mais aussi celle des dialectes
allemands et anglo-saxons (Ch. Pougens, Essai sur les antiquités du Nord,
2® pp. 74-113
éd., 1799, ; cf. aussi mon étude, p. 852).
Jacques Brigant publie en 1779 son ouvrage Elémens de la langue des
le
Celtes Gomérites, qui contient le texte de la parabole de l'Enfant prodigue
traduit en breton, texte qui servira dans les futures enquêtes par corres-
pondance (p. 932).
L'abbé roumain Samuil Micu (Klein) publie en 1780 ses Elementa lif^
guae daco-romanae sive valachicae, afin de montrer l'origine latine de
la langue roumaine (p. 671).
Le Père Lorenzo Hervas y Panduro (né en 1735, mort en 1809), célèbre
philologue, étend ses recherches plus loin qu'aucun savant ne l'avait
jusqu'alors tenté il veut donner une vue d'ensemble sur les langues
:
connues du monde entier, avec des spécimens en caractères latins. La
réalisation d'im travail aussi vaste ne fut possible que grâce à son séjour
prolongé en Amérique, où il apprit plusieurs idiomes locaux pour expli-
quer aux Indiens les vérités du christianisme. Une partie des matériaux
a été recueillie soit par l'auteur en personne, soit par d'autres mission-
naires. Hervas mit à profit les trésors littéraires du collège de la Propa-
gande et ceux de la bibliothèque du Vatican, où il exerça les fonctions de
bibliothécaire. Les travaux de Hervas qui ont un rapport avec la dialecte-
— XXIX —
logie sont les suivants : i» Catalogo délie lingue conosciute e notizia delta
loro affinità e diversità (1784, 6 vol. in-40 ; traduit en espagnol, Madrid,
1800-1805) ; 2° Vocabolario poUglotto con prolegomeni sopra più di CL
lingue (1787 ; l'ouvrage contient 150 mots) ;
3° Saggio pratico délie
lingue con prelogomeni e una raccolta di Orazioni dominicali in più, di
trecento lingue e dialetti {lySy).Ce volume est mieux rédigé que tous
ceux qui avaient été publiés jusqu'à cette date (cf. Adelung, Mithri-
dates, p. 15 note de mon étude). L'auteur range les langues d'après les
pays où elles sont parlées et d'après leur degré d'affinité. Les spécimens
des Oraisons dominicales sont suivis de cantiques en caractères latins.
Le texte est accompagné d'une traduction littérale et de remarques
grammaticales. On considère cette contribution du Père Hervas comme
ime mine inépuisable de renseignements sur les idiomes, les dialectes et
que sur l'origine des peuples et leurs migra-
les patois les plus divers, ainsi
tions. Il s'agit de la première grande enquête linguistique à l'échelle
mondiale, qui a sûrement influencé les ouvrages de Pallas et d'Adelung.
En 1787, Pierre-Simon Pallas commence la publication de son Vocabu-
laire comparatif des langues de la terre, réalisé d'après les conseils de
Leibniz et sous les auspices de Catherine II, l'impératrice de Russie
(pp. 14-15).
En 1789, Ph. Bridel, pasteur à Montreux, publie im ouvrage où il
décrit sommairement l'état des patois de la Suisse romande, en regrettant
le fait qu'une barrière commence à s'établir entre la haute classe sociale
qui parle plutôt le français et le peuple qui emploie encore le parler des
aïeux (p. 162).
En 1790, l'abbé Grégoire entreprend en France une enquête en vue de
connaître l'état des patois (pp. 6-7).
En 1791, l'Espagnol Gaspar Melchior de Jovellanos établit, en suivant
les idées du moine Sarmiento, un plan pour la rédaction d'un Vocabu-
laire des Asturies il donne des instructions aux correspondants (qui
;
doivent vivre dans les campagnes et non dans les villes) et exprime des
idées très claires sur l'évolution du langage et sur l'importance des dia-
lectes (pp. 391-394)-
Au commencement de l'année 1794, on décide en France d'établir
dans chaque commune un instituteiu qui doit enseigner la langue fran-
çaise (pp. 9-10). La même année, on condamne l'emploi des patois (p. 12),
qu'on considère comme une preuve évidente de la résistance des pro-
vinces à la Convention et comme un moyen de perpétuer l'inégalité
(pp. 282-283).
En Allemagne, à la fin de ce siècle, l'idée domine que la langue du
peuple est un langage rustre et incorrect (p. 738).
Au Danemark, un mouvement de réveil national, dirigé contre l'in-
fluence allemande, renforce la conscience de l'unité Scandinave et favo-
rise les études dialectologiques (p. 880).
— XXX —
Cette activité, présentée ici d'une manière sommaire, a sûrement
influencé les travaux réalisés au cours du XI X^ siècle. Les chercheurs
parlant encore le patois dans leur famille reconnaissent que le langage
considéré comme « rustre » n'est —
selon l'expression de Mistral —
que le «parler grenu de leurs libres ancêtres» (p. 288). Le romantisme
de son côté contribuera fortement au développement et à l'approfondisse-
ment des études dans tous les pays (cf. pp. 852, 884).
On trouvera des indications plus détaillées sur les débuts de la dia-
lectologie au commencement de chaque section du présent ouvrage.
Mais il me paraît utile de signaler ici les phases les plus caractéristiques
du développement de cette science. Ce n'est pas chose aisée, car il n'existe
à l'heure actuelle aucune histoire détaillée de la dialectologie ou de la
linguistique en général. Je me vois donc contraint à un exposé assez
sommaire.
Pour faciliter la lecture, je présente les faits les plus saillants par pé-
riodes de dix ans,
1800-1810, —
Fabre d'Olivet se montre le précurseur de Raynouard
en affirmant dans sa Dissertation sur la langue occitanique (1804) que le
provençal est la tige commune du français, de l'espagnol et de l'italien.
Il veut en outre remettre en honneur la langue d'oc (pp. 284-285). La
fondation à Paris (en 1804 également) de l'Académie celtique marque
une date importante pour la dialectologie, malgré les théories exagérées
de cette société concernant l'influence du celtique sur les autres langues
(p. 15). La même année K. L, Femow attire l'attention sur les dialectes
du Frioul et de la région rhétique, et considère le sarde comme un parler
spécial, intermédiaire entre l'italien et l'espagnol (p, 476),
En 1806, le ministre français de l'Intérieur entreprend une enquête
en vue de déterminer la frontière linguistique qui sépare le français des
autres langues (p. 24), La même année, F. J. Stalder publie son étude
concernant un Idiotikon suisse (p. 763) et J, Ch, Adelung fait paraître
le commencement de son ouvrage Mithridates contenant des spécimens
de l'Oraison dominicale (p, 15, note).
En 1807, le ministère français de l'Intérieur entreprend, sous la direc-
tion de Coquebert de Montbret, sa grande enquête par correspondance à
l'aide de la parabole de l'Enfant prodigue (p, 19).
K. L, Femow publie en 1808, en trois volumes, ses Rômische Stu-
dien, qui apportent une contribution utile au domaine roman (p, 34).
En 1809, Éloi Johanneau fait paraître un article intitulé Origine des
choses par les mots (p, 16), reprenant ainsi une idée développée au XVIII®
siècle par le moine Sarmiento (pp, 390-391), La même année, J.-J,
Champollion-Figeac réclame, dans son étude Nouvelles recherches sur les
patois, qu'on fasse des voyages dans les diverses parties de la France où
les idiomes sont le mieux conservés (p, 163).
— XXXI —
1811-1820. — En 1811, l'abbé Vissentu Pomi met en lumière l'impor-
tance du sarde dans son Saggio di grammatica sut dialetto sardo-meri-
dionale (p. 656). La même année, le savant danois R. Christian Rask
affirme, lors de la publication de sa grammaire islandaise, qu'une « gram-
maire n'a pas à ordonner comment on doit former les mots, mais à décrire
comment ils sont formés et comment ils changent » (A. Meillet, Introduc-
tion à l'étude comparative des langues indo-europ., 7^ éd., 1934, p. 461).
Il s'agit d'un point de vue tout à fait nouveau par rapport à l'ancienne
conception du rôle des grammairiens dans l'évolution du langage (p. 836,
note i).
La création d'une Université à Christiania (Oslo) en 181 1 développe
puissamment le sentiment national en Norvège et stimule les travaux
dialectaux que fera plus tard Aasen (pp. 880-881).
En 1812, J. Grimm (né en 1785, mort en 1863), le fondateur de la
philologie germanique, prend catégoriquement la défense des patois
lorsqu'il affirme, en parlant de la grammaire islandaise de Rask, que
« toute individualité doit être tenue pour sacrée, même dans le lan-
gage il est à souhaiter que chaque dialecte, fût-ce le plus petit, le plus
;
méprisé, soit abandonné à lui-même, que toute violence lui soit épargnée,
car il a certainement ses supériorités cachées sur les plus grands et les
plus estimés » (A. Meillet, Introduction, p. 461). Toujours en 1812, F. J.
Stalder publie une esquisse de la dialectologie suisse (p. 763) et Rask,
après im voyage en Suède, en Norvège et en Irlande, son ouvrage sur les
« Origines de la langue islandaise » (p. 836, note).
En 1814, la Société royale des Antiquaires de France donne des ins-
tructions pour l'étude des patois (p. 17) et un de membres, Claude
ses
François Etienne Dupin, affirme qu'il est possible de suivre sur une
carte« la dégradation des teintes et de voir les patois se fondre avec les
nuances des départements voisins » (p. 17). Il envisage donc, pour la
première fois me semble-t-il, la possibilité de dresser des cartes linguis-
tiques coloriées.
En 1816, François Raynouard commence la pubhcation de son im-
portant ouvrage Choix des poésies originales des Troubadours (pp. 34
et 285).
En 18 19, Stalder publie un important recueil de versions de la parabole
de l'Enfant prodigue dans tous les parlers de la Suisse (pp. 164, 763-764).
Toujours en 1819, le savant J. Grimm publie le premier volume de sa
grammaire allemande, qui constitue la première description d'un groupe
de dialectes allemands depuis les formes les plus archaïques, et qui servit
longtemps de modèle. Il est probable qu'il a pu connaître, en sa quaUté
de bibliothécaire du roi Jérôme à Cassel (1816), l'activité déployée
ailleiu-s dans le domaine des langues germaniques.
1821-1830. — En 1821, Coquebert de Montbret présente à la Société
— XXXII —
royale des Antiquaires de France une carte délimitant «les jargons ou
patois» parlés dans le pays, et soulève ainsi le problème des limites
linguistiques qui constituent encore de nos jours un intéressant sujet
de discussion (p. i8).
F. Raynouard donne en 1821 la première Grammaire comparée des
langues de l'Europe latine34) son travail servira de modèle au Portu-
(p. ;
gais Gomes de Moura pour sa comparaison entre l'espagnol, l'italien, le
français et le portugais (p. 443).
Le savant allemand J. A. Schmeller publie en 182 1 son ouvrage Die
Mundarten Bayerns, dont il a recueilli les matériaux au cours d'enquêtes
systématiques en Bavière et où il compare le langage des paysans avec
celui des citadins et des gens cultivés (p. 993).
Dans le domaine celtique, Le Gonidec publie un Dictionnaire et une
Grammaire du breton, où il donne des principes d'orthographe, de pro-
nonciation et de construction des phrases (p. 933).
En 1822, le médecin Z. Topelius fait paraître en Finlande un recueil
de chansons populaires, qui sera un stimulant pour Lônnrot (p. 999).
En 1823, Désiré Monnier, correspondant de la Société royale des
Antiquaires de France, entrevoit pour la première fois la possibilité de
rédiger des cartes phonétiques : « On pourrait, dit-il, d'une manière assez
précise, mentionner sur une carte géographique l'étendue de pays où
domine l'a » (p. 18).
La même année l'orientaliste allemand, Heinrich Juhus von Klaproth
(né en 1783, mort en 1835) est chargé par l'Académie de Pétersbourg
d'étudier la vie des peuples du Caucase, et publie, entre autres ouvrages,
Asia polyglotta et un Atlas. Dans son ouvrage Mémoires relatifs à l'Asie
(Paris, 1824), il y a des chapitres qui traitent de l'affinité du copte avec
les langues du Nord de l'Asie et du Nord-Est de l'Europe (pp. 205-221),
du basque avec les idiomes asiatiques (pp. 214-224), des mots sanscrits
comparés avec ceux des autres idiomes indo-germaniques, et avec les
langues de l'Asie septentrionale (pp. 422-440), suivis toujours d'une
longue série de mots parmi les plus usuels (cf. aussi, dans le second volume
de son étude Voyage au Mont Caucase et en Géorgie, Paris, 1823, le cha-
pitre Langues du Caucase, pp. 289-577) (cf. le langatlas de Pierquin de
Gembloux, p. 33 de mon étude).
En 1825, on publie, pour le domaine roumain, le Lexicon valachico-
latino-hungarico-germanicum (pp. 671-672).
Pour le domaine allemand, Schmeller commence en 1827 la publica-
tion d'im Dictionnaire dialectal considéré par J. Grimm comme le chef-
d'œuvre de la dialectologie bavaroise (pp. 738-739).
En 1827, R. Rask pose les fondements d'une orthographe danoise
scientifique (p. 889, note 4), tandis qu'en Norvège, une année plus tard,
on crée une chaire de vieil islandais (p. 882).
— XXXIII —
1831-1840. — C'est une période d'une grande importance dans l'his-
toire de la dialectologie et de la linguistique générale.
En en 1831, Giovenale Vegezzi-Ruscale réunit pour le domaine
effet,
italien des spécimens de
la parabole de l'Enfant prodigue, qui seront
utilisés plus tard par Biondelli (p. 479).
Coquebert de Montbret affirme en 1831 qu'une frontière linguistique
ne se présente pas comme une ligne (p. 24) la même année, l'historien
;
et critique Claude Fauriel expose à la Sorbonne l'importance de la litté-
rature provençale pour le développement de toutes les littératures em-o-
péennes (p. 286). L. Dieffenbach de son côté décrit l'état présent des
langues littéraires du domaine roman {1831) (p. 34).
Toujours en 1831, on crée en Finlande la Société de littératiure finnoise,
qui jouera un rôle important pour la dialectologie du pays (p. 999).
En 1832, l'abbé Vissentu Porru recueille par correspondance des maté-
riaux pour son Dictionnaire sarde (p. 656).
En 1833, Franz Bopp mort en 1867) publie le premier
(né en 1791,
fascicule de sa Grammaire comparée des langues indo-européennes
(1833-1849), créant ainsi une nouvelle discipline (A. Meillet, Intro-
duction, 7® éd., 1934, pp. 457-460).
Le littérateur français Charles Nodier considère les patois comme
la langue vivante et nue du peuple, tandis que le beau langage n'est qu'un
simulacre ou un mannequin l'homme qui n'a pas soigneusement exploré
;
les patois de sa langue, affirme-t-il, ne la sait encore qu'à demi (p. 28).
Il estime en outre qu'en cas de disparition des patois, il faudrait créer
une académie pour en retrouver la trace (p. 13).
La même année, Joh. Mich. Heilmaier étudie l'aspect des langues
romanes sous l'influence étrangère {Ueber die Entstehung der rom. Spra-
chen unter dem Einflusse fremder Zungen, 1834) (p. 34).
En 1835, G. Comewall Lewis présente un « Essai sur l'origine et la
formation des langues romanes » (p. 34) L Aasen se propose d'étudier,
;
d'une façon plus systématique et plus approfondie, les dialectes de la
Norvège (p. 884 cf. aussi p. 882) E. Lonnrot pubUe de son côté le
; ;
Kalevala (1835), épopée nationale finnoise (pp. 998-999).
F. Diez commence en 1836 la publication de sa Grammatik der rom.
Sprachen, qui ne sera terminée qu'en 1844 (p. 34).
Fr. Raynouard continue son activité scientifique en publiant son Lexi-
que roman (t. I, 1838) (pp. 34-35), qui sera continué après sa mort par
ses disciples (p. 285).
J. K. Schuller entreprend en 1838 une enquête par correspondance
siu" les parlers saxons de Transylvanie, en demandant tout particulière-
ment des noms de heu (p. 784).
En 1839 Lorenz Diefenbach commence la publication de son ouvrage
CeUica, qui présente des matériaux provenant des dialectes celtiques
— XXXIV —
modernes (p. 935, note 2) ; malheureusement, l'auteur manque de con-
naissances phonétiques.
La même année, I. Aasen rédige la première esquisse d'une Granmiaire
de son parler natal (p. 885), tandis que le savant finnois M.-A. Castrén
fait un voyage en Laponie en vue de recueillir les croyances se rapportant
au Kalevala (p. 1000).
En 1840, J. F. Schnakenburg publie un Tableau synoptique et compa-
ratif des idiomes populaires ou patois de France, où il défend résolument
les patois, suivant l'exemple donné par Ch. Nodier (pp. 29-31).
Le chanoine G. Spano pratique l'enquête par correspondance en vue
de la rédaction de son Dictionnaire sarde (p. 656).
Le Norvégien J. Moe s'efforce de noter aussi exactement que possible,
à l'aide d'une orthographe particulière, la prononciation des parlers nor-
végiens (pp. 882-883).
1841-1850. — En 1841, Pierquin de Gembloux publie son Histoire
littéraire, philologique et bibliographique des patois (2^ éd. en 1858), où il
parle de son Langatlas de la France, de la Belgique wallonne et de la Suisse
romande, qu'il rédige depuis une vingtaine d'années (pp. 31-33).
Bemardino Biondelli publie en 1841 un Atlas linguistique de l'Europe
qui a dû être dressé sous l'influence de l'Atlas ethnographique du globe
(pp. 26-27) d'A. Balbi (p. 480).
La même année, A. Bruce- Whyte fait paraître une Histoire des langues
romanes et de leur littérature depuis leur origine jusqu'au XIV^ siècle et
J. J. Ampère une Histoire de la formation de la langue française (p. 35).
Friedrich Marienburg entreprend une enquête sur place aussi bien en
Transylvanie que dans la région rhénane, afin d'établir la parenté lin-
guistique des deux régions (p. 784).
Enfin, Ivar Aasen commence en Norvège mie enquête sur place et
publie une étude sur « Le dialecte du S0ndm0re » (p. 885).
En 1843, Mathias-Alexandre Castrén entreprend l'exploration des
parlers samoyèdes et zyrianes (syriènes) de l'Europe septentrionale et de
l'Asie du Nord (p. 1000).
La limite entre le gaélique d'Ecosse et l'anglais est déterminée vers
1844 par le savant allemand H. Nabert (p. 944, note i).
En 1845, N. St. des Étangs pubhe son étude Liste des noms populaires
des plantes de l'Aube, où l'élément folklorique se fait jour pour la première
fois (p. 107).
Cyprien Ayer fait paraître en 1846 sa Phonologie de la langue française,
où il applique la méthode historique inaugurée par Diez (pp. 166-167).
J. S. Honnorat, médecin à Digne, publie son Dictionnaire provençal-
français (en 3 vol.) contenant plus de cent mille mots (p. 286).
Toujours en 1846, les savants Ludwig Herrig et Heinrich Viehoff
— XXXV —
commencent la publication de la revue Archiv fiir das Studium der neueren
Sprachen (p. 36).
Pour l'année 1847, nous notons le Lexicon der Luxemburger Um-
gangssprache de J. F. Gangler (p. 785) et le Vocahularium comparati-
vum omnium Unguarum europaearum du prince Louis-Lucien Bonaparte.
Ce dernier ouvrage contient des tableaux concernant 52 mots (p. 933,
note i).
Ivar Aasen, le fondateur de la dialectologie norvégienne, affirma en
1848 l'importance des patois pour la langue littéraire de son pays (p. 879)
et publie une « Grammaire de la langue populaire norvégienne » (p. 886).
En 1849, dans son ouvrage Die romanischen Sprachen und ihre Ver-
hàUnisse zum Lateinischen, A. Fuchs résume les connaissances sur les
langues romanes et prend position contre certaines idées exprimées par
ses devanciers (p. 35).
En 1849 également, Cari Save commence à l'Université d'Upsal des
cours sur l'ancienne langue Scandinave (p. 853).
La création de la revue « Les lois de la langue suédoise » par J. E
Rydqvist (1850) marque une date dans l'histoire de la philologie de la
Suède (p. 852).
1851-1860. — En Spano donne, dans sa Carta
1851, le chanoine G.
du sarde (p. 656).
Idiomografica, la première division dialectale
La même année, Ivar Aasen publie la première monographie dialectale
du norvégien, consacrée au parler du S0ndm0re (p. 886).
En 1852, F. Diez publie son Etymologisches Wôrterhuch der roma-
nischen sprachen (p. 35) ; la même année paraît la revue Zeitschrift
fiir vergleichende Sprachforschung (p. 36).
En 1853, l'ItalienBemardino Biondelli publie son ouvrage Saggio sui
dialetti que j'estime plein d'enseignements linguistiques à
gallo-italici
cause de l'attention accordée à l'histoire de la région choisie (pp. 480-
483). L'auteur pense que les matériaux dialectaux doivent être recueillis
directement de la bouche du peuple, et non étudiés dans des documents
écrits (p. 480). Dans son étude, il emploie des matériaux qu'il a recueillis
lui-même sur place et des textes dialectaux recueillis par correspondance
(p. 481). La monographie linguistique envisagée par Biondelli s'oppose
nettement à celle du type Ascoli (p. 525).
La même année, K. Weinhold publie le premier ouvrage consacré
au dialecte silésien, où il déclare estimer les patois plus dignes d'étude
que plusieurs œuvres des poètes du moyen âge (p. 739) on fonde une ;
revue consacrée spécialement à l'étude des patois allemands. Die deutschen
Mundarten (t. I, 1853) (p. 739) Aasen fait paraître une Anthologie dia-
;
lectale norvégienne (pp. 886-887).
Enfin J. K. Zeuss publie sa Grammatica celtica, considérée comme la
première base solide des études celtiques (pp. 935-936).
— XXXVI —
En 1854 se crée le Félihrige, qui veut conserver pour toujours à la
Provence sa langue, sa couleur, sa liberté d'allures et son amour national
(p. 287).
En 1854 également, J. Grimm commence la publication de son Detit-
un groupe de savants (16 volumes) .
sches Wôrterhuch, qui a été continué par
En 1855, V. Angius publie la première grammaire scientifique du
dialecte sarde de Logudoro il étudie spécialement le parler de Nuoro
;
(p. 657).
En 1856, on crée en Suède des sociétés scientifiques qui se vouent avec
succès à l'étude de la langue et des traditions populaires (p. 853).
Le prince Louis-Lucien Bonaparte commence en 1857 l^. longue série
de traductions en de nombreux patois appartenant à plusieurs domaines
linguistiques (cf. p. 394 et l'index de mon ouvrage).
Toujours en 1857, le professeur roumain L Maiorescu entreprend en
Istrie une enquête sur place en vue de connaître les parlers des Roumains
(les résultats n'ont été publiés qu'en 1868, après sa mort ; p. 675).
1861-1870. — En 1862, F, Staub et L. Tobler commencent en Suisse
lem- enquête par correspondance pour l'Idiotikon 764)
(p. en 1863, ;
E. Littré publie le premier volume de son Dictionnaire de la langue
française (p. 35) et en 1864, A. Zuccagni-Orlandini fait paraître son re-
cueil de 34 textes dialectaux contenant \m dialogue entre un serviteur
et son maître (p. 485).
En 1866, H. Schuchardt soutient, dans son ouvrage Vokalismus des
Vulgàrlateins (3 vol., 1866-1869), que les dialectes s'enchevêtren*" et
s'entrecoupent de telle manière qu'il est impossible de fixer des limites
(P- 741)-
La même année paraissent, pour le domaine grec, les monographies
linguistiques de G. Déville (p. de D. Comparetti (p. 1048).
1047) et
En 1867, Rufino José Cuervo publie ses Apuntaciones criticas sobre
el lengaje hogotano, ouvrage qui inaugure la linguistique hispano-améri-
caine (p. 399).
La même année paraît la Revue de Linguistique et de Philologie compa-
rée (t. I, 1867) (p. 36).
En 1868, A. Brachet publie son Dictionnaire étymologique de la langue
française (p. 35) ; les Mémoires de la Société de Linguistique de Paris
commencent de paraître (t. I, 1868)
(p. 36) au Portugal, Adolfo Coelho
;
applique en 1868 les idées que Diez expose dans sa Grammaire des langues
romanes (pp. 444-445).
En même temps qu'A. Brachet publie sa Grammaire historique de la
langue française on crée à Montpellier la Société pour l'étude des
(p. 35),
langues romanes (1869), qui exercera une influence féconde sur les études
dialectologiques (pp. 287, 289).
En 1870 paraissent la Revue des Langues romanes (p. 36) et la Revue^
— XXXVII —
celtique (pp. 36, 938), et G. Morosi publie le résultat de ses enquêtes chez
les Grecs de l'Italie méridionale (p. 1048).
1871-1880. —
C'est la période la plus importante du XIX^ siècle ;
les travaux publiés pendant ces dix ans ont posé le fondement de la
dialectologie.
En 1871 commence la publication des Romanische Studien (p. 36) ;
on accorde dans le domaine danois la plus grande attention aux tradi-
tions populaires (p. 836).
En 1872, Franz Haefelin publie sa monographie sur les parlers du
canton de Neuchâtel, fondée sur les matériaux recueillis sur place par
l'auteur lui-même (pp. 168-169) G. Paris et P. Meyer commencent la
;
publication de la revue Romania (p. 37) on crée en Suède des asso-
;
ciations d'étudiants pour l'exploration des patois (p. 853 ; cf. aussi p. 854,
note).
En 1873, Ch. de Tourtoulon et O. Bringuier entreprennenten France,
à la demande de pour l'étude des langues romanes, la pre-
la Société
mière grande enquête sur place en vue de déterminer, en se concentrant
sur six phénomènes linguistiques, la limite entre le français et le proven-
çal (pp. 295-300). G. I. Ascoli publie ses Saggi ladini, inaugurant ainsi
les études sur le romanche (pp. 621-622). La même année, on crée en
Grande-Bretagne la English Dialect Society, qui donne à ses correspon-
dants des instructions en vue de recueillir des matériaux dialectaux
(pp. 909-910), tandis que le prince Louis-Lucien Bonaparte publie une
carte de la division dialectale du domaine anglais, carte qui servira de
modèle pour l'Atlas phonétique danois (p. 910).
En 1874, l'Académie Stanislas entreprend ime enquête par correspon-
dance dans la Lorraine, le Barrois et le pays Messin (p. 51), tandis que J.
Cornu recueille sur place des matériaux dialectaux pour sa Phonologie
du bagnard (pp. 169-170). G. L Ascoli fait paraître ses Schizzi franco-
provenzali, délimitant ainsi d'une façon plus précise le domaine franco-
provençal et soulevant le problème des limites dialectales (pp. 176-177).
J. Te Winkel réunit, dans le domaine néerlandais, une collection de
versions régionales de la parabole de l'Enfant prodigue (p. 793). H. Gai-
doz de son côté montre comment on peut, selon lui, déterminer une fron-
tière linguistique lorsque deux langues d'origine différente se rencontrent
(p. 944, note).
En 1875, Ch. de Tourtoulon et O. Bringuier afi&rment que l'enquête
sur place reste le seul moyen rapide et sûr pour étudier les patois de la
France (p. eux entre le proven-
296) et démontrent que la limite fixée par
çal et le français n'est pas une ligne dans le sens géographique du mot ;
qu'ime telle limite est toujours approximative (p. 300 cf. aussi pp. 286- ;
287). La Société pour l'étude des langues romanes intervient auprès de
l'Assemblée nationale française pour la création dans le Midi de la France
— XXXVIII —
de chaires de philologie romane (p. 289). G. Papanti pubhe 704 versions
dialectales du texte du Décaméron employé au XYI^ siècle par Salviati
pour connaître les dialectes italiens (p. 478). En 1875, V. Jagié élargit
le champ d'étude par la publication de la revue Archiv fur slavische Philo-
logie (t.I, 1875) (p. 36).
En 1876, Aug. Leskin formule, dans son étude Die Deklination im
Slawisch-Litauischen und im Germanischen, le principe, déjà énoncé par
Grimm, des «lois phonétiques» sans exception (p. 740). Ce principe a
eu une grande influence sur la méthode des enquêtes dialectales long- :
temps les chercheurs se sont contentés pour étudier les patois, de dresser
une liste de mots groupés selon les « lois phonétiques » et de faire traduire
ces mots par un paysan habitant un village quelconque. En travaillant
de la sorte, ils se sont aperçus qu'un bon nombre de mots, très utiles
pour les paradigmes, ne sont pas employés par les paysans et qu'il fallait
les remplacer par d'autres ayant un peu plus de vitalité (cf. p. 525. la
monographie t5rpe Ascoh).
La même année, E. Sievers publie sa Lautphysiologie, dont les idées
ont été appliquées par le Suisse Jost Winteler dans son étude du parler
de la commune de Kerenz, étude considérée comme la première mono-
graphie détaillée du domaine allemand (pp. 739-740).
Camille Chabaneau rédige la première grammaire très approfondie
du limousin et inaugure ainsi les études sur le provençal parlé (pp. 289-
290).
Gustav Wenker remplace le texte de l'Oraison dominicale par une qua-
rantaine de courtes phrases, rédigées en langue littéraire allemande,
que les membres du corps enseignant de la province rhénane devaient
traduire en patois (p. 741). On renouvelle donc sur ime plus grande
échelle la méthode commode des enquêtes par correspondance.
En 1876, on commence la publication de la revue Korrespondenz-
hlatt des Vereins fiir siebenbilrgische Landeskunde, qui donnera des
informations plus précises sur les parlers saxons de Transylvanie (p.
784, note).
En Cornu publie son étude intitulée Phonologie du bagnard,
1877, Jules
dont matériaux ont été recueillis sur place (p. 169). La même année,
les
Gustav Wenker donne, dans son petit ouvrage Das Rheinische Platt, une
vue d'ensemble sur les parlers de la province rhénane au nord de la Moselle
(p. 741) et étend son enquête par correspondance à la Westphalie, grâce
à l'appui des autorités locales (p. 742).
En 1877 également commence la pubhcation de la revue Zeitschrift
fiir romanische Philologie, grâce à l'initiative de G. Grôber. Cette revue
a contribué dans une large mesure au développement de la philologie
et de la dialectologie (p. 36).
Le travail de C. Nigra, Foneiica del dialetto di Val-Soana (1878), fait
mieux connaître les parlers du Piémont l'auteur a recueilli les maté-
;
— XXXIX —
riaux sur place, mais il ne donne aucune indication ni sur sa méthode
d'enquête, ni sur le? personnes interrogées (pp. 177-178),
En 1878, A. Boucherie et Camille Chabaneau inaugurent à Mont-
pellier le premier enseignement de philologie romane dans le Midi (p. 290),
et F. Mistral publie, après vingt ans de travail, son Lou trésor dôu Feli-
brige (en 2 vol.) (p. 288).
T. Gartner commence en 1878 ses enquêtes sur place dans le domaine
romanche, en recueillant des matériaux à l'aide d'une liste de 500 mots
et en faisant traduire en patois plusieurs textes littéraires (pp. 622-623).
En 1878 également, on crée à l'Université d'Upsal les «Archives des
traditions populaires suédoises » dont l'organe est la revue Svenska
landsmâl ; le savant J. A. Limdell, le fondateur des études, publie un
alphabet phonétique qui sera adopté par tous les dialectologues suédois
(pp. 855-856).
La même année, Paul Sébillot présente à l'Exposition universelle de
Paris une carte linguistique de la Bretagne (p. 931).
En 1879, l'abbé Rousselot commence l'étude sur place du sous-dialecte
marchois (p. 308).
Phil. Wegener présente en 1879, lors de la réunion des membres du
corps enseignant allemand à Trêves, une méthode plus précise pour
l'étude des patois, en réclamant un examen détaillé d'ordre phonétique
et granunatical, ainsi que l'indication des irrégularités dialectales dues
à l'influence de l'analogie, etc. (p. 740).
La Société géographique des Pays-Bas dresse, sur la proposition de
H. Kern, ime carte linguistique du pays (p. 793).
Au Danemark, on fonde en 1879 ^^i^ Société pour l'étude des patois
danois, ayant pour but de propager et de conserver la langue danoise
et ses dialectes (pp. 836-837). Dans les pays Scandinaves augmente le
nombre des monographies linguistiques (cf. p. 854).
En 1880, J. Gilliéron publie sa petite étude sur le Patois de la commune
de Vionnaz, qui révèle les idées de celui qui deviendra le fondateur de la
géographie linguistique (pp. 178-182). Cet ouvrage sera continué la même
année par son Petit Atlas 'phonétique du Valais roman (pp. 183-187).
La même année commence la publication de la revue Literaturblatt
und romanische Philologie (p. 36) et, comme une sorte de
fur germanische
couronnement de l'activité de cette période, paraît le premier volume
du Grundriss der romanischen Philologie, publié sous la direction de G.
Grôber (p. 35)-
1881-1890. — En 1881, G. Wenker étend son enquête par correspon-
dance à toute l'Allemagne (p. 742) et publie le premier fascicule de son
Sprachatlas von Nord- und Mitteldeutschland, contenant six cartes (p.
744). F. Staub et L. Tobler font paraître le premier fascicule de leur
Schweizerisches Idiotikon (p. 764).
— XL —
Dans domaine des langues Scandinaves, J. A. Lundell publie en
le
1881 son ouvrage intitulé« Sur l'étude des dialectes, particulièrement de
ceux des langues nordiques » (p. 856 et note 2), et on fonde en Norvège
la première Société pour l'étude des patois (p. 88g).
En 1882, Henry Sweet publie la première description scientifique
d'un parler gallois (p. 945).
En 1883, on crée à l'École des Hautes Études de Paris la première
conférence de dialectologie de la Gaule romane, confiée à J. Gilliéron
(pp. 37-38).
La même année, Gonçalves Viana publie son étude Essai de phoné-
tique et de phonologie de la langue portugaise, qui constitue une contribu-
tion d'une grande importance pour la dialectologie du pays (p. 445).
T. Gartner décrit le romanche dans l'ouvrage Ràtoromanische Gramma-
tik (1883), après avoir fait des enquêtes sur place (p. 623).
En 1883, on commence l'enseignement régulier du néerlandais (p. 794)
et on fonde en Finlande la Société Finno-ougrienne, qui détermine par
la suite tout le mouvement dialectologique du pays (p. 1002).
Les revues Romanische Forschungen et Archiv fiir lateinische Lexi-
ko graphie und Grammatik paraissent à partir de 1883 (p. 36).
En 1884, dans l'ouvrage Fonetica del dialetto délia città di Milano,
le savant italien C. Salvioni tente de présenter l'aspect linguistique du
parler d'une ville (pp. 526-527) Mondry Beaudouin fait paraître une
;
étude sur le dialecte chypriote moderne et médiéval (p. 1050).
En 1886, le chercheur français N. Haillant publie des instructions à
des correspondants en vue de recueillir les noms populaires des plantes
et fait lui-même des enquêtes sur place (p. 108).
Les enquêtes sur place se multiplient. Le savant suisse Alfred Odin
publie en 1886 sa Phonologie des patois du canton de Vaud, dont les maté-
riaux ont été recueillis sur place de la bouche même de ceux qui parlent
encore le patois. Dans la présentation des matériaux, l'auteur abandonne
le système d'Ascoli (pp. 170-171).
Dans domaine du roumain, B. Petriceicu-Hasdeu publie en 1886
le
le questionnaire qu'il a envoyé en 1885 à des correspondants afin d'obte-
nir des matériaux pour VEtymologicum Magnum Romaniae (pp. 677-679).
Dans le domaine danois, le pasteur H. F. Feilberg commence en 1886
la publication de son « Dictionnaire du patois jutlandais », considéré
comme un modèle de dictionnaire dialectal (p. 837) en Norvège, on ;
crée une chaire de langue populaire, où le landsmâl obtient une place
bien méritée (pp. 888-889).
En 1887, l'abbé Rousselot publie la première méthode d'enquête,
qui influencera fortement les futures recherches dialectales (pp. 39-44).
A cette époque, la méthode orale n'était pas encore appréciée en France
(cf. p. 947).
La Revue des patois gallo-romans (t. 1, 1887) donne un élan aux enquêtes
— XLI —
sur place et devient une sorte de centre pour toute la dialectologie (pp.
38-39).
Le Lexique Saint-polois d'E. Edmont, publié dans la Revue des patois
gallo-romans, devient à partir de 1887 un modèle pour les vocabulaires
régionaux (pp. 75-80 ; cf. aussi p. 202).
En on prend la décision de rédiger une carte pour chaque mot
1887,
contenu dans les phrases du questionnaire de Wenker (p. 742).
L'importance des études dialectales s'accroît J. A. Lundell soutient
:
en 1887, avant G. Paris, que « ce n'est pas assez d'étudier les dialectes
par provinces, qu'il faut les étudier par cantons, par paroisses, quelque-
fois même par villages » (p. 857).
En 1888, G. Paris expose son programme pour les études dialectologi-
que? et affirme qu'en réaUté il n'y a pas de dialectes (pp. 45-50 cf. aussi ;
les observations de Psichari sur la phonétique des patois, pp. 310-311).
La même année, G. Weigand, T. Frâncu et G. Candrea publient,
concernant le domaine romnain, des monographies linguistiques dont
les matériaux ont été recueillis sur place (p. 676), tandis qu'au Luxem-
bourg on fait traduire en patois de 325 localités les phrases du question-
naire Wenker (p. 785).
Le savant
anglais A. J. Ellis publie en 1889 son étude The Existing
Phonology of English Dialects, dont les matériaux ont été obtenus par
correspondance, à l'aide d'un questionnaire d'environ mille mots et
d'un texte de sept phrases (p. 910).
En 1890, la Société pour l'étude des langues romanes organise le
premier Congrès de philologie romane c'est une date importante dans
;
l'histoire de cette discipline (p. 291). Le Congrès exprime le vœu que le
ministère français de l'Instruction publique favorise, par des missions
et des encouragements, l'étude sur place des patois de France (p. 295). A
la même occasion, Ch. de Tourtoulon déclare : « il arrive trop souvent
que les philologues n'ont pas vu assez vivre le parler qu'ils étudient sur
des échantillons écrits, dans un état voisin de la mort »
c'est-à-dire
(p. 292) ;jugement est encore valable de nos jours. Le même chercheur
ce
fait un exposé très intéressant sur le problème des limites linguistiques,
exposé qui est injustement passé sous silence (cf. pp. 291-295).
En 1890, L. Gauchat étudie le patois de Dompierre. Il a dû être influen-
cé dans cette décision par son maître H. Morf, qui était arrivé à la con-
viction que la vie d'une langue quelconque doit être étudiée dans ses
patois vivants plutôt que dans les vieux textes (p. 238).
En 1890, le ministre italien de l'Instruction publique, Paolo Boselli,
donne des instructions au sujet de l'emploi des dialectes dans l'enseigne-
ment primaire afin de mieux apprendre la langue nationale (p. 494).
Toujours en 1890, W. Meyer-Liibke commence la publication de sa
Grammatik der romanischen Sprachen, qui donne une vue d'ensemble
sur le développement de toutes les langues romanes (p. 35).
— XLII —
1891-1900. — En 1891 paraissent trois travaux d'une importance
capitale pour la dialectologie romane. Il s'agit en premier lieu de la
monographie de l'abbé Rousselot, Les modifications phonétiques du lan-
gage étudiées dans le patois d'une famille de Cellefrouin (pp. 307-315),
qui constitue une sorte de réfutation catégorique du principe des lois
phonétiques sans exception. Le deuxième est le premier ouvrage important
de L. Gauchat, sa monographie sm* Le patois de Dompierre (p. 191). Le
troisième est l'étude du D^ J. Zimmerli, Die deutsch-franzôsische Sprach-
grenze in der Schweiz (1891-1899) (p. 158).
En 1892, P. E. Guarnerio publie une étude sur les dialectes de la Sar-
daigne et de la Corse (p.Weigand, une monographie sur les
657), G.
Mégléno-Roumains (p. N. Hatzidakis et Albert Thimib, des
676), G.
études remarquables sur le grec moderne (pp. 1051-1052) Jan Te Winkel ;
envoie im questionnaire à des correspondants en vue de rédiger un
Atlas linguistique des patois néerlandais du Nord (pp. 793-794).
En 1894, l'abbé Jean-Marie Meunier commence ses enquêtes dans
la région nivernaise, enquêtes qui dureront près de vingt ans (p. 97) ;
A. B. Larsen publie une étude intitulée «La phonétique du dialecte
de Sol0r » (Norvège) (p. 891) et Franz Nikolaus Finck, un travail sur
le dialecte irlandais des îles d'Aran (p. 940).
En 1895, le savant français É. Bourciez présente à l'Exposition de
Bordeaux, sous le titre Recueil des idiomes de la région gasconne,
dix-sept volumes contenant la traduction de la parabole de l'Enfant
prodigue en patois de la région (pp. 302-303). La même année, G. Wei-
gand commence ses enquêtes en Roumanie avec un questionnaire ne
comprenant au début que 103 mots qui pouvaient donner une idée
de l'aspect de la phonétique du roumain (pp. 703 et 698).
Dans le domaine allemand, O. Bremer montre en 1895, après des
recherches personnelles, que l'Atlas de Wenker ne peut être considéré
que comme un travail préparatoire (p. 745). L'enquête par correspon-
dance ne peut plus satisfaire les chercheurs de la fin du XIX^ siècle.
En 1895, Hermann Fischer publie le premier Atlas lexicologique^
dont les matériaux ont été recueillis par correspondance, l'auteur ayant
remplacé les phrasesMu questionnaire Wenker par cent quatre-vingt-
dix mots (p. 746).
Pomr l'étude des patois du domaine suédois, on fixe, en 1895, une liste
de mots-types {typordlista) pouvant donner, selon le principe des lois
phonétiques sans exception, une idée rapide de l'aspect phonétique
des patois (p. 861).
L'année 1896 nous apporte deux monographies E. G. Parodi, Studi :
liguri (pp. 527-528) et Ph. Colinet, Het Dialect van Aalst, ouvrage qui
servira de modèle à plusieurs études du domaine néerlandais (p. 795).
En 1897 commencent deux importantes enquêtes sur place la pre- :
mière est celle d'Edmon^pour l'Atlas linguistique de la France (pp. 115,
— XLIII —
124) et la seconde celle de M. Bartoli pour l'étude des débris du dalmate
(p. 652). Gaspard Pult publie à la même date la première monographie
sur un du romanche, Le 'parler de Sent (p. 625).
parler vivant
L. Gauchat commence en 1898 ses enquêtes à Charmey en vue de
déterminer les divergences dans le langage d'une même commime, l'abbé
Rousselot ayant démontré, lors de son étude à Cellefrouin, le manque
d'unité dans le parler d'une famille (p. 189).
Karl Haag pubUe en 1898 une étude remarquable intitulée Die Mun-
darten des oberen Neckar- und Donaulandes, en soutenant la haute valeiu:
scientifique de l'enquête sur place, ainsi que l'existence de centres ré-
gionaux, générateurs d'innovations linguistiques (p. 746).
Jan Te Winkel publie en 1898 son Atlas van Taalkaarten met Tekst,
dont matériaux ont été réunis par correspondance (pp. 793-794).
les
En 1898, Valdemar Bennike et Marins Kristensen commencent de
pubher leur Atlas phonétique des parlers danois, qui ne sera achevé
qu'en 1912 (pp. 845-846).
En 1899, Ch. Guerlin de Guer publie son -étude Essai de dialectologie
normande, dont les matériaux ont été recueillis en partie sur place et en
partie à l'aide d'un questionnaire (contenant des mots rangés d'après
les groupes consonantiques initiaux) auquel ont répondu plusieurs
correspondants. A cette date, on n'accorde encore une attention suffi-
sante ni au choix des localités, ni aux choix des informateurs (pp. 81-82).
En 1899, trois savants suisses, L. Gauchat, J. Jeanjaquet et E. Tappo-
let entreprennent des enquêtes sur place dans près de 400 localités de la
Suisse romande. C'est la première grande enquête sur place réalisée par
des spécialistes, avant que J. Gilliéron ait soutenu la supériorité d'une
personne non spécialisée dans les enquêtes dialectales (p. 256).
Dans son enquête de 1899 ^ Hérémence (Valais), L. de Lavallaz procède
d'une façon très expéditive il enseigne à une personne du cru, d'une
:
extrême myopie et d'une culture livresque, un système très simple de
transcription phonétique, pour qu'elle puisse noter elle-même son parler
et celui des villageois ensuite l'auteur se borne à ranger tous les maté-
;
riaux, en prenant comme base la Grammaire des langues romanes de
W. Meyer-Lûbke (p. 171).
La même année, Robert v. Planta se consacre à des enquêtes s}^-
tématiques dans le domaine romanche (p. 626), et I. Popovici commence
l'étude du dialecte roumain de l'Istrie (p. 675, note).
Pour l'année 1900, on peut signaler les travaux suivants L. Gau- :
chat, J. Jeanjaquet et E. Tappolet commencent d'envoyer à des cor-
respondants qu'ils ont choisis eux-mêmes les 227 questionnaires qui
fourniront les matériaux pour le Glossaire des patois de la Suisse romande
(p. 242). Les mêmes auteurs ont tenté de pubher, à la même date, un
Atlas phonétique de la Suisse romande (p. 256 et note). José Leite de
Vasconcelos pubhe son important ouvrage Estudos de filologia mirandesa
— XLIV —
(p. 447 et note) et J. Huonder, une étude sur le vocalisme du dialecte
romanche de Disentis (p. 625).
La même année, Ferdinand Wrede inaugure, après les critiques faites
à l'Atlas de Wenker pp. 745-747), la série de publications intitulée
(cf.
Deutsche Dialekt géographie, qui contient des monographies linguistiques
dont les matériaux ont été recueillis non par l'intermédiaire de corres-
pondants, mais par des enquêtes faites sur place (p. 747).
Enfin, W. Thalbitzer commence en 1900 ses explorations chez les
Esquimaux du Groenland (p. 844).
1901-1910. — En 1901, E. Muret conunence une enquête systéma-
tique en Suisse romande en vue de recueillir sur place et dans les archives
les noms de lieu et de personnes (pp. 247-248).
Dans domaine catalan, Mossen Antoni M». Alcover de Majorque
le
entreprend une enquête avec la collaboration de 1.600 correspondants
(p. 351) et publie le Bolleti del Diccionari de la llengua catalana (t. I,
1901), la première revue philologique d'Espagne (p. 351).
Le savant italien G. Campus fait paraître en 1901 son étude Foneiica
del dialetto logudorese (p. 658), tandis que G. Kisch commence ses en-
quêtes dans le Luxembourg, en vue de déterminer d'une manière plus
précise les rapports existant entre les parlers de cette région et ceux des
Saxons de Transylvanie (p. 786).
En 1902 se produit l'événement le plus important dans l'histoire de la
géographie linguistique J. Gilliéron publie le premier fascicule de l'Atlas
:
linguistique de la France. La méthode de cette œuvre a été examinée
en détail, puisqu'elle a servi de modèle à plusieurs atlas publiés ulté-
rieurement (pp. 1 13-136).
La même année, Karl von Ettmayer publie le résultat de ses enquêtes
faites dans 66 communes de la région lombardo-ladine (p. 637), tandis
que Jos. Schrijnen commence l'exploration du territoire du Limbourg
belge et hollandais, afin de déterminer les limites d'une série de particu-
larités qui distinguent le néerlandais de l'allemand proprement dit.
Le résultat de ses enquêtes n'a été publié qu'en 1920 (p. 801).
Ch. Guerlin de Guer publie en 1903 son Atlas dialectologique de Norman-
die,qui n'est en réalité qu'un atlas purement phonétique (pp. 81-82).
L. Gauchat fait paraître la même année sa remarquable étude Gibt es
Mundartgrenzen (p. 187) et G. Millardet commence ses enquêtes dans
?
la région landaise,en appliquant une méthode d'enquête plus rigoureuse,
qui rappelle souvent celle pratiquée par E. Edmont (p. 322 cf. aussi ;
p. 512). La même année, on commence de faire des enquêtes dans 89
localités du domaine romanche (p. 626).
Oscar Bloch, le successeur de Gilhéron à l'École des Hautes Études,
entreprend en 1904 des enquêtes dans la région des Vosges, enquêtes
qui dureront, avec des interruptions, jusqu'en 1913 (p. 94). Dans le
— XLV —
domaine franco-provençal, Jules Jeanjaquet et Ernest Tappolet com-
mencent en 1904 une enquête simultanée, de la plus grande importance
linguistique, pour leurs Tableaux phonétiques (p. 259).
En Max Leopold Wagner commence ses enquêtes en
1904, le savant
Sardaigne, dont le résultat représente ime remarquable contribution
scientifique à la connaissance de ce domaine linguistique (pp. 658-661).
A partir de 1905, J. Gilliéron publie les premières interprétations
des données de l'Atlas linguistique de la France (cf. M. Roques, Biblio-
graphie des travaux, pp. 17-19), d'abord avec J. Mongin puis avec Mario
Roques (1912) et enfin seul (à partir de 1915). Par ces études J. Gilliéron
n'apporte pas seulement une importante contribution scientifique,
il enseigne en même temps comment il faut interpréter les cartes lin-
guistiques d'un Atlas. Mais cela sort de notre sujet nous ne nous sommes :
pas proposé d'examiner dans la présente étude les résultats de la dialec-
tologie.
L'année 1905 apporte à la linguistique romane un ouvrage tout à fait
remarquable de Louis Gauchat L'unité phonétique dans le patois d'une
:
commune. Nous en examinons la méthode dans le chapitre intitulé
Charmey ce village doit figurer parmi les stations célèbres de la Romania
;
(pp. 187-196).
Dans le domaine du roumain, I. Popovici publie en 1905 la mono-
graphie intitulée Die Dialekte der Munteni und Padureni im Hunyader
Komitat, où il accorde une attention justifiée à l'onomastique et aux
phénomènes sociaux (p. 693).
Au Danemark, on crée, grâce à l'initiative des savants H. F. Feilberg
et A. Olrik, l'institution Dansk Folkemindesamling, qui réunit toutes
les collections anciennes et nouvelles de traditions populaires danoises
(p. 838).
En 1906, Franz Fankhauser entreprend une enquête très approfondie
sur le parler de la localité Val d'Illiez (p. 172), dont le résultat ne sera
publié qu'en 1910-1911 (p. 172). Dans le domaine catalan, on tient le
premier Congrès international (p. 344), et B. Schàdel commence une
enquête dans 32 localités en vue d'établir la limite linguistique entre le
gascon et le catalan. L'auteur affirme que la frontière politique n'a pu,
par suite des circonstances topographiques particulières, influencer
la limite des deux langues (pp. 342-343).
M. Bartoli apporte, dans son ouvrage Das Dalmatische (1906), des
informations très détaillées sur cette langue romane disparue à la fin
du siècle passé (pp. 650-654).
Dans le domaine roumain, les chercheurs L-A. Candrea, O. Densusianu
et Th. D. Speran^ia présentent pour la première fcis une vue d'ensemble
des dialectes de la langue roumaine, en pubhant la collection Graiul
nostru (pp. 686-688).
En 1906, E. C. Quiggin fait, dans le domaine irlandais, le premier
— XLVI —
essai sérieux de monographie sur un dialecte, en publiant son étude
A Dialect of Donegal (p. 940).
Pour le domaine catalan, l'année 1907 est la plus importante : c'est à
cette date qu'on crée l'Institut d'Études catalanes, qui facilitera et
coordonnera toute l'activité dialectologique (p. 345). La même année,
on fonde en Estonie la Société de Littérature, qui contribuera à la réali-
sation de l'Atlas linguistique des parlers estoniens (p. 1023).
La dialectologie grecque obtient en 1907 la première monographie
dialectale modèle, réalisée par Hubert Pemot, après des enquêtes sur
place dans l'île de Chio. Les travaux ultérieurs de ce savant apportent,
eux aussi, d'importantes informations d'ordre méthodologique, con-
cernant surtout le maniement des appareils de phonétique dans les en-
quêtes linguistiques (pp. 1053-1058).
A
partir de 1909, le nombre des travaux augmente beaucoup il ;
estdonc impossible de les signaler dans cette introduction qui ne vise qu'à
donner un aperçu chronologique du développement de la dialectologie.
Les tableaux publiés à la fin de mon ouvrage pourront compléter la
documentation. Je me borne dorénavant à mentionner les ouvrages les
plus importants.
En 1909, G. Weigand publie son Linguistischer Atlas des daco-ruma-
nischen Sprachgebietes, dont l'idée ne semble avoir été conçue qu'après
la parution de l'Atlas linguistique de la France (p. 708), car tous les
matériaux recueillis par l'auteur figurent déjà dans le Jahresbericht
(p. 697). D'ailleurs la méthode d'enquête est d'un homme qui croit aux
lois phonétiques sans exception : l'atlas ne contient que des mots choisis
à cause de l'intérêt de leurs phonèmes.
En examinant les travaux publiés après la parution de Y Atlas lin-
guistique de la France et du Bulletin du Glossaire des patois de la Suisse
romande, on voit s'imposer deux nouvelles méthodes de recherche :
d'abord celle de Gilliéron, développée et approfondie par ses élèves
(Ch. Bruneau, O. Bloch, K. Jaberg, J. Jud, A. Criera, etc.), dont le but
est d'étudier surtout la biologie du langage ; ensuite celle de l'enquête
par correspondance, telle qu'elle fut appliquée par L. Gauchat, J. Jean-
jaquet et E. Tappolet pour le Glossaire, et dont le but est de réunir tous
les matériaux dialectaux avant leur disparition. La seconde convient
donc avant tout à la réalisation d'un dictionnaire. Cependant, les auteurs
du Glossaire ont aussi offert à la linguistique des travaux où la biologie
du langage occupe le premier plan (cf. Charmey, pp. 187-196 et les Ta-
bleaux phonétiques, pp. 253-271). La méthode du Glossaire remplace celle
de Wenker et exerce une influence heureuse dans le domaine roman
(cf. l'enquête de Griera pour le Trésor de la langue catalane, pp. 348-
350). Les chercheurs des pays Scandinaves et de la Finlande appliquent
eux aussi tme méthode d'enquête qui rappelle souvent celle du Glossaire,
XLVII
sans être tout à fait identique avec elle (cf. les chapitres consacrés à la
dialectologie de ces pays).
En 1910, B. A. Terracini étudie, dans sa monographie II -parlare d'Usse-
glio (pp. 196-199), les différences linguistiques qui existent entre les
parlers des différentes générations ;
M™e Louise Odin publie un Glos-
saire contenant 12.000 consacré exclusivement au parler de
articles,
Blonay (p. 165) G. Millardet publie son Petit Atlas linguistique d'une
;
région des Landes, où la méthode d'enquête appliquée par Edmont
devient plus rigoureuse et oii l'auteur explore les patois à l'aide d'appa-
reilsde phonétique expérimentale, en soulevant aussi le problème de la
supériorité de l'enquêteur étranger dans une enquête linguistique (pp.
322-327) F. Krûger et K. Salow entreprennent des enquêtes en vue de
;
déterminer avec plus d'exactitude la frontière linguistique entre le
catalan et languedocien (pp. 343-344) G. Malagoli publie une impor-
le ;
tante monographie sur la phonétique du dialecte itahen de Novellara,
dont les matériaux ont été réunis en 1904 déjà (pp. 529-530).
Dans domaine non roman, A. Bachmann inaugure la collection
le
Beitràge zur schweizerdeutschen Grammatik (pp. 764-765) on crée à ;
Copenhague une Commission de Toponymie (p. 841) on décide à Saint- ;
Pétersbourg de rédiger des cartes linguistiques du domaine russe (pp. 989-
990) A. Thumb
; décrit l'état des parlers de la Grèce moderne (p. 1052).
1911-1920. —
En 1911, Pierre Le Roux commence ses enquêtes sur
place pour l'Atlas linguistique de la Basse-Bretagne, en appliquant une
méthode rigoureuse (pp. 948-954).
En 1912, F. Brunot et Ch. Bruneau entreprennent une expédition
phonographique dans les Ardennes (pp. 91, 152) K. Salow et F. Krûger ;
publient leurs études concernant le domaine catalan-languedocien
(pp. 343-344) et A. Griera commence ses enquêtes pour l'Atlas linguistique
catalan, en s'inspirant de la méthode pratiquée par Gilliéron et Edmont
(pp. 364-376).
En 1913, Ch. Bruneau publie ses travaux sur les patois ardennais,
où la méthode d'enquête devient encore plus rigoureuse et où l'auteur
introduit à la place des traductions en patois le procédé des questions
indirectes (pp. 83-93) ; les Archives phonographiques suisses commencent
leurs enregistrements 272) ; A. Griera entreprend en Catalogne une
(p.
vaste enquête par correspondance (p. 348) O. Densusianu étudie sur ;
place des parlers roumains, et pubUe en 1915 une monographie qui est
encore considérée comme un modèle (p. 689) aux Pays-Bas, J. van ;
Ginneken fait paraître son Manuel de la langue néerlandaise, dont les
matériaux ont été réunis par correspondance (p. 794).
En 1914, A.-L. Terracher montre, en étudiant les parlers du Nord-
Ouest de l'Angoumois, quelles sont les relations sociales qui agissent
dans l'évolution du langage, et accompagne son Atlas d'un bon nombre
de cartes géographiques, historiques et sociologiques d'une grande
— XLVIII —
importance pour les études dialectologiques (pp. 100-106) A. Griera ;
publie son étude sur la frontière catalano-aragonaise, sans accorder
trop d'importance aux informateurs qui lui ont fourni les matériaux
(PP- 353-356) en Catalogue, on commence la publication du Dictionnaire
;
Aguilô (pp. 349-350) F. Krûger publie les résultats de ses enquêtes
;
sur place en Espagne occidentale dans un ouvrage considéré comme un
manuel de phonétique historique de l'espagnol (pp. 396-397) J. Gilhéron ;
et E. Edmont publient l'Atlas linguistique de la Corse, qui soulève le
problème de l'enquêteur étranger dans une enquête linguistique (pp.
530-537) en Suède, on fait faire des enquêtes sur place par des étudiants
;
spécialement préparés à cette tâche (pp. 859-867) en Finlande, on com-
;
mence la seconde enquête sur place, d'après un plan mieux étudié
(pp. 1007-1015) le Japonais Ogura Shimpei entreprend en Corée une
;
enquête sur place (p. 1131).
En 1915, on commence de recueillir des matériaux pour l'Atlas lin-
guistique des parlers estoniens (p. 1030), et le D^ Gotthelf Bergstràsser
pubhe son Atlas de S5^e de Palestine (pp. 1091-1093).
et
En 1916, on publie en Suède ime étude concernant la méthode à suivre
pour les enquêtes sur la culture matérielle des paysans (p. 863) les ;
Archives dialectales de Lund commencent leur activité (pp. 865-866).
En 1917, Oscar Bloch publie le résultat de ses enquêtes dans les Vosges,
en accordant à la méthode de recherche l'attention la plus grande et en
montrant quelques erreurs dans la notation d'Edmont (pp. 93-97) ;
on crée à Gôteborg en Suède le troisième centre de recherches dialecto-
logiques (pp. 866-867).
En 1918, J. Gilliéron publie sa célèbre monographie Généalogie des
mots désignant l'abeille d'après l'Atlas linguistique de la France, qui
représente la première interprétation magistrale dans le domaine de la
géographie linguistique, et dont certaines pages donnent aussi des indi-
cations concernant la méthode appliquée pour la réalisation de l'Atlas
(cf. pp. 534-536).
En commence ses enquêtes sur place pour
1919, P. Scheuermeier
ethnographique de l'Italie et de la Suisse méri-
l'Atlas linguistique et
dionale, en pratiquant une méthode d'enquête très rigoureuse, qui
est considéréecomme l'une des plus modernes (pp. 560-597) F. Schûrr ;
publie son étude sur la phonétique des parlers de la Romagne (pp. 506-
510) ; on crée à Cluj (Roumanie) Musée de la langue roumaine (p. 680)
le
et E. Gamillscheg publie sa première monographie sur les parlers rou-
mains de l'Olténie, qui sera complétée par une seconde étude parue
en 1936 (pp. 691-692).
En 1920, on crée en Belgique un enseignement de dialectologie (p. 59) ;
Clémente Merlo publie sa Phonologie du dialecte de Sora (pp. 528-529)
et Gino Bottiglioni son Essai de phonétique sarde (p. 658) on crée à ;
Marbourg un centre pour l'Atlas linguistique allemand et pour toutes
— XLIX —
les recherches dialectales (pp. 748-749) ; après en avoir souligné la néces-
sité, L. Grootaers entreprend avec la collaboration de ses élèves une
enquête linguistique sur flamands (pp. 795-796) en Finlande,
les parlers ;
Lauri Kettunen fait des enquêtes sur place pour son Atlas des dialectes
finnois (pp. 1018-1021).
1921-1930. —
En 1921, Gerhard Rohlfs commence ses premières
enquêtes sur place dans 364 localités de la Calabre (p. 510) L. Grootaers ;
crée à Louvain le premier centre de géographie linguistique flamande
(p. 796) ; on entreprend en Slovaquie
la première grande enquête par
correspondance (p. qu'un sondage (p. 985).
984), qui n'est
En 1922, G. Millardet entreprend des enquêtes phonétiques en Sicile,
en Corse et en Sardaigne, en appliquant une méthode de recherche
très rigoureuse, dont les résultats montrent qu'on peut reconnaître après
de nombreux siècles l'influence du substrat (pp. 512-516) ; G. Rohlfs
commence dans le sud de l'Italie, pour l'Atlas linguistique et ethnogra-
phique de l'Italie et de la Suisse méridionale (p. 568), des enquêtes qui
lui fourniront en outre des matériaux pour ses études sur les parlers
grecs locaux 1059) le Musée de la langue roumaine de Cluj (Rouma-
(p. ;
nie) entreprend lui aussi ime enquête par correspondance, dont la mé-
thode ne rappelle qu'en partie celle du Glossaire (pp. 680-686) on fonde ;
à Copenhague une Commisssion pour l'étude des patois, dont l'activité
commencera en 1927, et qui fera appel à la collaboration de correspon-
dants (pp. 838-841).
En 1923, Mgr A. Griera publie le premier volume de son Atlas lin-
guistique de la Catalogne, en l'accompagnant d'informations sur sa
méthode d'enquête (pp. 364-376) en Grande-Bretagne on réclame
;
l'application de la méthode des atlas linguistiques pour l'étude des par-
lers anglais (p. 912) et en Chine on commence les premières enquêtes sur
place selon les méthodes modernes d'exploration (p. 1106, note i).
En 1924, Jean Haust fait des enquêtes sur place dans le domaine
wallon surtout en vue de se procurer des matériaux pour ses cours
L. Gauchat, J. Jeanjaquet et E. Tappolet
imiversitaires (pp. 65, 66-67) >
publient le premier volume du Glossaire des patois de la Suisse romande,
considéré comme le dictionnaire dialectal le plus moderne, et dent la
méthode est analysée en détail dans le présent ouvrage (pp. 234-253) ;
Clémente Merlo publie le premier volume de la revue L'Italia dialettale
qui est le premier grand organe des études dialectologiques en Italie
(pp. 491-494) Otto Penzig fait paraître son étude sur la Flore populaire
:
italienne, dont il a recueilli les matériaux par des enquêtes sur place
et par l'intermédiaire de correspondants (pp. 501-504) Andréa Schorta ;
entreprend des enquêtes de toponymie dans le domaine romanche (p.
635) on crée à Oslo l'Institut pour l'étude comparative des civilisations
;
(pp. 904-905) et Pierre Le Roux commence de publier son Atlas linguis-
—L —
tique de la Basse-Bretagne qu'il n'a pas encore pu finir, faute de moyens
financiers (pp. 948-954).
En
1925, L. Gauchat, J. Jeanjaquet et E. Tappolet publient les
Tableaux phonétiques des patois suisses romands cet ouvrage prouve ;
irréfutablement qu'il existe des divergences entre les notations de
deux enquêteurs enregistrant simultanément les réponses données par
la même personne, ce que plusieurs chercheurs contemporains affectent
d'ignorer lorsqu'ils se dépêchent de réaliser les atlas linguistiques avec
des matériaux réunis par plusieurs enquêteurs (pp. 253-271). Tomâs
Navarro commence, avec ses collaborateurs, les enquêtes sur place pour
l'Atlas linguistique espagnol (p. 429, note i) Max Leopold Wagner ;
entreprend pour l'Atlas linguistique et ethnographique de l'Italie et de
la Suisse méridionale des enquêtes sur place en Sardaigne (p. 568) ;
Ugo Pellis commence pour l'Atlas linguistique itahen, en
ses enquêtes
appliquant une méthode un peu différente de celle de l'AIS, et se sert
d'albums pour obtenir des réponses plus exactes (il a étudié, jusqu'à
sa mort, 727 localités, cf. pp. 598-610 et 662-666) Carlo TagUavini ;
entreprend des enquêtes dans la région du Comèlico et accorde l'attention
nécessaire aux renseignements sur les informateurs, ainsi qu'aux parti-
cularités du pays exploré (pp. 645-648) on crée à Louvain un Institut
;
de toponymie flamande (p. 799) Lucien Tesnière pubhe son Atlas
;
linguistique du duel en Slovène, et apphque une méthode qui s'éloigne
de celle de Gilliéron et de ses successeurs, mais qui lui a été imposée par
le sujet traité (pp. André Basset commence ses enquêtes
958-969) ; enfin,
dans le domaine berbère, où méthode non seulement
il doit adapter la
aux conditions caractéristiques de l'Afrique du Nord, mais aussi à l'état
des parlers berbères, lesquels diffèrent beaucoup de ceux de l'Europe
(pp. 1072-1081).
En 1926, l'abbé Meunier publie son ouvrage intitulé Atlas linguistique
et tableaux des pronoms personnels du Nivernais, où il ne donne
sur les circonstances de l'enquête que des informations très sommaires,
qui ne permettent pas d'émettre un jugement sur la valeur des maté-
riaux linguistiques (pp. 97-100) Nunzio Maccarrone pubhe, sur les termes
;
désignant le dindon et la dinde dans les langues romanes, une monogra-
phie dont les matériaux ont été fournis par des correspondants et, pour
les domaines non italiens, par plusieurs linguistes (pp. 504-506) F. ;
Wrede pubhe le premier fascicule du Deutscher Atlas sous sa nouvelle
forme (pp. 749-750) E. Blancquaert fait paraître le premier de ses
;
atlas linguistiques régionaux du domaine néerlandais, celui du Petit-
Brabant, après avoir fixé dans 139 phrases tous les problèmes qu'il
voulait étudier (pp. 806-810).
En 1927, on crée en Belgique la Commission de Toponymie et de Dia-
lectologie (p. 63), et Tomâs Navarro commence ses enquêtes sur place
— — LI
pour un Atlas linguistique de PortoRico, qui ne sera publié qu'en 1948
à la suite de son étude El espanol en Puerto Rico (pp. 430-433).
En 1928, K. Jaberg et J. Jud commencent la publication de leur
Atlas linguistique et ethnographique de l'Italie et de la Suisse méridio-
nale, dont les matériaux ont été enregistrés par P, Scheuermeier, G.
Rohlfs et M. L. Wagner le volume d'introduction de cet ouvrage donne
;
sur la méthode d'enquête des informations extrêmement détaillées,
dont nous avons reproduit l'essentiel dans la présente étude (pp. 560-
.597).
Gino Bottiglioni commence (1928) ses enquêtes pour son Atlas linguis-
tique et ethnographique italien de la Corse, où il s'est proposé de « briser »
les « canons » de la méthode de Gilliéron (pp. 537-557) ; M. L. Wagner
présente la première tentative de stratification du lexique du sarde,
^n publiant trente cartes linguistiques
(p. 659) ; W. Pessler réalise,
d'après une nouvelle méthode (l'étude des mots), son Plattdeutscher
Wortatlas fur Nordwestdeutschland (p. 751) et Hubert Pemot entreprend
des expéditions phonographiques dans plusieurs pays (p. 153).
En 1929, Oskar Finck publie une étude très approfondie des parlers
espagnols de Sierra Gâta, fondée sur des matériaux recueillis d'après
la méthode appliquée pour la réalisation des atlas linguistiques (p. 411) ;
Mlle j»j, Nicollet (M™e Scheuermeier) apporte ime importante contribu-
tion par la publication de sa monographie Der Dialekt des Antronaiales,
où elle applique la méthode d'enquête de Scheuermeier
(p. 585, note i) ;
on crée à Debrecen (Hongrie) le premier Institut pour l'Atlas linguistique
hongrois (p. 1035).
En 1930, Mossen Antoni M*. Alcover de Majorque et B. Moll commen-
cent de leur Diccionari català-valencià-balear, qui est un
la publication
dictionnaire étymologique du catalan (pp. 350-352) les chercheurs ;
itaHens A. Camilli, B. Migliorini et C. Vignoli enregistrent dans 31 com-
munes de la Vallée de l'Aniene la traduction en patois de la neuvième
nouvelle du Décaméron (pp. 478-479). Après avoir recueilli sur place la
plupart des matériaux, G. Pedrotti et V. Bertoldi publient l'étude Nomi
dialettali délie piante indigène del Trentino e délia Ladinia Dolomitica,
qui apporte une contribution à trois disciplines, la botanique, le folklore
et la linguistique (pp. 643-645) M. L. Wagner montre l'importance
;
du lexique sarde en analysant la terminologie de la famille et du corps
humain (p. 660) Se ver Pop et Emil Petrovici commencent les enquêtes
;
en Roumanie qui se poursuivront jusqu'en 1937 (la méthode appliquée
par Pop est présentée dans ce travail, pp. 709-732) E. Blancquaert et ;
H. Vangassen publient le deuxième Atlas régional consacré à la Flandre du
Sud-Est (pp. 810-813) Walter Wenzel fait paraître son Wortatlas des
;
Kreises Wetzlar und der umliegenden Gebiete (144 p. de texte et 104
cartes dans la collection Deutsche Dialekt géographie, n^ XXVIII)
; ;
on crée en Norvège ime Commission spéciale pour l'étude du vocabulaire
— LU —
norvégien (p. 893) ; M. Malecki commence ses enquêtes pour l'Atlas
linguistique de la Pologne subcarpathique, qui paraîtra en 1934 et dont
la méthode avec ses quelques points de vue nouveaux a été analysée
en détail (pp. 970-978).
1931-1940. — En 1931 commencent
les relevés des neuf enquêteurs
pour de l'Atlas linguistique de la Nouvelle- Angleterre, dont
la rédaction
la publication commencera en 1939 et dont la méthode est examinée
dans mon étude (pp. 914-923).
En 1932, A. Duraffour publie, après plus de vingt ans de recherches,
son étude sur les Phénomènes généraux d'évolution phonétique dans les
dialectes franco-provençaux, où il applique la méthode de la « conversa-
tion dirigée », employée auparavant par plusieurs chercheurs (pp. 199-
211) Rudolf
; Hallig commence ses enquêtes pour son Atlas linguistique
de la Lozère en voie de publication (pp. 332-336) Alevin Kuhn entreprend;
dans 23 localités du haut-aragonais ime enquête dont il publiera les
résultats en 1935 (p. 413) on crée à Lisbonne un Centre d'Études philo-
;
logiques qui se propose de rédiger l'Atlas linguistique du Portugal et
ses îles (pp. 451-453) on fonde à Aarhus au Danemark un Centre pour
;
l'étude des patois du Jutland (p. 841).
En 1933, W.-D. Elcock entreprend dans 80
localités des versants
aragonais et béarnais des enquêtes sur place, dont il publie les résultats
en 1938, en affirmant que la chaîne des Pyrénées ne constitue pas ime
limite linguistique (pp. 414-415) ; J. J. Hof publie son étude Friesche
Dialect géographie, qui contient 68 cartes linguistiques dressées d'après
une enquête sur place (p. 802, note 2) Karl Nielsen Bock étudie le
m
;
substrat danois du Slesvig, en faisant (p. 843) ; relevés P. G. Wirth
publie le premier fascicule de l'Atlas linguistique du sorabe (pp. 979-982).
En 1934, le regretté savant suisse Oscar Keller commence la pubh-
cation de ses importantes études sur les parlers tessinois, dont il a re-
cueilli les matériaux sur place soit à l'aide d'un questionnaire, soit en
faisant traduire des textes littéraires en patois ou en faisant parler libre-
ment ses informateurs (pp. 519-521).
En 1935, le chercheur suisse Konrad Lobeck entreprend une enquête
très poussée en vue de déterminer la limite du français et du franco-
provençal, et en publie les résultats dans ime étude parue en 1945 (pp.
158-159) A. Durafïour et l'abbé Gardette pubhent le Dictionnaire et
;
l'Atlas linguistique des Terres Froides, rédigés par Mgr F. -A. Devaux
(pp. 226-234) > après des enquêtes sur place, G. Rohlfs apporte ime im-
portante contribution à la connaissance du gascon (pp. 327-332) ;
Mgr A. Griera commence la publication des 14 volumes du Trésor de la
langue catalane (pp. 348-349) E. Blancquaert publie son troisième
;
Atlas régional consacré à la Flandre du Nord-Est et à la Flandre zélan-
daise (pp. 813-815).
— LUI —
En 1936, Fritz Kriiger commence la publication de ses études très
détaillées sur la vie matérielle et spirituelle des populations habitant
les Pyrénées (pp. 398-399). Erich Rôhr fait paraître l'Atlas du folklore
allemand sa méthode pour recueillir les matériaux est examinée dans
;
mon étude (pp. 753-763). Willem Pée publie une importante monogra-
phie consacrée aux diminutifs du néerlandais (p, 824), et André Basset,
le premier fascicule de son Atlas linguistique des parlers berbères (p. 1079).
En 1937, Mgr Gardette commence ses enquêtes dans la région du
Forez (les résultats en seront publiés en 1941), en pratiquant la méthode
de la conversation dirigée (pp. 211-222) Renato Agostino Stampa
;
publie une monographie d'une grande importance sur les termes pré-
latins de la région des Alpes (pp. 641-643) W. Roukens fait paraître sa
;
Wort- und S achgeo graphie in der Niederlàndisch-Limburg, le premier
ouvrage pour le domaine néerlandais, qui envisage en même temp.= le
langage et les choses (p. 801 et note 3) les dix enquêteiu-s de l'Atlas
;
de folklore suisse commencent leurs enquêtes (le premier fascicule de
l'ouvrage a été pubHé en 1950, pp. 771-782).
En 1938, Sever Pop publie le premier volume de l'Atlas linguistique
roimiain I et du Petit Atlas linguistique roumain I (pp. 709-710) ;
H, Vangassen, le quatrième Atlas régional du domaine néerlandais,
consacré au Brabant flamand (pp. 815-818), et Andrus Saareste, le
premier fascicule de son Atlas des parlers estoniens (pp. 1024-1034).
En 1939, Albert Dauzat prend l'initiative de réaliser un Nouvel
Atlas linguistique de la France par régions, en s'assurant la collaboration
de plusieurs enquêteurs (pp. 136-15 1) la Phonothèque Nationale de
;
Paris entreprend des enregistrements dans le Midi de la France (p. 154) ;
on crée à Madrid le Conseil supérieur d'Investigations scientifiques qui
appuie les enquêtes dialectales (p. 402) W. Mitzka, inaugurant la « géo-
;
graphie des mots », rédige lui-même un questionnaire de 180 mots et 12
phrases, qui est envoyé à des correspondants (pp. 750-752) E, Blanc- ;
quaert et P. J. Meertens publient le cinquième Atlas régional néerlandais,
consacré aux parlers des îles zélandaises (pp. 818-821), et G. G. Kloeke
et ses collaborateurs, l'Atlas linguistique des Pays-Bas du Nord et du
Sud, fondé sur des matériaux recueillis par correspondance (pp. 827-
En 1940, Konrad Lobeck commence ses enquêtes pour l'Atlas lin-
guistique de la Suisse alémanique, suivant une méthode presque iden-
tique à celle des atlas linguistiques romans (pp. 765-771) ; Emil Petrovici
pubhe lepremier volume de l'Atlas linguistique roumain II et du Petit
Atlas linguistique roumain II (pp. 710-711) Lauri Kettimen fait pa-
;
raître l'Atlas des dialectes finnois, dont les matériaux ont été recueillis
à partir de 1920 (pp. 1018-1021) et J. Cantineau, l'Atlas des parlers
arabes du Hôrân, réalisé selon une méthode différente de celle pratiquée
dans le domaine roman (pp. 1096-1100).
— LIV —
1941-1948. —
En 1942, le savant portugais Manuel de Paiva Boléo
entreprend une enquête par correspondance (pp. 454-457) et le Père
L.-B. de Boeck publie l'esquisse d'un Atlas linguistique des langues
bantoues (pp. 1084- 1088).
En 1943, le savant espagnol Alonso Zamora Vicente publie l'impor-
tante monographie des parlers de Mérida et environs, après avoir étudié
sur place le parler de quinze localités (pp. 416-417) W. Theodor Elwert ;
présente son ouvrage Die Mundart des Fassa-Tals, qui constitue un
bon modèle de monographie linguistique très soignée (p. 641).
En 1944, Attila T. Szabô, Môzes Gâllfy et Guyla Mârton publient
le premier Atlas régional du domaine hongrois (p. 1039).
En 1945, le Père Franz Giet entreprend en Chine la plus vaste enquête
sur place, en appliquant une méthode moderne de recherche, qui convient
à la réalisation d'un atlas linguistique (pp. 1108-1110).
En 1946, le romaniste Juan Régulo Pérez entreprend une enquête
par correspondance dans les îles Canaries (pp. 417-418) M™® Berta ;
Elena Vidal de Battini publie une monographie de larges proportions
intitulée El hahla rural de San Luis (Argentine) (p. 426), et Willem Pée,
le sixième atlas régional du domaine néerlandais, consacré à la Flandre
occidentale et à la Flandre française (pp. 821-827).
En 1947, le savant suédois Natan Lindqvist publie l'étude « Le sud-
ouest de la Suède à la lumière de la géographie linguistique » suivie d'un
Atlas qui peut être considéré comme le premier atlas régional du suédois
(pp. 872-874) Père Grootaers crée à l'Université de Pékin un Bureau
; le
de géographie linguistique qui applique les méthodes d'enquête les plus
modernes (pp. 1111-1119).
En
1948, Mlle Hélène Palgen publie ses Studien zur Laut géographie
Luxemburgs, contenant 19 cartes linguistiques, qui peuvent être consi-
dérées comme la première tentative d'un Atlas linguistique du Luxem-
bourg (p. 788) le savant S. A. Louw de Pretoria fait paraître son ouvrage
;
Dialekvermenging en Taalontwikkeling, contenant 17 cartes dressées
d'après des matériaux recueillis par des correspondants de l'Afrique
du Sud (p. 834, note), et Hermann Weigold, ime étude sur la frontière
linguistique sur la rive nord du Lac de Bienne (p. 159).
L'activité dialectologique déployée jusqu'à présent dans presque
tous les domaines linguistiques est vraiment prodigieuse et témoigne
que les chercheurs s'intéressent vivement aux patois qui portent l'em-
preinte du génie populaire.
Dans les pages qui suivent, je me propose de dresser une sorte de
bilan ; comme je l'ai dit dans l'Avant-propos, je grouperai par langues
les principaux travaux dialectologiques et anal5rserai à cette occasion
les méthodes appliquées, afin de pouvoir dégager d'ime part quelques
LV —
règles fondamentales qui doivent être respectées et de mettre en lumière
d'autre part certaines faible ses qui pourront être évitées par nos suc-
cesseurs.
Mon étude vise aussi à susciter une collaboration plus étroite entre
les chercheurs des différents domaines linguistiques, afin que soient
entrepris des travaux qui dépassent les frontières linguistiques natio-
nales ; les différentes langues présentent un grand nombre de faits com-
muns que nous devons mettre en pleine lumière, pour contribuer ainsi,
par la science, à une plus forte entente entre les peuples, au-dessus des
frontières politiques qui les séparent. Il me semble que les études lin-
guistiques peuvent contribuer grandement à créer cette compréhension
mutuelle, puisqu'elles démontrent qu'il faut souvent dépasser le? fron-
tières linguistiques et politiques pour pouvoir bien expHquer l'évolution
des dialectes et celle des langues littéraires.
Qu'il me soit permis d'exprimer le vœu que les futurs dialectologues
trouvent dans le labeur de leius prédécesseurs un exemple à suivre,
et en eux-mêmes l'esprit de sacrifice nécessaire pour sauver de l'oubli
le trésor linguistique des aïeux, témoignage d'un passé plusieurs fois
séculaire.
PREMIERE PARTIE
DIALECTOLOGIE ROMANE
A. LE FRANÇAIS
«C'est la notion, la méthode, la portée,
les conclusions de la géographie linguis-
tique que Gilliéron a renouvelées, inven-
tées ou dégagées».
Mario Roques,
Romania, t. LVII, 1928, p. 607, note 3.
I. INTRODUCTION
Les parlers de la France se répartissent en trois grands groupes :
les parlers de langue franco-provençaux (voir p. 157) et
d'oïl, les parlers
les parlers provençaux (ou occitaniens) (voir pp. 278-280) (voir planche
no XXV, p. 279).
1. Les parlers de langue d'oïl.
Une délimitation exacte de ces parlers est souvent très difficile à donner,
car, selon la juste remarque de W. v. Wartburg {Bibl. des dict. patois,
pp. 12-13), il y a très souvent, entre deux dialectes, des zones intermédiaires
et les traits qui caractérisent un patois ne s'arrêtent pas tous au même
endroit : « ils ressemblent aux vagues de la mer qui se poursuivent et
ne se rejoignent pas ». Il y a, en outre, des provinces dont la délimitation
historique est très ancienne et enracinée dans les notions du peuple
même, et prime toute division linguistique. Il faut encore ajouter le
fait que certains parlers échappent à toute définition rigoureuse. Et,
enfin, plusieurs régions ne sont pas encore suffisamment étudiées pour
qu'on puisse fixer leurs limites dialectales.
2 LE FRANÇAIS
On peut toutefois donner à titre d'information la division suivante :
1° Le wallon qui comprend surtout la Belgique romane (voir p. 58).
2° la partie ouest de la Belgique romane^
Le picard qui s'étend sur
ainsi que surdépartements français du Nord, du Pas-de-Calais, de
les
la Somme, ainsi que sur l'extrême nord-ouest de l'Aisne et sur la plus
grande partie du département de l'Oise.
30 Le normand qui est parlé dans les départements de la Seine-Infé-
rieure, de l'Eure, du Calvados, de l'Orne (excepté la région de Mortagne),.
de la Manche et dans les Iles normandes.
40 h' anglo-normand (ou le gallot) qui s'étend sur les départements
des Côtes-du-Nord, du Morbihan, de la Loire-Inférieure et de l'Ile-et-
Vilaine.
50 Les parlers de Maine et Perche qui comprennent les départements
de la Mayenne (moins l'arr. de Château-Gontier), et de la Sarthe (moins
La Flèche), ainsi qu'un coin de celui d'Eure-et-Loir (la région à l'ouest
du Loir) et du Loir-et-Cher.
comprend les départements du Loir-et-Cher, du Loiret
60 Uorléanais
et la Beauce (cap. Chartres).
70 Le dialecte de l'Ile-de-France qui comprend les départements de
la Seine, de Seine-et-Marne et de Seine-et-Oise, ainsi que la partie méri-
dionale de l'Oise et la partie orientale de celui d'Eure-et-Loir.
Ch. Bruneau {Rev. de Ling. rom., t. V, 1929, p. 74) estime qu'on devrait
scinder en trois groupes les parlers de l'Ile-de-France : les parlers der
l'Ile-de-France, qui devraient être réduits aux environs immédiats de
Paris les parlers du département de l'Aisne pourraient être partagés
;
en deux groupes linguistiques un groupe septentrional, qui se ratta-
:
cherait évidemment au picard, et un groupe méridional, dont les parlers
s'apparenteraient plutôt aux parlers champenois.
8° Le champenois, dont les limites ne peuvent plus être fixées d'après
des faits linguistiques actuels, car la plupart des patois champenois
ont disparu. On peut toutefois adopter des limites arbitraires, c'est-
à-dire celles des quatre départements champenois actuels : les Ardennes
(excepté le coin de Givet, qui appartient au wallon, et la partie orientale
qui se rattache au lorrain), la Marne (excepté la plus grande partie
de l'Argonne), l'Aube et la Haute-Marne (excepté la partie orientale,,
qui appartient au lorrain), ainsi qu'une partie de l'Aisne (excepté la
région nord-ouest, qui est picarde) (cf. Ch. Bruneau, La Champagne,.
dans Rev. de Ling. rom., t. V, 1929, p. 72 et W. v. Wartburg, /. c,
p. 15).
9° Les parlers lorrains qui occupent toute l'étendue des départements
lorrains : Meurthe-et-Moselle, Meuse et Vosges, et comprennent en
outre les parlers de la Moselle et de l'Alsace, l'extrême sud-est de la.
Belgique, quelques villages des Ardennes à l'est de Mouzon, l'Argonne
(dans la Marne) et une bande de terrain dans la Haute-Marne (cf. Ch>
Planche I.
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MER
ESPAGME MÉDITERRANÉE
France politique (sans Corse) (d'après une carte publiée par le Commissariat
général au Tourisme). — Cf. la planche n» XXV (p. 279), qui indique la Limite de
la langue française et des parlers dialectaux.
4 LE FRANÇAIS
Bnineau, Les parlers lorrains anciens et modernes, dans la Rev. de Ling.
rom., t. I, 1925, pp. 349-351 et ss. ; cf. aussi les cartes publiées par L.
Zéliqzon, dans son Dictionnaire des patois romans de la Moselle, Stras-
bourg, 1922-1924, in-8°, XVIII-720 p., considéré comme le Trésor \txico-
logique de cette région).
iqo Le franc-comtois comprend les trois départements de la Haute-
Saône, du Doubs (excepté la partie méridionale qui est franco-proven-
çale) et du Jura (excepté l'extrême sud qui est franco-provençal), ainsi
que le territoire de Belfort et le Jura Bernois (v. Wartburg).
iio Le bourguignon s'étend sur le territoire des départements de
Saône-et-Loire, de la Nièvre, de la Côte-d'Or et de l'Yonne, ainsi que
sur la partie nord-ouest du département de l'Ain. Il comprend donc
l'ancienne Bourgogne, le Nivernais et une petite partie de la Champagne
(v. Wartburg).
I2<' Le bourbonnais se parle surtout dans le département de l'Allier,
«dont les limites ont reculé presque de tous côtés comparées à celles
de l'ancienne province » (v. Wartburg, /. c, p. 15).
13° Le berrichon occupe les départements de l'Indre et du Cher.
En plus de l'ancienne province du Berry, il comprend donc la région de
Châtillon (détachée de la Touraine), celle de Le Blanc (détachée de la
Marche), celle de Saint- Amand (détachée du Bourbonnais) (v. Wartburg,
/. c, pp. 14-15)-
140 Les parlers de la Touraine occupent le département d'Indre-et-
Loire, qu'on rattache souvent au poitevin. On les désigne aussi par le
terme de tourangeau.
150 L'angevin comprend le département de Maine-et-Loire, auquel
se joignent Château-Gontier (dans la Mayenne) et La Flèche (dans la
Sarthe).
i6<* Le poitevin occupe le territoire des départements de la Vendée,
des Deux-Sèvres et de la Vienne.
170 Le saintongeois comprend les départements de la Charente-Infé-
rieure, ainsi que la partie française de l'Angoumois (Angoulême), la
partie nord de la Gironde et l'extrême pointe septentrionale du Médoc
(au sud de l'embouchure de la Gironde) (v. Wartburg, /. c, p. 14).
On rattache d'ordinaire à cette région les parlers français de l'Amérique
(v. Wartburg, p. 14) (i) (voir planche n» I, p. 3).
(i) T>a.ns les Mémoires du Congrès de la langue française (tenu à Québec, en 1912,
p. 8), il y a un tableau qui indique les provinces de la France où étaient nés les émi-
grants.Ce tableau fut publié par Ernest Martin, président des Amitiés Canadiennes,
dans son article Notre langue en Amérique du Nord (dans les Mélanges littéraires et
historiques, publiés à l'occasion du centenaire de sa restauration, 8 octobre 1845, Ligugé,
Vienne, 1946, p. 190, Publications de l'Univ. de Poitiers, série des Sciences de
l'Homme, n» 10).
DEBUTS DES ETUDES DIALECTOLOGIQUES 5
2. Nombre d'individus.
Il est très difficile, sinon presque impossible, vu l'état de disparition
des patois de langue d'oïl, de dénombrer de façon précise les individus
qui parlent encore le patois. On peut toutefois mentionner simplement
à titre d'information que le territoire indiqué plus haut, sans compter
les domaines franco-provençal et provençal, est habité par plus de 23
millions d'individus. Ce chiffre résulterait de la statistique présentée,
pour 1926, par L. Tesnière dans le volume d'A. Meillet, Les langues
du monde (pp. 386-387). E. Bourciez {Éléments de ling. rom., 4® éd., Paris,
1946, p. 637) donne, pour toute la France, le chiffre de 40 à 41 millions
d'habitants.
3. Les parler s non romans.
Il y a, sur le territoire de la langue d'oïl, des régions qui, au point de
vue linguistique, n'appartiennent pas au français. Les parlers de ces
régions sont les suivants :
i^ Le flamand qui est employé dans l'ancien arrondissement de
Dunkerque et dans celui d'Hazebrouck, ainsi que par les Flamands
belges (ou Français de langue flamande) établis comme petits commer-
çants, et surtout comme ouvriers, dans les grands centres industriels
de l'arrondissement de Lille, à Lille, à Roubaix, à Tourcoing, etc. L.
Tesnière (/. c, p. 379) estime à 200.000 le nombre des individus qui font
encore usage du flamand.
2° L'allemand en Alsace-Lorraine, parlé par environ quinze cent
mille individus A. Dauzat, Les patois, Paris, Dalagrave, 1946, pp.
(cf.
132-134 ; L. Tesnière, l. c, pp. 371-378, dont la bibliographie indique
lestravaux regardant la frontière linguistique).
30 Le breton, employé dans les départements du Finistère, des Côtes-
du-Nord et du Morbihan par environ un million et trois cent mille indi-
vidus (cf. L. Tesnière, /.c, pp. 379-382 A. Dauzat, Les patois, pp. 130-
;
132, avec une carte et R. Pannier, Les limites actuelles de la langue bre-
tonne, leur évolution depuis 1886, dans Le Français mod., t. X, 1942, pp.
97-115, avec deux cartes) (voir 2® partie. Langues celtiques, p. 931).
II. LES DÉBUTS DES ÉTUDES DIALECTOLOGIQUES
Sans vouloir présenterd'une façon détaillée les débuts de la
dialectologie en France,nous estimons nécessaire d'en indiquer
les dates les plus importantes pour le développement de cette science.
Pendant le XVIP et le XVIII^ siècles, les classes élevées des grands
6 LE FRANÇAIS
centres de la France du Nord étaient fidèles à la langue française littéraire,
tandis que la population des petits centres et les villages continuaient
à parler le patois. Il y avait de nombreux villages où le français était
complètement ignoré.
Les compilateurs des dictionnaires dialectaux de l'époque se conten-
taient d'expliquer (comme en Italie) un bon nombre de termes régionaux
qui frappaient le plus leur attention, afin de rendre intelligibles les textes
qui employaient des mots populaires. La valeur de ces glossaires expli-
catifs est assez médiocre (Wartburg, /. c, pp. 9-10).
L'emploi du français problème d'état. — Charles-Maurice de
Talleyrand-Périgord (né en 1754, mort en 1838), diplomate et évêque
d'Autun sous l'ancien régime, a eu l'honneur de faire passer au premier
plan le problème de la langue française, en visant à réaliser, par l'emploi
de la même langue, l'unité spirituelle et politique de la France (i).
Il fallait donc, afin de réaliser cette unité linguistique, que l'État
prît des dispositions pour la « destruction » des patois.
Cette action détermina la première enquête sur l'état linguistique
du pays.
1. L*enquête par correspondance de l'abbé Grégoire (1790).
Le célèbre curé d'Embermesnil, Henri-Baptiste Grégoire, évêque
constitutionnel de Blois (né à Vého, près de Lunéville, départ, de la
Meurthe, en 1750, mort à Paris, en 1831) songea à présenter à la Con-
vention un projet sur l'anéantissement des patois (2). Mais, avant de
faire une proposition de ce genre, il fallait se documenter sur l'état
des patois qu'il voulait immoler afin de réaliser l'unité du pays.
La circulaire de Grégoire. — L'abbé Grégoire envoya de tous côtés,
le 13 août 1790, une circulaire pour obtenir des renseignements précis.
Voici un passage de cette célèbre circulaire (3) :
(i) détails, cf. Ferdinand Brunot, Histoire de la langue française
Pour plus de
depuis à 1900, t. IX, La Révolution et l'Empire, V^ partie. Le fratiçais
les origines
langue nationale, Paris, A. Colin, 1927, pp. 13, 97-98 et passim. Cf. aussi t. IX, a»
partie, publié par Ch. Bruneau, pp. 621-622.
(2) Sur la vie de l'abbé Grégoire, cf. la monographie de Jean Tild, L'abbé Gré-
goire, Paris, Nouv. éd. latines, 1946, in-8", 176 p.
A. Gazier, professeur au Collège Rollin et docteur es lettres, a publié le vo-
(3)
lume Lettres à Grégoire sur les patois de France, 1790-1794, Documents inédits sur
la langue, les moeurs et l'état des esprits dans les diverses régions de la France, au début
de la Révolution, suivis du rapport de Grégoire à la Convention et de Lettres de Volney,
Merlet-Laboulaye, Pougens, Urbain Domergue, etc., avec une introduction et notes
par..., Paris, A. Durand et Pedone-Lauriel, 1880, in-So, 353 p. ; extrait de la Revue
des Langues romanes. Nos renvois regardent ce volume.
l'enquête de l'abbé GRÉGOIRE 7
« Monsieur, Permettez-moi de vous adresser une série de questions
relatives au patois et aux mœurs des gens de la campagne, en vous
priant de me donner tous les renseignements demandés, et même de
me procurer tous les ouvrages intéressants écrits en ce dialecte... Ces
questions ayant un but d'utilité publique, j'aime espérer que vous ne
me refuserez pas vos lumières... agréez d'avance les sentiments de
reconnaissance avec lesqîiels je serai. Monsieur, votre très-humble et
très-obéissant serviteur, Grégoire, curé d'Emberménil, député à r.A.ssem-
blée nationale » (p. 7).
Le questionnaire qui accompagne cette circulaire contient 43 demandes
dont les plus importantes me semblent les suivantes : L'usage de la langue
française est-il universel dans votre contrée y parle-t-on un ou plusieurs
;
patois ? {n9 1) ; Ce patois une origine ancienne et connue ? {n9 2)
a-t-il ;
en quoi s'éloigne-t-il le plus de l'idiome national ? n'est-ce pas spécia-
lement pour les noms des plantes, des maladies, les termes des arts
et métiers, des instruments aratoires, des diverses espèces de grains,
du commerce et du droit coutumier ?... (n" 6) y trouve-t-on fréquem- ;
ment plusieurs mots pour désigner la même chose ? (n" 7) a-t-il beaucoup ;
de mots pour exprimer les nuances des idées et les objets intellectuels ?
(n° 9) ; les finales sont-elles communément voyelles que consonnes ?
plus
(no 13) ; beaucoup de village à village ? (n" 16) le
ce patois varie-t-il ;
parle-t-on dans les villes ? (n^ 17) les campagnards savent-ils également ;
s'énoncer en français ? (n^ 19) prêchait-on jadis en patois ? Cet usage
;
a-t-il cessé ? (n^ 20) ; remarque-t-on qu'il se rapproche insensiblement
de l'idiome français, que certains mots disparaissent, et depuis quand ?
(n^ 28) quelle serait l'importance religieuse et politique de détruire
;
entièrement ce patois ? (n" 29) quels en seraient les moyens ? (n^ 30)
; ;
dans les écoles de campagne, l'enseignement se fait-il en français ?
les livres sont-ils uniformes ? (n*' 31) quels effets moraux produit chez ;
eux (aux paysans) la révolution actuelle
? (n^ 41) les ecclésiastiques ;
et les ci-devant nobles ne sont-ils pas en butte aux injures grossières,
aux outrages des paysans et au despotisme des maires et des munici-
palités ? {nP 43) (dans le travail de Gazier, pp. 8-10).
Ce questionnaire touche d'intéressants problèmes linguistiques, et
son influence sur les débuts des études dialectologiques en France ne
peut pas être niée. L'abbé voulait connaître le nombre des patois et :
leur rapport avec l'idiome national (le français) la contribution des ;
colons et des émigrants la terminologie concernant l'agriculture qu'il
;
considère comme plus archaïque ; les objets désignés par plusieurs
termes ; les mots qui dénomment les idées abstraites ; les termes
obscènes ; les jurements ; l'aspect phonétique des finales ; le rapport
des patois avec le langage des villes ; la fréquence du français, etc.
Les RÉPONSES. — A. Gazier publia la plupart des réponses, dont la
8 LE FRANÇAIS
valeur est assurément « mais toutes ont un grand caractère
très diverse ;
d'originalité, et quelques-unes sont signées, dit Gazier, de noms illustres
ou fameux, comme Volney, Le Quino et l'ex-capucin Chabot » (p. 7).
Des motifs surtout politiques semblent avoir dicté plusieurs
RÉPONSES. —
Parmi les réponses publiées, celle de l'ex-capucin François
Chabot (qui abandonna l'ordre des Capucins après le décret sur la sup-
pression des corps religieux) me paraît la plus caractéristique (i), car
plusieurs de ses idées se retrouvent dans le Rapport de l'abbé Grégoire
à la Convention nationale (voir plus bas).
Voici quelques idées de Chabot les membres : de l'Assemblée
ne pourront s'entendre qu'en parlant le même langage (p. 71) l'unité ;
du langage serait au moins nécessaire pour ôter aux administrateurs
et municipaux antirévolutionnaires les moyens de séduire leurs collègues
qui n'entendent pas le français (p. 72) l'unité de la langue n'est pas
;
seulement utile pour les assemblées des citoyens la sûreté des actes ;
publics, l'exécution des lois, l'unité de régime, tout semble demander
cette réforme (p. y^) l'Assemblée nationale a décrété que ses décrets
;
soient traduits en langue vulgaire pour être entendus de tous les habitants
du royaume, mais le but de l'Assemblée pourrait être éludé par la mal-
veillance des traducteurs (un mot insidieusement traduit peut changer
le sens d'une loi) (p. 73) la multiplicité de coutumes ne doit plus réappa-
;
raître « Cette fille de la Féodalité, s'écrie Chabot, ne doit pas survivre à
:
ce régime destructeur, dont l'Assemblée nationale nous a délivrés » (p. 73).
Chabot discute aussi la langue des livres liturgiques (pp. 76-77) :
« Le français est donc la seule langue que l'on puisse adopter pour
toutes les liturgies françaises, comme pour tous les livres de religion ».
« C'est de l'instruction du peuple, conclut Chabot (le texte fut dicté
à un enfant de quatorze ans), que dépend le sort de la Constitution.
Son ignorance peut le rendre le jouet de l'aristocratie et du despotisme.
Or, pour l'instruire efficacement, il est nécessaire de lui apprendre la
langue dans laquelle sont écrites les lois, et le moyen le plus simple
est de lui apprendre cette langue par l'usage, et de le mettre à portée
de lire en cette langue les ouvrages qui doivent lui être les plus familiers,
comme les livres de religion et les décrets de l'Assemblée nationale »
(p. 78).
La plupart de ces idées seront développées, devant la Convention natio-
nale, par le curé Grégoire, afin qu'elle « condamne » l'emploi des patois.
(i) L'ex-capucin Chabot envoya trois réponses sur le dialecte du Rouergue :
i« pour le département de l'Aveyron,réponses aux 43 demandes, pp. 51-63
les ;
2" un vocabulaire français et patois, roi>ergat ou aveyronnais, avec l'étymologfie
des mots de cette langue vulgaire, pp. 63-70 30 une réponse séparée à la demande
;
:
Quelle serait l'importance religieuse et politique de détruire entièrement le patois
du département de l'Aveyron, et quels en seraient les moyens ?, pp. 70-79.
LE FRANÇAIS LANGUE OBLIGATOIRE 9
Les patois ne peuvent pas être anéantis. Quelques correspon- —
dants affirment dans leurs réponses l'impossibilité de détruire les patois.
Ces réponses méritent d'être rappelées, car cette idée sera reprise au XIX®
siècle, quand on accordera plus de considération aux dialectes.
Un inconnu, du Languedoc l'opinion de Gazier, p. 79, note i),
(cf.
afi&rme que pour détruire le patois « il faudrait détruire le soleil, la fraî-
cheur des nuits, le genre d'aliments, la qualité des eaux, l'honmie tout
entier» (p. 81).
Le curé Philippe Aubry de Belle vaux (cf., sur sa vie, la Bibl. nat.
publiée par l'Acad. royale... de Belgique, t. I, 1866), président de l'Assem-
blée générale du duché souverain de Bouillon, s'exprime en
ces termes :
« Il que le langage des Ardennes puisse jamais se
n'est guère probable
détruire entièrement, malgré sa grande affinité avec l'idiome national :
il n'y a point dans ce pays de cour, de grands princes, ni de sociétés
littéraires les habitants ne s'occupent que des travaux de la campagne,
;
des arts utiles et du commerce ; d'ailleurs, la langue française est trop
surchargée de règles pour que le peuple puisse les observer, quoique
l'enseignement se fasse dans les écoles en cet idiome, mais sans unifor-
mité de livres. Ce qui empêchera encore que le wallon ne périsse entiè-
rement, c'est qu'il a des termes et des expressions qui plairont toujours
par leur énergie et leur brièveté» (p. 235) (i).
2. Le français langue obligatoire.
L'ordonnance de Villers-Cotterets (chef-lieu de canton de l'Aisne,
arrond. de Soissons). — Sous le i®^, en 1539, fut
règne de François
promulguée l'Ordonnance de Villers-Cotterets qui prescrivit l'emploi
exclusif du français au lieu du latin dans tous les actes juridiques du
Royaume. C'est la première ordonnance d'une importance capitale dans
l'histoire de la langue française (cf. aussi le chapitre concernant le pro-
vençal, p. 282). « L'introduction du français est donc un fait de nature
essentiellement politique » (A. Meillet, Bull. Soc. Ling. Paris, t. XXV,
1925, p. 108).
Le décret du 8 pluviôse an II (27 janvier 1794). — Ce décret repré-
sente une autre action de l'autorité administrative et politique pour
l'unification de la langue française.
En effet, le conventionnel Bertrand Barère de Vieuzac dénonça à la
(i) A. Gazier considère la réponse du curé de Bellevaux comme l'une des pièces
les plus importantes du recueil de l'abbé Grégoire (p. 232, note i).
Le volume de Gazier contient neuf chapitres pour les dialectes du Midi et six
chapitres pour les dialectes du Nord, en appendice, le rapport de l'abbé Grégoire
et,
à la Convention, des lettres postérieures à 1791 et des documents divers relatifs
aux patois.
10 LE FRANÇAIS
tribune, au nom du Comité de Salut public, les dangers que faisaient
courir à la République « les idiomes anciens, welches, gascons, celtiques,
wisigots, phocéens et orientaux » qui avaient empêché la Révolution
de pénétrer dans plusieurs départements. On doit, dit-il, donner aux
citoyens « le même langage », car « le fédéralisme et la superstitution
parlent bas-breton ; l'émigration et la haine de la République parlent
allemand ; la contre-révolution parle l'italien et le fanatisme parle basque.
Brisons ces instruments de dommage et d'erreur. Il vaut mieux instruire
que faire traduire, comme si c'était à nous à maintenir ces jargons barba-
res et ces idiomes grossiers qui ne peuvent plus servir que les fanatiques
et les contre-révolutionnaires... » {apud F. Brunot, /. c, t. IX, i^
partie, p. i8i).
Le décret du 8 pluviôse ordonne V établissement, dans un délai de
dix jours, d'un instituteur de langue française dans chaque commune de
campagne des départements où, les habitants ont l'habitude de s'exprimer
en bas-breton, italien, basque et allemand (plus tard, un nouveau décret,
du 30 pluviôse, étendit la mesure à la Meurthe et aux communes des
Pyrénées-Orientales qui parlaient exclusivement le catalan).
L'instituteur devait, chaque jour, enseigner la langue française et
les droits de l'homme à tous les jeunes citoyens des deux sexes, que les
pères, mères et tuteurs étaient obligés d'envoyer dans les écoles publiques.
Il devait aussi, tous les décadis, donner lecture au peuple des lois de
la République, en les traduisant verbalement (pour plus de détails, cf.
Gazier, /. c, p. 294 et F. Brunot, /. c, t. IX, i, pp. 183-184).
Cette « liberté » d'expression accordée aux citoyens par le Comité
de Salut public eut, sans doute, une grande influence sur la disparition
des patois de la France.
Un jugement sévère. — Pierquin de Gembloux (dans son Histoire
littéraire, philol. et bibliogr. des patois, Paris, 1841, pp. 7-8) juge très sévè-
rement ce décret : « Il faut bien l'avouer, la révolution faite par le peuple,
et à son profit par conséquent, doit encore compter parmi les malheurs
qui l'accompagnèrent l'extinction menaçante et progressive des langues
populaires. Ce meurtre, le plus barbare de tous, n'est qu'une branche
égarée de la tyrannie homicide, léguée aux préjugés qui lui survivent.
Comment Convention put-elle s'égarer au point de ne pas voir toute
la
la portée la proscription dont elle frappa les langues élémentaires
de
de celle dont les sons retentissaient alors sur la surface du globe, ces
langues harmonieuses, fruit du génie de nos pères, et que tant de chefs-
d'œuvre, que tant de services importants recommandaient à la piété
filiale, à l'orgueil de la patrie ?... Est-ce que nulle part au monde, à
aucune époque historique, cette prétendue unité politique exista ? Où
fut-elle jamais l'emblème ou l'expression d'une nationalité vigoureuse ?
La volonté d'un peuple conquérant, d'un peuple roi, ne diffère que par
LE RAPPORT DE L ABBE GREGOIRE II
le degré d'injustice ou de déraison de son aveugle autorité, des volontés
absolues et arbitraires d'un Alexandre ou d'un Charlemagne... On con-
cevrait, à la rigueur, qu'un même
système politique s'appliquât assez
bien à des nations différentes mais ce que l'on ne comprendra jamais,
;
c'est qu'un pouvoir t5n:annique quelconque prétende soustraire irrésis-
tiblement les organes vocaux à l'action de l'intelligence ».
Il faut cependant reconnaître qu'à la fin du XIX® siècle, lors de l'en-
quête d'Edmont pour l'Atlas linguistique de la France, les patois étaient
encore assez vivants en France, et qu'ils le sont même de nos jours
{cf. pp. 281-282).
3. Le rapport de l'abbé Grégoire à la Convention Nationale.
Les réponses obtenues par le curé Grégoire durant les années 1790
et 1791 ne purent pas êtreemployées à cette époque la marche foudroyan- ;
te de la Révolution ne le permit pas. Les .informations ainsi prises lui
servirent à la composition de son Rapport sur la nécessité de détruire
les patois qui fut présenté le 9 prairial an II (28 mai 1794) au Comité
de l'Instruction publique. Le 16 prairial (6 juin) ce rapport fut lu à
la Convention.
Dans la première partie de sa harangue, il montre la nécessité d'uni-
formiser le langage d'une grande nation, afin que tous les membres qui
la composent puissent facilement communiquer leurs pensées, et dans la
seconde partie, les moyens les plus propices pour la destruction des patois.
Retenons seulement quelques idées exprimées par le curé Grégoire
qui intéressent directement notre sujet.
L'ÉTAT DES PATOIS ET DU FRANÇAIS À L'ÉPOQUE DE L'ENQUÊTE, — Le
curé Grégoire commence par constater que le français est devenu « clas-
sique en Europe, dans le Canada et sur les bords du Mississipi, mais
» :
« Il n'y a qu'environ quinze départements de l'intérieur où la langue
française soit exclusivement parlée ; encore y éprouve-t-elle des alté-
rations sensibles, soit dans la prononciation, soit par l'emploi de termes
impropres et surannés, surtout vers Sancerre, où l'on retrouve une partie
des expressions de Rabelais, Amyot et Montaigne. Nous n'avons plus
de provinces, et nous avons encore environ trente patois qui en rappellent
les noms. Peut-être n'est-il pas inutile d'en faire l'énumération le :
bas-breton, le normand, le picard, le rouchi ou wallon, le flamand, le
champenois, le messin, le lorrain, le franc-comtois, le bourguignon, le
bressan, le lyonnais, le dauphinois, l'auvergnat, le poitevin, le limousin,
le picard, le provençal, le languedocien, le velayen, le catalan, le béarnais,
le basque, le rouergat et le gascon ; ce dernier seul est parlé sur une surface
de 60 lieues en tout sens » (Gazier, /. c, p. 292 ; cf. aussi F. Brunot,
/. c, pp. 204-214).
12 LE FRANÇAIS
Six millions d'individus ignorent le français. « On peut assurer —
sans exagération, ditle curé Grégoire, qu'au moins six millions de Fran-
çais, surtout dans les campagnes, ignorent la langue nationale qu'un ;
nombre peu près incapable de soutenir une conversation
égal est à
suivie qu'en dernier résultat, le nombre de ceux qui la parlent purement
;
n'excède pas trois millions, et probablement le nombre de ceux qui
l'écrivent correctement est encore moindre » (Gazier, p. 293).
On doit donner aux campagnards une langue qui ne mutile
PAS les adresses et les décrets. Le peuple ne connaît pas suffi-—
samment bien les lois à cause de l'ignorance de la langue nationale.
Le système de traduction en patois des nouvelles dispositions ne fait
que compliquer les rouages politiques, et des scélérats ont fondé sur cette
ignorance « le succès de leurs machinations contre-révolutionnaires ».
« La langue est toujours la mesure du génie du peuple, dit le curé Grégoire ;
les mots ne croissent qu'avec la progression des idées et des besoins.
Leibnitz avait raison. Les mots sont les lettres de change de l'enten-
dement si donc il acquiert de nouvelles idées, il lui faut des termes
;
nouveaux, sans quoi l'équilibre serait rompu. Plutôt que d'abandonner
cette fabrication aux caprices de l'ignorance, il vaut mieux certainement
lui donner votre langue d'ailleurs, l'homme des campagnes, peu accoutu-
;
mé à généraliser ses idées, manquera toujours de termes abstraits et ;
cette inévitable pauvreté de langage, qui resserre l'esprit, mutilera vos
adresses et vos décrets, si même elle ne les rend intraduisibles » (Gazier,
p. 296).
Les moyens proposés par le curé Grégoire pour anéantir les
patois. —
Les moyens proposés par le curé Grégoire pour la destruction
des patois sont les suivants : la publication d'une foule d'opuscules
patriotiques (Gazier, p. 305) ; des opuscules concernant la météorologie
qui est d'une application inmiédiate à l'agriculture (p. 305) ; de petits
volumes donnant des notions de physique élémentaire ; de bons journaux
(p. 306) ; de petites histoires et anecdotes (p. 306) ; et des chansons et des
poésies lyriques (p. 306-307).
Dans sa Conclusion,le curé Grégoire propose d'enrichir la langue :
par l'augmentation des connaissances de mieux fixer sa sjoitaxe de ; ;
rectifier son orthographe de préciser les significations des mots de
; ;
faire des emprunts pour compléter les familles de mots, etc. (cf. Gazier,
pp. 310-314 ; cf. aussi l'opinion de F. Brunot, /. c, p. 214).
Le décret de la Convention nationale. — Après avoir entendu
le curé Grégoire, la Convention se borna, par son décret, à charger
le Comité d'Instruction publique de lui présenter un rapport sur l'exé-
cution d'une grammaire et d'un nouveau vocabulaire de la langue
LE RAPPORT DE L ABBE GREGOIRE I3
française, adaptés aux besoins du jour. Dans son appel aux Français,
elle condamne l'emploi des patois, car ceux-ci « sont le dernier anneau
de la chaîne que la tyrannie vous avait imposée » (cf. Gazier, p. 314,
et F. Brunot, le chapitre Conclusion bénigne, pp. 215-216).
L'effet du décret au point de vue de la dialectologie. J'ai —
insisté intentionnellement sur les dispositions prises par la Révolution,
car ceUes-ci ont eu un grand retentissement et ont déterminé un important
mouvement scientifique (en France et ailleurs) en faveur des patois.
Ce mouvement se manifeste en deux directions d'une part, pour que :
le français devienne une langue commune pour tous les Français, et de
l'autre pour le maintien des patois qui représentent «la langue du père,
la langue du pays, la langue de la patrie » (Ch. Nodier, Notions élém.
de lingtiistique, Bruxelles, 1834, p. 220). Ils ont, sur la langue écrite et
sur la langue imprimée, le grand avantage de ne se modifier que très
lentement ; ils représentent donc le document le plus précieux sur les
langues autochtones et les langues classiques.
Une Académie pour les patois. —
Ch. Nodier {l. c, p. 230) soutient
« que si les patois étoient perdus, il faudroit créer une académie spéciale
pour en retrouver la trace, pour rendre au jour ces inappréciables monu-
ments de l'art d'exprimer la pensée qui est le premier de tous. Les sociétés
savantes qui s'efforcent si noblement à interpréter quelques traits indécis
sur les marbres pulvérulents des Étrusques... ne dédaigne roient peut-être
pas nos titres de famille, ces témoins progressifs de tant d'efforts rivaux,
qui ont amené notre littérature au point de supériorité où l'ont placée
les admirables écrits du dix-septième siècle... Elles seroient mal fondées
en tout cas à faire étalage d'une érudition plus profonde que celle de
Varron, et d'un goût plus scrupuleux que celui du sage et modeste
Du Cange, qui ont exploité dans ces mines fécondes les plus riches trésors
du langage ».
On peut même considérer les coimmencements des études dialectolo-
giques en France (et ailleurs) comme une sorte de réaction contre les dis-
positions prises pour l'anéantissement des patois.
Le XIX^ siècle apporte, à ce sujet, des preuves très importantes et
concluantes. Un grand nombre de chercheurs met en lumière l'importance
des patois pour la connaissance de l'évolution et du passé de la langue
française.
F. Mistral et l'abbé Rousselot. — Cette « lutte » pour illustrer
l'importance des patois sera, pour tout le XIX® siècle, l'un des buts des
chercheurs, et c'est elle qui va mettre la première pierre à la base de
la dialectologie.
Frédéric Mistral, dans son Discours sur le dialecte provençal (mai,
14 LE FRANÇAIS
1881, à Marseille, à la fête de la Sainte-Estelle), s'exprime dans des
termes imagés sur l'insurrection des dialectes, en précisant leur rôle pour
une langue dominante « Savez-vous ce que c'est que cette agitation
:
étrange ? C'est l'insurrection des dialectes ! les pauvres dialectes popu-
laires, piétines comme l'herbe, traqués, écrasés par les langues officielles,
depuis que le monde est monde, non, ne veulent pas mourir... Et pour-
quoi veut-on qu'ils meurent ? Aujourd'hui que tout revendique liberté,
droit de vivre, pourquoi n'auraient-ils pas, eux, leur part de soleil ?
Mais à quoi sont-ils bons ? Quelques-uns vont répondre. Quand ils
ne seraient bons qu'à renouveler le sang des langues dominantes, qui
s'épuisent, messieurs, à force de produire quand ils ne seraient bons ;
qu'à graver dans les cœurs le sceau poignant de la patrie, on doit les
conserver comme des forêts vierges où couve le génie des générations
futures, et où déjà bourgeonne la poésie de l'avenir » (dans Les patois
de la France, recueil de Chants, Noëls... composés en principaux dialectes
de la France, Niort, L. Favre, 1882, p. 84).
Les faits présentés expliquent mieux pourquoi l'abbé Rousselot
commença, en 1887, son article d'Introduction à l'étude des patois par
cette phrase : « Les patois ne sont plus pour la science ce qu'on les a
cru trop longtemps, des jargons informes et grossiers, fruit de l'ignorance
et du caprice, « des tares du français », dignes tout au plus d'un intérêt
de curiosité » {Rev. des pat. gallo-rom., t. I, 1887, p. i).
4. L'activité dialectologique déployée
avant la grande enquête du début du XIX« siècle.
Un examen plus approfondi de l'activité scientifique déployée avant
la grande enquête par correspondance entreprise par le baron Coquebert
de Montbret nous amène à croire qu'il fut influencé par le travail de
Pallas et par le programme de l'Académie celtique, dont la Société royale
des Antiquaires ne fut qu'une continuation.
1° L'activitéde Pallas. —
Le physicien et naturaliste allemand
Pierre-Simon Pallas (né en 1741, mort en 1811), explorateur de l'Ou-
ral, de la mer Caspienne, de l'Altaï et de la Chine, pubha, en deux gros
volumes, l'ouvrage Linguarum totius or bis vocabularia comparativa
(Petersbourg, 1787-1799), qui présente 130 mots en deux cents langues
d'Europe et d'Asie. Le questionnaire commence par les mots dieu, :
ciel, père, mère, fils, fille, frère, sœur, mari, femme, etc.
Ce travail fut réalisé par l'auteur d'après les conseils de l'illustre
philosophe G. W. Leibniz et sous les auspices de Catherine II, l'impéra-
trice de Russie.
L'auteur abandonna donc le texte de l'Oraison dominicale qui fut.
l'activité au début du xix® siècle 15
jusqu'à cette date à la base des collections de spécimens de langues (i)
et le remplaça par les termes correspondants à une série de mots parmi
les plus courants.
Sur le travail de Pallas, le sénateur Constantin François Chasse-
boeuf de Volney fit un rapport à l'Académie celtique (cf. ses Mémoires,
1. 1, 1807, pp. 99-135), qui porte le titre de Vocabulaire comparé des langues
de toute la terre.
2° L'Académie celtique. — Au cours de l'année 1804, quelques
savants de Paris décidèrent de fonder une Société scientifique sous le
nom à' Académie celtique. Le but de celle-ci était « : i» d'étudier l'histoire
des Celtes, de rechercher leurs monuments, de les examiner, de les
discuter, de les expliquer ;
2° d'étudier et de publier les étymologies de
toutes les langues de l'Europe, à l'aide du celto-breton, du gallois et
de la langue erse que l'on parle encore dans sa pureté primitive, pour
ainsi dire, dans les montagnes de l'Irlande » {Mémoires de l'Acad. celtique,
t. I, 1807, p. 4).
Dans le domaine de l'étude des antiquités nationales, elle ne fit que
suivre l'exemple donné par les Anglais qui avaient fondé, à Londres,,
dans la seconde moitié du XVIIP siècle, une Société d'antiquaires (cf.
Mémoires, t. I, 1807, pp. 39-41).
Dès 1805, les membres de l'Académie rédigèrent une sorte de question-
naire pour indiquer les problèmes qui devaient être traités par les membres
ou par les correspondants (par exemple : les usages des diverses époques
de l'année ; les usages concernant les principaux événements de la
vie humaine ;
questions sur les monuments antiques ; sur les croyances .
et superstitions ; cf. Mémoires, t. I, 1807, pp. 72-87).
Éloi Johanneau, secrétaire perpétuel, présenta les Questions sur
les origines étymologiques des mots et des choses, des lieux et des personnes,,
des monuments et des usages de la France ancienne et moderne, proposées,
à résoudre aux Membres et Associés correspondants de l'Académie celtique,
et directions pour en faciliter la solution [Mémoires, t. I, 1807, pp. 87-98).
Le travail de Pallas (voir plus haut) servit comme un bon modèle
pour mettre en lumière l'importance de la méthode comparative dans
l'étude de l'origine des langues.
Les six volumes de ses Mémoires (t. I, 1807 -t. VI, 1812) renferment
plusieurs études qui regardent les dialectes de France comme la parabole :
de l'Enfant prodigue en breton (suivie d'une copie d'une lettre du Minis-
(i) Sur les auteurs qui ont réalisé des collections de spécimens concernant l'Orai-
son dominicale, cf. Johann Christoph Adelung, Mithridates oder algemeine Spra
chenkunde mit dent Vater Unser als Sprachprobe in bey nahe /iinfhundert Sprachen
und Mundarten, t. I, Berlin, 1806, pp. 645-676 Litteratur der vorhandenen Vate- :
runser-Polyglotten.
l6 LE FRANÇAIS
tère de l'Intérieur qui sollicite la traduction ; cf. Mémoires, t. II, 1808,
pp. 118-131 l'article d'Éloi Johanneau, Origine des choses par les mots
; :
de l'étymologie du nom de la chemise en français, en latin, en grec et en
breton, et quelle étoffe était chez les Gaulois {Mémoires, t. III, 1809, PP-
315-319), etc. (cf. p. 76 de mon étude).
Ils commencent aussi la publication d'une Bibliographie celtique
moderne (cf. Mémoires, t. IV, 1809, pp. 505-508) (i).
30 La Société Royale des antiquaires de France. Le pro- —
gramme d'activité fixé par l'Académie celtique fut continué, à partir
de 1814, par une nouvelle société, autorisée à prendre le nom de Société
royale des Antiquaires de France (« titre qui désigne des travaux
moins bornés que celui d'Académie celtique », Mémoires, 1. 1, 1817, p. V).
La nouvelle Société n'a d'autre but que celui d'étendre, autant que
possible, le domaine de en se faisant un devoir d'observer,
la science,
dans tous les monuments que
temps a respectés, ainsi que dans les
le
divers dialectes, tout ce qui peut suppléer au silence de l'histoire pour
les temps anciens, et particulièrement pour ceux de la Gaule et les
premiers siècles de la monarchie {Mémoires, t. II, 1820, p. 3). Fidèle
à sa devise {Gloriae majorum), la Société s'occupe, d'après son règlement,
de recherches sur les langues, la géographie, la chronologie, l'histoire, la
littérature et les antiquités celtiques, grecques, romaines du moyen âge,
mais principalement des Gaules et de la nation française jusqu'au seizième
siècle (p. 14).
Parmi les membres de la Société figurent plusieurs personnalités
de France ainsi que d'autres pays Espagne, Portugal, Allemagne,
(Italie,
Angleterre, etc.). Les Mémoires présentés ou envoyés par ses membres
furent publiés sous le titre de Mémoires et dissertations sur les antiquités
nationales et étrangères, publiés par la Société Royale des Antiquaires
de France (t. I, 1817-t. LXXXI, 1944, neuvième série, tome I).
Les rapports, presque annuels, sur l'activité de la Société accordent
une attention spéciale aux études sur les langues, idiomes et patois (cf.
par ex. t. II, 1820, pp. 14-20 ; t. III, 1821, pp. 84-88 ; t. V, 1823, PP-
CVIII-CXX, etc.).
Le tome VI (1824, PP- 432-545) publie les Matériaux pour servir à
l'histoire des dialectes de la langue française ou collection de versions de
la parabole de l'Enfant prodigue en divers idiomes ou patois de France*
le résultat de l'enquête de Coquebert de Montbret (voir p. 19 de mon
étude).
(i) Pour l'histoire de cette Académie et de la Société royale des Antiquaires, cf.
Maurice Prou, Table alphabétique des publications de l'Académie celtique et de la
Société des Antiquaires de France (1807-1889), Paris, C. Klincksieck, 1894, pp. V-
XVIII.
I
l'activité au début du xix^ siècle 17
Des instructions pour l'étude des patois données en 1814. —
Le baron Claude François Etienne Dupin donna, à la fin de son Mé-
moire sur le patois poitevin et sa littérature (qui porte la date du 19 déc.
1814 et qui fut publié dans les Mémoires, 1. 1, 1817, pp. 195-228), quelques
instructions pour l'étude des patois (pp. 223-228). Les plus importantes
de ces instructions sont les suivantes I. Le vocabulaire des termes :
qui sont propres aux patois et qui diffèrent de la « langue française
épurée autrement que par la prononciation » (p. 224) IL Une notice ;
sommaire sur la grammaire patoise et des exemples de verbes conjugués
dans tous les temps qu'elle admet (cf. les questionnaires pour les enquêtes
faites dans la seconde moitié du XIX® siècle) III. Faire connaître ;
toutes les interjections, car elles sont le caractère et en même temps la
richesse des langues primitives (p. 224) (cf. le questionnaire de Dauzat,
pp. 138-139) ; IV. Les degrés de comparaison ainsi que les augmentatifs ou
diminutifs 225) V. Faire connaître la prononciation et l'exprimer
(p. ;
le plus clairement possible, en indiquant en quoi le patois parlé diffère
du patois écrit (p. 225) ; VI. Donner de nombreux exemples de l'altération
que les mots subissent par la manière de prononcer (pp. 225-226) VIL
les ;
Les vocabulaires et les grammaires ne sufiSsent pas pour faire connaître
le génie d'un idiome il faut des matériaux
; bruts, afin de voir quel effet
ils produisent étant mis en œuvre (il faut fournir des chansons populaires,
p. 226) ; VIIL Que les correspondants le plus au fait du patois de leur
pays prennent la peine de composer en patois quelques dialogues sur les
sujets qui font l'entretien ordinaire des gens de campagne (comme les
ordres à donner pour la moisson, pour la vendange, l'état prospère
ou inquiétant des biens de la terre, le besoin de pluie ou de chaleur, etc.),
mais les auteurs doivent « se méfier de leur imagination » (p. 226) IX. Le ;
patois variant de canton à canton, les correspondants devront s'attacher
particulièrement au dialecte le plus répandu, en indiquant les cantons
où ils puiseront les exemples « de manière que nous puissions, en quelque
;
sorte, suivre sur la carte la dégradation des teintes et les voir se fondre
avec les nuances des départements voisins, car il n'y a pas de transitions
brusques dans le langage des peuples »X. Une notice sur les
(p. 226) ;
livres les plus estimés, composés en patois, en faisant connaître les éditions
les plus anciennes (p. 227) XL « Qu'ils se gardent surtout de croire
;
qu'il y ait rien de frivole dans notre curiosité... Nous ne nous flattons
point de tout découvrir dans ce vaste champ, où personne encore ne
semble avoir osé s'aventurer ; mais nous y poserons du moins quelques
jalons qui pourront guider nos successeurs » (p. 228).
Il y a, dans ces instructions, plus d'un point qui mérite notre attention.
Une Commission pour examiner et classer les études, nommée
en 1820. — La Société royale des Antiquaires de France a le grand mérite
d'avoir encouragé et publié d'importants travaux sur les patois, et cela
l8 LE FRANÇAIS
à une époque où l'on était loin de pouvoir apprécier l'importance de
ces études (cf. Pierquin de Gembloux, /. c, p. 208). Afin de mettre en
ordre les nombreux mémoires, la Société nomma (selon le rapport lu
à la séance publique du 2 juillet 1820) une Commission des patois, chargée
d'examiner et de classer tout ce qu'elle recevait sur cette partie des
antiquités nationales {Mémoires, t. III, 1821, p. 88) (i).
Une carte indiquant les limites des dialectes français. — Le
rapport sur l'activité de la Société (publié dans les Mémoires, t. III,
1821, p. 88) nous informe que Coquebert de Montbret a présenté à
l'une de ses séances une carte
(« dont il est l'auteur ») délimitant les jargons,
ou patois qui sont parlés en France, en indiquant en même temps les
mesures prises par le Ministère, lors de l'existence du bureau de statis-
tique, pour connaître les limites des langues étrangères qui sont parlées
dans quelques départements. Les membres de la Société l'ont invité à
s'adjoindre à la Commission des patois.
Onenvisage, en 1823, la rédaction de cartes phonétiques. —
Désiré MONNIER (cf. la bibliographie de ses travaux dans la Table alpha-
bétique des publ. p. 435) dans son étude Vocabulaire rustique et populaire
du Jura {Mémoires, V, 1823, pp. 246-309 t. VI, 1824, pp. 150-219)
t. ;
envisagea la rédaction de cartes linguistiques d'ordre phonétique « on :
pourrait, dit-il, d'une manière assez précise, marquer sur une carte
géographique l'étendue de pays 011 domine Va celle où la plupart des ;
mots ont leur désinence en celle où Van se change en in
; celle enfin ;
où la même syllabe se prononce on » (t. V, 1823, p. 252).
Il me semble que l'activité dialectologique déployée au commencement
par l'Académie celtique et ensuite par la Société des Antiquaires de
France nous autorise à placer les deux sociétés savantes parmi les fon-
dateurs de la dialectologie.
L'importante activité de Coquebert de Montbret fait partie, elle
aussi, de ce grand mouvement scientifique du commencement du XIX®
siècle (2).
(i) Cf. la liste des études dialectales dans le volume Table alphabétique des publi-
cations de l'Académie celtique et de la Société des Antiquaires de France (1807 à 1889).
Paris, C. Klincksieck, 1894, p. 491, Patois de France.
(2) Parmi les membres étrangers de la Société, je me borne à citer les suivants :
W. Grimm (à Cassel) W. v. Humboldt
; (à Berlin) ; Ellis, secrétaire de la Société
des Antiquaires à Londres Charles Botta (à Turin) le vicomte
; ; De Santarem (à
Lisbonne) le pasteur Bridel (à Montreux, canton de Vaud), etc.
;
ENQUÊTE PAR CORRESPONDANCE EN 1807 I9
5. L'enquête par correspondance entreprise en 1807 par
Coquebert de Montbret sous les auspices du Ministère
de l'Intérieur.
Le baron Charles-Étienne Coquebert de Montbret (né à Paris en
1755. T^OTt en 1831) (i), minéralogiste et physicien français, a le grand
mérite d'avoir organisé la première grande enquête par correspondance,
sous le Premier Empire, en prenant comme texte la parabole de l'Enfant
prodigue.
Une bonne partie des réponses obtenues fut déjà publiée en 1824
(dans le VPtome des Mémoires, voir plus haut) (2). Les mêmes réponses
furent republiées, en 1831, dans le volume Mélanges sur les langues,
dialectes et patois ; renfermant, entre autres, une collection de versions de
la Parabole de l'Enfant prodigue en cent idiomes ou patois différents,
presque tous de France ;
précédés d'un essai d'un travail sur la Géographie
de la langue française (Paris, Au bureau de l'Almanach du Conmierce,
chez Delaunay, 1831, in-S», VII, 571 p.) (3).
(i) Cf. sa biographie dans la Nouvelle Biographie générale, publiée par Firmin
Didot Frères, Paris, 1855, t. XI Constant Leber, Le baron Coquebert de Montbret,
;
membre de l'Institut, dans les Mémoires, t. X, 1834, pp. XXXI-XXXIX F. Brunot, ;
Hist de la langue française, t. l'i^, i, pp. 525-526; les pp. 527-599 du même volume sont
consacrées à son enquête et auxlimitesde la languefrançaisesousle Premier Empire.
(2) Sur les travaux concernant les patois, nous trouvons, dans le rapport de
Sébastien Bottin {Mémoires, t. VII, 1826, p. CXII) des informations qui méritent
d'être rappelées « L'étude des langues, des dialectes, des patois a une grande
:
part dans vos travaux, dit Bottin aussi venez-vous de leur consacrer un volume
;
entier de votre collection. C'est à la France que devait principalement s'attacher
la Société des Antiquaires de France c'est dans les départements de la France
;
qu'elle est allée rechercher les patois des anciennes provinces du royaume, et c'est
pour établir un type qui en facilite la comparaison entre eux, qu'elle asoumis à leurs
différentes nuances la parabole de l'Enfant prodigue. Votre confrère, M. le baron
Coquebert de Montbret, avait depuis longtemps en porte-feuille un grand nombre
de ces paraboles il a bien voulu les réunir à celles qui vous ont été fournies, par...,
;
se charger d'en faire un choix en n'admettant pour cette première fois que celles
qui sont inédites, mettant en réserve celles qui, ne présentant pas des nuances assez
marquées, pouvaient, dans un même volume, offrir une sorte de double emploi de ;
les classer dans un ordre géographique et d'en suivre l'impression ».
(3) La première partie de ce volume, qui est une sorte d'Encyclopédie sur les dia-
lectes et les langues de la France, contient les chapitres suivants une préface (pp.
:
III-VIII) qui montre l'importance de l'Académie celtique et de la Société des An-
tiquaires pour l'étude des patois (ces deux institutions ont désigné les patois comme
«des monumens de l'antiquité»), en donnant une liste de cinquante-cinq études
(pubhées surtout dans les Mémoires de l'Académie celtique) qui s'occupent spécia-
lement de linguistique. Le volume commence par une étude portant le titre Essai
d'un travail sur Géographie de la langue française, signée C. M., c'est-à-dire Coque-
la
bert DE Montbret (pp. 5-29), Les autres études, qui occupent les pages 30 à 432,
sont, soit inédites, soit empruntées à la collection de la Société des Antiquaires (les
Mémoires). Les pages 432 à 536 renferment les Matériaux pour servir à l'histoire
20 le français
Comment fut organisée cette première enquête par corres-
pondance EN France. —
Le chapitre Matériaux du volume précité
(pp. 432-433) donne des informations suffisamment précises sur la manière
dont fut organisée l'enquête. Le travail commença, vers l'année 1807
(F. Brunot, /. c, p. 524, donne l'an 1806), au bureau chargé de la direction
de la statistique (dont le directeur était, à partir de 1806, Coquebert
de Montbret cf. sa biographie) au Ministère de l'Intérieur il fut pour-
; ;
suivi par la Société royale des Antiquaires.
L'auteur de l'enquête est Coquebert de Montbret. F. Brunot, —
qui a examiné les manuscrits, a raison de dire qu'« il est vraisemblable
que, cependant, le Bureau de Statistique ne se fût pas livré à de si longues
et si minutieuses enquêtes concernant les langues parlées dans l'Empire
s'il ne s'était pas trouvé là un homme pour qui ces questions présentaient
un intérêt tout particulier. C'était Coquebert de Montbret. En tout cas,
la direction venait de lui : les accusés de réception, les lettres de rappel
sont de sa main » {Histoire de la langue française, t. XI, i, p. 525 ; cf.
cependant les affirmations de Pierquin de Gembloux, p. 22 de mon étude).
Pourquoi on a choisi la parabole de l'enfant prodigue, —
« Au lieu
d'envoyer circulairement pour être traduit dans chaque idiome
local quelque morceau arbitrairement (choisi), ou composé exprès,
on a préféré de puiser, dit Coquebert de Montbret, dans le li\Te sacré
qui est entre les mains de tous les chrétiens. La Parabole de l'Enfant
prodigue est le morceau qui a été choisi à cause de la juste étendue et
de la simplicité de la plupart des expressions qu'il renferme. L'Oraison
dominicale qui a été préférée dans beaucoup d'ouvrages sur les langues
(cf. la collection d'Adelung, Mithridates, ajoutons-nous), a paru ne pas
réunir au même degré ce genre d'avantage » {Matériaux, p. 432).
Coquebert de Montbret introduit donc un nouveau texte pour établir
l'aspect linguistique des langues et des patois (i).
des dialectes de la langue française, ou Collection de versions de la Parabole de l'Enfant
prodigue en divers idiomes ou patois de France. A la fin du volume se trouve l'article
Nomenclature des métiers et professions exercés à Paris au commencement du quator-
zième siècle, par H. E. De la Tynna (pp. 546-566).
Nous citons l'étude de Coquebert de Montbret sous l'abréviation Géographie,
et le résultat de l'enquête sous celle de Matériaux.
(i) Il me semble cependant que le premier qui utilisa la parabole de l'En&iit
prodigue comme texte à traduire en patois fut le célèbre celtomane Jacques le Bri-
gant, un lecteur passionné de la Bible (« qui la citait continuellement, et toujours
d'une manière heureuse et ingénieuse »), dans son travail Élémens de la langue des
Celtes gomérites ou Bretons... (Strasbourg, 1779, in-12, 64 p.), qui se termine «par
des traductions bretonnes de différents morceaux, entre autres par celle de la Para-
bole de l'Enfant prodigue » (cf. Éloi JoH anneau, Notice sur la vie et les ouvrages
de J. le Brigant, dans les Mémoires de l'Acad. celtique, t. VI, 1812, pp. 5-27) (cf. aussi
la 2* partie de mon étude. Langues celtiques, p. 932).
ENQUÊTE PAR CORRESPONDANCE EN 1807 21
Les Correspondants. — Le Bureau s'adressa en premier lieu aux
préfets et sous-préfets qui firent souvent appel à des personnes plus
compétentes connaissant mieux le patois du pays (cf. la réponse donnée
par Champollion-Figeac, pp. 162-163). Chaque spécimen indique la per-
sonne qui a donné la réponse, ainsi que la date et le lieu d'origine (p. ex. :
« Traduction de la Parabole de l'Enfant Prodigue, en patois wallon
de la partie du Hainaut dont la ville de Mons est la capitale, envoyée
en 1807 par M. de Coninck, Préfet (M. L) », Matériaux, p. 465).
La collection ne renferme pas toutes les réponses obtenues. •
Nous trouvons, à ce sujet, les informations suivantes « Parmi les traduc-
:
tions de ce morceau qui se sont trouvées en grand nombre tant au Minis-
tère de l'Intérieur que dans les papiers de la Société, on a choisi celles
qui ont paru le plus caractéristiques. Cependant on ne se dissimule pas
qu'il s'en trouve dont les différences sont peu tranchées : mais les dialectes
d'une même langue appartiennent tous à un fonds commun on ; passe
le plus souvent de l'un à l'autre par des nuances peu sensibles d'abord,
mais qui le deviennent à proportion de la distance des lieux où ils sont
en usage » [Matériaux, pp. 432-433).
Ces justes observations furent souvent confirmées par les enquêtes
dialectales modernes Coquebert de Montbret les a reconnues depuis
;
plus d'un siècle.
La collection contient des traductions qui proviennent du Ministère
de l'Intérieur (désignées par M. L), et un bon nombre
les lettres initiales
qui ont été adressées à la Société royale des Antiquaires par ses corres-
pondants.
Le groupement des réponses. — Professant la géographie physique
(cf. sa biographie), Coquebert de Montbret s'est bien rendu compte
du facteur géographique dans les études linguistiques (cf. plus bas).
C'est ainsi qu'il faut expliquer son groupement des spécimens obtenus.
« Dans le rangement de nos matériaux, dit l'auteur, nous avons cru
devoir observer l'ordre géographique. A cet effet, nous plaçons d'abord
les dialectes du Nord-Est de la France, puis ceux de l'Est, appartenant
les uns et les autres à la langue d'Oyl, et spécialement à la branche de cette
langue que l'on désigne par le nom de langage wallon. Ce ne sera qu'après
avoir épuisé ce que nous nous proposons de donner dans la langue d'Oyl,
que nous passerons à la langue d'Oc ou langue romane, qui diffère de
la première par des caractères bien tranchés » {Matériaux, p. 433).
Nombre des traductions. — La collection contient 86 traductions
de la Parabole (pp. 462-545), dont la plupart appartiennent au français
et au provençal il y a aussi deux traductions du canton des Grisons
;
(PP- 544-545)-
22 LE FRANÇAIS
Des critiques sur ces traductions. —
Je me borne à citer seulement
deux auteurs qui ont critiqué le système de Coquebert de Montbret,
et cela pour le simple fait que ces critiques ont été faites en même temps
que les observations de Paul Meyer (voir pp. 478-479, 485-486).
1° Pierquin de Gembloux {Hist. litt., philol. et bibliographique des
patois, Paris, 1841, pp. 203-204) affirme que Napoléon (« dont le génie
embrassait tout ») avait nommé une
commission chargée de publier,
aux frais de l'État, le Trésor de Brunetto Latini, le maître de Dante,
et que le même instinct et la même ardeur avaient poussé le ministère
Jean- Antoine Chaptal à dresser « en quelque sorte un musée, un panorama
topographique de nos patois ». D'après cette affirmation, l'idée de faire
une enquête linguistique appartiendrait plutôt à Chaptal (i) qu'à Coque-
bert de Montbret. Pierquin de Gembloux considère la collection comme
« importante et curieuse » et ajoute que le « panorama » fut publié en
partie dans « les différentes statistiques de nos départements, n'importe
en quel format, et reproduit dans les mémoires de la société royale des
antiquaires, mais malheureusement assez mal exécuté en général, en
ce sens toutefois qu'à l'exemple des vocabulistes. . . ils n'ont point soigneu-
sement recherché, dans toutes leurs traductions, l'analogie des sons,
mais seulement celle des idées. Elle offre bien pourtant l'état actuel
de chacun de nos patois, mais non un moyen précieux de comparaisons
ethnographiques ou étymologiques. En effet, tous les traducteurs de
la Parabole de l'Enfant prodigue... semblent s'être donné le mot sous
ce rapport... Dans l'intérêt de l'ethnographie française, autant que dans
celui de l'étymologie etdu tableau comparatif de nos différents patois,
c'est donc encore un travail difficile et long que les savants doivent
recommencer ».
On doit remarquer, dans le texte de Pierquin de Gembloux, l'absence
du nom de Coquebert de Montbret il ne figure pas non plus dans la
;
riche bibliographie qui se trouve à la fin de son ouvrage.
2° Charles de Tourtoulon et Octavien Bringuier (dans leur Étude
sur la limite géographique de la langue d'oc et de la langue d'oïl, extrait des
Archives des missions scientifiques et littéraires, 3® série, t. III, Paris,
Imprimerie Nationale, 1876, pp. 7-9) sont plus catégoriques. Ils affirment
que le travail « se rattache à un projet de délimitation géographique
des idiomes de l'Empire français mais on ne s'occupa, à ce qu'il paraît,
;
que de marquer les limites des langues italienne, allemande, flamande,
bretonne et basque, et on comprit tous les dialectes d'oc et d'oïl sous
la dénomination générique de langue française » (p. 7, note i).
(i) Sur les étroits rapports de Chaptal avec Napoléon, volume Mes souve-
cf. le
le V** An. Chaptal.
nirs sur Napoléon par le C** Chaptal, publiés par son arrière-petit-fils,
Paris, E. Pion, 1893, in-S", 413 p. et un portrait. —
Il m'a été impossible de poursuivre
en ce moment des recherches pour vérifier l'affirmation de Pierquin de Gembloux.
OBSERVATIONS DE COQUEBERT DE MONTBRET 23
Parmi les traductions envoyées, trois appartiennent au canton de la
Valette (Charente). Or l'une des trois fut classée avec raison dans la
langue d'oc, et l'une des deux autres traductions, rangées dans la langue
d'oc, « n'est autre chose qu'une nouvelle édition de la version de langue
d'oc avec quelques variantes de formes et une mauvaise orthographe »
{p. y).Ce fait est dû, affirment les auteurs, à la méconnaissance d'un
système de transcription les nuances phonétiques « sont difficiles à
;
noter par écriture et ne peuvent guère être comparées que par ceux qui
les ont directement perçues. Il est bon que deux personnes au moins
soient chargées de ces observations délicates, afin qu'elles puissent se
contrôler mutuellement » (p. 7, note 3).
« On paraît avoir oublié, en effet, disent les auteurs, en entreprenant
ce travail, de s'entendre sur la manière de noter les sons propres à certains
dialectes. Mais, en supposant même que l'on eût dressé préalablement
une liste des signes à employer, était-il possible d'imposer l'étude de
cet alphabet à toutes les personnes auxquelles on devait s'adresser, et
d'avoir la certitude que chacune d'elles s'en servirait avec intelligence ? »
{pp. 7-8).
Les auteurs font d'autres observations non moins judicieuses (cf.
p. 8)pour conclure « que l'on ne peut exiger de personnes peu préparées
à ce genre de travail » des traductions patoises. Le système d'enquête
par correspondance doit être considéré comme impossible : « tout au
plus pourrait-on arriver à tracer par cette méthode la limite de quelques
dialectes et sous-dialectes en s'adressant à des savants de province et
aux sociétés locales ; encore faudrait-il préalablement indiquer par des
instructions précises et par un questionnaire détaillé les caractères
à déterminer et les points à éclaircir » (p. 9).
Malgré ces critiques, on doit toutefois considérer cette collection
comme la première grande enquête linguistique qui eut un grand reten-
tissement dans plusieurs pays romans (et non romans). Elle seule donna,
jusque vers la fin du XIX® siècle, une orientation sur les patois de la
langue française ainsi que sur le provençal.
La collection du pasteur J.
Stalder (voir pp. 163-164), ainsi que celle de
Vegezzi-Ruscala et B. Biondelli (voir pp. 479-483) ont comme point de
départ l'enquête entreprise par Coquebert de Montbret.
6. Autres réalisations et observations linguistiques de
Coquebert de Montbret.
Il me semble utile de mettre en relief d'autres réalisations et obser-
vations de ce chercheur, car celles-ci précèdent, et de beaucoup, les
« conquêtes » de la dialectologie qui ne datent que de la seconde moitié
24 LE FRANÇAIS
du XIX® siècle ; la contribution de ce précurseur est trop souvent
passée sous silence (i).
Ses réalisations et ses observations sont indiquées dans son étude
Essai d'un travail sur la Géographie de la langue française (ouvrage cité
plus haut).
Le but de cette étude. — L'auteur s'est proposé d'indiquer (à
ma connaissance pour la première fois d'une manière aussi précise)
« les limites géographiques dans lesquelles se renferme la langue française,
considérée comme langue maternelle de la majeure partie des habitants
de chaque contrée » {Géographie, p. 8).
L'aspect d'une frontière linguistique. —
L'auteur constate que la
transition entre deux langues d'origine diverse « est brusque et tranchée ».
C'est le cas pour le flamand, l'allemand, le breton ou le basque par
rapport au français. L'aspect de la frontière linguistique est complètement
différent lorsqu'il s'agit de deux langues ayant la même origine « ce n'est :
plus alors une ligne tranchée qu'on franchit, mais une bande plus ou
moins large, où le type de la langue française, déjà altéré à mesure qu'on
approche des frontières, par l'effet des divers patois, continue à changer
plus ou moins rapidement, toujours par une succession de nuances
à peine sensibles. C'est ainsi que l'italien succède peu à peu au provençal,
et le castillan au gascon » {Géographie, p. 9).
Il me serait très facile de donner une longue liste de travaux qui abou-
tissent plus tard, au même résultat une frontière linguistique ne se
:
présente presque jamais comme une ligne, mais comme une bande (l'ail.
Giirtel) (cf. p. 301 de mon étude).
Les cartes indiquant les limites des différents idiomes de
LA France entre 1806 et 1812. —
En 1806, la direction de la statistique
du Ministère de l'Intérieur obtint des informations très précises sur les
localités où l'on parlait une autre langue que le français. Grâce à ces infor-
mations, Coquebert de Montbret put indiquer exactement les régions
où l'on parlait le flamand, l'allemand, le breton, le basque et l'italien
(la Corse), en donnant des chiffres qui illustrent l'état linguistique de
la France au commencement du XIX® siècle (cf. Géographie, pp. 12-16).
« En prenant la population indiquée à la même époque pour chacune
de ces communes, nous étions parvenus, dit l'auteur, à connaître combien
le territoire français d'alors renfermait d'habitants de chacune des
(i) F. Brunot et Ch. Bruneau, dans leur Précis de grammaire historique de la
langue française (Paris, Masson et C**, 1937, 9« éd., p. XXXIV), appellent Coque-
bert de Montbret « un curieux de linguistique ». Cette partie du travail a été rédigée
par F. Brunot.
OBSERVATIONS DE COQUEBERT DE MONTBRET 25
langues qui y étaient parlées. C'était au moyen de ces renseignements
recueillis avec soin et notés avec scrupule que l'on a marqué sur des
cartes particulières des départements, et par suite sur une carte générale
de la France, les limites géographiques des différents idiomes, et qu'on
avait donné dans l'Annuaire des Longitudes le tableau qui y a figuré en
1809 et les années suivantes. . . Il est intitulé : Relevé général de la population
de l'empire (français) selon les différentes langues que parlent ses habitants,
énoncé en nombres ronds sans y comprendre les militaires. Il se composait
et
de six articles seulement, et c'était à ce degré de brièveté que l'on avait
réduit un travail qui avait exigé des recherches fort considérables »
{Géographie, pp. 14-15).
Le travail réalisé par Coquebert de Montbret doit être considéré comme
étant de la plus haute importance pour l'étude du français (i).
La valeur de ce travail fut reconnue par l'auteur, car il affirme :
« volume où nous consignons ces limites doit parvenir à la postérité,
Si le
eUe y puisera des données pour savoir jusqu'à quel point les limites
géographiques des langues peuvent varier avec le temps il suffira, ;
pour cela, de comparer la ligne que les préfets traçaient en 1806, avec
celle qui pourrait l'être à une époque postérieure » {Géographie, p. 18).
Le français dans les pays extra-européens la division dia- ;
lectale DU FRANÇAIS ET DU PROVENÇAL, Grâce aux informations —
obtenues, Coquebert de Montbret put indiquer les pays extra-européens
où l'on employait le français {Géographie, pp. 18-21), ainsi que la ligne
de démarcation qui sépare le français du provençal (pp. 22-24). H précise
ensuite, pour chacune de ces deux langues, les plus importants patois
(pp. 24-29).
L'ANÉANTISSEMENT DES DIALECTES N'EST PAS IMMINENT. Sur le —
sort des patois, Coquebert de Montbret fait une remarque suffisamment
courageuse après les mesures prises contre leur emploi « Cependant il :
ne faut pas croire, dit-il, que l'anéantissement des dialectes ou patois
soit aussi prochain qu'on pourrait se l'imaginer. On ne peut l'espérer
(i) F. Brunot a examiné, d'une façon très détaillée, en reproduisant de nombreuses
cartes, les limites fixées par Coquebert de Montbret. Cf., à ce sujet, Hist. de la langue
française, t. IX, i, pp. 528-599 (avec \'ingt cartes qui indiquent toutes les limites
du français) et La limite des langues en Belgique sousle premier Empire d'après des
documents officiels (lecture faite par F. B. à la séance de novembre 1924), dans le
Bulletin de l'Académie royale de Langue et de Littérature françaises, t. III, n° 6, déc.
1924, pp. 163-200 (avec sept cartes géographiques). Brunot étudiant minutieuse-
ment ces cartes, ajoute « Le précieux Atlas qu'elles composent permet de tracer
:
commune par commune, à condition de le combiner avec les notes de Coquebert
de Montbret, la limite de la langue française, de la mer du Nord à la Méditerranée,
autour de 1806 » {Bulletin, p. 169).
26 LE FRANÇAIS
que de marche du temps, des progrès de l'instruction primaire, et de
la
l'empire lent, mais assuré, de l'imitation. C'est en vain qu'on espérait
hâter cette révolution par des mesures administratives et surtout par
la contrainte» {Géographie, pp. 22-23).
Cette activité, déployée avec passion (« pour peu que nous soyons
secondé », dit-il) et une profonde compréhension des problèmes linguis-
tiques, honore la dialectologie française, et place Coquebert de Montbret
parmi les pionniers de la discipline dans le domaine de la Romania.
7. Un questionnaire pour la rédaction
des vocabulaires des voyageurs (1826).
En appliquant le système de Pallas (voir pp. 14-15), Adrien Balbi,
ancien professeur de géographie, de physique et mathématiques, etc.
publia, en 1826, un travail intéressant pour cette époque, sous le titre :
Atlas ethnographique du globe ou classification des peuples anciens et
modernes d'après leurs langues, précédé d'un discours sur l'utilité et l'impor-
tance de l'étude des langues appliquée à plusieurs branches des connaissances
humaines ; d'un aperçu sur les moyens graphiques employés par les différents
peuples de la terre ; d'un coup d'ceil sur l'histoire de la langue slave, et sur
la marche progressive de la civilisation et de la littérature en Russie, avec
sept cents vocabulaires des principaux idiomes connus, et suivi du tableau
physique, moral et politique des cinq parties du monde, dédié à S. M.
l'Empereur Alexandre, par... (Paris, Rey, et Gravier, 1826, in-folio,
XLIX p. ; il y a aussi un volume annexé à l'Atlas).
Dans les onze tableaux qui contiennent toutes les langues connues
du monde (groupées par familles), l'auteur donne la traduction de
24 mots (par exemple soleil, lune, jour, terre, eau, feu, père, etc.).
:
Il est inutile d'insister aujourd'hui sur les grands défauts du travail
de Balbi il nous intéresse toutefois, mais à un autre point de vue.
;
En effet, Balbi, après avoir illustré l'importance de l'École des Jeunes
de langue (fondée en 1669, bien avant l'École de langues orientales de
Paris) (cf. p. XLVII, le chapitre Addition à l'Atlas), traite le problème
de la rédaction d'un questionnaire qui pourrait aider les voyageurs dans
la réalisation de vocabulaires sur diverses langues.
Le questionnaire qu'il propose contient 208 demandes présentées
sous le titre Observations sur la rédaction des vocabulaires des voyageurs.
Voici les dix premières demandes : abeille, aigre {acide, acerbe), aile,
aimer, âme {vie, soufflé), âne, anneau {de nez, d'oreille, etc.), arbre, arc,
argent {les métaux blancs et les métaux jaunes se distinguent souvent par
deux noms génériques), etc.
Il y a, dans ce questionnaire, un bon nombre de remarques, faites
surtout par le géographe danois Conrad Malte-Brun, qui se retrouvent
QUELQUES DEFENSEURS DES PATOIS 27
même dans les enquêtes dialectales modernes (par exemple : la difficulté
d'un interrogatoire méthodique sur les diverses parties du corps humain,
sous le terme cuisse ; il faut distinguer, s'il est possible, les noms spéciaux
de Vénus, de Jupiter et des principales constellations, sous le terme
étoile on rappelle au voyageur que très souvent le frère aîné et le frère
;
cadet sont désignés par des mots différents, sous le terme frère, etc.).
A. Balbi recommande, lui aussi, de recueillir les noms des plantes
et des animaux indigènes les plus connus, et d'en noter exactement tous
les synonymes.
Edmé François Jomard, dans une lettre adressée à Balbi (cf. pp. XLVIII-
XLIX) affirme qu'il a préparé un « Vocabulaire » divisé en deux parties :
« l'une comprend i6o mots principaux, rangés par ordre alphabétique
et suivis des nombres l'autre est composée d'environ looo mots, classés
;
suivant leur nature, et rangés aussi alphabétiquement dans leurs classes
respectives, avec cette règle néanmoins que les mots qui expriment deux
actions ou deux qualités contraires ou opposées, sont placés l'un à côté
de Deux exemples de conjugaisons complètent le vocabulaire
l'autre...
manuel... vous paraîtra sans doute... important comme à moi, que les
Il
voyageurs interrogent méthodiquement et non au hasard... ».
Un examen comparatif entre ce premier questionnaire et celui rédigé
par Marcel Cohen (i) peut montrer clairement quel est le progrès réalisé
dans ce domaine après un siècle d'activité.
Malgré ses défauts, ce travail eut une heureuse influence sur les recher-
ches dialectologiques du commencement du XIX^ siècle (cf. l'Atlas de
Biondelli) les erreurs d'un ouvrage permettent souvent de découvrir le
;
bon chemin.
Il faut aussi remarquer que l'idée de représenter sur des cartes géogra-
phiques les phénomènes du langage existait déjà ; il ne manquait à
cette époque que les réalisateurs.
8. Quelques défenseurs des patois.
Après les mesures prises pour la destruction des patois, nous
rencontrons quelques auteurs qui prennent leur défense et mettent en
liunière leur importance pour les études linguistiques.
(i) Cf. Marcel Cohen, Questionnaire linguistique, A et B, publié, en 1931 (Maçon,
Protat Frères, petit in-S»), par le Comité international permanent de Linguistique
Publications de la Commission d'enquête linguistique. —
Le Questionnaire A contient
277 demandes et le Questionnaire B les demandes numérotées de 278 à 573 quel- ;
ques feuilles de la fin du questionnaire sont laissées libres pour le verbe, les pro-
noms suffixes, la flexion nominale et les mots ajoutés ils sont accompagnés d'un ;
Avant-propos, d'un sommaire et d'un index (XII p.). Cf. le compte rendu d'A.— -
Meillet, Bull, de la Soc. de Ling. de Paris, t. XXIX, 1929, pp. 18-20 t. XXXII, ;
1931. P- 34-
Cf. aussi son travail Instructions d'enquêtes linguistiques. Paris, 1928, Institut
d'Ethnologie de l'Université de Paris.
28 LE FRANÇAIS
Parmi ces auteurs, je me
borne à mentionner ceux dont les travaux
se placent avant 1850, car seconde moitié du XIX® siècle fut dominée
la
par l'activité des fondateurs de la dialectologie romane.
a) Charles Nodier.
Charles Nodier (né en 1780, mort en 1844), littérateur français,
dont embrasse aussi la dialectologie. Il publia, en 1834, les
l'activité
Notions élémentaires de Linguistique ou histoire abrégée de la -parole
et de l'écriture, pour servir d'introduction à l'alphabet, à la grammaire
et au dictionnaire (Bruxelles,
J. P. Méline, 1834, petit en-8'', 280 p.,
avec une Lettre à M. Crapelet), o\x il consacre un chapitre aux patois
(pp. 221-236).
Ce chapitre doit être considéré comme une sorte d'apologie du langage
des aïeux « Le patois, composé plus naïvement et selon l'ordre progressif
:
des besoins de l'espèce, est bien plus riche que les langues écrites en
curieuses révélations sur la manière dont elles sont formées... il rappelle
partout l'étjmiologie immédiate, et souvent on n'y arrive que par lui.
Jamais la pierre ponce de l'usage et le grattoir barbare du puriste n'en
ont effacé le signe élémentaire d'un radical. Il conserve le mot de la
manière dont le mot s'est fait, parce que la fantaisie d'un faquin de
savant ou d'un écervelé de typographe ne s'est jamais évertuée à détruire
son identité précieuse dans une variante stupide. Il n'est pas transitoire
comme une mode. immortel conune une tradition. Le patois c'est
Il est
la langue native, la langue vivante et nue. Le beau langage, c'est le
simulacre, c'est le mannequin » (pp. 222-223).
Nodier rappelle à tous ceux qui considèrent le patois comme «un
jargon confus et sans règles », que celui-ci a « une grammaire aussi
régulière, une terminologie aussi homogène, une syntaxe aussi arrêtée
que le pur grec d'Isocrate et le pur latin de Cicéron » (pp. 223-224).
L'étude des patois de la langue française est indispensable pour la
connaissance de ses radicaux, car ils sont bien plus voisins des étjmiologies,
bien plus fidèles à l'orthographe et à la prononciation antiques. « J'en
conclus même, dit-il, quelque chose de plus absolu, ce qu'on appellera,
si l'on un paradoxe, et cela m'est égal
veut, : c'est que tout homme qui
n'a pas soigneusement exploré les patois de sa langue ne la sait encore
qu'à demi » (pp. 228-229) (i).
(1) me semble que son amour pour les patois doit s'expliquer par la connaissance
Il
directe du milieu paysan. En effet, Nodier, proscrit pendant quatre ans (jusqu'en
1814), passa son temps dans les bois, les ravins, les fondrières pour échapper à un
mandat d'arrêt, et il connut alors ce que c'est qu'un patois (cf. son travail Examen
critique des Dictionnaires de la langue française, Paris, 1828, pp. 6, 7-8, lo-ii).
J. F. SCHNAKENBURG 29
b) J. F. Schnakenburg.
J. F. Schnakenburg (mort en 1873), docteur en philosophie, membre
de la Société de l'histoire de France à Paris (i), publia, en 1840, l'inté-
ressant ouvrage intitulé Tableau synoptique et comparatif des idiomes
populaires ou patois de la France ; contenant des notices sur la littérature
des dialectes ; leur division territoriale, ainsi que celle de leurs sous-espèces ;
des indications générales et comparatives sur leurs formes grammaticales ;
le tout composé d'après les meilleures sources et les observations faites sur
les lieux, et accompagné d'un Choix de morceaux en vers et en prose dans
les principales nuances de tous les dialectes ou patois de la France par...
(Bruxelles, 1840, C. Muquardt, in-80, X, 294 p., imprimé chez J. Fr.
Stracke à Berlin).
Ce travail, dont le long titre indique bien le contenu, fut influencé
par l'activité de Champollion-Figeac (cf. p. 13), de Coquebert de Mont-
bret et de Ch. Nodier, dont les opinions sont souvent citées.
But de cet ouvrage. — L'auteur reconnaît que la révolution qui
s'opéra dans la littérature française au commencement du XIX^ siècle
tendait à abolir l'autorité et à émanciper la parole. Le romantisme,
nouvelle école, en se jetant tête baissée dans l'archaïsme y rencontra,
à moitié chemin, le patois, qu'il exploita également pour ses buts. La
science, elle aussi, s'empara du patois en dévoilant son importance
dans plusieurs ouvrages auxquels le gouvernement ne tarda pas à s'inté-
resser.
Mais, malgré ces travaux, la nature des idiomes, dans leur totalité,
est encore inconnue du grand public les monographies, trop spécialisées,
:
n'intéressent que le spécialiste, et les apologies, trop ingénieuses et
brillantes, restent plutôt dans le vague.
Schnakenburg se propose donc, dans ce travail, de donner aux patois
français « une place dans la lecture de toutes les personnes instruites »
(i) est probable que le titre de membre de la Société de l'histoire de France
Il
lui fut accordé après la publication d'un autre travail précédent. En effet, J. F.
Schnakenburg publia, en 1835, son Dictionnaire orthographique de Géographie
universelle ancienne et moderne et de noms de personnes, contenant les noms de peuples,
de pays, de villes, de fleuves, de montagnes, etc., avec les adjectifs propres usités, les
noms de personnes historiques, les noms mythologiques et les noms de baptême à l'usage
des A llemands et des Français, suppléments de tous les Dictionnaires des deux langues,
par ... En deux parties: allemand-français et français-allemand (Leipzig, J. Ambroise
Barth, 1835, XVI-393 p.). Ce dictionnaire a, en allemand, le même titre. L'auteur
n'a pas la prétention de fixer définitivement l'orthographe des noms propres, mais
de faciliter aux étrangers la connaissance des auteurs français et de les empêcher
de consulter leur fantaisie seule en cherchant à accommoder les noms étrangers au
génie de la langue française. La partie introductive de ce Dictionnaire indique clai-
rement la préparation de l'auteur pour traiter ce problème (cf. pp. IX et XII).
30 LE FRANÇAIS
(p. « dans son ingénuité rustique et libre de la bride
VIIT), et de montrer
académique cette langue française qu'on est trop accoutumé à voir
seulement dans ses habits de parade » (p. X).
Le patois et le français. — D'après l'auteur, « le patois en face
du français, c'est un esclave en présence d'un maître sévère : il se tait,,
et n'ose élever la voix qu'après s'être assuré qu'il n'est plus entendu..
Mais loin du bruit des de la poussière des grandes routes, dans,
villes,
montagnes, dans les vallées, là se montrent
les villages solitaires, sur les
au grand jour ces langues simples, naïves, diaphanes qui sont aujourd'hui
ce qu'elles étaient il y a bien des siècles, parce que personne ne s'est
avisé de leur donner arbitrairement une prétendue perfection... L'homme
ne peut pas se faire une langue sans méthode, il ne peut créer une nouvelle
méthode pour la classification de ses mots il fait sa grammaire et
;
sa syntaxe comme l'abeille fait son alvéole, comme l'oiseau fait son
nid » (p. 4).
On n'avait pas bien mesuré la portée de l'abolition des patois.
— Schnakenburg estime que la connaissance approfondie des patois
est d'une importance capitale pour l'étude des langues néolatines et
réclame, comme ses prédécesseurs, l'établissement, dans les provinces,
d'un certain nombre d'académies, qui, pour remplir complètement leur
mission, devraient être composées d'une part de philologues éclairés,
de l'autre de gens des plus basses classes (p. 6). Et il continue : « Croira-
t-on, après tout cela, qu'on s'est avisé de nos jours de demander en
France l'abolition des patois ? qu'on a profané le nom de la civilisation
jusqu'à en faire un prétexte pour mettre la main à ses langues naïves,
qui devraient être à la langue écrite ce que les fondements sont à l'édifice,
ce que l'arbre est aux fruits, le sol à la moisson ? Sûrement on n'avait
pas bien mesuré la portée de cette entreprise, ni surtout calculé ses
forces. Napoléon, dont le regard pénétrant savait si bien découvrir
tout ce qui pouvait nuire ou contribuer à la prospérité des lettres et
de la centralisation, ne respecta pas seulement les patois, mais les protégea
ouvertement au point de faire imprimer une chanson patoise en tête
d'une statistique officielle de la province du Limousin (p. 7)... Lorsque,
après les affaires du jour, la flamme pétillante réunit la famille autour
de l'âtre domestique, lorsqu'on se sent libre de toute contrainte imposée
par la présence des étrangers, et que la douce causerie s'engage, alors
le patois reprend ce doux empire que la langue dominante pouvait
bien lui disputer dans le fracas des affaires, mais auquel elle doit alors
céder à son tour» (p. 7).
On comprend bien quel retentissement eurent ces opinions dans l'esprit
de ceux qui ne trouvaient pas dans la langue commune tous les éléments
nécessaires pour exprimer leurs pensées, ainsi qu'auprès des personnes
PIERQUIN DE GEMBLOUX 3I
qui voyaient dans les patois de précieux documents pour étudier l'évo-
lution de leur langue maternelle.
Les chapitres sur l'origine de la littérature dialectale (pp. 12-24) ainsi
que celui sur la division des dialectes et de leurs sous-espèces (pp. 25-43),
dont plusieurs notes sont tirées du travail de Coquebert de Montbret,
apportent d'importantes contributions car l'auteur a souvent
, recueilli
sur place ses observations.
L'analyse du système phonétique et des formes grammaticales des
dialectes (groupés en Idiomes du Nord et en Idiomes du Midi)
représente le premier examen assez détaillé des patois français (pp.
44-102).
Les morceaux qui composent l'Anthologie (pp. 105-292) «sont en partie
inédits et recueillis sur les lieuxmêmes, en partie tirés des nombreux
imprimés patois... J'ai eu soin, dit l'auteur, de ne choisir que ce qu'il
y avait de plus caractéristique sous le rapport de la langue, en excluant
de ce recueil tous morceaux qui portaient des marques trop évidentes
les
de l'influence du français
» (p. 105). Les mots patois les plus difficiles
sont expliqués en bas de chaque page.
Un jugement sévère sur cet ouvrage. — Pierquin de Gembloux
(dans son Histoire litt., philol. et bibliographique des patois ,]^.yju) s'exprime
en ces termes : « Je repousse violemment toute responsabilité pour le
titre prétentieux d'un ouvrage qui a besoin de beaucoup d'indulgence
et qui, après tout, n'est autre chose que la préface de notre Langatlas
Idiomographique de la France, de la Belgique- Wallonne et de la Suisse-
Romande. Qu'il me soit permis à propos de cet ouvrage, digne d'un
Bénédictin, de déplorer l'indiiïérence des savants français qui aban-
donnent un sujet aussi beau à la plume d'un philologue prussien. N'est-il
pas honteux, en effet, que l'ouvrage de M. Schnakenburg ait été conçu,
exécuté et imprimé à Berlin ? »
c) Pierquin de Gembloux.
Pierquin de Gembloux (le pseudonyme de Charles Claude, né à
Bruxelles en 1798, mort à Paris en 1863), médecin, littérateur, archéo-
logue et inspecteur de l'Université de France (cf. la Biographie natio-
nale, publ. par l'Acad. royale... de Belgique, s. v.), consacra lui aussi
une bonne partie de son activité à l'étude des idiomes populaires
de la France, à une époque où les patois étaient dans un profond
mépris, en soutenant leur importance pour l'histoire de la langue
française.
Il publia en 1841 une Histoire littéraire, philologique et bibliographique
des patois, par... inspecteur de l'Académie de Bourges, membre de la
32 LE FRANÇAIS
Société de Linguistique, etc. (i) qui constitue un nouveau plaidoyer en
faveur de l'étude des patois, et qui représente, selon l'auteur, « la méthode
zététique la plus certaine de connaître non seulement la raison et la nature
des langues conservées, mais encore l'antiquité antéhistorique non
écrite » (p. 211).
Il dans ce travail, plusieurs idées qui nous paraissent aujourd'hui
y a,
assez naïves mais à côté de celles-ci on en trouve certaines qui méritent
;
d'être retenues leur réalisation sera la gloire des chercheurs de la seconde
;
moitié du XIX® siècle. Je me borne à en signaler deux :
a) On doit étudier sur place les dialectes. — En parlant du
travail d'Adolphe Pictet, De l'affinité des langues celtiques avec le sanscrit
(mémoire couronné par l'Institut, Paris, 1837), Pierquin de Gembloux
affirme qu'il « est difficile de s'expliquer comment, pour un travail de
ce genre, M. Pictet n'a point étudié ce précieux dialecte sur place»
(p. 154, note i).
b) Le Langatlas de la France, de la Belgique-Wallonne et
DE LA Suisse-Romande. —
L'auteur annonce, à plusieurs reprises, son
travail Le langatlas de la France (2) qu'il rédige depuis « vingt ans »
(p. 92) « Nous dirons donc que l'étude géographique des patois, dont
:
nous avons fait l'application dans notre Langatlas et si fortement réclamée
par Du Cange, Carpentier, dom Bullet, Pelletier, Court de Gebelin,
Roquefort, Raynouard, etc., est la base indispensable des recherches
à faire sur les étymologies de la langue française » (p. 66). Et, en note.
(i) Il me semble que le titre de ce travail, imprimé sur la couverture du livre, « est
l'œuvre industrielle des libraires» (cf. p. XL). Le voici: Des patois et de l'utilité
de leur étude, par Pierquin de Gembloux, de l'Institut des langues, du Comité histo-
rique des Chartes, Chroniques et Inscriptions, de celui des Arts et Monuments, etc.,
Paris, Technev, 1841, in-S», XL-339 p. L'ouvrage est dédié à Ch. Nodier et Cham-
pollion-Figeac. Après la Préface, il contient une Lettre à MM. les membres des Comités
historiques de la langue et de la littérature françaises, et de celui des Chroniques, Chartes
et Inscriptions près le Ministère de V Instruction publique, après laquelle commence
l'étude proprement dite (pp. 1-215). A la fin du volume se trouve une Bibliographie
patoise (pp. 221-335). La Table analytique (pp. 337-338) donne une bonne idée des
nombreux problèmes traités par l'auteur.
Ce travail a dû être apprécié, car l'auteur en publia, en 1858, une nouvelle édi-
tion sous le titre Histoire littéraire, philologique et bibliographique des patois et de
l'utilité de leur étude, par..., nouvelle édition, suivie de la Bibliographie générale des
phonopolismes basques. Paris, Auguste Aubry, 1858, in-8<», XL-339 p. — Le premier
titre (sur la couverture) est Histoire littéraire des patois {Phonopolismes). — Le
texte est identique à celui de la i''^ édition (sauf la dédicace qui n'y figure plus).
— La Bibliographie basque le Prince Louis-Lucien Bona-
[Hommage à son Altesse
parte, sénateur) a une nouvelle pagination, de
à 49. i
(2) Dans la Bibliographie patoise, ce travail a le titre suivant Langatlas topo- :
graphique, bibliographique et chronologique de la France, de la Belgique Wallonne
et de la Suisse Romande, in-plano (p. 308 ; cf. aussi p. 3).
FACTEURS QUI HÂTENT LES ÉTUDES 35
il ajoute Les Allemands, et M. Julius Klaproth entre autres, disent
: «
Sprachatlas pourquoi ne pourrions-nous pas dire aussi Languatlas
:
ou langatlas ? L'un n'est pas plus dur que l'autre, et ce binôme français
serait tout aussi facilement compris chez nous » (p. 66, note i).
Le Langatlas démontre des différences linguistiques. — Les
recherches pour son Langatlas semblent avoir été assez avancées, car
il Notre Langatlas démontre encore un fait qui révèle l'impor-
afi&rme : «
tance de ces recherches il prouve à chaque pas que toutes nos provinces
;
avaient une langue parlée différente de celle des autres, et cet état de
chose a duré jusqu'à la création de l'Académie française que ce chaos
appelait par tous ses égarements, quelquefois heureux, le plus souvent
ridicules » (pp. 67-68).
Pierquin de Gembloux invite les membres des Comités (auxquels il
adressa son mémoire) à rétablir l'académie néo-celtique que, sous le
règne de Charles le Bel, sept des principaux citoyens de Toulouse fon-
dèrent en 1323 les auteurs s'empresseront d'envoyer à cette académie
;
leurs travaux, leurs dictionnaires, leurs mots, leurs chants, etc., enfin
tout ce qu'ils découvriront en langues néo-celtiques. «Alors seulement,
dit l'auteur, il me sera possible de compléter le Langatlas que je compose
avec tant de peine, et si lentement monument précieux élevé à notre
;
gloire nationale, en linguistique, en ethnographie, dont il n'est point
encore d'exemple, et qu'un Prussien vient d'exécuter, en partie, à notre
grande honte » (p. 213) (i).
Il me semble que les noms des défenseurs des patois peuvent très
bien figurer parmi ceux des pionniers de la dialectologie, malgré quelques
fausses opinions qui appartenaient d'ailleurs à l'époque même (l'exagé-
ration de l'influence du celtique l'idée que les patois peuvent indiquer
;
toutes les anciennes «racines» des mots, etc.).
9. Facteurs qui hâtent et rendent plus scientifiques les
études dialectologiques.
Cette activité en faveur des patois aurait pu rester sans résultats
appréciables si elle n'avait pas été hâtée par un bon nombre de travaux
d'une remarquable importance pour la linguistique romane, ainsi que
par la fructueuse contribution apportée par un bon nombre de revues.
Les travaux dans le domaine de la Romania rendaient plus évidente
la valeur de la méthode comparative appliquée pour les langues indo-
européennes, et poussaient les chercheurs à étudier d'une façon plus
(i) Je ne suis pas en mesure de préciser, en ce moment, oh se trouvent les maté-
riaux ramassés par Pierquin de Gembloux pour son Langatlas.
54 LE FRANÇAIS
approfondie les langues romanes, dont les dialectes offraient des argu-
ments qui se prêtent mieux à illustrer les développements linguistiques.
le
Les nombreuses revues permettaient aux chercheurs de publier les
résultats de leurs travaux sur des problèmes d'ordre général ou sur des
questions de détail.
Il y avait, à cette époque, une sorte d'émulation entre les savants
pour mettre en pleine lumière, le plus vite possible, les faits du langage
qui illustrent le passé du latin écrit ou du latin parlé, dont les langues
romanes représentent un vivant témoignage de la plus haute valeur.
Les idées ainsi que les résultats acquis passaient les frontières politiques,,
créant un remarquable esprit de collaboration digne d'être renouvelé
et de nos jours.
fortifié
Je me
borne à rappeler quelques travaux parmi les plus importants,
ainsi que quelques revues, en n'indiquant que ceux qui appartiennent
au XIX® siècle. L'ordre chronologique, que je suis illustre mieux les
étapes de la marche victorieuse de la linguistique romane.
a) Travaux.
En 1808, Karl Ludwig Fernow publie ses Rômische Studien (en
3 vol., Zurich, 1808) ; il Raynouard avec son
est suivi par François
Choix des poésies originales des Troubadours (en six vol., Paris, 1816-
1821) et sa Grammaire comparée des langues de l'Europe latine dans
leurs rapports avec la langue des Troubadours (Paris, 1821).
Il est juste de dire que, par la comparaison des six langues néolatines,,
le Français Raynouard a préparé la voie aux travaux de Fr. Diez, qui
apportèrent de remarquables précisions.
Suivent, à peu de distance l'un de l'autre, les trois travaux suivants :
en 183 1, L. DiEFENBACH publie Ueber die jetzigen romanischen Schrift-
sprachen, die spanische, portugiesische, rhàtoromanische (in der Schweiz),
franzôsische, italienische und dakoromanische
(in mehreren Làndern
des ôstlichen Europas) mit Vorbemerkungen ilber Entstehung, Verwandt-
schaft u. s. w. dièses Sprachstammes (Leipzig, 1831) en 1834, Joh. Mich. ;
Heilmaier fait paraître son étude Ueber die Entstehung der romanischen
sprachen unter dem Einflusse fremder Zungen (Aschafïenburg, 1834)
et George Cornewall Lewis son Essay on the Origin and Formation
of the Romance Languages, Containing an Examination of M. Raynouard'
Theory... (Oxford, 1835).
Le travail de Friedrich Diez, Grammatik der romanischen Sprachen
(3 vol., Bonn, 1836-1844, traduite en français par A. Brachet et Gaston
Paris, Paris, 1874-1876) représente l'un des points culminants de la
philologie romane à cette époque.
Fr. Raynouard continue son activité en publiant le Lexique roman
ou dictionnaire de la langue des Troubadours, comparée avec les autres-
FACTEURS QUI HÂTENT LES ÉTUDES 35
langues de l'Europe latine, précédé de nouvelles recherches historiques et
philologiques, d'un résumé de la Grammaire romane, d'un choix des poésies
originales des Troubadours, et d'extraits de poèmes divers (t. I, Paris, 1838).
En 1841 paraissent deux travaux :
J. J. Ampère, Histoire de
la formation de la langue française (Paris, 1841) et A. Bruce-Whyte,
Histoire des langues romanes et de leur littérature depuis leur origine
jusqu'au XIV^ siècle (3 vol., Paris, 1841).
En 1849, AuGUST FucHS résume les résultats acquis jusqu'à cette
date dans son travail Die romanischen Sprachen in ihren Verhâltnisse
zum Lateinischen, nehst einer Karte des romanischen Sprachgebiets in
Europa (Halle, 1849).
En Diez publie son Etymologisches Wôrterbuch der roma-
1852, Fr.
nischen Sprachen {V^ éd. Bonn, 1852), qui représente une nouvelle
« victoire » dans le domaine de la linguistique romane.
Emile Littré commence, en 1863, la publication de son célèbre
Dictionnaire de la langue française (en 4 vol, et un suppl., Paris, 1863-
1873), suivi de près par le Grand Dictionnaire universel du XIX^ siècle
de P. Larousse (Paris, 1866-1876, en 15 vol.).
Le magnifique travail de Hugo Schuchardt, Der Vokalismus des
Vulgàrlateins (3 vol., Leipzig, 1866-1869) fait mieux connaître le latin
parlé (vulgaire).
Auguste Brachet à son tour publie, en 1868, son Dictionnaire étymo-
logique de la langue française (i'"® éd., Paris, 1868) et sa Grammaire
historique de la langue française (i^e éd., Paris, 1869).
En 1880 commence la publication de la grande « encyclopédie » de
la philologie et de la linguistique romane, Grundriss der romanischen
Philologie (i^^ vol., Strassburg, 1880) réalisé par Gustav Grôber.
Après la mort d'ARSÈNE Darmesteter (le 18 nov. 1888) commence
la publication de l'important Dictionnaire général de la langue française
depuis le commencement du XVII^ siècle jusqu'à nos jours (en 2 vol.)
d'ADOLPHE Hatzfeld et Arsène Darmesteter (avec le concours
d'A. Thomas), accompagné d'un Traité de la formation de la langue
française.
Wilhelm MEYER-LiiBKE publie enfin, comme une sorte de couron-
nement de toute cette prodigieuse activité, sa Grammatik der roma-
nischen Sprachen (4 vol., Leipzig, 1890-1899), point culminant de la
linguistique romane du XIX® siècle.
Les chercheurs contemporains doivent apporter leur contribution
afin que ce magnifique instrument de travail soit mis au point avec les
nouvelles découvertes non seulement dans le domaine des langues
romanes écrites (ou littéraires), mais aussi dans celui des dialectes où
on enregistre des progrès remarquables.
36 LE FRANÇAIS
b) Revues.
En ce qui concerne les revues, je dois me borner à les indiquer toujours
par ordre chronologique, afin de bien faire voir qu'au fur et à mesure
que leur nombre augmente, les travaux de dialectologie se développent
et s'approfondissent.
En 1846 commence à paraître VArchiv fur das Stiuiium der neueren
Sprachen (publié par Ludwig Herrig et Heinrich Viehofï, Eberfeld,
t. I, 1846), suivi de près par la Zeitschrift fur vergleichende Sprachfor-
schung (p. p. A. Kun, Berlin, t. I, 1852).
Viennent ensuite, à partir de 1867, une série de revues françaises :
la Revue de linguistique et de philologie comparée (Paris, t. I, 1867), les
Mémoires de la Société de Linguistique de Paris (Paris, t. I, 1868), la
Revue des Langues romanes (publiée par la Société pour l'étude des langues
romanes, Montpellier, t. I, 1870, qui donna un appui très précieux aux
études dialectologiques) et la Revue celtique (p. p. Henri Gaidoz, Paris,
t. I, 1870).
Après la parution des Romanische Studien (p. p. E. Bôhmer, Stras-
sburg, 1. 1, 1871), Gaston Paris et Paul Meyer publient (en 1872) la Roma-
nia (voir p. 37).
Le domaine d'exploration s'élargit avec la publication de VArchiv
fur slavische Philologie (p. p. V. Jagic, Berlin, t. I, 1875).
En 1877, le Dr. Gustav Grôber commence la publication de la Zeit-
schrift fur romanische Philologie (Halle, t. I, 1877 ; les Beihefte de cette
revue ne paraîtront qu'en 1905).
Viennent ensuite cinq revues allemandes Zeitschrift fiir neufran- :
zôsische Sprache und Literatur (p. p. le Dr. G. Kôrting et le Dr. Koschwitz,
Oppeln et Leipzig, t. I, 1879), Literatur blatt fiir germanische und
romanische Philologie (p. p. O. Behagel et F. Neumann, Heilbronn,
t. I, 1880), les Franzôsische Studien (p. p. le Dr. G. Kôrting et le Dr.
E. Koschwitz, Heilbronn, t. I, 1881), Romanische Forschungen (p. p.
K. Vollmôller, Erlangen, t. I, 1883) et Archiv fiir lateinische Lexikogra-
phie und Grammatik mit Einschluss des àlteren Mittellateins (p. p. E.
Wôlfflin, Leipzig, t. I, 1883).
Paraîtront presque en même temps les revues françaises : Revue
des patois (p. p. L. Clédat, t. I, 1887 ; elle deviendra, à partir du III®
t., 1889, la Revue de philologie française), Revue des patois gallo-romans
(voir pp. 38-39 ; p. p. l'abbé Rousselot et J. Gilliéron) et Revue des tradi-
tions populaires (p. p. Paul Sébillot ; cette revue intéresse subsidiairement
notre sujet).
A la fin du XIX« siècle, nous enregistrons la parution de deux revues :
Neuphilologische Mitteilungen (Helsingfors, t. I, 1889) et Kritischer
l'appel des directeurs de la romania 37
Jahreshericht iiber die Fortschnite der romanischen Philologie (p. p. K.
Vollmôller, Mûnchen, t. I, 1892) (i).
III. L'APPEL DES DIRECTEURS DE LA REVUE ROMANIA
L'intérêt pour l'étude des patois se faisait jour plusieurs personnes :
commençaient à publier des vocabulaires, des recueils de chansons et
de contes sans observer cependant la rigueur et la précision nécessaires
à ces travaux difficiles. « Il est à désirer — affirmaient les directeurs
de la Romania en 1875 — que l'exemple de nos collaborateurs soit
imité dans toute la France : nul n'ignore en effet que les langues popu-
laires sont partout menacées par la terrible concurrence du français,
et que d'autre part le folk-lore... va s'effaçant de jour en jour dans l'oubli.
Il faut donc que le mouvement qui commence à se produire se généralise
et s'accélère mais il ne pourra le faire sans dépasser bientôt de beaucoup
;
le cadre de notre recueil... Il n'en faut pas moins prévoir et désirer le
moment où les études de ce genre auront besoin d'un organe spécial...
Que l'idée se répande peu à peu, qu'on se persuade de l'utilité, de l'impor-
tance, de la beauté de ces études, et bientôt nous verrons se fonder, soit
une Société des patois, conune celle qui existe en Angleterre, soit un
recueil analogue à l'admirable Archivio glottologico italiano, soit, et c'est
ce que nous trouverions le meilleur, une société ou une revue qui réunirait
à l'étude des dialectes romans de la France celle des traditions poétiques
ou autres encore vivantes dans le peuple français » {Romania, t. IV,
1875, pp. 159-160). A ce vœu ardent répondront la Revue des patois gallo-
romans et la Revue des patois de L. Clédat.
1. Premier enseignement de dialectologie.
Après nomination d'Arsène Darmesteter comme professeur à la
la
Faculté des Lettres de Paris, le Conseil de l'École pratique des Hautes
Etudes, dans la séance du 14 janvier 1883, appela à lui succéder le pro-
fesseur Jules Gilliéron, auteur « d'une très bonne étude sur le patois de
Vionnaz » (voir p. 178). L'importance des patois s'était tellement
(i) Plusieurs autres revues sont signalées dans le texte de ce travail.
Pour la bibliographie des patois gallo-romans, il faut consulter les travaux sui-
vants D. Behrens, Bibliographie des patois gallo-rotnans, 2« éd., revue et augmentée
:
par l'auteur, traduite en français par E. Rabiet, Berlin, 1893, VIII-255 p. (dans
Franz. Stud., Neue Folge, Heft i) ; D. Behrens et J. Jung, Bibliographie der fran-
zôsischen Patoisforschung fiir die Jahre 1892-1902, mit Nachtràgen aus friiherer Zeit
(dans Zeitschrift f. neufranz. Sprache u. Liter., t. XXV, 1903, pp, 196-266) W. v. ;
Wartburg, Bibliographie des dictionnaires patois, Paris, E. Droz, 1934, ^c.
38 LE FRANÇAIS
accrue aux yeux des spécialistes que le nouveau professeur fut invité,
selon le exprimé par M. Bréal et M. Dumont, à donner des confé-
désir
rences sur la dialectologie de la Gaule romane (M. Roques, Bibliographie
des travaux de Jules Gilliéron, Paris, E. Droz, 1930, p. 5). L'importance
méthodologique de cet enseignement est exaltée par Gaston Paris en
ces termes « Il existe à l'École des Hautes Études une conférence spé-
:
cialement consacrée à l'étude de nos patois, dirigée par l'homme qui en a
vraiment inauguré en France l'étude scientifique, M. Gilliéron. Non
seulement, en suivant les leçons de cet excellent maître, les jeunes gens
désireux de prendre part à la grande œuvre que je définissais tout à
l'heure (il s'agit de monographies dialectales pour chaque commune)
recevront une direction absolument siire et précise ; mais encore tous
ceux qui, retenus loin de Paris, voudront aborder ces études, trouveront
auprès de M. Gilliéron les conseils les plus pratiques et les plus précieuses
indications » [Rev. des pat. gallo-rom., t. II, 1888, pp. 168-169).
En effet,
J. Gilliéron n'a pas été seulement le maître des dialectologues
de la France, mais aussi, d'une manière directe ou indirecte, de tous les
dialectologues de l'Europe pendant son enseignement de quarante-trois
ans (de février 1883 à janvier 1926) en font preuve les travaux de géo-
;
graphie linguistique, dont les principaux sont présentés dans notre étude.
2. La Revue des patois gallo -romans.
Le vœu exprimé en 1875 par les directeurs de la revue Romania (voir
plus haut) fut exaucé par Jules Gilliéron et son disciple, l'abbé Rousselot,
les deux vrais fondateurs des études scientifiques de dialectologie en
France, par la création de la Revue des patois gallo-romans (t. I, 1887 —
t. V, 1892 t. V, suppl., 1893).
;
Les pages de cette revue renferment d'importantes études sur de nom-
breux patois de différentes régions romanes (Aude, Ardennes, Basses-
Pyrénées, Charente, Côte-d'Or, Côtes du Nord, Haut-Dauphiné, Hérault,
Isère, Mayence, Savoie, Seine-et-Oise, Wallonie, Yonne, etc.), de même
que des textes empruntés aux différents patois gallo-romans, notés
d'après le système de transcription phonétique préconisé par cette revue.
Les deux directeurs ont cherché à donner aux lecteurs une idée des études
dialectologiques publiées dans d'autres revues, en les accompagnant
d'une analyse succincte et instructive. Je dois souligner aussi l'impor-
tante contribution apportée à la dialectologie par de brefs articles con-
cernant tout ce qui se faisait à cette époque pour la connaissance des
patois chez les principaux peuples de l'Europe romane et non romane (la
dialectologie allemande, anglaise, danoise, italienne, Scandinave et
wallonne).
La Revue des patois gallo-romans marque une date d'importance indé-
LA MÉTHODE DE L'ABBÉ ROUSSELOT 39
niable dans l'histoire de la dialectologie, par le fait qu'elle publie à la
fois des matériaux sûrs pour l'étude scientifique des patois, et des tra-
vaux modèles répondant aux exigences imposées par cette nouvelle
direction de la linguistique. Gaston Paris la considérait comme étant
destinée à devenir « le centre de tous les travaux de ce genre », grâce
aux vaillants ouvriers, J. Gilliéron et son disciple, l'abbé Rousselot,
devenu lui aussi un maître {Rev. des pat. gallo-rom., t. II, 1888, p. 169).
Je crois instructif à plusieurs points de vue de rappeler les paroles
d'adieu exprimées par J. Gilliéron et l'abbé Rousselot lors du dernier
numéro de cette revue « Si nous cessons notre publication, ce n'est
:
pas que les encouragements des savants et l'appui des Pouvoirs publics
nous aient manqué, ce n'est pas que nous ayons moins de foi dans la
grande portée de l'œuvre, c'est (nous ne voulons pas le dissimuler)
que nous n'avons pas réussi à gagner le public à nos travaux et que, par
conséquent, la Revue ne répond pas à l'urgence de l'entreprise. En effet,
en face de l'imminente destruction des patois qu'il y a un intérêt natio-
nal et scientifique à recueillir, tout effort isolé est insuffisant. La Société
des farlers de France, déjà constituée et prête à entrer en fonctionnement,
avec son bulletin à bon marché et relativement populaire, qui sera entre
ses mains un instrument de propagande et d'enquête, peut seule (croyons-
nous) être à la hauteur de la tâche » {Rev. d. pat. gallo-rom., t. V, suppL,
1893, P- 5)-
En effet, le Bulletin de la Société des parlers de France commence à se
publier en 1893, mais ne durera que jusqu'en 1898 (i).
IV. LA MÉTHODE D'ENQUÊTE RECOMMANDÉE PAR L'ABBÉ
ROUSSELOT
L'abbé Rousselot indique pour la première fois, en 1887, une méthode
pour étudier les patois, en publiant, comme premier article
scientifique
(c'est-à-dire comme article-programme) de la Revue des patois gallo-
romans (t. I, 1887, pp. 1-22), son étude Introduction à l'étude des patois.
Importance des patois. —
Afin d'inciter les chercheurs à l'étude
des patois, l'abbé Rousselot s'exprimait en ces termes « Les patois ne :
sont plus pour la science ce qu'on les a crus trop longtemps, des jargons
informes et grossiers, fruit de l'ignorance et du caprice, « des tares du
français », dignes tout au plus d'un intérêt de curiosité. Ils ont conquis
la place qui leur est due, à côté de notre langue littéraire, dont ils sont
frères, appartenant comme elle au latin vulgaire qui est parlé dans les
(i) Sur la Société des parlers de France, cf. Romania, t. XVIII, 1889, p. 522.
40 LE FRANÇAIS
Gaules depuis la conquête romaine... L'observateur attentif qui traverse
nos campagnes et qui en étudie les patois, voit reparaître à ses yeux
tout le travail qui s'est accompli au sein du gallo-roman depuis près de
deux mille ans. Il retrouve des faits dont l'histoire n'a pas gardé le souve-
nir et qui remontent au latin lui-même ; des phénomènes anciens que
l'induction seule faisait connaître et qui sont ramenés par le hasard
des combinaisons récentes ; les intermédiaires qui rattachent entre elles
des formes, des significations supposées jusqu'alors isolées ; il entend de
ses propres oreilles les sons dont les graphies des âges antérieurs n'avaient
conservé qu'une trace imparfaite et dépourvus de sens ; le passé lui
devient présent ; bien plus, il peut prévoir le sort réservé aux mots qu'il
étudie et décrire à l'avance leurs transformations futures. Les patois
ne sont donc pas seulement indispensables pour l'étude particulière du
groupe de langue auquel ils appartiennent, ils fournissent encore les
données les plus sûres à la philologie générale et, si je disais toute ma ;
pensée, je réclamerais pour eux, en regard des langues cultivées, la pré-
férence que le botaniste accorde aux plantes des champs sui les fleurs
de nos jardins » (pp. 1-2).
Les langues cultivées et les patois. — L'auteur esquisse avec
finesse d'esprit les causes étrangères à la linguistique qui influencent
le développement d'une langue cultivée (ou littéraire) : « C'est la recher-
che d'un type idéal du beau langage qui ouvre la porte à toutes les imita-
tions ; c'est l'action rétrograde du maître qui combat celle de la famille
et du lieu c'est l'autorité d'un dictionnaire, d'une grammaire, qui,
;
en prescrivant une prononciation surannée et mal comprise, amènent des
sons barbares, inconnus dans la langue c'est l'influence du livre, cet
;
agent si actif aujourd'hui de conquête linguistique, qui, incapable de
rendre les sons, se prête à toutes les interprétations des lecteurs ; c'est
la persistance des patois qui ne périssent pas tout entiers sous l'inva-
sion de la langue littéraire, mais qui continuent à vivre dissimulés par
un vêtement d'emprunt. Dans les patois, au contraire, le mode de trans-
mission est uniquement la tradition orale. Dès lors, rien n'entrave l'évo-
lution naturelle de la langue. L'enfant reproduit le parler qu'il entend
avec l'exactitude que comportent l'imperfection de son oreille et la
paresse de ses organes, sans être ramené par force à un type convenu.
Puis, sa langue faite, ses habitudes prises, il les conserve, et, vieillard, il
parlera le patois de ses jeunes années » (p. 2).
Les patois reflètent le passé de l'humanité. — « La philologie
n'est pas seule à profiter de l'étude des patois. L'histoire des races, des
mœurs, des institutions, de la religion, la psychologie elle-même y trou-
veront d'utiles renseignements. Toutes les phases par lesquelles est
passée la vie d'un peuple ont laissé des traces dans sa langue. La date.
LA METHODE DE L ABBE ROUSSELOT 41
l'origine d'un mot, peuvent souvent être déterminées avec certitude par
la phonétique. Or la date et l'origine du mot donnent la date et l'origine
de la chose. De plus, la lutte incessante de la pensée contre la condition
matérielle du langage, l'accommodation perpétuelle de formes anciennes
à des besoins nouveaux, offrent au philosophe des éléments précieux
pour juger du travail intérieur de la pensée. L'étude des patois est donc
autre chose qu'une vaine curiosité elle peut, eUe aussi, apporter son
;
contingent aux lumières générales de l'humanité » (pp. 2-3).
Les patois s'en vont. —
L'abbé Rousselot demande impérieusement
qu'on recueille cette inestimable richesse « Chaque année qui s'écoule
:
emporte avec elle des sons, des constructions, des mots dont la perte
est irréparable. Il faut donc se hâter de sauver ce qui a été épargné
jusqu'ici. C'est une œuvre qui intéresse la science et l'honneur du pays.
Plusieurs l'ont senti, et les ouvrages sur les patois se sont multipliés.
On doit rendre hommage à ces patriotiques efforts, ainsi qu'aux pouvoirs
publics et aux sociétés savantes qui les ont encouragés et soutenus. Mais,
il faut bien le reconnaître, ce qui a été fait est bien peu en comparaison
de ce qui reste à faire » (p. 3).
J'ai reproduit intentionnellement ces lignes de l'abbé Rousselot, car
ellesrenferment plus d'une vérité et marquent le commencement heu-
reux des études dialectales en France. Les idées qui y sont exprimées
auront un grand retentissement dans d'autres pays romans et non romans.
Bien que, dans son article, l'auteur ne donne que la seconde place aux
Remarques pratiques, la première étant occupée par l'exposé du système
de transcription phonétique, nous croyons nécessaire de commencer par
la méthode qu'il envisage, en suivant l'ordre que nous avons observé
pour presque tous les travaux étudiés.
Questionnaire. —
L'abbé Rousselot ne parle pas d'un questionnaire
proprement dit dans les enquêtes dialectales, mais il soutient que « tout
mot patois est bon à recueillir » {ib., p. 20). Il recommande l'enregistre-
ment des mots qui s'écartent le plus du français, sans toutefois négliger
ceux considérés comme « du français écorché », car ceux-là révèlent
souvent «les lois mêmes du patois». Les glossaires {ib., p. 21) qu'il
envisage doivent renfermer tous les mots (même ceux du français péné-
trés dans les patois) avec leurs variantes, l'indication de l'âge et de la
condition des personnes interrogées, ainsi que du lieu où ils ont été
recueillis. L'auteur d'un glossaire doit limiter son champ de travail,
car « plus il saura se restreindre, plus il gagnera en profondeur et en
fidélité L'abbé Rousselot conseille l'emploi de fiches (« d'écrire tous les
».
Les chercheurs peuvent rédiger aussi
articles sur des feuilles séparées»).
des Grammaires patoises {ib., p. 21) sur le modèle des grammaires fran-
çaises élémentaires, bien que ce travail ne soit pas ce « qu'il y a de mieux ».
42 LE FRANÇAIS
Les Recueils de textes dialectaux présentent un double danger quant
à leur enregistrement le chercheur est assez souvent tenté d'y mêler
:
du sien s'il compta trop sur sa mémoire, et de paralyser le narrateur,
s'ilveut le contraindre à dicter. Lorsqu'on fait dicter les textes, leur
forme dépend de l'inspirateur, du narrateur « elle a quelque chose de :
spontané et de personnel qui en fait le charme et l'intérêt, mais qui la
rend bien difficile à saisir » [ib., p. 21).
Enquêteur. — L'auteur affirme que la valeur des « documents » lin-
guistiques dépend de trois facteurs : 1° la compétence du « transcripteur »
(c'est-à-dire de l'enquêteur) 2° le mode d'information employé 3° le
; ;
sujet observé. —
Il est persuadé qu'un enquêteur privé d'une éducation
•
spéciale de son oreille n'entend que les sons auxquels il est habitué.
Ce fait l'incite à recommander la transcription des patois par des per-
sonnes qui les parlent, au pays la
sans dénier pourtant à un étranger
possibilité d'arriver, avec un peu de temps et surtout avec l'aide des
indigènes, « à se représenter exactement les sons, sinon à les reproduire »
{ib., p. 18). L'abbé Rousselot reconnaît que l'indigène peut plus facile-
ment se tromper sur la nature des sons de sa propre langue, s'il n'a pas
la ressource de pouvoir les comparer avec d'autres sons étrangers {ib.,
p. 18). Il est dans l'intérêt de que l'enquêteur (le transcripteur)
la science
signale «toutes les circonstances qui peuvent montrer jusqu'à quel
point il est capable de bien entendre les sons et de les bien noter » {ii.,
p. 18).
Interrogation. — Le meilleur moyen d'enregistrer un patois est,
selon l'abbé Rousselot, la conversation en tête-à-tête avec des parents ou
des amis. « Grâce au laisser-aller de la conversation, on peut faire les
observations les plus profondes, recueillir les faits les plus cmieux,
pénétrer dans les secrets de la syntaxe, cette partie la moins connue des
langues. Alors tout est précieux à noter : les fautes, les hésitations, les
corrections » (pp. 18-19 ; cf. le procédé d'A. Durafîour et Mgr Gardette,
pp. 203-204, 213). Il recommande aussi d'assister aux conversations des
paysans, sans qu'ils le sachent. Pour les faits du langage qui se présentent
rarement, on ne peut guère se dispenser de les provoquer « mais il faut :
un une diplomatie bien exercée, pour amener sans vio-
art bien subtil,
lence les formes que l'on recherche » {ib., p. 19). Les traductions du fran-
çais peuvent être employées, faute de mieux « mais ce moyen est bien :
périlleux, car souvent la nuance est si voisine entre le patois et le fran-
çais que la question seule peut la faire disparaître » {ib., p. 19). Les re-
marques faites par les paysans sur le parler de leurs voisins doivent être
contrôlées, car elles sont parfois exagérées, bien qu'elles soient très déli-
cates.
LA MÉTHODE DE L'ABBÉ ROUSSELOT 43
Choix des localités. — L'abbé Rousselot n'insiste pas sur ce pro-
blème, car il s'agissait alors de recueillir n'importe quel patois.
Choix des informateurs. —
L'abbé Rousselot accorde la plus grande
importance à ce problème, car les matériaux recueillis n'obtiennent leur
pleine valeur que si l'on connaît le lieu d'origine, l'âge, la condition, les
habitudes de langage, les antécédents du sujet observé.
Sur le lieu d'origine du sujet, l'auteur a la conviction que le pur parler
d'un village ne se rencontre que dans « les familles anciennes du pays »
{ih., p. 19). La connaissance de l'âge des sujets observés est indispensable
afin de pouvoir comparer les divergences existant entre le parler des
jeunes et celui des vieillards, et déterminer leur point de départ [ih.,
p. 19). La condition sociale d'un informateur est de la plus haute impor-
tance, car il y a assez souvent, dans le même lieu, comme deux patois,
« celuidu peuple et celui des messieurs. Il faut bien se garder de les con-
fondre. Le patois des messieurs donne l'explication de certaines anomalies
qui se rencontrent dans le langage du peuple il montre aussi de quel
;
côté viennent les influences étrangères qui agissent sur le patois. Mais
il n'est pas le patois du pays » {ib., p. 20).
L'état critique des patois français oblige l'abbé Rousselot à demander
qu'on indique avec précision dans quelle mesure les informateurs observés
pratiquent encore le parler de leurs aïeux. « Une personne qui parle
ordinairement français, bien que le patois ait été sa langue maternelle,
pourra fournir des renseignements exacts sur les mots mais elle ne ;
méritera qu'une confiance limitée pour les constructions et la syntaxe.
Avouerai-je, dit l'abbé Rousselot, que je croyais parler très bien mon
patois, avant d'avoir fait des études de syntaxe sur les paysans illettrés
de mon pays. Depuis, j'ai perdu cette illusion » (ib., p. 20 cf. les afiSr- ;
mations catégoriques de Piccitto, p. 594 de mon étude).
Enfin, les antécédents des personnes interrogées sont d'une réelle
valeur pour le jugement des matériaux recueillis et ils doivent être
scrupuleusement notés l'absence prolongée du pays, l'abandon complet
:
du patois pendant un long espace de temps, le séjour successif dans divers
endroits, l'habitude d'émigration, etc. {ib., p. 20).
Après plus de soixante ans, on doit reconnaître combien étaient éclairés
les principes d'une enquête dialectale dans l'esprit de l'abbé Rousselot
et combien ils sont proches de ceux des recherches dialectales contempo-
raines.
Transcription phonétique. —
L'abbé Rousselot expose d'une ma-
nouveau système de transcription phonétique qu'il
nière très détaillée le
propose à ceux qui étudient les patois de la France (voir le chapitre
Système graphique, pp. 3-7). Il considère, à juste titre, que le son
est la partie la plus importante dans l'enregistrement des patois ; c'est
44 LE FRANÇAIS
lui qu'il importe de figurer avant tout, car rien ne peut suppléer à une
graphie imparfaite. Il est indispensable que le système de transcription
donne une image fidèle de la 'prononciation, c'est-à-dire qu'il soit pho-
nétique {ib., pp. 4-5) (i).
Le système proposé est caractérisé par les principes suivants : 1° l'usa-
ge des caractères typographiques du français (l'orthographe officielle),
toutes les fois que l'emploi ne nuit pas au principe un seul signe (lettre) :
pour le même son ; 2° les signes employés conservent la même valeur
qu'en français littéraire ;
aux
30 à l'aide de signes diacritiques ajoutés
voyelles etaux consonnes de l'orthographe, on représente divers sons
qu'on pourrait rencontrer dans les patois 4° l'emploi de deux lettres ;
superposées pour marquer les deux limites extrêmes entre lesquelles
peuvent se trouver les sons intermédiaires ;
5° l'emploi de caractères
plus petits pour transcrire les sons incomplets, c'est-à-dire ceux qui n'ont
pas encore acquis toute leur plénitude, ou qui sont en train de dispa-
raître, tandis que les caractères ordinaires sont employés pour les sons
pleins. L'abbé Rousselot rejette de son système les caractères doubles
(gw, par exemple, pour n mouillé) et les signes qui ne servent pas à repré-
senter la prononciation (l'apostrophe, le trait d'union) un léger espace ;
laissé entre les mots indique qu'ils sont unis dans la prononciation.
Pour rendre plus intelligible ce système, l'abbé Rousselot consacre
à l'analyse des sons un bon nombre de pages [ih., pp. 7-17), en étudiant :
les résonances et les sons incomplets (pp. 7-8) les consonnes (consonnes;
fondamentales ; consonnes intermédiaires articulations correspondant
;
au ch et au g français ; résonnantes ; pp. 8-10) ; les voyelles (quantité,
timbre, nasalité, tonalité pp. 10-16) et les semi-voyelles (p. 17).
;
Par ce système l'auteur voulait établir «l'échelle complète des
sons usités dans nos divers patois ; recueillir, classer, sinon expliquer
toutes les formes grammaticales, tous les mots qui appartiennent au
gallo-roman ; enfin dresser la carte de ces phénomènes et donner ainsi
une image aussi complète que possible de tous les parlers qui se sont
développés sur les territoires de l'ancienne Gaule et des colonies françaises »
{th., p. 22).
La transcription phonétique préconisée par l'abbé Rousselot a été,
depuis lors, employée dans presque tous les travaux dialectaux français,
avec les modifications imposées par la présence des sons imprévus en
1887, et a ainsi créé une unité qui mérite toutes les louanges.
(1) Cf. A. A. Millet, L'oreille et les sons du langage d'après l'abbé Rousselot, Paris,
Vrin, 1926, in-80, 128 p.
LE PROGRAMME ENVISAGÉ PAR G. PARIS 45
V. LE PROGRAMME ENVISAGÉ PAR GASTON PARIS :
Les parlers de France.
La deuxième année dela Revue des patois gallo-romans (1888, pp. 161-
175) publie la conférence sur Les parlers de France, donnée le samedi
26 mai 1888, à la Réunion des Sociétés savantes, par Gaston Paris.
Puisqu'on considère souvent, à tort ou à raison, cette conférence
comme le point de départ des études dialectologiques en France et de
l'Atlas linguistique de J. Gilliéron et E. Edmont, je crois utile de rappeler
les idées exprimées par Gaston Paris à cette occasion (cf. l'intéressant
compte rendu de Ferd. Castets, dans la Rev. des langues rom., t. XXXII,
1888, pp. 303-314, et surtout celui de Ch. de Tourtoulon, dans la même
revue, t. XXXIV, 1890, pp. 130-175).
But de la conférence. — G. Paris se proposait de donner une idée
sommaire du point où en était alors l'exploration linguistique de la
France, des travaux qui pouvaient être le plus utiles à ses progrès, des
ressources qu'on avait pour les accomplir, des méthodes qui leur conve-
naient, des vues générales qui devaient les diriger (p. 174).
Le français, la langue des gens cultivés. — « La France a depuis
longtemps une seule langue olB&cielle, la langue littéraire aussi, malgré
quelques tentatives locales intéressantes... Parlé aujourd'hui à peu près
exclusivement par les gens cultivés dans toute l'étendue du territoire,
parlé au moins concurremment avec le patois par la plupart des illettrés,
le français est essentiellement le dialecte... de Paris et de l'Ile-de-France,
imposé peu à peu à tout le royaume par une propagation lente et une
assimilation presque toujours volontaire... Au fur et à mesure qu'on
s'éloigne de la capitale, on relève entre la langue nationale et le parler
populaire des différences plus marquées... Comme l'olivier s'arrête à
telle ligne, le maïs à telle autre, la vigne à une autre encore, nous verrons
des sons, des mots, des formes couvrir une certaine région et ne pas péné-
trer dans une autre » (pp. 161-162).
Il n'y a réellement pas de dialectes. — Malgré
• les différences
d'ordre phonétique, morphologique et lexicologiques, il y a toutefois une
unité « d'un bout de la France à l'autre les parlers populaires se perdent
:
les ims dans les autres par des nuances insensibles ». Paul Meyer avait
parfaitement raison, dit G. Paris, en afi6rmant que dans le français il n'y
a réellement pas de dialectes « il n'y a que des traits linguistiques qui
;
entrent respectivement dans des combinaisons diverses, de teUe sorte
46 LE FRANÇAIS
que le un certain nombre de traits qui
parler d'un endroit contiendra
lui seront communs, par exemple, avec le parler de chacun des quatre
endroits les plus voisins, et un certain nombre de traits qui différeront
du parler de chacun d'eux. Chaque trait linguistique occupe d'ailleurs
une certaine étendue de terrain dont on peut reconnaître les limites,
mais ces limites ne coïncident que très rarement avec celles d'un autre
trait ou de plusieurs autres traits elles ne coïncident pas surtout, comme
;
on se l'imagine souvent encore, avec les limites politiques anciennes
ou modernes (il en est parfois autrement, au moins dans une certaine
mesure, pour les limites naturelles, telles que montagnes, grands fleuves,
espaces inhabités) » (p. 163).
Le français et le provençal. — De son jugement, exprimé plus
haut, G. Paris ne croit pas devoir exclure «la langue d'oui et la langue
d'oc » avec leur « ligne de démarcation entre les deux prétendues langues »:
« Cette muraille imaginaire, la science, aujourd'hui mieux armée, la ren-
verse, et nous apprend qu'il n'y a pas deux Frances, qu'aucune limite
réelle ne sépare les Français du nord de ceux du Midi et que d'un bout
à l'autre du sol national nos parlers populaires étendent une vaste tapis-
serie dont les couleurs variées se fondent sur tous les points en nuances
insensiblement dégradées » (pp. 163-164). Il faut toutefois, ajoute G.
Paris, tenir compte de l'influence exercée par les centres intellectuels
et politiques et des transplantations de population qui portaient et
conservaient le parler des aïeux au milieu d'un patois complètement
différent parlé par les gens du cru.
Il n'y a pas de langue mère et de langue fille. — G. Paris
rejette l'équation : les langues romanes « viennent » du latin, elles sont
les « filles », dont la langue latine est la « mère » (p. 165). « Le langage sous
l'empire d'impulsions encore mal connues, les unes d'ordre physiologique,
les autres d'ordre psychologique, va sans cesse en se modifiant, mais
ses états successifs ne se séparent pas avec plus de netteté que ses varia-
tions locales... En réalité, depuis le temps où Rome a commencé de con-
quérir l'empire qu'elle devait tant accroître et d'y porter sa langue,
cette langue n'a cessé de se modifier dans sa prononciation, ses formes
et son vocabulaire. L'orthographe reçue, la grammaire ofl&cielle, l'imi-
tation des écrivains les uns par les autres nous masquent à peu près
complètement cette évolution pendant des siècles mais sous la mince et ;
brillante couche qui le recouvre à la surface et semble l'immobiliser,
le fleuve bouillonne et roule et, le renouveau venu, il reparaît à nos
yeux dans toute la liberté de son cours naturel. . . Nous parlons latin :
personne aujourd'hui, parmi gens de bon sens, ne songe à le contester
les
et à rattacher au gaulois soit le français, soit tel de nos parlers provin-
ciaux» (pp. 165-166).
LE PROGRAMME ENVISAGÉ PAR G. PARIS 47
L'ÉLÉMENT GAULOIS DU FRANÇAIS. — « Le français n'a hérité du gaulois
qu'un nombre de mots extrêmement restreint, presque tous adoptés
déjà par le latin de Rome et désignant des objets fabriquésen Gaule ou
des produits de notre sol... Beaucoup de nos dénominations topogra-
phiques de tout genre — montagnes, cours d'eau, régions, lieux ha-
bités — sont gauloises et ont conservé leur affectation primitive ».
L'auteur mentionne les travaux de topon5anie de D'Arbois de Jubain-
viUe {Noms de lieux français,.., etc. publiés dans la Rev. des patois gallo-
1888, pp. 241 ss. t. III, 1890, pp. 7 ss., 81 ss.) et ajoute « Quoi
rotn., t. II, ; :
de plus précieux, de plus intéressant, je dirais volontiers de plus touchant
que ces noms, qui reflètent peut-être la première impression que notre
patrie, la terre où nous vivons et que nous aimons, avec ses formes
sauvages ou gracieuses, ses saillies et ses contours, ses aspects variés de
couleurs et de végétation, a faite sur les yeux et l'âme des hommes qui
l'ont habitée et qui s'y sont endormis avant nous, leurs descendants ? »
(p. 166).
Enquête sur les noms topographiques. — Esprit créateur et clair-
voyant, G. Paris exprime le vœu qu'on dresse une liste complète de tous
les noms topographiques de France recueillis dans leurs variations
successives.Le Ministère avait donné l'exemple avec sa grande collection
de Dictionnaires topo graphiques départementaux. Le plan de recherches
doit être étendu par le catalogue des
: « lieux-dits » souvent si intéressants
pour l'histoire de la langue, des idées, des mœurs et des croyances et par
un recueil des noms de saints sous leur forme vulgaire si féconde en déno-
minations topographiques (pp. 166-167).
Enquête sur les patois. — G. Paris reprend ses idées sur l'impor-
tance des patois pour la science en incitant la jeunesse au travail : « Si
nous ne pouvons empêcher la flore naturelle de nos champs de périr
devant la culture qui la remplace, nous devons, avant qu'elle disparaisse
tout à fait, en recueillir avec soin les échantillons, les décrire, les dissé-
quer et les classer pieusement dans un grand herbier national. Pour
plusieurs de nos parlers provinciaux, pour ceux surtout qui vivaient à
l'ombre redoutable de Paris, il est déjà trop tard nous ne saurons jamais :
quelle forme spontanée aurait prise, dans les régions voisines de la ca-
pitale, le latin livré à lui-même. Mais plus loin, dans toutes les directions,,
nous trouvons, soit déjà entamé, soit encore intact, le langage populaire
tel qu'il se parle depuis quinze siècles, avec des évolutions à la fois d'une
prodigieuse variété et d'une surprenante harmonie, qui, nous aUons si
du nord au midi et de l'est à l'ouest, ne nous présentent jamais de con-
trastes heurtés et d'interruptions violentes, et nous font passer, sans
secousses comme sans arrêt, du verbe éclatant et sonore de la Provence
48 LE FRANÇAIS
OU de la Gascogne au langage doux et presque chuchoté des îles norman-
des, au parler violemment contracté du pays wallon » (p. i68).
L'Atlas phonétique de la France. — J. Gilliéron avait déjà publié
depuis huit ans l'Atlas phonétique du Valais roman (voir p. 183) lorsque
G. Paris proposa de dresser un Atlas phonétique de la France, «non
d'après des divisions arbitraires et factices, mais dans toute la richesse
immense épanouissement » (p. 168). « Si on possédait
et la liberté de cet
un grand nombre de ces atlas —
comme celui de Gilliéron pour le Valais,
affirmait G. Paris — on en les juxtaposant, se former de grandes
verrait,
aires phonétiques et morphologiques qui ne se recouvriraient pas l'une
l'autre, tout en coïncidant sur une certaine étendue la constitution :
de ces aires pourra seule nous fournir des données précises sur les faits
essentiels de notre géographie linguistique » (p. 170).
Une monographie pour chaque commune. — G. Paris envisageait
la réalisation de l'Atlas phonétique à l'aide de monographies « Pour :
réaliser cette belle œuvre, il faudrait que chaque commime d'un côté,
chaque son, chaque forme, chaque mot de l'autre, eût sa monographie,
purement descriptive, faite de première main, et tracée avec toute la
rigueur d'observation qu'exigent les sciences naturelles. Pour dresser
de semblables monographies il n'est pas besoin de posséder des connais-
sances bien profondes, mais il est indispensable d'employer de bonnes
méthodes » (p. 168). L'auteur invite les chercheurs à suivre l'enseigne-
ment dialectologique de J. Gilliéron à l'École des Hautes Études afin
d'apprendre une bonne méthode de travail (voir p. 38 de mon étude).
Règles à suivre dans les recueils des parlers populaires. —
Les règles fixées par G. Paris sont les suivantes restreindre le terri- :
toire soumis à l'étude pour gagner en profondeur les sons, les formes, les;
mots et les phrases doivent être soigneusement étudiés une grande exac- ;
titude pour la transcription des sons prendre comme base de transcrip-
;
tion les sons du français noter les formes avec leurs nombreuses varia-
;
tions rendre le plus complètement possible le sens des mots (il donne
;
comme modèle le Lexique de Saint-Pol, voir p. 75) ; recueillir les mots
qui pénètrent dans les patois en suivant l'exemple du traité d'A. Dar-
mesteter {La formation des mots en français) ; il faut donner une atten-
tion particulière à la syntaxe, trop négligée jusqu'ici ; enregistrer des
textes dialectaux (chansons, formules de jeux, contes, proverbes) qui
pourront apporter une contribution utile à la science nouvelle du folklore
(pp. 169-170).
Problèmes à étudier dans les patois. — Les chercheurs doivent
tendre à déterminer : les parties caractéristiques d'un idiome par rapport
LE PROGRAMME ENVISAGE PAR G. PARIS 49
aux autres idiomes environnants (il recommande, à ce sujet, la méthode
appliquée par J. Gilliéron dans son travail Atlas phonétique du Valais
roman, voir p. 183) l'influence de la langue aristocratique sur le parler
;
vulgaire ; les altérations que subissent les mots nouveaux introduits
dans les patois (p. 170).
Les documents d'archives. — Il faut retrouver, quand on le peut,
les étapes successives qu'ont parcourues, à travers tant de siècles, les
sons, les formes, les mots et les constructions. Bien qu'on n'ait que très
rarement, pour le parler d'une localité (surtout rurale), des intermé-
diaires authentiques, il est à désirer qu'on publie, avec la plus grande
fidélité, toutes les chartes en langue vulgaire du XIIP et du XIV®
siècle « la comparaison des parlers vivants avec les chartes permettra
:
souvent seule de bien comprendre ce que veut exprimer la notation
parfois peu claire de celles-ci d'autre part, les chartes ou autres textes
;
anciens de la région éclaireront les parlers locaux en montrant dans quel
sens ils se sont développés au moyen âge et se développent depuis »
(pp. 170-171).
Le français, les patois et le latin. — La langue des documents
du moyen âge rapproche du latin vulgaire et non du latin classique
se ;
la différence est grande, si l'on pense au latin classique des auteurs de
l'antiquité. Le latin vulgaire était une langue vivante et comme telle
sa prononciation nous est absolument masquée, dit G. Paris, par la
façon barbare dont nous prononçons le latin. « A travers les formes infi-
niment variées qu'ils ont revêtues et revêtent aujourd'hui, nos mots
français et patois, pour une immense majorité, se ramènent à des mots
du latin vulgaire, dont les sons se sont transformés insensiblement d'après
les lois aussi rigoureuses que délicates, dont les fonctions et les sons
ont subi des changements parallèles. Pour rattacher un parler français à
son origine, il faut connaître les traits essentiels du latin vulgaire que ne
révèle nullement l'enseignement classique, et avoir étudié les lois qui
régissent l'évolution phonétique et morphologique de ce latin vulgaire »
(p. 172). Il conseille, à cette époque, de ne pas aborder la comparaison
des patois avec le latin vulgaire (p. 173).
Autres problêmes à étudier. — L'étude
du français doit com-
prendre aussi les problèmes suivants mots français d'origine
: l'aspect des
germanique le fond celtique sur lequel est venu s'appliquer le latin
;
;
« des monographies qui, partant d'un des éléments du roman de France
ou du latin vulgaire de Gaule (son, forme, mot, construction) le pour-
suivraient partout où il se trouve ou s'est trouvé, en feraient l'histoire,
en traceraient les limites» (p. 174). G. Paris, en finissant, ajoute «Que :
tous les travailleurs de bonne volonté se mettent à l'œuvre ; que chacun
50 LE FRANÇAIS
se fasse un devoir et un honneur d'apporter au grenier commun, bien
drue et bien bottelée, la gerbe qu'a produite son petit champ » (p. 174)
L'exposé de Gaston Paris montre de quelle manière il envisageait,
à la fin du siècle passé, l'exploration linguistique de la France, et quels
travaux il croyait indispensables au progrès des études dialectales.
Remarques sur les opinions de G. Paris. — Rappelant les observa-
tions de Castets et Tourtoulon (citées au commencement), nous nous
bornons à souligner seulement les importantes remarques de K. Jaberg,
concernant l'aspect linguistique de la France. Jaberg s'exprime, à ce
sujet, en ces termes « Ce pays a connu au moyen âge les divisions terri-
:
toriales qui en Allemagne se sont perpétuées jusqu'aux temps modernes»
Il y a eu des dialectes et des sous-dialectes délimités d'une façon bien
plus précise qu'aujourd'hui. Si nous pouvions établir un Atlas linguisti-
que de France au XI® siècle, nous verrions sans doute les limites dia-
la
lectales se dessiner avec une précision qui démentirait G. Paris, lequel se
figurait naguère les parlers populaires français étendant sur le sol natio-
nal «une vaste tapisserie dont les couleurs variées se fondent sur tous
les patois en nuances insensiblement variées ». Et on renverserait les
termes du problème posé par G. Paris on ne demanderait plus comment
; :
se fait-il que les dégradations dialectales insensibles aient été brisées
çà et là par des contrastes criants ? Mais comment est-il possible que
:
des dialectes si bien circonscrits et si bien caractérisés aient pu s'effacer,
que presque partout des zones de transition quelquefois très larges
aient pu s'intercaler entre les dialectes dont les particularités étaient
si bien marquées au moyen âge, que certains de ces dialectes aient com-
plètement disparu et qu'il ait pu se former dans la France du Nord une
nappe linguistique uniforme qui va grandissant de jour en jour ? Et on
n'hésitera pas à voir dans cette évolution la conséquence de l'évolution
historique, de la centralisation politique d'abord et administrative
ensuite. Certes, il y a encore un régionalisme linguistique en France ;
mais ce régionalisme —
dans la France du Nord au moins est de plus —
en plus refoulé vers la périphérie, et les zones périphériques elles-mêmes»
si originales et en apparence si résistantes, vont succomber. Les patois,
là, supportent bien l'immixtion de la S5nitaxe et du vocabulaire de la
langue commune mais leurs systèmes phonologique et morphologique
;
sont trop différents de ceux du français pour pouvoir s'y assimiler aussi
facilement que les dialectes de la Champagne, de la Normandie, de l'Ouest
et du Centre. Ils résistent un certain temps, adoptent même des iimova-
tions qui les éloignent de la langue littéraire, mais quand la pression
de celle-ci devient trop forte, ils meurent, non pas de maladie lente,
mais de mort subite » [Aspects géographiques du langage, Paris, E. Droz».
1936, pp. 32-33)-
MONOGRAPHIES ET TEXTES DIALECTAUX 5I
VI. QUELQUES MONOGRAPHIES ET QUELQUES TEXTES
DIALECTAUX
L'étendue des chapitres suivants ne me permettant pas d'insister
sur un bon nombre de monographies dialectales, je me bornerai à signaler,
par ordre chronologique, celles qui me paraissent les plus caractéristi-
ques (i), en mentionnant une seule collection de textes dialectaux.
En 1872, Charles Nisard publia son Étude sur le langage populaire
ou patois de Paris et de sa banlieue (Paris, 1872, II-454 p.), qui compte
parmi les premiers travaux dialectaux plus étendus. D'après une enquête
sur place, Eugène Rolland réalise son Vocabulaire du patois du pays
Messin tel qu'il est actuellement parlé à Rémilly (ancien département de
la Moselle, canton Pange) (dans Romania, t. II, 1873, pp. 437-454 ;
t. IV, 1875, pp. 189-229).
En 1874, l'AcADÉMiE Stanislas entreprend une enquête par corres-
pondance dans l'ancienne Lorraine, le Barrois et le pays Messin, dont
le résultat fut publié par Lucien Adam dans son travail Les patois lof'
rains (Nancy-Paris, Maisonneuve, 1881, in-8°, LII-460 p. cf. le compte ;
rendu de G. Paris, Romania, t. X, 1881, pp. 601-609 et W. v. Wartburg,
Bibliographie, p. 65).
En 1882, Charles Joret publia le travail Des caractères et de l'exten-
sion du patois normand (Paris, Vieweg, 1882, 195 p., avec une carte),
qui fut réalisé à l'aide des réponses données par les instituteurs ; l'au-
teur contrôla cependant les matériaux sur place (cf. le compte rendu de
J. Gilliéron, dans Romania, t. XII, 1883, pp. 393-403).
En 1886, Nicolas Maillant publia son Essai sur un patois vosgien
(Uriménil), Dictionnaire phonétique et étymologique (Epinal, 1886, in-80,
608 p.), qui est fondé sur le parler d'une seule commune (cf. v. Wartburg,
Bibliographie, pp. 68-69).
Un grand progrès dans le domaine de la dialectologie est marqué
par le travail de Maurice Grammont, Le patois de la Franche-Montagne
(i) Pour le développement de la dialectologie française, cf. les articles suivants :
O. Bloch, La dialectologie gallo-romane (dans les Conférences de l'Institut de linguis-
tique de l'Université de Paris,
t. III, 1935, pp. 25-41) le volume OU en sont les études
;
de français, Manuel général de linguistique française moderne, publié sous la direc-
tion d'Albert Dauzat (Paris, Bibl. du Français moderne, 1935, in-S», 344 p.) qui
contient les articles Français régional, français populaire, onomastique (par A. Dau-
:
zat) et Lexicologie et dialectologie (par O. Bloch), etc.
On doit rappeler les traductions de l'Évangile selon saint Matthieu faites par le
Prince Louis-Lucien Bonaparte en Normand de Guernesey (1863, in-i6) et en Franc-
comtois de la Vallée Basse du Doubs (1864, in-i6). La traduction en Saintongeois
de Jarnac a été faite par M. Burgand des Marets et publiée par le Prince. Pour les
autres traductions, cf. l'index de mon étude.
52 LE FRANÇAIS
et en particulier de Damprichard (Franche-Comté) (extrait des Mémoires
de la Société de linguistique de Paris, tomes VII, VIII, et XI, Paris, X
Imprimerie Nationale, 1901, grand Grâce à cette étude,
in-S», 272 p.).
L. Gauchat considéra la localité de Damprichard comme une des
stations célèbres de toute la Romania.
Pour le problème des limites dialectales, le travail de J. Callais
tnérite toute notre attention Die Mundart von Hattigny und die Mundart
:
von Ommeray nebst lautgeographischer Darstellung der Dialektgrenze
zwischen Vosgien und Saunois (Lothringen) (extrait de Jahrbuch der
Gesellschaft f. lothringische Geschichte u. Altertumskunde, t. XX, 1908,
pp. 302-422, avec 2 cartes, Metz, 1909, gr. in-S» cf. le compte rendu d'A. ;
Terracher, Romania, t. XXXIX, 1910, pp. 422-423 cf. aussi Romania, ;
t. XLIII, 1914, p. 463, sur le travail de H. Urtel).
Le romaniste F. Boillot publia la belle monographie Le patois de
la commune de La Grand'Comhe (Douhs) (Paris, Champion, 1910, in-S»,
L-394 p., avec 63 gravures et 2 cartes; cf. Romania, t. XL, 1911, pp. 478-
479) qui est son pays d'origine. Ce travail fut complété par son étude
plus récente Le français régional de La Grand'Combe (Doubs) (Paris,
1930, X-351 p.) qui indique la pénétration du français littéraire.
Pour l'Alsace et la Lorraine nous signalons deux travaux P. Levy, :
Histoire linguistique d'Alsace et de Lorraine (Paris, Belles Lettres,
t. I,1929, 403 p. t, II, 1929, 563 p., dans les Publicat. de la Fac. des
;
Lettres de l'Univ. de Strasbourg, fasc. 47 et 48 cf. le compte rendu ;
dans la Rev. belge de phil. et d'hist., t. IX, 1930, pp. 989-991) ; le travail
a un chapitre sur les Limites des langues et des dialectes) ; L. Zéliqzon,
Dictionnaire des patois romans de la Moselle (Strasbourg, Librairie Istra,
1924, in-80, XVIII-720 p. ; cf. le compte rendu de Ch. Bruneau, Romania,
t.LI, 1925, pp. 595-597 V. Wartburg, Bibliographie, p. 67), considéré
;
comme le meilleur et le plus riche sur cette région.
Parmi les travaux les plus récents, deux surtout retiennent notre
attention (en dehors de ceux cités au cours de notre travail) :
lo E. Violet, Les patois maçonnais de la zone de transition entre le
francien et le franco-provençal, en partant du patois d'Igé (Saône-et-
Loire, Mâcon) X-198 p.). L'auteur indique
(Paris, E. Droz, 1936, in-S^,
ses informateurs (p. 58), donne des tableaux synoptiques sur 29 patois
différents et des cartes qui illustrent des faits phonétiques. Ch. Bruneau
considère ce travail comme « un bon modèle de monographie patoise
« libre », où l'auteur « sans s'astreindre à un plan déterminé, sans don-
ner une phonétique complète, etc., écréme, en quelque sorte, une région,
ne retenant que les faits les plus significatifs » {Revue de Ling. rom.,
t. XIII, 1937, p. 38 cf. aussi, pour d'autres travaux, v. Wartburg, 5»-
;
bliographie, p. 57).
2° M"e Marguerite Durand, Le genre grammatical en français.
MONOGRAPHIES ET TEXTES DIALECTAUX 53
j)arlé à Paris et dans la région parisienne (Paris, d'Artrey, 1936, in-80,
302 p., cartes et planches hors texte ; cf. aussi son Étude expérimentale
sur la durée des consonnes parisiennes, Paris,
ib., 104 p. ; thèses de l'Univ.
de Paris) qui apporte une nouvelle méthode d'enquête : l'auteur renonce
au questionnaire (les réponses sont obtenues par suggestions) ; les sujets
interrogés appartiennent à la même génération (de 40 à 50 ans) et à la
même classe sociale (des cultivateurs) ; l'enquête a un caractère morpho-
logique (le nombre des mots étudiés est très réduit) ; elle s'étend sur
404 villages (cf. Ch. Bruneau, dans la Rev. de Ling. rom., t. XIII, 1937,
pp. 7-8, et, pour le second travail de phonétique expérimentale, p. 11) (i).
Sur le français au Canada. —
Depuis 1903, la Société du parler
françaisau Canada publie à Québec, sous les auspices de l'Université de
Laval, un Bulletin du parler français au Canada. On adopta le système
de transcription phonétique de l'abbé Rousselot.
Les études publiées jusqu'en 1906 sont mentionnées dans la Biblio-
graphie du parler français au Canada, rçdigée par James Geddes Jr
et Adjutor Rivard (Paris, Champion — Québec, Edouard Marcotte, 1906,
•
in-80, 99 p. ; Publications de la Société du parler français au Canada).
La Société a publié un Glossaire du parler français au Canada (Québec,
Action Sociale, 1930, in-80, XIX-709 p.) 011 la source des mots n'est
que rarement donnée. A. Meillet compare ce Glossaire au Trésor de
Mistral {Bull, de la Soc. de Ling. de Paris, t. XXXI, 1931, pp. 158-160).
Parmi les monographies publiées, nous citons les suivantes N.-E. :
Dionne, Le parler populaire des Canadiens français... avec préface par
Raoul de la Grasserie (Québec, J.-P. Gameau, 1909, in-80, XX-672 p.),
avec le sous-titre « Lexique des canadianismes, acadianismes, anglicismes,
américanismes, mots anglais les plus en usage dans les familles canadiennes
et acadiennes françaises, contenant environ 15.000 mots et expressions avec
de nombreux exemples... (cf. Romania, t. XL,
1911, p. 477-478) J. K. ;
DiTCKY, Les Acadiens louisianais et leur parler (Paris, E. Droz, 1938,
252 p. cf. Oscar Bloch, dans le Bull. Soc. Ling. Paris, t. XXXV, 1934,
;
p. 94) HosEA Phillips, Étude du parler de la paroisse évangéline (Loui-
;
siane) (Paris, E. Droz, 1936, in-80, 133 p. cf. Ch. Bruneau, dans la ;
Rev. de Ling. rom., t. phonétiques sont réalisés
XIII, 1937 ; les tracés
sous la direction de M^^^ Durand) et William N. Locke, Pronunciation
of the French spoken at Brunswick, Maine (Cambridge, 1941, 14 cm. 1/2-
19 cm., XVIII-262 p., photographie réduite d'un texte dactylographié ;
(i) Cf. aussi André Martinet, La prononciation du français contemporaine. Té-
moignage en 1941 dans un camp d'officiers (Paris, E. Droz, 1945, in-S^, 249 p.) dont
les matériaux ont été réunis au moyen d'un questionnaire comportant environ qua-
rante-cinq questions. Les remarques faites par G. Gougenheim {Bull. Soc. Ling.
Paris, t. XLI-XLII, 1941-1945, pp. 102-104), sont tout à fait judicieuses.
Planche IL
1218 corpus
d. Aost. carpachà „grande quantité". fflr die himmelskorjjer (b o), die aiso neben den
e. Aost. kçrp , poutre" ALF 1080 p 985. organischen kôrpem und kôrperschaften allein
> mit dem
wort cors bezeichnet werden. Im 16.
Lt. côRprs, -oRis bedeutet vorerst „korper (von jh. taucht die bed. „aus materie zusaramengesetz-
menschi-n und tieren)", im gegensatz zur seele. ter korper" auf (3) sie ist in ihrer abstraktheit
;
Es lebt in der gan/en Romania weiter: megl. wohl durch die wissenschaftliche bewegung der
cnrp, it. corpo, altobit. cors, iogud. corpus, ob- Renaissance herbeigefiihrt. Unter y stehen einigc
€ngad. tsitirp, frl. cuarp (Gartner Gramm 49; speziellcverwendungen der bed! „substanz". End-
GrOr 629), kat. ci>s, sp. cuerpo, pg. corpo, sowie lich wird corpus ebenfalls schon im It. verwen^
oben I 1 a. Ferner, entlehnt, bask. gorpiitz, ir. det, uni dinge zu bezeichnen, die, aus mehreren
corp, bret. korf l'ed 194; aus dein fr. entlehnt teilen bestehend, doch eine innere einheit haben,
mhd. cars «korper". Speziell bezeichnet dann das also z. b. eine sammlung von traktaten oder do-
wort ïibcrall auch den rumpf, im gegensatz zu den kumenten (z. b. corpus iuris, ein kollegium von
glicdmassen, s. oben b. Von da ans (b a) wird jicrsonen, die sich ein gemeinsames ziel gesetzt
dann das wort auf das den rumpf bedeckende haben u. à.). Auch in dieser zweiten art ûbertra-
kleidungsstiick ubcrtragen (/3), ein wandel, der gungen lebt CORPUS im fr. (oben c). Allerdings
ebenfalls in den meisten rom. sprachen (it. corpetto, scheint es nicht, dass dièse auf volkstiimlicher
kat. co.v. bask. korpnth, AIS 261 ; ALCa 154 usw.) tradition beruhen; siè treten spàter auf als die
und auch im d. {leibchen usw.) seine genauen ent- ursprûnglichen bed. und fehlen im apr. Sie sind
sprechungcn hat. S. noch Rathb ; aus dem fr. ent- wohl nach dem vorbild des It. corpus geschaffen
lehnt ndl. kettrs >mieder". — Seit dem àltesten wordcn. Aus dem fr. entlehnt ndl. corps, d. korps.
latein wird corpus auch in der bed. von ^person" Von den zahlreichen entlehnungen (II) stammt
gebraucht, ausgehend von der àussern erschei- 1 von CORPUS, ùnd zwar a aus kirchlichem, b aus
nung der menschen, vgl. gelehrtem, c und d aus juristischem milieu, wah-
Cicero corporibus civi-
uni trucidatis. Dièses beispiel rend bei e der zusammenhang unklar ist. Lt.
zeigt schon die
verbindung mit dem genitiv, die fiir das afr. so cOrpusculum bedeutete „kleinermenschlicher kôr-
charakteristisch ist (oben 2). Die kontinuitât dièses per kleinster gestalteter stoff, aus dem die welt
;
sprachgebrauchs von Plautus ûber die christiani- aufgebaut ist, art atom" (letzteres bei Cicero).
sierung weg ins fr. hinein ist auffallend. Gegen Es ist zu verschiedenen zeiten, in beiden bed.
ende des mittelalters wird dièse bed. seltener und ubemommen worden (2 a, b) in der zweiten, ;
verschwindet ini 16. jh.; sie hat sich nur in einer naturwissenschaftlichen ist es zum erstenmal bei
anzahl von redensarten gehalten, in'denen die Kamus belegt. 3 ist aus corpclentus „wohlbe-
bed. .person" meist nicht mehr erfûhlt w ird. Mhd. leibt" entlehnt, 4 aus dem zugehôrigen subst.
lïb hat die gleiche bed. entw. mitgemacht. Trier CORPULENTIA. Das daraus entlehnte corpulence
NJahrb 10, 437 meint, der schwund dieser bed. (a) ist, wohl unter dem einfluss der adj. corpo-
hange damit zusammen, dass in der lebensauf- rel, corporu, die auch „wohlbeleibt" bedeuteten,
fassung der beginnenden neuzeit das leibliche des zu corporence umgewandelt worden (b). 5 scheint
mensclien aus der theozentrischen einheitsbezie- aus dem lt. plur. corpora entlehnt zu sein, der
hung hcrausgenommen v.orden sel. S. noch Tob- offenbar mit verschobenem akzent gelesen wurde.
lerVerm 1, 31. —
Der semantische gegensatz Es ist allerdings auch môglich, dass falsche stamto-
zwischen korper (corpus) und seele (anima, mens) rûckbildung auf grund von 6 vorliegt. Das part,
fûhrt dazu, dass corpus auch als „Ieib ohne seele, perf. von corporare, corporatus hat die bed.
entseelter leib" verstanden werden kann. Daher „zum kôrper geworden ; wohlbeleibt". In der er-
schon seit Ennius corpus nleichnam". Dièse bed. sten bed. ist es durch die kirchensprache entlehnt
lebt auch im gallorom. (3) und auch in den andern worden (6 a). In der zweiten bed. ist es eben-
rom. sprachen weiter; aus dem fr. entlehnt e. falls entlehnt worden (b), doch vorerst unter ein-
corpse, ferner bask. gorpu, mhd. kôrper,' kôrpel. reihung in die adj. auf -u, wie bossu (a). Erst
Von den ùbeitragenen bed. (4) gehen die einen in jUngerer zeit ist die volkssprache, wohl von
davon aus, dass corpus den rumpf als das we- der provinz her, wieder zur form auf -e zurûck-
sentiichste, am stàrksteii in die augen sjiringende gekehrt (/î). Vieileicht liegt aber hier cher neu-
des leibes bezeichnet. In dieser bed. wird es auf entlebnung aus lt. corporkus vor (vgl. momen-
viele, ganz verschiedcne gegenstànde iibertragen tané' usw.). Aus lt. coRPORAUS „kôrperhaft" und
(a). Dièse ûbertragungen finden in den verschie- seinen lt. ablt. (corforautas, incorporaus, im-
densten gebieten und zu sehr verschiedenen zei- corporalitas) wurde 7 entlehnt (a d). Im niit- —
ten statt. So ist die bed. „stamm der biiume" telalterlichen kirchenlatein wurde das tuch, auf
ebenfalls schon It. Anderseits bezeichnet corpus das man die hostie legte (s. II 1 a), corporale
jede leblose, in einer bestimmten form daliegende genannt. Daraus ist 8 entlehnt. S. auch it. corpo-
masse. Im gallorom. hat sich dièse, wohl zu all- rale MussBeitr, mndl. corporael, afries. korpo-
gemeine bed. als solehe nicht erhalten. Wohl aber raie, anord. korporall, e. corporal. 9 a wurde aas
geht darauf zurûck die allgemeine bezeichnung dem adj. corporbus „kôrperlich", b aus seinem
Une page du Dictionnaire étymologique de W. v. Wartburg (fasc. 36, vol. II,
2. 1945).
LE DICTIONNAIRE ÉTYMOLOGIQUE DE W. V. WARTBURG 55
thèse ; cf. Ch. Bruneau, Le Français moderne, t. XIV, 1946, pp. 71-73),
travail fondé sur une enquête très développée.
Sur le Créole. — Pour le créole, nous signalons les travaux sui-
vants : G. Baissac (originaire de Maurice, où il fut professeur de français)
publia, en 1880, son Étude sur le patois créole mauricien (Nancy, 1880,
LVII-233 p. cf. D^ A. Boss, Romania, t. X, 1881, pp. 610-617) Suzanne
; ;
Sylvain (pratiquant elle-même cette langue) obtint le diplôme à l'Ecole
des Hautes Études avec la thèse Le créole haïtien, morphologie et syntaxe
(Wetteren, Belgique et Port-au-Prince, Haïti, 1936, in-80, 180 p. cf. ;
Marcel Cohen, dans le Bulletin de la Soc. de Ling. de Paris, t. XXXVHI,
pp. 21-26) ; et Jules Faine, Le créole dans l'Univers, Études compara-
tives des parlers français-créoles, t. I, Le mauricien (Port-au-Prince,
Haïti, Imprimerie de l'État, 1939, in-S», XXII-214 p.) un travail bien
:
soigné, qui donne des textes concernant surtout le folklore (pp. 156-213),
ainsi qu'une bonne bibliographie sur ce sujet (pp. XV-XVII).
Quelques textes dialectaux. —
De nombreuses monographies
ainsi que l'Atlas linguistique de la France (Supplément, t. I, Paris,
1920) renferment des textes dialectaux en transcription phonétique.
E. Herzog a cependant publié un recueil ayant le titre Neufranzô-
sische Dialekttexte, mit grammatischer Einleitung und Wôrterverzeichnis
(i^e éd. Leipzig, 1906, XII-79-130 p. 2« éd. en 1914, XII-76-130
; p.)
(cf. aussi le chapitre Les Archives de la parole, pp. 151-155).
VII. LE DICTIONNAIRE ÉTYMOLOGIQUE DE WALTHER
VON WARTBURG
(Franzôsisches etymologisches Wôrterbuch, eine Darstellung des gaUo-
romanischen Sprachschatzes)
Le Dictionnaire étymologique de W. v. Wartburg mérite une mention
spéciale, car il représente, à côté de l'Atlas linguistique de la France
et du Dictionnaire étymologique des langues romanes de W. Meyer-
Lûbke, l'une des plus grandes œuvres de la linguistique romane.
Il s'agit d'im grand dictionnaire à la fois historique et étymologique :
il «groupe tous les représentants d'un vocable latin, gaulois, ger-
manique, etc., sur le sol de la Gaule, avec tous ses dérivés » « toutes ;
les variantes phonétiques sont données dans l'ordre historique et, quand
il est nécessaire, expliquées sommairement toutes les évolutions séman-
;
tiques sont présentées dans l'ordre logique » (Ch. Bruneau).
Les conclusions de chaque article constituent de vraies monographies
linguistiques en miniature, car l'auteur illustre le sort du mot non seu-
lement dans le domaine du français, mais aussi dans toute la Romania.
56 LE FRANÇAIS
Ch. Bruneau (dans Romania, t. LU, 1926, pp. 174-180 ; les pag. 180 à
191 apportent des adjonctions personnelles concernant le i^"^ fascicule)
examine toutes les critiques, en mettant en relief les remarquables qua-
lités de cet admirable dictionnaire (voir planche n^ II, p. 54).
Le premier fascicule {A-*Amaitja) parut en 1922 et le 42® en 1948.
VIII. LES GRANDS TRAVAUX
Pour les études dialectologiques analysées dans les chapitres qui sui-
vent, je me suis vu obligé d'appliquer une répartition un peu différente de
celle que j'ai utilisée pour les autres langues romanes. J'ai voulu, en effet,
présenter séparément la région wallonne, dont les études constituent im
tout et se distinguent parfois nettement de celles réalisées en France.
On peut toutefois reconnaître facilement deux grandes divisions :
19 les enquêtes régionales, et 2° les enquêtes générales.
Parmi les enquêtes régionales, j 'ai groupé : 1° la région wallonne ;
2° le lexique Saint-Polois, qui me paraît caractéristique pour illustrer
l'activité du collaborateiu- de J. Gilliéron ;
3° l'Atlas phonétique
de la Normandie, qui constitue l'une des premières recherches faites
selon l'ancienne méthode 40 la région des Ardennes, pour la mé-
;
thode originale adoptée après la parution de l'Atlas linguistique de la
France ;
5° la région des Vosges ;
6° la région nivernaise ;
7° la région
du Nord-Ouest de VAngoumois, quoique les recherches d'A.-L. Terracher
ne trouvent pas place directement dans le cadre des études dialectales
proprement dites.
Dans la catégorie des enquêtes générales, j'ai estimé utile de signaler :
1° les travaux sur la flore, qui représentent une sorte de préface aux
enquêtes modernes 2° l'Atlas linguistique de la France
; 3° l'Atlas ;
de la France par régions et 4° Les Archives de la Parole et la Phono-
thèque nationale.
En procédant de la sorte, il me semble que j'ai pu mieux dégager les
traits méthodologiques les plus caractéristiques.
1. La région wallonne.
De toute la Romania, c'est peut-être la région
la mieux étudiée du point de vue linguistique,
la Suisse romande mise à part.
« Dans l'ensemble du monde romanisé, la Wallonie (nom qui date de
1858, selon J. Haust, Dict. liégeois, p. XIII) occupe une situation remar-
quable c'est la contrée la plus septentrionale qui ait adopté et con-
:
Planche III.
S aNVK
ni o
es i-H
t-> S
ci ^
58 LE FRANÇAIS
serve la langue des Romains. Poste avancé de la culture romane, sa des-
tinée séculaire fut de supporter, (fe deux côtés à la fois, la poussée in-
interrompue des Germains et d'être, entre la France et les pays flamands,
néerlandais ou bas-allemands, le principal centre d'échange des choses
et des mots. De Dunkerque à Luxembourg, sur une longueur de plus de
trois cents kilomètres, les langues romane
et germanique ont exercé
l'une sur l'autre une influence profonde et continue. On comprend dès
lors quel est le rôle important de notre région au point de vue linguistique,
et aussi combien il est naturel que nos dialectes, de souche foncièrement
latine, se trouvent imprégnés d'éléments tudesques ». C'est ainsi que
s'exprime le maître de la dialectologie wallonne, Jean Haust (né en
1868, mort en 1946 cf. les émouvantes nécrologies d'E. Legros, dans le
;
Bull, de la Comm. royale de Top. et Dialect., t. XX, 1946, pp. 21-40 et de
Maurice Piron, Jean Haust ou la philologie vivante, éd. de La Vie wallonne,
Liège, 1947, 15 p.), en parlant du rempart le plus septentrional de la
romanité dans son Dictionnaire liégeois (Liège, 1933, p. XIII).
a) Division dialectale.
Les parlers romans des Wallons —
employés dans environ 1470 com-
munes dont le français est la langue de culture sont classés par les —
linguistes (i) dans les groupes suivants :
lo Le wallon proprement dit, qui couvre l'aire la plus étendue c'est-à-
dire le pays liégeois, l'Ardenne, le pays de Namur et une zone qui va de
Chimay à Nivelles, par Charleroi-Thuin. Il est parlé aussi dans la région
de Givet, un coin des Ardennes françaises.
2° Le lorrain, dans l'arrondissement de Virton. Il est appelé aussi
gaumais.
30 Le champenois, dans quelques localités de la Basse-Semois (voir
Bruneau, Limite, l. c, p. 20 ; cf. p. 83 de mon étude).
(i) Cf., à ce sujet, l'étude de Marius Valkhoff, Philologie et littérature wallonnes,
Vade-mecum (Groningen-Batavia, J. B. Wolters, 1938, in-S", 161 p. et une carte
illustrant la division dialectale du domaine wallon). Des rectifications ont été pu-
bliées dans les comptes rendus suivants J. Haust, dans BCTD, t. XII, 1938, p.
:
379 M. Piron, t. XIII, 1939, pp. 151-172 et 213-214 O. Jodogne, Les dial.
; ;
belgo-rom., t. II, 1938, pp. 115-121 L. Remacle, dans Vox Rom., t. IV, 1939, pp.
;
177-182; G. GouGENHEiM, dans le Bull. Soc. Ling. Paris, t. XXXIX, 1938, pp. 102-
103.
G. Gougenheim afiârme que : « M. Valkhoff
s'est attaché à énumérer les dialectes
et les sous-dialectes du wallon, a tracé des limites dialectales à l'intérieur du do-
il
maine wallon sur la carte placée à la fin du volume. M. Valkhoflf sait certainement
ce qu'a d'artificiel cette notion de dialecte et de sous-dialecte, qui, en dernière anal3rse,
traduit le rayonnement de centres directeurs et de centres secondaires, chaque fait
linguistique ayant sa limite propre (des faisceaux d'isophones peuvent d'ailleuis
recouvrir d'anciennes frontières naturelles, comme celui qui sépare le wallon du picard
et qui semble coïncider avec l'ancienne Forêt charbonnière, p. 12 » (pp. 102-103).
LA RÉGION WALLONNE 59
4° Le picard, dans les régions de Mons-Soignies-Ath-Toumay-Mous-
cron. Il est appelé quelquefois rouchi (cf. J. Haust, Dict. liégeois, p.
XIII) (voir planche n^ III, p. 57).
Par la publication du Dictionnaire étymologique de la langue wallonne
(l'e partie,1845 ;= 2« partie, 1850) de Charles Grandgagnage (né en
1812, mort en 1878), le wallon est introduit dans la philologie romane ce- ;
pendant il resta longtemps encore ignoré de l'enseignement scientifique
universitaire de la Belgique {Encycl. belge, p. 521).
b) La Société liégeoise de littérature wallonne.
L'intérêt pour le wallon s'accroît après la fondation, en 1856, de
la Société liégeoise de littérature wallonne, car c'est cette Société qui con-
centre dès lors et pour longtemps dans ses recueils tous les travaux sur
le wallon (cf. la première liste des travaux, dans la Rev. des -pat. gallo-
rom., t. I, 1887, pp. 153-156). Ses périodiques, \' Annuaire et le Bulletin
témoignent d'importantes préoccupatiorls linguistiques un essai de :
détermination de la frontière linguistique avec les parlers d'origine alle-
mande (en 1858) un essai de bibliographie wallonne (en 1859) 1^
;
'>
traduction en 69 patois différents de la Parabole de l'Enfant prodigue
(en 1859, publiée en 1864) (i) ; le Dictionnaire des spots ou proverbes, etc.
(cf. J. Haust, La dialectologie wallonne, dans le Bull, de la Comm. de Top.
et Dialect. = BCTD, t. I, 1927, p. 63-64). Son Bulletin a été considéré
à bon droit comme le « moniteur de la renaissance wallonne ».
Par la création, en 1885, d'une chaire de philologie romane à l'École
normale des Humanités à Liège, confiée au savant Maurice Wilmotte
— que ses multiples occupations ne tardèrent pas toutefois à détourner
de la dialectologie — , les études sur le wallon reçoivent un nouvel essor,
et la Société liégeoise de littérature wallonne préconise déjà la réalisa-
tion d'un Dictionnaire des patois wallons.
c) L'enseignement de dialectologie.
En Haust fut chargé, à l'Université de Liège, d'un cours
1920, Jean
facultatif d'« Étude philologique des dialectes wallons » (qui fut ouvert
le 18 novembre 1920), tandis que Jules Feller enseignait l'a Histoire de
la littérature wallonne ». Depuis le 20 novembre 1930, J. Haust reprend
aussi le cours facultatif de J. Feller (celui-ci étant mis à la retraite)
tout en continuant son ancien cours, d'après la loi de 1920, sous le titre :
« Dialectologie wallonne et méthode de la dialectologie moderne » (cours
(i) Cf. les Versions wallonnes de la parabole de l'Enfant prodigue, préparées par
François Bailleux et Grenson et reprises par Charles Grandgagnage, Extrait du
Bull, de la Soc. liégeoise de litt. wallonne, Liège, H. Vaillant-Carmanne et Co., 1870,
in-80, VIII-154 p.
60 LE FRANÇAIS
à option au programme de chaque Université) (cf. É. Legros, Jean Haust,
dans BCTD, t. XX, 1946, pp. 26, 35 et passim) (i).
d) Le Dictionnaire du wallon ; enquêtes par correspondance.
Au commencement de notre siècle, la Société liégeoise, devenue Société
de littérature wallonne, compte parmi ses membres des dialectologues
bien connus (Auguste Doutrepont, Jules Jean Haust) qui,
Feller et
pendant vingt ans, lui donnent un développement remarquable. En
effet, dès lors, la question du Dictionnaire devient la principale préoccu-
pation. On commence le dépouillement des dictionnaires et glossaires
imprimés ou manuscrits, et on lance une brochure, en 1904, sous le titre
Projet de Dictionnaire général de la langue wallonne (comprenant l'étude
approfondie d'un suffixe et une centaine d'articles-spécimens), dont le
but est d'éveiller l'intérêt pour une œuvre d'importance nationale.
En vue d'augmenter ses moyens d'information sur place, la Société
a créé, en 1906, un Bulletin du Dictionnaire général de la langue wal-
lonne (t. I, 1906-t. XXI, 1942 le XXIP tome est en préparation, apud
;
J. Warland), ayant pour but de servir de guide en ce qui concerne l'in-
térêt qu'offrent l'étude des parlers populaires et la méthode qu'il con-
vient de suivre dans les recherches dialectales. C'est par ce Bulletin
que le comité de rédaction du Dictionnaire (formé d'A. Doutrepont,
J. Feller et J. Haust) voulait stimuler les enquêtes et donner des instruc-
tions aux correspondants.
Au commencement, on conseillait aux correspondants « de noter avant
tout les mots rares, ces vieux mots qu'on ne recueille plus guère que sur
les lèvres des vieillards, les termes de métiers, les proverbes et façons
de parler caractéristiques. Les mots de la langue courante peuvent
venir après, en rangs plus serrés, sans longues explications » (J. Feller,
Bulletin, t. I, 1906, p. 10).
Pour mieux enseigner la méthode de travail, le Bulletin donne de courts
articles de tout genre (mœurs, croyances, métiers, outils, proverbes,
chants, contes, etc.), et recommande aux correspondants de répondre
pour chaque mot aux questions suivantes « Ce mot est-il employé :
chez vous ? Sinon, par quel autre mot est-il remplacé ? Est-il employé
; ;
dans le sens indiqué ? Sinon, dans quel autre sens ? Se prononce-t-il
; ;
chez vous comme nous l'écrivons ici ? Ou quelle forme différente faut-il ;
lui donner ? Donnez, le cas échéant, un sjoionyme, un exemple justifica-
;
tif, etc. » {Bulletin, t. I, 1906, pp. 30-31).
Suivent, dans le même Bulletin, les questionnaires concernant : les
vents ; les salutations, souhaits, imprécations ; l'abeille et la ruche ;
le jeu de quilles ; les outils du faucheur ; le rouet (t. I, 1906, pp. 38-44) ;
(i) Cf. L. Michel, L'enseignement de la dialectologie bel go-romane dans les univer-
sités belges, dans Les dialectes belgo-rontans, t. III, 1939, pp. 69-70.
LE DICTIONNAIRE DU WALLON 6l
la sucrerie ; le foyer (t. I, 1906, pp. 141-143) ; les foins (t. II, 1907, pp. 31-
38). etc.
À part ces questionnaires, les rédacteurs du Dictionnaire de la langue
wallonne ont publié, dans le même Bulletin, des listes-questionnaires,
pour permettre aux correspondants de vérifier et de compléter les données
linguistiques qui y étaient contenues {Bulletin, t. I, 1906, pp. 45-64 ;
77-140).
De nombreux en patois concernant divers aspects de la vie wal-
textes
lonne illustrent pages de ce Bulletin, qui reflète admirablement
les
l'effort et le travail hardi des savants belges, et contient des études d'une
réelle valeur linguistique.
Le XXI^ tome du Bulletin (1942) nous indique, sur une carte (p. 107),
la répartition des correspondants du Dictionnaire, dont nombre était,
le
à cette époque, de deux cents. Ce chiffre, selon la direction du Diction-
naire, devrait pouvoir être porté à 350 ou même à 400.
La contribution des correspondants. Les correspondants ont —
donné jusqu'à présent (selon l'aimable communication de J. Warland,
professeur à l'Université de Liège) 1750 réponses concernant 14 question-
naires alphabétiques (au total 410 pages, rien que pour les mots de .4 à
apwis). A part cette contribution, bon nombre d'entre eux ont envoyé
mots mots rares, noms de plantes
et envoient encore des collections de :
ou d'animaux, des vocabulaires technologiques, des glossaires locaux ou
régionaux qui sont parfois de véritables dictionnaires dialectaux, etc.
(voir dans chaque Bulletin la rubrique « Communications reçues »).
Quant à la valeur des réponses, J. Warland s'exprime en ces termes :
« Parmi les réponses reçues, environ 20 %
sont excellentes, souvent rédi-
gées par des spécialistes, dont des licenciés ou docteurs en philologie
romane 60 ; %
des réponses peuvent être qualifiées de bonnes et généra-
lement sûres ; le reste (20 %) est fragmentaire, imprécis, insuffisant et
rédigé à la hâte. Les matériaux recueillis par nos correspondants ser-
vent en première ligne à constituer et à compléter les archives du diction-
naire wallon. En principe, l'enquête par correspondance n'est qu'une
première étape. Tout doit être contrôlé sur place par des enquêteurs
expérimentés » (d'après une lettre du 24 mars 1947).
Le départ de J. Haust de la commission du dictionnaire. —
A ce sujet, nous nous bornerons à reproduire les affirmations d'É. Legros :
« La matière qui restait à engranger apparaissait immense, en comparai-
son de la documentation déficiente et lacuneuse enregistrée dans les
fichiers de la Société. Pour bâtir une œuvre scientifique, qui ne serait
pas dépassée dès sa parution par tout ce que l'enquêteur ne cessait de
recueillir, il fallait de toute nécessité attendre la fin ou tout au moins —
62 LE FRANÇAIS
la réalisation d'une partie importante — de l'enquête orale. Mais certains
dirigeants de la Société étaient impatients d'annoncer ce premier fasci-
cule, où plusieurs ne voyaient qu'une manifestation régionaliste. De là
une explosion d'animosités contre ce secrétaire qui n'avait que trop
de personnalité et dont la « manière impérialiste » gênait. Devant tant
d'incompréhension, Jean Haust démissionna comme secrétaire, tout en
continuant son concours à l'œuvre du Dictionnaire » {BCDT, t. XX
1946, pp. 26-27 de l'extrait Jean Haust cité plus haut).
Transcription phonétique. — La Société de Littérature wallonne a,
depuis 1900, adopté le système de transcription élaboré par J. Feller.
Il note exactement les sons parlés, mais il tient compte aussi de l'ori-
gine des mots, de la grammaire et de l'histoire de la langue.
Il ne peut
cependant, affirme J. Haust {BCTD, t. I, 1927, pp. 77-78) pour
sufi&re
une étude scientifique, où la précision est de rigueur.
Les publications de la société. —
Pour donner une idée de l'im-
portante activité déployée par la Société de Littérature wallonne, il
suffit, je crois, de dire qu'elle a publié jusqu'à présent 'plus de cent volumes,
dont 35 concernant des problèmes de linguistique et de philologie wal-
lonnes, 13 études sur la toponymie, 13 glossaires locaux et régionaux, 3
vocabulaires d'histoire naturelle et 50 glossaires technologiques.
e) Les enquêtes sur place. La contribution de quelques revues.
La Commission du Dictionnaire ne s'est jamais contentée des réponses
obtenues par correspondance ; elle a fait des enquêtes sur place, dans
des régions inexplorées ou peu connues au point de vue linguistique.
M. Wilmotte, suivant l'exemple donné par J. Gilliéron, étudia déjà
en 1887 quelques régions au nord-ouest de Liège, et les membres de la
Société faisaient eux aussi des recherches sur place.
Le Musée de la vie wallonne. —
« C'est surtout au cours de telles
explorations qu'on a vivement senti, dès 1907, affirme J. Haust (dans
BCTD, t. I, 1927, pp. 66-67), I3. nécessité de recueillir, en même temps
que des mots désuets et des prononciations locales, les objets archaïques
indispensables pour comprendre et définir les termes. De là le projet de
former un musée chargé de réunir les objets ou dessins d'objets relatifs
à la vie wallonne, spécialement en vue d'assurer l'exactitude des défini-
tions données aux mots et de faciliter l'illustration des publications
linguistiques Ce Musée de la Vie wallonne, fondé en 1913, prospère et
».
se développe de plus en plus, grâce au zèle et aux initiatives prises déjà
par son fondateur J.-M. Remouchamps (mort en 1939). A partir de 1924,
il publie le périodique Enquêtes du Musée de la Vie wallonne (t. I à V,
n°s I à 54, 1924-1949). Le Musée proprement dit recueille des objets, et
LES ENQUÊTES SUR PLACE 63
ses archives comprennent la documentation manuscrite, iconographique,
photographique, cinématographique et phonographique le service des ;
enquêtes (qui a commencé son activité en 1924) procède à des recherches
sur place, en se tenant en relation avec de nombreux correspondants, et
publie un Bulletin-questionnaire. Son but est de sauver de la destruction
ou de l'oubli toute chose qui se rapporte à la manière de vivre des Wal-
lons d'autrefois et d'aujourd'hui ; ses documents constituent le trésor
du peuple wallon et l'image vivante de son originalité ethnique.
historique
La Belgique donne cette fois-ci un bel exemple, digne d'être suivi. Il
de mentionner les trois importants travaux des derniers fascicules
sufi&t :
Maurice Piron, La légende des Quatre Fils Aymon (avec 7 illustrations) ;
Elisée Legros, Le scieur de long en Ardenne liégeoise (avec 27 illustrations
et dessins), dans le tome IV, n^^ 43-44, 1946 ; Elisée Legros, La viticulture
Hutoise, étude ethnographique (avec 40 illustrations,
et dialectologique
un index des termes V, 1948, pp. 1-64).
wallons, t.
Par la riche récolte de termes dialectaux qu'elle renferme, cette pu-
blication doit susciter tout l'intérêt des romanistes. J. Haust a pleine-
ment raison lorsqu'il dit « Le domaine est vaste et la matière pour
:
ainsi dire inépuisable ; il n'y aura jamais assez de bons ouvriers à la
tâche » {BCTD, t. I, 1927, p. 67).
La Commission de toponymie et de dialectologie. Par les —
Arrêtés Royaux du 7 avril et du 10 juillet 1927 une Commission fut créée
de topon5anie et de dialectologie en Belgique, ayant pour but de diriger
et d'encourager ces études, et de centraliser les renseignements concer-
nant ces deux disciplines. Son périodique, rédigé en français et en né-
erlandais, porte le titre : Bulletin de la Commission Royale de Toponymie
et Dialectologie (Handelingen van de Koninklijke Commissie voor Topony-
mie en Dialectologie) = BCTD, t. I, 1927-t. XXIV, 1949.
A partir du troisième tome BuUetin publie la bibliographie
(1929), ce
wallonne la plus complète, rédigée au commencement par J. Haust seul,
plus tard (1940) avec la collaboration d'É. Legros, M. Piron et L. Re-
macle, et, depuis 1944, seulement par É. Legros. Par ses importantes
études, par les méthodes d'enquête qu'il enseigne, par les matériaux
qu'il renferme et par sa riche bibliographie, ce Bulletin marque une
date vraiment historique dans le développement de la linguistique et de
la philologie wallonnes. C'est seulement en parcourant ces volumes que
le linguiste se rend compte de l'apport considérable et original fourni
à la linguistique romane par les vaillants chercheurs belges.
La société pour le progrès des études philologiques ET' histo-
riques. — À partir de 1922, cette Société publie la Revue belge de philo-
logie et d'histoire(t. I, 1922-t. XXVII, 1946-1949), qui est consacrée
surtout à la philologie des langues indo-européennes (spécialement à la
64 LE FRANÇAIS
philologie grecque, latine, romane
germanique) et à l'histoire dans son
et
acception la plus large. Ce sont importants comptes rendus qu'elle
les
publie concernant des travaux de dialectologie romane qui m'ont dé-
terminé à la mentionner dans mon exposé.
« Nos DIALECTES ». — • « Nos dialcctes » est une collection de littérature
dialectale, à la fois scientifique et pratique, J. Haust, due à l'initiative de
prise en 1913 et inaugurée avec la nouvelle de J. Calozet, payis dès
sabotîs. Si l'on excepte la monographie de l'abbé J. Bastin, Les plantes
dans le parler, l'histoire et les usages de la Wallonie malmédienne (1939,
in-80, 260 p., avec une carte), les onze volumes de la collection se
rapportent à la littérature dialectale, soit ancienne avec les pasquèyes
du XVIP siècle et la comédie verviétoise de 1760, soit moderne avec les
œuvres de J. Calozet, de Henri Simon et d'Ed. Remouchamps. Le
texte est soigneusement établi et transcrit il est suivi d'un commentaire ;
linguistique et accompagné d'une introduction ou de notices qui sont
souvent « de petits chefs-d'œuvre de sobre érudition, de pertinence et
d'élégance » (M. Piron, La Vie wallonne, t. XXI, n^ i, 1947, p. 18).
Les dialectes belgo-romans. —
Depuis 1937, se publie à Bruxelles,
sous les auspices du groupement « Les Amis de nos dialectes », une revue
de dialectologie wallonne, suivie d'une bibliographie dialectologique
spéciale.La revue elle-même contient des articles, des comptes rendus
et une chronique.
Trois années ont paru de 1937 à 1939, sous la direction de Louis Michel
(tué en 1944 dans un bombardement) un numéro uniquement biblio-
;
graphique, paru en 1947, signale les productions de 1940 à 1945. La revue
elle-même a repris sa marche régulière avec le tome cinq, daté de 1946.
La direction est maintenant assurée par Omer Jodogne, qui a, depuis le
début, dirigé la bibliographie et qui est secondé notamment par Jules
Herbillon et par F. Stévart (cf. aussi t. VI, 1947, paru en 1948).
La bibliographie est fort détaillée, mais, contrairement à celle du
BCTD, qui contient de véritables comptes rendus critiques sur les tra-
vaux les plus importants, elle se borne à signaler tous les ouvrages
et articles, importants ou menus, concernant de près ou de loin la dia-
lectologie de la Belgique romane.
f) L'Atlas linguistique de la Wallonie.
La Commission du Dictionnaire wallon envisageait dès 1907 la publi-
cation d'un Atlas linguistique de Wallonie (Bulletin du Dictionnaire w.,
t. I, 1906, p. 28). La réalisation ne fut cependant accélérée qu'après
l'institution (en 1920) d'une chaire de wallon (« Étude philologique des
dialectes wallons ») à l'Université de Liège, dont le premier titulaire
ATLAS LINGUISTIQUE DE LA WALLONIE 6^
fut J. Haust, qui commença, en 1924, les enquêtes sur place, afin de se
procurer, pour ses cours, une docmnentation sûre et méthodique {BCTD,
t. I, Le monumental Atlas linguistique de la France ne
1927, p. 71).
comprend, parmi ses enquêtes, que vingt-trois localités de la Belgique
romane, c'est-à-dire un nombre trop réduit pour donner une vraie image
linguistique de ce territoire où les patois gardent encore leur ancienne
vigueur.
La géographie linguistique fondée par J. Gilliéron a été l'objet, dès
le commencement, d'une attention soutenue de la part des savants
belges. J. Feller {Bull, du Die. w., t. XII, 1923, pp. 112-113) afl&rme que
la géographie linguistique « a revisé certains procès elle a montré que, ;
en fait d'étymologie et de sémantique, les questions de filiation n'étaient
pas aussi simples ni aussi régulières qu'on l'avait cru elle a rendu ;
saillantes les perturbations que l'instinct populaire a introduites dans le
développement de faits qu'on croyait plus logiques elle a inspiré ime ;
défiance peut-être excessive, mais salutai^^e, au sujet des phénomènes
phonétiques. C'est un grand progrès... Ce progrès s'est produit sous la
forme disgracieuse d'une guerre bruyante aux pauvres lexiques régio-
naux, aux phonétiques locales, d'une opposition sourde aux méthodes
de recherches des romanistes il aurait pu se produire sous une forme
:
plus conciliante... Si l'auteur a malmené les étymologues et les phoné-
tistes d'une main un peu rude, il a forcé la philologie à s'étonner, à réflé-
chir. C'est un bienfait, un peu amer, qu'il faut compter comme un bien-
fait ».
Les PATOIS s'en vont. —
Dans son étude sur La dialectologie wal-
lonne [BCTD, t. I, 1927, pp. 57-82), J. Haust fait le bilan des réali-
sations et trace le programme à suivre pour la dialectologie wallonne,
lançant un impérieux appel au sauvetage des patois. « Les patois s'en
vont. D'une part le progrès constant des langues de haute culture, véhicu-
lées journaux et par l'enseignement dans tous les milieux et
par les
jusqu'au fond des campagnes d'autre part le développement industriel
;
qui modifie les anciennes formes du travail humain en supprimant les
métiers et les outils traditionnels ; enfin l'universel nivellement des condi-
tions sociales— sans compter d'autres facteurs encore, comme la grande
guerre qui a bouleversé populations — tout
les contribue à cela l'altéra-
tion progressive, et de nos jours singulièrement accélérée, des antiques
idiomes... Dans notre Wallonie, les parlers populaires ont, en général,
mieux résisté jusqu'ici (qu'en France) ; ils se sont conservés plus sains et
plus vigoureux, surtout dans le Nord-Est... La science a pour devoir de
noter les parlers provinciaux avant leur disparition... Aboutissement
de plus de quinze siècles d'histoire, ils font partie du patrimoine national ;
ilsreflètent une mentalité, une conception particulière de la vie. A l'histo-
rien ils peuvent fournir des dociunents philologiques, souvent plus expli-
66 LE FRANÇAIS
cites et plus probants que les fouilles archéologiques. Ils sont les frères
déshérités d'un dialecte qui a fait fortune et qui s'est haussé à la dignité
de langue policée, littéraire, philosophique et diplomatique ; mais s'ils
n'ont pas subi de culture intensive, ils ont gardé leur rude liberté ; ils
se transmettent uniquement par tradition orale et leur évolution natu-
relle n'est point gênée par des lisières académiques, de sorte que leur
étude est indispensable pour connaître à fond, et dans ses origines, la
langue cultivée qui domine orgueilleusement. Ainsi, plus que les
les
fleurs des jardins, les plantes sauvages des champs, des talus et des
bois sollicitent l'attention du botaniste » (pp. 57-58).
La méthode suivie. — J.
• Haust soutient, à juste titre, que l'enquête
directe est la seule « base nécessaire de tout travail sérieux sur le langage
vivant » {BCTD, t. II, 1928, p. 267). Mais, devant l'impossibilité de
trouver une personne qualifiée qui aurait pris sous sa responsabilité
ce travail minutieux et difficile de recherches sur place, il fut souvent
obligé de réclamer la collaboration d'amateurs dévoués, dont il véri-
fiait ensuite les réponses et les notations.
Questionnaire. —
J. Haust a composé un questionnaire français sur
le modèle de celui de Gilliéron et de celui que Ch. Bruneau a employé
pour ses enquêtes en Ardenne française (voir p. 84). Il comprend 2.100
numéros, sans qu'il soit pourtant considéré comme complet {BCTD,
t. I, 1927, p. 71). Pour obtenir les réponses, on procède de différentes
manières on fait traduire un mot ou deux (écureuil, chélidoine, la forge
:
du maréchal ferrant), ou une phrase toute simple {le seigle va mûrir),
ou bien on se fait donner une énumération de termes et la description
d'un objet les noms des différents labours les parties de la charrue ou
: ;
de la roue les différentes espèces de scies, de clous, etc. (t. I, p. 71). Le
;
questionnaire ne néglige ni le folklore, ni la toponymie des localités
explorées. Pour mieux préciser certaines questions (chétron de coffre,
baratte, charrue, palonnier, etc.) on a employé des dessins qui facilitaient
beaucoup la récolte des termes populaires {BCTD, IV, 1930, p. 287).
Nombre des demandes. — • On estime à 4.150 mots ou formes fran-
çaises le nombre des matériaux que comporte le questionnaire wallon
{BCTD, 1927, p. 71). L'enquête consiste à noter phonétiquement,
t. I,
dans les diverses parties de la Wallonie, la traduction des 4.150 mots,
avec, à l'occasion, la traduction de la Parabole de l'Enfant prodigue
{BCTD, t. IV, 1930, p. 286).
But de l'enquête. —
Selon J. Haust {BCTD, t. IV, 1930, p. 286)
cette enquête apour but 1° de fournir à l'enseignement universitaire
:
une documentation précise et scientifique sur le langage actuel de la
région wallonne 2^ de contribuer à l'élaboration de l'Atlas linguistique
;
et du Dictionnaire général des parlers wallons.
ATLAS LINGUISTIQUE DE LA WALLONIE 67
Enquêteur. — La plupart des enquêtes ont été faites par J. Haust,
à partir de 1924 {Dict. Liégeois, p. XX), et les premiers résultats
furent publiés sous le titre Enquête sur les patois de la Belgique romane :
Notes de géographie linguistique et de folklore (dans BCTD, t. II, 1928,
pp. 265-307, avec 9 cartes ; cf. aussi BCTD, t. IV, 1930, p. 286).
Durée d'un relevé. — J.
•
Haust af&rme qu'il faut « à l'enquêteur
près à'une semaine de travail pour remplir le questionnaire dans une
seule localité, et encore ne doit-il pas perdre de temps à chercher le sujet
compétent qui veuille bien se prêter à ce jeu de questions interminables »
{BCTD. t. I, 1927. p. 73).
Appel aux correspondants. — « Chaque fois que l'occasion s'en est
présentée, af&rme Haust, j'ai adressé le questionnaire en bloc ou par
tiers, à des correspondants éprouvés qui l'ont rempli de leur mieux ; je
vais ensuite sur place revoir les réponses avec celui qui les a écrites ou
bien je avec un autre sujet. Ce système a l'avantage d'abréger
les contrôle
de moitié la » {BCTD, t. I, 1927, p. 73
durée de l'enquête passages mis ;
en italique par moi-même).
Ce procédé a plus d'un côté négatif quant à la sincérité et quant
à la spontanéité des réponses nous n'en entamerons pas la discussion,
;
que nous avons amplement développée à l'occasion de l'examen des
méthodes pratiquées par d'autres Atlas romans.
Il me semble cependant que c'est le but qu'on se proposait d'atteindre
qui a déterminé l'union de deux méthodes d'enquêtes tellement diffé-
rentes en ce qui concerne la valeur des matériaux. En effet, J. Haust
voulait servir le Dictionnaire en même temps que l'Atlas. Si un diction-
naire dialectal est obligé —
c'est d'ailleurs son premier but de ra- — •
masser et glaner tous les mots d'une langue quelconque sans se préoccu-
per de leur vitalité, un Atlas doit donner seulement l'image de la langue
vivante, de ce qui vit réellement, à moins qu'il ne veuille devenir lui
aussi un Dictionnaire dialectal, c'est-à-dire une boutique d'antiquaire
où les objets des aïeux se trouvent à côté de ceux de notre temps.
A ce sujet, J, Haust précise son plan de travail de la manière sui-
vante « Nous nous adressons à ceux qui connaissent convenablement
:
leur dialecte maternel, qui le parlent ou qui ont l'occasion de noter
les expressions qui les frappent. Il n'est pas nécessaire d'être grand
clerc pour faire ici oeuvre utile... Nous nous adressons surtout aux mem-
bres du clergé, aux instituteurs et professeurs, aux apprentis philo-
logues, étudiants ou anciens étudiants de l'Université, à tous ceux qui
ont subi quelque formation scientifique et jouissent de quelque loisir.
Ils sont légion... Consacrer une fiche à chaque mot ou chaque famille
de mots. Donner la forme usuelle noter exactement la prononciation ;
;
définiravec précision ou, mieux encore, donner des exemples typiques,
des phrases d'usage courant indiquer la localité et, au besoin, la per-
;
Planche IV.
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ATLAS LINGUISTIQUE DE LA WALLONIE 69
sonne de qui on tient le renseignement ; enfin signer tout envoi » (BCTD,
I,1927, pp. 80-81). —
C'est vraiment • un bon programme pour réaliser
un dictionnaire dialectal.
Nombre des localités. — Nous ne connaissons pas les critères selon
lesquels furent choisies les localités soumises à l'enquête. J. Haust
nous fait savoir seulement qu'il a choisi (sur la carte au 320.000^ publiée
en 1923 par l'Institut géographique militaire), parmi les 1470 com-
munes wallonnes, environ 400 points où il croyait nécessaire de faire
des relevés. « Ce chiffre, disait-il en 1927, est sans doute trop élevé :
si l'on pouvait approfondir 200 à 300 points, le résultat serait déjà des
plus satisfaisants » {BCTD, t. I, 1927, pp. 71-72). D'après les derniers
renseignements (voir plus bas), on a exploré jusqu'aujourd'hui 445
points (mais il s'agit pour beaucoup de sondages réduits). La carte portera
les numéros de 300 points explorés complètement mais le texte accom- ;
pagnant les cartes tiendra compte d'une trentaine d'autres points pour
lesquels on a fait aussi un questionnaire complet.
Informateurs. —
En ce qui concerne le choix des témoins, nous
ne disposons que d'une très succincte information l'enquête « se fait :
sur place, oralement, auprès de personnes choisies avec soin » {BCTD, t.
IV, 1930, p. 286).
Transcription phonétique, — Pour l'Atlas on emploie le système de
notation de l'Atlas linguistique français, car voici ce qu'afSrme Haust :
« théoriquement, on partagera l'avis de M. Ch. Bruneau qui adopte,
avec quelques variantes, le système graphique de l'Atlas de Gilliéron,
connu de tous les dialectologues il est universellement adopté en France
;
pour les travaux de l'espèce » {BCTD, t. I, 1927, p. 78).
Le travail accompli jusqu'à présent. — Une un questionnaire
fois
rempli, on le transcrit sur fiches, afin d'avoir la traduction de tel ou
tel mot dans les divers parlers, l'original servant à l'étude générale du
parler d'une localité. On rédige en même temps des cartes qui mettent
sous les yeux les résultats de l'enquête (cf. la carte sale, tirée de la phrase
« l'écurie est sale », etc., dans BCTD, t. I, 1927, pp. 74-75).
Grâce à l'amabilité de mon confrère Elisée Legros, je suis en mesure de
A la mort de J. Haust, l'en-
préciser l'état actuel (en 1947) des relevés :
quête avait atteint 209 points entièrement terminés (et pour la plupart
recopiés sur fiches) 60 dans la province de Liège, i dans le Limbourg,
:
55 dans le Luxembourg, 31 dans
la province de Namur, 13 dans le Bra-
bant, 49 dans le Hainaut. Il faut ajouter 3 points (i liégeois et 2 luxem-
bourgeois) étudiés avec une personne qui fournissait les variantes de sa
commune, voisine de celle sur laquelle portait l'enquête principale. Vingt
et un questionnaires (dont i en Flandre occidentale) étaient remplis
entièrement, mais n'avaient pu être revus encore ou être revus complè-
tement par suite de circonstances diverses. Vingt-deux questionnaires
70 LE FRANÇAIS
étaient au moins remplis à moitié. Cent quatre-vingt-huit points avaient
été explorés rapidement, pour cent ou deux cents questions environ.
Pour deux points, l'enquête était en cours (cf. aussi É. Legros, Pour
l'Atlas linguistique de la Belgique romane, dans BCTD, t. XXII, 1948,
PP- 473-476).
La manière de travailler. — Sur la manière de travailler, É. Legros
s'exprime en ces termes : « Cependant, dans la pratique, les difficultés
d'une besogne accablante et continuellement interrompue par les obli-
gations de l'enseignement et par tant de travaux et de collaboration
scientifique, ont forcé J. Haust à recourir pour certains points à l'aide
de quelques élèves et amis qui, après avoir répondu au questionnaire
pour leur village natal, ont à leur tour enquêté dans une ou plusieurs
autres localités. L'enquête n'a pu se faire non plus chaque fois sur place :
certains témoins séjournant à Liège ou dans les environs depuis quelque
temps ou momentanément ont été interrogés à Liège ; des sondages
réduits ont été faits aussi auprès de personnes rencontrées au cours
d'une enquête dans une autre localité ;
plusieurs de ces enquêtes ont
du reste pu être dans la suite revues sur les lieux par J. Haust ou un
de ses élèves » (cf. Vox Romanica, t. IX, 1946-1947, p. 382, l'article d'É.
Legros, L'Atlas linguistique de la Belgique romane).
Projets pour l'avenir. —
A ce sujet, É. Legros donne les détails
suivants « Louis Remacle et moi-même souhaitons reprendre sans tarder
:
le travail. Ilfaudrait pouvoir disposer d'un enquêteur spécial qui visite-
rait 90 points en trois ans, points choisis surtout parmi les cantons les
moins touchés par les enquêtes de notre maître. Compte non tenu de
quelques enquêtes approfondies ou partielles ou de vérifications dont
nous pouvions nous charger dans la mesure de nos moyens, on aurait
ainsi exploré entièrement 300 points au moins. Dès lors il serait possible
d'envisager la publication d'une œuvre qui comptera parmi les plus
riches réalisations de la linguistique géographique » {Vox Romanica, t.
IX, 1946-1947, pp. 383-384).
A ce moment, grâce à la création du Centre Interuniversitaire de
Dialectologie wallonne et grâce aussi aux importants crédits octroyés à
L. Remacle par le Fonds National de la Recherche scientifique, les dis-
ciples de Haust espèrent pouvoir mener à bien les enquêtes et commencer
bientôt la publication des documents recueillis {apud L. Remacle).
g) Les enregistrements phonographiques.
Dès 1910, Antoine Grégoire exprimait le vœu d'entreprendre des
enregistrements dans la Belgique romane {Les machines parlantes et la
dialectologie, dans leBull, du Dict. w., t. V, 1910, pp. 37-43). 1912, En
F. Brunot et Ch. Bruneau firent une enquête phonographique dans
TRAVAUX REMARQUABLES 7I
un coin des Ardennes franco-belges (voir p. 91), dont les 168 disques,
contenant des parlers romans du sud des provinces de Luxembourg et
de Namur, furent remis à la Société de littérature wallonne. En 1913,
F. Brunot et le Musée de la Vie Wallonne ont enregistré à Liège
un certain nombre de cris de rue. Le travail a continué en 1927, avec
le concours d'A. Grégoire. En
1928, le Musée, d'accord avec H. Pemot,
alors directeur de l'Institut de Phonétique de l'Université de Paris, se
proposait d'intensifier les enregistrements (cf. J. Haust, BCTD, t. I,
1927, p. 79).
h) Quelques travaux remarquables.
Nous nous bornons à mentionner seulement quelques travaux qui
s'imposent à notre attention au point de vue dialectal :
1° J. Haust, Le dialecte wallon de Liège, i^^ partie Dictionnaire :
des rimes ou Vocabulaire liégeois-français groupant les mots d'après la
prononciation des finales (Liège, Vaillant-Carmanne, 1927, in-80, XVI-
352 p.). Le travail est particulièrement précieux pour l'étude des sufl&xes.
2° J. Haust, Dictionnaire liégeois (Liège, 1929-1933, in-80, XXXII-
736 p.), considéré par J. Jud comme «un modèle de glossaire régional,
tel qu'il n'existe ni en France » (dans Archiv. Rom., t. XVII,
en Italie, ni
1933, par des dessins du Musée de la Vie wallonne et
p. 127). Il est illustré
par des exemples nombreux et vivants concernant l'ethnographie wal-
lonne.
30 J. Haust, Dictionnaire français-liégeois (dont la rédaction a été
terminée par Haust avant sa mort É. Legros, /. Haust, dans BCTD,
; cf.
t. XX, 1946, p. 40 de l'extrait), publié sous la direction d'Elisée Legros,
illustré de 107 figures documentaires établies sous la direction d'Edouard
Remouchamps, directeur du Musée de la Vie Wallonne et exécutées par les
dessinateurs Maurice Salme et Edgar Marchand, un portrait de l'auteur,
un fac-similé du manuscrit, une carte de l'aire liégeoise (Liège, H. Vaillant-
Carmanne, 1948, in-80, XXVI-510 p., avec une carte géographique en
couleurs).
É. Legros mérite toute la reconnaissance des linguistes romans pour
la publication de ce remarquable travail.
40 J. Haust, Enquête sur la toponymie wallonne (XVI-142 p., 1940-
1941 dans les Mémoires de la Comm. Roy. de Top. etDial., Section Wal-
;
lonne, no 3 ; cf. le compte rendu par E. Legros, dans BCTD, t. XVI,
1942, pp. 318-322).
50 J. M. Remouchamps, Carte systématique de la Wallonie, précédée
d'une note sur la frontière linguistique et d'une double nomenclature des
communes romane (cf. BCTD., t. IX, 1935, pp. 211-271).
belges de langue
Il s'agit d'une carte qui rend de grands services à la dialectologie et
à la géographie linguistique. La carte au 400.000® porte des chiffres
72 LE FRANÇAIS
indiquant chaque commune dans les limites des arrondissements et note
la frontière linguistique selon les résultats du recensement de 1930.
La nomenclature comprend 1493 communes de langue romane, désignées
par des signes composés d'une lettre ou deux et d'un chiffre (les lettres
indiquant les 21 régions wallonnes et les chiffres marquant les communes).
6° Louis Remacle, Les variations de l'h secondaire en Ardenne lié-
geoise, Le problème de l'h en liégeois (in-80, 439 p., avec 43 illustrations,
cartes et palatogrammes ; dans la Bihl. de la Fac. de Philos, et Lettres
de l'Univ. de Liège, fasc. XCVI
Libr. E. Droz, Paris, 1944, 437 p.)-
;
Ce mémoire marque un des sommets atteints par la dialectologie gallo-
romane et atteste la maîtrise de l'auteur dans les deux matières qu'il
enseigne à l'Université de Liège depuis 1939 et 1944 la dialectologie :
et la phonétique (cf. les comptes rendus d'É. Legros, dans BCTD, t.
XIX, 1945, pp. 181-185 ; J. Jud, dans Vox Romanica, t. IX, 1946-
1947, pp. 245-253).
70 Elisée Legros, Le Nord de la Gaule romane (dans le BCTD,
t. XVI, 1942, pp. 161-228), où l'auteur examine, d'une façon très minu-
tieuse, ce territoire de la Romania, en se fondant sur des faits linguistiques
et sur la toponymie, pour conclure« il s'agit d'un superstrat germanique,
:
non d'un On
ne peut, sans forcer les termes, parler de fonds
substrat.
primitif germanique en Gaule du Nord. L'apport francique s'est ajouté
au vieux fonds gallo-roman, qui a été assez considérablement influencé,
mais non submergé... Le français reste le continuateur du latin, évolué
sur place et sans réelle brisure » (p. 228).
8° Maurice Piron, Étude sur noms wallons du singe (dans
les le
BCTD, t. XVIII, 1944, pp. 315-351, avec deux cartes linguistiques : la
f^ indiquant l'aire des termes môrticot « coccinelle » et marticot « han-
neton », et la seconde, en couleurs, les t5^s marticot et singe). Ce tra-
vail représente un bel exemple des résultats qu'on peut obtenir par des
études dialectologiques plus approfondies (cf. aussi BCTD, t. XXIII,
1949, pp. 1 13-122).
90 Elisée Legros, La frontière des dialectes romans en Belgique
(dans les Mém. de la Comm. royale de Top. et de Dial., section wallonne,
no 4, Liège, H. Vaillant-Carmanne, 1948, petit in-80, 113 p., avec une
carte qui indique la répartition des communes en régions, établie par
J. M. Remouchamps, et le tracé détaillé de la frontière des dialectes
romans, établi par É. Legros). C'est une étude d'importance primordiale
sur l'actuelle frontière linguistique au nord du domaine français. « Nous
avons voulu, dit l'auteur, déterminer partout la limite d'un point de vue
strictement dialectologique, et spécialement rechercher jusqu'où se
parlent —
et subsidiairement jusqu'où se parlaient naguère, de mémoire
d'homme — les dialectes romans, en poussant la précision aussi loin
qu'elle est souhaitable ou possible » (p. 30).
TRAVAUX REMARQUABLES 73
Les informations données concernant le bilinguisme (ou le piuri-
linguisme) de chaque localité sont de la plus haute importance linguis-
tique. L'auteur mentionne toujours le dialecte usuel entre les indigènes
de la localité (cf. p. 33 et passim). L'un de mes élèves (Roger Boulanger)
a vérifié l'aspect linguistique de quelques localités, et ses conclusions
confirment pleinement les affirmations de Legros. Les données offertes
pour chaque localité peuvent être considérées comme ime petite mono-
graphie historique et linguistique qui ne néglige guère la toponymie.
Les principaux chapitres de ce travail sont Le problème géogra- :
phique et les problèmes historiques (pp. 5-1 1) ; Enquêtes, recensements,
cartes et études au XIX^ et XX^ siècles (pp. 12-29) > Établissement de la
carte dialectologique (pp. 30-42)Description de la frontière (pp. 43-104) ; En
;
guise de conclusion (pp. 105-107) et l'index des communes (pp. 108-113).
;
10° Louis Remacle, Le problème de l'ancien wallon (dans la Bibl.
de la Fac. de Philos, et Lettres de l'Université de Liège, fasc. CIX, Liège,
1948, in-80, 230 p., ouvrage dédié aux amis de l'auteur Elisée Legros :
et Maurice Piron). C'est un ouvrage qui aura, sans doute, un grand
retentissement dans le domaine de la dialectologie romane. L'auteur
montre, après un examen très détaillé de l'ancien wallon, que la charte
écrite à Liège en 1236 ne représente pas le wallon « la langue de la charte :
est déjà du français. C'est là un fait incontestable et, à mes yeux, capital »
(P- '^Z7)-
Il faut nettement distinguer la langue écrite des documents de la
langue des patois : « On ne saurait admettre pour les patois, affirme l'au-
teur, qu'une « origine » certaine : ils descendent du latin vulgaire qui
s'est diversifié selon les lieux avec le temps. Quant aux dialectes écrits,
— les scriptae régionales, comme je les nomme, — ils occupent, à l'égard
des patois, une situation bien différente de celle qu'on indique ils n'ont :
pas donné naissance aux patois ils procèdent d'eux, au contraire, ;
pour une part de leurs éléments, tout au moins. Cependant, si les conclu-
sions de mon étude sur la charte de 1236 peuvent être généralisées, les
scriptae du moyen âge appartiennent à une tradition bien particulière,
qui est déjà la tradition française. Mais, au lieu de se détacher de cette
tradition, elles s'y sont fixées pour s'y perdre à jamais» (p. 174).
L. Remacle, dialectologue averti, ajoute « Pour moi, je l'avoue,
: je
garde toujours présente à l'esprit cette tradition patoise fondamentcde.
Serait-ce donc une illusion de dialectologue ? Ai-je tort de penser que
mes parents, paysans de l'Ardenne liégeoise, utilisaient le même wallon
que leurs ancêtres médiévaux, c'est-à-dire le même type de langage, un
idiome rural, rebelle à l'abstraction, mais habile à parler de la cam-
pagne, des bêtes, de la vie courante, simple et concrète que ce wallon ;
ne s'est jamais écrit véritablement, ni au 13e s., ni peut-être aux siècles
antérieurs ; et qu'il n'a rien perdu de ses gaucheries syntaxiques ni
de ses richesses lexicales, bref, qu'il est resté lui-même après le triomphe
74 LE FRANÇAIS
du francien ? Non. Je ne saurais en douter en 1900, comme en 1200,
:
comme en 700, le « roman » de La Gleize était la même langue des mêmes
paysans parlant des mêmes choses» (p, 176).
Il faut donc bien distinguer les deux espèces de dialectes « les dia- :
Les uns, qui ont vécu d'une vie orale
lectes parlés et les dialectes écrits.
et naturelle, sont les dialectes du dialectologue les autres, qui ont vécu ;
avant tout d'une vie écrite et plus ou moins artificielle, sont les dialectes
du médiéviste » (p. 179).
C'est seulement en procédant de la sorte qu'on peut éviter les « nom-
breuses fautes, si préjudiciables à la grammaire historique française
et wallonne » (p. 183).
Les remarquables conclusions de l'auteur deviennent plus évidentes,
par exemple, pour le roumain, dont la langue écrite fut, au commence-
ment, le slave et où la tradition a joué un grand rôle dans la langue
et la graphie des anciens textes.
iio Parmi les autres enquêtes à sujet limité, nous nous bornons à
signaler la dernière : Albert Doppagne, Enquêtes et recherches collec-
tives, Enquête sur le gentilé et le blason populaire des communes wallonnes
(dans la revue Les dialectes belgo-romans, t. VI, 1947, pp. 159-176).
Le questionnaire (pp. 168-176) contient plutôt des questions concer-
nant la toponymie et ranthropon5miie (questions relatives à la com-
mune, aux hameaux et aux fractions, aux régions naturelles, aux divi-
sions politiques anciennes ou modernes, aux divisions religieuses, aux
groupes linguistiques, aux groupes ethniques et à des fractions de po-
pulation).
i) Une monographie dialectale modèle.
Louis Remacle a étudié d'une façon aussi complète que possible le
parler de son pays d'origine dans sa monographie dialectale Le parler de
La Gleize (Bruxelles-Liège, 1937, in-80, 356 p., avec 74 cartes et figures
dans le texte, dans les Mém. de l'Acad. royale de langue et de litt. fran-
çaises, t. XII).
La localité de La Gleize fait partie de la province de Liège (canton de
Stavelot). Quoique ce parler fût la langue maternelle de l'auteur, il a
dû « en approfondir la connaissance par de longues enquêtes orales » (p. 9).
Après une longue introduction (pp. 21-74) consacrée à l'évolution
des parlers wallons, l'auteur examine, au point de vue dialectologique
et ethnographique, la vie agricole (pp. 79-190), avec sa terminologie,
qu'il complète par de très nombreux dessins dans le texte. La deuxième
partie (pp. 193-267) est consacrée aux noms de personnes, démontrant
que les noms de famille sont devenus constants et héréditaires seule-
ment à du XVI IP siècle pour les prénoms persiste, jusque vers
partir ;
1600, l'usage de donner un seul nom, et plus tard deux noms c'est seu- ;
lement à partir de 1820 que les enfants reçoivent trois prénoms. La
LEXIQUE SAINT-POLOIS 75
troisième partie (pp. 271-335) donne un excellent glossaire toponymique,
complété par une liste des toponymes sur quatre cartes (pp. 336-342).
Le volume se termine par un index alphabétique contenant les mots
les plus intéressants (pp. 347-352).
Cette monographie peut être considérée comme un modèle pour les
jeunes chercheurs (cf. les comptes rendus de : Ch. Bruneau, dans
Romania, t. LXIII, 1937, pp. 529-530 L. Michel et J. Herbillon, Faits
;
et méthodes dans la monographie linguistique d'une commune « L. Re- :
macle, Le parler de La
dans la revue Les dialectes helgo-romans,
Gleize »,
t. II, 1938, pp. 79-102 É. Legros, BCTD, t, XII, 1938, pp. 424-437).
;
L'examen linguistique du parler est complété par celui concernant
l'anthroponymie et la toponymie, qui forment un tout inséparable.
La dialectologie wallonne, par cette féconde activité, occupe une place
très importante parmi les autres régions de la Romania.
2. Lexique Saint-Polois (Pas-de-Calais).
« Il reste le meilleur, le plus réel de nos lexi-
ques patois » (M. Roques, Romania, t. LU,
1926, p. 220).
Saint-Pol est une petite ville du Nord de la France, chef-lieu d'arron-
dissement du Pas-de-Calais, ayant plus de quatre mille habitants,
et dont le patois fut relevé, avec beaucoup de soin et de précision, par
Edmond Edmont.
E. Edmont n'était ni un philologue, ni un linguiste ; il lui manquait
des études approfondies de philologie et de linguistique. Mais il était
doué d'une rare acuité d'ouïe, affinée encore par une éducation phoné-
tique, faite sous la conduite de J. Gilliéron, d'une intelligence innée et
surtout d'une profonde connaissance des réalités de la vie paysanne et
de la psychologie des ruraux. Ces qualités, reconnues même par les plus
acerbes critiques de ses enquêtes dialectales, comblaient largement les
lacunes de sa préparation linguistique.
Avant de commencer l'enquête pour l'Atlas linguistique de la France
(1897), E. Edmont était un petit commerçant (épicier) à Saint-Pol-sur-
Temoise, sa dans ses heures de liberté, à
ville natale, et se plaisait,
étudier l'histoire, les mœurs et le langage de ses concitoyens.
Les résultats de ces préoccupations étrangères à son propre métier —
l'enquête pour l'Atlas linguistique de la France (voir p. 120) et de la
Corse (voir p. 531) mise à part sont — :
1° Lexique saint-polois, dont la première partie fut publiée dans la Revue
des patois gallo-romans : 1887, pp. 51-96, 209-224 t. II, 1888, pp. 113-
t. I, ;
125 ; t. III, 1890, pp. 221-236, 304-307 t. IV, 1891, pp. 40-62, 265-269, 273-
;
76 LE FRANÇAIS
282 ; t. V, 1892, pp. 9-44, 50-94, 102-125, 130-144 (-208) ; la seconde partie
(de 336 p.) parut à Saint-Pol et Mâcon, en 1897, comme volume complémen-
taire de la même revue. Abréviation : Lexique. —
2° Mots français usités à Saint-Pol (ou « en saint-polois »), publiés dans la
même revue pp. 125-132 t. IV, 1891, pp. 270-272 t. V, 1892,
: t. II, 1888, ; ;
pp. 7-8. 45-49, 95-101 et 126-129.
30 Noms propres saint-polois (Saint-Pol : ville, faubourgs et banlieue) :
I. Sobriquets (dans la même revue : t. I, 1887, pp. 289-304 ; t. II, 1888, pp.
132-147) ; II.
(t. II, 1888, pp. 209-213) ; III. Noms
Prénoms de famille
(t. II, 1888,
pp. 213-215) IV. Noms de lieu, villes, villages et hameaux (t. II,
;
1888, pp. 216-218, avec trois cartes géographiques aux pages 229 à 232 ;
t. II, 1888, pp. 289-295) ; V. Lieuxdits (t. II, 1888, pp. 295-304 t. III, ;
1890, pp. 58-74).
40 Chanson trouvée sur la feuille de garde d'un exemplaire de vi L'ortho-
graphe françoise » (fin du XV11^ siècle), dans la même revue, 1. 1, 1887, pp. 97-
99.
50 Une scène de l'ancien carnaval de Saint-Pol, dans la même revue, t. I,
1887, pp. 97-105-
6° Fragment de sermon de Wavrans, 5 kil. de Saint-Pol, dans la même
revue, t. I, 1887, pp. 105-107.
7° Conte de Saint-Pol (faubourgs), dans le t. I, 1887, pp. 107-115.
Dans ces travaux dialectaux, E. Edmont s'est avéré un excellent
enquêteur, dont J. Gilliéron a voulu mettre le nom sur le même plan
que le sien dans le titre des deux Atlas linguistiques (de la France et
de la Corse). Je crois que l'expérience acquise par lui lors de ces enquêtes
dépassait, et de beaucoup, celle de plusieurs linguistes et philologues de
chambre ne
l'époque, car le travail en suffit pas pour expliquer les phéno-
mènes complexes du langage humain ; il faut connaître la réalité des choses.
Jugements sur le lexique. —
Le Lexique mérita, de la part de
Gaston Paris, le jugement suivant « Dans un excellent lexique, que :
publie en ce moment la Revue des patois gallo-romans, on a eu l'ingénieuse
idée d'expliquer par des figures certains termes désignant des objets,
des outils, des ornements propres ou que l'on a crus propres à la région
explorée » {Les parlers de France, dans la Rev. d. pat. gallo-rom., t. II,
1888, p. 169). Il faut se rappeler que la revue Wôrter und Sachen commen-
ce seulement en 1909, et que ce n'est qu'à partir de cette date qu'on
accorde, dans les études linguistiques, l'attention nécessaire aux objets,
dont l'importance avait été reconnue déjà par E. Edmont (cf. cependant
p. 16 de mon étude et voir planche n® V, p. 79).
Walther v. Wartburg, à son tour pour nous limiter à ces deux —
savants —
apprécie le Lexique en ces termes « Cet ouvrage représente :
un des plus grands efforts qui aient jamais été faits pour recueillir et
faire connaître le vocabulaire d'une seule localité. Il a fait époque, par
l'exactitude de la notation phonétique, par l'insertion de nombreuses
LEXIQUE SAINT-POLOIS 77
illustrations, par son étonnante richesse. Doué d'une forte intelligence
naturelle et d'un talent observateur peu commun, l'auteur avait été
formé et dirigé pour ce travail par J. Gilliéron » {Bibliographie des diction-
naires patois, Paris, E. Droz, 1934, p. 36).
Le lexique couronné par l'Académie d'Arras. — Nous savons par
J. Gilliéron que l'Académie d'Arras avait mis au concours, en 1883,
un prix de à décerner à l'auteur du lexique artésien
trois cents francs
le plus méritoire. E. Edmont, ayant rédigé à cette époque seulement les
lettres A et B, a reçu une médaille à titre d'encouragement pour finir
son travail {Rev. d. pat. gallo-rom., t. I, 1887, p. 49).
Première rencontre avec Gilliéron. —
« C'est peu de temps après
— dit Gilliéron — en 1885, que j'eus la
, bonne fortune de faire la con-
naissance de M. Edmont, à l'occasion d'une enquête que je faisais alors,
ayant pour but de me procurer tous les articles de revues et de journaux
écrits en patois ou en contenant. Aux envois qu'il me fit, je n'eus pas de
difficulté à reconnaître que M. Edmont était un observateur conscien-
cieux et intelligent, propre à rendre de grands services à la science, à
condition toutefois qu'il voulût reconnaître la nécessité d'une trans-
cription purement phonétique, et qu'il voulût s'en servir. J'allai donc le
trouver et je n'eus pas de peine à le persuader. Après une heure de con-
versation, M. Edmont transcrivait phonétiquement avec une fidélité
parfaite des patois, des français provinciaux, de l'allemand, et nous
tombions d'accord sur les points... (voir Conseils), qui constituent les mo-
difications qu'il me paraissait devoir apporter à la méthode suivie dans
le commencement du travail» {Rev. d. pat. gallo-rom., t. I, 1887, p. 49).
Conseils méthodologiques donnés par Gilliéron. Pour re- —
matériaux linguistiques du Lexique, Gilliéron avait donné
cueillir les
à Edmont les conseils suivants transcrire le patois phonétiquement
:
;
prendre comme base le patois qu'il parlait, c'est-à-dire celui de Saint-
Pol-ville, en indiquant soigneusement provenance des mots enregis-
la
trés (dans les faubourgs et la ne signaler les différentes
banlieue) ;
formes des mots que lorsqu'il les aurait entendus lui-même enregistrer ;
le plus complètement possible tous les mots du patois, sans faire lui-même
le choix entre ceux qui appartenaient véritablement au parler populaire
et ceux qui étaient néologismes de récente date, car les mots importés
de la « langue littéraire » présentent, par leurs altérations de formes
et de sens, un haut intérêt linguistique ne donner comme exemple
;
de l'emploi d'un mot que ceux qu'il aurait entendus recourir à des ;
dessins, là où cela lui semblerait nécessaire et s'abstenir de toute
;
recherche étymologique et de tout rapprochement puisé dans des ouvra-
ges sur les patois {Rev. d. pat. gallo-rom., t. I, 1887, pp. 49-50).
78 LE FRANÇAIS
L'examen de ces conseils nous oblige à faire les constatations sui-
vantes :Après plus de soixante ans, nous ne pouvons que les com-
1°
pléter (le langage par sexe, le langage des immigrés, etc.) sans pouvoir
renoncer à aucun parmi eux 2° Gilliéron accordait, dès cette époque,
;
la plus haute importance à des matériaux linguistiques sincères, non
remaniés ou retouchés, ou même forgés selon les besoins du chercheur.
Comment Edmont accomplit sa tâche. — « M. Edmont a stricte-
ment observé — affirme Gilliéron — les règles de conduite sur lesquelles
nous étions tombés d'accord. Aussi je considère son lexique, œuvre
d'une haute utilité scientifique, quoique sans prétention à la science,
comme un spécimen excellent d'un genre de travail qui peut être entre-
pris sans études spéciales en linguistique et en philologie et dont pour-
ront seuls doter la science ceux qui vivent dans un milieu patois » (Rev.
de pat. gallo-rom., t. I, 1887, p. 50).
Gilliéron n'apporte aucune retouche. — Le fondateur de la
géographie linguistique considère la véracité et la sincérité des maté-
riaux recueillis sur place comme l'une des conditions les plus fonda-
mentales, et, à ce sujet, il déclare : « J'auraispu conseiller à M. Edmont
quelques modifications à apporter dans l'introduction, notamment
l'amener à exposer d'une façon plus scientifique les divergences qu'il
signale dans son tableau entre les patois de Saint-Pol, des faubourgs
et de la banlieue. Je ne l'ai pas fait de peur d'enlever quelque chose
de la valeur qu'il y a dans ces observations personnelles venant d'un
homme qui n'est pas au courant des études linguistiques comparées...
Les seules modifications que je me suis permises au texte de M. Edmont
sont, sauf une, d'ordre purement typographique. Avec son assenti-
ment lo J'ai retranché quelques exemples qui m'ont paru superflus
:
(peut-être un sur vingt à trente) 2° J'ai relégué à la suite des lettres
;
tous les mots d'origine française (voir n^ 2, Mots français usités à Saint-
Pol) qui n'avaient besoin d'aucun commentaire, dont l'emploi en saint-
polois équivaut à celui du français et dont les altérations de forme ne
contenaient que des caractères déjà largement représentés dans le lexique
par d'autres mots 30 J'y ai introduit les quelques modifications que le
;
système graphique indiqué à M. Edmont a subies lors de l'établissement
définitif des caractères spéciaux à employer dans notre Revue... » {Rev.
de pat. gallo-rom., t. I, 1887, p. 50).
Ce procédé témoigne une fois de plus du profond respect scientifique
du maître envers les idées de son « élève » plus âgé (E. Edmont, né en
1848, mort le 22 janvier 1926 J. ;
Gilliéron, né le 21 décembre 1854,
mort le 26 avril 1926).
Quelques considérations sur le patois saint-polois. — E. Edmont
Planche V.
222 E. EDMONT.
té kol ! — A Saint-Pol-ville , conc. : perche ou entre les deux en enjam-
bàsînt. bant la première; dans l'autre, il
b^dré, +, s. m., ranunculus enjambe la perche supérieure en
arvensis, r. acris, r. repens, r. bul- mettant successivement le pied sur
bosus. — Dans la banlieue, bâ(>iié les deux extrémités d'une planchette
désigne surtout le ran. arvensis. — soutenue par deux piquets et posée
A Saint-Pol-ville, conc. : bàiînt. perpendiculairement à la direction
bàeUiwàr, +, adj. an pàyH bàeï- des perches. — A Monts-en-
Hiu'àr, une bassinoire. — A Saint- Ternois : pHsH].
Pol-ville, conc. : âtihàâmvàr, subst. bàdoiv, X, badaud. S'emploie
aussi adjectivement et se dit des
personnes et des animaux.
bâdrty, +, femme tout à la fois
grande de t-aille, indolente de carac-
tère et quelque peu simple, an gràd
bâdrcy. — Même sign. : flàrmk,
cerfy.
9i^^^m:r^=^ bàdûkû, X, individu de petite
taille. Se dit des deux sexes. —
Employé conc. avec les formes
*
bàdkû, bèdûkû , bédkû.
bâd-àflt, -f-, marcher dans la bouc.
Forme adoucie de pàtvp. Voir ce
mot. — Même sign. : bàdvyi.
bàdél^t, +, petite personne d'un
embonpoint excessif, an grès bâdàlèt.
bàduyè, X, patauger. Forme
bâf-kû.
adoucie de pàtvyi. Voir ce mot. —
bâe-kù, +, s. m., barrière fixe Même sign. : bcidéfif.
consistant en deux perches fixées bàf, X, s. f., coup sur la figure,
horizontaleinent à une haie (à l'en- soufllet. à-lù lô reû an bàf, e! tiré
droit d'un passage), l'une à environ kèr t'1 frèti! — Employé conc. avec
60 centimètres du sol, et l'autre la forme pàf.
au dessus de la première et à une bàf ou bâfrey, X, grande quan-
distance égale. Le bà^-ku clôt les tité d'aliments pris en un seul repas,
prairies grevées d'un passage à pied î s'Pn n'è le futù an rùd bàf, h
et suffit pour empêcher les bestiaux piircd-lo! — Même sign. : paây,
de passer. Il existe deux variétés de vèlrey.
ces clôtures : dans l'une, le piéton b^frï, X, manger gloutonnement.
est obligé de passer sous la première —^ Même sig. gàlufi. :
Une page du Lexique saint-polois, où E. Edmont explique par des figures certains
termes désignant des objets (dans Rev. des patois gallo-rom., t. III, 1890, p. 222).
Le signe + indique les mots usités à Saint-Pol-ville, faubourgs et banlieue le signe X ;
les mots employés à Saint-Pol-ville et faubourgs (cf. mon étude, p. 76),
8o LE FRANÇAIS
fait, dans l'Introduction de son Lexique, certaines considérations d'ordre
linguistique qui dénotent de sa part un esprit bien affiné à ce sujet.
Le patois de Saint-Pol est fortement mélangé de français et les gens
du peuple ne s'en servent qu'entre eux. Les expressions locales dominent
lorsque les gens du pays parlent entre eux elles diminuent de beaucoup
;
dans les conversations avec les étrangers ou avec les personnes de condi-
tion plus élevée. Lors de la récolte, l'auteur a tenu compte de la vitalité
des mots et des expressions, en indiquant avec beaucoup de soin les cas
où ceux-ci ont vieilli ou sont en voie de disparition, de même que les
termes enfantins. Il a précisé aussi l'aire des mots, marquant avec des
signes typographiques ceux qui sont employés à Saint-Pol- ville, fau-
bourg et banlieue et ceux usités seulement à Saint-Pol-ville et dans les
faubourgs par rapport aux termes caractéristiques seulement du parler
de Saint-Pol-ville. Pour le langage du faubourg de Béthune, qui diffère
le plus des autres, Edmont suggère l'explication suivante : les habitants
n'aiment guère quitter leur foyer pour aller habiter ailleurs ; ils éprouvent
même une certaine répulsion à contracter des alliances avec les personnes
des autres faubourg {Rev. de pat. gallo-rom., t. I, 1887, pp. 52-54). —
Une page du Lexique (voirplanche n° V, p. 79) peut donner une idée
approximative de la manière dont il fut rédigé.
La personnalité d'Edmont. — Lorsqu'on examine avec l'attention
méritée les fruits de son fécond labeur dialectologique, accompli avant
les enquêtes pour les deux Atlas, il est assez facile de se convaincre qu'Ed-
mont avait non seulement une profonde connaissance de la vie rurale et
le don de nuances phonétiques, mais aussi un sens
saisir les plus fines
linguistique inné et subtil, qui n'a pas été « altéré », mais plutôt éclairé
par les recherches sur place. Grâce à ce sens linguistique, Edmont ne se
sentait pas poussé à modifier les données qu'il enregistrait, selon les
différentes conceptions des « écoles linguistiques » ou selon les diverses
« tendances » auxquelles est soumis un linguiste ou un philologue appelé
à résoudre des problèmes du langage, même au risque d'extorquer les
formes ou de les créer de toutes pièces.
Un profond amour pour le langage des aïeux avait incité Edmont
à consacrer le reste de sa vie (il avait déjà dépassé la cinquantaine)
à l'enregistrement des parlers de 639 communes de France, abandonnant
sa profession et son pays pour vivre pendant des années une très rude
vie de pèlerin, à une époque où les moyens de locomotion étaient tout
à fait autres que de notre temps. Il faut complètement exclure un esprit
de lucre de la part d'Edmont, car les subsides dont il disposait étaient
vraiment dérisoires. Lorsque Gilliéron, son « instructeur et directeur de
travail », lui demanda un nouveau sacrifice pour la science linguistique,
il l'accepta de bon cœur, en faisant les enquêtes pour l'Atlas linguistique
de la Corse.
ATLAS PHONÉTIQUE DE NORMANDIE 8l
Ces qualités d'Edmont ont dû déterminer Gilliéron à mettre son
nom sur le même plan que le sien sur les deux Atlas qui se trouvent
à la base de la Géographie linguistique. Le nom d'Edmont « doit rester
inséparable de celui de Gilliéron, comme Gilliéron l'a voulu » (M. Roques,
Romania, t. LU, 1926, p. 221), dans l'histoire de cette nouvelle discipline
de la linguistique.
3. L'Atlas phonétique de Normandie.
Au commencement de notre siècle, les patois de Normandie furent
étudiés par Ch. Guerlin de Guer (né en 1871, mort en 1948), en vue de
mettre en relief certains phénomènes d'ordre phonétique, et, en premier
lieu,la palatalisation des groupes consonantiques initiaux. Les prin-
cipaux travaux de cet érudit sont les suivants :
1° Essai de dialectologie normande : la palatalisation des groupes initiaux
gl, k], fl, pi, bl, étudiée dans les parlers de 3Ô0 communes du département de
Calvados, Paris, Bouillon, 1899 (Biblioth, de l'École des Hautes Études,
Sciences philol. et hist., 123^ fasc, 154 p., avec huit cartes). —
Ce travail
est le résultat d'une enquête entreprise en partie sur place et en partie à
Vaide d'un questionnaire envoyé à quelques personnes. Nos renvois se —
rapportent à cet ouvrage. Abréviation Essai. :
2° Le parler populaire dans la commune de Thaon (Phonétique, morpholo-
gie, syntaxe, folklore), suivi d'un lexique alphabétique de tous les mots étudiés,
Paris, 1901, XIX-422 p.
30 Atlas dialectologique de Normandie, accompagné d'un commentaire
phonétique et lexicologique, suivi d'un répertoire toponymique, avec une table
des matières, un index de mots latins, germaniques et celtiques et un index des
mots patois étudiés Région de Caen à la mer, Paris, 1903.
; i®' fasc, : Le —
volume contient 107 cartes des formes phonétiques différentes d'un même
:
type lexicologique 13 cartes lexicologiques 3 cartes morphologiques, repré-
; ;
sentant les formes de trois infinitifs.
40 Notes sur les parlers populaires de la région de Pont-V Evêque-Honfleur
(Calvados), dans la Revue de philol. franc, et litt., XXI (1907), pp. 81-106.
L'Atlas dialectologique de la Normandie doit être considéré plutôt
comme un Atlas phonétique que comme un Atlas linguistique. Le question-
naire ne tient compte que de problèmes purement phonétiques.
Questionnaire. —
L'auteur s'est efforcé de choisir, pour chaque
série des groupes consonantiques initiaux, un certain nombre de mots po-
pulaires le groupe gl fut représenté par 16 mots le groupe kl, par 12 le
: ; ;
groupe //, par 8 ; le groupe pi, par 14 ; le groupe hl, enfin, par 11 mots
{Essai, p. 12).
Le nombre de demandes s'accrut par d'autres mots d'usage présumé
moins général, qui devaient servir de pierre de touche, afin de permettre à
82 LE FRANÇAIS
l'auteur «selon que ces mots seraient traités phonétiquement ou non»
d'af&rmer a fortiori ou de nier la force vitale du patois » {Essai, p. 4).
Guerlin de Guer s'est heurté à la même
que G. Weigand en difficulté
Roumanie « les mots appartenant à la classe phonétique étudiée ne
:
font pas tous partie du vocabulaire des paysans. Tantôt l'idée ou la
nuance d'idée qu'expriment ces vocables est inconnue du peuple tantôt ;
le mot attendu est remplacé par une autre forme, intéressante pour
l'étude du lexique, mais dont la phonétique ne saurait tirer quelque
profit. D'autre part, il peut arriver qu'un mot, étranger au lexique de la
langue littéraire et très vivant dans la campagne, vienne, sans qu'on
y ait pu compter, grossir la liste des formes recherchées » {Essai, ^. 3).
Localités. — L'auteur a étudié 272 communes du Calvados, en les
parcourant « en tous sens » et en n'omettant pas « une seule commune »,
car il fallut noter « pour chacune d'elles les caractères remarqués et
suivre, comme à la piste, ces divers caractères dans leur développement
topographique, sans souci des limites artificielles d'arrondissement
ou de département » {Essai, pp. 11, 67).
Informateurs. — L'auteur n'accorde pas une attention spéciale au
choix des informateurs et n'indique pas non plus les personnes qui
ont fourni les informations. Retenons pourtant l'affirmation que les
paysans savent distinguer et nommer « les cris des animaux de la ferme
ou des bois avec une plus grande précision et variété de vocables que ne
le font les citadins » {Essai, p. 5).
Transcription phonétique. L'auteur emploie — la notation de la
Revue des patois gallo-romans {Essai, p. 13).
Publication des matériaux, — Dans les Tableaux (pp. 73-154),
Guerlin de Guer publie les réponses par groupes de consonnes (g/, kl, fl„
pl et bl) ;
par exemple, pour le groupe gl, il nous donne les formes des mots
glace, glacé, glaïeul, glaire, glaise, gland, glane, glaner, glapir, glas, glis-
sade, glou-glou, glousser, glu et glui recueillies dans chaque commune,
dont les noms sont présentés par ordre alphabétique. Les huit cartes du
volume Essai présentent « une simple distribution topographique des
ensembles avec leurs variations ». L'auteur reconnaît
de groupes,
qu'il aurait fallu à chaque mot sa carte, et ajoute n'être pas en mesure
de satisfaire à ce désir sans être au préalable « muni de documents
pour toutes les communes de la région. Le temps et les ressources
matérielles ne me l'ont pas permis » {Essai, la page qui précède les
cartes) (i).
(i) Voir la très brève nécrologie d'A. Dauzat, dans Le Français moderne, XVII»
année, n» i, 1949. p. 6,
LA RÉGION DES ARDENNES 83
4. La région des Ârdennes.
« Il n'est pas d'étude qui exige plus de colla-
borateurs que l'étude des patois ».
(Ch. Bruneau).
La région des Ardennes présente non seulement un grand intérêt
historique et ethnique, mais aussi une haute importance linguistique,
car, dans cette région, dès l'origine, trois masses de populations de prove-
nance diverse, parlant trois langues différentes, se sont rencontrées au
cours des siècles au nord de la Forêt d'Ardenne, la race germanique fut
:
l'élément ethnique le plus nombreux à l'ouest, la population romane,;
s'est maintenue presque pure et au sud, des établissements germa-
;
niques se sont superposés aux éléments romans, en donnant naissance
à trois groupes dialectaux assez distincts le groupe wallon, le groupe :
champenois et le groupe lorrain (Ch. Bruneau, La
limite, pp. 20, 147 ;
Id., Étude phonét., p. 4).
La dénomination « Patois d'Ardenne » doit cependant être évitée,
selon l'affimiation du même auteur, exprimée après la publication de
ces travaux « Les villages que j'ai moi-même étudiés dans mes travaux
:
(intitulés assez improprement, et je m'en excuse, « Patois d'Ardenne »,
faute d'un terme géographique adéquat) ces villages, dont la plupart ;
doivent être considérés comme nettement wallons, nettement champenois
ou nettement lorrains, sont disséminés de part et d'autre de la frontière
franco-belge, depuis Givet jusqu'à la région de Montmédy-Virton.
M. Wartburg doit renoncer absolument [dans son dictionnaire étymolo-
gique] à cette dénomination vague et amphibologique d'Ardenne il y :
a, au point de vue linguistique, un wallon, un champenois, un lorrain, il
n'y a pas d'ardennais » {Romania, t. LU, 1926, p. 178 cf. aussi. Revue ;
de Ling. rom., 1. 1, 1925, pp. 368-369, où ses études sont groupées sous le
titre Les parlers lorrains anciens et modernes ,etld.,t. V, La Champagne,
pp. 101-102).
Aux parlers de cette région, Charles Bruneau, du pays, a consacré
fils
les études suivantes, considérées à juste titre, parmi les meilleures :
1° Étude phonétique des patois d'Ardenne (thèse pour le doctorat à l'Uni-
versité de Paris), Paris, Champion, 1913, in-S», 541 p. (i). — Abréviation:
Étude phonét.
2» Enquête linguistique sur les patois d'Ardenne (Bibliothèque de l'École
des Hautes Études, 270^ fascicule), 1. 1, A-L, Paris, Champion, 1913, 538 p.,
in-80 ; t. II, M'Y, Paris, Champion, VIII-7i6 p., avec une carte indiquant
(i) A la fin du volume, l'auteur publie une étude sur les Chartes de Mézières en
langue vulgaire, XII-61 p.
84 LE FRANÇAIS
les points de VALF et ceux étudiés par l'auteur. — Abréviation : Enquête
3° La limite des dialectes wallon, champenois et lorrain en Ardenne (thèse
complémentaire), Paris, Champion, 1913, 240 p., avec une carte. —
Abrévia-
tion : La limite.
Ces travaux apportent de très instructives informations sur la méthode
qu'il est, —
d'après l'auteur lui-même tout à fait indispensable de — ,
préciser : les conditions de l'enquête ; les antécédents de l'enquêteur, afin
d'établir son « coefficient personnel » touchant les matériaux recueillis ;
les moyens d'investigation (c'est-à-dire le questionnaire, etc.) et les prin-
cipes suivis pour le choix des villages et des informateurs {Etude phonét.,
P- 15).
Questionnaire. — Ch. Bruneau se servit, en général, du question-
naire utilisé Edmont dans les enquêtes pour VALF, en considé-
par E.
rant son usage comme « indispensable dans une étude un peu étendue »
{Étude phonét., p. 27). Ce questionnaire est faible au point de vue résul-
tats,à cause de la traduction en patois des mots français. Les informa-
teurs, lorsqu'ils donnent les réponses, peuvent être influencés, soit par
le modèle français, soit par la prononciation de l'enquêteur, et les don-
nées ainsi obtenues sont « le plus souvent, sinon un patois artificiel, du
moins un patois réfléchi » {Étude phonét., p. 27). Pour obtenir des réponses
aussi spontanées que possible et éviter les traductions artificielles de mots
ou de tours de phrases français, l'auteur a dû modifier le questionnaire,
travail d'autant plus facile qu'il connaissait bien le domaine et parlait
même le patois d'une partie de la région soumise à l'examen {Enquête
ling., p. 4).
Suppressions apportées au questionnaire de l'ALF. L'auteur —
a renoncé à tous les mots qui n'étaient pas familiers aux gens du pays.
C'est le cas pour les poissons dont les noms se retrouvent seulement dans
la plaine pour les termes
: du langage technique, industriel, de même que
pour les termes de culture (par exemple la culture du chanvre, plante
qui n'est pas cultivée dans plusieurs villages) ou les mots étrangers à
cette région. Plusieurs phrases furent supprimées, car, quoique fort
simples, elles étaient intraduisibles pour les sujets. L'auteur affirme, à
juste titre, qu'« unnombre de types de phrases
patois possède un certain
déterminées ;
ne sait que répondre, ou
en dehors de ces types, le sujet
répond à tort et à travers, fabriquant du patois au petit bonheur ». Et
Bruneau ajoute «j'ai adapté peu à peu mon questionnaire aux patois
:
que j'étudiais, de manière à obtenir toujours le mot demandé sous la
forme correcte ou sous deux formes différentes » {Étude phonét., p. 29).
Les observations de Ch. Bruneau sont, en grande partie, justes. Un
LA RÉGION DES ARDENNES 85
questionnaire ne doit pas renfermer des questions qui désignent des
idées générales et surtout des verbes placés dans des phrases ayant
plutôt un caractère littéraire, car les paysans aiment à s'exprimer d'une
façon plus concrète. Tous les questionnaires, qui abondent en mots
abstraits,montrent que leur rédaction a été faite non en contact direct
avec les faits de la vie, mais dans un cabinet de travail. Pour ce qui a
trait aux phrases supprimées simplement parce qu'elles ne convenaient
pas exactement à la région même, nous devons citer ce témoignage de
l'auteur « Je connaissais, au nord, un type de phrase très répandu
: :
pourrait valoir qu'il ferait beau, où la forme valoir est bien correcte. Au
sud, j'ai dû renoncer à cette phrase, qui se traduit par : il devrait bien
faire beau » {Étude phonét., p. 29).
Observons toutefois que dans une enquête pour un Atlas linguistique
qui s'étend sur un territoire plus grand, cette suppression n'est pas
recommandable, parce que même l'inexistence d'une phrase quelconque
représente un fait important au point de vue linguistique. Une phrase
d'un questionnaire doit correspondre à une réalité linguistique, c'est-à-
dire qu'elle doit être employée couramment dans un patois quelconque
et ne pas être forgée selon un but préconçu d'ordre phonétique, morpho-
logique, syntaxique ou lexicologique, dont le rédacteur est préoccupé.
Sur l'aire où la phrase n'est pas employée, il existe une autre phrase qui
la remplace, et qui est intéressante au point de vue linguistique.
Modifications apportées au questionnaire de l'ALF. L'auteur —
amplifie en premier lieu son questionnaire par l'introduction de demandes
qui se rapportent aux industries caractéristiques de chaque village
(la saboterie, la clouterie, etc.) ayant la conviction que « le langage techni-
que est plus sincère et plus conservateur que le langage courant », à
condition —
ajouterons-nous —
que ces industries ne soient pas prati-
quées par des gens venant d'autres régions, ou par des personnes d'ori-
gine étrangère (comme c'est le cas pour certaines industries en Roumanie).
L'auteur a raison lorsqu'il soutient que « les mots techniques, d'un
usage plus rare et moins répandu, sont moins sujets aux modifications
analogiques et aux variations de la mode que les mots généraux et très
clairs. Parmi ces vocabulaires, ceux qui se rapportent aux travaux de
l'agriculture sont les plus précieux «ils sont en général très riches, et
:
familiers à la grande majorité des sujets » {Étude phonét., p. 31).
Une innovation très importante du questionnaire de Ch. Bruneau
réside dans l'introduction de questions indirectes. L'auteur fut incité à
cette nouveauté par le désir de « diminuer le nombre des questions » et par
le fait que « la réponse à des questions de ce genre est si naturelle qu'elle
peut être considérée comme spontanée » {Étude phonét., p. 28). A titre
d'exemple, en voici quelques-unes : Comment appelez-vous l'arbre dont
les feuilles servent à faire des paillasses (hêtre), dont les fleurs font de la si
86 LE FRANÇAIS
bonne tisane (tilleul) ? —
Comment appelle-t-on le moment où l'on fauche
le foin ? —
Avec quoi bat-on la faux ? —
Avec quoi repasse-t-on la faux
quand elle est aiguisée ? etc. [Étude phonét., pp. 28, 31).
Ch. Bruneau n'a pas hésité à extorquer les mots, c'est-à-dire à pro-
voquer les réponses. Une remarque de Ch. Bruneau à ce sujet mérite
d'être rappelée « les formes extorquées sont très intéressantes, et
:
— pourvu qu'elles soient présentées comme telles nullement trom- —
peuses. Souvent le sujet, troublé par le mot français, a perdu de vue le
terme patois beaucoup plus usité quelquefois les abréviations r (rare),
;
V (vieilli), expliquent son oubli. La géographie linguistique raisonne non
seulement sur l'existence de certaines formes, mais sur leur absence. Il y a
là un élément d'erreur extrêmement important des formes absoliunent
:
usuelles ne sont pas rendues par le questionnaire, pour peu que la phrase
soit maladroite. Il est nécessaire de réduire au minimum cette chance
d'erreur » {Étude phonét., p. 30).
Changement du questionnaire dans chaque village et pour
CHAQUE SUJET. —
En vue d'obtenir « du patois vraiment usuel », l'au-
teur déclare qu'il a modifié son questionnaire non seulement dans chaque
village, mais aussi pour chaque sujet en conservant « les mots et les
phrases que le sujet devait reproduire en patois mécaniquement, sans
réflexion et sans effort ».
L'application de ce procédé ne peut pas être recommandée dans une
enquête plus étendue, pour les raisons suivantes : 1° la comparaison
des réponses de différents villages est impossible à faire ;
2° le procédé
empêche une étude sur d'un mot ou d'une idée quelcon-
les vicissitudes
que 30 l'aire qui indique l'emploi d'un mot ne peut pas être établie.
;
Les matériaux linguistiques recueillis sur place doivent cependant
servir comme témoignages historiques objectifs, susceptibles d'être
étudiés et interprétés de différents points de vue (i).
Ordre des questions, — L'enquête se déroulait d'après le question-
naire, où les mots se trouvaient « reportés à leur place alphabétique »
[Étude phonét., p. 31),
Ce procédé est remplacé aujourd'hui par le groupement des questions
conformément aux sphères sémantiques (la du corps hu-
terminologie
(i) ne faut pas oublier que, par cette enquête, l'auteur voulait déterminer les
Il
limites dialectales et lephénomène de la disparition des patois (cf. Étude phonét., p.
21), et que le plan même du travail s'est précisé progressivement au cours des enquê-
tes, en étant inspiré « uniquement par la position géographique de la région » (ib., p.
23). C'est pour cette raison que Ch. Bruneau nous présente surtout des problèmes
phonétiques (le développement des voyelles, des semi-voyelles et des consonnes)
et des phénomènes phonétiques généraux. —
L'important ouvrage La limite fixe
le but que l'auteur s'était proposé dans ses enquêtes sur place.
LA RÉGION DES ARDENNES 87
main,les termes de parenté, etc.), car, de cette manière, les informateurs
peuvent mieux répondre, et leurs réponses sont plus conformes à la réa-
lité.
Nombre des questions. — • Selon les résultats reproduits dans les
deux volumes de l'Enquête linguistique (p. 443), le nombre des questions
a été de 1704.
Enquêteur. — L'enquête a été faite par Ch. Bruneau, dont les
antécédents sont exposés d'une manière détaillée dans le volume Enquête
phonétique (pp. 15-18) connaissance approfondie de la région et du pa-
:
tois imperfections personnelles en ce qui concerne la perception de la
;
durée des voyelles.
Choix des localités. —
Le choix des 93 corrimunes explorées ne fut
pas fait d'après un plan préconçu. Allant de commune en commune,
l'auteur choisissait selon « l'opinion des gens du pays », étonné de la
finesse d'oreille avec laquelle ils saisissaient des nuances de prononciation
très délicates, quelquefois même négligeables. Il a eu l'occasion de véri-
fier que l'opinion des habitants d'un village était unanime quand il
s'agissait d'apprécier le patois d'une localité voisine, et que cette opinion
était toujours très exacte {Étude phonét., p. 20).
Cette affirmation est pleinement confirmée par mes enquêtes en Rou-
manie, ce qui prouve que les gens du pays sont plus conscients qu'on
ne le croit d'ordinaire du langage qu'ils parlent.
Tous les villages de la région parcourue ont été étudiés ainsi que
d'autres villages environnants dont le langage présentait des divergences.
Bruneau ne visita pas les hameaux,
ni les fermes isolées, qui ne sont
« qu'un reflet de la commune », et dont le langage « n'a aucune impor-
tance pour les études des patois de la région ». A leur tour, les habitants
des fermes sont en rapports permanents avec une «agglomération voi-
sine, qui domine nécessairement le langage» {Étude phonét., pp. ig-20).
Cette opinion n'est pas toujours confirmée par la réalité il y a des :
hameaux — au moins en Roumanie —
qui représentaient, dans le
passé, le vrai centre d'une agglomération humaine, alors que la commune
d'aujourd'hui s'est développée dans un autre endroit, soit parce que cet
endroit était plus proche d'une voie de communication, soit à cause
d'une disposition administrative, d'ailleurs souvent arbitraire.
Le choix des villages fut déterminé par le but que l'auteur s'était
proposé, à savoir de réunir « le plus grand nombre possible de documents
nécessaires à l'étude des limites dialectales et du processus de disparition
des patois » {Étude phonét., p. 21), supplantés par le français envahissant
et victorieux.
L'auteur donne, dès le commencement, de précieuses et indispensables
o8 LE FRANÇAIS
informations sur les villages étudiés le nom actuel employé par l'admi-
:
nistration ; le nom
dont se servent les paysans les formes anciennes, ;
établies d'après des recherches dans le cadastre et dans les cartulaires
déposés aux « Archives départementales des Ardennes » le nombre ;
des habitants non seulement à la date de l'enquête, mais aussi à l'époque
ancienne, surtout à partir du XV® et jusqu'au XYIIP siècle l'aspect ;
du village au point de vue géographique (son étendue, etc.), économique
(l'endroit où travaille la population), historique (la date de la création
de certains hameaux, etc.), ethnique (la population est essentiellement
flottante), de même que la situation linguistique du langage patois :
bien conservé ou bien vivant, patois mourant, patois en voie de dispari-
tion, patois mort depuis longtemps, etc. (cf. la Liste des villages, dans
Étude phonét., pp. 42-85). Ces amples informations aident et facilitent
grandement l'étude linguistique des patois de cette région.
Le nombre très grand des villages étudiés par Ch. Bruneau (93 points),
par rapport à celui des communes explorées par E. Edmont dans cette
région (4 communes dans le territoire même de l'enquête, les n^^
175» 185, 187 et 188, et 4 communes dans les régions environnantes, cf.
Enquête pp. 2-3 Étude phonét., p. 23), permet de rétablir la situation
ling,, ;
linguistique d'une manière infiniment plus précise et plus importante
que d'après les données présentées par l'ALF. Aussi bien, ce travail
montre-t-il la nécessité et l'utilité de pareilles recherches, qui comblent
largement les lacunes de l'Atlas linguistique de la France.
Choix des informateurs. — Ch. Bruneau chercha, avant tout, des
sujets « sincères », ne se bornant pas à traduiremais par- les questions,
lant leur propre patois. L'auteur considère la plupart du temps, et à juste
titre, « né dans le pays, de parents nés dans le pays, n'a jamais quitté
le pays » comme « des trompe-l'œil ». Pour trouver les bons informateurs,
il se laissa guider par les conseils des gens du pays qui savaient apprécier
« en fins connaisseurs, ceux qui parlent bien le patois ». « Les patoisants
ont le sentiment très net, là où le patois est resté vivant, de la tradition
patoise » (Étude phonét., p. 24).
Bruneau constata combien il estdangereux de se fier aux personnages
officiels (prêtres, instituteurs ou gardes champêtres), et pour cette
excellente raison, il évita les sujets intelligents; capables de traduire
rapidement en patois tous les mots et toutes les phrases du question-
naire.
Quant à la méthode de travail d'E. Edmont, l'auteur a l'impression
que celui-ci a utilisé ce genre de sujets, afin de pouvoir aller vite et
enregistrer toutes les formes de son questionnaire. Ch. Bruneau con-
sidère que ces personnes intelligentes sont particulièrement dangereuses
pour les phénomènes de syntaxe et de morphologie, car elles s'en donnent
« à cœur-joie, créant des formes analogiques, décalquant les tournures
LA RÉGION DES ARDENNES 89
françaises là où manque le tour patois ». Ces sujets « ne parlent pas leur
langue habituelle, ils font un thème : ce n'est pas la photographie d'un
patois, mais une construction, une adaptation artificielle que l'on re-
cueille avec eux» {Étude fhonét., p. 25).
Les informateurs de Ch. Bruneau parlaient presque exclusivement le
patois et ils étaient nés dans le village même, ainsi que leurs parents ou
tout au moins leur mère {Étude phonét., p. 25-26).
L'ÂGE. — En ce qui concerne leur âge, il n'a pas observé une règle
absolue, mais, là où le patois était homogène, il cherche à présenter,
« à côté de l'état ancien du patois, son état actuel
Parmi ses informa- ».
teurs, y a aussi un enfant de 13 ans, interrogé en présence de sa mère
il
qui corrigeait, au besoin, et complétait les réponses que l'enfant ne pou-
vait pas donner {Étude phonét., p. 26).
Sujet unique. •
— Bruneau questionna, d'ordinaire, un seul sujet.
L'enquête et l'exposé devenaient, par suite, plus simples pour cette
raison théorique qui est décisive « avec un sujet unique, les particula-
:
rités individuelles peuvent être éliminées facilement, parce qu'on con-
naît bien les côtés faibles du sujet ».
Il publie exclusivement les réponses d'une personne (bien qu'il en
ait interrogé plusieurs dans quelques villages), mais seulement après
s'être assuré « que cette personne parlait comme tout le monde » {Étude
phonét., p. 27).
Voici sa méthode de travail: «Presque toujours, j'ai travaillé en
famille. Des amis, des voisins, attirés par la curiosité, ont assisté au
questionnaire : dans ce cas, j'ai toujours exigé que mon sujet principal,
non seulement approuvât les renseignements fournis par d'autres,
mais qu'il répétât les mots et les phrases. Dans le cas où j'ai travaillé
en tête-à-tête, je me suis arrangé pour vérifier, en causant en patois
avec les gens du village, la constance des principaux faits dialectaux »
{Étude phonét., p. 27),
On ne peut pas nier l'utilité des informateurs secondaires, à condi-
tion que ceux-ci se rendent bien compte du travail accompli par l'en-
quêteur. Il m'est arrivé souvent qu'une deuxième personne, venue par
hasard à mon enquête, s'efforçait de me convaincre, à tout prix, que ses
mon informateur, en me
connaissances étaient plus grandes que celles de
donnant des réponses erronées, pour la bonne raison qu'elle ne voyait
pas la continuité du travail et ne se rendait pas compte de la liaison
qui existe entre les diverses demandes d'im questionnaire.
Informations sur les sujets. — Pour ses informateurs, Bruneau
fournit de précieux renseignements : leur âge, leur métier, quelques
particularités de leur prononciation, l'endroit où ils ont vécu jusqu'au
90 LE FRANÇAIS
moment de l'enquête. Le nom des personnes présentes à l'interrogatoire
et parfois même des détails sur la prononciation des membres de la
famille du sujet principal sont toujours indiqués.
Transcription phonétique. — L'auteur adopta le système de
transcription de VALF, avec une certaine hésitation, étant donné qu'il
est quelquefois trop compliqué, et même insuffisant. vaut mieux
Il
cependant employer ce système qu'augmenter la confusion avec un
nouveau système (Étude phonét., p. 34).
Les considérations de méthode qui ont empêché Bruneau d'adopter
un système d'une précision trop rigoureuse sont les suivantes : « les
faits de langue sont des faits sociaux ; ils sont soumis à notre volonté,
qui est flottante. Nos organes n'ont pas non plus une fixité rigoureuse ;
ilsexpriment des sons identiques par divers moyens, des sons divers
par des procédés d'articulation voisins... je ne parle pas exactement
comme je parlais hier je ne parle pas exactement comme mon voisin.
;
Suivant mes dispositions, suivant mon interlocuteur, ma prononciation,
mon articulation sont modifiées » [Étude phonét., p. 34). Conclusion il :
est impossible, et d'ailleurs peu recommandable, de noter des nuances
phonétiques très délicates ; il faut s'en tenir à une transcription pho-
nétique approximative, car «vouloir... exprimer dans la graphie des
nuances très délicates, c'est vouloir peser au gramme près avec une
bascule » (Étude phonét., p. 35).
Un excès de scrupule dans la transcription phonétique est considéré
comme antiscientifique pour la raison suivante : « entre le mot que pro-
nonce le sujet et le mot que nous utilisons dans nos raisonnements se
place un double travail de généralisation : nous supposons, d'une manière
gratuite, qu'une forme unique est une forme
habituelle, et qu'une forme
une forme générale» (Étude phonét., p. 36). Un système
individuelle est
trop compliqué met en grand embarras l'enquêteur lui-même, surtout
lorsque l'enquête s'étend sur un large territoire et qu'elle dure plusieurs
années.
Pour que Ch. Bruneau a complètement raison
cette raison, je crois
lorsqu'il déclare : « me paraît à la li-
la graphie de l'Atlas linguistique
mite de l'approximation que nous pouvons atteindre quand il s'agit
de décrire le patois d'un village, d'après un individu. La graphie doit
d'ailleurs varier avec l'extension des faits de langue elle sera plus pré- :
cise si l'on étudie le parler d'une famille, plus grossière si l'on s'occupe
du dialecte d'une région » (Étude phonét., p. 36).
Pour la transcription, peu importe si l'enquêteur est un spécialiste
ou non. Ch. Bruneau dit à ce sujet « je puis affirmer, pour mon propre
:
compte, que l'enquêteur est réduit au rôle d'une machine, et qu'aucun
acte de réflexion ne vient influencer la notation des phonèmes » (Étude
phonét., p. 35, note i).
LA REGION DES ARDENNES 9I
Personnellement, je peux ajouter qu'un spécialiste en phonétique
peut nuire à l'exactitude des réponses s'il cherche à introduire dans
la transcription ses préoccupations scientifiques, et s'il essaye de prouver
à l'aide des matériaux ses opinions personnelles.
Appareils de phonétique. —
Pour l'étude des patois d'Ardenne,
Bruneau a employé les appareils suivants :
1° Le palais artificiel. — Les palatogrammes publiés furent faits
par l'auteur lui-même réussissant à articuler sans gêne des sons et des
mots seulement après de nombreuses expériences et au bout de plusieurs
semaines un très grand nombre de clichés du palais artificiel, où le
;
mouvement de la langue était faussé, furent rejetés. Ces difiicultés et
la répugnance très marquée des informateurs pour le palais artificiel
ont déterminé Ch. Bruneau à ne pas l'employer {Étude phonét., p. 16).
2° L'inscripteur de la parole. —
Bruneau a obtenu au Laboratoire
de Phonétique de l'abbé Rousselot, à l'aide du cylindre inscripteur,
un bon nombre de diagrammes, en choisissant comme sujet un docteur
qui parlait couramment le patois de la région, d'où il était originaire
{Étude phonét., pp. 16-17).
30 Le phonographe. — F.
Brunot venait de fonder les Archives de
la Parole et organisait une enquête à l'aide d'un phonographe spécial,
créé à cette fin par la maison Pathé. A titre de linguiste, Ch. Bruneau
accompagna cette mission. On laissa au sujet la plus grande liberté,
afin qu'il pût s'exprimer aussi naturellement que possible (cf. Ch. Bru-
neau, Enquête phono graphique sur les patois d'Ardenne, dans la Revue
d'Ardenne et d'Argonne, t. XIX, 1911-1912, p. 169).
L'auteur fait une remarque que j'estime valable aussi pour la Rou-
manie « Il est curieux de remarquer que personne ne reconnaît sa pro-
:
pre voix, tout en admirant la fidélité avec laquelle l'appareil rend la
voix des autres personnes. Il est certain que l'on ne s'entend pas parler,
soit que le travail de l'articulation modifie l'impression auditive, soit
plutôt que l'audition se fasse par l'intermédiaire des os du crâne ou par
la trompe d'Eustache et non pas par l'oreille externe » (pp. 169-170; voir
aussi Les Archives, pp. 152-153 de mon étude).
Publication des matériaux. —
Les matériaux recueillis par Ch.
Bruneau présentent tout d'abord im intérêt phonétique et seulement en
second lieu un intérêt lexico graphique. La publication des matériaux
n'a pu être faite sur le modèle de l'ALF, car elle aurait été trop coûteuse.
C'est pour cette raison que l'auteur s'est décidé à l'emploi de cartes
schématiques {Enquête phonét., pp. 5-6), dans lesquelles il a dû sacrifier
des mots et des formes. En partant du français, il a rangé les mots par
ordre alphabétique. « Chaque mot présente un ou plusieurs types régio-
Planche VI.
86. BERCEAU
134. - BERCEAU.
En Wallonie : bhs (f.), 2 à8, 10, 11, lé, rS à 20, 21, 23.
Var. : bers, 2i ; bers (e brisé), 9, 12, 14, 17.
Amuïssement de l'r : bèrSy 13 ;
— bh-s, 14; — /^J, i ; — bés.
15
Au centre :
1° byer (m.), partout.
Berceau.
Var. : /^yr, 31 ; ^^f, 68; ^^z-, 42, 64, 65 ; 6>'«f, 66, 67.
2° /'îV (m.), 25, 32 à 34, 37, 46 à 49, 52 V., 54 V. à 59, 69, 74,
75
Var. : blr, 35, 81; — bçrsÔ, 51.
Remarque. — Au point 54 on dit maintenant byhs (f.).
3° è/Vi (m.), 26 f., 27, 36, 38, 39, 50, 60, 63, 80.
Var. : bèrs, 61, 76; bers, 62 ; bi^'j birSy 82.
Au sud : b'u, 71, 72, 78, 79, 82 à 89, 91, 53.
Var. : bie' , 73, 92; —bk, 77, 90.
Une page de l'ouvrage de Ch. Bruneau, Enquête linguistique sur les patois d'A r-
denne (t. I, 1914, p. 86) (cf. p. 93 de mon étude).
LA REGION DES VOSGES 93
naux ; des indications systématiques vagues : partout, en Wallonie, au
nord, au centre, au sud, suivies des types régionaux, équivalent à une
carte schématique. Des chiffres, placés à la suite des types régionaux et
qui désignent chaque village, des variantes, avec l'indication précise
de leur origine, permettent, le cas échéant, de reporter les formes données
sur la carte muette et d'étudier le mot dans tous ses détails. Les types
régionaux sont classés toujours dans le même
ordre, du nord au sud les ;
variantes se suivent dans un ordre méthodique » [Enquête phonét., p. 61 ;
voir planche n^ VI, p. 92 du mot berceau). L'auteur publie intégralement
les documents linguistiques sans les avoir retouchés ils sont accompagnés ;
assez souvent d'une carte, où chaque village étudié est désigné par un
numéro d'ordre (voir planche n^ VI). Un index, bien composé, aide le
chercheur à s'orienter rapidement dans la riche récolte {Enquête ling.,
t. II, pp. 445-714)-
5. La région des Vosges.
La région des Vosges méridionales, dont la population vit un peu de
l'élevage et beaucoup de l'exploitation des forêts et de l'industrie, fut
l'objet d'enquêtes sur place faites par Oscar Bloch (né en 1878, mort en
1937), mon regretté maître à l'École des Hautes Études après la mort de
J. Gilliéron. Les résultats en sont publiés dans les travaux suivants :
i» Atlas linguistique des Vosges méridionales, Paris, H. Champion, 1917,
in 40, XXIV p. — une carte des localités du domaine exploré —
810 cartes
linguistiques et 33 p. de notes explicatives. C'est le travail le plus important
au point de vue méthodologique. —
Abréviation Atlas. :
H. Champion,
2» Lexique français-patois des Vosges méridionales, Paris,
1917, in-4°, I-186 p. — Cet ouvrage contient
mots qui n'ont pas trouvé
les
place dans l'Atlas et qui sont employés dans un nombre réduit de localités.
A la fin du volume, l'auteur publie de nombreux textes patois (pp. 155-176).
3° Les parlers des Vosges méridionales, étude de dialectologie, Paris, H.
Champion, 191 7, in-S», XXI-343 p. — C'est l'étude détaillée du langage de
cette région par rapport à l'ensemble des parlers gallo-romans.
40 La pénétration du français dans les parlers des Vosges méridionales,
Paris, H. Champion, 1921, in-S", 144 p. [Bibliothèque de l'École des Hautes
Études, fasc. 232).
L'enquête d'O. Bloch ne prétend pas être aussi complète qu'un lexique
consacré au parler d'une seule localité. La description des parlers vivants
ne peut être que relative, car ce que l'enquêteur constate comme une
réalité vivante aujourd'hui ne sera demain qu'un souvenir, et « cela
est particulièrement vrai des patois si menacés par l'attaque du fran-
çais » [Atlas, p. XVI).
94 LE FRANÇAIS
Questionnaire. — O. Bloch se servit du questionnaire de J. Gilliéron
en modifiant
le et, dans la mesure du possible, en le complétant. Les
mots furent disposés sous formes de phrases courtes, qui délimitent le
sens et sont un moyen parfait « de soustraire le témoin à la suggestion
du français ». On peut, à l'aide de phrases, obtenir des phénomènes
de morphologie et de syntaxe. La phrase doit être claire ; celles qui sont
un peu compliquées sont rendues inexactement. Quand on demande
des noms d'objets, il faut toujours spécifier l'objet dont il s'agit, « ce
qui revient à dire que la connaissance de la vie sociale du pays qu'on
explore est indispensable » {Atlas, p. XV).
L'enquêteur d'un Atlas ne peut pas satisfaire complètement à cette
condition ; son expérience s'accroît au fur et à mesure que les enquêtes
avancent. Toutefois il doit connaître profondément la vie des paysans
dont il veut étudier le langage.
On une certaine quantité de matériaux à l'aide de questions
recueillit
variées et non fixées d'avance. On procéda de la sorte pour beaucoup
de mots qui désignent « des objets ou des usages locaux pour lesquels le
français n'a pas de correspondant tout à fait exact » [Atlas, p. XII).
Enquêteur. — Sa qualité à' enfant du pays Le
(l'auteur naquit à
Thillot, cf. Atlas, p. X) fut d'une réelle utilité. Beaucoup de paysans
sont défiants, malveillants et rusés à l'égard des étrangers. Bloch ren-
contra chez ses compatriotes une complaisance et un empressement
véritablement inlassables {Atlas, p. XIV).
Il veilla, au cours de son enquête, à ce que son attention restât fort
soutenue et son oreille souple. A cet effet, il mena l'enquête « au hasard,
d'un village et d'un témoin à l'autre, changeant le lieu et le sujet inter-
rogé chaque jour, et souvent même chaque demi-journée » {Atlas, p. X).
Notons que l'enquête pour l'Atlas d'une langue quelconque ne peut
pas pratiquer ce système, car le choix des villages à étudier, de même
que le choix des informateurs se font d'après certaines conditions, qu'on
arrive difficilement à réaliser au hasard des circonstances.
Choix des localités. — L'enquête ne comprit que 26 communes ou
villages, et les enquêtes linguistiques furent faites, pour la plupart,
durant les vacances scolaires. En ce qui concerne le nom des localités
et des habitants, l'auteur indique non seulement la forme française,
mais aussi la forme patoise, de même que le nom et le surnom des habi-
tants, d'après les témoins de la localité même {Atlas, pp. I-II).
De ces 26 localités, 22 appartiennent au département des Vosges (arr.
de Remiremont) et 4 au département de la Haute-Saône (arr. de Lure).
La région fut explorée pendant la totalité ou la plus grande partie
des vacances scolaires des années 1904-1905, 1908-1909 et 1913 {AHas,
p. X).
PLANCHE VII.
Une page de l'Atlas linguistique des Vosges méridionales (Paris, 1917, cartes 176
à 193) (cf. p. 97 de mon étude).
96 LE FRANÇAIS
Choix des informateurs. —
O. Bloch tint à interroger des sujets
natifs du village dont il étudiait l'idiome ou qui avaient passé la plus
grande partie de leur vie dans l'endroit exploré {Atlas, p. II).
Il interrogea dans chaque commune, outre le sujet principal, de deux
à six sujets secondaires, et demanda les termes spéciaux à des spécia-
listes, car « demander les termes qui désignent les objets de cuisine
à un homme, ceux qui désignent des outils de menuiserie à une femme,
c'est s'exposer à recevoir des réponses peu précises ou même inexactes »
{Atlas, p. XVI).
Quant à l'âge, Bloch n'a pu trouver qu'un nombre limité de sujets
<(dont les ascendants de deux générations ou même d'une seule, soient
originaires du lieu » {Atlas, p. X). La grande majorité des témoins est
âgée de plus de trente ans beaucoup sont des vieillards les jeunes gens
; ;
pratiquent de moins en moins le patois.
Parfois les informateurs ont donné les réponses, « pour raison de com-
modité » {Atlas, p. X), dans une autre localité que celle pour le parler
de laquelle ils témoignaient.
L'auteur donne, sur ses 99 témoins, des informations très précieuses :
l'occupation le lieu de naissance
; le lieu d'origine des parents
; les ;
déplacements l'âge etc. (cf. le chapitre Liste des témoins, dans Atlas,
;
pp. II-X).
Dans cette région, où la langue française a pénétré d'une manière
intensive, ce sont les paysans et un petit nombre d'ouvriers indigènes
qui ont conservé le dialecte local. Les erreurs fournies par cette caté-
gorie de sujets sont, selon l'auteur, assez nombreuses. La particularité
d'une prononciation individuelle se répercute souvent sur toute une
série de mots, et les réponses contiennent des expressions ou des images
qui sont un héritage du lieu d'origine des informateurs ou les traces
de leur récent déplacement. Les sujets « bavards », dans leur désir de
fournir à tout prix du patois, donnent comme « normal un mot vieilli »
{Atlas, pp. XIV-XV).
L'enquête — • nous avoue l'auteur —
difficile dans devient assez
ces contrées bilingues, car il nous sommes en
est malaisé de savoir si «
présence d'un oubli momentané ou d'une substitution propre au témoin
interrogé» {Atlas, p. XIV).
Transcription phonétique. — L'auteur adopta celle dont se ser-
virent J. Gilliéron et E. Edmont. A
cette occasion, O. Bloch fit un minu-
tieux examen critique des notations d'E. Edmont, en interrogeant le
même sujet de Ramonchamps. Il relève, chez Edmont, «une insuffi-
sance dans l'audition des voyelles nasales brèves », de même qu'un
certain nombre d'erreurs « sur le timbre des voyelles dans les mots qui
ont été obtenus en groupe », tout en concluant que « les données de
l'Atlas linguistique (de J. Gilliéron et E. Edmont) méritent dans l'en-
LA REGION NIVERNAISE 97
semble toute notre confiance » {Atlas, pp. XVII-XXIII ; cf. aussi p. 121
de mon étude).
Publication des matériaux. —
On utilisa la carte de la région,
réduite au tiers de ses dimensions par la photogravure (voir planche
n° VII, p. 95). A cause de ce système, Bloch fut contraint, lui aussi, de re-
noncer à plusieurs détails d'ordre phonétique ou lexical qui ne pouvaient
prendre place sur une carte ayant une échelle tellement réduite. Les
notes explicatives de nombreuses formes sont très importantes elles ;
n'auraient pu être reproduites qu'à l'aide d'une carte plus grande {Atlas,
pp. XI-XIII).
Les matériaux recueillis sont publiés dans l'Atlas par ordre alphabé-
tique, touten indiquant les points où ils sont employés (voir planche
n® VII qui comprend les réponses à huit demandes).
6. La région nivernaise.
« In labore requies »
(J.-M. Meunier, Étude morph.).
Sur la rive droite de la Loire (vers l'Est), s'étend un pays qui fait la
transition entre le Bassin Parisien et le Morvan c'est le Nivernais. Il:
est situé au centre de la France et sert, peut-on dire, de lien entre la
langue du Nord et celle du Midi, entre les parlers de l'Est et ceux de
l'Ouest. Ce pays a été étudié pendant dix-sept ans (de 1894 à 1911)
par l'abbé Jean-Marie Meunier, qui a consigné les résultats de ses tra-
vaux en deux ouvrages importants :
i*> Étude morphologique sur les pronoms personnels dans les parlers actuels
du Nivernais (thèse principale), Paris, 1926, in-S», XVIII-123 p., avec une
carte.
Comnie supplément du précédent volume : Atlas linguistique et tableaux
des pronoms personnels du Nivernais, supplément de l'Étude morphologique
sur les pronoms personnels dans les parlers actuels du Nivernais, Paris, 1926,
gr. in-80. Le volume contient 8 p. d'introduction (la lettre de P. Chatelus,
évêque de Nevers), 14 cartes linguistiques et 14 tableaux indiquant révolu-
tion phonétique des pronoms personnels. —
Abréviation Étude morph. :
2° Monographie phonétique du parler de Chaulgnes, canton de la Charité-
sur-Loire (Nièvre) (thèse complémentaire pour le doctorat), Paris-Nevers,
191 2, in-S^, XX-221 p., avec une carte et 21 planches hors texte.
Comme supplément du précédent volume Index lexico graphique. Supplé-
:
ment de la Monographie phonétique du parler de Chaulgnes (Nièvre), Paris,
1912, in-80, XIV-107 p. —
A la fin du volume, l'auteur publie une Liste
des mots et locutions contenus dans l'Atlas linguistique de la France (pp. 89-
107).
Abréviation : Monogr. phon.
98 LE FRANÇAIS
Élève de l'abbé P. Rousselot — et plus tard son successeur à l'Insti-
tut de Phonétique expérimentale du Collège de France — l'abbé J.-M.
Meunier fait des enquêtes sur place dans cette région, en étudiant plus
de 200 communes ou localités de la Nièvre, et même « dans des régions
fort éloignées de la langue d'oïl» {Étude morph., p. i) « Il n'était pas :
besoin de livres des documents vivants et variés m'entouraient de tous
:
côtés. Parcourir la Nièvre, ouvrir les yeux et les oreilles, observer et
noter le langage des habitants de la campagne pour étudier les patois
morvandiaux, tel était mon programme » {Monogr. phmi., p. VII).
Le patois de Chaulgnes fut sa « première langue », puisqu'il était né
à six kilomètres des bords de la Loire, dans la partie basse du départe-
ment de la Nièvre {Monogr. phon., p. IX). Il s'agit donc de travaux
faits par une personne de la région même.
Au point de vue de la méthode suivie par l'auteur dans ses enquêtes
sur place, les informations données sont assez maigres {Monogr. phon.^
pp. 27-32).
Questionnaire. —
L'auteur n'a pas employé un vrai questionnaire,
•
étant donné qu'il était préoccupé surtout de problèmes d'ordre phoné-
tique le phonétiste... « porte de préférence son attention sur les phéno-
:
mènes physiologiques, c'est-à-dire sur les modifications linguistiques
produites par la nature de nos organes phonateurs » {Monogr. phon.,
p. 29). Pour de semblables études, il suffisait d'une observation soutenue
de lamanière dont parlent les gens de la campagne « pendant nos va- :
cances nous avons parcouru les villages du Morvan, interrogé et fait
causer les indigènes. Nous appliquions toutes nos facultés de perception
à saisir le jeu spontané des organes de la parole, les différentes évolutions
des consonnes et le timbre varié des voyelles. Par nos yeux nous voyions
les nombreux mouvements des lèvres, de la bouche, de la langue, etc. ;
avec nos oreilles nous essayions d'apprécier les moindres nuances du
son » {Monogr. phon., p. 29). « Spectateur attendri et curieux, nous
avons suivi fidèlement toutes les phases de ces parlers vivants, témoin
impartial et sincère, nous avons noté et enregistré, grâce à une investiga-
tion scientifique et consciencieuse, leurs développements successifs ou
leurs arrêts momentanés,nous éprouvions alors cette joie indicible,
et
que goûte et savoure le savant à la poursuite et à la découverte des se-
crets de la nature » {Monogr. phon., p. 30).
Enquêteur. — L'enquête fut conduite par l'auteur en personne.
Celui-ci avait été dirigé vers ces recherches par l'abbé Rousselot, qui
avait découvert à ses yeux « étonnés et ravis le vaste horizon et l'in-
térêt sans cesse grandissant des parlers vivants, étudiés d'après la mé-
thode graphique, et la portée immense qu'ils ont maintenant dans la
connaissance du langage » {Monogr., phon., p. XI). C'est à J. Gilliéron
LA REGION NIVERNAISE 99
qu'il doit ses connaissances sur les patois, et l'éducation de son oreille
en vue de mieux saisir les sons.
Choix des localités. —
Les critères de ce choix ne sont pas énon-
cés on ne nous indique que le nombre des localités. Sur les 313 commu-
;
nes de la Nièvre, l'abbé Meunier en étudia 209, soit 'plus de la moitié
{Monogr. phon., p. 30). La liste des communes et hameaux explorés est
publiée dans les deux travaux [Étude morph., pp. XI-XVIII Monogr. ;
pJion., pp. XIII-XX). L'année de l'enquête est indiquée après le nom des
localités.
Choix des informateurs. —
D'ordinaire, l'auteur ne nous informe
guère que de l'âge des sujets («environ 40 ans » « 13 ans », etc.. Étude ;
morph., p. XI), en se bornant souvent même à l'indiquer d'une manière
approximative : « une vieille femme », « un jeune homme », etc. (p.
XI). Parfois nous trouvons des indications comme celles-ci: «le cha-
noine... qui connaît et parle son patois mieux que personne»; «un
vieillardne sachant ni lire, ni écrire», etc. (pp. XI, XIII). L'abbé
Meunier interrogea d'habitude une personne par commune, mais il y a
aussi des cas où il en a questionné plusieurs.
Sur la confiance que nous devons avoir en ces témoins, l'auteur dé-
clare : « Inutile de dire que j'ai pris toutes mesures nécessaires, pour
être bien renseigné sur le parler de chaque commune 1° en choisissant
:
des personnes le plus souvent illettrées, des fenunes de préférence, parce
qu'elles quittent moins souvent le pays que les hommes ;
2° en interro-
geant des indigènes, établis dans la localité depuis plusieurs généra-
tions ;
3° en m'entourant, pour ces enquêtes, de toutes les précautions
conseillées par MM. Rousselot, Gilliéron, Psichari et Dauzat » [Étude
morph., p. XI, note i ; Monogr. phon., p. XIII, note i).
Transcription phonétique. — Meunier adopta la transcription de
l'ALF.
Appareils de phonétique. — 1° Le palais artificiel fut employé
par l'auteur seulement pour l'étude des consonnes ^ et g de Chaulgnes,
parce que l'évolution de ces sons est très riche, très compliquée et en
pleine activité dans sa langue maternelle [Monogr. phon., p. 32). Il en
publia 21 figures, avec 45 palatogrammes [Monogr. phon., pp. 151 ss.).
2° L'inscripteur de la Parole. — L'auteur fut empêché par « bien des
raisons » de publier ces graphiques i) la crainte de ne rien dire de
;
neuf et qui ne fût déjà connu après l'exposé de son maître (Abbé P.
Rousselot, Principes de phonétique expérimentale) 2) le désir de pouvoir ;
être lu par ses compatriotes (« laméthode graphique, encore si peu
connue, les aurait rebutés »). — L'abbé Meunier voulait mettre à leur
100 LE FRANÇAIS
portée ces études encore si neuves parmi les Français {Monogr. phon.,
p. VIII).
Publication des matériaux. Les matériaux— recueillis furent utili-
sés pour la rédaction des travaux précités.
7. La région du Nord-Ouest de TAngoumois.
La région étudiée par A.-L. Terracher s'étend surtout entre les rivières
de la Charente et de la Tardoire et comprend le plateau des Terres Chat*-
des, territoirede collines déboisées et arides, contrastant avec la végéta-
tion plus fraîche et riante des vallées.
Les études de Terracher sont les suivantes :
i» Les aires morphologiques dans les par1ers du Nord-Ouest de l'Angou-
mois (1800- 1900). Étude de géographie linguistique, Paris, Champion,
1914, in-4'', XIV-248 p. (Bibliothèque de l'École des Hautes Études, Sciences
hist. et philol., n° 212). Les renvois se réfèrent toujours à ce volume. Abré- —
viation Les aires.
:
2° Les aires morphologiques dans les parlers populaires du Nord-Ottest de
l'Angoumois (1800-1900). Appendices, Paris, Champion, 1912, in-S», 452 p.
30 Études de géographie linguistique. Les aires morphologiques... Atlas,
Paris, Champion, 1914, in-4", 50 cartes en couleurs. Cf. les trois reproductions :
planches VIII, IX et X (pp. 102-104 de mon étude).
L'auteur se propose avant tout « de montrer comment les relations
entre les hommes — et quelles relations — agissent sur la répartition
du langage », en essayant de dégager « les intermédiaires humains qui dé-
terminent l'aspect du langage d'une région quelconque ». Il considère les
intermariages comme l'un des agents essentiels {Les aires, pp. X-XI).
Afin de mettre en lumière cette idée, A.-L. Terracher soumet en pre-
mier lieu à son examen les faits à! ordre morphologique, vu que « le système
morphologique caractérise une langue beaucoup plus que le lexique
ou le développement phonétique », exception faite pour le système pho-
nique. En lexicologie les emprunts d'une langue à l'autre sont très fré-
quents. Le roumain est une langue romane moins par son lexique que
par son système morphologique {Les aires, p. 51). Dans sa marche victo-
rieuse contre les patois, la langue française remplace en premier lieu les
mots patois, tandis que la morphologie conserve un aspect dialectal. Les
instituteurs, — ces braves soldats du français — , rencontrent des
obstacles presque insurmontables lorsqu'ils essayent d'enlever au lan-
gage des élèves le système morphologique du patois et de lui substituer
celui du français littéraire {Les aires, p. 54).
Il suit de là que le système de la morphologie (et de la phonologie),
moins atteint par les changements que le lexique, mérite d'être étudié
LA RÉGION DU NORD-OUEST DE L'ANGOUMOIS IOI
en premier lieu. Une enquête sur ce système peut être complète, tandis
qu'une enquête lexicologique ne peut jamais l'être. On rencontre toute-
fois en morphologie aussi des influences extérieures ou des désagréga-
tions, mais elles sont infiniment moins profondes que la désagrégation
lexicologique, et lorsqu'il s'agit du système même, ces changements
ne se produisent qu'indirectement, « toujours par l'intermédiaire et avec
les ressources du patois même, et jamais par voie de substitution brutale
et complète ». En français, dès les premiers textes, le système de décli-
naison et de conjugaison apparaît inébranlablement constitué (les deux
cas ; les différents types de déclinaison et de conjugaison, les désinences
personnelles, etc.) par contre, nulle trace de création en dehors du
;
système latin, réduit, mais fidèlement conservé {Les aires, pp. 52-53).
L'auteur entend par aire morphologique « le territoire dont le langage
offre partout un type morphologique identique, par opposition aux
types correspondants des territoires limitrophes ». La répartition des
mots entre les différents types, de même que le pluriel des substantifs
ou l'indicatif des verbes n'intéressent pas l'auteur, car il fait « la géo-
graphie des types et non de chaque forme » {Les aires, pp. 60-61).
On voit bien, par ce qui précède, qu'il s'agit d'une enquête dont la
méthode doit s'éloigner, et de beaucoup, de celle des Atlas linguistiques
ou des travaux ayant pour but de donner une vue d'ensemble sur l'aspect
linguistique d'une certaine région.
Les cartes linguistiques sur lesquelles repose ce travail sont surtout
des cartes mor-phologiques. Seules les cartes II, VI-XI et XVI-XVII
donnent des indications sur les aires de quelques caractères ou particu-
larités phonétiques, que l'auteur croyait utile de présenter, afin de faci-
liter et de simplifier l'exposé des faits morphologiques (Les aîy^s,pp.35ss.).
La carte XVII, que nous reproduisons (voir planche n^ VIII, p. 102),
peut donner une idée non seulement de l'étendue du territoire examiné,
mais aussi de la manière de présenter quelques limites phonétiques et
particularités phoniques (i).
Questionnaiiœ. — vu
but poursuivi par l'auteur, des
Il diffère, le
autres questionnaires linguistiques. le contenu des cartes de
Selon
l'Atlas, il a dû renfermer des mots concernant l'article défini et les :
adjectifs possessifs du singulier (carte I) ; des substantifs et des adjectifs
féminins (carte II) ; les formes du numéral deux selon le genre (carte III) ;
des formes du pronom possessif et du pronom personnel (cartes V, VI,
VII, VIII et IX) ; des verbes, afin d'établir les désinences verbales (carte
XI, pour le présent carte XII, pour l'imparfait carte XIII, pour le
; ;
parfait de l'indicatif carte XIV, pour l'imparfait du subjonctif carte XV
; ;
pour le futur et le conditionnel carte XVI pour le participe présent), etc.
;
(i) Les Céirtes publiées par l'auteur sont en couleurs des difficultés techniques ne
;
nous permettent de les reproduire qu'en une seule couleur.
Planche VIII.
Carte XVII. — Qjuelques limites phonétiques et particularités phoniques.
Echelle (
200.000'
Canton
• Commune
.Villa5«
laTaclir
HIERSAC
Limite occidentale de a libre -» a; entoure les localités qui présentent un développe-
ment particulier de Va ou de Vç.
délimite l'aire de -arium -» -/.
Limite occidentale de al -f- consonne - au.
4++ .»- + de la distinction entre an et en entravés.
Miaimmniiiii de la conservation de a final atone.
àt c -\- a •* tfa; g + a -» dia; souligne les localités où
/ -» h, celles où; tend vers h.
de la non-palatalisation de kf, gf.
A.-L. Terracher, Atlas (cf. p. loi de mon étude) (l'original est en couleurs).
Planche IX.
CARTE c'.
Intermariages indigènes entre communautés des plateaux (1800-1900).
&c&<.t2ï.
200 000
9 6<X/WU»V^
LNGOULEMI
De o à 2 °/o. De 12 à 14 %• 0-0-0-0- De 26 à 28 V,.
De 2 à 4 %. De 14 à 16 7o- o-oBo-o-o De 28 à 30.%.
t tnm iii n De 4 à 6 %• De 16 à 18 Vo- •oo-ootHwo De 36 à 38 %.
+ + + + + De 6 à 8 %• De 18 à 20 "/o- ee-oo-«o- De 46 à 48 0/0.
iwiiiiuimiiutuw De 8 à 10 "/o- couooqw m. De 20 à 22 "/» • SI Vo-
+ - + -+ De 10 à 12 %• ••••••• De 22 à 24 %
A.-L. Terracher, Atlas (cf. p. 105 de mon étude) (l'original est en couleurs).
Planche X.
CARTE Limites des fiefs (xii«-xiii'= siècles).
Abbaye de Saint-Amant-de-Boixe.
Famille des La Rochefoucauld (ou comtes d'Angoulêmc).
Évêché et chapitre cathédral d'Angoulême.
^^^= Abbaye de Saint-Cybard.
9 Divers.
1 1 Pas de renseignements.
A.-L, Terracher, Atlas (cf. p. 105 de mon étude) (l'original est en couleurs).
LA RÉGION DU NORD-OUEST DE L'ANGOUMOIS IO5
L'auteur a suivi de près :la proportion des mariages de 1800 à 1900
(carte a et jS) ; les densités matrimoniales indigènes (population indigène)
de 1800 à 1900 (carte y) ; les densités matrimoniales (population totale)
de 1800 à 1900 (carte Q ; les intermariages entre les conununautés
limitrophes des vallées et des forêts de 1800 à 1900 (carte c) ; les inter-
mariages indigènes entre communautés des plateaux de 1800 à 1900
(carte e') ; les intermariages indigènes dans la même aire patoise de
1800 à 1900 (carte ^) ; les intermariages indigènes entre aires limitrophes
de 1800 à 1900 (carte rj) ; la population fixée, en précisant la proportion
des étrangers à la région de 1800 à 1900 (carte 6) ; la même population et
la proportion des rapportés d'aires plus patoises (de 1800 à 1900, carte t) ;
de même, la proportion d'hommes rapportés des aires moins patoises à la
même date (carte #c) ; la proportion des femmes rapportées des aires
moins patoises (carte A) ; l'accroissement et la diminution de la popu-
lation de 1830 à 1900 (carte fi) ; les densités matrimoniales indigènes
avant le XIX« siècle (carte v) ; les intermariages entre communes limi-
trophes avant XIX® siècle (carte
le $) ; les intermariages dans la même
aire patoise avant le XIX^ siècle (carte 0) ; les limites de provinces,
de châtellenies, d'élections et d'archiprêtrés (carte n) ; et, enfin, les
limites des fiefs du XII® au XIII® siècle (carte p).
Enquêteur. — L'enquête fut faite par l'auteur lui-même, qui par-
lait depuis l'enfance le patois angoumoisin, celui de Vindelle {Les aires,
p. 41).
Choix des localités. —
Les enquêtes furent conduites dans 172
villages, appartenant à 50 communes, dont la liste est donnée dans l'Ap-
pendice III (pp. 44ia-444a), accompagnée du nombre des habitants.
Choix des informateurs. —A en juger d'après le questionnaire
(voir plus haut), l'auteur n'a pas dû travailler avec un grand nombre de
sujets et du reste, vu son caractère plutôt historique, le travail ne récla-
;
mait pas un choix des informateurs selon des critères bien fixés d'avance.
Transcription phonétique. Terracher adopta à peu près le même —
système que celui adopté naguère par la Revue des patois gallo-romans,
c'est-à-dire celui de l'ALF.
Publication des matériaux. — L'atlas contient : des cartes phoné-
tiques, des cartes morphologiques, des cartes sur les intermariages
(dont un exemple est donné par la planche n^ IX), des cartes sur la po-
pulation par rapport aux étrangers pénétrés dans la région etc. (voir
le chapitre questionnaire), de même qu'une carte sur les limites des
fiefs (que nous reproduisons, voir planche n° X, p. 104).
I06 LE FRANÇAIS
L'Atlas commence par un certain nombre de cartes dont la publica- —
tion serait souhaitable pour chaque Atlas —
qui aident beaucoup à la
connaissance de la région, de même qu'à l'explication des faits linguisti-
ques. Ces cartes présentent : l'hydrographie, le relief du sol et la géo-
logie (carte A) ; l'époque préhistorique (carte B) ; la période gallo-romaine
(carte C) ; la toponymie : noms en -acum (carte D) noms formés avec
;
villa (carte E) et noms de localités autres que les noms en -acum (carte
F) ; les déboisements et les défrichements (carte G) ; l'agriculture, le
commerce et l'industrie (carte H) ; les voies de communication (carte I) ;
les foires et les marchés (carte J) ; la zone de la langue d'oïl et celle de
la langue d'oc (carte L).
Afin de mieux faire comprendre la méthode et la portée de ce travail,
je crois nécessaire d'indiquer quelques résultats, au risque de sortir
un instant du cadre de mon exposé :
L'agent destructeur de la morphologie des patois n'est pas le français,
mais les parlers limitrophes, considérés comme socialement supérieurs.
Le processus ne se reproduit pas partout à la même date il ; se propage
ordinairement suivant les voies de communication et en remontant
les vallées {Les aires, pp. 116-119).
Les sujets transplantés par le mariage d'une « aire moins patoise »
dans une « aire plus patoise » n'adoptent pas complètement le système
morphologique du nouveau milieu, tout en déterminant dans celui-ci
une action désagrégatrice. Là oii la population ne se renouvelle pas ou se
renouvelle peu par les intermariages, le système morphologique présente
une forte résistance à l'envahisseur {Les aires, p. 226).
Il est possible que le régime féodal ait eu son influence sur la situation
présente des types morphologiques, puisque les intermariages entre les
habitants des fiefs appartenant à des seigneurs différents étaient géné-
ralement interdits {Les aires, p. 235). Le mouvement matrimonial à
ne suffit pas « à expliquer l'inexplicable, à débrouiller l'enche-
lui seul
vêtrement des faits généraux et des faits locaux et le conflit toujours
possible entre la tradition et les innovations » {Les aires, pp. 241-242).
8. La terminologie de la flore.
Les botanistes ont été parmi les premiers à s'occuper d'enregistrer
les noms populaires des plantes trop dédaignés, afin de fournir la possi-
bilité d'établir une concordance précise entre le langage parlé et le lan-
gage scientifique. Ce sont eux qui ont employé pour la première fois la
méthode indirecte de recueillir les matériaux linguistiques, c'est-à-dire
celle qui fait appel à la collaboration de correspondants. C'est là la raison
qui nous incite à consacrer quelques pages à certaines études que person-
nellement nous croyons les plus représentatives à ce sujet, surtout pour
Y époque initiale de ce genre de travaux.
LA TERMINOLOGIE DE LA FLORE HOJ
a) Premières mentions de la terminologie populaire et de son importance.
C'est l'illustre botaniste suédois Charles de Linné (né en 1707, mort
en 1778) qui recommandait, dans son travail Philosophia botanica
(Amsterdam, 175 1), de mentionner les noms populaires des plantes, car
« ils répandent beaucoup de jour sur les Flores particulières, non seu-
lement parce qu'ils instruisent plus facilement les habitants, mais aussi
parce qu'un nom commun, souvent ingénieux, fait connaître la nature
de la plante ».
Le Suisse Augustin-Pyrame De Candolle (né en 1778, mort en 1841)
reconnaissait, au commencement du XIX® siècle, que dès les temps les
plus anciens de la civilisation, les peuples ont désigné, par des noms
spéciaux, les plantes qui les entouraient et qui frappaient leurs regards
soit par leurs propriétés et leur usage, soit par la singularité de leurs
formes ou de leur végétation. Chaque langue, chaque patois, souvent cha-
que village offrent donc une sorte de nomenclature populaire. Sans doute,
il est impossible de connaître tous ces noms, qui, par leur obscurité,
et souvent par leur inconstance, échappent à l'étude mais on ne peut
:
nier qu'un recueil de noms populaires aurait une utilité réelle « Si l'on :
veut rédiger un ouvrage de Botanique appliquée à la médecine... on
doit... surtout ne pas négliger les noms vulgaires, dont l'utilité dans
cette partie de la science est très importante. Travaille-t-on à la Flore
d'un pays... on doit recueillir avec soin tous les noms vulgaires propres
au pays dont on parle, sorte de recherche beaucoup trop négligée des
botanistes » {Théorie élémentaire de la Botanique, Paris, 1813, p. 254 et
passim).
On voit, par ce qui précède, que l'importance linguistique de la termi-
nologie populaire n'était pas encore bien reconnue.
LeFrançais N. St. Des Étangs, dans son éindeListe des noms populaires
des plantes de l'Aube et des environs de Provins, contenant V Indication
des lieux où ils sont usités, celle de la Station des espèces qu'ils concernent,
les noms botaniques français et latins qui s'y rapportent, enfin les observa-
tions auxquelles ils ont donné lieu (Paris, Masson —
Troyes, Bouquot,
1845, iio p.) s'occupe de la terminologie populaire des plantes, parce
qu'il estime utile « à mettre en rapport l'homme de la science et l'homme
des champs, la théorie avec l'application » (p. 4). L'agriculteur ne connaît
pas le nom scientifique des plantes et le botaniste, ignorant la terminolo-
gie populaire, ne peut pas rapporter la plante qui lui est indiquée au
nom que a imposé. A part ce but pratique, cette nomencla-
la science lui
ture est intéressante par les remarques dont certaines espèces ont pu
être l'objet de la part des paysans, et la science en a profité plus d'une
fois. C'est l'élément folklorique qui se fait jour pour la première fois dans
ce travail.
Les noms de cette collection sont présentés dans l'ordre alphabétique.
I08 LE FRANÇAIS
avec les indications suivantes i° la désignation du pays où ils sont
:
utilisés ;
2*> le lieu physique où ces plantes croissent habituellement
(les prés, les bois, etc.) ; 30 les synonymes populaires (la récolte est très
riche à ce sujet) ;
4° les noms botaniques, français et latins ; 5° des
informations qui touchent l'emploi, la fonction, etc., des plantes. Le
volume se termine par une liste alphabétique des noms latins renvoyant
aux synonymes populaires qui les concernent (pp. 97-110).
b) La méthode pour recueillir les noms populaires des plantes.
Le travail de N. H aillant. Flore populaire des Vosges (Paris-Épinal,
1886, 220 p.), marque un grand progrès dans la méthode de recueillir
lesnoms patois des plantes. Il contient, selon son sous-titre « un recueil :
des noms patois et vulgaires des plantes des Vosges, cultivées et sponta-
nées (genres, espèces, fruits,etc., etc.), rangés dans l'ordre systématique
et mis en regard des noms scientifiques français et latins, accompagnés
des stations ou localités classées alphabétiquement sous chaque article,
avec des observations philologiques, botaniques, agricoles, horticoles et
économiques ». A cette époque les études dialectales étaient en grand
honneur en France (voir pp. 33-37 de mon étude).
Premières instructions pour la récolte. — Le travail de Haillant
est basé sur l'examen des documents publiés et sur les matériaux re-
cueillis à l'aide d'une enquête faite par correspondance. Pour faciliter la
tâche des correspondants, l'auteur joint à sa demande des instructions
générales, où, parmi d'autres questions, il demande de recueillir non
seulement les noms populaires des plantes, mais aussi de leurs variétés
et sous-variétés, de même que les noms patois des graines ou fruits ayant
des noms différents de celui de la plante qui les porte (faîne, gland, etc.)
et, enfin, les synonymes patois ou désignations multiples de la même
plante (p. 7).
Le résultat de cette enquête a été fécond l'auteur a obtenu des :
matériaux de bonne qualité de soixante-quatorze communes des Vosges
(voir la liste, pp. 8-1 1). Haillant lui-même a complété l'enquête par
correspondance, autant que possible, par des enquêtes sur place ou sur
le marché de sa ville (mais ce dernier «moyen d'investigation, afi&rme
l'auteur, a été moins fécond en bons résultats que nous ne l'espérions »,
p. 15).
La publication des matériaux a été faite de la façon suivante : l'au-
teur a placé en tête de la nomenclature populaire les noms qui s'étendent
à tout le département ou dont la localité n'a pu être précisée ; viennent
ensuite, dans l'ordre alphabétique, les noms patois, précédés du nom de
la localité où ils sont en usage. Chaque article est accompagné des obser-
vations philologiques, botaniques, agricoles, horticoles et économiques
LA TERMINOLOGIE DE LA FLORE IO9
qu'il comporte, et l'étude elle-même est précédée d'un aperçu phoné-
tique sommaire (pp. 16-20 cf. le compte rendu du D^" A. Bos, dans la
;
Remania, t. XVI, 1887, pp. 147-150 pour les études de Haillant sur les
;
patois, cf. W. V. Wartburg, Bibl. des dict. patois, n^^ 579 et 580).
c) Première enquête sur place.
La méthode d'enquête sur place préconisée par l'abbé Rousse lot dans
laRevue des patois gallo-romans (voir p. 39) donne de féconds résultats
dans le domaine de la botanique populaire. En effet, Charles Joret, dans
son travail. Flore populaire de la Normandie (Paris, Maisonneuve, 1887,
in-80, LXXXVIII-338 p.), ne s'est guère contenté de dépouUler les diction-
naires du patois normand et de demander l'aide des instituteurs à même
de mieux connaître les noms vulgaires des plantes en usage dans les cam-
pagnes normandes, mais il a vérifié lui-même, par des enquêtes sur place,
la nomenclature botanique patoise de cette région de la France.
Joret était d'ailleurs une personne suf&samment qualifiée pour faire
ce travail, puisqu'il s'était occupé longuement des parlers normands
(cf. les travaux Essai sur le patois normand de Bessin, 1881 Des ca-
: ;
du patois normand, 1884 cf. cependant le compte
ractères et de l'extension ;
rendu de J. Gilliéron, Romania, t. XII, 1883, pp. 393-403, et t. XIII,
1884, pp. 121-125, et la réponse de Joret, Romania, XIII, 1884, pp. 114-
121) et s'était rendu compte de l'intérêt que présente la flore pour la dé-
termination des caractères phonétiques de la région.
Les multiples significations des noms par rapport à l'existence
DES plantes. —
Doué de qualités de botaniste distingué et d'éminent
philologue, Joret veut mettre en lumière le fait que le même mot s'ap-
plique dans différents pays à différentes plantes, et, à ce sujet, il fait
d'importantes remarques « Ces noms identiques, appliqués à des plantes
:
dissemblables, se trouvent, il est vrai, le plus souvent sur des points
très différents de laNormandie de là une première raison de noter soi-
;
gneusement les localités où les noms vulgaires sont employés. Mais ce
n'est pas la seule une autre, non moins pressante, c'est que les plantes
;
qui les portent ne croissent pas toujours, on le sait, dans toute la Nor-
mandie {Wôrter und Sachen « mots et choses », ajoutons-nous). Enfin,
et ceci n'est pas le moins important, les noms populaires des plantes
varient, comme le patois, d'un pays à l'autre, parfois d'une commune à
une commune plus éloignée. On s'exposerait donc à donner de la flore
populaire de notre province une idée bien inexacte, si l'on n'enregistrait
pour chaque dénomination vulgaire la commime, le canton ou le pays où
elle est usitée... J'ai, comme dans mon étude sur Les caractères et l'ex-
tension du patois normand, pris pour base de cette géographie botani-
que les pays et non les départements, parce que les premiers sont des
IIO LE FRANÇAIS
divisions qui reposent à la fois sur la nature du sol et les caractères
du que les seconds, création artificielle et arbitraire, ne
patois, tandis
répondent à aucun de ces éléments » (pp. LXII-LXIII). C'est donc Joret
qui présente, peut-être pour la première fois, les diverses variations d'un
même mot dans les parlers normands, offrant ainsi aux chercheurs une
précieuse classification géographique.
Publication des matériaux. —
L'auteur n'a pas employé un système
de transcription complètement phonétique (à ce sujet, voir les observa-
tions du D^ A. Bos, dans Rev. des pat. gallo-rom., t. II, 1888, pp. 310-
311). Les matériaux sont publiés selon la classification naturelle (Pha-
nérogames et Cryptogames) chaque article indique les noms latin et
;
français de la plante, et, à la suite, tous les termes populaires avec l'indi-
cation des pays oii ils sont employés par les patoisants. La Flore donne
aussi une place importante aux pommes et aux poires, étant donné
qu'il s'agit du pays du cidre et du foiré (la région comptait plus de 650
variétés de pommes et plus de 200 de poires). L'index alphabétique,
concernant le nom populaire, et en regard le nom scientifique, représen-
te l'un des meilleurs glossaires dialectauxnormands, qui donne une
image presque complète de la manière dont les paysans normands ont
mis dans la nomenclature botanique leurs croyances et leurs us et cou-
tumes. Le D' A. Bos (/. c, p. 311) considère ce travail comme « un des
meilleurs livres qui aient paru sur nos patois, dont l'étude est faite depuis
quelque temps avec méthode et science au plus grand profit de la langue
française ».
d) Le plus grand recueil.
La Société de Linguistique de Paris s'est proposé, dès sa création
(en 1868), de « rassembler les noms vulgaires donnés aux plantes dans
les diverses régions de la France, afin d'en composer un glossaire spé-
cial, avec la collaboration de quelques botanistes. Toutes les précau-
tions seront prises dans l'élaboration de ce travail, pour que chaque
nom vulgaire soit exactement rapporté au terme scientifique qui lui
correspond dans la nomenclature binaire employée en histoire naturelle »
(la circulaire est signée par Michel Bréal, cf. Rolland, t. IX, 1912, pp. VI-
VII). H. Gaidoz (qui a publié les volmnes VIII à XI du recueil) afi&rme
qu'Eugène Rolland a réalisé sa très riche collection de noms de plantes
(et d'animaux) (i) pour satisfaire à ce vœu exprimé par la Société de
(i) E. Rolland a publié aussi la Faune populaire de France, en 13 volumes, Paris.
1877-1911. C'est un recueil des noms d'animaux dans les parlers gallo-romans et
d'autres langues, suivi de nombreux proverbes et de croyances se rapportant aux
animaux. Les matériaux des six premiers volumes (publiés de 1877 à 1883) sont
complétés par les volumes VII à Xlll (publiés de 1906 à 191 1). A partir du XI»
volume, cette collection fut publiée par les soins de H. Gaidoz, qui avait acheté aux
LA TERMINOLOGIE DE LA FLORE III
Linguistique, sans que celle-ci ait accordé l'attention méritée au réalisa-
teur de son projet (cf. Rolland, t. IX, pp. V-VIII).
En effet, le folkloriste Eugène Rolland (qui fut pendant plusieurs
années libraire à Paris) a offert au botaniste, au folkloriste, à l'ethno-
graphe et au linguiste la plus riche collection de noms de plantes qui
ait jamais été faite en France par son travail Flore populaire ou Histoire :
naturelle des plantes dans leurs rapports avec la Linguistique et le Folklore :
t. I. 1896, III-272 p.
Paris, Librairie Rolland, in-S», t. II, 1899, 267 p. ; ;
t. 378 p. t. IV, 1903, 262 p. t. V, 1904, 415 p. t. VI, 1906,
III, 1900, ; ; ;
307 p. t. VII, 1908, 262 p. t. VIII, 1910, 218 p. t. IX, 1912, VIII-282 p. ;
; ; ;
t. X, 1913, VI-226 p. t. XI, 1914, VI-261 p. Les tomes VIII à XI furent
;
pubhés par H. Gaidoz.
Rolland (né en 1846, mort en 1909) précise, dès son premier volume,
lebut qu'il s'est proposé de réaliser par son œuvre
recueil systé- : « Un
matique des noms populaires donnés aux végétaux et des proverbes,
devinettes, contes et superstitions qui les concernent. Le domaine exploré,
à ces divers points de vue, est l'Europe ancienne et moderne, l'extrême
nord de l'Afrique et l'Asie occidentale. Le lecteur s'apercevra bien
vite que les diverses parties de ce vaste champ d'enquête sont très inéga-
lement représentées dans notre Flore et que l'Europe occidentale y
occupe une place prépondérante. C'est que, pour cette région, les sources
ont été plus facilement accessibles » (t. I, p. i).
MÉTHODE DE TRAVAIL. — L'auteur a glané ses matériaux, pendant
plusieurs années, et même au moment
de l'impression des volmnes (cf.
t. IX, p. VIII t. XI, p. VI) dans toutes sortes d'ouvrages imprimés,
;
dont la bibliographie augmentée est donnée dans chaque volrnne (t. I,
pp. 257-270 t. II, pp. 259-264 t. III, pp. 373-375 t. IV, pp. 255-258
; ; \ ;
t. V, pp. 407-412 t. VI, pp. 301-302
; t. VII, pp. 257-258). Ce sont les
;
vocabulaires des divers idiomes et les Flores locales qui constituent
ses sources d'information. A part cette moisson, l'auteur a fait person-
nellement des relevés qui furent augmentés par la collaboration de plu-
sieurs personnes, parmi lesquelles il faut mentionner tout spécialement
E. Edmont, J. Feller et E. Emault (voir la liste complète dans le
1er tome, p. II). Ainsi, la collection de Rolland renferme une
nomenclature de divers âges, sans que le chercheur soit toujours sûr de
son exactitude, surtout lorsque la moisson est faite d'après les diction-
naires dialectaux.
enchères les manuscrits et papiers de Rolland, en vue d'assurer l'achèvement de la
Flore et de laFaune (H. Gaidoz, La faune, X, 2« partie, Paris, 1915, p. VIII). Rol-
land se joignit déjà en 1877 à H. Gaidoz, pour publier la revue Mélusine, premier
recueil français consacré à la littérature populcdre.
112 LE FRANÇAIS
Les trois premiers volumes (cf. le compte rendu de J. Darmesteter,
dans Romania, t. X, 1881, pp. 286-294) ne se bornent pas à la nomen-
clature française des plantes, mais, à côté des termes des patois gallo-
romans, l'auteur donne les noms correspondants en grec ancien, grec du :
moyen âge, grec moderne, latin ancien, latin du moyen âge (et la no-
menclature latine savante), italien, romanche, espagnol, portugais,
catalan, roumain, allemand, flamand, anglais, dans les langues celtiques,
Scandinaves, slaves, en albanais, tzigane, basque, magyar, finnois,
arabe, persan, turc, arménien et dans d'autres langues orientales (cf.
t. I, pp. II-III). Il est facile de reconnaître qu'un plan tellement vaste
dépassait de beaucoup les forces d'un homme seul, surtout lorsqu'un
semblable travail n'existait pas même pour les langues romanes (il
n'existe pas encore aujourd'hui cf. toutefois D' Gustav Hegi, Illus-
! ;
trierte Flora von Mittel-Europa, 1906-1931, 7 tomes en 13 vol.). Pour cette
raison, l'auteur s'est vu obligé d'avertir les lecteurs qu'à partir du IV®
volume il ne s'occuperait plus que des pays de langue gallo-romane.
Transcription phonétique. — Rolland n'a pas employé un rigou-
reux système de transcription phonétique puisqu'il reproduisait des
matériaux contenus dans des dictionnaires, difficiles à transcrire phoné-
tiquement. Pour les termes recueillis personnellement et pour ceux de
ses collaborateurs, il emploie l'orthographe utilisée pour la transcription
des patois gallo-romans (cf. la liste des signes dans t. II, p. 267).
Publication des matériaux. — Rolland s'est borné à offrir à la
science des matériaux linguistiques bruts, mis dans un ordre plutôt
extérieur : après la famille des plantes, il donne le nom latin et la forme
française la plus générale (ou littéraire) ; viennent ensuite les formes
du grec, du latin, des patois français, des autres langues romanes et
des langues non-romanes. Cette partie est accompagnée d'une très riche
récolte de notes folkloriques, puisée dans ses nombreuses lectures de
littérature populaire et scientifique.
Bien qu'on eût désiré que la présentation des matériaux fût un peu
plus systématique, la linguistique romane doit cependant à E. Rolland
un tribut de sincère reconnaissance pour ce labeur qui lui facilite énormé-
ment l'orientation dans le domaine de la flore, aidant de nombreux
chercheurs à y puiser d'importantes informations pour leurs travaux.
Le moment est peut-être venu pour les romanistes de se remettre
au travail pour rédiger une Flore de la Romania. Le travail de V. Bertoldi
[Un ri belle nel regno de' fiori : i nomi romanzi del Colchicum autumnale
L. attraverso il tempo e lo spazio, Genève, 1940, dans la Bihlioteca deW
Archivum Romanicum, IP série, 4^ vol., VIII-224 p.) donne un admirable
exemple des résultats qu'on peut obtenir par un examen des termes de
la Flore dans le domaine de la Romania.
ALF 113
9. L* Atlas linguistique de la France (ALF).
.':.-. i. 1
"'• -V
L'Atlas « ne donne qu'une faible partie des
parlers de 639 communes alors que la France,
à elle seule, en compte 37.000 »
(J. GiLLiÉRON, Notice, p. 3).
On reconnaît bien aujourd'hui que J. Gilliéron avait parfaitement'
raison lorsqu'il déclarait, en 1904, en réponse à la critique trop injuste
d'A. Thomas (/. Gilliéron, A. L. de la France compte rendu de M. Tho-
:
mas, Paris, Champion, 1904, p. 8), qu'une nouvelle ère allait s'ouvrir
dans l'étude du langage par la publication de l'Atlas linguistique de la
France.
Il est utile et même nécessaire, je crois, d'insister davantage sur les
études préparatoires de cette grande œuvre, afin de montrer que quinze
années au moins se sont écoulées dans la vie de G. Gilliéron (de 1883 à
1897) avant le commencement de l'enquête sur place. Ces années n'ont
pas été consacrées seulement à des tâtonnements, mais avant tout à
un consciencieux travail sur place, qui a eu pour résultat la réalisation
de l'enquête selon un plan bien mûri.
a) Travaux préparatoires.
Après l'étude du patois de Vionnaz (voir p. 178) et l'enquête sur
place dans 43 communes de la Vallée du Rhône pour V Atlas phonétique
du Valais roman (voir p. 183), J. Gilliéron continua ses recherches sur le
territoire de la France, dans le département de la Somme. Son rapport
sur les conférences données à l'École des Hautes Etudes, dans le second
semestre de l'année 1882-1883, est une preuve évidente de la continuité
de ses préoccupations. Il consacra la conférence du vendredi à la lecture
et à l'étude de la langue des chartes publiées par G. Raynaud. « On a
dressé le tableau des caractères phonétiques et morphologiques qui
distinguent dans la seconde moitié du XIII^ siècle la langue du Ponthieu
de celle de l'Ile-de-France. On auraitdû en laisser obscur ou incomplet
plus d'un point, si l'on n'avait eu recours à une autre source d'informa-
tions (i), dont l'étude formait l'objet de la seconde conférence ».
« La conférence du lundi a été consacrée à l'étude des variations dia-
lectales (2) telles que les présente actuellement le Ponthieu ».
« Se basant (3) uniquement sur des matériaux recueillis sur place, dans
plus de 20 villages de cette contrée, par le maître de conférences (J. Gil-
(i) Texte mis en italiques par nous-même.
(2) Mis en italiques par l'auteur lui-même.
{3) Toute la partie qui suit est mise en italiques par nous-même ; cf. aussi Roma-
nia. t. XIII, 1884, p. 481.
114 ^^ FRANÇAIS
liéron), et mis à la disposition de tous les élèves et auditeurs, on a com-
mencé par établir les lois phonétiques du langage de Cayeux-sur-Mer,
puis on a recherché, sans toutefois sortir des limites du Ponthieu, l'exten-
sion géographique des caractères inconnus au français. Cette étude a
permis, d'une part, d'élucider plus d'un point obscur du tableau dressé
dans la première conférence, de faire la part exacte des diverses influences
étrangères auxquelles étaient sujets les scribes des chartes du XI II® siècle^
d'autre part, de reconn^tre les diverses transformations qui se sont
opérées sur le sol du Ponthieu depuis le XIV® siècle jusqu'à nos jours,,
et qui ont donné à son langage une très grande variété (i). L'étude
de ces dernières a fourni l'occasion d'exposer des vues générales sur la
répartition des faits phonétiques dans le domaine gallo-roman, la nature
de l'influence du français et de certains centres linguistiques sur les patois. On
a tout particulièrement insisté sur la façon de procéder dans le relevé des
variations dialectales d'une contrée » (M. Roques, Bibliographie des tra-
vaux de J. Gilliéron, Paris, Droz, 1930, pp. 5-6, note i).
Il suffit de lire avec attention ce rapport pour se rendre compte dans
quelle mesure Gilliéron approfondissait les problèmes dialectaux et de
quelle manière il envisageait leur étude scientifique.
L'Atlas linguistique de la France ne peut pas se réaliser
PAR LE CONCOURS DE CORRESPONDANTS, AFFIRME L'ABBÉ RoUSSE-
LOT. —
Avant l'appel lancé par G. Paris, l'abbé Rousselot, publiant un
compte rendu sur l'Atlas linguistique alleméind (dans Rev. des pat.
gallo-rom., t. II, 1888, pp. 152-155 ; l'appel de G. Paris est publié dans le
fascicule suivant de la même revue, n^ 7) rédigé par le D^ J. KaufEmann,
s'exprime en ces termes : « Je ne sais dans quelle relation se trouvent
les dialectes allemands avec la langue littéraire, ni quel degré de compé-
tence ont les instituteurs primaires pour la collaboration qui leur a été
demandée. Mais je dois dire qu'en France une œuvre entreprise sur de
pareilles bases serait certainement mauvaise. En effet, nos parlers popu-
laires possèdent des nuances trop délicates pour qu'il soit possible de les
percevoir et de les noter sûrement sans une préparation spéciale. De
plus, notre français provincial est trop imprégné de sons patois pour
qu'il puisse servir de base unique à une transcription phonétique. Chaque
correspondant, comparant forcément son patois à son français, croirait le
comparer au français de tous, et induirait le collationneur dans une
(i) L'idée de J. Gilliéron fut développée sous un aspect plus étendu par Cari
Theodor Gossen, dans son travail Die Pikardie als Sprachlandschaft des Mittelalters
(auf Grund der Urkunden), Biel, Graphische Anstalt Schûler. 1942, 170 pages et 14
cartes. Cf. le compte rendu de Louis Remacle, dans la revue Vox Romanica, VIII,
1945-1946, pp. 267-272. —
Le même auteur a rédigé une Petite grammaire de l'ancien
picard (X-185 p. dactylographiées), qui paraîtra en 1950 en France. Le 5* chapitre
porte le titre « Quelques aspects de géographie linguistique ».
ALF 115
erreur inévitable. Il y aurait à craindre en outre que le patois de la
traduction ne fût pas le vrai patois du auquel il serait rapporté.
lieu
Mais surtout, ce serait un vrai hasard si avec une quarantaine de phrases
contenant trois cents mots, même bien choisis, on arrivait à découvrir
les faits les plus intéressantsde chaque patois. Si jamais le gouverne-
ment français, qui a lesi je ne me trompe, prêté son appui à
premier,
des recherches sur les patois, mais qui est resté bien en arrière sur ce
point, se décidait à favoriser quelque chose d'analogue à l'œuvre de
M. Wenker, ceux qui mériteraient l'honneur d'en être chargés devraient
procéder tout autrement. Ce n'est pas à des hommes ignorants des ma-
tières philologiques qu'ils devraient s'adresser. Ils devraient couvrir
le territoire de collaborateurs formés et éprouvés par eux. Ils devraient
non seulement étudier mais encore pousser, dans des endroits
la surface,
choisis, leurs sondages aussi profondément que possible. L'entreprise
n'est pas chimérique, mais exige des ressources considérables. A défaut
du gouvernement, une association seule, ou les conseils généraux peuvent
l'entreprendre. Il est à souhaiter que cette initiative ne se fasse pas
trop attendre. Le temps presse, et chaque jour qui s'écoule enlève une
part considérable de notje patrimoine linguistique » (p. 152).
L'appel de Gaston Paris. —
Jusqu'en 1888, date de l'appel de
Gaston Paris, J. Gilliéron n'a pas cessé d'étudier sur place divers patois
de France et des régions romanes limitrophes. La preuve en est fournie
non seulement par les vingt-trois articles et comptes rendus (voir les
n08 3-28, dans M. Roques, Bibliographie, pp. 14-16) publiés, mais aussi par
l'apparition de la Revue des patois gallo-romans (t. I, 1887), publiée
en collaboration avec l'abbé Rousselot.
Nul n'était mieux disposé à entendre l'appel de Gaston Paris (1888)
que J. Gilliéron, qui avait sans cesse eu l'occasion de reconnaître que
les patois s'acheminent vertigineusement vers « l'abîme » (voir l'étude
sur patois de Vionnaz, p. 179).
le
L'appel de Gaston Paris était conçu en ces termes « Il faudrait que :
chaque conmiune d'un chaque son, chaque forme, chaque mot de
côté,
l'autre, eût sa monographie, purement descriptive, faite de première
main, et tracée avec toute la rigueur d'observation qu'exigent les scien-
ces naturelles » (p. 168). « Que tous les travailleurs de bonne volonté se
mettent à l'œuvre que chacun se fasse un devoir et un honneur d'appor-
;
ter au grenier commun, bien drue et bien bottelée, la gerbe qu'a pro-
duite son petit champ » (p. 174) {Les parlers de France, dans Revue
des pat. gallo-rom., t. II, 1888 ; pp. 161-175 ; cf. aussi mon étude pp. 45-50).
Après cette date, onze ans s'écoulent encore jusqu'au commencement
de l'enquête sur place par E. Edmont (1897). Dans ses pérégrinations
dialectologiques dans le nord de la France, en Normandie et en Bretagne,
J. Gilliéron a eu la fortune de trouver à Saint-Pol-sur-Temoise (Pas-de-
Il6 LE FRANÇAIS
Calais), l'épicier E. Edmont, doué d'une forte intelligence naturelle et
d'une excellente aptitude à saisir les nuances phonétiques des sons et
à les transcrire avec une exactitude étonnante (voir pp. 75-80).
Le plan de l'Atlas mûrit peu à peu. La plupart des dictionnaires
dialectaux d'alors donnaient des matériaux peu sûrs, sans indication de
leur lieu d'origine et de leur exacte valeur sémantique, ayant souvent
une prononciation falsifiée. Il est impossible de se faire une idée précise
sur l'évolution du langage en prenant comme base seulement ces diction-
peu comparables entre eux, où les mots sont groupés les uns à
naires, très
côté des autres sans que l'on sache, dans la plupart des cas, s'ils sont
morts, en train de mourir ou s'ils vivent encore, sans être touchés d'une
« maladie » quelconque. Il faut se diriger vers la réalité il faut pénétrer
;
davantage dans le monde même des patois.
La Notice (i) nous conduit dans ce « Musée » de la langue française
du XIX^ siècle. J. Gilliéron ne considère son Atlas que comme «un
recueil de matériaux devant servir à l'étude des patois de la France
romane et de ses colonies linguistiques limitrophes » {Notice, p. 3). Ce
recueil «ne donne qu'une faible partie des parlers de 639 communes,
alors que la France, à elle seule, en compte 37.000 (bien entendu avant
!
la guerre de 1914). Il n'est donc qyx'une modeste ébauche et nous sommes
les premiers à reconnaître que l'approximation à laquelle nous avons été
condamnés par les circonstances doit impliquer bien des défectuosités dans
le tracé que constituent les aires » [Notice, p. 3) (2).
Les promoteurs de l'atlas. — Afin de réaliser ce plan, il fallait
avoir l'appui de quelqu'un. Ce fut Gaston Paris lui-même qui prêta la
main et jeta dans la balance toute son autorité. « Nous devons proclamer
bien haut — dit Gilliéron — que sans lui l'Atlas n'existerait pas. C'est
lui quia plaidé notre cause auprès du Gouvernement. Dans quels termes ?
Nous ne le savons. Mais, au Ministère, on nous a accordé, sans la moindre
hésitation, tout ce que nous avons demandé » [ap. M. Roques. Biblio-
graphie, p. 10).
Avec l'aide du Ministère de l'Instruction publique, Gilliéron réussit,
en 1897, à envoyer E. Edmont entreprendre les enquêtes sur place.
Il faut souligner le fait que le maître «ne demandait rien pour lui et
que les dépenses de l'enquêteur Edmont étaient réduites au strict mini-
mum » (M. Roques, Bibliographie, p. 10).
(i) Atlas linguistique de la France, Notice servant à l'intelligence des cartes, Paris,
Champion, 1902, gr. in-S», 56 pages.
(2) Les critiques faites à l'Atlas semblent trop souvent oublier ces déclarations
de J. Gilliéron, reproduites par nous en italiques.
ALF 117
b) Questionnaire.
Le questionnaire fut composé par Gilliéron à l'aide de mots isolés
(« syntactiquement isolés »). Il n'a pas été publié, mais il peut être re-
construit d'après les en-têtes des cartes de l'Atlas, rédigées pour chaque
question. Le nombre des questions, à en juger d'après celui des cartes,
fut d'environ 1400 au commencement et de 1920 à la
fin de l'enquête
(voir p. 134). matériaux recueillis par E. Edmont n'ont pas été
Mais les
publiés entièrement sous forme cartographique (voir p. 135).
Choix des mots. —
On apporta un soin spécial au choix des mots :
ceux d'origine récente n'étaient point écartés « pas plus que ceux que les
patois ne peuvent posséder de leur propre fonds et qu'ils doivent au
langage littéraire » {Notice, p. 4). Gilliéron nous expose ce qui l'a guidé
dans son choix « Il nous importait, en effet, de mettre en lumière la
:
façon dont les parlers populaires se comportent vis-à-vis de cette pha-
lange de mots importés, dans quelle mesure ils les assimilent à leur fonds
ancien, à quel degré ils sont en commimion avec le langage de Paris et
accessibles à toute invasion. Ce sont des témoignages intéressants de leur
état vital » {Notice, pp. 4-5).
Le groupement des mots, choisis dans le répertoire populaire, fut
faitpar « similitude de sens », en tenant compte plus particulièrement
de ceux désignés pour « établir les lois phonétiques des parlers » {Notice,
P- 4)-
Afin de saisir la variété du vocabulaire gallo-roman, le questionnaire
renferme une certaine quantité de mots, également isolés, que l'au-
teur savait « varier en multiples aires » (p. 5). On a augmenté le question-
naire pendant l'enquête, en ajoutant des mots nouveaux pour combler
les lacunes dont on s'était aperçu, ainsi que pour mettre dans un « rap-
port plus équitable et plus conforme à notre projet primitif, d'une part
le temps pris par l'interrogation (temps ne dépassant pas nos prévisions),
et d'autre part le temps consacré à la recherche d'un lieu et d'un sujet
favorables (les excédant, celui-ci, de près de moitié) » {Notice, p. 6).
Il vraiment étonnant que ces détails donnés par Gilliéron lui-
est
même échappent aux personnes qui critiquent encore aujourd'hui le
questionnaire de l'Atlas linguistique français.
Les phrases. —
A côté de mots isolés, le questionnaire comprenait
une centaine de phrases fort peu compliquées et d'allure rustique. Grâce
à ces phrases, on peut obtenir un coup d'oeil d'ensemble quasi complet
sur les formes régulières du verbe.
L'étude des mots en phrases est « d'un intérêt capital ». Gilliéron
affirme à bon droit que souvent « une phrase est le creuset d'où sort le
mot isolé », et que « des mots sortent de ce creuset avec les traces de
Il8 LE FRANÇAIS
l'usure ou de l'encroûtement » (Notice, p. 5). La signification de la plu-
part des mots ne peut être connue que par une phrase. Il y a des mots qui
ont plusieurs sens et, si l'on ne demande que « l'équivalent du type fran-
çais », on s'expose « à n'en obtenir qu'un à-peu-près sémantiquement
insufi&sant ». On pourrait conclure de là qu'un questionnaire devrait se
composer uniquement de phrases «immobilisant un mot dans l'une de
ses acceptions ». Théoriquement, un tel questionnaire pourrait donner
des résultats satisfaisants, mais en pratique, il nous réserverait bien des
surprises car, en appliquant ce système
; dit Gilliéron —
« nous —
aurions, bien plus que cela n'a eu lieu, été dupes de l'arbitraire momenta-
né des sujets interrogés, nous aurions présenté au lecteur des discordances
du modèle français, qu'il aurait, exclusivement à d'autres formes, attri-
buées au patois, alors qu'elles n'auraient été que le fait d'une momenta-
néité en même temps que d'une individualité » [Notice, p. 5).
Ceux qui affirment que l'Atlas linguistique français ne nous offre
pas une très riche flore sémantique ne doivent pas oublier la déclara-
tion de J. Gilliéron Il faut « se rappeler que si, dans la recherche des
:
mots isolés, la vérité sémantique a quelque peu souffert, c'est au grand
profit de la concordance formelle entre le français et le patois ; et que,
d'autre part, ce mode d'enquête amenait beaucoup plus facilement et
naturellement les synonymes ou concurrents des mots demandés »
(Notice, p. 6).
Herbier. — Pour la récolte des noms de plantes, E. Edmont se servit
d'un herbier (Notice, p. 4, note i). Il ajouta de vive voix des indications
supplémentaires, quand il le jugea nécessaire, connaissant fort bien
les mœurs de la campagne, ainsi que les animaux et les plantes. Nous
sommes convaincu qu'E. Edmont lui-même a dû reconnaître qu'un
paysan, de même qu'un intellectuel, se trouvent bien embarrassés
lorsqu'on leur demande le nom d'une plante qu'on voit d'ordinaire dans
un jardin ou dans un champ, mais non pressée et fixée sur le carton
d'un herbier. Il est également sûr qu'Edmont a dû ajouter maintes fois
des explications supplémentaires afin de pouvoir obtenir une réponse
exacte.Il est regrettable que tous ces détails de son interrogatoire échap-
pent à notre connaissance, et ne nous permettent pas de juger avec plus
de précision les résultats, c'est-à-dire les réponses recueillies.
L'interrogatoire et l'enregistrement des réponses. — Le
questionnaire fut rédigé en français et l'interrogation fut faite également
en français et non en patois. Il était nécessaire de se servir du français,
parce que lui seul possède « l'immense avantage d'être familier à tous ».
Il est indéniable que les sujets questionnés furent influencés dans une
certaine mesure par la façon de parler de l'enquêteur. Ici aussi, il ne
faut pas pousser trop loin cette afi&rmation, car il y a des informateurs
ALF ttg
très conscients qui ne se laissent pas influencer par une langue litté-
raire et qui, au contraire, essayent de démontrer la différence par l'em-
ploi des mots appartenant à leur patois.
L'originalité de l'enquête de Gilliéron consistait dans l'intention de
l'auteur de mettre à la disposition du linguiste des matériaux purs et
exempts de toute retouche, « du langage » (p. 7).
de véritables instantanés
C'est pourquoi E. Edmont, fidèle à la consigne reçue de J. Gilliéron, n'a
aucunement modifié les réponses entendues et s'est bien gardé de réitérer
une question que le sujet n'avait pas saisie du premier coup. La réponse
était enregistrée telle quelle. « Les réponses que nous reproduisons dans
nos cartes, dit Gilliéron, représentent toujours l'inspiration, l'expression
première de l'interrogé, une traduction de premier jet. On verra par la
suite que nous avons pris soin de distinguer par un signe particulier
les formes recueillies en réponse à une seconde question posée en vue
d'obtenir une équivalence directe ou plus directe » [Notice, p. 7).
Une fois les matériaux recueillis par E. Edmont, toute revision, tout
complément étaient sévèrement exclus. Le patois d'une commune était
recueilli dans un cahier spécial. La couverture du cahier donnait les
indications géographiques et le numéro de la commune. L'interro-
gatoire terminé, le cahier était expédié pour être dépouillé. La condition
essentielle, que J. Gilliéron avait particulièrement à cœur de respec-
ter au cours de ces enquêtes, était la sincérité et l'exactitude des
réponses (p. 7).
Critiques apportées au questionnaire. On a fait de nombreuses —
objections au questionnaire de VALF qu'il était incomplet, qu'il omet-
:
tait des mots du plus haut intérêt, qu'il n'a pas tenu compte de la vie
sociale tellement différente dans les diverses contrées de la France (i).
Gilliéron lui-même reconnaît d'ailleurs — , « qu'il aurait dû être non seu-
lement doublé, mais quadruplé, décuplé » (J. Gilliéron, Étude de géogra-
phie linguistique, Pathologie et thérapeutique verbale, I, Neuveville, Beer-t
(i) Voir, à ce sujet, surtout : G. Millardet, Linguistique et dialectologie romane
Problèmes et méthodes, Montpellier-Pîiris, 1923, pp. 30 et ss.; A. Dauzat, La géogra-
phie linguistique, Paris, Flammarion, 1944, pp. 7 ss. V. Bertoldi, Questioni di
;
metodo nellalinguisticastorica.'Na.poli.igig.ipp. 28-32; A.-L. Terracher, Géographie
linguistique, histoire et philologie, dans Bull, de la Soc. de Ling. de Paris, t. XXIV
(1923-1924), pp. 259 et ss. V. Bertoldi,
; La parola quale testimone délia storia;
Napoli, R. Pironti, 1945, pp. 34-38 ; W. v. Wartburg. Problèmes et méthodes de la
linguistique, Paris, Presses universitaires, 1946, pp. 133 ss. ; K. Jaberg, Aspects géo-
graphiques du langage. Soc. de publ. romanes et françaises, XVIII, Paris, Droz,
1936, pp. 17 et ss.; lD.,dans Vox Romanica.YIl (i943-i944),pp. 282-283, et la biblio-
graphie donnée par ces études Oscar Bloch, /. Gilliéron et l'Atlas linguistique de'
;
la France, dans La revue de Paris (extrait du n"» du i«' février 1929, 16 p.) Id., La ;
dialectologie gallo-romane, où l'auteur défend l'ALF (dans les Conférences de l'Institut,
de Linguistique de l'Université de Paris, III, 1935, pp. 25-41).
/I20 LE FRANÇAIS
stecher, 1915, pp. 45-47). Les moyens financiers lui firent défaut, car,
dit-il, «nous sommes allés jusqu'aux extrêmes limites de ce qui était
exécutable à cet égard ». Même une fois l'enquête terminée,
J. Gilliéron
nous confesse l'embarras dans lequel il se trouvait quand il lui fallait
décider ce qui aurait pu être retranché pour céder le pas à d'autres exi-
gences. La situation était d'autant plus pénible au moment où il igno-
rait totalement ce que contiendraient les réponses. Même s'il avait com-
posé un second questionnaire, ce nouveau modèle lui aurait encore mé-
nagé bien des surprises désagréables. Voici la réponse mordante de J.
Gilliéron aux critiques de ses adversaires: «Le questionnaire... pour
être sensiblement meilleur, aurait dû être fait après l'enquête » {Patho-
logie et thérapeutique verbale, p. 45).
c) Enquêteur.
Pour réaliser son plan, J. Gilliéron choisit comme collaborateur le brave
enquêteur de Saint-Pol-sur-Temoise (Pas-de-Calais), Edmont Edmont,
dont les qualités d'objectivité et la finesse de l'ouïe furent reconnues
même par les adversaires les plus acharnés de VALF. Le Lexique de Saint-
Pol (voir p. 75) marque une date dans l'histoire de la dialectologie
française par l'exactitude de la notation phonétique, la richesse des
vocables recueillis et l'acuité dont l'enquêteur a fait preuve en recueillant
les matériaux. nous semble que la contribution d'E. Edmont à la
Il
réalisation de VALF
fournit la preuve qu'il faut avant tout un don
linguistique, et ensuite seulement des connaissances sur l'évolution
du langage humain, pour être un bon enquêteur.
En confiant ce travail à un homme sans aucune préparation philolo-
gique, J. Gilliéron s'est inspiré du principe que « l'Atlas ne devait pas
être l'œuvre d'un linguiste s'il était l'œuvre d'un linguiste ou de nous-
;
même, il ne présenterait pas les mêmes garanties de désintéressement
et serait un bloc déjà dégrossi en vue d'une œuvre encore indéfinie »
{Généalogie des mots désignant l'abeille d'afrès l'Atlas linguistique de
la France, Paris, Champion, 1918, p. 3). De la sorte, l'ALF est, comme
l'auteur le désirait, « un recueil de matériaux enregistrés par un homme
qui ne fut ni philologue, ni linguiste, et dont l'oreille nous donnait toutes
les garanties désirables ».
En recueillant les matériaux de l'Atlas, E. Edmont n'a été étonné
de rien, n'a distingué «ni l'invraisemblable du vraisemblable, ni l'im-
possible du possible » {Généalogie, p. 3, note i) ; il n'a fait qu'enregistrer
des réponses instantanées. L'instantanéité est une condition fondamen-
tale, « précisément », dit Gilliéron, « ce à quoi nous tenons le plus, ce qui
distingue le mieux l'Atlas de tous les matériaux utilisés jusqu'ici, ce
qui est une sauvegarde à nous qui l'utilisons » {Généalogie, p. 4). Une
preuve de la confiance que Gilliéron accorde aux matériaux d'Edmont
ALF I2X
nous est fournie par cette déclaration « C'est à ce gage de sincérité
:
que, de notre part, nous avons sacrifié les nombreux matériaux que nous
avons recueillis autrefois dans tout le nord de la France, en Normandie,
en Bretagne, en Suisse, en Savoie, en Dauphiné. Il n'en a rien été publié —
ou si peu que rien —
et il n'en sera rien publié parce qu'ils ne nous
inspirent plus qu'une confiance très relative » (Pathologie et thérapeutique,
P- 45).
La valeur des matériaux de l'ALF repose sur le respect des principes
d'enquête fixés par Gilliéron et sur l'exactitude de la notation des ré-
ponses de la part d'E. Edmont. A ce sujet, le maître afiirme : «Pour
démontrer la sûreté de son audition et de sa notation phonétiques, nous
tenions depuis longtemps en réserve une douzaine de faits pour le
jour où se présenterait quelque chose de plus sérieux que de vagues
soupçons servant à excuser l'impuissance oii l'on s'est trouvé de lire une
carte de l'Atlas... Notre attente a été longue et vaine jusqu'ici » {Généa-
logie, p. 9).
La plupart des dialectologues français et étrangers ont reconnu que
l'oreille de E. Edmont était excellente, qu'elle avait été afi&née par une
éducation phonétique.
Critiques sur les notations d'Edmont. — Il y a toutefois parmi
les notations d'Edmont certaines erreurs de transcription ou d'interpré-
tation des différents sons rencontrés au cours des enquêtes (voir, à ce
sujet, G. Millardet, Ling. et dial. rom., pp. 36 ss.). Ces défauts peuvent
être attribués en partie à Edmont lui-même et surtout aux sujets
interrogés qui n'étaient pas toujours originaires du pays, bien qu'ils
l'affirmassent (cf. A. Dauzat, La géographie linguistique, pp. 10 ss.).
Les critiques ont été faites assez souvent en tenant compte d'un seul
cas. Il faut, à mon avis, examiner tous les matériaux d'un village avant
de faire la critique, car il arrive souvent que l'enquêteur ne saisit pas
dès le commencement les différentes nuances phonétiques c'est seule- ;
ment au cours de l'enquête qu'il s'en rend compte. Toute retouche
étant interdite ou du moins peu recommandable, on reconnaît souvent
des différences entre les premiers enregistrements des réponses et les
enregistrements postérieurs. Afin d'éviter ce grave inconvénient, j'ai
personnellement toujours commencé mes enquêtes par la partie intro-
ductoire du questionnaire (voir p. 720) l'enregistrement de ces réponses
;
réclamait au moins deux heures de travail sans interruption.
Remarques de Karl Jaberg. —
Les constatations faites, à ce sujet,
par K. Jaberg (dans Romania, L, 1924, 53® année, p. 282) méritent
d'être reproduites en entier « J'ai fait au point 969 de l'ALF (L'Etivaz)
:
un relevé dialectologique d'après un questionnaire en partie identique à
celui de M. Gilliéron. En comparant les notations de M. Edmont et les
122 LE FRANÇAIS
miennes pour un certain nombre de mots contenant la diphtongue ai
(résultant de « et ^ latins toniques, libres ou suivis de et, ou du suffixe
-ariu, -a) je constate des différences assez considérables ; ma notation
est bien plus régulière, j'ai noté presque toujours àt à l'intérieur du mot,
àé à la finale M. Edmont a noté plusieurs fois
: l'intérieur la mo-
àè à ;
nophtongue è figure très rarement dans mes matériaux, parfois je l'ai
notée d'abord pour la corriger ensuite d'après une seconde réponse elle :
est très fréquente à la finale dans les notations de M. Edmont. Qui a
raison, M. Edmont ou moi ? Après avoir fait la part de ce qu'il y a d'arbi-
traire dans toutes les notations phonétiques, de ce qui est dû à l'in-
suffisance de notre oreille ou à l'autosuggestion (qui sans doute a été
plus forte chez moi que chez M. Edmont), je crois pouvoir affirmer que
nous avons raison tous les deux ce que donne M. Edmont, c'est la
:
prononciation accidentelle de la « parole », un peu exagérée peut-être,
tandis que ma notation, grâce à un séjour plus prolongé dans la région
et grâce aux retouches des sujets que j'ai provoquées, se rapproche de
l'idéal phonétique de la « langue ». Je crois pouvoir affirmer qu'un patoi-
sant invité à transcrire son patois n'hésiterait pas un moment à rendre
partout le son en question par le même signe {ai probablement) dans les
mots où je l'ai noté par ai ou par àé, ne se rendant pas compte de la diffé-
rence notée par moi, et qu'il renierait énergiquement les è de M. Edmont
dont je ne conteste aucunement l'authenticité ».
Les gens du métier. — J. Gilliéron se déclare contre les spécialistes
dans les enquêtes linguistiques, car «sciemment ou inconscienmient,
ils prévoient, retouchent, rectifient, ajustent, en un mot leur cerveau
travaille même lorsqu'ils lui imposent le silence, alors que seule l'oreille
doit être en jeu » {Pathologie et thérapeutique, p. 45).
Cette affirmation ne peut pas être contredite par les gens de bonne
foi, car il est sûr qu'un linguiste prévoit la forme phonétique des réponses
et qu'il est souvent étonné s'il ne la constate pas. Le seul remède à ce
mal est la discipline qu'on s'impose et l'idée qu'on ne sert pas ses
préoccupations scientifiques personnelles. Il faut enregistrer les réponses
telles quelles, même lorsqu'elles semblent ne pas être exactes ou réelles
(voir, à ce sujet, mon article dans Revue de Linguistique romane, t. IX,
1933, pp. 105-106).
Les affirmations de K. Jaberg, à ce sujet aussi, sont de la plus grande
importance : « Plus un dialectologue se familiarise avec im patois, plus
il est porté à substituer à la réalité des impressions acoustiques le type
idéal de prononciation qui n'a qu'une réalité potentielle. Cela est presque
inévitable, non pas seulement parce que les personnes qu'il interroge lui
indiquent de préférence des formes correspondant au type idéal et parce
que l'acuité de la perception s'émousse à entendre répéter les mêmes
mots, mais aussi parce que, voulant codifier l'usage, il fait un triage
ALF 123
entre ce qu'il considère comme régulier et ce qu'il considère comme irré-
gulier. aura de flair linguistique, plus sa conception du type idéal
Plus il
d'un patois se rapprochera de celui du patoisant lui-même. Cela n'arrive
pas seulement au linguiste qui aborde l'étude d'un patois avec l'idée
préconçue, combattue avec tant de vigueur et avec de si bonnes raisons
par M. Gilliéron, à savoir qu'il y trouvera une belle régularité phonétique,
cela arrive à tout le monde. Nous ne réussissons à saisir et à dominer la
multiplicité des faits phonétiques qu'en les classant, et qui étudie la
phonétique d'un parler quelconque, tend tout naturellement à la classi-
fication qui lui en facilite l'étude et qui existe dans le cerveau même du
parlant » {Romania, L, 53® année, 1924, pp. 281-282).
d) Choix des localités.
Le choix des localités ne fut pas effectué à! après un plan bien établi.
D'après les propres déclarations de Gilliéron, il s'agissait seulement
de faire traduire le questionnaire dans un certain nombre de lieux à distan-
ce à -peu près égale les uns des autres, en évitant ceux qui pouvaient se
recommander à l'attention du linguiste par des particularités ou des
singularités ou se prévaloir d'un titre quelconque {Notice, p. 4). Dans
chaque département furent étudiées en moyenne cinq localités.
J. Gilliéron a renoncé à l'étude du langage des villes, sans doute parce
qu'en France la plupart des villes ont abandonné le patois. K. Jaberg
soutient {Aspects géographiques, p. 23) qu'il aurait pu « se contenter du
français provincial, quelquefois dialectal, qui se parle dans les couches
inférieures de la population citadine ».
Les 639 (i) localités étudiées appartiennent aux parlers gallo-romans, à
l'exception de deux points (899 et 990) qui sont de langue italienne. Elles
forment un réseau dont les mailles sont à peu près égales et qui s'étend
sur tout le territoire de la France, sur la Belgique romane, la Suisse ro-
mande, les îles Normandes, la Vallée d'Aoste et les Vallées Vaudoises
de l'Italie. On ne fit pas d'enquête dans les localités romanes du départe-
ment de la Moselle, le Val d'Aran, le Piémont, ni auprès des colonies
gallo-romanes de l'Italie Méridionale, de la Roumanie (dans le Banat),
de l'Afrique du Nord et de l'Amérique du Nord, etc.
Les points fixés d'avance ne furent toutefois pas définitifs ; leur
nombre restait sujet à une revision lorsque le changement était imposé
par les constatations faites sur place {Notice, p. 4).
L'itinéraire d'Edmont, publié dans la Notice (pp. 25-28), rend pos-
sible un contrôle des matériaux et de la notation de l'enquêteur. La No-
(1) Le nombre de localités étudiées est bien de 639 Gilliéron répète ce chiffre
;
dans la Notice (cf. pp. 3, 10, 11). Les auteurs qui ne donnent que 638 localités ont
examiné d'une façon superficielle la Notice en regardant seulement la page 28 (où
figure le numéro 638), sans s'apercevoir qu'à la page 25 on trouve un numéro 89 bis.
124 LE FRANÇAIS
tice nous apprend surmontées par E, Edmont au cours de
les difficultés
ses nombreux déplacements, étant donné qu'il faisait son itinéraire en
zigzag, afin d'échapper à l'influence des sons rencontrés dans un patois
sur ceux appartenant à un autre parler. J. Gilliéron et son collaborateur
ne reculèrent devant aucun obstacle, toujours préoccupés de recueillir
des matériaux qui puissent inspirer au linguiste une confiance absolue.
Durée des enquêtes. — E. Edmont parcourut les 639 localités
quatre années durant, de 1897 à 1901 inclusivement, enregistrant plus
d'un million de réponses.
Les enquêtes ont commencé au mois d'août 1897, et, en plus de cent
cinquante jours, E. Edmont avait exploré 67 localités, malgré les diffi-
cultés de transport de cette époque. Il a donc dû étudier le parler d'une
localité pendant plus de deux jours, y compris son déplacement.
Presque le même temps fut consacré aux enquêtes pendant les années
suivantes. En effet, Edmont explora, durant toute l'année 1898, un total
de 182 localités. La durée pour l'exploration d'un point se réduit donc
à un peu moins de deux jours. A partir de 1899, le temps consacré à une
enquête fut un peu plus long, car le questionnaire augmenta (voir p. 117) :
en 1899, Edmont étudia 156 localités en 1900, seulement 136 localités et
;
en 1901, le reste, c'est-à-dire 96 localités {Notice, pp. 25-28).
Ceux qui connaissent la signification de ce travail sans relâche pendant
presque cinq ans ne peuvent qu'admirer sincèrement cette activité.
A ce titre, on peut placer Edmont parmi les personnes qui ont apporté les
plus importantes contributions à l'étude de la langue française et, en
général, à la linguistique romane.
Le court laps de temps dans lequel se réalisa l'enquête nous offre
des matériaux presque simultanés, on peut même dire des instantanés de
l'état linguistique de la France à la fin du siècle passé, et par ce fait les
études gagnent beaucoup au point de vue de la précision.
Critiques. — Il -est de constater aujourd'hui, après la pu-
facile
blication de nombreux travaux dialectaux, accomplis un peu partout en
Europe, qu'une répartition égale des points d'une enquête ne correspond
pas toujours à la réalité linguistique. Dans les régions où les différences
linguistiques sont plus accentuées, les communes explorées auraient
dû être plus nombreuses. Dans la plaine, où
communications sont plus
les
faciles, par conséquent l'unité linguistique plus nette, on n'a pas à visiter
autant de localités que dans les parties montagneuses, où les commu-
nications sont plus difficiles et les établissements humains plus éloignés
du rayon de l'influence citadine. On peut dire qu'il aurait fallu multiplier
les points d'enquête autour des villes, centres d'irradiations linguistiques,
de même qu'à la frontière de deux langues ou dans les localités où on
parle deux ou plusieurs langues d'origine différente, etc.
ALF 125
En ce qui concerne la simultanéité des matériaux, on reconnaît au-
jourd'hui qu'il y a une grande différence entre les patois étudiés dans ;
certaines régions le patois est une réminiscence, dans d'autres il est parlé
seulement par les vieux du village et, enfin, dans d'autres localités
il est employé couramment. Pour tenir compte de cette situation, W. v.
Wartburg [Bibliographie des dictionnaires patois, Paris, Droz, p. 20 ;
cf. aussi A. Dauzat, La géogr. ling., pp. 13-14) estime qu'il aurait fallu
« demander les réponses en français régional là où le patois n'était déjà
plus qu'un souvenir ». Mais, même si on peut soupçonner d'avance
cette situation, il sera toujours assez difficile de déterminer le degré
de disparition d'un patois, car son emploi est fonction des individus.
e) Choix des informateurs.
Les informations sur les sujets interrogés sont assez réduites par
rapport à celles qu'on donne aujourd'hui dans les Atlas linguistiques.
Les enquêtes faites plus tard en France ont pu établir que certains
sujets n'étaient pas originaires de la localité étudiée et qu'ils ne ma-
niaient pas bien le patois dont ils témoignaient, etc. Parfois la personne
interrogée ne connaissait pas les termes techniques de divers métiers,
ou elle les connaissait d'une manière erronée (cf. A. Dauzat, La géogr.
ling., pp. 11-13).
Un examen plus attentif des données concernant les sujets, publiées
dans la Notice (pp. 29-55), nous fait croire qu'Edmont a dû surmonter de
grosses difficultés pour trouver des informateurs. Afin de mener sa tâche
à bien, il a dû faire appel au concours de personnes qui, d'après les infor-
mations données par lui-même, n'étaient pas en mesure de bien con-
naître le parler local. Mon affirmation est basée surtout sur l'examen
de l'occupation de ces témoins (voir plus bas).
Nombre des informateurs. — Pour la plupart des localités explo-
rées (environ 550 points), ce fut une seule personne qui donna toutes les
réponses (c'est-à-dire les traductions des demandes du questionnaire).
Dans plus de Edmont interrogea deux personnes,
soixante-dix localités,
qui étaient, d'ordinaire, le mari et sa femme ou deux membres de la
même famille. Lorsqu'il s'agissait d'un vieillard comme premier témoin,
le second était presque toujours une personne plus jeune.
Il est cependant regrettable que nous ne puissions distinguer, sur les
cartes de l'Atlas, les réponses données par des personnes d'âge parfois
très différent.
Il y a aussi quelques localités dont le parler fut enregistré à l'aide de
trois informateurs (points 10, 146, 199, 318, 368 et 685).
Enfin, dans deux localités, on a interrogé quatre personnes (179 et 404)!
Pour quelques points (177, 247, 263 et 282), Edmont n'indique pas
les informateurs.
126 LE FRANÇAIS
Degré d'instruction. — Nous sommes mal renseignés sur le degré
d'instruction des informateurs. Edmont ne mentionne que trois honmies
104 et 467) et deux femmes (258, 355).
illettrés (points 7,
Le nombre des personnes
instruites fut assez grand, à en juger d'après
l'occupation des témoins qui est presque toujours indiquée.
Occupation des informateurs. —
J'ai groupé les témoins de l'Atlas,
à ce sujet, en deux catégories 1° Personnes dont l'occupation suppose
:
une instruction secondaire 2° Personnes dont l'occupation pourrait
;
indiquer seulement une instruction élémentaire.
10 La première catégorie. — Les témoins pour plus de deux cents
localités (presque un tiers du total) sont des personnes qui ont dû avoir
une bonne instruction ; ce sont les intellectuels des localités, considé-
rés par presque tous les enquêteurs contemporains comme de mauvais
informateurs (cf. l'index de mon étude).
Je crois qu'Edmont a dû faire appel à ces personnes parce qu'il n'avait
pu obtenir le concours des gens du cru plus occupés par leurs travaux.
y a, en premier lieu, les représentants de la mairie, pour 77 localités
11 :
lemaire (points 36, 75, 89, 103, 114, 153, 267, 416, 795, 979), l'adjoint au
maire (58, 102, 262, 691), le secrétaire de la commune ou de la mairie (52,
183, 184, 186, 189, 290, 291, 292, 425, 465, 494, 514, 616, 643, 648, 658, 672,
684, 689, 706, 707, 709, 711, 718, 727, 748, 763, 766, 778, 779, 786, 796, Sic,
816, 817, 818. 822, 824, 825, 830, 842, 861, 862, 872, 885. 888, 889, 908, 912,
913, 944, 967, 971, 990, 991), l'employé de la mairie (476, 690, 694, 776, 797,
855. 893. 899).
En second lieu se trouvent les représentants de l'École élémentaire (en
fonction ou en retraite), pour 58 localités : l'instituteur (4, 12, 13, 16, 25, 28,
43. 54. 55. 64, 72, 167, 204, 246, 249, 268, 303, 316, 321, 327, 351, 367, 400,
462, 525, 528, 638, 685, 693, 705, 716, 733, 735, 737, 764, 792, 815, 821, 876,
877, 906, 945, 963, 966, 975, 982, 986, 988), le beau-père de l'instituteur
(140), l'instituteur-adjoint (610, 614, 669, 715, 717, 813, 897), le directeur de
l'École communale (278) et l'ancien inspecteur primaire (875),
Il y a toujours des intellectuels pour un bon nombre de localités. Ceux-ci
ont les fonctions suivantes : greffier de la justice de paix (208, 628. 728, 729,
760, 814, 857, 867, 879), petit rentier (46, 108, 117, 144, 230, 343), petit pro-
priétaire (40, 777, 798, 807, 827), notaire (70, 878, 973, 978) et clerc de notaire
(107, 338, 686, 791, 793)-
Les autres fonctions, rencontrées sporadiquement, sont les suivantes :
agent d'assurances (397, 757, 852), agent de police (199), avocat (989), biblio-
thécaire de la ville (758), chantre de paroisse (21), chef de gare (71), chef de
musique commerçant (882), correspondant de journaux (657, 743, 773),
(780),
élève d'École normale (965), étudiant (680, 886), séminariste (943), employé
de bureau (849, 884), employé de chemin de fer (19), employé de commerce
(768), fermier (128), géomètre (227, 947), géomètre-arpenteur (118), gendarme
retraité (190, 415), hôtelier (61, 675, 790, 902), ancien maître d'hôtel (399),
ALF 127
ex-professeur (182), professeur de gymnastique (972), principal de collège en
retraite (713),ancien chef d'institution (720), receveur buraliste (493, 753, 883),
régent (73), régent retraité (62), régisseur d'un domaine (873), vétérinaire (896),
vigneron-propriétaire (148).
Il est bien normal que ces personnes ne possèdent pas suffisamment
de connaissances sur le patois de la localité explorée (i).
2° La seconde catégorie. —
Les personnes de cette catégorie ne
doivent pas avoir eu une instruction supérieure, à en juger d'après leur
occupation. Leur nombre en est de 341 (les femmes exceptées voir plus ;
bas).
On peut, dans ce cas aussi, reconnaître l'efficace appui des autorités
locales. C'est grâce à cet appui que le nombre des gardes champêtres
fut si grand.
Les professions suivantes sont le mieux représentées cultivateur pour :
36 points (23, 30, 45, 47, 106, 120, 162, 170, 173, 176, 209, 266, 276, 286,
313. 325. 334. 446, 453. 5^5. 517. 609, 624, 665, 687, 704, 762, 851, 924, 927,
928, 935, 946, 964, 976, 985) petit cultivateur pour 16 points (20, 31, 33, 65,
;
143, 154, 156, 174, 180, 241, 356. 458, 507, 540, 752, 987) garde champêtre ;
pour 46 points (6, 44, 66, 105, 126, 175, 181, 185, 195, 239, 245, 248, 251,
253. 255, 258, 259, 280, 306, 307, 349, 361. 393, 405. 466, 504, 521, 523, 527,
600, 724, 759, 771, 802, 803, 837, 865, 868, 874, 903, 904, 907, 918, 919, 950,
954) ; ouvrier pour 31 points ouvrier (76, 158), ouvrier agricole (60, 86, 115,
:
121, 232, 281, 377, 484, 645), ouvrier boulanger (358, 956), ouvrier bouton-
nier (69), ouvrier carrier (359), ouvrier cordier (371), ouvrier gantier (940),
ouvrier lunetier (938), ouvrier maréchal (512, 601), ouvrier mécanicien
(679), ouvrier mineur (7, 840), ouvrier mouleur (88), ouvrier peintre (345),
ouvrier du port (376), ouvrier tailleur (460), ouvrier teinturier (606), ouvrier
tisseur (295), ouvrier typographe (191), ouvrier verrier (glacier) (800) ;
journalier pour 22 points (38, iio, 130, 150, 206, 226, 363, 378, 394, 407,
440, 448, 467, 641, 647, 653, 659, 708, 783, 794, 937, 958) aubergiste pour ;
18 points (10, 35, 51, ICI, 109, 336, 339, 463, 481, 531, 603, 615, 668, 683,
801, 808, 898, 955) cordonnier pour 15 points (315, 445, 485, 513, 518, 617,
;
650, 676, 692, 710, 722, 809, 841, 933, 942) ménager pour 13 points (192,
;
238, 257, 265, 299, 411, 412, 417, 421, 429, 508, 510, 536) cafetier pour 9 ;
points (5, 22, 87, 279, 548, 637, 753, 812, 926) maréchal-ferrant pour 9 points
;
(3. 74. 155. 202, 482, 746, 921, 980, 981) ; appariteur, pour 8 points (165, 621,
772, 784, 787, 844, 853, 887) ; facteur rural en fonction ou retraité, pour 7 points
(42, 330, 505, 611, 678, 703, 936) ; menuisier, pour 7 points {354, 630, 634,
829, 836, 895, 915) ; vigneron, pour 7 points (14, 113, 135, 219, 406, 408, 916).
Les autres occupations, moins bien représentées, méritent elles aussi
mieux voir le milieu d'où proviennent les
d'être signalées, afin de faire
matériaux linguistiques de l'Atlas.
(i) Cf. aussi les remarques faites par Mgr Gardette, Géographie phonétique du
Forez, p, 166, note i.
128 LE FRANÇAIS
Les pyersonnes interrogées pratiquaient les métiers suivants : apiculteur
(977), berger {298), boulanger (59), bourrelier (871), bûcheron (104, 217, 270,
695), cabaretier (188, 193), cabaretier -débitant de tabac (471), cantonnier
(433, 714), cantonnier de chemin de fer (57), cantonnier garde champêtre (235,
370), chapelier restaurateur (618), charpentier (409, 608), charron (275, 475,
533. 920), cocher (636), coiffeur (519, 667, 681, 750), coiffeur-cafetier (804),
commissionnaire {293, 959), concierge (261), concierge du palais de justice
(605), courrier (398), courrier de la poste (340), crieur public (863), débitant de
boissons (122, 451), débitant de tabac (8), domestique {914), épicier-boulanger
(387), épicier- grainetier (922), épicier-mercier (435), fabricant de tiges de
chaussures (619), forgeron (49, 931), garçon brasseur (272), garçon d'écurie
(56, 612, 699), garçon d'hôtel (549), horloger {712), maçon (479, 529, 602, 702),
manouvrier marchand épicier (811), marchand de journaux
(67, 328, 697, 968),
(806), petit mercier métayer (909), meunier (50), moissonneur (296),
(741).
négociant (196), lithographe (649), pêcheur (396, 535, 604), perruquier (17),
porteur de contraintes (957), porteur de journaux (626), relieur {26), rhabilleur
(939). sabotier (509, 607), sacristain (41, 347, 459), saunier (478), sci^My de
/oOTg'(838), sellier-cabaretier (264), tailleur (656, 664, 819), tonnelier (414,
447), tanneur {187), teilleur de lin (277), tisserand (271, 483), tisseur (911)^
tourneur en bois (781), î;a/e^ de meunier (486) et vannier (179) (i).
Les femmes. —
Sur un total de presque 700 personnes, il y a plus
de 60 femmes, dont plus de trente ont collaboré à l'enquête en qualité
de second témoin (le premier étant un homme).
Pour 52 localités, les principaux témoins sont des femmes, souvent
aidées par un membre de leur famille.
Occupation des femmes. —
D'après l'occupation, on peut grouper
lesfemmes aussi en deux catégories :
lo Des femmes (au nombre de 26) dont l'occupation nous fait supposer
une instruction un peu supérieure à celle du bas peuple.
C'est le cas pour la femme de l'instituteur (points 169, 210, 283, 470, 719,
:
953). ^<* t'il^ou la parente de l'instituteur (419) la femme du secrétaire
(418) ;
communal ou de la mairie (197, 318, 847, 869) la femme du pasteur (992) ;
ou d'un gendarme retraité (198) la femme d'un employé du casino (696)
; ;
une hôtelière (427, 826) une maîtresse d'hôtel (662, 744) la fille d'un hôtelier
; ;
(894) et, peut-être, la fille (688), la belle- fille (638) ou la belle-sœur d'un auber-
giste (678) une cabaretière (288)
; une cabaretière-cultivatrice (450) et la
;
tante d'un maître d'hôtel (32).
2° Des femmes dont l'occupation né suppose tout au plus (nous som-
mes à la fin du XIX® siècle !) qu'une instruction limitée à l'École élé-
mentaire.
(i) Edmont n'a pas indiqué l'occupation des témoins de 32 localités : 27, 48, 63,
124, 132, 146, 147, 163, 164, 171, 177, 242, 247, 263, 273, 274, 282, 368, 401, 404,
461, 503, 506, 674, 682, 782, 785, 833, 864, 901, 905, et 969.
ALF 129
C'est le cas pour les informatrices désignées par les termes : couturière
(68, 77, 194) ; cultivatrice (285, 287) femme d'un cantonnier (443), d'wn
; la
garde champêtre (160, 311) et d'ww ouvrier carrier (355) femme de journée ;
(53, 133) ;
journalière (24, 78) ; laitière (917) ; lavandière (166) ; lessiveuse
(297) ; ménagère (11, 288, 423, 805) ; servante (i, 511) ou servante d'hôtel
{85. 635).
On ne peut pas déterminer l'occupation lorsque Edmont s'est conten-
té de donner des informations trop sommaires, comme les suivantes :
une jeune fille (294) et une vieille femme (178, 289).
L'ÂGE DES INFORMATEURS. — Nous disposons de
renseignements sur
l'âge de 683 informateurs. La situation est la suivante vingt-huit per- :
sonnes ont entre 15 et 20 ans trente-quatre, entre 21 et 25 ans soixante-
; ;
dix-huit, entre 26 et 30 ans soixante-douze, entre 31 et 35 ans
; cent ;
vingt-neuf, entre 36 et 40 ans soixante-quinze, entre 41 et 45 ans quatre-
; ;
vingt-onze, entre 46 et 50 ans trente-six, entre 51 et 55 ans soixante-
; ;
neuf, entre 56 et 60 ans vingt-quatre, entre 61 et 65 ans trente, entre 66
; ;
et 70 ans ; huit, entre 71 et 75 ans ; cinq, entre 76 et 80 ans (points 114,
158, 242, 466, 913) et quatre, entre 81 et 85 ans (points 27, 63, 285 et 905).
Pour le point 294, les réponses furent données par une jeune fille
de 13 ans, très intelligente et par sa mère {Notice, p. 38) pour le point ;
368, par « trois gars d'une douzaine d'années, très intelligents, choisis
par l'instituteur » (Notice, p. 40) et pour le point 404, par « quatre gar-
çonnets d'une douzaine d'années, originaires de deux ou trois écarts
éloignés d'env. i kil. de la commune, et un instituteur adjoint, env. 25
ans, originaire de la région» {Notice, p. 41) (i).
On pourrait facilement dresser une liste des points dont les témoins
n'étaient pas originaires de la localité explorée, mais y habitaient au
moment de l'enquête (cf. 28, 54, 63, 107, 267, 268, 278, 303, 321, 367,
400, 458, 462, 514, 525, 685, etc.) ou une autre indiquant les informa-
teurs qui ne demeuraient plus dans la localité explorée, mais y étaient
nés (cf. 70. 475, 483, 509, 529, 549, 619, 635, 697, etc.).
E. Edmont nota sa propre prononciation pour le parler de Saint-Pol-
sur-Temoise (ville et faubourgs), qui représentent les deux premières
localités explorées de l'Atlas {Notice, p. 38).
Il est probable qu'Edmont n'a pas pu visiter toutes les localités explo-
rées ; il s'est contenté de faire faire la traduction de son questionnaire
par des personnes qui affirmaient être originaires de la localité.
Cette supposition peut être confirmée par le fait qu'il a dû travailler
assez vite (voir p. 124) et qu'il lui manquait les moyens de locomotion
de notre temps.
(1) On. n'indique pas l'âge des témoins pour les points suivants : 64, 177, 210,
263, 267, 282, 367, 368, 396, 476, 504, 842 et 861.
130 LE FRANÇAIS
Malgré ces remarques, on ne peut qu'admirer sincèrement la persévé-
rance d'Edmont et le dur travail accompli par lui à une époque où l'on
ne connaissait pas bien l'importance des sujets pour la véracité des ma-
tériaux .
La Notice indique toujours, par le signe f ,
que le sujet interrogé est
originaire de la localité même. En voici un exemple
« Morey, Gevrey- :
Chambertin, Côte-d'Or, Vigneron, 6o*^°«, f. C'est le parler des vieil-
lards. Les jeunes gens et les personnes d'un âge moyen parlent français »
(le point 14, Notice, p. 29).
Un contrôle sur la vitalité des patois et sur la qualité d'uk
informateur dans le midi de la france, après trente-cinq ans. —
Jean Boutière a eu l'heureuse idée de refaire entièrement l'enquête
d'Edmont pour deux points du Midi de la France qui lui sont familiers
depuis son enfance le patois d'Eyguières, chef-lieu de canton du dépar-
:
tement des Bouches-du-Rhône (point 873 de l'Atlas) et le patois du Mas-
d'Azil, chef-lieu de canton du département de l'Ariège (point 782 de
l'Atlas), et a publié ses résultats dans son étude Dans quelle mesure y a-t-il
recul et altération des dialectes de la France Méridionale ? (dans Rev. de
Ling. rom., XII, 1936, pp. 266-269).
t.
Quelques conclusions de l'auteur méritent d'être rappelées, car elles
visent directement la méthode.
« Le recul des parlers locaux est insignifiant, pour ne pas dire nuL
C'est le patois qui reste la seule langue usuelle... Les campagnards
n'ont recours au français que lorsqu'ils y sont obligés :il ne leur vien-
drait pas à l'esprit de parler avec un de leurs pareils autrement qu'en
patois. Et dès qu'ils ont franchi, à quatre heures, la porte de l'école,.
où il leur est interdit — en principe — de parler patois, les enfants
continuent en provençal la conversation commencée en français. C'est
bien pire dans l'Ariège ...les paysans du Mas-d'Azil ne s'entretiennent
:
qu'en patois... le français est une langue étrangère, qu'ils comprennent
plus ou moins, mais ne parlent pas ou presque pas » (p. 267).
« Au Mas-d'Azil, Edmont a interrogé un sujet d'une vingtaine d'an-
nées, « fils du concierge de mairie
la Ce jeune homme —
». m'a été qu'il
impossible d'identifier — devait avoir reçu une instruction assez éten-
due, ou du moins posséder assez bien le français. Toujours est-il que,,
dans ses réponses, il a altéré à plusieurs reprises, plus ou moins incon-
sciemment, son parler usuel et il a donné à l'enquêteur de Gilliéron
;
un nombre considérable de termes français patoisés, alors que les mots
primitifs sont encore très vivants aujourd'hui et utilisés à l'exclusion
de tous autres » (p. 268).
La constatation de Boutière apporte une nouvelle preuve sur la « qua-
lité » des informateurs, dont les occupations furent examinées plus haut^
ALF 131
f) Transcription phonétique.
E. Edmont adopta le système de transcription employé par la Revue
des patois gallo-romans (voir pp. 43-44).
Notation impressionniste. —
La notation des phonèmes s'est faite
sans qu'on se soit aucunement soucié d'unifier la graphie des formes
ayant des conditions phonétiques théoriquement identiques {Notice,
p. 8). J. Gilliéron souligne ensuite qu'il fallait, en effet, « briser avec
l'errement (que nous avouons avoir suivi nous-même autrefois) con-
sistant à soumettre, plus ou moins sciemment, à des retouches le cliché
phonétique de la perception première », « le travail de retouche n'est
point aussi innocent qu'on pourrait le croire, car il efface souvent des
nuances précieuses pour l'observation des lois, et, si l'on veut me par-
donner l'aspect paradoxal de cette assertion, il outre souvent les vérités
au détriment des doutes » {Notice, p. 8 cf. aussi la note de cette page).
;
« C'est pourquoi nous n'avons point cherché non plus à combler les la-
cunes que présente ou paraît présenter la notation des signes diacritiques,
alors que cent formes eussent pu nous guider dans la correction » {Notice,
PP- 8-9)-
Ces principes pour la reproduction des matériaux recueillis doivent
servir toujours comme un mémento pour tous les travaux de dialectolo-
gie, si nous voulons qu'ils méritent pleine confiance.
Transcription peu rigoureuse, —
La transcription ne fut pas très
rigoureuse dès le commencement on négligea au début l'accent tonique
:
{Notice, p. 16) à partir du n° 159 seulement on commença de le noter
;
partout où on le rencontra.
On doit reconnaître aussi à ce sujet que l'enquêteur lui-même se per-
fectionne au fur et à mesure que progressent ses enquêtes.
Des confrontations. — Parmi
nombreuses confrontations avec la
les
transcription d'Edmont (cf. me borne à mention-
l'index de l'ouvrage), je
ner celle d'O. Bloch dans les enquêtes de la région des Vosges « Les :
différences de nos graphies sont sans doute assez nombreuses, concernant
surtout les voyelles. Mais beaucoup sont... attribuables à une insuffi-
sance du système graphique pour plusieurs, l'erreur peut être de mon
:
côté aussi bien que de celui de M. Edmont il reste au compte de M. Ed-
;
mont une insuffisance dans l'audition des voyelles nasales brèves de
Ramonchamp, un nombre très réduit d'erreurs sur les consonnes, plus
important sur letimbre des voyelles dans des mots pris en groupe. En
somme, les données de l'Atlas linguistique méritent, dans leur ensemble,
toute notre confiance » {Atlas linguistique de Vosges méridionales, Paris,
1917, pp. XIV et XVII ss., cf. aussi G. Millardet, Ling. et dial. romanes,
pp. 36 ss.).
132 LE FRANÇAIS
g) Publication des matériaux.
J. Gilliéron n'a pas seulement mis au service de l'Atlas son intelli-
gence et son érudition pour pouvoir se consacrer davantage à ce travail,
;
il simplifia « sa vie déjà si simple », en donnant sa démission du collège
Chaptal, dès 1897, date du commencement de l'enquête. Cette fonction
de professeur à Chaptal (depuis 1879) l^i assurait à peine les ressources
indispensables à la vie, étant donné la maigreur des traitements de
l'École des Hautes Études. Le temps ne lui appartenait plus l'Atlas ;
réclamait le sacrifice de sa personne même, car Edmont envoyait sa
moisson après chaque localité étudiée, et il fallait dépouiller et transcrire
les 639 cahiers.
Chaque mot fut reproduit sur une carte muette « à l'emplacement
topographique qui lui était réservé». Cette répartition était déjà terminée
lorsqu'on exigea de Gilliéron, pour des raisons de technique typographique,
de reporter « les formes patoises sur six feuilles réglées » {Notice, p. 9).
De l'abnégation, de la patience, de l'attention et du temps néces-
saires à cerude travail, ceux-là seuls peuvent se rendre compte qui ont
rédigé des cartes linguistiques pour un Atlas. Aux autres, qu'il me soit
permis de conseiller de copier seulement une carte afin qu'ils se rendent
compte du travail que cela exige. Il faut rappeler ici que GiUiéron n'a
demandé aucune rétribution pour ce travail.
A la publication de cette œuvre monumentale ont prêté leur con-
cours Honoré Champion et les frères Protat, Jules et Georges « le pre- :
mier eut le courage d'éditer l'œuvre parce qu'il s'agissait de choses de
France, les autres pour l'amour du passé français, du terroir provin-
cial, et aussi des difficultés de métier, créèrent pour l'Atlas tout un atelier
spécial» (M. Roques, Bibliographie, p. 10).
La séparation des mots. — La séparation des mots [Notice, pp. 13-
14) fut,pendant l'élaboration des cartes, « une véritable obsession ».
Deux obstacles étaient à surmonter :
1° Les parties formant un mot composé devaient-elles rester isolées ?
2° Fallait-il attribuer aux mots, d'une façon rationnelle et systéma-
tique, les sons que leurs frottements syntaxiques engendrent ? {Notice,
p. 13). La Notice continue « Toutes nos tentatives pour trouver un sys-
:
tème satisfaisant ont échoué, et nous sommes restés, à cet égard, dans
un état que nous préférons encore à un ordre mal assis. Ce n'est pas sans
un certain sentiment de confusion que nous présentons au lecteur des
cartes où la forme où est-ce est écrite en un mot, où à l'abri est écrit à
labrin {Notice, p. 14).
Dans l'Atlas linguistique roumain je me suis décidé moi-même à em-
ployer dans ces cas le trait d'union, en indiquant par celui-ci que les
parties liées avaient été prononcées comme un seul mot.
Planche XI.
• *, 77 I (familier).
*
9*1 : (K dh ainsi, par nsfxcl, auJ bomnm i^ts : HtU ji^
' 99a : (se dit aosK. par rrspeci, aui homme» iftsX
ALF, Oncle (21* fasc., carte n® 941) (reproduction partielle) (cf. p. 134 de mon étude).
i
134 LE FRANÇAIS
Ponctuation. — Nous glissons sur le système de ponctuation {Notice,
pp. 15-16), ainsi que sur certains détails concernant les cartes (cf. l'im-
portant chapitre regardant les Signes et abréviations. Notice, pp. 17-
18), en signalant seulement qu'elles ont, en exergue, « au N. O. les formes
françaises dont on a demandé les équivalents patois ». Lorsque les formes,
en caractères gras, y figurent seules, elles ont été demandées isolément,
c'est-à-dire en dehors de toute association syntactique {abeille, aboyer).
Lorsque, au contraire, elles ont été extraites de l'une des phrases ou lo-
cutions du questionnaire, on a toujours eu soin d'indiquer la phrase
entière, le fragment de phrase ou la locution dont elle a été détachée »
{Notice, p. 10).
Les cartes de l'atlas. — J. Gilliéron a publié l'Atlas linguistique
de la France de 1902 à 1910, en trente-cinq fascicules fasc. 1-3, 1902 :
;
f. 4-9, en 1903 f. 10-16, en 1904
; f. 17-22, en 1905
; f. 23-26, en 1906 ; ;
f. 27-30, en 1907 f. 31-32, en 1908
; f. 33-34, en 1909 ; f. 35, en 1910 ;
{apud M. Roques, Bibliographie, p. 17).
Les cartes sont à l'échelle de i : 175.000. Les formes patoises sont
notées sur chaque carte à l'endroit même, représenté par un numéro.
Afin de se rendre compte de la diffusion plus ou moins grande d'un mot,
on a inscrit, d'une façon abrégée, sur chaque carte, les noms des départe-
ments (voir planche n° XI, p. 133). Les cartes sont publiées suivant
l'ordre alphabétique des mots contenus dans le questionnaire.
Les épreuves corrigées par les deux auteurs. Il faut rappeler à —
ceux qui considèrent encore E. Edmont comme un simple enquêteur
la déclaration suivante de Gilliéron « Les placards que nous recevons
:
de l'imprimerie sont la reproduction exacte de notre manuscrit ils sont ;
soigneusement corrigés par les deux auteurs (mis en italique par nous-
même), —
d'autant plus soigneusement que toute correction sur la
carte une fois composée est une opération délicate et, dans de nombreux
cas, impossible » {Notice, p. 9).
Les trois séries de cartes. — Les cartes sont au nombre de 1920,
et peuvent être réparties en trois séries :
1° La première série contient des cartes numérotées de i à 142 1,
renfermant des mots groupés par ordre alphabétique, recueillis dans tou-
tes les parties de la France, concernant des vocables de abeille à vrille.
2° La deuxième série, de 326 cartes, regarde seulement la France méri-
dionale (cartes simples ou doublées en largeur), au sud d'une ligne allant
de la Vendée au Jura, donnant, par ordre alphabétique, des mots de
s'abriter à vous autres. Ces demi-cartes sont mmiérotées à la suite des
cartes de la première série {l'Atlas général) de 1422 à 1747. Les mots ou
les formes recueillies au nord de cette région sont présentées en exergue.
ALF 135
Pour les distinguer des cartes entières, on a fait précéder leur numéro
d'ordre de l'indice B.
30 La troisième série contient 173 cartes, numérotées de 1748 à 1920,
concernant des mots, groupés par ordre alphabétique, de abricot à voler.
On note d'ordinaire ces cartes par l'indice C, mis devant le chiffre. Elles
concernent le midi de la France, mais pour un territoire plus réduit :
à l'est d'une ligne allant du Cher à l'Ariège, avec, en exergue, des formes
recueillies dajis d'autres parties de la France.
« Cette division de l'Atlas linguistique en trois séries provient, affirme
M. Roques {Romania, t. XXXIX, 1910, p. 627), de ce que le travail
d'enquête n'a fait qu'exciter l'ardeur et la curiosité de MM. Gilliéron
et Edmont leur questionnaire, déjà considérable au début, puisqu'il
:
a permis de dresser plus de 1400 cartes totales, s'est accru au fur et à
mesure de mots nouveaux, qui n'ont pu être demandés dans les premiers
mois de l'enquête ces mots sont devenus de plus en plus nombreux
;
lors des enquêtes méridionales faites plus tardivement ».
Les matériaux recueillis par E. Edmont en dehors du questionnaire
de l'Atlas furent publiés sous le titre J. Gilliéron et E. Edmont, Atlas
:
linguistique de la France, Supplément, tome I®', Paris, Champion, 1920,
gr. in-80, 308 p.
La dernière publication en relation directe avec l'Atlas est la Table
de l'Atlas linguistique de la France, par J. Gilliéron et E. Edmont, Paris,
Champion, 1912 gr. in-80, VII-519 p. Elle renferme toutes les formes
;
dialectales publiées et rend un grand service à ceux qui veulent être
renseignés sur le contenu de l'Atlas.
J. Gilliéron ne se fait point illusion sur la perfection des cartes de
l'Atlas : « Nos cartes peuvent contenir des fautes, nombreuses peut-être,
mais elles ne contiennent aucune faute qui imputable à une revision
soit
critique des matériaux : et c'est là une garantie que nous voulions et
devions donner à la catégorie de lecteurs que surtout nous ambition-
nons » {Notice, p. 9).
Sur l'accueil fait a l'Atlas. — Cette œuvre monumentale fut
accueillie avec de grands éloges, mais pourtant avec une certaine réserve
de la part des personnalités occupant une place en vedette dans le do-
maine de la philologie (cf. G. Millardet, Ling. et dialect. rom., pp. 27 ss.),
car « le sens et la portée de l'œuvre leur échappaient » (M. Roques,
Bibliographie, pp. lo-ii). « Gilliéron ressentit de ces jugements sommaires
une peine très vive, puis il se révolta. Au fond des révoltes de Gilliéron,
de ses duretés de forme, de ses blâmes les plus tranchants, il y a surtout
de la modestie je n'ai jamais réussi à lui faire admettre, nous dit Mario
:
Roques, que des hommes qu'il jugeait plus savants, plus largement
instruits que lui, aient pu ne pas comprendre clairement ce que lui-même
avait aperçu avec certitude. Il faut se souvenir de cet état d'esprit de
136 LE FRANÇAIS
Gilliéron et des amertumes des débuts de l'Atlas, pour comprendre la
partie polémique de son œuvre et le ton de certains de ses articles de
1904 ou des dernières années de sa vie » {Bibliographie, p. 11).
J. Gilliéron répondit, à plusieurs reprises, à toutes ces critiques in-
justes d'une plume acérée et ne les considéra que comme « des plaisan-
teries ou des réflexions à demi sérieuses, contre lesquelles il eût été de
mauvais goût de partir en guerre » {Atlas Linguistiqiie de la France,
compte rendu de M. Thomas, Paris, Champion, 1904, p. 4).
En France, en dehors d'un petit cercle de spécialistes, l'Atlas linguisti-
que fut longtemps ignoré Gilliéron dut faire éditer à ses frais plusieurs
:
de ses ouvrages chez un humble libraire d'une petite ville suisse, Neuve-
ville, où ils figuraient sur les rayons entre une bible et un manuel de
jardinage (A. Dauzat, La géographie ling., pp. 22-23).
C'est en Allemagne que l'Atlas a suscité, dès le commencement, un
grand intérêt (G. Millardet) et que les chercheurs « se sont attelés, dès
1914, à des travaux de géographie linguistique » (A. Dauzat, La Géogra-
phie ling., p. 23). Les nombreux Atlas linguistiques publiés après l'ALF
représentent la meilleure preuve de son importance et de sa valeur.
La réalisation de l'ALF, la sincérité des matériaux obtenus au prix
d'un immense labeur et de grands sacrifices ont inspiré au romaniste
W. Meyer-Lûbke cette appréciation bien méritée : « Les auteurs ont
construit un monumentum aère perennius » {Literaturhlatt fiir germ. und
rom. Phil., t. XXIII, 1902, col. 219-221), et à W. Pessler ce qualificatif :
« Das géniale Lehenswerk Gilliérons » {Deutsche Wortgeo graphie, dans
Wôrter und Sachen, XV, 1932).
10. L^Atlas linguistique de la France par régions.
Albert Dauzat a pris, en 1939, l'initiative de réaliser un Nouvel Atlas
linguistique de la France par régions, fixant le projet de travail dans un
article qui porte le même titre (Luçon, S. Pacteau, s. d. [1942], in-S»,
8 p., avec trois cartes imprimées sur les parties intérieures de la couver-
ture).
Comme il s'agit d'une oeuvre qui vient du pays d'où est partie, il ya
une cinquantaine d'années, la géographie linguistique, nous nous sen-
tons obligé d'accorder toute notre attention à la méthode d'enquête
qu'elle se propose d'appliquer.
Pourquoi un nouvel atlas linguistique ? » (pp. 3-4).
« C'est le —
titred'un chapitre de l'article précité, où Dauzat énonce les raisons qui
l'ont déterminé à réaliser un nouvel Atlas. Ces raisons sont presque
toutes en même temps des critiques à l'adresse de l'Atlas linguistique de
Gilliéron les voici, présentées dans im autre ordre que celui de l'auteur.
;
l'atlas linguistique par régions 137
a) Questionnaire.
«Le questionnaire était trop uniforme, soutient Dauzat, pour un
pays aussi vaste et aussi varié que la France. On a demandé aussi des
mots inexistants, comme le scorpion dans le centre de la France ou le
chamois dans des pays de la plaine. En revanche, les mots régionaux
caractéristiques sont, en grande partie, absents la méthode du question- :
naire pouvait difficilement les faire sortir » (p. 4).
On peut facilement démontrer que les mots uniformes, répandus sur
tout le territoire d'un pays, ont la même valeur que ceux qui présentent
des formes très variées. Ce sont ces mots identiques qui prouvent à quel
degré est arrivée l'unité lexicologique d'une langue. Cette unité est le
résultat d'un long processus de nivellement linguistique, et c'est grâce
à elle que les patoisants arrivent à se faire comprendre lorsque les cir-
constances amènent les uns en face des autres. Il faut que nous nous
les
demandions quelle serait la possibilité de compréhension entre les indi-
vidus sans ces mots uniformes qui représentent, à mon avis, la
charpente de la compréhension entre les membres d'une communauté
linguistique. C'est à tort qu'on recommande de négliger cet important
aspect du langage dans les Atlas linguistiques en faveur de la diversité
lexicologique qui stimule sur-le-champ l'attention d'un linguiste pressé
et à l'affût de mots inconnus (i).
ne faut pas perdre de vue que les évolutions phonétiques des sons ne
Il
peuvent être examinées sur tout le territoire d'une langue quelconque
qu'à l'aide des mots uniformes. Ce sont ceux-ci qui, par leur identité
lexicologique, permettent la rédaction des cartes phonétiques, mor-
phologiques et même syntaxiques, etc.
b) L'aspect du nouveau questionnaire.
Nombre des questions. — Alors que le questionnaire de J. Gilliéron
contenait presque 1920 demandes (voir p. 117), celui de Dauzat en ren-
ferme seulement 960, dont un grand nombre contiennent plusieurs mots
ou phrases l'index du questionnaire donne environ 1178 mots et formes.
;
Dauzat décrit son questionnaire de la manière suivante « Le ques- :
tionnaire définitifcomprendra une partie générale commune à toute la
France, et une partie régionale. Sa base sera le questionnaire de l'Atlas
Gilliéron, qui contient beaucoup de mots et formes bien choisis, mais
qui manque de termes régionaux. La partie commune permettra la
comparaison entre les deux atlas. Un certain nombre de mots qui, à
l'expérience, se sont révélés de moindre intérêt, seront supprimés et
remplacés par un choix de termes caractéristiques de chaque région.
(1) Cf. mon article naris « nez » et nasus en roumain. Un problème de méthode,
dans Bol. de Filologia, t. X, i (1949, Lisbonne), pp. 1 19-147 et trois cartes linguis-
tiques.
138 LE FRANÇAIS
Pour ne que quelques exemples, nous reporterons ainsi sur nos
citer
cartes les noms des divers types de meules de blé et de meules de foin
(meule provisoire dans le champ, meule d'attente, meule faite devant la
ferme), les noms du ou des fromages du pays (sans parler de quelques
autres cartes gastronomiques), les noms des vents (i). On recueillera
également les mots locaux qui continuent souvent des termes préhisto-
riques, tels ceux qui désignent les variétés (2) de sable ou de terrain
marécageux. Le grand intérêt de l'Atlas pour les régionalistes, c'est qu'il
permettra de sauver les vieux mots du terroir, de les classer, d'en montrer
la répartition géographique » (p. 5).
Quelques remarques. — Grouper les demandes ou les mots dans une
-partie générale, commune à toute la France, et dans une partie régionale,
cela veut dire, me semble-t-il, qu'on veut fixer d'avance l'aire des mots,
à moins que cette division n'ait comme base les enquêtes d'Edmont.
Par les instructions données au commencement de chaque questionnaire
imprimé, nous apprenons que les mots indiqués par R « ne seront deman-
dés que dans une ou plusieurs régions (l'enquêteur jugera) ». Il s'agit,en
effet, d'environ 140 termes (ou coutumes) groupés sous différents numéros
du questionnaire. Il faut, peut-être, considérer cette partie comme la
partie régionale des Atlas (ci. àé]k\es cslxïqs 1/2, 1/4 de l'ALF, de même
que les mots supplémentaires du questionnaire de l'AXS, etc.).
Celui qui lit le questionnaire de Dauzat reconnaît facilement qu'il
abonde en questions ayant aussi un caractère folklorique ou ethnologique.
Par exemple, les demandes n® 188, gâteaux du pays (gâteaux de fêtes,
:
etc.) n" 189, mets régionaux (brève description) n" 242, le char, la charrette,
; ;
différents types et usages ; n" 246, transport du bois (différents types) ;
n*» 275, la charrue, types... ; n9 276, parties de la charrue (types anciens) ;
n» 289, défricher (différents modes) ; n«> 332, le foin, différentes opérations ;
n** 439, viscères du
du bœuf..., tuer et préparer le porc (divers termes)
porc, ;
Xi9 441, anneau passé dans le nez du porc et du veau (et la cérémonie), etc.
Il est aussi intéressant de relever l'importance que Dauzat donne aux
mouvements et aux cris des animaux.
Voici quelques exemples les demandes n» 461, mouvement de la poule
; :
(verbe) devant l'oiseau de proie n*» 462,
: quand elle a peur n» 463,
;
— ;
— devant les parasites n» 464 —
quand elle se roule dans le sable n" 465
; ;
—
(i) Il faut cependant remarquer que Gilliéron a très bien entrevu et constaté
les variations régionales du vent et des meules, car les meules sont déjà distinguées
dans le Supplément de l'Atlas linguistique français (pp. 131-143), de même que les
vents (pp. 230-243).
(2) Il s'agit, en réalité, d'une méthode d'enquête concernant les mots d'origine
préromaine, appliquée déjà par Renato Agostino Stampa, dans son travail, Contri-
buto al lessico preromamo dei dialetti lombardi-alpini e romanici (dans Romanica
Helvetica, n» 2, 1937, 2^2 p., avec une carte) (voir pp. 641-643 de mon étude).
l'atlas linguistique par régions 139
cride la poule (verbe) quand elle a pondu n» 466, quand elle a peur ; ;
—
n° 467, —
pour appeler ses poussins n" 468, quand elle « chante le coq »
;
;
n° 469, cris des autres animaux domestiques n^ 479, le matou, cri d'appel, ;
de direction, de mise en fuite n^» 480-481, pour les chevaux pour faire
; :
démarrer, arrêter n.° 482, pour exciter, pour ralentir n» 483, pour faire
; ;
aller à droite, à gauche ; n»» 484-485, pour les bœufs (ou vaches) attelés, cris
d'appel ou de mise en fuite n» 486, pour les chiens n» 487, pour les chats;
; ;
n" 488, cris d'appel pour les porcs n» 489 pour les poules n» 490,
; pour — ;
—
les oies ; n*' 491 — pour les canards.
On peut se demander s'il n'aurait pas été plus profitable, pour donner
une image vraiment représentative de la vie spirituelle du peuple fran-
çais, de remplacer ces questions par d'autres sur le corps humain, la
vie religieuse, le baptême, les noces, etc., d'autant plus que la trans-
cription phonétique des interjections est souvent presque impossible.
L'entassement de plusieurs questions sous le même numéro rend très
difficile l'enquête sur place, et s'avérera plus dangereux lors du dépouille-:
ment des matériaux, puisqu'on ne pourra pas bien distinguer à quelle
question correspondent les réponses transcrites.
Au risque de me tromper, je dirai que certaines demandes du question-
naire me donnent l'impression d'une œuvre qui sent trop l'atmosphère
du bureau de travail.
c) L'enquête préliminaire.
Au sujet de l'enquête préliminaire, Dauzat s'exprime en ces termes :
« L'enquête définitive est précédée d'une enquête préliminaire destinée
à déterminer les localités qui figureront sur l'atlas, et à préparer le ques-
Pour cette première explora-
tionnaire définitif pour les cartes futures.
tion, qui porte sur le plus grand nombre de localités, les enquêteurs
ont un questionnaire restreint, qui constitue seulement un canevas de
recherche : ils doivent faire et laisser parler des sujets d'âge divers et
se faire indiquer tout ce qu'on peut leur signaler d'intéressant comme
mots, tournures, prononciation» (p. 5).
Le questionnaire préliminaire contient 133 demandes, dont cinq con-
cernentle folklore, comme par exemple n° 132, le repas solennel fait en :
commun après la fenaison, la moisson ou les vendanges.
En tête des pages paires du questionnaire, Dauzat demande aux enquê-
teurs de se renseigner sur noms des divers types de tas (ou meules)
: A. Les
de blé ou description, nombre des gerbes B. Noms des
et de foin, croquis ;
vents C. Cris d'appel, de direction, de mise en fuite pour les poules, canards,
;
oies, bœufs, chevaux, chiens, chats, etc. D. Nom du ou des fromages ;
régionaux, du petit-lait et du lait de beurre E. Noms des mets régionaux ;
(avec brève description) ; F. Noms et types des chars et charrettes, des-
cription sommaire, nombre de roues ; et G. Noms des mesures agraires
locales (pour quel genre de culture et contenance exacte).
140 LE FRANÇAIS
d) Méthode d'interrogation.
Dauzat déclare apporter une modification dans la méthode d'inter-
rogation « On ne demandera pas uniquement la traduction d'un question-
:
naire français on s'efforcera, toutes les fois qu'on le pourra, de suggérer
:
le mot et d'amener, sur les lèvres du paysan, le terme ou la phrase qu'on
désire, par un travail spontané de l'esprit et non par le décalque d'une
tournure française présentée toute prête. Le patois sera utilisé pour les
questions dans la plus large mesure possible. On interrogera de préfé-
rence deux ou trois personnes ensemble, afin qu'elles puissent rectifier
leurs lapsus ou leurs défaillances de mémoire, et signaler les particula-
rités personnelles. Dans l'enquête définitive, on choisira deux sujets
d'âge différent, par localité : les divergences de leurs réponses seront
indiquées sur la carte » (p. 5).
Quelques remarques. — Les enquêtes contemporaines pratiquent
depuis longtemps, à la place du système des traductions, employé par
Edmont, la méthode indirecte, qui consiste à provoquer les réponses
par des gestes ou par l'indication des objets, etc. (cf. L'Atlas linguistique
roumain, p. 714 et l'index).
Le questionnaire de Dauzat ne nous indique pas quelles sont les
demandes qui se prêtent à ce procédé d'interrogation. Or, si on laisse
le choix aux enquêteurs, il se peut très bien que l'un propose une demande
par geste, tandis qu'un autre obtiendra la réponse à la même question à
l'aide d'une traduction. Comment
examinant les résultats,
le linguiste,
pourra-t-il savoir que les réponses ont été obtenues de deux manières
différentes et ne peuvent par conséquent être comparées ? Je crois
qu'on oublie trop souvent qu'il existe un étroit rapport entre la réponse
obtenue et la manière dont elle a été provoquée.
En ce qui concerne l'interrogation de deux ou trois personnes ensemble
«afin qu'elles puissent rectifier réciproquement leurs lapsus... », je me
sens forcé de dire que j'estime le procédé nuisible au point de vue lin-
guistique si l'on tient à obtenir des instantanés du parler local. Deux
ou plusieurs personnes peuvent tout au plus se compléter au point de
vue du lexique mais elles n'arriveront jamais à se mettre d'accord sur les
;
particularités personnelles de prononciation, pour la bonne raison
qu'elles ne sont pas conscientes de la façon dont elles parlent (cf. p. 89
de mon étude).
e) Enquêteur.
« Edmont ne connaissait pas, dit Dauzat, la plupart des régions où il
a fait son enquête ; il s'est trouvé en présence d'objets, de coutumes et
surtout de dialectes qu'il ignorait. Il a pu ainsi confondre les mots à
travers les choses (par exemple la charrue et l'araire), ignorer diverses
spécifications ou adaptations régionales, et surtout commettre de nom-
L ATLAS LINGUISTIQUE PAR REGIONS I4I
breuses erreurs d'audition, malgré la conscience de sa notation et la
finesse de son oreille » (pp. 3-4).
Quelques remarques. — S'il est parfaitement vrai qu'Edmont ne
connaissait pas la plupart des régions où il a fait son enquête..., je me
demande si les enquêteurs du Nouvel Atlas ne se trouvent pas dans la
même situation que lui pour la majorité des localités qu'ils doivent explo-
rer. Connaître une région ne signifie pas l'avoir traversée en voiture ou
en chemin de fer Je dois le dire je me suis senti un peu conmie un
! :
étranger non seulement dans mon pays natal, mais aussi dans toute la
région environnante, car le nouveau but de ma visite était complètement
différent de celui des visites précédentes : il me fallait saisir la pro-
nonciation, choisir un bon
gagner sa confiance, noter scrupuleuse-
sujet,
ment les réponses, essayer d'étouffer toute préoccupation linguistique
personnelle, traiter chaque partie du questionnaire avec le même soin,
comme s'il s'était agi d'un problème qui me touchait de près, etc.
La réalisation du Lexique de Saint-Pol (voir p. 75) me donne le droit
de croire qu'Edmont connaissait mieux la vie paysanne française que
plusieurs des enquêteurs qui, avant leur enquête, ont passé leur vie
en ville. J'ai rencontré, moi aussi, à une trentaine de kilomètres de
mon village, des objets dont l'existence m'avait échappé avant l'enquête.
r Il est parfaitement exact qu'Edmont ignorait plusieurs dialectes.
Les recherches linguistiques ont d'ailleurs déjà bien prouvé que nous ne
nous entendons pas nous-mêmes, et que nous reconnaissons difficilement
notre propre langage lorsqu'il est enregistré sur un disque. N'importe
quel enquêteur ignore la structure d'un patois (même du patois de son
enfance) avant de l'avoir étudié.
Quant aux « nombreuses » erreurs de notation d'Edmont, je me borne
à citer l'affirmation de Dauzat : « Ce qui doit surprendre, ce n'est point
qu'il y ait des erreurs dans l'Atlas, c'est qu'il ne s'en rencontre pas davan-
tage {La géographie linguistique, p. 11).
»
La nécessité de faire un nouvel Atlas linguistique français ne devait
pas se baser sur des critiques de l'ancien, surtout lorsque la méthode du
nouvel Atlas soulève à son tour de sérieuses objections.
f) Plusieurs directeurs et plusieurs enquêteurs.
« En multipliant le nombre des parlers étudiés (voir p. 144), dit
Dauzat, il de faire un atlas unique pour la France.
n'était plus possible
La conception d'atlas régionaux correspondait d'ailleurs à notre but.
Nous remédierons à cette segmentation en faisant chevaucher largement
[ les atlas régionaux les uns sur les autres... Notre atlas ou plutôt l'ensem-
ble des atlas régionaux qui le composeront ne sera pas l'œuvre d'un hom-
me, mais d'une équipe de spécialistes. Il groupe tous les dialectologues
142 LE FRANÇAIS
de France, qui ont répondu à mon appel avec un empressement émou-
vant, depuis les jeunes suffisamment dressés, jusqu'aux maîtres qui
dirigeront chacun un atlas régional. La coordination est assurée à mes
côtés par le secrétaire de l'Atlas, Paul Lebel » (pp. 5-6).
Il faut retenir le fait que le nombre des parlers à étudier fut la raison
principale de préconiser des Atlas régionaux.
Voici maintenant les treize Atlas probables et leurs réalisateurs (pp. 6-7) (i)
1° L'Atlas du Nord et de la Picardie : enquêteur, R. Loriot ; adjoint, M. Du-
bois (pour l'Artois et le Nord). — L'enquête préliminaire est terminée.
2° Pour la Champagne et la Lorraine : directeur, Charles Bruneau ; enquê-
teur Jean Babin (originaire de l'Argonne).
30 L'Atlas de Bourgogne, Franche-Comté et Nivernais : enquêteur, Paul
Lebel.
40 Pour V Ile-de-France et l'Orléannais et peut-être le Berry enquêteur, :
M"e Marguerite Durand et M^ie Simon (pour la Sologne).
50 L'Atlas normand, qui comprend le Maine et la Bretagne française :
directeur, Ch. Guerlin de Guer enquêteurs R, Loriot (pour la Seine-Infé-
; :
rieure), R. Panier (pour la Bretagne), F. Lechanteur (pour la Normandie
centrale et occidentale).
6° L'Atlas de l'Ouest (Poitou, Charente, et, en commun avec l'Atlas nor-
mand, la Basse-Loire) : enquêteur, Pignon (originaire de Bressuire)
J. ;
adjoint, l'abbé Poirier, pour la Vendée (son pays natal) M^e Massignon ;
(pour la Touraine et les Charentes). L'enquête préliminaire est terminée.
L'enquête définitive a commencé en 1946. Achèvement prévu pour 1950.
70 Le franco-provençal « a été réservé à M. Duraffour ». Le Forez, le Lyon-
nais et confins sera fait par Mgr Gardette, recteur des Facultés catholiques
de Lyon. —
Enquête définitive commencée en 1946 achèvement prévu ;
pour 1948 (voir pp. 222-225 de mon étude).
80 L'Atlas auvergnat et limousin: directeur, A. Dauzat en collaboration
avec P. Porteau, prof, à l'Université de Clermont-Ferrand, qui a préparé
les enquêteurs de l'Auvergne, du Velay et du Bas-Limousin P. Nauton a ;
terminé l'enquête préliminaire pour le Velay M. Gandois, enquêteur pour ;
le Cantal G. Picot, enquêteur pour la Marche et le Limousin septentrional
;
(son pays d'origine) M. Elion, enquêteur pour le Berry méridional.
;
90 Pour la Provence, le Comtat et le Comté de Nice directeur, A Brun ; : .
enquêteur Ch. Rostaing (originaire de la Provence) Louis Michel, enquê- ;
teur pour la région rhodanienne.
iqo L'Atlas languedocien directeur, Jean Bourciez enquêteurs M. Cam-
: ; :
proux (pour les patois de Gévaudan et des Cévennes), Louis Michel (pour
les parlers du Gard et du Bas-Rhône), M. Bouisset (pour les parlers de l'Al-
bigeois et du Rouergue) M. Alibert (pour les parlers de l'Aude), tous origi-
;
naires de la région qu'ils étudient. Les enquêtes préliminaires de Camproux
et d' Alibert sont achevées.
(i) Je dois ces informations à M. Albert Dauzat. Qu'il veuille bien recevoir, à
cette occasion, mes vifs remerciements.
l'atlas linguistique par régions 145
iio L'Atlas roussillonnais, qui sera publié conjointement avec l'Atlas
languedocien, sera dirigé par P. Fouché. Enquêteur, H. Guiter, qui a terminé
l'enquête préliminaire.
12° L'Atlas du Sud-Ouest: directeur, A. Dauzat enquêteurs J. Boun-; :
nafous (pour le Quercy et les régions voisines), J. Séguy (pour le gascon
central et oriental), J. Bouzet (pour le Béarn), l'abbé Lalanne (pour les
Landes et confins) ; le dernier a exploré d'une manière définitive 60 points.
130 L'Atlas de la Corse est confié au Corse M. Arrighi, professeur à la
Faculté des Lettres d'Aix-Marseille.
Quelques remarques. — Les recherches linguistiques faites jusqu'à
présent ont prouvé d'une manière irréfutable qu'il y a d'appréciables
divergences de notation phonétique entre deux ou plusieurs enquêteurs
(cf. lesTableaux phonétiques de L. Gauchat, J. Jeanjaquet et E. Tappolet,
p. 253), même s'ils sont issus de la même école linguistique. Le lin-
guiste sera donc obligé de se demander dans quelle mesure les données
phonétiques présentées par les Atlas régionaux français reflètent la réalité^
c'est-à-dire la prononciation des patoisants questionnés.
Il est hors de doute que ces matériaux porteront le cachet personnel
de chaque enquêteur préparation et connaissances diverses manières
: ;
différentes d'interpréter le système de transcription façons divergentes ;
de poser les questions degré de confiance de la part des informateurs ;
;
ardeur plus ou moins grande dans l'accomplissement de cette lourde
tâche, etc.
Même pour l'Atlas d'une région, le principe de l'unité de l'enquêteur
n'est pas respecté.
Ce sont lourdement sur les atlas régionaux de
là des faits qui pèsent
la France, car, à mon humble avis, on renie certains principes d'en-
quête vérifiés dans plusieurs régions de la Romania.
Au point de vue lexicologique, la moisson obtenue par cette méthode
enrichira sans doute la connaissance du trésor lexical de la langue fran-
çaise, de même que les connaissances de nature folklorique. Quant aux
autres résultats linguistiques que nous devons au labeur d'Edmont, il
me semble très difficile de les dépasser.
g) Choix des localités.
Critiques a l'adresse de l'Atlas Gilliéron-Edmont. — Dauzat
soutient que « le nombre des parlers recueillis est insuffisant pour faire
apparaître la richesse dialectale de la France sous tous ses aspects :
nombre de faits intéressants, d'ordre phonétique ou lexical, ont passé
à travers les mailles d'un réseau qui n'est pas assez serré. Certains dépar-
tements, faute d'une connaissance préalable des patois, sont insufii-
samment représentés ainsi dans la Loire (sic !), qui offre une grande
;
variété, trois localités seulement ont été enquêtées. Enfin, le choix de
144 ^^ FRANÇAIS
certains points laisse à désirer : les parlers urbains de Thiers et d'Am-
bert, par exemple, ne donnent pas une idée exacte des patois ruraux de
l'est du Puy-de-Dôme » (p. 4)
Quelques remarques. — Tout choix des localités qui figurent dans
un Atlas est susceptible de critiques, plus ou moins justifiées. On pourra
toujours dire que le réseau des points n'est pas sufiisamment serré et
que plusieurs phénomènes linguistiques ont passé à travers ses mailles,
puisque, dès que les recherches avancent, le linguiste essaye de se pro-
curer des informations plus amples pour prouver ses opinions. Seule une
enquête portant sur toutes les localités d'un pays pourrait échapper à
ces critiques, et même alors, on pourrait réclamer la connaissance de la
prononciation des individus.
Il est donc fort souhaitable que Dauzat, comme directeur, et surtout
ses vaillants enquêteurs sur les épaules desquels pèse le vrai fardeau,
l'enquête, puissent combler, d'une manière satisfaisante, les « lacunes »
de l'Atlas Gilliéron-Edmont.
Il est bien désirable que les quelque vingt-huit enquêteurs ne choi-
sissent pas leurs points selon des critères trop différents et que leurs
préoccupations diverses n'occasionnent pas de remarquables divergences
capables de fausser l'image linguistique de la France.
Il aurait fallu fixer, dès le commencement, certains principes généraux
quant au choix des points dignes d'être étudiés.
Nombre des localités. — Le nombre des localités soumises à l'étude
sera d'environ 1917. Voici les affirmations de Dauzat « Le nombre des :
localités enquêtées sera fortement augmenté, en proportion variable
suivant les diversités relevées par l'enquête préliminaire nous prévoyons, :
en moyenne, trois fois plus de points que dans l'Atlas Gilliéron. Toutes
dans ce dernier seront reprises, afin d'assurer la
les localités relevées
comparaison entre les deux atlas, surtout au point de vue de l'évolu-
tion des parlers entre l'enquête 1897-1901 et la nôtre » (p. 5).
Nous nous Dauzat préconise des enquêtes
réjouissons d'apprendre que
dans tous les points visités par Edmont, pour offrir aux linguistes la
possibilité de reconnaître « dans quelle mesure les patois ont évolué au
cours d'un demi-siècle, quels sont ceux qui se sont figés et ceux qui
se sont transformés, comment ils ont réagi contre l'influence du fran-
çais » (p.
4) Le Franc,
(cf. mod., t. XIV, 1946, p. 106, où Dauzat annonce
qu'on gardera le numérotage de Gilliéron, en ajoutant une lettre, en
indice, pour les points nouveaux).
h) Choix des informateurs et transcription phonétique.
Sujets. — La brochure où nous puisons nos informations ne donne
pas de détails sur la manière dont on fera le choix des informateurs ;
l'atlas linguistique par régions ^ï45
Dauzat se contente de critiquer le procédé d'Edmont, en ces termes :
« L'enquête a dû être trop rapide. Les sujets n'ont pas toujours été bien
choisis. Edmont a été parfois trompé sur l'origine du sujet, qui s'est dit
natif de la localité, alors qu'il était né ailleurs (le sujet ou ses répondants
n'ayant pas attaché d'importance à cette particularité, pourtant capitale).
La traduction d'un long questionnaire a souvent fatigué le sujet, en pro-
voquant des réponses francisées ou extorquées » (p. 3).
Quelques remarques. — Les enquêteurs des Atlas régionaux feront
plus vite leurs relevés, étant donné lesmoyens modernes de transport,
dont Edmont n'a pas pu profiter.
Quant à moi, pour pouvoir échapper à l'influence d'un parler à peine
enregistré —
mes oreilles étaient encore « pleines » du système phoné-
tique entendu —
j 'ai dû faire mes enquêtes en zigzag, conduisant per-
sonnellement une automobile « Ford », et parcourant, pendant sept ans,
plus de cent vingt mille kilomètres. Il est très probable que les enquê-
teurs des atlas régionaux nous feront savoir la façon dont ont su ils
échapper à ce danger d'autosuggestion qui menace tout enquêteur.
Plusieurs enquêteurs ont été dupes quant à l'origine des sujets. Pour
ma part, j'ai posé à mon sujet, dès le commencement, plusieurs dizaines
de questions le concernant. Mais, bien que j'aie pris tant de précautions,
ilm'est arrivé une fois d'apprendre seulement vers la fin d'une enquête
que le père de mon sujet était d'origine étrangère. Il me paraît surpre-
nant même aujourd'hui que je n'aie pu saisir des nuances phonétiques
étrangères dans sa prononciation. Je crains donc fort que la phalange
d'enquêteurs des Atlas régionaux ne tombent eux aussi dans ce piège,
car les gens du cru « n'attachent pas d'importance à cette particularité »,
et c'est à leurs portes que doivent frapper les braves moissonneurs des
parlers locaux.
Dauzat considère que « la traduction du long questionnaire a souvent
fatigué » les sujets d'Edmont. Je connais les deux questionnaires,
celui de Gilliéron et celui de Dauzat, et, fort de ma propre expérience
sur place, j'affirme que celui de Gilliéron est plus facile à employer que
celui de Dauzat pour les raisons suivantes :
Le questionnaire de Gilliéron tient mieux compte du rapproche-
a)
ment sémantique entre les questions posées que celui de Dauzat, où
nous rencontrons souvent des demandes qui par leur sens disparate,
finiront par exaspérer le sujet paysan qui aime un certain ordre métho-
dique dans le questionnaire. Ainsi, du n° 71, écumer le pot-au-feu, on
saute à épingle, épingle de coiffe {x\9 72) ou épingle à cheveux (n^ 73) ;
de l'épingle, on fait un saut à de l'eau fraîche (n° 74), jeter de l'eau
sur l'évier (préciser le type d'évier) (n° 75), etc. Les sujets peu habitués
à de pareils exercices mentaux supportent difficilement un brusque
passage d'un secteur de leur vie à un autre tout différent.
Ï46 LE FRANÇAIS
b) Les traductions en patois sont très faciles à obtenir si les demandes
sont formulées d'une façon claire ; les réponses qu'on veut provoquer
indirectement, c'est-à-dire à l'aide des demandes indirectes, réclament
une forme très précise d'interrogation dont l'enquêteur ne peut et ne
doit plus se séparer durant tous ses relevés, si l'on tient à sauvegarder
la possibilité de comparer les matériaux recueillis.
c) On peut facilement reconnaître dans le cabinet de travail les formes
francisées ou extorquées ; sur place, l'enquêteur ne doit pas peser la
véracité des réponses qu'il obtient, car sa décision immédiate, souvent
subjective, pourrait fausser la réalité linguistique (cf. à ce sujet, mes
observations dans la Rev. de Ling. rom., t. IX, nO" 33-34, 1933, p. 105).
On attend avec un vif intérêt les observations des enquêteurs qui
ont touché directement la réalité et ont dû assouplir le questionnaire
reçu tout prêt. Ce sont eux qui doivent remédier à ses imperfections.
Transcription phonétique. —
Sur la transcription phonétique,
nous ne trouvons dans la brochure de Dauzat que la phrase suivante :
« Les exercices d'audition et de notation sont complétés par des ren-
contres sur le terrain entre les divers enquêteurs et moi-même » (p. 4).
Par ces exercices, si je comprends bien la portée de la phrase, la direction
essaye de niveler les différences les plus saillantes de notation et d'au-
dition qui paraissent dans la transcription. Si ma supposition est juste,
ce procédé touche de très près l'exactitude des enregistrements et dimi-
nue fortement la valeur des matériaux (cf. pp. 268-269 de mon étude).
Dauzat a annoncé en 1941 que la « notation linguistique » serait celle
de l'Atlas GiUiéron-Edmont, complétée sur quelques points {Le Franç^
mod., t. IX, 1941, p. 223).
i) Unité de direction et de tnétliode.
Le chapitre « Ce que sera le nouvel Atlas » commence par l'énoncé des
principes suivants : « prouvé on n'entend bien que
L'expérience l'a :
les parlers qu'on connaît déjà. L'étude de chaque région est donc con-
fiée à des enquêteurs qui en sont originaires, et qui sont déjà au courant,
non seulement de la langue rurale, mais aussi des cultures, des objets,
des coutumes, de la mentalité du pays. Il sera remédié aux inconvénients
que pourrait présenter une pluralité d'enquêteurs, par l'unité de direction
et de méthode. Ma conférence de dialectologie à l'École des Hautes
Études est destinée à l'assurer, tant au point de vue théorique que pra-
tique » (p. 4) (cf. p. 43 de mon étude).
Quelques remarques. —A
la première affirmation de Dauzat, on
peut facilement opposer celle-ci, tout aussi catégorique Plus on est fami- :
liarisé avec un patois quelconque, plus on est exposé à ne plus saisir
les fines nuances phonétiques et à normaliser la transcription par auto-
l'atlas linguistique par régions 147
suggestion (cf. K. Jaberg, et J. Jud, Der Sprachatlas als Forschungtnstru
ment, pp. 217 ss. K, Jaberg, Romania, t. L, 1924, p. 282 J. Jud, 2?gy. ig
; ;
Ling. rom., t. IV, 1928, pp. 251 ss. Ugo Pellis dans les enquêtes en Frioul,
;
moi-même en Transylvanie, etc. cf. l'index). Ces observations sont basées
;
sur des expériences acquises sur le champ de travail. Il me semble diffi-
pour l'amour d'une affirmation péremptoire.
cile de les passer sous silence
La direction générale ne pourra pas remédier aux inconvénients de
la pluralité d'enquêteurs, puisque la linguistique n'a pas pu arriver,
et n'arrivera peut-être jamais, à éliminer les différences entre l'audi-
tion de diverses personnes, dont plusieurs se considèrent à juste titre
comme des autorités en matière de dialectologie.
Il est, au contraire, très souhaitable que chaque Atlas régional con-
serve l'empreinte personnelle de l'enquêteur. Par la direction unique on
n'arrivera pas à changer les caractères spécifiques des Atlas régionaux ;
ceux-ci garderont tous leurs qualités et leurs défauts.
j) D'autres caractéristiques de l'Atlas.
Les auteurs des Atlas régionaux travaillent partout en étroite relation
avec les folkloristes locaux. Chaque Atlas contiendra un album de plan-
ches concernant les habitations, les coutumes, les objets, etc. caracté-
ristiques des régions étudiées, et chaque volmne introductoire présentera
les matériaux non publiés sur les cartes, de même que des cartes histo-
riques (pp. 7-8).
Par mes observations, faites en toute franchise, je ne veux pas dimi-
nuer l'importance de cette grande entreprise scientifique, dont le but
est de donner un nouvel essor aux études dialectologiques en France.
Mes observations ont comme base une modeste expérience dans les en-
quêtes sur place, durement acquise, non dans le cabinet de travail,
mais en contact direct avec la réalité (i).
•
(i) De nouvelles informations sur la méthode de l'Atlas sont données par A.
Dauzat dans son article Le Nouvel Atlas linguistiqtie de la France par régions,
Notre enquête préliminaire. Les premières leçons de l'expérience (dans Le Français
moderne, t. X, 1942, pp. i-io), où l'auteur afl&rme avoir rempli, quelques question-
naires avec les enquêteurs (p. 2) et où il soutient la nécessité des enquêtes prélimi-
naires (p. 2). Dauzat n'estime pas utile de s'en tenir aux « réactions spontanées
et de premier jet d'un seul sujet... dans l'enquête définitive » (p. 3). « On ne saurait
avoir de matériaux syntaxiques, dit Dauzat, avec un questionnaire il faut que le
:
sujet parle spontanément, par des phrases suggérées, mais non proposées toutes
faites « (p. 5 cf. le procédé de Bottiglioni, pp. 540-544). — A. Dauzat donne des infor-
;
mations régulières sur le progrès et la marche des travaux ainsi que sur quelques
changements survenus dans la répartition du territoire à explorer (cf. Le Français
moderne, VIII, 1940. p. 248 ; t. IX, 1941, pp. 30 et 223; t. X, 1942, p. 168; t. XI,
t.
1943, p. 252; t. XIII, 1945, p. 69, où on annonce l'élaboration du questioimaire défi-
nitif pendant les conférences de l'année scolaire 1944-1945 cf. aussi p. 270 t. XIV,
; ;
1946, pp. 103-106, où on reproduit la suggestion de John Orr de ne pas publier les
matériaux sur des cartes, mais dans des volumes commodes t. XV, 1947, p. 17 ;
;
t. XVI, 1948, pp. 37-38 et 248).
t48 LE FRANÇAIS
k) Conseils d*A. Duraffour pour le Nouvel Atlas.
Dans une note à l'étude de Mlle j Dupraz, Noies sur le patois de Saxel
(dans Rev. de Ling. rom., t. XIV, 1938, paru en 1942 — pp. 329- — ,
330, après la note 2), A. Duraffour s'exprime, en ces termes, sur le Nou-
vel Atlas : « Ayant eu connaissance de l'article Le Nouvel Atlas linguisti-
que de la France publié par M. Albert Dauzat dans le Français moderne
{1942, i-io), j'ai demandé à M'ie Dupraz l'autorisation de transcrire
encore ces deux fiches du Lexique de Saxel. La lecture attentive de ces
lignes, et de celles qui précèdent, montrera aux ouvriers de cette nou-
velleenquête ce que peut être ce patois « spontané », qu'il faut à tout
prix évoquer (mais non pas « suggérer »), dans une conversation seule-
ment dirigée, mais qui reconstitue autant que possible l'ambiance réelle
et l'état mental normal du patoisant. Avant M. Spitzer et M. Botti-
glioni, j'avais, fort d'une longue expérience, formulé sur cette question
les vues les plus nettes (cf. Phénomènes généraux... de Vaux-en-Bugey,
1932, Introduction — non publiée dans la RLR, 8 — ; l'enquêteur et les
procédés d'enquête). Il va de que les jeunes enquêteurs devront,
soi enfin
avant tout, se préoccuper de déceler, et de rectifier, les erreurs qui n'ont
pas pu ne pas se glisser dans l'ALF, et même dans des relevés moins
rapides... Il faut mettre tout en œuvre pour que de nouvelles erreurs ne
s'ajoutent pas à celles qui ont été commises. La densité des points importe
beaucoup moins que la qualité du patois parlé en ces points au lieu de ;
s'éparpiller en largeur, il faut surtout creuser en profondeur, aux endroits
où l'enquête est susceptible de rendement ».
Les informations sommaires que nous puisons dans les rapports des
enquêteurs confirment pleinement la nécessité de suivre les conseils
donnés par Duraffour.
1) Les rapports des enquêteurs.
La revue Le Français moderne publie un bon nombre de rapports des
enquêteurs qui présentent les observations faites soit au cours des en-
quêtes préliminaires, soit à l'occasion des relevés définitifs.
Ces rapports sont très importants au point de vue méthodologique,
car ils révèlent de grandes divergences entre les enquêteurs qui appli-
quent, dès à présent, des méthodes diverses pour l'enregistrement des
réponses et pour le choix des informateurs, et qui ont, en même temps,
des opinions différentes sur la densité des relevés.
Le cadre de mon exposé ne me permet que de signaler les rapports
et quelques idées méthodologiques. Voici les articles publiés :
Pignon, professeur au lycée Buffon, L'enquête en Poitou {Le
i» J.
Franc, mod., t. XV, 1947, pp. 18-24), où l'auteur avoue, dans ime note
(p. 19, note i), que le romaniste de l'Université de Berne, S. Heinimann,
a attiré son attention sur quelques traits phonétiques qui ne furent pas
l'atlas linguistique par régions Ï49
reconnus par l'enquêteur « parce qu'ils m'étaient, dit-il, sans doute
trop familiers une preuve évidente que le danger de l'autosug-
». C'est
gestion existe en France aussi, quoiqu'il semble être nié par la direction
(voir p. 146).
2° Jean Bonnafous, professeur au lycée de Carcassonne, L'enquête
en Qîiercy {Le Franc, mod., t. XV, 1947, pp. 25-40, avec une carte indi-
quant les limites linguistiques ; continuation pp. 184-188). L'auteur
affirme : « Si l'on veut que les sujets interrogés répondent aussi bien que
possible, il faut que l'enquêteur s'exprime dans la même langue, dans
le même dialecte ; il faut que l'interrogatoire prenne l'allure d'une con-
versation toute naturelle, ne recourant à la version ou au thème que
dans le cas de nécessité » (p. 28).
30 L'abbé Lalanne, préfet des études au Berceau de Saint- Vincent
de Paul, L'enquête dans les Landes (t. XV, 1947, pp. 105-121, avec
quatre cartes linguistiques). Voici quelques idées : «Je ne puis pourtant
partir en état d'infériorité sur mes sujets et je dois connaître au moins
l'une des désignations des objets de l'enquête»... «Le chapitre des
plantes me
semble le plus ardu certaines n'existent que dans les parcs :
des châteaux d'autres obstruent les fossés ou couvrent les haies... ;
;
mais quand elles ne sont ni utiles, ni nuisibles, personne ne songe à s'en-
combrer de leurs noms » (p. 105).
L'auteur applique un tout autre système d'enregistrement des réponses
(cf. p. 123), qui nous rappelle celui pratiqué par Weigand en Roumanie
(voir p. 706).Grâce à ce système (carnet polytope) (i), l'auteur n'a plus
«à enregistrer que des idem ou de simples traits, avec de rares variétés.
Quel soulagement pour l'enquête... et le caissier de l'Atlas Et quelle ! —
(i) L'auteur juge trop difficile d'écrire toujours dans des carnets séparés les
réponses de chaque localité explorée « Mais comment écrirai-je, dit l'abbé Lalanne,
:
assez vite et assez lisiblement Je devrai m'étemiser, doubler le temps et les frais,
?
lasser mes sujets pendant les silences de la calligraphie... ? Après réflexion, j'adopte
pour mes 30 points un carnet unique, en X fascicules de 960 pages, ou colonnes (car-
net polytope). J'y consacre une page (ou une colonne) à chaque numéro du question-
naire et j'attribue une des 30 lignes de la page à chacun des villages, toujours la
;
même... Les relations d'enquêteur et d'enquête ont été renversées: maintenant
domine le témoin. Si je suis en plein air, je lis d'avance
l'interrogateur surveille et
ce que doit me
répondre le sujet la réponse est-elle inattendue et choquante, je
:
soupçonne une méprise et je sollicite de l'entourage la rectification ou une confir-
mation bien garantie... Quand le mot demandé est oublié sur une voie de garage
de la mémoire, ou fantôme insaisissable voltigeant sur le bout de la langue, je m'ins-
pire des données voisines et souffle un ou deux synonymes régionaux « C'est cela », : !
s'écrie l'enquêté soulagé (A moi de juger, d'après les réflexes de spontanéité, si le
cri est sincère ou de complaisance) » (pp. 106-108).
Ce procédé explique bien pourquoi l'enquête de l'abbé Lalanne a fait de grands
progrès. Cette « vitesse » est cependant fort nuisible à la véracité des réponses, en
effaçant les traits phonétiques et en réunissant un bon nombre de mots pour un
dictionnaire dialectal.
150 LE FRANÇAIS
jouissance professionnelle pourle linguiste, qui voit maintenant la carte
se former sous ses yeux, avec ses aires et ses sous-aires » (p. io8). !
L'auteur trouva, pendant la période des moissons, ses informateurs
dans « les hospices, hôpitaux, maisons de santé, etc. », et il put ainsi
« terminer quatre enquêtes en huit jours » (p. 113)... « Plus tard, en tra-
versant le village de « mes vieux », je ne manquerai pas de procéder à un
sondage de quelque cent questions, pour vérifier la phonétique et me
tranquilliser sur la valeur de mon témoin » (p. 113).
Voici texte de la direction du Nouvel Atlas qui accompagne cet
le
article Le présent article, par lequel l'auteur expose comment il
: «
a mis au point sa méthode de recherche, montrera quelle latitude la di-
rection de l'Atlas laisse à la personnalité des enquêteurs » (p, 106, note i).
40 Jean Séguy, professeur à l'Université de Toulouse, L'enquête
en Haute Gascogne (t. XV, 1947, pp. 181-183), où il affirme que
«le paysan n'a pas l'habitude de traduire... La traduction que l' en-
quêteur propose à chaque instant est, pour le témoin, une gymnastique
mentale accablante d'autant plus que les termes recherchés, bien qu'ils
:
soient groupés par centres d'intérêt, ne sont pas insérés dans une chaîne
parlée » (p. 182). Il soutient, en outre, que « la méthode la plus commode,
la plus rapide et en même temps la plus sûre, est de prendre comme té-
moin principal une personne cultivée, —
ayant donc l'habitude de tra-
duire une langue dans une autre, de confronter deux idiomes sans les
confondre, —
et pratiquant quotidiennement le dialecte » (p. 183). Il a
choisi, dans les Pyrénées, comme témoin, un de ses collègues, et il a pu
remplir rapidement les questionnaires, « avec une sécurité et une pléni-
tude remarquables » (p. 183). J. Pignon a abouti, dans ses enquêtes
en Poitou, à une autre conclusion « Il me paraît, dit-il, absolument
:
indispensable de ne questionner que des cultivateurs si l'on veut
décrire le véritable parler rural» {Le Franc, mod., t.XV, 1947, p. 18).
50 J. BouzET, professeur au lycée RoUin, L'enquête en Béarn
(t. XVI, 1948, pp. 39-96). L'auteur fait d'intéressantes observations
sur la pénétration du français dans les villes et les gros bourgs, en affir-
mant que dans les villages personne n'a honte de parler le béarnais (p. 48).
Il a pu facilement trouver de bons informateurs (p. 48). Bouzet donne
aussi des détails sur le questionnaire, en signalant quelques la cimes
(pp. 49-52).
6° F. Lechanteur, professeur au lycée de Coutances, L'enquête en
Basse-Normandie (t. XVI, 1948, pp. 109-122). Il se considère conmie
un «autodidacte en matière de dialectologie » (p. 109). « Mon but essen-
tiel, dit l'auteur, est de montrer, sans, naturellement, mettre en doute
un instant la valeur considérable de l'enquête d'Edmont, les lacunes
inévitables de cette première entreprise et les avantages énormes que
possède la nouvelle formule de l'Atlas révisé » (p. 109). Le normand
n'est pas encore sur le point de disparaître (p. 122).
LES ARCHIVES DE LA PAROLE 151
70 Robert Loriot, maître de conférences à l'Université de Dijon;
L'enquête en Picardie (t. XVI, 1948, pp. 179-190). L'auteur donne
des informations sur le questionnaire, sur les sujets et sur le commen-
cement des enquêtes (cf. pp. 182, 183 et 188). Ses enquêtes lui ont permis
* de émerger des épaves lexicales intéressantes pour l'histoire
faire
de la langue, plus nombreuses et plus archaïques que celles relevées par
E. Edmont » (p. 187). Mario Roques a aidé Loriot en lui accordant des
subsides de la part du Centre de Recherches (p. 190, note).
80 GuERLiN DE GuER publie une importante Introduction à l'AUas
linguistique de la Normandie, du Maine et du Perche (t. XIII, 1945,
pp. 19-68 et 249-269), qui renferme aussi une riche bibliographie linguis-
tique concernant cette région (pp. 57-68, 249-269).
IX. LES ARCHIVES DE LA PAROLE DE L'UNIVERSITÉ DE
PARIS; LA PHONOTHÈQUE NATIONALE
Grâce à l'initiative de Ferdinand Brunot (né en 1878, mort en 1938),
se sont créées, en 1911, à l'Université de Paris (Sorbonne), les Archives de
la Parole, dont le but est de sauver et de léguer à la postérité le folklore et
les parlers qui s'en vont. « Nous avons, tout autour de nous disait F. —
Brunot dans son discours inaugural du 3 juin 1911, —
de grands vieillards
qui se meurent, ce sont nos patois... Tout le monde a observé la difficulté
qu'on éprouve à lire un texte imprimé en dialecte, même quand on
sait le dialecte, l'impossibilité où on est, si on ne le sait pas. Le document
parlé animera et éclairera ce que l'écriture a pu fixer. Le véritable « Atlas
linguistique » des parlers de France doit se faire. Les tracés, les graphies
représentant les vibrations de la parole exposaient le phonéticien à
des erreurs possibles à prévoir, impossibles à calculer... Grâce aux
moyens nouveaux, il va devenir possible d'enfoncer plus avant dans
la connaissance d'un mystère au seuil duquel la science s'était tenue
arrêtée jusqu'ici » {apî4d R. Dévigne, De la mission des Ardennes, 1912,
à la mission Alpes-Provence, 1939, extrait des Annales de l'Univ. de
Paris, 1941, p. 9).
Le but visé dès son origine. —
Sous le titre Le Musée de la Parole,
F. Brunot publia un dans Paris-Journal (n» du 21 mars 1910),
article
dont les idées méritent d'être rappelées pour faire mieux connaître l'ori-
gine de cette nouvelle institution scientifique et le but qu'elle visait
dès le commencement. En effet, F. Brunot considéra désormais le Musée
de la Parole comme le complément de la Bibliothèque nationale : « L'idée
de le constituer ne pouvait venir, ajoutait-il, à nos prédécesseurs qui
n'avaient pas le moyen de fixer la « parole ailée ». Elle s'impose à une
152 LE FRANÇAIS
génération qui possède gramophone et phonographe. Instruments
imparfaits sans doute, qui parodient parfois au lieu de reproduire, j'en
conviens, mais que la science et la pratique perfectionneraient singu-
lièrement le jour où on chercherait à construire non des machines qui
crient fort, mais des appareils qui parlent juste... La science possède
déjà le ... phonographe... qui permet de lire l'inscription enfouie dans
la cire, en même temps que de l'entendre. Ce tracé microscopique a pu
être photographié, et j'ai là, sous les yeux, de magnifiques reproductions
où une phrase entière étale la ligne sinueuse de ses vibrations, si nettes
dans leurs formes multiples qu'elles se prêteront à toutes les observations
et aux analyses mathématiques les plus rigoureuses. Or, je sens que là
est le secret de la science, dont nous n'aurons été que les précurseurs...
Plus heureux que nous, nos successeurs pourront fixer des sons qu'ils
soumettront ensuite à l'observation microscopique... Ces documents
qui manquent, nous les devons à nos successeurs. Il faut que, quand les
voix du temps présent seront éteintes, ils puissent les faire revivre. Peut-
être a-t-on eu déjà, dans des maisons prévoyantes et attachées aux
traditions de famille, l'idée de laisser aux enfants, aussi bien que des
portraits, des archives parlées, qui permettront aux générations lointai-
nes d'entendre, en même temps qu'on les regardera, les aïeux disparus...
Et personne ne peut nier qu'il soit aussi intéressant de recueillir les
parlers des hommes que de collectionner leurs armes ou leurs outils. Ethno-
graphie et linguistique ne vont point l'une sans l'autre, et le premier
soin d'un explorateur est de s'informer du parler du pays qu'il traverse »
(d'après la reproduction faite dans Bull, du Dict. gén. de la langue
wallonne, t. V, 1910, n^ 2, pp. 43-46).
Le mécène des archives. —
Le laboratoire des Archives fut équipé
par Emile Pathé, qui le dota d'une collection de cylindres et de disques à
saphir, contenant déjà près de mille phonogrammes en langues étrangères
(surtout de l'Asie), de même
que des appareils de reproduction du son,
appareils à cylindre Edison » et appareils à saphir. La plupart
du type «
des appareils Edison étaient équipés à la fois pour l'enseignement au
cornet acoustique et pour la reproduction (R. Devigne, Le Musée de
la Parole et du Geste, Univ. de Paris, Institut de Phonétique, 1935, p. i).
Première expédition phonographique. — Avec l'aide de l'Univer-
sité de Paris et de la maison Pathé qui fournit le matériel d'enregistrement
et les cires, ainsi qu'un ingénieur du son, F. Brunot et son collaborateur
Ch. Bruneau purent organiser, en 1912, la première expédition de ce
genre dans les Ardennes et en Belgique wallonne. Les résultats furent
enregistrés sur deux cents grands disques à saphir, renfermant de courts
récitsen patois local concernant le ménage, les travaux champêtres, les
usages, les coutumes et les chants caractéristiques de la vie ardennaise
LES ARCHIVES DE LA PAROLE 158
(cf. Ch. Bruneau, Enquêtes phono graphiques sur les patois d'Ardenne, dans
Rev. d'Ardenne et d'Argonne, XIX,
1911-1912, pp. 167-171, et le
t.
même, La conservation des patois ardennais, dans Rev. hist. ardennaise,
t.XIX, 1912, pp. 264-267),
Après cette heureuse expérience, les Archives ont continué, en 1913,
les enregistrements dans le Berry et le Limousin, sous la conduite de
F. Brunot (cf. R. Dévigne, De la mission des Ardennes, pp. lo-ii),
récoltant cent cinquante-deux relevés, qui présentent des chants de
bergers et de paysans, vielles cornemuses, chants de mariage, chants de
briolage aux bœufs, dialogues rustiques, etc. (R. Dévigne, Le Musée,
P- 7)-
La bibliothèque du Musée s'est enrichie d'une série extrêmement
rare de disques recueillis chez les Tatares de Kazan, une série de chants
abyssins en langue amharique [Le Musée, pp. 7-8) et, pendant la guerre
de 1914-1918, des enregistrements de quelques « voix célèbres » (R. Poin-
caré, G. Doumergue, le pape Léon XIII, Wilson, Georges V, etc.) faits
directement ou acquis à l'étranger, ou encore échangés avec les Instituts
similaires de Vienne, de Prague et de Budapest (p. 8).
de Berlin,
Le premier pour les différentes catégories de disques recueillis
fichier
fut rédigé par F. Brunot et Madame Brunot, pour permettre aux cher-
cheurs de consulter cette richesse sonore d'une grande importance scienti-
fique (p. 8).
L'Activité d'Hubert Pernot. — La direction des Archives resta
entre les mains de F. Brunot, son fondateur et animateur, jusqu'en 1920,
lorsque lui succéda P. Poirot, ayant à la fois la direction de l'Institut de
Phonétique et celle des Archives. En 1924, la direction passe à Hubert
Pernot, qui donne un nouvel essor à cette institution.
La Ville de Paris affecta (en 1927) à l'Université un immeuble spécial
(19, rue des Bernardins) où furent installés l'Institut de Phonétique et
le Musée de la Parole et du Geste. Selon ses statuts de 1927, le Musée
a pour but « de coordonner et de favoriser les recherches dans divers
domaines de la phonographie d'établir des disques de choix à l'usage
;
des établissements d'enseignement supérieur, secondaire et primaire ;
de contribuer à la diffusion et à la conservation de notre langue nationale,
dans les pays de langue française, dans nos colonies et à l'étranger, et
à sa propagation à l'étranger... » (R. Dévigne, Le Musée, pp. 12-13).
H. Pernot a dirigé trois missions phonographiques en Roumanie :
(1928), rapportant 143 disques à aiguille (double face) en Tchécoslo- ;
vaquie, en liaison avec l'Académie tchèque (1929), dont la récolte fut de
234 disques (avec 468 matrices) en Grèce (1930), rapportant 187 disques
;
(avec 374 matrices). En 1930 et 1931, à l'occasion de l'Exposition colo-
niale, furent enregistrés les parlers de l'empire colonial français (pour
d'autres détails, cf. R. Dévigne, Le Musée, pp. 9-11).
154 ^^ FRANÇAIS
La présente direction.—' En 1932, Pierre Fouché prend la direction
de l'Institut de Phonétique et Roger Dévigne lui est adjoint pour s'occu-
per spécialement de la phonothèque et du laboratoire d'enregistrement
phonographique (p. 3).
Enregistrements a l'Étranger. — De
•
1934 à 1939, plusieurs mis-
sions scientifiques réalisèrent des enregistrements à l'étranger au :
Groenland, en Syrie et au Liban, chez les Indiens de l'Amérique centrale,
à la Guyane française, au Sahara, au Cameroun, aux Iles Féroé et en
Bulgarie (R. Dévigne, De la mission, pp. 12-13).
La Phonothèque Nationale. — Le Musée de la Parole accueille la
nouvelle institution, la Phonothèque Nationale, créée par le décret du 8
avril 1938, et se voit confier également la Régie du Dépôt Légal des
éditions sonores. R. Dévigne devient ainsi le directeur de la nouvelle
institution (p. 5).
Les derniers enregistrements. — Le Musée de la Parole s'est
proposé, dès 1935, par l'imprimerie sonore et par la phonographie, de
réaliser une véritable Encyclopédie nationale sonore des parlers, patois,
traditions populaires et vieux chants de France (p. 4). Les appareils
furent modernisés ; ils ont cependant besoin de courant électrique alter-
natif,de 120 à 240 volts, pour pouvoir fonctionner. Pour cette raison,
habitant des régions privées de courant électrique doivent être
les sujets
déplacés au laboratoire d'enregistrement. Le choix des personnes est
confié en ce cas aux folkloristes locaux.
La mission Alpes-Provencede 1939 était composée du directeur de la
Phonothèque, de son assistant (secrétaire général de la Société «Le
Folklore par le Disque ») et d'un ingénieur du son. Elle emportait deux
appareils d'enregistrement électriques : un appareil Hurm et Duprat
et un appareil Brettmon (p. 15). D'ordinaire, la mission se propose
d'enregistrer des chants domestiques, chants de travail, cris (appels des
rémouleurs, des rétameurs, etc.), chants traditionnels, chants saisonniers,
chants-danses et chants de réjouissances publiques. Pour les dialectes,
on enregistre soit des récits locaux (contes courts, historiettes, devinettes),
soit des récits improvisés sur les coutumes locales ou métiers locaux
(pp. 14-15). Le résultat de cette enquête compte environ 70 disques.
En 1941 et 1942, les recherches furent continuées dans la province du
Languedoc et la région des Pyrénées. Un petit Guide et questionnaire
fut envoyé avant la visite de la mission, pour aider les collaborateurs
locaux à une bonne préparation du terrain. Le directeur de mission,
R. Dévigne, termine son intéressant rapport par ces lignes « Nous sou- :
haitons que, peu à peu, dans nos Universités régionales, des centres de
recherches folkloriques, dotés d'appareils enregistreurs mobiles, puissent
LES ARCHIVES DE LA PAROLE 155
se constituer. Ainsi prendra graduellement corps cet Atlas sonore de
la France qui peut et qui doit être un des vivants monuments que la
recherche scientifique de notre temps léguera aux temps à venir » (R.
Dévigne, L'Atlas sonore de la France : Mission Langttedoc-Pyrénées,
I. Languedoc, Qitercy, Rouergue, Bigorre, Vallespir, Couserans, Paris,
Phonothèque Nationale, 1942, 26 p.).
Desiderata. —
Pour les études linguistiques sur les parlers de
France, il me semble qu'il serait très important de faire transcrire
les textes phonétiquement par un enquêteur spécialisé, avant qu'ils
soient enregistrés par les appareils. La composition du texte d'après
im disque est souvent assez difiicile à faire, et comporte des remaniements
fâcheux pour un examen linguistique. Un semblable procédé pourra
montrer aux chercheurs quelle est la différence entre un texte transcrit
phonétiquement à l'aide de l'oreille seule et un texte enregistré par
« la machine ».
Je me permets encore de proposer à la direction de la Phonothèque
de faire enregistrer une enquête linguistique conduite par un enquêteur
spécialisé, afin de constater la manière dont on pose les questions et la
façon dont le sujet répond. Le questionnaire peut être réduit à une
centaine de demandes. De cette façon l'Atlas sonore de la France aura
des réponses comparables pour un bon nombre de localités et déterminera
d'importantes remarques linguistiques. Ce travail me semble assez
facile à faire, puisqu'on réalise maintenant im Nouvel Atlas linguistique
de la France par régions (voir pp. 136-151) (i).
(i) Pour la remarquable activité déployée par la phonothèque nationale, cf.
l'étude de Roger Dévigne. La phonothèque nationale, bilan de dix ans de travail. Le
dépôt légal, La lecture sonore. L'histoire et la géographie sonores. Les anthologies phono-
graphiques, Paris, Phonothèque nationale, 19, Rue des Bernardins, 1949, in-80, 30 p.
Un aperçu sur le développement des études françaises a été donné par F. Lecoy,
Reports concernig French Literary and Linguistic Studies in the Period 1940-1945
(dans The Modem Language Review, vol. XLI, n» 3, 1946, pp. 270-280).
On doit prendre en haute considération le vœu exprimé en mai 1949 par Elisée
Legros en ces termes «... puissent spécialement les milieux universitaires s'y
:
intéresser davantage, afin de ne pas laisser le monopole de ces recherches à quelques
amateurs de sous-préfectures, et puisse être rétablie à Pîiris la chaire de dialectolo-
gie patronnée par G. Paris et illustrée par G. Gilliéron (cet autre Suisse devenu
français), chaire supprimée, hélas après la mort d'O. Bloch. Souhaitons-le pour le
!
progrès des sciences de l'humain et pour la part que doit y occuper la France» (dans
son article Les études régionales en Suisse et en France, publié dans la Rev. belge
de philol. et d'histoire, t. XXVII, 1949, p. 929).
.'
. rt
Planche XII.
i
B. LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
C'est le domaine le mieux étudié et le centre le
plus important des recherches dialectologiques
de toute la Romania.
I. INTRODUCTION.
Dans le cadre du français, le domaine franco-provençal se caractérise
par des traits linguistiques spécifiques. L'existence de cette région fut
reconnue une dizaine d'années avant qu'Ascoli ait publié son travail
Schizzi franco-frovenzali (voir p. i66 de mon étude).
1. Territoire.
Ce domaine comprend les territoires suivants :
1° En France la partie méridionale des départements du Doubs
:
et du Jura, les départements de l'Ain (excepté l'extrême Nord), du
Rhône, de la Loire (excepté la partie méridionale), la partie septentrio-
nale de la Drôme, les départements de l'Isère (excepté l'extrême Sud),
de la Savoie et de la Haute-Savoie.
2° En Suisse : les cantons de Neuchâtel, de Fribourg, de Vaud, de
Genève (dont les parlers constituent, avec ceux de la Savoie française,
le groupe savoyard) et du Valais (i). Le Jura bernois appartient au franc-
comtois, c'est-à-dire au français du Nord (excepté la partie entre le Lac de
Sienne et la première chaîne du Jura, qui appartient au franco-provençal).
3° En toutes les hautes vallées du versant oriental des Alpes,
Italie :
depuis le Grand Saint-Bernard (la Vallée d'Aoste) jusqu'aux hautes
vallées des affluents du Pô (voir planche n^ XII, p. 156) (2).
(i) Cf. Walter Gerster, Zur mundartlichen Gliederung des Mittelwallis, extrait
du Jahresb. der Aargauiscken Kantonsschule, 1931-1932, pp. 29-32, avec trois cartes
linguistiques, indiquant des faits phonétiques de dix localités.
(2) Pour plus de détails, voir W. v. Wartburg, Bibliographie des dictionnaires
patois, pp. 15-16 et 75-88, où l'auteur indique les travaux les plus importants L. ;
Gauchat et J. Jeanjaquet, Bibliographie linguistique de la Suisse romande, t. II,
le chapitre Histoire et grammaire des patois, pp. 1-71 et passim, où les. auteurs expo-
sent brièvement le contenu des travaux.
158 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
2. Frontières linguistiques.
Les frontières linguistiques de ce domaine ne sont pas partout déli-
mitées avec beaucoup de précision. On peut mentionner parmi les
travaux les plus remarquables, ceux qui ne seront pas cités dans les cha-
pitres qui suivent.
Limite du français et de l'allemand.
1° —
Les limites du français
et de l'allemand furent établies, pour la Suisse, par le Dr J. Zimmerli,
dans son ouvrage fondamental intitulé Die deutsch-franzôsische S-prach-
:
grenze in der Schweiz /. Teil, Die Sprachgrenze im Jura (Bâle et Genève,
:
H. George, 1891, in-80, VII-80 p. avec 16 tableaux autographiés et une
carte //. Teil, Die Sprachgrenze im Mittellande, in den Freiburger-
;
Waadtlànder und Berner-Alpen {ib., 1895, in-80, IV-164 p., avec 14 ta-
bleaux et deux cartes) ///. Teil, Die Sprachgrenze im Wallis (ib.,
;
1899, in-80, V-154 p., avec 17 tableaux et trois cartes cf. la. Bibliographie;
ling. de la Suisse rom., t. I, n^^ 58, 71 et 87, où les auteurs donnent la
liste des comptes rendus cf. aussi le chapitre Limites du français et
;
de l'allemand, pp. 4-30).
L'auteur a joint à chacun des trois volumes des matériaux linguistiques
dignes de toute confiance. Les tableaux d'ensemble ont été établis à
l'aided'un questionnaire ayant 300 mots types qui pouvaient donner
les principaux phénomènesdu vocalisme et du consonantisme. Les
auteurs de la Bibliographie considèrent cette partie de l'ouvrage de
Zimmerli comme très précieuse pour la comparaison des particularités
phonétiques d'un assez grand nombre de patois (ils indiquent le nom
des 46 localités explorées ; cf. t. II, n^ 1080 et n^^ 2169 et 2192).
2° Limite du français et du franco-provençal. — Cette limite
fut fixée par Konrad Lobeck, dans son Die franzôsisch-franko-
travail
provenzalische Dialektgrenze zwischen Jura und Saône (Grenève-Zurich,
1945, XII-317 p., avec 6 cartes linguistiques, dans Romanica Helvetica,
vol. 23), où l'auteur soumet cette frontière linguistique à un examen
très approfondi, en complétant les matériaux du Glossaire des patois de
la Suisse romande et ceux des Tableaux phonétiques par une enquête
personnelle, faite en 1935 et 1936.
Lobeck possédait une grande expérience dialectologique, car il avait
fait l'enquête pour 260 localités de l'Atlas linguistique de la Suisse alé-
manique (voir p. 769). Il rédigea deux questionnaires, afin de mieux déter-
miner la frontière linguistique le premier ayant plus de cinq cents de-
:
mandes (cf. p. 2 et pp. 149-150) et le second plus réduit (cf. pp. 2 et 150).
Le territoire exploré comprend 40 localités (cf. p. 3) et les informateurs
choisis sont tous des personnes originaires du pays dont le langage
fut soumis à cet examen (cf. p. 156), L'auteur indique avec précision
l'âge et l'occupation de ses témoins (cf. pp. 157-162).
FRONTIÈRES LINGUISTIQUES I59
Les principaux chapitres de ce remarquable travail (l'un des fruits
de l'École linguistique de J. Jud, cf. p. i) sont les suivants une intro- :
duction très détaillée qui indique bien les matériaux utilisés, les points
explorés, les cartes d'ensemble rédigées par l'auteur (les 51 cartes dé-
taillées furent déposées, faute des moyens pour les publier, au Bureau
du Glossaire des patois de la Suisse romande, cf. p. 4) ; le système de
transcription phonétique (celui de l'AIS), les travaux utilisés, etc. (pp.
1-15) le vocalisme (voyelles accentuées et non accentuées, pp. 16-75) ;
;
le consonantisme (pp. 76-103) ; des indications sur la morphologie (pp.
104-108) ; la frontière linguistique entre le franco-provençal et le français
(ce chapitre apporte de nouvelles données très importantes et un examen
critique des matériaux utilisés par Ascoli, pp. 109-113) ; une partie
lexicologique qui indique la difhision et les significations d'un bon nombre
de mots qui intéressent en même temps le folklore, afin d'établir les
rapports qui existent entre les aires lexicologiques et les isophones
(pp. 114-144) les conclusions (pp. 145-143)
; le glossaire qui renferme
;
la récolte dialectologique personnelle ainsi que des matériaux appartenant
au Glossaire (pp. 149-297). L'auteur indique aussi (pp. 302-304) le contenu
de ses cartes linguistiques déposées au Bureau du Glossaire, et termine
son ouvrage par un glossaire (pp. 305-317).
Un bref chapitre final (pp.299-301) attire spécialement notre attention:
il s'agit d'un tableau comparatif des transcriptions d'Edmont (faites
en 1898), de Gauchat (en 1902) et de l'auteur (en 1935), qui indique des
divergences de notations entre plusieurs enregistrements (cf. p. 301).
La frontière linguistique sur la rive nord du Lac de
30
BiENNE. —
L'ouvrage de Hermann Weigold, Untersuchungen zur Sprach-
grenze am
Nordufer des Bielersees (Berne, A. Francke, 1948, XV-168 p.,
avec deux cartes plutôt d'ordre géographique que linguistique) (i) nous
renseigne sur la frontière linguistique de ce domaine avec l'alémanique
au nord du Lac de Bienne en appuyant ses conclusions sur des recherches
personnelles faites sur place (cf. pp. XV-XVII), ainsi que sur le dépouil-
lement d'un grand nombre de documents des archives de Bâle, de Bienne,
de Berne, de Neuchâtel, etc. contenant des noms de lieuxdits (cf. la
liste,p. XVI).
Ce travail (réalisé toujours sous la direction de J. Jud) montre claire-
ment l'importance de la toponymie pour l'éclaircissement des problèmes
linguistiques (cf. surtout le chapitre Sprachliche Verhàltnisse, pp. 148-
162 ainsi que le Schlusswort, pp. 163-164).
40La frontière avec le provençal. —
La frontière qui sépare
le domaine franco-provençal du domaine provençal fut bien précisée,
(i) La première édition (thèse Zurich) date de 1943 (Buchdrukkerei Winterthur,
48 p. sans cartes).
l60 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
surtout d'après des enquêtes personnelles faites sur place, par Jules
Ronjat, Grammaire historique des parlers provençaux modernes (t. I,
Montpellier, 1930, pp. 18-21).
3. Nombre d'individus.
Il est très difficile, sinon impossible, d'indiquer aujourd'hui le nombre
des individus qui parlent encore le franco-provençal. Nous savons que
le français a commencé depuis longtemps l'évincement des anciens
parlers locaux de la Suisse romande, et que le même processus s'accom-
plit aussi sur le territoire de l'Italie sous l'influence de l'italien (voir les
remarques des chercheurs dont les travaux seront mentionnés dans les
pages suivantes).
On peut toutefois donner, à titre d'information, les chiffres suivants :
1° Pour la Suisse romande, plus de 800.000 individus (c'est-à-dirè
21,2 p. 100 de la population, selon le recensement de 1930). Le recensement
de 1941 donne le chiffre de 885.000 habitants de langue française, dont
l'immense majorité évidemment ne sait plus le patois.
2° Pour la France, presque deux millions d'individus (cf. L. Tesnière,
dans le vol. A. Meillet, Les langues
Statistique des langues de l'Europe,
dans l'Europe nouvelle, Paris, Payot, 1928, p. 387).
30 Pour l'Italie presque cent mille individus (cf. p. 398).
On peut donc affecter au domaine franco-provençal environ trois
millions de personnes.
Les traits linguistiques les plus saillants. — W. v. Wartburg
(dans Évolution et structure de la langue française, 3® éd., Berne, A.
Francke, 1946, pp. 81-82) indique les traits linguistiques suivants conmie
les plus caractéristiques du franco-provençal :
jo A accentué en syllabe ouverte reste a, comme en provençal (lat.
cantAre) franco-prov. tsântâ, prov. cantar, mais le franc, chanter),
tandis qu'après palatale il se palatalise, comme en ancien français :
lat. carricAre) franco-prov. tsardzi, ancien franc, chargier, mais le
prov. cargar ;
2° Un a final reste a, comme en provençal (lat. tela> franco-prov.
taila, prov. tela, mais le franc, toile), tandis qu'après palatale, il se pala-
talise, comme en français lat. vacca) franco-prov. vatse, franc, vache,
:
mais le prov. vaca ;
30 Un u final portant un accent secondaire reste u {ou) au lieu de s'affai-
bliren e, comme en français : lat. cûbitù) franco-prov. côdu (codou),
mais le franc, coude (cf. aussi les conclusions de Lobeck, Die franko-
provenzalische Dialektgrenze, pp., 145-148, ainsi que les cartes linguis-
tiques).
LES DÉBUTS DES RECHERCHES l6l
Wartburg aifirme (p. 82) «que le franco-provençal doit sa position
toute spéciale à l'élément burgonde », car « ses traits se tiennent exacte-
ment du royaume burgonde d'avant 469 ». Heinrich
entre les limites
Morf avait soutenu {Mundartenforschung und Geschichte auf romanischem
Gebiet, dans Bull, de Dial. rom., t. I, 1909, pp. 1-17 et dans Zur sprach-
lichen Gliederung Frankreichs publ. dans Abhand. der k. preuss. Akad.
der Wissenschaften, Phil.-hist. Klasse, 1911, 37, p. avec 4 cartes linguist. ;
cf. surtout pp. 28-29) que le groupe franco-provençal doit être considéré
comme un territoire d'expansion des évêchés de Lyon et de Vienne, en
faisant ainsi ressortir l'influence des anciennes divisions diocésaines
pour expliquer la division dialectale du français.
II. LES DÉBUTS DES RECHERCHES
Les deux volumes de l'important travail de L. Gauchat et J. Jean-
jaquet. Bibliographie linguistique de la Suisse romande, facilitent beau-
coup l'orientation sur le développement des recherches dialectologiques
de ce domaine linguistique.
En prenant comme base cet ouvrage, on peut distinguer quelques
phases, parmi les plus importantes, pour ce domaine de recherches
dont l'influence sur le développement de la dialectologie romane est
sans doute la plus remarquable pour toute la Romania.
1. Les moissonneurs.
On peut grouper dans la catégorie des « moissonneurs » les chercheurs
qui ont ramassé des matériaux linguistiques, incités soit par une curiosité
scientifique très méritoire, soit, et surtout, par l'amour du langage de
leurs aïeux, en train de disparaître sous la puissante action du français
envahisseur.
lo É. Bertrand. — Au XYIII^ siècle, Élie Bertrand (dans Recherches
sur les langues anciennes et modernes de la Suisse, et principalement du
Pays de Vatcd, Genève, 1758, 70 p. ; n» 15 t. II, n» 1040)
cf. Bibl., t. I, ;
examine, pour la première fois, la formation de la langue romande de
la Suisse occidentale, en essayant de délimiter ses principaux dialectes
et de fixer ses limites par rapport à l'allemand. « Ce travail était érudit
pour son époque et est resté longtemps la seule source à consulter »
{Bibl., t. II, n° 1040 cf. aussi A. Odin, Phonologie des patois du canton
;
de Vaud, pp. 11-12).
2° Le Doyen Ph. Bridel. —A la fin du XYIII® siècle, Ph. Bridel,
pasteur à Montreux (dans son travail Course de Baie à Bienne, par les
102 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
vallées du Jura, Baie, 1789, 256 p., avec une carte ; cf. Bibl., t. II, n°*
1255, 1284 et 1136) fait une description sommaire de l'état des patois
de la Suisse romande, en regrettant la barrière qui commence à s'établir
entre la haute classe sociale qui parle plutôt le français et le peuple
qui emploie encore le rude parler des aïeux ; il remarque que ce n'est
qu'en parlant patois aux paysans qu'il a appris à les mieux connaître.
En 1820, il publia un nouveau travail {Essai statistique sur le canton
de Valais, Zurich, 1820, 364 p., avec une carte et des illustrations cf. ;
Bihl., t. II, no 1196, cf. aussi n® 1284) où il présente, dans le chapitre
Langage grande variété des patois valaisans, en signalant
(pp. 335-345), la
quelques particularités linguistiques parmi les plus saillantes. Les ma-
tériaux concernant l'intéressant patois du Val d'IUiez furent tirés d'un
glossaire communiqué par le chanoine J. M. Caillet-Bois (cf. p. 340, note).
Son travail le plus important reste cependant le Glossaire, publié
par le prof. L. Favrat, à la demande de la Société d'histoire de la Suisse
romande sous le titre : Glossaire du patois de la Suisse romande, -par
le doyen Bridel avec un appendice comprenant une série de traductions
de la parabole de l'Enfant prodigue, quelques morceaux patois en vers et
en prose et une collection de proverbes, le tout recueilli et annoté par L.
Favrat (Lausanne, 1866, XIII-547 P-> dans les Mémoires et doc. publiés
par la Soc. d'histoire de la Suisse romande, I, n^ t. XXI ; cf. Bibl., t.
362 ; t. II, nos
1284 et 1288).
L'éditeur (L. Favrat) a ajouté au Glossaire une chrestomathie renfer-
mant trente versions de la Parabole, plusieurs morceaux divers et des
proverbes Bibl., 1. 1, n0 362, ainsi que la critique d'A. Odin, Phonologie
(cf.
des patois du canton de Vaud, pp. 13-14).
Ce travail lexicologique du Doyen Bridel constitue comme le premier
Glossaire de la Suisse romande (pour ses nombreuses sources voir la
Bibliographie).
30 L'Influence de l'enquête linguistique entreprise par le
Ministère de l'Empire a) J. J. Champollion-Figeac
: b) Fr. J. ;
Stalder.
La vaste enquête dialectale entreprise en France (en 1807 et dans
les années suivantes, voir p. 19) par le ministère de l'Intérieur du premier
Empire et continuée par la Société des Antiquaires de France a eu un
grand retentissement dans plusieurs pays romans qui, en suivant cet
exemple, ont réuni des spécimens dialectaux en faisant traduire en divers
patois la parabole de l'Enfant prodigue.
a)Jean-Jacques, dit Champollion-Figeac, savant archéologue
(né à Figeac, dép. du Lot, en 1778, mort à Fontainebleau en 1867), ^^
le premier qui publia une sorte de « monographie » dialectale ayant le
titre Nouvelles recherches sur les patois ou idiomes vulgaires de la France,
et en particulier sur ceux du département de l'Isère ; suivies d'un Essai
LES DÉBUTS DES RECHERCHES t63
sur la Littérature dauphinoise, et d'un Ajypendix, contenant des Pièces
en vers ou en prose peu connues, des Extraits de manuscrits inédits et un
Vocabulaire, par... professeur de Littérature grecque à la Faculté des
Lettres de l'Académie de Grenoble. ..(Paris, chez Goujon, Librairie, novem-
bre 1809, petit in-80, XII-201 p. ; le travail est dédié « à Monsieur De
Langeac, conseiller ordinaire et officier de l'Université impériale »).
L'auteur affirme avoir réuni quelques matériaux linguistiques concer-
nant cette région « lorsque S. Ex. le Ministre de l'Intérieur, par sa lettre
du 13 novembre 1807, demanda à M. le Préfet du département de l'Isère
des renseignements sur les patois usités dans cette partie de l'Empire
et des échantillons en vers ou en prose où ces patois fussent employés »
(pp. VI-VII).
La valeur DES recueils RÉALISÉS PAR SES PRÉDÉCESSEURS. — Cham-
poUion-Figeac s'exprime, à ce sujet, en ces termes « Les recherches :
qu'il a exigées m'ont convaincu que la plupart des auteurs qui ont écrit
sur cette matière se sont copiés l'un l'autre'; que peu d'entr'eux ont pris
la peine de recourir aux documents originaux que presqu' aucun d'eux
;
ne remplissait la condition sans laquelle il est impossible de bien apprécier
ces mêmes documents, c'est-à-dire qu'aucun d'eux ne connaissait à fond
au moins un de nos idiomes vulgaires, et ne réunissait sur presque tous
des données générales acquises par des voyages faits dans les diverses parties
de la France oit ces mêmes idiomes sont le mieux caractérisés. Le défaut
de ces moyens a donné lieu à plusieurs erreurs ou fausses interprétations
que l'on pourrait reprendre dans la plupart des ouvrages publiés... »
(pp. VIII-IX ; mis en italiques par moi-même).
Le travail contient les chapitres suivants : sur les idiomes vulgaires
en général ; sur les idiomes vulgaires du département de l'Isère ; la litté-
rature dauphinoise (pp. i-ioo). UAppendix renferme les documents
suivants : en vers sur l'inondation de Grenoble parabole de
lettre ;
l'Enfant prodigue en français (i) même parabole en langue vaudoise ;
;
même parabole en patois de l'Oysan (Isère) même parabole en patois ;
de Trêves (Isère) fragments extraits d'un Dictionnaire manuscrit
;
du patois de Grenoble proverbes dauphinois, etc., ainsi qu'un vocabu-
;
laire alphabétique des mots les plus difficiles des idiomes vulgaires du
département de l'Isère et une notice bibliographique des ouvrages impri-
més en patois du département de l'Isère.
b) Le pasteur Fr. J. Stalder d'Escholzmatt (canton de Luceme)
(1) Cf. aussi A. Constantin et J. Désormaux, Études philologiques savoisiennes,
Parabole de l'Enfant prodigue, Recueil de traductions en patois savoyards collationnées
dans treize localités de la Haute-Savoie et de la Savoie, Avec une Carte, des Remarquas
philologiques et une Traduction en latin étymologique, Annecy, Imprimerie Abry,
1903, in-80, 38 p. (extrait de la Rev. savoisienne, 1903, fasc. i et 2).
l64 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
publia le travail Die Landessprachen der Schweiz, oder schweizerische
Dialektologie, mit kritischen Sprachhemerkungen beleuchtet, Nehst der
Gleichnissrede von dem verlorenen Sohne in allen Schweizermundarten
(Aarau, 1819, XII-424 p., cf. Bibl., t. II, n° 357) qui renferme quinze
versions de la parabole de l'Enfant prodigue en patois de la Suisse
romande. Il nous fait savoir (dans la préface, p. IV, aptid la Biblio-
graphie) qu'il avait entrepris cette enquête à la requête du ministre,
en 1808, une esquisse de sa Dialectologie.
et qu'il lui avait fait parvenir,
Le recueil méritoire de Stalder fut complété par la publication :
Matériaux pour servir à l'histoire des dialectes de la langiie française,
ou collection de versions de la parabole de l'Enfant prodigue en divers
idiomes ou patois de France (dans les Mémoires et dissert, sur les antiquités
nationales, publiés par la Soc. royale des Antiquaires de France, t. VI,
1842). Cette collection contient dix traductions provenant de la Suisse
romande (Bibl., t. I, n» 358).
40 Juste Olivier. — Le poète vaudois Juste Olivier consacre à
l'idiome de sa région natale son important ouvrage Le canton de Vaud,
sa vie son histoire (Lausanne, 1837, 2 vol. cf. Bibl., t.
et ; II, n^ 1046 et
A. Odin, Phonologie, p. 12) en accordant au langage (t. I, pp. 216-
280) une attention spéciale. On considère ce travail comme «le plus
intéressant des anciens textes sur les patois ». L'auteur n'hésite pas
à combattre la théorie de F. Raynouard sur l'antériorité du provençal
vis-à-vis des autres langues romanes (A. Odin), tout en affirmant l'étroit
rapport du roman suisse au provençal. C'est l'ouvrage qui traite le plus
longuement et avec le plus de compétence de la littérature populaire
et dialectale romande, spécialement vaudoise {Bibl., 1. 1, n^ 404). L'auteur
« plaide avec émotion pour qu'on laisse au patois une petite place à
côté du français » même si on le laisse mourir, le patois ne cessera pas
;
de se perpétuer dans notre français « il est cloué pour jamais à nos corps
:
et à nos âmes» {Bibl., t. II, n^ 1046).
50 La plus importante chrestomathie . —
En 1842 parut la chresto-
mathie romande la plus importante, par son ancienneté et par le nombre
des textes qu'elle renferme. Elle porte le titre Recueil de morceaux choisis
:
en vers et en prose en patois suivant les divers dialectes de la Suisse française
et un vocabulaire de mots patois avec la traduction française,
terminé par
recueillis par un amateur (Lausanne, 1842, VII-212-LX-4 p. cf. Bibl., ;
t. I, no 360), où on indique aussi les sources d'après l'index du recueil.
On appelle d'ordinaire ce recueil, le Recueil B. Corbaz.
6° La Société des Patois Vaudois. —
En 1878 fut fondée la Société
des patois vaudois, ayant comme but immédiat de recueillir des matériaux
pour un glossaire patois, ainsi que tous les documents relatifs à la langue,
à la grammaire et à la littérature patoises. On créa, à la même date.
LES INTERPRÊTES 165
le Journal des patois romands, organe de la Société des patois vaudois
(n° I, seul paru, déc. 1878 ; cf. Bibl., t. II, n° 1158).
Le grand travail du numismate Arnold Morel-Fatio, Glossaire patois
(1878-1886), resté manuscrit et renfermant environ 35.000 fiches, montre
le résultat essentiel auquel aboutit l'effort de la Société des patois vaudois.
« Le tout représente la plus sérieuse tentative, avant le Glossaire romand,
d'embrasser en un seul ouvrage tous les patois de la Suisse romande »
{Bibl., t. II, no 1291).
70 Le Glossaire du patois de Blonay (canton de Vaud). — Madame
Louise Odin, la mère du romaniste et dialectologue A. Odin (voir p.
170), consacre toute sa vie matériaux de son
à réunir et à rédiger les
Glossaire, jouissant de bons et indispensables conseils de la part d'E.
Muret, le premier grand toponymiste de la Suisse romande (voir p. 247).
Le travail de M™^ Odin porte le titre Glossaire du patois de Blonay (Lau-
sanne, Bridel, 1910, XIII-715 p., avec préface d'Ernest Muret cf. ;
Bibl., t. II, no 1309).
Les auteurs de la Bibliographie estiment que ce travail constitue,
«par la richesse de son information, non pas une source, mais un vrai
pilier du Glossaire romand ». Il comprend à peu près 12.000 articles.
« Dans le domaine des patois gallo-romans, affirment-ils, nous ne voyons,
à part le Trésor dôu Félibrige du poète Mistral, aucune œuvre qui pénètre
ainsi jusqu'au tréfond du langage. Les matériaux sont de première main
et proviennent exclusivement du même village. Il est étonnant de voir
une femme instruite arriver à posséder le patois à ce point. Elle voit
tous les aspects de ses mots. Elle les illustre surtout d'exemples saisis
sur le vif et d'une phraséologie qui doit être à peu près complète...
L'ét3miologie, qui dépare tant de livres semblables, est laissée de côté »
{Bibl., t. II, no 1309).
Le grand intérêt que l'on mit à recueillir des matériaux dialectaux se
manifeste clairement par plus de cinquante glossaires en manuscrit,
dont la plupart se trouvent au Bureau du Glossaire (cf. Bibl., t. II,
pp. 72-105). Aucun territoire de la Romania ne possède un aussi grand
nombre de documents linguistiques concernant les patois. Ce fait explique
à mon avis pourquoi cette région a donné, à la fin du XIX® siècle, le
plus grand nombre de savants qui ont jeté des fondements très solides
pour la dialectologie des tous les pays romans.
2. Les interprètes
L'interprétation scientifique des faits linguistiques concernant les
parlers de la Suisse romande commence dans la seconde moitié du XIX®
siècle.
Les auteurs de ces travaux ne peuvent pas être considérés seulement
l66 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
comme des « moissonneurs mais en premier lieu comme des interprètes
»,
qui mettent en valeur le trésor linguistiqueen essayant d'éclaircir l'évo-
lution des parlers ainsi que les rapports qu'ils ont eus avec les parlers
des pays voisins.
Je les considère même comme les précurseurs des fondateurs de la
dialectologie contemporaine.
Les représentants les plus remarquables de ce groupe sont, par ordre
chronologique, les suivants :
a) Cyprien Ayer.
Cyprien Ayer (1825-1884), professeur de géographis, de français
et d'économie politique à l'Académie de Neuchâtel (depuis 1866, cf. le
Dict. hist. et géogr. de la Suisse, 1. 1, p. 488), originaire de la Basse-Gruyère.
Après un séjour en Allemagne, consacré exclusivement à l'étude du vieux
français et de la littérature du moyen âge, C. Ayer revint en Suisse (en
1847), oii il collabora à l'Émulation, petite revue locale de Fribourg
(de 1841 à 1846 et de 1852 à 1856). Cette revue fut le centre du réveil
littéraire fribourgeois au milieu du XIX® siècle. Il publia dans celle-ci
(sous l'influence des travaux de Fr. Bopp, de J. Grimm et de Fr. Diez)
son étude Traité étymologique de prononciation française (en 1846, 1854
et 1856) qu'il considère (en 1874) comme un « simple essai sur la phono-
logie française, où une large part était faite aux dialectes de la Suisse
romande » V Avant-propos du travail Phonologie, cité plus bas).
(cf.
Fr. Diez l'avait encouragé dans ses efforts, en lui écrivant « Les :
dialectes de la Suisse méritent toute l'attention du linguiste et vos
travaux philologiques prouvent que vous possédez la vraie méthode
pour les approfondir et mettre en relief leur valeur scientifique » (lettre
du 12 nov. 1856).
Parmi les travaux qui intéressent notre sujet, il faut signaler en premier
lieu sa brève étude surL^ patois fribourgeois (dans Autour de deux lacs...
Courses scolaires, II, Neuchâtel, 1864 [l^re 1865], pp. 56-58, in-foL,
t.
apud la Bibl., n" 1183) qui donne une description du parler gruyé-
t. II,
rien. « Contrairement à H. Berghaus (qui présente une division dialectale
du territoire gallo-roman) et Fr. Diez, qui considèrent la montagne de
Chasserai, comme Ayer donne-
la limite entre la langue d'oc et celle d'oïl,
rait plutôt au romand une place intermédiaire entre le français et le pro-
vençal ou plus exactement entre le dauphinois et le bourguignon. Cette
opinion se rapproche de celle qu'Ascoli devait soutenir une dizaine d'an-
nées plus tard, avec beaucoup plus de science et de précision. Ayer a été un
des premiers à reconnaître l'importance des patois suisses pour l'étude
philologique du français » [Bibl., t. II, n° 1183).
Son premier essai publié en 1846, fut refondu en 1874 et publié sous
le titre Phonologie de la langue française (dans le programme des cours
LES INTERPRÈTES 167
de l'Académie de Neuchâtel, année 1874-1875, Neuchâtel, J. Attinger,
in-40, 42 p. sur deux colonnes) (i).
L'état des études à cette époque est présenté par Ayer en ces termes :
« La méthode historique, que Diez a le premier appliquée aux langues
romanes, fait chaque jour de nouveaux adeptes mais telle est la force ;
des habitudes et de la résistance des préjugés qu'il y avait témérité
à vouloir opérer la réforme d'un seul coup. Aussi les disciples de Diez
ne demandent plus pour le moment qu'une seule chose, c'est que l'histoire
de la langue entre dans le programme de l'enseignement supérieur
ou académique, comme c'est le cas à Genève et à Neuchâtel, pour ne
parler que des pays de langue française. C'est dans ce sens que M. Brachet
m'écrivait il y a peu de temps « Le cours de grammaire historique et
:
de l'étymologie française que vous professez à l'académie de Neuchâtel
ne sera point, sans causer sur notre frontière un contre-coup
je l'espère,
salutaire qui pourra amener la création de cours analogues dans nos
Facultés de Besançon ou de Lyon » (18 août 1874, dans ï Avant-propos
de sa Phonologie).
La dernière publication de C. Ayer qui intéresse notre sujet est l'Intro-
duction à l'étude des dialectes du pays romand (Neuchâtel, 1878, 38 p.,
in-40 (2).
Dans ce travail, l'auteur reconnaît avoir été devancé
(« il y a quelques
années seulement ») travaux de
par Fr.
lesHaefelin, de J. Cornu, mais il
considère comme son but principal de donner au romand « une ortho-
graphe rationnelle qui puisse s'appliquer à tous ses dialectes, chose
presque nécessaire si l'on veut que la méthode scientifique remplace
enfin l'empirisme dans l'étude comparative de nos idiomes populaires »
(P- 4).
Quant à la place du romand (terme employé pour désigner « l'ensemble
des dialectes parlés dans ce qu'on appelait autrefois le Pays romand »
p. 5) parmi les autres langues romanes, C. Ayer affirme que « les langues
française et provençale le revendiquent également ; mais, si c'est avec
elles qu'il a le plus de rapport, il est intermédiaire entre les deux et
n'appartient proprement ni à l'une ni à l'autre. Il confine à la langue
d'oïl par le bourguignon, à la langue d'oc par lesavoyard et le dauphi-
nois, à l'italien par le valdotan et le piémontais, et le chaînon isolé du
(i) Dans le Catalogue des Étudiants de l'Académie de Neuchâtel, publié comme
annexe à cette étude, à la Faculté des Lettres, pour le semestre d'été 1874,
figure,
Jules-Louis Gilliéron de Corcelles (Vaud). C. Ayer enseigna à cette date la Grammaire
historique de la langue française. Phonologie. Il faut donc mentionner le nom d'Ayer
parmi les professeurs qui auraient pu influencer l'activité future de J. Gilliéron ; M.
Roques, dans le travail Jules Gilliéron, 1854- 1926, Notes biographiques et Biblio-
graphie (Paris, 1926, cf. p. 3), ne le mentionne pas.
(2) Il est intéressant de constater que l'auteur ne signale pas le travail d'Ascoli
(Schizzi franco-provenzali) publié déjà en 1874.
l68 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
romanche le rattache de loin au roumain ou moldo-valaque cette position ;
remarquable du romand lui donne une importance linguistique qui n'a
pas été constatée jusqu'ici » (p. 6 cf. la critique d'Odin, Phonologie,
;
P- 3).
Il précise mieux son opinion dans le chapitre sur la Classification
des dialectes romands (pp. 6-8), où il affirme que « pour un naturaliste, :
un insecte vaut un éléphant et pour le linguiste le romand, relégué
au rang de a autant d'importance que le français ou l'italien
patois, :
c'est un idiome indépendant au mêmetitre que le roumain, vivant sa
vie propre et parlé en plusieurs dialectes entre lesquels les différences
ne portent que sur la prononciation, car ils ont une grammaire commune,
et leur vocabulaire est le même à peu de chose près. Or, dans une langue
qui n'est pas fixée par l'écriture, la prononciation ne dépend jamais
des caprices de l'orthographe, comme c'a été le cas pour le français, mais
elle est soumise aux influences naturelles du milieu géographique, c'est-
à-dire de l'altitude, du sol, du climat et par suite du genre de vie des
populations qui la parlent » (p. y).
Pour illustrer son système rationnel de transcription, C. Ayer l'applique
au parler gruyérien, le langage de son enfance, qui était à cette époque
le mieux préservé de l'influence du français.
Il est hors de doute que J. Gilliéron, licencié (en 1875) de l'Académie
de Neuchâtel, a subi l'influence des opinions d'Ayer, qui fut le premier
à reconnaître l'importance de l'étude scientifique des patois.
Il faut en même temps attribuer à C. Ayer l'introduction, dans les
études sur le romand de la Suisse, de la méthode comparative de l'École
linguistique allemande, dont il vante les importants résultats (cf. VAvant-
propos de la Phonologie).
b) Franz Haefelin.
Franz Haefelin de Klingnau (canton d'Argovie mort vers 1880, ;
no875) aeu l'heureuse idée qu'une classification scientifique
cf. Bibl., 1. 1,
des patois de la Suisse romande ne pouvait se faire qu'après un examen
approfondi des parlers de chaque canton.
Dans l'introduction (datée de Klingnau, janvier 1872) de son premier
travail {Abhandlungen iiber die romanischen Mundarten der Sudwest-
schweiz, Erste Abtheilung, Die Mundarten des Cantons Neuenburg dans
la Zeitsch. f. vergl. Sprachforschung, t. XXI, Neue Folge, Band I, Berlin,
1873, pp. 289-340 et 481-541) (i), il constate l'insuffisance des connaissances
concernant les parlers romands de la Suisse (p. 290) et préconise, pour
(i) Le tiré à part porte le titre Die romanischen Mundarten der Siidwestschweiz,
Mit Riichsicht auf die Gestaltung des lateinischen Eléments untersucht und dargesteUt,
I. Die Neuenburger Mundarten, Berlin, Dûmmler, 1874, 120 p., in-8<>, {apud Bibl.,
II, no 1243).
LES INTERPRÈTES 169
combler cette regrettable lacune, leur examen sur -place, avant qu'ils
disparaissent sous la pression du français. Il remarque, en outre, que le
patois de Neuchâtel est en train de succomber, et que c'est le temps su-
prême d'agir pour sauver ses derniers vestiges « den letzten Pulsschlàgen
und Athemzûgen einer Sprache zu lauschen», p. 291).
Après une bibliographie sur les travaux lexicologiques et les textes
concernant cette région (pp. 292-294), l'auteur divise en cinq groupes
les parlers étudiés (pp. 294-295) et donne des informations sur son système
de transcription (pp. 295-297), jugé plus tard, par A. Odin, « d'une minutie
extraordinaire », ayant « la prétention de rendre les plus infîmes nuances
des différents sons » (Phonologie, p. 15).
Les principaux chapitres de cette première monographie dialectale,
réalisée surtout d'après des matériaux recueillis sur place (en interrogeant
des personnes âgées qui parlaient encore le patois) sont les suivants :
la phonétique, les voyelles (pp. 297-340) ; les consonnes (pp. 481-504) ;
lamorphologie (pp. 504-548), dont une bonne partie contient des para-
digmes verbaux (pp. 516-547) (i).
J. Cornu considère ce travail comme la première étude scientifique
d'un patois (Romania, 1873, p. 375
t. II, aussi t. III, 1874, pp.
; cf.
422-428) et les auteurs de la Bibliographie y voient « la première appli-
cation de la méthode scientifique et historique à l'étude d'un groupe
de patois romands » (t. II, n» 1243).
Le dernier travail de Haefelin a eu comme sujet les parlers de Fri-
bourg : Les patois romans du canton de Fribourg, Grammaire, Choix de
poésies populaires,Glossaire (Leipzig, Teubner, 1879, in-80, 192 p. cf. ;
Bibl., n^ 1187 où on indique les comptes rendus).
t. II,
J. Fr. Haefelin doit être considéré comme l'un des premiers dialec-
tologues au sens moderne de ce terme.
c) Jules Cornu.
Jules Cornu (1848-1919), originaire de la campagne vaudoise, l'un
des plus anciens élèves de Gaston Paris et de Paul Meyer (cf. J. Jud,
Romania, t. XLVI, 1920, pp. 452-453), apporte dans les recherches dialec-
tologiques une remarquable contribution. Après avoir passé son doctorat
(en 1874) à l'Université de Bâle avec une thèse qui ne fut jamais imprimée
{Lautlehre der Mundart Pays d'Enhaut, aujourd'hui au Bureau du
des
Glossaire, cf. Bibl., t. II, n® 1155), il publia une étude très détaillée sur
la Phonologie du bagnard (dans la Romania, t. VI, 1877, pp. 369-427 ;
cf. Bibl., t. II, n° 1198), dont les matériaux furent recueillis sur place
(i) Le travail de Haefelin fut continué, plus tard, par Hermann Urtel, dans
Beitràge zur Kenntnis des Neuchateller Patois, I. Vignoble und Béroche (Darmstadt,
1897, 73 p. et une carte ; cf. Bibl., t. II, n» 1249), qui représente le résultat des re-
cherches sur place faites par l'auteur dans une vingtaine de localités.
170 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
en 1874, pendant deux semaines (cf. p, 369), au Chable, localité principale
de la grande commune de Bagnes (ayant environ 4.000 âmes, p. 369).
Dans la présentation des matériaux, il suit le plan d'Ascoli dans les
Saggi ladini (voir p. 621), en faisant aussi des renvois au travail de C.
Nigra {Fonetica del dialetto di Val-Soana, voir p. 177), afin de faciliter les
études comparatives.
Son recueil de Chants et contes populaires de la Gruyère (dans la Romania,
t. IV, 1875, pp. 195-252) occupe une des premières places dans la
littérature dialectale de la Suisse romande {Bibl., t. I, n^ 592). Les
informations données sur ses témoins (pp. 195 et 197 note) ainsi que sur
son séjour prouvent son constant souci d'obtenir des matériaux dignes
de toute confiance. Le système de transcription employé à cette occasion
fut proposé par G. Paris, qui le discuta avec l'auteur (p. 197). L'étude
renferme aussi un Sommaire des flexions (pp. 235-238) ainsi qu'un riche
glossaire (pp. 239-252).
L'activité de Cornu fut cependant consacrée essentiellement au domaine
portugais (voir p. 445) (i).
Son une courte durée (professeur
activité didactique en Suisse eut
à l'Université de Bâle, de 1875 à 1877) il fut appelé à occuper une chaire ;
à l'Université allemande de Prague (de 1877 à 1901) et, plus tard, à
l'Université de Graz (en 1901), en remplacement de H. Schuchardt (J.
Jud, Romania, t. XLVI, 1920, pp. 452-453). J. Jud mentionne parmi
ses élèves :
J. Gilliéron, C. Salvioni et R. Thumeysen.
d) Alfred Odin.
Alfred Odin (mort à l'âge de 33 ans, cf. Romania, t. XXV, 1896, pp.
337-338), professeur à l'Université de Sofia, a laissé pour la dialectologie
un travail qui mérite d'être signalé Phonologie des patois du canton de :
Vaud M. Niemeyer, 1886, in-80, VIII-166 p.). Cet
(Halle sur Saale,
ouvrage marque un nouveau progrès dans les recherches sur place,
l'auteur ayant essayé de fixer la place du vaudois parmi les dialectes
gallo-romans et de déterminer onze groupes de parlers pour le canton
de Vaud (pp. 8-10).
Les matériaux ont été recueillis « de la bouche même de ceux qui par-
lent encore le patois », car Odin considère, avec raison, que « les maté-
riaux rassemblés en même temps et par une seule et même personne
présentent le caractère d'unité indispensable à toute étude comparative,
et qu'il ne saurait exister au même degré lorsque ces matériaux sont
extraits de morceaux écrits par des auteurs différents et à différentes
époques, à supposer même qu'ils fussent revêtus de toute l'authenticité
désirable » (p. 5).
(i) Pour les autres travaux de J. Cornu, cf. le répertoire alphabétique de la Bibl.,
t. I, p. 263 et t. II, pp. 393-394-
LES INTERPRETES IfJ:
Toutes les formes dialectales sont présentées après celles du latin ;
il n'applique pas le système d'Ascoli.
Son système de transcription subit l'influence de celui pratiqué par
Haefelin et par Comu, mais fut cependant modifié selon la nature
même des patois vaudois (cf. pp. 16-19).
Dans l'Introduction générale (pp. 1-5 et 10-15), l'auteur soumet à une
judicieuse critique tous les travaux dialectologiques consacrés anté-
rieurement à cette région (cf. aussi Bihl., t. II, n^ 1160, où sont indiqués
les comptes rendus et les autres travaux de l'auteur).
e) L. de Lavallaz.
L. DE Lavallaz publia, en 1899, 1^. première partie de son Essai sur
le 'patois de Hérémence (Valais) comme thèse de doctorat de Lausanne
(Paris, 1899, 279 p. ; cf. Bibl., t. II, 1208) dont le but n'est que de présen-
ter l'état actuel du patois et de fournir des matériaux aux romanistes
(p. 5 de l'éd. complète).
Le travail complet fut publié en 1935, sous le titre Essai sur le -patois
d' Hérémence (Valais-Suisse), phonologie, morphologie, syntaxe, folklore,
E. Droz, 1935, in-80, XI-495 p.).
textes et glossaire (Paris,
Les matériaux ont été recueillis à Vila (nom populaire d 'Hérémence),
pendant les étés de 1894 à 1898, de la bouche de différents sujets (p. 3).
On peut se faire une opinion sur la valeur de ces matériaux en exami-
nant de plus près les idées de l'auteur sur les informateurs :
lo « Mon m'a prouvé qu'on a plus de
expérience, dit L. de Lavallaz,
chances d'obtenir des formes pures en utilisant un seul sujet intelligent
€t instruit, que toutes sortes de personnes, surtout lorsqu'il s'agit de
relever l'état actuel d'un patois. S'il est question d'en exposer l'évolution,
c'est différent ; il faut alors se faire donner des mots de personnes de
tout âge » (p. 4 note).
2° Parmi ses témoins, l'auteur ne mentionne « que Antoine-Marie
Seppey, 36 ans, qui est né à Vila et ne l'a jamais quitté, pas plus du reste
que ses parents. Bien qu'une extrême myopie de naissance l'ait empêché
de fréquenter l'école communale, il ne s'est pas moins acquis une certaine
instruction de village puisée dans tous les livres et les bouquins qui lui
tombaient sous la main. Je n'eus aucune peine à lui enseigner une trans-
cription phonétique de son patois, ce qui l'a mis à même de rédiger
plusieurs cahiers de textes en bon patois. Après avoir rassemblé et arrangé
les matériaux, je me les suis fait répéter par lui, mot par mot, et les ai
transcrits de mon mieux, de sorte qu'il serait permis sinon nécessaire
Le Patois d'Antoine-Marie Seppey de Vila » (p. 3),
d'intituler cet essai :
Les matériaux sont groupés sur la base de la Grammaire des langues
romanes de W. Meyer-Lûbke (cf. aussi Bihl., t. II, n^ 1208).
Ï72 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
f) Franz Fankhauser.
Franz Fankhauser, l'un des plus éminents élèves de L. Gauchat,
a donné à la dialectologie romane un vrai modèle de monographie dia-
lectale par son ouvrage Das Patois von Val d'IlUez [Unterwallis) (publié
dans la Rev. de Dial. rotn., t. Il, 1910, pp. 198-344, avec une carte géogra-
phique à la page 202 t. III, 1911, pp. 1-76) qui
; lui servit comme thèse
de doctorat à l'Université de Berne.
Il s'agit d'une étude très approfondie sur le parler de la localité Val
d'IUiez, située dans le Bas-Valais, et en même temps sur celui des régions
environnantes, en premier lieu du village Troistorrents, et enfin sur celui
de Champéry et même de Vionnaz (cf. p. 219), localité dont le parler
fut étudié par J. Gilliéron (voir pp. 178-182 de mon étude).
L'auteur enregistra les matériaux sur place durant onze mois (en
1906, 1908 et 1909, cf. p. 217), en interrogeant surtout des personnes
ayant dépassé l'âge de soixante ans les personnes plus jeunes ne furent
;
interrogées que pour vérifier les particularités phonétiques (p. 218).
L'auteur donne, sur ses témoins, des informations très détaillées :
des particularités de leur prononciation l'état de
l'âge, la profession ; ;
leur connaissance du patois ; le degré de l'influence du français ; la denti-
tion, les déplacements, etc. Ces éléments sont indispensables pour juger
de la véracité des matériaux.
L'auteur indique, à la même occasion, le vaste territoire parcouru
(cf.pp. 219-220) afin de pouvoir mieux déterminer l'aspect des faits
linguistiques rencontrés lors de l'étude de ce parler, qui apparaît, dans
les pages de cette magnifique étude, sous son complet rayonnement,
en constituant ainsi une monographie de plus vastes proportions que
d'ordinaire. On sait bien aujourd'hui que l'interprétation des phénomènes
linguistiques ne peut se faire qu'en élargissant le plus possible le territoire
soumis à l'enquête en procédant de la sorte, on obtient la « perspective »
;
nécessaire pour une bonne analyse de l'évolution du langage. Cet —
ouvrage se range donc parmi les meilleures monographies modernes.
Dans une brève préface (pp. 198-201), l'auteur trace le cadre de son
travail, en précisant les points originaux qui le distinguent des travaux
précédents (de L. Gauchat et de L. de Lavallaz). La phonétique du parler
reste le point central de ses préoccupations (p. 199). Et il remercie
vivement K. Jaberg de son appui efficace lors de la rédaction (p. 201).
Le chapitre d'introduction traite les problèmes suivants: la topographie
de la région (pp. 201-207) un bref aperçu historique sur le Val d'Illiez
;
(pp. 207-215) des indications très précises sur la méthode appliquée
;
pour recueillir les matériaux (pp. 215-220), avec la bibliographie des
travaux consultés (pp. 220-222 et 224-225) et le système de transcription
phonétique (le système E. Bôhmer) (pp. 222-224).
La plus grande partie de l'ouvrage est consacrée à la phonétique
MONOGRAPHIES RECENTES I73
(vocalisme et consonantisme, pp. 225-344) et subsidiairement à la mor-
phologie (t. III, pp. 1-19).
Frankhauser met en relief, dans un chapitre à part, les caractères
du parler de Val d'Illiez par rapport à celui du village voisin Trois-
torrents. Cette belle esquisse représente une sorte de monographie
comparative entre les parlers de deux localités voisines qui s'influencent
réciproquement
Les quelques textes reproduits (n^s i à 5) ne sont pas des traductions
d'un morceau choisi, mais des traditions (le Gros Bellet, les revenants),
racontées librement par ses témoins (t. III, pp. 31-40). Seul le sixième
texte représente une traduction de la parabole de l'Enfant prodigue
(pp. 40-43)-
L'étude se termine par un glossaire dialectal (t. III, pp. 44-55)
:
;
mots enregistrés par Bridel dans son Glossaire comme appar-
la liste des
tenant au Val d'Illiez qui n'existent plus dans le lexique du pays (pp.
55-56) un index des mots (pp. 56-69) et une liste de noms de familles
;
et de lieuxdits (pp. 69-70).
Frankhauser s'est acquis d'autres grands mérites en collaborant au
Dictionnaire romanche et en donnant de précieux conseils à plusieurs
jeunes chercheurs. Il a contribué ainsi dans une large mesure au déve-
loppement et au progrès de la dialectologie en Suisse.
é) Quelques "lonographies récentes.
Parmi les travaux plus récents, je me borne à indiquer les suivants :
Léo Meyer, Untersuchungen iiber die Sprache von Einfisch (dans Rom.
Forschungen, t. XXXIX, i9i4,pp.!470-652 l'analyse d'un gros manuscrit des
:
Archives cantonales à Sien, complétée par une enquête sur place cf. Bibl., ;
t. n" 1220)
II, Oskar Keller, Der Genferdialekt, dargestellt auf Grundder
;
Mundart von Certoux, I. Teil, Lautlehre (Zurich, 1919 une très bonne étude :
sur le parler de Certoux ; n» 2384) (voir pp. 519-521) Walter
cf. Bibl., t. II, ;
Gerster, élève de J. Gilliéron, Die Mundart von Montana (Wallis) und ihre
Stellung innerhalb der frankoprovenzalischen Mundarten des Mittelwallis
(Aarau, 1927 un travail très soigné avec des remarques très importantes)
:
;
Th. Osterwalder, Beitrdge zur Kenntnis des Dialektes von Magland (Hochsa-
voyen) (thèse Zurich, 1933) ; W.
Walser, Zur Charakteristik der Mundart
des Aosta-Tales (thèse, Zurich Aarau, 1936) Edith Kuckuck, Die Mundart
; ;
von Saint-Martin-de-la-Porte und Lanslebourg im Département Savoie,
arrondissement Saint- Jean-de-Maurienne (Jena und Leipzig, W. Gronau,
1936, VIII-93 P- cf. les comptes rendus de Bengt Hasselrot, dans Vox
;
Rom., t. II, 1936, pp. 250-253 et Ch. Bruneau, dans la Rev. de Ling. rom.,
t. XIII, 1937, PP- 4i"42)» où l'auteur établit, à l'intérieur du domaine
franco-provençal, une limite linguistique déterminée par une frontière poli-
tique existant au XV« siècle ;^ Wemer Hering, Die Mundart von Bozel
(Savoyen) (Leipzig, Noske et Paris, Droz, 1936, in-S», XVI-128 p., tableau
hors texte dans les publications Leipziger romanistische Studien, I. Reihe,
;
174 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
Heft 14) où l'auteur étudia le parler de 21 villages de la Vallée du Doron,
en replaçant les idiomes de cette région dans l'ensemble du domaine franco-
provençal et en afl&rmant que les hautes montagnes de l'Europe ne consti-
tuent pas des frontières linguistiques (cf. Ch. Bruneau, dans la Rev. de Ling.
fom., t, XIII, 1937, PP- 38-39) Wilhelm Egloff, Le paysan dombiste, Éttide
;
sur la vie, les travaux des champs et le parler d'un village de la Bombes, Ver-
sailleux (Ain), avec 6g -figures (illustrant des dbiets) 42 planches hors texte ,
(représentant des vues, etc.) et 2 cartes (l'une concernant la Dombes et l'autre
le plan de la commune de Versailleux) (Paris, E. Droz, 1937, in-8°, 242 p. ;
dans les publ. de la Soc. de Publ. rom. et franc., t. XX
le sujet fut donné ;
par J. Jud qui a tracé aussi le plan général) Madeleine Miège, Le français
;
dialectal de Lyon, Étude contemporaine publiée sous le patronage de la Société
des Amis de Guignol (Lyon, P. Masson, 1937, in-S», XII-120 p.) (i) Bengt ;
Hasselrot, Étude sur les dialectes d'Ollon et du district d'Aigle (Vaud) (thèse,
Upsal, A. B. Lundequistska bokhandeln-Paris, E. Droz, 1937, in-8°, 281 p. ;
une enquête très minutieuse et un glossaire très abondant) Jean Humbert, ;
Louis Bornet (1818-1880) et les patois de la Gruyère (thèse, Fribourg, Bulle,
Imp. Commerciale, 1943, 2 vol. t. I, XLVII-299P. t. II, pp. 311-639, qui
: ;
renferme le chapitre Description linguistique) A. Martinet, Description
;
phonologique du parler franco-provençal d'Hauteville (Savoie) (dans la Rev.
de Ling. rom., t. XV, 1939, paru en 1944, pp. 1-86) Oskar Kjellén, Le patois
;
de la région de Nozeroy (Jura) (Gôteborg, Elander— Paris, E. Droz, 1945,
in-8<', 253 p. et 2 cartes hors texte, dont la dernière indique la limite du domaine
franco-provençal et 24 planches, contenant 62 figures cf. le compte rendu ;
de K. Lobeck, Vox Rom., t. IX, 1946-1947, pp. 259-264 c'est un travail ;
remarquable, fait sous la direction de son maître Karl Michaëlsson) (2), etc.
(i) L'auteur a eu recours à la méthode du questionnaire qui fut établi d'après le
Littré de la Grand Côte (Lyon, 1894) de Nizier du Puitspelu, en élaguant les termes
du français populaire qui ne sont pas caractéristiques au lyonnais. « Autant que je
l'ai pu, dit l'auteur.fj'ai tenu à la discussion orale du questionnaire, qui permet de
tendre au garant un certain nombre de pièges de noter ainsi ses erreurs sur son
;
propre vocabulaire ; de à la réaction qu'il oppose à chaque mot, la nuance
sentir,
qu'il lui attribue et l'usage qu'il en fait mot très courant, courant, rare, inconnu,
:
familier, etc. J'ai veillé aussi à l'utilisation des mots du questionnaire dans des
phrases où les personnes peu habituées à la vie des mots sont plus à même de les
reconnaître » (p. 3) « L'enquête a été menée dans des milieux aussi différents que
.
possible. Des savants et des illettrés, des femmes du monde et des ménagères, des
ecclésiastiques et des instituteurs, des étudiants et des concierges, des écoliers et des
employés, des grands-pères et des enfants ont été atteints » (p. 2 cf. aussi le compte ;
rendu de G. Gougenheim, Bull. Soc. Ling. Paris, t. XXXVIII, 1937, PP- 83-85).
(2) L'auteur consacre au Mode d'enquête un bref chapitre (pp. 21-23), où il
afl&rme que « Chez nous, autrefois, l'opinion générale des romanistes voulait que
:
l'étude d'un dialecte français fût faite pair un Français Un Français percevrait
:
plus facilement qu'un étranger les nuances phonétiques d'un parler. Je ne partage
point cette opinion. Les difficultés sont les mêmes pour l'un et pour l'autre si les
deux étudiants de patois se valent du point de vue auditif. Il peut même arriver que
l'étranger soit favorisé dans son travail le dialecte étudié peut avoir des sons qui
;
sont plus faciles à saisir pour un étranger que pour le Français. Il faut d'ailleurs
FONDATEURS ET ANIMATEURS I75
Plusieurs autres travaux de la Collection Romanica Helvetica, dirigée
par J. Jud et A. Steiger, furent mentionnés dans ce travail.
Cette prodigieuse activité dialectologique doit s'expliquer, à mon avis»
par les facteurs suivants :
1° Un bon nombre de maîtres qui ont pu tranquillement continuer
leur activité scientifique ;
2^ Une continuité dans l'activité scientifique qui ne fut pas brisée
depuis plus d'un siècle ;
3° Le climat favorable de la Suisse qui n'a pas connu les guerres qui
ont beaucoup entravé l'activité scientifique dans les autres pays ;
40 Une évidente passion pour les études linguistiques qui reflètent
assez bien le passé du pays.
3. Les fondateurs et les animateurs.
Le cadre de mon travail ne me permet pas d'exposer amplement la
remarquable contribution des fondateurs et des animateurs de la dialec-
tologie romane. Je crois toutefois pouvoir en illustrer quelques aspects
parmi les plus caractéristiques.
Qu'il me soit seulement permis de mentioimer ici quelques noms qui
reviennent très souvent dans les pages consacrées au domaine franco-
provençal J. GiUiéron, L. Gauchat, E. Tappolet, J. Jeanjaquet, K.
:
Jaberg, J. Jud et A. Duraffour.
toujours se rappeler qu'on ne doit pas exagérer l'exactitude... J'ai pu comparer
certains de mes relevés avec ceux de M. Durafiour faits à la même occasion et je
n'ai pas trouvé de différences d'audition notables. J'ai aussi fait des relevés en
même temps que mon ami M. Gunnar Ahlbom. Nous avons constaté que, lorsque
des différences d'audition existaient, c'étaient des différences sans importance. Je
n'ai donc aucune raison de douter de la valeur de mes relevés. Mon oreille m'a donné
une approximation suffisante » (p. 21).
Sur le même problème, nous croyons utile de mentionner l'opinion de Konrad
Lobeck, l'enquêteur de l'Atlas linguistique de la Suisse alémanique « Je dirai :
même, en allant un peu plus loin, qu'il y a plus de chance pour un étranger que pour
un « indigène » de bien percevoir et transcrire la nature réelle des sons. Combien de
fois n'ai-je pas regretté, dans mes promenades dialectologiques à travers la Suisse
alémanique, de trop bien connaître les mots non seulement en eux-mêmes, mais^
dans leur habit phonétique » {Vox Rom., t. IX, 1946-1947, p. 260).
L'auteur a commencé son travail en faisant des relevés d'après le questionnaire
des Tableaux phonétiques des patois suisses romands il a plus tard pratiqué la mé-
;
thode de la conversation dirigée, apprise auprès de Duraffour, qu'il considère la meil-
leure et la plus simple « On demande à son témoin de faire un petit récit de l'agri-
:
culture, de l'élevage du bétail, de la fabrication du fromage, etc. Si le témoin ne
parle pas trop vite (texte mis en italique par moi-même), on peut très bien noter
tout son récit. En tout cas, on relève presque toujours des expressions intéressan-
tes» (p. 22).
176 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
III. TRAVAUX DIALECTOLOGIQUES REMARQUABLES
Les travaux de dialectologie les plus caractéristiques pour ce domaine
me paraissent être ceux qui suivent, car ils illustrent le mieux les divers
aspects des problèmes méthodologiques, en indiquant en même temps de
bonnes voies pour les nouvelles recherches.
J'ai tenu compte, dans cette présentation, de l'époque à laquelle
les travaux furent réalisés, afin de dégager l'évolution de la méthode,
mais en faisant un groupement par régions.
1. Schizzi franco -provenzali.
G. I. AscoLi, dans son étude Schizzi franco-provenzali (publiée dans
VArchiv. glott. ital., t. III, 1878, pp. 61-120) (i), a employé, pour la première
fois dans les recherches sur le français, le terme franco-provençal pour
désigner les parlers du bassin moyen du Rhône (Lyonnais, Savoie, Suisse
romande).
Ascoli a le mérite d'avoir attiré l'attention sur l'existence de cette
zone linguistique (reconnue par C. Ayer une dizaine d'années plus tôt)
qui se différencie en même temps du français et du provençal. Il faut
rappeler qu'à cette époque la dialectologie romane essayait de découvrir
les frontières linguistiques et de fixer les limites dialectales.
Paul Meyer (Romania, t. IV, 1875, pp. 294-296) nie l'existence des
dialectes à limite fixe, de même que celle du groupe franco-provençal,
ce dernier n'ayant aucune unité géographique et n'étant créé que d'après
les informations offertes par les livres imprimés (p. 296).
G. I. Ascoli reprend le problème (Arch. glott. ital., t. II, 1876, pp.
385-395) et P. Meyer répond de nouveau dans la Romania (t. IV,
1875, pp. 505-506). Dans une étude concernant l'évolution de C et G suivis
d'A en provençal (étude de géographie linguistique, dans la Romania,
t. XXIV, 1895, pp. 529-575, avec une carte), P. Meyer, après avoir exa-
miné l'aspect phonétique des noms de lieu de la région provençale,
conclut « Lorsqu'on aura dessiné sur la carte les aires de ces phénomènes
:
on ne pourra, sans fermer les yeux à l'évidence, se défendre de reconnaître
que la division traditionnelle du roman de la Gaule en deux langues,
langue d'oïl et la langue d'oc, est purement arbitraire. Il apparat, en
effet, clairement que cette division est fondée exclusivement sur le
(i) III de VArchivio porte la date de 1878, mais le fascicule renfermant
Le volume
les Schizzia paru déjà en 1874 (cf. L. Gauchat et J. Jeanjaquet, Bibliographie de
la Suisse romande, t. III, 1920, p. 7, n° 1058, où les auteurs donnent la liste des
comptes rendus).
VAL SOANA (PIÉMONT) VJf
traitement des voyelles et que, si on avait pris comme base le
traitement des consonnes, on aurait dû reculer bien plus au sud les
limites de la langue d'oïl » (p. 575 cf. aussi t. XXX, 1901, pp. 393-398).
;
Au point de vue méthodologique, il faut reconnaître qu'Ascoli a
utilisé presque tous les travaux publiés à cette époque (cf. la longue
bibliographie, pp. 66-70) afin demieux établir l'étendue de l'évolution
de l'a (précédé spécialement par im élément palatal), qui constitue la
seule base de sa thèse sur l'existence du domaine franco-provençal.
A ces matériaux, Ascoli a ajouté ceux qu'il a recueillis personnellement
à Sainte-Foy et dans le Val d'Aoste (cf. p. 68), mais il ne nous donne pas
d'informations sur la façon dont ils furent réunis (i).
L'auteur n'a connu, pour la Suisse romande, que le Glossaire (le
texte de Bride 1-Favrat, voir p. 162), un ancien recueil français de
paraboles de l'Enfant prodigue (cf. n^ 359) et le travail de Fr.
Bihl., t. I,
Haefelin sur le patois de Neuchâtel. A. Odin considère conune « le point
le plus faible de son système, celui d'avoir été élaboré d'après des données
tout à fait insuffisantes » {Phonologie, p. 2).
Pour ce mai 1875) une médaille d'or
travail, l'auteur obtient (le 13
de la Société pour l'étude des langues romanes de Montpellier (cf. la
Romania, t. IV, 1875, p. 302 et Archiv. glott. ital., t. II, 1876, p. 394).
2. Val-Soana (Piémont).
Après le travail d' Ascoli sur les parlers rhéto-romans (Saggi ladini,
1873, voir p. 621), CoNST. NiGRA, diplomate et philologue, publia en 1878
une étude sur l'une des régions les plus méridionales du domaine franco-
provençal Fonetica del dialetto di Val-Soana (Canavese) dans la revue
:
Archivio glott. ital. (t. III, 1878, pp. 1-60).
L'auteur examine les parlers de six communes situées dans la région
montagneuse au nord de Turin, le long des torrents Soana et Rihordone.
Il s'agit, recensement de 1871, d'une population de plus de huit
selon le
mille habitants, dont les hommes valides descendent dans la plaine
dès l'arrivée de l'automne pour gagner leur vie pendant l'hiver. Une fois
partis de chez eux, ils pratiquent, pour ne pas être compris par des
personnes étrangères à leur région, un langage spécial, d'une grande
importance linguistique.
Nigra indique, avec détails (pp. 2-3), la position géographique de ces
parlers par rapport aux autres dialectes environnants ils se trouvent :
entourés de trois côtes (à l'Ouest, au Sud et à l'Est) par des patois de la
(i) Comme étude récente, cf. C. Merlo, Note fonetiche sul dialetto franco-proven-
zcUe di Valtoumanche (Aosta), dans It. dicU., t. X, 1934, pp. 1-62.
178 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
région canavèse et, au Nord, par ceux du Val d'Aoste, constituant un
anneau distinct dans la chaîne qui relie, d'un côté, les dialectes subalpins
italiens aux dialectes français et provençaux et, de l'autre côté, aux
dialectes «ladins» de la région occidentale (p. 3).
Il s'agit d'une étude faite d'après des matériaux recueillis sur place p3.T
une personne qui connaissait à fond la région. En effet, C. Nigra est né à
Villa-Castelnuovo, localité située à l'Est, à une vingtaine de kilomètres
du territoire exploré.
MÉTHODE. — Sur la méthode pratiquée par Nigra pour recueillir
les matériaux, nous ne sommes guère renseignés. Il faut d'ailleurs cons-
tater qu'au conunencement des études dialectologiques, on accordait
peu d'importance à cette question. Il s'agissait de ramasser des matériaux
linguistiques, sans se préoccuper d'indiquer avec précision les personnes
qui les avaient fournis et la manière dont ils avaient été obtenus.
La présentation des matériaux. L'auteur se borne à donner —
une description phonétique (pp. 5-52) des parlers du Val Soana, suivant
de très près la méthode pratiquée par Ascoli dans ses Saggi ladini.
Après un bref aperçu sur les signes employés pour la transcription
des phonèmes de cette région (pp. 3-4), Nigra présente les matériaux
linguistiques groupés dans les catégories suivantes : voyelles accentuées
{a et e, i, 0, u longs et brefs) ; voyelles atones ; consonnes continues
(/, h ^, V, ^, f> P^> n, m)
5. 5S. 5C, ; consonnes explosives (c, qv, g, t, d, p,
h) et les «accidents généraux»
mutations articulatoires). (les
Comme Appendice à l'étude précédente, Nigra décrit l'argot employé
par les patoisants du Val Soana (// gergo dei Valsoanini, pp. 53-60),
utilisant aussi les matériaux de B. Biondelli {Studj sulle lingue furhesche,
Milano, 1846) et ceux d'A. Tiraboschi {Parre e il gergo de' suoi pastori,
Bergamo, 1864) (cf. aussi C. Salvioni, Appunti sut dialetto di Val Soana,
dans les Rendic. del R. Ist. Lomb. di Scienze e Lettere, S. II*. vol. XXXVII,.
1904, pp. 1043-1156).
3. Vionnaz ( Bas -Valais, Suisse).
E fô bâê keméhyé, po bâè tsawena « Il faut bien
commencer, pour bien achever » (Proverbe
valaisan. Patois, p. 121).
Vionnaz est un simple nom de village, comme tant d'autres noms d'ag-
glomérations humaines. Ce village est devenu célèbre grâce à l'étude
de Jules Louis Gilliéron Patois de la commune de Vionnaz (Bas- Valais)
:
(Paris, Wieweg, 1880, XI-12-196 p. avec une carte géographique, in-S»,
publiée dans la Bibliothèque de l'École des Hautes Études, Sciences
VIONNAZ (BAS-VALAIS, SUISSE) I79
philologiques et historiques, XL). L'étude en elle-même ne diffère pas
beaucoup de celles qu'on faisait à la findu siècle passé. Mais ce travail
de J. Gilliéron renferme en lui les germes des idées qui ont donné
naissance à la géographie linguistique.
Le village de Vionnaz est situé dans la vallée du Rhône, à neuf kilo-
mètres de son embouchure dans le lac Léman, sur la route si connue
du Simplon. La commune compte trois hameaux, perchés sur les pentes
de la chaîne de montagnes, entre le Valais et la Savoie Mayen, Reve- :
reulaz et Torgon. En 1870 la commune de Vionnaz comptait à peine
760 habitants et Torgon pas plus de 60 âmes.
Pourquoi Gilliéron a-t-il choisi cette commune pour son étude ?
— Ce n'est pas hasard mais une sorte de répulsion envers les centres
le
cosmopolites qui ne parlaient plus le patois et l'amour pour l'ancien
idiome local conservé encore dans des endroits isolés, qui l'ont poussé
vers l'un des plus humbles hameaux (Torgon), 011 le parler des aïeux n'avait
pas encore succombé sous l'action destructive du français.
Né à Neuve ville (Suisse), le 21 décembre 1854, Jules L. Gilliéron
accompagna, dès sa jeunesse, son père, Jean Victor Gilliéron, dans
ses excursions de recherches géologiques, et se rendit compte de
l'importance des minutieuses enquêtes sur place et de la manière de
publier, sous forme cartographique, les résultats. L'excellent romaniste
dialectologue Jules Cornu, qui enseignait à Bâle, envoya J. Gilliéron
à Paris, où pendant l'année 1876-77, il suivit, à l'École des Hautes
Études, les cours de Gaston Paris, Arsène Darmesteter, Louis Havet
et Paul Meyer Mario Roques, Bibliographie des travaux de Jules
(voir
Gilliéron, Paris, Droz, 1930). En vue d'obtenir le diplôme de l'École
des Hautes Études, il entreprend l'étude du langage de Vionnaz.
Au début, il voulait étudier les dialectes parlés entre la Haute-Gruyère
et le lac Léman, contrée adjacente au territoire étudié par J. Cornu,
ou celui de la ville de Montreux et de ses environs, dont le patois romand,
sous l'influence des étrangers, était à la veille de disparaître. Les diflûcultés
rencontrées furent telles, faute de personnes disposées à lui donner
des renseignements sur le patois, qu'il se hâta, déclare-t-il, «de fuir
ce centre cosmopolite ovi j'entendais plus souvent parler anglais que
patois » {Patois, p. II).
Le voilà retiré à Torgon, à i.ioo mètres d'altitude où, faute d'auberge,
ildevient l'hôte d'un brave paysan, qu'il accompagne partout dans ses
travaux pendant trois semaines.
L'enquête. — De cette enquête, je veux souligner certaines cons-
tatations, remarquables par le fait qu'elles viennent de la part du fon-
dateur d'une nouvelle direction de recherches linguistiques, et qu'elles
furent faites déjà à la fin du siècle passé. .
l80 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
Le français aux prises avec le patois, — Ici, Gilliéron trouve le
français, victorieux partout dans la plaine, dans les villes comme dans
les campagnes (dans les cantons de Genève, de Vaud, de Neuchâtel
et de Berne), essayant de pénétrer dans le Valais, où règne encore le patois
comme unique langue parlée. Les avant-coureurs du français sont
arrivés déjà ils sont représentés par des mots qui désignent des objets
;
ou des idées pour lesquels le patois n'a pas formé encore d'expression
équivalente (p. III). Parfois le nouveau venu est un synonyme du
mot patois, et J. Gilliéron déclare : « voilà le signe certain de l'envahis-
sement, le premier assaut d'une guerre lente, dont dénouement final le
doit nécessairement être la perte du patois
IV). Peu à peu, » (p.
le mot patois est considéré comme î;M/gaz>^, par rapport au nouveau venu,
qui jouit d'un grand prestige. A Torgon même, les mots anciens mâré
et paré, regardés comme termes de mépris, furent remplacés par le
français mère et père (voir la carte i de l'Atlas phonétique du Valais
roman, planche n^XIII, p. 185). «Le patois, dans son ensemble, une fois
en lutte avec le français, deviendra vulgaire et finira par disparaître »
{Patois, p. IV).
Le parler des femmes n'est pas conservateur. femmes, — Les
•
que d'ordinaire on affirme être plus conservatrices que les hommes,
acceptent assez facilement les mots nouveaux. Le paysan de Torgon
s'est exprimé ainsi à ce sujet « Autrefois la chambre où nous sommes,
:
on la nommait le pailé [du lat. pensile, cf. Rew 3, 6392], maintenant
nous l'appelons la tsâhra, et ma femme, qui veut être plus fine que nous,
la nomme kahinén {Patois, p. IV).
Il faut éviter les traductions dans les enquêtes. — Dans un
endroit où le français est aux prises avec les patois, « il faut s'abstenir
autant que possible, de tout système d'interrogation qui amènerait le
campagnard à traduire du français en patois, si l'on ne veut pas courir
le risque d'être dupe de ce mélange de langues, et si l'on tient à recueillir
tout ce qu'il y a de vraiment original et particulier dans le langage que
l'on étudie. Le philologue doit être à l'affût des mots et les saisir au
passage s'il veut arriver trop directement au but, la fausse monnaie
;
se mêlera à la bonne dans son calepin » {Patois, p. V).
La réaction du patois contre le français. L'auteur avait — •
pensé un instant à étudier, dans un appendice, les phénomènes principaux
que présente le français populaire de la Suisse romande. Il fut amené à
ajourner ce projet, afin d'élargir le cadre, « en sovunettant à une autopsie
détaillée les ouvrages de nos écrivains suisses, pour relever l'influence
. . .
du franco-suisse populaire, dont ils n'ont pas toujours su ou voulu se
préserver» {Patois, p. VI).
VIONNAZ (BAS-VALAIS, SUISSE) l8l
Les éléments de la langue de Paris apportent en même temps, les
«germes de la maladie » qui minent et appauvrissent cette langue dans
sa nouvelle patrie, comme dans son pays natal. Sans abandonner son
développement, le français subit l'influence « du dialecte parent avec
lequel il vit, avec lequel il est en lutte » [Patois, p. VI). Les altérations
subies par le français dans le domaine phonétique et morphologique sont
aussi importantes celles du domaine lexical sont les plus considérables.
;
Sur l'enrichissement du vocabulaire du français ont exercé leur influence
l'originalité du sol, les institutions sociales de la Suisse, les mœurs et
les occupations des habitants. Les néologismes d'origine patoise qui ont
pénétré dans le français de la Suisse se rattachent à la nature alpestre
du sol et à la vie de la montagne. Même les savants qui ont étudié le
solde la Suisse ont emprunté un bon nombre d'expressions à ce français
populaire le langage scientifique les a adoptées, et quelques-unes ont
;
même franchi le seuil de la langue littéraire, étant sanctionnées par
l'Académie française [Patois, p. VI).
L'unité du franco-suisse. — Par rapport à la diversité des patois
de la Suisse, le franco-suisse présente cependant une unité, due aux
facteurs suivants :
1° Les habitants ont conscience de la correspondance qui existe
entre les sons du français et les sons de leur propre patois, et par suite,
les mots reçoivent presque tous la même forme.
2° Les néologismes introduits ont été acceptés pour les mêmes raisons et
sont généralement identiques dans toutes les parties des cantons romands.
3° L'auteur a l'impression que les éléments constitutifs des patois
de la Suisse romande sont les mêmes que ceux du français ; les différentes
langues qui ont produit soit le français soit les patois romands de la
Suisse entrent pour une part égale dans la composition des deux langages
{Patois, p. VII).
L'influence allemande n'est pas plus accentuée en Suisse
qu'en France. —
Bien que les patois romands de la Suisse soient plus
proches du domaine de l'allemand, les éléments allemands ne jouent
qu'un rôle tout aussi minime qu'en français, abstraction faite d'une
certaine quantité de mots, dont la forme dénote un emprunt fait à ime
époque récente [Patois, p. VIII).
La diversité des patois valaisans. — La diversité est expliquée par
les circonstances suivantes : 1° La position géographique qu'ils occupent
par rapport à l'italien, au français et au provençal ;
2° Par la conforma-
tion topo graphique toute exceptionnelle de cette longue vallée. « On ne
saurait s'imaginer une contrée dont l'ensemble soit aussi séparé du
reste du monde et dans l'intérieur de laquelle on trouve en même temps
ï82 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
autant de petites unités géographiques naturelles que les difficultés
de communication isolent les unes des autres » {Patois, p. IX).
Transcription phonétique. — Après ces principes exprimés dans la
partie introductive de son étude, J. Gilliéron se décide à employer le
système de J. Cornu pour la transcription des sons, étant donné que celui-ci
satisfait aux exigences de la science et qu'il est fort simple {Patois, p. 13).
Publication des matériaux. — Les chapitres de l'étude ne diffèrent
pas des travaux semblables de l'époque : la phonologie (c'est-à-dire,
l'évolution des voyelles toniques et atones, les consonnes, pp. 17-79),
le tableau sommaire des flexions (c'est-à-dire la morphologie, pp. 80-109).
Les matériaux du chapitre Patois des villages voisins (pp. 110-118)
furent recueillis «en une seule journée» {Patois, p. iio). L'appendice
(pp. 1 19-127) contient des proverbes il est suivi de deux contes (pp.
;
129-132) et de la traduction de la Parabole de l'enfant prodigue (pp. 133-
135). Le volume se termine par un glossaire dialectal (pp. 137-183)
et par un index (pp. 185-196) des mots latins étudiés dans le chapitre
de la phonologie.
Cette étude jugée « très borne », détermina le Conseil de la quatrième
section de l'École des Hautes Études de Paris à désigner Jules Gilliéron
comme (le 14 janvier 1883) à l'École.
successeur d'Arsène Darmesteter
Sur de Michel Bréal, J. Gilliéron fut chargé de faire c des
la proposition
conférences sur la dialectologie (M. Roques, Bibliographie p. 5). De
y»
cette chaire, pendant 43 ans (1883-1926), J. Gilliéron enseigna la Dialec-
tologie de la Gaule romane. Il la quitta seulement quelques semaines avant
sa mort, survenue le 26 avril 1926, à Cergnaux-sur-Gléresse en Suisse.
Qu'il me soit permis de dire, en ma qualité d'un de ses derniers élèves
(qui fut présent à sa dernière leçon), que la petite salle de l'École des
Hautes Études (au fond du couloir) fut l'inoubliable lieu de rencontre
de la jeunesse française et surtout étrangère attirée par les lumineuses
leçons du maître, leçons d'une haute importance scientifique, qui ont
apporté des résultats remarquables dans le domaine de la dialectologie de
presque tous les pays (i).
Par ce qui précède, on reconnaît bien la manière dont commença
à se dessiner de J.
la personnalité Gilliéron, de même que les problèmes
dans la vie des patois (2).
qu'il envisageait dès lors
Le hameau Torgon de la commune de Vionnaz occupe la première
place dans l'histoire de la géographie linguistique.
(i) Qu'il me soit permis de souligner aussi le fait que parmi les premiers élèves de J.
Gilliéron fut aussi le Roumain JeanBianu {M. Roqvbs, Bibliographie, p. 6).
(2) Sur cette activité, voir aussi l'étudede Vittorio Bertoldi, La parola quale
testimone délia storia, Napoli, R. Pironti, 1945, pp. 29-34, *v^®c une riche biblio-
graphie.
ATLAS PHONÉTIQUE DU VALAIS ROMAN 183
4. L'Atlas phonétique du Valais Roman (Suisse).
Peu de temps après la publication de son étude sur le Patois de la
commune de Vionnaz (Bas-Valais) (voir p. 178), Jules Gilliéron étudia les
principaux phénomènes phonétiques des petites villes et villages du Valais
dans son travail Petit Atlas -phonétique du Valais roman (sud du Rhône)
:
(Paris, Champion 1880 petit in-40, oblong, 38 pages et 30 planches).
;
L'auteur se proposait de réaliser une application sur place de la théorie
de Paul Meyer « faire en quelque sorte la géographie des caractères
:
dialectaux bien plus que celle des dialectes » {Romania, t. IV, 1875,
P- 295).
Dans V Avant-propos (pp. 7-1 1), GiUiéron explique la manière dont
sont présentés les matériaux et le documentation sur place,
travail de
de même que la topographie du territoire étudié (pp. 11-14), complétée
par un aperçu historique (pp. 14-17)-
Après un exposé sur l'état des patois au moment de l'enquête (pp.
17-19), l'auteur donne une statistique de la population du Valais roman,
répartie par communes (p. 20) et, à la fin, présente les phénomènes et
les accidents phonétiques qui n'ont pas pu être indiqués dans les planches
(pp. 21-24). Vient ensuite la déclinaison de l'article défini dans la région
étudiée (pp. 25-26), de même qu'une série de matériaux morphologiques
recueillis dans quelques villages (pp. 27-36). Les trente planches sont
précédées d'une table (p. 37) indiquant les quatre-vingt-un mots latins
correspondant aux formes patoises qui y sont reproduites.
Étant donné qu'il s'agit de l'un des premiers travaux de ce genre,
il est utile, me semble-t-il, de présenter la méthode suivie par J. Gilliéron,
puisqu'elle reflète dès cette époque, une constante préoccupation de
mettre à la base des études linguistiques les matériaux les plus sûrs
et les plus authentiques.
Questionnaire. —
Pour déterminer les lois phonétiques des patois
du Valais roman, Gilliéron avait choisi environ deux cents mots, parmi
les plus populaires, dont quelques-uns étaient employés seulement dans
ces régions alpestres, en liant, par ce procédé, son questionnaire à l'aspect
social et physique du territoire à étudier. A propos de ces deux cents
mots, il nous donne la justification suivante « Comparativement au
:
nombre de faits phoniques dont il devait être traité dans ce travail,
deux cents mots me paraissent amplement suffisants; j'ai fait l'expérience
qu'ils représentent un minimum au-dessous duquel il eût été imprudent
de rester, à moins de courir risque d'être pris au dépourvu au moment
du colla tionnement » (p. 10). Il résulte de cette affirmation que Gilliéron
était convaincu dès lors qu'il faut un assez grand nombre de faits
linguistiques pour qu'on puisse tirer des conclusions d'ordre général.
184 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
Mais l'expérience lui avait appris que son questionnaire, quoique
bien rédigé, ne satisfaisait pas à toutes les exigences : « tantôt c'était
un substantif ou un verbe du langage comme
(de sa liste) qui disparaissait
par enchantement, lorsque j'arrivais dans les endroits les plus élevés du
territoire, vu que l'objet ou l'idée qu'il désigne n'y existe pas»... «Tantôt
c'était un radical dont je perdais la trace parce qu'il avait fait place
à un autre ; tantôt enfin une anomalie de traitement inexplicable, qui
rendait mon modèleimpropre à figurer dans mes planches» (p. 10).
Ces dû prévoir, l'amènent à apporter « un soin
difficultés, qu'il aurait
tout particulier » dans le choix des mots fait d'avance. Afin de combler
les lacunes qui auraient pu résulter de cette situation, Gilliéron usa de
plus de circonspection dans le choix, en contrôlant soigneusement
« les règles constatées par un nombre d'exemples plus nombreux » que
celui qui figurait dans son questionnaire. Ce constant souci de toucher
la réalité des faits du langage domine tous les travaux de J. Gilliéron.
Enquêteur. — C'est Gilliéron lui-même qui fit la tournée de la région
à pied, en recueillant les matériaux avec tout le soin possible et en appre-
nant beaucoup sur l'état linguistique des patois.
Lors de son enquête, le patois n'avait encore trouvé « nulle part dans
le français un ennemi redoutable pour sa conservation vieillards, adultes;
et enfants parlent le patois » (p. 17). Quelques centres cependant, où
le français a pénétré, produisent « un état tout à fait anormal dans les
parlers locaux » (p. 17). A côté de l'influence destructive que le français
exerce sur les patois, ou même antérieurement à elle, il en existe une autre,
« celle des patois parlés dans des centres importants, s'exerçant sur ceux
de villages voisins moins peuplés. Si jusqu'ici l'on n'a pas mis ce fait
assez nettement en lumière c'est qu'il est rare qu'on puisse le constater
de visuy» (p. 18). Le langage de ces centres s'est étendu peu à peu sur les
territoires avoisinants où l'on parlait des patois autochtones (p. 19).
Localités. — Gilliéron étudia personnellement une « quarantaine
des patois parlés dans une région assez vaste » (p. 10). Les cartes mention-
nent quarante-trois localités ; et le chapitre sur la population, trente-
quatre communes (p. 20). Le total des communes du Valais roman,
selon les informations données à la page 20, est de quarante-neuf. La
population totale de la région romane du Valais avait été, en 1870,
de 66.000 habitants la partie étudiée comprenait 50.000 âmes. On voit
;
donc que Gilliéron avait porté son enquête sur presque tout le territoire.
Il existe cependant deux exceptions, motivées par Gilliéron en ces
termes 1° « Lorsque le hasard m'a fait rencontrer dans im village
:
inférieur de la vallée un indigène d'un village supérieur, j'ai profité
de l'occasion, mais seulement lorsque j'avais la certitude d'être renseigné
mieux » (pp. 7-8). 20« Le bon travail de M. Cornu {Pfwnologie du bagnard.
Planche XIII.
'^/""-'" Planche
C^*de Berne
ITALIE
La carte n" i du Petit Atlas phonétique du Valais roman (cf. p. i86 de mon étude).
l86 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
dans la Romania, VI, 1877, pp. 369-427), dont les matériaux ont été
recueillis à Chable, m'a dispensé de m'arrêter dans ce village... j'ai
pu en toute confiance me baser sur ses données » (p. 8).
Pour la petite ville de Saint-Maurice, il a dû se servir de la traduction
de la parabole de l'Enfant prodigue, bien que cette traduction ne mérite
guère «de confiance comme base d'un travail phonétique» (p. 8). Quelques
fragments du patois de cette ville furent recueillis «de la bouche de deux
habitants attablés dans une auberge, et dont les occupations journalières
les empêchaient momentanément de satisfaire ce qu'ils appelaient ma
curiosité» (pp. 8-9).
On voit à sa façon de travailler comment il était soucieux d'informer
les lecteurs sur les détails méthodologiques de son enquête.
Informateurs. —
A ce sujet, Gilliéron ne nous donne aucune indi-
cation mais il est hors de doute qu'il se donna la peine d'avoir des
;
témoins dignes de confiance.
Transcription phonétique. — Le • système de transcription est
identique à celui qu'il avait employé pour l'étude du patois de la commune
de Vionnaz (voir p. 182 de mon étude).
Publication des matériaux. — Gilliéron ne s'est pas contenté de
présenter les phénomènes et accidents phonétiques, la déclinaison de l'article
défini, des matériaux morphologiques et un tableau synoptique contenant
tous les faits étudiés, mais il tenait dès lors à illustrer les phénomènes
phonétiques à l'aide de cartes géographiques, bien que cette représen-
tation lui ait donné beaucoup de peine. C'est en termes émouvants
qu'il s'excuse des imperfections de son travail : « Je prie le lecteur
d'avoir quelque indulgence pour l'exécution graphique de ce petit volu-
me : j'ai été obligé d'imprimer les légendes et de colorier les cartes
moi-même, afin de m'épargner des frais que nia bourse n'eût pas suppor-
tés » (p. 7).
Dans la reproduction de la carte n^ i de l'Atlas, donnée comme
exemple (voir planche n^ XIII, p. 185) j'ai dû renoncer aux couleurs à
cause de difficultés techniques : les formes pâre « père » et mare « mère »
sont soulignées dans l'original par une ligne de couleur rouge ; les formes
pîre « père »mère », soulignées dans l'original par une ligne de
et mîre «
couleur bleue, sont représentées ici par une double ligne pointillée.
Gilliéron mit tous ses soins à la rédaction de ces cartes, pour qu'elles
fussent aussi exactes que possible 1° « Toute transformation est dési-
:
gnée par une couleur ou un trait spécial qui se trouve en tête de la légende
et qui est répété devant les modèles cités » ; 2° Lorsqu'il s'agissait
de deux formes, il a donné la préférence à la forme la plus usitée 30 Pour ;
les mots ayant une forme non prévue par les planches, il n'omit pas
CHARMEY (FRIBOURG, SUISSE) 187
d'indiquer ces faits au bas de la légende ;4° Là où il avait des doutes
sur l'exactitude des formes phonétiques (comme c'est le cas pour le parler
de Saint-Maurice), il préféra laisser la localité sans aucune indication
(P- 9).
^ ^
La même méthode de travail et le même système de publication des
matériaux ont été pratiqués par M. Wilmotte (Liège) dans son étude
Phonétique wallonne, Canton de Fexhe-Slins (publiée dans la Rev. des
fat. gallo-rom., t. I, 1887, pp. 23-27 ; cf. les dix cartes, pp. 27-28) (i).
5. Gharmey (Fribourg, Suisse).
« L'unité du patois de Charmey, après un
examen plus attentif, est nulle » (L. Gauchat) .
Charmey est un grand village de la Suisse romande, situé dans la Gruyè-
re orientale,au sud de Fribourg, sur la route qui mène par Bellegarde
au Sinmnienthal bernois. A part sa position de dernier village romand
sur cette route, rien ne nous obligerait à arrêter notre attention sur
lui, sinon, peut-être sa position, autrefois écartée et solitaire. La popu-
lation de 1.247 personnes (en 1900) et la distribution en plusieurs quartiers
et hameaux, qu'on peut parcourir, d'une extrémité à l'autre, en une
heure environ, ne seraient pas non plus des motifs tellement importants
pour que nous lui consacrions un chapitre dans notre travail. Cependant
le village de Charmey, avec son parler, constitue une autre étape impor-
tante dans l'histoire de la linguistique,et surtout dans celle de ce problème:
ou n'existe-t-il pas une unité linguistique dans un seul village ?
€xiste-t-il
Louis Gauchat, l'un des fondateurs du Glossaire des patois de la Suisse
romande (voir p. 234), après la publication de son remarquable travail
sur les limites dialectales {Gibt es Mundartgrenzen ? dans Archiv fur
das Studium der neueren Sprachen, CXI, 1903, pp. 365-403), envisage
le problème de l'unité du parler d'un seul village dans son étude L'unité :
phonétique dans le patois d'une commune, publiée dans Festschrift Heinrich
Morf {Aus Romanischen Sprachen und Literaturen, Halle a. D. S.,
Niemeyer, 1905, pp. 175-232). C'est un travail qui complète brillamment
celui de l'abbé Rousselot sur le patois de Cellefrouin (voir p. 307). Son
étude s'impose à notre attention en premier lieu par la méthode employée
afin de « savoir en quelle mesure la langue de l'individu se subordonne
(i) Pour cette même région nous avons aujourd'hui les résultats d'une enquête
phonétique plus approfondie et plus documentée dans le beau travail d'Alfred Die-
trich. Le parler de Martigny, Valais, sa position et son rayonnement dans l'évolution
des patois du Bas-Valais (Bienne, Schiller, 1945, XXVIII- 124 pages et XXI cartes
linguistiques), suggéré et conduit»
dans toutes les étapes de son élaboration » parle
maître Jakob Jud (voir sa riche bibliographie, pp. XXIV-XXVI).
l88 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
à la langue interindividuelle, au patois» (p. 176), de même que « la part
de l'individu dans la marche de la parole humaine » (p. 176 cf. la liste ;
des comptes rendus, dans L. Gauchat et J. Jeanjaquet, Bibliographie
ling., t. II, p. 43-44, no 1194).
Enquêtes préparatoires, — La constatation des menus faits
linguistiques demande un examen soutenu et très approfondi. Gauchat
ne s'est décidé à entreprendre cette étude qu'après quatre séjours plus
ou moins prolongés à Charmey, durant lesquels il a pu se familiariser
avec le parler local et avec les habitants, afin que ceux-ci ne vissent pas
de mauvais œil ses interrogatoires souvent longs et fastidieux. Il fallait
gagner non seulement la confiance, mais aussi la bonne volonté et l'ama-
bilité, dont ne saurait bénéficier une personne peu connue.
On conçoit aisément que tout dialectologue sente l'impérieuse nécessité
de conquérir « le cœur » des personnes dont il veut étudier le langage.
Le village de Charmey s'imposait à l'attention de Gauchat à cause de
sa situation d'agglomération humaine un peu isolée le patois était :
encore en pleine vigueur, malgré la lumière électrique qui illuminait les
plus humbles écuries du village, et quoique l'endroit servît depuis une
vingtaine d'années de station climatérique à un nombre élevé d'étrangers,
venant surtout de France. Les élèves de l'école du village, à peine les
portes de l'école fermées, s'abandonnaient à cœur ouvert au patois,
la vieille langue du pays. La prononciation patoise, exception faite pour
la S5nitaxe et le vocabulaire, suivait encore « sa marche mystérieuse »
(p. 176). Parce que la population elle aussi était restée relativement pure,
n'ayant qu'environ 180 immigrés, la décision de Gauchat devint immua-
ble.
Questionnaire, —
L'auteur avait rédigé d'avance i» dix longues :
listesde mots ou de phrases établies de façon à éclairer la provenance
et la répartition de tous les sons patois {environ 400 formes) 2° Une ;
quarantaine de petites listes de presque soixante mots caractéristiques
(P- 177)-
Voici quelques phrases du petit questionnaire, données par l'auteur
lui-même : Une heure ; une heure et quart ; un quart d'heure ; il pleut ;
il ne pleut pas ; il porte la barbe ; cela coûte-t-il cher ; une belle paire de
bœufs, etc. Gauchat reconnaît que quelques-unes de ces phrases
(p. 179).
étaient mal du point de vue de la pureté dialectale. « Les
choisies,
sujets m'ont averti trop tard qu'on ne dit pas en patois « il porte la :
barbe », mais « il a la barbe » ou « il laisse la barbe ». La plupart cependant
avaient traduit ma phrase sans opposition. La plus malheureuse de mes
petites phrases était cette écurie est claire, que les sujets ont traduite
de la façon suivante « l'étable est bien éclairée, on voit bien beau
:
dans cette étable, c'est une étable qu'on voit beau », etc. (p. 189, note i).
CHARMEY (FRIBOURG, SUISSE) 189
Ses questionnaires, visant en toute première ligne l'unité phonétique,
contiennent peu d'exemples pour un examen de la diversité morpho-
logique, de la syntaxe et du vocabulaire (p. 189).
La durée des enquêtes. — Gauchat a recueilli les matériaux de
1898 à 1903 (p. 177).
RÉFLEXIONS SUR LES RÉPONSES. —
Gauchat, observateur très doué
des phénomènes du langage humain, fait quelques pénétrantes réflexions
que nous devons signeder, parce qu'elles sont en étroite liaison avec une
bonne enquête
La variété reconnue dans un patois peut être réelle ou imaginaire.
Le dernier cas est déterminé soit par l'inexpérience ou l'inaptitude de
l'enquêteur, soit par un mauvais choix des informateurs, ou par d'autres
difficultés qui viennent troubler l'examen objectif d'un parler quelconque.
A part l'influence des patois environnants, un mot peut revêtir des formes
diverses, selon l'intensité de l'accent qui le frappe. Une parole peut
recevoir un autre habit phonétique, grâce aux habitudes ou tendances
caractéristiques delà personne interrogée (pp. 178-179). Un grand nombre
de formes douteuses ou contradictoires sont dues aux sujets peu qualifiés.
Ordinairement paysans ne font pas de distinction entre les syno-
les
nymes ; « sont plus pâles en patois que dans
les distinctions logiques
les langues littéraires les mots rivaux coexistent dans le cerveau et
;
se présentent à tour de rôle, ou l'un plutôt que l'autre. Il en résulte une
grande bigarrure qui rend toute unité lexicologique illusoire » (p. 192).
« La présence d'un mot n'implique pas l'absence de l'autre. Les sujets
n'ont pas toujours répondu par le mot qui correspondait à l'idée de
l'interrogatoire » (p. 193). Les patois sont très riches en synonymes ;
l'Atlas linguistique de la France en est la preuve. Bien que les cartes
de cet Atlas ne représentent pas des recherches lexicologiques, mais
des instantanés provoqués par des questions rapides, à condition toutefois
,
qu'on sache bien s'en servir (p. 193).
L'affirmation de Gauchat, selon laquelle «plus les patois qu'un dialec-
tologue étudie à bref intervalle sont différents et distants l'un de l'autre,
plus s'accumulent les risques d'erreurs » (p. 182) et que c'est là la raison
pour laquelle « les données de l'Atlas linguistique de la France inspirent
des doutes » (p. 182, note i) ne me semble pas exacte, au moins d'après
mon expérience en Roumanie. Personnellement, j'ai été «terrorisé»
par système phonétique de patois trop voisins, parce qu'il me semblait
le
entendre des prononciations enregistrées la veille dès que je me trouvais
;
plus loin, la transcription phonétique me paraissait plus facile et les
différences plus distinctes.
En multipliant les observations de ce genre, on peut espérer arriver
un jour à donner des solutions plus sûres à ces intéressants problèmes.
190 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
Enquêteur. —A ce sujet, L. Gauchat fait des observations fort
intéressantes, touchant surtout l'exacte perception des sons d'un patois
par un enquêteur.
Différences de notation, —
Il reconnaît, avant tout, qu'entre les
relevés de deux personnes, ou même entre les enregistrements dialectaux
faitspar le même individu à des dates différentes, existent des différences
de notation, parce que «jamais les formes recueillies au même endroit
ne sont tout à fait identiques» (p. 179). Ces «contradictions» apparaissent
d'autant plus chez le même enquêteur, si celui-ci a noté, selon « la seule
bonne méthode » chaque forme d'après « l'impression acoustique immé-
diate, sans procéder à aucune retouche et sans avoir recours à une prépa-
ration phonétique quelconque (étude de relevés antérieurs de la même
localité ou des environs) » (p. 179).
Cette « étrange » situation est due au fait que l'oreille, comme tout
instrument qu'on n'a pas appris à manier ne perçoit les nuances de
prononciation qu'après une éducation phonétique. Il faut donc habituer
à ce travail qu'on lui impose, comme le reconnaissait d'ailleurs
l'oreille
justement l'abbé Rousselot (dans son article Éducation de l'oreille,
publié dans les Principes de phonétique expérimentale, I, pp. 34 ss., ap.
Gauchat, p. 181, note i).
Connaissance du milieu phonétique. —
Gauchat mentionne encore
qu'en «présence de sons nouveaux nous sommes d'abord tout à fait déso-
rientés... Dans un nouveau milieu phonétique, notre oreille fait l'ofSce
d'un violon mal accordé dont on voudrait tirer de bonnes doubles croches.
Il faut un peu connaître la structure phonétique d'un patois, avant de
réussir à en analyser les sons. Je ne pense pas qu'un étranger qui arrive
fraîchement dans une vaUée du Valais puisse, dès l'abord, reconnaître
la vraie nature de tous les représentants curieux de pi, bl, fl latins,
les sons naissants et disparaissants, le mot patois dans toute sa varia-
bilité» (p. 182). L'auteur ajoute qu'on « n'entend bien que les sons qu'on
possède soi-même », et renvoie à l'affirmation de l'abbé Rousselot, selon
laquelle l'étranger «est d'ime grande dureté d'ouïe pour les sons
inconnus» [Principes, I, p. 37).
Il est de même indéniable que «l'oreille ne saisit pas les sons sans
travail et sans fatigue, comme un miroir réfléchit l'image... Nous n'en-
tendons bien un son étranger que lorsque nous savons le reproduire, et
nous n'en reconnaissons bien le caractère que lorsque nous le prononçons
nous-mêmes, et que le timbre habituel de notre voix frappe l'oreille »
(p. 183).
Reconnaître ce cercle vicieux « très nuisible à l'exactitude de nos
» (p. 183) n'équivaut pas à afl&rmer l'inexistence
notçs dialectologiques
d'un remède efiâcace. Je dois déclarer, pour ma part, qu'il m'a fallu
CHARMEY (FRIBOURG, SUISSE) I9I
un grand nombre d'heures pour arriver à connaître les sons et la pronon-
ciation d'un village, obligé que j'étais de perdre parfois un temps assez
long pour trouver un bon informateur. Celui-ci une fois trouvé, les
cent questions et plus concernant le village et le passé du sujet, m'aidaient,
elles aussi, à saisir les nuances les plus fines de la prononciation locale.
Ces travaux préliminaires représentaient pour moi une sorte de « répé-
tition générale », en vue de la récolte définitive pour chaque parler étudié.
Antécédents de l'enquêteur. —
La famille Gauchat est originaire
du village de Lignières (district de Neuchâtel), et Louis Gauchat est
néauxBrenets (cf. A. Steiger, VoxRomanica, VII, 1943-1944, pp. 349-353).
L'étude dont nous nous occupons fut précédée d'une autre, sur L&
patois du Dompierre [Broyard) (thèse de doctorat es lettres, Zurich,
1891, dans la revue Zeitschrift f. roman. PhiloL, XIV, 1890, pp. 397-466
avec trois cartes) dans laquelle, dès le début, L. Gauchat s'est montré
un vrai « linguiste de plein air ». On reconnaît facilement ce fait : ces
opinions sont le résultat de mûres réflexions sur l'évolution des patois
et sur la manière de mieux saisir le langage humain en marche.
Localités. — L'enquête la plus approfondie a été faite à Charmey ;
mais, afin d'avoir des points de comparaison, Gauchat a fait aussi des
relevés dans les villages environnants (pp. 226-227), en arrivant à de
très importantes conclusions. En ce qui concerne seulement la pronon-
ciation, il reconnaît à Cernait, village situé à trois quarts d'heure de
Charmey, les mêmes évolutions phonétiques individuelles. Le fait est d'au-
tant plus curieux «que les populations ne se mélangent et ne se rencon-
trent guère » (p. 226). « Cet accord reste inexplicable, dit l'auteur, si l'on
n'admet pas un principe commun à plusieurs milieux qui, indépendam-
ment les uns des autres, transforment leurs prononciations dans le même
sens, non pas en généralisant leurs propres négligences, mais en obéissant
à une loi supérieure. Je ne comprends pas très bien non plus comment
on se figure que les enfants du même village arrivent à faire tous les mêmes
fautes, à moins de continuer la tradition » (p. 228). En réfutant les opi-
nions de ceux qui considèrent V enfance comme point de départ des change-
ments phonétiques (P. Passy, A. Darmesteter, H. Paul), Gauchat se
demande « Ne pourrait-on pas songer, à défaut d'un rapport de person-
:
nes, àun rapport de choses ? Une langue ne contiendrait-elle pas en
elle-même, par sa composition phonique, les éléments de son évolution ? . .
Les lois s'enchaîneraient et les tendances actuelles seraient la dernière
conséquence des tendances de jadis » (p. 230 l'auteur renvoie, à ce sujet,
;
à l'intéressant article de J. Vendryès, Réflexions sur les lois phonétiques,
dans Mélanges Meillet, Paris, 1902, p. 116).
Informateurs. — Le choix de bons sujets est une affaire plus délicate
igZ LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
qu'on ne l'imagine d'ordinaire. L'auteur renvoie au chapitre Choix
des sujets à expériences dans les Principes,
I, pp. 318 ss. de l'abbé Rousselot
et aj06rme, avec raison, « qu'on dépense plus de temps à trouver un bon
sujet qu'à faire son relevé » (p. 186). Il recommande la plus grande
circonspection dans cette question à tous ceux qui ne disposent
que « d'une
demi-journée pour établir au milieu d'une population incoimue et de
sons tout nouveaux une liste de mots typiques qui doivent servir de
base aux spéculations de la science » (p. 184).
L'expérience de Gauchat, à ce sujet mérite d'être rappelée « Avec :
un on
sujet illettréa de la peine à obtenir les matériaux morphologiques
qu'on demande, par exemple des subjonctifs un lettré peut avoir des ;
opinions préconçues sur son phonétisme et nous induire en erreur. Une
vieille personne ne fournit pas le langage à l'étape la plus avancée, qui
est celle qui nous intéresse surtout elle peut avoir des défauts (perte
;
des dents, ouïe dure), qui nous empêchent de constater certaines nuances
dans les consonnes sifflantes, etc. Les sujets trop jeunes offrent souvent
un patois mitigé, contaminé par le français. Les conditions de descendance
sont très importantes. Si la mère du sujet n'est pas née dans le village
dont on étudie l'accent, on est en danger d'entendre un patois mélangé.
La population d'aujourd'hui est moins stable qu'autrefois, et on a souvent
de la peine à se procurer des sujets dont les parents offrent des deux
côtés toutes les garanties de pureté dialectale, et qui n'aient pas eux-
mêmes quitté le village, ne fût-ce que pour peu d'années. Dans les endroits
où les patoisants sont clairsemés, il faut se garder des dilettantes de patois,
de personnes qui se piquent de le savoir, qui décorent leurs entretiens de
quelques formules patoises toutes banales et qui se mettent à inventer
lorsqu'on veut approfondir. Les autorités qu'on interroge pour se procurer
des adresses de bons sujets n'ont pas les meilleures indications toutes
prêtes, et presquechaque fois qu'on retourne dans le même village,
on vous dit « vous auriez mieux fait de vous adresser à telle et telle
:
personne, mais nous n'y avons pas pensé » (pp. 183-184). !
Nombre des sujets. —
Les importantes observations phonétiques
faites par L. Gauchat n'ont été possibles qu'à l'aide d'un examen patient
et attentif sur le parler de plusieurs sujets, « pour se convaincre que cer-
taines idées ont deux, trois représentants équivalents en patois » (p.
193). L'observation la plus superficielle permet de reconnaître que
« le même mot, selon les circonstances, se prononce de plusieurs manières »
(pp. 193-194)-
A
peine dix personnes furent examinées par Gauchat dans son étude
sur le parler de Charmey (pp. 177-178). A part des sujets principaux,
il a questionné d'autres informateurs secondaires, afin de pouvoir vérifier
la prononciation des premiers (p. 178). Il est inutile de dire, vu l'impor-
tance que Gauchat accorde au choix, qu'il a pris toutes les précautions
nécessaires pour avoir des réponses sincères et exactes.
CHARMEY (FRIBOURG, SUISSE) I93
RÉFLEXIONS SUR LE PARLER d'une FAMILLE. C'est en premier lieu —
parmi les membres de la famille Tomare de Charmey (p. 177), composée
d'individus d'âges très divers, que Gauchat s'est efforcé de saisir les
nuances de prononciation qui les distinguaient. Ces membres restaient
bien surpris d'apprendre qu'ils ne parlaient pas « la même langue» (p. 231 ;
cf. aussi p. 202). La même constatation avait été faite par l'abbé Rousse-
lot : « Dès que le sens apparaît nettement à l'esprit, on néglige le son.
D'où il moins d'en avoir fait une étude spéciale, nul ne sait
suit qu'à
comment il (si ce n'est dans des cas très particuliers) comment
parle, ni
les autres parlent » {Principes, I, 35, apud Gauchat, p. 231).
Pour ma part, je peux ajouter qu'un des plus grands écrivains de
mon pays, questionné comme témoin pour le langage des intellectuels,
protestait vivement lorsque je lui disais qu'il avait, dans sa prononciation,
des restes de la prononciation dialectale de sa région d'origine. Il affir-
mait catégoriquement: «Je parle exactement comme j'écris».
Gauchat de son côté reconnaît que, pour les membres de cette famiUe,
les nuances de prononciation n'avaient pas la moindre importance.
«Le paysan n'a aucun respect de son patois, il corrigera peut-être de
grosses fautes qu'il remarquera dans la prononciation d'un de ses enfants,
par peur du ridicule, mais il n'entendra pas et ne blâmera pas les détails
de la vraie évolution phonétique qui différencient insensiblement les
générations » (p. 232).
L'Age. — Dès son premier séjour à Charmey, Gauchat se rendit compte
de l'existence de certaines nuances de prononciation existant entre
les diverses générations de la population du pays. Afin d'étudier d'un
peu plus près il accorda une grande attention à l'âge
cette évolution,
des informateurs. Sans s'en douter, dit-il, la jeunesse se sépare de ceux
«
qui l'ont élevée, non seulement dans les us et coutiunes, mais dans les
détails du langage. Même le vieux patois se modernise un tantinet.
Avant qu'il disparaisse pour toujours, quelques pousses annoncent
que dans cette langue menacée » (p. 202).
la sève vitale circule encore
En vue nuances phonétiques qui changent,
de reconnaître les fines
Gauchat avait étudié deux fois, à des époques différentes, le parler
de Madame Tomare (en 1899 et en 1903 cf. p. 177), de même que le
;
parler des hommes et des femmes, représentant tous les âges, de 6 à
73 ans, et toutes les régions de la conunune (p. 178). Le plus âgé de ses
sujets avait 87 ans (p. 207, note i).
Le PATOIS ET LES GÉNÉRATIONS. — L'auteur affirme qu'il « n'est
permis de parler du patois de Charmey comme type, qu'en établissant
une moyenne entre les diverses générations, en choisissant par exemple
les gens de 30 à 60 ans... Rigoureusement, il n'y a pas d'unité dans le
parler de Charmey, parce que les générations ne sont pas d'accord, et
194 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
cette unité est d'autant moins une réalité que d'autres villages peuvent
être arrivés au même point de l'évolution linguistique » (pp. 226-227).
Les vieux habitants du village conservent une phase phonétique plus
ancienne (p. 201) que celle qui commence à se faire jour dans le langage
de la jeunesse. Gauchat croit que « le langage fait un pas décisif en avant
avec chaque changement de génération, mais la première impulsion,
celle qui entraîne tout le mouvement, doit résider dans le parler des-
adultes. L'enfance n'est d'abord qu'imitative, elle prend part à l'évolution
en imitant mal mais la langue commencera à se déformer et à se réfor-
;
mer définitivement quand les organes se seront affermis et que la nouvelle
génération sera entrée en pleine et libre possession de sa langue. Les
lois phonétiques sont les intérêts du capital d'expression. Elles sont
proportionnées à la quantité du matériel linguistique dont l'individu
dispose » (p. 213 cf. aussi p. 224).
;
J'ai eu souvent l'occasion de constater, lors de mes enquêtes en Rou-
manie, qu'un individu n'est maître du trésor lexicologique de la langue
maternelle que lorsqu'il approche de la trentaine, et qu'à partir de soixante
ans, il commence à l'oublier. Pour cette raison, dans mon Atlas linguis-
tique de la Roumanie, j'ai présenté surtout les réponses de personnes
ayant de 30 à 60 ans. Gauchat, à ce sujet, nous dit « La période d'épa-
:
nouissement des lois (phonétiques) est l'âge de 30 à 60 ans, l'âge où l'on
parle avec énergie, où l'on a quelque chose à se dire » (p. 224).
Le sexe des informateurs. —
L'auteur a souvent l'occasion de
faire une comparaison entre la prononciation des hommes et celle des
femmes. Lorsqu'il s'agit de la diphtongaison, par exemple, il constate
qu'entre la prononciation d'une jeune femme de trente ans et celle d'un
homme du même âge, le phénomène est plus évident et plus net dans
le parler de la femme, tandis que dans celui de l'homme il est plus hési-
tant. Une fois que la femme a accepté l'innovation, c'est de son langage
que celle-ci passera dans le langage de la jeunesse, parce que les enfants
suivent plutôt l'exemple des femmes, qui passent beaucoup plus de
temps à la maison, en société, à cuisiner, à laver et qui parlent plus que
les hommes, pris par les travaux de la campagne, au milieu desquels
on les voit taciturnes, et souvent isolés toute la journée. Gauchat complète
ses réflexions en ces termes « on ne parle pas sans raison du toit paternel,
:
mais de la langue maternelle » (p. 218).
Les femmes accueillent toute nouveauté linguistique. — Gau-
chat cite quelques cas très intéressants de la langue française qui prouvent
« que les femmes accueillaient (dans le passé) avec empressement toute
nouveauté linguistique », en ajoutant même que Les Préciettses du XVII®
siècle ont probablement eu une grande influence en ce qui concerne la
prononciation (pp. 225-226).
CHARMEY (fRIBOURG, SUISSE) I95
Il y aurait une grande utilité à entreprendre une étude comparative
plus détaillée de la prononciation des hommes par rapport à celle des
femmes, car il semble bien, quoique l'on afi&rme souvent le contraire, que
le langage des femmes présente dans certains cas plus d'iimovations que
celui des hommes ^cf. le chapitre Vionnaz, p. 180).
Transcription phonétique. — L'auteur indique (p. 178) son système
de transcription et ici nous croyons utile de donner quelques-unes de
ses observations L'aperception intellectuelle et physique est nécessai-
:
rement subjective. On sait qu'il faut de la pratique afin de réussir à
prononcer les sons d'une nouvelle langue comme les indigènes. L'oreille
de l'enquêteur a une part active dans la perception des sons (pp. 182-183).
Comme il est difl&cile de distinguer les nuances transitoires des couleurs
appartenant au même type, de même il est extrêmement pénible de
se décider pour l'une ou pour l'autre des nuances de l'e ouvert (p. 184).
« Tel dialectologue aura une tendance à noter les sons ouverts et longs,
un autre les entendra plutôt fermés et brefs. Le phonéticien ambulant
n'a ni diapason ni échelle graduée à sa disposition » (p. 185).
« Ce que nous appelons un son est en réalité la somme d'articulations
combinées le son n'est unique que pour notre oreille. Comme une ligne,
;
droite pour notre œil, apparaît ondulée sous une loupe, chaque voyeUe,
surtout longue, contient des éléments de diphtongue » (pp. 219-220).
« Tous les sons ne marchent pas en même temps. La structure phonique
d'im patois favorise ou entrave la formation de formes liées. Parmi les
voyelles, les diphtongues sont plus mobiles que les sons simples » (p. 195).
Appareils de phonétique. — Gauchat s'est borné à mener à bonne
fin ses recherches sur le parler de Charmey à l'aide de l'oreille seule (p.
194). Sur les appareils de phonétique, qui de son temps n'étaient pas
assez perfectionnés, il s'exprime ainsi : « Ce sont les canons de position
qui assurent conquêtes des laboratoires des capitales romanes, mais
les
qui ne sauraient être qu'embarrassants pour les troupes mobiles de la
dialectologie provinciale. Le palais artificiel, le plus pratique des appareils
phonétiques, doit être refait pour chaque nouveau sujet ! Et combien
de bons vieux patoisants nous enverraient promener, si nous leur propo-
sions de mordre dans le godiva (moulage), pour obtenir l'empreinte de
leur palais ! » (pp. 185-186).
Faut-il dire, qu'après quarante ans, nous nous trouvons presque
dans la même situation avec les appareils de phonétique expérimentale
susceptibles d'être transportés partout dans les recherches dialectales ?
Publication des matériaux. — Les matériaux
recueillis ne s'impo-
sent pas à notre attention par la quantité, mais plutôt par la sagacité
dont l'auteur fait preuve à l'occasion de leur examen. Les chapitres de
igÔ LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
cette importante étude sont les suivants : I. Sources des divergences
phonétiques (pp. 178-181) IL Variété supposée (pp. 181-186)
; ; III. Varié-
té en dehors de l'évolution phonétique (A. Influences étrangères ;
1° Influen-
ces d'autres patois, 2° Influence de la langue littéraire ; B. Mouvement
spontané :
1° Morphologie, 2° Vocabulaire ; pp. 186-193) ; IV. Variété
phonétique provenant du rythme de la phrase (pp. 193-202) V. Variété ;
phonétique suivant l'âge (pp. 202-221) VI. Conclusions (pp. 221-223) (i).
;
6. Le parler d*Usseglio (Piémont).
Usseglio est une petite commune comptant à peine plus de mille
habitants (1.120, p. 203, note 2), située dans une région montagneuse,
au sud-ouest du Val Soana (région dont les parlers furent étudiés par
C. Nigra, voir p. 177), près de la frontière française. Elle serait restée
inconnue, comme tant d'autres communes de l'Italie, siB. A. Terracini
ne lui avait pas consacré une étude d'une réelle importance linguistique :
// parlare d'Usseglio (dans Archiv. glott. ital., t. XVII, 1910-1913, pp.
198-249, 289-260 t. XVIII, 1914-1922, pp. 105-186).
;
Cette étude nous rappelle souvent celle de L. Gauchat pour la commune
de Charmey (voir p. 187).
But du travail. — L'auteur s'est proposé d'étudier, d'une manière
générale {nelle sue linee generali, t. XVIII, p. 175), le parler d'Usseglio,
très sommairement mentionné par Ascoli, Salvioni et Merlo comme
appartenant aux parlers franco-provençaux (p. 207).
Les recherches, commencées en 1909 (p. 209, note i), ne se bornent
cependant pas au patois d'Usseglio, mais elles embrassent toute la
région environnante. En effet, l'auteur nous indique trente-deux localités
souvent mentionnées au cours de l'étude (p. 211), dont la position géogra-
phique est illustrée par une carte (p. 202). A l'aide de cette carte et d'une
autre (à la p. 201), le lecteur est en mesure de bien se représenter la
position géographique de cette région montagneuse, dont les habitants
vivent dans des maisons perchées sur les côtes, avec, comme principale
occupation, l'élevage du menu bétail.
Dans V Introduction de son étude, Terracini présente d'intéressantes
remarques sur la vie de ces montagnards, contraints pendant l'hiver
à l'émigration ou au travail dans la plaine (p. 204). L'italien est parlé
(i) P. G. GoiDANiCH (dans Archiv. glott. ital., t. XX, 1926, pp. 60-71, s'exprime
défavorablement en ce qui concerne les opinions de L. Gauchat sur les « lois phoné-
tiques », en affirmant de nouveau sa ferme conviction dans ses « lois ». Tout —
dernièrement, le problème des causes de l'évolution phonétique est discuté, à la
lumière des recherches contemporaines, par W. v. Wartburg, dans son suggestif
travail Problèmes et méthodes de la linguistique (Paris, Presses Universit., 1946, pp.
32 ss. et passim).
LE PARLER d'USSEGLIO (PJÉMONT) I97
comme une langue étrangère ; les habitants se font mieux entendre
à l'aide du français. Le patois est fortement influencé par le dialecte
piémontais. L'immigration dans ces régions est très peu connue. L'auteur
a examiné, à ce sujet, les archives paroissiales à partir du XVI^ siècle :
il y a très peu de cas d'étrangers (ou d'étrangères) venus dans la région
par mariage (p. 203, note 3).
Toutes ces remarques sont d'une grande importance pour qui veut
juger de l'état des parlers de cette région, où l'élément conservateur
du langage est toujours troublé par les particularités apportées par
lesgens qui descendent dans la plaine. Ce phénomène est caractéristique
de toutes les régions montagneuses où la productivité du terrain ne peut
assurer aux habitants l'existence journalière.
Les données écrites. — L'auteur mentionne (pp. 204-207) des textes
dialectaux, peu nombreux, qui peuvent servir à l'étude de ce parler,
indiquant les divergences qu'il a pu constater par rapport au langage parlé.
Informateurs. — A défaut de sources documentaires, l'auteur recueil-
le ses matériaux de bouche même des patoisants. Il indique une tren-
la
taine d'informateurs (hommes, fenmies et enfants) qui lui ont fourni les
matériaux linguistiques (pp. 208-209), Sur chaque informateur, il fournit
des indications touchant leurs qualités intelligents, prompts dans les
:
réponses, disposés aux innovations, influencés par les étrangers, conser-
vateurs des formes archaïques, etc.
Il insiste, avec raison, sur le passé et l'occupation de ses informateurs :
séjour prolongé en France ; fenmie de ménage dans l'Italie méridionale
et à l'étranger, etc.
Nous devons reconnaître que c'est presque la première fois qu'on
accorde, dans les recherches dialectologiques italiennes, une attention
méritée aux « fournisseurs » de matériaux linguistiques.
Première enquête. — La première enquête a été faite à l'aide d'une
trentaine d'individus, dont douze ont donné de vraies listes de mots,
ayant plus de soixante vocables (t. XVIII, p. 174).
Deuxième enquête. — Après avoir étudié les matériaux ainsi recueil-
lis, l'auteur s'aperçut qu'il y avait des lacunes. Pour les combler, il
procéda à une seconde enquête, plus détaillée. De cette manière, il a
pu ramasser une quarantaine de listes renfermant de soixante à cent
exemples, qui sont groupés d'après l'âge des informateurs et d'après les
hameaux soumis à l'étude. Ces matériaux pouvaient être contrôlés à
l'aide d'autres, contenus dans des notes enregistrées isolément à l'occasion
de l'enquête (t. XVIII, pp. 174-175).
L'auteur affirme que l'excimen d'un plus grand nombre d'informateurs
n'aurait pas pu changer ses conclusions, vu que la dernière n'avait pas
révélé de nouveaux faits linguistiques (t. XVIII, p. 175).
198 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
Interrogation. —
Les matériaux ont été recueillis soit à l'aide de
demandes directes, soit au cours de conversations spontanées. Les réponses
furent vérifiées et comparées les unes aux autres. La sincérité des témoins
a été constamment surveillée (t. XVII, p. 209).
Un important aveu. — L'auteur s'est proposé de montrer, par son
étude, les différences linguistiques qui existent entre les parlers de diverses
générations, de même que celles qui se révèlent entre les différentes agglo-
mérations de la région soumise à l'examen. Bien qu'il en arrive à dégager
d'intéressantes conclusions concernant ces délicats problèmes linguis-
tiques {cf. t. XVIII, pp. 105-174), nous devons toutefois enregistrer,
pour l'intérêt qu'il présente au point de vue méthodologique, son aveu
exprimé en ces termes « // metodo più semplice sarebbe certo stato quelle
:
di interrogare uniformemente per ogni horgata e per ogni età, una cinquan-
tina di fonti, su tutti i casi ad oscillazione {circa 150 parole). Questo metodo
non fu potuto seguire per la énorme difficoltà di trovare, specie nelle borgate
più piccole, il numéro di fonti necessario. Il dare una simile estensione
alla raccolta del materiale mi parve » (t. XVIII, p. 174).
del reste superfluo
L'aveu de l'auteur me permet de au point de vue méthodologique,
tirer,
trois conclusions 1° le questionnaire est indispensable dans une enquête,
:
lorsqu'on veut comparer les matériaux de diverses régions 2° l'aspect ;
des phénomènes linguistiques concernant le parler de différentes géné-
rations n'est susceptible d'être bien étudié qu'à l'aide d'un question-
naire ;
30 l'auteur s'est rendu compte trop tard qu'il fallait enquêter
d'une autre façon, pour atteindre le but visé : l'aspect du langage pour
différentes générations.
Publication des matériaux. —
Après une ample bibliographie (pp.
209-211), l'auteur donne un aperçu sur la transcription phonétique
(pp. 212-217).
Le vocalisme proprement dit (pp. 221-249) est précédé d'un aperçu syn-
thétique (pp. 218-221). Suivent consonantisme (pp. 319-346), l'accent
: le
(PP- 346-352) et les remarques de phonétique syntaxique (pp. 352-360).
Le chapitre final de l'étude {La varietà nel parlare di Usseglio, t. XVIII,
pp.105-174) est remarquable au point de vue linguistique, puisque l'auteur
montre comment se propagent les innovations linguistiques et quelles
sont les tendances qui les contrecarrent (i).
(i) son étude Minima, Saggio di ricostruzione di un focolare linguistico
Cf. aussi
{Susa) (dans Zeitschriftf. rom. Phil., t. LVII, 1937, pp. 673-726, avec 17 cartes
linguistiques et une carte géographique dans le texte), qui représente le résultat
des enquêtes sur place entreprises en 1910 et 191 1 dans 19 localités situées dans la
même région que la commune à' Usseglio. L'auteur a employé un questionnaire
assez étendu (cf. p. 680).
VAUX-EN-BUGEY (AIN, FRANCE) I99
Une première série de listes (pp. 178-181) nous fait voir de quelle
iaçon les la deuxième
plus importants phénomènes furent recueillis ;
série indique la comparaison établie entre les phénomènes précédents
et les réponses obtenues de la part d'autres informateurs (pp. 181-184).
Ces listes, de même que les notes contenues aux pages 185-186, nous
permettent de connaître un bon nombre de phrases traduites en patois
lors de l'enquête.
L'étude de B. A. Terracini représente un remarquable progrès dans
les études dialectologiques italiennes non seulement par la méthode
qu'il pratique, mais aussi par le but visé les différences linguistiques
:
entre les générations et les causes qui les déterminent.
7. Vaux-en-Bugey (Ain, France).
« Le point de départ à compter de 1920,
[est],
l'observation aussi que possible,
rigoureuse
mais sans aucune idée préconçue, du parler de
quelques individus d'une communauté rurale...
Il me semble que le patois m'a livré son dernier
ou son avant-dernier secret » (A. Duraffour).
Vaux-en-Bugey (dép. de l'Ain) est une petite localité de 627 habitants
en 192 1 et de 658 en 1936, passée sous silence par la plupart des cartes
géographiques, située au sud d'Ambérieu, à côté de la voie ferrée Lyon-
Genève. Elle touche à l'Est, à 6 km. le village de Torcieu, qui est le point
924 de l'ALF. Plus à l'Est se trouve la commune de Ruffieux-en-Valromey,
étudiée par Gunnar Ahlbom {Le patois de Ru^eux-en-Valromey, Ain,
Gôteborg, Wettergren et Kerber, 1946, IV-386 p., avec une carte et des
vues). Située dans là partie sud-ouest de la région dite du Bas-Bugey
(qui comprend les cantons de Lagnieu, d'Ambérieu et de Poincin), elle
se place au débouché d'une petite vallée du Jura méridional, dans une
« plaine caillouteuse qui s'étend entre le cours inférieur de l'Ain et le
Rhône » {Lexique, p. VIII), ayant une superficie de 822 hectares, dont la
moitié est en terres labourables et en prés, et l'autre moitié en vignes et
forêts.
Le nom de Vaux-en-Bugey date seulement d'une vingtaine d'années ;
il Chemins de fer on disait auparavant
fut introduit par la Poste et les ;
tout simplement Vaux (lat. vallis), ou Vaux d'Ambutrix (ce dernier
nom apparaît dès 1350 cf. Lexique, p. VIII). Le village est divisé en
;
trois hameaux Vaux-village, Vaux Fevroux et Des Pales {Lexique, p.
:
352) et appartient, au point de vue administratif, au canton de Lagnieu,
dans l'arrondissement de Belley.
Au point de vue linguistique, son patois est non seulement très archaï-
que, mais encore très vivace. Le i^^ janvier 1925, sur 646 habitants, 250
Planche XIV.
à» CD I C^-Chi"»,
ll/lRA /
Les localités inuiou^es far des chiffxeï. sokt lu station? de l'ALF.
Cctîresquisic, i^u! ne comprend ou'uht petite partie des noms ligurant^ans notre travai), pourrpâtre complétée en paniciilicrpar le! f«:iîiîîcs70ci 74 J-. îïtlaneMîcheHn.
Carte indiquant le territoire dont les parlers ont été étudiés par A, Duraffour
(cf. pp. 207-208 de mon étude).
VAUX-EN-BUGEY (AIN, FRANCE) 20I
parlaient patois de ces derniers, 170 étaient indigènes et 80 Français,
:
mais étrangers à la localité {Lexique, p. 369). Son patois fait partie du
vaste domaine franco-provençal, dont il est peut-être un des plus carac-
téristiques.
Le linguiste AntoninDuraffour, de Grenoble, a consacré plus de vingt
ans (1919-1940) à l'étude de ce patois, en donnant à la linguistique
romane les remarquables études suivantes :
1° Phénomènes généraux d'évolution phonétique dans les dialectes franco^
provençaux d'après le parler de Vaux-en-Bugey (Ain). Thèse principale.
Grenoble, Institut de phonétique, 1932, in-8°, XXI -280 p. avec une carte. —
Abréviation Phén. gén. (i).
:
2° Description morphologique avec notes syntaxiques du parler franco-
provençal de Vaux (Ain) en igig-ig3i. Thèse complémentaire. Grenoble,
Institut de phonétique, 1932, 96 p., in-S^. — Abréviation : Descript.
30 Lexique patois-français du parler de Vaux-en-Bugey (Ain) (1919-1940),
Grenoble, Institut de phonétique, grand in-S» XlI-369 p., Grenoble, 1941. —
Abréviation : Lexique.
40 Matériaux phonétiques et lexicologiques pour servir à l'histoire du parler
de Vaux-en-Bugey (Ain), Grenoble, 1930 (dans les Annales de l'Université
de Grenoble, t. VII, 1930).
50 Trois phénomènes de nivellement phonétique en franco-provençal, publié
dans le Bulletin de la Soc. de Linguistique de Paris, t. XXVII, 1926, pp. 68-
80 (2).
Ces travaux s'imposent à notre attention non seulement par leur
importante contribution scientifique —
que nous n'avons pas à exposer
ici —mais aussi, et surtout, vu notre but, en raison de la méthode
employée par l'auteur dans ses études sur place.
En effet, la méthode de travail de A. Duraffour est appelée aujourd'hui,
par ses élèves, la méthode de la conversation dirigée, grâce à laquelle le
paysan mis en confiance et sans s'en douter révèle à l'enquêteur enthou-
siasmé les secrets de son patois {Mélanges Duraffour, pp. V-VI).
Suivons donc de près Duraffour et voyons comment il a appliqué
cette méthode (déjà employée avant lui) à l'étude du parler de la commu-
ne de Vaux.
Connaissance de la méthode des prédécesseurs. — Le linguiste
de Grenoble s'est appliqué, depuis 1920, à s'instruire « de tout ce qui avait
été écrit, contradictoirement, sur la façon de conduire des enquêtes
(i) Ce
travail fut publié aussi dans la Rev. de Ling. rom., t. VIII, n»» 29-31, 1932,
280 avec une carte géographique.
p.
(2) Pour les autres travaux d'A. Duraffour, voir Mélanges A. Duraffour,
hommage offert par ses amis et ses élèves, 4 juin 1939. Paris, Droz, Zurich-Leipzig,
1939. PP- XII-XV {Romanica Helvetica n° 14).
202 LE DOMAINE FRANCOPROVENÇAL
dialectologiques, à les observer plus scrupuleusement, à les exploiter
au maximum... Si l'équation personnelle du patoisant est chose intrans-
missible, il y a toujours à prendre, ou à laisser, dans sa manière de
travailler qu'elles provoquent l'adhésion ou la contradiction, ses décla-
:
rations à cet égard ne seront jamais inutiles » {Phén. gén., p. XVI).
Aucun dialectologue, puisant ses informations linguistiques direc-
tement à leur source, n'aurait pu mieux exprimer l'impérieuse nécessité
de connaître la méthode de travail de ses devanciers.
L'utilité des confidences. — Les dialectologues doivent faire des
confidences sur la façon dont ils ont travaillé, puisque leur expérience,
acquise au prix de lourds sacrifices, peut servir d'exemple aux jeunes
dialectologues. Pour ma part, je sais combien m'ont été utiles, pour
la réalisation de l'Atlas linguistique roumain, la participation aux
enquêtes dialectales dans autres pays romans (en 1927), de même
les
que la connaissance préalable des méthodes employées par d'autres
dialectologues. Duraffour a pleinement raison lorsqu'il affirme que ces
confidences, non seulement s'excusent, mais encore s'imposent (l'auteur
renvoie aux travaux : P. Rousselot, Modifications phonétiques, intro-
duction, Revue des pat. gallo-rom. IV, pp. 65-70 ; K. Jaberg, Der Sprachat-
las als Forschungsinstrument, II. Teil, passim), parce que, seules, elles per-
mettent a priori de mesurer la valeur des matériaux {Phén. gén., p. XV).
Si dans les sciences exactes les résultats n'acquièrent pas leur pleine
valeur sans la parfaite connaissance du procédé de l'expérimentation,
à plus forte raison doit-on réclamer, croyons-nous, l'indication, de la
part des dialectologues, de toutes les circonstances qui ont abouti aux
résultats qu'ils présentent. Duraffour déclare encore : « Mes matériaux
personnels sont de beaucoup la plus petite partie de ceux que j'ai utilisés;
et, de même que j'ai pris mon bien partout, j'ai appris de tout le monde,
du plus humble et du plus génial de mes devanciers. Je me plais à
reconnaître, sans les spécifier davantage, ces obligations » {Phén. gén.,
p. XX).
Le but de ces travaux, — L'ambition de l'auteur avait été de
•
à Vaux tout le patois, ou plutôt le parler, et de réaliser ce
« recueillir
qu'a fait Edmont pour Saint-Pol » {Phén. gén., p. XVI). Il a opéré donc
sur la matière vivante des gens du pays et, par suite, les problèmes traités
diffèrent des problèmes traditionnels, surtout par les remarquables
solutions qu'il propose. L'étude sur les phénomènes généraux d'évolution
phonétique (voir n" i) et l'étude de la morphologie (voir n" 2) des dialectes
franco-provençaux pouvaient se réaliser seulement après un examen très
soutenu et fort patient des faits linguistiques du point de départ le ;
parler de Vaux. « L'« habitus » général de ce parler est vraiment repré-
sentatif de ceux qui interviendront dans cette étude » {Phén. gén., p.
VAUX-EN-BUGEY (AIN, FRANCE) 203
IX). Le Lexique (voir n^ 3), avec ses 20.000 articles environ, représente
une autre contribution importante et indispensable donnée à la linguis-
tique romane, dont nous sommes très reconnaissants à l'auteur, car
elle comble une grave lacune dans les études sur les parlers franco-pro-
vençaux pour une région moins étudiée. Ce dictionnaire contient
« l'ensemble, sans doute complet, du vocabulaire employé dans la conver-
sation patoise par la population indigène d'une petite commune rurale
française, agricole et vinicole, située au centre d'une grande région linguis-
tique de caractère original » (Lexique, p. VIII). La modestie, qui honore
le linguiste de Grenoble, met sous sa plume la réflexion suivante, que nous
tenons à reproduire: « Le propre du travail scientifique, son vrai titre de
noblesse, est d'être indéfini. Et, pour ne plus évoquer l'image du dialec-
tologue en campagne, la règle du travailleur doit être un peu celle de
l'excursionniste :arriver au gîte sans trop de fatigue, pour pouvoir ima-
giner la course du lendemain aussi belle que celle de la journée » {Phén.
gén., p. 261).
Les étapes des travaux. —
Durant onze années d'enquête sur place,
dans des conditions toujours favorables, Durafïour a étudié les -phéno-
mènes phonétiques particulièrement de deux familles originaires de la
commune de Vaux, qui représentent ensemble trois générations et un
siècle d'histoire {voir Informateurs). Cette étude aboutit aux pages de
synthèse, publiées dans sa première thèse (voir n° i). Parallèlement
il étudia la morphologie de ce parler, en étendant ses recherches aux
régions environnantes (voir Localités) et aux documents philologiques
concernant cette contrée. Ces documents (indiqués à la p. X. des Phén.
gén.) complètent heureusement les connaissances — presque insigni-
fiantes jusqu'aux découvertes de Duraffour — sur l'ancien état des
parlers bugeysiens. De ce fait, l'œuvre réalise un heureux trait d'union
entre la linguistique et la philologie [Phén. gén., p. IX). En même temps,
l'auteur enrichissait, de jour en jour, le lexique du parler des patoisants
de Vaux, commencé en 1919 et terminé en 1940 (l'impression a commencé
en septembre 1939 cf. Lexique, p. VII).
;
Questionnaire. — La méthode de la conversation dirigée. —
Vu l'importance de ce principe, laissons Duraffour nous l'exposer lui-
même « Je me
: suis décidé, un peu avec l'énergie du professeur de
langues vivantes résolu à appliquer la méthode directe, à employer
avec eux, sauf exception, le patois. Voulant avoir d'eux une langue
spontanée, aussi normale que possible, j'en suis arrivé même, peu à peu,
à réduire mes interventions au minimum. Après un bout de conversation
plus ou moins inspiré par les circonstances, et sans tirer aussitôt mon
carnet de ma poche, voyant mon homme en confiance, je lui demandais
de m'instruire, en sa langue, sur ses objets familiers. La présence d'une
204 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
niche dans le jardin était le point de départ d'une petite monographie
de cinq minutes sur l'abeille et tout ce qui a rapport au sujet. Je priais
mon collaborateur de m'expliquer, à partir de ses toutes premières
origines, la parturition de la vache ; de me raconter tout ce qu'il avait
fait, lui et les siens, la veille, où on avait fauché un pré ; le lendemain,
où le foin allait être rentré. Je prenais — mon crayon, et mes yeux sans
doute, le disaient —
un intérêt réel à ces explications j'intervenais, ;
de temps en temps, pour provoquer le mot dont la forme phonétique,
morphologique ou le type lexicologique m'étaient désirables puis je ;
dirigeais la conversation vers un autre ordre d'idées. Si mon patois
était ainsi provoqué, au sens le plus atténué de ce mot, du moins n'était-il
jamais « Je reconnais que, à parcourir après coup les pages de
fabriqué ».
carnet, j'y trouvais des lacunes regrettables (je cherchais à les combler
alors par traductions, lors de la visite de remerciement), mais la qualité
de ce qui avait été recueilli me donnait une satisfaction au moins égale
à celle d'un autre enquêteur arrivé au dernier numéro de son question-
naire » {Phén. gén., p. XVII). «Je crois donc avoir obtenu, par cette
méthode, du patois réel et vivant. Voici un fait particulier qui montrera
ce qu'est, phonétiquement, dans les conditions d'une enquête dialecto-
logique, un mot « vivant » {Phén. gén., p. XVIII).
J'ai eu l'honneur et le grand plaisir de participer, à Grenoble, en février
1927, à une enquête modèle faite par Duraffour devant une quinzaine
d'étudiants des Universités suisses, conduits en France par les maîtres
L. Gauchat, J. Jud, J. Jeanjaquet et E. Tappolet. Duraffour publiait
son travail {Phén. gén., voir n^i) en 1932, au moment où je me trouvais
moi-même sur le terrain pour l'Atlas linguistique roumain. Qu'il me
soit permis d'exprimer ici brièvement mes réflexions sur cette méthode :
i^ Elle ne peut pas être appliquée dans une enquête de grande envergure,
puisque les informateurs sont tellement différents au point de vue de
leur capacité d'exposer par eux-mêmes, sans être provoqués, les nom-
breuses questions qu'envisage un Atlas. 2° A la reproduction des maté-
riaux, sur les cartes, il est presque impossible de faire la distinction entre
les réponses spontanées et celles provoquées par une intervention de la
part de l'enquêteur. 30 Pour les mots« tabous » ou ceux considérés comme
tels,ou les mots tenus pour obscènes, on réussit à les obtenir seulement
par une intervention directe. 4° Il y a une série de mots désignant des
objets et des actions qu'une simple conversation, si ingénieuse soit-elle,
ne réussit pas à faire venir sur les lèvres des informateurs si on ne pose
pas de questions. 5° Afin d'avoir vraiment des « mots vivants », dans mes
enquêtes personnelles, j'ai développé sur une large échelle les questions
indirectes, les gestes, etc. (voù l'Atlas linguistique roumain). 6° Il me sem-
ble qu'il n'est pas juste de prétendre que les dernières enquêtes pour les
Atlas linguistiques se soient bornées à enregistrer seulement des traductions,
conmie c'est le cas pour l'Atlas linguistique de la France. 7° Il est impos-
VAUX-EN-BUGEY (AIN, FRANCE) 205
sible de réaliser une sorte de « simultanéité » entre les parlers des localités
étudiées, si l'enquête dure trop longtemps. 8° Chaque carte d'un Atlas,
à mon avis, doit indiquer, avec la plus grande précision et sincérité possible
la manière dont les réponses présentées furent obtenues (par des demandes
indirectes, par des gestes, par des traductions, etc.), car la réaction des
informateurs est déterminée par l'action de l'enquêteur, etc.
Le principe de Durafïour était d'abandonner son sujet, dans la mesure
du possible, à lui-même « Les mots dont j 'avais besoin pour éclairer
:
le patois de Vaux, lequel était mon premier centre d'intérêt, arrivaient
plus ou moins provoqués. Mais petit à petit, les traits originaux du parler
nouveau se marquaient, mon intérêt se déplaçait des problèmes se :
posaient, auxquels je n'avais jamais pensé... et m'amenaient à reviser
une phonétique un peu simpliste. C'étaient surtout les originalités lexico-
logiques du parler nouveau qui se faisaient jour et elles me faisaient;
faire des découvertes dans mon propre parler. Dans cet ordre d'idées,
la conversation spontanée du témoin est le seul procédé qui permette
d'aller résolument de l'avant elle évite les défaillances de mémoire
:
d'un sujet qui ne « réalise » pas toujours ce qu'on lui demande c'est ;
lui-même, alors, qui exploite son propre fonds, et, pour peu qu'il soit
dirigé, lerendement est de toute autre qualité» {Phén. gén., pp. XIX-XX).
On par ce qui précède que l'auteur faisait sur place l'étude
voit
scientifique du parler. Nous estimons, cependant, que l'enquêteur d'un
Atlas ne peut et ne doit pas faire cette étude sur place. Le but d'une
enquête générale doit être d'offrir à tous les linguistes des matériaux
aussi dignes de foi que possible, susceptibles de servir aux études les
plus diverses. Ces études, il est impossible de les prévoir et surtout de les
approfondir d'une localité à l'autre.
La qualité des réponses enregistrées sur place. — L'auteur
constate, entre les parlers franco-provençaux et la langue française, un
rapprochement assez accentué ayant comme résultat « une suggestion »
du français sur les réponses pa toises, lorsque celles-ci sont provoquées
par des demandes faites en français. «Nos patoisants, dit-il, sont bilingues,
mais jamais ils ne traduisent du français en patois il suf6t de les avoir ;
vus vivre pendant quelque temps pour savoir que, en règle absolument
générale, quand ils font quelque narration en patois, tout ce qui, dans
leur récit, est parole française est rapporté en français, jamais en patois »
{Phén. gén., p. XVII).
Cette fine remarque, à mon avis, est d'une grande importance pour
les études sur les patois français, puisqu'elle prouve que le français
est arrivé à acquérir une place prédominante sur les patois de la france.
Tel n'est pas le cas, par exemple, en Roumanie. Chez nous, un paysan,
lorsqu'il fait une narration, en présence des autres gens du pays, se
garde bien d'employer des mots de la langue roiunaine commime (ou
2 06 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
de ne pas être tourné en ridicule (la réflexion du patoisant
littéraire) afin
envers ces personnes qui essayent de parler comme les gens de la ville,
d'ordinaire, est la suivante « Il veut parler comme un « Monsieur »,
:
c'est-à-dire comme une personne de la ville). Ce fait nous montre qu'en
Roumanie les patois gardent encore leur pleine vigueur.
Degrés dans la qualité des patois. — Une autre observation
intéressante de Duraffour est la suivante : « Il y a, les dialectologues le
savent et paysans mieux qu'eux encore, infiniment de degrés dans
les
la qualité du patois à l'une des deux extrémités, il y a celui du vrai
:
terrien qui « vit » ses paroles ; à l'autre celui du « clerc » qui « trahit »
le patois, en le traduisant en français» [Phén. gén., p. XVII).
Les enquêteurs doivent tenir compte de cette remarque lorsqu'ils
choisissent les informateurs.
La qualité des réponses données par des correspondants. —
Duraffour a étudié aussi le parler de la commune de Bourg-Sainf-Chris-
tophe «en raison, dit-il, de l'intérêt spécial que présente son parler, et
aussi pour permettre une comparaison entre mes données recueillies
de vive voix et celles qu'offrent les trois réponses écrites des témoins qui
ont répondu à l'enquête de la R. Ph. fr. {Revue de Philologie française)
et qui sont conservées à la Bibliothèque de l'Université de Lyon » {Phén.
gén., p. 95, note i). Le profit retiré a été minime « Quelques (réponses) :
peuvent être retenues, çà et là aussi quelques indications. Le plus souvent
elles sont imprécises et franchement inexactes : ce qui s'explique fort
bien par l'origine des témoins, et les conditions dans lesquelles ils ont
déposé. Leur patois, même quand ils le connaissaient, s'était altéré à
leur insu. Une comparaison entre les notes se rapportant à la même
localité est parfois déconcertante» {Phén. gén., p. 95, note i).
Un questionnaire réduit. — Lorsque son étude sur les Phénomènes
généraux d'évolution phonétique dans les dialectes franco-provençaux
d'après le parler de Vaux-en-Bugey (Ain) était déjà partiellement écrite,
Duraffour, avec un questionnaire réduit à une soixantaine de mots »,
«
parcourut, «assez rapidement, à bicyclette ou en automobile, des
régions bien déterminées, pour saisir quelques phénomènes particuliers :
l'état des palatalisations, le traitement des diphtongues, etc. » {Phén.
gén., p. XX, note i). L'auteur commençait toujours la conversation
par quelques phrases de patois, en recourant finalement « à la traduction »
pour tous les mots qu'il n'arrivait pas à mettre dans « un contexte naturel »
{th.).
La durée des enquêtes. — La récolte des matériaux linguistiques
pour les trois plus importantes études a nécessité le temps suivant :
VAUX-EN-BUGEY (AIN, FRANCE) 20/
1° Pour l'étude Phénomènes généraux, Duraffour a fait ses observations
pendant onze ans de 1920 à 1931 (Phén. gén., p. VII). L'excursion
:
(à bicyclette ou en automobile) dans le Beaujolais lui a demandé quatre
jours ; celle aux environs de Nyons, une semaine, et pour la Haute-
Maurienne, cinq semaines {Phén. gén., p. XX, note i).
2° Les données pour le travail Description morphologique ont été re-
cueillies par l'auteur « au cours de cent semaines environ, réparties sur
douze années de constante, attentive et méthodique observation de :
1919 à 1931, mais surtout de 1920 à 1928 » {Descript., p. 5).
30 Le Lexique a été élaboré de 1919 à 1940.
Lacunes du questionnaire de l'Atlas linguistique de la France,
— L'auteur affirme qu'un questionnaire rédigé d'avance présente des
défauts («pour ne point parler de ses avantages»). Car il est inspiré
« par certaines préoccupations de l'auteur » et ne répond pas, sauf ex-
ceptions, aux problèmes que celui-ci ne s'est pas posés (Phén. gén., p.
XIX). Mais Duraffour reconnaît souvent l'iniportance de l'ALF tout en
regrettant certaines de ses lacunes (cf. Phén. gén., pp.
107 note 8, 25, 54,
I, etc.) : « Cette preuve, c'est notre monumental ALF qui,
avec l'étendue
de sa documentation et la netteté de sa présentation, nous permet,
une fois encore, de la fournir » {Phén. gén., p. 82 cf. aussi pp. 8, 169).
;
« La linguistique aura beaucoup à gagner, dit-il, à posséder un Atlas
permettant d'utiliser au maximum les résultats d'une enquête bien
préparée et bien conduite ; mais... les meilleurs élèves de Gilliéron ont
montré, par leurs pratiques et par leurs travaux, qu'ils ne voulaient
pas être, comme l'avait été un peu le maître, les prisonniers de l'ALF »
{Phén. gén., p. XIX).
Je suis sûr que les données offertes par n'importe quel Atlas ne pourront
jamais satisfaire toutes les exigences des linguistes, surtout si ces deside-
rata s'expriment après plusieurs dizaines d'années, quand la linguistique
a fait déjà de grands progrès et a ouvert de nouvelles perspectives sur
l'évolution du langage. Une éclatante preuve de ces progrès est préci-
sément fournie par les travaux de Duraffour.
Enquêteur. — Dès son enfance, Duraffour a passé sa vie dans des
milieux patoisants, tout en parlant le français à la maison. Il a participé
aux travaux agricoles des parents de ses camarades, où il lui semblait
que « l'entente n'eût pas été complète » s'il n'avait pas parlé leur patois.
Les grandes vacances, il les passait à Cerdon (voir planche n^ XIV, p. 200 :
la localité se trouve au nord-est de la commune de Vaux, soulignée par
moi-même sur la carte), et, à partir de quinze ans, à Vaux, où s'était
transplantée sa famille {Phén. gén., p. XV). Après un séjour en Pro-
vence, comme professeur d'allemand, il retourne à Grenoble (surtout
depuis 1919), dans un domaine « franco-provençal » {Phén. gén., p. XVI).
208 LE DOMAINE FRANCO- PROVENÇAL
Ami des paysans. — Voici ses confidences à ce sujet : « J'étais en
pays ami, je jouais sur le velours de ses cinq premières années).
(il s'agit
11 y avait, je crois, beaucoup de volonté d'un côté, de bonne volonté de
l'autre. J'ai fini par gagner à mon œuvre toutes les collaborations possi-
bles ; et il me semble que le patois m'a livré son dernier ou son avant-
dernier secret. Je dois ce résultat à mes amis mais je le dois aussi à la
;
décision que j'ai prise le premier jour — et qu'avait prise, m'ont dit plus
tard ses élèves, Gilliéron lui-même — de me avec eux paysan, non
faire
pas seulement de les suivre, mais de les accompagner, l'outil —
ou le
verre —à la main, dans toutes leurs occupations, d'un bout à l'autre de
l'année» [Phén. gén., p. XVI).
Localités. — Nous avons vu que le centre principal des recherches
de Duraffour a été la commune de Vaux, avec son parler conservateur.
Ce caractère est dû, selon l'auteur, aux deux facteurs suivants :
lO L'élément masculin est stationnaire ; l'élément féminin, égal en
nombre à la moitié environ des hommes mariés, vient de l'extérieur,
mais, dans la proportion des trois quarts environ, et d'un périmètre de
12 km. au maximum de la localité de Vaux, notamment des villages
limitrophes {Descript., pp. 7-8).
2^ « Les jeunes ménages s'installent dans la maison des parents :
jusqu'à ces toutes dernières années le fils et la belle-fille y vivaient en
tutelle, sous l'autorité presque absolue du père de famille, conservée
et affirmée jusqu'à sa mort » [Descript., p. 8).
La même situation se retrouve en Roumanie, surtout dans les régions
montagneuses ; chez les Roumains de la Péninsule Balkanique, elle cons-
titue presque une règle générale.
Localités étudiées en dehors de Vaux. Le parler de la commune —
de Vaux a été seulement le pivot des recherches de Duraffour, car en lisant
ses études, on reste étonné de la richesse des données qu'il a recueillies
personnellement sur place, afin de mieux documenter ses afiirmations.
La carte que nous publions (voir planche vP XIV) n'est qu'une esquisse des
noms figurant dans son travail. Il a fait des relevés oraux dans les dépar-
tements de VAin, du Jura méridional, des deux Savoies, de l'Isère, de la
Drôme (partie sud et partie nord), de VArdèche (partie nord), de la Loire
(région sud-ouest) et du Rhône (partie nord-est), c'est-à-dire dans toute
la partie française de la région franco-provençale (à l'exception de la
Drôme méridionale), selon le sens « restreint » accepté généralement pour
cette dénomination depuis 1890 environ {Phén. gén., p. VIII).
Informateurs. — Bien que Duraffour parlât lui-même le patois de
sa jeunesse, il s'est abstenu de se prendre à témoin. Il a choisi ses infor-
mateurs parmi les gens nés à Vaux « ayant parlé le patois comme pre-
VAUX-EN-BUGEY (AIN, FRANCE) ^OÇ
mière langue maternelle et continuant à en faire usage à des degrés
divers mais quotidiennement » {Descrïpt., pp. 5-6). En conséquence, l'auteur
nous déclare que « ces matériaux méritent créance, même en ce qu'ils
ont parfois de surprenant », par exemple la multiplicité de formes du
verbe « pouvoir » (§ 74) ou la divergence des formes employées pour un
même sujet [Descript., p. 6, note i).
Dès l'origine, l'auteur porte ses observations tout spécialement sur
le langage de deux familles, composées de représentants de trois générations :
la première génération, de 60 ans et au-dessus ; la deuxième génération,
de 30 ans et au-dessus la troisième génération au-dessous de 30 ans.
;
Le nombre de 250 patoisants actifs à Vaux se répartit dans les trois
générations de la manière suivante i** 73 personnes nées à Vaux et
:
40 personnes étrangères, pour la première génération 2^ 75 individus ;
nés à Vaux et 36 étrangers, pour la deuxième génération 30 22 patoisants ;
nés à Vaux et 4 étrangers pour la troisième génération {Descript., p. 6).
Les membres des deux familles faisaient partie des trois générations :
1° Les deux couples de grands-parents sont les plus représentatifs pour la
première génération, car ils ne parlaient que le patois ;
2° Les fils et les
filles des couples précédents, représentant la seconde génération, ne
parlaient, entre eux et avec leurs compatriotes, que le patois 3° Les ;
deux petits-enfants représentant la troisième génération, ne parlaient
pas habituellement le patois. Le patois de ceux-ci n'avait suscité l'intérêt
de Duraffour que «par la façon dont ils pouvaient, à l'occasion, le parler»
{Descript., pp. 6-7).
Il s'agit, comme on le voit, d'une étude qui comporte
la description de
l'état linguistique d'un groupe assez examinés person-
restreint de sujets,
nellement par l'auteur, « mais ces sujets représentent, à eux seuls, un
siècle d'histoire » [Descript., p. 8) du patois de Vaux.
Transcription phonétique. — L'auteur a employé le système de
transcription phonétique de l'Atlas linguistique de la France, d'une « lec-
ture très facile, qui écarte toute équivoque », mais en le complétant par
des signes supplémentaires [Phén. gén., pp. X-XIV; Lexique, pp. X-XI).
On peut retenir quelques faits importants de phonétique syntactique
{Phén. gén., pp. 46-47) « dans le débit rapide, même normal, en union
:
aussi avec des déplacements d'accent, certains éléments peuvent dis-
paraître, des contractions et des superpositions syllabiques se produire »
{Phén. gén., p. XIV). Le bref aperçu phonique du patois de Vaux est très
suggestif : « le patois de Vaux donne à l'oreille la moins exercée, ou la
moins d'un parler rude, traînant et peu musical ».
délicate, l'impression
Il a un «ensemble d'habitudes articulatoires très différentes de celles
qui composent, suivant la conception courante, le type français. Les
consonnes, plus nombreuses qu'en français, sont prononcées avec une
très grande énergie, et elles comportent des variations très grandes de
MO LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
tension et de durée... Les voyelles, mollement articulées, peuvent être
plus brèves, ou beaucoup plus longues que les voyelles françaises... ea
fin du mot, l'intensité de la voyelle est variable, elle peut se réduire
au point de disparaître dans la chaîne parlée. Il existe, en grand nombre^
des éléments vocaliques complexes, diphtongues et triphtongues, qui
sont dans la dépendance étroite du rythme. L'accent d'intensité, très
marqué, se trouve à sa place normale, mais il a une tendance spontanée
à se porter sur la première syllabe du mot, longue... Forte armature
consonan tique, enfermant des valeurs vocaliques très flottantes tel :
est, en une formule brève, le signalement du parler de Vaux» {Phén..
gén., pp. IX-X).
Appareils de phonétique. —
Duraffour n'a pas fait d'expériences
spéciales avec les appareils il a étudié les sons du parler surtout à l'aide
;
de l'oreille exercée dans son laboratoire de Phonétique expérimentale
de l'Université de Grenoble. Les quelques expérimentations ont été
pratiquées sur lui-même, ce qui, malgré ses excellentes notes de patoisant,
infirme sérieusement, de l'aveu même de l'auteur, leur valeur « J'ai :
donc, pour le patois, expérimenté sur moi-même au retour de mes plus
longs séjours à Vaux, et, pour le français, dans les circonstances les
plus variées. J'ai obtenu des moyennes assez constantes » {Phén. gén.,.
p. X, note i).
Par ces études, visant à éclairer les grands problèmes de l'intensité,
de la diphtongaison et de la palatalisation, on a pu affirmer que Duraffour
appartient à l'école de l'abbé Rousselot plutôt qu'à celle de Gilliéron
[Romania, t. LXI, 1933, p. 126).
Publication des matériaux. — Les résultats de ces études ont été-
publiés dans les travaux précités. L'auteur considère, parmi les phéno-
mènes analysés celui de l'intensité comme ayant le rôle le plus sensible,
dans l'évolution du parler de Vaux {Phén. gén., p. XX). Le vocalisme
présente, lui aussi, des aspects très variés que des éléments simples
: « soit
y donnent, par segmentation, naissance à des éléments complexes qui vont
ensuite se réduisant ou s'éliminant de différentes façons, soit, au —
contraire, que des éléments hétérogènes s'agglomèrent {coalescence)
et fassent corps, en conservant plus ou moins de leur nature primitive »
{Phén. gén., p. XXI). Après l'examen de l'aspect des consonnes, l'auteur
discute, dans un chapitre final de l'étude Phén. gén., la 'palatalisation
consonantique.
Un trait remarquable de ces travaux (surtout Phén. gén.) et digne d'être
imité, c'est que l'auteur ne s'est pas limité à une discussion locale des
phénomènes phonétiques rencontrés à Vaux, mais qu'il les a placés, tout
au contraire, dans l'ensemble des phénomènes de même nature existant
dans le reste de la Romania. Pour ces phénomènes, la rédaction de quelques
LA RÉGION DU FOREZ (FRANCE) 211
cartes aurait facilité une vue d'ensemble et aurait rendu plus évidente
l'importance du parler de Vaux. Un index analytique, concernant la
riche terminologie linguistique employée dans les deux premiers travaux,
aurait été, lui aussi, d'une grande utilité (i).
8. La région du Forez (France) : Géographie phonétique.
«Les limites de langues et les limites dialectales
sont des limites vivantes qui peuvent dépendre
de toutes les causes qui favorisent ou entravent
les relations des hommes qui parient ces langues
ou ces dialectes. » (Mgr P. Gardette)
Le Forez est une ancienne province de France, dans le gouvernement
du Lyonnais, baignée par la Loire, avec des frontières flottantes au moyen
âge, et limitée aujourd'hui à l'arrondissement de Montbrison, formant
cependant une véritable unité géographique. Il peut être comparé
à une cuvette de forme ovale, dont le fond est constitué par la plaine
du Forez, le bord oriental par les monts du Lyonnais (nommés les Mon-
tagnes du Matin), et le bord occidental par les monts du Forez {les Mon-
tagnes du Soir). La plaine, d'une longueur de 40 km. et d'une largeur de
27 km., est traversée, à l'Est, par la Loire et elle est fermée par deux
plateaux granitiques, oii la Loire passe, au Sud, à travers les gorges
de Chambleset, au Nord, à travers les gorges de Saint-Georges-de-BaroiUes.
Les « Montagnes du Soir », sans vallée transversale, isolent presque
complètement le Forez de l'Auvergne les « Montagnes du Matin »,
;
beaucoup moins élevées, ne forment pas une frontière naturelle et per-
(i) Cf. aussi le travail de M"* J. Dupraz, Notes sur le patois de Saxel (Haute-
Savoie), en 1941 (dans la Rev. de Ling. rorn., t. XIV, 1938, paru en 1942, pp. 279-
330 et t. XV, 1939, paru en 1944, pp. 87-151) qui complète la Morphologie de Duraf-
four (voir la note de la rédaction de la Revue, p. 279).
La méthode pratiquée par A. Durafifour pour son Lexique fut récemment appli-
quée par Marguerite Gonon, dans la rédaction de son travail Lexique du parler de
Poncins (Paris, C. Klincksiek, 1947, in-80, X-338 p., avec 2 cartes, la i^e d'ordre
géographique et la 2^ indiquant le plan cadastral de 1828 Poncins se trouve dans la
;
plaine du Forez). Les matériaux furent recueillis par l'auteur de 1935 à 1943, ayant
comme témoins sa mère, ainsi que des femmes très âgées et quelques autres per-
sonnes. Les termes techniques ont été fournis par des gens de métier. Le patois est
couramment parlé pax toutes les générations les habitants sont cependant bilin-
;
gues. Chez les garçons, la langue maternelle réapparaît après l'école élémentaire. Le
patois sera, pour tous ceux qui restent au village, « le seul idiome employé pour toutes
les discussions » (p. X). L'étude contient le lexique (180 p.) ies Dictons, proverbes,
: ;
devinettes (pp. 181-199) des Rondes et chansons (pp. 200-205) des Noms et prénoms
; ;
(pp. 206-209) ;des Noms de lieux (pp. 210-214) la Morphologie (pp. 215-242) un
; ;
Index français-patois (pp. 243-294) et des Illustrations (pp. 295-238).
212 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
mettent d'entretenir des relations sociales et économiques avec la ville
de Lyon {Géogr. pp. 3-4).
Au point de vue linguistique, la région du Forez représente « un pays
frontière entre le franco-provençal et le provençal d'Auvergne » ( Géogr.
p. 5).
C'est à cette région que Mgr Pierre Gardette (aujourd'hui recteur
des Facultés catholiques de Lyon) a consacré plusieurs années de fruc-
tueuses études sur place. Il a publié les travaux suivants :
1° Géographie phonétique du Forez, Mâcon, Protat Frères, 1941, 288 p.,
in-80, avec deux cartes hors-texte. —
Le volume présente dans le texte
55 cartes phonétiques, qui peuvent être considérées comme l'Atlas phonétique
du Forez. Abréviation Géogr. :
2» Études de géographie morphologique sur les patois du Forez, Mâcon,
Protat Frères, 1941, 82 p. Le volume contient, dans le texte, 18 cartes morpho-
logiques. — Abréviation : Études.
du franco-provençal au pays du Forez, publié dans
30 Limites phonétiques
Mélanges A. Duraffour, Paris-Zurich-Leipzig, 1939, pp. 22-36, avec une
carte dans le texte.
Les textes du moyen âge, assez maigres pour cette région par rapport
au Lyonnais et au Dauphiné {Géogr., pp. 10-13), n'ont été utilisés qu'inci-
demment dans le premier travail et cela « seulement lorsqu'ils projettent
quelque lueur sur les problèmes posés par les patois actuels » (Geogr.,
p. 14) dans le second travail, au contraire, l'auteur consacre, dans chaque
;
chapitre, un paragraphe aux formes médiévales [Études, p. 10).
Mgr P. Gardette, remarquable élève de Duraffour, est un partisan
convaincu de l'enquête sur place à l'aide de la conversation dirigée.
Études préparatoires. — L'auteur a fait connaissance avec les
patois foréziens pendant les années de 1930 à 1934, passant quatre à
cinq semaines chaque année dans la partie la plus méridionale du Forez
(à Rozier-Côtes-d' Aurec , point D 7 sur la carte annexe du volume Géogr.).
Mgr Gardette fait, à ce sujet, les confidences suivantes : Formé aux
«
études dialectologiques par M. Duraffour, j'avais toujours sur moi
un carnet et un crayon, et toute rencontre était bonne pour augmenter
un peu ma récolte très vite, d'ailleurs, les paysans et les dentellières
;
étaient devenus pour moi des amis, heureux de retrouver dans leur mémoi-
re un vieux mot ou une chanson de leur jeunesse » [Géogr., p. 4). Dès cette
époque il songeait à une étude d'ensemble de ces patois En 1936, il
avait fait des sondages dans différentes régions, en s'arrêtant au moins
deux ou dans chacune des dix communes visitées [Géogr., pp.
trois jours
4-5). D'autres promenades, beaucoup plus rapides, lui ont permis de
dessiner, à très grands traits, une vue d'ensemble sur l'aspect linguistique
des parlers foréziens. L'enquête définitive a commencé seulement en 1937.
LA RÉGION DU FOREZ (FRANCE) 213
La méthode suivie dans les sondages. —
Laissons la parole à
Mgr Gardette « Dans les
: premières enquêtes de sondages je n'ai emporté
aucun questionnaire. Arrivé dans un pays, j'ai toujours essayé d'entrer
en conversation avec les patoisants en leur parlant de leurs occupations.
A une bergère je demandais de me parler de ses chèvres et de ses moutons ;
à un laboureur, rentrant avec ses bêtes, je demandais de me raconter
en patois sa journée de labour c'est en liant ses bœufs (ou ses vaches)
;
que le paysan m'a dit les différentes parties du joug... Dans ces conver-
sations spontanées, où je m'efforçais de parler le moins possible et,
en tout cas, de désigner les choses sans jamais prononcer leur nom
français, des mots nombre m'ont été donnés, que je
et des formes sans
n'aurais jamais songé à demander dans un questionnaire le patoisant, ;
suivant de ses idées, sans se fatiguer, prenait goût à ce travail et il est
le fil
bien rare que ces conversations commencées avec une certaine timidité
ne se soient terminées dans la confiance la plus amicale » {Géogr., p. 6).
Tout en reconnaissant aux membres de l'école linguistique de Duraffour
la valeur de leur manière de travailler par la conversation dirigée, je me
sens cependant poussé à faire les remarques suivantes i° Les informa- :
teurs doivent parler assez lentement, afin que l'enquêteur ait le temps
nécessaire pour écrire les mots qui l'intéressent. 2° Lorsque les infor-
mateurs s'expriment trop vite, ils doivent être priés soit de parler plus
lentement, soit — ce
• qui me semble devoir être plus fréquent de —
répéter les mots sur lesquels s'est concentrée l'attention du chercheur.
3° Les mots sont saisis au cours de l'exposé de l'informateur, sans que
nous puissions savoir la partie du discours qui les a précédés et celle qui
les a suivis. 4° Le choix des réponses à enregistrer repose sur les idées
dont l'enquêteur est préoccupé par le but de ses études sur place. 5° En
face des mots très intéressants, l'enquêteur est obligé d'arrêter l'exposé
des informateurs pour qu'ils lui donnent des éclaircissements sur leur
contenu sémantique. Ce procédé nous empêche de connaître l'agencement
des idées de l'informateur, si important pour l'analyse linguistique
de vocables issus d'une conversation dirigée. J'ai enregistré moi-même,
dans toutes les localités que j'ai étudiées, des textes à sujet fixé (le
labourage, la manière de faire le pain, les noces, etc.), mais chaque fois
j'ai dû mes informateurs de parler lentement, car je devais écrire
prier
« avec la main et non pas avec les oreilles », ce qui demande un certain
temps. Si l'on se sert d'un questionnaire, on peut toujours savoir la
succession des demandes (car elles sont numérotées), et la manière dont
celles-ci ont déterminé les réponses, àemèm.'& que. la réaction du sujet par-
lant : réponse spontanée, réponse hésitante, réponse corrigée, etc.
Tous ces détails, d'une réelle importance linguistique, échappent ou
ne sont enregistrés que sporadiquement dans une enquête à l'aide d'une
conversation dirigée.
214 ^^ domaine franco-provençal
La méthode des enquêtes définitives. — Questionnaire, —
L'enquête définitive a commencé en 1937, lorsque l'auteur, obligé d'obr
tenir« certaines formes et certains mots », avait préparé « non pas abso-
lument un questionnaire, mais un plan de conversation » {Géogr., p. 6).
Ce plan est précisé en ces termes « En fait, j 'ai essayé tour à tour deux
:
plans dans le premier, les formes demandées sont groupées uniquement
:
dans un ordre idéologique dans le second, un ordre phonétique se mêle
;
à l'ordre idéologique. Mais, en général, je ne me suis pas servi de ces plans
de questionnaire. Par exemple, je n'ai pas demandé « comment dites- :
vous février ? » Mais j 'ai demandé le nom des mois et j 'ai noté au passage
la forme de février je n'ai pas demandé
;
« comment appelez-vous le :
fanon de la vache mais en parlant de la vache j'ai demandé, avec geste
? »
à l'appui, comment s'appelle «la peau qui lui pend sous le cou» ?...
{Géogr., pp. 6-7). Il s'agit, comme on le voit, de demandes indirectes et
de demandes à l'aide de gestes.
La méthode de traduction. — L'auteur a employé aussi la méthode
de traduction («comment dites- vous un cheval, une vache?...»), :
qu'il considère comme « un pis aller » elle a l'avantage d'être expéditive,
;
et «de là, son succès un peu facile». MgrGardette ajoute «Je reconnais :
que, dans des cas d'extrême urgence, j'ai dû y avoir recours. Mais j'en ai
usé avec critique, sur des terrains où mon siège était pour ainsi dire fait,
et où je n'avais plus à chercher qu'une lumière complémentaire » {Géogr.,
P- 7)'
La récolte des matériaux morphologiques. — La conversation
dirigée fournissait surtout des matériaux lexicologiques, et rarement
quelques pronoms ou formes verbales. Afin d'atteindre son but, Mgr
Gardette a dû remplacer la méthode de la conversation dirigée par celle
de la traduction, en travaillant cependant avec la plus grande prudence.
Aux témoins intelligents, choisis spécialement à cette fin, il demandait
« non de simples mots morphologiques », mais des phrases entières. Voici
ses propres termes : « Je n'ai jamais demandé de traduire : « le mien, le
tien, le sien... » mais, montrant à mon témoin son jardin, je lui demandais
de me dire « a qui était ce jardin ». Il me répondait en patois « ce jardin :
c'est le mien ». deux formes spontanées du démonstratif
Possédant alors
et du possessif et ayant par là le moyen de vérifier quelque peu la valeur
des autres formes je demandais de me traduire « ce jardin, c'est le tien,... :
le sien,... le nôtre... » {Études, p. 8).
Je dois observer pour ma part que mes informateurs roumains me
donnaient justement pour cette demande, les réponses suivantes : le
mien ou de Jean, car aimaient à préciser surtout le nom du proprié-
ils
taire et évitaient de répondre par une phrase complète.
LA RÉGION DU FOREZ (FRANCE) 21$
Les formes verbales. — Mgr Gardette a parfaitement raison lors-
qu'il affirme que les formes verbales sont à obtenir.
les plus difficiles
Afin de vaincre cette a eu recours à la parabole de l'Enfant
difficulté, il
prodigue, en demandant à son témoin de la traduire en patois. Les témoins
voulaient lui prouver qu'ils savaient bien cette page de l'Evangile, en
le précédant dans le récit. Celui-ci était toujours donné au parfait dans
cette région, car le parfait est le temps usuel pour le passé ancien et
s'emploie même assez souvent à la place du passé récent. Pour les autres
personnes verbales, il demandait à son informateur de recommencer
le récit, en supposant qu'il était l'Enfant prodigue, ou qu'il lui parlait ;
pour obtenir les formes du pluriel on supposait que l'Enfant prodigue
avait emmené avec lui son jeune frère, et le récit recommençait. Sur
les résultats l'auteur s'exprime en ces termes « J'ai été très content :
de cette manière de procéder mes témoins, amusés et parlant spon-
:
tanément, m'ont donné des formes qui ont beaucoup de chance d'être
du meilleur patois » (Études, p. 9).
La valeur de la conversation dirigée. L'auteur est tout —
à fait convaincu de son efficacité. « La méthode de la conversation dirigée,
avec ou sans plan de conversation, écrit-il, est évidemment la seule qui
permette de relever le vrai patois, tel que le paysan le pense et le parle ;
c'est la seule qui permette d'éviter ce patois de seconde zone, fait de
français patoisé, dont l'ALF contient malheureusement trop d'exemples.
Cette méthode, je la dois à M. Duraffour je l'ai apprise auprès de lui,
;
non par l'enseignement à mais par la pratique sur le terrain
la Faculté, ;
nous l'avons mise en application ensemble bien depuis dix ans, en Dau-
phiné ou en Forez» [Géogr., p. 7).
La méthode par correspondance. —
Les matériaux linguistiques
les études de Mgr Gardette ont été réunis par lui-
sur lesquels reposent
même sur le terrain dans les conditions qu'il estime les meilleures. Il
n'a jamais pratiqué la méthode de l'enquête par correspondance, qu'il
estime « périlleuse ». Lorsqu'il utilisait des dictionnaires manuscrits, il
faisait prononcer les formes et les mots par les gens du pays {Géogr., p. 9).
Durée de l'enquête. — L'enquête proprement dite fut réalisée en
trois ans : de 1937 à 1939 [Géogr., p. 5).
Localités. —
Mgr Gardette a eu conune principe de visiter toutes
•
les communes de la région du Forez, sans toutefois s'en faire une obligation.
Le nombre des localités mis en rapport avec l'importance des parlers
locaux. —Dans les zones particulièrement intéressantes comme c'est —
le cas des deux plateaux du Forez [Saint-Bonnet-le-Château au Sud et
Noirétable au Nord) —
toutes les communes ont été étudiées dans la ;
2l6 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
plaine, au contraire, le nombre des communes est plus réduit, quoiqu'on
ait eu soin de ne pas laisser trop de distance entre elles, parce que les
parlers présentent plus d'unité {Géogr., pp. 5-6).
Les grands centres sont difficiles à étudier. — Le parler du
centre de Montbrison (ayant environ huit mille habitants) n'a pas été
étudié, parce que le français domine ici partout, et que l'auteur ne voulait
pas enregistrer sous la rubrique de Montbrison un patois qui appartient
aux régions environnantes. C'est pourquoi Montbrison ne figure pas parmi
les localités étudiées {Géogr., p. 6).
RÉSEAU DES points RÉDUIT POUR LES PHÉNOMÈNES MORPHOLOGIQUES.
— Mgr Gardette, faute de témoins capables de lui donner de bons
matériaux morphologiques, a renoncé, en ce cas, à porter son enquête
dans un certain nombre de localités {Études, p. 7).
Le NOMBRE DES LOCALITÉS. — La carte annexe au premier travail
indique 74 localités explorées (cf. Géogr., p. 14) sans que l'auteur nous
donne d'autres informations sur ces points (les relations sociales, etc.).
Informateurs. —
Il est hors de doute que Mgr Gardette s'est adressé
aux gens du pays pour avoir des réponses dignes de confiance, mais les
noms des informateurs pour chaque localité étudiée, de même que d'autres
indications sur leur passé, etc. ne sont pas donnés. Parmi ses trois ou
quatre cents témoins, seulement sont nommés iP W^^ Marguerite
trois :
Gonon, l'auteur de Lous Contes de la mouniri (Mâcon, Protat, 1939)
et d'un dictionnaire manuscrit du patois de Poncins, mis à la disposition
de l'auteur 2^ M. l'abbé Matthieu Merle,
; lui aussi auteur d'un dictionnai-
re du patois à'Arthun ;
paysan poète à'Apinac, qui a
3° Cl. Javelle, le
recueilli pour l'auteur nombre de vieux mots et lui a fait comprendre et
aimer davantage le langage et l'âme des paysans {Géogr., p. 14).
Le nombre des informateurs. — L'auteur a préféré avoir plusieurs
témoins pour la même localité, au lieu d'un seul, considérant ce procédé
comme « presque obligatoire » lorsqu'on emplois la méthode de la conver-
sation dirigée. Il a eu, en général, de trois à cinq témoins far localité,
dans la mesure du possible autant d'hommes que de femmes {Géogr., p. 8).
Dans certaines localités, leur nombre a dépassé la douzaine (p. 8).
Plusieurs témoins interrogés à la fois. —A ce sujet, laissons
la parole à l'auteur : « J'ai cherché aussi, lorsque cela était possible,
à faire parler plusieurs témoins à la fois. J'ai trouvé trois avantages à
cette pratique. D'abord les patoisants se rappellent les uns aux autres
des mots que, seuls, ils auraient oubliés. Je me souviens d'un après-
midi de dimanche à Marcoux où trois chantres, après vêpres chantées.
LA RÉGION DU FOREZ (FRANCE) 217
mS racontèrent leurs travaux; je n'avais qu'à écouter et à écrire ce :
que l'un oubliait, l'autre le disait, et le soir mon carnet était plein. En
second lieu, ce procédé permet de saisir sur le vif les différences qui
séparent les générations et quelquefois les hameaux d'une même commu-
ne. Enfin, permet d'isoler avec certitude des particularités de pronon-
il
ciation d'un témoin et de ne pas en faire une caractéristique du patois »
{Géogr., pp. 8-9) (cf. pp. 89 et 140 de mon étude).
Transcription phonétique. —
L'alphabet phonétique employé fut
celui auquel l'abbé Rousselot a donné son nom et qui a été utilisé notam-
ment dans l'Atlas linguistique de la France. La durée de voyelles n'a été
marquée, en général, que lorsqu'elle était très apparente, notamment
là où elle joue un rôle morphologique (alternance entre le singulier et le
pluriel) {Géogr., p. 17, note i).
Confrontation de deux notations phonétiques. —
L'auteur
constate qu'entre ses notations et celles faites par A. Duraffour n'existent
pas de différences d'audition ou, lorsqu'elles existent, elles sont « super-
ficielles », parce qu'entre eux il y a « une harmonie indiscutable de
perception » {Géogr., p. 8). Les travaux de Mgr De vaux, d'A. Duraffour
et ceux de l'auteur même présentent — selon ses propres expressions —
«une véritable cohérence, une unité d'appréciation, semblable à celle
que Gilliéron avait voulu réaliser pour l'ALF, mais de base plus assurée,
et où l'équation personnelle de chaque chercheur est réduite au minimum»
{Géogr., p. 8). Il me semble qu'il eût été intéressant de nous faire conn^tre
ce « minimimi ».
Appareils de phonétique. — Mgr Gardette s'est contenté d'enregis-
trer les faits avec son oreille, sans ignorer pourtant les services que
peuvent rendre les procédés de la phonétique expérimentale (le palais
artificiel et les tracés de l'enregistreur de Marey), d'ailleurs très lents
en dehors du laboratoire. La valeur des pala-
et difficilement utilisables
togrammes obtenus sur des paysans intimidés est tenue pour douteuse
{Géogr., p. 7). Pour la localité de Saint-Hilaire, Mgr Gardette a fait
cependant des palatogrammes, ayant eu la chance de rencontrer un
étudiant du pays qui parlait bien le patois {Géogr., p. 8, note i).
Publication des matériaux. — Une partie de la riche moisson
linguistique de Mgr Gardette est publiée dans les études précitées ;
le reste sera employé pour « une étude des mots et des choses, de la civi-
Usation et du vocabulaire» {Géogr., p. 9). Il a commencé par l'étude
de la phonétique (suivie de l'étude sur les formes) parce qu'il considère
que ceUe-ci « commande les autres études qui suivront : il faut bien
connaître, affirme-t-il, la phonétique d'un patois pour dire si telle forme
2l8 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
morphologique est autochtone ou empruntée, si tel mot est populaire ou
demi-savant, récent ou ancien, d'origine latine ou gauloise » ( Géogr. p. 9) . . .
,
Afin de mieux fixer le cadre géographique et historique de la région,
l'auteur offre à ses lecteurs un certain nombre de cartes : 1° Une carte
avec les divisions du soumis à l'enquête {Géogr., p. 3); 2° Une
territoire
carte dépliante (placée comme annexe à la fin du volume Géographie)
présentant le relief du sol; 30 Une carte dépliante (placée à la fin du même
volume), indiquant toutes par Mgr Gardette, de même
les localités éti^diées
que les quatre points de l'ALF étudiés par Edmont, dont les résultats
sont utilisés par l'auteur; 40 Une carte avec les limites des diocèses de
Lyon, Clermont et Le Puy au X^ siècle (carte 54, dans le texte voir ma ;
reproduction, planche n° XV) ;
5° Enfin, la carte indiquant les limites
actuelles des archiprêtrés en Forez (carte 55, dans le texte). Ces cartes
sont d'une appréciable utilité pour la plus grande partie des lecteurs
qui ne connaissent pas de visu la région du Forez.
Les 51 cartes phonétiques traitent les phénomènes principaux concer-
nant le consonantisme, le vocalisme et le déplacement de l'accent vers
la finale longue. A la rédaction du travail, de même qu'à la publication
des cartes, l'auteur s'est contenté de présenter un nombre aussi réduit
que possible d'exemples ; les cartes elles-mêmes ne sont qu'une récapi-
tulation d'un certain nombre de cartes de mots (voir ma reproduction,
planche n» XVI). Pour la publication des cartes des mots, il eût fallu un
Atlas [Géogr., p. 10). Les deux dernières cartes récapitulatives (cartes 52 et
53) contiennent, la première les limites de 51 phénomènes phonétiques et
la deuxième, 18 limites phonétiques, considérées par l'auteur comme des
limites anciennes des traitements phonétiques anciens [Géogr., p. 264).
En partant de ces importants résultats, Mgr Gardette aborde le problème
des limites dialectales [Géogr., pp. 265 ss.), et arrive à la conclusion sui-
vante «Si la limite de langue entre le franco-provençal et le provençal s'est
:
fixée sur une frontière géographique autant et plus que sur une limite
historique, c'est sur une limite sociale qu^e s'est fixée la limite dialectale
entre le Forez Lyonnais et le reste du Forez franco-provençal» [Géogr., p.
273)-
Le volmne sur la morphologie des patois du Forez n'est qu'une esquisse,
car une géographie morphologique complète eût demandé un gros livre ;
l'auteur a choisi seulement les traits qui lui ont paru les plus caractéris-
tiques dans ce domaine [Études, p. 7).
Les dix-huit cartes morphologiques rédigées présentent quelques
formes de l'article (voir ma reproduction, planche n** XVII), des formes de
différents pronoms (personnels, démonstratifs, possessifs), des désinences
verbales de l'indicatif présent et des formes de l'imparfait et du parfait.
Ces importants travaux donnent aux parlers de la région du Forez
une place bien méritée parmi les autres patois de la France, en apportant,
en même temps, une remarquable contribution aux études sur l'aspect
Planche XV.
54. — Limites des diocèses de Lyon, de Clermont et du Puy, au x* siècle.
tilf titl
CperciCuK
FEUKS O
Sait
U B'-u9e'^
C»>«rguCK
DIOCÈSE
DE
CLERMONT
I
L'abbé Pierre Gardette, Géographie phonétique du Forez, p. 267 (cf. p. 218
de mon étude).
Planche XVI.
13. — Palatalisation romane de K -j- A.
]
O o^«»**""
4 Ccrvtirc*
Oiiierguc*
AMBERT
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Ad'ijoi o
"
1 / '"\ /""'
'
Au Nord-Est, k -f • a > /.
Au Sud-Ouest, K + A >• ts.
A l'Ouest, K -i- A > //.
L'abbé Pierrs Gakdettb. Géographie phonétique du Foret, p. 71 (cf. p. 218 de
mon étude).
Planche XVII.
L'article masculin pluriel devant voyelle.
Viola/
? torthelemy
Oiii'ergue»
\. •
*•«...
A l'Ouest, pas de liaison.
Au Sud, lu (devant consonne) > lu^ (devant voyelle).
+ Localités qui ont lu devant consonne et léi devant voyelle. ,
— Localités qui ont lu.
y Localités qui ont / devant voyelle.
P. Gardette. — Les patois du Forei^. 9
L'abbé Pierrb Gardette, Études de géographie morphologique sur les patois
du Forez, p. 17 (cf. p. 218 de mon étude).
222 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
des limites dialectales après plusieurs siècles d'histoire et sur l'influence
des facteurs sociaux et religieux qui les déterminent (i).
9. L* Atlas linguistique du Lyonnais en voie de publication (2).
L'Atlas linguistique du Lyonnais fait partie de la série des Atlas
linguistiques régionaux qui sont actuellement en voie de réalisation,
en France (voir p. 142 de mon étude).
L'auteur désigne par le terme de « Lyonnais » la région formée « par
les départements du Rhône et de la Saône l'ancien territoire des Ségu-
:
siaves, plus tard comté de Lyonnais-Forez, aujourd'hui encore diocèse
de Lyon. C'est la province la plus occidentale du franco-provençal :
à l'Ouest et au Sud, commence le provençal d'Auvergne et du Vivarais ;
au Nord, le français du Bourbonnais et de Bourgogne » {L'Atlas, p. 384).
L'importance linguistique de cette région réside dans sa position
géographique. C'est le coin le plus enfoncé par le franco-provençal
entre Oïl et Oc, affirme l'auteur, et « le lieu de rencontre de trois langues » :
le français, le provençal et le franco-provençal.
Les INSUFFISANCES DE L'ALF. —
Le projet d'un Atlas linguistique
pour cette région fut déterminé par les insuffisances constatées dans
l'Atlas linguistique de la France l'enquête d'Edmont n'a porté que
:
sur huit localités; son filet avait des mailles trop larges son questionnaire,
;
riche en termes généraux, « est pauvre pour tout ce qui concerne la vie
rurale » {L'Atlas, p. 384) il est pauvre en formes grammaticales et en
;
mots techniques et les témoins furent assez médiocres {L'étude, pp. 52-53).
« Malgré ces lacunes, l'ALF a apporté, afiirme l'auteur, une masse
de documents bien localisés, bien transcrits et assez sûrs. Il permet
d'ébaucher une géographie de nos patois. Il est nécessaire aujourd'hui
encore d'en tenir le plus grand compte » {L'étude, p. 53).
(i) Cf. aussi Georges Straka, A propos de la limite linguistique entre le Forez
proprement dit et le Forez lyonnais (dans Mélanges Max Krepinsk^, n» spéc. du Caso-
pis pro moderni filologii (RevTie de Philologie moderne), t. XXIX, Prague, 1946,
pp. 123-131, avec 7 figures illustrant des faits d'ordre phonétique.
(2) On peut trouver de précieuses informations concernant cet Atlas dans les
deux articles suivzints :
1° Mgr P. Gardette, L'Atlas linguistique du Lyonnais, dans Vox Romanica,
t. IX, 1946-1947, pp. 384-387. — Abréviation : L'Atlas.
20 Mgr Gardette, Oii en est l'étude des patois du Forez ?, dans le Recueil de
P.
Mémoires Documents sur le Forez, publié par la Société de la Diana, t. VI, Manuel
et
d'Études Foréziennes, Mâcon, Protat Frères, 1947, pp. 51-63. —
Cette étude est
importante pour la connaissance de l'historique des recherches ainsi que pour les
vues d'ensemble données pax l'auteur sur les aspects phonétiques, morphologiques
et lexicologiques des patois foréziens (illustrés par trois cartes) et sur la littérature
forézienne en patois. —
Abréviation L'étude.
:
l'atlas linguistique du lyonnais 225
Une nouvelle méthode.
Les principales innovations apportées dans cette enquête sont les
suivantes :
Questionnaire. —
L'auteur n'employa pas le questionnaire de Dauzat
(voir p. 137), mais rédigea lui-même «un questionnaire très proche des
pensées du paysan lyonnais », en laissant de côté tous les termes généraux.
Son questionnaire a, par exemple, neuf questions sur le fléau, neuf pour
l'ancien araire, huit pour la charrette, dix pour le char et douze pour le
joug. On demanda soigneusement les mots patois pour les notions qui
n'ont pas d'équivalent en français, par exemple « pour dire qu'on fait :
pâturer un pré morceau par morceau, que les poules se frottent le ventre
dans la poussière, qu'une branche est cassée mais est restée attachée
à l'arbre», etc.
En rédigeant de la sorte son questionnaire, l'auteur espère avoir jeté le
filet dans des eaux plus profondes «où vivent les poissons les plus sauvages »,
c'est-à-dire les mots les plus patois {L'Atlas, p. 385 ; cf. aussi p. 386).
Enquêteurs, — L'Atlas sera réalisé, par suite du souci de draguer
aussi profondément que possible, par la collaboration de six enquêteurs
(y compris Mgr Gardette) dont la plupart sont nés dans le pays L'abbé :
Henri Girodet pour les patois du Forez méridional Madame ; S. Escofi&er
pour le Rouannais M"^ Anne-Marie Gaillard pour le Beaujolais M"®
; ;
M. Gonon pour la plaine du Forez M^ie Paulette Durdilly pour cinq ;
localités de l'Isère et Mgr Gardette pour le reste du territoire {L'Atlas,
p. 385).
Il n'y aura pas de divergences dans les notations. — L'auteur
•
s'exprime à ce sujet, en ces termes Les grandes enquêtes linguistiques
: «
ont été faites par un enquêteur unique... L'enquêteur unique parait
préférable à beaucoup. J'ai choisi, au contraire, de confier chacun des
cantons de mon domaine à celui de mes élèves qui avait déjà travaillé
un patois de ce canton. Chacun a travaillé son jardin. L'Atlas y gagnera
. .
d'être plus près des réalités. On
des divergences dans les
dira qu'il y aura
notations. Je ne enquêteurs sont tous mes
le crois pas, parce que les
élèves et ont, avant cette enquête, déjà travaillé avec moi sur le terrain.
Depuis trois ans que l'enquête est commencée, nous travaillons ensemble
un jour par semaine toute l'année universitaire. Nous ne sommes pas
cinq enquêteurs, dont les habitudes graphiques pourraient être différentes ;
nous sommes une équipe qui a les mêmes habitudes, la même façon de
questionner, la même façon d'écrire » {L'Atlas, pp. 385-386).
Cette « unité » ne peut se réaliser, à mon avis, qu'en appliquant,
à la place de la méthode impressionniste, la méthode normalisante (cf.
p. 580 ; cf. aussi pp. 268-269).
224 ^^ DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
Localités. — L'Atlas linguistique du Lyonnais aura 80 points,
dont 20 dans le Rhône, 25 dans la Loire et 35 dans les départements
de l'Allier, de la Saône-et-Loire, de l'Ain, de l'Isère, de la Drôme, de
l'Ardèche, de la Haute-Loire et du Puy-de-Dôme, afin d'illustrer l'unité
lyonnaise et les attaches du Lyonnais avec les provinces qui l'encerclent
{L'Atlas, p. 384).
Distance. —
La distance à vol d'oiseau entre les localités explorées
est de 10 à 15 km {L'Atlas, p. 384).
Les localités furent visitées deux ou trois fois. — Faute de
recherches préliminaires plus approfondies, le questionnaire de l'Atlas
semble ne pas avoir reçu, dès le commencement, une rédaction définitive ;
il fut rédigé et remanié plusieurs fois durant les enquêtes.
L'auteur affirme que les enquêteurs des grands atlas ne vont qu'une
fois dans une localité, que le questionnaire est définitif dès le début (cf.
cependant la table des matières de mon travail) et qu'à la fin on rédige les
cartes même si l'on s'aperçoit que « certaines questions n'ont rien donné,
que d'autres étaient mal posées, qu'on a oublié d'en poser d'importantes »
{L'Atlas, p. 386). Il reconnaît cependant «bien vite que, lorsqu'il s'agit
d'un vaste domaine, cette méthode qui s'interdit les repentirs est la
seule utilisable» (p. 386).
On imagina donc, pour ce domaine plus restreint, le procédé du retour
dans la même localité.
Cette méthode d'enquête fut appliquée, selon l'auteur,
nouvelle
de la manière suivante « Nous avons commencé notre enquête pendant
:
l'été 1945, avec un questionnaire qui tenait compte de ce que nous savions
de nos patois. Chacun de nous a choisi avec soin quelques localités :
celles où le patois est le mieux conservé... Pendant l'hiver, nous avons
reporté nos carnets sur des cartes provisoires et nous avons discuté
de chaque question. Cela nous a amenés à abandonner des questions
sans intérêt, à préciser des questions peu claires, à en ajouter de nouvelles.
Pendant l'été 1946, tout en enquêtant dans de nouveaux villages avec le
questionnaire modifié, nous sommes retournés dans les localités de l'enquê-
te de 1945, pour compléter nos carnets. Pendant l'hiver suivant, nouveau
report sur les cartes, nouvelles discussions et nouvelles modifications
au questionnaire. L'été 1947 a été occupé par les dernières enquêtes
et les révisions. Nous sommes donc allés deux ou trois fois dans chaque
village» {L'Atlas, p. 386).
Informateurs. — Le choix de bons informateurs fut l'une des princi-
pales préoccupations de l'auteur.Tous les enquêteurs ont cherché partout
de bons témoins, intelligents, bien paysans, représentant une lignée
«
terrienne autochtone ». Ils ont toujours préféré « abandonner l'enquête
Planche XVIII.
m CANAL DE DI^AGE Quest.r^^
jCpj ejttiuf dt Aji^ffr sont dhùaes i ttaniir Ut tncirtitt Aaes.mlUdfpêile ou di fouj'erts.Ù suralii on tmel U ttm il le f/tn
tnp humuUt Jjitt unt tfrrt ou djot m pf« ^^j w jVooi rroconérr
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Iê uml otnltrl ri It CJOil frrttf . Jjt CJriil auiferl fit IM» simple tvnciet . ^i Xe type pjrfeçtnmt tif cmslilirt, lui ntsi , ptr me trmchèe .Mus J».
rtsstmble j no* nçoJt ê ini^sHoD (urie 5), m/ô ^ ftt, en yèftrai ^pfut pro/ooJt lita dt jeter dis pKTts en i/rx m /iod Je celte tteocite ,
ttij duptie des
1/ pin'iHS plus Ijr^ . Oi k crtuit ei Ii3<>ns du ndrcls himdts fl dus i sfi pirrns plitfs, di teSi sorte gu'elkt lussent vpesufe l'ire fwl'eto
it bJkl'uili du tcrriio (en fuit Ij (cro^isjelà) .Çirfni tnymetun tvyiu dt fris 00 dt Ciment [cnquts S)
Xi Mil ftrmt tsl ot trjnAôt, namlerfr A tirrrtt, ifnti/fllimnl ,i /lir^euys de ce coudait on remet li terre et le fnon
f^M/i Oi n6il di dm b/pts, l'v plus imfli , lintrr plus perfkfàiuif :
It phi smplt tst custîtui p^r ooe (riKhrt , sfmHjbft î ct& A a»fi
tuiMrf , Oojritt 00 /itd dt nttr tvodiii dt /nsuspir^s sidks . On dàptstfir
Siplts :
/. CjojI ouJtri ,
U = ti/pt du croçots 1
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« tifpe dicroçuisS
O ^bjpeducroqvis iU.S,
^emjrçvts :
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dinitn pré
lwf7Ô anj/ terme,
/ii di'S ooe terre .
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i
WP"!|lli'«l'l'il|
Une carte de V Atlas linguistique du Lyonnais, mise aimablement àm.a disposition
par Mgr Gardette (cf. p. 226 de mon étude).
226 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
même après une journée de travail, pour aller recommencer 4 km plus
loin, plutôt que de travailler avec des témoins médiocres » {L'Atlas, p.
386).
On questionna plusieurs informateurs pour chaque localité (p. 387).
L'ÉTAT DES TRAVAUX. —
L'enquête fut terminée en 1947, et Mgr
Gardette a commencé les travaux préliminaires pour la publication
de cet Atlas qui apportera assurément une remarquable et précieuse
contribution à la connaissance plus approfondie de ce coin oii se
rencontrent les trois langues romanes (voir planche n° XVIII, p. 225»
qui reproduit une carte de l'Atlas).
10. La région du Dauphiné.
« Nous pensons. avoir rendu à la mémoire de
. .
Mgr A. Devaux un hommage qui fût digne
de lui, et à la linguistique franco-provençale le
service qu'elle attendait depuis vingt-cinq ans. »
(A. Duraffour).
Le Dauphiné est l'une des anciennes provinces de la France, formée
par départements de la Drôme, des Hautes- Alpes et de l'Isère, ayant
les
comme principal centre la ville de Grenoble. Placé entre les Alpes et le
Massif Central, il est divisé, d'ordinaire, en deux parties le Hatd-Dau- :
phiné, comprenant la partie méridionale de la Drôme et de l'Isère, et le
Bas-Dauphiné ayant comme frontières approximatives le Rhône au
Nord et à l'Ouest, au Sud la partie septentrionale de l'Isère (la Basse-
Isère). Le Bas-Dauphiné, à son tour, est divisé en trois parties au Nord, :
la Plaine de Lyon et Vile de Crémieu, et au Sud, d'un côté et de l'autre
de la rivière Bourbe et de ses affluents, la région des Terres Froides,
dénommée ainsi à cause du climat, particulièrement rude et humide.
Les Terres Froides sont tournées vers le Nord, d'où vient « la bise », vent
violent qui domine pendant la saison froide. L'eau ruisselle sur les pentes
des vallées, lors de très abondantes précipitations. La température y
est très variable l'été est chaud et humide, l'hiver long et froid. La région,
:
cependant, est riche en pâturages, en céréales, en vignes, et elle a un bon
débouché de ses produits vers Lyon.
La région dite des Terres Froides n'a jamais été une division adminis-
trative c'est une expression du langage usuel, un nom régional, sans
;
limites historiques précises, dont font grand usage les géographes de
l'École de Grenoble (A. Dussert,i)îd., pp. XLIV-XLV). Les recherches
de Devaux se sont portées vers les Hautes terres (de 400 à 600 mètres
d'altitude) les Terres basses ont une altitude qui varie de 250 à 50O'
;
mètres (p. XLI).
LA RÉGION DU DAUPHINÉ 227
C'est à cette région que François-André Devaux (1845-1910), recteur
des Facultés catholiques de Lyon, consacra une bonne partie de sa vie,
afin d'explorer les parlers encore vivants.Son œuvre aurait été presque
perdue pour la linguistique franco-provençale, sans le travail, plein d'ab-
négation et de dévouement, accompli par Antonin Duraffour et Mgr
Pierre Gardette, recteur des Facultés catholiques de Lyon, qui ont
pris sur eux la lourde tâche de publier,
en deux grands volumes posthumes,
l'importcinte contribution linguistique de Mgr Devaux le Dictionnaire :
et l'Atlas.
François- André Devaux, né à Saint-Didier de la Tour, près de la Tour-
du-Pin, en Dauphiné, était un fils de ces « Terres Froides », parlant le
patois « purement qu'un vieux paysan ». Les travaux de L. Quicherat,
aussi
de G. Longnon, de D'Arbois de Jubainville et d'A. Holder lui donnèrent
une impulsion décisive à l'étude des patois de sa région natale. C'est en
1889 qu'il publia, à Grenoble, son premier travail De l'étude des patois du :
Haut-Dauphiné [Dictionnaire, p. XVIII). En 1892, ce fut sa thèse de
doctorat intitulée Essai sur la langue vulgaire du Dau^phiné septentrional
au Moyen Age (Paris, Walter —
Lyon, A. Côte, in-80, de XXII-522 p.,
avec une carte linguistique du Dauphiné septentrional), que G. Paris
apprécia en ces termes « C'est un des produits les meilleurs et les plus
:
intéressants de la jeune école linguistique » {Dictionnaire, p. XVIII).
Devaux écrivait : « Rien n'a encore été
pour l'étude de notre ancien
fait
dialecte la présente étude, à défaut d'autre mérite, pourra prétendre
;
à celui de la nouveauté » {Essai, p. XIV, apud Dictionnaire, p. XIX) .
Les travaux de Devaux qui intéressent directement notre exposé sont :
1° Les patois du Dauphiné : tome I, Dictionnaire des patois des Terres
Froides, avec des mots d'autres parlers dauphinois. Œuvre posthume publiée
par Antonin Duraffour à l'Univ. de Grenoble) et l'abbé P. Gardette
(prof,
(prof, aux Fac. catholiques de Lyon), précédée d'une biographie de l'auteur,
par Mgr F. La vallée (recteur des Fac. cath. de Lyon) et d'une introduction
géographique et historique, par M. le chanoine A. Dussert (prof, aux Fac.
cath. de Lyon), Lyon, Bibliothèque de la Fac. cath. des Lettres, 1935, XC-
333 P'« grand in-S», avec une carte et le portrait de Devaux,
29 Les patois du Dauphiné tome II, Atlas linguistique des Terres Froides,
:
œuvre posthume, publiée par A. Duraffour et l'abbé P. Gardette, Lyon,
1935, 416 p. grand in-S». —
Le volume contient 394 cartes linguistiques.
a) Le dictioiuiaire des patois des Terres Froides.
Il faut reconnaître tout d'abord que la façon dont se présente à nos
yeux ce Dictionnaire révèle, à maintes reprises, la haute compétence de
ses deux éditeurs, Duraffour et Gardette il suffit, pour en avoir la preuve,
:
de parcourir le chapitre Notice pour servir à l'intelligence du dictionnaire
(pp. LXXX-XC), l'Index rerum (pp. 279-291), l'Index verborum (pp.
292-324) et l'Index locorum (pp. 325-333).
228 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
L'histoire du manuscrit. — C'est en 1920 que Durafïour connut
l'existence des papiers laissés par A. Devaux. Jules Ronjat en avait
publié seulement les Comptes consulaires de Grenoble en langue vulgaire
(1338-1340), avec une introduction (Extrait de la Revue des langues
romanes, Montpellier, 1912, in-80, 240p.), car il fut enlevé prématurément
à la science, en 1925. Les autres papiers de Devaux étaient restés
à la Bibliothèque municipale de Grenoble, jusqu'au jour où l'abbé Pierre
Gardette vint demander à A. Duraffour ce qu'il en connaissait et ce qu'il
en pensait. C'est alors que fut prise la décision de les publier, sans que,
cependant, l'un et l'autre eussent mesuré les grandes difficultés de
l'entreprise (p. LXXV). Les «papiers Devaux» comprenaient: 1° une
série de «carnets d'enquêtes», commencés par l'auteur vers 1870, compre-
nant un questionnaire de 800 mots à étudier dans toutes les communes
des Terres Froides 2° vingt carnets, où Devaux avait noté, au hasard,
;
différents mots de la même région 3° un grand nombre de fiches de
;
carton, où l'auteur, sentant l'approche de la mort, avait transcrit une
partie des notes de ses carnets 4° un des lexiques locaux, celui du
;
patois de Crémieu, établi par Prosper Guichard, ami de Devaux, et que
les éditeurs décidèrent d'incorporer au Dictionnaire des Terres Froides.
La manière dont les matériaux ont été publiés. — Le système
de transcription de Devaux, ne présentant que de légères variations, a été
ramené à celui de l'Atlas linguistique de la France, car Devaux lui-même
l'avait employé dans un de ses ouvrages. Les matériaux phonétiques,
groupés d'après les formes diverses et suivis du nom des localités où
ils furent recueillis, sont publiés, en grande partie, d'une manière « beau-
coup plus parlante », dans un Atlas linguistique (p. LXXVII). Les
matériaux lexicologiques sont présentés sous la forme d'un Dictionnaire
alphabétique, avec, au début de chaque article, les mots de Saint-Didier-de-
la-Tour, dont le patois était le plus largement exploré de tous les
parlers de cette région.
La vérification de la transcription de Devaux. — Afin de
présenter un travail digne de toute confiance scientifique, A. Durafïour,
ne connaissant pas toujours les notations de Devaux, fit un relevé som-
maire auprès d'un bon patoisant de la commune d'Éclose. L'abbé Gardette,
en confrontant ce relevé avec celui de Devaux, «y constata une con-
cordance à peu près complète, et au point de vue phonétique et au point
de vue lexical » (p. LXXVIII). Et A. Duraffour ajoute « Ronjat : qui —
n'avait pas de partialité en faveur de l'Atlas de la France —
s'était de-
mandé, avec quelque malignité, ce qui résulterait d'une confrontation
de nos matériaux avec ceux de l'enquêtetu: de l'ALF, soit à Charavines
(no 65 de nos cartes), soit à Saint- Jean-de-Boumay nous avons tenu
:
à passer une journée dans la première de ces localités il est vrai que
;
DICTIONNAIRE DES TERRES FROIDES 229:
nous n'avons pas pu joindre le témoin probable interrogé par Edmont.
Le résultat de ce contrôle a été que nous avons maintenu les notations
de Devaux » (pp. LXXVIII-LXXIX). La vérification de l'exactitude
de toutes les transcriptions de Devaux fut faite par l'abbé Gardette,
pendant plus d'un an (p. LXXVIII).
En concluant la préface du Dictionnaire, A. Duraffour nous dit :
« Au total, nous avons fait de notre mieux, et dans une cordiale colla-
boration, M. l'abbé Gardette et moi —
mais je tiens à répéter ici que
•
c'est sur les épaules de mon collaborateur qu'a pesé, sans aucune com-
paraison, le plus lourd de la tâche —
pour nous acquitter de la mission
,
que nous nous étions librement donnée » (p. LXXIX). Les deux savants
éditeurs, par leur travail difficile et délicat, puisqu'il fallait respecter le
le manuscrit, ont rendu non seulement un digne hommage
plus possible
à la mémoire de Mgr A. Devaux, mais ont rendu en même temps,
un grand service à la linguistique franco-provençale, et, par suite, à
la linguistique romane.
Questionnaire. — Mgr A. Devaux ne s'était pas contenté de recueil-
lir les matériaux linguistiques seulement à l'aide d'un questionnaire
de 800 mots (dont 394 sont reproduits dans les titres des cartes de l'Atlas),
il avait aussi eu recours à la conversation avec les gens du pays. L'enquê-
te avait commencé vers 1870, et on a de bonnes raisons de croire qu'elle
continua jusqu'à la mort de Devaux (en 1910), étant donné qu'il avait
commencé à recopier ses notations.
Enquêteur. —
Les études de Devaux et le fait qu'il parlait le patois
(voir p. 227),nous font croire qu'il a recueilli des matériaux dignes
de toute confiance les vérifications faites par Duraffour et l'abbé
;
Gardette ne font que corroborer notre assurance (voir plus haut).
Les localités. —
Dans la région des Terres Froides, A. Devaux fit
son enquête phonétique de 800 mots types dans 79 localités la liste ;
en est publiée dans le Dictionnaire (pp. LXXXIV-LXXXV), avec le
même numéro d'ordre que dans l'Atlas linguistique des Terres Froides.
En dehors de cette région, Devaux étudia encore 144 communes (voir
la liste dans le Dictionnaire, pp. LXXXV-LXXXIX). Il s'agit donc
d'un total de 223 localités, sans qu'on puisse dire cependant que l'ampleur
de l'enquête ait été identique partout.
Sur les 79 premières communes, c'est A. Dussert qui nous donne de
très importantes informations : les premières attestations historiques
(la table de Peutinger) d'après des documents, l'état ecclésiastique et la
population vers 1750 et en 1891, date la plus rapprochée de l'enquête
de Devaux (pp. LX-LXXIV).
230 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
Informateur. — A. Devaux, enfant du pays, a dû interroger, croyons-
nous, les gens du cru, afin d'avoir des réponses sûres; mais les indications
précises à ce sujet nous font défaut.
Transcription phonétique. —
A. Duraffour et l'abbé Gardette ont
employé, en publiant les matériaux de Devaux, le même alphabet et
les mêmes signes accessoires que l'Atlas linguistique de la France (p.
LXXX). Les éditeurs attirent l'attention sur les sons «mouillés» ou
« palatalisés », l'une des caractéristiques les plus originales des parlers
dauphinois. Ils font à ce propos un rapprochement intéressant avec
un phénomène analogue de la langue russe : le « motif » qui est passé en
russe, s'y prononce à peu près « matyif » {ty n'étant qu'une articulation
unique, pp. LXXX-LXXXI) (i).
Publication des matériaux. — Chaque article du Dictionnaire
débute par l'énumération de toutes les formes recueillies dans les localités
explorées par Devaux, suivies des numéros des localités qui figurent
aussi dans l'Atlas 79 communes) et des abréviations pour la seconde
(les
série de communes en dehors des Terres Froides). La
(celles étudiées
première variante est celle de Saint-Didier-de-la-Tour, lieu d'origine
de l'auteur. Des abréviations indiquent parfois que la forme est vieillie
{vx), ou employée par les vieillards, archaïque {ar). C'est seulement
après cette énumération qu'on donne la définition grammaticale du mot,
sa ou ses significations, avec des exemples (p. LXXXIX), exactement
localisés, traduits en français. Les mots patois du dictionnaire sont
numérotés de i à 6.707.
Nous croyons devoir attirer tout spécialement l'attention sur les index
de cet important dictionnaire.
h' Index rerum donne une idée de la variété des termes patois contenus
dans le lexique.
En vue d'encourager la réalisation de semblables index pour tous les dic-
tionnaires patois, nous en indiquons ici les plus importantes divisions :
A. La vie en général I. Le temps (les saisons, les mois, la semaine, la
:
journée, les fêtes) ; II. Vie humaine (naissance, mariage, maladie, mort) ;
(i) Comme le phénomène
existe aussi en roumain (surtout en Transylvanie, cf.
l'Atlas linguistique roumain et l'étude de I. Patruç, Velarele, labialele fi dentalele
palatalizate, dans la revue Dacoromania, X, II"»« partie, Sibiu, 1943, pp. 298-308),
dans une large région en contact avec les Hongrois, et non dans la partie en contact
avec les Slaves de l'Est, on peut se demander s'il ne s'agit pas plutôt d'un dévelop-
pement né à l'intérieur des langues romanes. Personnellement je serais assez porté
à le croire. Un autre phénomène qui rappelle à mon avis le roumain est celui des
voyelles « mourantes », c'est-à-dire de certaines voyelles finales qui se prononcent
plus faiblement que les autres, de même que / vélaire (p. LXXXI cf. la Transcription ;
phonétique de l'Atlas linguistique roumain, publiée comme annexe à chaque volume).
ATLAS LINGUISTIQUE DES TERRES FROIDES «31
III. Famille (père, mère, fils, aîné, dernier-né, etc.) IV. Le corps (parties ;
du corps, vêtements) V. Repas (déjeuner, dîner, etc.) VI. Température
; ;
(vent, venter, s'apaiser, etc.)VII. Jeux d'enfants (jeu, jouer, etc. sortes
; :
de jeux cligne-musette, osselets, etc.) VIII. Folklore (devinettes, dictons,
: ;
proverbes, croyances populaires, coutumes, chansons, fables, divers) ;
IX. Divers nombres, noms de personnes, et lieuxdits.
: B. La vie a la —
CAMPAGNE I. Le : animaux, les plantes, les chemins,
pays (les arbres, les
les terres, terrain communal, mauvais terrain, humide, etc.) II. La vie à la ;
maison (la maison avec les dépendances, le mobilier, la grange, la lessive,
le tissage) ; III, Cultures et récoltes (les outils, labour, labourer, laboureur,
premier sillon, etc. le foin, le blé, autres céréales, arbres à fruits, vigne et
vin, potager, — pommes de terre et morceau coupé pour planter, etc., culture
du chanvre) IV. L'élevage (cheval, bovins, chèvre, mouton, porc, chien,
;
poules, dindons) V. Les arts agricoles (la laiterie, le rucher, les vers à soie,
;
boulangerie, forge) . —
Voici un exemple, plus détaillé « Forge-soufflet 576 : ;
enclume 812, 1943, 1957 étau 1830. Forger 2373. ; Ferrer 2067 fer 2128. — ;
Pinces pour les naseaux 4012. Locher 2636, 2573, 5615, 5982, 6295, 6643 »
(p. 291. Les chiffres renvoient aux mots numérotés du Dictionnaire).
L'Index verboruni rend un grand service à tous ceux qui ne connaissent
que le français car, à l'aide des mots français qu'il comprend, le lecteur
;
peut facilement trouver son correspondant patois des Terres Froides.
Tous les dictionnaires dialectaux privés d'un tel index sont peu utilisables
pour ceux qui ne connaissent que la langue littéraire.
L'Index locorum nous permet de connaître les noms des localités citées
dans le Dictionnaire.
La biographie de Devaux, la bibliographie de ses travaux (pp. XXXIII-
XXXVI), l'introduction géographique et historique à la région étudiée
forment de la manière la plus heureuse le cadre des matériaux linguis-
tiques publiés par A. Duraffour et l'abbé P. Gardette, avec un soin
remarquable, digne de leur haute compétence scientifique dans les
recherches dialectales.
b) L'Atlas linguistique des Terres Froides.
L'idée de faire un Atlas linguistique n'appartient ni à l'auteur de
l'enquête, ni à Jules Ronjat, mais bien aux éditeurs A. Duraffour :
et Mgr Les 800 mots types, demandés dans 67 villages par
Gardette.
A. Devaux, furent passés au crible on élimina tous ceux qui ne présen- ;
taient pas de variantes phonétiques ainsi que ceux que l'enquêteur
{pour des raisons que nous ignorons) avait étudiés dans un nombre
insuffisant de localités et qui, de ce fait, auraient fourni des cartes trop
incomplètes {Atlas, p. 7).
Par suite de cette opération, l'Atlas linguistique des Terres Froides
contient seulement 394 cartes linguistiques ; le reste des matériaux fut
232 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
versé au Dictionnaire. Toutes les cartes de l'Atlas ont cependant un
article correspondant dans le Dictionnaire seulement dans ce
; c'est
dernier qu'on trouve les formes recueillies par Devaux en dehors des
Terres Froides. En conséquence, l'Atlas se présente « comme un complé-
ment du Dictionnaire » (p. 7).
Les éditeurs nous fournissent encore d'autres indications destinées
à assurer une consultation plus facile des cartes (pp. 8-10).
La première carte de l'Atlas indique la place géographique des sept
points (les numéros 829, 912, 921, 922, 931, 940 et 942) de l'Atlas linguis-
tique de la France qui correspondent à cette région. Ces points ne sont
pas mentionnés sur les autres cartes.
La deuxième carte (numérotée II) contient les noms officiels des localités
étudiées.
La nous indique la manière dont furent
troisième carte (numérotée III)
distribués sur les cartes linguistiques les numéros correspondant aux
localités. Les éditeurs se sont trouvés dans l'impossibilité de respecter
la place géographique des points, parce qu'ils ne pouvaient pas reproduire
les réponses dans le cadre d'un rectangle, représentant la forme géogra-
phique du territoire des Terres Froides. Pour surmonter cette difficulté,
ils ont divisé la région en huit bandes symétriques; les localités ont été
numérotées dans ces bandes elles n'occupent pas exactement leur
;
position géographique, un déplacement ayant été imposé par l'espace
nécessaire à l'écriture. Par ce procédé, la distribution des localités apparaît
très régulière et les cartes très claires (voir planche n^ XIX, p. 233).
La numérotation des cartes linguistiques commence par i et finit par
394, en suivant l'ordre alphabétique des mots demandés c'est donc le ;
même système que celui adopté par l'Atlas linguistique de la France :
la liste des cartes est donnée aux pages 11-15.
Les aires des formes, — Les divisions par des pointillés (voir planche
no XIX) d'un certain nombre d'aires phonétiques sont expliquées
ainsi par les éditeurs : « Toutes les fois qu'une même forme patoise se
trouvait dans des localités voisines, nous n'avons mis cette forme qu'une
seule fois, en entourant d'un pointillé les localités où elle se trouve. Ce
procédé est donc un simple ne faudra tirer aucune conclusion
artifice et il
ni de la direction des pointillés, ni de leur point d'aboutissement ;
il faudra considérer uniquement les numéros des villages qu'Us renfer-
ment » (p. 8). Grâce à ce procédé la transcription des cartes (car les formes
sont écrites à la main) fut plus facile au point de vue technique au lieu :
de reproduire dix fois, par exemple, la même forme, on l'écrivit une seule
fois, en délimitant par des points le territoire occupé.
Formes doubles. — Une autre précision « Lorsque le village possé-
:
dant... deux formes se trouve dans une aire entourée d'un pointillé.
Planche XIX.
kôBva.
•••.
•'
yéuêuta
yôémo.
-éjé/ta
s?
€etMa
1°^
n J.
Bueçt
Une carte de l'Atlas linguistique des Terres Froides (cf. pp. 232, 234 de mon étude).
234 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
nous avons fait précéder la seconde forme du signe + ; et, pour éviter
toute erreur, cette seconde forme ne s'applique qu'au village au-dessous
duquel elle se trouve » (p. 9 ; cf. planche n^ XIX, le point 61).
Cartes doubles. —
Lorsque les cartes réunissent les formes des
deux genres d'un adjectif, ou le singulier et le pluriel d'un substantif,
celles-ci sont séparées par une virgule, et la partie invariable du mot
est remplacée la seconde fois par un trait (p. 9).
Autres signes et abréviations. —
Le manque d'une réponse pour
une localité est marqué par un trait horizontal il peut être dû soit :
à une lacune de la part de l'auteur, soit à l'inexistence du mot en question.
— Les formes archaïques {ar) ou vieillies {vx) sont toujours notées.
Pour ce travail si soigné et d'une si les deux
minutieuse précision,
éditeurs, A. Duraffour et Mgr non seulement les
P. Gardette, méritent
meilleurs éloges, mais aussi la plus sincère admiration pour le désintéres-
sement personnel apporté à la publication de l'œuvre d'un autre.
« Les deux tomes représentent un grand gain scientifique et font
honneur à la fois à leur auteur, à ses éditeurs, à l'imprimerie Protat et
à la France » (L. Gauchat, Romania, t. LXIII, 66® année, 1937, p. 405).
11. Glossaire des patois de la Suisse romande.
«Cette œuvre linguistique... a pris les pro-
portions d'une encyclopédie, unique en son genre,
de la vie populaire —
matérielle et morale —
des populations de la Suisse romande. »
(A. Duraffour,
Romania, t. LXIV, 1938, p. 531).
Il ya vingt ans, Karl Jaberg (directeur de la rédaction de 1942 à 1948)
avait caractérisé cette œuvre en ces termes « Un Glossaire de l'enver- :
gure de celui des patois de la Suisse romande n'est pas l'œuvre d'un
homme —
quelque grands que soient son talent d'organisation et sa
force de travail. C'est l'œuvre d'une collectivité bien dirigée et de géné-
rations bien intentionnées. C'est en même temps une œuvre nationale,
puisqu'il s'agit de réunir en un Corpus définitif et complet autant —
qu'œuvre humaine peut être complète — tout ce
qu'un petit peuple a
créé dans le domaine de la langue, du folklore et de la civilisation en
général. On n'a qu'à parcourir le ... Glossaire... pour se persuader qu'un
dictionnaire tel que l'entendent M. Gauchat et ses collègues n'est pas
seulement l'inventaire de tous les mots d'un certain domaine linguistique,
de leurs multiples acceptions, de l'entourage linguistique dans lequel
ils vivent... ; c'est en même temps une encyclopédie — la plus vaste
que l'on puisse imaginer — de la vie d'un peuple, de sa vie juridique.
GLOSSAIRE DES PATOIS DE LA SUISSE ROMANDE 235
de sa vie religieuse et morale, de ses institutions militaires et politiques.
Le système de l'enquête directe, combiné avec celui de l'enquête par
questionnaires et avec l'étude des textes, permet de saisir tous les aspects
de la vie linguistique du pays et de contrôler les renseignements obtenus.
Si ceux-ci semblent insuffisants ou sujets à caution, on retourne sur le
terrain on n'est pas pressé, on veut faire œuvre définitive... Le Suisse
;
n'est ni romantique ni sentimental mais il a le respect de ce qui est ;
devenu, il a le respect d'une tradition lente et saine... Il a l'idée que le bois
d'un arbre est d'autant plus résistant que ses racines sont plus profondes.
Voilà pourquoi il aime à sonder le sol oii a crû la forêt de ses dialectes »
(Allocution prononcée le 9 juin 1930, à Sion, devant le deuxième Congrès
international de linguistique romane, dans Revue de Ling. rom., t. VII,
nos 25-26, 1931, pp. 7-8).
Personne, croyons-nous, n'a su mieux déterminer la valeur et l'impor-
tance s5mibolique de cette œuvre de la Suisse romande, dont les fon-
dements ont été jetés il y a plus de cinquante ans (1897).
Depuis lors la construction de ce magnifique édifice scientifique a
continué presque sans interruption, et la linguistique romane se fait
un honneur d'inscrire le Glossaire parmi ses travaux les plus importants.
La partie publiée jusqu'à présent est la suivante :
i» Tome premier : a-arranger : Glossaire des patois de la Suisse romande,
élaboré avec le concours de nombreux auxiliaires et rédigé par Louis Gauchat
(prof. hon. de l'Univ. de Zurich), J. Jeanjaquet (prof. hon. de l'Univ. de Neu-
châtel), E. Tappolet (prof, à l'Univ. de Bâle) avec la collaboration d'K. Muret ,
(prof, à rUniv. de Genève). Ouvrage publié sous les auspices de la Confédéra-
tion suisse et des Cantons romands, honoré du Prix Volney par l'Institut de
France, Neuchâtel et Paris, Éditions V. Attinger, 1924-1933, 640 p. in-40.
La Préface du volume est signée par Arthur Piaget, président de la Commis-
sion philologique du Glossaire. —
'L'Introduction, signée par les rédacteurs,
présente le sommaire suivant I. Aperçu historique (pp. 5-7)
: II. Ce que ;
contient le Glossaire (pp. 7-9) III. Arrangement du Glossaire (i» Principes de
;
classement, pp. lo-ii 2° Structure des articles, pp. 11-14)
;
IV. Système de ;
transcription, pp. 14-17 V. Indication des sources, pp. 17-24 [Numérotation
;
une carte indiquant les principales régions citées et les localités
des localités ;
désignées par des numéros, dont nous donnons une reproduction; voir
planche n° XX) i» Répertoire des localités numérotées et des matériaux qui
:
s'y rapportent ;
2° Répertoire explicatif des noms et abréviations géogra-
phiques ;
30 A bréviations d'ouvrages cités et de noms d'auteurs 4° A brévia-
;
tions diverses). — Les articles du volume sont
par 14 photographies illustrés
et gravures, 83 dessins et 10 cartes indiquant la répartition de différents
types lexicologiques. Abréviation Glossaire.— :
2" Tome deuxième (en voie de publication) arras-brezolaye, 784 p, :
—
Les fascicules XIX à XXII (bordasi-branko) furent publiés sous la direction
de K. Jaberg, le fascicule XXIII (branle-brezolaye) sous celle d'E. Schûle,
Le volume commence par une courte introduction (p. i). Suivent le système :
Planche XX.
Cf. Glossaire des patois de la Suisse romande, p. 235 de mon étude.
GLOSSAIRE DES PATOIS DE LA SUISSE ROMANDE 237
de transcription des patois (p. i) les noms des localités désignées par des
;
numéros (p. 2) une carte de la Suisse romande (p. 3) les abréviations de
; ;
noms d'auteurs et de titres (pp. 4-5) les abréviations géographiques et di-
;
verses (p. 5) et un supplément à la bibliographie (pp. 5-7).
; Les auteurs —
se voient contraints d'annoncer désormais la réduction des articles, mais
sans que la plénitude d'information et la précision scientifique aient à en souf-
frir (p. 7). —La partie publiée est illustrée de 21 photographies et gravures,
III dessins et 9 cartes indiquant la répartition de différents types lexico-
logiques, etc.
Le COMITÉ DE RÉDACTION. — En dehors des initiateurs, L. Gauchat,
J, Jeanjaquet, E. Tappolet et E. Muret, firent partie de la
rédaction
pendant un temps plus ou moins long K. Jaberg (directeur de 1942
:
à 1948), F. Jaquenod (mort en 1941), O. Keller (mort en 1945) et
Mlle R, Lehmann (1946-1947). — Après la mort d'E. Tappolet (en 1939),
d'E. Muret (en 1940) et de L. Gauchat (en 1942), J. Jeanjaquet, le seul
survivant des initiateurs du Glossaire, a annoncé, pour la fin de 1946,
sa retraite complète du Comité de rédaction (mort en 1950). K. Jaberg
s'est retiréde la direction du Glossaire à la fin de l'année 1948 {Rapport,
1948, p. 9), après s'être dévoué à l'œuvre pendant sept années particu-
lièrement difiîciles et après avoir mené à bonne fin sa réorganisation.
Aujourd'hui (1950) le comité de rédaction se compose de P. Aebischer :
(rédacteur depuis 1928), E. Schûle (rédacteur depuis 1939 et rédacteur
en chef depuis 1949), A. Desponds (depuis 1946) et G. Redard (depuis
1948).
En étroite relation avec le Glossaire on trouve encore les publications
suivantes :
1° Bulletin du Glossaire des patois de la Suisse romande, i'® année, 1902-
XIV« année, 1915. — Une notice historique sur l'activité déployée au Glos-
saire se trouve dans le bulletin de 1914, n^^ x-z (cf. aussi Bibliographie, t. II,
pp. 222-223). —
La lo^, la ne et la 12® année (1911-1913) ont été offertes
sous le titre d'« Étrennes helvétiennes » à Hugo Schuchardt. Abréviation— :
Bulletin.
2"* Bibliographie linguistique de la Suisse romande, rédigée par Louis
Gauchat et Jules Jeanjaquet tome i^'. Extension du français et question des
:
langue sen Suisse, Littérature patoise, avec une carte et sept fac-similés (X-291 p.
Neuchâtel, Attinger frères, 1912) tome II, Histoire et grammaire des patois.
;
Lexicographie patoise. Français provincial. Noms de lieux et de personnes,
avec trois fac-similés (XII-416 p., Neuchâtel, Attinger Frères, 1920). —
D'après les propres paroles des auteurs, tout l'ouvrage n'est, au fond, autre
chose que V énumération raisonnée des sources du Glossaire. — Abréviation :
Bibliographie.
3° Tableaux phonétiques des patois suisses romands, auxquels nous avons
consacré un chapitre spécial (voir pp. 253-271). Abréviation: Tableaux.
40 Les rapports annuels de la rédaction (direction) du Glossaire. Le —
jpremier rapport annuel de la rédaction date de 1899 le 51^ rend compte ;
238 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
de l'année 1949. Par ces rapports, la rédaction (direction) tient les lecteurs-
et les collaborateurs au courant de la marche des travaux (cf. aussi Biblio-
graphie, t. II, pp. 194-195). — Abréviation : Rapport.
Gauchat, Von^ Wôrterbûchern und Sprachatlanten, dans Sache, Ort
50 L.
und Wort, Festschrift Jakoh Jud {Romanica Helvetica, vol. 20, Genève,
E. Droz-Zurich, E. Rentsch), pp. 199-221. —
L'auteur défend le Glossaire
contre certaines critiques, parmi lesquelles se trouve aussi la mienne [Buts
et méthodes des enquêtes dialectales, Paris, 1927, extrait des Mélanges de
l'École roumaine en France, 1926, 11^ partie). Je tiens à ajouter ici que lors
de de mon travail, en 1925 et dans les premiers mois de 1926,
la rédaction
les Tableaux phonétiques venaient à peine de paraître (cf. mon travail, p. 62,
note 2). Si j'avais pu prendre connaissance de cette importante publication,
mes critiques auraient eu un tout autre aspect, ce qu'on peut d'ailleurs recon-
naître facilement par le présent exposé. —
Abréviation Von Wôrterbû-
:
chern.
Cette œuvre, d'une grande importance pour le domaine des langues
romanes, nous impose un examen plus attentif, car c'est la première
fois qu'on applique à la recherche des patois la collaboration directe de
correspondants instruits spécialement à cette fin, complétée par des
relevés que les rédacteurs ont faits sur place.
Point de départ. — Le noyau de cette vaste entreprise est un petit
travail sur le patois de Dompierre (district de la Broyé, Fribourg), publié
dans la revue Zeitschr. fur rom. Phil. (tome XIV, 1890, pp. 397-466)
que L. Gauchat présenta, en 1888, à son maître H. Morf, alors professeur
à l'Université de Berne. Celui-ci, des années durant, avait entrepris
des voyages d'études à travers les pays de langue romane, et était arrivé
à la conviction que la vie d'une langue quelconque doit être étudiée
dans ses patois vivants plutôt que dans les vieux textes. C'est à cette
fin qu'il avait envoyé les membres de son « Séminaire de langues romanes »
recueillir des matériaux dans différentes localités fribourgeoises [Bulletin,
XIII, 1914, n08 1-2, pp. 2 ss.).
Un bel exemple. — En 1881, la Suisse alémanique commença la
publication de VIdiotikon de ses dialectes, rédigé par F. Staub et L.
Tobler (voir p. 764). L'idée de ces deux savants a trouvé un heureux
écho dans la Suisse romande, car les patois romands contiennent
davantage « de ces mystérieuses survivances » des langues des peuples
qui ont habité les Alpes dans les temps préhistoriques. A l'intérêt histo-
rique et philologique venait se joindre aussi l'intérêt patriotique [Bulletin,
XIII, 1914, pp. 4-5).
Gauchat promoteur de l'œuvre. — Incité par im sentiment patrio-
tique du meilleur aloi, bien préparé au point de vue scientifique et en-
GLOSSAIRE DES PATOIS DE LA SUISSE ROMANDE 239
courage par son médtre H. Morf, Louis Gauchat établit le programme
d'activité et cherchehardiment les moyens financiers pour sa réalisation.
Après de nombreuses démarches infructueuses, il a trouvé enfin un fort
appui auprès de John Clerc, alors chef du Département de l'Instruction
publique du canton de Neuchâtel. Compatriote de Gauchat, celui-ci,
après l'avoir écouté, lui dit un mot qui ne tombera pas dans l'oubli :
«je veux bien vous épauler» (BuLletin, XIII, 1914, pp. 5-6).
La Confédération suisse et les Cantons romands. — Sur l'inter-
vention de J. Clerc —
nous sommes heureux de rappeler ce fait ici —
la réunion des chefs des Départements de l'Instruction publique des
cantons romands à Genève, décida, en 1897, de réclamer une subvention
à la Confédération et d'accorder des subsides cantonaux pour ce grand
travail.La demande reçut un accueil favorable et, en 1899, le projet
de L. Gauchat fut mis en application sous sa propre direction.
Collaborateurs de Gauchat. —A la tête de la commission de
rédaction se trouva Gauchat, qui obtint, par la suite, la collaboration de
J. Jeanjaquet et E. Tappolet, deux jeunes philologues, sortis de la même
école que lui, ayant fait preuve de compétence en matière dialectologique,.
et, quelque temps après, celle d'E. Muret, pour les noms de lieu et de
personnes.
Commissions. — Pour la bonne marche d'une si vaste entreprise
se sont formées trois commissions :La commission administrative,
1°
chargée de résoudre les questions financières 2° La commission philo-
;
logique, qui s'occupe surtout des questions techniques 3^* La commission;
(ou le comité) de rédaction qui, dès le commencement, a partagé toutes
les peines et toutes les joies que comporte ce dif&cile travail {Bulletin,
XIII, 1914, pp. 7-8).
Les autorités publiques continuent à financer le Glossaire. —
Bien que la rédaction dure depuis plus de vingt ans, nous sommes très
heureux de souligner que les autorités publiques continuent à financer
aujourd'hui encore la réalisation de cette œuvre-modèle, rendant d'im-
portants services scientifiques non seulement à l'histoire locale, mais
aussi à celle de l'Europe, car les données offertes par le Glossaire viennent
élucider des pages inconnues du passé des Alpes, où se sont heurtées
et parfois arrêtées les plus anciennes peuplades de notre continent. J'ai
eu l'honneur de Bureau du Glossaire à Zurich (en 1927, 1937
visiter le
et 1942), et, tout dernièrement (en 1946 et 1947) à Berne, où le Bureau
a été installé au moment où K. Jaberg prenait la direction de la rédaction.
Il me semble que chaque visite apporte non seulement un grand profit
intellectuel, mais aussi une confiance nouvelle dans l'avenir des recherches
240 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
linguistiques romanes. Les savants suisses ont le don de nous faire
saisir plus profondément les relations mystérieuses qui existent entre
la langue d'un peuple, son histoire et son esprit, qui dépassent les fron-
tières ethniques. Le Bureau du Glossaire est un centre de recherches
dialectologiques où près de deux millions de fiches prouvent d'ime
manière évidente la patience et l'esprit de sacrifice mis par une belle
équipe d'érudits au service du pays et de la science désintéressée.
a) Sources du Glossaire.
Le travail le plus ardu a été celui de la récolte des matériaux, car Gauchat
voulait donner la plus complète image des patois romands, en puisant
les informations aux sources suivantes :
1° La littérature patoise [Bulletin, XIII, 1914, pp. 9-10) a surtout
fourni des phrases et des expressions caractéristiques simples, mais
d'un relief vigoureux, des locutions, des nuances fines d'expression,
des association? spéciales de mots, impossibles à recueillir par l'inter-
rogation directe, quelle que soit la compétence de l'enquêteur. La sim-
de l'expression populaire possède un charme singulier et parfois
plicité
un parfum suave d'ancienneté les idiotismes donnent un coloris spécial
;
au discours, et les proverbes, les sentences et les devinettes reflètent
l'acuité d'esprit d'un peuple. L'étude de cette richesse et sa mise en
valeur ont fait partie des préoccupations des auteurs du Glossaire.
Dans les anecdotes d'almanachs, dans les historiettes pour rire, dans
quelques pamphlets politiques et enfin dans quelques œuvres poétiques,
ils ont trouvé une riche moisson, dont le dépouillement très soigné
augmenta les données linguistiques du Glossaire. La Bibliographie
(t. I, Littérature patoise, pp. 71-243, 253-259) indique
chapitre II :
environ 700 publications en patois que les auteurs du Glossaire se pro-
posaient de dépouiller (i).
2° Les documents d'archives[Bulletin,, XIII, 1914, pp. lo-ii ;
Glossaire, t. occupent également une place importante, car ils
I, p. 9)
contiennent des trésors du langage populaire plusieurs fois séculaires.
Bien que le latin et le français aient toujours été les seules langues
employées dans ces documents, ils sont souvent émaillés de mots patois,
parce que les paysans faisaient leurs dépositions devant les autorités
dans le langage des aïeux. Ils renferment en même temps certains
termes tombés en désuétude. L'exploration des archives n'a cependant
pas pu être faite partout d'une manière systématique, étant donné
la difiSculté de trouver des personnes bien préparées pour ce délicat
(i) Après la publication de la Bibliographie, les Rapports énumèrent les publi-
cations nouvelles dont les matériaux ont été utilisés pour le Glossaire, pour autant
que les dépouillements systématiques aient pu être continués.
GLOSSAIRE DES PATOIS DE LA SUISSE ROMANDE 24I
travail. Cependant le savant P. Aebischer a exploré (entre 1924 et 1937)
les archives vaudoises et fribourgeoises les plus importantes.
30 Les provincialismes romands {BuUetin, XIII, 1914, pp. 19-20)
doivent être considérés comme un pendant des mots d'archives. Tandis
que les mots d'archives représentent les premières apparitions écrites
du patois, encore isolées et souvent déguisées sous une forme demi-
latine ou demi-française, les provincialismes rappellent les derniers vesti-
ges, mis à l'index, mais recherchés par les écrivains du cru, en vue de
donner à leurs écrits un parfum local, un bon accent de terrtHr. « Ils
sont un signe de l'ancienne vitalité de certains mots patois, de leur
force expressive ; ils sont quelquefois les seuls témoins d'anciens termes
tombés en désuétude » {BuUeiin, XIII, p. 19). Ostracisés de la langue
littéraire par les puristes, ils reprennent leur place dans un dictionnaire
patois.
40 Les recueils lexicographîques manuscrits {Bidletin, XIII,
1914, pp. 11-13) ont été recherchés partout et sauvés de l'oubli. Le travail
laborieux et persévérant de chercheurs locaux ou de simples amateurs
du vieux patois a été mis à contribution pour cela. Parfois ces matériaux,
renfermés dans des pages jaunies par les siècles, contiennent des interpré-
tations erronnées dues soit à l'ignorance de l'auteur, soit à un excès de
confiance en ses propres forces. Mais chaque mot noté par œs précurseurs
a une valeur rare. Bon nombre de ces termes ont disparu et le linguiste
qui n'en trouve aucune trace dans les patois d'aujourd'hui, les retrou-
vera avec joie dans les vieux documents qui les ont conservés.
50 L'enquête par questionnaires. — Le plus grand nombre de mots
et d'expressions a été fourni par les réponses à 227 questionnaires envoyés
par les rédacteurs du Glossaire (voir p. 242).
6° L'enquête sur les noms de lieu et de famille {Glossaire, t.
I, p. 9) réalisée par E. Muret, après un travail assidu sur place et dans
les archives (voir p. 247).
70 Les enquêtes sur place faites par Gauchat, Jeanjaquet et
Tappolet, dont les résultats ont été pubUés en partie dans les
Tableaux phonétiques (voir p. 253), avaient pour but de faire des relevés
phonétiques et lexicographiques {Bulletin, XIII, 1914, p. 18).
Ces glossaires régionaux établis par les rédacteurs là où manquaient
des correspondants sont restés manuscrits sur fiches et sont utilisés
au cours de la rédaction des articles du Glossaire.
Il est à remarquer que la récolte des matériaux continue et que les Rap-
ports (cf. la rubrique Nouveaux matériaux) rendent compte chaque année
des entrées (il y en a de toutes les sortes : glossaires privés d'amateurs
et d'anciens collaborateurs, documents d'archives, etc.).
242 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
b) Organisation et résultats des enquêtes par questionnaires.
RÉDACTION DES QUESTIONNAIRES. — Afin que rien ne leur échappât,
les auteurs divisèrent préalablement toutes les notions qui consti-
tuent le monde matériel et moral en groupes homogènes le corps :
humain, les maladies, le caractère, l'agriculture, etc., qui se subdivisent,
suivant les besoins, en sous-groupes (Bulletin, XIII, 1914, p. 15). La
rédaction de ces questionnaires a exigé beaucoup de peine, et les auteurs
nous disent que si la chose était à refaire, ils auraient plusieurs points
à réformer (p. 15). Les dictionnaires idéologiques ne pouvaient pas
leur être utiles, étant mal conçus et peu adéquats aux conditions spéciales
de la Suisse. Ils furent obligés de tirer de leur expérience et de leurs
connaissances la matière des questionnaires, dont profitaient, parla suite,
les entreprises analogues en Italie, en Espagne, en Autriche, en Alle-
magne et jusqu'au Canada, de même que les collègues du Vocabolario
délia Svizzera italiana et du Dicziunari rumantsch grischun {Bulletin,
XIII, 1914, p. 16). Afin de combler certaines lacunes des questionnaires,
les auteurs ont comparé leur répertoire des mots demandés à un diction-
naire français. Les lacunes constatées portaient notamment sur les
termes savants (les néologismes) et rares qui difficilement pouvaient
trouver de la place dans les rubriques des questionnaires {Bulletin,
XIII, 1914, p. 18).
Titres et nombre des questionnaires. Nous mentionnons, pour —
montrer la variété des sujets traités, les titres de quelques questionnaires,
par ordre d'envoi noms des mois et des jours termes de parenté les
: ; ;
vents la maison la chambre (questionnaires 5-6) les foins les outils
; ; ; ;
du faucheur culture de la vigne (quest. 9-10) le raisin la vendange ;
; ; ;
le vin l'alpage la cave la pinte la cuisine et son mobilier saisons
; ; ; ; ;
de l'année costumes masculins le jour et la nuit, etc. (voir la liste
; ;
complète dans la Bibliographie, t. II, pp. 197-199).
Pendant onze ans, on expédia 227 questionnaires, dont le 227® traitait
des conjugaisons romandes.
Durée de l'enquête. — La première année (1900), on envoya aux
correspondants vingt questionnaires. Les envois continuèrent sans
interruption jusqu'en 1910, un an de plus qu'il n'était prévu. En juin,
juillet et août, vu l'urgence des travaux agricoles, on n'envoyait
qu'un seul questionnaire les autres mois, on en envoyait deux. C'est
;
la première fois dans l'histoire des langues romanes qu'on rencontre
une enquête si minutieusement préparée et conduite avec autant de
persistance.
DÉTAILS techniques. — Lcs collaborateurs (correspondants), choisis
avec soin (voir p. 244), recevaient mensuellement les questionnaires.
GLOSSAIRE DES PATOIS DE LA SUISSE ROMANDE 243
accompagnés d'un carnet à souche, comprenant 100 fiches détachables
de couleur différente pour chaque canton {Bulletin, XIII, 1914, p. 15 ;
Bibliographie, t, II, p. 199). Un mois après leur expédition, les fiches
contenant les réponses, devaient être renvoyées à la rédaction. Cette
transcription de la réponse sm- fiches détachables rendait l'étude de la
langue particulièrement facile. Il n'était plus besoin de copier les réponses
— ce qui eût exigé du linguiste une perte de temps sensible et une longue
patience — on n'avait qu'à Ceux qui ont l'habitude de ce
les classer.
genre de travaux sauront apprécier les avantages de ce labeur des cor-
respondants. Le système a été suggéré par les rédacteurs de VIdiotikon,
qui se plaignaient d'avoir à recopier leurs sources et de s'user la vue
à lire de multiples écritures. Les correspondants du Glossaire ne devaient
écrire qu'un seul mot par fiche et leur écriture était ordinairement lisible
{Bulletin, XIII, 1914, p. 15).
Les fiches avaient le format de 11 cm. sur 8 1/2 leur nombre variait
;
selon les sujets à étudier et la capacité de ia personne qui rédigeait la
réponse {Bibliographie, t. II, p. 200). Après le retour des fiches, le Bureau
du Glossaire munissait chaque fiche d'une estampille indiquant le lieu
d'origine {Bulletin, XIII, 1914, p. 15).
RÉSULTATS ET CLASSEMENT DES MATÉRIAUX. D'après ks rensei- —
gnements des rédacteurs, le nombre des fiches était, en 1914, d'environ
un million et demi {Bulletin, XIII, 1914, p. 20). Les correspondants ont
fait preuve, en général, d'un grand enthousiasme, en soutenant par leur
précieuse contribution cette grande entreprise (cf. la Bibliographie,
t. II, p. 200).
Quant à la manière de classer les matériaux linguistiques, elle pourrait
servir d'exemple aux enquêtes similaires, et c'est pourquoi nous allons
en faire un exposé succinct. Les fiches remplies par les correspon-
dants furent détachées de leur talon et réunies d'abord par ordre de
sujets traités d'après les questionnaires. Cette façon de classer a rendu des
services réels à l'étude comparative. Comme ces matériaux devaient
être utilisés pour la rédaction du dictionnaire, le classement ultérieur par
ordre alphabétique s'imposait nécessairement. Mais pour pouvoir se servir
plus tard encore du groupement par matières, les rédacteurs eurent
une heureuse idée : ils notèrent dans de grands cahiers tous les mots et pé-
riphrases fournis par les correspondants comme des équivalents dialectaux
d'une idée indiquée parle questionnaire, et ils les appelèrent des «résumés».
Ces « résumés » forment le plus vaste de tous les répertoires de synonymes
dialectaux. « Veut-on savoir — écrivent les auteurs — comment on dit
chez nous pour arc-en-ciel, voie lactée, éclair, tonnerre, borgne, aveugle,
loucher, etc., on n'a qu'à prendre les résumés qui correspondent à nos
244 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
questionnaires astronomie populaire, le temps, la vue, et l'on est vite
renseigné sur les moindres détails» [BvUetin, XIII, 1914, p. 23). Des
échantillons ont été rendus publics (la liste des résumés est publiée
dans le Bulletin, XIV, p. 64, s. v. synonymes) (i),
c) Correspondants.
Choix des correspondants. —
La valeur des matériaux linguistiques
est en fonction de l'intelligence des correspondants. Pénétrés de cette
vérité, les rédacteurs ont parcouru, dès l'année 1899, le territoire à
étudier (les cantons romands de la Suisse), pour s'assurer des correspon-
dants qualifiés. Au début, les adhésions afiSuèrent et les promesses
ne manquèrent point. Le nombre s'éleva à 200 environ. Parmi ces
adhérents figuraient des instituteurs, des pasteurs, des curés et d'autres
notables ainsi que quelques agriculteurs {Bulletin, XIII, 1914, p. 13).
Outre ces collaborateurs, bon nombre de personnes se sont offertes
pour répondre aux questions qu'on voudrait bien leur poser {Premier
rapport annuel, 1899, p. 9).
Correspondants spécialisés. — Certains domaines difficiles ont été
explorés par des spécialistes. C'est le cas de la médecine populaire, pour
l'étude de laquelle les réda cteurs ont recouru à la contribution de médecins,
de pharmaciens et de sages-femmes; de même, pour la botanique patoise,
ilsont fait appel à des botanistes compétents qui leur ont prêté un précieux
appui pour la réalisation de la récolte lexicologique.
Nombre des correspondants. —
L'enthousiasme initial ne fut pas
de longue durée. Ceux qui avaient offert trop hâtivement leur concours
furent pris d'indifférence. Pendant toute la durée de l'enquête, une
des préoccupations principales des rédacteurs fut de « combler les vides
laissés par des démissionnaires et de remplacer les défunts » {Bulletin,
XIII, p. 13). «Une bonne trentaine des collaborateurs de la première
heure nous restèrent fidèles jusqu'au bout », nous disent les auteurs,
«et plusieurs de ceux qui ont été enrôlés tardivement répondirent à
toute la série des questionnaires, de sorte que nous avons toujours travaillé
avec quatre-vingts correspondants environ » {Bulletin, XIII, 1914, p.
13 ; cf. Bibliographie, t. II, p. 200).
Instructions aux correspondants. Au début, on envoya aux—
correspondants une brochure contenant certaines instructions pour la
Les Résumés ont été établis entre 1905 et 1917 pax différentes personnes. Voici
(i)
quelques noms et chiffres E. Tappolet 132 résumés (un Résumé correspond à un
:
questionnaire), L. Gauchat 16, J. Jeanjaquet 3, J.-U. Hubschmied 3, F. Fank-
hauser 2, W. v. Wartburg 2, J. Jud i, etc.
GLOSSAIRE DES PATOIS DE LA SUISSE ROMANDE 245
rédaction des réponses et leur transcription sur les fiches expédiées à cet
effet. Celles-ci devaient rester groupées dans le carnet. On leur donna,
en même temps, certaines explications sur le problème assez délicat de
la transcription phonétique à suivre, accompagnées de quelques fiches
modèles {Bibliographie, t. II, p. 199).
Par les éclaircissements demandés réciproquement se créèrent des
rapports d'mtime collaboration entre le Glossaire et ses correspondants.
Afin de les tenir constamment au courant des préoccupations de la
rédaction, de les stimuler dans leur difficile besogne de recherches lin-
guistiques, les auteurs du Glossaire pubUèrent un Bulletin du Glossaire.
Le Bulletin, petite feuille périodique pour la vaillante
COHORTE DES COLLABORATEURS. — Le Bulletin a pubHé des essais de
notation, des éditions de textes, des recherches étymologiques, des
spécimens d'articles du Glossaire. De cette laçon, les collaborateurs
s'imtiaient progressivement aux méthodes philologiques, et les autorités
qui avaient appuyé cette œuvre ou manifesté le désir de le faire étaient
au courant de la marche des travaux {Bulletin, 1, 1902, pp. 1-2 ; t. XIIT,
1914, p. 24).
Éloge aux correspondants. — Le dévouement dont les correspon-
dants ont fait preuve, durant les onze années de travail, mérite tous les
éloges et manifeste l'intérêt que portaient les instituteurs, pasteurs,
curés, etc. de la Suisse romande au monument linguistique édifié par leurs
efforts communs et concrétisé dans le nous l'avons
Glossaire. Comme
déjà dit, les correspondants ont répondu à 227 questionnaires. « Ce que
nous avons pu offrir à nos vaillants et infatigables collaborateurs, en
compensation de leur grande peine, est bien peu de chose de petites :
gratifications annuelles, un diplôme d'honneur, la série de nos Rapports
et Bulletins —et l'assurance de notre profonde gratitude. Cela a suffi.
Mais il est juste de proclamer encore une fois tout ce qu'ils ont fait, par
leurs patientes recherches, pour le succès de notre entreprise » {Bulletin,
XIII, 1914, p. 17 ; cf. aussi Von Wôrterbiichern, pp. 208-209).
d) Avantages et désavantages de cette enquête.
Avec l'objectivité scientifique qui caractérise tous ses ouvrages,
Gauchat reconnaît les bons et les mauvais côtés de l'enquête menée à
l'aide de correspondants.
1° Les côtés positifs. —
Les patois romands de la Suisse, fort dissémi-
nés et très différents les uns des autres, n'ont pas permis aux rédacteurs
de les recueillir eux-mêmes partout sur place. D'ailleurs le but même d'un
dictionnaire est de présenter la plus grande partie du trésor lexicologique
des patois, sinon un recueil complet, difficilement réalisable. Dans un
246 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
dictionnaire, contrairement à ce qu'on trouve dans un Atlas linguistique,
les mots vivants se retrouvent à côté de mots mourants, en voie de mourir
ou même morts depuis longtemps. La vitalité, la force de circulation et
V exacte prononciation des mots n'intéressent que subsidiairement l'auteur
d'un dictionnaire. Gauchat a donc parfaitement raison lorsqu'il dit, à
propos de la valeur des données offertes par les correspondants : « Un
correspondant indigène, qui décrit la langue qu'il pratique ou qu'il entend
parler dans son entourage, est beaucoup mieux placé, pour en inventorier
complètement les ressources, qu'un philologue qui séjourne seulement
peu de temps et n'est pas familiarisé avec la vie locale, ni avec les travaux
et les usages particuliers de la contrée. De plus, l'interrogatoire direct
par un étranger n'arrive guère à faire surgir immédiatement la phraséo-
logie et toutes les nuances délicates d'emploi des mots, tandis qu'un
correspondant, auquel on laisse le temps de réfléchir, de chercher, de
consulter d'autres patoisants, est en mesure de fournir une information
beaucoup plus sûre et plus copieuse. Notre désir était aussi de faire parti-
ciper directement, dans la plus large mesure possible, la population
romande elle-même à l'élaboration du Glossaire. Nous y avon? pleinement
réussi, puisque nous devons à nos infatigables correspondants plus de
la moitié de nos matériaux » {Glossaire, t. I, pp. 7-8 cf. aussi Bulletin, ;
XIII, 1914, p. 16 ; Von Wôrterhiichern, pp. 211-212, 216-217, etc.).
2^ Les côtés faibles. — En premier lieu, il faut mentionner la
transcription phonétique des correspondants qui, selon Gauchat, «laisse
souvent fort à désirer». Bien que les auteurs eussent donné des instructions
précises à ce sujet, ils n'ont pas trop insisté dans la suite « auprès de ceux
qui ne s'y sont pas conformés exactement » {Bulletin, XIII, 1914, p. 17 ;
Bibliographie, t. II, p. 200). Il faut ajouter cependant que les relevés
faits par les auteurs eux-mêmes dans 300 localités romandes les met-
taient en mesure « d'interpréter sans grande chance d'erreur les graphies
les moins rationnelles » (p. 17).
En second manque d'unité. Laissons la parole à Gauchat
lieu, c'est le :
«Malgré les instructions précises, l'unité de méthode n'a pu être entiè-
rement obtenue de tant de collaborateurs de valeur très inégale bon ;
nombre d'entre eux sont souvent restés au-dessous de leur tâche et nous
ont envoyé des renseignements insuffisants ou douteux, des mots inexac-
tement transcrits ou mal définis. La revision des matériaux, au moment
de la rédaction, permettra de découvrir et de faire disparaître im grand
nombre de ces insuffisances. Tant qu'il y aura des patoisants, nous nous
appliquerons à contrôler sur place les cas douteux. Mais les possibilités
de contrôle, qui font déjà fréquemment défaut aujourd'hui, iront en
diminuant toujours plus, et il arrivera aussi que bien des erreurs, n'étant
pas manifestes, passeront inaperçues. Une œuvre collective de l'étendue
du Glossaire contient forcément des élément^ inexacts. Nous nous rendons
GLOSSAIRE DES PATOIS DE LA SUISSE ROMANDE 247
parfaitement compte des défectuosités de notre enquête, mais nous savons
aussi qu'elle a mis au jour des trésors dont la richesse et l'originalité
dépassent toute attente» {Glossaire, t. I, p. 8). —
Cet aveu de la part
de Gauchat manifeste sa haute conscience scientifique (cf. aussi Von
Wôrterbiichern, p. 214).
e) Enquêtes sur place par les auteurs.
Dans les communes où toute tentative de trouver des correspondants
a échoué, les rédacteurs ont fait eux-mêmes, autant que possible, des
relevés sur place. Le nombre de ces régions n'est pas trop grand (cf.
Bulletin, XIII, p. 19). On s'est servi pour ces relevés du glossaire d'une
région voisine ou des questionnaires. On faisait parfois moisson linguisti-
que «en s'abandonnant... aux hasards de la conversation, en se faisant
montrer des objets dès longtemps remisés au grenier, en demandant
les termes de métiers, en étudiant sur place les différentes opérations
de la vie agricole» {Bulletin, XIII, 1914, p. 18).
f) Enquête sur les noms de lieu et de famille.
La toponymie et l'onomastique ont été, dès le début, une des pré-
occupations des rédacteurs du Glossaire. L'enquête a été confiée à Ernest
Muret. « Beaucoup de ces noms, selon Gauchat, se rattachent au voca-
bulaire patois actuel, dont ils sont souvent les plus anciens exemples et
resteront les derniers vestiges, lorsque nos patois auront cessé d'exister »
{Glossaire, t. I, p. 9). L'enquête de Muret a permis d'enregistrer dans le
Glossaire les noms de lieu et les noms de famille, parce qu'elle fournit aux
rédacteurs des informations authentiques, recueilhes sur place. Les
noms de Heu et de personnes entrent encore dans le Glossaire « comme
partie intégrante de certaines locutions ou lorsque leur développement
phonétique présente un intérêt particulier » {Glossaire, t. 1, p. 9).
Les dépouillements, — E.
Muret nous décrit, dans d'émouvantes
pages de son article Enquête sur les noms de lieu et les noms de famille,
{Bulletin, XIII, 1914, pp. 31-39), l'importance linguistique de ces noms.
Il a commencé le travail en 1901, en faisant, parallèlement à l'enquête
sur place, le dépouillement des documents d'archives, car on trouve des
noms de lieu dans tous les documents avant l'apparition des premiers
lexiques dialectaux. Leur forme, quoique latinisée ou francisée, laisse
néanmoins deviner la prononciation vulgaire, transcrite plus ou moins
fidèlement, selon les habitudes propres à chaque siècle, et même à chaque
région ou à chaque individu {Bulletin, XIII, p. 31). Tandis que les
mots usuels sont sujets à des modifications, les noms de lieu sont attachés
à la glèbe et, selon Muret, ce sont eux qui apparaissent comme l'élément
le plus stable, le plus résistant, le vrai noyau de chaque parler. Les
248 LE DOMAINE FRANCO^PROVENÇÂL
noms de personnes, peu fixés au sol, trahissent souvent une origine étran-
gère (française, savoyarde, italienne ou allemande). Il faut cependant
reconnaître une interdépendance entre les noms de personnes et les
noms de lieu, car beaucoup de lieux sont dénommés d'après des per-
sonnes et beaucoup de familles reçoivent leur nom d'après leur résidence
ou d'après leur propriété XIII, 1914, p. 32). Muret, trouvant
{Bulletin,
partout l'accueil le plus empressé et le concours le plus obligeant, a
réussi à fouiller les dépôts d'archives publiques et privées et à mettre
sur fiches tous les noms qui figurent sur les plans cadastraux du Jura
bernois et des cantons de Neuchâtel, de Fribourg, de Genève, de Vaud
et du Valais, avec l'indication de la date et des folios des plans (voir,
pour plus de détails. Bulletin, XIII, 1914, pp. 34-35 cf. Bibliographie, ;
t. pp. 265 ss. et344ss,). Ce travail a permis de recueillir l'orthographe
II,
locale des noms de lieu et d'enregistrer la forme courante des lieuxdits.
Enquête sur place. — « La chasse aux formes locales », selon l'ex-
pression de Muret, s'est poursuivie durant la belle saison, de 1901
à 193 1. On a interrogé, d'une façon générale, des personnes âgées
et mêlée? aux affaires publiques. L'enquête, à côté de la notation exacte
de la prononciation des noms, s'est préoccupée d'obtenir tous les rensei-
gnements possibles au sujet de leur sens et de leur appUcation. Muret
a recueilli aussi des noms à la frontière française et à la frontière italienne ;
il a même franchi à plusieurs reprises la limite des langues de la Suisse,
afin de connaître la prononciation allemande de noms de lieu fribour-
geois, vaudois et valaisans et de retrouver d'anciens noms romans
conservés encore en bouche germanique [Bulletin, XIII, 1914, p. 37 ;
cf. aussi la Bibliographie, t. II, pp. 344-359) (i).
—
Nombre des localités étudiées. Il y a en Suisse, selon Muret, envi-
ron mille communes de langue française. L'enquête de Muret a réussi à
atteindre (en 1914) le chiffre d'environ trois cents communes {Bulletin,
XIII, 1914, pp. 37-38 cf. des indications plus détaillées dans la Biblio-
;
graphie, t. II, Les enquêtes ont cependant continué jus-
pp. 348 ss.).
qu'en 1931 (cf. 7) par l'enregistrement, dans les 946
Rapport, 1932, p.
communes de la Suisse romande, des noms de lieu qui figurent sur les
plans cadastraux et dont la forme locale a été relevée dans la tradition
orale (patois ou français local).
E. Muret, ancien élève d'Adolf Tobler, Gaston Paris, Paul Meyer
(i) Il faut souligner tout paxticulièrement la contribution de Franz Fankhauser
aux enquêtes sur les Noms de lieux et de famille des quarante communes de langue
romane du district de Gruyère faites en 1908, 1909, 1911 et 1912, etc. (cf. Biblio-
graphie et J. Jud dans Vox Rom., t. VIII, 1945-1946, pp. 34-35) et plus tard la
collaboration de P. Aebischer (pour le canton de Fribourg) et celle d'O. Keller (pour
le canton de Genève).
GLOSSAIRE DES PATOIS DE LA SUISSE ROMANDE 249
et Antoine Thomas, a donné au Glossaire une contribution d'une grande
valeur scientifique et à l'onomastiqtie des langues romanes un véritable
Vade-mecum (cf. Les noms de lieu dans les langues romanes, conférences
faitesau Collège de France, en 1928, Paris, Leroux, 1929, in-S^, 109 p.).
Depuis la mort d'E. Muret (en 1940), la direction de l'Enquête sur les
noms de lieu est entre les mains du savant P. Aebischer, et le fi.chier
est installé à Lausanne (cf. Rapport, 1941, p. 7).
g) Localités étudiées pour le Glossaire.
Dans les six cantons à population romande [Vaud, Valais, Genève,
Fribourg, Neuchâtel et Berne), les auteurs ont étudié 222 localités.
Ils nous apprennent qu'elles sont « inégalement réparties sur toute
la surface du territoire romand (voir planche n^ XX, p. 236) clairsemées là ;
où les patois sont uniformes (par exemple dans le Gros-de-Vaud), elles
se multiphent dans les contrées où les conditions géographiques, histo-
riques ou économiques ont fortement différencié le langage. En Valais
il y a peu de villages qui n'aient été mis à contribution » [Glossaire,
t. I, p. 8 cf. aussi Von Wôrterhuchern, pp. 204-205).
;
h) Transcription phonétique.
Le système de transcriptionemployé dans le Glossaire est à peu près
celui qui avait été prescrit aux correspondants, ayant comme but princi-
pal une lecture et une consultation facile de l'ouvrage, tout en sauve-
gardant les exigences des linguistes. On a conservé des habitudes ortho-
graphiques françaises tout ce qui était compatible avec les principes
de la phonétique (Glossaire, t. I, pp. 14-15), par exemple ch, ou, et la
notation des voyelles nasales in et un. Selon l'aveu des auteurs, la notation
employée reste une notation simplifiée, de laquelle on a écarté tout ce qui
aurait rebuté des lecteurs non versés en phonétique. Toutes les finesses
de transcription phonétique se retrouvent par contre dans les Tableaux
phonétiques (pour d'autres détails, voir le chapitre Système de transcription,
publié dans le premier tome du Glossaire, pp. 14-17 cf. aussi Von ;
Wôrterbiichern, p. 209).
i) Appareils de phonétique expérimentale ; le phonographe.
L. Gauchat s'est préoccupé d'une façon constante du problème de
l'utilisation des appareils de phonétique dans les enquêtes linguistiques.
Le rapport de 1900 [Deuxième rapport, pp. 4-6) nous expose les difii-
cultés qu'on rencontrait lors de ces enregistrements phonétiques la con- :
fection d'un palais artificiel exigeait trois jours certains instruments
;
très délicats n'étaient pas d'un transport facile.
Le PHONOGRAPHE. — Gauchat s'exprime à ce sujet en ces termes :
250 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
« Le phonographe peut servir à retenir l'impression générale d'un parler
et on pourrait conserver ainsi, plutôt à titre de curiosité, des spécimens
de nos patois» {Deuxième rapport annuel de la rédaction, 1900, p. 6).
Quant aux études phonétiques, il ne faudrait pas se faire d'illusions
sur leur valeur. Le phonographe réclame des perfectionnements et surtout
la disparition complète du « son nasillard qui accompagne la voix dans
l'instrument ». C'est « ce son nasillard » qui empêche de reconnaître le
degré de la nasalité d'une voyelle « la voix est encore trop dénaturée par
:
le phonographe pour qu'il puisse servir à faire l'analyse exacte des sons ».
On a enregistré, en 1902, en dépit de ces imperfections, à la demande
de la Commission philologique, des spécimens de patois, à l'aide du phono-
graphe. Les résultats n'étant point satisfaisants, la Commission ne
croyait pas utile l'application d'appareils phonétiques sur une échelle
plus vaste. Mais, avec le perfectionnement des appareils enregistreurs,
les relevés furent repris dès 1924 et actuellement des disques provenant
de la Suisse romande sont conservés à Zurich (cf. le chapitre Les
Archives phono graphiques de l'Université de Zurich, pp. 271-276) et à
Lausanne (cf. Rapports 1932 ss.).
j) Publication des matériaux.
Les 1424 pages in-40, sur deux colonnes, les trente-cinq photographies
et gravures, les cent quatre-vingt-quatorze dessins et les dix-neuf
ou folkloriques publiés jusqu'à présent nous promet-
cartes linguistiques
tent dès maintenant l'une des plus belles œuvres des éminents linguistes
suisses.
Chaque article se subdivise en trois parties i^ Formes et provenance
:
du mot 2° Définition grammaticale, signification et exemples 3° Notes
; ;
sur l'histoire du mot et renseignements encyclopédiques, imprimés toujours
en petits caractères (voir planche n^ XXI, p. 251). U
origine du mot est in-
diquée si possible, accompagnée de références aux grands recueils étymo-
logiques de W. Meyer-Lûbke [Romanisches etymologisches Wôrterhuch) et
de W. V. Wartburg {Franzôsisches etymologisches Wôrterhuch). Les articles
sont signés des initiales des auteurs qui ont mis en œuvre les matériaux.
Dans son ensemble, chaque article étonne par une riche documenta-
tion (formes dialectales variées exemples nombreux et très bien choisis
; ;
proverbes et phrases qui reflètent l'âme de la Suisse romande amples ;
informations sur le folklore, l'ethnographie (i) et l'histoire des cantons,
qui dépassent très souvent les frontières de la Suisse ; de fréquents
renvois au français moderne et ancien et aux autres idiomes gallo-
(i) De 1943 à 1947, W, EglofE et P. Boesch ont fait, pour le Glossaire, une impor-
tante enquête supplémentaire, recueillant en particulier des documents sur les
anciens modes de travail et des vues d'objets anciens (cf. Rapports 1943 ss. et l'ar-
ticle de W. Eglofi dans Vox Rom., t. XI, 1949-1950, pp. i ss,).
Planche XXI.
bçma bbmâ 519
r. (Évol. Jj.). Topon. La Borgne, rivière princi-
pale du Val d'Hérens (Sgf. 486, 528): ii bbrna
(Évol.),bçrna (Hérém. Lav, 373), b^mya (Grim.
GiLL.); anc. formes Borny, -ni 1239 ss., Bomye,
•nie 1404 ss. (Jaccard, 43; Gremauu, Doc, pas-
sim). A Évol. on désigne par ce terme général
encore d'autres rivières du voisinage il borna :
d'ÈrèminAsi [Hérémence], la Dixenze; li borna
d'Anivyé [Anniviers], la Navigenze.
Se rattache p.-ê. à la famille de borna 1 « trou,
creux». La filiation sémantique «trou source > >
cours d'eau», que propose Dauzat (Fr. mod. 1943,
31 ss., en modifiant sa Topon.fr. 125 ss.), est d'au-
tant plus vraisemblable que la plupart des noms de
ruisseaux Borne, etc., du centre et du midi de la
France se trouvent également dans l'aire où vit borna
« creux-» (FEW, 1, 5ff7); pour les noms correspondants
du nord, cf. Long.non, 192; Vincent, 143. Ainsi le
germanique 'brunna «fontaine» (FEW, 1, 566 et
571 b; Lav. 137) n'est pas à la base de borna «cours
d'eau». Une grande partie des n. de 1. que Jaccabd, 43,
voudrait y rattacher, trouvent leur place parmi les
dérivés ci-dessous. Quant au -ny- du nom officiel et
des formes ancienues de la Borgne, d'autres mots
appartenant à la famille de borna «cavité» offrent
cette même variante difficile à expliquer: on trouve
bùrnys «cheminée» dans V 8 (voir 6qjtar«a) bbrnyèta ,
«soupirail, etc.» ib. (voir 6àr/ié/a 1), dans le Bas-V
bbrnyon «petit trou, soupirail» et bàrnyœula «petit
trou », enfin bournyon « gros tronc noueux» à Vd Blon.
(voir ces mots) Sch.
1. borna v 2 Salvan Ba., 40, 46, 47, B 12 (3» pU
bèarn), -é v'42, 43, -è B 22, 36, 41-43, 46, 50 (3« p.
Aire de borna « trou, cheminée » et famille.
borin-n), 54, 60, borné V 44, bourna B 32. ALF —
1462 (beugler) V 44.
les formes de ALF
204, 352, 1336, 1863, AIS 857. V. intr. Beugler, mugir, surtout en parlant
Il
En SR borna trou» et bquarna «cheminée» sont
a d'un taureau furieux, d'une vache irritée. Si tore
géographiquemenl séparés (voir la carte). L'cjcislence bôrn, ce taureau b. furieusement (B Courchap.).
du radicaldaos N Jura et B n'est plus attestée que par a ona valsa ka bbmé, c'est une vache en colère
les dérivés anbbrnà, bbrnèta 1, bàrni, brani». La var.
bonna de Vd Arz. «grand creux, fissure dans les ro- qui b. (V Lourl.). Comparaison. Borna kom on
||
chers de la montagne», citée sous baume 'à, pourrait botsyô, beugler comme un taureau (V Lourl.
se rattacher aussi à borna « creux, caverne ». Cf. bénao, Perraudin). a [il] bôrn kôm aïn tore, id. (B
àorgnet, bouérnoa, kabàrna et les dérivés en born- et
Plagoe).
borny-, Sch.
Dérivés born^ (-aceus) B 50, mugissement
:
2. bçma V 3, 45, 46, 48, 50, 51 Jj., bô- 54, 55,
du taureau bornô (-ata) V 2 Salvan et 4 Bagnes
;
tibourne» 5 Conth. Ba. Ba. (ou -aya), 47, beuglement de taureau, de ya-
S. f. Assemblage de javelles ou de gerbes de
Il
che irritée; bômoii, -ouz B 50,54, adj. et s., qui
céréales dressées en pyramide les unes contre les beugle.
autres, pour activer le séchage sur les champs. Pourrait être un croisement de broulyi «beugler,
Cf. MiETHLiCH, Gelreidehaufen, 32 et fig. IV. Métr mugir» avec corner « braire, crier». Sch.
inbôrn, mettre en meules (Aven). Disposition ||
2. borna, -ây9 vd 51, 52. Cf. n. de I.
analogue des bottes de chanvre après le rouissage
Adj. Creux, évidé à l'intérieur. Ouna fuva
Il
(Cham., Nend.). Cf. Gerig, Hanf, 35 et fig. 20, 21.
bôrnâya, un épicéa creux (Orient). Sounâ bômâ,
Emploi métaphorique de borna «cheminée» (voir
bouarna), d'après la forme de la meule. L'idenlif. avec sonner creux (Sent.). Nom de lieu. Au Champ
ie fr. borne que propose Miethlich est erronée, ce mot Beurnat G Jussy u §an bœrnâ (Ke. Genfer-
:
n'étant pas usité en V. Cf. inbàrna. Sch. Jj. dial. 169).
Part. p. d'un verbe *bàrnû « creuser », dérivé de
3. bçrna V 75, -a 7l Lav. 434. Cf. lopon.
borna 1 «trou, cavité», dont nous ne possédons l'in-
S. f. Rivière, cours d'eau générait plus grand
fin. que sous la forme de G bœnao «faire des trous»
Il
que les torTents de la région. Lï tàriri'n è grô (Gl. il, 444). Il existe aussi en prov. : bourna «creu-
koum ouna borna, le torrent est gros comme une ser > (MiST.). Cf. les synon. bbrnu, bquèmou. Sch.
Une page du Glossaire des patois de la Suisse romande (fasc. XIX, 1943-1944)
(cf. pp. 250, 252 de mon étude).
¥
252 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
romans, de même qu'aux patois de l'Italie du Nord, aux parlers des
Grisons et du Tessin et aux dialectes germaniques voisins), et place chaque
mot du Glossaire dans l'esprit de la Romania occidentale, lui créant
une sorte de nimbe, qui incite le lecteur spécialisé à des recherches plus
approfondies (cf. planche n^ XXI, p. 251).
Nous croyons utile de reproduire ce passage toujours actuel de la
préface du Glossaire, écrit (en 1924) par Arthur Piaget, président de la
Commission philologique « Nous vivons à une époque d'utilitarisme,
:
d'affairisme, de démagogie et de tjn-annies économiques les réparations ;
et le change, les pugilats aux Chambres et les matches de boxe remplis-
sent les journaux. Comment les lecteurs, toujours pressés, qui se nourris-
sent quotidiennement de tels mets, liront-ils l'entrefilet qui leur annoncera
l'apparition d'un glossaire des patois romands ? D'un œil distrait, sans
se douter que c'est un événement de premier ordre, scientifique, patrio-
tique et spirituel» [Glossaire, t. I, p. i).
« On reproche au Glossaire, K. Jaberg, la lenteur de sa publication.
dit
Le compte du travail minutieux que demande
non-initié ne se rend pas
la rédaction d'un dictionnaire. Qu'on se figure ce que c'est que de trier
presque deux millions de fiches, de contrôler les matériaux, de les grouper
et de faire des recherches qui varient d'article à article il y en a à —
peu près 300 par fascicule, ce qui fait 6000 pour les fascicules publiés...
La lenteur est inhérente à la confection d'un dictionnaire qui ne doit pas
tromper celui qui s'en sert. Le Deutsches Wôrterbuch des frères Grimm,
commencé en 1854, n'est pas encore terminé ; le Thésaurus linguae
latinae,depuis 1883, en est arrivé au milieu de l'alphabet, et Vldiotikon,
après plus de 60 ans de travail assidu, en est à StUr. Ajoutons que le
Thésaurus occupait avant la guerre 25 rédacteurs permanents et qu'il
publiait quatre fascicules par an... Le Glossaire ne fait-il pas bonne
figure avec en moyenne un fascicule par an, rédigé par des rédacteurs
qui remplissaient à côté de cela les fonctions de professeurs d'université » ?
[Die schweizerischen Wôrterhiicher, Sprach- und Volkskunde-Attanten,
extrait de la revue Schweizerische Hochschulzeitung, t. XX, n^ 4, 1947,
Zurich, pp. 16-17).
Les spécialistes et tous ceux qui croient encore en la valeur et
l'utilitéde pareils travaux, ne pourront passer près de cette activité
sans apporter aux infatigables entrepreneurs et constructeurs de l'im-
mense moniunent linguistique, le tribut de leur sincère admiration et
de leur profonde gratitude. Tous les linguistes trouveront un appui
dans le Glossaire, ce que les auteurs ont cherché à réaliser une meilleure :
révélation de l'âme du pays romand, l'homme de la Suisse romande
chez lui, avec ses désirs et ses besoins, ses joies et ses peines, ses deuils,
ses tristesses et sa poésie.
La nouvelle équipe de rédacteurs, sous la direction d'Ernest Schûle,
TABLEAUX PHONÉTIQUES DES PATOIS SUISSES ROMANDE 253
nous offre une bonne garantie que la publication du Glossaire ne subira
pas d'arrêt.
Les articles du Glossaire des patois de la Suisse romande me font
l'impression d'artistiques miniatiues, exécutées non seulement avec
une étonnante précision et un profond amour pour le trésor des aïeux,
mais aussi, et surtout, avec un remarquable et singulier appareil scien-
tifique, où le talent des rédacteurs se joint à l'insoupçonnée richesse
des matériaux.
12. Tableaux phonétiques des patois suisses romands.
« Représenter les phénomènes de la nature,
tels qu'ils s'offrent à un esprit sincère et libre
de conventions, est aujourd'hui la seule tâche
d'une science bien comprise ».
(L. Gauchat, 1925).
Comme complément du grand dictionnaire des patois romands (« Glos-
romande »), Louis Gauchat, Jules Jeanja-
saire des patois de la Suisse
QUET et Ernest Tappolet ont publié les Tableaux phonétiques des patois
suisses romands, relevés comparatifs d'environ 500 mots dans 62 patois-
types, publiés avec introduction, notes, carte et répertoires, Neuchâtel, P.
Attinger, 1925, XVIII-197 p., grand in-fol. —
Le volume contient une :
introduction (pp.V-XVIII) d'une haute importance scientifique et métho-
dologique (écrite par L. Gauchat) une indication sur la disposition des ta-
;
bleaux et sur la transcription des sons (p. i) ; 79 tableaux (numérotés de I à
LXXIX) reproduisant les réponses pour 480 mots enregistrés dans 62
communes de la Suisse romande (pp. 2-159) (i). Chaque tableau donne
les réponses pour six mots en moyenne et prend place sur deux pages, la
première contenant réponses pour 31 communes et la suivante pour
les
les 31 (voir planches n^^ XXII-XXIII, pp. 254-255).
communes restantes
Les auteurs ont très bien groupé les réponses en ouvrant le livre, :
on trouve sur les pages de numéro pair la première partie de chaque
tableau et sur les pages de numéro impair la seconde partie. Les notes (pp.
160-168) donnent tous les détails utiles sur les localités étudiées et les su-
jets interrogés. Une riche liste de mots supplémentaires (pp. 169-176) ap-
porte des matériaux fort utiles pour le contrôle des Tableaux et précise
certains traits du développement phonétique local. Suivent un répertoire
:
systématique des bases phonétiques latines (pp. 177-187), un tableau des for-
mes verbales (p. 188) et l'index alphabétique des types latins (pp. 189-192),
des mots français (pp. 192-196) et des mots supplémentaires (pp. 196-197).
(i) Le système de reproduction des matériaux est identique à celui pratiqué par
J. GiUiéron dans s m étude Contribution à l'étude du suffixe -ELLUM (dans la Revue
des pat. gallo-romans, t. I, 1887, pp. 33-48, cf. les pages 42 et 43).
256 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
But et plan de l'ouvrage. —
Les patois de la Suisse romande
offrent, par rapport au territoire qu'ils occupent, une richesse d'articu-
lations qu'on rencontre difficilement dans les autres pays romans. Cette
situation a amené les auteurs du Glossaire des patois de la Suisse romande
à donner un aperçu détaillé sur la variété de ces parlers.
C'est la première fois que deux personnes, très bien préparées, exécutent
simultanément des relevés sur place (pendant les années 1904 à 1907).
Ils devaient servir à contrôler l'enquête faite précédemment en vue
d'un Atlas phonétique de la Suisse romande (voir planche XXIV).
En effet, les auteurs du Glossaire avaient fait, dans ce but, de 1889
à 1903 (p. VI) une enquête dans près de 400 localités de la Suisse et des
régions limitrophes (i). Ils durent renoncer à la publication de cet
Atlas à cause des frais très élevés {Bulletin, t. XIII, 1914, p. 26), et
les Tableaux phonétiques sont destinés à le remplacer dans la mesure
du possible (p. V).
Les Tableaux sont en première ligne l'indispensable complément
du Glossaire ils fournissent des formes sûres, enregistrées et contrôlées
;
sur place, concernant les éléments fondamentaux de la phonétique des
patois romands, que les linguistes peuvent vérifier facilement et auxquels
les rédacteurs renvoient souvent dans leurs conamentaires étymologiques
du dictionnaire.
La valeur de cette importante contribution scientifique s'accroît
encore du fait que les patois romands sont de plus en plus supplantés
par le français victorieux.A la date de l'enquête (1904), on trouvait encore
dans chaque localité des personnes qui parlaient le langage des aïeux.
Après vingt ans à peine «l'action destructive de la langue officielle
(le français) a fait de tels progrès écrit Gauchat — qu'une enquête —
générale comme celle que nous avons faite... est devenue impossible dans
la moitié de nos cantons. Ce que nos sujets, souvent très âgés, nous ont
dicté, nous le transmettons ici comme un dernier écho d'une époque
disparue » (p. VI).
a) Questionnaire.
Tout en constatant qu'un questionnaire ne répondra jamais à toutes les
Gauchat le tient cependant pour le seul système praticable
exigences, L.
dans une enquête qui embrasse un vaste territoire (p. VI, et note i).
Expérience précédente. — L'expérience acquise pendant les années
(i) De l'Atlas projeté, deux spécimens seulement ont été publiés l'un, sur le:
développement de c et g' initiaux devant a, sur une carte à échelle réduite, comme
annexe au Rapport de 1900 de la rédaction du Glossaire, et l'autre avec les résultats
de cl initial, sur une carte au i 400.000 (cf. Tableaux, p. V et Bulletin du Glossaire
:
des patois de la Suisse romande, t. XIII, 1914, pp. 26-27).
Planche XXIV.
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TABLEAUX PHONETIQUES DES PATOIS SUISSES ROM. 257
1899 à 1903, lors de la première enquête conduite en 400 communes,
a permis aux auteurs de rédiger une liste de questions exempte d'un
bon nombre de défauts trop fréquents. Ce fait est reconnu par les auteurs
eux-mêmes « la liste employée par nos relevés de contrôle n'est en somme
:
qu'une édition corrigée et augmentée de celle dont nous avions éprouvé
la valeur» (p. VI).
But du questionnaire des Tableaux phonétiques. — Ce ques-
tionnaire devait satisfaire en premier lieu deux exigences : 1° contenir
le plus grand nombre possible de mots qui reflètent la phonétique
descriptive et historique des patois romands ;
2° les mots devaient
être employés et connus dans tout le territoire soumis à l'examen. « Il
fallaitnon seulement tenir compte des problèmes dont la science s'est
occupée,.., mais il fallait songer aussi à des détails... qui pouvaient
être appelés à jouer un rôle dans des discussions futures » (p. VI).
Mots usuels, répandus partout. — Pour la réalisation d'une
image phonétique des patois d'une région, il fallait choisir des mots usuels,
répandus et employés partout. Vu l'hétérogénéité du domaine romand,
cette condition ne pouvait pas être remplie par certains mots du ques-
tionnaire. On ne pouvait pas cependant se contenter d'un nombre
réduit de mots, si l'on voulait donner un jugement valable sur l'évolution
d'un phonème latin. Afin de combler cette lacune, les auteurs n'ont pas
hésité à adopter dans le questionnaire quelques mots du français régional
comme chahle « couloir pour dévaler les bois », encoubler « s'embarrasser
dans », etc. puisque ces provincialismes étaient employés un peu partout
dans le pays (p. VII).
Mots migrateurs. —
Un bon nombre de mots, considérés comme
appartenant au cru, s'étaient révélés comme des nouveaux venus, et
de ce fait ils ne peuvent être considérés comme témoins de la tradition
directe. Ces mots ont pourtant une valeur démonstrative parce qu'ils
se sont fidèlement assimilés au fond hériditaire et ont subi les mêmes
changements phonétiques que les mots de la tradition directe. Le mot
vigne, par exemple, est un mot intrus dans une région qui n'a pas de
vignoble, mais, vu qu'il est entré de bonne heure dans le vocabulaire
et a épousé l'évolution phonétique des autres mots semblables, il peut
être utilisé, avec précaution, bien que sa base d'information soit peu
solide (p. VI). .
Manque d'unité lexicale. — Les parlers romands de la Suisse se
caractérisent par une extrême variété lexicologique. Il y a des patois
qui n'emploient pas des mots très ordinaires, comme fille, enfant, fromage,
et Gauchat mentionne le fait intéressant que sur vingt et un noms d'ani-
258 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
maux demandés, douze seulement sont représentés dans tout le domaine
par un terme unique (p. VII et note i).
Les demandes indirectes seules peuvent éviter, à mon avis, cette
dif&culté mais un questionnaire phonétique ne peut pas les employer,
;
car il s'expose à la réduction du nombre des mots choisis pour les diverses
évolutions phonétiques.
Les auteurs des Tableaux ont dans leur questionnaire
laissé toutefois
des mots qui montrent la variété lexicologique, de même que le renouvel-
lement du lexique (le mot la lune, par exemple, est remplacé par la
belle dans une localité du Jura bernois) (p. VII).
La morphologie du questionnaire. — Bien que les auteurs se
soient occupés en premier lieu de problèmes phonétiques, le questionnaire
contient toutefois un bon nombre de mots au pluriel, les formes féminines
de presque tous participes, un bon nombre de pronoms
les adjectifs et
et une quantité de formes verbales (p. VII).
Les phrases. —
Gauchat, Jeanjaquet et Tappolet se sont rendu
compte du défaut que présentent les réponses obtenues par la traduction
en patois des mots du questionnaire. Pour y remédier, ils ont recouru
aux petites phrases simples, où l'on avait placé les mots demandés.
Ces phrases suivaient, autant que possible, un ordre d'idées naturel
et donnaient à l'interrogatoire « un petit air de conversation » (im exem-
ple je vais au marché chercher une pelle, une faux, etc. // a mal au pied,
: ;
au genou, etc.). Gauchat, à ce sujet, écrit « Cette réunion en phrases
:
a occasionné la répétition d'une quantité de mots grammaticaux, articles,
auxiliaires, qu'il est intéressant de comparer en détail, parce qu'on y
découvrira une richesse de nuances inattendue » (p. VII).
La valeur des phrases. —
Selon Gauchat, « la phrase seule fixe
exactement le sens des mots elle règle surtout, ce qui est de la dernière
;
importance pour notre genre de travail, les conditions d'accentuation...
L'accent se déplace facilement dans nos patois, mais cela dépend des
éléments dont le mot est entouré. Isolément, il n'a une valeur docu-
mentaire que pour le lexique ou la morphologie les sons n'acquièrent
;
toute leur vitalité que dans la phrase... La phrase détermine enfin la
fonction grammaticale » (p. VII).
Les inconvénients des phrases. —
Avec son puissant esprit d'ob-
servation, Gauchat reconnaît aussi les inconvénients des phrases « L'en- :
quêteur ne peut pas porter son attention simultanément sur toutes
les parties de la réponse, il doit demander au sujet de la répéter. Or,
la deuxième ou la troisième énonciation n'est plus identique à la première.
La phrase perd son caractère d'instantané. Il y a là une des principales
TABLEAUX PHONÉTIQUES DES PATOIS SUISSES ROM. 259
raisons des divergences entre les deux observateurs, qui n'ont pas tou-
jours pu marcher de pair dans la notation des diverses sections de la
phrase parmi plusieurs auditions successives, n'ont pas enregistré
et,
la même. mot isolé est aussi plus soignée que s'il
L'articulation d'un
appartient à un groupement par phrases » (p. VII)
Ces justes observations sont pleinement confirmées par mes enquêtes
en Roumanie, à l'occasion des quelque trois cents phrases de mon ques-
tionnaire, traduites en patois par les informateurs de plus de 300 com-
munes.
Demandes faites plusieurs fois. — Le questionnaire des Tableaux
contient aussi des questions posées plusieurs fois aux informateurs :
laforme il fait a été demandée trois fois et le participe fait quatre fois.
Gauchat se contente de faire cette constatation « Les différences qu'on
:
y notera, constatées par un double témoignage, ne manqueront pas
de faire réfléchir ceux qui croient encore à la régularité absolue de
l'évolution linguistique » (p. VII).
Élasticité du questionnaire. —
Vu le but poursuivi par les auteurs,
le questionnaire avait une certaine « élasticité » ils pouvaient ad- ;
joindre des mots supplémentaires, variant de lieu en lieu, suivant les
besoins scientifiques. Les réponses obtenues sont publiées à la suite
des Tableaux (pp. 169-176).
Durée de l'enquête. — Les relevés ont été faits pendant les années
1904-1907 (p. V).
Pas de concordance avec le questionnaire de l'ALF. En —
1904, date du commencement de cette enquête, une partie seulement
de l'Atlas linguistique de la France était publiée, et les auteurs des Ta-
bleaux n'ont pas cherché à faire concorder leur questionnaire avec celui de
l'ALF, car le leur était fondé sur d'autres principes (p. VI).
Unquestionnaire est toujours susceptible de retouches. —
En 1925, Gauchat s'exprime à ce sujet en ces termes « Si nous avions :
à refaire aujourd'hui notre questionnaire, qui date du commencement
de ce siècle, nous aurions d'importantes retouches à y faire nous —
introduirions surtout un plus grand nombre de sufSxes sans toutefois —
atteindre la perfection» (p. VI). Cette affirmation est valable, je crois,
pour tous les questionnaires linguistiques.
b) Enquêteurs.
Les auteurs se sont décidés à introduire dans cette enquête un nouveau
principe, qu'ils appliquent pour la première fois relevés exécutés simul-
:
200 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
tanément par deux personnes, ayant la même préparation scientifique,
dont toute discussion durant la séance XI). Par ce procédé
était écartée (p.
on voulait non seulement contrôler l'enquête faite précédemment en
vue de l'Atlas, mais aussi, et surtout, obtenir des matériaux linguistiques
offrant des garanties spéciales d'exactitude.
Un seul enquêteur contrôlé, — Jules Jeanjaquet a fait l'enquête
partout et ce sont seulement ses notations qui forment des Tableaux. le texte
Afin de diminuer chances d'erreur d'un interrogatoire confié à un
les
seul enquêteur bien expérimenté en ce genre de travail, il fut décidé
que l'un des deux autres rédacteurs du Glossaire (Gauchat ou Tappolet)
transcrirait, en même temps et indépendamment de l'enquêteur principal,
tous les mots et toutes les phrases prononcés par les sujets. Les notations
du second observateur, lorsqu'elles diffèrent, figurent au bas de la page.
Jusqu'à la page 49 des Tableaux sont reproduites les divergences
les plus minimes entre les deux notations phonétiques à partir de la ;
page 50, les auteurs ont décidé de reproduire seulement les divergences
qui « dépassent une certaine mesure ». Sur ces doubles données, Gauchat
affirme « Il va de soi que le texte et les notations divergentes constituent
:
deux leçons de valeur égale, qui se complètent et se contrôlent mutuel-
lement et qu'il faut utiliser ensemble » (p. V).
Par ce procédé les auteurs des Tableaux ont donné à la linguistique
une contribution de la plus haute importance scientifique deux enquêteurs :
ayant la même préparation scientifique et la même expérience dans les
enquêtes dialectales, présentent, dans la perception et dans la notation
des sons prononcés par les mêmes informateurs, de remarquables diffé-
rences. C'est le « filtre » individuel et spécifique de chaque enquêteur
qui intervient et influence la perception des sons prononcés par les sujets.
Puisque l'on préconise souvent les enquêtes faites par plusieurs en-
quêteurs, je crois nécessaire de suivre de très près les importantes consta-
tations faites à ce sujet, au risque même d'allonger mon exposé.
c) Divergences entre les notations de deux enquêteurs.
L. Gauchat consacre à ce problème le quatrième chapitre des Tableaux
{Les divergences, pp. X à XVIII), en y mettant comme épigraphe ces
mots : « C'est l'esprit qui voit et entend. Tout le reste est sourd et aveugle
(Épicharme) ». Il compare les divergences des notations phonétiques
de deux linguistes avec les différences qu'on rencontre entre deux ta-
bleaux faits par deux peintres d'après le même modèle, et ajoute la
remarque suivante « les deux peintres diffèrent en ceci des deux lin-
:
guistes qu'ils veulent y mettre du leur, tandis que les derniers prétendent
faire abstraction d'eux-mêmes et atteindre la vérité pure. Et pourtant
TABLEAUX PHONÉTIQUES DES PATOIS SUISSES ROM. 201
entre les deux groupes de travailleurs, la différence n'est que quantita-
tive » (p. X).
Afin de mieux faire saisir la complexité de ce problème, je crois utile
de grouper en trois paragraphes les importantes remarques de L. Gauchat,
présentées par lui d'une maiiière un peu différente (1° divergences
plutôt apparentes que réelles 2^ divergences inhérentes aux systèmes
;
phoniques de nos patois ;
3° divergences qui ont leur origine dans la
psychologie des observateurs, p. XII).
I. Divergences attribuables à l'enquêteur.
L'oreille de deux explorateurs n'est pas identique. — C'est
l'abbé Rousselot, dans ses Principes de phonétique expérimentale, qui
a fait la plus juste critique de l'oreille : « dans les cas où elle suffit (et
ils sont nombreux), nul moyen d'expérimentation n'est aussi rapide
ni aussicommode » (p. 35), « mais elle n'entend pas tout, et nous ne
pouvons pas assigner une valeur à tout ce qu'elle entend » (p. 44). Gauchat
souligne le processus psychologique d'interprétation qui s'accomplit
dans le cerveau de deux observateurs depuis la perception des sons
prononcés par les informateurs jusqu'à leur transcription à l'aide d'un
certain nombre de signes conventionnels (p. XVI). La transcription
ne se réalise pas mécaniquement et l'esprit différent des observateurs
ne tarde pas à se refléter dans la manière d'interpréter les sons entendus,
en les transcrivant par des signes divers de la liste fixée d'avance.
Manque d'unité de notation phonétique entre les personnes
AYANT LA MÊME PRÉPARATION SCIENTIFIQUE. L'expérience faite par —
les trois dialectologues suisses prouve, d'une manière irréfutable, l'existence
d'un grand nombre d'importantes divergences de notation entre les obser-
vateurs du parler d'im même individu, bien que tous les trois soient
enfants du pays, sortis de la même école linguistique, tous les trois
élèves de H. Morf, munis du même système de transcription phoné-
une expérience de plusieurs
tique, possédant, en outre, tous les trois,
les mots
années dans les enquêtes sur place. «L'astérisque placé après
de nos Tableaux indique une différence d'audition », nous dit Gau- —
chat (p. X) —
quoique les enquêteurs aient observé à deux, simulta-
nément, le parler du même sujet, choisi avec toutes les précautions
requises pour ces recherches.
L'extrême fréquence de l'astérisque dans les Tableaux peut, croyons-
nous, facilement convaincre les partisans d'une enquête à plusieurs
observateurs pour une région, qu'il n'y a pas d'accord de notation entre
les personnes ayant la même préparation scientifique, et qu'il y aurait
im grand risque à utiliser des matériaux linguistiques présentant
des divergences phonétiques irréelles.
!262 le domaine franco-provençal
Manière différente d'interpréter le système de transcription
PHONÉTIQUE. —
Les signes d'un système de transcription correspondent
ordinairement à une série de sons qu'on suppose rencontrer dans le
parler de différentes communes. Lorsqu'on arrive à les employer sur
place même, des différences personnelles d'application et d'interprétation
surgissent entredeux ou plusieurs observateurs. L'un des deux enquêteurs
complète à sa manière par « un coup de pinceau » la notation faite par
son collègue. Il s'agit, en ce cas, d'une précision plus ou moins grande
dans la notation de petites nuances (p. XIII).
Divergences déterminées par des confusions graphiques. —
Gauchat trouve des divergences de notation dues à des confusions
graphiques. En effet, les dialectologues suisses, placés entre la science
romane et la science germanique, se sont familiarisés avec plusieurs
systèmes de transcription phonétique : celui de Bôhmer, celui de Passy
ou celui de Gilliéron-Rousselot et même, à l'occasion, celui d'Ascoli
et, enfin, celui, simplifié, du Glossaire des patois de la Suisse romande.
Quoi d'étonnant, dès lors, — nous dit Gauchat — si les observateurs
sont arrivés à employer un signe pour un autre ? (p. XIII). L'effet
d'une habitude prise antérieurement se manifeste dans toutes les no-
tations.
Pour ma part, je me rappelle fort bien combien il m'était difficile
de me déshabituer du système international de transcription, pratiqué
dans les premiers sondages préparatoires, et de le remplacer par le présent
système de l'Atlas linguistique roumain.
La langue parlée durant l'enfance influence les notations. —
De la comparaison des divergences de notation, Gauchat fait ressortir
un fait très important au point de vue linguistique : les transcriptions
phonétiques de Gauchat et Tappolet diffèrent souvent de celles de
Jeanjaquet sur les mêmes points. Pour expliquer ces divergences, Gauchat
nous informe que lui et Tappolet ont toujours habité la Suisse allemande,
ont fait leurs classes en allemand, ont parlé plus souvent le dialecte
suisse allemand que le français ils sont plus ou moins alémanisés (p.
;
XV). De son côté, Jeanjaquet est Suisse romand pur et n'a passé que
treize ans hors de son milieu français.
Au dire de Gauchat, son oreille plus ou moins « alémanisée », ainsi que
celle de Tappolet, se manifeste surtout dans les transcriptions suivantes :
1° Dans la notation des voyelles ouvertes (t, u) très courantes dans
les langues germaniques, où l'ouverture sert souvent, dans les patois
alémaniques, à distinguer certains mots : tûr « cher » (ail. teuer), mais
tûr « desséché » (ail. durr), etc. (p. XVI). « Non seulement Gauchat et
Tappolet ont dû apprendre, étant enfants, à distinguer ces sons, mais
TABLEAUX PHONÉTIQUES DES PATOIS SUISSES ROM. 263
ils ont dû, pendant de longues années où ils ont enseigné le français
dans des écoles moyennes de la Suisse allemcinde, combattre ces variétés
ouvertes, toutes les fois que leurs élèves les introduisaient, par substi-
tution, dans leur prononciation française... L'Allemand, qui prononce
des voyelles ouvertes dans des syllabes fermées, a la tendance à énoncer
vitecomme Schritte, toute comme Schutt, etc. » (p. XVI). —
De son côté
Jeanjaquet note rarement les mêmes voyelles comme ouvertes le français
;
connaît bien ces voyelles comme relâchées {midi, etc.), mais non comme
ouvertes (p. XVI).
2° Dans la notation de n, nasale vélaire (ail. eng), son très fréquent
en allemand suisse. —
En ce cas, Jeanjaquet, sous l'influence du français,
était disposé à entendre une voyelle nasale (p. XVI).
3° Dans les analyses délicates de la quantité ou des diphtongues,
Gauchat et Tappolet, toujours sous l'influence de l'allemand, ont l'habi-
tude de noter longues les voyelles fermées, surtout en fin de mot, tandis
que Jeanjaquet transcrit généralement les voyelles sans indications
de quantité (p. XVI). Gauchat croit à la probabilité d'une influence
allemande de sa part et de la part de Tappolet, car on rencontre une
attitude pareille de la part de Jakob Zimmerli (dans Die deutsch-franzô-
sische Sprachgrenze in der Schweiz, 1891-1899), Franz Fankhauser
{Dos Patois von Val d'Illiez, Unterwallis, 191 1) et Karl Jaberg, qui ont
également une tendance à allonger les voyelles fermées, tandis que
L. de Lavallaz (dans Essai sur le patois d'Hérémence, Valais, 1899-1935),
exempt de l'influence allemande, ne présente pas cette tendance (p.
XVII).
4° Une grande différence dans la perception des diphtongues.« Les
organes — nous Gauchat
dit — parcourent toute une série de positions
dont nous avons la coutume de retenir uniquement les points de départ
et d'arrivée, ce qui est au fond inexact. Mais la langue a quitté sa pre-
mière position avant que nous l'ayons précisée, et a terminé son mou-
venient, alors que nous nous efforçons encore d'en fixer le début. Ces
points extrêmes sont d'ailleurs loin d'être toujours les mêmes, et en
faisant répéter le mot ce n'est déjà plus la même chose. Il n'y a rien
de plus mobile dans ime langue qu'une diphtongue. De là la grande
variété de nos impressions » (p. XIV). Jeanjaquet « note souvent en
petit la première et en grand la seconde composante de la diphtongue,
tandis que les deux autres enquêtemrs font généralement le contraire...
On pourrait croire que l'un perçoit ime diphtongue croissante, où l'autre
a reconnu une diphtongue décroissante. Mais ce serait une interprétation
erronée. Jeanjaquet, qui note ordinairement des diphtongues décrois-
santes comme ses collègues, veut simplement indiquer par là que le
premier son a paru plus bref, moins perceptible que l'autre » (p. XIV).
lui
Gauchat est enclin à expliquer cette différence si curieuse de perception
264 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
des diphtongues par le fait que le français ne connaît que des diphtongues
croissantes et l'allemand que des diphtongues décroissantes (p. XVII).
5** Dans la notation de l'accent tonique, Gauchat et Tappolet, comme
maîtres de français, ayant à lutter contre la tendance de leurs élèves
à placer l'accent tonique à l'allemande, sur la première syllabe, notent
cet accent avec plus de régularité que leur collègue Jeanjaquet.
L'influence exercée par un patois étudié auparavant. — Les
rédacteurs des Tableaux constatent une influence sur les habitudes de
notation déterminée par les études faites auparavant sur les parlers
des autres régions de la Suisse romande. Au commencement des travaux
sur les patoisromands chacun d'eux avait reçu en partage deux
cantons, où, après une longue durée d'observations et de notations,
il était arrivé à noter les parlers avec une assurance particulière. Dès
qu'ils commencèrent à faire des enquêtes dans d'autres cantons (à
partir de 1905), où ils n'avaient pas travaillé d'abord, des divergences
d'audition apparurent dans leur transcription, parce qu'ils croyaient
entendre des sons rencontrés lors d'enquêtes précédentes. Gauchat
reconnaît dans de telles notations un brin de couleur appartenant aux
patois étudiés auparavant (p. XIII).
L'affirmation de Gilliéron — et avec
lui, de presque tous les dialec-
tologues —
qu'un enquêteur n'entend pas ce qu'on prononce en réalité,
,
mais bien ce qu'il croit entendre, est pleinement confirmée par les obser-
vations de Gauchat.
Moins de signes, plus de chance de s'entendre. — Gauchat
fait la remarque suivante L'accord des enquêteurs dépend aussi du
: «
système de transcription. Moins il y a de signes, plus il y a de chances
de s'entendre. Voilà pourquoi l'accord est plus complet pour les consonnes
notées plus grossièrement que les voyelles... Notre transcription, peut-
être trop nuancée, a produit beaucoup de variantes » (p. XI). Cette
constatation a été faite par plusieurs dialectologues.
Excès de zèle dans la notation. —
Gauchat se demande s'il
n'y a pas des différences de notation dues parfois à un excès de zèle,
car le soucis d'exactitude détermine souvent des transcriptions excessi-
vement compliquées. Après avoir rappelé les paroles de Charles Bruneau
sur ime graphie trop scrupuleuse (« Il serait aussi ridicule de vouloir
noter certaines nuances que de déterminer en mètres ou en centimètres
la distance de Sirius à la Terre », dans les Patois d'Ardenne, p. 31), il
af&rme « avoir observé en général une juste mesure » (p. XII).
Différence de temps entre les observateurs. — L'enquêteur
qui pose les questions n'arrive pas aussi facilement que l'autre à noter
TABLEAUX PHONÉTIQUES DES PATOIS SUISSES ROM. 265
la première diction du sujet. L'un, étant plus familiarisé avec le patois,
est en mesure de transcrire plus vite la réponse, tandis que l'autre
doit faire un plus grand effort pour mieux saisir les détails en partie
inconnus (p. XV).
L'homme n'est pas une machine. — On découvre dans les Tableaux
des cas où les enquêteurs n'ont pas repris à fond l'examen des sons
difficiles chaque Jeanjaquet est celui des
fois qu'ils se présentaient. J.
trois qui s'efforce le plus de rendre l'impression immédiate, montrant,
par suite, le maximum de variété dans la notation. « S'il n'entend pas
— nous dit Gauchat — une voyelle finale que nous avons l'habitude
de voir apparaître, il la supprime » (p. XII). Bien que les trois enquêteurs
aient cherché de leur mieux à s'affranchir d'idées préconçues et à fonc-
comme une
tionner machine, ils n'arrivaient cependant pas toujours
au même résultat.
L'enquêteur n'est pas le même au commencement de l'enquête
qu'a la fin. —
Gauchat remarque que le nombre des divergences entre
les notations de deux enquêteurs va en diminuant du début à la fin des
relevés, pour la bonne raison que les deux observateurs s'étaient de
plus en plus habitués au système phonique de la localité (p. XI).
Ce qui est vrai pour deux observateurs qui travaillent simultanément
est valable aussi pour im seul enquêteur. De mon côté je peux affirmer
qu'au conmiencement de mes relevés définitifs, j'ai dû vaincre plusieurs
difficultés chercher avec patience un bon sujet gagner sa confiance
: ; ;
avoir l'attention toujours en éveil pour mieux saisir les sons rester ;
attablé des heures entières sourire en face des plus énormes difficultés
; ;
poursuivre le travail sans relâche, etc., etc. Après les premiers mois,
ou après une année de travail, rien ne pouvait plus ébranler ma décision
d'aller jusqu'au bout. De jour en jour, la notation m'apparaissait plus
facile.
2. Divergences attribuables aux informateurs.
Il est hors de doute qu'une bonne partie des divergences doit être
attribuée aux sujets parlants.
Fluctuations dans l'âme du sujet. —
Gauchat reconnaît justement
que l'individu ne fait pas attention à tous les détails de sa prononciation,
et que le mot invariable est une simple abstraction, comme le disait très
bien Ch. Bruneau [Patois d'Ardenne, p. 34) « le langage n'est fait en
:
somme que d'à peu près », ou Ch. Bally {Traité de stylistique française,
1, p. 158) «nous sentons bien plus que nous ne comprenons» (p. XV).
266 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
Le débit du au commencement que pendant
sujet est plus hésitant
ou vers de l'enquête, où il gagne plus de stabilité.
la fin
Il m'est arrivé souvent qu'une mauvaise nouvelle (la maladie d'un
enfant un mouton écrasé par une herse, etc.) tourmentait de telle
;
manière mon informateur que son attention n'était plus concentrée
sur mes demandes et que ses réponses devenaient moins exactes, de
même que la prononciation. Que faut-il dire des sujets qui, à mon insu,
se mettaient du tabac dans la bouche Les cigarettes que je leur offrais
!
ne leur plaisaient pas, car, disaient-ils, elles « brûlent les lèvres ».
Le premier jet est généralement le plus naturel. — La première
réponse, lorsque le patois est encore vivace, représente, généralement,
la réalité (p. XV). Il est assez difficile cependant de se contenter de la
première réponse, quand le sujet n'a pas bien compris la demande, ou
si celle-ci est erronée. Gauchat nous dit : « Que, d'autre part, un inter-
rogateur puisse toujours noter la première diction, sans faire répéter
et sans corriger sa première transcription, c'est ce que nous ne réussissons
pas à croire, après tous les relevés que nous avons faits. Il faut aussi
laisser à l'observateur le temps d'analyser ce qu'il entend» (p. XI).
La répétition des réponses amène des changements. — L'expé-
rience montre qu'il faut pratiquer la répétition des réponses. Gauchat
s'exprime à ce sujet en ces termes y a un sans-gêne, quelque chose
: « Il
de fondu qui se perd en faisant répéter la phrase. L'imagination, d'abord
frappée par le contenu, est remplacée par la réflexion. D'affective, la
diction devient intellectuelle. La prononciation se raidit, le sujet devient
professeur de patois ; le débit est plus reposé, avec mise en relief des
éléments dont on soupçonne que l'observateur tient surtout compte.
Des sons s'amuïssant reprennent vie. Des idées de correction, de « beau
patois» s'en mêlent. Tout cela fait varier énormément la physionomie
de la parole » (p. XV).
Les auteurs des Tableaux ont dû souvent faire répéter les réponses, et,
par suite, transcrire « différentes leçons » où les conditions étaient ;
changées, le sujet lui-même avait modifié arbitrairement l'économie
quantitative du mot (en appuyant sur une finale atone, celle-ci devient
plus longue). « La répétition de la phrase peut causer des déplacements,
notamment renforcer la tendance à reculer l'accent affectivement ou,
en vue de prononcer clairement, vers le conmiencement du mot » (p. XV).
Il est assez probable qu'une bonne partie des divergences ou des contra-
dictions entre les deux notations s'expliquent de cette façon.
Lutte sourde entre deux langues. —
Les auteurs des TahUaux
ont observé durant une lutte sans merci entre le français
les relevés
et le patois. Beaucoup de sujets commençaient par franciser un peu
TABLEAUX PHONÉTIQUES DES PATOIS SUISSES ROM. 267
leur prononciation, compliquant ainsi la tâche du philologue qui cherche
au début à fixer les traits caractéristiques du parler à étudier (p. XV).
On rencontre la même situation dans les autres langues romanes, car
partout les patois sont en guerre avec les langues littéraires (ou les langues
commîmes).
Une FIXATION de la prononciation durant l'interrogatoire. —
Gauchat affirme qu'il y a eu aussi de la part du sujet une certaine fixation
de la prononciation durant l'interrogatoire les réponses, moins patoises
;
au commencement, le devenaient davantage vers la fin. Cette situation
est plus évidente dans les pays où le paysan est timide en face d'tm
« Monsieur de la ville » qui vient s'intéresser « à une chose de rien » :
sa manière de parler.
3. Divergences attribuables aux patois.
Gauchat considère qu'un bon nombre de divergences doivent être
attribuéesaux conditions phonétiques des patois et à leur degré de
vitalité (p. XI).
Patois stables. — Les relevés pour les patois stables offrent
faits
peu de une identité relative c'est
variantes, et les notations montrent ;
le cas des parlers du canton de Neuchâtel, où les manuscrits des deux
enquêteurs pourraient presque être échangés (pour les relevés de la
commune 50, Côte-aux-Fées) (p. XI).
J'ai rencontré personnellement des patois stables surtout dans les
conununes d'ancienne date, qui ne reçoivent pas d'inunigrés par mariage
ou par les travaux champêtres.
Patois de transition. — Dans le canton de Vaud, le patois des
communes Le Sentier (n° 5) Charnex {n9 13) ayant beaucoup de diph-
et
tongues et de sons particuliers, les notations des deux enquêteurs sont
tellement divergentes que l'on a presque l'impression qu'ils ont travaillé
avec des sujets différents (p. XI). Les patois de transition du sud du
Jura bernois, avec leurs nombreuses diphtongues, occasionnent, eux aussi,
de fortes contradictions de notation (p. XI).
J'ai constaté de pareils patois aux limites des isoglosses, où se ren-
contrent deux parlers, et où le système phonétique présente une insta-
bilité. On a l'impression d'entendre tantôt im son tantôt un autre plus
ou moins rapproché. C'est ici que la notation devient un vrai « supplice »
pour le plus expérimenté des enquêteurs.
Patois rebelles à la transcription. —
Je nommerais ainsi les patois
valaisans où Gauchat reconnaît un vocalisme très flottant, abondant en
268 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
nuances mixtes, avec des consonnes instables et souvent bizarres et
d'une variété surprenante. Les notations ici foisonnent, selon les auteurs,
en variantes de transcription. J. Jeanjaquet seul jouissait de l'avantage
d'avoir fait plusieurs séjours en différents endroits du canton et d'avoir pu
se familiariser auparavant avec ses patois (p. XI). Gauchat fait, à cette
occasion, ime constatation qui mérite d'être signalée « On ne reconnaît
:
bien un son que lorsqu'on sait l'articuler soi-même. Il faut l'avoir entendu
produire par plusieurs sujets d'âge et de sexe différents. Peu à peu l'ana-
lyse devient plus pénétrante. Certains phénomènes ne se dévoilent,
tout à coup, qu'après une assez longue période de tâtonnements » (p. XI).
Combien d'exercices n'ai-je pas dû faire moi-même pour arriver
à bien prononcer les sons vélaires des parlers roumains de l'Albanie
ou de la Grèce !
Patois mourants. —
C'est le cas des parlers du canton de Vaud,
par exemple, où le patois n'est qu'une réminiscence et où les sujets
ont de la peine à trouver certains mots, et où les réponses renferment
peut-être des formes douteuses ou erronées ; la prononciation elle-même
est fortement influencée par le français. Le patois ne
que dans vit plus
en dehors des grandes voies de communication, employé
les endroits situés
par un petit nombre de personnes âgées (p. i6o). Ces patois peuvent
être comparés avec le parler d'un individu qui cesse de pratiquer le
langage des aïeux après avoir passé la plus grande partie de sa vie dans
ime ville, loin de son lieu d'origine.
Patois étudiés à quelques années de distance. — Lorsque
Gauchat constate qu'il lui est arrivé « de saisir différemment la pronon-
ciation des mêmes patois, à quelques années de distance, parfois en
utilisant les mêmes témoins » (p. X), je crois qu'il donne la meilleure
réponse à ceux qui critiquent, après une cinquantaine d'années, les no-
tations d'Edmont pour l'Atlas linguistique de la France.
4. Remède aux divergences?
Les partisans des enquêtes à plusieurs observateurs soutiennent
qu'on doit niveler et réduire au minimum les divergences de trans-
cription phonétique, par un commun et persévérant travail sur place
de tous les enquêteurs d'une région. Nous leur proposons comme mémento
les observations suivantes de Gauchat « Il eût été facile de réduire
:
sensiblement le nombre de nos divergences, en choisissant une trans-
cription moins délicate et en délibérant ensemble sur la nature des
sons, à mesure qu'ils se présentaient. Mais cette imité aurait été toute
conventionnelle et artificielle... Je crois... que la science, devenue toute
TABLEAUX PHONÉTIQUES DES PATOIS SUISSES ROM. 269
biologique après être restée trop longtemps systématique, n'a aucun
intérêt à de pareils nivellements ou aplanissements des difi&cultés.
Elle a tout avantage à ce que les problèmes se posent avec une parfaite
netteté et dans toute leur complexité. Représenter les phénomènes
de la nature tels qu'ils s'offrent à un esprit sincère et libre de conventions,
est aujourd'hui la seule tâche digne d'une science bien comprise » (p.
XVIII).
d) Choix des localités.
Les auteurs ont choisi pour les six cantons romands de la Suisse
62 points, dont les parlers étaient considérés comme des patois types.
Sur l'aspect du patois de chaque canton, ils nous donnent une vue
d'ensemble très instructive. Voici la description du patois du canton
de Genève « Le patois est en voie de disparition rapide. Éteint à Genève,
:
dans le voisinage de la ville et sur la rive droite du lac, il a mieux résisté
dans les commîmes rurales, surtout dans les territoires catholiques
annexés au canton par les traités de 1815 et 1816. Les rapports faciles
et suivis avec la campagne savoyarde ont contribué au maintien de
l'ancien idiome commun, mieux conservé au delà de la frontière. Mais
partout les jeunes générations l'ont abandonné et il n'est plus pratiqué
que par quelques personnes âgées » (p. 164).
Sur les communes explorées, les informations données sont d'une
réelle utilité. Le point 53 Le Cerneux-Péquignot, district du Locle,
:
commune de 336 habitants (village 114), à la frontière française, à
2,5 km. à l'ouest de la Chaux-du-Milieu (n» 52). Le territoire de cette
commune ne fait partie du canton de Neuchâtel que depuis 1815, à
la suite de de frontière stipulée par le traité de Paris.
la rectification
Patois franc-comtois 167). A notre grand regret, nous devons
» (p.
renoncer à donner un exemple pour la description phonétique du patois
que les auteurs donnent pour chaque village étudié (une reproduction
aurait réclamé des caractères spéciaux pour rendre les sons dont ils
parlent).
e) Choix des informateurs.
Pour les 62 patois t5rpes, les sujets ont été choisis avec la plus grande
précaution. Les informations les plus amples sont données, après les
détails sur les localités. Voici un exemple sur le point 43 « Munst, :
district ds la Broyé, commune de 281 habitants (village 259) dans l'en-
clave d'Estavayer, sur les hauteurs voisines de la frontière vaudoise.
Patois broyard de la région d'Estavayer. Sujet : M™e Justine Bise, 74
ans, née à Montborget, village voisin qui fait partie de la même paroisse
et a le même patois W^^ Rosine Bise,
; 35 ans, a assisté à l'interrogatoire
et indiqué les divergences de prononciation » (p. 165).
270 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
Les auteurs nous font remarquer qu'ils se sont adressés de préférence
à des personnes déjà familiarisées avec leurs procèdes, afin de diminuer
l'embarras qu'éprouve un sujet devant un inconnu (p. VII, note 3).
f) Transcription phonétique.
Le chapitre concernant la graphie est lui aussi de la même richesse
en remarques d'ordre linguistique et technique (pp. VII-X). Retenons-en
les traits les plus importants :
Système de transcription éclectique. — Les auteurs ont combiné
les notations J. Gilliéron et E. Bôhmer en im système
de P. Passy,
approprié à leurs besoins, composé de signes courants, apte à représenter
de nombreuses nuances voisines et à permettre une écriture rapide
(pp. VII-VIII).
Changement de système lors de la publication des résultats. —
La publication, en 1910, de l'Atlas linguistique de la France fut un fait
d'ime telle importance scientifique que les auteurs décidèrent d'en adop-
ter la graphie, actuellement en usage dans presque tous les travaux
français sur les patois, sans rien y changer. Pour combler quelques
lacunes du système de transcription Gilliéron - abbé Rousselot, ils ont
ajouté un certain nombre de signes (p. VIII).
Aucune retouche au manuscrit original. Les notations de —
l'accent et de la quantité montrent peu d'uniformité. Le nivellement
aurait été facile à faire, mais les auteurs, à ce sujet aussi, se sont abs-
tenus de toute retouche au manuscrit original ils voulaient le transcrire
;
dans « toute son irrégularité » (p. VIII).
Notations impossibles à rendre en typographie. — Les notations
originales des auteurs des Tableaux trahissaient, par toutes sortes de
signes superposés, leurs hésitations à rendre le plus exactement possible
les prononciations des sujets. Ils furent forcés de renoncer à ces caractères
impossibles à rendre en typographie. Tout en simplifiant la graphie
originale très nuancée, ils ont cherché à présenter une transcription
plus précise que celle de l'Atlas linguistique de la France, en faisant
fondre une trentaine de signes, dont ne croyaient pas pouvoir se passer.
ils
Grâce à ce procédé, la forme originale du manuscrit a trouvé une juste
représentation.
Les nuances de notation trop fines ne sont pas rendues. —
En t5rpographie il est impossible employés
de rendre tous les signes
par les enquêteurs sur place (surtout les signes superposés, qu'on emploie
lorsqu'on ne peut pas bien déterminer le caractère d'un son). Les auteurs
ARCHIVES PHONOGRAPHIQUES DE ZURICH 27I
ont été ainsi contraints d'éliminer un bon nombre de divergences des
observateurs dans l'appréciation de distinctions très subtiles (p. IX).
Les plus récents Atlas pratiquent aujourd'hui l'écriture des cartes à
la main, afin de reproduire toutes les hésitations de notation de l'obser-
vateur obligé d'enregistrer la richesse insoupçonnée des parlers paysans.
Toute transcription est un faible reflet du langage vivant. —
Gauchat remarque que la transcription la plus minutieuse n'est qu'un
faible reflet du langage vivant, dont elle néglige la mélodie, son élément
le plus caractéristique. Cette lacune est comblée aujourd'hui par des
enregistrements sur disques les Archives phono graphiques de Zurich
;
possèdent déjà un bon nombre de disques excellents, capables de donner
une idée très exacte des patois romands de la Suisse. « Mais le disque,
dit Gauchat, ne remplace pas le livre. Le temps est encore éloigné où
tout dialectologue possédera son gramophone et trouvera facilement
au milieu d'une pile de disques la forme, le mot dont il aura justement
besoin. Et, malheureusement, l'état de nos patois dans de vastes contrées
de la Suisse romande ne se prête plus à une méthode dont les derniers
perfectionnements sont arrivés trop tard » (p. X).
Appareils de phonétique. —
Ni le temps, ni les moyens limités
dont disposaient les auteurs des Tableaux n'ont permis l'emploi des
appareils de phonétique expérimentale, et toutes les grandes enquêtes
des derniers temps ont dû renoncer à ce moyen d'observation (p. IX).
g) Publication des matériaux.
D'après ce qui précède, on voit que les auteurs des Tableaux phoné-
tiques des patois suisses romands ont mis à la disposition des études
sur la langue française au-delà des frontières de la France un instrument
de travail d'une exactitude très difîicile à surpasser et à la linguistique
romane un modèle digne de leur haute compétence scientifique.
IV. LES ARCHIVES PHONOGRAPHIQUES DE L'UNIVERSITE
DE ZURICH
Le Rapport annuel du Glossaire des patois de la Suisse romande de
1913 (pp. 2 annonçait la création, en 1909, à l'Université de Zurich,
ss.)
des Archives phono graphiques suisses, en rapport avec le Phonogramm-
Archiv de Vienne, par le germaniste Albert Bachmann, rédacteur en chef
de VIdiotikon suisse {Wôrterbuch der schweizerdeutschen Spraché) et par
Louis Gauchat. Les rédacteurs du Glossaire avaient à leur disposition,
en 1909, des appareils perfectionnés construits exclusivement pour les
recherches dialectales. Les disques de ces appareils pouvaient être
272 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
transformés, par la galvanoplastie, en plaques durables, de sorte que
les exemplaires étaient susceptibles d'être renouvelés à volonté. En
'1911 se constitue une Commission, présidée par Bachmann avec la
participation du directeur du Dicziunari rumantsch grischun (Diction-
naire des Grisons, voir p. 626), Robert von Planta, Elle prend une forme
oflScielle en 1913, avec le D' Otto Grôger, rédacteur à VIdiotikon, com-
me spécialiste au point de vue technique.
Après la mort de Bachmann, en 1934, la présidence et l'administration
des Archives passe au professeur de langue anglaise de l'Université de
Zurich, EuGEN Dieth collaborent comme spécialiste le physicien Edgard
;
Meyer etcomme technicien le D' Rudolf Brunner. De la conmiission
font encore partie : Jakob Jud (romaniste), Otto Grôger (germaniste),
Rudolf Hotzenkôcherle (germaniste), Oscar Relier (romaniste, mort en
1945, cf. J. Jud, Vox Romanica, VIII, 1945-1946, pp. 283-285), et Andréa
Schorta, le rédacteur du dictionnaire des Grisons (i).
But des archives. — Selon les directeurs des quatre régions de la
Suisse (E. Dieth, pour la région allemande ; L. Gauchat, pour la région
romande ; le D'' O. Keller, pour la région italienne et le D^ A. Schorta,
pour la région rhéto-romane), les Archives ont pour but « d'enregistrer
tous les dialectes locaux de la Suisse alémanique, romande, italienne et
rhéto-romane, et de mettre leurs disques au service de l'enseignement
et de la recherche scientifique. Les disques serviront aussi au maintien
de nos langues nationales. Le canton de Zurich a mis à la disposition
des archives des locaux appropriés à l'enregistrement des disques (Zurich
I, 3, rue Sempersteig). Ils sont spécialement installés en vue de leur
conservation et de leur utilisation... Étant donné leur programme et
leur activité, les Archives peuvent être considérées comme une insti-
tution nationale, quoiqu'elles soient annexées à l'Université de Zurich.
Aussi ont-elles été, jusqu'au moment de la crise, régulièrement subven-
tionnées par la Confédération. Aujourd'hui encore plusieurs cantons,
outre l'État de Zurich, leur accordent leur appui financier » {Stimmen
der Heimat, Schweizer Mundarten auf Schallplatten, volume pubhé par
les Archives, 1939, p. 107).
1. Les premiers enregistrements.
Choix et enregistrement des spécimens. — Nous savons, par le
Rapport de 1913 (pp. 2-3), la manière dont ont été choisis les spécimens
(i) Pour plus de détails sur les Archives, voir Rudolf Brunner, Dos Phonogrammar-
chiv der Universitàt Zurich, dans la revue Archiv fiir vergl. Phonetik, VII, 1943, pp.
29-35, avec la bibliographie. — Abréviation : Das Phonogr. — Les plus récentes
informations sur Archives m'ont été fournies par le président,
les Eugen Dieth.
Qu'il veuille bien recevoir ici mes plus vifs remerciements.
ARCHIVES PHONOGRAPHIQUES DE ZURICH 273
à enregistrer, car il était impossible de conserver n'importe quoi. On
a choisi, d'une manière générale, de petites pièces, « composées pour
la circonstance », ou des textes tirés de la littérature populaire. Ceux-
ci furent transcrits phonétiquement avant d'être prononcés devant
l'appareil. La transcription, à son tour, était contrôlée et corrigée pendant
la diction devant l'appareil. Une fois le spécimen enregistré, une audition
immédiate permettait de se rendre compte de la valeur du disque de
même que de la fidélité de la reproduction.
Choix des sujets. — Les sujets étaient plus difficiles à trouver.
Il fallait souvent se contenter de sujets dont les aptitudes laissaient
beaucoup à Les informateurs étaient instruits à l'avance du mor-
désirer.
ceau à débiter devant l'appareil, et on faisait de nombreux essais avant
d'arriver à quelque chose d'acceptable. Les difficultés étaient dues notam-
ment au fait que la voix était parfois très faible l'aisance, la sûreté
;
faisaient fréquemment défaut. On sentait qu'il s'agissait d'un exposé
préparé, un peu artificiel.
Les RÉDACTEURS satisfaits. — Les rédacteurs ont paru néanmoins
satisfaits des résultats obtenus par ces enregistrements. Le Rapport
anmtel de 1913 s'exprime, à ce sujet, en ces termes « Il nous reste en :
tous cas le plaisir bien rare aujourd'hui, d'avoir entendu de bons vieux
Neuchâtelois s'entretenir entre eux dans le langage qui fut celui de
nos pères et dont nos quelques plaques seront bientôt seules à conserver
l'écho lointain » (p. 3). « Ce que ni les relevés, ni les Atlas ne peuvent
rendre, l'intonation avec toutes ses nuances, pourra être conservé aux
générations futures par la collection de phono grammes que nous avons
entreprise, de concert avec les Archives phono graphiques suisses à Zurich »
{Bulletin, 1914, p. 27).
2. Les derniers enregistrements.
La collaboration des Archives suisses avec celles de Vienne a duré
de 1909 à 1923. Pendant ce temps ont été enregistrés 334 disques, con-
cernant les patois alémaniques, italiens et rhéto-romans de la Suisse {Das
Phono gr., p. 29). A partir de 1924, l'enregistrement et la préparation
des disques se font à Zurich, et les recherches s'étendent aux chansons
et aux instnmients. Plus tard, on a fait des enregistrements dans les
centres suivants Berne (1925), Coire (1926), Brigua {ig2y), Bellinzona
:
(1929), Domodossola (Italie, 1929), etc., dont 38 concernent le français,
31 l'italien et 25 le rhéto-roman, 104 l'alémanique {Dos Phonogr. p.30), etc.
A partir de 1933, l'enregistrement se fait selon le système Domophon,
avec un microphone à condensateur (l'inscription se fait par la Fabrique
274 I-E DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
suisse de disques Turicaphon). A l'aide de ce système ont été réalisés
76 disques alémaniques, 18 français, 26 italiens et 6 rhéto-romans {Dos
Phonogr., p. 31).
En 1940, les Archives ont collaboré avec les prof. Heinrich Baumgartner
et Rudof Hotzenkôcherle de l'Atlas linguistique de la Suisse allemande.
L'enquêteur de cet important ouvrage, le D^ Konrad Lobeck, a préparé
quelques textes pour être débités par les informateurs de ses enquêtes
dans une dizaine de localités (Das Phonogr., p. 31).
La collaboration s'est étendue aussi à la région rhéto-romane {Lia
rumantscha) où furent enregistrés plusieurs disques (voir Das Phonogr.,
pp. 31-32). Le vaillant travailleur Andréa Schorta a publié dans un vo-
lume {Schweizer Dialekte in Text und Ton, Begleittexte zu den S-prechpiatten
des Phonogramm-Archivs der Universitàt Ziirich Râtoromanische und :
râtolomhardische Mundarten, Frauenfeld, Huber et Co., 1946, in-8°,
sans pagination), en transcription phonétique, suivie d'une traduction
allemande, les disques suivants : 10 de la région rhéto-romane, 2 de la
région rhéto-lombarde, enregistrés en 1926, à Coire. Une partie des
disques sont réalisés pour l'Institut de Phonétique de Berhn.
A. Schorta emploie, pour la transcription, le système de K. Jaberg et
J. Jud de l'Atlas linguistique italien-suisse (AIS). Après la transcription
rigoureuse du texte inscrit sur le disque, l'auteur donne sa traduction
en allemand et, à la fin, le nom de l'individu qui a prononcé le t^^te
et d'autres informations sur le passé de celui-ci le lieu de naissance, les
:
régions où il a passé sa jeunesse, le lieu d'origine des parents, l'école suivie^
la fonction qu'il occupe, les langues qu'il parle, etc. L'auteur indique
aussi la date de l'enregistrement.
Lors de l'Exposition nationale de Zurich (1939), les Archives ont
présenté 34 disques, enregistrés dans le studio Hug et Co. (Zurich I, 4
Fûsslistrasse),accompagnés d'un volume contenant les textes en trans-
cription phonétique avec une traduction littéraire en allemand, français
et italien Stimmen der Heimat, Schweizer Mundarten auf Schallplatien,
:
édité par les Archives, in-8°, IX-144 p.
Les patois alémaniques, encore très vâvaces, ont fourni 25 disques ;
les textes sont transcrits phonétiquement et traduits en allemand par
E. Dieth, président des Archives (pp. 1-57 ; cette partie a été publiée
aussi dans un volume à part, sous le titre : Soo reded s dihài, Zurich^
1939)-
Les patois romands sont en voie de disparaître, car la Suisse romande
a renoncé en grande partie à ses patois en faveur du français. L'auteur
de cette partie du volume Voix de la patrie (pp. 59-74), Louis Gauchat,
s'exprime à ce sujet, en ces termes « Les matériaux du Glossaire ont
:
été recueillis à une époque où il y avait partout des patoisants. Actuel-
ARCHIVES PHONOGRAPHIQUES DE ZURICH 275
lement, après une trentaine d'années, de pareilles recherches seraient
vaines à Neuchâtel et à Genève, que nous avons dû laisser de côté pour
les disques de l'Exposition nationale. Même dans le canton de Vaud,
il est déjà assez dif&cile de trouver de bons diseurs. Nos quatre disques
acquièrent par là une valeur d'autant plus grande » (p. 60).
Les patois italiens de la Suisse, encore très vivaces, sont représentés
dans cette collection par trois disques, dont l'enregistrement, la transcrip-
tion phonétique et la traduction en italien furent faits par O. Keller
(pp. 75-88).
Les parlers rhéto-romans, avec de grandes différences dialectales
d'une vallée à l'autre, sont représentés par quatre disques, enregistrés,
transcrits phonétiquement et traduits en allemand par A. Schorta (pp.
89-103) (I).
La transcription phonétique de chaque texte inscrit sur disque est
expliquée, lorsque cette explication est nécessaire pour la compréhension.
Sur on trouve des informations qui facilitent l'interprétation
les diseurs
scientifique de leur prononciation.
Pour la région du Valais, E. Tappolet, en collaboration avec J. Jean-
jaquet a transcrit et enregistré vingt-cinq textes patois avec la traduction
en français et un commentaire, contenant des contes, des légendes,
des chansons, etc. Des enregistrements analogues sont faits par O.
KeUer dans le canton italien de la Suisse (Tessin), etc. (voir J. Jud,
dans Vox Romanica, IV, 1939, pp. 348-349).
En relation avec les Archives de Zurich, se sont créées, à l'Université
de Lausanne, les Archives du patois Vaudois, sous la direction de Georges
Bonnard (Das Phonogr., p. 34).
Depuis 1943, les Archives de Zurich ont créé aussi un Laboratoire
de phonétique. À
son programme figure entre autres l'étude objective
des enregistrements des Archives phonographiques [Das Phonogr., p. 33).
Bien qu'on puisse apporter des critiques à ces textes élaborés d'avance,
débités à une allure qui n'est pas toujours normale, prononcés par
des personnes sufl&samment intelligentes pour n'être pas intimidées
par l'appareil, etc., on doit cependant reconnaître qu'ils ont une grande
importance scientifique et une incontestable valeur nationale. Pour
l'enseignement scientifique des langues romanes, ces textes, susceptibles
d'être entendus à volonté, rendent un service de premier ordre et ils
devraient se trouver, à mon avis, dans tous les Séminaires de langues
(i) A titre d'information notons que
le prix actuel d'un disque est de 4,60 fr.
suisses ; complète est mise en vente au prix de 75 fr. s. Phonogramm-
la collection :
Archiv der Universitàt Zurich, Sempersteig 3, Zurich i.
276 LE DOMAINE FRANCO-PROVENÇAL
romanes, car il y a tant de sons que les professeurs prononcent seulement
d'une manière approximative, ne les ayant presque jamais entendus.
Les générations futures trouveront, de cette façon, dans les musées,
non seulement des reliques vestimentaires et des objets ayant appartenu
aux ancêtres, mais elles pourront aussi entendre leurs voix dans les
bibliothèques ou chez elles. Car si compliquée et minutieuse que soit
la transcription phonétique employée pour fixer la prononciation actuelle
des patois, celle-ci ne peut rendre que d'ime manière assez approximative
les fines nuances de la prononciation et est impuissante à rendre l'into-
nation propre à chaque parler et l'accent du cru, qui représentent ses
traits essentiels.
C. LE PROVENÇAL
« Je ne pense pas qu'aujourd'hui personne
puisse douter de l'existence de limites de dia-
lectes, — et la limite du français et du provençal
est une limite de langues » (Ch. Bruneau, Rev.
de Ling. rotn., t. XIII, 1937, P- S^)-
I. INTRODUCTION
La Provincia {Provence) fut la première région de la Gallia conquise
en 122 av. J.-Chr. par Jules César. Elle de\ant, par la suite, le pays le
plus roman de l'Empire, où florissait, déjà à partir du IV® siècle, une
littérature ecclésiastique aussi importante que celle de Carthage (cf. A.
Griera, Notes sur l'histoire de la civilisation
et l'histoire des langues romanes,
dans Rev. de Ling. rom., V, 1929, pp. 187-188).
t.
A partir du X® siècle, une magnifique littérature en vers et en prose
se développa en Provence mais au XV® siècle, le français envahisseur
;
remplaça peu à peu les idiomes locaux comme langue écrite. Les œuvres
des Troubadours suscitèrent cependant, dans la seconde moitié du XIX®
siècle, le plus grand intérêt scientifique en Allemagne, en Italie, en
Espagne, en Belgique et en Angleterre de nombreux travaux en font foi.
;
G. Lanson, dans son Histoire de la littérature française (Paris, Hachette,
XVII® éd., 1922, p. 5) s'exprime en ces termes sur la littérature proven-
çale : « La poésie provençale ne devra nous arrêter, comme toutes les
littératures de langue étrangère, qu'autant qu'elle aura exercé quelque
influence capable de modifier le cours de la véritable littérature fran-
çaise ».
1. Le nom de la langue.
La langue parlée dans le Midi est différente de celle parlée dans le
Nord de la France. Les dialectes du Nord constituent la langue d'oïl
(LiNGUA Gallicana, en langage diplomatique, cf. Du Cange, sous
Lingua) et ceux du Midi, la langue d'oc (traduit par Lingua Occitana).
On employait au moyen âge, le nom de roman pour désigner les dialectes
vulgaires, par opposition au latin. A la même époque, la langue méri-
278 LE PROVENÇAL
dionale était appelée lemosi, ce qui s'explique par le fait que plusieurs
troubadours étaient originaires du Limousin (le terme a survécu en
Catalogne).
A la fin du XIII« siècle, on employa, surtout en Italie, le terme de
provensal pour désigner l'ensemble des dialectes de la Provincia Romana
(l'ancienne Gaule Narbonnaise).
Le terme de langue d'oc (dont la forme latine était Occitania, formée
peut-être sur Aquitania) désignait, dans la chancellerie royale, le pa}^
ou la plus grande partie du pays où était parlée cette langue (cf. J.
Anglade, Histoire sommaire de la litt. méridionale au moyen âge, Paris,
E. de Boccard, 192 1, pp. 8-10).
On emploie, dans les études linguistiques, le terme de provençal pour
désigner l'ensemble des parlers méridionaux, malgré l'inconvénient qu'il
présente à cause de son double sens (les parlers de la Provence propre-
ment dite). Le terme de a langue d'oc dit J. Ronjat, «n'est qu'un
y»,
surnom, qui, d'autre part, alourdit la phrase... Occitanique ou occitanien
est une adaptation assez barbare de l'expression précédente. Le mot
provençal sonne bien il est consacré par une possession d'état plusieurs
;
fois séculaire il est employé dans la plupart des pubhcations scientifiques ;
;
il est adopté par les écrivains méridionaux contemporains vraiment
conscients de la dignité de leur langue » (Grammaire ist. des parlers pro-
vençaux modernes, t. I, p. XVII).
2. Division dialectale.
Le provençal, parlé encore dans trente-huit départements du Midi
de la France, n'est pas uniforme au point de vue linguistique. On distingue
d'ordinaire des divisions dialectales, dont les plus importantes sont
les suivantes (i) :
A. Le provençal proprement dit, qui est pratiqué dans les dépîirtements
de Vaucluse, des Bouches-du-Rhône, du Var, des Basses-Alpes et des
Alpes-Maritimes ses principales subdivisions sont le rhodanien, le
;
méditerranéen et le niçois. A ce groupe se rattachent les parlers de la
région de Coni (Italie).
(i) Pour plus de détails, cf. J. Ronjat, Grammaire istorique des parlers proven-
çaux modernes, IV, Montpellier, 1941, pp. 1-47 et la carte qui accompagne ce
t.
volume ; cf. aussi W. v. Wartburg, Bibliographie des dictionnaires,... pp. 16-17. —
La Bibliographie occitane (Paris, Les Belles Lettres, 1946. petit in-S», XVII-93 p.) de
Pierre-Louis Berthaud donne de bonnes indications sur les travaux publiés de 1919
à 1942. — W. V. Wartburg, dans sa Bibliographie des dictionnaires patois (pp.
89-122) indique, par régions, les travaux lexicologiques les plus importants. —
P. FoucHÉ, de son côté, présenta une Chronique philologique des parlers provençaux
anciens et modernes de 1913 à ig2ii,da.ns Rev.deLing. rom., t. II, 1926, pp. 1 13-136.
Planche XXV.
LIMITE Dc i» LANGUE FRANÇAISE
ET DES PARLER5 DIALECTAUX
LEOCMOe
iLimitt 4«l&Lan«u< Fr«nçaiS«
lUrab M>< <i« U Unju d'Oil
•UmiU norcLdc U U11311C i'Ot.
«Limir» do dof*v*in« dc-Hcriri 1^
Reproduction d'après Ch. Bruneau, Langues et patois (dans ^f/as de France,
planche n» 8i).
L'auteur donne, sur cette carte, les informations suivantes « La carte... a pour
:
objet une représentation d'ensemble des limites de la langue française et des parlers
dialectaux. Certaines des limites tracées sont, surtout dans le nord, des limites
artificielles à l'époque ancienne, les documents sont rares à l'époque moderne,
: ;
beaucoup de patois sont morts, et, même quand les patois restent vivants, la fron-
tière linguistique ressemble plutôt à une zone qu'à une ligne. La limite sud du K
normanno -picard, en particulier, marque au moyen âge la frontière extrême de
ce phénomène qui, dans les patois modernes, est en régression nette... »
t Les » stations de sondage « sont, d'une part, les points de l'Atlas linguistique
de la France, de Gilliéron et Edmont, d'autre part, pour la Bretagne, les points
de l'Atlas de Bretagne... »
280 LE PROVENÇAL
B. Le languedocien- guyennais, qui est employé dans les départements
du Gard, de l'Hérault, de l'Aude, du Tarn et dans une grande partie de
l'Ariège et de la Haute-Garonne (le reste de ces derniers départements
appartient à l'aquitain ou gascon).
On rattache à ce groupe, de l'Ouest à l'Est : le quercinois (qui s'étend
sur les départements du Lot, de Tarn-et-Garonne et sur une partie du
Lot-et-Garonne), le rouer gat (dont les frontières sont celles du départe-
ment de l'Avejnron), le gahalitain (dans le département de la Lozère
etune partie de la Haute-Loire), le vivarais (dans la plus grande partie
du département de l'Ardèche) et le velaunien (dans une partie de la
Haute-Loire).
C. U
aquitain ou gascon, qui est parlé dans la plus grande partie du
département de la Gironde, la partie méridionale du Lot-et-Garonne,
les Landes, le Gers, la partie occidentale de la Haute-Garonne et
de l'Ariège, le Val d'Aran (en Espagne), les Hautes-P5n-énées et les
Basses-Pyrénées (excepté la partie basque).
D. Le groupe auvergnat-limousin, qui comprend V auvergnat propre-
:
ment dit, parlé dans les départements du Cantal et du Puy-de-Dôme,
ainsi que dans la partie occidentale de la Haute-Loire (arr. de Brioude) ;
le marchois, constitué par les parlers de la partie septentrionale de la
Haute- Vienne et de la Creuse le bas-limousin, comprenant les patois
;
du nord de la Corrèze et de la partie méridionale de la Haute- Vienne
(le dialecte du nord de ce département est appelé haut-limousin) enfin, ;
le périgourdin et le guyennais, qu'il est impossible de séparer nettement,
et qui se parlent dans le sud de la Charente, une partie de la Gironde,
et dans le nord du Lot-et-Garonne.
E. Le groupe alpin-dauphinois, qui comprend les parlers de la plus
grande partie du département de la Drôme, le sud des départements
de l'Isère et des Hautes-Alpes. A ce groupe se rattachent les parlers
des hautes vallées du versant oriental des Alpes (voir l'italien, p. 472),
ainsique la localité Guardia Piemontese (en Calabre, province de Cosenza).
Les parlers provençaux sont en étroit rapport, au Nord, avec les
parlers de la langue d'oïl (voir pp. 1-4), à l'Est avec le domaine franco-pro-
vençal (voir pp. 158-159) et au Sud-Est avec le domaine catalan (voir
P- 339)-
Le basque (appelé euskara par les Basques) occupe une partie du
département des Basses-Pyrénées (les arrondissements de Bayonne,
de Mauléon et d'Oloron). Le nombre des individus qui le parlent est
évalué à 140.000 environ (pour le territoire français, cf. A. Dauzat,
Les patois p. 129 L. Tesnière, Statistiqtte des langues de l'Europe,
;
dans le vol. A. Meillet, Les langues du monde, pp. 383-384) (voir plan-
che no XXV, p. 279).
TÉMOIGNAGE SUR LA VITALITÉ DES PARLERS 281
3. Nombre d'individus.
Malgré l'incessante action du français contre l'emploi du provençal —
action soutenue par l'Etat au nom de l'unité nationale (voir p. 282) —
on affirme qu'il existe toutefois aujourd'hui environ dix millions de
personnes qui emploient la langue provençale dans leur conversation
journalière (cf. G. Bertoni, dajis VEnciclopedia italiana, s. v. Provenza,
p. 399, col. 2). Ronjat (dans sa Grammaire istorique, t. I, p.
Jules
26) affirme, lui aussi, qu'« on ne risque pas de commettre une erreur
importante en évaluant à dix millions environ le nombre des gens qui
parlent notre langue (pour neuf environ ce peut être la langue la plus
usuelle), soit à peu près le quart de la population totale de la France, —
rapport plus grand que celui de la Suisse romande à l'ensemble de la
Suisse » (cf. les observations d'A. Meillet, dans Bîdl. de la Soc. de Ling.
de Paris, t. XXXI, 1931, p. 122).
4. Un témoignage sur la vitalité des parler s provençaux.
Nous tenons à rappeler ici, sans vouloir les généraliser, les constatations
faites en 1925 par Auguste Brun, le spécialiste bien connu du provençal,
sur la vitalité du patois de Forcalquier (Basses-Alpes) « Tout le monde
:
aujourd'hui entend le français et tout le monde, au besoin, le parle...
La partie de la population qui a dépassé la cinquantaine parle plus
volontiers le provençal, sans être gênée d'ailleurs quand elle emploie
le français. La conversation courante, quand on se trouve entre gens
d'âge, a lieu presque exclusivement en provençal... Pour la population
qui a moins de quarante-cinq ans, il faut distinguer l'usage des hommes
et celui des femmes. Les hommes, entre eux, parlent plutôt provençal,
mais les femmes parlent plutôt français. Cette distinction est tout à fait
sensible chez les gens qui n'ont pas encore atteint la quarantaine... Je
n'ai jamais entendu une phrase de provençal dans un groupe de jeunes
filles ou de jeunes femmes. Jamais elles ne s'adressent en provençal
aux enfants. Quelquefois pourtant elles parlent provençal aux vieilles
gens. Il s'ensuit que les enfants, garçons ou filles, qui vivent surtout à
l'école et avec la maman, ne parlent plus provençal ni entre eux ni
avec les grandes personnes. Ainsi, dans la vie domestique, l'usage de
chacim varie suivant l'âge et le sexe de celui qui parle et aussi suivant
l'âge et le sexe de celui à qui on s'adresse. Le grand-père parlera provençal
à la grand'mère, à son fils, et français à son petit-fils et surtout à sa
petite-fille. Le père parlera provençal à l'aïeul, quelquefois à sa femme,
plutôt provençal à son fils adulte, plutôt français à sa fille et aux petits.
Les petits parlent français à tout le monde, les jeunes filles aussi. Les
jeimes gens parlent provençal au grand-père, souvent au père, quelquefois
282 ' LE PROVENÇAL
à la maman, jamais ou rarement à leur sœur. Entre mari et femme, il
me parait que le français tend à prévaloir dans les jeunes ménages »
{Parlers régionaux, France dialectale et unité française, Paris, Didier,
1946, pp. 132-134, dans la coll. Connais ton pays).
On doit reconndtre le rôle important de la femme comme propagateur
du français commun. C'est un fait qui n'est pas identique pour les autres
régions de la Romania, où la femme représente d'ordinaire un facteur
conservateur de première importance.
II. LES DÉBUTS DES ÉTUDES DIALECTOLOGIQUES
1 . Première disposition contre la langue d*oc.
L'ordonnance de François i®', signée à Villers-Cotterets en 1539,
ne regarde, en apparence, que les cours de justice et leurs suppôts.
L'article III de cet édit contient la disposition suivante « Nous voulons :
d'ores en auant que tous arrests, ensemble toutes autres procédures,
soient de nos cours souueraines et autres subalternes et inférieures,
soient de registres, enquestes, contrats, commissions, sentences, testa-
ments, et autres quelconques actes et exploicts de justice, ou qui en dé-
pendent, soient prononcez, enregistrez et délivrez aux parties en langaige
maternel français et non autrement » [ap. F. Brunot, Hist. de la langue
franc., t. II, p. 30, note i).
A partir de cette date, le français devient la langue officielle de l'État,
et la langue d'oc est abandonnée au peuple, à la bourgeoisie et au clergé,
tout en étant employée à l'occasion par l'aristocratie elle-même (i).
2. La Révolution ennemie des patois.
Les hommes de la Révolution considéraient l'emploi des dialectes
comme une preuve évidente de la résistance des provinces à la Convention
et comme un moyen de perpétuer l'inégalité entre le peuple qui les
pratiquait et l'aristocratie qui ne les connaissait pas. La République,
appelant tous les citoyens au vote et aux fonctions publiques, ne pouvait
donner des instructions qu'en employant ime langue unique. La méthode
(i) Sur cet intéressant processus linguistique, cf. le travail d'Auguste Brun,
Recherches historiques sur l'introduction du français dans les Provinces du Midi,
Paris, Champion, 1923. —
Cf. cependant la nouvelle interprétation de l'édit
donnée par Henry Peyre, La Royauté et les langues provinciales (Paris, G. Peyre,
1933, in-80, 270 p.) ainsi que les remarques de G. Gougenheim, dans Bull. Soc.
Ling. Paris, t. XXXIX, 1938, pp. 89-90.
LES PRÉCURSEURS 283
du bilinguisme n'était pas encore connue. D'ailleurs, il faut dire que
chez les révolutionnaires, l'esprit centralisateur était très accusé ils ;
ne pouvaient tolérer aucune sorte d'indépendance régionale (cf. p. 8 de
mon étude).
3. Les précurseurs.
La mort de Guirautz Riquier (en 1280), le dernier troubadour profes-
sionnel,semble marquer la fin de la littérature provençale, qui a eu un
grand rayonnement dans les pays romans voisins. La tentative des
bourgeois de Toulouse, au début du XIV® siècle, de défendre la langue
d'oc n'a pas eu de résultats appréciables, et l'Académie des Jeux Floraux
de Toulouse attribua, en 1513, la violette d'or (le prix des tomnois)
à une ballade en langue française (André Gourdin, Langue et littérature
d'oc, Paris, Presses Univ., 1949, pp. 47-48).
A partir du XVII®nous rencontrons toutefois des œuvres
siècle,
qui peuvent être considérées comme
de modestes signes d'un intérêt
lexicologique qui grandit de plus en plus. Ces œuvres représentent le
prélude de l'activité linguistique du XIX® siècle.
Nous estimons utile de signaler, parmi ces précurseurs, les personnalités
suivantes :
1° Pierre Goudouli de Toulouse (né en 1580, mort en 1649) publia,
en 1617, Lou Ramelet Moundi (le Bouquet Toulousain), un recueil de
stances, odes, sonnets, quatrains, etc., dont le lexique est très intéressant
(A. Gourdin, l.c, pp. 48-49). Pour faciliter l'intelligence du texte, Gou-
douli joignit à son recueil im glossaire qui donne une idée du patois
toulousain dans la première moitié du XVII® siècle (pour plus de détails,
cf. W. V. Wartburg, Bibliographie, n^ 915, 916 et 917) (i).
2° Le P. Sauveur André Pellas, en 1723
religieux minime, publia
son Dicttonnaire provençal et français dans on trouvera mots
lequel
les
provençaux et quelques phrases et proverbes expliqués en françois, avec
les termes des arts libéraux et mécaniques. Le tout pour l'instruction des
Provençaux qut n'ont pas une entière intelligence ni l'usage parfait de
la langue française, et pour la stupéfaction des personnes des autres provinces
de France qui désirent apprendre l'explication des mots et des phrases
provençales (Avignon, François Sebastien Offray, imprimeur, 1723,
in-40, 326 p. ; cf. aussi v. Wartburg, l. c, n° 848).
30 L'Abbé Pierre-Augustin Boissier de La-Croix-de-Sauvages
(né en 1710, mort en 1795 à Alais), naturaliste, fait paraître, en 1756,
son Dictionnaire languedocien-français ou choix des mots languedociens
(i) Cf. Œuvres de Pierre Goudelin, publiées par J.-B. Noulet, Toulouse, Edouard
Privât, 1887.
284 LE PROVENÇAL
à rendre en français : contenant un recueil des principales
les j)lus difficiles
fautes que commettent dans la diction et dans la prononciation française
les habitans des provinces méridionales du royaume connus à Paris sous
le nom de Gascons (deux parties en un vol., Alais, 1756 2 vol., in-80, ;
Nîmes, 1785, etc.). Il y a, dans ce travail, de très fines observations
sur l'état linguistique du provençal à la fin du XVIII® siècle par rapport
au français « Les difiicultés
: que nous éprouvons à cet égard, dit l'abbé
Sauvages, viennent en partie de ce que nous pensons en languedocien
avant de nous exprimer en français cette langue-ci devient par là
:
une traduction de la nôtre... Un homme de lettres de ce pays-ci, qui
écrira purement en français sur différents sujets de littérature, sera
embarrassé, s'il faut s'entretenir dans cette même langue sur une infinité
de choses qui se passent sous les yeux » (pp. XIV-XV dans l'éd. de 1820
qui contient aussi une intéressante Notice biographique sur l'abbé De
Sauvages).
L'ouvrage de l'abbé Sauvages fut continué par Maximin d'Hombres
V-655
et G. Charvet, Dictionnaire languedocien-français... (Alais, 1884,
p. ; cf. V. Wartburg, /. c, n^ 869).
40 En
1766 parut un nouveau guide enseignant aux gens du Midi
l'usage correct de la langue française, rédigé par N. Desgrouais sous
le titre Les Gasconismes corrigés (Toulouse, 1766, XX-256 p.). Les
:
nombreuses éditions de ce travail prouvent que beaucoup de Méridionaux
s'efforçaient d'apprendre un français correct et d'éviter les fautes (c'est-
à-dire les «gasconismes»; cf. v. Wartburg, /. c, n° 781).
50 A la fin du XYIII®, C. F. Achard de Marseille publia un autre
vocabulaire, sous le titre : Dictionnaire de la Provence et du Comtat Ven-
naissin par une Société de gens de lettres (Marseille, vol. i, 1785, XVIII-
732 p. vol. II, 1787, VII-654 p.; cf. V. Wartburg, l. c, n» 850), jugé sévè-
;
rement par Pierquin de Gerabloux « ouvrage incomplet, arriéré, plein
:
d'erreurs, mais utile à cause de quelques hem-euses étymologies »
{Hit. litt., philol. et bibliogr. des patois, p. 220).
6° Sous l'Empire, l'homme de lettres Fabre d'Olivet (né en 1767,
mort en 1825), esprit curieux et original, auteur d'un pastiche du vieux,
provençal (intitulé Le Troubadour, poésies occitaniques du XIII^ siècle,
traduites et publiées par..., 2 vol., Paris, Henrichs, an XII, 1804) et d'un
roman {Azalaïs et le gentil Aimar, 3 vol., Paris, an VII) tenta de remettre
en honneur la langue d'oc. Dans son travail. Le Troubadour, il publia
une Dissertation sur la langue occitanique où il dit que c'est avec raison
que cette langue riche et souple fut autrefois placée au premier rang.
Fabre d'Olivet précède Raynouard en affirmant que le provençal est
« la tige commune du français, de l'espagnol et de l'italien » [aprid A.
Gourdin, /. c, p. 50). Dans ses Observations sur le vocabulaire occitanique
et sur l'orthographe et la prosodie de la langue des troubadours (qui précèdent
LE FONDATEUR FRANÇOIS RAYNOUARD
: 285
le glossaire de son livre Le Troubadour) nous trouvons de nouvelles
règles pour lagraphie du provençal (cf. A. Gourdin, l. c, pp. 51-52).
L'activité déployée par ces précurseurs a eu un grand retentissement
non seulement dans le Midi, mais aussi dans le nord de la France. Elle
déterminera, vers le milieu du XIX« siècle, un courant plus favorable
aux parlers méridionaux.
4. Le fondateur : François Raynouard.
Pour la connaissance de la langue d'oc, la prodigieuse activité de
l'avocat Raynouard (originaire de Brignoles en Provence ; né en 1761,
mort en 1836) marque une date importante. Elu secrétaire perpétuel
de l'Académie française, après la chute de Napoléon, il s'occupa du
Dictionnaire (voir pp. 34-35). A cette occasion, il s'aperçut qu'il fallait
connaître vieux français pour mieux comprendre le français moderne.
le
Étudiant vieux français, il retrouvait souvent des particularités
le
linguistiques caractéristiques du provençal, son parler natal. Aidé par
le gouyernement, Ra5mouard réussit à publier (de 1816 à 1821)
six gros volumes, renfermant des extraits (accompagnés de traductions)
des œuvres des Troubadours. Son célèbre Lexique roman fut publié après
sa mort par ses disciples, en six volumes (Paris, Silvestre, 1838-1844).
Les mots y sont groupés selon les racines avec les équivalents dans toutes
les langues romanes et accompagnés de nombreux exemples tirés des
œuvres des Troubadours (cf. l'abbé Joseph Salvat, Discours sur Ray-
nouard, Toulouse, Douladoure, 1936).
Malgré ses imperfections, le Lexique roman reste un grand monument
scientifique pour toutes les études concernant le provençal. Comme
complément de cet ouvrage, Emil Levy publia un Provenzalisches Supplé-
ment Wôrterbuch (7 vol., Leipzig, 1894-1924).
Raynouard a le grand mérite d'avoir rendu au vieux provençal sa
gloire bien méritée, et d'avoir fondé par là la philologie romane, dont
l'influence va se sentir bientôt dans toutes les études linguistiques.
Depuis lors, les patois sont réhabilités ; ils deviennent matière d'étude
et d'enseignement. Sous l'influence de François Guizot
(né à Nîmes
en 1787, mort en 1874) «se fondent en province ces sociétés savantes
si souvent et si sottement raillées, où d'humbles travailleurs, obscurs
mais sagaces et patients, élaborent des recueils de documents, de chansons,
de poésies locales, préparent des matériaux pour le folklore, composent
le glossaire de leur dialecte, rassemblent des collections de versions
patoises. Etats d'âme nouveaux où l'attachement au clocher natal,
le regret de ce qui est aboli ou menacé —
usages, rites, costumes, parlers
— a remplacé le dédain et le dénigrement jadis à la mode, sentimentalité
naïve et patriotique, curiosités d'antiquaire, toquades de poètes, fonda-
286 LE PROVENÇAL
tion de la philologie romane, voilà les éléments disparates qui aident
à laformation d'un climat choisi oii va bientôt éclore le Félibrige »
(A. Brun, Parlers régionaux, pp. 1 19-120).
Grand intérêt pour le provençal. —
L'historien Augustin Thierry
montra l'importance de la Provence pour l'histoire de la France, désap-
prouvant l'action des rudes barons du Nord contre la civilisation méri-
dionale et contre la poésie provençale étouffée dans le sang {Lettres
sur l'histoire de France, Paris, 1827, apud É. Ripert). Le critique et
historien Claude Fauriel exposa à la Sorbonne (en 1831) l'importance
de la littérature provençale pour le développement de toutes les litté-
ratures européennes. Hippolyte Fortoul, écrivain et ministre de l'Ins-
truction publique sous le second Empire, organisa une enquête sur les
chansons populaires du Midi, amenant, à cette occasion, Adolphe Dumas
chez Mistral (cf., pour les détails, Emile Ripert, Le Félibrige, Paris,
A. Collin, 1924, pp. 13-17 et passim). La jeune poésie provençale de la
moitié du XIX® siècle fut très bien reçue par les gens de lettres français.
5. D'importants travaux lexicologiques.
Le Dictionnaire provençal-français ou Dictionnaire delà langue d'oc an-
cienne et moderne, suivi d'un vocabulaire français-provençal (3 vol., Digne,
1846-1847) de J. S. HoNNORAT, médecin à Digne, est un ouvrage consi-
dérable pour l'époque, et comprend plus de cent mille mots dans les
mille pages de ses trois volumes. L'auteur a voulu y introduire tous les
éléments « d'une langue romane perfectionnée que « tous les
», ainsi
termes des langues romanes, avec une infinité de variantes, de sorte
qu'il y a mis autant d'italien et d'espagnol que de termes usités dans le
Midi de la France » (L. Boucoiran, Dict., p. 6).
L. Boucoiran publia, en 1875, son Dictionnaire analogique et étymo-
logique des idiomes méridionaux qui sont parlés depuis Nice jusqu'à
Bayonne et depuis les Pyrénées jusqu'au Centre de la France, comprenant
tous les termes vulgaires de la flore et de la faune méridionale, un grand
nombre de citations prises dans les meilleurs auteurs (Nîmes, Imprimerie
Roumieux, 1875, in-40, 1344 p., en 2 vol.). Il y a, dan? la préface de
ce travail, des idées que nous retrouverons plus tard dans la conférence
de G. Paris sur Les parlers de France (prononcée en 1888, cf. p. 46) et
qui touchent le problème de la frontière entre le français et le provençal :
«Toute ligne de démarcation, dit L. Boucoiran, ne peut s'établir que
d'une manière bien approximative, et rien n'est absolument tranché
dans les mœurs, comme dans les dialectes d'une nation... Il y a des
nuances infinies qui contribuent à fondre les dialectes d'une province
à ceux d'une autre, comme la langue d'une nation à celle d'une autre
LE FÉLIBRIGE 287
nation voisine » (pp. 7-8). Et l'auteur indique à peu près la limite de
fusion entre les patois du Midi et le français avec ses dialectes, telle
qu'il a pu l'observer sur presque « toute cette ligne idéale de séparation »
(cf. p. 8).
La Société four l'étude des langues romanes, fondée en 1869 (voir
p. 289), publia, avant le Trésor de Mistral, une autre œuvre lexicologique
de vastes proportions, rédigée par Gabriel Azaïs, Dictionnaire des idiomes
romans du Midi de la France, comprenant les dialectes du Haut- et
du Bas-Languedoc, de la Provence, de la Gascogne, du Béarn, du
Quercy, du Rouergue, du Limousin, du Bas-Limousin, du Dawphiné,
etc. (Montpellier, t. I, 1877, XVI-687 p. ; t. II, 1878, 695 p. ; t. III,
1877, 827 p., in-80).
6. Le Félibrige.
L'importance de la langue provençale se trouva sensiblement accrue
par le groupement des Félibres (le sens du mot n'est pas précis fe libre :
« foi libre », cf. É. Ripert, /. c, pp. 69-70), dont Joseph Roumanille fut
l'âme et Frédéric Mistral le conseiller. Les jeunes Félibres affirmaient,
en 1854, dans leur premier statut que « Le Félibrige est établi pour
:
conserver toujours à la Provence sa langue, sa couleur, sa liberté d'allures,
son amour national et son beau rang d'intelligence... Le Félibrige est
gai, musical, fraternel, plein de simplicité et de franchise son vin est ;
la beauté, son pain est la bonté, son chemin la vérité... » {ap. Ripert,
p. 70).
La restauration de la langue et de la littérature provençales fut décidée
le dimanche 21 mai 1854, jour de la Sainte-Estelle, au château de Font-
Ségugne (proche de Châteauneuf-de-Gadagne) lorsque se réunirent les
sept jeunes poètes de la région d'Avignon Frédéric Mistral de Maillane,
:
Joseph Roumanille de Saint-Remy, Théodore Aubanel d'Avignon,
Anselme Mathieu de Châteauneuf-du-Pape, Paul Giéra d'Avignon,
Alphonse Tavan de Châteauneuf-de-Gadagne et Jean Brunet d'Avignon.
UAlmanach provençal pour le bel an de Dieu 1855, l'organe de cet
important mouvement littéraire du Midi de la France, se présente sous
la forme d'une modeste brochure (elle coûtait dix sous), qui contient
les éphémérides de Provence, le calendrier, des pièces de vers, des contés
en prose, des histoires gaies, des précisions du temps, le traitement des
blés, etc. : « toute la tradition, toute la raillerie, tout l'esprit de notre
race, dit Mistral, se trouvent serrés là-dedans : et si le peuple provençal,
un jour, pouvait disparaître, sa façon d'être et de penser se retrouverait
telle quelle dans l'almanach des félibres» {ap. A. Gourdin, /. c, p. 64).
288 LE PROVENÇAL
7. Frédéric Mistral.
Frédéric Mistral (né à Maillane en 1830,mort en 1914). Le —
génial poète se distingua, dès le commencement, parmi « tous ces jeunes
courages », qui se dressèrent pour restaurer la vieille langue du Midi.
Son poème Mirèio (Mireille), apprécié par Lamartine, lui conféra le
titre de grand poète, digne d'être comparé à Homère et à Virgile (et.
É. Ripert, /. c, pp. 104-106).
Son activité dans le domaine lexicologique a eu ime grande influence
sur le développement de la dialectologie. Son immense recueil Lou
trésor dôu Felibrige, ou dictionnaire provençal-français embrassant les
divers dialectes de la langue d'ocmoderne (Aix-en-Provence, 1878, 2 vol.,
1196, 1165 p.) constitue non seulement un pieux monument élevé à
la patrie provençale, mais aussi, par sa richesse lexicologique et par
ses proportions, un instrument indispensable pour la linguistique gallo-
romane (cf. M. Roques, Romania, t. XLIII, 1914, p. 621). Ce magnifique
travail, comparable au Dictionnaire de la langue française de Littré,
est le fruit de vingt années de travail l'auteur a dépouillé tous les
;
glossaires régionaux et tous les textes, afin' de pouvoir accompagner
les mots de nombreuses citations.La graphie (qui n'est pas assez uniforme)
ainsi que la localisation peu précise des termes rendent cependant la
consultation de ce dictionnaire un peu malaisée (cf. les remarques de
W. V. Wartburg, Bibliographie, p. 90).
Le sincère attachement et la profonde compréhension de Mistral
pour le langage des aïeux apparaissent très bien dans les phrases suivantes
prononcées à Marseille (le mois de mai 1881, à la fête de la Sainte-Estelle) :
« Le Felibrige, fils du peuple, vivant avec le peuple, parlant comme
le peuple, est l'interprète-né des masses populaires. Il a créé d'instinct
une littérature neuve, une littérature exacte et vraie comme la science,
car la langue qu'il parle est la langue des hommes qui cultivent la terre
pour avoir le blé, le vin : c'est la langue des hommes qui pèchent dans
la mer le poisson de la bouillabaisse ; c'est la langue des hommes qui
équarrissent la pierre, qui frappent sur l'enclume, et qui font « rançon
de chair dans les rangs de notre armée. Et cette langue, croyez-moi,
»
a son étoile au ciel et son honneur comme les autres c'est le parler ;
grenu de nos libres ancêtres c'est le parler de ceux qui gardent et main-
;
tiennent les coutumes du pays, la grâce innée et les secrets de notre
race vive et franche. Et tellement c'est beau, tellement c'est grand de
conserver sa langue que si dans la Provence (à Dieu ne plaise !) il
ne restait un jour que cent familles parlant le provençal s'il n'en restait;
que trente, s'il n'en restait que dix, ces dix familles, en face de l'histoire
et de l'humanité, représenteraient seules la fierté, la noblesse de la
vieille Provence, et seraient saluées le chapeau à la main » (le volume
REVUE DES LANGUES ROMANES 289
Les patois de la France, recueil de Chants, Noëls... composés en principaux
dialectes de la France, Niort, L, Favre, 1882, p. 83).
E. Ripert qualifie d'étonnante l'activité de ce poète, grand entre les
grands « Élevée à ce degré, la conscience d'un poète égale celle d'un
:
chef de peuple et d'un apôtre. Ce n'est point seulement un modèle litté-
raire que présente Mistral, c'est aussi un exemple de vie simple et sobre
entre toutes, dont le travail et l'amour de la Patrie ont été les principaux
ressorts » (/. c, p. 128).
8. La Société pour Tétude des langues romanes.
Il est donc assez normal que dans ce centre de prodigieuse activité
se soit créée, en 1869, la première Société pour l'étude des langues romanes
de toute Romania. Cette Société fut fondée à Montpellier grâce à
la
de F. Cambouliù, Charles de Tourtoulon, Paul Glaize, A.
l'initiative
Boucherie et Achille Montel (cf. la Rev. des tang. rom., t. I, 1870, p. 83).
Elle devint im centre important pour le développement des études
concernant le provençal, influençant aussi le mouvement scientifique
dans plusieurs autres pays romans. Elle décerna par exemple, le 31
mars 1875, une médaille d'or à G. I. Ascoli pour une partie de ses Schizzi
franco-provenzali, et adressa, à la même date, une pétition à l'Assemblée
nationale française pour la création de chaires de philologie romane.
A cette séance, présidée simultanément par E. Egger et Fr. Mistral,
prirent part Milà y Fontanals de Barcelone et M. Bréal de Paris. On
motiva la nécessité de la création des chaires par l'avance déjà prise
par les savants étrangers sur les savants français dans les études de
philologie romane et par le fait que l'Allemagne avait depuis bien des
années multiplié chez elle des chaires, tandis que la France n'en comptait
que deux (au Collège de France et à l'Ecole des Chartes) (cf. Romania,
t. IV, 1875, pp. 302-303 ; cf. aussi t. III, 1874, p. 507).
9. La Revue des langues romanes.
A La revue des langues romanes,
partir de 1870, la Société publia
dont pages illustrent bien la remarquable activité déployée pour
les
la connaissance des patois du Midi de la France. Une partie de presque
chaque volume est consacrée à l'étude des anciens textes et l'autre aux
enquêtes dialectales.
A partir de 1871 (jusqu'en 1876), la Revue publia l'importante étude
de Camille Chabaneau, Grammaire limousine (Paris, Maisonneuve, 1876),
qui présenta scientifiquement surtout le parler de Nontron (Dordogne)
et de ses environs. Nous nous permettons de citer cette phrase de l'auteur
290 LE PROVENÇAL
dans la dédicace de son ouvrage à sa mère : « Ce livre, où j'ai essayé de
remettre en lumière les titres de noblesse de notre -patois, de cette belle
langue qu'on dédaigne, mais que tu as, comme moi, toujours aimée,
et qui ne fut jamais exilée de notre foyer » (cf. sur ce travail les remarques
faites dans la Romania, t. XXXVII, 1908, p. 624). (i).
10. Premier enseignement de philologie romane dans
le Midi.
Le 16 novembre 1878, trois ans après l'intervention de la Société
des langues romanes. A, Boucherie et Camille Chabaneau purent inau-
gurer, à Montpellier, le premier enseignement de philologie romane
(le premier sur la langue d'oïl, le second sur la langue d'oc ; cf. Romania,
t. VIII, 1879, pp. 141-142).
On peut reconnaître facilement comment les patois gagnent du terrain
et une sorte de « revalorisation morale ». A. Brun a raison d'affirmer
que « contre Paris qui tend à n'utiliser la province que comme une matière
électorale à ordonner ou à imposer, la province, les provinces tendent
à rappeler qu'elles existent par elles-mêmes, qu'elles ont chacune leur
personnalité, leurs aspirations propres, dans le cadre de la nation. Décen-
tralisation, régionalisme, sont des mots nés au XIX^ siècle. Et alors
on se rattache jalousement à tout ce qui est signe ou produit du terroir,
et les patois retrouvent leur place au soleil, disons mieux, à l'ombre
de la langue nationale. Et l'on observe un retour à la formule de nos
siècles monarchiques l'unité dans la diversité » {Parlers régionaux,
:
P- 125).
Le du Nord, appuyé par l'autorité de l'État, s'est imposé
français
durant plusieurs siècles aux provinces septentrionales ainsi qu'à celles
du Midi, mais il n'a pas encore obtenu un plein succès le Français ;
moyen dispose de nos jours « de deux ou trois registres linguistiques
pour exprimer sa pensée ; le français usuel pour la conversation surveillée,
le discours public, la rédaction écrite ; le français régional, quand il
s'abandonne entre les siens, parents, amis, compatriotes et dans le ;
Midi, il a son dialecte pour s'affirmer indigène parmi les indigènes » (A.
Brun, Parlers régionaux, p. 141).
Cet état de choses explique pourquoi la dialectologie française, par
les études de J. Gilliéron, s'est dirigée surtout vers la biologie du langage
où elle apporta des conclusions d'une importance capitale pour la lin-
(i) Quant aux revues dialectales consacrées aux patois du Midi, cf. W. v. Wart-
BVRG, Bibliographie..., n°' 1025, 1026. Ces revues publient des textes dialectaux,
suivis de l'explication des mots les plus rares. Plusieurs départements méridionaux
disposent de publications écrites en provençal.
LA COMMUNICATION DE CH. DE TOURTOULON 29I
guistique. L'action de l'État, par sa tendance à créer le plus rapidement
possible une langue unifiée, symbole de cohésion, déclencha un processus
linguistique que nous ne rencontrons pas dans les autres pays romans,
où le phénomène d'assimilation des patois par la langue commune se
réahse dans des conditions complètement différentes et s'étend sur une
plus longue période.
11. Le premier Congrès de philologie romane:
26-27 mai 1890, Montpellier.
La Société pour l'étude des langues romanes a le grand mérite
d'avoir organisé, à Montpellier, le premier Congrès de philologie romane
(à la suite des fêtes du sixième centenaire de l'Université de Montpellier).
Malgré quelques circonstances défavorables (le congrès annuel des
Sociétés savantes qui s'ouvrait en même temps à Paris et le quatrième
congrès des philologues modernes d'Allemagne qui se réunissait à Stutt-
gart), le nombre des personnes qui y prirent part fut assez grand (cf.
Rev. des lang. rom., t. XXXIV, 1890, pp. 125-126).
On avait mis à l'ordre du jour les problèmes suivants : l'existence
des dialectes, les cours d'amour et l'épopée provençale.
12. La communication du Baron Charles de Tourtoulon
sur la classification des dialectes.
La plus importante des communications faites à ce Congrès est celle
du baron Charles de Tourtoulon (né en 1837, mort en 1913, cf. la
nécrologie dans Romania, XLII, 1913, pp. 623-624), l'un des auteurs
t.
de la première grande enquête sur place de France (voir p. 295). Il s'était
occupé, dans sa jeunesse, de travaux historiques, et avait participé à
la fondation de la Revue des langues romanes (éditée en grande partie
grâce à son influence), dans laquelle il publia de nombreuses études sur
le provençal. Celles-ci avaient, affirme Paul Meyer {Romania, XLII, p.
624) un peu le caractère de recherches d'amateur, mais à cette époque
(en 1873) les études romanes étaient encore « très arriérées en France ;
qu'à Paris (au Collège de France, à l'École
elles n'étaient représentées
des Hautes Études et à l'École des Chartes). Le baron De Tourtoulon
profita de l'enseignement donné par Chabaneau, et augmenta ses con-
naissances par de fréquentes excursions à travers la France, la Belgique,
la Suisse, l'Espagne et un petit coin de l'Italie (cf. Rev. des lang. rom.,
t. XXXIV, 1890, p. 140).
Retenons quelques idées exprimées à cette occasion par le baron
De Tourtoulon. Sa communication porte le titre suivant La classifi- :
292 LE PROVENÇAL
cation des dialectes (elle est reproduite dans la Rev. des lang. rom., t.
XXXIV, 1890, pp. 130-175 ; cf. la réponse de Paul Meyer, dans la Ro-
mania, t. XX, une réponse à la théorie de
1891, p. 323) et représente
Gaston Paris Paul Meyer) sur l'inexistence des dialectes et surtout
(et
d'une frontière linguistique entre le nord et le midi de la France (voir
p. 46). Les observations faites par De Tourtoulon ont à leur base une
expérience acquise sur place (à l'occasion de son enquête pour délimiter
la frontière qui sépare les deux langues de la France), et non dans un
cabinet de travail.
Les philologues doivent voir vivre le parler qu'ils étudient. —
« Pour se faire une idée juste d'im être quelconque, dit Tourtoulon, il
ne suffit pas, —
on ne saurait trop le répéter, —
de l'étudier à l'aide
du scalpel et du microscope il faut aussi l'observer à l'état vivant
;
et agissant. Pour juger de l'importance et du rôle d'un organe, il faut
voir cet organe en jeu. Or, il arrive trop souvent que les philologues
n'ont pas vu assez vivre le parler qu'ils étudient sur des échantillons
dans un état voisin de la mort » (p. 145). En effet,
écrits, c'est-à-dire
on peut facilement reconnaître, en lisant leurs études, les linguistes
qui se contentent d'un examen de laboratoire du langage contemporain.
Il faut s'adresser à des personnes parlant le vrai langage
indigène. — Fort de son expérience acquise lors de ses enquêtes, il
ajoute : « Je ne saurais trop le redire, c'est dans le peuple, parmi les
illettrés, qu'il faut chercher des renseignements exacts et stu: l'idiome
local et sur les traits qui le distinguent des idiomes voisins.Mais tout le
monde de bonnes observations phonétiques ;
n'est pas apte à recueillir
la science acquise dans les écoles et dans les livres est pour cela d'un
bien faible secours... L'incapacité de parole provient souvent d'ime
incapacité d'ouïe et se remarque chez les plus lettrés. Ce n'est pas un des
moindres obstacles que rencontrent les Français du Nord dans la pratique
des langues étrangères » (p. 146).
Les gens du peuple classent d'instinct les parlers qu'ils
comprennent. —
L'auteur examine en détail la réaction d'une femme
du peuple lorsqu'elle fut obligée d'employer des parlers voisins plus ou
moins apparentés (pp. 146-149), et ajoute que «les gens de bon sens...
ne seront pas étonnés de me voir donner cet exemple de classement
instinctif des langages. Ils savent que, pour saisir l'allure et la physiono-
mie des parlers populaires vivants comprend, une cuisinière
qu'elle
vaut dix élèves de l'École des Chartes, comme pour relever à première
vue certaines particularités de la faune ou de la flore locales, un paysan
vaut dix citadins, fussent-ils membres de l'Institut » (p. 149).
La même idée se retrouve dans la Grammaire istorique des parlers
LA COMMUNICATION DE CH. DE TOURTOULON 293
provençaux modernes (t. I, pp. i et suiv.) de Jules Ronjat, complétée
par des observations ultérieures.
Pour les illettrés comme pour les lettrés, les dialectes exis-
tent. — Après avoir donné de ses observations sur le pro-
les résultats
blème de l'existence des dialectes (pp. 149-154), il conclut « Il est donc
:
avéré que, pour les illettrés comme pour les lettrés qui savent entendre
et comprendre les parlers d'une région de quelque étendue, les dialectes
existent. Ils ne sont niés que par des philologues de profession, habitués
à l'analyse minutieuse des langues écrites, et qui, —
je ne saurais trop
insister sur ce point, parce que là est l'origine du malentendu, pro- —
cèdent conune le ferait un savant qui refuserait de distinguer les êtres
vivants, autrement que par les éléments de leur organisme, tissus et
cellules, liquides et gaz... Il s'agit donc de connaître suffisamment
chaque idiome pour en distinguer les caractères les plus frappants ;
c'est-à-dire qu'il est nécessaire de le comprendre à l'audition et non
seulement à la lecture » (pp. 154-155).
Comment procéda l'auteur pour reconnaître les traits caracté-
ristiques DES PARLERS POPULAIRES EN USAGE ENTRE VlNTIMILLE
ET AnTIBES, c'EST-A-DIRE POUR DÉLIMITER UNE FRONTIÈRE LINGUIS-
TIQUE. —
La méthode appliquée est précisée par l'auteur en ces termes :
« Je prends au hasard une phrase du nouveau dialecte et je me demande
à quels caractères je reconnais que cette phrase appartient à un parler
différent de celui que je viens de quitter en d'autres termes, je recherche
;
en quoi cette phrase diffère de la phrase exactement correspondante
du précédent idiome, et je note avec soin toutes les différences. Je re-
nouvelle la même expérience sur un très grand nombre de phréises toutes
usuelles, recueillies pour la plupart de bouche de gens du peuple dont
la
j'ai préalablement constaté l'origine indigène, et j'ai ainsi le plus grand
nombre des caractères qui, dans l'usage, servent à distinguer ce parler
du parler voisin, caractères que je classe d'après leur fréquence et non
d'après leur valeur intrinsèque. Une flexion du verbe peut avoir scienti-
fiquement plus d'importance que la transformation d'une voyelle ;
mais s'il s'agit d'une voyelle d'un usage fréquent, a ou 0, par exemple,
et si la transformation est constante, ce caractère frappera dès la première
phrase entendue et marquera le changement d'idiome, tandis que le
temps ou la personne du verbe affectée d'une flexion spéciale se présentera
peut-être si rarement dans le discours que, si ce caractère était le seul,
on pourrait entendre une longue conversation sans se douter qu'on a
changé de dialecte » (p. 157).
L'auteur énumère, par ordre de fréquence, les dissemblances rencon-
trées sur le territoire examiné (pp. 158-169) et conclut que dans cette
région «il n'y a donc pas de fusion insensible des parlers locaux les
294 LE PROVENÇAL
uns dans les autres, et que les limites des traits linguistiques coïncident
avec les limites politiques anciennes ou modernes» (p. 169). «Le point
où le dialecte change n'est pas toujours celui où s'arrête un trait linguis-
tique important. Il suffit parfois qu'un trait saillant perde de son relief,
de sa fréquence, ou qu'un trait jusqu'alors secondaire devienne prépon-
dérant pour modifier l'aspect de la langue » (p. 170). « La prétendue
fusion insensible, que nous avons cherchée vainement vers la frontière
italienne, n'existe pas davantage entre le languedocien et le catalan
sur la limite du Roussillon, ou entre le catalan et l'espagnol sur la limite
de l'Aragon. Sur la limite de la langue d'oc et de la langue d'oïl, on ne
saurait nier que la démarcation ne soit nette sur un parcours d'au moins
200 kilomètres. Pour le surplus de cette limite, je crois avoir établi,
ques'ilyadoutesurlaplaceàassigner, iln'y apasfusion... » (p. 172).
Il Y A BIEN DEUX LANGUES FRANÇAISES SÉPARÉES PAR UNE FRONTIÈRE
NON IMAGINAIRE. — Charles de Tourtoulon affirme l'existence d'une
•
frontière linguistique en Franceen devançant ainsi les résultats contem-
porains N'en déplaise à M. G. Paris, dit-il, il y a bien deux langues
: «
françaises séparées par une frontière non imaginaire... Explicable ou
non, un fait est ou n'est pas, et lorsqu'il s'agit seulement de constater
s'il existe ou n'existe pas, c'est une déplorable disposition d'esprit
pour un observateur que de se préoccuper de l'explication à donner»
(p. 172). Et l'auteur cite le cas du catalan, du castillan et du portugais
{galego) quine se fondent pas dans la langue voisine (p. 173). « Ne peut-
on pas admettre que de larges espaces boisés et inhabités aient longtemps
séparé les populations du Nord de celles du Midi, que les parlers des
unes et des autres se soient développés dans des sens différents, et que,
lejdéfrichement ayant progressivement rétréci, puis supprimé la zone
déserte, les idiomes se soient rencontrés à une époque où leur dévelop-
pement ne leur permettait plus de se fondre les uns dans les autres ? »
(p. 173) 302 de mon étude).
(cf. p.
Charles de Tourtoulon réfute complètement les opinions de G. Paris,
d'après ses observations faites en examinant les patois sur place et non
dans un cabinet de travail (cf. pp. 173-174 cf. aussi la réponse de P.
;
Meyer, dans Romania, t. XX, 1891, p. 323).
J'ai accordé à cette communication toute l'attention qu'elle mérite
à cause des remarquables observations de l'auteur qui ont à leur base
des enquêtes sur place, afin de montrer l'importance d'une étude sur
le « vif », ainsi que la contribution apportée par la dialectologie bien
avant la réalisation des Atlas linguistiques. Il est toutefois assez étonnant
que plusieurs de ces résultats soient attribués à d'autres savants plutôt
qu'à leur vrai protagoniste.
Les vœux exprimés par le Congrès. — Le Congrès exprima deux
PREMIÈRE ENQUÊTE SUR PLACE (1873) 295
vœux le développement de la dialectologie.
qui intéressent directement
Les voici que dans l'enseignement of&ciel, l'étude des anciens
: i» «
dialectes romans ne soit pas séparée de celle des dialectes actuels et,
au contraire, y soit étroitement rattachée, même au besoin par la créa-
tion de cours spéciaux » ;
2° « que le Ministère de l'Instruction publique
favorise, par des missions et des encouragements, l'étude sur place
des patois de France, et en particulier des patois qui n'ont pas encore
été suffisamment étudiés » (pp. 176-177).
Je que Charles de Tourtoulon mérite d'être mentionné doré-
crois
navîint parmi les fondateurs de la dialectologie romane moderne, car son
importante activité précède celle de l'abbé Rousselot et de J. Gilliéron.
III. LA PREMIÈRE GRANDE ENQUÊTE SUR PLACE EN FRANCE
(1873)
A la demande de la Société pour l'étude des langues romanes, Ch. de
Tourtoulon et Octavien Bringuier (poète et philologue languedocien,
né en 1820, mort en 1875) (i) furent chargés, par les arrêtés ministériels
du 2 mai et du 11 juin 1873, d'une exploration sur place, afin d'établir,
à l'aide de six phénomènes linguistiques qui différencient sensiblement
les deux langues, la irontière existant entre le français et le provençal.
Les résultats de leur importante enquête furent publiés sous le titre
Étude sur la limite géographique de la langue d'oc et de la langue d'oïl
{avec une carte), par Ch, de Tourtoulon et 0. Bringuier, membres résidants
de la Société pour l'étude des langues romanes, Premier rapport à M. le
Ministre de l'Instruction publique, des Cultes et des Beaux-Arts (extrait
des Archives des Missions scientifiques et littéraires, troisième série, t.
III, Paris, Imprimerie Nationale, 1876, in-80, 63 p., avec une carte
indiquant la limite des phénomènes linguistiques étudiés). Le rapport
porte la date de novembre 1875.
Comme il s'agit de la première enquête sur place, faite par des personnes
ayant à cette époque une très bonne préparation scientifique (voyez
la biographie des deux auteurs), nous croyons indispensable d'indiquer
brièvement la méthode appliquée à cette occasion.
But de l'enquête. — Il y avait, à cette époque, deux opinions sur
la ligne de démarcation qui sépare deux langues ayant la même origine :
lo Selon la première opinion, deux langues de même origine se fondent
l'ime dans l'autre à leur point de rencontre, de telle sorte qu'il est impos-
(i) Sur la vie et l'activité d'O. Bringuier, cf. la nécrologie d'Alph. Roque-Ferrier
dans la Rev. des lang. rom., t. IX, 1876, pp. 306-314.
396 LE PROVENÇAL
sible de tracer une ligne de démarcation précise en admettant toutefois
une frontière; celle-ci doit être fixée à l'aide d'échantillons
qu'il existe
écritsen divers idiomes situés sur la limite (les enquêtes par corres-
pondance) une enquête sur place rencontrerait des obstacles presque
;
insurmontables, et serait dans tous les cas longue et dispendieuse (pp.
3-4). Les auteurs indiquent les ouvrages des partisans de cette théorie
de la fusion graduelle des deux langues (p. 4, note i).
2° Selon la seconde opinion, la limite entre deux léingues de même
origine est susceptible d'être tracée avec suffisamment de précision
(cf. la bibliographie donnée sur les partisans de cette théorie, p. 5,
note I et 2).
Les auteurs considèrent la première théorie de la fusion des langues
comme « fausse », en affirmant que l'on peut « déterminer exactement,
au moins dans certaines parties, la limite qui sépare la langue d'oc de
la langue d'oïl qu'il y avait un réel intérêt scientifique à tracer la ligne
;
de démarcation avec une rigueur mathématique partout où cela pouvait
se faire, et, partout ailleurs, à indiquer quel est le point précis où la
ifusion des langues, si elle existe, commence à rendre impossible la classi-
fication de l'idiome mixte intermédiaire » (p. 6).
La première enquête dialectale sur place commença donc avec un
programme de recherche très précis et d'une grande importance linguis-
tique. Il fallait fixer, pour obtenir de bons résultats, une méthode de
travail très minutieuse.
L'enquête sur place est le seul moyen rapide et sûr pour
ÉTUDIER LES PATOIS DE LA FRANCE. —
Les auteurs, après avoir fait
de justes objections à la méthode par correspondance appliquée à
la délimitation géographique des langues (pp. 7-9 cf. pp. 246-247
;
de mon étude), affirment que «dans l'état actuel des études philologiques
sur les patois de la France, le seul moyen qui peut donner des résultats
rapides et sûrs était celui auquel nous nous sommes arrêtés. Il fallait,
il surmonter plusieurs difficultés et se résigner à quelque fatigue,
est vrai,
si l'on ne voulait pas employer à ce travail un temps que peu de personnes
peuvent lui consacrer, et hors de proportion d'ailleurs avec les ressources
dont nous disposions » (p. 9).
Questionnaire. —
Les six phénomènes linguistiques examinés par
les auteurs au cours de cette enquête sont les suivants 1° l'aspect :
des voyelles finales accentuées et atones ; 2° la conservation des diph-
tongues ou leur réduction en voyelles pures ou mixtes 3° la conserva- ;
tion ou la disparition des consonnes intervocaliques 40 la voyelle a ;
accentuée restée intacte ou changée en e ^° l'aspect des nasales en,
;
in et un 6° l'emploi du pronom personnel sujet (cf. pp. 11-14).
;
PREMIÈRE ENQUÊTE SUR PLACE (1873) »97
Enquêteurs. — Les auteurs, en reconnaissant que les nuances
phonétiques sont difl&ciles à noter par l'écriture et ne peuvent guère
être comparées que par ceux qui les ont directement perçues », consi-
«
dèrent qu'il bon que deux personnes au moins soient chargées de
« est
ces observations délicates, afin qu'elles puissent se contrôler mutuel-
lement » (p. 7, note 3).
Ils ont pu consacrer, grâce à la saison, durant certains jours, douze
et même quatorze heures effectives à leurs courses et à leurs investi-
gations (p. 10, note i).
Localités. —
La tâche de choisir les localités fut très difficile. « Aller,
pour chacun des départements traversés par la limite, disent les auteurs,
dans les principales villes et surtout au chef-lieu, afin d'y chercher dans
les archives, dans les bibliothèques, auprès des sociétés savantes et des
hommes spéciaux, tous les renseignements de nature à nous permettre
de tracer un itinéraire provisoire et à éclairer la question que nous avions
à résoudre puis recueillir directement, de commune en commune et
;
de village en village, les observations qui devaient nous servir à classer
ridiome local, ici dans la langue d'oc, là dans la langue d'oïl, tel est le
plan que nous nous sonunes proposés et que nous avons mis à exécution
sur les deux cinquièmes environ du parcours total » (p. 9).
La détermination de la frontière réclamait de la part des auteurs
un travail très dur il fallait aller chercher à droite et à gauche de la
;
limite les villages à étudier, en allongeant considérablement le voyage et
en utilisant des moyens de transport de fortune coûteux et incommodes.
Ces zigzags inévitables triplaient et quadruplaient la distance à parcourir
chaque jour (p. 9).
Nombre des localités et des informateurs. — Malgré ces grosses
difficultés, les deux savants ont pu parcourir, pendant un mois et demi
de courses continuelles (durant les chaleurs de juillet et d'août) plus
de 1.500 kilomètres, en examinant le parler de cent cinquante communes
et en interrogeant près de cinq cents personnes.
Ils ont pu prouver, avec « quelque activité et quelque amour de la
science », qu'on peut fixer la limite linguistique entre deux langues
de même origine, en traçant la frontière sur une longueur d'environ
400 kilomètres (p. 10).
Les deux auteurs ont travaillé ensemble (en 1873) jusqu'aux environs
de Guéret (chef-lieu du département de la Creuse), en traçant approxi-
mativement la limite supérieure du sous-dialecte marchois. Des circons-
tances douloureuses ont retardé le travail (la mort d'O. Bringuier),
et Ch. de Tourtoulon a dû reprendre l'enquête seul en 1875 (au mois
d'octobre, cf. p. 42, note i et p. 51, note i).
298 LE PROVENÇAL
De précieuses informations sur les localités étudiées. — Les
auteurs donnent de précieuses informations sur l'état linguistique, sur
l'aspect social et économique, sur le déplacement et la provenance
de la population de chaque localité étudiée, ainsi que sur le progrès
du français dans les écoles primaires (cf. pp. 44-45, note 4, p. 49 etc.).»
Ces informations rappellent de très près celles qu'on donne d'ordinaire
dans les enquêtes des atlas linguistiques.
Informateurs. —
Les auteurs ont procédé avec la même rigueur
que celle observée dans les enquêtes actuelles. Au début de chaque
paragraphe, ils signalent, en note, les personnes auxquelles ils doivent
les renseignements linguistiques. « Il nous aurait été difi&cile, disent-ils,
d'avoir le nom de toutes celles que nous avons interrogées on connaît ;
en effet la méfiance que la question la plus simple, faite par un étranger,
éveille chez les habitants de la campagne. Grâce à d'obligeants intermé-
diaires, nous avons obtenu à peu près partout que l'on parlât devant
nous le langage indigène mais nous avons dû souvent renoncer à de-
;
mander le nom des interlocuteurs, bien que, pour faciliter le contrôle
de nos assertions, il eût été utile d'avoir la liste complète des personnes
auprès desquelles nous avons recueilli nos observations » (p. 19, note i).
Sur la méfiance des informateurs, il faut retenir la remarque suivante :
« Ilnous est arrivé de voir des personnes intelligentes et sufl&samment
éclairées rétracter complètement leurs premières réponses, lorsque nous
leur avions fait comprendre —
parfois avec assez de peine le but —
précis de nos recherches » (p. 9, note i).
L'interrogatoire de jeunes soldats dans quelques chefs-
lieux de subdivision militaire ne donna que des résultats très
insuffisants. —
Pour les chercheurs qui pratiquent de nos jours
l'interrogatoire des informateurs hors de leur foyer, il est utile que je
rappelle les remarques de Ch. de Tourtoulon. En reprenant seul (en
octobre 1875) le travail commencé avec O. Bringuier, il parcourut le
pays compris entre Le Dorât, Guéret, Limoges et Le Blanc, en ajoutant
une trentaine de noms à la liste des communes précédemment étudiées.
« Afin d'abréger des excursions assez pénibles, dit l'auteur, par des
pluies torrentielles, j'ai pensé pouvoir utiliser la présence dans quelques
chefs-lieux de subdivision militaire des jeunes soldats de la deuxième
portion du contingent de l'année qui appartenaient à la région et venaient
à peine de quitter leur village. Ce moyen d'investigations eût été très
insulGRsant, si je n'avaiseu uniquement pour but en l'employant de
tracer mon itinéraire de manière à éviter de longues et inutiles courses
en plein pays d'oc ou en plein pays d'oïl» (p. 51, note i).
Transcription phonétique — Les auteurs se sont rendu compte
PREMIÈRE ENQUÊTE SUR PLACE (1873) 299
de l'importance d'un système de transcription phonétique très clair,
car il s'agissait de «classer des idiomes parfois douteux en se basant
le plus souvent sur des caractères phonétiques ». Ils indiquent en détail
les règles suivies (cf. pp. 17-19).
Publication des résultats. — Après avoir indiqué la méthode
appliquée (pp. 9-19), les auteurs présentent leurs résultats en onze paragra-
phes, « afin de faire marcher de front avec plus de clarté le tracé géogra-
phique de la limite et les observations qui ont servi à le déterminer» (p. 19).
La ligne qui sépare le français du provençal. — Sur la carte
annexée à cette étude, la ligne de démarcation a, conrnie point de départ,
la Pointe de la Grave (à l'embouchure de la Gironde), laissant à la langue
d'oïl seulement l'extrême pointe septentrionale du Médoc (au sud de
l'embouchure de la Gironde) elle suit le cours du fleuve jusqu'à Ville-
;
neuve (au sud de Blaye), le traverse, passe au nord de Vérac, arrivant
à la rivière Isle (au Nord de Liboume) elle passe ensuite entre Libomne
;
et la Lande, traverse la Montagne Saint-Georges et se dirige vers le
Nord. Elle ne laisse jusque là au provençal qu'une bande de terrain
assez étroite sur la rive gauche de la Dordogne.
En se dirigeant vers le Nord (depuis Lussac), elle passe entre Sainte-
Aulaye (qui reste à l'Est) et Chalais, monte à l'est de Montmoreau
et d'Angoulême et au sud de La Rochette se dirige vers l'Est (c'est là
que se trouve la localité de Cellefrouin, à l'ouest de Saint-Claud).
A partir de la localité d'Agris (située au nord-ouest de La Roche-
foucauld), la ligne présente la forme d'un croissant, dans lequel on
rencontre des parlers intermédiaires. Laissant à la langue d'oïl la localité
de Saint-Claud, elle traverse la Vienne entre Confolens et Availles-
Limouzine, se dirige presque en ligne droite vers l'Est, passant entre
Bellac et Le Dorât et, laissant au Sud les localités de Châteauponsac,
Bessines, Bénévent et Grand-Bourg, elle arrive à Saint-Vaury (au nord
de Guéret, qui appartient à la langue d'oïl ; cf. aussi J. Ronjat, Gramm.
isL, t. I, pp. 14-15).
La carte indique, au nord de cette ligne, les régions qui ont des parlers
intermédiaires entre le français et le provençal.
La géologie, la géographie physique et leurs rapports avec
l'ethnologie et la géographie linguistique. —
Les auteurs, lors
de l'enquête, se sont rendu compte qu'il y a des rapports entre la géologie,
la géographie physique, les productions agricoles, d'une part, et l'ethnologie
et la géographie linguistique, de l'autre (cf. le travail d'A. Brun, p. 302).
Afin de mieux montrer ces rapports, les auteurs ont marqué sur la
carte annexée à l'étude « le régime forestier actuel des pays avoisinant
la limite. On pourra ainsi se faire dès à présent une idée du rôle que les
300 LE PROVENÇAL
espaces boisés ont joué dans la distribution géographique des langues
et des dialectes. D'un autre côté, disent les auteurs, la comparaison
de notre carte avec la carte géologique de la France de MM. Dufrénoy
et Élie de Beaumont montrera notre limite contournant assez exactement
à l'ouest et au nord le plateau granitique » (pp. 49-50, note i).
La limite fixée n'est pas une ligne dans le sens géométrique
DU MOT. —
Les auteurs indiquent clairement comment on doit inter-
préter la limite établie par leurs enquêtes Lorsque nous prenons un
: «
cours d'eau, une route, la lisière d'un bois, comme point de repère
etc.,
de notre trace, nous voulons seulement rendre notre exposé plus clair
et faciliter au lecteur les moyens de reporter notre ligne sur une carte
détaillée... Nous ne croyons pas avoir besoin de dire en effet que la
limite de deux langues ne peut être une ligne dans le sens géométrique
du mot, comme l'est une ligne politique ou administrative. La première
flotte forcément, sur presque tous les points de son parcours, entre
deux centres de population. Si nous la faisions quelquefois passer sur
un village, c'est afin d'indiquer que, de temps immémorial, on parle
à la fois les deux langues dans cette localité » (p. 27, note i).
Les résultats ainsi que la méthode de cette première grande enquête
linguistique ont sûrement eu une heureuse influence sur la dialectologie,
bien que les successeurs la passent assez souvent sous silence. Le baron Ch.
de Tourtoulon ne put continuer cette remarquable activité, car il fut
atteint d'une maladie des yeux (cf. Romania, t. XLII, 1913, pp. 623-624).
Critiques. — Parmi les critiques soulevées par cette étude, citons,
en premier lieu, celle de Paul Meyer {Romania, t. VI, 1877, pp. 630-633),
qui dut toutefois reconnaître l'existence des dialectes « Les dialectes:
n'existent pas dans la nature à l'état défini, mais nous les constituons
à notre guise pour la commodité de nos études... Je nie que pour aucun
dialecte ou groupe de dialectes on puisse trouver une série de caractères
existant simultanément en un espace déterminé et ne dépassant pas
cet espace. En quelque endroit qu'on place les limites, il y aura toujours
des caractères qui resteront en deçà et d'autres qui iront au delà. Mais,
SI on choisit un petit nombre de caractères, on pourra déterminer sur
le terrain les points jusqu'où ces caractères se manifestent, et la consta-
tation de ces points est en soi très intéressante » (p. 631). Il reconnaissait
en même temps l'existence d'un dialecte mixte (le marchois) et la nécessité
de déplacer plus au nord de l'embouchure de la Gironde la limite linguis-
tique, car on la faisait passer auparavant entre Barbezieux et la Charente.
Pour Gaston Paris cependant « la question de l'existence d'une langue
d'oc est toute théorique et presque métaphysique on peut être bon
:
Français et bon Félibre et penser tout ce qu'on veut sur ce point » {Ro-
mania, t. XXIII, 1894, p. 298).
TRAVAUX QUI APPROFONDISSENT CE PROBLEME 3OI
IV. QUELQUES TRAVAUX QUI APPROFONDISSENT ET
ÉLARGISSENT CE PROBLÈME
Afin de mieux illustrer la portée de la première enquête, je signale
quelques travaux qui approfondissent et élargissent le problème de la
limite entre le français et le provençal.
1° GusTAV Grôber {Grundriss, i'® éd., 1886, p. 426) considère,
en prenant conune base la toponymie, la région de la Saintonge (Charente
inférieure) comme un territoire ayant appartenu jadis au provençal.
2° Hermann Suchier soutient (dans le Grundriss, t. I, 1886, pp.
561 ss. dans l'éd. de 1904, pp. 712 ss.) que la limite entre les deux langues
;
ne doit pas être imaginée comme une ligne, mais, au contraire, comme
une « ceinture » {Giirlel) (cf. p. 24 de mon étude).
30 Henrich Morf (dans son étude Zum sj>rachlichen Gliederung
Frankreichs, dans les Ahhandlungen d. kônigl. preuss. Akademie der
Wissenschaften, 191 1, avec 4 cartes, rédigées d'après l'Atlas ling. de
la France) admet l'influence des groupements ethniques préromans,
ainsique celle du groupement diocésain et des relations sociales, et
suppose que les limites phonétiques ne se sont déplacées (i).
40 W. Meyer-Lubke (dans Zentri-petale Kràfte im Sfrachlehen, dans
Hauptfragen der Romanistik, Festschrift fiir Ph. A. Becker, Heidelberg,
1922) soutient l'existence d'un substrat provençal jusqu'à la Loire,
qui se manifesterait dans des particularités phonétiques existant dans
les parlers des départements de la Vendée, des Deux-Sèvres, de la Vienne
et en quelques points de la Haute- Vienne et de la Creuse (cf. aussi Zur
Geschichte des ç in Sudwest-frankischen, dans Zeitschrift f. rom. Philol.
t. XLVII, 1924, pp. 426 ss.).
50 Theodora Scharten (dans Posizione linguistica dél Poitou, avec
six cartes, dans Studj Romanzi, t. XXIX, 1942, pp. 5-130) afSrme que
le Poitou appartenait jadis au provençal.
(i) Cf. aussi l'important ouvrage d'A. Rosenqvist, Limites administratives et
t. XX, 1919,
divisions dialectales de la France (dans Neuphilologische Mitteilungen,
pp. 87-118, avec deux cartes), où l'auteur a tracé, d'après l'Atlas linguistique de
la France, la limite de cinquante deux faits dialectaux.
A. Meillet constate avec raison que « Ce qui décide des concordances linguistiques
— comme aussi, en partie au moins, des divisions politiques —
ce sont des faits de
,
civilisation le coude remarquable que fait le gros faisceau des limites entre le gallo-
:
roman du Nord et celui du Midi entre Bordeaux et Lyon dessine vers le Nord une
grande courbe, qui concorde en gros avec celle que dessine la ligne de chemin de fer
(par Périgueux, Limoges, Guéret, Montluçon, Gannat, Roanne) entre ces deux
villes, pour éviter les hauteurs du Plateau central. Ce sont des faits de civilisation
qui expliqueront pourquoi tout le Plateau central appartient au type du Midi »
(Bull. Soc. Ling. Paris, t. XXII, n° 68, 1919-1920, p. 73).
302 LE PROVENÇAL
6° Walther von Wartburg (dans Die Ausgliederung der romanischen
Sprachràume, Halle, M. Niemeyer, 1936, avec sept cartes) soutient que
le provençal était parlé autrefois jusqu'à une ligne qui allait depuis
l'embouchure de la Loire jusqu'aux Vosges méridionales, et que cette
ligne coïncidait approximativement avec la frontière ethnique et poli-
tique constituée vers le V® siècle, après l'invasion germanique,
70 Auguste Brun, dans sa remarquable étude Linguistique et peuple-
ment, Essai sur la limite entre les parlers d'oïl et les parlers d'oc (dans
la Rev. de Ling. rom., t, XII, 1936, pp. 165-251, avec 8 cartes dans le
texte), reprend problème à la lumière de toutes les données offertes
le
par différentes disciplines, pour conclure en ces termes « Et voilà notre
:
réponse à Gaston Paris. Cette muraille qui sépare la France en deux
nos yeux ne la voient plus, mais elle a existé, elle a duré, elle a été édifiée
par la nature et par les siècles, non les siècles voisins de nous, mais les
siècles de la préhistoire qui élaboraient en silence notre humanité. Les
documents écrits n'en parlent point mais le tracé subsiste, il subsiste
:
pour les dialectes, il subsiste pour le droit, il subsiste pour la couleur
des cheveux, pour celle des yeux, et pour le régime agraire. Il est constaté
par le géographe, par l'ethnologue, par le juriste. Répétons-le, pour
qu'on ne nous l'objecte pas le tracé que reconnaît l'ethnologue ne
:
coïncide pas en tout point avec celui que reconnaît le linguiste, et il y a,
de l'un à l'autre, des incurvations, ou des convexités, ou des pointes
qui ne se superposent pas. Ce qui importe, c'est que, pour tous, la direction
est la même, de l'Ouest à l'Est, jamais du Nord au Sud le barrage est;
transversal, jamais longitudinal, ou diagonal. Les divergences, dans le
détail, trouveront leur explication un jour, à la suite d'enquêtes patientes,
minutieuses, exhaustives, et localisées, qui, pour chaque région, remon-
teront, comme la nôtre, le cours des temps. La nôtre ne visait qu'à
éclairer le problème pris dans son ensemble, et réduit à quelques données
simples » (p. 249 cf. aussi les remarques de Ch. Bruneau, dans la Rev.
;
de Ling. rom., XIII, 1937, pp. 26-32).
t.
Les quelques travaux précités représentent, je le crois du moins,
un honunage bien mérité aux auteurs de la première grande enquête
dialectale française.
V. ENQUÊTES PAR CORRESPONDANCE
Parmi les enquêtes par correspondance faites dans le Midi de la France,
nous signalons seulement deux entreprises :
1° L'enquête dirigée par Edouard Bourciez. — Le professeur
É. Bourciez organisa, à lafin du siècle passé, sous le patronage des
MONOGRAPHIES SUR LES PARLERS PROVENÇAUX 303
recteurs des Académies de Bordeaux et Toulouse, une grande enquête par
correspondance pour la connaissance des idiomes de la région gasconne.
L'auteur remania le texte de la parabole de l'Enfant prodigue et
le fit traduire par les instituteurs (aidés par des collaborateurs) dans
chacun de dix départements de cette région (Gironde, Landes, Basses-
Pyrénées, Gers, Hautes-Pjrrénées, Ariège, Haute-Garonne, Tam-et-
Garonne, Lot-et-Garonne et Dordogne).
On réunit de la sorte 4444 traductions de ce texte provenant de plus
de quatre mille localités (la région comprend un total de 4414 communes).
L'excédent provient de ce qu'on a obtenu des traductions doubles,
surtout dans les chefs-lieux de cantons.
Les traductions ont été classées d'après un ordre à la fois géographique
et alphabétique.
Ce grand recueil fut présenté, en 1895, à l'Exposition de Bordeaux
sous de Recueil des idiomes de la région gasconne (17 volumes,
le titre
gr. in-40). Chaque volume est muni d'un sommaire et d'ime table détaillée
qui facilitent les recherches. Ces volumes doivent se trouver aujourd'hui
à la Bibliothèque universitaire de Bordeaux, qui en est propriétaire
(selon l'afiirmation de Paul Meyer, qui donna, dans Romania, t. XXIV,
1895, pp. 483-484, des informations précises sur ce recueil tout en criti-
quant ce procédé pratiqué déjà en 1807, cf. p. 486 de mon étude) (i).
2<> L'enquête de la revue de philologie française. Les —
matériaux ramassés par cette revue se trouvent à la Bibliothèque de
l'Université de Lyon leur valeur est cependant minime, selon A. Duraf-
;
four, qui les a étudiés (cf. p. 206 de mon étude) (2).
VL QUELQUES MONOGRAPHIES SUR LES
PARLERS PROVENÇAUX
La situation d'infériorité du provençal par rapport au français devenu
langue obligatoire de l'État (voir p. 282) ne fut pas favorable au dévelop-
pement des études dialectologiques. C'est ainsi qu'il faut expliquer le
nombre relativement réduit des travaux concernant cette langue romane.
Cet état de choses fut reconnu, en 1922, par Joseph Anglade (dans
(i) Cf. aussi Jean Bourciez, Recherches hist. et géogr. sur le parfait en Gascogne,
Bordeaux, 1927, pp. 14-15.
Pour une autre enquête sur les parlers gascons, entreprise par le Bulletin de
la Société Gersoise des Études locales (depuis 1929), cf. W. v. Wartburg, Bibliogra-
phie, n° 1027.
(2) Nous devons signaler en outre l'ouvrage édité par le prince Louis Lucien
Bonaparte, Le Saint Évangile selon saint Matthieu... traduit en provençal marseil-
lais moderne par M. Feraud (1866, in-iô») auquel fait allusion Paul Meyer {Roma-
nia. t. V, 1876, pp. 497-498 ; cf. mon étude p. 486).
304 LE PROVENÇAL
l'avant-propos de son travail Pour étudier les patois méridionaux, Notice
bibliographique, Paris, E. de Boccard, 1922, p. 7), qui s'exprime en ces
termes « La plupart des études dialectales dues à nos compatriotes
:
ne sont pas en général sur un plan bien scientifique. Cette faiblesse
faites
— car c'en ime est —
est due à plusieurs causes, dont la principale est
la suivante parmi tant d'études de tout genre, quelques-unes seulement
:
sont faites par des gens de métier or c'est un métier que de faire im
:
livre, surtout un livre de dialectologie. Malheureusement le petit nombre
de chaires consacrées à ces études dans nos Universités et surtout le
petit nombre d'étudiants qui poussent ces mêmes études à fond nous
laisse craindre que pendant longtemps encore, même dans ce domaine,
qui est pourtant nôtre, nous n'ayons besoin des étrangers».
Presque tout le XIX® siècle fut dominé par l'opinion de Gaston Paris
et de Paul Meyer, qui niaient l'existence des dialectes et surtout d'une
deuxième langue sur le territoire de la France. L'idée qu'il n'y avait
pas « deux Frances » était devenue une sorte de dogme qui devait être
admis par tout le monde (cf. la réponse d'A. Brun, p. 302 de mon étude).
Un examen plus attentif permet cependant de reconnaître l'existence
d'un bon nombre de travaux dialectologiques (cf. la Bibliographie des
dictionnaires patois de W. v. Wartburg, pp. 89-122), dont les plus im-
portants, par ordre chronologique, nous semblent les suivants :
A. Luchaire, Études sur les idiomes pyrénéens de la région française (Paris,
1879, in-80, 378 p.)Josef Aymeric, Dialecte rouer gat. Phonétique, Morpholo-
;
gie (thèse, Bonn, Halle, E. Karras, 1879, 40 p., in-S», extrait de Zeit. f.
rom. Philol., t. III le travail est dédié à Wendelin Foerster) le Pasteur
; ;
Fesquet, Monographie du sous-dialecte languedocien du canton de La Salle-
Saint-Pierre (Gard) (dans la Rev. des lang. rom., t. XXV, 1884, pp. 53-76 ;
t. XXVI, 1885, pp. 53-76) L. Siitterlin, Die heutige Mundart von Nizza
;
(dans Rom. Forschungen, t. IX, 1896, pp. 249-586; l'auteur étudia le parler
en 1887, ayant comme informateurs deux cochers et un élève de lycée, cf.
p. 252 il continua l'enquête en 1894, travaillant avec deux infirmières qui
;
parlaient le français l'abbé J. P. Pellegrini, auteur d'un dictionnaire, lui
;
donna aussi de très précieuses informations concernant le parler de la région
montagneuse, cf. pp. 254 et 256 l'étude se borne surtout au parler du fau-
;
bourg pour les difficultés rencontrées, cf. pp. 256-257) Joseph Anglade, Le
; ;
patois de Lézignan (Aude) (dialecte narhonnais). Phonétique (Montpellier,
1897, 100 p., in-80 l'ouvrage est dédié à C. Chabaneau extrait de la Rev.
; ;
des lang. rom., t. X, 1897) Fr. Fleischer, Studien zur Sprach géographie der
;
Gascogne (Halle, 1913, 125 p., avec 16 cartes linguistiques d'après l'ALF
et l'Atlas de Millardet, dans les Beihefte zur Zeit. f. rom. Philol., n" 44) ;
Otto Zaun, Die Mundart van Aniane (Hérault) in alter und neuer Zeit (Halle,
Niemeyer, 1917, XXIII-283 p., in-S», avec huit cartes dans les Beihefte ;
zur Zeit. f. rom. Philol., n» 61 l'état moderne a été étudié dans une enquête
;
sur place) F. Arnaud et G. Morin, Le langage de la Vallée de Barcelonette
;
(Paris, Champion, 1920, in-80, XLVIII-323 p., ouvrage posthume il consti- ;
MONOGRAPHIES SUR LES PARLERS PROVENÇAUX 305
tue un supplément important aux recueils d'Honnorat et de Mistral l'in- ;
troduction fournit des indications intéressantes pour l'histoire de la philolo-
gie provençale) Auguste Brun, L'introduction de la langue française en Béarn
;
et en Roussillorî (Paris, Champion, 1923) A. Brun, Recherches sur l'intro- ;
duction du français dans les provinces du Midi (Paris, Champion, 1923 ;
remarquables contributions) D' Pierre Pansier, Histoire de la langue pro-
;
vençale à Avignon du XII^ au XIX^ siècle (Avignon, Aubanel, 4. vol, 1924-
1927 ; donne des informations sur la disparition des patois dans
le 1^^ vol.
les divers milieux cf. v. Wartburg, Bibliographie, n° 837 et Romania, t. LUI,
;
1927, pp. 280, 437-438) Gaston Guillaumie, Contribution à l'étude du glos-
;
saire périgourdin (canton de Saint-Pierre-de-Chignac)
précédée d'un essai ,
de délimitation phonétique des parlers de la Dordogne (Paris, A. Picard, 1927 ;
l'étude est basée sur une enquête sur place de l'auteur cf. v. Wartburg, Bi- ;
bliographie, n» 1015) D' Louis Queyrat, Contribution à l'étude du parler
;
de la Creuse ; le patois de la région de Chavanat (Guéret, Lecante, 1927-1930,
2 vol. ; le glossaire contient environ huit mille mots, cf. v. Wartburg, Biblio-
graphie, n» 987) E. Sol, Le vieux Quercy (2^ éd., Aurillac, 1930, 483 p. ;
;
« excellente étude sur la vie populaire », v. Wartburg, n^ 930) A. Brun, Le ;
français de Marseille, étude de parler régional (Marseille, Institut hist. de
Provence, 1931, 152 p. ; étude faite sur place et pleine d'enseignements
sur le Gunther Fahrholz, Wohnen und Wirtschaft im Bergland
bilinguisme) ;
der oberen Ariège, Sach- und Wortkundliches aus den Pyrenâen (Hamburg,
1931, XI-164 p., avec sept planches et des dessins, pp. 148-164 étude sur ;
l'habitation et l'économie rurale d'après des recherches sur place cf. v. Wart- ;
burg, Bibliographie, nP 909) J. Lhermet, Contribution à l'étude du dialecte
;
aurillacois (Paris, Droz, 1931, XXII-166 p. matériaux recueillis sur place ;
dans la région du Cantal, la commune d' Ytrac) Maximin (dit Simin) Palay, ;
Dictionnaire du béarnais et du gascon modernes (Bassin de l'Adour), embras-
sant les dialectes du Béarn, de la Bigorre, du Gers, des Landes et de la Gascogne
maritime (Pau, Marrimpouey, 1932, 2 vol. c'est un immense recueil qui ;
contient plus de cent mille mots cf. v. Wartburg, Bibliographie, nP 1024) ; ;
Wilhelm Giese, Volkskundliches aus den Hochalpen der Dauphiné (dans
Hamburgische Universitàt, Abhand. aus dem Gebiet der Auslandkunde, Band
3y, Reihe B. Vôlkerkunde, Kulturgeschichte u. Sprachen, Band 18, Hamburg,
1932 ;une intéressante enquête sur la vie rurale dans les Hautes-Alpes,
c'est
cf. V. Wartburg, Bibliographie, n» 802 et n° 925 qui mentionne le travail de
H. Meyer, du même genre) Alfons Schmitt, La terminologie pastorale dans
;
les Pyrénées centrales (Paris, E. Droz, 1934, XIX-156 p., avec une carte
géographique, six tableaux hors texte représentant de nombreux objets,
et plusieurs dessins dans le texte c'est un travail rédigé d'après une enquête
;
sur place) Hugo Bendel, Beitrâge zur Kenntnis der Mundart von Lescun
;
{Basses-Pyrénées) (thèse, Tubingen, 1934, 138 p.; c'est un travail fait sous
la direction de G. Rohlfs) Ludwig Flagge, Provenzalisches Alpenleben
;
in den Hochtalern des Verdon und der Bléone, ein Beitrag zur Volkskunde
der Basses-Alpes (Firenze, L. S. Olschi, 1935, gr. in-80, 190 p., avec une
carte géographique, de nombreux dessins sur neuf pages et deux pages de
photographies, le tout hors texte c'est un important travail sur la vie rurale
; ;
cf. son ample bibliographie, pp. 165-170) Willy Schônthaler, Die Mundart ;
des Beihmale-Tales (Ariège), Laut- und Formenlehre (thèse, Tubingen, E.
306 LE PROVENÇAL
Gobel, 1937, 155 P- ' l^s matériaux furent recueillis en 1931, et le travail
fut rédigé en 1933, sous la direction de G. Rohlfs c'est une étude utile sur
;
les parlers pyrénéens); Hans-Joachim v. d. Brelie, Haus und Hof in den
franzôsischen Zentralpyrenâen (Hambourg, 1937, in-S», XVI-115 p., et une
carte et de nombreux dessins et 10 photographies ; le XXV^ vol. des Ham-
burger Studien zu Volkstum u. Kultur der Romanen) Karl Heyns, Wohn- ;
kultur, Alp- und Forstwirtschaft in Hochtal der Garonne (Hambourg, 1938,
165 p. et de nombreuses photographies et planches, deux cartes et deux
plans) Walter Schmolke, Transport und Transport geraie in den franzôsischen
;
Zentralpyrenâen (Hambourg, 1938, 76 p. et 5 pages de photographies) ;
Emst Schiile, La terminologie du joug dans une région du Plateau central
(dans les Mélanges Duraffour, coll. Rom. Helvetica, n° 14, Paris, E. Droz,
1939. PP- 178-193, avec sept photographies et cinq cartes c'est une remar- ;
quable contribution qui illustre le rapport qui existe entre les innovations
techniques et la lexicologie) Andréas Blinkenberg, Le patois d'Éntraunes, I.
;
Matériaux phonétiques, morphologiques et syntactiques, 1939 II. Matériaux ;
lexicologiques, 1940 (dans les Acta Jutlandica, Aarsskrift for Aarhus Univer-
sitet, t. XI et XII, Copenhague c'est un travail fait sur place apportant
;
une précieuse contribution) Hélène N. Coustenoble, La phonétique du
;
provençal moderne en terre d'Arles (Hertford, 1945, in-80, XII-281 p. l'au- ;
teur appartient au cercle de phonéticiens groupés autour du savant anglais
Daniel Jones l'enquête fut faite pendant de longs et fréquents séjours en
;
Provence rhodanienne) Pierre Nauton, Le patois de Saugues (Haute-Loire),
;
aperçu linguistique, terminologie rurale, littérature orale (thèse Paris, Clermont-
Ferrand, 1948, in-S», 179 p. et huit planches et deux cartes linguistiques
hors texte c'est une importante contribution à l'étude d'une région peu
;
connue au point de vue linguistique la localité de Saugues, lieu d'origine
;
de l'autsur qui parle le patois, n'est que le pivot de son enquête, cf. pp. 15-
21); Andréas Blinkenberg (professeur à V\5ni\Qxs,\té à' A.axh.\xs) Le patois de ,
Beuil, Documents et notes, avec un appendice sur le parler de Péone {dams Acta
Jutlandica, Aarsskrift for Aarhus Universitet, vol. XX, 3, Copenhague, 1948,
in-80, 144 p.) c'est une contribution très utile, dont les matériaux ont été
;
réunis sur place en 1947 et 1948 pour la méthode pratiquée, cf. pp. 4-6, etc. (i).
;
Les travaux mentionnés montrent bien que, grâce à la précieuse
contribution des chercheurs étrangers, le domaine provençal est étudié
à fond, et offre à la dialectologie romane des informations linguistiques
très précieuses.
VII. GRANDS TRAVAUX DIALECTAUX
Ce chapitre ne contient pas un grand nombre de travaux, car j'ai
mentionné, dans le domaine du français (voir pp. 106-151), ime partie de
ceux qui embrassaient tout le territoire de la France.
(i) Les bibliographies citées au commencement de ce chapitre (p. 304) donneront
aux chercheurs des informations plus détaillées.
CELLEFROUIN (CHARENTE) 307
J'ai toutefois estimé utile de consacrer des chapitres à part aux travaux
suivants :
1° La monographie linguistique sur le parler de Cellefrouin (Cha-
rente),à cause de la méthode et des idées de l'abbé Rousselot.
2° La région de la Basse-Auvergne, étudiée depuis une cinquantaine
d'années par A. Dauzat dans plusieurs études qui forment un tout.
30 La région des Landes, bien connue dans les études de dialectologie
romane, grâce aux travaux de G. Millardet.
40 La région Gasconne, que l'étude de G. Rohlfs a mise au premier
plan dans le domaine de la Romania.
50 La région de La Lozère, dont les parlers ont été étudiés par R.
Hallig.
J'ai essayé de dégager de ces travaux les enseignements méthodologi-
ques les plus importants, surtout lorsque ces enseignements s'imposaient
à mon attention (i).
1. Cellefrouin (Charente).
« Les sons du langage, le don le plus précieux
qui ait été fait à l'homme par Créateur
le ».
(L'abbé Rousselot).
La commune de Cellefrouin est située au fond de la vallée du Son.
Sa population était, en 1846, de 2. 117 habitants, groupés en 530 ménages,
dont 407 propriétaires vivant de leurs terres, 370 cultivateurs-proprié-
taires et colons, 19 métayers, 5 fermiers, 7 chefs d'usine (sans doute
des meuniers), 27 ouvriers et 2 négociants {Les modifications, p. 149).
En 1887, lors des études de l'abbé P. Rousselot, elle ne comptait plus
que 1.720 habitants, répartis en 52 hameaux ou maisons isolées {ib.,
p. 150). Tandis que tous les villages de la région sont bâtis sur les
hauteurs ou sur les flancs des coteaux occidentaux du Massif central,
cette commune seule est située au fond de la vallée, dans un lieu humide,
sans soleil et sans horizon, (p. 152). Elle est loin de toute voie de commu-
nication (la première route fut terminée en 1846) et tellement pauvre,
(i) Pour la situation actuelle du provençal au point de vue littéraire, on peut
consulter avec un du poète provençal Sully- André Peyre (direc-
réel profit le travail
teur de la revue Marsyas, fondée en 1921, qui publie des textes provençaux), La
branche des oiseaux (éd. Marsyas, Mûre-Vigne, Aigues-Vives, Gard, 1948, petit
in-8°, 186 p.), qui se propose « de défendre la langue de Mistral contre les dialectaux
et contre leurs successeurs naturels, les Occitans, qui paraissent oublier qu'une
langue est consacrée par des chefs-d'œuvres et ne saurait être une mosaïque dialec-
tale, patinée d'archaïsmes» (il fut couronné par le Prix Mistral 1947).
Les Notes additionnelles (rédigées par Jean Bourciez) de l'important travail d'É.
BouRCiEZ, Éléments de linguistique romane (Paris, C. Klincksiek, 4* éd., 1946),
donnent aussi de précieuses indications bibliographiques sur les derniers travaux.
308 LE PROVENÇAL
que la population émigrait vers La Rochelle pour la fenaison, en Poitou
pour les moissons, et dans la plaine basse de l'Angoumois pour les ven-
danges {ib., p. 155). « Une pièce unique suffisait pour toute la famille,
quelquefois même elle abritait aussi les animaux, âne, pérots, gorets,
séparés par des mandis de planches (cloisons) ou de simples claies. Le
porc a conservé quelque chose de cette ancienne familiarité il va encore :
recueillir sous la table, en compagnie des poules, les restes du repas »
{ih., p. 156)... Telles étaient les mœurs de Cellefrouin dans le premier
tiers du XIX® siècle, quand le paysan répondait encore en patois à
celui qui l'interrogeait en français. « Lorsque je parlais patois, dit —
l'abbé Rousselot —
pendant mes vacances, j 'étais fort bien accueilli
, :
les visages s'épanouissaient et l'on ne manquait jamais de dire, non sans
malice, que tel ou tel, qui avait passé trois mois dans le pays bas ou au
service, était revenu ne sachant plus parler conune au pays. Mais la
génération attachée au patois a disparu et aujourd'hui (c'est-à-dire
;
à la fin du siècle passé), pour obtenir qu'on veuille bien le parler avec
moi, j'ai besoin d'user de stratagèmes ou de solliciter cette faveur comme
un service» {th., p. 159).
En suivant de près les informations données par l'abbé Rousselot,
on a sous les yeux l'image de la commune de Cellefrouin devenue célèbre
par son étude : Les modifications phonétiques du langage étudiées dans
le patois d'une famille de Cellefrouin (Charente) (Thèse), Paris, H. Welter,
1891, 372 p. (extrait de la Revue des patois gallo-romans, t. IV, 1891,
65-208 ; V, 1892, 209-434).
t.
L'étude de l'abbé Rousselot représente une œuvre capitale non seule-
ment pour la phonétique expérimentale, dont il fut l'heureux fondateur,
mais aussi pour les enquêtes dialectales. En lisant les pages de ce travail,
on reste étonné de la profonde compréhension et de la précision avec
lesquelles il a su étudier et présenter les faits du langage humain. Plu-
sieurs des idées dont se vantent les chercheurs d'aujourd'hui se trouvent
bien développées, mises en pleine lumière ou parfois simplement en
germe dans les pages de ce livre, qui est trop souvent et très injustement
passé sous silence.
Dans le présent exposé, nous nous bornerons à présenter brièvement
la méthode suivie par l'abbé Rousselot dans ce travail qui peut servir de
modèle aux jeunes dialectologues à la recherche d'un sujet d'étude.
Point de départ. —
Dès 1879, l'auteur eut l'idée « de tenter une
voie nouvelle et d'exploiter de nouvelles carrières » au lieu d'étudier ;
la lettre morte il voulut étudier « le parler vivant ». Il commença l'étude
du sous-dialecte marchois, auquel se rattachait le patois qu'il parlait
depuis son enfance. Allant de village en village, notant les différences
linguistiques, l'abbé Rousselot chercha la limite de la langue d'oc et
de la langue d'oïl, qui fuyait toujours devant Im. Quand il tomba malade.
CELLEFROUIN (CHARENTE) 309
sa mère, qui parlait très bien le patois, devint son sujet d'observation
pendant trois mois. Il croyait à tort jusque là que son patois était iden-
tique à celui de sa mère, et acquit dès lors la conviction qu'à l'étude
géographique est indispensable d'ajouter l'étude généalogique des
il
patois Les leçons de ses maîtres, G. Paris, P. Meyer, A. Darmes-
{ih., p. 2).
teter, J. Gilliéron, etc. lui ouvrirent de nouvelles perspectives. Il reprit
en 1886 et en 1887 les enquêtes interrompues dans la vallée du Son,
en les complétant en 1889 et en 1890.
de trouver le moyen de suppléer à l'imperfection
Il s'efforça alors
de pour préciser les faits qui sont du domaine de la philologie.
l'oreille
Un mot de Gaston Paris, une heureuse idée de son jeune ami J. Pierrot-
Deseilligny le mirent sur la voie de l'application de la méthode graphique
à l'étude des sons {ih., p. 3-4). C'est la « préface » de la phonétique expé-
rimentale !
initial du travail commença à se restreindre, au fur et à mesure
Le plan
que les connaissances de l'auteur s'étendaient il se réduisit d'abord
;
à une étude complète du patois de Cellefrouin, pour se limiter, en fin
de compte, à la phonétique de sa famille, pour la bonne raison qu'il
la croyait suffisante pour une étude spéciale.
Contenu du travail. — Dans la première partie (pp. 7-144),
l'auteur détermine la natiu^e et les qualités des sons suivant la méthode
graphique, après avoir créé de ses propres mains les premiers appareils
de la phonétique expérimentale et en faisant les expériences sur lui-
même.
Il présente les appareils appliqués à la phonétique, la manière de lire
les tracés (pp. 8-22) ; le palais artificiel, ses divisions et les régions d'arti-
culation (pp. 23-36) ; la fonction du larynx et les variations dans la
sonorité des voyelles nasales et des consonnes (pp. 37-60) le souffle ;
employé, la mesure de l'effort et l'accent d'intensité (pp. 61-74) la durée ;
des sons et l'accent temporel (pp. 75-108) ; la hauteur musicale des
sons et l'accent d'acuité (pp. 109-144).
Dans la deuxième partie (pp. 145-316), il présente les transformations
phonétiques qui surgissent dans les différents parlers des membres de
sa famille, représentant cinq groupes de générations successives. Ces
données sont complétées par des relevés sur le patois de la commune
de Cellefrouin et sur celui de la région environnante, et, pour l'époque
ancienne, par les données des chartes. C'est dans cette partie qu'il
donne des informations géographiques et historiques concernant le
passé de cette commune jusqu'au moment de l'enquête, et montre
l'importance des documents oraux (phrases, récits, dialogues) transcrits
sur-le-champ par l'auteur lui-même.
310 LE PROVENÇAL
a) La méthode de travail.
L'abbé Rousselot a étudié un peu partout et toutes sortes de personnes :
à la maison, dans « le cadre familier » de la vie journalière, chez des
amis, dans les champs ou le long des routes, sur place et loin du domicile,
des indigènes et des nouveaux venus, des personnes ne parlant que leur
patois, d'autres qui l'avaient abandonné pour le français ; ceux qui
n'avaient jamais quitté leur village et ceux qui avaient élu domicile
ailleurs ou qui étaient revenus après une longue absence (p. i6o).
Les informateurs. — Selon les règles données par Jean Psichari
{Quelques observations sur la phonétique des patois et leur influence sur
les langues communes dans la Revue des patois gallo-rom., II, 1888, pp.
7-30) paysan ne parle pas la même langue dans les différents endroits
« le
du même village où vous conversez avec lui, par exemple chez lui ou
dans la maison d'ami, au cabaret ou sur la place publique. Il a besoin
de son cadre familier pour parler la langue qui lui est naturelle. D'autre
part, le plus sûr moyen de se tromper, c'est de poser aux paysans des
questions directes. A plus forte raison, le paysan, interrogé hors de son
village, ne nous donnera-t-il jamais un renseignement sur lequel la
science puisse compter. Il s'agit, avant tout, de surprendre le paysan
dans l'état d'inattention dès que se produit chez lui l'absence de l'état
:
d'inattention, toute information peut être considérée comme nulle et
non avenue » (pp. 19-20).
Nous rencontrons même de nos jours ces affirmations dogmatiques
dans plusieurs travaux dialectologiques.
L'abbé Rousselot, avec l'autorité conférée par l'expérience (et non
par la théorie), tout en donnant raison à J. Psichari en ce qui concerne
« l'élément instinctif », lui répond ainsi :
« Un parler ne forme point un tout indivisible dont toutes les parties
sont également sous notre puissance. On y peut distinguer trois éléments.
Le premier, de beaucoup le plus important, est l'élément réfléchi c'est ;
celui dont chacun a la pleine conscience et qui se présente à l'appel de
la réflexion. Le second comprend l'ensemble des formes qui sont en
train de se produire ou en voie de disparaître il s'efface à la réflexion
;
et échappe à la conscience c'est l'élément instinctif. Le troisième que
;
j'appellerai l'élément idéal, comprend tout ce qui, dans notre esprit,
réalise le type du beau langage ».
« De trois éléments, le premier seul est fixe ; il constitue le fond présent
du langage. Les deux autres placés aux confins du passé et de l'avenir
n'existent que dans les tendances ou les aspirations du sujet parlant.
Les deux premiers sont indigènes, le troisième est surtout étranger ». .
« L'élément idéal, abondant surtout sur les limites de deux dialectes
CELLEFROUIN (CHARENTE) 3II
et dans le voisinage des centres d'influences, n'est point à négliger dans
une enquête sérieuse, car il contient plus d'un enseignement ».
« Le danger, c'est de le confondre avec l'élément réfléchi. Mais, quelle
que soit la tendance du paysan à modifier le langage devant un étranger,
un observateur habile saura bien distinguer l'ivraie du bon grain. En
prolongeant la conversation un peu de temps, il ne tardera pas à voir
son interlocuteur, fatigué de la contrainte qu'il s'imposait au début,
rendre les armes et parler tout simplement. De plus, par des questions
habiles, en proposant des mots dont la forme locale ne se prête pas à
une traduction, il soumettra la bonne foi du paysan à une épreuve
décisive. Mais l'observateur aurait-il été trompé, le philologue ne le
sera pas les documents gravement falsifiés ne résistent pas à l'analyse ».
:
« L'ÉTAT DE SINCÉRITÉ peut donc être constaté, et il suffit pour l'étude
de l'élément réfléchi... Ainsi, loin d'être désarmée en face des dépositions
fautives ou des erreurs involontaires, la science peut profiter des unes
et des autres. D'où je conclus que tous les témoignages sont bons. Le
tout est d'en déterminer la valeur et de ne leur demander que ce qu'ils
renferment » (pp. 161-162).
Je crois fermement que tous les enquêteurs des Atlas linguistiques
confirmeront, par leur riche expérience sur place, ces remarques de
l'abbé Rousselot, tellement oubliées par plusieurs critiques de ces travaux.
Un ou plusieurs informateurs. — Pour une étude assez restreinte,
Rousselot estime possible l'enquête sur toutes les personnes, à condition
que l'observateur regarde au delà du cadre fixe, en faisant des explo-
rations supplémentaires (p. 162).
En ce qui concerne la valeur des témoignages individuels pour les
conclusions sur l'ensemble, il déclare que l'observation seule permet
de décider : «Autant que je puis en juger par ma propre expérience...^
l'élément réfléchi d'im patois ne varie guère dans un même
village. L'on
peut donc admettre que, sur ce point, témoignage d'un seul vaut pour
le
tous. Mais, quand il s'agit de l'élément qui est encore flottant, et de
faits qui sont soumis à une évolution actuelle, un témoignage isolé ne
peut avoir de portée générale. Ce qu'on peut faire de plus, c'est de l'éten-
dre à la génération dans laquelle on l'a observé... Les sujets même...
sont souvent en mesure d'avertir l'observateur, car ils ont eu ordinaire-
ment à subir des critiques ou des railleries pour leur défaut de langage »
(p. 162).
Le patois est stable. — Le patois, constitué dans l'enfance, est
stable dans chaque individu « quant à la nature propre des sons » et non
quant aux « qualités accessoires, comme la durée, l'acuité ou l'intensité ».
Cette stabiUté ne s'étend pas « aux faits d'ordre analogique », et ne s'appli-
312 LE PROVENÇAL
que « pas du tout à l'élément étranger qui s'introduit dans le langage »
(pp. 163-164).
Informateurs. — L'abbé Rousselot expose ensuite (pp. 164-169)
les circonstances dans lesquelles chacune des personnes de sa famille,
dont il a étudié le langage, a constitué son parler. Le nombre des témoins
est de quatorze (p. 168).
Dans la région environnante, il a exploré plus de 200 communes et
hameaux, sans que cependant tous les hameaux soient mentionnés sur
la liste publiée (pp. 169-172 ; i'jy--L'j<^). Les personnes interrogées
sont nées ordinairement dans le lieu indiqué et ont été observées sur
place par l'auteur lui-même.
Il joint à la liste le nombre des habitants, de
que d'intéressantes même
informations sur les sujets » (« il a vécu loin du pays
« de tout petits ;
enfants que j'ai écoutés sans être vu»; la personne interrogée «tient
un hôtel très fréquenté » etc.) leur nombre dépasse, et de beaucoup,
;
470 individus. Il y a des familles où tous les membres ont été observés,
même des enfants de trois ans. Plusieurs personnes ont été examinées
à diverses reprises pendant trois, quatre, cinq ou même six ans.
Documents écrits. —
Les documents utilisés (pp. 173-176) ont fourni
à l'abbé Rousselot de précieux renseignements, bien qu'ils soient mal
transcrits, et que la plupart contiennent ime langue altérée « Chacim, :
pris à part, dit peu de chose mais, considérés dans leur ensemble à
;
la lumière des faits contemporains, ils s'éclairent les uns les autres et
reprennent quelque chose de la vie que le temps a effacée... Les chartes,
les actes notariés, les aveux, les inventaires, les registres des paroisses
contiennent ainsi quelques mots que nous devons à l'ignorance des
écrivains... La moisson n'est pas grande..., mais... elle n'est pas à dé-
daigner » (p. 173).
Transcription phonétique. Le système employé est celui de —
la Revue des patois gallo-romans, fondée par l'abbé Rousselot (voir
pp. 43-44 de mon étude).
Appareils. — Créateur de la phonétique expérimentale, l'abbé Rous-
selot a employé pour cette étude les appareils suivants : Vinscripteur
de la parole ; le palais artificiel ; l'explorateur interne et externe de la
langue ; les explorateurs des lèvres, de la respiration, du larynx ; le spiromètre ;
les diapasons ; des tracés ; des palato grammes, etc.
Publication des matériaux. —
Les matériaux recueillis sont publiés
en commençant par les articulations qui se sont conservées viennent ;
ensuite les changements d'articulation, la simplification des consonnes
CELLEFROUIN (CHARENTE) 313
doubles, les changements de sonorité, la chute et la vocalisation des
consonnes, la formation des consonnes nouvelles (pp. 181-249), les
diphtongues et, enfin, l'évolution des voyelles simples (pp. 250-316).
La troisième partie (pp. 317-352) traite des créations analogiques
déterminées par « l'activité intellectuelle » et des mots étrangers qui
enrichissent et rajeunissent le langage sous l'influence de causes historiques
et sociales. Tandis que l'élément analogique occupe ime place assez
réduite à Cellefrouin, l'élément étranger a ime extension considérable.
L'auteur indique ses voies de pénétration, les obstacles rencontrés, les
changements subis et ceux imposés au patois lui-même. C'est, dans ses
grandes lignes, l'histoire des « néologismes » victorieux.
b) Les conclusions.
Les conclusions de ce travail (pp. 347-352) ne concernent pas seulement
le parler de Cellefrouin, mais touchent le problème des changements
phonétiques du langage : les mouvements phonétiques partent, afi&rme
l'abbé Rousselot, d'un point déterminé (nos centres d'irradiation linguis-
tiques), remontent graduellement la vallée {les couloirs), « sans que les
divisions par communes soient pour rien dans leur marche, se propageant
aux centres les plus actifs, débutant par les mots d'un usage le plus
commun [les avant-coureurs), s'annonçant à l'avance dans les lieux
écartés, retardés ou accélérés par l'apport dans la population indigène
d'éléments étrangers de provenances diverses {le mélange les intermaria- ;
ges), saisissant au berceau les enfants et respectant les vieillards, mais
parfois entraînant les personnes mûres qui suivent par un choix volon-
taire et réfléchi, tantôt se précipitant avec impétuosité, tantôt s'avançant
pas à pas, parfois même reculant en deçà des positions acquises pour
recommencer de nouveau, jusqu'à ce qu'enfin ils se fixent, effaçant
toutes les inégalités, comme s'ils n'avaient rencontré aucun obstacle
et s'ils avaient triomphé d'un seul coup... Dans sa marche victorieuse,
le flot monte toujours, recouvrant d'abord les parties basses {la plaine)
et ne laissant émerger que des îlots, seuls témoins des limites primitives
{les aires isolées). Au début, on peut jouir du spectacle de la lutte que se
livrent les éléments, on peut suivre les efforts de la mer, sa marche en
avant, ses reculs momentanés, ses infiltrations, préludes d'une conquête
définitive. Mais on vient trop tard, quand la lutte a cessé et que la mer
dort tranquille sur les obstacles submergés. Si telles sont les transforma-
tions vivantes, et que tout autres nous apparaissent celles qui ont été
accomplies dans une période ancienne, ce n'est pas assurément que
celles-ci aient obéi à d'autres lois mais c'est que, depuis, elles ont été
;
en partie recouvertes par des transformations nouvelles ou voilées par
des emprunts postérieurs {la superposition des aires) ... L'apport de
cet élément étranger, qui, dans certains cas, est le grand principe unifi-
314
" LE PROVENÇAL
cateur, mais qui n'est pas le seul, nous vient du même point et suit la
même voie que les modifications phonétiques, pénétrant peu à peu,
timidement d'abord par des mots isolés, puis envahissant des classes
entières et effaçant jusqu'aux dernières traces de certaines évolutions
locales » {}e rôle des mots d'emprunt).
L'enfant détermine les transformations du langage. — L'abbé
Rousselot considère que le principe même qui détermine les évolutions
réside dans l'enfant : « Ou bien c'est une tendance absolue et héréditaire
qui le porte à modifier dans un sens déterminé le jeu des organes de la
parole ; ou bien c'est une nécessité imposée par la loi rythmique qui gou-
verne les organismes vivants » (Rev. pat. gallo-rom., V, suppl., 1893, p. 40).
L'évolution phonétique ne réside pas dans une cause acciden-
telle. —
L'auteur afiirme à ce sujet « La cause déterminante de :
l'évolution est d'ordre général elle agit sur la masse de la population.
;
C'est une sorte d'épidémie à laquelle personne n'échappe. L'évolution
est déjà préparée chez les parents mais elle n'éclate chez les enfants que
;
lorsque ceux-ci entrent en possession de la langue. C'est donc ime consé-
quence de l'hérédité. En effet, des parents, quittant un village où l'évo-
lution est sur le point de se faire jour en se transportant dans im autre
où celle-ci est moins avérée, n'arrêtent pas par ce fait la marche encore
latente de l'évolution dans leur famille. D'autre part, des parents,
venus de villages plus archaïques, rendent, pour im temps plus ou moins
long, leurs enfants réfractaires à l'évolution qui se produit dans le lieu
de leur nouvelle résidence » {Rev. pat. gallo-rom., V, suppl., p. 41).
L'évolution du langage appartient au système phonateur. —
« La cause générale qui provoque l'évolution n'appartient ni à l'ordre
intellectuel, qui n'a qu'une influence tout à fait secondaire sur les trans-
formations phonétiques, ni aux organes auditifs, dont l'insufiSsance ne
se fait sentir qu'après les premières étapes de l'évolution, mais unique-
ment au système phonateur. Cette cause n'agit, pas en même temps sur
l'ensemble de l'organisme vocal, comme ferait une loi générale de moindre
effort ; mais elle exerce ime action élective et, dans un groupe de géné-
rations, transitoire sur des points déterminés » {Rev. pat. gallo-rom.,
V, suppl., p. 41).
Les phases hypothétiques de l'évolution. — L'abbé Rousselot
envisage l'évolution de la manière suivante : « Considérée dans l'organe
où elle se produit, l'évolution se manifeste par un défaut de coordination
ou de précision dans les mouvements prolongation ou anticipation du :
mouvement ou de repos, amoindrissement ou exagération de l'effort
nécessaire. L'excès est rare le défaut est la règle. La correction du
;
CELLEFROUIN (CHARENTE) 3 15
mouvement est toujorn^s recherchée par le sujet parlant. Ici l'instrument
trahit la volonté. L'évolution est inconsciente. L'évolution se fait jour
d'abord entre les articulations les plus voisines, celles qui l'appellent
naturellement ;
puis elle se propage à tous les cas analogues : elle est
progressive pour le son. A ses débuts, l'évolution n'est pas invincible ;
elle traverse im moment critique, où elle peut être effacée momentanément
par rni effort accidentel, entravée par un exercice approprié et continu,
ou même peu à peu détruite par des causes étrangères à la volonté ».
«L'évolution ne tarde pas à devenir nécessitante, et le son qu'elle affecte
ne peut être emprunté d'un parler étranger sans en subir la loi. L'évo-
lution a une fin qui est marquée par ce fait, que le son sur lequel elle
porte redevient prononçable et peut être emprunté. La sphère d'action
de l'évolution varie suivant les lieux. Circonscrite en d'étroites limites
dans les pays de montagnes, elle occupe de vastes territoires dans les
plaines. Dans les zones limitrophes, comme la nôtre, elle prend la forme
d'une ceinture qui remonte peu à peu des parties basses vers les hauteurs :
pour le lieu comme pour le son. Or, tous ces caractères
elle est progressive
trouvent, semble-t-il, leur explication dans l'hypothèse d'une sorte
d'anémie, d'un affaiblissement graduel et transitoire des centres nerveux
qui aboutissent aux muscles, siège de l'évolution... Un exercice constant
neutralise chez les adultes les effets de cette anémie sur le langage ; mais
ce correctif manque aux enfants. Ceux-ci, trompés par un organisme
qui ne répond qu'imparfaitement aux impulsions de leur volonté, croient
dire ce qu'ils ne disent pas, et ne font aucun effort supplémentaire pour
atteindre à la pureté absolue de l'articulation. C'est alors que l'évolution
phonétique prend naissance. Dans la suite, elle suivra toutes les phases
de l'anémie elle progressera avec elle, et, suivant ses divers degrés,
;
sera vincihleou nécessitante elle s'étendra aux mêmes régions et finira
;
en même temps sans doute, les sons transformés ne remonteront pas
:
la pente descendue, mais ceux d'oii ils sont nés pourront être empruntés
à d'autres langues ou renaître d'anciennes combinaisons l'organisme ;
aura reconquis sa vigueur primitive, et avec elle la puissance de les
reproduire » (Rev. pat. gallo-rom., V, suppl., pp. 41-42).
On peut dire, en toute vérité —
bien que ces importantes constatations
sur l'évolution du langage ne soient pas toujours illustrées par de riches
matériaux —
que l'abbé Rousselot (né en 1846, mort en 1924) a non
seulement immortalisé l'humble commune de Cellefrouin mais qu'il l'a
placée comme au fronton de la linguistique moderne (i).
(i) Cf. aussi les récentes observations de C. Camproux, dans son étude Modifi-
cations phonétiques et générations de patoisants (dans Le Français moderne, t. XX, 1944,
PP- 43-52).
A. Millet, fidèle disciple de l'abbé Rousselot, publie la biographie (au commen-
cement) et la liste bibliographique des productions de son maître, dans son travail
Précis d'expérimentation phonétique, La psychologie des articulations, I. Enregistre-
ment ; II. Interprétation (Paris, Didier-Toulouse, Privât, 1926, in-8°, III-139 p.).
3l6 LE PROVENÇAL
2. La région de la Basse -Auvergne.
Le Massif Central est le seul grand massif granitique qui se trouve
en entier à l'intérieur de la France. Il possède des régions très variées
par le relief, le climat et la vie des populations. Dans sa partie centrale
se trouve l'ancienne province d'Auvergne, constituée surtout par les
départements du Puy-de-Dôme, du Cantal et de la Haute-Loire où,
selon l'opinion la plus généralement accréditée, la colonisation gauloise,
de même que la colonisation romaine, ont dû être, au début du moins,
assez réduites. Au nord de la Margeride, chaîne de montagnes dans les
départements de la Lozère, de la Haute-Loire et du Cantal, s'étend la
région dite de la Haute-Auvergne au nord-est de la Haute- Auvergne,
;
entre celle-ci et les Monts du Forez, se trouve la région de la Basse-
Auvergne, avec la ville de Clermont-Ferrand conune centre principal
(cf. A. Dauzat, Les 'parlers auvergnats anciens et modernes, bibliographie
critique jusqu'en 1927, dans la Rev. de Ling. rom., t. IV, 1928, pp 62-119,
avec une carte).
L'Auvergne avait été, jusqu'à la fin du siècle passé, l'une des régions
de la France les moins étudiées au point de vue linguistique. C'est à
Albert Dauzat que nous devons les premières études d'une certaine
ampleur. Voici ses travaux les plus importants concernant cette région.
lo Études linguistiques sur la Basse-Auvergne : Phonétique historique
du patois de Vinzelles {Puy-de-Dôme), précédé d'une préface d'Antoine
Thomas (Paris, Alcan, 1897, XII-168 p. in-80, avec une carte de la
région, Univ. de Paris, Biblioth. de la Fac. des Lettres, t. IV). Le travail
ne diffère pas beaucoup de ceux de la même époque. L'auteur consacre
la première partie à l'étude des consonnes de ce parler (pp. 5-54), avec
un très bref résumé (pp. 55-56). La deuxième partie présente l'aspect
phonétique des voyelles (pp. 57-106), suivie encore d'un résumé (pp.
107-108), où Dauzat affirme que la « phonétique normale des voyelles
se rattache très nettement à la phonétique provençale » (p. 107). La
troisième partie traite de l'accent tonique (pp. 107-112) et la quatrième
partie, des mots de formation savante (pp. 113-115). Dans un appendice
(pp. 1 17-136) nous trouvons un bref recueil de textes patois (pp. 1 17-124)
et, sous le titre Rythmique (pp. 126-131), dix-sept avis de bourrées (la
danse d'Auvergne), de même que deux vieilles prières (pp. 132-135)
en voie de disparition, et un spécimen de dialogue sur « Les neuf vérités »
(pp. 135-136). Dans le glossaire (pp. 137-168), qui termine le volume,
Dauzat donne la liste des mots étudiés au cours de ce travail.
Nous devons souligner le fait que l'auteur ne nous fournit que de très
maigres informations sur sa méthode de travail. Par la très courte Intro-
duction (pp. 1-4), nous savons qu'il se propose d'étudier la phonétique
LA REGION DE LA BASSE-AUVERGNE 317
du patois de VinzeUes, l'un des hameaux de la commune de Bansat
(canton de Sauxillanges, arrondissement d'Issoire), ayant à peine cinq
cents habitants. Dauzat, tout en reconnaissant que le parler appartient
au domaine de la langue d'oc, déclare qu'il a dû restreindre le champ
de ses investigations, « car les patois environnants se diversifient à
l'infini » (p. i). Bien que le hameau soit isolé, « le français a depuis long-
temps altéré sensiblement le vieux fonds indigène » ; le patois, à son
tour, oppose au français une résistance qui, selon l'auteur, peut être
de longue durée (p. 2). Le hut du travail a été « d'établir les lois qui ont
présidé à la transformation des sons latins (consonnes et voyelles) et
les font aboutir, par une évolution lente et continue, aux sons qui exis-
tent actuellement dans le patois de VinzeUes » (p. 2). L'auteur a employé
«la graphie spéciale inaugurée par Revue des patois gallo-romans,
la
de MM. Gilliéron et Roussel ot, et continuée par le Bulletin de la Société
des parlers de France » (p. 3), dont il nous donne la correspondance
avec le système orthographique du français courant (p. 4), en ajoutant,
cependant, que «pour plus de simplicité», les voyelles longues et les
voyelles brèves, formant l'immense majorité du parler, ne seront pas
marquées (p. 4, note i).
20 Morphologie du patois de VinzeUes {Études linguistiques sur la
Basse-Auvergne) (Paris, E. Bouillon, 1900, 307 p. in-80, avec une carte
donnant la limite N. E. du domaine de la conservation de s devant
k, t et p dans l'est du Puy-de-Dôme, un glossaire des noms communs,
pp. 273-295 et un glossaire des noms propres, pp. 296-299). Ce travail
;
a été rédigé par Dauzat (alors docteur en droit) pour le diplôme de l'École
des Hautes Études. La distribution des matériaux est la suivante :
Le premier livre est consacré au nom (cas, nombre, genre, substantif,
adjectif, pronom, numéraux, pp. 19-103) ; le deuxième, au verhe (pp.
107-197), le troisième, aux mots invariables (pp. 201-230) et le quatrième,
à la morphologie syntactique (pp. 233-239). 'L'appendice contient : un
«fragment comique en dialecte auvergnat, intercalé dans une « Passion »
en français » (pp. 243-264) et soixante proverbes de VinzeUes (pp. 265-
269). Le glossaire présente 1° les noms communs (pp. 273-295) et
:
2° les noms propres (pp. 296-299), avec l'indication, entre parenthèses,
du lieu d'origine des mots qui n'appartiennent pas au patois de VinzeUes.
L'auteur soutient, dans l'Introduction (pp. 1-15), que « la morphologie
d'un dialecte doit s'appuyer sur la phonétique préalablement connue
et analysée jusque dans ses plus secrets détails » (p. 2). Apportant « quel-
ques corrections » à sa « première étude », l'auteur croit avoir découvert
par l'examen «des réactions morphologiques», «plusieurs lois phonétiques »
qui lui avaient échappé lors du premier examen du parler de VinzeUes
(p. 2). Ce sont notamment les noms de lieu qui aident, comme d'excellents
réactifs, à « dégager quelque résidu des innombrables évolutions pho-
3l8 LE PROVENÇAL
niques arrêtées et effacées par l'analogie » (p. 3). Après les observations
faites par Paul Meyer' (dans Romania, t. XXVIII, p. 141), à son
premier travail, Dauzat s'est décidé « en principe, à partir de la langue
du moyen âge telle qu'elle nous est fournie par les textes de la période
classique (Xl^-XIIIe s.) » (p. 9). Les matériaux de ce volume « ont été
fournis par l'étude directe, orale et personnelle des parlers vivants»
(p. 12) « quelques renseignements sérieux » ont été envoyés par des
;
correspondants (p. 12, note i). La transcription phonétique est celle du
Bulletin de la Société des parlers de France, modifiée par les données
de la phonétique expérimentale (p. 13).
30 Géographie phonétique d'une région de la Basse-Auvergne, Études
linguistiques sur la Basse-Auvergne (thèse pour le doctorat, Paris, Cham-
pion, 1906, 94 p., in-80, et huit cartes phonétiques). Dans la première partie
de son travail, Dauzat étudie les consonnes (pp. 5-50), et dans la deuxième
partie, les voyelles (intensité, timbre, diphtongues, pp. 51-94). Les cartes
indiquent seulement les limites de quelques aires phonétiques de conson-
nes (c + a latin, carte i
le mouillement de k, t, d, l, n devenant û, carte
;
2 ; la mouillure de
/, devant i, carte 3vle changement de / mtervo- ;
calique, carte 4 s devant k, t, p, carte 5 et des voyelles évolution de a
; ; :
en et e, carte 6 la diphtongue romane au, carte 7 a -\- s, carte 8).
; ;
Dans l'Introduction (pp. 1-4), l'auteur déclare qu'il a acquis, depuis
son premier travail, « la certitude que les lois phonétiques sont absolues »
(p. i), et que, bien qu'il ait passé cinq ou six étés à explorer village par
village une région à peine grande comme un arrondissement, ses maté-
riaux sont forcément incomplets et renferment plus d'une lacune :
« dans plusieurs communes, complète à la fin de l'enquête le
dit-il, j'ai
travail du début. Je n'ai pu le faire partout, à mon grand regret car :
il faudrait toute la vie d'un homme pour explorer à fond et encore — !
—
une centaine de communes » (pp. 1-2). Dauzat nous indique « en gros »
la liste des cantons explorés, « souvent partiellement ». Sur son point
de départ et sur sa manière de travailler, il écrit « comme il n'existe :
pas de dialectes, la délimitation d'une région dont on veut étudier les
parlers est donc purement arbitraire. C'est le hasard qui m'a amené à
explorer celle que j'ai choisie. J'ai commencé par rayonner autour de
deux centres dont je connaissais particulièrement le patois, le pays de
ma mère et celui de mon père, Vinzelle? (comm. de Bansat) et les Martres-
de-Veyre. J'ai rejoint les deux groupes de parlers, et j'ai poussé
ensuite dans telle ou telle direction, suivant que je voulais approfondir
tel ouphénomène... On voit que je n'ai obéi à aucune idée préconçue
tel
et que simplement cédé au désir de butiner sur les fleurs qui attiraient
j'ai
particulièrement mes regards » (p. 2). Le système de notation a toujours
été celui de la Société des Parlers de France (p. 3).
LA REGION DE LA BASSE-AUVERGNE 319
40 Glossaire étymologique du patois de Vinzelles, publié dans la Revue
des langues romanes (t. LVI, 1913, pp. 285-412 ; t. LVII, 1914, pp.
1-112, 425-472 ; t. LXIII, 1925, pp. 101-109).
50 Essai de géographie linguistique, Nouvelle série (Publications de
la Société des langues romanes, t. XXX, Montpellier-Paris, 1938, 161
p. in-80). Dans ce travail, l'auteur étudie l'auvergnat jalh «coq» (pp.
21-26), quelques aires phonétiques de la Basse-Auvergne (pp. 41-90)
et une série d'aires lexicologiques de la même région (pp. 91-157), en
publiant treize cartes d'aires lexicologiques, d'après l'Atlas linguistique
de la France, complétées, pour le Massif Central, par des recherches
personnelles (p. 91).
6° Géographie phonétique de la Basse-Auvergne (dans la Rev. de Ling.
rom., t. XIV, 1938, pp. 1-210, avec une carte hors texte et dix cartes
phonétiques dans le texte) où l'auteur présente les résultats de ses
observations, commencées vingt ou trente ans auparavant, « afin d'ap-
précier l'évolution éventuelle des phonèmes au cours de cet intervalle :
évolution généralement peu sensible, en tout cas bien moins accusée que
celle du français régional (au seul point de vue phonétique, bien enten-
du)» (p. 2). Les matériaux furent recueillis dans 27 localités (cf. p. 206).
Voici le jugement de P. Fouché sur ce travail montre bien qu'à : « il
côté d'im don remarquable de vulgarisation, M. Dauzat possède aussi le
sens de la recherche. Grâce à lui, la région de la Basse-Auvergne peut
se vanter d'ayoir inspiré im des meilleurs travaux de linguistique romane »
(dans Le Français moderne, t. X, 1942, p. 155).
70 Toponymie française (Bibliothèque scientifique, Paris, Payot, 1939,
335 p. in-80, avec huit cartes). La toponymie de la région d'Auvergne
est souvent discutée par l'auteur, qui y consacre surtout le chapitre
Toponymie gauloise et gallo-romaine de l'Auvergne et du Velay (pp.
175-223).
A
propos de ces sept publications, on pourrait faire les constatations
suivantes 1° L'étude dialectologique sur la Basse-Auvergne est limitée
:
surtout aux par 1ers des communes de Vinzelles et de Martres-de-Veyre ;
elle dépasse ce cadre chaque fois qu'une plus ample documentation
le réclame ;
2° Une étude plus détaillée sur des parlers de la Basse-
Auvergne pourrait donner d'intéressants résultats ;
3° Pour la méthode
de travail dans les enquêtes sur place, il faut nous adresser à d'autres
travaux d'A. Dauzat, où il l'expose d'une manière théorique.
Ces travaux de méthodologie sont les suivants :
j9 Essai de méthodologie linguistique dans le domaine des langues
et des patois romans (thèse pour le doctorat, Paris, Champion, 1906,
VIII-291 p., in-80).
320 LE PROVENÇAL
La première partie (pp. 77-161) de cette étude est consacrée aux langues
romanes ; dans le premier livre, l'auteur traite de la classification des scien-
ces linguistiques (la phonétique, la sémantique, la théorie du mot, la mor-
phologie, la lexicologie, la syntaxe, les rapports entre les diverses branches
de la linguistique) ; dans le deuxième, les méthodes d'observation (la cri-
tique des textes, l'observation directe, la méthode auditive, la méthode
graphique, la phonétique expérimentale, les appareils) ; dans le troisième,
la description et la classification des phénomènes (la phonétique : le timbre,
les sons comparés entre eux, l'accent tonique, la hauteur du son, la
quantité ; la sémantique : morphologie, lexicologie, syntaxe ; l'évolution
linguistique : l'évolution des langues, nature de l'évolution linguistique,
évolutions des sons ; évolutions des phénomènes sémantique? ; la loi
linguistique : nature et caractère de la loi linguistique ; les lois phonétiques,
les lois sémantiques ; la recherche étymologique).
La deuxième partie (pp. 163-292) traite de l'étude des patois, en divisant
la matière comme suit : le premier livre est consacré à l'évolution des
patois (les forces centrifuges : forces internes et forces externes ; les
forces centripètes : actions morphologiques, influence du latin savant,
la cellule linguistique, réaction des patois voisins, centres régionaux,
influence du français ; la question des dialectes) ; le deuxième, à l'intérêt
de l'étude des patois (urgence de cette étude ; utilité linguistique des
patois ;
patois et langues littéraires) ; le troisième, au problème : comment
on étudie les patois, avec les chapitres : la récolte des matériaux (l'enquête
œuvre (la graphie, le glossaire et
directe, le rôle des textes) et la mise en
travaux scientifiques) (cf. aussi le compte rendu d'A.
ses annexes, et
Thomas, Romania, XXXVII, 1908, pp. 173-174).
2° La vie du langage. Évolutions des sons et des mots ; phénomènes
psychologiques ; phénomènes sociaux ; influences littéraires (Paris, A.
Colin, 1910, 312 p. in-80).
Dans la première partie (pp. 13-88), l'auteur s'occupe des phénomènes
mécaniques et des causes physiologiques qui déterminent le changement
des sons du langage, et analyse les actions et les réactions des sons, les
évolutions indépendantes et spontanées, les modifications déterminées par
la place mot ou dans la phrase.
du son dans le La deuxième partie —
(pp. 89-157) est consacrée aux phénomènes psychologiques les change- :
ments de sens (la vie et la mort des mots) et de forme (réactions récipro-
ques des mots). —
La troisième partie (pp. 159-247) envisage les phéno-
mènes sociaux la lutte et la mort des langues, le sectionnement des
:
langues (patois et argots), le développement des langues nationales
et les influences sociales sur l'évolution du langage. — La quatrième
partie (pp. 249-303) traite des phénomènes littéraires : les faits particuliers
aux langues littéraires, la réaction de l'écriture sur la langue, les mots
savants et le langage des sports.
LA REGION DE LA BASSE-AUVERGNE 321
La plupart des idées exposées dans ces deux volumes ont été discutées,
remaniées et amplement complétées par A. Dauzat, dans les deux publi-
cations suivantes :
3° La géographie linguistique (Bibliothèque de philo^. scientifique,
Paris, Flammarion i^e éd. en 1922
: 2® éd. en 1944, 226 p. avec
;
9
cartes). Dans la première partie l'auteur traite de l'origine, du but et
de la doctrine de la géographie linguistique (le premier Atlas linguistique,
les travaux de Gilliéron et de ses disciples, un Nouvel Atlas linguistique
de laFrance par régions le but et les caractères généraux, l'interpréta-
;
tion des cartes, la stratigraphie linguistique les tendances et les prin- ;
cipes) dans la deuxième partie, les phénomènes internes du langage
;
(les changements de forme, régression, rencontres et attractions homony-
miques pathologie et thérapeutique des mots phénomènes gramma-
; ;
ticaux, les sens et les mots) et, dans la troisième partie, les phénomènes
;
externes du langage et les échanges et les téactions entre les parlers : la
variété des parlers et ses causes, les voyages des mots : les courants et
les barrières, et les centres de rayonnement et d'influence. La biblio-
graphie (pp. 217-219) peut être complétée facilement à l'aide de notre
exposé.
40 Les patois, évolution-classification-étude (Paris, Delagrave, i'® éd. en
1927 ; 4® éd. en 1946, 193 p., et sept cartes). Dans l'Introduction,
l'auteur parle de l'étude des patois et de l'intérêt qu'ils présentent pour
l'histoire d'ime langue quelconque, en faisant une courte histoire de
la dialectologie et de ses travaux. La première partie est consacrée à
l'histoire externe (formation et évolution sociale des patois ; les rapports
du français et des patois ; la défense des dialectes : les Félibres et le
régionalisme). La deuxième partie traite de la géographie et de l'évolution
des caractères (développement linguistique des dialectes et des patois ;
le vocabulaire et son renouvellement ; les innovations du langage ;
l'individu et le groupe ; l'état actuel des patois, la classification et les
caractères généraux). La troisième partie, qui intéresse directement notre
exposé, s'occupe de l'étude des patois : la récolte des matériaux (l'enquête
et l'observation) et la mise en œuvre (les glossaires, les travaux linguis-
tiques et les Atlas). Le volume se termine par une bibliographie.
Tout en reconnaissant l'importance de ces quatre dernières
l'utilité et
publications nous ne pouvons discuter ici, sans nous
d'A. Dauzat,
répéter, le problème de la méthode d'enquête sur place envisagé par
l'auteur, puisque nous l'avons traité, d'une manière plus détaillée, à
l'occasion de la présentation de nombreux travaux de dialectologie.
322 LE PROVENÇAL
3. La région des Landes.
Entre les Pyrénées et le Bordelais s'étendent deux régions très diffé-
rentes l'une de l'autre non seulement par leurs caractères géographiques
mais aussi par la vie de leurs habitants la Chalosse
et par leurs ressources, :
et la Plaine des Landes. C'est à cette dernière que Georges Millardet
consacre d'importantes études, en essayant de montrer à quels résultats
scientifiques on peut atteindre en appliquant à l'étude des dialectes
d'une région bien délimitée les trois méthodes classiques de comparaison,
c'est-à-dire : i» l'étude critique des documents historiques et littéraires ;
2° la méthode expérimentale, créée par l'abbé Rousselot ;
3° la méthode
géographique à laquelle l'école de J. Gilliéron a donné un très grand
essor (Ètud. de dial. land., pp. 427-429).
Les études qui nous intéressent directement sont :
!•> Petit Atlas linguistique d'une région des Landes, contribution à la dia-
lectologie gasconne (Toulouse, É. Privât — Paris, Picard, 1910, LXVI-
429 p., in-8"), qui est republiée dans la i'^ partie du volume suivant:
20 Étude de dialectologie landaise (Toulouse, É. Privât, 1910, LXIV-640 p.,
in-80, avec une carte des Landes). Dans ce volume l'auteur publie 1° ua :
grand nombre de planches phonétiques faites avec le palais artificiel (pp. 1-66) ;
20 153 tracés graphiques, à l'aide de l'inscripteur (pp. 67-128) 3° 573 cartes ;
linguistiques (pp. 129-386) 40 la liste des sujets pour l'enquête avec le
;
palais artificiel, en indiquant aussi la date des expériences (pp. 389-391) ;
50 la chronologie des interrogatoires (pp. 393-397), et 6° la liste des communes
explorées et celle des sujets interrogés (pp. 398-421). Les pages 425 à 640 con-
tiennent l'étude: Le développement des phonèmes additionnels. — Dans le»
pages qui suivent, je renvoie toujours à ce volume.
L'auteur considère ce travail comme « un essai de botanique du lan-
gage » ;
par conséquent, méthode d'enquête sera celle des sciences
la
naturelles, à savoir « l'observation et l'expérimentation» {Étude, p. XX).
Questionnaire. —
Pour établir son questionnaire, l'auteur fit quel-
ques travaux préliminaires de prospection. Il choisit ensuite 1300 faits
linguistiques dont le développement dans la région « paraissait devoir
offrir de l'intérêt » ils furent introduits dans le questionnaire, qui
;
comprenait exactement 800 articles.
Le questionnaire était composé de mots isolés et de phrases groupées
d'après les « affinités de sens » {Étude, p. XXI), Le nombre das phrases
était égal à celui des mots, vu l'unité poursuivie par l'auteur des phéno-
mènes phonétiques et lexicologiques, ainsi que des phénomènes morpho-
logiques, syntaxiques et sémantiques.
Interrogatoire. —
L'enquêteur interrogeait en français, et les sujets^
soigneusement choisis, répondaient en patois. La réponse était notée
LA RÉGION DES LANDES 323
en écriture phonétique {Éti4de, p. XXI). Les informateurs s'exprimèrent
dans un langage factice, manquant de sincérité. La langue littéraire
(française) du questionnaire exerça ime influence indéniable sur la
réponse du sujet, en l'altérant. Résultat l'enquêteur se trouve en pré-
:
sence d'ime traduction « forcément approximative, comme toute tra-
duction » {Étude, p. XXII). En dépit de ces inconvénients, sur tous les
points où s'est poursuivie l'enquête, elle eut « une action uniforme ». Par
suite, on pourra, dans une interprétation scientifique des matériaux,
tenir un compte rigoureux de l'influence troublante que le questionnaire
a eue sur l'idiome normal [Étude, pp. XXV-XXVI). Au reproche le
plus grave qu'on puisse lui faire, celui d'avoir employé la langue française
pour questionner les sujets, G. Millardet réplique de même que les :
sciences naturelles autorisent l'expérimentation, de même il est néces-
saire de préparer l'objet à étudier, en tenant compte « du concours
des circonstances particulières où ce phénomène a été produit » (Étude,
p. XXIV).
L'auteur nous assure que « la spontanéité des réponses est en raison
directe de la rapidité avec laquelle s'effectue l'interrogatoire ». Cette
rapidité remédie d'une manière très sensible aux inconvénients du
«
questionnaire » [Étude, pp. XXII-XXIII). En procédant de la sorte
on ne fixe pas « l'attention du sujet sur le phénomène précis qui fait
l'objet de la question qu'on pose » [Étude, p. XXIII).
de savoir ce que nous devons entendre
Il est assez difficile, avouons-le,
par « rapidité ». Il me
semble que par la « rapidité », on arrive à obtenir
de la part des sujets le premier jet, c'est-à-dire une réponse spontanée,
sans réflexion, une traduction sur le coup d'un mot français en patois
local. Mon expérience personnelle me permet de penser que la rapidité
peut devenir très nuisible quant à la qualité des réponses. Il ne faut pas
oublier d'ailleurs que l'enquêteur lui-même a besoin d'un certain laps
de temps pour écrire la réponse.
G. Millardet est convaincu que la méthode qu'il emploie permet le
contrôle « le plus souvent, un intervalle de plusieurs mois, parfois
:
même de plusieurs années, sépare la date des interrogatoires opérés
dans des communes voisines dans bien des cas, je suis revenu à diffé-
;
rentes reprises dans la même commune pour achever un interrogatoire
interrompu depuis deux ou trois ans tous ces résultats ont été consignés
;
sur des cahiers séparés et n'ont été coordonnés sous forme de cartes
qu'après la fin de toute enquête » [Étude, p. XXIV).
Au point de vue de la méthode à suivre pour un Atlas linguistique,
ce système n'est pas recommandable, car ime carte d'un Atlas doit
présenter des données linguistiques recueillies dans le plus bref espace
de temps, pour qu'on puisse avoir un tableau à peu près synchronique
de l'aspect des patois d'une langue quelconque. Il suffit de penser à la
324 LE PROVENÇAL
grande différence qui existe entre l'aspect des patois avant et après
cette guerre pour ne pas suivre l'exemple donné par G. Millardet. Des
enquêtes s'étendant sur une longue période sont recommandables quand
on se propose de saisir l'aspect du langage de différentes générations
et de divers sexes. Par ce procédé, l'enquêteur saisira mieux les faits
linguistiques, à condition toutefois qu'il n'étudie les résultats qu'à la
fin de l'enquête.
Le nombre des questions et la durée de l'enquête. Pendant —
ime durée de quatre ans, l'auteur posa 68.000 questions et recueillit
68.000 réponses [Étude, p. XXII).
Enquêteur. — C'est G. Millardet lui-même qui poursuivit sur place
toute l'enquête. L'auteur nous fait connaître ses antécédents linguis-
tiques et les circonstances au milieu desquelles il entreprit son enquête.
En avouant certains points nous met volontairement en garde
faibles, il
contre les erreurs qui fatalement se sont glissées dans son Atlas {Étude,
pp. XXIX-XXX).
La supériorité de l'enquêteur étranger. — L'auteur discute
aussi la question de la supériorité ou de l'infériorité de l'étranger dans
xme enquête dialectale. Il déclare « jusqu'au jour de mon établissement
:
dans le pays que j'ai exploré, je n'en avais jamais parlé le patois jamais, ;
pour ainsi dire, je ne l'avais entendu parler » [Étude, p. XXVI). Il affirme
la supériorité de l'étranger par rapport à ime personne qui connaît le
patois, étant donné que l'étranger ne se laisse pas influencer, lorsqu'il
note et interprète le son, par l'autosuggestion involontaire. Mais il
affirme, néanmoins, que «l'indigène, non philologue, peut rendre à
la science des services dont le linguiste étranger est incapable » [Étude,
p. XXVII ; cf. aussi la revue Annales du Midi, XVIII, 1906, pp. 92-93).
Choix des localités. —
G. Millardet visita toutes les communes
du territoire (au nombre de 88), sans aucune exception, et il fit partout
les mêmes sondages. Même les hameaux, peu nombreux d'ailleurs, furent
explorés.
Choix des informateurs. — Il s'adressa notamment aux illettrés,
et n'oublia jamais de noter la condition sociale de la personne interrogée,
de même que « ses habitudes de langage et ses antécédents ». Dans chaque
commune, il interrogea « des personnes du cru, c'est-à-dire nées dans la
commune, l'ayant habitée au moins durant la plus grande partie de
leur vie, issues, autant que possible, de parents qui y fussent nés eux-
mêmes» [Étude, p. XXXV).
LA REGION DES LANDES 325
Nombre des informateurs. — Avant de commencer l'enquête, il
eut soin « d'apprivoiser son sujet, de capter sa confiance, de l'amener à
un état de sincérité complète ». Vu la longueur du questionnaire, G.
Millardet le un sujet fondamental et
divisa en portions traduites par
par des sujets occasionnels, qui lui foimiirent un nombre limité de réponses
éparses [Étude, p. XXXVII). Il se garda bien d'influencer, si peu que ce
fût, les informateurs il photographia « au vol du langage en mouvement »
;
[Étude, p. XLVI).
Age des informateurs. — En ce qui concerne l'âge, les sujets sont
aussi bien des jeunes gens que des personnes âgées. Nous pouvons de
la sorte « saisir sur le vif, dans le même pays et la même famille, diffé-
rentes étapes d'une transformation linguistique » celle-ci « nous met à ;
même de déterminer la direction du courant et surtout les cas (moins
rares qu'on ne croit et toujours embarrassants) de marche régressive »
[Étude, p. XXXV).
Enquête par générations. — G. Millardet voulait questionner dans
chaque localité un même nombre de sujets, représentant chacun une
génération différente et ces générations de commune à
faire concorder
commune (voilà un beau travail à faire dans une région quelconque !).
Dans l'impossibilité d'établir parfaitement cette concordance, il question-
na plus d'un sujet par commune. L'auteur cite des cas de douze personnes
interrogées dans la même localité.
Transcription phonétique. —
L'auteur nous assure avoir transcrit
les réponses avec exactitude, mais avec non moins de « prestesse ». Il
est intéressant de souligner le fait qu'il a pris pour terme de comparaison
son propre parler afin d'établir la notation phonétique {Étude, p. XXXI).
En effet, l'enquêteur, durant ses enquêtes, transcrit les sons prononcés
par les informateurs en les mettant toujours en rapport de comparaison
avec ceux qu'il prononce lui-même ou qu'il connaît mieux. Ainsi dans
mon enquête personnelle, la notation de Ve ouvert doit être examinée
en tenant compte de Ve du patois de ma commime natale (dans le nord
de la Transylvanie) plus ouvert que le même son dans les parlers de la
Munténie (Valachie). Il résulte de ce fait qu'un autre enquêteur, originaire
de la Munténie, aurait noté différents degrés d'ouverture de Ve, là où
je n'ai pas fait cette distinction, justement à cause du rapport établi
par moi avec les degrés de l'ouverture de Ve de mon patois.
Appareils de phonétique. — G. Millardet se servit du palais arti-
ficiel et de Vinscripteur de la parole, tout
en reconnaissant qu'il est dif&cile
« de trouver des gens qui veuillent bien se plier aux exigences de l'expéri-
Planche XXVI.
CARTES LINGUISTIQUES. iSg
ODEUR — ŒIL.
(az/^/ii •-.,
353 [646]. Odeur (I"). f.
Mais sén et goul sont du masculin.
Si»
.'WctL i '»
• .i«ï ~, ' -«»; „
. ^-.^..mi
354 [«i]- Œil (Attention, ouvre Va-il), m.
Pour la valeur exacte du phonème iniliai, voir carte 35f>. — Il n'est point tenu compte ici
des variantes concernant le degré- de nasalisation et d'ouverture de e tonique.
«9
G. MiLLARDET, Petit Atlas linguistique, publié dans le volume Étude de dialec-
289 (cf. p. 327 de mon étude).
tologie landaise, p.
LA RÉGION DES LANDES 327
mentation ». Et il «Je n'ai pu toujours être aussi sévère que je
ajoute :
l'aurais voulu sur le » {Étude, p. XL).
choix des sujets
Pour ces enquêtes il se servit d'un questionnaire spécial (lorsqu'il
utilisa l'inscripteur) composé de mots isolés et de phrases. Le sujet
,
devait traduire le questionnaire à l'air libre, avant de le reproduire
devant l'appareil. Les phrases étaient débitées au sujet en patois par
l'enquêteur devant l'appareil. A la fin, le sujet lisait devant l'enregistreur
un récit composé par lui-même, et préalablement transcrit par l'enquê-
teur. « Grâce à ces précautions », nous dit M. Millardet, «j'ai écarté de
ces expériences plus d'une chance d'erreur, et j'ai pu ainsi prendre le
tracé graphique d'environ 5.000 mots » [Étude, p. XLII).
Publication des matériaux. — Elle fut faite sur 573 cartes à
échelle réduite, en présentant seulement les formes des principaux types
phonétiques (voir planche n^ XXVI). A cause de ce système, l'auteur a dû
réduire les formes phonétiques, pour pouvoir les inscrire sur la carte.
On voit bienque parfois il a dû les joindre au bas de la carte (la carte
odeur) ou renoncer, par exemple, aux variantes concernant le degré de
la nasalisation et de l'ouverture de e tonique (la carte œil) (i).
4. La région gasconne.
« Si l'on s'est habitué à considérer le catalan
comme une langue à part, il faudra certes rendre
le même honneur au gascon »
(G. ROHLFS).
Dans son étude de grande importance pour le développement des
langues romanes Le gascon, étude de philologie pyrénéenne (Halle-
:
Salle, M. Niemeyer, 1935, VIII-189 p. avec 2 cartes, dans les Beihefte
de la revue Zeitsch. /. rom. Phil., LXXXV), Gerhard Rohlfs s'est proposé
d'étudier le gascon du point de vue de la linguistique comparée, afin
d'éclairer la position linguistique du gascon dans son rôle intermédiaire
entre le français et l'espagnol. Le travail est d'autant plus important
qu'il est basé essentiellement sur les enquêtes personnelles faites par
l'auteur pendant neuf ans dans presque toutes les vallées de la région
pyrénéenne du versant français et aragonais (pour les autres travaux
plus anciens de Rohlfs sur la même région, voir p. 8 de son étude),
(i) Berthold Dengler choisit, d'après le conseil de G. Rohlfs, comme sujet de
thèse, l'étude de dix parlers de la région des Landes, et publia les résultats de son
enquête sur place (complétée, plus tard, par des informations par correspondance,
cf. p. 10, note 7) dans son étude Die Mundart von St. Vincent de Tyrosse und Umge-
bting (Landes), dargestellt auf Grund mundartlicher Aufnahmen an Ort und^Stelle
(thèse, Tubingen, R. Gobel, 1934, 68 p., petit in-S», avec une carte géographique).
328 LE PROVENÇAL
Le parler des montagnards. — Bien que l'auteur ait préféré garder
le silence sur sa méthode de travail, nous pouvons toutefois retenir
quelques considérations d'une réelle importance. Rohlfs s'est décidé
à donner la préférence au langage des montagnards de cette région,
parce que leur parler est le seul à conserver des traces du vrai gascon,
employé il y a quelques siècles. Les parlers de la Gascogne septentrionale
furent envahis et profondément influencés par le français depuis le
moyen âge (p. 2). Ce sont les vallées pyrénéennes qui ont donné le dernier
abri aux particularités caractéristiques des idiomes gascons, disparus
depuis longtemps dans la plaine. Cette constatation de l'auteur vient
confirmer de nouveau, si besoin était, qu'on doit pousser les études
dialectales dans les régions qui ont pu échapper jusqu'ici à l'action de
nivellement exercée par une langue littéraire quelconque en voie de
détruire les patois, témoins du passé.
En vue de mieux connaître les débris de l'ancien gascon, Rohlfs
étend ses recherches sur les parlers du bassin de
Salât (Ariège), jusque
dans la régionde la république à! Andorre, la limite de la Gascogne du
moyen âge, de même que dans la partie septentrionale de la plaine
gasconne, où le vrai gascon est en pleine décomposition à partir du
XVIII® siècle. Enfin, pour mieux saisir et fixer les caractéristiques
du gascon par rapport aux dialectes environnants, il franchit plusieurs
fois les Pyrénées et étend ses enquêtes sur place à la région d'Aragon.
De plus, il fait quelques enquêtes sur le basque de Roncal et de la Sonle.
De cette façon, il « encercle » le gascon de tous côtés, afin de mieux mettre
en relief son importance linguistique.
Questionnaire. —
Sur son questionnaire, l'auteur ne nous donne
aucune information. Mais nous n'avons aucun doute sur la précision
avec laquelle il a dû être rédigé, vu que Rohlfs fut non seulement l'en-
quêteur de l'Atlas linguistique et ethnographique italo-suisse pour la
partie méridionale de l'Italie, y compris la Sicile, mais qu'il a publié
d'importants travaux sur les parlers des trois Calabres (voir pp. 510-
512 de mon étude).
Les trois premiers chapitres de son ouvrage nous permettent cependant
de nous rendre compte de l'étendue de son questionnaire. Dans le 'premier
chapitre sur les Vestiges du vocabulaire ibérien en Gascogne (pp. 10-32),
il s'occupe des éléments étrangers de la toponymie gasconne (pp. 10-16),
en présentant plus de dix-neuf noms de plantes (pp. 16-20) et onze
noms d'animaux (pp. 20-23). Les termes de la terminologie pastorale
occupent ime bonne place dans ce chapitre (pp. 23-28), de même que
ceux concernant la configuration du terrain (pp. 26-28). Le chapitre
se termine parune série de mots groupés sous le titre Varia (pp. 28-31).
Le deuxième chapitre (pp. 32-66) présente le vocabulaire gascon comparé
au vocabulaire espagnol, en classant plus de 251 mots dans l'ordre suivant :
LA RÉGION GASCONNE 329
1° concordances entre le gascon et les idiomes de l'Espagne septen-
trionaJe (aragonais, catalan) ; 2P mots ibéro-romans dont l'aire s'étend
jusqu'en Gascogne ;
30 mots gallo-romans dont l'aire s'étend jusqu'en
Aragon ; et 40 mots empruntés de l'espagnol. Le troisième chapitre
(pp. 67-71) analyse 149 mots rares du vocabulaire gascon. Le quatrième
et le cinquième traitent de la phonétique historique (pp. 72-116), de la
morphologie et de la syntaxe du gascon (pp. 117-156).
A en nombre des mots mentionnés dans l'index (mots
juger d'après le
gascons, y compris le provençal, pp. 157-171), on peut supposer que le
questionnaire de Rohlfs a dû avoir presque deux mille demandes, si
toutefois il a travaillé à l'aide d'un questionnaire fixé d'avance. Les
mots enregistrés dans l'index dépassent le chiffre de 4.500 (Corominas,
Vox Romanica, t. II, 1937, p. 148).
Les localités. — Selon les informations que nous trouvons dans
le chapitre sur la Bibliographie et les abréviations (pp. 6-9), Rohlfs a
étudié sur place 79 localités, qui se trouvent réparties comme suit :
Vallée d'Ossau (4), Vallée d'Aspe (5), Vallée de Barétous (3), Haute vallée
du Gave de Pau, Lavedan et Pays de Barèges (6), Vallée d'Azun (2),
Vallée de Campan (3), Vallée d'Aure (2), Vallée de Luchon (4), Haute
vallée de la Garonne
Haute vallée du Salât (4),
(4), Vallée du Lez (4) et
la Vallée d'Arriège (7). Les parlers de la plaine gasconne furent étudiés
dans 16 localités, et le dialecte aragonais en 15 endroits.
Vu sa grande expérience de maître en dialectologie, il est hors de
doute que Rohlfs s'est adressé aux gens du pays, afin d'avoir des infor-
mations de première main, tant pour la prononciation que pour l'exac-
titude des réponses.
Rohlfs a eu l'occasion, lors de ses enquêtes, de vérifier la qualité
des informatexurs d'E. Edmont. A ce sujet, il déclare « Les témoins
:
choisis par Edmont, dans de nombreux cas, sont de valeur douteuse.
Dans quelques cas on peut même prouver (p. e. pour Luchon) qu'il a
choisi pour informateurs des personnes tout à fait étrangères à la localité »
(p. 4, note 2).
L'auteur a pu faire cette constatation parce qu'E. Edmont a fait
connaître le métier de ses informateurs, mais, demanderons-nous, com-
ment peut-on vérifier la qualité des sujets choisis par Rohlfs, alors que
nous connaissons seulement le nom de la localité étudiée ?
Transcription phonétique. —
L'auteur ne s'est pas servi d'un
système de transcription strictement scientifique, pour la raison suivante :
« Pour que ce travail ne soit pas limité au cercle étroit des linguistes,
pour le rendre accessible aussi aux nombreux félibres qui s'intéressent
aux problèmes philologiques de leur langue, nous nous sommes décidés
à adopterici, au lieu d'une transcription strictement scientifique, l'ortho-
330 LE PROVENÇAL
graphe de l'École Gastou Febus, qui, du reste, est celle qui est employée
dans le Dictionnaire du béarnaisdu gascon modernes de Simin Palay.
et
Cette orthographe avec son accentuation abondante a l'avantage de
fixer les sons aussi clairement qu'il est possible dans un système de
transcription traditionnelle. Néanmoins, pour rendre cette orthographe
encore plus parfaite, nous avons cru devoir y apporter quelques modifi-
cations » (p. 4).
Critique de la notation d'Edmont. —
Nous devons mentionner
ici encore l'âpre critique faite à la notation d'E. Edmont « Les notations
:
des nasales dans l'Atlas linguistique de la France ne méritent, malheureu-
sement, aucune confiance. L'explorateur de l'Atlas n'a pas su distinguer
entre n normale et n vélaire. Il transcrit boun, pan, où en vérité il faut
lire boung, pang. A d'autres égards encore, les données de l'Atlas sont
souvent défectueuses. Ainsi Edmont n'a pas toujours su distinguer
entre r et rr... De même on ne peut nullement se fier à l'accentuation des
mots gascons telle qu'elle résulte des notations de l'Atlas » (p. 4, note 2).
Publication des matériaux. —
Nous avons esquissé plus haut
la manière dont les matériaux recueillis furent publiés. Afin de stimuler
les chercheurs à de pareilles recherches dans d'autres régions montagneu-
ses de la Remania, nous croyons utile de mettre en relief l'importance
de ces endroits, selon l'opinion de l'auteur « Le recul de la langue
:
ibérique (langue basque) s'est donc opéré, surtout dans les hautes vallées
difiicilement accessibles, d'une manière assez lente. Peu à peu seulement
la langue de la civilisation plus évoluée a pu gagner du terrain... Il ne
faut pas oublier que le latin était la langue d'un peuple de plaine qui
vivait sous xm climat bien différent de celui des Pyrénées (de même que
celui des Carpathes, ajouterons-nous). On comprend bien que les bergers
des montagnes, étant donné les formes spéciales de leur vie quotidienne,
possédaient dans leur langage bien des mots qui n'avaient pas d'équi-
valent en latin et qui ne pouvaient être traduits. Voilà ce qui explique
pourquoi tant de mots appartenant à la langue primitive ont pu survivre
jusqu'aux temps modernes. Ce sont des mots qui souvent ne sont familiers
qu'au paysan et au montagnard et qui par leur nature intime opposent tou-
jours aux innovations linguistiques la résistance la plus vive » (pp. 14-15)-
Vu que « l'ancienne langue aquitanique n'a jamais été supplantée
par la langue des conquérants romans » et que « les Aquitains, conune
élément ethnique, ont su résister à l'expansion romaine » (p. 14), l'auteur
présente l'un des résultats de son important travail en ces termes :
« L'influence de l'ancienne langue ibérique se manifeste non seulement
dans un nombre considérable de survivances lexicales, mais encore,
et très nettement, dans des tendances de prononciation » (p. 2). Voilà
qui prouve nettement la nécessité de réaliser des travaux semblables.
Planche XXVII.
G. RoHLFs, Le gascon (cf. p. 332 de mon étude).
332 LE PROVENÇAL
afin de mieux mettre en lumière ce qui reste des anciennes langues
supplantées par le latin.
La carte rédigée par Rohlfs d'après l'Atlas linguistique français
et complétée par les données de ses enquêtes personnelles (voir planche
no XXVII) vient prouver l'importance de la région étudiée, et le fait que
la Garonne « a formé une limite naturelle entre la Gaule proprement dite
et le territoire aquitanique » (p. i). Le tracé de diverses particularités
linguistiques suit, le plus souvent, la direction générale du cours de la
Garonne, en formant même un réseau de lignes qui marchent
presque parallèlement unes aux autres (p. 1-2, note i).
les Les chiffres
de la carte marquent de l'Atlas linguistique de la France.
les points
Vu cette situation, l'opinion de Rohlfs qui considère le gascon comme
une langue romane à part, semblable au catalan (p. i), doit être prise
en haute considération.
5. L'Atlas linguistique de la Lozère (ALLo)
en voie de publication.
La réalisation de cet Atlas linguistique fut déjà annoncée en 1934
par W. V. Wartburg (dans sa Bibliographie des dictionnaires -patois,
no 945), que par Rudolf Hallig, auteur de l'ouvrage (dans
ainsi
Zeitschrift
f. t. LVI, 1936, p. 238). Les matériaux dialectaux
rom. Phil.,
sont pubhés par W. v. Wartburg lors de la rédaction du Franzôstsches
Etymologisches Wôrterhiich.
Je crois donc utile de donner quelques informations sur la méthode
d'enquête appliquée par R. Hallig pour la réalisation de ce nouvel Atlas
linguistique régional, dont la publication semble être imminente (i).
Territoire. — L'enquête de R. Hallig embrasse le territoire du
département de la Lozère (formé de la plus grande partie du Gévaudan)
qui confine aux départements de la Haute-Loire, de l'Ardèche, du Gard,
de l'Averyron et du Cantal. C'est l'im des départements le plus riche
au point de vue hydrographique l'on avait proposé, en 1791, le nom
;
de département des Sources (2).
L'auteur a bien voulu mettre à ma disposition, pour la rédaction de ce cha-
(i)
manuscrit de la partie introductive de son Atlas, qui porte le titre suivant :
pitre, le
Sprachatlas der Lozère (in-folio, VIII-46P. dactylographiées) qu'il veuille bien agréer
;
mes sincères remerciements.
(2) Deux membres du Séminaire de philologie romane de l'Université de
autres
Leipzig ont de janvier à mars 1937, sous la direction de Hallig, des enquêtes
fait,
linguistiques dans les départements du Gard et de l'Ardèche Rudolf Bôhne a relevé :
les parlers de sept communes appartenant au département du Gard et Herbert
Brendel ceux de six communes de l'Ardèche.
Les matériaux linguistiques des trois enquêtes sont mentionnés par W. v. Wart-
ATLAS LINGUISTIQUE DE LA LOZERE 333"
Le département de la Lozère comprend deux arrondissements, vingt-
quatre cantons et 198 communes (les parlers de vingt-deux ont été
étudiés par R, Hallig). C'est un des départements de France les plus
déshérités quant aux ressources naturelles. Sa population diminue cha-
que année en 1934 (lors de l'enquête), il n'avait qu'environ cent mille
;
habitants (en 1705, la population était de 147.000) (p. 8 du manuscrit).
R. Hallig examine, dans la partie introductive de son étude (pp.
1-13 du manuscrit), la configuration géographique, les conditions écono-
miques et le passé historique de la région explorée.
Questionnaire. — L'auteur a surtout tenu compte, pour la rédaction
de son questionnaire, de l'expérience acquise dans les enquêtes de l'Atlas
linguistique et ethnographique de l'Italie et de la Suisse méridionale
(Aïs, voir pp. 564-569 de mon étude).
R. Hallig s'exprime, à ce sujet, dans les termes suivants :
« Wir môchten an ein Fragebuch zu stellen sind,
die Forderungen, die
in folgenden Punkten zusammenfassen i. Die Fragen sollen auf den
:
Worfschatz des einfachen Mannes hinzielen. 2. Das Fragebuch ist so
abzufassen, dass es ein môglichst natiirliches Verfahren gestattet, welches
sick dem Stile der zwanglosen Unterhaltung nàhert. Wir meinen damit,
dass es den durch eine Frage hervorgerufenen gedanklichen VerknUpfungen
Platz geben und so den Zwang der Situation mildern helfen soll. 3. Es
muss eine rasche An^assung an die kulturellen VerhaUnisse der einzdnen
Gegenden und Orte erlauben » (pp. 14-15).
Les questions contenant seulement des formes morphologiques et
syntaxiques figurent parmi les dernières de son questionnaire, et les
réponses n'ont été notées qu'à la fin de l'enquête (p. 15).
La rédaction du questionnaire a été faite en tenant compte du ques-
tionnaire de l'Atlas linguistique de la France, dont les questions ont été
augmentées et approfondies (i).
La partie Hnguistique constitue la base de son questionnaire, sans
négliger toutefois la partie ethnographique (2).
BURG dans le Supplément du Beiheft du Few, p. 15 Verzeichnis der A bkùrzungen /.
:
Literaturnachweise sous le titre Atlas linguistique de la Lozère et des cantons limi-
trophes du Gard et de l'Ardèche (sous l'abréviation ALLo).
(i) L'auteur donne, à ce sujet, l'information suivante « Auf dièse Weise enstand
:
ein Fragebuch von etwa 3000 Fragen ; es ist unter dem Titel « Questionnaire » ohne
Nennung des Verfassers im Jahre 1934 ^*" Selbstverlag des Romanischen Seminars
der Universitàt Leipzig erschienen » (p. 15).
(2) « Aber es war nicht unsere Ansicht, etwa im Sinne der Hamburger Schule Krii-
gers, das Gegenstàndlich-Volkskundliche in den Vordergrund zu riicken. Wie bei den
anderen Sprachatlanten herrscht das Sprachliche vor ; das Sachliche tritt erlàuternd
hinzu. Wo es nôtig schien, sind einfache Skizzen der Gegenstànde angefertigt worden,
die teilweise auf den Kartenblàttern erscheinen » (p. 16).
Planche XXVIII.
Atlis linguistique de U Lozère
Carte ig
(ALf m», i7ti)
bLumd i'ed ruiil.
'^'Ùttmfii.' la soirée
'' 'la numim.
Carte provisoire de l'Atlas linguistique de la Lozère, mise à ma disposition par
l'auteur(cf. p. 336 de mon étude).
ATLAS LINGUISTIQUE DE LA LOZERE 335
Le nombre des questions. — Le questionnaire contient environ
3.000 questions, groupées d'après le sens (p. 16).
Enquêteur. — Rudolf Hallig, enquêteur et auteur de l'Atlas, est
un des élèves le plus distingué du savant W. v. Waxtburg.
a rempli, Il
à partir de 1931, la fonction de lecteur et assistant au Séminaire des
langues romanes de l'Université de Leipzig.
A partir de novembre 1947, il fut nommé lecteur à l'Université de
Gôttingen, où il se trouve à présent (1950) en qualité de privat-docent
de philologie romane.
L'auteur a fait ses enquêtes à deux reprises en 1932 (les mois d'août
:
et de septembre) et en 1933-1934 (du mois d'octobre au mois de mars).
Le problème de l'enquêteur étranger est examiné brièvement dans le
chapitre Der Expiorator (pp. 16-17), lorsque l'auteur affirme que les parlers
de la Lozère « wurde aufgenommen von einem Ohr, das von Mutterseite
her dem Ostmittéldeutschen, von Vaterseite'her dent Sàchsischen, nach der
Génération vorher dem Erzgehirgisch-Vogtlàndischen verhaftet ist. Schwie-
rigkeiten bestanden in der Auffassung der Nasalvokale, sobald sie im
Vergleich zum Neu/ranzôsischen geschwàcht auftreten... Man wird aher
wohl die schwache Nasalierung uherall anzusetzen hahen » (p. 17) (i).
On aurait désiré que ce chapitre soit complété par plus de détails
concernant les difficultés rencontrées par l'auteur lors de son enquête
sur place.
Localités. —
E. Edmont n'a étudié, dans le département de la Lozère,
que le parler de cinq localités, dont les matériaux enregistrés figurent
dans l'Atlas linguistique de la France.
R. Hallig a mené son enquête linguistique dans vingt-deux localités,
choisies parmi les plus importantes de ce département (pp. 17-18). Dans
toutes ces localités, l'auteur a enregistré les réponses obtenues aux trois
mille demandes cependant, dans deux localités le nombre des questions
;
fut réduit (p. 16). Les informations données sur les localités visitées
sont identiques à celles que nous trouvons dans VEinfUhrung de l'AIS
(pp. 20-24).
Informateurs. — L'auteur a choisi les informateurs parmi les per-
sonnes connaissant le mieux le parler du pays (p. 18).
Les réponses ont été d'ordinaire données par une seule 'personne ;
des réponses supplémentaires ont été enregistrées lorsque l'informateur
principal n'était pas en mesure de répondre.
(i) L'auteur cite, à ce sujet, l'article de B. Schadel, Ueber Sckwankungen und
Fehlergrenzen beim phonetischen Notieren (publié dans le Bulletin de Dialectologie
romane, t. II, 1910, pp. 25 et suiv.).
336 LE PROVENÇAL
Sur les sujets interrogés, la partie introductive de l'Atlas de la Lozère
donne les mêmes informations très détaillées que celles offertes par
l'AIS (cf. p. 579 de mon étude).
Le nom des informateius est cependant passé sous silence (i).
Transcription phonétique. — L'auteur a appliqué le système de
transcription phonétique du « Dictionnaire étymologique » de Walther
von Wartburg (cf. FEW., t. III, p. VI et p. 25 du manuscrit).
Les réponses ont été enregistrées par une transcription phonétique
non régularisée ou impressioniste, comme c'est le cas de la notation des
enquêteurs de l'AIS (p. 16).
Publication des matériaux. —
Les matériaux des trois enquêtes
seront publiés sous forme de cartes linguistiques. L'auteur a rédigé
2485 cartes pour les dix volumes, qui contiendront chacun environ
250 cartes (p. 24) (voir planche n" XXVIII, p. 334 de mon étude).
Rudolf Hallig a apporté à la dialectologie du domaine provençal un
ouvrage de la plus grande importance scientifique. Il est très souhaitable
que la publication de cet Atlas régional ne se fasse pas trop attendre,
et que l'auteur trouve les moyens financiers pour l'impression d'un
travail qui intéresse en même temps la dialectologie de toutes les langues
romanes.
(i) L'auteur mentionne toutes les données concernant les localités et les infor-
mateurs des deux autres enquêtes celle menée dans le département du Gard par
:
Rudolf Bôhne et celle faite par Herbert Brendel dans le département de l'Ardèche
(pp. 22-23).
La région du Trièves (dans le sud du département de l'Isère) a été minutieuse-
ment étudiée en 1930 et 1935 par Arno Tausch, qui a employé presque le même
questionnaire, ainsi que la « conversation dirigée », pratiquée par A. Duraffour.
L'auteur prépare une étude sur la phonétique des patois étudiés (basée sur l'ancien
provençal) (cf. W. v. W^artburg, Bibliographie des dictionnaire des patois, n«>«
796 et 797).
D. LE CATALAN
I. INTRODUCTION
1. Territoire.
La Catalogne proprement dite est située entre les Pyrénées, l'Aragon,
Valence et la Méditerranée, et comprend les provinces de Lérida, Gérone,
Barcelone et Tarragone.
Le domaine catalan, au point de vue linguistique, est cependant plus
grand. Il comprend presque toute la partie orientale de la péninsule
Ibérique, y compris le versant nord des Pyrénées, depuis l'étang de
Leucate (au sud de Narbonne, France), jusqu'à Santa Pola (Alicante,
port sur la Méditerranée), ainsi que les îles Baléares (Majorque, Minorque,
Iviça ou Eivissa et Formentera) et la ville à'Alghero, en Sardaigne.
Les Catalans occupent, à l'intérieur de l'Espagne, de grandes zones dans
la partie orientale des provinces de Huesca, de Saragosse, de Castellôn
de la Plana, à.' Alicante et de Valence.
La superficie du territoire catalan est estimée par A. Griera {Le do-
maine catalan, compte rendu rétrospectif jusqu'en 1925, dans la Rev. de
Ling. rom., t. I, 1925, pp. 35 ss.) à 60.853 kilomètres carrés, avec ime
population de 4.486.064 habitants. La statistique de 1930 donne plus
de cinq millions de Catalans (cf. l'article Estadistica de la llengua catalana
per a l'any 1930, publié par P. Fabra, A. Griera et J. Corominas dans
Butlleti de dialectologia cat., segona época, t. XX, 1932, Barcelona, 1933,
pp. 5-11).
Le catalan devint, au XII® siècle, à la suite de la réunion du royaume
d'Aragon (ayant Saragosse comme principal centre) avec le Comté de
Barcelone (en 1137), la langue ofiicielle de la monarchie aragonaise.
Il fut emporté, dès 1230, par Jaime le Conquérant, au Sud jusqu'à
Valence et dans les îles Baléares. Le catalan eut aussi une large diffusion
en Sardaigne (où il a survécu à Alghero jusqu'à nos jours), en Sicile
et à Naples (cf. W. Meyer-Lûbke, Das Katalanische, seine Stellung zum
Spanischen und Provenzalischen, Heidelberg, 1925, pp. 1-4).
Le domaine du catalan s'est restreint aux derniers siècles par suite
des conditions politiques la séparation de Majorque et de Valence,
:
l'annexion du Roussillon à la France par le traité des Pyrénées (en
1659) et par la forte influence linguistique exercée par le castillan, etc.
Planche XXIX.
i'!/\J
Domaine lini^uislique du catalan ptnrindpaux dialectes,
H. GuiTER, Étude de linguistique historique du dialecte minorquin, pp. 24-25 (cf.
P- 359 de mon étude).
DIVISION DIALECTALE 339
2. Division dialectale.
La catalan se rattache, au point de vue linguistique, au provençal,
et il est souvent considéré comme le prolongement du languedocien
dans la partie méridionale des Pyrénées. En fait, l'ancien provençal,
a été la langue littéraire des Catalans pendant plusieurs siècles beaucoup :
de troubadours sont d'origine catalane et un grand nombre d'œuvres
de la littérature provençale sont originaires du pays catalan. Les aires
des mots indiquent de très étroits rapports linguistiques entre le Midi
de la Gaule et le domaine catalan (cf. A. Griera, Notes sur l'histoire de
la civilisation et l'histoire des langues romanes, dans la Rev. de Ling.
rom., t. V. 1929, p. 239 et passim) (i).
On divise d'ordinaire le catalan en six dialectes :
lo Le ou le catalan des Pyrénées orientales (la Catalogne
roussillonnais
française) qui s'étend aux régions du Roussillon, du Confient, du,
Vallespir, du Capcir et de la Cerdagne (c'est-à-dire presque tout le
département français desP5n:énées-0rientales),la république d'Andorre,
la Cerdagne espagnole et la région septentrionale de la province espagnole
de Gerone.
2° Le catalan oriental qui embrasse : tout le sud, l'est et le centre
de la province de Gerone ; toute la province de Barcelone (exception
faite de la région occidentale de Calaf) ; une partie de la province de
Lérida (cat. Lleyda) et la partie nord de la province de Tarragone.
30 Le catalan occidental s'étend sur toute la partie nord de la province
:
de Lérida (exception faite du Vald'Aran où on parle le gascon) la région ;
des provinces de Huesca (cat. Osca), de Sara gosse (où la ligne de sépara-
tion avec le dialecte aragonais commence à la localité de Benasque, descend
vers le Sud jusqu'à la localité de Fraga, en suivant le cours des rivières
de VIsahana et du Cinca et de Teruel, cat. Terol c'est le cours du fleuve ;
'
Sur le problème de la division dialectale de la Catalogue on peut consulter
(i)
les travaux suivants, qui donnent une bibliographie complète Fritz Krûger, :
Sprachgeographische Untersuchungen in Languedoc und Roussillon (extrait de la
Rev. de Dialect. rom., t. III-V), Hamburg, 1913, pp. 1-2; Pierre Fouché, Phonétique
historique du Roussillonnais (dans la Bibliothèque Méridionale, 2® série, tome XXI),
Toulouse, 1924, pp. XIII-XVIII A. Griera, La frontera catalano-aragonesa (Biblio-
;
teca Filoldgica de l'Institut de la Llengua catalana, IV), Barcelona, 1924, pp. 5-7 A. ;
Griera, Contribuciâ a una dialectologia catalana (extrait de Butlleti de Dialect. cat., t.
VIII et IX), Barcelona, 1921, pp. 9-12 (pour le catalan oriental) pp. 41-42 (pour le ;
catalan occidental) pp. 67-69 (pour le valencien) pp. 96-97 (pour le roussillonnais) ;
; ;
A. Griera, El dialecte baleàric, dans Butlleti de Dialect. cat., t. V, 1917, pp. 4-7 Alco- ;
VER-MoLL Diccionari català-valencià-balear , 1. 1, pp. XVII-XIX, où sont indiquées en '
détail les divisions dialectales et les frontières ; Amado Alonso, La subagrupaciôn ,
romdnica del catalan, dans Rev. de Filai, esp., t. XIII, 1926, pp. 1-39, 225-261.
340 LE CATALAN
Guadalope qui marque la frontière) jusqu'à une ligne qui aboutit sur
le littoral de la Méditerranée à la localité d.'Alcala de Chisbert, embrassant
ainsi la partie nord de la province de Castellôn de la Plana et le reste
de la province de Tarragone.
40 Le valencien s'étend sur le reste du territoire de la province de
Castellôn de la Plana, ainsi que sur les provinces de Valence et à.'Alicante
(dans les localités où l'on ne parle ni l'aragonais ni le murcien).
50 Les dialectes insulaires, parlés dans les îles Baléares (Majorque,
Minorque, Iviça, Formentera et Cabrera qui est peu peuplée), qui se
caractérisent par des traits linguistiques rappelant l'ancien catalan.
6® Le dialecte d'Alghero (Sardaigne), dont la population est catalane
depuis 1354 (voir la planche n° XXIX, p. 338 de mon étude).
Pierre-Louis Berthaud a pleinement raison lorsqu'il afiirme, dans
son travail Bibliographie occitane : 1919-1942 (Paris, Les Belles Lettres,
1946, pp. XIV-XV) que « de tous a
les parlers occitans, seul le catalan
connu une fortune éclatante, puisqu'il a pu résoudre des pro-
jusqu'ici
blèmes qui se posent encore aux autres parlers frères, se codifier et
s'unifier complètement, s'adapter aux exigences de la vie moderne,
se hausser au rang de la langue véritable au point qu'il a même été
pendant huit années, de 1931 à 1939, l'idiome ofi&ciel d'un gouverne-
ment ».
« La partie politiquement française de la zone catalane a été nécessaire-
ment influencée, sur le plan littéraire, par cette extraordinaire réussite...
Depuis 1939, un certain nombre d'écrivains catalans de Barcelone
ont vécu en France. C'est à Paris que s'est poursuivie, de décembre
1939 à avril 1940, la publication de la Revisia de Catalunya et que Pompeu
Fabra a publié une nouvelle édition, revue et refondue, de sa Grammaire
catalane » (il s'agit de l'édition de 1941, dont une reproduction photo-
graphique fut publiée en 1946, par la maison Les Belles Lettres).
Les normes orthographiques établies pour le catalan par P. Fabra
liîj.
se sont imposées aux écrivains catalans du Roussillon, du Vallespir,
du Confient et de la Cerdagne (p. XV).
IL LES DÉBUTS DES ÉTUDES PHILOLOGIQUES
Les premières études de philologie romane en Catalogne sont dues
au savant Manuel Milà y Fontanals (né en 1818, mort en 1884, cf. sa
nécrologie par A. Morel-Fatio, Romania, t. XIII, 1884, pp. 633-635)
et à l'archiviste du département des Pyrénées-Orientales J. Alart, qui
dépouilla tous les documents de son département (cf. A. Griera, Les
DIVISION DIALECTALE 34I
études sur la langue catalane, dans Archiv. Rom., XII, 1928, pp. 530-
t.
531 ;
pour les travaux d'Alart, cf. la bibliographie de l'ouvrage de K.
Salow, Untersuchungen, pp. 303, 304 et 305).
S'prachgeogra'phische
M. MiLÂ Y FoNTANALS s'cst occupé non seulement de l'activité des
troubadours en Espagne [Los Trovadores en Espana, 1861), mais aussi
de problèmes de grammaire historique, ainsi que du parler vivant de
Barcelone et de la poésie populaire {Estudios de lengua catalana, Catalan
contemporaneo, lenguaje de Barcelona, 1875, dans les Obras complétas,
Madrid, t. III, p. 507-556 Observaciones sobre la poesia popular, con
;
muestras de romances ineditos, 1853) (i).
Parmi ses nombreux élèves, trois surtout méritent d'être mentionnés :
Mercelino Menéndez y Pelayo (qui dédia à son maître son Histoire
des idées esthétiques en Espagne), Antonio Rubiô y Lluch (dont les tra-
vaux embrassent l'histoire de la culture du royaume d'Aragon) et Andrés
Balaguer y Merino, dont l'activité s'est limitée, à cause de sa mort pré-
maturée, à la publication de la première partie du RomanceriUo.
Après ces pionniers, les études catalanes prennent un nouvel essor
grâce à l'activité de Balari y Juvany, professeur de langue grecque
à l'Université de Barcelone, et de Mariano Aguilô, l'auteur du Diction-
naire catalan (voir pp. 349-350).
Balari y Juvany a consacré son activité au moyen âge, en faisant le
dépouillement systématique des cartulaires de San Cugat, de Barcelone,
de Vich et d'Urgell. Il publia l'œuvre monumentale Origenes histàricos
de Cataluna (Barcelona, 1899, XXXVII-751 p.) qui renferme ime énorme
collection de matériaux sur l'origine des noms de lieu et sur les éléments
essentiels de la culture catalane (cf. A. Griera, El estado de los estudios
de filologia românica en Espana, dans Boletin de dialect. esp., tercera
época, t. XXV, 1941, p. 28).
Études ayant un caractère plus scientifique. — Les études
catalanes prennent, à partir de 1900, un caractère plus scientifique
et suscitent un plus grand intérêt dans le domaine des langues romanes,
grâce surtout au travail d'A. Morel-Fatio {Das Katalanische, dans le
Grundriss de Grôber, t. I, pp. 669-688), refondu, pour la seconde édition.
(i) Sur l'œuvre et les incalculables bienfaits de Milâ y Fontanals pour la Renais-
sance catalane, voir le chapitre L'œuvre de Mild y Fontanals dans l'important
travail de Jean Amade, Origines et premières manifestations de la Renaissance litté-
raire en Catalogne au XIX^ siècle (thèse, Toulouse-Paris, H. Didier, 1924, 568 p.,)
pp. 359-380. D'autres chapitres de ce remarquable travail intéressent encore
le développement des études philologiques La nouvelle culture catalane (pp. 281-
:
291), Ballot y Torres et sa grammaire (pp. 292-304) Torres Amat et son « Diccionario
;
critico » (pp. 305-318) Travaux, recherches et publications (pp. 319-337) Autour de
; ;
la langue catalane (pp. 338-349), etc.
342 LE CATALAN
par J. Saroïhandy (2® éd. Strasburg, 1906, pp. 841 ss.) (i) ainsi qu'aux
travaux de B. Schâdel, J. Hadwiger, K. Salow, F. Kriiger, P. Fabra,
etc. (cf. la bibliographie critique d'A. Griera, Le domaine catalan, compte
rendu rétrospectif jusqu'en 1924, dans Rev. de Ling. rom., t. I, 1925,
pp. 35-113, avec une carte indiquant toutes les localités dont le parler
fut étudié, ainsi que celles qui figurent dans l'Atlas linguistique de la
Catalogne) (2).
III. PREMIÈRES ENQUÊTES SUR PLACE
Parmi les nombreuses enquêtes sur place, nous nous bornons à signaler
les suivantes :
1. L'enquête de B. SchâdeL
Bernhard Schâdel (né en 1878, mort en 1926, professeur à l'Université
de Halle, élève de H. Suchier et K. Voretzsch) a étudié sur place, à partir
de 1906, les parlers catalans des Pyrénées, afin d'établir la frontière
entre le gascon et le catalan (dans son étude La frontière entre le gascon
et le catalan, dans la Romania, t. XXXVII, 1908, pp. 140-156).
Il parcourut, dans cette zone, trente-deux localités (voir la liste pp.
142-143) étudiant les parlers à l'aide d'une liste sommaire de vocables,
fournie par l'étude de J. Soler y Santalô {La Val d'Aran, Barcelone,
1906, 403 p.) et complétée par des observations personnelles.
Après avoir déterminé les particularités phonétiques qui séparent
le gascon du catalan (pp. 144-152), Schâdel arrive à la conclusion que
la frontière linguistique «est formée non par la frontière politique,
comme on l'a admis jusqu'ici, ni, comme on pourrait croire, par la ligne
de partage des eaux, qui s'en écarte fortement, mais par la ligne de démar-
cation des rapports économiques » (p. 152). « La frontière politique n'a
(i) ne faut pas négliger, lorsqu'on s'occupe des dialectes catalans, le recueil
Il
d'observations fort intéressantes faites par A. Alcover dans son étude El catald
devant els filôlecs estranjers, Una mica de Dialectologia catalana L'obra de Mr. :
Morel-Fatio i Mr. Saroïhandy dins Grundriss del Dr. Grôber sobre 'l catald, publiée
dans Bolleti del Diccionari de la Llengua Catalana, Palma, t. IV, 1909, pp. 194-304
(cf. Anuari de l'Institut d'Estudis Catalans, t. III, 1910, pp. 745-750).
aussi
(2) On
trouve, dans l'étude de Ludwig Klaiber, Katalonien in der deutschen Wis-
senschaft (publiée dans la collection Spanische Forschungen der Gôrresgesellschaft,
herausgegeben von ihrem spanischen Kuratorium H. Finke, M. Honecker, G. Schrei-
ber, Erste Reihe, Gesammelte Aufsdtze zur Kulturgeschichte Spaniens, 6. Band,
Munster in Westfalen, 1937, PP- 411-461) un exposé très détaillé de l'influence des
savants allemands sur le développement de la philologie catalane depuis les com-
mencements jusqu'à nos jours (cf. surtout les pp. 413-416, 418-421, 424-435).
LES ENQUÊTES DE KROGER ET SALOW 343
pu, par suite des circonstances topographiques particulières, influencer
» (p. 154). « Les habitants du village [Montgarfi)
la frontière linguistique
aiment mieux descendre à la distance de cinq lieues dans la vallée d'Aran
relativement prospère et à Viella, pour y faire leurs achats, que de faire
le pénible chemin de dix lieues vers le marché catalan le plus proche,
Esterri» (p. 155) (i).
Informateurs. —
faut remarquer le fait que l'auteur n'a travaillé
Il
qa'avec des Les Aranais comprennent plus ou moins les trois
illettrés. «
langues littéraires avoisinantes. Ils apprennent le castillan à l'école,
par l'administration et les relations officielles le français par le commerce
;
avec la Gascogne. Le catalan, qui se rapproche le plus de leur patois,
s'étend toujours davantage dans la conversation des personnes instruites »
(p. 156) (cf. aussi ses textes majorquins en transcription phonétique :
MundartUches aus Mallorca, Halle, 1905, 43 p.).
2. Les enquêtes de F. Krûger et K. Salow.
Une autre enquête, d'une plus grande envergure, est celle faite, en
1910, par Fritz Krûger et Karl Salow (deux élèves de Schâdel) qui
voulaient déterminer avec plus d'exactitude la frontière linguistique entre
le catalan et le languedocien de Salses jusqu'à Andorre (dont les habitants
parlent le catalan).
Cette frontière avait déjà été tracée d'une manière presque exacte
par l'Abbé Hovelacque (dans son article publié dans le Bulletin de la
Société d'anthropologie de Paris, 3^ série, II, 1879, PP- 68-69 ' R^vue men-
suelle de l'École d'anthropologie de Paris, t. I, n^ 5, 1891 Revue de Lin- ;
guistique, 1891, pp. 199 ss. ; cf. aussi J. Ronjat, Grammaire istorique
t. I, p. 13, note i).
K. Salow a publié ses résultats dans son travail Sprachgeographische
Untersuchungen iiber den ôstlichen Teil des Katalanisch-languedokischen
Grenzgehietes (Hamburg, 1912, 307 p., avec deux cartes, l'une linguistique
et l'autre historique) et F. Krûger dans Sprachgeographische Untersu-
chungen in Languedoc und Roussillon (Hambourg, 1913, 195 p., avec
deux cartes, extrait de la Rev. de Dial. rom., t. III- V).
Les deux auteurs ont publié ensemble (à la fin de l'œuvre de Salow)
le travail Linguistische Karten des Languedokischen-Katalanischen
Grenzgehietes, qui contient les cartes suivantes : une carte synthétique
présentant la frontière linguistique ; six cartes phonétiques et morpho-
logiques et quatorze cartes lexicologiques (cf. A. Griera, Le domaine
catalan, pp. 77-78).
(i) L'auteur a repris ce problème dans son étude Die Katalanischen Pyrenàen-
dialekte publié dans la Rev. de Dial. rom., t. II, 1910, pp. 15-98, 386-412.
,
344 LE CATALAN
Questionnaire. —
Kriiger et Salow ont fait les recherches sur place
à l'aide d'un questionnaire rédigé par Schâdel d'après le questionnaire
de l'Atlas linguistique de la France et contenant environ cinq cents mots,
dont plusieurs furent demandés dans de courtes phrases (cf. Kriiger,
/. c, p. 194).
Des difficultés. — Les deux auteurs nous font conndtre les
diflScultés rencontrées. Salow, par exemple, a dû parfois travailler avec
des jeunes, faute de personnes âgées les réponses furent souvent répétées,
;
pour qu'il pût mieux les transcrire, etc. (cf. son travail, p. 10). Kriiger,
de son côté, remarque que les différences résident plutôt dans l'accent
et l'intonation que dans la « prononciation » les curés des locaUtés ;
explorées l'ont aidé à mieux distinguer la prononciation des informateurs ;
les enfants luiont donné des formes hybrides à cause de l'influence du
français sur les patois locaux (cf. pp. 5-7), etc.
Localités. — Les auteurs ont étudié 161 localités, dont loi ont été
explorées par Krûger (cf. la liste, pp. 3-5de son étude). Salow a parcouru
la partie orientale de la frontière linguistique à peu près jusqu'à Belesta
et Krûger, le reste, jusqu'à Andorre (cf. la liste des locaKtés pp. lo-ii
de son étude).
Transcription phonétique. —
Le système employé est celui fixé
par B. Schâdel (dans Manual de fonética catalana, Coethen, 1908) complété,
pour les nouveaux phonèmes, d'après celui de Jespersen [Phonetische
Grundfragen, Leipzig, 1904 ; Lehrbuch der Phonetik, Leipzig, 1904).
« La partie historique du travail de Salow, affirme Griera {Le domaine
catalan, p. 78), est un modèle d'investigation où l'on voit clairement
jusqu'à quel point l'histoire peut expliquer l'origine d'une frontière
linguistique ».
IV. L'INSTITUT D'ÉTUDES CATALANES
Le premier Congrès international de la langue catalane, tenu à Bar-
marque la date la plus importante dans l'histoire
celone en octobre 1906,
du développement des études concernant cette langue romane.
Le lecteur peut se rendre compte de l'étendue des problèmes
débattus à cette occasion en examinant le gros volimie Primer Congrès
Internacional de la Llengua Catalana, Barcelona, Octubre de 1906
(publié en 1908) où occupe un bon
la section philologique-historique
nombre de pages (pp. 93-468 le volume a 686 pages, grand in-80).
;
Le Congrès fut présidé par le D' D. Antoni M*. Alcover.
INSTITUT d'Études catalanes 345
Le D' Bernhard Schâdel traça, à cette occasion, un plan détaillé
des études linguistiques catalanes (cf. pp. 410-415), insistant, en même
temps, sur la nécessité de la réalisation d'un Atlas linguistique
de la Catalogne (p. 414) et de la création d'un centre catalan de recherches
(« es fehlt an einem Zentrum fur kàtalanische S-prachstudien », p. 413).
Il n'est pas étonnant qu'après ce Congrès ait été créé en 1907, avec le
concours de la Deputacion provincial, l'Institut d'Études catalanes
{Institut d'Estudis catalans), ayant comme but principal le développe-
ment des travaux scientifiques concernant la Catalogne.
La section historique de l'Institut s'est proposé la publication de
documents, de textes et de travaux personnels sur l'histoire et la littéra-
ture du pays. La section scientifique était chargée de diriger toutes les
recherches et d'organiser des laboratoires nécessaires aux études modernes,
ainsi que de représenter la science catalane aux congrès internationaux.
La section philologique poursuivait l'étude scientifique de la langue,
afin de réahser un dictionnaire et un recueil de tous les matériaux lexi-
cologiques du catalan, et d'aviver l'intérêt pour le langage des aïeux.
La Bibliothèque de l'Institut devait réimir tous les manuscrits et les
travaux d'histoire et de littérature catalanes.
La section historique et archéologique a commencé son activité en
1907 déjà en publiant VAnuari de l'Institut d'Estudis catalans (t. I,
1907. VI, 1915-1920).
Dans la collection Biblioteca Filolôgica et dans le Butlleti de Dialectologia
catalana furent publiés de nombreux travaux concernant le catalan (i).
La nouvelle revue, Boletin de Dialectologia espanola (continuaciôn
del B. D. C. — Butlleti de dialectologia catalana, voir p. 346), publiée
sous la direction d'A. Griera, tercera época, t. XXV, 1941 ; t. XXVI,
1942-1943 ; t. XXVII-XXVIII, 1949 (sous presse), continue ces activités
scientifiques.
D'autre part, la Délégation de Barcelone du Consejo Superior de
a créé une Section de Philologie romane.
Investi gaciones Cientificas
Les premières publications de la Section de Philologie romane sont :
A. Griera, Bihliografia lingUistica catalana, Barcelona, Escuela de
Filolôgia, 1947, in-80, 84 p. (sous les auspices du Consejo Superior de
Investi gaciones Cientificas, Instituto Antonio de Nehrija) et Dialectologia
catalana (Barcelona, 1950). — Mgr A. Griera est le directeur de la section
de Philologie romane.
(i) Sur de cet Institut, cf. le volume L'Institut d'Estudis
la prodigieuse activité
catalans, Els seus primers XXV
anys (Barcelone, Palace de la Generalitat, 1935,
in-S", 318 p. avec 5 figures, 24 planches et plusieurs portraits), qui donne aussi la
bibliographie des travaux de l'Institut, ainsi que celle de ses membres (pp. 79-316).
Cet exemplaire fut mis à ma disposition par mon collègue R. Aramon i Serra, de
l'Institut qu'il veuille bien agréer mes remerciements empressés.
;
346 LE CATALAN
V. UNE NOUVELLE GÉNÉRATION DE LINGUISTES
L'impulsion la plus forte aux recherches linguistiques fut cependant
donnée par l'Atlas linguistique de la France et par le Glossaire des
patois de la Suisse romande.
Le Majorquin A. Alcover décida d'envoyer à l'étranger trois jeunes
chercheurs (P. Barnils, A. Griera et M. de Montoliu), pour faire leurs études
auprès des professeurs H. Suchier, B. Schâdel (à Halle a. d. Salle), L. Gau-
chat et J. Jud (à Zurich), J. Gilliéron et l'abbé Rousselot (à Paris ; cf.
A. Griera, Les études ..., p. 533). Ces trois chercheiu"s ont déterminé,
après leur retour en Catalogne, le plus important mouvement scientifique.
En effet, la section philologique de l'Institut prend, dès leur retour,
l'initiative d'un projet concernant la réalisation des plus remarquables
travaux de dialectologie : l'Atlas linguistique de la Catalogne (voir
p. 364), le Dictionnaire des dialectes catalans (voir p. 348) et le Diction-
naire de langue catalane (voir p. 350).
Le périodique de l'Institut, ButUeti de Dialedologia catalana (l'e
époque, t. I, 1913-t. XVIII, 1930 2^ époque, sous ; la direction de P.
Fabra, A Griera et J. Corominas, t. XIX, 1931 —
t. XXIV, 1937, le
XXP vol. contient l'index des vingt premiers volumes) a publié un grand
nombre d'études et de monographies dialectales, ainsi que plusieurs
vocabulaires catalans et des travaux de topon5miie (cf. les intéressants
comptes rendus de W. v. Wartburg, dans Archiv. Rom., t. IV, 1920,
pp. 262-271, 419-422, 551-555 ; t. VII, 1923, pp. 242-248 ; t. VIII, 1924,
pp. 486-489 cf. aussi J. Jud, Romania, t. XLIV, 1915-1917, pp. 289 ss.).
;
L'Institut chargea Joseph de Casacuberta de recueilhr les noms de
lieu etde personnes dans tout le domaine catalan, pour préparer le
Thésaurus onomasticus de la Catalogne (cf. son Report dels trahaUs fets
fer l'Oficina de toponimia i onomastica durant d hienni de 1922-1923,
Barcelona, 1924, in-40, 13 p.). On devait noter avec une grande précision
laforme des noms telle qu'elle vit dans les parlers et on devait dépouiller
méthodiquement les anciens cadastres et les documents. Cette entreprise
échoua bientôt.
Le même Institut fit paraître, dans la Bihlioteca Filolôgica, de nom-
breux travaux sur les anciens textes, la grammaire, l'orthographe, la
culture, l'argot et des recherches de phonétique expérimentale (cf. A.
Griera, Les études, pp. 537-538).
Père Barnils Giol (né en 1882, mort en pleine activité en 1933 cf. ;
Romania, t. LIX, 1933, p. 477), après avoir fait ses études au Séminaire
de Vich et après avoir travaillé, comme ouvrier (de 1903 à 1908) dans
l'industrie textile, reçut, en 1908, une bourse du Gouvernement de
Barcelone pour étudier la philologie romane.
Il conmiença ses études avec B. Schâdel, publiant sa thèse sur le
NOUVELLE GENERATION DE LINGUISTES 347
Dialecte d'Alicante (voir p. 353) et les continua à Paris avec J. Gilliéron,
M. Roques et l'abbé Rousselot. Ce dernier a eu une grande influence
sur ses préoccupations scientifiques, car, rentré à Barcelone, il se consacra
à l'étude de la phonétique expérimentale, créant, en 1915, le Laboratoire
de phonétique expérimentale et publiant, en 1917, son important volume
d'Estudis Fonétics. Cette heureuse initiative, affirme Griera (/. c. p.
539), « eut le malheur de n'être pas regardée d'un bon œil par les politiciens
et elle fut exclue du progranmie de nos recherches ».
Bamils ne cessa pas son activité dans ce domaine. Chargé, en 1918,
de la direction de l'École des sourds-muets de Barcelone, il y créa un
second Laboratoire de phonétique et publia une revue, La -paraula (1918-
1921), qui présente d'importantes recherches de phonétique pathologique.
Il avait publié, en 1930, une nouvelle revue El parlât qui contient des
résultats de ses recherches personnelles (cf. aussi le chapitre La Fonética
expérimental de l'étude de Griera, El estado de los estudios de filolôgîa
românica en Espana, dans le Boletin de Diàlect. espanola, la continuation
du Butlleti, 3^ époque, t. XXV, 1941, pp. 46-48 pour les travaux de ;
Bamils, cf. Griera, Le domaine catalan pp. 62-63, 7^7'^)- ,
Manuel de Montoliu se consacra surtout à la publication du Diction-
naire Aguilô (voir p. 350), en publiant toutefois de nombreuses études
concernant le catalan (cf. la bibliographie critique de ses travaux dans
l'étude de Griera,Le domaine catalan, pp. 67, 89, loo-ioi).
Quant à Griera, ses œuvres principales sont le Trésor et l'Atlas linguis-
tique, tous deux de la plus grande importance pour la connaissance
du catalan parlé.
Cette prodigieuse activité scientifique fut cependant interrompue
à cause des circonstances politiques survenues en Espagne il y a plus de
quinze ans (à partir de 1937). Plusieurs membres de l'Institut ont
abandonné le pays.
Je me borne à citer, à ce sujet, la phrase suivante de Griera « El :
nucleo de Madrid, con Ramôn Menéndez Pidal al frente, disfrutô de la
plena protecciôn del Estado ; el nûcleo de Barcelona, compuesto por el
malogrado P. Bamils, Manuel de Montoliu y el que os dirige la palabra,
por razôn de ocupar un puesto secundario, no llegô a poder realizar sus
idéales ni en el dominio de la Fonética, ni en el de la Lingiiistica românica,
ni en el de la Historia literaria » {El estado, p. 28) (i).
La publication du Boletin de Dialectologia espanola, comme conti-
nuation du peut cependant être considérée comme un bon indice
Butlleti,
de la reprise des travaux dialectologiques en Catalogne.
(i) Cf., à ce sujet, le travail de Ferran Soldevila et Père Bosch-Gimpera,
Historia de Catalunya, publicado sota el patronatge de la Fundaciô Ratnon Llull, Col-
lecciâ Catalônia, Mèxic, D. F., 1946, petit in-8°, 394 p., avec une riche bibliographie
(pp. 367-387) ; cf. surtout les pp. 333-354-
348 LE CATALAN
VI. LES PLUS IMPORTANTS TRAVAUX LEXICOLOGIQUES
Le nouveau foyer de linguistique de Barcelone s'est proposé de réunir
le trésor lexicologique de la Catalogne en trois ouvrages, dont le premier
devait être consacré à la langue littéraire (la rédaction en fut confiée à
PoMPEu Fabra, né en 1868 mort en ; exil en 1948), le second à l'ancienne
langue catalane (voir p. 349, Le Dictionnaire Aguilô) et le troisième
aux dialectes catalans actuels (la rédaction en fut confiée à A. Griera).
1. Le dictionnaire des dialectes catalans.
{Trésor de la Llengua, de les Tradicions i de la Cultura pofular de
Catalunya).
Ce travail fut organisé de la même manière que le Glossaire des patois
de la Suisse romande (voir p. 234), et cela nous permet de ne donner que
quelques détails concernant la méthode pratiquée.
A. Griera a rédigé 157 questionnaires (voir leur liste, donnée par Griera,
dans Archiv. Rom., t. XII, 1928, pp. 540-541, note i), dont la distri-
bution commença en 1913 et dura jusqu'en 1926.
Les 237 correspondants, dont 60 à 70 répondaient régulièrement
chaque mois, ont donné sept mille réponses, groupées sur sept cent mille
fiches (p. 540).
Les termes spéciaux. — Griera reconnaît qu'il est impossible de
réunir, à l'aide des seuls questionnaires, les termes spéciaux. Pour combler
cette lacune du Dictionnaire, où la langue spécialisée devait figurer,
on procéda, grâce à la collaboration d'amis et de correspondants,
à la rédaction de cinquante vocabulaires spéciaux (voir la liste de ces
ouvrages dans Archiv. Rom., t. XII, 1928, p. 541, note i).
Le dictionnaire et l'Atlas. — Griera s'exprime en ces termes
sur les caractéristiques de son Dictionnaire par rapport à l'Atlas « Il :
a l'avantage sur l'Atlas de nous donner l'irradiation d'un mot sur deux
côtés : il nous donne la multiplicité des significations et des spécialisations
d'un mot et toutes les nouvelles créations qui se sont produites autour
d'un mot. Beaucoup de problèmes d'homonymie et de recherches sur
l'histoire d'un mot auront une solution définitive lorsqu'on connaîtra
l'irridiation créatrice des mots sous les deux aspects. D'autre part, notre
dictionnaire ne sera pas une contribution insignifiante pour les recherches
sur l'histoire de la langue rattachée à l'histoire de la culture de notre
pays » {Archiv. Rom., t. XII, 1928, pp. 541-544, où l'auteur illustre ses
affirmations par des exemples bien choisis, cf. pp. 544-550)-
Le complément du Dictionnaire. — Comme complément au Diction-
LE DICTIONNAIRE AGUILO 349
naire, Griera dépouilla toute la littérature catalane de la Renaissance
jusqu'en 1910, ainsi que les publications dialectales de Valence, de
Majorque et du Roussillon {ib., p. 551).
Les quatorze volumes de cette œuvre. A. Griera a pu réaliser —
cette œuvre admirable après un travail de plus de trente ans.
Dans l'introduction {proleg) du i®' volume publié en 1935 (t. I A- :
AZOICS, 342 p.) l'auteur indique sa méthode de travail (le même pro-
cédé que celui du Glossaire, voir p. 234), donne la liste des 157 ques-
tionnaires (pp. 9-11) et le nom des localités explorées ainsi que le nom
des 200 correspondants qui ont répondu aux questionnaires (pp. 11-18).
Il mentionne en même temps les cinquante vocabulaires, publiés ou
manuscrits, qui ont servi de base à son Trésor (pp. 18-20).
L'auteur a dû faire un triage des matériaux reçus (p. 21).
Il montre, à cette occasion, les différences qui existent entre un Dic-
tionnaire dialectal et un Atlas (pp. 20-22 voir plus haut). .;
Toujours en 1935, il publia le 2^ volume : BABAIAR — BUVOR
(Barcelona, 1935, 326 p.).
En 1936 furent publiés trois volumes t. III : : CA ! — CA VEGOL (320
p.) ; t. IV : CAVEGUELL — CUTXILLA (302 p.) ; V DABANS —
t. :
ENFARINAMENT (302 p.).
De 1936 à 1941, l'auteur fut obligé d'interrompre la publication à
cause de la révolution.
En effet, le VI^ volume porte la date de 1941 (t. VI ENFARINAR :
—
EX-VOT, VIII-427 p.). Nous trouvons, aux pages VII et VIII de ce vo-
lume, une émouvante description du sort des matériaux du Dictionnaire,
sauvés par miracle de la disparition ou de la destruction. Les matériaux de
l'Atlas ont cependant été détruits, ainsi que toute la bibliothèque de
l'auteur.
Les autres volumes sont les suivants : t. VII :FA — FUXINA (Barce-
lona, Fidel Rodrlguez, 1943, 288 p.) ; t. VIII : GAB — IXET, {id., 1945,
360 — LLUTAIRE
p.), t. IX /^
: 1946, 248 X M^ — [id., p.) ; t. :
NYUFAR 1946, 320 {id.,XI — PUXÉVOL 1947, 431
p.) ; t. : [id..
p.) XII QUADERN — RUVISCOL
; t. :
1947, 233 XIII [id.. p.) ; t. :
SA — SUTZURA, 1947, 192 XIV TA — ZURRET
[id., p.) ; t. : (id.,
1947, 342 p.).
La Catalogne occupe, par la réalisation de ce Dictionnaire dialectal,
la première place parmi les pays de langue romane.
2. Le dictionnaire Aguilô.
Marian Aguilô y Fuster (né en 1825, mort en 1897 ; cf. Romania, t.
XXVI, 1897, pp. 604-605) appartient à la seconde période « de la Renais-
sance catalane » (A. Griera).
350 'LE CATALAN
Ce un personnage extraordinaire, amateur d'études linguistiques,
fut
qui, vers le milieudu XIX® siècle, partit à la recherche des chansons
populaires et réunit un très riche inventaire de la langue catalane en
dépouillant des livres imprimés de toutes les époques, ainsi que d'anciens
documents et manuscrits, eten enregistrant les patois vivants pendant
ses longues pérégrinations à travers toute la Catalogne.
Après sa mort en 1897, des mains pieuses ont conservé son précieux
inventaire de la langue catalane, et le fils d'Aguilô en fit don à l'Institut
d'études catalanes, qui chargea M. de Montoliu de le publier.
M. de Montoliu, savant linguiste, a pris sur lui cette tâche difficile de
faire paraître un ouvrage auquel un autre a déjà consacré une vie entière.
Les qualités et les connaissances approfondies de M. de Montoliu ont
contribué dans une large mesure à réaliser ce travail méritoire, en appor-
tant au Dictionnaire une perfection que l'auteur lui-même n'aurait pu
atteindre, vu son manque de préparation linguistique (cf. le compte
rendu de W. v. Wartburg, dans Archiv. Rom., t. VII, 1923, pp. 416-417).
Grâce au travail plein d'abnégation de M. de Montoliu, l'Institut
d'Études catalanes publia le Diccionari Aguilô, Materials lexicogràfics
apiegais par Mariàn Aguilô i Fuster (Barcelona, 1. 1, 1914 —
t. VIII, 1934).
II ne s'agit pas d'un dictionnaire ét5nnologique, mais d'un dictionnaire
où les matériaux (noms communs, noms propres, noms de lieu et noms
de famille) sont rangés par ordre alphabétique, dont les exemples furent
dûment vérifiés par P. Fabra (qui travailla seulement aux deux premiers
fascicules) et par M. de Montoliu. On sait, après cette vérification, que
les sources abondantes de ce Dictionnaire sont dignes de foi.
A. Griera considère cet ouvrage comme « l'apport le plus important à
la lexicologie catalane qui ait été publié jusqu'à ce jour » (dans son étude
Le domaine catalan, p. 96).
3. Le dictionnaire Alcover-MoU.
MossEN Antoni m». Alcover de Majorque (né en 1862, mort en 1932),
vicaire général, chanoine de la cathédrale, professeur d'histoire de
l'Église et de langue et littérature majorquines au Séminaire, archéo-
logue et architecte (il de
établit les plans et dirigea la construction
plusieurs églises) occupe une place de premier ordre dans la lexicologie
catalane.
Il fut un écrivain de style très personnel et lui folkloriste fort bien
documenté qui publia plusieurs volumes de contes et traditions popu-
laires de Majorque (cf. surtout Rondayes Mallorquines et Contarelles,
2® éd. Ciutat de Mallorca, 1915, sous le nom de Jordi des Rec6)
renfermant des renseignements très précieux sur les coutumes de cette
île pendant toute l'année (les fêtes de Noël, le chant de la Sybille, les
LE DICTIONNAIRE ALCOVER-MOLL 351
coutumes du Carême, de la Semaine Sainte et de Pâques, ainsi que les
rites tout à fait hébreux pratiqués par les paysans) (cf. F. de Moll
et M. Roques, Romania, t. LVIII, 1932, p. 150).
11 publia aussi, depuis 1901, un Bolleti del Diccionari de la llengua
catalana décembre 1901
(t. I, —
t, XXIV, 1926), qui représente la première
revue philologique de l'Espagne.
Son œuvre la plus remarquable reste cependant son Dictionnaire :
Diccionari català-valencià-halearInventari lexical y etimolôgich de la
,
llengua que parlen Catalunya espanyola y Catalunya francesa, el Règne
de Valéncia, les illes Balears y la ciutat d'Algher de Sardenya, en totes
ses formes literâries y dialectals, antigues y modernes, Obra iniciada de
MN. Antoni Af. Alcover, tom I, redactat de MN. Antoni Af*. Alcover
yEn Francesch de B. Moll, Illustrât ah 240 dibuixos d'En F. de B. y
En Jusep Moll y Casasnovas, A-ARQ [15.732 articles entre els complets
y els de referència), Palma de Mallorca, Imprenta de MN. Alcover, 1930,
in-40, texte sur deux colonnes, LXXI-837 p. (les pages 834-837 contien-
nent une bibliographie supplémentaire), avec deux cartes : la i"* indi-
quant la division dialectale du catalan et la 2^ la division administrative
par rapport à la situation linguistique.
Le Ile volume (de ARR à CAR) fut publié en 1935 [ih., 979 p. ).
Le Ille volume de 416 pages (de CAS k CONSEQUENCIA) fut
publié en 1937 par Moll, avec le sous-titre [obra] continuada de Francesc
:
de B. Moll, Fascicles 32-38.
Les matériaux furent obtenus grâce à la collaboration de
CORRESPONDANTS. —
Une bonuc partie des matériaux fut réunie grâce
à la collaboration de 1.600 correspondants, dont le nom, affirment les
auteurs (t. I, p. III), sera publié à la fin de l'œuvre, ainsi que l'histoire
de cette grande entreprise scientifique.
Alcover a recueilli les matériaux pendant presque trente ans (de
1901 à 1924), en visitant un grand nombre de localités (voir la carte
qui indique les points visités par l'auteur et ceux où les matériaux furent
récoltés par des correspondants).
Il a pu ainsi réunir à peu près trois millions de fiches (cf. t. I, p. V).
Cette riche récolte fut offerte à l'œuvre du Dictionnaire catalan, et A.
Griera écrivit, à cette occasion, un article consacré à la commode [calaixe-
ra) à nombreux tiroirs, dans laquelle Alcover avait placé sa collection
lexicographique [La « calaixera » -de Mn. Alcover, dans Butlleti, t. IV,
1916, pp. i-io), Alcover s'est ravisé plus tard, et a repris ses matériaux.
Cette décision fut déterminée, semble-t-il, par des passions personnelles
et politiques. Alcover ne pouvait pas concevoir la réalisation de deux
ouvrages : l'un pour l'ancien catalan et l'autre pour le catalan mo-
derne (cf. t. I, p. II) ; il fallait réaliser, afi&rme-t-il, ime seule œuvre
352 LE CATALAN
qui renfermât la langue catalane à toutes les époques de son
histoire.
Les auteurs mentionnent, dans la bibliographie du Dictionnaire (t.
I, pp. XXXII-LXVII), plus de huit cents titres de travaux consultés
ou dépouillés (cf. t. I, p. LXX).
Nous trouvons, dans l'Introduction, d'intéressants détails sur la
méthode pratiquée pour grouper les matériaux (pp. V-XVI), sur la
division dialectale des parlers catalans (pp. XVI-XXII), ainsi que sur
la transcriptionphonétique employée (pp. XXII-XXXI). Moll changea
cependant phonétique à partir de la lettre C, en adoptant
la transcription
l'orthographe officielle de l'Institut d'Études catalanes. Alcover, affirme
Moll, avait approuvé ce changement avant sa mort (cf. la rectification
annexée au i®'^ volume).
Il s'agit, d'un Dictionnaire étymologique du catalan,
cette fois-ci,
dont les articles sont souvent illustrés par des dessins et par des para-
digmes sur les formes des verbes les plus importants.
Après la définition de chaque mot, accompagnée de l'indication des
aires sémantiques, les auteurs citent les locutions, les chansons populaires
et tout le folklore qui ont un certain rapport avec le mot traité. La partie
finale de chaque article est consacrée aux variantes phonétiques du
mot dans les diverses régions, aux dérivés, aux principaux synonymes
et aux étymologies proposées.
Les dessins concernant l'araire (t. I, 771-774) ou les types de maisons
(t. III, 4-6) rendent de très précieux services non seulement aux linguistes,
mais aussi aux ethnographes.
W. V. Wartburg (dans Archiv. Rom., t. XIII, 1929, pp. 404-405)
fait au Dictionnaire les remarques suivantes les auteurs n'ont pas
:
suffisamment d'expérience et de circonspection quant aux étjmiologies
proposées le dictionnaire renferme trop de termes médicaux et des
;
sciences modernes que personne ne cherchera dans un travail de ce genre ;
les matériaux donnés sont d'une valeur trop inégale, car à côté de ceux
recueillis par l'auteur ou commimiqués par les correspondants, il y a
un grand nombre de mots copiés dans les travaux de ses devanciers ;
les dessins sont trop nombreux pour certains mots et trop rares pour
d'autres qui reflètent en réalité la vie catalane les auteurs auraient;
dû publier des illustrations concernant les ustensiles les plus caractéris-
tiques.
Malgré ces observations, Wartburg considère que l'ouvrage mérite
«les plus grands éloges.M. Alcover et aussi M. Moll ont bien mérité
non seulement de leur pays, mais aussi de la philologie romane » (p.
404).
LA FRONTIÈRE CATALANO-ARAGONAISE ^3
VII. QUELQUES MONOGRAPHIES
Nous avons, pour ce domaine, un bon nombre de monographies
au point de vue de la méthode pratiquée, ne diffèrent
linguistiques qui,
pas beaucoup des travaux similaires des autres pays romans.
J'estime toutefois utile d'en signaler quelques-unes qui me paraissent
plus intéressantes au point de vue méthodologique.
1. Le dialecte d*Alicante.
Père Barnils Giol (voir p. 346) a présenté comme thèse à l'Université
de Halle son étude Die Mundart von Alacant, Beitrag zur Kenntnis des
Valencianischen (Barcelona, 1913, 119 p., avec 2 cartes, l'une indiquant
les localités explorées et l'autre quelques particularités phonétiques,
dans la Bihlioteca Filologica de l'Institut de la Llengua catalana, II).
Il s'agit d'un travail dont les matériaux furent recueillis sur place
en 1911 (du 4 septembre au 4 octobre) lorsque l'auteur visita person-
nellement 23 localités (cf. la liste aux pages 7-8). Ces points appartiennent
au catalan. Pour cinq communes parlant le valencien, les matériaux
furent récoltés au hasard des rencontres avec des paysans de ces endroits
(cf. p. 8). Les cinq localités appartenant au castillan n'ont pas été direc-
tement étudiées par l'auteur il n'a fait que quelques annotations (cf. p. 9).
;
Nous ne trouvons aucune information sur sa méthode de travail ainsi
que sur ses informateurs.
L'auteur examine surtout la phonétique (pp. 11-81) les données ;
morphologiques sont très sommaires (pp. 81-98).
Le texte patois reproduit à la fin de l'étude (pp. 89-96) n'est qu'une
transcription phonétique d'im morceau publié dans le « semanari satiric
EL BOU » (no 2, du 14 mars 1885) qui fut prononcé par l'homme de
lettres Pedro Ibarra. Barnils reconnaît lui-même l'influence de la langue
écrite sur la prononciation de l'orateur (cf. p. 89, note i).
L'étude se termine par un index (pp. 97-116) et par le Curriculum
vitae de l'auteur (pp. 118-119).
Barnils montre, dans cette étude de débutant, les phénomènes phoné-
tiques les plus caractéristiques du patois alicantin (cf. A. Griera, Le
domaine catalan, p. 71, où sont indiquées les autres études dialectologi-
ques de Pierre Barnils).
2. La frontière catalane -aragonaise.
La thèse d'ANTONi Griera i Gaja, présentée à l'Université de Zurich,
porte le titre suivant : La frontera catalano-aragonesa, Esti*di geogrà-
354 LE CATALAN
fico-linguistic, I, Baxcelona, 1914, 122 p., dans la Bihlioteca de l'Institut
de la Llengua catalana, avec trois cartes : la i'® indiquant le territoire
exploré ; la 2«, les résultats obtenus d'après les recherches historiques ;
la 3« précisant la bande du territoire où l'on trouve les phénomènes
linguistiques qui marquent la frontière (voir planche n^ XXX, p. 355 de
mon étude).
L'auteur ne donne aucune indication sur la méthode pratiquée pour
matériaux linguistiques. Il se contente d'afiirmer, en parlant
recueillir les
des travaux de J. Saroïhandy (cf. p. 15), qu'il fallait employer im ques-
tionnaire pour pouvoir réunir la plupart de phénomènes de la grammaire
historique.
Griera fut guidé, dans cette étude, par ses maîtres : H. Suchier, L.
Gauchat, J. Jud et J. Gilliéron (p. 14).
Questionnaire. —
Si l'on examine ce travail, on reconnaît facilement
que l'auteur a employé un questionnaire suffisamment riche. En effets
les32 tableaux, qui traitent la phonétique des parlers de cette région,
donnent, pour 166 mots, presque six mille formes dialectales groupées
sous leur étymon latin.
Localités et informateurs. — Le travail ne nous renseigne guère
sur les localités explorées et sur les informateurs qui ont donné les ré-
ponses.
Une judicieuse critique de la méthode. —
R. Menéndez Pidal,
faisant le compte rendu de ce travail (dans Rev. de Filol. espanola,
t. III, 1916, pp. 77 ss.), critique la méthode de Griera. Ses judicieuses
observations touchent des points importants pour les enquêtes dialectales^
et ce fait nous oblige à les présenter brièvement.
Le questionnaire ne représente pas le seul moyen pour faire
UNE enquête linguistique. —
Quoique le questionnaire soit couram-
ment employé dans les recherches dialectales modernes, Menéndez
Pidal ne le considère pas comme le seul moyen d'investigation linguis-
tique, surtout lorsqu'il s'agit d'étudier un territoire plus limité. Pour
un domaine plus vaste cependant, l'emploi du questionnaire devient
nécessaire, puisque sans lui une enquête linguistique serait impossible
(pp. 73-74)-
L'étude concrète d'une frontière linguistique, affirme Menéndez Pidal^
ne peut pas se faire à l'aide d'un questionnaire, puisque, sur place,
plusieurs phénomènes linguistiques qui n'ont pas pu être prévus lors
de la rédaction du questionnaire s'imposent à l'attention du chercheur.
On ne peut pas se contenter, pour l'étude d'une frontière linguistique,
d'un nombre limité de points pour lesquels toutes les demandes sont
identiques. En procédant de la sorte, on ne pourra pas déterminer la
Planche XXX.
111
P.Barnilsfec.
A. Griera, La frontera caialano-aragonesa (cf. p. 354 de mon étude).
356 LE CATALAN
relation qui existe entre les limites linguistiques et celles d'ordre politique
et culturel (p. 74).
Menéndez Pidal remarque les du questionnaire (signalés
défauts
d'ailleurs par Griera ; cf. demande pourquoi il y a dans
pp. 41 et 70) et se
les tableaux plusieurs mots demandés deux fois (cf., par exemple furnu
pp. 78 et 102 CAPRA, pp. 51 et 85 jeniperu, pp. 37 et 97, etc.), pour
; ;
conclure à l'inutilité du questionnaire dans une enquête plus réduite
(P- 74)-
Il faut que j'ajoute que de nos jours le fait de demander deux
fois un mot de sincérité des informateurs,
sert à déterminer le degré
ainsi que la stabilité des formes lexicologiques. Ce ne fut pas le cas,
me semble-t-il, pour l'enquête de Griera.
Il n'y a pas d'indications sur les informateurs. — Menéndez
Pidal estime, à juste titre, qu'il fallait donner des informations concernant
l'âge, la culture, les voyages, etc. des personnes interrogées. L'absence
de ces informations est regrettable, car on ne peut ainsi examiner conve-
nablement les formes doubles appartiennent-elles au même informateur
:
ou à deux informateurs différents ? Au cas où l'informateur serait le
même, on peut se demander s'il ne s'agit pas d'une simple erreur si ;
les formes proviennent de deux informateurs, elles doivent être examinées
tout autrement (p. 75).
L'auteur n'indique pas les phrases de son questionnaire. —
Menéndez Pidal estime indispensable la connaissance des phrases dans
lesquelles se trouvait placé le mot demandé, pour pouvoir examiner les
matériaux au point de vue de la phonétique syntaxique (p. 75) (les
autres remarques de Menéndez Pidal touchent les résultats de ce travail,
c'est-à-dire la frontière linguistique entre le catalan et l'aragonais ; cf.
pp. 'j'j et ss.).
Publication des matériaux. — L'étude contient les chapitres sui-
vants la bibliographie (pp. 5-8)
: ; la transcription phonétique (pp. 9-10) ;
l'introduction (pp. 11-13, où l'auteur examine le problème des frontières
linguistiques et le passé de cette région) ; l'analyse phonétique des
matériaux groupés par régions et par localités (pp. 33-107) et l'index
des mots (pp. 109-119) (cf. A. Griera, Le domaine catalan, p. 75, où
l'auteur signale les comptes rendus).
3. La région du Roussillonnais.
Pierre Fouché, actuellement professeur à la Sorbonne, né à Ille-sur-
Têt de parents roussillonnais, et parlant presque exclusivement roussil-
lonnais jusqu'à l'âge de huit ans (cf. pp. VI- VII), étudia, au point de
LA RÉGION DU ROUSSILLONNAIS 357
vue phonétique et morphologique, le parler de quarante-neuf communes
du Roussillon (cf. la liste, p. I).
Les résultats de ses recherches sont publiés dans les deux volumes
suivants :
1° Phonétique historique du Roussillonnais, Toulouse, 1924, in-8, XXX-
318 p.,avec une carte géographique, placée après la feuille 267, sur laquelle
l'auteur indique la frontière linguistique du languedocien et du roussillon-
nais, ainsi que la limite de la région étudiée (dans la Bibliothèque méridionale,
publiée sous les auspices de la Fac. des Lettres de Toulouse, 2^ série, t. XXI).
— C'est ce volume qui nous intéresse au point de vue méthodologique et
c'est àque nous renvoyons ci-dessous.
lui
2° Morphologie historique du Roussillonnais (thèse complémentaire pour
le doctorat es lettres elle fait suite au volume précédent), Toulouse, 1924,
;
X-192 p. (l'auteur adopte, dans la transcription phonétique, « pour diverses
raisons », l'orthographe catalane telle qu'elle a été codifiée par P. Fabra
dans son Diccionari ortografic, cf. p. VII).
Il ne s'agit pas d'une étude de géographie linguistique. —
L'auteur afl&rme qu'il n'a pas voulu une étude de géographie
faire «
linguistique, quel que soit le sens que l'on donne à cette expression.
La frontière qui sépare les parlers rousillonnais et languedocien a fait
l'objet de plusieurs travaux. Cette question peut être considérée conune
. .
suffisamment éclaircie... surtout d'ailleurs que la portion de territoire
dont nous étudions la langue ne confine pas sur tous les points avec des
territoires de parler languedocien » (pp. V-VI).
L'auteur a renoncé à publier des cartes phonétiques. — Cette
décision fut déterminée par l'étonnante uniformité phonétique et morpho-
logique que présente cette région il n'y a que quelques variations dans
:
letimbre des voyelles accentuées (qui furent signalées dans le chapitre :
Les sons du Roussillonnais, pp. XIX-XXX) « ce qui distingue le parler ;
d'im village du parler de tel autre, c'est, outre le lexique, l'intonation
ou le reclam, comme disent les habitants » (p. VI).
On réapprend le parler maternel. —
Il est fort intéressant de
signaler la remarque suivante de Fouché « Avec l'internat, les choses
:
ont changé et nous avons perdu peu à peu l'usage de notre parler ma-
ternel. Ce n'est que plus tard, après nos études à la Faculté de Toulouse,
que nous l'avons de nouveau pratiqué, et que nous l'avons pour ainsi
dire réappris. Nous avons pu ainsi nous rendre mieux compte de sa
structure et être mieux averti des caractéristiques qu'il présente. D'autre
part, quand nous avons voulu le réapprendre, nous avons été à bonne
école. Rien ne vaut, en effet, la conversation intime et journalière avec
les parents, les grands-parents et les amis du « terroir » » (p. VII).
358 LE CATALAN
Localités et informateurs. —
L'auteur passa plus de sept ans
à Perpignan, en utilisant son temps disponible à parcourir en tous
sens la région étudiée. « Nous avons visité plusieurs fois, afiârme Fouché,
presque toutes les localités citées ci-dessus. Nous avons même séjourné
plusieurs jours dans certaines d'entre elles, nous mêlant à la conversa-
tion des paysans, ce qui vaut mieux à notre avis que de s'en tenir au
témoignage d'un ou deux habitants de l'endroit. Aussi ne pouvons-nous
pas citer les noms des personnes que nous avons interrogées, ou plutôt
avec lesquelles nous avons librement causé. Nous sommes forcé de nous
en tenir, et pour cause, à l'anonymat. Ajoutons enfin que nous avons
mis à profit la présence, dans le collège où nous avons professé, d'élèves
venus de tous les coins du Roussillon, pour les interroger et nous assurer
que leur prononciation était en tout semblable à ceUe de leurs parents
ou des habitants de leurs localités respectives » (p. VII).
L'ÉTUDE PRÉSENTE LE DÉVELOPPEMENT DU PARLER DEPUIS LES
PREMIERS TEXTES JUSQU'À L'ÉPOQUE ACTUELLE. L'étude de FoUché —
repose avant tout sur le roussillonnais parlé, sans négliger cependant
la langue du moyen âge et des siècles postérieurs, dont les formes lui
ont été d'un précieux secours pour expliquer le développement du parler
(voir la liste des sources, pp. VIII-IX).
Publication des matériaux, — Le latin comme point de départ.
— « Au médiévaux, comme A. Dauzat
lieu de partir des doctmients
dans sa Morphologie du patois de Vinzelles, Paris, 1900, ou de prendre
pour base l'état actuel des parlers, comme l'a fait O. Bloch dans son
livre sur Les Parlers des Vosges méridionales, Paris, 1917, nous sommes
parti, affirme Fouché, simplement du latin, persuadé avec M. Grammont
que renoncer à cette méthode, c'est renoncer de propos délibéré au plus
sûr élément d'ordre, de classification et de clarté (cf. RLR, LX, p.
p. 121) (pp. IX-X).
»
L'auteur signale chaque fois qu'il le peut et le juge nécessaire, les
points communs ou les différences entre le roussillonnais et les autres
dialectes catalans. Les conclusions de l'étude (pp. 263-265) indiquent
les traits principaux qui distinguent le roussillonnais du catalan
oriental.
La phonétique expérimentale peu utilisée. — « On s'étonnera
peut-être, afiirme Fouché, qu'étant chargé du cours de phonétique
expérimentale à l'Université de Grenoble nous n'ayons pas fait mention,
ou peut s'en faut de cette science nous n'avons eu de labo-
(cf. p. 234), :
ratoire à notre disposition que lorsque nous n'avions plus en main le
manuscrit » (p. 305).
la région du roussillonnais 359
L'Atlas linguistique de la France consulté difficilement. —
« De même,
n'ayant pu consulter que très difficilement l'Atlas linguistique
de la France avant octobre 1921, il nous a été impossible d'y faire plus
ample allusion » (p. 305).
Les travaux de Fouché doivent être considérés comme la plus remar-
quable contribution linguistique pour la connaissance du roussillonnais
de notre époque (cf. le compte rendu d'A. Meillet, Bull, de la Soc. de
Ling. Paris, t. XXV, 1924, pp. 112-114).
4. Le dialecte minorquin.
Henri Guiter, agrégé de l'Université (et docteur es sciences physiques,
docteur es lettres, chef de travaux à la Faculté des Sciences, chargé
de Cours à la Faculté des Lettres de Montpellier), a entrepris, sur les
conseils de J. Bourciez, une étude sur le dialecte minorquin, dont les
résultats sont présentés dans son travail Étude de linguistique historique
:
du dialecte minorquin, Montpellier, Imprimerie de la Charité, 1943,
348 p., avec deux cartes dans le texte la i^®, d'ordre physique, sur Mi-
:
norque et la 2® indiquant le domaine linguistique du catalan et ses
principaux dialectes (voir planche n° XXIX, p. 338 de mon étude).
C'est un travail dialectologique dépourvu de tous renseignements
concernant la date de l'enquête, les informateurs interrogés, etc.
Nous trouvons, à la première page de l'étude, l'affirmation suivante :
« J'ai contracté de grandes obligations envers tous mes amis minorquins
et, plus spécialement, le délicat poète G. Gomila et sa famille : c'est
d'eux que j'ai reçu la matière de cette étude et mes remerciements res-
teront bien au-dessous de ce que je leur dois ».
Cette déclaration nous fait croire que les matériaux furent donnés
seulement par les personnes de cette famille.
Ce fait explique peut-être pourquoi l'auteur ne donne, dans l'appendice
de son ouvrage (pp. 295-343), que des textes puisés dans des études
déjà publiées quoiqu'il affirme lui-même « le minorquin est essentiel- :
lement un dialecte parlé» (p. 293).
Le romaniste aurait mieux aimé avoir des textes transcrits phonéti-
quement par l'auteur que des reproductions où, selon la déclaration
de Guiter, « il y a eu influence sensible de l'orthographe catalane » (p.
293).
Le dialectologue, il faut le dire, ne trouve pas dans ce travail beaucoup
d'indices d'un séjour prolongé de l'auteur dans cette île, dont la
beauté est vantée en ces termes : « Aussi, le voyage à la délicieuse île
aux maisons blanches est-il un pour le linguiste, et
sujet de vif intérêt
ceci vient agréablement s'ajouter à l'émerveillement dont a été saisi
le touriste » (p. 290).
360 LE CATALAN
Publication des matériaux. Les principaux chapitres de ce —
travail sont l'Introduction très sommaire (pp. 8-16) une observation
:
;
où l'auteur indique les changements apportés à son système de trans-
cription phonétique (« notre imprimeur ne possédait les matrices mono-
types que des caractères usuels du français », p. 17) une bibliographie ;
présentée sommairement (pp. 19-20) la phonétique du minorquin ;
(pp. 23-122, où l'auteur indique, pour le catalan, trois grands dialectes,
p. 23) la lexicographie du minorquin (pp. 125-143)
; la morphologie ;
du minorquin (pp. 147-287) les conclusions de l'étude linguistique du
;
minorquin (pp. 289-290) et l'appendice.
Les judicieuses observations de Mario Roques. — M. Roques
(Romania,t. LXVIII, 1944, pp. 247-248) fait à propos de ce travail les
observations suivantes le titre est peu clair et bien imposant pour
:
cette dissertation qui ne donne qu'une description phonétique et morpho-
logique du catalan de Minorque il y a peu d'indications concernant ;
la tradition linguistique les conditions des emprunts restent dans le
;
vague le terme « historique » du titre semble plutôt un élément décoratif
; ;
il n'y a aucune indication sur l'aspect du parler est-il identique partout ? :
;
l'auteur n'a pas signalé les divergences linguistiques entre le langage
de l'aristocratie et celui du vieux port de cabotage de Mahon ; faute
de renseignements sur les sources d'information, il est difficile de distin-
guer les termes recueillis directement par l'auteur de ceux trouvés dans
un texte imprimé ; il n'y a pas un texte oral, mais seulement des extraits
d'auteurs minorquins, sans qu'on sache quelle confiance ils méritent.
Nous pensons avec M. Roques qu'il ne faut voir dans ce travail qu'une
étude préliminaire pour une future enquête dialectale.
5. La terminologie de la culture des céréales à Majorque.
Pierre Rokseth publia, après plusieurs séjours dans l'île de Majorque
(lepremier est de 1916) l'étude Terminologie de la culture des céréales
à Majorque, Barcelone, 1923, in-80, 215 p., avec 34 figures dans le texte
(dans la Bihlioteca Filotégica de l'Institut de la Llengua catalana, t. XV).
Il s'agit d'un travail qui appartient plutôt à l'ethnographie, mais
dont les matériaux linguistiques sont d'une grande importance poiu" la
connaissance des parlers de l'île de Majorque.
L'auteur ne fait d'ailleurs aucun examen linguistique des matériaux.
Le travail renferme les chapitres suivants : l'introduction ; les variétés
de céréales ; les labours ; les semailles ; le binage et le sarclage ; la levée,
la croissance et la maturation ; la moisson, le glanage ; l'enlèvement
et l'emmeulage des gerbes ; le battage ; les accidents et maladies des
céréales ; la mouture et des chansons de travail.
TERMINOLOGIE DE LA CULTURE DES CÉRÉALES 361
Ces indications peuvent bien servir pour la rédaction d'un question-
naire concernant la terminologie agricole.
Il est toutefois intéressant d'indiquer quelques considérations faites
par l'auteur sur la sincérité des réponses enregistrées, ainsi que sur
la méthode d'enquête préconisée.
Localités. — L'auteur a récolté les matériaux dans onze villages,
répartis dans la région où la culture des céréales est particulièrement
importante (p. 5).
Informateurs. — L'auteur estime que le choix des sujets parlants
est d'une grande importance pour Grâce aux bons
la dialectologie.
of&ces du curé ou du a pu trouver, dans
vicaire, l'auteur chaque village,
les paysans réputés pour s'entendre le mieux aux choses des champs.
Il a préféré les personnes qui n'ont fait, pendant toute leur vie, que
travailler la terre. Pour certains travaux, a fait appel à des
il « spécia-
listes ».
L'ÂGE. —
Rokseth s'est adressé, de préférence, à des vieillards,
« condamnés, par leur âge, au chômage, qui passaient leur temps à deviser
sur le marché, devant une taverne ou sur le pas de leur porte. C'étaient
des sujets très bénévoles qui prenaient plaisir à remémorer les travaux
et les coutumes du vieux temps, tout en donnant à leur récit cette teinte
de regret qui prête aux choses du passé une valeur particulière » (pp.
5-6). La plupart de ses informateurs dépassaient la cinquantaine (il
y avait parmi eux plusieurs octogénaires) (p. 5). Cette affirmation nous
indique que les particularités phonétiques les plus fines n'entraient
pas dans les préoccupations de l'auteur.
Plusieurs informateurs. — L'auteur s'est servi, dans chaque
viUage, de plusieurs informateurs, en les interrogeant soit individuel-
l^ent, soit par groupes.
Voici les détails donnés à ce sujet par l'auteur : « Autant que possible
je tâchais de réunir en une même séance plusieurs paysans, trois, quatre,
six, et même davantage, quand les circonstances s'y prêtaient. Dans
ces conversations j'employais, parfois, la question directe ; au besoin
je n'hésitais même pas à « extorquer » les mots désirés, car c'est une illusion
de croire que les sujets trouvent toujours, du premier coup, l'expression
juste (mis en italiques par moi-même). Cependant, le plus souvent,
je m'arrangeais de façon à les faire causer ensemble sur canevas que le
par mes questions et par mes remarques. Cette méthode
je leur fournissais
donne, dans une enquête de ce genre, les résultats de beaucoup les plus
satisfaisants. Interrogé isolément, le sujet finit souvent, si on n'y prend
garde, par s'étourdir un peu et perdre toute assurance ; les renseignements
362 LE CATALAN
ainsi obtenus sont, on le pense bien, sujets à caution. Par contre, si on
a réuni plusieurs Lorsque l'un d'eux, comme
sujets, l'un corrige l'autre.
il arrive fréquemment, se lance dans des développements et des expli-
cations plus ou moins fantaisistes, les autres protestent immédiatement
et... rétablissent l'équilibre. C'est d'ailleurs dans les conversations
et les discussions entre les sujets que jaillissent le plus spontanément
les mots dont le dialectologue fait son gibier. La plupart des termes
enregistrés, je les ai saisis ainsi au vol, quitte à les contrôler et à les
vérifier plus tard car, de même qu'il convient de se méfier d'un mot obtenu
;
comme réponse à une question directe, de même ne faut-il accepter que
sous bénéfice d'inventaire tel mot ou telle expression surgissant au cours
d'une conversation » (p. 6 mis en italiques par moi-même).
;
L'auteur a contrôlé les formes. — Rokseth a contrôlé, autant
que possible, toutes les formes douteuses, en les demandant plusieurs
fois dans le même village.
Les explications orales des informateurs furent vérifiées par l'examen
de toutes les opérations et de tous les objets décrits l'auteur assista,
:
à des endroits différents, au labourage, aux semailles, à la moisson,
au battage, à la mouture, etc., afin de mieux se rendre compte de tout
ce dont la meilleure explication ne saurait donner une idée tout à fait
employés à Majorque
exacte. Les instruments de culture différaient
complètement de ceux connus par l'auteur (p. 7).
—
Questionnaire. -«Le vocabulaire recueilli, afiârme l'auteur (p. 7), est
allé en s'accroissant, comme une boule de neige, de localité en localité le ;
nombre de mots notés est beaucoup plus élevé dans les villages visités en
dernier lieu que dans ceux visités au début de l'enquête. D'une façon
générale, je m'informais dans tous les villages suivants de chaque mot
nouveau que j'avais relevé. Dans mes conversations avec les sujets,
j'employais à cette fin une sorte de questionnaire, de mots et de choses,
qui s'étendit sans cesse à mesure que je connaissais mieux dans ses détails
l'agriculture majorquine (mis en italiques par moi-même). Je m'en
servais, à vrai dire, plutôt d'aide-mémoire que de questionnaire pro-
prement dit » (p. 7).
Ces aveux précieux m'obligent à faire les remarques suivantes l'auteur :
n'a pas pu rédiger son questionnaire avant l'enquête, car il ne connaissait
pas suffisamment l'agriculture majorquine il s'est instruit sur place
;
dans la connaissance des objets et des travaux concernant l'agri-
culture ;malgré son aversion non déclarée contre le questionnaire,
celui-ci lui a rendu de bons services.
Transcription phonétique, — Les mots majorquins sont donnés.
TERMINOLOGIE DE LA CULTURE DES CÉRÉALES 363
pour faciliter la lecture, en transcription phonétique et en oriihographe
ordinaire (p. 7).
L'auteur af&rma, en 1920 (cf. p. 8, note i), que son travail comprendrait
une étude étymologique du vocabulaire qui fut différée jusqu'à l'achè-
vement de l'Atlas linguistique de la Catalogne.
Il me semble que les matériaux linguistiques de ce remarquable
travail doivent inspirer aux romanistes toute la confiance qu'ils
méritent (pour d'autres travaux de Rokseth concernant le catalan,
cf. A. Griera, Bibliogr. ling., pp. 41, 48).
6. Textes catalans en transcription phonétique.
Les études concernant la phonétique du catalan sont très nombreuses
(cf. A. Griera, Bibliogr. lingUistica, pp. 39-42). Parmi ces travaux,
nous voulons attirer l'attention sur les Textes catalans avec leur trans-
cription phonétique, précédés d'un aperçu sur les sons du catalan, par
J. Arteaga Pereira, ordonnés et publiés par Père Bamils, Barcelone,
1915, 84 p. (avec un portrait hors texte de l'auteur) {Biblioteca ftlolôgica,
t. V). Arteaga (né en 1846, mort en 1913) est le premier qui se soit occupé
de la phonétique du catalan en publiant, dans Le Maître Phonétique
(en 1904) et dans le Congrès de la Llengua catalana, des textes transcrits
dans l'alphabet de l'Association phonétique internationale.
Ce volume contient trente textes, que Bamils a transposés dans le
système où ils sont présentés.
La description des sons du catalan (pp. 9-28) faite par Arteaga est
d'une réelle valeur pour la dialectologie romane.
A. Griera considère cette collection conmie «une belle chrestomathie
du catalan moderne » (Le domaine catalan, p. 62).
L'intéressant travail d'ARMANDO de Lacerda (directeur du Labora-
toire de Phonétique expérimentale de l'Université de Coïmbre) et
d'A. BadIa Margarit (professeur à la Faculté de Philosophie et Lettres
de l'Université de Barcelone), Estudios de Fonética y Fonologia catalans,
Trabajo de investigaciôn, patrocinado por el Instituto para laAlta cultura
y por elConsejo Superior de Investigaciones Cientificas (Espana)
{Portugal),
(Madrid, 1948, in-80, 159 p., avec plusieurs enregistrements à l'aide
du chromographe, appareil inventé par Lacerda en 1931, cf. p. 16,
où l'auteur donne la bibliographie) apporte une remarquable contri-
bution sur l'analyse expérimentale des phonèmes du catalan. A. de
Lacerda a pris comme informateur le professeur A. Badia Margarit
(cf. p. 10).
364 LE CATALAN
VIII. L'ATLAS LINGUISTIQUE DE LA CATALOGNE (ALCat.).
C'est un monument digne de l'Atlas linguis-
tique de la France qu'il prolonge géographique-
ment en le dépassant et l'enrichissant à certains
égards ».
(A. Terracher,
Rev. de Lin g. rom., t. I, 1925, p. 465).
Monseigneur A. Griera, par ses nombreuses études sur les parlers
catalans, a apporté la plus importante contribution à la connaissance
de cette langue romane, en démontrant le grand intérêt qu'elle présente
pour l'étude du développement de toutes les langues romanes (voir
Revue de Ling. rom., 1. 1, 1925, pp. 73-75, 85-87, 97-98 et 106 Gramâtica ;
historica del catalâ antic, Barcelone, 1931, in-80, 157 p. Étude de géogra- ;
phie linguistique, Barcelona, 1933, 47 p., avec une carte Trésor de la ;
Llengua, de les Tradicions i de la Cultura popular de Catalunya (voir
pp. 348-349 de mon étude).
L'Atlas catalan a commencé de paraître en 1923, sous le titre : Atlas
lingûistic de Catalunya, vol. I : abans d'ahir — avui (Barcelona, Institut d'Es-
tudis Catalans, Palau de la Generalitat, 1923), cartes 1-187 ; vol. II : la
babarota — cano, castes 188-386
el (1924); vol. III: cansat — les crosses, cartes
387-586 (1924) IV ; vol. — : la crosta els estreps, cartes 587-786 (1927) ; vol. V :
estripar — fregar roba), cartes 787-858
(la (1939)-
L'Introduction {Introducciô) de l'Atlas, publiée au début du premier
volume, comprend les chapitres suivants le but de l'Atlas le choix des : ;
localités ; les informateurs ; l'Atlas et les dictionnaires dialectaux ca-
talans ; les dialectes catalans ; le questionnaire et les demandes ; les
chiffres donnés aux localités explorées et le système de transcription.
— Abréviation : Introducciô.
L'Introduction a été publiée en tirage à part, sous le titre : Atlas
lingûistic de Catalunya, Introducciô expiicativa, ib., 1923.
Sur cet Atlas nous signalons deux comptes rendus, très importants
par leurs riches et pénétrantes observations 1° Karl Jaberg, dans la :
revue Romania, t. L (53e année) 1924, pp. 278-295 2° A.-L. Terracher, ;
Autour de l'Atlas lingûistic de Catalunya, dans la Revue de Ling. romane,
t. I, 1925, n°^ 3-4, pp. 440-467, avec une carte.
Considérations préliminaires. —
L'Atlas de Griera est considéré
par A.-L. Terracher comme une nouvelle assise solide sur laquelle pourra
s'édifier la linguistique romane de demain (p. 467), et Karl Jaberg,
voyant en Griera un nouveau pionnier de la géographie linguistique,
afi&rme que l'idée de Gilliéron ne vaut pas seulement par sa profondeur
ATLAS LINGUISTIQUE DE LA CATALOGNE 365
et sa nouveauté, mais aussi par son rayonnement et la richesse de ses
conséquences (p. 278). Aujourd'hui, après plus de vingt-cinq ans, ces cons-
tatations deviennent encore plus évidentes, vu le grand nombre d'atlas
linguistiques réalisés depuis lors.
L'Atlas linguistique catalan occupe la troisième place dans la série
de ces travaux U vient après celui de la France et de la Corse. Presque
;
en même temps que paraissait le premier volume de l'Atlas catalan,
P, Le Roux publiait le premier fascicule de l'Atlas linguistique de la
Basse-Bretagne. A. Griera a nécessairement bénéficié de l'expérience
de ses devanciers, en apportant un soin méticuleux à l'établissement
de son questionnaire et en étudiant préalablement le territoire à explorer.
1. Questionnaire.
L'auteur a étudié préalablement la zone d'enquête au cours des années
1912, 1913 et 1914. Cette étude lui a permis de connaître, avant la rédac-
tion de son questionnaire, les différents parlers du territoire catalan,
de même que tout ce qui est particulier à la culture et à la vie des Catalans.
K. Jaberg reconnaît, avec raison, que la langue de chaque peuple contient
des particularités linguistiques spécifiques n'est peut-être pas
: « Il
inutile d'insister sur le fait que toute langue possède non pas seulement
un certain nombre de particularités syntaxiques et morphologiques, mais
aussi certains moules lexicographiques et phraséologiques auxquels
rien ne correspond exactement dans les autres langues. Les langues
littéraires imposent ces moules aux patois qui sont sous leur dépendance
et on n'a pas encore dit combien puissamment ces formules de la pensée
contribuent à constituer les unités linguistiques embrassant un grand
nombre de patois. Un questionnaire qui tend à établir quelques-ims
des traits caractéristiques d'un groupe dialectologique doit tenir compte
de ce fait. Il est inutile, pour parler de mes propres expériences, de
demander le mot correspondant à l'idée d'« éclore » dans l'Italie du Nord,
parce qu'il n'y a pas de mot spécifique pour exprimer cette idée les :
patoisants répondront par les types idéologiques « sortir de l'œuf »,
« sortir de la coquille », « rompre la coquille », « naître », etc. {Romania,
L, 1924, p. 285).
Point de départ le questionnaire de la Corse.
: — A. Griera
prit comme modèle le questionnaire de Gilliéron pour la Corse, sans
vouloir s'inspirer de celui de l'Atlas linguistique de la France, parce
que celui de la Corse avait été rédigé d'après « un plan mûri par l'expé-
rience qu'avaient acquise les auteurs de l'ALF». (Terracher, Rev. de
Ling. rom., 1, 1925, p. 459). Il ne fit pas une traduction littérale du ques-
tionnaire de Gilliéron, mais en retint seulement les éléments convenant
y
366 LE CATALAN
au domaine catalan, complétant les lacunes par des questions destinées
à faire ressortir le caractère spécifique du catalan, au point de vue pho-
nétique et lexicographique (Griera, Introducciô Jaberg, Romania,
;
L, 1924, p. 285).
Le questionnaire de L'ALCat. est plus riche. En établissant —
une comparaison entre le questionnaire de Gilliéron pour la Corse et
celui d'A. Griera, on constate que le deuxième est plus riche, tant en
étendue qu'en profondeur. En ce qui concerne sa richesse, on peut
remarquer que sur les 183 cartes que contient le premier voliune de
l'ALCat., à peu près la moitié n'ont pas d'équivalent dans l'ALF (Jaberg,
Romania, L, 1924, p. 286),
Pour la profondeur, la preuve réside dans le grand nombre de de-
mandes concernant l'habitation, la vie rurale, les animaux domestiques,
les plantes cultivées, la vie religieuse et le folklore (Terracher, Rev.
de Ling. rom., t. I, 1925, p. 461, note 2).
Le questionnaire de Grierase compose de mots isolés, groupés d'après
le sens. Les questions se rattachant aux problèmes de morphologie, de
même que les formes verbales, sont plus nombreuses que celles de l'ALF.
Les formes verbales sont parfois demandées isolément. Nous y remar-
quons une question, posée pour la première fois par Griera, et qui devrait
figurer, vu son importance, dans les autres questionnaires on s'est :
informé, dans chaque point étudié, du nom indigène du parler local.
Sur l'importance du questionnaire et la manière de faire les demandes,
A. Terracher s'exprime en ces termes : « La composition du questionnaire
dressé par l'enquêteur, l'exacte intelligence des éléments du questionnaire
chez les sujets qui traduisent : je serais tenté de croire que ce sont là,
plus encore que le choix des localités et que le choix des sujets, les deux
pierres angulaires — et les deux pierres de touche — de tout atlas
linguistique » {Rev. de Ling. rom., t. I, 1925, p. 459).
Nombre des questions. — Le questionnaire de Griera comprenait
2.886 demandes imprimées et rangées dans un carnet. En face de chacune
était réservée une place une colonne à droite de chaque
poiu" la réponse ;
page, était affectée aux observations. Suivaient les données sur le point
exploré, la date de l'enquête et d'autres questions se rapportant aux
sujets (Griera, Introducciô, p. 19).
Le questionnaire ne peut jamais être complet. — Dans
• son
pénétrant compte rendu sur l'ALCat., K. Jaberg fait des observations
tellement importantes que nous tenons à les reproduire « Un atlas :
ne se propose pas d'être un inventaire complet du vocabulaire d'une
langue. Ce n'est qu'un choix de mots qu'il présente mais ce choix ;
doit permettre de saisir les traits essentiels du vocabulaire, de sa fiépar-
ATLAS LINGUISTIQUE DE LA CATALOGNE 367
tition géographique et de la vitalité des éléments qui ont été choisis pour
en démontrer les différents aspects. Est-ce à dire que les dictionnaires,
. .
patois ou autres, soient inutiles ? Certainement non on y trouve une :
multitude de renseignements qu'aucun atlas n'est capable de donner,
fut-il de dimensions supérieures encore à celles de l'ALF. L'enquêteur
d'un atlas n'atteindra pas les mots qui dorment dans les replis de la
conscience linguistique et qui ne se réveillent que grâce à une situation
spéciale ou à un état d'esprit particulier de l'individu parlant. Il ne sera
pas capable de nous rendre compte des différentes possibilités d'expres-
sion et des nuances affectives et pittoresques des mots. Pour cela le
procédé qu'il emploie dans ses investigations est bien trop brutal. Qui
trahirait la délicatesse de ses sentiments à un examinateur ? » {Romania,
L, 1924, pp. 279-280),
Interrogation. —
L'interrogation fut faite avec beaucoup d'habi-
leté par des questions indirectes, à la différence de celle de l'ALF. Au lieu
de dire « Comment se dit tel mot ? », Griera demandait au sujet « Com-
: :
ment s'appelle l'objet qui sert à tel usage ?» « Comment appelez-vous
;
le fruit de tel arbre ? » (Griera, Introducciô, p. 12 A. Dauzat, dans la ;
Revue de Phil. franc, XXXVI, 1924, p. 165 Terracher, Rev. de Ling.;
1925, p. 464). De cette manière, les réponses avaient la plus
rotn., t. I,
grande spontanéité et l'enquêteur n'exerçait pas la moindre influence
sur le sujet.
L'enregistrement des réponses. — Griera a enregistré scrupu-
leusement les réponses, sans y apporter aucune retouche. Cette remarque
est faite par A. Terracher {Revue de Ling rom., 1. 1, 1925, p. 464, note i)
qui constate des divergences de notations phonétiques pour les mêmes
mots, ce qui prouve l'absence de retouches,
La langue employée dans l'enquête. — Griera a employé le
catalan dans ses enquêtes et, vu le territoire assez réduit, on suppose,
à juste titre, qu'il a été bien compris partout, ce qui n'était pas le cas
pour Edmont. Sur ce sujet si délicat des enquêtes, K. Jaberg s'exprime
en ces termes « Le fait que la réponse patoise est conditionnée par la
:
langue employée dans le questionnaire de l'enquêteur constitue évidem-
ment une infériorité de l'atlas vis-à-vis du dictionnaire. Cette infériorité
cependant ne va pas aussi loin et n'est pas aussi grave qu'on pourrcdt
le croire eUe ne concerne en général que les concepts dont renonciation
:
linguistique se fait souvent sous l'influence de l'école, de l'église, du
commerce, du journalisme ou d'un milieu social supérieur. D'autre
part, les mots empruntés à une langue littéraire sont les mots de demain ;
s'ils apparaissent sur les cartes d'un atlas, nous pouvons être à peu
près sûts qu'ils sont en train de pénétrer dans le vocabulaire patois ;
r
368 LE CATALAN
une longue expérience me permet de l'affirmer. Les cas de réponses
en contradiction évidente avec l'usage patois sont relativement rares.
L'infériorité indéniable de l'atlas à ce sujet est compensée par le fait
que les matériaux ont été recueillis partout selon le même procédé,
ce qui nous permet de les comparer sans nous exposer à des erreurs
provenant de la diversité des méthodes d'investigation » {Romania,
L, 1924, p. 280).
2. Enquêteur.
A. Griera est un enquêteur spécialiste. Par ses études, dont les plus
importantes ont été mentionnées au commencement de cet exposé,
il se révèle connaisseur émérite de la Catalogne et des autres territoires
occupés par Les préparatifs antérieurs à l'enquête et l'éla-
les Catalans.
boration de l'Atlas ont duré de 1912 à 1921 (voir p. 365 de mon étude).
MÉRITE DE Griera. — Karl Jaberg, l'un des auteurs de l'Atlas
linguistique italien-suisse, apprécie en ces termes l'activité de Griera :
« C'est un que de préparer et de publier un atlas
travail long et ingrat
linguistique il faut d'autant plus admirer l'initiative, le courage et
;
la persévérance de M. Griera qui a fait seul les préparatifs de l'Atlas
catalan, qui en a recueilli lui-même les matériaux pendant ses vacances
(de 1912-1921) et qui en dirige à présent la publication. Il a puisé la force
de mener à bout l'entreprise dans l'enthousiasme qu'il a pour la linguis-
tique, dans l'amour pour son pays et sans doute aussi dans les encou-
ragements et les conseils de celui qui a été son maître et dont il a voulu,
dans sa dédicace, joindre le nom à ceux de ses protecteurs catalans,
M. Jakob Jud de l'Université de Zurich » {Romania, L, 1924, p. 278).
En effet, A. Griera et P. Le Roux sont, dans l'histoire des Atlas linguis-
tiques, les premiers qui ont été auteurs et enquêteurs en même temps.
J'ai eu l'honneur et le plaisir de voir A. Griera à l'œuvre, en 1927, lors
des enquêtes modèles, faites à Elne (près de Perpignan), Tarragone et
à Vich (en Catalogne), et de bénéficier de son questionnaire pour la
rédaction de mon propre questionnaire de l'Atlas linguistique roumain.
3. Choix des localités.
La méthode appliquée pour le choix des localités diffère de celle de
Gilliéron, qui était dominée par une conception plutôt géométrique :
faire traduire le questionnaire dans un certain nombre de points, à des
distances à peu près égales les unes des autres (J. Gilliéron, Notice servant
à l'intelligence des cartes, p. 4 ; voir p. 123 de mon étude).
Parmi les points choisis figurent en premier lieu tous les centres
ATLAS LINGUISTIQUE DE LA CATALOGNE 369
des diocèses (les sièges épiscopaux de la terre catalane), ceux-ci étant
des centres anciens et modernes d'expansion linguistique ; ensuite tous
les centres économiques modernes (grands et ou petits) qui coïncident
non avec les évêchés et les archiprêtrés et, enfin, les villages et les ;
hameaux reculés et archaïques les plus intéressants.
Nous ne rencontrons pas, dans le choix de Griera, de localités géomé-
triquement distribuées. Chez lui, les points étudiés sont plus denses
autour des grands centres d'expansion linguistique, ensuite dans le
voisinage des limites dialectales.
Dans le Midi de la France, il a étudié le parler de cinq localités dans ;
la république d'Andorre un point dans l'île de Majorque neuf points
; ;
à Minorque deux points ; à Iviça un point ; en Sardaigne un point (cf.
Gina Serra, Aggiunte e retti fiche algheresi ail' Atlas Lingùfistic de Cata-
lunya di A. Griera {ce. 1/586) dans la revue L'it. dial., t. III, 1927, pp.
197-216, avec quatorze dessins dans le texte).
Nombre des points. — Le nombre des localités étudiées par A.
Griera est de ici. Les localités ont reçu des nmnéros de i à 95 et de
100 à 105 les numéros 96, 97, 98 et 99 n'ont pas été utilisés pour l'indication
;
des communes étudiées.
Localités non étudiées sur place. Selon les informations données— •
par Griera, le parler des localités Duro (n® 5) et Sant Hilari Sacalm
(n° 32) a été étudié à Barcelone.
Informations sur les localités. — La brève introduction publiée
par l'auteur ne nous donne que d'assez maigres informations sur les
localités étudiées (indiquant surtout le nombre des habitants). Pour
plusieurs points l'indication de la date de l'enquête manque (par exemple,
pour les points : 5, 12, 29. 30, 31, 32, 44, 51, 52, 53, 68, 69, 71 et 87).
Densité des points. — A. Terracher {Rev. de Ling. rom., 1. 1, 1925,
p. 455, note 2) établit la densité de la manière suivante : « Si l'on consi-
dère l'ensemble des domaines explorés, l'ALC (avec loi points enquêtes)
présente en moyenne i point par 600 km^, l'ALF (avec 639 points
d'enquête) i point par 830 km^ », c'est-à-dire « 4 à 5 points catalans
pour 3 points français ».
La densité établie par K. Jaberg me semble plus exacte, parce qu'elle
compare des territoires mieux délimités (dans la densité fixée par Ter-
racher on ne sait pas à quelle superficie on doit rapporter le point Alghero
de Sardaigne) « La superficie du territoire exploré par Griera est à peu
:
près égale à celle de la Gascogne, plus exactement à celle des départements
de la Gironde, des Landes, Basses-P5n-énées, Hautes-P5nrénées, Gers,
'370 LE CATALAN
Lot-et-Garonne, Haute-Garonne et Ariège. Si nous constatons que ces
huit départements sont représentés dans l'ALF par 62 points, tandis
que l'ALC en compte loi, nous nous ferons une idée juste de la densité
du réseau de M. Griera par rapport au réseau de M. Gilliéron. L'ALF
compte approximativement i point par 900 km. carrés. Les mailles
du réseau de M. Griera sont donc sensiblement plus serrées que celles
du réseau français... La densité choisie par M. Griera semble suffisante.
Le but d'un atlas linguistique n'est pas de renseigner sur tous les détails
de la répartition des phénomènes linguistiques il ne veut en donner
;
qu'une esquisse, laissant à des enquêtes particulières... le soin de remplir
les lacunes » {Romania, L, 1934, p. 288).
Observations sur le choix des localités. —
Bien que nous pen-
sions en plein accord avec K. Jaberg qu'une « enquête de ce genre dé-
pend de bien des circonstances extérieures et exige tant de sacrifices
de la part de l'auteur qu'on n'est pas en droit de trop demander » [Roma-
nia, L, 1924, p. 289), nous croyons toutefois utile, au point de vue de
la méthode à suivre, de signaler quelques observations à propos du
choix des localités fait par Griera.
Griera a fait porter ses enquêtes sur tous les sièges épiscopaux et
sur tous les centres économiques, grands et petits, qu'ils coïncident
ou non avec les évêchés et les archiprêtrés. A. Terracher afl&rme : « J'avoue
que, soit hasard (nous n'avons encore que 586 cartes), soit empreinte
très marquée du catalan littéraire ou « commun » dans la plus grande
partie du domaine, la variété que ce principe de choix pourrait faire
attendre ne m'a pas semblé très accusée ici comme ailleurs, l'histoire
:
de la langue n'apparaît pas très fortement liée à une certaine forme
d'« histoire locale » [Rev. de Ling. rom., t. I, 1925, p. 456).
Il semble que Griera n'ait pas intensivement exploré les villages et les
hameaux. C'est pourquoi W. v. Wartburg se demande si, en procédant
de la sorte, on ne risque pas « de laisser passer inaperçus nombre de
termes conservés aujourd'hui encore dans des villages écartés, mais
oubliés et remplacés dans les centres ? » (dans Archiv. Rom., t. IX,.
1925, p. 112).
Karl Jaberg constate que les localités explorées sont plus rapprochées
dans la Catalogne orientale que dans la Catalogne occidentale et méri-
dionale et dans les provinces valenciennes. « Peut-être le contraire
aurait-il été désirable, puisque la variété des parlers semble devenir
d'autant plus grande qu'on s'éloigne du centre de Barcelone. Le sud
de la province de Tarragone et le nord de la province de Castellon cons-
tituent une zone intermédiaire entre le catalan proprement dit et le
valencien, et on sait que les zones de transition sont toujours fort intéres-
santes. Les provinces valenciennes elles-mêmes nous intéressent parce
qu'on peut y étudier particulièrement bien la pénétration de l'espagnol...
ATLAS LINGUISTIQUE DE LA CATALOGNE 37I
d'après les cartes que nous avons sous les yeux, la province de Lérida,
justement parce qu'elle se soustrait plus ou moins à l'influence du catalan
a plus de variété que les trois autres provinces catalanes...
littéraire,
Il évidemment d'un haut intérêt que M. Griera accompagnât
aurait été
toute la frontière occidentale du domaine catalan d'une série de points
aragonais et castillans il aura eu ses raisons pour ne pas le faire » {Ro-
;
mania, L, 1924, pp. 288-289).
Durée des enquêtes. —
A. Griera a commencé les enquêtes en 1912
et lesa terminées en 1922 elles ont été interrompues seulement pendant
;
l'année 1914. Le nombre des points étudiés chaque année est le suivant :
9 points en I9r2 4 en 1913 i en 1915 15 en 1916 12 en 1917 15
; ; ; ; ;
en 1918 13 en 1919 11 en 1920 5 en 1921 et i en 1922 (le point Alghero
; ; ;
en Sardaigne). Pour 15 points l'auteur ne nous a pas indiqué la date
de l'enquête (voir p. 359). —
La tâche de Griera ne fut point aisée
• :
il séjourna une semaine dans chacune des loi localités et fournit un
travail quotidien de huit heures (A. Dauzat, dans la Revue de Phil.
franc., t. XXXVI, 1924, p. 165).
»
4. Choix des informateurs.
Les principes qui guidèrent A. Griera dans le choix des informateurs
furent les suivants j9 Personne originaire de la localité où on fait les
:
sondages et qui y a toujours ou presque toujours habité 2° Sujets ;
âgés de préférence ; 3° Informateurs intelligents ; 4° Presque exclusi-
vement de sexe masculin {Introducciô, p, 16).
Informateurs intelligents. —
A. Griera a accordé une préférence
marquée aux sujets intelligents, peut-être à cause du grand nombre
de questions (près de trois mille) dont il exigeait la traduction ou pour
lesquelles il voulait des réponses. En effet, parmi les informateurs figurent
un bon nombre d'étudiants (pour les points 13, 25, 33, 35, 36, 39, 43,
59, 74, 80, 82, etc.), d'avocats (points 16, 62, 74), de pharmaciens (points
•
12, 58), de fonctionnaires (points 87, 105), d'écrivains (points 58, 98)
et même un médecin (point 47) et un commerçant (point 44), etc. —
Pour le parler de Barcelone (point 68) le témoin est le philologue Pompeu
Fabra et pour celui de Sant Bartomeu del Grau, l'auteur lui-même.
Pour ma part, je suis obligé de dire qu'en étudiant le parler de mon
pays, je me suis rendu compte seulement alors que je ne le connaissais pas
sufiisamment beaucoup de particularités phonétiques de prononciation
;
m'échappaient, de même que plusieurs mots désignant différents objetè.
Lorsque le sujet prononçait les mots, je me rappelais tout de suite que
je les avais souvent employés durant ma jeunesse. Il me semble que ni Fa-
bra, ni Griera n'ont pu échapper à cette situation, et que le parler enregis-
372 LE CATALAN
tré représente plutôt « le type idéal de prononciation » que la réalité lin-
guistique elle-même (voir aussi les observations de K. Jaberg dans le
chapitre sur l'ALF, Enquêteur, pp. 121-122 de mon étude).
W. V. Wartburg, se référant à ces informateurs intelligents, fait
cette remarque on risque avec ces sujets d'obtenir « un patois trop
:
embelli ou trop modernisé... Le choix fait par M. Griera risque donc
encore une fois de donner une image un peu retouchée de la langue du
peuple » (dans Archiv. Rom., t. IX, 1925, pp. 112-113).
Sujet unique. — L'auteur a interrogé d'ordinaire un seul sujet
par localité. Lorsqu'une réponse lui semblait douteuse, il faisait appel
à d'autres personnes. C'est le cas, par exemple, pour les points 69 et 88
où furent interrogées deux personnes pour le point 94, trois sujets
;
et pour le point 80, jusque quatre informateurs.
L'idéal serait, dit A. Griera, de noter dans chaque commune le langage
des personnes âgées, celui des adolescents et celui des enfants. D'un
égal intérêt serait celui des différentes classes sociales : de la classe noble,
de la classe moyenne et du peuple. Il serait non moins intéressant d'étu-
dier, sous les rapports phonétiques et morphologiques, les villages,
les bourgs et les villes [Introducciô, p. 12). — L'auteur fait encore la
remarque que le vocabulaire usuel d'une vie humaine ne dépasse pas
de beaucoup cinq cents mots dès lors on comprend les obstacles
;
auxquels on se heurte en recueillant les vocabulaires spécifiques de
chaque branche de l'activité humaine [Introducciô, p. 12).
Interrogation dans une autre localité. Pour un certain —
nombre de localités, les informateurs ont été interrogés dans une autre
localité que celle dont ils étaient originaires (les points, 4, 5, 32, 79 et
88; apud Terracher, Rev. de Ling. rom. t. I, 1925, p. 458, note i).
Age des informateurs. — En ce qui concerne l'âge des informateurs,
nous constatons, d'après 85 personnes dont l'âge nous est indiqué, la
situation suivante : dix personnes ont entre 10 et 20 ans ; treize, entre
20 et 30 ans ; douze, entre 30 et 40 ans ;
quinze, entre 40 et 50 ans ;
douze, entre 50 et 60 ans ; vingt, entre 60 et 70 ans ; une, entre 70 et
80 et deux, entre 80 et 90 ans.
W. V. Wartburg n'est pas d'accord avec le choix de Griera quant à
l'âge « Pour offrir vraiment un instantané des parlers d'un pays, il
:
faudrait donc s'adresser à une seule génération, par exemple celle entre
quarante et soixante ans ou ... celle entre quinze et trente. Il me paraît
que cet « instantané » ne peut pas offrir toute l'exactitude que voudraient
les auteurs des Atlas, puisque parmi les sujets on rencontre des garçons
de quinze ans à côté de vieillards octogénaires » {Archiv. Rom., t. IX,
1925, p. 113).
ATLAS LINGUISTIQUE DE LA CATALOGNE 373
Exclusion des femmes. —
A. Griera n'a choisi qu'une seule femme
comme pour le point loo (Sallagosa, en France) une deuxième
sujet : ;
femme a aidé son mari, lors de l'enquête du point 66. A. Terracher
se demande, avec raison, si l'Atlas de Griera, systématiquement masculin,
évite ainsi le caprice et la mode archaïsante ou futuriste ou si l'auteur
a considéré que les femmes risquaient d'ignorer bien des termes de la
vie rurale {Rev. de Ling. rom., 1. 1, 1925, p. 458). W. v. Wartburg affirme,
de son côté, que « tout le monde sait qu'en matière de langage les femmes
sont plus conservatrices que les hommes, qu'elles conservent plus fidèle-
ment le parler des aïeux » (Archtv. Rom., t. IX, 1925, p. 113).
L'auteur indique les raisons de son système en ces termes : « Les
taons que m'hi obligaren son : l'ini'possibiUtat de giuirdar atenciô durant
un llarg interrogatori d'alguns dies ; el tenir els coneixements de les coses,
gêneraiment, mes limitais que els homes i, sohretot, la falta de fixesa d'idées
que es tradueix en una denominaciô imprecisa de les coses » (dans son
articleEntorn de Vu Atlas linguistique de l'Italie et de la Suisse méridionale »,
Publicacions de l'Oficina Romanica, Bihlioteca Balmes, Barcelone, 1928,
p. 5, note i).
D'autres informations sur les sujets. — Afin de donner une
idée plus complète des renseignements fournis par Griera sur les infor-
mateurs, je crois utile d'en signaler quelques-uns : l'informateur ne sait
ni lire ni écrire (point 11) ; il n'a jamais quitté la localité (point 81) ;
a de la répugnance pour l'article es et sa (point 14) l'informateur
le sujet ;
ayant seulement quinze ans, les réponses ont été complétées par d'autres
personnes (point 34) il manque quelques dents au sujet et, à cause de
;
ce défaut, l'articulation des sons dentaux n'est pas normale (point 8) ;
la personne interrogée est originaire d'un pays distant de 10 km,
mais elle habite, depuis l'âge de seize ans, la localité soumise à l'étude
(point 41) ; le sujet a passé sa jeunesse en France, mais depuis vingt-
cinq ans il ne s'est pas rendu à l'étranger (point 6), etc.
Sujets excellents. — Griera afiSrme qu'il a rencontré des sujets
excellents en Catalogne, dans les Baléares et en Catalogne française,
sauf dans la région de Valence, sans nous donner cependant les raisons
de son mécontentement {Introduccié, p. 14). Il ajoute seulement cette
déclaration : « ceux qui ont fait des enquêtes dialectales connaissent
bien ces difficultés ».
5. Transcription phonétique.
Le système de transcription phonétique employé par Griera est iden-
tique à celui de l'Atlas français, à quelques modifications près, sur les-
374 LE CATALAN
quelles l'auteur n'insiste pas dans Tassez bref chapitre de l'introduction
consacré à ce sujet.
Comparaison avec les notations d'Edmont. — Dans les Pyrénées-
Orientales il y a quelques points étudiés par Edmont (pour l'ALF)
et par Griera. K. Jaberg, examinant les notations phonétiques de ces
deux enquêteurs, arrive aux conclusions suivantes « Bien que le choix:
des points par les deux explorateurs ne permette pas de comparer des
parlers locaux absolument identiques, il est évident que les notations
de M. Griera ont un autre caractère que celles de M. Edmont. M. Griera,
plus familiarisé que M. Edmont avec les points catalans, a uniformisé
ou, si l'on aime mieux, idéalisé plus que lui. En procédant ainsi, il a
certainement laissé se perdre des nuances précieuses pour celui qui
étudie les variations de la « parole » d'autre part on ne rencontre pas
;
chez lui des tâtonnements tels qu'on les constate quelquefois dans
l'ALF. Une transcription telle que celle de M. Griera est un tableau
qui efface les nuances et ne donne que la vérité moyenne ; la transcription
de M. Edmont peut se comparer à une esquisse qui grossit des nuances
réelles, mais quelquefois presque insensibles. Les deux procédés ont leurs
avantages et leurs dangers le premier ne peut être appliqué qu'à un
;
groupe restreint de patois assez uniformes, tels les patois catalans, et
par quelqu'un qui les connaît intimement on doit nécessairement,
;
je crois, en venir au second quand il s'agit d'explorer sur un territoire
étendu des parlers fort variés » [Romania, t. L, 1924, p. 284). On voit,
par ce qui précède, qu'il faut appliquer le système d'Edmont, plutôt
que celui de Griera pour une enquête qui s'étend sur un plus large terri-
toire.
6. Publication des matériaux.
L'Atlas linguistique de la Catalogne a commencé à sortir des presses
de l'abbaye de Montserrat, en 1923, dans une présentation très soignée
et même luxueuse. La -première carte du premier volume présente le
nom officiel des localités étudiées la deuxième, le nom patois des points
; ;
la troisième indique le nom des habitants la quatrième, le nom que don-
;
nent à leur parler les paysans. Les cartes linguistiques commencent
avec le numéro 5.
L'échelle de la carte étant assez grande (voir planche n® XXXI, qui pré-
sente les noms donnés par les Catalans à V abeille), on peut suivre très faci-
lement les différentes formes des mots. Les réponses sont publiées sans
aucun commentaire, ce qui représente une grande difficulté pour le lecteur,
car on lui impose de feuilleter les dictionnaires, afin de savoir ce que
Griera a visé par sa question (K. Jaberg).
Un autre vœu, exprimé par Jaberg, est le suivant « le lecteur de TALC
:
Planche XXXI.
ATLAS UNGOfSnC DE CATALUNYA M.\PA .V. V
L' abella
Atlas HngiiisHc de Catalunya, carte n° 6 abella « abeille » (voir p. 374 de mon étude).
\
376 LE CATALAN
qui à l'ordinaire ne s'occupe pas seulement de problèmes catalans, serait
heureux de trouver à côté de l'en-tête catalan la traduction française
de la question et, le cas échéant, l'indication que celle-ci figure en même
temps dans l'ALF. Cela aurait le triple avantage de lui épargner la peine
de feuilleter la table de l'ALF, de le renseigner sur la façon dont M.
Griera a traduit les parties du questionnaire de M. Gilliéron qu'il a
incorporées dans le sien et de préciser le sens de certaines questions
catalanes » {Romania, t. L, 1924, p. 287).
Dans son introduction (p. 17), A. Griera nous assure cependant qu'il
sera publié, comme supplément de l'Atlas, un Dictionnaire illustré des
dialectes catalans.
Pour le bien de la science linguistique romane, dont l'humanité entière
a tiré d'incommensurables bénéfices spirituels, il faut souhaiter vivement
que cette œuvre se continue et que Griera puisse publier toutes les
précieuses observations acquises au cours de ses pérégrinations scienti-
fiques (i).
La partie publiée de l'Atlas linguistique de la Catalogne rend déjà
de très importants services à la linguistique romane, puisqu'il
nous permet de reconstruire, dans la mesure du possible, l'évolution
de la langue et de la culture catalanes au cours des siècles dans la partie
orientale de la péninsule Ibérique. A l'aide de l'œuvre hardie et intelli-
gente de Griera nous pouvons apercevoir, dès maintenant, l'aspect
de l'ancien élément ibérique, le cachet de Rome, l'influence de l'élément
arabe sur le parler catalan et sur la Péninsule, les rapports linguistiques
du catalan et de l'espagnol avec la France, de même que les relations
culturelles des républiques italiennes avec cette région.
Je crois que tous les romanistes et les linguistes partageront cette
conclusion de Jaberg : « M. Griera, qui a ouvert de nouvelles voies à la
science, a droit à la reconnaissance de tous les chercheurs » {Romania,
t. L, 1924, p. 295).
(i) Il faut cependant considérer comme perdus les matériaux linguistiques des
quatre volumes suivants de l'Atlas. On doit ajouter à cette déplorable perte, sur-
venue pendant la révolution, la « disparition », en même temps, de cent cahiers ori-
ginaux renfermant, selon l'af&rmation de l'auteur, plus de quatre cent mille formes
dialectales (cf. A. Griera, Trésor de la Llengua, de les Tradicions i de la Cultura
popular de Catalunya, t. VI, Barcelona, F. Rodriguez, 1941, p. VIII cf. aussi A. ;
Griera, El estado de los estudios de Filologia romdnica en EspaHa, dans Boletin de
Dialectologia espatiola (continuation du Butlleti) tercera época.t.
, XXV, 1941, p. 38 ;
et A. Griera, Bibliogr. ling., p. 46).
Pour l'importante activité scientifique de Griera cf. le volume Hojas dispersas,
Miscelanea de homenaje dedicada a MonseUor Antonio Griera (Abadia de San Cugat
del Vallès, 1950, in-8°, 139 p., et le portrait de Griera). Manuel de Montoliu donne,
dans l'Introduction (pp. 9-20), d'importantes informations sur la vie et l'activité
de Griera. Cf. aussi la bibliographie des travaux de Griera (pp. 125-139).
E. L'ESPAGNOL
« No hay nada nids formativo que el conoci-
miento del propio idioma. La mayor falta de
nuestra ensenanza en estos arios de la primera
mitad del siglo XX
réside precisamente, pienso,
en su total fracaso en los estudios de lengua espa-
ûola».
(Daxnaso Alonso, Rev. Nac. de Educ, 1941,
p. 13 ; apud M. Paiva Boléo, Biblos, t. XVII,
1941).
I. INTRODUCTION
La péninsule ibérique. — La péninsule Ibérique est partagée en
trois grands domaines linguistiques : i9 celui du portugais-galicien
(voir p. 435) ;
2° celui de l'espagnol ;
3° celui du catalan-valencien (voir
P« 337)- Ces trois langues ont des traits communs et forment un groupe
ibéro-roman en face de l'ensemble des parlers gallo-romans ou des
parlers italo-romans (i) (voir planche n° XXXII, p. 381 de mon étude).
Par sa position géographique, par sa littérature et par son passé
politique, l'espagnol occupe une place importante entre les deux autres
langues de la Péninsule ; c'est de plus, la langue romane la plus répandue
dans le monde (voir p. 386 de mon étude).
En ce qui concerne les études dialectologiques, les chercheurs ont
reconnu qu'elles ont commencé avec un grand retard par rapport aux
autres domaines de la Romania. Il suffit, à ce sujet, de mentionner
les afi&rmations des savants suivants :
Américo Castro (dans El movimiento cientifko en la Espana adual,
publié dans Rassegna, t. XXVII, 1919, pp. 187-200) affirme que ni
(i) Ce problème a été examiné par Mgr A. Griera, dans son étude Afro-romànic
o ibero-romànic, Estudi sobre els corrents histârico-cuUurals que han condicionat la
formaciô de les llengiies romàniques dans la peninsula ibèrica (dans le Butllefi de Dial.
cat., t. X, 1922, pp. 34-53 compte rendu de J. Jud, dans Romania, t. LI,
; cf. le
1925, pp. 291-293), Amado Alonso, La subagrupaciàn romdnica del catalan, dans
Rev. de Filol. esp., t. XIII, 1926, pp. 1-38 et 225-261 et la réponse d'A. Griera,
da.nsla. Rev. de Ling. rom. t. V 1929, pp. 256-261.
, ,
—
Cf. aussi Pedro Bosch Gimpera,
•
Los Iberos de los Cuadernos de Historia de Espaça (Buenos-Aires, 1948, gr. in-S",
93 P).
378 l'espagnol
dans le domaine de la philologie classique, ni dans celui de la linguistique
indo-européenne, ni dans les études comparées de littérature moderne,
il maintenant une œuvre digne de s'imposer au delà
n'existe jusqu'à
des frontières. Dans les Universités espagnoles, il n'existe pas encore
ime seule chaire de langue ou de littérature modernes.
En 1928, A. Griera (Les études sur la langue catalane, dans Archiv.
Rom., t. XII, 1928, p. 530) reconnaît que « les études de philologie romane
en Espagne ont commencé avec un grand retard et dans des conditions
très précaires. On peut expliquer ce fait, dit-il, par l'absence absolue de
la culture linguistique dans le monde intellectuel de l'Espagne du XIX®
siècle, malgré l'abondance de chaires universitaires fondées pour les
études de philologie classique et sémitique ».
Dâmaso Alonso, dans le texte cité comme épigraphe, remarque qu'il
est important de connaître son propre parler pour acquérir une bonne
formation linguistique et afi&rme qu'une absence totale d'études sur la
langue espagnole caractérise l'enseignement de la première moitié du
XXe siècle.
Alonso Zamora Vicente estime, lui aussi (dans Sobre la ensenanza
de la lengua y literatura nacionales, dans la Rev. Nac. de Educaciôn,
1943, p. 90) qu'on étudie très peu la dialectologie dans les Facultés et
que les licenciés n'ont pas, sur la vie dialectale de l'espagnol, des idées
plus précises que l'homme de la rue (a no tendrân de la vida dialectal
espanola sentido suj>erior al del homhre de la colle ») (i).
Je crois que les pages suivantes pourront illustrer le puissant essor
que prennent à présent les études dialectologiques sur l'espagnol.
II. Division dialectale.
Nous grouperons les dialectes espagnols de la façon suivante : i. les
dialectes du territoire continental et insulaire 2. ; les parlers de l'Amérique
espagnole ; 3. le judéo-espagnol ; 4. les langues hispano-créoles (2).
(i) Nous empruntons les citations de Dâmaso Alonso et d'A. Zamora Vicente
à la Rev. Port, de Filol., vol. I, t. II, où M. de Paiva Boléo donne d'autres
1947,
précisions, en indiquant aussi les changements survenus depuis quelques années,
cf. pp. 531-535-
(2) Sur ce problème, deux travaux s'imposent à l'attention de tout chercheor :
Vicente GarcIa de Diego, Manucd de Dialectologia espaHola (Madrid, Instituto de
Cultura Hispanica, 1946, in-8<>, 324 p.) qui donne, pour chaque dialecte, une biblio-
graphie presque complète (les parlers de l'Amérique espagnole ne sont traités que
très sommairement) ; Max Leopold Wagner, Lingua e dialetti delV America Spa-
gnola (Firenze, éd. « Le lingue estere », 1949, 190 p.), oii l'auteur expose d'une ma-
nière très claire les nombreux problèmes que pose l'espagnol de l'Amérique, en
ajoutant des spécimens linguistiques pour chaque groupe dialectal, ainsi qu'une
liste bibliographique de première importance.
DIVISION DIALECTALE 379
1. Les dialectes du territoire continental et insulaire.
Les dialectes du territoire continental et insulaire sont les suivants :
a) Le galicien (gai le go) qui est parlé sur le territoire de l'ancien
royamne de Galice, dont les provinces actuelles sont les suivantes :
La Corogne, Lugo, Pontevedra et Orense, ayant comme chef-lieu la
ville de Santiago-de-ComposteUe. Ses frontières linguistiques ne sont
pas précises à l'Est, il est en contact avec Vasturien (situé au nord-est)
:
sur les bords occidentaux de la rivière de Navia (à l'ouest de la ville
côtière de Luarca) et avec le léonais, toujours à l'est.
Dans la partie méridionale, le galicien est en étroit rapport avec les
dialectes du portugais : Vinferamnense et le transmontano.
Par sa tardive romanisation et par sa vie politique indépendante,
la Galice constitue, dans le domaine de l'espagnol, la région la plus ar-
chaïque au point de vue linguistique elle a maintenu le plus fidèlement
;
le vocalisme du latin parlé (cf. V. Garcia de Diego, Manuel de Dial.
esp., pp. 49-133, avec la bibliographie sur les principaux travaux, p. 49).
b) L.'asturien (asturiano ou el bable) qui est parlé sur le territoire
de l'ancien royaume des Asturies (actuellement la province d'Oviedo).
C'est une région montagneuse, couverte par les Pyrénées asturiennes.
On distingue sur ce territoire trois zones linguistiques la première :
située à l'ouest de la rivière Nalon ; la seconde, entre le Nalon et la
rivière Sella (ayant comme centre la ville de Gijon, située sur la côte
de l'Atlantique) ; la troisième, qui s'étend du Sella vers l'Est, jusqu'au
delà de Santander, où l'asturien entre un peu en contact avec la langue
basque (cf. V. Garcfa de Diego, /. c, p. 139).
La partie méridionale est limitée aux Monts Cantabres, où l'asturien
entre en contact avec le léonais.
h'asturien est considéré comme un dialecte intermédiaire entre le
galicien et le castillan, conservant, à cause de sa position géographique
isolée,une variété considérable de formes linguistiques {Manual,p. 140).
Les dialectologues espagnols rangent sous la dénomination de groupe
asturien-léonais les dialectes asturien et léonais {Manual, pp. 134-136
et 137-138, où l'auteur donne une bibliographie très utile sur l'asturien).
c) Le léonais (le on es) qui occupait jadis un territoire coïncidant
à peu près avec celui du royaume de Léon, c'est-à-dire les provinces
actuelles de Léon, Zamora, Palencia, Valladolid et Salamanque.
Ses frontières linguistiques sont aujourd'hui plus réduites : il est parlé
dans l'actuelle province de Léon, en ayant comme frontière, au Nord,
les Monts Cantabres qui le séparent de l'asturien à l'Ouest, la limite ;
du galicien (dans la région des localités de Villafranca del Bierzo et de
Ponferrada) au sud-est, le territoire du dialecte portugais de Trâs-os-
;
38o l'espagnol
Montes (dans la région des localités de Puebla de Sanahria et à'Alcanices,
située au nord de Miranda-do-Douro, dont le parler a été étudié par L.
de Vasconcelos) il longe, au sud-est, la frontière du Portugal (dans la
;
région de la localité de Bermillo de Sayago, située au sud-ouest de Zamora)
jusque dans la région de TEstrémadure, près de Salamanque {Manual,
pp. 176-177, et la bibliographie sur ce dialecte, pp. 175-176) ; à l'Est se
trouve le castillan (voir p. 382 de mon étude).
Vicente Garcia de Diego dans son Manuel de dialectologie espagnole
(pp. 190-194) distingue, dans le cadre du léonais, le mirandais {mi-
randés, dans la région de Miranda-do-Douro qui se trouve sur territoire
portugais) et le «montagneux» (montanés), qui est caractéristique de la
région de Montana (dans la province de Santander), c'est-à-dire dans la
partie occidentale des Asturies (le centre de Santillana). L'auteur indique
aussi la bibliographie linguistique sur ces deux groupes dialectaux.
d) Uaragonais (aragonés), dont la création a été déterminée par
les conditions politiques caractéristiques des régions des Hautes-Pyrénées.
En effet l'ancien royaume de Navarre, fondé au IX® siècle, s'étendait
sur les deux versants des Pj^rénées. La région espagnole était peuplée
surtout par les Basques, dont l'influence linguistique se faisait sentir
dans toute la région de l'Aragon, jusqu'à la rivière Esera, dans le terri-
toire catalan (cf. le catalan occidental et V. Garcfa de Diego, /. c, pp.
La ville
222-224, avec la bibliographie). la plus importante est Pampelune.
La Basse-Navarre {Navarre française) fait du département français
partie
des Basses-Pyrénées, entre les P5n-énées et Béam. Le royaume de
le
Navarre a été soumis, au XI® siècle, au royaume d'Aragon. L'Aragon
occupait à l'Est, dans les actuelles provinces de
le territoire situé plus
Huesca, Saragosse et Teruel. Son domaine s'élargit, au XII^ siècle, par
l'union avec la Catalogne et par la conquête de Valence, des Baléares, etc.
Les parlers de ce territoire sont considérés par V. Garcia de Diego
(/. c, pp. 222-223, ^vec la bibliographie) comme appartenant au dialecte
Pyrénéen (pirenaico). Le même auteur afiSrme que plusieurs traits lin-
guistiques de ce dialecte sont identiques à ceux de l'ancien aragonais,
en rappelant souvent ceux qui caractérisent le béarnais du Midi de la
France (cf. p. 225).
Le haut descend, dans sa partie méridionale,
territoire indiqué plus
dans la vallée de l'Èbre, où il rencontre le dialecte castillan.
Garcia de Diego analyse séparément les particularités linguistiques
du dialecte Pyrénéen (en donnant un long tableau lexicologique compa-
ratif entre le latin, le basque, le béarnais, l'aragonais et le catalan, pp.
227-230, aussi pp. 331-336), de Varanais (dialecte parlé dans la vallée
cf.
d'Aran, pp. 237-244) et de l'aragonais (pp. 245-268 ; cf. aussi mon
cf.
étude, pp. 353-356, où j'indique la bibliographie concernant la frontière
linguistique entre le catalan et l'aragonais).
Planche XXXII.
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2J26fdouè «Jaen. » \ Murcie
SEVI , .,, -, /-'-' Grenade
Jeville >---' Limite» des grandes dli>à&ioru
o » r» r
,-'^ E H A D E^^,^^.^ traditionnelles
Chefb-Ueux des provinces e&pa-
lala^ •qnoles et des districts portu-
-^diâ . Sauf exceptions indi-
I.« Alboran <]uées entre parentKèse&.cei
a'rconscriptioni portent le
nom de leurs cKeb-UeuK
LGERIE 200 kl.
CARTE
POLITIQUE
PÉNINSULE IBÉRIQUE, Carte politique.
382 l'espagnol
e) Le (castellano), dont les parlers constituent la langue
castillan
où se sont fondues d'autres particularités linguis-
littéraire espagnole,
tiques appartenant aux dialectes indiqués ci-dessus. Il comprend deux
régions qui occupent le centre de la Péninsule : la Vieille-Castille (qui
s'étend sur le territoire des provinces de Burgos, Santander, Logrono,
Sofia, Ségovie et Avila ; on y rattache parfois les provinces de Palencia
et de Valladolid et la Nouvelle-Castille, avec les provinces actuelles de
Madrid, Guadalajara, Tolède, Cuenca et Ciudad-Real. La province de
VEstrémadure (avec les centres de Caceres et de Badajoz) emploie le parler
dénommé estremeno.
V. Garcia de Diego (/. c, pp. 301-311) groupe, sous le titre de dialectes
castillans, les parlers des régions suivantes : Burgos, Âlava (l'une des
provinces basques, ayant comme centre la ville de Vitoria, à l'ouest
de Pampelune), Soria (dans la province du même nom), Riojano (c'est-
à-dire la région situéedans la vallée supérieure de l'Èbre, où se trouvent
les villes de Calahorra, Logrono, Haro, etc.) et VAndaluz, dont les parti-
:
cularités linguistiques se retrouvent non seulement dans l'Andalousie
proprement dite, mais aussi dans les provinces de Murcia et d'Albaceie
(cf. pp. 309-310).
f) Uandalou (andaluz) qui est parlé dans l'Andalousie, la partie
la plus méridionale de l'Espagne, divisée aujourd'hui en huit provinces :
Huelva, Séville, Cordoue, Jaén, Grenade, Almeria, Malaga et Cadix.
Cette région a subi la domination arabe la plus longue.
désigne par le nom de mozarabe le parler des chrétiens soimiis
On
à domination des Maures il présente quelques particularités linguis-
la ;
tiques caractéristiques. V. Garcia de Diego consacre au mozarabe un
chapitre spécial dans son Manuel de dialectologie (pp. 287-300, avec
la bibliographie des principaux travaux, p. 287).
g) Une langue non romane. — Dans la partie septentrionale de
l'Espagne, on parle le basque, qui dépasse les Pyrénées et s'étend sur
territoire français. Il est courant dans toute la province de Guipûzcoa,
dans la peirtie orientale de celle de Biscaye (Vizcaya) et dans la partie
septentrionale d'Alava et de Navarre. Comme cette langue est sans
parenté avec l'espagnol, la frontière linguistique commence brusquement ;
le bilinguisme ne se rencontre que rarement (cf. Garcia de Diego, /.
c, pp. 195-221) (i).
(i) Le travail de Julio Caro Baroja, Materiales para una historia de la lengua
vasca en su relacion con la latina (Universidad de Salamanca, 1945, gr. in-8», 236 p.,
avec 14 cartes indiquant l'expansion des Basques et des faits de toponymie, etc. et
dix planches contenant quinze figures, dans les Acta Salmanticensia. Filos. y Letras,
t.I, n° 3) donne des informations très précieuses non seulement pour l'espagnol,
mais aussi pour les autres langues romanes (cf. l'élément latin du basque).
Le parler employé par les 30.000 Bohémiens s'appelle le cala (ou l'argot gitan) ;
il est d'origine indo-iranienne.
DIVISION DIALECTALE 383
h) Les 'parlers des Iles Canaries constituent l'espagnol insulaire ;
ils ont comme base principale le castillan archaïque et vulgaire, fortement
influencé par plusieurs idiomes (cf. quelques particularités linguistiques
signalées par V. Garcia de Diego, /. c, pp. 310-311).
L'archipel des Canaries comprend les sept îlessuivantes : Ténérife,
Grande-Canarie, Palma, Lanzarote, Fuerteventura, Gomera et Hierro
(six autres petites îles sont désertes), qui furent découveri;es en 1402
par le Normand Jean de Béthencourt. La capitale se trouve à Santa
Cruz de Tenerife (le pori; de l'île de Ténérife), Dans ces îles se mêlent
plusieurs idiomes la langue des indigènes, l'espagnol et le portugais (i).
:
2. Les parlers de TAmérique espagnole.
Pedro HenrIquez UreSa (né à Saint-Domingue en 1884, mort
en 1946) (2), l'un des meilleurs connaisseurs de l'espagnol de l'Amérique,
propose de distinguer cinq zones principales (3) :
(i) Le premier glossaire dialectal sur les parlers locaux a été rédigé en 1846
par D. Sébastian de Lugo, publié pour la première fois dans le Boletin de la Real
Academia espaHola (t. VII, cahier XXXIII, 1920), et réédité en 1946 peir José
PÉREZ Vidal, Coleccion de voces y frases provinciales de Canarias, por D. Sébastian
de Lugo, edicion, prôlogo y notas de... (La Laguna de Tenerife, 1948, petit in-8<',
199 p. dans les Publications de la Faculté des Lettres de l'Université de La Laguna,
i
n» 2). J. FEREZ Vidal trace, dans cette publication, la biographie de l'auteur (pp.
7-14), indique l'authenticité et les erreurs du glossaire, son contenu, ainsi que le
plan de la nouvelle édition (pp. 37-40). La riche bibliographie dormée par J. Ferez
Vidal (pp. 41-49) offre des indications très utiles aux chercheurs (cf. le compte rendu
de Juan Régulo Ferez dans Rev. de hist., n» 78, 1947, pp. 243-259, qui complète
le glossaire et donne un aperçu du développement des études dialectologiques (cf.
pp. 245-248). Le même auteur analyse (dans la même revue qui paraît à La Laguna
de Tenerife, n° 84, 1948, pp. 478-490) d'autres travaux qui traitent soit du parler,
soit du folklore des Canaries (cf. aussi la même revue, n° 81, 1948, pp. 102-112).
Une bibliographie dialectologique très utile est donnée par M. DE Paiva Boléo,
dans la Rev. Port, de Filol., vol. I, t. II, 1947, pp. 545-547-
(2) par Angel J. Battistessa dans la Rev. de Fil. hisp., t.
Cf. la nécrologie publiée
VIII, 1946, pp. 194-196 et la bibliographie de ces travaux (pp. 196-210), rédigée par
Julio Caillet-Bois. —
Cf. aussi une autre nécrologie dans la Rev. de Fil. esp., t.
XXX, donne la bibliographie de ses ouvrages (pp. 290-291).
1946, pp. 288-289 qui
(3) son étude Observaciones sobre el espanol en America, dans la Rev. de Filol.
Cf.
esp., t. VIII, 1921, pp. 357-390, ainsi que le volume El espanol en Méjico, los Estados
Unidos y la America Central, trabajos de E. C. Hills, F. Semeleder, C. Carroll Marden,
M. G. Revilla, A R. Nykl, K. Lentzner, G. Gagini y R. J. Cuervo, con anotaciones y
.
estudios de... (Buenos Aires, 1938, in-80, LXI-526 p.), dans les publications de la
Biblioteca de Dialectologia Hispanoamericana, t. IV, publiée par VInstituto de Filo-
logia de la Fac. de Fhil. et Lettres de l'Université de Buenos-Aires. Une carte (p.
IX) indique la position géographique des parlers espagnols de l'Amérique du Nord,
et une bibliographie très ample (pp. XXVII-LXI) donne des renseignements extrê-
mement utiles à tout chercheur. Ses principaux chapitres sont les suivants Biblio- :
r
Planche XXXIII.
La carte voseo (formule de politesse dans les classes populaires) peut
^ illustrer
l'étendue du domaine de l'Amérique espagnole (cf.
p. 425 de mon étude).
DIVISION DIALECTALE 385
lO Première zone. —
La première zone occupe tous les territoires
bilingues du sud et du sud-ouest des États-Unis, du Mexique et des
républiques de l'Amérique centrale. Ce territoire fut l'un des premiers
colonisés par les Espagnols après l'occupation du Mexique. Dans la
partie septentrionale de cette vaste région, l'espagnol a dû céder la place
à l'anglais ; la toponjnnie montre cependant des traces espagnoles évi-
dentes (i).
2° Deuxième zone. — La deuxième zone comprend : les trois Antilles
de langue espagnole, c'est-à-dire la république de Cuba, la République
Dominicaine et Porto-Rico (cédé par l'Espagne aux États-Unis à la
fin du XIXe siècle) ; les côtes et les plaines du Venezuela
et probablement
la partie septentrionale de la Colombie spécimens ainsi que la
(cf. les
description des traits les plus caractéristiques dans le travail de M. L.
Wagner, pp. 100-108).
30 Troisième zone. — Appartiennent
à cette zone les parlers de
la Colombie,de l'Equateur, du Pérou, la plus grande partie de la Bolivie
et probablement le nord du Chili (Wagner, /. c, p. 82, et les spécimens,
pp. 108-119).
40 Quatrième zone. — On affecte à cette zone la plupart des parlers
du Chili (Wagner, /. c, et les spécimens, pp. 119-127).
50 Cinquième zone. — La cinquième zone occupe
le territoire de
l'Argentine, de l'Uruguay, du Paraguay
probablement le sud-est de
et
la Bolivie (cf. les spécimens donnés par Wagner, pp. 128-141 et Garcia
de Diego, /. c, pp. 320-322) (la carte voseo indique ce territoire ; voir
planche n» XXXIII, p. 384 de mon étude).
3. Le judéo-espagnoL
Le judéo-espagnol présente un grand intérêt parce qu'il conserve
jusqu'aujourd'hui les traits linguistiques de l'espagnol du XV® siècle.
En effet, ce parler a perdu tout contact avec les parlers de l'Espagne
à la fin du XV® siècle, lors de l'expulsion des Juifs, à l'époque d'Isabelle
la Catholique (1451-1504). Le langage s'est développé, à partir de cette
date, indépendamment de toute influence des parlers espagnols.
grafia gênerai Bibliografias particulares I. Sudoeste hispdnico de los Estados Uni-
; :
dos ; Méjico III. America central (i. Guatemala 2. El Salvador 3. Honduras 4.
II. ; ; ; ;
Nicaragua; 5. Costa Rica; 6. Panama).
Cette bibliographie indique clairement le grand effort fourni par les chercheurs
pour la connaissance des parlers espagnols.
(i) Cf. le travail de Max Leopold Wagner, Lingua e dialetti deW America (pp.
83-100), où l'auteur donne quelques spécimens linguistiques des parlers de cette
région.
386 l'espagnol
est employé surtout dans le proche Orient (dans
Le judéo-espagnol
les pays balkaniques), dans quelques villes d'Occident (Bordeaux,.
Amsterdam, etc.), en Afrique du Nord et en Amérique (cf. V. Garcia
de Diego, /. c, pp. 322-324).
4. Les langues hispano- créoles.
Les langues nées de la rencontre de l'espagnol avec les parlers des
Aztèques (de l'Amérique centrale), avec ceux des nègres (dans les AntUles)
et avec les idiomes malayo-polynésiens des Philippines occupent une
place à part dans le domaine de l'espagnol.
Les particularités intéressantes de ces langues furent analysées pour
la première fois d'une façon scientifique par H. Schuchardt (cf. mon
étude, p. 463) et tout récemment par Max Leopold Wagner dans le qua-
trième chapitre de son ouvrage Lingua e dialetti delV America spagnola
(sous le titre Le lingue spagnole-creole di Curaçao, di Cuba e délie Filippine
avec des spécimens linguistiques et la bibliographie, pp. 149-167) (i).
g 5. Nombre d'individus parlant l'espagnol.
En Espagne même, l'espagnol est parlé par plus de dix-huit millions
d'individus, auxquels il faut rattacher un million et demi de Galiciens,
quatre millions et demi de Catalans, quatre cent cinquante mille Basques
et trente mille Bohémiens.
Si l'on ajoute à ces dix-huit millions les quelque trois cent mille Juifs
espagnols du proche Orient (Turquie, Péninsule balkanique et Roumanie),
les quelque quinze mille Espagnols de Gibraltar, les six cent mille Philip-
pins et les quelque soixante millions d'habitants de l'Amérique espagnole,
obtenu est de presque soixante-seize millions d'individus.
le total ainsi
Par ce fait, l'espagnol occupe la cinquième place parmi les langues
du monde, après le chinois (quatre cent millions), l'anglais (cent soixante
millions), le russe (quatre-vingt-dix millions), et l'allemand (quatre-vingt
cinq millions).
Angel Rosenblat (dans la Rev. de Filol. hisp., t. I, 1939, pp. 383-384,
note i) donne, à la date de i janvier 1936, un total de cent deux millions
d'individus ayant l'espagnol comme langue officielle il ajoute cependant
;
que l'espagnol ne représente la langue maternelle que pour soixante
quinze à quatre-vingt millions d'individus, et ce n'est que ce dernier
nombre qui compte au point de vue linguistique.
(i) Sur la division dialectale de l'espagnol, cf. aussi V Enciclopedia universal ilus-
trada europeo-americana (t. XXI,
pp. 426-450) qui indique non seulement les régions
où les dialectes sont parlés aujourd'hui, mais aussi les particularités linguistiques^
les plus caractéristiques, ainsi que les travaux les plus importants.
LES PRÉCURSEURS 387
III. LES DÉBUTS DES ÉTUDES DIALECTOLOGIQUES
Un complexe de motifs nationaux, religieux et didactiques détermina,
à du XV^ et surtout durant le XVI® siècle, un remarquable mou-
la fin
vement scientifique en faveur des langues vulgaires. Au XIV® siècle
déjà, Dante avait été un précurseur de ce mouvement (voir p. 474 de mon
étude).
Les étroits rapports politiques entre l'Espagne et l'ancien royaume
des Deux-Siciles, ainsi que le séjour plus ou moins prolongé de quelques
humanistes espagnols en Italie, déterminèrent un mouvement scienti-
fique dont les résultats peuvent être considérés comme une sorte de
préface aux études dialectologiques du XVIII® et surtout du XIX®
siècle.
En Italie, par exemple, le cardinal Pie^ro Bembo (né en 1470, mort
en 1547) défend brillamment le parler toscan dans son ouvrage Le Prose
délia volgar lingua (1525). L'ouvrage de Sperone Speroni, Dialogo délie
lingue, sera imité en France par Joachim du Bellay (né en 1522, mort
en 1560) dans son célèbre travail Défense et illustration de la langue fran-
çaise (1549), où il préconise l'enrichissement du vocabulaire par des élé-
ments dialectaux. Le Portugais JoÂo de Barros (né en 1496, mort en
1590), dans son Dialogo em louvor da nossa linguagem (1540), considère
que le parler de la partie septentrionale du pays (Vinteramnense) est un
portugais de bon aloi, une excellente semence (cf. L. de Vasconcelos,
Esquisse d'une dialect. port., p. 57).
On retrouve les mêmes tendances en Allemagne, en Angleterre, etc. (i).
Nous croyons utile de distinguer, pour les commencements des études
dialectologiques, deux catégories de chercheurs : 1° les précurseurs ;
2° les fondateurs.
1. Les précurseurs.
Ce « climat » scientifique donne naissance à l'activité des personnalités
suivantes :
1° Elio Antonio Nebrija (né en 1444, mort en 1532), qui étudia.
(i) Cf., à ce sujet, les travaux suivants : M. Romera-Navarro, La defensa de
la lengua espaHola en el siglo XVI (dans le Bulletin hisp., t. XXXI, 1929, pp. 204-
255)1 José Francisco Pastor, Las apologias de la lengua castellana, en
el siglo de
oro, Selecciôn (Madrid, 1929, XXX-188 p.) et Fernando Lazaro
y estudio por...
Carreter, Las ideas lingiiisiicas en EspaHa durante el siglo XVIII, Madrid, 1949,
Espejo, in-8», 287 p. ; dans la Revista de Fil. esp., t. XLVIII.
388 l'espagnol
pendant dix ans, en Italie (i). Cet humaniste a le grand mérite
le latin
d'avoir publié premier une granmiaire pour une langue romane.
le
En effet, sa Gramatica de la lengua castellana (Salamanca, 1492) constitue
la première « codification » du langage vulgaire elle a eu une influence ;
considérable sur l'étude de toutes les langues romanes et non romanes {2).
A, Griera, analysant l'activité de Nebrija, le considère comme le
père et le fondateur de la philologie moderne (« el paire y fondador de
la Filologia moderna ») (/. c, p. 11) (3).
20 Juan de Valdés. —
Juan de Valdés fait faire un nouveau pas en
avant à la philologie par son ouvrage Diâlogo de las Lenguas (écrit en
1534 ou en 1535, apud Griera, /. c, p. 14), publié par Gr. Mayans dans
ses Origines de la Lengua espanola (comme l'œuvre d'un auteur ano-
nyme) (4).
En 1531, Valdés s'établit en Italie, où il fut sans doute influencé
par de son ami B. Castiglione (qui avait publié, en 1528, //
les idées
cortegiano). Son activité comme représentant remarquable du socinia-
nisme n'intéresse pas notre sujet.
Considérant qu'il n'écrit que trente ans après Nebrija, nous sommes
vraiment surpris de ses idées sur le développement d'une langue. A.
Griera (/. l'existence, dans
c, pp. 16-20) signale les idées suivantes :
l'espagnol, d'éléments préromains, germaniques et arabes à côté des
éléments latins qui prévalent les mots arabes n'existent que pour des
;
objets apportés par eux le catalan était anciennement une langue
;
« limousine » la prononciation du valencien se rapproche de celle du castil-
;
lan la Cour constitue une norme suprême pour la création d'une langue
;
de culture (il est d'une dureté extrême pour Nebrija, simple Andalou,
dont l'opinion ne doit pas être prise en considération pour tout ce qui
concerne le castillan) la reconnaissance de certaines évolutions phoné-
;
(i) Le tome XXIX
XV-316 p.) de la Rev. de Filol. esp. est consacré pres-
{1945,
que entièrement à à l'œuvre de Nebrija, à l'occasion du cinquième cente-
la vie et
naire de sa naissance. —
Cf. aussi A. Griera, El estado de los estudios de filologia
romdnica en Espana, publié dans le Bol. de Dialect. esp. (continuation du Builleti),
3» époque, t. XV, 1941, pp. 10-13.
(2) Cette Grammaire Gonzâlez-Llubera
fut rééditée, en fac-similé, par Ig.
sous le titre : Lengua Castellana (Salamanca, 1492) Mues-
Nebrija, Gramatica de la ;
tra de la Istoria de las Antigûedades de EspaHa Reglas de orthographia en la Lengua
;
Castellana, edited with an Introduction and Notes, by... (Humphrey Milford, Oxford
University Press, 1926, LXII-272 p.) cf. le compte rendu de G. Cirot, dans le
;
Bulletin hisp., t. XXIX,
1927, pp. 318-320.
(3) Pour les précurseurs et les successeurs de Nebrija, cf. l'étude de M. Romera-
Navarro (La defensa, pp. 209-210, 212-213).
(4) Sur sa vie et ses œuvres, cf. Edmondo Cione, Juan de Valdés, La sua
vita e il sua pensiero religioso, con una compléta bibliografia délie opère del Valdés
e degli scritti intorno a lui (Bari, Laterza, 1938, petit in-8<», 197 p.) ; cf. aussi A.Gribra.
/. c, pp. 13-20.
LES PRÉCURSEURS 389
tiques de l'espagnol ; le rôle de l'homonymie dans l'économie du langage ;
des mots qui doivent enrichir l'espagnol ; des idées très précises sur la
valeur des mots dans le style littéraire, etc.
James Fitzmaurice- Kelly caractérise en ces termes son activité litté-
raire : « Valdés est incontestablement le meilleur prosateur de son époque,
plus tard même, il est difficile de lui trouver un égal. Bien qu'il n'ait
pas l'imagination puissante ni la force créatrice de Cervantes, il y a
des rapprochements à faire, et, comme styliste, Valdés est bien près
de son grand successeur » (dans sa Littérature espagnole, 2^ éd., Paris,
A. CoUin, 1913, p. 225).
Marcel Bataillon (voir la note) considère le Diâlogo comme une « œuvre
exquise, à tous les tours de laquelle on croit surprendre le génie même
de la langue en train de prendre conscience de soi » (i).
30 Gregorio Mayans y Siscar en 1699 à Oliva, Alicante, mort
(né
en 1781), après s'être distingué comme étudiant à Barcelone, Valence,
Salamanque et Gandia, fut nommé bibliothécaire du roi Philippe V ;
il occupa ce poste de 1733 à 1740. Il fonda ensuite l'Académie de Valence
et remplit la fonction de professeur dans la même ville (2).
C'était un vrai polygraphe. Parmi ses œuvres, seules les Origines
de la lengua espanola, compuestos por varias autores, recogidos por...
(Madrid, 1737, 2 vol., in-i6) nous intéressent ici.
L'ouvrage est analysé en détail par A. Griera {El estado) nous nous ;
bornons donc à signaler quelques-unes des idées de Mayans qui nous
semblent les plus dignes d'être rappelées. L'auteur indique les facteurs
historiques qui ont conditionné la création de l'espagnol, ainsi que ses
éléments constitutifs (le grec, l'ibérique, le celte et le germanique), comme
c'est le cas (affirme Griera, p. 21) d'une Grammaire historique du XX®
siècle. Il a fixé, d'une façon rudimentaire, les lois qui déterminent l'évo-
lution des voyelles et des consonnes, en précédant ainsi d'un siècle
la Grammaire des langues romanes de F. Diez (Griera, pp. 21 et ss. indique
les lois phonétiques fixées par Mayans). Ce savant se rend compte de
l'importance de la méthode qu'on doit appliquer dans la phonétique
historique, ainsi que de la fonction du cas régime. Il affirme que les
éléments hétérogènes d'une langue sont dus aux cultures différentes qui
ont exercé une influence sur le pays. Les Dictionnaires rédigés à l'époque
de la Renaissance se sont copiés l'un l'autre. En analysant les différents
(i) Dans le compte rendu du travail Juan de Valdés, Diâlogo de la lengua, ediciân
y notas por José F. Montesinos (Madrid, La Lectura, 1928, in-12, LXXVIII-222 p.,
dans la collection Cldsicos Castellanos, t. 86), dans le Bulletin hisp., t. XXXI, 1929,
pp. 163-167 notre citation est à la p. 163.
;
(2) Cf., sur sa vie et son activité, l'article d'A. Morel-Fatio, Un érudit espagnol
au XVI 11^ siècle D. Gregorio Mayans y Siscar (dans le Bulletin hisp., t. XVII,
:
1915. PP- 157-226). —
Cf. aussi A. Griera, /. c, pp. 20-27.
390 l'espagnol
éléments de l'espagnol, il découvre que les mots d'origine grecque appar-
tiennent presque tous à la langue religieuse, artistique ou scientifique.
Il signale aussi les mots d'origine française du vocabulaire militaire.
Pour Mayans, les onomatopées ne sont que des mots dont les sons expri-
ment mieux la signification,
A. Griera considère ce travail comme la source la plus importante
pour la connaissance de la philologie espagnole (p. 27).
Cependant, A. Morel-Fatio s'exprime en ces termes sur ce même tra-
vail Il « renferme çà et là quelque donnée utile, et c'est beaucoup dire
:
pour un livre de cette date » {l. c, p. 181). Sur l'ensemble de son activité,
il est un peu plus généreux « Ses jugements en bien comme en mal
:
évitent la banalité et les formules vagues il les motive, car, étant gram-
;
mairien, il cherche à pénétrer les secrets du langage aussi bien qu'on
pouvait y réussir de son temps. Sa qualité de Valencien, c'est-à-dire
d'Espagnol, qui dans l'ordinaire de la vie et avec ses compatriotes jar-
gonnait un dialecte de la famille d'oc très voisin du catalan, lui a servi
et lui a suggéré des comparaisons sur les destinées du latin en Espagne.
Comme tous les Valenciens de sa génération, il ne revendique pour son
patois que le droit de vivre modestement à côté de la langue of&cielle.
Le castillan reste pour lui l'instrument de l'expression littéraire il ;
pourchasse même les valencianismes quand il en aperçoit et se montre
sur ce point assez rigoureux. Il serait fâcheux toutefois de laisser mourir
ce patois, et Mayans loue ceux qui recherchent les vieux livres limousins,
que l'incurie des indigènes a laissé perdre » (p. 180).
40 MARTfN Sarmiento (né en 1692, mort en 1770), moine bénédictin
de Ségovie, représente, selon Rodrigues Lapa et Angel del Rio, le vrai
précurseur de la dialectologie espagnole (i).
Les ouvrages de ce polygraphe, l'une des plus grandes gloires de la
du XVIIP siècle (R. Lapa), sont restés trop longtemps
culture espagnole
inconnus. Son Onomâstico etimolôgico de la lengua gallega ne fut publié
qu'en 1923 (Tuy, Tipografia Régional) et ses Escritos filolôgicos ne com-
mencèrent à paraître qu'en 1928 (dans le Boletin de la Academia Espa-
nola, t. XV, 1928 au t. XVIII, 1931 cf. les pages chez Lapa, p. 185,
;
note i).
Durant ses voyages en Galice (en 1730, 1745 et 1754), le moine Sar-
miento nota soigneusement la surprenante richesse lexicologique des
parlers galiciens surtout en ce qui concerne les objets, les poissons, etc.
U Onomâstico avait comme but de tirer le galicien de sa léthargie et
(i) Cf. Rodrigues Lapa, Fray Martin Sarmiento e o vocdbulo « caritel » (dans le
Bol. de Filol., 1933, pp. 185-188), où l'auteur examine son Onomâstico.
t. I, Àngel —
DEL Rio, Los estudios de Jovellanos sobre el dialecto de Asturias. Notas acerca de la
Dialectologia en el siglo XVIII (dans Rev. de Filol. hisp.. t. V, 1943. pp. 209-243 ;
sur l'activité de M. Sarmiento, cf. pp. 212-214).
LES PRÉCURSEURS 39I
de le remettre en valeur pour que la jeunesse ne fût pas obligée d'étudier
le latinpar l'intermédiaire d'une langue étrangère et d'oublier le langage
de ses premières années (R. Lapa, p. 186).
Ce langage, dit-il, doit être recueilli, fixé par écrit et rendu propre à
l'enseignement. A cette fin, il recommande aux érudits de Galice de
ramasser et de coordonner les vocables du galicien parlé actuellement
sur tout le. ne dit pas qu'il faille parler le galicien en Castille,
territoire. Il
mais il ne veut pas non plus qu'on oublie son propre parler uniquement
pour faire plaisir aux Castillans.
donc, et cela dès 1757, avec une intuition vraiment géniale, un
Il fixa
plan de travail qui rappelle de près celui des enquêtes par correspondance
des temps modernes. Pour recueillir les matériaux, il faut parler avec
les paysans, avec les vieux, avec les enfants, en écrivant leurs réponses
dans des cahiers (cf. R. Lapa, p. 187).
Le moine Sarmiento préconisa aussi un Dicionârio gérai dos linguas
românicas, contenant, sous la racine latine, tous les dérivés vulgaires,
et groupant par ordre chronologique les sens des mots, puisque, dit-il,
il est indispensable,pour l'analyse des expressions contenues dans les
livres ou dans des manuscrits, de savoir à quelle époque telle signification
est en usage et si elle a déjà disparu à une époque donnée (cf. R. Lapa,
p. 187).
Sa conception et sa méthode pour l'étude des dialectes sont mieux
précisées dans son ouvrage plus étendu Elementos etimolôgicos, segun el
método de Euclides. Ce titre est expliqué par l'auteur même en ces termes :
a El reducir estas alteraciones constantes a un sistema de reglas fijas es
el asunto de estos elementos etimolôgicos, y el descuhrir una etimologia
de una voz, aplicando esas reglas coma si fuesen teoremas de Euclides
y siempre con demonstraciones hipoteticas, no absolutas, justificarâ que
la expresiôn, segiin el método de Euclide, esta bien puesta en el titulo de
esta obrilla » {apud A. del Rio, l. c, p. 214).
Voilà donc comment le moine Sarmiento préconise la détermination
des « lois phonétiques », qui seront la plus importante acquisition de
la seconde moitié du XIX« siècle.
appliqua ce système à l'étude de plusieurs mots, pénétrant ainsi
Il
dans l'histoire des choses et de leurs propriétés {la historia de la cosa
y de sus propriedades), qui constitue pour lui la partie la plus utile dans
les étjnmologies [es lo mâs util en las etimologias) [apud A. del Rio, l.
c, p. 214).
50 Gaspar Melchior de Jovellanos (né à Gijon, Oviedo, en 1744,
mort en 1810), célèbre écrivain, jurisconsulte, poète, pédagogue et
économiste, occupe une place importante dans l'histoire de la dialecto-
logie. Ses travaux dans le domaine historique l'amenèrent aux recherches
dialectologiques
392 L ESPAGNOL
La monographie d'Ângel del Rio sur son activité (voir p. 390, note)
nous données précieuses pour le discernement de ses idées sur
offre des
l'évolution de la langue et sur l'importance des patois pour la connais-
sance de l'histoire des Asturies.
Le 25 septembre 1781, Jovellanos tint son Discurso de entrada a la
Real Academia Espanola sobre la necesidad del estudio de la lengua para
comprender el espiritu de la legislaciôn qui renferme quelques idées sur
le latin à l'époque des Wisigoths et sur le roman des premiers siècles.
Il était au courant des principaux travaux philologiques. Il utilise,
par exemple, la Grammaire universelle de Court de Gebelin, le Diction-
naire latin {1502) du savant religieux italien Ambroise Calepino (corrigé
par Jac. Facciolati et Aegidius Forcellini), le Glossaire de Du Cange,
le Dictionnaire de l'Académie française et celui de la Crusca, etc. (Â.
del Rio, l. c, p. 220), et reconnaît qu'il subit l'influence des idées du
moine Sarmiento sur la valeur historique des patois (A del Rio, p. 212).
Afin de pouvoir mieux réaliser son plan, Jovellanos s'assura la colla-
boration de deux autres érudits, qui avaient, comme lui, de l'intérêt
pour le passé des Asturies, Don Francisco de Paula Caveda (auteur de
plusieurs travaux philologiques, cf. A. del Rio, p. 217, note i) et le
chanoine Don Carlos Gonzalez Posada (auteur d'un Dictionnaire étymo-
logique des Asturies ; p. 217, note 2).
Les travaux les plus importants qui nous aident à connaître son activité
sont les suivants Carta a Don Francisco de Paula Caveda y Solares
:
sobre la formaciôn de un Diccionario del dialecto asturiano, y un Diccionario
geogrâfico de Asturias (le manuscrit date de 1791) ; Instrucciones para
la formaciôn del diccionario del dialecto asturiano (1791) ; Apuntamiento
sobre de Asturias y Lista de algunas palabras geogrâficas y
el dialecto
geopônicas entresacadas por via de ejemplo del dialecto de Asturias (1804)
(cf. A. del Rio, p. 217, note 4 ; p. 218, note i).
Cette prodigieuse activité en vue de connaître le passé d'une région
nous rappelle celle de l'Académie celtique de Paris au commencement
du XIXe siècle, ainsi que celle des savants anglais de la fin du XVIII®
siècle.
En laissant de côté ses idées sur la langue et sur rét)mriologie (cf. A.
del Rio, pp. 218-222), nous nous bornons à signaler son plan et ses instruc-
tions pour la rédaction du Vocabulaire, qui devait comprendre tous
les mots dialectaux (les noms propres, les phrases du langage familier,
les proverbes, etc.) employés par la population des Asturies.
Les Instrucciones contiennent trois chapitres principaux 1° les :
correspondants {De las colectores) 2° la rédaction des fiches {De los
;
formantes) 3° le contrôle des matériaux {De la correcciôn de las cédulas).
;
Les correspondants doivent vivre plutôt dans les campagnes mêmes,
et non dans les villes, pour être ainsi mieux en mesure de recueillir les
mots.
LES PRÉCURSEURS 393
La rédaction des fiches doit être faite par des académiciens résidant
au chef-lieu de la province, après un travail en commun.
Les matériaux doivent être classés par ordre alphabétique et par matières
(ceux qui concernent l'histoire naturelle ceux qui regardent l'industrie
; ;
ceux qui appartiennent aux usages domestiques enfin ceux qui reflètent ;
un usage commun, ou autres). Dans chaque groupe, on doit faire d'autres
divisions, selon le caractère des matériaux.
Les correspondants doivent recueillir aussi les verbes ayant des
rapports avec les termes notés.
Pour l'agriculture par exemple, Jovellanos conseille de noter tous
les termes désignant les parties du Pour que les correspondants
chariot.
puissent remplir cette tâche, il leur recommande de s'instruire auprès
des professeurs connaissant la matière, qui doivent leur montrer les
objets et leur indiquer les termes employés.
Les correspondants ne doivent pas se contenter de noter les mots,
mais ils sont priés d'ajouter, partout où cela est possible, les termes
équivalents du castillan, ou une explication sur leur signification et
leur étymologie, ainsi que des informations sur la personne qui confirme
leur emploi et leur sens.
Il insiste sur la nécessité de récolter les chansons et contes populaires.
Jovellanos n'oublie pas non plus les interjections, les modes, les locu-
tions adverbiales, etc. qui tous doivent être recueillis avec leur significa-
tion et leur emploi, pour permettre de réaliser non seulement le Diction-
naire, mais aussi une grammaire particulière (Â. del Rio, p. 226).
Quant à la rédaction du Dictionnaire, il indique le plan de travail
suivant 1° Classer par ordre alphabétique tous les mots ramassés par
:
les correspondants, en éliminant ceux qui n'appartiennent pas au dia-
lecte 2° Déterminer la signification et le caractère grammatical du
;
mot 30 Donner sa définition en indiquant s'il a un équivalent exact
;
dans le Dictionnaire de l'Académie espagnole, ainsi que ses synonjnnes ;
40 Indiquer son étymologie 5<* Fixer sa prononciation et son ortho-
;
graphe 6° Ajouter des renseignements sur la fréquence de son emploi
;
de commun accord avec les correspondants (Â. del Rio, p. 226).
Angel del Rio apporte, dans son travail, d'autres informations pré-
cieuses concernant les opinions de Jovellanos sur le latin parlé {lengua vi-:
va de romanos, p. 227), les caractères linguistiques du dialecte asturien
los
(pp. 228-230), la phonétique (pp. 230-231), la toponymie (pp. 231-233),
l'agriculture et la vie rustique (pp. 233-236), les éléments latins (pp.
236-237), les coutumes (pp. 237-238), quelques étymologies (pp. 23^-240)
grammaire (pp. 240-241), pour conclure
et enfin sur la morphologie et la
que ce savant espagnol, par ses idées très claires sur l'évolution du lan-
gage et surtout sur l'importance des dialectes, se place en tête de tous
les savants de son temps (Mayans, Sarmiento), en anticipant plusieurs
394 l'espagnol
phénomènes et principes que la philologie moderne n'établira et n'éclair-
cira qu'après un demi siècle (p. 241).
Le Prince Louis-Lucien Bonaparte (né en 1813, mort en 1891),
60
leneveu de Napoléon i®', retient notre attention à cause de ses préoccu-
pations linguistiques. En effet, le prince s'est voué à l'étude des langues,
après avoir abandonné la chimie et la minéralogie il connaissait le ;
français, l'italien (avec ses dialectes), le basque, les langues slaves,
celtiques et ouralo-altaïques, le portugais et les dialectes espagnols.
Ses connaissances étaient très approfondies en ce qui concerne la pro-
nonciation du portugais et du dialecte galicien.
Il édita, à ses frais, en 1857, deux travaux qui intéressent la dialec-
tologie : La parabole du Semeur, traduite en soixante-deux langues
et dialectes, et l'Évangile selon Matthieu en dialecte asturien et galicien.
Chaque ouvrage n'a eu qu'un tirage de deux cents exemplaires (cf.
A. R. Gonçalves Viana, dans la Rev. Lusit., t. II, 1890-1892, pp. 351-
352) (i).
Les circonstances politiques du commencement du XIX® siècle n'é-
taient pas suffisamment favorables pour que cette importante activité
pût donner des résultats plus appréciables dans le domaine de la dia-
lectologie.
A. Griera a pleinement raison lorsqu'il affirme que : « En ningiin pais
de Europa, los estudios empiricos de la lengua habian tenido tanto auge,
como aqui. Pero el amhiente para todo lo que es espiritualidad desapareciô
de Espana con las revoluciones y contrarrevoluciones, que duraron un
siglo. Solo espiritus solitarios pudieron seguir de lejos el movimierUo
cientifico que réclama sosiego del aima y apartamiento del mundanal
ruido » (dans Bol. deDial. esp., 3^ époque, t. XXV, 1941, p. 27).
2. Les fondateurs.
Parmi les personnalités qui ont accordé un appui précieux à la dialecto-
logie espagnole ou qui ont elles-mêmes contribué à son développement par
leurs travaux, nous croyons nécessaire d'accorder une place spéciale
(1) Le Prince Bonaparte a déployé une importante activité concernant le basque.
«C'est surtout à partir de 1851 que Veskuara devint l'objet de sa prédilection:
aussi, dès que ses connaissances dans ce domaine furent assez étendues, se décida-t-il
à visiter les Pays Basques cis et transpyrénéens. Ce voyage avait plusieurs buts... le
prince tenait notamment à faire traduire l'évangile selon Matthieu (sans doute f>arce
que c'était le plus long et le plus populaire) dans tous les dialectes basques » (p.
289). Dès 1856, les deux évangiles parurent: "La. version bas-navarraise et deux ver-
sions guipuscoanes pp. 291-292 de l'article de Georges Lacombe, Les traductions
(cf.
basques de St. Mathieu, de 1856 à 1869, dans Gerika, Eusko-Jakintza, Revue des Étu-
des basques, t. III-IV, 1947, pp. 289-294).
LES FONDATEURS 395,
aux savants suivants : a) Ramôn Menéndez Pidal ; b) Fritz Krùger ;
c) Rufino José Cuervo ; d) Amado Alonso.
Quoiqu'ils soient très différents les uns des autres, leurs travaux
contiennent d'importantes considérations d'ordre méthodologique, qui
contribuent à rapprocher la dialectologie du but qu'elle se propose :
la connaissance approfondie de l'évolution du langage humain.
a) Ramon Menéndez Pidal.
Ramôn Menéndez Pidal (né à La Coruna en 1869) fut nommé en 1900
professeur de littérature espagnole à l'Université de Madrid.
Il occupe dans la philologie espagnole, affirme E. Staaf, la place que
tenait Gaston Paris dans la philologie française. La littérature et l'histoire
l'intéressent au même degré que la linguistique.
La philologie espagnole lui doit deux réalisations d'une grande im-
portance pour son progrès : le Centra de Estudios histôricos de Madrid
(en 1907) et la Revista de Filologia espanola (t. I, 1914) (cf. aussi L.
Spitzer, Meisterwerke der rom. Sprachwissenschaft, Munchen, 1929, t.
I»PP- 352-353), ainsi que presque toutes les initiatives prises dans le
domaine de la linguistique (l'Atlas, l'Institut de phonétique, etc.).
Dans domaine de la dialectologie proprement dite, ce savant a peu
le
produit. Son étude sur El dialecto leonés (Madrid, 1906, in-8°, 62 p.,
extrait de la Rev. de Archiv., Bihl. y Museos) « se présente modestement
comme un essai provisoire qu'il y aura lieu de compléter plus tard »
{Romania, t. XXXVI, 1907, p. 478 l'article est signé A. M. F., c.-à-d.
;
A. Morel-Fatio).
On
peut cependant reconnaître, dans ses derniers ouvrages, l'influence
de la géographie linguistiquedans les cartes qu'il publie. Dans son
étude Sobre geografia folklôrica, ensayo de un método (dans la Rev. de
Filol. esp., t. il a rédigé trois cartes folkloriques
VII, 1920, pp. 229-338),
très suggestivespour illustrer la diffusion d'un bon nombre de versions
modernes de deux romances.
Il a aussi fait de judicieuses observations sur l'utilité et l'emploi
du questionnaire dans les enquêtes sur place, lorsqu'il a examiné le
travail de A. Griera (voir mon étude, p. 354).
Son activité a toutefois été très féconde pour la dialectologie romane
à cause du cadre scientifique créé par ses travaux, dont les plus remar-
quables sont sans doute les suivants le Manuel de Gramâtica histôrica
:
espdnola (i'^ éd., Madrid, 1904 ; 8® éd., Madrid, 1949), qui fut le premier
vade-mecum pour les hispanisants de tous pays ; les Documentas lingii^s-
ticosde Espana, I, Reino de Castilla (Madrid, 1919) et surtout les
Origenes del espanol, estado linguistico de la Peninsula Ibérica hasta el
siglo XI (2® éd., Madrid, 1929), qui marque vraiment une époque dans
l'étude des langues de la Péninsule.
396 l'espagnol
Américo Castro, analysant cet ouvrage (dans Romania, t. LIV,
1928, pp. 125-130) fait quelques remarques qui visent la géographie
linguistique et qui méritent d'être rappelées « Il faut que les linguistes,
:
et surtout les futurs linguistes sachent bien que les choses se sont
passées, à peu près, d'une manière aussi compliquée que celle que nous
observons de nos jours. La géographie linguistique, sur ce point, a
beaucoup Mais cette géographie linguistique néglige
élargi nos idées.
le concept de temps. En combinant la notion de temps avec celle d'espace,
M. P. a fait faire un grand pas à notre science. Une loi phonétique ne
vit jamais entre deux dates nettement fixées. Il y a des mots et des
mots. L'étude géographique ne peut tenir compte que d'un moment
qui est insignifiant vis-à-vis des longs siècles à travers lesquels la langue
se forme, se déforme et se reforme. Mais cette géographie historique,
surtout quand elle porte sur l'époque primitive d'une langue, demande
beaucoup d'effort et de tact avant de se montrer sous la belle parure
des résultats » (p. 130).
A ces remarques, il suffit le temps travaille pour
de répondre que
la géographie linguistique (on a,pour certains pays, plusieurs explorations
faites à des époques différentes), et que les recherches dans ce domaine
demandent certainement autant d'efforts qu'une étude réalisée dans
un cabinet de travail.
Les ouvrages de R. Menéndez Pidal sont de beaux jalons sur le chemin
de la dialectologie espagnole et romane (i).
b) Fritz Kniger.
Fritz Otto Krûger (né en 1889 à Spremberg (2) commença ses études
dans domaine catalan (voir mon étude, p. 343) il visita, en 1910,
le ;
comme étudiant à l'Université de Montpellier, la région du Roussillon.
Son activité dialectologique dans le domaine espagnol le place en
tête de tous les chercheurs.
Voici quelques-uns de ses travaux les plus importants, qui justifient
notre affirmation.
i9 En 1914, il publia sa remarquable étude Studien zur Lautgeschichte
(i) La bibliographie complète des travaux de R. Menéndez Pidal se trouve
la plus
dans le Homenaje a Menéndez Pidal, Misceldnea de estudios lingiiisticos,
ofrecido
liierarios e historicos (Madrid, 1925), t. III, pp. 655-674) ainsi que la continuation,
dans le travail de Homero Seris, Suplemento a la Bibliografia de D. Ramôn Menén-
dez Pidal (Madrid, 1931, 62 p.). Ce dernier travail donne aussi son curriculum vitae
(pp. 59-60) et des Extrados de alguns juicios criticos (pp. 1 1-58).
(2) Cf. son curriculum vitae à la fin de son travail Sprachgeographische UnUr-
Sîtchungen in Languedoc und Roussillon, Dissertation zur Erlangung der DoktorvuUrde
(Hamburg, 191 1, in-8°, 40 p., avec une carte géographique).
LES FONDATEURS 397
westspanischer Mundarten auf Grund von Untersuchungen an Ort und
Stelle, Mit Notizen zur Verbal flexion und zwei Ûbersichtskarten (Hamburg,
1914, gr, in-80, 382 p., extrait du Jahrbuch der Hamburgischen Wissen-
schaftlichen Anstalten, t. XXXI, 1913).
Cette étude concerne les parlers de la partie occidentale de l'Espagne :
la région située au sud-ouest de Zamora etau nord de Cacérès, c'est-à-
dire une bonne partie des patois qui se trouvent en contact avec ceux
qui appartiennent au portugais.
L'auteur a appliqué une rigoureuse méthode de recherche, identique
à a pratiquée dans le domaine roussillonnais. Il a rédigé un
celle qu'il
questionnaire (qui n'est pas indiqué en détail) concernant la terminologie
du corps humain, les termes regardant la maison, etc., ainsi qu'un bon
nombre de phrases contenant de nombreuses formes dialectales (cf.
p. 13). L'auteur a exploré plus de cinquante localités pour avoir des
points de repère dans les régions situées au delà de son propre champ
de travail (cf. la liste des localités, pp. 15-17). Les informateurs ont été
choisis parmi les personnes âgées qui connaissaient le mieux l'ancien
patois. Chaque fois qu'il le peut, l'auteur indique leur âge (parfois les indi-
cations données ne sont qu'approximatives, cf. p. 14). Il a aussi le mérite
d'avoir employé pour la première fois dans cette région, une transcription
phonétique rigoureuse (cf. pp. 42-53), qui a comme point de départ le
système d'O. Jespersen (Lehrbuch der Phonetik) comme ce fut d'ailleurs ,
le cas pour son étude sur le roussillonnais.
Les quarante premières pages sont consacrées à sa méthode de recher-
che : un chapitre sur des problèmes généraux ; un autre sur les maté-
riaux ramassés par ses prédécesseurs, complété par la liste des localités
et le sexe et l'âge des témoins (leur nom n'est pas indiqué). Après avoir
bien précisé but de son travail (pp. 21-30), l'auteur nous donne une
le
description très utile sur la position géographique de la région soumise
à l'exploration (pp. 30-36), ainsi que des considérations très suggestives
sur «la vie» des patois (pp. 36-41). Après avoir ainsi fixé le cadre de
son étude, il aborde le vocalisme (pp. 54-142) et le consonantisme de
ces patois (pp. 143-360), en ajoutant des informations sommaires sur
la flexion verbale (pp. 361-372). Les formes recueillies sont toujours
précédées par le mot latin dont elles dérivent.
Il ne s'agit pas seulement d'une étude de dialectologie locale, mais
d'un vrai « manuel de phonétique historique de l'espagnol » (cf. Rev.
de Filol. esp., t. VII, 1920, pp. 189-191).
2° En 1923, F. Krûger a publié l'ouvrage El Dialecto de San Ciprian
de Sanabria (Madrid, 1923, gr. in-80, 132 p., avec une planche et une
carte, dans la collect. de la Rev. de Filol. esp.). Il s'agit d'une étude sur
un pays situé au nord-est du Portugal (au nord de Bragança), dans le
territoire le plus avancé (vers le Portugal) de la Sanabria, région en dehors
398 l'espagnol
de toute voie de communication. Ce travail doit être considéré conune
une continuation du travail précédent et comme une sorte de pont
vers la région que Krûger appelle Mezcla de dialectos (voir son étude
suivante).
La méthode d'exploration est la même dans les deux cas. L'auteur
ajoute, en appendice, sept contes en transcription phonétique,
3® En 1925, F. Kniger fait paraître un autre travail, non moins
important que les deux précédents Mezcla de dialectos (dans le Home-
:
naje ofrecido a Menéndez Pidal, t. II, pp. 121-166, avec une carte géo-
graphique à la p. 123). Krûger fait cette fois-ci une étude très intéressante
sur quatre parlers situés à la frontière du Portugal, dans une région
où les dialectes septentrionaux du galicien espagnol se rencontrent
et forment un vrai mélange linguistique, plein d'enseignements au
point de vue de l'évolution du langage. Les exemples de réactions et
de compromis linguistiques mis en évidence par l'auteur sont d'une
importance indéniable.
40 En 1927, l'auteur a apporté une autre contribution importante
en publiant l'ouvrage Die Nordwestiberische VolkskuUur (dans Wôrter
und Sachen, t. X, 1927, pp. 45-137), traduit en espagnol par Emilio Lorenzo
y Criado, sous le titre El léxico rural del Noroeste ibérico (Madrid, Consejo
Superior de Invest. cientificas, 1947, 142 p.). Ce travail fut écrit par
l'auteur en 1924 (cf. M. de Paiva Boléo, dans Rev. Port, de Filai., vol.
I, t. II, 1947, p. 565).
50 L'œuvre monumentale de Fr. Krûger reste cependant Die Hochpy-
renàen, qui constitue la monographie la plus détaillée sur la vie maté-
rielle et spirituelle des populations qui y habitent. Il s'agit d'une péné-
trante étude de géographie humaine en même temps.
et linguistique
La description très minutieuse des objets est accompagnée des termes
qui les désignent, reproduits dans une transcription phonétique qui
offre aux dialectologues de remarquables contributions sur l'aspect des
parlers locaux.
Le domaine exploré est très vaste. Il comprend, pour le Midi de la
France, la partie septentrionale des départements des Basses-Pyrénées,
des Hautes-Pyrénées, de la Haute-Garonne et de l'Ariège, c'est-à-dire
la région depuis le Gave d'Aspe jusqu'à l'Ariège, limitée, au Nord, par
une ligne passant par Bédous, Argelès-Gazost, Barbazan, Saint-Girons
et Foix. En Espagne, Krûger a étudié le territoire entre la rivière Esca
(un affluent de l'Aragon, situé à l'est de Pampelune) et le fleuve Segre,
dans la Catalogne, jusqu'à la localité de Tamarite (située au nord-ouest
de Lérida).
De nombreux dessins et photographies donnent des indications très
utiles pour l'analyse «des choses et des mots».
LES FONDATEURS 399
Les six grands volumes de cet ouvrage sont les suivants :
Die Hochpyrenâen A. Landschaften, Haus undHof
: (t. I, Hambourg^
1936, in-80, XVII-238 p., avec 6 planches de figures et dessins ; 132
photographies hors texte et une carte sans indication de l'échelle ; c'est
dans ce volume que l'auteur donne des informations sur le plan de son
travail t. II, Hambourg, 1938, in-S», XVIII-400 p., avec 46 pL, 54
;
photographies et une carte d'ensemble). —
B. Hirtenkultur (Hambourg,
1935, in-80, 102 p., avec 9 pi., 16 photographies et une carte). C. Lànd- —
liche Arheit : t. I, Transport und Transportgerâte (Barcelone, Institut
d'Estudis Catalans, 1936, in-S», 204 p., avec 14 pi. et 39 phot.) t. II, ;
Getreide, Heuernte, Bienenwohnung, Wein- und Olbereitung (Hambourg,.
1939, in-80, 495 p., avec 19 pi. et 68 phot.). — D. Hausindustrie, Tracht
und Gewerbe (Hambourg, in-8°, 225 p., avec 20 pi. et 38 phot.).
Le septième volume (qui n'a pas encore paru) doit comprendre la
bibliographie, un addenda, des corrections et un index.
Il faut ajouter encore l'intense activité de Fr. Kiiiger au Séminaire
des langues et des cultures romanes de Hambourg, où il a pu déterminer
un remarquable mouvement scientifique, dont les quelque trente volumes
publiés sont la meilleure preuve.
c) Rufino José Cuervo.
Rufino José Cuervo (né à Bogota en 1844, mort en 1911) est l'érudit
colombien le plus distingué. Il a jeté les fondements de la linguistique
espagnole de l'Amérique, en établissant pour la première fois d'une
manière scientifique que l'espagnol du Nouveau Monde a son origine
dans les parlers de la Péninsule ibérique de l'époque de la conquête
(cf. M. L. Wagner, Lingua e dialetti, p. 169).
Signalons quelques-uns de ses travaux :
En 1867, Cuervo a publié ses Apuntaciones criticas sobre el lenguaje
bogotano, con frecuentes referencias al de los paises de Hispano- America
(i"* éd., Bogota, 1867 ; 6^ éd., Paris, 1914 ; 7® éd. refondue, Bogota,
1939, LXXVI-746 p.), qui sont le premier ouvrage vraiment scientifique
et qui resteront toujours à la base de toute étude en cette matière (M.
L. Wagner). On les considère comme le travail qui a inauguré la linguis-
tique hispano-américaine (cf. Rev. de Filol. hisp., t. VI, 1944, p. 416).
En 1886, il commença la publication de son Diccionario de construcciôn
y régimen de la lengua castellana, A-D (Paris, 1886-1893, 2 volumes),
dont la continuation se publie, par les soins du Père Félix Restrepo et
de Pedro Urbano Gonzalez de la Calle, dans le Boletin del Instituto
Caro y Cuervo de Bogota. Ce travail est devenu, par sa riche documenta-
tion, un ouvrage indispensable pour l'étude de la syntaxe historique.
En 1895, Cuervo offre à la science ses Disquisiciones sobre la antigua
ortografia y pronunciaciôn castellanas (dans Rev. hisp., t. II, 1895,
pp. 1-69; t. V, 1898, pp. 273-313).
400 l'espagnol
La récente édition (en 2 vol., Bogota, 1938), faite par Nicolas Bayona
Posada, n'est pas utilisable, affirme A. Rosenblatt, dans des travaux
d'érudition (cf. Rev. de Filol. hisp., t. II, 1940, pp. 69-70).
En 1909, le savant a publié Algunas antiguallas del habla hispano-
americanas (dans le Bulletin hisp., t. XI, 1909, pp. 25-30 et 283-294 ;
t. XII, 1910, pp. 408-414).
Il a écrit d'importantes notes à la dixième édition de la Gramâtica
de la lengua castellana destinada al uso de los americanos de Andrés Bello
(i""^ éd., Santiago de Chili, 1847 » ^^ éd., Paris, 1910), ouvrage qui cons-
titue « le meilleur livre de consultation dont dispose la langue espagnole
en cette matière » {Rev. de Filol. hisp., t. VI, 1944, p. 416).
Les Obras inéditas de Rufino José Cuervo ont été éditées par le Père
Félix Restrepo (Bogota, dans les publications de VInstituto Caro y Cuervo,
1944, 492 p.).
La Revista de Filologia hispânica caractérise la prodigieuse activité
de ce savant colombien en ces termes « Desde lo alto de Bogota, Cuervo
:
contemplé el panorama lingiiistico de toda la America hispana, y, al azar
del originario plan educativo del libro (il s'agit des Apuntaciones), fué
descubriendo y planteando los temas y problemas primordiales de la historia
linguistica de America... y siempre con erudiciôn asombrosa, con juicio
sereno y ejempiar altura de miras... » (t. VI, 1944, p. 416).
d) Amado Alonso.
Amado Alonso (né à Lérin, Espagne, en 1896) a été le plus grand
animateur de la dialectologie du Nouveau Monde et l'organisateur le
plus distingué de l'Institut de philologie de Buenos-Aires, dont l'activité,
sous sa direction, représente un titre de gloire de la dialectologie espagnole
(cf. 403 de mon étude).
p.
Après avoir fait ses études à l'Université de Madrid, sous la direction
de R. Menéndez Pidal et de Navarro Tomâs (pour la phonétique), A.
Alonso se spécialisa en phonétique expérimentale à Hambourg, en
travaillant avec le phonéticien G. Panconcelli-Calzia. Le Centre des
études historiques de Madrid l'accueillit en 1924 parmi ses membres.
A cette époque, il commença (avec le msdtre R. Menéndez Pidal) son
étude sur la place du catalan dans les langues romanes, qui fut publiée
en 1926, sous le titre La subagrupaciôn românica del catalan, (I. Los
métodos, dans Rev. de Filol. esp., t. XIII, 1926, pp. 1-38 IL La geo- ;
grafia léxica, pp. 225-261).
Cependant, un nouveau champ s'ouvrit à son activité lorsqu'il fut
chargé (grâce à la recommandation de R. Menéndez Pidal), de diriger
l'Institut de philologie de Buenos-Aires. En effet, dès la fondation de
cet Institut (en 1923), le maître espagnol devait toujours proposer le
directeur. C'est ainsi que A. Alonso arrive, en 1927, à la tête de l'Institut
LES FONDATEURS 4OI/
argentin, qui deviendra, sous sa direction, le plus important centre
d'étude pour l'Amérique espagnole.
A partir de 1927 et jusqu'en 1946 (lorsqu'il fut appelé à l'Université
de Harvard), son activité scientifique est entièrement consacrée à ce
centre linguistique. Parmi les chercheurs très connus dans notre disci-
pline, groupés autour de lui, nous signalons les suivants : Pedro Henrfquez
Urena, Eleuterio F. Tiscomia, Angel Rosenblat, Maria Rosa Lida,
Raimundo Lida, Marcos A. Morlnigo, Julio Caillet-Bois, Frida Weber,
etc. (i).
Trois grandes réalisations sont liées à son nom : la Revista de Filologia
hispanica (voir mon étude p. 406), la Bihlioteca de Dialectologia hispa-
noamericana (mon étude p. 420) et, récemment (à partir de 1947), la
Nueva Revista de Filologia hispanica (voir p. 408).
Parmi ses nombreuses études, nous nous bornons à signaler, dans
l'ordre chronologique, les suivantes : Problemas de Dialectologia hispano-
americana (dans le volume Esttddios sobre el espanol de Nuevo Méjico,
por Aurelio Espinosa, traducciôn y reelaboraciôn por Amado Alonso
M.
y Angel Rosenblat, Buenos-Aires, 1938, dans la Bibl. de dialect. hispa-
noamericana, I ; l'étude d'Alonso occupe les pp. 317-472) ; El problème
de la lengua en AmArica (Madrid, Espasa-Calpe, 1935, 205 p.) ; El impre-
sionismo en el lenguaje, por Charles Bally, Elise Richter, Amado Alonso
y Raimundo Lida, Advertentencia de Amado Alonso, Traducciôn, notas
y guias de Amado Alonso y Raimundo Lida (Buenos Aires, Inst. de FiloL,
1936, 278 p. ; Castellano, espanol idioma nacional,
2® éd., 1942, 293 p.) ;
Historia espiritual de très nombres (Buenos Aires, 1938, 198 p. 2® éd., ;
1943, 174 p.) El espanol en Chile por Rodolfo Lenz, Andrés Bello y Rodolfo
;
Oroz, Traducciôn, notas y apéndices de Amado Alonso y Raimundo
Lida (Buenos Aires, Inst. de FiloL, 1940, 374 p. A. Alonso a publié ;
dans le même volume lès chapitres suivants Rodolfo Lenz y la dialec-
:
tologia hispanoamericana La interpretaciôn araucana de Lenz para
;
la pronunciaciôn chilena, etc.) ; La Argentina y la nivelaciôn del idioma
(Buenos Aires, 1943, 192 p.), etc.
La Bibliographie de ses travaux comprend 154 titres (i).
IV. QUELQUES INSTITUTS SCIENTIFIQUES
Il y a dans le domaine de l'espagnol plusieurs Instituts scientifiques
qui favorisent et font avancer les études dialectologiques. Les plus
importants, parmi ceux-ci, nous semblent les suivants :
(i) Cf. la Bibliografia de Amado Alonso, Homenaje de sus discipulos (Buenos-Aires,
1946, petit in-8°, 46 p., avec le portrait d'A. Alonso), p. 11. L'opuscule donne la
bibliographie des travaux d'Alonso jusqu'en 1946.
402 l'espagnol
1. En Espagne.
1° Le Consejo Superior de Investi gaciones Cientificas de Madrid, créé
par une loi de 1939, groupe, sous sa direction, toute l'activité scientifique
de ce pays. Dans la fondation « Marcelino Menéndez Pelayo » se sont
groupés plusieurs Instituts, dont l'activité est consacrée aux sciences
historiques et philologiques. A ce groupement appartient VInstituto
« Antonio de Nebrija » de Filologia qui représente aujourd'hui la conti-
nuation du Centre d'études historiques (fondé en 1907). La Revista de
Filologia espanola et toutes les publications philologiques sont soutenues
par cet Institut.
2° Dans les îles Canaries existe aussi un Instituto de Estudios Canarios,
où la partie dialectologique est dirigée par le Dr. Max Steffen (un élève
de K. Jaberg), l'auteur de l'étude DieAusdriickefiir « Regen » und « Schnee»
im Franzôsischen und Italienischen » (thèse, Berne, 1933).
2. En Allemagne.
La ville de Hambourg, grand port de commerce, a favorisé la création
d'un centre d'études romanes. En effet, Bernard Schàdel, le dialectologue
bien connu, fut appelé, en 1911, à la tête de l'Institut colonial de Ham-
bourg, et dirigea plus tard la revue Spanien, organe de V Institut ibéro-
américain (fondé en 1917).
En 1929 commencent les remarquables publications du Seminar
fiir romanische Sprachen und Kultur an der Hamburgischen Universitàt,
ainsi que l'importante revue Volkstum und Kultur der Romanen sous
l'impulsion très méritoire de Fr. Kruger.
L'intérêt pour les études espagnoles est de date très ancienne. On
peut le reconnaître déjà chez Lessing. Cet intérêt a grandi de telle sorte
qu'en 1930 l'enseignement de l'espagnol se donnait dans 262 écoles
secondaires à quelque 6.500 élèves (i).
3. En Argentine.
En 1923 fut créé, dans le cadre de la Faculté des Lettres de l'Université
de Buenos-Aires, VInstituto de Filologia, dont les premiers directeurs
furent les savants Américo Castro (en 1923), Augustin Millares Carlo
:
(en 1924), Manuel de MontoUu (en 1925), tous recommandés par R,
Menéndez Pidal, le directeur honoraire de l'Institut. En 1927, l'Université
(i) Cf., à ce sujet, l'intéressante étude de J.-J.-A. Bertrand, L'hispanisme alle-
mand (XIX* et XX^ siècles), dans le Bulletin hisp., t. XXXVII, 1935, pp. 220-235.
INSTITUTS SCIENTIFIQUES 4O3
lui demanda de proposer l'un de ses élèves conune directeur. Il désigna
Amado Alonso (voir pp. 400-401 de mon étude).
A la direction de l'Institut se trouve à présent un autre savant espagnol
distingué, Alonso Zamora Vicente (pour une durée de deux ans).
Nous espérons que sous cette nouvelle direction, l'Institut continuera
l'œuvre accomplie sous Amado Alonso.
4. Au Chili.
En 1944 fut réorganisé l'Institut de philologie de l'Université du Chili
(Santiago de Chili). Il se propose à présent de faire des investigations
sur l'évolution de l'espagnol en Amérique et des recherches de linguistique
générale et indigène, ainsi que d'élaborer un Atlas linguistique du Chili.
Il a, en outre, l'intention de rédiger une bibliographie linguistique chi-
lienne et de ranimer la Société de Folklore, chilien fondée par le savant
Rodolfo Lenz {apud M. Paiva Boléo, Rev. Port, de Filol., vol. I, t. I,
1947, p. 597). L'Institut est à présent dirigé par le savant Rodolfo Oroz.
5. En Colombie.
iP On a créé récemment un Centra de Investigaciones linguisticas
de la Amazonia Columbiana (CILEAC) qui est dirigé par le Père
Marcelino de Castellvi, O. F. M., et qui se propose d'étudier l'en-
semble de la vie des populations de la Colombie et en particulier,
d'explorer les régions peu ou non connues encore des sources du fleuve
des Amazones. La section de Linguistique (Cileac-Edelco, en la mémoi-
re du Père Estanislao de Les Cortes, grand colonisateur et découvreur
de langues inconnues) â non seulement un but pratique (l'enseignement
de la langue aux primitifs), mais aussi l'exploration scientifique de leurs
parlers. Elle travaille d'accord avec VInstituto Caro y Cuervo de Bogota
et VAcademia Columbiana de la Lengua.
Les membres de l'Institut ont découvert jusqu'à présent, après des
explorations très difficiles, plus d'une centaine de langues inconnues.
Le directeur de a publié, en 1934, un Manual de Investiga-
l'Institut
(XXX-132 p.) donnant (pour la première fois dans
ciones Linguisticas
l'Amérique du Sud) un système de transcription phonétique pour mieux
rendre les phonèmes des idiomes indigènes.
La revue Amazonia (t. I, 1940) publie les résultats de ces recherches (i).
On a fondé à Bogota, en 1942, VInstituto Caro y
2^ Cuervo, dont
le nom rappelle deux grandes personnalités de la Colombie : José Eusebio
(i) Je dois ces informations au P. Marcelino de Castelly! ;
qu'il veuille bien
agréer mes sincères remerciements.
404 L ESPAGNOL
Caro (né en 1817, mort en 1853), le plus grand poète colombien, et le
célèbre philologue José Rufino Cuervo (voir p. 399). L'Institut a comme
but de continuer le Dictionnaire de Cuervo, d'étudier les langues et les
dialectes des anciens habitants de la Colombie (les indigènes), de faire
progresser et de diffuser les études philologiques. Le directeur de l'Institut
est le Père Félix Restrepo, S. J., recteur de l'Université catholique
Javeriana.
6. Aux États-Unis.
Les hispanisants aux États-Unis sont légion aujourd'hui (i). Deux
motifs ont déterminé, selon Gonzalo de Reparaz-Ruiz (/. c), cet intérêt
grandissant 1° une curiosité intéressée jusqu'à un certain point, car
:
les pays ibéro-américains constituent un marché qui n'est pas à dé-
daigner 2^ une curiosité désintéressée, un intérêt puissant et en même
;
temps sentimental pour les peuples qui ont découvert l'Amérique et
pour leurs descendants.
U American Association of Tcachers of Spanish comptait, en 1924,
près de 1400 membres son organe est la revue Hispania. Il y a encore
;
deux autres associations la Modem Language Association et sa sœur
:
cadette la South Atlantic Modem Language Association.
Dans toutes les grandes Universités et dans les collèges (qui corres-
pondent grosso modo aux trois dernières années du baccalauréat) les
plus importants, l'espagnol constitue un department indépendant, ou
occupe une place considérable dans celui des langues romanes {Les
études, t. XLVII, p. 109).
Les plus grands centres pour l'étude de l'espagnol se trouvent dans
les Universités suivantes Harvard (grâce à la puissante personnalité
:
du professeur J. D. M. Ford, spécialiste en linguistique comparée
des langues romanes, la Edad de Oro et le vieil espagnol), New York
{où paraît, depuis 1910, The Romanic Review, fondée par H. A. Todd,
€t éditée par le Department of Romance Languages in Columhia
University), Chicago (où enseigne Hayward Keniston, bien connu
par ses études sur la syntaxe espagnole), Californie (à Berkeley, où le
Spanish Department est dirigé par le savant Yakov Malkiel) et Columbia
University, qui est le plus grand centre universitaire des États-Unis.
C'est dans cette dernière Université qu'a été créé dès 1920 VInstituto
de las Espanas en los Estados Unidos, sous la direction de Federico
de Onfs. Cet Institut édite la Revista Hispânica Modema.
(i) Cf., à ce sujet, l'intéressante étude de Gonzalo de Rbparaz-Ruiz, Les études
hispaniques aux États-Unis jusqu'en 1939, dans le Bulletin hisp., t. XLVII, 1945, pp.
103-122 t.; XL
VIII, 1946, pp. 14-23, 147-169, d'où nous tirons nos informations.
REVUES DE DIALECTOLOGIE 405
7. Au Mexique.
AmadoAlonso commence, dans El Colegio de Mexico (grâce surtout
à l'appui de la Fondation Rockefeller), un nouveau groupement
d'hispanisants, pareil à celui créé par lui à Buenos-Aires, en publiant la
Nueva Revista de Filologia Hisj)ânica (t. I, 1947).
V. QUELQUES REVUES INTÉRESSANT LA DIALECTOLOGIE
Nous indiquons, dans l'ordre chronologique, quelques revues qui
nous semblent les plus importantes au point de vue dialectologique.
1° En 1894, R. Foulché-Delbosc commence la publication de la
Revue hispanique (t. I, 1894).
20 L'Université de Bordeaux, dans le cadre des Annales de la Faculté
des Lettres, a commencé, en 1899, la publication du Bulletin hispanique
(t. I, 1899-t. L, 1948, en continuation).
30 En 1910, le romaniste H. A. Todd a fondé The Romanic Review
(t. -I, 1910-t. XXXVIII,
1947, en continuation), dont la direction a
été prise, à partir de 1939, par Horatio Smith. EUe est éditée par le
Department of Romance Languages in Columhia University.
4° En 1907 naquit à Madrid, la Junta para ampliaciôn de estudios
e investi gaciones cientificas, ayant comme but de former des maîtres
compétents, de donner une bonne méthode de travail aux étudiants,
de les inciter à l'étude et de favoriser par tous les moyens le déve-
loppement de la science (cf. Bulletin hisp., t. XVIII, 1916, pp.
114-131).
Revista de Filologia espanola, créée en 1914 (t. I, 1914-t. XXXI,
La
1947, en continuation) par R. Menéndez Pidal, a été l'une des entreprises
de la Junta. Elle ne s'occupe que subsidiairement de la dialectologie et
de la linguistique, fait reconnu d'ailleurs par A. Griera {«-El nûcleo
de la RFE se ha distinguido por sus tendencias histôrico-literarias. Los
pocos trahajos de Lingiiistica aparecidos en la revista son de filôlogos
extranjeros casi en su totalidad dans les Estudios de Filologia, publiées
»,
dans le Boletin de Dial. esp., t. XXV, 1941, p. 29).
Cependant, cette revue publie régulièrement, depuis 1913, une biblio-
graphie méthodique très utile aux dialectologues.
50 La Revista Hispânica Moderna, organe de VInstituto de las Espanas
en los Estados Unidos (New York, Hispanic Institute) (t. I, 1920, en
continuation), dirigée par Federico de Onfs, pubhe une bibliographie
4o6 l'espagnol
hispano-américaine très bien documentée et une chronique sur le déve-
loppement des études hispaniques dans les deux Amériques.
La Hispanic Review (t. I, 1933, en continuation), organe de la
6°
University of Pennsylvania, éditée et dirigée par J. P. Wickersham
Crawford. Font partie de la rédaction les savants Edwin B. Williams
(l'auteur de l'ouvrage From Latin to Portuguese, Philadelphia, 1938,
XII, 315 p.) et M. Romera Navarro, etc.
7° La Revista de Filologia hispânica (t. I, 1939 - t. VIII, 1946)
est la revue de l'Institut de philologie de l'Université de Buenos-Aires,
dirigée par Amado Alonso. Cette revue a publié, elle aussi, une biblio-
graphie méthodique de tous les travaux concernant la langue espagnole.
Elle a toujours consacréun chapitre à la Linguistique, à la Dialectologie
et aux langues romanes. Sa continuatrice est la Nueva Revista de Filologia
hispânica (cf. n^ 12).
8° Le romaniste bien connu Juan Corominas a commencé, en 1941,
les Anales del Instituto de Lingilistica de la Universidad Nacional de
Cuyo (Argentine ; t. I, 1941, en continuation), qui se consacrent tout
spécialement aux études sur le vocabulaire et l'étymologie, en ayant
comme champ d'activité principal le castillan, et surtout celui d'Amé-
rique. L'Institut est à présent (1950) dirigé par F. Krûger.
90 Le Boletin del Instituto de Filologia de la Universidad de Chile ;
le IV® tome (1944-1946) de cette revue a paru après la réorganisation
de l'Institut et contient plusieurs articles de lexicologie et de stylistique,
et l'article d'Ambrosio Rabanales Ortiz et Luis Cifuentes Garcia, Primer
viaje de investi gacion, pp. 157-220.
iqo En 1945, l'Institut Caro et Cuervo de Bogota (Colombie) (voir
p. 403) a commencé la publication de son Boletin del Instituto Caro y
Cuervo (t. I, 1945, en continuation), sous la direction de José Manuel
Rivas Sacconi. Ce Bulletin publie une chronique très détaillée {apud
M. de Paiva Boléo, Rev. Port, de FiloL, vol. I, t. II, 1947, pp. 596-597).
11° Le Conseil supérieur d'investigations scientifiques publie, sous
la direction du savant Vicente Garcia de Diego, la revue Revista de
Dialectologia y Tradiciones populares (t. I, 1944, en continuation). Cette
revue a eu, jusqu'au troisième fascicule, le titre de Revista de Tradiciones
populares. Elle marque une date importante dans l'histoire du dévelop-
pement de la dialectologie espagnole, malgré l'opinion de M. Paiva
Boléo qui affirme qu'elle conserve toujours son caractère primitif, et se
consacre avant tout aux traditions populaires «... a verdade é que :
ela conserva seu carâcter primitivo : uma revista preferentemente consa-
grada ao estudo das tradiçôes populares. Assim se explica que a sua carac-
teristica dominante seja a de um arquivo riquissimo de informaçôes relativas
REVUES DE DIALECTOLOGIE 407
à etnografia e, sohretudo, ao folclore espanhol » [Rev. Port, de Filol., vol.
I. t. II, 1947, p. 605) (i).
(i) En V. Garcia de Diego affirme que « Un aspecto primordial del folklore
effet, :
es el lenguaje popular. No sélo deseariamos recoger ntateriales y estudios sobre el len-
guaje en si mismo (vocabularios locales régionales y estudios gramaticales del habla
vulgar), sino también sobre el lengT*aje como signo de las cosas, el vocabulario de los
seres y operaciones de un oftcio, la ntinuciosa anotaciôn de los términos de una fiesta
de otra costumbre popular, etc. » (dans son article Tradiciôn popular folklore, t. I,
1944, p. 16). Cf. aussi son article Dialectologia (t. I, fasc. 3-4, 1945. PP- 419-428).
Signalons quelques études et quelques articles, qui intéressent la dialectologie :
1. ÉTUDES -.Dkraaso Alonso, « Junio v y n Julio y Asturias,
y> entre Galicia
dont les matériaux furent recueillis sur place par l'auteur ou ramassés (dans la
province du Lugo) parles curés (t. I, 1945, pp. 429-454) ; Id., El saûco entre Galicia
y Asturias (nombre y Alvaro Galmés de Fuen-
supersticiôn) (t. II, 1946, pp. 3-32) ;
TES et Diego Catalan Menéndez-Pidal, Un limite lingiiistico (il s'agit d'une étude
concernant la limite des consonnes initiales / et ; dans les Asturies une carte ;
indique cette frontière phonétique les auteurs ont fait une enquête sur place t.
; ;
II, 1946, pp. 196-239).
2. QUELQUES MONOGRAPHIES SOMMAIRES Ginés GarcIa Martînez, :
El habla de Cartagena y sus aledaflos maritimos (t. II, 1946, pp. 458-473) Rodriguez- ;
Castellano et Adela Palacio, Contribuciân al estudio del dialecto andaluz El :
habla de Cabra (avec une carte géographique et des palatogrammes t. IV, 1948, pp. ;
387-418. 570-599, en continuation) Manuel Alvar, El habla de Oroz-Betelu ;
(dans la région basque de Navarre les matériaux ont été enregistrés sur place ;
et les réponses ont été données par des personnes qui ne parlaient plus le basque ;
t. III, 1947, pp. 447-490, avec une carte géographique).
3. DES NOTES LINGUISTIQUES SOMMAIRES A. Fonseca, Notas de :
lengua de Segovia (t. I, fasc. 3-4, 1945, pp. 679-689 avec plusieurs dessins représen- ;
tant des objets) Joaqufn Lorenzo Fernândez, Notas lingiiîsticas gallegas (t. IV,
;
1948, pp. 79-93 d'après une enquête sur place) Juan Alvarez Delgado, Notas
; ;
sobre el espanol de Canarias (t. III, 1947, pp. 205-235).
4. CONTRIBUTIONS LEXICOLOGIQUES Maria de Los Angeles Luz San- :
tiago et Concepciôn Prieto Carrasco, Palabras mds tipicas de Palencia (t. I, fasc.
3-4, 1945, pp. 667-678) Gabriel Ma. Vergara y MartIn, Palabras de uso corriente
;
en Guadalajara que no se hallan en los diccionarios (t. II, 1946, pp. 134-137) Sara ;
Garcia Bermejo, Contribuciân al vocabulario de Tierra de Campos (dans la province
de Palencia, t. II, 1946, pp. 474-488) Gabriel M. Vergara, Voces segovianas (t. ;
II, 1946, pp. 594-640) José MagaSa, Contribuciân al estudio del vocabulario de la
;
Rioja (t. IV, 1948, pp. 266-303 les matériaux ont été recueillis sur place).
;
5. ENQUÊTE SUR DES TERMES ISOLÉS La revue contient un grand :
nombre d'articles concernant les variantes lexicologiques de mots groupées par
provinces et accompagnées souvent d'une carte où les localités sont indiquées par
des chiffres. Les « cartes » publiées dans les quatre premiers volumes de la revue sont
les suivantes Oliva Almayor Gonzalez, Carta geogrdfica de « àlara » (lacs pour
:
prendre des oiseaux t. II, 1946, pp. 148-149) Emesto Veres d'Ocôn, Carta lin-
; ;
giiistica umbria » (ombre t. II, 1946, pp. 286-291, avec une carte cf. aussi les
« ; ;
additions données par Juan Régulo Pérez, t. III, 1947, pp. 273-275) Sara Domin- ;
guez DoMiNGUEZ, Carta lingUistica « tiragomas » (fronde t. II, 1946, pp. 292-293) ; ;
Maria Carmen Lôpez PiSeiro, Nombres de la vaina de las legumbres (gousse t. II, ;
1946, pp. 641-647) Pilar Lôpez PiSeiro, Encuesta sinonimica de « hoguera » y
;
llama (bûcher et flamme t. III, 1947, pp. 96-105) Maria del Pilar Vâzqukz
; ;
4o8 l'espagnol
12" Amado
Alonso a commencé en 1947 la publication de la Nueva
revista de FilologiaHispânica (t. I, 1947, en continuation El Colegio ;
de Mexico), dont le but est le même que celui de la Revista de Filologia
hisfânica (cf. n" 7).
13*' Yakov Malkiel a commencé, lui aussi, avec la collaboration de
plusieurs chercheurs européens, la publication de la Romance Philology
(vol. I, 1947, University of Califomia Press, Berkeley et Los Angeles).
14° En 1949, le savant Alonso Zamora Vicente, directeur de la section
romane de Vlnstituto de Filologia de l'Université de Buenos-Aires, a
commencé la publication de l'importante revue Filologia (t. I, n° i,
mai-août, n° 2 sept.-déc, 1949, in-80, 216 p. avec plusieurs tracés),qui
contient plusieurs études intéressant la dialectologie.
Ces nombreuses revues (et notre liste est loin d'être complète) montrent
bien le grand intérêt que présente l'espagnol pour les chercheurs de
tous pays.
Il faut cependant ajouter que les études de dialectologie proprement
dite n'occupent qu'une place secondaire ; les études littéraires et celles
de pure philologie prévalent presque toujours (i).
CuESTA, Nombres de la coyunda (courroie; t. III, 1947, PP- 106-110) Juan ;
Gonzalez y Gonzalez, Nombres de la codorniz (caille; t. III, 1947, pp. 111-112);
Ana Maria Montero Pérez, Nombres del corazôn de la pera (cœur de la poire t. ;
III, 1947, pp. 151-152) N. Alumnu de DialectologIa, Nombres de la lengua de la
;
culebra (langue de la couleuvre ; t. IV, 1948, pp. 1 15-122, avec une carte) ; Maria
Francisca MartInez Morillas, Nombres del badajo (battant IV, 1948, pp. 308-
; t.
311) Maria Victoria Miliân, Nombres
; de la tarabilla (traquet de la trémie t. IV, ;
1948, pp. 312-315) Aurea A. Prieto MarIn, Nombres del corazôn de la manzana
;
(cœur de la pomme t. IV, 1948, pp. 479-481) Pilar Ahedo, Nombres del albari-
; ;
coque (abricot t. IV, 1948, pp. 477-478); José Bravo GarcIa, Caria del sapo (crapaud
; ;
t. IV, 1948, pp. 482-483); Juana de José y Prades, Nombres de la cucaracha (la blat-
te t. IV, 1948, pp. 626-628)
; Antonia Fernàndez Balbâs, Nombres de la boheAa
;
(t. IV, 1948, pp. 629-631).
6. Q UELQ UES ARTICLES DE FOLKLORE INTÉRESSANT LA DIALECTO-
LOGIE Luis DE HoYOS Sâinz, La etnografia y el folklore en liltimo decenio (t. II,
:
1946, pp. 33-41) Id., Los métodos de investigaciôn en el Folklore (t. I, fasc. 3-4, I945.
;
avec des cartes folkloriques et plusieurs photographies) Nieves de Hoyos Sancho, ;
Los cuestionarios folklôricos (t. I, V. GarcIa de Diego,
fasc. 3-4, 1945, pp. 644-652) ;
Cuestionario sobre la noche de San Juan (t. II, 1946, pp. 157-160 le questionnaire ;
contient 30 demandes) Julio Caro Baroja, Cômo se estudian las fiestas populares y
;
tradicionales (t. II, 1946, pp. 543-572) Fermln Bouza Brey et (f) Jorge Lorenzo,
;
La casa, el trabajo en Pias {Mondariz, Pontevedra) ( t. III, 1947, pp.
y la cdntiga
3-30, avec 30 dessins représentant des objets) Luis L. Cortés y Vâsquez, La leyende ;
de Lago de Sanabria (t. IV, 1948, pp. 94-114, avec des textes en transcription phoné-
tique) ; José Pérez Vidal, Conservas y dulces de Canarias (t. III, 1947, pp. 236-255).
Mon collègue V. Garcia de Diego a bien voulu mettre à ma disposition un exem-
plairede cette revue qu'il veuille bien agréer mes vifs remerciements.
;
(i) Signalons, en passant, quelques contributions bibliographiques et certains
travaux qui peuvent aider l'hispanisant.
TRAVAUX DIALECTOLOGIQUES 409
VI. QUELQUES TRAVAUX DIALECTOLOGIQUES
REMARQUABLES
Nous suivrons, dans la présentation de ces travaux, le même ordre
que pour la division dialectale de l'espagnol,
1. Les dialectes continentaux et insulaires.
Nous n'avons pas l'intention de donner une liste complète des travaux
dialectologiques, mais seulement d'en indiquer quelques-uns qui nous
semblent les plus caractéristiques, en ajoutant quelquefois des indications
sur la méthode suivie. Il est d'ailleurs assez normal de ne pas trouver,
au point de vue méthodologique, des faits tout à fait nouveaux, comme
ce fut le cas dans le domaine des autres lailgues romanes. Les recherches
sur place n'ont commencé, comme nous l'avons dit, que dans la seconde
moitié du XIX^ siècle.
Voici une liste sommaire de travaux :
1° En 1867, E. Gessner publie son étude Dos Leonesische, ein Beitrag
C. Carrol Marden a publié (dans le Homenaje Menéndez PidcU, t. I, 1925, pp.
589-605) une importante Bibliography of American Spanish, 1911-1921, où les
travaux sont groupés par pays. A. Alonso a fait paraître (dans la Rev. de Ling. rom.,
1. 1, 1925, pp. 171-180, 329-347) une Crânica de los estudios de filologia espanola, 1914-
1924. A.Griera analyse lui aussi (dans la Rev. de Ling. rom., t. V, 1929, pp. 245-261)
quelques travaux concernant la Péninsule. A partir de 1936, le Committee of Latin
American Studies de Y American Council of Learned Societies publie, par les soins
de Lewis Hanke et de plusieurs collaborateurs, le Handbook of Latin American
Studies (Harvard Univ. Press) qui constitue « un précieux instrument de travail,
vade-mecum indispensable de l'hispanisant qui s'intéresse à l'Amérique Centrale et
du Sud » (Gonzalo de Reparaz Ruiz, Bulletin hisp., t. XLVII, 1945, p. 112 et note
2). M. Paiva Boléo publie une précieuse bibliographie purement dialectale dans la
Revisia Portuguesa de Filologia (vol. I, t. II, 1947, pp. 544-547). Elle est intitulée
Bibliografia sobre os dialectos e falares espanhôis. Les travaux sont groupés par ré-
gions et par dialectes.
Enfin, A. Tovar et M. GarcIa Blanco ont rendu un bon service aux chercheurs
en publiant (dans Cultura Neolatina, t. VI-VII, 1946-1947, pp. 231-254) la
la
Bibliografia de estudos linguisticos publicados en Esparla, de 1939 à 1946, en ajoutant
souvent un petit résumé de leur contenu.
On peut aussi consulter les travaux suivants C. Boselli, Spagna, lingue, dialetti,
:
folklore (Milano, Le Lingue estere, 1939, 180 p.) et O. Garza del Castillo, Guia
del estudio de la lengua espanola, Para uso de los alumnos de segundo aHo de las escue-
las de la enseUanza (2* éd., Mexico, 1940, 150 p.).
Mon collègue V. Garcia de Diego a bien voulu me faire savoir l'imminente paru-
tion de ses ouvrages suivants Linguistica gênerai y espaiiola Lingùistica catalana ;
: ;
El Castellano complejo dialectal Ley ritmica de las oraciones condicionales Gra-
; ;
mética histârica castellana.
410 L ESPAGNOL
ZUT Kenntnis des Altspanischen (Berlin, 1867), où l'auteur analyse le
Livre d'Alexandre, des manuscrits léonais et un certain nombre de
documents. Cet ouvrage représente, d'une façon générale, « la première
étude de quelque importance dans le domaine de la dialectologie espa-
gnole » (E. StaafE, Étude sur l'ancien dialecte léonais, p. 173).
2° Le maître des études hispaniques, Alfred-Paul-Victor Morel-
Fatio (né en 1850, mort en 1924 cf. Romania, LI, 1925, p. 154) complète
;
et rectifie le travail précédent dans son étude Recherches sur le texte
et les sources du Libro de Alexandre {Romania, t. IV, 1875, pp. 7-90).
30 Âke W. Munthe publia, en 1887, des remarques sur le parler
populaire d'une région de l'Asturie occidentale, dans son étude Anteck-
ningar om folkmâlet i en trakt af vestra Asturien (Upsala, 1887).
40 Une étude de plus larges proportions est celle d'ERiK Staaf,
consacrée complètement à l'ancien parler du Léon Étude sur l'ancien :
dialecte léonais, d'après des chartes du XI11^ siècle (Uppsala-Leipzig,
1907, in-80, 351 p., publication faite avec l'aide du Fonds Vilhelm Ekman).
Ce travail très sérieux constitue une importante base pour l'étude des
parlers léonais actuels.
50 Santiago Alonso Garrote a exploré El dialecto vulgar leonés
hahlado y Tierra de Astorga, Notas gramaiicales y
en Maragateria
vocahulario (Astorga, P. Lopez, 1909, in-8°, XII-273 p. une 2« éd. ;
a été publiée à Madrid, en 1947, par YInstituto Antonio de Nebrijar). <i
60 Vicente Garcia de Diego, l'auteur du Manual de Dialectologia
espanola, s'est occupé des Caractères fundamentales del dialecto aragonés
(Zaragoza, Typ. « La Académia », 1918, in-40, 18 p.).
70 Jean Saroihandy (mort en 1932, cf. Bulletin hisp., t. XXXIV,
1932, pp. 327-328, avec a examiné les
la bibliographie des travaux),
Vestiges de phonétique i aérienne en territoire roman (extrait de la Rev.
Intern. des Études basques, 1913, n" 4, Paris, H. Champion, in-80, 23 p.,
avec une carte), et ce problème sera repris par W.-D. Elcock (voir p. 414
de mon étude).
8° Adriano GarcIa-Lomas et GarcIa-Lomas ont publié VEstudio
del dialectopopular montanés, Fonética, etimologias y glosario de voces,
Prôlogo de D. Mateo Escagedo y Salmôn (San Sébastian, Nueva Editorial,
in-80, 1922, V-370 p.) qui apporte une bonne récolte de matériaux lexi-
cologiques, recueillis sur place et souvent puisés dans les travaux des
prédécesseurs (cf. le compte rendu par F. Krûger, dans Rev. de Filai,
esp., t. IX, 1922, pp. 335-336).
90 Pedro Sânchez Sevilla aétudié le parler du bourg de Cespedosa,
situé au sud-est de Salamanque, dans son El habla de Cespedosa de
Tormes (dans Rev. de. Filol. esp., t. XV, 1928, pp. 131-172 et 244-282).
L'auteur indique, notamment, les facteurs qui ont déterminé les inno-
vations linguistiques (les voies de communication, le service militaire,
TRAVAUX DIALECTOLOGIQUES 4II
la forte émigration surtout en Argentine, p. 134). Il examine la phonétique
du parler morphologie (pp. 159-172), la syntaxe (pp. 244-
(pp. 135-159), la
254) et accorde une large place à la lexicologie (pp. 254-282) il étudie ;
particulièrement la terminologie des plantes et des différents objets
agricoles (la charrue, le joug, etc.).
10° L'étude de W. Bierhenke, Dos Dreschen in der Sierra de Gâta,
publiée dans la revue Volkstum der Romanen (t. II, 1929,
und Kultur
pp. 20-82) a été reproduite en partie dans l'ouvrage Làndliche Gewerbe
der Sierra de Gâta (cf. la préface, et voir n" 14).
Il» L'ouvrage d'OsKAR Fink, Studien iiber die Mundarten der Sierra
de Gâta (Hambourg, 1929, in-S», VIII-130 p., avec une carte géogra-
phique et 2 pi. de photogr., dans Hamburger Studien zu Volkstum
und Kultur Romanen, n° i), représente l'une des explorations les
der
plus approfondies du territoire de la Sierra de Gâta, situé au sud-ouest
de Salamanque, près de la frontière du Portugal. L'exploration a duré
quelques semaines l'auteur a utilisé, pour établir son questionnaire,
;
celui de l'Atlas linguistique de la Catalogne (cf. p. 6). Il a étudié le parler
de 23 localités (cf. p. 8), en interrogeant deux et parfois trois personnes
qui n'avaient pas l'habitude de se déplacer et qui avaient mieux conservé
le patois. En plus de l'âge et de l'occupation de ses informateurs, il
indique s'ils sont illettrés ou non (cf. p. 8).
Les matériaux ainsi recueillis ont été complétés par ceux qu'il a
tirésde publications scientifiques ou qu'il a pu découvrir dans la litté-
rature dialectale (cf. p. 3). L'étude se borne surtout à la partie phonétique
des parlers (pp. 13-117) la morphologie est traitée sommairement
;
(pp. 1 18-125). Il faut cependant reconnaître le fait que l'auteur compare
constamment ces parlers avec les dialectes espagnols et hispano-améri-
avec le romanche et avec les parlers judéo-espagnols. Fink distingue,
cains,
dans cette région, trois dialectes.
C'est le premier travail, après ceux de Fr. Krûger, où la méthode
des Atlas linguistiques a été rigoureusement appliquée.
120 Harri Meier, dans Beitràge zur sprachlichen Gliederung der
Pyrenàenhalbinsel und ihrer historischen Begriindung (Hambourg, 1930,
in-80, XII-120 p., dans Hamb. Stud. zu Volkstum u. Kultur d. Romanen,
n9 3), entreprend de déterminer, d'un point de vue strictement histo-
rique et linguistique, la frontière linguistique entre l'aragonais et le
catalan (cf. la carte qui indique la frontière, p. 11).
130 Alice Braue, dans Beitràge zur Satzgestaltung der spanischen
Umgangssprache (Hambourg, 1911, in-80, XII-123 p.), analyse les
tours de phrases usités dans le langage familier, après un dépouillement
de la littérature contemporaine et des travaux publiés à Buenos-Aires
et au Chili, sans mentionner cependant ses témoins pour les matériaux
du langage vivant.
412 l'espagnol
140 Sous la direction de Fr. Kriiger, un autre jeune savant allemand,
WiLHELM BiERHENKE, a entrepris des recherches dans la région de la
Sierra de Gâta (cf. n^ 11), mais au point de vue plutôt ethnographique.
En son travail, Làndliche Gewerbe der Sierra de Gâta, Sach- und
effet,
wortkundliche Uniersuchungen (Hambourg, 1932, in-80, XII-161 p., avec
28 dessins, pp. 163-176, sept pi. de photogr. et une carte géographique à
la p. 3, dans Hamh. Stud. zu Volkstum u. Kultur d. Romanen, n° 10),
est une importante contribution sur « les objets et les mots » d'une
région montagneuse et conservatrice, dont le langage a été examiné par
O. Fink (cf. n^ 11). Bierhenke, qui connaît parfaitement les objets ruraux»
étudie l'ensemble de la terminologie de l'oliverie (pp. 6-92), de la tuilerie
(pp. 93-104) et de la poterie (pp. 105-147), en enregistrant tous les termes
dans une bonne transcription phonétique. Il publie, à la fin du volume,
un vocabulaire qui facilite la consultation de ce travail vraiment remar-
quable, car l'auteur cherche toujours à déterminer, en s'appuyant
sur une ample bibliographie archéologique, historique et ethnographique,
les relations entre les divers pays méditerranéens, ainsi que les centres
d'irradiation.
150 Un autre disciple de Fr. Krûger, Walter Ebeling, limite ses
recherches à deux zones de la province de Lugo (Galice) : la région de
Fonsagrada et celle de Becerreâ, situées à l'est de la ville de Lugo. II
publie ses résultats sous le titre Die landwirtschaftlichen Geràte im Osten
der Provinz Lugo (dans la revue Volkstum u. Kultur d. Romanen, t. V,
1932, pp. 50-151). Pendant l'été des années 1928 et 1929, Ebeling a
étudié, dans la région mentionnée, un bon nombre d'objets, parmi les
plus importants pour les agriculteurs gros chariot (pp. 52-54), le
: le
chariot en bois (pp. 54-94), le joug (pp. 94-104), la charrue (pp. 104-112),
le râteau (p. 117), la faux (pp. 117-122), la fourche courbée (pp. 122-127),
la houe à trois dents (pp. 135-137) et le fléau
(pp. 127-135), la fourche
(pp. 137-140),en en faisant une description très détaillée et en enregistrant
en transcription phonétique les termes pour les différents t5^es d'usten-
siles. C'est un travail qui intéresse à la fois l'ethnographie et la dialec-
tologie.
i6<' Toujours sous l'impulsion de Fr. Krûger, Werner Bergmann
réalise ses Studien zur volkstUmlichen Kultur im Grenzgehiet von Hocha-
ragôn und Navarra (Hambourg, 1934, in-80, XII-99 p., avec plusieurs
dessins dans le texte, 9 pi. de photogr. et une carte géographique à la
p. 2 ; dans Hamh. Stud. zu Volkstum u. Kultur d. Romanen, n° 16).
La région explorée se trouve située un peu à l'ouest de la localité Jaca
(sur le côté gauche de la partie supérieure de la rivière Aragon) et
comprend deux vallées séparées par un chaînon des Pyrénées qui constitue
la limite entre l'Aragon et la Navarre. Après une courte, mais utile,
description de la région (pp. 1-7), l'auteur examine l'habitation, les moyens
TRAVAUX DIALECTOLOGIQUES 413
de transport, l'exploitation agricole, le bétail, le chanvre et le lin, la
forêt et le bois, la vie religieuse et l'église, sans employer, pour la termi-
nologie enregistrée, une transcription phonétique rigoureuse.
170 En 1935, Alevin Kuhn a publié ses importants résultats sous
le titre Der hochar'agonesische Dialekt (dans la Rev. de Ltng. rom., t.
XI, 1935, pp. 1-312, avec six cartes linguistiques, une carte géographique
et deux cartes historiques).
Les informations sur sa méthode de travail sont assez sommaires.
Nous apprenons, par exemple, après une brève introduction (pp. 1-5),
que son enquête sur place a eu lieu pendant l'année 1932 sur le territoire
indiqué par sa première carte (les vallées de quelques affluents de l'Aragôn
et la région supérieure du Gâllego, au nord-ouest de Huesca), et qu'il
a exploré 23 localités, dont les noms sont indiqués, suivis de ceux des
informateurs. L'auteur précise l'occupation et l'âge de ces témoins
et donne de sommaires informations sur quelques personnes qui se
sont déplacées (cf. pp. 6-7).
Après une ample bibliographie (pp. 8-13), Kuhn analyse les caractères
phonétiques des parlers explorés (pp. 12-111), les particularités mor-
phologiques (pp. 1 17-157), la dérivation (pp. 158-245), en terminant
sa remarquable étude par des conclusions générales sur la position lin-
guistique des parlers étudiés (pp. 245-280). L'ouvrage se termine par un
vocabulaire dialectal (pp. 281-308).
18° WiLHELM GiESE a fixé son champ de recherches dans une région
occupée durant plusieurs siècles par les Maures. En effet, son étude
Nordost-Câdiz, ein kuUurwissenschaftlicher Beitrag zur Erforschung
Andalusien (Halle-Saale, M. Niemeyer, 1937, in-80, VIII-254 p., avec
28 dessins dans le texte, 28 planches et une carte dans les Beihefte
;
de la Zeitsch. /. rom. PhiloL, n° 89) est consacrée à une région située au
nord-est de Cadix, entre les villes de Jerez et de Ronda, ou, plus préci-
sément encore, entre les rivières de Guadalete et de Guadiaro, et limitée
à l'Est par la Sierra de Ronda, au Nord par la Sierra de Algodonales
et à l'Ouest par la Sierra de Gibalbin.
L'auteur étudie la vie des agriculteurs dans son ensemble, en tenant
toujours compte de la chose et du terme par lequel elle est désignée.
Il nous présente la maison avec son mobilier, les outils de l'agriculteur
et ceux des artisans, le moulin, la boulangerie, la vigne, le métier à
tisser, l'huilier, la poterie, les moyens de transport, etc., avec toute
la terminologie transcrite d'après les informations données par les gens
du cru. Une ample bibliographie et un bon lexique offrent aux chercheurs
des précieuses indications sur les importants résultats obtenus.
19° Un travail de proportions plus modestes, mais non moins intéres-
sant, est celui de Paul Voigt, Die Sierra Nevada, Haus, Hausrat, Hdus-
liches und gewerhliches Tagewerk (Hambourg, 1937, in-80, 76 p., avec une
414 l'espagnol
carte géogr., 9 p. de dessins et 15 photos sur 5 planches ; dans Hamb.
Stud. zu Volkstutn u. Kultur d. Romanen, n" 23).
L'auteur a concentré son attention sur la région située au sud de la
Sierra Nevada, entre les villes de Grenade et d'Alméria, en étudiant
la terminologie de la maison, du mobilier et celle concernant les travaux
ménagers et industriels, sans employer cependant une transcription
phonétique très rigoureuse. C'est donc un nouveau complément apporté
à la lexitologie espagnole sur une région moins explorée.
20° L'ouvrage de W.-D. Elcock est d'une toute autre nature, et il a
comme point de départ l'enseignement d'un autre romaniste remar-
quable, John Orr, de l'Université d'Edimbourg, qui lui a suggéré, comme
champ de recherches, la région pyrénéenne (cf. p. 7). La contribution
d'Elcock a comme sujet un problème limité : De quelques affinités 'phoné-
tiques entre l'aragonais et le béarnais : I, La conservation des occlusives
sourdes entre les voyelles ; II, La sonorisation des occlusives sourdes après
nasale ou liquide (Paris, E. Droz, 1938, gr. in-S®, 226 p., avec 29 cartes
linguistiques et 12 photographies hors texte).
Trois questions se posaient pour l'auteur, avant le commencement
de son enquête : deux versants auraient-ils
1° Jusqu'à quel point les
connu à l'époque préromaine (dite « ibérique ») une langue commune ;
cette langue serait-elle apparentée au basque ? 2° Après la romani-
sation de ce pays, le latin était-il le même sur les deux versants ?
3° Dans quelle mesure la continuité des rapports sociaux aurait-elle
amené ces parlers à évoluer dans le même sens ? (p. 16).
L'auteur a commencé ses recherches par une enquête préliminaire,
faite en 1933 dans trois localités de l'Aragon et trois localités françaises
en utilisant, comme moyen d'exploration, le questionnaire de l'Atlas
a été pour lui ime sorte d'entraînement
linguistique catalan. Cette enquête
aux recherches dialectologiques et lui a démontré la nécessité d'élargir
son champ de travail, en commençant avant tout par une étude phoné-
tique plus approfondie (p. 17).
Le nouveau but d'exploration a amené l'auteur à changer sa méthode
de travail : « en enquêteur d'atlas linguistique,
et ce n'est nullement
dit l'auteur, que nous avons fait notre deuxième voyage d'investigation,
d'août à novembre 1934 » (p. 18). Le troisième voyage a été fait d'août
à octobre 1935 (p. 20).
Le questionnaire de Griera ne pouvait plus lui servir il lui fallut en ;
rédiger un autre, en prenant comme base les exemples de l'étude de
Saroïhandy (cf. n° 7) et tout ce que lui-même avait pu glaner au cours
de son enquête préliminaire, ainsi que toute racine latine susceptible
de fournir des matériaux (p. 19).
Tout en partant du problème général des rapports linguistiques
entre les deux versants des Pyrénées, l'auteur a été contraint de limiter
TRAVAUX DIALECTOLOGIQUES 415
son travail à l'étude de quelques questions d'ordre phonétique (cf. le
titre de l'ouvrage).
L'état des patois sur les deux versants (l'aragonais est en pleine déca-
dence, car les jeunes ne parlent que le castillan ; le béarnais, lui aussi
est fortement influencé soit par le français, soit par le prestige
du langage
de Pau, qui, par VEscole Gastou Fébus, représente un vrai modèle de
« beau langage ») a obligé l'auteur à interroger plutôt des gens d'âge
mûr ou même avancé, qui dépassaient presque sans exception la qua-
rantaine (beaucoup d'entre eux étaient des sexagénaires) (p. 19).
L'auteur a exploré avec son questionnaire (sans qu'il nous donne,
sur sa composition, plus de détails) un total de quatre-vingts localités,
dont quarante-huit appartiennent au versant aragonais et trente-deux
au versant béarnais (cf. pp. 28-29).
Quant à ses informateurs, il ne mentionne que leur nom, rarement
leur âge et jamais leur occupation (cf. pp. 28-29), quoique ces données
eussent été très importantes, vu l'état « déplorable » des parlers locaux.
Elcock a dû simplifier la transcription phonétique dans la mesure
du possible « le résultat a été, dit l'auteur, de créer entre les deux sys-
:
tèmes phoniques des deux versants un rapprochement un peu artificiel.
En réalité, ces systèmes phoniques offrent des divergences considérables »
(cf. lesinformations données à ce sujet, pp. 23-26).
L'auteur a publié, à la fin de son travail très méritoire, un bon nombre
de cartes linguistiques, où se trouvent les exemples les plus significatifs.
La première carte indique la situation exacte de la région explorée ;
la deuxième, l'emplacement des quatre-vingts localités explorées
(indiquées par des chiffres)
la troisième n'est qu'une reproduction de
;
par Saroïhandy en 1913, et à partir de la quatrième
la carte publiée
commencent les cartes dressées par Elcock.
Retenons quelques lignes des conclusions de cette étude « Il est :
inutile de formuler des hypothèses concernant en s'appuyant
le substrat,
sur des coïncidences d'évolution phonétique, là où cette évolution peut
être spontanée» (p. 182). «La chaîne des Pyrénées ne constitue pas
une limite linguistique. Nous ne pouvons que faire ressortir, ainsi que
l'ont déjà fait d'autres philologues, la communauté de vie et de langue
qui existe souvent entre les habitants des deux versants d'une chaîne
de montagnes. En ce qui concerne la question du substrat, nous devrions
nous excuser de n'aboutir qu'à une conclusion « négative », par rapport
aux récents travaux de nos devanciers. Cependant, peut-être sert-on
mieux la science en exposant une erreur qu'en échafaudant une hypo-
thèse séduisante, mais fragile. Il est parfois salutaire de pratiquer Vars
difflcilUma nesciendiy» (p. 183).
21° Signalons aussi le travail de César E. Dubler, Ueber das Wirt-
schaftslehen auf der Iherischen Halbinsel vont XI. zum XIII. Jahrhundert,
4i6 l'espagnol
Beitrag zu den islamisch-christUchen Beziehungen (Genève, E. Droz-
Erlenbach-Zurich, E. Rentsch, 1943, in-80, XIV-184 p., avec 5 cartes
en couleurs hors texte dans la collect. Romanica Helvetica, vol. 22).
;
Ce minutieux examen de la vie économique de la Péninsule du XI®
au XIII® siècle et surtout des rapports entre les Chrétiens et les Maures,
fait sous la direction du maître de l'École hispanisante de Zurich, Arnold
Steiger, rendra sûrement de grands services aux dialectologues espagnols.
MarIa Josefa Canellada a publié une étude sur El bable de
22°
Cabranes (Madrid, C. S. de Inves. C, Patronado Menéndez y Pelayo,
Inst. A. de Nebrija, 1944, in-80, 376 p., une carte géographique, plusieurs
photographies, 26 dessins et plusieurs tracés), où elle analyse le dialecte
asturien de Cabranes (le lexique occupe les pp. 69-372).
230 Enfin, l'étude de Francisco Indurain, Contribuciôn el estudio
del dialecto navarro-aragonés antiguo (Zaragoza, Instit. Fernando el «
Catôlico, 1945, 115 p.), est consacrée à un examen linguistique du langage
assez dialectal de Fuero de Navarra. Le manuscrit de cet ouvrage a été
signalé par Menéndez Pidal (i).
2. Une monographie modèle.
Parmi les travaux dialectologiques réalisés par les savants espagnols,
il me semble que l'ouvrage d'Alonso Zamora Vicente, El habla de Mérida y
sus cercanias (Madrid, S. Aguirre, 1943, in-40, 153 p., avec 28 planches
contenant des cartes, des dessins et des photographies) mérite d'être
considéré comme une monographie modèle, quoique certains de ses
chapitres ne soient qu'une sorte d'esquisse des problèmes qu'ils traitent.
Détachons donc quelques aspects de la méthode suivie par l'auteur.
Dès le début, une carte géographique à grande échelle met le lecteur au
courant de la position qu'occupe le territoire exploré dans l'ensemble
d'une grande région du pays. Une introduction détaillée, complétée
par une autre carte, à une échelle plus réduite, permet d'apprécier
exactement les phénomènes linguistiques. L'auteur insiste sur quelques
facteurs qui peuvent déterminer les évolutions linguistiques (voies de
communications, la position de Mérida comme centre administratif, etc.).
Après cette introduction, peut-être trop schématique (pp. 7-11),
Alonso Zamora Vicente commence par exposer la méthode suivie il a :
observé d'une façon très soutenue, pendant une année, le parler des gens
du pays, dans des conversations spontanées ou provoquées par un inter-
(i) Nous n'avons pas pu consulter les monographies suivantes : Manuel Alvar,
El habla del Campo de Jaca (Salamanque, Colegio Trilingiie de la Unversidad, 1948,
272 p.) et Maria Concepciôn Casado Lobato, El habla de la Cabrera Alla, Contribu-
ci&n al estudio del dialecto leonés (Madrid, 1948, XIX-190 p.), signalées par M.
Paiva BoLÉo {Rev. Port, de Filol., vol. II, t. I. et II, 1948, pp. 384 et 386-387).
UNE MONOGRAPHIE MODÈLE 4l^
rogatoire. Ses témoins ont été choisis parmi des personnes méritant une
pleine confiance quant à l'exactitude des réponses. Il a toujours préféré
les illettrés etceux qui n'avaient pas fait de service militaire (cf. p. 12).
Des enquêtesfaites parmi les personnes appartenant à la classe supé-
rieure lui ont permis de vérifier le degré de pénétration du castillan ;
il a comparé les données ainsi obtenues avec les réponses des jeunes
gens et des vieillards.
Zamora Vicente a employé le questionnaire de l'Atlas linguistique
de la Péninsule ibérique, remanié et réduit selon le but qu'il se proposait
(cf. p. 12).
Il a étudié le parler de quinze localités groupées autour du centre
de Mérida.
Nous trouvons dans son exposé, sur ses témoins, des informations
aussi détaillées que dans les bonnes enquêtes des Atlas linguistiques
(cf. pp. 12-16). Dans les quinze localités explorées, le nombre des témoins
est de trente.
Le système de transcription phonétique est celui adopté par la Revista
de Filologia Espanola, augmenté des signes indispensables pour les
phonèmes de cette région (cf. p. 17).
Suit une ample bibliographie (pp. 18-19).
Après cette introduction, l'auteur fait l'examen de quelques parti-
cularités phonétiques, en utilisant aussi un bon nombre de tracés et de
palatogrammes (pp. 21-25). Vient ensuite l'étude du vocalisme (pp.
26-30), du consonantisme (pp. 30-37), des préfixes et des suffixes (pp.
37-39), de la morphologie (pp. 39-42), de la S5mtaxe (pp. 42-45) et du
lexique (pp. 45-52), ainsi qu'un aperçu des industries les plus caracté-
ristiques de la région (pp. 52-54).
Le Vocabulaire occupe cependant la plus grande partie du travail
(pp. 55-148) ; complété par des dessins. Son importance
il est souvent
est indéniable, car l'auteur affirme n'avoir enregistré que des termes
entendus dans des conversations ordinaires (cf. p. 55).
Malgré le déséquilibre qu'on peut facilement reconnaître entre les
on doit toutefois reconnaître que ce travail marque
différents chapitres,
un remarquable progrès dans le domaine de la dialectologie espagnole (i).
3. Une enquête par correspondance dans les îles Canaries.
La réalisation d'une enquête par correspondance dans les îles Canaries
est en relation avec la création (en 1945-1946), dans le cadre de l'Uni-
(i) Paxmi ses plus récents travaux, signalons les suivants : Poema de Ferndn
Gonzalez, Ediciôn, prôlogo y notas de Alonso Zamora Vicente (Madrid, Calpe, 1946,
petit in-8°, XXXVII-234 p. ; Clâsicos Castellanos) et Tirso de Molina, Por el sôtano
y el torno, Ediciôn, prôlogo y notas de Alonso Zamora Vicente (Buenos-Aires, Instituto
de Filologia, Secciôn Romdnica, 1949, in-8°; 217 p.).
4i8 l'espagnol
versité de La Laguna, à la Faculté des Lettres, d'un Séminaire de Philo-
logie romane, dont le premier but a été d'organiser une exploration
linguistique et folklorique afin de connaître « les objets et les mots ».
L'organisation de l'exploration a été confiée au romaniste Juan
Régulo Pérez, bien connu pour ses nombreuses contributions scienti-
fiques (voir mon étude p. 383 note, et la Rev. de Historia qui paraît ^ La
Laguna de Tenerife, n° 76, 1946).
Il a rédigé un Cuesttonario sobre palabras y cosas de la Isla de La
Palma (La Laguna de Tenerife, 1946, in-80, 188 pp., dont les 8 dernières
sont consacrées à de nombreux dessins dans les publ. de l'Université
;
de La Laguna, FacuUad de Filosofia y Letras, Seminario de Filologia
românica), qui contient une longue introduction, où l'auteur donne
aux correspondants des informations détaillées sur la façon dont ils
doivent rédiger les réponses (pp. 7-22). Le questionnaire renferme 1440
demandes et a comme but de donner une vue d'ensemble sur le langage
et le folklore (pp. 25-159). A fa fin du volume, J. Régulo Pérez reproduit
quelques romances et d'autres compositions populaires (pp. 161-168),
ainsi qu'une longue liste des toponymes de l'île de La Palma (pp. 169-176).
L'auteur a rédigé son questionnaire en prenant comme point de
départ celui de M. de Paiva Boléo mon
étude, p. 455), ainsi que le
(cf.
questionnaire réduit de l'Atlas linguistique-ethnographique italo-suisse
de K. Jaberg et J. Jud (cf. p. 5).
Le questionnaire a été distribué aux curés, aux instituteurs, etc.
de l'île de La Palma, le 5 juillet 1946, et la même
année le professeur
J. Régulo Pérez a commencé son voyage pour entrer en relation directe
avec ses collaborateurs, afin de faciliter leur tâche (cf. l'article La encuesta
linguistico-folklôrica de La Palma, dans la Rev. de Hist., n° 76, 1946,
p. 6 de l'extrait son itinéraire est indiqué sur une carte, à la p. 9).
;
L'auteur dégage quelques conclusions de cette première enquête lin-
guistique dans l'île de La Palma (cf. pp. lo-ii de l'extrait) il faut avoir :
de bonnes relations personnelles on doit être en contact permanent
;
avec les correspondants ; on ne peut pas demander à une seule personne
de rédiger les réponses les réponses sur la vie matérielle (objets, etc.^
;
sont meilleures que celles sur la vie spirituelle, qui exigent des connais-
sances très approfondies le questionnaire ne doit pas être trop long ;
;
on doit laisser, dans le texte imprimé, plus de place libre pour les réponses.
L'auteur de cette enquête a bien voulu me communiquer, avec un
empressement dont je lui suis reconnaissant, son intention d'étendre
cette exploration aux autres îles des Canaries (i).
(1) L'île de La Palma, selon J. Régulo Pérez, a une superficie de 726 kilomètres,
carrés, 60.000 habitants et 14 centres principaux. Au milieu de l'Ue se dresse ua
grand cratère et de hautes montagnes boisées ; les côtes seules sont habitées.
PARLERS DE L'AMÉRIQUE ESPAGNOLE 419
4. Les parlers de T Amérique espagnole.
Il serait très difl&cile d'indiquer en détail les nombreux travaux dialec-
tologiques sur les parlers de l'Amérique espagnole ; ce n'est d'ailleurs
pas notre but. Nous croyons cependant utile d'attirer l'attention sur
les plus remarquables, afin de mettre en lumière les très importantes
contributions dialectologiques du nouveau domaine roman qui se crée
lentement depuis presque cinq siècles à quelques milliers de kilomètres
de l'ancienne Romania.
L'espagnol de l'Amérique présente toutefois une remarquable unité,
et « manifeste une fidélité aux vieilles traditions hispaniques, romanes
et même latines, qui, en considération de l'extension du territoire et
des énormes différences dans les conditions sociales, politiques, géogra-
phiques et ethniques, paraît presque énigmatique » (Bertil Malmberg,
Studia Ling., t. I, 1947, p. 115).
Les savants ont souvent comparé ce processus politique et linguistique
à celui qui s'est accompli dans l'Empire romain, et qui a eu comme
résultat la création des langues romanes (cf. la remarquable étude de Max
L. Wagner, Spanisch-Amerikanisch und Vulgàrlatein, dans Zeitschr.
f. rotn. Phil., t XL, 1920, pp. 286-312, 385-404, et la trad. espagnole
de C. M. Grûnberg, avec des notes d'A. Castro et P. Henrlquez Urena,
dans les Cuadernos del Instituto de Filologia, t. I, 1924, pp. 45-110;
cf. aussi la reproduction de cet article dans les Meisterwerke der rom.
Sprachwissenschajt de L. Spitzer, t.II, Miinchen, 1930, pp. 208-263).
Mais la comparaison, comme l'a bien remarqué Wagner, ne peut s'é-
tendre plus loin, aux phases successives du développement linguistique.
En Amérique espagnole a eu lieu, à partir du XIX« siècle, un morcel-
lement politique presque sans aucune influence sur la vie culturelle,
tandis que, dans le domaine des langues romanes, les invasions barbares
eurent pour conséquence non seulement le démembrement de l'Empire
mais aussi l'interruption de tout contact matériel et spirituel, et cela
surtout entre la Roumanie et le reste de la Romania.
L'espagnol d'Amérique repose toujours sur les parlers de la Péninsule,
malgré d'éléments linguistiques indigènes qui ne purent
les infiltrations
altérer sa structure morphologique. Et Wagner ajoute « Variazione :
non significa scissione. La caratteristica dello spagnolo d'America si
fuà riassumere in questa definizione : varietà nell'unità e unità nella
differenziazione » {Lingua e dialetti delV America espagnola, p. 147).
a) Un travail d'ordre général.
Le travail de Pedro HenrIquez UreSa, El espanol en Méjico, los
Estados Unidos y la America central (cf. mon étude, pp. 383-385), rend
420 l'espagnol
d'importants services à la dialectologie, non seulement par les
études qu'il contient, mais aussi par les savantes notes de l'auteur sur
mentionnées dans le titre. Les index des noms de personnes,
les régions
des noms de lieu, des langues et des dialectes, ainsi
des institutions,
que son vocabulaire (pp. 397-519) font de cet ouvrage une sorte de
petite encyclopédie dialectologique sur la partie septentrionale du
domaine de l'Amérique espagnole.
b) Nouveau -Mexique.
Amado Alonso et Angel Rosenblat ont rendu à la dialectologie un
remarquable service en traduisant et en ajoutant d'excellentes annotations
à l'ouvrage d'AuRELio M. Espinosa, Estudios sobre el es-panol de Nuevo
Méjico volume, Buenos-Aires, 1930, in-80, pp. 1-312 2® volume,
(i®f ;
par A. Rosenblat, Buenos-Aires, 1946, in-80, XV-394 p., dans la. Biblio-
teca de Dialectologia hispanoamericana de VInstituto de Filologia (n° I
et II).
L'étude d'Aurelio M. Espinosa a été publiée en anglais dans la Revue
de Dialectologie romane sous le titre Studies in New Mexican Spanish
(t. I, 1909 ; t. III, V, 1913 et t. VI, 1914). Les
1911 ; t. IV, 1912 ; t.
traducteurs ont mis au point cette oeuvre en tenant compte des nouvelles
découvertes dans le domaine de la dialectologie, ce qui ne fut pas un
travail facile.
Le territoire exploré par Espinosa comprend une bonne partie du
Nouveau-Mexique, et plus précisément le bassin supérieur du Rio Grande,
entre l'Arizona, le Colorado et le Texas, en ayant comme centre la
ville de Santa Fé (cf. la seconde carte du volume la première présente ;
tout le territoire de l'espagnol du Nouveau Monde).
La population espagnole, venue en Amérique à la fin du XVI® siècle,
€st originaire de l'Andalousie, de l'Estrémadure et de la Castille ; elle
fut augmentée au XVII® siècle par un nouveau contingent de Galiciens,
d'Asturiens et de Basques.
La vieille langue des Aztèques (le ndhuatl) semble n'avoir laissé de
traces que dans le vocabulaire des parlers hispaniques (cf. Mabnberg,
/. c, t. I, p. 32 cf. aussi Wagner, Lingua, pp. 61-62).
;
A la fin de son étude sur la phonétique des parlers, Espinosa publie
un bon nombre de textes dialectaux dans une rigoureuse transcription
phonétique (pp. 281-313).
Le premier volume renferme encore une étude d'Amado Alonso,
Problemas de dialectologia hispanoamericana (pp. 317-472).
Le second volume de l'ouvrage d'Espinosa consacré à la Morphologie,
a été traduit, élaboré et annoté par Angel Rosenblat (pp. 1-102). Après
une brève préface d'Alonso (pp. I-VII), nous trouvons (pp. IX-XV)
un complément de la bibliographie du premier volume étant donné ;
PARLERS DE l'AMÉRIQUE ESPAGNOLE 421
la date de la parution de ce volume (1946), cette liste d'ouvrages doit
être à peu près complète.
La plus grande partie de ce volume est cependant occupée par la
remarquable contribution d'Angelo Rosenblat, publiée sous le titre de
Notas de morfologia dialectal (pp. 103-316). Ces notes font l'impression
d'une sorte de grammaire historique générale de l'espagnol du Nouveau
Monde.
Un vocabulaire et un index analytique pour les deux volumes offrent
aux chercheurs non seulement un précieux instrument de travail, mais
aussi une preuve évidente de l'importante contribution personnelle
des traducteurs et commentateurs de l'ouvrage d'Aurelio M. Espi-
nosa (i).
c) République Dominicaine.
Pedro Henriquez UreSîa (voir p. 419) a publié un autre ouvrage,
non moins important, sur El esfanol en èanto Domingo (Buenos-Aires,
1940, in-80, 301 p., dans la Bibl. de Dial. hispanoamer., n° V), où il affirme
avoir rédigé cette, étude durant les années 1935 et 1936 (cf. p. 7).
Après une ample bibliographie (pp. 9-28), P. Henriquez Ureîia traite
les questions suivantes : la position de Santo Domingo comme premier
centre espagnol lors de la découverte du Nouveau Monde, avec son
Université créée en 1538 (cf. p. 35) ; l'aspect archaïque de ses parlers
à cause de leur position géographique (chap. II et III) ; les parlers et
les coutumes des provinces d'Espagne reflétés dans les archaïsmes locaux
et dans le folklore (IV, V et VI) les termes indigènes et les éléments
;
exotiques (VII et VIII) les particularités phonétiques du système
;
linguistique, ainsi que les traits andalous (IX, X et XI) la contribution ;
des Indiens et des nègres (XII) la morphologie et la formation des mots
;
(XIII et XIV) la topon5anie, la sémantique et la syntaxe (XVI, XVII
;
et XVIII), et, pour conclure, des observations historiques (XIX).
Un ample index analytique et un vocabulaire terminent ce précieux
travail, dont le contenu, indiqué plus haut, prouve bien la valeur dialecto-
logique (2).
(i) Nous regrettons de n'avoir pu consulter le travail concernant le parler de
Yucatan (presqu'île de l'Amérique du Sud, entre le golfe du Mexique et la mer des
Antilles) de Victor M. Suerez, El espanol que se habla em Yucaidn (Yucatân, Mexico,
1945).
(2) Il faut consulter aussi son travail très suggestif sur les pommes de terre et
d'autres termes exotiques : Para la historia de los indigenismos : papa y batata ;
elenigma del aja ; boniato ; caribe ; palabras antillanas, Buenos-Aires, 1938, in-8°,
147 p., dans Bibl. de Dial. hispanoamer., III« année. Ces monographies peuvent être
considérées comme des travaux de géographie linguistique historique.
422 L ESPAGNOL
d) Colombie.
La dialectologie colombienne est représentée par l'importante activité
de RuFiNO José Cuervo (voir mon étude pp. 399-400).
e) Pérou.
Le Pérou, selon l'opinion de Malmberg (/. c, t. II, p. i), « est le pays
qui a conservéle mieux le castillan proprement dit. On semble d'accord
pour admettre que c'est la langue en Amérique qui sonne le plus espa-
gnol» (d'après Rudolf Lenz). Il était d'ailleurs le siège principal de
l'empire colonial espagnol, avec la résidence du vice-roi et un puissant
centre intellectuel, l'Université de Lima (fondée en 1576), où le castillan
fut une norme pour les émigrés et les indigènes. A l'époque de la conquête,
la langue des Incas (le quichua) avait plus d'extension que celle des
Chimus ou Mochicas {yaymara). Cette dernière langue, employée encore
dans de vastes régions du Pérou et de la Bolivie, a dû céder la place
au quichua, la langue des Incas (cf. Malmberg, t. II, pp. 41-42).
Le langage du Pérou a été étudié par Pedro M. Benvenutto Murrie-
TA dans son étude El lenguaje feruano (t. I, Lima, 1936, XII-230 p. ;
cf. le compte rendu d'Amado Alonso, dans Rev. de Filol. Hisp., t. III,
1941, pp. 160-166).
Sur la langue de la Bolivie, Malmberg (/. c, t. II, p. 41, note 21)
s'exprime en ces termes : « La Bolivie se rattache linguistiquement
au Pérou par sa situation géographique et par le contact intime avec
Lima, gardé fidèlement pendant la période coloniale... L'ancien nom de
la Bolivie, Alto Perii, rappelle aussi ce contact intime entre les deux
régions ».
f) Paraguay.
D'après l'opinion de Malmberg (/. c, t. II, p. 14) « le Paraguay occupe,
parmi les pays hispano-américains, une place à part. A cause de conditions
historiques et sociales spéciales — dues à l'isolement peut-être et aussi, et
surtout, aux missions des jésuites — facteur indigène a joué un
le rôle
qui dépasse de beaucoup l'importance des Indiens dans des pays même
comme le Pérou ou le Chili où leur nombre a été relativement plus grand
qu'au Paraguay. Les tribus les plus importantes au Paraguay, à l'épo-
. .
que de la découverte, étaient les Guaranis, dont la langue avait été
répandue sur des territoires qui dépassaient de beaucoup son extension
primitive. Cette langue fut adoptée par toute la population métisse et
même créole au Paraguay et est encore aujourd'hui une espèce de langue
internationale, utilisée par les Indiens non guaranis dans leurs rapports
avec les Blancs et avec d'autres tribus » (cf., pour plus de détails, pp.
15 et suiv.).
Il est intéressant de souligner le prestige linguistique dont jouit le
PARLEES DE L'AMÉRIQUE ESPAGNOLE 423
guarani par rapport à l'espagnol, la langue officielle du pays. Voici
les remarques de B. Malmberg « Le guarani est souvent utilisé aussi
:
dans la propagande politique et religieuse, surtout à la campagne où il
peut arriver qu'on ait de la peine à se faire comprendre en espagnol...
Si presque partout ailleurs dans le Nouveau Monde, c'est une insulte
de soupçonner l'origine indienne d'une personne, tout Paraguayen parle
avec fierté de ses ancêtres indiens. Nous avons ici, dit Malmberg, juste-
ment les conditions sociales et culturelles nécessaires, selon moi, pour
l'adoption et la conservation des phénomènes de substrat dans la norme
linguistique d'une société 1948, pp. 58 et 59).
» (t. II,
Sur les hispanismes pénétrés dans le guarani, nous disposons d'une
étude très approfondie, rédigée par Marcos A. MorInigo, Hispanismos
en el guarani, Estudio sobre la penetraciôn de la cultura espanola en la
guarani, segûn se refieja en la cultura, Bajo la direcciôn de Amado Alonso
(Buenos-Aires, 1931, in-80, 432 p., avec une préface d'Amado Alonso,
pp. 9-15 dans la Collecciôn de estudios indigenistas, n° i, de l'Institut
;
de Philologie de Buenos-Aires). Originaire d'Asuncion (la capitale du
Paraguay), Morinigo parle le guaranf aussi bien que l'espagnol (cf. p.
9) il est donc très bien placé pour illustrer l'apport de l'espagnol dans
;
la langue des anciens maîtres du pays.
Les deux cartes géographiques, hors texte, indiquent bien les vastes
territoires occupés jadis par les Guaranis (ou Tupi-Guaranis, cf. mon
étude p. 462), ainsi que ceux plus restreints d'aujourd'hui (cf. la seconde
carte).
L'étude de Morinigo donne l'impression d'une vaste enquête linguis-
tique qui comprend : la terminologie concernant l'individu, la vie
matérielle, l'agriculture, le bétail, les moyens de transport, le commerce,
les métiers et leurs outils, la vie psychique, l'organisation sociale, les
éléments lexicaux indépendants et l'histoire naturelle. Et le tout,
dans une bonne transcription phonétique.
L'auteur donne aussi une brève description du système phonique du
guarani (pp. 31-39) et de sa morphologie (pp. 40-46), ainsi qu'une bonne
bibliographie (pp. 413-419 ; cf. aussi Malmberg, t. II, p. 54).
g) Chili.
Le territoire du Chili ainsi qu'une bonne partie de la pampa argentine
étaient occupés à l'époque de la conquête par les Araucans qui défen-
dirent âprement leur indépendance (cf. Malmberg, t. II, pp. 45-52).
Leur langue, Varaucan, est complètement différente de l'espagnol, et
eUe a joué un grand rôle dès l'époque de la conquête le conseil de Lima :
l'avait déjà adoptée comme langue officielle de la colonisation (en 1583).
Les études sur le chilien sont dues surtout aux trois grandes person-'
nalités suivantes :
424 l'espagnol
1° Andrés Bello en 1780, mort en 1865), célèbre poète véné-
(né
zuélien de Caracas, établi au Chili, oii il fut le grand défenseur de la
tradition classique espagnole. Sa grammaire a été savanmient annotée
par Rufino José Cuervo (voir mon étude, p. 400).
2° Le savant allemand Frederico Hanssen (né à Moscou en 1857,
mort à Santiago de Chile en 1919), professeur de latin et de philologie
classique dans ce pays dès 1889 son activité dans le domaine de la lin-
;
guistique chilienne fut remarquable (cf. la préface de Luis Alfonso à
la Gramâtica histôrica de la lengua castellana de Hanssen, Buenos-Aires,
«El Ateneo», 1945, in-8o,[XXIX-367 p., pp. VII-XII, avec la bibliographie).
30 RuDOLFO Lenz en 1863), romaniste allemand, qui, tout jeune,
(né
s'est établi au Chili et a fait connaître, par ses nombreuses études, les
parlers des autochtones, ainsi que l'espagnol du Chili. Il est connu surtout
par sa théorie sur l'influence de l'araucan sur le système phonique
des parlers espagnols locaux (cf. Max L. Wagner, La lingua, pp.
68-72).
Lenz a publié, en 1892 déjà, des textes dialectaux en transcription
phonétique. Une bonne partie de ses travaux moins accessibles ont été
traduits et publiés, avec des notes très précieuses, par Amado Alonso
et Raimundo Lida dans le sixième volume de la Bibliothèque de Dialec-
tologie hispano-américaine de l'Institut de Philologie de Buenos-Aires,
sous le titre El esfanol en Chile, trahajos de Rodolfo Lenz, Andrés Bello
y Rodolfo Oroz {traduccién, notas y apéndices de..., Buenos-Aires, Imprenta
de la Universidad, 1940, in-S», 374 p.).
Dans les textes phonétiques (publiés pour la première fois dans les
Phonetische Studien de W. V-VI, 1892-1893), les éditeurs
Viëtor, t.
ont corrigé des erreurs dues en partie à l'imprimerie et en partie à une
mauvaise audition de la part de Lenz (cf. pp. 197-208).
Ce volume représente une autre contribution fort utile apportée à
par A. Alonso et R. Lida (i).
la dialectologie
h) Argentine.
L'Argentine fait partie d'un territoire qu'on désigne souvent par un
terme plus général : la région du Rio de la Plata,
le grand fleuve constitué
par l'union de l'Uruguay et du Paranâ. On réunit donc sous cette déno-
mination l'Argentine proprement dite et les autres pays qui se trouvent
dans le voisinage du Rio de la Plata. La région est dominée par l'immense
capitale de la République Argentine, Buenos-Aires.
(i) Le domaine chilien dispose d'une bonne bibliographie critique, faite par Guil-
lermo Rojas Carrasco, Filologia chilena, Guia bibliografica y critica (Primer premio
de la Academia Chilena de la Lengua, Santiago del Chile, « Universo ». 1940, 302 p. ;
dans les Éditions de l'Université du Chili). Cf. le compte rendu d'Angel Rosenblat,
dans Rev. de Filol. hisp., t. IV, 1942, pp. 392-393-
PARLERS DE L' AMÉRIQUE ESPAGNOLE 425
Le pays appartenait aux Incas, dont la langue (le quichua)
jadis
se parle encore «aujourd'hui au Pérou, en Bolivie et dans de vastes
territoires de l'intérieur et du Nord de l'Argentine (Tucumân, Catamarca,
Santiago del Estero, le Nord de Cordoba, etc.). Il y a environ dix millions
de personnes qui le parlent actuellement comme langue maternelle »
(Malmberg, t. note 30). « Le facteur indigène, afi6rme
II, 1948, p. 44,
Malmberg (/. c, p. 65), est une quantité négligeable dans cette partie
de l'Amérique. Les Indiens de la Pampa avec lesquels les Blancs sont
entrés en contact d'une façon ou d'une autre, n'ont pris aucune part
à la création des grandes villes établies à l'embouchure de la Plata.
Le problème de substrat ne se pose pas ».
Pour ce pays, nous nous bornons à signaler un remarquable travail
de dialectologie, l'ouvrage d'ELEUTERio F. Tiscornia (né en 1879,
mort en 1945, cf. Rev. de Filol. hisp., t. VII, 1945, pp. 311-312), La lengua
de «Martin Fierroy> (Buenos-Aires, 1930, in-80, XV-317 p.).
« Martin Fierro » est l'œuvre de l'écrivain argentin José Hemândez
qui présente la vie précaire des gauchos, les gardiens des grands troupeaux
dans les pampas de l'Argentine, et leur lutte contre les Indiens. Leur
parler, le gaucho-argentin, rappelle de très près le castillan de Madrid,
mais possède toutefois un bon nombre de termes empruntés aux indi-
gènes. « Martin Fierro » est donc une œuvre en langue populaire (la
« literatura gauchesca »), c'est l'épopée nationale argentine.
E. F. Tiscornia est considéré comme le véritable explorateur du
quichua. Il a en effet réédité, en 1925, le « Martin Fierro », comentado
y anotado, 1. y vocabulario (Buenos-Aires, 1925, XX-501 p.)
1, Texto, notas
Son travail, La
« Martin Fierro », est une étude très appro-
lengua de
fondie du parler des gauchos qui n'avait été examiné que d'une façon
sommaire. L'auteur analyse la phonétique, la morphologie, la syntaxe
et la stylistique, en soulignant toutes les particularités qui rappellent
les dialectes de l'Espagne (le seseo, etc.), ainsi que celles dues aux parlers
indigènes.
La carte de voseo (formule de politesse employée dans les classes
populaires), rédigée avec la collaboration de P. Henriquez Urefia (avec
les références aux pp. 289-290), peut illustrer l'étendue du domaine de
l'Amérique espagnole (voir planche n» XXXIII, p. 384 de mon étude) (i).
(i) Sur le problème de la langue en Argentine, cf. encore les deux travaux sui-
vants : Dr. Rudolf Grosmann, Das auslàndische Sprachgut im Spanischen des Rio
de la Plata, Ein Beitrag zum Problem der argentinischen Nationalsprache (Hambourg,
1926, VI-224p., dans Mitteil. u. Abhandlungen aus dem Gebiet der rom. Philologie,
Seminar f. rom. Sprachen u. KuUuren, Hamburg, Band VIII) et Amadc Alonso, El
problema de la lengua en America (Madrid, 1935, 295 p.), avec ses quatre essyis El :
problema argentino de la lengua Ruptura y reanudaciôn de la tradiciân idiomdtica
;
en America ; Preferencias mentales en el kabla del gaucho et Hispanoamérica, unidad
cultural.
'
426 l'espagnol
Une importante étude sur les parlers de la province de San
Luis. —
M™» Berta Elena Vidal de Battini, membre de l'enseignement,
a consacré son activité à l'étude des parlers de la province de San Luis,
l'une des régions les plus centrales de la République argentine. Les maté-
riaux ont été enregistrés en utilisant le Cuestionario linguistico hispano-
americano de Tomâs Navarro Tomâs, publié par l'Institut de Philosophie
de la Faculté de Philosophie et Lettres de Buenos-Aires (les éditions
de 1943 et 1945 cf. p. IX, note, de son étude).
;
Son étude a le titre suivant El habla rural de San Luis, Parte I
: :
Fonética, Morfologïa, Sintaxis (Buenos-Aires, Biblioteca de Dialectologla
Hispanoamericana, VII, Instituto de Filologia : Seccion Românica,
1949, in-80, XX-448 p., avec deux cartes hors-texte, la première d'ordre
géographique et la seconde, en couleurs, illustrant l'intonation). Le
prologue (pp. VII-X) est signé par Amado Alonso qui a dirigé les recher-
ches de l'auteur. Enrique François, directeur actuel de l'Institut de
Philologie et de la Section classique (la Section romane est à présent dirigée
par Alonso Zamora Vicente), avertit le lecteur de la lenteur de la publi-
cation de cette étude, rédigée déjà en 1946, sous la direction d'Amado
Alonso et d'Angel Rosenblat (cf. p. V).
Après une ample bibliographie (pp. XI-XX), l'auteur traite des ques-
tions suivantes la région explorée et son histoire (pp. i-ii) la langue
: ;
(pp. 12-20) phonétique (pp. 21-89) la morphologie (pp. 90-375)
; la ;
et la syntaxe des parlers (pp. 376-497). Suivent un index des mots (pp.
409-441) et un index de matières (pp. 441-445).
Cet aperçu donne, je l'espère du moins, une idée des efforts fournis par un
bon nombre de savants pour faire ressortir l'importance des dialectes et
des parlers de l'Amérique espagnole, ainsi que des nombreux problèmes
que leur étude pose à la dialectologie et à la linguistique générale.
On peut donc affirmer avec une certaine fierté que ces travaux cons-
tituent un titre de gloire pour la dialectologie hispanique du Nouveau
Monde.
5. Le judéo- espagnol.
Sur le judéo-espagnol, nous nous bornons à signaler les travaux suivants :
1° Max Léopold Wagner, Caractères générales del judeo-espaHol
de Oriente (Madrid, 1930, 120 p. extrait de la Rev. de Filol. esp., t.
;
XII), où l'auteur analyse minutieusement ce rejeton de l'ancien castillan
parlé à l'époque d'Isabelle la Catholique, en reproduisant des textes
en judéo-espagnol des Balkans (cf. aussi la Rev. de Dial. rom., t. I, 1909,
pp. 470-506).
LE JUDÉO-ESPAGNOL 427
2° Max a. Luria, A Study of the Monasfir Dialect of Judeo-Spanish
Based on Oral Material Collected in Monastir, Yugo-Slavia (New-York,
1930, 261 p.). Il s'agit d'une étude faite parmi les Juifs originaires de
Monastir (Bitolj) habitant la ville de New York et complétée par une
enquête sur place. L'auteur reproduit 28 textes. Le travail se termine
par un glossaire et une liste de mots groupés d'après leur origine.
30 Une enquête de plus larges proportions est celle faite par une
femme (qui n'est pas d'origine juive), C, M. Crews, qui a publié ses
résultats dans son étude intitulée Recherches sur le judéo-espagnol dans
lesPays balkaniques (Paris, E. Droz, 1935, in-8°, 321 p.). Les enquêtes
ont eu lieu à Bucarest, Salonique, Bitolj (Monastir) et Skoplje (Uskûb),
où elle a pu transcrire phonétiquement un bon nombre de textes, en
notant l'âge et la condition des témoins.
40 Paul Bénichou, Romances judeo-espa^noles de Marruecos (dans
la Rev. de Filol. hisp., VI, 1944, pp. 36-76, 105-138, 255-279, 313-
t.
381). Une bonne partie de ces romances lui ont été fournies d'Oran
(Algérie) par sa tante, qui a eu la bienveillance de transcrire des spécimens
reçus de ses connaissances (cf. pp. 38-39). L'auteur soumet à une analyse
approfondie les textes ainsi obtenus en les complétant et en leur ajoutant
un examen linguistique dans l'article Observaciones sobre el jtideo-espanol
de Marruecos (la même revue, t. VII, 1945, pp. 209-258). C'est une
contribution très utile, car le judéo-espagnol du Maroc était peu connu
jusqu'à présent.
6. Les idiomes des Philippines.
Sur les idiomes des Philippines, nous signalons l'enquête du mission-
naire belge MoRiCE VanoverbeRgh,
C. I. C. M., entreprise en 1936,
dont les résultats sont publiésdans son travail Some undescribed Langua-
ges of Luzon (Nimègue, 1937, 200 p. avec une carte, Public, de la Comm.
d'enquête ling. t. III) (cf. aussi Willem Pée, dans les Actes du VI^ Congrès
intern. des Linguistes, Paris, 19 au 24 juillet 1948, p. 77).
VIL L'ATLAS LINGUISTIQUE ESPAGNOL EN VOIE
DE PUBLICATION
Nous regrettons de ne pas être en mesure de donner des informations
plus détaillées sur la méthode de l'Atlas linguistique espagnol, malgré
toute notre bonne volonté.
Les quelques indications sommaires qui suivent sont puisées dans
des revues ; nous les présentons dans l'ordre chronologique.
428 l'espagnol
En 1923, la Revista de Filologia es^anola annonce (t. X, 1923, p.
112, notes) que le Centre d'Études historiques de Madrid, après une
longue préparation, vient de décider l'établissement d'un Atlas linguis-
tique de l'Espagne, dont l'exécution est confiée à Tomâs Navarro.
En 1933, T. Navarro Tomâs, A. M. Espinosa (fils) et L. Rodiguez-
Castellano publient (dans la Rev. de Fil. esp., 1933, pp. 225-277)
t. XX,
leur étude La frontera del andaluz, avec dix cartes linguistiques et treize
palatogrammes, en afiirmant (cf. pp. 226-227) ^l^^ l^s matériaux ont
été recueillis lors de l'enquête sur place pour l'Atlas linguistique.
Au quatrième Congrès international de Linguistique romane, tenu
à Bordeaux le 28 mai 1934, A. M. Espinosa a présenté une note sur
l'Atlas linguistique de l'Espagne {Bulletin hisp., t. XXXVI, 1934, p. 393).
En 1936, A. M. Espinosa (fils) et L. Rodriguez-Castellano publient
l'étude La aspiraciôn de la « h » en el Sur y Oeste de Espana (dans la
Rev. de Filol. esp., t. XXIII, 1936, pp. 225-254 et 337-378, avec quatre
cartes linguistiques) et affirment avoir obtenu les matériaux durant
l'enquête pour l'Atlas que prépare le Centre d'Études historiques (p. 225).
Manuel Sanchis Guamer, dans l'article l'Extension y vitalidad del
dialectovalenciano « apitxat » (pp. 45-62, avec deux cartes linguisti-
ques),mentionne que les matériaux présentés ont été enregistrés lors des
enquêtes pour l'Atlas linguistique de la Péninsule ibérique (cf. pp. 45-46).
En 1942, Tomâs Navarro a publié son article The Linguistic Atlas
of Spain and the Spanish of the Americas (dans V American Council
of Learned Societies, Bulletin, Washington, 1942, n^ 34, pp. 68-74) que
nous n'avons pu atteindre.
Tomâs Navarro Tomâs a imprimé en 1943 le Cuestionario lingUistico
hispanoamericano, I, Fonética, morfologia, sintaxis (Buenos-Aires, Insti-
tuto de Filologia, 1943, dont les questions sont groupées suivant l'ordre
grammatical.
En 1943, Dâmaso Alonso (dans la Rev. de Filol. esp., t. XXVII, 1943,
p. 95) affirme que l'Atlas préconisé par le Centre historique de Madrid
envisage une enquête s'étendant sur tout le territoire de la Péninsule,
y compris le Portugal (cf. mon étude, p. 457) et que l'exploration était
presque terminée en 1936. Il exprimait, à cette date (1943), le désir
qu'il fût publié.
En 1945, Vicente Garcia de Diego analysant les tâches de la dialec-
tologie espagnole affirme que : « Hay una parte considérable de ideas
que no interesa localizar ni estudiar en sus diferentes palabras y variantes
de forma, porque y a estdn recogidas en el Atlas LingUistico, que un dia
u otro ha de ser publicado » (dans son article Dialectologia, dans la Rev.
de Dial. y trad. popul., t. I, fasc. 3-4, 1945, p. 422).
En 1946, Lorenzo Rodriguez-Castellano a publié l'étude La aspira-
ciôn de la « h en
Oriente de Asturias (Oviedo, 1946, 40 p., dans les
» el
E
publications de l'Instituto de studios Asturianos) qui représente toujours
ATLAS LINGUISTIQUE ESPAGNOL 429
le résultat de ses enquêtes pour l'Atlas.semble que L. Rodriguez-
Il
Castellano a dû pour les Asturies (cf. Samuel
faire l'enquête linguistique
Gili Gaya, dans la Nueva Rev. de Fil. hisp., t. I, 1947, p. 90-91, où il
fait un compte rendu du travail). Cet ouvrage concerne la frontière
linguistique entre les Cantabres et les Asturiens, qui aurait été sur la
rivière Sella.
Enfin, Willem Pée, dans les Actes du F/« Congrès intern. des Linguistes
(Paris, 19 au 24 juillet 1948, Rapports, p. 58) s'exprime en ces termes :
«Ayant reçu une réponse négative à ma requête, je ne puis signaler
que ce que j'ai appris officieusement, c'est-à-dire que Navarro Tomâs,
le principal organisateur de l'Atlas espagnol, exilé lors de la guerre
civile, auraitemporté avec lui les matériaux recueillis ».
Malgré ce silence » peu commun sur un ouvrage qui intéresse toute
«
la Remania, les informations précédentes me permettent de conclure
que l'enquête pour l'Atlas a dû être faite par quatre enquêteurs i» To- :
mâs Navarro 2° A. M. Espinosa (fils) 30 Lorenzo Rodrlguez-Castel-
; ;
lano 4° M. Sanchis Guamer, et qu'on envisage un Atlas pour l'Amé-
;
rique espagnole.
Le questionnaire de l'Atlas a été utilisé par M. de Paiva Boléo (cf.
mon étude, p. 455) (i).
(i) En 1949, cependant, mon collègue Tomâs Navarro a bien voulu me donner des
informations très utiles concernant la méthode appliquée pour la réalisation de
l'Atlas. Il s'exprime, dans sa lettre, en ces termes :
«... Los trabajos preparatorios del Atlas, formacion de cuestionarios entrenamiento
,
de colaboradores y selecciân de lugares ocuparon desde 1925 a 1930. La empressa era
realizada con el apoyo econémico del Centra de Estudios Histâricos y el consejo e inspi-
racion del profesorMenéndez Pidal. A mi se me encomendô la direccion inmediata.
Tratamos de recoger y aprovechar las experiencias del Atlas de la France y del de
Italien und Sûdschweiz. Este ultimo sirviô como principal modela para agrupacion de
materias en el cuestionaria de lexicografia. Nuestra secciôn fonética era a mi juicio
mds metôdica y compléta que la de las atlas anteriores.
El cuestionaria formata dos cuadernas, una para fonética, ntorfologia y sintaxis, y
otro para vocabularia. El primera constata de 30 paginas con 411 preguntas. El
segunda reunia 50 paginas con 423 preguntas. Algunas preguntas van subdivididas
El contenida total del cuestionaria représenta unas 2000 cantestacianes.
Los colaboradores eran seis : dos de lengua castellana, dos de lengua catalana y valen-
ciana y otras dos de lengua galle ga y portuguesa. Nuestra propôsito era que el Atlas
abarcara juntamente toda la Peninsula.
Entre 1930 y 1936 se esiudiaran unas 350 puntos a localidades. Después se han
anadido las que faltaban para completar algunas pravincias. Hay estudiadas en con-
junto unas 400 localidades sin contar con Portugal que no llegô a ser estudiado. Las
localidades son en su mayar parte de caracter rural. Las sujetos individuas examinados
fueran campesinos entre 40 y 60 anos de edad ».
Que mon collègue Tomâs Navarro veuille bien agréer mes vifs remerciements.
Cf. aussi les précieuses indications sur les enquêtes lexicologiques données par
Vicente Garcia de Diego dans son ouvrage Manual de dialectologia espaflola, pp»
43-48. ~ .
'
430 L ESPAGNOL
VIII. L'ATLAS LINGUISTIQUE DE PORTO-RICO
Nous enregistrons avec une grande satisfaction la réalisation de l'Atlas
linguistique de Porto-Rico, l'une des îles des Antilles, par le savant
Tomas Navarro, professeur de philologie espagnole à la Columhia Uni-
versity, et directeur et réalisateur de l'Atlas linguistique espagnol (voir
p. 429).
Cet Atlas se trouve à la fin de son remarquable ouvrage El espanol
en Puerto Rico, Contrihuciôn a la Geografia linguistica hispanoamericana
(Editorial de la Universidad de Puerto Rico, Rio Piedras P. R., 1948,^
in-8<', 346 L'Atlas occupe les pages 249 à 327 (i).
p.).
L'Atlas linguistique de Porto Rico est donc précédé d'une étude
où l'auteur expose, avant tout, son plan de travail, les localités explorées
et les sujets interrogés, la division administrative (petits et grands
centres), la configuration du sol ; l'histoire, les colonisateurs et les
immigrants Juan Ponce de Léon, le grand conquérant de Porto-Rico ;
;
des rapports, des mémoires et des témoignages du XIX^ siècle sur le
parler du peuple, enfin une brève bibliographie.
Après cette partie préliminaire, très utile pour familiariser le lecteur
avec le pays et pleine d'enseignements sociaux et linguistiques, l'auteur
fait une pénétrante analyse phonétique et des observations gramma-
ticales, puis il examine le lexique (les termes concernant les plantes
et les fruits, les animaux, les outils), les zones linguistiques, les influences
(les termes indigènes, les termes adoptés, les termes créés, la toponymie,
les archaïsmes, l'influence de l'anglais, etc.), en faisant, à la fin de ce
chapitre, un résumé très important.
Suit une série de textes en orthographe usuelle et en transcription
phonétique, avec une bonne explication du système employé. La localité
d'origine des cinq textes est mentionnée.
A la fin du volume, nous trouvons un vocabulaire (pp. 331-342).
La méthode suivie par l'auteur pour son atlas.
L'enquête a eu lieu de 1927 à 1928, mais diverses raisons ont empêché
l'auteur d'en publier les résultats (p. 7).
Questionnaire. — L'auteur
a rédigé un questionnaire de 445 de-
mandes concernant des phénomènes phonétiques, morphologiques,
S5mtaxiques et lexicologiques (p. 10).
(i) J'ai pu consulter cet ouvrage grâce à la bienveillance de mon collègue Willem A.
Grootaers, C. I. M. C, de l'Université catholique de Pékin qu'il veuille bien agréer
;
mes remerciements sincères.
Planche XXXIV.
y Vacm.
VarUntct de 1» « aocntiuda. A aedia, tiiAnfulo. SI cm» rcpaittdot por loda 11
Ua. Palatal, roa^». 6 am», ânco de éOm en lugam dcl liionl. Vclar, madrado.
S caaos en el etremo ocsic. Pdf 42 -»
La carte vaca « vache » de l'Atlas linguistique de Porto-Rico (cf. p. 433 de mon étude).
432 l'espagnol
L'auteur rappelle les objections d'A. Thomas (dans Nouveaux essais
de philologie française, Paris, 1904, défavorables à l'emploi du ques-
tionnaire dans une enquête linguistique) et ajoute, fort de sa propre
expérience, que : no se ha demostrado que se pueda hacer el atlas del len-
«
guaje de un pais de ningiin modo mas perfedo. Aparté de esto no se puede
negar que las efectos del cuestionario sobre la persona examinada son en
la mayoria de los casos modificaciones de la palabra tan légitimas como
las que se producen en cualquier otra ocasiôn. Todo consiste en que el inves-
tigador sepa considerar la influencia de taies reacciones, no siempre igtuUes
en todos los sujetos y lugares » (p. 10, note i).
Enquêteur. — L'auteur a fait l'enquête lui-même.
Localités. —
Il a étudié le parler de 43 localités (cf. la liste, pp.
•
11-16), dont 41 appartiennent à Porto-Rico et deux à Vieques, une
petite île située tout près de Porto-Rico. L'auteur n'indique que le nom
des points explorés.
En ce qui concerne la densité des points, l'auteur ajoute qu'elle est
presque identique à celle de l'Atlas de la Corse, qui contient 44 points
explorés pour une superficie sensiblement égale à celle de Porto-Rico.
La Sardaigne, dans l'AIS, quoique son territoire soit trois fois plus grand,
n'a que 25 points explorés (p. 16, note i).
Informateurs. — L'auteur donne cependant sur ses informateurs
des renseignements très détaillés : leur nom et leur prénom ; leur âge ;
leur occupation ; l'étendue de leur propriété ; leurs déplacements ; le
degré de leurs connaissances sur la vie rurale ; la façon dont ils ont
réagi aux demandes ; leur réaction envers l'album employé comme
moyen d'interrogation ; le degré de leur instruction, etc. (presque tous
étaient des illettrés, p. 16).
L'âge. — Les personnes interrogées étaient, à peu d'exceptions près,
des agriculteurs, dont l'âge variait entre 40 et 60 ans (cf. p. 10).
Nombre des informateurs. — Il a interrogé d'ordinaire, dans chaque
localité, une ou deux personnes (cf. la liste des témoins, pp. 11-16).
Sexe. — Le questionnaire ayant été rédigé en vue de connaître
surtout la terminologie agricole, les femmes ne pouvaient pas donner
de bonnes réponses. Pour cette raison, il n'y a que deux femmes parmi
les informateurs (cf. p. 16).
Lieu de l'interrogatoire. L'enquête s'est déroulée presque —
campagne l'auteur n'a préféré les centres que dans
toujours dans la ;
des cas exceptionnels (cf. p. 16).
LES ARCHIVES DE LA PAROLE 433
Transcription phonétique. — Le
• système de transcription phoné-
tique est celui adopté par le Centra de Estttdios Histôricos de Madrid
et par L'Instituto de Filologîa de Buenos-Aires, complété par quelques
signes spéciaux (cf. p. 235).
L'auteur a fait cependant, sur place, avec ses témoins, des explo-
rations à l'aide du quimographe et même avec le palais artificiel (cf.
p. 39 et suivantes, où l'on trouve des remarques très importantes).
Publication des matériaux. —
L'auteur n'a publié dans son Atlas
que les matériaux qu'il a estimés indispensables. Une partie des résultats
a été publiée dans l'étude qui précède l'Atlas (cf. p. 251).
Le système adopté pour la rédaction des cartes est presque identique
à celui qu'appliquent les autres Atlas linguistiques. Afin de mieux faire
reconnaître les formes identiques, l'auteur a entouré le chiffre (qui
remplace le nom de la localité) de différentes formes géométriques (voir
planche n^ XXXIV, p. 431 de mon étude).
Il reproduit cependant, au bas de chaque carte, les variantes des
réponses obtenues (cf. p. 251).
L'Atlas contient en tout 75 cartes, dont les dix premières ont les
titres suivants Municipios de Puerto Rico (carte n^ i) Lugares estu-
: ;
diados {n° 2) ; Vaca (n» 3) ; Paja {n° 4) ; Dedo {n9 5) ; Lèche (n^ 6) ; Boca
(n® 7) ; Seto {n9 8) ;Yugo (n^ 10).
Cincho (n» 9) et
La réalisation scientifique du savant Tomâs Navarro mérite pleine-
ment la reconnaissance de tous les romanistes. Le Nouveau Monde
suit de près les progrès de la dialectologie européenne.
IX. LES ARCHIVES DE LA PAROLE ET DES TRAVAUX
DE PHONÉTIQUE
Les Archives. —A la fin de l'année 1930, le Centre d'Études histo-
riques a créé des Archives de la Parole chargées de recueillir et de con-
server sur des disques des documents oraux concernant la culture con-
temporaine de l'Espagne. Ramôn Menéndez Pidal a le mérite d'avoir
procuré, à cette fin, un phonographe Edison pour inscrire sur des cy-
lindres en cire plusieurs chansons des régions de Santander, de Câceres,
de Badajoz et de Madrid. Grâce à une subvention accordée en 1930
par le Ministère de l'Instruction publique, Rafaël Benedito a pu recueillir
quelques chansons de l'Andalousie.
La direction des Archives se propose d'enregistrer des spécimens
de la langue espagnole littéraire (et correcte) employée d'ordinaire lors
des manifestations artistiques des idiomes et des dialectes de la Pénin-
;
sule, ainsi que des parlers appartenant à d'autres pays espagnols ; la façon
434 L ESPAGNOL
de parler des personnalités illustres ; des chansons et des mélodies popu-
laires et traditionnelles.
Afin d'obtenir des enregistrements plus exacts et plus clairs, le Centre
a pu conclure un accord avec la « Columbia Graphophone Company »
de Saint-Sébastien pour la réalisation technique des travaux. La maison
« Columbia » a installé en 1931 au Centre d'Études historiques un labora-
toire oh furent enregistrés sur disques des spécimens de la prononciation
de plusieurs personnalités espagnoles (cf. Rev. de Filol. esp., t. XVIII,
1931, pp. 443-445 ; t. XIX, 1932, p. 228).
Travaux. —
Tomâs Navarro (Tomâs) a le mérite d'avoir publié,
en 1918, un Manual de pronunciaciôn espanola (Madrid, 1918), qui a
comme point de départ les travaux de M. Grammont. T. Navarro (Tomâs)
a fait ses premières études de phonétique au Laboratoire de phonétique
expérimentale de l'Université de Montpellier (en 1913), puis en Alle-
magne (à Leipzig et Hambourg) (cf. G. MUlardet, Bulletin hisp., t..
XXIII, 1921, pp. 69-76).
Il a étudié la prononciation correcte sur lui-même et sur des personnes
choisies, en travaillant avec le palais artificiel et l'inscripteur de la
parole.
Il a publié, en 1934, l'étude Analisis fonético del Valenciano literario
(dans la Rev. de Filol. esp., t. XXI, 1934, pp. 113-141, avec six palato-
grammes), en collaboration avec Manuel Sanchis Guamer, qui lui a
servi d'informateur.
Parmi ses derniers travaux, signalons ses Estudios de fonologia espanola
(New- York, 1946, Syracuse University Press, 217 p.).
En 1942, Armando de Lacerda et Maria Josefa Canellada ont publié
une série d'études sous le titre Comportamientos tonales vocâlicos en
espanol y portugés (voir mon étude p. 465).
Amado Alonso et Raimundo Lida font paraître un ouvrage de Geo-
grafia fonética : -\ y — r implosivas en espanol (dans la Rev. de Filol.
hisp., t. VII, 1945, pp. 313-345, avec une carte de l'Espagne, une du Pana-
ma et une du Venezuela, dans le texte) (i).
(i) En 1948, Mercedes V. Alvarez Puebla de Chaves publia l'étude Problemas de
fonética expérimental (La Plata, 1948, in-80, 130 p. et 75 planches dans la Biblio- ;
teca Humanidades de la Universidad de La Plata, t. XXXI) qui représente le
résultat des recherches faites à l'aide d'un nouvel appareil (inventé par Crudo Caa-
mano) basé sur la cellule photo-électrique. M"» Marguerite Durand affirme qu'au
« point de vue des timbres et de l'intensité, le « photoliptophono » employé par M"*
de Chaves nous donne des renseignements précieux. Pour la hauteur musicale, il
permet d'opérer les mesures sur des vibrations beaucoup plus grandes, donc d'obte-
nir une plus grande précision avec une économie de temps » (BtUl. Soc. Ling. Paris^
t. XLIV, 1948. p. 26).
F. LE PORTUGAIS
« Se exceptuarmos as obras do nunca assds
admirado Leite de Vasconcelos, os trabahlos
de Jiilio Moreira, alguns estudos publicados
na « Revista Lusitana » e no «. Boletim de Filolo-
gia pouco mais, pode afirmar-se que a lingua-
», e
getn cor rente e a popular, nâo obstante o seu
palpitante interesse, sâo ainda quase par completo
menosprezadas e até mesmo, em parte, despreza-
,
das, pelo piiblico ilustrado de Portugal... Um
tal estado de cqisas jd se vai, felizmente, modifi-
cando, e hâ-de modificar-se cada vez mais... ».
(M. Paiva Boléo) (i).
I. INTRODUCTION
Le portugais est la troisième langue de la péninsule Ibérique. Son
étude est indispensable pour la connaissance de l'évolution de l'espagnol
et du catalan, et s'avère de plus en plus nécessaire non seulement pour
du provençal, mais aussi pour celle des parlers de l'Italie méri-
l'histoire
dionale (et du sarde), ainsi que pour l'explication de certains traits de
la morphologie et du lexique roumains. C'est surtout à la nouvelle généra-
(i) C'est ainsi que s'exprime Manuel de Paiva Boléo, le dialectologue de l'Uni-
versité de Coïmbre, qui se propose de donner, par son activité, un nouvel essor à la
dialectologie portugaise. Dans le passage cité (de son travail da O interesse cientifico
linguagem popular ;Em Apêndice, Esclarecimentos sobre o Inquérito Linguistico, dans
la Revista de Portugal, Série A, Lingua Portuguesa, n° 3, déc. 1942, Lisbonne, p. 6
de l'extrait), l'auteur mentionne, pour Leite de Vasconcelos, les travaux Estudos
de filologia mirandesa (2 vol., 1900 et 1901) et ceux publiés dans les Opûsculos;
pour J. Moreira, ses Estudos da lingua portuguesa (2 vol., 1907 et 19x3) pour la ;
« Revista Lusitana », surtout ceux de Celestino Monteiro Soares de Azevedo,
Linguagem popular de Ervedosa doDouro {Rev. Lus., XXVII, 1929) et de José DioGO
R1BEIR0, Linguagem popular de Turquel (Rev. Lus., XXVIII, 1930), et pour le
Boletim de Filologia, les ouvrages suivants AbIlio Roseira, Costumes de Semide,
:
Linguagem e folclore (vol. III, 1935) F. Krûger, Notas etnogrdfico-linguisticas da
;
Pévoa de Varzim (vol. IV, 1936) et de Kâte Brûdt (une élève de Krûger), Madeira,
Estudo linguistico-etnogrdfico (vol. V, 1937-1938).
Cependant, tout en reconnaissant le peu d'attention accordé au parler quotidien
et au langage populaire, il constate que de nos jours la situation est en train de s'a-
méliorer. — En ce qui concerne l'étude des parlers régionaux, voir pp. 446-447 de
mon étude.
436 LE PORTUGAIS
tion de dialectologues portugais que revient la noble tâche de mettre en lu-
mière de ce pays roman qui a eu, dans le passé,
les richesses linguistiques
une vie un peu isolée et dont la langue a subi une évolution presque
complètement indépendante de celle des autres langues de la Péninsule.
Nous ne trouvons pas, dans ce domaine, de grands travaux dialecto-
logiques qui puissent nous offrir de précieux enseignements au point de
vue méthodologique, comme c'est le cas pour les autres langues romanes.
A mon avis, ce fait ne doit pas être attribué seulement au faible intérêt
dont jouissaient les patois dans l'enseignement des Universités portu-
gaises pendant les dernières décades (l'activité de Leite de Vasconcelos
constituant une exception), mais aussi, et surtout, aux circonstances
tout à fait spéciales de ce pays. Le portugais semble être la langue la
plus homogène de notre continent (i).
On constate, en effet, que la superficie du Portugal, sur le continent,
n'est que de 89.059 kilomètres carrés, auxquels il faut ajouter encore
3.102 kilomètres carrés pour les Açores et Madère.
Sur cet étroit territoire vivent plus de sept millions d'habitants
(7. 185. 143, en 1940) (2) qui entrent plus facilement en relations les uns
avec les autres que n'importe où dans le domaine de la Romania.
Le problème dialectal n'a jamais été une question « d'État », comme
ce fut le cas en France, en Italie et même en Espagne (en ce qui concerne
le catalan).
Les trois grands centres de culture, Coïmbre (la première capitale,
jusqu'en 1433), Lisbonne et Porto ont créé une langue littéraire ayant
à sa base, surtout au point de vue lexicologique, des termes caractéris-
tiques de ces trois régions citées à titre d'exemple.
La langue du XVI® siècle, affirme L. de Vasconcelos {OpAsculos,
vol. I, i^e partie, p. 278), ne présente que peu de différences par rapport
à celle d'aujourd'hui, et ces différences sont dues à une évolution normale
et à l'influence des érudits, qui se manifeste jusqu'à nos jours, car pour
une petite nation, comme c'est le cas de la nation portugaise, l'action
de la langue littéraire sur le langage populaire est « très sensible ».
L'étude des patois ne constituait pas, pour les prédécesseurs de Vas-
concelos, un problème d'importance capitale.
Mais de nos jours, elle est en train de passer au premier rang, à cause
des multiples actions qui tendent à « détruire » les patois, les seuls témoi-
gnages vivants du passé de chaque peuple.
M. Paiva Boléo, Defesa e ilustraçâo da lingua, 1944, p. 14.
(i) Cf.
Sur l'aspect du pays au point de vue géographique et sur ses rapports avec les
{2)
autres pays de la Méditerranée, cf. l'intéressant travail du géographe Orlando
RiBEiRO, Portugal, M
éditer râneo e Atlântico, estudo geografico (Coïmbre, 1945,
in-8°, VIII-245 p., avec 5 cartes géographiques). Une très bonne vue d'ensemble
est donnée par le Secrétariat national d'information, culture populaire et tourisme,
dans le travail Portugal, brevidrio da pdtria para os Portugueses ausentes (Lisbonne,
édition SNI, 1946, in-S», 438 p., volume richement illustré et muni de plusieurs cartes).
DIVISION DIALECTALE 437
II. DIVISION DIALECTALE
1. Territoire continental et insulaire.
Sur le territoire continental et insulaire L. de Vasconcelos distingue
les dialectes suivants :
lo U interamnense qui est parlé dans la partie septentrionale du terri-
toire portugais, entre les fleuves Minho et Douro. Ce territoire comprend
la province de Minho et une partie de la province de Douro Litoral,
ayant comme principaux centres les villes suivantes Viana do Castelo, :
Barcelos, Braga, Guimarâes et Porto.
A ce dialecte on joint le galego (le galicien), qui occupe toute la partie
septentrionale du domaine portugais sur territoire espagnol. Il représente
l'ancien parler galicien-portugais en usage au nord du Douro (cf. Vicente
Garcia de Diego, Manuel de dialectologia espanola, pp. 49-133, avec la
bibliographie).
2° Le transmontano qui est employé dans la partie septentrionale
du pays, au nord du Douro, jusqu'à la frontière espagnole. Ce territoire
comprend les provinces de Trâs-os-Montes et d'Alto Douro (exception
faite de la région de Terra de Miranda, dont le parler a été étudié par
L. de Vasconcelos, 447 de mon étude), ayant
cf. p. comme centres les
villes de Vila Real et de Bragança.
30 Le heirào, le dialecte central du pays, avec les subdivisions sui-
vantes : les parlers de la Beira Litoral (avec les centres à'Aveiro et de
Coimbra), de la Beira Alta (avec les centres de Viseu et de la Guarda)
et de la Beira Baixa (dans la région de Castelo Branco).
40 Uestremenho qui occupe toute la partie occidentale du pays entre
Figueira da Foz et le Caho de Sines. Il comprend les centres suivants :
Leiria (au Nord), Tomar Santarem (au nord-est de la capi-
(vers l'pst),
tale), Lisboa et Setubal (situé au sud de la capitale). C'est là que se
trouve la province d'Estrémadure.
50 L'alentejano qui occupe le territoire de l'ancienne province d'Alen-
tejo, ayant comme centres les villes de Portalegre, Evora et Beja.
6° h'algarvio qui s'étend sur le territoire de la province d'Algarve,
la partie la plus méridionale du pays, comprenant les centres de Portimâo,
de Faro et de Tavira (voir planche n^ XXXV, p. 438) (i).
Les parlers d'Algarve se retrouvent aux Açores et à Madère, quoique
(i) Cf., sur ce problème, L. de Vasconcelos, Liçôes de filologia portugnesa, 2®
éd., Lisbonne, 1926, pp. 20-21 Id., Mapa dialectalegico do continente português,
;
publiée en 1897 et reproduite dans les Opuscules, vol. IV, 2« partie, Coïmbre, 1929,
pp. 793-796, avec une carte qui indique la division dialectale du pays; ID., Esquisse
d'une dialectologie portugaise, 1901.
Planche XXXV.
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Mapa dialectol6gico do Contineoie portugujs
17961
Division dialectale du pays (L. dk Vasconcellos, Mapa do contienettte portu-
guês; cf. p. 437, note i, de mon étude).
DIVISION DIALECTALE 439
la population de ces îles ne soit pas originaire seulement du Pori:ugal
méridional (i).
2. Les parlers d'Outre -mer.
La langue pori;ugaise est très répandue hors de l'Europe grâce aux
grandes découveri;es commencées dès le XV® siècle et aux émigrations
postérieures, dues à la pauvreté du sol et au surpeuplement.
Les territoires oii le portugais est parlé sont les suivants :
10 Le Brésil, dont le portugais est la langue ofi&cielle. Ce grand pays
fut découvert en 1500 par le navigateur portugais Pedro Alvares Cabrai
€t colonisé dès le XVIe siècle par les Portugais.
Le tupi, la langue des indigènes du Brésil (et d'Argentine), les Guaranis
(ou Tupis), a été fortement influencé par le portugais, et offre ainsi
aux linguistes des phénomènes linguistiques très instructifs au point
de vue de l'assimilation de la langue d'un conquérant par une popu-
lation soumise (cf. Wagner, Lingua, pp. 64-65 mon étude, p. 423) (2). ;
11 y a aussi des colonies de portugais au Paraguay, en Argentine et
aux États-Unis.
2° En on trouve, du Nord au Sud, les territoires suivants
Afrique, :
a) L'archipel du Cap-Vert, situé dans l'Atlantique, à l'ouest du Sénégal,
ayant une population de presque deux cent mille habitants.
b) La Guinée portugaise, enclavée dans l'Afrique occidentale française,
au sud du Sénégal, ayant une population de plus de 350.000 individus
(en 1940).
c) Dans le Golfe de Guinée, les îles de S. Tome et du Prince {Principe),
dont la population dépasse soixante mille individus.
d) L'Angola, la grande colonie découverte en i486 par Diogo Câo,
ayant une superficie de 1.246.700 kilomètres carrés et une population
de presque quatre millions d'individus (en 1940), dont plus de soixante-
dix mille sont des blancs et des métis.
(i) L'intérêt de ce problème a été mis en lumière par M. de Paiva Boléo dans
son étude Brasileirismos (extrait de la revne Brasilia, vol. III, Coïmbre 1943, pp.
^•74) • —
Une bibliographie très ample sur les parlers portugais insulaires est donnée
par Eduardo Antonino Pestana, dans Rev. Port, de Filol., vol. 1, 1. 1, 1947, PP-
226-228.
{2) M DE Paiva Boléo, dans son étude Brasileirismos, problemas de método
a aussi mentionné l'activité de quelques savants du Brésil (Jcâo Ribeiro, Mario
Barreto, Sousa da Silveira, Said Ali, Sa Nunes et Antenor Nascentes, etc.,
ainsi que celle des écrivains José de Alencar, Catulo Cearense, etc.), mais aussi,
et surtout, le rapport existant entre le brésilien et le portugais aux points de vue
phonétique (pp. 20-31), morphologique (pp. 31-37), syntaxique (pp. 37-43) et lexi-
cologique (pp. 43-47), pour en tirer des conclusions très instructives pp. 47-74).
(cf.
Cf. aussi le compte rendu de M. Leopold Wagner, dans Vox Rom., t. IX, 1946-
1947. PP- 326-331.
440 LE PORTUGAIS
e) Le Mozambique, la grande colonie située dans la partie orientale
de l'Afrique, ayant une superficie de 771.125 kilomètres carrés et une
population de plus de cinq millions d'individus, dont plus de quarante
mille blancs et métis.
30 En Damâo et de Diu,
Asie, dans l'Inde, les colonies de Goa, de
dont population dépasse un demi-million d'individus.
la
En Chine, la colonie de Macao, ayant une population de presque
quatre cent mille individus.
40 Dans l'Archipel de la Sonde (Malaisie), une partie de l'île de Timor
(la seconde partie appartient aux Pays-Bas), dont la population est
de 463.996 individus (en 1936).
Le portugais n'est pas employé seulement dans ces colonies qui cons-
tituent aujourd'hui l'empire du Portugal, mais aussi dans d'autres
régions qui appartenaient jadis à ce pays (i).
Dans les études linguistiques, on désigne par le terme de f>arlers
créoles tous les idiomes constitués par les indigènes à l'aide d'une langue de
colonisation (portugaise, française, espagnole, anglaise, etc.) et de leur
langue maternelle. La nouvelle langue présente d'ordinaire un système
morphologique très simplifié (J. Marouzeau, Lexique, 2® éd., 1943).
3. Nombre d*individus parlant le portugais.
Il est assez difi&cile d'indiquer exactement le nombre des individus
qui parlent aujourd'hui le portugais, surtout parce que nous ne savons
pas dans quelle mesure les indigènes des colonies portugaises et ceux
du Brésil possèdent cette nouvelle langue.
On peut affirmer toutefois que le portugais est la première langue,
c'est-à-dire la langue maternelle, de plus de quarante millions d'indi-
vidus environ {apud M. de Paiva Boléo).
On arrive à établir ce nombre en faisant le calcul suivant :
Sur le territoire du Portugal et des îles adjacentes (Açores et Madère),
il y d'après le recensement de 1940, une population de presque huit
a,
millions d'individus. A
ce nombre, il faut ajouter plus de deux millions
de Galiciens (habitant la Galice en Espagne) ainsi que les Galiciens
se trouvant en France (cf. L. Tesnière, La statistique des langues de
l'Europe, dans le volume d'A. Meillet, Les langues dans l'Europe nouvelle,
Paris, Payot, 1928, p. 461).
(1) On peut consulter, à ce sujet, le travail bien documenté de David Lopes, A
expansâo da lingua portuguesa no Oriente nos séculos VI, VII, X X
VIII, Barcelos, X
Portucalense Editera, 1936, XII-188 p. cet ouvrage contient une ample bibliogra-
;
phie. Cf. aussi le compte rendu de José Pedro Machado, dans Bol. de Filol., t.
IV. 1936. pp. 381-386.
DÉBUTS DES ÉTUDES 44I
Au Brésil, le portugais doit être la langue maternelle d'au moins
trente millions de personnes sur une population totale de quarante cinq
millions d'individus (M. de Paiva Boléo).
Des onze millions d'individus qui habitent les colonies portugaises
d'aujourd'hui, trois millions au moins peuvent être ajoutés au nombre
indiqué plus haut (i).
III. LES DÉBUTS DES ÉTUDES DIALECTOLOGIQUES
Un bon aperçu sur le développement de la philologie portugaise fut
donné déjà en 1888 par Leite de Vasconcelos (2) qui distingue quatre
périodes de son histoire la première, pendant les quatre siècles de
:
la monarchie la deuxième, depuis le commencement du XVI® siècle
;
jusqu'à la fondation de VAcademia Real das Sciências de Lisbonne en
1779 la troisième, depuis cette dernière date jusqu'au commencement
;
de l'activité philologique d'Adolfo Coelho, le créateur d'une nouvelle
méthode de recherche (3) ; la quatrième, de 1868 à 1888 (la date de
l'étude de L. de Vasconcelos ; cf. Opûsculos, t. IV, 2, p. 839).
1. La première époque (jusqu^au XV® siècle).
Pour la première époque nous signalons, d'après L. de Vasconcelos
{Opûsculos, IV, 2, pp. 863-865), les intéressants conseils donnés par le
roi D. Duarte (qui régna de 1391 à 1438), dans son ouvrage Leal Con~
selheiro,pour bien traduire en portugais il faut bien connaître la « sen-:
tence » (sentença) que l'on doit traduire il ne faut pas employer des ;
mots latins ou étrangers, mais des mots appartenant au bon usage
« de notre parler » il ne faut pas confondre les mots latins avec les
;
(i) Manuel Viotti, dans son Diciondrio da giria brasileira (Sâo Paulo, Editera
Universitària, 1945, p. VIII, note i) donne pour le portugais le total de 65 millions,
dont 45 millions appartiendraient au Brésil et 20 millions au Portugal et à ses colo-
nies. De cette manière, le portugais serait parlé par plus de personnes que l'italien
(p. VIII).
{2) Cette étude a été republiée, avec des remaniements, dans ses Opûsculos, t. IV,
2* partie, Filologia (Coïmbre, 1929, pp. 837-919), sous le titre A filologia portuguesa,
Le même auteur traita le même sujet, d'une façon plus réduite,
esboço hisiôrico.
dans son travail Esquisse d'une dialectologie portugaise, pp. 56-75, sous le titre
Notices et études sur les dialectes.
(3) Sur l'activité scientifique d'Adolfo Coelho, il faut consulter le travail de M.
DE Paiva Boléo, Adolfo Coelho e a filologia portuguesa e alemà no século XIX
(Coïmbre, 1948, in-80, 100 p., extrait de Bihlos, vol. XXIII), qui fait mieux ressortir
l'importante contribution de ce savant portugais aux études linguistiques et dialec-
tologiques.
442 LE PORTUGAIS
mots portugais ; il faut éviter les termes triviaux {palavras desonestas) ;
il faut écrire clairement et des choses de bonne substance (de boa sus-
tancia) (i).
2. La deuxième époque (XVIe au XVIIIe siècle).
La deuxième époque, toujours selon L. de Vasconcelos (/. c, p. 865),
a comme préoccupation principale de déterminer les points communs
qui existent entre la grammaire latine et la grammaire portugaise,
en approfondissant la lexicologie et en affirmant la supériorité du portu-
gais surtout par rapport au castillan, son redoutable concurrent.
A cette époque, Femâo de Oliveira édita la première Gramdtica
da linguagem portuguesa (en 1536) et Duarte Nunes de Leào, sous l'in-
fluence du grammairien espagnol A. Nebrija, son travail Origem da
lingua portuguesa (en 1606) (2).
En 1721, D. Jerônimo Contador de Argote publia, à Lisbonne (sous le
pseudonyme de Padre Caetano Maldonado da Gama) son ouvrage
Regras da lingua portuguesa, espelho da lingua latina (2® éd., Lisbonne,
1725), en affirmant la nécessité d'enseigner en premier lieu la grammaire
de la langue vulgaire, avant de faire comprendre aux élèves la grammaire
latine, et cela au moins pour les nations dont les langues vulgaires ne
sont que les filles du latin (comme c'est le cas pour le portugais, le castil-
lan, l'italien et le français) (cf. Opûsculos, t. IV, 2, p. 867). L'auteur con-
naissait les travaux des Grammairiens de Port- Royal (p. 868).
Dans la seconde édition de ce travail, nous trouvons, pour la première
fois, un chapitre intitulé Dos dialectos da lingua portuguesa, qui donne
un tableau général des dialectes portugais. Argote appliquait à la
langue de son pays les distinctions de la grammaire grecque (cf. L. de
Vasconcelos, Esquisse, pp. 61-62).
Toujours au commencement du XVIII® siècle, l'humaniste Rafaël
Bluteau (d'origine française) publia, en huit volmnes, son Vocabulârio
Português e latino, en lui ajoutant deux volumes de Suplemento (1712-
1728). C'est la première œuvre lexicologique de grandes proportions,
qui servira de modèle, en 1789, au Brésilien Antonio de Morais
Silva pour son Dictionnaire bien connu, dont la dixième édition est
en cours de publication (par les soins d'Augusto Moreno.Cardoso Junior
(i) Pour la valeur littéraire de cette œuvre, cf. Alvaro Julio da Costa PimpAo,
Histôria da literatura portuguesa, t. I (1947, éd. Quadrante), pp. 225-232.
(2) La 48 édition de ce travail fut publiée par José Pedro Machado, en 1945 (Lis-
bonne, Pro Domo, XVII-363 p.) avec une étude préliminaire et des annotations cf. ;
les comptes rendus de José Inès Lourd, dans Bol. de Filol., t. VIII, 1945-1947, pp.
90-92 et de M. de Paiva Boléo, dans \dt.Rev. Port, de Filol., vol. I, t. I, pp. 252-265,
qui est peu favorable.
DEBUTS DES ETUDES 443
et José Pedro Machado ; les fasc. i à 20 sont déjà publiés : A-cesfina
(en 2 volumes, gr. in-S®, ayant chacun 11 14 p.).
En 1746, le P. Luis Antonio Vemey (également d'origine française)
fait paraître (sous le pseudonyme du Frade Barhadinho, capucin) son
travail de pédagogie en afi&rmant, lui
verdadeiro método de estudar,
aussi, la nécessité d'apprendre avant tout la grammaire de la langue
nationale, pour mieux comprendre celle des autres langues {Opûsculos,
p. 869-870). L'ouvrage contient aussi quelques remarques sur la pronon-
ciation d'Estrémadure, de la Beira et d'Entre-Douro-e-Minho (cf. Esquisse,
p. 63).
3. La troisième époque (de 1779 à 1868).
Pour la troisième époque, on peut signaler seulement quelques travaux
qui ont préparé dans une certaine mesure les réalisations qui caracté-
risent la dernière phase de la philologie portugaise, selon l'opinion
de L. de Vasconcelos.
Le courant celtique, à la mode, en France surtout, au commencement
du XIX^ siècle, a eu des représentants au Portugal Antonio Ribeiro :
Santos (le plus fervent des trois), Joâo Pedro Ribeiro et D. Fr. Francisco
de S. Luis (dit le Cardeal Saraiva) (cf. Opûsculos, IV, 2, p. 873 M. de ;
Paiva Boléo, A. Coelho, pp. 3-6).
Le baron de Vila Nova de Foscôa, Francisco Antonio de Campes a
pu facilement réfuter, dans son ouvrage A lingua portuguesa é filha da
latina (1844) les opinions des trois personnalités citées plus haut (cf.
M. de Paiva Boléo, l. c, pp. 6, 15-16, 18-23 ^t passim Opûsculos, t. IV, 2, ;
P- 873).
4. Un cotnparatiste après Raynouard et avant Diez.
Dans on ne doit pas oublier (dit L. de Vascon-
cette série de travaux,
celos, l. Gomes de Moura, Tâbua de declinaçâo e
c, p. 875) le travail de
conjugaçâo para aprender as linguas espanhola, italiana e francesa, compa-
rando-as corn a portuguesa (Coïmbre, 182 1) qui, quoiqu'il soit destiné
à la vulgarisation de ces langues, représente la première tentative,
au Portugal, de faire la comparaison entre les quatre principales langues
romanes.
Le grand romancier portugais Alexandre Herculano
historien, poète et
de Carvalho Araujo fut chargé par l'Académie des Sciences de publier
e
les documents portugais de VIII® au XV® siècle, qui parurent dans
sa collection célèbre Portugaliae Monumenta Historica. Sous l'influence
de Thierry, il publia Histôria de Portugal (en quatre volumes, 1846-1853),
où il expose sur la formation du portugais des idées qui seront confirmées
444 LE PORTUGAIS
plus tard par W. Meyer-Lûbke (aiïirme M. de Paiva Boléo, A. Coelho,
pp. 12-15).
L'écrivain Francisco Evaristo Leoni publia en 1858 un travail très
intéressant, génio da lingua portuguesa ; quelques idées énoncées dans
cet ouvrage, écrit M. Paiva Boléo, sont déjà, sous une forme rudimentaire,
celles de Benedetto Croce son travail A. Coelho, pp. 26-35).
(cf.
Enfin, en 1867, Augusto Soromenho publia sa thèse de concours
pour la chaire de littérature moderne, sous le titre VOrigem da lingua
portuguesa (Lisbonne, 26 p. + les notes A et B, qui occupent les pp.
27-32).
Il distingue, sous l'influence de la division faite pour la langue fran-
çaise (la langue d'oïl et la langue d'oc), deux groupes de dialectes :
1° les dialectes au Nord du fleuve Mondego ;
2° les dialectes placés
au Sud, sans que cette division soit confirmée par des faits linguistiques.
M. de Paiva Boléo, analysant ce travail (dans son étude A . Coelho,
pp. 36-39) afiirme avoir reconnu, d'après son enquête par correspondance,
un phénomène linguistique qui sépare le Nord du Sud à peu près à
l'embouchure du Mondego, sans pouvoir donner encore plus de détails
(cf. p. 39).
Une année plus tard, Juan Antonio Saco y Arce publia sa Gramâtica
gallega (Lugo, Soto Freire, 1868, in-80, XII-313 p.), qui offre un exposé
suffisamment clair. L'auteur n'avait pas une préparation scientifique
bien poussée ; la comparaison avec le portugais est rarement pratiquée,
malgré l'étroit rapport qui existe entre le galicien et le portugais.
5. L'époque moderne.
L'époque moderne, ou la quatrième époque, selon la division préco-
nisée par L. de Vasconcelos (qui la date de 1868 à 1888), commence
avec l'activité scientifique de Francisco Adolfo Coelho (né en 1847,
mort en 1919), le fidèle adepte de Fr. Diez.
En effet, ce savant appliqua au portugais la méthode comparative
inaugurée par Fr. Diez dans sa Grammaire des langues romanes (1836-
1844). Il faut cependant reconnaître, dès le commencement, comme
l'a fait L. Vasconcelos pp. 67-68) qu'il n'existe aucun
(Esquisse,
travail de Coelho qui soit consacré exclusivement aux dialectes du
continent; il n'y a que de très légères allusions (cf. toutefois, M. de
Paiva Boléo, A. Coelho, p. 55).
Adolfo Coelho publia, en 1868, A lingua portuguesa, et plus tard les
Questôes da lingua portuguesa (i^e partie Porto et Braga, 1874, in-80,
XXIII-464 p. la 2® partie, 1874, 261 p. cf. vol. I, p. VII).
; ;
Dans son dernier ouvrage, l'auteur traite les problèmes suivants :
l'origine des langues romanes la science du langage
; l'archaïsme ; ;
DÉBUTS DES ÉTUDES 445
le néologisme (mot d'emprunt) ; les changements phonétiques ; les
altérations morphologiques et syntaxiques ; les relations entre le latin
et le portugais. Il utilise des documents inédits et surtout des pièces
d'archives (i).
En 1876, le grand étudit Teôfilo Braga (né en 1843 aux Açores,
mort en 1924 ; cf. la nécrologie dans la Rev. Lus., t. XXV, 1923-1925,
PP- 334-337) publia sa Gramatica portug'uesa elementar, fundada sobre
o método histôrico-comparativo, qui n'est qu'une imitation de la
Grammaire historique de la langue française d'A. Brachet. Son activité
la plus remarquable s'est exercée dans le domaine de la littérature, de
l'histoire littéraire et du folklore.
La plus importante analyse de la phonétique et de la phonologie du
portugais a été donnée par Aniceto dos Reis Gonçalves Viana (né
en 1840, mort en 1914, cf. Bol. de Fil., t. VII, fasc. i, 1940, consacré
à sa mémoire), dans son étude Essai de phonétique et de phonologie de
la langue portugaise d'après le dialecte actuel de Lisbonne (dans la Ro-
mania, t. XII, 1883, pp. 29-98 la 2® éd. fut publiée par le Centre d'études
;
philologiques de Lisbonne dans le VII^ volume de son Boletim de Filo-
logia, 2« fasc, 1941, pp. 161-243). C'est une remarquable contribution
à la dialectologie portugaise, qui illustre très bien les traits du parler
de Lisbonne (comme j'ai eu l'occasion de m'en convaincre en faisant
une petite enquête linguistique en 1948) (cf. les remarques de Paiva
Boléo, Introd. ao estudo de filol. port., pp. 10 et ss.).
Le célèbre romaniste Jules Cornu (cf. p. 169), après plusieurs séjours
à Lisbonne (en 1878, 1888 et 1897), consacra, dans le Grundriss de Grôber
(l'e éd., 1888, pp. 715-803 ;
2« éd., 1904-1906, pp. 916-1037) une étude
de synthèse d'une remarquable précision à la phonétique et à la mor-
phologie (y compris le galicien), en mettant à contribution les obser-
vations personnelles faites sur place, ainsi que les anciens textes espagnols
et portugais (cf. M. de Paiva Boléo, Introduçào, pp. 64-65 et Serafim
Silva Neto, Jules Cornu, Notes bibliographiques, bibliographie et anno-
tations à la Grammaire, dans le Boletim de Filol., Rio de Janeiro, t. I,
déc. 1946, pp. 201-218).
C'est presque simultanément que se sont développées les études
concernant les parlers portugais d'outre-mer, c'est-à-dire celles qui regar-
(i) Pour les autres travaux de Cœlho, ainsi que pour leur importance pour le
développement de la philologie portugaise, cf. l'étude de M. Paiva Boléo, .A.
Cœlho, pp. 40-78, où l'auteur fait une analyse très approfondie. Cf. aussi l'ar-
ticle de Mendes dos Remedios. A ftlologia portuguesa, seus actuais e maiores repré-
sentantes, dans la Rev. de Lingua Port., t. IV, n» 19, 1922. pp. 107-121 (l'article n'est
pas complet). —
Le vol. XXIII (t. III). 1947. de la revue Biblos est consacré à
Coelho il contient plusieurs études.
l'activité scientifique d'A. ; Cf. aussi le t. —
XIV n° i. 1948) de la Revista de Faculdade de Letras, Universidade de Lis-
(2* série.
boa, dédié à sa mémoire.
446 LE PORTUGAIS
dent le portugais du Brésil, les parlers créoles de l'Inde, de Ceylan et le
portugais de l'Extrême-Orient pour des détails, Esquisse, pp. 71-74).
(cf.,
W, Meyer-Lûbke, dans Grammatik der romanischen Sprachen
sa
(1890-1899) accorda au portugais une place bien méritée parmi les
autres langues romanes.
IV. LE FONDATEUR DE LA DIALECTOLOGIE PORTUGAISE :
JOSÉ LEITE DE VASCONCELOS (i)
Le médecin José Leite de Vasconcelos (né en 1858, mort en 1941)
est l'une des plus remarquables personnalités portugaises de la fin du
XIXe siècle et du commencement du XX®, grâce à sa prodigieuse
activité, qui consiste dans la publication de seize volumes de philologie,
de dix volumes d'ethnologie, de six volumes renfermant des Varia
et de trois collections de périodiques.
Il étudia la médecine à Porto (de 188 1 à 1886), mais il ne la pratiqua
que pendant six mois, à Cadaval (près de Lisbonne), car il fut nommé
conservateur à la Bibliothèque nationale de Lisbonne en 1887 et, une
année plus tard (en 1888), professeur de numismatique à la même insti-
tution. A la fin du siècle passé (en 1899), il alla à Paris (il avait déjà
presque quarante ans et une activité bien connue), pour suivre, à la
Sorbonne et au Collège de France, les cours de Gaston Paris, de Paul
Meyer, de l'abbé Rousselot, J. Gilliéron, A. Thomas, H. Gaidoz, R.
Cagnat et Henry d'Arbois de Jubainville, en faisant aux élèves d'A.
Morel-Fatio quelques conférences sur le portugais (cf. Opûsculos, t. I,
Filologia, i^e partie, pp. 577-579). Il publia,
à cette occasion, son travail
Esquisse d'une dialectologie portugaise (qui lui servit comme thèse pour
le doctorat). Rentré dans son pays, il ne put enseigner qu'au Cours
supérieur de Lettres. Ce fut seulement en 1911, lors de la création de
l'Université de Lisbonne, et par la transformation des Cours supérieurs
en Faculté, qu'il put obtenir une place dans l'enseignement supérieur.
Il donna, à cette occasion, des cours de numismatique et, à la Biblio-
thèque nationale, un cours sur la philologie portugaise, qui fut publié
(i) Pour la vie et la remarquable activité de L. de Vasconcelos, cf. Lufs Chavks,
O labor cieniifico e literdrio do Dr. Leite de Vasconcelos, dans la revue A Lingua Port.
t.IV, 1934, pp. 361-383, qui donne la liste de ses travaux; la nécrologie publiée
par M. DE Paiva Boléo dans la Rev. Port, de Filol., vol. I, t. II, 1947, pp. 617-620, qui
indique plusieurs articles écrits à l'occasion de sa mort ou après ; Orlando Ribbiro,
Vida obras de José Leite de Vasconcelos, Porto, 1942, 40 p. (extrait de la revue
e
Portucale, t. XV, 1942), qui représente l'article le plus documenté sur la vie et les
œuvres de ce grand savant portugais ; les détails sur sa vie et sa façon de travailler
sont vraiment émouvants.
LE FONDATEUR DE LA DIALECTOLOGIE 447
SOUS le titre Liçôes de filologia portuguesa (i^e éd., Lisbonne, 1911,
XXIV-520 p. ;
2^ éd., Lisbonne, 1926, XXV-502 p.). A la Faculté des
Lettres de Lisbonne, il n'enseigna la philologie portugaise que très
tard, après avoir enseigné la langue et la littérature latines, la langue et
la littérature françaises et la grammaire comparée des langues romanes.
Ce fait explique pourquoi les études dialectologiques au Portugal n'ont
eu im grand développement qu'au commencement du XX® siècle.
Son activité philologique conmience à l'époque où il fait ses études
de médecine à Porto, par la publication, en 1881, de son Estudo etnogrâ-
iico dos jugos 6 cangas et d'un petit article ayant le titre Lingagem papular
portuguesa. Il connut, à cette occasion, parmi les étudiants de l'Académie
polytechnique. Manuel Antonio Branco de Castro {ameu Espirito-
Santo mirandês », dit l'auteur lui-même), originaire de la Terra-de-
Miranda (région située au nord-est du Portugal, près de la frontière
espagnole), qui parlait et connaissait très bien le patois et les chansons
populaires de ce pays. Cette rencontre fut décisive pour la future activité
dialectologique de L. de Vasconcelos.
Son premier travail de dialectologie fut, en effet, dialecto mirandês,
contribuiçâo para estudo da dialectologia românica no dominio glotolôgico
hispano-português (Porto, Clavel, 1882, in-S», 39 p.) (i), qui obtint
l'unique prix décerné (en 1883) par la Société des langues romanes de
Montpellier (O. Ribeiro, L c, p. 11).
En 1887, il fonda la Revista Lusitana (voir p. 450), qui devint ensuite
le centre de l'activité dialectologique au Portugal.
Il fallait recueillir les matériaux dialectologiques. En —
1901 déjà, connaissant de auditu presque tous les patois du pays, L. de
Vasconcelos afiirme qu'il est urgent de recueillir et d'étudier les maté-
riaux dialectologiques, avant que les dialectes ne cessent tout à fait
d'être parlés. Les principaux et les plus remarquables ne tarderont
pas à mourir, et ne nous seront bientôt plus connus que par quelques
débris. « De même que la musique, quand elle finit, ne laisse dans l'oreille
qu'une faible résonance, de même ces dialectes, et tous ceux qui se
trouvent dans des circonstances analogues, légueront seulement aux
langues de l'avenir quelques vocables de plus en plus rares, qui transmet-
tront aux générations futures un vague souvenir de leur origine » {Es-
quisse, p. 213).
Ces observations bien justifiées coïncident avec celles qu'expriment
(i) Le même problème fut développé dans ses Estudos de filologia mirandesa (vol.
I, Lisbonne, Imprensa Nacional, 1900, XIX-488 p., avec deux cartes géographiques ;
vol. II. Lisbonne, ib., 344 p., avec une carte géographique) cf. aussi le travail d'Aï-
;
bino J. DE MoRAES Ferreira, Dialecto mirandês, Lisbonne, 1898, i.xxxvii-108 p.,.
avec une carte géographique.
448 LE PORTUGAIS
tous les dialectologues des pays romans, mais le peu de réalisations
faites depuis lors,son activité mise à part, nous autorise à répéter pour
la dialectologie portugaise contemporaine le vœu de son maître.
Dans ses Leçôes de filologia portuguesa, L. de Vasconcelos traça une
bonne esquisse de l'histoire de la langue portugaise, en traitant des
questions suivantes : l'origine et l'évolution du portugais les sources ;
de son lexique ; un aperçu de la phonétique historique les vestiges ;
des cas latins ; les pronoms et les articles des explications philologiques
;
concernant les anciens textes ; le latin lusitanique et le portugais ar-
chaïque des phénomènes archaïques dans les parlers actuels des remar-
; ;
ques concernant l'orthographe un plan pour les études philologiques ; ;
l'héraldique et la linguistique ; les avantages que présente l'étude de
la langue nationale les noms de nombre
; des phénomènes de style
;
et de syntaxe ; l'onomastique ancienne et l'onomastique moderne ;
les euphémismes ; les noms des vents, etc.
Cette simple énumération d'une partie des questions traitées par
l'auteur nous montre bien qu'il concevait les études sur la langue portu-
gaise comme un tout, où chaque discipline peut apporter ses observations.
C'est ainsi qu'il faut expliquer le fait que cet auteur accorda à la dialec-
tologie la même importance qu'aux études concernant l'ethnographie,
le folklore et même l'archéologie. Grâce à ses de Lisbonne efforts, la ville
possède aujourd'hui magnifique Museu Etnolôgico de Belém.
le
Le professeur Joaquim de Carvalho de l'Université de Coïmbre a
eu l'heureuse idée de republier les nombreux articles de L. de Vasconcelos
dans plusieurs volumes ayant le titre général d'Opûsculos.
Les volumes I (Coïmbre, 1928) et IV (Coïmbre, 1929) de la collection
sont consacrés à la Philologie (i^e et 2® partie) ; ils contiennent les
études suivantes : A evoluçâo da linguagem (la i'« partie est consacrée
à la physiologie et à la psychologie du langage ; la seconde partie, à
la linguistique ; la troisième partie, à la pathologie) ; Linguagem infantil ;
LingiM. latina Lingua nacional (dans le
; i®^ volume) et Lingiuigens
fronteiriças de Espanha e Portugal ; Mapa dialectolôgico do continente
português ; Filologia portuguesa et Bibliografia crioula portuguesa, etc.
(dans le quatrième volume).
Le deuxième volume d'Opiisculos (Coïmbre 1928) est consacré erttière-
ment à la Dialectologie du territoire portugais continental. Ce volume
(de 529 p.) illustre bien l'importante contribution apportée par Leite
de Vasconcelos à la connaissance des parlers portugais. La plupart des
matériaux ont été enregistrés sur place par l'auteur lui-même, qui donne
de précieuses indications sur les informateurs, ainsi que sur l'aspect
ethnique et social des pays visités. Il faut toutefois reconnaître que
ces enquêtes ne sont pas généralement très approfondies il s'agit seule- ;
ment de sondages, qui ne donnent qu'une vue très sommaire sur les phéno-
REVUES DE DIALECTOLOGIE 449
mènes linguistiques (cf. M. de Paiva Boléo, dans Rev. Port, de Filol.,
vol. I, t. 1947, p. 214) (i).
I,
Le troisième volume (Coïmbre, 1931, XVII-690 p.) est consacré à
l'anthroponymie, à la toponymie et aux noms divers. C'est le premier
ouvrage de si grandes proportions en portugais (2).
Les volumes V (Lisbonne, Imprensa Nacional, 1938, VIII-620 p.)
et VII (Lisbonne, id., 1938, pp. 621-1444) sont consacrés à l'Ethnologie ;
l'auteur y expose ses opinions sur la formation du peuple portugais,
en les appuyant sur la mythologie des anciens peuples du Portugal, sur
les us, les coutumes et les croyances d'aujourd'hui, ainsi que sur la litté-
rature populaire de tout genre (cf. aussi l'ouvrage Entografia portuguesa,
3 vol., 1933-1944).
Ces volumes constituent une sorte de corpus sur l'ensemble de la
vie du peuple portugais, et en expliquent non seulement le côté matériel,
mais aussi l'aspect spirituel et artistique (cf. O. Ribeiro, /. c, p. 24).
Malgré certaines imperfections de cette vaste contribution scienti-
fique nous sommes complètement d'accord avec le géographe Orlando
Ribeiro qui considère Leite de Vasconcelos conmie le plus laborieux
investigateur des antiquités, du langage et de la vie populaire de «la
bonne terre lusitane » (/. c, p. 40) (3).
V. QUELQUES REVUES INTÉRESSANT LA DIALECTOLOGIE
Il me semble utile d'indiquer quelques revues qui ont contribué et
contribuent encore au progrès de la dialectologie portugaise. L'exposé
sera chronologique, afin de faire mieux ressortir les phases de l'évolution
de cette discipline au Portugal.
(i) A ma connaissance, le volume VI, qui devait renfermer la seconde partie de la
Dialectologie, n'est pas encore publié.
(2) travaux portugais qui traitent les mêmes problèmes, je me borne à
Parmi les
signaler les suivants J. J. Nunes, O nomes de baptismo, sua origem e significaçâo
:
(danslaiîew. Lus., t. XXXI, 1933, pp. 5-79 t. XXXII, 1934, PP- 56-160 t.XXXIII, ; ;
1935, pp. 5-72 ; t. XXXIV, 1936, pp. 105-164 t. ; XXXV,
1937, PP- 5-37) > Rodolpho
Garcia, Nomes geogrdficos peculiares ao Brasil (dans la Rev. de Ling. port., t. I,
n° 3 1920, pp. 153-188)
; ; Joseph M. Piel, Os nomes germânicos na toponimia portu-
guesa (I et II) (Lisbonne, 1936 et 1945, 303 p. extrait de la revue Bol. de Filol.) Id.,
; ;
A formaçâo dos nomes de lugares e de instrumentas em português (dans le Bol. de Filol.,
t. VII, 1940, pp. 31-47) Id., As dguas na toponimia galego-portuguesa (t. VIII,
;
1945-1947, pp. 305-342), etc. Les travaux indiqués donnent la bibliographie complé-
mentaire.
Joâo DA SiLVA CoRREiA a donné (dans la Rev. de Ling. rom., t. IV, 1928, pp.
(3)
201-208) un bref aperçu sur O movimento filolégico em Portugal nos ultimos tempos
(de 1910 à 1920), où il parle aussi de l'activité de L. de Vasconcelos.
450 LE PORTUGAIS
lo En 1887, Leite de Vasconcelos fonda la Revista Lusitana (t. I,
1887-1889-t. XXXVIII, 1940-1943, le un vrai centre
dernier) qui fut
pour les travaux de dialectologie ; y collaborèrent notamment Gonçalves :
Viana, A. Coelho, T. Braga, Carolina Michaëlis de Vasconcelos, Jûlio
Moreira, etc. Cette revue renferme de nombreuses contributions de
son fondateur, qui s'est proposé (cf. Prôlogo) d'apporter au progrès
général la contribution de son pays, parce que, dit-il, nec solutn pane
vivit homo. Elle devait servir en même temps à la diffusion, parmi ses
compatriotes, des courants nouveaux de la philologie et de l'ethnologie
(il n'avait pas séparé dès le commencement ces deux disciplines).
2° La Revista de Lingua Portuguesa, dirigée par Laudelino Freire
(Rio de Janeiro, t. I, 1919-t. XII, 1931 ; en 1933 commença la 3®
série). Elle a conrnie sous-titre : arquivo de estudos relativos ao idioma
9 literatura nacionais, publicaçâo bimestral (i). C'est une revue qui n'in-
téresse qu'indirectement la dialectologie ; son but est de servir de
guide pour le « beau langage », comme c'est le cas pour plusieurs revues
du même genre dans d'autres pays romans.
30 La Revista de Filologia Portuguesa, dirigée par Sllvio de Almeida
(Sào Paulo, Brésil, t. I, 1924-t. II, 1925).
40 Bibles, Revista de Faculdade de Letras da Universidade de Coimbra
(t. I, 1925-t. XXIV, 1948) qui publie souvent des articles de philologie
et de dialectologie, ainsi que des comptes rendus de travaux intéressants
de dialectologie.
50 La revue A Lingua Portuguesa, revista de Filologia, publicaçâa
mensal para estudo, divulgaçâo e defesa da lingua portuguesa, dirigée
par Rodrigo de Sa Nogueira (Lisbonne, t. I, 1929-t. V, 1939 elle cessa ;
de paraître après la mort de l'éditeur). Le directeur R. de Sa Nogueira
publia dans cette revue plusieurs de ses études.
6° Le Boletim de Filologia (t. I, 1932-t. X, 1949), la publication du
Centre d'Études philologiques de Lisbonne (voir pp. 451-453 de mon.
étude).
70 Brasilia, la revue de l'Institut d'études brésiliennes de la Faculté
des Lettres de l'Université de Coïmbre, dirigée par Rebelo Gonçalves
(t. I, 1942-t., III, 1946 ; le t. IV va paraître bientôt). Cette revue a
publié plusieurs études linguistiques (cf. M. de Paiva Boléo, dans la
Réo. Port, de Filol., vol. I, t. II, 1947, p. 598).
(i) Nous regrettons de ne pas pouvoir donner des informations plus précises
sur les volumes publiés après 1933 la Bibliothèque de l'Institut philologique de
;
Lisbonne ne possédait la collection que jusqu'en 1933. Le premier numéro de cette
année annonçait la publication de Glossaires dialectaux pour le Brésil, qui devaient
renfermer tous les mots en usage dans les divers États du pays ce projet n'a pjia ;
été réalisé {apud M. de Paiva Boléo).
LE CENTRE D ETUDES DE LISBONNE 45I
80 La Revista de Portugal, Série A : Lingvui Portuguesa, dirigée et
publiée par Alvaro Pinto (Lisbonne, t. I, 1942). Son but est de défendre
la langue contre la phalange de mots d'emprunt et de donner de bonnes
directives elle n'intéresse qu'indirectement la dialectologie (i).
;
90 Filologia, ayant comme rédacteurs les savants
Le Boletim de
brésiliensAntenor Nascentes, Joaquim Mattoso Câmara Jr,, Serafim
Silva Neto et Silvio Elia (Rio de Janeiro, t. I, 1946). D'après la table
des matières de ce premier volume (cf. M, de Paiva Boléo, Rev. Port.
de Filai., vol.
I, t. II, 1947, pp. 595-596), les études publiées ne visent pas
directement la dialectologie.
10° La Revista Portuguesa de Filologia, dirigée par le professeur de
philologie portugaise de l'Université de Coïmbre, Manuel de Paiva
Boléo et éditée par la librairie Casa do Castelo (vol. I, t, I et II, 1947-
vol. II, t, I et II, 1948). C'est la revue la mieux documentée du Portugal
(cf. sa riche bibliographie). Le directeur se propose d'en faire un organe
qui puisse donner un nouvel essor aux études philologiques, linguistiques
et ethnographiques de son pays, en faisant connaître les méthodes de
recherches les plus modernes. Elle pourra devenir une espèce de BuUetin
de l'Atlas linguistique du Portugal, œuvre qui devra se réaliser tôt ou
tard. Les travaux de cette revue ont été souvent mentionnés dans les
pages de mon étude.
M. de Paiva Boléo sont secondés,
Si les efforts très méritoires de
on verra peut-être s'ouvrir une nouvelle phase dans l'histoire de la dia-
lectologie portugaise.
VL LE CENTRE D'ÉTUDES PHILOLOGIQUES DE LISBONNE
Le professeur portugais Gustavo Cordeiro Ramos, en sa qualité de
ministre de l'Instruction publique, a eu l'heureuse idée de créer à
Lisbonne, le 27 juin 1932, un Centre d'études philologiques [Centro
de Estudos Filolôgicos) ayant comme but l'étude de la langue et de la
littérature portugaises, et subsidiairement de toutes les disciplines
pouvant y contribuer (cf. son règlement, dans le Bol. de Filol., t. I,
1932. pp. 173-175)-
Parmi ses multiples tâches, nous signalons les suivantes : la création
d'un cabinet de phonétique expérimentale ; l'élaboration de l'Atlas
(i) Cf. aussi la revue Lingua
linguagem, Orgào oficial da Academia Brasileira
e
de Filologia (Rio de Janeiro, 1944), fondée en 1944 par le lieutenant-colonel
t. I,
Altamirano Nunes Pereiva, dont le but est de diriger et organiser les études sur
l'idiome national. Son caractère est plutôt de vulgarisation (« iim ôrgào de divulga-
çâo de estudos » ; cf. M. Paiva Boléo, dans Rev. Port, de Filol., vol. II, 1948, pp.
446-448).
452 LE PORTUGAIS
linguistique du Portugal et des Iles la préparation d'un dictionnaire
;
de la langue archaïque portugaise l'édition de textes l'exploration
; :
des archives nationales et étrangères la publication d'un Corpus des ;
latinistes portugais la publication d'un index de la Revista Lusitana
; ;
des monographies linguistiques et littéraires la rédaction d'une biblio- ;
graphie des revues philologiques étrangères l'organisation de cours ;
de vacances à Sintra des cours de portugais à l'étranger et la publication
;
d'un Bulletin (cf. Bol. de FiloL, t, I, 1932, p. 162) (i).
RÉALISATIONS. — Parmi les réalisations de l'Institut, nous mention-
nons les suivantes :
1° La revue Boletim de Filologia (t. I, 1932-t. XI, 1950), qui renferme
plusieurs études d'une remarquable valeur scientifique sur la langue
portugaise (nous en avons cité quelques-unes dans ce travail).
2° La publication de dix volumes concernant surtout l'ancienne
littérature portugaise. Parmi les travaux qui peuvent intéresser la dia-
lectologie, citons les suivants : l'utile étude de R. Sa Nogueira, Elementos
para um tratado de fonética portuguesa (Lisbonne, 1938, in-S», XXXI-380
p.) ; P^. Domingos Vieira Baiâo, Elementos de gramàtica ganguela (Lis-
bonne, 1939) Id., Dicionârio ganguela-português (Lisbonne, 1939)
; (il
s'agit du langage d'une population de l'Angola).
30 La Bibliographie philologique portugaise qui doit servir à l'histoire
de la philologie portugaise (sur le système pratiqué, cf. R. de Sa Nogueira,
Bibliografia filolôgica portuguesa, dans le Bol. defilol., t. IV, 1936, pp.
84-91. A la
de fin
1948, elle comptait 1.494 fiches (que tous les linguistes
s'occupant du portugais peuvent se procurer à un prix modique, en
écrivant à l'Institut, Trav. do Arco a Jésus, 13) (2).
40 Une bibliothèque spéciale qui réunit tous les travaux concernant
le portugais et qui est vraiment bien fournie.
A l'Institut travaillent maintenant : le romaniste Harri Meier (qui
a publié récemment Ensaios de filologia românica, Lisbonne, 1948,
les
259 p., avec des cartes d'après l'AIS), R. Sa Nogueira et le médecin
José Inez Louro, bien connu par ses contributions, dont les plus impor-
(i) Sur cet Institut, cf. R. de Sa Nogueira, Centra de estudos filolâgicos (dans la
revue A Lingua Portuguesa, t. II, 1930-1931, pp. 179-183), où l'auteur expose son
point de vue personnel sur le but d'un Centre philologique. Sur l'Atlas, cf. Rodri- —
gues Lapa, O Atlas linguistico de Portugal e Ilhas, uma necessidade da nossa filologia,
dans A Lingua Port., t. IV, 1934, pp. 215-220. Sa Nogueira, analysant le travail de
Pedro Cardoso, Folclore Caboverdeano (Porto, 1933), discute lui aussi le problème
de l'Atlas (dans la même revue, t. III, 1932, pp. 341-343).
(2) M. DE Paiva Boléo et A. Gomes Ferreira ont commencé, eux aussi, à pu-
blier des Atnostras de uma bibliografia critica dialectal portuguesa (dans la Rev. Port,
de Filol., vol.I, t. I, 1947, pp. 212-222). Cette bibliographie concerne surtout les
travaux de dialectologie. Selon le projet de Paiva Boléo (pp. 199-212), elle doit
servir au Dictionnaire dialectal et à l'Atlas linguistique du Portugal.
ENQUÊTES PAR CORRESPONDANCE 453
tantes nous paraissent les suivantes : grego apiicado à Unguagem
cientifica (Porto, 1941) ;
Quesfôes de Unguagem técnica e gérai ; Linguagem
médica luso-hrasileira (extrait du i®' volume de la revue Brasilia) et
Problemas de linguagem anatômica (Porto, 1944, in-80, 96 p.) (i).
VII. ENQUÊTES PAR CORRESPONDANCE
Nous devons signaler, dans le domaine portugais, trois grandes en-
quêtes par correspondance (2) :
1. L'enquête du médecin A. de Almeida en Angola.
Sur cette enquête, M. de Paiva Boléo (dans son travail estudo dos
dialectos e falares portugtteses, Um inquérito linguistico, Coïmbre, 1942,
pp. 143-144) nous donne les informations suivantes :
Le Dr Antonio de Almeida, publia, en 1934, un Questionârio LingUis-
tico, etnogrâfico e de assistência médica aos indigenas (Luanda, 1934»
24 p.) dont le but était de recueillir certaines particularités des parlers
indigènes de l'Angola. Il est composé surtout, affirme Paiva Boléo,
de phrases {son doigt, ses mains, etc.), d'adverbes d'afi&rmation et de
négation, de diminutifs et d'augmentatifs, de mots ayant le préfixe lu -,
etc. qui n'occupent que six pages de texte (pp. 143-144). Paiva Boléo
n'était pas en mesure de préciser (en 1942) l'état de ces travaux (« conviria
saber se os resultados foram ordenados e publicados ou se estâo inéditos »,
p. 144) il estime nécessaire qu'on fasse une enquête plus poussée dans
;
ce domaine créole.
2. L'enquête du géographe Orlando Ribeiro.
En 1938, le géographe Orlando Ribeiro de l'Université de Lisbonne
a entrepris une enquête par correspondance pour connaître les termes
désignant les divers aspects du relief, les circonstances atmosphériques
(le climat), l'hydrographie, la végétation et la forêt, les arbres fruitiers
et la vigne, les produits de l'agriculture, les systèmes de culture, le bétail,
la propriété et la culture, l'industrie, le commerce et les moyens de
(i) Cf. aussi l'axticle de Giuseppe Caxlo Rossi, Linguistica e filologia romanza
in Porto gallo dal 1940 al 1946, dans la Cultura Neolatina, Bollettino dell' Istituto di
Filologia Romanza, Roma, t. VIII, 1948, pp. 161-165.
(2) L. DE Vasconcelos annonça, en 1917 {Rev. Lus., t. XX, 1917, p. 345). l'en-
quête de l'Académie portugaise des Sciences pour la connaissance du vocabulaire
du pays. En efiet. Oscar de Pratt adressa aux professeurs et aux curés du pays une
circulaireannonçant le plan de cette entreprise. Nous ignorons le résultat obtenu.
454 L^ PORTUGAIS
transport, l'habitation, le peuplement, l'état de l'émigration et le costume
des hommes et des femmes, l'alimentation, l'aspect de la propriété indi-
viduelle dans la région de la frontière espagnole, les divisions territoriales
et les chansons qui les rappellent, ainsi que des informations sur l'origine
des pays et sur les anciens monuments qui s'y trouvent.
Ce questionnaire très riche fut publié en 1938. Il parut dans une
seconde édition, en 1947, sous le titre Inquérito de geografia régional
:
(Lisbonne, Instituto para a Alta Cultura, Centro de Estudos Geograficos,
1947, petit in-80, 47 p. la i''® éd. n'avait que 32 p.).
;
Il est évident que ce questionnaire intéresse en premier lieu les géogra-
phes et les ethnographes, mais les termes ainsi recueillis peuvent et
doivent aussi retenir l'attention du lexicographe, malgré les imper-
fections inévitables au point de vue de la transcription phonétique.
3. L'enquête de Manuel de Paiva Boléo.
M. de Paiva Boléo, le titulaire de la chaire de philologie portugaise
à l'Université de Coïmbre, a entrepris en 1942 une enquête par corres-
pondance de plus vastes proportions et d'après la méthode appliquée
dans d'autres pays. Il en a publié les résultats dans ses travaux :
estudo dos dialedos e falares portugueses [Um inquérito linguistico) (Coïm-
bre, 1942, petit in-80, 148 p.) (i) et interesse cientifico da linguagem
popular (Lisboa, 1943, grand in-80, 35 p. extrait de la Rev. de Portugal,
;
Série A, Lingua Portuguesa, n° 3, 1942).
En effet, Paiva Boléo, après avoir fait des études spéciales à Ham-
bourg (où il exerça la fonction de lecteur de portugais, de 1930 à 1935),
obtint en 1939 la chaire de philologie portugaise de l'Université de
Coïmbre (cf. interesse ling., p. 27). Il se propose de donner un nouvel
essor aux recherches dialectales dans son pays.
L'auteur constate (en 1942) qu'il n'existe aucune thèse de licence
qui soit consacrée à une étude complète du langage d'une localité ou
d'une région du Portugal. Cet état de choses s'explique par le manque
d'un enseignement adéquat le « Cours supérieur de Lettres » de Lisbonne,
:
instauré en 1858, ne fut érigé en Faculté que beaucoup plus tard, et
la Faculté des Lettres de Coïmbre ne date que de 191 1 {0 interesse
ling., p. 5). Leite de Vasconcelos fut absorbé, surtout à partir de 1910,
par ses études d'ethnographie, de folklore et d'archéologie il ne put ;
se consacrer entièrement à la dialectologie et continuer les travaux du
commencement de sa carrière scientifique.
(i) Le questionnaire envoyé aux curés et aux instituteurs de l'enseignement élé-
mentaire du Portugal continental et des îles adjacentes ne contient que 115 pages
renfermant les instructions données aux correspondants et le questionnaire propre-
ment dit (cf. la page annexe de ce travail).
ENQUÊTES PAR CORRESPONDANCE 455
L'activité de Paiva Boléo vient donc combler une regrettable lacune
dans le domaine de la dialectologie portugaise, en apportant aux études
des autres langues romanes une contribution des plus méritoires.
Son enquête vise un but plus haut la réalisation d'un Atlas linguistique
:
du Portugal, car, dit l'auteur « sô Portugal -passa fêla vergonha de nào
ainda nada de concreto neste capitula » (0 estudo, p. 17).
ter feito
Pour cette raison, le premier chapitre de son travail estudo (pp.
15-25) montre la nécessité d'étudier les dialectes et parlers portugais et
traite la question de l'organisation de l'Atlas linguistique.
Dans deuxième chapitre de la même étude, l'auteur indique les
le
Atlas linguistiques des pays romans et affirme qu'à la base de son ques-
tionnaire (qui n'est considéré que comme un « sondage ») se trouve son
expérience personnelle, acquise lors d'enquêtes faites dans quelques loca-
lités, et le questionnaire de l'Atlas linguistique espagnol (surtout le
cahier II G; cf. p. 30).
Suivent (dans le chapitre III) des conseils pour l'enquête par corres-
pondance, concernant le choix des localités à explorer, le choix de l'in-
formateur, l'enregistrement des réponses, etc. L'auteur insiste sur
la nécessité de faire des demandes indirectes, afin que les réponses soient
plus exactes et spontanées (pp. 42-43). Il demande aussi des dessins ou
des photographies pour les objets moins connus (pp. 43-44).
Une brève et sommaire transcription phonétique offre aux corres-
pondants des indications servant à noter les réponses obtenues (pp. 45-46)-
Le questionnaire, illustré par quelques dessins (pp. 104, 106), contient
558 demandes, dont plusieurs regardent les fêtes populaires, le costume,
etc. Après quelques textes en transcription phonétique (donnés comme
modèles), l'auteur indique la façon dont on pourrait faire un résimié
linguistique du langage d'un pays (pp. I33-I37)-
On trouve, dans les Notes du questionnaire (pp. 139-143), de précieuses
indications bibliographiques sur les sujets suivants : les vents, les astres,
les expressions de quantité, les céréales, les variétés de fruits, les termes
désignant les animaux, les poissons et les mollusques, les oiseaux et les
insectes, les pièges, le langage des enfants, les noces, la mort, les termes
de politesse, le baisemain, la cheminée, le chariot, la fabrication du pain,
les salines, les costumes et les termes d'unité. Cette partie intéresse
surtout les jeunes chercheurs.
On doit reconnaître d'ailleurs que l'auteur s'est proposé de stimuler
ses élèves et ceux des autres Universités qui s'intéressent aux problèmes
portugais, en publiant un intéressant et utile travail intitulé Introduçào
ao estudo da filologia portuguesa (Lisbonne, 1946, gr. in-S^, VIII-150
p., extrait des n»» 34 et 43 de la Rev. de Portugal). Cet ouvrage rend
de bons services aux romanistes, non seulement par sa riche biblio-
graphie, mais aussi en soulevant quelques problèmes concernant le portu-
gais.
Planche XXXVI.
ENQUÊTES PAR CORRESPONDANCE 457
Nombre des réponses. —
L'auteur affirme avoir reçu 1.900 réponses
à son questionnaire. Ce fait prouve bien le grand intérêt que témoignent
pour leur parler les intellectuels des villages du Portugal (cf. interesse,
p. 35 et Rev. Port, de Filol., I, 1947, p. 45 sur les dernières réponses
;
reçues, Rev. Port, de Filol., vol. II, 1948, pp. 474-490).
cf. la
La carte baloiço « balançoire » dressée par Paiva Boléo d'après les
réponses reçues et publiée comme annexe
à son article Aditamento ao
artigo anterior (il K. Jaberg, Géographie linguistique
s'agit de l'étude de
et expressivisme phonétique. Les noms de la balançoire en portugais, dans
Rev. Port, de Fil., vol. I, t. I, pp. 1-44) (pp. 45-58) montre les importants
résultats obtenus par son enquête (voir planche n^ XXXVI, p. 456 de
mon étude).
VIII. LE PROBLÈME DE L'ATLAS LINGUISTIQUE
Le problème dela réalisation d'un Atlas linguistique pour le Portugal
et le Brésil estune question d'importance capitale non seulement pour
ces deux pays romans, mais aussi pour toute la Romania.
En 1925, déjà, B. Schàdel estimait nécessaire de le réaliser d'urgence
(cf. Paiva Boléo, interesse, p. 31).
Le Congrès international des Linguistes, tenu en 1928 à La Haye,
décida de faire appel aux gouvernements de tous les pays pour qu'ils
entreprennent de pareils travaux qui servent plus tard à la rédaction
de l'Atlas linguistique du monde. Les gouvernements du Portugal et
du Brésil ont dû recevoir cet appel.
Manuel de Paiva Boléo fit lui aussi, en 1930, un rapport à